diff options
Diffstat (limited to 'old/10685-8.txt')
| -rw-r--r-- | old/10685-8.txt | 9938 |
1 files changed, 9938 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/10685-8.txt b/old/10685-8.txt new file mode 100644 index 0000000..94428e4 --- /dev/null +++ b/old/10685-8.txt @@ -0,0 +1,9938 @@ +The Project Gutenberg EBook of Curiosites Infernales, by P. L. Jacob + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Curiosites Infernales + +Author: P. L. Jacob + +Release Date: January 11, 2004 [EBook #10685] + +Language: French + +Character set encoding: ISO Latin-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CURIOSITES INFERNALES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and the PG Online +Distributed Proofreaders, from images generously made available by +the Bibliotheque Nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + + + + +CURIOSITÉS + +INFERNALES + +PAR + +P. L. JACOB + +BIBLIOPHILE + + DIABLES, BONS ANGES, FÉES, ELFES, FOLLETS ET LUTINS, ESPRITS + FAMILIERS POSSÉDÉS ET ENSORCELÉS, REVENANTS, LAMIES, LÉMURES, + LARVES, VAMPIRES PRODIGES ET SORTILÈGES, ANIMAUX PARLANTS, PRÉSAGES + DE GUERRE, DE NAISSANCE, DE MORT, ETC. + +1886 + + * * * * * + + + + + + +PRÉFACE + + +Simon Goulart en envoyant à son frère Jean Goulart un volume de son +_Thrésor des histoires admirables et mémorables_ lui dit: «Ce sont pieces +rapportees et enfilees grossièrement ausquelles je n'adjouste presque rien +du mien, pour laisser à vous et à tout autre debonnaire lecteur la +meditation libre du fruit qu'on en peut et doit tirer. Dieu y apparoit en +diverses sortes près et loin, pour maintenir sa justice contre les coeurs +farouches de tant de personnes qui le regardent de travers; item pour +tesmoigner en diverses sortes sa grace à ceux qui le reverent de pure +affection.» + +Autant nous en dirons de notre ouvrage. De tout temps il y a eu des +croyants et des incrédules. + +«Les ignorans, dit Bodin[1], pensent que tout ce qu'ils oyent raconter des +sorciers et magiciens soit impossible. Les athéistes et ceux qui contrefont +les sçavans ne veulent pas confesser ce qu'ils voyent, ne sçachans dire la +cause, afin de ne sembler ignorants. Les sorciers et magiciens s'en moquent +pour deux raisons principalement: l'une pour oster l'opinion qu'ils soyent +du nombre; l'autre pour establir par ce moyen le règne de Satan. Les fols +et curieux en veulent faire l'essay.» + + [Note 1: En la préface de sa _Démonomanie_.] + + * * * * * + + +CURIOSITÉS INFERNALES + + + + + + +LES DIABLES + + + + +I.--EXISTENCE DES DÉMONS + + +«Il y en a plusieurs, dit Loys Guyon[1], tant incrédules de nostre temps, +qui ne veulent croire qu'il y ait des demons ou malins esprits qui habitent +en certaines maisons (qui sont cause que personne n'y peut fréquenter) ou +par les deserts qui font fourvoyer les voyageurs. Et aussi en d'autres +lieux... Ce qui m'a donné occasion d'escrire de ces demons, c'est que +lisant le livre du voyage de Marc Paul, Venétien, des Indes Orientales, il +escrit d'un desert, qu'il appelle Lop, qui est situé dans les limites de la +grande Turquie qui est entre les villes de Lop et de Sanchion, qu'on ne +sçauroit passer en vingt-cinq ou trente journées, et pour ce qu'il est +nécessaire à aucuns, pour la négotiation qu'ont ceux de Lop avec ceux de +Sanchion ou de la province du Tanguth, de passer par ces deserts, combien +qu'ils s'en passeroyent bien, s'ils pouvoyent, veu les dangers et grandes +difficultez qui s'y trouvent... C'est chose admirable qu'en ce desert l'on +void et oid de jour, et le plus souvent de nuict, diverses illusions et +fantosmes, de malins esprits, au moyen de quoy, ja n'est besoin à ceux qui +y passent de s'eslongner à la trouppe, et s'escarter de la compagnie. +Autrement, à cause des montagnes et costaux, ils perdroyent incontinent la +veüe de leurs compagnons. Et les appellent par leurs propres noms, feignans +la voix d'aucuns de la trouppe et par ce moyen les destournent et +divertissent de leur vray chemin, et les meinent à perdition tellement +qu'on ne sçait qu'ils deviennent. On oid aussi quelquefois en l'air des +sons et accords d'instrumens de musique, et le plus souvent des bedons et +tabourins, et pour ces causes ce desert est fort dangereux et perilleux à +passer. + + [Note 1: _Diverses leçons_. Lyon, 1610, 3 vol. in-12, t. II, p. 300 + et suivantes.] + +«Voilà ce qu'en a laissé par escrit, Marc Paul qui y a esté, qui vivoit +l'an 1250, je pensoy que ce fussent choses fabuleuses (et controuvées à +plaisir ou pour quelque autre raison). Mais ayant leu les oeuvres de Teuet, +cosmographe, pour la plus grand part tesmoin oculaire de beaucoup de choses +que plusieurs autheurs ont laissé par escrit, et entre autres de ce desert +de Lop, je n'ay plus creu que ce fussent fables. + +«Que semblables choses ne se voyant ailleurs, il se void en ce qu'on a +escrit de plusieurs grands et illustres personnages qui s'estoyent retirez +aux deserts d'Égypte, comme sainct Machaire, sainct Anthoine, sainct Paul +l'hermite, lesquels ont trouvé tous les deserts lieux pleins de grande +solitude, remplis de démons. Comme fit sainct Anthoine qui estant sorti de +sa cellule, ayant envie de voir jour et Paul l'hermite, qui demeuroit en un +desert plus haut que luy trois journées, trouva en chemin, une forme +monstrueuse d'homme, qui estoit un cheval, et tel que ceux que les poëtes +anciens ont appelé Hippocentaures. Auquel il demanda le chemin du lieu où +demeuroit ledict Paul Hermite, lequel parla. Mais il ne peut estre entendu +et monstra de l'une de ses mains le chemin et puis après il s'osta de +devant luy, s'enfuyant d'une grande vitesse. Or si c'est homme estoit point +quelque illusion du Diable, faite pour espouvanter le sainct homme ou si +(comme les solitudes sont coustumieres de produire diverses formes +d'animaux monstrueux) le desert avoit engendré cest homme ainsi difforme, +nous n'en avons rien de certain. + +«Sainct Anthoine donc s'esbahissant de ceste occurrence, et resvant, sur ce +que desja il avoit veu, ne discontinua son voyage, et de passer outre. Mais +il ne fut gueres avant, qu'estant en un vallon pierreux et plein de +rochers, il vid un autre homme d'assez basse stature, mais laid, et +difforme, ayant le nez crochu et deux cornes qui lui armoyent horriblement +le front, et le bas du corps, lequel alloit en finissant ainsi que les +cuisses et pieds d'un bouc. Le vieillard sans s'estonner de ceste forme si +hideuse, ne s'esmouvant d'un tel spectacle, si effroyable, se fortifia, +comme estant bon gendarme chrestien vestu des armes de Jésus-Christ,... et, +voicy ce monstre susdit qui lui présenta des dattes et fruicts de palmier +comme pour gage d'amitié et asseurance. Ceci encouragea ce bon hermite qui, +apprivoisé du monstre, s'arresta un peu et s'enquit de son estre et que +c'est qu'il faisoit en ceste solitude, auquel cest animal inconu respondit: +Je suis mortel et un des citoyens et habitans de ce desert, que les gentils +et idolatres aveugles et deçeus sous l'illusion diverse d'erreur, adorent +et reverent sous le nom de faunes, pans, satyres et incubes. Je suis venu +de la part de ceux de ma trouppe, et compagnie vers toy pour te requerir +qu'il te plaise de prier le commun Dieu et Seigneur de nous tous, pour nous +misérables, lequel sçavons estre venu au monde pour le salut et rachat de +tous les hommes, et que le son de sa parole a esté semé et espandu par +toute la terre. Ce monstre parlant ainsi, le voyager chargé d'ans et +vénérable hermite Anthoine pleuroit à chaudes larmes, lesquelles couloyent +le long de sa face honnorable, non de douleur, ains de joye. + +«En Hirlande, il s'y void et entend des malins esprits parmi les montagnes, +et combien qu'aucuns disent que ce ne sont que des fausses visions qui +proviennent de ce que les habitans usent de viandes et breuvages vaporeux, +comme de pain faict de chair de poisson seché. Et leur boire sont bieres +fortes. Mais i'ay sceu (asseurement) des Anglois qui y ont demeuré quelques +années, qui vivoyent civilement et delicatement, qu'il y avoit des esprits +malins parmy les montagnes, lesquels molestent par leurs façons de faire et +font peur aux voyageurs soit de jour et de nuict. + +«Plusieurs autres démons luy ont donné de grandes fascheries en son desert, +lui jettans sur son chemin des vaisselles d'or et d'argent, lesquelles +choses il voyoit soudain s'esvanouir.» + +«Les Arabes qui, communément voyagent par les deserts de leurs pays, y +voyent des visions espouvantables et quelquefois des hommes qui +s'esvanouissent incontinent, entre autres Teuet atteste avoir ouy dire à un +truchement arabe qui le conduisoit par l'Arabie déserte nommée Geditel, +qu'un jour conduisant une caravanne par les deserts du royaume de +Saphavien, le sixiesme de juillet, à cinq heures du matin, luy Arabe et +plusieurs de sa suite ouyrent une voix assez esclattante, et intelligible +qui disoit en la mesme langue du pays: Nous avons longuement cheminé avec +vous. Il fait beau temps, suivons la droitte voye. Avint qu'un folastre +nommé Berstuth, qui conduisoit quelques trouppes de chameaux, qui +toutesfois n'apercevoit homme vivant, la part d'où venoit ceste voix, +respond: Mon compagnon, je ne sçay qui tu es, suy ton chemin. Lors ces +paroles dites, l'esprit espouvanta si bien la trouppe composée de divers +peuples barbares qu'un chascun estoit presque esperdu, et n'osoyent à grand +peine passer outre. + +«Jésus-Christ fut tenté au desert par le malin esprit. + +«Et voilà comme l'on peut recueillir que ce ne sont fables (de dire) qu'il +y a des esprits malins par les deserts; et qu'il semble que Dieu permet +qu'ils habitent plus tost en ces lieux escartez que là où demeurent les +hommes à fin qu'ils n'en soyent si communément offensez. Comme fit l'ange +Raphael duquel est parlé en la saincte Escriture, au livre de Tobie, qui +confina le demon qui avoit fait mourir sept maris à la fille de Raguel aux +deserts de la haute Egypte. + +«D'autres démons fréquentent la mer et les eaux douces, et dans icelles, et +causent des naufrages aux navigeans et plusieurs autres maux, et y +apparoissent des phantosmes. Et d'iceux esprits, comme escrit Torquemada, +il s'en void journellement sur la rivière Noire, en Norvege, qui sonnent +des instrumens musicaux et lors cest signe qu'il mourra bien tost quelque +grand du pays. J'ay veu et fréquenté avec un Espagnol qui par tourmente de +mer fut jetté jusques aux mers, qui sont environ les terres du grand Khan +de Tartarie, qu'il a veu souvent en ces régions-là de ces phantosmes tant +sur mer que sur terre, notamment aux grandes solitudes de Mangy et deserts +de Camul, et choses si estranges que je ne les auseroy mettre par escrit, +de peur qu'on ne les voulust croire. + +«Quelqu'un pourra objecter qu'il n'est pas vraysemblable que les demons qui +sont aux deserts de Lop, et d'ailleurs appellent les voyageans par leurs +noms, d'autant qu'iceux n'ont organes pour pouvoir parler suivant ce que +Jésus-Christ dit que les esprits n'ont ni chair ni os. Je respon, suivant +en l'opinion de S. Augustin, S. Basile, Coelius Rodigin et Appulée, que les +anges se peuvent former des corps aeriens, de la nature la plus terrestre, +et par le moyen d'iceux parler comme firent ces trois anges qui apparurent +à Abraham. Et l'ange Gabriel, qui annonça la conception de Jésus-Christ à +la Vierge Marie. Et que les demons s'en peuvent aussi forger non pas d'une +matiere si pure, mais plus abjecte. + +«J'ay parlé d'un monstre chevre-pied qui apparut à sainct Anthoine, que je +pense avoir esté engendré par le moyen de Satan, d'autre façon que les +autres demons. Neantmoins il requit ce sainct personnage de prier Dieu pour +luy et pour d'autres monstres habitans ce desert. Son corps n'estoit point +aérien mais charnel, comme ceux des boucs. Il fut prins et mené tout vif en +Alexandrie vingt ans après, au grand estonnement de tous ceux qui le +virent, et combien qu'on le voulust nourrir curieusement quelques jours +après sa prise il mourut, et son corps fut salé et embaumé et puis porté à +Antioche et présenté à Constantin, fils du grand Constantin. + +«Lycosthène escrit estre avenu à Rotwille en Alemagne, l'an de grâce 1545, +que le diable fut veu en plein midi allant et se pourmenant par la place: +cest ici que les citoyens s'effroyèrent, craignans qu'ainsi qu'il avoit +fait ailleurs, il ne bruslast toute la ville. Mais chascun s'estant mis en +devotion de prier Dieu, et ordonner des jeunes et aumosnes, ce malin esprit +lors s'en alla, et jaçoit que le diable vienne peu souvent vers nous si est +ce que Dieu le souffrant, il n'y vient point sans de bien grandes +occasions, et pour estre l'executeur de la vengeance divine. Et ne nous +faut point tourmenter sur ce que les demons sont si corporels, ainsi que +vrayement tient la doctrine des chrestiens, veu que Dieu le veut ainsi. + +«Ils se rendent sensibles et visibles par les moyens des corps empruntez ou +formez en l'air ou en esblouissant le sens des personnes, et leur +présentant des idées en l'âme, qu'ils pensent voir par la veüe extérieure +ainsi que S. Augustin dit, qu'aucuns de son temps pensoyent estre transmuez +par quelques sorcières en bestes à corne, là où le bon sainct ne voyoit +autre cas que la figure de l'homme, mais le sens visible de ceux-cy estant +ensorcelé et perverti par la force de l'imagination causoit l'opinion de +leur changement où l'effect estoit tout au contraire. Suivant ces discours, +il se void que par tout les demons ou diables s'efforcent de nuire à +l'homme, encor qu'il se retire au plus hideux et inhabitable desert du +monde, soit qu'il habite dans les plus populeuses villes, tousiours +taschera-il de le faire tresbucher.» + +Lavater[1], ministre calviniste, admet avec beaucoup de méfiance les faits +surnaturels; son ouvrage est précédé de plusieurs chapitres où il raconte +des faits merveilleux en apparence et qui pour lui ne sont que des +supercheries; ils ont pour titres: + + [Note 1: _Trois livres Des apparitions des esprits, fantosmes, + prodiges, etc. composez par Loys Lavater, plus trois questions + proposées et résolues, par M. Pierre Martyr_. Geneve, Fr. Perrin, + 1571, in-12.] + +«CH. I. Les mélancholiques et insensez s'impriment en la fantasie beaucoup +de choses dont il n'est. + +«CH. II. Gens craintifs se persuadent de voir et ouïr beaucoup de choses +espouvantables dont il n'est rien. + +«CH. III. Ceux qui ont mauvaise vue et ouïe imaginent beaucoup de choses +qui ne sont pas. + +«CH. IV. Beaucoup de gens se masquent, pour faire que ceux ausquels ils +s'adressent, pensent avoir veu et ouï des esprits. + +«CH. V. Les prestres et moines ont contrefait les esprits et forgé des +illusions comme un nommé Mundus abusa de Paulina par ce moyen, et Tyrannus +de beaucoup de nobles et honnestes femmes. + +«CH. VI. Timothée Aelurus ayant contrefait l'ange, usurpe une couschée: +quatre jacopins de Berne ont forgé beaucoup de visions et de ce qui s'en +est ensuivi. + +«CH. VII. L'histoire du faux esprit d'Orléans. + +«CH. VIII. D'un curé de Clavenne qui apparut à une jeune fille et luy fit +croire qu'il estoit la Vierge Marie et d'un autre qui contrefit l'esprit; +ensemble du cordelier escossois et du jésuite qui contrefit le le diable à +Ausbourg.» + +Voici cette dernière histoire: + +«Pendant que j'escrivois cet oeuvre, j'ay entendu par des gens dignes de +foy, qu'en l'an 1569 il y avoit à Ausbourg, ville fort renommée +d'Allemagne, une servante et quelques serviteurs d'une grande famille qui +ne tenoyent pas grand compte de la secte des jésuites au moyen de quoy l'un +de ceste secte promit au maistre qu'il feroit aisément changer d'opinion à +ses serviteurs. Pour ce faire, après s'estre déguisé en diable, il se cacha +en quelque lieu de la maison où la servante allant quérir quelque chose de +son gré, ou y estant envoyée par son maître, trouva ce jésuite endiablé qui +luy fit fort grand peur. Elle conta incontinent le tout à un de ses +serviteurs, l'exhortant de n'aller en ce lieu-là. Toutefois peu après il y +vint, et comme ce diable desguisé vouloit se ruer dessus, il desgaine son +poignard et perce le diable de part en part, tellement qu'il demeure mort +sur la place. Cette histoire a esté écrite et imprimée en vers allemans, et +est maintenant entre les mains de tout le monde. + + + + +II.--APPARITIONS DU DIABLE + + +Le Loyer[1] prétend que les démons paraissent plus volontiers dans les +carrefours, dans les forêts, dans les temples païens et dans les lieux +infestés d'idolâtrie, dans les mines d'or et dans les endroits où se +trouvent des trésors. + + [Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions et + apparitions_, par P. Le Loyer. Paris, Nic. Buon, 1605, in-4°, p. + 340.] + +Nous lui empruntons l'histoire suivante: + +«Un gendarme nommé Hugues avait été pendant sa vie un peu libertin et mesme +soupçonné d'hérésie. Comme il étoit près de la mort, une grande trouppe +d'hommes se présenta à luy et le plus apparent d'entre eux luy dit: Me +connois-tu bien, Hugues?--Qui es-tu, répondit Hugues?--Je suis, dit-il, le +puissant des puissants, et le riche des riches. Si tu crois que je te puis +préserver du péril de mort, je te sauveray et ferai que tu vivras +longuement. Afin que tu sçaches que je te dis vray, sçaches que l'empereur +Conrad est à ceste heure paisible possesseur de son empire et a subjugué +l'Allemagne et l'Italie en bien peu de temps. Il luy dit encore plusieurs +autres choses qui se passoient par le monde. Quand Hugues l'eut bien +escouté, il haussa la main dextre pour faire le signe de la croix, disant: +J'atteste mon Dieu et Seigneur Jésus-Christ, que tu n'es autre qu'un diable +menteur. Alors le diable lui dit: Ne hausse pas ton bras contre moy et tout +aussitost ceste bande de diables disparut comme fumée. Et Hugues, le même +jour de la vision, trespassa le soir.» + +Le Loyer raconte aussi[1] cette autre apparition du diable: + + [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, etc., page 317.] + +«En la ville de Fribourg, du temps de Frédéric, second du nom, un jeune +homme bruslé par trop ardemment de l'amour d'une fille de la mesme ville, +pratiqua un magicien auquel il promit argent, s'il pouvoit par son moyen +jouir de l'amour de la fille. Le magicien le mene de belle nuit en un +cellier escarté où il dresse son cercle, ses figures et ses caractères +magiques, entre dans le cercle et y fait pareillement entrer l'escolier. +Les esprits appelez se présentent mais en diverses formes, fantosmes et +illusions... Enfin le plus meschant diable de tous se montre à l'escolier +en la forme de la fille qu'il aymoit et en contenance fort joyeuse +s'approche du cercle. L'escolier aveuglé et transporté d'amour, estend sa +main hors le cercle pour penser prendre la fille, mais tout content, le +diable lui saisit la main, l'arrache du cercle et le rouant ou tournant +deux ou trois tours lui casse et brise la tête contre la muraille du +celier, et jeta le corps tout mort sur le magicien, et ce fait luy et les +autres esprits disparurent. + +«Il ne faut pas demander si le magicien fut bien effrayé à ce piteux +spectacle, se voyant en outre chargé du pesant fardeau de l'escolier. Il ne +bougea de la nuit de l'enclos de son cercle, et le lendemain matin il se +fit si bien ouïr criant et lamentant, qu'on accourt à son cry et est trouvé +à demy mort avec le corps de l'escolier et est dégagé à toute peine.» + +«Au surplus, dit Le Loyer[1], quant aux hérétiques et hérésiarques de +nostre temps, ils ne se trouveront pas plus exempts d'associations avec le +diable et de ses visions. Car Luther a eu un démon, et a esté si impudent +que de le confesser bien souvent par ses écrits. Je ne le veux faire voir +que par un traicté qu'il a faict de la messe angulaire, où il se descouvre +ouvertement et dit qu'entre luy et le diable y avoit familiarité bien +grande, et qu'ils avoient bien mangé un muy de sel ensemble. Que le diable +le visitoit souvent, parloit à luy fort privément, le resveilloit de nuict, +et le provocquoit d'escrire contre la messe, luy enseignant des arguments +dont il se pourroit servir pour l'impugner. + + [Note 1: Même ouvrage, p. 297.] + +«Mais Luther est-il seul qui à sa confusion est contraint de confesser sa +conférence avec le diable? Il y a aussi Zwingle, sacramentaire qui dit que +resvant profondément une nuict sur le sens des paroles de Jésus-Christ: +Cecy est mon corps, se présente à luy un esprit, qu'il est en doute s'il +estoit blanc ou noir, qui lui enseigna d'interpreter le passage de +l'Écriture sainte d'une autre façon que l'Église des catholiques ne +l'interprétoit et dire que ces mots: Cecy est mon corps, valaient tout +autant comme qui diroit: Cecy signifie mon corps... + +«Alors que Bucere, disciple de Luther, estoit en l'agonie de la mort, un +diable s'apparut en la chambre où il estoit et s'approchant peu-à-peu +auprès de son lit, non sans essayer les présens poussa rudement Bucere et +le fit tomber en la place où il trespassa à l'instant. + +«C'est aussy chose qu'on tient pour toute véritable et ainsi l'affirme +Érasme Albert, ministre de Basle, que trois jours devant que Carolostade +trespassa, le diable fut veu près de luy en forme d'homme de haute et +énorme stature, comme Carolostade preschoit. Ce fut un présage de la mort +future de cet hérétique.» + +Dans l'affaire des possédées de Louviers, suivant le Père Bosroger[1], + + [Note 1: _La Piété affligée, ou Discours historique et théologique + de la possession des religieuses dictes de Saincte-Élisabeth de + Louviers, etc._, par le R.P. Esprit de Bosroger. Rouen, Jean Le + Boulenger, 1652, in-4°, p. 137.] + +«La soeur Marie de Saint-Nicholas apperceut deux formes effroyables, l'une +représentait un vieil homme avec une grande barbe, lequel ressemblait à +nostre faux spirituel; ce phantosme qu'elle apperceut à quatre heures du +matin, environ le soleil levant s'assit sur les pieds de sa couche, et luy +dit d'un ton d'homme désespéré: Je viens de voir Madelène Bauan, et la +soeur du Saint-Sacrement; ah que Madelène est méchante! elle est +entièrement à nous, mais l'autre nous ne la sçaurions gagner. Ce spectre +obligea la soeur Marie de Saint-Nicholas de recourir à Dieu en faisant le +signe de la croix, et aussitost elle fut délivrée de ce phantosme; l'autre +estoit seulement comme une teste grosse et fort noire, que cette fille +envisagea en plein jour à la fenestre d'un grenier, laquelle donnoit dans +celui où elle travailloit; cette teste la regarda long-temps, et luy causa +une grande frayeur, elle ne laissa pourtant de la considérer attentivement, +jusqu'à ce qu'elle remarqua que cette teste commençoit à descendre de la +fenestre; car pour lors elle fut saisie de peur, et se retira, puis +aussitost ayant pris courage, elle alla dans le grenier où la forme avoit +paru, mais elle n'y trouva plus rien, sinon quelque temps après qu'elle +avisa dans le meme endroit des cordes qui se rouloient d'elles-memes et +l'on voyoit tomber le linge dont elles étoient chargées; souvent on +renversoit les meubles et on entendoit des bruits épouvantables.» + +D'après le même auteur, dans la même affaire[1], + + [Note 1: _La Piété affligée_, p. 421.] + +«Un homme ayant apporté à Picard une lettre d'importance arriva à onze +heures de nuit à son presbytère passant au travers de la cour close d'un +mur, et entra dans la cuisine qui étoit ouverte, où il trouva Picard courbé +sur la table, et un homme noir et inconnu vis-à-vis de luy. Picard luy feit +sa réponse de bouche, passa de la cuisine dans une chambre basse, laquelle +il trouva pareillement ouverte; aussitost le déposant entendit un cry +effroyable dont il avoit eu grand peur: ce vilain homme noir et inconnu luy +reprocha qu'il trembloit, et avoit peur.» + +Crespet[1] cite d'autres apparitions du diable: + + [Note 1: _Deux livres de la hayne de Sathan et malins esprits + contre l'homme et de l'homme contre eux_, par P. P. Crespet, prieur + des Célestins de Paris. 1590, in-12, p. 379.] + +«Or le bon Père Cesarius dans ses exemples dit bien autrement d'une +concubine de prestre, laquelle voyant que son paillard désespéré s'estoit +tué soy-mesme, s'alla rendre nonnain où estant à cause qu'elle n'avoit +entièrement confessé ses pechez, fut vexée d'un diable incube qui la +tourmentoit toutes les nuicts, pour a quoy obvier, elle s'advisa de faire +une confession générale de tous ses péchez. Ce qu'ayant faict, jamais le +diable n'approcha d'elle depuis. + +«Je ne puis omettre, ajoute-t-il, ce que à ce propos je trouve ès archives +de ce monastère où je réside, qu'un bon religieux plein de foy (1504) +voyant que le diable se meslant parmy les esclairs de tonnerre estoit entré +en l'église où les religieux estoient assemblez pour prier Dieu, et qu'il +vouloit tout renverser et prophaner les choses dédiées à Dieu, se vint +constamment présenter armé du signe de la croix et commanda au nom de +crucifix à Sathan de désister et sortir de la maison de Dieu, à la voix +duquel il fut forcé d'obéir, et se retirer sans aucune offence.» + +«Mais entre tous les contes, desquels j'aye jamais entendu parler, ou veu, +dit Jean des Caurres[1], cestui-cy est digne de merveille, lequel est +advenu depuis peu de temps à Rome. Un jeune homme, natif de Gabie, en une +pauvre maison, et de parents fort pauvres, estant furieux, de mauvaise +condition et de meschante conversation de vie, injuria son père, et luy fit +plusieurs contumélies; puis estant agité de telle rage, il invoqua le +diable, auquel il s'estoit voué: et incontinent se partit pour aller à +Rome, et à celle fin entreprendre quelque plus grande meschanceté contre +son père. Il rencontra le diable sur le chemin, lequel avoit la face d'un +homme cruel, la barbe et les cheveux mal peignez, la robe usée et orde, +lequel lui demanda en l'accompagnant la cause de sa fascherie et tristesse. +Il lui respondit qu'il avoit eu quelques paroles avec son père, et qu'il +avoit délibéré de luy faire un mauvais tour. Alors le diable luy fit +réponse que tel inconvénient luy estoit advenu; et ainsi le pria-il de le +prendre pour compagnon, et à celle fin que ensemble ils se vengeassent des +torts qu'on leur avoit faicts. La nuit doncques estant venue, ils se +retirèrent en une hostelerie, et se couchèrent ensemble. Mais le malheureux +compagnon print à la gorge le pauvre jeune homme, qui dormoit profondément +et l'eust estranglé, n'eust esté qu'en se réveillant il pria Dieu. Dont il +advint que ce cruel et furieux se disparut, et en sortant estonna d'un tel +brui et impétuosité toute la chambre que les solives, le toict et les +thuilles en demeurèrent toutes brisées. Le jeune homme espouvanté de ce +spectacle, et presque demy mort, se repentit de sa meschante vie et de ses +meffaicts, et estant illuminé d'un meilleur esprit, fut ennemy des vices, +passa sa vie loing des tumultes populaires et servit de bon exemple. +Alexandre escrit toutes ces choses.» + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées en histoires, etc._, par + Jean des Caurres. Paris, Guill. Choudière, 1584, in-8°, p. 390.] + +«Lorsque j'étudiais en droit en l'académie de Witemberg, dit Godelman[1], +cité par Goulart[2], j'ay ouy souvent reciter à mes précepteurs qu'un jour, +certain vestu d'un habit estrange vint heurter rudement à la porte d'un +grand théologien, qui lors lisoit en icelle académie, et mourut l'an 1516. +Le valet ouvre et demande qu'il vouloit? Parler à ton maistre, fit-il. Le +théologien le fait entrer: et lors cest estranger propose quelques +questions sur les controverses qui durent sur le fait de la religion. A +quoi le théologien ayant donné prompte solution, l'estranger en mit en +avant de plus difficiles, le théologien lui dit: Tu me donnes beaucoup de +peine: car j'avois le présent autre chose à faire et la dessus se levant de +sa chaire montre en un livre l'exposition de certain passage dont ils +débatoyent. En cest estrif il aperçoit que l'estranger avoit au lieu de +doigts des pattes et des griffes comme d'oyseau de proye. Lors il commence +à lui dire: Est-ce toi donc? Escoute la sentence prononcée contre toi (lui +monstrant le passage du troisième chapitre de Genese): La semence de la +femme brisera la teste du serpent. Il adjousta: Tu ne nous engloutiras pas +tous. Le malin esprit tout confus, despité et grondant, disparut avec grand +bruit, laissant si puante odeur dedans le poisle qu'il s'en sentit quelques +jours après, et versa de l'encre derrière le fourneau.» + + [Note 1: Jean-George Godelman, docteur en droit à Rostoch, au + traité _De magis, veneficis, lamis, etc._, livre 1, ch. III.] + + [Note 2: _Thrésor d'histoires admirables et mémorables de nostre + temps, recueillies de divers autheurs, mémoires et avis de divers + endroits._ Paris, 1600, 2 vol. in-12.] + +Le même auteur fournit encore cette autre histoire à Goulart: + +«En la ville de Friberg en Misne, le diable se présente en forme humaine à +un certain malade, lui monstrant un livre et l'exhortant de nombrer les +péchez dont il se souviendroit, pour ce qu'il vouloit les marquer en ce +livre. Du commencement le malade demeura comme muet: mais recouvrant et +reprenant ses esprits, il respond. C'est bien dit, je vay te deschifrer par +ordre mes péchez. Mais escri au dessus en grosses lettres: La semence de la +femme brisera la teste du serpent. Le diable, oyant cette condamnation +sienne s'enfuit, laissant la maison remplie d'une extrême puanteur.» + +Goulart emprunte celle-ci à Job Fincel[1]: + + [Note 1: Job Fincel, au premier livre _Des Miracles_.] + +«L'an mil cinq cens trente quatre, M. Laurent Touer, pasteur en certaine +ville de Saxe, voyant quelques jours devant Pasques à conférer avec aucuns +du lieu, selon la coustume, des cas divers et scrupules de conscience, +Satan en forme d'homme lui apparut et le pria de permettre qu'il +communiquast avec lui; sur ce il commence à desgorger des horribles +blasphèmes contre le Sauveur du monde. Touer lui résiste et le réfute par +tesmoignages formels recueillis de l'Escriture sainte, que ce malheureux +esprit tout confus, laissant la place infectée de puanteur insupportable +s'esvanouit.» + +«Un moine nommé Thomas, dit Alexandre d'Alexandrie[1], personnage digne de +foy, et la preud'hommie duquel j'ay esprouvée en plusieurs afaires m'a +raconté pour chose vraye, avec serment, qu'ayant eu debat de grosses +paroles avec certains autres moines, après s'estre dit force injures de +part et d'autre, il sortit tout bouillant de cholere d'avec eux et se +promenant seul en un grand bois rencontra un homme laid, de terrible +regard, ayant la barbe noire, et robe longue. Thomas lui demande où il +alloit? J'ay perdu, respondit-il, ma monture, et vai la cercher en ces +prochaines campagnes. Sur ce ils marchent de compagnie pour trouver ceste +monture, et se rendent pres d'un ruisseau profond. Le moine commence à se +deschausser pour traverser ce ruisseau: mais l'autre le presse de monter +sur ses espaules, promettant le passer à l'aise. Thomas le croid, et chargé +dessus l'embrasse par le col: mais baissant les yeux pour voir le gué, il +descouvre que son portefaix avoit des pieds monstrueux et du tout +estranges. Dont fort estonné, il commence à invoquer Dieu à son aide. A +ceste voix, l'ennemi confus jette sa charge bas, et grondant de façon +horrible disparoît avec tel bruit et de si extraordinaire roideur, qu'il +arrache un grand chesne prochain et en fracasse toutes les branches. Thomas +demeura quelque temps comme demy-mort, par terre, puis s'estant relevé, +reconnut que peu s'en estoit falu que ce cruel adversaire ne l'eust fait +perir de corps et d'ame.» + + [Note 1: Au IVe livre, chap. XIX de ses _Jours géniaux_, cité par + Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. Ier, p. 535.] + + + + +III.