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+The Project Gutenberg EBook of Curiosites Infernales, by P. L. Jacob
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Curiosites Infernales
+
+Author: P. L. Jacob
+
+Release Date: January 11, 2004 [EBook #10685]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CURIOSITES INFERNALES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and the PG Online
+Distributed Proofreaders, from images generously made available by
+the Bibliotheque Nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
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+CURIOSITÉS
+
+INFERNALES
+
+PAR
+
+P. L. JACOB
+
+BIBLIOPHILE
+
+ DIABLES, BONS ANGES, FÉES, ELFES, FOLLETS ET LUTINS, ESPRITS
+ FAMILIERS POSSÉDÉS ET ENSORCELÉS, REVENANTS, LAMIES, LÉMURES,
+ LARVES, VAMPIRES PRODIGES ET SORTILÈGES, ANIMAUX PARLANTS, PRÉSAGES
+ DE GUERRE, DE NAISSANCE, DE MORT, ETC.
+
+1886
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+Simon Goulart en envoyant à son frère Jean Goulart un volume de son
+_Thrésor des histoires admirables et mémorables_ lui dit: «Ce sont pieces
+rapportees et enfilees grossièrement ausquelles je n'adjouste presque rien
+du mien, pour laisser à vous et à tout autre debonnaire lecteur la
+meditation libre du fruit qu'on en peut et doit tirer. Dieu y apparoit en
+diverses sortes près et loin, pour maintenir sa justice contre les coeurs
+farouches de tant de personnes qui le regardent de travers; item pour
+tesmoigner en diverses sortes sa grace à ceux qui le reverent de pure
+affection.»
+
+Autant nous en dirons de notre ouvrage. De tout temps il y a eu des
+croyants et des incrédules.
+
+«Les ignorans, dit Bodin[1], pensent que tout ce qu'ils oyent raconter des
+sorciers et magiciens soit impossible. Les athéistes et ceux qui contrefont
+les sçavans ne veulent pas confesser ce qu'ils voyent, ne sçachans dire la
+cause, afin de ne sembler ignorants. Les sorciers et magiciens s'en moquent
+pour deux raisons principalement: l'une pour oster l'opinion qu'ils soyent
+du nombre; l'autre pour establir par ce moyen le règne de Satan. Les fols
+et curieux en veulent faire l'essay.»
+
+ [Note 1: En la préface de sa _Démonomanie_.]
+
+ * * * * *
+
+
+CURIOSITÉS INFERNALES
+
+
+
+
+
+
+LES DIABLES
+
+
+
+
+I.--EXISTENCE DES DÉMONS
+
+
+«Il y en a plusieurs, dit Loys Guyon[1], tant incrédules de nostre temps,
+qui ne veulent croire qu'il y ait des demons ou malins esprits qui habitent
+en certaines maisons (qui sont cause que personne n'y peut fréquenter) ou
+par les deserts qui font fourvoyer les voyageurs. Et aussi en d'autres
+lieux... Ce qui m'a donné occasion d'escrire de ces demons, c'est que
+lisant le livre du voyage de Marc Paul, Venétien, des Indes Orientales, il
+escrit d'un desert, qu'il appelle Lop, qui est situé dans les limites de la
+grande Turquie qui est entre les villes de Lop et de Sanchion, qu'on ne
+sçauroit passer en vingt-cinq ou trente journées, et pour ce qu'il est
+nécessaire à aucuns, pour la négotiation qu'ont ceux de Lop avec ceux de
+Sanchion ou de la province du Tanguth, de passer par ces deserts, combien
+qu'ils s'en passeroyent bien, s'ils pouvoyent, veu les dangers et grandes
+difficultez qui s'y trouvent... C'est chose admirable qu'en ce desert l'on
+void et oid de jour, et le plus souvent de nuict, diverses illusions et
+fantosmes, de malins esprits, au moyen de quoy, ja n'est besoin à ceux qui
+y passent de s'eslongner à la trouppe, et s'escarter de la compagnie.
+Autrement, à cause des montagnes et costaux, ils perdroyent incontinent la
+veüe de leurs compagnons. Et les appellent par leurs propres noms, feignans
+la voix d'aucuns de la trouppe et par ce moyen les destournent et
+divertissent de leur vray chemin, et les meinent à perdition tellement
+qu'on ne sçait qu'ils deviennent. On oid aussi quelquefois en l'air des
+sons et accords d'instrumens de musique, et le plus souvent des bedons et
+tabourins, et pour ces causes ce desert est fort dangereux et perilleux à
+passer.
+
+ [Note 1: _Diverses leçons_. Lyon, 1610, 3 vol. in-12, t. II, p. 300
+ et suivantes.]
+
+«Voilà ce qu'en a laissé par escrit, Marc Paul qui y a esté, qui vivoit
+l'an 1250, je pensoy que ce fussent choses fabuleuses (et controuvées à
+plaisir ou pour quelque autre raison). Mais ayant leu les oeuvres de Teuet,
+cosmographe, pour la plus grand part tesmoin oculaire de beaucoup de choses
+que plusieurs autheurs ont laissé par escrit, et entre autres de ce desert
+de Lop, je n'ay plus creu que ce fussent fables.
+
+«Que semblables choses ne se voyant ailleurs, il se void en ce qu'on a
+escrit de plusieurs grands et illustres personnages qui s'estoyent retirez
+aux deserts d'Égypte, comme sainct Machaire, sainct Anthoine, sainct Paul
+l'hermite, lesquels ont trouvé tous les deserts lieux pleins de grande
+solitude, remplis de démons. Comme fit sainct Anthoine qui estant sorti de
+sa cellule, ayant envie de voir jour et Paul l'hermite, qui demeuroit en un
+desert plus haut que luy trois journées, trouva en chemin, une forme
+monstrueuse d'homme, qui estoit un cheval, et tel que ceux que les poëtes
+anciens ont appelé Hippocentaures. Auquel il demanda le chemin du lieu où
+demeuroit ledict Paul Hermite, lequel parla. Mais il ne peut estre entendu
+et monstra de l'une de ses mains le chemin et puis après il s'osta de
+devant luy, s'enfuyant d'une grande vitesse. Or si c'est homme estoit point
+quelque illusion du Diable, faite pour espouvanter le sainct homme ou si
+(comme les solitudes sont coustumieres de produire diverses formes
+d'animaux monstrueux) le desert avoit engendré cest homme ainsi difforme,
+nous n'en avons rien de certain.
+
+«Sainct Anthoine donc s'esbahissant de ceste occurrence, et resvant, sur ce
+que desja il avoit veu, ne discontinua son voyage, et de passer outre. Mais
+il ne fut gueres avant, qu'estant en un vallon pierreux et plein de
+rochers, il vid un autre homme d'assez basse stature, mais laid, et
+difforme, ayant le nez crochu et deux cornes qui lui armoyent horriblement
+le front, et le bas du corps, lequel alloit en finissant ainsi que les
+cuisses et pieds d'un bouc. Le vieillard sans s'estonner de ceste forme si
+hideuse, ne s'esmouvant d'un tel spectacle, si effroyable, se fortifia,
+comme estant bon gendarme chrestien vestu des armes de Jésus-Christ,... et,
+voicy ce monstre susdit qui lui présenta des dattes et fruicts de palmier
+comme pour gage d'amitié et asseurance. Ceci encouragea ce bon hermite qui,
+apprivoisé du monstre, s'arresta un peu et s'enquit de son estre et que
+c'est qu'il faisoit en ceste solitude, auquel cest animal inconu respondit:
+Je suis mortel et un des citoyens et habitans de ce desert, que les gentils
+et idolatres aveugles et deçeus sous l'illusion diverse d'erreur, adorent
+et reverent sous le nom de faunes, pans, satyres et incubes. Je suis venu
+de la part de ceux de ma trouppe, et compagnie vers toy pour te requerir
+qu'il te plaise de prier le commun Dieu et Seigneur de nous tous, pour nous
+misérables, lequel sçavons estre venu au monde pour le salut et rachat de
+tous les hommes, et que le son de sa parole a esté semé et espandu par
+toute la terre. Ce monstre parlant ainsi, le voyager chargé d'ans et
+vénérable hermite Anthoine pleuroit à chaudes larmes, lesquelles couloyent
+le long de sa face honnorable, non de douleur, ains de joye.
+
+«En Hirlande, il s'y void et entend des malins esprits parmi les montagnes,
+et combien qu'aucuns disent que ce ne sont que des fausses visions qui
+proviennent de ce que les habitans usent de viandes et breuvages vaporeux,
+comme de pain faict de chair de poisson seché. Et leur boire sont bieres
+fortes. Mais i'ay sceu (asseurement) des Anglois qui y ont demeuré quelques
+années, qui vivoyent civilement et delicatement, qu'il y avoit des esprits
+malins parmy les montagnes, lesquels molestent par leurs façons de faire et
+font peur aux voyageurs soit de jour et de nuict.
+
+«Plusieurs autres démons luy ont donné de grandes fascheries en son desert,
+lui jettans sur son chemin des vaisselles d'or et d'argent, lesquelles
+choses il voyoit soudain s'esvanouir.»
+
+«Les Arabes qui, communément voyagent par les deserts de leurs pays, y
+voyent des visions espouvantables et quelquefois des hommes qui
+s'esvanouissent incontinent, entre autres Teuet atteste avoir ouy dire à un
+truchement arabe qui le conduisoit par l'Arabie déserte nommée Geditel,
+qu'un jour conduisant une caravanne par les deserts du royaume de
+Saphavien, le sixiesme de juillet, à cinq heures du matin, luy Arabe et
+plusieurs de sa suite ouyrent une voix assez esclattante, et intelligible
+qui disoit en la mesme langue du pays: Nous avons longuement cheminé avec
+vous. Il fait beau temps, suivons la droitte voye. Avint qu'un folastre
+nommé Berstuth, qui conduisoit quelques trouppes de chameaux, qui
+toutesfois n'apercevoit homme vivant, la part d'où venoit ceste voix,
+respond: Mon compagnon, je ne sçay qui tu es, suy ton chemin. Lors ces
+paroles dites, l'esprit espouvanta si bien la trouppe composée de divers
+peuples barbares qu'un chascun estoit presque esperdu, et n'osoyent à grand
+peine passer outre.
+
+«Jésus-Christ fut tenté au desert par le malin esprit.
+
+«Et voilà comme l'on peut recueillir que ce ne sont fables (de dire) qu'il
+y a des esprits malins par les deserts; et qu'il semble que Dieu permet
+qu'ils habitent plus tost en ces lieux escartez que là où demeurent les
+hommes à fin qu'ils n'en soyent si communément offensez. Comme fit l'ange
+Raphael duquel est parlé en la saincte Escriture, au livre de Tobie, qui
+confina le demon qui avoit fait mourir sept maris à la fille de Raguel aux
+deserts de la haute Egypte.
+
+«D'autres démons fréquentent la mer et les eaux douces, et dans icelles, et
+causent des naufrages aux navigeans et plusieurs autres maux, et y
+apparoissent des phantosmes. Et d'iceux esprits, comme escrit Torquemada,
+il s'en void journellement sur la rivière Noire, en Norvege, qui sonnent
+des instrumens musicaux et lors cest signe qu'il mourra bien tost quelque
+grand du pays. J'ay veu et fréquenté avec un Espagnol qui par tourmente de
+mer fut jetté jusques aux mers, qui sont environ les terres du grand Khan
+de Tartarie, qu'il a veu souvent en ces régions-là de ces phantosmes tant
+sur mer que sur terre, notamment aux grandes solitudes de Mangy et deserts
+de Camul, et choses si estranges que je ne les auseroy mettre par escrit,
+de peur qu'on ne les voulust croire.
+
+«Quelqu'un pourra objecter qu'il n'est pas vraysemblable que les demons qui
+sont aux deserts de Lop, et d'ailleurs appellent les voyageans par leurs
+noms, d'autant qu'iceux n'ont organes pour pouvoir parler suivant ce que
+Jésus-Christ dit que les esprits n'ont ni chair ni os. Je respon, suivant
+en l'opinion de S. Augustin, S. Basile, Coelius Rodigin et Appulée, que les
+anges se peuvent former des corps aeriens, de la nature la plus terrestre,
+et par le moyen d'iceux parler comme firent ces trois anges qui apparurent
+à Abraham. Et l'ange Gabriel, qui annonça la conception de Jésus-Christ à
+la Vierge Marie. Et que les demons s'en peuvent aussi forger non pas d'une
+matiere si pure, mais plus abjecte.
+
+«J'ay parlé d'un monstre chevre-pied qui apparut à sainct Anthoine, que je
+pense avoir esté engendré par le moyen de Satan, d'autre façon que les
+autres demons. Neantmoins il requit ce sainct personnage de prier Dieu pour
+luy et pour d'autres monstres habitans ce desert. Son corps n'estoit point
+aérien mais charnel, comme ceux des boucs. Il fut prins et mené tout vif en
+Alexandrie vingt ans après, au grand estonnement de tous ceux qui le
+virent, et combien qu'on le voulust nourrir curieusement quelques jours
+après sa prise il mourut, et son corps fut salé et embaumé et puis porté à
+Antioche et présenté à Constantin, fils du grand Constantin.
+
+«Lycosthène escrit estre avenu à Rotwille en Alemagne, l'an de grâce 1545,
+que le diable fut veu en plein midi allant et se pourmenant par la place:
+cest ici que les citoyens s'effroyèrent, craignans qu'ainsi qu'il avoit
+fait ailleurs, il ne bruslast toute la ville. Mais chascun s'estant mis en
+devotion de prier Dieu, et ordonner des jeunes et aumosnes, ce malin esprit
+lors s'en alla, et jaçoit que le diable vienne peu souvent vers nous si est
+ce que Dieu le souffrant, il n'y vient point sans de bien grandes
+occasions, et pour estre l'executeur de la vengeance divine. Et ne nous
+faut point tourmenter sur ce que les demons sont si corporels, ainsi que
+vrayement tient la doctrine des chrestiens, veu que Dieu le veut ainsi.
+
+«Ils se rendent sensibles et visibles par les moyens des corps empruntez ou
+formez en l'air ou en esblouissant le sens des personnes, et leur
+présentant des idées en l'âme, qu'ils pensent voir par la veüe extérieure
+ainsi que S. Augustin dit, qu'aucuns de son temps pensoyent estre transmuez
+par quelques sorcières en bestes à corne, là où le bon sainct ne voyoit
+autre cas que la figure de l'homme, mais le sens visible de ceux-cy estant
+ensorcelé et perverti par la force de l'imagination causoit l'opinion de
+leur changement où l'effect estoit tout au contraire. Suivant ces discours,
+il se void que par tout les demons ou diables s'efforcent de nuire à
+l'homme, encor qu'il se retire au plus hideux et inhabitable desert du
+monde, soit qu'il habite dans les plus populeuses villes, tousiours
+taschera-il de le faire tresbucher.»
+
+Lavater[1], ministre calviniste, admet avec beaucoup de méfiance les faits
+surnaturels; son ouvrage est précédé de plusieurs chapitres où il raconte
+des faits merveilleux en apparence et qui pour lui ne sont que des
+supercheries; ils ont pour titres:
+
+ [Note 1: _Trois livres Des apparitions des esprits, fantosmes,
+ prodiges, etc. composez par Loys Lavater, plus trois questions
+ proposées et résolues, par M. Pierre Martyr_. Geneve, Fr. Perrin,
+ 1571, in-12.]
+
+«CH. I. Les mélancholiques et insensez s'impriment en la fantasie beaucoup
+de choses dont il n'est.
+
+«CH. II. Gens craintifs se persuadent de voir et ouïr beaucoup de choses
+espouvantables dont il n'est rien.
+
+«CH. III. Ceux qui ont mauvaise vue et ouïe imaginent beaucoup de choses
+qui ne sont pas.
+
+«CH. IV. Beaucoup de gens se masquent, pour faire que ceux ausquels ils
+s'adressent, pensent avoir veu et ouï des esprits.
+
+«CH. V. Les prestres et moines ont contrefait les esprits et forgé des
+illusions comme un nommé Mundus abusa de Paulina par ce moyen, et Tyrannus
+de beaucoup de nobles et honnestes femmes.
+
+«CH. VI. Timothée Aelurus ayant contrefait l'ange, usurpe une couschée:
+quatre jacopins de Berne ont forgé beaucoup de visions et de ce qui s'en
+est ensuivi.
+
+«CH. VII. L'histoire du faux esprit d'Orléans.
+
+«CH. VIII. D'un curé de Clavenne qui apparut à une jeune fille et luy fit
+croire qu'il estoit la Vierge Marie et d'un autre qui contrefit l'esprit;
+ensemble du cordelier escossois et du jésuite qui contrefit le le diable à
+Ausbourg.»
+
+Voici cette dernière histoire:
+
+«Pendant que j'escrivois cet oeuvre, j'ay entendu par des gens dignes de
+foy, qu'en l'an 1569 il y avoit à Ausbourg, ville fort renommée
+d'Allemagne, une servante et quelques serviteurs d'une grande famille qui
+ne tenoyent pas grand compte de la secte des jésuites au moyen de quoy l'un
+de ceste secte promit au maistre qu'il feroit aisément changer d'opinion à
+ses serviteurs. Pour ce faire, après s'estre déguisé en diable, il se cacha
+en quelque lieu de la maison où la servante allant quérir quelque chose de
+son gré, ou y estant envoyée par son maître, trouva ce jésuite endiablé qui
+luy fit fort grand peur. Elle conta incontinent le tout à un de ses
+serviteurs, l'exhortant de n'aller en ce lieu-là. Toutefois peu après il y
+vint, et comme ce diable desguisé vouloit se ruer dessus, il desgaine son
+poignard et perce le diable de part en part, tellement qu'il demeure mort
+sur la place. Cette histoire a esté écrite et imprimée en vers allemans, et
+est maintenant entre les mains de tout le monde.
+
+
+
+
+II.--APPARITIONS DU DIABLE
+
+
+Le Loyer[1] prétend que les démons paraissent plus volontiers dans les
+carrefours, dans les forêts, dans les temples païens et dans les lieux
+infestés d'idolâtrie, dans les mines d'or et dans les endroits où se
+trouvent des trésors.
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions et
+ apparitions_, par P. Le Loyer. Paris, Nic. Buon, 1605, in-4°, p.
+ 340.]
+
+Nous lui empruntons l'histoire suivante:
+
+«Un gendarme nommé Hugues avait été pendant sa vie un peu libertin et mesme
+soupçonné d'hérésie. Comme il étoit près de la mort, une grande trouppe
+d'hommes se présenta à luy et le plus apparent d'entre eux luy dit: Me
+connois-tu bien, Hugues?--Qui es-tu, répondit Hugues?--Je suis, dit-il, le
+puissant des puissants, et le riche des riches. Si tu crois que je te puis
+préserver du péril de mort, je te sauveray et ferai que tu vivras
+longuement. Afin que tu sçaches que je te dis vray, sçaches que l'empereur
+Conrad est à ceste heure paisible possesseur de son empire et a subjugué
+l'Allemagne et l'Italie en bien peu de temps. Il luy dit encore plusieurs
+autres choses qui se passoient par le monde. Quand Hugues l'eut bien
+escouté, il haussa la main dextre pour faire le signe de la croix, disant:
+J'atteste mon Dieu et Seigneur Jésus-Christ, que tu n'es autre qu'un diable
+menteur. Alors le diable lui dit: Ne hausse pas ton bras contre moy et tout
+aussitost ceste bande de diables disparut comme fumée. Et Hugues, le même
+jour de la vision, trespassa le soir.»
+
+Le Loyer raconte aussi[1] cette autre apparition du diable:
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, etc., page 317.]
+
+«En la ville de Fribourg, du temps de Frédéric, second du nom, un jeune
+homme bruslé par trop ardemment de l'amour d'une fille de la mesme ville,
+pratiqua un magicien auquel il promit argent, s'il pouvoit par son moyen
+jouir de l'amour de la fille. Le magicien le mene de belle nuit en un
+cellier escarté où il dresse son cercle, ses figures et ses caractères
+magiques, entre dans le cercle et y fait pareillement entrer l'escolier.
+Les esprits appelez se présentent mais en diverses formes, fantosmes et
+illusions... Enfin le plus meschant diable de tous se montre à l'escolier
+en la forme de la fille qu'il aymoit et en contenance fort joyeuse
+s'approche du cercle. L'escolier aveuglé et transporté d'amour, estend sa
+main hors le cercle pour penser prendre la fille, mais tout content, le
+diable lui saisit la main, l'arrache du cercle et le rouant ou tournant
+deux ou trois tours lui casse et brise la tête contre la muraille du
+celier, et jeta le corps tout mort sur le magicien, et ce fait luy et les
+autres esprits disparurent.
+
+«Il ne faut pas demander si le magicien fut bien effrayé à ce piteux
+spectacle, se voyant en outre chargé du pesant fardeau de l'escolier. Il ne
+bougea de la nuit de l'enclos de son cercle, et le lendemain matin il se
+fit si bien ouïr criant et lamentant, qu'on accourt à son cry et est trouvé
+à demy mort avec le corps de l'escolier et est dégagé à toute peine.»
+
+«Au surplus, dit Le Loyer[1], quant aux hérétiques et hérésiarques de
+nostre temps, ils ne se trouveront pas plus exempts d'associations avec le
+diable et de ses visions. Car Luther a eu un démon, et a esté si impudent
+que de le confesser bien souvent par ses écrits. Je ne le veux faire voir
+que par un traicté qu'il a faict de la messe angulaire, où il se descouvre
+ouvertement et dit qu'entre luy et le diable y avoit familiarité bien
+grande, et qu'ils avoient bien mangé un muy de sel ensemble. Que le diable
+le visitoit souvent, parloit à luy fort privément, le resveilloit de nuict,
+et le provocquoit d'escrire contre la messe, luy enseignant des arguments
+dont il se pourroit servir pour l'impugner.
+
+ [Note 1: Même ouvrage, p. 297.]
+
+«Mais Luther est-il seul qui à sa confusion est contraint de confesser sa
+conférence avec le diable? Il y a aussi Zwingle, sacramentaire qui dit que
+resvant profondément une nuict sur le sens des paroles de Jésus-Christ:
+Cecy est mon corps, se présente à luy un esprit, qu'il est en doute s'il
+estoit blanc ou noir, qui lui enseigna d'interpreter le passage de
+l'Écriture sainte d'une autre façon que l'Église des catholiques ne
+l'interprétoit et dire que ces mots: Cecy est mon corps, valaient tout
+autant comme qui diroit: Cecy signifie mon corps...
+
+«Alors que Bucere, disciple de Luther, estoit en l'agonie de la mort, un
+diable s'apparut en la chambre où il estoit et s'approchant peu-à-peu
+auprès de son lit, non sans essayer les présens poussa rudement Bucere et
+le fit tomber en la place où il trespassa à l'instant.
+
+«C'est aussy chose qu'on tient pour toute véritable et ainsi l'affirme
+Érasme Albert, ministre de Basle, que trois jours devant que Carolostade
+trespassa, le diable fut veu près de luy en forme d'homme de haute et
+énorme stature, comme Carolostade preschoit. Ce fut un présage de la mort
+future de cet hérétique.»
+
+Dans l'affaire des possédées de Louviers, suivant le Père Bosroger[1],
+
+ [Note 1: _La Piété affligée, ou Discours historique et théologique
+ de la possession des religieuses dictes de Saincte-Élisabeth de
+ Louviers, etc._, par le R.P. Esprit de Bosroger. Rouen, Jean Le
+ Boulenger, 1652, in-4°, p. 137.]
+
+«La soeur Marie de Saint-Nicholas apperceut deux formes effroyables, l'une
+représentait un vieil homme avec une grande barbe, lequel ressemblait à
+nostre faux spirituel; ce phantosme qu'elle apperceut à quatre heures du
+matin, environ le soleil levant s'assit sur les pieds de sa couche, et luy
+dit d'un ton d'homme désespéré: Je viens de voir Madelène Bauan, et la
+soeur du Saint-Sacrement; ah que Madelène est méchante! elle est
+entièrement à nous, mais l'autre nous ne la sçaurions gagner. Ce spectre
+obligea la soeur Marie de Saint-Nicholas de recourir à Dieu en faisant le
+signe de la croix, et aussitost elle fut délivrée de ce phantosme; l'autre
+estoit seulement comme une teste grosse et fort noire, que cette fille
+envisagea en plein jour à la fenestre d'un grenier, laquelle donnoit dans
+celui où elle travailloit; cette teste la regarda long-temps, et luy causa
+une grande frayeur, elle ne laissa pourtant de la considérer attentivement,
+jusqu'à ce qu'elle remarqua que cette teste commençoit à descendre de la
+fenestre; car pour lors elle fut saisie de peur, et se retira, puis
+aussitost ayant pris courage, elle alla dans le grenier où la forme avoit
+paru, mais elle n'y trouva plus rien, sinon quelque temps après qu'elle
+avisa dans le meme endroit des cordes qui se rouloient d'elles-memes et
+l'on voyoit tomber le linge dont elles étoient chargées; souvent on
+renversoit les meubles et on entendoit des bruits épouvantables.»
+
+D'après le même auteur, dans la même affaire[1],
+
+ [Note 1: _La Piété affligée_, p. 421.]
+
+«Un homme ayant apporté à Picard une lettre d'importance arriva à onze
+heures de nuit à son presbytère passant au travers de la cour close d'un
+mur, et entra dans la cuisine qui étoit ouverte, où il trouva Picard courbé
+sur la table, et un homme noir et inconnu vis-à-vis de luy. Picard luy feit
+sa réponse de bouche, passa de la cuisine dans une chambre basse, laquelle
+il trouva pareillement ouverte; aussitost le déposant entendit un cry
+effroyable dont il avoit eu grand peur: ce vilain homme noir et inconnu luy
+reprocha qu'il trembloit, et avoit peur.»
+
+Crespet[1] cite d'autres apparitions du diable:
+
+ [Note 1: _Deux livres de la hayne de Sathan et malins esprits
+ contre l'homme et de l'homme contre eux_, par P. P. Crespet, prieur
+ des Célestins de Paris. 1590, in-12, p. 379.]
+
+«Or le bon Père Cesarius dans ses exemples dit bien autrement d'une
+concubine de prestre, laquelle voyant que son paillard désespéré s'estoit
+tué soy-mesme, s'alla rendre nonnain où estant à cause qu'elle n'avoit
+entièrement confessé ses pechez, fut vexée d'un diable incube qui la
+tourmentoit toutes les nuicts, pour a quoy obvier, elle s'advisa de faire
+une confession générale de tous ses péchez. Ce qu'ayant faict, jamais le
+diable n'approcha d'elle depuis.
+
+«Je ne puis omettre, ajoute-t-il, ce que à ce propos je trouve ès archives
+de ce monastère où je réside, qu'un bon religieux plein de foy (1504)
+voyant que le diable se meslant parmy les esclairs de tonnerre estoit entré
+en l'église où les religieux estoient assemblez pour prier Dieu, et qu'il
+vouloit tout renverser et prophaner les choses dédiées à Dieu, se vint
+constamment présenter armé du signe de la croix et commanda au nom de
+crucifix à Sathan de désister et sortir de la maison de Dieu, à la voix
+duquel il fut forcé d'obéir, et se retirer sans aucune offence.»
+
+«Mais entre tous les contes, desquels j'aye jamais entendu parler, ou veu,
+dit Jean des Caurres[1], cestui-cy est digne de merveille, lequel est
+advenu depuis peu de temps à Rome. Un jeune homme, natif de Gabie, en une
+pauvre maison, et de parents fort pauvres, estant furieux, de mauvaise
+condition et de meschante conversation de vie, injuria son père, et luy fit
+plusieurs contumélies; puis estant agité de telle rage, il invoqua le
+diable, auquel il s'estoit voué: et incontinent se partit pour aller à
+Rome, et à celle fin entreprendre quelque plus grande meschanceté contre
+son père. Il rencontra le diable sur le chemin, lequel avoit la face d'un
+homme cruel, la barbe et les cheveux mal peignez, la robe usée et orde,
+lequel lui demanda en l'accompagnant la cause de sa fascherie et tristesse.
+Il lui respondit qu'il avoit eu quelques paroles avec son père, et qu'il
+avoit délibéré de luy faire un mauvais tour. Alors le diable luy fit
+réponse que tel inconvénient luy estoit advenu; et ainsi le pria-il de le
+prendre pour compagnon, et à celle fin que ensemble ils se vengeassent des
+torts qu'on leur avoit faicts. La nuit doncques estant venue, ils se
+retirèrent en une hostelerie, et se couchèrent ensemble. Mais le malheureux
+compagnon print à la gorge le pauvre jeune homme, qui dormoit profondément
+et l'eust estranglé, n'eust esté qu'en se réveillant il pria Dieu. Dont il
+advint que ce cruel et furieux se disparut, et en sortant estonna d'un tel
+brui et impétuosité toute la chambre que les solives, le toict et les
+thuilles en demeurèrent toutes brisées. Le jeune homme espouvanté de ce
+spectacle, et presque demy mort, se repentit de sa meschante vie et de ses
+meffaicts, et estant illuminé d'un meilleur esprit, fut ennemy des vices,
+passa sa vie loing des tumultes populaires et servit de bon exemple.
+Alexandre escrit toutes ces choses.»
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées en histoires, etc._, par
+ Jean des Caurres. Paris, Guill. Choudière, 1584, in-8°, p. 390.]
+
+«Lorsque j'étudiais en droit en l'académie de Witemberg, dit Godelman[1],
+cité par Goulart[2], j'ay ouy souvent reciter à mes précepteurs qu'un jour,
+certain vestu d'un habit estrange vint heurter rudement à la porte d'un
+grand théologien, qui lors lisoit en icelle académie, et mourut l'an 1516.
+Le valet ouvre et demande qu'il vouloit? Parler à ton maistre, fit-il. Le
+théologien le fait entrer: et lors cest estranger propose quelques
+questions sur les controverses qui durent sur le fait de la religion. A
+quoi le théologien ayant donné prompte solution, l'estranger en mit en
+avant de plus difficiles, le théologien lui dit: Tu me donnes beaucoup de
+peine: car j'avois le présent autre chose à faire et la dessus se levant de
+sa chaire montre en un livre l'exposition de certain passage dont ils
+débatoyent. En cest estrif il aperçoit que l'estranger avoit au lieu de
+doigts des pattes et des griffes comme d'oyseau de proye. Lors il commence
+à lui dire: Est-ce toi donc? Escoute la sentence prononcée contre toi (lui
+monstrant le passage du troisième chapitre de Genese): La semence de la
+femme brisera la teste du serpent. Il adjousta: Tu ne nous engloutiras pas
+tous. Le malin esprit tout confus, despité et grondant, disparut avec grand
+bruit, laissant si puante odeur dedans le poisle qu'il s'en sentit quelques
+jours après, et versa de l'encre derrière le fourneau.»
+
+ [Note 1: Jean-George Godelman, docteur en droit à Rostoch, au
+ traité _De magis, veneficis, lamis, etc._, livre 1, ch. III.]
+
+ [Note 2: _Thrésor d'histoires admirables et mémorables de nostre
+ temps, recueillies de divers autheurs, mémoires et avis de divers
+ endroits._ Paris, 1600, 2 vol. in-12.]
+
+Le même auteur fournit encore cette autre histoire à Goulart:
+
+«En la ville de Friberg en Misne, le diable se présente en forme humaine à
+un certain malade, lui monstrant un livre et l'exhortant de nombrer les
+péchez dont il se souviendroit, pour ce qu'il vouloit les marquer en ce
+livre. Du commencement le malade demeura comme muet: mais recouvrant et
+reprenant ses esprits, il respond. C'est bien dit, je vay te deschifrer par
+ordre mes péchez. Mais escri au dessus en grosses lettres: La semence de la
+femme brisera la teste du serpent. Le diable, oyant cette condamnation
+sienne s'enfuit, laissant la maison remplie d'une extrême puanteur.»
+
+Goulart emprunte celle-ci à Job Fincel[1]:
+
+ [Note 1: Job Fincel, au premier livre _Des Miracles_.]
+
+«L'an mil cinq cens trente quatre, M. Laurent Touer, pasteur en certaine
+ville de Saxe, voyant quelques jours devant Pasques à conférer avec aucuns
+du lieu, selon la coustume, des cas divers et scrupules de conscience,
+Satan en forme d'homme lui apparut et le pria de permettre qu'il
+communiquast avec lui; sur ce il commence à desgorger des horribles
+blasphèmes contre le Sauveur du monde. Touer lui résiste et le réfute par
+tesmoignages formels recueillis de l'Escriture sainte, que ce malheureux
+esprit tout confus, laissant la place infectée de puanteur insupportable
+s'esvanouit.»
+
+«Un moine nommé Thomas, dit Alexandre d'Alexandrie[1], personnage digne de
+foy, et la preud'hommie duquel j'ay esprouvée en plusieurs afaires m'a
+raconté pour chose vraye, avec serment, qu'ayant eu debat de grosses
+paroles avec certains autres moines, après s'estre dit force injures de
+part et d'autre, il sortit tout bouillant de cholere d'avec eux et se
+promenant seul en un grand bois rencontra un homme laid, de terrible
+regard, ayant la barbe noire, et robe longue. Thomas lui demande où il
+alloit? J'ay perdu, respondit-il, ma monture, et vai la cercher en ces
+prochaines campagnes. Sur ce ils marchent de compagnie pour trouver ceste
+monture, et se rendent pres d'un ruisseau profond. Le moine commence à se
+deschausser pour traverser ce ruisseau: mais l'autre le presse de monter
+sur ses espaules, promettant le passer à l'aise. Thomas le croid, et chargé
+dessus l'embrasse par le col: mais baissant les yeux pour voir le gué, il
+descouvre que son portefaix avoit des pieds monstrueux et du tout
+estranges. Dont fort estonné, il commence à invoquer Dieu à son aide. A
+ceste voix, l'ennemi confus jette sa charge bas, et grondant de façon
+horrible disparoît avec tel bruit et de si extraordinaire roideur, qu'il
+arrache un grand chesne prochain et en fracasse toutes les branches. Thomas
+demeura quelque temps comme demy-mort, par terre, puis s'estant relevé,
+reconnut que peu s'en estoit falu que ce cruel adversaire ne l'eust fait
+perir de corps et d'ame.»
+
+ [Note 1: Au IVe livre, chap. XIX de ses _Jours géniaux_, cité par
+ Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. Ier, p. 535.]
+
+
+
+
+III.--ENLÈVEMENTS PAR LE DIABLE
+
+
+J. Wier[1] rapporte cette histoire d'une femme emportée par le diable:
+
+ [Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et
+ impostures des diables, des magiciens, infames, sorciers et
+ empoisonneurs, le tout compris en 5 livres_, traduit du latin, de
+ Jean Wier, sans date, vers 1577.]
+
+«L'an 1551 il advint près Mégalopole joignant Wildstat, les festes de la
+Pentecoste, ainsi que le peuple se amusoit à boire et ivrongner, qu'une
+femme que estoit de la compagnie, nommoit ordinairement le diable parmy ses
+jurements, lequel en la présence d'un chacun l'enleva par la porte, et la
+porta en l'air. Les autres qui estoyent présens sortirent incontinent tous
+estonnez pour voir où ceste femme estoit ainsi portée, laquelle ils virent
+hors du village pendue quelque temps au haut de l'air, dont elle tomba en
+bas et la trouvèrent après morte au milieu d'un champ.»
+
+D'après Textor[1]: «Il y en eut un lequel ayant trop beu, se print à dire,
+en follastrant, qu'il ne pouvoit avoir une ame, puisqu'il ne l'avoit point
+veuë. Son compagnon l'acheta pour le prix d'un pot de vin, et la revendit à
+un tiers là présent et inconnu lequel tout à l'heure saisit et emporta
+visiblement ce premier vendeur au grand estonnement de tous.»
+
+ [Note 1: En son _Traicté de la nature du vin_, liv I, ch. XIII,
+ cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. III, p.
+ 67.]
+
+Crespet[1] cite d'autres exemples d'enlèvements par le diable: «Tesmoing,
+dit-il, ce grand usurier qui dernièrement voyant que les bleds estoient à
+bon prix se desespera et appellant le diable il le veit incontinent à son
+secours, qui l'emporta au haut d'un chesne et le jectant du haut en bas,
+lui rompit le col.
+
+ [Note 1: _De la hayne de Sathan_, p. 379.]
+
+«Un autre qui avoit perdu son argent au jeu; apres qu'il eut blasphemé le
+nom de Dieu et de la Vierge Marie, fut visiblement emporté par le diable,
+auquel il s'estoit voué.»
+
+Chassanion[1] rapporte que «Jean François Picus, comte de la Mirande,
+tesmoigne avoir parlé à plusieurs lesquels s'estant abusez après la veine
+espérance des choses à venir, furent par apres tellement tourmentez du
+diable avec lequel ils avoyent fait certain accord, qu'ils s'estimeroyent
+bien heureux d'avoir la vie sauve. Dit d'avantage que de son temps il y eut
+un certain magicien, lequel promettoit à un trop curieux et peu sage prince
+de lui représenter comme en un théâtre du siège de Troyes, et lui faire
+voir Achilles et Hector en la manière qu'ils combattoyent. Mais il ne peut
+l'exécuter se trouvant empesché par un autre spectacle plus hideux de sa
+propre personne. Car il fut emporté en corps et en âme par un diable sans
+que depuis il soit comparu.»
+
+ [Note 1: En son _Histoire des jugemens de Dieu_, liv. I, ch. II,
+ cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p.
+ 718.]
+
+Le Loyer[1] raconte encore cette histoire d'un diable noyant un
+anabaptiste:
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._, p. 332.]
+
+«En Pologne, dit-il, un chef et prince d'anabaptistes invita aucuns de sa
+secte à son baptesme les assurant qu'ils y verroient merveilles et que le
+saint esprit descendrait visiblement sur luy. Les invitez se trouvent au
+baptesme, mais comme cet anabaptiste qui devait être baptisé mettait le
+pied dans la cuve pleine d'eau, incontinent, non le saint esprit, qui
+n'assiste point les hérétiques, ains l'esprit de septentrion qui est le
+diable, apparoist visiblement devant tous, prend l'anabaptiste par les
+cheveux, l'éleve en l'air et tant et tant de fois luy froisse la teste et
+le plonge en l'eau qu'il le laissa mort et suffoqué dans la cuve.»
+
+«Nous lisons aussi que le baillif de Mascon, magicien, fut emporté, dit J.
+des Caurres[1], par les diables à l'heure du disner, il fut mené par trois
+tours à l'entour de la ville de Mascon, en la présence de plusieurs où il
+cria par trois fois: Aydez-moy, citoyens, aidez-moy. Dont toute la ville
+demeura estonnée, et luy perpétuel compagnon des diables, ainsi que Hugo de
+Cluny le monstre à plein.»
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées et histoires_, p. 392.]
+
+«Un homme de guerre voyageant par le marquisat de Brandebourg, à ce que
+rapporte Simon Goulart[1], d'après J. Wier[2], se sentant malade et arresté
+à une hostellerie, bailla son argent à garder à son hostesse. Quelques
+jours après estant guéri il le redemanda à ceste femme, laquelle avoit déjà
+délibéré avec son mari de le retenir, par quoy elle lui nia le dépost, et
+l'accusa comme s'il lui eust fait injure: le passant au contraire, se
+courrouçoit fort, accusant de desloyauté et larcin cette siene hostesse. Ce
+que l'hoste ayant entendu, maintint sa femme, et jetta l'autre hors de sa
+maison, lequel choléré de tel affront tire son espée et en donne de la
+pointe contre la porte. L'hoste commence à crier au voleur, se complaignant
+qu'il vouloit forcer sa maison. Ce qui fut cause que le soldat fut pris,
+mené en prison, et son procès fait par le magistrat, prest à le condamner à
+mort. Le jour venu que la sentence devoit estre prononcée et exécutée le
+diable entra en la prison, et annonça au prisonnier qu'il estoit condamné à
+mourir; toutefois que s'il vouloit se donner à lui, il lui promettoit de le
+garantir de tout mal. Le prisonnier fit response qu'il aimoit mieux mourir
+innocent que d'estre délivré par tel moyen. Derechef le diable lui ayant
+représenté le danger où il estoit, et se voyant rebuté, fit néantmoins
+promesse de l'aider pour rien et faire tant qu'il le vengeroit de ses
+ennemis. Il lui conseilla donc lorsqu'il seroit appelé en jugement de
+maintenir qu'il étoit innocent et de prier le juge de lui bailler pour
+advocat celui qu'il verroit là présent avec un bonnet bleu: c'est assavoir
+lui qui plaideroit la cause. Le prisonnier accepte l'offre et le lendemain,
+amené au parquet de justice, oyant l'accusation de ses parties et l'advis
+du juge, requiert (selon la coustume de ces lieux là), d'avoir un advocat
+qui remonstrast son droit: ce qui lui fut accordé. Ce fin Docteur es loix
+commence à plaider et à maintenir subtilement sa partie, alléguant qu'elle
+estoit faussement accusée, par conséquent mal jugée; que l'hoste lui
+détenoit son argent et l'avoit forcé; mesmes il raconta comme tout
+l'affaire estoit passé, et déclaira le lieu où l'argent avoit esté serré.
+L'hoste au contraire se défendoit, et nioit tant plus impudemment, se
+donnant au diable, et priant qu'il l'emportast, s'il estoit ainsi qu'il
+l'eust pris. Alors ce Docteur au bonnet bleu, laissant les plaids, empoigne
+l'hoste, l'emporte dehors du parquet, et l'esleve si haut en l'air que
+depuis on ne peut sçavoir qu'il estoit devenu.» Paul Eitzen[3] dit que ceci
+avint l'an 1541 et que ce soldat revenoit de Hongrie.
+
+ [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, tome I, p. 285.]
+
+ [Note 2: Au IVe livre _de Praestigiis Daemonum_, ch. XX.]
+
+ [Note 3: Au VIe livre de ses _Morales_, ch. XVIII.]
+
+Les mêmes auteurs nous font encore connaître les deux histoires suivantes:
+
+«Un autre gentilhomme coustumier de se donner aux diables, allant de nuict
+par pays, accompagné d'un valet, fut assailli d'une troupe de malins
+esprits, qui vouloyent l'emmener à toute force. Le valet désireux de sauver
+son maistre, commence à l'embrasser. Les diables se prennent à crier:
+«Valet lasche prise»; mais le valet perséverant en sa délibération, son
+maistre eschappa.»
+
+«En Saxe, une jeune fille fort riche promit mariage à un beau jeune homme
+mais pauvre. Lui prevoyant que les richesses et la légèreté du sexe
+pourroyent aisement faire changer d'avis à ceste fille, lui descouvrit
+franchement ce qu'il en pensoit. Elle au contraire commence à lui faire
+mille imprécations, entre autres celle qui s'ensuit: Si j'en épouse un
+autre que le diable m'emporte le jour des nopces. Qu'avient-il? Au bout de
+quelque temps l'inconstante est fiancée à un autre, sans plus se soucier de
+celui-ci, qui l'admonneste doucement plus d'une fois de sa promesse, et de
+son horrible imprécation. Elle hochant la teste à telles admonitions
+s'appreste pour les espousailles avec le second: mais le jour des nopces,
+les parens, alliés et amis faisans bonne chere, l'espousée esveillée par sa
+conscience se monstroit plus triste que de coustume. Sur ce voici arriver
+en la cour du logis où se faisoit le festin, deux hommes de cheval, qu'on
+ameine en haut, où ils se mettent à table, et après disné, comme l'on
+commençoit à danser, on pria l'un d'iceux (comme c'est la coustume du pays
+d'honorer les estrangers qui se rencontrent en tels festins) de mener
+danser l'espousée. Il l'empoigne par la main et la pourmeine par la salle:
+puis en présence des parens et amis, il la saisit criant à haute voix, sort
+de la porte de la salle, l'enleve en l'air, et disparoit avec son compagnon
+et leurs chevaux. Les pauvres parens et amis l'ayans cherchée tout ce jour,
+comme il continuoyent le lendemain, esperans la trouver tombée quelque
+part, afin d'enterrer le corps, rencontrent les deux chevaliers, qui leur
+rendirent les habits nuptiaux avec les bagues et joyaux de la fille,
+adjoutans que Dieu leur avoit donné puissance sur ceste fille et non sur
+les acoustremens d'icelle, puis s'esvanouirent.»
+
+Goulard répète aussi cette attaque du diable rapportée par Alexandre
+d'Alexandrie[1]:
+
+ [Note 1: Au IIe livre de ses _Jours géniaux_.]
+
+«Un mien ami, homme de grand esprit, et digne de foy estant un jour à
+Naples chez un sien parent, entendit de nuit la voix d'un homme criant a
+l'aide, qui fut cause qu'il aluma la chandelle, et y courut pour voir que
+c'estoit. Estant sur le lieu, il vid un horrible fantosme, d'un port
+effroyable et du tout furieux, lequel vouloit à toute force entrainer un
+jeune homme. Le pauvre misérable crioit et se défendoit, mais voyant
+aprocher celui-ci soudain il courut au devant, l'empoigne par la main et
+saisit sa robe le plus estroitement qu'il lui fut possible et après s'estre
+long temps débattu commence à invoquer le nom et l'aide de Dieu et
+eschappe, le fantosme disparoissant. Mon ami meine en son logis ce jeune
+homme, pretendant s'en desfaire doucement, et le renvoyer chez soy. Mais il
+ne sceut obtenir ce poinct, car le jeune homme estoit tellement estonné
+qu'on ne pouvoit le rassurer, tressaillant sans cesse de la peur qu'il
+avoit pour si hideuse rencontre. Ayant enfin reprins ses esprits, il
+confessa d'avoir mené jusques alors une fort méchante vie, esté contempteur
+de Dieu, rebelle à père et à mère, ausquels il avoit dit et fait tant
+d'injures et outrages insupportables qu'ils l'avoyent maudit. Sur ce il
+estoit sorti de la maison et avoit rencontré le bourreau susmentionné.»
+
+Goulart[1] raconte encore d'autres histoires d'enlèvements par le diable
+d'après divers auteurs:
+
+ [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 538.]
+
+«Un docteur de l'académie de Heidelberg ayant donné congé à certain sien
+serviteur de faire un voyage en son pays, au retour comme ce serviteur
+aprochoit de Heidelberg, il rencontre un reître monté sur un grand cheval,
+lequel par force l'enlève en croupe, en tel estat il essaye d'empoigner son
+homme pour se tenir plus ferme; mais le reître s'esvanouit. Le serviteur
+emporté par le cheval bien haut en l'air, fut jetté bas près d'un pont hors
+la ville, où il demeura quelques heures sans remuer pied ni main: enfin
+revenu à soi, et entendant qu'il estoit près de son lieu, reprint courage,
+se rendit au logis, où il fut six mois entiers attaché au lict, devant que
+pouvoir se remettre en pied[1].»
+
+ [Note 1: Extrait du _Mirabiles Historiae de spectris_, Leipzig,
+ 1597.]
+
+«Près de Torge en Saxe, certain gentilhomme se promenant dans la campagne,
+rencontre un homme lequel le salue, et lui offre son service. Il le fait
+son palefrenier. Le maistre ne valoit gueres. Le valet estoit la
+meschanceté mesme. Un jour le maistre ayant à faire quelque promenade un
+peu loin, il recommande ses chevaux, spécialement un de grand prix à ce
+valet, lequel fut si habile que d'enlever ce cheval en une fort haute tour.
+Comme le maistre retournoit, son cheval qui avoit la teste à la fenestre le
+reconnut, et commence à hennir. Le maistre estonné, demande qui avoit logé
+son cheval en si haute escuirie. Ce bon valet respond que c'estoit en
+intention de le mettre seurement afin qu'il ne se perdist pas, et qu'il
+avoit soigneusement executé le commandement de son maistre. On eut beaucoup
+de peine à garrotter la pauvre beste et la devaler avec des chables du haut
+de la tour en bas. Tost après quelques uns que ce gentilhomme avoit volez,
+deliberans de le poursuivre en justice, le palefrenier lui dit: Maistre,
+sauvez-vous, lui monstrant un sac, duquel il tira plusieurs fers arrachez
+par lui des pieds des chevaux, pour retarder leur course au voyage qu'ils
+entreprenoyent contre ce maistre: lequel finalement attrappé et serré
+prisonnier, pria son palefrenier de lui donner secours. Vous estes, respond
+le valet, trop estroitement enchaisné; je ne puis vous tirer de là. Mais le
+maistre faisant instance, enfin le valet dit: Je vous tireray de captivité
+moyennant que vous ne fassiez signe quelconque des mains pour penser vous
+garantir. Quoi accordé, il l'empoigne avec les chaines, ceps et manottes,
+et l'emporte par l'air. Ce misérable maistre esperdu de se voir en campagne
+si nouvelle pour lui conmence à s'escrier: Dieu éternel, où m'emporte-on?
+Tout soudain le valet (c'est-à-dire Satan) le laisse tomber en un marest.
+Puis se rendant au logis, fait entendre à la damoiselle l'estat et le lieu
+ou estoit son mari, afin qu'on l'allast desgager et delivrer.»
+
+Des Caurres[1] raconte que «à la montagne d'Ethna, non guères loin de l'île
+de Luppari, montagne qu'on appelle la gueule d'enfer, Dieu monstra la peine
+des damnez. Il y a si long temps qu'elle brusle et tout demeure en son
+entier, comme fera enfer, quand elle auroit autant entier que toute
+l'Italie, elle devroit estre consommée. On entend là cris et complainctes,
+et les ennemis et mauvais esprits meinent là grand bruict, et suscitent de
+grandes tempestes sur la mer près de ceste montagne. De nostre temps un
+prélat après son trespas, fut trouvé en chemin par ses amis, lequel se
+disoit estre damné et qu'il s'en alloit en ceste montaigne. Il n'y a pas
+encor longtemps qu'une nef de Sicile aborda là, en laquelle y avoit un père
+gardien de ce pays-là avec son compagnon, le Diable luy dit qu'il le
+suivist pour faire quelque chose que Dieu avoit ordonné. Et soudain fut
+porté par luy en une cité assez loin de là. Et quand il fut là, le mauvais
+esprit le conduit au sépulchre de l'Evesque du lieu, qui estoit mort depuis
+trois mois: Et lui commanda de despouiller ses habillemens épiscopaux, et
+lui dit apres: Ces habillemens soyent à toy, et le corps à moy comme est
+son âme; dans une demie heure, ledit religieux fut rapporté audit navire,
+et racompta ce qu'il avoit veu. Pour vérifier cecy le patron du navire fit
+voile vers ceste cité: le sépulchre fut ouvert et trouvèrent que le corps
+n'y estoit point. Et ceux qui l'avoient revestu après sa mort recogneurent
+les dicts habillemens épiscopaux. Un homme de bien, et grand prescheur
+d'Italie, a mis cecy en escript, qui a cogneu ces gens-là.»
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 378.]
+
+«En ce mesme temps, continue des Caurres, y avoit en Sicile un jeune homme
+addonné à toute volupté, à jeux, et reniemens: lequel le vice-roy de
+Sicile, envoya un soir, en un monastère pour quérir une salade d'herbes: en
+chemin soudain il fut ravy en l'air, et on ne le vit plus. Un peu de temps
+après un navire passoit auprès de ceste montagne, et voicy une voix qui
+appelle par deux fois le patron du navire, et voyant qu'il ne respondoit
+point pour la troisième, ouit que s'il n'arrestoit il enfondroit le navire.
+Le patron demande ce qu'il vouloit, qui respondit: Je suis le diable, et di
+au vice-roy qu'il ne cerche plus un tel jeune homme, car je l'ay emporté,
+et est icy avec nous: voicy la ceinture de sa femme qu'il avoit prinse pour
+jouer; laquelle ceinture il jette sur le navire.»
+
+
+
+
+IV.--MÉTAMORPHOSES DU DIABLE
+
+
+Le diable apparaît sous toutes sortes de figures.
+
+«Que diray-je davantage? lit-on dans l'ouvrage de Le Loyer[1]. Il n'y a
+sorte de bestes à quatre pieds que le diable ne prenne, ce que les hermites
+vivans es déserts ont assez éprouvé. A sainct Anthoine qui habitoit es
+déserts de la Thébaïde les loups, les lions, les taureaux se présentoient à
+tous bouts de champ; et puis à sainct Hilarion faisant ses prières se
+monstroit tantost un loup qui hurloit, tantost un regnard qui glatissoit,
+tantost un gros dogue qui abbayoit. Et quoy? le diable n'auroit-il pas été
+si impudent mesmes, que ne pouvant gaigner les hermites par cette voye, il
+se seroit montré, comme il fit à sainct Anthoine, en la forme que Job le
+dépeint sous le nom de Léviathan, qui est celle qui lui est comme naturelle
+et qu'il a acquise par le péché, voire qui lui demeurera es enfers avec les
+hommes damnés. Ce n'est point des animaux à quatre pieds seulement que les
+diables empruntent la figure, ils prennent celles des oyseaux, comme de
+hiboux, chahuans, mouches, tahons... Quelquefois les diables s'affublent de
+choses inanimées et sans mouvement, comme feu, herbes, buissons, bois, or,
+argent et choses pareilles... Je ne veux laisser que quand les esprits
+malins se monstrent ils ne gardent aucune proportion parce qu'ils sont
+énormément grands et petits comme ils sont gros et grêles à l'extrémité.»
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._ p. 353.]
+
+«J'ai entendu, dit Jean Wier, cité par Goulart[1], que le diable tourmenta
+durant quelques années les nonnains de Hessimont à Nieumeghe. Un jour il
+entra par un tourbillon en leur dortoir, où il commença un jeu de luth et
+de harpe si mélodieux, que les pieds frétilloyent aux nonnains pour danser.
+Puis il print la forme d'un chien se lançant au lict d'une soupçonnée
+coulpable du péché qu'elles nomment muet. Autres cas estranges y sont
+advenus, comme aussi en un autre couvent près de Cologne, le diable se
+pourmenoit en guises de chiens et se cachant sous les robes des nonnains y
+faisoit des tours honteux et sales autant en faisoit-il à Hensberg au duché
+de Cleves sous figures de chats.»
+
+ [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables, etc._]
+
+«Les mauvais esprits, dit dom Calmet[1], apparoissent aussi quelquefois
+sous la figure d'un lion, ou d'un chien, ou d'un chat, ou de quelque autre
+animal, comme d'un taureau, d'un cheval ou d'un corbeau: car les prétendus
+sorciers et sorcières racontent qu'au sabbat on le voit de plusieurs formes
+différentes, d'hommes, d'animaux, d'oyseaux.»
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. Ier, p. 44.]
+
+«Le diable n'apparoit aux sorciers dans les synagogues qu'en bouc, dit
+Scaliger[1]; et en l'Escriture lors qu'il est reproché aux Israëlites
+qu'ils sacrifioient aux demons, le mot porte aux boucs. C'est une chose
+merveilleuse que le diable apparoisse en cette forme.
+
+ [Note 1: _Scaligerana_, Groeningue, P. Smith, 1669, in-12. 2e
+ partie, article _Azazel_.]
+
+«Les diables, dit-il plus loin[1], ne s'addressent qu'aux foibles; ils
+n'auroient garde de s'addresser à moy, ie les tuerois tous.»
+
+ [Note 1: Même ouvrage, article _Diable_.]
+
+Quelquefois le diable apparaît sous la forme empruntée d'un corps mort.
+
+«Je ne puis, dit Le Loyer[1], pour vérifier que les diables prennent des
+corps morts qu'ils font cheminer comme vifs, apporter histoire plus récente
+que celle-ci. Ceux qui ont recueilliz l'histoire de notre temps de la
+démoniaque de Laon disent qu'un des diables qui étoit au corps d'elle
+appelé Baltazo print le corps mort d'un pendu en la plaine d'Arlon pour
+tromper le mary de la démoniaque, et la fraude du diable fut descouverte en
+ceste façon. Le mary estoit ennuyé des frais qu'il faisoit procurant la
+santé de sa femme, n'y pouvant plus fournir. Il s'addresse donc à un
+sorcier, qui l'asseure qu'il délivrera sa femme des diables desquels elle
+estoit possédée. Le diable Baltazo est employé par le sorcier et mené au
+mary qui leur donne à tous à souper, où se remarque que Baltazo ne but
+point. Après le souper, le mary vint trouver le maître d'escole de Vervin
+en l'église du lieu, où il vaquoit aux exorcismes sur la démoniaque. Il ne
+luy cele point la promesse qu'il avoit du sorcier, et réitérée de Baltazo
+durant le souper qu'il guériroit sa femme, s'il le vouloit laisser seul
+avec elle: mais le maître d'escole avertit le mary de prendre bien garde de
+consentir cela. Quelque demie heure apres le mary qui s'étoit retiré, amène
+Baltazo dans l'église, que l'esprit Baalzebub qui possédoit la femme appela
+incontinent par son nom, et luy dit quelques paroles. Depuis Baltazo sort
+de l'église, disparoit et ne sçait-on ce qu'il devint. Le maistre d'escole
+qui voit tout cecy, conjure Baalzebub, et le contraint de confesser que
+Baltazo étoit diable et avoit prins le corps d'un mort, et que si la
+démoniaque eut esté laissée seule, il l'eust emportée en corps et en âme.»
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions, etc._ p.
+ 244.]
+
+«L'exemple de Nicole Aubry, démoniaque de Laon est plus que suffisant pour
+montrer ce que je dis, ajoute Le Loyer[1]. Car devant que le diable entrast
+en son corps, il se presenta à elle en la forme de son père décédé
+subitement, luy enjoignit de faire dire quelques messes pour son âme, et de
+porter des chandelles en voyage. Il la suivoit partout où elle alloit sans
+l'abandonner. Cette femme simple obéit au diable en ce qu'il lui
+commandoit, et lors il leve le masque, se montre à elle, non plus comme son
+père, mais comme un phantosme hideux et laid, qui luy persuadoit tantost de
+se tuer, tantost de se donner à luy.--Cela se pouvoit attendre par les
+réponses que la démoniaque faisoit au diable, luy résistant en ce qu'elle
+pouvoit.--Je me veux servir de l'histoire de la démoniaque de Laon attestée
+par actes solennels de personnes publiques, tout autant que si elle estoit
+plus ancienne. Il y a des histoires plus anciennes qu'elle n'est, où à
+peine on pourroit remarquer ce qui s'est veu en ceste femme démoniaque. Ce
+fut pour nostre instruction que la femme fut ainsi tourmentée au coeur de
+la France, mais notre libertinisme fut cause que nous ne les peusmes
+apprendre.»
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions, etc._, p.
+ 320.]
+
+Bodin[1] fait connaître une histoire analogue:
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, livre III, ch. VI.]
+
+«Pierre Mamor récite, dit-il, qu'à Confolant sur Vienne, apparut en la
+maison d'un nommé Capland un malin esprit se disant estre l'âme d'une femme
+trespassée, lequel gemissoit et crioit en se complaignant bien fort,
+admonestant qu'on fist plusieurs prières et voyages, et révéla beaucoup de
+choses véritables. Mais quelqu'un lui ayant dit: Si tu veux qu'on te croye
+dis _Miserere mei Deus, secundum magnam misericordiam tuam_. Sa réponse
+fut: Je ne puis. Alors les assisants se mocquerent de lui, qui s'enfuit en
+fremissant.»
+
+Le diable prend même parfois la forme de personnes vivantes.
+
+Voici par exemple ce que rapporte Loys Lavater[1]:
+
+ [Note 1: _Trois livres des apparitions des esprits, fantasmes,
+ prodiges, etc., composez par Loys Lavater, plus trois questions
+ proposées et résolues par M. Pierre Martyr_. Geneve, Fr. Perrin,
+ 1571, in-12.]
+
+«J'ai ouï dire à un homme prudent et honnorable baillif d'une seigneurie
+dépendante du Zurich, qui affirmoit qu'un jour d'esté allant de grand matin
+se promener par les prez, accompagné de son serviteur, il vid un homme
+qu'il cognoissoit bien, se meslant meschamment avec une jument: de quoy
+merveilleusement estonné retourna soudainement, et vint frapper à la porte
+de celuy qu'ils pensoyent avoir veu, où il trouva pour certain qu'il
+n'avoit bougé de son lict. Et si ce bailli, n'eust diligemment seu la
+vérité, un bon et honneste personnage eust esté emprisonné et gehenné. Je
+récite ceste histoire, afin que les juges soyent bien avisez en tels cas.
+Chunégonde, femme de l'empereur Henry second, fut soupeçonnée d'adultere,
+et le bruit courut qu'elle s'accointoit trop familierement d'un gentilhomme
+de la cour. Car on avoit veu souvent la forme d'iceluy (mais c'estoit le
+diable qui avoit pris ce masque) sortant de la chambre de l'empereur. Elle
+monstra peu après son innocence en marchant sur des grilles de fer toutes
+ardentes (comme la coutume estoit alors) et ne se fit aucun mal.»
+
+«En l'île de Sardaigne, dit P. de Lancre[1] et en la ville de Cagliari, une
+fille de qualité, de fort riche et honnorable maison, ayant veu un
+gentilhomme d'une parfaicte beauté et bien accompli en toute sorte de
+perfections s'amouracha de luy, et y logea son amitié avec une extrême
+violence. (Elle sut dissimuler et le gentilhomme ne s'apperceut de rien).
+Un mauvais démon pipeur, plus instruit en l'amour et plus affronteur que
+luy, embrassant cette occasion, recognut aisément que cette fille esprise
+et combatue d'amour seroit bientôt abbatue... Et pour y parvenir plus
+aisément, il emprunta le masque et le visage du vray gentilhomme, prenant
+sa forme et figure, et se composa du tout à sa façon, si bien qu'on eut dit
+que c'estoit non seulement son portrait, mais un autre luy-même. Il la vit
+secretement et parla à elle, lui feignit des amours et des commoditez pour
+se voir. De manière que le mauvais esprit qui trouve les sinistres
+conventions les meilleures abusa non seulement de la simplicité de ceste
+jeune fille, ains encore du sacrement de mariage par le moyen duquel la
+pauvre damoyselle pensoit aucunement couvrir sa faute et son honneur. De
+sorte que, l'ayant espousé clandestinement, adjoustant mal sur mal, comme
+plusieurs s'attachent ordinairement ensemble pour mieux assortir quelque
+faict execrable tel que celuy-ci, ils jouyrent de leurs amours quelques
+mois, pendant lesquels cette fille faussement contente cachoit le plus
+possible ses amours... Il advint, que sa mère luy donna quelque chose
+sainte qu'elle portoit par dévotion, qui lui servit d'antidote contre le
+démon et contre son amour, brouillant ses entrées et troublant ses
+commoditez. Le diable lui avait recommandé de ne pas lui envoyer de
+messager, mais la jalousie la poussant, elle en envoya un au gentilhomme
+pour le prier de se rendre auprès d'elle, lui reprocha son abandon, etc. Le
+gentilhomme tout étonné lui déclara qu'elle a été pipée et établit qu'à
+l'époque du prétendu mariage il était absent. La damoyselle reconnut alors
+l'oeuvre du démon et se retira dans un monastère pour le reste de sa vie.»
+
+ [Note 1: _Tableau de l'inconstance des mauvais anges_, p. 218.]
+
+Wier[1] raconte cette histoire d'une jeune fille servante d'une religieuse
+de noble maison, à qui le diable voulut jouer un mauvais tour. «Un paysan
+lui avoit promis mariage; mais il s'amouracha d'une autre: dont ceste-ci
+fut tellement contristée, qu'estant allée environ une demie lieue loin du
+couvent, elle rencontra le diable en forme d'un jeune homme, lequel
+commença à deviser familièrement avec elle, lui descouvrant tous les
+secrets du paysan, et les propos qu'il avoit tenus à sa nouvelle amie: et
+ce afin de faire tomber cette jeune fille en désespoir et en résolution de
+l'estrangler. Estans parvenus près d'un ruisseau, lui print l'huile qu'elle
+portoit, afin qu'elle passast plus aisément la planche, et l'invita d'aller
+en certain lieu qu'il nommoit; ce qu'elle refusa, disant: Que voulez-vous
+que j'aille faire parmi ces marest et étangs? Alors il disparut, dont la
+fille conçeut tel effroy qu'elle tomba pasmée: sa maistresse, en estant
+avertie la fit rapporter au couvent dedans une lictière. Là elle fut
+malade, et comme transportée d'entendement, estant agitée de façon estrange
+en son esprit, et parfois se plaignoit estre misérablement tourmentée du
+malin, qui vouloit l'oster de là et l'emporter par la fenestre. Depuis elle
+fut mariée à ce paysan et recouvra sa première santé.»
+
+ [Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et
+ impostures des diables_.]
+
+Le même auteur[1] rapporte cette histoire singulière d'une métamorphose du
+diable:
+
+ [Note 1: _Histoires des impostures des diables_, p. 196.]
+
+«La femme d'un marchand demeurant à deux ou trois lieues de Witemberg, vers
+Slésic, avoit, dit-il, accoustumé pendant que son mary estoit allé en
+marchandise, de recevoir un amy particulier. Il advint donc pendant que le
+mary étoit aux champs que l'amoureux vint veoir sa dame, lequel après avoir
+bien beu et mangé, il faict son devoir, comme il luy sembloit, il apparut
+sur la fin en la forme d'une pie montée sur le buffet, laquelle prenoit
+congé de la femme en cette manière: Cestuy-ci a esté ton amoureux. Ce
+qu'ayant dit, la pie disparut, et oncques depuis ne retourna.»
+
+Bouloese rapporte cette singulière aventure arrivée à Laon[1]:
+
+ [Note 1: _Le Trésor et entière histoire de la triomphante victoire
+ du corps de Dieu sur l'esprit en colère de Beelzebub, obtenue à
+ Laon l'an 1566_, par Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4°.]
+
+«Lors ce médecin réformé, sans en communiquer au catholique, ne perdant
+cette occasion de bouche ouverte, tira de sa gibessière une petite phiole
+de verre contenant une liqueur d'un rouge tant couvert qu'à la chandelle il
+apparoissoit noir, et luy jetta en la bouche. Et Despinoys esmeu par la
+puanteur, haulsant la main droicte au devant s'escria disant: Fy, fy,
+Monsieur nostre maistre que luy avez-vous donné? Et en tomba sur sa main de
+ce rendue pour un temps fort puante (dont par après il fut contraint de
+manger avec la gauche tenant cependant la droicte derrière le dos) comme
+aussi toute la chambre fut remplie de cette puantueur. Le corps devint
+roide comme une buche, sans mouvement ny sentiment quelconque. Dont ce
+médecin réformé fort étonné, dist que c'estoit une convulsion. Et retira
+une autre bouteille pleine de liqueur blanche, qu'il disoit notre eau de
+vie avec la quintessence de romarin pour faire revenir à soy la patiente,
+et faire cesser la convulsion. Et pour exciter la patiente lui feist
+frotter et battre les mains en criant: Nicole, Nicole, il faut boire.
+Cependant une beste noire (avec révérence semblable à un fouille-merde:
+aussi à Vrevin s'était montrée une autre sorte de grosse mouche a vers que
+par ses effets l'on a jugée estre ce maistre mouche Beelzebub), beste noire
+que peu après appela le diable escarbotte, fut veue et se pourmena sur le
+chevet du lict et sur la main du dict Despinoys en l'endroit de la susdite
+puante liqueur respandue... Toutefois ce médecin disant estre une ordure
+tombée du ciel du lit, secoua, mais en vain, pour en faire tomber d'autres.
+Et se voyant ne pouvoir exciter la patiente et avoir esté reprins d'avoir
+jeté en la bouche d'icelle, ceste liqueur tant puante, print une chandelle
+et s'en alla.»
+
+
+
+
+V.--SIGNES DE LA POSSESSION DU DÉMON.
+
+
+«Combien qu'il y ait parfois quelques causes naturelles de la phrénésie ou
+manie, dit Mélanchthon en une de ses epistres[1], c'est toutes fois chose
+asseurée que les diables entrent en certaines personnes et y causent des
+fureurs et tourmens ou avec les causes naturelles ou sans icelles; veu que
+l'on void parfois les malades estre gueris par remedes qui ne sont point
+naturels. Souvent aussi tels spectacles sont tout autant de prodiges et
+prédictions de choses à venir. Il y a douze ans qu'une femme du pays de
+Saxe, laquelle ne sçavoit ni lire ni escrire, estant agitée du diable, le
+tourment cessé, parloit en grec et en latin des mots dont le sens estoit
+qu'il y auroit grande angoisse entre le peuple.»
+
+ [Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t.
+ I, p. 142.]
+
+Le docteur Ese[1] donne comme marques conjecturales de la possession:
+
+ [Note 1: _Traicté des marques des possédés et la preuve de la
+ véritable possession des religieuses de Louvein_, par P. M. Ese,
+ docteur en médecine. Rouen, Ch. Osmont, 1644, in-4°.]
+
+1° Avoir opinion d'être possédé;
+
+2° Mener une mauvaise vie;
+
+3° Vivre hors de toute société;
+
+4° Les maladies longues, les symptômes peu ordinaires, un grand sommeil,
+les vomissements de choses estranges;
+
+5° Blasphémer le nom de Dieu et avoir souvent le diable en bouche;
+
+6° Faire pacte avec le diable;
+
+7° Estre travaillé de quelques esprits;
+
+8° Avoir dans le visage quelque chose d'affreux et d'horrible;
+
+9° S'ennuyer de vivre et se désespérer;
+
+10° Estre furieux, faire des violences;
+
+11° Faire des cris et hurlemens comme les bestes.
+
+Nous trouvons dans une histoire des possédées de Loudun[1] les questions
+proposées à l'université de Montpellier par Santerre, prêtre et promoteur
+de l'évêché et diocèse de Nîmes, touchant les signes de la possession, et
+les réponses judicieuses de cette université.
+
+ [Note 1: _Histoire des diables de Loudun, ou de la possession des
+ religieuses ursulines et de la condamnation et du supplice d'Urbain
+ Grandier, curé de la même ville_. Amsterdam, Abraham Wolfgang,
+ 1694, in-12, p. 314.]
+
+_Question._
+
+Si le pli, courbement et remuement du corps, la tête touchant quelque fois
+la plante des piés, avec autres contorsions et postures étranges sont un
+bon signe de possession?
+
+_Réponce._
+
+Les mimes et sauteurs font des mouvements si étranges, et se plient,
+replient en tant de façons, qu'on doit croire qu'il n'y a sorte de posture,
+de laquelle les hommes et femmes ne se puissent rendre capables par une
+sérieuse étude, ou un long exercice, pouvant même faire des extensions
+extraordinaires et écarquillemens de jambes, de cuisses et autres parties
+du corps à cause de l'extension des nerfs, muscles et tendons, par longue
+expérience et habitude; partant telles opérations ne se font que par la
+force de la nature.
+
+_Question_.
+
+Si la vélocité du mouvement de la tête par devant et par derrière, se
+portant contre le dos et la poitrine est une marque infaillible de
+possession?
+
+_Réponce_.
+
+Ce mouvement est si naturel qu'il ne faut ajouter de raison à celles qui
+ont été dites sur le mouvement des parties du corps.
+
+_Question_.
+
+Si l'enflure subite de la langue, de la gorge et du visage, et le subit
+changement de couleur, sont des marques certaines de possession?
+
+_Réponce_.
+
+L'enflement et agitation de poitrine par interruption sont des effets de
+l'aspiration ou inspiration, actions ordinaires de la respiration, dont on
+ne peut inférer aucune possession. L'enflure de la gorge peut procéder du
+souffle retenu et celle des autres parties des vapeurs mélancoliques qu'on
+voit souvent vaguer par toutes les parties du corps. D'où s'ensuit que ce
+signe de possession n'est pas recevable.
+
+_Question_.
+
+Si le sentiment stupide et étourdi ou la privation de sentiment, jusques à
+être pincé et piqué sans se plaindre, sans remuer, et même sans changer de
+couleur, sont des marques certaines de possession?
+
+_Réponce._
+
+Le jeune Lacédémonien qui se laissait ronger le foye par un renard qu'il
+avoit dérobé, sans faire semblant de le sentir et ceux qui se faisoient
+fustiger devant l'autel de Diane jusques à la mort sans froncer le sourcil,
+montrent que la résolution peut bien faire soufrir des piqûres d'épingle
+sans crier, étant d'ailleurs certain que dans le corps humain il se
+rencontre en quelques personnes de certaines petites parties de chair, qui
+sont sans sentiment, quoique les autres parties qui sont alentour, soient
+sensibles, ce qui arrive le plus souvent par quelque maladie qui a précédé.
+Partant tel effet est inutile pour la possession.
+
+_Question._
+
+Si l'immobilité de tout le corps qui arrive à de prétendus possédés par le
+commandement de leurs exorcistes, pendant et au milieu de leurs plus fortes
+agitations est un signe univoque de vraie possession diabolique?
+
+_Réponce._
+
+Le mouvement des parties du corps étant involontaire, il est naturel aux
+personnes bien disposées de se mouvoir ou de ne se mouvoir pas selon leur
+volonté, partant un tel effet, ou suspension de mouvements n'est pas
+considérable pour en inférer une possession diabolique, si en cette
+immobilité il n'y a privation entière du sentiment.
+
+_Question._
+
+Si le japement ou clameur semblable à celui du chien, qui se fait dans la
+poitrine plutôt que dans la gorge est une marque de possession?
+
+_Réponce._
+
+L'industrie humaine est si souple à contrefaire toute sorte de
+raisonnements, qu'on voit tous les jours des personnes façonnées à
+exprimer parfaitement le raisonnement, le cri et le chant de toutes
+sortes d'animaux, et à les contrefaire sans remuer les lèvres
+qu'imperceptiblement. Il s'en trouve même plusieurs qui forment des paroles
+et des voix dans l'estomac, qui semblent plutôt venir d'ailleurs que de la
+personne qui les forme de la sorte, et l'on appelle ces gens les
+engastronimes, ou engastriloques. Partant un tel effet est naturel, comme
+le remarque Pasquier au chap. 38 de ses Recherches par l'exemple d'un
+certain boufon nommé Constantin.
+
+_Question._
+
+Si le regard fixe sur quelque objet sans mouvoir l'oeil d'aucun côté est
+une bonne marque de possession?
+
+_Réponce._
+
+Le mouvement de l'oeil est volontaire comme celui des autres parties du
+corps et il est naturel de le mouvoir, ou de le tenir fixe, partant il n'y
+a rien en cela de considérable.
+
+_Question._
+
+Si les réponces que de prétendues possédées font en françois, à quelques
+questions qui leur sont faites en latin, sont une marque de possession?
+
+_Réponce._
+
+Nous disons qu'il est certain que d'entendre et de parler les langues qu'on
+n'a pas aprises sont choses surnaturelles, et qui pourroient faire supposer
+qu'elles se font par le ministère du Diable, ou de quelque autre cause
+supérieure; mais de répondre à quelques questions seulement, cela est
+entièrement suspect, un long exercice ou des personnes avec lesquelles on
+est d'intelligence pouvant contribuer à telles réponces, paroissant être un
+songe de dire que les diables entendent les questions qui leur sont faites
+en latin et répondent toujours en françois et dans le naturel langage de
+celui qu'on veut faire passer pour un énergumène. D'où il s'ensuit qu'un
+tel effet ne peut conclure la résidence d'un démon, principalement si les
+questions ne contiennent pas plusieurs paroles et plusieurs discours.
+
+_Question._
+
+Si vomir les choses telles qu'on les a avalées est un signe de possession?
+
+_Réponce._
+
+Delrio, Bodin et autres auteurs disent que par sortilège les sorciers font
+quelquefois vomir des clous, des épingles et autres choses étranges par
+l'oeuvre du diable. Ainsi dans les vrais possédés le diable peut faire de
+même. Mais de vomir les choses comme on les a avalées, cela est naturel, se
+trouvant des personnes qui ont l'estomac faible, et qui gardent pendant
+plusieurs heures ce qu'elles ont avalées, puis le rendent comme elles l'ont
+pris et la Lientérie rendant les aliments par le fondement, comme on les a
+pris par la bouche.
+
+_Question._
+
+Si des piqûres de lancette dans diverses parties du corps, sans qu'il en
+sorte du sang, sont une marque certaine de possession?
+
+_Réponce._
+
+Cela doit se rapporter à la composition du tempérament mélancolique, le
+sang duquel est si grossier qu'il ne peut en sortir par de si petites
+plaies, et c'est par cette raison que plusieurs étant piqués, même en leurs
+veines et vaisseaux naturels, par la lancette d'un chyrurgien, n'en rendent
+aucune goutte comme il se voit par expérience. Partant il n'y a rien
+d'extraordinaire.»
+
+J. Bouloese[1] raconte comment vingt-six diables sortirent du corps de
+Nicole, la possédée de Laon:
+
+ [Note 1: _Le trésor et entière histoire de la triomphante victoire
+ du corps de Dieu sur l'esprit malin de Beelzebub, obtenue à Laon
+ l'an 1566_, par J. Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4°.]
+
+«A deux heures de l'après midy fut rapportée la dicte Nicole, estant
+possédée du diable, à la dicte église où furent faites par ledit de Motta
+les conjurations comme auparavant. Nonobstant toute conjuration le dit
+Beelzebub dit à haute voix qu'il n'en sortirait. Après dîner donc
+retournant le dit de Motta aux conjurations luy demanda combien ils en
+étoient sortis? Il répond 26. Il faut maintenant (ce disoit de Motta) que
+toy et tous tes adhérans sortiez comme les autres. Il répond: Non je ne
+sortiray pas icy; mais si tu me veux mener à sainte Restitute, nous
+sortirons là. Il te suffise s'ils sont sortis 26. Et puis le dit de Motta
+demande signe suffisant comment ils estoient sortis. Il dist pour
+tesmoignage que l'on regarde au petit jardin du trésorier qui est sur le
+portail; car ils ont prins et emporté trois houppes (c'est-à-dire branches)
+d'un verd may (d'un petit sapin) et trois escailles de dessus l'église de
+Liesse faicte en croix, comme les autres de France communément. Ce qui a
+été trouvé vray, comme a veu monsieur l'abbé de Saint-Vincent, monsieur de
+Velles, maistre Robert de May, chanoine de l'église Nostre-Dame de Laon, et
+autres.»
+
+Le même auteur[1] rapporte les contorsions de la démoniaque de Laon:
+
+ [Note 1: _Le trésor et entière histoire de la triomphante victoire
+ du corps de Dieu sur l'esprit malin de Beelzebub, etc._, p. 187.]
+
+«Et autant, dit-il, que le révérend père évêque lui mettoit la saincte
+hostie devant les yeux, luy disant: Sors ennemy de Dieu: d'autant plus se
+jectoit-elle à revers de coté et d'autre, en se tordant la face devers les
+pieds et en muglant horriblement et les pieds à revers les orteils estant
+mis au talon, contre la force de huict ou dix hommes elle se roidissoit et
+eslançoit en l'air plus de six pieds, ou la hauteur d'un homme. De sorte
+que les gardes, voire mesme en l'air avec elle parfois élevés en suoient de
+travail. Et encore qu'ils s'appesantissent le plus qu'ils pouvoient, pour
+la retenir en bas: si ne la pouvoient-ils toutes fois maistriser que quasi
+elle ne leur eschapast, et fust arrachée des mains sans qu'elle se
+monstrast aucunement eschauffée.
+
+«Le peuple voyant et oyant chose si horrible, monstrueuse, hydeuse et
+espouvantable crioient: Jésus, miséricorde! Les uns se cachoient ne l'osant
+regarder. Les autres cognoissant l'enragée cruauté de cet excessif
+indicible et incredible tourment pleuroient à grosses larmes piteusement
+redoublans: Jésus, miséricorde!»
+
+«Après la patiente ainsi pis que morte dure, roide, contrefaite, courbée et
+diforme, estoit par la permission du révérend père évêque laissée à toucher
+et à manier à ceux qui vouloient. Mais principalement le fut-elle par les
+prétendus réformez, hommes très forts. Et nommeement Françoys Santerre,
+Christofle Pasquot, Gratian de la Roche, Marquette, Jean du Glas et autres
+très forts hommes assez remarqués entre eux de leur prétendue religion
+réformée, s'efforcèrent mais en vain de luy redresser les membres, de les
+poser en leur ordre, luy ouvrir les yeux et la bouche. Mais ils ne peurent
+en sorte que ce feust. Aussy eussiez vous plustost rompu que ployé quelque
+membre d'icelle, ou faict mouvoir ou le bout du nez ou des aureilles, ou
+autre membre d'icelle, tant elle estoit roide et dure. Et lors elle estoit
+tenue, comme elle parloit par après, déclarant qu'elle enduroit un mal
+incrédible. C'est à sçavoir le diable par le tourment de l'âme, faisant le
+corps devenir pierre ou marbre.»
+
+Jean Le Breton rapporte les faits suivants sur les possédées de
+Louviers[1]:
+
+ [Note 1: _De la défense de la vérité touchant la possession des
+ religieuses de Louviers_, par M. Jean Le Breton, théologien.
+ Evreux, Nic. Hamillon, 1643, in-4°, p. 8.]
+
+«Le quatrième fait est que plusieurs fois le jour, elles témoignent de
+grands transports de fureur et de rage, durant lesquels elles se disent
+démons, sans offenser néantmoins personne, et sans blesser mesmes les
+doigts de la main des prestres, lorsqu'au plus fort de leurs rages, ils les
+mettent en leur bouche.»
+
+«La cinquiesme est que durant ces fureurs et ces rages, elles font
+d'estranges convulsions et contorsions de leurs corps, et entr'autre se
+courbent en arrière, en forme d'arc, sans y employer leurs mains, et ce en
+sorte que tout leur corps est appuyé sur leur front autant et plus que sur
+leurs pieds, et tout le reste est en l'air et demeurent longtemps en cette
+posture et la réitèrent jusqu'à sept ou huict fois: et après tous ces
+efforts et mille autres, continuez quelquefois quatre heures durant,
+principalement, dans les exorcismes, et durant les plus chaudes après
+disnées des jours caniculaires, se sont au sortir de là trouvées aussi
+saines, aussi fraisches, aussi tempérées, et le poulx aussi haut et aussi
+esgal, que si rien ne leur fut arrivé.»
+
+«Le sixième est qu'il y en a parmy elles qui se pasment et s'esvanouissent
+durant les exorcismes, comme à leur gré, et en telle sorte que leur
+pasmoison commence lorsqu'elles ont le visage le plus enflammé et le poulx
+le plus fort... Elles reviennent de cette pasmoison sans que l'on y emploie
+aucun remède et d'une manière plus merveilleuse que n'en a esté l'entrée;
+car c'est en remuant premièrement l'orteil, et puis le pied, et puis la
+jambe, et puis la cuisse, et puis le ventre, et puis la poitrine, et puis
+la gorge, mais ces trois derniers par un grand mouvement de dilatation...
+le visage demeurant cependant tousjours apparemment interdit de tous ses
+sens, les quels enfin il reprend tout à coup en grimaçant et hurlant et la
+religieuse retournant en même temps en ses agitations et contorsions
+précédentes.»
+
+Le docteur Ese[1] raconte comme suit ce qu'éprouvait la soeur Marie du
+couvent des religieuses de Louviers:
+
+ [Note 1: _Traicté des marques des possédés_, p. 51.]
+
+«La dernière qui étoit soeur Marie du Sainct-Esprit, prétendue possédée par
+Dagon, grande fille et de belle taille un peu plus maigre, mais sans
+mauvais teint ny aucune sorte de maladie entra dans le réfectoire... le
+visage droict sans arrester ses yeux, et les tournant d'un costé et
+d'autre, chantant, sautant, dansant, et frappant doucement, qui l'un, qui
+l'autre, et en suite en se pourmenant tousjours, parla en termes très
+élégants et significatifs du contentement qu'il avoit (parlant de la
+personne du diable) de sa condition et de l'excellence de sa nature... et
+disoit tout cela en marchant avec une contenance arrogante, et le geste
+semblable, ensuite il commença à entrer en furie et prononcer quantité de
+blasphèmes, puis se prit à parler de sa petite Magdelaine, sa bonne amie,
+sa mignonne, et sa première maistresse, et de là se lança dans un panneau
+de vitre la teste la première sans sauter et sans faire aucun effort, et y
+passa tout le corps se tenant à une barre de fer qui faisoit le milieu, et
+comme elle voulut repasser de l'autre costé de la vitre, on lui fit
+commandement en langage latin _est in nomine Jesu rediret non per aliam sed
+per eadem viam_, ce qu'après avoir longuement contesté et dit qu'il n'y
+rentreroit pas, elle le fit pourtant et rentra par le même passage, et
+aussitost qu'elle fut revenue, les médecins l'ayant considérée, touché le
+poulx et fait tirer la langue, ce qu'elle permit en raillant et parlant
+d'autre chose, ils ne luy trouvèrent ny esmotion telle qu'ils avoient cru
+devoir estre, ny autre disposition conforme à la violence de tout ce
+qu'elle avoit fait et dit; et sortir de cette sorte contant tousjours
+quelque bagatelle et la compagnie se retira.»
+
+Un autre historien des possédées de Louviers[1] rapporte ce fait
+surprenant:
+
+ [Note 1: _Histoire de madame Bavent, religieuse du monastère de
+ Sainct-Louis de Louviers_. Paris, 1652, in-4°.]
+
+«Au milieu de la nef de cette chappelle estoit exposé un vase d'une espèce
+de marbre qui peut avoir près de deux pieds de diamètre et un peu moins
+d'un pied de profondeur, les bords sont espais de trois doigts ou environ,
+et si pesant que trois personnes des plus robustes auront peine de le
+souslever estant par terre, ceste fille qui paroist d'une constitution fort
+débile entrant dans la chapelle ne fit que prendre ce vase de l'extrémité
+de ses doigts et l'ayant arraché du pied d'estal sur lequel il estoit posé,
+le renversa sans dessus dessoubs et le jetta par terre avec autant de
+facilité qu'elle auroit fait un morceau de carte ou de papier. Ceste force
+prodigieuse en un sujet si foible surprit tous les assistans; cependant la
+fille paraissant furieuse et transportée couroit de part et d'autre avec
+des mouvements si brusques et si impétueux qu'il estoit malaisé de
+l'arrester. Un des ecclésiastiques présents l'ayant saisy par le bras fut
+estonné de voir que ce bras, comme s'il n'eust esté attaché à l'espaule que
+par un ressort, n'empeschoit pas le reste du corps de tourner par dessus et
+par dessoubs par un certain mouvement que la nature ne souffre pas, ce
+qu'elle fit sept ou huit fois avec une promptitude et une agilité si
+extraordinaire qu'il est difficile de se l'imaginer.»
+
+La _Relation des Ursulines possédées d'Auxonne_[1] contient les faits
+suivants:
+
+ [Note 1: Manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 90, in-4°.]
+
+«Mons de Chalons ne fut pas plutost à l'autel (à minuit) que dans le jardin
+du monastère et tout à l'entour de la maison fut ouy dans l'air un bruit
+confus, accompagné de voix incognues et de certains sifflemens, quelquefois
+de grands crix, de sons estranges et non articulés comme de plusieurs
+personnes ensemble, tout cela avoit quelque chose d'affreux parmy les
+tenebres et dans la nuit. En même temps des pierres furent jettées de
+divers endroits contre les fenestres du choeur où l'on célébroit la sainte
+messe, quoique ces fenestres soient fort esloignées des murailles que font
+la closture du monastere, ce qui fait croire que ne pouvoient pas venir du
+dehors. La vitre en fut cassée en un endroit mais les pierres ne tomberent
+point dans le choeur. Ce bruit fut entendu de plusieurs personnes dedans et
+dehors, celuy qui estoit en sentinelle en la citadelle de la ville de ce
+costé là, comme il déclara le jour suivant, en prit l'alarme et mons
+l'evesque de Chalons à l'autel ne peut s'empescher d'en concevoir du
+soupçon de quelque chose de si extraordinaire qui se passoit en la maison,
+que les demons ou les sorciers faisoient quelques efforts dans ce moment
+qu'il repoussoit du lieu où il estoit par de secrettes imprécations et des
+exorcismes intérieurs.»
+
+«Les religieuses cordelieres en la mesme ville entendirent ce bruit et en
+demeurèrent effrayées. Elles creurent que leur monastere trembloit soubs
+leurs pieds et dans ceste consternation et ce bruit confus qu'elles
+entendirent furent obligées d'avoir recours aux prières.»
+
+«Dans ce mesme temps furent entendues dans le jardin quelques voix faibles
+comme de personnes qui se plaignoient et sembloient demander du secours. Il
+estoit près d'une heure après minuit et faisoit fort mauvais temps et fort
+obscur. Deux ecclésiastiques furent envoyés pour voir que c'estoit et
+trouvèrent dans le jardin du monastere Marguerite Constance et Denise Lamy,
+celle-là montée sur un arbre et l'autre couchée au pied du degré pour
+entrer dans le choeur; elles estoient libres et dans l'usage de leur
+raison, mais néantmoins comme esperdues, particulièrement la dernière, fort
+faible et sans couleur et le visage ensanglanté comme une personne effrayée
+et qui avoit peine à se rassurer; l'autre avoit aussy du sang sur le visage
+mais elle n'estoit point blessée, les portes de la maison estoient bien
+fermées et les murailles du jardin élevées de dix ou douze pieds.»
+
+«Le mesme jour après midy mons l'esveque de Chalons ayant dessein
+d'exorciser Denise Lamy après l'avoir envoyée quérir et n'ayant pas esté
+rencontrée, il lui commanda intérieurement de le venir trouver en la
+chappelle de Saincte-Anne où il estoit. Ce fut une chose assez surprenante
+de voir la prompte obéissance du demon à ce commandement qui n'avoit esté
+conceu que dans le fonds de la pensée, car environ l'espace d'un quart
+d'heure après, on entendit frapper impétueusement à la porte de la
+chappelle, comme une personne extremement pressée, et la porte estant
+ouverte on vit entrer cette fille brusquement sautant et bondissant dans la
+chappelle, le visage tout changé et fort différent de son naturel, la
+couleur haute, les yeux estincelans, un visage effronté et dans une
+agitation si violente qu'on eut de la peine à l'arrester, ne voulant pas
+souffrir qu'on mist l'estole à l'entour du corps qu'elle arrachoit et
+jettait en l'air avec une extrême violence, malgré les efforts de quatre ou
+cinq ecclésiastiques qui employoient tout ce qu'ils avoient de force et
+d'industrie pour l'arrester, de sorte qu'il fut proposé de la lier: mais on
+le jugeoit difficile dans les transports où elle estoit.»
+
+«Une autre fois estant dans le fort de ses agitations... on commanda au
+démon de faire cesser le poulx en l'un de ses bras, ce qu'il fit
+incontinent avec moins de résistance et de peine que l'autre fois. On lui
+commanda ensuite de le faire retourner, et cela fut exécuté à l'instant...
+Le commandement lui ayant esté fait de rendre la fille absolument
+insensible à la douleur, elle protesta qu'elle estoit en cet estat,
+présentant son bras hardiment pour estre percé et brulé comme on voudroit:
+en effet, l'exorciste rendu plus hardi par les expériences précédentes
+ayant pris une aiguille assez longue, la lui enfonça tout entière entre
+l'ongle et la chair dont elle se moquoit tout haut, déclarant qu'elle n'en
+sentoit rien du tout. Tantost elle faisoit couler le sang et tantost le
+faisoit cesser selon qu'il lui estoit ordonné, elle-mesme prenoit
+l'aiguille et le perçoit en divers endroits du bras et de la main. On fit
+encor davantage: l'un des assistans ayant pris une espingle et lui ayant
+tiré la peau du bras un peu au-dessus du poignet la lui perça de part en
+part, de sorte que l'on voyoit l'espingle toute cachée dans le bras en
+sortir seulement par les deux extrémités, et tout cela sans qu'il en
+sortist une goutte de sang, sinon après lui avoir commandé d'en donner, et
+sans monstrer la moindre apparence de sentiment ou de douleur.»
+
+La même relation donne comme preuves de la possession des religieuses
+d'Auxonne:
+
+«Les grandes agitations du corps qui ne se peuvent concevoir que par ceux
+qui en sont tesmoins. Ces grands coups de teste qu'elles se donnent de
+toute leur force tantost contre le pavé, tantost contre les murs, et cela
+si souvent et si durement qu'il n'est aucun des assistans qui ne frémisse
+en le voyant sans qu'elles tesmoignent de sentir aucune douleur ny qu'il
+paroisse ny sang, ny blessure, ny contusion.»
+
+«L'estat du corps dans une posture extremement violente, se tenant droictes
+sur les genoux, pendant que la teste renversée en arrière penche à un pied
+près ou environ vers la terre, en sorte qu'il paroist comme tout rompu.
+Leur facilité de porter la teste estant plus basse par derrière que la
+ceinture du corps sans bransler des heures entières, leur facilité de
+respirer en cet estat, l'égalité du visage qui ne change presque point dans
+ces agitations, l'égalité du poulx, la froideur dans laquelle elles sont
+pendant ces mouvements, la tranquillité dans laquelle elles demeurent au
+mesme instant qu'elles en sont revenues subitement sans que la respiration
+soit plus forte que l'ordinaire, les renversements de la teste en arrière
+jusque contre terre avec une promptitude merveilleuse. Quelquefois les
+trente et quarante fois de suite devant et arrière, la fille demeurant à
+genoux et les bras croisés sur l'estomach quelquefois et dans le mesme
+estat, la teste renversée tournant à l'entour du corps et faisant comme un
+demy cercle avec des effets apparemment insupportables à la nature.»
+
+«Les convulsions horribles et universelles par tous les membres
+accompagnées de hurlemens et de cris. Quelquefois la frayeur sur le visage
+à la veue de certains fantosmes ou spectres dont elles se disoient estre
+menacées dans un changement si extraordinaire et des traits si différents
+de leur naturel qu'elles imprimoient la crainte dans l'âme des assistans,
+quelquefois avec une abondance de larmes que l'on ne pouvoit arrester,
+accompagnées de plaintes et de cris aigus. D'autrefois la bouche
+extraordinairement ouverte, les yeux égarés et la prunelle renversée au
+point qu'il n'y paroissoit plus que le blanc, tout le reste demeurant caché
+soubz les paupières mais retournants à leur naturel au simple commandement
+de l'exorciste assisté du signe de la croix.»
+
+«Souvent on les a veu ramper et se traîner par terre sans aucun secours ou
+des pieds ou des mains, quelquefois le derrière de la teste ou le devant du
+front a esté veu se joindre à la plante des pieds, quelques unes couchées
+par terre qu'elles ne touchent que de l'extrémité de l'estomach, tout le
+reste du corps, la teste, les pieds et les bras portés en l'air en assez
+long espace de temps, quelquefois renversées en arrière en sorte que
+touchans le pavé du haut de la teste ou de la plante des pieds, tout le
+reste demeuroit en l'air estendu comme une table, elles marchoient en cet
+estat sans le secours des mains. Il leur est ordinaire de baiser la terre
+demeurans à genoux, le visage renversé par derrière, en sorte que le sommet
+de la teste va joindre la plante des pieds, les bras croisés sur la
+poitrine et dans cette posture faire un signe de la croix avec la langue
+sur le pavé.»
+
+«On remarque une estrange différence entre l'estat dans lequel elles sont
+estans libres et dans leur naturel et dans celuy qu'elles font paroistre
+quand elles sont agitées dans la chaleur du transport et de la fureur:
+telle qui est infirme tant par la délicatesse de sa complexion et de son
+sexe que par maladie quand le démon l'a saisie et que l'autorité de
+l'église l'a forcée de paroistre devient si furieuse dans de certains
+momens que quatre ou cinq hommes avec toute leur force, sont empeschés à
+l'arrester; leurs visages mesmes se monstrent si diformes et si différents
+de leur naturel qu'on ne les reconoist plus et ce qui est de plus estonnant
+est qu'après des transports et des violences de ceste nature quelquefois
+pendant trois ou quatre heures après des efforts dont les corps les plus
+robustes seroient lassés à demeurer au lit plusieurs jours, après des
+hurlements continuels et des cris capables de rompre un estomach, estans
+retournés en leur naturel, ce qui se fait en un instant, on les void sans
+lassitude et sans émotion, l'esprit aussy tranquille, le visage aussy
+composé, l'haleine aussy lente, le poulx aussy peu altéré que si elles
+n'avoient pas bougé d'un siege.»
+
+«Mais on peut dire que parmy toutes les marques de possession qui ont paru
+dans ces filles, une des plus surprenantes et des plus communes aussy parmy
+elles, est l'intelligence de la pensée et des commandemens intérieurs qui
+leur sont faits tous les jours par les exorcistes et les prestres, sans que
+ceste pensée soit manifestée au dehors ou par le discours ou par aucun
+signe extérieur. Il suffit qu'elle leur soit adressée intérieurement ou
+mentalement pour leur estre congneue et cela s'est vérifié par tant
+d'expériences pendant le séjour de mons l'evesque de Chalons, par tous les
+ecclésiastiques qui ont voulu l'esprouver que l'on ne peut douter
+raisonnablement de toutes ces particularités et de plusieurs autres, qu'il
+est impossible de spécifier icy par le détail.»
+
+Plusieurs archevêques ou évêques et docteurs en Sorbonne émirent, à propos
+de l'affaire d'Auxonne, l'avis suivant:
+
+«Que de toutes ces filles qui sont de différentes conditions il y en a de
+séculieres, de novices, de postulantes, de professes; il y en a de jeunes;
+il y en a qui sont âgées; quelques unes sont de la ville, les autres n'en
+sont pas, quelques sont de bonne condition, d'autres de basse naissance;
+quelques unes riches, d'autres pauvres et de moindre condition; qu'il y a
+dix ans ou plus que cette affliction est commencée dans ce monastère; qu'il
+est malaisé que depuis un si long temps un dessein de fourberie et de
+friponnerie put conserver le secret parmi des filles en si grand nombre, de
+conditions et d'intérêts si différents; qu'après une recherche et une
+enquête plus exacte, le dit seigneur evesque de Chalons n'a trouvé
+personne, soit dans le monastere, soit dans la ville, qui n'ait parlé
+avantageusement de l'innocence et de la régularité, tant des filles que des
+ecclésiastiques qui ont travaillé devant lui aux exorcismes, et qu'il
+témoigne avoir reconnu de sa part en leurs déportements pour des personnes
+d'exemples de mérite et de probité, témoignage qu'il croit devoir à la
+justice et à la vérité.»
+
+«Joint à ce que dessus le certificat du sieur Morel, médecin présent à
+tout, qui assure que toutes ces choses passent les termes de la nature, et
+ne peuvent partir que de l'ouvrage du démon; le tout bien considéré nous
+estimons que toutes ces accusations extraordinaires en des filles excèdent
+les forces de la nature humaine et ne peuvent partir que de l'opération du
+démon, possédant et obsédant ces corps.»
+
+
+
+
+VI.--SABBAT
+
+
+J. Wier[1], qui pense que le sabbat n'existe que dans l'imagination des
+sorcières, donne la composition de leur onguent.
+
+ [Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et
+ impostures des diables_, p. 165.]
+
+«Elles font bouillir un enfant dans un vaisseau de cuivre et en prennent la
+gresse qui nage au dessus, et font espessir le dernier bouillon en manière
+d'un consumé, puis elles serrent cela pour s'en aider à leur usage: elles y
+meslent du persil de eau, de l'aconite, des fueilles de peuple et de la
+suie; ou bien elles font en ceste manière: elles mélangent de la berle, de
+l'acorum vulgaire, de la quintefueille, du sang de chauve-souris, de la
+morelle endormante et de l'huile: ou bien, si elles font des autres
+compositions, elles ne sont dissemblables de ceste-cy. Elles oignent avec
+cet onguent toutes les parties du corps, les ayant auparavant frottées
+jusques à les faire rougir; à celle fin de attirer la chaleur, et relascher
+ce qui estoit estrainct par la froidure. Et à celle fin que la chair soit
+relaschée et que les pertuis du cuir soient ouverts elles y meslent de la
+gresse ou de l'huile, il n'y a point de doute que ce ne soit à fin que la
+vertu des sucs descende dedans et qu'elle soit plus forte et puissante.
+Ainsi pensent-elles être portées de nuict à la clarté de la lune par l'air
+aux banquets, aux musiques, aux dances et aux embrassements des plus beaux
+jeunes hommes qu'elles désirent.»
+
+Suivant Delrio[1]:
+
+ [Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio,
+ etc._ traduit et abrégé du latin, par André du Chesne Tourangeau.
+ Paris, Jean Petitpas, 1611, in-12.]
+
+«Elles y sont portées le plus souvent sur un baston, qu'elles oignent de
+certain onguent composé de gresse de petits enfans que le diable leur fait
+homicidier, combien que quelquefois elles s'en frottent aussi les cuisses,
+ou autres parties du corps. Ainsi frottées elles ont coutume de s'asseoir
+sur une fourche, baguette, ou manche de ballay, mesme sur un taureau, sur
+un bouc ou sur un chien... puis mettant le pied sur la cramaillère
+s'envolent par la cheminée et sont transportées en leurs assemblées
+diaboliques où bien souvent elles trouvent des feux noirs et horribles tous
+allumez. Là le démon leur apparoist en forme de bouc ou de chien, lequel
+elles adorent en diverses postures, tantost pliant les genouils en terre,
+tantost debout et dos contre dos, tantost brandillants les cuisses
+contrehaut et renversant la teste en arrière, de sorte que le menton soit
+porté vers le ciel: voire pour plus grand hommage lui offrent des
+chandelles noires ou des nombrils de petits enfants et le baisant aux
+parties honteuses de derrière. Mais quoy pourroit-on écrire sans horreur
+que quelquefois elles imitent aussi le sacrifice de la saincte messe, l'eau
+béniste et semblables cérémonies des catholiques par mocquerie et dérision.
+Elles y présentent en outre leurs enfants au diable, luy dédient de leur
+semence espandue en terre, et luy apportent aucunes fois la sainte Hostie
+en leur bouche, laquelle elles foulent à beaux pieds en leur présence.»
+
+Le même auteur[1] explique les banquets et les danses du sabbat:
+
+ [Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio,
+ etc._, p. 897.]
+
+«Quelquefois elles dansent devant le repas et quelquefois après,
+ordinairement y a diverses tables, trois ou quatre, chargées quelquefois de
+morceaux friands et délicats, et quelquefois insipides et grossiers, selon
+les dignitez et moyens des personnes. Quelquefois elles ont chacune leur
+démon assis auprès d'elles, et quelquefois elles sont toutes rangées d'un
+coté et leur démon rangé à l'opposite. Elles n'oublient pas aussi de bénir
+leurs tables avant le repas, mais avec des paroles remplies de blasphèmes
+avouant Beelzebub pour créateur et conservateur de toutes choses. Elles luy
+rendent semblablement action de graces après le repas avec les mêmes
+blasphèmes. Et il ne faut pas oublier qu'elles assistent à ces banquets
+aucunes fois à face découverte et d'autres fois masquées ou voilées de
+quelque linge. Elles dancent peu après dos contre dos et en rond, chacune
+tenant son démon par les mains, ou bien quelquefois les chandelles
+ardentes, qu'elles luy avaient offertes en l'allant adorer et baiser. A ces
+ébats ne manquent aucunes fois le haubois et les ménétriers, si quelquefois
+elles ne se contentent de chanter à la voix. Finalement après la dance
+ausquels elles rendent après compte de ce qu'elles ont fait depuis la
+dernière assemblée, et sont celles là les mieux venues, lesquelles ont
+commis de plus énormes et de plus exécrables méchancetez. Les autres qui se
+sont comportez un peu plus humainement sont sifflées et mocquées, mises à
+l'écart et le plus souvent encore battues et maltraitées de leurs maîtres.»
+
+Delrio[1] décrit la sortie du sabbat et fait connaître à quelle époque il
+se tient:
+
+ [Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio,
+ etc._, p. 199.]
+
+«Elles recueillent en dernier lieu des poudres que quelques uns pensent
+être les cendres du bouc, dont le démon avait pris la figure et lequel
+elles avoient adoré, subitement consumé par les flames en leur présence, ou
+reçoivent d'autres poisons, qu'elles cachent pour s'en servir à l'exécution
+de leurs pernicieux desseins, puis enfin s'en retournent en leurs maisons
+celles qui sont près à pied, et les plus éloignées en la façon qu'elles y
+avoient été transportées. J'avois oublié que ces sabbats diaboliques se
+font le plus souvent environ la minuit, pour ce que Satan fait
+ordinairement ses efforts pendant les ténèbres: et qu'ils se tiennent encor
+à divers jours en diverses provinces: en Italie, la nuit d'entre le
+vendredy et le samedy, en Lorraine les nuits qui précèdent le jeudy et le
+dimanche et en d'autres lieux, la nuit d'entre le lundy et le mardy.»
+
+Esprit de Bosroger[1] rapporte les aveux de Madeleine Bavan, à propos du
+sabbat:
+
+ [Note 1: _La piété affligée_, p. 389.]
+
+«I. Qu'étant à Rouen dans la maison d'une couturière chés laquelle elle
+resta l'espace de trois ans elle fut débauchée par un magicien qui en abusa
+plusieurs, la fit transporter au sabbat avec trois de ses compagnes qu'il
+avait aussi débauchées: il y célébra la messe avec une chemise gatée de
+salletés luy appartenant, le dit magicien estant au sabbat, les fit signer
+dans un régistre d'environ deux mains de papier; Madeleine adjoute qu'elle
+emporta du sabbat la vilaine chemise de laquelle le magicien s'était servi,
+et étant de retour la prist sur soy, pendant lequel temps elle se sentit
+fort portée à l'impudicité jusqu'à ce qu'elle eust quittée par l'ordre d'un
+sage confesseur cette abominable chemise.»
+
+«II. Madeleine Bavan a dit qu'il ne s'était presque point passé de semaine
+pendant l'espace de huit mois ou environ, que le magicien ne l'ait menée au
+sabbat, où une fois entr'autres ayant célébré une exécrable messe, il la
+maria avec un des principaux diables de l'enfer nommé Dagon qui parut alors
+en forme d'un jeune homme, et luy donna une bague; ce maudit mariage fait,
+le dit prétendu jeune homme luy mit la bague dans le doigt, puis se
+séparèrent chacun de leur costé, avec promesse faite par ce jeune homme
+qu'il ne seroit pas longtemps sans la revoir, aussy il luy apparut dès le
+lendemain, comme il a fait quantité de fois pendant plusieurs années, ayant
+souvent sa compagnie charnelle, qui excepté le plaisir qu'elle ressentoit
+dans son esprit lui causoit plus de douleur que de volupté, comme
+elle-mesme l'assure.»
+
+«Madeleine Bavan a dit[1] qu'elle a vu trois ou quatre fois des femmes
+magiciennes accoucher au sabbat, après la délivrance desquelles on mettait
+leurs enfans sur l'autel qui y demeuroient pleins de vie pendant la
+célébration de leur détestable messe, laquelle étant achevée, tous les
+assistans (entre lesquelles était la dite Bavan) et les mères memes
+égorgeoient d'un commun consentement ces pauvres petits enfans, qu'ils
+déchiroient et après que chacun en avoit tiré les principales parties,
+comme le coeur et autres pour en faire charmes, maléfices et sortilèges;
+ils mettoient le reste en terre; ausquels égorgements elle a contribué avec
+Picard et a fait des maléfices des dits enfants qu'elle a rapportés à
+l'intention générale de celuy qui présidait au sabbat, et comme elle ne
+sçavoit sur qui les appliquer, elle les bailla aux premiers trouvés du
+sabbat.»
+
+ [Note 1: _La piété affligée_, p. 395.]
+
+«Elle confesse avoir adoré le bouc du sabbat lequel paroist demy homme et
+demy bouc, lesquelles adorations du bouc se font tousjours à dessein de
+profaner le très saint sacrement de l'Eucharistie.»
+
+«Elle avoue avoir plusieurs fois adoré d'autres diables, référant ses
+intentions à celles qu'ont les magiciens en général: celles qu'elle se
+formoit en particulier n'avoient point d'autre but que la charnalité.»
+
+«Pour revenir aux sorciers et sorcières, quand ils vouloyent faire venir
+ces esprits à eux, dit Loys Lavater[1], ils s'oignoyent d'un onguent qui
+faisoit fort dormir; puis se couchoyent au lict, où ils s'endormoyent tant
+profondément qu'on ne les pouvoit esveiller, ni en les perçant d'aiguilles
+ni en les brûlant. Pendant qu'ils dormoyent ainsi, les diables leur
+proposoyent des banquets, des danses, et toutes sortes de passe-temps, par
+imagination. Mais puisque les diables ont si grande puissance, rien
+n'empêche qu'ils ne puissent quelquefois prendre les hommes, et les
+emporter dans quelque forest puis leur faire voir là tels spectacles...»
+
+ [Note 1: _Trois livres des apparitions, etc._, p. 297.]
+
+«Il avint un jour que quelqu'un fort adonné à ces choses, fut soudainement
+emporté hors de sa maison en un lieu fort plaisant, où après avoir veu
+danser toute la nuict et fait grande chère, au matin tout cela estant
+esvanouy, il se vit enveloppé dans des épines et halliers fort espais. Mais
+outre ce qu'ils sont paillards aussi sont-ils fort cruels, car ils entrent
+es maisons en forme de chiens ou de chats et tuent ou despouillent les
+petits enfants.»
+
+«Paul Grillaud, Italien qui vivoit l'an 1537, en son premier livre _de
+Sortilegiis_, tesmoigne, dit Crespet[1], qu'il y eut un pauvre homme sabin
+demourant près de Rome qui fut persuadé par sa femme de se gresser comme
+elle de quelques unguens pour estre transporté avec les autres sorciers.
+Pendant que ce transport se fist par la vertu de la gresse et de quelques
+paroles qu'on dit, et non pas par la vertu du diable, il se trouva donc au
+comté de Bénévent soubs un grand noyer, où estoient amassez infinis
+sorciers qui beuvoient et mangeoient a son advis, et se mit avec eux pour
+boire et manger; mais ne voyant point de sel sur table, en demanda ne se
+doubtant que les diables l'ont en horreur et aussitost qu'il eust nommé le
+nom de Dieu de ce que le sel lui fut apporté disant en son langage:
+_Laudato sia Dio pur e venuto questo sale_, incontinent tous les diables
+avec leurs sorciers disparurent, et demoura le pauvre home tout seul, nud
+comme il estoit et fut contraint de s'en retourner à pied mendiant son pain
+et vint accuser sa femme qui fut bruslée.»
+
+ [Note 1: _De la hayne de Satan pour l'homme_, p. 236.]
+
+«D'après le même[1], Daneau... rend compte d'un procès fait à Genève... à
+une femme laquelle avoit publiquement confessé estant interrogée, qu'elle
+avoit souvent assisté au chapitre et assemblée des autres sorciers, tout
+joignant le chapitre de la grande église dédiée à saint Pierre (mais
+maintenant le repaire de Sathan où est annoncée sa volonté) et qu'après
+tous les autres qui là estoient congregez elle avoit adoré le diable en
+forme de renard roux, qui se faisoit appeler Morguet et déposa qu'on le
+baisoit par le derrière qui étoit fort froid et sentoit fort mauvais. Où
+une jeune fille étant arrivée, dédaignant baiser une place tant vilaine et
+infame, le dict renard se transforma en homme, et luy feit baiser son
+genoüil qui estoit aussi froid que l'autre lieu, et de son poulce luy
+imprima au front une marque qui lui causa une grande douleur; tout cela est
+dans le dit livre imprimé, et ce que s'ensuit à sçavoir, que la ditte femme
+déposa devant les juges que quand elle vouloit aller à l'assemblée, elle
+avoit un baston blanc tacheté de rouge, et comme les autres lui avoient
+appris, elle disoit à ce baston: «Baston blanc rouge, meyne-moi où le
+diable te commande.»
+
+ [Note 1: _De la hayne de Satan pour l'homme_, p. 231.]
+
+«Barth à Spina raconte[1] qu'une jeune fille de Bergame fut trouvée à
+Venise, laquelle ayant veu lever de nuict sa mère, qui despouillant sa
+chemise s'estoit ointe, et chevauchant un baston estoit sortie par la
+fenestre et s'estoit esvanouye, par une curiosité en voulut autant faire,
+et incontinent elle fut portée au lieu où estoit sa mère arrivée, mais
+voyant le diable s'imprima le signe de la croix et invoqua le nom de la
+Vierge Marie, et incontinent elle fut délaissée seule, et se trouva toute
+nue comme le procès en fut fait d'elle et de sa mère et le tout vérifié.»
+
+ [Note 1: Même ouvrage, p. 241.]
+
+«Il allegue un autre exemple d'une autre femme de Ferrare laquelle estant
+couchée auprès de son mary se leva de nuict pensant qu'il fust bien endormy
+mais il la contemploit comme elle print de l'onguent dans un vaisseau
+qu'elle tenoit caché, et aussitost fut enlevée, il se leve et en voulut
+autant faire, et se trouva incontinent au lieu où estoit sa femme qui
+estoit en une cave, mais n'ayant le moyen de retourner comme il étoit allé,
+se trouva seul et appréhendé comme larrons conta l'affaire, accusa sa femme
+qui fut convaincue et chastiée.»
+
+Goulart[1] rapporte, d'après Baudouain de Roussey[2], le fait suivant:
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 178.]
+
+ [Note 2: _Épîtres médicinales_.]
+
+«M. Théodore fils de Corneille, jadis consul de la ville de Goude en
+Hollande m'a récité l'histoire qui s'ensuit l'affirmant très véritable. En
+un village nommé Ostbrouch près d'Utrect se tenoit une veufve au service de
+laquelle estoit un quidam s'occupant en ce qui estoit requis pour les
+affaires de la maison. Icelui ayant prins garde, comme les valets sont
+curieux encores que ce ne fust comme en passant, que bien avant en la nuict
+et lorsque tous les domestiques estoyent couchez, cette veufve estoit
+d'ordinaire en l'estable vers un certain endroit, lors estendant les mains
+elle empoignoit le rastelier d'icelle estable où l'on met d'ordinaire le
+foin pour les bestes. Lui s'esbahissant que vouloit dire cela, délibere de
+faire le mesme au desceu de sa maistresse, et essayer l'effect de telle
+cérémonie. Ainsi donc tost apres, en suivant sa maistresse qui estoit
+entrée en l'estable y va et empoigne le rastelier. Tout soudain il se sent
+enlevé en l'air, et porté en une caverne sous terre, en une villette ou
+bourgade nommée Wych, où il trouve une synagogue de sorcieres, devisantes
+ensemble de leurs maléfices. La maistresse estonnée de telle présence non
+attendue lui demanda par quelle adresse, il s'estoit rendu en telle
+compagnie. Il lui deschiffre de poinct en poinct ce que dessus. Elle
+commence à se despiter et courroucer contre lui craignant que telles
+assemblées nocturnes ne fussent descouvertes. Néantmoins elle fut d'avis de
+consulter avec ses compagnes ce que seroit de faire en la difficulté qui se
+présentoit. Finalement elles furent d'avis de recueillir amiablement ce
+nouveau venu en stipulant de lui promesse expresse de se taire, et de jurer
+qu'il ne manifesteroit à personne les secrets qui lors luy avoyent esté
+descouverts contre son opinion et mérite. Ce pauvre corps promet mons et
+merveilles, flatte les unes et les autres et pour n'estre pas rudement
+admis en leur synagogue, feint avoir très grande envie d'être delà en avant
+admis en leur synagogue, s'il leur plaisoit. En ces consultations, l'heure
+se passe et le temps de déloger aprochoit. Lors se fait une autre
+consultation à l'instance de la maîtresse sçavoir si pour la conservation
+de plusieurs, il estoit point expédient d'égorger ce serviteur ou s'il
+faloit le reporter. D'un commun consentement fut encliné au plus doux avis
+de le reporter en la maison, puisqu'il avoit presté serment de ne rien
+déceler. La maistresse prend cette charge et après promesse expresse et
+réciproque, elle charge ce serviteur sur ses épaules promettant le reporter
+en sa maison. Mais comme ils eurent fait une partie du chemin, ils
+descouvrirent un lac plein de joncs et de roseaux. La maistresse
+rencontrant cette occasion et craignant toujours que ce jeune homme se
+repentant d'avoir été admis à ces festes d'enfer ne descouvrist ce qu'il
+avoit veu s'eslance impétueusement et secoue de dessus ses épaules le jeune
+homme espérant (comme il est à présumer) que ce malavisé perdroit la vie,
+tant par la violence de sa chute du fort haut, que par son enfondrement en
+l'eau bourbeuse de ce lac, où il demeureroit enseveli.»
+
+«Mais comme Dieu est infiniment miséricordieux, ne voulant pas permettre la
+mort du pécheur, ains qu'il se convertisse et vive, il borna les furieux
+desseins de la sorciere, et ne permit pas que le jeune homme fut noyé, ains
+lui prolongea la vie, tellement que sa cheute ne fut pas mortelle, car
+roulant et culbutant en bas il rencontre une touffe espaisse de cannes et
+roseaux qui rabattirent la violence du coup en telle sorte toutes fois
+qu'il fut rudement blessé, et n'ayant pour aide que la langue, tout le
+reste de la nuict, il sentit des douleurs en ce lict de joncs et d'eau
+bourbeuse.»
+
+«Le jour venu en se lamentant et criant, Dieu voulut que quelques passants
+estonnez de cette clameur du tout extraordinaire, après avoir diligemment
+cherché trouverent ce pauvre corps demi transi tout esrené et froissé ayant
+outre plus les deux cuisses dénouées. Ils s'enquirent d'où il estoit, qui
+l'avoit mis en tel point et entendant l'histoire précédente après l'avoir
+tiré de ce misérable gîte le chargerent et firent porter par chariot à
+Utrect. Le bourgmaistre nommé Jean le Culembourg, gentilhomme vertueux,
+esmeu et ravi en admiration d'un cas si nouveau, fit soigneuse enqueste du
+tout, deserna prinse de corps contre la sorciere, et la fit serrer en
+prison, où elle confessa volontairement, sans torture et de poinct en
+poinct, tout ce qui s'estoit passé, suppliant qu'on eust pitié d'elle. La
+conclusion de ce procès, par commun avis de tout le conseil produisit
+condamnation de mort tellement que ceste femme fut bruslée. Le serviteur ne
+fut de longtemps après guéri de sa froissure universelle et
+particulièrement de ses cuisses, chastié devant tous de sa curiosité
+détestable.»
+
+Bodin[1] rapporte d'après Sylvestre Rieras qu'en Italie, dans la ville de
+Come, «l'official et l'inquisiteur de la foy, ayans grand nombre de
+sorcières qu'ils tenoyent en prison, et ne pouvans croire les choses
+estranges qu'elles disoyent, en voulurent faire la preuve, et se firent
+mener à la synagogue par l'une des sorcières, et se tenans un peu à
+l'escart virent toutes les abominations, hommages au diable, danses,
+copulations. Enfin le diable qui faisoit semblant de ne les avoir pas veu,
+les batit tant qu'ils en moururent quinze jours après.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, préface.]
+
+«Nous trouvons, dit Bodin[1], au 6e livre de Meyr, qui a escrit fort
+diligemment l'histoire de Flandres, que l'an 1459 grand nombre d'hommes et
+femmes, furent brulés en la ville d'Arras accusées les uns par les autres
+et confessèrent qu'elles estoient la nuit transportées aux danses et puis
+qu'ils se couplaient avecques les diables qu'ils adoraient en figure
+humaine.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_.]
+
+«Jacques Sprenger et ses quatre compagnons inquisiteurs des sorciers
+escrivent qu'ils ont fait le procès à une infinité de sorciers en ayant
+fait exécuter fort grand nombre en Allemagne, et mesmement aux pays de
+Constance et de Ravenspur l'an 1485 et que toutes generallement sans
+exception, confessoient que le diable avoit copulation charnelle avec elle
+après leur avoir fait renoncer Dieu et leur religion.»
+
+«Suivant P. de Lancre[1], Jeannette d'Abadie aagée de seize ans dict,
+qu'elle a veu hommes et femmes se mesler promiscuement au sabbat. Que le
+diable leur commandait de s'accoupler et de se joindre, leur baillant à
+chacun tout ce que la nature abhorre le plus, sçavoir la fille au père, le
+fils à la mère, la seur au frère, la filleule au parrain, la pénitente à
+son confesseur, sans distinction d'aage, de qualité ny de parentulle.»
+
+ [Note 1: _Tableau des inconstances des mauvais anges_, p. 222.]
+
+«Vers l'année 1670, dit Balthazar Bekker[1], il y eut en Suède, au village
+de Mohra, dans la province d'Elfdalen, une affaire de sorcellerie qui fit
+grand bruit. On y envoya des juges. Soixante-dix sorcières furent
+condamnées à mort; une foule d'autres furent arrêtées, et quinze enfants se
+trouvèrent mêlés dans ces débats.»
+
+ [Note 1: _Le Monde enchanté_, liv. VI, ch. XXIX, d'après les
+ relations originales.]
+
+«On disait que les sorcières se rendaient de nuit dans un carrefour,
+qu'elles y évoquaient le diable à l'entrée d'une caverne, en disant trois
+fois:
+
+--«Antesser, viens! et nous porte à Blokula!»
+
+«C'était le lieu enchanté et inconnu du vulgaire, où se faisait le sabbat.
+Le démon Antesser leur apparaissait sous diverses formes, mais le plus
+souvent en justaucorps gris, avec des chausses rouges ornées de rubans, des
+bas bleus, une barbe rousse, un chapeau pointu. Il les emportait à travers
+les airs à Blokula, aidé d'un nombre suffisant de démons, pour la plupart
+travestis en chèvres; quelques sorcières, plus hardies, accompagnaient le
+cortège, à cheval sur des manches à balai. Celles qui menaient des enfants
+plantaient une pique dans le derrière de leur chèvre; tous les enfants s'y
+perchaient à califourchon, à la suite de la sorcière, et faisaient le
+voyage sans encombre.»
+
+«Quand ils sont arrivés à Blokula, ajoute la relation, on leur prépare une
+fête; ils se donnent au diable, qu'ils jurent de servir; ils se font une
+piqûre au doigt et signent de leur sang un engagement ou pacte; on les
+baptise ensuite au nom du diable, qui leur donne des raclures de cloches.
+Ils les jettent dans l'eau, en disant ces paroles abominables:
+
+--«De même que cette raclure ne retournera jamais aux cloches dont elle est
+venue, ainsi que mon âme ne puisse jamais entrer dans le ciel.»
+
+«La plus grande séduction que le diable emploie est la bonne chère; et il
+donne à ces gens un superbe festin, qui se compose d'un potage aux choux et
+au lard, de bouillie d'avoine, de beurre, de lait et de fromage. Après le
+repas, ils jouent et se battent; et si le diable est de bonne humeur, il
+les rosse tous avec une perche, «ensuite de quoi il se met à rire à plein
+ventre.» D'autres fois il leur joue de la harpe.»
+
+«Les aveux que le tribunal obtint apprirent que les fruits qui naissaient
+du commerce des sorcières avec les démons étaient des crapauds ou des
+serpents.
+
+«Des sorcières révélèrent encore cette particularité, qu'elles avaient vu
+quelquefois le diable malade, et qu'alors il se faisait appliquer des
+ventouses par les sorciers de la compagnie.»
+
+«Le diable enfin leur donnait des animaux qui les servaient et faisaient
+leurs commissions, à l'un un corbeau, à l'autre un chat, qu'ils appelaient
+_emporteur_, parce qu'on l'envoyait voler ce qu'on désirait, et qu'il s'en
+acquittait habilement. Il leur enseignait à traire le lait par charme, de
+cette manière: le sorcier plante un couteau dans une muraille, attache à ce
+couteau un cordon qu'il tire comme le pis d'une vache; et les bestiaux
+qu'il désigne dans sa pensée sont traits aussitôt jusqu'à épuisement. Ils
+employaient le même moyen pour nuire à leurs ennemis, qui souffraient des
+douleurs incroyables pendant tout le temps qu'on tirait le cordon. Ils
+tuaient même ceux qui leur déplaisaient, en frappant l'air avec un couteau
+de bois.»
+
+«Sur ces aveux on brûla quelques centaines de sorciers, sans que pour cela
+il y en eût moins en Suède.»
+
+On ne peut guère évoquer les démons avec sûreté sans s'être placé dans un
+cercle qui garantisse de leur atteinte, parce que leur premier mouvement
+serait d'empoigner, si l'on n'y mettait ordre. Voici ce qu'on lit à ce
+propos dans le _Grimoire du pape Honorius_:
+
+«Les cercles se doivent faire avec du charbon, de l'eau bénite aspergée, ou
+du bois de la croix bénite... Quand ils seront faits de la sorte, et
+quelques paroles de l'Évangile écrites autour du cercle, sur le sol, on
+jettera de l'eau bénite en disant une prière superstitieuse dont nous
+devons citer quelques mots:--«Alpha, Oméga, Ely, Elohé, Zébahot, Elion,
+Saday. Voilà le lion qui est vainqueur de la tribu de Juda, racine de
+David. J'ouvrirai le livre et ses sept signes...»
+
+On récite après la prière quelque formule de conjuration, et les esprits
+paraissent.
+
+Le _Grand Grimoire_ ajoute «qu'en entrant dans ce cercle il faut n'avoir
+sur soi aucun métal impur, mais seulement de l'or ou de l'argent, pour
+jeter la pièce à l'esprit. On plie cette pièce dans un papier blanc, sur
+lequel on n'a rien écrit; on l'envoie à l'esprit pour l'empêcher de nuire;
+et, pendant qu'il se baisse pour la ramasser devant le cercle, on prononce
+la conjuration qui le soumet.»
+
+Le _Dragon rouge_ recommande les mêmes précautions.
+
+Il nous reste à parler des cercles que les sorciers font au sabbat pour
+leurs danses. On en montre encore dans les campagnes; on les appelle
+_cercle du sabbat_ ou _cercle des fées_, parce qu'on croyait que les fées
+traçaient de ces cercles magiques dans leurs danses au clair de la lune.
+Ils ont quelquefois douze ou quinze toises de diamètre, et contiennent un
+gazon pelé à la ronde de la largeur d'un pied, avec un gazon vert au
+milieu. Quelquefois aussi tout le milieu est aride et desséché, et la
+bordure tapissée d'un gazon vert. Jessorp et Walker, dans les _Transactions
+philosophiques_, attribuent ce phénomène au tonnerre: ils en donnent pour
+raison que c'est le plus souvent après des orages qu'on aperçoit ces
+cercles.
+
+D'autres savants ont prétendu que les cercles magiques étaient l'ouvrage
+des fourmis, parce qu'on trouve souvent ces insectes qui y travaillent en
+foule.
+
+On regarde encore aujourd'ui, dans les campagnes peu éclairées, les places
+arides comme le rond du sabbat. Dans la Lorraine, les traces que forment
+sur le gazon les tourbillons des vents et les sillons de la foudre passent
+toujours pour les vestiges de la danse des fées, et les paysans ne s'en
+approchent qu'avec terreur[1].
+
+ [Note 1: Madame Élise Voïart, Notes au livre Ier de la Vierge
+ d'Arduène.]
+
+
+
+
+VII.--UNION CHARNELLE AVEC LE DIABLE. INCUBES ET SUCCUBES.
+
+
+«Le bruit commun, dit saint Augustin[1] est, et plusieurs l'ont essayé et
+encore entendu de ceux la foy desquels ne peut estre révoquée en doute que
+certains faunes et animaux silvestres appelez du commun incubes ont esté
+fâcheux et envieux aux femmes, tellement qu'ils ont souvent convoité
+d'habiter avec elles, et se trouvent certains démons que les François
+appellent _Dusii_, lesquels s'efforcent tant qu'ils peuvent de cognoistre
+les femmes et souvent ils accomplissent leur dessein; tellement que de nier
+cela est un traict d'un homme impudent.»
+
+ [Note 1: _Cité de Dieu_, livres XXIII et XIX.]
+
+Crespet[1] rapporte que «Col. Rhodiginus livre II, chap. VI, des _Antiques
+leçons_, soustient que les diables peuvent habiter avec les femmes,
+_Daemones foecundos esse femine, et coïre, angelos vero bonos minime_. Et
+souvent on a trouvé des sorcières es lieux escartés, couchées à la renverse
+et se remuer comme estans en l'acte vénérien, et aussitost le diable se
+lever en forme de nuée espaisse et foetide.»
+
+ [Note 1: Crespet, _La hayne de Sathan_, p. 296.]
+
+D'après Bodin[1] «Jeanne Herviller, native de Verbery près Compiegne, entre
+autres choses, confessa que sa mere avoit este condamnée d'estre bruslée
+toute vive par arrest du parlement, confirmatif de la sentence du juge de
+Senlis, qu'à l'aage de douze ans sa mère la présenta au diable en forme
+d'un grand homme noir et vestu de noir, botté, esperonné, avec une espée au
+costé et un cheval noir à la porte, auquel la mère dit: Voicy ma fille que
+je vous ay promise, et à la fille: Voicy vostre amy qui vous fera bien
+heureuse, et dès lors elle renonça à Dieu, à la religion, et puis coucha
+avec elle charnellement en la mesme sorte et manière que font les hommes
+avecques les femmes, hormis que la semence estoit froide. Cela, dit-elle,
+continua tous les quinze jours, mesmes icelle estant couchée près de son
+mary sans qu'il s'en apperceut. Et un jour le diable luy demanda si elle
+voulait estre enceinte de lui et elle ne voulut pas.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_.]
+
+Merlin passait pour fils du diable. «Je pense, dit Le Loyer[1], que ce
+n'est point chose tant incroyable qu'il ait esté engendré du diable en une
+sorcière: car en la mesme isle vers le royaume d'Écosse, au pays de Marrée,
+y eut une fille qui se trouva grosse du fait du diable. Ce ne fut pas sans
+donner à penser à ses parents, qui la pouvoit avoir engrossée, parce
+qu'elle abhorroit les noces et n'avait voulu être mariée. Ils la pressent
+de dire qui l'avait engrossée: elle confesse, que c'estoit le diable qui
+couchoit toutes les nuicts avec elle, en forme de beau jeune homme. Les
+parents ne se contentent pas la responce de la fille, pratiquent sa
+chambrière qui de nuict les fit entrer dans la chambre avec torches. Ce fut
+lors qu'ils apperceurent au lict de la fille, un monstre fort horrible
+n'ayant forme aucune d'homme. Le monstre fait contenance de ne vouloir
+quitter le lict, et fait on venir le prestre pour l'exorciser. Enfin le
+monstre sort, mais c'est avec tel tintamarre et fracassement, qu'il brusla
+les meubles qui estoient en la chambre, et en sortant descouvrit le toict
+et couverture de la maison. Trois jours après, dict Hectore Boïce, la
+sorcière engendra un monstre, le plus vilain qui fust oncque né en Écosse,
+que les sages femmes estoufferent.»
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._, p. 315.]
+
+«J'ai leu autrefois, dit le même[1], en Thomas Valsingham, Anglais, que la
+nuict d'une feste de Pentecote une femme du pays et de la paroisse de
+Kenghesla du diocèse de Wintchester et doyenné d'Aulton, nommée Jeanne, fut
+en songe, non tant admonestée, que pressée et sollicitée d'aller trouver un
+jeune homme qui l'entretenait par amourettes. Elle se mit en chemin dès le
+lendemain, et estant en la forêt de Wolmer, se présente à elle un démon en
+la forme de l'amoureux nommé Guillaume, qui l'accoste et jouyt d'elle.
+Ceste maladie elle pense luy avoir été causée par l'amoureux, qui se
+justifie et montre qu'il était impossible qu'il fust en la forest en la
+même heure dont elle se plaignoit et par là fut la vérité du démon incube
+descouverte. Cela rengrégea encore la maladie de la femme et advint cette
+merveille. La maison où gisait la femme fut tellement remplie de puanteur
+que personne n'y pouvoit durer, et trois jours après mourut ayant les
+lèvres fort livides, le ventre noir et enflé par tout le corps. A toute
+peine huict hommes la portèrent en terre tant elle pesoit.»
+
+ [Note 1: Même ouvrage, p. 340.]
+
+Goulart rapporte cette singulière histoire d'après un personnage, dit-il,
+très digne de foy: L'an 1602, un gentilhomme françois se trouvant près d'un
+bois, en voit sortir une fille éplorée et échevelée qui lui demande appui
+et protection contre des voleurs qui avaient tué sa compagnie et avaient
+voulu la violer. Le gentilhomme, tirant son épée, prit cette demoiselle en
+croupe et traversa la forêt sans rencontrer personne. Il l'amena, dans une
+hôtellerie où elle ne voulut manger ni boire que sur les instances du
+gentilhomme. Cette demoiselle supplia ensuite son sauveur de la laisser
+coucher dans la même chambre que lui. Il y consentit après quelques
+difficultés, et l'on dressa deux lits. Le gentilhomme se coucha dans le
+sien. «Mais la damoiselle, environ une heure après, se despouilla près de
+l'autre lict, et comme feignant croire que le gentilhomme dormist, commence
+à se descouvrir, à se contempler en diverses parties. Le gentilhomme picqué
+d'infame passion attisée par l'indigne regard d'un masque qui lui
+paroissoit et sembloit le plus beau qui jamais se fust présenté à ses yeux,
+se laissa gaigner par l'infame convoitise de son coeur alléché par les
+redoutables attraits d'un très cauteleux ennemi, mettant le reverence de
+Dieu et le salut de son ame en oubli, se leve de son lict, s'en va dans
+celui de la damoiselle qui le receut et passèrent la nuict ensemble. Le
+matin venu, le pauvre miserable retourne trouver sa couche, et y estant
+s'endort. La damoiselle se lève et disparoit sans saluer gentilhomme, hoste
+ni hostesse. Le gentilhomme esveillé la demande, elle ne se trouve point:
+il l'attend jusques environ midi: lors n'en pouvant avoir de nouvelles il
+monte à cheval, et poursuit son chemin. A peine estoit-il à demie-lieue de
+la ville qu'il descouvre au bout d'une raze campagne un cavalier armé de
+pied en cap, lequel venoit à lui, bride abatue, les armes au poin. Le
+gentilhomme qui estoit bon soldat l'attend de pied ferme, et repousse
+vaillamment l'effort de cest ennemi couvert, lequel se retirant un peu à
+quartier, haussa la visière. Alors le pauvre gentilhomme conut la face de
+la damoiselle avec laquelle il avoit passé la nuict precedente, lui
+déclairant lors en termes expres qu'il avoit eu la compagnie du diable, que
+sa resistance estoit vaine, qu'il ne pouvoit s'en desdire.» Le gentilhomme
+invoqua l'assistance de Dieu, Satan disparut. Le gentilhomme tournant bride
+rebroussa vers sa maison où, désolé, se mit au lit, confessa ce qui lui
+était arrivé devant plusieurs personnes notables, et mourut peu de jours
+après, espérant à la miséricorde de Dieu.
+
+Guyon[1] rapporte aussi l'histoire de quelques personnes qui ont eu
+commerce avec le diable:
+
+ [Note 1: _Diverses leçons_, t. II, p. 56.]
+
+«Ruoffe en son livre de la _Conception et génération humaine_, tesmoigne
+que de son temps, une paillarde eut affaire à un esprit malin par une
+nuict, ayant forme d'homme, et que soudain après le ventre luy enfla, et
+que pensant estre grosse, elle tomba en une si étrange maladie que toutes
+ses entrailles tombèrent, sans que par aucun artifice des médecins, elle
+peust estre guérie.»
+
+«En ce pays de Lymosin, environ l'an 1580, un gentilhomme cadet venant de
+la chasse du lièvre, à soleil couchant, trouva en son chemin un esprit
+transformé en une belle femme, cuydant à la vérité qu'elle fust telle:
+estant alleché par elle à volupté, eut affaire à elle, se sentit saisi
+soudain d'une si grande chaleur par tout son corps, que dans trois jours
+après il mourut, et persista de dire jusques à la mort, que ceste chaleur
+provenoit de ceste copulation et ne resvoit nullement, et que soudain après
+l'acte venerien ceste femme s'evanoüit.»
+
+«Nous avons veu deux femmes du bourg de Chambaret à sçavoir la mère et la
+fille, qui disoyent et affermoient le diable avoir eu affaire avec elles
+par force visiblement et par violence, et leur ventre s'enfla grandement,
+et les touchay et visitay, et les trouvay telles; l'on les tenoit pour
+insensées de tenir telles paroles. Elles changerent de lieux, s'en allerent
+caymandant ailleurs et depuis j'ay entendu qu'elles n'estoyent plus grosses
+et qu'elles furent deschargées par beaucoup de fumées et ventositez qui
+sortirent de leurs corps, l'on m'a dit qu'elles estoyent encore en vie.»
+
+Selon Crespet[1], «Hector Boëtius, hystoriographe escossois, sur la fin du
+livre VIII de son _Hystoire escossoise_, récite que l'an 1486 quelques
+marchans navigeans d'Escosse en Flandre, se voient à l'improviste assaillis
+d'une effroyable tempeste qui les environna, de sorte qu'ils pensaient
+aller au fond de l'Océan. L'air estoit troublé, les nues obscures et
+espaisses, le soleil avoit perdu sa clarté, dont ils soupçonnèrent qu'il y
+avoit de la malice de Sathan parmy tant de tourmente, ce que pensoit faire
+tomber en desespoir ces pauvres gens. Or de malheur en leur navire, il y
+avoit une femme, laquelle voyant si grand désordre et effroy commença à
+confesser sa faute et s'accuser, que de longtemps elle avoit souffert un
+dyable incube qui la venoit parfois vexer et qu'il ne faisoit que partir de
+sa compagnie, les suppliant qu'ils la jetassent en la mer, car elle se
+sentoit grandement coupable pour un crime tant horrible et infame.
+Toutefois, il y eut des gens catholiques au navire, et entre autres un
+prestre qui la confessa et remit en meilleure espérance devant lequel se
+prosternant en un lieu escarté pour confesser ses péchés avec une amertume
+de coeur, souspirs et sanglots, se confiant en la miséricorde de Dieu, et
+aussistost qu'il luy eust donné l'absolution sacramentale, les assistans
+veirent lever en l'air du navire une espaisse nuée avec une fadeur et fumée
+accompagnée de flame qui s'alla jetter en fond, et aussitost la sérénité
+fut rendue.»
+
+ [Note 1: _De la hayne de Sathan_, p. 296.]
+
+«Le même auteur (Boëtius), au mesme livre, cité par Crespet, poursuit
+encore un autre exemple de la région, Gareotha, d'un jeune adolescent, beau
+et élégant en perfection, lequel confessa devant son evesque qu'il avoit
+souvent eu la compagnie d'une jeune fille qui le venoit de nuict
+chatouiller en son lit, et le baisotoit se supposant à luy, afin qu'il fust
+eschauffé pour faire l'oeuvre charnel, sans que jamais il peut sçavoir qui
+elle estoit, ou d'où elle venoit, car les portes et fenestres de sa chambre
+avoient toujours esté fermées, mais par le conseil des gens doctes il
+changea de demeure, et à force de prières, confessions, jeunes et autres
+dévots exercices il fut délivré.»
+
+«J'ay aussi leu, dit Bodin[1], l'extraict des interrogatoires faicts aux
+sorcieres de Longwy en Potez qui furent aussi bruslées vives que maistre
+Adrian de Fer, lieutenant général de Laon m'a baillé. J'en mettrai quelques
+confessions sur ce point.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_.]
+
+«Marguerite Bremont, femme de Noel de Lavatet, a dit que lundy dernier
+après avoir failli elle fut avec Marion sa mère à une assemblée près le
+moulin Franquis de Longwy en un pré et avoit sa dite mère un ramon entre
+ses jambes disant: Je ne mettray point les mots, et soudain elles furent
+transportées toutes deux au lieu où elles trouvèrent Jean Robert, Jeanne
+Guillemin, Marie femme de Simon d'Agneau et Guillemette femme d'un nommé
+Legras qui avoient chacun un ramon. Se trouvèrent aussi en ce lieu six
+diables, qui estoient en forme humaine, mais fort hideux à voir. Que après
+la danse finie les diables se couchèrent avecque elles, et eurent leur
+compagnie et l'un d'eux, qui l'avoit menée danser la print et la baisa par
+deux fois et habita avec elle l'espace de plus d'une demie heure mais
+délaissa aller sa semence bien froide.»
+
+P. de Lancre[1] répète diverses histoires d'incubes et de succubes:
+
+ [Note 1: _Tableau de l'inconstance des mauvais anges_, p. 214.]
+
+«Henry, institeur, et Jaques Spranger, qui furent esleus du pape Innocent
+VIII pour faire le procès aux sorciers d'Allemagne, racontent que bien
+souvent ils ont veu des sorcières couchées par terre le ventre en sus,
+remuant le corps avec la même agitation que celles qui sont en cette sale
+action, prenant leur plaisir avec ces esprits et démons incubes qui leur
+sont visibles mais invisibles à tous autres, sauf qu'ils voient après cet
+abominable accouplement une puante et sale vapeur s'eslever du corps de la
+sorcière de la grandeur d'un homme: si bien que plusieurs maris jaloux
+voyant les malins esprits acointer ainsi et cognoistre leurs femmes pensant
+que ce fussent vrayment des hommes mettoient la main à l'espée, et qu'alors
+les démons disparoissans ils demeuroient moquez et rudement baffouez par
+leurs femmes.»
+
+«François Pic de la Mirandole dict avoir cognu un homme de soixante-quinze
+ans qui s'appeloit Benedeto Berna, lequel par l'espace de quarante ans eut
+accointance avec un esprit succube qu'il appeloit Harmeline et la
+conduisoit et menoit quant et luy en forme humaine, en la place et partout
+et parloit avec elle: de manière que plusieurs l'oyant parler, et ne voyant
+personne le tenoient pour fol. Et un autre nommé Pinet en tint un l'espace
+de trente ans sous le nom de Fiorina.»
+
+«Sur quoy est remarquable ce que dict Bodin que les diables ne font paction
+expresse avec les enfants qui leur sont vouez, s'ils n'ont atteint l'aage
+de puberté et dict que Jeanne Herviller disposa que sa mère qui l'avait
+dédiée à Satan si tost qu'elle fut née, ne fut jamais désirée par Satan ny
+ne s'accoupla avec luy, qu'elle n'eust atteint l'aage de douze ans. Et
+Magdeleine de la Croix, abbesse de Cordoue, en Espagne, dict de même, que
+Satan n'eut cognoissance d'elle qu'en ce mesme aage.»
+
+«Or cette opération de luxure n'est commise ou pratiquée par eux pour
+plaisir qu'ils y prennent, parce que comme simples esprits, ils ne peuvent
+prendre aucune joye ny plaisir des choses sensibles. Mais ils le font
+seulement pour faire choir l'homme dans le précipice dans lequel ils sont,
+qui est la disgrâce de Dieu très haut et très puissant.»
+
+«Johannès d'Aguerre dict que le diable en forme de bouc avoit son membre au
+derrière et cognoissoit les femmes en agitant et poussant avec iceluy
+contre leur devant.»
+
+«Marie de Marigrane, aagée de quinze ans, habitante de Biarrix dict,
+qu'elle a veu souvent le diable s'accoupler avec une infinité de femmes
+qu'elle nomme par nom et surnom: et que sa coutume est de cognoistre les
+belles par devant, et les laides au rebours.»
+
+«Toutes les sorcières s'accordent en cela, dit Delrio[1], que la semence
+qu'elles reçoivent du diable, est froide comme glace, et qu'elle n'apporte
+aucun plaisir, mais horreur plutost, et par conséquent ne peut être cause
+d'aucune génération. Je répons que le démon, voulant décevoir la femme souz
+l'espèce et figure de quelque homme sans qu'elle s'apperçoive qu'il est un
+démon, imite lors le plus convenablement qu'il peut tout ce qui est requis
+en l'accouplement de l'homme et de la femme, et par ainsi met-il en peine
+s'il veut que la génération s'en ensuive (ce qui avient rarement) d'y
+employer tout ce qui est nécessaire à la génération, cherchant une semence
+prolifique, qu'il conserve et jette d'une si grande vitesse que les esprits
+vitaux ne s'évaporent. Mais quand il n'a point d'intention d'engendrer,
+alors il se sert de je ne sçay quoy de semblable à la semence, chaud
+toutefois de peur que son imposture ne soit descouverte et tempere aussi le
+corps qu'il a pris de peur que par son attouchement, il n'apporte de la
+crainte, de l'horreur ou de l'épouvantement. Au contraire quand ils se
+couplent avec celles qui n'ignorent pas que ce soit un démon, il jette le
+plus souvent une semence imaginaire et froide, de laquelle je confesse
+ingénûment qu'il ne peut rien provenir. Et qui plus est, toutes les
+sorcières s'accordent en cela, qu'il les interroge si elles conçoivent de
+ses oeuvres; et si d'aucunes se trouvent qui en aient envie, lors il se
+sert, comme je l'ay dit, de la vraye semence de l'homme.»
+
+ [Note 1: _Les controverses et recherches magiques_, p. 187.]
+
+Les démons, selon Delrio[1], peuvent aussi produire de certains monstres
+inaccoutumés, tels que celuy qu'on a veu au Brésil, de dix-sept palmes de
+hauteur, couvert d'un cuir de lésard, ayant des tétins fort gros, les bras
+de lyon, les yeux étincelans et flamboïans et la langue de même: tels aussi
+que ceux qui furent pris aux forets de Saxe, en l'an 1240 avec un visage
+demy humain: si ce n'est par aventure qu'ils fussent nez de l'accouplement
+de quelques hommes avec des bêtes brutes: qui est la plus certaine origine
+de la plus part des monstres. Car ainsi jadis Alcippe enfanta-t'elle un
+éléphant, pendant la guerre Marsique. Ainsi trois femmes ont-elles accouché
+depuis l'une en Suisse d'un lyon, en l'an 1278, l'autre à Pavie d'un chat
+en l'an 1271 et l'autre d'un chien en la ville de Bresse. Ainsi encore l'an
+1531 une autre femme a-elle enfanté d'une meme ventrée, premièrement un
+chef d'homme enveloppé d'une taye, par après un serpent à deux pieds et
+troisièmement un pourceau tout entier... Certainement en ces exemples
+ci-dessus allégués, je pense qu'il faut dire que c'est le démon, qui souz
+la figure de telles bestes a engrossé ces femmes.»
+
+ [Note 1: _Les controverses et recherches magiques_.]
+
+
+
+
+VIII.--PACTE AVEC LE DIABLE. MARQUE DES SORCIERS.
+
+
+Un auteur anonyme[1] nous a conservé l'engagement pris par Loys Gaufridy
+envers le diable:
+
+ [Note 1: _De la vocation des magiciens et magiciennes, etc._ Paris,
+ Ollivier de Varennes, 1623, in-12.]
+
+«Je, Loys prestre, renonce à tous et à chascun des biens spirituels et
+corporels, qui me pourroient estre donnez et m'arriver de la part de Dieu,
+de la Vierge, et de tous les saincts et sainctes: et principalement de la
+part de Jean Baptiste mon patron, et des saincts apôtres Pierre et Paul et
+de sainct François. Et à toy, Lucifer, que te voy, et scay estre devant
+moi, je me donne moy-mesme, avec toutes les bonnes oeuvres que je ferai,
+excepté la valeur et le fruit des sacrements, au respect de ceux à qui je
+les administreray, et en cette manière j'ay signé ces choses et les
+atteste.»
+
+Lucifer prit de son côté à l'égard de Loys Gaufridy l'engagement suivant:
+
+«Je Lucifer, promets sous mon seing, à toy seigneur Loys Gaufridy prestre,
+de te donner vertu et puissance, d'ensorceler par le soufflement de bouche
+toutes et chacunes les femmes et les filles que tu désireras: en foy de
+quoy j'ay signé Lucifer.»
+
+Suivant Bodin[1], «Magdeleine de la Croix, native de Cordoue en Espagne,
+abbesse d'un monastère, se voyant en suspicion des religieuses, et
+craignant le feu, si elle estoit accusée, voulut prévenir pour obtenir
+pardon du pape, et confesse que dès l'âge de douze ans, un malin esprit en
+forme d'un More noir la sollicita de son honneur auquel elle consentit et
+continua trente ans et plus, couchant ordinairement avec luy: par le moyen
+duquel estant dedans l'église elle estoit élevée en haut et quand les
+religieuses communioient après la consécration l'hostie venoit en l'air
+jusqu'à elle, au veu des autres religieuses qui la tenoient pour saincte,
+et le pretre aussi, qui trouvoit alors faute d'une hostie.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_.]
+
+«On voit à Molsheim, dit dom Calmet[1], dans la chapelle de saint Ignace en
+l'église des PP. Jésuites une inscription célèbre qui contient l'histoire
+d'un jeune gentilhomme allemand, nommé _Michel Louis_, de la famille de
+_Boubenhoren_, qui ayant été envoyé assez jeune par ses parents à la cour
+du duc de Lorraine pour apprendre la langue françoise perdit au jeu de
+cartes tout son argent. Réduit au désespoir il résolut de se livrer au
+démon, si ce mauvais esprit vouloit ou pouvoit lui donner de bon argent:
+car il se doutoit qu'il ne lui en fourniroit que de faux et de mauvais.
+Comme il étoit occupé de cette pensée, tout d'un coup il vit paraître
+devant lui comme un jeune homme de son âge, bien fait, bien couvert, qui
+lui ayant demandé le sujet de son inquiétude lui présenta sa main pleine
+d'argent, et lui dit d'éprouver s'il étoit bon. Il lui dit de le venir
+retrouver le lendemain. Michel retourne trouver ses compagnons, qui
+jouoient encore, regagne tout l'argent qu'il avoit perdu, et gagne tout
+celui de ses compagnons. Puis il revient trouver son démon, qui lui demanda
+pour récompense trois gouttes de son sang, qu'il reçut dans une coquille de
+gland: puis offrant une plume à Michel il lui dit d'écrire ce qu'il lui
+dicteroit. Il lui dicta quelques termes inconnus qu'il fit écrire sur deux
+billets différens[2] dont l'un demeura au pouvoir du démon et l'autre fut
+mis dans le bras de Michel au même endroit d'où le démon avoit tiré du
+sang. Et le démon lui dit: Je m'engage de vous servir pendant sept ans,
+après lesquels vous m'appartiendrez sans réserve. Le jeune homme y
+consentit, quoique avec horreur, et le démon ne manquoit pas de lui
+apparaître jour et nuit sous diverses formes, et de lui inspirer diverses
+choses inconnues et curieuses, mais toujours tendantes au mal. Le terme
+fatal des sept années approchoit, et le jeune homme avoit alors environ
+vingt ans. Il revint chez son père: le démon auquel il s'étoit donné lui
+inspira d'empoisonner son père et sa mère, de mettre le feu à leur château
+et de se tuer soi-même. Il essaya de commettre tous ces crimes: Dieu ne
+permit pas qu'il y réussît, le fusil dont il vouloit se tuer ayant fait
+faute jusqu'à deux fois, et le venin n'ayant pas opéré sur ses père et
+mère. Inquiet de plus en plus, il découvrit à quelques domestiques de son
+père le malheureux état où il se trouvoit, et les pria de lui procurer
+quelques secours. En ce même temps le démon le saisit, et lui tourna tout
+le corps en arrière, et peu s'en fallut qu'il ne lui rompit les os. Sa mère
+qui étoit de l'hérésie de Suenfeld, et qui y avoit engagé son fils, ne
+trouvant dans sa secte aucun secours contre le démon qui le possedoit ou
+l'obsedoit, fut contrainte de le mettre entre les mains de quelques
+religieux. Mais s'en retira bientôt et s'enfuit à l'Islade d'où il fut
+ramené à Molsheim par son frère, chanoine de Wirsbourg, qui le remit entre
+les mains des PP. de la Société. Ce fut alors que le démon fit les plus
+violens efforts contre lui, lui apparoissant sous la forme d'animaux
+féroces. Un jour entre autres le démon sous la forme d'un homme sauvage et
+tout velu jetta par terre une cédule ou pacte différent du vrai qu'il avoit
+extorqué du jeune homme, pour tâcher sous cette fausse apparence de le
+tirer des mains de ceux qui le gardoient et pour l'empêcher de faire sa
+confession générale. Enfin on prit jour au 20 octobre 1603, pour se trouver
+en la chapelle de sainct Ignace, et y faire rapporter la véritable cédule
+contenant le pacte fait avec le démon. Le jeune homme y fit profession de
+la foi catholique et orthodoxe, renonça au démon, et reçut la sainte
+Eucharistie. Alors jettant des cris horribles, il dit qu'il voyoit comme
+deux boucs d'une grandeur démesurée, qui, ayant les pieds de devant en
+haut, tenoient entre leurs ongles chacun de leur côté l'une des cédules ou
+pactes. Mais dès qu'on eût commencé les exorcismes et invoqué le nom de
+sainct Ignace les deux boucs s'enfuirent, et il sortit du bras ou de la
+main gauche du jeune homme presque sans douleur et sans laisser de
+cicatrice, le pacte qui tomba aux pieds de l'exorciste. Il ne manquoit plus
+que le second pacte qui étoit resté au pouvoir du démon. On recommença les
+exorcismes, on invoqua sainct Ignace et on promit de dire une messe en
+l'honneur du sainct: en même temps parut une grande cigogne difforme, mal
+faite, qui laissa tomber de son bec cette seconde cédule, et on la trouva
+sur l'autel.»
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits et sur les
+ vampires, ou les revenans de Hongrie, de Moravie, etc._, par le
+ R.P. dom Augustin Calmet, abbé de Senones. Nouvelle édition, Paris,
+ Debust aîné, 1751, 2 vol. in-12.]
+
+ [Note 2: Il y avait en tout dix lettres, la plupart grecques, mais
+ qui ne formeront aucun sens. On les voyoit à Molsheim dans le
+ tableau qui représente ce miracle.]
+
+On parlait beaucoup chez les anciens de certains démons qui se montraient
+particulièrement vers midi à ceux avec lesquels ils avaient contracté
+familiarité. Ces démons visitent ceux à qui ils s'attachent, en forme
+d'hommes ou de bêtes, ou en se laissant enclore en un caractère, chiffre,
+fiole, ou bien en un anneau vide et creux au dedans. «Ils sont connus,
+ajoute Leloyer, des magiciens qui s'en servent, et, à mon grand regret, je
+suis contraint de dire que l'usage n'en est que trop commun[1].»
+
+ [Note 1: _Histoire des spectres_, liv. III, ch. IV, p. 198.]
+
+Honsdorf en son _Théâtre es exemples du 8e commandement_, cité par
+Goulart[1], dit que: «Un docteur en médecine s'oublia si misérablement que
+de traiter alliance avec l'ennemi de nostre salut, qu'il avoit conjuré et
+enclos dans un verre d'où ce séducteur et familier esprit lui respondoit.
+Le médecin estoit heureux es guerisons des malades et amassa force escus en
+ses pratiques: tellement qu'il laissa à ses enfans la somme de vingt-six
+mille escus vaillant. Peu de temps avant sa mort, comme il commençoit à
+penser à sa conscience, il tombe en telle fureur que tout son propos estoit
+d'invoquer le diable, et vomir des blasphemes horribles contre le
+Sainct-Esprit. Il rendit l'ame en ce malheureux estat.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 624.]
+
+Goulart[1] rapporte d'après Alexandre d'Alexandrie[2] l'histoire d'un
+prisonnier qui, ayant appelé le diable à son secours, avait visité les
+enfers:
+
+ [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 535-538.]
+
+ [Note 2: Au livre VI, ch. XXI de ses _Jours géniaux_.]
+
+«Le seigneur d'une villette en la principauté de Sulmona, au royaume de
+Naples, se monstroit avare et superbe en son gouvernement: de telle sorte
+que ses pauvres sujets ne pouvoyent subsister, ains estoyent estrangement
+gourmandez de lui. Un autre homme de bien au reste, mais pauvre et
+mesprisé, battit rudement pour quelque occasion certain chien de chasse
+appartenant à ce seigneur, lequel griesvement irrité de la mort de son
+chien, fit empoigner et emprisonner ce pauvre homme en un cachot. Au bout
+de quelques jours les gardes qui tenoyent toutes les portes diligemment
+closes, venans à les ouvrir selon leur coustume, pour lui donner quelque
+peu de pain, ne trouvèrent point leur prisonnier en son cachot. L'ayans
+cerché et recerché par tout, sans pouvoir remarquer trace ni apparence
+quelconque d'evasion, finalement rapportèrent ceste merveille à leur
+seigneur, qui de prime face s'en mocquoit et les menaçoit, mais entendant
+puis après la vérité, ne fut pas moins estonné qu'eux. Au bout de trois
+jours après ceste alarme, toutes les portes des prisons et du cachot
+fermees comme devant, ce mesme prisonnier, sans le sceu d'aucun, aparut
+renfermé dedans son precedent cachot, ayant face et contenance d'homme
+esperdu; lequel requit que sans délai l'on le menast vers ce seigneur,
+auquel il avoit à dire choses de grande importance. Y ayant esté conduit,
+il raconte qu'il estoit revenu des enfers. L'occasion avoit esté que ne
+pouvant plus porter la rigueur de sa prison, vaincu de desespoir, craignant
+la mort, et destitué de bon conseil il avoit appellé le diable à son aide,
+à ce qu'il le tirast de ceste captivité. Que tost après le malin en forme
+hideuse et terrible lui estoit apparu dedans son cachot, où ils avoyent
+fait accord, suyvant lequel, il avoit esté desferré et tiré non sans griefs
+tourmens hors de là, puis précipité en des lieux souterrains et
+merveilleusement creux, comme au fond de la terre, où il avoit veu les
+cachots des meschans, leurs supplices, tenebres et miseres horribles, des
+sieges puants et effrayables: des Rois, Princes, et grands Seigeurs,
+plongez en des abysmes tenebreux: où ils brusloyent au feu ardent en des
+tourmens indicibles: qu'il avoit veu de Papes, Cardinaux, et autres Prelats
+magnifiquement vestus, et autres sortes de gens, en divers equipages,
+affligez de supplices distincts, en des goufres fort profonds, où ils
+estoyent tourmentez incessamment. Adjoustant qu'il y avoit reconnu
+plusieurs de sa conoissance, notamment un de ses plus grands amis
+d'autrefois, lequel l'avoit reconu, et enquis de son estat: le prisonnier
+lui ayant raconté que leur pays estoit en main d'un rude maistre, l'autre
+lui enjoignist qu'estant de retour il commandast à ce rude seigneur de
+renoncer à ses tyranniques déportemens: et déclarast que s'il continuoit sa
+place estoit marquée en certain siège prochain qu'il monstra au prisonnier.
+Et afin (dit cest esprit au prisonnier) que le seigneur dont nous parlons
+adjouste foy à ton rapport, di lui qu'il se souvienne du conseil secret et
+du propos que nous eusmes ensemble, lors que nous portions les armes en
+certaine guerre, et sous les chefs qu'il lui nomma. Puis il lui dit par le
+menu ce secret, leur accord, les paroles et promesses réciproques:
+lesquelles le prisonnier raconta distinctement les unes après les autres,
+par leur ordre, à ce seigneur, lequel fut merveilleusement estonné de ce
+message, s'esbahissant comme il s'estoit peu faire que les choses commises
+à lui seul et qu'il n'avoit jamais descouvertes à personne, lui fussent
+deschifrées si hardiment par un pauvre sien sujet, qui les representoit
+comme s'il les eust leües dedans un livre. On adjouste que le prisonnier
+s'estant enquis de l'autre avec lequel il devisoit es enfers s'il estoit
+possible et vrai que tant de gens qu'il voyoit si magnifiquement vestus,
+sentissent quelques tourmens? L'autre respondit qu'ils estoyent bruslez
+d'un feu continuel, pressez de tortures et supplices indicibles, et que
+tout ce parement d'or et d'escarlate n'estoit que feu ardent ainsi
+coulouré. Que voulant sentir si ainsi estoit, il s'estoit aproché pour
+toucher ceste escarlate; que l'autre l'avoit exhorté de s'en departir; mais
+que l'ardeur de feu lui avoit grillé tout le dedans de la main laquelle il
+monstroit tout rostie, et comme cuite à la braise d'un grand feu. Le pauvre
+prisonnier ayant esté relasché, paroissoit à ceux qui l'aborderent s'en
+retournant chez soi comme un homme tout hébété, qui n'oid ni ne void
+goutte, tousjours pensif, parlant fort peu, et ne respondant presque point
+aux questions qu'on lui faisoit. Son visage au reste estoit devenu si
+hideux, son regard tant laid et farouche, apres ce voyage qu'a peine sa
+femme et ses enfans le reconurent-ils: et le reconoissant, ne fut question
+que de cris et de larmes, le contemplant ainsi changé. Il ne vescut que
+fort peu de jours après ce retour, et avec beaucoup de difficulté peut-il
+pourvoir à ses petites afaires, tant il estoit esperdu.»
+
+Crespet[1] décrit la marque dont Satan frappait les siens:
+
+ [Note 1: _De la hayne de Sathan_, p 244.]
+
+«Or afin qu'on cognoisse que ce ne sont point songe il est tout évident,
+que la marque de Sathan sur les sorciers est comme lépreuse, car pour toute
+pointure d'alesnes et picqueures, le lieu est insensible, et c'est où on
+les éprouve vraiment estre sorciers de profession à telle marque car ils ne
+sentent la pointure non plus que s'ils étaient ladres et n'en sort jamais
+goutte de sang, voire jamais on ne peut faire jecter l'arme pour tout
+supplice qu'on leur puisse inférer.»
+
+«Avec ce caractère ils reçoivent la puissance de nuire, de charmer, et en
+font aussi participans leurs enfans si couvertement ou expressément, ils
+donnent consentement au serment et alliance que leurs pères ont faictes
+avec les diables, ou bien de ce que les mères ont soubs cette intention
+dédié ou consacré leurs enfans aux démons dès qu'ils sont non seulement
+naiz mais aussi conceuz, et advient souvent que par les ministeres de ces
+démons quelques sorciers ont esté veu avoir deux prunelles en chaque oeil,
+et d'autres le pourtraict d'un cheval en l'un, et double prunelle en
+l'autre. Ce que s'est faict pour servir de marque et caractère de
+l'alliance faicte avec eux. Car les démons peuvent en graver et effigier
+sur la cher du tendrelet embrion tels ou semblables lignes et linéamens.»
+
+«Ces marques, disait Jacques Fontaine[1], ne sont pas gravées par le démon
+sur les corps des sorciers, pour les recognoistre seulement, comme font les
+capitaines des compagnies de chevaux-légers qui cognoissent ceux qui sont
+de leur compagnie par la couleur des casaques, mais pour contrefaire le
+créateur de toutes choses, pour montrer sa superbe, et l'authorité qu'il a
+acquise sur les misérables humains que se laissent attrapper à ses
+cautelles et ruses pour le tenir en son service et subjection par la
+recognoissance des marques de leur maître. Pour les empescher en tant qu'il
+luy est possible, de se desdire de leurs promesses et serments de fidélité,
+parce qu'en luy faisan banqueroute, les marques ne demeurent pas moins
+tousjours sur leurs corps, pour, en cas d'accusation servir de moyen de les
+perdre à la moindre descouverte qu'il s'en puisse faire.»
+
+ [Note 1: _Discours des marques des sorciers et de la réelle
+ possession, etc._, par Jacques Fontaine. Paris, Denis Langlois,
+ 1611, in-12, p. 6.]
+
+«Un accusé nommé Louis Gaufridy, qui venoit d'être condamné au feu...
+estoit marqué en plus de trente endroits du corps et principalement sur les
+reins où il avait une marque de luxure si énorme et profonde, esgard au
+lieu, qu'on y plantoit une esguille jusques à trois doigts de travers sans
+appercevoir aucun sentiment ny aucune humeur que la picqueure rendit.»
+
+Le même auteur établit que les marques des sorciers sont des parties
+mortifiées par l'attouchement du doigt du diable.
+
+«Vers 1591, on arrêta comme sorcière une vieille femme de quatre-vingts
+ans, mendiante en Poitou. Elle se nommait Léonarde Chastenet. Confrontée
+avec Mathurin Bonnevault, qui soutenait l'avoir vue au sabbat, elle
+confessa qu'elle y était allée avec son mari; que le diable, qui s'y
+montrait en forme de bouc, était une bête fort puante. Elle nia qu'elle eût
+fait aucun maléfice. Cependant elle fut convaincue, par dix-neuf témoins,
+d'avoir fait mourir cinq laboureurs et plusieurs bestiaux. Quand elle se
+vit condamnée pour ces crimes reconnus, elle confessa qu'elle avait fait
+pacte avec le diable, lui avait donné de ses cheveux, et promis de faire
+tout le mal qu'elle pourrait; elle ajouta que la nuit, dans sa prison, le
+diable était venu à elle, en forme de chat, «auquel, ayant dit qu'elle
+voudrait être morte, icelui diable lui avait présenté deux morceaux de
+cire, lui disant qu'elle en mangeât, et qu'elle mourrait; ce qu'elle
+n'avait voulu faire. Elle avait ces morceaux de cire; on les visita, et on
+ne put juger de quelle matière ils étaient composés. Cette sorcière fut
+donc condamnée, et ces morceaux de cire brûlés avec elle[1].»
+
+ [Note 1: _Discours sommaire des sortilèges et vénéfices_, tirés des
+ procès criminels jugés au siège royal de Montmorillon, en Poitou,
+ en l'année 1599, p. 19.]
+
+
+
+
+IX.--FOURBERIES ET MÉCHANCETÉS DU DIABLE
+
+
+L'argent qui vient du diable est ordinairement de mauvais aloi. Delrio
+conte qu'un homme, ayant reçu du démon une bourse pleine d'or, n'y trouva
+le lendemain que des charbons et du fumier.
+
+Un inconnu, passant par un village, rencontra un jeune homme de quinze ans,
+d'une figure intéressante et d'un extérieur fort simple. Il lui demanda
+s'il voulait être riche; le jeune homme ayant répondu qu'il le désirait,
+l'inconnu lui donna un papier plié, et lui dit qu'il en pourrait faire
+sortir autant d'or qu'il le souhaiterait, tant qu'il ne le déplierait pas;
+et que s'il domptait sa curiosité, il connaîtrait avant peu son
+bienfaiteur. Le jeune homme rentra chez lui, secoua son trésor mystérieux,
+il en tomba quelques pièces d'or... Mais, n'ayant pu résister à la
+tentation de l'ouvrir, il y vit des griffes de chat, des ongles d'ours, des
+pattes de crapaud, et d'autres figures si horribles, qu'il jeta le papier
+au feu, où il fut une demi-heure sans pouvoir se consumer. Les pièces d'or
+qu'il en avait tirées disparurent, et il reconnut qu'il avait eu affaire au
+diable.
+
+Un avare, devenu riche à force d'usures, se sentant à l'article de la mort,
+pria sa femme de lui apporter sa bourse, afin qu'il pût la voir encore
+avant de mourir. Quand il la tint, il la serra tendrement, et ordonna qu'on
+l'enterrât avec lui, parce qu'il trouvait l'idée de s'en séparer
+déchirante. On ne lui promit rien précisément; et il mourut en contemplant
+son or. Alors on lui arracha sa bourse des mains, ce qui ne se fit pas sans
+peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblée, lorsqu'en
+ouvrant le sac on y trouva, non plus des pièces d'or, mais deux
+crapauds!... Le diable était venu, et en emportant l'âme de l'usurier, il
+avait emporté son or, comme deux choses inséparables et qui n'en faisaient
+qu'une[1].
+
+ [Note 1: Caesarii, _Hist. de morientibus_, cap. XXXIX _Mirac._ lib.
+ II.]
+
+Voici autre chose: Un homme qui n'avait que vingt sous pour toute fortune
+se mit à vendre du vin aux passants. Pour gagner davantage, il mettait
+autant d'eau que de vin dans ce qu'il vendait. Au bout d'un certain temps,
+il amassa, par cette voie injuste, la somme de cent livres. Ayant serré cet
+argent dans un sac de cuir, il alla avec un de ses amis faire provision de
+vin pour continuer son trafic; mais, comme il était près d'une rivière, il
+tira du sac de cuir une pièce de vingt sous pour une petite emplette; il
+tenait le sac dans la main gauche et la pièce dans la droite; incontinent
+un oiseau de proie fondit sur lui et lui enleva son sac, qu'il laissa
+tomber dans la rivière. Le pauvre homme, dont toute la fortune se trouvait
+ainsi perdue, dit à son compagnon: Dieu est équitable; je n'avais qu'une
+pièce de vingt sous quand j'ai commencé à voler; il m'a laissé mon bien, et
+m'a ôté ce que j'avais acquis injustement[1].
+
+ [Note 1: Saint Grégoire de Tours, livre des _Miracles_.]
+
+Un étranger bien vêtu, passant au mois de septembre 1606 dans un village de
+la Franche-Comté, acheta une jument d'un paysan du lieu pour la somme de
+dix-huit ducatons. Comme il n'en avait que douze dans sa bourse, il laissa
+une chaîne d'or en gage du reste, qu'il promit de payer à son retour. Le
+vendeur serra le tout dans du papier, et le lendemain trouva la chaîne
+disparue, et douze plaques de plomb au lieu des ducatons[1].
+
+ [Note 1: Boguet, _Discours des sorciers_.]
+
+«M. Remy, dans sa _Démonolâtrie_[1], parle de plusieurs personnes qu'il a
+ouïes en jugement en sa qualité de lieutenant général de Lorraine, dans le
+temps où ce pays fourmilloit de sorciers et de sorcières: ceux d'entre eux
+qui croyoient avoir reçu de l'argent du démon, ne trouvoient dans leurs
+bourses que des morceaux de pots cassés et des charbons, ou des feuilles
+d'arbres, ou d'autres choses aussi viles et aussi méprisables.»
+
+ [Note 1: Ch. IV, ann. 1705, cité par dom Calmet, dans le _Traité
+ sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 271.]
+
+«Le R.P. Abram, jésuite, dans son Histoire manuscrite de l'Université de
+Pont-à-Mousson, rapporte, dit dom Calmet[1], qu'un jeune garçon de bonne
+famille, mais peu accommodé, se mit d'abord à servir dans l'armée parmi les
+goujats et les valets: de là ses parens le mirent aux écoles, mais ne
+s'accommodant pas de l'assujettissement que demandent les études, il les
+quitta, résolu de retourner à son premier genre de vie. En chemin il eut à
+sa rencontre un homme vêtu d'un habit de soie, mais de mauvaise mine, noir
+et hideux, qui lui demanda où il alloit, et pourquoi il avoit l'air si
+triste: Je suis, lui dit cet homme, en état de vous mettre à votre aise, si
+vous voulez vous donner à moi. Le jeune homme croyant qu'il vouloit
+l'engager à son service, lui demanda du tems pour y penser; mais commençant
+à se défier des magnifiques promesses qu'il lui faisoit, il le considéra de
+plus près, et ayant remarqué qu'il avoit le pied gauche fendu comme celui
+d'un boeuf, il fut saisi de frayeur, fit le signe de la croix, et invoqua
+le nom de Jésus; aussitôt le spectre disparut. Trois jours après la même
+figure lui apparut de nouveau, et lui demanda s'il avoit pris sa
+résolution: le jeune homme lui répondit qu'il n'avoit pas besoin de maître.
+Le spectre lui dit: Où allez-vous? Je vais, lui répondit-il, à une telle
+ville qu'il lui nomma. En même tems, le démon jetta à ses pieds une bourse
+qui sonnoit, et qui se trouva pleine de trente ou quarante écus de
+Flandres, entre lesquels il y en avoit environ douze qui paroissoient d'or,
+nouvellement frappés, et comme sortant de dessous le coin du monnoyeur.
+Dans la même bourse il y avoit une poudre que le spectre disoit être une
+poudre très subtile. En même tems il lui donnoit des conseils abominables
+pour contenter les plus honteuses passions, et l'exhortoit à renoncer à
+l'usage de l'eau bénite et à l'adoration de l'hostie qu'il nommoit par
+dérision ce petit gâteau. L'enfant eut horreur de ses propositions, fit le
+signe de la croix sur son coeur; et en même temps il se sentit si rudement
+jetté contre terre qu'il y demeura demi mort pendant une demi heure.
+S'étant relevé, il s'en retourna chez sa mère, fit pénitence et changea de
+conduite. Les pièces qui paroissoient d'or et nouvellement frappées, ayant
+été mises au feu, ne se trouvèrent que de cuivre.»
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 272.]
+
+Le diable engage quelquefois à faire des oeuvres de piété.
+
+«L'an 1559, dit Bodin[1], le dix-septième jour de décembre, au village de
+Loen, en la comté de Juilliers, le curé osa bien interroguer le diable, qui
+tenoit une fille assiégée, si la messe estoit bonne et pourquoy il poussoit
+et contraignoit la fille d'aller soudain à la messe, quand on sonnoit la
+cloche. Satan respondit qu'il vouloit y aviser. C'estoit révoquer en doute
+le fondement de sa religion et en faire juge Satan. Or Jean de Sarisber, en
+son _Policratic_, livre II, chap. XXVI, parlant de ses beaux
+interrogatoires, dit: Les malins esprits sont si rusez, qu'ils feignent
+avec beaucoup de sollicitude qu'ils ne font que par force ce qu'ils font de
+leur plein gré. On diroit qu'ils sont contraints, et ils font qu'on les
+tire des lieux où ils sont, en vertu des exorcismes: et afin que l'on n'y
+prenne garde de si près, ils dressent des exorcismes comme au nom du
+Seigneur, ou en la foy de la saincte Trinité ou en la vertu de
+l'incarnation et de la passion, puis les suggèrent aux hommes et obéissent
+aux exorcistes jusques à tant qu'ils les ayent envelopez avec eux en mesme
+crime de sacrilège et peine de damnation.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, livre III, ch. dernier.]
+
+«Jean Wier récite, continue Bodin[1], qu'il a veu une fille demoniaque en
+Alemagne, laquelle interrogée par un exorciste, Satan respondit qu'il
+faloit que la fille allast en pelerinage à Marcodur, ville eslongnée de
+quelques lieues, que de trois pas l'un elle s'agenouillast, et fist dire la
+messe sur l'autel Saincte-Anne, et qu'elle seroit délivrée, predisant le
+signal de sa delivrance à la fin de la messe. Ce qui fut fait, et sur la
+fin de la messe, elle et le prestre virent un fantosme blanc, et fut ainsi
+delivrée.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, livre III, dernier chap.]
+
+«Nous avons vu un autre exemple, dit Bodin[1], de Philippe Woselich,
+religieux de Cologne en l'abbaye de Kructen, lequel fut assiégé d'un démon,
+l'an 1550. Le malin esprit interrogué dit à l'exorciste, qu'il estoit l'âme
+du feu abbé, nommé Mathias de Dure, pource qu'il n'avoit payé le peintre,
+lequel avoit si bien peint l'image de la Vierge Marie, et que le religieux
+ne pouvoit estre delivré s'il n'alloit en voyage à Treves et Aix la
+Chapelle, ce qui fut fait; et le religieux ayant obéi fut délivré.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, livre III, dernier chap.]
+
+Bodin[1] cite encore cette histoire, «notoire aux Parisiens, advenue en la
+ville de Paris, en la rue Sainct-Honoré, au Cheval rouge. Un passementier
+avoit atiré sa niepce chez luy la voyant orpheline. Certain jour la fille
+priant sur la fosse de son père à Sainct-Gervais, Satan se présente à elle
+seule, en forme d'homme grand et noir, lui prenant la main et disant:
+M'amie, ne crain point, ton pere et ta mere sont bien. Mais il faut dire
+quelques messes et aller en voyage à Nostre Dame des Vertus, et ils iront
+droit en paradis. La fille demande à cet esprit si soigneux du salut des
+hommes qui il estoit: Il répondit qu'il estoit Satan, et qu'elle ne
+s'estonna point. La fille fit ce qui lui estoit commandé. Quoy fait il lui
+dit qu'il faloit aller en voyage à Sainct-Jacques. Elle respondit: Je ne
+sçaurois aller si loin. Depuis Satan ne cessa de l'importuner, parlant
+familièrement à elle seule faisant sa besogne, lui disant ces mots: Tu es
+bien cruelle; elle ne voudroit pas mettre ses cizeaux au sein pour l'amour
+de moy. Ce qu'elle faisoit pour le contenter et s'en despêcher. Mais cela
+fait il lui demandoit en don quelque chose, jusques à de ses cheveux, dont
+elle lui donna un floquet. Quelques jours après il voulut lui persuader de
+se jetter dedans l'eau, tantost qu'elle s'estranglast, lui mettant au col à
+ceste fin la corde d'un puits; mais elle cria tellement qu'il ne poursuivit
+point. Combien que son oncle voulant un jour la revancher fut si bien
+battu, qu'il demeura malade au lict plus de quatre jours. Une autre fois
+Satan voulut la forcer et conoistre charnellement, et pour la résistance
+qu'elle fit, elle fut battue jusques à effusion de sang. Entre plusieurs
+qui virent cette fille fut un nommé Choinin, secretaire de l'evesque de
+Valence, lequel lui dit qu'il n'y avoit plus beau moyen de chasser l'esprit
+qu'en ne lui respondant rien de ce qu'il diroit: encore qu'il commandast de
+prier Dieu, ce qu'il ne fait jamais qu'en le blasphémant et le conjoignant
+tousjours avec ses créatures par irrision. De fait Satan voyant que la
+fille ne lui respondoit rien, ni ne faisoit chose quelconque pour lui la
+print et la jetta contre terre, et de puis elle ne vid rien. M. Amiot,
+evesque d'Auxerre et le curé de la fille n'y avoyent sceu remédier.»
+
+ [Note 1: Au 3e livre de la _Démonomanie_, cité par Goulart,
+ _Thrésor des histoires admirables_.]
+
+Goulart raconte, d'après Hugues Horst[1] que, «l'an 1584 au marquisat de
+Brandebourg furent veus plus de huict vingts personnes démoniaques qui
+proferaient choses esmerveillables, conoissoyent et nommoyent ceux qu'ils
+n'avoyent jamais veus: entre ces personnes on en remarquoit qui longtemps
+auparavant estoyent décesdez, lesquels cheminoyent criant qu'on se
+repentist et qu'on quittast les dissolutions en habits, et dénonçoient le
+jugement de Dieu, avouans qu'il leur estoit recommandé de par le souverain
+de publier, maugré bongré qu'ils en eussent, qu'on s'amendast et qu'ainsy
+les pecheurs fussent ramenez au droit chemin. Ces démoniaques faisoyent
+rage par où ils passoient, vomissoyent une infinité d'outrages contre
+l'église, ne parloient que d'apparitions de bons et de mauvais anges; le
+diable se monstroit sous diverses semblances; lorsque le sermon se faisoit
+au temple, il voloit en l'air avec grand sifflement, et parfois crioit:
+_Hui, Hui_: semant par les places des esguillettes des pièces de monnoye
+d'or et d'argent.»
+
+ [Note 1: Hugues Horst, _Histoire de la dent d'or de l'enfant
+ silésien_.]
+
+«En la province de Carthagène, dit Goulart[1], quand le malin esprit veut
+espouvanter ceux du pays, il les menace des huracans[2]. De fait quelques
+fois il en suscite de si estranges, qu'ils emportent les maisons,
+desracinent les arbres et renversent (par maniere de dire) les montagnes
+sans dessus dessous. Oviedo raconte que une fois en passant sur une
+montagne de la terre ferme des Indes, il vid un terrible mesnage. Cette
+montagne (dit-il) estoit toute couverte d'arbres grands et petits entassez
+espais, l'un sur l'autre, l'espace de plus de trois quarts de lieue, et y
+en avoit beaucoup d'arrachez hors de terre avec toutes leurs racines, qui
+montoyent autant que tout le reste. Chose si espouvantable que seulement à
+la voir elle donnoit frayeur à tous ceux qui la regardoyent comme jugeans
+que c'estoit là plustost une oeuvre diabolique que naturelle.» (_Somm. de
+l'Inde occidentale_, chapitre II.)
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 772.]
+
+ [Note 2: Ouragans.]
+
+
+Érasme rapporte dans ses épîtres cette histoire recueillie par un auteur
+anonyme[1]:
+
+ [Note 1: _Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux
+ auteurs_, Paris, Jean de Bordeaux, 1571, 2 vol. in-18, p. 336.]
+
+«Mais cecy est trop plus que véritable que naguère elle (Schiltach à huit
+lieues de Fribourg) a esté presque toute bruslée l'an 1533, le jeudy avant
+Pasques, et comme cela est advenu, voicy comme on l'a déposé véritablement
+devant le magistrat, ainsy que je l'ay ouy réciter à Henry Glaréan: c'est
+que le diable faisant signe en sifflant en quelque certaine maison, du
+hault d'icelle, il y eut un hostellier se tenant en icelle qui estimant que
+ce fut quelque larron, monta en hault mais n'y trouva personne, et soudain
+il oyt le mesme signe plus hault encore que la première fois, il y remonte,
+pour suivre, et empoigner le larron s'il le trouvoit par cas d'adventure;
+mais y estant, il ne voit rien, trop bien entendit-il le sifflet sur le
+feste de la cheminée: ce qui lui feit penser que c'estoit quelque illusion
+et ruse diabolique, et pour ce il encouragea les siens et feit appeler les
+ecclésiastiques: voicy deux prestres arrivez qui font leurs exorcismes et
+adjurations, il respond et confesse franchement quel il estoit, et enquis à
+quelle fin il estoit là venu ne faignit de respondre que c'estoit pour
+brûler toute la susdite ville. Les gens d'église se mirent à l'adjurer, et
+le menacer, mais il dit qu'il ne craignoit point leurs parolles ny menaces
+à cause que l'un d'eux estoit paillard et tous les deux larrons. Peu de
+temps après, il prit et porta sur la cheminée une femme avec laquelle il
+avoit hanté l'espace de quatorze ans, quoyque tous les ans elle allast à
+confesse et reçeut le sainct sacrement, à laquelle il mit en main un pot à
+feu, et luy commande de l'espandre. Cas merveilleux, elle l'espand, et tout
+sur l'heure, toute la ville fut arse et réduite en cendres, par le fait du
+diable, s'aidant du ministère de cette sorcière, et laquelle fut depuis
+aussi bruslée.»
+
+Camerarius[1] ajoute à propos de l'incendie diabolique de Sciltac ou
+Schiltach que «le feu tomboit çà et là sur les maisons, en forme de boulets
+enflammez, et quand quelques-uns couroyent pour aider à esteindre
+l'embrasement chez leurs voisins, on les rappelloit incontinent pour
+secourir leurs propres maisons. On eut toutes les peines du monde à
+empescher qu'un chasteau basti de pierre de taille, et assez loin de la
+ville ne fust consommé de cest embrasement. J'ay entendu les particularitez
+de cette terrible visitation de la bouche propre du curé du lieu et
+d'autres habitans dignes de foy, qui avoyent été spectateurs de tout. Le
+curé me racontoit que ce malin et cruel esprit contrefaisoit au naturel les
+chants, ramages et mélodies de divers oiseaux. Plusieurs qui me tenoyent
+compagnie, s'esbahissoyent avec moi de voir que ce curé avoit comme une
+couronne entour ses longs cheveux qu'il portoit à l'antique, toute de
+diverses couleurs, et disoit que cela lui avoit esté fait par cest esprit,
+lequel lui jetta un cercle de tonneau à la teste. Il adjoustoit que le
+mesme esprit lui demanda un jour et à quelques autres s'ils avoyent jamais
+ouy crailler un corbeau? Que là dessus cest ennemi avoit crouassé si
+horriblement que tous tant qu'ils estoyent demeurèrent si esperdus que si
+ce ramage infernal eust duré tant soit peu plus longtemps, ils fussent tous
+transsis de peur. Outre plus, ce vieillard affirmoit, non sans rougir, que
+souventes fois cest ennemi de salut deschifroit à lui et aux autres hommes
+qui l'accompagnoient, tous les pechez secrets par eux commis, si exactement
+que tous furent contraints de quiter la place et se retirer en leurs
+maisons: tant ils estoyent confus.»
+
+ [Note 1: Dans ses _Méditations historiques_, ch. LXXIV, cité par
+ Goulart dans son _Thrésor d'histoires admirables_.]
+
+«Un jour, dit Flodoard (historien, né à Épernay en 894, et qui a écrit
+l'histoire de l'église de Reims), un jour, saint Remi, archevêque de Reims,
+était absorbé en prières dans une église de sa ville chérie. Il remerciait
+Dieu d'avoir pu soustraire aux ruses du démon les plus belles âmes de son
+diocèse, lorsqu'on vint lui annoncer que toute la ville était en feu. Alors
+la brebis devint lion, la colère monta au visage du saint, qui frappa du
+pied les dalles de l'église avec une énergie terrible et s'écria: Satan je
+te reconnais; je n'en ai donc pas encore fini avec ta méchanceté!
+
+«On montre encore aujourd'hui, encastrée dans les pierres du portail
+occidental de Saint-Remi de Reims, la pierre où sont très visiblement
+empreintes les traces du pied irrité de saint Remi.
+
+«Le saint s'arma de sa crosse et de sa chape comme un guerrier de son épée
+et de sa cuirasse, et vola à la rencontre de l'ennemi. A peine eut-il fait
+quelques pas qu'il aperçut des gerbes de flammes qui dévoraient, avec une
+furie que rien n'arrêtait, les maisons de bois dont la ville était bâtie et
+les toits de chaume dont ces maisons étaient couvertes. A la vue du saint,
+l'incendie sembla pâlir et diminuer. Remi, qui connaissait l'ennemi auquel
+il avait affaire, fit un signe de croix, et l'incendie recula.
+
+«A mesure que le saint avançait en faisant des signes de croix, l'incendie
+lâchait prise et fuyait, comme fasciné devant la puissance de l'évêque; on
+aurait dit un être intelligent et qui comprenait sa faiblesse. Quelquefois
+il se raidissait; il reprenait courage; il cherchait à cerner le saint dans
+une enveloppe de feu, à l'aveugler, à le réduire en cendres. Mais toujours
+un redoutable signe de croix parait les attaques et arrêtait les ruses.
+
+«Forcé de reculer ainsi, de lâcher succcessivement toutes les maisons qu'il
+avait entamées, l'incendie vint s'abattre aux pieds de l'évêque, comme un
+animal dompté; il se laissa prendre et conduire à la volonté du saint, hors
+de la ville, dans les fossés qui fortifient encore Reims. Là, Remi ouvrit
+une porte, qui donnait dans un souterrain; il y précipita les flammes,
+comme on jette dans un gouffre un malfaiteur, et fit murer la porte.
+
+«Sous peine d'anathème, sous peine de la ruine du corps et de la mort de
+l'âme, il défendit d'ouvrir à jamais cette porte. Un imprudent, un curieux,
+un sceptique peut-être, voulut braver la défense et entr'ouvrir le gouffre.
+Mais il en sortit des tourbillons de flammes qui le dévorèrent et
+rentrèrent ensuite d'elles-mêmes dans le trou où la volonté toujours
+vivante du saint les tenait enchaînées...»
+
+«Voilà bien le démon de l'incendie; voilà bien, comme le fait remarquer M.
+Guizot, dans la préface de Flodoard qu'il a traduit, une bataille épique,
+aussi belle que la bataille d'Achille contre le Xante: Le fleuve est un
+demi-dieu, l'incendie est un démon. C'est aussi beau que dans Homère[1].»
+
+ [Note 1: M. Didron, _Histoire du diable_.]
+
+Goulart[1] rapporte, d'après Godelman[2], une histoire qui montre le
+dangereux fruit des imprécations: «Un gentil-homme ayant convié quelques
+amis, et l'heure du somptueux festin venuë, se voyant frustré par l'excuse
+des conviez, entre en cholere, et commence à dire: Puisque nul homme ne
+daigne estre chez moi, que tous les diables y vienent. Quoy dit, il sort de
+sa maison, et entre au temple, où le pasteur de l'église preschoit, lequel
+il escoute assez longtemps et attentivement. Comme il estoit là, voici
+entrer en la cour du logis des hommes à cheval, de haute petarure tout
+noirs, qui commandent au valet de ce gentil-homme d'aller dire à son
+maistre, que ses hostes estoyent arrivez. Le valet tout effrayé court au
+temple, avertit son maistre, lequel bien estonné demande avis au pasteur.
+Icelui finissant son sermon conseille qu'on face sortir toute la famille
+hors du logis. Aussi tost dit, aussi tost executé: mais de haste que ces
+gens eurent de desloger, ils laissèrent dedans la maison un petit enfant
+dormant au berceau. Ces hostes, c'est-à-dire les diables, commencent à
+remuer les tables, à hurler, à regarder par les fenestres, en forme d'ours,
+de loups, de chats, d'hommes terribles, tenans es pattes des verres pleins
+de vin, des poissons, de la chair rostie et bouillie. Comme les voisins, le
+gentilhomme, le pasteur et autres contemployent en grand frayeur un tel
+spectacle, le pauvre pere commence à crier: Hélas, où est mon enfant! Il
+avoit encore le dernier mot en la bouche, quand un de ces hostes noirs
+apporte en ses bras l'enfant aux fenestres et le monstre à tous ceux qui
+estoyent en rue. Le gentil-homme tout esperdu, se prend à dire à celui de
+ses serviteurs auquel il se fioit le plus: Mon ami, que feroi-je? Monsieur,
+répond le serviteur, je remettrai et recommanderai ma vie à Dieu, puis au
+nom d'icelui j'entrerai dans la maison, d'où moyennant sa faveur et son
+secours, je vous rapporteray l'enfant. A la bonne heure, dit le maistre,
+Dieu t'accompagne, t'assiste et fortifie. Le serviteur ayant reçeu la
+bénédiction du pasteur et d'autres gens de bien qui l'accompagnoyent, entre
+au logis, et aprochant du poisle où estoyent ces hostes tenebreux, se
+prosterne à genoux, se recommande à Dieu, puis ouvre la porte, et void les
+diables en horrible forme, les uns assis, les autres debout, aucuns se
+pourmenans, autres rampans contre le planché, qui tous accourent à lui
+crians ensemble: _Hui, hui_, que viens-tu faire ceans? Le serviteur suant
+de destresse, et neantmoins fortifié de Dieu, s'adresse au malin qui tenoit
+l'enfant, et lui dit: Ça, baille moy cest enfant. Non feray, répond
+l'autre: il est mien. Va dire à ton maistre, qu'il viene le recevoir. Le
+serviteur insiste, et dit: Je fai la charge que Dieu m'a commise, et sçai
+que tout ce que je fai selon icelle lui est agreable. Pourtant à l'esgard
+de mon office, au nom, en l'assistance et vertu de Jésus-Christ, je
+t'arrache et saisi cest enfant, lequel je reporte à son pere. Ce disant, il
+empoigne l'enfant, puis le serre estroittement en ses bras. Les hostes
+noirs ne respondent que cris effroyables et ces mots: _Hui_ meschant, _hui_
+garnement, laisse, laisse cest enfant: autrement nous te despecerons. Mais
+lui mesprisant leurs menaces sortit sain et sauf, et rendit l'enfant de
+mesmes es mains du gentil-homme son père. Quelques jours après tous ces
+hostes s'esvanouirent, et le gentil-homme devenu sage et bon chrestien,
+retourna en sa maison.
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 290.]
+
+ [Note 2: En son traité _De magis, veneficis, etc._, liv. I, ch. I.]
+
+Le diable aime à punir les méchants: Job Fincel[1] rapporte que «l'an 1532,
+un gentil-homme aleman cruel envers ses sujets, commanda à certain paysan
+de lui aller querir en la forest prochaine un grand chesne, et le lui
+amener en sa maison, à peine d'estre rudement chastié. Le paysan tenant
+cela comme impossible, part en souspirant et larmoyant. Entré dedans la
+forest, il rencontre un homme (c'estoit l'ennemi) qui lui demande la cause
+de sa tristesse? A quoy le paysan satisfit, l'autre lui ayant commandé de
+s'en retourner, promet de donner ordre que le gentil-homme auroit bien tost
+un chesne. A peine le paysan estoit de retour au village que son homme de
+la forest jette tout contre la porte du gentil-homme et en travers un des
+plus gros et grands chesnes qu'on eust peu choisir, avec ses branches et
+rameaux. Qui plus est cest arbre se rendit dur comme fer tellement qu'il
+fust impossible de le mettre en pieces, au moyen de quoy le gentil-homme se
+vid contraint à sa honte, fascherie et dispense de percer sa maison en
+autre endroit et y faire fenestres et portes nouvelles.»
+
+ [Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I,
+ p. 540.]
+
+On trouve sur le chapitre des malices du diable des légendes bien naïves.
+Il y avait à Bonn, dit Césaire d'Heisterbach, un prêtre remarquable par sa
+pureté, sa bonté et sa dévotion. Le diable se plaisait à lui jouer de
+petits tours de laquais: lorsqu'il lisait son bréviaire, l'esprit malin
+s'approchait sans se laisser voir, mettait sa griffe sur la leçon du bon
+curé et l'empêchait de finir; une autre fois il fermait le livre, ou
+tournait le feuillet à contretemps. Si c'était la nuit, il soufflait la
+chandelle. Le diable espérait se donner la joie de mettre sa victime en
+colère; mais le bon prêtre recevait tout cela si bien et résistait si
+constamment à l'impatience, que l'importun esprit fut obligé de chercher
+une autre dupe[1].
+
+ [Note 1: Caesarii Heisterb. _Miracul._ lib. V, cap. LIII.]
+
+Un historien suisse rapporte qu'un baron de Regensberg s'était retiré dans
+une tour de son château de Bâle pour s'y adonner avec plus de soin à
+l'étude de l'Écriture sainte et aux belles-lettres. Le peuple était
+d'autant plus surpris du choix de cette retraite, que la tour était habitée
+par un démon. Jusqu'alors le démon n'en avait permis l'entrée à personne;
+mais le baron était au-dessus d'une telle crainte. Au milieu de ses
+travaux, le démon lui apparaissait, dit-on, en habit séculier, s'asseyait à
+ses côtés, lui faisait des questions sur ses recherches, et s'entretenait
+avec lui de divers objets, sans jamais lui faire aucun mal. L'historien
+crédule ajoute que, si le baron eût voulu exploiter méthodiquement ce
+démon, il en eût tiré beaucoup d'éclaircissements utiles[1].
+
+ [Note 1: _Dictionnaire d'anecdotes suisses_, p. 82.]
+
+Cassien parle de plusieurs esprits ou démons de la même trempe qui se
+plaisaient à tromper les passants, à les détourner de leur chemin et à leur
+indiquer de fausses routes, le tout par malicieux divertissement[1].
+
+ [Note 1: Cassiani collat. VII, cap. XXXII.]
+
+Un baladin avait un démon familier, qui jouait avec lui et se plaisait à
+lui faire des espiègleries. Le matin il le réveillait en tirant les
+couvertures, quel que froid qu'il fît; et quand le baladin dormait trop
+profondément, son démon l'emportait hors du lit et le déposait au milieu de
+la chambre[1].
+
+ [Note 1: Guillelmi Parisiensis, partie II, princip., cap. VIII.]
+
+Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le diable.
+Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vêtus de
+blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur
+coupaient les cheveux proprement, et s'en allaient après les avoir répandus
+sur le plancher[1].
+
+ [Note 1: Pline, lib. XVI, epist. arg. 7.]
+
+
+
+
+
+
+LES BONS ANGES
+
+
+Les Juifs, à l'exception des saducéens, admettaient et honoraient les
+anges, en qui ils voyaient, comme nous, des substances spirituelles,
+intelligentes, et les premières en dignité entre les créatures.
+
+Les rabbins, qui placent la création des anges au second jour, ajoutent
+qu'ayant été appelés au conseil de Dieu, lorsqu'il voulut former l'homme,
+leurs avis furent partagés, et que Dieu fit Adam à leur insu, pour éviter
+leurs murmures. Ils reprochèrent néanmoins à Dieu d'avoir donné trop
+d'empire à Adam. Dieu soutint l'excellence de son ouvrage, parce que
+l'homme devait le louer sur la terre, comme les anges le louaient dans le
+ciel. Il leur demanda ensuite s'ils savaient le nom de toutes les
+créatures? Ils répondirent que non; et Adam, qui parut aussitôt, les récita
+tous sans hésiter, ce qui les confondit.
+
+L'Écriture Sainte a conservé quelquefois aux démons le nom d'anges, mais
+anges de ténèbres, anges déchus ou mauvais anges. Leur chef est appelé le
+grand dragon et l'ancien serpent, à cause de la forme qu'il prit pour
+tenter la femme.
+
+Zoroastre enseignait l'existence d'un nombre infini d'anges ou d'esprits
+médiateurs, auxquels il attribuait non seulement un pouvoir d'intercession
+subordonné à la providence continuelle de Dieu, mais un pouvoir aussi
+absolu que celui que les païens prêtaient à leur dieux[1]. C'est le culte
+rendu à des dieux secondaires, que saint Paul a condamné[2].
+
+ [Note 1: Bergier, _Dictionnaire théologique_.]
+
+ [Note 2: Coloss., cap. II, vers. 18.]
+
+Les musulmans croient que les hommes ont chacun deux anges gardiens, dont
+l'un écrit le bien qu'ils font, et l'autre, le mal. Ces anges sont si bons,
+ajoutent-ils, que, quand celui qui est sous leur garde fait une mauvaise
+action, ils le laissent dormir avant de l'enregistrer, espérant qu'il
+pourra se repentir à son réveil.
+
+Les Persans donnent à chaque homme cinq anges gardiens, qui sont placés: le
+premier à sa droite pour écrire ses bonnes actions, le second à sa gauche
+pour écrire les mauvaises, le troisième devant lui pour le conduire, le
+quatrième derrière pour le garantir des démons, et le cinquième devant son
+front pour tenir son esprit élevé vers le prophète. D'autres en ce pays
+portent le nombre des anges gardiens jusqu'à cent soixante.
+
+Les Siamois divisent les anges en sept ordres, et les chargent de la garde
+des planètes, des villes, des personnes. Ils disent que c'est pendant qu'on
+éternue que les mauvais anges écrivent les fautes des hommes.
+
+Les théologiens admettent neuf choeurs d'anges, en trois hiérarchies: les
+séraphins, les chérubins, les trônes;--les dominations, les principautés,
+les vertus des cieux;--les puissances, les archanges et les anges.
+
+Parce que des anges, en certaines occasions où Dieu l'a voulu, ont secouru
+les Juifs contre leurs ennemis, les peuples modernes ont quelquefois
+attendu le même prodige. Le jour de la prise de Constantinople par Mahomet
+II, les Grecs schismatiques, comptant sur la prophétie d'un de leurs
+moines, se persuadaient que les Turcs n'entreraient pas dans la ville, mais
+qu'ils seraient arrêtés aux murailles par un ange armé d'un glaive, qui les
+chasserait et les repousserait jusqu'aux frontières de la Perse. Quand
+l'ennemi parut sur la brèche, le peuple et l'armée se réfugièrent dans le
+temple de Sainte-Sophie, sans avoir perdu tout espoir; mais l'ange n'arriva
+pas, et la ville fut saccagée.
+
+Cardan raconte qu'un jour qu'il était à Milan, le bruit se répandit tout à
+coup qu'il y avait un ange dans les airs au-dessus de la ville. Il accourut
+et vit, ainsi que deux mille personnes rassemblées, un ange qui planait
+dans les nuages, armé d'une longue épée et les ailes étendues. Les
+habitants s'écriaient que c'était l'ange exterminateur; et la consternation
+devenait générale, lorsqu'un jurisconsulte fit remarquer que ce qu'on
+voyait n'était que la représentation, qui se faisait dans les nuées, d'un
+ange de marbre blanc placé au haut du clocher de Saint-Gothard.
+
+«Plusieurs ont douté, dit Loys Guyon[1], si les anges qu'on appelle
+autrement intelligences, qui sont composez de substances incorporées,
+ministres, ambassadeurs et légats de Dieu, avoyent des corps humains ainsi
+qu'il se trouve escrit au dixiesme chapitre des Actes, de la vision d'un
+ange qui fut envoyé à Corneille, et qui parla à luy. Par les discours qu'il
+fait à ses amis, une fois il l'appelle homme, autrefois ange. Moyse
+pareillement appelle indifféremment maintenant anges, maintenant hommes,
+ceux qui apparurent à Abraham, estans vestus de corps humains. Et comme
+aussi en plusieurs autres passages de l'Escriture Saincte, il se trouve de
+telles choses.
+
+ [Note 1: _Diverses leçons_, t. II, p. 9.]
+
+«Tous théologiens catholiques tiennent que ces anges avoyent des corps
+humains, lesquels Dieu par son seul commandement leur avoit crée
+impassibles, sans aucune matière prejacente, et si tost qu'ils avoyent
+exploité ce qui leur avoit esté enjoint, les corps revenoyent à rien, comme
+ils avoyent esté crées de rien. Et quant à leurs vestemens, la Saincte
+Escriture les dit estre ordinairement blancs et reluisans. Les évangelistes
+rendent tesmoignage, qu'il y avoit une esmerveillable splendeur aux
+vestemens de Jésus-Christ, quand il fut transfiguré en la montagne saincte,
+et là manifesta sa gloire à trois de ses disciples. Ils en disent autant
+des anges qui ont esté envoyez pour tesmoigner la resurrection de
+Jésus-Christ.
+
+«Tout ainsi que Nostre-Seigneur s'accommode jusques à nostre infirmité, il
+commande à ses anges de descendre sous la forme de nostre chair, aussi
+sème-il sur eux quelque rayon de gloire, à fin que ce qu'il leur a commis
+de nous commander, soit reçeu en plus grande certitude et reverence et ne
+faut douter que les corps semblables à ceux des humains sont donnez aux
+anges, aussi tost les habillemens se reduisent à néant, et eux remis en
+leur première nature, et que toutesfois ils n'ont esté sujets à aucunes
+infirmitez humaines, pendant qu'ils ont estez veus en forme d'homme. Et
+voila comme le doute de plusieurs sera osté touchant les corps des anges,
+et leurs vestemens. Aussi que si ces anges n'avoyent des organes, comme les
+autres hommes, ils ne pourroyent parler ni faire autres fonctions humaines,
+comme firent ceux qui osterent la grosse tombe et pierre qui estoit sur le
+sepulchre de Jésus-Christ.
+
+«Il faut aussi noter la difference qu'il y a entre l'ame raisonnable et
+intelligence ou angelique nature. Parce que l'ame raisonnable est unie au
+corps et ensemble font une chose qui est l'homme, combien qu'elle puisse
+subsister à part ou separément. Mais la nature angelique n'est point unie
+au corps, mais sa création porte de subsister par soy. Toutesfois
+extraordinairement pour un peu de temps, et encore fort rarement Dieu crée
+quant il lui plaît un corps humain de rien à ses anges, qui retourne à
+rien.»
+
+«Simon Grynee, très docte personnage, estant allé, dit Goulart[1], l'an
+1529, de Heidelberg à Spire, où se tenoit une journée impériale, voulut
+ouyr certain prescheur, fort estimé à cause de son eloquence. Mais ayant
+entendu divers propositions contre la majesté et vérité du fils de Dieu, au
+sortir du sermon, il suit le prescheur, le salue honorablement, et le prie
+d'estre supporté en ce qu'il avoit à dire. Ils entrent doucement en propos.
+Grynee lui remonstre vivement et gravement les erreurs par lui avancez, lui
+ramentoit ce qu'avoit accoustumé faire sainct Polycarpe, disciple des
+apostres, s'il lui avenoit d'ouyr des faussetez et blasphesmes en l'eglise.
+L'exhortant au nom de Dieu de penser à sa conscience et se departir de ses
+opinions erronées. Le prescheur demeure court, et feignant un désir de
+conferer plus particulièrement, comme ayant haste de se retirer chez soy,
+demande à Grynee son nom, surnom, logis, et le convie à l'aller voir le
+lendemain pour deviser amplement, et demonstre affectionner l'amitié de
+Grynee, adjoustant que le public recueilleroit un grand profit de ceste
+leur conference. Outre plus il monstre sa maison à Grynee, lequel delibere
+se trouver à l'heure assignée, se retire en son hostellerie. Mais le
+prescheur irrité de la censure qui lui avoit esté faite, bastit en sa
+pensée une prison, un eschaffaut et la mort à Grynee: lequel disnant avec
+plusieurs notables personnages leur raconta les propos qu'il avoit tenus à
+ce prescheur. La dessus on appelle le docteur Philippe, assis à table
+aupres de Grynee, lequel sort du poisle, et trouve un honorable vieillard,
+beau de visage, honorablement habillé, inconnu, qui de parole grave et
+amiable, commence à dire que dedans l'heure d'alors arriveroyent en
+l'hostellerie des officiers envoyez de la part du roy des Romains, pour
+mener Grynee en prison. Le vieillard adjouste en commandement à Grynee de
+desloger promptement hors de Spire, exhortant Philippe a ne differer
+davantage. Et sur ce le vieillard disparoit. Le docteur Philippe, lequel
+raconte l'histoire en son _Commentaire sur le prophète Daniel_, chapitre
+dixiesme, adjouste ces mots: Je revin vers la compagnie, je leur commande
+de sortir de table, racontant ce que le vieillard m'avoit dit. Soudain nous
+traversons la grande place ayant Grynee au milieu de nous, et allons droict
+au Rhin, que Grynee passe promptement avec son serviteur dedans un esquif.
+Le voyans à sauveté, nous retournons à l'hostellerie, où l'on nous dit
+qu'incontinent après nostre départ, les sergens estoyent venus cercher
+Grynee.»
+
+ [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 129.]
+
+André Honsdorf[1] raconte l'histoire suivante de l'apparition d'un ange à
+une pauvre femme:
+
+ [Note 1: En son _Théâtre d'exemples_, cité par Goulart dans son
+ _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 130.]
+
+«L'an 1539, au commencement de juin, une honneste femme veufve, chargée de
+deux fils, au pays de Saxe, n'ayant de quoi vivre en un temps de griefve
+famine, se vestit de ses meilleurs habits, et ses deux fils aussi, prenant
+son chemin vers certaine fontaine, pour y prier Dieu qu'il lui pleust avoir
+pitié d'eux pour les soulager. En sortant, elle rencontre un homme
+honorable, qui la salue doucement, et après quelques propos, lui demande si
+elle pensoit trouver à manger vers cette fontaine? La femme respond: Rien
+n'est impossible à Dieu. S'il ne lui a point esté difficile de nourrir du
+ciel par l'espace de quarante ans au desert les enfans d'Israel, lui
+seroit-il malaisé de sustanter moi et les miens avec de l'eau? Disant ces
+paroles, de grand courage et d'un visage asseuré, ce personnage (lequel
+j'estime avoir esté un sainct ange) lui dit: Voici, puisque tu as une foy
+si constante, retourne et rentre en ta maison, tu y trouveras trois charges
+de farine. Elle revenue chez soy, vid l'effect de ceste promesce.»
+
+«L'an 1558, suivant Job Fincel[1], advint à Méchelrode en Allemagne, un cas
+merveilleux, confirmé par les tesmoignages de plusieurs hommes dignes de
+foy. Sur le soir, environ les neuf heures, un personnage vestu d'une robe
+blanche, suivi d'un chien blanc, vint heurter à la porte d'une pauvre
+honneste femme, et l'appelle par son nom. Elle estimant que ce fust son
+mari, lequel avoit esté fort long-temps en voyage lointain courut vite à la
+porte. Ce personnage la prenant par la main lui demande en qui elle mettait
+toute la fiance de son salut? En Jésus-Christ, respond-elle. Lors il lui
+commande de le suivre: dont faisant refus il l'exhorta d'avoir bon courage,
+de ne craindre rien. Quoy dit, il la mena toute la nuit par une forest. Le
+lendemain, il la fit monter environ midi sur une haute montagne, et lui
+montra des choses qu'elle ne sçeut jamais dire ni descouvrir à personne. Il
+luy enjoint de s'en retourner chez soy et d'exhorter chacun à se détourner
+de son mauvais train: adjoustant qu'un embrasement horrible estoit prochain
+et lui commanda aussi de se reposer huit jours dans sa maison, à la fin
+desquels il reviendroit à elle. Le jour suivant au matin, la femme fut
+trouvée à l'entrée du village et emmenée en son logis, où elle resta huit
+jours entiers sans boire ni manger... disant qu'estant extremement lasse,
+rien ne lui estoit plus agréable que le repos; que dans huit jours l'homme
+qui l'avoit emmenée reviendroit et lors elle mangeroit. Ainsi avint-il:
+mais depuis ceste femme ne bougea du lit, le plus de temps souspirant le
+plus profond du coeur et s'escriant souventes fois: O combien sont grandes
+les joies de cette vie-là! ô que la vie présente est misérable!
+Quelques-uns lui demandant si elle estimoit que ce personnage vestu de
+blanc qui lui estoit ainsi aparu, fust un bon ange ou plustost quelque
+malin esprit, lequel se fust transformé en esprit de lumière? elle
+respondoit: Ce n'est point un malin esprit, c'est un sainct ange de Dieu,
+qui m'a commandé de prier Dieu soigneusement, d'exhorter grands et petits à
+amendement de vie. Si on l'interrogoit de sa créance: Je confesse
+(disoit-elle) que je suis une pauvre pécheresse; mais je croy que
+Jésus-Christ m'a acquis pardon de tous mes pechez par le benefice de sa
+mort et passion. Le pasteur du lieu rendoit tesmoignage de singuliere pieté
+et humble devotion à ceste femme, adjoustant qu'elle estoit bien instruite
+et pouvoit rendre raison de sa religion.»
+
+ [Note 1: Au troisième livre _des Miracles_, cité par Goulart,
+ _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 135.]
+
+Goulart[1] rapporte encore l'histoire d'une femme qui, le cerveau troublé,
+était descendue par la corde en un puits pour s'y noyer et avait voulu se
+jeter ensuite à la rivière et qui lui déclara «qu'en ces accidens un homme
+vestu de blanc, et de face merveilleusement agréable lui aparoissoit,
+lequel lui tenoit la main, et l'exhortoit benignement et comme en souriant,
+d'espérer en Dieu. Comme elle estoit dedans le puits, et je ne sçai quoi de
+fort pesant lui poussoit la teste pour la plonger du tout en l'eau, et
+taschoit lui faire lascher la corde pour couler en fond: ce mesme
+personnage vint à elle, la souleva par les aisselles, et lui aida à
+remonter, ce qu'elle ne pouvoit nullement faire de soy-mesme. Aussi la
+consola-t-il au jardin, et la ramena doucement vers sa chambre, puis
+disparut. Le mesme lui vint à la rencontre, comme elle approchoit du pont
+et la suivoit de loin jusques à ce qu'elle fust de retour.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 138.]
+
+
+
+
+
+
+LE ROYAUME DES FÉES
+
+
+
+
+I.--FÉES
+
+
+«Toutes les fées, dit M. Leroux de Lincy[1], se rattachent à deux familles
+bien-distinctes l'une de l'autre. Les nymphes de l'île de Sein,
+principalement connues en France et en Angleterre, composent la première et
+aussi la plus ancienne, car on y retrouve le souvenir des mythologies
+antiques mêlé aux usages des Celtes et des Gaulois. Viennent après les
+divinités Scandinaves, qui complètent en les multipliant les traditions
+admises à ce sujet.»
+
+ [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, par M. Leroux de
+ Lincy, p. 170. Paris, Silvestre, 1836, in-8°.]
+
+Pomponius Mela[1] nous apprend que «l'île de Sein est sur la côte des
+Osismiens; ce qui la distingue particulièrement, c'est l'oracle d'une
+divinité gauloise. Les prêtresses de ce dieu gardent une perpétuelle
+virginité; elles sont au nombre de neuf. Les Gaulois les nomment Cènes: ils
+croient qu'animées d'un génie particulier, elles peuvent par leurs vers,
+exciter des tempêtes et dans les airs et sur la mer, prendre la forme de
+toute espèce d'animaux, guérir les maladies les plus invétérées, prédire
+l'avenir; elles n'exercent leur art que pour les navigateurs qui se mettent
+en mer dans le seul but de les consulter.»
+
+ [Note 1: _De situ orbis_, liv. III, ch. VI.]
+
+«Telles sont, suivant M. Leroux de Lincy[1], les premières de toutes les
+fées que nous trouvons en France et dont le souvenir, conservé dans nos
+plus anciennes traditions populaires, s'est perpétué dans les chants de nos
+trouvères et dans nos romans de chevalerie; il se mêle aux croyances que le
+paganisme avait laissées parmi nous, et ces deux éléments confondus,
+multiplièrent à l'infini ces fantastiques créatures. L'île de Sein ne fut
+bientôt plus assez vaste pour les contenir; elles se répandirent au milieu
+de nos forêts, habitèrent nos rochers et nos châteaux, puis bien loin, vers
+le Nord, au delà de la Grande-Bretagne, fut placé le royaume de féerie. Il
+se nommait Avalon.»
+
+ [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 174.]
+
+Voici la description qu'en fait le _Roman de Guillaume au court nez_[1]:
+
+ [Note 1: Cité par M. Leroux de Lincy, _le Livre des légendes_,
+ appendices, p. 249.]
+
+ «Avalon fu mult riche et assazée
+ Onques si riche cité ne fu fondée;
+ Li mur en sont d'une grant pierre lée,
+ Il n'est, nus hons, tant ait la char navrée,
+ S'à cele pierre pooist fere adesée
+ Qu'ele ne fust tout maintenant sanée;
+ Adès reluit com fournaise embrasée.
+ Chescune porte est d'yvoire planée
+ La mestre tour estoit si compassée,
+ N'i avoit pierre ne fust à or fondée.
+ .V. c. fenestes y cloent la vesprée
+ C'onques de fust n'i ot une denrée.
+ Il n'i ot ays saillie, ne dorée
+ Qui de verniz ne soit fete et ouvrée.
+ Et eu chescune une pierre fondée
+ Une esmeraude, .j. grant topace lée,
+ Beric, jagonce, ou sadoine esmerée.
+ La couverture fu à or tregetée,
+ Sus.j. pomnel fu l'aygle d'or fermée,
+ En son bec tint une pierre esprouvée;
+ Hom s'il la voit ou soir ou matinée,
+ Quanqu'il demande ne li soit aprestée.»
+
+On trouvait à Avalon ces simples précieux qui guérissaient les larges
+blessures des chevaliers. C'est là que fut porté Artur après le terrible
+combat de Cubelin: «Nous l'y avons déposé sur un lit d'or, dit le barde
+Taliessin dans la _Vie de Merlin_ par Geoffroi de Monmouth; Morgane après
+avoir longtemps considéré ses blessures, nous a promis de les guérir.
+Heureux de ce présage, nous lui avons laissé notre roi.»
+
+C'est dans cette île aussi que Morgane mena son bien-aimé Ogier le Danois
+pour prendre soin de son éducation. C'est encore là que fut porté Renoart,
+l'un des héros de la chanson de gestes de Guillaume au court nez:
+
+ Avec Artur, avecques Roland,
+ Avec Gauvain, avecques Yvant.
+
+Là étaient Auberon et Mallabron «ung luyton de mer» dit le roman d'Ogier;
+et M. Maury pense que c'est dans cette île mystérieuse que fut conduit
+Lanval par la fée sa maîtresse.
+
+Giraud de Cambrie place à Glastonbury, dans le Somersetshire, la situation
+de cette île enchantée, de cette espèce de paradis des fées. «Cette île
+délicieuse d'Avalon, dit le roman d'Ogier le Danois, dont les habitants
+menoient vie très joyeuse, sans penser à nulle quelconque meschante chose,
+fors prendre leurs mondains plaisirs.»
+
+Le nom d'Avalon vient d'_Inis Afalon_, île des pommes, en langue bretonne,
+et l'on a expliqué cette qualification par l'abondance des pommiers qui se
+rencontraient à Glastonbury. Suivant M. de Fréminville[1], Avalon serait la
+petite île d'Agalon, située non loin du célèbre château de Kerduel, et dont
+les chroniqueurs font le séjour favori du roi Artur.
+
+ [Note 1: _Antiquités de la Bretagne, Côtes-du-Nord_, p. 19.]
+
+D'après l'_Edda_, «les fées qui sont d'une bonne origine sont bonnes et
+dispensent de bonnes destinées; mais les hommes à qui il arrive du malheur
+doivent l'attribuer aux méchantes fées.»
+
+On lit dans le roman de Lancelot du Lac: «Toutes les femmes sont appelées
+fées qui savent des enchantements et des charmes et qui connaissent le
+pouvoir de certaines paroles, la vertu des pierres et des herbes; ce sont
+les fées qui donnent la richesse, la beauté et la jeunesse.»
+
+«Mon enfant, dit un auteur anonyme du XIVe siècle, rapporté par M. Leroux
+de Lincy[1], les fées ce estoient diables qui disoient que les gens
+estoient destinez et faes les uns à bien, les autres à mal, selon le cours
+du ciel ou de la nature. Comme se un enfant naissoit à tele heure ou en tel
+cours, il li estoit destiné qu'il seroit pendu ou qu'il seroit noié, ou
+qu'il espouseroit tel dame ou teles destinées, pour ce les appeloit l'en
+fes, quar fée selon le latin, vaut autant comme destinée, _fatatrices
+vocabantur_.»
+
+ [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 240.]
+
+«Laissons les acteurs ester, dit Jean d'Arras[1], et racontons ce que nous
+avons ouy dire et raconter à nos anciens, et que cestui jour nous oyons
+dire qu'on a vu au païs de Poitou et ailleurs, pour coulourer nostre
+histoire, à estre vraie, comme nous le tenons et qui nous est publié par
+les vraies chroniques, nous avons ouy raconter à nos anciens que en
+plusieurs parties sont aparues à plusieurs tres familierement, choses
+lesquelles aucuns appeloient _luitons_, aucuns autres les _faës_, aucuns
+autres les _bonnes dames_, qui vont de nuit et entrent dedans les maisons,
+sans les huis rompre, ne ouvrir, et ostent les enffanz des berceulx et
+bestournent les membres, ou les ardent, et quant au partir les laissent
+aussi sains comme devant, et à aucuns donnent grant eur en cest monde.
+Encores, dit Gervaise, que autres faës s'apairent de nuit en guise de
+femmes à face ridée, basses et en petite estature et font les besoignes des
+hostelz libéralement, et nul mal ne faisoient; et dit que, pour certain, il
+avoit veu ung ancien homme qui racontoit pour vérité qu'il avoit veu en son
+temps grant foison de telles choses. Et dit encore que les dictes faës se
+mettoient en fourme de très belles femmes; et en ont plusieurs hommes
+prinses pour moittiers; parmi aucunes convenances qu'elles leur faisoient
+jurer, les uns qu'ils ne les verroient jamais nues, les autres que le
+samedi ne querroient qu'elles seroient devenues; aucunes, se elles avoient
+enfans, que leurs mariz ne les verroient jamais en leur gésine, et tant
+qu'ils leur tenoient leurs convenances, ils estoient regnant en grant
+audicion et prospérité, et sitost qu'ils deffailloient ils les perdoient et
+décheoient de tous leur boneur petit à petit; et aucunes se convertissoient
+en serpens, ung ou plusieurs jours la sepmaine, etc.»
+
+ [Note 1: _Roman de Mélusine_, cité par M. Leroux de Lincy, _le
+ Livre des légendes_, introduction, p. 172.]
+
+Le fond des forêts et le bord des fontaines étaient le séjour favori des
+fées.
+
+«Les fées, dit M.A. Maury[1] se rendaient visibles près de l'ancienne
+fontaine druidique de Baranton, dans la forêt de Brochéliande:
+
+ [Note 1: _Les fées du moyen âge, recherches sur leur origine, leur
+ histoire et leurs attributs, pour servir à la connaissance de la
+ mythologie gauloise_, par L. F. Alfred Maury. Paris, Ladrange,
+ 1843, in-12]
+
+«Là soule l'en les fées veoir», écrivait en 1096 Robert Wace. Ce fut
+également dans une forêt, celle de Colombiers en Poitou, près d'une
+fontaine appelée aujourd'hui par corruption la _font de scié_, que Mélusine
+apparut à Raimondin[1]. C'est aussi près d'une fontaine que Graelent vit la
+fée dont il tomba amoureux et avec laquelle il disparut pour ne plus jamais
+reparaître[2]. C'est près d'une rivière que Lanval rencontra les deux fées
+dont l'une, celle qui devint sa maîtresse, l'emmena dans l'île d'Avalon,
+après l'avoir soustrait au danger que lui faisait courir l'odieux
+ressentiment de Genevre[3]. Viviane, fée célèbre dont le nom est une
+corruption de _Vivlian_, génie des bois, célébrée par les chants celtiques,
+habitait au fond des forêts, sous un buisson d'aubépine, où elle tint
+Merlin ensorcelé[4].»
+
+ [Note 1: _Histoire de Mélusine_, par Jean d'Arras. Paris, 1698,
+ in-12, p. 125.]
+
+ [Note 2: _Poésies de Marie de France_, édit. Roquefort, t. I, p.
+ 537; _lai de Graelent_.]
+
+ [Note 3: Même ouvrage, t. II, p. 207; _lai de Lanval_.]
+
+ [Note 4: Th. de la Villemarqué, _Contes populaires des anciens
+ Bretons_.]
+
+«Les eaux minérales, dont l'action bienfaisante était attribuée à des
+divinités cachées, à Sirona, à Vénus anadyomène, auxquelles on consacrait
+des ex-voto et des autels, furent regardées au moyen âge comme devant leur
+vertu médicale à la présence des fées. Près de Domremy, la source thermale
+qui coulait au pied de l'arbre des fées et où s'était souvent arrêtée
+Jeanne d'Arc, en proie à ses étonnantes visions, avait jailli, suivant le
+dire populaire, sous la baguette des bonnes fées. C'est encore sous le même
+patronage que les montagnards de l'Auvergne placent les eaux minérales de
+Murat-le-Quaire. Les habitants de Gloucester, l'ancienne Kerloiou,
+prétendent que neuf fées, neuf magiciennes veillent à la garde des eaux
+thermales de cette ville; et ils ajoutent qu'il faut les vaincre quand on
+veut en faire usage.»
+
+Une des principales occupations des fées, c'est de douer les enfants de
+vertus plus ou moins extraordinaires, plus ou moins surnaturelles.
+
+Le _Roman d'Ogier le Danois_ raconte que: «La nuit où l'enfant naquit, les
+demoiselles du château le portèrent dans une chambre séparée, et quand il
+fut là, six belles demoiselles qui étaient fées se présentèrent: s'étant
+approchées de l'enfant, l'une d'elles, nommée Gloriande, le prit dans ses
+bras, et le voyant si beau, si bien fait, elle l'embrassa et dit: Mon
+enfant, je te donne un don par la grâce de Dieu, c'est que toute ta vie tu
+seras le plus hardi chevalier de ton temps. Dame, dit une autre fée, nommée
+Palestrine, certes voilà un beau don, et moi j'y ajoute que jamais tournois
+et batailles ne manqueront à Oger. Dame, ajouta la troisième, nommée
+Pharamonde, ces dons ne sont pas sans péril, aussi je veux qu'il soit
+toujours vainqueur. Je veux, dit alors Melior, qu'il soit le plus beau, le
+plus gracieux des chevaliers. Et moi, dit Pressine, je lui promets un amour
+heureux et constant de la part de toutes les dames. Enfin, Mourgues, la
+sixième, ajouta: J'ai bien écouté tous les dons que vous avez faits à cet
+enfant, eh bien! il en jouira seulement après avoir été mon ami par amour,
+et avoir habité mon château d'Avalon. Ayant dit, Mourgues embrassa
+l'enfant, et toutes les fées disparurent.»
+
+Le _Roman de Guillaume au court nez_, cité par Leroux de Lincy[1], raconte
+les dons des fées à la naissance du fils de Maillefer:
+
+ [Note 1: _Le livre des légendes_, appendices, p. 257.]
+
+ A ce termine que li enfès fu nez
+ Fils Maillefer, dont vous oy avez,
+ Coustume avoient les gens, par véritez,
+ Et en Provence et en autres regnez,
+ Tables métoient et sièges ordenez
+ Et sur la table .iij. blancs pains buletez
+ .Iij. poz de vin et .iij. hénas de lès.
+ Et par encoste iert li enfès posez,
+ En.i. mailluel y estoit aportez.
+ Devant les dames estoit desvelopez
+ Et de chascune véuz et esgardez
+ S'iert filz ou fille, ne a droit figurez.
+ Et en après baptisiez et levez.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Biaus fut li temps, la lune luisoit cler
+ Li eur est bone et mult fist à loer:
+ Or nous devons de l'enfant raconter,
+ Quelle aventure Dieu i volt demonstrer;
+ .Iij. fées vinrent port l'enfant revider.
+ L'une le prist tantost, sans demorer,
+ Et l'autre fée vait le feu alumer,
+ L'enfent y font .i. petitet chaufer,
+ La tierce fée là l'a renmailloter
+ Et puis le vont couchier pour reposer;
+ Puis sont assises à la table, au souper,
+ Assez trovèrent pain et char et vin cler.
+ Quant ont maingié, se prisrent à parler;
+ Dist l'une à l'autre: il nous convient doner
+ A cest enfant et bel don présenter.
+ Dist la mestresse: premiers vueil deviser
+ Quel ségnorie ge li vueil destiner
+ S'il vient en aige, qu'il puist armes porter,
+ Biaus iert et fors et hardis por jouster;
+ Constantinoble qui mult fait à douter,
+ Tenra cis enfès, ains que doie finer,
+ Rois iert et sires de Gresce sur la mer,
+ Ceux de Vénisce fera crestiener.
+ Jà pour assaut ne le convient armer!
+ Car jà n'iert homs qui le puist affoler
+ Ne beste nule qui le puist mal mener,
+ Ours, ne lyons, ne serpens, ne sengler,
+ N'auront pooir de lui envenimer.
+
+ Encore veil de moi soit enmieudrez
+ S'il avient chose qu'il soit en mer entrez,
+ Jà ses vaissiaux ne sera afondrez,
+ Ne par tourmente empiriez ne grevez;
+ Dist sa compaigne: or avez dit assez,
+ Or me lessiez dire mes volontez.
+ Je veil qu'il soit de dames bien amez
+ Et de pucèles joïs et honorez;
+ Et je voldrai qu'il soit bons clers letrez
+ D'art d'yngremance apris et doctrinez
+ Par quoi s'avient qu'il soit emprisonez
+ En fort chastel, ne en tour enfermez,
+ Que il s'en isse ancois .iij. jours passez,
+ Et dist la tierce: Dame, bien dit avez,
+ Or li donrai, se vous le comandez.
+ Dient les autres: faites vos volontez,
+ Mais gardez bien qu'il ne soit empirez.
+
+ La tierce fée fut mult de grand valour
+ A l'enfant done et prouece et baudour,
+ Cortois et sages, si est bel parliour
+ Chiens et oisiaux ne trace à nul jour,
+ Et soit archiers c'on ne sache mellour.
+ De .x. royaumes tendra encor l'ounour.
+ A tant se lièvent toutes .iij. sanz demour;
+ Li jours apert, si voient la luour
+ Alors s'en vont plus n'i ont fait séjour.
+ L'enfant commandent à Dieu le créatour.
+
+«Souvent, dit M. Leroux de Lincy[1] et principalement en Bretagne, au lieu
+d'attendre les fées, on allait au devant d'elles, et l'on portait l'enfant
+dans les endroits connus pour servir de demeure à ces divinités. Ces lieux
+étaient célèbres, on doit le penser, et beaucoup de nos provinces ont
+consacré le souvenir de cette croyance dans la désignation de _grottes aux
+fées_ que portent quelques sites écartés ou souterrains de leur
+territoire.»
+
+ [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 180.]
+
+Le fragment du roman de _Brun de la Montagne_ qui nous est parvenu se
+rapporte à cet usage: Butor, baron de la Montagne, ayant épousé une jeune
+femme, quoique vieux, en eut un fils, qu'il résolut de faire porter à la
+fontaine là où les fées viennent se reposer. Il dit à la mère:
+
+ Il a des lieux faës ès marches de Champaigne,
+ Et aussi en a il en la Roche Grifaigne;
+ Et si croy qu'il en a aussi en Alemaigne,
+ Et en bois Bersillant, par dosous la montaigne;
+ Et non pourquant ausi en a il en Espaigne,
+ Et tout cil lieu faë sont Artu de Bretaigne.
+
+Le seigneur de la Montagne confia son fils à Bruyant, chevalier qu'il
+aimait. Et celui-ci partit avec une troupe de vassaux. Ils déposèrent
+l'enfant auprès de la forêt de Brochéliande, et les dames fées ne tardèrent
+pas à s'y rendre; elles étaient bien gracieuses et leur corps, plus blanc
+que neige, était revêtu d'une robe de même couleur; sur leur tête brillait
+une couronne d'or. Elles s'approchèrent, et quand elles virent l'enfant:
+Voici un nouveau-né, dit l'une d'elles. Certainement, reprit la plus belle,
+qui paraissait commander aux deux autres; je suis sûre qu'il n'a pas une
+semaine. Allons, il faut le baptiser et le douer de grandes vertus. Je lui
+donne, reprit la seconde, la beauté, la grâce; je veux qu'on dise que ses
+marraines ont été généreuses. Je veux encore qu'il soit vainqueur dans les
+tournois, dans les batailles. Maîtresse, si vous trouvez mieux que cela,
+donnez-lui. Dame, reprit la maîtresse, vous avez peu de sens, quand vous
+osez devant moi donner tant à ce petit. Et moi je veux que dans sa jeunesse
+il ait une amie insensible à ses voeux. Et bien que par votre puissance, il
+soit noble, généreux, beau, courtois, il aura peine en amour; ainsi je
+l'ordonne. Dame, ajouta la troisième, ne vous fâchez pas si je fais
+courtoisie à cet enfant, car il vient de haut lignage et je n'en sais pas
+de plus noble. Aussi je veux m'appliquer à le servir et à l'aider dans
+toutes ses entreprises. Je le nourrirai, et c'est moi qui le garderai
+jusqu'à l'âge où il aura une amie, et c'est moi qui serai la sienne. Je
+vois, dit la maîtresse, que vous aimez beaucoup cet enfant; mais pour cela
+je ne changerai pas mon don. Je vous en conjure, dame, reprit la troisième,
+laissez-moi cet enfant; je puis le rendre bien heureux... Non, répliqua la
+maîtresse, je veux que mes paroles s'accomplissent, et il aura, en dépit de
+vous deux, le plus vilain amour que l'on ait jamais éprouvé. Après avoir
+ainsi parlé, les trois fées disparurent, les chevaliers reprirent l'enfant
+et le reportèrent au château de la Montagne, où bientôt une fée se présenta
+comme nourrice.
+
+Les fées assistèrent de même, dit M. Maury[1], à la venue au monde d'Isaïe
+le Triste. Aux environs de la Roche aux Fées, dans le canton de Rhétiers,
+les paysans croient encore aux fées qui prennent, disent-ils, soin des
+petits enfants, dont elles pronostiquent le sort futur; elles descendent
+dans les maisons par les cheminées et ressortent de même pour s'en
+aller[2]. Les volas ou valas Scandinaves allaient de même prédire la
+destinée des enfants qui naissaient dans les grandes familles[3]; elles
+assistaient aux accouchements laborieux et aidaient par leurs incantations
+(_galdrar_) les femmes en travail. Les fées voulaient même souvent être
+invitées. Longtemps, à l'époque des couches de leurs femmes, les Bretons
+servaient un repas dans une chambre contiguë à celle de l'accouchée, repas
+qui était destiné aux fées, dont ils redoutaient le ressentiment[4]. Les
+fées furent invitées à la naissance d'Obéron, elles le dotèrent à l'envi
+des dons les plus rares; une seule fut oubliée, et pour se venger de
+l'outrage qui lui était fait, elle condamna Obéron à ne jamais dépasser la
+taille d'un nain.
+
+ [Note 1: _Les Fées au moyen âge_.]
+
+ [Note 2: Mémoires de M. de la Pillaye, dans le t. II de la nouvelle
+ série des _Mémoires des antiquaires de France_, p. 95.]
+
+ [Note 3: Bergmann, _Poèmes islandais_, p. 159. Grenville Pigott, _a
+ Manual of Scandinavian mythology_, p. 353. Londres, 1839.]
+
+ [Note 4: Dans l'antiquité, à la naissance des enfants des familles
+ riches, par suite de croyances analogues à celles-ci, on
+ établissait dans l'atrium un lit pour Junon Lucine.]
+
+«Dans la légende de saint Armentaire, composée vers l'an 1300, par un
+gentilhomme de Provence nommé Raymond, on parle des sacrifices qu'on
+faisait à la fée Esterelle, qui rendait les femmes fécondes. Ces sacrifices
+étaient offerts sur une pierre nommée la Lauza de la fada[1].»
+
+ [Note 1: Cambry, _Monuments celtiques_, p. 342.]
+
+Les fées aimaient à suborner les jeunes seigneurs, témoin ce chant de la
+Bretagne que rapporte M. de la Villemarqué[1]: «La Korrigan était assise au
+bord d'une fontaine et peignait ses cheveux blonds; elle les peignait avec
+un peigne d'or, car ces dames ne sont pas pauvres: Vous êtes bien
+téméraire, de venir troubler mon eau, dit la Korrigan; vous m'épouserez à
+l'instant ou pendant sept années vous sécherez sur pied, ou vous mourrez
+dans trois jours.»
+
+ [Note 1: _Chants populaires de la Bretagne_, t. I, p. 4.]
+
+Mélusine suborna ainsi Raimondin pour échapper au destin cruel que lui
+avait prédit sa mère Pressine.
+
+«La beauté, dit M. Maury[1], est, il est vrai, un des avantages qu'elles
+ont conservés; cette beauté est presque proverbiale dans la poésie du moyen
+âge; mais à ces charmes elles unissent quelques secrète difformité, quelque
+affreux défaut; elles ont, en un mot, je ne sais quoi d'étrange dans leur
+conduite et leur personne. La charmante Mélusine devenait, tous les
+samedis, serpent de la tête au bas du corps. La fée qui, d'après la
+légende, est la souche de la maison de Haro, avait un pied de biche d'où
+elle tira son nom, et n'était elle-même qu'un démon succube.»
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 53.]
+
+«Le nom de dame du lac, dit le même auteur, donné à plusieurs fées, à la
+Sibille du roman de Perceforest, à Viviane, qui éleva le fameux Lancelot,
+surnommé aussi du Lac, a son origine dans les traditions septentrionales.
+Ces dames du lac sont filles des meerweib-nixes qui, sur les bords du
+Danube, prédisent dans les Niebelungen, l'avenir au guerrier Hagène; elles
+descendent de cette sirène du Rhin qui, à l'entrée du gouffre où avait été
+précipité le fatal trésor des Niebelungen, attirait par l'harmonie de ses
+chants que quinze échos répétaient, les vaisseaux dans l'abîme.»
+
+«Les ondins, les nixes de l'Allemagne, attirent au fond des eaux les
+mortels qu'elles ont séduits ou ceux qui, à l'exemple d'Hylas, se hasardent
+imprudemment sur les bords qu'elles habitent. En France, une légende
+provençale raconte de même comment une fée attira Brincan sous la plaine
+liquide et le transporta dans son palais de cristal[1]. Cette fée avait une
+chevelure vert glauque, qui rappelle celle que donnent les habitants de la
+Thuringe à la nixe du lac de Sal-Zung[2], ou celle qu'attribuent les Slaves
+à leurs roussalkis[3]. Ces roussalkis, comme les ondins de Magdebourg[4],
+comme les Korrigans de la Bretagne, viennent souvent à la surface des eaux
+peigner leur brillante chevelure. Mélusine nous est représentée de même
+peignant ses longs cheveux, tandis que sa queue s'agite dans un bassin.»
+
+ [Note 1: Kirghtley, _The fairy Mythology_, t. II, p. 287].
+
+ [Note 2: Bechstein, _der Sagenschatz und die Sagenkreise des
+ Thuringeslandes_, P. IV, p. 117, Meiningen 1838, in-12. (Les nixes
+ de ce lac enlevaient aussi les enfants, comme les Korrigans de la
+ Bretagne).]
+
+ [Note 3: Makaroff, _Traditions russes_ (en russe), t. I, p. 9.]
+
+ [Note 4: Grimm, _Traditions allemandes_, t. I, p. 83.]
+
+«Plusieurs fées, dit M. A. Maury[1], sont représentées comme de véritables
+divinités domestiques. Dame Abonde, cette fée dont parle Guillaume de
+Paris, apporte l'abondance dans les maisons qu'elle fréquente[2]. La
+célèbre fée Mélusine pousse des gémissements douloureux chaque fois que la
+mort vient enlever un Lusignan[3]. Dans l'Irlande, la Banshee vient de même
+aux fenêtres du malade appartenant à la famille qu'elle protège, frapper
+des mains et faire entendre des cris de désespoir[4]. En Allemagne, dame
+Berthe, appelée aussi la _Dame blanche_ se montre comme les fées à la
+naissance des enfants de plusieurs maisons princières sur lesquelles elle
+étend sa protection... Dans les bruyères de Lunebourg, la Klage Weib
+annonce aux habitants leur fin prochaine. Quand la tempête éclate, que le
+ciel s'ouvre, quand la nature est en proie à quelques-unes de ces
+tourmentes où elle semble lutter contre la destruction, la Klage Weib se
+dresse tout à coup comme un autre Adamastor, et, appuyant son bras
+gigantesque sur la frêle cabane du paysan, elle lui annonce par
+l'ébranlement soudain de sa demeure que la mort l'a désigné[5].
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_.]
+
+ [Note 2: Guillaume de Paris, _De Universo_, t. I, p. 1037. Orléans,
+ 1674, in-fol. (Cette dame Abonde paraît être la même que la Mab
+ dont Shakespeare parle dans sa tragédie de _Roméo et Juliette_.
+ Elle se rattache à la Holda des Allemands). Voyez G. Zimmermann,
+ _De Mutata saxonum veterum religione_, p. 21. Darmstadt, 1839.]
+
+ [Note 3: J. d'Arras, _Histoire de Mélusine_, p. 310.]
+
+ [Note 4: Crofton Croker, _Fairy Legends and Traditions of the South
+ of Ireland_. Londres, 1834, in-12, part. I, p. 228; part. II, p.
+ 10.]
+
+ [Note 5: _Spiels Archiv._ II, 297.]
+
+Les historiens citent encore d'autres dames blanches, comme la dame blanche
+d'Avenel, la _dona bianca_ des Colalto, la femme blanche des seigneurs de
+Neuhaus et de Rosenberg, etc.
+
+On donne encore le nom de _dames blanches_ aux fées bretonnes ou
+_Korrigans_. Elles connaissent l'avenir, commandent aux agents de la
+nature, peuvent se transformer en la forme qui leur plaît. En un clin
+d'oeil les Korrigans peuvent se transporter d'un bout du monde à l'autre.
+Tous les ans, au retour du printemps, elles célèbrent une grande fête de
+nuit; au clair de lune elles assistent à un repas mystérieux, puis
+disparaissent aux premiers rayons de l'aurore. Elles sont ordinairement
+vêtues de blanc, ce qui leur a valu leur surnom. Les paysans bas-bretons
+assurent que ce sont de grandes princesses gauloises qui n'ont pas voulu
+embrasser le christianisme lors de l'arrivée des apôtres[1].
+
+ [Note 1: Voyez l'introduction des _Contes populaires des anciens
+ Bretons_, par M. de la Villemarqué, p. XL, et _les Fées du moyen
+ âge_, par M. Alfred Maury, p. 39.]
+
+«On a aussi appelé _dames blanches_, dit Reiffenberg[1], d'autres êtres,
+d'une nature malfaisante, qui n'étaient pas spécialement dévoués à une race
+particulière; telles étaient les _witte wijven_ de la Frise, dont parlent
+Corneil Van Kempen, Schott, T. Van Brussel et des Roches. Du temps de
+l'empereur Lothaire, en 830, dit le premier de ces écrivains, beaucoup de
+spectres infestaient la Frise, particulièrement les _dames blanches_ ou
+nymphes des anciens. Elles habitaient des cavernes souterraines, et
+surprenaient les voyageurs égarés la nuit, les bergers gardant leurs
+troupeaux, ou encore les femmes nouvellement accouchées et leurs enfants,
+qu'elles emportaient dans leurs repaires, d'où l'on entendait sortir
+quantité de bruits étranges, des vagissements, quelques mots imparfaits et
+toute espèce de sons musicaux.»
+
+ [Note 1: _Dictionnaire de la conversation_, article DAMES
+ BLANCHES.]
+
+L'Aïa, Ambriane ou Caieta est une fée de la classe des _dames blanches_,
+qui habite le territoire de Gaëte, dans le royaume de Naples, et qui y
+préoccupe autant l'esprit des personnes faites que celui de l'enfance.
+Comme chez la plupart des dames blanches, les intentions de l'Aïa sont
+toujours bienveillantes: elle s'intéresse à la naissance, aux événements
+heureux et malheureux, et à la mort de tous les membres de la famille
+qu'elle protège. Elle balance le berceau des nouveau-nés. C'est
+principalement durant les heures du sommeil qu'elle se met à parcourir les
+chambres de la maison; mais elle y revient encore quelquefois pendant le
+jour. Ainsi, lorsqu'on entend le craquement d'une porte, d'un volet, d'un
+meuble, et que l'air agité siffle légèrement, on est convaincu que c'est
+l'annonce de la visite de l'Aïa. Alors chacun garde le silence, écoute; le
+coeur bat à tous; on éprouve à la fois de la crainte et un respect
+religieux; le travail est suspendu; et l'on attend que la belle Ambriane
+ait eu le temps d'achever l'inspection qu'on suppose qu'elle est venue
+faire. Quelques personnes, plus favorisées ou menteuses, affirment avoir vu
+la fée, et décrivent sa grande taille, son visage grave, sa robe blanche,
+son voile qui ondule; mais la plupart des croyants déclarent n'avoir pas
+été assez heureux pour l'apercevoir. Cette superstition remonte à des temps
+reculés, puisque Virgile la trouva existant déjà au même lieu.
+
+
+
+
+II.--ELFES
+
+
+Les Alfs ou Elfes sont dans les pays du Nord les génies des airs et de la
+terre. Ils ont quelque ressemblance avec les fées. Leur roi Oberon,
+immortalisé par Wieland, est le roi des aulnes, _Ellen König_, chanté par
+Goethe.
+
+Torfeus, historien danois qui vivait au XVIIe siècle, cité par M. Leroux de
+Lincy[1], rapporte dans la préface de son édition de la _Saga de Hrolf_,
+l'opinion d'un prêtre islandais nommé Einard Gusmond, relativement aux
+Elfes: «Je suis persuadé, disait-il, qu'ils existent réellement, et qu'ils
+sont la créature de Dieu; qu'ils se marient comme nous, et reproduisent des
+enfants de l'un et l'autre sexe: nous en avons une preuve dans ce que l'on
+sait des amours de quelques-unes de leurs femmes avec de simples mortels.
+Ils forment un peuple semblable aux autres peuples, habitent des châteaux,
+des maisons, des chaumières; ils sont pauvres ou riches, gais ou tristes,
+dorment et veillent, et ont toutes les autres affections qui appartiennent
+à l'humanité.»
+
+ [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 159. Paris,
+ 1836, in-8°.]
+
+Chez les peuples septentrionaux, dit M. A. Maury[1], d'après M. Crofton
+Croker[2], «les Elfes ont été divisés en diverses classes suivant les lieux
+qu'ils habitent et auxquels ils président. On distingue les _Dunalfenne_,
+qui répondent aux nymphes _monticolae, castalides_ des anciens, les
+_Feldalfenne_, qui sont les naïades, les hamadryades; les _Muntalfenne_ ou
+orcades; les _Scalfenne_ ou naïades; les _Undalfenne_ ou dryades.»
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 73.]
+
+ [Note 2: _Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland_.
+ Londres, 1834, in-12.]
+
+«On dépeint les Elfes, dit M. Leroux de Lincy[1], comme ayant une grosse
+tête, de petites jambes et de longs bras; quand ils sont debout, ils ne
+s'élèvent pas au-dessus de l'herbe des champs. Adroits, subtils, audacieux,
+toujours malins, ils ont des qualités précieuses et surhumaines. C'est
+ainsi que ceux qui vivent sous la terre et qui veillent à la garde des
+métaux sont réputés comme très habiles à forger des armes. Ceux qui
+habitent l'onde aiment beaucoup la musique et sont doués de talents
+merveilleux en ce genre. La danse est le partage de ceux qui vivent entre
+le ciel et la terre, ou dans les rochers. Ceux qui séjournent en de petites
+pierres appelées _Elf-mills, Elf-guarnor_ ont une voix douce et
+mélodieuse.»
+
+ [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 160.]
+
+«Chez les peuples Scandinaves, les Elfes passaient pour aimer passionnément
+la danse. Ce sont eux, disait-on, qui forment des cercles d'un vert
+brillant, nommés _Elf-dans_, que l'on aperçoit sur le gazon. Aujourd'hui
+encore, quand un paysan danois rencontre un cercle semblable, aux premiers
+rayons du jour, il dit que les Elfes sont venus danser pendant la nuit.
+Tout le monde ne voit pas les _Elfs-dans_. Ce don est surtout le partage
+des enfants nés le dimanche; mais les Elfes ont le pouvoir de douer de
+cette science leurs protégés en leur donnant un livre dans lequel ceux-ci
+apprennent à lire l'avenir.»
+
+«Les Elfes demeurent dans les marais, au bord des fleuves, disent encore
+les paysans danois; ils prennent la forme d'un homme vieux, petit, avec un
+large chapeau sur la tête. Leurs femmes sont jeunes, belles, et d'un aspect
+attrayant, mais par derrière elles sont creuses et vides. Les jeunes gens
+doivent surtout les éviter. Elles savent jouer d'un instrument délicieux
+qui trouble l'esprit. On rencontre souvent les Elfes se baignant dans les
+eaux qu'ils habitent. Si un mortel ose approcher d'eux, ils ouvrent leur
+bouche, et, atteint du souffle qui s'en échappe, l'imprudent meurt
+empoisonné.»
+
+«Souvent, par un beau clair de lune, on voit les femmes des Elfes danser en
+rond sur les vertes prairies; un charme irrésistible entraîne ceux qui les
+rencontrent à danser avec elles: malheur à qui succombe à ce désir! car
+elles emportent l'imprudent dans une ronde si vive, si animée, si rapide
+qu'il tombe bientôt sans vie sur le gazon. Plusieurs ballades ont perpétué
+le souvenir de ces terribles morts.»
+
+«Ces Elfes habitants des eaux s'appellent _Nokkes_, chez les Danois.
+Beaucoup de souvenirs se rattachent à eux. Tantôt on croit les voir au
+milieu d'une nuit d'été, rasant la surface des ondes, sous la forme de
+petits enfants aux longs cheveux d'or, un chaperon rouge sur la tête.
+Tantôt ils courent sur le rivage, semblables aux centaures, ou bien sous
+l'apparence d'un vieillard, avec une longue barbe dont l'eau s'échappe, ils
+sont assis au milieu des rochers.»
+
+«Les Nokkes punissent sévèrement les jeunes filles infidèles, et quand ils
+aiment une mortelle, ils sont doux et faciles à tromper. Grands musiciens,
+on les voit assis au milieu de l'eau, touchant une harpe d'or qui a le
+pouvoir d'animer toute la nature. Quand on veut apprendre la musique avec
+de pareils maîtres, il faut se présenter à l'un d'eux avec un agneau noir,
+et lui promettre qu'il sera sauvé comme les autres hommes et ressuscitera
+au jour solennel.»
+
+A ce propos, M. Leroux de Lincy[1] fait le récit suivant d'après
+Keightley[2]: «Deux enfants jouaient au bord d'une rivière qui coulait au
+pied de la maison de leur père. Un Nokke parut, et, s'étant assis sur les
+eaux, il commença un air sur sa harpe d'or. Mais l'un des enfants lui dit:
+«A quoi ton chant peut-il te servir, bon Nokke; tu ne seras jamais sauvé.»
+A ces paroles, l'esprit fondit en larmes et de longs soupirs s'échappèrent
+de son sein. Les enfants revinrent chez eux et dirent cette aventure à leur
+père, qui était prêtre de la paroisse. Ce dernier blâma une telle conduite,
+et leur dit de retourner de suite au bord de l'eau et de consoler le Nokke
+en lui promettant miséricorde. Les enfants obéirent. Ils trouvèrent
+l'habitant des ondes assis à la même place et pleurant toujours: «Bon
+Nokke, lui ont-ils dit, ne pleure pas; notre père assure que tu seras sauvé
+comme tous les autres.» Aussitôt le Nokke reprit sa harpe d'or et en joua
+délicieusement jusqu'à la fin du jour.
+
+ [Note 1: _Le Livre des Légendes_, p. 162.]
+
+ [Note 2: _The fairy Mythology_, t. I, p. 236.]
+
+On lit dans la _Saga d'Hervarar_, citée par M. Leroux de Lincy[1]:
+«Suafurlami, monarque scandinave, revenant de la chasse, s'égara dans les
+montagnes. Au coucher du soleil, il aperçut une caverne dans une masse
+énorme de rochers, et deux nains assis à l'entrée. Le roi tira son épée,
+et, s'élançant dans la caverne, il se préparait à les frapper, quand
+ceux-ci demandèrent grâce pour leur vie. Les ayant interrogés, Suafurlami
+apprit d'eux qu'ils se nommaient Dyrinus et Dualin. Il se rappela aussitôt
+qu'ils étaient les plus habiles d'entre tous les Elfes à forger des armes.
+Il leur permit de s'éloigner, mais à une condition, c'est qu'ils lui
+feraient une épée avec un fourreau et un baudrier d'or pur. Cette épée ne
+devait jamais manquer à son maître, ne jamais se souiller, couper le fer et
+les pierres aussi aisément que le tissu le plus léger, et rendre toujours
+vainqueur celui qui la posséderait. Les deux nains consentirent à toutes
+ces conditions et le roi les laissa s'éloigner. Au jour fixé, Suafurlami se
+présenta à l'entrée de la caverne, et les deux nains lui apportèrent la
+plus brillante épée qu'on eût jamais vue. Dualin, montant sur une pierre,
+lui dit: «Ton épée, ô roi, tuera un homme chaque fois qu'elle sera levée;
+elle servira à trois grands crimes, elle causera ta mort.» A ces mots,
+Suafurlami s'élança contre le nain pour le frapper, mais il se sauva au
+milieu des rochers, et les coups de la terrible épée fendirent la pierre
+sur laquelle ils étaient tombés.»
+
+ [Note 1: _Le Livre des légendes_, p. 163.]
+
+«En Suède, dit M. Alf. Maury[1], les paysans vénèrent les tilleuls, comme
+ayant jadis été la demeure des Elfes. C'était sous un arbre gigantesque, le
+frêne Yggdrasill, auprès de la fontaine Urda, que les gnomes liés à ces
+esprits des airs avaient fixé leur demeure.»
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 76.]
+
+«L'herbe des champs est sous la protection des Elfes; tant qu'elle n'a pas
+encore levé, qu'elle ne fait que germer sous terre, ce sont les Elfes noirs
+(_Schwarsen Elfen_) qui la protègent, qui veillent sur elle; puis a-t-elle
+élevé au-dessus du sol sa tige délicate, elle passe sous la garde des Elfes
+lumineux (_Licht Elfen_), des Elfes de lumière.»
+
+On retrouve les Elfes dans les autres pays de l'Europe sous différents
+noms. En Allemagne ils jouent un rôle dans les _Niebelungen_ et dans le
+_Heldenbuch_.
+
+«Les femmes des Elfes, dit M. Alf. Maury[1], sont regardées en Allemagne
+comme aussi habiles que nos fées à tourner le fuseau. Une foule de
+traditions rappellent ces mystérieuses ouvrières. Telle est la légende de
+la jeune fille de Scherven près de Cologne, qu'on voit la nuit filer un fil
+magique; telle est celle de dame Hollé, que la croyance populaire place
+dans la Hesse, sur le mont Meisner. Hollé distribue des fleurs, des fruits,
+des gâteaux de farine et répand la fertilité dans les champs qu'elle
+parcourt; elle excelle à filer; elle encourage les fileuses laborieuses et
+punit les paresseuses; elle préside à la naissance des enfants, se montre
+alors sous l'apparence d'une vieille femme aux vêtements blancs; parfois
+aussi elle est vindicative et cruelle. Elle se venge en enlevant les
+enfants et en les entraînant au fond des eaux. Pschipolonza, cette petite
+femme vieille, hideuse et ridée, qui effraie souvent les paysans des
+environs de Zittau, se montre au bord des chemins dans les bois, vêtue de
+blanc et occupée à filer. Dans la Livonie, on croit aux _Swehtas
+jumprawas_, jeunes filles qu'on aperçoit la nuit filant mystérieusement.
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 71-72.]
+
+En Angleterre, les Elfes se partagent en deux classes: ceux qui habitent
+les montagnes, les forêts, les cavernes, et qu'on appelle _rural Elves_, et
+les Gobelins (_Hobgobelins_) qui ont coutume de vivre parmi les Elfes. Mais
+c'est en Irlande surtout qu'on se rappelle les Elfes. Ils s'y divisent en
+plusieurs familles distinctes par le nom, le pouvoir ou les actions qu'on
+leur attribue: ainsi on connaît les _Shepo_, les _Cluricaune_, les
+_Banshee_, les _Phooca_, ou _Pouke_, les _Sullahan_ ou _Dullahan_, etc.
+
+«_Shepo_, qui signifie littéralement une fée de maison, dit M. Leroux de
+Lincy, en citant l'ouvrage de M. Crofton Croker[1], est le nom qu'on donne
+aux esprits qui vivent en commun, et que le peuple suppose avoir des
+châteaux et des habitations; au contraire on nomme _Cluricaune_ ceux qui
+vivent seuls et se cachent dans les lieux retirés. Les _Banshee_ sont des
+fées qui, suivant la tradition, s'attachent à certaines familles et que
+l'on entend pousser des gémissements quand un malheur doit frapper celles
+qu'elles ont adoptées. Quant au _Phooca_, au _Dullahan_, c'est le nom qu'on
+donne au diable, aussi appelé _Fir Darriz_.»
+
+ [Note 1: _Fairy legends and Traditions of the South of Ireland_.
+ Londres, Murray, 1834, in-12.]
+
+«Suivant la croyance populaire de l'Irlande, dit M. Alf. Maury[1], les
+Elfes célèbrent deux grandes fêtes dans l'année; l'une est au commencement
+du printemps, quand le soleil approche du solstice d'été; alors le héros
+O'Donoghue, qui jadis régna sur la terre, monte dans les cieux sur un
+cheval blanc comme le lait, entouré du cortège brillant des Elfes. Heureux
+celui qui l'aperçoit lorsqu'il s'élève des profondeurs du lac de Killarney!
+Cette rencontre lui porte bonheur. A Noël, les esprits souterrains
+célèbrent une fête nocturne avec une joie sauvage et qui inspire la
+frayeur. Les esprits des forêts courent dans les clairières, revêtus
+d'habillements verts; l'oreille distingue alors le trépignement des
+chevaux, le mugissement des boeufs sauvages. Lorsque le peuple entend ce
+vacarme, il dit que c'est le guerrier, les chasseurs furieux, _das wuthende
+Heer, die wuthenden Jäger_. Dans l'île de Moen, on appelle ce bruit le
+_Gronjette_; en Suède on le nomme la chasse d'Odin.»
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 58.]
+
+«Les feux folets changés en lutins par nos paysans, ajoute M. Leroux de
+Lincy[1], ont gardé quelques rapports avec les Elfes norvégiens. En
+Bretagne, sous le nom de _Gourils, Gories_ ou _Crions_, les Elfes se sont
+réfugiés dans les monuments de Karnac, près Quiberon. Là, comme on sait,
+dans une plaine vaste, aride, où pas un arbre, pas une plante ne croît,
+sont debout environ douze à quinze cents pierres, dont les plus hautes
+peuvent avoir dix-huit à vingt pieds. Interrogez les Bretons sur ces
+pierres, ils vous diront: C'est un vieux camp de César; ces pierres furent
+une armée; elles ont été apportées là par des Gourils, race de petits
+hommes hauts d'un pied, mais forts comme des géants; chaque nuit ils
+forment une ronde immense autour de ces pierres; prenez garde! ô vous qui
+voyagez à cette heure aux environs de Karnac, prenez garde! les Gourils
+vous saisiront, vous forceront à tourner, tourner longtemps jusqu'au
+premier point du jour, alors ils disparaîtront; et vous... vous serez
+mort!»
+
+ [Note 1: _Le Livre des légendes_, p. 167.]
+
+Enfin, suivant M. Maury[1]: «Les femmes des Elfes et des nains rappellent
+par leur beauté et la blancheur de leurs vêtements les fées françaises.
+Mais comme chez celles-ci, cette beauté est souvent trompeuse. Ces yeux
+charmants, ces traits délicats se changent au grand jour en des yeux caves,
+des joues décharnées; cette blonde et soyeuse chevelure fait place à un
+front nu que garnissent à peine quelques cheveux blancs.»
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 93.]
+
+
+
+
+
+
+NATURE TROUBLÉE
+
+
+
+
+I.--POSSÉDÉS.--DÉMONIAQUES
+
+
+Goulart[1] rapporte d'après Wier[2] plusieurs histoires de démoniaques:
+«Antoine Benivenius au VIIIe chapitre _du Livre des causes cachées des
+maladies_, escrit avoir veu une jeune femme aagée de seize ans dont les
+mains se retiroyent estrangement si tost que certaine douleur la prenoit au
+bas du ventre. A son cri effroyable, tout le ventre lui enfloit si fort
+qu'on l'eust estimée enceinte de huict mois: enfin elle perdoit le soufle
+et ne pouvant demeurer en place se tourmentait ça et là dedans son lict,
+mettant quelquefois ses pieds dessus son col, comme si elle eust voulu
+faire la culebute. Ce qu'elle recommençoit tant et jusque à ce que son mal
+s'accoisast peu à peu et qu'elle fust aucunemens soulagée. Lors enquise sur
+ce qui lui estoit avenu, elle confessoit ne s'en ressouvenir aucunement.
+Mais, dit-il, en cerchant les causes de ceste maladie, nous eusmes opinion
+qu'elle procédait d'une suffocation de matrice et de vapeurs malignes
+s'élevant en haut au détriment du coeur et du cerveau. Toutes fois après
+nous estre efforcez de la soulager par médicamens et cela ne servant de
+rien, icelle devint plus furieuse et, regardant de travers, se mit
+finalement à vomir de longs cloux de fer tout courbez, des aiguilles
+d'airin picquées dedans de la cire et entrelassées de cheveux, avec une
+portion de son desjuné, si grand qu'homme quelconque n'eust peu l'avaller
+entier. Ayant en ma présence recommencé plusieurs fois tels vomissements,
+je me doutais qu'elle estoit possédée d'un esprit malin, lequel charmoit
+les yeux des assistants pendant qu'il remuoit ces choses. Depuis nous
+l'entendîmes faisant des prédictions et autres choses qui dépassent toute
+intelligence humaine.»
+
+ [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 143.]
+
+ [Note 2: _Illusions et impostures des diables_.]
+
+«Meiner Clath, gentilhomme demeurant au château de Boutenbrouch situé au
+duché de Juliers, avoit un valet nommé Guillaume, lequel depuis quatorze
+ans estoit tourmenté et possédé du diable, dont ainsi qu'il commençoit
+quelquefois à se porter mal, à la suscitation de ce malin esprit, il
+demanda pour confesseur le curé de Saint-Gerard, Barthelemy Paven... lequel
+étant venu pour jouer son petit rollet... ne put faire du tout le
+personnage muet. Or ainsi que ce démoniacle avoit la gorge enflée, la face
+ternie, et que l'on craignoit qu'il n'estouffast, Judith femme de Clath,
+honneste matrone, ensemble tous ceux de la maison commencent à prier Dieu.
+Et incontinent il sortit de la bouche de ce Guillaume entre autre
+barbouilleries, toute la partie du devant des brayes d'un berger, des
+cailloux dont les uns estoyent entiers et les autres rompus, des petites
+plotes de fil, une perruque semblable à celle dont les filles ont
+accoustumé d'user, des esguilles, un morceau de la doublure de la saye d'un
+petit garçon, et une plume de paon, laquelle ce mesme Guillaume avoit tiré
+de la queue de un paon des huict jours auparavant qu'il devint malade.
+Estant interrogué de la cause de son mal, il respondit qu'il avoit
+rencontré une femme près de Camphuse, laquelle luy avoit soufflé au visage:
+et que toute sa calamité ne procédoit d'ailleurs. Toutes fois après qu'il
+fust guéry il nia que ce qu'il avoit dict fut vray: mais au contraire, il
+confessa qu'il avoit esté induit par le diable à dire ce qu'il avoit dict.
+D'avantage il ajouta que toutes ces matières prodigieuses n'avoient pas été
+dedans son ventre, ains qu'elles avoyent été poussées dedans son gosier par
+le diable, cependant que l'on le regardoit vomir. Satan le déceut par
+illusions. On pensa plusieurs fois qu'il voulust se tuer on s'en voulust
+fuir. Un jour, s'estant jetté dedans un tect à pourceaux, et gardé plus
+soigneusement que de coustume, il demeura les yeux tellement fermez
+qu'impossible fut les desclorre. Enfin Gertrude, fille aisnée de Clath,
+aagée d'onze ans, s'approchant de lui, l'admonesta de prier Dieu que son
+bon plaisir fust lui rendre la veue. Sur cela Guillaume la requit de prier,
+ce qu'elle fit, et incontinent elle lui ouvrit les yeux, au grand
+esbahissement de chacun. Le diable l'exhortoit souvent de ne prester
+l'oreille ni à sa maîtresse, ni aux autres qui lui rompoyent la teste, en
+lui parlant de Dieu, duquel il ne pouvoit estre aidé, puisqu'il estoit mort
+une fois, ainsi qu'il l'avoit entendu prescher publiquement.»
+
+«Or comme une fois il s'efforçoit de taster impudiquement une chambrière de
+cuisine, et qu'elle le tançast par son nom, il respondit d'une voix
+enrouée, qu'il ne se nommoit pas Guillaume mais Beelzebub: à quoi la
+maistresse respondit: Pense tu donc que nous te craignons? Celui auquel
+nous nous fions, est infiniment plus fort et plus puissant que tu n'es.
+Alors Clath lut l'onziesme chapitre de St-Luc où il est fait mention du
+diable muet jeté dehors par la puissance de nostre Sauveur, et aussi de
+Beelzebub, prince des diables. A la parfin Guillaume commence à reposer, et
+dort jusques au matin, comme un homme esvanoui: puis ayant pris un bouillon
+et se sentant du tout allégé, il fut ramené chez ses parents après avoir
+remercié ses maistres et sa maistresse, et prié Dieu qu'il voulust les
+récompenser pour les ennuis qu'ils avoyent receus de ceste affliction.
+Depuis il se maria, eut des enfants, et ne se sentit plus de tourment du
+diable.»
+
+«L'an 1566, le dix-huictiesme jour de mars, avint en la ville d'Amsterdam
+en Hollande un cas mémorable, duquel M. Adrian Nicolas, chancelier de
+Gueldres, fit un discours public contenant ce qui s'ensuit: Il y a deux
+mois ou environ (dit-il), qu'en ceste ville trente enfans commencèrent à
+estre tourmentés d'une façon estrange, comme s'ils eussent esté maniaques
+ou furieux. Par intervalles, ils se jettoyent contre terre et ce tourment
+duroit demi-heure ou une heure au plus. S'estant relevez debout, ils ne se
+souvenoyent d'aucun mal ni de chose quelconque facte lors, ains pensoyent
+avoir dormi. Les médecins, ausquels on recourut, n'y firent rien... Les
+sorciers ne firent pas davantage, les exorcistes perdirent aussi leur
+temps. Durant les exorcismes les enfants vomirent force aiguilles, des
+epingles, des doigtiers à couldre, des lopins de drap, des pièces de pots
+cassez, du verre, des cheveux et telles autres choses: pour cela toutesfois
+les enfans ne furent gueris, ains retomberent en ce mal de fois à autre, au
+grand estonnement de chacun pour la nouveauté d'un si estrange spectacle.»
+
+«Jean Laugius, très docte médecin, escrit au premier livre de ses
+_Espitres_ estre avenu l'an 1539 à Fugenstal, village de l'évesché
+d'Eysteten ce qui s'ensuit, vérifié par grand nombre de tesmoins. Ulric
+Neusesser, laboureur demeurant en ce village, estoit misérablement
+tourmenté d'une douleur de flancs. Un jour le chyrurgien ayant fait quelque
+incision en la peau, l'on en tira un clou de fer: pour cela les douleurs ne
+s'appaisèrent, au contraire accreurent tellement, que le pauvre homme tombe
+en désespoir, d'un couteau tranchant se coupe la gorge. Comme on voulait le
+cacher en terre, deux chyrurgiens lui ouvrirent l'estomach en présence de
+plusieurs et dans icelui trouvèrent du bois rond et long, quatre cousteaux
+d'acier les uns aigus, les autres dentelez comme une scie; ensemble deux
+bastons de fer, chacun de neuf poulces de longueur et un gros toupillon de
+cheveux: je m'esbahi comment cette ferraille a peu estre amassée dedans la
+capacité de l'estomach et par quelle ouverture. C'est sans doute par un
+artifice du diable, lequel suppose dextrement toutes choses, pour se
+maintenir et faire redouter.
+
+«Antoine Lucquet, chevalier de l'ordre de la Toison, personnage de grande
+reputation par toute la Flandre, et conseiller au privé conseil de Brabant,
+outre trois enfans légitimes, eut un bastard, qui print femme à Bruges.
+Icelle peu après les noces commença d'être misérablement tourmentée par le
+malin esprit, tellement qu'en quelque part qu'elle fust, mesme au milieu
+des dames et damoiselles, elle estoit soudain emportée et trainée par les
+chambres et souventes fois jettée puis en un coin, puis en l'autre, quoi
+que ceux qui estoient présens taschassent de la retenir et de l'empescher.
+Mais en ses agitations elle n'estoit pas beaucoup intéressée en son corps.
+Chascun pensoit que ce mal lui eust esté procuré par une femme autrefois
+entretenue par son mari, jeune homme de belle taille, gaillard et dispos.
+En ses entrefaites, elle devint enceinte et ne cessa le malin esprit de la
+tourmenter. Le terme de l'accouchement venu, il ne se trouve qu'une femme
+en sa compagnie, laquelle fut incontinent envoyée vers la sage-femme.
+Cependant il lui fut avis que cette femme, dont j'ai parlé, entroit dedans
+la chambre et lui servoit de sage-femme, dont la pauvre damoiselle fut si
+esperdue que le coeur lui en faillit. Revenue à soi, elle se trouva
+deschargée de son fardeau; toutesfois, il n'aparut enfant quelconque dont
+chascun demeura esperdu. Le jour suivant, l'accouchée trouva en son resveil
+un enfant emmailloté et couché dedans le lict, qu'elle allaita par deux
+fois. S'estant peu après endormie, l'enfant en fut pris de ses costez et
+oncques depuis ne fut veu. Le bruit courut que l'on avoit trouvé dedans la
+porte quelques billets avec des caractères magiques.»
+
+Goulart[1] fait connaître, d'après Wier «les convulsions monstrueuses et
+innombrables advenues aux nonnains du couvent de Kentorp en la cote de la
+Marche près Hammone. Un peu devant leurs accès et durant celui, elles
+poussoient de leur bouche une puante haleine, qui continuoit parfois
+quelques heures. En leur mal aucunes ne laissoient d'avoir l'entendement
+sain, d'ouïr et de reconnoistre ceux qui estoyent autour d'elles, encore
+qu'à cause des convulsions de la langue et des parties servantes à la
+respiration elles ne peussent parler durant l'accès. Or estoyent les unes
+plus tourmentées que les autres et quelques-unes moins. Mais ceci leur
+estoit commun, qu'aussitost que l'une estoit tourmentée, au seul bruit les
+autres séparées en diverses chambres estoyent tourmentées aussi. Ayant
+envoyé vers un devin, qui leur dit qu'elles avoient été empoisonnées par
+leur cuisinière nommée Else Kamense, le diable empoignant ceste occasion
+commença à les tourmenter plus que devant et les induisit à s'entremordre,
+entrebattre et se jeter par terre les unes les autres. Après qu'Else et sa
+mère eurent esté bruslées, quelques-uns des habitants de Hammone
+commencèrent à estre tourmentez du malin esprit. Le pasteur de l'église en
+appela cinq en son logis afin de les instruire et fortifier contre les
+impostures de l'ennemi. Ils commencèrent à se mocquer du pasteur et à
+nommer certaines femmes du lieu, chez lesquelles ils disoyent vouloir
+aller, montez sur des boucs, qui les y porteroient. Incontinent l'un d'eux
+se met à chevauchon sur une escabelle, s'escriant qu'il alloit et estoit
+porté là. Un autre se mettant à croupeton se recourba du tout en devant
+puis se roula vers la porte de la chambre, par laquelle soudain ouverte il
+se jetta et tomba du haut en bas des degrés sans se faire mal.»
+
+ [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 143.]
+
+«Les nonnains du couvent de Nazareth, à Cologne, dit le même auteur[1],
+furent presque tourmentées comme celles de Kentorp. Ayant esté par long
+espace de temps tempestées en diverses sortes par le diable, elles le
+furent encore plus horriblement l'an 1564, car elles estoyent couchées par
+terre et rebrassées comme pour avoir compagnie d'hommes. Durant laquelle
+indignité leurs yeux demeuroyent clos, qu'elles ouvroyent après
+honteusement et comme si elles eussent enduré quelque griève peine. Une
+fort jeune fille nommée Gertrude, aagée de quatorze ans, laquelle avoit
+esté enfermée en ce couvent ouvrit la porte à tout ce malheur. Elle avoit
+souvent esté tracassée de ces folles apparitions en son lict, dont ses
+risées faisoient la preuve quoiqu'elle essayât parfois d'y remédier mais en
+vain. Car ainsi qu'une siene compagne gisoit en une couchette tout expres
+pour la deffendre de ceste apparition, la pauvrette eut frayeur, entendant
+le bruit qui se faisoit au lict de Gertrude, de laquelle le diable print
+finalement possession, et commença de l'affliger par plusieurs sortes de
+contorsions... Le commencement de toute cette calamité procédoit de
+quelques jeunes gens desbauchez, qui ayant prins accointance par un jeu de
+paulme proche de là, avec une ou deux de ces nonnains, estoyent depuis
+montez sur les murailles pour jouyr de leurs amours.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 153.]
+
+«Les tourmens que les diables firent à quelques nonnains enfermées à Wertet
+en la comté de Horne, sont esmerveillables. Le commencement vint (à ce
+qu'on dit) d'une pauvre femme, laquelle durant le caresme emprunta des
+nonnains une quarte de sel pesant environ trois livres, et en rendit deux
+fois autant, un peu devant Pasques. Dès lors elles commencerent à trouver
+dedans leur dortoir des petites boules blanches semblables à de la dragée
+de sucre, salées au goust, dont toutefois on ne mangea point, et ne
+sçavoit-on d'où elles venoient. Peu de temps après elles s'apperceurent de
+quelque chose qui sembloit se plaindre comme feroit un homme malade; elles
+entendirent aussi une fois admonnestant quelques nonnains de se lever et
+venir à l'aide d'une de leurs soeurs malade: mais elles ne trouverent rien,
+y estant courues. Si quelques fois elles vouloient uriner en leur pot de
+chambre, il leur estoit soudainement osté tellement qu'elles gastoyent leur
+lict. Par fois elles en estoyent tirées par les pieds, traînées assez loin
+et tellement chatouillées par les plantes, qu'elles en pasmoyent de rire.
+On arrachoit une partie de la chair à quelques-unes, aux autres on
+retournoit s'en devant derrière les jambes, les bras et la face.
+Quelques-unes ainsi tourmentées vomissoyent grande quantité de liqueur
+noire, comme ancre, quoi que auparavant elles n'eussent mangé six sepmaines
+durant que du jus de raiforts, sans pain. Ceste liqueur estoit si amere et
+poignante qu'elle leur eslevoit la première peau de la bouche, et ne
+sçavoit-on leur faire sauce quelconque qui peust les mettre en appétit de
+prendre autre chose. Aucunes estoient eslevées en l'air à la hauteur d'un
+homme, et tout soudain rejettées contre terre. Or comme quelques-uns de
+leurs amis jusques au nombre de treize fussent entrez en ce couvent pour
+resjouir celles qui sembloyent soulagées et presque gueries, les unes
+tomberent incontinent à la renverse hors de la table où elles estoyent,
+sans pouvoir parler, ni conoistre personne, les autres demeurerent
+estendues comme mortes, bras et jambes renversées. Une d'entre elles fut
+soulevée en l'air, et quoi que les assistans s'efforçassent l'empescher et
+y missent la main, toutes fois elle leur estoit arrachée maugré eux, puis
+tellement rejettée contre terre qu'elle sembloit morte. Mais se relevant
+puis après, comme d'un somme profond, elle sortoit du réfectoir n'ayant
+aucun mal. Les unes marchoyent sur le devant des jambes, comme si elles
+n'eussent point eu de pieds, et sembloit qu'on les trainast par derrière,
+comme dedans un sac deslié. Les autres grimpoyent au faiste des arbres
+comme des chats, et en descendoyent à l'aise du corps. Il advint aussi
+comme leur abbesse parloit à madame Marguerite, comtesse de Bure, qu'on lui
+pinça fort rudement la cuisse, comme si la pièce en eust esté emportée,
+dont elle s'écria fort. Portée incontinent en son lict, la playe fut veue
+livide et noire, dont toutes fois elle guérit. Cette bourrellerie de
+nonnains dura trois ans a descouvert, depuis on tint cela caché.
+
+«Ce qui advint jadis aux nonnains de Brigitte en leur couvent près de
+Xante, convient à ce que nous venons de réciter. Maintenant elles
+tressailloyent ou beeloyent comme brebis, ou faisoyent des cris horribles.
+Quelques fois elles estoyent poussées hors de leurs chaires au temple où là
+mesmes on leur attachoit la voile dessus la teste: et quelques fois leur
+gavion estoit tellement estouppé qu'impossible leur estoit d'avaler aucune
+viande. Ceste estrange calamité dura l'espace de dix ans en quelques-unes.
+Et disoit-on qu'une jeune nonnain, esprise de l'amour d'un jeune homme en
+estoit cause, pour ce que ses parens le lui avoyent refusé en mariage. Et
+que le diable prenant la forme de ce jeune homme s'estoit monstré à elle en
+ses plus ardentes chaleurs, et lui avoit conseillé de se rendre nonnain,
+comme elle fit incontinent. Enfermée au couvent, elle devint comme furieuse
+et monstra à chacun des horribles et estranges spectacles. Ce mal se glissa
+comme une peste en plusieurs autres nonnains. Cette premiere sequestrée
+s'abandonna à celui qui la gardoit et en eust deux enfans. Ainsi Satan
+dedans et dehors le couvent fit ses efforts détestables.»
+
+«Cardon rapporte qu'un laboureur... vomissait souventes fois du voirre[1],
+des cloux et des cheveux, et (qu'après sa guérison) il sentait dedans son
+corps une grande quantité de voirre rompu: lequel faisoit un bruit pareil à
+celuy qui se fait par plusieurs pièces de voirre rompu enfermées en un sac.
+Il dit encore qu'il se sentoit fort travaillé de ce bruit et que de
+dix-huit en dix-huit nuicts sur les sept heures, encore qu'il n'observast
+le nombre d'icelles, si est-ce qu'il avoit senti par l'espace de dix-huit
+ans qu'il y avoit qu'il estoit guari, autant de coups en son coeur, comme
+il y avoit d'heures à sonner: ce qu'il endurait non sans un grand
+tourment.»
+
+ [Note 1: Verre.]
+
+«J'ay veu plusieurs fois, dit Goulart[1], une démoniaque, nommée George,
+qui par l'espace de trente ans fut par intervalles fréquens tourmentée du
+malin esprit, tellement que parfois en ma présence elle s'enfloit, et
+demeuroit si pesante que huict hommes robustes ne pouvoyent la souslever de
+terre. Puis un peu après, exhortée au nom de Dieu de s'accourager, certain
+bon personnage lui tendant la main, elle se relevoit en pieds, et s'en
+retournoit courbée et gémissante chez soy. En tels acces oncques elle ne
+fit mal à personne quelconque fust de nuict, fust de jour, et si demeuroit
+avec un sien parent qui avoit force petits enfans tellement accoustumez à
+cette visitation, que soudain qu'ils l'entendoyent se tordre les bras,
+fraper des mains, et tout son corps enfler d'estrange sorte, ils se
+rangeoyent en certain endroit de la maison pour recommander ceste patiente
+à Dieu. Leurs prières n'estoyent jamais vaines. La trouvant un jour en
+certaine autre maison du village où elle demeuroit, je l'exhortoy à
+patience... Elle commence à rugir de façon estrange, et de promptitude
+merveilleuse me lance sa main gauche, dont elle m'empoigne les deux poings,
+me serrant aussi ferme que si j'eusse été lié de fortes cordes. J'essaye me
+despetrer, mais en vain, quoy que je fusse aussi robuste qu'un autre. Elle
+ne me fit aucune nuisance, ni ne me toucha de la main droite. Ayant esté
+retenu d'elle autant de temps que j'ai employé à descrire son histoire,
+elle me lasche soudain, me demandant pardon. Je la recommande à Dieu, puis
+la conduisis paisiblement en son logis... Quelques jours devant son
+trespas, ayant esté fort tourmentée elle s'alicta, saisie d'une fièvre
+lente. Alors la fureur du malin esprit fut tellement bridée et limitée, que
+la patiente fortifiée extraordinairement en son âme par l'espace de dix ou
+douze jours ne cessa de louer Dieu, qui l'avoit soutenue si
+miséricordieusement en son affliction, consolant toutes personnes qui la
+visitoyent... Je puis dire que Satan fut mis sous les pieds de ceste
+patiente, laquelle deceda fort paisiblement en l'invocation de son
+sauveur.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 791.]
+
+Goulart[1] raconte que «il y avoit à Leuenstcet, village appartenant au duc
+de Brunswick, une jeune fille nommée Marguerite Achels, aagée de vingt ans,
+laquelle demeuroit avec sa soeur. Un jour de juin, voulant nettoyer
+quelques souliers, elle prit l'un de ses cousteaux de demi pied de longueur
+et comme elle commençoit, assise en un coin de chambre, et encore toute
+faible d'une fièvre qui l'avoit tenue long-temps, entra soudain une
+vieille, qui l'interrogua si elle avoit encore la fièvre, et comment elle
+se portoit de sa maladie, puis sortit sans dire mot. Après que les souliers
+eurent esté nettoyés, cette fille laisse tomber le couteau en son giron
+lequel depuis elle ne put retrouver, encore qu'elle le cerchast
+diligemment; ce qui l'effroya, mais encores plus quand elle descouvrit un
+chien noir couché dessous la table qu'elle chassa, espérant trouver son
+cousteau. Le chien tout irrité commence à lui monstrer les dents et
+grondant se lance en rue, puis s'enfuit. Il sembla incontinent à cette
+fille qu'elle sentit je ne sçay quoi, qui lui descendoit par derrière le
+lez du dos comme quelque humeur froide, et soudain elle s'esvanouit
+demeurant ainsi jusques au troisiesme jour suivant, qu'elle commença à
+respirer un petit et à prendre quelque chose pour se sustanter. Or estant
+diligemment interroguée de la cause de sa maladie, elle respondit sçavoir
+certainement que le couteau tombé en son giron estoit entré dedans son
+costé gauche, et qu'en ceste partie elle sentoit douleur. Et encore que ses
+parents lui contredissent, d'autant qu'ils attribuoyent cette indisposition
+a un humeur melancholique, et qu'elle resvoit à raison de sa maladie, de
+ses longues abstinences et autres accidens, si ne cessa-elle point de
+persister en ses plaintes, larmes et veilles continuelles, tellement
+qu'elle en avoit le cerveau troublé et estoit quelquefois l'espace de deux
+jours sans rien prendre, encore qu'on l'en priast par douceur, et
+quelquefois on la contraignoit par force. Or avoit-elle ses accès plus
+forts en un temps qu'en l'autre, tellement que son repos duroit peu à
+raison des continuelles douleurs qui la tourmentoyent: tellement qu'elle
+estoit contrainte de se tenir toute courbée sur un baston. Et ce qui plus
+augmentoit son angoisse et diminuoit son allegement, estoit que
+véritablement, elle croyoit que le cousteau fut en son corps et qu'en cela
+chacun lui contredisoit opiniatrement, et lui proposoit l'impossibilité,
+jugeant qu'elle avoit la phantasie troublée, attendu que rien
+n'apparaissoit qui peust les induire à tel avis, sans que ses continuelles
+larmes et plaintes, esquelles on la vit continuer pendant l'espace de
+quelques mois et jusques à ce qu'il apparut au costé gauche un peu
+au-dessus de la ratelle, entre les deux dernieres costes que nous nommons
+fausses, une tumeur de la grosseur d'un oeuf, en forme de croissant,
+laquelle accreut et diminua, selon que l'enfleure apparut et print fin.
+Alors ceste pauvre malade leur dit: Jusques à présent vous n'avez voulu
+croire que le cousteau fut en mon corps, mais vous verrez bientôt comme il
+est caché en mon costé. Ainsi le trentième de juin, à sçavoir environ
+treize mois accomplis de cette affliction, sortit si grande abondance de
+boue hors de l'ulcère, qui s'estoit fait en ce costé, que l'enflure vint à
+diminuer, et lors parut la pointe du couteau que la fille désiroit
+arracher: toutes fois elle en fut empeschée par ses parens, lesquels
+envoyèrent chercher le chirurgien du duc Henri, qui pour lors estoit au
+chasteau de Wolfbutel. Ce chirurgien venu le quatriesme jour de juillet,
+pria le curé de consoler, instruire et accourager la fille, et de prendre
+garde aussi à ses réponses, pour autant que chacun la réputoit démoniaque.
+Elle condescendit à estre gouvernée par le chirurgien, non sans opinion que
+la mort soudaine s'en ensuivroit. Le chirurgien, voyant la pointe du
+cousteau qui se monstroit sous les costes le tint avec ses instruments et
+le trouva semblable à l'autre, qui estoit resté dans la gaine, et fort usé
+environ le milieu du tranchant. Depuis l'ulcère fut guéri par le
+chirurgien.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 155.]
+
+Mélanchthon[1] cité par Goulart[2] rapporte «qu'il y avoit une fille au
+marquisat de Brandebourg, laquelle en arrachant des poils du vestement de
+quelque personnage que ce fust, ces poils estoyent incontinent changez en
+pièces de monnoye du pays, lesquelles ceste fille maschoit avec un horrible
+craquement de dents. Quelques-uns luy ayant arraché de ces pièces d'entre
+les mains trouvèrent que c'estoyent vrayes pièces de monnoye, et les
+gardent encore. Au reste cette fille estoit fort tourmentée de fois à
+autre: mais au bout de quelques mois elle fut du tout guerie et a vescu
+depuis en bonne santé; on fit souvent prières pour elle, et s'abstint-on
+expressément de toutes autres cérémonies.»
+
+ [Note 1: En ses _Épîtres_.]
+
+ [Note 2: _Thrésor des histoires admirables_.]
+
+«J'ay entendu, rapporte le même auteur au même endroit[1], qu'en Italie y
+avoit une femme fort idiote, agitée du diable, laquelle enquise par Lazare
+Bonami, personnage assisté de ses disciples, quel estoit le meilleur vers
+de Virgile, répondit tout soudain:
+
+ [Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t.
+ I, p. 143.]
+
+ _Discite justitiam moniti et non temnere divos_.
+
+C'est, adjousta-t-elle le meilleur et le plus digne vers que Virgile fit
+oncques: va-t-en et ne retourne plus ici pour me tenter.»
+
+Une nommée Louise Maillat, petite démoniaque qui vivait en 1598, perdit
+l'usage de ses membres; on la trouva possédée de cinq démons qui
+s'appelaient _loup, chat, chien, joly, griffon_. Deux de ces démons
+sortirent d'abord par sa bouche en forme de pelotes de la grosseur du
+poing; la première rouge comme du feu, la seconde, qui était le chat,
+sortit toute noire; les autres partirent avec moins de violence. Tous ces
+démons étant hors du corps de la jeune personne firent plusieurs tours
+devant le foyer et disparurent. On a su que c'était Françoise Secrétain qui
+avait fait avaler ces diables à cette petite fille dans une croûte de pain
+de couleur de fumier[1].
+
+ [Note 1: M. Garinet, _Hist. de la Magie en France_, p. 162.]
+
+
+
+
+II.--ENSORCELÉS
+
+
+«On tient, dit Goulart[1], d'après Vigenère[2], que si les sorciers
+guérissent (c'est-à-dire dessorcelent) un homme maleficié, et par eux ou
+autres leurs compagnons ensorcellé, il faut qu'ils donnent le sort à un
+autre. Cela est vulgaire par leur confession. De fait, j'ay veu un sorcier
+d'Auvergne prisonnier à Paris, l'an 1569, qui guerissoit les bestes et les
+hommes quelquefois: et fut trouvé saisi d'un grand livre, plein de poils de
+chevaux, vaches et autres bestes, de toutes couleurs. Quand il avoit jeté
+le sort pour faire mourir quelque cheval, on venoit à lui, et le guerissoit
+en apportant du poil; puis il donnoit le sort à un autre, et ne prenoit
+point d'argent; car autrement (comme il disoit) il n'eust pas gueri. Aussi
+estoit-il habillé d'une vieille saye composée de mille pieces. Un jour
+ayant donné le sort au cheval d'un gentilhomme, on vint à lui. Il guerit le
+cheval et donna le sort au palefrenier. On retourne afin qu'il guerist
+l'homme. Il respond qu'on demandast au gentilhomme lequel il aimoit mieux
+perdre, son homme ou son cheval. Tandis que le gentilhomme fait de
+l'empesché et qu'il delibère, son homme mourut, et le sorcier fut pris. Il
+fait à noter que le diable veut toujours gaigner au change, tellement que
+si le sorcier oste le sort à un cheval, il le donnera à un autre cheval qui
+vaudra mieux. S'il guérit une femme, la maladie tombera sur un homme. S'il
+dessorcelle un vieillard, il ensorcellera un jeune garçon. Et si le sorcier
+ne donne le sort à un autre il est en danger de sa vie. Brief si le diable
+guérit (en apparence) le corps, il tue l'ame.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 826.]
+
+ [Note 2: Annotation sur la statue d'Esculape, au 2e volume de
+ _Philostrate_.]
+
+«J'en reciteray quelques exemples, dit Bodin[1]: M. Fournier, conseiller
+d'Orléans, m'a raconté d'un nommé Hulin Petit, marchand de bois en ceste
+ville-là, qu'estant ensorcellé à la mort, il envoya querir un qui se disoit
+guerir de toutes maladies (suspect toutes fois d'estre grand sorcier), pour
+le guérir: lequel fit response qu'il ne pouvoit le guerir s'il ne donnoit
+la maladie à son fils, qui estoit encores à la mammelle. Le (malheureux)
+père consentit au parricide de son fils; qui fait bien à noter pour
+conoistre la malice de Satan, et la juste fureur du Souverain sur les
+personnes qui recourent à cest esprit homicide et à ses instrumens. La
+nourrisse entendant cela s'enfuit avec son fils, pendant que le sorcier
+touchoit le père pour le guerir. Après l'avoir touché, le père se trouva
+gueri. Mais le sorcier demandant le fils, et ne le trouvant point, commence
+à crier: Je suis mort! où est l'enfant? Ne l'ayant point trouvé, il s'en
+alla; mais il n'eut pas mis les pieds hors la porte que le diable le tua
+soudain. Il devint aussi noir que si on l'eust noirci de propos délibéré.»
+
+ [Note 1: Démonomanie, liv. III, ch. II.]
+
+«J'ay sceu aussi qu'au jugement d'une sorciere, accusée d'avoir ensorcellé
+sa voisine en la ville de Nantes, les juges lui commanderent de toucher
+celle qui estoit ensorcellée; chose ordinaire aux juges d'Alemagne, et
+mesmes en la chambre impériale cela se fait souvent. Elle n'en vouloit rien
+faire: on la contraignit; elle s'escria: Je suis morte! Ayant touché la
+femme ensorcellée, soudain elle guerit; et la sorcière tomba roide morte
+par terre. Elle fut condamnée d'estre bruslée toute morte. Je tiens
+l'histoire de l'un des juges qui assista au jugement.»
+
+«J'ai aprins à Thoulouse, qu'un escholier du parlement de Bourdeaux voyant
+son ami travaillé d'une fièvre quarte à l'extrémité, lui conseilla de
+donner sa fièvre à l'un de ses ennemis. Il fit réponse qu'il n'avoit point
+d'ennemis. Donnez-la donc, dit-il, à vostre serviteur: de quoy le malade
+ayant fait conscience, enfin le sorcier lui dit: Donnez-la-moi. Le malade
+respond: Je le veux bien. La fièvre empoigne le sorcier qui en mourut, et
+le malade reschappa.»
+
+«C'est aux juges qui commandent, reprend Goulart, d'après Vigenère, et à
+ceux qui permettent aux sorciers de toucher les personnes ensorcellées, de
+penser à leurs consciences. Dieu seul guérit, Satan frappe par les
+sorciers, Dieu le permettant ainsi. Mais Satan ni ses instrumens ne
+guérissent point: ains par le courroux redoutable du juste juge, levant le
+baston de dessus un pour charger sur l'autre, soit au corps, soit à l'âme,
+comme ces exemples le monstrent. Et ainsi font tousjours mal. Comme aussi
+Bodin adjouste proprement que les sorciers à l'aide de Satan (auquel ils
+servent d'instrumens volontaires, et qui ont leur mouvement procédant d'une
+affection dépravée) peuvent nuire et offenser non pas tous, mais seulement
+ceux que Dieu permet par son jugement secret (soyent bons ou mauvais) pour
+chastier les uns et esprouver les autres; afin de multiplier en ses esleus
+sa bénédiction les ayant trouvez (c'est-à-dire rendus par sa grâce tout
+puissante) fermes et constans. Néantmoins (dit-il) pour monstrer que les
+sorciers, par leurs maudites execrations et sacrifices detestables, sont
+ministres de la vengeance de Dieu, prestans la main et la volonté à Satan,
+je reciteray une histoire estrange. Au duché de Clèves, près du bourg
+d'Elten, sur le grand chemin, les gens de pied et de cheval estoyent
+frappez et battus, et les charettes versées: et ne se voyoit autre chose
+qu'une main qu'on appeloit Ekerken. Enfin l'on print une sorcière nommée
+Sybille Dinscops, qui demeuroit es environs de ce pays-là. Et depuis
+qu'elle fut bruslée on n'y a rien veu. Ce fut l'an 1535.»
+
+«Près le village de Baron en Valois fut jetté un bouquet au passage d'un
+escallier pour entrer d'un mauvais chemin en un champ: si empoisonné mais
+de sortilège, qu'un chien ayant bondi par-dessus le premier en mourut
+soudain. Le maistre passa après; et encore que la première furie et vigueur
+de l'enchantement, pour avoir operé sur cest animal fust aucunement
+rebouchée, l'homme ne laissa pas pour cela d'entrer en un acces d'ire dont
+il cuida presque mourir, et en estoit desja en termes, si l'autheur ayant
+esté pris par soupçon n'eus desfait le charme. Il fut tost apres executé
+dans Paris et confessa à la mort que si l'autre eust levé le bouquet il fut
+expiré sur le champ.»
+
+«Je raconteray encore ce que j'ay ouï n'y a pas longtemps raconter à
+monseigneur le duc de Nivernois et à plus de vingt gentils hommes dignes de
+foy avoir veu de leurs propres yeux, ce qui advint à Neufvy-sur-Loire, où
+le sieur et la dame du lieu ayant déposé leur procureur fiscal, tost après
+une jeune fille qu'ils avoyent de l'aage de quinze à seize ans, se trouva
+tout à un instant saisie d'une langueur universelle en tous ses membres, si
+qu'elle sechoit à veue d'oeil, sans que les médecins y peussent non
+seulement trouver remede d'y donner quelque allegement, mais non pas mesme
+concevoir aucune occasion apparente d'où pouvoit prevenir ce mal. Estans
+doncques venus le père et la mère comme au dernier desespoir, il leur va
+tomber en la fantaisie que ce pourroit estre par avanture quelque vengeance
+de leur procureur, qui avoit une fort estroite communication et accointance
+avec un berger d'auprès de Sancerre, le plus grand sorcier de tout le
+Berry: et sur ce soupçon le firent fort bien mettre en cul de fosse; là où
+menacé d'infinies tortures, il desbagoula enfin que ceste damoiselle avoit
+esté ensorcellée par le berger, lequel avoit fait une image de cire: et à
+mesure qu'il la molestoit la fille se trouvoit molestée de mesme. Enfin ils
+dirent à la mère: Madame, il n'y a qu'un seul moyen de la guerir, et faut
+nécessairement que pour la sauver vous vous resolviez de perdre la plus
+chere chose que vous ayez en ce monde, excepté les créatures raisonnables.
+En bonne foy, répondit-elle, je vous en diray la pure vérité: il n'y a rien
+que pour le regard j'aime tant que ma guenon. Mais pour garantir ma fille
+de la langueur où je la voy, je vous l'abandonne. On ne se donna garde que
+peu de jours après on vid la fille s'aider d'un bras, et la guenon demeurer
+percluse de mesme. Consequemment peu à peu dans la revolution de la lune
+ceste jeune damoiselle fut du tout guerie, fors sa foiblesse, et la guenon
+mourut en douleurs extremes.»
+
+Suivant Bodin[1], «Hippocrates, au livre _de l'Épilepsie_, qu'il appelle
+maladie sacrée, escrit qu'il y avoit plusieurs imposteurs qui se vantoyent
+de guérir du mal caduc, disant que c'estoit la puissance des démons: en
+fouissant en terre, ou jettant en la mer le sort d'expiation, et la plupart
+n'estoit que belistres. Enfin il adjouste, il n'y a que Dieu qui efface les
+pechers, qui soit notre salut et delivrance. Et à ce propos Jacques
+Spranger, inquisiteur des sorciers, escrit qu'il a veu un evesque
+d'Alemagne, lequel estant ensorcellé fut averti par une vieille sorcière
+que sa maladie estoit venue par malice, et qu'il n'y avoit moyen de la
+guerir que par sort, en faisant mourir la sorcière qui l'avoit ensorcelé.
+De quoy estant estonné, il envoye en poste à Rome prier le pape Nicolas V
+qu'il lui donnast dispense de guerir en ceste sorte: ce que le pape lui
+accorda, aimant uniquement l'evesque; et portoit la dispense ceste clause,
+pour fuir de deux maux le plus grand. La dispense venue, la sorcière dit,
+puisque le pape et l'evesque le vouloyent, qu'elle s'y employeroit. Sur la
+minuict l'evesque recouvra santé; et au mesme instant la sorcière qui avoit
+ensorcellé l'evesque fut frappée de maladie dont elle mourut. Aussi void-on
+que Satan fit que le pape, l'evesque et la sorcière furent homicides: et
+laissa à tous trois une impression de servir et obéir à ses commandemens:
+et cependant la sorcière qui mourut ne voulut oncques se repentir, au
+contraire elle se recommandoit à Satan afin qu'il la guerist. On voit aussi
+le terrible jugement de Dieu qui se venge de ses ennemis par ses ennemis.
+Car ordinairement les sorciers descouvrent le malefice, et se font mourir
+les uns les autres: d'autant qu'il ne chaut à Satan par quel moyen, pourveu
+qu'il vienne à bout du genre humain, en tuant le corps ou l'ame, ou les
+deux ensemble. Je diray un exemple avenu en Poictou, l'an 1571. Le roy
+Charles IX ayant disné commanda qu'on lui amenast le sorcier
+Trois-Eschelles, auquel il avoit donné sa grace pour accuser ses complices.
+Il confessa devant le roy, enpresence de plusieurs grands seigneurs, la
+façon du transport des sorciers, des danses, des sacifices faits à Satan,
+des paillardises avec les diables en figures d'hommes et de femmes: et que
+chacun prenoit des pouldres pour faire mourir gens, bestes et fruits. Et
+comme chacun s'estonnoit de ce qu'il disoit, Gaspar de Colligni, lors
+amiral de France, qui estoit présent, dit qu'on avoit prins en Poictou peu
+de temps auparavant un jeune garçon accusé d'avoir fait mourir deux
+gentilshommes. Il confessa qu'il estoit leur serviteur, et que les ayant
+veu jetter des pouldres aux maisons, et sur des bleds, disant ces mots,
+Malediction, etc., ayant trouvé de ces pouldres il en print, et en jetta
+sur le lict où couchoyent les deux gentilshommes, qui furent trouver morts
+en leur lict, tout enflez, et tout noirs. Il fut absouls par les juges.
+Trois-Eschelles en raconta lors beaucoup de semblables.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, liv. III, ch. V.]
+
+Le vendredi, 1er mai 1705, à cinq heures du soir, Denis Milanges de la
+Richardière, fils d'un avocat au parlement de Paris, fut attaqué, à
+dix-huit ans, de léthargies et de démences si singulières, que les médecins
+ne surent qu'en dire. On lui donna de l'émétique, et ses parents
+l'emmenèrent à leur maison de Noisy-le-Grand, où son mal devint plus fort;
+si bien qu'on déclara qu'il était ensorcelé.
+
+On lui demanda s'il n'avait pas eu de démêlés avec quelque berger; il conta
+que le 18 avril précédent, comme il traversait à cheval le village de
+Noisy, son cheval s'était arrêté court dans la rue de Feret, vis-à-vis
+la chapelle, sans qu'il pût le faire avancer; qu'il avait vu sur ces
+entrefaites un berger qu'il ne connaissait pas, lequel lui avait dit:
+Monsieur, retournez chez vous, car votre cheval n'avancera point.
+
+Cet homme, qui lui avait paru âgé d'une cinquantaine d'années, était de
+haute taille, de mauvaise physionomie, ayant la barbe et les cheveux noirs,
+la houlette à la main, et deux chiens noirs à courtes oreilles auprès de
+lui.
+
+Le jeune Milanges se moqua du propos du berger. Cependant il ne put faire
+avancer son cheval et il fut obligé de le ramener par la bride à la maison,
+où il tomba malade. Était-ce l'effet de l'impatience et de la colère? ou le
+sorcier lui avait-il jeté un sort?
+
+M. de la Richardière le père fit mille choses en vain pour la guérison de
+son fils. Comme un jour ce jeune homme rentrait seul dans sa chambre, il y
+trouva son vieux berger, assis dans un fauteuil, avec sa houlette et ses
+deux chiens noirs. Cette vision l'épouvanta; il appela du monde; mais
+personne que lui ne voyait le sorcier. Il soutint toutefois qu'il le voyait
+très bien; il ajouta même que ce berger s'appelait _Danis_, quoiqu'il
+ignorât qui pouvait avoir révélé son nom. Il continua de le voir tout seul.
+Sur les six heures du soir, il tomba à terre en disant que le berger était
+sur lui et l'écrasait; et, en présence de tous les assistants, qui ne
+voyaient rien, il tira de sa poche un couteau pointu, dont il donna cinq
+ou six coups dans le visage du malheureux par qui il se croyait assailli.
+
+Enfin, au bout de huit semaines de souffrances, il alla à Saint-Maur, avec
+confiance qu'il guérirait ce jour-là. Il se trouva mal trois fois; mais
+après la messe, il lui sembla qu'il voyait saint Maur debout, en habit de
+bénédictin, et le berger à sa gauche, le visage ensanglanté de cinq coups
+de couteau, sa houlette à la main et ses deux chiens à ses côtés. Il
+s'écria qu'il était guéri, et il le fut en effet dès ce moment.
+
+Quelques jours après, chassant dans les environs de Noisy, il vit
+effectivement son berger dans une vigne. Cet aspect lui fit horreur; il
+donna au sorcier un coup de crosse de fusil sur la tête: Ah! monsieur, vous
+me tuez! s'écria le berger en fuyant; mais le lendemain il vint trouver M.
+de la Richardière, se jeta à ses genoux, lui avoua qu'il s'appelait Danis,
+qu'il était sorcier depuis vingt ans, qu'il lui avait en effet donné le
+sort dont il avait été affligé, que ce sort devait durer un an; qu'il n'en
+avait été guéri au bout de huit semaines qu'à la faveur des neuvaines qu'on
+avait faites; que le maléfice était retombé sur lui Danis, et qu'il se
+recommandait à sa miséricorde. Puis, comme les archers le poursuivaient, le
+berger tua ses chiens, jeta sa houlette, changea d'habits, se réfugia à
+Torcy, fit pénitence et mourut au bout de quelques jours...
+
+Le père Lebrun, qui rapporte[1] longuement cette aventure, pense qu'il peut
+bien y avoir là sortilège. Il se peut aussi, plus vraisemblablement, qu'il
+n'y eût qu'hallucination.
+
+ [Note 1: _Histoire des pratiques superstitieuses_, t. I, p. 281.]