--ENLÈVEMENTS PAR LE DIABLE + + +J. Wier[1] rapporte cette histoire d'une femme emportée par le diable: + + [Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et + impostures des diables, des magiciens, infames, sorciers et + empoisonneurs, le tout compris en 5 livres_, traduit du latin, de + Jean Wier, sans date, vers 1577.] + +«L'an 1551 il advint près Mégalopole joignant Wildstat, les festes de la +Pentecoste, ainsi que le peuple se amusoit à boire et ivrongner, qu'une +femme que estoit de la compagnie, nommoit ordinairement le diable parmy ses +jurements, lequel en la présence d'un chacun l'enleva par la porte, et la +porta en l'air. Les autres qui estoyent présens sortirent incontinent tous +estonnez pour voir où ceste femme estoit ainsi portée, laquelle ils virent +hors du village pendue quelque temps au haut de l'air, dont elle tomba en +bas et la trouvèrent après morte au milieu d'un champ.» + +D'après Textor[1]: «Il y en eut un lequel ayant trop beu, se print à dire, +en follastrant, qu'il ne pouvoit avoir une ame, puisqu'il ne l'avoit point +veuë. Son compagnon l'acheta pour le prix d'un pot de vin, et la revendit à +un tiers là présent et inconnu lequel tout à l'heure saisit et emporta +visiblement ce premier vendeur au grand estonnement de tous.» + + [Note 1: En son _Traicté de la nature du vin_, liv I, ch. XIII, + cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. III, p. + 67.] + +Crespet[1] cite d'autres exemples d'enlèvements par le diable: «Tesmoing, +dit-il, ce grand usurier qui dernièrement voyant que les bleds estoient à +bon prix se desespera et appellant le diable il le veit incontinent à son +secours, qui l'emporta au haut d'un chesne et le jectant du haut en bas, +lui rompit le col. + + [Note 1: _De la hayne de Sathan_, p. 379.] + +«Un autre qui avoit perdu son argent au jeu; apres qu'il eut blasphemé le +nom de Dieu et de la Vierge Marie, fut visiblement emporté par le diable, +auquel il s'estoit voué.» + +Chassanion[1] rapporte que «Jean François Picus, comte de la Mirande, +tesmoigne avoir parlé à plusieurs lesquels s'estant abusez après la veine +espérance des choses à venir, furent par apres tellement tourmentez du +diable avec lequel ils avoyent fait certain accord, qu'ils s'estimeroyent +bien heureux d'avoir la vie sauve. Dit d'avantage que de son temps il y eut +un certain magicien, lequel promettoit à un trop curieux et peu sage prince +de lui représenter comme en un théâtre du siège de Troyes, et lui faire +voir Achilles et Hector en la manière qu'ils combattoyent. Mais il ne peut +l'exécuter se trouvant empesché par un autre spectacle plus hideux de sa +propre personne. Car il fut emporté en corps et en âme par un diable sans +que depuis il soit comparu.» + + [Note 1: En son _Histoire des jugemens de Dieu_, liv. I, ch. II, + cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. + 718.] + +Le Loyer[1] raconte encore cette histoire d'un diable noyant un +anabaptiste: + + [Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._, p. 332.] + +«En Pologne, dit-il, un chef et prince d'anabaptistes invita aucuns de sa +secte à son baptesme les assurant qu'ils y verroient merveilles et que le +saint esprit descendrait visiblement sur luy. Les invitez se trouvent au +baptesme, mais comme cet anabaptiste qui devait être baptisé mettait le +pied dans la cuve pleine d'eau, incontinent, non le saint esprit, qui +n'assiste point les hérétiques, ains l'esprit de septentrion qui est le +diable, apparoist visiblement devant tous, prend l'anabaptiste par les +cheveux, l'éleve en l'air et tant et tant de fois luy froisse la teste et +le plonge en l'eau qu'il le laissa mort et suffoqué dans la cuve.» + +«Nous lisons aussi que le baillif de Mascon, magicien, fut emporté, dit J. +des Caurres[1], par les diables à l'heure du disner, il fut mené par trois +tours à l'entour de la ville de Mascon, en la présence de plusieurs où il +cria par trois fois: Aydez-moy, citoyens, aidez-moy. Dont toute la ville +demeura estonnée, et luy perpétuel compagnon des diables, ainsi que Hugo de +Cluny le monstre à plein.» + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées et histoires_, p. 392.] + +«Un homme de guerre voyageant par le marquisat de Brandebourg, à ce que +rapporte Simon Goulart[1], d'après J. Wier[2], se sentant malade et arresté +à une hostellerie, bailla son argent à garder à son hostesse. Quelques +jours après estant guéri il le redemanda à ceste femme, laquelle avoit déjà +délibéré avec son mari de le retenir, par quoy elle lui nia le dépost, et +l'accusa comme s'il lui eust fait injure: le passant au contraire, se +courrouçoit fort, accusant de desloyauté et larcin cette siene hostesse. Ce +que l'hoste ayant entendu, maintint sa femme, et jetta l'autre hors de sa +maison, lequel choléré de tel affront tire son espée et en donne de la +pointe contre la porte. L'hoste commence à crier au voleur, se complaignant +qu'il vouloit forcer sa maison. Ce qui fut cause que le soldat fut pris, +mené en prison, et son procès fait par le magistrat, prest à le condamner à +mort. Le jour venu que la sentence devoit estre prononcée et exécutée le +diable entra en la prison, et annonça au prisonnier qu'il estoit condamné à +mourir; toutefois que s'il vouloit se donner à lui, il lui promettoit de le +garantir de tout mal. Le prisonnier fit response qu'il aimoit mieux mourir +innocent que d'estre délivré par tel moyen. Derechef le diable lui ayant +représenté le danger où il estoit, et se voyant rebuté, fit néantmoins +promesse de l'aider pour rien et faire tant qu'il le vengeroit de ses +ennemis. Il lui conseilla donc lorsqu'il seroit appelé en jugement de +maintenir qu'il étoit innocent et de prier le juge de lui bailler pour +advocat celui qu'il verroit là présent avec un bonnet bleu: c'est assavoir +lui qui plaideroit la cause. Le prisonnier accepte l'offre et le lendemain, +amené au parquet de justice, oyant l'accusation de ses parties et l'advis +du juge, requiert (selon la coustume de ces lieux là), d'avoir un advocat +qui remonstrast son droit: ce qui lui fut accordé. Ce fin Docteur es loix +commence à plaider et à maintenir subtilement sa partie, alléguant qu'elle +estoit faussement accusée, par conséquent mal jugée; que l'hoste lui +détenoit son argent et l'avoit forcé; mesmes il raconta comme tout +l'affaire estoit passé, et déclaira le lieu où l'argent avoit esté serré. +L'hoste au contraire se défendoit, et nioit tant plus impudemment, se +donnant au diable, et priant qu'il l'emportast, s'il estoit ainsi qu'il +l'eust pris. Alors ce Docteur au bonnet bleu, laissant les plaids, empoigne +l'hoste, l'emporte dehors du parquet, et l'esleve si haut en l'air que +depuis on ne peut sçavoir qu'il estoit devenu.» Paul Eitzen[3] dit que ceci +avint l'an 1541 et que ce soldat revenoit de Hongrie. + + [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, tome I, p. 285.] + + [Note 2: Au IVe livre _de Praestigiis Daemonum_, ch. XX.] + + [Note 3: Au VIe livre de ses _Morales_, ch. XVIII.] + +Les mêmes auteurs nous font encore connaître les deux histoires suivantes: + +«Un autre gentilhomme coustumier de se donner aux diables, allant de nuict +par pays, accompagné d'un valet, fut assailli d'une troupe de malins +esprits, qui vouloyent l'emmener à toute force. Le valet désireux de sauver +son maistre, commence à l'embrasser. Les diables se prennent à crier: +«Valet lasche prise»; mais le valet perséverant en sa délibération, son +maistre eschappa.» + +«En Saxe, une jeune fille fort riche promit mariage à un beau jeune homme +mais pauvre. Lui prevoyant que les richesses et la légèreté du sexe +pourroyent aisement faire changer d'avis à ceste fille, lui descouvrit +franchement ce qu'il en pensoit. Elle au contraire commence à lui faire +mille imprécations, entre autres celle qui s'ensuit: Si j'en épouse un +autre que le diable m'emporte le jour des nopces. Qu'avient-il? Au bout de +quelque temps l'inconstante est fiancée à un autre, sans plus se soucier de +celui-ci, qui l'admonneste doucement plus d'une fois de sa promesse, et de +son horrible imprécation. Elle hochant la teste à telles admonitions +s'appreste pour les espousailles avec le second: mais le jour des nopces, +les parens, alliés et amis faisans bonne chere, l'espousée esveillée par sa +conscience se monstroit plus triste que de coustume. Sur ce voici arriver +en la cour du logis où se faisoit le festin, deux hommes de cheval, qu'on +ameine en haut, où ils se mettent à table, et après disné, comme l'on +commençoit à danser, on pria l'un d'iceux (comme c'est la coustume du pays +d'honorer les estrangers qui se rencontrent en tels festins) de mener +danser l'espousée. Il l'empoigne par la main et la pourmeine par la salle: +puis en présence des parens et amis, il la saisit criant à haute voix, sort +de la porte de la salle, l'enleve en l'air, et disparoit avec son compagnon +et leurs chevaux. Les pauvres parens et amis l'ayans cherchée tout ce jour, +comme il continuoyent le lendemain, esperans la trouver tombée quelque +part, afin d'enterrer le corps, rencontrent les deux chevaliers, qui leur +rendirent les habits nuptiaux avec les bagues et joyaux de la fille, +adjoutans que Dieu leur avoit donné puissance sur ceste fille et non sur +les acoustremens d'icelle, puis s'esvanouirent.» + +Goulard répète aussi cette attaque du diable rapportée par Alexandre +d'Alexandrie[1]: + + [Note 1: Au IIe livre de ses _Jours géniaux_.] + +«Un mien ami, homme de grand esprit, et digne de foy estant un jour à +Naples chez un sien parent, entendit de nuit la voix d'un homme criant a +l'aide, qui fut cause qu'il aluma la chandelle, et y courut pour voir que +c'estoit. Estant sur le lieu, il vid un horrible fantosme, d'un port +effroyable et du tout furieux, lequel vouloit à toute force entrainer un +jeune homme. Le pauvre misérable crioit et se défendoit, mais voyant +aprocher celui-ci soudain il courut au devant, l'empoigne par la main et +saisit sa robe le plus estroitement qu'il lui fut possible et après s'estre +long temps débattu commence à invoquer le nom et l'aide de Dieu et +eschappe, le fantosme disparoissant. Mon ami meine en son logis ce jeune +homme, pretendant s'en desfaire doucement, et le renvoyer chez soy. Mais il +ne sceut obtenir ce poinct, car le jeune homme estoit tellement estonné +qu'on ne pouvoit le rassurer, tressaillant sans cesse de la peur qu'il +avoit pour si hideuse rencontre. Ayant enfin reprins ses esprits, il +confessa d'avoir mené jusques alors une fort méchante vie, esté contempteur +de Dieu, rebelle à père et à mère, ausquels il avoit dit et fait tant +d'injures et outrages insupportables qu'ils l'avoyent maudit. Sur ce il +estoit sorti de la maison et avoit rencontré le bourreau susmentionné.» + +Goulart[1] raconte encore d'autres histoires d'enlèvements par le diable +d'après divers auteurs: + + [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 538.] + +«Un docteur de l'académie de Heidelberg ayant donné congé à certain sien +serviteur de faire un voyage en son pays, au retour comme ce serviteur +aprochoit de Heidelberg, il rencontre un reître monté sur un grand cheval, +lequel par force l'enlève en croupe, en tel estat il essaye d'empoigner son +homme pour se tenir plus ferme; mais le reître s'esvanouit. Le serviteur +emporté par le cheval bien haut en l'air, fut jetté bas près d'un pont hors +la ville, où il demeura quelques heures sans remuer pied ni main: enfin +revenu à soi, et entendant qu'il estoit près de son lieu, reprint courage, +se rendit au logis, où il fut six mois entiers attaché au lict, devant que +pouvoir se remettre en pied[1].» + + [Note 1: Extrait du _Mirabiles Historiae de spectris_, Leipzig, + 1597.] + +«Près de Torge en Saxe, certain gentilhomme se promenant dans la campagne, +rencontre un homme lequel le salue, et lui offre son service. Il le fait +son palefrenier. Le maistre ne valoit gueres. Le valet estoit la +meschanceté mesme. Un jour le maistre ayant à faire quelque promenade un +peu loin, il recommande ses chevaux, spécialement un de grand prix à ce +valet, lequel fut si habile que d'enlever ce cheval en une fort haute tour. +Comme le maistre retournoit, son cheval qui avoit la teste à la fenestre le +reconnut, et commence à hennir. Le maistre estonné, demande qui avoit logé +son cheval en si haute escuirie. Ce bon valet respond que c'estoit en +intention de le mettre seurement afin qu'il ne se perdist pas, et qu'il +avoit soigneusement executé le commandement de son maistre. On eut beaucoup +de peine à garrotter la pauvre beste et la devaler avec des chables du haut +de la tour en bas. Tost après quelques uns que ce gentilhomme avoit volez, +deliberans de le poursuivre en justice, le palefrenier lui dit: Maistre, +sauvez-vous, lui monstrant un sac, duquel il tira plusieurs fers arrachez +par lui des pieds des chevaux, pour retarder leur course au voyage qu'ils +entreprenoyent contre ce maistre: lequel finalement attrappé et serré +prisonnier, pria son palefrenier de lui donner secours. Vous estes, respond +le valet, trop estroitement enchaisné; je ne puis vous tirer de là. Mais le +maistre faisant instance, enfin le valet dit: Je vous tireray de captivité +moyennant que vous ne fassiez signe quelconque des mains pour penser vous +garantir. Quoi accordé, il l'empoigne avec les chaines, ceps et manottes, +et l'emporte par l'air. Ce misérable maistre esperdu de se voir en campagne +si nouvelle pour lui conmence à s'escrier: Dieu éternel, où m'emporte-on? +Tout soudain le valet (c'est-à-dire Satan) le laisse tomber en un marest. +Puis se rendant au logis, fait entendre à la damoiselle l'estat et le lieu +ou estoit son mari, afin qu'on l'allast desgager et delivrer.» + +Des Caurres[1] raconte que «à la montagne d'Ethna, non guères loin de l'île +de Luppari, montagne qu'on appelle la gueule d'enfer, Dieu monstra la peine +des damnez. Il y a si long temps qu'elle brusle et tout demeure en son +entier, comme fera enfer, quand elle auroit autant entier que toute +l'Italie, elle devroit estre consommée. On entend là cris et complainctes, +et les ennemis et mauvais esprits meinent là grand bruict, et suscitent de +grandes tempestes sur la mer près de ceste montagne. De nostre temps un +prélat après son trespas, fut trouvé en chemin par ses amis, lequel se +disoit estre damné et qu'il s'en alloit en ceste montaigne. Il n'y a pas +encor longtemps qu'une nef de Sicile aborda là, en laquelle y avoit un père +gardien de ce pays-là avec son compagnon, le Diable luy dit qu'il le +suivist pour faire quelque chose que Dieu avoit ordonné. Et soudain fut +porté par luy en une cité assez loin de là. Et quand il fut là, le mauvais +esprit le conduit au sépulchre de l'Evesque du lieu, qui estoit mort depuis +trois mois: Et lui commanda de despouiller ses habillemens épiscopaux, et +lui dit apres: Ces habillemens soyent à toy, et le corps à moy comme est +son âme; dans une demie heure, ledit religieux fut rapporté audit navire, +et racompta ce qu'il avoit veu. Pour vérifier cecy le patron du navire fit +voile vers ceste cité: le sépulchre fut ouvert et trouvèrent que le corps +n'y estoit point. Et ceux qui l'avoient revestu après sa mort recogneurent +les dicts habillemens épiscopaux. Un homme de bien, et grand prescheur +d'Italie, a mis cecy en escript, qui a cogneu ces gens-là.» + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 378.] + +«En ce mesme temps, continue des Caurres, y avoit en Sicile un jeune homme +addonné à toute volupté, à jeux, et reniemens: lequel le vice-roy de +Sicile, envoya un soir, en un monastère pour quérir une salade d'herbes: en +chemin soudain il fut ravy en l'air, et on ne le vit plus. Un peu de temps +après un navire passoit auprès de ceste montagne, et voicy une voix qui +appelle par deux fois le patron du navire, et voyant qu'il ne respondoit +point pour la troisième, ouit que s'il n'arrestoit il enfondroit le navire. +Le patron demande ce qu'il vouloit, qui respondit: Je suis le diable, et di +au vice-roy qu'il ne cerche plus un tel jeune homme, car je l'ay emporté, +et est icy avec nous: voicy la ceinture de sa femme qu'il avoit prinse pour +jouer; laquelle ceinture il jette sur le navire.» + + + + +IV.--MÉTAMORPHOSES DU DIABLE + + +Le diable apparaît sous toutes sortes de figures. + +«Que diray-je davantage? lit-on dans l'ouvrage de Le Loyer[1]. Il n'y a +sorte de bestes à quatre pieds que le diable ne prenne, ce que les hermites +vivans es déserts ont assez éprouvé. A sainct Anthoine qui habitoit es +déserts de la Thébaïde les loups, les lions, les taureaux se présentoient à +tous bouts de champ; et puis à sainct Hilarion faisant ses prières se +monstroit tantost un loup qui hurloit, tantost un regnard qui glatissoit, +tantost un gros dogue qui abbayoit. Et quoy? le diable n'auroit-il pas été +si impudent mesmes, que ne pouvant gaigner les hermites par cette voye, il +se seroit montré, comme il fit à sainct Anthoine, en la forme que Job le +dépeint sous le nom de Léviathan, qui est celle qui lui est comme naturelle +et qu'il a acquise par le péché, voire qui lui demeurera es enfers avec les +hommes damnés. Ce n'est point des animaux à quatre pieds seulement que les +diables empruntent la figure, ils prennent celles des oyseaux, comme de +hiboux, chahuans, mouches, tahons... Quelquefois les diables s'affublent de +choses inanimées et sans mouvement, comme feu, herbes, buissons, bois, or, +argent et choses pareilles... Je ne veux laisser que quand les esprits +malins se monstrent ils ne gardent aucune proportion parce qu'ils sont +énormément grands et petits comme ils sont gros et grêles à l'extrémité.» + + [Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._ p. 353.] + +«J'ai entendu, dit Jean Wier, cité par Goulart[1], que le diable tourmenta +durant quelques années les nonnains de Hessimont à Nieumeghe. Un jour il +entra par un tourbillon en leur dortoir, où il commença un jeu de luth et +de harpe si mélodieux, que les pieds frétilloyent aux nonnains pour danser. +Puis il print la forme d'un chien se lançant au lict d'une soupçonnée +coulpable du péché qu'elles nomment muet. Autres cas estranges y sont +advenus, comme aussi en un autre couvent près de Cologne, le diable se +pourmenoit en guises de chiens et se cachant sous les robes des nonnains y +faisoit des tours honteux et sales autant en faisoit-il à Hensberg au duché +de Cleves sous figures de chats.» + + [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables, etc._] + +«Les mauvais esprits, dit dom Calmet[1], apparoissent aussi quelquefois +sous la figure d'un lion, ou d'un chien, ou d'un chat, ou de quelque autre +animal, comme d'un taureau, d'un cheval ou d'un corbeau: car les prétendus +sorciers et sorcières racontent qu'au sabbat on le voit de plusieurs formes +différentes, d'hommes, d'animaux, d'oyseaux.» + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. Ier, p. 44.] + +«Le diable n'apparoit aux sorciers dans les synagogues qu'en bouc, dit +Scaliger[1]; et en l'Escriture lors qu'il est reproché aux Israëlites +qu'ils sacrifioient aux demons, le mot porte aux boucs. C'est une chose +merveilleuse que le diable apparoisse en cette forme. + + [Note 1: _Scaligerana_, Groeningue, P. Smith, 1669, in-12. 2e + partie, article _Azazel_.] + +«Les diables, dit-il plus loin[1], ne s'addressent qu'aux foibles; ils +n'auroient garde de s'addresser à moy, ie les tuerois tous.» + + [Note 1: Même ouvrage, article _Diable_.] + +Quelquefois le diable apparaît sous la forme empruntée d'un corps mort. + +«Je ne puis, dit Le Loyer[1], pour vérifier que les diables prennent des +corps morts qu'ils font cheminer comme vifs, apporter histoire plus récente +que celle-ci. Ceux qui ont recueilliz l'histoire de notre temps de la +démoniaque de Laon disent qu'un des diables qui étoit au corps d'elle +appelé Baltazo print le corps mort d'un pendu en la plaine d'Arlon pour +tromper le mary de la démoniaque, et la fraude du diable fut descouverte en +ceste façon. Le mary estoit ennuyé des frais qu'il faisoit procurant la +santé de sa femme, n'y pouvant plus fournir. Il s'addresse donc à un +sorcier, qui l'asseure qu'il délivrera sa femme des diables desquels elle +estoit possédée. Le diable Baltazo est employé par le sorcier et mené au +mary qui leur donne à tous à souper, où se remarque que Baltazo ne but +point. Après le souper, le mary vint trouver le maître d'escole de Vervin +en l'église du lieu, où il vaquoit aux exorcismes sur la démoniaque. Il ne +luy cele point la promesse qu'il avoit du sorcier, et réitérée de Baltazo +durant le souper qu'il guériroit sa femme, s'il le vouloit laisser seul +avec elle: mais le maître d'escole avertit le mary de prendre bien garde de +consentir cela. Quelque demie heure apres le mary qui s'étoit retiré, amène +Baltazo dans l'église, que l'esprit Baalzebub qui possédoit la femme appela +incontinent par son nom, et luy dit quelques paroles. Depuis Baltazo sort +de l'église, disparoit et ne sçait-on ce qu'il devint. Le maistre d'escole +qui voit tout cecy, conjure Baalzebub, et le contraint de confesser que +Baltazo étoit diable et avoit prins le corps d'un mort, et que si la +démoniaque eut esté laissée seule, il l'eust emportée en corps et en âme.» + + [Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions, etc._ p. + 244.] + +«L'exemple de Nicole Aubry, démoniaque de Laon est plus que suffisant pour +montrer ce que je dis, ajoute Le Loyer[1]. Car devant que le diable entrast +en son corps, il se presenta à elle en la forme de son père décédé +subitement, luy enjoignit de faire dire quelques messes pour son âme, et de +porter des chandelles en voyage. Il la suivoit partout où elle alloit sans +l'abandonner. Cette femme simple obéit au diable en ce qu'il lui +commandoit, et lors il leve le masque, se montre à elle, non plus comme son +père, mais comme un phantosme hideux et laid, qui luy persuadoit tantost de +se tuer, tantost de se donner à luy.--Cela se pouvoit attendre par les +réponses que la démoniaque faisoit au diable, luy résistant en ce qu'elle +pouvoit.--Je me veux servir de l'histoire de la démoniaque de Laon attestée +par actes solennels de personnes publiques, tout autant que si elle estoit +plus ancienne. Il y a des histoires plus anciennes qu'elle n'est, où à +peine on pourroit remarquer ce qui s'est veu en ceste femme démoniaque. Ce +fut pour nostre instruction que la femme fut ainsi tourmentée au coeur de +la France, mais notre libertinisme fut cause que nous ne les peusmes +apprendre.» + + [Note 1: _Discours et histoires des spectres, visions, etc._, p. + 320.] + +Bodin[1] fait connaître une histoire analogue: + + [Note 1: _Démonomanie_, livre III, ch. VI.] + +«Pierre Mamor récite, dit-il, qu'à Confolant sur Vienne, apparut en la +maison d'un nommé Capland un malin esprit se disant estre l'âme d'une femme +trespassée, lequel gemissoit et crioit en se complaignant bien fort, +admonestant qu'on fist plusieurs prières et voyages, et révéla beaucoup de +choses véritables. Mais quelqu'un lui ayant dit: Si tu veux qu'on te croye +dis _Miserere mei Deus, secundum magnam misericordiam tuam_. Sa réponse +fut: Je ne puis. Alors les assisants se mocquerent de lui, qui s'enfuit en +fremissant.» + +Le diable prend même parfois la forme de personnes vivantes. + +Voici par exemple ce que rapporte Loys Lavater[1]: + + [Note 1: _Trois livres des apparitions des esprits, fantasmes, + prodiges, etc., composez par Loys Lavater, plus trois questions + proposées et résolues par M. Pierre Martyr_. Geneve, Fr. Perrin, + 1571, in-12.] + +«J'ai ouï dire à un homme prudent et honnorable baillif d'une seigneurie +dépendante du Zurich, qui affirmoit qu'un jour d'esté allant de grand matin +se promener par les prez, accompagné de son serviteur, il vid un homme +qu'il cognoissoit bien, se meslant meschamment avec une jument: de quoy +merveilleusement estonné retourna soudainement, et vint frapper à la porte +de celuy qu'ils pensoyent avoir veu, où il trouva pour certain qu'il +n'avoit bougé de son lict. Et si ce bailli, n'eust diligemment seu la +vérité, un bon et honneste personnage eust esté emprisonné et gehenné. Je +récite ceste histoire, afin que les juges soyent bien avisez en tels cas. +Chunégonde, femme de l'empereur Henry second, fut soupeçonnée d'adultere, +et le bruit courut qu'elle s'accointoit trop familierement d'un gentilhomme +de la cour. Car on avoit veu souvent la forme d'iceluy (mais c'estoit le +diable qui avoit pris ce masque) sortant de la chambre de l'empereur. Elle +monstra peu après son innocence en marchant sur des grilles de fer toutes +ardentes (comme la coutume estoit alors) et ne se fit aucun mal.» + +«En l'île de Sardaigne, dit P. de Lancre[1] et en la ville de Cagliari, une +fille de qualité, de fort riche et honnorable maison, ayant veu un +gentilhomme d'une parfaicte beauté et bien accompli en toute sorte de +perfections s'amouracha de luy, et y logea son amitié avec une extrême +violence. (Elle sut dissimuler et le gentilhomme ne s'apperceut de rien). +Un mauvais démon pipeur, plus instruit en l'amour et plus affronteur que +luy, embrassant cette occasion, recognut aisément que cette fille esprise +et combatue d'amour seroit bientôt abbatue... Et pour y parvenir plus +aisément, il emprunta le masque et le visage du vray gentilhomme, prenant +sa forme et figure, et se composa du tout à sa façon, si bien qu'on eut dit +que c'estoit non seulement son portrait, mais un autre luy-même. Il la vit +secretement et parla à elle, lui feignit des amours et des commoditez pour +se voir. De manière que le mauvais esprit qui trouve les sinistres +conventions les meilleures abusa non seulement de la simplicité de ceste +jeune fille, ains encore du sacrement de mariage par le moyen duquel la +pauvre damoyselle pensoit aucunement couvrir sa faute et son honneur. De +sorte que, l'ayant espousé clandestinement, adjoustant mal sur mal, comme +plusieurs s'attachent ordinairement ensemble pour mieux assortir quelque +faict execrable tel que celuy-ci, ils jouyrent de leurs amours quelques +mois, pendant lesquels cette fille faussement contente cachoit le plus +possible ses amours... Il advint, que sa mère luy donna quelque chose +sainte qu'elle portoit par dévotion, qui lui servit d'antidote contre le +démon et contre son amour, brouillant ses entrées et troublant ses +commoditez. Le diable lui avait recommandé de ne pas lui envoyer de +messager, mais la jalousie la poussant, elle en envoya un au gentilhomme +pour le prier de se rendre auprès d'elle, lui reprocha son abandon, etc. Le +gentilhomme tout étonné lui déclara qu'elle a été pipée et établit qu'à +l'époque du prétendu mariage il était absent. La damoyselle reconnut alors +l'oeuvre du démon et se retira dans un monastère pour le reste de sa vie.» + + [Note 1: _Tableau de l'inconstance des mauvais anges_, p. 218.] + +Wier[1] raconte cette histoire d'une jeune fille servante d'une religieuse +de noble maison, à qui le diable voulut jouer un mauvais tour. «Un paysan +lui avoit promis mariage; mais il s'amouracha d'une autre: dont ceste-ci +fut tellement contristée, qu'estant allée environ une demie lieue loin du +couvent, elle rencontra le diable en forme d'un jeune homme, lequel +commença à deviser familièrement avec elle, lui descouvrant tous les +secrets du paysan, et les propos qu'il avoit tenus à sa nouvelle amie: et +ce afin de faire tomber cette jeune fille en désespoir et en résolution de +l'estrangler. Estans parvenus près d'un ruisseau, lui print l'huile qu'elle +portoit, afin qu'elle passast plus aisément la planche, et l'invita d'aller +en certain lieu qu'il nommoit; ce qu'elle refusa, disant: Que voulez-vous +que j'aille faire parmi ces marest et étangs? Alors il disparut, dont la +fille conçeut tel effroy qu'elle tomba pasmée: sa maistresse, en estant +avertie la fit rapporter au couvent dedans une lictière. Là elle fut +malade, et comme transportée d'entendement, estant agitée de façon estrange +en son esprit, et parfois se plaignoit estre misérablement tourmentée du +malin, qui vouloit l'oster de là et l'emporter par la fenestre. Depuis elle +fut mariée à ce paysan et recouvra sa première santé.» + + [Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et + impostures des diables_.] + +Le même auteur[1] rapporte cette histoire singulière d'une métamorphose du +diable: + + [Note 1: _Histoires des impostures des diables_, p. 196.] + +«La femme d'un marchand demeurant à deux ou trois lieues de Witemberg, vers +Slésic, avoit, dit-il, accoustumé pendant que son mary estoit allé en +marchandise, de recevoir un amy particulier. Il advint donc pendant que le +mary étoit aux champs que l'amoureux vint veoir sa dame, lequel après avoir +bien beu et mangé, il faict son devoir, comme il luy sembloit, il apparut +sur la fin en la forme d'une pie montée sur le buffet, laquelle prenoit +congé de la femme en cette manière: Cestuy-ci a esté ton amoureux. Ce +qu'ayant dit, la pie disparut, et oncques depuis ne retourna.» + +Bouloese rapporte cette singulière aventure arrivée à Laon[1]: + + [Note 1: _Le Trésor et entière histoire de la triomphante victoire + du corps de Dieu sur l'esprit en colère de Beelzebub, obtenue à + Laon l'an 1566_, par Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4°.] + +«Lors ce médecin réformé, sans en communiquer au catholique, ne perdant +cette occasion de bouche ouverte, tira de sa gibessière une petite phiole +de verre contenant une liqueur d'un rouge tant couvert qu'à la chandelle il +apparoissoit noir, et luy jetta en la bouche. Et Despinoys esmeu par la +puanteur, haulsant la main droicte au devant s'escria disant: Fy, fy, +Monsieur nostre maistre que luy avez-vous donné? Et en tomba sur sa main de +ce rendue pour un temps fort puante (dont par après il fut contraint de +manger avec la gauche tenant cependant la droicte derrière le dos) comme +aussi toute la chambre fut remplie de cette puantueur. Le corps devint +roide comme une buche, sans mouvement ny sentiment quelconque. Dont ce +médecin réformé fort étonné, dist que c'estoit une convulsion. Et retira +une autre bouteille pleine de liqueur blanche, qu'il disoit notre eau de +vie avec la quintessence de romarin pour faire revenir à soy la patiente, +et faire cesser la convulsion. Et pour exciter la patiente lui feist +frotter et battre les mains en criant: Nicole, Nicole, il faut boire. +Cependant une beste noire (avec révérence semblable à un fouille-merde: +aussi à Vrevin s'était montrée une autre sorte de grosse mouche a vers que +par ses effets l'on a jugée estre ce maistre mouche Beelzebub), beste noire +que peu après appela le diable escarbotte, fut veue et se pourmena sur le +chevet du lict et sur la main du dict Despinoys en l'endroit de la susdite +puante liqueur respandue... Toutefois ce médecin disant estre une ordure +tombée du ciel du lit, secoua, mais en vain, pour en faire tomber d'autres. +Et se voyant ne pouvoir exciter la patiente et avoir esté reprins d'avoir +jeté en la bouche d'icelle, ceste liqueur tant puante, print une chandelle +et s'en alla.» + + + + +V.--SIGNES DE LA POSSESSION DU DÉMON. + + +«Combien qu'il y ait parfois quelques causes naturelles de la phrénésie ou +manie, dit Mélanchthon en une de ses epistres[1], c'est toutes fois chose +asseurée que les diables entrent en certaines personnes et y causent des +fureurs et tourmens ou avec les causes naturelles ou sans icelles; veu que +l'on void parfois les malades estre gueris par remedes qui ne sont point +naturels. Souvent aussi tels spectacles sont tout autant de prodiges et +prédictions de choses à venir. Il y a douze ans qu'une femme du pays de +Saxe, laquelle ne sçavoit ni lire ni escrire, estant agitée du diable, le +tourment cessé, parloit en grec et en latin des mots dont le sens estoit +qu'il y auroit grande angoisse entre le peuple.» + + [Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. + I, p. 142.] + +Le docteur Ese[1] donne comme marques conjecturales de la possession: + + [Note 1: _Traicté des marques des possédés et la preuve de la + véritable possession des religieuses de Louvein_, par P. M. Ese, + docteur en médecine. Rouen, Ch. Osmont, 1644, in-4°.] + +1° Avoir opinion d'être possédé; + +2° Mener une mauvaise vie; + +3° Vivre hors de toute société; + +4° Les maladies longues, les symptômes peu ordinaires, un grand sommeil, +les vomissements de choses estranges; + +5° Blasphémer le nom de Dieu et avoir souvent le diable en bouche; + +6° Faire pacte avec le diable; + +7° Estre travaillé de quelques esprits; + +8° Avoir dans le visage quelque chose d'affreux et d'horrible; + +9° S'ennuyer de vivre et se désespérer; + +10° Estre furieux, faire des violences; + +11° Faire des cris et hurlemens comme les bestes. + +Nous trouvons dans une histoire des possédées de Loudun[1] les questions +proposées à l'université de Montpellier par Santerre, prêtre et promoteur +de l'évêché et diocèse de Nîmes, touchant les signes de la possession, et +les réponses judicieuses de cette université. + + [Note 1: _Histoire des diables de Loudun, ou de la possession des + religieuses ursulines et de la condamnation et du supplice d'Urbain + Grandier, curé de la même ville_. Amsterdam, Abraham Wolfgang, + 1694, in-12, p. 314.] + +_Question._ + +Si le pli, courbement et remuement du corps, la tête touchant quelque fois +la plante des piés, avec autres contorsions et postures étranges sont un +bon signe de possession? + +_Réponce._ + +Les mimes et sauteurs font des mouvements si étranges, et se plient, +replient en tant de façons, qu'on doit croire qu'il n'y a sorte de posture, +de laquelle les hommes et femmes ne se puissent rendre capables par une +sérieuse étude, ou un long exercice, pouvant même faire des extensions +extraordinaires et écarquillemens de jambes, de cuisses et autres parties +du corps à cause de l'extension des nerfs, muscles et tendons, par longue +expérience et habitude; partant telles opérations ne se font que par la +force de la nature. + +_Question_. + +Si la vélocité du mouvement de la tête par devant et par derrière, se +portant contre le dos et la poitrine est une marque infaillible de +possession? + +_Réponce_. + +Ce mouvement est si naturel qu'il ne faut ajouter de raison à celles qui +ont été dites sur le mouvement des parties du corps. + +_Question_. + +Si l'enflure subite de la langue, de la gorge et du visage, et le subit +changement de couleur, sont des marques certaines de possession? + +_Réponce_. + +L'enflement et agitation de poitrine par interruption sont des effets de +l'aspiration ou inspiration, actions ordinaires de la respiration, dont on +ne peut inférer aucune possession. L'enflure de la gorge peut procéder du +souffle retenu et celle des autres parties des vapeurs mélancoliques qu'on +voit souvent vaguer par toutes les parties du corps. D'où s'ensuit que ce +signe de possession n'est pas recevable. + +_Question_. + +Si le sentiment stupide et étourdi ou la privation de sentiment, jusques à +être pincé et piqué sans se plaindre, sans remuer, et même sans changer de +couleur, sont des marques certaines de possession? + +_Réponce._ + +Le jeune Lacédémonien qui se laissait ronger le foye par un renard qu'il +avoit dérobé, sans faire semblant de le sentir et ceux qui se faisoient +fustiger devant l'autel de Diane jusques à la mort sans froncer le sourcil, +montrent que la résolution peut bien faire soufrir des piqûres d'épingle +sans crier, étant d'ailleurs certain que dans le corps humain il se +rencontre en quelques personnes de certaines petites parties de chair, qui +sont sans sentiment, quoique les autres parties qui sont alentour, soient +sensibles, ce qui arrive le plus souvent par quelque maladie qui a précédé. +Partant tel effet est inutile pour la possession. + +_Question._ + +Si l'immobilité de tout le corps qui arrive à de prétendus possédés par le +commandement de leurs exorcistes, pendant et au milieu de leurs plus fortes +agitations est un signe univoque de vraie possession diabolique? + +_Réponce._ + +Le mouvement des parties du corps étant involontaire, il est naturel aux +personnes bien disposées de se mouvoir ou de ne se mouvoir pas selon leur +volonté, partant un tel effet, ou suspension de mouvements n'est pas +considérable pour en inférer une possession diabolique, si en cette +immobilité il n'y a privation entière du sentiment. + +_Question._ + +Si le japement ou clameur semblable à celui du chien, qui se fait dans la +poitrine plutôt que dans la gorge est une marque de possession? + +_Réponce._ + +L'industrie humaine est si souple à contrefaire toute sorte de +raisonnements, qu'on voit tous les jours des personnes façonnées à +exprimer parfaitement le raisonnement, le cri et le chant de toutes +sortes d'animaux, et à les contrefaire sans remuer les lèvres +qu'imperceptiblement. Il s'en trouve même plusieurs qui forment des paroles +et des voix dans l'estomac, qui semblent plutôt venir d'ailleurs que de la +personne qui les forme de la sorte, et l'on appelle ces gens les +engastronimes, ou engastriloques. Partant un tel effet est naturel, comme +le remarque Pasquier au chap. 38 de ses Recherches par l'exemple d'un +certain boufon nommé Constantin. + +_Question._ + +Si le regard fixe sur quelque objet sans mouvoir l'oeil d'aucun côté est +une bonne marque de possession? + +_Réponce._ + +Le mouvement de l'oeil est volontaire comme celui des autres parties du +corps et il est naturel de le mouvoir, ou de le tenir fixe, partant il n'y +a rien en cela de considérable. + +_Question._ + +Si les réponces que de prétendues possédées font en françois, à quelques +questions qui leur sont faites en latin, sont une marque de possession? + +_Réponce._ + +Nous disons qu'il est certain que d'entendre et de parler les langues qu'on +n'a pas aprises sont choses surnaturelles, et qui pourroient faire supposer +qu'elles se font par le ministère du Diable, ou de quelque autre cause +supérieure; mais de répondre à quelques questions seulement, cela est +entièrement suspect, un long exercice ou des personnes avec lesquelles on +est d'intelligence pouvant contribuer à telles réponces, paroissant être un +songe de dire que les diables entendent les questions qui leur sont faites +en latin et répondent toujours en françois et dans le naturel langage de +celui qu'on veut faire passer pour un énergumène. D'où il s'ensuit qu'un +tel effet ne peut conclure la résidence d'un démon, principalement si les +questions ne contiennent pas plusieurs paroles et plusieurs discours. + +_Question._ + +Si vomir les choses telles qu'on les a avalées est un signe de possession? + +_Réponce._ + +Delrio, Bodin et autres auteurs disent que par sortilège les sorciers font +quelquefois vomir des clous, des épingles et autres choses étranges par +l'oeuvre du diable. Ainsi dans les vrais possédés le diable peut faire de +même. Mais de vomir les choses comme on les a avalées, cela est naturel, se +trouvant des personnes qui ont l'estomac faible, et qui gardent pendant +plusieurs heures ce qu'elles ont avalées, puis le rendent comme elles l'ont +pris et la Lientérie rendant les aliments par le fondement, comme on les a +pris par la bouche. + +_Question._ + +Si des piqûres de lancette dans diverses parties du corps, sans qu'il en +sorte du sang, sont une marque certaine de possession? + +_Réponce._ + +Cela doit se rapporter à la composition du tempérament mélancolique, le +sang duquel est si grossier qu'il ne peut en sortir par de si petites +plaies, et c'est par cette raison que plusieurs étant piqués, même en leurs +veines et vaisseaux naturels, par la lancette d'un chyrurgien, n'en rendent +aucune goutte comme il se voit par expérience. Partant il n'y a rien +d'extraordinaire.» + +J. Bouloese[1] raconte comment vingt-six diables sortirent du corps de +Nicole, la possédée de Laon: + + [Note 1: _Le trésor et entière histoire de la triomphante victoire + du corps de Dieu sur l'esprit malin de Beelzebub, obtenue à Laon + l'an 1566_, par J. Bouloese. Paris, Nic. Chesneau, 1578, in-4°.] + +«A deux heures de l'après midy fut rapportée la dicte Nicole, estant +possédée du diable, à la dicte église où furent faites par ledit de Motta +les conjurations comme auparavant. Nonobstant toute conjuration le dit +Beelzebub dit à haute voix qu'il n'en sortirait. Après dîner donc +retournant le dit de Motta aux conjurations luy demanda combien ils en +étoient sortis? Il répond 26. Il faut maintenant (ce disoit de Motta) que +toy et tous tes adhérans sortiez comme les autres. Il répond: Non je ne +sortiray pas icy; mais si tu me veux mener à sainte Restitute, nous +sortirons là. Il te suffise s'ils sont sortis 26. Et puis le dit de Motta +demande signe suffisant comment ils estoient sortis. Il dist pour +tesmoignage que l'on regarde au petit jardin du trésorier qui est sur le +portail; car ils ont prins et emporté trois houppes (c'est-à-dire branches) +d'un verd may (d'un petit sapin) et trois escailles de dessus l'église de +Liesse faicte en croix, comme les autres de France communément. Ce qui a +été trouvé vray, comme a veu monsieur l'abbé de Saint-Vincent, monsieur de +Velles, maistre Robert de May, chanoine de l'église Nostre-Dame de Laon, et +autres.» + +Le même auteur[1] rapporte les contorsions de la démoniaque de Laon: + + [Note 1: _Le trésor et entière histoire de la triomphante victoire + du corps de Dieu sur l'esprit malin de Beelzebub, etc._, p. 187.] + +«Et autant, dit-il, que le révérend père évêque lui mettoit la saincte +hostie devant les yeux, luy disant: Sors ennemy de Dieu: d'autant plus se +jectoit-elle à revers de coté et d'autre, en se tordant la face devers les +pieds et en muglant horriblement et les pieds à revers les orteils estant +mis au talon, contre la force de huict ou dix hommes elle se roidissoit et +eslançoit en l'air plus de six pieds, ou la hauteur d'un homme. De sorte +que les gardes, voire mesme en l'air avec elle parfois élevés en suoient de +travail. Et encore qu'ils s'appesantissent le plus qu'ils pouvoient, pour +la retenir en bas: si ne la pouvoient-ils toutes fois maistriser que quasi +elle ne leur eschapast, et fust arrachée des mains sans qu'elle se +monstrast aucunement eschauffée. + +«Le peuple voyant et oyant chose si horrible, monstrueuse, hydeuse et +espouvantable crioient: Jésus, miséricorde! Les uns se cachoient ne l'osant +regarder. Les autres cognoissant l'enragée cruauté de cet excessif +indicible et incredible tourment pleuroient à grosses larmes piteusement +redoublans: Jésus, miséricorde!» + +«Après la patiente ainsi pis que morte dure, roide, contrefaite, courbée et +diforme, estoit par la permission du révérend père évêque laissée à toucher +et à manier à ceux qui vouloient. Mais principalement le fut-elle par les +prétendus réformez, hommes très forts. Et nommeement Françoys Santerre, +Christofle Pasquot, Gratian de la Roche, Marquette, Jean du Glas et autres +très forts hommes assez remarqués entre eux de leur prétendue religion +réformée, s'efforcèrent mais en vain de luy redresser les membres, de les +poser en leur ordre, luy ouvrir les yeux et la bouche. Mais ils ne peurent +en sorte que ce feust. Aussy eussiez vous plustost rompu que ployé quelque +membre d'icelle, ou faict mouvoir ou le bout du nez ou des aureilles, ou +autre membre d'icelle, tant elle estoit roide et dure. Et lors elle estoit +tenue, comme elle parloit par après, déclarant qu'elle enduroit un mal +incrédible. C'est à sçavoir le diable par le tourment de l'âme, faisant le +corps devenir pierre ou marbre.» + +Jean Le Breton rapporte les faits suivants sur les possédées de +Louviers[1]: + + [Note 1: _De la défense de la vérité touchant la possession des + religieuses de Louviers_, par M. Jean Le Breton, théologien. + Evreux, Nic. Hamillon, 1643, in-4°, p. 8.] + +«Le quatrième fait est que plusieurs fois le jour, elles témoignent de +grands transports de fureur et de rage, durant lesquels elles se disent +démons, sans offenser néantmoins personne, et sans blesser mesmes les +doigts de la main des prestres, lorsqu'au plus fort de leurs rages, ils les +mettent en leur bouche.» + +«La cinquiesme est que durant ces fureurs et ces rages, elles font +d'estranges convulsions et contorsions de leurs corps, et entr'autre se +courbent en arrière, en forme d'arc, sans y employer leurs mains, et ce en +sorte que tout leur corps est appuyé sur leur front autant et plus que sur +leurs pieds, et tout le reste est en l'air et demeurent longtemps en cette +posture et la réitèrent jusqu'à sept ou huict fois: et après tous ces +efforts et mille autres, continuez quelquefois quatre heures durant, +principalement, dans les exorcismes, et durant les plus chaudes après +disnées des jours caniculaires, se sont au sortir de là trouvées aussi +saines, aussi fraisches, aussi tempérées, et le poulx aussi haut et aussi +esgal, que si rien ne leur fut arrivé.» + +«Le sixième est qu'il y en a parmy elles qui se pasment et s'esvanouissent +durant les exorcismes, comme à leur gré, et en telle sorte que leur +pasmoison commence lorsqu'elles ont le visage le plus enflammé et le poulx +le plus fort... Elles reviennent de cette pasmoison sans que l'on y emploie +aucun remède et d'une manière plus merveilleuse que n'en a esté l'entrée; +car c'est en remuant premièrement l'orteil, et puis le pied, et puis la +jambe, et puis la cuisse, et puis le ventre, et puis la poitrine, et puis +la gorge, mais ces trois derniers par un grand mouvement de dilatation... +le visage demeurant cependant tousjours apparemment interdit de tous ses +sens, les quels enfin il reprend tout à coup en grimaçant et hurlant et la +religieuse retournant en même temps en ses agitations et contorsions +précédentes.» + +Le docteur Ese[1] raconte comme suit ce qu'éprouvait la soeur Marie du +couvent des religieuses de Louviers: + + [Note 1: _Traicté des marques des possédés_, p. 51.] + +«La dernière qui étoit soeur Marie du Sainct-Esprit, prétendue possédée par +Dagon, grande fille et de belle taille un peu plus maigre, mais sans +mauvais teint ny aucune sorte de maladie entra dans le réfectoire... le +visage droict sans arrester ses yeux, et les tournant d'un costé et +d'autre, chantant, sautant, dansant, et frappant doucement, qui l'un, qui +l'autre, et en suite en se pourmenant tousjours, parla en termes très +élégants et significatifs du contentement qu'il avoit (parlant de la +personne du diable) de sa condition et de l'excellence de sa nature... et +disoit tout cela en marchant avec une contenance arrogante, et le geste +semblable, ensuite il commença à entrer en furie et prononcer quantité de +blasphèmes, puis se prit à parler de sa petite Magdelaine, sa bonne amie, +sa mignonne, et sa première maistresse, et de là se lança dans un panneau +de vitre la teste la première sans sauter et sans faire aucun effort, et y +passa tout le corps se tenant à une barre de fer qui faisoit le milieu, et +comme elle voulut repasser de l'autre costé de la vitre, on lui fit +commandement en langage latin _est in nomine Jesu rediret non per aliam sed +per eadem viam_, ce qu'après avoir longuement contesté et dit qu'il n'y +rentreroit pas, elle le fit pourtant et rentra par le même passage, et +aussitost qu'elle fut revenue, les médecins l'ayant considérée, touché le +poulx et fait tirer la langue, ce qu'elle permit en raillant et parlant +d'autre chose, ils ne luy trouvèrent ny esmotion telle qu'ils avoient cru +devoir estre, ny autre disposition conforme à la violence de tout ce +qu'elle avoit fait et dit; et sortir de cette sorte contant tousjours +quelque bagatelle et la compagnie se retira.» + +Un autre historien des possédées de Louviers[1] rapporte ce fait +surprenant: + + [Note 1: _Histoire de madame Bavent, religieuse du monastère de + Sainct-Louis de Louviers_. Paris, 1652, in-4°.] + +«Au milieu de la nef de cette chappelle estoit exposé un vase d'une espèce +de marbre qui peut avoir près de deux pieds de diamètre et un peu moins +d'un pied de profondeur, les bords sont espais de trois doigts ou environ, +et si pesant que trois personnes des plus robustes auront peine de le +souslever estant par terre, ceste fille qui paroist d'une constitution fort +débile entrant dans la chapelle ne fit que prendre ce vase de l'extrémité +de ses doigts et l'ayant arraché du pied d'estal sur lequel il estoit posé, +le renversa sans dessus dessoubs et le jetta par terre avec autant de +facilité qu'elle auroit fait un morceau de carte ou de papier. Ceste force +prodigieuse en un sujet si foible surprit tous les assistans; cependant la +fille paraissant furieuse et transportée couroit de part et d'autre avec +des mouvements si brusques et si impétueux qu'il estoit malaisé de +l'arrester. Un des ecclésiastiques présents l'ayant saisy par le bras fut +estonné de voir que ce bras, comme s'il n'eust esté attaché à l'espaule que +par un ressort, n'empeschoit pas le reste du corps de tourner par dessus et +par dessoubs par un certain mouvement que la nature ne souffre pas, ce +qu'elle fit sept ou huit fois avec une promptitude et une agilité si +extraordinaire qu'il est difficile de se l'imaginer.» + +La _Relation des Ursulines possédées d'Auxonne_[1] contient les faits +suivants: + + [Note 1: Manuscrit de la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 90, in-4°.] + +«Mons de Chalons ne fut pas plutost à l'autel (à minuit) que dans le jardin +du monastère et tout à l'entour de la maison fut ouy dans l'air un bruit +confus, accompagné de voix incognues et de certains sifflemens, quelquefois +de grands crix, de sons estranges et non articulés comme de plusieurs +personnes ensemble, tout cela avoit quelque chose d'affreux parmy les +tenebres et dans la nuit. En même temps des pierres furent jettées de +divers endroits contre les fenestres du choeur où l'on célébroit la sainte +messe, quoique ces fenestres soient fort esloignées des murailles que font +la closture du monastere, ce qui fait croire que ne pouvoient pas venir du +dehors. La vitre en fut cassée en un endroit mais les pierres ne tomberent +point dans le choeur. Ce bruit fut entendu de plusieurs personnes dedans et +dehors, celuy qui estoit en sentinelle en la citadelle de la ville de ce +costé là, comme il déclara le jour suivant, en prit l'alarme et mons +l'evesque de Chalons à l'autel ne peut s'empescher d'en concevoir du +soupçon de quelque chose de si extraordinaire qui se passoit en la maison, +que les demons ou les sorciers faisoient quelques efforts dans ce moment +qu'il repoussoit du lieu où il estoit par de secrettes imprécations et des +exorcismes intérieurs.» + +«Les religieuses cordelieres en la mesme ville entendirent ce bruit et en +demeurèrent effrayées. Elles creurent que leur monastere trembloit soubs +leurs pieds et dans ceste consternation et ce bruit confus qu'elles +entendirent furent obligées d'avoir recours aux prières.» + +«Dans ce mesme temps furent entendues dans le jardin quelques voix faibles +comme de personnes qui se plaignoient et sembloient demander du secours. Il +estoit près d'une heure après minuit et faisoit fort mauvais temps et fort +obscur. Deux ecclésiastiques furent envoyés pour voir que c'estoit et +trouvèrent dans le jardin du monastere Marguerite Constance et Denise Lamy, +celle-là montée sur un arbre et l'autre couchée au pied du degré pour +entrer dans le choeur; elles estoient libres et dans l'usage de leur +raison, mais néantmoins comme esperdues, particulièrement la dernière, fort +faible et sans couleur et le visage ensanglanté comme une personne effrayée +et qui avoit peine à se rassurer; l'autre avoit aussy du sang sur le visage +mais elle n'estoit point blessée, les portes de la maison estoient bien +fermées et les murailles du jardin élevées de dix ou douze pieds.» + +«Le mesme jour après midy mons l'esveque de Chalons ayant dessein +d'exorciser Denise Lamy après l'avoir envoyée quérir et n'ayant pas esté +rencontrée, il lui commanda intérieurement de le venir trouver en la +chappelle de Saincte-Anne où il estoit. Ce fut une chose assez surprenante +de voir la prompte obéissance du demon à ce commandement qui n'avoit esté +conceu que dans le fonds de la pensée, car environ l'espace d'un quart +d'heure après, on entendit frapper impétueusement à la porte de la +chappelle, comme une personne extremement pressée, et la porte estant +ouverte on vit entrer cette fille brusquement sautant et bondissant dans la +chappelle, le visage tout changé et fort différent de son naturel, la +couleur haute, les yeux estincelans, un visage effronté et dans une +agitation si violente qu'on eut de la peine à l'arrester, ne voulant pas +souffrir qu'on mist l'estole à l'entour du corps qu'elle arrachoit et +jettait en l'air avec une extrême violence, malgré les efforts de quatre ou +cinq ecclésiastiques qui employoient tout ce qu'ils avoient de force et +d'industrie pour l'arrester, de sorte qu'il fut proposé de la lier: mais on +le jugeoit difficile dans les transports où elle estoit.» + +«Une autre fois estant dans le fort de ses agitations... on commanda au +démon de faire cesser le poulx en l'un de ses bras, ce qu'il fit +incontinent avec moins de résistance et de peine que l'autre fois. On lui +commanda ensuite de le faire retourner, et cela fut exécuté à l'instant... +Le commandement lui ayant esté fait de rendre la fille absolument +insensible à la douleur, elle protesta qu'elle estoit en cet estat, +présentant son bras hardiment pour estre percé et brulé comme on voudroit: +en effet, l'exorciste rendu plus hardi par les expériences précédentes +ayant pris une aiguille assez longue, la lui enfonça tout entière entre +l'ongle et la chair dont elle se moquoit tout haut, déclarant qu'elle n'en +sentoit rien du tout. Tantost elle faisoit couler le sang et tantost le +faisoit cesser selon qu'il lui estoit ordonné, elle-mesme prenoit +l'aiguille et le perçoit en divers endroits du bras et de la main. On fit +encor davantage: l'un des assistans ayant pris une espingle et lui ayant +tiré la peau du bras un peu au-dessus du poignet la lui perça de part en +part, de sorte que l'on voyoit l'espingle toute cachée dans le bras en +sortir seulement par les deux extrémités, et tout cela sans qu'il en +sortist une goutte de sang, sinon après lui avoir commandé d'en donner, et +sans monstrer la moindre apparence de sentiment ou de douleur.» + +La même relation donne comme preuves de la possession des religieuses +d'Auxonne: + +«Les grandes agitations du corps qui ne se peuvent concevoir que par ceux +qui en sont tesmoins. Ces grands coups de teste qu'elles se donnent de +toute leur force tantost contre le pavé, tantost contre les murs, et cela +si souvent et si durement qu'il n'est aucun des assistans qui ne frémisse +en le voyant sans qu'elles tesmoignent de sentir aucune douleur ny qu'il +paroisse ny sang, ny blessure, ny contusion.» + +«L'estat du corps dans une posture extremement violente, se tenant droictes +sur les genoux, pendant que la teste renversée en arrière penche à un pied +près ou environ vers la terre, en sorte qu'il paroist comme tout rompu. +Leur facilité de porter la teste estant plus basse par derrière que la +ceinture du corps sans bransler des heures entières, leur facilité de +respirer en cet estat, l'égalité du visage qui ne change presque point dans +ces agitations, l'égalité du poulx, la froideur dans laquelle elles sont +pendant ces mouvements, la tranquillité dans laquelle elles demeurent au +mesme instant qu'elles en sont revenues subitement sans que la respiration +soit plus forte que l'ordinaire, les renversements de la teste en arrière +jusque contre terre avec une promptitude merveilleuse. Quelquefois les +trente et quarante fois de suite devant et arrière, la fille demeurant à +genoux et les bras croisés sur l'estomach quelquefois et dans le mesme +estat, la teste renversée tournant à l'entour du corps et faisant comme un +demy cercle avec des effets apparemment insupportables à la nature.» + +«Les convulsions horribles et universelles par tous les membres +accompagnées de hurlemens et de cris. Quelquefois la frayeur sur le visage +à la veue de certains fantosmes ou spectres dont elles se disoient estre +menacées dans un changement si extraordinaire et des traits si différents +de leur naturel qu'elles imprimoient la crainte dans l'âme des assistans, +quelquefois avec une abondance de larmes que l'on ne pouvoit arrester, +accompagnées de plaintes et de cris aigus. D'autrefois la bouche +extraordinairement ouverte, les yeux égarés et la prunelle renversée au +point qu'il n'y paroissoit plus que le blanc, tout le reste demeurant caché +soubz les paupières mais retournants à leur naturel au simple commandement +de l'exorciste assisté du signe de la croix.» + +«Souvent on les a veu ramper et se traîner par terre sans aucun secours ou +des pieds ou des mains, quelquefois le derrière de la teste ou le devant du +front a esté veu se joindre à la plante des pieds, quelques unes couchées +par terre qu'elles ne touchent que de l'extrémité de l'estomach, tout le +reste du corps, la teste, les pieds et les bras portés en l'air en assez +long espace de temps, quelquefois renversées en arrière en sorte que +touchans le pavé du haut de la teste ou de la plante des pieds, tout le +reste demeuroit en l'air estendu comme une table, elles marchoient en cet +estat sans le secours des mains. Il leur est ordinaire de baiser la terre +demeurans à genoux, le visage renversé par derrière, en sorte que le sommet +de la teste va joindre la plante des pieds, les bras croisés sur la +poitrine et dans cette posture faire un signe de la croix avec la langue +sur le pavé.» + +«On remarque une estrange différence entre l'estat dans lequel elles sont +estans libres et dans leur naturel et dans celuy qu'elles font paroistre +quand elles sont agitées dans la chaleur du transport et de la fureur: +telle qui est infirme tant par la délicatesse de sa complexion et de son +sexe que par maladie quand le démon l'a saisie et que l'autorité de +l'église l'a forcée de paroistre devient si furieuse dans de certains +momens que quatre ou cinq hommes avec toute leur force, sont empeschés à +l'arrester; leurs visages mesmes se monstrent si diformes et si différents +de leur naturel qu'on ne les reconoist plus et ce qui est de plus estonnant +est qu'après des transports et des violences de ceste nature quelquefois +pendant trois ou quatre heures après des efforts dont les corps les plus +robustes seroient lassés à demeurer au lit plusieurs jours, après des +hurlements continuels et des cris capables de rompre un estomach, estans +retournés en leur naturel, ce qui se fait en un instant, on les void sans +lassitude et sans émotion, l'esprit aussy tranquille, le visage aussy +composé, l'haleine aussy lente, le poulx aussy peu altéré que si elles +n'avoient pas bougé d'un siege.» + +«Mais on peut dire que parmy toutes les marques de possession qui ont paru +dans ces filles, une des plus surprenantes et des plus communes aussy parmy +elles, est l'intelligence de la pensée et des commandemens intérieurs qui +leur sont faits tous les jours par les exorcistes et les prestres, sans que +ceste pensée soit manifestée au dehors ou par le discours ou par aucun +signe extérieur. Il suffit qu'elle leur soit adressée intérieurement ou +mentalement pour leur estre congneue et cela s'est vérifié par tant +d'expériences pendant le séjour de mons l'evesque de Chalons, par tous les +ecclésiastiques qui ont voulu l'esprouver que l'on ne peut douter +raisonnablement de toutes ces particularités et de plusieurs autres, qu'il +est impossible de spécifier icy par le détail.» + +Plusieurs archevêques ou évêques et docteurs en Sorbonne émirent, à propos +de l'affaire d'Auxonne, l'avis suivant: + +«Que de toutes ces filles qui sont de différentes conditions il y en a de +séculieres, de novices, de postulantes, de professes; il y en a de jeunes; +il y en a qui sont âgées; quelques unes sont de la ville, les autres n'en +sont pas, quelques sont de bonne condition, d'autres de basse naissance; +quelques unes riches, d'autres pauvres et de moindre condition; qu'il y a +dix ans ou plus que cette affliction est commencée dans ce monastère; qu'il +est malaisé que depuis un si long temps un dessein de fourberie et de +friponnerie put conserver le secret parmi des filles en si grand nombre, de +conditions et d'intérêts si différents; qu'après une recherche et une +enquête plus exacte, le dit seigneur evesque de Chalons n'a trouvé +personne, soit dans le monastere, soit dans la ville, qui n'ait parlé +avantageusement de l'innocence et de la régularité, tant des filles que des +ecclésiastiques qui ont travaillé devant lui aux exorcismes, et qu'il +témoigne avoir reconnu de sa part en leurs déportements pour des personnes +d'exemples de mérite et de probité, témoignage qu'il croit devoir à la +justice et à la vérité.» + +«Joint à ce que dessus le certificat du sieur Morel, médecin présent à +tout, qui assure que toutes ces choses passent les termes de la nature, et +ne peuvent partir que de l'ouvrage du démon; le tout bien considéré nous +estimons que toutes ces accusations extraordinaires en des filles excèdent +les forces de la nature humaine et ne peuvent partir que de l'opération du +démon, possédant et obsédant ces corps.» + + + + +VI.