+
+
+
+
+III.--HOMMES CHANGÉS EN BÊTES. LYCANTHROPES. LOUPS-GAROUS.
+
+
+Suivant Donat de Hautemer[1], cité par Goulart[2]. «il y a des lycanthropes
+esquels l'humeur melancholique domine tellement qu'ils pensent
+véritablement estre transmuez en loups. Ceste maladie, comme tesmoigne
+Aetius au sixiesme livre, chapitre XI et Paulus au troisième livre,
+chapitre XVI, et autres modernes, est une espece de melancholie, mais
+estrangement noire et vehemente. Car ceux qui en sont atteints sortent de
+leurs maisons au mois de fevrier, contrefont les loups presques en toute
+chose, et toute nuict ne font que courir par les coemetieres et autour des
+sepulchres, tellement qu'on descouvre incontinent en eux une merveilleuse
+alteration de cerveau, surtout en l'imagination et pensée misérablement
+corrompue: en telle sorte que leur memoire a quelque vigueur, comme je l'ay
+remarqué en un de ces melancholiques lycanthropes que nous appelons
+loups-garoux. Car lui qui me conoissoit bien, estant un jour saisi de son
+mal, et me rencontrant, je me tiray à quartier craignant qu'il m'offensast.
+Lui m'ayant un peu regardé passa outre suivi d'une troupe de gens. Il
+portait lors sur ses espaules la cuisse entière et la jambe d'un mort.
+Ayant esté soigneusement medicamenté, il fut gueri de cette maladie. Et me
+rencontrant une autre fois me demanda si j'avais point eu peur, lorsqu'il
+me vint à la rencontre en tel endroit: ce qui me fait penser que sa memoire
+n'estoit point blessée en l'accès et vehemence de son mal, combien que son
+imagination le fust grandement.
+
+ [Note 1: Au IXe chapitre de son _Traicté de la guérison des
+ maladies_.]
+
+ [Note 2: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 336.]
+
+«Guillaume de Brabant, au récit de Wier[1] répété par Goulart[2], a escrit
+en son _Histoire_ qu'un homme de sens et entendement rassis, fut toutes
+fois tellement travaillé du malin esprit, qu'en certaine saison de l'année
+il pensoit estre un loup ravissant, couroit çà et là dedans les bois,
+cavernes et deserts, surtout après les petits enfants: mesmes il dit que
+cest homme fut souvent trouvé courant par les déserts comme un homme hors
+du sens, et qu'enfin par la grâce de Dieu il revint à soy et fut guéri. Il
+y eust aussi, comme récite Job Fincel au IIe livre _des Miracles_, un
+villageois près de Paule l'an mil cinq cens quarante et un, lequel pensoit
+estre loup, et assaillit plusieurs hommes par les champs: en tua
+quelques-uns. Enfin, prins et non sans grande difficulté, il asseura
+fermement qu'il estoit loup, et qu'il n'y avoit autre différence, sinon que
+les loups ordinairement estoyent velus dehors et lui l'estoit entre cuir et
+chair. Quelques-uns trop inhumains et loups par effect, voulans
+expérimenter la vérité du faict, lui firent plusieurs taillades sur les
+bras et sur les jambes, puis conoissans leur faute, et l'innocence de ce
+melancholique, le commirent aux chirurgiens pour le penser, entre les mains
+desquels il mourut quelques jours après. Les affligez de telle maladie sont
+pasles, ont les yeux enfoncez et haves, ne voyent que malaisément, ont la
+langue fort seiche, sont alterez et sans salive en bouche. Pline et autres
+escrivent que la cervelle d'ours esmeut des imaginations bestiales. Mesme
+il se dit que l'on en fit manger de nostre temps à un gentil-homme
+espagnol, lequel en eut la fantaisie tellement troublée, que pensant estre
+transformé en ours, il s'enfuit dans les montagnes et deserts.»
+
+ [Note 1: En son IVe livre _Des prestiges_, ch. XXIII.]
+
+ [Note 2: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 336.]
+
+«Quant aux lycanthropes, qui ont tellement l'imagination blessée, dit
+Goulart[1], qu'outre plus que par quelque particularité efficace de Satan,
+ils apparoissent loups et non hommes à ceux qui les voyent courir et faire
+divers dommages, Bodin soustient que le diable peut changer la figure d'un
+corps en autre, veu la puissance grande que Dieu lui donne en ce monde
+élémentaire. Il veut donc qu'il y ait des lycanthropes transformez
+réellement et de fait d'hommes en loups, alléguant divers exemples et
+histoires à ce propos. Enfin après plusieurs disputes, il maintient l'une
+et l'autre sorte de lycanthropie. Et quant à celle-ci, represente tout à la
+fin de ce chapitre le sommaire de son propos, à sçavoir, que les hommes
+sont quelquefois transmuez en beste, demeurant la forme et la raison
+humaine: soit que cela se fasse par la puissance de Dieu immédiatement,
+soit qu'il donne ceste puissance à Satan, exécuteur de sa volonté, ou
+plustost de ses redoutables jugements. Et si nous confessons (dit-il) la
+vérité de l'histoire sacrée en Daniel, touchant la transformation de
+Nabuchodonosor, et de l'histoire de la femme de Lot changée en pierre
+immobile, il est certain que le changement d'homme en boeuf ou en pierre
+est possible: et par conséquent possible en tous autres animaux.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 338.]
+
+G. Peucer[1] dit en parlant de la lycanthropie: «Quant est de moy j'ay
+autresfois estimé fabuleux et ridicule ce que l'on m'a souvent conté de
+cette transformation d'hommes en loups: mais j'ay aprins par certains et
+éprouvez indices et par tesmoins dignes de foy que ce ne sont choses du
+tout controverses et incroyables, attendu ce qu'ils disent de telles
+transformations qui arrivent tous les ans douze jours après Noel en Livonie
+et les pays limitrophes: comme ils l'ont sceu au vray par les confessions
+de ceux qui ont été emprisonnez et tourmentez pour tels forfaits. Voicy
+comme ils disent que cela se fait. Incontinent apres que le jour de Noel
+est passé, un garçon boiteux va par pays appeler ces esclaves du diable,
+qui sont en grand nombre, et leur enjoint de s'acheminer après luy. S'ils
+different ou retardent, incontinent vient un grand homme avec un fouet fait
+de chaînettes de fer, dont il se hate bien d'aller, et quelquefois estrille
+si rudement ces misérables, que long-temps après les marques du fouet
+demeurent et font grande douleur à ceux qui ont esté frappez. Incontinent
+qu'ils sont en chemin les voilà tous changez et transformez en loups... Ils
+se trouvent par milliers, ayans pour conducteur ce porte-fouet après lequel
+ils marchent, s'estimans estre devenus loups. Estans en campagne, ils se
+ruent sur les troupeaux de bestail qui se trouvent, deschirent et emportent
+ce qu'ils peuvent, font plusieurs autres dommages; mais il ne leur est
+point permis de toucher ni blesser les personnes. Quand ils approchent des
+rivières, leur guide fend les eaux avec son fouet tellement qu'elles
+semblent s'entr'ouvrir et laisser un entre deux pour passer à sec. Au bout
+de douze jours toute la troupe s'escarte, et chascun retourne en sa maison
+ayant despoullé la forme de loup et reprins celle d'homme. Cette
+transformation se fait, disent-ils, en ceste sorte. Les transformez tombent
+soudain par terre comme gens sujets au mal caduc, et demeurent estendus
+comme morts et privez de tout sentiment, et ils ne bougent de là ni ne vont
+en lieu quelconque, ni ne sont aucunement transformez en loups, ains
+ressemblent à des charongnes, car quoy qu'on les roule et secoue ils ne
+montrent aucune apparence quelconque de vie.»
+
+ [Note 1: _Les Devins_, p. 198.]
+
+Bodin[1] rapporte en effet plusieurs cas de lycanthropie et d'hommes
+changés en bêtes.
+
+ [Note 1: _Démonomanie_.]
+
+«Pierre Mamot, en un petit traicté qu'il a fait des sorciers, dit avoir veu
+ce changement d'hommes en loups, luy estant en Savoye. Et Henry de Cologne
+au traicté qu'il a fait _de Lamiis_ tient cela pour indubitable. Et Ulrich
+le meusnier en un petit livre qu'il a dédié à l'empereur Sigismond, escrit
+la dispute qui fut faite devant l'empereur et dit qu'il fut conclu par vive
+raison et par l'expérience d'infinis exemples que telle transformation
+estoit véritable, et dit luy-mesme avoir veu un lycanthrope à Constance,
+qui fut accusé, convaincu, condamné et puis exécuté à mort après sa
+confession. Et se trouvent plusieurs livres publiez en Allemagne que l'un
+des plus grands rois de la chrétienté, qui est mort n'a pas longtemps, et
+qui estoit en réputation d'être l'un des plus grands sorciers du monde
+souvent estoit mué en loup.»
+
+«Il me souvient que le procureur général du roy Bourdin m'en a récité un
+autre qu'on luy avoit envoyé du bas pays, avec tout le procès signé du juge
+et des greffiers, d'un loup qui fut frappé d'un traict dans la cuisse, et
+depuis se trouve dans son lict avec le traict, qui luy fut arraché estant
+rechangé en forme d'homme et le traict cogneu par celuy qui l'avoit tiré,
+le temps et le lieu justifié par la confession du personnage.»
+
+«Garnier jugé et condamné par le parlement de Dole estant en forme de
+loup-garou print une jeune fille de l'aage de dix à douze ans près le bois
+de la Serre, en une vigne, au vignoble de Chastenoy près Dole un quart de
+lieue, et illec l'avoit tuée, et occise tant avec ses mains semblans
+pattes, qu'avec ses dents, et mangé la chair des cuisses et bras d'icelle,
+et en avoit porté à sa femme. Et pour avoir en mesme forme un mois après
+pris une autre fille et icelle tuée pour la manger s'il n'eust esté empéché
+par trois personnes comme il l'a confessé; et quinze jours après avoir
+estranglé un jeune enfant de dix ans au vignoble de Gredisans et mangé la
+chair des cuisses, jambes et ventre d'iceluy, et pour avoir en forme
+d'homme et non de loup tué un autre garçon de l'aage de douze à treze ans
+au bois du village de Porouse en intention de le manger, si on ne l'eust
+empesché, il fut condamné à estre brûlé vif et l'arrêt exécuté.»
+
+«Au Parlement de Bezançon, les accusés estoient Pierre Burgot et Michel
+Verdun qui confessèrent avoir renoncé à Dieu et juré de servir le diable.
+Et Michel Verdun mena Burgot au bord du Chastel Charlon, où chacun avoit
+une chandelle de cire verde qui faisoit la flamme bleue et obscure et
+faisoient les danses et sacrifices au diable. Puis après s'estans oincts
+furent retournez en loups courant d'une legereté incroyable, puis ils
+s'estoyent changez en hommes et soudain rechangez en loups et couplez avec
+louves avec tel plaisir qu'ils avoient accoutumé avec les femmes; ils
+confessèrent aussi à sçavoir: Burgot avoir tué un jeune garçon de sept ans
+avec ses pattes et dents de loup et qu'il le vouloit manger, n'eust esté
+les paysans luy donnèrent la chasse... Et que tous deux avoient mangé
+quatre jeunes filles; et qu'en touchant d'une poudre ils faisoient mourir
+les personnes.»
+
+«Job Fincel, au livre XI des _Merveilles_ écrit qu'il y avoit à Padoue un
+lycanthrope qui fut attrappé et ses pattes de loup luy furent coupées, et
+au mesme instant il se trouva les bras et les piez coupez. Cela est pour
+confirmer le procès fait aux sorciers de Vernon (an 1556), qui
+fréquentaient et s'assembloient ordinairement en un chastel vieil et ancien
+en guise de nombre infini de chats. Il se trouva quatre ou cinq hommes qui
+résolurent d'y demeurer la nuict, où ils se trouvèrent assaillis de la
+multitude de chats; et l'un des hommes y fut tué, les autres bien marquez,
+et néanmoins blessèrent plusieurs chats qui se trouvèrent après mués,
+enfermés et bien blessés. Et d'autant que cela semblait incroyable, la
+procédure fut délaissée.»
+
+«Mais les cinq inquisiteurs qui estoient expérimentez en telles causes ont
+laissé par écrit qu'il y eut trois sorciers près Strasbourg qui
+assaillirent un laboureur en guise de trois grands chats, et en se
+défendant il blessa et chassa les chats, qui se trouvèrent au lit malade en
+forme de femmes fort blessées à l'instant même: et sur ce enquises elles
+accusèrent celuy qui les avoit frappées, qui dit aux juges l'heure et le
+lieu qu'il avoit été assailly de chats, et qu'il les avoit blessés.»
+
+Guyon[1] rapporte l'histoire d'un enchanteur qui se changeait en
+différentes bêtes:
+
+ [Note 1: _Les diverses leçons_.]
+
+«Aucuns persuadèrent, dit-il, à Ferdinand, empereur premier de ce nom, de
+faire venir devant lui un enchanteur et magicien polonais en la ville de
+Numbourg, pour s'informer quelle yssue auroit le different qu'il avoit avec
+le Turc, touchant le royaume de Hongrie, et que non seulement il usoit de
+divination, mais aussi faisoit beaucoup de choses merveilleuses, et combien
+que ledit sieur Roy ne le vouloit voir, si est-ce que ses courtizans
+l'introduirent dans sa chambre, où il fit beaucoup de choses admirables,
+entre autres, il se transformoit en cheval, s'estanz oing de quelque
+graisse, puis en forme de boeuf, et tiercement en lyon, tout en moins d'une
+heure, dont ledit empereur eut si grande frayeur, qu'il commanda qu'on le
+chassât, et ne voulut onc s'enquerir de ce maraud des choses futures.»
+
+«Il ne faut plus douter, ajoute le même auteur[1], si Lucius Apuleius
+Platonic auroit été sorcier, et s'il auroit esté transformé en asne,
+d'autant qu'il en fut tiré en justice par devant le proconsul d'Affrique,
+du temps de l'empereur Antonin premier, l'an de J.-C. 150, comme Appoloine
+Tiance, longtemps avant luy, soubz Domitian, l'an 60, fut aussi actionné
+pour mesme fait. Et plus de trois ans après ce bruit persista jusqu'au
+temps de sainct Augustin qui estoit africain, qui l'a escrit et confirmé;
+comme aussi de son temps le père d'un Prestantius fut transmué en cheval,
+ainsi que ledit l'assura audit sainct Augustin... Son père estant décédé,
+il despendit en peu de temps la plus grande partie de ses biens, usant des
+arts magiques, et pour fuir la pauvreté pourchassa de se marier avec
+Pudentille, femme veufve et riche d'Oer, fort longtemps, et y persista tant
+qu'elle acquiesça. Bientôt après mourut un fils unique héritier qu'elle
+avoit eu de son autre mary. Ces choses passées en ceste façon firent
+conjecturer qu'il avoit par art magique séduit Pudentille, que plusieurs
+illustres personnes n'avoyent pu faire condescendre à se marier, pour
+parvenir aux biens du susdit fils. On disoit aussi que le grand et profond
+sçavoir qui estoit en luy, pour les grandes et difficiles questions qu'il
+résolvoit ordinairement passoit le commun des autres hommes, pour ce qu'il
+avoit un démon ou diable familier. Plus, on lui avoit vu faire beaucoup de
+choses admirables, comme se rendre invisible, autres fois se transformer en
+cheval ou en oyseau, se percer le corps d'une espée, sans se blesser, et
+plusieurs autres choses semblables. Il fut en fin accusé par un Sicilius
+Aemilianus, censeur, devant Claude Maxime, proconsul d'Affrique, qu'on
+disoit estre chrestien: on ne trouve point de condamnation contre luy. Or
+qu'il aye esté transformé en asne, sainct Augustin le tient pour tout
+asseuré, l'ayant lu dans certains autheurs véritables et dignes d'estre
+creuz, aussi qu'il estoit du mesme pays: et ceste transformation lui advint
+en Thessalie avant qu'il fust versé en la magie, par une sorcière qui le
+vendit, laquelle le recouvra après qu'il eut servi de son mestier d'asne
+quelques ans, ayant les mesmes forces et façons de manger et braire que les
+autres asnes, l'ame raisonnable neantmoins demeura entière et saine, comme
+luy-mesme atteste. Et à fin de couvrir son fait parce que le bruit estoit
+tel et vraysemblable, il en a composé un livre qu'il a intitulé l'_Asne
+d'or_, entremeslé de beaucoup de fables et discours, pour démonstrer les
+vices des hommes de son temps, qu'il avoit ouy lire ou veu faire, durant sa
+transformation, avec plusieurs de ses travaux et peines qu'il souffrit
+durant sa métamorphose.»
+
+ [Note 1: _Les diverses leçons_.]
+
+«Quoy qu'il puisse estre, ledit sainct Augustin, au livre de la _Cité de
+Dieu_, livre XVIII, chap. XVII et XVIII, récite que de son temps, il y
+avoit es Alpes certaines femmes sorcières qui donnoyent à manger de certain
+formage aux passants et soudainement estoyent transformez en asnes ou en
+autres bestes de sommes, et leur faisoyent porter des charges jusqu'à
+certains lieux; ce qu'ayant exécuté, leur rendoyent la forme humaine.»
+
+«L'évesque de Tyr, historien, escrit que de son temps, qui pouvoit estre
+1220, il y eut quelques Anglois que leur Roy envoyoit au secours des
+Chrestiens qui guerroyoient en la terre saincte, qui estans arrivez en une
+havre de l'isle de Cypre, une femme sorcière transmua un jeune soldat
+anglois en asne, lequel voulant retourner vers ses compagnons dans le
+navire fut chassé à coups de baston, lequel s'en retourna à la sorcière,
+qui s'en servit jusqu'à ce qu'on s'apperceut que l'asne s'agenouilla dans
+une Église, faisant choses qui ne pouvoyent partir que d'un animal
+raisonnable, et par suspicion la sorcière qui le suivoit estant prise par
+authorité de justice, le restitua en forme humaine trois ans après sa
+transformation, laquelle fut sur le champ exécutée à mort.»
+
+«Nous lisons, reprend Loys Guyon[1] qu'Ammonius, philosophe peripateticien,
+avoit ordinairement à ses leçons et lors qu'il enseignoit un asne, qui
+estoit du temps de Lucius Septimius Severus, empereur, l'an de J.-C. 196.
+Je penseroy bien que cest asne eust esté autrefois homme, et qu'il
+comprenait bien ce que ledit Ammonius enseignoit, car ces personnes
+transformées, la raison leur demeure comme l'asseure le dit sainct Augustin
+et plusieurs autres auteurs.»
+
+ [Note 1: _Diverses leçons_, t. I, p. 426.]
+
+«Fulgose escrit, livre VIII, chap. II, que du temps du pape Léon, qui
+vivoit l'an 930, il y avoit en Allemagne deux sorcières hostesses qui
+avoyent accoustumé de changer ainsi quelques fois leurs hostes en bestes,
+et comme une fois elles changèrent un jeune garçon basteleur en asne, qui
+donnoit mille plaisirs aux passans, n'ayant point perdu la raison, leur
+voisin l'acheta bien cher, mais elles dirent à l'acheteur qu'elles ne le
+luy garantiraient pas et qu'il le perdoit s'il alloit à la rivière. Or
+l'asne s'estant un jour eschappé, courant au lac prochain où s'étant plongé
+en l'eau, retourna en sa figure. Nostre Apuleius dit qu'il reprint sa forme
+humaine pour avoir mangé des roses.»
+
+«On voit encore aujourd'huy en Egypte des asnes qu'aucuns mènent en la
+place publique lesquels font plusieurs tours d'agilité, et des singeries,
+entendans tout ce qu'on leur commande, et l'exécutent: comme de monstrer la
+plus belle femme de la compagnie, ce qu'ils font, et plusieurs austres
+choses qu'on ne voudroit croire: ainsi que le récite Belon, medecin, en ses
+observations, qu'il a veus et d'autres aussi, qui y ont esté, qui me l'ont
+affirmé de mesme.»
+
+«On amena un jour à sainct Macaire l'Egyptien, dit dom Calmet[1], une
+honnête femme qui avoit été métamorphosée en cavalle par l'art pernicieux
+d'un magicien. Son mari et tous ceux qui la virent crurent qu'elle étoit
+réellement changée en jument. Cette femme demeura trois jours et trois
+nuits sans prendre aucune nourriture, ni propre à l'homme, ni propre à un
+cheval. On la fit voir aux prêtres du lieu, qui ne purent y apporter aucun
+remède. On la mena à la cellule de sainct Macaire, à qui Dieu avoit révelé
+qu'elle devoit venir. Ses disciples vouloient la renvoyer, croyant que
+c'étoit une cavalle, ils avertirent le saint de son arrivée, et du sujet de
+son voyage. Il leur dit: Vous êtes de vrais animaux, qui croyez voir ce qui
+n'est point; cette femme n'est point changée, mais vos yeux sont fascinés.
+En même temps, il répandit de l'eau bénite sur la tête de cette femme, et
+tous les assistants la virent dans son premier état. Il lui fit donner à
+manger, et la renvoya saine et sauve avec son mari. En la renvoyant, il lui
+dit: Ne vous éloignez point de l'église, car ceci vous est arrivé, pour
+avoir été cinq semaines sans vous approcher des sacremens de notre
+Sauveur.»
+
+ [Note 1: _Traité des apparitions des esprits_, t. I, p. 102.]
+
+
+
+
+IV.--SORTILÈGES
+
+
+On appelle sortilèges ou maléfices toutes pratiques superstitieuses
+employées dans le dessein de nuire aux hommes, aux animaux ou aux fruits de
+la terre. On appelle encore maléfices les malapies et autres accidents
+malheureux causés par un art infernal et qui ne peuvent s'enlever que par
+un pouvoir surnaturel.
+
+Il y a sept principales sortes de maléfices employés par les sorciers: 1°
+ils mettent dans le coeur une passion criminelle; 2° ils inspirent des
+sentiments de haine ou d'envie à une personne contre une autre; 3° ils
+jettent des ligatures; 4° ils donnent des maladies; 5° ils font mourir les
+gens; 6° ils ôtent l'usage de la raison: 7° ils nuisent dans les biens et
+appauvrissent leurs ennemis. Les anciens se préservaient des maléfices à
+venir en crachant dans leur sein.
+
+En Allemagne, quand une sorcière avait rendu un homme ou un cheval impotent
+et maléficié, on prenait les boyaux d'un autre homme ou d'un cheval mort,
+on les traînait jusqu'à quelque logis, sans entrer par la porte commune,
+mais par le soupirail de la cave, ou par-dessous terre, et on y brûlait ces
+intestins. Alors la sorcière qui avait jeté le maléfice sentait dans les
+entrailles une violente douleur, et s'en allait droit à la maison où l'on
+brûlait les intestins pour y prendre un charbon ardent, ce qui faisait
+cesser le mal. Si on ne lui ouvrait promptement la porte, la maison se
+remplissait de ténèbres avec un tonnerre effroyable, et ceux qui étaient
+dedans étaient contraints d'ouvrir pour conserver leur vie[1]. Les
+sorciers, en ôtant un sort ou maléfice, sont obligés de le donner à quelque
+chose de plus considérable que l'être ou l'objet à qui ils l'ôtent: sinon,
+le maléfice retombe sur eux. Mais un sorcier ne peut ôter un maléfice s'il
+est entre les mains de la justice: il faut pour cela qu'il soit pleinement
+libre.
+
+ [Note l: Bodin, _Démonomanie_.]
+
+On a regardé souvent les épidémies comme des maléfices. Les sorciers,
+disait-on, mettent quelquefois, sous le seuil de la bergerie ou de l'étable
+qu'ils veulent ruiner, une touffe de cheveux, ou un crapaud, avec trois
+maudissons, pour faire mourir étiques les moutons et les bestiaux qui
+passent dessus: on n'arrête le mal qu'en ôtant le maléfice. De Lancre dit
+qu'un boulanger de Limoges, voulant faire du pain blanc suivant sa coutume,
+sa pâte fut tellement charmée et maléficiée par une sorcière qu'il fit du
+pain noir, insipide et infect.
+
+Une magicienne ou sorcière, pour gagner le coeur d'un jeune homme marié,
+mit sous son lit, dans un pot bien bouché, un crapaud qui avait les yeux
+fermés; le jeune homme quitta sa femme et ses enfants pour s'attacher à la
+sorcière; mais la femme trouva le maléfice, le fit brûler, et son mari
+revint à elle[1].
+
+ [Note 1: Delrio, _Disquisitions magiques_.]
+
+Un pauvre jeune homme ayant quitté ses sabots pour monter à une échelle,
+une sorcière y mit quelque poison sans qu'il s'en aperçut, et le jeune
+homme, en descendant, s'étant donné une entorse, fut boiteux toute sa
+vie[1].
+
+ [Note 1: De Lancre, _De l'inconstance, etc._]
+
+Une femme ensorcelée devint si grasse, dit Delrio, que c'était une boule
+dont on ne voyait plus le visage, ce qui ne laissait pas d'être
+considérable. De plus, on entendait dans ses entrailles le même bruit que
+font les poules, les coqs, les canards, les moutons, les boeufs, les
+chiens, les cochons et les chevaux, de façon qu'on aurait pu la prendre
+pour une basse-cour ambulante.
+
+Une sorcière avait rendu un maçon impotent et tellement courbé, qu'il avait
+presque la tête entre les jambes. Il accusa la sorcière du maléfice qu'il
+éprouvait; on l'arrêta, et le juge lui dit qu'elle ne se sauverait qu'en
+guérissant le maçon. Elle se fit apporter par sa fille un petit paquet de
+sa maison, et, après avoir adoré le diable, la face en terre, en marmottant
+quelques charmes, elle donna le paquet au maçon, lui commanda de se baigner
+et de le mettre dans son bain, en disant: _Va de par le diable_! Le maçon
+le fit, et guérit. Avant de mettre le paquet dans le bain, on voulut savoir
+ce qu'il contenait: on y trouva trois petits lézards vifs; et quand le
+maçon fut dans le bain, il sentit sous lui comme trois grosses carpes,
+qu'on chercha un moment après sans rien trouver[1].
+
+ [Note 1: Bodin, _Démonomanie_.]
+
+Les sorciers mettent parfois le diable dans des noix, et les donnent aux
+petits enfants, qui deviennent maléficiés. Un de nos démonographes (c'est,
+je pense, Boguet) rapporte que, dans je ne sais quelle ville, un sorcier
+avait mis sur le parapet d'un pont une pomme maléficiée, pour un de ses
+ennemis, qui était gourmand de tout ce qu'il pouvait trouver sans desserrer
+la bourse. Heureusement le sorcier fut aperçu par des gens expérimentés,
+qui défendirent prudemment à qui que ce fût d'oser porter la main à la
+pomme, sous peine d'avaler le diable. Il fallait pourtant l'ôter, à moins
+qu'on ne voulût lui donner des gardes. On fut longtemps à délibérer, sans
+trouver aucun moyen de s'en défaire; enfin il se présenta un champion qui,
+muni d'une perche, s'avança à une distance de la pomme et la poussa dans la
+rivière, où étant tombée, on en vit sortir plusieurs petits diables en
+forme de poissons. Les spectateurs prirent des pierres et les jetèrent à la
+tête de ces petits démons, qui ne se montrèrent plus...
+
+Boguet conte encore qu'une jeune fille ensorcelée rendit de petits lézards,
+lesquels s'envolèrent par un trou qui se fit au plancher.
+
+«Il faut bien prendre garde, dit Bodin[1], à la distinction des sortilèges,
+pour juger l'énormité d'entre les sorciers qui ont convention expresse avec
+le diable et ceux qui usent de ligatures et autres arts de sortilèges. Car
+il y en a qui ne se peuvent oster ni punir par les magistrats, comme la
+superstition de plusieurs personnes de ne filer par les champs, la crainte
+de saigner de la narine senestre, ou de rencontrer une femme enceinte
+devant disné. Mais la superstition est bien plus grande de porter des
+rouleaux de papier pendus au col ou l'hostie consacrée en sa pochette;
+comme faisoit le président Gentil, lequel fut trouvé saisi d'une hostie par
+le bourreau qui le pendit à Montfaucon; et autres superstitions semblables
+que l'Ecriture Saincte appelle abominations et train d'Amorrhéens. Cela ne
+se peut corriger que par la parole de Dieu: mais bien le magistrat doit
+chastier les charlatans et porteurs de billets qui vendent ces fumées là et
+les bannir du pays. Car s'il est ainsi que les empereurs payens ayant banni
+ceux qui faisoyent choses qui donnent l'espouvante aux ames
+superstitieuses, que doyvent faire les chrestiens envers ceux là, ou qui
+contrefont les esprits comme on fit à Orléans et à Berne? Il n'y a doute
+que ceux là ne méritassent la mort comme aussi ceux de Berne furent
+exécutez à mort: et en cas pareil de faire pleurer les crucifix ainsi qu'on
+fit à Muret, près Thoulouse, et en Picardie, et en la ville d'Orleans à
+Saint-Pierre des Puilliers. Mais quelque poursuite qu'on ait fait, cela est
+demeuré impuni. Or c'est double impiété en la personne des prestres. Et
+ceste impiété est beaucoup plus grande quand le prestre a paction avec
+Satan et qu'il fait d'un sacrifice une sorcellerie detestable. Car tous les
+théologiens demeurent d'accord que le prestre ne consacre point s'il n'a
+intention de consacrer, encore qu'il prononce les mots sacramentaux.
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, livr. IV, ch. IV.]
+
+De fait, il y eut un curé de Sainct-Jean-le-Petit à Lyon, lequel fut bruslé
+vif l'an 1558 pour avoir dit, ce que depuis il confessa en jugement qu'il
+ne consacroit point l'hostie quand il chantoit messe, pour faire damner les
+paroissiens, comme il disoit, à cause d'un procès qu'il avoit contre eux...
+Il s'est trouvé en infinis procès que les sorciers bien souvent sont
+prestres, ou qu'ils ont intelligence avec les prestres: et par argent ou
+par faveurs, ils sont induits à dire des messes pour les sorciers, et les
+accommodent d'hosties, ou bien ils consacrent du parchemin vierge, ou bien
+ils mettent des aneaux, lames characterisées, ou autres choses semblables
+sur l'autel, ou dessous les linges: comme il s'est trouvé souvent. Et n'a
+pas longtemps qu'on y a surprint un curé, lequel a évadé, ayant bon garant,
+qui lui avoit baillé un aneau pour mettre sous les linges de l'autel quand
+il disoit messe.»
+
+«D'après dom Calmet[1], Aeneas Sylvius Piccolomini, qui fut depuis pape
+sous le nom de Pie II, écrit dans son _Histoire de Bohême_ qu'une femme
+prédit à un soldat du roi Wladislas que l'armée de ce prince seroit taillée
+en pièces par le duc de Bohême; que si le soldat vouloit éviter la mort, il
+falloit qu'il tuât la première personne qu'il rencontreroit en chemin,
+qu'il lui coupât les oreilles et les mît dans sa poche; qu'avec l'épée dont
+il l'auroit percée, il traçât sur terre une croix entre les jambes de son
+cheval, qu'il la baisât, et que montant sur son cheval, il prit la fuite.
+Le jeune homme exécuta tout cela. Wladislas livra la bataille, la perdit et
+fut tué: le jeune soldat se sauva; mais entrant dans sa maison, il trouva
+que c'étoit, sa femme qu'il avoit tuée et percée de son épée, et à qui il
+avoit coupé les oreilles.»
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 100.]
+
+Dom Calmet[1] nous apprend d'après Frédéric Hoffmann[2] que «Une bouchère
+de la ville de Jenes, dans le duché de Weimar en Thuringe ayant refusé de
+donner une tête de veau à une vieille femme, qui n'en offroit presque rien,
+cette vieille se retira, grondant et murmurant entre ses dents. Peu de tems
+après, la bouchère sentit de grandes douleurs de tête. Comme la cause de
+cette maladie étoit inconnue aux plus habiles médecins, ils ne purent y
+apporter aucun remède; cette femme rendoit de tems en tems par l'oreille
+gauche de la cervelle, que l'on prit d'abord pour sa propre cervelle. Mais
+comme elle soupçonnait cette vieille de lui avoir donné un sort à
+l'occasion de la tête de veau, on examina la chose de plus près, et on
+reconnut que c'étoit de la cervelle de veau; et l'on se fortifia dans cette
+pensée, en voyant des osselets de la tête de veau, qui sortoient avec la
+cervelle. Ce mal dura assez longtems, et enfin la femme du boucher guérit
+parfaitement. Cela arriva en 1685.»
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 101.]
+
+ [Note 2: _De Diaboli potentia in corpora_, 1736, p. 382.]
+
+Bodin a escrit livre II, chap. III, de la _Démonomanie_, dit Guyon[1], que
+le sieur Nouilles, abbé de l'Isle, et depuis evesque de Dax, ambassadeur à
+Constantinople, dit qu'un gentilhomme polonois, nommé Pruiski, qui a esté
+ambassadeur en France, luy dit que l'un des grands roys de la chrestienté,
+voulant sçavoir l'yssue de son estat, fit venir un prestre necromantien et
+enchanteur, lequel dit la messe, et après avoir consacré l'hostie, trancha
+la teste à un jeune enfant de dix ans, premier né, qui estoit préparé pour
+cest effet, et fit mettre sa teste sur l'hostie, puis disant certaines
+paroles, et usant de caractères qu'il n'est besoin sçavoir, demanda ce
+qu'il vouloit. La teste ne respondit que ces deux mots: _Vim patior_ en
+latin: c'est à dire j'endure violence. Et aussitost le roy entra en furie,
+criant sans fin: Ostez-moi ceste teste, et mourut ainsi enragé. Depuis que
+ces choses furent escrites, j'ay demandé audit sieur de Dax si ce que Bodin
+avoit escrit de luy estoit vray, lequel m'asseura qu'ouy, mais quel roy
+c'estoit, il ne le me voulut jamais dire.»
+
+ [Note 1: _Les diverses leçons de Loys Guyon_, t. I, p. 735.]
+
+P. Leloyer[1] rappelle encore l'histoire d'une autre tête qui parla après
+la séparation du corps, dont Pline fait mention. «En la guerre de Sicile
+entre Octave César qui depuis fut surnommé Auguste et Sextus Pompeius fils
+de Pompée le Grand, y eut, dit-il, un des gens d'Octave appelé Gabinius qui
+fut prins des ennemis, et eut la teste coupée par le commandement de Sextus
+Pompeius, de sorte qu'elle ne tenoit plus qu'un petit à la peau. Il est oüy
+sur le soir qu'il se plaignoit et désiroit parler à quelqu'un. Aussitost
+une grande multitude s'assemble autour du corps; il prie ceux qui estoient
+venus de faire parler à Pompée et qu'il estoit venu des enfers pour luy
+dire chose qui luy importoit. Cela est rapporté à Pompée, il n'y veut aller
+et y envoye quelqu'un de ses familiers, ausquels Gabinius dit que les dieux
+d'en bas recevoient les justes complaintes de Pompée et qu'il auroit toute
+telle issue qu'il souhaitoit. En signe de vérité, il dit qu'il devoit
+aussitost retomber mort qu'il auroit accomply son message. Cela advint et
+Gabinius tomba à l'heure tout mort comme devant.» Il faut, du reste, noter
+que la prédiction de Gabinius ne se réalisa pas.
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, p. 259.]
+
+L. Du Vair[1] raconte que les Biarmes, peuples septentrionaux fort voisins
+du pole arctique, estans un jour tout prêts de combattre contre un tres
+puissant roy nommé Regner commencerent à s'adresser au ciel avec beaux
+carmes enchantez et firent tant qu'ils solliciterent les nues à les
+secourir, et les contraignirent jusqu'à verser une grande violence et
+quantité de pluie qu'ils firent venir tout à coup sur leurs ennemis. Quant
+est de commander aux orages et aux vents, Olaüs affirme que Henry, roy de
+Suece, qui avait le bruit d'être le premier de son temps en l'art magique
+estoit si familier avec les démons et les avoit tellement à son
+commandement, que, de quelque costé qu'il tournast son chapeau, tout
+aussitost le vent qu'il désiroit venait à souffler et halener de cette
+part-là, et pour cet effet son chappeau fut nommé de tous ceux de la
+contrée le _chappeau venteux_.»
+
+ [Note 1: _Trois livres des charmes, sorcelages, etc._, p. 304.]
+
+D'après Jean des Caurres[1]: «Olaus le Grand escrit[2] plusieurs moyens
+d'enchantemens spéciaux et observez par les septentrionaux en ces paroles:
+L'on trouvoit ordinairement des sorciers et magiciens entre les Botniques,
+peuples septentrionaux, comme si en ceste contrée eust esté leur propre
+habitation, lesquels avoient apprins de desguiser leurs faces, et celles
+d'autruy, par plusieurs representations de choses, au moyen de la grande
+adresse qu'ils avoient à tromper et charmer les yeux. Ils avoient aussi
+apprins d'obscurcir les véritables regards par les trompeuses figures. Et
+non seulement les luicteurs, mais aussi les femmes et jeunes pucelles, ont
+accoustumé selon leur souhait, d'emprunter leur subtile et ténue substance
+de l'air, pour se faire comme des masques horrides, et pleins d'une ordure
+plombeuse, ou bien pour faire paroistre leurs faces distinguées par une
+couleur pasle et contrefaite, lesquelles après elles deschargent, à la
+clarté du temps serain, de ces ténébreuses substances qui y sont attachées,
+et par ce moyen elles chassent la vapeur qui les recouvroit. Il appert
+aussi qu'il y avoit si grande vertu en leurs charmes, qu'il sembloit
+qu'elles eussent pouvoir d'attirer du lieu le plus distant, et se rendre
+visibles à elles seules et toucher une chose la plus esloignée: voire et
+eust elle esté arrestée et garrottée par mille liens[3]. Or font-elles
+demonstrance de ces choses par telles impostures. Lors qu'elles ont envie
+de sçavoir de l'estat de leurs amis ou ennemis absents en lointaines
+contrées, a deux cens ou quatre cens lieues, elles s'adressent vers Lappon,
+ou Finnon, grand docteur en cest art: et apres qu'elles luy ont fait
+quelques presens d'une robbe de lin, ou d'un arc, elles le prient
+experimenter en quel pays peuvent estre leurs amis ou ennemis, et que c'est
+qu'ils font. Parquoy il entre dedans le conclave, accompagné seulement de
+sa femme et d'un sien compagnon; puis il frappe avec un marteau dessus une
+grenouille d'airain, ou sur un serpent estendu sur une enclume, et luy
+baille autant de coups qu'il est ordonné: puis en barbotant quelques
+charmes, il les retourne çà et là, et incontinent il tombe en extase, et
+est ravy, et demeure couché peu de temps, comme s'il estoit mort. Ce temps
+pendant il est gardé diligemment par son compaignon de crainte qu'aucune
+pulce ou mousche vivante, ou autre animal ne le touche. Car par le pouvoir
+des charmes, son esprit, qui est guidé et conduit par le diable, rapporte
+un anneau, ou un cousteau, ou quelque autre chose semblable, en signe et
+pour tesmoignage qu'il a faist ce qui lui estoit commandé: et alors se
+relevant, il déclare à son conducteur les mesmes signes, avec les
+circonstances.»
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 394.]
+
+ [Note 2: Livre III, ch. XXXIX de l'_Histoire des peuples
+ septentrionaux_.]
+
+ [Note 3: Saxon le grammairien, au commencement de l'_Histoire de
+ Danemark_.]
+
+«Le mesme auteur, au chapitre XVIII du troisième livre _Des vents venaux_,
+escrit le miracle qui ensuit. Les Finnons avoient quelque-fois accoustumé,
+entre les autres erreurs de leur race, de vendre un vent à ceux qui
+negocioient en leurs havres, lorsqu'ils estoient empeschez par la contraire
+tempeste des vents. Après doncques qu'on leur avoit baillé le payement, ils
+donnoient trois noeuds magiques aux acheteurs, et les advertissoient qu'en
+desnouant le premier ils avoient les vents amiables et doux: et en
+desnouant le second, ils les avoient plus forts: et là où ils desnoueroient
+le troisième il leur surviendroit une telle tempeste, qu'ils ne pourroient
+jouyr à leur aise de leur vaisseau, ny jeter l'oeil hors la proue, pour
+éviter les rochers, ny asseurer le pied en la navire, pour abbatre les
+voiles, ny mesmes l'asseurer en la poupe pour manier le gouvernail.»
+
+«J'ai ouï raconter plusieurs fois, à un bon et docte personnage, dit
+Goulart[1], qu'estant jeune escholier à Thoulouse, il fut par deux fois
+voyager es monts Pyrénées. Qu'en ces deux voyages il advint et vid ce qui
+s'ensuit. En une croupe fort haute et spacieuse de ces monts, se trouve une
+forme d'autel fort antique, sur quelques pierres duquel sont gravez
+certains charactères de forme estrange. Autour et non loin de cest autel se
+trouverent lors d'iceux voyages des pastres et rustiques, lesquels
+exhorterent et prierent ce personnage et plusieurs autres, tant escholiers
+que de diverses conditions, de ne toucher nullement cest autel. Enquis
+pourquoy ils faisoyent cette instance, respondirent qu'il n'importoit d'en
+approcher pour le voir et regarder de près tant que l'on voudroit: mais de
+l'attouchement s'ensuivoyent merveilleux changemens en l'air. Il faisoit
+fort beau en tous les deux voyages. Mais au premier se trouva un moine en
+la compagnie, qui se riant de l'advertissement de ces pastres, dit qu'il
+vouloit essayer que c'estoit de cest enchantement: et tandis que les autres
+amusoyent ces rustiques, approche de l'autel et le touche comme il voulut.
+Soudain le ciel s'obscurcit, les tonnerres grondent: le moine et tous les
+autres gaignent au pied, mais avant qu'ils eussent atteint le bas de la
+montagne, après plusieurs esclats de foudre et d'orages effroyables, ils
+furent moüillez jusques à la peau, poursuivis au reste par les pastres à
+coups de cailloux et de frondes. Au second voyage le mesme fut attenté par
+un escholier avec mesmes effects de foudres, orages et ravines d'eaux les
+plus estranges qu'il est possible de penser.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 776.]
+
+Selon Dom Calmet[1], «Spranger _in mallio maleficorum_ raconte qu'en Souabe
+un paysan avec sa petite fille âgée d'environ huit ans, étant allé visiter
+ses champs, se plaignait de la sécheresse, en disant: Hélas, Dieu nous
+donnera-t-il de la pluie! La petite fille lui dit incontinent, qu'elle lui
+en feroit venir quand il voudroit. Il répondit: Et qui t'a enseigné ce
+secret? C'est ma mère, dit-elle, qui m'a fort défendu de le dire à
+personne. Et comment a-t-elle fait pour te donner ce pouvoir? Elle m'a
+menée à un maître, qui vient à moi autant de fois que je l'appelle. Et
+as-tu vu ce maître? Oui, dit-elle, j'ai souvent vu entrer des hommes chez
+ma mère, à l'un desquels elle m'a vouée. Après ce dialogue, le père lui
+demanda comment elle feroit pour faire pleuvoir seulement sur son champ.
+Elle demanda un peu d'eau; il la mena à un ruisseau voisin, et la fille
+ayant nommé l'eau au nom de celui auquel sa mère l'avoit vouée, aussi-tôt
+on vit tomber sur le champ une pluie abondante. Le père convaincu que sa
+femme était sorcière, l'accusa devant les juges, qui la condamnèrent au
+feu. La fille fut baptisée et vouée à Dieu; mais elle perdit alors le
+pouvoir de faire pleuvoir à sa volonté.»
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 156.]
+
+Bodin[1] dit que «la coustume de traîner les images et crucifix en la
+riviere pour avoir de la pluye se pratique en Gascongne, et l'ay veu
+(dit-il) faire à Thoulouse en plein jour par les petits enfans devant tout
+le peuple, qui appellent cela la tire-masse. Et se trouva quelqu'un qui
+jetta toutes les images dedans les puits du salin l'an 1557. Lors la pluye
+tomba en abondance. C'est une signalée meschanceté qu'on passe par
+souffrance et une doctrine de quelques sorciers de ce païs là qui ont
+enseigné ceste impiété au pauvre peuple.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, liv. II, ch. VIII.]
+
+Jovianus Pontanus[1] parlant des superstitions damnables de quelques
+Napolitains qui adjoustoyent foi aux sorciers, dict ces mots: «Aucuns des
+habitans et assiegez dans la ville de Suesse, sortirent de nuict et
+tromperent les corps de garde, puis traverserent les plus rudes montagnes,
+et gaignerent finalement le bord de la mer. Ils portoyent quand et eux un
+crucifix, contre lequel ils prononcerent un certain charme execrable, puis
+se jetterent dedans la mer, prians que la tempeste troublast ciel et terre.
+Au mesme temps, quelques prestres de la mesme ville, désireux de
+s'accommoder aux sorcelleries des soldats en inventerent une autre,
+esperant attirer la pluye par tel moyen. Ils apporterent un asne aux portes
+de leur eglise, et lui chanterent un requiem, comme à quelque personne qui
+eust rendu l'âme. Après cela, ils lui fourrerent en la gueule une hostie
+consacrée, et après avoir fait maint service autour de cet asne, finalement
+l'enterrerent tout vif aux portes de leur dite église. A peine avoyent-ils
+achevé leur sorcellerie, que l'air commença à se troubler, la mer à estre
+agitée, le plein jour à s'obscurcir, le ciel à s'éclairer, le tonnerre à
+esbranler tout: le tourbillon des vents arrachoit les arbres et remplissoit
+l'air de cailloux et d'esclats volans des rochers: une telle ravine d'eaux
+survint, et de la pluye en si grande abondance que non seulement les
+cisternes de Suesse furent remplies, mais aussi les monts et rochers fendus
+de chaleur servoyent lors de canal aux torrens. Le roy de Naples qui
+n'espéroit prendre la ville que par faute d'eau, se voyant ainsi frustré
+leva le siège et s'en revint trouver son armée à Savonne.»
+
+ [Note 1: Au Ve livre des _Histoires de son temps_, cité par
+ Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 1031.]
+
+«Les procès des sorciers et sorcières, dit Goulart[1], faisans esmouvoir
+par leurs sorcelleries divers orages et tempestes, proposent infinis
+estranges exemples de ceci... J'ai ouï asseurer à personnage digne de foi
+que quelques sorciers de Danemarc firent un charme terrible pour empescher
+que la princesse de Danemarc ne fust menée par mer au roy d'Escosse, à qui
+elle estoit fiancée, tellement que la flotte qui la conduisoit fut
+plusieurs fois en danger de naufrage, et poussée loin de sa route, où force
+lui fut d'attendre commodité d'une autre navigation. Que ceste conjuration
+finalement descouverte l'on fit justice des sorciers, lesquels declarerent
+les malins esprits leur avoir confessé que la piété de la princesse et de
+quelques bons personnages qui l'accompagnoyent, par l'invocation ardente et
+continuelle du nom de Dieu, avoit rendu vains tous leurs efforts.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 1052.]
+
+Jacques d'Autun[1] rapporte un orage extraordinaire accompagné de grêle
+excité en Languedoc par des sorciers l'an 1668.
+
+ [Note 1: _L'incrédulité sçavante et la crédulité ignorante, etc._,
+ par Jacques d'Autun, prédicateur capucin. Lyon, Jean Geste, 1674,
+ in-4°, p. 857]
+
+«Sur les trois heures après midi le onziesme du mois de juin s'esleva,
+dit-il, un tourbillon de vent si impétueux qu'il desracinoit les arbres et
+faisoit trembler les maisons aux environs de Langon; ce furieux orage
+semblait devoir s'appaiser par une pluye assez médiocre, laquelle peu après
+fut meslée de grelle grosse comme des oeufs de poule et ce qui fit
+l'admiration des curieux, qui en firent ramasser plusieurs pièces, est
+qu'elles étaient hérissées et pointues comme si à dessein on les eut
+travaillées pour leur donner cette figure; d'autres ressemblaient
+parfaitement à de gros limaçons avec leur coquille, la teste, le col et les
+cornes dehors; l'on voyoit en d'autres des grenouilles et des crapaux si
+bien taillés, que l'on eut dit qu'un sculpteur s'étoit applicqué à les
+façonner; mais ce qui surprit davantage en ce spectacle d'horreur, est que
+cette gresle changeoit de figure selon la différence des insectes, que le
+démon vouloit probablement représenter: car l'on vit gresler des serpens ou
+de la gresle en forme de serpens de la longueur d'un demy pied: certes la
+gresle qui fit trembler toute l'Egypte laquelle sainct Augustin attribue à
+l'opération des démons, n'avoit rien de si effroyable; l'on trouva des
+pièces de ce funeste météore qui représentoient la main d'un homme avec
+deux ou trois doigts distinctement formez, d'autres estoient taillées en
+estoiles à trois et à cinq pointes: enfin en quelque endroit, comme au port
+de Saincte-Marie, il tomba de la gresle d'une si prodigieuse grosseur que
+les animaux et les hommes qui en estoient frappez expiroient sur le
+champ... On trouva un cheveu blanc dans tous les grains de grelle qui
+furent ouverts et dans tous le cheveu blanc étoit de la même longueur.»
+
+L'Espagnol Torquémada formule ainsi la biographie d'une fameuse sorcière du
+moyen âge:
+
+«Aucuns parlent, dit-il, d'une certaine femme nommée _Agaberte_, fille d'un
+géant qui s'appelait _Vagnoste_, demeurant aux pays septentrionaux,
+laquelle était grande enchanteresse. Et la force de ses enchantements était
+si variée, qu'on ne la voyait presque jamais en sa propre figure: quelque
+fois c'était une petite vieille fort ridée, qui semblait ne se pouvoir
+remuer, ou bien une pauvre femme malade et sans forces; d'autres fois elle
+était si haute qu'elle paraissait toucher les nues avec sa tête. Ainsi elle
+prenait telle forme qu'elle voulait aussi aisément que les auteurs
+décrivent _Urgande la méconnue_. Et, d'après ce qu'elle faisait, le monde
+avait opinion qu'en un instant elle pouvait obscurcir le soleil, la lune et
+les étoiles, aplanir les monts, renverser les montagnes, arracher les
+arbres, dessécher les rivières, et faire autres choses pareilles si
+aisément qu'elle semblait tenir tous les diables attachés et sujets à sa
+volonté.»
+
+Les magiciens et les devins emploient une sorte d'anathème pour découvrir
+les voleurs et les maléfices: voici cette superstition. Nous prévenons ceux
+que les détails pourraient scandaliser, qu'ils sont extraits des grimoires.
+On prend de l'eau limpide; on rassemble autant de petites pierres qu'il y a
+de personnes soupçonnées; on les fait bouillir dans cette eau; on les
+enterre sous le seuil de la porte par où doit passer le voleur ou la
+sorcière, en y joignant une lame d'étain sur laquelle sont écrits ces mots:
+_Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat_. On a eu soin de
+donner à chaque pierre le nom de l'une des personnes que l'on a lieu de
+soupçonner. On ôte le tout de dessus le seuil de la porte au lever du
+soleil; si la pierre qui représente le coupable est brûlante, c'est déjà un
+indice. Mais, comme le diable est sournois, il ne faut pas s'en contenter;
+on récite donc les sept Psaumes de la pénitence, avec les litanies des
+saints: on prononce ensuite les prières de l'exorcisme, contre le voleur ou
+la sorcière; on écrit son nom dans un cercle; on plante sur ce nom un clou
+d'airain, de forme triangulaire, qu'il faut enfoncer avec un marteau dont
+le manche soit en bois de cyprès, et on dit quelques paroles prescrites
+rigoureusement à cet effet[1]. Alors le voleur se trahit par un grand cri.
+
+ [Note 1: _Justus es Domine, et justa sunt judicia tua_.]
+
+S'il s'agit d'une sorcière, et qu'on veuille seulement ôter le maléfice
+pour le rejeter sur celle qui l'a jeté, on prend, le samedi, avant le lever
+du soleil, une branche de coudrier d'une année, et on dit l'oraison
+suivante: «Je te coupe, rameau de cette année, au nom de celui que je veux
+blesser comme je te blesse.» On met la branche sur la table, en répétant
+trois fois une certaine prière[1] qui se termine par ces mots: Que le
+sorcier ou la sorcière soit anathème, et nous saufs[2]!
+
+ [Note 1: Comme la première, c'est une inconvenance. On ajoute aux
+ paroles saintes du signe de la croix: Droch, Mirroch, Esenaroth,
+ Bétubaroch, Assmaaroth, qu'on entremêle de signes de croix.]
+
+ [Note 2: Wierus, _De Praestig. daem._, lib. V, cap. V.]
+
+Bodin et de Lancre content[1] qu'en 1536, à Casal, en Piémont, on remarqua
+qu'une sorcière, nommée Androgina, entrait dans les maisons, et que bientôt
+après on y mourait. Elle fut prise et livrée aux juges; elle confessa que
+quarante sorcières, ses compagnes avaient composé avec elle le maléfice.
+C'était un onguent avec lequel elles allaient graisser les loquets des
+portes; ceux qui touchaient ces loquets mouraient en peu de jours.
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, liv. IV, ch. IV. _Tableau de l'inconstance,
+ etc._, liv. II, disc. IV.]
+
+«La même chose advint à Genève en 1563, ajoute de Lancre, si bien qu'elles
+y mirent la peste, qui dura plus de sept ans. Cent soixante-dix sorcières
+furent exécutées à Rome pour cas semblable sous le consulat de Claudius
+Marcellus et de Valerius Flaccus: mais la sorcellerie n'étant pas encore
+bien reconnue, on les prenait simplement alors pour des empoisonneuses...»
+
+On remarquait, dit-on, au dix-septième siècle, dans la forêt de Bondi, deux
+vieux chênes que l'on disait enchantés. Dans le creux de l'un de ces chênes
+on voyait toujours une petite chienne d'une éblouissante blancheur. Elle
+paraissait endormie, et ne s'éveillait que lorsqu'un passant s'approchait;
+mais elle était si agile, que personne ne pouvait la saisir. Si on voulait
+la surprendre, elle s'éloignait de quelques pas, et, dès qu'on s'éloignait,
+reprenait sa place avec opiniâtreté. Les pierres et les balles la
+frappaient sans la blesser; enfin on croyait dans le pays que c'était un
+démon, ou l'un des chiens du grand veneur, ou du roi Arthus, ou encore la
+chienne favorite de saint Hubert, ou enfin le chien de Montargis, qui,
+présent à l'assassinat de son maître dans la forêt de Bondi, révéla le
+meurtrier, et vengea l'homicide au XIVe siècle. On disait aussi que des
+sorciers faisaient assurément le sabbat sous les deux chênes.
+
+Un jeune garçon de dix à douze ans, dont les parents habitaient la lisière
+de la forêt, faisait ordinairement de petits fagots à quelque distance de
+là. Un soir qu'il ne revint pas, son père, ayant pris sa lanterne et son
+fusil, s'en alla avec son fils aîné battre le bois. La nuit était sombre.
+Malgré la lanterne, les deux bûcherons se heurtaient à chaque instant
+contre les arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs
+pas et s'égaraient sans cesse. «Voilà qui est singulier, dit enfin le père;
+il ne faut qu'une heure pour traverser le bois, et nous marchons depuis
+deux sans avoir trouvé les chênes; il faut que nous les ayons passés.»
+
+En ce moment, un tourbillon ébranlait la forêt. Ils levèrent les yeux, et
+virent, à vingt pas, les deux chênes. Ils marchèrent dans cette direction;
+mais à mesure qu'ils avancent, il semble que les chênes s'éloignent: la
+forêt paraît ne plus finir; on entend de toutes parts des sifflements,
+comme si le bois était rempli de serpents; ils sentent rouler à leurs pieds
+des corps inconnus; des griffes entourent leurs jambes et les effleurent;
+une odeur infecte les environne; ils croient sentir des êtres impalpables
+errer autour d'eux...
+
+Le bûcheron, exténué de fatigue, conseille à son fils de s'asseoir un
+instant; mais son fils n'y est plus. Il voit à quelques pas, dans les
+buissons, la lumière vacillante de la lanterne; il remarque le bas des
+jambes de son fils, qui l'appelle; il ne reconnaît pas la voix. Il se lève;
+alors la lanterne disparaît; il ne sait plus où il se trouve; une sueur
+froide découle de tous ses membres; un air glacé frappe son visage, comme
+si deux grandes ailes s'agitaient au-dessus de lui. Il s'appuie contre un
+arbre, laisse tomber son fusil, recommande son âme à Dieu, et tire de son
+sein un crucifix; il se jette à genoux et perd connaissance.
+
+Le soleil était levé lorsqu'il se réveilla; il vit son fusil brisé et
+macéré comme si on l'eût mâché avec les dents; les arbres étaient teints de
+sang; les feuilles noircies; l'herbe desséchée; le sol couvert de lambeaux;
+le bûcheron reconnut les débris des vêtements de ses deux fils, qui ne
+reparurent pas. Il rentra chez lui épouvanté. On visita ces lieux
+redoutables. On y vérifia toutes les traces du sabbat; on y revit la
+chienne blanche insaisissable. On purifia la place; on abattit les deux
+chênes, à la place desquels on planta deux croix, qui se voyaient encore il
+y a peu de temps; et, depuis, cette partie de la forêt cessa d'être
+infestée par les démons[1].
+
+ [Note 1: _Infernaliana_, p. 152.]
+
+Ce que les sorciers appellent _main de gloire_ est la main d'un pendu,
+qu'on prépare de la sorte: On la met dans un morceau de drap mortuaire, en
+la pressant bien, pour lui faire rendre le peu de sang qui pourrait y être
+resté; puis on la met dans un vase de terre, avec du sel, du salpêtre, du
+zimax et du poivre long, le tout bien pulvérisé. On la laisse dans ce pot
+l'espace de quinze jours; après quoi on l'expose au grand soleil de la
+canicule, jusqu'à ce qu'elle soit complètement desséchée; si le soleil ne
+suffit pas, on la met dans un four chauffé de fougère et de verveine. On
+compose ensuite une espèce de chandelle avec de la graisse de pendu, de la
+cire vierge et du sésame de Laponie; et on se sert de la main de gloire
+comme d'un chandelier, pour tenir cette merveilleuse chandelle allumée.
+Dans tous les lieux où l'on va avec ce funeste instrument, ceux qui y sont
+demeurent immobiles, et ne peuvent non plus remuer que s'ils étaient morts.
+Il y a diverses manières de se servir de la main de gloire; les scélérats
+les connaissent bien; mais, depuis qu'on ne pend plus chez nous, ce doit
+être chose rare.
+
+Deux magiciens, étant venus loger dans un cabaret pour y voler, demandèrent
+à passer la nuit auprès du feu, ce qu'ils obtinrent. Lorsque tout le monde
+fut couché, la servante, qui se défiait de la mine des deux voyageurs, alla
+regarder par un trou de la porte pour voir ce qu'ils faisaient. Elle vit
+qu'ils tiraient d'un sac la main d'un corps mort, qu'ils en oignaient les
+doigts de je ne sais quel onguent, et les allumaient, à l'exception d'un
+seul qu'ils ne purent allumer, quelques efforts qu'ils fissent, et cela
+parce que, comme elle le comprit, il n'y avait qu'elle des gens de la
+maison qui ne dormît point; car les autres doigts étaient allumés pour
+plonger dans le plus profond sommeil ceux qui étaient déjà endormis. Elle
+alla aussitôt à son maître pour l'éveiller, mais elle ne put en venir à
+bout, non plus que les autres personnes du logis, qu'après avoir éteint les
+doigts allumés, pendant que les deux voleurs commençaient à faire leur coup
+dans une chambre voisine. Les deux magiciens, se voyant découverts,
+s'enfuirent au plus vite, et on ne les trouva plus[1].
+
+ [Note 1: Delrio, _Disquisitions magiques_.]
+
+Il y avait autrefois beaucoup d'anneaux enchantés ou chargés d'amulettes.
+Les magiciens faisaient des anneaux constellés avec lesquels on opérait des
+merveilles. Cette croyance était si répandue chez les païens, que les
+prêtres ne pouvaient porter d'anneaux, à moins qu'il ne fussent si simples
+qu'il était évident qu'ils ne contenaient point d'amulettes[1].
+
+ [Note 1: Aulu-Gelle, lib. X, cap. XXV.]
+
+Les anneaux magiques devinrent aussi de quelque usage chez les chrétiens et
+même beaucoup de superstitions se rattachèrent au simple _anneau
+d'alliance_. On croyait qu'il y avait dans le quatrième doigt, qu'on appela
+spécialement doigt annulaire ou doigt destiné à l'anneau, une ligne qui
+correspondait directement au coeur; on recommanda donc de mettre l'anneau
+d'alliance à ce seul doigt. Le moment où le mari donne l'anneau à sa jeune
+épouse devant le prêtre, ce moment, dit un vieux livre de secrets, est de
+la plus haute importance. Si le mari arrête l'anneau à l'entrée du doigt et
+ne passe pas la seconde jointure, la femme sera maîtresse; mais s'il
+enfonce l'anneau jusqu'à l'origine du doigt, il sera chef et souverain.
+Cette idée est encore en vigueur, et les jeunes mariées ont généralement
+soin de courber le doigt annulaire au moment où elles reçoivent l'anneau de
+manière à l'arrêter avant la seconde jointure.
+
+Les Anglaises, qui observent la même superstition, font le plus grand cas
+de l'anneau d'alliance à cause de ses propriétés. Elles croient qu'en
+mettant un de ces anneaux dans un bonnet de nuit, et plaçant le tout sous
+leur chevet, elles verront en songe le mari qui leur est destiné.
+
+Les Orientaux révèrent les anneaux et les bagues, et croient aux anneaux
+enchantés. Leurs contes sont pleins de prodiges opérés par ces anneaux. Ils
+citent surtout, avec une admiration sans bornes, l'_anneau de Salomon_, par
+la force duquel ce prince commandait à toute la nature. Le grand nom de
+Dieu est gravé sur cette bague, qui est gardée par des dragons, dans le
+tombeau inconnu de Salomon. Celui qui s'emparerait de cet anneau serait
+maître du monde et aurait tous les génies à ses ordres.
+
+A défaut de ce talisman prodigieux, ils achètent à des magiciens des
+anneaux qui produisent aussi des merveilles.
+
+Henri VIII bénissait des anneaux d'or qui avaient disait-il, la propriété
+de guérir de la crampe[1].
+
+ [Note 1: Misson, _Voyage d'Italie_, t. III, p. 16, à la marge.]
+
+Les faiseurs de secrets ont inventé des bagues magiques qui ont plusieurs
+vertus. Leurs livres parlent de l'_anneau des voyageurs_. Cet anneau, dont
+le secret n'est pas bien certain, donnait à celui qui le portait le moyen
+d'aller sans fatigue de Paris à Orléans, et de revenir d'Orléans à Paris
+dans la même journée.
+
+Mais on n'a pas perdu le secret de l'_anneau d'invisibilité_. Les
+cabalistes ont laissé la manière de faire cet anneau, qui plaça Gygès au
+trône de Lydie. Il faut entreprendre cette opération un mercredi de
+printemps, sous les auspices de Mercure, lorsque cette planète se trouve en
+conjonction avec une des autres planètes favorables, comme la Lune,
+Jupiter, Vénus et le Soleil. Que l'on ait de bon mercure fixé et purifié:
+on en formera une bague où puisse entrer facilement le doigt du milieu; on
+enchâssera dans le chaton une petite pierre que l'on trouve dans le nid de
+la huppe, et on gravera autour de la bague ces paroles: _Jésus passant + au
+milieu d'eux + s'en alla_[1]; puis ayant posé le tout sur une plaque de
+mercure fixé, on fera le parfum de Mercure; on enveloppera l'anneau dans un
+taffetas de la couleur convenable à la planète, on le portera dans le nid
+de la huppe d'où l'on a tiré la pierre, on l'y laissera neuf jours; et
+quand on le retirera, on fera encore le parfum comme la première fois; puis
+on le gardera dans une petite boîte faite avec du mercure fixé, pour s'en
+servir à l'occasion. Alors on mettra la bague à son doigt. En tournant la
+pierre au dehors de la main, elle a la vertu de rendre invisible aux yeux
+des assistants celui qui la porte; et quand on veut être vu, il suffit de
+rentrer la pierre en dedans de la main, que l'on ferme en forme de poing.
+
+ [Note 1: Saint Luc, ch. IV, verset 30.]
+
+Porphyre, Jamblique, Pierre d'Apone et Agrippa, ou du moins les livres de
+secrets qui leur sont attribués, soutiennent qu'un anneau fait de la
+manière suivante a la même propriété. Il faut prendre des poils qui sont au
+dessus de la tête de la hyène et en faire de petites tresses avec
+lesquelles on fabrique un anneau, qu'on porte aussi dans le nid de la
+huppe. On le laisse là neuf jours; on le passe ensuite dans des parfums
+préparés sous les auspices de Mercure (planète). On s'en sert comme de
+l'autre anneau, excepté qu'on l'ôte absolument du doigt quand on ne veut
+plus être invisible.
+
+Si, d'un autre côté, on veut se précautionner contre l'effet de ces anneaux
+cabalistiques, on aura une bague faite de plomb raffiné et purgé; on
+enchâssera dans le chaton l'oeil d'une belette qui n'aura porté des petits
+qu'une fois; sur le contour on gravera les paroles suivantes: _Apparuit
+Dominus Simoni_. Cette bague se fera un samedi, lorsqu'on connaîtra que
+Saturne est en opposition avec Mercure. On l'enveloppera dans un morceau de
+linceul mortuaire qui ait enveloppé un mort; on l'y laissera neuf jours;
+puis, l'ayant retirée, on fera trois fois le parfum de Saturne, et on s'en
+servira.
+
+Ceux qui ont imaginé ces anneaux ont raisonné sur l'antipathie qu'ils
+supposaient entre les matières qui les composent. Rien n'est plus
+antipathique à la hyène que la belette, et Saturne rétrograde presque
+toujours à Mercure; ou, lorsqu'ils se rencontrent dans le domicile de
+quelques signes du zodiaque, c'est toujours un aspect funeste et de mauvais
+augure[1].
+
+ [Note 1: _Petit Albert_.]
+
+On peut faire d'autres anneaux sous l'influence des planètes, et leur
+donner des vertus au moyen de pierres et d'herbes merveilleuses. «Mais dans
+ces caractères, herbes cueillies, constellations et charmes, le diable se
+coule,» comme dit Leloyer, quand ce n'est pas simplement le démon de la
+grossière imposture. «Ceux qui observent les heures des astres,
+ajoute-t-il, n'observent que les heures des démons qui président aux
+pierres, aux herbes et aux astres mêmes.»--Et il est de fait que ce ne sont
+ni des saints ni des coeurs honnêtes qui se mêlent de ces superstitions.
+
+On appelle amulettes certains remèdes superstitieux que l'on porte sur soi
+ou que l'on s'attache au cou pour se préserver de quelque maladie ou de
+quelque danger. Les Grecs les nommaient phylactères, les Orientaux
+talismans. C'étaient des images capricieuses (un scarabée chez les
+Égyptiens), des morceaux de parchemin, de cuivre, d'étain, d'argent, ou
+encore de pierres particulières où l'on avait tracé de certains caractères
+ou de certains hiéroglyphes.
+
+Comme cette superstition est née d'un attachement excessif à la vie et
+d'une crainte puérile de tout ce qui peut nuire, le christianisme n'est
+venu à bout de le détruire que chez les fidèles[1]. Dès les premiers
+siècles de l'Église, les Pères et les conciles défendirent ces pratiques du
+paganisme. Ils représentèrent les amulettes comme un reste idolâtre de la
+confiance qu'on avait aux prétendus génies gouverneurs du monde. Le curé
+Thiers[2] a rapporté un grand nombre de passage des Pères à ce sujet, et
+les canons de plusieurs conciles.
+
+ [Note 1: Bergier, _Dictionnaire théologique_.]
+
+ [Note 2: _Traité des superstitions_, liv. V, ch. 1.]
+
+Les lois humaines condamnèrent aussi l'usage des amulettes. L'empereur
+Constance défendit d'employer les amulettes et les charmes à la guérison
+des maladies. Cette loi, rapportée par Ammien Marcellin, fut exécutée si
+sévèrement, que Valentinien fit punir de mort une vieille femme qui ôtait
+la fièvre avec des paroles charmées, et qu'il fit couper la tête à un jeune
+homme qui touchait un certain morceau de marbre en prononçant sept lettres
+de l'alphabet pour guérir le mal d'estomac[1].
+
+ [Note 1: Voyez Ammien-Marcellin, lib. XVI, XIX, XXIX, et le P.
+ Lebrun, liv. III, ch. 2.]
+
+Mais comme il fallait des préservatifs aux esprits fourvoyés, qui forment
+toujours le plus grand nombre, on trouva moyen d'éluder la loi. On fit des
+talismans et des amulettes avec des morceaux de papier chargés de versets
+de l'Écriture sainte. Les lois se montrèrent moins rigides contre cette
+singulière coutume, et on laissa aux prêtres le soin d'en modérer les abus.
+
+Les Grecs modernes, lorsqu'ils sont malades, écrivent le nom de leur
+infirmité sur un morceau de papier de forme triangulaire qu'ils attachent à
+la porte de leur chambre. Ils ont grande foi à cette amulette.
+
+Quelques personnes portent sur elles le commencement de l'Évangile de saint
+Jean comme un préservatif contre le tonnerre; et ce qui est assez
+particulier, c'est que les Turcs ont confiance à cette même amulette, si
+l'on en croit Pierre Leloyer.
+
+Une autre question est de savoir si c'est une superstition de porter sur
+soi les reliques des saints, une croix, une image, une chose bénite par les
+prières de l'Église, un _Agnus Dei_, etc., et si l'on doit mettre ces
+choses au rang des amulettes, comme le prétendent les protestants.--Nous
+reconnaissons que si l'on attribue à ces choses la vertu surnaturelle de
+préserver d'accidents, de mort subite, de mort dans l'état de péché, etc.,
+c'est une superstition. Elle n'est pas du même genre que celle des
+amulettes, dont le prétendu pouvoir ne peut pas se rapporter à Dieu; mais
+c'est ce que les théologiens appellent vaine observance, parce que l'on
+attribue à des choses saintes et respectables un pouvoir que Dieu n'y a
+point attaché. Un chrétien bien instruit ne les envisage point ainsi; il
+sait que les saints ne peuvent nous secourir que par leurs prières et par
+leur intercession auprès de Dieu. C'est pour cela que l'Église a décidé
+qu'il est utile et louable de les honorer et de les invoquer. Or c'est un
+signe d'invocation et de respect à leur égard de porter sur soi leur image
+ou leurs reliques; de même que c'est une marque d'affection et de respect
+pour une personne que de garder son portrait ou quelque chose qui lui ait
+appartenu. Ce n'est donc ni une vaine observance ni une folle confiance
+d'espérer qu'en considération de l'affection et du respect que nous
+témoignons à un saint, il intercédera et priera pour nous. Il en est de
+même des croix et des _Agnus Dei_.
+
+On lit dans Thyraeus[1] qu'en 1568, dans le duché de Juliers, le prince
+d'Orange condamna un prisonnier espagnol à mourir; que ses soldats
+l'attachèrent à un arbre et s'efforcèrent de le tuer à coups d'arquebuse;
+mais que les balles ne l'atteignirent point. On le déshabilla pour
+s'assurer s'il n'avait pas sur la peau une armure qui arrêtât le coup; on
+trouva une amulette portant la figure d'un agneau; on la lui ôta, et le
+premier coup de fusil l'étendit raide mort.
+
+ [Note 1: _Disp. de Daemoniac._ pars III, cap. XLV.]
+
+On voit, dans la vieille chronique de dom Ursino, que quand sa mère
+l'envoya, tout petit enfant qu'il était, à Saint-Jacques de Compostelle,
+elle lui mit au cou une amulette que son mari avait arrachée à un chevalier
+maure. La vertu de cette amulette était d'adoucir la fureur des bêtes
+cruelles. En traversant une forêt, une ourse enleva le prince des mains de
+sa nourrice et l'emporta dans sa caverne. Mais, loin de lui faire aucun
+mal, elle l'éleva avec tendresse; il devint par la suite très fameux sous
+le nom de dom Ursino, qu'il devait à l'ourse, sa nourrice sauvage, et il
+fut reconnu par son père, à qui la légende dit qu'il succéda sur le trône
+de Navarre.
+
+Les nègres croient beaucoup à la puissance des amulettes. Les Bas-Bretons
+leur attribuent le pouvoir de repousser le démon. Dans le Finistère, quand
+on porte un enfant au baptême, on lui met au cou un morceau de pain noir,
+pour éloigner les sorts et les maléfices que les vieilles sorcières
+pourraient jeter sur lui.
+
+Helinand conte qu'un soldat nommé Gontran, de la suite de Henry, archevêque
+de Reims, s'étant endormi en pleine campagne, après le dîner, comme il
+dormait la bouche ouverte, ceux qui l'accompagnaient et qui étaient
+éveillés, virent sortir de sa bouche une bête blanche semblable à une
+petite belette, qui s'en alla droit à un ruisseau assez près de là. Un
+homme d'armes la voyant monter et descendre le bord du ruisseau pour
+trouver un passage tira son épée et en fit un petit pont sur lequel elle
+passa et courut plus loin...
+
+Peu après, on la vit revenir, et le même homme d'armes lui fit de nouveau
+un pont de son épée. La bête passa une seconde fois et s'en retourna à la
+bouche du dormeur, où elle rentra...
+
+Il se réveilla alors; et comme on lui demandait s'il n'avait point rêvé
+pendant son sommeil, il répondit qu'il se trouvait fatigué et pesant, ayant
+fait une longue course et passé deux fois sur un pont de fer.
+
+Mais ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'il alla par le chemin qu'avait
+suivi la belette; qu'il bêcha au pied d'une petite colline et qu'il déterra
+un trésor que son âme avait vu en songe.
+
+Le diable, dit Wierus, se sert souvent de ces machinations pour tromper les
+hommes et leur faire croire que l'âme, quoique invisible, est corporelle et
+meurt avec le corps; car beaucoup de gens ont cru que cette bête blanche
+était l'âme de ce soldat, tandis que c'était une imposture du diable...
+
+
+
+
+
+
+MONDE DES ESPRITS
+
+
+
+
+I.--NATURE DES ESPRITS
+
+
+«Il y a, dit un manuscrit de magie[1], plusieurs sortes d'esprits de
+différents ordres et de différents pouvoirs. Les terrestres sont les gnomes
+qui sont les gardiens des trésors cachés... Les nimphes résident aux eaux.
+Les silphes habitent dans les airs. Les salamandres habitent dans la région
+du feu. Il faut noter que tous ces esprits sont sous la domination des sept
+planètes.»
+
+ [Note 1: _Opérations des sept esprits des planètes_, manuscrit de
+ la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 70, p. 1.]
+
+Pour Taillepied[1], les corps des esprits sont de l'air. «Pour résolution
+donc de ce point, dit-il, il faut conclure que les corps des esprits, quand
+ils se veulent apparoistre, sont de l'air. Et comme l'eau s'amasse en
+glace, et quelquefois se durcit et devient cristal, ainsi l'air duquel les
+esprits s'enveloppent, s'espaissit en corps visible. Que si l'air ne peut
+suffire, ils peuvent rester parmi quelque chose de vapeur ou d'eau, pour
+leur donner couleur, comme nous voyons cela advenir en l'arc qui est aux
+nuées, lequel, comme dit le poëte au quatriesme des Énéides:
+
+[Note 1: _Traicté de l'apparition des esprits, etc._, par F.-N. Taillepied.
+Paris, Fr. Julliot, 1617, in-12, p. 186.]
+
+ Du clair soleil à l'opposite estant
+ Mille couleurs diverses va portant.
+
+Il n'est pas bon d'attribuer aux esprits angéliques tant bons que mauvais,
+les membres de vie, comme les poulmons, le coeur et le foye: car ils ne
+vestent pas des corps pour les vivifier ains seulement pour se faire voir
+et s'en servir comme d'instruments. Il est vray qu'ils boyvent et mangent,
+mais ce n'est pas par nécessité, c'est afin que, se manifestant à nous par
+quelques arguments, ils nous donnent à entendre la volonté de Dieu.»
+
+«Loys Vivès, au premier livre _de la Vérité de la religion chrestienne_,
+escrit, dit le même auteur[1], qu'ès terres nouvellement descouvertes n'y a
+chose si commune que les esprits qui apparoissent environ midy, tant ès
+villes comme aux champs, parlent aux hommes, leur commandent ou défendent
+quelque chose, les tourmentent, espouvantent et battent aussy... Olaus le
+Grand, archeveque d'Upsale, escrit au second livre de son _Histoire des
+peuples septentrionaux_, chapitre troisième, qu'il y a en Irlande des
+esprits qui apparoissent en forme d'hommes qu'on aura cogneus, ausquels
+ceux du pays touchent en la main avant que de sçavoir rien de la mort de
+ceux qu'ils touchent. Quelques-uns pensent que ce ne sont pas ames des
+trespassez, ains seulement démons surnommez par les anciens Lémures ou
+loups garoux, Faunes, Satyres, Larves ou masques, Manes, Pénates ou dieux
+tutélaires et domestiques, Nymphes, Demy-dieux, Luittons, Fées et d'une
+multitude d'autres noms; mais comme il n'y a point de répugnance que les
+démons, soient bons ou mauvais, ne se représentent aux hommes sous quelque
+forme visible, aussi, il ne répugne point que les âmes séparées ne
+s'apparoissent ainsy, le tout par la permission de Dieu et sa volonté.»
+
+ [Note 1: Page 100.]
+
+Le comte de Gabalis[1] raconte que «Un jour il fut transporté en la caverne
+de Typhon, qui n'est pas fort esloignée des sources du Nil du costé de la
+Libie, par une jeune sylfe qui avoit conceu une forte passion d'amour pour
+luy; il y trouva une salamandre qui après un long discours qu'elle luy fit
+de la nature des estres spirituels et nuisibles, de leur naissance et de
+leur mort, ajouta: «Je suis sur le poinct de voir finir une vie qui a desjà
+duré 9715 ans et qui doit aller jusqu'à 9720 ans qui est l'aage des
+demy-dieux; voicy, comte, un présent que je vous fais dont vous ne
+connoistrez bien le prix qu'après que vous l'aurez gardé quelque temps,
+je vous prie de l'estimer pour l'amour de moy», puis elle disparut.
+C'estoit des secrets merveilleux escritz sur des escorces d'arbre, en
+langue égyptienne, que la belle sylfe luy expliqua... et d'où il prétendoit
+avoir tiré son excellent livre.
+
+ [Note 1: _Les Sorts égyptiens_, manuscrit de la Bibliothèque de
+ l'Arsenal, n° 94, préface.]
+
+«Le plus célèbre des gnomes, d'après M. Alf. Maury[1], est Alberick, qui
+était commis à la garde du trésor des Niebelungen. Les gnomes fuient la
+présence du jour, habitent sous les pierres, comme nous l'apprend
+l'Avismal, et dans les cavernes, ainsi qu'on le dit dans les Niebelungen.
+Plusieurs légendes racontent comment des gnomes ont été découverts sous des
+pierres, derrière lesquelles ils étaient blottis. Telle est la légende dans
+laquelle il est question d'un de ces nains, qu'un jeune berger trouva près
+de Dresde, sous une pierre, et qu'il employa dès lors à garder ses
+troupeaux.»
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 70.]
+
+S'il y a dans le monde des esprits quelques géants, en général ils se
+présentent plutôt sous la forme de nains.
+
+«Dans toutes les contrées septentrionales, les croyances relatives aux
+Elfes sont associées à d'autres relatives aux nains, dit M. A. Maury[1].
+Les légendes sur ces êtres singuliers sont fort nombreuses en Allemagne;
+elles nous les représentent comme les génies de la terre et du sol; mais
+outre les nains proprements dits, les _dwergs_ ou _dwerfs_ et les
+_bergmännchen_, tout le peuple des esprits participe de ce caractère de
+petitesse. Les Elfes, les Nix, les Trolls nous sont représentés comme d'une
+taille plus qu'enfantine. Les Berstuc, les Koltk[2] n'ont que quelques
+pouces de hauteur. En Bretagne, il en est de même des fées ou Korrigans.
+Mille contes, mille _Mährchen_ disent comment des laboureurs, des paysans
+les ont découverts cachés sous une motte de terre reposant à l'ombre d'un
+brin d'herbe[3].»
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 80.]
+
+ [Note 2: Berstuc, Maskrop et Koltk sont les noms que reçoivent les
+ nains chez les Wendes. Cf. Mash, _Obotritische alterthumer_, III,
+ 39. Les nains, sont appelés en danois, _dverg_; en allemand,
+ _zwerg_; en vieil allemand, _duuerch_; en flamand, _dwerg_; aux
+ îles Feroe, _drorg, drôrg_; en écossais, _duergh_; en anglais,
+ _dwarf_.]
+
+ [Note 3: Voyez, par exemple, dans Keightley, la légende de
+ Reichest, t. I, p. 24.]
+
+D'après les croyances bretonnes, il existe des génies de la taille des
+pygmées, doués, ainsi que les fées, d'un pouvoir magique, d'une science
+prophétique. Mais loin d'être blancs et aériens comme celles-ci, ils sont
+noirs, velus et trapus; leurs mains sont armées de griffes de chat et leurs
+pieds de cornes de bouc; ils ont la face ridée, les cheveux crêpus, les
+yeux creux et petits, mais brillants comme des escarboucles, la voix sourde
+et cassée par l'âge.
+
+
+
+
+II.--FOLLETS ET LUTINS
+
+
+«Les Elfes, dit M. A. Maury[1], attachent souvent leurs services à un homme
+ou à une famille, et suivant les contrées, ils ont reçu dans ce cas des
+noms différents. On les appelle _nis, kobold_, en Allemagne; _brownie_, en
+Écosse; _cluircaune_, en Irlande; le vieillard _Tom Gubbe_ ou _Tonttu_, en
+Suède; _niss-god-drange_, dans le Danemark et la Norwège; _duende, trasgo_,
+en Espagne; _lutin, goblin_ ou _follet_ en France; _hobgoblin, puck, robin
+good-fellow, robin-hood_, en Angleterre; _pwcca_, dans le pays de Galles.
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 76.]
+
+En Suisse, des génies familiers sont attachés à la garde des troupeaux; on
+les appelle _servants_. Le pasteur de l'Helvétie leur fait encore sa
+libation de lait.
+
+«Le cluricaune se distingue des Elfes, parce qu'on le rencontre toujours
+seul. Il se montre sous la figure d'un petit vieillard, au front ridé, au
+costume antique; il porte un habit vert foncé à larges boutons; sa tête est
+couverte d'un chapeau à bords retroussés. On le déteste à raison de ses
+méchantes dispositions, et son nom est employé comme expression de mépris.
+On parvient quelquefois par les menaces ou la séduction à le soumettre
+comme serviteur; on l'emploie alors à fabriquer des souliers. Il craint
+l'homme, et lorsque celui-ci le surprend, il ne peut lui échapper. Le
+cluricaune connaît en général, ainsi que les nains, les lieux où sont
+enfouis les trésors; et, comme les nains bretons, on le représente avec une
+bourse de cuir à la ceinture, dans laquelle se trouve toujours un shelling.
+Quelquefois il a deux bourses, l'une contient alors un coin de cuivre. Le
+cluricaune aime à danser et à fumer; il s'attache en général à une famille,
+tant qu'il en subsiste un membre; il a un grand respect pour le maître de
+la maison, mais entre dans de violents accès de colère lorsque l'on oublie
+de lui donner sa nourriture.»
+
+«En plusieurs lieux, les servants s'appellent _drôles_, mot qui est la
+corruption de _troll_. Les trolls sont, dans certaines légendes, de
+véritables génies domestiques. Dans le Perche, on trouve des croyances
+analogues; des servants prennent soin des animaux et promènent quelquefois
+d'une main _invisible_ l'étrille sur la croupe du cheval[1]. Dans la
+Vendée, moins complaisants, ils s'amusent seulement à leur tirer les
+crins[2]. Cependant, en général, les soins de tous ces êtres singuliers ne
+sont qu'à moitié désintéressés, ils se contentent de peu, mais néanmoins
+ils veulent être payés de leur peine[3].
+
+ [Note 1: Fret, _Chroniques percheronnes_, tome I, p. 67. L'auteur
+ du _Petit Albert_, rapporte l'histoire d'un de ces invisibles
+ palefreniers qui, dans un château, étrillait les chevaux depuis six
+ ans.]
+
+ [Note 2: A. de la Villegille, _Notice sur Chavagne en Paillers_, p.
+ 30. _Mém. des antiq. de France_, nouv. série, tome VI.]
+
+ [Note 3: Suivant Shakspeare (_Midsummer night's dream_, Acte. II,)
+ Robin Good Fellow est chargé de balayer la maison à minuit, de
+ moudre la moutarde; mais si l'on n'a pas soin de laisser pour lui
+ une tasse de crème et de lait caillé, le lendemain le potage est
+ brûlé, le feu ne peut pas prendre.]
+
+Don Calmet[1] raconte certains faits singuliers qu'il rapporte aux follets:
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 246.]
+
+«Pline[1] le Jeune avoit un affranchi, nommé Marc, homme lettré, qui
+couchoit dans un même lit avec son frère plus jeune que lui. Il lui sembla
+voir une personne assise sur le même lit, qui lui coupoit les cheveux du
+haut de la tête; à son réveil il se trouva rasé, et ses cheveux jetés par
+terre au milieu de la chambre. Peu de temps après, la même chose arriva à
+un jeune garçon qui dormoit avec plusieurs autres dans une pension:
+celui-ci vit entrer par la fenêtre deux hommes vêtus de blanc, qui lui
+coupèrent les cheveux comme il dormoit, puis sortirent de même par la
+fenêtre; à son réveil, il trouva ses cheveux répandus sur le plancher. A
+quoi attribuer tout cela, sinon à un follet?
+
+ [Note 1: Plin. l. VII. Epist. 27 et suiv.]
+
+«Tritheme dans sa chronique d'Hirsauge[1], sous l'an 1130, raconte qu'au
+diocèse d'Hildesheim en Saxe, on vit assez longtemps un esprit qu'ils
+appeloient en allemand _Heidekind_, comme qui diroit _génie champêtre:
+Heide_ signifie vaste campagne, _Kind_, enfant. Il apparoissoit tantôt sous
+une forme, tantôt sous une autre; et quelquefois sans apparoître il faisoit
+plusieurs choses qui prouvoient et sa présence et son pouvoir. Il se mêloit
+quelquefois de donner des avis importants aux puissances: souvent on l'a vu
+dans la cuisine de l'évêque aider les cuisiniers et faire divers ouvrages.
+Un jeune garçon de cuisine qui s'étoit familiarisé avec lui lui ayant fait
+quelques insultes, il en avertit le chef de cuisine, qui n'en tint compte;
+mais l'Esprit s'en vengea cruellement: ce jeune garçon, s'étant endormi
+dans la cuisine, l'Esprit l'étouffa, le mit en pièces et le fit cuire. Il
+poussa encore plus loin sa fureur contre les officiers de la cuisine et les
+autres officiers du prince. La chose alla si loin qu'on fut obligé de
+procéder contre lui par censures, et de le contraindre par les exorcismes à
+sortir du pays.
+
+ [Note 1: _Chronic. Hirsaug., ad ann. 1130_.]
+
+«Olaus Magnus dit que dans la Suède et dans les pays septentrionaux, on
+voyait autrefois des esprits familiers qui, sous la forme d'hommes ou de
+femmes, servaient des particuliers.
+
+«Un nouveau voyage des pays septentrionaux, imprimé à Amsterdam en 1708,
+dit que les peuples d'Islande sont presque tous sorciers; qu'ils ont des
+démons familiers qu'ils nomment _Troles_, qui les servent comme des valets,
+qui les avertissent des accidents ou des maladies qui leur doivent arriver:
+ils les réveillent pour aller à la pêche quand il y fait bon, et s'ils y
+vont sans l'avis de ces génies, ils ne réussissent pas.
+
+«Le père Vadingue rapporte d'après une ancienne légende manuscrite, dit dom
+Calmet[1], qu'une dame nommée Lupa, avoit eu pendant treize ans un démon
+familier qui lui servoit de femme de chambre, et qui la portoit à beaucoup
+de désordres secrets, et à traiter inhumainement ses sujets. Dieu lui fit
+la grâce de reconnoître sa faute, et d'en faire pénitence par
+l'intercession de saint François d'Assise et de saint Antoine de Padoue, en
+qui elle avoit toujours eu une dévotion particulière.»
+
+ [Note 1: _Traité sur l'apparition des esprits_, t. Ier, p. 252.]
+
+«Cardan parle d'un démon barbu de Niphus qui lui faisait des leçons de
+philosophie.
+
+«Le Loyer raconte que dans le temps qu'il étudioit en droit à Toulouse, il
+étoit logé assez près d'une maison où un follet ne cessoit toute la nuit de
+tirer de l'eau d'un puits et de faire crier la poulie. D'autres fois il
+sembloit tirer sur les degrés quelque chose de pesant; mais il n'entroit
+dans les chambres que très rarement et à petit bruit.»
+
+«On m'a raconté plusieurs fois qu'un religieux de l'ordre de Cîteaux avoit
+un génie familier qui le servoit, accommodoit sa chambre, et préparoit
+toutes choses lorsqu'il devoit revenir de campagne. On y étoit si
+accoutumé, qu'on l'attendoit à ces marques, et qu'il arrivoit en effet. On
+assure d'un autre religieux du même ordre qu'il avoit un esprit familier
+qui l'avertissoit non seulement de ce qui se passoit dans la maison, mais
+aussi de ce qui arrivoit au dehors; et qu'un jour, il fut éveillé par trois
+fois, et averti que des religieux s'étoient pris de querelles et étoient
+prêts à en venir aux mains, il y accourut et les arrêta.
+
+«On nous a raconté plus d'une fois qu'à Paris, dans un séminaire, il y
+avoit un jeune ecclésiastique qui avoit un génie qui le servoit, lui
+parloit, arrangeoit sa chambre et ses habits. Un jour le supérieur passant
+devant la chambre de ce séminariste l'entendit qui parloit avec quelqu'un;
+il entra, et demanda avec qui il s'entretenoit: le jeune homme soutint
+qu'il n'y avoit personne dans sa chambre, et en effet le supérieur n'y vit
+et n'y découvrit personne; cependant comme il avoit ouï leur entretien, le
+jeune homme lui avoua qu'il avoit depuis quelques années un génie familier,
+qui lui rendoit tous les services qu'auroit pu faire un domestique, et qui
+lui avoit promis de grands avantages dans l'état ecclésiastique. Le
+supérieur le pressa de lui donner des preuves de ce qu'il disoit: il
+commanda au génie de présenter une chaise au supérieur; le génie obéit.
+L'on donna avis de la chose à Monseigneur l'archevêque, qui ne jugea pas à
+propos de la faire éclater. On renvoya le jeune clerc, et on ensevelit dans
+le silence cette aventure si singulière.»
+
+«Guillaume, évêque de Paris[1], dit qu'il a connu un baladin qui avoit un
+esprit familier qui jouoit et badinoit avec lui, et qui l'empêchoit de
+dormir, jettant quelque chose contre la muraille, tirant les couvertures du
+lit, ou l'en tirant lui-même lorsqu'il étoit couché. Nous sçavons par le
+rapport d'une personne fort sensée qu'il lui est arrivé en campagne et en
+plein jour de se sentir tirer le manteau et les bottes, et jetter à bas le
+chapeau; puis d'entendre des éclats de rire et la voix d'une personne
+décédée et bien connue qui sembloit s'en réjouir.»
+
+ [Note 1: Guillelm. Paris, 2 part. quaest. 2, c. 8.]
+
+«Voici, rapporte dom Calmet[1], une histoire d'un esprit, dont je ne doute
+non plus que si j'en avois été témoin, dit celui qui me l'a écrite. Le
+comte Despilliers le père, étant jeune, et capitaine des cuirassiers, se
+trouva en quartier d'hiver en Flandre. Un de ses cavaliers vint un jour le
+prier de le changer d'hôte, disant que toutes les nuits il revenoit dans sa
+chambre un esprit qui ne le laissoit pas dormir. Le comte Despilliers
+renvoya son cavalier, et se mocqua de sa simplicité. Quelques jours après
+le même cavalier vint lui faire la même prière; et le capitaine pour toute
+réponse voulut lui décharger une volée de coups de bâton, qu'il n'évita que
+par une prompte fuite. Enfin il revint une troisième fois à la charge, et
+protesta à son capitaine qu'il ne pouvoit plus résister, et qu'il seroit
+obligé de déserter si on ne le changeoit de logis. Despilliers qui
+connoissoit le cavalier pour brave soldat et fort raisonnabe lui dit en
+jurant: Je veux aller cette nuit coucher avec toi et voir ce qui en est.
+Sur les dix heures du soir, le capitaine se rend au logis de son cavalier,
+et ayant mis ses pistolets en bon état sur la table, se couche tout vêtu,
+son épée à côté de lui, près de son soldat, dans un lit sans rideaux. Vers
+minuit, il entend quelque chose qui entre dans la chambre et qui en un
+instant met le lit sans dessus dessous et enferme le capitaine et le soldat
+sous le matelas et la paillasse. Despilliers eut toutes les peines du monde
+à se dégager, et à retrouver son épée et ses pistolets, et s'en retourna
+chez lui fort confus. Le cavalier fut changé de logis dès le lenmain, et
+dormit tranquillement chez un nouvel hôte. M. Despilliers racontoit cette
+aventure à qui vouloit l'entendre; c'étoit un homme intrépide et qui
+n'avoit jamais sçu ce que c'étoit que de reculer. Il est mort maréchal de
+camp des armées de l'empereur Charles VI et gouverneur de la forteresse de
+Segedin. M. son fils m'a confirmé depuis peu la même aventure comme l'ayant
+apprise de son père.»
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 267.]
+
+
+
+
+III.--GNOMES. ESPRITS DES MINES. GARDES DES TRÉSORS.
+
+
+«George Agricola[1] qui a sçavamment traité la matière des mines, des
+metaux, et de la maniere de les tirer des entrailles de la terre,
+reconnoit, dit dom Calmet[2], deux ou trois sortes d'esprits qui
+apparoissent dans les mines: les uns sont fort petits, et ressemblent à des
+nains ou des pygmées; les autres sont comme des vieillards recourbés et
+vêtus comme des mineurs, ayant la chemise retroussée et un tablier de cuir
+autour des reins; d'autres font, ou semblent faire ce qu'ils voient faire
+aux autres, sont fort gais, ne font mal à personne; mais de tous leurs
+travaux il ne résulte rien de réel.»
+
+ [Note 1: _De mineral. subterran._, p. 504.]
+
+ [Note 2: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p, 248.]
+
+«Lavater, cité par Taillepied[1], dit qu'un homme luy a escrit qu'à
+Davoise, au pays des Grisons, il y a une mine d'argent en laquelle Pierre
+Buol, homme notable et consul de ce lieu-là, a faict travailler ès années
+passées, et en a tiré de grandes richesses. Il y avoit en icelle un esprit
+de montagne lequel principalement le jour de vendredy, et souvent, lorsque
+les métaillers versoient ce qu'ils avoient tiré dans les cuves, faisoit
+fort de l'empescher, changeant à sa fantaisie les métaux des cuves en
+autres. Ce consul ne s'en soucioit autrement, car quand il vouloit
+descendre en la mine ou en remonter, se confiant en Jésus-Christ, s'armoit
+du signe de la croix, et jamais ne lui advint aucun mal. Or un jour advint
+que cest esprit fit plus de bruit que de coutume, tellement qu'un métailler
+impatient commença à l'injurier et à luy commander d'aller au gibet avec
+imprécation et malédiction. Lors cet esprit print le métailler par la tête,
+laquelle il luy tordit en telle sorte que le devant estoit droitement
+derrière: dont il ne mourut pas toutefois, mais vesquit depuis longtemps
+ayant le col tors et renversé, cognu familièrement de plusieurs qui vivent
+encor; quelques années après il mourut.
+
+ [Note 1: _Traité sur l'apparition des esprits_, p. 128-130.]
+
+«George Agricola escrit qu'à Annenberg, en une mine qu'on appelle _Couronne
+de rose_, un esprit ayant forme de cheval tua douze hommes, ronflant et
+soufflant contre eux, tellement qu'il la fallut quitter, encore qu'elle fût
+riche d'argent.
+
+«Semblablement, on dit qu'en la mine de Saint-Grégoire en Schueberg, il en
+fut veu un, ayant la teste enchaperonnée de noir, lequel print un tireur de
+métal et l'esleva fort haut, qui ne fut pas sans l'offenser grandement en
+son corps.
+
+«Olaus Magnus, cité par dom Calmet[1], dit qu'on voit dans les mines,
+surtout dans celles d'argent où il y a un plus grand profit à espérer, six
+sortes de démons qui, sous diverses formes, travaillent à casser les
+rochers, à tirer les seaux, à tourner les roues, qui éclatent quelquefois
+de rire et font diverses singeries; mais que tout cela n'est que pour
+tromper les mineurs qu'ils écrasent sous les rochers ou qu'ils exposent aux
+plus éminents dangers pour leur faire proférer des blasphèmes ou des
+jurements contre Dieu. Il y a plusieurs mines très riches qu'on a été
+obligé d'abandonner par la crainte de ces dangereux esprits.»
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 251.]
+
+«Les nains de la Bretagne, les _bergmânnchen_ de l'Allemagne sont regardés,
+dit M. A. de Maury[1], comme d'une extrême habileté dans l'art de
+travailler les métaux. Les idées défavorables que l'on a sur eux les font
+même passer chez les Bretons, les Gallois, les Irlandais, comme de faux
+monnayeurs; c'est au fond des grottes, dans les flancs des montagnes,
+qu'ils cachent leurs mystérieux ateliers. C'est là qu'aidés souvent des
+Elfes et des autres génies analogues, ils forgent, ils trempent, ils
+damasquinent ces armes redoutables dont ils ont doté les dieux et parfois
+les mortels. L'un de ces forgerons nommé Wiéland ou Velant, instruit par
+les nains de la montagne de Kallowa, s'était acquis une immense renommée.
+Son nom de la Scandinavie était passé dans la France, changé en celui de
+Galant, Galant qui avait fabriqué Durandal, l'épée de Charlemagne, et
+Merveilleuse, l'épée de Doolen de Mayence. La _Vilkina Saga_ nous dit que
+la mère de ce célèbre Vieland était un Elfe et son père un géant vade.
+Suivant d'autres traditions, il serait lui-même un _licht elf_. Ainsi, les
+Elfes, en une foule de circonstances, voient leur histoire se mêler à celle
+des nains. L'Edda parle aussi de l'extrême habileté des Elfes dans l'art de
+travailler les métaux: ce sont eux qui ont forgé Gungner, l'épée d'Odin,
+qui ont fait à Sifa sa chevelure d'or, à Freya sa chaîne d'or. Le
+cluricaune irlandais est aussi un forgeron et le paysan assure entendre
+souvent la montagne retentir du bruit de son marteau.»
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 81-82.]
+
+«A la ville de Greisswald et dans les environs, ajoute M. Alfred Maury[1],
+c'est une tradition répandue chez le peuple, que jadis, à une époque que
+l'on ne peut plus déterminer, le pays était habité par un grand nombre de
+nains. On ignore le chemin qu'ils ont suivi en s'en allant, mais on croit
+qu'ils se sont réfugiés dans les montagnes. Une légende prussienne raconte
+comment les nains qui habitaient Dardesheim furent chassés par un forgeron,
+et comment depuis on ne les a plus revus. Dans l'Erzgebirge, une tradition
+toute semblable dit que les nains ont été chassés par l'établissement des
+forges. Dans le Harz, même légende. Le peuple du Nord-Jutland dit que les
+trolls ont quitté Vendyssel pour ne plus reparaître.»
+
+ [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 91-92.]
+
+«Suivant Bodin[1], Oger Ferrier, médecin fort sçavant, estant à Thoulouse,
+print à louage une maison près de la Bourse, bien bastie et en beau lieu,
+qu'on lui bailla quasi pour neant, pource qu'il y avoit un esprit malin qui
+tourmentoit les locataires. Mais lui ne s'en soucioit non plus que le
+philosophe Athenodorus, qui osa seul demeurer en une maison d'Athènes,
+deserte et inhabitée par le moyen d'un esprit. Oyant ce qu'il n'avoit
+jamais pensé, et qu'on ne pouvoit seurement aller en la cave, ni reposer
+quelquefois, on l'avertit qu'il y avoit un jeune escholier portugais,
+estudiant lors à Thoulouse, lequel faisoit voir sur l'ongle d'un jeune
+enfant les choses cachées. L'escholier appelé usa de son mestier, et une
+petite fille enquise dit qu'elle voyoit une femme richement parée de
+chaînes et dorures, et qui tenoit une torche en la main, près d'un pilier.
+Le Portugais conseilla au médecin de faire fouir en terre, dedans la cave,
+près du pilier, et lui dit qu'il trouveroit un thrésor. Qui fut bien aise,
+ce fut le médecin, lequel fit creuser. Mais lors qu'il esperoit trouver le
+thrésor, il se leva un tourbillon de vent, lequel esteignit la lumière,
+sortit par un soupirail de la cave et rompit deux toises de creneaux qui
+estoyent en la maison voisine, dont il tomba une partie sur l'ostvent et
+l'autre partie en la cave, par le soupirail, et sur une femme portant une
+cruche d'eau qui fut rompue. Depuis, l'esprit ne fut ouï en sorte
+quelconque. Le jour suivant, ce Portugais, averti du fait, dit que l'esprit
+avoit emporté le thrésor, et que c'estoit merveille qu'il n'avoit offensé
+le médecin, lequel me conta l'histoire deux jours après, qui estoit le 15
+de decembre 1558, estant le ciel serein et beau comme il est d'ordinaire
+es-jours alcyoniens, et fus voir les creneaux de la maison voisine abatus,
+et l'ost de la boutique rompu.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, liv. III, chap. III, cité par Goulart,
+ _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 629.]
+
+«Philippe Mélanchthon, ajoute le même auteur[1], récite une histoire quasi
+semblable, qu'il y eut dix hommes, à Magdebourg, tuez de la ruine d'une
+tour lors qu'ils fossoyoient pour trouver les thrésors que Satan leur avoit
+enseignez. J'ay apris aussi d'un Lyonnais, qui depuis fut chapelain à
+l'église Notre-Dame de Paris, que lui avec ses compagnons avoyent
+descouvert par magie un thrésor à Arcueil près de Paris. Mais voulant avoir
+le coffre où il estoit, qu'il fut emporté par un tourbillon et qu'il tomba
+sur lui un pan de la muraille, dont il est et sera boiteux toute la vie. Et
+n'y a pas longtemps qu'un prestre de Nuremberg ayant trouvé un thrésor à
+l'aide de Satan, et sur le point d'ouvrir le coffre, fut accablé des ruines
+de la maison. J'ay sceu aussi d'un pratricien de Lyon, qu'ayant esté avec
+ses compagnons la nuict, pour conjurer les esprits à trouver un thrésor,
+comme ils avoient commencé de fouir en terre, ils ouyrent la voix comme
+d'un homme qui estoit sur la roue, près du lieu où ils creusoyent, criant
+espouvantablement aux larrons, ce qui les mit en fuite. Au mesme instant
+les malins esprits les poursuivirent battans jusques en la maison d'où ils
+estoyent sortis, et entrèrent dedans, faisant un bruit si grand, que
+l'hoste pensoit qu'il tonnast. Depuis, il fit serment qu'il n'iroit jamais
+cercher thrésor.
+
+ [Note 1: Au même endroit.]
+
+Le sieur de Villamont[1] raconte ce qui suit:
+
+ [Note 1: _Voyages_, liv. I, chap. XXIII.]
+
+«Près de Naples, nous trouvans au bord de la mer, joignant une montagne où
+l'on descend en la grotte qu'on appelle du roi Salar, nous entrasmes dedans
+icelle grotte avec un flambeau allumé, et cheminasmes jusques à l'entrée de
+certaine fosse, où nostre guide s'arresta, ne voulant passer outre. Lui
+ayant demandé la cause de cela, respondit que ceste entrée estoit très
+périlleuse et que ceux qui s'ingeroyent de passer plus avant n'en
+retournoyent jamais dire nouvelles aux autres: ainsi qu'arriva (dit-il) il
+y a environ six ans (il racontoit l'histoire au commencement de l'année
+1589), au prieur de l'abbaye de Margouline, à un François et à un Aleman,
+lesquels arrivez à ceste fosse furent avertis par moi de n'entrer dedans.
+Mais se mocquant de mes admonitions prindrent chacun son flambeau pour
+descendre. Ce que voyans, je les y laissai entrer, sans vouloir aller en
+leur compagnie, les attendant toutefois à l'entrée d'icelle. Mais voyant
+qu'ils ne retournoyent point, je me doutai incontinent qu'ils estoyent
+morts, de sorte qu'estant retourné à Naples, je le récitay à plusieurs;
+tant qu'enfin cela vint à la connaissance des parents du prieur, qui me
+firent constituer prisonnier, alléguant contre moi que je l'avois fait
+entrer dedans, ou du moins, ne l'avois averti de l'inconvénient. Mais
+sur-le-champ, je prouvay le contraire et fus absous à pur et à plein. En
+peu de jours après on descouvrit que ces trois estoient magiciens qui
+avoyent entrepris de descendre en cette fosse pour y cercher un thrésor.»
+
+«L'an 1530, dit Jean des Caurres[1], le diable monstra à un prestre, au
+travers d'un crystal, quelques thrésors en la ville de Noriberg. Mais ainsi
+que le prestre le cherchoit dedans un lieu fossoyé devant la ville, ayant
+pris un sien amy pour spectateur, et comme déjà il commençoit à voir un
+coffre au fond de la caverne, auprès duquel il y avoit un chien noir
+couché, il entra dedans et incontinent il fut estouffé et englouti dedans
+la terre, laquelle tomba dessus et remplit de rechef la caverne.»
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées et histoires_, p. 292.]
+
+«Dom Calmet[1], rapporte que deux religieux fort éclairés et fort sages, le
+consultèrent sur une chose arrivée à Orbé, village d'Alsace, près l'abbaye
+de Pairis.
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 274.]
+
+«Deux hommes de ce lieu leur dirent qu'ils avoient vu dans leur jardin
+sortir de la terre une cassette, qu'ils présumoient être remplie d'argent,
+et que l'ayant voulu saisir, elle s'étoit retirée et cachée de nouveau sous
+la terre. Ce qui leur étoit arrivé plus d'une fois.»
+
+Le même auteur ajoute[1]:
+
+ [Note 1: Au même endroit.]
+
+«Théophane, historiographe grec, célèbre et sérieux, sous l'an de J.-C.
+408, raconte que Cabades, roi de Perse, étant informé qu'entre le pays de
+l'Inde et de la Perse, il y avoit un château nommé Zubdadeyer, qui
+renfermoit une grande quantité d'or, d'argent et de pierreries, résolut de
+s'en rendre maître; mais ces trésors étoient gardés par des démons, qui ne
+souffroient point qu'on en approchât. Il employa, pour les conjurer et les
+chasser, les exorcismes des mages et des Juifs qui étoient auprès de lui;
+mais leurs efforts furent inutiles. Le roi se souvint du Dieu des
+chrétiens, lui adressa ses prières, fit venir l'évêque qui étoit à la tête
+de l'Eglise chrétienne de Perse, et le pria de s'employer pour lui faire
+avoir ces trésors, et pour chasser les démons qui les gardoient. Le prélat
+offrit le saint sacrifice, y participa, et étant allé sur le lieu, en
+écarta les démons gardiens de ces richesses, et mit le roi en paisible
+possession du château.»
+
+«Racontant cette histoire à un homme de considération[1], il me dit que
+dans l'isle de Malthe, deux chevaliers ayant aposté un esclave qui se
+vantoit d'avoir le secret d'évoquer les démons, et de les obliger de
+découvrir les choses les plus cachées, ils le menèrent dans un vieux
+château où l'on croyoit qu'étoient cachés des trésors. L'esclave fit ses
+évocations, et enfin le démon ouvrit un rocher d'où sortit un coffre.
+L'esclave voulut s'en emparer, mais le coffre rentra dans le rocher. La
+chose recommença plus d'une fois; et l'esclave, après de vains efforts,
+vint dire aux chevaliers ce qui lui étoit arrivé, mais qu'il étoit
+tellement affaibli par les efforts qu'il avoit faits, qu'il avoit besoin
+d'un peu de liqueur pour se fortifier; on lui en donna, et quelque temps
+après, étant retourné, on ouït du bruit, l'on alla dans la cave avec de la
+lumière pour voir ce qui étoit arrivé, et l'on trouva l'esclave étendu mort
+et ayant sur toute sa chair comme des coups de canifs représentant une
+croix. Il en étoit si chargé qu'il n'y avoit pas de quoi poser le doigt qui
+n'en fût marqué. Les chevaliers le portèrent au bord de la mer, et l'y
+précipitèrent avec une grosse pierre pendue au col.»
+
+ [Note 1: M. le chevalier Guiot de Marre.]
+
+«La même personne nous raconta encore à cette occasion qu'il y a environ
+quatre-vingt-dix ans qu'une vieille femme de Malthe fut avertie par un
+génie qu'il y avoit dans sa cave un trésor de grand prix, appartenant à un
+chevalier de très grande considération, et lui ordonna de lui en donner
+avis: elle y alla, mais elle ne put obtenir audience. La nuit suivante, le
+même génie revint, lui ordonna la même chose; et comme elle refusoit
+d'obéir, il la maltraita et la renvoya de nouveau. Le lendemain elle revint
+trouver le seigneur, et dit aux domestiques qu'elle ne sortirait point
+qu'elle n'eût parlé au maître. Elle lui raconta ce qui lui étoit arrivé; et
+le chevalier résolut d'aller chez elle, accompagné de gens munis de pieux
+et d'autres instruments propres à creuser: ils creusèrent, et bientôt il
+sortit de l'endroit où ils piochoient une si grande quantité d'eau, qu'ils
+furent obligés d'abandonner leur entreprise. Le chevalier se confessa à
+l'inquisiteur, de ce qu'il avoit fait et reçut l'absolution, mais il fut
+obligé d'écrire dans les registres de l'inquisition le fait que nous venons
+de raconter.
+
+«Environ soixante ans après, les chanoines de la cathédrale de Malthe,
+voulant donner au devant de leur église une place plus vaste, achetèrent
+des maisons qu'il fallut renverser, et entre autres celle qui avoit
+appartenu à cette vieille femme; en y creusant, on y trouva le trésor, qui
+consistoit en plusieurs pièces d'or de la valeur d'un ducat, avec l'effigie
+de l'empereur Justin Ier. Le grand maître de Malthe prétendoit que le
+trésor lui appartenoit comme souverain de l'isle; les chanoines le lui
+contestoient. L'affaire fut portée à Rome. Le grand maître gagna son
+procès; l'or lui fut apporté de la valeur d'environ soixante mille ducats;
+mais il les céda à l'église cathédrale. Quelque temps après, le chevalier
+dont nous avons parlé, qui étoit alors fort âgé, se souvint de ce qui lui
+étoit arrivé, et prétendit que ce trésor lui devoit appartenir: il se fit
+mener sur les lieux, reconnut la cave où il avoit d'abord été et montra
+dans les registres de l'inquisition ce qu'il y avoit écrit soixante ans
+auparavant. Cela ne lui fit point recouvrer le trésor, mais c'était une
+preuve que le démon connoissoit et gardoit cet argent.»
+
+«Voici l'extrait d'une lettre écrite de Kirchheim, du 1er janvier 1747, à
+M. Schopfflein, professeur en histoire et en éloquence à Strasbourg, et
+rapportée par dom Calmet[1]:
+
+ [Note 1: Ouvrage cité, p. 282-283.]
+
+«Il y a plus d'un an que M. Cavallari, premier musicien de mon sérénissime
+maître, et Vénitien de nation, avoit envie de faire creuser à
+Rothenkirchen, à une lieue d'ici, qui étoit autrefois une abbaye renommée,
+et qui fut ruinée du temps de la réformation. L'occasion lui en fut fournie
+par une apparition que la femme du censier de Rothenkirchen avoit eue plus
+d'une fois en plein midi, et surtout le 7 mai, pendant deux ans
+consécutifs. Elle jure et en peut faire serment, qu'elle a vu un prêtre
+vénérable en habits pontificaux, brodés en or, qui jetta devant lui un
+grand tas de pierres, et quoiqu'elle soit luthérienne, par conséquent
+incrédule sur ces sortes de choses-là, elle croit pourtant que si elle
+avoit eu la présence d'esprit d'y mettre un mouchoir ou un tablier, toutes
+les pierres seraient devenues de l'argent. M. Cavallari demanda donc
+permission d'y creuser, ce qui lui fut d'autant plus facilement accordé que
+le dixième du trésor est dû au souverain. On le traita de visionnaire, et
+on regarda l'affaire des trésors comme une chose inouïe. Cependant il se
+moqua du _qu'en dira-t-on_, et me demanda si je voulois être de moitié avec
+lui; je n'ai pas hésité un moment d'accepter cette proposition, mais j'ai
+été bien surpris d'y trouver de petits pots de terre remplis de pièces
+d'or. Toutes ces pièces plus fines que les ducats sont pour la plupart du
+quatorzième et quinzième siècle. Il m'en a échu pour ma part 666, trouvées
+à trois différentes reprises. Il y en a des archevêques de Mayence, de
+Trêves et de Cologne, des villes d'Oppenheim, de Baccarat, de Bingen, de
+Coblens; il y en a aussi de Rupert Paladin, de Frédéric, burgrave de
+Nuremberg, quelques-unes de Wenceslas, et une de l'empereur Charles IV,
+etc.
+
+«L'histoire qu'on vient de rapporter est rappelée, ajoute dom Calmet, avec
+quelques circonstances différentes, dans un imprimé qui annonce une
+lotterie de pièces trouvées à Rothenkirchen, au pays de Nassau, pas loin de
+Donnersberg. On y lit que la valeur de ces pièces est de 12 livres 10 sols,
+argent de France. La lotterie devait se tirer publiquement le 1er février
+1750. Chaque billet étoit de six livres, argent de France.»
+
+Bartolin, dans son livre de la _Cause du mépris de la mort, que faisoient
+les anciens Danois_, liv. II, ch. II, raconte, d'après dom Calmet[1], «que
+les richesses cachées dans les tombes aux des grands hommes de ce pays-là,
+étoient gardées par les mânes de ceux à qui elles appartenoient, et que ces
+mânes ou ces démons répandoient la frayeur dans l'âme de ceux qui vouloient
+enlever ces trésors, par un déluge d'eau qu'ils répandoient, ou par des
+flammes qu'ils faisoient paroître autour des monuments qui renfermoient ces
+corps et ces trésors.»
+
+ [Note 1: Ouvrage cité, t. I, p. 284.]
+
+
+
+
+IV.--ESPRITS FAMILIERS.
+
+
+«Plutarque, au livre qu'il a fait du Daemon de Socrates, tient, dit
+Bodin[1] comme chose très certaine l'association des esprits avec les
+hommes et dit que Socrates, estimé le plus homme de bien de la Grèce,
+disoit souvent à ses amis qu'il sentoit assiduellement la présence d'un
+esprit, qui le destournoit toujours de mal faire et de danger. Le discours
+de Plutarque est long et chacun en croira ce qu'il voudra, mais je puis
+assurer avoir entendu d'un personnage encore en vie l'an 1580 qu'il y avoit
+un esprit qui lui assistoit assiduellement, et commença à le connoistre
+ayant environ trente-sept ans: combien que ce personnage me disoit qu'il
+avoit opinion que toute sa vie l'esprit l'avoit accompagné, par les songes
+précédens et visions qu'il avoit eu de se garder des vices et inconvéniens.
+Toutesfois il ne l'avoit jamais apperceu sensiblement, comme il fit depuis
+l'âge de trente-sept ans: ce qui lui avint, comme il dit, ayant un an
+auparavant continué de prier Dieu de tout son coeur soir et matin à ce
+qu'il lui pleust envoyer son bon ange, pour le guider en toutes ses
+actions. Après et devant la prière il employoit quelque temps à contempler
+les oeuvres de Dieu, se tenant quelques fois deux ou trois heures tout seul
+assis à méditer et contempler, et cercher en son esprit, et à lire la Bible
+pour trouver laquelle de toutes les religions débatues de tout costez
+estoit la vraye. Et disoit souvent ces vers du pseaume 143:
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, liv. 1, ch. II.]
+
+ Enseigne-moi comme il faut faire,
+ Pour bien ta volonté parfaire:
+ Car tu es mon vrai Dieu entier.
+ Fay que ton esprit débonnaire
+ Me guide et meine au droit sentier.
+
+Il blasmoit ceux qui prient Dieu qu'il les entretiene en leur opinion, et
+continuant ceste prière et lisant les sainctes Escritures il trouve en
+Philon, Hebrieu, au livre des Sacrifices que le plus grand et le plus
+agréable sacrifice que l'homme de bien et entier peut faire à Dieu, c'est
+de soi-mesme estant purifié par lui. Il suivit ce conseil offrant à Dieu
+son âme. Depuis il commença comme il m'a dit d'avoir des songes et visions
+pleines d'instructions: tantost pour corriger un vice, tantost un autre,
+tantost pour se garder d'un danger, tantost pour estre résolu d'une
+difficulté, puis d'une autre, non seulement des choses divines, mais
+encores des choses humaines. Entre autres il lui sembla avoir ouy la voix
+de Dieu en dormant, qui lui dit: Je sauverai ton âme: c'est moi qui te suis
+apparu ci-devant. Depuis, tous les matins, sur les trois ou quatre heures,
+l'esprit frappoit à sa porte: lui se leva quelquefois ouvrant la porte et
+ne voyoit personne. Tous les matins l'esprit continuoit: et s'il ne se
+levoit, il frappoit de rechef et le resveilloit jusques à ce qu'il se fust
+levé. Alors il commença d'avoir crainte pensant que ce fust quelque malin
+esprit, comme il disoit: pour ceste cause il continuoit de prier Dieu, sans
+faillir un seul jour, que Dieu lui envoyast son bon ange, et chantoit
+souvent les Psalmes qu'il sçavoit quasi tous par coeur. Et lors l'esprit se
+fit connoistre en veillant, frappant doucement. Le premier jour il
+apperceut sensiblement plusieurs coups sur un bocal de verre, ce qui
+l'estonnoit bien fort: et deux jours après ayant un sien ami secrétaire du
+Roy disnant avec lui oyant que l'esprit frappoit sur une escabelle joignant
+de lui, commença à rougir et craindre; mais il lui dit: N'ayez point de
+crainte, ce n'est rien. Toutes fois pour l'asseurer il lui conta la vérité
+du fait. Or il m'a asseuré que depuis cest esprit l'a toujours accompagné,
+lui donnant un signe sensible, comme le touchant tantost l'oreille dextre,
+s'il faisoit quelque chose qui ne fust bonne, et à l'oreille senestre, s'il
+faisoit bien. Et s'il venoit quelqu'un pour le tromper et surprendre, il
+sentoit soudain le signal à l'oreille dextre; si c'estoit quelque homme de
+bien, et qui vinst pour son bien, il sentoit aussi le signal à l'oreille
+senestre. Et quand il vouloit boire et manger chose qui fust mauvaise, il
+sentoit le signal; s'il doutoit aussi de faire ou entreprendre quelque
+chose, le mesme signal lui avenoit. S'il pensoit quelque chose mauvaise, et
+qu'il s'y arrestast, il sentoit aussi tost le signal pour s'en destourner.
+Et quelquesfois quand il commençoit à louer Dieu par quelque psalme ou
+parler de ses merveilles, il se sentoit saisi de quelque force spirituelle,
+qui lui donnoit courage. Et afin qu'il discernast le songe par inspiration
+d'avec les autres resveries qui aviennent quand on est mal disposé, ou que
+l'on est troublé d'esprit, il estoit esveillé de l'esprit sur les deux ou
+trois heures du matin; et un peu après il s'endormoit. Alors il avoit les
+songes véritables de ce qu'il devoit faire ou croire des doutes qu'il
+avoit, ou de ce qui lui devoit avenir. En sorte qu'il dit que depuis ce
+temps-là ne lui est advenu quasi chose dont il n'ait eu advertissement, ni
+doute des choses qu'on doit croire, dont il n'ait eu resolution. Vrai est
+qu'il demandoit tous les jours à Dieu qu'il lui enseignast sa volonté, sa
+loy, sa vérité... Au surplus de toutes ses actions il estoit assez joyez et
+d'un esprit gay. Mais si en compagnie il lui advenoit de dire quelque
+mauvaise parole et de laisser pour quelques jours à prier Dieu, il estoit
+aussi tost adverti en dormant. S'il lisoit un livre qui ne fust bon,
+l'esprit frappoit sur le livre, pour le lui faire laisser, et estoit aussi
+tost destourné s'il faisoit quelque chose contre sa santé, et en sa maladie
+gardé soigneusement... Surtout il estoit adverti de se lever matin, et
+ordinairement dès quatre heures, il dit qu'il ouyt une voix en dormant qui
+disoit: Qui est celui qui le premier se lèvera pour prier? Aussi dit-il
+qu'il estoit souvent adverti de donner l'aumosne; et lorsque plus il
+donnoit l'aumosne, plus il sentoit que ses afaires prosperoyent. Et comme
+ses ennemis avoyent délibéré de le tuer, ayans sceu qu'il devoit aller par
+eau, il eust vision, en songe, que son père lui amenoit deux chevaux, l'un
+rouge et l'autre blanc; qui fust cause qu'il envoya louer deux chevaux, que
+son homme lui amena, l'un rouge et l'autre blanc, sans lui avoir dit de
+quel poil il les vouloit. Je lui demanday pourquoy il ne parloit à
+l'esprit? Il me fit responce qu'une fois il le pria de parler à lui: mais
+qu'aussi tost l'esprit frappa bien fort contre sa porte, comme d'un
+marteau, lui faisant entendre qu'il n'y prenoit pas plaisir, et souvent le
+destournoit de s'arrester à lire et escrire pour reposer son esprit et à
+méditer tout seul, oyant souventes fois en veillant une voix bien fort
+subtile et inarticulée. Je lui demanday s'il avoit jamais veu l'esprit en
+forme. Il me dit qu'il n'avoit jamais rien veu en veillant, hors-mis
+quelque lumière en forme d'un rondeau, bien fort claire. Mais un jour
+estant en extrême danger de sa vie, ayant prié Dieu de tout son coeur,
+qu'il lui plust le préserver, sur le poinct du jour entre-sommeillant dit
+qu'il apperceut sur le lict où il estoit couché, un jeune enfant vestu
+d'une robe blanche, changeant en couleur de pourpre, d'un visage de beauté
+esmerveillable: ce qu'il asseuroit bien fort. Une autre fois, estant aussi
+en danger extreme, se voulant coucher, l'esprit l'en empescha, et ne cessa
+qu'il ne fust levé; lors il pria Dieu toute la nuict sans dormir. Le jour
+suivant Dieu le sauva de la main des meurtriers d'une façon estrange et
+incroyable. Après s'estre eschappé du danger, dit qu'il ouit en dormant une
+voix qui disoit: Il faut bien dire qui en la garde du haut Dieu pour jamais
+se retire. Pour le faire court, en toutes les difficultez, voyages,
+entreprises qu'il avoit à faire, il demandoit conseil à Dieu. Et comme il
+priait Dieu qu'il lui donnast sa bénédiction, une nuict il fut advis en
+dormant qu'il voyoit son père qui le bénissoit.»
+
+«Il y a, dit Bodin[1], un gentilhomme en Picardie, auprès de
+Villiers-Costerets, qui avoit un esprit familier en un anneau, duquel il
+vouloit disposer à son plaisir, et l'asservir comme un esclave, l'ayant
+acheté bien cher d'un Espagnol; et d'autant qu'il lui mentoit le plus
+souvent, il jetta l'anneau dedans le feu, pensant y jetter l'esprit aussi,
+comme si cela se pouvoit enclorre. Depuis il devint furieux et tourmenté du
+diable.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, liv. II, ch. III.]
+
+Au récit de Paul Jove[1], Corneille Agrippa avait un chien noir qui n'était
+autre que le diable, lequel lui apprenait ce qui se passait partout. Ce
+chien noir se tenait dans le cabinet de Corneille Agrippa couché sur des
+tas de papiers, pendant que son maître travaillait. Au moment de mourir et
+pressé de se repentir, Agrippa ôta à ce chien un collier de clous qui
+formaient des inscriptions magiques, et lui dit d'un ton affligé: Va-t'en,
+malheureuse bête, qui es cause de ma perte. Ce chien voyant son maître prêt
+à expirer alla se précipiter dans le Rhône.
+
+ [Note 1: _Elogia virorum illustrium_. Venise, 1546, in-fol.]
+
+«J'ay connu un personnage, dit Bodin[1], lequel me descouvrit une fois
+qu'il estoit fort en peine à cause d'un esprit qui le suivoit et se
+présentoit à lui en plusieurs formes: de nuict le tiroit par le nez,
+l'esveilloit, le battoit souvent, et quoy qu'il le priast de laisser
+reposer, il n'en vouloit rien faire; et le tourmentoit sans cesse lui
+disant: Commande moi quelque chose: et qu'il estoit venu à Paris pensant
+qu'il le deust abandonner, ou qu'il y peust trouver remede à son mal, sous
+ombre d'un proces qu'il estoit venu solliciter. J'apperçus bien qu'il
+n'osoit pas me descouvrir tout. Lui demandant quel profit il avoit eu de
+s'assujettir à tel maistre, il me dit qu'il pensoit parvenir aux biens et
+honneurs, et sçavoir les choses cachées: mais que l'esprit l'avoit toujours
+abusé; que pour une vérité il disoit trois mensonges, et ne l'avoit jamais
+sceu enrichir d'un double, ni faire jouir de celle, qu'il aimoit,
+principale occasion qui l'avoit induit à l'invoquer, et qu'il ne lui avoit
+aprins les vertus des plantes, ni des pierres, ni des sciences secrettes,
+comme il esperoit, et qu'il ne lui parloit que de se venger de ses ennemis,
+ou faire quelque tour de finesse et de meschanceté. Je lui dis qu'il estoit
+aisé de se défaire d'un tel maistre, et sitost qu'il viendroit, qu'il
+appelast le nom de Dieu à son aide et qu'il s'adonnast à servir Dieu de bon
+coeur. Depuis je n'ay veu le personnage, ni peu sçavoir s'il s'estoit
+repenti.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, liv. II, ch. III.]
+
+
+
+
+
+
+PRODIGES
+
+
+
+
+I.--PRODIGES CÉLESTES
+
+
+«L'an 1500, dit Goulart[1] d'après Conrad Licosthenes[2], qui avait
+recueilli toutes ces histoires de Job Fincel, de Marc Frytsch, et de
+plusieurs autres, l'on vit en Alsace, près de Saverne, une teste de
+taureau, entre les cornes de laquelle estincelloit une fort grande estoile.
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 46 et suiv.]
+
+ [Note 2: _De prodigiis et ostentis_.]
+
+«En la même année, le vingt uniesme jour de may, sur la ville de Lucerne en
+Suisse, se vid un dragon de feu, horrible à voir, de la grosseur d'un veau,
+et de douze pieds de long, lequel vola vers le pont de la rivière de Russ
+qui y passe.
+
+«L'an 1503, en la duché de Bavière, sur une villette nommée Vilsoc, fut veu
+un dragon couronné et jettant des flammes de feu par la gorge.
+
+«Sur la ville de Milan, en plein jour, le ciel net et serain, furent veuës
+plusieurs estoiles merveilleusement luisantes.
+
+«Au commencement de janvier l'an 1514, environ les huit heures du matin, en
+la duché de Witemberg furent veus trois soleils au ciel. Celui du milieu
+estoit beaucoup plus grand que les autres. Tous les trois portoient la
+figure d'une longue espée, de couleur luisante et marquettée de sang, dont
+les poinctes s'estendoyent fort avant. Cela avint le douziesme jour du
+mois. Le lendemain sur la ville de Rotvil on vid le soleil monstrant une
+face effroyable, environné de cercles de diverses couleurs. Deux jours
+auparavant, et le dix-septième de mars suivant, furent veus trois soleils,
+et trois lunes aussi l'onziesme de janvier et le dix-septiesme de mars.
+Jacques Stopel, médecin de Memminge fit un ample discours et prognostic sur
+ces apparitions suivies de grands troubles, notamment en Souabe.
+
+«En l'année 1520, les bourgeois de Wissembourg, ville assise au bord du
+Rhin, entendirent un jour en plein midi bruire estrangement en l'air un
+horrible cliquetis d'armes, et des courses de gens combatans et crians
+comme en bataille rangée. Ce qui donna telle espouvante que tous coururent
+aux armes, pensans que la ville fust assiégée et que les ennemis fussent
+près des portes.
+
+«Lorsque l'empereur Charles V fut couronné en la ville d'Aix-la-Chapelle,
+on vid le soleil environné d'un grand cercle, avec un arc en ciel. En la
+ville d'Erford furent veus trois soleils. Outre plus un chevron ardant
+terrible à regarder à cause de sa masse et de sa longueur. Ce chevron
+baissant en terre, y fist un grand degast, puis remontant en l'air, se
+convertit en forme de cercle.
+
+«Job Fincel, en son recueil _des Merveilles de nostre temps_, remarque que
+l'an 1523, un paysan de Hongrie, faisant quelque voyage avec son chariot,
+fut surpris de la nuict et contraint demeurer à la campagne pour y attendre
+le jour. Ayant dormi quelque temps il se resveille, descend du chariot pour
+se promener, et, regardant en haut, vid en l'air les semblances de deux
+princes combatans avec les espées es mains l'un contre l'autre. Il y en
+avoit un de haute taille et robuste: l'autre estoit plus petit et portoit
+une couronne sur la teste. Le grand mit bas et tua le petit, puis luy ayant
+osté la couronne la jetta comme contre terre, tellement qu'elle fut
+despecée en diverses pièces. Trois ans après, Ladislas, roy de Hongrie, fut
+tué en bataille par les Turcs.
+
+«En l'an 1525 fut veu en Saxe, environ le trespas de l'électeur Frédéric,
+surnommé le Sage, le soleil couronné d'un grand cercle entier et tout rond,
+resemblant en couleur l'arc céleste. Au mois d'aoust de la mesme année, le
+soleil se monstra l'espace de quelques jours ainsi qu'une grosse boule de
+feu allumée et de toute autre couleur que l'ordinaire. S'ensuivit tost
+après la sédition des paysans en Alemagne.
+
+«L'an 1528, environ la mi-may, sur la ville de Zurich furent veus quatre
+parélies environnez de deux cercles entiers et le soleil entouré de quatre
+petits cercles. Au mesme an, la ville d'Utrecht, estroitement assiégée et
+finalement prinse par les Bourguignons, apparut en l'air un prognostic de
+ce malheur, dont les habitants furent aussi merveilleusement estonnez.
+C'est à sçavoir une grande croix qu'on surnomme de sainct André, laquelle
+estoit de couleur blafarde et hideuse à voir.
+
+«Le septiesme jour de février 1536, environ minuict, furent veus au ciel,
+sur un quartier d'Espaigne, deux hommes armez, et courans sus l'un à
+l'autre avec l'espée au poing; l'un portoit au bras gauche une rondelle où
+estoit peint un aigle avec ce mot autour, _Regnabo_, c'est-à-dire _Je
+régnerai_. L'autre avoit un grand bouclier avec une estoile et un croissant
+et cette inscription _Regnavi_, c'est-à-dire _J'ai régné_. Celui qui
+portoit l'aigle renversa l'autre.
+
+«En l'an 1537, le premier jour de février, fut veu en Italie un aigle
+volant en l'air, portant au pied droict une bouteille et au gauche un
+serpent entortillé, suivi d'un nombre innombrable de pies. Au même temps
+fut veue aussi en l'air une croix bourguignonne de diverses couleurs.
+Quinze jours auparavant, fut veue en Franconie, entre Pabenberp et la
+forest de Turinge, une estoile de grandeur merveilleuse, laquelle s'estant
+abaissée peu à peu se réduisit en forme d'un grand cercle blanc, dont tost
+après sortirent des tourbillons de vent et des touffes de feu, qui tombans
+en terre, firent fondre des pointes de picques, fers et mords de cheval,
+sans offenser homme ni édifice quelconque.
+
+«Le vingt-neuviesme jour de mars 1545, environ les huict heures du matin,
+cheut es environs de Cracovie un esclat de fouldre après un tonnerre si
+impétueux que toute la Pologne en fust esmeue. Incontinent aparurent au
+ciel trois croix roussastres, entre lesquelles estoit un homme armé de
+toutes pièces, lequel, avec une espée ardante, combatoit une armée,
+laquelle il desfit: et là-dessus survint un horrible dragon lequel
+engloutit cest homme victorieux. Incontinent le ciel s'ouvrit comme tout en
+feu, et fut ainsi veu l'espace d'une bonne heure. Puis aparurent trois arcs
+en ciel avec leurs couleurs acoustumées, sur le plus haut desquels estoit
+la forme d'un ange comme on le représente en figure de jeune homme qui a
+des ailes aux espaules, tenant un soleil en l'une de ses mains, une lune en
+l'autre. Ce deuxiesme spectacle ayant duré une demi-heure en présence de
+tous ceux qui voulurent le voir, quelques nuées s'eslevèrent qui couvrirent
+ces aparences.
+
+«Un jour d'octobre 1547, environ les sept heures du matin, fut veue au pays
+de Saxe la forme d'une bière de trespassé couverte d'un drap noir, chamarré
+d'une croix de couleur rousse, précédée et suivie de plusieurs figures
+d'hommes en dueil, chacun d'iceux portant une trompette dont ils
+commencerent à sonner si haut que les habitans du pays en entendoyent
+aisement le bruit. En ces entrefaites aparut un homme armé de toutes
+pieces, de terrible regard, lequel desgaignant son espée coupa une partie
+du drap, puis de ses deux mains deschira le reste, quoi fait lui et tous
+les autres s'esvanouyrent.
+
+«Au mois de juin 1553, furent veus en l'air serain et descouvert, sur la
+ville de Cobourg, entre cinq et six heures du soir, diverses sortes
+d'hommes, puis des armées qui se donnoyent bataille, et un aigle
+voltigeant, les ailes tout espandues. En juillet furent veus au ciel deux
+serpens entrelassez, se rongeans l'un l'autre, et au milieu d'eux une croix
+de feu. En cette mesme année décéda le duc George, prince d'Anhalt,
+excellent théologien. Le jour qu'il trespassa, l'on apperceut de nuict au
+ciel sur la ville de Witteberg une croix bleue. Quelques jours devant la
+bataille donnée entre Maurice, duc de Saxe et Albert, marquis de
+Brandebourg, l'image d'un grand homme apparut es nuées en un endroit de
+Saxe. Du corps de cest homme, lequel paroissoit nud, commença tout premier
+à découler du sang goute après goute, puis on en vid sortir des étincelles
+de feu, finalement il disparut peu à peu.
+
+«L'onziesme jour de janvier 1556, vers les montagnes qui ceignent d'un
+costé la ville d'Augsbourg, le ciel s'ouvrit, et sembla se fendre, dont
+tous furent merveilleusement estonnez: surtout à cause des cas pitoyables
+qui avindrent incontinent après. Car au mesme jour le messager d'Augsbourg
+tua d'un coup de pistole certain capitaine aux portes de la ville. Le
+lendemain la femme d'un forgeur d'espées, estimant faire un grand butin,
+tua dedans sa maison un marchant. Incontinent après sa servante se tua
+soi-mesme d'un coup de cousteau. Un jour après, en querelle, un boucher fut
+renversé mort d'un coup d'espée: et deux villages furent tous bruslez. Le
+quinziesme jour du mesme mois, le garde de la forest de Saincte-Catherine
+fut transpercé et trouvé occis d'un coup de harquebuse. Et le
+dix-septiesme, un valet d'orfevre, poussé de désespoir, se noya. La nuict
+suivante, plusieurs furent blessez à mort par les rues.
+
+«En divers jours et mois de la mesme année 1556 furent remarquées autres
+apparitions; comme en février furent veus au ciel sur la comté de Boets des
+armées à pied et à cheval qui combatoyent furieusement. Au mois de
+septembre, sur une villette du marquisat de Brandebourg, nommée Custrin,
+environ les neuf heures du soir, on vid infinies flammesches de feu
+saillans du ciel, et au milieu deux grands chevrons ardans. Sur la fin fut
+entendue une voix criant: Malheur, malheur à l'Église!
+
+«Wolfgang Strauch, de Nuremberg, escrit que l'an 1556, sur une ville de
+Hongrie qu'il nomme Babatscha, fut veue, le sixiesme jour d'octobre, peu
+avant soleil levant, la semblance de deux garçons nuds combatans en l'air
+avec le cimeterre es mains et le bouclier es bras. Celui qui portoit en son
+bouclier un aigle double chamailla si rudement sur l'autre dont le bouclier
+portoit un croissant, qu'il sembla que le corps navré de plusieurs playes
+tombast du ciel en terre. Au mesme temps et lieu fut veu l'arc en ciel avec
+ses couleurs accoustumées et aux bouts d'icelui deux soleils. Non gueres
+loin d'Augsbourg fut veu au ciel le combat d'un ours contre un lyon, au
+mois de decembre en la mesme annee; et à Witteberg, en Saxe, le sixiesme
+jour d'icelui mois, trois soleils et une nuée tortue marquetée de bleu et
+de rouge, estendue en arc, le soleil paroissant pasle et triste entre les
+parélies.
+
+Fr. des Rues[1] rapporte que «L'an 1558, veille de Pasques, s'esleva de
+terre sur le midi en la lande de Raoul en Normandie un tourbillon tel,
+qu'il entrainoit tout ce qui lui estoit à la rencontre, enfin se haussant
+en l'air, parut une colonne coulourée de rouge et de bleu, qui
+l'accompagnoit et s'arresta en l'air. Cependant on voyoit des flesches et
+dards qui s'eslançoyent contre ceste colonne, sans que l'on vist ceux qui
+les descochoyent: et au haut du tourbillon, sur la colonne, l'on entendoit
+crier des oiseaux de diverses sortes voltigeans à l'entour. Ce tourbillon
+fut suivi de griefve mortalité au pays.»
+
+ [Note 1: Dans ses _Antiquitez de France_.]
+
+«Après la considération des nues, dit Gaffarel[1] vient celle de la pluye
+en laquelle on ne peut rien lire que par la troisième espèce de lecture qui
+est par hieroglyphe, et de ce genre est la pluye de sang ou de couleur
+rouge tombée en Suisse l'an 1534, laquelle se formait en croix sur les
+habits. Jean Pic a immortalisé ce prodige par une longue suite de vers,
+dont ceux-ci expriment nettement l'histoire:
+
+ [Note 1: _Curiositez inouyes_.]
+
+ Permixtam crucem rubro spectavimus olim
+ Nec morum discrimen erat sacer alque prophanus
+ Jam conspecta sibi gestabant mystica Patres
+ Conscripti et pueri, conscriptus sexus aterque
+ Et templa et vestes, a summa Caesari aula
+ Ad tenues vicos, ad dura mapalia ruris
+ Cernere erat liquido deductum ex aethere signum.
+
+Ces gouttes d'eau ne formaient pas seulement des croix sur les vetements
+mais encore sur les pierres et sur la farine, conséquence assuree, dit
+Gaffarel, qu'il y avait quelque chose de divin.
+
+«La neige, la gresle et la gelée, continue le même auteur, portent encore
+quelquefois des charactères bien estranges, et dont la lecture n'est pas à
+mespriser. On a souvent veu de la gresle sur laquelle on a remarqué ou la
+figure d'une croix, ou d'un bouclier, ou d'un coeur, ou d'un mort, et si
+nous ne méprisions pas ces merveilles, nous lirions sans doute dans
+l'advenir la vérité de ces figures hieroglyphiques. Faict quelques ans
+qu'en Languedoc, un de mes amis, se trouvant à la chasse, fut estonné par
+le bruit extraordinaire du tonnerre et d'un vent fort violent; il pensa de
+se mettre à l'abry, mais comme il estoit bien avant dans le bois, jugeant
+qu'avant la pluie qui suit ordinairement cet orage, il ne pourrait arriver
+à sa maison, il choisit la couverture d'un rocher, sous lequel après qu'il
+eust demeuré l'espace d'un quart d'heure, que la malice du temps estoit
+passée avec une légère pluie il se remit en route malgré la grele.
+
+Mais comme il prit garde que cette grele estoit faite à son advis autrement
+que la commune, il s'arrête pour la considérer, il en prend une, et veid en
+même temps, prodige espouventable! qu'elle portait la figure d'un casque,
+d'autres un escusson, et d'autres une espée. Ce nouveau prodige l'estonne,
+et l'appréhension de quelque malheur luy fit reprendre le chemin du rocher,
+où il ne fut pas plustost arrivé, qu'il tomba si grande quantité de gresle
+et avec telle violence qu'elle tua, non pas seulement les oyseaux, mais
+quantité d'autres animaux. Il me souvient d'avoir veu le mesme autrefois en
+Provence... Quelque temps après, le Languedoc veit ses campagnes couvertes
+de soldats et les places rebelles assiégées et assaillies avec tant de sang
+répandu que le seul souvenir en sera à jamais funeste.»
+
+Goulart[1] rapporte que «Au mois de novembre de l'année 1523 fut veue une
+comete et tost apres le ciel tomba tout en feu, lançant une infinité
+d'esclairs et foudres en terre, laquelle trembla, puis survindrent des
+estranges ravines d'eaux, notamment au royaume de Naples. Peu après
+s'ensuivit la prise de François Ier, roi de France; l'Allemagne fut
+troublée d'horribles séditions, Louys, roi de Hongrie, fut tué en bataille
+contre les Turcs. Il y eut par toute l'Europe de merveilleux remuements.
+Rome fut prinse et pillée par l'armée impériale.
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_.]
+
+«En cette mesme année de la prinse et du sac de Rome, à sçavoir l'an 1527,
+on vid une comete plus effroyable que les précédentes. Après icelle
+survindrent les terribles ravages des Turcs en Hongrie, la famine en
+Souabe, Lombardie et Venise, la guerre en Suisse, le siege de Viene, en
+Autriche, la suete en Angleterre, le desbord de l'Océan en Hollande et
+Zélande, où il noya grande estendue de pays, et un tremblement de terre de
+huict jours durant en Portugal.»
+
+«La plus redoutable des cometes de notre temps, ajoute le même auteur, fut
+celle de l'an 1527. Car le regard d'icelle donna telle frayeur à plusieurs
+qu'aucuns en moururent, autres tombèrent malades. Elle fut veue de
+plusieurs milliers d'hommes paraissant fort longue et de couleur de sang.
+Au sommet d'icelle fut veue la représentation d'un bras courbé tenant une
+grande espée en sa main, comme s'il eust voulu frapper. Au bout de la
+pointe de cette espée, il y avoit trois estoiles: mais celle qui touchoit
+droitement la pointe estoit plus claire et plus luisante que les autres.
+Aux deux costez de cette comete se voyaient force haches, poignards, espées
+sanglantes, parmi lesquelles on remarquait un grand nombre de testes
+d'hommes descapitez, ayant les barbes et cheveux hérissez horriblement. Et
+qu'a veu l'espace de soixante-trois ans l'Europe, sinon les horribles
+effects en terre de cest horrible présage au ciel?»
+
+
+
+
+II.--ANIMAUX PARLANTS
+
+
+Un ancien auteur[1] nous rappelle plusieurs histoires d'animaux parlants:
+
+ [Note 1: _Le chois de plusieurs histoires et autres choses
+ mémorables_, p. 648 et suiv.]
+
+«Quelquefois, dit-il, Dieu fait parler les bestes brutes pour enseigner les
+créatures humaines en leur ignorance. Une asnesse me servira de caution,
+laquelle comme elle portait Balaam sur son dos, apperceut l'ange du
+Seigneur. A raison de quoy elle se destourna de la voye pour luy ceder la
+place: mais Balaam qui ne sçavoit point la cause de ce desvoyement, battit
+avec exceds ceste simple beste, toutes les trois fois qu'elle s'estoit
+desplacée de son chemin, pour la reverance qu'elle portoit au serviteur de
+Dieu: et à cause de ce respectueux devoir, le Seigneur disposa la bouche de
+l'asnesse à proferer tels propos: «Quel sujest t'ay-je donné pour estre si
+rudement frapée de toy d'un baston par trois diverses reprises? Ne suis-je
+pas ta beste qui t'ay tousiours fidelement porté jusques à ce jour? Et
+n'eust esté la reverance que j'ai referé à l'ange du Seigneur, je ne me
+fusse retiré du chemin par lequel je t'ay fort souvent porté en toutes les
+affaires.» Ces paroles finies, Dieu dessilla les yeux de Balaam pour
+contempler l'ange tenant un glaive nud en la main, et lors il s'inclina en
+terre, et adora ce messager du Tout-Puissant, qui luy fit une reprimende
+pour avoir outragé son asnesse, mesme luy dit qu'il estoit sorti tout
+expres pour estre son adversaire à cause de sa vie perverse, et du tout
+esloignée des ordonnances du Seigneur. Ce n'est donc à tort que nous sommes
+envoyez par les sages à l'escolle des bestes, l'instinct naturel desquelles
+Dieu fortifie souventes fois de la parole, pour recevoir d'elles quelque
+instruction en nos impiétés.
+
+«Quelque temps auparavant la mort de Caesar, dictateur, un boeuf, tirant à
+la charrue, se tourna vers le laboureur qui le pressoit par trop à la
+besongne, et luy dit qu'à grand tort il le frappoit, parce que la récolte
+des bleds seroit si abondante qu'il ne se trouveroit pas assez d'hommes
+pour les manger.
+
+«Sur la fin de l'empire de Domitian, l'on entendit une corneille prononcer
+ces mots en grec: _Toutes choses prendront un heureux succeds_, voulant par
+là signifier que les injustices et severitez de Domitian devoient bien tost
+prendre fin avec sa vie, selon qu'il advint. Car la benignité et clemence
+de Nerva et Trajan succédèrent à l'arrogance et cruauté de Domitian, au
+grand contentement de tout l'empire romain.
+
+«Le seigneur de Moreuil, père de Joachime de Soissons, dame de Crequi,
+estoit si adonné au plaisir de la chasse, qu'il ne se contentoit point d'y
+emploier les jours ouvriers, mais davantage desroboit à l'Eglise catholique
+les festes pour les prophaner à tels vains exercices. Tellement qu'un jour
+il se seroit monstré si aveuglé et refroidy de devotion que d'aller courir
+un lievre le jour du vendredy sainct, au lieu qu'il ne devoit bouger de
+l'Eglise pour vacquer à prières et contemplation de la douloureuse mort de
+Jesus-Christ, qui avoit esté flagellé et attaché à l'arbre de la croix, ce
+jour-là, pour la rédemption de nos âmes. Mais son péché fut tallonné de
+près d'une grande repentance. Car il courut un lievre qui luy fit tant de
+ruses et de hourvaris que non seulement il eschapa de la poursuite des
+chiens, et rendit vaine l'expérience des veneurs, mais davantage ce maistre
+lievre se mettant sur son derriere tourna les yeux devers ledit seigneur de
+Moreuil, en luy disant: «Que t'en semble? n'ay-je pas bien couru pour un
+courtault?» Cest estrange prodige donna une telle espouvante à ce seigneur,
+qu'il ne pouvoit assez tost retrouver son chasteau pour se debotter et
+aller à l'Eglise, à celle fin que par sa penitence et prieres il peust
+expier l'énormité de son offence, faisant voeu que delà en avant il ne
+prostitueroit plus les jours de festes en la vanité de tels plaisirs, ains
+les passeroit en toutes sainctes occupations. Or comme l'asnesse de Balaam
+se plaignoit à son maistre d'avoir esté batue quand elle honora l'ange de
+Dieu, tout de mesme le lievre fit cognoistre au seigneur de Moreuil qu'il
+ne devoit estre si maltraicté de ses veneurs et chiens en un jour plus
+convenable aux oeuvres pieuses qu'à se donner du plaisir.»
+
+
+
+
+
+
+EMPIRE DES MORTS
+
+
+
+
+I.--AMES EN PEINE. LAMIES ET LÉMURES.
+
+
+Suivant Loys Lavater[1]: «Quelquefois un esprit se montrera en la maison,
+ce qu'appercevant, les chiens se jetteront entre les jambes de leurs
+maîtres et n'en voudront partir, car ils craignent fort les esprits.
+D'autrefois quelqu'un viendra tirer ou emporter la couverture du lit, se
+mettra dessus ou dessous icelle, ou se pourmenera par la chambre. On a veu
+des gens à cheval ou à pied comme du feu, qu'on cognoissoit bien et qui
+estoyent morts auparavant. Parfois aussi ceux qui estoyent morts en
+bataille ou en leur lict venoyent appeler les leurs, qui les cognoissoyent
+à la voix. Souventes fois on a veu la nuict des esprits trainans les pieds,
+toussans et souspirans, lesquels estans interroguez, se disoyent estre
+l'esprit de cestui ou de cestui là. Estans de rechef enquis comme on
+pourroit les aider, requeroyent qu'on fit dire des messes, qu'on allast en
+pèlerinage et qu'ainsi ils seraient délivrés. Puis après sont apparus en
+grande magnificence et clarté, disant qu'ils estoyent délivrés et
+remercyoient grandement leurs bienfaiteurs: promettans d'intercéder pour
+eux envers Dieu et la vierge Marie.»
+
+ [Note 1: _Des apparitions des esprits, etc._]
+
+«Mélanchthon, dit le même auteur[1], en son _Traité de l'âme_ escrit avoir
+eu lui mesme plusieurs apparitions, et connu plusieurs personnes dignes de
+foy qui affirmoyent avoir parlé à des esprits. En son livre intitulé
+_Examen ordinandorum_, il dit avoir eu une tante soeur de son père,
+laquelle demeurée enceinte après la mort de son mari, ainsi qu'elle estoit
+assise près du feu, deux hommes entrent en sa maison, l'un desquels
+ressembloit au mari mort, et se donnoit a conoistre pour tel, l'autre de
+fort haute taille, estoit vestu en cordelier. Celui qui ressembloit au mari
+s'approche du fouyer, salue sa femme, la prie de ne s'estonner point,
+disant qu'il venoit lui donner charge de faire quelque chose. Sur ce, il
+commande au cordelier de se retirer dedans le poisle. Et ayant devisé
+longuement avec la femme, lui parlant de prestres et de messes, estant
+prest à partir, il lui dit, tendant sa main: Touchez là; mais pour ce
+qu'elle estoit saisie d'estonnement, il l'asseura qu'elle n'auroit aucun
+desplaisir. Ainsi donc elle le toucha et combien que la main d'icelle ne
+devinst impotente, tant y a qu'il la brusla tellement qu'elle fut tousiours
+nouée depuis. Cela fait, il appelle le cordelier, puis tous deux
+disparurent.