--SABBAT + + +J. Wier[1], qui pense que le sabbat n'existe que dans l'imagination des +sorcières, donne la composition de leur onguent. + + [Note 1: _Histoires, disputes et discours des illusions et + impostures des diables_, p. 165.] + +«Elles font bouillir un enfant dans un vaisseau de cuivre et en prennent la +gresse qui nage au dessus, et font espessir le dernier bouillon en manière +d'un consumé, puis elles serrent cela pour s'en aider à leur usage: elles y +meslent du persil de eau, de l'aconite, des fueilles de peuple et de la +suie; ou bien elles font en ceste manière: elles mélangent de la berle, de +l'acorum vulgaire, de la quintefueille, du sang de chauve-souris, de la +morelle endormante et de l'huile: ou bien, si elles font des autres +compositions, elles ne sont dissemblables de ceste-cy. Elles oignent avec +cet onguent toutes les parties du corps, les ayant auparavant frottées +jusques à les faire rougir; à celle fin de attirer la chaleur, et relascher +ce qui estoit estrainct par la froidure. Et à celle fin que la chair soit +relaschée et que les pertuis du cuir soient ouverts elles y meslent de la +gresse ou de l'huile, il n'y a point de doute que ce ne soit à fin que la +vertu des sucs descende dedans et qu'elle soit plus forte et puissante. +Ainsi pensent-elles être portées de nuict à la clarté de la lune par l'air +aux banquets, aux musiques, aux dances et aux embrassements des plus beaux +jeunes hommes qu'elles désirent.» + +Suivant Delrio[1]: + + [Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio, + etc._ traduit et abrégé du latin, par André du Chesne Tourangeau. + Paris, Jean Petitpas, 1611, in-12.] + +«Elles y sont portées le plus souvent sur un baston, qu'elles oignent de +certain onguent composé de gresse de petits enfans que le diable leur fait +homicidier, combien que quelquefois elles s'en frottent aussi les cuisses, +ou autres parties du corps. Ainsi frottées elles ont coutume de s'asseoir +sur une fourche, baguette, ou manche de ballay, mesme sur un taureau, sur +un bouc ou sur un chien... puis mettant le pied sur la cramaillère +s'envolent par la cheminée et sont transportées en leurs assemblées +diaboliques où bien souvent elles trouvent des feux noirs et horribles tous +allumez. Là le démon leur apparoist en forme de bouc ou de chien, lequel +elles adorent en diverses postures, tantost pliant les genouils en terre, +tantost debout et dos contre dos, tantost brandillants les cuisses +contrehaut et renversant la teste en arrière, de sorte que le menton soit +porté vers le ciel: voire pour plus grand hommage lui offrent des +chandelles noires ou des nombrils de petits enfants et le baisant aux +parties honteuses de derrière. Mais quoy pourroit-on écrire sans horreur +que quelquefois elles imitent aussi le sacrifice de la saincte messe, l'eau +béniste et semblables cérémonies des catholiques par mocquerie et dérision. +Elles y présentent en outre leurs enfants au diable, luy dédient de leur +semence espandue en terre, et luy apportent aucunes fois la sainte Hostie +en leur bouche, laquelle elles foulent à beaux pieds en leur présence.» + +Le même auteur[1] explique les banquets et les danses du sabbat: + + [Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio, + etc._, p. 897.] + +«Quelquefois elles dansent devant le repas et quelquefois après, +ordinairement y a diverses tables, trois ou quatre, chargées quelquefois de +morceaux friands et délicats, et quelquefois insipides et grossiers, selon +les dignitez et moyens des personnes. Quelquefois elles ont chacune leur +démon assis auprès d'elles, et quelquefois elles sont toutes rangées d'un +coté et leur démon rangé à l'opposite. Elles n'oublient pas aussi de bénir +leurs tables avant le repas, mais avec des paroles remplies de blasphèmes +avouant Beelzebub pour créateur et conservateur de toutes choses. Elles luy +rendent semblablement action de graces après le repas avec les mêmes +blasphèmes. Et il ne faut pas oublier qu'elles assistent à ces banquets +aucunes fois à face découverte et d'autres fois masquées ou voilées de +quelque linge. Elles dancent peu après dos contre dos et en rond, chacune +tenant son démon par les mains, ou bien quelquefois les chandelles +ardentes, qu'elles luy avaient offertes en l'allant adorer et baiser. A ces +ébats ne manquent aucunes fois le haubois et les ménétriers, si quelquefois +elles ne se contentent de chanter à la voix. Finalement après la dance +ausquels elles rendent après compte de ce qu'elles ont fait depuis la +dernière assemblée, et sont celles là les mieux venues, lesquelles ont +commis de plus énormes et de plus exécrables méchancetez. Les autres qui se +sont comportez un peu plus humainement sont sifflées et mocquées, mises à +l'écart et le plus souvent encore battues et maltraitées de leurs maîtres.» + +Delrio[1] décrit la sortie du sabbat et fait connaître à quelle époque il +se tient: + + [Note 1: _Les controverses et recherches magiques de Martin Delrio, + etc._, p. 199.] + +«Elles recueillent en dernier lieu des poudres que quelques uns pensent +être les cendres du bouc, dont le démon avait pris la figure et lequel +elles avoient adoré, subitement consumé par les flames en leur présence, ou +reçoivent d'autres poisons, qu'elles cachent pour s'en servir à l'exécution +de leurs pernicieux desseins, puis enfin s'en retournent en leurs maisons +celles qui sont près à pied, et les plus éloignées en la façon qu'elles y +avoient été transportées. J'avois oublié que ces sabbats diaboliques se +font le plus souvent environ la minuit, pour ce que Satan fait +ordinairement ses efforts pendant les ténèbres: et qu'ils se tiennent encor +à divers jours en diverses provinces: en Italie, la nuit d'entre le +vendredy et le samedy, en Lorraine les nuits qui précèdent le jeudy et le +dimanche et en d'autres lieux, la nuit d'entre le lundy et le mardy.» + +Esprit de Bosroger[1] rapporte les aveux de Madeleine Bavan, à propos du +sabbat: + + [Note 1: _La piété affligée_, p. 389.] + +«I. Qu'étant à Rouen dans la maison d'une couturière chés laquelle elle +resta l'espace de trois ans elle fut débauchée par un magicien qui en abusa +plusieurs, la fit transporter au sabbat avec trois de ses compagnes qu'il +avait aussi débauchées: il y célébra la messe avec une chemise gatée de +salletés luy appartenant, le dit magicien estant au sabbat, les fit signer +dans un régistre d'environ deux mains de papier; Madeleine adjoute qu'elle +emporta du sabbat la vilaine chemise de laquelle le magicien s'était servi, +et étant de retour la prist sur soy, pendant lequel temps elle se sentit +fort portée à l'impudicité jusqu'à ce qu'elle eust quittée par l'ordre d'un +sage confesseur cette abominable chemise.» + +«II. Madeleine Bavan a dit qu'il ne s'était presque point passé de semaine +pendant l'espace de huit mois ou environ, que le magicien ne l'ait menée au +sabbat, où une fois entr'autres ayant célébré une exécrable messe, il la +maria avec un des principaux diables de l'enfer nommé Dagon qui parut alors +en forme d'un jeune homme, et luy donna une bague; ce maudit mariage fait, +le dit prétendu jeune homme luy mit la bague dans le doigt, puis se +séparèrent chacun de leur costé, avec promesse faite par ce jeune homme +qu'il ne seroit pas longtemps sans la revoir, aussy il luy apparut dès le +lendemain, comme il a fait quantité de fois pendant plusieurs années, ayant +souvent sa compagnie charnelle, qui excepté le plaisir qu'elle ressentoit +dans son esprit lui causoit plus de douleur que de volupté, comme +elle-mesme l'assure.» + +«Madeleine Bavan a dit[1] qu'elle a vu trois ou quatre fois des femmes +magiciennes accoucher au sabbat, après la délivrance desquelles on mettait +leurs enfans sur l'autel qui y demeuroient pleins de vie pendant la +célébration de leur détestable messe, laquelle étant achevée, tous les +assistans (entre lesquelles était la dite Bavan) et les mères memes +égorgeoient d'un commun consentement ces pauvres petits enfans, qu'ils +déchiroient et après que chacun en avoit tiré les principales parties, +comme le coeur et autres pour en faire charmes, maléfices et sortilèges; +ils mettoient le reste en terre; ausquels égorgements elle a contribué avec +Picard et a fait des maléfices des dits enfants qu'elle a rapportés à +l'intention générale de celuy qui présidait au sabbat, et comme elle ne +sçavoit sur qui les appliquer, elle les bailla aux premiers trouvés du +sabbat.» + + [Note 1: _La piété affligée_, p. 395.] + +«Elle confesse avoir adoré le bouc du sabbat lequel paroist demy homme et +demy bouc, lesquelles adorations du bouc se font tousjours à dessein de +profaner le très saint sacrement de l'Eucharistie.» + +«Elle avoue avoir plusieurs fois adoré d'autres diables, référant ses +intentions à celles qu'ont les magiciens en général: celles qu'elle se +formoit en particulier n'avoient point d'autre but que la charnalité.» + +«Pour revenir aux sorciers et sorcières, quand ils vouloyent faire venir +ces esprits à eux, dit Loys Lavater[1], ils s'oignoyent d'un onguent qui +faisoit fort dormir; puis se couchoyent au lict, où ils s'endormoyent tant +profondément qu'on ne les pouvoit esveiller, ni en les perçant d'aiguilles +ni en les brûlant. Pendant qu'ils dormoyent ainsi, les diables leur +proposoyent des banquets, des danses, et toutes sortes de passe-temps, par +imagination. Mais puisque les diables ont si grande puissance, rien +n'empêche qu'ils ne puissent quelquefois prendre les hommes, et les +emporter dans quelque forest puis leur faire voir là tels spectacles...» + + [Note 1: _Trois livres des apparitions, etc._, p. 297.] + +«Il avint un jour que quelqu'un fort adonné à ces choses, fut soudainement +emporté hors de sa maison en un lieu fort plaisant, où après avoir veu +danser toute la nuict et fait grande chère, au matin tout cela estant +esvanouy, il se vit enveloppé dans des épines et halliers fort espais. Mais +outre ce qu'ils sont paillards aussi sont-ils fort cruels, car ils entrent +es maisons en forme de chiens ou de chats et tuent ou despouillent les +petits enfants.» + +«Paul Grillaud, Italien qui vivoit l'an 1537, en son premier livre _de +Sortilegiis_, tesmoigne, dit Crespet[1], qu'il y eut un pauvre homme sabin +demourant près de Rome qui fut persuadé par sa femme de se gresser comme +elle de quelques unguens pour estre transporté avec les autres sorciers. +Pendant que ce transport se fist par la vertu de la gresse et de quelques +paroles qu'on dit, et non pas par la vertu du diable, il se trouva donc au +comté de Bénévent soubs un grand noyer, où estoient amassez infinis +sorciers qui beuvoient et mangeoient a son advis, et se mit avec eux pour +boire et manger; mais ne voyant point de sel sur table, en demanda ne se +doubtant que les diables l'ont en horreur et aussitost qu'il eust nommé le +nom de Dieu de ce que le sel lui fut apporté disant en son langage: +_Laudato sia Dio pur e venuto questo sale_, incontinent tous les diables +avec leurs sorciers disparurent, et demoura le pauvre home tout seul, nud +comme il estoit et fut contraint de s'en retourner à pied mendiant son pain +et vint accuser sa femme qui fut bruslée.» + + [Note 1: _De la hayne de Satan pour l'homme_, p. 236.] + +«D'après le même[1], Daneau... rend compte d'un procès fait à Genève... à +une femme laquelle avoit publiquement confessé estant interrogée, qu'elle +avoit souvent assisté au chapitre et assemblée des autres sorciers, tout +joignant le chapitre de la grande église dédiée à saint Pierre (mais +maintenant le repaire de Sathan où est annoncée sa volonté) et qu'après +tous les autres qui là estoient congregez elle avoit adoré le diable en +forme de renard roux, qui se faisoit appeler Morguet et déposa qu'on le +baisoit par le derrière qui étoit fort froid et sentoit fort mauvais. Où +une jeune fille étant arrivée, dédaignant baiser une place tant vilaine et +infame, le dict renard se transforma en homme, et luy feit baiser son +genoüil qui estoit aussi froid que l'autre lieu, et de son poulce luy +imprima au front une marque qui lui causa une grande douleur; tout cela est +dans le dit livre imprimé, et ce que s'ensuit à sçavoir, que la ditte femme +déposa devant les juges que quand elle vouloit aller à l'assemblée, elle +avoit un baston blanc tacheté de rouge, et comme les autres lui avoient +appris, elle disoit à ce baston: «Baston blanc rouge, meyne-moi où le +diable te commande.» + + [Note 1: _De la hayne de Satan pour l'homme_, p. 231.] + +«Barth à Spina raconte[1] qu'une jeune fille de Bergame fut trouvée à +Venise, laquelle ayant veu lever de nuict sa mère, qui despouillant sa +chemise s'estoit ointe, et chevauchant un baston estoit sortie par la +fenestre et s'estoit esvanouye, par une curiosité en voulut autant faire, +et incontinent elle fut portée au lieu où estoit sa mère arrivée, mais +voyant le diable s'imprima le signe de la croix et invoqua le nom de la +Vierge Marie, et incontinent elle fut délaissée seule, et se trouva toute +nue comme le procès en fut fait d'elle et de sa mère et le tout vérifié.» + + [Note 1: Même ouvrage, p. 241.] + +«Il allegue un autre exemple d'une autre femme de Ferrare laquelle estant +couchée auprès de son mary se leva de nuict pensant qu'il fust bien endormy +mais il la contemploit comme elle print de l'onguent dans un vaisseau +qu'elle tenoit caché, et aussitost fut enlevée, il se leve et en voulut +autant faire, et se trouva incontinent au lieu où estoit sa femme qui +estoit en une cave, mais n'ayant le moyen de retourner comme il étoit allé, +se trouva seul et appréhendé comme larrons conta l'affaire, accusa sa femme +qui fut convaincue et chastiée.» + +Goulart[1] rapporte, d'après Baudouain de Roussey[2], le fait suivant: + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 178.] + + [Note 2: _Épîtres médicinales_.] + +«M. Théodore fils de Corneille, jadis consul de la ville de Goude en +Hollande m'a récité l'histoire qui s'ensuit l'affirmant très véritable. En +un village nommé Ostbrouch près d'Utrect se tenoit une veufve au service de +laquelle estoit un quidam s'occupant en ce qui estoit requis pour les +affaires de la maison. Icelui ayant prins garde, comme les valets sont +curieux encores que ce ne fust comme en passant, que bien avant en la nuict +et lorsque tous les domestiques estoyent couchez, cette veufve estoit +d'ordinaire en l'estable vers un certain endroit, lors estendant les mains +elle empoignoit le rastelier d'icelle estable où l'on met d'ordinaire le +foin pour les bestes. Lui s'esbahissant que vouloit dire cela, délibere de +faire le mesme au desceu de sa maistresse, et essayer l'effect de telle +cérémonie. Ainsi donc tost apres, en suivant sa maistresse qui estoit +entrée en l'estable y va et empoigne le rastelier. Tout soudain il se sent +enlevé en l'air, et porté en une caverne sous terre, en une villette ou +bourgade nommée Wych, où il trouve une synagogue de sorcieres, devisantes +ensemble de leurs maléfices. La maistresse estonnée de telle présence non +attendue lui demanda par quelle adresse, il s'estoit rendu en telle +compagnie. Il lui deschiffre de poinct en poinct ce que dessus. Elle +commence à se despiter et courroucer contre lui craignant que telles +assemblées nocturnes ne fussent descouvertes. Néantmoins elle fut d'avis de +consulter avec ses compagnes ce que seroit de faire en la difficulté qui se +présentoit. Finalement elles furent d'avis de recueillir amiablement ce +nouveau venu en stipulant de lui promesse expresse de se taire, et de jurer +qu'il ne manifesteroit à personne les secrets qui lors luy avoyent esté +descouverts contre son opinion et mérite. Ce pauvre corps promet mons et +merveilles, flatte les unes et les autres et pour n'estre pas rudement +admis en leur synagogue, feint avoir très grande envie d'être delà en avant +admis en leur synagogue, s'il leur plaisoit. En ces consultations, l'heure +se passe et le temps de déloger aprochoit. Lors se fait une autre +consultation à l'instance de la maîtresse sçavoir si pour la conservation +de plusieurs, il estoit point expédient d'égorger ce serviteur ou s'il +faloit le reporter. D'un commun consentement fut encliné au plus doux avis +de le reporter en la maison, puisqu'il avoit presté serment de ne rien +déceler. La maistresse prend cette charge et après promesse expresse et +réciproque, elle charge ce serviteur sur ses épaules promettant le reporter +en sa maison. Mais comme ils eurent fait une partie du chemin, ils +descouvrirent un lac plein de joncs et de roseaux. La maistresse +rencontrant cette occasion et craignant toujours que ce jeune homme se +repentant d'avoir été admis à ces festes d'enfer ne descouvrist ce qu'il +avoit veu s'eslance impétueusement et secoue de dessus ses épaules le jeune +homme espérant (comme il est à présumer) que ce malavisé perdroit la vie, +tant par la violence de sa chute du fort haut, que par son enfondrement en +l'eau bourbeuse de ce lac, où il demeureroit enseveli.» + +«Mais comme Dieu est infiniment miséricordieux, ne voulant pas permettre la +mort du pécheur, ains qu'il se convertisse et vive, il borna les furieux +desseins de la sorciere, et ne permit pas que le jeune homme fut noyé, ains +lui prolongea la vie, tellement que sa cheute ne fut pas mortelle, car +roulant et culbutant en bas il rencontre une touffe espaisse de cannes et +roseaux qui rabattirent la violence du coup en telle sorte toutes fois +qu'il fut rudement blessé, et n'ayant pour aide que la langue, tout le +reste de la nuict, il sentit des douleurs en ce lict de joncs et d'eau +bourbeuse.» + +«Le jour venu en se lamentant et criant, Dieu voulut que quelques passants +estonnez de cette clameur du tout extraordinaire, après avoir diligemment +cherché trouverent ce pauvre corps demi transi tout esrené et froissé ayant +outre plus les deux cuisses dénouées. Ils s'enquirent d'où il estoit, qui +l'avoit mis en tel point et entendant l'histoire précédente après l'avoir +tiré de ce misérable gîte le chargerent et firent porter par chariot à +Utrect. Le bourgmaistre nommé Jean le Culembourg, gentilhomme vertueux, +esmeu et ravi en admiration d'un cas si nouveau, fit soigneuse enqueste du +tout, deserna prinse de corps contre la sorciere, et la fit serrer en +prison, où elle confessa volontairement, sans torture et de poinct en +poinct, tout ce qui s'estoit passé, suppliant qu'on eust pitié d'elle. La +conclusion de ce procès, par commun avis de tout le conseil produisit +condamnation de mort tellement que ceste femme fut bruslée. Le serviteur ne +fut de longtemps après guéri de sa froissure universelle et +particulièrement de ses cuisses, chastié devant tous de sa curiosité +détestable.» + +Bodin[1] rapporte d'après Sylvestre Rieras qu'en Italie, dans la ville de +Come, «l'official et l'inquisiteur de la foy, ayans grand nombre de +sorcières qu'ils tenoyent en prison, et ne pouvans croire les choses +estranges qu'elles disoyent, en voulurent faire la preuve, et se firent +mener à la synagogue par l'une des sorcières, et se tenans un peu à +l'escart virent toutes les abominations, hommages au diable, danses, +copulations. Enfin le diable qui faisoit semblant de ne les avoir pas veu, +les batit tant qu'ils en moururent quinze jours après.» + + [Note 1: _Démonomanie_, préface.] + +«Nous trouvons, dit Bodin[1], au 6e livre de Meyr, qui a escrit fort +diligemment l'histoire de Flandres, que l'an 1459 grand nombre d'hommes et +femmes, furent brulés en la ville d'Arras accusées les uns par les autres +et confessèrent qu'elles estoient la nuit transportées aux danses et puis +qu'ils se couplaient avecques les diables qu'ils adoraient en figure +humaine.» + + [Note 1: _Démonomanie_.] + +«Jacques Sprenger et ses quatre compagnons inquisiteurs des sorciers +escrivent qu'ils ont fait le procès à une infinité de sorciers en ayant +fait exécuter fort grand nombre en Allemagne, et mesmement aux pays de +Constance et de Ravenspur l'an 1485 et que toutes generallement sans +exception, confessoient que le diable avoit copulation charnelle avec elle +après leur avoir fait renoncer Dieu et leur religion.» + +«Suivant P. de Lancre[1], Jeannette d'Abadie aagée de seize ans dict, +qu'elle a veu hommes et femmes se mesler promiscuement au sabbat. Que le +diable leur commandait de s'accoupler et de se joindre, leur baillant à +chacun tout ce que la nature abhorre le plus, sçavoir la fille au père, le +fils à la mère, la seur au frère, la filleule au parrain, la pénitente à +son confesseur, sans distinction d'aage, de qualité ny de parentulle.» + + [Note 1: _Tableau des inconstances des mauvais anges_, p. 222.] + +«Vers l'année 1670, dit Balthazar Bekker[1], il y eut en Suède, au village +de Mohra, dans la province d'Elfdalen, une affaire de sorcellerie qui fit +grand bruit. On y envoya des juges. Soixante-dix sorcières furent +condamnées à mort; une foule d'autres furent arrêtées, et quinze enfants se +trouvèrent mêlés dans ces débats.» + + [Note 1: _Le Monde enchanté_, liv. VI, ch. XXIX, d'après les + relations originales.] + +«On disait que les sorcières se rendaient de nuit dans un carrefour, +qu'elles y évoquaient le diable à l'entrée d'une caverne, en disant trois +fois: + +--«Antesser, viens! et nous porte à Blokula!» + +«C'était le lieu enchanté et inconnu du vulgaire, où se faisait le sabbat. +Le démon Antesser leur apparaissait sous diverses formes, mais le plus +souvent en justaucorps gris, avec des chausses rouges ornées de rubans, des +bas bleus, une barbe rousse, un chapeau pointu. Il les emportait à travers +les airs à Blokula, aidé d'un nombre suffisant de démons, pour la plupart +travestis en chèvres; quelques sorcières, plus hardies, accompagnaient le +cortège, à cheval sur des manches à balai. Celles qui menaient des enfants +plantaient une pique dans le derrière de leur chèvre; tous les enfants s'y +perchaient à califourchon, à la suite de la sorcière, et faisaient le +voyage sans encombre.» + +«Quand ils sont arrivés à Blokula, ajoute la relation, on leur prépare une +fête; ils se donnent au diable, qu'ils jurent de servir; ils se font une +piqûre au doigt et signent de leur sang un engagement ou pacte; on les +baptise ensuite au nom du diable, qui leur donne des raclures de cloches. +Ils les jettent dans l'eau, en disant ces paroles abominables: + +--«De même que cette raclure ne retournera jamais aux cloches dont elle est +venue, ainsi que mon âme ne puisse jamais entrer dans le ciel.» + +«La plus grande séduction que le diable emploie est la bonne chère; et il +donne à ces gens un superbe festin, qui se compose d'un potage aux choux et +au lard, de bouillie d'avoine, de beurre, de lait et de fromage. Après le +repas, ils jouent et se battent; et si le diable est de bonne humeur, il +les rosse tous avec une perche, «ensuite de quoi il se met à rire à plein +ventre.» D'autres fois il leur joue de la harpe.» + +«Les aveux que le tribunal obtint apprirent que les fruits qui naissaient +du commerce des sorcières avec les démons étaient des crapauds ou des +serpents. + +«Des sorcières révélèrent encore cette particularité, qu'elles avaient vu +quelquefois le diable malade, et qu'alors il se faisait appliquer des +ventouses par les sorciers de la compagnie.» + +«Le diable enfin leur donnait des animaux qui les servaient et faisaient +leurs commissions, à l'un un corbeau, à l'autre un chat, qu'ils appelaient +_emporteur_, parce qu'on l'envoyait voler ce qu'on désirait, et qu'il s'en +acquittait habilement. Il leur enseignait à traire le lait par charme, de +cette manière: le sorcier plante un couteau dans une muraille, attache à ce +couteau un cordon qu'il tire comme le pis d'une vache; et les bestiaux +qu'il désigne dans sa pensée sont traits aussitôt jusqu'à épuisement. Ils +employaient le même moyen pour nuire à leurs ennemis, qui souffraient des +douleurs incroyables pendant tout le temps qu'on tirait le cordon. Ils +tuaient même ceux qui leur déplaisaient, en frappant l'air avec un couteau +de bois.» + +«Sur ces aveux on brûla quelques centaines de sorciers, sans que pour cela +il y en eût moins en Suède.» + +On ne peut guère évoquer les démons avec sûreté sans s'être placé dans un +cercle qui garantisse de leur atteinte, parce que leur premier mouvement +serait d'empoigner, si l'on n'y mettait ordre. Voici ce qu'on lit à ce +propos dans le _Grimoire du pape Honorius_: + +«Les cercles se doivent faire avec du charbon, de l'eau bénite aspergée, ou +du bois de la croix bénite... Quand ils seront faits de la sorte, et +quelques paroles de l'Évangile écrites autour du cercle, sur le sol, on +jettera de l'eau bénite en disant une prière superstitieuse dont nous +devons citer quelques mots:--«Alpha, Oméga, Ely, Elohé, Zébahot, Elion, +Saday. Voilà le lion qui est vainqueur de la tribu de Juda, racine de +David. J'ouvrirai le livre et ses sept signes...» + +On récite après la prière quelque formule de conjuration, et les esprits +paraissent. + +Le _Grand Grimoire_ ajoute «qu'en entrant dans ce cercle il faut n'avoir +sur soi aucun métal impur, mais seulement de l'or ou de l'argent, pour +jeter la pièce à l'esprit. On plie cette pièce dans un papier blanc, sur +lequel on n'a rien écrit; on l'envoie à l'esprit pour l'empêcher de nuire; +et, pendant qu'il se baisse pour la ramasser devant le cercle, on prononce +la conjuration qui le soumet.» + +Le _Dragon rouge_ recommande les mêmes précautions. + +Il nous reste à parler des cercles que les sorciers font au sabbat pour +leurs danses. On en montre encore dans les campagnes; on les appelle +_cercle du sabbat_ ou _cercle des fées_, parce qu'on croyait que les fées +traçaient de ces cercles magiques dans leurs danses au clair de la lune. +Ils ont quelquefois douze ou quinze toises de diamètre, et contiennent un +gazon pelé à la ronde de la largeur d'un pied, avec un gazon vert au +milieu. Quelquefois aussi tout le milieu est aride et desséché, et la +bordure tapissée d'un gazon vert. Jessorp et Walker, dans les _Transactions +philosophiques_, attribuent ce phénomène au tonnerre: ils en donnent pour +raison que c'est le plus souvent après des orages qu'on aperçoit ces +cercles. + +D'autres savants ont prétendu que les cercles magiques étaient l'ouvrage +des fourmis, parce qu'on trouve souvent ces insectes qui y travaillent en +foule. + +On regarde encore aujourd'ui, dans les campagnes peu éclairées, les places +arides comme le rond du sabbat. Dans la Lorraine, les traces que forment +sur le gazon les tourbillons des vents et les sillons de la foudre passent +toujours pour les vestiges de la danse des fées, et les paysans ne s'en +approchent qu'avec terreur[1]. + + [Note 1: Madame Élise Voïart, Notes au livre Ier de la Vierge + d'Arduène.] + + + + +VII.--UNION CHARNELLE AVEC LE DIABLE. INCUBES ET SUCCUBES. + + +«Le bruit commun, dit saint Augustin[1] est, et plusieurs l'ont essayé et +encore entendu de ceux la foy desquels ne peut estre révoquée en doute que +certains faunes et animaux silvestres appelez du commun incubes ont esté +fâcheux et envieux aux femmes, tellement qu'ils ont souvent convoité +d'habiter avec elles, et se trouvent certains démons que les François +appellent _Dusii_, lesquels s'efforcent tant qu'ils peuvent de cognoistre +les femmes et souvent ils accomplissent leur dessein; tellement que de nier +cela est un traict d'un homme impudent.» + + [Note 1: _Cité de Dieu_, livres XXIII et XIX.] + +Crespet[1] rapporte que «Col. Rhodiginus livre II, chap. VI, des _Antiques +leçons_, soustient que les diables peuvent habiter avec les femmes, +_Daemones foecundos esse femine, et coïre, angelos vero bonos minime_. Et +souvent on a trouvé des sorcières es lieux escartés, couchées à la renverse +et se remuer comme estans en l'acte vénérien, et aussitost le diable se +lever en forme de nuée espaisse et foetide.» + + [Note 1: Crespet, _La hayne de Sathan_, p. 296.] + +D'après Bodin[1] «Jeanne Herviller, native de Verbery près Compiegne, entre +autres choses, confessa que sa mere avoit este condamnée d'estre bruslée +toute vive par arrest du parlement, confirmatif de la sentence du juge de +Senlis, qu'à l'aage de douze ans sa mère la présenta au diable en forme +d'un grand homme noir et vestu de noir, botté, esperonné, avec une espée au +costé et un cheval noir à la porte, auquel la mère dit: Voicy ma fille que +je vous ay promise, et à la fille: Voicy vostre amy qui vous fera bien +heureuse, et dès lors elle renonça à Dieu, à la religion, et puis coucha +avec elle charnellement en la mesme sorte et manière que font les hommes +avecques les femmes, hormis que la semence estoit froide. Cela, dit-elle, +continua tous les quinze jours, mesmes icelle estant couchée près de son +mary sans qu'il s'en apperceut. Et un jour le diable luy demanda si elle +voulait estre enceinte de lui et elle ne voulut pas.» + + [Note 1: _Démonomanie_.] + +Merlin passait pour fils du diable. «Je pense, dit Le Loyer[1], que ce +n'est point chose tant incroyable qu'il ait esté engendré du diable en une +sorcière: car en la mesme isle vers le royaume d'Écosse, au pays de Marrée, +y eut une fille qui se trouva grosse du fait du diable. Ce ne fut pas sans +donner à penser à ses parents, qui la pouvoit avoir engrossée, parce +qu'elle abhorroit les noces et n'avait voulu être mariée. Ils la pressent +de dire qui l'avait engrossée: elle confesse, que c'estoit le diable qui +couchoit toutes les nuicts avec elle, en forme de beau jeune homme. Les +parents ne se contentent pas la responce de la fille, pratiquent sa +chambrière qui de nuict les fit entrer dans la chambre avec torches. Ce fut +lors qu'ils apperceurent au lict de la fille, un monstre fort horrible +n'ayant forme aucune d'homme. Le monstre fait contenance de ne vouloir +quitter le lict, et fait on venir le prestre pour l'exorciser. Enfin le +monstre sort, mais c'est avec tel tintamarre et fracassement, qu'il brusla +les meubles qui estoient en la chambre, et en sortant descouvrit le toict +et couverture de la maison. Trois jours après, dict Hectore Boïce, la +sorcière engendra un monstre, le plus vilain qui fust oncque né en Écosse, +que les sages femmes estoufferent.» + + [Note 1: _Discours et histoires des spectres, etc._, p. 315.] + +«J'ai leu autrefois, dit le même[1], en Thomas Valsingham, Anglais, que la +nuict d'une feste de Pentecote une femme du pays et de la paroisse de +Kenghesla du diocèse de Wintchester et doyenné d'Aulton, nommée Jeanne, fut +en songe, non tant admonestée, que pressée et sollicitée d'aller trouver un +jeune homme qui l'entretenait par amourettes. Elle se mit en chemin dès le +lendemain, et estant en la forêt de Wolmer, se présente à elle un démon en +la forme de l'amoureux nommé Guillaume, qui l'accoste et jouyt d'elle. +Ceste maladie elle pense luy avoir été causée par l'amoureux, qui se +justifie et montre qu'il était impossible qu'il fust en la forest en la +même heure dont elle se plaignoit et par là fut la vérité du démon incube +descouverte. Cela rengrégea encore la maladie de la femme et advint cette +merveille. La maison où gisait la femme fut tellement remplie de puanteur +que personne n'y pouvoit durer, et trois jours après mourut ayant les +lèvres fort livides, le ventre noir et enflé par tout le corps. A toute +peine huict hommes la portèrent en terre tant elle pesoit.» + + [Note 1: Même ouvrage, p. 340.] + +Goulart rapporte cette singulière histoire d'après un personnage, dit-il, +très digne de foy: L'an 1602, un gentilhomme françois se trouvant près d'un +bois, en voit sortir une fille éplorée et échevelée qui lui demande appui +et protection contre des voleurs qui avaient tué sa compagnie et avaient +voulu la violer. Le gentilhomme, tirant son épée, prit cette demoiselle en +croupe et traversa la forêt sans rencontrer personne. Il l'amena, dans une +hôtellerie où elle ne voulut manger ni boire que sur les instances du +gentilhomme. Cette demoiselle supplia ensuite son sauveur de la laisser +coucher dans la même chambre que lui. Il y consentit après quelques +difficultés, et l'on dressa deux lits. Le gentilhomme se coucha dans le +sien. «Mais la damoiselle, environ une heure après, se despouilla près de +l'autre lict, et comme feignant croire que le gentilhomme dormist, commence +à se descouvrir, à se contempler en diverses parties. Le gentilhomme picqué +d'infame passion attisée par l'indigne regard d'un masque qui lui +paroissoit et sembloit le plus beau qui jamais se fust présenté à ses yeux, +se laissa gaigner par l'infame convoitise de son coeur alléché par les +redoutables attraits d'un très cauteleux ennemi, mettant le reverence de +Dieu et le salut de son ame en oubli, se leve de son lict, s'en va dans +celui de la damoiselle qui le receut et passèrent la nuict ensemble. Le +matin venu, le pauvre miserable retourne trouver sa couche, et y estant +s'endort. La damoiselle se lève et disparoit sans saluer gentilhomme, hoste +ni hostesse. Le gentilhomme esveillé la demande, elle ne se trouve point: +il l'attend jusques environ midi: lors n'en pouvant avoir de nouvelles il +monte à cheval, et poursuit son chemin. A peine estoit-il à demie-lieue de +la ville qu'il descouvre au bout d'une raze campagne un cavalier armé de +pied en cap, lequel venoit à lui, bride abatue, les armes au poin. Le +gentilhomme qui estoit bon soldat l'attend de pied ferme, et repousse +vaillamment l'effort de cest ennemi couvert, lequel se retirant un peu à +quartier, haussa la visière. Alors le pauvre gentilhomme conut la face de +la damoiselle avec laquelle il avoit passé la nuict precedente, lui +déclairant lors en termes expres qu'il avoit eu la compagnie du diable, que +sa resistance estoit vaine, qu'il ne pouvoit s'en desdire.» Le gentilhomme +invoqua l'assistance de Dieu, Satan disparut. Le gentilhomme tournant bride +rebroussa vers sa maison où, désolé, se mit au lit, confessa ce qui lui +était arrivé devant plusieurs personnes notables, et mourut peu de jours +après, espérant à la miséricorde de Dieu. + +Guyon[1] rapporte aussi l'histoire de quelques personnes qui ont eu +commerce avec le diable: + + [Note 1: _Diverses leçons_, t. II, p. 56.] + +«Ruoffe en son livre de la _Conception et génération humaine_, tesmoigne +que de son temps, une paillarde eut affaire à un esprit malin par une +nuict, ayant forme d'homme, et que soudain après le ventre luy enfla, et +que pensant estre grosse, elle tomba en une si étrange maladie que toutes +ses entrailles tombèrent, sans que par aucun artifice des médecins, elle +peust estre guérie.» + +«En ce pays de Lymosin, environ l'an 1580, un gentilhomme cadet venant de +la chasse du lièvre, à soleil couchant, trouva en son chemin un esprit +transformé en une belle femme, cuydant à la vérité qu'elle fust telle: +estant alleché par elle à volupté, eut affaire à elle, se sentit saisi +soudain d'une si grande chaleur par tout son corps, que dans trois jours +après il mourut, et persista de dire jusques à la mort, que ceste chaleur +provenoit de ceste copulation et ne resvoit nullement, et que soudain après +l'acte venerien ceste femme s'evanoüit.» + +«Nous avons veu deux femmes du bourg de Chambaret à sçavoir la mère et la +fille, qui disoyent et affermoient le diable avoir eu affaire avec elles +par force visiblement et par violence, et leur ventre s'enfla grandement, +et les touchay et visitay, et les trouvay telles; l'on les tenoit pour +insensées de tenir telles paroles. Elles changerent de lieux, s'en allerent +caymandant ailleurs et depuis j'ay entendu qu'elles n'estoyent plus grosses +et qu'elles furent deschargées par beaucoup de fumées et ventositez qui +sortirent de leurs corps, l'on m'a dit qu'elles estoyent encore en vie.» + +Selon Crespet[1], «Hector Boëtius, hystoriographe escossois, sur la fin du +livre VIII de son _Hystoire escossoise_, récite que l'an 1486 quelques +marchans navigeans d'Escosse en Flandre, se voient à l'improviste assaillis +d'une effroyable tempeste qui les environna, de sorte qu'ils pensaient +aller au fond de l'Océan. L'air estoit troublé, les nues obscures et +espaisses, le soleil avoit perdu sa clarté, dont ils soupçonnèrent qu'il y +avoit de la malice de Sathan parmy tant de tourmente, ce que pensoit faire +tomber en desespoir ces pauvres gens. Or de malheur en leur navire, il y +avoit une femme, laquelle voyant si grand désordre et effroy commença à +confesser sa faute et s'accuser, que de longtemps elle avoit souffert un +dyable incube qui la venoit parfois vexer et qu'il ne faisoit que partir de +sa compagnie, les suppliant qu'ils la jetassent en la mer, car elle se +sentoit grandement coupable pour un crime tant horrible et infame. +Toutefois, il y eut des gens catholiques au navire, et entre autres un +prestre qui la confessa et remit en meilleure espérance devant lequel se +prosternant en un lieu escarté pour confesser ses péchés avec une amertume +de coeur, souspirs et sanglots, se confiant en la miséricorde de Dieu, et +aussistost qu'il luy eust donné l'absolution sacramentale, les assistans +veirent lever en l'air du navire une espaisse nuée avec une fadeur et fumée +accompagnée de flame qui s'alla jetter en fond, et aussitost la sérénité +fut rendue.» + + [Note 1: _De la hayne de Sathan_, p. 296.] + +«Le même auteur (Boëtius), au mesme livre, cité par Crespet, poursuit +encore un autre exemple de la région, Gareotha, d'un jeune adolescent, beau +et élégant en perfection, lequel confessa devant son evesque qu'il avoit +souvent eu la compagnie d'une jeune fille qui le venoit de nuict +chatouiller en son lit, et le baisotoit se supposant à luy, afin qu'il fust +eschauffé pour faire l'oeuvre charnel, sans que jamais il peut sçavoir qui +elle estoit, ou d'où elle venoit, car les portes et fenestres de sa chambre +avoient toujours esté fermées, mais par le conseil des gens doctes il +changea de demeure, et à force de prières, confessions, jeunes et autres +dévots exercices il fut délivré.» + +«J'ay aussi leu, dit Bodin[1], l'extraict des interrogatoires faicts aux +sorcieres de Longwy en Potez qui furent aussi bruslées vives que maistre +Adrian de Fer, lieutenant général de Laon m'a baillé. J'en mettrai quelques +confessions sur ce point.» + + [Note 1: _Démonomanie_.] + +«Marguerite Bremont, femme de Noel de Lavatet, a dit que lundy dernier +après avoir failli elle fut avec Marion sa mère à une assemblée près le +moulin Franquis de Longwy en un pré et avoit sa dite mère un ramon entre +ses jambes disant: Je ne mettray point les mots, et soudain elles furent +transportées toutes deux au lieu où elles trouvèrent Jean Robert, Jeanne +Guillemin, Marie femme de Simon d'Agneau et Guillemette femme d'un nommé +Legras qui avoient chacun un ramon. Se trouvèrent aussi en ce lieu six +diables, qui estoient en forme humaine, mais fort hideux à voir. Que après +la danse finie les diables se couchèrent avecque elles, et eurent leur +compagnie et l'un d'eux, qui l'avoit menée danser la print et la baisa par +deux fois et habita avec elle l'espace de plus d'une demie heure mais +délaissa aller sa semence bien froide.» + +P. de Lancre[1] répète diverses histoires d'incubes et de succubes: + + [Note 1: _Tableau de l'inconstance des mauvais anges_, p. 214.] + +«Henry, institeur, et Jaques Spranger, qui furent esleus du pape Innocent +VIII pour faire le procès aux sorciers d'Allemagne, racontent que bien +souvent ils ont veu des sorcières couchées par terre le ventre en sus, +remuant le corps avec la même agitation que celles qui sont en cette sale +action, prenant leur plaisir avec ces esprits et démons incubes qui leur +sont visibles mais invisibles à tous autres, sauf qu'ils voient après cet +abominable accouplement une puante et sale vapeur s'eslever du corps de la +sorcière de la grandeur d'un homme: si bien que plusieurs maris jaloux +voyant les malins esprits acointer ainsi et cognoistre leurs femmes pensant +que ce fussent vrayment des hommes mettoient la main à l'espée, et qu'alors +les démons disparoissans ils demeuroient moquez et rudement baffouez par +leurs femmes.» + +«François Pic de la Mirandole dict avoir cognu un homme de soixante-quinze +ans qui s'appeloit Benedeto Berna, lequel par l'espace de quarante ans eut +accointance avec un esprit succube qu'il appeloit Harmeline et la +conduisoit et menoit quant et luy en forme humaine, en la place et partout +et parloit avec elle: de manière que plusieurs l'oyant parler, et ne voyant +personne le tenoient pour fol. Et un autre nommé Pinet en tint un l'espace +de trente ans sous le nom de Fiorina.» + +«Sur quoy est remarquable ce que dict Bodin que les diables ne font paction +expresse avec les enfants qui leur sont vouez, s'ils n'ont atteint l'aage +de puberté et dict que Jeanne Herviller disposa que sa mère qui l'avait +dédiée à Satan si tost qu'elle fut née, ne fut jamais désirée par Satan ny +ne s'accoupla avec luy, qu'elle n'eust atteint l'aage de douze ans. Et +Magdeleine de la Croix, abbesse de Cordoue, en Espagne, dict de même, que +Satan n'eut cognoissance d'elle qu'en ce mesme aage.» + +«Or cette opération de luxure n'est commise ou pratiquée par eux pour +plaisir qu'ils y prennent, parce que comme simples esprits, ils ne peuvent +prendre aucune joye ny plaisir des choses sensibles. Mais ils le font +seulement pour faire choir l'homme dans le précipice dans lequel ils sont, +qui est la disgrâce de Dieu très haut et très puissant.» + +«Johannès d'Aguerre dict que le diable en forme de bouc avoit son membre au +derrière et cognoissoit les femmes en agitant et poussant avec iceluy +contre leur devant.» + +«Marie de Marigrane, aagée de quinze ans, habitante de Biarrix dict, +qu'elle a veu souvent le diable s'accoupler avec une infinité de femmes +qu'elle nomme par nom et surnom: et que sa coutume est de cognoistre les +belles par devant, et les laides au rebours.» + +«Toutes les sorcières s'accordent en cela, dit Delrio[1], que la semence +qu'elles reçoivent du diable, est froide comme glace, et qu'elle n'apporte +aucun plaisir, mais horreur plutost, et par conséquent ne peut être cause +d'aucune génération. Je répons que le démon, voulant décevoir la femme souz +l'espèce et figure de quelque homme sans qu'elle s'apperçoive qu'il est un +démon, imite lors le plus convenablement qu'il peut tout ce qui est requis +en l'accouplement de l'homme et de la femme, et par ainsi met-il en peine +s'il veut que la génération s'en ensuive (ce qui avient rarement) d'y +employer tout ce qui est nécessaire à la génération, cherchant une semence +prolifique, qu'il conserve et jette d'une si grande vitesse que les esprits +vitaux ne s'évaporent. Mais quand il n'a point d'intention d'engendrer, +alors il se sert de je ne sçay quoy de semblable à la semence, chaud +toutefois de peur que son imposture ne soit descouverte et tempere aussi le +corps qu'il a pris de peur que par son attouchement, il n'apporte de la +crainte, de l'horreur ou de l'épouvantement. Au contraire quand ils se +couplent avec celles qui n'ignorent pas que ce soit un démon, il jette le +plus souvent une semence imaginaire et froide, de laquelle je confesse +ingénûment qu'il ne peut rien provenir. Et qui plus est, toutes les +sorcières s'accordent en cela, qu'il les interroge si elles conçoivent de +ses oeuvres; et si d'aucunes se trouvent qui en aient envie, lors il se +sert, comme je l'ay dit, de la vraye semence de l'homme.» + + [Note 1: _Les controverses et recherches magiques_, p. 187.] + +Les démons, selon Delrio[1], peuvent aussi produire de certains monstres +inaccoutumés, tels que celuy qu'on a veu au Brésil, de dix-sept palmes de +hauteur, couvert d'un cuir de lésard, ayant des tétins fort gros, les bras +de lyon, les yeux étincelans et flamboïans et la langue de même: tels aussi +que ceux qui furent pris aux forets de Saxe, en l'an 1240 avec un visage +demy humain: si ce n'est par aventure qu'ils fussent nez de l'accouplement +de quelques hommes avec des bêtes brutes: qui est la plus certaine origine +de la plus part des monstres. Car ainsi jadis Alcippe enfanta-t'elle un +éléphant, pendant la guerre Marsique. Ainsi trois femmes ont-elles accouché +depuis l'une en Suisse d'un lyon, en l'an 1278, l'autre à Pavie d'un chat +en l'an 1271 et l'autre d'un chien en la ville de Bresse. Ainsi encore l'an +1531 une autre femme a-elle enfanté d'une meme ventrée, premièrement un +chef d'homme enveloppé d'une taye, par après un serpent à deux pieds et +troisièmement un pourceau tout entier... Certainement en ces exemples +ci-dessus allégués, je pense qu'il faut dire que c'est le démon, qui souz +la figure de telles bestes a engrossé ces femmes.» + + [Note 1: _Les controverses et recherches magiques_.] + + + + +VIII.--PACTE AVEC LE DIABLE. MARQUE DES SORCIERS. + + +Un auteur anonyme[1] nous a conservé l'engagement pris par Loys Gaufridy +envers le diable: + + [Note 1: _De la vocation des magiciens et magiciennes, etc._ Paris, + Ollivier de Varennes, 1623, in-12.] + +«Je, Loys prestre, renonce à tous et à chascun des biens spirituels et +corporels, qui me pourroient estre donnez et m'arriver de la part de Dieu, +de la Vierge, et de tous les saincts et sainctes: et principalement de la +part de Jean Baptiste mon patron, et des saincts apôtres Pierre et Paul et +de sainct François. Et à toy, Lucifer, que te voy, et scay estre devant +moi, je me donne moy-mesme, avec toutes les bonnes oeuvres que je ferai, +excepté la valeur et le fruit des sacrements, au respect de ceux à qui je +les administreray, et en cette manière j'ay signé ces choses et les +atteste.» + +Lucifer prit de son côté à l'égard de Loys Gaufridy l'engagement suivant: + +«Je Lucifer, promets sous mon seing, à toy seigneur Loys Gaufridy prestre, +de te donner vertu et puissance, d'ensorceler par le soufflement de bouche +toutes et chacunes les femmes et les filles que tu désireras: en foy de +quoy j'ay signé Lucifer.» + +Suivant Bodin[1], «Magdeleine de la Croix, native de Cordoue en Espagne, +abbesse d'un monastère, se voyant en suspicion des religieuses, et +craignant le feu, si elle estoit accusée, voulut prévenir pour obtenir +pardon du pape, et confesse que dès l'âge de douze ans, un malin esprit en +forme d'un More noir la sollicita de son honneur auquel elle consentit et +continua trente ans et plus, couchant ordinairement avec luy: par le moyen +duquel estant dedans l'église elle estoit élevée en haut et quand les +religieuses communioient après la consécration l'hostie venoit en l'air +jusqu'à elle, au veu des autres religieuses qui la tenoient pour saincte, +et le pretre aussi, qui trouvoit alors faute d'une hostie.» + + [Note 1: _Démonomanie_.] + +«On voit à Molsheim, dit dom Calmet[1], dans la chapelle de saint Ignace en +l'église des PP. Jésuites une inscription célèbre qui contient l'histoire +d'un jeune gentilhomme allemand, nommé _Michel Louis_, de la famille de +_Boubenhoren_, qui ayant été envoyé assez jeune par ses parents à la cour +du duc de Lorraine pour apprendre la langue françoise perdit au jeu de +cartes tout son argent. Réduit au désespoir il résolut de se livrer au +démon, si ce mauvais esprit vouloit ou pouvoit lui donner de bon argent: +car il se doutoit qu'il ne lui en fourniroit que de faux et de mauvais. +Comme il étoit occupé de cette pensée, tout d'un coup il vit paraître +devant lui comme un jeune homme de son âge, bien fait, bien couvert, qui +lui ayant demandé le sujet de son inquiétude lui présenta sa main pleine +d'argent, et lui dit d'éprouver s'il étoit bon. Il lui dit de le venir +retrouver le lendemain. Michel retourne trouver ses compagnons, qui +jouoient encore, regagne tout l'argent qu'il avoit perdu, et gagne tout +celui de ses compagnons. Puis il revient trouver son démon, qui lui demanda +pour récompense trois gouttes de son sang, qu'il reçut dans une coquille de +gland: puis offrant une plume à Michel il lui dit d'écrire ce qu'il lui +dicteroit. Il lui dicta quelques termes inconnus qu'il fit écrire sur deux +billets différens[2] dont l'un demeura au pouvoir du démon et l'autre fut +mis dans le bras de Michel au même endroit d'où le démon avoit tiré du +sang. Et le démon lui dit: Je m'engage de vous servir pendant sept ans, +après lesquels vous m'appartiendrez sans réserve. Le jeune homme y +consentit, quoique avec horreur, et le démon ne manquoit pas de lui +apparaître jour et nuit sous diverses formes, et de lui inspirer diverses +choses inconnues et curieuses, mais toujours tendantes au mal. Le terme +fatal des sept années approchoit, et le jeune homme avoit alors environ +vingt ans. Il revint chez son père: le démon auquel il s'étoit donné lui +inspira d'empoisonner son père et sa mère, de mettre le feu à leur château +et de se tuer soi-même. Il essaya de commettre tous ces crimes: Dieu ne +permit pas qu'il y réussît, le fusil dont il vouloit se tuer ayant fait +faute jusqu'à deux fois, et le venin n'ayant pas opéré sur ses père et +mère. Inquiet de plus en plus, il découvrit à quelques domestiques de son +père le malheureux état où il se trouvoit, et les pria de lui procurer +quelques secours. En ce même temps le démon le saisit, et lui tourna tout +le corps en arrière, et peu s'en fallut qu'il ne lui rompit les os. Sa mère +qui étoit de l'hérésie de Suenfeld, et qui y avoit engagé son fils, ne +trouvant dans sa secte aucun secours contre le démon qui le possedoit ou +l'obsedoit, fut contrainte de le mettre entre les mains de quelques +religieux. Mais s'en retira bientôt et s'enfuit à l'Islade d'où il fut +ramené à Molsheim par son frère, chanoine de Wirsbourg, qui le remit entre +les mains des PP. de la Société. Ce fut alors que le démon fit les plus +violens efforts contre lui, lui apparoissant sous la forme d'animaux +féroces. Un jour entre autres le démon sous la forme d'un homme sauvage et +tout velu jetta par terre une cédule ou pacte différent du vrai qu'il avoit +extorqué du jeune homme, pour tâcher sous cette fausse apparence de le +tirer des mains de ceux qui le gardoient et pour l'empêcher de faire sa +confession générale. Enfin on prit jour au 20 octobre 1603, pour se trouver +en la chapelle de sainct Ignace, et y faire rapporter la véritable cédule +contenant le pacte fait avec le démon. Le jeune homme y fit profession de +la foi catholique et orthodoxe, renonça au démon, et reçut la sainte +Eucharistie. Alors jettant des cris horribles, il dit qu'il voyoit comme +deux boucs d'une grandeur démesurée, qui, ayant les pieds de devant en +haut, tenoient entre leurs ongles chacun de leur côté l'une des cédules ou +pactes. Mais dès qu'on eût commencé les exorcismes et invoqué le nom de +sainct Ignace les deux boucs s'enfuirent, et il sortit du bras ou de la +main gauche du jeune homme presque sans douleur et sans laisser de +cicatrice, le pacte qui tomba aux pieds de l'exorciste. Il ne manquoit plus +que le second pacte qui étoit resté au pouvoir du démon. On recommença les +exorcismes, on invoqua sainct Ignace et on promit de dire une messe en +l'honneur du sainct: en même temps parut une grande cigogne difforme, mal +faite, qui laissa tomber de son bec cette seconde cédule, et on la trouva +sur l'autel.» + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits et sur les + vampires, ou les revenans de Hongrie, de Moravie, etc._, par le + R.P. dom Augustin Calmet, abbé de Senones. Nouvelle édition, Paris, + Debust aîné, 1751, 2 vol. in-12.] + + [Note 2: Il y avait en tout dix lettres, la plupart grecques, mais + qui ne formeront aucun sens. On les voyoit à Molsheim dans le + tableau qui représente ce miracle.] + +On parlait beaucoup chez les anciens de certains démons qui se montraient +particulièrement vers midi à ceux avec lesquels ils avaient contracté +familiarité. Ces démons visitent ceux à qui ils s'attachent, en forme +d'hommes ou de bêtes, ou en se laissant enclore en un caractère, chiffre, +fiole, ou bien en un anneau vide et creux au dedans. «Ils sont connus, +ajoute Leloyer, des magiciens qui s'en servent, et, à mon grand regret, je +suis contraint de dire que l'usage n'en est que trop commun[1].» + + [Note 1: _Histoire des spectres_, liv. III, ch. IV, p. 198.] + +Honsdorf en son _Théâtre es exemples du 8e commandement_, cité par +Goulart[1], dit que: «Un docteur en médecine s'oublia si misérablement que +de traiter alliance avec l'ennemi de nostre salut, qu'il avoit conjuré et +enclos dans un verre d'où ce séducteur et familier esprit lui respondoit. +Le médecin estoit heureux es guerisons des malades et amassa force escus en +ses pratiques: tellement qu'il laissa à ses enfans la somme de vingt-six +mille escus vaillant. Peu de temps avant sa mort, comme il commençoit à +penser à sa conscience, il tombe en telle fureur que tout son propos estoit +d'invoquer le diable, et vomir des blasphemes horribles contre le +Sainct-Esprit. Il rendit l'ame en ce malheureux estat.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 624.] + +Goulart[1] rapporte d'après Alexandre d'Alexandrie[2] l'histoire d'un +prisonnier qui, ayant appelé le diable à son secours, avait visité les +enfers: + + [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 535-538.] + + [Note 2: Au livre VI, ch. XXI de ses _Jours géniaux_.] + +«Le seigneur d'une villette en la principauté de Sulmona, au royaume de +Naples, se monstroit avare et superbe en son gouvernement: de telle sorte +que ses pauvres sujets ne pouvoyent subsister, ains estoyent estrangement +gourmandez de lui. Un autre homme de bien au reste, mais pauvre et +mesprisé, battit rudement pour quelque occasion certain chien de chasse +appartenant à ce seigneur, lequel griesvement irrité de la mort de son +chien, fit empoigner et emprisonner ce pauvre homme en un cachot. Au bout +de quelques jours les gardes qui tenoyent toutes les portes diligemment +closes, venans à les ouvrir selon leur coustume, pour lui donner quelque +peu de pain, ne trouvèrent point leur prisonnier en son cachot. L'ayans +cerché et recerché par tout, sans pouvoir remarquer trace ni apparence +quelconque d'evasion, finalement rapportèrent ceste merveille à leur +seigneur, qui de prime face s'en mocquoit et les menaçoit, mais entendant +puis après la vérité, ne fut pas moins estonné qu'eux. Au bout de trois +jours après ceste alarme, toutes les portes des prisons et du cachot +fermees comme devant, ce mesme prisonnier, sans le sceu d'aucun, aparut +renfermé dedans son precedent cachot, ayant face et contenance d'homme +esperdu; lequel requit que sans délai l'on le menast vers ce seigneur, +auquel il avoit à dire choses de grande importance. Y ayant esté conduit, +il raconte qu'il estoit revenu des enfers. L'occasion avoit esté que ne +pouvant plus porter la rigueur de sa prison, vaincu de desespoir, craignant +la mort, et destitué de bon conseil il avoit appellé le diable à son aide, +à ce qu'il le tirast de ceste captivité. Que tost après le malin en forme +hideuse et terrible lui estoit apparu dedans son cachot, où ils avoyent +fait accord, suyvant lequel, il avoit esté desferré et tiré non sans griefs +tourmens hors de là, puis précipité en des lieux souterrains et +merveilleusement creux, comme au fond de la terre, où il avoit veu les +cachots des meschans, leurs supplices, tenebres et miseres horribles, des +sieges puants et effrayables: des Rois, Princes, et grands Seigeurs, +plongez en des abysmes tenebreux: où ils brusloyent au feu ardent en des +tourmens indicibles: qu'il avoit veu de Papes, Cardinaux, et autres Prelats +magnifiquement vestus, et autres sortes de gens, en divers equipages, +affligez de supplices distincts, en des goufres fort profonds, où ils +estoyent tourmentez incessamment. Adjoustant qu'il y avoit reconnu +plusieurs de sa conoissance, notamment un de ses plus grands amis +d'autrefois, lequel l'avoit reconu, et enquis de son estat: le prisonnier +lui ayant raconté que leur pays estoit en main d'un rude maistre, l'autre +lui enjoignist qu'estant de retour il commandast à ce rude seigneur de +renoncer à ses tyranniques déportemens: et déclarast que s'il continuoit sa +place estoit marquée en certain siège prochain qu'il monstra au prisonnier. +Et afin (dit cest esprit au prisonnier) que le seigneur dont nous parlons +adjouste foy à ton rapport, di lui qu'il se souvienne du conseil secret et +du propos que nous eusmes ensemble, lors que nous portions les armes en +certaine guerre, et sous les chefs qu'il lui nomma. Puis il lui dit par le +menu ce secret, leur accord, les paroles et promesses réciproques: +lesquelles le prisonnier raconta distinctement les unes après les autres, +par leur ordre, à ce seigneur, lequel fut merveilleusement estonné de ce +message, s'esbahissant comme il s'estoit peu faire que les choses commises +à lui seul et qu'il n'avoit jamais descouvertes à personne, lui fussent +deschifrées si hardiment par un pauvre sien sujet, qui les representoit +comme s'il les eust leües dedans un livre. On adjouste que le prisonnier +s'estant enquis de l'autre avec lequel il devisoit es enfers s'il estoit +possible et vrai que tant de gens qu'il voyoit si magnifiquement vestus, +sentissent quelques tourmens? L'autre respondit qu'ils estoyent bruslez +d'un feu continuel, pressez de tortures et supplices indicibles, et que +tout ce parement d'or et d'escarlate n'estoit que feu ardent ainsi +coulouré. Que voulant sentir si ainsi estoit, il s'estoit aproché pour +toucher ceste escarlate; que l'autre l'avoit exhorté de s'en departir; mais +que l'ardeur de feu lui avoit grillé tout le dedans de la main laquelle il +monstroit tout rostie, et comme cuite à la braise d'un grand feu. Le pauvre +prisonnier ayant esté relasché, paroissoit à ceux qui l'aborderent s'en +retournant chez soi comme un homme tout hébété, qui n'oid ni ne void +goutte, tousjours pensif, parlant fort peu, et ne respondant presque point +aux questions qu'on lui faisoit. Son visage au reste estoit devenu si +hideux, son regard tant laid et farouche, apres ce voyage qu'a peine sa +femme et ses enfans le reconurent-ils: et le reconoissant, ne fut question +que de cris et de larmes, le contemplant ainsi changé. Il ne vescut que +fort peu de jours après ce retour, et avec beaucoup de difficulté peut-il +pourvoir à ses petites afaires, tant il estoit esperdu.» + +Crespet[1] décrit la marque dont Satan frappait les siens: + + [Note 1: _De la hayne de Sathan_, p 244.] + +«Or afin qu'on cognoisse que ce ne sont point songe il est tout évident, +que la marque de Sathan sur les sorciers est comme lépreuse, car pour toute +pointure d'alesnes et picqueures, le lieu est insensible, et c'est où on +les éprouve vraiment estre sorciers de profession à telle marque car ils ne +sentent la pointure non plus que s'ils étaient ladres et n'en sort jamais +goutte de sang, voire jamais on ne peut faire jecter l'arme pour tout +supplice qu'on leur puisse inférer.» + +«Avec ce caractère ils reçoivent la puissance de nuire, de charmer, et en +font aussi participans leurs enfans si couvertement ou expressément, ils +donnent consentement au serment et alliance que leurs pères ont faictes +avec les diables, ou bien de ce que les mères ont soubs cette intention +dédié ou consacré leurs enfans aux démons dès qu'ils sont non seulement +naiz mais aussi conceuz, et advient souvent que par les ministeres de ces +démons quelques sorciers ont esté veu avoir deux prunelles en chaque oeil, +et d'autres le pourtraict d'un cheval en l'un, et double prunelle en +l'autre. Ce que s'est faict pour servir de marque et caractère de +l'alliance faicte avec eux. Car les démons peuvent en graver et effigier +sur la cher du tendrelet embrion tels ou semblables lignes et linéamens.» + +«Ces marques, disait Jacques Fontaine[1], ne sont pas gravées par le démon +sur les corps des sorciers, pour les recognoistre seulement, comme font les +capitaines des compagnies de chevaux-légers qui cognoissent ceux qui sont +de leur compagnie par la couleur des casaques, mais pour contrefaire le +créateur de toutes choses, pour montrer sa superbe, et l'authorité qu'il a +acquise sur les misérables humains que se laissent attrapper à ses +cautelles et ruses pour le tenir en son service et subjection par la +recognoissance des marques de leur maître. Pour les empescher en tant qu'il +luy est possible, de se desdire de leurs promesses et serments de fidélité, +parce qu'en luy faisan banqueroute, les marques ne demeurent pas moins +tousjours sur leurs corps, pour, en cas d'accusation servir de moyen de les +perdre à la moindre descouverte qu'il s'en puisse faire.» + + [Note 1: _Discours des marques des sorciers et de la réelle + possession, etc._, par Jacques Fontaine. Paris, Denis Langlois, + 1611, in-12, p. 6.] + +«Un accusé nommé Louis Gaufridy, qui venoit d'être condamné au feu... +estoit marqué en plus de trente endroits du corps et principalement sur les +reins où il avait une marque de luxure si énorme et profonde, esgard au +lieu, qu'on y plantoit une esguille jusques à trois doigts de travers sans +appercevoir aucun sentiment ny aucune humeur que la picqueure rendit.» + +Le même auteur établit que les marques des sorciers sont des parties +mortifiées par l'attouchement du doigt du diable. + +«Vers 1591, on arrêta comme sorcière une vieille femme de quatre-vingts +ans, mendiante en Poitou. Elle se nommait Léonarde Chastenet. Confrontée +avec Mathurin Bonnevault, qui soutenait l'avoir vue au sabbat, elle +confessa qu'elle y était allée avec son mari; que le diable, qui s'y +montrait en forme de bouc, était une bête fort puante. Elle nia qu'elle eût +fait aucun maléfice. Cependant elle fut convaincue, par dix-neuf témoins, +d'avoir fait mourir cinq laboureurs et plusieurs bestiaux. Quand elle se +vit condamnée pour ces crimes reconnus, elle confessa qu'elle avait fait +pacte avec le diable, lui avait donné de ses cheveux, et promis de faire +tout le mal qu'elle pourrait; elle ajouta que la nuit, dans sa prison, le +diable était venu à elle, en forme de chat, «auquel, ayant dit qu'elle +voudrait être morte, icelui diable lui avait présenté deux morceaux de +cire, lui disant qu'elle en mangeât, et qu'elle mourrait; ce qu'elle +n'avait voulu faire. Elle avait ces morceaux de cire; on les visita, et on +ne put juger de quelle matière ils étaient composés. Cette sorcière fut +donc condamnée, et ces morceaux de cire brûlés avec elle[1].» + + [Note 1: _Discours sommaire des sortilèges et vénéfices_, tirés des + procès criminels jugés au siège royal de Montmorillon, en Poitou, + en l'année 1599, p. 19.] + + + + +IX.--FOURBERIES ET MÉCHANCETÉS DU DIABLE + + +L'argent qui vient du diable est ordinairement de mauvais aloi. Delrio +conte qu'un homme, ayant reçu du démon une bourse pleine d'or, n'y trouva +le lendemain que des charbons et du fumier. + +Un inconnu, passant par un village, rencontra un jeune homme de quinze ans, +d'une figure intéressante et d'un extérieur fort simple. Il lui demanda +s'il voulait être riche; le jeune homme ayant répondu qu'il le désirait, +l'inconnu lui donna un papier plié, et lui dit qu'il en pourrait faire +sortir autant d'or qu'il le souhaiterait, tant qu'il ne le déplierait pas; +et que s'il domptait sa curiosité, il connaîtrait avant peu son +bienfaiteur. Le jeune homme rentra chez lui, secoua son trésor mystérieux, +il en tomba quelques pièces d'or... Mais, n'ayant pu résister à la +tentation de l'ouvrir, il y vit des griffes de chat, des ongles d'ours, des +pattes de crapaud, et d'autres figures si horribles, qu'il jeta le papier +au feu, où il fut une demi-heure sans pouvoir se consumer. Les pièces d'or +qu'il en avait tirées disparurent, et il reconnut qu'il avait eu affaire au +diable. + +Un avare, devenu riche à force d'usures, se sentant à l'article de la mort, +pria sa femme de lui apporter sa bourse, afin qu'il pût la voir encore +avant de mourir. Quand il la tint, il la serra tendrement, et ordonna qu'on +l'enterrât avec lui, parce qu'il trouvait l'idée de s'en séparer +déchirante. On ne lui promit rien précisément; et il mourut en contemplant +son or. Alors on lui arracha sa bourse des mains, ce qui ne se fit pas sans +peine. Mais quelle fut la surprise de la famille assemblée, lorsqu'en +ouvrant le sac on y trouva, non plus des pièces d'or, mais deux +crapauds!... Le diable était venu, et en emportant l'âme de l'usurier, il +avait emporté son or, comme deux choses inséparables et qui n'en faisaient +qu'une[1]. + + [Note 1: Caesarii, _Hist. de morientibus_, cap. XXXIX _Mirac._ lib. + II.] + +Voici autre chose: Un homme qui n'avait que vingt sous pour toute fortune +se mit à vendre du vin aux passants. Pour gagner davantage, il mettait +autant d'eau que de vin dans ce qu'il vendait. Au bout d'un certain temps, +il amassa, par cette voie injuste, la somme de cent livres. Ayant serré cet +argent dans un sac de cuir, il alla avec un de ses amis faire provision de +vin pour continuer son trafic; mais, comme il était près d'une rivière, il +tira du sac de cuir une pièce de vingt sous pour une petite emplette; il +tenait le sac dans la main gauche et la pièce dans la droite; incontinent +un oiseau de proie fondit sur lui et lui enleva son sac, qu'il laissa +tomber dans la rivière. Le pauvre homme, dont toute la fortune se trouvait +ainsi perdue, dit à son compagnon: Dieu est équitable; je n'avais qu'une +pièce de vingt sous quand j'ai commencé à voler; il m'a laissé mon bien, et +m'a ôté ce que j'avais acquis injustement[1]. + + [Note 1: Saint Grégoire de Tours, livre des _Miracles_.] + +Un étranger bien vêtu, passant au mois de septembre 1606 dans un village de +la Franche-Comté, acheta une jument d'un paysan du lieu pour la somme de +dix-huit ducatons. Comme il n'en avait que douze dans sa bourse, il laissa +une chaîne d'or en gage du reste, qu'il promit de payer à son retour. Le +vendeur serra le tout dans du papier, et le lendemain trouva la chaîne +disparue, et douze plaques de plomb au lieu des ducatons[1]. + + [Note 1: Boguet, _Discours des sorciers_.] + +«M. Remy, dans sa _Démonolâtrie_[1], parle de plusieurs personnes qu'il a +ouïes en jugement en sa qualité de lieutenant général de Lorraine, dans le +temps où ce pays fourmilloit de sorciers et de sorcières: ceux d'entre eux +qui croyoient avoir reçu de l'argent du démon, ne trouvoient dans leurs +bourses que des morceaux de pots cassés et des charbons, ou des feuilles +d'arbres, ou d'autres choses aussi viles et aussi méprisables.» + + [Note 1: Ch. IV, ann. 1705, cité par dom Calmet, dans le _Traité + sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 271.] + +«Le R.P. Abram, jésuite, dans son Histoire manuscrite de l'Université de +Pont-à-Mousson, rapporte, dit dom Calmet[1], qu'un jeune garçon de bonne +famille, mais peu accommodé, se mit d'abord à servir dans l'armée parmi les +goujats et les valets: de là ses parens le mirent aux écoles, mais ne +s'accommodant pas de l'assujettissement que demandent les études, il les +quitta, résolu de retourner à son premier genre de vie. En chemin il eut à +sa rencontre un homme vêtu d'un habit de soie, mais de mauvaise mine, noir +et hideux, qui lui demanda où il alloit, et pourquoi il avoit l'air si +triste: Je suis, lui dit cet homme, en état de vous mettre à votre aise, si +vous voulez vous donner à moi. Le jeune homme croyant qu'il vouloit +l'engager à son service, lui demanda du tems pour y penser; mais commençant +à se défier des magnifiques promesses qu'il lui faisoit, il le considéra de +plus près, et ayant remarqué qu'il avoit le pied gauche fendu comme celui +d'un boeuf, il fut saisi de frayeur, fit le signe de la croix, et invoqua +le nom de Jésus; aussitôt le spectre disparut. Trois jours après la même +figure lui apparut de nouveau, et lui demanda s'il avoit pris sa +résolution: le jeune homme lui répondit qu'il n'avoit pas besoin de maître. +Le spectre lui dit: Où allez-vous? Je vais, lui répondit-il, à une telle +ville qu'il lui nomma. En même tems, le démon jetta à ses pieds une bourse +qui sonnoit, et qui se trouva pleine de trente ou quarante écus de +Flandres, entre lesquels il y en avoit environ douze qui paroissoient d'or, +nouvellement frappés, et comme sortant de dessous le coin du monnoyeur. +Dans la même bourse il y avoit une poudre que le spectre disoit être une +poudre très subtile. En même tems il lui donnoit des conseils abominables +pour contenter les plus honteuses passions, et l'exhortoit à renoncer à +l'usage de l'eau bénite et à l'adoration de l'hostie qu'il nommoit par +dérision ce petit gâteau. L'enfant eut horreur de ses propositions, fit le +signe de la croix sur son coeur; et en même temps il se sentit si rudement +jetté contre terre qu'il y demeura demi mort pendant une demi heure. +S'étant relevé, il s'en retourna chez sa mère, fit pénitence et changea de +conduite. Les pièces qui paroissoient d'or et nouvellement frappées, ayant +été mises au feu, ne se trouvèrent que de cuivre.» + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 272.] + +Le diable engage quelquefois à faire des oeuvres de piété. + +«L'an 1559, dit Bodin[1], le dix-septième jour de décembre, au village de +Loen, en la comté de Juilliers, le curé osa bien interroguer le diable, qui +tenoit une fille assiégée, si la messe estoit bonne et pourquoy il poussoit +et contraignoit la fille d'aller soudain à la messe, quand on sonnoit la +cloche. Satan respondit qu'il vouloit y aviser. C'estoit révoquer en doute +le fondement de sa religion et en faire juge Satan. Or Jean de Sarisber, en +son _Policratic_, livre II, chap. XXVI, parlant de ses beaux +interrogatoires, dit: Les malins esprits sont si rusez, qu'ils feignent +avec beaucoup de sollicitude qu'ils ne font que par force ce qu'ils font de +leur plein gré. On diroit qu'ils sont contraints, et ils font qu'on les +tire des lieux où ils sont, en vertu des exorcismes: et afin que l'on n'y +prenne garde de si près, ils dressent des exorcismes comme au nom du +Seigneur, ou en la foy de la saincte Trinité ou en la vertu de +l'incarnation et de la passion, puis les suggèrent