+
+ [Note 1: Livre I, ch. XIV.]
+
+Suivant Le Loyer[1], «Jean Pic de la Mirandole apparut à Hierosme
+Savonarolle, jacobin ferrarais, et luy dist qu'il souffrait les peines du
+purgatoire pour n'avoir assez fait profiter le talent que Dieu luy avait
+donné et pour avoir faict fort peu de cas des révélations intérieures à luy
+faictes, qui l'advertissaient de continuer ses honnêtes travaux et achever
+ce qu'il avait pourpensé en son esprit. Et ne craignit point Savonarolle de
+dire en plein sermon la révélation qu'il avait eue, admonestant ses parents
+et amis de prier et faire prier Dieu pour son âme.»
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, p. 649.]
+
+«Les trespassez, dit Jean des Caurres[1], recognoissent les biens qu'on
+leur faict, comme a esté cogneu de nostre temps, en la cité de Ponts, près
+Narbonne, où trespassa un escolier qui estoit excommunié, pour le salaire
+qu'il devoit à un sien regent, à la cité de Rhodes, l'esprit duquel parla à
+son amy, le priant s'en aller audit Rhodes querir son absolution, ce que
+son compagnon luy accorda, et s'en allant, passa par les montagnes chargées
+de neige; ledict esprit l'accompagnoit tousiours, et parloit à luy sans
+qu'il veit rien. Et à cause que le chemin estoit couvert de neige, l'esprit
+lui ostoit la neige et luy monstroit le chemin. Après avoir obtenu
+l'absolution de l'évesgue de Rhodes, l'esprit le conduit derechef à
+Saint-Ponts, et donna l'absolution au corps mort comme est la coustume en
+l'Eglise catholique, et ledit esprit et ame du trespassé, ayans tous, print
+congé de luy, le remerciant et promettant luy rendre le service.»
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 377.]
+
+Ils se vengent aussi de ce qu'on leur manque de parole:
+
+«Aux gestes de Charles le Grand, on lit, dit des Caurres[1], qu'un de ses
+capitaines pria un sien compagnon que s'il mouroit en la bataille, qu'il
+donnast un beau cheval qu'il avoit pour son ame. Luy trespassé, son
+compagnon voyant la beauté du cheval, le tient pour luy. Douze jours après,
+le trespassé s'apparut à luy, se lamentant, que à faute de n'avoir donné le
+cheval en aumosne pour son ame, il avoit demouré douze jours en peine, et
+qu'il en porteroit la peine. Pour quoy mourut soudain.»
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 377.]
+
+«J'ai vu, dit Bodin[1], un jeune homme prisonnier l'an 1590 qui avoit tué
+sa femme en cholère, et avoit eu sa grace qui lui fut intériné, lequel
+néanmoins se plaignoit qu'il n'avoit aucun repos, estant toutes les nuicts
+battu par icelle, comme il disoit. Les anciens tenoyent que les ames des
+occis souvent pourchassent la vengeance des meurtriers. Nous lisons en
+Plutarque que Pausanias, roy de Lacedemone, estant à Constantinople, on lui
+fit présent d'une jeune damoiselle... Entrant, de nuit en la chambre, elle
+fit tomber la lumière, ce qui esveilla Pausanias en sursaut, et pensant
+qu'on voulust le tuer en tenebres; tout effrayé il print sa dague, et tua
+la demoiselle sans connoistre qui elle estoit. Dès lors Pausanias fut
+incessamment tourmenté d'un esprit jusques à la mort, qui ressembloit
+(comme il disoit) à la damoiselle.»
+
+ [Note 1: _Démonomanie_, livre II, ch. III.]
+
+Selon Taillepied[1]: «Si un brigand s'approche du corps qu'il aura occis,
+le mort commencera à escumer, suer, et donner quelque autre signe. Platon
+au neufviesme livre de ses loix, dit que les ames des meurtris poursuivent
+furieusement, et souvent, les ames des meurtriers. A l'occasion de quoy
+Marsile Ficius, au seiziesme livre de l'_Immortalité des âmes_, chapitre
+cinquiesme, estime qu'il advient que si un meurtrier vient où sera à
+descouvert le corps de celuy qu'il aura fraischement tué, et il approche
+près pour regarder et contempler la playe, le sang en sortira de rechef. Ce
+qu'aussi Lucrèce affirme estre véritable, et les juges l'ont observé...
+Quand un voleur sera assis à table, s'il advient que quelque verre de vin
+soit espandu, le vin ne tombera de côté ne d'autre, ains percera la
+table...
+
+ [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_ p. 139.]
+
+«D'après Jean de Caurres[1], saint Augustin au II de _Civitate Dei_ parle
+de Tiberius Graccus, duquel aussi fait mention Saluste _de Bello
+Jugurtino_, lequel fut meurdry estant tribun du peuple, et comment après sa
+mort, son frère Caius Graccus, aspiroit audit office odieux au peuple, la
+nuict en dormant luy apparut la face de son frère, luy disant que s'il
+acceptoit ledit office, qu'avoit esté cause de sa mort, qu'il mourroit de
+mesme mort que luy, ce qu'advint.
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 377.]
+
+«Valère au premier[1], qui parle des songes et des miracles recite de
+Simonides, lequel venant à un port de mer par navire, trouva audict port un
+homme mort, non ensevely, lequel il ensevelit. Et pour recompense de ceste
+oeuvre de charité l'esprit appartenant à ce corps, la nuict, en dormant,
+parla à luy, en demonstrant qu'il se gardast le matin de monter sur le
+navire s'il aymoit ne point mourir. Simonides creut, et estant au port, il
+vit devant ses yeux perir le navire et tous ceux qui estoient avec luy. Le
+jour precedent, ledit Simonides encore receut une autre bénéfice, pour
+avoir ensevely celuy que dessus: car soupant chez Stophas, au village de
+Cyanone en Thessale, voicy un messager qui vient à luy soudain, disant
+qu'il y avoit à l'huys deux jeunes jouvenceaux qui instamment demandoient
+parler à luy: parquoy il sortit sur l'heure, et s'en alla à l'huys, et ne
+trouva aucun. Et estant là, le soupoir où Stophas, et autres invités
+faisoient grande chere, tomba et tous moururent à ceste ruine, hormis le
+Simonides.
+
+ [Note 1: En son premier livre.]
+
+«Avenzoar Albamaaron, medecin arabe mahométiste, escrit comment luy estant
+malade d'une grande maladie des yeux, un sien amy medecin; desia trespassé,
+luy apprint en dormant la medecine pour sa maladie, par laquelle il guarit.
+
+Loys Lavater[1] rapporte, d'après Manlius, en ses _Lieux communs_, le fait
+suivant:
+
+ [Note 1: _De l'apparition des esprits_, liv. I, ch. II.]
+
+«Théodore Gaza, docte personnage, avoit obtenu en don du pape certaine
+mestairie. Son fermier fossoyant un jour en certain endroit trouva une buye
+ou urne, en laquelle y avoit des os. Sur ce un fantosme lui aparut et
+commanda de remettre cette urne en terre, autrement son fils mourroit. Et
+pour ce que le fermier ne tint conte de cela, bien peu de temps apres son
+fils fut tué. Au bout de quelques jours le fantosme retourna, menassant le
+fermier de lui faire mourir son autre fils, s'il ne remettoit en terre
+l'urne et les os qu'il avoit trouvés dedans. Le fermier ayant pensé à soy,
+en voyant son autre fils tombé malade, conta le tout à Théodore, lequel
+estant allé en sa mestairie, et au lieu d'où le fermier avoit tiré l'urne,
+fit refaire une fosse au mesme endroit, où ils cachèrent et l'urne et les
+os; ce qu'estant fait, le fils du fermier recouvra incontinent la santé.»
+
+«Il y avoit, dit Jean des Caurres[1], en Athenes, une grande maison, mais
+fort descriée et dangereuse. Lorsqu'il estoit nuict, on y entendoit un
+bruict, comme de plusieurs fers, lequel commençoit premièrement de loin:
+mais puis estant approché plus pres, il sembloit que ce fut le bruit de
+quelques menotes, ou des fers que l'on met aux pieds des prisonniers.
+Incontinent apparoissoit la semblance d'un vieil homme tout atténué de
+maigreur et rempli de crasse, portant une longue barbe, et les cheveux
+hérissés. Il avoit les fers aux pieds, et des menotes aux mains, qu'il
+faisoit cliqueter. Et aussi ceux qui habitoient la dedans, passoient les
+miserables nuicts sans dormir, estans remplis de peur et d'horreur: dont
+ils tomboient en maladie, et en la fin, par augmentation de la peur, ils
+mouroient. Car le long du jour encore que l'image fut absente, si est-ce
+que la mémoire leur en demeuroit en l'entendement: si bien que la premiere
+crainte estoit cause d'une plus longue. Ainsi la maison descriée demeura
+deserte, et du tout abandonnée à ce monstre. Toutefois on y avoit mis un
+escriteau pour la vendre ou louer à quelqu'un qui par aventure ne seroit
+adverty du faict. Or sus ces entrefaictes, le philosophe Athenodore vint en
+Athènes. Il leut l'escriteau, il sceut le prix, et soupçonnant par le bon
+marché qu'on luy en faisoit, et s'en estant enquis, on luy en dist la
+verité. Ce nonobstant il la loua de plus grande affection. Le soir
+approchait, il commanda que l'on fist son lict en la première partie de la
+maison. Il demanda ses tablettes à escrire, sa touche, sa lumière, et
+laissa tous ses domestiques au dedans. Et à fin que son esprit oisif ne luy
+fantastiquast les espouvantails et craintes, dont on luy avoit parlé, il se
+mit attentivement à escrire, et y employa, non seulement les yeux, mais
+aussi l'esprit et la main. La nuict venue, il entendit le fer qui
+cliquetoit: toutefois il ne leva point l'oeil, et ne laissa d'escrire, mais
+il s'asseura davantage, et presta l'aureille. Alors le bruit augmenta,
+redoubla et approcha: tellement qu'il l'entendoit desia comme à l'entrée,
+puis au dedans. Il regarde, et voit, et recognoist la semblance de laquelle
+on luy avoit parlé. Elle estoit debout, et lui faisoit signe du doigt,
+comme si elle l'eust appellé. Et luy au contraire luy faisoit signe de la
+main qu'elle attendist un petit. Derechef il se mit à escrire. Mais elle
+vint sonner ses chaisnes à l'entour de la teste de l'écrivain, lequel la
+regarda comme auparavant. Et voyant qu'elle lui faisoit signe, tout
+soudainement il prit sa lumière, et la suyvit. Elle alloit lentement comme
+si elle eust eu peine à marcher, à cause de ses fers. Et incontinent
+qu'elle fut au milieu de la maison, elle se disparut et laissa le
+philosophe tout seul. Lequel print quelques herbes et feuilles, pour
+marquer le lieu auquel elle l'avoit laissé. Le jour suivant il s'en alla
+vers le magistrat, et l'advertit de faire fouiller au lieu marqué. On
+trouva des os entrelassez de chaisnes, que le corps pourry par la terre, et
+par la longueur du temps, avoit quitté aux fers, lesquels estant rassemblez
+furent enterrez publiquement, et n'y eust onques depuis esprit qui apparust
+en la maison.»
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 388.]
+
+Goulart[1] rapporte l'histoire suivante:
+
+ [Note 1: _Trésor des histoires admirables_, t. I, p. 543.]
+
+«Jean Vasques d'Ayola et deux autres jeunes Espagnols partis de leur pays
+pour venir estudier en droit à Boulogne la Grasse, ne pouvant trouver logis
+commode pour faire espargne, furent avertis qu'en la rue où estoit leur
+hostellerie y avoit une maison déserte et abandonnée, à cause de quelques
+fantosmes qui y apparoissoyent, laquelle leur seroit laissée pour y habiter
+sans payer aucun louage, tandis qu'il leur plairoit y demeurer. Eux
+acceptent la condition, sont mesmes accommodez de quelques meubles, et font
+joyeusement leur mesnage en icelle l'espace d'un mois, au bout duquel comme
+les deux compagnons d'Ayola se fussent couchez d'heure, et lui fust en son
+estude fort tard, entendant un grand bruit comme de plusieurs chaisnes de
+fer, que l'on bransloit et faisoit entrechoquer, sortit de son estude, avec
+son espée, et en l'autre main son chandelier et la chandelle allumée, puis
+se planta au milieu de la salle, sans resveiller ses compagnons, attendant
+que deviendroit ce bruit, lequel procedoit à son advis du bas des degrez du
+logis respondant à une grande cour que la salle regardoit. Sur ceste
+attente, il descouvre à la porte de ces degrez un fantosme effrayable,
+d'une carcasse n'ayant rien que les os, traînant par les pieds et le faut
+du corps ces chaisnes qui bruioyent ainsi. Le fantosme s'arreste, et Ayola
+s'acourageant commence à le conjurer, demandant qu'il eust à lui donner à
+entendre en façon convenable ce qu'il vouloit. Le fantosme commence à
+croiser les bras, baisser la teste, et l'appeler d'une main pour le suivre
+par les degrez. Ayola respond: Marchez devant et je vous suivray. Sur ce le
+fantosme commence à descendre tout bellement, comme un homme qui traîneroit
+des fers aux pieds, suivi d'Ayola, duquel la chandelle s'esteignit au
+milieu des degrez. Ce fut renouvellement de peur: néantmoins, s'esvertuant
+de nouveau, il dit au fantosme: Vous voyez bien que ma chandelle s'est
+amortie, je vay la r'allumer; si vous m'attendez ici, je retourneray
+incontinent. Il court au foyer, r'allume la chandelle, revient sur les
+degrez, où il trouve le fantosme et le suit. Ayant traversé la cour du
+logis, ils entrent en un grand jardin, au milieu duquel estoit un puits; ce
+qui fit douter Ayola que le fantosme ne lui nuisît: pourtant il s'arresta.
+Mais le fantosme se retournant fit signe de marcher jusques vers un autre
+endroit du jardin: et comme ils s'avançoyent celle part, le fantosme
+disparut soudain. Ayola resté seul commence à le rappeler, protestant qu'il
+ne tiendroit à lui de faire ce qu'il seroit en sa puissance; et attendit un
+peu. Le fantosme ne paroissant plus, l'Espagnol retourne en sa chambre,
+resveille ses compagnons, qui le voyant tout pasle, lui donnerent un peu de
+vin et quelque confiture, s'enquerans de son avanture, laquelle il leur
+raconta. Tost après le bruit semé par la ville de cest accident, le
+gouverneur s'enquit soigneusement de tout, et entendant le rapport d'Ayola
+en toutes ses circonstances, fit fouiller en l'endroit où le fantosme
+estoit disparu. Là fut trouvée la carcasse enchaînée ainsi qu'Ayola l'avoit
+veuë, en une sépulture peu profonde, d'où ayant esté tirée et enterrée
+ailleurs avec les autres, tout le bruit qui paravant avoit esté en ce grand
+logis cessa. Les Espagnols retournez en leur pays, Ayola fut pourvu
+d'office de judicature: et avoit un fils président en une ville d'Espagne
+du temps de Torquemada, lequel fait ce discours en la troisième journée de
+son _Hexameron_.»
+
+Taillepied[1] raconte le fait suivant: «Environ l'an 1559, un gentilhomme
+d'un village près de Meulan sur Seine, seigneur de Flins, avoit ordonné par
+testament qu'on ensevelist son corps avec ses ancetres en la ville de
+Paris. Quand il fut trespassé, son fils héritier ne s'en souciant beaucoup
+d'exécuter la volonté de son père le fit inhumer dans l'église dudit
+village. Mais advint que l'esprit du père fit tant grand bruit et tourmente
+dans la chambre du fils qui couchoit en son lict à Paris que le fils fut
+contrainct d'envoyer des saquemans (pillards, voleurs) qu'il loua à prix
+d'argent, pour aller deterrer le corps dudit trespassé, et le faire
+apporter au lieu où il avait esleu sa sépulture. Le lendemain matin je fus
+à ce village, en un jour de dimanche, où l'histoire me fut récitée tout au
+long, et y avoit dans l'église une si grande puanteur de ce corps qui avoit
+esté levé le jour précédent, qu'on n'y pouvoit aucunement durer pour
+l'infection.»
+
+ [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, p. 123.]
+
+«En Islande, dit Jean des Caurres[1], qui est une isle vers Aquilon des
+dernières en laquelle, au solstice de l'esté, n'y a nulle nuit, et à celuy
+de l'hyver n'y a nul jour, il y a une montagne nommée Hecla, qui est
+bruslante comme Ethna, et là bien souvent les morts se monstrent aux gens
+qui les ont cogneus, comme s'ils estaient vifs: en sorte que ceux qui n'ont
+sceu leur mort, les estiment vivans. Et revelent beaucoup de nouvelles de
+loin pays. Et quand on les invite de venir en leurs maisons, ils respondent
+avec grands gemissemens qu'ils ne peuvent, mais faut qu'ils s'en aillent à
+la montaigne de Hecla, et soudain disparaissent, et ne les voit-on point.
+Et communément apparoissent ceux qui ont esté submergez en la mer, ou qui
+sont morts de quelque mort violente.»
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 378.]
+
+Adrien de Montalembert[1] raconte cette histoire d'Antoinette, jeune
+religieuse de l'abbaye de Saint-Pierre à Lyon et d'une grande piété, qui
+parlait souvent de l'abbesse du monastère, morte dans le repentir après une
+vie déréglée et se recommandait à elle:
+
+ [Note 1: _La merveilleuse histoire de l'esprit qui depuis naguères
+ est apparu au monastère des religieuses de Saint-Pierre de Lyon,
+ laquelle est plaine de grant admiration, comme l'on pourra voir à
+ la lecture de ce présent livre_, par Adrien de Montalembert Paris,
+ 1528, in-12.]
+
+«Or advint une nuit que la dicte Antoinette, jeune religieuse, estoit toute
+seule en sa chambre, en son lict couchée et dormoit non point trop durement
+si luy fut advis que quelque chose luy levoit son queuvrechef tout
+bellement et luy fesoit au front le signe de la croix puis doulcement et
+souef en la bouche le baisoit. Incontinent la pucelle se réveille non point
+grandement effrayée ains tant seulement esbahye, pensant a par soy que ce
+pourroit estre qui l'auroit baisée et de la croix signée, entour d'elle
+rien n'apperçoit... pour cette fois la pucelle ne y prinst pas grand advis
+cuydant qu'elle eust ainsi songé et n'en parla a personne.
+
+Advint aucuns jours après qu'elle ouyt quelque chose entour d'elle faisant
+aucun son, et comme soubz ses pieds frapper aucuns petiz coups, ainsi qui
+heurteroit du bout d'un baston dessoubz ung carreau ou un marchepied. Et
+sembloit proprement que ce qui fesoit ce son et ainsi heurtoit fust dedans
+terre profondement; mays le son qui se faisoit estoit ouy quasi quatre doys
+en terre tousjours soubz les piedz de la dicte pucelle. Je l'ay ouy maintes
+fois et en me repondant sur ce que l'enqueroys frapoit tant de coups que
+demandoys. Quand la pucelle eut ja plusieurs fois entendu tel son et bruyt
+estrange elle commença durement s'esbahir, et toute espouvantée le compta a
+la bonne abbesse, laquelle bien la sceut réconforter et remectre en bonne
+asseurance non pensant à autre chose qu'à la simplesse de la pucelle. Et
+pour mieulx y pourvoir ordonna qu'elle coucheroit en une chambre prochaine
+d'elle si que la pucelle n'eust sceu tant bellement se remuer que
+incontinent ne l'eust ouye.
+
+«Les povres religieuses de léans furent toutes esperdues de prime face,
+ignorans encore que c'estoit. Si vindrent premièrement au refuge à nostre
+Seigneur et se misrent toutes en bon estat. Et fut interroguée la pucelle
+diligemment assavoir que lui sembloit de ceste adventure. Elle respond
+qu'elle ne sçait que ce pourroit estre si ce n'estoit seur Alis la
+secrétaine pourtant que depuys son trespas souvant l'avoit songée et veue
+en son dormant. Lors fut conjuré l'esperit pour sçavoir que c'estoit. Il
+respondit qu'il estoit l'esperit de seur Alis véritablement de léans jadis
+secrétaine. Et en donna signe évident. La chose fut assez facile à croyre
+par ce que moult tousjours avoit aymé la pucelle. L'abbesse, voyant ce,
+délibéra apres soy estre conseillée envoyer quérir le corps de la
+trespassée et pour ce fut enquise l'âme premierement si elle vouldroit que
+son corps fust léans en terre. Elle incontinent donna signe que moult le
+désiroit; adonc la bonne dame abbesse l'envoya déterrer et amener
+honnestement en l'abbaye. Cependant l'ame menoit bruit entour la pucelle a
+mesure que son corps de léans approuchait de plus en plus. Et quand il fut
+à la porte du monastère moult se démenoit en frappant et en heurtant
+dessoubz les pieds de la pucelle. Durant aussi que les dames faisoient le
+service de ses funérailles ne cessoit et n'avoit aucun repos. Bonnemens ne
+sçait-on pourquoy ainsy se démenoit cette ame ou pour la douleur qu'elle
+enduroit ou pour le plaisir qu'elle avoit de veoir son corps en son abbaye
+dont jadis elle estoit partie. Le service achevé fut mys en une fousse la
+casse ou cercueil qui contenoit les ossements en une petite chapelle de
+Notre-Dame, sans les couvrir aultrement fors d'ung drap mortuaire. Et ainsi
+me fust montré.
+
+«Or sachez sire que cest esperit ne faisoit aucun mal, frayeur ne
+destourbier a créature, ains les dames de léans le tindrent depuys à grande
+consolation pourtant que le dit esperit faisoit signe de grand
+resjouissance quand l'on chantoit le service divin et quand l'on parloit de
+Dieu fust à l'esglise ou aultre part. Mais jamais n'estoit ouy si la
+pucelle n'estoit présente, car jour et nuict luy tenoit compaignie et la
+suyvoit; ny oncques puis ne l'abandonna en quelque lieu qu'elle fust. Je
+vous diray grand merveille de ceste bonne ame. Je luy demanday en la
+conjurant ou nom de Dieu assavoir si incontinent qu'elle fut partie de son
+corps elle suyvit ceste jeune religieuse. L'ame respondit que ouy
+véritablement ny jamais ne l'abandonneroit que ne vollast au ciel pour
+jouyr de la vision éternelle entièrement. Ce sçay bien véritablement car ce
+luy ay je demandé depuys et l'ay ouy maintes fois. Et moult estoit
+famyliere de moy. Et par elle ont esté sceuz de grans cas qui ne pourroient
+estre congneuz de mortelle créature dont je me suys donné grand admiration
+et merveilles. Les secretz de Dieu sont inscrutables et aux ignorants
+incrédibles. Mais ceulx qui ont ouy et veu telles choses certes l'en les
+doit croire plus entièrement.»
+
+
+
+
+II.--REVENANTS, SPECTRES, LARVES.
+
+
+Goulart[1] rappelle cette histoire d'après Job Fincel[2]: «Un riche homme
+de Halberstad, ville renommée en Allemagne, tenoit d'ordinaire fort bonne
+table, se donnant en ce monde tous les plaisirs qu'il pouvoit imaginer, si
+peu soigneux de son salut, qu'un jour il osa vomir ce blasphème entre ses
+escornifleurs, que s'il pouvoit tousiours passer ainsi le temps en délices,
+il ne désireroit point d'autre vie. Mais au bout de quelques jours et outre
+sa pensée, il fut contraint mourir. Après sa mort on voyoit tous les jours
+en sa maison superbement bastie, des fantosmes survenant au soir, tellement
+que les domestiques furent contraints cercher demeure ailleurs. Ce riche
+aparoissoit entre autres, avec une troupe de banquetteurs en une sale qui
+ne servoit de son vivant qu'à faire festins. Il estoit entouré de
+serviteurs qui tenoyent des flambeaux en leurs mains, et servoyent sur
+table couverte de coupes et gobelets d'argent doré, portans force plats,
+puis desservans: outre plus on oyoit le son des flustes, luths, espinettes
+et autres instrumens de musique, bref, toute la magnificence mondaine dont
+ce riche avoit eu son passetemps en sa vie. Dieu permit que Satan
+représentast aux yeux de plusieurs de telles illusions, afin d'arracher
+l'impiété du coeur des Epicuriens.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 539.]
+
+ [Note 2: Au IIe livre des _Merveilles de notre temps_.]
+
+Des Caurres[1] raconte «comment l'an 1555 en une bourgade, près de Damas en
+Syrie, nommée Mellula, mourut une femme villageoise, qui demeura six jours
+au sepulchre; le septiesme jour elle commença à crier dessous terre, à la
+voix de laquelle s'assemblèrent une grande multitude de gens et appelèrent
+les parens et mary de la defuncte, devant lesquels elle fut tirée vive du
+sepulchre et ressuscitée. Et voulant son mary la conduire à sa maison, ne
+vouloit, mais à grande instance demandoit estre amenée à l'église des
+chrestiens, ce que le mary et parens ne vouloient: mais elle persistait à
+prier qu'on la y menast, car vouloit estre baptisée et estre chrestienne.
+Les parens indignez la menèrent à la grande ville de Damas, et la livreront
+ez mains de la justice, à fin que comme hérétique elle fut punie. Le bruit
+en courut par tout le pays. Dont s'assembla en Damas une infinité de peuple
+pour ceste chose nouvelle. Elle fut présentée à celuy qui est juge des
+choses appartenans à la religion, le cadi, à laquelle dit le juge: O
+insensée! veux-tu suivre la foy damnée des chrestiens pour estre condamnée
+à damnation éternelle en enfer? Auquel respondit, disant: Je veux estre
+chrestienne pour évader les peines que tu dis, à cause que nul n'est sauvé
+que les chrestiens: à laquelle respondit le cadi: Et quelle certitude as-tu
+de cecy? Elle respond que tous ceux laquelle avoit cogneu en leur vie qui
+estoient trespassez, les avoit tous veus en enfer. Alors crièrent tous ceux
+qui estoient la présens: Adonc nous sommes tous damnez? elle respond
+qu'ouy; ce que entendant, le peuple avec grande fureur la voulurent
+lapider, les autres crioient que comme infidelle fut bruslée. Le cadi dit
+qu'il n'en estoit pas d'avis, afin que les chrestiens ne s'en glorifiassent
+au grand mespris d'eux et de leur foy, mais pour nostre gloire traittons la
+comme folle et insensée et la renvoyons pour telle, par instrument public.
+Ce que fut fait; à l'heure ceste bonne femme s'en vint à l'église des
+chrétiens, et receut la foy et le baptesme: et depuis vesquit avec les
+chrestiens en la religion chrestienne, et en icelle mourut.»
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 376.]
+
+«Certain Italien, dit Alexandre d'Alexandrie[1], ayant fait enterrer
+honnestement un sien ami trespassé, et comme il revenoit à Rome, la nuict
+l'ayant surpris, il fut contraint s'arrester en une hostellerie, sur le
+chemin, où, bien las de corps et affligé d'esprit, il se met en la couche
+pour reposer. Estant seul et bien esveillé, il lui fut avis que son ami
+mort, tout pasle et descharné, lui aparoissoit tel qu'en sa dernière
+maladie, et s'aprochoit de lui, qui levant la teste pour le regarder et
+transi de peur, l'interrogue, qu'il estoit? Le mort ne respondant rien se
+despouille, se met au lict, et commence à s'approcher du vivant, ce lui
+sembloit. L'autre ne sçachant de quel costé se tourner, se met sur le fin
+bord, et comme le défunct aprochoit tousiours, il le repousse. Se voyant
+ainsi rebuté, ce fut à regarder de travers le vivant, puis se vestir, se
+lever du lict, chausser ses souliers et sortir de la chambre sans plus
+aparoir. Le vivant eut telles affres de ceste caresse, que peu s'en falut
+aussi qu'il ne passast le pas. Il recitoit que quand ce mort aprocha de lui
+dans le lict, il toucha l'un de ses pieds, qu'il trouva si froid que nulle
+glace n'est froide à comparaison.»
+
+ [Note 1: Au IIe livre de ses _Jours géniaux_, ch. IX, cité par
+ Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 533.]
+
+Goulart[1] rapporte, d'après divers auteurs résumés par Camerarius[2], les
+apparitions des morts dans certains cimetières: «Un personnage digne de
+foy, dit-il, qui avoit voyagé en divers endroits de l'Asie et de l'Egypte,
+tesmoignoit à plusieurs avoir veu plus d'une fois en certain lieu, proche
+du Caire (où grand nombre de peuple se trouve, à certain jour du mois de
+mars, pour estre spectateur de la résurrection de la chair, ce disent-ils),
+des corps des trespassez, se monstrans, et se poussans comme peu à peu hors
+de terre: non point qu'on les voye tout entiers, mais tantost les mains,
+parfois les pieds, quelquesfois la moitié du corps: quoi faict ils se
+recachent de mesme peu à peu dedans terre. Plusieurs ne pouvans croire
+telles merveilles, de ma part désirant en sçavoir de plus près ce qui en
+est, je me suis enquis d'un mien allié et singulier ami, gentilhomme autant
+accompli en toutes vertus qu'il est possible d'en trouver, eslevé en grands
+honneurs, et qui n'ignore presque rien. Iceluy ayant voyagé en pays
+susnommez, avec un autre gentil-homme aussi de mes plus familiers et grands
+amis, nommé le seigneur Alexandre de Schullembourg, m'a dit avoir entendu
+de plusieurs que ceste apparition estoit chose très-vraye, et qu'au Caire
+et autres lieux d'Egypte on ne la revoquoit nullement en doute. Pour m'en
+asseurer d'avantage, il me monstra un livre italien, imprimé à Venise,
+contenant diverses descriptions des voyages faits par les Ambassadeurs de
+Venise en plusieurs endroits de l'Asie et de l'Afrique: entre lesquels s'en
+lit un intitulé _Viaggio di Messer Aluigi, di Giovanni, di Alessandria
+nelle Indie_. J'ay extrait d'icelui, vers la fin quelques lignes tournées
+de l'italien en latin (et maintenant en françois) comme s'ensuit. Le 25e
+jour de mars, l'an 1540, plusieurs chrestiens, accompagnez de quelques
+janissaires, s'acheminèrent du Caire vers certaine montagnette stérile,
+environ à demi lieue de là, jadis désignée pour coemitiere aux trespassez:
+auquel lieu s'assemble ordinairement tous les ans une incroyable multitude
+de personnes, pour voir les corps morts y enterrez, comme sortans de leurs
+fosses et sepulchres. Cela commence le jeudi, et dure jusques au samedi,
+que tous disparoissent. Alors pouvez-vous voir des corps envelopez de leurs
+draps, à la façon antique, mais on ne les void ni debout, ni marchans: ains
+seulement les bras, ou les cuisses, ou autres parties du corps que vous
+pouvez toucher. Si vous allez plus loin, puis revenez incontinent, vous
+trouvez que ces bras ou autres membres paroissent encore d'avantage hors de
+terre. Et plus vous changez de place, plus ces mouvements se font voir
+divers eslevez. En mesmes temps il y a force pavillons tendus autour de la
+montagne. Car et sains et malades qui vienent là par grosses troupes
+croyent fermement que quiconque se lave la nuict precedente le vendredi, de
+certaine eau puisée en un marest proche de là, c'est un remede pour
+recouvrer et maintenir la santé, mais je n'ai point veu ce miracle. C'est
+le rapport du Venitien. Outre lequel nous avons celui d'un jacopin d'Ulme,
+nommé Félix, qui a voyagé en ces quartiers du Levant, et a publié un livre
+en alemand touchant ce qu'il a veu en la Palestine et en Egypte. Il fait le
+mesme récit. Comme je n'ai pas entrepris de maintenir que ceste apparition
+soit miraculeuse, pour confondre ces superstitieux et idolastres d'Egypte,
+et leur monstrer qu'il y a une resurrection et vie à venir, ni ne veux non
+plus refuter cela, ni maintenir que ce soit illusion de Satan, comme
+plusieurs estiment; aussi j'en laisse le jugement au lecteur, pour en
+penser et résoudre ce que bon lui semblera.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 42.]
+
+ [Note 2: _Méditations historiques_, ch. LXXIII.]
+
+«J'adjousteray, dit Goulart, quelque chose à ce que dessus, pour le
+contentement des lecteurs. Estienne du Plais, orfevre ingénieux, homme
+d'honneste et agreable conversation, aagé maintenant d'environ
+quarante-cinq ans, qui a esté fort curieux en sa jeunesse de voir divers
+pays, et a soigneusement consideré diverses contrées de Turquie et
+d'Egypte, me fit un ample recit de ceste apparition susmentionnée, il y a
+plus de quinze ans, m'affermant en avoir esté le spectateur Claude Rocard,
+apoticaire à Cably en Champagne, et douze autres chrestiens, ayans pour
+trucheman et conducteur un orfevre d'Otrante en la Pouille, nommé Alexandre
+Maniotti, il me disoit d'avantage avoir (comme aussi firent les autres)
+touché divers membres de ces ressuscitans. Et comme il vouloit se saisir
+d'une teste chevelue d'enfant, un homme du Caire s'escria tout haut: _Kali,
+kali, anté matarafdé_: c'est-à-dire, Laisse, laisse, tu ne sçais que c'est
+de cela. Or, d'autant que je ne pouvois bonnement me persuader qu'il fust
+quelque chose de ce qu'il me contoit apporté de si loin, quoy qu'en divers
+autres récits, conferez avec ce qui se lit en nos modernes, je l'eusse
+toujours trouvé simple et veritable, nous demeurasmes fort longtemps en
+ceste opposition de mes oreilles à ses yeux, jusques à l'an 1591, que luy
+ayant monstré les observations susmentionnées du docteur Camerarius: Or
+cognoissez-vous (me dit-il) maintenant que je ne vous ay point conté des
+fables. Depuis, nous en avons devisé maintesfois, avec esbahissement et
+reverence de la sagesse divine. Il me disoit la dessus qu'un chrestien
+habitant en Egypte, lui a raconté par diverses fois, sur le discours de
+ceste apparition ou resurrection, qu'il avoit aprins de son ayeul et pere,
+que leurs ancestres recitoyent, l'ayant receu de longue main, qu'il y a
+quelques centaines d'années, que plusieurs chrestiens, hommes, femmes,
+enfans, s'estans assemblez en ceste montagne, pour y faire quelque exercice
+de leur religion, ils furent ceints et environnez de leurs ennemis en tres
+grand nombre (la montagnette n'ayant gueres de circuit) lesquels taillerent
+tout en pièces, couvrirent de terre ces corps, puis se retirerent au Caire;
+que depuis, ceste resurrection s'est demonstrée l'espace de quelques jours
+devant et apres celui du massacre. Voila le sommaire du discours d'Estienne
+du Plais, par lui confirmé et renouvellé à la fin d'avril 1600, que je
+descrivois ceste histoire, à laquelle ne peut prejudicier ce que recite
+Martin de Baumgarten en son voyage d'Egypte, faict l'an 1507, publié par
+ses successeurs, et imprimé à Nuremberg l'an 1594. Car au XVIIIe chap. du
+Ier liv. il dit que ces apparitions se font en une mosquée de Turcs pres du
+Caire. Il y a faute en l'exemplaire: et faut dire Colline ou Montagnette,
+non à la rive du Nil, comme escrit Baumgarten, mais à demie lieuë loin,
+ainsi que nous avons dit.»
+
+«Ceux qui ont remarqué, dit un écrivain anonyme[1], les gestes ou escript
+la vie des papes sont autheurs que le pape Benoist 9e du nom, apparut après
+sa mort vagant çà et là, avec une façon fort horrible, ayant le corps d'un
+ours, la queue d'un asne, et qui interrogué d'où luy estoit advenue une
+telle métamorphose, il répondit: Je suis errant de ceste forme, pour ce que
+j'ay vescu en mon pontificat sans loy comme une beste.»
+
+ [Note 1: _Histoires prodigieuses extraites de plusieurs fameux
+ auteurs, etc._]
+
+Le Loyer[1] rapporte l'histoire d'une Péruvienne qui reparut après sa mort.
+«C'est d'une Catherine, Indienne native de Peru, qui desdaignant de se
+confesser et morte impénitente, apparut toute en feu, et jettant de grandes
+flammes par la bouche, et par toutes les jointures du corps, tourmentant et
+inquiétant premièrement ceux de la maison où elle était décédée jusques à
+jetter pierres et puis à la fin se monstrant particulièrement à une
+servante, à laquelle ceste Catherine confessa qu'elle estoit damnée et luy
+en dit la cause. Il se remarque qu'elle avoit en horreur une chandelle de
+cire bénite ardente, qu'avoit la servante en main, et qu'elle pria la
+servante de la jetter par terre et l'estaindre parce qu'elle r'engregeoit
+sa peine. Les épistres de quelques jésuites attestent cette vision
+véritable, et produisent tant de personnes dignes de foy à tesmoignage, que
+force est d'en croire quelque chose et par les merveilles veues en ce
+siècle apprendre à ne se rendre trop incrédules aux miracles du passé.»
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, p. 658.]
+
+«L'an 1534, dit Taillepied[1] la femme d'un prévost de la ville d'Orléans
+se sentant desjà de la farine luthérienne, pria son mary qu'on l'enterrast
+après son décez sans pompe ne bruit de cloche, ny d'aucunes prières
+d'église. Le mary qui portoit fort bonne affection à sa femme fit selon
+qu'elle avoit ordonné et la fit enterrer aux cordeliers, dans l'église
+aupres de son père et de son ayeul. Mais la nuict ensuyvant, ainsy qu'on
+disoit matines, l'esprit de la deffuncte s'apparut comme sur la voute de
+l'église, qui faisoit un merveilleux bruit et tintamarre. Les religieux
+advertirent les parents et amys de la deffuncte, ayant soupçon que ce
+bruict inaccoutumé venoit d'elle qui avoit été ainsi inhumée sans
+solennité. Et comme le peuple se fut trouvé en telle heure et qu'on eut
+adjuré l'esprit, il dit qu'il estoit damné pour s'estre adonné à l'hérésie
+de Luther, et commandoit que son corps fut déterré et porté hors de terre
+sainte. Et comme les cordeliers deliberoient de ce faire, ils furent
+empeschez par gens mal sentans de la foy, lesquels pour se purger firent
+comme les ariens envers Athanase.»
+
+ [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, p. 123.]
+
+«Chacun sçait, dit Alexandre d'Alexandrie[1], que durant la grande
+prospérité de Ferdinand Ier, roi d'Arragon, la ville et le royaume de
+Naples ne voyant près ni loin de soi tant soit petite apparence de guerre
+ou autre redoutable changement, un sainct homme nommé Catalde, lequel près
+de mille ans auparavant avoit esté evesque de l'église de Tarente, qui
+depuis le tenoit pour son patron, une fois aparut sur la minuit en vision à
+un prestre d'icelle église, et l'admonesta soigneusement de fouiller en
+certain endroit qu'il lui désigna, ou il trouveroit un livre, par lui
+escrit durant sa vie, dedans lequel y avoit beaucoup de secrets, escrits
+par mandement exprès de Dieu; qu'ayant trouvé ce livre, il le portast
+promptement au roi Ferdinand Ier. Le prestre adjoustant peu de foi à ceste
+vision, laquelle lui aparut encore plusieurs fois depuis en son repos,
+avint un jour que s'estant levé fort matin, et se trouvant seul en
+l'église, l'evesque Catalde se présente à lui, la mittre en teste, couvert
+de chape episcopale, et fit au prestre veillant et le contemplant le mesme
+commandement susmentionné, adjoustant des menaces s'il n'executoit ce qu'il
+lui estoit enjoint. Le jour, ce prestre, suivi de grande multitude de
+peuple, s'achemina en procession solennelle vers la cachette où estoit le
+livre, qui fut trouvé en placques ou tablettes de plomb, bien attachées et
+clouées, contenant ample déclaration de la ruine, des misères, désolations,
+et pitoyables confusions du royaume de Naples, au temps de Ferdinand Ier.
+De fait sur les aprests de la guerre, Ferdinand mourut. Charles VIII, roi
+de France, envahit le royaume de Naples; Alfonse, fils aisné de Ferdinand,
+des son advenement à la couronne dechassé, fut contraint s'enfuir en exil,
+où il mourut. Son fils, Ferdinand le Jeune, prince de très grande
+espérance, héritier du royaume, fut envelopé en guerre, et mourut en fleur
+d'aage. Puis les François et Espagnols partagèrent le royaume, chassans
+Frideric, fils puisné de Ferdinand, firent des desordres et saccagemens
+incroyables partout le pays. Enfin les Espagnols en chassèrent du tout les
+François.»
+
+ [Note 1: Au IIIe livre de ses _Jours géniaux_, ch. XV, cité par
+ Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. IV, p. 331.]
+
+«Sabellic[1] escrit que la commune voix fut, lors que Charles VIII
+entreprit la conqueste de Naples par l'aveu du pape Alexandre VI, que le
+fantosme de Ferdinand Ier, mort peu auparavant, aparut par diverses fois de
+nuict à un chirurgien de la maison du roi, nommé Jaques, et du commencement
+en gracieux langage, puis avec menasses et rudes paroles, lui enjoignit de
+dire à son fils Alfonse, qu'il n'esperast pouvoir faire teste au roi de
+France: d'autant qu'il estoit ordonné que sa race, après avoir passé par
+infinis dangers, seroit privée de ce beau royaume, et finalement anéantie.
+Que leurs pechez seroyent cause de ce changement, spécialement un forfait
+commis par le conseil de Ferdinand dans l'église de Sainct-Leonard à
+Pouzzol, près de Naples. Ce forfait ne fut point déclaré. Tant va
+qu'Alfonse quitta Naples, et avec quatre galères chargées de ce qu'il avoit
+de plus précieux se sauva en Sicile. Bref en peu de temps, la maison
+d'Arragon perdit le royaume de Naples.»
+
+ [Note 1: Au IXe livre de ses _Histoires_, Ennead. 10, cité par
+ Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. IV, p. 332.]
+
+Arluno[1], cité par Goulart[2] rapporte que «Deux marchans italiens estans
+en chemin pour passer de Piedmont en France, rencontrèrent un homme de
+beaucoup plus haute stature que les autres, lequel les appelant à soy leur
+tint tels propos: Retournez vers mon frère Ludovic, et lui baillez ces
+lettres que je luy envoye. Eux fort estonnez, demandent: Qui estes-vous? Je
+suis, dit-il, Galeas Sforce, et tout soudain s'esvanouit. Eux tournent
+bride vers Milan, de là à Vigevene, où Ludovic estoit pour lors. Ils prient
+qu'on les face parler au Duc, disans avoir lettres à lui bailler de la part
+de son frère. Les courtisans se mocquent d'eux; et pour ce qu'ils faisoyent
+tousiours instance de mesme, on les emprisonne, on leur présente la
+question: mais ils maintienent constamment leur premiere parole. La dessus
+les conseillers du duc furent en dispute, de ce qu'il faloit faire de ces
+lettres, ne sachans que respondre tant ils estoyent esperdus. Un d'entr'eux
+nommé le vicomte Galeas empoigne les lettres escrites et un papier plié en
+forme de briefs de Rome, le fermant attaché de menus filets de laiton, dont
+le contenu estoit: Ludovic, Ludovic, pren garde à toy; les Venitiens et
+François s'allieront ensemble pour te ruiner, et renverser entierement tes
+afaires. Mais si tu me fournis trois mille escus, je donneray ordre que les
+coeurs s'adouciront, et que le mal qui te menace s'eslongnera, me confiant
+d'en venir à bout, si tu veux me croire. Bien te soit. Et au bas: L'esprit
+de ton frère Galeas. Les uns estonnez de la nouveauté du fait, les autres
+se mocquant de tout cela, plusieurs conseillans qu'on mist les trois mille
+escus en depost au plus pres de l'intention de Galeas, le Duc estimant
+qu'on se mocqueroit de lui, s'il laschoit tant la main, s'abstint de
+desbourser l'argent et de le commettre en l'estrange main, puis renvoya les
+marchans en leurs maisons. Mais au bout de quelque temps, il fut dejetté de
+sa duché de Milan, prins et emmené prisonnier.»
+
+ [Note 1: En la première section de l'_Histoire de Milan_.]
+
+ [Note 2: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 531.]
+
+«En 1695, un certain M. Bézuel (qui depuis fut curé de Valogne), étant
+alors écolier de quinze ans, fit la connaissance des enfants d'un procureur
+nommé d'Abaquène, écoliers comme lui. L'aîné était de son âge; le cadet, un
+peu plus jeune s'appelait Desfontaines; c'était celui des deux frères que
+Bézuel aimait davantage. Se promenant tous deux en 1696, ils
+s'entretenaient d'une lecture qu'ils avaient faite de l'histoire de deux
+amis, lesquels s'étaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait
+dire des nouvelles de son état au survivant. Le mort revint, disait-on, et
+conta à son ami des choses surprenantes.»
+
+«Le jeune Desfontaines proposa à Bézuel de se faire mutuellement une
+pareille promesse. Bézuel ne le voulut pas d'abord; mais quelques mois
+après il y consentit, au moment où son ami allait partir pour Caen.
+Desfontaines tira de sa poche deux petits papiers qu'il tenait tout prêts,
+l'un signé de son sang, où il promettait, en cas de mort, de venir voir
+Bézuel; l'autre où la même promesse était écrite, fut signée par Bézuel.
+Desfontaines partit ensuite avec son frère, et les deux amis entretinrent
+correspondance.»
+
+«Il y avait six semaines que Bézuel n'avait reçu de lettres, lorsque, le 31
+juillet 1697, se trouvant dans une prairie, à deux heures après midi, il se
+sentit tout d'un coup étourdi et pris d'une faiblesse, laquelle néanmoins
+se dissipa; le lendemain, à pareille heure, il éprouva le même symptôme; le
+surlendemain, il vit pendant son affaiblissement son ami Desfontaines qui
+lui faisait signe de revenir à lui... Comme il était assis, il se recula
+sur son siège. Les assistants remarquèrent ce mouvement.»
+
+«Desfontaines n'avançant pas, Bézuel se leva pour aller à sa rencontre; le
+spectre s'approcha alors, le prit par le bras gauche et le conduisit à
+trente pas de là dans un lieu écarté.»
+
+«Je vous ai promis, lui dit-il, que si je mourais avant vous, je viendrais
+vous le dire: je me suis noyé avant-hier dans la rivière, à Caen, vers
+cette heure-ci. J'étais à la promenade; il faisait si chaud qu'il nous prit
+envie de nous baigner. Il me vint une faiblesse dans l'eau, et je coulai.
+L'abbé de Ménil-Jean, mon camarade, plongea; je saisis son pied, mais soit
+qu'il crût que ce fût un saumon, soit qu'il voulût promptement remonter sur
+l'eau, il secoua si rudement le jarret, qu'il me donna un grand coup dans
+la poitrine, et me jeta au fond de la rivière, qui est là très profonde.»
+
+«Desfontaines raconta ensuite à son ami beaucoup d'autres choses.»
+
+«Bézuel voulut l'embrasser, mais alors il ne trouva qu'une ombre.
+Cependant, son bras était si fortement tenu qu'il en conserva une douleur.»
+
+«Il voyait continuellement le fantôme, un peu plus grand que de son vivant,
+à demi nu, portant entortillé dans ses cheveux blonds un écriteau où il ne
+pouvait lire que le mot _in_... Il avait le même son de voix; il ne
+paraissait ni gai ni triste, mais dans une tranquillité parfaite. Il pria
+son ami survivant, quand son frère serait revenu, de le charger de dire
+certaines choses à son père et à sa mère; il lui demanda de réciter pour
+lui les sept Psaumes qu'il avait eus en pénitence le dimanche précédent, et
+qu'il n'avait pas encore récités; ensuite il s'éloigna en disant:
+«_Jusqu'au revoir_,» qui était le terme ordinaire dont il se servait quand
+il quittait ses camarades.»
+
+«Cette apparition se renouvela plusieurs fois. L'abbé Bézuel en raconta les
+détails dans un dîner, en 1718, devant l'abbé de Saint-Pierre, qui en fait
+une longue mention dans le tome IV de ses _Oeuvres politiques_[1].
+
+ [Note 1: _Dictionnaire des sciences occultes_, de l'abbé Migac.]
+
+Dans ses _Mémoires_, publiés en 1799, la célèbre tragédienne Clairon
+raconte l'histoire d'un revenant qu'elle croit être l'âme de M. de S...,
+fils d'un négociant de Bretagne, dont elle avait rejeté les voeux, à cause
+de son humeur haineuse et mélancolique, quoiqu'elle lui eût accordé son
+amitié. Cette passion malheureuse avait conduit le jeune insensé au
+tombeau. Il avait souhaité de la voir dans ses derniers moments; mais on
+avait dissuadé Mlle Clairon de faire cette démarche; et il s'était écrié
+avec désespoir: «Elle n'y gagnera rien, je la poursuivrai autant après ma
+mort que je l'ai poursuivie pendant ma vie!...»
+
+«Depuis lors, Mlle Clairon entendit, vers les onze heures du soir, pendant
+plusieurs mois, un cri aigu; ses gens, ses amis, ses voisins, la police
+même, entendirent ce bruit, toujours à la même heure, toujours partant sous
+ses fenêtres, et ne paraissant sortir que du vague de l'air.»
+
+«Ces cris cessèrent quelque temps. Mais ils furent remplacés, toujours à
+onze heures du soir, par un coup de fusil tiré dans ses fenêtres, sans
+qu'il en résultât aucun dommage.»
+
+«La rue fut remplie d'espions, et ce bruit fut entendu, frappant toujours à
+la même heure dans le même carreau de vitre, sans que jamais personne ait
+pu voir de quel endroit il partait. A ces explosions succéda un claquement
+de mains, puis des sons mélodieux. Enfin, tout cessa après un peu plus de
+deux ans et demi[1]».
+
+ [Note 1: _Mémoires d'Hippolyte Clairon_, édit. de Buisson, p. 167.]
+
+«Le samedi qui suivit les obsèques d'un notable bourgeois d'Oppenheim,
+Birck Humbert, mort en novembre 1620, peu de jours avant la Saint-Martin,
+on ouït certains bruits dans la maison où il avait demeuré avec sa première
+femme; car étant devenu veuf, il s'était remarié. Son beau-frère
+soupçonnant que c'était lui qui revenait, lui dit:
+
+«Si vous êtes Humbert, frappez trois coups contre le mur.»
+
+«En effet, on entendit trois coups seulement; d'ordinaire il en frappait
+plusieurs. Il se faisait entendre aussi à la fontaine où l'on allait puiser
+de l'eau, et troublait le voisinage, se manifestant par des coups
+redoublés, un gémissement, un coup de sifflet ou un cri lamentable. Cela
+dura environ six mois.»
+
+«Au bout d'un an, et peu après son anniversaire, il se fit entendre de
+nouveau plus fort qu'auparavant. On lui demanda ce qu'il souhaitait: il
+répondit d'une voix rauque et basse: «Faites venir, samedi prochain, le
+curé et mes enfants.»
+
+«Le curé étant malade ne put venir que le lundi suivant, accompagné de bon
+nombre de personnes. On demanda au mort s'il désirait des messes? Il en
+désira trois; s'il voulait qu'on fît des aumônes? il dit: «Je souhaite
+qu'on donne aux pauvres huit mesures de grain; que ma veuve fasse des
+cadeaux à tous mes enfants, et qu'on réforme ce qui a été mal distribué
+dans ma succession,» somme qui montait à vingt florins.»
+
+«Sur la demande qu'on lui fit, pourquoi il infestait plutôt cette maison
+qu'une autre, il répondit qu'il était forcé par des conjurations et des
+malédictions. S'il avait reçu les sacrements de l'Église? «Je les ai reçus,
+dit-il, du curé, votre prédécesseur.» On lui fit dire avec peine le _Pater_
+et l'_Avé_, parce qu'il en était empêché, à ce qu'il assurait, par le
+mauvais esprit, qui ne lui permettait pas de dire au curé beaucoup d'autres
+choses.»
+
+«Le curé, qui était un prémontré de l'abbaye de Toussaints, se rendit à son
+couvent afin de prendre l'avis du supérieur. On lui donna trois religieux
+pour l'aider de leurs conseils. Ils se rendirent à la maison, et dirent à
+Humbert de frapper la muraille; il frappa assez doucement. «Allez chercher
+une pierre, lui dit-on alors, et frappez plus fort.» Ce qu'il fit.»
+
+«Quelqu'un dit à l'oreille de son voisin, le plus bas possible: «Je
+souhaite qu'il frappe sept fois,» et aussitôt l'âme frappa sept fois.»
+
+«On dit le lendemain trois messes que le revenant avait demandées; on se
+disposa aussi à faire un pèlerinage qu'il avait spécifié dans le dernier
+entretien qu'on avait eu avec lui. On promit de faire les aumônes au
+premier jour, et dès que ses dernières volontés furent exécutées, Humbert
+Birck ne revint plus[1].»
+
+ [Note 1: _Livre des prodiges_, édit de 1821, p. 75.]
+
+
+
+
+III.--FANTÔMES
+
+
+Un autre auteur[1] raconte cette singulière apparition: «Au mois d'avril
+1567 on vit... en celle grande plaine qui est dite d'Heyton souz Mioland
+(en Savoie) par l'espace de six jours continuels sortir d'une isle non
+habitée trois hommes vestuz de noir, incogneuz de chacun, et chacun
+desquels tenoit une croix en la main et après iceux marchoit une dame
+accoustrée en dueil et ainsi que se vestent coustumièrement les vefves,
+laquelle suyvant ces porte-croix, se tourmentoit et démenoit avec une si
+triste contenance qu'on eut dit qu'elle estoit attainte de quelque douleur,
+et angoisse désespérée. Cecy n'est rien si un grand escadron de peuple
+n'eust suivy ces vestus de dueil qui marchoient en procession, et
+l'habillement duquel représentoit plus de joye que des quatre premiers, en
+tant que toute ceste multitude estoit vestue à blanc, et monstrant plus de
+plaisir et allegresse que la susdite femme. La course de ces pourmeneurs
+s'estendoit tout le long de la campagne susnommée jusques à une autre isle
+voisine, où tous ensemble s'esvanouyssaient, et n'en voyait on rien n'en
+plus que si jamais il n'en eut esté mémoire, et au reste dès que quelcun
+approchoit pour les voir de plus près il en perdoit incontinent la vue...»
+
+ [Note 1: _Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux
+ auteurs, etc._ Paris, Jean de Bordiane, 2 tomes, 1571, in-8°, p.
+ 320.]
+
+Suivant Job Fincel, cité par Goulart[1], «Il y a un village en la duché de
+Brunswic, nommé Gehern, à deux lieues de Blommenaw. L'an 1555, un paysan
+sorti au matin de ce lieu avec son chariot et ses chevaux pour aller querir
+du bois en la forest, descouvrit à l'entrée d'icelle quelques troupes de
+reitres couverts de cuirasses noires. Estonné de ceste rencontre, il
+retourne en porter les nouvelles au village. Les plus anciens du lieu,
+accompagnez de leur curé ou pasteur, sortent incontinent en campagne suivis
+de cent personnes, tant hommes que femmes, pour voir ceste cavalerie, et
+content quatorze bandes ou troupes distinctes, lesquelles en un instant se
+mirent en deux gros, comme pour combatre à l'opposite l'un de l'autre. Puis
+après on aperceut sortir de chasque gros un grand homme de contenance fiere
+et fort effroyable à voir. Ces deux de costé et d'autre descendent de
+cheval, faisant soigneuse reveue de leurs troupes: quoy fait, tous deux
+remontent. Incontinent les troupes commencent à s'avancer et à courir une
+grande campagne, sans se choquer: ce qui dura jusques à la nuict toute
+close, en présence de tous les paysans. Or en ce temps ne se parloit en la
+duché de Brunswic ni es environs d'aucune entreprise de guerre, ni d'amas
+de reitres: ce qui fit estimer que telle vision estoit un présage des maux
+avenus depuis par le juste jugement de Dieu.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I. p. 510.]
+
+Au récit de Torquemade[1], «Antoine Costille, gentil-homme espagnol
+demeurant à Fontaines de Ropel, sortit un jour de sa maison bien monté,
+pour aller à quelques lieues de là expédier des affaires, ausquelles ayant
+pourveu, et la nuict aprochant, il delibere retourner en sa maison. Au
+sortir du village où il estoit allé, il trouve un petit hermitage et
+chappelle garnie de certain treillis de bois au devant, et une lampe
+allumée au dedans. Descendu de cheval il fait ses devotions, puis jettant
+la veuë dedans l'hermitage, void, ce lui semble, sortir de dessouz terre
+trois personnes qui venoyent à lui les testes couvertes, puis se tenir
+coyes. Les ayant un peu contemplés, voyant leurs cheveux estinceller, quoy
+qu'il fust estimé fort vaillant, il eut peur, et remonté à cheval commence
+à picquer. Mais levant les yeux il descouvre ces personnes qui marchoyent
+un peu devant luy, et sembloyent l'accompagner. Se recommandant sans cesse
+à Dieu, il tourne de part et d'autre, mais ceste troupe estoit tousiours
+autour de lui. Finalement il coucha une courte lance qu'il portoit et
+brocha des esperons contre, pour donner quelque atteinte: mais ces
+fantosmes alloyent de mesme pas que le cheval, de manière qu'Antoine fut
+contraint les avoir pour compagnie jusques à la porte de son logis, où il y
+avoit une grande cour. Ayant mis pied à terre, il entre et trouve ces
+fantosmes: monte à la porte d'une chambre où sa femme estoit, qui ouvrit à
+sa parole, et comme il entroit, les visions disparurent. Mais il aparut
+tout esperdu, si desfait et troublé que sa femme estima qu'il avoit eu
+quelque rude traictement de la part de ses ennemis, en ce voyage. S'en
+estant enquise, et ne pouvant rien tirer de lui, elle envoyé appeller un
+grand ami qu'il avoit, homme fort docte, lequel vint tout à l'heure: et le
+trouvant aussi passé qu'un mort, le pria instamment de descouvrir son
+avanture. Costille lui ayant fait le discours, cest ami tascha de le
+resoudre, puis le fit souper, le conduisit en sa chambre, le laissa sur son
+lict avec une chandelle allumée sur la table, et sortit pour le laisser en
+repos. A peine fust-il hors de la chambre, que Costille commence à crier
+tant qu'il peut: A l'aide! à l'aide! secourez-moi! Lors tous les
+domestiques rentrèrent en la chambre, ausquels il dit que les trois visions
+estoyent venues à luy seul et qu'ayant creusé la terre de leurs mains,
+elles la lui avoyent jettée dessus les yeux, de manière qu'il ne voyoit
+goutte. Pourtant ne l'abandonnèrent plus ses domestiques, ains à toute
+heure il estoit bien accompagné, mais leur assistance et vigilance ne le
+peut garder de mourir le septiesme jour suivant, sans autre accident de
+maladie.»
+
+ [Note 1: En la 3e journée de son _Hexameron_, cité par Goulart,
+ _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 541.]
+
+Le même[1] rapporte cette vision singulière:
+
+ [Note 1: En la 3e journée de son _Hexameron_, cité par Goulart,
+ _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 547.]
+
+«Un chevalier espagnol, riche et de grande authorité, s'amouracha d'une
+nonnain, laquelle s'accordant à ce dont il la requeroit, pour lui donner
+libre entrée, lui conseilla de faire forger des clefs semblables à celles
+des portes de l'église, où elle trouveroit moyen d'entrer par autre endroit
+pour se rendre en certain lieu designé. Le chevalier fit accommoder deux
+clefs, l'une servant ouvrir la porte du grand portail de l'eglise, l'autre
+pour la petite porte d'icelle eglise. Et pour ce que le couvent des
+nonnains estoit un peu loin de son village, il partit sur la minuict fort
+obscure tout seul: et laissant son cheval en certain lieu seur, marcha vers
+le couvent. Ayant fait ouverture de la première porte, il vid l'eglise
+ouverte, et au dedans grande clairté de lampes et de cierges, et force gens
+qui chantoyent et faisoyent le service pour un trespassé. Cela l'estonna:
+neantmoins il s'approche, pour voir que c'estoit, et regardant de tous
+costez, apperçoit l'eglise pleine de moines et de prestres qui chantoyent
+aussi à ces funérailles, ayans au milieu d'eux un aix en forme de tombeau
+fort haut, couvert de noir, et à l'entour force cierges allumez en leurs
+mains. Son estonnement redoubla quand entre tous ces chantres il n'en peut
+remarquer pas un de sa cognoissance. Pourtant apres les avoir bien
+contemplez, il s'approche de l'un des prestres, et lui demande pour qui
+l'on faisoit ce service. Le prestre respond que c'estoit pour un chevalier,
+designant le nom et surnom de celui qui parloit, adjoustant que ce
+chevalier estoit mort et qu'on faisoit ses funérailles. Le chevalier se
+prenant à rire respond: Ce chevalier que vous me nommez est en vie: par
+ainsi vous vous abusez. Mais le prestre répliqua: Oui bien vous, car pour
+certain il est mort, et est ici pour estre enseveli; quoy dit il se remit à
+chanter. Le chevalier fort esbahi de ce devis, s'adresse à un autre et lui
+fait la mesme demande. Ce deuxiesme fait mesme response, affermant vrai ce
+que le premier avoit dit. Alors le chevalier tout estonné, sans attendre
+davantage, sortit de l'eglise, remonte à cheval, et s'achemine vers sa
+maison. Il est suivi et acompagné de deux grands chiens noirs qui ne
+bougent de ses costez, et quoi qu'il les menaçast de l'espée, ils ne
+l'abandonnent point. Mettant pied à terre à la porte de son logis, et
+entrant dedans, ses serviteurs le voyans tout changé le prient instamment
+de leur réciter son avanture: ce qu'il fait de poinct en poinct. On le
+mesne en sa chambre, où achevant de raconter ce qui estoit passé, les deux
+chiens entrent, se ruent furieusement sur lui, l'estranglent et despecent
+sans qu'aucun des siens peust le secourir.»
+
+«Un mien ami nommé Gordian, personnage digne de foy, m'a recité, dit
+Alexandre d'Alexandrie[1], qu'allant vers Arezze avec certain autre de sa
+connoissance, s'estans esgarez en chemin ils entrerent en des forests, où
+ils ne voyent que de la neige, des lieux inaccessibles, et une effrayable
+solitude. Le soleil estant fort bas, ils s'assirent par terre tous recreus.
+Sur ce leur fut avis qu'ils entendoyent une voix d'homme assez pres de là;
+ils approchent et voyent sur une terre proche trois gigantales et
+espouvantables formes d'hommes, vestus de longues robes noires, comme en
+deuil, avec grands cheveux et fort longues barbes, lesquels les
+appellerent. Comme ces deux passans approchoyent, les trois fantosmes se
+firent plus grands de beaucoup qu'à la première fois: et l'un d'iceux
+paroissant nud, fit des fauts mouvemens et contenances fort deshonnestes.
+Ces deux fort estonnez de tel spectacle commencerent à fuir de vitesse à
+eux possible, et ayans traversé des precipices et chemins, du tout
+fascheux, se rendirent à toute peine en la logette d'un paysan, où ils
+passèrent la nuict.»
+
+ [Note 1: Au IIe livre de ses _Jours géniaux_, ch. IX, cité par S.
+ Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 534.]
+
+«Ce que j'ay par tesmoignage de moy-mesme, et dont je suis bien asseuré, je
+l'adjouste, continue le même auteur. Estant malade à Rome, et couché dedans
+le lict, où j'estois bien éveillé, m'apparut un fantosme de belle femme,
+laquelle je regardai longuement tout pensif et sans dire mot, discourant en
+moy-mesme si je resvois, ou si j'estois vrayement esveillé. Et conoissant
+que tous mes sens estoyent en leur pleine vigueur, et que ce fantosme se
+tenoit toujours devant moy, je lui demande qui elle estoit. Elle se
+sousriant repetoit les mesmes mots, comme par mocquerie, et m'ayant
+contemplé longuement s'en alla.»
+
+Torquemada[1] nous apprend encore que «Antoine de la Cueva, chevalier
+espagnol, pour raisons à nous incongnues, et par la permission de Dieu, fut
+tenté et travaillé en la vie de fantosmes et visions, de manière que pour
+la continuation il en avoit finalement perdu la crainte, combien qu'il ne
+laissast pas d'avoir tousiours de la lumière en la chambre où il couchoit.
+Une nuict, estant en la couche, et lisant en un livre, il sentit du bruit
+dessous la couche, comme s'il y eust quelque personne: et ne sachant que ce
+pouvoist estre, vid sortir d'un costé du lict un bras nud, qui sembloit
+estre de quelque more, lequel empoignant la chandelle la jetta à bas, avec
+le chandelier et l'esteignit. Alors le chevalier sentit ce more monter et
+se mettre avec lui en la couche. Comme ils se fusrent empoignez et
+embrassez ils commencerent à lutter de toute leur force, menans tel bruit
+que ceux de la maison se resveillerent, et venans voir que c'estoit ne
+trouverent autre que le chevalier, lequel estoit tout en eau, comme s'il
+fust sorti d'un bain et tout enflammé. Il leur conta son avanture, et que
+ce more les sentant venir s'estoit desfait de lui, et ne sçavoit qu'il
+estoit devenu.»
+
+ [Note 1: En la 3e journée de son _Hexameron_, cité par Goulart,
+ _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 547.]
+
+Au recit de Goulart[1], «Le sieur de Voyennes, gentil-homme picard, en ses
+devis ordinaires, limitoit ses jours au signe de Taurus. Un jour estant à
+table en bonne compagnie, avis lui fut qu'il voyoit acourant à lui un
+taureau furieux. Lors tout esperdu il commença à s'escrier: Ha, messieurs,
+ce meschant animal me perce de ses cornes. Disant telles paroles, il cheut
+mort au bas de sa chaise.»
+
+ [Note 1: Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. III, p.
+ 329.]
+
+Cardan[1], cité par Goulart[2], raconte que «Jacques Donat, riche
+gentil-homme vénitien, estant couché avec sa femme, et ayant un cierge
+allumé en sa chambre, deux nourrices dormantes en une couchette basse près
+d'un petit enfant, vid qu'on ouvroit tout bellement l'huis de sa chambre,
+et un homme inconnu mettant la teste à la porte. Donat se leve, empoigne
+son espée, fait allumer deux grands cierges, et, accompagné des nourrices,
+entre en sa salle et trouve tout clos. Il se retire en sa chambre fort
+esbahi. Le lendemain, ce petit enfant aagé d'un an non encore accompli et
+qui se portoit bien meurt.»
+
+ [Note 1: Au XVIe livre de la _Diversité des choses_, ch. XCIII.]
+
+ [Note 2: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 531.]
+
+D'après Bartelemi de Bologne[1], «Antoine Urceus, la nuict dernière de sa
+vie, estant couché, pensa voir un fort grand homme, lequel avoit la teste
+rase, la barbe pendante jusqu'en terre, les yeux estincellans, deux
+flambeaux es mains, se hérissant depuis les pieds jusques à la teste,
+auquel Antoine demanda: Qui es-tu, qui seul en équipage de furie, te
+promènes ainsi hors heures, et quand chacun repose? Di moy, que
+cherches-tu? En disant cela, Antoine se jette en bas du lict pour se sauver
+arrière de ce visiteur, et mourut misérablement le lendemain.»
+
+ [Note 1: En la _Vie d'Urceus_, citée par Goulart, _Thrésor
+ d'histoires admirables_, t. I, p. 530.]
+
+Gilbert Cousin[1] raconte que «L'an 1536, un marchant sicilien allant de
+Catane à Messine, logea le vingt-unième jour de mars à Torminio, dit des
+anciens Taurominium. Remontant à cheval le lendemain matin, n'estant encore
+gueres esloigné de la ville, il rencontre dix massons, ce lui sembloit,
+tous chargez d'outils de leur mestier. Enquis de lui où ils alloyent,
+respondirent: Au Montgibel. Tost après, il en retrouva dix autres qui font
+mesme response que les precedens: et adjoustent que leur maistre les
+envoyoit à cause de quelque bastiment au Montgibel. Quel maistre? replique
+le marchant. Vous le verrez bien tost fit l'un d'entre eux. Incontinent
+apres lui vint à la rencontre en ce mesme chemin un géant, avec une fort
+longue barbe noire, comme le plumage d'un corbeau, lequel, sans autre
+préface ni salutation, s'enquiert du marchant s'il avoit point rencontré
+ses ouvriers en ce chemin. J'ay, dit l'autre, veu quelques massons
+prétendant aller bastir au Montgibel, mais je ne scay par le commandement
+de qui: si vous estes l'entrepreneur de tel bastiment, je désire entendre
+comment vous pensez faire en une montagne tellement couverte de neige, que
+le plus habile piéton du monde seroit bien empesché d'en sortir. Ce maistre
+bastisseur commence à respondre qu'il avoit la science et les moyens pour
+en venir à bout, voire pour faire plus grandes choses quand bon lui
+sembleroit; que le marchant qui ne faisoit gueres d'estat des paroles en
+croiroit bien tost ses propres yeux: quoi disant, il disparut en l'air. Le
+marchant esperdu de telle vision commence à paslir et chanceller, et peu
+s'en fallut qu'il n'esvanouyt sur la place. Il tourne bride demi mort vers
+la ville, où ayant raconté à gens dignes de foy ce qu'il avoit veu, donné
+ordre à ses afaires et pensé à sa conscience, il rend l'âme le soir de ce
+mesme jour. Au commencement de la nuict du jour suivant, qui estoit le
+vingt-troisiesme jour de mars, un horrible tremblement de terre se fit, et
+du faiste de ce Montgibel, du costé d'Orient, sortit avec bruit merveilleux
+une extraordinaire abondance de feu qui s'eslançoit fort impetueusement de
+ce mesme coté: dont les habitans de Catane estans bien estonnez,
+s'amasserent crians: Miséricorde! et continuans en supplications et prières
+jusques à ce que le feu vint à diminuer et s'esteindre.»
+
+ [Note 1: Au VIIIe livre de ses _Recueils et récits_, cité par
+ Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 532.]
+
+D'après les _Curiositez inouyes_ de Gaffarel[1], «Cardan asseure que dans
+la ville de Parme il y a une noble famille de laquelle, quand quelqu'un
+doit mourir, on void toujours en la sale de la maison une vieille femme
+incogneue assise sous la cheminée, mais si assurément qu'elle ne manque
+jamais.»
+
+ [Note 1: Page 59.]
+
+
+
+
+IV.--VAMPIRES
+
+
+«Les revenans de Hongrie, ou les Vampires, sont, d'après dom Calmet[1], des
+hommes morts depuis un temps considérable, quelquefois plus, quelquefois
+moins long, qui sortent de leurs tombeaux et viennent inquiéter les vivans,
+leur sucent le sang, leur apparoissent, font le tintamare à leurs portes,
+et dans leurs maisons et enfin leur causent souvent la mort. On leur donne
+le nom de Vampires ou d'Oupires, qui signifie, dit-on, en esclavon une
+sangsue. On ne se délivre de leurs infestations qu'en les déterrant, en
+leur coupant la tête, en les empalant, en les brûlant, en leur perçant le
+coeur.»
+
+[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, tome II, p. 2.]
+
+«J'ai appris, dit dom Calmet[1], de feu monsieur de Vassimont, conseiller
+de la chambre des comtes de Bar, qu'ayant été envoyé en Moravie par feu Son
+Altesse royale Léopold premier, duc de Lorraine, pour les affaires de
+monseigneur le prince Charles, son frère, évêque d'Olmutz et d'Osnabruck,
+il fut informé par le bruit public qu'il étoit assez ordinaire dans ce
+pays-là de voir des hommes décédés quelque tems auparavant se présenter
+dans les compagnies et se mettre à table avec les personnes de leur
+connoissance sans rien dire; mais que faisant un signe de tête à quelqu'un
+des assistans, il mourroit infailliblement quelques jours après. Ce fait
+lui fut confirmé par plusieurs personnes, et entre autres par un ancien
+curé, qui disoit en avoir vu plus d'un exemple.»
+
+ [Note 1: Même ouvrage, t. II, p. 31.]
+
+Charles-Ferdinand de Schertz raconte[1] «Qu'en un certain village, une
+femme étant venuë à mourir munie de tous ses sacremens, fut enterrée dans
+le cimetière à la manière ordinaire. Quatre jours après son décès, les
+habitans du village ouïrent un grand bruit et un tumulte extraordinaire, et
+virent un spectre qui paroissoit tantôt sous la forme d'un chien, tantôt
+sous celle d'un homme, non à une personne, mais à plusieurs, et leur
+causoit de grandes douleurs, leur serrant la gorge, et leur comprimant
+l'estomac jusqu'à les suffoquer: il leur brisoit presque tout le corps, et
+les réduisoit à une faiblesse extrême, en sorte qu'on les voyoit pâles,
+maigres et exténués. Le spectre attaquoit même les animaux, et l'on a
+trouvé des vaches abbatues et demi-mortes; quelquefois il les attachoit
+l'une à l'autre par la queue. Ces animaux par leurs mugissements marquoient
+assez la douleur qu'ils ressentoient. On voyoit les chevaux comme accablés
+de fatigue, tout en sueur; principalement sur le dos, échauffés, hors
+d'haleine, chargés d'écume comme après une longue et pénible course. Ces
+calamités durèrent plusieurs mois.»
+
+ [Note 1: _Magia posthuma_, Olmutz, 1706, cité par dom Calmet,
+ _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 33.]
+
+Le même auteur rapporte l'exemple d'un pâtre du village de Blow, près de la
+ville de Kadam en Boheme, qui parut pendant quelque tems et qui appelloit
+certaines personnes, lesquelles ne manquoient pas de mourir dans la
+huitaine. Les paysans de Blow déterrèrent le corps de ce pâtre, et le
+fichèrent en terre avec un pieu, qu'ils lui passèrent à travers le corps.
+Cet homme en cet état se moquoit de ceux qui lui faisoient souffrir ce
+traitement, et leur disoit qu'ils avoient bonne grâce de lui donner ainsi
+un bâton pour se défendre contre les chiens. La même nuict il se releva, et
+effraya par sa présence plusieurs personnes, et en suffoqua plus qu'il
+n'avoit fait jusqu'alors. On le livra ensuite au bourreau, qui le mit sur
+une charrette pour le transporter hors du village et l'y brûler. Ce cadavre
+hurloit comme un furieux et remuoit les pieds et les mains comme vivant; et
+lorsqu'on le perça de nouveau avec des pieux, il jetta de très-grands cris,
+et rendit du sang très-vermeil, et en grande quantité. Enfin on le brûla,
+et cette exécution mit fin aux apparitions et aux infestations de ce
+spectre.
+
+«Il y a environ quinze ans, rapporte dom Calmet[1], qu'un soldat étant en
+garnison chez un paysan haïdamaque, frontière de Hongrie, vit entrer dans
+la maison, comme il étoit à table auprès du maître de la maison son hôte,
+un inconnu qui se mit aussi à table avec eux. Le maître du logis en fut
+étrangement effrayé, de même que le reste de la compagnie. Le soldat ne
+savoit qu'en juger, ignorant de quoi il étoit question. Mais le maître de
+la maison étant mort dès le lendemain, le soldat s'informa de ce que
+c'étoit. On lui dit que c'étoit le père de son hôte, mort et enterré depuis
+plus de dix ans, qui s'étoit ainsi venu asseoir auprès de lui, et lui avoit
+annoncé et causé la mort.
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I. p. 37.]
+
+«En conséquence on fit tirer de terre le corps de ce spectre, et on le
+trouva comme un homme qui vient d'expirer, et son sang comme d'un homme
+vivant. Le comte de Cabreras lui fit couper la tête, puis le fit remettre
+dans son tombeau. Il fit encore informations d'autres pareils revenans,
+entr'autres d'un homme mort depuis plus de trente ans, qui étoit revenu par
+trois fois dans sa maison à l'heure du repas, avoit sucé le sang au col, la
+première fois à son propre frère, la seconde à un de ses fils, et la
+troisième à un valet de la maison; et tous trois en moururent sur-le-champ.
+Sur cette déposition, le commissaire fit tirer de terre cet homme, et, le
+trouvant comme le premier, ayant le sang fluide comme l'aurait un homme en
+vie, il ordonna qu'on lui passât un grand clou dans la tempe, et ensuite
+qu'on le remît dans le tombeau.
+
+«Il en fit bruler un troisième qui étoit enterré depuis plus de seize ans,
+et avoit sucé le sang et causé la mort à deux de ses fils.»
+
+Voici, d'après dom Calmet[1], ce qu'on lit dans les _Lettres juives_:
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. IV, p. 39.]
+
+«Au commencement de septembre, mourut dans le village de Kisilova, à trois
+lieues de Gradisch, un vieillard âgé de soixante-deux ans. Trois jours
+après avoir été enterré, il apparut la nuit à son fils, et lui demanda à
+manger; celui-ci lui en ayant servi, il mangea et disparut.
+
+«Le lendemain, le fils raconta à ses voisins ce qui étoit arrivé.
+
+«Cette nuit le père ne parut pas; mais la nuit suivante il se fit voir, et
+demanda à manger. On ne sait pas si son fils lui en donna ou non, mais on
+trouva le lendemain celui-ci mort dans son lit: le même jour, cinq ou six
+personnes tombèrent subitement malades dans le village, et moururent l'une
+après l'autre, peu de jours après.
+
+«On ouvrit tous les tombeaux de ceux qui étoient morts depuis six semaines:
+quand on vint à celui du vieillard, on le trouva les yeux ouverts, d'une
+couleur vermeille, ayant une respiration naturelle, cependant immobile
+comme mort; d'où l'on conclut qu'il étoit un signalé vampire. Le bourreau
+lui enfonça un pieu dans le coeur.
+
+«On fit un bûcher, et l'on réduisit en cendres le cadavre.
+
+«On ne trouva aucune marque de vampirisme, ni dans le cadavre du fils, ni
+dans celui des autres.»
+
+Dom Calmet[1] rapporte en outre d'autres cas:
+
+ [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. II, p. 43.]
+
+«Dans un certain canton de la Hongrie, nommé en latin _Oppida Heidonum_, le
+peuple connu sous le nom de _Heiduque_ croit que certains morts, qu'ils
+nomment vampires, sucent tout le sang des vivants, en sorte que ceux-ci
+s'exténuent à vue d'oeil, au lieu que les cadavres, comme les sangsues, se
+remplissent de sang en telle abondance, qu'on le voit sortir par les
+conduits et même par les porres. Cette opinion vient d'être confirmée par
+plusieurs faits dont il semble qu'on ne peut douter, vu la qualité des
+témoins qui les ont certifiés.
+
+«Il y a environ cinq ans, qu'un certain Heiduque, habitant de Médreïga,
+nommé Arnold Paul, fut écrasé par la chute d'un chariot de foin. Trente
+jours après sa mort, quatre personnes moururent subitement, et de la
+manière que meurent, suivant la tradition du pays, ceux qui sont molestés
+des vampires. On se ressouvint alors que cet Arnold Paul avoit souvent
+raconté qu'aux environs de Cassova et sur les frontières de la Servie
+turque, il avoit été tourmenté par un vampire turc: car ils croyent aussi
+que ceux qui ont été vampires passifs pendant leur vie, les deviennent
+actifs après leur mort, c'est-à-dire que ceux qui ont été sucés, sucent
+aussi à leur tour; mais qu'il avoit trouvé moyen de se guérir, en mangeant
+de la terre du sépulchre du vampire et en se frottant de son sang,
+précaution qui ne l'empêcha pas cependant de le devenir après sa mort,
+puisqu'il fut exhumé quarante jours après son enterrement, et qu'on trouva
+sur son cadavre toutes les marques d'un archi-vampire. Son corps étoit
+vermeil, ses cheveux, ses ongles, sa barbe, s'étoient renouvellés, et ses
+veines étoient toutes remplies d'un sang fluide et coulant de toutes les
+parties de son corps sur le linceul dont il étoit environné. Le Haduagi ou
+le bailli du lieu, en présence de qui se fit l'exhumation, et qui étoit un
+homme expert dans le vampirisme, fit enfoncer selon la coutume, dans le
+coeur du défunt Arnold Paul, un pieu fort aigu, dont on lui traversa le
+corps de part en part, ce qui lui fit, dit-on, jetter un cri effroyable,
+comme s'il étoit en vie. Cette expédition faite, on lui coupa la tête, et
+l'on brûla le tout. Après cela, on fit la même expédition sur les cadavres
+de ces quatre autres personnes mortes de vampirisme, crainte qu'ils n'en
+fissent mourir d'autres à leur tour.
+
+«Toutes ces expéditions n'ont cependant pu empêcher que sur la fin de
+l'année dernière, c'est-à-dire au bout de cinq ans, ces funestes prodiges
+n'ayent recommencé, et que plusieurs habitans du même village ne soient
+péris malheureusement. Dans l'espace de trois mois, dix-sept personnes de
+différent sexe et de différent âge sont mortes de vampirisme, quelques-unes
+sans être malades, et d'autres après deux ou trois jours de langueur.
+
+«Une nommée Stanoska, fille, dit-on, du Heiduque Sovitzo, qui s'étoit
+couchée en parfaite santé, se réveilla au milieu de la nuit, toute
+tremblante et faisant des cris affreux, disant que le fils du Heiduque
+Millo, mort depuis neuf semaines, avoit manqué de l'étrangler pendant son
+sommeil. Dès ce moment elle ne fit que languir, et au bout de trois jours
+elle mourut. Ce que cette fille avoit dit du fils de Millo le fit d'abord
+reconnoître pour un vampire; on l'exhuma, et on le trouva tel. Les
+principaux du lieu, les médecins, les chirurgiens, examinèrent comment le
+vampirisme avoit pu renaître après les précautions qu'on avoit prises
+quelques années auparavant. On découvrit enfin, après avoir bien cherché,
+que le défunt Arnold Paul avoit tué non seulement les quatre personnes dont
+nous avons parlé, mais aussi plusieurs bestiaux, dont les nouveaux vampires
+avoient mangé, et entr'autres, le fils de Millo. Sur ces indices, on prit
+la résolution de déterrer tous ceux qui étoient morts depuis un certain
+tems, etc. Parmi une quarantaine, on en trouva dix-sept avec tous les
+signes les plus évidents de vampirisme: aussi leur a-t-on transpercé le
+coeur et coupé la tête, et ensuite on les a brûlés, et jetté leurs cendres
+dans la rivière.
+
+«Toutes les informations et exécutions dont nous venons de parler ont été
+faites juridiquement, en bonne forme, et attestées par plusieurs officiers,
+qui sont en garnison dans le pays, par les chirurgiens majors, et par les
+principaux habitans du lieu. Le procès-verbal en a été envoyé vers la fin
+de janvier dernier au conseil de guerre impérial à Vienne, qui avait établi
+une commission militaire, pour examiner la vérité de tous ces faits.»
+
+Dom Calmet[1] imprime une lettre d'un officier du duc Alexandre de
+Wurtemberg qui certifie tous ces faits.
+
+ [Note 1: Même ouvrage, t. I, p. 64.]
+
+«Pour satisfaire, y est-il dit, aux demandes de Monsieur l'Abbé dom Calmet,
+le soussigné a l'honneur de l'assurer, qu'il n'est rien de plus vrai et de
+si certain que ce qu'il en aura sans doute lu dans les actes publics et
+imprimés, qui ont été insérés dans les Gazettes par toute l'Europe; mais à
+tous ces actes publics qui ont paru, Monsieur l'Abbé doit s'attacher pour
+un fait véridique et notoire à celui de la députation de Belgrade par feu
+S. M. Imp. Charles VI, de glorieuse mémoire, et exécutée par feu son
+Altesse Sérénissime le Duc Charles-Alexandre de Wurtemberg, pour lors
+Vice-Roi, ou Gouverneur du Royaume de Servie.
+
+«Ce Prince fit partir une députation de Belgrade moitié d'officiers
+militaires, et moitié du civil, avec l'Auditeur général du Royaume, pour se
+transporter dans un village, où un fameux Vampire décédé depuis plusieurs
+années faisoit un ravage excessif parmi les siens: car notez que ce n'est
+que dans leur famille et parmi leur propre parenté, que ces suceurs de sang
+se plaisent à détruire notre espèce. Cette députation fut composée de gens
+et de sujets reconnus pour leurs moeurs, et même pour leur savoir,
+irréprochables et même savans parmi les deux ordres: ils furent sermentés,
+et accompagnés d'un lieutenant de Grenadiers du Régiment du Prince
+Alexandre de Wurtemberg, et de 24 Grenadiers dudit Régiment.
+
+«Tout ce qu'il y eut d'honnêtes gens, le Duc lui-même qui se trouvèrent à
+Belgrade, se joignirent à cette députation, pour être spectateurs oculaires
+de la preuve véridique qu'on allait faire.
+
+«Arrivés sur les lieux, l'on trouva que dans l'espace de quinze jours le
+vampire, oncle de cinq, tant neveux que nièces, en avoit déjà expédié trois
+et un de ses propres frères; il en étoit au cinquième, belle jeune fille,
+sa nièce, et l'avoit déjà sucée deux fois, lorsque l'on mit fin à cette
+triste tragédie par les opérations suivantes.
+
+«On se rendit avec les commissaires députés pas loin de Belgrade, dans un
+village, et cela en public, à l'entrée de la nuit, à sa sépulture. Il y
+avoit environ trois ans qu'il étoit enterré; l'on vit sur son tombeau une
+lueur semblable à celle d'une lampe, mais moins vive.
+
+«On fit l'ouverture du tombeau, et l'on y trouva un homme aussi entier, et
+paroissant aussi sain qu'aucun de nous assistans: les cheveux et les poils
+de son corps, les ongles, les dents et les yeux (ceux-ci demi-fermés) aussi
+fortement attachés après lui, qu'ils le sont actuellement après nous qui
+avons vie, et existons, et son coeur palpitant.
+
+«Ensuite l'on procéda à le tirer hors de son tombeau, le corps n'étant pas
+à la vérité flexible, mais n'y manquant nulle partie ni de chair, ni d'os;
+ensuite on lui perça le coeur avec une espèce de lance de fer rond et
+pointu; il en sortit une matière blanchâtre et fluide avec du sang, mais le
+sang dominant sur la matière, le tout n'ayant aucune mauvaise odeur;
+ensuite de quoi on lui trancha la tête avec une hache semblable à celle
+dont on se sert en Angleterre pour les exécutions: il en sortit aussi une
+matière et du sang semblable à celle que je viens de dépeindre, mais plus
+abondamment à proportion de ce qui sortit du coeur.
+
+«Au surplus, on le rejetta dans la fosse, avec force chaux vive pour le
+consommer plus promptement; et dès-lors sa nièce, qui avoit été sucée deux
+fois, se porta mieux. A l'endroit où ces personnes sont sucées, il se forme
+une tache très bleuâtre; l'endroit du moment n'est pas déterminé, tantôt
+c'est en un endroit, tantôt c'est en un autre. C'est un fait notoire
+attesté par les actes les plus autentiques, et passé à la vue de plus de
+1,300 personnes toutes dignes de foi.»
+
+Le même abbé donne cette autre lettre sur le même sujet[1]:
+
+ [Note 1: Même ouvrage, t. II, p. 68.]
+
+«Vous souhaitez, mon cher cousin, être informé au juste de ce qui se passe
+en Hongrie au sujet de certains revenants, qui donnent la mort à bien des
+gens en ce pays-là. Je puis vous en parler savamment: car j'ai été
+plusieurs années dans ces quartiers-là, et je suis naturellement curieux.
+J'ai ouï en ma vie raconter une infinité d'histoires ou prétendues telles,
+sur les esprits et sortilèges; mais de mille à peine ai-je ajouté foi à une
+seule: on ne peut être trop circonspect sur cet article sans courir risque
+d'en être la dupe. Cependant il y a certains faits si avérés, qu'on ne peut
+se dispenser de les croire. Quant aux revenants de Hongrie, voici comme la
+chose s'y passe. Une personne se trouve attaquée de langueur, perd
+l'appétit, maigrit à vue d'oeil, et au bout de huit ou dix jours,
+quelquefois quinze, meurt sans fièvre ni aucun autre symptôme, que la
+maigreur et le dessèchement.
+
+«On dit en ce pays-là que c'est un revenant qui s'attache à elle et lui
+suce le sang. De ceux qui sont attaqués de cette maladie, la plupart
+croyent voir un spectre blanc, qui les suit partout comme l'ombre fait le
+corps. Lorsque nous étions en quartier chez les Valaques, dans le Bannat de
+Temeswar, deux cavaliers de la compagnie dont j'étois cornette moururent de
+cette maladie, et plusieurs autres qui en étoient encore attaqués en
+seroient morts de même, si un caporal de notre compagnie n'avoit fait
+cesser la maladie, en exécutant le remède que les gens du pays emploient
+pour cela. Il est des plus particuliers, et quoiqu'infaillible, je ne l'ai
+jamais lu dans aucun rituel. Le voici: «On choisit un jeune garçon qui est
+d'âge à n'avoir jamais fait oeuvre de son corps, c'est-à-dire, qu'on croit
+vierge. On le fait monter à poil sur un cheval entier qui n'a jamais
+sailli, et absolument noir; on le fait promener dans le cimetière, et
+passer sur toutes les fosses: celle où l'animal refuse de passer malgré
+force coups de corvache qu'on lui délivre, est réputée remplie d'un
+vampire; on ouvre cette fosse, et l'on y trouve un cadavre aussi gras et
+aussi beau que si c'étoit un homme heureusement et tranquillement endormi:
+on coupe le col à ce cadavre d'un coup de bêche, dont il sort un sang des
+plus beaux et des plus vermeils et en quantité. On jureroit que c'est un
+homme des plus sains et des plus vivans qu'on égorge. Cela fait, on comble
+la fosse, et on peut compter que la maladie cesse, et que tous ceux qui en
+étoient attaqués, recouvrent leurs forces petit à petit, comme gens qui
+échappent d'une longue maladie, et qui ont été exténués de longuemain.
+C'est ce qui arriva à nos cavaliers qui en étoient attaqués. J'étois pour
+lors commandant de la compagnie, et mon capitaine et mon lieutenant étant
+absens, je fus très-piqué que ce caporal eût fait faire cette expérience
+sans moi.»
+
+Dom Calmet[1] rapporte encore deux faits de vampirisme en Pologne:
+
+ [Note 1: Même ouvrage, t. II, p. 72-73.]
+
+«A Warsovie, un prêtre ayant commandé à un sellier de lui faire une bride
+pour son cheval, mourut auparavant que la bride fût faite; et comme il
+étoit de ceux que l'on nomme vampires en Pologne, il sortit de son tombeau
+habillé comme on a coutume d'inhumer les ecclésiastiques, prit son cheval à
+l'écurie, monta dessus, et fut à la vue de tout Warsovie à la boutique du
+sellier, où d'abord il ne trouva que la femme qui fut fort effrayée, et
+appela son mari, qui vint; et ce prêtre lui ayant demandé sa bride, il lui
+répondit: Mais vous êtes mort, M. le curé; à quoi il répondit: Je te vas
+faire voir que non, et en même tems le frappa de telle sorte que le pauvre
+sellier mourut quelques jours après et le prêtre retourna en son tombeau.»
+
+«L'intendant du comte Simon Labienski, Staroste de Posnanie, étant mort, la
+comtesse douairière de Labienski voulut, par reconnaissance de ses
+services, qu'il fut inhumé dans le caveau des seigneurs de cette famille;
+ce qui fut exécuté. Quelque tems après, le sacristain qui avoit soin du
+caveau s'aperçut qu'il y avoit du dérangement, et en avertit la comtesse,
+qui ordonna suivant l'usage reçu en Pologne qu'on lui coupât la tête, ce
+qui fut fait en présence de plusieurs personnes, et entre autres du sieur
+Jonvinski, officier polonois et gouverneur du jeune comte Simon Labienski,
+qui vit que lorsque le sacristain tira ce cadavre de sa tombe pour lui
+couper la tête, il grinça les dents, et le sang en sortit aussi fluide que
+d'une personne qui mourroit d'une mort violente, ce qui fit dresser les
+cheveux à tous les assistans, et l'on trempa un mouchoir blanc dans le sang
+de ce cadavre dont on fit boire à tous ceux de la maison pour n'être point
+tourmentés.»
+
+
+
+
+
+
+PRÉSAGES
+
+
+
+
+I.--PRÉSAGES DE GUERRE, DE SUCCÈS ET DE DÉFAITES.
+
+
+«Parcourez, si vous voulez, tous les siècles, dit Gaffarel[1], vous n'en
+trouverez pas un, suivant ceste vérité, où quelque nouveau prodige n'ait
+monstré ou les biens, ou les malheurs qu'on a veu naistre. Ainsi vit-on un
+peu auparavant que Xerxès couvrît la terre d'un million d'hommes des
+horribles et espouventables météores, présages du malheur, qui arriva tout
+aussi bien du temps d'Attila surnommé _flagellum Dei_; et si on veut se
+donner la peine de prendre la chose de plus haut, la pauvre Jérusalem
+fut-elle pas advertie du malheur qui la rendit la plus désolée des villes,
+par mille semblables prodiges? car souvent on vit en l'air des armées en
+ordre avec contenance de se vouloir choquer: et un jour de la Pentechoste,
+le grand prestre entrant dans le temple pour faire les sacrifices que Dieu
+ne regardait plus, on ouït un bruit tout soudain et aussitost une voix qui
+cria: «Retirons-nous d'icy!» Je laisse l'ouverture de la porte de cuivre
+sans qu'on la touchast et mille autres prodiges racontés dans Josephe.
+
+ [Note 1: _Curiositez inouyes_, p. 57.]
+
+«Apian a marqué ceux qui furent veus et ouys devant les guerres civiles,
+comme voix espouvantables et courses étranges des chevaux qu'on ne voyait
+point. Pline a descrit ceux qui furent pareillement ouys aux guerres
+Cymbriques et entre autres plusieurs voix du ciel et l'alarme que sonnaient
+certaines trompettes horribles. Auparavant que les Lacédémoniens fussent
+vaincus en la bataille Leuctrique, on oüyt dans le temple les armes qui
+rendirent son d'elles-mesmes: et environ ce temps, à Thebes, les portes du
+temple d'Hercule furent ouvertes sans qu'aucun les ouvrit, et les armes qui
+estoient pendues contre la muraille furent trouvées à terre comme le déduit
+Cicéron, non sans estonnement. Du temps que Miltiades alla contre les
+Perses, plusieurs spectres en firent voir l'événement, et sans m'escarter
+si loin, voyez Tite Live qui, pour s'estre pleu à descrire un bon nombre de
+semblables merveilles, quelques autheurs lui ont donné le titre non
+d'historien, mais de tragédien. Que si nous voulons passer dans les autres
+siècles qui ne sont pas si éloignés de nous, nous trouverons que du règne
+de Théodose, on vit de mesme une estoille portant espée: et du temps du
+sultan Selim, mille croix qui brillaient en l'air et qui annonçaient la
+perte que les chrétiens firent après.»
+
+François Guichardin[1] parlant du commencement de la guerre portée par les
+Français au delà des monts pour la conquête du royaume de Naples, dit ceci
+sur les affaires de 1494: «Chascun demeuroit esperdu des bruits courans
+qu'en divers endroits d'Italie l'on avoit veu des choses repugnantes au
+cours de nature et des cieux. Que de nuit en l'Apouille estoyent aparus
+trois soleils au milieu du ciel, environnez de nuages, avec horribles
+esclairs, foudres et tonnerres. Qu'au territoire d'Arezze estoyent
+visiblement passez par l'air infinis hommes armez, montez sur puissans
+chevaux, avec un terrible retentissement de trompettes et de tambours. Que
+les images des saints avoyent sué en plusieurs lieux d'Italie. Que partout
+estoyent nez plusieurs monstres d'hommes et d'animaux. Que plusieurs autres
+choses estoyent avenues contre l'ordre de nature en divers endroits, au
+moyen de quoi se remplissoyent d'une crainte incroyable les peuples desja
+estonez pour la renommée de la puissance et vaillance ardente des
+François.»
+
+ [Note 1: Au Ier livre de son _Histoire des guerres d'Italie_,
+ section XVI, cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_,
+ t. V, p. 322.]
+
+«Le Milanois, dit Goulart, fut averti en l'an 1520 et en l'an 1521 par
+divers estranges présages des grands changemens qui y avinrent es divers
+evenements de la guerre, et les désolations incroyables de tout le pays sur
+lequel il tomba du ciel douze cens pierres de grele de couleur de fer
+enrouillé, extremement dures, et qui sentoyent le soulfre. Deux heures
+devant qu'elles tombassent, il se fit au ciel un feu du tout extraordinaire
+de merveilleuse estendue et fort ardant. Cest merveille que l'air ait
+soustenu si longuement un poids si lourd de tant de pierres entre
+lesquelles on en trouva une pesant soixante livres et une autre deux fois
+autant. Dedans deux ans apres les François quitterent l'Italie, en laquelle
+ils rentrèrent l'an 1515. Milan se vit réduite à toute extrémité de
+saccagement, guerres, embrasements, pestes. La foudre qui fit tant de
+dommage au chateau de Milan l'an 1521 sembla présager aussi la grande
+révolution des afaires qui y aparut depuis, tant en la mesme année qu'es
+suivantes comme il se void es récit de Guichardin en son _Histoire des
+guerres d'Italie_.»
+
+D'après Gomez[1], «Quelques mois devant la bataille de Ravenne, l'an 1512,
+l'Italie fut estonnée par divers prodiges et fit estat d'estre battue de
+force coups. Sur le couvent des Cordeliers de Modène furent veus de nuict
+des flambeaux allumez en l'air, et de jour apparurent là mesme des
+fantosmes en forme d'hommes qui s'entretuoyent. La ville de Creme fut en
+plein midi couverte de si espaisses tenebres, que chascun y pensoit estre
+en plein minuict. Tout l'air retentissoit de bruits espouvantables, les
+esclairs extraordinaires, et multipliez sans guère d'intervalles faisoyent
+un nouveau jour. Parmi cela survindrent des gresles extrêmement violentes
+et si pesantes que le raport en semble incroyable.»
+
+ [Note 1: _Histoire de Ximenes_, liv. V, cité par Goulard, _Thrésor
+ des histoires admirables_, t. IV, p. 780.]
+
+Paul Jove[1] raconte que «Devant que les Suisses sortissent de Novarre, où
+ils tenoient bon, l'an 1513, pour Maximilien Sforce, duc de Milan, contre
+l'armée françoise, à laquelle commandoit le sieur de la Trimouille, assisté
+de Jean-Jacques Trivulce et autres chefs de guerre, les chiens qui estoient
+au camp des François, s'amassèrent en troupes et entrèrent dedans Novarre,
+où se rendans es corps de garde, ils commencèrent à faire feste aux
+Suisses, par toutes les contenances coustumières à tels animaux lorsque
+plus ils veulent amadouer leurs maistres. Jacques Motin d'Ury, vaillant
+capitaine, comme il en fit preuve bientost après, prenant cette reddition
+des chiens à bon présage, s'accourut vers l'empereur Maximilian, et
+l'asseura que les François seroient mis en déroute pour ce que les anciens
+Suisses avoient tousjours marqué que l'armée vers qui se rangeoyent les
+chiens du parti contraire demeuroit victorieuse: les chiens quittant les
+hommes couards et malheureux, pour se ranger aux vaillants et aux
+fortunez.»
+
+ [Note 1: Livre II de ses _Histoires_.]
+
+Le président de Thou[1] raconte ce qui suit: «Le propre jour que la ville
+d'Afrique, jadis Aphrodisium fut prise sur les Turcs par l'armée de
+l'empereur Charles V, de laquelle estoyent chefs Antoine Dore et Christofle
+de Vegue, une plaisante avanture fut prise à bon présage par les
+assiégeants. Vegue avoit en ses pavillons une biche privée qu'on sçait être
+un animal qui se donne l'espouvante au moindre bruit qu'on face. Neantmoins
+le jour de l'assaut environ le quinziesme de septembre 1550, ceste biche
+non tracassée de personne, ains de son mouvement, monte a la bresche et
+sans s'esfaroucher au bruit des huées de tant de soldats, ni de
+l'artillerie qui tonnoit horriblement, ni des baies qui siffloient de celle
+part, passa outre, et entra la première devant tous les soldats dedans la
+ville, laquelle tost après fut emportée d'assaut, plusieurs Mores et Turcs
+tués à la bresche et par les places, et dix mille personnes de divers aage
+réduites en captivité par les victorieux.»
+
+ [Note 1: A la fin du Ve livre de l'_Histoire de son temps_.]
+
+Alvaro Gamecius[1] raconte que «Le cardinal Ximenes s'aprestant pour aller
+faire la guerre aux Mores en la coste de Barbarie, estant en un village
+nommé Vaiona, l'on y vid en l'air durant quelques jours une croix, de quoi
+chascun discouroit à sa fantaisie. Ximenes pensant à ce prodige, et
+prestant l'oreille aux diverses conjectures qu'on lui en proposoit, un de
+la troupe lui dit: Monseigneur, ceste croix vous admoneste de partir sans
+long délai: Vaiona est presque autant que Veayna, ce mot, en langue
+espagnole (Ve-ayna) signifie _va viste_. En s'embarquant, la croix se
+montra en Afrique: alors un evesque nommé Cazalla s'écriant aux soldats
+leur dit: Courage, mes amis! la victoire est nostre sous ce signal. Un
+autre cas survint alors: c'est qu'un grand et furieux sanglier descendu des
+costaux bocageux proches de la rade, traversa quelques compagnies bien
+rangées: sur quoi grandes huées se firent, chascun criant: Mahomet!
+Mahomet! De sorte qu'à coups de dards et d'autres traits le sanglier fut
+terrassé mort. Au contraire l'arrière garde de l'armée des Mores fut
+remarquée suivie d'un très grand nombre de vautours, oiseaux carnassiers.
+L'on n'entendoit es forests proche d'Oran que rugissemens de lions,
+lesquels es nuicts suivantes s'assemblèrent par troupes et allèrent dévorer
+les corps tués. Comme les Espagnols assailloyent Oran, on vid deux arcs en
+ciel sur la ville. Lors un docte personnage à la suite de Ximenes, eslongné
+delà se mit à crier: Oran est à nous! Ximenes en dit autant à ses amis: et
+comme il continuoit à discourir de ce presage, les nouvelles lui vindrent
+de la prise. Ce que je vais dire, adjouste Gomez, semblera de tout
+admirable: mais rien ne fut estimé plus certain pour lors, et plusieurs le
+remarquerent en leurs escrits. Outre les lettres de particuliers à leurs
+amis, Gonsales, Gilles, et celui qui escrivit en latin l'histoire de ceste
+guerre de Barbarie, afferment très expressement que le soleil s'arresta et
+contint son cours quatre heures et plus durant le combat des Espagnols
+contre les Mores d'Oran. Car ainsi que les Espagnols pretendoyent gagner la
+montagne, le soleil commençoit à baisser: ce qui troubloit fort Pierre de
+Navarre, chef des troupes, ne les voyant encore qu'au pied de la montagne.
+Ximenes avoit bien remarqué cest arrest du soleil, mais il s'en teut,
+jusques à ce que cette merveille fut divulguée partout. On asseure aussi
+que quelques Mores ayant pris garde à cela, tout estonnez de ce signe du
+tout extraordinaire et miraculeux, abjurerent le mahométisme et se firent
+baptiser.»
+
+ [Note 1: Au IVe livre de l'_Histoire de Fr. Ximenes_, cité par
+ Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. IV. p. 682.]
+
+D'après Joachim Curseus[1], «Matthias surnommé Corvin, couronné roi de
+Hongrie l'an 1464, quelques années après faisant forte guerre aux Turcs,
+sans vouloir entendre ni à paix ni à trefve avec eux, assiegea une de leurs
+forteresses nommée Sabaai, quoiqu'elle eût cinq mille hommes de guerre en
+garnison. Il la fit battre rudement, et durant les plus grands tonnerres de
+son artillerie, portant balles de calibre et poids extraordinaire,
+s'endormit si profond, quoique d'ordinaire ce fust le plus vigilant et le
+moins dormant de son temps, qu'il ne se resveilla qu'à haute heure, encore
+que son chambellan l'appelast souvent et à haute voix. Ce qui lui fut un
+presage de victoire, car tost apres, il força ceste place paravant estimée
+imprenable. Plutarque en dit autant d'Alexandre le Grand devant la bataille
+d'Arbelles contre Darius.»
+
+ [Note 1: En ses _Annales de Silésie_, cité par Goulart, _Thrésor
+ des histoire admirables_, t. III, p. 320.]
+
+Suivant Arluno[1], «Peu avant la prise de Ludovic Sforce, duc de Milan,
+emmené prisonnier en France, où il mourut à Loches, on ouit autour du
+chasteau de Milan, sur la miniuct, un cliquetis d'armes, des sons de
+tambours et fanfares de trompettes; on vid des baies enflammées lescher les
+murailles. Dans le chasteau furent veus des conils ayans deux testes, des
+chiens furieux courir de chambre en chambre, et disparoir soudainement.
+Auparavant, comme Sforce faisoit revue de son armée, presque au mesme
+endroit où quelque temps après il fut pris prisonnier, le cheval de guerre
+sur lequel il estoit monté fondit par deux fois sous son maistre, et
+broncha par terre, sans qu'au cheval apparust douleur, foulure ni foiblesse
+quelconque.»
+
+ [Note 1: En son _Histoire de Milan_, IIe section, citée par
+ Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, tome IV, p. 332.]
+
+Le docteur Aubery[1] cité par Goulart, raconte que «En la chapelle de
+Bourbon l'Archambauld à cinq lieues de Moulins, se présentent infinis
+embellissemens en pierre, bois, bronze et es vitres merveilleuses en
+l'esmail de leurs diverses couleurs. Les vistres qui sont au costé du
+couchant se voient enrichies de fleurs de lys sans nombre, et traversées
+ci-devant d'une barre. Mais le mesme jour que Henri III fut meschamment
+assassiné, la foudre emporta cette barre, sans endommager les fleurs de lys
+qui la touchoient: présage heureux de l'acquisition du sceptre de France
+due à la royale maison de Bourbon.»
+
+ [Note 1: Aubery, docteur médecin, en son _Traicté des bains de
+ Bourbon-Lancy et Archambauld_.]
+
+«Le jour qu'Alexandre de Médicis, duc de Florence, fut tué en sa chambre,
+et de la main de Laurent de Médicis, son cousin, l'an 1537, dit Goulart,
+d'après le supplément de Sabellic, en saison d'hiver, le verger et le
+jardin de Cosme de Médicis, son successeur, reverdit et florit, tous les
+autres vergers et jardins dedans et dehors la ville de Florence demeurant
+en leur estat, selon la saison.»
+
+Goulart raconte, d'après Curoeus[1], que «Le dixiesme jour de septembre
+l'an 1513, Jacques, quatriesme de ce nom, roy d'Escosse, ayant embrassé le
+parti de France, s'esleva contre l'Angleterre, et la querelle s'eschauffa
+tellement qu'il y eut bataille donnée en laquelle le roy Jaques et la fleur
+de la noblesse d'Escosse mourut sur le champ. Lors y avoit un gentilhomme
+escossois serré fort estroitement en prison à Londres, lequel dit tout
+haut, plusieurs l'oyans quelques heures avant la bataille: Si les deux
+armées (angloise et escossoise) combattent aujourd'hui, je sçay pour
+certain que le roy mon seigneur sera le plus foible. Car je remarque en ce
+conflict et tourbillon des vents en l'air, que les vents sont
+merveilleusement contraires à l'Escosse. Ceste parole ne fut pas sans
+raison et sans événement: car il est certain que les anges conservateurs
+des estats publics et de l'ordre establi de Dieu combattent fermement
+contre les esprits malins qui prennent plaisir aux meurtres, et au
+renversement du bon ordre que le seigneur aprouve, comme on lit en
+l'histoire de Perse, où l'ange raconte à Daniel que par longue espace de
+temps il a réprimé le malin esprit, lequel incitoit les Grecs à aller
+ruiner la monarchie persique.»
+
+ [Note 1: _Annales de Silésie_.]
+
+«Il y a en Norwege, dit Ziegler[1], un lac nommé le lac de Mos, dans lequel
+(sur l'instant du changement es affaires publiques) aparoit un serpent de
+longueur incroyable. L'an 1522, on y en vid un, lequel avoit, autant que
+plusieurs présumèrent, cinquante brasses de longueur. Peu de temps après le
+roi Christierne second fut chassé de son royaume.»
+
+ [Note 1: _Description de Scondie_, cité par Goulart, _Thrésor
+ d'histoires admirables_.]
+
+«Les peuples septentrionaux, ajoute Goulart, d'après Olaus[1], disent que
+les poissons monstrueux et non guères vus, venans à paroir en leur mer sont
+présages infaillibles de grands troubles par le monde.»
+
+ [Note 1: Olaus, au liv. XXI, ch. I.]
+
+Cardan[1] rapporte que «L'an 1554, les pescheurs de Genes tirerent de la
+mer une teste de poisson de grandeur prodigieuse, car on conta du fond de
+la gorge au bout du museau dix-neuf pas. L'année suivante, les Genois
+perdirent l'isle de Corse.»
+
+ [Note 1: Au LXXIVe chap. du XIVe livre _de la Diversité des
+ choses_.]
+
+
+
+
+II.--PRÉSAGES DE NAISSANCE
+
+
+«L'evesque d'Olmutz raconte, dit Goulart[1], que lorsque Wenceslas, depuis
+empereur (sous lequel survindrent beaucoup de désordres en Alemagne, en
+Boheme et ailleurs) nasquit, le feu se prit à l'église de Saint-Sebauld, en
+la ville de Nuremberg, où l'on chaufoit l'eau pour le baptiser, qu'il urina
+dedans les fonds et fit des ordures sur l'autel; sa mère, femme de
+l'empereur Charles IV, mourut en cette couche de Wenceslas, lequel fut le
+plus chétif empereur que l'Alemagne ait veu.»
+
+ [Note 1: Au XXIIIe livre de l'_Histoire de Boheme_.]
+
+D'après Abraham Bucholcer[1]. «Jean Frideric, electeur de Saxe, né le
+trentiesme jour de juillet 1503, apporta du ventre de sa mère le presage de
+son avanture, asçavoir sur son dos une croix luisante comme or, laquelle
+veuë par un homme d'eglise venerable par sa vieillesse et piété, lequel
+avoit esté appelle par les dames de chambre de l'électrice, il dit: Ce
+petit enfant portera quelque jour une croix que tout le monde verra, puis
+que des son entrée au monde il en a l'enseigne si manifeste. On en vid le
+commencement en la princesse Sophie, sa mère, laquelle mourut douze jours
+après cest acouchcment.»
+
+ [Note 1: En sa _Chronologie_.]
+
+«J'ai apris de gens dignes de foi, dit le docteur Philippe Camerarius[1],
+que le très puissant roi de la Grand'Bretagne, Jacques, venant au monde,
+fut veu ayant sur le corps un lyon et une couronne bien apparente, aucuns
+disent de plus une espée: marques de grand presage et dignes de plus ample
+consideration.»
+
+ [Note 1: Au IIIe vol. de ses _Méditations historiques_, liv. III,
+ ch. II.]
+
+Suivant Marin Barlet[1], «La princesse d'Albanie, fort enceinte, songea
+qu'elle se delivroit d'un grand serpent, qui de son corps couvroit
+l'Albanie, ouvroit la gueule sur la Turquie pour l'engloutir, et estendoit
+doucement la queue vers Occident. Elle se delivra d'un fils, lequel avoit
+sur le bras droit la forme d'une espée bien emprainte. Il fut nommé George,
+puis, par les Turcs, Scanderberg, c'est-à-dire seigneur Alexandre. Ce fut
+un très sage, très heureux et très valeureux prince, qui fit rude guerre
+aux Turcs.»
+
+ [Note 1: _Vie de Scanderberg_, cité par Goulart, _Thrésor des
+ histoires admirables_, t. III, p. 314.]
+
+Baptiste Fulgose[1] raconte que «Elisabet d'Arc, païsanne lorraine, estant
+fort enceinte, elle conta à ses voisins, au village, avoir songé qu'elle
+enfantoit la foudre, dont elles ne firent que rire. Tost après elle acoucha
+d'une fille, ce qui augmenta la risée. Ceste fille, nommée Jeanne, et
+surnommée la Pucelle, devenue en aage, quitta les moutons, prit les armes,
+et fut une vraye fouldre de guerre: car par une speciale faveur et force
+divine, elle ravit aux Anglois, possesseurs de la pluspart du royaume de
+France, tout le bonheur dont ils avoyent jouy plusieurs années, les
+afoiblit, batit et harassa en tant de rencontres et de sièges, qu'ils
+furent contraints quitter tout. Finalement, Jeanne, prise en certaine
+sortie, fut bruslée vive par les Anglois, lesquels depuis ne durèrent
+gueres en France, ains repassèrent la mer.»
+
+ [Note 1: Au liv. I, chap. V, du recueil de ses _Histoires
+ mémorables_, cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_,
+ t. III, p. 341]
+
+Jean François Pic de la Mirandole[1] raconte que «Bien peu de temps avant
+la naissance de Jean Picus, prince de la Mirandole, tant renommé entre les
+doctes de nostre temps, l'on descouvrit un grand globe de flamme ardante
+sur la chambre de la mère de ce prince, lequel globe de feu disparut
+incontinent. Cela presageoit premièrement en la forme ronde la perfection
+de l'intelligence qu'auroit l'enfant, lequel nasquit en ceste chambre au
+mesme instant, et qui seroit admiré de tout le monde, à cause de la prompte
+vivacité de son esprit, tout épris de l'amour des sciences, de la
+spéculation des choses sublimes, et de la continuelle contemplation des
+mysteres celestes. Outre plus, ce feu sembloit presager l'excellence du
+parler de ce prince, lequel embrasoit ses auditeurs en l'amour des choses
+divines: mais que ce feu ne feroit que passer. De fait, ce grand prince
+mourut fort jeune, asçavoir en l'aage de trente-deux ans, l'an 1494, au
+mois de novembre, estant né le vingt-quatriesme de fevrier 1463.»
+
+ [Note 1: En la _Vie de Pic de la Mirandole_, son oncle.]
+
+«Jerosme Fracastor de Verone, encore fort petit, à ce que raconte l'auteur
+de sa vie[1], estant porté entre les bras de sa mere un jour d'esté, l'air
+venant à se troubler, voici un coup de fouldre, lequel atteint et tue la
+mère, sans que son petit enfant fust tant soit peu offensé, presage de
+l'illustre renommée d'icelui, docte entre les doctes qui ont esté depuis
+cent ans.»
+
+ [Note 1: _Vie de J. Fracastor_, cité par Goulart, _Thrésor des
+ histoires admirables_, t. III, p. 315.]
+
+
+
+
+III.--PRÉSAGES DE MORT
+
+
+Goulart[1], d'après un livre intitulé _la Mort du roi_ a fait un chapitre
+entier sur les avertissements merveilleux et prédictions de diverses sortes
+de la mort du roi Henri IV; on y trouve ceux-ci:
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_ t. IV, p. 436.]
+
+«On ne parloit en ce temps-là que de quelque grand accident qui devoit
+arriver. On rappeloit la mémoire de plusieurs prédictions sur les comètes,
+les éclipses et les conjonctions des planètes supérieures. Leovice avoit
+conjuré les rois qui estoient sous le Bélier et la Balance de penser à eux.
+L'estoile veue l'année precedente en plain midi avoit esté considerée par
+les mathematiciens comme un signal de quelque sinistre effect. La rivière
+de Loire s'estoit desbordée en pareille fureur qu'au temps de la mort
+violente de Henri II et Henri III. Les saisons perverties, l'extreme froid,
+l'extreme chaleur, et ces montagnes de glace que l'on vid sur les rivières
+de Loire et de Saône, mettoyent les esprits en pareilles appréhensions. On
+avoit fait courir par Paris des vers de la Samaritaine du Pont-Neuf à
+l'imitation des centuries de Nostradamus, qui parloit clairement de la mort
+du roi.
+
+«L'arbre planté en la cour du Louvre, le premier jour de mai tomba de
+soi-mesme, sans effort et contre toute apparence, la teste devers le petit
+degré. Bassompierre voyant cela dit au duc de Guise, avec lequel il estoit
+apuyé sur les barres de fer du petit perron au devant de la chambre de la
+roine, qu'en Alemagne et en Italie on prendroit ceste cheute à mauvais
+signes, et pour le renversement de l'arbre dont l'ombre servoit à tout le
+monde. Le roi estimant qu'ils parloyent d'autre chose, porta sa teste tout
+bellement entre les leurs, escouta ce discours, et leur dit: Il y a vingt
+ans que j'ai les oreilles battues de ces presages. Il n'en sera que ce
+qu'il plaira à Dieu.
+
+«Plusieurs choses furent prinses et remarquées à Sainct-Denis pour mauvais
+augure. Le roi et la roine dirent que leur sommet avoit esté rompu par une
+orfraye, oiseau nocturne et funebre, qui avoit crouassé toute la nuict sur
+la fenestre de leur chambre. La pierre qui sert à l'ouverture de la cave où
+sont enterrez les rois, se trouva ouverte. La curiosité, qui s'amuse à
+toutes choses, prit à mauvais signe que le cierge de la roine s'esteignit
+de soi-mesme; et que si elle n'eust porté sa main à sa couronne, elle fust
+tombée deux fois. Le mesme jour du jeudi 13, ce mesme prince considérant
+les théâtres si bien peuplez et en si bon ordre, dit que cela le faisoit
+souvenir du jour du jugement et que l'on seroit bien estonné si le juge se
+presentoit.»
+
+«L'empereur Maximilien Ier et Philippe Ier, son fils, roy d'Espagne, dit
+Hedion en sa _Chronique_[1], estans en leur cabinet au palais de
+Brusselles, pour resoudre de quelque afaire d'importance, un vent se leve
+lequel arrache et jette hors de la paroy entre les deux princes une assez
+grosse pierre, laquelle Philippe leve de terre: et comme il continuoit de
+parler à son père, un tourbillon survint qui lui fit tomber ceste pierre
+des mains, laquelle se brisa sur le planché. C'est un presage, dit alors
+Philippe à Maximilien, que vous serez bien-tost pere de mes enfans. Peu de
+semaines après, Philippe, jeune prince, mourut, laissant ses pupilles à
+l'empereur Maximilien son père.»
+
+ [Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t.
+ II, p. 915.]
+
+Selon Paul Jove[1], «Le pape Adrian VI s'acheminant d'Espagne à Rome pour
+son premier exploit voulut voir à Saragousse les os et reliques d'un
+sainct: ce qui fit dire à plusieurs qu'Adrian mourroit bien tost. Il avint
+alors aussi qu'une riche lampe de cristal, en l'église de ce sainct, se
+brisa soudainement, dont toute l'huile fut versée sur Adrian et sur
+quelques prestres autour de lui, dont leurs habillemens furent gastez.
+Arrivé à Rome, le palais où il demeuroit fut embrasé et consommé en un
+instant. Il canoniza Benno, evesque aleman, et Antonin, archevesque de
+Florence: mais il les suivit bientost et mourut après icelles
+canonizations, que l'on tient pour presages de mort prochaine aux papes qui
+les font.»
+
+ [Note 1: En sa _Vie d'Adrian VI_, cité par Goulart, _Thrésor des
+ histoires admirables_, t. II, p. 945.]
+
+D'après Sabellic[1], Philebert de Chalon, prince d'Aurange, ayant assiégé
+Florence, entendit que secours venoit aux Florentins. Sur ce il resoud
+d'aller au devant: et comme il vouloit monter à cheval, fait assembler
+autour de lui les capitaines, et commande qu'on apporte des flaccons et des
+tasses, les faisant emplir de vin, afin que tous beussent par ensemble.
+Comme les uns et les autres estoient prests à boyre, voici une pluye
+impétueuse et soudaine, le ciel estant fort serein auparavant, laquelle
+arrouse abondamment le prince et ses capitaines, qui beuvoyent en pleine
+campagne. Incontinent chacun dit son avis de ceste avanture. Le prince
+rioit à gorge desployée: A ce que je voy, dit-il, compagnons, nous ne
+parlerons que bien trempez à nos ennemis, puisque Dieu a voulu si
+benignement verser de l'eau en nostre vin. Ce furent ses derniers propos:
+car tost après ayant chargé et rompu ce secours il fut au combat transpercé
+d'un boulet, dont il mourut.»
+
+ [Note 1: Supplément au XIIIe livre, cité par Goulart, _Thrésor des
+ histoires admirables_, t. II, p. 943.]
+
+Joach. Camerarius[1] et Abr. Bucolcer[2], racontent ce qui suit selon
+Goulart[3]: «Guillaume Nesenus, personnage excellent en sçavoir et crainte
+de Dieu, s'estant jetté dedans une barque de pescheur en temps d'esté, pour
+traverser l'Elbe, rivière qui passe à Witeberg en Saxe, comme c'estoit sa
+coustume de s'esbatre quelques fois à passer ainsi ceste rivière, et
+conduire lui-mesme sa barque, alla heurter alors contre un tronc d'arbre
+caché dedans l'eau, qui renversa la barque, et Nesenus au fond dont il ne
+peut eschapper, ains fut noyé. Cela avint sur le soir. Le mesme jour, un
+peu après disné, comme Camerarius sommeilloit, avis lui fut qu'il entroit
+une barque de pescheur et qu'il tomboit en l'eau. Sur ce arriva vers lui,
+Philippe Melanchthon son familier ami, auquel il fit en riant le conte de
+ce sien songe, tenant sa vision pour chose vaine... Melanchthon et
+Camerarius devisans ensemble de ce songe et triste accident, se
+ramentierent l'un à l'autre ce qui leur estoit advenu et à Nesenus peu de
+jours auparavant. Ils faisoyent eux trois quelque voyage en Hesse, et ayans
+couché en une petite ville nommée Trese, le matin passerent un ruisseau
+proche de là, pour y abreuver leurs chevaux. Comme ils estoyent en l'eau,
+Nesenus decouvre en un costeau proche de là trois corbeaux croquetans,
+battans des aisles et sautelans. Sur ce il demande à Melanchthon que lui
+sembloit de cela? Melanchthon respondit promptement: Cela signifie que l'un
+de nous trois mourra bien tost. Camerarius confesse que ceste response le
+poignit jusques au coeur, et le troubla grandement; mais Nesenus ne fit
+qu'en secouer la teste, et poursuivit son chemin alaigrement. Camerarius
+adjouste qu'il fut en termes de demander à Melanchthon la raison de cette
+sienne conjecture; et que tost apres Melanchthon lui dit que, se sentant
+foible et valetudinaire, il ne pouvoit estimer que sa vie deut estre gueres
+plus longue. Et je ne ramentoy point ces choses, dit-il, comme si
+j'attribuois quelque efficace au vol et mouvement des oiseaux, ni ne fay
+point de science des conjectures qu'on voudroit bastir là dessus: comme
+aussi je sçay que Melanchthon ne s'en est jamais soucié. Mais j'ai bien
+voulu faire ce recit pour monstrer que parfois on void avenir des choses
+merveilleuses dont il ne faut pas se mocquer, et qui apres l'evenement
+suggèrent diverses pensées à ceux qui les voyent ou en entendent parler.»
+
+ [Note 1: _Vie de Ph. Mélanchthon_.]
+
+ [Note 2: _Indices chronologiques_, an 1524.]
+
+ [Note 3: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 373.]
+
+Au récit de Zuinger[1], «La peste estant fort aspre es environs du Rhin
+l'an 1364, plusieurs mourans à Basle avoyent ceste coustume par présage
+merveilleux au fort de la maladie, et quelques heures devant que rendre
+l'âme, d'appeller par nom et surnom quelqu'un de leurs parens, alliés,
+voisin ou amis. Ce nommé tomboit tost après malade, et faisoit le mesme,
+ainsi cest appel continuoit du troisiesme au quatriesme, et consequemment:
+en telle sorte qu'on eust dit que ces malades estoyent les huissiers de
+Dieu pour adjourner ceux que la providence désignoit à comparoir en
+personne devant lui.»
+
+ [Note 1: En son _Théâtre de la vie humaine_, cité par Goulart,
+ _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 446.]
+
+D'après Camerarius,[1] «Les comtes de Vesterbourg ont près du Rhin un
+chasteau basti en lieu fort haut eslevé. La peste y estant survenuë, les
+comtes s'en retirerent pour aller quelques jours en air meilleur et plus
+asseuré, où ils séjournerent trop peu. De retour, comme ils montoyent au
+chasteau, et approchoyent de la porte, la cloche de l'horloge posée en une
+haute tour sonne onze heures en lieu de trois ou quatre après midi. Cest
+accident extraordinaire occasiona les comtes de s'enquerir du portier
+paravant laissé seul au chasteau pour le garder, que vouloit dire ce
+changement. Il protesta n'en sçavoir rien, veu qu'on avoit laissé l'horloge
+plusieurs jours, sans qu'aucun y eust touché. Incontinent la peste se
+renouvella, laquelle emporta les comtes et toutes les personnes rentrées
+avec eux au chasteau: le nombre fut d'onze, autant que l'horloge, avoit
+sonné de coups.»
+
+ [Note 1: Au IIIe vol. de ses _Méditations historiques_, liv. I, ch.
+ XV, cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. III,
+ p. 318.]
+
+«En la seigneurie de l'archevesque et electeur de Treves, se void, dit
+Camerarius[1], un vivier ou estang en lieu conu de ceux du pays, duquel
+quand il sort quelque poisson de grandeur desmesurée, et qui se monstre, on
+tient que c'est un certain presage de la mort de l'électeur, et que par
+longue suite d'années on a vérifié ceste avanture. En la baronnie de
+Hohensax, en Suisse, quand un de la famille doit mourir, des plus hautes
+montagnes qui séparent la baronnie d'avec le canton d'Appenzel, tombe une
+fort grosse pierre de rochers avec tant de bruit que le roulement d'icelle
+est entendu clairement près et loin, jusques à ce qu'elle s'arreste en la
+plaine du chasteau de Fontez.»
+
+ [Note 1: En ses _Méditations historiques_, vol. III, liv. I, ch.
+ XV, cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_. t. III,
+ p. 318.]
+
+Taillepied[1] cite ce fait rapporté par Léon du Vair: «Que dirai-je du
+monastère de Saint-Maurice, qui est situé es confins et limites de
+Bourgongne, près le fleuve du Rhosne? Il y a là dedans un vivier, auquel
+selon le nombre de moines, on met aussi tant de poissons: que s'il arrive
+que quelqu'un des religieux tombe malade, on verra aussi sur le fil de
+l'eau un de ces poissons qui nagera comme estant demy-mort, et si ce
+religieux doit aller de vie à trespas, ce poisson mourra deux ou trois
+jours devant luy.»
+
+ [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, p. 139.]
+
+«Le sixiesme jour d'avril 1490, dit Goulart[1], Mathias, roi de Hongrie,
+surnommé la frayeur des Turcs, mourut d'apoplexie à Vienne, en Austriche.
+Tous les lyons que l'on gardoit en des lieux clos à Bude moururent ce jour
+là. Un peu devant le trespas du prince Jean Casimir, comte palatin du Rhin
+et administrateur de l'électoral, le lyon qu'il faisoit soigneusement
+nourrir mourut: ce que le prince prit pour presage de son deslogement. Un
+cheval que Louis, roi de Hongrie, montoit, perit soudain, un peu devant la
+bataille de Varne, en laquelle ce jeune prince demoura. Car ayant esté mis
+en route, et voulant se sauver à travers un marests, le cheval qui le
+portoit ne peut l'en desgager, ains y enfondra et perdit son maistre. Le
+frère Battory, roi de Pologne, estant mort en Transsilvanie, le cheval du
+roi mourut soudain, et quelques jours après vindrent nouvelles du trespas
+du prince decedé fort loin de là.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. III. p. 316]
+
+D'après Joach. Camerarius[1], «Maurice, électeur de Saxe, prince vaillant
+et excellent, eut divers presages de sa mort peu de jours avant la bataille
+donnée l'an 1553, entre lui et Albert, marquis de Brandebourg, lequel il
+mit en route. La teste d'une siene statue de pierre fut emportée d'un coup
+de fouldre, sans que les statues des autres électeurs eslevées en lieu
+public en une ville de Saxe nommée Berlin, fussent tant soit peu atteintes
+de cest esclat. Un vent impetueux s'esleva le jour precedent la bataille,
+lequel arracha et deschira deux grands pavillons de l'electeur, en l'un
+desquels on faisoit sa cuisine, en l'autre se dressoyent les tables pour
+ses repas ordinaires. Au mesme temps il plut du sang auprès de Lipsic.»
+
+ [Note 1: En sa harangue funèbre sur la mort de Maurice, électeur de
+ Saxe.]
+
+«En l'église cathédrale de Mersburg, près de Lipsic, dit Goulart[1], y a un
+evesque et des chanoines ausquels il estoit loisible de se marier. Ils ont
+laissé en icelle de grands et riches joyaux donnez des longtemps, et ont
+fait conscience de s'en accommoder. Pour la garde du temple il y a
+ordinairement quelques hommes qui tour à tour veillent en icelui tant de
+jour que de nuict. Iceux rapportèrent avoir observé de fort longtemps et
+entendu de leurs devanciers gardes que trois semaines avant le deces de
+chascun chanoine de nuict se fait un grand tumulte dedans le temple: et
+comme si quelque puissant homme donnoit de toute sa force quelques coups de
+poing clos sur la chaire du chanoine qui doit mourir; laquelle ces gardes
+marquent incontinent: et le lendemain venu en avertissent le chapitre.
+C'est un adjournement personnel à ce chanoine, lequel meurt dedans trois
+semaines après.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 549.]
+
+Suivant un petit ouvrage anonyme[1], «Les Espagnols parlent d'une cloche en
+Arragon par eux appellée la cloche du miracle, en une colline près de
+Villela, laquelle (disent-ils) contient dix brasses de tour, sonne parfois,
+mais rarement, de soi-mesme, sans estre agitée par aucun instrument ni
+moyen visible ou sensible, comme de mains d'hommes, de violence des vents,
+de tremblement de terre, ou autres semblables agitations. Elle commence en
+tintant, puis sonne à volée, par intervalles d'heures et de jours. Les
+Portugais disent qu'elle sonna lors que le roi Sebastien fit le voyage
+d'Afrique et en l'an 1601 depuis le 13 de juin jusques au 24, à diverses
+reprises. On dit qu'elle sonna lorsque Alphonse V, roi d'Arragon, alla en
+Italie pour prendre possession du royaume de Naples, en la mort de Charles
+V, en une extrême maladie du roi Philippe II arresté à Badajos et au
+trespass de la roine Anne, sa dernière femme.»
+
+ [Note 1: _Histoire de la paix_, imprimée à Paris par Jean Richer,
+ 1607, p. 233 et 234.]
+
+Taillepied[1] rapporte certains présages qui précèdent l'exécution des
+condamnés: «Il advient aussi beaucoup de choses estranges es chateaux où
+sera emprisonné quelque malfaicteur digne de mort: car on y oïra de nuict
+de grands tintamarres, comme si l'on vouloit sauver par force le
+prisonnier, et semblera que les portes doivent être forcées; mais en allant
+voir que c'est, on ne trouvera personne, et le prisonnier n'en aura rien
+senty, ny ouy. On dit aussi que les bourreaux scavent souventes fois quand
+ils doivent exécuter quelque malfaicteur à mort: car leurs épées desquelles
+ils font justice leur en donnent quelque signe. Beaucoup de choses
+adviennent touchant ces pauvres misérables qui se tuent eux-mêmes. Il a
+fallu souvent les mener bien loing pour les jecter dans quelque grand'eau:
+adonc si les chevaux qui les tiraient les descendoient de quelque montagne,
+à grand'peine en pouvaient-ils venir à bout; et au contraire s'il falloit
+monter ils estoient contraints de courir, tant cela les poussoit fort.»
+
+ [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, p. 138.]
+
+
+
+
+IV.--AVERTISSEMENTS
+
+
+«Souvent Dieu nous fait savoir, dit Gaffarel[1], ce qui doit arriver par
+quelque signe intérieur, soit en veillant, soit en dormant. Ainsi
+Camerarius prétend qu'il y a des personnes qui sentent la mort de leurs
+parents, soit devant ou après qu'ils sont trespassez par une inquiétude
+estrange et non accoustumée, fussent-ils à mille lieues loin d'eux. Feue ma
+mère Lucrèce de Bermond avoit un signe presque semblable: car il ne mouroit
+aucun de nos parents qu'elle ne songeast en dormant peu de temps
+auparavant, ou des cheveux, ou des oeufs, ou des dents mêlées de terre, et
+cela estoit infaillible et moy mesme lorsqu'elle disoit qu'elle avoit songé
+telles choses, j'en observois après l'évènement.»
+
+ [Note 1: _Curiositez inouyes_.]
+
+D'après Taillepied[1], «On a observé es maisons de ville que, quand quelque
+conseiller devoit mourir, on entendoit du bruit en la place où il s'asseoit
+au conseil: comme le mesme advient aux bancs des églises, ou en autres
+lieux où on aura fréquenté et travaillé. Quand quelque moyne ou serviteur
+de couvent sera malade, on verra de nuit faire une bière en la même sorte
+qu'on la feroit par après. On oit bien souvent es cimetières de village
+faire une fosse avec grands soupirs et gémissemens quand quelqu'un doit
+mourir, et comme elle sera faite le jour suivant. Quelquefois aussi pendant
+que la lune luisoit on a veu des gens aller en procession après les
+funérailles d'un mort. Aucuns disent que quand on voit l'esprit de
+quelqu'un, et il ne meurt incontinent après, c'est signe qu'il vivra
+longtemps, mais il ne se faut pas amuser à telles spéculations, ains
+plustost chascun doit s'apprester comme s'il falloit mourir dès demain afin
+de n'estre abusé.»
+
+ [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, in-12, p. 137.]
+
+Suivant Th. Zuinger[1] «Henry II, roi de France, ayant esté déconseillé et
+prié nommément par la reine sa femme de ne point courir la lance le jour
+qu'il fut blessé à mort, ayant eu la nuict précédente vision expresse et
+présage du coup, ne voulut pourtant désister, mesme il contraignit le
+comte, de Montgomerry de venir à la jouste. Comme ils s'apprestoyent à
+rompre la dernière lance, un jeune garçon qui regardoit d'une fenestre ce
+passe temps, commence à crier tout haut regardant et monstrant le comte de
+Montgomerry: Hélas! cest homme s'en va tuer le roy.»
+
+ [Note 1: _Théâtre de la vie humaine_, Ve vol., liv. IV.]
+
+«Suivant Buchanan[1], «Jaques Londin, Escossois, d'honneste maison, ayant
+esté longtemps travaillé d'une fièvre, le jour devant que Jaques V, roy
+d'Escosse fut tué, se haussant un peu dedans son lict environ midi, et
+comme tout estonné, commence à dire tout haut à ceux qui estoyent autour de
+lui: Sus, sus, secourez le roy: les parricides l'environnent pour le tuer.
+Un peu après il se met à pleurer et crier piteusement: Il n'est plus temps
+de lui aider, le pauvre prince est mort. Incontinent après, ce malade
+expira.»
+
+ [Note 1: _Histoire d'Escosse_, liv. XVII. cité par Goulart,
+ _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 944.]
+
+«Un autre présage du meurtre de ce prince fut comme conjoint avec le
+meurtre mesme. Trois domestiques du comte d'Atholie, gentils-hommes bien
+conus et vertueux, logez non gueres loin de la maison du roy, endormis
+environ la minuict, il sembla à l'un d'eux couché contre la paroy, nommé
+Dugal Stuart, que certain personnage s'aprochoit de lui, qui passant la
+main doucement par dessus la joue et la barbe de Stuart lui disoit: Debout,
+on veut vous tuer. Il s'esveille, et pensant à ce songe, l'un de ses
+compagnons s'escrie d'un autre lict: Qui est-ce qui me foule aux pieds?
+Stuart lui respond: C'est à l'avanture quelque chat qui rode ici la nuict.
+Alors le troisiesme qui dormoit encor, s'esveillant en sursaut, se jette du
+lict en bas et demande: Qui m'adonne bien serré sur la joue? Sur ce il lui
+semble que quelqu'un sautoit avec grand bruit par la porte hors de la
+chambre. Comme ces trois gentilshommes devisoyent de leurs visions, voici
+la maison du roy renversée avec grand bruit par violence et de pouldre à
+canon, dont s'ensuit la mort du prince.»
+
+D'après le petit livre intitulé _la Mort du roi_, cité par Goulart[1], «Le
+vendredi quatorziesme jour de may 1610, une religieuse de l'abbaye de
+Sainct-Paul en Picardie, soeur de Villers Hodan, gouverneur de Dieppe,
+estant en quelque indisposition, fut visitée en sa chambre par son abbesse,
+soeur du cardinal de Sourdi, et après qu'elles se furent entretenues de
+paroles propres à leur condition, elle s'escria sans trouble ni sans les
+agitations et frayeurs propres aux enthousiastes: Madame, faites prier Dieu
+pour le roi: car on le tue. Et un peu après: Hélas! il est tué! En la
+conférence des paroles et de l'acte on a trouvé que tout cela n'avoit eu
+qu'une mesme heure.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. IV.]
+
+On lit dans une lettre de Mme de Sévigné au président de Monceau que, trois
+semaines avant la mort du grand Condé, pendant qu'on l'attendait à
+Fontainebleau, M. de Vernillon, l'un de ses gentilshommes, revenant de la
+chasse sur les trois heures, et approchant du château de Chantilly (séjour
+ordinaire du prince), vit, à une fenêtre de son cabinet, un fantôme revêtu
+de son armure, qui semblait garder un homme enseveli; il descendit de
+cheval et s'approcha, le voyant toujours; son valet vit la même chose et
+l'en avertit. Ils demandèrent la clef du cabinet au concierge; mais ils en
+trouvèrent les fenêtres fermées, et un silence qui n'avait pas été troublé
+depuis six mois. On conta cela au prince, qui en fut un peu frappé, qui
+s'en moqua cependant, ou parut s'en moquer, mais tout le monde sut cette
+histoire et trembla pour ce prince, qui mourut trois semaines après.
+
+On sait que le duc de Buckingham, favori de Jacques Ier, roi d'Angleterre,
+fut assassiné en 1628 par Felton, officier a qui il avait fait des
+injustices. Quelque temps avant sa mort, Guillaume Parker, ancien ami de sa
+famille, aperçut à ses côtés en plein midi le fantôme du vieux sir George
+Villiers, père du duc, qui depuis longtemps ne vivait plus. Parker prit
+d'abord cette apparition pour une illusion de ses sens; mais bientôt il
+reconnut la voix de son vieil ami, qui le pria d'avertir le duc de
+Buckingham d'être sur ses gardes, et disparut. Parker, demeuré seul,
+réfléchit à cette commission, et, la trouvant difficile, il négligea de
+s'en acquitter. Le fantôme revint une seconde fois et joignit les menaces
+aux prières, de sorte que Parker se décida à lui obéir; mais il fut traité
+de fou, et Buckingham dédaigna son avis.
+
+Le spectre reparut une troisième fois, se plaignit de l'endurcissement de
+son fils, et tirant un poignard de dessous sa robe: «Allez encore, dit-il à
+Parker; annoncez à l'ingrat que vous avez vu l'instrument qui doit lui
+donner la mort.»
+
+Et de peur qu'il ne rejetât ce nouvel avertissement, le fantôme révéla à
+son ami un des plus intimes secrets du duc. Parker retourna à la cour.
+Buckingham, d'abord frappé de le voir instruit de son secret, reprit
+bientôt le ton de raillerie, et conseilla au prophète d'aller se guérir de
+sa démence. Néanmoins, quelques semaines après, le duc de Buckingham fut
+assassiné.
+
+Paul Jove[1] rapporte que «Des chevaliers de Rhodes rendirent l'isle et la
+ville au Turc le jour de Noël, l'an 1521. En mesme instant de ceste
+reddition, comme le pape Adrian VI entroit en sa chapelle à Rome pour
+chanter messe, ayant fait le douziesme pas, une grosse pierre du portail de
+ceste chapelle se dissoult et tombe soudainement sur deux suisses de la
+garde du pape, qui tout à l'instant en furent escrasez sur la place.»
+
+ [Note 1: En la _Vie d'Adrian VI_, cité par Goulart, _Thrésor des
+ histoires admirables_, t. III, p. 327.]
+
+Cardan[1] raconte que «Baptiste, son parent, estudiant à Pavie, s'esveilla
+de nuict, et délibéra prendre son fusil pour allumer la chandelle. En ces
+entrefaictes il entend une voix disant: Adieu, mon fils, je m'en vay à
+Rome, et lui sembla qu'il voyoit une très grande lumière, comme d'un fagot
+de paille tout en feu. Tout estonné il se cache sous la coultre de son
+lict, et y demeure le reste de la nuict et la matinée, jusques à ce que ses
+compagnons retournent de la leçon. Ils frapent à la porte de la chambre,
+dont leur ayant fait ouverture, et raconté son songe, il adjouste en
+pleurant que c'estoyent nouvelles de la mort de sa mère. Eux n'en firent
+que secoüer les oreilles. Mais le lendemain il receut nouvelle que sa mère
+estoit décédée en la mesme heure qu'il avoit veu ceste grande lumière, en
+un lieu éloigné d'environ une journée à pied loin de Pavie.»
+
+ [Note 1: _De la variété des choses_, Ve livre, chap. LXXXIV, cité
+ par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 1012.]
+
+D'après Zuinger[1], «Jean Huber, docte médecin en la ville de Basle, estant
+en l'article de la mort, avis fut la nuict à Jean Lucas Isel, honnorable
+citoyen de Basle, demeurant lors à Besançon, lequel ne sçavoit du tout rien
+de ceste maladie, qu'il voyoit son lict couvert de terre fraischement
+fossoyée, laquelle voulant secouer, après avoir jetté bas la couverte, il
+vid (ce lui sembloit) Huber couché tout de son long sous les linceux, en un
+clin d'oeil transformé en petit enfant. La nuict du lendemain il eut une
+autre vision: car il sembla qu'il oyoit divers piteux cris de personnes qui
+plouroyent le trespas de Hubert, lequel vrayement estoit mort en ces
+entrefaictes. Isel esveillé receut au bout de quelques jours nouvelles de
+la mort de Huber.»
+
+ [Note 1: En son _Théâtre de la vie humaine_, Ve vol., liv. IV, cité
+ par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 1044.]
+
+D'après des Caurres[1], «Possidonius historien, raconte de deux amis et
+compagnons d'Arcadie, qui est une partie d'Achaïe en la Grèce, que venans
+en la cité de Megara après Athènes, l'un logea à l'hostellerie, l'autre
+pour espargner logea à un cabaret. Celuy qui étoit au grand logis, la nuict
+en dormant vit son compagnon qui le prioit luy venir secourir, car son
+tavernier estoit apres à le tuer. Quoy oyant, son compagnon s'esveilla et
+estimant que ce fut un songe, se remist en son lict. Et si tost après qu'il
+fut endormy, voicy derechef son compagnon qui lui apparut, disant que
+puisqu'il ne l'avoit secouru en sa vie, qu'il luy aidast à venger sa mort
+contre le tavernier qui l'avoit meurdry, lequel avoit mis son corps sur une
+charrette couverte de fumier, à fin que le matin il envoyast par son
+chartier comme on a accoustumé à vuider le fumier, et luy dit qu'il se
+trouvast le matin à la porte, là où il trouveroit le corps, ce qui fut
+faict. Le chartier gagna au pied, et le cabaretier perdit la vie.»
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 377.]
+
+«Durant nos dernières guerres, dit Goulart[1], un conseiller en la ville de
+Montpeslier, personnage honorable, estant avec d'autres au temple, priant
+Dieu, eut une vision soudaine de tous les endroits de sa maison: il lui
+sembla qu'un sien petit fils unique tomboit d'une haute gallerie en la
+basse cour de son logis. Il se leve en sursaut, va chez soi au grand pas,
+demande son enfant, le trouve sain et sauf, raconte son extase, commet dès
+lors une chambrière pour garder ce petit fils et de nuict et de jour. Trois
+mois après, ceste chambrière infiniment soigneuse de l'enfant se trouva
+avec icelui en la gallerie, et n'ayant fait que tourner le dos, l'enfant
+tombe en la basse cour et est trouvé roide mort. Le conseiller esperdu se
+prend à sa femme, qui n'en pouvoit mais, et la tanse fort asprement. Quatre
+jours après, comme ceste mère désolée ouvre certain cabinet, un fantosme
+tout tel que son fils mort, se présente à elle riant et feignant vouloir
+l'embrasser. Lors elle s'escrie: Ha! Satan, tu veux me tenter. Mon Dieu,
+assiste à ta servante. Ces mots proférés, le fantosme s'esvanouit.»
+
+ [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, tome III, p. 328.]
+
+Les sorcières ont eu quelquefois des corneilles à leur service, comme on le
+voit par la légende qui suit, et qui, conservée par Vincent Guillerin[1], a
+inspiré plus d'une ballade sauvage, en Angleterre et en Ecosse.
+
+ [Note 1: _Spect. hist_. lib. XXVI.]
+
+«Une vieille Anglaise de la petite ville de Barkley exerçait en secret au
+XIe siècle, la magie et la sorcellerie avec grande habileté. Un jour,
+pendant qu'elle dînait, une corneille qu'elle avait auprès d'elle et dont
+personne ne soupçonnait l'emploi, lui croassa je ne sais quoi de plus clair
+qu'à l'ordinaire. Elle pâlit, poussa de profonds soupirs et s'écria:
+«J'apprendrai aujourd'hui de grands malheurs.»
+
+«A peine achevait-elle ces mots, qu'on vint lui annoncer que son fils aîné
+et toute la famille de ce fils étaient morts de mort subite. Pénétrée de
+douleur, elle assembla ses autres enfants, parmi lesquels était un bon
+moine et une sainte religieuse; elle leur dit en gémissant:
+
+«Jusqu'à ce jour, je me suis livrée, mes enfants, aux arts magiques. Vous
+frémissez; mais le passé n'est plus en mon pouvoir. Je n'ai d'espoir que
+dans vos prières. Je sais que les démons sont à la veille de me posséder
+pour me punir de mes crimes. Je vous prie, comme votre mère, de soulager
+les tourments que j'endure déjà. Sans vous, ma perte me paraît assurée, car
+je vais mourir dans un instant. Renfermez mon corps dans une peau de cerf,
+dans une bière de pierre recouverte de plomb que vous lierez par trois
+tours de chaîne. Si, pendant trois nuits, je reste tranquille, vous
+m'ensevelirez la quatrième, quoique je craigne que la terre ne veuille
+point recevoir mon corps. Pendant cinquante nuits, chantez des psaumes pour
+moi, et que pendant cinquante nuits on dise des messes.»
+
+«Ses enfants troublés exécutèrent ses ordres; mais ce fut sans succès. La
+corneille, qui sans doute n'était qu'un démon, avait disparu. Les deux
+premières nuits, tandis que les clercs chantaient des psaumes, les démons
+enlevèrent, comme s'ils eussent été de paille, les portes du caveau et
+emportèrent les deux chaînes qui enveloppaient la caisse: la nuit suivante,
+vers le chant du coq, tout le monastère parut ébranlé par les démons qui
+entouraient l'édifice. L'un d'entre eux, le plus terrible, parut avec une
+taille colossale, et réclama la bière. Il appela la morte par son nom; il
+lui ordonna de sortir. «Je ne le puis, répondit le cadavre, je suis liée.»
+
+«Tu vas être déliée,» répondit Satan; et aussitôt il brisa comme une
+ficelle la troisième chaîne de fer qui restait autour de la bière: il
+découvrit d'un coup de pied le couvercle, et prenant la morte par la main,
+il l'entraîna en présence de tous les assistants. Un cheval noir se
+trouvait là, hennissant fièrement, couvert d'une selle garnie partout de
+crochets de fer; on y plaça la malheureuse et tout disparut; on entendit
+seulement dans le lointain les derniers cris de la sorcière.»
+
+
+
+
+FIN
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+
+
+PRÉFACE
+
+
+LES DIABLES.
+
+I.--Existence des démons
+
+II.--Apparitions du diable
+
+III.--Enlèvements par le diable
+
+IV.--Métamorphoses du diable
+
+V.--Signes de la possession du démon
+
+VI.--Sabbat
+
+VII.--Union charnelle avec le diable--Incubes et Succubes
+
+VIII.--Pacte avec le diable--Marque des sorciers
+
+IX.--Fourberies et méchancetés du diable
+
+
+LES BONS ANGES
+
+
+LE ROYAUME DES FÉES.
+
+I.--Fées
+
+II.--Elfes
+
+
+NATURE TROUBLÉE.
+
+I.--Possédés--Démoniaque
+
+II.--Ensorcelés
+
+III.--Hommes changés en bêtes--Lycanthropes--Loups-garous
+
+IV.--Sortilèges
+
+
+MONDE DES ESPRITS.
+
+I.--Nature des esprits
+
+II.--Follets et Lutins
+
+III.--Gnomes--Esprits des mines--Gardes des trésors
+
+IV.--Esprits familiers
+
+
+PRODIGES.
+
+I.--Prodiges célestes
+
+II.--Animaux parlants
+
+
+EMPIRE DES MORTS.
+
+I.--Ames en peine--Lamies et Lémures
+
+II.--Revenants, spectres, larves, etc.
+
+III.--Fantômes
+
+IV.--Vampires
+
+
+PRÉSAGES.
+
+I.--Présages de guerre, de succès et de défaites
+
+II.--Présages de naissance
+
+III.--Présages de mort
+
+IV.--Avertissements
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Curiosites Infernales, by P. L. Jacob
+
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+
+
diff --git a/old/10685-8.zip b/old/10685-8.zip
new file mode 100644
index 0000000..22c95de
--- /dev/null
+++ b/old/10685-8.zip
Binary files differ
diff --git a/old/10685.txt b/old/10685.txt
new file mode 100644
index 0000000..b2d5103
--- /dev/null
+++ b/old/10685.txt
@@ -0,0 +1,9938 @@
+The Project Gutenberg EBook of Curiosites Infernales, by P. L. Jacob
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Curiosites Infernales
+
+Author: P. L. Jacob
+
+Release Date: January 11, 2004 [EBook #10685]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CURIOSITES INFERNALES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and the PG Online
+Distributed Proofreaders, from images generously made available by
+the Bibliotheque Nationale de France (BnF/Gallica) at
+http://gallica.bnf.fr.