aux hommes et obéissent +aux exorcistes jusques à tant qu'ils les ayent envelopez avec eux en mesme +crime de sacrilège et peine de damnation.» + + [Note 1: _Démonomanie_, livre III, ch. dernier.] + +«Jean Wier récite, continue Bodin[1], qu'il a veu une fille demoniaque en +Alemagne, laquelle interrogée par un exorciste, Satan respondit qu'il +faloit que la fille allast en pelerinage à Marcodur, ville eslongnée de +quelques lieues, que de trois pas l'un elle s'agenouillast, et fist dire la +messe sur l'autel Saincte-Anne, et qu'elle seroit délivrée, predisant le +signal de sa delivrance à la fin de la messe. Ce qui fut fait, et sur la +fin de la messe, elle et le prestre virent un fantosme blanc, et fut ainsi +delivrée.» + + [Note 1: _Démonomanie_, livre III, dernier chap.] + +«Nous avons vu un autre exemple, dit Bodin[1], de Philippe Woselich, +religieux de Cologne en l'abbaye de Kructen, lequel fut assiégé d'un démon, +l'an 1550. Le malin esprit interrogué dit à l'exorciste, qu'il estoit l'âme +du feu abbé, nommé Mathias de Dure, pource qu'il n'avoit payé le peintre, +lequel avoit si bien peint l'image de la Vierge Marie, et que le religieux +ne pouvoit estre delivré s'il n'alloit en voyage à Treves et Aix la +Chapelle, ce qui fut fait; et le religieux ayant obéi fut délivré.» + + [Note 1: _Démonomanie_, livre III, dernier chap.] + +Bodin[1] cite encore cette histoire, «notoire aux Parisiens, advenue en la +ville de Paris, en la rue Sainct-Honoré, au Cheval rouge. Un passementier +avoit atiré sa niepce chez luy la voyant orpheline. Certain jour la fille +priant sur la fosse de son père à Sainct-Gervais, Satan se présente à elle +seule, en forme d'homme grand et noir, lui prenant la main et disant: +M'amie, ne crain point, ton pere et ta mere sont bien. Mais il faut dire +quelques messes et aller en voyage à Nostre Dame des Vertus, et ils iront +droit en paradis. La fille demande à cet esprit si soigneux du salut des +hommes qui il estoit: Il répondit qu'il estoit Satan, et qu'elle ne +s'estonna point. La fille fit ce qui lui estoit commandé. Quoy fait il lui +dit qu'il faloit aller en voyage à Sainct-Jacques. Elle respondit: Je ne +sçaurois aller si loin. Depuis Satan ne cessa de l'importuner, parlant +familièrement à elle seule faisant sa besogne, lui disant ces mots: Tu es +bien cruelle; elle ne voudroit pas mettre ses cizeaux au sein pour l'amour +de moy. Ce qu'elle faisoit pour le contenter et s'en despêcher. Mais cela +fait il lui demandoit en don quelque chose, jusques à de ses cheveux, dont +elle lui donna un floquet. Quelques jours après il voulut lui persuader de +se jetter dedans l'eau, tantost qu'elle s'estranglast, lui mettant au col à +ceste fin la corde d'un puits; mais elle cria tellement qu'il ne poursuivit +point. Combien que son oncle voulant un jour la revancher fut si bien +battu, qu'il demeura malade au lict plus de quatre jours. Une autre fois +Satan voulut la forcer et conoistre charnellement, et pour la résistance +qu'elle fit, elle fut battue jusques à effusion de sang. Entre plusieurs +qui virent cette fille fut un nommé Choinin, secretaire de l'evesque de +Valence, lequel lui dit qu'il n'y avoit plus beau moyen de chasser l'esprit +qu'en ne lui respondant rien de ce qu'il diroit: encore qu'il commandast de +prier Dieu, ce qu'il ne fait jamais qu'en le blasphémant et le conjoignant +tousjours avec ses créatures par irrision. De fait Satan voyant que la +fille ne lui respondoit rien, ni ne faisoit chose quelconque pour lui la +print et la jetta contre terre, et de puis elle ne vid rien. M. Amiot, +evesque d'Auxerre et le curé de la fille n'y avoyent sceu remédier.» + + [Note 1: Au 3e livre de la _Démonomanie_, cité par Goulart, + _Thrésor des histoires admirables_.] + +Goulart raconte, d'après Hugues Horst[1] que, «l'an 1584 au marquisat de +Brandebourg furent veus plus de huict vingts personnes démoniaques qui +proferaient choses esmerveillables, conoissoyent et nommoyent ceux qu'ils +n'avoyent jamais veus: entre ces personnes on en remarquoit qui longtemps +auparavant estoyent décesdez, lesquels cheminoyent criant qu'on se +repentist et qu'on quittast les dissolutions en habits, et dénonçoient le +jugement de Dieu, avouans qu'il leur estoit recommandé de par le souverain +de publier, maugré bongré qu'ils en eussent, qu'on s'amendast et qu'ainsy +les pecheurs fussent ramenez au droit chemin. Ces démoniaques faisoyent +rage par où ils passoient, vomissoyent une infinité d'outrages contre +l'église, ne parloient que d'apparitions de bons et de mauvais anges; le +diable se monstroit sous diverses semblances; lorsque le sermon se faisoit +au temple, il voloit en l'air avec grand sifflement, et parfois crioit: +_Hui, Hui_: semant par les places des esguillettes des pièces de monnoye +d'or et d'argent.» + + [Note 1: Hugues Horst, _Histoire de la dent d'or de l'enfant + silésien_.] + +«En la province de Carthagène, dit Goulart[1], quand le malin esprit veut +espouvanter ceux du pays, il les menace des huracans[2]. De fait quelques +fois il en suscite de si estranges, qu'ils emportent les maisons, +desracinent les arbres et renversent (par maniere de dire) les montagnes +sans dessus dessous. Oviedo raconte que une fois en passant sur une +montagne de la terre ferme des Indes, il vid un terrible mesnage. Cette +montagne (dit-il) estoit toute couverte d'arbres grands et petits entassez +espais, l'un sur l'autre, l'espace de plus de trois quarts de lieue, et y +en avoit beaucoup d'arrachez hors de terre avec toutes leurs racines, qui +montoyent autant que tout le reste. Chose si espouvantable que seulement à +la voir elle donnoit frayeur à tous ceux qui la regardoyent comme jugeans +que c'estoit là plustost une oeuvre diabolique que naturelle.» (_Somm. de +l'Inde occidentale_, chapitre II.) + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 772.] + + [Note 2: Ouragans.] + + +Érasme rapporte dans ses épîtres cette histoire recueillie par un auteur +anonyme[1]: + + [Note 1: _Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux + auteurs_, Paris, Jean de Bordeaux, 1571, 2 vol. in-18, p. 336.] + +«Mais cecy est trop plus que véritable que naguère elle (Schiltach à huit +lieues de Fribourg) a esté presque toute bruslée l'an 1533, le jeudy avant +Pasques, et comme cela est advenu, voicy comme on l'a déposé véritablement +devant le magistrat, ainsy que je l'ay ouy réciter à Henry Glaréan: c'est +que le diable faisant signe en sifflant en quelque certaine maison, du +hault d'icelle, il y eut un hostellier se tenant en icelle qui estimant que +ce fut quelque larron, monta en hault mais n'y trouva personne, et soudain +il oyt le mesme signe plus hault encore que la première fois, il y remonte, +pour suivre, et empoigner le larron s'il le trouvoit par cas d'adventure; +mais y estant, il ne voit rien, trop bien entendit-il le sifflet sur le +feste de la cheminée: ce qui lui feit penser que c'estoit quelque illusion +et ruse diabolique, et pour ce il encouragea les siens et feit appeler les +ecclésiastiques: voicy deux prestres arrivez qui font leurs exorcismes et +adjurations, il respond et confesse franchement quel il estoit, et enquis à +quelle fin il estoit là venu ne faignit de respondre que c'estoit pour +brûler toute la susdite ville. Les gens d'église se mirent à l'adjurer, et +le menacer, mais il dit qu'il ne craignoit point leurs parolles ny menaces +à cause que l'un d'eux estoit paillard et tous les deux larrons. Peu de +temps après, il prit et porta sur la cheminée une femme avec laquelle il +avoit hanté l'espace de quatorze ans, quoyque tous les ans elle allast à +confesse et reçeut le sainct sacrement, à laquelle il mit en main un pot à +feu, et luy commande de l'espandre. Cas merveilleux, elle l'espand, et tout +sur l'heure, toute la ville fut arse et réduite en cendres, par le fait du +diable, s'aidant du ministère de cette sorcière, et laquelle fut depuis +aussi bruslée.» + +Camerarius[1] ajoute à propos de l'incendie diabolique de Sciltac ou +Schiltach que «le feu tomboit çà et là sur les maisons, en forme de boulets +enflammez, et quand quelques-uns couroyent pour aider à esteindre +l'embrasement chez leurs voisins, on les rappelloit incontinent pour +secourir leurs propres maisons. On eut toutes les peines du monde à +empescher qu'un chasteau basti de pierre de taille, et assez loin de la +ville ne fust consommé de cest embrasement. J'ay entendu les particularitez +de cette terrible visitation de la bouche propre du curé du lieu et +d'autres habitans dignes de foy, qui avoyent été spectateurs de tout. Le +curé me racontoit que ce malin et cruel esprit contrefaisoit au naturel les +chants, ramages et mélodies de divers oiseaux. Plusieurs qui me tenoyent +compagnie, s'esbahissoyent avec moi de voir que ce curé avoit comme une +couronne entour ses longs cheveux qu'il portoit à l'antique, toute de +diverses couleurs, et disoit que cela lui avoit esté fait par cest esprit, +lequel lui jetta un cercle de tonneau à la teste. Il adjoustoit que le +mesme esprit lui demanda un jour et à quelques autres s'ils avoyent jamais +ouy crailler un corbeau? Que là dessus cest ennemi avoit crouassé si +horriblement que tous tant qu'ils estoyent demeurèrent si esperdus que si +ce ramage infernal eust duré tant soit peu plus longtemps, ils fussent tous +transsis de peur. Outre plus, ce vieillard affirmoit, non sans rougir, que +souventes fois cest ennemi de salut deschifroit à lui et aux autres hommes +qui l'accompagnoient, tous les pechez secrets par eux commis, si exactement +que tous furent contraints de quiter la place et se retirer en leurs +maisons: tant ils estoyent confus.» + + [Note 1: Dans ses _Méditations historiques_, ch. LXXIV, cité par + Goulart dans son _Thrésor d'histoires admirables_.] + +«Un jour, dit Flodoard (historien, né à Épernay en 894, et qui a écrit +l'histoire de l'église de Reims), un jour, saint Remi, archevêque de Reims, +était absorbé en prières dans une église de sa ville chérie. Il remerciait +Dieu d'avoir pu soustraire aux ruses du démon les plus belles âmes de son +diocèse, lorsqu'on vint lui annoncer que toute la ville était en feu. Alors +la brebis devint lion, la colère monta au visage du saint, qui frappa du +pied les dalles de l'église avec une énergie terrible et s'écria: Satan je +te reconnais; je n'en ai donc pas encore fini avec ta méchanceté! + +«On montre encore aujourd'hui, encastrée dans les pierres du portail +occidental de Saint-Remi de Reims, la pierre où sont très visiblement +empreintes les traces du pied irrité de saint Remi. + +«Le saint s'arma de sa crosse et de sa chape comme un guerrier de son épée +et de sa cuirasse, et vola à la rencontre de l'ennemi. A peine eut-il fait +quelques pas qu'il aperçut des gerbes de flammes qui dévoraient, avec une +furie que rien n'arrêtait, les maisons de bois dont la ville était bâtie et +les toits de chaume dont ces maisons étaient couvertes. A la vue du saint, +l'incendie sembla pâlir et diminuer. Remi, qui connaissait l'ennemi auquel +il avait affaire, fit un signe de croix, et l'incendie recula. + +«A mesure que le saint avançait en faisant des signes de croix, l'incendie +lâchait prise et fuyait, comme fasciné devant la puissance de l'évêque; on +aurait dit un être intelligent et qui comprenait sa faiblesse. Quelquefois +il se raidissait; il reprenait courage; il cherchait à cerner le saint dans +une enveloppe de feu, à l'aveugler, à le réduire en cendres. Mais toujours +un redoutable signe de croix parait les attaques et arrêtait les ruses. + +«Forcé de reculer ainsi, de lâcher succcessivement toutes les maisons qu'il +avait entamées, l'incendie vint s'abattre aux pieds de l'évêque, comme un +animal dompté; il se laissa prendre et conduire à la volonté du saint, hors +de la ville, dans les fossés qui fortifient encore Reims. Là, Remi ouvrit +une porte, qui donnait dans un souterrain; il y précipita les flammes, +comme on jette dans un gouffre un malfaiteur, et fit murer la porte. + +«Sous peine d'anathème, sous peine de la ruine du corps et de la mort de +l'âme, il défendit d'ouvrir à jamais cette porte. Un imprudent, un curieux, +un sceptique peut-être, voulut braver la défense et entr'ouvrir le gouffre. +Mais il en sortit des tourbillons de flammes qui le dévorèrent et +rentrèrent ensuite d'elles-mêmes dans le trou où la volonté toujours +vivante du saint les tenait enchaînées...» + +«Voilà bien le démon de l'incendie; voilà bien, comme le fait remarquer M. +Guizot, dans la préface de Flodoard qu'il a traduit, une bataille épique, +aussi belle que la bataille d'Achille contre le Xante: Le fleuve est un +demi-dieu, l'incendie est un démon. C'est aussi beau que dans Homère[1].» + + [Note 1: M. Didron, _Histoire du diable_.] + +Goulart[1] rapporte, d'après Godelman[2], une histoire qui montre le +dangereux fruit des imprécations: «Un gentil-homme ayant convié quelques +amis, et l'heure du somptueux festin venuë, se voyant frustré par l'excuse +des conviez, entre en cholere, et commence à dire: Puisque nul homme ne +daigne estre chez moi, que tous les diables y vienent. Quoy dit, il sort de +sa maison, et entre au temple, où le pasteur de l'église preschoit, lequel +il escoute assez longtemps et attentivement. Comme il estoit là, voici +entrer en la cour du logis des hommes à cheval, de haute petarure tout +noirs, qui commandent au valet de ce gentil-homme d'aller dire à son +maistre, que ses hostes estoyent arrivez. Le valet tout effrayé court au +temple, avertit son maistre, lequel bien estonné demande avis au pasteur. +Icelui finissant son sermon conseille qu'on face sortir toute la famille +hors du logis. Aussi tost dit, aussi tost executé: mais de haste que ces +gens eurent de desloger, ils laissèrent dedans la maison un petit enfant +dormant au berceau. Ces hostes, c'est-à-dire les diables, commencent à +remuer les tables, à hurler, à regarder par les fenestres, en forme d'ours, +de loups, de chats, d'hommes terribles, tenans es pattes des verres pleins +de vin, des poissons, de la chair rostie et bouillie. Comme les voisins, le +gentilhomme, le pasteur et autres contemployent en grand frayeur un tel +spectacle, le pauvre pere commence à crier: Hélas, où est mon enfant! Il +avoit encore le dernier mot en la bouche, quand un de ces hostes noirs +apporte en ses bras l'enfant aux fenestres et le monstre à tous ceux qui +estoyent en rue. Le gentil-homme tout esperdu, se prend à dire à celui de +ses serviteurs auquel il se fioit le plus: Mon ami, que feroi-je? Monsieur, +répond le serviteur, je remettrai et recommanderai ma vie à Dieu, puis au +nom d'icelui j'entrerai dans la maison, d'où moyennant sa faveur et son +secours, je vous rapporteray l'enfant. A la bonne heure, dit le maistre, +Dieu t'accompagne, t'assiste et fortifie. Le serviteur ayant reçeu la +bénédiction du pasteur et d'autres gens de bien qui l'accompagnoyent, entre +au logis, et aprochant du poisle où estoyent ces hostes tenebreux, se +prosterne à genoux, se recommande à Dieu, puis ouvre la porte, et void les +diables en horrible forme, les uns assis, les autres debout, aucuns se +pourmenans, autres rampans contre le planché, qui tous accourent à lui +crians ensemble: _Hui, hui_, que viens-tu faire ceans? Le serviteur suant +de destresse, et neantmoins fortifié de Dieu, s'adresse au malin qui tenoit +l'enfant, et lui dit: Ça, baille moy cest enfant. Non feray, répond +l'autre: il est mien. Va dire à ton maistre, qu'il viene le recevoir. Le +serviteur insiste, et dit: Je fai la charge que Dieu m'a commise, et sçai +que tout ce que je fai selon icelle lui est agreable. Pourtant à l'esgard +de mon office, au nom, en l'assistance et vertu de Jésus-Christ, je +t'arrache et saisi cest enfant, lequel je reporte à son pere. Ce disant, il +empoigne l'enfant, puis le serre estroittement en ses bras. Les hostes +noirs ne respondent que cris effroyables et ces mots: _Hui_ meschant, _hui_ +garnement, laisse, laisse cest enfant: autrement nous te despecerons. Mais +lui mesprisant leurs menaces sortit sain et sauf, et rendit l'enfant de +mesmes es mains du gentil-homme son père. Quelques jours après tous ces +hostes s'esvanouirent, et le gentil-homme devenu sage et bon chrestien, +retourna en sa maison. + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 290.] + + [Note 2: En son traité _De magis, veneficis, etc._, liv. I, ch. I.] + +Le diable aime à punir les méchants: Job Fincel[1] rapporte que «l'an 1532, +un gentil-homme aleman cruel envers ses sujets, commanda à certain paysan +de lui aller querir en la forest prochaine un grand chesne, et le lui +amener en sa maison, à peine d'estre rudement chastié. Le paysan tenant +cela comme impossible, part en souspirant et larmoyant. Entré dedans la +forest, il rencontre un homme (c'estoit l'ennemi) qui lui demande la cause +de sa tristesse? A quoy le paysan satisfit, l'autre lui ayant commandé de +s'en retourner, promet de donner ordre que le gentil-homme auroit bien tost +un chesne. A peine le paysan estoit de retour au village que son homme de +la forest jette tout contre la porte du gentil-homme et en travers un des +plus gros et grands chesnes qu'on eust peu choisir, avec ses branches et +rameaux. Qui plus est cest arbre se rendit dur comme fer tellement qu'il +fust impossible de le mettre en pieces, au moyen de quoy le gentil-homme se +vid contraint à sa honte, fascherie et dispense de percer sa maison en +autre endroit et y faire fenestres et portes nouvelles.» + + [Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, + p. 540.] + +On trouve sur le chapitre des malices du diable des légendes bien naïves. +Il y avait à Bonn, dit Césaire d'Heisterbach, un prêtre remarquable par sa +pureté, sa bonté et sa dévotion. Le diable se plaisait à lui jouer de +petits tours de laquais: lorsqu'il lisait son bréviaire, l'esprit malin +s'approchait sans se laisser voir, mettait sa griffe sur la leçon du bon +curé et l'empêchait de finir; une autre fois il fermait le livre, ou +tournait le feuillet à contretemps. Si c'était la nuit, il soufflait la +chandelle. Le diable espérait se donner la joie de mettre sa victime en +colère; mais le bon prêtre recevait tout cela si bien et résistait si +constamment à l'impatience, que l'importun esprit fut obligé de chercher +une autre dupe[1]. + + [Note 1: Caesarii Heisterb. _Miracul._ lib. V, cap. LIII.] + +Un historien suisse rapporte qu'un baron de Regensberg s'était retiré dans +une tour de son château de Bâle pour s'y adonner avec plus de soin à +l'étude de l'Écriture sainte et aux belles-lettres. Le peuple était +d'autant plus surpris du choix de cette retraite, que la tour était habitée +par un démon. Jusqu'alors le démon n'en avait permis l'entrée à personne; +mais le baron était au-dessus d'une telle crainte. Au milieu de ses +travaux, le démon lui apparaissait, dit-on, en habit séculier, s'asseyait à +ses côtés, lui faisait des questions sur ses recherches, et s'entretenait +avec lui de divers objets, sans jamais lui faire aucun mal. L'historien +crédule ajoute que, si le baron eût voulu exploiter méthodiquement ce +démon, il en eût tiré beaucoup d'éclaircissements utiles[1]. + + [Note 1: _Dictionnaire d'anecdotes suisses_, p. 82.] + +Cassien parle de plusieurs esprits ou démons de la même trempe qui se +plaisaient à tromper les passants, à les détourner de leur chemin et à leur +indiquer de fausses routes, le tout par malicieux divertissement[1]. + + [Note 1: Cassiani collat. VII, cap. XXXII.] + +Un baladin avait un démon familier, qui jouait avec lui et se plaisait à +lui faire des espiègleries. Le matin il le réveillait en tirant les +couvertures, quel que froid qu'il fît; et quand le baladin dormait trop +profondément, son démon l'emportait hors du lit et le déposait au milieu de +la chambre[1]. + + [Note 1: Guillelmi Parisiensis, partie II, princip., cap. VIII.] + +Pline parle de quelques jeunes gens qui furent tondus par le diable. +Pendant que ces jeunes gens dormaient, des esprits familiers, vêtus de +blanc, entraient dans leurs chambres, se posaient sur leur lit, leur +coupaient les cheveux proprement, et s'en allaient après les avoir répandus +sur le plancher[1]. + + [Note 1: Pline, lib. XVI, epist. arg. 7.] + + + + + + +LES BONS ANGES + + +Les Juifs, à l'exception des saducéens, admettaient et honoraient les +anges, en qui ils voyaient, comme nous, des substances spirituelles, +intelligentes, et les premières en dignité entre les créatures. + +Les rabbins, qui placent la création des anges au second jour, ajoutent +qu'ayant été appelés au conseil de Dieu, lorsqu'il voulut former l'homme, +leurs avis furent partagés, et que Dieu fit Adam à leur insu, pour éviter +leurs murmures. Ils reprochèrent néanmoins à Dieu d'avoir donné trop +d'empire à Adam. Dieu soutint l'excellence de son ouvrage, parce que +l'homme devait le louer sur la terre, comme les anges le louaient dans le +ciel. Il leur demanda ensuite s'ils savaient le nom de toutes les +créatures? Ils répondirent que non; et Adam, qui parut aussitôt, les récita +tous sans hésiter, ce qui les confondit. + +L'Écriture Sainte a conservé quelquefois aux démons le nom d'anges, mais +anges de ténèbres, anges déchus ou mauvais anges. Leur chef est appelé le +grand dragon et l'ancien serpent, à cause de la forme qu'il prit pour +tenter la femme. + +Zoroastre enseignait l'existence d'un nombre infini d'anges ou d'esprits +médiateurs, auxquels il attribuait non seulement un pouvoir d'intercession +subordonné à la providence continuelle de Dieu, mais un pouvoir aussi +absolu que celui que les païens prêtaient à leur dieux[1]. C'est le culte +rendu à des dieux secondaires, que saint Paul a condamné[2]. + + [Note 1: Bergier, _Dictionnaire théologique_.] + + [Note 2: Coloss., cap. II, vers. 18.] + +Les musulmans croient que les hommes ont chacun deux anges gardiens, dont +l'un écrit le bien qu'ils font, et l'autre, le mal. Ces anges sont si bons, +ajoutent-ils, que, quand celui qui est sous leur garde fait une mauvaise +action, ils le laissent dormir avant de l'enregistrer, espérant qu'il +pourra se repentir à son réveil. + +Les Persans donnent à chaque homme cinq anges gardiens, qui sont placés: le +premier à sa droite pour écrire ses bonnes actions, le second à sa gauche +pour écrire les mauvaises, le troisième devant lui pour le conduire, le +quatrième derrière pour le garantir des démons, et le cinquième devant son +front pour tenir son esprit élevé vers le prophète. D'autres en ce pays +portent le nombre des anges gardiens jusqu'à cent soixante. + +Les Siamois divisent les anges en sept ordres, et les chargent de la garde +des planètes, des villes, des personnes. Ils disent que c'est pendant qu'on +éternue que les mauvais anges écrivent les fautes des hommes. + +Les théologiens admettent neuf choeurs d'anges, en trois hiérarchies: les +séraphins, les chérubins, les trônes;--les dominations, les principautés, +les vertus des cieux;--les puissances, les archanges et les anges. + +Parce que des anges, en certaines occasions où Dieu l'a voulu, ont secouru +les Juifs contre leurs ennemis, les peuples modernes ont quelquefois +attendu le même prodige. Le jour de la prise de Constantinople par Mahomet +II, les Grecs schismatiques, comptant sur la prophétie d'un de leurs +moines, se persuadaient que les Turcs n'entreraient pas dans la ville, mais +qu'ils seraient arrêtés aux murailles par un ange armé d'un glaive, qui les +chasserait et les repousserait jusqu'aux frontières de la Perse. Quand +l'ennemi parut sur la brèche, le peuple et l'armée se réfugièrent dans le +temple de Sainte-Sophie, sans avoir perdu tout espoir; mais l'ange n'arriva +pas, et la ville fut saccagée. + +Cardan raconte qu'un jour qu'il était à Milan, le bruit se répandit tout à +coup qu'il y avait un ange dans les airs au-dessus de la ville. Il accourut +et vit, ainsi que deux mille personnes rassemblées, un ange qui planait +dans les nuages, armé d'une longue épée et les ailes étendues. Les +habitants s'écriaient que c'était l'ange exterminateur; et la consternation +devenait générale, lorsqu'un jurisconsulte fit remarquer que ce qu'on +voyait n'était que la représentation, qui se faisait dans les nuées, d'un +ange de marbre blanc placé au haut du clocher de Saint-Gothard. + +«Plusieurs ont douté, dit Loys Guyon[1], si les anges qu'on appelle +autrement intelligences, qui sont composez de substances incorporées, +ministres, ambassadeurs et légats de Dieu, avoyent des corps humains ainsi +qu'il se trouve escrit au dixiesme chapitre des Actes, de la vision d'un +ange qui fut envoyé à Corneille, et qui parla à luy. Par les discours qu'il +fait à ses amis, une fois il l'appelle homme, autrefois ange. Moyse +pareillement appelle indifféremment maintenant anges, maintenant hommes, +ceux qui apparurent à Abraham, estans vestus de corps humains. Et comme +aussi en plusieurs autres passages de l'Escriture Saincte, il se trouve de +telles choses. + + [Note 1: _Diverses leçons_, t. II, p. 9.] + +«Tous théologiens catholiques tiennent que ces anges avoyent des corps +humains, lesquels Dieu par son seul commandement leur avoit crée +impassibles, sans aucune matière prejacente, et si tost qu'ils avoyent +exploité ce qui leur avoit esté enjoint, les corps revenoyent à rien, comme +ils avoyent esté crées de rien. Et quant à leurs vestemens, la Saincte +Escriture les dit estre ordinairement blancs et reluisans. Les évangelistes +rendent tesmoignage, qu'il y avoit une esmerveillable splendeur aux +vestemens de Jésus-Christ, quand il fut transfiguré en la montagne saincte, +et là manifesta sa gloire à trois de ses disciples. Ils en disent autant +des anges qui ont esté envoyez pour tesmoigner la resurrection de +Jésus-Christ. + +«Tout ainsi que Nostre-Seigneur s'accommode jusques à nostre infirmité, il +commande à ses anges de descendre sous la forme de nostre chair, aussi +sème-il sur eux quelque rayon de gloire, à fin que ce qu'il leur a commis +de nous commander, soit reçeu en plus grande certitude et reverence et ne +faut douter que les corps semblables à ceux des humains sont donnez aux +anges, aussi tost les habillemens se reduisent à néant, et eux remis en +leur première nature, et que toutesfois ils n'ont esté sujets à aucunes +infirmitez humaines, pendant qu'ils ont estez veus en forme d'homme. Et +voila comme le doute de plusieurs sera osté touchant les corps des anges, +et leurs vestemens. Aussi que si ces anges n'avoyent des organes, comme les +autres hommes, ils ne pourroyent parler ni faire autres fonctions humaines, +comme firent ceux qui osterent la grosse tombe et pierre qui estoit sur le +sepulchre de Jésus-Christ. + +«Il faut aussi noter la difference qu'il y a entre l'ame raisonnable et +intelligence ou angelique nature. Parce que l'ame raisonnable est unie au +corps et ensemble font une chose qui est l'homme, combien qu'elle puisse +subsister à part ou separément. Mais la nature angelique n'est point unie +au corps, mais sa création porte de subsister par soy. Toutesfois +extraordinairement pour un peu de temps, et encore fort rarement Dieu crée +quant il lui plaît un corps humain de rien à ses anges, qui retourne à +rien.» + +«Simon Grynee, très docte personnage, estant allé, dit Goulart[1], l'an +1529, de Heidelberg à Spire, où se tenoit une journée impériale, voulut +ouyr certain prescheur, fort estimé à cause de son eloquence. Mais ayant +entendu divers propositions contre la majesté et vérité du fils de Dieu, au +sortir du sermon, il suit le prescheur, le salue honorablement, et le prie +d'estre supporté en ce qu'il avoit à dire. Ils entrent doucement en propos. +Grynee lui remonstre vivement et gravement les erreurs par lui avancez, lui +ramentoit ce qu'avoit accoustumé faire sainct Polycarpe, disciple des +apostres, s'il lui avenoit d'ouyr des faussetez et blasphesmes en l'eglise. +L'exhortant au nom de Dieu de penser à sa conscience et se departir de ses +opinions erronées. Le prescheur demeure court, et feignant un désir de +conferer plus particulièrement, comme ayant haste de se retirer chez soy, +demande à Grynee son nom, surnom, logis, et le convie à l'aller voir le +lendemain pour deviser amplement, et demonstre affectionner l'amitié de +Grynee, adjoustant que le public recueilleroit un grand profit de ceste +leur conference. Outre plus il monstre sa maison à Grynee, lequel delibere +se trouver à l'heure assignée, se retire en son hostellerie. Mais le +prescheur irrité de la censure qui lui avoit esté faite, bastit en sa +pensée une prison, un eschaffaut et la mort à Grynee: lequel disnant avec +plusieurs notables personnages leur raconta les propos qu'il avoit tenus à +ce prescheur. La dessus on appelle le docteur Philippe, assis à table +aupres de Grynee, lequel sort du poisle, et trouve un honorable vieillard, +beau de visage, honorablement habillé, inconnu, qui de parole grave et +amiable, commence à dire que dedans l'heure d'alors arriveroyent en +l'hostellerie des officiers envoyez de la part du roy des Romains, pour +mener Grynee en prison. Le vieillard adjouste en commandement à Grynee de +desloger promptement hors de Spire, exhortant Philippe a ne differer +davantage. Et sur ce le vieillard disparoit. Le docteur Philippe, lequel +raconte l'histoire en son _Commentaire sur le prophète Daniel_, chapitre +dixiesme, adjouste ces mots: Je revin vers la compagnie, je leur commande +de sortir de table, racontant ce que le vieillard m'avoit dit. Soudain nous +traversons la grande place ayant Grynee au milieu de nous, et allons droict +au Rhin, que Grynee passe promptement avec son serviteur dedans un esquif. +Le voyans à sauveté, nous retournons à l'hostellerie, où l'on nous dit +qu'incontinent après nostre départ, les sergens estoyent venus cercher +Grynee.» + + [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 129.] + +André Honsdorf[1] raconte l'histoire suivante de l'apparition d'un ange à +une pauvre femme: + + [Note 1: En son _Théâtre d'exemples_, cité par Goulart dans son + _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 130.] + +«L'an 1539, au commencement de juin, une honneste femme veufve, chargée de +deux fils, au pays de Saxe, n'ayant de quoi vivre en un temps de griefve +famine, se vestit de ses meilleurs habits, et ses deux fils aussi, prenant +son chemin vers certaine fontaine, pour y prier Dieu qu'il lui pleust avoir +pitié d'eux pour les soulager. En sortant, elle rencontre un homme +honorable, qui la salue doucement, et après quelques propos, lui demande si +elle pensoit trouver à manger vers cette fontaine? La femme respond: Rien +n'est impossible à Dieu. S'il ne lui a point esté difficile de nourrir du +ciel par l'espace de quarante ans au desert les enfans d'Israel, lui +seroit-il malaisé de sustanter moi et les miens avec de l'eau? Disant ces +paroles, de grand courage et d'un visage asseuré, ce personnage (lequel +j'estime avoir esté un sainct ange) lui dit: Voici, puisque tu as une foy +si constante, retourne et rentre en ta maison, tu y trouveras trois charges +de farine. Elle revenue chez soy, vid l'effect de ceste promesce.» + +«L'an 1558, suivant Job Fincel[1], advint à Méchelrode en Allemagne, un cas +merveilleux, confirmé par les tesmoignages de plusieurs hommes dignes de +foy. Sur le soir, environ les neuf heures, un personnage vestu d'une robe +blanche, suivi d'un chien blanc, vint heurter à la porte d'une pauvre +honneste femme, et l'appelle par son nom. Elle estimant que ce fust son +mari, lequel avoit esté fort long-temps en voyage lointain courut vite à la +porte. Ce personnage la prenant par la main lui demande en qui elle mettait +toute la fiance de son salut? En Jésus-Christ, respond-elle. Lors il lui +commande de le suivre: dont faisant refus il l'exhorta d'avoir bon courage, +de ne craindre rien. Quoy dit, il la mena toute la nuit par une forest. Le +lendemain, il la fit monter environ midi sur une haute montagne, et lui +montra des choses qu'elle ne sçeut jamais dire ni descouvrir à personne. Il +luy enjoint de s'en retourner chez soy et d'exhorter chacun à se détourner +de son mauvais train: adjoustant qu'un embrasement horrible estoit prochain +et lui commanda aussi de se reposer huit jours dans sa maison, à la fin +desquels il reviendroit à elle. Le jour suivant au matin, la femme fut +trouvée à l'entrée du village et emmenée en son logis, où elle resta huit +jours entiers sans boire ni manger... disant qu'estant extremement lasse, +rien ne lui estoit plus agréable que le repos; que dans huit jours l'homme +qui l'avoit emmenée reviendroit et lors elle mangeroit. Ainsi avint-il: +mais depuis ceste femme ne bougea du lit, le plus de temps souspirant le +plus profond du coeur et s'escriant souventes fois: O combien sont grandes +les joies de cette vie-là! ô que la vie présente est misérable! +Quelques-uns lui demandant si elle estimoit que ce personnage vestu de +blanc qui lui estoit ainsi aparu, fust un bon ange ou plustost quelque +malin esprit, lequel se fust transformé en esprit de lumière? elle +respondoit: Ce n'est point un malin esprit, c'est un sainct ange de Dieu, +qui m'a commandé de prier Dieu soigneusement, d'exhorter grands et petits à +amendement de vie. Si on l'interrogoit de sa créance: Je confesse +(disoit-elle) que je suis une pauvre pécheresse; mais je croy que +Jésus-Christ m'a acquis pardon de tous mes pechez par le benefice de sa +mort et passion. Le pasteur du lieu rendoit tesmoignage de singuliere pieté +et humble devotion à ceste femme, adjoustant qu'elle estoit bien instruite +et pouvoit rendre raison de sa religion.» + + [Note 1: Au troisième livre _des Miracles_, cité par Goulart, + _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 135.] + +Goulart[1] rapporte encore l'histoire d'une femme qui, le cerveau troublé, +était descendue par la corde en un puits pour s'y noyer et avait voulu se +jeter ensuite à la rivière et qui lui déclara «qu'en ces accidens un homme +vestu de blanc, et de face merveilleusement agréable lui aparoissoit, +lequel lui tenoit la main, et l'exhortoit benignement et comme en souriant, +d'espérer en Dieu. Comme elle estoit dedans le puits, et je ne sçai quoi de +fort pesant lui poussoit la teste pour la plonger du tout en l'eau, et +taschoit lui faire lascher la corde pour couler en fond: ce mesme +personnage vint à elle, la souleva par les aisselles, et lui aida à +remonter, ce qu'elle ne pouvoit nullement faire de soy-mesme. Aussi la +consola-t-il au jardin, et la ramena doucement vers sa chambre, puis +disparut. Le mesme lui vint à la rencontre, comme elle approchoit du pont +et la suivoit de loin jusques à ce qu'elle fust de retour.