+
+
+
+
+
+CURIOSITES
+
+INFERNALES
+
+PAR
+
+P. L. JACOB
+
+BIBLIOPHILE
+
+ DIABLES, BONS ANGES, FEES, ELFES, FOLLETS ET LUTINS, ESPRITS
+ FAMILIERS POSSEDES ET ENSORCELES, REVENANTS, LAMIES, LEMURES,
+ LARVES, VAMPIRES PRODIGES ET SORTILEGES, ANIMAUX PARLANTS, PRESAGES
+ DE GUERRE, DE NAISSANCE, DE MORT, ETC.
+
+1886
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+PREFACE
+
+
+Simon Goulart en envoyant a son frere Jean Goulart un volume de son
+_Thresor des histoires admirables et memorables_ lui dit: "Ce sont pieces
+rapportees et enfilees grossierement ausquelles je n'adjouste presque rien
+du mien, pour laisser a vous et a tout autre debonnaire lecteur la
+meditation libre du fruit qu'on en peut et doit tirer. Dieu y apparoit en
+diverses sortes pres et loin, pour maintenir sa justice contre les coeurs
+farouches de tant de personnes qui le regardent de travers; item pour
+tesmoigner en diverses sortes sa grace a ceux qui le reverent de pure
+affection."
+
+Autant nous en dirons de notre ouvrage. De tout temps il y a eu des
+croyants et des incredules.
+
+"Les ignorans, dit Bodin[1], pensent que tout ce qu'ils oyent raconter des
+sorciers et magiciens soit impossible. Les atheistes et ceux qui contrefont
+les scavans ne veulent pas confesser ce qu'ils voyent, ne scachans dire la
+cause, afin de ne sembler ignorants. Les sorciers et magiciens s'en moquent
+pour deux raisons principalement: l'une pour oster l'opinion qu'ils soyent
+du nombre; l'autre pour establir par ce moyen le regne de Satan. Les fols
+et curieux en veulent faire l'essay."
+
+ [Note 1: En la preface de sa _Demonomanie_.]
+
+ * * * * *
+
+
+CURIOSITES INFERNALES
+
+
+
+
+
+
+LES DIABLES
+
+
+
+
+I.--EXISTENCE DES DEMONS
+
+
+"Il y en a plusieurs, dit Loys Guyon[1], tant incredules de nostre temps,
+qui ne veulent croire qu'il y ait des demons ou malins esprits qui habitent
+en certaines maisons (qui sont cause que personne n'y peut frequenter) ou
+par les deserts qui font fourvoyer les voyageurs. Et aussi en d'autres
+lieux... Ce qui m'a donne occasion d'escrire de ces demons, c'est que
+lisant le livre du voyage de Marc Paul, Venetien, des Indes Orientales, il
+escrit d'un desert, qu'il appelle Lop, qui est situe dans les limites de la
+grande Turquie qui est entre les villes de Lop et de Sanchion, qu'on ne
+scauroit passer en vingt-cinq ou trente journees, et pour ce qu'il est
+necessaire a aucuns, pour la negotiation qu'ont ceux de Lop avec ceux de
+Sanchion ou de la province du Tanguth, de passer par ces deserts, combien
+qu'ils s'en passeroyent bien, s'ils pouvoyent, veu les dangers et grandes
+difficultez qui s'y trouvent... C'est chose admirable qu'en ce desert l'on
+void et oid de jour, et le plus souvent de nuict, diverses illusions et
+fantosmes, de malins esprits, au moyen de quoy, ja n'est besoin a ceux qui
+y passent de s'eslongner a la trouppe, et s'escarter de la compagnie.
+Autrement, a cause des montagnes et costaux, ils perdroyent incontinent la
+veuee de leurs compagnons. Et les appellent par leurs propres noms, feignans
+la voix d'aucuns de la trouppe et par ce moyen les destournent et
+divertissent de leur vray chemin, et les meinent a perdition tellement
+qu'on ne scait qu'ils deviennent. On oid aussi quelquefois en l'air des
+sons et accords d'instrumens de musique, et le plus souvent des bedons et
+tabourins, et pour ces causes ce desert est fort dangereux et perilleux a
+passer.
+
+ [Note 1: _Diverses lecons_. Lyon, 1610, 3 vol. in-12, t. II, p. 300
+ et suivantes.]
+
+"Voila ce qu'en a laisse par escrit, Marc Paul qui y a este, qui vivoit
+l'an 1250, je pensoy que ce fussent choses fabuleuses (et controuvees a
+plaisir ou pour quelque autre raison). Mais ayant leu les oeuvres de Teuet,
+cosmographe, pour la plus grand part tesmoin oculaire de beaucoup de choses
+que plusieurs autheurs ont laisse par escrit, et entre autres de ce desert
+de Lop, je n'ay plus creu que ce fussent fables.
+
+"Que semblables choses ne se voyant ailleurs, il se void en ce qu'on a
+escrit de plusieurs grands et illustres personnages qui s'estoyent retirez
+aux deserts d'Egypte, comme sainct Machaire, sainct Anthoine, sainct Paul
+l'hermite, lesquels ont trouve tous les deserts lieux pleins de grande
+solitude, remplis de demons. Comme fit sainct Anthoine qui estant sorti de
+sa cellule, ayant envie de voir jour et Paul l'hermite, qui demeuroit en un
+desert plus haut que luy trois journees, trouva en chemin, une forme
+monstrueuse d'homme, qui estoit un cheval, et tel que ceux que les poetes
+anciens ont appele Hippocentaures. Auquel il demanda le chemin du lieu ou
+demeuroit ledict Paul Hermite, lequel parla. Mais il ne peut estre entendu
+et monstra de l'une de ses mains le chemin et puis apres il s'osta de
+devant luy, s'enfuyant d'une grande vitesse. Or si c'est homme estoit point
+quelque illusion du Diable, faite pour espouvanter le sainct homme ou si
+(comme les solitudes sont coustumieres de produire diverses formes
+d'animaux monstrueux) le desert avoit engendre cest homme ainsi difforme,
+nous n'en avons rien de certain.
+
+"Sainct Anthoine donc s'esbahissant de ceste occurrence, et resvant, sur ce
+que desja il avoit veu, ne discontinua son voyage, et de passer outre. Mais
+il ne fut gueres avant, qu'estant en un vallon pierreux et plein de
+rochers, il vid un autre homme d'assez basse stature, mais laid, et
+difforme, ayant le nez crochu et deux cornes qui lui armoyent horriblement
+le front, et le bas du corps, lequel alloit en finissant ainsi que les
+cuisses et pieds d'un bouc. Le vieillard sans s'estonner de ceste forme si
+hideuse, ne s'esmouvant d'un tel spectacle, si effroyable, se fortifia,
+comme estant bon gendarme chrestien vestu des armes de Jesus-Christ,... et,
+voicy ce monstre susdit qui lui presenta des dattes et fruicts de palmier
+comme pour gage d'amitie et asseurance. Ceci encouragea ce bon hermite qui,
+apprivoise du monstre, s'arresta un peu et s'enquit de son estre et que
+c'est qu'il faisoit en ceste solitude, auquel cest animal inconu respondit:
+Je suis mortel et un des citoyens et habitans de ce desert, que les gentils
+et idolatres aveugles et deceus sous l'illusion diverse d'erreur, adorent
+et reverent sous le nom de faunes, pans, satyres et incubes. Je suis venu
+de la part de ceux de ma trouppe, et compagnie vers toy pour te requerir
+qu'il te plaise de prier le commun Dieu et Seigneur de nous tous, pour nous
+miserables, lequel scavons estre venu au monde pour le salut et rachat de
+tous les hommes, et que le son de sa parole a este seme et espandu par
+toute la terre. Ce monstre parlant ainsi, le voyager charge d'ans et
+venerable hermite Anthoine pleuroit a chaudes larmes, lesquelles couloyent
+le long de sa face honnorable, non de douleur, ains de joye.
+
+"En Hirlande, il s'y void et entend des malins esprits parmi les montagnes,
+et combien qu'aucuns disent que ce ne sont que des fausses visions qui
+proviennent de ce que les habitans usent de viandes et breuvages vaporeux,
+comme de pain faict de chair de poisson seche. Et leur boire sont bieres
+fortes. Mais i'ay sceu (asseurement) des Anglois qui y ont demeure quelques
+annees, qui vivoyent civilement et delicatement, qu'il y avoit des esprits
+malins parmy les montagnes, lesquels molestent par leurs facons de faire et
+font peur aux voyageurs soit de jour et de nuict.
+
+"Plusieurs autres demons luy ont donne de grandes fascheries en son desert,
+lui jettans sur son chemin des vaisselles d'or et d'argent, lesquelles
+choses il voyoit soudain s'esvanouir."
+
+"Les Arabes qui, communement voyagent par les deserts de leurs pays, y
+voyent des visions espouvantables et quelquefois des hommes qui
+s'esvanouissent incontinent, entre autres Teuet atteste avoir ouy dire a un
+truchement arabe qui le conduisoit par l'Arabie deserte nommee Geditel,
+qu'un jour conduisant une caravanne par les deserts du royaume de
+Saphavien, le sixiesme de juillet, a cinq heures du matin, luy Arabe et
+plusieurs de sa suite ouyrent une voix assez esclattante, et intelligible
+qui disoit en la mesme langue du pays: Nous avons longuement chemine avec
+vous. Il fait beau temps, suivons la droitte voye. Avint qu'un folastre
+nomme Berstuth, qui conduisoit quelques trouppes de chameaux, qui
+toutesfois n'apercevoit homme vivant, la part d'ou venoit ceste voix,
+respond: Mon compagnon, je ne scay qui tu es, suy ton chemin. Lors ces
+paroles dites, l'esprit espouvanta si bien la trouppe composee de divers
+peuples barbares qu'un chascun estoit presque esperdu, et n'osoyent a grand
+peine passer outre.
+
+"Jesus-Christ fut tente au desert par le malin esprit.
+
+"Et voila comme l'on peut recueillir que ce ne sont fables (de dire) qu'il
+y a des esprits malins par les deserts; et qu'il semble que Dieu permet
+qu'ils habitent plus tost en ces lieux escartez que la ou demeurent les
+hommes a fin qu'ils n'en soyent si communement offensez. Comme fit l'ange
+Raphael duquel est parle en la saincte Escriture, au livre de Tobie, qui
+confina le demon qui avoit fait mourir sept maris a la fille de Raguel aux
+deserts de la haute Egypte.
+
+"D'autres demons frequentent la mer et les eaux douces, et dans icelles, et
+causent des naufrages aux navigeans et plusieurs autres maux, et y
+apparoissent des phantosmes. Et d'iceux esprits, comme escrit Torquemada,
+il s'en void journellement sur la riviere Noire, en Norvege, qui sonnent
+des instrumens musicaux et lors cest signe qu'il mourra bien tost quelque
+grand du pays. J'ay veu et frequente avec un Espagnol qui par tourmente de
+mer fut jette jusques aux mers, qui sont environ les terres du grand Khan
+de Tartarie, qu'il a veu souvent en ces regions-la de ces phantosmes tant
+sur mer que sur terre, notamment aux grandes solitudes de Mangy et deserts
+de Camul, et choses si estranges que je ne les auseroy mettre par escrit,
+de peur qu'on ne les voulust croire.
+
+"Quelqu'un pourra objecter qu'il n'est pas vraysemblable que les demons qui
+sont aux deserts de Lop, et d'ailleurs appellent les voyageans par leurs
+noms, d'autant qu'iceux n'ont organes pour pouvoir parler suivant ce que
+Jesus-Christ dit que les esprits n'ont ni chair ni os. Je respon, suivant
+en l'opinion de S. Augustin, S. Basile, Coelius Rodigin et Appulee, que les
+anges se peuvent former des corps aeriens, de la nature la plus terrestre,
+et par le moyen d'iceux parler comme firent ces trois anges qui apparurent
+a Abraham. Et l'ange Gabriel, qui annonca la conception de Jesus-Christ a
+la Vierge Marie. Et que les demons s'en peuvent aussi forger non pas d'une
+matiere si pure, mais plus abjecte.
+
+"J'ay parle d'un monstre chevre-pied qui apparut a sainct Anthoine, que je
+pense avoir este engendre par le moyen de Satan, d'autre facon que les
+autres demons. Neantmoins il requit ce sainct personnage de prier Dieu pour
+luy et pour d'autres monstres habitans ce desert. Son corps n'estoit point
+aerien mais charnel, comme ceux des boucs. Il fut prins et mene tout vif en
+Alexandrie vingt ans apres, au grand estonnement de tous ceux qui le
+virent, et combien qu'on le voulust nourrir curieusement quelques jours
+apres sa prise il mourut, et son corps fut sale et embaume et puis porte a
+Antioche et presente a Constantin, fils du grand Constantin.
+
+"Lycosthene escrit estre avenu a Rotwille en Alemagne, l'an de grace 1545,
+que le diable fut veu en plein midi allant et se pourmenant par la place:
+cest ici que les citoyens s'effroyerent, craignans qu'ainsi qu'il avoit
+fait ailleurs, il ne bruslast toute la ville. Mais chascun s'estant mis en
+devotion de prier Dieu, et ordonner des jeunes et aumosnes, ce malin esprit
+lors s'en alla, et jacoit que le diable vienne peu souvent vers nous si est
+ce que Dieu le souffrant, il n'y vient point sans de bien grandes
+occasions, et pour estre l'executeur de la vengeance divine. Et ne nous
+faut point tourmenter sur ce que les demons sont si corporels, ainsi que
+vrayement tient la doctrine des chrestiens, veu que Dieu le veut ainsi.
+
+"Ils se rendent sensibles et visibles par les moyens des corps empruntez ou
+formez en l'air ou en esblouissant le sens des personnes, et leur
+presentant des idees en l'ame, qu'ils pensent voir par la veuee exterieure
+ainsi que S. Augustin dit, qu'aucuns de son temps pensoyent estre transmuez
+par quelques sorcieres en bestes a corne, la ou le bon sainct ne voyoit
+autre cas que la figure de l'homme, mais le sens visible de ceux-cy estant
+ensorcele et perverti par la force de l'imagination causoit l'opinion de
+leur changement ou l'effect estoit tout au contraire. Suivant ces discours,
+il se void que par tout les demons ou diables s'efforcent de nuire a
+l'homme, encor qu'il se retire au plus hideux et inhabitable desert du
+monde, soit qu'il habite dans les plus populeuses villes, tousiours
+taschera-il de le faire tresbucher."
+
+Lavater[1], ministre calviniste, admet avec beaucoup de mefiance les faits
+surnaturels; son ouvrage est precede de plusieurs chapitres ou il raconte
+des faits merveilleux en apparence et qui pour lui ne sont que des
+supercheries; ils ont pour titres:
+
+ [Note 1: _Trois livres Des apparitions des esprits, fantosmes,
+ prodiges, etc. composez par Loys Lavater, plus trois questions
+ proposees et resolues, par M. Pierre Martyr_. Geneve, Fr. Perrin,
+ 1571, in-12.]
+
+"CH. I. Les melancholiques et insensez s'impriment en la fantasie beaucoup
+de choses dont il n'est.
+
+"CH. II. Gens craintifs se persuadent de voir et ouir beaucoup de choses
+espouvantables dont il n'est rien.
+
+"CH. III. Ceux qui ont mauvaise vue et ouie imaginent beaucoup de choses
+qui ne sont pas.
+
+"CH. IV. Beaucoup de gens se masquent, pour faire que ceux ausquels ils
+s'adressent, pensent avoir veu et oui des esprits.
+
+"CH. V. Les prestres et moines ont contrefait les esprits et forge des
+illusions comme un nomme Mundus abusa de Paulina par ce moyen, et Tyrannus
+de beaucoup de nobles et honnestes femmes.
+
+"CH. VI. Timothee Aelurus ayant contrefait l'ange, usurpe une couschee:
+quatre jacopins de Berne ont forge beaucoup de visions et de ce qui s'en
+est ensuivi.
+
+"CH. VII. L'histoire du faux esprit d'Orleans.
+
+"CH. VIII. D'un cure de Clavenne qui apparut a une jeune fille et luy fit
+croire qu'il estoit la Vierge Marie et d'un autre qui contrefit l'esprit;
+ensemble du cordelier escossois et du jesuite qui contrefit le le diable a
+Ausbourg."
+
+Voici cette derniere histoire:
+
+"Pendant que j'escrivois cet oeuvre, j'ay entendu par des gens dignes de
+foy, qu'en l'an 1569 il y avoit a Ausbourg, ville fort renommee
+d'Allemagne, une servante et quelques serviteurs d'une grande famille qui
+ne tenoyent pas grand compte de la secte des jesuites au moyen de quoy l'un
+de ceste secte promit au maistre qu'il feroit aisement changer d'opinion a
+ses serviteurs. Pour ce faire, apres s'estre deguise en diable, il se cacha
+en quelque lieu de la maison ou la servante allant querir quelque chose de
+son gre, ou y estant envoyee par son maitre, trouva ce jesuite endiable qui
+luy fit fort grand peur. Elle conta incontinent le tout a un de ses
+serviteurs, l'exhortant de n'aller en ce lieu-la. Toutefois peu apres il y
+vint, et comme ce diable desguise vouloit se ruer dessus, il desgaine son
+poignard et perce le diable de part en part, tellement qu'il demeure mort
+sur la place. Cette histoire a este ecrite et imprimee en vers allemans, et
+est maintenant entre les mains de tout le monde.
+
+
+
+
+II.--APPARITIONS DU DIABLE
+
+
+Le Loyer[1] pretend que les demons paraissent plus volontiers dans les
+carrefours, dans les forets, dans les temples paiens et dans les lieux
+infestes d'idolatrie, dans les mines d'or et dans les endroits ou se
+trouvent des tresors.
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions et
+ apparitions_, par P. Le Loyer. Paris, Nic. Buon, 1605, in-4 deg., p.
+ 340.]
+
+Nous lui empruntons l'histoire suivante:
+
+"Un gendarme nomme Hugues avait ete pendant sa vie un peu libertin et mesme
+soupconne d'heresie. Comme il etoit pres de la mort, une grande trouppe
+d'hommes se presenta a luy et le plus apparent d'entre eux luy dit: Me
+connois-tu bien, Hugues?--Qui es-tu, repondit Hugues?--Je suis, dit-il, le
+puissant des puissants, et le riche des riches. Si tu crois que je te puis
+preserver du peril de mort, je te sauveray et ferai que tu vivras
+longuement. Afin que tu scaches que je te dis vray, scaches que l'empereur
+Conrad est a ceste heure paisible possesseur de son empire et a subjugue
+l'Allemagne et l'Italie en bien peu de temps. Il luy dit encore plusieurs
+autres choses qui se passoient par le monde. Quand Hugues l'eut bien
+escoute, il haussa la main dextre pour faire le signe de la croix, disant:
+J'atteste mon Dieu et Seigneur Jesus-Christ, que tu n'es autre qu'un diable
+menteur. Alors le diable lui dit: Ne hausse pas ton bras contre moy et tout
+aussitost ceste bande de diables disparut comme fumee. Et Hugues, le meme
+jour de la vision, trespassa le soir."
+
+Le Loyer raconte aussi[1] cette autre apparition du diable:
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, etc., page 317.]
+
+"En la ville de Fribourg, du temps de Frederic, second du nom, un jeune
+homme brusle par trop ardemment de l'amour d'une fille de la mesme ville,
+pratiqua un magicien auquel il promit argent, s'il pouvoit par son moyen
+jouir de l'amour de la fille. Le magicien le mene de belle nuit en un
+cellier escarte ou il dresse son cercle, ses figures et ses caracteres
+magiques, entre dans le cercle et y fait pareillement entrer l'escolier.
+Les esprits appelez se presentent mais en diverses formes, fantosmes et
+illusions... Enfin le plus meschant diable de tous se montre a l'escolier
+en la forme de la fille qu'il aymoit et en contenance fort joyeuse
+s'approche du cercle. L'escolier aveugle et transporte d'amour, estend sa
+main hors le cercle pour penser prendre la fille, mais tout content, le
+diable lui saisit la main, l'arrache du cercle et le rouant ou tournant
+deux ou trois tours lui casse et brise la tete contre la muraille du
+celier, et jeta le corps tout mort sur le magicien, et ce fait luy et les
+autres esprits disparurent.
+
+"Il ne faut pas demander si le magicien fut bien effraye a ce piteux
+spectacle, se voyant en outre charge du pesant fardeau de l'escolier. Il ne
+bougea de la nuit de l'enclos de son cercle, et le lendemain matin il se
+fit si bien ouir criant et lamentant, qu'on accourt a son cry et est trouve
+a demy mort avec le corps de l'escolier et est degage a toute peine."
+
+"Au surplus, dit Le Loyer[1], quant aux heretiques et heresiarques de
+nostre temps, ils ne se trouveront pas plus exempts d'associations avec le
+diable et de ses visions. Car Luther a eu un demon, et a este si impudent
+que de le confesser bien souvent par ses ecrits. Je ne le veux faire voir
+que par un traicte qu'il a faict de la messe angulaire, ou il se descouvre
+ouvertement et dit qu'entre luy et le diable y avoit familiarite bien
+grande, et qu'ils avoient bien mange un muy de sel ensemble. Que le diable
+le visitoit souvent, parloit a luy fort privement, le resveilloit de nuict,
+et le provocquoit d'escrire contre la messe, luy enseignant des arguments
+dont il se pourroit servir pour l'impugner.
+
+ [Note 1: Meme ouvrage, p. 297.]
+
+"Mais Luther est-il seul qui a sa confusion est contraint de confesser sa
+conference avec le diable? Il y a aussi Zwingle, sacramentaire qui dit que
+resvant profondement une nuict sur le sens des paroles de Jesus-Christ:
+Cecy est mon corps, se presente a luy un esprit, qu'il est en doute s'il
+estoit blanc ou noir, qui lui enseigna d'interpreter le passage de
+l'Ecriture sainte d'une autre facon que l'Eglise des catholiques ne
+l'interpretoit et dire que ces mots: Cecy est mon corps, valaient tout
+autant comme qui diroit: Cecy signifie mon corps...
+
+"Alors que Bucere, disciple de Luther, estoit en l'agonie de la mort, un
+diable s'apparut en la chambre ou il estoit et s'approchant peu-a-peu
+aupres de son lit, non sans essayer les presens poussa rudement Bucere et
+le fit tomber en la place ou il trespassa a l'instant.
+
+"C'est aussy chose qu'on tient pour toute veritable et ainsi l'affirme
+Erasme Albert, ministre de Basle, que trois jours devant que Carolostade
+trespassa, le diable fut veu pres de luy en forme d'homme de haute et
+enorme stature, comme Carolostade preschoit. Ce fut un presage de la mort
+future de cet heretique."
+
+Dans l'affaire des possedees de Louviers, suivant le Pere Bosroger[1],
+
+ [Note 1: _La Piete affligee, ou Discours historique et theologique
+ de la possession des religieuses dictes de Saincte-Elisabeth de
+ Louviers, etc._, par le R.P. Esprit de Bosroger. Rouen, Jean Le
+ Boulenger, 1652, in-4 deg., p. 137.]
+
+"La soeur Marie de Saint-Nicholas apperceut deux formes effroyables, l'une
+representait un vieil homme avec une grande barbe, lequel ressemblait a
+nostre faux spirituel; ce phantosme qu'elle apperceut a quatre heures du
+matin, environ le soleil levant s'assit sur les pieds de sa couche, et luy
+dit d'un ton d'homme desespere: Je viens de voir Madelene Bauan, et la
+soeur du Saint-Sacrement; ah que Madelene est mechante! elle est
+entierement a nous, mais l'autre nous ne la scaurions gagner. Ce spectre
+obligea la soeur Marie de Saint-Nicholas de recourir a Dieu en faisant le
+signe de la croix, et aussitost elle fut delivree de ce phantosme; l'autre
+estoit seulement comme une teste grosse et fort noire, que cette fille
+envisagea en plein jour a la fenestre d'un grenier, laquelle donnoit dans
+celui ou elle travailloit; cette teste la regarda long-temps, et luy causa
+une grande frayeur, elle ne laissa pourtant de la considerer attentivement,
+jusqu'a ce qu'elle remarqua que cette teste commencoit a descendre de la
+fenestre; car pour lors elle fut saisie de peur, et se retira, puis
+aussitost ayant pris courage, elle alla dans le grenier ou la forme avoit
+paru, mais elle n'y trouva plus rien, sinon quelque temps apres qu'elle
+avisa dans le meme endroit des cordes qui se rouloient d'elles-memes et
+l'on voyoit tomber le linge dont elles etoient chargees; souvent on
+renversoit les meubles et on entendoit des bruits epouvantables."
+
+D'apres le meme auteur, dans la meme affaire[1],
+
+ [Note 1: _La Piete affligee_, p. 421.]
+
+"Un homme ayant apporte a Picard une lettre d'importance arriva a onze
+heures de nuit a son presbytere passant au travers de la cour close d'un
+mur, et entra dans la cuisine qui etoit ouverte, ou il trouva Picard courbe
+sur la table, et un homme noir et inconnu vis-a-vis de luy. Picard luy feit
+sa reponse de bouche, passa de la cuisine dans une chambre basse, laquelle
+il trouva pareillement ouverte; aussitost le deposant entendit un cry
+effroyable dont il avoit eu grand peur: ce vilain homme noir et inconnu luy
+reprocha qu'il trembloit, et avoit peur."
+
+Crespet[1] cite d'autres apparitions du diable:
+
+ [Note 1: _Deux livres de la hayne de Sathan et malins esprits
+ contre l'homme et de l'homme contre eux_, par P. P. Crespet, prieur
+ des Celestins de Paris. 1590, in-12, p. 379.]
+
+"Or le bon Pere Cesarius dans ses exemples dit bien autrement d'une
+concubine de prestre, laquelle voyant que son paillard desespere s'estoit
+tue soy-mesme, s'alla rendre nonnain ou estant a cause qu'elle n'avoit
+entierement confesse ses pechez, fut vexee d'un diable incube qui la
+tourmentoit toutes les nuicts, pour a quoy obvier, elle s'advisa de faire
+une confession generale de tous ses pechez. Ce qu'ayant faict, jamais le
+diable n'approcha d'elle depuis.
+
+"Je ne puis omettre, ajoute-t-il, ce que a ce propos je trouve es archives
+de ce monastere ou je reside, qu'un bon religieux plein de foy (1504)
+voyant que le diable se meslant parmy les esclairs de tonnerre estoit entre
+en l'eglise ou les religieux estoient assemblez pour prier Dieu, et qu'il
+vouloit tout renverser et prophaner les choses dediees a Dieu, se vint
+constamment presenter arme du signe de la croix et commanda au nom de
+crucifix a Sathan de desister et sortir de la maison de Dieu, a la voix
+duquel il fut force d'obeir, et se retirer sans aucune offence."
+
+"Mais entre tous les contes, desquels j'aye jamais entendu parler, ou veu,
+dit Jean des Caurres[1], cestui-cy est digne de merveille, lequel est
+advenu depuis peu de temps a Rome. Un jeune homme, natif de Gabie, en une
+pauvre maison, et de parents fort pauvres, estant furieux, de mauvaise
+condition et de meschante conversation de vie, injuria son pere, et luy fit
+plusieurs contumelies; puis estant agite de telle rage, il invoqua le
+diable, auquel il s'estoit voue: et incontinent se partit pour aller a
+Rome, et a celle fin entreprendre quelque plus grande meschancete contre
+son pere. Il rencontra le diable sur le chemin, lequel avoit la face d'un
+homme cruel, la barbe et les cheveux mal peignez, la robe usee et orde,
+lequel lui demanda en l'accompagnant la cause de sa fascherie et tristesse.
+Il lui respondit qu'il avoit eu quelques paroles avec son pere, et qu'il
+avoit delibere de luy faire un mauvais tour. Alors le diable luy fit
+reponse que tel inconvenient luy estoit advenu; et ainsi le pria-il de le
+prendre pour compagnon, et a celle fin que ensemble ils se vengeassent des
+torts qu'on leur avoit faicts. La nuit doncques estant venue, ils se
+retirerent en une hostelerie, et se coucherent ensemble. Mais le malheureux
+compagnon print a la gorge le pauvre jeune homme, qui dormoit profondement
+et l'eust estrangle, n'eust este qu'en se reveillant il pria Dieu. Dont il
+advint que ce cruel et furieux se disparut, et en sortant estonna d'un tel
+brui et impetuosite toute la chambre que les solives, le toict et les
+thuilles en demeurerent toutes brisees. Le jeune homme espouvante de ce
+spectacle, et presque demy mort, se repentit de sa meschante vie et de ses
+meffaicts, et estant illumine d'un meilleur esprit, fut ennemy des vices,
+passa sa vie loing des tumultes populaires et servit de bon exemple.
+Alexandre escrit toutes ces choses."
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees en histoires, etc._, par
+ Jean des Caurres. Paris, Guill. Choudiere, 1584, in-8 deg., p. 390.]
+
+"Lorsque j'etudiais en droit en l'academie de Witemberg, dit Godelman[1],
+cite par Goulart[2], j'ay ouy souvent reciter a mes precepteurs qu'un jour,
+certain vestu d'un habit estrange vint heurter rudement a la porte d'un
+grand theologien, qui lors lisoit en icelle academie, et mourut l'an 1516.
+Le valet ouvre et demande qu'il vouloit? Parler a ton maistre, fit-il. Le
+theologien le fait entrer: et lors cest estranger propose quelques
+questions sur les controverses qui durent sur le fait de la religion. A
+quoi le theologien ayant donne prompte solution, l'estranger en mit en
+avant de plus difficiles, le theologien lui dit: Tu me donnes beaucoup de
+peine: car j'avois le present autre chose a faire et la dessus se levant de
+sa chaire montre en un livre l'exposition de certain passage dont ils
+debatoyent. En cest estrif il apercoit que l'estranger avoit au lieu de
+doigts des pattes et des griffes comme d'oyseau de proye. Lors il commence
+a lui dire: Est-ce toi donc? Escoute la sentence prononcee contre toi (lui
+monstrant le passage du troisieme chapitre de Genese): La semence de la
+femme brisera la teste du serpent. Il adjousta: Tu ne nous engloutiras pas
+tous. Le malin esprit tout confus, despite et grondant, disparut avec grand
+bruit, laissant si puante odeur dedans le poisle qu'il s'en sentit quelques
+jours apres, et versa de l'encre derriere le fourneau."
+
+ [Note 1: Jean-George Godelman, docteur en droit a Rostoch, au
+ traite _De magis, veneficis, lamis, etc._, livre 1, ch. III.]
+
+ [Note 2: _Thresor d'histoires admirables et memorables de nostre
+ temps, recueillies de divers autheurs, memoires et avis de divers
+ endroits._ Paris, 1600, 2 vol. in-12.]
+
+Le meme auteur fournit encore cette autre histoire a Goulart:
+
+"En la ville de Friberg en Misne, le diable se presente en forme humaine a
+un certain malade, lui monstrant un livre et l'exhortant de nombrer les
+pechez dont il se souviendroit, pour ce qu'il vouloit les marquer en ce
+livre. Du commencement le malade demeura comme muet: mais recouvrant et
+reprenant ses esprits, il respond. C'est bien dit, je vay te deschifrer par
+ordre mes pechez. Mais escri au dessus en grosses lettres: La semence de la
+femme brisera la teste du serpent. Le diable, oyant cette condamnation
+sienne s'enfuit, laissant la maison remplie d'une extreme puanteur."
+
+Goulart emprunte celle-ci a Job Fincel[1]:
+
+ [Note 1: Job Fincel, au premier livre _Des Miracles_.]
+
+"L'an mil cinq cens trente quatre, M. Laurent Touer, pasteur en certaine
+ville de Saxe, voyant quelques jours devant Pasques a conferer avec aucuns
+du lieu, selon la coustume, des cas divers et scrupules de conscience,
+Satan en forme d'homme lui apparut et le pria de permettre qu'il
+communiquast avec lui; sur ce il commence a desgorger des horribles
+blasphemes contre le Sauveur du monde. Touer lui resiste et le refute par
+tesmoignages formels recueillis de l'Escriture sainte, que ce malheureux
+esprit tout confus, laissant la place infectee de puanteur insupportable
+s'esvanouit."
+
+"Un moine nomme Thomas, dit Alexandre d'Alexandrie[1], personnage digne de
+foy, et la preud'hommie duquel j'ay esprouvee en plusieurs afaires m'a
+raconte pour chose vraye, avec serment, qu'ayant eu debat de grosses
+paroles avec certains autres moines, apres s'estre dit force injures de
+part et d'autre, il sortit tout bouillant de cholere d'avec eux et se
+promenant seul en un grand bois rencontra un homme laid, de terrible
+regard, ayant la barbe noire, et robe longue. Thomas lui demande ou il
+alloit? J'ay perdu, respondit-il, ma monture, et vai la cercher en ces
+prochaines campagnes. Sur ce ils marchent de compagnie pour trouver ceste
+monture, et se rendent pres d'un ruisseau profond. Le moine commence a se
+deschausser pour traverser ce ruisseau: mais l'autre le presse de monter
+sur ses espaules, promettant le passer a l'aise. Thomas le croid, et charge
+dessus l'embrasse par le col: mais baissant les yeux pour voir le gue, il
+descouvre que son portefaix avoit des pieds monstrueux et du tout
+estranges. Dont fort estonne, il commence a invoquer Dieu a son aide. A
+ceste voix, l'ennemi confus jette sa charge bas, et grondant de facon
+horrible disparoit avec tel bruit et de si extraordinaire roideur, qu'il
+arrache un grand chesne prochain et en fracasse toutes les branches. Thomas
+demeura quelque temps comme demy-mort, par terre, puis s'estant releve,
+reconnut que peu s'en estoit falu que ce cruel adversaire ne l'eust fait
+perir de corps et d'ame."
+
+ [Note 1: Au IVe livre, chap. XIX de ses _Jours geniaux_, cite par
+ Goulart, _Thresor d'histoires admirables_, t. Ier, p. 535.]
+
+
+
+
+III.--ENLEVEMENTS PAR LE DIABLE
+
+
+J. Wier[1] rapporte cette histoire d'une femme emportee par le diable:
+
+ [Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et
+ impostures des diables, des magiciens, infames, sorciers et
+ empoisonneurs, le tout compris en 5 livres_, traduit du latin, de
+ Jean Wier, sans date, vers 1577.]
+
+"L'an 1551 il advint pres Megalopole joignant Wildstat, les festes de la
+Pentecoste, ainsi que le peuple se amusoit a boire et ivrongner, qu'une
+femme que estoit de la compagnie, nommoit ordinairement le diable parmy ses
+jurements, lequel en la presence d'un chacun l'enleva par la porte, et la
+porta en l'air. Les autres qui estoyent presens sortirent incontinent tous
+estonnez pour voir ou ceste femme estoit ainsi portee, laquelle ils virent
+hors du village pendue quelque temps au haut de l'air, dont elle tomba en
+bas et la trouverent apres morte au milieu d'un champ."
+
+D'apres Textor[1]: "Il y en eut un lequel ayant trop beu, se print a dire,
+en follastrant, qu'il ne pouvoit avoir une ame, puisqu'il ne l'avoit point
+veue. Son compagnon l'acheta pour le prix d'un pot de vin, et la revendit a
+un tiers la present et inconnu lequel tout a l'heure saisit et emporta
+visiblement ce premier vendeur au grand estonnement de tous."
+
+ [Note 1: En son _Traicte de la nature du vin_, liv I, ch. XIII,
+ cite par Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t. III, p.
+ 67.]
+
+Crespet[1] cite d'autres exemples d'enlevements par le diable: "Tesmoing,
+dit-il, ce grand usurier qui dernierement voyant que les bleds estoient a
+bon prix se desespera et appellant le diable il le veit incontinent a son
+secours, qui l'emporta au haut d'un chesne et le jectant du haut en bas,
+lui rompit le col.
+
+ [Note 1: _De la hayne de Sathan_, p. 379.]
+
+"Un autre qui avoit perdu son argent au jeu; apres qu'il eut blaspheme le
+nom de Dieu et de la Vierge Marie, fut visiblement emporte par le diable,
+auquel il s'estoit voue."
+
+Chassanion[1] rapporte que "Jean Francois Picus, comte de la Mirande,
+tesmoigne avoir parle a plusieurs lesquels s'estant abusez apres la veine
+esperance des choses a venir, furent par apres tellement tourmentez du
+diable avec lequel ils avoyent fait certain accord, qu'ils s'estimeroyent
+bien heureux d'avoir la vie sauve. Dit d'avantage que de son temps il y eut
+un certain magicien, lequel promettoit a un trop curieux et peu sage prince
+de lui representer comme en un theatre du siege de Troyes, et lui faire
+voir Achilles et Hector en la maniere qu'ils combattoyent. Mais il ne peut
+l'executer se trouvant empesche par un autre spectacle plus hideux de sa
+propre personne. Car il fut emporte en corps et en ame par un diable sans
+que depuis il soit comparu."
+
+ [Note 1: En son _Histoire des jugemens de Dieu_, liv. I, ch. II,
+ cite par Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t. II, p.
+ 718.]
+
+Le Loyer[1] raconte encore cette histoire d'un diable noyant un
+anabaptiste:
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._, p. 332.]
+
+"En Pologne, dit-il, un chef et prince d'anabaptistes invita aucuns de sa
+secte a son baptesme les assurant qu'ils y verroient merveilles et que le
+saint esprit descendrait visiblement sur luy. Les invitez se trouvent au
+baptesme, mais comme cet anabaptiste qui devait etre baptise mettait le
+pied dans la cuve pleine d'eau, incontinent, non le saint esprit, qui
+n'assiste point les heretiques, ains l'esprit de septentrion qui est le
+diable, apparoist visiblement devant tous, prend l'anabaptiste par les
+cheveux, l'eleve en l'air et tant et tant de fois luy froisse la teste et
+le plonge en l'eau qu'il le laissa mort et suffoque dans la cuve."
+
+"Nous lisons aussi que le baillif de Mascon, magicien, fut emporte, dit J.
+des Caurres[1], par les diables a l'heure du disner, il fut mene par trois
+tours a l'entour de la ville de Mascon, en la presence de plusieurs ou il
+cria par trois fois: Aydez-moy, citoyens, aidez-moy. Dont toute la ville
+demeura estonnee, et luy perpetuel compagnon des diables, ainsi que Hugo de
+Cluny le monstre a plein."
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees et histoires_, p. 392.]
+
+"Un homme de guerre voyageant par le marquisat de Brandebourg, a ce que
+rapporte Simon Goulart[1], d'apres J. Wier[2], se sentant malade et arreste
+a une hostellerie, bailla son argent a garder a son hostesse. Quelques
+jours apres estant gueri il le redemanda a ceste femme, laquelle avoit deja
+delibere avec son mari de le retenir, par quoy elle lui nia le depost, et
+l'accusa comme s'il lui eust fait injure: le passant au contraire, se
+courroucoit fort, accusant de desloyaute et larcin cette siene hostesse. Ce
+que l'hoste ayant entendu, maintint sa femme, et jetta l'autre hors de sa
+maison, lequel cholere de tel affront tire son espee et en donne de la
+pointe contre la porte. L'hoste commence a crier au voleur, se complaignant
+qu'il vouloit forcer sa maison. Ce qui fut cause que le soldat fut pris,
+mene en prison, et son proces fait par le magistrat, prest a le condamner a
+mort. Le jour venu que la sentence devoit estre prononcee et executee le
+diable entra en la prison, et annonca au prisonnier qu'il estoit condamne a
+mourir; toutefois que s'il vouloit se donner a lui, il lui promettoit de le
+garantir de tout mal. Le prisonnier fit response qu'il aimoit mieux mourir
+innocent que d'estre delivre par tel moyen. Derechef le diable lui ayant
+represente le danger ou il estoit, et se voyant rebute, fit neantmoins
+promesse de l'aider pour rien et faire tant qu'il le vengeroit de ses
+ennemis. Il lui conseilla donc lorsqu'il seroit appele en jugement de
+maintenir qu'il etoit innocent et de prier le juge de lui bailler pour
+advocat celui qu'il verroit la present avec un bonnet bleu: c'est assavoir
+lui qui plaideroit la cause. Le prisonnier accepte l'offre et le lendemain,
+amene au parquet de justice, oyant l'accusation de ses parties et l'advis
+du juge, requiert (selon la coustume de ces lieux la), d'avoir un advocat
+qui remonstrast son droit: ce qui lui fut accorde. Ce fin Docteur es loix
+commence a plaider et a maintenir subtilement sa partie, alleguant qu'elle
+estoit faussement accusee, par consequent mal jugee; que l'hoste lui
+detenoit son argent et l'avoit force; mesmes il raconta comme tout
+l'affaire estoit passe, et declaira le lieu ou l'argent avoit este serre.
+L'hoste au contraire se defendoit, et nioit tant plus impudemment, se
+donnant au diable, et priant qu'il l'emportast, s'il estoit ainsi qu'il
+l'eust pris. Alors ce Docteur au bonnet bleu, laissant les plaids, empoigne
+l'hoste, l'emporte dehors du parquet, et l'esleve si haut en l'air que
+depuis on ne peut scavoir qu'il estoit devenu." Paul Eitzen[3] dit que ceci
+avint l'an 1541 et que ce soldat revenoit de Hongrie.
+
+ [Note 1: _Thresor d'histoires admirables_, tome I, p. 285.]
+
+ [Note 2: Au IVe livre _de Praestigiis Daemonum_, ch. XX.]
+
+ [Note 3: Au VIe livre de ses _Morales_, ch. XVIII.]
+
+Les memes auteurs nous font encore connaitre les deux histoires suivantes:
+
+"Un autre gentilhomme coustumier de se donner aux diables, allant de nuict
+par pays, accompagne d'un valet, fut assailli d'une troupe de malins
+esprits, qui vouloyent l'emmener a toute force. Le valet desireux de sauver
+son maistre, commence a l'embrasser. Les diables se prennent a crier:
+"Valet lasche prise"; mais le valet perseverant en sa deliberation, son
+maistre eschappa."
+
+"En Saxe, une jeune fille fort riche promit mariage a un beau jeune homme
+mais pauvre. Lui prevoyant que les richesses et la legerete du sexe
+pourroyent aisement faire changer d'avis a ceste fille, lui descouvrit
+franchement ce qu'il en pensoit. Elle au contraire commence a lui faire
+mille imprecations, entre autres celle qui s'ensuit: Si j'en epouse un
+autre que le diable m'emporte le jour des nopces. Qu'avient-il? Au bout de
+quelque temps l'inconstante est fiancee a un autre, sans plus se soucier de
+celui-ci, qui l'admonneste doucement plus d'une fois de sa promesse, et de
+son horrible imprecation. Elle hochant la teste a telles admonitions
+s'appreste pour les espousailles avec le second: mais le jour des nopces,
+les parens, allies et amis faisans bonne chere, l'espousee esveillee par sa
+conscience se monstroit plus triste que de coustume. Sur ce voici arriver
+en la cour du logis ou se faisoit le festin, deux hommes de cheval, qu'on
+ameine en haut, ou ils se mettent a table, et apres disne, comme l'on
+commencoit a danser, on pria l'un d'iceux (comme c'est la coustume du pays
+d'honorer les estrangers qui se rencontrent en tels festins) de mener
+danser l'espousee. Il l'empoigne par la main et la pourmeine par la salle:
+puis en presence des parens et amis, il la saisit criant a haute voix, sort
+de la porte de la salle, l'enleve en l'air, et disparoit avec son compagnon
+et leurs chevaux. Les pauvres parens et amis l'ayans cherchee tout ce jour,
+comme il continuoyent le lendemain, esperans la trouver tombee quelque
+part, afin d'enterrer le corps, rencontrent les deux chevaliers, qui leur
+rendirent les habits nuptiaux avec les bagues et joyaux de la fille,
+adjoutans que Dieu leur avoit donne puissance sur ceste fille et non sur
+les acoustremens d'icelle, puis s'esvanouirent."
+
+Goulard repete aussi cette attaque du diable rapportee par Alexandre
+d'Alexandrie[1]:
+
+ [Note 1: Au IIe livre de ses _Jours geniaux_.]
+
+"Un mien ami, homme de grand esprit, et digne de foy estant un jour a
+Naples chez un sien parent, entendit de nuit la voix d'un homme criant a
+l'aide, qui fut cause qu'il aluma la chandelle, et y courut pour voir que
+c'estoit. Estant sur le lieu, il vid un horrible fantosme, d'un port
+effroyable et du tout furieux, lequel vouloit a toute force entrainer un
+jeune homme. Le pauvre miserable crioit et se defendoit, mais voyant
+aprocher celui-ci soudain il courut au devant, l'empoigne par la main et
+saisit sa robe le plus estroitement qu'il lui fut possible et apres s'estre
+long temps debattu commence a invoquer le nom et l'aide de Dieu et
+eschappe, le fantosme disparoissant. Mon ami meine en son logis ce jeune
+homme, pretendant s'en desfaire doucement, et le renvoyer chez soy. Mais il
+ne sceut obtenir ce poinct, car le jeune homme estoit tellement estonne
+qu'on ne pouvoit le rassurer, tressaillant sans cesse de la peur qu'il
+avoit pour si hideuse rencontre. Ayant enfin reprins ses esprits, il
+confessa d'avoir mene jusques alors une fort mechante vie, este contempteur
+de Dieu, rebelle a pere et a mere, ausquels il avoit dit et fait tant
+d'injures et outrages insupportables qu'ils l'avoyent maudit. Sur ce il
+estoit sorti de la maison et avoit rencontre le bourreau susmentionne."
+
+Goulart[1] raconte encore d'autres histoires d'enlevements par le diable
+d'apres divers auteurs:
+
+ [Note 1: _Thresor d'histoires admirables_, t. I, p. 538.]
+
+"Un docteur de l'academie de Heidelberg ayant donne conge a certain sien
+serviteur de faire un voyage en son pays, au retour comme ce serviteur
+aprochoit de Heidelberg, il rencontre un reitre monte sur un grand cheval,
+lequel par force l'enleve en croupe, en tel estat il essaye d'empoigner son
+homme pour se tenir plus ferme; mais le reitre s'esvanouit. Le serviteur
+emporte par le cheval bien haut en l'air, fut jette bas pres d'un pont hors
+la ville, ou il demeura quelques heures sans remuer pied ni main: enfin
+revenu a soi, et entendant qu'il estoit pres de son lieu, reprint courage,
+se rendit au logis, ou il fut six mois entiers attache au lict, devant que
+pouvoir se remettre en pied[1]."
+
+ [Note 1: Extrait du _Mirabiles Historiae de spectris_, Leipzig,
+ 1597.]
+
+"Pres de Torge en Saxe, certain gentilhomme se promenant dans la campagne,
+rencontre un homme lequel le salue, et lui offre son service. Il le fait
+son palefrenier. Le maistre ne valoit gueres. Le valet estoit la
+meschancete mesme. Un jour le maistre ayant a faire quelque promenade un
+peu loin, il recommande ses chevaux, specialement un de grand prix a ce
+valet, lequel fut si habile que d'enlever ce cheval en une fort haute tour.
+Comme le maistre retournoit, son cheval qui avoit la teste a la fenestre le
+reconnut, et commence a hennir. Le maistre estonne, demande qui avoit loge
+son cheval en si haute escuirie. Ce bon valet respond que c'estoit en
+intention de le mettre seurement afin qu'il ne se perdist pas, et qu'il
+avoit soigneusement execute le commandement de son maistre. On eut beaucoup
+de peine a garrotter la pauvre beste et la devaler avec des chables du haut
+de la tour en bas. Tost apres quelques uns que ce gentilhomme avoit volez,
+deliberans de le poursuivre en justice, le palefrenier lui dit: Maistre,
+sauvez-vous, lui monstrant un sac, duquel il tira plusieurs fers arrachez
+par lui des pieds des chevaux, pour retarder leur course au voyage qu'ils
+entreprenoyent contre ce maistre: lequel finalement attrappe et serre
+prisonnier, pria son palefrenier de lui donner secours. Vous estes, respond
+le valet, trop estroitement enchaisne; je ne puis vous tirer de la. Mais le
+maistre faisant instance, enfin le valet dit: Je vous tireray de captivite
+moyennant que vous ne fassiez signe quelconque des mains pour penser vous
+garantir. Quoi accorde, il l'empoigne avec les chaines, ceps et manottes,
+et l'emporte par l'air. Ce miserable maistre esperdu de se voir en campagne
+si nouvelle pour lui conmence a s'escrier: Dieu eternel, ou m'emporte-on?
+Tout soudain le valet (c'est-a-dire Satan) le laisse tomber en un marest.
+Puis se rendant au logis, fait entendre a la damoiselle l'estat et le lieu
+ou estoit son mari, afin qu'on l'allast desgager et delivrer."
+
+Des Caurres[1] raconte que "a la montagne d'Ethna, non gueres loin de l'ile
+de Luppari, montagne qu'on appelle la gueule d'enfer, Dieu monstra la peine
+des damnez. Il y a si long temps qu'elle brusle et tout demeure en son
+entier, comme fera enfer, quand elle auroit autant entier que toute
+l'Italie, elle devroit estre consommee. On entend la cris et complainctes,
+et les ennemis et mauvais esprits meinent la grand bruict, et suscitent de
+grandes tempestes sur la mer pres de ceste montagne. De nostre temps un
+prelat apres son trespas, fut trouve en chemin par ses amis, lequel se
+disoit estre damne et qu'il s'en alloit en ceste montaigne. Il n'y a pas
+encor longtemps qu'une nef de Sicile aborda la, en laquelle y avoit un pere
+gardien de ce pays-la avec son compagnon, le Diable luy dit qu'il le
+suivist pour faire quelque chose que Dieu avoit ordonne. Et soudain fut
+porte par luy en une cite assez loin de la. Et quand il fut la, le mauvais
+esprit le conduit au sepulchre de l'Evesque du lieu, qui estoit mort depuis
+trois mois: Et lui commanda de despouiller ses habillemens episcopaux, et
+lui dit apres: Ces habillemens soyent a toy, et le corps a moy comme est
+son ame; dans une demie heure, ledit religieux fut rapporte audit navire,
+et racompta ce qu'il avoit veu. Pour verifier cecy le patron du navire fit
+voile vers ceste cite: le sepulchre fut ouvert et trouverent que le corps
+n'y estoit point. Et ceux qui l'avoient revestu apres sa mort recogneurent
+les dicts habillemens episcopaux. Un homme de bien, et grand prescheur
+d'Italie, a mis cecy en escript, qui a cogneu ces gens-la."
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees_, p. 378.]
+
+"En ce mesme temps, continue des Caurres, y avoit en Sicile un jeune homme
+addonne a toute volupte, a jeux, et reniemens: lequel le vice-roy de
+Sicile, envoya un soir, en un monastere pour querir une salade d'herbes: en
+chemin soudain il fut ravy en l'air, et on ne le vit plus. Un peu de temps
+apres un navire passoit aupres de ceste montagne, et voicy une voix qui
+appelle par deux fois le patron du navire, et voyant qu'il ne respondoit
+point pour la troisieme, ouit que s'il n'arrestoit il enfondroit le navire.
+Le patron demande ce qu'il vouloit, qui respondit: Je suis le diable, et di
+au vice-roy qu'il ne cerche plus un tel jeune homme, car je l'ay emporte,
+et est icy avec nous: voicy la ceinture de sa femme qu'il avoit prinse pour
+jouer; laquelle ceinture il jette sur le navire."
+
+
+
+
+IV.--METAMORPHOSES DU DIABLE
+
+
+Le diable apparait sous toutes sortes de figures.
+
+"Que diray-je davantage? lit-on dans l'ouvrage de Le Loyer[1]. Il n'y a
+sorte de bestes a quatre pieds que le diable ne prenne, ce que les hermites
+vivans es deserts ont assez eprouve. A sainct Anthoine qui habitoit es
+deserts de la Thebaide les loups, les lions, les taureaux se presentoient a
+tous bouts de champ; et puis a sainct Hilarion faisant ses prieres se
+monstroit tantost un loup qui hurloit, tantost un regnard qui glatissoit,
+tantost un gros dogue qui abbayoit. Et quoy? le diable n'auroit-il pas ete
+si impudent mesmes, que ne pouvant gaigner les hermites par cette voye, il
+se seroit montre, comme il fit a sainct Anthoine, en la forme que Job le
+depeint sous le nom de Leviathan, qui est celle qui lui est comme naturelle
+et qu'il a acquise par le peche, voire qui lui demeurera es enfers avec les
+hommes damnes. Ce n'est point des animaux a quatre pieds seulement que les
+diables empruntent la figure, ils prennent celles des oyseaux, comme de
+hiboux, chahuans, mouches, tahons... Quelquefois les diables s'affublent de
+choses inanimees et sans mouvement, comme feu, herbes, buissons, bois, or,
+argent et choses pareilles... Je ne veux laisser que quand les esprits
+malins se monstrent ils ne gardent aucune proportion parce qu'ils sont
+enormement grands et petits comme ils sont gros et greles a l'extremite."
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._ p. 353.]
+
+"J'ai entendu, dit Jean Wier, cite par Goulart[1], que le diable tourmenta
+durant quelques annees les nonnains de Hessimont a Nieumeghe. Un jour il
+entra par un tourbillon en leur dortoir, ou il commenca un jeu de luth et
+de harpe si melodieux, que les pieds fretilloyent aux nonnains pour danser.
+Puis il print la forme d'un chien se lancant au lict d'une soupconnee
+coulpable du peche qu'elles nomment muet. Autres cas estranges y sont
+advenus, comme aussi en un autre couvent pres de Cologne, le diable se
+pourmenoit en guises de chiens et se cachant sous les robes des nonnains y
+faisoit des tours honteux et sales autant en faisoit-il a Hensberg au duche
+de Cleves sous figures de chats."
+
+ [Note 1: _Thresor d'histoires admirables, etc._]
+
+"Les mauvais esprits, dit dom Calmet[1], apparoissent aussi quelquefois
+sous la figure d'un lion, ou d'un chien, ou d'un chat, ou de quelque autre
+animal, comme d'un taureau, d'un cheval ou d'un corbeau: car les pretendus
+sorciers et sorcieres racontent qu'au sabbat on le voit de plusieurs formes
+differentes, d'hommes, d'animaux, d'oyseaux."
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. Ier, p. 44.]
+
+"Le diable n'apparoit aux sorciers dans les synagogues qu'en bouc, dit
+Scaliger[1]; et en l'Escriture lors qu'il est reproche aux Israelites
+qu'ils sacrifioient aux demons, le mot porte aux boucs. C'est une chose
+merveilleuse que le diable apparoisse en cette forme.
+
+ [Note 1: _Scaligerana_, Groeningue, P. Smith, 1669, in-12. 2e
+ partie, article _Azazel_.]
+
+"Les diables, dit-il plus loin[1], ne s'addressent qu'aux foibles; ils
+n'auroient garde de s'addresser a moy, ie les tuerois tous."
+
+ [Note 1: Meme ouvrage, article _Diable_.]
+
+Quelquefois le diable apparait sous la forme empruntee d'un corps mort.
+
+"Je ne puis, dit Le Loyer[1], pour verifier que les diables prennent des
+corps morts qu'ils font cheminer comme vifs, apporter histoire plus recente
+que celle-ci. Ceux qui ont recueilliz l'histoire de notre temps de la
+demoniaque de Laon disent qu'un des diables qui etoit au corps d'elle
+appele Baltazo print le corps mort d'un pendu en la plaine d'Arlon pour
+tromper le mary de la demoniaque, et la fraude du diable fut descouverte en
+ceste facon. Le mary estoit ennuye des frais qu'il faisoit procurant la
+sante de sa femme, n'y pouvant plus fournir. Il s'addresse donc a un
+sorcier, qui l'asseure qu'il delivrera sa femme des diables desquels elle
+estoit possedee. Le diable Baltazo est employe par le sorcier et mene au
+mary qui leur donne a tous a souper, ou se remarque que Baltazo ne but
+point. Apres le souper, le mary vint trouver le maitre d'escole de Vervin
+en l'eglise du lieu, ou il vaquoit aux exorcismes sur la demoniaque. Il ne
+luy cele point la promesse qu'il avoit du sorcier, et reiteree de Baltazo
+durant le souper qu'il gueriroit sa femme, s'il le vouloit laisser seul
+avec elle: mais le maitre d'escole avertit le mary de prendre bien garde de
+consentir cela. Quelque demie heure apres le mary qui s'etoit retire, amene
+Baltazo dans l'eglise, que l'esprit Baalzebub qui possedoit la femme appela
+incontinent par son nom, et luy dit quelques paroles. Depuis Baltazo sort
+de l'eglise, disparoit et ne scait-on ce qu'il devint. Le maistre d'escole
+qui voit tout cecy, conjure Baalzebub, et le contraint de confesser que
+Baltazo etoit diable et avoit prins le corps d'un mort, et que si la
+demoniaque eut este laissee seule, il l'eust emportee en corps et en ame."
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions, etc._ p.
+ 244.]
+
+"L'exemple de Nicole Aubry, demoniaque de Laon est plus que suffisant pour
+montrer ce que je dis, ajoute Le Loyer[1]. Car devant que le diable entrast
+en son corps, il se presenta a elle en la forme de son pere decede
+subitement, luy enjoignit de faire dire quelques messes pour son ame, et de
+porter des chandelles en voyage. Il la suivoit partout ou elle alloit sans
+l'abandonner. Cette femme simple obeit au diable en ce qu'il lui
+commandoit, et lors il leve le masque, se montre a elle, non plus comme son
+pere, mais comme un phantosme hideux et laid, qui luy persuadoit tantost de
+se tuer, tantost de se donner a luy.--Cela se pouvoit attendre par les
+reponses que la demoniaque faisoit au diable, luy resistant en ce qu'elle
+pouvoit.--Je me veux servir de l'histoire de la demoniaque de Laon attestee
+par actes solennels de personnes publiques, tout autant que si elle estoit
+plus ancienne. Il y a des histoires plus anciennes qu'elle n'est, ou a
+peine on pourroit remarquer ce qui s'est veu en ceste femme demoniaque. Ce
+fut pour nostre instruction que la femme fut ainsi tourmentee au coeur de
+la France, mais notre libertinisme fut cause que nous ne les peusmes
+apprendre."
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions, etc._, p.
+ 320.]
+
+Bodin[1] fait connaitre une histoire analogue:
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, livre III, ch. VI.]
+
+"Pierre Mamor recite, dit-il, qu'a Confolant sur Vienne, apparut en la
+maison d'un nomme Capland un malin esprit se disant estre l'ame d'une femme
+trespassee, lequel gemissoit et crioit en se complaignant bien fort,
+admonestant qu'on fist plusieurs prieres et voyages, et revela beaucoup de
+choses veritables. Mais quelqu'un lui ayant dit: Si tu veux qu'on te croye
+dis _Miserere mei Deus, secundum magnam misericordiam tuam_. Sa reponse
+fut: Je ne puis. Alors les assisants se mocquerent de lui, qui s'enfuit en
+fremissant."
+
+Le diable prend meme parfois la forme de personnes vivantes.
+
+Voici par exemple ce que rapporte Loys Lavater[1]:
+
+ [Note 1: _Trois livres des apparitions des esprits, fantasmes,
+ prodiges, etc., composez par Loys Lavater, plus trois questions
+ proposees et resolues par M. Pierre Martyr_. Geneve, Fr. Perrin,
+ 1571, in-12.]
+
+"J'ai oui dire a un homme prudent et honnorable baillif d'une seigneurie
+dependante du Zurich, qui affirmoit qu'un jour d'este allant de grand matin
+se promener par les prez, accompagne de son serviteur, il vid un homme
+qu'il cognoissoit bien, se meslant meschamment avec une jument: de quoy
+merveilleusement estonne retourna soudainement, et vint frapper a la porte
+de celuy qu'ils pensoyent avoir veu, ou il trouva pour certain qu'il
+n'avoit bouge de son lict. Et si ce bailli, n'eust diligemment seu la
+verite, un bon et honneste personnage eust este emprisonne et gehenne. Je
+recite ceste histoire, afin que les juges soyent bien avisez en tels cas.
+Chunegonde, femme de l'empereur Henry second, fut soupeconnee d'adultere,
+et le bruit courut qu'elle s'accointoit trop familierement d'un gentilhomme
+de la cour. Car on avoit veu souvent la forme d'iceluy (mais c'estoit le
+diable qui avoit pris ce masque) sortant de la chambre de l'empereur. Elle
+monstra peu apres son innocence en marchant sur des grilles de fer toutes
+ardentes (comme la coutume estoit alors) et ne se fit aucun mal."
+
+"En l'ile de Sardaigne, dit P. de Lancre[1] et en la ville de Cagliari, une
+fille de qualite, de fort riche et honnorable maison, ayant veu un
+gentilhomme d'une parfaicte beaute et bien accompli en toute sorte de
+perfections s'amouracha de luy, et y logea son amitie avec une extreme
+violence. (Elle sut dissimuler et le gentilhomme ne s'apperceut de rien).
+Un mauvais demon pipeur, plus instruit en l'amour et plus affronteur que
+luy, embrassant cette occasion, recognut aisement que cette fille esprise
+et combatue d'amour seroit bientot abbatue... Et pour y parvenir plus
+aisement, il emprunta le masque et le visage du vray gentilhomme, prenant
+sa forme et figure, et se composa du tout a sa facon, si bien qu'on eut dit
+que c'estoit non seulement son portrait, mais un autre luy-meme. Il la vit
+secretement et parla a elle, lui feignit des amours et des commoditez pour
+se voir. De maniere que le mauvais esprit qui trouve les sinistres
+conventions les meilleures abusa non seulement de la simplicite de ceste
+jeune fille, ains encore du sacrement de mariage par le moyen duquel la
+pauvre damoyselle pensoit aucunement couvrir sa faute et son honneur. De
+sorte que, l'ayant espouse clandestinement, adjoustant mal sur mal, comme
+plusieurs s'attachent ordinairement ensemble pour mieux assortir quelque
+faict execrable tel que celuy-ci, ils jouyrent de leurs amours quelques
+mois, pendant lesquels cette fille faussement contente cachoit le plus
+possible ses amours... Il advint, que sa mere luy donna quelque chose
+sainte qu'elle portoit par devotion, qui lui servit d'antidote contre le
+demon et contre son amour, brouillant ses entrees et troublant ses
+commoditez. Le diable lui avait recommande de ne pas lui envoyer de
+messager, mais la jalousie la poussant, elle en envoya un au gentilhomme
+pour le prier de se rendre aupres d'elle, lui reprocha son abandon, etc. Le
+gentilhomme tout etonne lui declara qu'elle a ete pipee et etablit qu'a
+l'epoque du pretendu mariage il etait absent. La damoyselle reconnut alors
+l'oeuvre du demon et se retira dans un monastere pour le reste de sa vie."
+
+ [Note 1: _Tableau de l'inconstance des mauvais anges_, p. 218.]
+
+Wier[1] raconte cette histoire d'une jeune fille servante d'une religieuse
+de noble maison, a qui le diable voulut jouer un mauvais tour. "Un paysan
+lui avoit promis mariage; mais il s'amouracha d'une autre: dont ceste-ci
+fut tellement contristee, qu'estant allee environ une demie lieue loin du
+couvent, elle rencontra le diable en forme d'un jeune homme, lequel
+commenca a deviser familierement avec elle, lui descouvrant tous les
+secrets du paysan, et les propos qu'il avoit tenus a sa nouvelle amie: et
+ce afin de faire tomber cette jeune fille en desespoir et en resolution de
+l'estrangler. Estans parvenus pres d'un ruisseau, lui print l'huile qu'elle
+portoit, afin qu'elle passast plus aisement la planche, et l'invita d'aller
+en certain lieu qu'il nommoit; ce qu'elle refusa, disant: Que voulez-vous
+que j'aille faire parmi ces marest et etangs? Alors il disparut, dont la
+fille conceut tel effroy qu'elle tomba pasmee: sa maistresse, en estant
+avertie la fit rapporter au couvent dedans une lictiere. La elle fut
+malade, et comme transportee d'entendement, estant agitee de facon estrange
+en son esprit, et parfois se plaignoit estre miserablement tourmentee du
+malin, qui vouloit l'oster de la et l'emporter par la fenestre. Depuis elle
+fut mariee a ce paysan et recouvra sa premiere sante."
+
+ [Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et
+ impostures des diables_.]
+
+Le meme auteur[1] rapporte cette histoire singuliere d'une metamorphose du
+diable:
+
+ [Note 1: _Histoires des impostures des diables_, p. 196.]
+
+"La femme d'un marchand demeurant a deux ou trois lieues de Witemberg, vers
+Slesic, avoit, dit-il, accoustume pendant que son mary estoit alle en
+marchandise, de recevoir un amy particulier. Il advint donc pendant que le
+mary etoit aux champs que l'amoureux vint veoir sa dame, lequel apres avoir
+bien beu et mange, il faict son devoir, comme il luy sembloit, il apparut
+sur la fin en la forme d'une pie montee sur le buffet, laquelle prenoit
+conge de la femme en cette maniere: Cestuy-ci a este ton amoureux. Ce
+qu'ayant dit, la pie disparut, et oncques depuis ne retourna."
+
+Bouloese rapporte cette singuliere aventure arrivee a Laon[1]:
+
+ [Note 1: _Le Tresor et entiere histoire de la triomphante victoire
+ du corps de Dieu sur l'esprit en colere de Beelzebub, obtenue a
+ Laon l'an 1566_, par Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4 deg..]
+
+"Lors ce medecin reforme, sans en communiquer au catholique, ne perdant
+cette occasion de bouche ouverte, tira de sa gibessiere une petite phiole
+de verre contenant une liqueur d'un rouge tant couvert qu'a la chandelle il
+apparoissoit noir, et luy jetta en la bouche. Et Despinoys esmeu par la
+puanteur, haulsant la main droicte au devant s'escria disant: Fy, fy,
+Monsieur nostre maistre que luy avez-vous donne? Et en tomba sur sa main de
+ce rendue pour un temps fort puante (dont par apres il fut contraint de
+manger avec la gauche tenant cependant la droicte derriere le dos) comme
+aussi toute la chambre fut remplie de cette puantueur. Le corps devint
+roide comme une buche, sans mouvement ny sentiment quelconque. Dont ce
+medecin reforme fort etonne, dist que c'estoit une convulsion. Et retira
+une autre bouteille pleine de liqueur blanche, qu'il disoit notre eau de
+vie avec la quintessence de romarin pour faire revenir a soy la patiente,
+et faire cesser la convulsion. Et pour exciter la patiente lui feist
+frotter et battre les mains en criant: Nicole, Nicole, il faut boire.
+Cependant une beste noire (avec reverence semblable a un fouille-merde:
+aussi a Vrevin s'etait montree une autre sorte de grosse mouche a vers que
+par ses effets l'on a jugee estre ce maistre mouche Beelzebub), beste noire
+que peu apres appela le diable escarbotte, fut veue et se pourmena sur le
+chevet du lict et sur la main du dict Despinoys en l'endroit de la susdite
+puante liqueur respandue... Toutefois ce medecin disant estre une ordure
+tombee du ciel du lit, secoua, mais en vain, pour en faire tomber d'autres.
+Et se voyant ne pouvoir exciter la patiente et avoir este reprins d'avoir
+jete en la bouche d'icelle, ceste liqueur tant puante, print une chandelle
+et s'en alla."
+
+
+
+
+V.--SIGNES DE LA POSSESSION DU DEMON.
+
+
+"Combien qu'il y ait parfois quelques causes naturelles de la phrenesie ou
+manie, dit Melanchthon en une de ses epistres[1], c'est toutes fois chose
+asseuree que les diables entrent en certaines personnes et y causent des
+fureurs et tourmens ou avec les causes naturelles ou sans icelles; veu que
+l'on void parfois les malades estre gueris par remedes qui ne sont point
+naturels. Souvent aussi tels spectacles sont tout autant de prodiges et
+predictions de choses a venir. Il y a douze ans qu'une femme du pays de
+Saxe, laquelle ne scavoit ni lire ni escrire, estant agitee du diable, le
+tourment cesse, parloit en grec et en latin des mots dont le sens estoit
+qu'il y auroit grande angoisse entre le peuple."
+
+ [Note 1: Cite par Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t.
+ I, p. 142.]
+
+Le docteur Ese[1] donne comme marques conjecturales de la possession:
+
+ [Note 1: _Traicte des marques des possedes et la preuve de la
+ veritable possession des religieuses de Louvein_, par P. M. Ese,
+ docteur en medecine. Rouen, Ch. Osmont, 1644, in-4 deg..]
+
+1 deg. Avoir opinion d'etre possede;
+
+2 deg. Mener une mauvaise vie;
+
+3 deg. Vivre hors de toute societe;
+
+4 deg. Les maladies longues, les symptomes peu ordinaires, un grand sommeil,
+les vomissements de choses estranges;
+
+5 deg. Blasphemer le nom de Dieu et avoir souvent le diable en bouche;
+
+6 deg. Faire pacte avec le diable;
+
+7 deg. Estre travaille de quelques esprits;
+
+8 deg. Avoir dans le visage quelque chose d'affreux et d'horrible;
+
+9 deg. S'ennuyer de vivre et se desesperer;
+
+10 deg. Estre furieux, faire des violences;
+
+11 deg. Faire des cris et hurlemens comme les bestes.
+
+Nous trouvons dans une histoire des possedees de Loudun[1] les questions
+proposees a l'universite de Montpellier par Santerre, pretre et promoteur
+de l'eveche et diocese de Nimes, touchant les signes de la possession, et
+les reponses judicieuses de cette universite.
+
+ [Note 1: _Histoire des diables de Loudun, ou de la possession des
+ religieuses ursulines et de la condamnation et du supplice d'Urbain
+ Grandier, cure de la meme ville_. Amsterdam, Abraham Wolfgang,
+ 1694, in-12, p. 314.]
+
+_Question._
+
+Si le pli, courbement et remuement du corps, la tete touchant quelque fois
+la plante des pies, avec autres contorsions et postures etranges sont un
+bon signe de possession?
+
+_Reponce._
+
+Les mimes et sauteurs font des mouvements si etranges, et se plient,
+replient en tant de facons, qu'on doit croire qu'il n'y a sorte de posture,
+de laquelle les hommes et femmes ne se puissent rendre capables par une
+serieuse etude, ou un long exercice, pouvant meme faire des extensions
+extraordinaires et ecarquillemens de jambes, de cuisses et autres parties
+du corps a cause de l'extension des nerfs, muscles et tendons, par longue
+experience et habitude; partant telles operations ne se font que par la
+force de la nature.
+
+_Question_.
+
+Si la velocite du mouvement de la tete par devant et par derriere, se
+portant contre le dos et la poitrine est une marque infaillible de
+possession?
+
+_Reponce_.
+
+Ce mouvement est si naturel qu'il ne faut ajouter de raison a celles qui
+ont ete dites sur le mouvement des parties du corps.
+
+_Question_.
+
+Si l'enflure subite de la langue, de la gorge et du visage, et le subit
+changement de couleur, sont des marques certaines de possession?
+
+_Reponce_.
+
+L'enflement et agitation de poitrine par interruption sont des effets de
+l'aspiration ou inspiration, actions ordinaires de la respiration, dont on
+ne peut inferer aucune possession. L'enflure de la gorge peut proceder du
+souffle retenu et celle des autres parties des vapeurs melancoliques qu'on
+voit souvent vaguer par toutes les parties du corps. D'ou s'ensuit que ce
+signe de possession n'est pas recevable.
+
+_Question_.
+
+Si le sentiment stupide et etourdi ou la privation de sentiment, jusques a
+etre pince et pique sans se plaindre, sans remuer, et meme sans changer de
+couleur, sont des marques certaines de possession?
+
+_Reponce._
+
+Le jeune Lacedemonien qui se laissait ronger le foye par un renard qu'il
+avoit derobe, sans faire semblant de le sentir et ceux qui se faisoient
+fustiger devant l'autel de Diane jusques a la mort sans froncer le sourcil,
+montrent que la resolution peut bien faire soufrir des piqures d'epingle
+sans crier, etant d'ailleurs certain que dans le corps humain il se
+rencontre en quelques personnes de certaines petites parties de chair, qui
+sont sans sentiment, quoique les autres parties qui sont alentour, soient
+sensibles, ce qui arrive le plus souvent par quelque maladie qui a precede.
+Partant tel effet est inutile pour la possession.
+
+_Question._
+
+Si l'immobilite de tout le corps qui arrive a de pretendus possedes par le
+commandement de leurs exorcistes, pendant et au milieu de leurs plus fortes
+agitations est un signe univoque de vraie possession diabolique?
+
+_Reponce._
+
+Le mouvement des parties du corps etant involontaire, il est naturel aux
+personnes bien disposees de se mouvoir ou de ne se mouvoir pas selon leur
+volonte, partant un tel effet, ou suspension de mouvements n'est pas
+considerable pour en inferer une possession diabolique, si en cette
+immobilite il n'y a privation entiere du sentiment.
+
+_Question._
+
+Si le japement ou clameur semblable a celui du chien, qui se fait dans la
+poitrine plutot que dans la gorge est une marque de possession?
+
+_Reponce._
+
+L'industrie humaine est si souple a contrefaire toute sorte de
+raisonnements, qu'on voit tous les jours des personnes faconnees a
+exprimer parfaitement le raisonnement, le cri et le chant de toutes
+sortes d'animaux, et a les contrefaire sans remuer les levres
+qu'imperceptiblement. Il s'en trouve meme plusieurs qui forment des paroles
+et des voix dans l'estomac, qui semblent plutot venir d'ailleurs que de la
+personne qui les forme de la sorte, et l'on appelle ces gens les
+engastronimes, ou engastriloques. Partant un tel effet est naturel, comme
+le remarque Pasquier au chap. 38 de ses Recherches par l'exemple d'un
+certain boufon nomme Constantin.
+
+_Question._
+
+Si le regard fixe sur quelque objet sans mouvoir l'oeil d'aucun cote est
+une bonne marque de possession?
+
+_Reponce._
+
+Le mouvement de l'oeil est volontaire comme celui des autres parties du
+corps et il est naturel de le mouvoir, ou de le tenir fixe, partant il n'y
+a rien en cela de considerable.
+
+_Question._
+
+Si les reponces que de pretendues possedees font en francois, a quelques
+questions qui leur sont faites en latin, sont une marque de possession?
+
+_Reponce._
+
+Nous disons qu'il est certain que d'entendre et de parler les langues qu'on
+n'a pas aprises sont choses surnaturelles, et qui pourroient faire supposer
+qu'elles se font par le ministere du Diable, ou de quelque autre cause
+superieure; mais de repondre a quelques questions seulement, cela est
+entierement suspect, un long exercice ou des personnes avec lesquelles on
+est d'intelligence pouvant contribuer a telles reponces, paroissant etre un
+songe de dire que les diables entendent les questions qui leur sont faites
+en latin et repondent toujours en francois et dans le naturel langage de
+celui qu'on veut faire passer pour un energumene. D'ou il s'ensuit qu'un
+tel effet ne peut conclure la residence d'un demon, principalement si les
+questions ne contiennent pas plusieurs paroles et plusieurs discours.
+
+_Question._
+
+Si vomir les choses telles qu'on les a avalees est un signe de possession?
+
+_Reponce._
+
+Delrio, Bodin et autres auteurs disent que par sortilege les sorciers font
+quelquefois vomir des clous, des epingles et autres choses etranges par
+l'oeuvre du diable. Ainsi dans les vrais possedes le diable peut faire de
+meme. Mais de vomir les choses comme on les a avalees, cela est naturel, se
+trouvant des personnes qui ont l'estomac faible, et qui gardent pendant
+plusieurs heures ce qu'elles ont avalees, puis le rendent comme elles l'ont
+pris et la Lienterie rendant les aliments par le fondement, comme on les a
+pris par la bouche.
+
+_Question._
+
+Si des piqures de lancette dans diverses parties du corps, sans qu'il en
+sorte du sang, sont une marque certaine de possession?
+
+_Reponce._
+
+Cela doit se rapporter a la composition du temperament melancolique, le
+sang duquel est si grossier qu'il ne peut en sortir par de si petites
+plaies, et c'est par cette raison que plusieurs etant piques, meme en leurs
+veines et vaisseaux naturels, par la lancette d'un chyrurgien, n'en rendent
+aucune goutte comme il se voit par experience. Partant il n'y a rien
+d'extraordinaire."
+
+J. Bouloese[1] raconte comment vingt-six diables sortirent du corps de
+Nicole, la possedee de Laon:
+
+ [Note 1: _Le tresor et entiere histoire de la triomphante victoire
+ du corps de Dieu sur l'esprit malin de Beelzebub, obtenue a Laon
+ l'an 1566_, par J. Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4 deg..]
+
+"A deux heures de l'apres midy fut rapportee la dicte Nicole, estant
+possedee du diable, a la dicte eglise ou furent faites par ledit de Motta
+les conjurations comme auparavant. Nonobstant toute conjuration le dit
+Beelzebub dit a haute voix qu'il n'en sortirait. Apres diner donc
+retournant le dit de Motta aux conjurations luy demanda combien ils en
+etoient sortis? Il repond 26. Il faut maintenant (ce disoit de Motta) que
+toy et tous tes adherans sortiez comme les autres. Il repond: Non je ne
+sortiray pas icy; mais si tu me veux mener a sainte Restitute, nous
+sortirons la. Il te suffise s'ils sont sortis 26. Et puis le dit de Motta
+demande signe suffisant comment ils estoient sortis. Il dist pour
+tesmoignage que l'on regarde au petit jardin du tresorier qui est sur le
+portail; car ils ont prins et emporte trois houppes (c'est-a-dire branches)
+d'un verd may (d'un petit sapin) et trois escailles de dessus l'eglise de
+Liesse faicte en croix, comme les autres de France communement. Ce qui a
+ete trouve vray, comme a veu monsieur l'abbe de Saint-Vincent, monsieur de
+Velles, maistre Robert de May, chanoine de l'eglise Nostre-Dame de Laon, et
+autres."
+
+Le meme auteur[1] rapporte les contorsions de la demoniaque de Laon:
+
+ [Note 1: _Le tresor et entiere histoire de la triomphante victoire
+ du corps de Dieu sur l'esprit malin de Beelzebub, etc._, p. 187.]
+
+"Et autant, dit-il, que le reverend pere eveque lui mettoit la saincte
+hostie devant les yeux, luy disant: Sors ennemy de Dieu: d'autant plus se
+jectoit-elle a revers de cote et d'autre, en se tordant la face devers les
+pieds et en muglant horriblement et les pieds a revers les orteils estant
+mis au talon, contre la force de huict ou dix hommes elle se roidissoit et
+eslancoit en l'air plus de six pieds, ou la hauteur d'un homme. De sorte
+que les gardes, voire mesme en l'air avec elle parfois eleves en suoient de
+travail. Et encore qu'ils s'appesantissent le plus qu'ils pouvoient, pour
+la retenir en bas: si ne la pouvoient-ils toutes fois maistriser que quasi
+elle ne leur eschapast, et fust arrachee des mains sans qu'elle se
+monstrast aucunement eschauffee.
+
+"Le peuple voyant et oyant chose si horrible, monstrueuse, hydeuse et
+espouvantable crioient: Jesus, misericorde! Les uns se cachoient ne l'osant
+regarder. Les autres cognoissant l'enragee cruaute de cet excessif
+indicible et incredible tourment pleuroient a grosses larmes piteusement
+redoublans: Jesus, misericorde!"
+
+"Apres la patiente ainsi pis que morte dure, roide, contrefaite, courbee et
+diforme, estoit par la permission du reverend pere eveque laissee a toucher
+et a manier a ceux qui vouloient. Mais principalement le fut-elle par les
+pretendus reformez, hommes tres forts. Et nommeement Francoys Santerre,
+Christofle Pasquot, Gratian de la Roche, Marquette, Jean du Glas et autres
+tres forts hommes assez remarques entre eux de leur pretendue religion
+reformee, s'efforcerent mais en vain de luy redresser les membres, de les
+poser en leur ordre, luy ouvrir les yeux et la bouche. Mais ils ne peurent
+en sorte que ce feust. Aussy eussiez vous plustost rompu que ploye quelque
+membre d'icelle, ou faict mouvoir ou le bout du nez ou des aureilles, ou
+autre membre d'icelle, tant elle estoit roide et dure. Et lors elle estoit
+tenue, comme elle parloit par apres, declarant qu'elle enduroit un mal
+incredible. C'est a scavoir le diable par le tourment de l'ame, faisant le
+corps devenir pierre ou marbre."
+
+Jean Le Breton rapporte les faits suivants sur les possedees de
+Louviers[1]:
+
+ [Note 1: _De la defense de la verite touchant la possession des
+ religieuses de Louviers_, par M. Jean Le Breton, theologien.
+ Evreux, Nic. Hamillon, 1643, in-4 deg., p. 8.]
+
+"Le quatrieme fait est que plusieurs fois le jour, elles temoignent de
+grands transports de fureur et de rage, durant lesquels elles se disent
+demons, sans offenser neantmoins personne, et sans blesser mesmes les
+doigts de la main des prestres, lorsqu'au plus fort de leurs rages, ils les
+mettent en leur bouche."
+
+"La cinquiesme est que durant ces fureurs et ces rages, elles font
+d'estranges convulsions et contorsions de leurs corps, et entr'autre se
+courbent en arriere, en forme d'arc, sans y employer leurs mains, et ce en
+sorte que tout leur corps est appuye sur leur front autant et plus que sur
+leurs pieds, et tout le reste est en l'air et demeurent longtemps en cette
+posture et la reiterent jusqu'a sept ou huict fois: et apres tous ces
+efforts et mille autres, continuez quelquefois quatre heures durant,
+principalement, dans les exorcismes, et durant les plus chaudes apres
+disnees des jours caniculaires, se sont au sortir de la trouvees aussi
+saines, aussi fraisches, aussi temperees, et le poulx aussi haut et aussi
+esgal, que si rien ne leur fut arrive."
+
+"Le sixieme est qu'il y en a parmy elles qui se pasment et s'esvanouissent
+durant les exorcismes, comme a leur gre, et en telle sorte que leur
+pasmoison commence lorsqu'elles ont le visage le plus enflamme et le poulx
+le plus fort... Elles reviennent de cette pasmoison sans que l'on y emploie
+aucun remede et d'une maniere plus merveilleuse que n'en a este l'entree;
+car c'est en remuant premierement l'orteil, et puis le pied, et puis la
+jambe, et puis la cuisse, et puis le ventre, et puis la poitrine, et puis
+la gorge, mais ces trois derniers par un grand mouvement de dilatation...
+le visage demeurant cependant tousjours apparemment interdit de tous ses
+sens, les quels enfin il reprend tout a coup en grimacant et hurlant et la
+religieuse retournant en meme temps en ses agitations et contorsions
+precedentes."
+
+Le docteur Ese[1] raconte comme suit ce qu'eprouvait la soeur Marie du
+couvent des religieuses de Louviers:
+
+ [Note 1: _Traicte des marques des possedes_, p. 51.]
+
+"La derniere qui etoit soeur Marie du Sainct-Esprit, pretendue possedee par
+Dagon, grande fille et de belle taille un peu plus maigre, mais sans
+mauvais teint ny aucune sorte de maladie entra dans le refectoire... le
+visage droict sans arrester ses yeux, et les tournant d'un coste et
+d'autre, chantant, sautant, dansant, et frappant doucement, qui l'un, qui
+l'autre, et en suite en se pourmenant tousjours, parla en termes tres
+elegants et significatifs du contentement qu'il avoit (parlant de la
+personne du diable) de sa condition et de l'excellence de sa nature... et
+disoit tout cela en marchant avec une contenance arrogante, et le geste
+semblable, ensuite il commenca a entrer en furie et prononcer quantite de
+blasphemes, puis se prit a parler de sa petite Magdelaine, sa bonne amie,
+sa mignonne, et sa premiere maistresse, et de la se lanca dans un panneau
+de vitre la teste la premiere sans sauter et sans faire aucun effort, et y
+passa tout le corps se tenant a une barre de fer qui faisoit le milieu, et
+comme elle voulut repasser de l'autre coste de la vitre, on lui fit
+commandement en langage latin _est in nomine Jesu rediret non per aliam sed
+per eadem viam_, ce qu'apres avoir longuement conteste et dit qu'il n'y
+rentreroit pas, elle le fit pourtant et rentra par le meme passage, et
+aussitost qu'elle fut revenue, les medecins l'ayant consideree, touche le
+poulx et fait tirer la langue, ce qu'elle permit en raillant et parlant
+d'autre chose, ils ne luy trouverent ny esmotion telle qu'ils avoient cru
+devoir estre, ny autre disposition conforme a la violence de tout ce
+qu'elle avoit fait et dit; et sortir de cette sorte contant tousjours
+quelque bagatelle et la compagnie se retira."
+
+Un autre historien des possedees de Louviers[1] rapporte ce fait
+surprenant:
+
+ [Note 1: _Histoire de madame Bavent, religieuse du monastere de
+ Sainct-Louis de Louviers_. Paris, 1652, in-4 deg..]
+
+"Au milieu de la nef de cette chappelle estoit expose un vase d'une espece
+de marbre qui peut avoir pres de deux pieds de diametre et un peu moins
+d'un pied de profondeur, les bords sont espais de trois doigts ou environ,
+et si pesant que trois personnes des plus robustes auront peine de le
+souslever estant par terre, ceste fille qui paroist d'une constitution fort
+debile entrant dans la chapelle ne fit que prendre ce vase de l'extremite
+de ses doigts et l'ayant arrache du pied d'estal sur lequel il estoit pose,
+le renversa sans dessus dessoubs et le jetta par terre avec autant de
+facilite qu'elle auroit fait un morceau de carte ou de papier. Ceste force
+prodigieuse en un sujet si foible surprit tous les assistans; cependant la
+fille paraissant furieuse et transportee couroit de part et d'autre avec
+des mouvements si brusques et si impetueux qu'il estoit malaise de
+l'arrester. Un des ecclesiastiques presents l'ayant saisy par le bras fut
+estonne de voir que ce bras, comme s'il n'eust este attache a l'espaule que
+par un ressort, n'empeschoit pas le reste du corps de tourner par dessus et
+par dessoubs par un certain mouvement que la nature ne souffre pas, ce
+qu'elle fit sept ou huit fois avec une promptitude et une agilite si
+extraordinaire qu'il est difficile de se l'imaginer."
+
+La _Relation des Ursulines possedees d'Auxonne_[1] contient les faits
+suivants:
+
+ [Note 1: Manuscrit de la Bibliotheque de l'Arsenal, n deg. 90, in-4 deg..]
+
+"Mons de Chalons ne fut pas plutost a l'autel (a minuit) que dans le jardin
+du monastere et tout a l'entour de la maison fut ouy dans l'air un bruit
+confus, accompagne de voix incognues et de certains sifflemens, quelquefois
+de grands crix, de sons estranges et non articules comme de plusieurs
+personnes ensemble, tout cela avoit quelque chose d'affreux parmy les
+tenebres et dans la nuit. En meme temps des pierres furent jettees de
+divers endroits contre les fenestres du choeur ou l'on celebroit la sainte
+messe, quoique ces fenestres soient fort esloignees des murailles que font
+la closture du monastere, ce qui fait croire que ne pouvoient pas venir du
+dehors. La vitre en fut cassee en un endroit mais les pierres ne tomberent
+point dans le choeur. Ce bruit fut entendu de plusieurs personnes dedans et
+dehors, celuy qui estoit en sentinelle en la citadelle de la ville de ce
+coste la, comme il declara le jour suivant, en prit l'alarme et mons
+l'evesque de Chalons a l'autel ne peut s'empescher d'en concevoir du
+soupcon de quelque chose de si extraordinaire qui se passoit en la maison,
+que les demons ou les sorciers faisoient quelques efforts dans ce moment
+qu'il repoussoit du lieu ou il estoit par de secrettes imprecations et des
+exorcismes interieurs."
+
+"Les religieuses cordelieres en la mesme ville entendirent ce bruit et en
+demeurerent effrayees. Elles creurent que leur monastere trembloit soubs
+leurs pieds et dans ceste consternation et ce bruit confus qu'elles
+entendirent furent obligees d'avoir recours aux prieres."
+
+"Dans ce mesme temps furent entendues dans le jardin quelques voix faibles
+comme de personnes qui se plaignoient et sembloient demander du secours. Il
+estoit pres d'une heure apres minuit et faisoit fort mauvais temps et fort
+obscur. Deux ecclesiastiques furent envoyes pour voir que c'estoit et
+trouverent dans le jardin du monastere Marguerite Constance et Denise Lamy,
+celle-la montee sur un arbre et l'autre couchee au pied du degre pour
+entrer dans le choeur; elles estoient libres et dans l'usage de leur
+raison, mais neantmoins comme esperdues, particulierement la derniere, fort
+faible et sans couleur et le visage ensanglante comme une personne effrayee
+et qui avoit peine a se rassurer; l'autre avoit aussy du sang sur le visage
+mais elle n'estoit point blessee, les portes de la maison estoient bien
+fermees et les murailles du jardin elevees de dix ou douze pieds."
+
+"Le mesme jour apres midy mons l'esveque de Chalons ayant dessein
+d'exorciser Denise Lamy apres l'avoir envoyee querir et n'ayant pas este
+rencontree, il lui commanda interieurement de le venir trouver en la
+chappelle de Saincte-Anne ou il estoit. Ce fut une chose assez surprenante
+de voir la prompte obeissance du demon a ce commandement qui n'avoit este
+conceu que dans le fonds de la pensee, car environ l'espace d'un quart
+d'heure apres, on entendit frapper impetueusement a la porte de la
+chappelle, comme une personne extremement pressee, et la porte estant
+ouverte on vit entrer cette fille brusquement sautant et bondissant dans la
+chappelle, le visage tout change et fort different de son naturel, la
+couleur haute, les yeux estincelans, un visage effronte et dans une
+agitation si violente qu'on eut de la peine a l'arrester, ne voulant pas
+souffrir qu'on mist l'estole a l'entour du corps qu'elle arrachoit et
+jettait en l'air avec une extreme violence, malgre les efforts de quatre ou
+cinq ecclesiastiques qui employoient tout ce qu'ils avoient de force et
+d'industrie pour l'arrester, de sorte qu'il fut propose de la lier: mais on
+le jugeoit difficile dans les transports ou elle estoit."
+
+"Une autre fois estant dans le fort de ses agitations... on commanda au
+demon de faire cesser le poulx en l'un de ses bras, ce qu'il fit
+incontinent avec moins de resistance et de peine que l'autre fois. On lui
+commanda ensuite de le faire retourner, et cela fut execute a l'instant...
+Le commandement lui ayant este fait de rendre la fille absolument
+insensible a la douleur, elle protesta qu'elle estoit en cet estat,
+presentant son bras hardiment pour estre perce et brule comme on voudroit:
+en effet, l'exorciste rendu plus hardi par les experiences precedentes
+ayant pris une aiguille assez longue, la lui enfonca tout entiere entre
+l'ongle et la chair dont elle se moquoit tout haut, declarant qu'elle n'en
+sentoit rien du tout. Tantost elle faisoit couler le sang et tantost le
+faisoit cesser selon qu'il lui estoit ordonne, elle-mesme prenoit
+l'aiguille et le percoit en divers endroits du bras et de la main. On fit
+encor davantage: l'un des assistans ayant pris une espingle et lui ayant
+tire la peau du bras un peu au-dessus du poignet la lui perca de part en
+part, de sorte que l'on voyoit l'espingle toute cachee dans le bras en
+sortir seulement par les deux extremites, et tout cela sans qu'il en
+sortist une goutte de sang, sinon apres lui avoir commande d'en donner, et
+sans monstrer la moindre apparence de sentiment ou de douleur."
+
+La meme relation donne comme preuves de la possession des religieuses
+d'Auxonne:
+
+"Les grandes agitations du corps qui ne se peuvent concevoir que par ceux
+qui en sont tesmoins. Ces grands coups de teste qu'elles se donnent de
+toute leur force tantost contre le pave, tantost contre les murs, et cela
+si souvent et si durement qu'il n'est aucun des assistans qui ne fremisse
+en le voyant sans qu'elles tesmoignent de sentir aucune douleur ny qu'il
+paroisse ny sang, ny blessure, ny contusion."
+
+"L'estat du corps dans une posture extremement violente, se tenant droictes
+sur les genoux, pendant que la teste renversee en arriere penche a un pied
+pres ou environ vers la terre, en sorte qu'il paroist comme tout rompu.
+Leur facilite de porter la teste estant plus basse par derriere que la
+ceinture du corps sans bransler des heures entieres, leur facilite de
+respirer en cet estat, l'egalite du visage qui ne change presque point dans
+ces agitations, l'egalite du poulx, la froideur dans laquelle elles sont
+pendant ces mouvements, la tranquillite dans laquelle elles demeurent au
+mesme instant qu'elles en sont revenues subitement sans que la respiration
+soit plus forte que l'ordinaire, les renversements de la teste en arriere
+jusque contre terre avec une promptitude merveilleuse. Quelquefois les
+trente et quarante fois de suite devant et arriere, la fille demeurant a
+genoux et les bras croises sur l'estomach quelquefois et dans le mesme
+estat, la teste renversee tournant a l'entour du corps et faisant comme un
+demy cercle avec des effets apparemment insupportables a la nature."
+
+"Les convulsions horribles et universelles par tous les membres
+accompagnees de hurlemens et de cris. Quelquefois la frayeur sur le visage
+a la veue de certains fantosmes ou spectres dont elles se disoient estre
+menacees dans un changement si extraordinaire et des traits si differents
+de leur naturel qu'elles imprimoient la crainte dans l'ame des assistans,
+quelquefois avec une abondance de larmes que l'on ne pouvoit arrester,
+accompagnees de plaintes et de cris aigus. D'autrefois la bouche
+extraordinairement ouverte, les yeux egares et la prunelle renversee au
+point qu'il n'y paroissoit plus que le blanc, tout le reste demeurant cache
+soubz les paupieres mais retournants a leur naturel au simple commandement
+de l'exorciste assiste du signe de la croix."
+
+"Souvent on les a veu ramper et se trainer par terre sans aucun secours ou
+des pieds ou des mains, quelquefois le derriere de la teste ou le devant du
+front a este veu se joindre a la plante des pieds, quelques unes couchees
+par terre qu'elles ne touchent que de l'extremite de l'estomach, tout le
+reste du corps, la teste, les pieds et les bras portes en l'air en assez
+long espace de temps, quelquefois renversees en arriere en sorte que
+touchans le pave du haut de la teste ou de la plante des pieds, tout le
+reste demeuroit en l'air estendu comme une table, elles marchoient en cet
+estat sans le secours des mains. Il leur est ordinaire de baiser la terre
+demeurans a genoux, le visage renverse par derriere, en sorte que le sommet
+de la teste va joindre la plante des pieds, les bras croises sur la
+poitrine et dans cette posture faire un signe de la croix avec la langue
+sur le pave."
+
+"On remarque une estrange difference entre l'estat dans lequel elles sont
+estans libres et dans leur naturel et dans celuy qu'elles font paroistre
+quand elles sont agitees dans la chaleur du transport et de la fureur:
+telle qui est infirme tant par la delicatesse de sa complexion et de son
+sexe que par maladie quand le demon l'a saisie et que l'autorite de
+l'eglise l'a forcee de paroistre devient si furieuse dans de certains
+momens que quatre ou cinq hommes avec toute leur force, sont empesches a
+l'arrester; leurs visages mesmes se monstrent si diformes et si differents
+de leur naturel qu'on ne les reconoist plus et ce qui est de plus estonnant
+est qu'apres des transports et des violences de ceste nature quelquefois
+pendant trois ou quatre heures apres des efforts dont les corps les plus
+robustes seroient lasses a demeurer au lit plusieurs jours, apres des
+hurlements continuels et des cris capables de rompre un estomach, estans
+retournes en leur naturel, ce qui se fait en un instant, on les void sans
+lassitude et sans emotion, l'esprit aussy tranquille, le visage aussy
+compose, l'haleine aussy lente, le poulx aussy peu altere que si elles
+n'avoient pas bouge d'un siege."
+
+"Mais on peut dire que parmy toutes les marques de possession qui ont paru
+dans ces filles, une des plus surprenantes et des plus communes aussy parmy
+elles, est l'intelligence de la pensee et des commandemens interieurs qui
+leur sont faits tous les jours par les exorcistes et les prestres, sans que
+ceste pensee soit manifestee au dehors ou par le discours ou par aucun
+signe exterieur. Il suffit qu'elle leur soit adressee interieurement ou
+mentalement pour leur estre congneue et cela s'est verifie par tant
+d'experiences pendant le sejour de mons l'evesque de Chalons, par tous les
+ecclesiastiques qui ont voulu l'esprouver que l'on ne peut douter
+raisonnablement de toutes ces particularites et de plusieurs autres, qu'il
+est impossible de specifier icy par le detail."
+
+Plusieurs archeveques ou eveques et docteurs en Sorbonne emirent, a propos
+de l'affaire d'Auxonne, l'avis suivant:
+
+"Que de toutes ces filles qui sont de differentes conditions il y en a de
+seculieres, de novices, de postulantes, de professes; il y en a de jeunes;
+il y en a qui sont agees; quelques unes sont de la ville, les autres n'en
+sont pas, quelques sont de bonne condition, d'autres de basse naissance;
+quelques unes riches, d'autres pauvres et de moindre condition; qu'il y a
+dix ans ou plus que cette affliction est commencee dans ce monastere; qu'il
+est malaise que depuis un si long temps un dessein de fourberie et de
+friponnerie put conserver le secret parmi des filles en si grand nombre, de
+conditions et d'interets si differents; qu'apres une recherche et une
+enquete plus exacte, le dit seigneur evesque de Chalons n'a trouve
+personne, soit dans le monastere, soit dans la ville, qui n'ait parle
+avantageusement de l'innocence et de la regularite, tant des filles que des
+ecclesiastiques qui ont travaille devant lui aux exorcismes, et qu'il
+temoigne avoir reconnu de sa part en leurs deportements pour des personnes
+d'exemples de merite et de probite, temoignage qu'il croit devoir a la
+justice et a la verite."
+
+"Joint a ce que dessus le certificat du sieur Morel, medecin present a
+tout, qui assure que toutes ces choses passent les termes de la nature, et
+ne peuvent partir que de l'ouvrage du demon; le tout bien considere nous
+estimons que toutes ces accusations extraordinaires en des filles excedent
+les forces de la nature humaine et ne peuvent partir que de l'operation du
+demon, possedant et obsedant ces corps."
+
+
+
+
+VI.--SABBAT
+
+
+J. Wier[1], qui pense que le sabbat n'existe que dans l'imagination des
+sorcieres, donne la composition de leur onguent.
+
+ [Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et
+ impostures des diables_, p. 165.]
+
+"Elles font bouillir un enfant dans un vaisseau de cuivre et en prennent la
+gresse qui nage au dessus, et font espessir le dernier bouillon en maniere
+d'un consume, puis elles serrent cela pour s'en aider a leur usage: elles y
+meslent du persil de eau, de l'aconite, des fueilles de peuple et de la
+suie; ou bien elles font en ceste maniere: elles melangent de la berle, de
+l'acorum vulgaire, de la quintefueille, du sang de chauve-souris, de la
+morelle endormante et de l'huile: ou bien, si elles font des autres
+compositions, elles ne sont dissemblables de ceste-cy. Elles oignent avec
+cet onguent toutes les parties du corps, les ayant auparavant frottees
+jusques a les faire rougir; a celle fin de attirer la chaleur, et relascher
+ce qui estoit estrainct par la froidure. Et a celle fin que la chair soit
+relaschee et que les pertuis du cuir soient ouverts elles y meslent de la
+gresse ou de l'huile, il n'y a point de doute que ce ne soit a fin que la
+vertu des sucs descende dedans et qu'elle soit plus forte et puissante.
+Ainsi pensent-elles etre portees de nuict a la clarte de la lune par l'air
+aux banquets, aux musiques, aux dances et aux embrassements des plus beaux
+jeunes hommes qu'elles desirent."
+
+Suivant Delrio[1]:
+
+ [Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio,
+ etc._ traduit et abrege du latin, par Andre du Chesne Tourangeau.
+ Paris, Jean Petitpas, 1611, in-12.]
+
+"Elles y sont portees le plus souvent sur un baston, qu'elles oignent de
+certain onguent compose de gresse de petits enfans que le diable leur fait
+homicidier, combien que quelquefois elles s'en frottent aussi les cuisses,
+ou autres parties du corps. Ainsi frottees elles ont coutume de s'asseoir
+sur une fourche, baguette, ou manche de ballay, mesme sur un taureau, sur
+un bouc ou sur un chien... puis mettant le pied sur la cramaillere
+s'envolent par la cheminee et sont transportees en leurs assemblees
+diaboliques ou bien souvent elles trouvent des feux noirs et horribles tous
+allumez. La le demon leur apparoist en forme de bouc ou de chien, lequel
+elles adorent en diverses postures, tantost pliant les genouils en terre,
+tantost debout et dos contre dos, tantost brandillants les cuisses
+contrehaut et renversant la teste en arriere, de sorte que le menton soit
+porte vers le ciel: voire pour plus grand hommage lui offrent des
+chandelles noires ou des nombrils de petits enfants et le baisant aux
+parties honteuses de derriere. Mais quoy pourroit-on ecrire sans horreur
+que quelquefois elles imitent aussi le sacrifice de la saincte messe, l'eau
+beniste et semblables ceremonies des catholiques par mocquerie et derision.
+Elles y presentent en outre leurs enfants au diable, luy dedient de leur
+semence espandue en terre, et luy apportent aucunes fois la sainte Hostie
+en leur bouche, laquelle elles foulent a beaux pieds en leur presence."
+
+Le meme auteur[1] explique les banquets et les danses du sabbat:
+
+ [Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio,
+ etc._, p. 897.]
+
+"Quelquefois elles dansent devant le repas et quelquefois apres,
+ordinairement y a diverses tables, trois ou quatre, chargees quelquefois de
+morceaux friands et delicats, et quelquefois insipides et grossiers, selon
+les dignitez et moyens des personnes. Quelquefois elles ont chacune leur
+demon assis aupres d'elles, et quelquefois elles sont toutes rangees d'un
+cote et leur demon range a l'opposite. Elles n'oublient pas aussi de benir
+leurs tables avant le repas, mais avec des paroles remplies de blasphemes
+avouant Beelzebub pour createur et conservateur de toutes choses. Elles luy
+rendent semblablement action de graces apres le repas avec les memes
+blasphemes. Et il ne faut pas oublier qu'elles assistent a ces banquets
+aucunes fois a face decouverte et d'autres fois masquees ou voilees de
+quelque linge. Elles dancent peu apres dos contre dos et en rond, chacune
+tenant son demon par les mains, ou bien quelquefois les chandelles
+ardentes, qu'elles luy avaient offertes en l'allant adorer et baiser. A ces
+ebats ne manquent aucunes fois le haubois et les menetriers, si quelquefois
+elles ne se contentent de chanter a la voix. Finalement apres la dance
+ausquels elles rendent apres compte de ce qu'elles ont fait depuis la
+derniere assemblee, et sont celles la les mieux venues, lesquelles ont
+commis de plus enormes et de plus execrables mechancetez. Les autres qui se
+sont comportez un peu plus humainement sont sifflees et mocquees, mises a
+l'ecart et le plus souvent encore battues et maltraitees de leurs maitres."
+
+Delrio[1] decrit la sortie du sabbat et fait connaitre a quelle epoque il
+se tient:
+
+ [Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio,
+ etc._, p. 199.]
+
+"Elles recueillent en dernier lieu des poudres que quelques uns pensent
+etre les cendres du bouc, dont le demon avait pris la figure et lequel
+elles avoient adore, subitement consume par les flames en leur presence, ou
+recoivent d'autres poisons, qu'elles cachent pour s'en servir a l'execution
+de leurs pernicieux desseins, puis enfin s'en retournent en leurs maisons
+celles qui sont pres a pied, et les plus eloignees en la facon qu'elles y
+avoient ete transportees. J'avois oublie que ces sabbats diaboliques se
+font le plus souvent environ la minuit, pour ce que Satan fait
+ordinairement ses efforts pendant les tenebres: et qu'ils se tiennent encor
+a divers jours en diverses provinces: en Italie, la nuit d'entre le
+vendredy et le samedy, en Lorraine les nuits qui precedent le jeudy et le
+dimanche et en d'autres lieux, la nuit d'entre le lundy et le mardy."
+
+Esprit de Bosroger[1] rapporte les aveux de Madeleine Bavan, a propos du
+sabbat:
+
+ [Note 1: _La piete affligee_, p. 389.]
+
+"I. Qu'etant a Rouen dans la maison d'une couturiere ches laquelle elle
+resta l'espace de trois ans elle fut debauchee par un magicien qui en abusa
+plusieurs, la fit transporter au sabbat avec trois de ses compagnes qu'il
+avait aussi debauchees: il y celebra la messe avec une chemise gatee de
+salletes luy appartenant, le dit magicien estant au sabbat, les fit signer
+dans un registre d'environ deux mains de papier; Madeleine adjoute qu'elle
+emporta du sabbat la vilaine chemise de laquelle le magicien s'etait servi,
+et etant de retour la prist sur soy, pendant lequel temps elle se sentit
+fort portee a l'impudicite jusqu'a ce qu'elle eust quittee par l'ordre d'un
+sage confesseur cette abominable chemise."
+
+"II. Madeleine Bavan a dit qu'il ne s'etait presque point passe de semaine
+pendant l'espace de huit mois ou environ, que le magicien ne l'ait menee au
+sabbat, ou une fois entr'autres ayant celebre une execrable messe, il la
+maria avec un des principaux diables de l'enfer nomme Dagon qui parut alors
+en forme d'un jeune homme, et luy donna une bague; ce maudit mariage fait,
+le dit pretendu jeune homme luy mit la bague dans le doigt, puis se
+separerent chacun de leur coste, avec promesse faite par ce jeune homme
+qu'il ne seroit pas longtemps sans la revoir, aussy il luy apparut des le
+lendemain, comme il a fait quantite de fois pendant plusieurs annees, ayant
+souvent sa compagnie charnelle, qui excepte le plaisir qu'elle ressentoit
+dans son esprit lui causoit plus de douleur que de volupte, comme
+elle-mesme l'assure."
+
+"Madeleine Bavan a dit[1] qu'elle a vu trois ou quatre fois des femmes
+magiciennes accoucher au sabbat, apres la delivrance desquelles on mettait
+leurs enfans sur l'autel qui y demeuroient pleins de vie pendant la
+celebration de leur detestable messe, laquelle etant achevee, tous les
+assistans (entre lesquelles etait la dite Bavan) et les meres memes
+egorgeoient d'un commun consentement ces pauvres petits enfans, qu'ils
+dechiroient et apres que chacun en avoit tire les principales parties,
+comme le coeur et autres pour en faire charmes, malefices et sortileges;
+ils mettoient le reste en terre; ausquels egorgements elle a contribue avec
+Picard et a fait des malefices des dits enfants qu'elle a rapportes a
+l'intention generale de celuy qui presidait au sabbat, et comme elle ne
+scavoit sur qui les appliquer, elle les bailla aux premiers trouves du
+sabbat."
+
+ [Note 1: _La piete affligee_, p. 395.]
+
+"Elle confesse avoir adore le bouc du sabbat lequel paroist demy homme et
+demy bouc, lesquelles adorations du bouc se font tousjours a dessein de
+profaner le tres saint sacrement de l'Eucharistie."
+
+"Elle avoue avoir plusieurs fois adore d'autres diables, referant ses
+intentions a celles qu'ont les magiciens en general: celles qu'elle se
+formoit en particulier n'avoient point d'autre but que la charnalite."
+
+"Pour revenir aux sorciers et sorcieres, quand ils vouloyent faire venir
+ces esprits a eux, dit Loys Lavater[1], ils s'oignoyent d'un onguent qui
+faisoit fort dormir; puis se couchoyent au lict, ou ils s'endormoyent tant
+profondement qu'on ne les pouvoit esveiller, ni en les percant d'aiguilles
+ni en les brulant. Pendant qu'ils dormoyent ainsi, les diables leur
+proposoyent des banquets, des danses, et toutes sortes de passe-temps, par
+imagination. Mais puisque les diables ont si grande puissance, rien
+n'empeche qu'ils ne puissent quelquefois prendre les hommes, et les
+emporter dans quelque forest puis leur faire voir la tels spectacles..."
+
+ [Note 1: _Trois livres des apparitions, etc._, p. 297.]
+
+"Il avint un jour que quelqu'un fort adonne a ces choses, fut soudainement
+emporte hors de sa maison en un lieu fort plaisant, ou apres avoir veu
+danser toute la nuict et fait grande chere, au matin tout cela estant
+esvanouy, il se vit enveloppe dans des epines et halliers fort espais. Mais
+outre ce qu'ils sont paillards aussi sont-ils fort cruels, car ils entrent
+es maisons en forme de chiens ou de chats et tuent ou despouillent les
+petits enfants."
+
+"Paul Grillaud, Italien qui vivoit l'an 1537, en son premier livre _de
+Sortilegiis_, tesmoigne, dit Crespet[1], qu'il y eut un pauvre homme sabin
+demourant pres de Rome qui fut persuade par sa femme de se gresser comme
+elle de quelques unguens pour estre transporte avec les autres sorciers.
+Pendant que ce transport se fist par la vertu de la gresse et de quelques
+paroles qu'on dit, et non pas par la vertu du diable, il se trouva donc au
+comte de Benevent soubs un grand noyer, ou estoient amassez infinis
+sorciers qui beuvoient et mangeoient a son advis, et se mit avec eux pour
+boire et manger; mais ne voyant point de sel sur table, en demanda ne se
+doubtant que les diables l'ont en horreur et aussitost qu'il eust nomme le
+nom de Dieu de ce que le sel lui fut apporte disant en son langage:
+_Laudato sia Dio pur e venuto questo sale_, incontinent tous les diables
+avec leurs sorciers disparurent, et demoura le pauvre home tout seul, nud
+comme il estoit et fut contraint de s'en retourner a pied mendiant son pain
+et vint accuser sa femme qui fut bruslee."
+
+ [Note 1: _De la hayne de Satan pour l'homme_, p. 236.]
+
+"D'apres le meme[1], Daneau... rend compte d'un proces fait a Geneve... a
+une femme laquelle avoit publiquement confesse estant interrogee, qu'elle
+avoit souvent assiste au chapitre et assemblee des autres sorciers, tout
+joignant le chapitre de la grande eglise dediee a saint Pierre (mais
+maintenant le repaire de Sathan ou est annoncee sa volonte) et qu'apres
+tous les autres qui la estoient congregez elle avoit adore le diable en
+forme de renard roux, qui se faisoit appeler Morguet et deposa qu'on le
+baisoit par le derriere qui etoit fort froid et sentoit fort mauvais. Ou
+une jeune fille etant arrivee, dedaignant baiser une place tant vilaine et
+infame, le dict renard se transforma en homme, et luy feit baiser son
+genoueil qui estoit aussi froid que l'autre lieu, et de son poulce luy
+imprima au front une marque qui lui causa une grande douleur; tout cela est
+dans le dit livre imprime, et ce que s'ensuit a scavoir, que la ditte femme
+deposa devant les juges que quand elle vouloit aller a l'assemblee, elle
+avoit un baston blanc tachete de rouge, et comme les autres lui avoient
+appris, elle disoit a ce baston: "Baston blanc rouge, meyne-moi ou le
+diable te commande."
+
+ [Note 1: _De la hayne de Satan pour l'homme_, p. 231.]
+
+"Barth a Spina raconte[1] qu'une jeune fille de Bergame fut trouvee a
+Venise, laquelle ayant veu lever de nuict sa mere, qui despouillant sa
+chemise s'estoit ointe, et chevauchant un baston estoit sortie par la
+fenestre et s'estoit esvanouye, par une curiosite en voulut autant faire,
+et incontinent elle fut portee au lieu ou estoit sa mere arrivee, mais
+voyant le diable s'imprima le signe de la croix et invoqua le nom de la
+Vierge Marie, et incontinent elle fut delaissee seule, et se trouva toute
+nue comme le proces en fut fait d'elle et de sa mere et le tout verifie."
+
+ [Note 1: Meme ouvrage, p. 241.]
+
+"Il allegue un autre exemple d'une autre femme de Ferrare laquelle estant
+couchee aupres de son mary se leva de nuict pensant qu'il fust bien endormy
+mais il la contemploit comme elle print de l'onguent dans un vaisseau
+qu'elle tenoit cache, et aussitost fut enlevee, il se leve et en voulut
+autant faire, et se trouva incontinent au lieu ou estoit sa femme qui
+estoit en une cave, mais n'ayant le moyen de retourner comme il etoit alle,
+se trouva seul et apprehende comme larrons conta l'affaire, accusa sa femme
+qui fut convaincue et chastiee."
+
+Goulart[1] rapporte, d'apres Baudouain de Roussey[2], le fait suivant:
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 178.]
+
+ [Note 2: _Epitres medicinales_.]
+
+"M. Theodore fils de Corneille, jadis consul de la ville de Goude en
+Hollande m'a recite l'histoire qui s'ensuit l'affirmant tres veritable. En
+un village nomme Ostbrouch pres d'Utrect se tenoit une veufve au service de
+laquelle estoit un quidam s'occupant en ce qui estoit requis pour les
+affaires de la maison. Icelui ayant prins garde, comme les valets sont
+curieux encores que ce ne fust comme en passant, que bien avant en la nuict
+et lorsque tous les domestiques estoyent couchez, cette veufve estoit
+d'ordinaire en l'estable vers un certain endroit, lors estendant les mains
+elle empoignoit le rastelier d'icelle estable ou l'on met d'ordinaire le
+foin pour les bestes. Lui s'esbahissant que vouloit dire cela, delibere de
+faire le mesme au desceu de sa maistresse, et essayer l'effect de telle
+ceremonie. Ainsi donc tost apres, en suivant sa maistresse qui estoit
+entree en l'estable y va et empoigne le rastelier. Tout soudain il se sent
+enleve en l'air, et porte en une caverne sous terre, en une villette ou
+bourgade nommee Wych, ou il trouve une synagogue de sorcieres, devisantes
+ensemble de leurs malefices. La maistresse estonnee de telle presence non
+attendue lui demanda par quelle adresse, il s'estoit rendu en telle
+compagnie. Il lui deschiffre de poinct en poinct ce que dessus. Elle
+commence a se despiter et courroucer contre lui craignant que telles
+assemblees nocturnes ne fussent descouvertes. Neantmoins elle fut d'avis de
+consulter avec ses compagnes ce que seroit de faire en la difficulte qui se
+presentoit. Finalement elles furent d'avis de recueillir amiablement ce
+nouveau venu en stipulant de lui promesse expresse de se taire, et de jurer
+qu'il ne manifesteroit a personne les secrets qui lors luy avoyent este
+descouverts contre son opinion et merite. Ce pauvre corps promet mons et
+merveilles, flatte les unes et les autres et pour n'estre pas rudement
+admis en leur synagogue, feint avoir tres grande envie d'etre dela en avant
+admis en leur synagogue, s'il leur plaisoit. En ces consultations, l'heure
+se passe et le temps de deloger aprochoit. Lors se fait une autre
+consultation a l'instance de la maitresse scavoir si pour la conservation
+de plusieurs, il estoit point expedient d'egorger ce serviteur ou s'il
+faloit le reporter. D'un commun consentement fut encline au plus doux avis
+de le reporter en la maison, puisqu'il avoit preste serment de ne rien
+deceler. La maistresse prend cette charge et apres promesse expresse et
+reciproque, elle charge ce serviteur sur ses epaules promettant le reporter
+en sa maison. Mais comme ils eurent fait une partie du chemin, ils
+descouvrirent un lac plein de joncs et de roseaux. La maistresse
+rencontrant cette occasion et craignant toujours que ce jeune homme se
+repentant d'avoir ete admis a ces festes d'enfer ne descouvrist ce qu'il
+avoit veu s'eslance impetueusement et secoue de dessus ses epaules le jeune
+homme esperant (comme il est a presumer) que ce malavise perdroit la vie,
+tant par la violence de sa chute du fort haut, que par son enfondrement en
+l'eau bourbeuse de ce lac, ou il demeureroit enseveli."
+
+"Mais comme Dieu est infiniment misericordieux, ne voulant pas permettre la
+mort du pecheur, ains qu'il se convertisse et vive, il borna les furieux
+desseins de la sorciere, et ne permit pas que le jeune homme fut noye, ains
+lui prolongea la vie, tellement que sa cheute ne fut pas mortelle, car
+roulant et culbutant en bas il rencontre une touffe espaisse de cannes et
+roseaux qui rabattirent la violence du coup en telle sorte toutes fois
+qu'il fut rudement blesse, et n'ayant pour aide que la langue, tout le
+reste de la nuict, il sentit des douleurs en ce lict de joncs et d'eau
+bourbeuse."
+
+"Le jour venu en se lamentant et criant, Dieu voulut que quelques passants
+estonnez de cette clameur du tout extraordinaire, apres avoir diligemment
+cherche trouverent ce pauvre corps demi transi tout esrene et froisse ayant
+outre plus les deux cuisses denouees. Ils s'enquirent d'ou il estoit, qui
+l'avoit mis en tel point et entendant l'histoire precedente apres l'avoir
+tire de ce miserable gite le chargerent et firent porter par chariot a
+Utrect. Le bourgmaistre nomme Jean le Culembourg, gentilhomme vertueux,
+esmeu et ravi en admiration d'un cas si nouveau, fit soigneuse enqueste du
+tout, deserna prinse de corps contre la sorciere, et la fit serrer en
+prison, ou elle confessa volontairement, sans torture et de poinct en
+poinct, tout ce qui s'estoit passe, suppliant qu'on eust pitie d'elle. La
+conclusion de ce proces, par commun avis de tout le conseil produisit
+condamnation de mort tellement que ceste femme fut bruslee. Le serviteur ne
+fut de longtemps apres gueri de sa froissure universelle et
+particulierement de ses cuisses, chastie devant tous de sa curiosite
+detestable."
+
+Bodin[1] rapporte d'apres Sylvestre Rieras qu'en Italie, dans la ville de
+Come, "l'official et l'inquisiteur de la foy, ayans grand nombre de
+sorcieres qu'ils tenoyent en prison, et ne pouvans croire les choses
+estranges qu'elles disoyent, en voulurent faire la preuve, et se firent
+mener a la synagogue par l'une des sorcieres, et se tenans un peu a
+l'escart virent toutes les abominations, hommages au diable, danses,
+copulations. Enfin le diable qui faisoit semblant de ne les avoir pas veu,
+les batit tant qu'ils en moururent quinze jours apres."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, preface.]
+
+"Nous trouvons, dit Bodin[1], au 6e livre de Meyr, qui a escrit fort
+diligemment l'histoire de Flandres, que l'an 1459 grand nombre d'hommes et
+femmes, furent brules en la ville d'Arras accusees les uns par les autres
+et confesserent qu'elles estoient la nuit transportees aux danses et puis
+qu'ils se couplaient avecques les diables qu'ils adoraient en figure
+humaine."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_.]
+
+"Jacques Sprenger et ses quatre compagnons inquisiteurs des sorciers
+escrivent qu'ils ont fait le proces a une infinite de sorciers en ayant
+fait executer fort grand nombre en Allemagne, et mesmement aux pays de
+Constance et de Ravenspur l'an 1485 et que toutes generallement sans
+exception, confessoient que le diable avoit copulation charnelle avec elle
+apres leur avoir fait renoncer Dieu et leur religion."
+
+"Suivant P. de Lancre[1], Jeannette d'Abadie aagee de seize ans dict,
+qu'elle a veu hommes et femmes se mesler promiscuement au sabbat. Que le
+diable leur commandait de s'accoupler et de se joindre, leur baillant a
+chacun tout ce que la nature abhorre le plus, scavoir la fille au pere, le
+fils a la mere, la seur au frere, la filleule au parrain, la penitente a
+son confesseur, sans distinction d'aage, de qualite ny de parentulle."
+
+ [Note 1: _Tableau des inconstances des mauvais anges_, p. 222.]
+
+"Vers l'annee 1670, dit Balthazar Bekker[1], il y eut en Suede, au village
+de Mohra, dans la province d'Elfdalen, une affaire de sorcellerie qui fit
+grand bruit. On y envoya des juges. Soixante-dix sorcieres furent
+condamnees a mort; une foule d'autres furent arretees, et quinze enfants se
+trouverent meles dans ces debats."
+
+ [Note 1: _Le Monde enchante_, liv. VI, ch. XXIX, d'apres les
+ relations originales.]
+
+"On disait que les sorcieres se rendaient de nuit dans un carrefour,
+qu'elles y evoquaient le diable a l'entree d'une caverne, en disant trois
+fois:
+
+--"Antesser, viens! et nous porte a Blokula!"
+
+"C'etait le lieu enchante et inconnu du vulgaire, ou se faisait le sabbat.
+Le demon Antesser leur apparaissait sous diverses formes, mais le plus
+souvent en justaucorps gris, avec des chausses rouges ornees de rubans, des
+bas bleus, une barbe rousse, un chapeau pointu. Il les emportait a travers
+les airs a Blokula, aide d'un nombre suffisant de demons, pour la plupart
+travestis en chevres; quelques sorcieres, plus hardies, accompagnaient le
+cortege, a cheval sur des manches a balai. Celles qui menaient des enfants
+plantaient une pique dans le derriere de leur chevre; tous les enfants s'y
+perchaient a califourchon, a la suite de la sorciere, et faisaient le
+voyage sans encombre."
+
+"Quand ils sont arrives a Blokula, ajoute la relation, on leur prepare une
+fete; ils se donnent au diable, qu'ils jurent de servir; ils se font une
+piqure au doigt et signent de leur sang un engagement ou pacte; on les
+baptise ensuite au nom du diable, qui leur donne des raclures de cloches.
+Ils les jettent dans l'eau, en disant ces paroles abominables:
+
+--"De meme que cette raclure ne retournera jamais aux cloches dont elle est
+venue, ainsi que mon ame ne puisse jamais entrer dans le ciel."
+
+"La plus grande seduction que le diable emploie est la bonne chere; et il
+donne a ces gens un superbe festin, qui se compose d'un potage aux choux et
+au lard, de bouillie d'avoine, de beurre, de lait et de fromage. Apres le
+repas, ils jouent et se battent; et si le diable est de bonne humeur, il
+les rosse tous avec une perche, "ensuite de quoi il se met a rire a plein
+ventre." D'autres fois il leur joue de la harpe."
+
+"Les aveux que le tribunal obtint apprirent que les fruits qui naissaient
+du commerce des sorcieres avec les demons etaient des crapauds ou des
+serpents.
+
+"Des sorcieres revelerent encore cette particularite, qu'elles avaient vu
+quelquefois le diable malade, et qu'alors il se faisait appliquer des
+ventouses par les sorciers de la compagnie."
+
+"Le diable enfin leur donnait des animaux qui les servaient et faisaient
+leurs commissions, a l'un un corbeau, a l'autre un chat, qu'ils appelaient
+_emporteur_, parce qu'on l'envoyait voler ce qu'on desirait, et qu'il s'en
+acquittait habilement. Il leur enseignait a traire le lait par charme, de
+cette maniere: le sorcier plante un couteau dans une muraille, attache a ce
+couteau un cordon qu'il tire comme le pis d'une vache; et les bestiaux
+qu'il designe dans sa pensee sont traits aussitot jusqu'a epuisement. Ils
+employaient le meme moyen pour nuire a leurs ennemis, qui souffraient des
+douleurs incroyables pendant tout le temps qu'on tirait le cordon. Ils
+tuaient meme ceux qui leur deplaisaient, en frappant l'air avec un couteau
+de bois."
+
+"Sur ces aveux on brula quelques centaines de sorciers, sans que pour cela
+il y en eut moins en Suede."
+
+On ne peut guere evoquer les demons avec surete sans s'etre place dans un
+cercle qui garantisse de leur atteinte, parce que leur premier mouvement
+serait d'empoigner, si l'on n'y mettait ordre. Voici ce qu'on lit a ce
+propos dans le _Grimoire du pape Honorius_:
+
+"Les cercles se doivent faire avec du charbon, de l'eau benite aspergee, ou
+du bois de la croix benite... Quand ils seront faits de la sorte, et
+quelques paroles de l'Evangile ecrites autour du cercle, sur le sol, on
+jettera de l'eau benite en disant une priere superstitieuse dont nous
+devons citer quelques mots:--"Alpha, Omega, Ely, Elohe, Zebahot, Elion,
+Saday. Voila le lion qui est vainqueur de la tribu de Juda, racine de
+David. J'ouvrirai le livre et ses sept signes..."
+
+On recite apres la priere quelque formule de conjuration, et les esprits
+paraissent.
+
+Le _Grand Grimoire_ ajoute "qu'en entrant dans ce cercle il faut n'avoir
+sur soi aucun metal impur, mais seulement de l'or ou de l'argent, pour
+jeter la piece a l'esprit. On plie cette piece dans un papier blanc, sur
+lequel on n'a rien ecrit; on l'envoie a l'esprit pour l'empecher de nuire;
+et, pendant qu'il se baisse pour la ramasser devant le cercle, on prononce
+la conjuration qui le soumet."
+
+Le _Dragon rouge_ recommande les memes precautions.
+
+Il nous reste a parler des cercles que les sorciers font au sabbat pour
+leurs danses. On en montre encore dans les campagnes; on les appelle
+_cercle du sabbat_ ou _cercle des fees_, parce qu'on croyait que les fees
+tracaient de ces cercles magiques dans leurs danses au clair de la lune.
+Ils ont quelquefois douze ou quinze toises de diametre, et contiennent un
+gazon pele a la ronde de la largeur d'un pied, avec un gazon vert au
+milieu. Quelquefois aussi tout le milieu est aride et desseche, et la
+bordure tapissee d'un gazon vert. Jessorp et Walker, dans les _Transactions
+philosophiques_, attribuent ce phenomene au tonnerre: ils en donnent pour
+raison que c'est le plus souvent apres des orages qu'on apercoit ces
+cercles.
+
+D'autres savants ont pretendu que les cercles magiques etaient l'ouvrage
+des fourmis, parce qu'on trouve souvent ces insectes qui y travaillent en
+foule.
+
+On regarde encore aujourd'ui, dans les campagnes peu eclairees, les places
+arides comme le rond du sabbat. Dans la Lorraine, les traces que forment
+sur le gazon les tourbillons des vents et les sillons de la foudre passent
+toujours pour les vestiges de la danse des fees, et les paysans ne s'en
+approchent qu'avec terreur[1].
+
+ [Note 1: Madame Elise Voiart, Notes au livre Ier de la Vierge
+ d'Arduene.]
+
+
+
+
+VII.--UNION CHARNELLE AVEC LE DIABLE. INCUBES ET SUCCUBES.
+
+
+"Le bruit commun, dit saint Augustin[1] est, et plusieurs l'ont essaye et
+encore entendu de ceux la foy desquels ne peut estre revoquee en doute que
+certains faunes et animaux silvestres appelez du commun incubes ont este
+facheux et envieux aux femmes, tellement qu'ils ont souvent convoite
+d'habiter avec elles, et se trouvent certains demons que les Francois
+appellent _Dusii_, lesquels s'efforcent tant qu'ils peuvent de cognoistre
+les femmes et souvent ils accomplissent leur dessein; tellement que de nier
+cela est un traict d'un homme impudent."
+
+ [Note 1: _Cite de Dieu_, livres XXIII et XIX.]
+
+Crespet[1] rapporte que "Col. Rhodiginus livre II, chap. VI, des _Antiques
+lecons_, soustient que les diables peuvent habiter avec les femmes,
+_Daemones foecundos esse femine, et coire, angelos vero bonos minime_. Et
+souvent on a trouve des sorcieres es lieux escartes, couchees a la renverse
+et se remuer comme estans en l'acte venerien, et aussitost le diable se
+lever en forme de nuee espaisse et foetide."
+
+ [Note 1: Crespet, _La hayne de Sathan_, p. 296.]
+
+D'apres Bodin[1] "Jeanne Herviller, native de Verbery pres Compiegne, entre
+autres choses, confessa que sa mere avoit este condamnee d'estre bruslee
+toute vive par arrest du parlement, confirmatif de la sentence du juge de
+Senlis, qu'a l'aage de douze ans sa mere la presenta au diable en forme
+d'un grand homme noir et vestu de noir, botte, esperonne, avec une espee au
+coste et un cheval noir a la porte, auquel la mere dit: Voicy ma fille que
+je vous ay promise, et a la fille: Voicy vostre amy qui vous fera bien
+heureuse, et des lors elle renonca a Dieu, a la religion, et puis coucha
+avec elle charnellement en la mesme sorte et maniere que font les hommes
+avecques les femmes, hormis que la semence estoit froide. Cela, dit-elle,
+continua tous les quinze jours, mesmes icelle estant couchee pres de son
+mary sans qu'il s'en apperceut. Et un jour le diable luy demanda si elle
+voulait estre enceinte de lui et elle ne voulut pas."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_.]
+
+Merlin passait pour fils du diable. "Je pense, dit Le Loyer[1], que ce
+n'est point chose tant incroyable qu'il ait este engendre du diable en une
+sorciere: car en la mesme isle vers le royaume d'Ecosse, au pays de Marree,
+y eut une fille qui se trouva grosse du fait du diable. Ce ne fut pas sans
+donner a penser a ses parents, qui la pouvoit avoir engrossee, parce
+qu'elle abhorroit les noces et n'avait voulu etre mariee. Ils la pressent
+de dire qui l'avait engrossee: elle confesse, que c'estoit le diable qui
+couchoit toutes les nuicts avec elle, en forme de beau jeune homme. Les
+parents ne se contentent pas la responce de la fille, pratiquent sa
+chambriere qui de nuict les fit entrer dans la chambre avec torches. Ce fut
+lors qu'ils apperceurent au lict de la fille, un monstre fort horrible
+n'ayant forme aucune d'homme. Le monstre fait contenance de ne vouloir
+quitter le lict, et fait on venir le prestre pour l'exorciser. Enfin le
+monstre sort, mais c'est avec tel tintamarre et fracassement, qu'il brusla
+les meubles qui estoient en la chambre, et en sortant descouvrit le toict
+et couverture de la maison. Trois jours apres, dict Hectore Boice, la
+sorciere engendra un monstre, le plus vilain qui fust oncque ne en Ecosse,
+que les sages femmes estoufferent."
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._, p. 315.]
+
+"J'ai leu autrefois, dit le meme[1], en Thomas Valsingham, Anglais, que la
+nuict d'une feste de Pentecote une femme du pays et de la paroisse de
+Kenghesla du diocese de Wintchester et doyenne d'Aulton, nommee Jeanne, fut
+en songe, non tant admonestee, que pressee et sollicitee d'aller trouver un
+jeune homme qui l'entretenait par amourettes. Elle se mit en chemin des le
+lendemain, et estant en la foret de Wolmer, se presente a elle un demon en
+la forme de l'amoureux nomme Guillaume, qui l'accoste et jouyt d'elle.
+Ceste maladie elle pense luy avoir ete causee par l'amoureux, qui se
+justifie et montre qu'il etait impossible qu'il fust en la forest en la
+meme heure dont elle se plaignoit et par la fut la verite du demon incube
+descouverte. Cela rengregea encore la maladie de la femme et advint cette
+merveille. La maison ou gisait la femme fut tellement remplie de puanteur
+que personne n'y pouvoit durer, et trois jours apres mourut ayant les
+levres fort livides, le ventre noir et enfle par tout le corps. A toute
+peine huict hommes la porterent en terre tant elle pesoit."
+
+ [Note 1: Meme ouvrage, p. 340.]
+
+Goulart rapporte cette singuliere histoire d'apres un personnage, dit-il,
+tres digne de foy: L'an 1602, un gentilhomme francois se trouvant pres d'un
+bois, en voit sortir une fille eploree et echevelee qui lui demande appui
+et protection contre des voleurs qui avaient tue sa compagnie et avaient
+voulu la violer. Le gentilhomme, tirant son epee, prit cette demoiselle en
+croupe et traversa la foret sans rencontrer personne. Il l'amena, dans une
+hotellerie ou elle ne voulut manger ni boire que sur les instances du
+gentilhomme. Cette demoiselle supplia ensuite son sauveur de la laisser
+coucher dans la meme chambre que lui. Il y consentit apres quelques
+difficultes, et l'on dressa deux lits. Le gentilhomme se coucha dans le
+sien. "Mais la damoiselle, environ une heure apres, se despouilla pres de
+l'autre lict, et comme feignant croire que le gentilhomme dormist, commence
+a se descouvrir, a se contempler en diverses parties. Le gentilhomme picque
+d'infame passion attisee par l'indigne regard d'un masque qui lui
+paroissoit et sembloit le plus beau qui jamais se fust presente a ses yeux,
+se laissa gaigner par l'infame convoitise de son coeur alleche par les
+redoutables attraits d'un tres cauteleux ennemi, mettant le reverence de
+Dieu et le salut de son ame en oubli, se leve de son lict, s'en va dans
+celui de la damoiselle qui le receut et passerent la nuict ensemble. Le
+matin venu, le pauvre miserable retourne trouver sa couche, et y estant
+s'endort. La damoiselle se leve et disparoit sans saluer gentilhomme, hoste
+ni hostesse. Le gentilhomme esveille la demande, elle ne se trouve point:
+il l'attend jusques environ midi: lors n'en pouvant avoir de nouvelles il
+monte a cheval, et poursuit son chemin. A peine estoit-il a demie-lieue de
+la ville qu'il descouvre au bout d'une raze campagne un cavalier arme de
+pied en cap, lequel venoit a lui, bride abatue, les armes au poin. Le
+gentilhomme qui estoit bon soldat l'attend de pied ferme, et repousse
+vaillamment l'effort de cest ennemi couvert, lequel se retirant un peu a
+quartier, haussa la visiere. Alors le pauvre gentilhomme conut la face de
+la damoiselle avec laquelle il avoit passe la nuict precedente, lui
+declairant lors en termes expres qu'il avoit eu la compagnie du diable, que
+sa resistance estoit vaine, qu'il ne pouvoit s'en desdire." Le gentilhomme
+invoqua l'assistance de Dieu, Satan disparut. Le gentilhomme tournant bride
+rebroussa vers sa maison ou, desole, se mit au lit, confessa ce qui lui
+etait arrive devant plusieurs personnes notables, et mourut peu de jours
+apres, esperant a la misericorde de Dieu.
+
+Guyon[1] rapporte aussi l'histoire de quelques personnes qui ont eu
+commerce avec le diable:
+
+ [Note 1: _Diverses lecons_, t. II, p. 56.]
+
+"Ruoffe en son livre de la _Conception et generation humaine_, tesmoigne
+que de son temps, une paillarde eut affaire a un esprit malin par une
+nuict, ayant forme d'homme, et que soudain apres le ventre luy enfla, et
+que pensant estre grosse, elle tomba en une si etrange maladie que toutes
+ses entrailles tomberent, sans que par aucun artifice des medecins, elle
+peust estre guerie."
+
+"En ce pays de Lymosin, environ l'an 1580, un gentilhomme cadet venant de
+la chasse du lievre, a soleil couchant, trouva en son chemin un esprit
+transforme en une belle femme, cuydant a la verite qu'elle fust telle:
+estant alleche par elle a volupte, eut affaire a elle, se sentit saisi
+soudain d'une si grande chaleur par tout son corps, que dans trois jours
+apres il mourut, et persista de dire jusques a la mort, que ceste chaleur
+provenoit de ceste copulation et ne resvoit nullement, et que soudain apres
+l'acte venerien ceste femme s'evanoueit."
+
+"Nous avons veu deux femmes du bourg de Chambaret a scavoir la mere et la
+fille, qui disoyent et affermoient le diable avoir eu affaire avec elles
+par force visiblement et par violence, et leur ventre s'enfla grandement,
+et les touchay et visitay, et les trouvay telles; l'on les tenoit pour
+insensees de tenir telles paroles. Elles changerent de lieux, s'en allerent
+caymandant ailleurs et depuis j'ay entendu qu'elles n'estoyent plus grosses
+et qu'elles furent deschargees par beaucoup de fumees et ventositez qui
+sortirent de leurs corps, l'on m'a dit qu'elles estoyent encore en vie."
+
+Selon Crespet[1], "Hector Boetius, hystoriographe escossois, sur la fin du
+livre VIII de son _Hystoire escossoise_, recite que l'an 1486 quelques
+marchans navigeans d'Escosse en Flandre, se voient a l'improviste assaillis
+d'une effroyable tempeste qui les environna, de sorte qu'ils pensaient
+aller au fond de l'Ocean. L'air estoit trouble, les nues obscures et
+espaisses, le soleil avoit perdu sa clarte, dont ils soupconnerent qu'il y
+avoit de la malice de Sathan parmy tant de tourmente, ce que pensoit faire
+tomber en desespoir ces pauvres gens. Or de malheur en leur navire, il y
+avoit une femme, laquelle voyant si grand desordre et effroy commenca a
+confesser sa faute et s'accuser, que de longtemps elle avoit souffert un
+dyable incube qui la venoit parfois vexer et qu'il ne faisoit que partir de
+sa compagnie, les suppliant qu'ils la jetassent en la mer, car elle se
+sentoit grandement coupable pour un crime tant horrible et infame.
+Toutefois, il y eut des gens catholiques au navire, et entre autres un
+prestre qui la confessa et remit en meilleure esperance devant lequel se
+prosternant en un lieu escarte pour confesser ses peches avec une amertume
+de coeur, souspirs et sanglots, se confiant en la misericorde de Dieu, et
+aussistost qu'il luy eust donne l'absolution sacramentale, les assistans
+veirent lever en l'air du navire une espaisse nuee avec une fadeur et fumee
+accompagnee de flame qui s'alla jetter en fond, et aussitost la serenite
+fut rendue."
+
+ [Note 1: _De la hayne de Sathan_, p. 296.]
+
+"Le meme auteur (Boetius), au mesme livre, cite par Crespet, poursuit
+encore un autre exemple de la region, Gareotha, d'un jeune adolescent, beau
+et elegant en perfection, lequel confessa devant son evesque qu'il avoit
+souvent eu la compagnie d'une jeune fille qui le venoit de nuict
+chatouiller en son lit, et le baisotoit se supposant a luy, afin qu'il fust
+eschauffe pour faire l'oeuvre charnel, sans que jamais il peut scavoir qui
+elle estoit, ou d'ou elle venoit, car les portes et fenestres de sa chambre
+avoient toujours este fermees, mais par le conseil des gens doctes il
+changea de demeure, et a force de prieres, confessions, jeunes et autres
+devots exercices il fut delivre."
+
+"J'ay aussi leu, dit Bodin[1], l'extraict des interrogatoires faicts aux
+sorcieres de Longwy en Potez qui furent aussi bruslees vives que maistre
+Adrian de Fer, lieutenant general de Laon m'a baille. J'en mettrai quelques
+confessions sur ce point."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_.]
+
+"Marguerite Bremont, femme de Noel de Lavatet, a dit que lundy dernier
+apres avoir failli elle fut avec Marion sa mere a une assemblee pres le
+moulin Franquis de Longwy en un pre et avoit sa dite mere un ramon entre
+ses jambes disant: Je ne mettray point les mots, et soudain elles furent
+transportees toutes deux au lieu ou elles trouverent Jean Robert, Jeanne
+Guillemin, Marie femme de Simon d'Agneau et Guillemette femme d'un nomme
+Legras qui avoient chacun un ramon. Se trouverent aussi en ce lieu six
+diables, qui estoient en forme humaine, mais fort hideux a voir. Que apres
+la danse finie les diables se coucherent avecque elles, et eurent leur
+compagnie et l'un d'eux, qui l'avoit menee danser la print et la baisa par
+deux fois et habita avec elle l'espace de plus d'une demie heure mais
+delaissa aller sa semence bien froide."
+
+P. de Lancre[1] repete diverses histoires d'incubes et de succubes:
+
+ [Note 1: _Tableau de l'inconstance des mauvais anges_, p. 214.]
+
+"Henry, institeur, et Jaques Spranger, qui furent esleus du pape Innocent
+VIII pour faire le proces aux sorciers d'Allemagne, racontent que bien
+souvent ils ont veu des sorcieres couchees par terre le ventre en sus,
+remuant le corps avec la meme agitation que celles qui sont en cette sale
+action, prenant leur plaisir avec ces esprits et demons incubes qui leur
+sont visibles mais invisibles a tous autres, sauf qu'ils voient apres cet
+abominable accouplement une puante et sale vapeur s'eslever du corps de la
+sorciere de la grandeur d'un homme: si bien que plusieurs maris jaloux
+voyant les malins esprits acointer ainsi et cognoistre leurs femmes pensant
+que ce fussent vrayment des hommes mettoient la main a l'espee, et qu'alors
+les demons disparoissans ils demeuroient moquez et rudement baffouez par
+leurs femmes."
+
+"Francois Pic de la Mirandole dict avoir cognu un homme de soixante-quinze
+ans qui s'appeloit Benedeto Berna, lequel par l'espace de quarante ans eut
+accointance avec un esprit succube qu'il appeloit Harmeline et la
+conduisoit et menoit quant et luy en forme humaine, en la place et partout
+et parloit avec elle: de maniere que plusieurs l'oyant parler, et ne voyant
+personne le tenoient pour fol. Et un autre nomme Pinet en tint un l'espace
+de trente ans sous le nom de Fiorina."
+
+"Sur quoy est remarquable ce que dict Bodin que les diables ne font paction
+expresse avec les enfants qui leur sont vouez, s'ils n'ont atteint l'aage
+de puberte et dict que Jeanne Herviller disposa que sa mere qui l'avait
+dediee a Satan si tost qu'elle fut nee, ne fut jamais desiree par Satan ny
+ne s'accoupla avec luy, qu'elle n'eust atteint l'aage de douze ans. Et
+Magdeleine de la Croix, abbesse de Cordoue, en Espagne, dict de meme, que
+Satan n'eut cognoissance d'elle qu'en ce mesme aage."
+
+"Or cette operation de luxure n'est commise ou pratiquee par eux pour
+plaisir qu'ils y prennent, parce que comme simples esprits, ils ne peuvent
+prendre aucune joye ny plaisir des choses sensibles. Mais ils le font
+seulement pour faire choir l'homme dans le precipice dans lequel ils sont,
+qui est la disgrace de Dieu tres haut et tres puissant."
+
+"Johannes d'Aguerre dict que le diable en forme de bouc avoit son membre au
+derriere et cognoissoit les femmes en agitant et poussant avec iceluy
+contre leur devant."
+
+"Marie de Marigrane, aagee de quinze ans, habitante de Biarrix dict,
+qu'elle a veu souvent le diable s'accoupler avec une infinite de femmes
+qu'elle nomme par nom et surnom: et que sa coutume est de cognoistre les
+belles par devant, et les laides au rebours."
+
+"Toutes les sorcieres s'accordent en cela, dit Delrio[1], que la semence
+qu'elles recoivent du diable, est froide comme glace, et qu'elle n'apporte
+aucun plaisir, mais horreur plutost, et par consequent ne peut etre cause
+d'aucune generation. Je repons que le demon, voulant decevoir la femme souz
+l'espece et figure de quelque homme sans qu'elle s'appercoive qu'il est un
+demon, imite lors le plus convenablement qu'il peut tout ce qui est requis
+en l'accouplement de l'homme et de la femme, et par ainsi met-il en peine
+s'il veut que la generation s'en ensuive (ce qui avient rarement) d'y
+employer tout ce qui est necessaire a la generation, cherchant une semence
+prolifique, qu'il conserve et jette d'une si grande vitesse que les esprits
+vitaux ne s'evaporent. Mais quand il n'a point d'intention d'engendrer,
+alors il se sert de je ne scay quoy de semblable a la semence, chaud
+toutefois de peur que son imposture ne soit descouverte et tempere aussi le
+corps qu'il a pris de peur que par son attouchement, il n'apporte de la
+crainte, de l'horreur ou de l'epouvantement. Au contraire quand ils se
+couplent avec celles qui n'ignorent pas que ce soit un demon, il jette le
+plus souvent une semence imaginaire et froide, de laquelle je confesse
+ingenument qu'il ne peut rien provenir. Et qui plus est, toutes les
+sorcieres s'accordent en cela, qu'il les interroge si elles concoivent de
+ses oeuvres; et si d'aucunes se trouvent qui en aient envie, lors il se
+sert, comme je l'ay dit, de la vraye semence de l'homme."
+
+ [Note 1: _Les controverses et recherches magiques_, p. 187.]
+
+Les demons, selon Delrio[1], peuvent aussi produire de certains monstres
+inaccoutumes, tels que celuy qu'on a veu au Bresil, de dix-sept palmes de
+hauteur, couvert d'un cuir de lesard, ayant des tetins fort gros, les bras
+de lyon, les yeux etincelans et flamboians et la langue de meme: tels aussi
+que ceux qui furent pris aux forets de Saxe, en l'an 1240 avec un visage
+demy humain: si ce n'est par aventure qu'ils fussent nez de l'accouplement
+de quelques hommes avec des betes brutes: qui est la plus certaine origine
+de la plus part des monstres. Car ainsi jadis Alcippe enfanta-t'elle un
+elephant, pendant la guerre Marsique. Ainsi trois femmes ont-elles accouche
+depuis l'une en Suisse d'un lyon, en l'an 1278, l'autre a Pavie d'un chat
+en l'an 1271 et l'autre d'un chien en la ville de Bresse. Ainsi encore l'an
+1531 une autre femme a-elle enfante d'une meme ventree, premierement un
+chef d'homme enveloppe d'une taye, par apres un serpent a deux pieds et
+troisiemement un pourceau tout entier... Certainement en ces exemples
+ci-dessus allegues, je pense qu'il faut dire que c'est le demon, qui souz
+la figure de telles bestes a engrosse ces femmes."
+
+ [Note 1: _Les controverses et recherches magiques_.]
+
+
+
+
+VIII.--PACTE AVEC LE DIABLE. MARQUE DES SORCIERS.
+
+
+Un auteur anonyme[1] nous a conserve l'engagement pris par Loys Gaufridy
+envers le diable:
+
+ [Note 1: _De la vocation des magiciens et magiciennes, etc._ Paris,
+ Ollivier de Varennes, 1623, in-12.]
+
+"Je, Loys prestre, renonce a tous et a chascun des biens spirituels et
+corporels, qui me pourroient estre donnez et m'arriver de la part de Dieu,
+de la Vierge, et de tous les saincts et sainctes: et principalement de la
+part de Jean Baptiste mon patron, et des saincts apotres Pierre et Paul et
+de sainct Francois. Et a toy, Lucifer, que te voy, et scay estre devant
+moi, je me donne moy-mesme, avec toutes les bonnes oeuvres que je ferai,
+excepte la valeur et le fruit des sacrements, au respect de ceux a qui je
+les administreray, et en cette maniere j'ay signe ces choses et les
+atteste."
+
+Lucifer prit de son cote a l'egard de Loys Gaufridy l'engagement suivant:
+
+"Je Lucifer, promets sous mon seing, a toy seigneur Loys Gaufridy prestre,
+de te donner vertu et puissance, d'ensorceler par le soufflement de bouche
+toutes et chacunes les femmes et les filles que tu desireras: en foy de
+quoy j'ay signe Lucifer."
+
+Suivant Bodin[1], "Magdeleine de la Croix, native de Cordoue en Espagne,
+abbesse d'un monastere, se voyant en suspicion des religieuses, et
+craignant le feu, si elle estoit accusee, voulut prevenir pour obtenir
+pardon du pape, et confesse que des l'age de douze ans, un malin esprit en
+forme d'un More noir la sollicita de son honneur auquel elle consentit et
+continua trente ans et plus, couchant ordinairement avec luy: par le moyen
+duquel estant dedans l'eglise elle estoit elevee en haut et quand les
+religieuses communioient apres la consecration l'hostie venoit en l'air
+jusqu'a elle, au veu des autres religieuses qui la tenoient pour saincte,
+et le pretre aussi, qui trouvoit alors faute d'une hostie."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_.]
+
+"On voit a Molsheim, dit dom Calmet[1], dans la chapelle de saint Ignace en
+l'eglise des PP. Jesuites une inscription celebre qui contient l'histoire
+d'un jeune gentilhomme allemand, nomme _Michel Louis_, de la famille de
+_Boubenhoren_, qui ayant ete envoye assez jeune par ses parents a la cour
+du duc de Lorraine pour apprendre la langue francoise perdit au jeu de
+cartes tout son argent. Reduit au desespoir il resolut de se livrer au
+demon, si ce mauvais esprit vouloit ou pouvoit lui donner de bon argent:
+car il se doutoit qu'il ne lui en fourniroit que de faux et de mauvais.