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 138.] + + + + + + +LE ROYAUME DES FÉES + + + + +I.--FÉES + + +«Toutes les fées, dit M. Leroux de Lincy[1], se rattachent à deux familles +bien-distinctes l'une de l'autre. Les nymphes de l'île de Sein, +principalement connues en France et en Angleterre, composent la première et +aussi la plus ancienne, car on y retrouve le souvenir des mythologies +antiques mêlé aux usages des Celtes et des Gaulois. Viennent après les +divinités Scandinaves, qui complètent en les multipliant les traditions +admises à ce sujet.» + + [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, par M. Leroux de + Lincy, p. 170. Paris, Silvestre, 1836, in-8°.] + +Pomponius Mela[1] nous apprend que «l'île de Sein est sur la côte des +Osismiens; ce qui la distingue particulièrement, c'est l'oracle d'une +divinité gauloise. Les prêtresses de ce dieu gardent une perpétuelle +virginité; elles sont au nombre de neuf. Les Gaulois les nomment Cènes: ils +croient qu'animées d'un génie particulier, elles peuvent par leurs vers, +exciter des tempêtes et dans les airs et sur la mer, prendre la forme de +toute espèce d'animaux, guérir les maladies les plus invétérées, prédire +l'avenir; elles n'exercent leur art que pour les navigateurs qui se mettent +en mer dans le seul but de les consulter.» + + [Note 1: _De situ orbis_, liv. III, ch. VI.] + +«Telles sont, suivant M. Leroux de Lincy[1], les premières de toutes les +fées que nous trouvons en France et dont le souvenir, conservé dans nos +plus anciennes traditions populaires, s'est perpétué dans les chants de nos +trouvères et dans nos romans de chevalerie; il se mêle aux croyances que le +paganisme avait laissées parmi nous, et ces deux éléments confondus, +multiplièrent à l'infini ces fantastiques créatures. L'île de Sein ne fut +bientôt plus assez vaste pour les contenir; elles se répandirent au milieu +de nos forêts, habitèrent nos rochers et nos châteaux, puis bien loin, vers +le Nord, au delà de la Grande-Bretagne, fut placé le royaume de féerie. Il +se nommait Avalon.» + + [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 174.] + +Voici la description qu'en fait le _Roman de Guillaume au court nez_[1]: + + [Note 1: Cité par M. Leroux de Lincy, _le Livre des légendes_, + appendices, p. 249.] + + «Avalon fu mult riche et assazée + Onques si riche cité ne fu fondée; + Li mur en sont d'une grant pierre lée, + Il n'est, nus hons, tant ait la char navrée, + S'à cele pierre pooist fere adesée + Qu'ele ne fust tout maintenant sanée; + Adès reluit com fournaise embrasée. + Chescune porte est d'yvoire planée + La mestre tour estoit si compassée, + N'i avoit pierre ne fust à or fondée. + .V. c. fenestes y cloent la vesprée + C'onques de fust n'i ot une denrée. + Il n'i ot ays saillie, ne dorée + Qui de verniz ne soit fete et ouvrée. + Et eu chescune une pierre fondée + Une esmeraude, .j. grant topace lée, + Beric, jagonce, ou sadoine esmerée. + La couverture fu à or tregetée, + Sus.j. pomnel fu l'aygle d'or fermée, + En son bec tint une pierre esprouvée; + Hom s'il la voit ou soir ou matinée, + Quanqu'il demande ne li soit aprestée.» + +On trouvait à Avalon ces simples précieux qui guérissaient les larges +blessures des chevaliers. C'est là que fut porté Artur après le terrible +combat de Cubelin: «Nous l'y avons déposé sur un lit d'or, dit le barde +Taliessin dans la _Vie de Merlin_ par Geoffroi de Monmouth; Morgane après +avoir longtemps considéré ses blessures, nous a promis de les guérir. +Heureux de ce présage, nous lui avons laissé notre roi.» + +C'est dans cette île aussi que Morgane mena son bien-aimé Ogier le Danois +pour prendre soin de son éducation. C'est encore là que fut porté Renoart, +l'un des héros de la chanson de gestes de Guillaume au court nez: + + Avec Artur, avecques Roland, + Avec Gauvain, avecques Yvant. + +Là étaient Auberon et Mallabron «ung luyton de mer» dit le roman d'Ogier; +et M. Maury pense que c'est dans cette île mystérieuse que fut conduit +Lanval par la fée sa maîtresse. + +Giraud de Cambrie place à Glastonbury, dans le Somersetshire, la situation +de cette île enchantée, de cette espèce de paradis des fées. «Cette île +délicieuse d'Avalon, dit le roman d'Ogier le Danois, dont les habitants +menoient vie très joyeuse, sans penser à nulle quelconque meschante chose, +fors prendre leurs mondains plaisirs.» + +Le nom d'Avalon vient d'_Inis Afalon_, île des pommes, en langue bretonne, +et l'on a expliqué cette qualification par l'abondance des pommiers qui se +rencontraient à Glastonbury. Suivant M. de Fréminville[1], Avalon serait la +petite île d'Agalon, située non loin du célèbre château de Kerduel, et dont +les chroniqueurs font le séjour favori du roi Artur. + + [Note 1: _Antiquités de la Bretagne, Côtes-du-Nord_, p. 19.] + +D'après l'_Edda_, «les fées qui sont d'une bonne origine sont bonnes et +dispensent de bonnes destinées; mais les hommes à qui il arrive du malheur +doivent l'attribuer aux méchantes fées.» + +On lit dans le roman de Lancelot du Lac: «Toutes les femmes sont appelées +fées qui savent des enchantements et des charmes et qui connaissent le +pouvoir de certaines paroles, la vertu des pierres et des herbes; ce sont +les fées qui donnent la richesse, la beauté et la jeunesse.» + +«Mon enfant, dit un auteur anonyme du XIVe siècle, rapporté par M. Leroux +de Lincy[1], les fées ce estoient diables qui disoient que les gens +estoient destinez et faes les uns à bien, les autres à mal, selon le cours +du ciel ou de la nature. Comme se un enfant naissoit à tele heure ou en tel +cours, il li estoit destiné qu'il seroit pendu ou qu'il seroit noié, ou +qu'il espouseroit tel dame ou teles destinées, pour ce les appeloit l'en +fes, quar fée selon le latin, vaut autant comme destinée, _fatatrices +vocabantur_.» + + [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 240.] + +«Laissons les acteurs ester, dit Jean d'Arras[1], et racontons ce que nous +avons ouy dire et raconter à nos anciens, et que cestui jour nous oyons +dire qu'on a vu au païs de Poitou et ailleurs, pour coulourer nostre +histoire, à estre vraie, comme nous le tenons et qui nous est publié par +les vraies chroniques, nous avons ouy raconter à nos anciens que en +plusieurs parties sont aparues à plusieurs tres familierement, choses +lesquelles aucuns appeloient _luitons_, aucuns autres les _faës_, aucuns +autres les _bonnes dames_, qui vont de nuit et entrent dedans les maisons, +sans les huis rompre, ne ouvrir, et ostent les enffanz des berceulx et +bestournent les membres, ou les ardent, et quant au partir les laissent +aussi sains comme devant, et à aucuns donnent grant eur en cest monde. +Encores, dit Gervaise, que autres faës s'apairent de nuit en guise de +femmes à face ridée, basses et en petite estature et font les besoignes des +hostelz libéralement, et nul mal ne faisoient; et dit que, pour certain, il +avoit veu ung ancien homme qui racontoit pour vérité qu'il avoit veu en son +temps grant foison de telles choses. Et dit encore que les dictes faës se +mettoient en fourme de très belles femmes; et en ont plusieurs hommes +prinses pour moittiers; parmi aucunes convenances qu'elles leur faisoient +jurer, les uns qu'ils ne les verroient jamais nues, les autres que le +samedi ne querroient qu'elles seroient devenues; aucunes, se elles avoient +enfans, que leurs mariz ne les verroient jamais en leur gésine, et tant +qu'ils leur tenoient leurs convenances, ils estoient regnant en grant +audicion et prospérité, et sitost qu'ils deffailloient ils les perdoient et +décheoient de tous leur boneur petit à petit; et aucunes se convertissoient +en serpens, ung ou plusieurs jours la sepmaine, etc.» + + [Note 1: _Roman de Mélusine_, cité par M. Leroux de Lincy, _le + Livre des légendes_, introduction, p. 172.] + +Le fond des forêts et le bord des fontaines étaient le séjour favori des +fées. + +«Les fées, dit M.A. Maury[1] se rendaient visibles près de l'ancienne +fontaine druidique de Baranton, dans la forêt de Brochéliande: + + [Note 1: _Les fées du moyen âge, recherches sur leur origine, leur + histoire et leurs attributs, pour servir à la connaissance de la + mythologie gauloise_, par L. F. Alfred Maury. Paris, Ladrange, + 1843, in-12] + +«Là soule l'en les fées veoir», écrivait en 1096 Robert Wace. Ce fut +également dans une forêt, celle de Colombiers en Poitou, près d'une +fontaine appelée aujourd'hui par corruption la _font de scié_, que Mélusine +apparut à Raimondin[1]. C'est aussi près d'une fontaine que Graelent vit la +fée dont il tomba amoureux et avec laquelle il disparut pour ne plus jamais +reparaître[2]. C'est près d'une rivière que Lanval rencontra les deux fées +dont l'une, celle qui devint sa maîtresse, l'emmena dans l'île d'Avalon, +après l'avoir soustrait au danger que lui faisait courir l'odieux +ressentiment de Genevre[3]. Viviane, fée célèbre dont le nom est une +corruption de _Vivlian_, génie des bois, célébrée par les chants celtiques, +habitait au fond des forêts, sous un buisson d'aubépine, où elle tint +Merlin ensorcelé[4].» + + [Note 1: _Histoire de Mélusine_, par Jean d'Arras. Paris, 1698, + in-12, p. 125.] + + [Note 2: _Poésies de Marie de France_, édit. Roquefort, t. I, p. + 537; _lai de Graelent_.] + + [Note 3: Même ouvrage, t. II, p. 207; _lai de Lanval_.] + + [Note 4: Th. de la Villemarqué, _Contes populaires des anciens + Bretons_.] + +«Les eaux minérales, dont l'action bienfaisante était attribuée à des +divinités cachées, à Sirona, à Vénus anadyomène, auxquelles on consacrait +des ex-voto et des autels, furent regardées au moyen âge comme devant leur +vertu médicale à la présence des fées. Près de Domremy, la source thermale +qui coulait au pied de l'arbre des fées et où s'était souvent arrêtée +Jeanne d'Arc, en proie à ses étonnantes visions, avait jailli, suivant le +dire populaire, sous la baguette des bonnes fées. C'est encore sous le même +patronage que les montagnards de l'Auvergne placent les eaux minérales de +Murat-le-Quaire. Les habitants de Gloucester, l'ancienne Kerloiou, +prétendent que neuf fées, neuf magiciennes veillent à la garde des eaux +thermales de cette ville; et ils ajoutent qu'il faut les vaincre quand on +veut en faire usage.» + +Une des principales occupations des fées, c'est de douer les enfants de +vertus plus ou moins extraordinaires, plus ou moins surnaturelles. + +Le _Roman d'Ogier le Danois_ raconte que: «La nuit où l'enfant naquit, les +demoiselles du château le portèrent dans une chambre séparée, et quand il +fut là, six belles demoiselles qui étaient fées se présentèrent: s'étant +approchées de l'enfant, l'une d'elles, nommée Gloriande, le prit dans ses +bras, et le voyant si beau, si bien fait, elle l'embrassa et dit: Mon +enfant, je te donne un don par la grâce de Dieu, c'est que toute ta vie tu +seras le plus hardi chevalier de ton temps. Dame, dit une autre fée, nommée +Palestrine, certes voilà un beau don, et moi j'y ajoute que jamais tournois +et batailles ne manqueront à Oger. Dame, ajouta la troisième, nommée +Pharamonde, ces dons ne sont pas sans péril, aussi je veux qu'il soit +toujours vainqueur. Je veux, dit alors Melior, qu'il soit le plus beau, le +plus gracieux des chevaliers. Et moi, dit Pressine, je lui promets un amour +heureux et constant de la part de toutes les dames. Enfin, Mourgues, la +sixième, ajouta: J'ai bien écouté tous les dons que vous avez faits à cet +enfant, eh bien! il en jouira seulement après avoir été mon ami par amour, +et avoir habité mon château d'Avalon. Ayant dit, Mourgues embrassa +l'enfant, et toutes les fées disparurent.» + +Le _Roman de Guillaume au court nez_, cité par Leroux de Lincy[1], raconte +les dons des fées à la naissance du fils de Maillefer: + + [Note 1: _Le livre des légendes_, appendices, p. 257.] + + A ce termine que li enfès fu nez + Fils Maillefer, dont vous oy avez, + Coustume avoient les gens, par véritez, + Et en Provence et en autres regnez, + Tables métoient et sièges ordenez + Et sur la table .iij. blancs pains buletez + .Iij. poz de vin et .iij. hénas de lès. + Et par encoste iert li enfès posez, + En.i. mailluel y estoit aportez. + Devant les dames estoit desvelopez + Et de chascune véuz et esgardez + S'iert filz ou fille, ne a droit figurez. + Et en après baptisiez et levez. + . . . . . . . . . . . . . . . . + Biaus fut li temps, la lune luisoit cler + Li eur est bone et mult fist à loer: + Or nous devons de l'enfant raconter, + Quelle aventure Dieu i volt demonstrer; + .Iij. fées vinrent port l'enfant revider. + L'une le prist tantost, sans demorer, + Et l'autre fée vait le feu alumer, + L'enfent y font .i. petitet chaufer, + La tierce fée là l'a renmailloter + Et puis le vont couchier pour reposer; + Puis sont assises à la table, au souper, + Assez trovèrent pain et char et vin cler. + Quant ont maingié, se prisrent à parler; + Dist l'une à l'autre: il nous convient doner + A cest enfant et bel don présenter. + Dist la mestresse: premiers vueil deviser + Quel ségnorie ge li vueil destiner + S'il vient en aige, qu'il puist armes porter, + Biaus iert et fors et hardis por jouster; + Constantinoble qui mult fait à douter, + Tenra cis enfès, ains que doie finer, + Rois iert et sires de Gresce sur la mer, + Ceux de Vénisce fera crestiener. + Jà pour assaut ne le convient armer! + Car jà n'iert homs qui le puist affoler + Ne beste nule qui le puist mal mener, + Ours, ne lyons, ne serpens, ne sengler, + N'auront pooir de lui envenimer. + + Encore veil de moi soit enmieudrez + S'il avient chose qu'il soit en mer entrez, + Jà ses vaissiaux ne sera afondrez, + Ne par tourmente empiriez ne grevez; + Dist sa compaigne: or avez dit assez, + Or me lessiez dire mes volontez. + Je veil qu'il soit de dames bien amez + Et de pucèles joïs et honorez; + Et je voldrai qu'il soit bons clers letrez + D'art d'yngremance apris et doctrinez + Par quoi s'avient qu'il soit emprisonez + En fort chastel, ne en tour enfermez, + Que il s'en isse ancois .iij. jours passez, + Et dist la tierce: Dame, bien dit avez, + Or li donrai, se vous le comandez. + Dient les autres: faites vos volontez, + Mais gardez bien qu'il ne soit empirez. + + La tierce fée fut mult de grand valour + A l'enfant done et prouece et baudour, + Cortois et sages, si est bel parliour + Chiens et oisiaux ne trace à nul jour, + Et soit archiers c'on ne sache mellour. + De .x. royaumes tendra encor l'ounour. + A tant se lièvent toutes .iij. sanz demour; + Li jours apert, si voient la luour + Alors s'en vont plus n'i ont fait séjour. + L'enfant commandent à Dieu le créatour. + +«Souvent, dit M. Leroux de Lincy[1] et principalement en Bretagne, au lieu +d'attendre les fées, on allait au devant d'elles, et l'on portait l'enfant +dans les endroits connus pour servir de demeure à ces divinités. Ces lieux +étaient célèbres, on doit le penser, et beaucoup de nos provinces ont +consacré le souvenir de cette croyance dans la désignation de _grottes aux +fées_ que portent quelques sites écartés ou souterrains de leur +territoire.» + + [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 180.] + +Le fragment du roman de _Brun de la Montagne_ qui nous est parvenu se +rapporte à cet usage: Butor, baron de la Montagne, ayant épousé une jeune +femme, quoique vieux, en eut un fils, qu'il résolut de faire porter à la +fontaine là où les fées viennent se reposer. Il dit à la mère: + + Il a des lieux faës ès marches de Champaigne, + Et aussi en a il en la Roche Grifaigne; + Et si croy qu'il en a aussi en Alemaigne, + Et en bois Bersillant, par dosous la montaigne; + Et non pourquant ausi en a il en Espaigne, + Et tout cil lieu faë sont Artu de Bretaigne. + +Le seigneur de la Montagne confia son fils à Bruyant, chevalier qu'il +aimait. Et celui-ci partit avec une troupe de vassaux. Ils déposèrent +l'enfant auprès de la forêt de Brochéliande, et les dames fées ne tardèrent +pas à s'y rendre; elles étaient bien gracieuses et leur corps, plus blanc +que neige, était revêtu d'une robe de même couleur; sur leur tête brillait +une couronne d'or. Elles s'approchèrent, et quand elles virent l'enfant: +Voici un nouveau-né, dit l'une d'elles. Certainement, reprit la plus belle, +qui paraissait commander aux deux autres; je suis sûre qu'il n'a pas une +semaine. Allons, il faut le baptiser et le douer de grandes vertus. Je lui +donne, reprit la seconde, la beauté, la grâce; je veux qu'on dise que ses +marraines ont été généreuses. Je veux encore qu'il soit vainqueur dans les +tournois, dans les batailles. Maîtresse, si vous trouvez mieux que cela, +donnez-lui. Dame, reprit la maîtresse, vous avez peu de sens, quand vous +osez devant moi donner tant à ce petit. Et moi je veux que dans sa jeunesse +il ait une amie insensible à ses voeux. Et bien que par votre puissance, il +soit noble, généreux, beau, courtois, il aura peine en amour; ainsi je +l'ordonne. Dame, ajouta la troisième, ne vous fâchez pas si je fais +courtoisie à cet enfant, car il vient de haut lignage et je n'en sais pas +de plus noble. Aussi je veux m'appliquer à le servir et à l'aider dans +toutes ses entreprises. Je le nourrirai, et c'est moi qui le garderai +jusqu'à l'âge où il aura une amie, et c'est moi qui serai la sienne. Je +vois, dit la maîtresse, que vous aimez beaucoup cet enfant; mais pour cela +je ne changerai pas mon don. Je vous en conjure, dame, reprit la troisième, +laissez-moi cet enfant; je puis le rendre bien heureux... Non, répliqua la +maîtresse, je veux que mes paroles s'accomplissent, et il aura, en dépit de +vous deux, le plus vilain amour que l'on ait jamais éprouvé. Après avoir +ainsi parlé, les trois fées disparurent, les chevaliers reprirent l'enfant +et le reportèrent au château de la Montagne, où bientôt une fée se présenta +comme nourrice. + +Les fées assistèrent de même, dit M. Maury[1], à la venue au monde d'Isaïe +le Triste. Aux environs de la Roche aux Fées, dans le canton de Rhétiers, +les paysans croient encore aux fées qui prennent, disent-ils, soin des +petits enfants, dont elles pronostiquent le sort futur; elles descendent +dans les maisons par les cheminées et ressortent de même pour s'en +aller[2]. Les volas ou valas Scandinaves allaient de même prédire la +destinée des enfants qui naissaient dans les grandes familles[3]; elles +assistaient aux accouchements laborieux et aidaient par leurs incantations +(_galdrar_) les femmes en travail. Les fées voulaient même souvent être +invitées. Longtemps, à l'époque des couches de leurs femmes, les Bretons +servaient un repas dans une chambre contiguë à celle de l'accouchée, repas +qui était destiné aux fées, dont ils redoutaient le ressentiment[4]. Les +fées furent invitées à la naissance d'Obéron, elles le dotèrent à l'envi +des dons les plus rares; une seule fut oubliée, et pour se venger de +l'outrage qui lui était fait, elle condamna Obéron à ne jamais dépasser la +taille d'un nain. + + [Note 1: _Les Fées au moyen âge_.] + + [Note 2: Mémoires de M. de la Pillaye, dans le t. II de la nouvelle + série des _Mémoires des antiquaires de France_, p. 95.] + + [Note 3: Bergmann, _Poèmes islandais_, p. 159. Grenville Pigott, _a + Manual of Scandinavian mythology_, p. 353. Londres, 1839.] + + [Note 4: Dans l'antiquité, à la naissance des enfants des familles + riches, par suite de croyances analogues à celles-ci, on + établissait dans l'atrium un lit pour Junon Lucine.] + +«Dans la légende de saint Armentaire, composée vers l'an 1300, par un +gentilhomme de Provence nommé Raymond, on parle des sacrifices qu'on +faisait à la fée Esterelle, qui rendait les femmes fécondes. Ces sacrifices +étaient offerts sur une pierre nommée la Lauza de la fada[1].» + + [Note 1: Cambry, _Monuments celtiques_, p. 342.] + +Les fées aimaient à suborner les jeunes seigneurs, témoin ce chant de la +Bretagne que rapporte M. de la Villemarqué[1]: «La Korrigan était assise au +bord d'une fontaine et peignait ses cheveux blonds; elle les peignait avec +un peigne d'or, car ces dames ne sont pas pauvres: Vous êtes bien +téméraire, de venir troubler mon eau, dit la Korrigan; vous m'épouserez à +l'instant ou pendant sept années vous sécherez sur pied, ou vous mourrez +dans trois jours.» + + [Note 1: _Chants populaires de la Bretagne_, t. I, p. 4.] + +Mélusine suborna ainsi Raimondin pour échapper au destin cruel que lui +avait prédit sa mère Pressine. + +«La beauté, dit M. Maury[1], est, il est vrai, un des avantages qu'elles +ont conservés; cette beauté est presque proverbiale dans la poésie du moyen +âge; mais à ces charmes elles unissent quelques secrète difformité, quelque +affreux défaut; elles ont, en un mot, je ne sais quoi d'étrange dans leur +conduite et leur personne. La charmante Mélusine devenait, tous les +samedis, serpent de la tête au bas du corps. La fée qui, d'après la +légende, est la souche de la maison de Haro, avait un pied de biche d'où +elle tira son nom, et n'était elle-même qu'un démon succube.» + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 53.] + +«Le nom de dame du lac, dit le même auteur, donné à plusieurs fées, à la +Sibille du roman de Perceforest, à Viviane, qui éleva le fameux Lancelot, +surnommé aussi du Lac, a son origine dans les traditions septentrionales. +Ces dames du lac sont filles des meerweib-nixes qui, sur les bords du +Danube, prédisent dans les Niebelungen, l'avenir au guerrier Hagène; elles +descendent de cette sirène du Rhin qui, à l'entrée du gouffre où avait été +précipité le fatal trésor des Niebelungen, attirait par l'harmonie de ses +chants que quinze échos répétaient, les vaisseaux dans l'abîme.» + +«Les ondins, les nixes de l'Allemagne, attirent au fond des eaux les +mortels qu'elles ont séduits ou ceux qui, à l'exemple d'Hylas, se hasardent +imprudemment sur les bords qu'elles habitent. En France, une légende +provençale raconte de même comment une fée attira Brincan sous la plaine +liquide et le transporta dans son palais de cristal[1]. Cette fée avait une +chevelure vert glauque, qui rappelle celle que donnent les habitants de la +Thuringe à la nixe du lac de Sal-Zung[2], ou celle qu'attribuent les Slaves +à leurs roussalkis[3]. Ces roussalkis, comme les ondins de Magdebourg[4], +comme les Korrigans de la Bretagne, viennent souvent à la surface des eaux +peigner leur brillante chevelure. Mélusine nous est représentée de même +peignant ses longs cheveux, tandis que sa queue s'agite dans un bassin.» + + [Note 1: Kirghtley, _The fairy Mythology_, t. II, p. 287]. + + [Note 2: Bechstein, _der Sagenschatz und die Sagenkreise des + Thuringeslandes_, P. IV, p. 117, Meiningen 1838, in-12. (Les nixes + de ce lac enlevaient aussi les enfants, comme les Korrigans de la + Bretagne).] + + [Note 3: Makaroff, _Traditions russes_ (en russe), t. I, p. 9.] + + [Note 4: Grimm, _Traditions allemandes_, t. I, p. 83.] + +«Plusieurs fées, dit M. A. Maury[1], sont représentées comme de véritables +divinités domestiques. Dame Abonde, cette fée dont parle Guillaume de +Paris, apporte l'abondance dans les maisons qu'elle fréquente[2]. La +célèbre fée Mélusine pousse des gémissements douloureux chaque fois que la +mort vient enlever un Lusignan[3]. Dans l'Irlande, la Banshee vient de même +aux fenêtres du malade appartenant à la famille qu'elle protège, frapper +des mains et faire entendre des cris de désespoir[4]. En Allemagne, dame +Berthe, appelée aussi la _Dame blanche_ se montre comme les fées à la +naissance des enfants de plusieurs maisons princières sur lesquelles elle +étend sa protection... Dans les bruyères de Lunebourg, la Klage Weib +annonce aux habitants leur fin prochaine. Quand la tempête éclate, que le +ciel s'ouvre, quand la nature est en proie à quelques-unes de ces +tourmentes où elle semble lutter contre la destruction, la Klage Weib se +dresse tout à coup comme un autre Adamastor, et, appuyant son bras +gigantesque sur la frêle cabane du paysan, elle lui annonce par +l'ébranlement soudain de sa demeure que la mort l'a désigné[5]. + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_.] + + [Note 2: Guillaume de Paris, _De Universo_, t. I, p. 1037. Orléans, + 1674, in-fol. (Cette dame Abonde paraît être la même que la Mab + dont Shakespeare parle dans sa tragédie de _Roméo et Juliette_. + Elle se rattache à la Holda des Allemands). Voyez G. Zimmermann, + _De Mutata saxonum veterum religione_, p. 21. Darmstadt, 1839.] + + [Note 3: J. d'Arras, _Histoire de Mélusine_, p. 310.] + + [Note 4: Crofton Croker, _Fairy Legends and Traditions of the South + of Ireland_. Londres, 1834, in-12, part. I, p. 228; part. II, p. + 10.] + + [Note 5: _Spiels Archiv._ II, 297.] + +Les historiens citent encore d'autres dames blanches, comme la dame blanche +d'Avenel, la _dona bianca_ des Colalto, la femme blanche des seigneurs de +Neuhaus et de Rosenberg, etc. + +On donne encore le nom de _dames blanches_ aux fées bretonnes ou +_Korrigans_. Elles connaissent l'avenir, commandent aux agents de la +nature, peuvent se transformer en la forme qui leur plaît. En un clin +d'oeil les Korrigans peuvent se transporter d'un bout du monde à l'autre. +Tous les ans, au retour du printemps, elles célèbrent une grande fête de +nuit; au clair de lune elles assistent à un repas mystérieux, puis +disparaissent aux premiers rayons de l'aurore. Elles sont ordinairement +vêtues de blanc, ce qui leur a valu leur surnom. Les paysans bas-bretons +assurent que ce sont de grandes princesses gauloises qui n'ont pas voulu +embrasser le christianisme lors de l'arrivée des apôtres[1]. + + [Note 1: Voyez l'introduction des _Contes populaires des anciens + Bretons_, par M. de la Villemarqué, p. XL, et _les Fées du moyen + âge_, par M. Alfred Maury, p. 39.] + +«On a aussi appelé _dames blanches_, dit Reiffenberg[1], d'autres êtres, +d'une nature malfaisante, qui n'étaient pas spécialement dévoués à une race +particulière; telles étaient les _witte wijven_ de la Frise, dont parlent +Corneil Van Kempen, Schott, T. Van Brussel et des Roches. Du temps de +l'empereur Lothaire, en 830, dit le premier de ces écrivains, beaucoup de +spectres infestaient la Frise, particulièrement les _dames blanches_ ou +nymphes des anciens. Elles habitaient des cavernes souterraines, et +surprenaient les voyageurs égarés la nuit, les bergers gardant leurs +troupeaux, ou encore les femmes nouvellement accouchées et leurs enfants, +qu'elles emportaient dans leurs repaires, d'où l'on entendait sortir +quantité de bruits étranges, des vagissements, quelques mots imparfaits et +toute espèce de sons musicaux.» + + [Note 1: _Dictionnaire de la conversation_, article DAMES + BLANCHES.] + +L'Aïa, Ambriane ou Caieta est une fée de la classe des _dames blanches_, +qui habite le territoire de Gaëte, dans le royaume de Naples, et qui y +préoccupe autant l'esprit des personnes faites que celui de l'enfance. +Comme chez la plupart des dames blanches, les intentions de l'Aïa sont +toujours bienveillantes: elle s'intéresse à la naissance, aux événements +heureux et malheureux, et à la mort de tous les membres de la famille +qu'elle protège. Elle balance le berceau des nouveau-nés. C'est +principalement durant les heures du sommeil qu'elle se met à parcourir les +chambres de la maison; mais elle y revient encore quelquefois pendant le +jour. Ainsi, lorsqu'on entend le craquement d'une porte, d'un volet, d'un +meuble, et que l'air agité siffle légèrement, on est convaincu que c'est +l'annonce de la visite de l'Aïa. Alors chacun garde le silence, écoute; le +coeur bat à tous; on éprouve à la fois de la crainte et un respect +religieux; le travail est suspendu; et l'on attend que la belle Ambriane +ait eu le temps d'achever l'inspection qu'on suppose qu'elle est venue +faire. Quelques personnes, plus favorisées ou menteuses, affirment avoir vu +la fée, et décrivent sa grande taille, son visage grave, sa robe blanche, +son voile qui ondule; mais la plupart des croyants déclarent n'avoir pas +été assez heureux pour l'apercevoir. Cette superstition remonte à des temps +reculés, puisque Virgile la trouva existant déjà au même lieu. + + + + +II.