+Comme il etoit occupe de cette pensee, tout d'un coup il vit paraitre
+devant lui comme un jeune homme de son age, bien fait, bien couvert, qui
+lui ayant demande le sujet de son inquietude lui presenta sa main pleine
+d'argent, et lui dit d'eprouver s'il etoit bon. Il lui dit de le venir
+retrouver le lendemain. Michel retourne trouver ses compagnons, qui
+jouoient encore, regagne tout l'argent qu'il avoit perdu, et gagne tout
+celui de ses compagnons. Puis il revient trouver son demon, qui lui demanda
+pour recompense trois gouttes de son sang, qu'il recut dans une coquille de
+gland: puis offrant une plume a Michel il lui dit d'ecrire ce qu'il lui
+dicteroit. Il lui dicta quelques termes inconnus qu'il fit ecrire sur deux
+billets differens[2] dont l'un demeura au pouvoir du demon et l'autre fut
+mis dans le bras de Michel au meme endroit d'ou le demon avoit tire du
+sang. Et le demon lui dit: Je m'engage de vous servir pendant sept ans,
+apres lesquels vous m'appartiendrez sans reserve. Le jeune homme y
+consentit, quoique avec horreur, et le demon ne manquoit pas de lui
+apparaitre jour et nuit sous diverses formes, et de lui inspirer diverses
+choses inconnues et curieuses, mais toujours tendantes au mal. Le terme
+fatal des sept annees approchoit, et le jeune homme avoit alors environ
+vingt ans. Il revint chez son pere: le demon auquel il s'etoit donne lui
+inspira d'empoisonner son pere et sa mere, de mettre le feu a leur chateau
+et de se tuer soi-meme. Il essaya de commettre tous ces crimes: Dieu ne
+permit pas qu'il y reussit, le fusil dont il vouloit se tuer ayant fait
+faute jusqu'a deux fois, et le venin n'ayant pas opere sur ses pere et
+mere. Inquiet de plus en plus, il decouvrit a quelques domestiques de son
+pere le malheureux etat ou il se trouvoit, et les pria de lui procurer
+quelques secours. En ce meme temps le demon le saisit, et lui tourna tout
+le corps en arriere, et peu s'en fallut qu'il ne lui rompit les os. Sa mere
+qui etoit de l'heresie de Suenfeld, et qui y avoit engage son fils, ne
+trouvant dans sa secte aucun secours contre le demon qui le possedoit ou
+l'obsedoit, fut contrainte de le mettre entre les mains de quelques
+religieux. Mais s'en retira bientot et s'enfuit a l'Islade d'ou il fut
+ramene a Molsheim par son frere, chanoine de Wirsbourg, qui le remit entre
+les mains des PP. de la Societe. Ce fut alors que le demon fit les plus
+violens efforts contre lui, lui apparoissant sous la forme d'animaux
+feroces. Un jour entre autres le demon sous la forme d'un homme sauvage et
+tout velu jetta par terre une cedule ou pacte different du vrai qu'il avoit
+extorque du jeune homme, pour tacher sous cette fausse apparence de le
+tirer des mains de ceux qui le gardoient et pour l'empecher de faire sa
+confession generale. Enfin on prit jour au 20 octobre 1603, pour se trouver
+en la chapelle de sainct Ignace, et y faire rapporter la veritable cedule
+contenant le pacte fait avec le demon. Le jeune homme y fit profession de
+la foi catholique et orthodoxe, renonca au demon, et recut la sainte
+Eucharistie. Alors jettant des cris horribles, il dit qu'il voyoit comme
+deux boucs d'une grandeur demesuree, qui, ayant les pieds de devant en
+haut, tenoient entre leurs ongles chacun de leur cote l'une des cedules ou
+pactes. Mais des qu'on eut commence les exorcismes et invoque le nom de
+sainct Ignace les deux boucs s'enfuirent, et il sortit du bras ou de la
+main gauche du jeune homme presque sans douleur et sans laisser de
+cicatrice, le pacte qui tomba aux pieds de l'exorciste. Il ne manquoit plus
+que le second pacte qui etoit reste au pouvoir du demon. On recommenca les
+exorcismes, on invoqua sainct Ignace et on promit de dire une messe en
+l'honneur du sainct: en meme temps parut une grande cigogne difforme, mal
+faite, qui laissa tomber de son bec cette seconde cedule, et on la trouva
+sur l'autel."
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits et sur les
+ vampires, ou les revenans de Hongrie, de Moravie, etc._, par le
+ R.P. dom Augustin Calmet, abbe de Senones. Nouvelle edition, Paris,
+ Debust aine, 1751, 2 vol. in-12.]
+
+ [Note 2: Il y avait en tout dix lettres, la plupart grecques, mais
+ qui ne formeront aucun sens. On les voyoit a Molsheim dans le
+ tableau qui represente ce miracle.]
+
+On parlait beaucoup chez les anciens de certains demons qui se montraient
+particulierement vers midi a ceux avec lesquels ils avaient contracte
+familiarite. Ces demons visitent ceux a qui ils s'attachent, en forme
+d'hommes ou de betes, ou en se laissant enclore en un caractere, chiffre,
+fiole, ou bien en un anneau vide et creux au dedans. "Ils sont connus,
+ajoute Leloyer, des magiciens qui s'en servent, et, a mon grand regret, je
+suis contraint de dire que l'usage n'en est que trop commun[1]."
+
+ [Note 1: _Histoire des spectres_, liv. III, ch. IV, p. 198.]
+
+Honsdorf en son _Theatre es exemples du 8e commandement_, cite par
+Goulart[1], dit que: "Un docteur en medecine s'oublia si miserablement que
+de traiter alliance avec l'ennemi de nostre salut, qu'il avoit conjure et
+enclos dans un verre d'ou ce seducteur et familier esprit lui respondoit.
+Le medecin estoit heureux es guerisons des malades et amassa force escus en
+ses pratiques: tellement qu'il laissa a ses enfans la somme de vingt-six
+mille escus vaillant. Peu de temps avant sa mort, comme il commencoit a
+penser a sa conscience, il tombe en telle fureur que tout son propos estoit
+d'invoquer le diable, et vomir des blasphemes horribles contre le
+Sainct-Esprit. Il rendit l'ame en ce malheureux estat."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 624.]
+
+Goulart[1] rapporte d'apres Alexandre d'Alexandrie[2] l'histoire d'un
+prisonnier qui, ayant appele le diable a son secours, avait visite les
+enfers:
+
+ [Note 1: _Thresor d'histoires admirables_, t. I, p. 535-538.]
+
+ [Note 2: Au livre VI, ch. XXI de ses _Jours geniaux_.]
+
+"Le seigneur d'une villette en la principaute de Sulmona, au royaume de
+Naples, se monstroit avare et superbe en son gouvernement: de telle sorte
+que ses pauvres sujets ne pouvoyent subsister, ains estoyent estrangement
+gourmandez de lui. Un autre homme de bien au reste, mais pauvre et
+mesprise, battit rudement pour quelque occasion certain chien de chasse
+appartenant a ce seigneur, lequel griesvement irrite de la mort de son
+chien, fit empoigner et emprisonner ce pauvre homme en un cachot. Au bout
+de quelques jours les gardes qui tenoyent toutes les portes diligemment
+closes, venans a les ouvrir selon leur coustume, pour lui donner quelque
+peu de pain, ne trouverent point leur prisonnier en son cachot. L'ayans
+cerche et recerche par tout, sans pouvoir remarquer trace ni apparence
+quelconque d'evasion, finalement rapporterent ceste merveille a leur
+seigneur, qui de prime face s'en mocquoit et les menacoit, mais entendant
+puis apres la verite, ne fut pas moins estonne qu'eux. Au bout de trois
+jours apres ceste alarme, toutes les portes des prisons et du cachot
+fermees comme devant, ce mesme prisonnier, sans le sceu d'aucun, aparut
+renferme dedans son precedent cachot, ayant face et contenance d'homme
+esperdu; lequel requit que sans delai l'on le menast vers ce seigneur,
+auquel il avoit a dire choses de grande importance. Y ayant este conduit,
+il raconte qu'il estoit revenu des enfers. L'occasion avoit este que ne
+pouvant plus porter la rigueur de sa prison, vaincu de desespoir, craignant
+la mort, et destitue de bon conseil il avoit appelle le diable a son aide,
+a ce qu'il le tirast de ceste captivite. Que tost apres le malin en forme
+hideuse et terrible lui estoit apparu dedans son cachot, ou ils avoyent
+fait accord, suyvant lequel, il avoit este desferre et tire non sans griefs
+tourmens hors de la, puis precipite en des lieux souterrains et
+merveilleusement creux, comme au fond de la terre, ou il avoit veu les
+cachots des meschans, leurs supplices, tenebres et miseres horribles, des
+sieges puants et effrayables: des Rois, Princes, et grands Seigeurs,
+plongez en des abysmes tenebreux: ou ils brusloyent au feu ardent en des
+tourmens indicibles: qu'il avoit veu de Papes, Cardinaux, et autres Prelats
+magnifiquement vestus, et autres sortes de gens, en divers equipages,
+affligez de supplices distincts, en des goufres fort profonds, ou ils
+estoyent tourmentez incessamment. Adjoustant qu'il y avoit reconnu
+plusieurs de sa conoissance, notamment un de ses plus grands amis
+d'autrefois, lequel l'avoit reconu, et enquis de son estat: le prisonnier
+lui ayant raconte que leur pays estoit en main d'un rude maistre, l'autre
+lui enjoignist qu'estant de retour il commandast a ce rude seigneur de
+renoncer a ses tyranniques deportemens: et declarast que s'il continuoit sa
+place estoit marquee en certain siege prochain qu'il monstra au prisonnier.
+Et afin (dit cest esprit au prisonnier) que le seigneur dont nous parlons
+adjouste foy a ton rapport, di lui qu'il se souvienne du conseil secret et
+du propos que nous eusmes ensemble, lors que nous portions les armes en
+certaine guerre, et sous les chefs qu'il lui nomma. Puis il lui dit par le
+menu ce secret, leur accord, les paroles et promesses reciproques:
+lesquelles le prisonnier raconta distinctement les unes apres les autres,
+par leur ordre, a ce seigneur, lequel fut merveilleusement estonne de ce
+message, s'esbahissant comme il s'estoit peu faire que les choses commises
+a lui seul et qu'il n'avoit jamais descouvertes a personne, lui fussent
+deschifrees si hardiment par un pauvre sien sujet, qui les representoit
+comme s'il les eust leuees dedans un livre. On adjouste que le prisonnier
+s'estant enquis de l'autre avec lequel il devisoit es enfers s'il estoit
+possible et vrai que tant de gens qu'il voyoit si magnifiquement vestus,
+sentissent quelques tourmens? L'autre respondit qu'ils estoyent bruslez
+d'un feu continuel, pressez de tortures et supplices indicibles, et que
+tout ce parement d'or et d'escarlate n'estoit que feu ardent ainsi
+couloure. Que voulant sentir si ainsi estoit, il s'estoit aproche pour
+toucher ceste escarlate; que l'autre l'avoit exhorte de s'en departir; mais
+que l'ardeur de feu lui avoit grille tout le dedans de la main laquelle il
+monstroit tout rostie, et comme cuite a la braise d'un grand feu. Le pauvre
+prisonnier ayant este relasche, paroissoit a ceux qui l'aborderent s'en
+retournant chez soi comme un homme tout hebete, qui n'oid ni ne void
+goutte, tousjours pensif, parlant fort peu, et ne respondant presque point
+aux questions qu'on lui faisoit. Son visage au reste estoit devenu si
+hideux, son regard tant laid et farouche, apres ce voyage qu'a peine sa
+femme et ses enfans le reconurent-ils: et le reconoissant, ne fut question
+que de cris et de larmes, le contemplant ainsi change. Il ne vescut que
+fort peu de jours apres ce retour, et avec beaucoup de difficulte peut-il
+pourvoir a ses petites afaires, tant il estoit esperdu."
+
+Crespet[1] decrit la marque dont Satan frappait les siens:
+
+ [Note 1: _De la hayne de Sathan_, p 244.]
+
+"Or afin qu'on cognoisse que ce ne sont point songe il est tout evident,
+que la marque de Sathan sur les sorciers est comme lepreuse, car pour toute
+pointure d'alesnes et picqueures, le lieu est insensible, et c'est ou on
+les eprouve vraiment estre sorciers de profession a telle marque car ils ne
+sentent la pointure non plus que s'ils etaient ladres et n'en sort jamais
+goutte de sang, voire jamais on ne peut faire jecter l'arme pour tout
+supplice qu'on leur puisse inferer."
+
+"Avec ce caractere ils recoivent la puissance de nuire, de charmer, et en
+font aussi participans leurs enfans si couvertement ou expressement, ils
+donnent consentement au serment et alliance que leurs peres ont faictes
+avec les diables, ou bien de ce que les meres ont soubs cette intention
+dedie ou consacre leurs enfans aux demons des qu'ils sont non seulement
+naiz mais aussi conceuz, et advient souvent que par les ministeres de ces
+demons quelques sorciers ont este veu avoir deux prunelles en chaque oeil,
+et d'autres le pourtraict d'un cheval en l'un, et double prunelle en
+l'autre. Ce que s'est faict pour servir de marque et caractere de
+l'alliance faicte avec eux. Car les demons peuvent en graver et effigier
+sur la cher du tendrelet embrion tels ou semblables lignes et lineamens."
+
+"Ces marques, disait Jacques Fontaine[1], ne sont pas gravees par le demon
+sur les corps des sorciers, pour les recognoistre seulement, comme font les
+capitaines des compagnies de chevaux-legers qui cognoissent ceux qui sont
+de leur compagnie par la couleur des casaques, mais pour contrefaire le
+createur de toutes choses, pour montrer sa superbe, et l'authorite qu'il a
+acquise sur les miserables humains que se laissent attrapper a ses
+cautelles et ruses pour le tenir en son service et subjection par la
+recognoissance des marques de leur maitre. Pour les empescher en tant qu'il
+luy est possible, de se desdire de leurs promesses et serments de fidelite,
+parce qu'en luy faisan banqueroute, les marques ne demeurent pas moins
+tousjours sur leurs corps, pour, en cas d'accusation servir de moyen de les
+perdre a la moindre descouverte qu'il s'en puisse faire."
+
+ [Note 1: _Discours des marques des sorciers et de la reelle
+ possession, etc._, par Jacques Fontaine. Paris, Denis Langlois,
+ 1611, in-12, p. 6.]
+
+"Un accuse nomme Louis Gaufridy, qui venoit d'etre condamne au feu...
+estoit marque en plus de trente endroits du corps et principalement sur les
+reins ou il avait une marque de luxure si enorme et profonde, esgard au
+lieu, qu'on y plantoit une esguille jusques a trois doigts de travers sans
+appercevoir aucun sentiment ny aucune humeur que la picqueure rendit."
+
+Le meme auteur etablit que les marques des sorciers sont des parties
+mortifiees par l'attouchement du doigt du diable.
+
+"Vers 1591, on arreta comme sorciere une vieille femme de quatre-vingts
+ans, mendiante en Poitou. Elle se nommait Leonarde Chastenet. Confrontee
+avec Mathurin Bonnevault, qui soutenait l'avoir vue au sabbat, elle
+confessa qu'elle y etait allee avec son mari; que le diable, qui s'y
+montrait en forme de bouc, etait une bete fort puante. Elle nia qu'elle eut
+fait aucun malefice. Cependant elle fut convaincue, par dix-neuf temoins,
+d'avoir fait mourir cinq laboureurs et plusieurs bestiaux. Quand elle se
+vit condamnee pour ces crimes reconnus, elle confessa qu'elle avait fait
+pacte avec le diable, lui avait donne de ses cheveux, et promis de faire
+tout le mal qu'elle pourrait; elle ajouta que la nuit, dans sa prison, le
+diable etait venu a elle, en forme de chat, "auquel, ayant dit qu'elle
+voudrait etre morte, icelui diable lui avait presente deux morceaux de
+cire, lui disant qu'elle en mangeat, et qu'elle mourrait; ce qu'elle
+n'avait voulu faire. Elle avait ces morceaux de cire; on les visita, et on
+ne put juger de quelle matiere ils etaient composes. Cette sorciere fut
+donc condamnee, et ces morceaux de cire brules avec elle[1]."
+
+ [Note 1: _Discours sommaire des sortileges et venefices_, tires des
+ proces criminels juges au siege royal de Montmorillon, en Poitou,
+ en l'annee 1599, p. 19.]
+
+
+
+
+IX.--FOURBERIES ET MECHANCETES DU DIABLE
+
+
+L'argent qui vient du diable est ordinairement de mauvais aloi. Delrio
+conte qu'un homme, ayant recu du demon une bourse pleine d'or, n'y trouva
+le lendemain que des charbons et du fumier.
+
+Un inconnu, passant par un village, rencontra un jeune homme de quinze ans,
+d'une figure interessante et d'un exterieur fort simple. Il lui demanda
+s'il voulait etre riche; le jeune homme ayant repondu qu'il le desirait,
+l'inconnu lui donna un papier plie, et lui dit qu'il en pourrait faire
+sortir autant d'or qu'il le souhaiterait, tant qu'il ne le deplierait pas;
+et que s'il domptait sa curiosite, il connaitrait avant peu son
+bienfaiteur. Le jeune homme rentra chez lui, secoua son tresor mysterieux,
+il en tomba quelques pieces d'or... Mais, n'ayant pu resister a la
+tentation de l'ouvrir, il y vit des griffes de chat, des ongles d'ours, des
+pattes de crapaud, et d'autres figures si horribles, qu'il jeta le papier
+au feu, ou il fut une demi-heure sans pouvoir se consumer. Les pieces d'or
+qu'il en avait tirees disparurent, et il reconnut qu'il avait eu affaire au
+diable.
+
+Un avare, devenu riche a force d'usures, se sentant a l'article de la mort,
+pria sa femme de lui apporter sa bourse, afin qu'il put la voir encore
+avant de mourir. Quand il la tint, il la serra tendrement, et ordonna qu'on
+l'enterrat avec lui, parce qu'il trouvait l'idee de s'en separer
+dechirante. On ne lui promit rien precisement; et il mourut en contemplant
+son or. Alors on lui arracha sa bourse des mains, ce qui ne se fit pas sans
+peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblee, lorsqu'en
+ouvrant le sac on y trouva, non plus des pieces d'or, mais deux
+crapauds!... Le diable etait venu, et en emportant l'ame de l'usurier, il
+avait emporte son or, comme deux choses inseparables et qui n'en faisaient
+qu'une[1].
+
+ [Note 1: Caesarii, _Hist. de morientibus_, cap. XXXIX _Mirac._ lib.
+ II.]
+
+Voici autre chose: Un homme qui n'avait que vingt sous pour toute fortune
+se mit a vendre du vin aux passants. Pour gagner davantage, il mettait
+autant d'eau que de vin dans ce qu'il vendait. Au bout d'un certain temps,
+il amassa, par cette voie injuste, la somme de cent livres. Ayant serre cet
+argent dans un sac de cuir, il alla avec un de ses amis faire provision de
+vin pour continuer son trafic; mais, comme il etait pres d'une riviere, il
+tira du sac de cuir une piece de vingt sous pour une petite emplette; il
+tenait le sac dans la main gauche et la piece dans la droite; incontinent
+un oiseau de proie fondit sur lui et lui enleva son sac, qu'il laissa
+tomber dans la riviere. Le pauvre homme, dont toute la fortune se trouvait
+ainsi perdue, dit a son compagnon: Dieu est equitable; je n'avais qu'une
+piece de vingt sous quand j'ai commence a voler; il m'a laisse mon bien, et
+m'a ote ce que j'avais acquis injustement[1].
+
+ [Note 1: Saint Gregoire de Tours, livre des _Miracles_.]
+
+Un etranger bien vetu, passant au mois de septembre 1606 dans un village de
+la Franche-Comte, acheta une jument d'un paysan du lieu pour la somme de
+dix-huit ducatons. Comme il n'en avait que douze dans sa bourse, il laissa
+une chaine d'or en gage du reste, qu'il promit de payer a son retour. Le
+vendeur serra le tout dans du papier, et le lendemain trouva la chaine
+disparue, et douze plaques de plomb au lieu des ducatons[1].
+
+ [Note 1: Boguet, _Discours des sorciers_.]
+
+"M. Remy, dans sa _Demonolatrie_[1], parle de plusieurs personnes qu'il a
+ouies en jugement en sa qualite de lieutenant general de Lorraine, dans le
+temps ou ce pays fourmilloit de sorciers et de sorcieres: ceux d'entre eux
+qui croyoient avoir recu de l'argent du demon, ne trouvoient dans leurs
+bourses que des morceaux de pots casses et des charbons, ou des feuilles
+d'arbres, ou d'autres choses aussi viles et aussi meprisables."
+
+ [Note 1: Ch. IV, ann. 1705, cite par dom Calmet, dans le _Traite
+ sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 271.]
+
+"Le R.P. Abram, jesuite, dans son Histoire manuscrite de l'Universite de
+Pont-a-Mousson, rapporte, dit dom Calmet[1], qu'un jeune garcon de bonne
+famille, mais peu accommode, se mit d'abord a servir dans l'armee parmi les
+goujats et les valets: de la ses parens le mirent aux ecoles, mais ne
+s'accommodant pas de l'assujettissement que demandent les etudes, il les
+quitta, resolu de retourner a son premier genre de vie. En chemin il eut a
+sa rencontre un homme vetu d'un habit de soie, mais de mauvaise mine, noir
+et hideux, qui lui demanda ou il alloit, et pourquoi il avoit l'air si
+triste: Je suis, lui dit cet homme, en etat de vous mettre a votre aise, si
+vous voulez vous donner a moi. Le jeune homme croyant qu'il vouloit
+l'engager a son service, lui demanda du tems pour y penser; mais commencant
+a se defier des magnifiques promesses qu'il lui faisoit, il le considera de
+plus pres, et ayant remarque qu'il avoit le pied gauche fendu comme celui
+d'un boeuf, il fut saisi de frayeur, fit le signe de la croix, et invoqua
+le nom de Jesus; aussitot le spectre disparut. Trois jours apres la meme
+figure lui apparut de nouveau, et lui demanda s'il avoit pris sa
+resolution: le jeune homme lui repondit qu'il n'avoit pas besoin de maitre.
+Le spectre lui dit: Ou allez-vous? Je vais, lui repondit-il, a une telle
+ville qu'il lui nomma. En meme tems, le demon jetta a ses pieds une bourse
+qui sonnoit, et qui se trouva pleine de trente ou quarante ecus de
+Flandres, entre lesquels il y en avoit environ douze qui paroissoient d'or,
+nouvellement frappes, et comme sortant de dessous le coin du monnoyeur.
+Dans la meme bourse il y avoit une poudre que le spectre disoit etre une
+poudre tres subtile. En meme tems il lui donnoit des conseils abominables
+pour contenter les plus honteuses passions, et l'exhortoit a renoncer a
+l'usage de l'eau benite et a l'adoration de l'hostie qu'il nommoit par
+derision ce petit gateau. L'enfant eut horreur de ses propositions, fit le
+signe de la croix sur son coeur; et en meme temps il se sentit si rudement
+jette contre terre qu'il y demeura demi mort pendant une demi heure.
+S'etant releve, il s'en retourna chez sa mere, fit penitence et changea de
+conduite. Les pieces qui paroissoient d'or et nouvellement frappees, ayant
+ete mises au feu, ne se trouverent que de cuivre."
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 272.]
+
+Le diable engage quelquefois a faire des oeuvres de piete.
+
+"L'an 1559, dit Bodin[1], le dix-septieme jour de decembre, au village de
+Loen, en la comte de Juilliers, le cure osa bien interroguer le diable, qui
+tenoit une fille assiegee, si la messe estoit bonne et pourquoy il poussoit
+et contraignoit la fille d'aller soudain a la messe, quand on sonnoit la
+cloche. Satan respondit qu'il vouloit y aviser. C'estoit revoquer en doute
+le fondement de sa religion et en faire juge Satan. Or Jean de Sarisber, en
+son _Policratic_, livre II, chap. XXVI, parlant de ses beaux
+interrogatoires, dit: Les malins esprits sont si rusez, qu'ils feignent
+avec beaucoup de sollicitude qu'ils ne font que par force ce qu'ils font de
+leur plein gre. On diroit qu'ils sont contraints, et ils font qu'on les
+tire des lieux ou ils sont, en vertu des exorcismes: et afin que l'on n'y
+prenne garde de si pres, ils dressent des exorcismes comme au nom du
+Seigneur, ou en la foy de la saincte Trinite ou en la vertu de
+l'incarnation et de la passion, puis les suggerent aux hommes et obeissent
+aux exorcistes jusques a tant qu'ils les ayent envelopez avec eux en mesme
+crime de sacrilege et peine de damnation."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, livre III, ch. dernier.]
+
+"Jean Wier recite, continue Bodin[1], qu'il a veu une fille demoniaque en
+Alemagne, laquelle interrogee par un exorciste, Satan respondit qu'il
+faloit que la fille allast en pelerinage a Marcodur, ville eslongnee de
+quelques lieues, que de trois pas l'un elle s'agenouillast, et fist dire la
+messe sur l'autel Saincte-Anne, et qu'elle seroit delivree, predisant le
+signal de sa delivrance a la fin de la messe. Ce qui fut fait, et sur la
+fin de la messe, elle et le prestre virent un fantosme blanc, et fut ainsi
+delivree."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, livre III, dernier chap.]
+
+"Nous avons vu un autre exemple, dit Bodin[1], de Philippe Woselich,
+religieux de Cologne en l'abbaye de Kructen, lequel fut assiege d'un demon,
+l'an 1550. Le malin esprit interrogue dit a l'exorciste, qu'il estoit l'ame
+du feu abbe, nomme Mathias de Dure, pource qu'il n'avoit paye le peintre,
+lequel avoit si bien peint l'image de la Vierge Marie, et que le religieux
+ne pouvoit estre delivre s'il n'alloit en voyage a Treves et Aix la
+Chapelle, ce qui fut fait; et le religieux ayant obei fut delivre."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, livre III, dernier chap.]
+
+Bodin[1] cite encore cette histoire, "notoire aux Parisiens, advenue en la
+ville de Paris, en la rue Sainct-Honore, au Cheval rouge. Un passementier
+avoit atire sa niepce chez luy la voyant orpheline. Certain jour la fille
+priant sur la fosse de son pere a Sainct-Gervais, Satan se presente a elle
+seule, en forme d'homme grand et noir, lui prenant la main et disant:
+M'amie, ne crain point, ton pere et ta mere sont bien. Mais il faut dire
+quelques messes et aller en voyage a Nostre Dame des Vertus, et ils iront
+droit en paradis. La fille demande a cet esprit si soigneux du salut des
+hommes qui il estoit: Il repondit qu'il estoit Satan, et qu'elle ne
+s'estonna point. La fille fit ce qui lui estoit commande. Quoy fait il lui
+dit qu'il faloit aller en voyage a Sainct-Jacques. Elle respondit: Je ne
+scaurois aller si loin. Depuis Satan ne cessa de l'importuner, parlant
+familierement a elle seule faisant sa besogne, lui disant ces mots: Tu es
+bien cruelle; elle ne voudroit pas mettre ses cizeaux au sein pour l'amour
+de moy. Ce qu'elle faisoit pour le contenter et s'en despecher. Mais cela
+fait il lui demandoit en don quelque chose, jusques a de ses cheveux, dont
+elle lui donna un floquet. Quelques jours apres il voulut lui persuader de
+se jetter dedans l'eau, tantost qu'elle s'estranglast, lui mettant au col a
+ceste fin la corde d'un puits; mais elle cria tellement qu'il ne poursuivit
+point. Combien que son oncle voulant un jour la revancher fut si bien
+battu, qu'il demeura malade au lict plus de quatre jours. Une autre fois
+Satan voulut la forcer et conoistre charnellement, et pour la resistance
+qu'elle fit, elle fut battue jusques a effusion de sang. Entre plusieurs
+qui virent cette fille fut un nomme Choinin, secretaire de l'evesque de
+Valence, lequel lui dit qu'il n'y avoit plus beau moyen de chasser l'esprit
+qu'en ne lui respondant rien de ce qu'il diroit: encore qu'il commandast de
+prier Dieu, ce qu'il ne fait jamais qu'en le blasphemant et le conjoignant
+tousjours avec ses creatures par irrision. De fait Satan voyant que la
+fille ne lui respondoit rien, ni ne faisoit chose quelconque pour lui la
+print et la jetta contre terre, et de puis elle ne vid rien. M. Amiot,
+evesque d'Auxerre et le cure de la fille n'y avoyent sceu remedier."
+
+ [Note 1: Au 3e livre de la _Demonomanie_, cite par Goulart,
+ _Thresor des histoires admirables_.]
+
+Goulart raconte, d'apres Hugues Horst[1] que, "l'an 1584 au marquisat de
+Brandebourg furent veus plus de huict vingts personnes demoniaques qui
+proferaient choses esmerveillables, conoissoyent et nommoyent ceux qu'ils
+n'avoyent jamais veus: entre ces personnes on en remarquoit qui longtemps
+auparavant estoyent decesdez, lesquels cheminoyent criant qu'on se
+repentist et qu'on quittast les dissolutions en habits, et denoncoient le
+jugement de Dieu, avouans qu'il leur estoit recommande de par le souverain
+de publier, maugre bongre qu'ils en eussent, qu'on s'amendast et qu'ainsy
+les pecheurs fussent ramenez au droit chemin. Ces demoniaques faisoyent
+rage par ou ils passoient, vomissoyent une infinite d'outrages contre
+l'eglise, ne parloient que d'apparitions de bons et de mauvais anges; le
+diable se monstroit sous diverses semblances; lorsque le sermon se faisoit
+au temple, il voloit en l'air avec grand sifflement, et parfois crioit:
+_Hui, Hui_: semant par les places des esguillettes des pieces de monnoye
+d'or et d'argent."
+
+ [Note 1: Hugues Horst, _Histoire de la dent d'or de l'enfant
+ silesien_.]
+
+"En la province de Carthagene, dit Goulart[1], quand le malin esprit veut
+espouvanter ceux du pays, il les menace des huracans[2]. De fait quelques
+fois il en suscite de si estranges, qu'ils emportent les maisons,
+desracinent les arbres et renversent (par maniere de dire) les montagnes
+sans dessus dessous. Oviedo raconte que une fois en passant sur une
+montagne de la terre ferme des Indes, il vid un terrible mesnage. Cette
+montagne (dit-il) estoit toute couverte d'arbres grands et petits entassez
+espais, l'un sur l'autre, l'espace de plus de trois quarts de lieue, et y
+en avoit beaucoup d'arrachez hors de terre avec toutes leurs racines, qui
+montoyent autant que tout le reste. Chose si espouvantable que seulement a
+la voir elle donnoit frayeur a tous ceux qui la regardoyent comme jugeans
+que c'estoit la plustost une oeuvre diabolique que naturelle." (_Somm. de
+l'Inde occidentale_, chapitre II.)
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 772.]
+
+ [Note 2: Ouragans.]
+
+
+Erasme rapporte dans ses epitres cette histoire recueillie par un auteur
+anonyme[1]:
+
+ [Note 1: _Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux
+ auteurs_, Paris, Jean de Bordeaux, 1571, 2 vol. in-18, p. 336.]
+
+"Mais cecy est trop plus que veritable que naguere elle (Schiltach a huit
+lieues de Fribourg) a este presque toute bruslee l'an 1533, le jeudy avant
+Pasques, et comme cela est advenu, voicy comme on l'a depose veritablement
+devant le magistrat, ainsy que je l'ay ouy reciter a Henry Glarean: c'est
+que le diable faisant signe en sifflant en quelque certaine maison, du
+hault d'icelle, il y eut un hostellier se tenant en icelle qui estimant que
+ce fut quelque larron, monta en hault mais n'y trouva personne, et soudain
+il oyt le mesme signe plus hault encore que la premiere fois, il y remonte,
+pour suivre, et empoigner le larron s'il le trouvoit par cas d'adventure;
+mais y estant, il ne voit rien, trop bien entendit-il le sifflet sur le
+feste de la cheminee: ce qui lui feit penser que c'estoit quelque illusion
+et ruse diabolique, et pour ce il encouragea les siens et feit appeler les
+ecclesiastiques: voicy deux prestres arrivez qui font leurs exorcismes et
+adjurations, il respond et confesse franchement quel il estoit, et enquis a
+quelle fin il estoit la venu ne faignit de respondre que c'estoit pour
+bruler toute la susdite ville. Les gens d'eglise se mirent a l'adjurer, et
+le menacer, mais il dit qu'il ne craignoit point leurs parolles ny menaces
+a cause que l'un d'eux estoit paillard et tous les deux larrons. Peu de
+temps apres, il prit et porta sur la cheminee une femme avec laquelle il
+avoit hante l'espace de quatorze ans, quoyque tous les ans elle allast a
+confesse et receut le sainct sacrement, a laquelle il mit en main un pot a
+feu, et luy commande de l'espandre. Cas merveilleux, elle l'espand, et tout
+sur l'heure, toute la ville fut arse et reduite en cendres, par le fait du
+diable, s'aidant du ministere de cette sorciere, et laquelle fut depuis
+aussi bruslee."
+
+Camerarius[1] ajoute a propos de l'incendie diabolique de Sciltac ou
+Schiltach que "le feu tomboit ca et la sur les maisons, en forme de boulets
+enflammez, et quand quelques-uns couroyent pour aider a esteindre
+l'embrasement chez leurs voisins, on les rappelloit incontinent pour
+secourir leurs propres maisons. On eut toutes les peines du monde a
+empescher qu'un chasteau basti de pierre de taille, et assez loin de la
+ville ne fust consomme de cest embrasement. J'ay entendu les particularitez
+de cette terrible visitation de la bouche propre du cure du lieu et
+d'autres habitans dignes de foy, qui avoyent ete spectateurs de tout. Le
+cure me racontoit que ce malin et cruel esprit contrefaisoit au naturel les
+chants, ramages et melodies de divers oiseaux. Plusieurs qui me tenoyent
+compagnie, s'esbahissoyent avec moi de voir que ce cure avoit comme une
+couronne entour ses longs cheveux qu'il portoit a l'antique, toute de
+diverses couleurs, et disoit que cela lui avoit este fait par cest esprit,
+lequel lui jetta un cercle de tonneau a la teste. Il adjoustoit que le
+mesme esprit lui demanda un jour et a quelques autres s'ils avoyent jamais
+ouy crailler un corbeau? Que la dessus cest ennemi avoit crouasse si
+horriblement que tous tant qu'ils estoyent demeurerent si esperdus que si
+ce ramage infernal eust dure tant soit peu plus longtemps, ils fussent tous
+transsis de peur. Outre plus, ce vieillard affirmoit, non sans rougir, que
+souventes fois cest ennemi de salut deschifroit a lui et aux autres hommes
+qui l'accompagnoient, tous les pechez secrets par eux commis, si exactement
+que tous furent contraints de quiter la place et se retirer en leurs
+maisons: tant ils estoyent confus."
+
+ [Note 1: Dans ses _Meditations historiques_, ch. LXXIV, cite par
+ Goulart dans son _Thresor d'histoires admirables_.]
+
+"Un jour, dit Flodoard (historien, ne a Epernay en 894, et qui a ecrit
+l'histoire de l'eglise de Reims), un jour, saint Remi, archeveque de Reims,
+etait absorbe en prieres dans une eglise de sa ville cherie. Il remerciait
+Dieu d'avoir pu soustraire aux ruses du demon les plus belles ames de son
+diocese, lorsqu'on vint lui annoncer que toute la ville etait en feu. Alors
+la brebis devint lion, la colere monta au visage du saint, qui frappa du
+pied les dalles de l'eglise avec une energie terrible et s'ecria: Satan je
+te reconnais; je n'en ai donc pas encore fini avec ta mechancete!
+
+"On montre encore aujourd'hui, encastree dans les pierres du portail
+occidental de Saint-Remi de Reims, la pierre ou sont tres visiblement
+empreintes les traces du pied irrite de saint Remi.
+
+"Le saint s'arma de sa crosse et de sa chape comme un guerrier de son epee
+et de sa cuirasse, et vola a la rencontre de l'ennemi. A peine eut-il fait
+quelques pas qu'il apercut des gerbes de flammes qui devoraient, avec une
+furie que rien n'arretait, les maisons de bois dont la ville etait batie et
+les toits de chaume dont ces maisons etaient couvertes. A la vue du saint,
+l'incendie sembla palir et diminuer. Remi, qui connaissait l'ennemi auquel
+il avait affaire, fit un signe de croix, et l'incendie recula.
+
+"A mesure que le saint avancait en faisant des signes de croix, l'incendie
+lachait prise et fuyait, comme fascine devant la puissance de l'eveque; on
+aurait dit un etre intelligent et qui comprenait sa faiblesse. Quelquefois
+il se raidissait; il reprenait courage; il cherchait a cerner le saint dans
+une enveloppe de feu, a l'aveugler, a le reduire en cendres. Mais toujours
+un redoutable signe de croix parait les attaques et arretait les ruses.
+
+"Force de reculer ainsi, de lacher succcessivement toutes les maisons qu'il
+avait entamees, l'incendie vint s'abattre aux pieds de l'eveque, comme un
+animal dompte; il se laissa prendre et conduire a la volonte du saint, hors
+de la ville, dans les fosses qui fortifient encore Reims. La, Remi ouvrit
+une porte, qui donnait dans un souterrain; il y precipita les flammes,
+comme on jette dans un gouffre un malfaiteur, et fit murer la porte.
+
+"Sous peine d'anatheme, sous peine de la ruine du corps et de la mort de
+l'ame, il defendit d'ouvrir a jamais cette porte. Un imprudent, un curieux,
+un sceptique peut-etre, voulut braver la defense et entr'ouvrir le gouffre.
+Mais il en sortit des tourbillons de flammes qui le devorerent et
+rentrerent ensuite d'elles-memes dans le trou ou la volonte toujours
+vivante du saint les tenait enchainees..."
+
+"Voila bien le demon de l'incendie; voila bien, comme le fait remarquer M.
+Guizot, dans la preface de Flodoard qu'il a traduit, une bataille epique,
+aussi belle que la bataille d'Achille contre le Xante: Le fleuve est un
+demi-dieu, l'incendie est un demon. C'est aussi beau que dans Homere[1]."
+
+ [Note 1: M. Didron, _Histoire du diable_.]
+
+Goulart[1] rapporte, d'apres Godelman[2], une histoire qui montre le
+dangereux fruit des imprecations: "Un gentil-homme ayant convie quelques
+amis, et l'heure du somptueux festin venue, se voyant frustre par l'excuse
+des conviez, entre en cholere, et commence a dire: Puisque nul homme ne
+daigne estre chez moi, que tous les diables y vienent. Quoy dit, il sort de
+sa maison, et entre au temple, ou le pasteur de l'eglise preschoit, lequel
+il escoute assez longtemps et attentivement. Comme il estoit la, voici
+entrer en la cour du logis des hommes a cheval, de haute petarure tout
+noirs, qui commandent au valet de ce gentil-homme d'aller dire a son
+maistre, que ses hostes estoyent arrivez. Le valet tout effraye court au
+temple, avertit son maistre, lequel bien estonne demande avis au pasteur.
+Icelui finissant son sermon conseille qu'on face sortir toute la famille
+hors du logis. Aussi tost dit, aussi tost execute: mais de haste que ces
+gens eurent de desloger, ils laisserent dedans la maison un petit enfant
+dormant au berceau. Ces hostes, c'est-a-dire les diables, commencent a
+remuer les tables, a hurler, a regarder par les fenestres, en forme d'ours,
+de loups, de chats, d'hommes terribles, tenans es pattes des verres pleins
+de vin, des poissons, de la chair rostie et bouillie. Comme les voisins, le
+gentilhomme, le pasteur et autres contemployent en grand frayeur un tel
+spectacle, le pauvre pere commence a crier: Helas, ou est mon enfant! Il
+avoit encore le dernier mot en la bouche, quand un de ces hostes noirs
+apporte en ses bras l'enfant aux fenestres et le monstre a tous ceux qui
+estoyent en rue. Le gentil-homme tout esperdu, se prend a dire a celui de
+ses serviteurs auquel il se fioit le plus: Mon ami, que feroi-je? Monsieur,
+repond le serviteur, je remettrai et recommanderai ma vie a Dieu, puis au
+nom d'icelui j'entrerai dans la maison, d'ou moyennant sa faveur et son
+secours, je vous rapporteray l'enfant. A la bonne heure, dit le maistre,
+Dieu t'accompagne, t'assiste et fortifie. Le serviteur ayant receu la
+benediction du pasteur et d'autres gens de bien qui l'accompagnoyent, entre
+au logis, et aprochant du poisle ou estoyent ces hostes tenebreux, se
+prosterne a genoux, se recommande a Dieu, puis ouvre la porte, et void les
+diables en horrible forme, les uns assis, les autres debout, aucuns se
+pourmenans, autres rampans contre le planche, qui tous accourent a lui
+crians ensemble: _Hui, hui_, que viens-tu faire ceans? Le serviteur suant
+de destresse, et neantmoins fortifie de Dieu, s'adresse au malin qui tenoit
+l'enfant, et lui dit: Ca, baille moy cest enfant. Non feray, repond
+l'autre: il est mien. Va dire a ton maistre, qu'il viene le recevoir. Le
+serviteur insiste, et dit: Je fai la charge que Dieu m'a commise, et scai
+que tout ce que je fai selon icelle lui est agreable. Pourtant a l'esgard
+de mon office, au nom, en l'assistance et vertu de Jesus-Christ, je
+t'arrache et saisi cest enfant, lequel je reporte a son pere. Ce disant, il
+empoigne l'enfant, puis le serre estroittement en ses bras. Les hostes
+noirs ne respondent que cris effroyables et ces mots: _Hui_ meschant, _hui_
+garnement, laisse, laisse cest enfant: autrement nous te despecerons. Mais
+lui mesprisant leurs menaces sortit sain et sauf, et rendit l'enfant de
+mesmes es mains du gentil-homme son pere. Quelques jours apres tous ces
+hostes s'esvanouirent, et le gentil-homme devenu sage et bon chrestien,
+retourna en sa maison.
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 290.]
+
+ [Note 2: En son traite _De magis, veneficis, etc._, liv. I, ch. I.]
+
+Le diable aime a punir les mechants: Job Fincel[1] rapporte que "l'an 1532,
+un gentil-homme aleman cruel envers ses sujets, commanda a certain paysan
+de lui aller querir en la forest prochaine un grand chesne, et le lui
+amener en sa maison, a peine d'estre rudement chastie. Le paysan tenant
+cela comme impossible, part en souspirant et larmoyant. Entre dedans la
+forest, il rencontre un homme (c'estoit l'ennemi) qui lui demande la cause
+de sa tristesse? A quoy le paysan satisfit, l'autre lui ayant commande de
+s'en retourner, promet de donner ordre que le gentil-homme auroit bien tost
+un chesne. A peine le paysan estoit de retour au village que son homme de
+la forest jette tout contre la porte du gentil-homme et en travers un des
+plus gros et grands chesnes qu'on eust peu choisir, avec ses branches et
+rameaux. Qui plus est cest arbre se rendit dur comme fer tellement qu'il
+fust impossible de le mettre en pieces, au moyen de quoy le gentil-homme se
+vid contraint a sa honte, fascherie et dispense de percer sa maison en
+autre endroit et y faire fenestres et portes nouvelles."
+
+ [Note 1: Cite par Goulart, _Thresor d'histoires admirables_, t. I,
+ p. 540.]
+
+On trouve sur le chapitre des malices du diable des legendes bien naives.
+Il y avait a Bonn, dit Cesaire d'Heisterbach, un pretre remarquable par sa
+purete, sa bonte et sa devotion. Le diable se plaisait a lui jouer de
+petits tours de laquais: lorsqu'il lisait son breviaire, l'esprit malin
+s'approchait sans se laisser voir, mettait sa griffe sur la lecon du bon
+cure et l'empechait de finir; une autre fois il fermait le livre, ou
+tournait le feuillet a contretemps. Si c'etait la nuit, il soufflait la
+chandelle. Le diable esperait se donner la joie de mettre sa victime en
+colere; mais le bon pretre recevait tout cela si bien et resistait si
+constamment a l'impatience, que l'importun esprit fut oblige de chercher
+une autre dupe[1].
+
+ [Note 1: Caesarii Heisterb. _Miracul._ lib. V, cap. LIII.]
+
+Un historien suisse rapporte qu'un baron de Regensberg s'etait retire dans
+une tour de son chateau de Bale pour s'y adonner avec plus de soin a
+l'etude de l'Ecriture sainte et aux belles-lettres. Le peuple etait
+d'autant plus surpris du choix de cette retraite, que la tour etait habitee
+par un demon. Jusqu'alors le demon n'en avait permis l'entree a personne;
+mais le baron etait au-dessus d'une telle crainte. Au milieu de ses
+travaux, le demon lui apparaissait, dit-on, en habit seculier, s'asseyait a
+ses cotes, lui faisait des questions sur ses recherches, et s'entretenait
+avec lui de divers objets, sans jamais lui faire aucun mal. L'historien
+credule ajoute que, si le baron eut voulu exploiter methodiquement ce
+demon, il en eut tire beaucoup d'eclaircissements utiles[1].
+
+ [Note 1: _Dictionnaire d'anecdotes suisses_, p. 82.]
+
+Cassien parle de plusieurs esprits ou demons de la meme trempe qui se
+plaisaient a tromper les passants, a les detourner de leur chemin et a leur
+indiquer de fausses routes, le tout par malicieux divertissement[1].
+
+ [Note 1: Cassiani collat. VII, cap. XXXII.]
+
+Un baladin avait un demon familier, qui jouait avec lui et se plaisait a
+lui faire des espiegleries. Le matin il le reveillait en tirant les
+couvertures, quel que froid qu'il fit; et quand le baladin dormait trop
+profondement, son demon l'emportait hors du lit et le deposait au milieu de
+la chambre[1].
+
+ [Note 1: Guillelmi Parisiensis, partie II, princip., cap. VIII.]
+
+Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le diable.
+Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vetus de
+blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur
+coupaient les cheveux proprement, et s'en allaient apres les avoir repandus
+sur le plancher[1].
+
+ [Note 1: Pline, lib. XVI, epist. arg. 7.]
+
+
+
+
+
+
+LES BONS ANGES
+
+
+Les Juifs, a l'exception des saduceens, admettaient et honoraient les
+anges, en qui ils voyaient, comme nous, des substances spirituelles,
+intelligentes, et les premieres en dignite entre les creatures.
+
+Les rabbins, qui placent la creation des anges au second jour, ajoutent
+qu'ayant ete appeles au conseil de Dieu, lorsqu'il voulut former l'homme,
+leurs avis furent partages, et que Dieu fit Adam a leur insu, pour eviter
+leurs murmures. Ils reprocherent neanmoins a Dieu d'avoir donne trop
+d'empire a Adam. Dieu soutint l'excellence de son ouvrage, parce que
+l'homme devait le louer sur la terre, comme les anges le louaient dans le
+ciel. Il leur demanda ensuite s'ils savaient le nom de toutes les
+creatures? Ils repondirent que non; et Adam, qui parut aussitot, les recita
+tous sans hesiter, ce qui les confondit.
+
+L'Ecriture Sainte a conserve quelquefois aux demons le nom d'anges, mais
+anges de tenebres, anges dechus ou mauvais anges. Leur chef est appele le
+grand dragon et l'ancien serpent, a cause de la forme qu'il prit pour
+tenter la femme.
+
+Zoroastre enseignait l'existence d'un nombre infini d'anges ou d'esprits
+mediateurs, auxquels il attribuait non seulement un pouvoir d'intercession
+subordonne a la providence continuelle de Dieu, mais un pouvoir aussi
+absolu que celui que les paiens pretaient a leur dieux[1]. C'est le culte
+rendu a des dieux secondaires, que saint Paul a condamne[2].
+
+ [Note 1: Bergier, _Dictionnaire theologique_.]
+
+ [Note 2: Coloss., cap. II, vers. 18.]
+
+Les musulmans croient que les hommes ont chacun deux anges gardiens, dont
+l'un ecrit le bien qu'ils font, et l'autre, le mal. Ces anges sont si bons,
+ajoutent-ils, que, quand celui qui est sous leur garde fait une mauvaise
+action, ils le laissent dormir avant de l'enregistrer, esperant qu'il
+pourra se repentir a son reveil.
+
+Les Persans donnent a chaque homme cinq anges gardiens, qui sont places: le
+premier a sa droite pour ecrire ses bonnes actions, le second a sa gauche
+pour ecrire les mauvaises, le troisieme devant lui pour le conduire, le
+quatrieme derriere pour le garantir des demons, et le cinquieme devant son
+front pour tenir son esprit eleve vers le prophete. D'autres en ce pays
+portent le nombre des anges gardiens jusqu'a cent soixante.
+
+Les Siamois divisent les anges en sept ordres, et les chargent de la garde
+des planetes, des villes, des personnes. Ils disent que c'est pendant qu'on
+eternue que les mauvais anges ecrivent les fautes des hommes.
+
+Les theologiens admettent neuf choeurs d'anges, en trois hierarchies: les
+seraphins, les cherubins, les trones;--les dominations, les principautes,
+les vertus des cieux;--les puissances, les archanges et les anges.
+
+Parce que des anges, en certaines occasions ou Dieu l'a voulu, ont secouru
+les Juifs contre leurs ennemis, les peuples modernes ont quelquefois
+attendu le meme prodige. Le jour de la prise de Constantinople par Mahomet
+II, les Grecs schismatiques, comptant sur la prophetie d'un de leurs
+moines, se persuadaient que les Turcs n'entreraient pas dans la ville, mais
+qu'ils seraient arretes aux murailles par un ange arme d'un glaive, qui les
+chasserait et les repousserait jusqu'aux frontieres de la Perse. Quand
+l'ennemi parut sur la breche, le peuple et l'armee se refugierent dans le
+temple de Sainte-Sophie, sans avoir perdu tout espoir; mais l'ange n'arriva
+pas, et la ville fut saccagee.
+
+Cardan raconte qu'un jour qu'il etait a Milan, le bruit se repandit tout a
+coup qu'il y avait un ange dans les airs au-dessus de la ville. Il accourut
+et vit, ainsi que deux mille personnes rassemblees, un ange qui planait
+dans les nuages, arme d'une longue epee et les ailes etendues. Les
+habitants s'ecriaient que c'etait l'ange exterminateur; et la consternation
+devenait generale, lorsqu'un jurisconsulte fit remarquer que ce qu'on
+voyait n'etait que la representation, qui se faisait dans les nuees, d'un
+ange de marbre blanc place au haut du clocher de Saint-Gothard.
+
+"Plusieurs ont doute, dit Loys Guyon[1], si les anges qu'on appelle
+autrement intelligences, qui sont composez de substances incorporees,
+ministres, ambassadeurs et legats de Dieu, avoyent des corps humains ainsi
+qu'il se trouve escrit au dixiesme chapitre des Actes, de la vision d'un
+ange qui fut envoye a Corneille, et qui parla a luy. Par les discours qu'il
+fait a ses amis, une fois il l'appelle homme, autrefois ange. Moyse
+pareillement appelle indifferemment maintenant anges, maintenant hommes,
+ceux qui apparurent a Abraham, estans vestus de corps humains. Et comme
+aussi en plusieurs autres passages de l'Escriture Saincte, il se trouve de
+telles choses.
+
+ [Note 1: _Diverses lecons_, t. II, p. 9.]
+
+"Tous theologiens catholiques tiennent que ces anges avoyent des corps
+humains, lesquels Dieu par son seul commandement leur avoit cree
+impassibles, sans aucune matiere prejacente, et si tost qu'ils avoyent
+exploite ce qui leur avoit este enjoint, les corps revenoyent a rien, comme
+ils avoyent este crees de rien. Et quant a leurs vestemens, la Saincte
+Escriture les dit estre ordinairement blancs et reluisans. Les evangelistes
+rendent tesmoignage, qu'il y avoit une esmerveillable splendeur aux
+vestemens de Jesus-Christ, quand il fut transfigure en la montagne saincte,
+et la manifesta sa gloire a trois de ses disciples. Ils en disent autant
+des anges qui ont este envoyez pour tesmoigner la resurrection de
+Jesus-Christ.
+
+"Tout ainsi que Nostre-Seigneur s'accommode jusques a nostre infirmite, il
+commande a ses anges de descendre sous la forme de nostre chair, aussi
+seme-il sur eux quelque rayon de gloire, a fin que ce qu'il leur a commis
+de nous commander, soit receu en plus grande certitude et reverence et ne
+faut douter que les corps semblables a ceux des humains sont donnez aux
+anges, aussi tost les habillemens se reduisent a neant, et eux remis en
+leur premiere nature, et que toutesfois ils n'ont este sujets a aucunes
+infirmitez humaines, pendant qu'ils ont estez veus en forme d'homme. Et
+voila comme le doute de plusieurs sera oste touchant les corps des anges,
+et leurs vestemens. Aussi que si ces anges n'avoyent des organes, comme les
+autres hommes, ils ne pourroyent parler ni faire autres fonctions humaines,
+comme firent ceux qui osterent la grosse tombe et pierre qui estoit sur le
+sepulchre de Jesus-Christ.
+
+"Il faut aussi noter la difference qu'il y a entre l'ame raisonnable et
+intelligence ou angelique nature. Parce que l'ame raisonnable est unie au
+corps et ensemble font une chose qui est l'homme, combien qu'elle puisse
+subsister a part ou separement. Mais la nature angelique n'est point unie
+au corps, mais sa creation porte de subsister par soy. Toutesfois
+extraordinairement pour un peu de temps, et encore fort rarement Dieu cree
+quant il lui plait un corps humain de rien a ses anges, qui retourne a
+rien."
+
+"Simon Grynee, tres docte personnage, estant alle, dit Goulart[1], l'an
+1529, de Heidelberg a Spire, ou se tenoit une journee imperiale, voulut
+ouyr certain prescheur, fort estime a cause de son eloquence. Mais ayant
+entendu divers propositions contre la majeste et verite du fils de Dieu, au
+sortir du sermon, il suit le prescheur, le salue honorablement, et le prie
+d'estre supporte en ce qu'il avoit a dire. Ils entrent doucement en propos.
+Grynee lui remonstre vivement et gravement les erreurs par lui avancez, lui
+ramentoit ce qu'avoit accoustume faire sainct Polycarpe, disciple des
+apostres, s'il lui avenoit d'ouyr des faussetez et blasphesmes en l'eglise.
+L'exhortant au nom de Dieu de penser a sa conscience et se departir de ses
+opinions erronees. Le prescheur demeure court, et feignant un desir de
+conferer plus particulierement, comme ayant haste de se retirer chez soy,
+demande a Grynee son nom, surnom, logis, et le convie a l'aller voir le
+lendemain pour deviser amplement, et demonstre affectionner l'amitie de
+Grynee, adjoustant que le public recueilleroit un grand profit de ceste
+leur conference. Outre plus il monstre sa maison a Grynee, lequel delibere
+se trouver a l'heure assignee, se retire en son hostellerie. Mais le
+prescheur irrite de la censure qui lui avoit este faite, bastit en sa
+pensee une prison, un eschaffaut et la mort a Grynee: lequel disnant avec
+plusieurs notables personnages leur raconta les propos qu'il avoit tenus a
+ce prescheur. La dessus on appelle le docteur Philippe, assis a table
+aupres de Grynee, lequel sort du poisle, et trouve un honorable vieillard,
+beau de visage, honorablement habille, inconnu, qui de parole grave et
+amiable, commence a dire que dedans l'heure d'alors arriveroyent en
+l'hostellerie des officiers envoyez de la part du roy des Romains, pour
+mener Grynee en prison. Le vieillard adjouste en commandement a Grynee de
+desloger promptement hors de Spire, exhortant Philippe a ne differer
+davantage. Et sur ce le vieillard disparoit. Le docteur Philippe, lequel
+raconte l'histoire en son _Commentaire sur le prophete Daniel_, chapitre
+dixiesme, adjouste ces mots: Je revin vers la compagnie, je leur commande
+de sortir de table, racontant ce que le vieillard m'avoit dit. Soudain nous
+traversons la grande place ayant Grynee au milieu de nous, et allons droict
+au Rhin, que Grynee passe promptement avec son serviteur dedans un esquif.
+Le voyans a sauvete, nous retournons a l'hostellerie, ou l'on nous dit
+qu'incontinent apres nostre depart, les sergens estoyent venus cercher
+Grynee."
+
+ [Note 1: _Thresor d'histoires admirables_, t. I, p. 129.]
+
+Andre Honsdorf[1] raconte l'histoire suivante de l'apparition d'un ange a
+une pauvre femme:
+
+ [Note 1: En son _Theatre d'exemples_, cite par Goulart dans son
+ _Thresor d'histoires admirables_, t. I, p. 130.]
+
+"L'an 1539, au commencement de juin, une honneste femme veufve, chargee de
+deux fils, au pays de Saxe, n'ayant de quoi vivre en un temps de griefve
+famine, se vestit de ses meilleurs habits, et ses deux fils aussi, prenant
+son chemin vers certaine fontaine, pour y prier Dieu qu'il lui pleust avoir
+pitie d'eux pour les soulager. En sortant, elle rencontre un homme
+honorable, qui la salue doucement, et apres quelques propos, lui demande si
+elle pensoit trouver a manger vers cette fontaine? La femme respond: Rien
+n'est impossible a Dieu. S'il ne lui a point este difficile de nourrir du
+ciel par l'espace de quarante ans au desert les enfans d'Israel, lui
+seroit-il malaise de sustanter moi et les miens avec de l'eau? Disant ces
+paroles, de grand courage et d'un visage asseure, ce personnage (lequel
+j'estime avoir este un sainct ange) lui dit: Voici, puisque tu as une foy
+si constante, retourne et rentre en ta maison, tu y trouveras trois charges
+de farine. Elle revenue chez soy, vid l'effect de ceste promesce."
+
+"L'an 1558, suivant Job Fincel[1], advint a Mechelrode en Allemagne, un cas
+merveilleux, confirme par les tesmoignages de plusieurs hommes dignes de
+foy. Sur le soir, environ les neuf heures, un personnage vestu d'une robe
+blanche, suivi d'un chien blanc, vint heurter a la porte d'une pauvre
+honneste femme, et l'appelle par son nom. Elle estimant que ce fust son
+mari, lequel avoit este fort long-temps en voyage lointain courut vite a la
+porte. Ce personnage la prenant par la main lui demande en qui elle mettait
+toute la fiance de son salut? En Jesus-Christ, respond-elle. Lors il lui
+commande de le suivre: dont faisant refus il l'exhorta d'avoir bon courage,
+de ne craindre rien. Quoy dit, il la mena toute la nuit par une forest. Le
+lendemain, il la fit monter environ midi sur une haute montagne, et lui
+montra des choses qu'elle ne sceut jamais dire ni descouvrir a personne. Il
+luy enjoint de s'en retourner chez soy et d'exhorter chacun a se detourner
+de son mauvais train: adjoustant qu'un embrasement horrible estoit prochain
+et lui commanda aussi de se reposer huit jours dans sa maison, a la fin
+desquels il reviendroit a elle. Le jour suivant au matin, la femme fut
+trouvee a l'entree du village et emmenee en son logis, ou elle resta huit
+jours entiers sans boire ni manger... disant qu'estant extremement lasse,
+rien ne lui estoit plus agreable que le repos; que dans huit jours l'homme
+qui l'avoit emmenee reviendroit et lors elle mangeroit. Ainsi avint-il:
+mais depuis ceste femme ne bougea du lit, le plus de temps souspirant le
+plus profond du coeur et s'escriant souventes fois: O combien sont grandes
+les joies de cette vie-la! o que la vie presente est miserable!
+Quelques-uns lui demandant si elle estimoit que ce personnage vestu de
+blanc qui lui estoit ainsi aparu, fust un bon ange ou plustost quelque
+malin esprit, lequel se fust transforme en esprit de lumiere? elle
+respondoit: Ce n'est point un malin esprit, c'est un sainct ange de Dieu,
+qui m'a commande de prier Dieu soigneusement, d'exhorter grands et petits a
+amendement de vie. Si on l'interrogoit de sa creance: Je confesse
+(disoit-elle) que je suis une pauvre pecheresse; mais je croy que
+Jesus-Christ m'a acquis pardon de tous mes pechez par le benefice de sa
+mort et passion. Le pasteur du lieu rendoit tesmoignage de singuliere piete
+et humble devotion a ceste femme, adjoustant qu'elle estoit bien instruite
+et pouvoit rendre raison de sa religion."
+
+ [Note 1: Au troisieme livre _des Miracles_, cite par Goulart,
+ _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 135.]
+
+Goulart[1] rapporte encore l'histoire d'une femme qui, le cerveau trouble,
+etait descendue par la corde en un puits pour s'y noyer et avait voulu se
+jeter ensuite a la riviere et qui lui declara "qu'en ces accidens un homme
+vestu de blanc, et de face merveilleusement agreable lui aparoissoit,
+lequel lui tenoit la main, et l'exhortoit benignement et comme en souriant,
+d'esperer en Dieu. Comme elle estoit dedans le puits, et je ne scai quoi de
+fort pesant lui poussoit la teste pour la plonger du tout en l'eau, et
+taschoit lui faire lascher la corde pour couler en fond: ce mesme
+personnage vint a elle, la souleva par les aisselles, et lui aida a
+remonter, ce qu'elle ne pouvoit nullement faire de soy-mesme. Aussi la
+consola-t-il au jardin, et la ramena doucement vers sa chambre, puis
+disparut. Le mesme lui vint a la rencontre, comme elle approchoit du pont
+et la suivoit de loin jusques a ce qu'elle fust de retour."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 138.]
+
+
+
+
+
+
+LE ROYAUME DES FEES
+
+
+
+
+I.--FEES
+
+
+"Toutes les fees, dit M. Leroux de Lincy[1], se rattachent a deux familles
+bien-distinctes l'une de l'autre. Les nymphes de l'ile de Sein,
+principalement connues en France et en Angleterre, composent la premiere et
+aussi la plus ancienne, car on y retrouve le souvenir des mythologies
+antiques mele aux usages des Celtes et des Gaulois. Viennent apres les
+divinites Scandinaves, qui completent en les multipliant les traditions
+admises a ce sujet."
+
+ [Note 1: _Le Livre des legendes_, introduction, par M. Leroux de
+ Lincy, p. 170. Paris, Silvestre, 1836, in-8 deg..]
+
+Pomponius Mela[1] nous apprend que "l'ile de Sein est sur la cote des
+Osismiens; ce qui la distingue particulierement, c'est l'oracle d'une
+divinite gauloise. Les pretresses de ce dieu gardent une perpetuelle
+virginite; elles sont au nombre de neuf. Les Gaulois les nomment Cenes: ils
+croient qu'animees d'un genie particulier, elles peuvent par leurs vers,
+exciter des tempetes et dans les airs et sur la mer, prendre la forme de
+toute espece d'animaux, guerir les maladies les plus inveterees, predire
+l'avenir; elles n'exercent leur art que pour les navigateurs qui se mettent
+en mer dans le seul but de les consulter."
+
+ [Note 1: _De situ orbis_, liv. III, ch. VI.]
+
+"Telles sont, suivant M. Leroux de Lincy[1], les premieres de toutes les
+fees que nous trouvons en France et dont le souvenir, conserve dans nos
+plus anciennes traditions populaires, s'est perpetue dans les chants de nos
+trouveres et dans nos romans de chevalerie; il se mele aux croyances que le
+paganisme avait laissees parmi nous, et ces deux elements confondus,
+multiplierent a l'infini ces fantastiques creatures. L'ile de Sein ne fut
+bientot plus assez vaste pour les contenir; elles se repandirent au milieu
+de nos forets, habiterent nos rochers et nos chateaux, puis bien loin, vers
+le Nord, au dela de la Grande-Bretagne, fut place le royaume de feerie. Il
+se nommait Avalon."
+
+ [Note 1: _Le Livre des legendes_, introduction, p. 174.]
+
+Voici la description qu'en fait le _Roman de Guillaume au court nez_[1]:
+
+ [Note 1: Cite par M. Leroux de Lincy, _le Livre des legendes_,
+ appendices, p. 249.]
+
+ "Avalon fu mult riche et assazee
+ Onques si riche cite ne fu fondee;
+ Li mur en sont d'une grant pierre lee,
+ Il n'est, nus hons, tant ait la char navree,
+ S'a cele pierre pooist fere adesee
+ Qu'ele ne fust tout maintenant sanee;
+ Ades reluit com fournaise embrasee.
+ Chescune porte est d'yvoire planee
+ La mestre tour estoit si compassee,
+ N'i avoit pierre ne fust a or fondee.
+ .V. c. fenestes y cloent la vespree
+ C'onques de fust n'i ot une denree.
+ Il n'i ot ays saillie, ne doree
+ Qui de verniz ne soit fete et ouvree.
+ Et eu chescune une pierre fondee
+ Une esmeraude, .j. grant topace lee,
+ Beric, jagonce, ou sadoine esmeree.
+ La couverture fu a or tregetee,
+ Sus.j. pomnel fu l'aygle d'or fermee,
+ En son bec tint une pierre esprouvee;
+ Hom s'il la voit ou soir ou matinee,
+ Quanqu'il demande ne li soit aprestee."
+
+On trouvait a Avalon ces simples precieux qui guerissaient les larges
+blessures des chevaliers. C'est la que fut porte Artur apres le terrible
+combat de Cubelin: "Nous l'y avons depose sur un lit d'or, dit le barde
+Taliessin dans la _Vie de Merlin_ par Geoffroi de Monmouth; Morgane apres
+avoir longtemps considere ses blessures, nous a promis de les guerir.
+Heureux de ce presage, nous lui avons laisse notre roi."
+
+C'est dans cette ile aussi que Morgane mena son bien-aime Ogier le Danois
+pour prendre soin de son education. C'est encore la que fut porte Renoart,
+l'un des heros de la chanson de gestes de Guillaume au court nez:
+
+ Avec Artur, avecques Roland,
+ Avec Gauvain, avecques Yvant.
+
+La etaient Auberon et Mallabron "ung luyton de mer" dit le roman d'Ogier;
+et M. Maury pense que c'est dans cette ile mysterieuse que fut conduit
+Lanval par la fee sa maitresse.
+
+Giraud de Cambrie place a Glastonbury, dans le Somersetshire, la situation
+de cette ile enchantee, de cette espece de paradis des fees. "Cette ile
+delicieuse d'Avalon, dit le roman d'Ogier le Danois, dont les habitants
+menoient vie tres joyeuse, sans penser a nulle quelconque meschante chose,
+fors prendre leurs mondains plaisirs."
+
+Le nom d'Avalon vient d'_Inis Afalon_, ile des pommes, en langue bretonne,
+et l'on a explique cette qualification par l'abondance des pommiers qui se
+rencontraient a Glastonbury. Suivant M. de Freminville[1], Avalon serait la
+petite ile d'Agalon, situee non loin du celebre chateau de Kerduel, et dont
+les chroniqueurs font le sejour favori du roi Artur.
+
+ [Note 1: _Antiquites de la Bretagne, Cotes-du-Nord_, p. 19.]
+
+D'apres l'_Edda_, "les fees qui sont d'une bonne origine sont bonnes et
+dispensent de bonnes destinees; mais les hommes a qui il arrive du malheur
+doivent l'attribuer aux mechantes fees."
+
+On lit dans le roman de Lancelot du Lac: "Toutes les femmes sont appelees
+fees qui savent des enchantements et des charmes et qui connaissent le
+pouvoir de certaines paroles, la vertu des pierres et des herbes; ce sont
+les fees qui donnent la richesse, la beaute et la jeunesse."
+
+"Mon enfant, dit un auteur anonyme du XIVe siecle, rapporte par M. Leroux
+de Lincy[1], les fees ce estoient diables qui disoient que les gens
+estoient destinez et faes les uns a bien, les autres a mal, selon le cours
+du ciel ou de la nature. Comme se un enfant naissoit a tele heure ou en tel
+cours, il li estoit destine qu'il seroit pendu ou qu'il seroit noie, ou
+qu'il espouseroit tel dame ou teles destinees, pour ce les appeloit l'en
+fes, quar fee selon le latin, vaut autant comme destinee, _fatatrices
+vocabantur_."
+
+ [Note 1: _Le Livre des legendes_, introduction, p. 240.]
+
+"Laissons les acteurs ester, dit Jean d'Arras[1], et racontons ce que nous
+avons ouy dire et raconter a nos anciens, et que cestui jour nous oyons
+dire qu'on a vu au pais de Poitou et ailleurs, pour coulourer nostre
+histoire, a estre vraie, comme nous le tenons et qui nous est publie par
+les vraies chroniques, nous avons ouy raconter a nos anciens que en
+plusieurs parties sont aparues a plusieurs tres familierement, choses
+lesquelles aucuns appeloient _luitons_, aucuns autres les _faes_, aucuns
+autres les _bonnes dames_, qui vont de nuit et entrent dedans les maisons,
+sans les huis rompre, ne ouvrir, et ostent les enffanz des berceulx et
+bestournent les membres, ou les ardent, et quant au partir les laissent
+aussi sains comme devant, et a aucuns donnent grant eur en cest monde.
+Encores, dit Gervaise, que autres faes s'apairent de nuit en guise de
+femmes a face ridee, basses et en petite estature et font les besoignes des
+hostelz liberalement, et nul mal ne faisoient; et dit que, pour certain, il
+avoit veu ung ancien homme qui racontoit pour verite qu'il avoit veu en son
+temps grant foison de telles choses. Et dit encore que les dictes faes se
+mettoient en fourme de tres belles femmes; et en ont plusieurs hommes
+prinses pour moittiers; parmi aucunes convenances qu'elles leur faisoient
+jurer, les uns qu'ils ne les verroient jamais nues, les autres que le
+samedi ne querroient qu'elles seroient devenues; aucunes, se elles avoient
+enfans, que leurs mariz ne les verroient jamais en leur gesine, et tant
+qu'ils leur tenoient leurs convenances, ils estoient regnant en grant
+audicion et prosperite, et sitost qu'ils deffailloient ils les perdoient et
+decheoient de tous leur boneur petit a petit; et aucunes se convertissoient
+en serpens, ung ou plusieurs jours la sepmaine, etc."
+
+ [Note 1: _Roman de Melusine_, cite par M. Leroux de Lincy, _le
+ Livre des legendes_, introduction, p. 172.]
+
+Le fond des forets et le bord des fontaines etaient le sejour favori des
+fees.
+
+"Les fees, dit M.A. Maury[1] se rendaient visibles pres de l'ancienne
+fontaine druidique de Baranton, dans la foret de Brocheliande:
+
+ [Note 1: _Les fees du moyen age, recherches sur leur origine, leur
+ histoire et leurs attributs, pour servir a la connaissance de la
+ mythologie gauloise_, par L. F. Alfred Maury. Paris, Ladrange,
+ 1843, in-12]
+
+"La soule l'en les fees veoir", ecrivait en 1096 Robert Wace. Ce fut
+egalement dans une foret, celle de Colombiers en Poitou, pres d'une
+fontaine appelee aujourd'hui par corruption la _font de scie_, que Melusine
+apparut a Raimondin[1]. C'est aussi pres d'une fontaine que Graelent vit la
+fee dont il tomba amoureux et avec laquelle il disparut pour ne plus jamais
+reparaitre[2]. C'est pres d'une riviere que Lanval rencontra les deux fees
+dont l'une, celle qui devint sa maitresse, l'emmena dans l'ile d'Avalon,
+apres l'avoir soustrait au danger que lui faisait courir l'odieux
+ressentiment de Genevre[3]. Viviane, fee celebre dont le nom est une
+corruption de _Vivlian_, genie des bois, celebree par les chants celtiques,
+habitait au fond des forets, sous un buisson d'aubepine, ou elle tint
+Merlin ensorcele[4]."
+
+ [Note 1: _Histoire de Melusine_, par Jean d'Arras. Paris, 1698,
+ in-12, p. 125.]
+
+ [Note 2: _Poesies de Marie de France_, edit. Roquefort, t. I, p.
+ 537; _lai de Graelent_.]
+
+ [Note 3: Meme ouvrage, t. II, p. 207; _lai de Lanval_.]
+
+ [Note 4: Th. de la Villemarque, _Contes populaires des anciens
+ Bretons_.]
+
+"Les eaux minerales, dont l'action bienfaisante etait attribuee a des
+divinites cachees, a Sirona, a Venus anadyomene, auxquelles on consacrait
+des ex-voto et des autels, furent regardees au moyen age comme devant leur
+vertu medicale a la presence des fees. Pres de Domremy, la source thermale
+qui coulait au pied de l'arbre des fees et ou s'etait souvent arretee
+Jeanne d'Arc, en proie a ses etonnantes visions, avait jailli, suivant le
+dire populaire, sous la baguette des bonnes fees. C'est encore sous le meme
+patronage que les montagnards de l'Auvergne placent les eaux minerales de
+Murat-le-Quaire. Les habitants de Gloucester, l'ancienne Kerloiou,
+pretendent que neuf fees, neuf magiciennes veillent a la garde des eaux
+thermales de cette ville; et ils ajoutent qu'il faut les vaincre quand on
+veut en faire usage."
+
+Une des principales occupations des fees, c'est de douer les enfants de
+vertus plus ou moins extraordinaires, plus ou moins surnaturelles.
+
+Le _Roman d'Ogier le Danois_ raconte que: "La nuit ou l'enfant naquit, les
+demoiselles du chateau le porterent dans une chambre separee, et quand il
+fut la, six belles demoiselles qui etaient fees se presenterent: s'etant
+approchees de l'enfant, l'une d'elles, nommee Gloriande, le prit dans ses
+bras, et le voyant si beau, si bien fait, elle l'embrassa et dit: Mon
+enfant, je te donne un don par la grace de Dieu, c'est que toute ta vie tu
+seras le plus hardi chevalier de ton temps. Dame, dit une autre fee, nommee
+Palestrine, certes voila un beau don, et moi j'y ajoute que jamais tournois
+et batailles ne manqueront a Oger. Dame, ajouta la troisieme, nommee
+Pharamonde, ces dons ne sont pas sans peril, aussi je veux qu'il soit
+toujours vainqueur. Je veux, dit alors Melior, qu'il soit le plus beau, le
+plus gracieux des chevaliers. Et moi, dit Pressine, je lui promets un amour
+heureux et constant de la part de toutes les dames. Enfin, Mourgues, la
+sixieme, ajouta: J'ai bien ecoute tous les dons que vous avez faits a cet
+enfant, eh bien! il en jouira seulement apres avoir ete mon ami par amour,
+et avoir habite mon chateau d'Avalon. Ayant dit, Mourgues embrassa
+l'enfant, et toutes les fees disparurent."
+
+Le _Roman de Guillaume au court nez_, cite par Leroux de Lincy[1], raconte
+les dons des fees a la naissance du fils de Maillefer:
+
+ [Note 1: _Le livre des legendes_, appendices, p. 257.]
+
+ A ce termine que li enfes fu nez
+ Fils Maillefer, dont vous oy avez,
+ Coustume avoient les gens, par veritez,
+ Et en Provence et en autres regnez,
+ Tables metoient et sieges ordenez
+ Et sur la table .iij. blancs pains buletez
+ .Iij. poz de vin et .iij. henas de les.
+ Et par encoste iert li enfes posez,
+ En.i. mailluel y estoit aportez.
+ Devant les dames estoit desvelopez
+ Et de chascune veuz et esgardez
+ S'iert filz ou fille, ne a droit figurez.
+ Et en apres baptisiez et levez.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Biaus fut li temps, la lune luisoit cler
+ Li eur est bone et mult fist a loer:
+ Or nous devons de l'enfant raconter,
+ Quelle aventure Dieu i volt demonstrer;
+ .Iij. fees vinrent port l'enfant revider.
+ L'une le prist tantost, sans demorer,
+ Et l'autre fee vait le feu alumer,
+ L'enfent y font .i. petitet chaufer,
+ La tierce fee la l'a renmailloter
+ Et puis le vont couchier pour reposer;
+ Puis sont assises a la table, au souper,
+ Assez troverent pain et char et vin cler.
+ Quant ont maingie, se prisrent a parler;
+ Dist l'une a l'autre: il nous convient doner
+ A cest enfant et bel don presenter.
+ Dist la mestresse: premiers vueil deviser
+ Quel segnorie ge li vueil destiner
+ S'il vient en aige, qu'il puist armes porter,
+ Biaus iert et fors et hardis por jouster;
+ Constantinoble qui mult fait a douter,
+ Tenra cis enfes, ains que doie finer,
+ Rois iert et sires de Gresce sur la mer,
+ Ceux de Venisce fera crestiener.
+ Ja pour assaut ne le convient armer!
+ Car ja n'iert homs qui le puist affoler
+ Ne beste nule qui le puist mal mener,
+ Ours, ne lyons, ne serpens, ne sengler,
+ N'auront pooir de lui envenimer.
+
+ Encore veil de moi soit enmieudrez
+ S'il avient chose qu'il soit en mer entrez,
+ Ja ses vaissiaux ne sera afondrez,
+ Ne par tourmente empiriez ne grevez;
+ Dist sa compaigne: or avez dit assez,
+ Or me lessiez dire mes volontez.
+ Je veil qu'il soit de dames bien amez
+ Et de puceles jois et honorez;
+ Et je voldrai qu'il soit bons clers letrez
+ D'art d'yngremance apris et doctrinez
+ Par quoi s'avient qu'il soit emprisonez
+ En fort chastel, ne en tour enfermez,
+ Que il s'en isse ancois .iij. jours passez,
+ Et dist la tierce: Dame, bien dit avez,
+ Or li donrai, se vous le comandez.
+ Dient les autres: faites vos volontez,
+ Mais gardez bien qu'il ne soit empirez.
+
+ La tierce fee fut mult de grand valour
+ A l'enfant done et prouece et baudour,
+ Cortois et sages, si est bel parliour
+ Chiens et oisiaux ne trace a nul jour,
+ Et soit archiers c'on ne sache mellour.
+ De .x. royaumes tendra encor l'ounour.
+ A tant se lievent toutes .iij. sanz demour;
+ Li jours apert, si voient la luour
+ Alors s'en vont plus n'i ont fait sejour.
+ L'enfant commandent a Dieu le creatour.
+
+"Souvent, dit M. Leroux de Lincy[1] et principalement en Bretagne, au lieu
+d'attendre les fees, on allait au devant d'elles, et l'on portait l'enfant
+dans les endroits connus pour servir de demeure a ces divinites. Ces lieux
+etaient celebres, on doit le penser, et beaucoup de nos provinces ont
+consacre le souvenir de cette croyance dans la designation de _grottes aux
+fees_ que portent quelques sites ecartes ou souterrains de leur
+territoire."
+
+ [Note 1: _Le Livre des legendes_, introduction, p. 180.]
+
+Le fragment du roman de _Brun de la Montagne_ qui nous est parvenu se
+rapporte a cet usage: Butor, baron de la Montagne, ayant epouse une jeune
+femme, quoique vieux, en eut un fils, qu'il resolut de faire porter a la
+fontaine la ou les fees viennent se reposer. Il dit a la mere:
+
+ Il a des lieux faes es marches de Champaigne,
+ Et aussi en a il en la Roche Grifaigne;
+ Et si croy qu'il en a aussi en Alemaigne,
+ Et en bois Bersillant, par dosous la montaigne;
+ Et non pourquant ausi en a il en Espaigne,
+ Et tout cil lieu fae sont Artu de Bretaigne.
+
+Le seigneur de la Montagne confia son fils a Bruyant, chevalier qu'il
+aimait. Et celui-ci partit avec une troupe de vassaux. Ils deposerent
+l'enfant aupres de la foret de Brocheliande, et les dames fees ne tarderent
+pas a s'y rendre; elles etaient bien gracieuses et leur corps, plus blanc
+que neige, etait revetu d'une robe de meme couleur; sur leur tete brillait
+une couronne d'or. Elles s'approcherent, et quand elles virent l'enfant:
+Voici un nouveau-ne, dit l'une d'elles. Certainement, reprit la plus belle,
+qui paraissait commander aux deux autres; je suis sure qu'il n'a pas une
+semaine. Allons, il faut le baptiser et le douer de grandes vertus. Je lui
+donne, reprit la seconde, la beaute, la grace; je veux qu'on dise que ses
+marraines ont ete genereuses. Je veux encore qu'il soit vainqueur dans les
+tournois, dans les batailles. Maitresse, si vous trouvez mieux que cela,
+donnez-lui. Dame, reprit la maitresse, vous avez peu de sens, quand vous
+osez devant moi donner tant a ce petit. Et moi je veux que dans sa jeunesse
+il ait une amie insensible a ses voeux. Et bien que par votre puissance, il
+soit noble, genereux, beau, courtois, il aura peine en amour; ainsi je
+l'ordonne. Dame, ajouta la troisieme, ne vous fachez pas si je fais
+courtoisie a cet enfant, car il vient de haut lignage et je n'en sais pas
+de plus noble. Aussi je veux m'appliquer a le servir et a l'aider dans
+toutes ses entreprises. Je le nourrirai, et c'est moi qui le garderai
+jusqu'a l'age ou il aura une amie, et c'est moi qui serai la sienne. Je
+vois, dit la maitresse, que vous aimez beaucoup cet enfant; mais pour cela
+je ne changerai pas mon don. Je vous en conjure, dame, reprit la troisieme,
+laissez-moi cet enfant; je puis le rendre bien heureux... Non, repliqua la
+maitresse, je veux que mes paroles s'accomplissent, et il aura, en depit de
+vous deux, le plus vilain amour que l'on ait jamais eprouve. Apres avoir
+ainsi parle, les trois fees disparurent, les chevaliers reprirent l'enfant
+et le reporterent au chateau de la Montagne, ou bientot une fee se presenta
+comme nourrice.
+
+Les fees assisterent de meme, dit M. Maury[1], a la venue au monde d'Isaie
+le Triste. Aux environs de la Roche aux Fees, dans le canton de Rhetiers,
+les paysans croient encore aux fees qui prennent, disent-ils, soin des
+petits enfants, dont elles pronostiquent le sort futur; elles descendent
+dans les maisons par les cheminees et ressortent de meme pour s'en
+aller[2]. Les volas ou valas Scandinaves allaient de meme predire la
+destinee des enfants qui naissaient dans les grandes familles[3]; elles
+assistaient aux accouchements laborieux et aidaient par leurs incantations
+(_galdrar_) les femmes en travail. Les fees voulaient meme souvent etre
+invitees. Longtemps, a l'epoque des couches de leurs femmes, les Bretons
+servaient un repas dans une chambre contigue a celle de l'accouchee, repas
+qui etait destine aux fees, dont ils redoutaient le ressentiment[4]. Les
+fees furent invitees a la naissance d'Oberon, elles le doterent a l'envi
+des dons les plus rares; une seule fut oubliee, et pour se venger de
+l'outrage qui lui etait fait, elle condamna Oberon a ne jamais depasser la
+taille d'un nain.
+
+ [Note 1: _Les Fees au moyen age_.]
+
+ [Note 2: Memoires de M. de la Pillaye, dans le t. II de la nouvelle
+ serie des _Memoires des antiquaires de France_, p. 95.]
+
+ [Note 3: Bergmann, _Poemes islandais_, p. 159. Grenville Pigott, _a
+ Manual of Scandinavian mythology_, p. 353. Londres, 1839.]
+
+ [Note 4: Dans l'antiquite, a la naissance des enfants des familles
+ riches, par suite de croyances analogues a celles-ci, on
+ etablissait dans l'atrium un lit pour Junon Lucine.]
+
+"Dans la legende de saint Armentaire, composee vers l'an 1300, par un
+gentilhomme de Provence nomme Raymond, on parle des sacrifices qu'on
+faisait a la fee Esterelle, qui rendait les femmes fecondes. Ces sacrifices
+etaient offerts sur une pierre nommee la Lauza de la fada[1]."
+
+ [Note 1: Cambry, _Monuments celtiques_, p. 342.]
+
+Les fees aimaient a suborner les jeunes seigneurs, temoin ce chant de la
+Bretagne que rapporte M. de la Villemarque[1]: "La Korrigan etait assise au
+bord d'une fontaine et peignait ses cheveux blonds; elle les peignait avec
+un peigne d'or, car ces dames ne sont pas pauvres: Vous etes bien
+temeraire, de venir troubler mon eau, dit la Korrigan; vous m'epouserez a
+l'instant ou pendant sept annees vous secherez sur pied, ou vous mourrez
+dans trois jours."
+
+ [Note 1: _Chants populaires de la Bretagne_, t. I, p. 4.]
+
+Melusine suborna ainsi Raimondin pour echapper au destin cruel que lui
+avait predit sa mere Pressine.
+
+"La beaute, dit M. Maury[1], est, il est vrai, un des avantages qu'elles
+ont conserves; cette beaute est presque proverbiale dans la poesie du moyen
+age; mais a ces charmes elles unissent quelques secrete difformite, quelque
+affreux defaut; elles ont, en un mot, je ne sais quoi d'etrange dans leur
+conduite et leur personne. La charmante Melusine devenait, tous les
+samedis, serpent de la tete au bas du corps. La fee qui, d'apres la
+legende, est la souche de la maison de Haro, avait un pied de biche d'ou
+elle tira son nom, et n'etait elle-meme qu'un demon succube."
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_, p. 53.]
+
+"Le nom de dame du lac, dit le meme auteur, donne a plusieurs fees, a la
+Sibille du roman de Perceforest, a Viviane, qui eleva le fameux Lancelot,
+surnomme aussi du Lac, a son origine dans les traditions septentrionales.
+Ces dames du lac sont filles des meerweib-nixes qui, sur les bords du
+Danube, predisent dans les Niebelungen, l'avenir au guerrier Hagene; elles
+descendent de cette sirene du Rhin qui, a l'entree du gouffre ou avait ete
+precipite le fatal tresor des Niebelungen, attirait par l'harmonie de ses
+chants que quinze echos repetaient, les vaisseaux dans l'abime."
+
+"Les ondins, les nixes de l'Allemagne, attirent au fond des eaux les
+mortels qu'elles ont seduits ou ceux qui, a l'exemple d'Hylas, se hasardent
+imprudemment sur les bords qu'elles habitent. En France, une legende
+provencale raconte de meme comment une fee attira Brincan sous la plaine
+liquide et le transporta dans son palais de cristal[1]. Cette fee avait une
+chevelure vert glauque, qui rappelle celle que donnent les habitants de la
+Thuringe a la nixe du lac de Sal-Zung[2], ou celle qu'attribuent les Slaves
+a leurs roussalkis[3]. Ces roussalkis, comme les ondins de Magdebourg[4],
+comme les Korrigans de la Bretagne, viennent souvent a la surface des eaux
+peigner leur brillante chevelure. Melusine nous est representee de meme
+peignant ses longs cheveux, tandis que sa queue s'agite dans un bassin."
+
+ [Note 1: Kirghtley, _The fairy Mythology_, t. II, p. 287].
+
+ [Note 2: Bechstein, _der Sagenschatz und die Sagenkreise des
+ Thuringeslandes_, P. IV, p. 117, Meiningen 1838, in-12. (Les nixes
+ de ce lac enlevaient aussi les enfants, comme les Korrigans de la
+ Bretagne).]
+
+ [Note 3: Makaroff, _Traditions russes_ (en russe), t. I, p. 9.]
+
+ [Note 4: Grimm, _Traditions allemandes_, t. I, p. 83.]
+
+"Plusieurs fees, dit M. A. Maury[1], sont representees comme de veritables
+divinites domestiques. Dame Abonde, cette fee dont parle Guillaume de
+Paris, apporte l'abondance dans les maisons qu'elle frequente[2]. La
+celebre fee Melusine pousse des gemissements douloureux chaque fois que la
+mort vient enlever un Lusignan[3]. Dans l'Irlande, la Banshee vient de meme
+aux fenetres du malade appartenant a la famille qu'elle protege, frapper
+des mains et faire entendre des cris de desespoir[4]. En Allemagne, dame
+Berthe, appelee aussi la _Dame blanche_ se montre comme les fees a la
+naissance des enfants de plusieurs maisons princieres sur lesquelles elle
+etend sa protection... Dans les bruyeres de Lunebourg, la Klage Weib
+annonce aux habitants leur fin prochaine. Quand la tempete eclate, que le
+ciel s'ouvre, quand la nature est en proie a quelques-unes de ces
+tourmentes ou elle semble lutter contre la destruction, la Klage Weib se
+dresse tout a coup comme un autre Adamastor, et, appuyant son bras
+gigantesque sur la frele cabane du paysan, elle lui annonce par
+l'ebranlement soudain de sa demeure que la mort l'a designe[5].
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_.]
+
+ [Note 2: Guillaume de Paris, _De Universo_, t. I, p. 1037. Orleans,
+ 1674, in-fol. (Cette dame Abonde parait etre la meme que la Mab
+ dont Shakespeare parle dans sa tragedie de _Romeo et Juliette_.
+ Elle se rattache a la Holda des Allemands). Voyez G. Zimmermann,
+ _De Mutata saxonum veterum religione_, p. 21. Darmstadt, 1839.]
+
+ [Note 3: J. d'Arras, _Histoire de Melusine_, p. 310.]
+
+ [Note 4: Crofton Croker, _Fairy Legends and Traditions of the South
+ of Ireland_. Londres, 1834, in-12, part. I, p. 228; part. II, p.
+ 10.]
+
+ [Note 5: _Spiels Archiv._ II, 297.]
+
+Les historiens citent encore d'autres dames blanches, comme la dame blanche
+d'Avenel, la _dona bianca_ des Colalto, la femme blanche des seigneurs de
+Neuhaus et de Rosenberg, etc.
+
+On donne encore le nom de _dames blanches_ aux fees bretonnes ou
+_Korrigans_. Elles connaissent l'avenir, commandent aux agents de la
+nature, peuvent se transformer en la forme qui leur plait. En un clin
+d'oeil les Korrigans peuvent se transporter d'un bout du monde a l'autre.
+Tous les ans, au retour du printemps, elles celebrent une grande fete de
+nuit; au clair de lune elles assistent a un repas mysterieux, puis
+disparaissent aux premiers rayons de l'aurore. Elles sont ordinairement
+vetues de blanc, ce qui leur a valu leur surnom. Les paysans bas-bretons
+assurent que ce sont de grandes princesses gauloises qui n'ont pas voulu
+embrasser le christianisme lors de l'arrivee des apotres[1].
+
+ [Note 1: Voyez l'introduction des _Contes populaires des anciens
+ Bretons_, par M. de la Villemarque, p. XL, et _les Fees du moyen
+ age_, par M. Alfred Maury, p. 39.]
+
+"On a aussi appele _dames blanches_, dit Reiffenberg[1], d'autres etres,
+d'une nature malfaisante, qui n'etaient pas specialement devoues a une race
+particuliere; telles etaient les _witte wijven_ de la Frise, dont parlent
+Corneil Van Kempen, Schott, T. Van Brussel et des Roches. Du temps de
+l'empereur Lothaire, en 830, dit le premier de ces ecrivains, beaucoup de
+spectres infestaient la Frise, particulierement les _dames blanches_ ou
+nymphes des anciens. Elles habitaient des cavernes souterraines, et
+surprenaient les voyageurs egares la nuit, les bergers gardant leurs
+troupeaux, ou encore les femmes nouvellement accouchees et leurs enfants,
+qu'elles emportaient dans leurs repaires, d'ou l'on entendait sortir
+quantite de bruits etranges, des vagissements, quelques mots imparfaits et
+toute espece de sons musicaux."
+
+ [Note 1: _Dictionnaire de la conversation_, article DAMES
+ BLANCHES.]
+
+L'Aia, Ambriane ou Caieta est une fee de la classe des _dames blanches_,
+qui habite le territoire de Gaete, dans le royaume de Naples, et qui y
+preoccupe autant l'esprit des personnes faites que celui de l'enfance.
+Comme chez la plupart des dames blanches, les intentions de l'Aia sont
+toujours bienveillantes: elle s'interesse a la naissance, aux evenements
+heureux et malheureux, et a la mort de tous les membres de la famille
+qu'elle protege. Elle balance le berceau des nouveau-nes. C'est
+principalement durant les heures du sommeil qu'elle se met a parcourir les
+chambres de la maison; mais elle y revient encore quelquefois pendant le
+jour. Ainsi, lorsqu'on entend le craquement d'une porte, d'un volet, d'un
+meuble, et que l'air agite siffle legerement, on est convaincu que c'est
+l'annonce de la visite de l'Aia. Alors chacun garde le silence, ecoute; le
+coeur bat a tous; on eprouve a la fois de la crainte et un respect
+religieux; le travail est suspendu; et l'on attend que la belle Ambriane
+ait eu le temps d'achever l'inspection qu'on suppose qu'elle est venue
+faire. Quelques personnes, plus favorisees ou menteuses, affirment avoir vu
+la fee, et decrivent sa grande taille, son visage grave, sa robe blanche,
+son voile qui ondule; mais la plupart des croyants declarent n'avoir pas
+ete assez heureux pour l'apercevoir. Cette superstition remonte a des temps
+recules, puisque Virgile la trouva existant deja au meme lieu.
+
+
+
+
+II.--ELFES
+
+
+Les Alfs ou Elfes sont dans les pays du Nord les genies des airs et de la
+terre. Ils ont quelque ressemblance avec les fees. Leur roi Oberon,
+immortalise par Wieland, est le roi des aulnes, _Ellen Koenig_, chante par
+Goethe.
+
+Torfeus, historien danois qui vivait au XVIIe siecle, cite par M. Leroux de
+Lincy[1], rapporte dans la preface de son edition de la _Saga de Hrolf_,
+l'opinion d'un pretre islandais nomme Einard Gusmond, relativement aux
+Elfes: "Je suis persuade, disait-il, qu'ils existent reellement, et qu'ils
+sont la creature de Dieu; qu'ils se marient comme nous, et reproduisent des
+enfants de l'un et l'autre sexe: nous en avons une preuve dans ce que l'on
+sait des amours de quelques-unes de leurs femmes avec de simples mortels.
+Ils forment un peuple semblable aux autres peuples, habitent des chateaux,
+des maisons, des chaumieres; ils sont pauvres ou riches, gais ou tristes,
+dorment et veillent, et ont toutes les autres affections qui appartiennent
+a l'humanite."
+
+ [Note 1: _Le Livre des legendes_, introduction, p. 159. Paris,
+ 1836, in-8 deg..]
+
+Chez les peuples septentrionaux, dit M. A. Maury[1], d'apres M. Crofton
+Croker[2], "les Elfes ont ete divises en diverses classes suivant les lieux
+qu'ils habitent et auxquels ils president. On distingue les _Dunalfenne_,
+qui repondent aux nymphes _monticolae, castalides_ des anciens, les
+_Feldalfenne_, qui sont les naiades, les hamadryades; les _Muntalfenne_ ou
+orcades; les _Scalfenne_ ou naiades; les _Undalfenne_ ou dryades."
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_, p. 73.]
+
+ [Note 2: _Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland_.
+ Londres, 1834, in-12.]
+
+"On depeint les Elfes, dit M. Leroux de Lincy[1], comme ayant une grosse
+tete, de petites jambes et de longs bras; quand ils sont debout, ils ne
+s'elevent pas au-dessus de l'herbe des champs. Adroits, subtils, audacieux,
+toujours malins, ils ont des qualites precieuses et surhumaines. C'est
+ainsi que ceux qui vivent sous la terre et qui veillent a la garde des
+metaux sont reputes comme tres habiles a forger des armes. Ceux qui
+habitent l'onde aiment beaucoup la musique et sont doues de talents
+merveilleux en ce genre. La danse est le partage de ceux qui vivent entre
+le ciel et la terre, ou dans les rochers. Ceux qui sejournent en de petites
+pierres appelees _Elf-mills, Elf-guarnor_ ont une voix douce et
+melodieuse."
+
+ [Note 1: _Le Livre des legendes_, introduction, p. 160.]
+
+"Chez les peuples Scandinaves, les Elfes passaient pour aimer passionnement
+la danse. Ce sont eux, disait-on, qui forment des cercles d'un vert
+brillant, nommes _Elf-dans_, que l'on apercoit sur le gazon. Aujourd'hui
+encore, quand un paysan danois rencontre un cercle semblable, aux premiers
+rayons du jour, il dit que les Elfes sont venus danser pendant la nuit.
+Tout le monde ne voit pas les _Elfs-dans_. Ce don est surtout le partage
+des enfants nes le dimanche; mais les Elfes ont le pouvoir de douer de
+cette science leurs proteges en leur donnant un livre dans lequel ceux-ci
+apprennent a lire l'avenir."
+
+"Les Elfes demeurent dans les marais, au bord des fleuves, disent encore
+les paysans danois; ils prennent la forme d'un homme vieux, petit, avec un
+large chapeau sur la tete. Leurs femmes sont jeunes, belles, et d'un aspect
+attrayant, mais par derriere elles sont creuses et vides. Les jeunes gens
+doivent surtout les eviter. Elles savent jouer d'un instrument delicieux
+qui trouble l'esprit. On rencontre souvent les Elfes se baignant dans les
+eaux qu'ils habitent. Si un mortel ose approcher d'eux, ils ouvrent leur
+bouche, et, atteint du souffle qui s'en echappe, l'imprudent meurt
+empoisonne."
+
+"Souvent, par un beau clair de lune, on voit les femmes des Elfes danser en
+rond sur les vertes prairies; un charme irresistible entraine ceux qui les
+rencontrent a danser avec elles: malheur a qui succombe a ce desir! car
+elles emportent l'imprudent dans une ronde si vive, si animee, si rapide
+qu'il tombe bientot sans vie sur le gazon. Plusieurs ballades ont perpetue
+le souvenir de ces terribles morts."
+
+"Ces Elfes habitants des eaux s'appellent _Nokkes_, chez les Danois.
+Beaucoup de souvenirs se rattachent a eux. Tantot on croit les voir au
+milieu d'une nuit d'ete, rasant la surface des ondes, sous la forme de
+petits enfants aux longs cheveux d'or, un chaperon rouge sur la tete.
+Tantot ils courent sur le rivage, semblables aux centaures, ou bien sous
+l'apparence d'un vieillard, avec une longue barbe dont l'eau s'echappe, ils
+sont assis au milieu des rochers."
+
+"Les Nokkes punissent severement les jeunes filles infideles, et quand ils
+aiment une mortelle, ils sont doux et faciles a tromper. Grands musiciens,
+on les voit assis au milieu de l'eau, touchant une harpe d'or qui a le
+pouvoir d'animer toute la nature. Quand on veut apprendre la musique avec
+de pareils maitres, il faut se presenter a l'un d'eux avec un agneau noir,
+et lui promettre qu'il sera sauve comme les autres hommes et ressuscitera
+au jour solennel."
+
+A ce propos, M. Leroux de Lincy[1] fait le recit suivant d'apres
+Keightley[2]: "Deux enfants jouaient au bord d'une riviere qui coulait au
+pied de la maison de leur pere. Un Nokke parut, et, s'etant assis sur les
+eaux, il commenca un air sur sa harpe d'or. Mais l'un des enfants lui dit:
+"A quoi ton chant peut-il te servir, bon Nokke; tu ne seras jamais sauve."
+A ces paroles, l'esprit fondit en larmes et de longs soupirs s'echapperent
+de son sein. Les enfants revinrent chez eux et dirent cette aventure a leur
+pere, qui etait pretre de la paroisse. Ce dernier blama une telle conduite,
+et leur dit de retourner de suite au bord de l'eau et de consoler le Nokke
+en lui promettant misericorde. Les enfants obeirent. Ils trouverent
+l'habitant des ondes assis a la meme place et pleurant toujours: "Bon
+Nokke, lui ont-ils dit, ne pleure pas; notre pere assure que tu seras sauve
+comme tous les autres." Aussitot le Nokke reprit sa harpe d'or et en joua
+delicieusement jusqu'a la fin du jour.
+
+ [Note 1: _Le Livre des Legendes_, p. 162.]
+
+ [Note 2: _The fairy Mythology_, t. I, p. 236.]
+
+On lit dans la _Saga d'Hervarar_, citee par M. Leroux de Lincy[1]:
+"Suafurlami, monarque scandinave, revenant de la chasse, s'egara dans les
+montagnes. Au coucher du soleil, il apercut une caverne dans une masse
+enorme de rochers, et deux nains assis a l'entree. Le roi tira son epee,
+et, s'elancant dans la caverne, il se preparait a les frapper, quand
+ceux-ci demanderent grace pour leur vie. Les ayant interroges, Suafurlami
+apprit d'eux qu'ils se nommaient Dyrinus et Dualin. Il se rappela aussitot
+qu'ils etaient les plus habiles d'entre tous les Elfes a forger des armes.
+Il leur permit de s'eloigner, mais a une condition, c'est qu'ils lui
+feraient une epee avec un fourreau et un baudrier d'or pur. Cette epee ne
+devait jamais manquer a son maitre, ne jamais se souiller, couper le fer et
+les pierres aussi aisement que le tissu le plus leger, et rendre toujours
+vainqueur celui qui la possederait. Les deux nains consentirent a toutes
+ces conditions et le roi les laissa s'eloigner. Au jour fixe, Suafurlami se
+presenta a l'entree de la caverne, et les deux nains lui apporterent la
+plus brillante epee qu'on eut jamais vue. Dualin, montant sur une pierre,
+lui dit: "Ton epee, o roi, tuera un homme chaque fois qu'elle sera levee;
+elle servira a trois grands crimes, elle causera ta mort." A ces mots,
+Suafurlami s'elanca contre le nain pour le frapper, mais il se sauva au
+milieu des rochers, et les coups de la terrible epee fendirent la pierre
+sur laquelle ils etaient tombes."
+
+ [Note 1: _Le Livre des legendes_, p. 163.]
+
+"En Suede, dit M. Alf. Maury[1], les paysans venerent les tilleuls, comme
+ayant jadis ete la demeure des Elfes. C'etait sous un arbre gigantesque, le
+frene Yggdrasill, aupres de la fontaine Urda, que les gnomes lies a ces
+esprits des airs avaient fixe leur demeure."
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_, p. 76.]
+
+"L'herbe des champs est sous la protection des Elfes; tant qu'elle n'a pas
+encore leve, qu'elle ne fait que germer sous terre, ce sont les Elfes noirs
+(_Schwarsen Elfen_) qui la protegent, qui veillent sur elle; puis a-t-elle
+eleve au-dessus du sol sa tige delicate, elle passe sous la garde des Elfes
+lumineux (_Licht Elfen_), des Elfes de lumiere."
+
+On retrouve les Elfes dans les autres pays de l'Europe sous differents
+noms. En Allemagne ils jouent un role dans les _Niebelungen_ et dans le
+_Heldenbuch_.
+
+"Les femmes des Elfes, dit M. Alf. Maury[1], sont regardees en Allemagne
+comme aussi habiles que nos fees a tourner le fuseau. Une foule de
+traditions rappellent ces mysterieuses ouvrieres. Telle est la legende de
+la jeune fille de Scherven pres de Cologne, qu'on voit la nuit filer un fil
+magique; telle est celle de dame Holle, que la croyance populaire place
+dans la Hesse, sur le mont Meisner. Holle distribue des fleurs, des fruits,
+des gateaux de farine et repand la fertilite dans les champs qu'elle
+parcourt; elle excelle a filer; elle encourage les fileuses laborieuses et
+punit les paresseuses; elle preside a la naissance des enfants, se montre
+alors sous l'apparence d'une vieille femme aux vetements blancs; parfois
+aussi elle est vindicative et cruelle. Elle se venge en enlevant les
+enfants et en les entrainant au fond des eaux. Pschipolonza, cette petite
+femme vieille, hideuse et ridee, qui effraie souvent les paysans des
+environs de Zittau, se montre au bord des chemins dans les bois, vetue de
+blanc et occupee a filer. Dans la Livonie, on croit aux _Swehtas
+jumprawas_, jeunes filles qu'on apercoit la nuit filant mysterieusement.
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_, p. 71-72.]
+
+En Angleterre, les Elfes se partagent en deux classes: ceux qui habitent
+les montagnes, les forets, les cavernes, et qu'on appelle _rural Elves_, et
+les Gobelins (_Hobgobelins_) qui ont coutume de vivre parmi les Elfes. Mais
+c'est en Irlande surtout qu'on se rappelle les Elfes. Ils s'y divisent en
+plusieurs familles distinctes par le nom, le pouvoir ou les actions qu'on
+leur attribue: ainsi on connait les _Shepo_, les _Cluricaune_, les
+_Banshee_, les _Phooca_, ou _Pouke_, les _Sullahan_ ou _Dullahan_, etc.
+
+"_Shepo_, qui signifie litteralement une fee de maison, dit M. Leroux de
+Lincy, en citant l'ouvrage de M. Crofton Croker[1], est le nom qu'on donne
+aux esprits qui vivent en commun, et que le peuple suppose avoir des
+chateaux et des habitations; au contraire on nomme _Cluricaune_ ceux qui
+vivent seuls et se cachent dans les lieux retires. Les _Banshee_ sont des
+fees qui, suivant la tradition, s'attachent a certaines familles et que
+l'on entend pousser des gemissements quand un malheur doit frapper celles
+qu'elles ont adoptees. Quant au _Phooca_, au _Dullahan_, c'est le nom qu'on
+donne au diable, aussi appele _Fir Darriz_."
+
+ [Note 1: _Fairy legends and Traditions of the South of Ireland_.
+ Londres, Murray, 1834, in-12.]
+
+"Suivant la croyance populaire de l'Irlande, dit M. Alf. Maury[1], les
+Elfes celebrent deux grandes fetes dans l'annee; l'une est au commencement
+du printemps, quand le soleil approche du solstice d'ete; alors le heros
+O'Donoghue, qui jadis regna sur la terre, monte dans les cieux sur un
+cheval blanc comme le lait, entoure du cortege brillant des Elfes. Heureux
+celui qui l'apercoit lorsqu'il s'eleve des profondeurs du lac de Killarney!
+Cette rencontre lui porte bonheur. A Noel, les esprits souterrains
+celebrent une fete nocturne avec une joie sauvage et qui inspire la
+frayeur. Les esprits des forets courent dans les clairieres, revetus
+d'habillements verts; l'oreille distingue alors le trepignement des
+chevaux, le mugissement des boeufs sauvages. Lorsque le peuple entend ce
+vacarme, il dit que c'est le guerrier, les chasseurs furieux, _das wuthende
+Heer, die wuthenden Jaeger_. Dans l'ile de Moen, on appelle ce bruit le
+_Gronjette_; en Suede on le nomme la chasse d'Odin."
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_, p. 58.]
+
+"Les feux folets changes en lutins par nos paysans, ajoute M. Leroux de
+Lincy[1], ont garde quelques rapports avec les Elfes norvegiens. En
+Bretagne, sous le nom de _Gourils, Gories_ ou _Crions_, les Elfes se sont
+refugies dans les monuments de Karnac, pres Quiberon. La, comme on sait,
+dans une plaine vaste, aride, ou pas un arbre, pas une plante ne croit,
+sont debout environ douze a quinze cents pierres, dont les plus hautes
+peuvent avoir dix-huit a vingt pieds. Interrogez les Bretons sur ces
+pierres, ils vous diront: C'est un vieux camp de Cesar; ces pierres furent
+une armee; elles ont ete apportees la par des Gourils, race de petits
+hommes hauts d'un pied, mais forts comme des geants; chaque nuit ils
+forment une ronde immense autour de ces pierres; prenez garde! o vous qui
+voyagez a cette heure aux environs de Karnac, prenez garde! les Gourils
+vous saisiront, vous forceront a tourner, tourner longtemps jusqu'au
+premier point du jour, alors ils disparaitront; et vous... vous serez
+mort!"
+
+ [Note 1: _Le Livre des legendes_, p. 167.]
+
+Enfin, suivant M. Maury[1]: "Les femmes des Elfes et des nains rappellent
+par leur beaute et la blancheur de leurs vetements les fees francaises.
+Mais comme chez celles-ci, cette beaute est souvent trompeuse. Ces yeux
+charmants, ces traits delicats se changent au grand jour en des yeux caves,
+des joues decharnees; cette blonde et soyeuse chevelure fait place a un
+front nu que garnissent a peine quelques cheveux blancs."
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_, p. 93.]
+
+
+
+
+
+
+NATURE TROUBLEE
+
+
+
+
+I.--POSSEDES.--DEMONIAQUES
+
+
+Goulart[1] rapporte d'apres Wier[2] plusieurs histoires de demoniaques:
+"Antoine Benivenius au VIIIe chapitre _du Livre des causes cachees des
+maladies_, escrit avoir veu une jeune femme aagee de seize ans dont les
+mains se retiroyent estrangement si tost que certaine douleur la prenoit au
+bas du ventre. A son cri effroyable, tout le ventre lui enfloit si fort
+qu'on l'eust estimee enceinte de huict mois: enfin elle perdoit le soufle
+et ne pouvant demeurer en place se tourmentait ca et la dedans son lict,
+mettant quelquefois ses pieds dessus son col, comme si elle eust voulu
+faire la culebute. Ce qu'elle recommencoit tant et jusque a ce que son mal
+s'accoisast peu a peu et qu'elle fust aucunemens soulagee. Lors enquise sur
+ce qui lui estoit avenu, elle confessoit ne s'en ressouvenir aucunement.
+Mais, dit-il, en cerchant les causes de ceste maladie, nous eusmes opinion
+qu'elle procedait d'une suffocation de matrice et de vapeurs malignes
+s'elevant en haut au detriment du coeur et du cerveau. Toutes fois apres
+nous estre efforcez de la soulager par medicamens et cela ne servant de
+rien, icelle devint plus furieuse et, regardant de travers, se mit
+finalement a vomir de longs cloux de fer tout courbez, des aiguilles
+d'airin picquees dedans de la cire et entrelassees de cheveux, avec une
+portion de son desjune, si grand qu'homme quelconque n'eust peu l'avaller
+entier. Ayant en ma presence recommence plusieurs fois tels vomissements,
+je me doutais qu'elle estoit possedee d'un esprit malin, lequel charmoit
+les yeux des assistants pendant qu'il remuoit ces choses. Depuis nous
+l'entendimes faisant des predictions et autres choses qui depassent toute
+intelligence humaine."
+
+ [Note 1: _Thresor d'histoires admirables_, t. I, p. 143.]
+
+ [Note 2: _Illusions et impostures des diables_.]
+
+"Meiner Clath, gentilhomme demeurant au chateau de Boutenbrouch situe au
+duche de Juliers, avoit un valet nomme Guillaume, lequel depuis quatorze
+ans estoit tourmente et possede du diable, dont ainsi qu'il commencoit
+quelquefois a se porter mal, a la suscitation de ce malin esprit, il
+demanda pour confesseur le cure de Saint-Gerard, Barthelemy Paven... lequel
+etant venu pour jouer son petit rollet... ne put faire du tout le
+personnage muet. Or ainsi que ce demoniacle avoit la gorge enflee, la face
+ternie, et que l'on craignoit qu'il n'estouffast, Judith femme de Clath,
+honneste matrone, ensemble tous ceux de la maison commencent a prier Dieu.
+Et incontinent il sortit de la bouche de ce Guillaume entre autre
+barbouilleries, toute la partie du devant des brayes d'un berger, des
+cailloux dont les uns estoyent entiers et les autres rompus, des petites
+plotes de fil, une perruque semblable a celle dont les filles ont
+accoustume d'user, des esguilles, un morceau de la doublure de la saye d'un
+petit garcon, et une plume de paon, laquelle ce mesme Guillaume avoit tire
+de la queue de un paon des huict jours auparavant qu'il devint malade.
+Estant interrogue de la cause de son mal, il respondit qu'il avoit
+rencontre une femme pres de Camphuse, laquelle luy avoit souffle au visage:
+et que toute sa calamite ne procedoit d'ailleurs. Toutes fois apres qu'il
+fust guery il nia que ce qu'il avoit dict fut vray: mais au contraire, il
+confessa qu'il avoit este induit par le diable a dire ce qu'il avoit dict.
+D'avantage il ajouta que toutes ces matieres prodigieuses n'avoient pas ete
+dedans son ventre, ains qu'elles avoyent ete poussees dedans son gosier par
+le diable, cependant que l'on le regardoit vomir. Satan le deceut par
+illusions. On pensa plusieurs fois qu'il voulust se tuer on s'en voulust
+fuir. Un jour, s'estant jette dedans un tect a pourceaux, et garde plus
+soigneusement que de coustume, il demeura les yeux tellement fermez
+qu'impossible fut les desclorre. Enfin Gertrude, fille aisnee de Clath,
+aagee d'onze ans, s'approchant de lui, l'admonesta de prier Dieu que son
+bon plaisir fust lui rendre la veue. Sur cela Guillaume la requit de prier,
+ce qu'elle fit, et incontinent elle lui ouvrit les yeux, au grand
+esbahissement de chacun. Le diable l'exhortoit souvent de ne prester
+l'oreille ni a sa maitresse, ni aux autres qui lui rompoyent la teste, en
+lui parlant de Dieu, duquel il ne pouvoit estre aide, puisqu'il estoit mort
+une fois, ainsi qu'il l'avoit entendu prescher publiquement."
+
+"Or comme une fois il s'efforcoit de taster impudiquement une chambriere de
+cuisine, et qu'elle le tancast par son nom, il respondit d'une voix
+enrouee, qu'il ne se nommoit pas Guillaume mais Beelzebub: a quoi la
+maistresse respondit: Pense tu donc que nous te craignons? Celui auquel
+nous nous fions, est infiniment plus fort et plus puissant que tu n'es.
+Alors Clath lut l'onziesme chapitre de St-Luc ou il est fait mention du
+diable muet jete dehors par la puissance de nostre Sauveur, et aussi de
+Beelzebub, prince des diables. A la parfin Guillaume commence a reposer, et
+dort jusques au matin, comme un homme esvanoui: puis ayant pris un bouillon
+et se sentant du tout allege, il fut ramene chez ses parents apres avoir
+remercie ses maistres et sa maistresse, et prie Dieu qu'il voulust les
+recompenser pour les ennuis qu'ils avoyent receus de ceste affliction.
+Depuis il se maria, eut des enfants, et ne se sentit plus de tourment du
+diable."
+
+"L'an 1566, le dix-huictiesme jour de mars, avint en la ville d'Amsterdam
+en Hollande un cas memorable, duquel M. Adrian Nicolas, chancelier de
+Gueldres, fit un discours public contenant ce qui s'ensuit: Il y a deux
+mois ou environ (dit-il), qu'en ceste ville trente enfans commencerent a
+estre tourmentes d'une facon estrange, comme s'ils eussent este maniaques
+ou furieux. Par intervalles, ils se jettoyent contre terre et ce tourment
+duroit demi-heure ou une heure au plus. S'estant relevez debout, ils ne se
+souvenoyent d'aucun mal ni de chose quelconque facte lors, ains pensoyent
+avoir dormi. Les medecins, ausquels on recourut, n'y firent rien... Les
+sorciers ne firent pas davantage, les exorcistes perdirent aussi leur
+temps. Durant les exorcismes les enfants vomirent force aiguilles, des
+epingles, des doigtiers a couldre, des lopins de drap, des pieces de pots
+cassez, du verre, des cheveux et telles autres choses: pour cela toutesfois
+les enfans ne furent gueris, ains retomberent en ce mal de fois a autre, au
+grand estonnement de chacun pour la nouveaute d'un si estrange spectacle."
+
+"Jean Laugius, tres docte medecin, escrit au premier livre de ses
+_Espitres_ estre avenu l'an 1539 a Fugenstal, village de l'evesche
+d'Eysteten ce qui s'ensuit, verifie par grand nombre de tesmoins. Ulric
+Neusesser, laboureur demeurant en ce village, estoit miserablement
+tourmente d'une douleur de flancs. Un jour le chyrurgien ayant fait quelque
+incision en la peau, l'on en tira un clou de fer: pour cela les douleurs ne
+s'appaiserent, au contraire accreurent tellement, que le pauvre homme tombe
+en desespoir, d'un couteau tranchant se coupe la gorge. Comme on voulait le
+cacher en terre, deux chyrurgiens lui ouvrirent l'estomach en presence de
+plusieurs et dans icelui trouverent du bois rond et long, quatre cousteaux
+d'acier les uns aigus, les autres dentelez comme une scie; ensemble deux
+bastons de fer, chacun de neuf poulces de longueur et un gros toupillon de
+cheveux: je m'esbahi comment cette ferraille a peu estre amassee dedans la
+capacite de l'estomach et par quelle ouverture. C'est sans doute par un
+artifice du diable, lequel suppose dextrement toutes choses, pour se
+maintenir et faire redouter.
+
+"Antoine Lucquet, chevalier de l'ordre de la Toison, personnage de grande
+reputation par toute la Flandre, et conseiller au prive conseil de Brabant,
+outre trois enfans legitimes, eut un bastard, qui print femme a Bruges.
+Icelle peu apres les noces commenca d'etre miserablement tourmentee par le
+malin esprit, tellement qu'en quelque part qu'elle fust, mesme au milieu
+des dames et damoiselles, elle estoit soudain emportee et trainee par les
+chambres et souventes fois jettee puis en un coin, puis en l'autre, quoi
+que ceux qui estoient presens taschassent de la retenir et de l'empescher.
+Mais en ses agitations elle n'estoit pas beaucoup interessee en son corps.
+Chascun pensoit que ce mal lui eust este procure par une femme autrefois
+entretenue par son mari, jeune homme de belle taille, gaillard et dispos.
+En ses entrefaites, elle devint enceinte et ne cessa le malin esprit de la
+tourmenter. Le terme de l'accouchement venu, il ne se trouve qu'une femme
+en sa compagnie, laquelle fut incontinent envoyee vers la sage-femme.
+Cependant il lui fut avis que cette femme, dont j'ai parle, entroit dedans
+la chambre et lui servoit de sage-femme, dont la pauvre damoiselle fut si
+esperdue que le coeur lui en faillit. Revenue a soi, elle se trouva
+deschargee de son fardeau; toutesfois, il n'aparut enfant quelconque dont
+chascun demeura esperdu. Le jour suivant, l'accouchee trouva en son resveil
+un enfant emmaillote et couche dedans le lict, qu'elle allaita par deux
+fois. S'estant peu apres endormie, l'enfant en fut pris de ses costez et
+oncques depuis ne fut veu. Le bruit courut que l'on avoit trouve dedans la
+porte quelques billets avec des caracteres magiques."
+
+Goulart[1] fait connaitre, d'apres Wier "les convulsions monstrueuses et
+innombrables advenues aux nonnains du couvent de Kentorp en la cote de la
+Marche pres Hammone. Un peu devant leurs acces et durant celui, elles
+poussoient de leur bouche une puante haleine, qui continuoit parfois
+quelques heures. En leur mal aucunes ne laissoient d'avoir l'entendement
+sain, d'ouir et de reconnoistre ceux qui estoyent autour d'elles, encore
+qu'a cause des convulsions de la langue et des parties servantes a la
+respiration elles ne peussent parler durant l'acces. Or estoyent les unes
+plus tourmentees que les autres et quelques-unes moins. Mais ceci leur
+estoit commun, qu'aussitost que l'une estoit tourmentee, au seul bruit les
+autres separees en diverses chambres estoyent tourmentees aussi. Ayant
+envoye vers un devin, qui leur dit qu'elles avoient ete empoisonnees par
+leur cuisiniere nommee Else Kamense, le diable empoignant ceste occasion
+commenca a les tourmenter plus que devant et les induisit a s'entremordre,
+entrebattre et se jeter par terre les unes les autres. Apres qu'Else et sa
+mere eurent este bruslees, quelques-uns des habitants de Hammone
+commencerent a estre tourmentez du malin esprit. Le pasteur de l'eglise en
+appela cinq en son logis afin de les instruire et fortifier contre les
+impostures de l'ennemi. Ils commencerent a se mocquer du pasteur et a
+nommer certaines femmes du lieu, chez lesquelles ils disoyent vouloir
+aller, montez sur des boucs, qui les y porteroient. Incontinent l'un d'eux
+se met a chevauchon sur une escabelle, s'escriant qu'il alloit et estoit
+porte la. Un autre se mettant a croupeton se recourba du tout en devant
+puis se roula vers la porte de la chambre, par laquelle soudain ouverte il
+se jetta et tomba du haut en bas des degres sans se faire mal."
+
+ [Note 1: _Thresor d'histoires admirables_, t. I, p. 143.]
+
+"Les nonnains du couvent de Nazareth, a Cologne, dit le meme auteur[1],
+furent presque tourmentees comme celles de Kentorp. Ayant este par long
+espace de temps tempestees en diverses sortes par le diable, elles le
+furent encore plus horriblement l'an 1564, car elles estoyent couchees par
+terre et rebrassees comme pour avoir compagnie d'hommes. Durant laquelle
+indignite leurs yeux demeuroyent clos, qu'elles ouvroyent apres
+honteusement et comme si elles eussent endure quelque grieve peine. Une
+fort jeune fille nommee Gertrude, aagee de quatorze ans, laquelle avoit
+este enfermee en ce couvent ouvrit la porte a tout ce malheur. Elle avoit
+souvent este tracassee de ces folles apparitions en son lict, dont ses
+risees faisoient la preuve quoiqu'elle essayat parfois d'y remedier mais en
+vain. Car ainsi qu'une siene compagne gisoit en une couchette tout expres
+pour la deffendre de ceste apparition, la pauvrette eut frayeur, entendant
+le bruit qui se faisoit au lict de Gertrude, de laquelle le diable print
+finalement possession, et commenca de l'affliger par plusieurs sortes de
+contorsions... Le commencement de toute cette calamite procedoit de
+quelques jeunes gens desbauchez, qui ayant prins accointance par un jeu de
+paulme proche de la, avec une ou deux de ces nonnains, estoyent depuis
+montez sur les murailles pour jouyr de leurs amours."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 153.]
+
+"Les tourmens que les diables firent a quelques nonnains enfermees a Wertet
+en la comte de Horne, sont esmerveillables. Le commencement vint (a ce
+qu'on dit) d'une pauvre femme, laquelle durant le caresme emprunta des
+nonnains une quarte de sel pesant environ trois livres, et en rendit deux
+fois autant, un peu devant Pasques. Des lors elles commencerent a trouver
+dedans leur dortoir des petites boules blanches semblables a de la dragee
+de sucre, salees au goust, dont toutefois on ne mangea point, et ne
+scavoit-on d'ou elles venoient. Peu de temps apres elles s'apperceurent de
+quelque chose qui sembloit se plaindre comme feroit un homme malade; elles
+entendirent aussi une fois admonnestant quelques nonnains de se lever et
+venir a l'aide d'une de leurs soeurs malade: mais elles ne trouverent rien,
+y estant courues. Si quelques fois elles vouloient uriner en leur pot de
+chambre, il leur estoit soudainement oste tellement qu'elles gastoyent leur
+lict. Par fois elles en estoyent tirees par les pieds, trainees assez loin
+et tellement chatouillees par les plantes, qu'elles en pasmoyent de rire.
+On arrachoit une partie de la chair a quelques-unes, aux autres on
+retournoit s'en devant derriere les jambes, les bras et la face.
+Quelques-unes ainsi tourmentees vomissoyent grande quantite de liqueur
+noire, comme ancre, quoi que auparavant elles n'eussent mange six sepmaines
+durant que du jus de raiforts, sans pain. Ceste liqueur estoit si amere et
+poignante qu'elle leur eslevoit la premiere peau de la bouche, et ne
+scavoit-on leur faire sauce quelconque qui peust les mettre en appetit de
+prendre autre chose. Aucunes estoient eslevees en l'air a la hauteur d'un
+homme, et tout soudain rejettees contre terre. Or comme quelques-uns de
+leurs amis jusques au nombre de treize fussent entrez en ce couvent pour
+resjouir celles qui sembloyent soulagees et presque gueries, les unes
+tomberent incontinent a la renverse hors de la table ou elles estoyent,
+sans pouvoir parler, ni conoistre personne, les autres demeurerent
+estendues comme mortes, bras et jambes renversees. Une d'entre elles fut
+soulevee en l'air, et quoi que les assistans s'efforcassent l'empescher et
+y missent la main, toutes fois elle leur estoit arrachee maugre eux, puis
+tellement rejettee contre terre qu'elle sembloit morte. Mais se relevant
+puis apres, comme d'un somme profond, elle sortoit du refectoir n'ayant
+aucun mal. Les unes marchoyent sur le devant des jambes, comme si elles
+n'eussent point eu de pieds, et sembloit qu'on les trainast par derriere,
+comme dedans un sac deslie. Les autres grimpoyent au faiste des arbres
+comme des chats, et en descendoyent a l'aise du corps. Il advint aussi
+comme leur abbesse parloit a madame Marguerite, comtesse de Bure, qu'on lui
+pinca fort rudement la cuisse, comme si la piece en eust este emportee,
+dont elle s'ecria fort. Portee incontinent en son lict, la playe fut veue
+livide et noire, dont toutes fois elle guerit. Cette bourrellerie de
+nonnains dura trois ans a descouvert, depuis on tint cela cache.
+
+"Ce qui advint jadis aux nonnains de Brigitte en leur couvent pres de
+Xante, convient a ce que nous venons de reciter. Maintenant elles
+tressailloyent ou beeloyent comme brebis, ou faisoyent des cris horribles.
+Quelques fois elles estoyent poussees hors de leurs chaires au temple ou la
+mesmes on leur attachoit la voile dessus la teste: et quelques fois leur
+gavion estoit tellement estouppe qu'impossible leur estoit d'avaler aucune
+viande. Ceste estrange calamite dura l'espace de dix ans en quelques-unes.
+Et disoit-on qu'une jeune nonnain, esprise de l'amour d'un jeune homme en
+estoit cause, pour ce que ses parens le lui avoyent refuse en mariage. Et
+que le diable prenant la forme de ce jeune homme s'estoit monstre a elle en
+ses plus ardentes chaleurs, et lui avoit conseille de se rendre nonnain,
+comme elle fit incontinent. Enfermee au couvent, elle devint comme furieuse
+et monstra a chacun des horribles et estranges spectacles. Ce mal se glissa
+comme une peste en plusieurs autres nonnains. Cette premiere sequestree
+s'abandonna a celui qui la gardoit et en eust deux enfans. Ainsi Satan
+dedans et dehors le couvent fit ses efforts detestables."
+
+"Cardon rapporte qu'un laboureur... vomissait souventes fois du voirre[1],
+des cloux et des cheveux, et (qu'apres sa guerison) il sentait dedans son
+corps une grande quantite de voirre rompu: lequel faisoit un bruit pareil a
+celuy qui se fait par plusieurs pieces de voirre rompu enfermees en un sac.
+Il dit encore qu'il se sentoit fort travaille de ce bruit et que de
+dix-huit en dix-huit nuicts sur les sept heures, encore qu'il n'observast
+le nombre d'icelles, si est-ce qu'il avoit senti par l'espace de dix-huit
+ans qu'il y avoit qu'il estoit guari, autant de coups en son coeur, comme
+il y avoit d'heures a sonner: ce qu'il endurait non sans un grand
+tourment."
+
+ [Note 1: Verre.]
+
+"J'ay veu plusieurs fois, dit Goulart[1], une demoniaque, nommee George,
+qui par l'espace de trente ans fut par intervalles frequens tourmentee du
+malin esprit, tellement que parfois en ma presence elle s'enfloit, et
+demeuroit si pesante que huict hommes robustes ne pouvoyent la souslever de
+terre. Puis un peu apres, exhortee au nom de Dieu de s'accourager, certain
+bon personnage lui tendant la main, elle se relevoit en pieds, et s'en
+retournoit courbee et gemissante chez soy. En tels acces oncques elle ne
+fit mal a personne quelconque fust de nuict, fust de jour, et si demeuroit
+avec un sien parent qui avoit force petits enfans tellement accoustumez a
+cette visitation, que soudain qu'ils l'entendoyent se tordre les bras,
+fraper des mains, et tout son corps enfler d'estrange sorte, ils se
+rangeoyent en certain endroit de la maison pour recommander ceste patiente
+a Dieu. Leurs prieres n'estoyent jamais vaines. La trouvant un jour en
+certaine autre maison du village ou elle demeuroit, je l'exhortoy a
+patience... Elle commence a rugir de facon estrange, et de promptitude
+merveilleuse me lance sa main gauche, dont elle m'empoigne les deux poings,
+me serrant aussi ferme que si j'eusse ete lie de fortes cordes. J'essaye me
+despetrer, mais en vain, quoy que je fusse aussi robuste qu'un autre. Elle
+ne me fit aucune nuisance, ni ne me toucha de la main droite. Ayant este
+retenu d'elle autant de temps que j'ai employe a descrire son histoire,
+elle me lasche soudain, me demandant pardon. Je la recommande a Dieu, puis
+la conduisis paisiblement en son logis... Quelques jours devant son
+trespas, ayant este fort tourmentee elle s'alicta, saisie d'une fievre
+lente. Alors la fureur du malin esprit fut tellement bridee et limitee, que
+la patiente fortifiee extraordinairement en son ame par l'espace de dix ou
+douze jours ne cessa de louer Dieu, qui l'avoit soutenue si
+misericordieusement en son affliction, consolant toutes personnes qui la
+visitoyent... Je puis dire que Satan fut mis sous les pieds de ceste
+patiente, laquelle deceda fort paisiblement en l'invocation de son
+sauveur."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 791.]
+
+Goulart[1] raconte que "il y avoit a Leuenstcet, village appartenant au duc
+de Brunswick, une jeune fille nommee Marguerite Achels, aagee de vingt ans,
+laquelle demeuroit avec sa soeur. Un jour de juin, voulant nettoyer
+quelques souliers, elle prit l'un de ses cousteaux de demi pied de longueur
+et comme elle commencoit, assise en un coin de chambre, et encore toute
+faible d'une fievre qui l'avoit tenue long-temps, entra soudain une
+vieille, qui l'interrogua si elle avoit encore la fievre, et comment elle
+se portoit de sa maladie, puis sortit sans dire mot. Apres que les souliers
+eurent este nettoyes, cette fille laisse tomber le couteau en son giron
+lequel depuis elle ne put retrouver, encore qu'elle le cerchast
+diligemment; ce qui l'effroya, mais encores plus quand elle descouvrit un
+chien noir couche dessous la table qu'elle chassa, esperant trouver son
+cousteau. Le chien tout irrite commence a lui monstrer les dents et
+grondant se lance en rue, puis s'enfuit. Il sembla incontinent a cette
+fille qu'elle sentit je ne scay quoi, qui lui descendoit par derriere le
+lez du dos comme quelque humeur froide, et soudain elle s'esvanouit
+demeurant ainsi jusques au troisiesme jour suivant, qu'elle commenca a
+respirer un petit et a prendre quelque chose pour se sustanter. Or estant
+diligemment interroguee de la cause de sa maladie, elle respondit scavoir
+certainement que le couteau tombe en son giron estoit entre dedans son
+coste gauche, et qu'en ceste partie elle sentoit douleur. Et encore que ses
+parents lui contredissent, d'autant qu'ils attribuoyent cette indisposition
+a un humeur melancholique, et qu'elle resvoit a raison de sa maladie, de
+ses longues abstinences et autres accidens, si ne cessa-elle point de
+persister en ses plaintes, larmes et veilles continuelles, tellement
+qu'elle en avoit le cerveau trouble et estoit quelquefois l'espace de deux
+jours sans rien prendre, encore qu'on l'en priast par douceur, et
+quelquefois on la contraignoit par force. Or avoit-elle ses acces plus
+forts en un temps qu'en l'autre, tellement que son repos duroit peu a
+raison des continuelles douleurs qui la tourmentoyent: tellement qu'elle
+estoit contrainte de se tenir toute courbee sur un baston. Et ce qui plus
+augmentoit son angoisse et diminuoit son allegement, estoit que
+veritablement, elle croyoit que le cousteau fut en son corps et qu'en cela
+chacun lui contredisoit opiniatrement, et lui proposoit l'impossibilite,
+jugeant qu'elle avoit la phantasie troublee, attendu que rien
+n'apparaissoit qui peust les induire a tel avis, sans que ses continuelles
+larmes et plaintes, esquelles on la vit continuer pendant l'espace de
+quelques mois et jusques a ce qu'il apparut au coste gauche un peu
+au-dessus de la ratelle, entre les deux dernieres costes que nous nommons
+fausses, une tumeur de la grosseur d'un oeuf, en forme de croissant,
+laquelle accreut et diminua, selon que l'enfleure apparut et print fin.
+Alors ceste pauvre malade leur dit: Jusques a present vous n'avez voulu
+croire que le cousteau fut en mon corps, mais vous verrez bientot comme il
+est cache en mon coste. Ainsi le trentieme de juin, a scavoir environ
+treize mois accomplis de cette affliction, sortit si grande abondance de
+boue hors de l'ulcere, qui s'estoit fait en ce coste, que l'enflure vint a
+diminuer, et lors parut la pointe du couteau que la fille desiroit
+arracher: toutes fois elle en fut empeschee par ses parens, lesquels
+envoyerent chercher le chirurgien du duc Henri, qui pour lors estoit au
+chasteau de Wolfbutel. Ce chirurgien venu le quatriesme jour de juillet,
+pria le cure de consoler, instruire et accourager la fille, et de prendre
+garde aussi a ses reponses, pour autant que chacun la reputoit demoniaque.
+Elle condescendit a estre gouvernee par le chirurgien, non sans opinion que
+la mort soudaine s'en ensuivroit. Le chirurgien, voyant la pointe du
+cousteau qui se monstroit sous les costes le tint avec ses instruments et
+le trouva semblable a l'autre, qui estoit reste dans la gaine, et fort use
+environ le milieu du tranchant. Depuis l'ulcere fut gueri par le
+chirurgien."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 155.]
+
+Melanchthon[1] cite par Goulart[2] rapporte "qu'il y avoit une fille au
+marquisat de Brandebourg, laquelle en arrachant des poils du vestement de
+quelque personnage que ce fust, ces poils estoyent incontinent changez en
+pieces de monnoye du pays, lesquelles ceste fille maschoit avec un horrible
+craquement de dents. Quelques-uns luy ayant arrache de ces pieces d'entre
+les mains trouverent que c'estoyent vrayes pieces de monnoye, et les
+gardent encore. Au reste cette fille estoit fort tourmentee de fois a
+autre: mais au bout de quelques mois elle fut du tout guerie et a vescu
+depuis en bonne sante; on fit souvent prieres pour elle, et s'abstint-on
+expressement de toutes autres ceremonies."
+
+ [Note 1: En ses _Epitres_.]
+
+ [Note 2: _Thresor des histoires admirables_.]
+
+"J'ay entendu, rapporte le meme auteur au meme endroit[1], qu'en Italie y
+avoit une femme fort idiote, agitee du diable, laquelle enquise par Lazare
+Bonami, personnage assiste de ses disciples, quel estoit le meilleur vers
+de Virgile, repondit tout soudain:
+
+ [Note 1: Cite par Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t.
+ I, p. 143.]
+
+ _Discite justitiam moniti et non temnere divos_.
+
+C'est, adjousta-t-elle le meilleur et le plus digne vers que Virgile fit
+oncques: va-t-en et ne retourne plus ici pour me tenter."
+
+Une nommee Louise Maillat, petite demoniaque qui vivait en 1598, perdit
+l'usage de ses membres; on la trouva possedee de cinq demons qui
+s'appelaient _loup, chat, chien, joly, griffon_. Deux de ces demons
+sortirent d'abord par sa bouche en forme de pelotes de la grosseur du
+poing; la premiere rouge comme du feu, la seconde, qui etait le chat,
+sortit toute noire; les autres partirent avec moins de violence. Tous ces
+demons etant hors du corps de la jeune personne firent plusieurs tours
+devant le foyer et disparurent. On a su que c'etait Francoise Secretain qui
+avait fait avaler ces diables a cette petite fille dans une croute de pain
+de couleur de fumier[1].
+
+ [Note 1: M. Garinet, _Hist. de la Magie en France_, p. 162.]
+
+
+
+
+II.--ENSORCELES
+
+
+"On tient, dit Goulart[1], d'apres Vigenere[2], que si les sorciers
+guerissent (c'est-a-dire dessorcelent) un homme maleficie, et par eux ou
+autres leurs compagnons ensorcelle, il faut qu'ils donnent le sort a un
+autre. Cela est vulgaire par leur confession. De fait, j'ay veu un sorcier
+d'Auvergne prisonnier a Paris, l'an 1569, qui guerissoit les bestes et les
+hommes quelquefois: et fut trouve saisi d'un grand livre, plein de poils de
+chevaux, vaches et autres bestes, de toutes couleurs. Quand il avoit jete
+le sort pour faire mourir quelque cheval, on venoit a lui, et le guerissoit
+en apportant du poil; puis il donnoit le sort a un autre, et ne prenoit
+point d'argent; car autrement (comme il disoit) il n'eust pas gueri. Aussi
+estoit-il habille d'une vieille saye composee de mille pieces. Un jour
+ayant donne le sort au cheval d'un gentilhomme, on vint a lui. Il guerit le
+cheval et donna le sort au palefrenier. On retourne afin qu'il guerist
+l'homme. Il respond qu'on demandast au gentilhomme lequel il aimoit mieux
+perdre, son homme ou son cheval. Tandis que le gentilhomme fait de
+l'empesche et qu'il delibere, son homme mourut, et le sorcier fut pris. Il
+fait a noter que le diable veut toujours gaigner au change, tellement que
+si le sorcier oste le sort a un cheval, il le donnera a un autre cheval qui
+vaudra mieux. S'il guerit une femme, la maladie tombera sur un homme. S'il
+dessorcelle un vieillard, il ensorcellera un jeune garcon. Et si le sorcier
+ne donne le sort a un autre il est en danger de sa vie. Brief si le diable
+guerit (en apparence) le corps, il tue l'ame."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 826.]
+
+ [Note 2: Annotation sur la statue d'Esculape, au 2e volume de
+ _Philostrate_.]
+
+"J'en reciteray quelques exemples, dit Bodin[1]: M. Fournier, conseiller
+d'Orleans, m'a raconte d'un nomme Hulin Petit, marchand de bois en ceste
+ville-la, qu'estant ensorcelle a la mort, il envoya querir un qui se disoit
+guerir de toutes maladies (suspect toutes fois d'estre grand sorcier), pour
+le guerir: lequel fit response qu'il ne pouvoit le guerir s'il ne donnoit
+la maladie a son fils, qui estoit encores a la mammelle. Le (malheureux)
+pere consentit au parricide de son fils; qui fait bien a noter pour
+conoistre la malice de Satan, et la juste fureur du Souverain sur les
+personnes qui recourent a cest esprit homicide et a ses instrumens. La
+nourrisse entendant cela s'enfuit avec son fils, pendant que le sorcier
+touchoit le pere pour le guerir. Apres l'avoir touche, le pere se trouva
+gueri. Mais le sorcier demandant le fils, et ne le trouvant point, commence
+a crier: Je suis mort! ou est l'enfant? Ne l'ayant point trouve, il s'en
+alla; mais il n'eut pas mis les pieds hors la porte que le diable le tua
+soudain. Il devint aussi noir que si on l'eust noirci de propos delibere."
+
+ [Note 1: Demonomanie, liv. III, ch. II.]
+
+"J'ay sceu aussi qu'au jugement d'une sorciere, accusee d'avoir ensorcelle
+sa voisine en la ville de Nantes, les juges lui commanderent de toucher
+celle qui estoit ensorcellee; chose ordinaire aux juges d'Alemagne, et
+mesmes en la chambre imperiale cela se fait souvent. Elle n'en vouloit rien
+faire: on la contraignit; elle s'escria: Je suis morte! Ayant touche la
+femme ensorcellee, soudain elle guerit; et la sorciere tomba roide morte
+par terre. Elle fut condamnee d'estre bruslee toute morte. Je tiens
+l'histoire de l'un des juges qui assista au jugement."
+
+"J'ai aprins a Thoulouse, qu'un escholier du parlement de Bourdeaux voyant
+son ami travaille d'une fievre quarte a l'extremite, lui conseilla de
+donner sa fievre a l'un de ses ennemis. Il fit reponse qu'il n'avoit point
+d'ennemis. Donnez-la donc, dit-il, a vostre serviteur: de quoy le malade
+ayant fait conscience, enfin le sorcier lui dit: Donnez-la-moi. Le malade
+respond: Je le veux bien. La fievre empoigne le sorcier qui en mourut, et
+le malade reschappa."
+
+"C'est aux juges qui commandent, reprend Goulart, d'apres Vigenere, et a
+ceux qui permettent aux sorciers de toucher les personnes ensorcellees, de
+penser a leurs consciences. Dieu seul guerit, Satan frappe par les
+sorciers, Dieu le permettant ainsi. Mais Satan ni ses instrumens ne
+guerissent point: ains par le courroux redoutable du juste juge, levant le
+baston de dessus un pour charger sur l'autre, soit au corps, soit a l'ame,
+comme ces exemples le monstrent. Et ainsi font tousjours mal. Comme aussi
+Bodin adjouste proprement que les sorciers a l'aide de Satan (auquel ils
+servent d'instrumens volontaires, et qui ont leur mouvement procedant d'une
+affection depravee) peuvent nuire et offenser non pas tous, mais seulement
+ceux que Dieu permet par son jugement secret (soyent bons ou mauvais) pour
+chastier les uns et esprouver les autres; afin de multiplier en ses esleus
+sa benediction les ayant trouvez (c'est-a-dire rendus par sa grace tout
+puissante) fermes et constans. Neantmoins (dit-il) pour monstrer que les
+sorciers, par leurs maudites execrations et sacrifices detestables, sont
+ministres de la vengeance de Dieu, prestans la main et la volonte a Satan,
+je reciteray une histoire estrange. Au duche de Cleves, pres du bourg
+d'Elten, sur le grand chemin, les gens de pied et de cheval estoyent
+frappez et battus, et les charettes versees: et ne se voyoit autre chose
+qu'une main qu'on appeloit Ekerken. Enfin l'on print une sorciere nommee
+Sybille Dinscops, qui demeuroit es environs de ce pays-la. Et depuis
+qu'elle fut bruslee on n'y a rien veu. Ce fut l'an 1535."
+
+"Pres le village de Baron en Valois fut jette un bouquet au passage d'un
+escallier pour entrer d'un mauvais chemin en un champ: si empoisonne mais
+de sortilege, qu'un chien ayant bondi par-dessus le premier en mourut
+soudain. Le maistre passa apres; et encore que la premiere furie et vigueur
+de l'enchantement, pour avoir opere sur cest animal fust aucunement
+rebouchee, l'homme ne laissa pas pour cela d'entrer en un acces d'ire dont
+il cuida presque mourir, et en estoit desja en termes, si l'autheur ayant
+este pris par soupcon n'eus desfait le charme. Il fut tost apres execute
+dans Paris et confessa a la mort que si l'autre eust leve le bouquet il fut
+expire sur le champ."
+
+"Je raconteray encore ce que j'ay oui n'y a pas longtemps raconter a
+monseigneur le duc de Nivernois et a plus de vingt gentils hommes dignes de
+foy avoir veu de leurs propres yeux, ce qui advint a Neufvy-sur-Loire, ou
+le sieur et la dame du lieu ayant depose leur procureur fiscal, tost apres
+une jeune fille qu'ils avoyent de l'aage de quinze a seize ans, se trouva
+tout a un instant saisie d'une langueur universelle en tous ses membres, si
+qu'elle sechoit a veue d'oeil, sans que les medecins y peussent non
+seulement trouver remede d'y donner quelque allegement, mais non pas mesme
+concevoir aucune occasion apparente d'ou pouvoit prevenir ce mal. Estans
+doncques venus le pere et la mere comme au dernier desespoir, il leur va
+tomber en la fantaisie que ce pourroit estre par avanture quelque vengeance
+de leur procureur, qui avoit une fort estroite communication et accointance
+avec un berger d'aupres de Sancerre, le plus grand sorcier de tout le
+Berry: et sur ce soupcon le firent fort bien mettre en cul de fosse; la ou
+menace d'infinies tortures, il desbagoula enfin que ceste damoiselle avoit
+este ensorcellee par le berger, lequel avoit fait une image de cire: et a
+mesure qu'il la molestoit la fille se trouvoit molestee de mesme. Enfin ils
+dirent a la mere: Madame, il n'y a qu'un seul moyen de la guerir, et faut
+necessairement que pour la sauver vous vous resolviez de perdre la plus
+chere chose que vous ayez en ce monde, excepte les creatures raisonnables.
+En bonne foy, repondit-elle, je vous en diray la pure verite: il n'y a rien
+que pour le regard j'aime tant que ma guenon. Mais pour garantir ma fille
+de la langueur ou je la voy, je vous l'abandonne. On ne se donna garde que
+peu de jours apres on vid la fille s'aider d'un bras, et la guenon demeurer
+percluse de mesme. Consequemment peu a peu dans la revolution de la lune
+ceste jeune damoiselle fut du tout guerie, fors sa foiblesse, et la guenon
+mourut en douleurs extremes."
+
+Suivant Bodin[1], "Hippocrates, au livre _de l'Epilepsie_, qu'il appelle
+maladie sacree, escrit qu'il y avoit plusieurs imposteurs qui se vantoyent
+de guerir du mal caduc, disant que c'estoit la puissance des demons: en
+fouissant en terre, ou jettant en la mer le sort d'expiation, et la plupart
+n'estoit que belistres. Enfin il adjouste, il n'y a que Dieu qui efface les
+pechers, qui soit notre salut et delivrance. Et a ce propos Jacques
+Spranger, inquisiteur des sorciers, escrit qu'il a veu un evesque
+d'Alemagne, lequel estant ensorcelle fut averti par une vieille sorciere
+que sa maladie estoit venue par malice, et qu'il n'y avoit moyen de la
+guerir que par sort, en faisant mourir la sorciere qui l'avoit ensorcele.
+De quoy estant estonne, il envoye en poste a Rome prier le pape Nicolas V
+qu'il lui donnast dispense de guerir en ceste sorte: ce que le pape lui
+accorda, aimant uniquement l'evesque; et portoit la dispense ceste clause,
+pour fuir de deux maux le plus grand. La dispense venue, la sorciere dit,
+puisque le pape et l'evesque le vouloyent, qu'elle s'y employeroit. Sur la
+minuict l'evesque recouvra sante; et au mesme instant la sorciere qui avoit
+ensorcelle l'evesque fut frappee de maladie dont elle mourut. Aussi void-on
+que Satan fit que le pape, l'evesque et la sorciere furent homicides: et
+laissa a tous trois une impression de servir et obeir a ses commandemens:
+et cependant la sorciere qui mourut ne voulut oncques se repentir, au
+contraire elle se recommandoit a Satan afin qu'il la guerist. On voit aussi
+le terrible jugement de Dieu qui se venge de ses ennemis par ses ennemis.
+Car ordinairement les sorciers descouvrent le malefice, et se font mourir
+les uns les autres: d'autant qu'il ne chaut a Satan par quel moyen, pourveu
+qu'il vienne a bout du genre humain, en tuant le corps ou l'ame, ou les
+deux ensemble. Je diray un exemple avenu en Poictou, l'an 1571. Le roy
+Charles IX ayant disne commanda qu'on lui amenast le sorcier
+Trois-Eschelles, auquel il avoit donne sa grace pour accuser ses complices.
+Il confessa devant le roy, enpresence de plusieurs grands seigneurs, la
+facon du transport des sorciers, des danses, des sacifices faits a Satan,
+des paillardises avec les diables en figures d'hommes et de femmes: et que
+chacun prenoit des pouldres pour faire mourir gens, bestes et fruits. Et
+comme chacun s'estonnoit de ce qu'il disoit, Gaspar de Colligni, lors
+amiral de France, qui estoit present, dit qu'on avoit prins en Poictou peu
+de temps auparavant un jeune garcon accuse d'avoir fait mourir deux
+gentilshommes. Il confessa qu'il estoit leur serviteur, et que les ayant
+veu jetter des pouldres aux maisons, et sur des bleds, disant ces mots,
+Malediction, etc., ayant trouve de ces pouldres il en print, et en jetta
+sur le lict ou couchoyent les deux gentilshommes, qui furent trouver morts
+en leur lict, tout enflez, et tout noirs. Il fut absouls par les juges.
+Trois-Eschelles en raconta lors beaucoup de semblables."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, liv. III, ch. V.]
+
+Le vendredi, 1er mai 1705, a cinq heures du soir, Denis Milanges de la
+Richardiere, fils d'un avocat au parlement de Paris, fut attaque, a
+dix-huit ans, de lethargies et de demences si singulieres, que les medecins
+ne surent qu'en dire. On lui donna de l'emetique, et ses parents
+l'emmenerent a leur maison de Noisy-le-Grand, ou son mal devint plus fort;
+si bien qu'on declara qu'il etait ensorcele.
+
+On lui demanda s'il n'avait pas eu de demeles avec quelque berger; il conta
+que le 18 avril precedent, comme il traversait a cheval le village de
+Noisy, son cheval s'etait arrete court dans la rue de Feret, vis-a-vis
+la chapelle, sans qu'il put le faire avancer; qu'il avait vu sur ces
+entrefaites un berger qu'il ne connaissait pas, lequel lui avait dit:
+Monsieur, retournez chez vous, car votre cheval n'avancera point.
+
+Cet homme, qui lui avait paru age d'une cinquantaine d'annees, etait de
+haute taille, de mauvaise physionomie, ayant la barbe et les cheveux noirs,
+la houlette a la main, et deux chiens noirs a courtes oreilles aupres de
+lui.
+
+Le jeune Milanges se moqua du propos du berger. Cependant il ne put faire
+avancer son cheval et il fut oblige de le ramener par la bride a la maison,
+ou il tomba malade. Etait-ce l'effet de l'impatience et de la colere? ou le
+sorcier lui avait-il jete un sort?
+
+M. de la Richardiere le pere fit mille choses en vain pour la guerison de
+son fils. Comme un jour ce jeune homme rentrait seul dans sa chambre, il y
+trouva son vieux berger, assis dans un fauteuil, avec sa houlette et ses
+deux chiens noirs. Cette vision l'epouvanta; il appela du monde; mais
+personne que lui ne voyait le sorcier. Il soutint toutefois qu'il le voyait
+tres bien; il ajouta meme que ce berger s'appelait _Danis_, quoiqu'il
+ignorat qui pouvait avoir revele son nom. Il continua de le voir tout seul.
+Sur les six heures du soir, il tomba a terre en disant que le berger etait
+sur lui et l'ecrasait; et, en presence de tous les assistants, qui ne
+voyaient rien, il tira de sa poche un couteau pointu, dont il donna cinq
+ou six coups dans le visage du malheureux par qui il se croyait assailli.
+
+Enfin, au bout de huit semaines de souffrances, il alla a Saint-Maur, avec
+confiance qu'il guerirait ce jour-la. Il se trouva mal trois fois; mais
+apres la messe, il lui sembla qu'il voyait saint Maur debout, en habit de
+benedictin, et le berger a sa gauche, le visage ensanglante de cinq coups
+de couteau, sa houlette a la main et ses deux chiens a ses cotes. Il
+s'ecria qu'il etait gueri, et il le fut en effet des ce moment.
+
+Quelques jours apres, chassant dans les environs de Noisy, il vit
+effectivement son berger dans une vigne. Cet aspect lui fit horreur; il
+donna au sorcier un coup de crosse de fusil sur la tete: Ah! monsieur, vous
+me tuez! s'ecria le berger en fuyant; mais le lendemain il vint trouver M.
+de la Richardiere, se jeta a ses genoux, lui avoua qu'il s'appelait Danis,
+qu'il etait sorcier depuis vingt ans, qu'il lui avait en effet donne le
+sort dont il avait ete afflige, que ce sort devait durer un an; qu'il n'en
+avait ete gueri au bout de huit semaines qu'a la faveur des neuvaines qu'on
+avait faites; que le malefice etait retombe sur lui Danis, et qu'il se
+recommandait a sa misericorde. Puis, comme les archers le poursuivaient, le
+berger tua ses chiens, jeta sa houlette, changea d'habits, se refugia a
+Torcy, fit penitence et mourut au bout de quelques jours...
+
+Le pere Lebrun, qui rapporte[1] longuement cette aventure, pense qu'il peut
+bien y avoir la sortilege. Il se peut aussi, plus vraisemblablement, qu'il
+n'y eut qu'hallucination.
+
+ [Note 1: _Histoire des pratiques superstitieuses_, t. I, p. 281.]
+
+
+
+
+III.--HOMMES CHANGES EN BETES. LYCANTHROPES. LOUPS-GAROUS.
+
+
+Suivant Donat de Hautemer[1], cite par Goulart[2]. "il y a des lycanthropes
+esquels l'humeur melancholique domine tellement qu'ils pensent
+veritablement estre transmuez en loups. Ceste maladie, comme tesmoigne
+Aetius au sixiesme livre, chapitre XI et Paulus au troisieme livre,
+chapitre XVI, et autres modernes, est une espece de melancholie, mais
+estrangement noire et vehemente. Car ceux qui en sont atteints sortent de
+leurs maisons au mois de fevrier, contrefont les loups presques en toute
+chose, et toute nuict ne font que courir par les coemetieres et autour des
+sepulchres, tellement qu'on descouvre incontinent en eux une merveilleuse
+alteration de cerveau, surtout en l'imagination et pensee miserablement
+corrompue: en telle sorte que leur memoire a quelque vigueur, comme je l'ay
+remarque en un de ces melancholiques lycanthropes que nous appelons
+loups-garoux. Car lui qui me conoissoit bien, estant un jour saisi de son
+mal, et me rencontrant, je me tiray a quartier craignant qu'il m'offensast.
+Lui m'ayant un peu regarde passa outre suivi d'une troupe de gens. Il
+portait lors sur ses espaules la cuisse entiere et la jambe d'un mort.
+Ayant este soigneusement medicamente, il fut gueri de cette maladie. Et me
+rencontrant une autre fois me demanda si j'avais point eu peur, lorsqu'il
+me vint a la rencontre en tel endroit: ce qui me fait penser que sa memoire
+n'estoit point blessee en l'acces et vehemence de son mal, combien que son
+imagination le fust grandement.
+
+ [Note 1: Au IXe chapitre de son _Traicte de la guerison des
+ maladies_.]
+
+ [Note 2: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 336.]
+
+"Guillaume de Brabant, au recit de Wier[1] repete par Goulart[2], a escrit
+en son _Histoire_ qu'un homme de sens et entendement rassis, fut toutes
+fois tellement travaille du malin esprit, qu'en certaine saison de l'annee
+il pensoit estre un loup ravissant, couroit ca et la dedans les bois,
+cavernes et deserts, surtout apres les petits enfants: mesmes il dit que
+cest homme fut souvent trouve courant par les deserts comme un homme hors
+du sens, et qu'enfin par la grace de Dieu il revint a soy et fut gueri. Il
+y eust aussi, comme recite Job Fincel au IIe livre _des Miracles_, un
+villageois pres de Paule l'an mil cinq cens quarante et un, lequel pensoit
+estre loup, et assaillit plusieurs hommes par les champs: en tua
+quelques-uns. Enfin, prins et non sans grande difficulte, il asseura
+fermement qu'il estoit loup, et qu'il n'y avoit autre difference, sinon que
+les loups ordinairement estoyent velus dehors et lui l'estoit entre cuir et
+chair. Quelques-uns trop inhumains et loups par effect, voulans
+experimenter la verite du faict, lui firent plusieurs taillades sur les
+bras et sur les jambes, puis conoissans leur faute, et l'innocence de ce
+melancholique, le commirent aux chirurgiens pour le penser, entre les mains
+desquels il mourut quelques jours apres. Les affligez de telle maladie sont
+pasles, ont les yeux enfoncez et haves, ne voyent que malaisement, ont la
+langue fort seiche, sont alterez et sans salive en bouche. Pline et autres
+escrivent que la cervelle d'ours esmeut des imaginations bestiales. Mesme
+il se dit que l'on en fit manger de nostre temps a un gentil-homme
+espagnol, lequel en eut la fantaisie tellement troublee, que pensant estre
+transforme en ours, il s'enfuit dans les montagnes et deserts."
+
+ [Note 1: En son IVe livre _Des prestiges_, ch. XXIII.]
+
+ [Note 2: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 336.]
+
+"Quant aux lycanthropes, qui ont tellement l'imagination blessee, dit
+Goulart[1], qu'outre plus que par quelque particularite efficace de Satan,
+ils apparoissent loups et non hommes a ceux qui les voyent courir et faire
+divers dommages, Bodin soustient que le diable peut changer la figure d'un
+corps en autre, veu la puissance grande que Dieu lui donne en ce monde
+elementaire. Il veut donc qu'il y ait des lycanthropes transformez
+reellement et de fait d'hommes en loups, alleguant divers exemples et
+histoires a ce propos. Enfin apres plusieurs disputes, il maintient l'une
+et l'autre sorte de lycanthropie. Et quant a celle-ci, represente tout a la
+fin de ce chapitre le sommaire de son propos, a scavoir, que les hommes
+sont quelquefois transmuez en beste, demeurant la forme et la raison
+humaine: soit que cela se fasse par la puissance de Dieu immediatement,
+soit qu'il donne ceste puissance a Satan, executeur de sa volonte, ou
+plustost de ses redoutables jugements. Et si nous confessons (dit-il) la
+verite de l'histoire sacree en Daniel, touchant la transformation de
+Nabuchodonosor, et de l'histoire de la femme de Lot changee en pierre
+immobile, il est certain que le changement d'homme en boeuf ou en pierre
+est possible: et par consequent possible en tous autres animaux."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 338.]
+
+G. Peucer[1] dit en parlant de la lycanthropie: "Quant est de moy j'ay
+autresfois estime fabuleux et ridicule ce que l'on m'a souvent conte de
+cette transformation d'hommes en loups: mais j'ay aprins par certains et
+eprouvez indices et par tesmoins dignes de foy que ce ne sont choses du
+tout controverses et incroyables, attendu ce qu'ils disent de telles
+transformations qui arrivent tous les ans douze jours apres Noel en Livonie
+et les pays limitrophes: comme ils l'ont sceu au vray par les confessions
+de ceux qui ont ete emprisonnez et tourmentez pour tels forfaits. Voicy
+comme ils disent que cela se fait. Incontinent apres que le jour de Noel
+est passe, un garcon boiteux va par pays appeler ces esclaves du diable,
+qui sont en grand nombre, et leur enjoint de s'acheminer apres luy. S'ils
+different ou retardent, incontinent vient un grand homme avec un fouet fait
+de chainettes de fer, dont il se hate bien d'aller, et quelquefois estrille
+si rudement ces miserables, que long-temps apres les marques du fouet
+demeurent et font grande douleur a ceux qui ont este frappez. Incontinent
+qu'ils sont en chemin les voila tous changez et transformez en loups... Ils
+se trouvent par milliers, ayans pour conducteur ce porte-fouet apres lequel
+ils marchent, s'estimans estre devenus loups. Estans en campagne, ils se
+ruent sur les troupeaux de bestail qui se trouvent, deschirent et emportent
+ce qu'ils peuvent, font plusieurs autres dommages; mais il ne leur est
+point permis de toucher ni blesser les personnes. Quand ils approchent des
+rivieres, leur guide fend les eaux avec son fouet tellement qu'elles
+semblent s'entr'ouvrir et laisser un entre deux pour passer a sec. Au bout
+de douze jours toute la troupe s'escarte, et chascun retourne en sa maison
+ayant despoulle la forme de loup et reprins celle d'homme. Cette
+transformation se fait, disent-ils, en ceste sorte. Les transformez tombent
+soudain par terre comme gens sujets au mal caduc, et demeurent estendus
+comme morts et privez de tout sentiment, et ils ne bougent de la ni ne vont
+en lieu quelconque, ni ne sont aucunement transformez en loups, ains
+ressemblent a des charongnes, car quoy qu'on les roule et secoue ils ne
+montrent aucune apparence quelconque de vie."
+
+ [Note 1: _Les Devins_, p. 198.]
+
+Bodin[1] rapporte en effet plusieurs cas de lycanthropie et d'hommes
+changes en betes.
+
+ [Note 1: _Demonomanie_.]
+
+"Pierre Mamot, en un petit traicte qu'il a fait des sorciers, dit avoir veu
+ce changement d'hommes en loups, luy estant en Savoye. Et Henry de Cologne
+au traicte qu'il a fait _de Lamiis_ tient cela pour indubitable. Et Ulrich
+le meusnier en un petit livre qu'il a dedie a l'empereur Sigismond, escrit
+la dispute qui fut faite devant l'empereur et dit qu'il fut conclu par vive
+raison et par l'experience d'infinis exemples que telle transformation
+estoit veritable, et dit luy-mesme avoir veu un lycanthrope a Constance,
+qui fut accuse, convaincu, condamne et puis execute a mort apres sa
+confession. Et se trouvent plusieurs livres publiez en Allemagne que l'un
+des plus grands rois de la chretiente, qui est mort n'a pas longtemps, et
+qui estoit en reputation d'etre l'un des plus grands sorciers du monde
+souvent estoit mue en loup."
+
+"Il me souvient que le procureur general du roy Bourdin m'en a recite un
+autre qu'on luy avoit envoye du bas pays, avec tout le proces signe du juge
+et des greffiers, d'un loup qui fut frappe d'un traict dans la cuisse, et
+depuis se trouve dans son lict avec le traict, qui luy fut arrache estant
+rechange en forme d'homme et le traict cogneu par celuy qui l'avoit tire,
+le temps et le lieu justifie par la confession du personnage."
+
+"Garnier juge et condamne par le parlement de Dole estant en forme de
+loup-garou print une jeune fille de l'aage de dix a douze ans pres le bois
+de la Serre, en une vigne, au vignoble de Chastenoy pres Dole un quart de
+lieue, et illec l'avoit tuee, et occise tant avec ses mains semblans
+pattes, qu'avec ses dents, et mange la chair des cuisses et bras d'icelle,
+et en avoit porte a sa femme. Et pour avoir en mesme forme un mois apres
+pris une autre fille et icelle tuee pour la manger s'il n'eust este empeche
+par trois personnes comme il l'a confesse; et quinze jours apres avoir
+estrangle un jeune enfant de dix ans au vignoble de Gredisans et mange la
+chair des cuisses, jambes et ventre d'iceluy, et pour avoir en forme
+d'homme et non de loup tue un autre garcon de l'aage de douze a treze ans
+au bois du village de Porouse en intention de le manger, si on ne l'eust
+empesche, il fut condamne a estre brule vif et l'arret execute."
+
+"Au Parlement de Bezancon, les accuses estoient Pierre Burgot et Michel
+Verdun qui confesserent avoir renonce a Dieu et jure de servir le diable.
+Et Michel Verdun mena Burgot au bord du Chastel Charlon, ou chacun avoit
+une chandelle de cire verde qui faisoit la flamme bleue et obscure et
+faisoient les danses et sacrifices au diable. Puis apres s'estans oincts
+furent retournez en loups courant d'une legerete incroyable, puis ils
+s'estoyent changez en hommes et soudain rechangez en loups et couplez avec
+louves avec tel plaisir qu'ils avoient accoutume avec les femmes; ils
+confesserent aussi a scavoir: Burgot avoir tue un jeune garcon de sept ans
+avec ses pattes et dents de loup et qu'il le vouloit manger, n'eust este
+les paysans luy donnerent la chasse... Et que tous deux avoient mange
+quatre jeunes filles; et qu'en touchant d'une poudre ils faisoient mourir
+les personnes."
+
+"Job Fincel, au livre XI des _Merveilles_ ecrit qu'il y avoit a Padoue un
+lycanthrope qui fut attrappe et ses pattes de loup luy furent coupees, et
+au mesme instant il se trouva les bras et les piez coupez. Cela est pour
+confirmer le proces fait aux sorciers de Vernon (an 1556), qui
+frequentaient et s'assembloient ordinairement en un chastel vieil et ancien
+en guise de nombre infini de chats. Il se trouva quatre ou cinq hommes qui
+resolurent d'y demeurer la nuict, ou ils se trouverent assaillis de la
+multitude de chats; et l'un des hommes y fut tue, les autres bien marquez,
+et neanmoins blesserent plusieurs chats qui se trouverent apres mues,
+enfermes et bien blesses. Et d'autant que cela semblait incroyable, la
+procedure fut delaissee."
+
+"Mais les cinq inquisiteurs qui estoient experimentez en telles causes ont
+laisse par ecrit qu'il y eut trois sorciers pres Strasbourg qui
+assaillirent un laboureur en guise de trois grands chats, et en se
+defendant il blessa et chassa les chats, qui se trouverent au lit malade en
+forme de femmes fort blessees a l'instant meme: et sur ce enquises elles
+accuserent celuy qui les avoit frappees, qui dit aux juges l'heure et le
+lieu qu'il avoit ete assailly de chats, et qu'il les avoit blesses."
+
+Guyon[1] rapporte l'histoire d'un enchanteur qui se changeait en
+differentes betes:
+
+ [Note 1: _Les diverses lecons_.]
+
+"Aucuns persuaderent, dit-il, a Ferdinand, empereur premier de ce nom, de
+faire venir devant lui un enchanteur et magicien polonais en la ville de
+Numbourg, pour s'informer quelle yssue auroit le different qu'il avoit avec
+le Turc, touchant le royaume de Hongrie, et que non seulement il usoit de
+divination, mais aussi faisoit beaucoup de choses merveilleuses, et combien
+que ledit sieur Roy ne le vouloit voir, si est-ce que ses courtizans
+l'introduirent dans sa chambre, ou il fit beaucoup de choses admirables,
+entre autres, il se transformoit en cheval, s'estanz oing de quelque
+graisse, puis en forme de boeuf, et tiercement en lyon, tout en moins d'une
+heure, dont ledit empereur eut si grande frayeur, qu'il commanda qu'on le
+chassat, et ne voulut onc s'enquerir de ce maraud des choses futures."
+
+"Il ne faut plus douter, ajoute le meme auteur[1], si Lucius Apuleius
+Platonic auroit ete sorcier, et s'il auroit este transforme en asne,
+d'autant qu'il en fut tire en justice par devant le proconsul d'Affrique,
+du temps de l'empereur Antonin premier, l'an de J.-C. 150, comme Appoloine
+Tiance, longtemps avant luy, soubz Domitian, l'an 60, fut aussi actionne
+pour mesme fait. Et plus de trois ans apres ce bruit persista jusqu'au
+temps de sainct Augustin qui estoit africain, qui l'a escrit et confirme;
+comme aussi de son temps le pere d'un Prestantius fut transmue en cheval,
+ainsi que ledit l'assura audit sainct Augustin... Son pere estant decede,
+il despendit en peu de temps la plus grande partie de ses biens, usant des
+arts magiques, et pour fuir la pauvrete pourchassa de se marier avec
+Pudentille, femme veufve et riche d'Oer, fort longtemps, et y persista tant
+qu'elle acquiesca. Bientot apres mourut un fils unique heritier qu'elle
+avoit eu de son autre mary. Ces choses passees en ceste facon firent
+conjecturer qu'il avoit par art magique seduit Pudentille, que plusieurs
+illustres personnes n'avoyent pu faire condescendre a se marier, pour
+parvenir aux biens du susdit fils. On disoit aussi que le grand et profond
+scavoir qui estoit en luy, pour les grandes et difficiles questions qu'il
+resolvoit ordinairement passoit le commun des autres hommes, pour ce qu'il
+avoit un demon ou diable familier. Plus, on lui avoit vu faire beaucoup de
+choses admirables, comme se rendre invisible, autres fois se transformer en
+cheval ou en oyseau, se percer le corps d'une espee, sans se blesser, et
+plusieurs autres choses semblables. Il fut en fin accuse par un Sicilius
+Aemilianus, censeur, devant Claude Maxime, proconsul d'Affrique, qu'on
+disoit estre chrestien: on ne trouve point de condamnation contre luy. Or
+qu'il aye este transforme en asne, sainct Augustin le tient pour tout
+asseure, l'ayant lu dans certains autheurs veritables et dignes d'estre
+creuz, aussi qu'il estoit du mesme pays: et ceste transformation lui advint
+en Thessalie avant qu'il fust verse en la magie, par une sorciere qui le
+vendit, laquelle le recouvra apres qu'il eut servi de son mestier d'asne
+quelques ans, ayant les mesmes forces et facons de manger et braire que les
+autres asnes, l'ame raisonnable neantmoins demeura entiere et saine, comme
+luy-mesme atteste. Et a fin de couvrir son fait parce que le bruit estoit
+tel et vraysemblable, il en a compose un livre qu'il a intitule l'_Asne
+d'or_, entremesle de beaucoup de fables et discours, pour demonstrer les
+vices des hommes de son temps, qu'il avoit ouy lire ou veu faire, durant sa
+transformation, avec plusieurs de ses travaux et peines qu'il souffrit
+durant sa metamorphose."
+
+ [Note 1: _Les diverses lecons_.]
+
+"Quoy qu'il puisse estre, ledit sainct Augustin, au livre de la _Cite de
+Dieu_, livre XVIII, chap. XVII et XVIII, recite que de son temps, il y
+avoit es Alpes certaines femmes sorcieres qui donnoyent a manger de certain
+formage aux passants et soudainement estoyent transformez en asnes ou en
+autres bestes de sommes, et leur faisoyent porter des charges jusqu'a
+certains lieux; ce qu'ayant execute, leur rendoyent la forme humaine."
+
+"L'evesque de Tyr, historien, escrit que de son temps, qui pouvoit estre
+1220, il y eut quelques Anglois que leur Roy envoyoit au secours des
+Chrestiens qui guerroyoient en la terre saincte, qui estans arrivez en une
+havre de l'isle de Cypre, une femme sorciere transmua un jeune soldat
+anglois en asne, lequel voulant retourner vers ses compagnons dans le
+navire fut chasse a coups de baston, lequel s'en retourna a la sorciere,
+qui s'en servit jusqu'a ce qu'on s'apperceut que l'asne s'agenouilla dans
+une Eglise, faisant choses qui ne pouvoyent partir que d'un animal
+raisonnable, et par suspicion la sorciere qui le suivoit estant prise par
+authorite de justice, le restitua en forme humaine trois ans apres sa
+transformation, laquelle fut sur le champ executee a mort."
+
+"Nous lisons, reprend Loys Guyon[1] qu'Ammonius, philosophe peripateticien,
+avoit ordinairement a ses lecons et lors qu'il enseignoit un asne, qui
+estoit du temps de Lucius Septimius Severus, empereur, l'an de J.-C. 196.
+Je penseroy bien que cest asne eust este autrefois homme, et qu'il
+comprenait bien ce que ledit Ammonius enseignoit, car ces personnes
+transformees, la raison leur demeure comme l'asseure le dit sainct Augustin
+et plusieurs autres auteurs."
+
+ [Note 1: _Diverses lecons_, t. I, p. 426.]
+
+"Fulgose escrit, livre VIII, chap. II, que du temps du pape Leon, qui
+vivoit l'an 930, il y avoit en Allemagne deux sorcieres hostesses qui
+avoyent accoustume de changer ainsi quelques fois leurs hostes en bestes,
+et comme une fois elles changerent un jeune garcon basteleur en asne, qui
+donnoit mille plaisirs aux passans, n'ayant point perdu la raison, leur
+voisin l'acheta bien cher, mais elles dirent a l'acheteur qu'elles ne le
+luy garantiraient pas et qu'il le perdoit s'il alloit a la riviere. Or
+l'asne s'estant un jour eschappe, courant au lac prochain ou s'etant plonge
+en l'eau, retourna en sa figure. Nostre Apuleius dit qu'il reprint sa forme
+humaine pour avoir mange des roses."
+
+"On voit encore aujourd'huy en Egypte des asnes qu'aucuns menent en la
+place publique lesquels font plusieurs tours d'agilite, et des singeries,
+entendans tout ce qu'on leur commande, et l'executent: comme de monstrer la
+plus belle femme de la compagnie, ce qu'ils font, et plusieurs austres
+choses qu'on ne voudroit croire: ainsi que le recite Belon, medecin, en ses
+observations, qu'il a veus et d'autres aussi, qui y ont este, qui me l'ont
+affirme de mesme."
+
+"On amena un jour a sainct Macaire l'Egyptien, dit dom Calmet[1], une
+honnete femme qui avoit ete metamorphosee en cavalle par l'art pernicieux
+d'un magicien. Son mari et tous ceux qui la virent crurent qu'elle etoit
+reellement changee en jument. Cette femme demeura trois jours et trois
+nuits sans prendre aucune nourriture, ni propre a l'homme, ni propre a un
+cheval. On la fit voir aux pretres du lieu, qui ne purent y apporter aucun
+remede. On la mena a la cellule de sainct Macaire, a qui Dieu avoit revele
+qu'elle devoit venir. Ses disciples vouloient la renvoyer, croyant que
+c'etoit une cavalle, ils avertirent le saint de son arrivee, et du sujet de
+son voyage. Il leur dit: Vous etes de vrais animaux, qui croyez voir ce qui
+n'est point; cette femme n'est point changee, mais vos yeux sont fascines.
+En meme temps, il repandit de l'eau benite sur la tete de cette femme, et
+tous les assistants la virent dans son premier etat. Il lui fit donner a
+manger, et la renvoya saine et sauve avec son mari. En la renvoyant, il lui
+dit: Ne vous eloignez point de l'eglise, car ceci vous est arrive, pour
+avoir ete cinq semaines sans vous approcher des sacremens de notre
+Sauveur."
+
+ [Note 1: _Traite des apparitions des esprits_, t. I, p. 102.]
+
+
+
+
+IV.--SORTILEGES
+
+
+On appelle sortileges ou malefices toutes pratiques superstitieuses
+employees dans le dessein de nuire aux hommes, aux animaux ou aux fruits de
+la terre. On appelle encore malefices les malapies et autres accidents
+malheureux causes par un art infernal et qui ne peuvent s'enlever que par
+un pouvoir surnaturel.
+
+Il y a sept principales sortes de malefices employes par les sorciers: 1 deg.
+ils mettent dans le coeur une passion criminelle; 2 deg. ils inspirent des
+sentiments de haine ou d'envie a une personne contre une autre; 3 deg. ils
+jettent des ligatures; 4 deg. ils donnent des maladies; 5 deg. ils font mourir les
+gens; 6 deg. ils otent l'usage de la raison: 7 deg. ils nuisent dans les biens et
+appauvrissent leurs ennemis. Les anciens se preservaient des malefices a
+venir en crachant dans leur sein.
+
+En Allemagne, quand une sorciere avait rendu un homme ou un cheval impotent
+et maleficie, on prenait les boyaux d'un autre homme ou d'un cheval mort,
+on les trainait jusqu'a quelque logis, sans entrer par la porte commune,
+mais par le soupirail de la cave, ou par-dessous terre, et on y brulait ces
+intestins. Alors la sorciere qui avait jete le malefice sentait dans les
+entrailles une violente douleur, et s'en allait droit a la maison ou l'on
+brulait les intestins pour y prendre un charbon ardent, ce qui faisait
+cesser le mal. Si on ne lui ouvrait promptement la porte, la maison se
+remplissait de tenebres avec un tonnerre effroyable, et ceux qui etaient
+dedans etaient contraints d'ouvrir pour conserver leur vie[1]. Les
+sorciers, en otant un sort ou malefice, sont obliges de le donner a quelque
+chose de plus considerable que l'etre ou l'objet a qui ils l'otent: sinon,
+le malefice retombe sur eux. Mais un sorcier ne peut oter un malefice s'il
+est entre les mains de la justice: il faut pour cela qu'il soit pleinement
+libre.
+
+ [Note l: Bodin, _Demonomanie_.]
+
+On a regarde souvent les epidemies comme des malefices. Les sorciers,
+disait-on, mettent quelquefois, sous le seuil de la bergerie ou de l'etable
+qu'ils veulent ruiner, une touffe de cheveux, ou un crapaud, avec trois
+maudissons, pour faire mourir etiques les moutons et les bestiaux qui
+passent dessus: on n'arrete le mal qu'en otant le malefice. De Lancre dit
+qu'un boulanger de Limoges, voulant faire du pain blanc suivant sa coutume,
+sa pate fut tellement charmee et maleficiee par une sorciere qu'il fit du
+pain noir, insipide et infect.
+
+Une magicienne ou sorciere, pour gagner le coeur d'un jeune homme marie,
+mit sous son lit, dans un pot bien bouche, un crapaud qui avait les yeux
+fermes; le jeune homme quitta sa femme et ses enfants pour s'attacher a la
+sorciere; mais la femme trouva le malefice, le fit bruler, et son mari
+revint a elle[1].
+
+ [Note 1: Delrio, _Disquisitions magiques_.]
+
+Un pauvre jeune homme ayant quitte ses sabots pour monter a une echelle,
+une sorciere y mit quelque poison sans qu'il s'en apercut, et le jeune
+homme, en descendant, s'etant donne une entorse, fut boiteux toute sa
+vie[1].
+
+ [Note 1: De Lancre, _De l'inconstance, etc._]
+
+Une femme ensorcelee devint si grasse, dit Delrio, que c'etait une boule
+dont on ne voyait plus le visage, ce qui ne laissait pas d'etre
+considerable. De plus, on entendait dans ses entrailles le meme bruit que
+font les poules, les coqs, les canards, les moutons, les boeufs, les
+chiens, les cochons et les chevaux, de facon qu'on aurait pu la prendre
+pour une basse-cour ambulante.
+
+Une sorciere avait rendu un macon impotent et tellement courbe, qu'il avait
+presque la tete entre les jambes. Il accusa la sorciere du malefice qu'il
+eprouvait; on l'arreta, et le juge lui dit qu'elle ne se sauverait qu'en
+guerissant le macon. Elle se fit apporter par sa fille un petit paquet de
+sa maison, et, apres avoir adore le diable, la face en terre, en marmottant
+quelques charmes, elle donna le paquet au macon, lui commanda de se baigner
+et de le mettre dans son bain, en disant: _Va de par le diable_! Le macon
+le fit, et guerit. Avant de mettre le paquet dans le bain, on voulut savoir
+ce qu'il contenait: on y trouva trois petits lezards vifs; et quand le
+macon fut dans le bain, il sentit sous lui comme trois grosses carpes,
+qu'on chercha un moment apres sans rien trouver[1].
+
+ [Note 1: Bodin, _Demonomanie_.]
+
+Les sorciers mettent parfois le diable dans des noix, et les donnent aux
+petits enfants, qui deviennent maleficies. Un de nos demonographes (c'est,
+je pense, Boguet) rapporte que, dans je ne sais quelle ville, un sorcier
+avait mis sur le parapet d'un pont une pomme maleficiee, pour un de ses
+ennemis, qui etait gourmand de tout ce qu'il pouvait trouver sans desserrer
+la bourse. Heureusement le sorcier fut apercu par des gens experimentes,
+qui defendirent prudemment a qui que ce fut d'oser porter la main a la
+pomme, sous peine d'avaler le diable. Il fallait pourtant l'oter, a moins
+qu'on ne voulut lui donner des gardes. On fut longtemps a deliberer, sans
+trouver aucun moyen de s'en defaire; enfin il se presenta un champion qui,
+muni d'une perche, s'avanca a une distance de la pomme et la poussa dans la
+riviere, ou etant tombee, on en vit sortir plusieurs petits diables en
+forme de poissons. Les spectateurs prirent des pierres et les jeterent a la
+tete de ces petits demons, qui ne se montrerent plus...
+
+Boguet conte encore qu'une jeune fille ensorcelee rendit de petits lezards,
+lesquels s'envolerent par un trou qui se fit au plancher.
+
+"Il faut bien prendre garde, dit Bodin[1], a la distinction des sortileges,
+pour juger l'enormite d'entre les sorciers qui ont convention expresse avec
+le diable et ceux qui usent de ligatures et autres arts de sortileges. Car
+il y en a qui ne se peuvent oster ni punir par les magistrats, comme la
+superstition de plusieurs personnes de ne filer par les champs, la crainte
+de saigner de la narine senestre, ou de rencontrer une femme enceinte
+devant disne. Mais la superstition est bien plus grande de porter des
+rouleaux de papier pendus au col ou l'hostie consacree en sa pochette;
+comme faisoit le president Gentil, lequel fut trouve saisi d'une hostie par
+le bourreau qui le pendit a Montfaucon; et autres superstitions semblables
+que l'Ecriture Saincte appelle abominations et train d'Amorrheens. Cela ne
+se peut corriger que par la parole de Dieu: mais bien le magistrat doit
+chastier les charlatans et porteurs de billets qui vendent ces fumees la et
+les bannir du pays. Car s'il est ainsi que les empereurs payens ayant banni
+ceux qui faisoyent choses qui donnent l'espouvante aux ames
+superstitieuses, que doyvent faire les chrestiens envers ceux la, ou qui
+contrefont les esprits comme on fit a Orleans et a Berne? Il n'y a doute
+que ceux la ne meritassent la mort comme aussi ceux de Berne furent
+executez a mort: et en cas pareil de faire pleurer les crucifix ainsi qu'on
+fit a Muret, pres Thoulouse, et en Picardie, et en la ville d'Orleans a
+Saint-Pierre des Puilliers. Mais quelque poursuite qu'on ait fait, cela est
+demeure impuni. Or c'est double impiete en la personne des prestres. Et
+ceste impiete est beaucoup plus grande quand le prestre a paction avec
+Satan et qu'il fait d'un sacrifice une sorcellerie detestable. Car tous les
+theologiens demeurent d'accord que le prestre ne consacre point s'il n'a
+intention de consacrer, encore qu'il prononce les mots sacramentaux.
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, livr. IV, ch. IV.]
+
+De fait, il y eut un cure de Sainct-Jean-le-Petit a Lyon, lequel fut brusle
+vif l'an 1558 pour avoir dit, ce que depuis il confessa en jugement qu'il
+ne consacroit point l'hostie quand il chantoit messe, pour faire damner les
+paroissiens, comme il disoit, a cause d'un proces qu'il avoit contre eux...
+Il s'est trouve en infinis proces que les sorciers bien souvent sont
+prestres, ou qu'ils ont intelligence avec les prestres: et par argent ou
+par faveurs, ils sont induits a dire des messes pour les sorciers, et les
+accommodent d'hosties, ou bien ils consacrent du parchemin vierge, ou bien
+ils mettent des aneaux, lames characterisees, ou autres choses semblables
+sur l'autel, ou dessous les linges: comme il s'est trouve souvent. Et n'a
+pas longtemps qu'on y a surprint un cure, lequel a evade, ayant bon garant,
+qui lui avoit baille un aneau pour mettre sous les linges de l'autel quand
+il disoit messe."
+
+"D'apres dom Calmet[1], Aeneas Sylvius Piccolomini, qui fut depuis pape
+sous le nom de Pie II, ecrit dans son _Histoire de Boheme_ qu'une femme
+predit a un soldat du roi Wladislas que l'armee de ce prince seroit taillee
+en pieces par le duc de Boheme; que si le soldat vouloit eviter la mort, il
+falloit qu'il tuat la premiere personne qu'il rencontreroit en chemin,
+qu'il lui coupat les oreilles et les mit dans sa poche; qu'avec l'epee dont
+il l'auroit percee, il tracat sur terre une croix entre les jambes de son
+cheval, qu'il la baisat, et que montant sur son cheval, il prit la fuite.
+Le jeune homme executa tout cela. Wladislas livra la bataille, la perdit et
+fut tue: le jeune soldat se sauva; mais entrant dans sa maison, il trouva
+que c'etoit, sa femme qu'il avoit tuee et percee de son epee, et a qui il
+avoit coupe les oreilles."
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 100.]
+
+Dom Calmet[1] nous apprend d'apres Frederic Hoffmann[2] que "Une bouchere
+de la ville de Jenes, dans le duche de Weimar en Thuringe ayant refuse de
+donner une tete de veau a une vieille femme, qui n'en offroit presque rien,
+cette vieille se retira, grondant et murmurant entre ses dents. Peu de tems
+apres, la bouchere sentit de grandes douleurs de tete. Comme la cause de
+cette maladie etoit inconnue aux plus habiles medecins, ils ne purent y
+apporter aucun remede; cette femme rendoit de tems en tems par l'oreille
+gauche de la cervelle, que l'on prit d'abord pour sa propre cervelle. Mais
+comme elle soupconnait cette vieille de lui avoir donne un sort a
+l'occasion de la tete de veau, on examina la chose de plus pres, et on
+reconnut que c'etoit de la cervelle de veau; et l'on se fortifia dans cette
+pensee, en voyant des osselets de la tete de veau, qui sortoient avec la
+cervelle. Ce mal dura assez longtems, et enfin la femme du boucher guerit
+parfaitement. Cela arriva en 1685."
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 101.]
+
+ [Note 2: _De Diaboli potentia in corpora_, 1736, p. 382.]
+
+Bodin a escrit livre II, chap. III, de la _Demonomanie_, dit Guyon[1], que
+le sieur Nouilles, abbe de l'Isle, et depuis evesque de Dax, ambassadeur a
+Constantinople, dit qu'un gentilhomme polonois, nomme Pruiski, qui a este
+ambassadeur en France, luy dit que l'un des grands roys de la chrestiente,
+voulant scavoir l'yssue de son estat, fit venir un prestre necromantien et
+enchanteur, lequel dit la messe, et apres avoir consacre l'hostie, trancha
+la teste a un jeune enfant de dix ans, premier ne, qui estoit prepare pour
+cest effet, et fit mettre sa teste sur l'hostie, puis disant certaines
+paroles, et usant de caracteres qu'il n'est besoin scavoir, demanda ce
+qu'il vouloit. La teste ne respondit que ces deux mots: _Vim patior_ en
+latin: c'est a dire j'endure violence. Et aussitost le roy entra en furie,
+criant sans fin: Ostez-moi ceste teste, et mourut ainsi enrage. Depuis que
+ces choses furent escrites, j'ay demande audit sieur de Dax si ce que Bodin
+avoit escrit de luy estoit vray, lequel m'asseura qu'ouy, mais quel roy
+c'estoit, il ne le me voulut jamais dire."
+
+ [Note 1: _Les diverses lecons de Loys Guyon_, t. I, p. 735.]
+
+P. Leloyer[1] rappelle encore l'histoire d'une autre tete qui parla apres
+la separation du corps, dont Pline fait mention. "En la guerre de Sicile
+entre Octave Cesar qui depuis fut surnomme Auguste et Sextus Pompeius fils
+de Pompee le Grand, y eut, dit-il, un des gens d'Octave appele Gabinius qui
+fut prins des ennemis, et eut la teste coupee par le commandement de Sextus
+Pompeius, de sorte qu'elle ne tenoit plus qu'un petit a la peau. Il est ouey
+sur le soir qu'il se plaignoit et desiroit parler a quelqu'un. Aussitost
+une grande multitude s'assemble autour du corps; il prie ceux qui estoient
+venus de faire parler a Pompee et qu'il estoit venu des enfers pour luy
+dire chose qui luy importoit. Cela est rapporte a Pompee, il n'y veut aller
+et y envoye quelqu'un de ses familiers, ausquels Gabinius dit que les dieux
+d'en bas recevoient les justes complaintes de Pompee et qu'il auroit toute
+telle issue qu'il souhaitoit. En signe de verite, il dit qu'il devoit
+aussitost retomber mort qu'il auroit accomply son message. Cela advint et
+Gabinius tomba a l'heure tout mort comme devant." Il faut, du reste, noter
+que la prediction de Gabinius ne se realisa pas.
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, p. 259.]
+
+L. Du Vair[1] raconte que les Biarmes, peuples septentrionaux fort voisins
+du pole arctique, estans un jour tout prets de combattre contre un tres
+puissant roy nomme Regner commencerent a s'adresser au ciel avec beaux
+carmes enchantez et firent tant qu'ils solliciterent les nues a les
+secourir, et les contraignirent jusqu'a verser une grande violence et
+quantite de pluie qu'ils firent venir tout a coup sur leurs ennemis. Quant
+est de commander aux orages et aux vents, Olaues affirme que Henry, roy de
+Suece, qui avait le bruit d'etre le premier de son temps en l'art magique
+estoit si familier avec les demons et les avoit tellement a son
+commandement, que, de quelque coste qu'il tournast son chapeau, tout
+aussitost le vent qu'il desiroit venait a souffler et halener de cette
+part-la, et pour cet effet son chappeau fut nomme de tous ceux de la
+contree le _chappeau venteux_."
+
+ [Note 1: _Trois livres des charmes, sorcelages, etc._, p. 304.]
+
+D'apres Jean des Caurres[1]: "Olaus le Grand escrit[2] plusieurs moyens
+d'enchantemens speciaux et observez par les septentrionaux en ces paroles:
+L'on trouvoit ordinairement des sorciers et magiciens entre les Botniques,
+peuples septentrionaux, comme si en ceste contree eust este leur propre
+habitation, lesquels avoient apprins de desguiser leurs faces, et celles
+d'autruy, par plusieurs representations de choses, au moyen de la grande
+adresse qu'ils avoient a tromper et charmer les yeux. Ils avoient aussi
+apprins d'obscurcir les veritables regards par les trompeuses figures. Et
+non seulement les luicteurs, mais aussi les femmes et jeunes pucelles, ont
+accoustume selon leur souhait, d'emprunter leur subtile et tenue substance
+de l'air, pour se faire comme des masques horrides, et pleins d'une ordure
+plombeuse, ou bien pour faire paroistre leurs faces distinguees par une
+couleur pasle et contrefaite, lesquelles apres elles deschargent, a la
+clarte du temps serain, de ces tenebreuses substances qui y sont attachees,
+et par ce moyen elles chassent la vapeur qui les recouvroit. Il appert
+aussi qu'il y avoit si grande vertu en leurs charmes, qu'il sembloit
+qu'elles eussent pouvoir d'attirer du lieu le plus distant, et se rendre
+visibles a elles seules et toucher une chose la plus esloignee: voire et
+eust elle este arrestee et garrottee par mille liens[3]. Or font-elles
+demonstrance de ces choses par telles impostures. Lors qu'elles ont envie
+de scavoir de l'estat de leurs amis ou ennemis absents en lointaines
+contrees, a deux cens ou quatre cens lieues, elles s'adressent vers Lappon,
+ou Finnon, grand docteur en cest art: et apres qu'elles luy ont fait
+quelques presens d'une robbe de lin, ou d'un arc, elles le prient
+experimenter en quel pays peuvent estre leurs amis ou ennemis, et que c'est
+qu'ils font. Parquoy il entre dedans le conclave, accompagne seulement de
+sa femme et d'un sien compagnon; puis il frappe avec un marteau dessus une
+grenouille d'airain, ou sur un serpent estendu sur une enclume, et luy
+baille autant de coups qu'il est ordonne: puis en barbotant quelques
+charmes, il les retourne ca et la, et incontinent il tombe en extase, et
+est ravy, et demeure couche peu de temps, comme s'il estoit mort. Ce temps
+pendant il est garde diligemment par son compaignon de crainte qu'aucune
+pulce ou mousche vivante, ou autre animal ne le touche. Car par le pouvoir
+des charmes, son esprit, qui est guide et conduit par le diable, rapporte
+un anneau, ou un cousteau, ou quelque autre chose semblable, en signe et
+pour tesmoignage qu'il a faist ce qui lui estoit commande: et alors se
+relevant, il declare a son conducteur les mesmes signes, avec les
+circonstances."
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees_, p. 394.]
+
+ [Note 2: Livre III, ch. XXXIX de l'_Histoire des peuples
+ septentrionaux_.]
+
+ [Note 3: Saxon le grammairien, au commencement de l'_Histoire de
+ Danemark_.]
+
+"Le mesme auteur, au chapitre XVIII du troisieme livre _Des vents venaux_,
+escrit le miracle qui ensuit. Les Finnons avoient quelque-fois accoustume,
+entre les autres erreurs de leur race, de vendre un vent a ceux qui
+negocioient en leurs havres, lorsqu'ils estoient empeschez par la contraire
+tempeste des vents. Apres doncques qu'on leur avoit baille le payement, ils
+donnoient trois noeuds magiques aux acheteurs, et les advertissoient qu'en
+desnouant le premier ils avoient les vents amiables et doux: et en
+desnouant le second, ils les avoient plus forts: et la ou ils desnoueroient
+le troisieme il leur surviendroit une telle tempeste, qu'ils ne pourroient
+jouyr a leur aise de leur vaisseau, ny jeter l'oeil hors la proue, pour
+eviter les rochers, ny asseurer le pied en la navire, pour abbatre les
+voiles, ny mesmes l'asseurer en la poupe pour manier le gouvernail."
+
+"J'ai oui raconter plusieurs fois, a un bon et docte personnage, dit
+Goulart[1], qu'estant jeune escholier a Thoulouse, il fut par deux fois
+voyager es monts Pyrenees. Qu'en ces deux voyages il advint et vid ce qui
+s'ensuit. En une croupe fort haute et spacieuse de ces monts, se trouve une
+forme d'autel fort antique, sur quelques pierres duquel sont gravez
+certains characteres de forme estrange. Autour et non loin de cest autel se
+trouverent lors d'iceux voyages des pastres et rustiques, lesquels
+exhorterent et prierent ce personnage et plusieurs autres, tant escholiers
+que de diverses conditions, de ne toucher nullement cest autel. Enquis
+pourquoy ils faisoyent cette instance, respondirent qu'il n'importoit d'en
+approcher pour le voir et regarder de pres tant que l'on voudroit: mais de
+l'attouchement s'ensuivoyent merveilleux changemens en l'air. Il faisoit
+fort beau en tous les deux voyages. Mais au premier se trouva un moine en
+la compagnie, qui se riant de l'advertissement de ces pastres, dit qu'il
+vouloit essayer que c'estoit de cest enchantement: et tandis que les autres
+amusoyent ces rustiques, approche de l'autel et le touche comme il voulut.
+Soudain le ciel s'obscurcit, les tonnerres grondent: le moine et tous les
+autres gaignent au pied, mais avant qu'ils eussent atteint le bas de la
+montagne, apres plusieurs esclats de foudre et d'orages effroyables, ils
+furent moueillez jusques a la peau, poursuivis au reste par les pastres a
+coups de cailloux et de frondes. Au second voyage le mesme fut attente par
+un escholier avec mesmes effects de foudres, orages et ravines d'eaux les
+plus estranges qu'il est possible de penser."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 776.]
+
+Selon Dom Calmet[1], "Spranger _in mallio maleficorum_ raconte qu'en Souabe
+un paysan avec sa petite fille agee d'environ huit ans, etant alle visiter
+ses champs, se plaignait de la secheresse, en disant: Helas, Dieu nous
+donnera-t-il de la pluie! La petite fille lui dit incontinent, qu'elle lui
+en feroit venir quand il voudroit. Il repondit: Et qui t'a enseigne ce
+secret? C'est ma mere, dit-elle, qui m'a fort defendu de le dire a
+personne. Et comment a-t-elle fait pour te donner ce pouvoir? Elle m'a
+menee a un maitre, qui vient a moi autant de fois que je l'appelle. Et
+as-tu vu ce maitre? Oui, dit-elle, j'ai souvent vu entrer des hommes chez
+ma mere, a l'un desquels elle m'a vouee. Apres ce dialogue, le pere lui
+demanda comment elle feroit pour faire pleuvoir seulement sur son champ.
+Elle demanda un peu d'eau; il la mena a un ruisseau voisin, et la fille
+ayant nomme l'eau au nom de celui auquel sa mere l'avoit vouee, aussi-tot
+on vit tomber sur le champ une pluie abondante. Le pere convaincu que sa
+femme etait sorciere, l'accusa devant les juges, qui la condamnerent au
+feu. La fille fut baptisee et vouee a Dieu; mais elle perdit alors le
+pouvoir de faire pleuvoir a sa volonte."
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 156.]
+
+Bodin[1] dit que "la coustume de trainer les images et crucifix en la
+riviere pour avoir de la pluye se pratique en Gascongne, et l'ay veu
+(dit-il) faire a Thoulouse en plein jour par les petits enfans devant tout
+le peuple, qui appellent cela la tire-masse. Et se trouva quelqu'un qui
+jetta toutes les images dedans les puits du salin l'an 1557. Lors la pluye
+tomba en abondance. C'est une signalee meschancete qu'on passe par
+souffrance et une doctrine de quelques sorciers de ce pais la qui ont
+enseigne ceste impiete au pauvre peuple."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, liv. II, ch. VIII.]
+
+Jovianus Pontanus[1] parlant des superstitions damnables de quelques
+Napolitains qui adjoustoyent foi aux sorciers, dict ces mots: "Aucuns des
+habitans et assiegez dans la ville de Suesse, sortirent de nuict et
+tromperent les corps de garde, puis traverserent les plus rudes montagnes,
+et gaignerent finalement le bord de la mer. Ils portoyent quand et eux un
+crucifix, contre lequel ils prononcerent un certain charme execrable, puis
+se jetterent dedans la mer, prians que la tempeste troublast ciel et terre.
+Au mesme temps, quelques prestres de la mesme ville, desireux de
+s'accommoder aux sorcelleries des soldats en inventerent une autre,
+esperant attirer la pluye par tel moyen. Ils apporterent un asne aux portes
+de leur eglise, et lui chanterent un requiem, comme a quelque personne qui
+eust rendu l'ame. Apres cela, ils lui fourrerent en la gueule une hostie
+consacree, et apres avoir fait maint service autour de cet asne, finalement
+l'enterrerent tout vif aux portes de leur dite eglise. A peine avoyent-ils
+acheve leur sorcellerie, que l'air commenca a se troubler, la mer a estre
+agitee, le plein jour a s'obscurcir, le ciel a s'eclairer, le tonnerre a
+esbranler tout: le tourbillon des vents arrachoit les arbres et remplissoit
+l'air de cailloux et d'esclats volans des rochers: une telle ravine d'eaux
+survint, et de la pluye en si grande abondance que non seulement les
+cisternes de Suesse furent remplies, mais aussi les monts et rochers fendus
+de chaleur servoyent lors de canal aux torrens. Le roy de Naples qui
+n'esperoit prendre la ville que par faute d'eau, se voyant ainsi frustre
+leva le siege et s'en revint trouver son armee a Savonne."
+
+ [Note 1: Au Ve livre des _Histoires de son temps_, cite par
+ Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 1031.]
+
+"Les proces des sorciers et sorcieres, dit Goulart[1], faisans esmouvoir
+par leurs sorcelleries divers orages et tempestes, proposent infinis
+estranges exemples de ceci... J'ai oui asseurer a personnage digne de foi
+que quelques sorciers de Danemarc firent un charme terrible pour empescher
+que la princesse de Danemarc ne fust menee par mer au roy d'Escosse, a qui
+elle estoit fiancee, tellement que la flotte qui la conduisoit fut
+plusieurs fois en danger de naufrage, et poussee loin de sa route, ou force
+lui fut d'attendre commodite d'une autre navigation. Que ceste conjuration
+finalement descouverte l'on fit justice des sorciers, lesquels declarerent
+les malins esprits leur avoir confesse que la piete de la princesse et de
+quelques bons personnages qui l'accompagnoyent, par l'invocation ardente et
+continuelle du nom de Dieu, avoit rendu vains tous leurs efforts."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 1052.]
+
+Jacques d'Autun[1] rapporte un orage extraordinaire accompagne de grele
+excite en Languedoc par des sorciers l'an 1668.
+
+ [Note 1: _L'incredulite scavante et la credulite ignorante, etc._,
+ par Jacques d'Autun, predicateur capucin. Lyon, Jean Geste, 1674,
+ in-4 deg., p. 857]
+
+"Sur les trois heures apres midi le onziesme du mois de juin s'esleva,
+dit-il, un tourbillon de vent si impetueux qu'il desracinoit les arbres et
+faisoit trembler les maisons aux environs de Langon; ce furieux orage
+semblait devoir s'appaiser par une pluye assez mediocre, laquelle peu apres
+fut meslee de grelle grosse comme des oeufs de poule et ce qui fit
+l'admiration des curieux, qui en firent ramasser plusieurs pieces, est
+qu'elles etaient herissees et pointues comme si a dessein on les eut
+travaillees pour leur donner cette figure; d'autres ressemblaient
+parfaitement a de gros limacons avec leur coquille, la teste, le col et les
+cornes dehors; l'on voyoit en d'autres des grenouilles et des crapaux si
+bien tailles, que l'on eut dit qu'un sculpteur s'etoit applicque a les
+faconner; mais ce qui surprit davantage en ce spectacle d'horreur, est que
+cette gresle changeoit de figure selon la difference des insectes, que le
+demon vouloit probablement representer: car l'on vit gresler des serpens ou
+de la gresle en forme de serpens de la longueur d'un demy pied: certes la
+gresle qui fit trembler toute l'Egypte laquelle sainct Augustin attribue a
+l'operation des demons, n'avoit rien de si effroyable; l'on trouva des
+pieces de ce funeste meteore qui representoient la main d'un homme avec
+deux ou trois doigts distinctement formez, d'autres estoient taillees en
+estoiles a trois et a cinq pointes: enfin en quelque endroit, comme au port
+de Saincte-Marie, il tomba de la gresle d'une si prodigieuse grosseur que
+les animaux et les hommes qui en estoient frappez expiroient sur le
+champ... On trouva un cheveu blanc dans tous les grains de grelle qui
+furent ouverts et dans tous le cheveu blanc etoit de la meme longueur."
+
+L'Espagnol Torquemada formule ainsi la biographie d'une fameuse sorciere du
+moyen age:
+
+"Aucuns parlent, dit-il, d'une certaine femme nommee _Agaberte_, fille d'un
+geant qui s'appelait _Vagnoste_, demeurant aux pays septentrionaux,
+laquelle etait grande enchanteresse. Et la force de ses enchantements etait
+si variee, qu'on ne la voyait presque jamais en sa propre figure: quelque
+fois c'etait une petite vieille fort ridee, qui semblait ne se pouvoir
+remuer, ou bien une pauvre femme malade et sans forces; d'autres fois elle
+etait si haute qu'elle paraissait toucher les nues avec sa tete. Ainsi elle
+prenait telle forme qu'elle voulait aussi aisement que les auteurs
+decrivent _Urgande la meconnue_. Et, d'apres ce qu'elle faisait, le monde
+avait opinion qu'en un instant elle pouvait obscurcir le soleil, la lune et
+les etoiles, aplanir les monts, renverser les montagnes, arracher les
+arbres, dessecher les rivieres, et faire autres choses pareilles si
+aisement qu'elle semblait tenir tous les diables attaches et sujets a sa
+volonte."
+
+Les magiciens et les devins emploient une sorte d'anatheme pour decouvrir
+les voleurs et les malefices: voici cette superstition. Nous prevenons ceux
+que les details pourraient scandaliser, qu'ils sont extraits des grimoires.
+On prend de l'eau limpide; on rassemble autant de petites pierres qu'il y a
+de personnes soupconnees; on les fait bouillir dans cette eau; on les
+enterre sous le seuil de la porte par ou doit passer le voleur ou la
+sorciere, en y joignant une lame d'etain sur laquelle sont ecrits ces mots:
+_Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat_. On a eu soin de
+donner a chaque pierre le nom de l'une des personnes que l'on a lieu de
+soupconner. On ote le tout de dessus le seuil de la porte au lever du
+soleil; si la pierre qui represente le coupable est brulante, c'est deja un
+indice. Mais, comme le diable est sournois, il ne faut pas s'en contenter;
+on recite donc les sept Psaumes de la penitence, avec les litanies des
+saints: on prononce ensuite les prieres de l'exorcisme, contre le voleur ou
+la sorciere; on ecrit son nom dans un cercle; on plante sur ce nom un clou
+d'airain, de forme triangulaire, qu'il faut enfoncer avec un marteau dont
+le manche soit en bois de cypres, et on dit quelques paroles prescrites
+rigoureusement a cet effet[1]. Alors le voleur se trahit par un grand cri.
+
+ [Note 1: _Justus es Domine, et justa sunt judicia tua_.]
+
+S'il s'agit d'une sorciere, et qu'on veuille seulement oter le malefice
+pour le rejeter sur celle qui l'a jete, on prend, le samedi, avant le lever
+du soleil, une branche de coudrier d'une annee, et on dit l'oraison
+suivante: "Je te coupe, rameau de cette annee, au nom de celui que je veux
+blesser comme je te blesse." On met la branche sur la table, en repetant
+trois fois une certaine priere[1] qui se termine par ces mots: Que le
+sorcier ou la sorciere soit anatheme, et nous saufs[2]!
+
+ [Note 1: Comme la premiere, c'est une inconvenance. On ajoute aux
+ paroles saintes du signe de la croix: Droch, Mirroch, Esenaroth,
+ Betubaroch, Assmaaroth, qu'on entremele de signes de croix.]
+
+ [Note 2: Wierus, _De Praestig. daem._, lib. V, cap. V.]
+
+Bodin et de Lancre content[1] qu'en 1536, a Casal, en Piemont, on remarqua
+qu'une sorciere, nommee Androgina, entrait dans les maisons, et que bientot
+apres on y mourait. Elle fut prise et livree aux juges; elle confessa que
+quarante sorcieres, ses compagnes avaient compose avec elle le malefice.
+C'etait un onguent avec lequel elles allaient graisser les loquets des
+portes; ceux qui touchaient ces loquets mouraient en peu de jours.
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, liv. IV, ch. IV. _Tableau de l'inconstance,
+ etc._, liv. II, disc. IV.]
+
+"La meme chose advint a Geneve en 1563, ajoute de Lancre, si bien qu'elles
+y mirent la peste, qui dura plus de sept ans. Cent soixante-dix sorcieres
+furent executees a Rome pour cas semblable sous le consulat de Claudius
+Marcellus et de Valerius Flaccus: mais la sorcellerie n'etant pas encore
+bien reconnue, on les prenait simplement alors pour des empoisonneuses..."
+
+On remarquait, dit-on, au dix-septieme siecle, dans la foret de Bondi, deux
+vieux chenes que l'on disait enchantes. Dans le creux de l'un de ces chenes
+on voyait toujours une petite chienne d'une eblouissante blancheur. Elle
+paraissait endormie, et ne s'eveillait que lorsqu'un passant s'approchait;
+mais elle etait si agile, que personne ne pouvait la saisir. Si on voulait
+la surprendre, elle s'eloignait de quelques pas, et, des qu'on s'eloignait,
+reprenait sa place avec opiniatrete. Les pierres et les balles la
+frappaient sans la blesser; enfin on croyait dans le pays que c'etait un
+demon, ou l'un des chiens du grand veneur, ou du roi Arthus, ou encore la
+chienne favorite de saint Hubert, ou enfin le chien de Montargis, qui,
+present a l'assassinat de son maitre dans la foret de Bondi, revela le
+meurtrier, et vengea l'homicide au XIVe siecle. On disait aussi que des
+sorciers faisaient assurement le sabbat sous les deux chenes.
+
+Un jeune garcon de dix a douze ans, dont les parents habitaient la lisiere
+de la foret, faisait ordinairement de petits fagots a quelque distance de
+la. Un soir qu'il ne revint pas, son pere, ayant pris sa lanterne et son
+fusil, s'en alla avec son fils aine battre le bois. La nuit etait sombre.
+Malgre la lanterne, les deux bucherons se heurtaient a chaque instant
+contre les arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs
+pas et s'egaraient sans cesse. "Voila qui est singulier, dit enfin le pere;
+il ne faut qu'une heure pour traverser le bois, et nous marchons depuis
+deux sans avoir trouve les chenes; il faut que nous les ayons passes."
+
+En ce moment, un tourbillon ebranlait la foret. Ils leverent les yeux, et
+virent, a vingt pas, les deux chenes. Ils marcherent dans cette direction;
+mais a mesure qu'ils avancent, il semble que les chenes s'eloignent: la
+foret parait ne plus finir; on entend de toutes parts des sifflements,
+comme si le bois etait rempli de serpents; ils sentent rouler a leurs pieds
+des corps inconnus; des griffes entourent leurs jambes et les effleurent;
+une odeur infecte les environne; ils croient sentir des etres impalpables
+errer autour d'eux...
+
+Le bucheron, extenue de fatigue, conseille a son fils de s'asseoir un
+instant; mais son fils n'y est plus. Il voit a quelques pas, dans les
+buissons, la lumiere vacillante de la lanterne; il remarque le bas des
+jambes de son fils, qui l'appelle; il ne reconnait pas la voix. Il se leve;
+alors la lanterne disparait; il ne sait plus ou il se trouve; une sueur
+froide decoule de tous ses membres; un air glace frappe son visage, comme
+si deux grandes ailes s'agitaient au-dessus de lui. Il s'appuie contre un
+arbre, laisse tomber son fusil, recommande son ame a Dieu, et tire de son
+sein un crucifix; il se jette a genoux et perd connaissance.
+
+Le soleil etait leve lorsqu'il se reveilla; il vit son fusil brise et
+macere comme si on l'eut mache avec les dents; les arbres etaient teints de
+sang; les feuilles noircies; l'herbe dessechee; le sol couvert de lambeaux;
+le bucheron reconnut les debris des vetements de ses deux fils, qui ne
+reparurent pas. Il rentra chez lui epouvante. On visita ces lieux
+redoutables. On y verifia toutes les traces du sabbat; on y revit la
+chienne blanche insaisissable. On purifia la place; on abattit les deux
+chenes, a la place desquels on planta deux croix, qui se voyaient encore il
+y a peu de temps; et, depuis, cette partie de la foret cessa d'etre
+infestee par les demons[1].
+
+ [Note 1: _Infernaliana_, p. 152.]
+
+Ce que les sorciers appellent _main de gloire_ est la main d'un pendu,
+qu'on prepare de la sorte: On la met dans un morceau de drap mortuaire, en
+la pressant bien, pour lui faire rendre le peu de sang qui pourrait y etre
+reste; puis on la met dans un vase de terre, avec du sel, du salpetre, du
+zimax et du poivre long, le tout bien pulverise. On la laisse dans ce pot
+l'espace de quinze jours; apres quoi on l'expose au grand soleil de la
+canicule, jusqu'a ce qu'elle soit completement dessechee; si le soleil ne
+suffit pas, on la met dans un four chauffe de fougere et de verveine. On
+compose ensuite une espece de chandelle avec de la graisse de pendu, de la
+cire vierge et du sesame de Laponie; et on se sert de la main de gloire
+comme d'un chandelier, pour tenir cette merveilleuse chandelle allumee.
+Dans tous les lieux ou l'on va avec ce funeste instrument, ceux qui y sont
+demeurent immobiles, et ne peuvent non plus remuer que s'ils etaient morts.
+Il y a diverses manieres de se servir de la main de gloire; les scelerats
+les connaissent bien; mais, depuis qu'on ne pend plus chez nous, ce doit
+etre chose rare.
+
+Deux magiciens, etant venus loger dans un cabaret pour y voler, demanderent
+a passer la nuit aupres du feu, ce qu'ils obtinrent. Lorsque tout le monde
+fut couche, la servante, qui se defiait de la mine des deux voyageurs, alla
+regarder par un trou de la porte pour voir ce qu'ils faisaient. Elle vit
+qu'ils tiraient d'un sac la main d'un corps mort, qu'ils en oignaient les
+doigts de je ne sais quel onguent, et les allumaient, a l'exception d'un
+seul qu'ils ne purent allumer, quelques efforts qu'ils fissent, et cela
+parce que, comme elle le comprit, il n'y avait qu'elle des gens de la
+maison qui ne dormit point; car les autres doigts etaient allumes pour
+plonger dans le plus profond sommeil ceux qui etaient deja endormis. Elle
+alla aussitot a son maitre pour l'eveiller, mais elle ne put en venir a
+bout, non plus que les autres personnes du logis, qu'apres avoir eteint les
+doigts allumes, pendant que les deux voleurs commencaient a faire leur coup
+dans une chambre voisine. Les deux magiciens, se voyant decouverts,
+s'enfuirent au plus vite, et on ne les trouva plus[1].
+
+ [Note 1: Delrio, _Disquisitions magiques_.]
+
+Il y avait autrefois beaucoup d'anneaux enchantes ou charges d'amulettes.
+Les magiciens faisaient des anneaux constelles avec lesquels on operait des
+merveilles. Cette croyance etait si repandue chez les paiens, que les
+pretres ne pouvaient porter d'anneaux, a moins qu'il ne fussent si simples
+qu'il etait evident qu'ils ne contenaient point d'amulettes[1].
+
+ [Note 1: Aulu-Gelle, lib. X, cap. XXV.]
+
+Les anneaux magiques devinrent aussi de quelque usage chez les chretiens et
+meme beaucoup de superstitions se rattacherent au simple _anneau
+d'alliance_. On croyait qu'il y avait dans le quatrieme doigt, qu'on appela
+specialement doigt annulaire ou doigt destine a l'anneau, une ligne qui
+correspondait directement au coeur; on recommanda donc de mettre l'anneau
+d'alliance a ce seul doigt. Le moment ou le mari donne l'anneau a sa jeune
+epouse devant le pretre, ce moment, dit un vieux livre de secrets, est de
+la plus haute importance. Si le mari arrete l'anneau a l'entree du doigt et
+ne passe pas la seconde jointure, la femme sera maitresse; mais s'il
+enfonce l'anneau jusqu'a l'origine du doigt, il sera chef et souverain.
+Cette idee est encore en vigueur, et les jeunes mariees ont generalement
+soin de courber le doigt annulaire au moment ou elles recoivent l'anneau de
+maniere a l'arreter avant la seconde jointure.
+
+Les Anglaises, qui observent la meme superstition, font le plus grand cas
+de l'anneau d'alliance a cause de ses proprietes. Elles croient qu'en
+mettant un de ces anneaux dans un bonnet de nuit, et placant le tout sous
+leur chevet, elles verront en songe le mari qui leur est destine.
+
+Les Orientaux reverent les anneaux et les bagues, et croient aux anneaux
+enchantes. Leurs contes sont pleins de prodiges operes par ces anneaux. Ils
+citent surtout, avec une admiration sans bornes, l'_anneau de Salomon_, par
+la force duquel ce prince commandait a toute la nature. Le grand nom de
+Dieu est grave sur cette bague, qui est gardee par des dragons, dans le
+tombeau inconnu de Salomon. Celui qui s'emparerait de cet anneau serait
+maitre du monde et aurait tous les genies a ses ordres.
+
+A defaut de ce talisman prodigieux, ils achetent a des magiciens des
+anneaux qui produisent aussi des merveilles.
+
+Henri VIII benissait des anneaux d'or qui avaient disait-il, la propriete
+de guerir de la crampe[1].
+
+ [Note 1: Misson, _Voyage d'Italie_, t. III, p. 16, a la marge.]
+
+Les faiseurs de secrets ont invente des bagues magiques qui ont plusieurs
+vertus. Leurs livres parlent de l'_anneau des voyageurs_. Cet anneau, dont
+le secret n'est pas bien certain, donnait a celui qui le portait le moyen
+d'aller sans fatigue de Paris a Orleans, et de revenir d'Orleans a Paris
+dans la meme journee.
+
+Mais on n'a pas perdu le secret de l'_anneau d'invisibilite_. Les
+cabalistes ont laisse la maniere de faire cet anneau, qui placa Gyges au
+trone de Lydie. Il faut entreprendre cette operation un mercredi de
+printemps, sous les auspices de Mercure, lorsque cette planete se trouve en
+conjonction avec une des autres planetes favorables, comme la Lune,
+Jupiter, Venus et le Soleil. Que l'on ait de bon mercure fixe et purifie:
+on en formera une bague ou puisse entrer facilement le doigt du milieu; on
+enchassera dans le chaton une petite pierre que l'on trouve dans le nid de
+la huppe, et on gravera autour de la bague ces paroles: _Jesus passant + au
+milieu d'eux + s'en alla_[1]; puis ayant pose le tout sur une plaque de
+mercure fixe, on fera le parfum de Mercure; on enveloppera l'anneau dans un
+taffetas de la couleur convenable a la planete, on le portera dans le nid
+de la huppe d'ou l'on a tire la pierre, on l'y laissera neuf jours; et
+quand on le retirera, on fera encore le parfum comme la premiere fois; puis
+on le gardera dans une petite boite faite avec du mercure fixe, pour s'en
+servir a l'occasion. Alors on mettra la bague a son doigt. En tournant la
+pierre au dehors de la main, elle a la vertu de rendre invisible aux yeux
+des assistants celui qui la porte; et quand on veut etre vu, il suffit de
+rentrer la pierre en dedans de la main, que l'on ferme en forme de poing.
+
+ [Note 1: Saint Luc, ch. IV, verset 30.]
+
+Porphyre, Jamblique, Pierre d'Apone et Agrippa, ou du moins les livres de
+secrets qui leur sont attribues, soutiennent qu'un anneau fait de la
+maniere suivante a la meme propriete. Il faut prendre des poils qui sont au
+dessus de la tete de la hyene et en faire de petites tresses avec
+lesquelles on fabrique un anneau, qu'on porte aussi dans le nid de la
+huppe. On le laisse la neuf jours; on le passe ensuite dans des parfums
+prepares sous les auspices de Mercure (planete). On s'en sert comme de
+l'autre anneau, excepte qu'on l'ote absolument du doigt quand on ne veut
+plus etre invisible.
+
+Si, d'un autre cote, on veut se precautionner contre l'effet de ces anneaux
+cabalistiques, on aura une bague faite de plomb raffine et purge; on
+enchassera dans le chaton l'oeil d'une belette qui n'aura porte des petits
+qu'une fois; sur le contour on gravera les paroles suivantes: _Apparuit
+Dominus Simoni_. Cette bague se fera un samedi, lorsqu'on connaitra que
+Saturne est en opposition avec Mercure. On l'enveloppera dans un morceau de
+linceul mortuaire qui ait enveloppe un mort; on l'y laissera neuf jours;
+puis, l'ayant retiree, on fera trois fois le parfum de Saturne, et on s'en
+servira.
+
+Ceux qui ont imagine ces anneaux ont raisonne sur l'antipathie qu'ils
+supposaient entre les matieres qui les composent. Rien n'est plus
+antipathique a la hyene que la belette, et Saturne retrograde presque
+toujours a Mercure; ou, lorsqu'ils se rencontrent dans le domicile de
+quelques signes du zodiaque, c'est toujours un aspect funeste et de mauvais
+augure[1].
+
+ [Note 1: _Petit Albert_.]
+
+On peut faire d'autres anneaux sous l'influence des planetes, et leur
+donner des vertus au moyen de pierres et d'herbes merveilleuses. "Mais dans
+ces caracteres, herbes cueillies, constellations et charmes, le diable se
+coule," comme dit Leloyer, quand ce n'est pas simplement le demon de la
+grossiere imposture. "Ceux qui observent les heures des astres,
+ajoute-t-il, n'observent que les heures des demons qui president aux
+pierres, aux herbes et aux astres memes."--Et il est de fait que ce ne sont
+ni des saints ni des coeurs honnetes qui se melent de ces superstitions.
+
+On appelle amulettes certains remedes superstitieux que l'on porte sur soi
+ou que l'on s'attache au cou pour se preserver de quelque maladie ou de
+quelque danger. Les Grecs les nommaient phylacteres, les Orientaux
+talismans. C'etaient des images capricieuses (un scarabee chez les
+Egyptiens), des morceaux de parchemin, de cuivre, d'etain, d'argent, ou
+encore de pierres particulieres ou l'on avait trace de certains caracteres
+ou de certains hieroglyphes.
+
+Comme cette superstition est nee d'un attachement excessif a la vie et
+d'une crainte puerile de tout ce qui peut nuire, le christianisme n'est
+venu a bout de le detruire que chez les fideles[1]. Des les premiers
+siecles de l'Eglise, les Peres et les conciles defendirent ces pratiques du
+paganisme. Ils representerent les amulettes comme un reste idolatre de la
+confiance qu'on avait aux pretendus genies gouverneurs du monde. Le cure
+Thiers[2] a rapporte un grand nombre de passage des Peres a ce sujet, et
+les canons de plusieurs conciles.
+
+ [Note 1: Bergier, _Dictionnaire theologique_.]
+
+ [Note 2: _Traite des superstitions_, liv. V, ch. 1.]
+
+Les lois humaines condamnerent aussi l'usage des amulettes. L'empereur
+Constance defendit d'employer les amulettes et les charmes a la guerison
+des maladies. Cette loi, rapportee par Ammien Marcellin, fut executee si
+severement, que Valentinien fit punir de mort une vieille femme qui otait
+la fievre avec des paroles charmees, et qu'il fit couper la tete a un jeune
+homme qui touchait un certain morceau de marbre en prononcant sept lettres
+de l'alphabet pour guerir le mal d'estomac[1].
+
+ [Note 1: Voyez Ammien-Marcellin, lib. XVI, XIX, XXIX, et le P.
+ Lebrun, liv. III, ch. 2.]
+
+Mais comme il fallait des preservatifs aux esprits fourvoyes, qui forment
+toujours le plus grand nombre, on trouva moyen d'eluder la loi. On fit des
+talismans et des amulettes avec des morceaux de papier charges de versets
+de l'Ecriture sainte. Les lois se montrerent moins rigides contre cette
+singuliere coutume, et on laissa aux pretres le soin d'en moderer les abus.
+
+Les Grecs modernes, lorsqu'ils sont malades, ecrivent le nom de leur
+infirmite sur un morceau de papier de forme triangulaire qu'ils attachent a
+la porte de leur chambre. Ils ont grande foi a cette amulette.
+
+Quelques personnes portent sur elles le commencement de l'Evangile de saint
+Jean comme un preservatif contre le tonnerre; et ce qui est assez
+particulier, c'est que les Turcs ont confiance a cette meme amulette, si
+l'on en croit Pierre Leloyer.
+
+Une autre question est de savoir si c'est une superstition de porter sur
+soi les reliques des saints, une croix, une image, une chose benite par les
+prieres de l'Eglise, un _Agnus Dei_, etc., et si l'on doit mettre ces
+choses au rang des amulettes, comme le pretendent les protestants.--Nous
+reconnaissons que si l'on attribue a ces choses la vertu surnaturelle de
+preserver d'accidents, de mort subite, de mort dans l'etat de peche, etc.,
+c'est une superstition. Elle n'est pas du meme genre que celle des
+amulettes, dont le pretendu pouvoir ne peut pas se rapporter a Dieu; mais
+c'est ce que les theologiens appellent vaine observance, parce que l'on
+attribue a des choses saintes et respectables un pouvoir que Dieu n'y a
+point attache. Un chretien bien instruit ne les envisage point ainsi; il
+sait que les saints ne peuvent nous secourir que par leurs prieres et par
+leur intercession aupres de Dieu. C'est pour cela que l'Eglise a decide
+qu'il est utile et louable de les honorer et de les invoquer. Or c'est un
+signe d'invocation et de respect a leur egard de porter sur soi leur image
+ou leurs reliques; de meme que c'est une marque d'affection et de respect
+pour une personne que de garder son portrait ou quelque chose qui lui ait
+appartenu. Ce n'est donc ni une vaine observance ni une folle confiance
+d'esperer qu'en consideration de l'affection et du respect que nous
+temoignons a un saint, il intercedera et priera pour nous. Il en est de
+meme des croix et des _Agnus Dei_.
+
+On lit dans Thyraeus[1] qu'en 1568, dans le duche de Juliers, le prince
+d'Orange condamna un prisonnier espagnol a mourir; que ses soldats
+l'attacherent a un arbre et s'efforcerent de le tuer a coups d'arquebuse;
+mais que les balles ne l'atteignirent point. On le deshabilla pour
+s'assurer s'il n'avait pas sur la peau une armure qui arretat le coup; on
+trouva une amulette portant la figure d'un agneau; on la lui ota, et le
+premier coup de fusil l'etendit raide mort.
+
+ [Note 1: _Disp. de Daemoniac._ pars III, cap. XLV.]
+
+On voit, dans la vieille chronique de dom Ursino, que quand sa mere
+l'envoya, tout petit enfant qu'il etait, a Saint-Jacques de Compostelle,
+elle lui mit au cou une amulette que son mari avait arrachee a un chevalier
+maure. La vertu de cette amulette etait d'adoucir la fureur des betes
+cruelles. En traversant une foret, une ourse enleva le prince des mains de
+sa nourrice et l'emporta dans sa caverne. Mais, loin de lui faire aucun
+mal, elle l'eleva avec tendresse; il devint par la suite tres fameux sous
+le nom de dom Ursino, qu'il devait a l'ourse, sa nourrice sauvage, et il
+fut reconnu par son pere, a qui la legende dit qu'il succeda sur le trone
+de Navarre.
+
+Les negres croient beaucoup a la puissance des amulettes. Les Bas-Bretons
+leur attribuent le pouvoir de repousser le demon. Dans le Finistere, quand
+on porte un enfant au bapteme, on lui met au cou un morceau de pain noir,
+pour eloigner les sorts et les malefices que les vieilles sorcieres
+pourraient jeter sur lui.
+
+Helinand conte qu'un soldat nomme Gontran, de la suite de Henry, archeveque
+de Reims, s'etant endormi en pleine campagne, apres le diner, comme il
+dormait la bouche ouverte, ceux qui l'accompagnaient et qui etaient
+eveilles, virent sortir de sa bouche une bete blanche semblable a une
+petite belette, qui s'en alla droit a un ruisseau assez pres de la. Un
+homme d'armes la voyant monter et descendre le bord du ruisseau pour
+trouver un passage tira son epee et en fit un petit pont sur lequel elle
+passa et courut plus loin...
+
+Peu apres, on la vit revenir, et le meme homme d'armes lui fit de nouveau
+un pont de son epee. La bete passa une seconde fois et s'en retourna a la
+bouche du dormeur, ou elle rentra...
+
+Il se reveilla alors; et comme on lui demandait s'il n'avait point reve
+pendant son sommeil, il repondit qu'il se trouvait fatigue et pesant, ayant
+fait une longue course et passe deux fois sur un pont de fer.
+
+Mais ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'il alla par le chemin qu'avait
+suivi la belette; qu'il becha au pied d'une petite colline et qu'il deterra
+un tresor que son ame avait vu en songe.
+
+Le diable, dit Wierus, se sert souvent de ces machinations pour tromper les
+hommes et leur faire croire que l'ame, quoique invisible, est corporelle et
+meurt avec le corps; car beaucoup de gens ont cru que cette bete blanche
+etait l'ame de ce soldat, tandis que c'etait une imposture du diable...
+
+
+
+
+
+
+MONDE DES ESPRITS
+
+
+
+
+I.--NATURE DES ESPRITS
+
+
+"Il y a, dit un manuscrit de magie[1], plusieurs sortes d'esprits de
+differents ordres et de differents pouvoirs. Les terrestres sont les gnomes
+qui sont les gardiens des tresors caches... Les nimphes resident aux eaux.
+Les silphes habitent dans les airs. Les salamandres habitent dans la region
+du feu. Il faut noter que tous ces esprits sont sous la domination des sept
+planetes."
+
+ [Note 1: _Operations des sept esprits des planetes_, manuscrit de
+ la Bibliotheque de l'Arsenal, n deg. 70, p. 1.]
+
+Pour Taillepied[1], les corps des esprits sont de l'air. "Pour resolution
+donc de ce point, dit-il, il faut conclure que les corps des esprits, quand
+ils se veulent apparoistre, sont de l'air. Et comme l'eau s'amasse en
+glace, et quelquefois se durcit et devient cristal, ainsi l'air duquel les
+esprits s'enveloppent, s'espaissit en corps visible. Que si l'air ne peut
+suffire, ils peuvent rester parmi quelque chose de vapeur ou d'eau, pour
+leur donner couleur, comme nous voyons cela advenir en l'arc qui est aux
+nuees, lequel, comme dit le poete au quatriesme des Eneides:
+
+[Note 1: _Traicte de l'apparition des esprits, etc._, par F.-N. Taillepied.
+Paris, Fr. Julliot, 1617, in-12, p. 186.]
+
+ Du clair soleil a l'opposite estant
+ Mille couleurs diverses va portant.
+
+Il n'est pas bon d'attribuer aux esprits angeliques tant bons que mauvais,
+les membres de vie, comme les poulmons, le coeur et le foye: car ils ne
+vestent pas des corps pour les vivifier ains seulement pour se faire voir
+et s'en servir comme d'instruments. Il est vray qu'ils boyvent et mangent,
+mais ce n'est pas par necessite, c'est afin que, se manifestant a nous par
+quelques arguments, ils nous donnent a entendre la volonte de Dieu."
+
+"Loys Vives, au premier livre _de la Verite de la religion chrestienne_,
+escrit, dit le meme auteur[1], qu'es terres nouvellement descouvertes n'y a
+chose si commune que les esprits qui apparoissent environ midy, tant es
+villes comme aux champs, parlent aux hommes, leur commandent ou defendent
+quelque chose, les tourmentent, espouvantent et battent aussy... Olaus le
+Grand, archeveque d'Upsale, escrit au second livre de son _Histoire des
+peuples septentrionaux_, chapitre troisieme, qu'il y a en Irlande des
+esprits qui apparoissent en forme d'hommes qu'on aura cogneus, ausquels
+ceux du pays touchent en la main avant que de scavoir rien de la mort de
+ceux qu'ils touchent. Quelques-uns pensent que ce ne sont pas ames des
+trespassez, ains seulement demons surnommez par les anciens Lemures ou
+loups garoux, Faunes, Satyres, Larves ou masques, Manes, Penates ou dieux
+tutelaires et domestiques, Nymphes, Demy-dieux, Luittons, Fees et d'une
+multitude d'autres noms; mais comme il n'y a point de repugnance que les
+demons, soient bons ou mauvais, ne se representent aux hommes sous quelque
+forme visible, aussi, il ne repugne point que les ames separees ne
+s'apparoissent ainsy, le tout par la permission de Dieu et sa volonte."
+
+ [Note 1: Page 100.]
+
+Le comte de Gabalis[1] raconte que "Un jour il fut transporte en la caverne
+de Typhon, qui n'est pas fort esloignee des sources du Nil du coste de la
+Libie, par une jeune sylfe qui avoit conceu une forte passion d'amour pour
+luy; il y trouva une salamandre qui apres un long discours qu'elle luy fit
+de la nature des estres spirituels et nuisibles, de leur naissance et de
+leur mort, ajouta: "Je suis sur le poinct de voir finir une vie qui a desja
+dure 9715 ans et qui doit aller jusqu'a 9720 ans qui est l'aage des
+demy-dieux; voicy, comte, un present que je vous fais dont vous ne
+connoistrez bien le prix qu'apres que vous l'aurez garde quelque temps,
+je vous prie de l'estimer pour l'amour de moy", puis elle disparut.
+C'estoit des secrets merveilleux escritz sur des escorces d'arbre, en
+langue egyptienne, que la belle sylfe luy expliqua... et d'ou il pretendoit
+avoir tire son excellent livre.
+
+ [Note 1: _Les Sorts egyptiens_, manuscrit de la Bibliotheque de
+ l'Arsenal, n deg. 94, preface.]
+
+"Le plus celebre des gnomes, d'apres M. Alf. Maury[1], est Alberick, qui
+etait commis a la garde du tresor des Niebelungen. Les gnomes fuient la
+presence du jour, habitent sous les pierres, comme nous l'apprend
+l'Avismal, et dans les cavernes, ainsi qu'on le dit dans les Niebelungen.
+Plusieurs legendes racontent comment des gnomes ont ete decouverts sous des
+pierres, derriere lesquelles ils etaient blottis. Telle est la legende dans
+laquelle il est question d'un de ces nains, qu'un jeune berger trouva pres
+de Dresde, sous une pierre, et qu'il employa des lors a garder ses
+troupeaux."
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_, p. 70.]
+
+S'il y a dans le monde des esprits quelques geants, en general ils se
+presentent plutot sous la forme de nains.
+
+"Dans toutes les contrees septentrionales, les croyances relatives aux
+Elfes sont associees a d'autres relatives aux nains, dit M. A. Maury[1].
+Les legendes sur ces etres singuliers sont fort nombreuses en Allemagne;
+elles nous les representent comme les genies de la terre et du sol; mais
+outre les nains proprements dits, les _dwergs_ ou _dwerfs_ et les
+_bergmaennchen_, tout le peuple des esprits participe de ce caractere de
+petitesse. Les Elfes, les Nix, les Trolls nous sont representes comme d'une
+taille plus qu'enfantine. Les Berstuc, les Koltk[2] n'ont que quelques
+pouces de hauteur. En Bretagne, il en est de meme des fees ou Korrigans.
+Mille contes, mille _Maehrchen_ disent comment des laboureurs, des paysans
+les ont decouverts caches sous une motte de terre reposant a l'ombre d'un
+brin d'herbe[3]."
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_, p. 80.]
+
+ [Note 2: Berstuc, Maskrop et Koltk sont les noms que recoivent les
+ nains chez les Wendes. Cf. Mash, _Obotritische alterthumer_, III,
+ 39. Les nains, sont appeles en danois, _dverg_; en allemand,
+ _zwerg_; en vieil allemand, _duuerch_; en flamand, _dwerg_; aux
+ iles Feroe, _drorg, drorg_; en ecossais, _duergh_; en anglais,
+ _dwarf_.]
+
+ [Note 3: Voyez, par exemple, dans Keightley, la legende de
+ Reichest, t. I, p. 24.]
+
+D'apres les croyances bretonnes, il existe des genies de la taille des
+pygmees, doues, ainsi que les fees, d'un pouvoir magique, d'une science
+prophetique. Mais loin d'etre blancs et aeriens comme celles-ci, ils sont
+noirs, velus et trapus; leurs mains sont armees de griffes de chat et leurs
+pieds de cornes de bouc; ils ont la face ridee, les cheveux crepus, les
+yeux creux et petits, mais brillants comme des escarboucles, la voix sourde
+et cassee par l'age.
+
+
+
+
+II.--FOLLETS ET LUTINS
+
+
+"Les Elfes, dit M. A. Maury[1], attachent souvent leurs services a un homme
+ou a une famille, et suivant les contrees, ils ont recu dans ce cas des
+noms differents. On les appelle _nis, kobold_, en Allemagne; _brownie_, en
+Ecosse; _cluircaune_, en Irlande; le vieillard _Tom Gubbe_ ou _Tonttu_, en
+Suede; _niss-god-drange_, dans le Danemark et la Norwege; _duende, trasgo_,
+en Espagne; _lutin, goblin_ ou _follet_ en France; _hobgoblin, puck, robin
+good-fellow, robin-hood_, en Angleterre; _pwcca_, dans le pays de Galles.
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_, p. 76.]
+
+En Suisse, des genies familiers sont attaches a la garde des troupeaux; on
+les appelle _servants_. Le pasteur de l'Helvetie leur fait encore sa
+libation de lait.
+
+"Le cluricaune se distingue des Elfes, parce qu'on le rencontre toujours
+seul. Il se montre sous la figure d'un petit vieillard, au front ride, au
+costume antique; il porte un habit vert fonce a larges boutons; sa tete est
+couverte d'un chapeau a bords retrousses. On le deteste a raison de ses
+mechantes dispositions, et son nom est employe comme expression de mepris.
+On parvient quelquefois par les menaces ou la seduction a le soumettre
+comme serviteur; on l'emploie alors a fabriquer des souliers. Il craint
+l'homme, et lorsque celui-ci le surprend, il ne peut lui echapper. Le
+cluricaune connait en general, ainsi que les nains, les lieux ou sont
+enfouis les tresors; et, comme les nains bretons, on le represente avec une
+bourse de cuir a la ceinture, dans laquelle se trouve toujours un shelling.
+Quelquefois il a deux bourses, l'une contient alors un coin de cuivre. Le
+cluricaune aime a danser et a fumer; il s'attache en general a une famille,
+tant qu'il en subsiste un membre; il a un grand respect pour le maitre de
+la maison, mais entre dans de violents acces de colere lorsque l'on oublie
+de lui donner sa nourriture."
+
+"En plusieurs lieux, les servants s'appellent _droles_, mot qui est la
+corruption de _troll_. Les trolls sont, dans certaines legendes, de
+veritables genies domestiques. Dans le Perche, on trouve des croyances
+analogues; des servants prennent soin des animaux et promenent quelquefois
+d'une main _invisible_ l'etrille sur la croupe du cheval[1]. Dans la
+Vendee, moins complaisants, ils s'amusent seulement a leur tirer les
+crins[2]. Cependant, en general, les soins de tous ces etres singuliers ne
+sont qu'a moitie desinteresses, ils se contentent de peu, mais neanmoins
+ils veulent etre payes de leur peine[3].
+
+ [Note 1: Fret, _Chroniques percheronnes_, tome I, p. 67. L'auteur
+ du _Petit Albert_, rapporte l'histoire d'un de ces invisibles
+ palefreniers qui, dans un chateau, etrillait les chevaux depuis six
+ ans.]
+
+ [Note 2: A. de la Villegille, _Notice sur Chavagne en Paillers_, p.
+ 30. _Mem. des antiq. de France_, nouv. serie, tome VI.]
+
+ [Note 3: Suivant Shakspeare (_Midsummer night's dream_, Acte. II,)
+ Robin Good Fellow est charge de balayer la maison a minuit, de
+ moudre la moutarde; mais si l'on n'a pas soin de laisser pour lui
+ une tasse de creme et de lait caille, le lendemain le potage est
+ brule, le feu ne peut pas prendre.]
+
+Don Calmet[1] raconte certains faits singuliers qu'il rapporte aux follets:
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 246.]
+
+"Pline[1] le Jeune avoit un affranchi, nomme Marc, homme lettre, qui
+couchoit dans un meme lit avec son frere plus jeune que lui. Il lui sembla
+voir une personne assise sur le meme lit, qui lui coupoit les cheveux du
+haut de la tete; a son reveil il se trouva rase, et ses cheveux jetes par
+terre au milieu de la chambre. Peu de temps apres, la meme chose arriva a
+un jeune garcon qui dormoit avec plusieurs autres dans une pension:
+celui-ci vit entrer par la fenetre deux hommes vetus de blanc, qui lui
+couperent les cheveux comme il dormoit, puis sortirent de meme par la
+fenetre; a son reveil, il trouva ses cheveux repandus sur le plancher. A
+quoi attribuer tout cela, sinon a un follet?
+
+ [Note 1: Plin. l. VII. Epist. 27 et suiv.]
+
+"Tritheme dans sa chronique d'Hirsauge[1], sous l'an 1130, raconte qu'au
+diocese d'Hildesheim en Saxe, on vit assez longtemps un esprit qu'ils
+appeloient en allemand _Heidekind_, comme qui diroit _genie champetre:
+Heide_ signifie vaste campagne, _Kind_, enfant. Il apparoissoit tantot sous
+une forme, tantot sous une autre; et quelquefois sans apparoitre il faisoit
+plusieurs choses qui prouvoient et sa presence et son pouvoir. Il se meloit
+quelquefois de donner des avis importants aux puissances: souvent on l'a vu
+dans la cuisine de l'eveque aider les cuisiniers et faire divers ouvrages.
+Un jeune garcon de cuisine qui s'etoit familiarise avec lui lui ayant fait
+quelques insultes, il en avertit le chef de cuisine, qui n'en tint compte;
+mais l'Esprit s'en vengea cruellement: ce jeune garcon, s'etant endormi
+dans la cuisine, l'Esprit l'etouffa, le mit en pieces et le fit cuire. Il
+poussa encore plus loin sa fureur contre les officiers de la cuisine et les
+autres officiers du prince. La chose alla si loin qu'on fut oblige de
+proceder contre lui par censures, et de le contraindre par les exorcismes a
+sortir du pays.
+
+ [Note 1: _Chronic. Hirsaug., ad ann. 1130_.]
+
+"Olaus Magnus dit que dans la Suede et dans les pays septentrionaux, on
+voyait autrefois des esprits familiers qui, sous la forme d'hommes ou de
+femmes, servaient des particuliers.
+
+"Un nouveau voyage des pays septentrionaux, imprime a Amsterdam en 1708,
+dit que les peuples d'Islande sont presque tous sorciers; qu'ils ont des
+demons familiers qu'ils nomment _Troles_, qui les servent comme des valets,
+qui les avertissent des accidents ou des maladies qui leur doivent arriver:
+ils les reveillent pour aller a la peche quand il y fait bon, et s'ils y
+vont sans l'avis de ces genies, ils ne reussissent pas.
+
+"Le pere Vadingue rapporte d'apres une ancienne legende manuscrite, dit dom
+Calmet[1], qu'une dame nommee Lupa, avoit eu pendant treize ans un demon
+familier qui lui servoit de femme de chambre, et qui la portoit a beaucoup
+de desordres secrets, et a traiter inhumainement ses sujets. Dieu lui fit
+la grace de reconnoitre sa faute, et d'en faire penitence par
+l'intercession de saint Francois d'Assise et de saint Antoine de Padoue, en
+qui elle avoit toujours eu une devotion particuliere."
+
+ [Note 1: _Traite sur l'apparition des esprits_, t. Ier, p. 252.]
+
+"Cardan parle d'un demon barbu de Niphus qui lui faisait des lecons de
+philosophie.
+
+"Le Loyer raconte que dans le temps qu'il etudioit en droit a Toulouse, il
+etoit loge assez pres d'une maison ou un follet ne cessoit toute la nuit de
+tirer de l'eau d'un puits et de faire crier la poulie. D'autres fois il
+sembloit tirer sur les degres quelque chose de pesant; mais il n'entroit
+dans les chambres que tres rarement et a petit bruit."
+
+"On m'a raconte plusieurs fois qu'un religieux de l'ordre de Citeaux avoit
+un genie familier qui le servoit, accommodoit sa chambre, et preparoit
+toutes choses lorsqu'il devoit revenir de campagne. On y etoit si
+accoutume, qu'on l'attendoit a ces marques, et qu'il arrivoit en effet. On
+assure d'un autre religieux du meme ordre qu'il avoit un esprit familier
+qui l'avertissoit non seulement de ce qui se passoit dans la maison, mais
+aussi de ce qui arrivoit au dehors; et qu'un jour, il fut eveille par trois
+fois, et averti que des religieux s'etoient pris de querelles et etoient
+prets a en venir aux mains, il y accourut et les arreta.
+
+"On nous a raconte plus d'une fois qu'a Paris, dans un seminaire, il y
+avoit un jeune ecclesiastique qui avoit un genie qui le servoit, lui
+parloit, arrangeoit sa chambre et ses habits. Un jour le superieur passant
+devant la chambre de ce seminariste l'entendit qui parloit avec quelqu'un;
+il entra, et demanda avec qui il s'entretenoit: le jeune homme soutint
+qu'il n'y avoit personne dans sa chambre, et en effet le superieur n'y vit
+et n'y decouvrit personne; cependant comme il avoit oui leur entretien, le
+jeune homme lui avoua qu'il avoit depuis quelques annees un genie familier,
+qui lui rendoit tous les services qu'auroit pu faire un domestique, et qui
+lui avoit promis de grands avantages dans l'etat ecclesiastique. Le
+superieur le pressa de lui donner des preuves de ce qu'il disoit: il
+commanda au genie de presenter une chaise au superieur; le genie obeit.
+L'on donna avis de la chose a Monseigneur l'archeveque, qui ne jugea pas a
+propos de la faire eclater. On renvoya le jeune clerc, et on ensevelit dans
+le silence cette aventure si singuliere."
+
+"Guillaume, eveque de Paris[1], dit qu'il a connu un baladin qui avoit un
+esprit familier qui jouoit et badinoit avec lui, et qui l'empechoit de
+dormir, jettant quelque chose contre la muraille, tirant les couvertures du
+lit, ou l'en tirant lui-meme lorsqu'il etoit couche. Nous scavons par le
+rapport d'une personne fort sensee qu'il lui est arrive en campagne et en
+plein jour de se sentir tirer le manteau et les bottes, et jetter a bas le
+chapeau; puis d'entendre des eclats de rire et la voix d'une personne
+decedee et bien connue qui sembloit s'en rejouir."
+
+ [Note 1: Guillelm. Paris, 2 part. quaest. 2, c. 8.]
+
+"Voici, rapporte dom Calmet[1], une histoire d'un esprit, dont je ne doute
+non plus que si j'en avois ete temoin, dit celui qui me l'a ecrite. Le
+comte Despilliers le pere, etant jeune, et capitaine des cuirassiers, se
+trouva en quartier d'hiver en Flandre. Un de ses cavaliers vint un jour le
+prier de le changer d'hote, disant que toutes les nuits il revenoit dans sa
+chambre un esprit qui ne le laissoit pas dormir. Le comte Despilliers
+renvoya son cavalier, et se mocqua de sa simplicite. Quelques jours apres
+le meme cavalier vint lui faire la meme priere; et le capitaine pour toute
+reponse voulut lui decharger une volee de coups de baton, qu'il n'evita que
+par une prompte fuite. Enfin il revint une troisieme fois a la charge, et
+protesta a son capitaine qu'il ne pouvoit plus resister, et qu'il seroit
+oblige de deserter si on ne le changeoit de logis. Despilliers qui
+connoissoit le cavalier pour brave soldat et fort raisonnabe lui dit en
+jurant: Je veux aller cette nuit coucher avec toi et voir ce qui en est.
+Sur les dix heures du soir, le capitaine se rend au logis de son cavalier,
+et ayant mis ses pistolets en bon etat sur la table, se couche tout vetu,
+son epee a cote de lui, pres de son soldat, dans un lit sans rideaux. Vers
+minuit, il entend quelque chose qui entre dans la chambre et qui en un
+instant met le lit sans dessus dessous et enferme le capitaine et le soldat
+sous le matelas et la paillasse. Despilliers eut toutes les peines du monde
+a se degager, et a retrouver son epee et ses pistolets, et s'en retourna
+chez lui fort confus. Le cavalier fut change de logis des le lenmain, et
+dormit tranquillement chez un nouvel hote. M. Despilliers racontoit cette
+aventure a qui vouloit l'entendre; c'etoit un homme intrepide et qui
+n'avoit jamais scu ce que c'etoit que de reculer. Il est mort marechal de
+camp des armees de l'empereur Charles VI et gouverneur de la forteresse de
+Segedin. M. son fils m'a confirme depuis peu la meme aventure comme l'ayant
+apprise de son pere."
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 267.]
+
+
+
+
+III.--GNOMES. ESPRITS DES MINES. GARDES DES TRESORS.
+
+
+"George Agricola[1] qui a scavamment traite la matiere des mines, des
+metaux, et de la maniere de les tirer des entrailles de la terre,
+reconnoit, dit dom Calmet[2], deux ou trois sortes d'esprits qui
+apparoissent dans les mines: les uns sont fort petits, et ressemblent a des
+nains ou des pygmees; les autres sont comme des vieillards recourbes et
+vetus comme des mineurs, ayant la chemise retroussee et un tablier de cuir
+autour des reins; d'autres font, ou semblent faire ce qu'ils voient faire
+aux autres, sont fort gais, ne font mal a personne; mais de tous leurs
+travaux il ne resulte rien de reel."
+
+ [Note 1: _De mineral. subterran._, p. 504.]
+
+ [Note 2: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. I, p, 248.]
+
+"Lavater, cite par Taillepied[1], dit qu'un homme luy a escrit qu'a
+Davoise, au pays des Grisons, il y a une mine d'argent en laquelle Pierre
+Buol, homme notable et consul de ce lieu-la, a faict travailler es annees
+passees, et en a tire de grandes richesses. Il y avoit en icelle un esprit
+de montagne lequel principalement le jour de vendredy, et souvent, lorsque
+les metaillers versoient ce qu'ils avoient tire dans les cuves, faisoit
+fort de l'empescher, changeant a sa fantaisie les metaux des cuves en
+autres. Ce consul ne s'en soucioit autrement, car quand il vouloit
+descendre en la mine ou en remonter, se confiant en Jesus-Christ, s'armoit
+du signe de la croix, et jamais ne lui advint aucun mal. Or un jour advint
+que cest esprit fit plus de bruit que de coutume, tellement qu'un metailler
+impatient commenca a l'injurier et a luy commander d'aller au gibet avec
+imprecation et malediction. Lors cet esprit print le metailler par la tete,
+laquelle il luy tordit en telle sorte que le devant estoit droitement
+derriere: dont il ne mourut pas toutefois, mais vesquit depuis longtemps
+ayant le col tors et renverse, cognu familierement de plusieurs qui vivent
+encor; quelques annees apres il mourut.
+
+ [Note 1: _Traite sur l'apparition des esprits_, p. 128-130.]
+
+"George Agricola escrit qu'a Annenberg, en une mine qu'on appelle _Couronne
+de rose_, un esprit ayant forme de cheval tua douze hommes, ronflant et
+soufflant contre eux, tellement qu'il la fallut quitter, encore qu'elle fut
+riche d'argent.
+
+"Semblablement, on dit qu'en la mine de Saint-Gregoire en Schueberg, il en
+fut veu un, ayant la teste enchaperonnee de noir, lequel print un tireur de
+metal et l'esleva fort haut, qui ne fut pas sans l'offenser grandement en
+son corps.
+
+"Olaus Magnus, cite par dom Calmet[1], dit qu'on voit dans les mines,
+surtout dans celles d'argent ou il y a un plus grand profit a esperer, six
+sortes de demons qui, sous diverses formes, travaillent a casser les
+rochers, a tirer les seaux, a tourner les roues, qui eclatent quelquefois
+de rire et font diverses singeries; mais que tout cela n'est que pour
+tromper les mineurs qu'ils ecrasent sous les rochers ou qu'ils exposent aux
+plus eminents dangers pour leur faire proferer des blasphemes ou des
+jurements contre Dieu. Il y a plusieurs mines tres riches qu'on a ete
+oblige d'abandonner par la crainte de ces dangereux esprits."
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 251.]
+
+"Les nains de la Bretagne, les _bergmannchen_ de l'Allemagne sont regardes,
+dit M. A. de Maury[1], comme d'une extreme habilete dans l'art de
+travailler les metaux. Les idees defavorables que l'on a sur eux les font
+meme passer chez les Bretons, les Gallois, les Irlandais, comme de faux
+monnayeurs; c'est au fond des grottes, dans les flancs des montagnes,
+qu'ils cachent leurs mysterieux ateliers. C'est la qu'aides souvent des
+Elfes et des autres genies analogues, ils forgent, ils trempent, ils
+damasquinent ces armes redoutables dont ils ont dote les dieux et parfois
+les mortels. L'un de ces forgerons nomme Wieland ou Velant, instruit par
+les nains de la montagne de Kallowa, s'etait acquis une immense renommee.
+Son nom de la Scandinavie etait passe dans la France, change en celui de
+Galant, Galant qui avait fabrique Durandal, l'epee de Charlemagne, et
+Merveilleuse, l'epee de Doolen de Mayence. La _Vilkina Saga_ nous dit que
+la mere de ce celebre Vieland etait un Elfe et son pere un geant vade.
+Suivant d'autres traditions, il serait lui-meme un _licht elf_. Ainsi, les
+Elfes, en une foule de circonstances, voient leur histoire se meler a celle
+des nains. L'Edda parle aussi de l'extreme habilete des Elfes dans l'art de
+travailler les metaux: ce sont eux qui ont forge Gungner, l'epee d'Odin,
+qui ont fait a Sifa sa chevelure d'or, a Freya sa chaine d'or. Le
+cluricaune irlandais est aussi un forgeron et le paysan assure entendre
+souvent la montagne retentir du bruit de son marteau."
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_, p. 81-82.]
+
+"A la ville de Greisswald et dans les environs, ajoute M. Alfred Maury[1],
+c'est une tradition repandue chez le peuple, que jadis, a une epoque que
+l'on ne peut plus determiner, le pays etait habite par un grand nombre de
+nains. On ignore le chemin qu'ils ont suivi en s'en allant, mais on croit
+qu'ils se sont refugies dans les montagnes. Une legende prussienne raconte
+comment les nains qui habitaient Dardesheim furent chasses par un forgeron,
+et comment depuis on ne les a plus revus. Dans l'Erzgebirge, une tradition
+toute semblable dit que les nains ont ete chasses par l'etablissement des
+forges. Dans le Harz, meme legende. Le peuple du Nord-Jutland dit que les
+trolls ont quitte Vendyssel pour ne plus reparaitre."
+
+ [Note 1: _Les Fees du moyen age_, p. 91-92.]
+
+"Suivant Bodin[1], Oger Ferrier, medecin fort scavant, estant a Thoulouse,
+print a louage une maison pres de la Bourse, bien bastie et en beau lieu,
+qu'on lui bailla quasi pour neant, pource qu'il y avoit un esprit malin qui
+tourmentoit les locataires. Mais lui ne s'en soucioit non plus que le
+philosophe Athenodorus, qui osa seul demeurer en une maison d'Athenes,
+deserte et inhabitee par le moyen d'un esprit. Oyant ce qu'il n'avoit
+jamais pense, et qu'on ne pouvoit seurement aller en la cave, ni reposer
+quelquefois, on l'avertit qu'il y avoit un jeune escholier portugais,
+estudiant lors a Thoulouse, lequel faisoit voir sur l'ongle d'un jeune
+enfant les choses cachees. L'escholier appele usa de son mestier, et une
+petite fille enquise dit qu'elle voyoit une femme richement paree de
+chaines et dorures, et qui tenoit une torche en la main, pres d'un pilier.
+Le Portugais conseilla au medecin de faire fouir en terre, dedans la cave,
+pres du pilier, et lui dit qu'il trouveroit un thresor. Qui fut bien aise,
+ce fut le medecin, lequel fit creuser. Mais lors qu'il esperoit trouver le
+thresor, il se leva un tourbillon de vent, lequel esteignit la lumiere,
+sortit par un soupirail de la cave et rompit deux toises de creneaux qui
+estoyent en la maison voisine, dont il tomba une partie sur l'ostvent et
+l'autre partie en la cave, par le soupirail, et sur une femme portant une
+cruche d'eau qui fut rompue. Depuis, l'esprit ne fut oui en sorte
+quelconque. Le jour suivant, ce Portugais, averti du fait, dit que l'esprit
+avoit emporte le thresor, et que c'estoit merveille qu'il n'avoit offense
+le medecin, lequel me conta l'histoire deux jours apres, qui estoit le 15
+de decembre 1558, estant le ciel serein et beau comme il est d'ordinaire
+es-jours alcyoniens, et fus voir les creneaux de la maison voisine abatus,
+et l'ost de la boutique rompu."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, liv. III, chap. III, cite par Goulart,
+ _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 629.]
+
+"Philippe Melanchthon, ajoute le meme auteur[1], recite une histoire quasi
+semblable, qu'il y eut dix hommes, a Magdebourg, tuez de la ruine d'une
+tour lors qu'ils fossoyoient pour trouver les thresors que Satan leur avoit
+enseignez. J'ay apris aussi d'un Lyonnais, qui depuis fut chapelain a
+l'eglise Notre-Dame de Paris, que lui avec ses compagnons avoyent
+descouvert par magie un thresor a Arcueil pres de Paris. Mais voulant avoir
+le coffre ou il estoit, qu'il fut emporte par un tourbillon et qu'il tomba
+sur lui un pan de la muraille, dont il est et sera boiteux toute la vie. Et
+n'y a pas longtemps qu'un prestre de Nuremberg ayant trouve un thresor a
+l'aide de Satan, et sur le point d'ouvrir le coffre, fut accable des ruines
+de la maison. J'ay sceu aussi d'un pratricien de Lyon, qu'ayant este avec
+ses compagnons la nuict, pour conjurer les esprits a trouver un thresor,
+comme ils avoient commence de fouir en terre, ils ouyrent la voix comme
+d'un homme qui estoit sur la roue, pres du lieu ou ils creusoyent, criant
+espouvantablement aux larrons, ce qui les mit en fuite. Au mesme instant
+les malins esprits les poursuivirent battans jusques en la maison d'ou ils
+estoyent sortis, et entrerent dedans, faisant un bruit si grand, que
+l'hoste pensoit qu'il tonnast. Depuis, il fit serment qu'il n'iroit jamais
+cercher thresor.
+
+ [Note 1: Au meme endroit.]
+
+Le sieur de Villamont[1] raconte ce qui suit:
+
+ [Note 1: _Voyages_, liv. I, chap. XXIII.]
+
+"Pres de Naples, nous trouvans au bord de la mer, joignant une montagne ou
+l'on descend en la grotte qu'on appelle du roi Salar, nous entrasmes dedans
+icelle grotte avec un flambeau allume, et cheminasmes jusques a l'entree de
+certaine fosse, ou nostre guide s'arresta, ne voulant passer outre. Lui
+ayant demande la cause de cela, respondit que ceste entree estoit tres
+perilleuse et que ceux qui s'ingeroyent de passer plus avant n'en
+retournoyent jamais dire nouvelles aux autres: ainsi qu'arriva (dit-il) il
+y a environ six ans (il racontoit l'histoire au commencement de l'annee
+1589), au prieur de l'abbaye de Margouline, a un Francois et a un Aleman,
+lesquels arrivez a ceste fosse furent avertis par moi de n'entrer dedans.
+Mais se mocquant de mes admonitions prindrent chacun son flambeau pour
+descendre. Ce que voyans, je les y laissai entrer, sans vouloir aller en
+leur compagnie, les attendant toutefois a l'entree d'icelle. Mais voyant
+qu'ils ne retournoyent point, je me doutai incontinent qu'ils estoyent
+morts, de sorte qu'estant retourne a Naples, je le recitay a plusieurs;
+tant qu'enfin cela vint a la connaissance des parents du prieur, qui me
+firent constituer prisonnier, alleguant contre moi que je l'avois fait
+entrer dedans, ou du moins, ne l'avois averti de l'inconvenient. Mais
+sur-le-champ, je prouvay le contraire et fus absous a pur et a plein. En
+peu de jours apres on descouvrit que ces trois estoient magiciens qui
+avoyent entrepris de descendre en cette fosse pour y cercher un thresor."
+
+"L'an 1530, dit Jean des Caurres[1], le diable monstra a un prestre, au
+travers d'un crystal, quelques thresors en la ville de Noriberg. Mais ainsi
+que le prestre le cherchoit dedans un lieu fossoye devant la ville, ayant
+pris un sien amy pour spectateur, et comme deja il commencoit a voir un
+coffre au fond de la caverne, aupres duquel il y avoit un chien noir
+couche, il entra dedans et incontinent il fut estouffe et englouti dedans
+la terre, laquelle tomba dessus et remplit de rechef la caverne."
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees et histoires_, p. 292.]
+
+"Dom Calmet[1], rapporte que deux religieux fort eclaires et fort sages, le
+consulterent sur une chose arrivee a Orbe, village d'Alsace, pres l'abbaye
+de Pairis.
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 274.]
+
+"Deux hommes de ce lieu leur dirent qu'ils avoient vu dans leur jardin
+sortir de la terre une cassette, qu'ils presumoient etre remplie d'argent,
+et que l'ayant voulu saisir, elle s'etoit retiree et cachee de nouveau sous
+la terre. Ce qui leur etoit arrive plus d'une fois."
+
+Le meme auteur ajoute[1]:
+
+ [Note 1: Au meme endroit.]
+
+"Theophane, historiographe grec, celebre et serieux, sous l'an de J.-C.
+408, raconte que Cabades, roi de Perse, etant informe qu'entre le pays de
+l'Inde et de la Perse, il y avoit un chateau nomme Zubdadeyer, qui
+renfermoit une grande quantite d'or, d'argent et de pierreries, resolut de
+s'en rendre maitre; mais ces tresors etoient gardes par des demons, qui ne
+souffroient point qu'on en approchat. Il employa, pour les conjurer et les
+chasser, les exorcismes des mages et des Juifs qui etoient aupres de lui;
+mais leurs efforts furent inutiles. Le roi se souvint du Dieu des
+chretiens, lui adressa ses prieres, fit venir l'eveque qui etoit a la tete
+de l'Eglise chretienne de Perse, et le pria de s'employer pour lui faire
+avoir ces tresors, et pour chasser les demons qui les gardoient. Le prelat
+offrit le saint sacrifice, y participa, et etant alle sur le lieu, en
+ecarta les demons gardiens de ces richesses, et mit le roi en paisible
+possession du chateau."
+
+"Racontant cette histoire a un homme de consideration[1], il me dit que
+dans l'isle de Malthe, deux chevaliers ayant aposte un esclave qui se
+vantoit d'avoir le secret d'evoquer les demons, et de les obliger de
+decouvrir les choses les plus cachees, ils le menerent dans un vieux
+chateau ou l'on croyoit qu'etoient caches des tresors. L'esclave fit ses
+evocations, et enfin le demon ouvrit un rocher d'ou sortit un coffre.
+L'esclave voulut s'en emparer, mais le coffre rentra dans le rocher. La
+chose recommenca plus d'une fois; et l'esclave, apres de vains efforts,
+vint dire aux chevaliers ce qui lui etoit arrive, mais qu'il etoit
+tellement affaibli par les efforts qu'il avoit faits, qu'il avoit besoin
+d'un peu de liqueur pour se fortifier; on lui en donna, et quelque temps
+apres, etant retourne, on ouit du bruit, l'on alla dans la cave avec de la
+lumiere pour voir ce qui etoit arrive, et l'on trouva l'esclave etendu mort
+et ayant sur toute sa chair comme des coups de canifs representant une
+croix. Il en etoit si charge qu'il n'y avoit pas de quoi poser le doigt qui
+n'en fut marque. Les chevaliers le porterent au bord de la mer, et l'y
+precipiterent avec une grosse pierre pendue au col."
+
+ [Note 1: M. le chevalier Guiot de Marre.]
+
+"La meme personne nous raconta encore a cette occasion qu'il y a environ
+quatre-vingt-dix ans qu'une vieille femme de Malthe fut avertie par un
+genie qu'il y avoit dans sa cave un tresor de grand prix, appartenant a un
+chevalier de tres grande consideration, et lui ordonna de lui en donner
+avis: elle y alla, mais elle ne put obtenir audience. La nuit suivante, le
+meme genie revint, lui ordonna la meme chose; et comme elle refusoit
+d'obeir, il la maltraita et la renvoya de nouveau. Le lendemain elle revint
+trouver le seigneur, et dit aux domestiques qu'elle ne sortirait point
+qu'elle n'eut parle au maitre. Elle lui raconta ce qui lui etoit arrive; et
+le chevalier resolut d'aller chez elle, accompagne de gens munis de pieux
+et d'autres instruments propres a creuser: ils creuserent, et bientot il
+sortit de l'endroit ou ils piochoient une si grande quantite d'eau, qu'ils
+furent obliges d'abandonner leur entreprise. Le chevalier se confessa a
+l'inquisiteur, de ce qu'il avoit fait et recut l'absolution, mais il fut
+oblige d'ecrire dans les registres de l'inquisition le fait que nous venons
+de raconter.
+
+"Environ soixante ans apres, les chanoines de la cathedrale de Malthe,
+voulant donner au devant de leur eglise une place plus vaste, acheterent
+des maisons qu'il fallut renverser, et entre autres celle qui avoit
+appartenu a cette vieille femme; en y creusant, on y trouva le tresor, qui
+consistoit en plusieurs pieces d'or de la valeur d'un ducat, avec l'effigie
+de l'empereur Justin Ier. Le grand maitre de Malthe pretendoit que le
+tresor lui appartenoit comme souverain de l'isle; les chanoines le lui
+contestoient. L'affaire fut portee a Rome. Le grand maitre gagna son
+proces; l'or lui fut apporte de la valeur d'environ soixante mille ducats;
+mais il les ceda a l'eglise cathedrale. Quelque temps apres, le chevalier
+dont nous avons parle, qui etoit alors fort age, se souvint de ce qui lui
+etoit arrive, et pretendit que ce tresor lui devoit appartenir: il se fit
+mener sur les lieux, reconnut la cave ou il avoit d'abord ete et montra
+dans les registres de l'inquisition ce qu'il y avoit ecrit soixante ans
+auparavant. Cela ne lui fit point recouvrer le tresor, mais c'etait une
+preuve que le demon connoissoit et gardoit cet argent."
+
+"Voici l'extrait d'une lettre ecrite de Kirchheim, du 1er janvier 1747, a
+M. Schopfflein, professeur en histoire et en eloquence a Strasbourg, et
+rapportee par dom Calmet[1]:
+
+ [Note 1: Ouvrage cite, p. 282-283.]
+
+"Il y a plus d'un an que M. Cavallari, premier musicien de mon serenissime
+maitre, et Venitien de nation, avoit envie de faire creuser a
+Rothenkirchen, a une lieue d'ici, qui etoit autrefois une abbaye renommee,
+et qui fut ruinee du temps de la reformation. L'occasion lui en fut fournie
+par une apparition que la femme du censier de Rothenkirchen avoit eue plus
+d'une fois en plein midi, et surtout le 7 mai, pendant deux ans
+consecutifs. Elle jure et en peut faire serment, qu'elle a vu un pretre
+venerable en habits pontificaux, brodes en or, qui jetta devant lui un
+grand tas de pierres, et quoiqu'elle soit lutherienne, par consequent
+incredule sur ces sortes de choses-la, elle croit pourtant que si elle
+avoit eu la presence d'esprit d'y mettre un mouchoir ou un tablier, toutes
+les pierres seraient devenues de l'argent. M. Cavallari demanda donc
+permission d'y creuser, ce qui lui fut d'autant plus facilement accorde que
+le dixieme du tresor est du au souverain. On le traita de visionnaire, et
+on regarda l'affaire des tresors comme une chose inouie. Cependant il se
+moqua du _qu'en dira-t-on_, et me demanda si je voulois etre de moitie avec
+lui; je n'ai pas hesite un moment d'accepter cette proposition, mais j'ai
+ete bien surpris d'y trouver de petits pots de terre remplis de pieces
+d'or. Toutes ces pieces plus fines que les ducats sont pour la plupart du
+quatorzieme et quinzieme siecle. Il m'en a echu pour ma part 666, trouvees
+a trois differentes reprises. Il y en a des archeveques de Mayence, de
+Treves et de Cologne, des villes d'Oppenheim, de Baccarat, de Bingen, de
+Coblens; il y en a aussi de Rupert Paladin, de Frederic, burgrave de
+Nuremberg, quelques-unes de Wenceslas, et une de l'empereur Charles IV,
+etc.
+
+"L'histoire qu'on vient de rapporter est rappelee, ajoute dom Calmet, avec
+quelques circonstances differentes, dans un imprime qui annonce une
+lotterie de pieces trouvees a Rothenkirchen, au pays de Nassau, pas loin de
+Donnersberg. On y lit que la valeur de ces pieces est de 12 livres 10 sols,
+argent de France. La lotterie devait se tirer publiquement le 1er fevrier
+1750. Chaque billet etoit de six livres, argent de France."
+
+Bartolin, dans son livre de la _Cause du mepris de la mort, que faisoient
+les anciens Danois_, liv. II, ch. II, raconte, d'apres dom Calmet[1], "que
+les richesses cachees dans les tombes aux des grands hommes de ce pays-la,
+etoient gardees par les manes de ceux a qui elles appartenoient, et que ces
+manes ou ces demons repandoient la frayeur dans l'ame de ceux qui vouloient
+enlever ces tresors, par un deluge d'eau qu'ils repandoient, ou par des
+flammes qu'ils faisoient paroitre autour des monuments qui renfermoient ces
+corps et ces tresors."
+
+ [Note 1: Ouvrage cite, t. I, p. 284.]
+
+
+
+
+IV.--ESPRITS FAMILIERS.
+
+
+"Plutarque, au livre qu'il a fait du Daemon de Socrates, tient, dit
+Bodin[1] comme chose tres certaine l'association des esprits avec les
+hommes et dit que Socrates, estime le plus homme de bien de la Grece,
+disoit souvent a ses amis qu'il sentoit assiduellement la presence d'un
+esprit, qui le destournoit toujours de mal faire et de danger. Le discours
+de Plutarque est long et chacun en croira ce qu'il voudra, mais je puis
+assurer avoir entendu d'un personnage encore en vie l'an 1580 qu'il y avoit
+un esprit qui lui assistoit assiduellement, et commenca a le connoistre
+ayant environ trente-sept ans: combien que ce personnage me disoit qu'il
+avoit opinion que toute sa vie l'esprit l'avoit accompagne, par les songes
+precedens et visions qu'il avoit eu de se garder des vices et inconveniens.
+Toutesfois il ne l'avoit jamais apperceu sensiblement, comme il fit depuis
+l'age de trente-sept ans: ce qui lui avint, comme il dit, ayant un an
+auparavant continue de prier Dieu de tout son coeur soir et matin a ce
+qu'il lui pleust envoyer son bon ange, pour le guider en toutes ses
+actions. Apres et devant la priere il employoit quelque temps a contempler
+les oeuvres de Dieu, se tenant quelques fois deux ou trois heures tout seul
+assis a mediter et contempler, et cercher en son esprit, et a lire la Bible
+pour trouver laquelle de toutes les religions debatues de tout costez
+estoit la vraye. Et disoit souvent ces vers du pseaume 143:
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, liv. 1, ch. II.]
+
+ Enseigne-moi comme il faut faire,
+ Pour bien ta volonte parfaire:
+ Car tu es mon vrai Dieu entier.
+ Fay que ton esprit debonnaire
+ Me guide et meine au droit sentier.
+
+Il blasmoit ceux qui prient Dieu qu'il les entretiene en leur opinion, et
+continuant ceste priere et lisant les sainctes Escritures il trouve en
+Philon, Hebrieu, au livre des Sacrifices que le plus grand et le plus
+agreable sacrifice que l'homme de bien et entier peut faire a Dieu, c'est
+de soi-mesme estant purifie par lui. Il suivit ce conseil offrant a Dieu
+son ame. Depuis il commenca comme il m'a dit d'avoir des songes et visions
+pleines d'instructions: tantost pour corriger un vice, tantost un autre,
+tantost pour se garder d'un danger, tantost pour estre resolu d'une
+difficulte, puis d'une autre, non seulement des choses divines, mais
+encores des choses humaines. Entre autres il lui sembla avoir ouy la voix
+de Dieu en dormant, qui lui dit: Je sauverai ton ame: c'est moi qui te suis
+apparu ci-devant. Depuis, tous les matins, sur les trois ou quatre heures,
+l'esprit frappoit a sa porte: lui se leva quelquefois ouvrant la porte et
+ne voyoit personne. Tous les matins l'esprit continuoit: et s'il ne se
+levoit, il frappoit de rechef et le resveilloit jusques a ce qu'il se fust
+leve. Alors il commenca d'avoir crainte pensant que ce fust quelque malin
+esprit, comme il disoit: pour ceste cause il continuoit de prier Dieu, sans
+faillir un seul jour, que Dieu lui envoyast son bon ange, et chantoit
+souvent les Psalmes qu'il scavoit quasi tous par coeur. Et lors l'esprit se
+fit connoistre en veillant, frappant doucement. Le premier jour il
+apperceut sensiblement plusieurs coups sur un bocal de verre, ce qui
+l'estonnoit bien fort: et deux jours apres ayant un sien ami secretaire du
+Roy disnant avec lui oyant que l'esprit frappoit sur une escabelle joignant
+de lui, commenca a rougir et craindre; mais il lui dit: N'ayez point de
+crainte, ce n'est rien. Toutes fois pour l'asseurer il lui conta la verite
+du fait. Or il m'a asseure que depuis cest esprit l'a toujours accompagne,
+lui donnant un signe sensible, comme le touchant tantost l'oreille dextre,
+s'il faisoit quelque chose qui ne fust bonne, et a l'oreille senestre, s'il
+faisoit bien. Et s'il venoit quelqu'un pour le tromper et surprendre, il
+sentoit soudain le signal a l'oreille dextre; si c'estoit quelque homme de
+bien, et qui vinst pour son bien, il sentoit aussi le signal a l'oreille
+senestre. Et quand il vouloit boire et manger chose qui fust mauvaise, il
+sentoit le signal; s'il doutoit aussi de faire ou entreprendre quelque
+chose, le mesme signal lui avenoit. S'il pensoit quelque chose mauvaise, et
+qu'il s'y arrestast, il sentoit aussi tost le signal pour s'en destourner.
+Et quelquesfois quand il commencoit a louer Dieu par quelque psalme ou
+parler de ses merveilles, il se sentoit saisi de quelque force spirituelle,
+qui lui donnoit courage. Et afin qu'il discernast le songe par inspiration
+d'avec les autres resveries qui aviennent quand on est mal dispose, ou que
+l'on est trouble d'esprit, il estoit esveille de l'esprit sur les deux ou
+trois heures du matin; et un peu apres il s'endormoit. Alors il avoit les
+songes veritables de ce qu'il devoit faire ou croire des doutes qu'il
+avoit, ou de ce qui lui devoit avenir. En sorte qu'il dit que depuis ce
+temps-la ne lui est advenu quasi chose dont il n'ait eu advertissement, ni
+doute des choses qu'on doit croire, dont il n'ait eu resolution. Vrai est
+qu'il demandoit tous les jours a Dieu qu'il lui enseignast sa volonte, sa
+loy, sa verite... Au surplus de toutes ses actions il estoit assez joyez et
+d'un esprit gay. Mais si en compagnie il lui advenoit de dire quelque
+mauvaise parole et de laisser pour quelques jours a prier Dieu, il estoit
+aussi tost adverti en dormant. S'il lisoit un livre qui ne fust bon,
+l'esprit frappoit sur le livre, pour le lui faire laisser, et estoit aussi
+tost destourne s'il faisoit quelque chose contre sa sante, et en sa maladie
+garde soigneusement... Surtout il estoit adverti de se lever matin, et
+ordinairement des quatre heures, il dit qu'il ouyt une voix en dormant qui
+disoit: Qui est celui qui le premier se levera pour prier? Aussi dit-il
+qu'il estoit souvent adverti de donner l'aumosne; et lorsque plus il
+donnoit l'aumosne, plus il sentoit que ses afaires prosperoyent. Et comme
+ses ennemis avoyent delibere de le tuer, ayans sceu qu'il devoit aller par
+eau, il eust vision, en songe, que son pere lui amenoit deux chevaux, l'un
+rouge et l'autre blanc; qui fust cause qu'il envoya louer deux chevaux, que
+son homme lui amena, l'un rouge et l'autre blanc, sans lui avoir dit de
+quel poil il les vouloit. Je lui demanday pourquoy il ne parloit a
+l'esprit? Il me fit responce qu'une fois il le pria de parler a lui: mais
+qu'aussi tost l'esprit frappa bien fort contre sa porte, comme d'un
+marteau, lui faisant entendre qu'il n'y prenoit pas plaisir, et souvent le
+destournoit de s'arrester a lire et escrire pour reposer son esprit et a
+mediter tout seul, oyant souventes fois en veillant une voix bien fort
+subtile et inarticulee. Je lui demanday s'il avoit jamais veu l'esprit en
+forme. Il me dit qu'il n'avoit jamais rien veu en veillant, hors-mis
+quelque lumiere en forme d'un rondeau, bien fort claire. Mais un jour
+estant en extreme danger de sa vie, ayant prie Dieu de tout son coeur,
+qu'il lui plust le preserver, sur le poinct du jour entre-sommeillant dit
+qu'il apperceut sur le lict ou il estoit couche, un jeune enfant vestu
+d'une robe blanche, changeant en couleur de pourpre, d'un visage de beaute
+esmerveillable: ce qu'il asseuroit bien fort. Une autre fois, estant aussi
+en danger extreme, se voulant coucher, l'esprit l'en empescha, et ne cessa
+qu'il ne fust leve; lors il pria Dieu toute la nuict sans dormir. Le jour
+suivant Dieu le sauva de la main des meurtriers d'une facon estrange et
+incroyable. Apres s'estre eschappe du danger, dit qu'il ouit en dormant une
+voix qui disoit: Il faut bien dire qui en la garde du haut Dieu pour jamais
+se retire. Pour le faire court, en toutes les difficultez, voyages,
+entreprises qu'il avoit a faire, il demandoit conseil a Dieu. Et comme il
+priait Dieu qu'il lui donnast sa benediction, une nuict il fut advis en
+dormant qu'il voyoit son pere qui le benissoit."
+
+"Il y a, dit Bodin[1], un gentilhomme en Picardie, aupres de
+Villiers-Costerets, qui avoit un esprit familier en un anneau, duquel il
+vouloit disposer a son plaisir, et l'asservir comme un esclave, l'ayant
+achete bien cher d'un Espagnol; et d'autant qu'il lui mentoit le plus
+souvent, il jetta l'anneau dedans le feu, pensant y jetter l'esprit aussi,
+comme si cela se pouvoit enclorre. Depuis il devint furieux et tourmente du
+diable."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, liv. II, ch. III.]
+
+Au recit de Paul Jove[1], Corneille Agrippa avait un chien noir qui n'etait
+autre que le diable, lequel lui apprenait ce qui se passait partout. Ce
+chien noir se tenait dans le cabinet de Corneille Agrippa couche sur des
+tas de papiers, pendant que son maitre travaillait. Au moment de mourir et
+presse de se repentir, Agrippa ota a ce chien un collier de clous qui
+formaient des inscriptions magiques, et lui dit d'un ton afflige: Va-t'en,
+malheureuse bete, qui es cause de ma perte. Ce chien voyant son maitre pret
+a expirer alla se precipiter dans le Rhone.
+
+ [Note 1: _Elogia virorum illustrium_. Venise, 1546, in-fol.]
+
+"J'ay connu un personnage, dit Bodin[1], lequel me descouvrit une fois
+qu'il estoit fort en peine a cause d'un esprit qui le suivoit et se
+presentoit a lui en plusieurs formes: de nuict le tiroit par le nez,
+l'esveilloit, le battoit souvent, et quoy qu'il le priast de laisser
+reposer, il n'en vouloit rien faire; et le tourmentoit sans cesse lui
+disant: Commande moi quelque chose: et qu'il estoit venu a Paris pensant
+qu'il le deust abandonner, ou qu'il y peust trouver remede a son mal, sous
+ombre d'un proces qu'il estoit venu solliciter. J'appercus bien qu'il
+n'osoit pas me descouvrir tout. Lui demandant quel profit il avoit eu de
+s'assujettir a tel maistre, il me dit qu'il pensoit parvenir aux biens et
+honneurs, et scavoir les choses cachees: mais que l'esprit l'avoit toujours
+abuse; que pour une verite il disoit trois mensonges, et ne l'avoit jamais
+sceu enrichir d'un double, ni faire jouir de celle, qu'il aimoit,
+principale occasion qui l'avoit induit a l'invoquer, et qu'il ne lui avoit
+aprins les vertus des plantes, ni des pierres, ni des sciences secrettes,
+comme il esperoit, et qu'il ne lui parloit que de se venger de ses ennemis,
+ou faire quelque tour de finesse et de meschancete. Je lui dis qu'il estoit
+aise de se defaire d'un tel maistre, et sitost qu'il viendroit, qu'il
+appelast le nom de Dieu a son aide et qu'il s'adonnast a servir Dieu de bon
+coeur. Depuis je n'ay veu le personnage, ni peu scavoir s'il s'estoit
+repenti."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, liv. II, ch. III.]
+
+
+
+
+
+
+PRODIGES
+
+
+
+
+I.--PRODIGES CELESTES
+
+
+"L'an 1500, dit Goulart[1] d'apres Conrad Licosthenes[2], qui avait
+recueilli toutes ces histoires de Job Fincel, de Marc Frytsch, et de
+plusieurs autres, l'on vit en Alsace, pres de Saverne, une teste de
+taureau, entre les cornes de laquelle estincelloit une fort grande estoile.
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 46 et suiv.]
+
+ [Note 2: _De prodigiis et ostentis_.]
+
+"En la meme annee, le vingt uniesme jour de may, sur la ville de Lucerne en
+Suisse, se vid un dragon de feu, horrible a voir, de la grosseur d'un veau,
+et de douze pieds de long, lequel vola vers le pont de la riviere de Russ
+qui y passe.
+
+"L'an 1503, en la duche de Baviere, sur une villette nommee Vilsoc, fut veu
+un dragon couronne et jettant des flammes de feu par la gorge.
+
+"Sur la ville de Milan, en plein jour, le ciel net et serain, furent veues
+plusieurs estoiles merveilleusement luisantes.
+
+"Au commencement de janvier l'an 1514, environ les huit heures du matin, en
+la duche de Witemberg furent veus trois soleils au ciel. Celui du milieu
+estoit beaucoup plus grand que les autres. Tous les trois portoient la
+figure d'une longue espee, de couleur luisante et marquettee de sang, dont
+les poinctes s'estendoyent fort avant. Cela avint le douziesme jour du
+mois. Le lendemain sur la ville de Rotvil on vid le soleil monstrant une
+face effroyable, environne de cercles de diverses couleurs. Deux jours
+auparavant, et le dix-septieme de mars suivant, furent veus trois soleils,
+et trois lunes aussi l'onziesme de janvier et le dix-septiesme de mars.
+Jacques Stopel, medecin de Memminge fit un ample discours et prognostic sur
+ces apparitions suivies de grands troubles, notamment en Souabe.
+
+"En l'annee 1520, les bourgeois de Wissembourg, ville assise au bord du
+Rhin, entendirent un jour en plein midi bruire estrangement en l'air un
+horrible cliquetis d'armes, et des courses de gens combatans et crians
+comme en bataille rangee. Ce qui donna telle espouvante que tous coururent
+aux armes, pensans que la ville fust assiegee et que les ennemis fussent
+pres des portes.
+
+"Lorsque l'empereur Charles V fut couronne en la ville d'Aix-la-Chapelle,
+on vid le soleil environne d'un grand cercle, avec un arc en ciel. En la
+ville d'Erford furent veus trois soleils. Outre plus un chevron ardant
+terrible a regarder a cause de sa masse et de sa longueur. Ce chevron
+baissant en terre, y fist un grand degast, puis remontant en l'air, se
+convertit en forme de cercle.
+
+"Job Fincel, en son recueil _des Merveilles de nostre temps_, remarque que
+l'an 1523, un paysan de Hongrie, faisant quelque voyage avec son chariot,
+fut surpris de la nuict et contraint demeurer a la campagne pour y attendre
+le jour. Ayant dormi quelque temps il se resveille, descend du chariot pour
+se promener, et, regardant en haut, vid en l'air les semblances de deux
+princes combatans avec les espees es mains l'un contre l'autre. Il y en
+avoit un de haute taille et robuste: l'autre estoit plus petit et portoit
+une couronne sur la teste. Le grand mit bas et tua le petit, puis luy ayant
+oste la couronne la jetta comme contre terre, tellement qu'elle fut
+despecee en diverses pieces. Trois ans apres, Ladislas, roy de Hongrie, fut
+tue en bataille par les Turcs.
+
+"En l'an 1525 fut veu en Saxe, environ le trespas de l'electeur Frederic,
+surnomme le Sage, le soleil couronne d'un grand cercle entier et tout rond,
+resemblant en couleur l'arc celeste. Au mois d'aoust de la mesme annee, le
+soleil se monstra l'espace de quelques jours ainsi qu'une grosse boule de
+feu allumee et de toute autre couleur que l'ordinaire. S'ensuivit tost
+apres la sedition des paysans en Alemagne.
+
+"L'an 1528, environ la mi-may, sur la ville de Zurich furent veus quatre
+parelies environnez de deux cercles entiers et le soleil entoure de quatre
+petits cercles. Au mesme an, la ville d'Utrecht, estroitement assiegee et
+finalement prinse par les Bourguignons, apparut en l'air un prognostic de
+ce malheur, dont les habitants furent aussi merveilleusement estonnez.
+C'est a scavoir une grande croix qu'on surnomme de sainct Andre, laquelle
+estoit de couleur blafarde et hideuse a voir.
+
+"Le septiesme jour de fevrier 1536, environ minuict, furent veus au ciel,
+sur un quartier d'Espaigne, deux hommes armez, et courans sus l'un a
+l'autre avec l'espee au poing; l'un portoit au bras gauche une rondelle ou
+estoit peint un aigle avec ce mot autour, _Regnabo_, c'est-a-dire _Je
+regnerai_. L'autre avoit un grand bouclier avec une estoile et un croissant
+et cette inscription _Regnavi_, c'est-a-dire _J'ai regne_. Celui qui
+portoit l'aigle renversa l'autre.
+
+"En l'an 1537, le premier jour de fevrier, fut veu en Italie un aigle
+volant en l'air, portant au pied droict une bouteille et au gauche un
+serpent entortille, suivi d'un nombre innombrable de pies. Au meme temps
+fut veue aussi en l'air une croix bourguignonne de diverses couleurs.
+Quinze jours auparavant, fut veue en Franconie, entre Pabenberp et la
+forest de Turinge, une estoile de grandeur merveilleuse, laquelle s'estant
+abaissee peu a peu se reduisit en forme d'un grand cercle blanc, dont tost
+apres sortirent des tourbillons de vent et des touffes de feu, qui tombans
+en terre, firent fondre des pointes de picques, fers et mords de cheval,
+sans offenser homme ni edifice quelconque.
+
+"Le vingt-neuviesme jour de mars 1545, environ les huict heures du matin,
+cheut es environs de Cracovie un esclat de fouldre apres un tonnerre si
+impetueux que toute la Pologne en fust esmeue. Incontinent aparurent au
+ciel trois croix roussastres, entre lesquelles estoit un homme arme de
+toutes pieces, lequel, avec une espee ardante, combatoit une armee,
+laquelle il desfit: et la-dessus survint un horrible dragon lequel
+engloutit cest homme victorieux. Incontinent le ciel s'ouvrit comme tout en
+feu, et fut ainsi veu l'espace d'une bonne heure. Puis aparurent trois arcs
+en ciel avec leurs couleurs acoustumees, sur le plus haut desquels estoit
+la forme d'un ange comme on le represente en figure de jeune homme qui a
+des ailes aux espaules, tenant un soleil en l'une de ses mains, une lune en
+l'autre. Ce deuxiesme spectacle ayant dure une demi-heure en presence de
+tous ceux qui voulurent le voir, quelques nuees s'esleverent qui couvrirent
+ces aparences.
+
+"Un jour d'octobre 1547, environ les sept heures du matin, fut veue au pays
+de Saxe la forme d'une biere de trespasse couverte d'un drap noir, chamarre
+d'une croix de couleur rousse, precedee et suivie de plusieurs figures
+d'hommes en dueil, chacun d'iceux portant une trompette dont ils
+commencerent a sonner si haut que les habitans du pays en entendoyent
+aisement le bruit. En ces entrefaites aparut un homme arme de toutes
+pieces, de terrible regard, lequel desgaignant son espee coupa une partie
+du drap, puis de ses deux mains deschira le reste, quoi fait lui et tous
+les autres s'esvanouyrent.
+
+"Au mois de juin 1553, furent veus en l'air serain et descouvert, sur la
+ville de Cobourg, entre cinq et six heures du soir, diverses sortes
+d'hommes, puis des armees qui se donnoyent bataille, et un aigle
+voltigeant, les ailes tout espandues. En juillet furent veus au ciel deux
+serpens entrelassez, se rongeans l'un l'autre, et au milieu d'eux une croix
+de feu. En cette mesme annee deceda le duc George, prince d'Anhalt,
+excellent theologien. Le jour qu'il trespassa, l'on apperceut de nuict au
+ciel sur la ville de Witteberg une croix bleue. Quelques jours devant la
+bataille donnee entre Maurice, duc de Saxe et Albert, marquis de
+Brandebourg, l'image d'un grand homme apparut es nuees en un endroit de
+Saxe. Du corps de cest homme, lequel paroissoit nud, commenca tout premier
+a decouler du sang goute apres goute, puis on en vid sortir des etincelles
+de feu, finalement il disparut peu a peu.
+
+"L'onziesme jour de janvier 1556, vers les montagnes qui ceignent d'un
+coste la ville d'Augsbourg, le ciel s'ouvrit, et sembla se fendre, dont
+tous furent merveilleusement estonnez: surtout a cause des cas pitoyables
+qui avindrent incontinent apres. Car au mesme jour le messager d'Augsbourg
+tua d'un coup de pistole certain capitaine aux portes de la ville. Le
+lendemain la femme d'un forgeur d'espees, estimant faire un grand butin,
+tua dedans sa maison un marchant. Incontinent apres sa servante se tua
+soi-mesme d'un coup de cousteau. Un jour apres, en querelle, un boucher fut
+renverse mort d'un coup d'espee: et deux villages furent tous bruslez. Le
+quinziesme jour du mesme mois, le garde de la forest de Saincte-Catherine
+fut transperce et trouve occis d'un coup de harquebuse. Et le
+dix-septiesme, un valet d'orfevre, pousse de desespoir, se noya. La nuict
+suivante, plusieurs furent blessez a mort par les rues.
+
+"En divers jours et mois de la mesme annee 1556 furent remarquees autres
+apparitions; comme en fevrier furent veus au ciel sur la comte de Boets des
+armees a pied et a cheval qui combatoyent furieusement. Au mois de
+septembre, sur une villette du marquisat de Brandebourg, nommee Custrin,
+environ les neuf heures du soir, on vid infinies flammesches de feu
+saillans du ciel, et au milieu deux grands chevrons ardans. Sur la fin fut
+entendue une voix criant: Malheur, malheur a l'Eglise!
+
+"Wolfgang Strauch, de Nuremberg, escrit que l'an 1556, sur une ville de
+Hongrie qu'il nomme Babatscha, fut veue, le sixiesme jour d'octobre, peu
+avant soleil levant, la semblance de deux garcons nuds combatans en l'air
+avec le cimeterre es mains et le bouclier es bras. Celui qui portoit en son
+bouclier un aigle double chamailla si rudement sur l'autre dont le bouclier
+portoit un croissant, qu'il sembla que le corps navre de plusieurs playes
+tombast du ciel en terre. Au mesme temps et lieu fut veu l'arc en ciel avec
+ses couleurs accoustumees et aux bouts d'icelui deux soleils. Non gueres
+loin d'Augsbourg fut veu au ciel le combat d'un ours contre un lyon, au
+mois de decembre en la mesme annee; et a Witteberg, en Saxe, le sixiesme
+jour d'icelui mois, trois soleils et une nuee tortue marquetee de bleu et
+de rouge, estendue en arc, le soleil paroissant pasle et triste entre les
+parelies.
+
+Fr. des Rues[1] rapporte que "L'an 1558, veille de Pasques, s'esleva de
+terre sur le midi en la lande de Raoul en Normandie un tourbillon tel,
+qu'il entrainoit tout ce qui lui estoit a la rencontre, enfin se haussant
+en l'air, parut une colonne coulouree de rouge et de bleu, qui
+l'accompagnoit et s'arresta en l'air. Cependant on voyoit des flesches et
+dards qui s'eslancoyent contre ceste colonne, sans que l'on vist ceux qui
+les descochoyent: et au haut du tourbillon, sur la colonne, l'on entendoit
+crier des oiseaux de diverses sortes voltigeans a l'entour. Ce tourbillon
+fut suivi de griefve mortalite au pays."
+
+ [Note 1: Dans ses _Antiquitez de France_.]
+
+"Apres la consideration des nues, dit Gaffarel[1] vient celle de la pluye
+en laquelle on ne peut rien lire que par la troisieme espece de lecture qui
+est par hieroglyphe, et de ce genre est la pluye de sang ou de couleur
+rouge tombee en Suisse l'an 1534, laquelle se formait en croix sur les
+habits. Jean Pic a immortalise ce prodige par une longue suite de vers,
+dont ceux-ci expriment nettement l'histoire:
+
+ [Note 1: _Curiositez inouyes_.]
+
+ Permixtam crucem rubro spectavimus olim
+ Nec morum discrimen erat sacer alque prophanus
+ Jam conspecta sibi gestabant mystica Patres
+ Conscripti et pueri, conscriptus sexus aterque
+ Et templa et vestes, a summa Caesari aula
+ Ad tenues vicos, ad dura mapalia ruris
+ Cernere erat liquido deductum ex aethere signum.
+
+Ces gouttes d'eau ne formaient pas seulement des croix sur les vetements
+mais encore sur les pierres et sur la farine, consequence assuree, dit
+Gaffarel, qu'il y avait quelque chose de divin.
+
+"La neige, la gresle et la gelee, continue le meme auteur, portent encore
+quelquefois des characteres bien estranges, et dont la lecture n'est pas a
+mespriser. On a souvent veu de la gresle sur laquelle on a remarque ou la
+figure d'une croix, ou d'un bouclier, ou d'un coeur, ou d'un mort, et si
+nous ne meprisions pas ces merveilles, nous lirions sans doute dans
+l'advenir la verite de ces figures hieroglyphiques. Faict quelques ans
+qu'en Languedoc, un de mes amis, se trouvant a la chasse, fut estonne par
+le bruit extraordinaire du tonnerre et d'un vent fort violent; il pensa de
+se mettre a l'abry, mais comme il estoit bien avant dans le bois, jugeant
+qu'avant la pluie qui suit ordinairement cet orage, il ne pourrait arriver
+a sa maison, il choisit la couverture d'un rocher, sous lequel apres qu'il
+eust demeure l'espace d'un quart d'heure, que la malice du temps estoit
+passee avec une legere pluie il se remit en route malgre la grele.
+
+Mais comme il prit garde que cette grele estoit faite a son advis autrement
+que la commune, il s'arrete pour la considerer, il en prend une, et veid en
+meme temps, prodige espouventable! qu'elle portait la figure d'un casque,
+d'autres un escusson, et d'autres une espee. Ce nouveau prodige l'estonne,
+et l'apprehension de quelque malheur luy fit reprendre le chemin du rocher,
+ou il ne fut pas plustost arrive, qu'il tomba si grande quantite de gresle
+et avec telle violence qu'elle tua, non pas seulement les oyseaux, mais
+quantite d'autres animaux. Il me souvient d'avoir veu le mesme autrefois en
+Provence... Quelque temps apres, le Languedoc veit ses campagnes couvertes
+de soldats et les places rebelles assiegees et assaillies avec tant de sang
+repandu que le seul souvenir en sera a jamais funeste."
+
+Goulart[1] rapporte que "Au mois de novembre de l'annee 1523 fut veue une
+comete et tost apres le ciel tomba tout en feu, lancant une infinite
+d'esclairs et foudres en terre, laquelle trembla, puis survindrent des
+estranges ravines d'eaux, notamment au royaume de Naples. Peu apres
+s'ensuivit la prise de Francois Ier, roi de France; l'Allemagne fut
+troublee d'horribles seditions, Louys, roi de Hongrie, fut tue en bataille
+contre les Turcs. Il y eut par toute l'Europe de merveilleux remuements.
+Rome fut prinse et pillee par l'armee imperiale.
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_.]
+
+"En cette mesme annee de la prinse et du sac de Rome, a scavoir l'an 1527,
+on vid une comete plus effroyable que les precedentes. Apres icelle
+survindrent les terribles ravages des Turcs en Hongrie, la famine en
+Souabe, Lombardie et Venise, la guerre en Suisse, le siege de Viene, en
+Autriche, la suete en Angleterre, le desbord de l'Ocean en Hollande et
+Zelande, ou il noya grande estendue de pays, et un tremblement de terre de
+huict jours durant en Portugal."
+
+"La plus redoutable des cometes de notre temps, ajoute le meme auteur, fut
+celle de l'an 1527. Car le regard d'icelle donna telle frayeur a plusieurs
+qu'aucuns en moururent, autres tomberent malades. Elle fut veue de
+plusieurs milliers d'hommes paraissant fort longue et de couleur de sang.
+Au sommet d'icelle fut veue la representation d'un bras courbe tenant une
+grande espee en sa main, comme s'il eust voulu frapper. Au bout de la
+pointe de cette espee, il y avoit trois estoiles: mais celle qui touchoit
+droitement la pointe estoit plus claire et plus luisante que les autres.
+Aux deux costez de cette comete se voyaient force haches, poignards, espees
+sanglantes, parmi lesquelles on remarquait un grand nombre de testes
+d'hommes descapitez, ayant les barbes et cheveux herissez horriblement. Et
+qu'a veu l'espace de soixante-trois ans l'Europe, sinon les horribles
+effects en terre de cest horrible presage au ciel?"
+
+
+
+
+II.--ANIMAUX PARLANTS
+
+
+Un ancien auteur[1] nous rappelle plusieurs histoires d'animaux parlants:
+
+ [Note 1: _Le chois de plusieurs histoires et autres choses
+ memorables_, p. 648 et suiv.]
+
+"Quelquefois, dit-il, Dieu fait parler les bestes brutes pour enseigner les
+creatures humaines en leur ignorance. Une asnesse me servira de caution,
+laquelle comme elle portait Balaam sur son dos, apperceut l'ange du
+Seigneur. A raison de quoy elle se destourna de la voye pour luy ceder la
+place: mais Balaam qui ne scavoit point la cause de ce desvoyement, battit
+avec exceds ceste simple beste, toutes les trois fois qu'elle s'estoit
+desplacee de son chemin, pour la reverance qu'elle portoit au serviteur de
+Dieu: et a cause de ce respectueux devoir, le Seigneur disposa la bouche de
+l'asnesse a proferer tels propos: "Quel sujest t'ay-je donne pour estre si
+rudement frapee de toy d'un baston par trois diverses reprises? Ne suis-je
+pas ta beste qui t'ay tousiours fidelement porte jusques a ce jour? Et
+n'eust este la reverance que j'ai refere a l'ange du Seigneur, je ne me
+fusse retire du chemin par lequel je t'ay fort souvent porte en toutes les
+affaires." Ces paroles finies, Dieu dessilla les yeux de Balaam pour
+contempler l'ange tenant un glaive nud en la main, et lors il s'inclina en
+terre, et adora ce messager du Tout-Puissant, qui luy fit une reprimende
+pour avoir outrage son asnesse, mesme luy dit qu'il estoit sorti tout
+expres pour estre son adversaire a cause de sa vie perverse, et du tout
+esloignee des ordonnances du Seigneur. Ce n'est donc a tort que nous sommes
+envoyez par les sages a l'escolle des bestes, l'instinct naturel desquelles
+Dieu fortifie souventes fois de la parole, pour recevoir d'elles quelque
+instruction en nos impietes.
+
+"Quelque temps auparavant la mort de Caesar, dictateur, un boeuf, tirant a
+la charrue, se tourna vers le laboureur qui le pressoit par trop a la
+besongne, et luy dit qu'a grand tort il le frappoit, parce que la recolte
+des bleds seroit si abondante qu'il ne se trouveroit pas assez d'hommes
+pour les manger.
+
+"Sur la fin de l'empire de Domitian, l'on entendit une corneille prononcer
+ces mots en grec: _Toutes choses prendront un heureux succeds_, voulant par
+la signifier que les injustices et severitez de Domitian devoient bien tost
+prendre fin avec sa vie, selon qu'il advint. Car la benignite et clemence
+de Nerva et Trajan succederent a l'arrogance et cruaute de Domitian, au
+grand contentement de tout l'empire romain.
+
+"Le seigneur de Moreuil, pere de Joachime de Soissons, dame de Crequi,
+estoit si adonne au plaisir de la chasse, qu'il ne se contentoit point d'y
+emploier les jours ouvriers, mais davantage desroboit a l'Eglise catholique
+les festes pour les prophaner a tels vains exercices. Tellement qu'un jour
+il se seroit monstre si aveugle et refroidy de devotion que d'aller courir
+un lievre le jour du vendredy sainct, au lieu qu'il ne devoit bouger de
+l'Eglise pour vacquer a prieres et contemplation de la douloureuse mort de
+Jesus-Christ, qui avoit este flagelle et attache a l'arbre de la croix, ce
+jour-la, pour la redemption de nos ames. Mais son peche fut tallonne de
+pres d'une grande repentance. Car il courut un lievre qui luy fit tant de
+ruses et de hourvaris que non seulement il eschapa de la poursuite des
+chiens, et rendit vaine l'experience des veneurs, mais davantage ce maistre
+lievre se mettant sur son derriere tourna les yeux devers ledit seigneur de
+Moreuil, en luy disant: "Que t'en semble? n'ay-je pas bien couru pour un
+courtault?" Cest estrange prodige donna une telle espouvante a ce seigneur,
+qu'il ne pouvoit assez tost retrouver son chasteau pour se debotter et
+aller a l'Eglise, a celle fin que par sa penitence et prieres il peust
+expier l'enormite de son offence, faisant voeu que dela en avant il ne
+prostitueroit plus les jours de festes en la vanite de tels plaisirs, ains
+les passeroit en toutes sainctes occupations. Or comme l'asnesse de Balaam
+se plaignoit a son maistre d'avoir este batue quand elle honora l'ange de
+Dieu, tout de mesme le lievre fit cognoistre au seigneur de Moreuil qu'il
+ne devoit estre si maltraicte de ses veneurs et chiens en un jour plus
+convenable aux oeuvres pieuses qu'a se donner du plaisir."
+
+
+
+
+
+
+EMPIRE DES MORTS
+
+
+
+
+I.--AMES EN PEINE. LAMIES ET LEMURES.
+
+
+Suivant Loys Lavater[1]: "Quelquefois un esprit se montrera en la maison,
+ce qu'appercevant, les chiens se jetteront entre les jambes de leurs
+maitres et n'en voudront partir, car ils craignent fort les esprits.
+D'autrefois quelqu'un viendra tirer ou emporter la couverture du lit, se
+mettra dessus ou dessous icelle, ou se pourmenera par la chambre. On a veu
+des gens a cheval ou a pied comme du feu, qu'on cognoissoit bien et qui
+estoyent morts auparavant. Parfois aussi ceux qui estoyent morts en
+bataille ou en leur lict venoyent appeler les leurs, qui les cognoissoyent
+a la voix. Souventes fois on a veu la nuict des esprits trainans les pieds,
+toussans et souspirans, lesquels estans interroguez, se disoyent estre
+l'esprit de cestui ou de cestui la. Estans de rechef enquis comme on
+pourroit les aider, requeroyent qu'on fit dire des messes, qu'on allast en
+pelerinage et qu'ainsi ils seraient delivres. Puis apres sont apparus en
+grande magnificence et clarte, disant qu'ils estoyent delivres et
+remercyoient grandement leurs bienfaiteurs: promettans d'interceder pour
+eux envers Dieu et la vierge Marie."
+
+ [Note 1: _Des apparitions des esprits, etc._]
+
+"Melanchthon, dit le meme auteur[1], en son _Traite de l'ame_ escrit avoir
+eu lui mesme plusieurs apparitions, et connu plusieurs personnes dignes de
+foy qui affirmoyent avoir parle a des esprits. En son livre intitule
+_Examen ordinandorum_, il dit avoir eu une tante soeur de son pere,
+laquelle demeuree enceinte apres la mort de son mari, ainsi qu'elle estoit
+assise pres du feu, deux hommes entrent en sa maison, l'un desquels
+ressembloit au mari mort, et se donnoit a conoistre pour tel, l'autre de
+fort haute taille, estoit vestu en cordelier. Celui qui ressembloit au mari
+s'approche du fouyer, salue sa femme, la prie de ne s'estonner point,
+disant qu'il venoit lui donner charge de faire quelque chose. Sur ce, il
+commande au cordelier de se retirer dedans le poisle. Et ayant devise
+longuement avec la femme, lui parlant de prestres et de messes, estant
+prest a partir, il lui dit, tendant sa main: Touchez la; mais pour ce
+qu'elle estoit saisie d'estonnement, il l'asseura qu'elle n'auroit aucun
+desplaisir. Ainsi donc elle le toucha et combien que la main d'icelle ne
+devinst impotente, tant y a qu'il la brusla tellement qu'elle fut tousiours
+nouee depuis. Cela fait, il appelle le cordelier, puis tous deux
+disparurent.
+
+ [Note 1: Livre I, ch. XIV.]
+
+Suivant Le Loyer[1], "Jean Pic de la Mirandole apparut a Hierosme
+Savonarolle, jacobin ferrarais, et luy dist qu'il souffrait les peines du
+purgatoire pour n'avoir assez fait profiter le talent que Dieu luy avait
+donne et pour avoir faict fort peu de cas des revelations interieures a luy
+faictes, qui l'advertissaient de continuer ses honnetes travaux et achever
+ce qu'il avait pourpense en son esprit. Et ne craignit point Savonarolle de
+dire en plein sermon la revelation qu'il avait eue, admonestant ses parents
+et amis de prier et faire prier Dieu pour son ame."
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, p. 649.]
+
+"Les trespassez, dit Jean des Caurres[1], recognoissent les biens qu'on
+leur faict, comme a este cogneu de nostre temps, en la cite de Ponts, pres
+Narbonne, ou trespassa un escolier qui estoit excommunie, pour le salaire
+qu'il devoit a un sien regent, a la cite de Rhodes, l'esprit duquel parla a
+son amy, le priant s'en aller audit Rhodes querir son absolution, ce que
+son compagnon luy accorda, et s'en allant, passa par les montagnes chargees
+de neige; ledict esprit l'accompagnoit tousiours, et parloit a luy sans
+qu'il veit rien. Et a cause que le chemin estoit couvert de neige, l'esprit
+lui ostoit la neige et luy monstroit le chemin. Apres avoir obtenu
+l'absolution de l'evesgue de Rhodes, l'esprit le conduit derechef a
+Saint-Ponts, et donna l'absolution au corps mort comme est la coustume en
+l'Eglise catholique, et ledit esprit et ame du trespasse, ayans tous, print
+conge de luy, le remerciant et promettant luy rendre le service."
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees_, p. 377.]
+
+Ils se vengent aussi de ce qu'on leur manque de parole:
+
+"Aux gestes de Charles le Grand, on lit, dit des Caurres[1], qu'un de ses
+capitaines pria un sien compagnon que s'il mouroit en la bataille, qu'il
+donnast un beau cheval qu'il avoit pour son ame. Luy trespasse, son
+compagnon voyant la beaute du cheval, le tient pour luy. Douze jours apres,
+le trespasse s'apparut a luy, se lamentant, que a faute de n'avoir donne le
+cheval en aumosne pour son ame, il avoit demoure douze jours en peine, et
+qu'il en porteroit la peine. Pour quoy mourut soudain."
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees_, p. 377.]
+
+"J'ai vu, dit Bodin[1], un jeune homme prisonnier l'an 1590 qui avoit tue
+sa femme en cholere, et avoit eu sa grace qui lui fut interine, lequel
+neanmoins se plaignoit qu'il n'avoit aucun repos, estant toutes les nuicts
+battu par icelle, comme il disoit. Les anciens tenoyent que les ames des
+occis souvent pourchassent la vengeance des meurtriers. Nous lisons en
+Plutarque que Pausanias, roy de Lacedemone, estant a Constantinople, on lui
+fit present d'une jeune damoiselle... Entrant, de nuit en la chambre, elle
+fit tomber la lumiere, ce qui esveilla Pausanias en sursaut, et pensant
+qu'on voulust le tuer en tenebres; tout effraye il print sa dague, et tua
+la demoiselle sans connoistre qui elle estoit. Des lors Pausanias fut
+incessamment tourmente d'un esprit jusques a la mort, qui ressembloit
+(comme il disoit) a la damoiselle."
+
+ [Note 1: _Demonomanie_, livre II, ch. III.]
+
+Selon Taillepied[1]: "Si un brigand s'approche du corps qu'il aura occis,
+le mort commencera a escumer, suer, et donner quelque autre signe. Platon
+au neufviesme livre de ses loix, dit que les ames des meurtris poursuivent
+furieusement, et souvent, les ames des meurtriers. A l'occasion de quoy
+Marsile Ficius, au seiziesme livre de l'_Immortalite des ames_, chapitre
+cinquiesme, estime qu'il advient que si un meurtrier vient ou sera a
+descouvert le corps de celuy qu'il aura fraischement tue, et il approche
+pres pour regarder et contempler la playe, le sang en sortira de rechef. Ce
+qu'aussi Lucrece affirme estre veritable, et les juges l'ont observe...
+Quand un voleur sera assis a table, s'il advient que quelque verre de vin
+soit espandu, le vin ne tombera de cote ne d'autre, ains percera la
+table...
+
+ [Note 1: _Traite de l'apparition des esprits_ p. 139.]
+
+"D'apres Jean de Caurres[1], saint Augustin au II de _Civitate Dei_ parle
+de Tiberius Graccus, duquel aussi fait mention Saluste _de Bello
+Jugurtino_, lequel fut meurdry estant tribun du peuple, et comment apres sa
+mort, son frere Caius Graccus, aspiroit audit office odieux au peuple, la
+nuict en dormant luy apparut la face de son frere, luy disant que s'il
+acceptoit ledit office, qu'avoit este cause de sa mort, qu'il mourroit de
+mesme mort que luy, ce qu'advint.
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees_, p. 377.]
+
+"Valere au premier[1], qui parle des songes et des miracles recite de
+Simonides, lequel venant a un port de mer par navire, trouva audict port un
+homme mort, non ensevely, lequel il ensevelit. Et pour recompense de ceste
+oeuvre de charite l'esprit appartenant a ce corps, la nuict, en dormant,
+parla a luy, en demonstrant qu'il se gardast le matin de monter sur le
+navire s'il aymoit ne point mourir. Simonides creut, et estant au port, il
+vit devant ses yeux perir le navire et tous ceux qui estoient avec luy. Le
+jour precedent, ledit Simonides encore receut une autre benefice, pour
+avoir ensevely celuy que dessus: car soupant chez Stophas, au village de
+Cyanone en Thessale, voicy un messager qui vient a luy soudain, disant
+qu'il y avoit a l'huys deux jeunes jouvenceaux qui instamment demandoient
+parler a luy: parquoy il sortit sur l'heure, et s'en alla a l'huys, et ne
+trouva aucun. Et estant la, le soupoir ou Stophas, et autres invites
+faisoient grande chere, tomba et tous moururent a ceste ruine, hormis le
+Simonides.
+
+ [Note 1: En son premier livre.]
+
+"Avenzoar Albamaaron, medecin arabe mahometiste, escrit comment luy estant
+malade d'une grande maladie des yeux, un sien amy medecin; desia trespasse,
+luy apprint en dormant la medecine pour sa maladie, par laquelle il guarit.
+
+Loys Lavater[1] rapporte, d'apres Manlius, en ses _Lieux communs_, le fait
+suivant:
+
+ [Note 1: _De l'apparition des esprits_, liv. I, ch. II.]
+
+"Theodore Gaza, docte personnage, avoit obtenu en don du pape certaine
+mestairie. Son fermier fossoyant un jour en certain endroit trouva une buye
+ou urne, en laquelle y avoit des os. Sur ce un fantosme lui aparut et
+commanda de remettre cette urne en terre, autrement son fils mourroit. Et
+pour ce que le fermier ne tint conte de cela, bien peu de temps apres son
+fils fut tue. Au bout de quelques jours le fantosme retourna, menassant le
+fermier de lui faire mourir son autre fils, s'il ne remettoit en terre
+l'urne et les os qu'il avoit trouves dedans. Le fermier ayant pense a soy,
+en voyant son autre fils tombe malade, conta le tout a Theodore, lequel
+estant alle en sa mestairie, et au lieu d'ou le fermier avoit tire l'urne,
+fit refaire une fosse au mesme endroit, ou ils cacherent et l'urne et les
+os; ce qu'estant fait, le fils du fermier recouvra incontinent la sante."
+
+"Il y avoit, dit Jean des Caurres[1], en Athenes, une grande maison, mais
+fort descriee et dangereuse. Lorsqu'il estoit nuict, on y entendoit un
+bruict, comme de plusieurs fers, lequel commencoit premierement de loin:
+mais puis estant approche plus pres, il sembloit que ce fut le bruit de
+quelques menotes, ou des fers que l'on met aux pieds des prisonniers.
+Incontinent apparoissoit la semblance d'un vieil homme tout attenue de
+maigreur et rempli de crasse, portant une longue barbe, et les cheveux
+herisses. Il avoit les fers aux pieds, et des menotes aux mains, qu'il
+faisoit cliqueter. Et aussi ceux qui habitoient la dedans, passoient les
+miserables nuicts sans dormir, estans remplis de peur et d'horreur: dont
+ils tomboient en maladie, et en la fin, par augmentation de la peur, ils
+mouroient. Car le long du jour encore que l'image fut absente, si est-ce
+que la memoire leur en demeuroit en l'entendement: si bien que la premiere
+crainte estoit cause d'une plus longue. Ainsi la maison descriee demeura
+deserte, et du tout abandonnee a ce monstre. Toutefois on y avoit mis un
+escriteau pour la vendre ou louer a quelqu'un qui par aventure ne seroit
+adverty du faict. Or sus ces entrefaictes, le philosophe Athenodore vint en
+Athenes. Il leut l'escriteau, il sceut le prix, et soupconnant par le bon
+marche qu'on luy en faisoit, et s'en estant enquis, on luy en dist la
+verite. Ce nonobstant il la loua de plus grande affection. Le soir
+approchait, il commanda que l'on fist son lict en la premiere partie de la
+maison. Il demanda ses tablettes a escrire, sa touche, sa lumiere, et
+laissa tous ses domestiques au dedans. Et a fin que son esprit oisif ne luy
+fantastiquast les espouvantails et craintes, dont on luy avoit parle, il se
+mit attentivement a escrire, et y employa, non seulement les yeux, mais
+aussi l'esprit et la main. La nuict venue, il entendit le fer qui
+cliquetoit: toutefois il ne leva point l'oeil, et ne laissa d'escrire, mais
+il s'asseura davantage, et presta l'aureille. Alors le bruit augmenta,
+redoubla et approcha: tellement qu'il l'entendoit desia comme a l'entree,
+puis au dedans. Il regarde, et voit, et recognoist la semblance de laquelle
+on luy avoit parle. Elle estoit debout, et lui faisoit signe du doigt,
+comme si elle l'eust appelle. Et luy au contraire luy faisoit signe de la
+main qu'elle attendist un petit. Derechef il se mit a escrire. Mais elle
+vint sonner ses chaisnes a l'entour de la teste de l'ecrivain, lequel la
+regarda comme auparavant. Et voyant qu'elle lui faisoit signe, tout
+soudainement il prit sa lumiere, et la suyvit. Elle alloit lentement comme
+si elle eust eu peine a marcher, a cause de ses fers. Et incontinent
+qu'elle fut au milieu de la maison, elle se disparut et laissa le
+philosophe tout seul. Lequel print quelques herbes et feuilles, pour
+marquer le lieu auquel elle l'avoit laisse. Le jour suivant il s'en alla
+vers le magistrat, et l'advertit de faire fouiller au lieu marque. On
+trouva des os entrelassez de chaisnes, que le corps pourry par la terre, et
+par la longueur du temps, avoit quitte aux fers, lesquels estant rassemblez
+furent enterrez publiquement, et n'y eust onques depuis esprit qui apparust
+en la maison."
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees_, p. 388.]
+
+Goulart[1] rapporte l'histoire suivante:
+
+ [Note 1: _Tresor des histoires admirables_, t. I, p. 543.]
+
+"Jean Vasques d'Ayola et deux autres jeunes Espagnols partis de leur pays
+pour venir estudier en droit a Boulogne la Grasse, ne pouvant trouver logis
+commode pour faire espargne, furent avertis qu'en la rue ou estoit leur
+hostellerie y avoit une maison deserte et abandonnee, a cause de quelques
+fantosmes qui y apparoissoyent, laquelle leur seroit laissee pour y habiter
+sans payer aucun louage, tandis qu'il leur plairoit y demeurer. Eux
+acceptent la condition, sont mesmes accommodez de quelques meubles, et font
+joyeusement leur mesnage en icelle l'espace d'un mois, au bout duquel comme
+les deux compagnons d'Ayola se fussent couchez d'heure, et lui fust en son
+estude fort tard, entendant un grand bruit comme de plusieurs chaisnes de
+fer, que l'on bransloit et faisoit entrechoquer, sortit de son estude, avec
+son espee, et en l'autre main son chandelier et la chandelle allumee, puis
+se planta au milieu de la salle, sans resveiller ses compagnons, attendant
+que deviendroit ce bruit, lequel procedoit a son advis du bas des degrez du
+logis respondant a une grande cour que la salle regardoit. Sur ceste
+attente, il descouvre a la porte de ces degrez un fantosme effrayable,
+d'une carcasse n'ayant rien que les os, trainant par les pieds et le faut
+du corps ces chaisnes qui bruioyent ainsi. Le fantosme s'arreste, et Ayola
+s'acourageant commence a le conjurer, demandant qu'il eust a lui donner a
+entendre en facon convenable ce qu'il vouloit. Le fantosme commence a
+croiser les bras, baisser la teste, et l'appeler d'une main pour le suivre
+par les degrez. Ayola respond: Marchez devant et je vous suivray. Sur ce le
+fantosme commence a descendre tout bellement, comme un homme qui traineroit
+des fers aux pieds, suivi d'Ayola, duquel la chandelle s'esteignit au
+milieu des degrez. Ce fut renouvellement de peur: neantmoins, s'esvertuant
+de nouveau, il dit au fantosme: Vous voyez bien que ma chandelle s'est
+amortie, je vay la r'allumer; si vous m'attendez ici, je retourneray
+incontinent. Il court au foyer, r'allume la chandelle, revient sur les
+degrez, ou il trouve le fantosme et le suit. Ayant traverse la cour du
+logis, ils entrent en un grand jardin, au milieu duquel estoit un puits; ce
+qui fit douter Ayola que le fantosme ne lui nuisit: pourtant il s'arresta.
+Mais le fantosme se retournant fit signe de marcher jusques vers un autre
+endroit du jardin: et comme ils s'avancoyent celle part, le fantosme
+disparut soudain. Ayola reste seul commence a le rappeler, protestant qu'il
+ne tiendroit a lui de faire ce qu'il seroit en sa puissance; et attendit un
+peu. Le fantosme ne paroissant plus, l'Espagnol retourne en sa chambre,
+resveille ses compagnons, qui le voyant tout pasle, lui donnerent un peu de
+vin et quelque confiture, s'enquerans de son avanture, laquelle il leur
+raconta. Tost apres le bruit seme par la ville de cest accident, le
+gouverneur s'enquit soigneusement de tout, et entendant le rapport d'Ayola
+en toutes ses circonstances, fit fouiller en l'endroit ou le fantosme
+estoit disparu. La fut trouvee la carcasse enchainee ainsi qu'Ayola l'avoit
+veue, en une sepulture peu profonde, d'ou ayant este tiree et enterree
+ailleurs avec les autres, tout le bruit qui paravant avoit este en ce grand
+logis cessa. Les Espagnols retournez en leur pays, Ayola fut pourvu
+d'office de judicature: et avoit un fils president en une ville d'Espagne
+du temps de Torquemada, lequel fait ce discours en la troisieme journee de
+son _Hexameron_."
+
+Taillepied[1] raconte le fait suivant: "Environ l'an 1559, un gentilhomme
+d'un village pres de Meulan sur Seine, seigneur de Flins, avoit ordonne par
+testament qu'on ensevelist son corps avec ses ancetres en la ville de
+Paris. Quand il fut trespasse, son fils heritier ne s'en souciant beaucoup
+d'executer la volonte de son pere le fit inhumer dans l'eglise dudit
+village. Mais advint que l'esprit du pere fit tant grand bruit et tourmente
+dans la chambre du fils qui couchoit en son lict a Paris que le fils fut
+contrainct d'envoyer des saquemans (pillards, voleurs) qu'il loua a prix
+d'argent, pour aller deterrer le corps dudit trespasse, et le faire
+apporter au lieu ou il avait esleu sa sepulture. Le lendemain matin je fus
+a ce village, en un jour de dimanche, ou l'histoire me fut recitee tout au
+long, et y avoit dans l'eglise une si grande puanteur de ce corps qui avoit
+este leve le jour precedent, qu'on n'y pouvoit aucunement durer pour
+l'infection."
+
+ [Note 1: _Traite de l'apparition des esprits_, p. 123.]
+
+"En Islande, dit Jean des Caurres[1], qui est une isle vers Aquilon des
+dernieres en laquelle, au solstice de l'este, n'y a nulle nuit, et a celuy
+de l'hyver n'y a nul jour, il y a une montagne nommee Hecla, qui est
+bruslante comme Ethna, et la bien souvent les morts se monstrent aux gens
+qui les ont cogneus, comme s'ils estaient vifs: en sorte que ceux qui n'ont
+sceu leur mort, les estiment vivans. Et revelent beaucoup de nouvelles de
+loin pays. Et quand on les invite de venir en leurs maisons, ils respondent
+avec grands gemissemens qu'ils ne peuvent, mais faut qu'ils s'en aillent a
+la montaigne de Hecla, et soudain disparaissent, et ne les voit-on point.
+Et communement apparoissent ceux qui ont este submergez en la mer, ou qui
+sont morts de quelque mort violente."
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees_, p. 378.]
+
+Adrien de Montalembert[1] raconte cette histoire d'Antoinette, jeune
+religieuse de l'abbaye de Saint-Pierre a Lyon et d'une grande piete, qui
+parlait souvent de l'abbesse du monastere, morte dans le repentir apres une
+vie dereglee et se recommandait a elle:
+
+ [Note 1: _La merveilleuse histoire de l'esprit qui depuis nagueres
+ est apparu au monastere des religieuses de Saint-Pierre de Lyon,
+ laquelle est plaine de grant admiration, comme l'on pourra voir a
+ la lecture de ce present livre_, par Adrien de Montalembert Paris,
+ 1528, in-12.]
+
+"Or advint une nuit que la dicte Antoinette, jeune religieuse, estoit toute
+seule en sa chambre, en son lict couchee et dormoit non point trop durement
+si luy fut advis que quelque chose luy levoit son queuvrechef tout
+bellement et luy fesoit au front le signe de la croix puis doulcement et
+souef en la bouche le baisoit. Incontinent la pucelle se reveille non point
+grandement effrayee ains tant seulement esbahye, pensant a par soy que ce
+pourroit estre qui l'auroit baisee et de la croix signee, entour d'elle
+rien n'appercoit... pour cette fois la pucelle ne y prinst pas grand advis
+cuydant qu'elle eust ainsi songe et n'en parla a personne.
+
+Advint aucuns jours apres qu'elle ouyt quelque chose entour d'elle faisant
+aucun son, et comme soubz ses pieds frapper aucuns petiz coups, ainsi qui
+heurteroit du bout d'un baston dessoubz ung carreau ou un marchepied. Et
+sembloit proprement que ce qui fesoit ce son et ainsi heurtoit fust dedans
+terre profondement; mays le son qui se faisoit estoit ouy quasi quatre doys
+en terre tousjours soubz les piedz de la dicte pucelle. Je l'ay ouy maintes
+fois et en me repondant sur ce que l'enqueroys frapoit tant de coups que
+demandoys. Quand la pucelle eut ja plusieurs fois entendu tel son et bruyt
+estrange elle commenca durement s'esbahir, et toute espouvantee le compta a
+la bonne abbesse, laquelle bien la sceut reconforter et remectre en bonne
+asseurance non pensant a autre chose qu'a la simplesse de la pucelle. Et
+pour mieulx y pourvoir ordonna qu'elle coucheroit en une chambre prochaine
+d'elle si que la pucelle n'eust sceu tant bellement se remuer que
+incontinent ne l'eust ouye.
+
+"Les povres religieuses de leans furent toutes esperdues de prime face,
+ignorans encore que c'estoit. Si vindrent premierement au refuge a nostre
+Seigneur et se misrent toutes en bon estat. Et fut interroguee la pucelle
+diligemment assavoir que lui sembloit de ceste adventure. Elle respond
+qu'elle ne scait que ce pourroit estre si ce n'estoit seur Alis la
+secretaine pourtant que depuys son trespas souvant l'avoit songee et veue
+en son dormant. Lors fut conjure l'esperit pour scavoir que c'estoit. Il
+respondit qu'il estoit l'esperit de seur Alis veritablement de leans jadis
+secretaine. Et en donna signe evident. La chose fut assez facile a croyre
+par ce que moult tousjours avoit ayme la pucelle. L'abbesse, voyant ce,
+delibera apres soy estre conseillee envoyer querir le corps de la
+trespassee et pour ce fut enquise l'ame premierement si elle vouldroit que
+son corps fust leans en terre. Elle incontinent donna signe que moult le
+desiroit; adonc la bonne dame abbesse l'envoya deterrer et amener
+honnestement en l'abbaye. Cependant l'ame menoit bruit entour la pucelle a
+mesure que son corps de leans approuchait de plus en plus. Et quand il fut
+a la porte du monastere moult se demenoit en frappant et en heurtant
+dessoubz les pieds de la pucelle. Durant aussi que les dames faisoient le
+service de ses funerailles ne cessoit et n'avoit aucun repos. Bonnemens ne
+scait-on pourquoy ainsy se demenoit cette ame ou pour la douleur qu'elle
+enduroit ou pour le plaisir qu'elle avoit de veoir son corps en son abbaye
+dont jadis elle estoit partie. Le service acheve fut mys en une fousse la
+casse ou cercueil qui contenoit les ossements en une petite chapelle de
+Notre-Dame, sans les couvrir aultrement fors d'ung drap mortuaire. Et ainsi
+me fust montre.
+
+"Or sachez sire que cest esperit ne faisoit aucun mal, frayeur ne
+destourbier a creature, ains les dames de leans le tindrent depuys a grande
+consolation pourtant que le dit esperit faisoit signe de grand
+resjouissance quand l'on chantoit le service divin et quand l'on parloit de
+Dieu fust a l'esglise ou aultre part. Mais jamais n'estoit ouy si la
+pucelle n'estoit presente, car jour et nuict luy tenoit compaignie et la
+suyvoit; ny oncques puis ne l'abandonna en quelque lieu qu'elle fust. Je
+vous diray grand merveille de ceste bonne ame. Je luy demanday en la
+conjurant ou nom de Dieu assavoir si incontinent qu'elle fut partie de son
+corps elle suyvit ceste jeune religieuse. L'ame respondit que ouy
+veritablement ny jamais ne l'abandonneroit que ne vollast au ciel pour
+jouyr de la vision eternelle entierement. Ce scay bien veritablement car ce
+luy ay je demande depuys et l'ay ouy maintes fois. Et moult estoit
+famyliere de moy. Et par elle ont este sceuz de grans cas qui ne pourroient
+estre congneuz de mortelle creature dont je me suys donne grand admiration
+et merveilles. Les secretz de Dieu sont inscrutables et aux ignorants
+incredibles. Mais ceulx qui ont ouy et veu telles choses certes l'en les
+doit croire plus entierement."
+
+
+
+
+II.--REVENANTS, SPECTRES, LARVES.
+
+
+Goulart[1] rappelle cette histoire d'apres Job Fincel[2]: "Un riche homme
+de Halberstad, ville renommee en Allemagne, tenoit d'ordinaire fort bonne
+table, se donnant en ce monde tous les plaisirs qu'il pouvoit imaginer, si
+peu soigneux de son salut, qu'un jour il osa vomir ce blaspheme entre ses
+escornifleurs, que s'il pouvoit tousiours passer ainsi le temps en delices,
+il ne desireroit point d'autre vie. Mais au bout de quelques jours et outre
+sa pensee, il fut contraint mourir. Apres sa mort on voyoit tous les jours
+en sa maison superbement bastie, des fantosmes survenant au soir, tellement
+que les domestiques furent contraints cercher demeure ailleurs. Ce riche
+aparoissoit entre autres, avec une troupe de banquetteurs en une sale qui
+ne servoit de son vivant qu'a faire festins. Il estoit entoure de
+serviteurs qui tenoyent des flambeaux en leurs mains, et servoyent sur
+table couverte de coupes et gobelets d'argent dore, portans force plats,
+puis desservans: outre plus on oyoit le son des flustes, luths, espinettes
+et autres instrumens de musique, bref, toute la magnificence mondaine dont
+ce riche avoit eu son passetemps en sa vie. Dieu permit que Satan
+representast aux yeux de plusieurs de telles illusions, afin d'arracher
+l'impiete du coeur des Epicuriens."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 539.]
+
+ [Note 2: Au IIe livre des _Merveilles de notre temps_.]
+
+Des Caurres[1] raconte "comment l'an 1555 en une bourgade, pres de Damas en
+Syrie, nommee Mellula, mourut une femme villageoise, qui demeura six jours
+au sepulchre; le septiesme jour elle commenca a crier dessous terre, a la
+voix de laquelle s'assemblerent une grande multitude de gens et appelerent
+les parens et mary de la defuncte, devant lesquels elle fut tiree vive du
+sepulchre et ressuscitee. Et voulant son mary la conduire a sa maison, ne
+vouloit, mais a grande instance demandoit estre amenee a l'eglise des
+chrestiens, ce que le mary et parens ne vouloient: mais elle persistait a
+prier qu'on la y menast, car vouloit estre baptisee et estre chrestienne.
+Les parens indignez la menerent a la grande ville de Damas, et la livreront
+ez mains de la justice, a fin que comme heretique elle fut punie. Le bruit
+en courut par tout le pays. Dont s'assembla en Damas une infinite de peuple
+pour ceste chose nouvelle. Elle fut presentee a celuy qui est juge des
+choses appartenans a la religion, le cadi, a laquelle dit le juge: O
+insensee! veux-tu suivre la foy damnee des chrestiens pour estre condamnee
+a damnation eternelle en enfer? Auquel respondit, disant: Je veux estre
+chrestienne pour evader les peines que tu dis, a cause que nul n'est sauve
+que les chrestiens: a laquelle respondit le cadi: Et quelle certitude as-tu
+de cecy? Elle respond que tous ceux laquelle avoit cogneu en leur vie qui
+estoient trespassez, les avoit tous veus en enfer. Alors crierent tous ceux
+qui estoient la presens: Adonc nous sommes tous damnez? elle respond
+qu'ouy; ce que entendant, le peuple avec grande fureur la voulurent
+lapider, les autres crioient que comme infidelle fut bruslee. Le cadi dit
+qu'il n'en estoit pas d'avis, afin que les chrestiens ne s'en glorifiassent
+au grand mespris d'eux et de leur foy, mais pour nostre gloire traittons la
+comme folle et insensee et la renvoyons pour telle, par instrument public.
+Ce que fut fait; a l'heure ceste bonne femme s'en vint a l'eglise des
+chretiens, et receut la foy et le baptesme: et depuis vesquit avec les
+chrestiens en la religion chrestienne, et en icelle mourut."
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees_, p. 376.]
+
+"Certain Italien, dit Alexandre d'Alexandrie[1], ayant fait enterrer
+honnestement un sien ami trespasse, et comme il revenoit a Rome, la nuict
+l'ayant surpris, il fut contraint s'arrester en une hostellerie, sur le
+chemin, ou, bien las de corps et afflige d'esprit, il se met en la couche
+pour reposer. Estant seul et bien esveille, il lui fut avis que son ami
+mort, tout pasle et descharne, lui aparoissoit tel qu'en sa derniere
+maladie, et s'aprochoit de lui, qui levant la teste pour le regarder et
+transi de peur, l'interrogue, qu'il estoit? Le mort ne respondant rien se
+despouille, se met au lict, et commence a s'approcher du vivant, ce lui
+sembloit. L'autre ne scachant de quel coste se tourner, se met sur le fin
+bord, et comme le defunct aprochoit tousiours, il le repousse. Se voyant
+ainsi rebute, ce fut a regarder de travers le vivant, puis se vestir, se
+lever du lict, chausser ses souliers et sortir de la chambre sans plus
+aparoir. Le vivant eut telles affres de ceste caresse, que peu s'en falut
+aussi qu'il ne passast le pas. Il recitoit que quand ce mort aprocha de lui
+dans le lict, il toucha l'un de ses pieds, qu'il trouva si froid que nulle
+glace n'est froide a comparaison."
+
+ [Note 1: Au IIe livre de ses _Jours geniaux_, ch. IX, cite par
+ Goulart, _Thresor d'histoires admirables_, t. I, p. 533.]
+
+Goulart[1] rapporte, d'apres divers auteurs resumes par Camerarius[2], les
+apparitions des morts dans certains cimetieres: "Un personnage digne de
+foy, dit-il, qui avoit voyage en divers endroits de l'Asie et de l'Egypte,
+tesmoignoit a plusieurs avoir veu plus d'une fois en certain lieu, proche
+du Caire (ou grand nombre de peuple se trouve, a certain jour du mois de
+mars, pour estre spectateur de la resurrection de la chair, ce disent-ils),
+des corps des trespassez, se monstrans, et se poussans comme peu a peu hors
+de terre: non point qu'on les voye tout entiers, mais tantost les mains,
+parfois les pieds, quelquesfois la moitie du corps: quoi faict ils se
+recachent de mesme peu a peu dedans terre. Plusieurs ne pouvans croire
+telles merveilles, de ma part desirant en scavoir de plus pres ce qui en
+est, je me suis enquis d'un mien allie et singulier ami, gentilhomme autant
+accompli en toutes vertus qu'il est possible d'en trouver, esleve en grands
+honneurs, et qui n'ignore presque rien. Iceluy ayant voyage en pays
+susnommez, avec un autre gentil-homme aussi de mes plus familiers et grands
+amis, nomme le seigneur Alexandre de Schullembourg, m'a dit avoir entendu
+de plusieurs que ceste apparition estoit chose tres-vraye, et qu'au Caire
+et autres lieux d'Egypte on ne la revoquoit nullement en doute. Pour m'en
+asseurer d'avantage, il me monstra un livre italien, imprime a Venise,
+contenant diverses descriptions des voyages faits par les Ambassadeurs de
+Venise en plusieurs endroits de l'Asie et de l'Afrique: entre lesquels s'en
+lit un intitule _Viaggio di Messer Aluigi, di Giovanni, di Alessandria
+nelle Indie_. J'ay extrait d'icelui, vers la fin quelques lignes tournees
+de l'italien en latin (et maintenant en francois) comme s'ensuit. Le 25e
+jour de mars, l'an 1540, plusieurs chrestiens, accompagnez de quelques
+janissaires, s'acheminerent du Caire vers certaine montagnette sterile,
+environ a demi lieue de la, jadis designee pour coemitiere aux trespassez:
+auquel lieu s'assemble ordinairement tous les ans une incroyable multitude
+de personnes, pour voir les corps morts y enterrez, comme sortans de leurs
+fosses et sepulchres. Cela commence le jeudi, et dure jusques au samedi,
+que tous disparoissent. Alors pouvez-vous voir des corps envelopez de leurs
+draps, a la facon antique, mais on ne les void ni debout, ni marchans: ains
+seulement les bras, ou les cuisses, ou autres parties du corps que vous
+pouvez toucher. Si vous allez plus loin, puis revenez incontinent, vous
+trouvez que ces bras ou autres membres paroissent encore d'avantage hors de
+terre. Et plus vous changez de place, plus ces mouvements se font voir
+divers eslevez. En mesmes temps il y a force pavillons tendus autour de la
+montagne. Car et sains et malades qui vienent la par grosses troupes
+croyent fermement que quiconque se lave la nuict precedente le vendredi, de
+certaine eau puisee en un marest proche de la, c'est un remede pour
+recouvrer et maintenir la sante, mais je n'ai point veu ce miracle. C'est
+le rapport du Venitien. Outre lequel nous avons celui d'un jacopin d'Ulme,
+nomme Felix, qui a voyage en ces quartiers du Levant, et a publie un livre
+en alemand touchant ce qu'il a veu en la Palestine et en Egypte. Il fait le
+mesme recit. Comme je n'ai pas entrepris de maintenir que ceste apparition
+soit miraculeuse, pour confondre ces superstitieux et idolastres d'Egypte,
+et leur monstrer qu'il y a une resurrection et vie a venir, ni ne veux non
+plus refuter cela, ni maintenir que ce soit illusion de Satan, comme
+plusieurs estiment; aussi j'en laisse le jugement au lecteur, pour en
+penser et resoudre ce que bon lui semblera."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 42.]
+
+ [Note 2: _Meditations historiques_, ch. LXXIII.]
+
+"J'adjousteray, dit Goulart, quelque chose a ce que dessus, pour le
+contentement des lecteurs. Estienne du Plais, orfevre ingenieux, homme
+d'honneste et agreable conversation, aage maintenant d'environ
+quarante-cinq ans, qui a este fort curieux en sa jeunesse de voir divers
+pays, et a soigneusement considere diverses contrees de Turquie et
+d'Egypte, me fit un ample recit de ceste apparition susmentionnee, il y a
+plus de quinze ans, m'affermant en avoir este le spectateur Claude Rocard,
+apoticaire a Cably en Champagne, et douze autres chrestiens, ayans pour
+trucheman et conducteur un orfevre d'Otrante en la Pouille, nomme Alexandre
+Maniotti, il me disoit d'avantage avoir (comme aussi firent les autres)
+touche divers membres de ces ressuscitans. Et comme il vouloit se saisir
+d'une teste chevelue d'enfant, un homme du Caire s'escria tout haut: _Kali,
+kali, ante matarafde_: c'est-a-dire, Laisse, laisse, tu ne scais que c'est
+de cela. Or, d'autant que je ne pouvois bonnement me persuader qu'il fust
+quelque chose de ce qu'il me contoit apporte de si loin, quoy qu'en divers
+autres recits, conferez avec ce qui se lit en nos modernes, je l'eusse
+toujours trouve simple et veritable, nous demeurasmes fort longtemps en
+ceste opposition de mes oreilles a ses yeux, jusques a l'an 1591, que luy
+ayant monstre les observations susmentionnees du docteur Camerarius: Or
+cognoissez-vous (me dit-il) maintenant que je ne vous ay point conte des
+fables. Depuis, nous en avons devise maintesfois, avec esbahissement et
+reverence de la sagesse divine. Il me disoit la dessus qu'un chrestien
+habitant en Egypte, lui a raconte par diverses fois, sur le discours de
+ceste apparition ou resurrection, qu'il avoit aprins de son ayeul et pere,
+que leurs ancestres recitoyent, l'ayant receu de longue main, qu'il y a
+quelques centaines d'annees, que plusieurs chrestiens, hommes, femmes,
+enfans, s'estans assemblez en ceste montagne, pour y faire quelque exercice
+de leur religion, ils furent ceints et environnez de leurs ennemis en tres
+grand nombre (la montagnette n'ayant gueres de circuit) lesquels taillerent
+tout en pieces, couvrirent de terre ces corps, puis se retirerent au Caire;
+que depuis, ceste resurrection s'est demonstree l'espace de quelques jours
+devant et apres celui du massacre. Voila le sommaire du discours d'Estienne
+du Plais, par lui confirme et renouvelle a la fin d'avril 1600, que je
+descrivois ceste histoire, a laquelle ne peut prejudicier ce que recite
+Martin de Baumgarten en son voyage d'Egypte, faict l'an 1507, publie par
+ses successeurs, et imprime a Nuremberg l'an 1594. Car au XVIIIe chap. du
+Ier liv. il dit que ces apparitions se font en une mosquee de Turcs pres du
+Caire. Il y a faute en l'exemplaire: et faut dire Colline ou Montagnette,
+non a la rive du Nil, comme escrit Baumgarten, mais a demie lieue loin,
+ainsi que nous avons dit."
+
+"Ceux qui ont remarque, dit un ecrivain anonyme[1], les gestes ou escript
+la vie des papes sont autheurs que le pape Benoist 9e du nom, apparut apres
+sa mort vagant ca et la, avec une facon fort horrible, ayant le corps d'un
+ours, la queue d'un asne, et qui interrogue d'ou luy estoit advenue une
+telle metamorphose, il repondit: Je suis errant de ceste forme, pour ce que
+j'ay vescu en mon pontificat sans loy comme une beste."
+
+ [Note 1: _Histoires prodigieuses extraites de plusieurs fameux
+ auteurs, etc._]
+
+Le Loyer[1] rapporte l'histoire d'une Peruvienne qui reparut apres sa mort.
+"C'est d'une Catherine, Indienne native de Peru, qui desdaignant de se
+confesser et morte impenitente, apparut toute en feu, et jettant de grandes
+flammes par la bouche, et par toutes les jointures du corps, tourmentant et
+inquietant premierement ceux de la maison ou elle etait decedee jusques a
+jetter pierres et puis a la fin se monstrant particulierement a une
+servante, a laquelle ceste Catherine confessa qu'elle estoit damnee et luy
+en dit la cause. Il se remarque qu'elle avoit en horreur une chandelle de
+cire benite ardente, qu'avoit la servante en main, et qu'elle pria la
+servante de la jetter par terre et l'estaindre parce qu'elle r'engregeoit
+sa peine. Les epistres de quelques jesuites attestent cette vision
+veritable, et produisent tant de personnes dignes de foy a tesmoignage, que
+force est d'en croire quelque chose et par les merveilles veues en ce
+siecle apprendre a ne se rendre trop incredules aux miracles du passe."
+
+ [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, p. 658.]
+
+"L'an 1534, dit Taillepied[1] la femme d'un prevost de la ville d'Orleans
+se sentant desja de la farine lutherienne, pria son mary qu'on l'enterrast
+apres son decez sans pompe ne bruit de cloche, ny d'aucunes prieres
+d'eglise. Le mary qui portoit fort bonne affection a sa femme fit selon
+qu'elle avoit ordonne et la fit enterrer aux cordeliers, dans l'eglise
+aupres de son pere et de son ayeul. Mais la nuict ensuyvant, ainsy qu'on
+disoit matines, l'esprit de la deffuncte s'apparut comme sur la voute de
+l'eglise, qui faisoit un merveilleux bruit et tintamarre. Les religieux
+advertirent les parents et amys de la deffuncte, ayant soupcon que ce
+bruict inaccoutume venoit d'elle qui avoit ete ainsi inhumee sans
+solennite. Et comme le peuple se fut trouve en telle heure et qu'on eut
+adjure l'esprit, il dit qu'il estoit damne pour s'estre adonne a l'heresie
+de Luther, et commandoit que son corps fut deterre et porte hors de terre
+sainte. Et comme les cordeliers deliberoient de ce faire, ils furent
+empeschez par gens mal sentans de la foy, lesquels pour se purger firent
+comme les ariens envers Athanase."
+
+ [Note 1: _Traite de l'apparition des esprits_, p. 123.]
+
+"Chacun scait, dit Alexandre d'Alexandrie[1], que durant la grande
+prosperite de Ferdinand Ier, roi d'Arragon, la ville et le royaume de
+Naples ne voyant pres ni loin de soi tant soit petite apparence de guerre
+ou autre redoutable changement, un sainct homme nomme Catalde, lequel pres
+de mille ans auparavant avoit este evesque de l'eglise de Tarente, qui
+depuis le tenoit pour son patron, une fois aparut sur la minuit en vision a
+un prestre d'icelle eglise, et l'admonesta soigneusement de fouiller en
+certain endroit qu'il lui designa, ou il trouveroit un livre, par lui
+escrit durant sa vie, dedans lequel y avoit beaucoup de secrets, escrits
+par mandement expres de Dieu; qu'ayant trouve ce livre, il le portast
+promptement au roi Ferdinand Ier. Le prestre adjoustant peu de foi a ceste
+vision, laquelle lui aparut encore plusieurs fois depuis en son repos,
+avint un jour que s'estant leve fort matin, et se trouvant seul en
+l'eglise, l'evesque Catalde se presente a lui, la mittre en teste, couvert
+de chape episcopale, et fit au prestre veillant et le contemplant le mesme
+commandement susmentionne, adjoustant des menaces s'il n'executoit ce qu'il
+lui estoit enjoint. Le jour, ce prestre, suivi de grande multitude de
+peuple, s'achemina en procession solennelle vers la cachette ou estoit le
+livre, qui fut trouve en placques ou tablettes de plomb, bien attachees et
+clouees, contenant ample declaration de la ruine, des miseres, desolations,
+et pitoyables confusions du royaume de Naples, au temps de Ferdinand Ier.
+De fait sur les aprests de la guerre, Ferdinand mourut. Charles VIII, roi
+de France, envahit le royaume de Naples; Alfonse, fils aisne de Ferdinand,
+des son advenement a la couronne dechasse, fut contraint s'enfuir en exil,
+ou il mourut. Son fils, Ferdinand le Jeune, prince de tres grande
+esperance, heritier du royaume, fut envelope en guerre, et mourut en fleur
+d'aage. Puis les Francois et Espagnols partagerent le royaume, chassans
+Frideric, fils puisne de Ferdinand, firent des desordres et saccagemens
+incroyables partout le pays. Enfin les Espagnols en chasserent du tout les
+Francois."
+
+ [Note 1: Au IIIe livre de ses _Jours geniaux_, ch. XV, cite par
+ Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t. IV, p. 331.]
+
+"Sabellic[1] escrit que la commune voix fut, lors que Charles VIII
+entreprit la conqueste de Naples par l'aveu du pape Alexandre VI, que le
+fantosme de Ferdinand Ier, mort peu auparavant, aparut par diverses fois de
+nuict a un chirurgien de la maison du roi, nomme Jaques, et du commencement
+en gracieux langage, puis avec menasses et rudes paroles, lui enjoignit de
+dire a son fils Alfonse, qu'il n'esperast pouvoir faire teste au roi de
+France: d'autant qu'il estoit ordonne que sa race, apres avoir passe par
+infinis dangers, seroit privee de ce beau royaume, et finalement aneantie.
+Que leurs pechez seroyent cause de ce changement, specialement un forfait
+commis par le conseil de Ferdinand dans l'eglise de Sainct-Leonard a
+Pouzzol, pres de Naples. Ce forfait ne fut point declare. Tant va
+qu'Alfonse quitta Naples, et avec quatre galeres chargees de ce qu'il avoit
+de plus precieux se sauva en Sicile. Bref en peu de temps, la maison
+d'Arragon perdit le royaume de Naples."
+
+ [Note 1: Au IXe livre de ses _Histoires_, Ennead. 10, cite par
+ Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t. IV, p. 332.]
+
+Arluno[1], cite par Goulart[2] rapporte que "Deux marchans italiens estans
+en chemin pour passer de Piedmont en France, rencontrerent un homme de
+beaucoup plus haute stature que les autres, lequel les appelant a soy leur
+tint tels propos: Retournez vers mon frere Ludovic, et lui baillez ces
+lettres que je luy envoye. Eux fort estonnez, demandent: Qui estes-vous? Je
+suis, dit-il, Galeas Sforce, et tout soudain s'esvanouit. Eux tournent
+bride vers Milan, de la a Vigevene, ou Ludovic estoit pour lors. Ils prient
+qu'on les face parler au Duc, disans avoir lettres a lui bailler de la part
+de son frere. Les courtisans se mocquent d'eux; et pour ce qu'ils faisoyent
+tousiours instance de mesme, on les emprisonne, on leur presente la
+question: mais ils maintienent constamment leur premiere parole. La dessus
+les conseillers du duc furent en dispute, de ce qu'il faloit faire de ces
+lettres, ne sachans que respondre tant ils estoyent esperdus. Un d'entr'eux
+nomme le vicomte Galeas empoigne les lettres escrites et un papier plie en
+forme de briefs de Rome, le fermant attache de menus filets de laiton, dont
+le contenu estoit: Ludovic, Ludovic, pren garde a toy; les Venitiens et
+Francois s'allieront ensemble pour te ruiner, et renverser entierement tes
+afaires. Mais si tu me fournis trois mille escus, je donneray ordre que les
+coeurs s'adouciront, et que le mal qui te menace s'eslongnera, me confiant
+d'en venir a bout, si tu veux me croire. Bien te soit. Et au bas: L'esprit
+de ton frere Galeas. Les uns estonnez de la nouveaute du fait, les autres
+se mocquant de tout cela, plusieurs conseillans qu'on mist les trois mille
+escus en depost au plus pres de l'intention de Galeas, le Duc estimant
+qu'on se mocqueroit de lui, s'il laschoit tant la main, s'abstint de
+desbourser l'argent et de le commettre en l'estrange main, puis renvoya les
+marchans en leurs maisons. Mais au bout de quelque temps, il fut dejette de
+sa duche de Milan, prins et emmene prisonnier."
+
+ [Note 1: En la premiere section de l'_Histoire de Milan_.]
+
+ [Note 2: _Thresor d'histoires admirables_, t. I, p. 531.]
+
+"En 1695, un certain M. Bezuel (qui depuis fut cure de Valogne), etant
+alors ecolier de quinze ans, fit la connaissance des enfants d'un procureur
+nomme d'Abaquene, ecoliers comme lui. L'aine etait de son age; le cadet, un
+peu plus jeune s'appelait Desfontaines; c'etait celui des deux freres que
+Bezuel aimait davantage. Se promenant tous deux en 1696, ils
+s'entretenaient d'une lecture qu'ils avaient faite de l'histoire de deux
+amis, lesquels s'etaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait
+dire des nouvelles de son etat au survivant. Le mort revint, disait-on, et
+conta a son ami des choses surprenantes."
+
+"Le jeune Desfontaines proposa a Bezuel de se faire mutuellement une
+pareille promesse. Bezuel ne le voulut pas d'abord; mais quelques mois
+apres il y consentit, au moment ou son ami allait partir pour Caen.
+Desfontaines tira de sa poche deux petits papiers qu'il tenait tout prets,
+l'un signe de son sang, ou il promettait, en cas de mort, de venir voir
+Bezuel; l'autre ou la meme promesse etait ecrite, fut signee par Bezuel.
+Desfontaines partit ensuite avec son frere, et les deux amis entretinrent
+correspondance."
+
+"Il y avait six semaines que Bezuel n'avait recu de lettres, lorsque, le 31
+juillet 1697, se trouvant dans une prairie, a deux heures apres midi, il se
+sentit tout d'un coup etourdi et pris d'une faiblesse, laquelle neanmoins
+se dissipa; le lendemain, a pareille heure, il eprouva le meme symptome; le
+surlendemain, il vit pendant son affaiblissement son ami Desfontaines qui
+lui faisait signe de revenir a lui... Comme il etait assis, il se recula
+sur son siege. Les assistants remarquerent ce mouvement."
+
+"Desfontaines n'avancant pas, Bezuel se leva pour aller a sa rencontre; le
+spectre s'approcha alors, le prit par le bras gauche et le conduisit a
+trente pas de la dans un lieu ecarte."
+
+"Je vous ai promis, lui dit-il, que si je mourais avant vous, je viendrais
+vous le dire: je me suis noye avant-hier dans la riviere, a Caen, vers
+cette heure-ci. J'etais a la promenade; il faisait si chaud qu'il nous prit
+envie de nous baigner. Il me vint une faiblesse dans l'eau, et je coulai.
+L'abbe de Menil-Jean, mon camarade, plongea; je saisis son pied, mais soit
+qu'il crut que ce fut un saumon, soit qu'il voulut promptement remonter sur
+l'eau, il secoua si rudement le jarret, qu'il me donna un grand coup dans
+la poitrine, et me jeta au fond de la riviere, qui est la tres profonde."
+
+"Desfontaines raconta ensuite a son ami beaucoup d'autres choses."
+
+"Bezuel voulut l'embrasser, mais alors il ne trouva qu'une ombre.
+Cependant, son bras etait si fortement tenu qu'il en conserva une douleur."
+
+"Il voyait continuellement le fantome, un peu plus grand que de son vivant,
+a demi nu, portant entortille dans ses cheveux blonds un ecriteau ou il ne
+pouvait lire que le mot _in_... Il avait le meme son de voix; il ne
+paraissait ni gai ni triste, mais dans une tranquillite parfaite. Il pria
+son ami survivant, quand son frere serait revenu, de le charger de dire
+certaines choses a son pere et a sa mere; il lui demanda de reciter pour
+lui les sept Psaumes qu'il avait eus en penitence le dimanche precedent, et
+qu'il n'avait pas encore recites; ensuite il s'eloigna en disant:
+"_Jusqu'au revoir_," qui etait le terme ordinaire dont il se servait quand
+il quittait ses camarades."
+
+"Cette apparition se renouvela plusieurs fois. L'abbe Bezuel en raconta les
+details dans un diner, en 1718, devant l'abbe de Saint-Pierre, qui en fait
+une longue mention dans le tome IV de ses _Oeuvres politiques_[1].
+
+ [Note 1: _Dictionnaire des sciences occultes_, de l'abbe Migac.]
+
+Dans ses _Memoires_, publies en 1799, la celebre tragedienne Clairon
+raconte l'histoire d'un revenant qu'elle croit etre l'ame de M. de S...,
+fils d'un negociant de Bretagne, dont elle avait rejete les voeux, a cause
+de son humeur haineuse et melancolique, quoiqu'elle lui eut accorde son
+amitie. Cette passion malheureuse avait conduit le jeune insense au
+tombeau. Il avait souhaite de la voir dans ses derniers moments; mais on
+avait dissuade Mlle Clairon de faire cette demarche; et il s'etait ecrie
+avec desespoir: "Elle n'y gagnera rien, je la poursuivrai autant apres ma
+mort que je l'ai poursuivie pendant ma vie!..."
+
+"Depuis lors, Mlle Clairon entendit, vers les onze heures du soir, pendant
+plusieurs mois, un cri aigu; ses gens, ses amis, ses voisins, la police
+meme, entendirent ce bruit, toujours a la meme heure, toujours partant sous
+ses fenetres, et ne paraissant sortir que du vague de l'air."
+
+"Ces cris cesserent quelque temps. Mais ils furent remplaces, toujours a
+onze heures du soir, par un coup de fusil tire dans ses fenetres, sans
+qu'il en resultat aucun dommage."
+
+"La rue fut remplie d'espions, et ce bruit fut entendu, frappant toujours a
+la meme heure dans le meme carreau de vitre, sans que jamais personne ait
+pu voir de quel endroit il partait. A ces explosions succeda un claquement
+de mains, puis des sons melodieux. Enfin, tout cessa apres un peu plus de
+deux ans et demi[1]".
+
+ [Note 1: _Memoires d'Hippolyte Clairon_, edit. de Buisson, p. 167.]
+
+"Le samedi qui suivit les obseques d'un notable bourgeois d'Oppenheim,
+Birck Humbert, mort en novembre 1620, peu de jours avant la Saint-Martin,
+on ouit certains bruits dans la maison ou il avait demeure avec sa premiere
+femme; car etant devenu veuf, il s'etait remarie. Son beau-frere
+soupconnant que c'etait lui qui revenait, lui dit:
+
+"Si vous etes Humbert, frappez trois coups contre le mur."
+
+"En effet, on entendit trois coups seulement; d'ordinaire il en frappait
+plusieurs. Il se faisait entendre aussi a la fontaine ou l'on allait puiser
+de l'eau, et troublait le voisinage, se manifestant par des coups
+redoubles, un gemissement, un coup de sifflet ou un cri lamentable. Cela
+dura environ six mois."
+
+"Au bout d'un an, et peu apres son anniversaire, il se fit entendre de
+nouveau plus fort qu'auparavant. On lui demanda ce qu'il souhaitait: il
+repondit d'une voix rauque et basse: "Faites venir, samedi prochain, le
+cure et mes enfants."
+
+"Le cure etant malade ne put venir que le lundi suivant, accompagne de bon
+nombre de personnes. On demanda au mort s'il desirait des messes? Il en
+desira trois; s'il voulait qu'on fit des aumones? il dit: "Je souhaite
+qu'on donne aux pauvres huit mesures de grain; que ma veuve fasse des
+cadeaux a tous mes enfants, et qu'on reforme ce qui a ete mal distribue
+dans ma succession," somme qui montait a vingt florins."
+
+"Sur la demande qu'on lui fit, pourquoi il infestait plutot cette maison
+qu'une autre, il repondit qu'il etait force par des conjurations et des
+maledictions. S'il avait recu les sacrements de l'Eglise? "Je les ai recus,
+dit-il, du cure, votre predecesseur." On lui fit dire avec peine le _Pater_
+et l'_Ave_, parce qu'il en etait empeche, a ce qu'il assurait, par le
+mauvais esprit, qui ne lui permettait pas de dire au cure beaucoup d'autres
+choses."
+
+"Le cure, qui etait un premontre de l'abbaye de Toussaints, se rendit a son
+couvent afin de prendre l'avis du superieur. On lui donna trois religieux
+pour l'aider de leurs conseils. Ils se rendirent a la maison, et dirent a
+Humbert de frapper la muraille; il frappa assez doucement. "Allez chercher
+une pierre, lui dit-on alors, et frappez plus fort." Ce qu'il fit."
+
+"Quelqu'un dit a l'oreille de son voisin, le plus bas possible: "Je
+souhaite qu'il frappe sept fois," et aussitot l'ame frappa sept fois."
+
+"On dit le lendemain trois messes que le revenant avait demandees; on se
+disposa aussi a faire un pelerinage qu'il avait specifie dans le dernier
+entretien qu'on avait eu avec lui. On promit de faire les aumones au
+premier jour, et des que ses dernieres volontes furent executees, Humbert
+Birck ne revint plus[1]."
+
+ [Note 1: _Livre des prodiges_, edit de 1821, p. 75.]
+
+
+
+
+III.--FANTOMES
+
+
+Un autre auteur[1] raconte cette singuliere apparition: "Au mois d'avril
+1567 on vit... en celle grande plaine qui est dite d'Heyton souz Mioland
+(en Savoie) par l'espace de six jours continuels sortir d'une isle non
+habitee trois hommes vestuz de noir, incogneuz de chacun, et chacun
+desquels tenoit une croix en la main et apres iceux marchoit une dame
+accoustree en dueil et ainsi que se vestent coustumierement les vefves,
+laquelle suyvant ces porte-croix, se tourmentoit et demenoit avec une si
+triste contenance qu'on eut dit qu'elle estoit attainte de quelque douleur,
+et angoisse desesperee. Cecy n'est rien si un grand escadron de peuple
+n'eust suivy ces vestus de dueil qui marchoient en procession, et
+l'habillement duquel representoit plus de joye que des quatre premiers, en
+tant que toute ceste multitude estoit vestue a blanc, et monstrant plus de
+plaisir et allegresse que la susdite femme. La course de ces pourmeneurs
+s'estendoit tout le long de la campagne susnommee jusques a une autre isle
+voisine, ou tous ensemble s'esvanouyssaient, et n'en voyait on rien n'en
+plus que si jamais il n'en eut este memoire, et au reste des que quelcun
+approchoit pour les voir de plus pres il en perdoit incontinent la vue..."
+
+ [Note 1: _Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux
+ auteurs, etc._ Paris, Jean de Bordiane, 2 tomes, 1571, in-8 deg., p.
+ 320.]
+
+Suivant Job Fincel, cite par Goulart[1], "Il y a un village en la duche de
+Brunswic, nomme Gehern, a deux lieues de Blommenaw. L'an 1555, un paysan
+sorti au matin de ce lieu avec son chariot et ses chevaux pour aller querir
+du bois en la forest, descouvrit a l'entree d'icelle quelques troupes de
+reitres couverts de cuirasses noires. Estonne de ceste rencontre, il
+retourne en porter les nouvelles au village. Les plus anciens du lieu,
+accompagnez de leur cure ou pasteur, sortent incontinent en campagne suivis
+de cent personnes, tant hommes que femmes, pour voir ceste cavalerie, et
+content quatorze bandes ou troupes distinctes, lesquelles en un instant se
+mirent en deux gros, comme pour combatre a l'opposite l'un de l'autre. Puis
+apres on aperceut sortir de chasque gros un grand homme de contenance fiere
+et fort effroyable a voir. Ces deux de coste et d'autre descendent de
+cheval, faisant soigneuse reveue de leurs troupes: quoy fait, tous deux
+remontent. Incontinent les troupes commencent a s'avancer et a courir une
+grande campagne, sans se choquer: ce qui dura jusques a la nuict toute
+close, en presence de tous les paysans. Or en ce temps ne se parloit en la
+duche de Brunswic ni es environs d'aucune entreprise de guerre, ni d'amas
+de reitres: ce qui fit estimer que telle vision estoit un presage des maux
+avenus depuis par le juste jugement de Dieu."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. I. p. 510.]
+
+Au recit de Torquemade[1], "Antoine Costille, gentil-homme espagnol
+demeurant a Fontaines de Ropel, sortit un jour de sa maison bien monte,
+pour aller a quelques lieues de la expedier des affaires, ausquelles ayant
+pourveu, et la nuict aprochant, il delibere retourner en sa maison. Au
+sortir du village ou il estoit alle, il trouve un petit hermitage et
+chappelle garnie de certain treillis de bois au devant, et une lampe
+allumee au dedans. Descendu de cheval il fait ses devotions, puis jettant
+la veue dedans l'hermitage, void, ce lui semble, sortir de dessouz terre
+trois personnes qui venoyent a lui les testes couvertes, puis se tenir
+coyes. Les ayant un peu contemples, voyant leurs cheveux estinceller, quoy
+qu'il fust estime fort vaillant, il eut peur, et remonte a cheval commence
+a picquer. Mais levant les yeux il descouvre ces personnes qui marchoyent
+un peu devant luy, et sembloyent l'accompagner. Se recommandant sans cesse
+a Dieu, il tourne de part et d'autre, mais ceste troupe estoit tousiours
+autour de lui. Finalement il coucha une courte lance qu'il portoit et
+brocha des esperons contre, pour donner quelque atteinte: mais ces
+fantosmes alloyent de mesme pas que le cheval, de maniere qu'Antoine fut
+contraint les avoir pour compagnie jusques a la porte de son logis, ou il y
+avoit une grande cour. Ayant mis pied a terre, il entre et trouve ces
+fantosmes: monte a la porte d'une chambre ou sa femme estoit, qui ouvrit a
+sa parole, et comme il entroit, les visions disparurent. Mais il aparut
+tout esperdu, si desfait et trouble que sa femme estima qu'il avoit eu
+quelque rude traictement de la part de ses ennemis, en ce voyage. S'en
+estant enquise, et ne pouvant rien tirer de lui, elle envoye appeller un
+grand ami qu'il avoit, homme fort docte, lequel vint tout a l'heure: et le
+trouvant aussi passe qu'un mort, le pria instamment de descouvrir son
+avanture. Costille lui ayant fait le discours, cest ami tascha de le
+resoudre, puis le fit souper, le conduisit en sa chambre, le laissa sur son
+lict avec une chandelle allumee sur la table, et sortit pour le laisser en
+repos. A peine fust-il hors de la chambre, que Costille commence a crier
+tant qu'il peut: A l'aide! a l'aide! secourez-moi! Lors tous les
+domestiques rentrerent en la chambre, ausquels il dit que les trois visions
+estoyent venues a luy seul et qu'ayant creuse la terre de leurs mains,
+elles la lui avoyent jettee dessus les yeux, de maniere qu'il ne voyoit
+goutte. Pourtant ne l'abandonnerent plus ses domestiques, ains a toute
+heure il estoit bien accompagne, mais leur assistance et vigilance ne le
+peut garder de mourir le septiesme jour suivant, sans autre accident de
+maladie."
+
+ [Note 1: En la 3e journee de son _Hexameron_, cite par Goulart,
+ _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 541.]
+
+Le meme[1] rapporte cette vision singuliere:
+
+ [Note 1: En la 3e journee de son _Hexameron_, cite par Goulart,
+ _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 547.]
+
+"Un chevalier espagnol, riche et de grande authorite, s'amouracha d'une
+nonnain, laquelle s'accordant a ce dont il la requeroit, pour lui donner
+libre entree, lui conseilla de faire forger des clefs semblables a celles
+des portes de l'eglise, ou elle trouveroit moyen d'entrer par autre endroit
+pour se rendre en certain lieu designe. Le chevalier fit accommoder deux
+clefs, l'une servant ouvrir la porte du grand portail de l'eglise, l'autre
+pour la petite porte d'icelle eglise. Et pour ce que le couvent des
+nonnains estoit un peu loin de son village, il partit sur la minuict fort
+obscure tout seul: et laissant son cheval en certain lieu seur, marcha vers
+le couvent. Ayant fait ouverture de la premiere porte, il vid l'eglise
+ouverte, et au dedans grande clairte de lampes et de cierges, et force gens
+qui chantoyent et faisoyent le service pour un trespasse. Cela l'estonna:
+neantmoins il s'approche, pour voir que c'estoit, et regardant de tous
+costez, appercoit l'eglise pleine de moines et de prestres qui chantoyent
+aussi a ces funerailles, ayans au milieu d'eux un aix en forme de tombeau
+fort haut, couvert de noir, et a l'entour force cierges allumez en leurs
+mains. Son estonnement redoubla quand entre tous ces chantres il n'en peut
+remarquer pas un de sa cognoissance. Pourtant apres les avoir bien
+contemplez, il s'approche de l'un des prestres, et lui demande pour qui
+l'on faisoit ce service. Le prestre respond que c'estoit pour un chevalier,
+designant le nom et surnom de celui qui parloit, adjoustant que ce
+chevalier estoit mort et qu'on faisoit ses funerailles. Le chevalier se
+prenant a rire respond: Ce chevalier que vous me nommez est en vie: par
+ainsi vous vous abusez. Mais le prestre repliqua: Oui bien vous, car pour
+certain il est mort, et est ici pour estre enseveli; quoy dit il se remit a
+chanter. Le chevalier fort esbahi de ce devis, s'adresse a un autre et lui
+fait la mesme demande. Ce deuxiesme fait mesme response, affermant vrai ce
+que le premier avoit dit. Alors le chevalier tout estonne, sans attendre
+davantage, sortit de l'eglise, remonte a cheval, et s'achemine vers sa
+maison. Il est suivi et acompagne de deux grands chiens noirs qui ne
+bougent de ses costez, et quoi qu'il les menacast de l'espee, ils ne
+l'abandonnent point. Mettant pied a terre a la porte de son logis, et
+entrant dedans, ses serviteurs le voyans tout change le prient instamment
+de leur reciter son avanture: ce qu'il fait de poinct en poinct. On le
+mesne en sa chambre, ou achevant de raconter ce qui estoit passe, les deux
+chiens entrent, se ruent furieusement sur lui, l'estranglent et despecent
+sans qu'aucun des siens peust le secourir."
+
+"Un mien ami nomme Gordian, personnage digne de foy, m'a recite, dit
+Alexandre d'Alexandrie[1], qu'allant vers Arezze avec certain autre de sa
+connoissance, s'estans esgarez en chemin ils entrerent en des forests, ou
+ils ne voyent que de la neige, des lieux inaccessibles, et une effrayable
+solitude. Le soleil estant fort bas, ils s'assirent par terre tous recreus.
+Sur ce leur fut avis qu'ils entendoyent une voix d'homme assez pres de la;
+ils approchent et voyent sur une terre proche trois gigantales et
+espouvantables formes d'hommes, vestus de longues robes noires, comme en
+deuil, avec grands cheveux et fort longues barbes, lesquels les
+appellerent. Comme ces deux passans approchoyent, les trois fantosmes se
+firent plus grands de beaucoup qu'a la premiere fois: et l'un d'iceux
+paroissant nud, fit des fauts mouvemens et contenances fort deshonnestes.
+Ces deux fort estonnez de tel spectacle commencerent a fuir de vitesse a
+eux possible, et ayans traverse des precipices et chemins, du tout
+fascheux, se rendirent a toute peine en la logette d'un paysan, ou ils
+passerent la nuict."
+
+ [Note 1: Au IIe livre de ses _Jours geniaux_, ch. IX, cite par S.
+ Goulart, _Thresor d'histoires admirables_, t. I, p. 534.]
+
+"Ce que j'ay par tesmoignage de moy-mesme, et dont je suis bien asseure, je
+l'adjouste, continue le meme auteur. Estant malade a Rome, et couche dedans
+le lict, ou j'estois bien eveille, m'apparut un fantosme de belle femme,
+laquelle je regardai longuement tout pensif et sans dire mot, discourant en
+moy-mesme si je resvois, ou si j'estois vrayement esveille. Et conoissant
+que tous mes sens estoyent en leur pleine vigueur, et que ce fantosme se
+tenoit toujours devant moy, je lui demande qui elle estoit. Elle se
+sousriant repetoit les mesmes mots, comme par mocquerie, et m'ayant
+contemple longuement s'en alla."
+
+Torquemada[1] nous apprend encore que "Antoine de la Cueva, chevalier
+espagnol, pour raisons a nous incongnues, et par la permission de Dieu, fut
+tente et travaille en la vie de fantosmes et visions, de maniere que pour
+la continuation il en avoit finalement perdu la crainte, combien qu'il ne
+laissast pas d'avoir tousiours de la lumiere en la chambre ou il couchoit.
+Une nuict, estant en la couche, et lisant en un livre, il sentit du bruit
+dessous la couche, comme s'il y eust quelque personne: et ne sachant que ce
+pouvoist estre, vid sortir d'un coste du lict un bras nud, qui sembloit
+estre de quelque more, lequel empoignant la chandelle la jetta a bas, avec
+le chandelier et l'esteignit. Alors le chevalier sentit ce more monter et
+se mettre avec lui en la couche. Comme ils se fusrent empoignez et
+embrassez ils commencerent a lutter de toute leur force, menans tel bruit
+que ceux de la maison se resveillerent, et venans voir que c'estoit ne
+trouverent autre que le chevalier, lequel estoit tout en eau, comme s'il
+fust sorti d'un bain et tout enflamme. Il leur conta son avanture, et que
+ce more les sentant venir s'estoit desfait de lui, et ne scavoit qu'il
+estoit devenu."
+
+ [Note 1: En la 3e journee de son _Hexameron_, cite par Goulart,
+ _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 547.]
+
+Au recit de Goulart[1], "Le sieur de Voyennes, gentil-homme picard, en ses
+devis ordinaires, limitoit ses jours au signe de Taurus. Un jour estant a
+table en bonne compagnie, avis lui fut qu'il voyoit acourant a lui un
+taureau furieux. Lors tout esperdu il commenca a s'escrier: Ha, messieurs,
+ce meschant animal me perce de ses cornes. Disant telles paroles, il cheut
+mort au bas de sa chaise."
+
+ [Note 1: Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t. III, p.
+ 329.]
+
+Cardan[1], cite par Goulart[2], raconte que "Jacques Donat, riche
+gentil-homme venitien, estant couche avec sa femme, et ayant un cierge
+allume en sa chambre, deux nourrices dormantes en une couchette basse pres
+d'un petit enfant, vid qu'on ouvroit tout bellement l'huis de sa chambre,
+et un homme inconnu mettant la teste a la porte. Donat se leve, empoigne
+son espee, fait allumer deux grands cierges, et, accompagne des nourrices,
+entre en sa salle et trouve tout clos. Il se retire en sa chambre fort
+esbahi. Le lendemain, ce petit enfant aage d'un an non encore accompli et
+qui se portoit bien meurt."
+
+ [Note 1: Au XVIe livre de la _Diversite des choses_, ch. XCIII.]
+
+ [Note 2: _Thresor d'histoires admirables_, t. I, p. 531.]
+
+D'apres Bartelemi de Bologne[1], "Antoine Urceus, la nuict derniere de sa
+vie, estant couche, pensa voir un fort grand homme, lequel avoit la teste
+rase, la barbe pendante jusqu'en terre, les yeux estincellans, deux
+flambeaux es mains, se herissant depuis les pieds jusques a la teste,
+auquel Antoine demanda: Qui es-tu, qui seul en equipage de furie, te
+promenes ainsi hors heures, et quand chacun repose? Di moy, que
+cherches-tu? En disant cela, Antoine se jette en bas du lict pour se sauver
+arriere de ce visiteur, et mourut miserablement le lendemain."
+
+ [Note 1: En la _Vie d'Urceus_, citee par Goulart, _Thresor
+ d'histoires admirables_, t. I, p. 530.]
+
+Gilbert Cousin[1] raconte que "L'an 1536, un marchant sicilien allant de
+Catane a Messine, logea le vingt-unieme jour de mars a Torminio, dit des
+anciens Taurominium. Remontant a cheval le lendemain matin, n'estant encore
+gueres esloigne de la ville, il rencontre dix massons, ce lui sembloit,
+tous chargez d'outils de leur mestier. Enquis de lui ou ils alloyent,
+respondirent: Au Montgibel. Tost apres, il en retrouva dix autres qui font
+mesme response que les precedens: et adjoustent que leur maistre les
+envoyoit a cause de quelque bastiment au Montgibel. Quel maistre? replique
+le marchant. Vous le verrez bien tost fit l'un d'entre eux. Incontinent
+apres lui vint a la rencontre en ce mesme chemin un geant, avec une fort
+longue barbe noire, comme le plumage d'un corbeau, lequel, sans autre
+preface ni salutation, s'enquiert du marchant s'il avoit point rencontre
+ses ouvriers en ce chemin. J'ay, dit l'autre, veu quelques massons
+pretendant aller bastir au Montgibel, mais je ne scay par le commandement
+de qui: si vous estes l'entrepreneur de tel bastiment, je desire entendre
+comment vous pensez faire en une montagne tellement couverte de neige, que
+le plus habile pieton du monde seroit bien empesche d'en sortir. Ce maistre
+bastisseur commence a respondre qu'il avoit la science et les moyens pour
+en venir a bout, voire pour faire plus grandes choses quand bon lui
+sembleroit; que le marchant qui ne faisoit gueres d'estat des paroles en
+croiroit bien tost ses propres yeux: quoi disant, il disparut en l'air. Le
+marchant esperdu de telle vision commence a paslir et chanceller, et peu
+s'en fallut qu'il n'esvanouyt sur la place. Il tourne bride demi mort vers
+la ville, ou ayant raconte a gens dignes de foy ce qu'il avoit veu, donne
+ordre a ses afaires et pense a sa conscience, il rend l'ame le soir de ce
+mesme jour. Au commencement de la nuict du jour suivant, qui estoit le
+vingt-troisiesme jour de mars, un horrible tremblement de terre se fit, et
+du faiste de ce Montgibel, du coste d'Orient, sortit avec bruit merveilleux
+une extraordinaire abondance de feu qui s'eslancoit fort impetueusement de
+ce mesme cote: dont les habitans de Catane estans bien estonnez,
+s'amasserent crians: Misericorde! et continuans en supplications et prieres
+jusques a ce que le feu vint a diminuer et s'esteindre."
+
+ [Note 1: Au VIIIe livre de ses _Recueils et recits_, cite par
+ Goulart, _Thresor d'histoires admirables_, t. I, p. 532.]
+
+D'apres les _Curiositez inouyes_ de Gaffarel[1], "Cardan asseure que dans
+la ville de Parme il y a une noble famille de laquelle, quand quelqu'un
+doit mourir, on void toujours en la sale de la maison une vieille femme
+incogneue assise sous la cheminee, mais si assurement qu'elle ne manque
+jamais."
+
+ [Note 1: Page 59.]
+
+
+
+
+IV.--VAMPIRES
+
+
+"Les revenans de Hongrie, ou les Vampires, sont, d'apres dom Calmet[1], des
+hommes morts depuis un temps considerable, quelquefois plus, quelquefois
+moins long, qui sortent de leurs tombeaux et viennent inquieter les vivans,
+leur sucent le sang, leur apparoissent, font le tintamare a leurs portes,
+et dans leurs maisons et enfin leur causent souvent la mort. On leur donne
+le nom de Vampires ou d'Oupires, qui signifie, dit-on, en esclavon une
+sangsue. On ne se delivre de leurs infestations qu'en les deterrant, en
+leur coupant la tete, en les empalant, en les brulant, en leur percant le
+coeur."
+
+[Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, tome II, p. 2.]
+
+"J'ai appris, dit dom Calmet[1], de feu monsieur de Vassimont, conseiller
+de la chambre des comtes de Bar, qu'ayant ete envoye en Moravie par feu Son
+Altesse royale Leopold premier, duc de Lorraine, pour les affaires de
+monseigneur le prince Charles, son frere, eveque d'Olmutz et d'Osnabruck,
+il fut informe par le bruit public qu'il etoit assez ordinaire dans ce
+pays-la de voir des hommes decedes quelque tems auparavant se presenter
+dans les compagnies et se mettre a table avec les personnes de leur
+connoissance sans rien dire; mais que faisant un signe de tete a quelqu'un
+des assistans, il mourroit infailliblement quelques jours apres. Ce fait
+lui fut confirme par plusieurs personnes, et entre autres par un ancien
+cure, qui disoit en avoir vu plus d'un exemple."
+
+ [Note 1: Meme ouvrage, t. II, p. 31.]
+
+Charles-Ferdinand de Schertz raconte[1] "Qu'en un certain village, une
+femme etant venue a mourir munie de tous ses sacremens, fut enterree dans
+le cimetiere a la maniere ordinaire. Quatre jours apres son deces, les
+habitans du village ouirent un grand bruit et un tumulte extraordinaire, et
+virent un spectre qui paroissoit tantot sous la forme d'un chien, tantot
+sous celle d'un homme, non a une personne, mais a plusieurs, et leur
+causoit de grandes douleurs, leur serrant la gorge, et leur comprimant
+l'estomac jusqu'a les suffoquer: il leur brisoit presque tout le corps, et
+les reduisoit a une faiblesse extreme, en sorte qu'on les voyoit pales,
+maigres et extenues. Le spectre attaquoit meme les animaux, et l'on a
+trouve des vaches abbatues et demi-mortes; quelquefois il les attachoit
+l'une a l'autre par la queue. Ces animaux par leurs mugissements marquoient
+assez la douleur qu'ils ressentoient. On voyoit les chevaux comme accables
+de fatigue, tout en sueur; principalement sur le dos, echauffes, hors
+d'haleine, charges d'ecume comme apres une longue et penible course. Ces
+calamites durerent plusieurs mois."
+
+ [Note 1: _Magia posthuma_, Olmutz, 1706, cite par dom Calmet,
+ _Traite sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 33.]
+
+Le meme auteur rapporte l'exemple d'un patre du village de Blow, pres de la
+ville de Kadam en Boheme, qui parut pendant quelque tems et qui appelloit
+certaines personnes, lesquelles ne manquoient pas de mourir dans la
+huitaine. Les paysans de Blow deterrerent le corps de ce patre, et le
+ficherent en terre avec un pieu, qu'ils lui passerent a travers le corps.
+Cet homme en cet etat se moquoit de ceux qui lui faisoient souffrir ce
+traitement, et leur disoit qu'ils avoient bonne grace de lui donner ainsi
+un baton pour se defendre contre les chiens. La meme nuict il se releva, et
+effraya par sa presence plusieurs personnes, et en suffoqua plus qu'il
+n'avoit fait jusqu'alors. On le livra ensuite au bourreau, qui le mit sur
+une charrette pour le transporter hors du village et l'y bruler. Ce cadavre
+hurloit comme un furieux et remuoit les pieds et les mains comme vivant; et
+lorsqu'on le perca de nouveau avec des pieux, il jetta de tres-grands cris,
+et rendit du sang tres-vermeil, et en grande quantite. Enfin on le brula,
+et cette execution mit fin aux apparitions et aux infestations de ce
+spectre.
+
+"Il y a environ quinze ans, rapporte dom Calmet[1], qu'un soldat etant en
+garnison chez un paysan haidamaque, frontiere de Hongrie, vit entrer dans
+la maison, comme il etoit a table aupres du maitre de la maison son hote,
+un inconnu qui se mit aussi a table avec eux. Le maitre du logis en fut
+etrangement effraye, de meme que le reste de la compagnie. Le soldat ne
+savoit qu'en juger, ignorant de quoi il etoit question. Mais le maitre de
+la maison etant mort des le lendemain, le soldat s'informa de ce que
+c'etoit. On lui dit que c'etoit le pere de son hote, mort et enterre depuis
+plus de dix ans, qui s'etoit ainsi venu asseoir aupres de lui, et lui avoit
+annonce et cause la mort.
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. I. p. 37.]
+
+"En consequence on fit tirer de terre le corps de ce spectre, et on le
+trouva comme un homme qui vient d'expirer, et son sang comme d'un homme
+vivant. Le comte de Cabreras lui fit couper la tete, puis le fit remettre
+dans son tombeau. Il fit encore informations d'autres pareils revenans,
+entr'autres d'un homme mort depuis plus de trente ans, qui etoit revenu par
+trois fois dans sa maison a l'heure du repas, avoit suce le sang au col, la
+premiere fois a son propre frere, la seconde a un de ses fils, et la
+troisieme a un valet de la maison; et tous trois en moururent sur-le-champ.
+Sur cette deposition, le commissaire fit tirer de terre cet homme, et, le
+trouvant comme le premier, ayant le sang fluide comme l'aurait un homme en
+vie, il ordonna qu'on lui passat un grand clou dans la tempe, et ensuite
+qu'on le remit dans le tombeau.
+
+"Il en fit bruler un troisieme qui etoit enterre depuis plus de seize ans,
+et avoit suce le sang et cause la mort a deux de ses fils."
+
+Voici, d'apres dom Calmet[1], ce qu'on lit dans les _Lettres juives_:
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. IV, p. 39.]
+
+"Au commencement de septembre, mourut dans le village de Kisilova, a trois
+lieues de Gradisch, un vieillard age de soixante-deux ans. Trois jours
+apres avoir ete enterre, il apparut la nuit a son fils, et lui demanda a
+manger; celui-ci lui en ayant servi, il mangea et disparut.
+
+"Le lendemain, le fils raconta a ses voisins ce qui etoit arrive.
+
+"Cette nuit le pere ne parut pas; mais la nuit suivante il se fit voir, et
+demanda a manger. On ne sait pas si son fils lui en donna ou non, mais on
+trouva le lendemain celui-ci mort dans son lit: le meme jour, cinq ou six
+personnes tomberent subitement malades dans le village, et moururent l'une
+apres l'autre, peu de jours apres.
+
+"On ouvrit tous les tombeaux de ceux qui etoient morts depuis six semaines:
+quand on vint a celui du vieillard, on le trouva les yeux ouverts, d'une
+couleur vermeille, ayant une respiration naturelle, cependant immobile
+comme mort; d'ou l'on conclut qu'il etoit un signale vampire. Le bourreau
+lui enfonca un pieu dans le coeur.
+
+"On fit un bucher, et l'on reduisit en cendres le cadavre.
+
+"On ne trouva aucune marque de vampirisme, ni dans le cadavre du fils, ni
+dans celui des autres."
+
+Dom Calmet[1] rapporte en outre d'autres cas:
+
+ [Note 1: _Traite sur les apparitions des esprits_, t. II, p. 43.]
+
+"Dans un certain canton de la Hongrie, nomme en latin _Oppida Heidonum_, le
+peuple connu sous le nom de _Heiduque_ croit que certains morts, qu'ils
+nomment vampires, sucent tout le sang des vivants, en sorte que ceux-ci
+s'extenuent a vue d'oeil, au lieu que les cadavres, comme les sangsues, se
+remplissent de sang en telle abondance, qu'on le voit sortir par les
+conduits et meme par les porres. Cette opinion vient d'etre confirmee par
+plusieurs faits dont il semble qu'on ne peut douter, vu la qualite des
+temoins qui les ont certifies.
+
+"Il y a environ cinq ans, qu'un certain Heiduque, habitant de Medreiga,
+nomme Arnold Paul, fut ecrase par la chute d'un chariot de foin. Trente
+jours apres sa mort, quatre personnes moururent subitement, et de la
+maniere que meurent, suivant la tradition du pays, ceux qui sont molestes
+des vampires. On se ressouvint alors que cet Arnold Paul avoit souvent
+raconte qu'aux environs de Cassova et sur les frontieres de la Servie
+turque, il avoit ete tourmente par un vampire turc: car ils croyent aussi
+que ceux qui ont ete vampires passifs pendant leur vie, les deviennent
+actifs apres leur mort, c'est-a-dire que ceux qui ont ete suces, sucent
+aussi a leur tour; mais qu'il avoit trouve moyen de se guerir, en mangeant
+de la terre du sepulchre du vampire et en se frottant de son sang,
+precaution qui ne l'empecha pas cependant de le devenir apres sa mort,
+puisqu'il fut exhume quarante jours apres son enterrement, et qu'on trouva
+sur son cadavre toutes les marques d'un archi-vampire. Son corps etoit
+vermeil, ses cheveux, ses ongles, sa barbe, s'etoient renouvelles, et ses
+veines etoient toutes remplies d'un sang fluide et coulant de toutes les
+parties de son corps sur le linceul dont il etoit environne. Le Haduagi ou
+le bailli du lieu, en presence de qui se fit l'exhumation, et qui etoit un
+homme expert dans le vampirisme, fit enfoncer selon la coutume, dans le
+coeur du defunt Arnold Paul, un pieu fort aigu, dont on lui traversa le
+corps de part en part, ce qui lui fit, dit-on, jetter un cri effroyable,
+comme s'il etoit en vie. Cette expedition faite, on lui coupa la tete, et
+l'on brula le tout. Apres cela, on fit la meme expedition sur les cadavres
+de ces quatre autres personnes mortes de vampirisme, crainte qu'ils n'en
+fissent mourir d'autres a leur tour.
+
+"Toutes ces expeditions n'ont cependant pu empecher que sur la fin de
+l'annee derniere, c'est-a-dire au bout de cinq ans, ces funestes prodiges
+n'ayent recommence, et que plusieurs habitans du meme village ne soient
+peris malheureusement. Dans l'espace de trois mois, dix-sept personnes de
+different sexe et de different age sont mortes de vampirisme, quelques-unes
+sans etre malades, et d'autres apres deux ou trois jours de langueur.
+
+"Une nommee Stanoska, fille, dit-on, du Heiduque Sovitzo, qui s'etoit
+couchee en parfaite sante, se reveilla au milieu de la nuit, toute
+tremblante et faisant des cris affreux, disant que le fils du Heiduque
+Millo, mort depuis neuf semaines, avoit manque de l'etrangler pendant son
+sommeil. Des ce moment elle ne fit que languir, et au bout de trois jours
+elle mourut. Ce que cette fille avoit dit du fils de Millo le fit d'abord
+reconnoitre pour un vampire; on l'exhuma, et on le trouva tel. Les
+principaux du lieu, les medecins, les chirurgiens, examinerent comment le
+vampirisme avoit pu renaitre apres les precautions qu'on avoit prises
+quelques annees auparavant. On decouvrit enfin, apres avoir bien cherche,
+que le defunt Arnold Paul avoit tue non seulement les quatre personnes dont
+nous avons parle, mais aussi plusieurs bestiaux, dont les nouveaux vampires
+avoient mange, et entr'autres, le fils de Millo. Sur ces indices, on prit
+la resolution de deterrer tous ceux qui etoient morts depuis un certain
+tems, etc. Parmi une quarantaine, on en trouva dix-sept avec tous les
+signes les plus evidents de vampirisme: aussi leur a-t-on transperce le
+coeur et coupe la tete, et ensuite on les a brules, et jette leurs cendres
+dans la riviere.
+
+"Toutes les informations et executions dont nous venons de parler ont ete
+faites juridiquement, en bonne forme, et attestees par plusieurs officiers,
+qui sont en garnison dans le pays, par les chirurgiens majors, et par les
+principaux habitans du lieu. Le proces-verbal en a ete envoye vers la fin
+de janvier dernier au conseil de guerre imperial a Vienne, qui avait etabli
+une commission militaire, pour examiner la verite de tous ces faits."
+
+Dom Calmet[1] imprime une lettre d'un officier du duc Alexandre de
+Wurtemberg qui certifie tous ces faits.
+
+ [Note 1: Meme ouvrage, t. I, p. 64.]
+
+"Pour satisfaire, y est-il dit, aux demandes de Monsieur l'Abbe dom Calmet,
+le soussigne a l'honneur de l'assurer, qu'il n'est rien de plus vrai et de
+si certain que ce qu'il en aura sans doute lu dans les actes publics et
+imprimes, qui ont ete inseres dans les Gazettes par toute l'Europe; mais a
+tous ces actes publics qui ont paru, Monsieur l'Abbe doit s'attacher pour
+un fait veridique et notoire a celui de la deputation de Belgrade par feu
+S. M. Imp. Charles VI, de glorieuse memoire, et executee par feu son
+Altesse Serenissime le Duc Charles-Alexandre de Wurtemberg, pour lors
+Vice-Roi, ou Gouverneur du Royaume de Servie.
+
+"Ce Prince fit partir une deputation de Belgrade moitie d'officiers
+militaires, et moitie du civil, avec l'Auditeur general du Royaume, pour se
+transporter dans un village, ou un fameux Vampire decede depuis plusieurs
+annees faisoit un ravage excessif parmi les siens: car notez que ce n'est
+que dans leur famille et parmi leur propre parente, que ces suceurs de sang
+se plaisent a detruire notre espece. Cette deputation fut composee de gens
+et de sujets reconnus pour leurs moeurs, et meme pour leur savoir,
+irreprochables et meme savans parmi les deux ordres: ils furent sermentes,
+et accompagnes d'un lieutenant de Grenadiers du Regiment du Prince
+Alexandre de Wurtemberg, et de 24 Grenadiers dudit Regiment.
+
+"Tout ce qu'il y eut d'honnetes gens, le Duc lui-meme qui se trouverent a
+Belgrade, se joignirent a cette deputation, pour etre spectateurs oculaires
+de la preuve veridique qu'on allait faire.
+
+"Arrives sur les lieux, l'on trouva que dans l'espace de quinze jours le
+vampire, oncle de cinq, tant neveux que nieces, en avoit deja expedie trois
+et un de ses propres freres; il en etoit au cinquieme, belle jeune fille,
+sa niece, et l'avoit deja sucee deux fois, lorsque l'on mit fin a cette
+triste tragedie par les operations suivantes.
+
+"On se rendit avec les commissaires deputes pas loin de Belgrade, dans un
+village, et cela en public, a l'entree de la nuit, a sa sepulture. Il y
+avoit environ trois ans qu'il etoit enterre; l'on vit sur son tombeau une
+lueur semblable a celle d'une lampe, mais moins vive.
+
+"On fit l'ouverture du tombeau, et l'on y trouva un homme aussi entier, et
+paroissant aussi sain qu'aucun de nous assistans: les cheveux et les poils
+de son corps, les ongles, les dents et les yeux (ceux-ci demi-fermes) aussi
+fortement attaches apres lui, qu'ils le sont actuellement apres nous qui
+avons vie, et existons, et son coeur palpitant.
+
+"Ensuite l'on proceda a le tirer hors de son tombeau, le corps n'etant pas
+a la verite flexible, mais n'y manquant nulle partie ni de chair, ni d'os;
+ensuite on lui perca le coeur avec une espece de lance de fer rond et
+pointu; il en sortit une matiere blanchatre et fluide avec du sang, mais le
+sang dominant sur la matiere, le tout n'ayant aucune mauvaise odeur;
+ensuite de quoi on lui trancha la tete avec une hache semblable a celle
+dont on se sert en Angleterre pour les executions: il en sortit aussi une
+matiere et du sang semblable a celle que je viens de depeindre, mais plus
+abondamment a proportion de ce qui sortit du coeur.
+
+"Au surplus, on le rejetta dans la fosse, avec force chaux vive pour le
+consommer plus promptement; et des-lors sa niece, qui avoit ete sucee deux
+fois, se porta mieux. A l'endroit ou ces personnes sont sucees, il se forme
+une tache tres bleuatre; l'endroit du moment n'est pas determine, tantot
+c'est en un endroit, tantot c'est en un autre. C'est un fait notoire
+atteste par les actes les plus autentiques, et passe a la vue de plus de
+1,300 personnes toutes dignes de foi."
+
+Le meme abbe donne cette autre lettre sur le meme sujet[1]:
+
+ [Note 1: Meme ouvrage, t. II, p. 68.]
+
+"Vous souhaitez, mon cher cousin, etre informe au juste de ce qui se passe
+en Hongrie au sujet de certains revenants, qui donnent la mort a bien des
+gens en ce pays-la. Je puis vous en parler savamment: car j'ai ete
+plusieurs annees dans ces quartiers-la, et je suis naturellement curieux.
+J'ai oui en ma vie raconter une infinite d'histoires ou pretendues telles,
+sur les esprits et sortileges; mais de mille a peine ai-je ajoute foi a une
+seule: on ne peut etre trop circonspect sur cet article sans courir risque
+d'en etre la dupe. Cependant il y a certains faits si averes, qu'on ne peut
+se dispenser de les croire. Quant aux revenants de Hongrie, voici comme la
+chose s'y passe. Une personne se trouve attaquee de langueur, perd
+l'appetit, maigrit a vue d'oeil, et au bout de huit ou dix jours,
+quelquefois quinze, meurt sans fievre ni aucun autre symptome, que la
+maigreur et le dessechement.
+
+"On dit en ce pays-la que c'est un revenant qui s'attache a elle et lui
+suce le sang. De ceux qui sont attaques de cette maladie, la plupart
+croyent voir un spectre blanc, qui les suit partout comme l'ombre fait le
+corps. Lorsque nous etions en quartier chez les Valaques, dans le Bannat de
+Temeswar, deux cavaliers de la compagnie dont j'etois cornette moururent de
+cette maladie, et plusieurs autres qui en etoient encore attaques en
+seroient morts de meme, si un caporal de notre compagnie n'avoit fait
+cesser la maladie, en executant le remede que les gens du pays emploient
+pour cela. Il est des plus particuliers, et quoiqu'infaillible, je ne l'ai
+jamais lu dans aucun rituel. Le voici: "On choisit un jeune garcon qui est
+d'age a n'avoir jamais fait oeuvre de son corps, c'est-a-dire, qu'on croit
+vierge. On le fait monter a poil sur un cheval entier qui n'a jamais
+sailli, et absolument noir; on le fait promener dans le cimetiere, et
+passer sur toutes les fosses: celle ou l'animal refuse de passer malgre
+force coups de corvache qu'on lui delivre, est reputee remplie d'un
+vampire; on ouvre cette fosse, et l'on y trouve un cadavre aussi gras et
+aussi beau que si c'etoit un homme heureusement et tranquillement endormi:
+on coupe le col a ce cadavre d'un coup de beche, dont il sort un sang des
+plus beaux et des plus vermeils et en quantite. On jureroit que c'est un
+homme des plus sains et des plus vivans qu'on egorge. Cela fait, on comble
+la fosse, et on peut compter que la maladie cesse, et que tous ceux qui en
+etoient attaques, recouvrent leurs forces petit a petit, comme gens qui
+echappent d'une longue maladie, et qui ont ete extenues de longuemain.
+C'est ce qui arriva a nos cavaliers qui en etoient attaques. J'etois pour
+lors commandant de la compagnie, et mon capitaine et mon lieutenant etant
+absens, je fus tres-pique que ce caporal eut fait faire cette experience
+sans moi."
+
+Dom Calmet[1] rapporte encore deux faits de vampirisme en Pologne:
+
+ [Note 1: Meme ouvrage, t. II, p. 72-73.]
+
+"A Warsovie, un pretre ayant commande a un sellier de lui faire une bride
+pour son cheval, mourut auparavant que la bride fut faite; et comme il
+etoit de ceux que l'on nomme vampires en Pologne, il sortit de son tombeau
+habille comme on a coutume d'inhumer les ecclesiastiques, prit son cheval a
+l'ecurie, monta dessus, et fut a la vue de tout Warsovie a la boutique du
+sellier, ou d'abord il ne trouva que la femme qui fut fort effrayee, et
+appela son mari, qui vint; et ce pretre lui ayant demande sa bride, il lui
+repondit: Mais vous etes mort, M. le cure; a quoi il repondit: Je te vas
+faire voir que non, et en meme tems le frappa de telle sorte que le pauvre
+sellier mourut quelques jours apres et le pretre retourna en son tombeau."
+
+"L'intendant du comte Simon Labienski, Staroste de Posnanie, etant mort, la
+comtesse douairiere de Labienski voulut, par reconnaissance de ses
+services, qu'il fut inhume dans le caveau des seigneurs de cette famille;
+ce qui fut execute. Quelque tems apres, le sacristain qui avoit soin du
+caveau s'apercut qu'il y avoit du derangement, et en avertit la comtesse,
+qui ordonna suivant l'usage recu en Pologne qu'on lui coupat la tete, ce
+qui fut fait en presence de plusieurs personnes, et entre autres du sieur
+Jonvinski, officier polonois et gouverneur du jeune comte Simon Labienski,
+qui vit que lorsque le sacristain tira ce cadavre de sa tombe pour lui
+couper la tete, il grinca les dents, et le sang en sortit aussi fluide que
+d'une personne qui mourroit d'une mort violente, ce qui fit dresser les
+cheveux a tous les assistans, et l'on trempa un mouchoir blanc dans le sang
+de ce cadavre dont on fit boire a tous ceux de la maison pour n'etre point
+tourmentes."
+
+
+
+
+
+
+PRESAGES
+
+
+
+
+I.--PRESAGES DE GUERRE, DE SUCCES ET DE DEFAITES.
+
+
+"Parcourez, si vous voulez, tous les siecles, dit Gaffarel[1], vous n'en
+trouverez pas un, suivant ceste verite, ou quelque nouveau prodige n'ait
+monstre ou les biens, ou les malheurs qu'on a veu naistre. Ainsi vit-on un
+peu auparavant que Xerxes couvrit la terre d'un million d'hommes des
+horribles et espouventables meteores, presages du malheur, qui arriva tout
+aussi bien du temps d'Attila surnomme _flagellum Dei_; et si on veut se
+donner la peine de prendre la chose de plus haut, la pauvre Jerusalem
+fut-elle pas advertie du malheur qui la rendit la plus desolee des villes,
+par mille semblables prodiges? car souvent on vit en l'air des armees en
+ordre avec contenance de se vouloir choquer: et un jour de la Pentechoste,
+le grand prestre entrant dans le temple pour faire les sacrifices que Dieu
+ne regardait plus, on ouit un bruit tout soudain et aussitost une voix qui
+cria: "Retirons-nous d'icy!" Je laisse l'ouverture de la porte de cuivre
+sans qu'on la touchast et mille autres prodiges racontes dans Josephe.
+
+ [Note 1: _Curiositez inouyes_, p. 57.]
+
+"Apian a marque ceux qui furent veus et ouys devant les guerres civiles,
+comme voix espouvantables et courses etranges des chevaux qu'on ne voyait
+point. Pline a descrit ceux qui furent pareillement ouys aux guerres
+Cymbriques et entre autres plusieurs voix du ciel et l'alarme que sonnaient
+certaines trompettes horribles. Auparavant que les Lacedemoniens fussent
+vaincus en la bataille Leuctrique, on oueyt dans le temple les armes qui
+rendirent son d'elles-mesmes: et environ ce temps, a Thebes, les portes du
+temple d'Hercule furent ouvertes sans qu'aucun les ouvrit, et les armes qui
+estoient pendues contre la muraille furent trouvees a terre comme le deduit
+Ciceron, non sans estonnement. Du temps que Miltiades alla contre les
+Perses, plusieurs spectres en firent voir l'evenement, et sans m'escarter
+si loin, voyez Tite Live qui, pour s'estre pleu a descrire un bon nombre de
+semblables merveilles, quelques autheurs lui ont donne le titre non
+d'historien, mais de tragedien. Que si nous voulons passer dans les autres
+siecles qui ne sont pas si eloignes de nous, nous trouverons que du regne
+de Theodose, on vit de mesme une estoille portant espee: et du temps du
+sultan Selim, mille croix qui brillaient en l'air et qui annoncaient la
+perte que les chretiens firent apres."
+
+Francois Guichardin[1] parlant du commencement de la guerre portee par les
+Francais au dela des monts pour la conquete du royaume de Naples, dit ceci
+sur les affaires de 1494: "Chascun demeuroit esperdu des bruits courans
+qu'en divers endroits d'Italie l'on avoit veu des choses repugnantes au
+cours de nature et des cieux. Que de nuit en l'Apouille estoyent aparus
+trois soleils au milieu du ciel, environnez de nuages, avec horribles
+esclairs, foudres et tonnerres. Qu'au territoire d'Arezze estoyent
+visiblement passez par l'air infinis hommes armez, montez sur puissans
+chevaux, avec un terrible retentissement de trompettes et de tambours. Que
+les images des saints avoyent sue en plusieurs lieux d'Italie. Que partout
+estoyent nez plusieurs monstres d'hommes et d'animaux. Que plusieurs autres
+choses estoyent avenues contre l'ordre de nature en divers endroits, au
+moyen de quoi se remplissoyent d'une crainte incroyable les peuples desja
+estonez pour la renommee de la puissance et vaillance ardente des
+Francois."
+
+ [Note 1: Au Ier livre de son _Histoire des guerres d'Italie_,
+ section XVI, cite par Goulart, _Thresor des histoires admirables_,
+ t. V, p. 322.]
+
+"Le Milanois, dit Goulart, fut averti en l'an 1520 et en l'an 1521 par
+divers estranges presages des grands changemens qui y avinrent es divers
+evenements de la guerre, et les desolations incroyables de tout le pays sur
+lequel il tomba du ciel douze cens pierres de grele de couleur de fer
+enrouille, extremement dures, et qui sentoyent le soulfre. Deux heures
+devant qu'elles tombassent, il se fit au ciel un feu du tout extraordinaire
+de merveilleuse estendue et fort ardant. Cest merveille que l'air ait
+soustenu si longuement un poids si lourd de tant de pierres entre
+lesquelles on en trouva une pesant soixante livres et une autre deux fois
+autant. Dedans deux ans apres les Francois quitterent l'Italie, en laquelle
+ils rentrerent l'an 1515. Milan se vit reduite a toute extremite de
+saccagement, guerres, embrasements, pestes. La foudre qui fit tant de
+dommage au chateau de Milan l'an 1521 sembla presager aussi la grande
+revolution des afaires qui y aparut depuis, tant en la mesme annee qu'es
+suivantes comme il se void es recit de Guichardin en son _Histoire des
+guerres d'Italie_."
+
+D'apres Gomez[1], "Quelques mois devant la bataille de Ravenne, l'an 1512,
+l'Italie fut estonnee par divers prodiges et fit estat d'estre battue de
+force coups. Sur le couvent des Cordeliers de Modene furent veus de nuict
+des flambeaux allumez en l'air, et de jour apparurent la mesme des
+fantosmes en forme d'hommes qui s'entretuoyent. La ville de Creme fut en
+plein midi couverte de si espaisses tenebres, que chascun y pensoit estre
+en plein minuict. Tout l'air retentissoit de bruits espouvantables, les
+esclairs extraordinaires, et multipliez sans guere d'intervalles faisoyent
+un nouveau jour. Parmi cela survindrent des gresles extremement violentes
+et si pesantes que le raport en semble incroyable."
+
+ [Note 1: _Histoire de Ximenes_, liv. V, cite par Goulard, _Thresor
+ des histoires admirables_, t. IV, p. 780.]
+
+Paul Jove[1] raconte que "Devant que les Suisses sortissent de Novarre, ou
+ils tenoient bon, l'an 1513, pour Maximilien Sforce, duc de Milan, contre
+l'armee francoise, a laquelle commandoit le sieur de la Trimouille, assiste
+de Jean-Jacques Trivulce et autres chefs de guerre, les chiens qui estoient
+au camp des Francois, s'amasserent en troupes et entrerent dedans Novarre,
+ou se rendans es corps de garde, ils commencerent a faire feste aux
+Suisses, par toutes les contenances coustumieres a tels animaux lorsque
+plus ils veulent amadouer leurs maistres. Jacques Motin d'Ury, vaillant
+capitaine, comme il en fit preuve bientost apres, prenant cette reddition
+des chiens a bon presage, s'accourut vers l'empereur Maximilian, et
+l'asseura que les Francois seroient mis en deroute pour ce que les anciens
+Suisses avoient tousjours marque que l'armee vers qui se rangeoyent les
+chiens du parti contraire demeuroit victorieuse: les chiens quittant les
+hommes couards et malheureux, pour se ranger aux vaillants et aux
+fortunez."
+
+ [Note 1: Livre II de ses _Histoires_.]
+
+Le president de Thou[1] raconte ce qui suit: "Le propre jour que la ville
+d'Afrique, jadis Aphrodisium fut prise sur les Turcs par l'armee de
+l'empereur Charles V, de laquelle estoyent chefs Antoine Dore et Christofle
+de Vegue, une plaisante avanture fut prise a bon presage par les
+assiegeants. Vegue avoit en ses pavillons une biche privee qu'on scait etre
+un animal qui se donne l'espouvante au moindre bruit qu'on face. Neantmoins
+le jour de l'assaut environ le quinziesme de septembre 1550, ceste biche
+non tracassee de personne, ains de son mouvement, monte a la bresche et
+sans s'esfaroucher au bruit des huees de tant de soldats, ni de
+l'artillerie qui tonnoit horriblement, ni des baies qui siffloient de celle
+part, passa outre, et entra la premiere devant tous les soldats dedans la
+ville, laquelle tost apres fut emportee d'assaut, plusieurs Mores et Turcs
+tues a la bresche et par les places, et dix mille personnes de divers aage
+reduites en captivite par les victorieux."
+
+ [Note 1: A la fin du Ve livre de l'_Histoire de son temps_.]
+
+Alvaro Gamecius[1] raconte que "Le cardinal Ximenes s'aprestant pour aller
+faire la guerre aux Mores en la coste de Barbarie, estant en un village
+nomme Vaiona, l'on y vid en l'air durant quelques jours une croix, de quoi
+chascun discouroit a sa fantaisie. Ximenes pensant a ce prodige, et
+prestant l'oreille aux diverses conjectures qu'on lui en proposoit, un de
+la troupe lui dit: Monseigneur, ceste croix vous admoneste de partir sans
+long delai: Vaiona est presque autant que Veayna, ce mot, en langue
+espagnole (Ve-ayna) signifie _va viste_. En s'embarquant, la croix se
+montra en Afrique: alors un evesque nomme Cazalla s'ecriant aux soldats
+leur dit: Courage, mes amis! la victoire est nostre sous ce signal. Un
+autre cas survint alors: c'est qu'un grand et furieux sanglier descendu des
+costaux bocageux proches de la rade, traversa quelques compagnies bien
+rangees: sur quoi grandes huees se firent, chascun criant: Mahomet!
+Mahomet! De sorte qu'a coups de dards et d'autres traits le sanglier fut
+terrasse mort. Au contraire l'arriere garde de l'armee des Mores fut
+remarquee suivie d'un tres grand nombre de vautours, oiseaux carnassiers.
+L'on n'entendoit es forests proche d'Oran que rugissemens de lions,
+lesquels es nuicts suivantes s'assemblerent par troupes et allerent devorer
+les corps tues. Comme les Espagnols assailloyent Oran, on vid deux arcs en
+ciel sur la ville. Lors un docte personnage a la suite de Ximenes, eslongne
+dela se mit a crier: Oran est a nous! Ximenes en dit autant a ses amis: et
+comme il continuoit a discourir de ce presage, les nouvelles lui vindrent
+de la prise. Ce que je vais dire, adjouste Gomez, semblera de tout
+admirable: mais rien ne fut estime plus certain pour lors, et plusieurs le
+remarquerent en leurs escrits. Outre les lettres de particuliers a leurs
+amis, Gonsales, Gilles, et celui qui escrivit en latin l'histoire de ceste
+guerre de Barbarie, afferment tres expressement que le soleil s'arresta et
+contint son cours quatre heures et plus durant le combat des Espagnols
+contre les Mores d'Oran. Car ainsi que les Espagnols pretendoyent gagner la
+montagne, le soleil commencoit a baisser: ce qui troubloit fort Pierre de
+Navarre, chef des troupes, ne les voyant encore qu'au pied de la montagne.
+Ximenes avoit bien remarque cest arrest du soleil, mais il s'en teut,
+jusques a ce que cette merveille fut divulguee partout. On asseure aussi
+que quelques Mores ayant pris garde a cela, tout estonnez de ce signe du
+tout extraordinaire et miraculeux, abjurerent le mahometisme et se firent
+baptiser."
+
+ [Note 1: Au IVe livre de l'_Histoire de Fr. Ximenes_, cite par
+ Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t. IV. p. 682.]
+
+D'apres Joachim Curseus[1], "Matthias surnomme Corvin, couronne roi de
+Hongrie l'an 1464, quelques annees apres faisant forte guerre aux Turcs,
+sans vouloir entendre ni a paix ni a trefve avec eux, assiegea une de leurs
+forteresses nommee Sabaai, quoiqu'elle eut cinq mille hommes de guerre en
+garnison. Il la fit battre rudement, et durant les plus grands tonnerres de
+son artillerie, portant balles de calibre et poids extraordinaire,
+s'endormit si profond, quoique d'ordinaire ce fust le plus vigilant et le
+moins dormant de son temps, qu'il ne se resveilla qu'a haute heure, encore
+que son chambellan l'appelast souvent et a haute voix. Ce qui lui fut un
+presage de victoire, car tost apres, il forca ceste place paravant estimee
+imprenable. Plutarque en dit autant d'Alexandre le Grand devant la bataille
+d'Arbelles contre Darius."
+
+ [Note 1: En ses _Annales de Silesie_, cite par Goulart, _Thresor
+ des histoire admirables_, t. III, p. 320.]
+
+Suivant Arluno[1], "Peu avant la prise de Ludovic Sforce, duc de Milan,
+emmene prisonnier en France, ou il mourut a Loches, on ouit autour du
+chasteau de Milan, sur la miniuct, un cliquetis d'armes, des sons de
+tambours et fanfares de trompettes; on vid des baies enflammees lescher les
+murailles. Dans le chasteau furent veus des conils ayans deux testes, des
+chiens furieux courir de chambre en chambre, et disparoir soudainement.
+Auparavant, comme Sforce faisoit revue de son armee, presque au mesme
+endroit ou quelque temps apres il fut pris prisonnier, le cheval de guerre
+sur lequel il estoit monte fondit par deux fois sous son maistre, et
+broncha par terre, sans qu'au cheval apparust douleur, foulure ni foiblesse
+quelconque."
+
+ [Note 1: En son _Histoire de Milan_, IIe section, citee par
+ Goulart, _Thresor des histoires admirables_, tome IV, p. 332.]
+
+Le docteur Aubery[1] cite par Goulart, raconte que "En la chapelle de
+Bourbon l'Archambauld a cinq lieues de Moulins, se presentent infinis
+embellissemens en pierre, bois, bronze et es vitres merveilleuses en
+l'esmail de leurs diverses couleurs. Les vistres qui sont au coste du
+couchant se voient enrichies de fleurs de lys sans nombre, et traversees
+ci-devant d'une barre. Mais le mesme jour que Henri III fut meschamment
+assassine, la foudre emporta cette barre, sans endommager les fleurs de lys
+qui la touchoient: presage heureux de l'acquisition du sceptre de France
+due a la royale maison de Bourbon."
+
+ [Note 1: Aubery, docteur medecin, en son _Traicte des bains de
+ Bourbon-Lancy et Archambauld_.]
+
+"Le jour qu'Alexandre de Medicis, duc de Florence, fut tue en sa chambre,
+et de la main de Laurent de Medicis, son cousin, l'an 1537, dit Goulart,
+d'apres le supplement de Sabellic, en saison d'hiver, le verger et le
+jardin de Cosme de Medicis, son successeur, reverdit et florit, tous les
+autres vergers et jardins dedans et dehors la ville de Florence demeurant
+en leur estat, selon la saison."
+
+Goulart raconte, d'apres Curoeus[1], que "Le dixiesme jour de septembre
+l'an 1513, Jacques, quatriesme de ce nom, roy d'Escosse, ayant embrasse le
+parti de France, s'esleva contre l'Angleterre, et la querelle s'eschauffa
+tellement qu'il y eut bataille donnee en laquelle le roy Jaques et la fleur
+de la noblesse d'Escosse mourut sur le champ. Lors y avoit un gentilhomme
+escossois serre fort estroitement en prison a Londres, lequel dit tout
+haut, plusieurs l'oyans quelques heures avant la bataille: Si les deux
+armees (angloise et escossoise) combattent aujourd'hui, je scay pour
+certain que le roy mon seigneur sera le plus foible. Car je remarque en ce
+conflict et tourbillon des vents en l'air, que les vents sont
+merveilleusement contraires a l'Escosse. Ceste parole ne fut pas sans
+raison et sans evenement: car il est certain que les anges conservateurs
+des estats publics et de l'ordre establi de Dieu combattent fermement
+contre les esprits malins qui prennent plaisir aux meurtres, et au
+renversement du bon ordre que le seigneur aprouve, comme on lit en
+l'histoire de Perse, ou l'ange raconte a Daniel que par longue espace de
+temps il a reprime le malin esprit, lequel incitoit les Grecs a aller
+ruiner la monarchie persique."
+
+ [Note 1: _Annales de Silesie_.]
+
+"Il y a en Norwege, dit Ziegler[1], un lac nomme le lac de Mos, dans lequel
+(sur l'instant du changement es affaires publiques) aparoit un serpent de
+longueur incroyable. L'an 1522, on y en vid un, lequel avoit, autant que
+plusieurs presumerent, cinquante brasses de longueur. Peu de temps apres le
+roi Christierne second fut chasse de son royaume."
+
+ [Note 1: _Description de Scondie_, cite par Goulart, _Thresor
+ d'histoires admirables_.]
+
+"Les peuples septentrionaux, ajoute Goulart, d'apres Olaus[1], disent que
+les poissons monstrueux et non gueres vus, venans a paroir en leur mer sont
+presages infaillibles de grands troubles par le monde."
+
+ [Note 1: Olaus, au liv. XXI, ch. I.]
+
+Cardan[1] rapporte que "L'an 1554, les pescheurs de Genes tirerent de la
+mer une teste de poisson de grandeur prodigieuse, car on conta du fond de
+la gorge au bout du museau dix-neuf pas. L'annee suivante, les Genois
+perdirent l'isle de Corse."
+
+ [Note 1: Au LXXIVe chap. du XIVe livre _de la Diversite des
+ choses_.]
+
+
+
+
+II.--PRESAGES DE NAISSANCE
+
+
+"L'evesque d'Olmutz raconte, dit Goulart[1], que lorsque Wenceslas, depuis
+empereur (sous lequel survindrent beaucoup de desordres en Alemagne, en
+Boheme et ailleurs) nasquit, le feu se prit a l'eglise de Saint-Sebauld, en
+la ville de Nuremberg, ou l'on chaufoit l'eau pour le baptiser, qu'il urina
+dedans les fonds et fit des ordures sur l'autel; sa mere, femme de
+l'empereur Charles IV, mourut en cette couche de Wenceslas, lequel fut le
+plus chetif empereur que l'Alemagne ait veu."
+
+ [Note 1: Au XXIIIe livre de l'_Histoire de Boheme_.]
+
+D'apres Abraham Bucholcer[1]. "Jean Frideric, electeur de Saxe, ne le
+trentiesme jour de juillet 1503, apporta du ventre de sa mere le presage de
+son avanture, ascavoir sur son dos une croix luisante comme or, laquelle
+veue par un homme d'eglise venerable par sa vieillesse et piete, lequel
+avoit este appelle par les dames de chambre de l'electrice, il dit: Ce
+petit enfant portera quelque jour une croix que tout le monde verra, puis
+que des son entree au monde il en a l'enseigne si manifeste. On en vid le
+commencement en la princesse Sophie, sa mere, laquelle mourut douze jours
+apres cest acouchcment."
+
+ [Note 1: En sa _Chronologie_.]
+
+"J'ai apris de gens dignes de foi, dit le docteur Philippe Camerarius[1],
+que le tres puissant roi de la Grand'Bretagne, Jacques, venant au monde,
+fut veu ayant sur le corps un lyon et une couronne bien apparente, aucuns
+disent de plus une espee: marques de grand presage et dignes de plus ample
+consideration."
+
+ [Note 1: Au IIIe vol. de ses _Meditations historiques_, liv. III,
+ ch. II.]
+
+Suivant Marin Barlet[1], "La princesse d'Albanie, fort enceinte, songea
+qu'elle se delivroit d'un grand serpent, qui de son corps couvroit
+l'Albanie, ouvroit la gueule sur la Turquie pour l'engloutir, et estendoit
+doucement la queue vers Occident. Elle se delivra d'un fils, lequel avoit
+sur le bras droit la forme d'une espee bien emprainte. Il fut nomme George,
+puis, par les Turcs, Scanderberg, c'est-a-dire seigneur Alexandre. Ce fut
+un tres sage, tres heureux et tres valeureux prince, qui fit rude guerre
+aux Turcs."
+
+ [Note 1: _Vie de Scanderberg_, cite par Goulart, _Thresor des
+ histoires admirables_, t. III, p. 314.]
+
+Baptiste Fulgose[1] raconte que "Elisabet d'Arc, paisanne lorraine, estant
+fort enceinte, elle conta a ses voisins, au village, avoir songe qu'elle
+enfantoit la foudre, dont elles ne firent que rire. Tost apres elle acoucha
+d'une fille, ce qui augmenta la risee. Ceste fille, nommee Jeanne, et
+surnommee la Pucelle, devenue en aage, quitta les moutons, prit les armes,
+et fut une vraye fouldre de guerre: car par une speciale faveur et force
+divine, elle ravit aux Anglois, possesseurs de la pluspart du royaume de
+France, tout le bonheur dont ils avoyent jouy plusieurs annees, les
+afoiblit, batit et harassa en tant de rencontres et de sieges, qu'ils
+furent contraints quitter tout. Finalement, Jeanne, prise en certaine
+sortie, fut bruslee vive par les Anglois, lesquels depuis ne durerent
+gueres en France, ains repasserent la mer."
+
+ [Note 1: Au liv. I, chap. V, du recueil de ses _Histoires
+ memorables_, cite par Goulart, _Thresor des histoires admirables_,
+ t. III, p. 341]
+
+Jean Francois Pic de la Mirandole[1] raconte que "Bien peu de temps avant
+la naissance de Jean Picus, prince de la Mirandole, tant renomme entre les
+doctes de nostre temps, l'on descouvrit un grand globe de flamme ardante
+sur la chambre de la mere de ce prince, lequel globe de feu disparut
+incontinent. Cela presageoit premierement en la forme ronde la perfection
+de l'intelligence qu'auroit l'enfant, lequel nasquit en ceste chambre au
+mesme instant, et qui seroit admire de tout le monde, a cause de la prompte
+vivacite de son esprit, tout epris de l'amour des sciences, de la
+speculation des choses sublimes, et de la continuelle contemplation des
+mysteres celestes. Outre plus, ce feu sembloit presager l'excellence du
+parler de ce prince, lequel embrasoit ses auditeurs en l'amour des choses
+divines: mais que ce feu ne feroit que passer. De fait, ce grand prince
+mourut fort jeune, ascavoir en l'aage de trente-deux ans, l'an 1494, au
+mois de novembre, estant ne le vingt-quatriesme de fevrier 1463."
+
+ [Note 1: En la _Vie de Pic de la Mirandole_, son oncle.]
+
+"Jerosme Fracastor de Verone, encore fort petit, a ce que raconte l'auteur
+de sa vie[1], estant porte entre les bras de sa mere un jour d'este, l'air
+venant a se troubler, voici un coup de fouldre, lequel atteint et tue la
+mere, sans que son petit enfant fust tant soit peu offense, presage de
+l'illustre renommee d'icelui, docte entre les doctes qui ont este depuis
+cent ans."
+
+ [Note 1: _Vie de J. Fracastor_, cite par Goulart, _Thresor des
+ histoires admirables_, t. III, p. 315.]
+
+
+
+
+III.--PRESAGES DE MORT
+
+
+Goulart[1], d'apres un livre intitule _la Mort du roi_ a fait un chapitre
+entier sur les avertissements merveilleux et predictions de diverses sortes
+de la mort du roi Henri IV; on y trouve ceux-ci:
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_ t. IV, p. 436.]
+
+"On ne parloit en ce temps-la que de quelque grand accident qui devoit
+arriver. On rappeloit la memoire de plusieurs predictions sur les cometes,
+les eclipses et les conjonctions des planetes superieures. Leovice avoit
+conjure les rois qui estoient sous le Belier et la Balance de penser a eux.
+L'estoile veue l'annee precedente en plain midi avoit este consideree par
+les mathematiciens comme un signal de quelque sinistre effect. La riviere
+de Loire s'estoit desbordee en pareille fureur qu'au temps de la mort
+violente de Henri II et Henri III. Les saisons perverties, l'extreme froid,
+l'extreme chaleur, et ces montagnes de glace que l'on vid sur les rivieres
+de Loire et de Saone, mettoyent les esprits en pareilles apprehensions. On
+avoit fait courir par Paris des vers de la Samaritaine du Pont-Neuf a
+l'imitation des centuries de Nostradamus, qui parloit clairement de la mort
+du roi.
+
+"L'arbre plante en la cour du Louvre, le premier jour de mai tomba de
+soi-mesme, sans effort et contre toute apparence, la teste devers le petit
+degre. Bassompierre voyant cela dit au duc de Guise, avec lequel il estoit
+apuye sur les barres de fer du petit perron au devant de la chambre de la
+roine, qu'en Alemagne et en Italie on prendroit ceste cheute a mauvais
+signes, et pour le renversement de l'arbre dont l'ombre servoit a tout le
+monde. Le roi estimant qu'ils parloyent d'autre chose, porta sa teste tout
+bellement entre les leurs, escouta ce discours, et leur dit: Il y a vingt
+ans que j'ai les oreilles battues de ces presages. Il n'en sera que ce
+qu'il plaira a Dieu.
+
+"Plusieurs choses furent prinses et remarquees a Sainct-Denis pour mauvais
+augure. Le roi et la roine dirent que leur sommet avoit este rompu par une
+orfraye, oiseau nocturne et funebre, qui avoit crouasse toute la nuict sur
+la fenestre de leur chambre. La pierre qui sert a l'ouverture de la cave ou
+sont enterrez les rois, se trouva ouverte. La curiosite, qui s'amuse a
+toutes choses, prit a mauvais signe que le cierge de la roine s'esteignit
+de soi-mesme; et que si elle n'eust porte sa main a sa couronne, elle fust
+tombee deux fois. Le mesme jour du jeudi 13, ce mesme prince considerant
+les theatres si bien peuplez et en si bon ordre, dit que cela le faisoit
+souvenir du jour du jugement et que l'on seroit bien estonne si le juge se
+presentoit."
+
+"L'empereur Maximilien Ier et Philippe Ier, son fils, roy d'Espagne, dit
+Hedion en sa _Chronique_[1], estans en leur cabinet au palais de
+Brusselles, pour resoudre de quelque afaire d'importance, un vent se leve
+lequel arrache et jette hors de la paroy entre les deux princes une assez
+grosse pierre, laquelle Philippe leve de terre: et comme il continuoit de
+parler a son pere, un tourbillon survint qui lui fit tomber ceste pierre
+des mains, laquelle se brisa sur le planche. C'est un presage, dit alors
+Philippe a Maximilien, que vous serez bien-tost pere de mes enfans. Peu de
+semaines apres, Philippe, jeune prince, mourut, laissant ses pupilles a
+l'empereur Maximilien son pere."
+
+ [Note 1: Cite par Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t.
+ II, p. 915.]
+
+Selon Paul Jove[1], "Le pape Adrian VI s'acheminant d'Espagne a Rome pour
+son premier exploit voulut voir a Saragousse les os et reliques d'un
+sainct: ce qui fit dire a plusieurs qu'Adrian mourroit bien tost. Il avint
+alors aussi qu'une riche lampe de cristal, en l'eglise de ce sainct, se
+brisa soudainement, dont toute l'huile fut versee sur Adrian et sur
+quelques prestres autour de lui, dont leurs habillemens furent gastez.
+Arrive a Rome, le palais ou il demeuroit fut embrase et consomme en un
+instant. Il canoniza Benno, evesque aleman, et Antonin, archevesque de
+Florence: mais il les suivit bientost et mourut apres icelles
+canonizations, que l'on tient pour presages de mort prochaine aux papes qui
+les font."
+
+ [Note 1: En sa _Vie d'Adrian VI_, cite par Goulart, _Thresor des
+ histoires admirables_, t. II, p. 945.]
+
+D'apres Sabellic[1], Philebert de Chalon, prince d'Aurange, ayant assiege
+Florence, entendit que secours venoit aux Florentins. Sur ce il resoud
+d'aller au devant: et comme il vouloit monter a cheval, fait assembler
+autour de lui les capitaines, et commande qu'on apporte des flaccons et des
+tasses, les faisant emplir de vin, afin que tous beussent par ensemble.
+Comme les uns et les autres estoient prests a boyre, voici une pluye
+impetueuse et soudaine, le ciel estant fort serein auparavant, laquelle
+arrouse abondamment le prince et ses capitaines, qui beuvoyent en pleine
+campagne. Incontinent chacun dit son avis de ceste avanture. Le prince
+rioit a gorge desployee: A ce que je voy, dit-il, compagnons, nous ne
+parlerons que bien trempez a nos ennemis, puisque Dieu a voulu si
+benignement verser de l'eau en nostre vin. Ce furent ses derniers propos:
+car tost apres ayant charge et rompu ce secours il fut au combat transperce
+d'un boulet, dont il mourut."
+
+ [Note 1: Supplement au XIIIe livre, cite par Goulart, _Thresor des
+ histoires admirables_, t. II, p. 943.]
+
+Joach. Camerarius[1] et Abr. Bucolcer[2], racontent ce qui suit selon
+Goulart[3]: "Guillaume Nesenus, personnage excellent en scavoir et crainte
+de Dieu, s'estant jette dedans une barque de pescheur en temps d'este, pour
+traverser l'Elbe, riviere qui passe a Witeberg en Saxe, comme c'estoit sa
+coustume de s'esbatre quelques fois a passer ainsi ceste riviere, et
+conduire lui-mesme sa barque, alla heurter alors contre un tronc d'arbre
+cache dedans l'eau, qui renversa la barque, et Nesenus au fond dont il ne
+peut eschapper, ains fut noye. Cela avint sur le soir. Le mesme jour, un
+peu apres disne, comme Camerarius sommeilloit, avis lui fut qu'il entroit
+une barque de pescheur et qu'il tomboit en l'eau. Sur ce arriva vers lui,
+Philippe Melanchthon son familier ami, auquel il fit en riant le conte de
+ce sien songe, tenant sa vision pour chose vaine... Melanchthon et
+Camerarius devisans ensemble de ce songe et triste accident, se
+ramentierent l'un a l'autre ce qui leur estoit advenu et a Nesenus peu de
+jours auparavant. Ils faisoyent eux trois quelque voyage en Hesse, et ayans
+couche en une petite ville nommee Trese, le matin passerent un ruisseau
+proche de la, pour y abreuver leurs chevaux. Comme ils estoyent en l'eau,
+Nesenus decouvre en un costeau proche de la trois corbeaux croquetans,
+battans des aisles et sautelans. Sur ce il demande a Melanchthon que lui
+sembloit de cela? Melanchthon respondit promptement: Cela signifie que l'un
+de nous trois mourra bien tost. Camerarius confesse que ceste response le
+poignit jusques au coeur, et le troubla grandement; mais Nesenus ne fit
+qu'en secouer la teste, et poursuivit son chemin alaigrement. Camerarius
+adjouste qu'il fut en termes de demander a Melanchthon la raison de cette
+sienne conjecture; et que tost apres Melanchthon lui dit que, se sentant
+foible et valetudinaire, il ne pouvoit estimer que sa vie deut estre gueres
+plus longue. Et je ne ramentoy point ces choses, dit-il, comme si
+j'attribuois quelque efficace au vol et mouvement des oiseaux, ni ne fay
+point de science des conjectures qu'on voudroit bastir la dessus: comme
+aussi je scay que Melanchthon ne s'en est jamais soucie. Mais j'ai bien
+voulu faire ce recit pour monstrer que parfois on void avenir des choses
+merveilleuses dont il ne faut pas se mocquer, et qui apres l'evenement
+suggerent diverses pensees a ceux qui les voyent ou en entendent parler."
+
+ [Note 1: _Vie de Ph. Melanchthon_.]
+
+ [Note 2: _Indices chronologiques_, an 1524.]
+
+ [Note 3: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 373.]
+
+Au recit de Zuinger[1], "La peste estant fort aspre es environs du Rhin
+l'an 1364, plusieurs mourans a Basle avoyent ceste coustume par presage
+merveilleux au fort de la maladie, et quelques heures devant que rendre
+l'ame, d'appeller par nom et surnom quelqu'un de leurs parens, allies,
+voisin ou amis. Ce nomme tomboit tost apres malade, et faisoit le mesme,
+ainsi cest appel continuoit du troisiesme au quatriesme, et consequemment:
+en telle sorte qu'on eust dit que ces malades estoyent les huissiers de
+Dieu pour adjourner ceux que la providence designoit a comparoir en
+personne devant lui."
+
+ [Note 1: En son _Theatre de la vie humaine_, cite par Goulart,
+ _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 446.]
+
+D'apres Camerarius,[1] "Les comtes de Vesterbourg ont pres du Rhin un
+chasteau basti en lieu fort haut esleve. La peste y estant survenue, les
+comtes s'en retirerent pour aller quelques jours en air meilleur et plus
+asseure, ou ils sejournerent trop peu. De retour, comme ils montoyent au
+chasteau, et approchoyent de la porte, la cloche de l'horloge posee en une
+haute tour sonne onze heures en lieu de trois ou quatre apres midi. Cest
+accident extraordinaire occasiona les comtes de s'enquerir du portier
+paravant laisse seul au chasteau pour le garder, que vouloit dire ce
+changement. Il protesta n'en scavoir rien, veu qu'on avoit laisse l'horloge
+plusieurs jours, sans qu'aucun y eust touche. Incontinent la peste se
+renouvella, laquelle emporta les comtes et toutes les personnes rentrees
+avec eux au chasteau: le nombre fut d'onze, autant que l'horloge, avoit
+sonne de coups."
+
+ [Note 1: Au IIIe vol. de ses _Meditations historiques_, liv. I, ch.
+ XV, cite par Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t. III,
+ p. 318.]
+
+"En la seigneurie de l'archevesque et electeur de Treves, se void, dit
+Camerarius[1], un vivier ou estang en lieu conu de ceux du pays, duquel
+quand il sort quelque poisson de grandeur desmesuree, et qui se monstre, on
+tient que c'est un certain presage de la mort de l'electeur, et que par
+longue suite d'annees on a verifie ceste avanture. En la baronnie de
+Hohensax, en Suisse, quand un de la famille doit mourir, des plus hautes
+montagnes qui separent la baronnie d'avec le canton d'Appenzel, tombe une
+fort grosse pierre de rochers avec tant de bruit que le roulement d'icelle
+est entendu clairement pres et loin, jusques a ce qu'elle s'arreste en la
+plaine du chasteau de Fontez."
+
+ [Note 1: En ses _Meditations historiques_, vol. III, liv. I, ch.
+ XV, cite par Goulart, _Thresor des histoires admirables_. t. III,
+ p. 318.]
+
+Taillepied[1] cite ce fait rapporte par Leon du Vair: "Que dirai-je du
+monastere de Saint-Maurice, qui est situe es confins et limites de
+Bourgongne, pres le fleuve du Rhosne? Il y a la dedans un vivier, auquel
+selon le nombre de moines, on met aussi tant de poissons: que s'il arrive
+que quelqu'un des religieux tombe malade, on verra aussi sur le fil de
+l'eau un de ces poissons qui nagera comme estant demy-mort, et si ce
+religieux doit aller de vie a trespas, ce poisson mourra deux ou trois
+jours devant luy."
+
+ [Note 1: _Traite de l'apparition des esprits_, p. 139.]
+
+"Le sixiesme jour d'avril 1490, dit Goulart[1], Mathias, roi de Hongrie,
+surnomme la frayeur des Turcs, mourut d'apoplexie a Vienne, en Austriche.
+Tous les lyons que l'on gardoit en des lieux clos a Bude moururent ce jour
+la. Un peu devant le trespas du prince Jean Casimir, comte palatin du Rhin
+et administrateur de l'electoral, le lyon qu'il faisoit soigneusement
+nourrir mourut: ce que le prince prit pour presage de son deslogement. Un
+cheval que Louis, roi de Hongrie, montoit, perit soudain, un peu devant la
+bataille de Varne, en laquelle ce jeune prince demoura. Car ayant este mis
+en route, et voulant se sauver a travers un marests, le cheval qui le
+portoit ne peut l'en desgager, ains y enfondra et perdit son maistre. Le
+frere Battory, roi de Pologne, estant mort en Transsilvanie, le cheval du
+roi mourut soudain, et quelques jours apres vindrent nouvelles du trespas
+du prince decede fort loin de la."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. III. p. 316]
+
+D'apres Joach. Camerarius[1], "Maurice, electeur de Saxe, prince vaillant
+et excellent, eut divers presages de sa mort peu de jours avant la bataille
+donnee l'an 1553, entre lui et Albert, marquis de Brandebourg, lequel il
+mit en route. La teste d'une siene statue de pierre fut emportee d'un coup
+de fouldre, sans que les statues des autres electeurs eslevees en lieu
+public en une ville de Saxe nommee Berlin, fussent tant soit peu atteintes
+de cest esclat. Un vent impetueux s'esleva le jour precedent la bataille,
+lequel arracha et deschira deux grands pavillons de l'electeur, en l'un
+desquels on faisoit sa cuisine, en l'autre se dressoyent les tables pour
+ses repas ordinaires. Au mesme temps il plut du sang aupres de Lipsic."
+
+ [Note 1: En sa harangue funebre sur la mort de Maurice, electeur de
+ Saxe.]
+
+"En l'eglise cathedrale de Mersburg, pres de Lipsic, dit Goulart[1], y a un
+evesque et des chanoines ausquels il estoit loisible de se marier. Ils ont
+laisse en icelle de grands et riches joyaux donnez des longtemps, et ont
+fait conscience de s'en accommoder. Pour la garde du temple il y a
+ordinairement quelques hommes qui tour a tour veillent en icelui tant de
+jour que de nuict. Iceux rapporterent avoir observe de fort longtemps et
+entendu de leurs devanciers gardes que trois semaines avant le deces de
+chascun chanoine de nuict se fait un grand tumulte dedans le temple: et
+comme si quelque puissant homme donnoit de toute sa force quelques coups de
+poing clos sur la chaire du chanoine qui doit mourir; laquelle ces gardes
+marquent incontinent: et le lendemain venu en avertissent le chapitre.
+C'est un adjournement personnel a ce chanoine, lequel meurt dedans trois
+semaines apres."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. I, p. 549.]
+
+Suivant un petit ouvrage anonyme[1], "Les Espagnols parlent d'une cloche en
+Arragon par eux appellee la cloche du miracle, en une colline pres de
+Villela, laquelle (disent-ils) contient dix brasses de tour, sonne parfois,
+mais rarement, de soi-mesme, sans estre agitee par aucun instrument ni
+moyen visible ou sensible, comme de mains d'hommes, de violence des vents,
+de tremblement de terre, ou autres semblables agitations. Elle commence en
+tintant, puis sonne a volee, par intervalles d'heures et de jours. Les
+Portugais disent qu'elle sonna lors que le roi Sebastien fit le voyage
+d'Afrique et en l'an 1601 depuis le 13 de juin jusques au 24, a diverses
+reprises. On dit qu'elle sonna lorsque Alphonse V, roi d'Arragon, alla en
+Italie pour prendre possession du royaume de Naples, en la mort de Charles
+V, en une extreme maladie du roi Philippe II arreste a Badajos et au
+trespass de la roine Anne, sa derniere femme."
+
+ [Note 1: _Histoire de la paix_, imprimee a Paris par Jean Richer,
+ 1607, p. 233 et 234.]
+
+Taillepied[1] rapporte certains presages qui precedent l'execution des
+condamnes: "Il advient aussi beaucoup de choses estranges es chateaux ou
+sera emprisonne quelque malfaicteur digne de mort: car on y oira de nuict
+de grands tintamarres, comme si l'on vouloit sauver par force le
+prisonnier, et semblera que les portes doivent etre forcees; mais en allant
+voir que c'est, on ne trouvera personne, et le prisonnier n'en aura rien
+senty, ny ouy. On dit aussi que les bourreaux scavent souventes fois quand
+ils doivent executer quelque malfaicteur a mort: car leurs epees desquelles
+ils font justice leur en donnent quelque signe. Beaucoup de choses
+adviennent touchant ces pauvres miserables qui se tuent eux-memes. Il a
+fallu souvent les mener bien loing pour les jecter dans quelque grand'eau:
+adonc si les chevaux qui les tiraient les descendoient de quelque montagne,
+a grand'peine en pouvaient-ils venir a bout; et au contraire s'il falloit
+monter ils estoient contraints de courir, tant cela les poussoit fort."
+
+ [Note 1: _Traite de l'apparition des esprits_, p. 138.]
+
+
+
+
+IV.--AVERTISSEMENTS
+
+
+"Souvent Dieu nous fait savoir, dit Gaffarel[1], ce qui doit arriver par
+quelque signe interieur, soit en veillant, soit en dormant. Ainsi
+Camerarius pretend qu'il y a des personnes qui sentent la mort de leurs
+parents, soit devant ou apres qu'ils sont trespassez par une inquietude
+estrange et non accoustumee, fussent-ils a mille lieues loin d'eux. Feue ma
+mere Lucrece de Bermond avoit un signe presque semblable: car il ne mouroit
+aucun de nos parents qu'elle ne songeast en dormant peu de temps
+auparavant, ou des cheveux, ou des oeufs, ou des dents melees de terre, et
+cela estoit infaillible et moy mesme lorsqu'elle disoit qu'elle avoit songe
+telles choses, j'en observois apres l'evenement."
+
+ [Note 1: _Curiositez inouyes_.]
+
+D'apres Taillepied[1], "On a observe es maisons de ville que, quand quelque
+conseiller devoit mourir, on entendoit du bruit en la place ou il s'asseoit
+au conseil: comme le mesme advient aux bancs des eglises, ou en autres
+lieux ou on aura frequente et travaille. Quand quelque moyne ou serviteur
+de couvent sera malade, on verra de nuit faire une biere en la meme sorte
+qu'on la feroit par apres. On oit bien souvent es cimetieres de village
+faire une fosse avec grands soupirs et gemissemens quand quelqu'un doit
+mourir, et comme elle sera faite le jour suivant. Quelquefois aussi pendant
+que la lune luisoit on a veu des gens aller en procession apres les
+funerailles d'un mort. Aucuns disent que quand on voit l'esprit de
+quelqu'un, et il ne meurt incontinent apres, c'est signe qu'il vivra
+longtemps, mais il ne se faut pas amuser a telles speculations, ains
+plustost chascun doit s'apprester comme s'il falloit mourir des demain afin
+de n'estre abuse."
+
+ [Note 1: _Traite de l'apparition des esprits_, in-12, p. 137.]
+
+Suivant Th. Zuinger[1] "Henry II, roi de France, ayant este deconseille et
+prie nommement par la reine sa femme de ne point courir la lance le jour
+qu'il fut blesse a mort, ayant eu la nuict precedente vision expresse et
+presage du coup, ne voulut pourtant desister, mesme il contraignit le
+comte, de Montgomerry de venir a la jouste. Comme ils s'apprestoyent a
+rompre la derniere lance, un jeune garcon qui regardoit d'une fenestre ce
+passe temps, commence a crier tout haut regardant et monstrant le comte de
+Montgomerry: Helas! cest homme s'en va tuer le roy."
+
+ [Note 1: _Theatre de la vie humaine_, Ve vol., liv. IV.]
+
+"Suivant Buchanan[1], "Jaques Londin, Escossois, d'honneste maison, ayant
+este longtemps travaille d'une fievre, le jour devant que Jaques V, roy
+d'Escosse fut tue, se haussant un peu dedans son lict environ midi, et
+comme tout estonne, commence a dire tout haut a ceux qui estoyent autour de
+lui: Sus, sus, secourez le roy: les parricides l'environnent pour le tuer.
+Un peu apres il se met a pleurer et crier piteusement: Il n'est plus temps
+de lui aider, le pauvre prince est mort. Incontinent apres, ce malade
+expira."
+
+ [Note 1: _Histoire d'Escosse_, liv. XVII. cite par Goulart,
+ _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 944.]
+
+"Un autre presage du meurtre de ce prince fut comme conjoint avec le
+meurtre mesme. Trois domestiques du comte d'Atholie, gentils-hommes bien
+conus et vertueux, logez non gueres loin de la maison du roy, endormis
+environ la minuict, il sembla a l'un d'eux couche contre la paroy, nomme
+Dugal Stuart, que certain personnage s'aprochoit de lui, qui passant la
+main doucement par dessus la joue et la barbe de Stuart lui disoit: Debout,
+on veut vous tuer. Il s'esveille, et pensant a ce songe, l'un de ses
+compagnons s'escrie d'un autre lict: Qui est-ce qui me foule aux pieds?
+Stuart lui respond: C'est a l'avanture quelque chat qui rode ici la nuict.
+Alors le troisiesme qui dormoit encor, s'esveillant en sursaut, se jette du
+lict en bas et demande: Qui m'adonne bien serre sur la joue? Sur ce il lui
+semble que quelqu'un sautoit avec grand bruit par la porte hors de la
+chambre. Comme ces trois gentilshommes devisoyent de leurs visions, voici
+la maison du roy renversee avec grand bruit par violence et de pouldre a
+canon, dont s'ensuit la mort du prince."
+
+D'apres le petit livre intitule _la Mort du roi_, cite par Goulart[1], "Le
+vendredi quatorziesme jour de may 1610, une religieuse de l'abbaye de
+Sainct-Paul en Picardie, soeur de Villers Hodan, gouverneur de Dieppe,
+estant en quelque indisposition, fut visitee en sa chambre par son abbesse,
+soeur du cardinal de Sourdi, et apres qu'elles se furent entretenues de
+paroles propres a leur condition, elle s'escria sans trouble ni sans les
+agitations et frayeurs propres aux enthousiastes: Madame, faites prier Dieu
+pour le roi: car on le tue. Et un peu apres: Helas! il est tue! En la
+conference des paroles et de l'acte on a trouve que tout cela n'avoit eu
+qu'une mesme heure."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, t. IV.]
+
+On lit dans une lettre de Mme de Sevigne au president de Monceau que, trois
+semaines avant la mort du grand Conde, pendant qu'on l'attendait a
+Fontainebleau, M. de Vernillon, l'un de ses gentilshommes, revenant de la
+chasse sur les trois heures, et approchant du chateau de Chantilly (sejour
+ordinaire du prince), vit, a une fenetre de son cabinet, un fantome revetu
+de son armure, qui semblait garder un homme enseveli; il descendit de
+cheval et s'approcha, le voyant toujours; son valet vit la meme chose et
+l'en avertit. Ils demanderent la clef du cabinet au concierge; mais ils en
+trouverent les fenetres fermees, et un silence qui n'avait pas ete trouble
+depuis six mois. On conta cela au prince, qui en fut un peu frappe, qui
+s'en moqua cependant, ou parut s'en moquer, mais tout le monde sut cette
+histoire et trembla pour ce prince, qui mourut trois semaines apres.
+
+On sait que le duc de Buckingham, favori de Jacques Ier, roi d'Angleterre,
+fut assassine en 1628 par Felton, officier a qui il avait fait des
+injustices. Quelque temps avant sa mort, Guillaume Parker, ancien ami de sa
+famille, apercut a ses cotes en plein midi le fantome du vieux sir George
+Villiers, pere du duc, qui depuis longtemps ne vivait plus. Parker prit
+d'abord cette apparition pour une illusion de ses sens; mais bientot il
+reconnut la voix de son vieil ami, qui le pria d'avertir le duc de
+Buckingham d'etre sur ses gardes, et disparut. Parker, demeure seul,
+reflechit a cette commission, et, la trouvant difficile, il negligea de
+s'en acquitter. Le fantome revint une seconde fois et joignit les menaces
+aux prieres, de sorte que Parker se decida a lui obeir; mais il fut traite
+de fou, et Buckingham dedaigna son avis.
+
+Le spectre reparut une troisieme fois, se plaignit de l'endurcissement de
+son fils, et tirant un poignard de dessous sa robe: "Allez encore, dit-il a
+Parker; annoncez a l'ingrat que vous avez vu l'instrument qui doit lui
+donner la mort."
+
+Et de peur qu'il ne rejetat ce nouvel avertissement, le fantome revela a
+son ami un des plus intimes secrets du duc. Parker retourna a la cour.
+Buckingham, d'abord frappe de le voir instruit de son secret, reprit
+bientot le ton de raillerie, et conseilla au prophete d'aller se guerir de
+sa demence. Neanmoins, quelques semaines apres, le duc de Buckingham fut
+assassine.
+
+Paul Jove[1] rapporte que "Des chevaliers de Rhodes rendirent l'isle et la
+ville au Turc le jour de Noel, l'an 1521. En mesme instant de ceste
+reddition, comme le pape Adrian VI entroit en sa chapelle a Rome pour
+chanter messe, ayant fait le douziesme pas, une grosse pierre du portail de
+ceste chapelle se dissoult et tombe soudainement sur deux suisses de la
+garde du pape, qui tout a l'instant en furent escrasez sur la place."
+
+ [Note 1: En la _Vie d'Adrian VI_, cite par Goulart, _Thresor des
+ histoires admirables_, t. III, p. 327.]
+
+Cardan[1] raconte que "Baptiste, son parent, estudiant a Pavie, s'esveilla
+de nuict, et delibera prendre son fusil pour allumer la chandelle. En ces
+entrefaictes il entend une voix disant: Adieu, mon fils, je m'en vay a
+Rome, et lui sembla qu'il voyoit une tres grande lumiere, comme d'un fagot
+de paille tout en feu. Tout estonne il se cache sous la coultre de son
+lict, et y demeure le reste de la nuict et la matinee, jusques a ce que ses
+compagnons retournent de la lecon. Ils frapent a la porte de la chambre,
+dont leur ayant fait ouverture, et raconte son songe, il adjouste en
+pleurant que c'estoyent nouvelles de la mort de sa mere. Eux n'en firent
+que secoueer les oreilles. Mais le lendemain il receut nouvelle que sa mere
+estoit decedee en la mesme heure qu'il avoit veu ceste grande lumiere, en
+un lieu eloigne d'environ une journee a pied loin de Pavie."
+
+ [Note 1: _De la variete des choses_, Ve livre, chap. LXXXIV, cite
+ par Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 1012.]
+
+D'apres Zuinger[1], "Jean Huber, docte medecin en la ville de Basle, estant
+en l'article de la mort, avis fut la nuict a Jean Lucas Isel, honnorable
+citoyen de Basle, demeurant lors a Besancon, lequel ne scavoit du tout rien
+de ceste maladie, qu'il voyoit son lict couvert de terre fraischement
+fossoyee, laquelle voulant secouer, apres avoir jette bas la couverte, il
+vid (ce lui sembloit) Huber couche tout de son long sous les linceux, en un
+clin d'oeil transforme en petit enfant. La nuict du lendemain il eut une
+autre vision: car il sembla qu'il oyoit divers piteux cris de personnes qui
+plouroyent le trespas de Hubert, lequel vrayement estoit mort en ces
+entrefaictes. Isel esveille receut au bout de quelques jours nouvelles de
+la mort de Huber."
+
+ [Note 1: En son _Theatre de la vie humaine_, Ve vol., liv. IV, cite
+ par Goulart, _Thresor des histoires admirables_, t. II, p. 1044.]
+
+D'apres des Caurres[1], "Possidonius historien, raconte de deux amis et
+compagnons d'Arcadie, qui est une partie d'Achaie en la Grece, que venans
+en la cite de Megara apres Athenes, l'un logea a l'hostellerie, l'autre
+pour espargner logea a un cabaret. Celuy qui etoit au grand logis, la nuict
+en dormant vit son compagnon qui le prioit luy venir secourir, car son
+tavernier estoit apres a le tuer. Quoy oyant, son compagnon s'esveilla et
+estimant que ce fut un songe, se remist en son lict. Et si tost apres qu'il
+fut endormy, voicy derechef son compagnon qui lui apparut, disant que
+puisqu'il ne l'avoit secouru en sa vie, qu'il luy aidast a venger sa mort
+contre le tavernier qui l'avoit meurdry, lequel avoit mis son corps sur une
+charrette couverte de fumier, a fin que le matin il envoyast par son
+chartier comme on a accoustume a vuider le fumier, et luy dit qu'il se
+trouvast le matin a la porte, la ou il trouveroit le corps, ce qui fut
+faict. Le chartier gagna au pied, et le cabaretier perdit la vie."
+
+ [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiees_, p. 377.]
+
+"Durant nos dernieres guerres, dit Goulart[1], un conseiller en la ville de
+Montpeslier, personnage honorable, estant avec d'autres au temple, priant
+Dieu, eut une vision soudaine de tous les endroits de sa maison: il lui
+sembla qu'un sien petit fils unique tomboit d'une haute gallerie en la
+basse cour de son logis. Il se leve en sursaut, va chez soi au grand pas,
+demande son enfant, le trouve sain et sauf, raconte son extase, commet des
+lors une chambriere pour garder ce petit fils et de nuict et de jour. Trois
+mois apres, ceste chambriere infiniment soigneuse de l'enfant se trouva
+avec icelui en la gallerie, et n'ayant fait que tourner le dos, l'enfant
+tombe en la basse cour et est trouve roide mort. Le conseiller esperdu se
+prend a sa femme, qui n'en pouvoit mais, et la tanse fort asprement. Quatre
+jours apres, comme ceste mere desolee ouvre certain cabinet, un fantosme
+tout tel que son fils mort, se presente a elle riant et feignant vouloir
+l'embrasser. Lors elle s'escrie: Ha! Satan, tu veux me tenter. Mon Dieu,
+assiste a ta servante. Ces mots proferes, le fantosme s'esvanouit."
+
+ [Note 1: _Thresor des histoires admirables_, tome III, p. 328.]
+
+Les sorcieres ont eu quelquefois des corneilles a leur service, comme on le
+voit par la legende qui suit, et qui, conservee par Vincent Guillerin[1], a
+inspire plus d'une ballade sauvage, en Angleterre et en Ecosse.
+
+ [Note 1: _Spect. hist_. lib. XXVI.]
+
+"Une vieille Anglaise de la petite ville de Barkley exercait en secret au
+XIe siecle, la magie et la sorcellerie avec grande habilete. Un jour,
+pendant qu'elle dinait, une corneille qu'elle avait aupres d'elle et dont
+personne ne soupconnait l'emploi, lui croassa je ne sais quoi de plus clair
+qu'a l'ordinaire. Elle palit, poussa de profonds soupirs et s'ecria:
+"J'apprendrai aujourd'hui de grands malheurs."
+
+"A peine achevait-elle ces mots, qu'on vint lui annoncer que son fils aine
+et toute la famille de ce fils etaient morts de mort subite. Penetree de
+douleur, elle assembla ses autres enfants, parmi lesquels etait un bon
+moine et une sainte religieuse; elle leur dit en gemissant:
+
+"Jusqu'a ce jour, je me suis livree, mes enfants, aux arts magiques. Vous
+fremissez; mais le passe n'est plus en mon pouvoir. Je n'ai d'espoir que
+dans vos prieres. Je sais que les demons sont a la veille de me posseder
+pour me punir de mes crimes. Je vous prie, comme votre mere, de soulager
+les tourments que j'endure deja. Sans vous, ma perte me parait assuree, car
+je vais mourir dans un instant. Renfermez mon corps dans une peau de cerf,
+dans une biere de pierre recouverte de plomb que vous lierez par trois
+tours de chaine. Si, pendant trois nuits, je reste tranquille, vous
+m'ensevelirez la quatrieme, quoique je craigne que la terre ne veuille
+point recevoir mon corps. Pendant cinquante nuits, chantez des psaumes pour
+moi, et que pendant cinquante nuits on dise des messes."
+
+"Ses enfants troubles executerent ses ordres; mais ce fut sans succes. La
+corneille, qui sans doute n'etait qu'un demon, avait disparu. Les deux
+premieres nuits, tandis que les clercs chantaient des psaumes, les demons
+enleverent, comme s'ils eussent ete de paille, les portes du caveau et
+emporterent les deux chaines qui enveloppaient la caisse: la nuit suivante,
+vers le chant du coq, tout le monastere parut ebranle par les demons qui
+entouraient l'edifice. L'un d'entre eux, le plus terrible, parut avec une
+taille colossale, et reclama la biere. Il appela la morte par son nom; il
+lui ordonna de sortir. "Je ne le puis, repondit le cadavre, je suis liee."
+
+"Tu vas etre deliee," repondit Satan; et aussitot il brisa comme une
+ficelle la troisieme chaine de fer qui restait autour de la biere: il
+decouvrit d'un coup de pied le couvercle, et prenant la morte par la main,
+il l'entraina en presence de tous les assistants. Un cheval noir se
+trouvait la, hennissant fierement, couvert d'une selle garnie partout de
+crochets de fer; on y placa la malheureuse et tout disparut; on entendit
+seulement dans le lointain les derniers cris de la sorciere."
+
+
+
+
+FIN
+
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+
+
+TABLE DES MATIERES
+
+
+
+
+PREFACE
+
+
+LES DIABLES.
+
+I.--Existence des demons
+
+II.--Apparitions du diable
+
+III.--Enlevements par le diable
+
+IV.--Metamorphoses du diable
+
+V.--Signes de la possession du demon
+
+VI.--Sabbat
+
+VII.--Union charnelle avec le diable--Incubes et Succubes
+
+VIII.--Pacte avec le diable--Marque des sorciers
+
+IX.--Fourberies et mechancetes du diable
+
+
+LES BONS ANGES
+
+
+LE ROYAUME DES FEES.
+
+I.--Fees
+
+II.--Elfes
+
+
+NATURE TROUBLEE.
+
+I.--Possedes--Demoniaque
+
+II.--Ensorceles
+
+III.--Hommes changes en betes--Lycanthropes--Loups-garous
+
+IV.--Sortileges
+
+
+MONDE DES ESPRITS.
+
+I.--Nature des esprits
+
+II.--Follets et Lutins
+
+III.--Gnomes--Esprits des mines--Gardes des tresors
+
+IV.--Esprits familiers
+
+
+PRODIGES.
+
+I.--Prodiges celestes
+
+II.--Animaux parlants
+
+
+EMPIRE DES MORTS.
+
+I.--Ames en peine--Lamies et Lemures
+
+II.--Revenants, spectres, larves, etc.
+
+III.--Fantomes
+
+IV.--Vampires
+
+
+PRESAGES.
+
+I.--Presages de guerre, de succes et de defaites
+
+II.--Presages de naissance
+
+III.--Presages de mort
+
+IV.--Avertissements
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Curiosites Infernales, by P. L. Jacob
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CURIOSITES INFERNALES ***
+
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+http://gallica.bnf.fr.
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+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+are filed in directories based on their release date. If you want to
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+search system you may utilize the following addresses and just
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+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
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+
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