--ELFES + + +Les Alfs ou Elfes sont dans les pays du Nord les génies des airs et de la +terre. Ils ont quelque ressemblance avec les fées. Leur roi Oberon, +immortalisé par Wieland, est le roi des aulnes, _Ellen König_, chanté par +Goethe. + +Torfeus, historien danois qui vivait au XVIIe siècle, cité par M. Leroux de +Lincy[1], rapporte dans la préface de son édition de la _Saga de Hrolf_, +l'opinion d'un prêtre islandais nommé Einard Gusmond, relativement aux +Elfes: «Je suis persuadé, disait-il, qu'ils existent réellement, et qu'ils +sont la créature de Dieu; qu'ils se marient comme nous, et reproduisent des +enfants de l'un et l'autre sexe: nous en avons une preuve dans ce que l'on +sait des amours de quelques-unes de leurs femmes avec de simples mortels. +Ils forment un peuple semblable aux autres peuples, habitent des châteaux, +des maisons, des chaumières; ils sont pauvres ou riches, gais ou tristes, +dorment et veillent, et ont toutes les autres affections qui appartiennent +à l'humanité.» + + [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 159. Paris, + 1836, in-8°.] + +Chez les peuples septentrionaux, dit M. A. Maury[1], d'après M. Crofton +Croker[2], «les Elfes ont été divisés en diverses classes suivant les lieux +qu'ils habitent et auxquels ils président. On distingue les _Dunalfenne_, +qui répondent aux nymphes _monticolae, castalides_ des anciens, les +_Feldalfenne_, qui sont les naïades, les hamadryades; les _Muntalfenne_ ou +orcades; les _Scalfenne_ ou naïades; les _Undalfenne_ ou dryades.» + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 73.] + + [Note 2: _Fairy Legends and Traditions of the South of Ireland_. + Londres, 1834, in-12.] + +«On dépeint les Elfes, dit M. Leroux de Lincy[1], comme ayant une grosse +tête, de petites jambes et de longs bras; quand ils sont debout, ils ne +s'élèvent pas au-dessus de l'herbe des champs. Adroits, subtils, audacieux, +toujours malins, ils ont des qualités précieuses et surhumaines. C'est +ainsi que ceux qui vivent sous la terre et qui veillent à la garde des +métaux sont réputés comme très habiles à forger des armes. Ceux qui +habitent l'onde aiment beaucoup la musique et sont doués de talents +merveilleux en ce genre. La danse est le partage de ceux qui vivent entre +le ciel et la terre, ou dans les rochers. Ceux qui séjournent en de petites +pierres appelées _Elf-mills, Elf-guarnor_ ont une voix douce et +mélodieuse.» + + [Note 1: _Le Livre des légendes_, introduction, p. 160.] + +«Chez les peuples Scandinaves, les Elfes passaient pour aimer passionnément +la danse. Ce sont eux, disait-on, qui forment des cercles d'un vert +brillant, nommés _Elf-dans_, que l'on aperçoit sur le gazon. Aujourd'hui +encore, quand un paysan danois rencontre un cercle semblable, aux premiers +rayons du jour, il dit que les Elfes sont venus danser pendant la nuit. +Tout le monde ne voit pas les _Elfs-dans_. Ce don est surtout le partage +des enfants nés le dimanche; mais les Elfes ont le pouvoir de douer de +cette science leurs protégés en leur donnant un livre dans lequel ceux-ci +apprennent à lire l'avenir.» + +«Les Elfes demeurent dans les marais, au bord des fleuves, disent encore +les paysans danois; ils prennent la forme d'un homme vieux, petit, avec un +large chapeau sur la tête. Leurs femmes sont jeunes, belles, et d'un aspect +attrayant, mais par derrière elles sont creuses et vides. Les jeunes gens +doivent surtout les éviter. Elles savent jouer d'un instrument délicieux +qui trouble l'esprit. On rencontre souvent les Elfes se baignant dans les +eaux qu'ils habitent. Si un mortel ose approcher d'eux, ils ouvrent leur +bouche, et, atteint du souffle qui s'en échappe, l'imprudent meurt +empoisonné.» + +«Souvent, par un beau clair de lune, on voit les femmes des Elfes danser en +rond sur les vertes prairies; un charme irrésistible entraîne ceux qui les +rencontrent à danser avec elles: malheur à qui succombe à ce désir! car +elles emportent l'imprudent dans une ronde si vive, si animée, si rapide +qu'il tombe bientôt sans vie sur le gazon. Plusieurs ballades ont perpétué +le souvenir de ces terribles morts.» + +«Ces Elfes habitants des eaux s'appellent _Nokkes_, chez les Danois. +Beaucoup de souvenirs se rattachent à eux. Tantôt on croit les voir au +milieu d'une nuit d'été, rasant la surface des ondes, sous la forme de +petits enfants aux longs cheveux d'or, un chaperon rouge sur la tête. +Tantôt ils courent sur le rivage, semblables aux centaures, ou bien sous +l'apparence d'un vieillard, avec une longue barbe dont l'eau s'échappe, ils +sont assis au milieu des rochers.» + +«Les Nokkes punissent sévèrement les jeunes filles infidèles, et quand ils +aiment une mortelle, ils sont doux et faciles à tromper. Grands musiciens, +on les voit assis au milieu de l'eau, touchant une harpe d'or qui a le +pouvoir d'animer toute la nature. Quand on veut apprendre la musique avec +de pareils maîtres, il faut se présenter à l'un d'eux avec un agneau noir, +et lui promettre qu'il sera sauvé comme les autres hommes et ressuscitera +au jour solennel.» + +A ce propos, M. Leroux de Lincy[1] fait le récit suivant d'après +Keightley[2]: «Deux enfants jouaient au bord d'une rivière qui coulait au +pied de la maison de leur père. Un Nokke parut, et, s'étant assis sur les +eaux, il commença un air sur sa harpe d'or. Mais l'un des enfants lui dit: +«A quoi ton chant peut-il te servir, bon Nokke; tu ne seras jamais sauvé.» +A ces paroles, l'esprit fondit en larmes et de longs soupirs s'échappèrent +de son sein. Les enfants revinrent chez eux et dirent cette aventure à leur +père, qui était prêtre de la paroisse. Ce dernier blâma une telle conduite, +et leur dit de retourner de suite au bord de l'eau et de consoler le Nokke +en lui promettant miséricorde. Les enfants obéirent. Ils trouvèrent +l'habitant des ondes assis à la même place et pleurant toujours: «Bon +Nokke, lui ont-ils dit, ne pleure pas; notre père assure que tu seras sauvé +comme tous les autres.» Aussitôt le Nokke reprit sa harpe d'or et en joua +délicieusement jusqu'à la fin du jour. + + [Note 1: _Le Livre des Légendes_, p. 162.] + + [Note 2: _The fairy Mythology_, t. I, p. 236.] + +On lit dans la _Saga d'Hervarar_, citée par M. Leroux de Lincy[1]: +«Suafurlami, monarque scandinave, revenant de la chasse, s'égara dans les +montagnes. Au coucher du soleil, il aperçut une caverne dans une masse +énorme de rochers, et deux nains assis à l'entrée. Le roi tira son épée, +et, s'élançant dans la caverne, il se préparait à les frapper, quand +ceux-ci demandèrent grâce pour leur vie. Les ayant interrogés, Suafurlami +apprit d'eux qu'ils se nommaient Dyrinus et Dualin. Il se rappela aussitôt +qu'ils étaient les plus habiles d'entre tous les Elfes à forger des armes. +Il leur permit de s'éloigner, mais à une condition, c'est qu'ils lui +feraient une épée avec un fourreau et un baudrier d'or pur. Cette épée ne +devait jamais manquer à son maître, ne jamais se souiller, couper le fer et +les pierres aussi aisément que le tissu le plus léger, et rendre toujours +vainqueur celui qui la posséderait. Les deux nains consentirent à toutes +ces conditions et le roi les laissa s'éloigner. Au jour fixé, Suafurlami se +présenta à l'entrée de la caverne, et les deux nains lui apportèrent la +plus brillante épée qu'on eût jamais vue. Dualin, montant sur une pierre, +lui dit: «Ton épée, ô roi, tuera un homme chaque fois qu'elle sera levée; +elle servira à trois grands crimes, elle causera ta mort.» A ces mots, +Suafurlami s'élança contre le nain pour le frapper, mais il se sauva au +milieu des rochers, et les coups de la terrible épée fendirent la pierre +sur laquelle ils étaient tombés.» + + [Note 1: _Le Livre des légendes_, p. 163.] + +«En Suède, dit M. Alf. Maury[1], les paysans vénèrent les tilleuls, comme +ayant jadis été la demeure des Elfes. C'était sous un arbre gigantesque, le +frêne Yggdrasill, auprès de la fontaine Urda, que les gnomes liés à ces +esprits des airs avaient fixé leur demeure.» + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 76.] + +«L'herbe des champs est sous la protection des Elfes; tant qu'elle n'a pas +encore levé, qu'elle ne fait que germer sous terre, ce sont les Elfes noirs +(_Schwarsen Elfen_) qui la protègent, qui veillent sur elle; puis a-t-elle +élevé au-dessus du sol sa tige délicate, elle passe sous la garde des Elfes +lumineux (_Licht Elfen_), des Elfes de lumière.» + +On retrouve les Elfes dans les autres pays de l'Europe sous différents +noms. En Allemagne ils jouent un rôle dans les _Niebelungen_ et dans le +_Heldenbuch_. + +«Les femmes des Elfes, dit M. Alf. Maury[1], sont regardées en Allemagne +comme aussi habiles que nos fées à tourner le fuseau. Une foule de +traditions rappellent ces mystérieuses ouvrières. Telle est la légende de +la jeune fille de Scherven près de Cologne, qu'on voit la nuit filer un fil +magique; telle est celle de dame Hollé, que la croyance populaire place +dans la Hesse, sur le mont Meisner. Hollé distribue des fleurs, des fruits, +des gâteaux de farine et répand la fertilité dans les champs qu'elle +parcourt; elle excelle à filer; elle encourage les fileuses laborieuses et +punit les paresseuses; elle préside à la naissance des enfants, se montre +alors sous l'apparence d'une vieille femme aux vêtements blancs; parfois +aussi elle est vindicative et cruelle. Elle se venge en enlevant les +enfants et en les entraînant au fond des eaux. Pschipolonza, cette petite +femme vieille, hideuse et ridée, qui effraie souvent les paysans des +environs de Zittau, se montre au bord des chemins dans les bois, vêtue de +blanc et occupée à filer. Dans la Livonie, on croit aux _Swehtas +jumprawas_, jeunes filles qu'on aperçoit la nuit filant mystérieusement. + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 71-72.] + +En Angleterre, les Elfes se partagent en deux classes: ceux qui habitent +les montagnes, les forêts, les cavernes, et qu'on appelle _rural Elves_, et +les Gobelins (_Hobgobelins_) qui ont coutume de vivre parmi les Elfes. Mais +c'est en Irlande surtout qu'on se rappelle les Elfes. Ils s'y divisent en +plusieurs familles distinctes par le nom, le pouvoir ou les actions qu'on +leur attribue: ainsi on connaît les _Shepo_, les _Cluricaune_, les +_Banshee_, les _Phooca_, ou _Pouke_, les _Sullahan_ ou _Dullahan_, etc. + +«_Shepo_, qui signifie littéralement une fée de maison, dit M. Leroux de +Lincy, en citant l'ouvrage de M. Crofton Croker[1], est le nom qu'on donne +aux esprits qui vivent en commun, et que le peuple suppose avoir des +châteaux et des habitations; au contraire on nomme _Cluricaune_ ceux qui +vivent seuls et se cachent dans les lieux retirés. Les _Banshee_ sont des +fées qui, suivant la tradition, s'attachent à certaines familles et que +l'on entend pousser des gémissements quand un malheur doit frapper celles +qu'elles ont adoptées. Quant au _Phooca_, au _Dullahan_, c'est le nom qu'on +donne au diable, aussi appelé _Fir Darriz_.» + + [Note 1: _Fairy legends and Traditions of the South of Ireland_. + Londres, Murray, 1834, in-12.] + +«Suivant la croyance populaire de l'Irlande, dit M. Alf. Maury[1], les +Elfes célèbrent deux grandes fêtes dans l'année; l'une est au commencement +du printemps, quand le soleil approche du solstice d'été; alors le héros +O'Donoghue, qui jadis régna sur la terre, monte dans les cieux sur un +cheval blanc comme le lait, entouré du cortège brillant des Elfes. Heureux +celui qui l'aperçoit lorsqu'il s'élève des profondeurs du lac de Killarney! +Cette rencontre lui porte bonheur. A Noël, les esprits souterrains +célèbrent une fête nocturne avec une joie sauvage et qui inspire la +frayeur. Les esprits des forêts courent dans les clairières, revêtus +d'habillements verts; l'oreille distingue alors le trépignement des +chevaux, le mugissement des boeufs sauvages. Lorsque le peuple entend ce +vacarme, il dit que c'est le guerrier, les chasseurs furieux, _das wuthende +Heer, die wuthenden Jäger_. Dans l'île de Moen, on appelle ce bruit le +_Gronjette_; en Suède on le nomme la chasse d'Odin.» + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 58.] + +«Les feux folets changés en lutins par nos paysans, ajoute M. Leroux de +Lincy[1], ont gardé quelques rapports avec les Elfes norvégiens. En +Bretagne, sous le nom de _Gourils, Gories_ ou _Crions_, les Elfes se sont +réfugiés dans les monuments de Karnac, près Quiberon. Là, comme on sait, +dans une plaine vaste, aride, où pas un arbre, pas une plante ne croît, +sont debout environ douze à quinze cents pierres, dont les plus hautes +peuvent avoir dix-huit à vingt pieds. Interrogez les Bretons sur ces +pierres, ils vous diront: C'est un vieux camp de César; ces pierres furent +une armée; elles ont été apportées là par des Gourils, race de petits +hommes hauts d'un pied, mais forts comme des géants; chaque nuit ils +forment une ronde immense autour de ces pierres; prenez garde! ô vous qui +voyagez à cette heure aux environs de Karnac, prenez garde! les Gourils +vous saisiront, vous forceront à tourner, tourner longtemps jusqu'au +premier point du jour, alors ils disparaîtront; et vous... vous serez +mort!» + + [Note 1: _Le Livre des légendes_, p. 167.] + +Enfin, suivant M. Maury[1]: «Les femmes des Elfes et des nains rappellent +par leur beauté et la blancheur de leurs vêtements les fées françaises. +Mais comme chez celles-ci, cette beauté est souvent trompeuse. Ces yeux +charmants, ces traits délicats se changent au grand jour en des yeux caves, +des joues décharnées; cette blonde et soyeuse chevelure fait place à un +front nu que garnissent à peine quelques cheveux blancs.» + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 93.] + + + + + + +NATURE TROUBLÉE + + + + +I.--POSSÉDÉS.--DÉMONIAQUES + + +Goulart[1] rapporte d'après Wier[2] plusieurs histoires de démoniaques: +«Antoine Benivenius au VIIIe chapitre _du Livre des causes cachées des +maladies_, escrit avoir veu une jeune femme aagée de seize ans dont les +mains se retiroyent estrangement si tost que certaine douleur la prenoit au +bas du ventre. A son cri effroyable, tout le ventre lui enfloit si fort +qu'on l'eust estimée enceinte de huict mois: enfin elle perdoit le soufle +et ne pouvant demeurer en place se tourmentait ça et là dedans son lict, +mettant quelquefois ses pieds dessus son col, comme si elle eust voulu +faire la culebute. Ce qu'elle recommençoit tant et jusque à ce que son mal +s'accoisast peu à peu et qu'elle fust aucunemens soulagée. Lors enquise sur +ce qui lui estoit avenu, elle confessoit ne s'en ressouvenir aucunement. +Mais, dit-il, en cerchant les causes de ceste maladie, nous eusmes opinion +qu'elle procédait d'une suffocation de matrice et de vapeurs malignes +s'élevant en haut au détriment du coeur et du cerveau. Toutes fois après +nous estre efforcez de la soulager par médicamens et cela ne servant de +rien, icelle devint plus furieuse et, regardant de travers, se mit +finalement à vomir de longs cloux de fer tout courbez, des aiguilles +d'airin picquées dedans de la cire et entrelassées de cheveux, avec une +portion de son desjuné, si grand qu'homme quelconque n'eust peu l'avaller +entier. Ayant en ma présence recommencé plusieurs fois tels vomissements, +je me doutais qu'elle estoit possédée d'un esprit malin, lequel charmoit +les yeux des assistants pendant qu'il remuoit ces choses. Depuis nous +l'entendîmes faisant des prédictions et autres choses qui dépassent toute +intelligence humaine.» + + [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 143.] + + [Note 2: _Illusions et impostures des diables_.] + +«Meiner Clath, gentilhomme demeurant au château de Boutenbrouch situé au +duché de Juliers, avoit un valet nommé Guillaume, lequel depuis quatorze +ans estoit tourmenté et possédé du diable, dont ainsi qu'il commençoit +quelquefois à se porter mal, à la suscitation de ce malin esprit, il +demanda pour confesseur le curé de Saint-Gerard, Barthelemy Paven... lequel +étant venu pour jouer son petit rollet... ne put faire du tout le +personnage muet. Or ainsi que ce démoniacle avoit la gorge enflée, la face +ternie, et que l'on craignoit qu'il n'estouffast, Judith femme de Clath, +honneste matrone, ensemble tous ceux de la maison commencent à prier Dieu. +Et incontinent il sortit de la bouche de ce Guillaume entre autre +barbouilleries, toute la partie du devant des brayes d'un berger, des +cailloux dont les uns estoyent entiers et les autres rompus, des petites +plotes de fil, une perruque semblable à celle dont les filles ont +accoustumé d'user, des esguilles, un morceau de la doublure de la saye d'un +petit garçon, et une plume de paon, laquelle ce mesme Guillaume avoit tiré +de la queue de un paon des huict jours auparavant qu'il devint malade. +Estant interrogué de la cause de son mal, il respondit qu'il avoit +rencontré une femme près de Camphuse, laquelle luy avoit soufflé au visage: +et que toute sa calamité ne procédoit d'ailleurs. Toutes fois après qu'il +fust guéry il nia que ce qu'il avoit dict fut vray: mais au contraire, il +confessa qu'il avoit esté induit par le diable à dire ce qu'il avoit dict. +D'avantage il ajouta que toutes ces matières prodigieuses n'avoient pas été +dedans son ventre, ains qu'elles avoyent été poussées dedans son gosier par +le diable, cependant que l'on le regardoit vomir. Satan le déceut par +illusions. On pensa plusieurs fois qu'il voulust se tuer on s'en voulust +fuir. Un jour, s'estant jetté dedans un tect à pourceaux, et gardé plus +soigneusement que de coustume, il demeura les yeux tellement fermez +qu'impossible fut les desclorre. Enfin Gertrude, fille aisnée de Clath, +aagée d'onze ans, s'approchant de lui, l'admonesta de prier Dieu que son +bon plaisir fust lui rendre la veue. Sur cela Guillaume la requit de prier, +ce qu'elle fit, et incontinent elle lui ouvrit les yeux, au grand +esbahissement de chacun. Le diable l'exhortoit souvent de ne prester +l'oreille ni à sa maîtresse, ni aux autres qui lui rompoyent la teste, en +lui parlant de Dieu, duquel il ne pouvoit estre aidé, puisqu'il estoit mort +une fois, ainsi qu'il l'avoit entendu prescher publiquement.» + +«Or comme une fois il s'efforçoit de taster impudiquement une chambrière de +cuisine, et qu'elle le tançast par son nom, il respondit d'une voix +enrouée, qu'il ne se nommoit pas Guillaume mais Beelzebub: à quoi la +maistresse respondit: Pense tu donc que nous te craignons? Celui auquel +nous nous fions, est infiniment plus fort et plus puissant que tu n'es. +Alors Clath lut l'onziesme chapitre de St-Luc où il est fait mention du +diable muet jeté dehors par la puissance de nostre Sauveur, et aussi de +Beelzebub, prince des diables. A la parfin Guillaume commence à reposer, et +dort jusques au matin, comme un homme esvanoui: puis ayant pris un bouillon +et se sentant du tout allégé, il fut ramené chez ses parents après avoir +remercié ses maistres et sa maistresse, et prié Dieu qu'il voulust les +récompenser pour les ennuis qu'ils avoyent receus de ceste affliction. +Depuis il se maria, eut des enfants, et ne se sentit plus de tourment du +diable.» + +«L'an 1566, le dix-huictiesme jour de mars, avint en la ville d'Amsterdam +en Hollande un cas mémorable, duquel M. Adrian Nicolas, chancelier de +Gueldres, fit un discours public contenant ce qui s'ensuit: Il y a deux +mois ou environ (dit-il), qu'en ceste ville trente enfans commencèrent à +estre tourmentés d'une façon estrange, comme s'ils eussent esté maniaques +ou furieux. Par intervalles, ils se jettoyent contre terre et ce tourment +duroit demi-heure ou une heure au plus. S'estant relevez debout, ils ne se +souvenoyent d'aucun mal ni de chose quelconque facte lors, ains pensoyent +avoir dormi. Les médecins, ausquels on recourut, n'y firent rien... Les +sorciers ne firent pas davantage, les exorcistes perdirent aussi leur +temps. Durant les exorcismes les enfants vomirent force aiguilles, des +epingles, des doigtiers à couldre, des lopins de drap, des pièces de pots +cassez, du verre, des cheveux et telles autres choses: pour cela toutesfois +les enfans ne furent gueris, ains retomberent en ce mal de fois à autre, au +grand estonnement de chacun pour la nouveauté d'un si estrange spectacle.» + +«Jean Laugius, très docte médecin, escrit au premier livre de ses +_Espitres_ estre avenu l'an 1539 à Fugenstal, village de l'évesché +d'Eysteten ce qui s'ensuit, vérifié par grand nombre de tesmoins. Ulric +Neusesser, laboureur demeurant en ce village, estoit misérablement +tourmenté d'une douleur de flancs. Un jour le chyrurgien ayant fait quelque +incision en la peau, l'on en tira un clou de fer: pour cela les douleurs ne +s'appaisèrent, au contraire accreurent tellement, que le pauvre homme tombe +en désespoir, d'un couteau tranchant se coupe la gorge. Comme on voulait le +cacher en terre, deux chyrurgiens lui ouvrirent l'estomach en présence de +plusieurs et dans icelui trouvèrent du bois rond et long, quatre cousteaux +d'acier les uns aigus, les autres dentelez comme une scie; ensemble deux +bastons de fer, chacun de neuf poulces de longueur et un gros toupillon de +cheveux: je m'esbahi comment cette ferraille a peu estre amassée dedans la +capacité de l'estomach et par quelle ouverture. C'est sans doute par un +artifice du diable, lequel suppose dextrement toutes choses, pour se +maintenir et faire redouter. + +«Antoine Lucquet, chevalier de l'ordre de la Toison, personnage de grande +reputation par toute la Flandre, et conseiller au privé conseil de Brabant, +outre trois enfans légitimes, eut un bastard, qui print femme à Bruges. +Icelle peu après les noces commença d'être misérablement tourmentée par le +malin esprit, tellement qu'en quelque part qu'elle fust, mesme au milieu +des dames et damoiselles, elle estoit soudain emportée et trainée par les +chambres et souventes fois jettée puis en un coin, puis en l'autre, quoi +que ceux qui estoient présens taschassent de la retenir et de l'empescher. +Mais en ses agitations elle n'estoit pas beaucoup intéressée en son corps. +Chascun pensoit que ce mal lui eust esté procuré par une femme autrefois +entretenue par son mari, jeune homme de belle taille, gaillard et dispos. +En ses entrefaites, elle devint enceinte et ne cessa le malin esprit de la +tourmenter. Le terme de l'accouchement venu, il ne se trouve qu'une femme +en sa compagnie, laquelle fut incontinent envoyée vers la sage-femme. +Cependant il lui fut avis que cette femme, dont j'ai parlé, entroit dedans +la chambre et lui servoit de sage-femme, dont la pauvre damoiselle fut si +esperdue que le coeur lui en faillit. Revenue à soi, elle se trouva +deschargée de son fardeau; toutesfois, il n'aparut enfant quelconque dont +chascun demeura esperdu. Le jour suivant, l'accouchée trouva en son resveil +un enfant emmailloté et couché dedans le lict, qu'elle allaita par deux +fois. S'estant peu après endormie, l'enfant en fut pris de ses costez et +oncques depuis ne fut veu. Le bruit courut que l'on avoit trouvé dedans la +porte quelques billets avec des caractères magiques.» + +Goulart[1] fait connaître, d'après Wier «les convulsions monstrueuses et +innombrables advenues aux nonnains du couvent de Kentorp en la cote de la +Marche près Hammone. Un peu devant leurs accès et durant celui, elles +poussoient de leur bouche une puante haleine, qui continuoit parfois +quelques heures. En leur mal aucunes ne laissoient d'avoir l'entendement +sain, d'ouïr et de reconnoistre ceux qui estoyent autour d'elles, encore +qu'à cause des convulsions de la langue et des parties servantes à la +respiration elles ne peussent parler durant l'accès. Or estoyent les unes +plus tourmentées que les autres et quelques-unes moins. Mais ceci leur +estoit commun, qu'aussitost que l'une estoit tourmentée, au seul bruit les +autres séparées en diverses chambres estoyent tourmentées aussi. Ayant +envoyé vers un devin, qui leur dit qu'elles avoient été empoisonnées par +leur cuisinière nommée Else Kamense, le diable empoignant ceste occasion +commença à les tourmenter plus que devant et les induisit à s'entremordre, +entrebattre et se jeter par terre les unes les autres. Après qu'Else et sa +mère eurent esté bruslées, quelques-uns des habitants de Hammone +commencèrent à estre tourmentez du malin esprit. Le pasteur de l'église en +appela cinq en son logis afin de les instruire et fortifier contre les +impostures de l'ennemi. Ils commencèrent à se mocquer du pasteur et à +nommer certaines femmes du lieu, chez lesquelles ils disoyent vouloir +aller, montez sur des boucs, qui les y porteroient. Incontinent l'un d'eux +se met à chevauchon sur une escabelle, s'escriant qu'il alloit et estoit +porté là. Un autre se mettant à croupeton se recourba du tout en devant +puis se roula vers la porte de la chambre, par laquelle soudain ouverte il +se jetta et tomba du haut en bas des degrés sans se faire mal.» + + [Note 1: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 143.] + +«Les nonnains du couvent de Nazareth, à Cologne, dit le même auteur[1], +furent presque tourmentées comme celles de Kentorp. Ayant esté par long +espace de temps tempestées en diverses sortes par le diable, elles le +furent encore plus horriblement l'an 1564, car elles estoyent couchées par +terre et rebrassées comme pour avoir compagnie d'hommes. Durant laquelle +indignité leurs yeux demeuroyent clos, qu'elles ouvroyent après +honteusement et comme si elles eussent enduré quelque griève peine. Une +fort jeune fille nommée Gertrude, aagée de quatorze ans, laquelle avoit +esté enfermée en ce couvent ouvrit la porte à tout ce malheur. Elle avoit +souvent esté tracassée de ces folles apparitions en son lict, dont ses +risées faisoient la preuve quoiqu'elle essayât parfois d'y remédier mais en +vain. Car ainsi qu'une siene compagne gisoit en une couchette tout expres +pour la deffendre de ceste apparition, la pauvrette eut frayeur, entendant +le bruit qui se faisoit au lict de Gertrude, de laquelle le diable print +finalement possession, et commença de l'affliger par plusieurs sortes de +contorsions... Le commencement de toute cette calamité procédoit de +quelques jeunes gens desbauchez, qui ayant prins accointance par un jeu de +paulme proche de là, avec une ou deux de ces nonnains, estoyent depuis +montez sur les murailles pour jouyr de leurs amours.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 153.] + +«Les tourmens que les diables firent à quelques nonnains enfermées à Wertet +en la comté de Horne, sont esmerveillables. Le commencement vint (à ce +qu'on dit) d'une pauvre femme, laquelle durant le caresme emprunta des +nonnains une quarte de sel pesant environ trois livres, et en rendit deux +fois autant, un peu devant Pasques. Dès lors elles commencerent à trouver +dedans leur dortoir des petites boules blanches semblables à de la dragée +de sucre, salées au goust, dont toutefois on ne mangea point, et ne +sçavoit-on d'où elles venoient. Peu de temps après elles s'apperceurent de +quelque chose qui sembloit se plaindre comme feroit un homme malade; elles +entendirent aussi une fois admonnestant quelques nonnains de se lever et +venir à l'aide d'une de leurs soeurs malade: mais elles ne trouverent rien, +y estant courues. Si quelques fois elles vouloient uriner en leur pot de +chambre, il leur estoit soudainement osté tellement qu'elles gastoyent leur +lict. Par fois elles en estoyent tirées par les pieds, traînées assez loin +et tellement chatouillées par les plantes, qu'elles en pasmoyent de rire. +On arrachoit une partie de la chair à quelques-unes, aux autres on +retournoit s'en devant derrière les jambes, les bras et la face. +Quelques-unes ainsi tourmentées vomissoyent grande quantité de liqueur +noire, comme ancre, quoi que auparavant elles n'eussent mangé six sepmaines +durant que du jus de raiforts, sans pain. Ceste liqueur estoit si amere et +poignante qu'elle leur eslevoit la première peau de la bouche, et ne +sçavoit-on leur faire sauce quelconque qui peust les mettre en appétit de +prendre autre chose. Aucunes estoient eslevées en l'air à la hauteur d'un +homme, et tout soudain rejettées contre terre. Or comme quelques-uns de +leurs amis jusques au nombre de treize fussent entrez en ce couvent pour +resjouir celles qui sembloyent soulagées et presque gueries, les unes +tomberent incontinent à la renverse hors de la table où elles estoyent, +sans pouvoir parler, ni conoistre personne, les autres demeurerent +estendues comme mortes, bras et jambes renversées. Une d'entre elles fut +soulevée en l'air, et quoi que les assistans s'efforçassent l'empescher et +y missent la main, toutes fois elle leur estoit arrachée maugré eux, puis +tellement rejettée contre terre qu'elle sembloit morte. Mais se relevant +puis après, comme d'un somme profond, elle sortoit du réfectoir n'ayant +aucun mal. Les unes marchoyent sur le devant des jambes, comme si elles +n'eussent point eu de pieds, et sembloit qu'on les trainast par derrière, +comme dedans un sac deslié. Les autres grimpoyent au faiste des arbres +comme des chats, et en descendoyent à l'aise du corps. Il advint aussi +comme leur abbesse parloit à madame Marguerite, comtesse de Bure, qu'on lui +pinça fort rudement la cuisse, comme si la pièce en eust esté emportée, +dont elle s'écria fort. Portée incontinent en son lict, la playe fut veue +livide et noire, dont toutes fois elle guérit. Cette bourrellerie de +nonnains dura trois ans a descouvert, depuis on tint cela caché. + +«Ce qui advint jadis aux nonnains de Brigitte en leur couvent près de +Xante, convient à ce que nous venons de réciter. Maintenant elles +tressailloyent ou beeloyent comme brebis, ou faisoyent des cris horribles. +Quelques fois elles estoyent poussées hors de leurs chaires au temple où là +mesmes on leur attachoit la voile dessus la teste: et quelques fois leur +gavion estoit tellement estouppé qu'impossible leur estoit d'avaler aucune +viande. Ceste estrange calamité dura l'espace de dix ans en quelques-unes. +Et disoit-on qu'une jeune nonnain, esprise de l'amour d'un jeune homme en +estoit cause, pour ce que ses parens le lui avoyent refusé en mariage. Et +que le diable prenant la forme de ce jeune homme s'estoit monstré à elle en +ses plus ardentes chaleurs, et lui avoit conseillé de se rendre nonnain, +comme elle fit incontinent. Enfermée au couvent, elle devint comme furieuse +et monstra à chacun des horribles et estranges spectacles. Ce mal se glissa +comme une peste en plusieurs autres nonnains. Cette premiere sequestrée +s'abandonna à celui qui la gardoit et en eust deux enfans. Ainsi Satan +dedans et dehors le couvent fit ses efforts détestables.» + +«Cardon rapporte qu'un laboureur... vomissait souventes fois du voirre[1], +des cloux et des cheveux, et (qu'après sa guérison) il sentait dedans son +corps une grande quantité de voirre rompu: lequel faisoit un bruit pareil à +celuy qui se fait par plusieurs pièces de voirre rompu enfermées en un sac. +Il dit encore qu'il se sentoit fort travaillé de ce bruit et que de +dix-huit en dix-huit nuicts sur les sept heures, encore qu'il n'observast +le nombre d'icelles, si est-ce qu'il avoit senti par l'espace de dix-huit +ans qu'il y avoit qu'il estoit guari, autant de coups en son coeur, comme +il y avoit d'heures à sonner: ce qu'il endurait non sans un grand +tourment.» + + [Note 1: Verre.] + +«J'ay veu plusieurs fois, dit Goulart[1], une démoniaque, nommée George, +qui par l'espace de trente ans fut par intervalles fréquens tourmentée du +malin esprit, tellement que parfois en ma présence elle s'enfloit, et +demeuroit si pesante que huict hommes robustes ne pouvoyent la souslever de +terre. Puis un peu après, exhortée au nom de Dieu de s'accourager, certain +bon personnage lui tendant la main, elle se relevoit en pieds, et s'en +retournoit courbée et gémissante chez soy. En tels acces oncques elle ne +fit mal à personne quelconque fust de nuict, fust de jour, et si demeuroit +avec un sien parent qui avoit force petits enfans tellement accoustumez à +cette visitation, que soudain qu'ils l'entendoyent se tordre les bras, +fraper des mains, et tout son corps enfler d'estrange sorte, ils se +rangeoyent en certain endroit de la maison pour recommander ceste patiente +à Dieu. Leurs prières n'estoyent jamais vaines. La trouvant un jour en +certaine autre maison du village où elle demeuroit, je l'exhortoy à +patience... Elle commence à rugir de façon estrange, et de promptitude +merveilleuse me lance sa main gauche, dont elle m'empoigne les deux poings, +me serrant aussi ferme que si j'eusse été lié de fortes cordes. J'essaye me +despetrer, mais en vain, quoy que je fusse aussi robuste qu'un autre. Elle +ne me fit aucune nuisance, ni ne me toucha de la main droite. Ayant esté +retenu d'elle autant de temps que j'ai employé à descrire son histoire, +elle me lasche soudain, me demandant pardon. Je la recommande à Dieu, puis +la conduisis paisiblement en son logis... Quelques jours devant son +trespas, ayant esté fort tourmentée elle s'alicta, saisie d'une fièvre +lente. Alors la fureur du malin esprit fut tellement bridée et limitée, que +la patiente fortifiée extraordinairement en son âme par l'espace de dix ou +douze jours ne cessa de louer Dieu, qui l'avoit soutenue si +miséricordieusement en son affliction, consolant toutes personnes qui la +visitoyent... Je puis dire que Satan fut mis sous les pieds de ceste +patiente, laquelle deceda fort paisiblement en l'invocation de son +sauveur.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 791.] + +Goulart[1] raconte que «il y avoit à Leuenstcet, village appartenant au duc +de Brunswick, une jeune fille nommée Marguerite Achels, aagée de vingt ans, +laquelle demeuroit avec sa soeur. Un jour de juin, voulant nettoyer +quelques souliers, elle prit l'un de ses cousteaux de demi pied de longueur +et comme elle commençoit, assise en un coin de chambre, et encore toute +faible d'une fièvre qui l'avoit tenue long-temps, entra soudain une +vieille, qui l'interrogua si elle avoit encore la fièvre, et comment elle +se portoit de sa maladie, puis sortit sans dire mot. Après que les souliers +eurent esté nettoyés, cette fille laisse tomber le couteau en son giron +lequel depuis elle ne put retrouver, encore qu'elle le cerchast +diligemment; ce qui l'effroya, mais encores plus quand elle descouvrit un +chien noir couché dessous la table qu'elle chassa, espérant trouver son +cousteau. Le chien tout irrité commence à lui monstrer les dents et +grondant se lance en rue, puis s'enfuit. Il sembla incontinent à cette +fille qu'elle sentit je ne sçay quoi, qui lui descendoit par derrière le +lez du dos comme quelque humeur froide, et soudain elle s'esvanouit +demeurant ainsi jusques au troisiesme jour suivant, qu'elle commença à +respirer un petit et à prendre quelque chose pour se sustanter. Or estant +diligemment interroguée de la cause de sa maladie, elle respondit sçavoir +certainement que le couteau tombé en son giron estoit entré dedans son +costé gauche, et qu'en ceste partie elle sentoit douleur. Et encore que ses +parents lui contredissent, d'autant qu'ils attribuoyent cette indisposition +a un humeur melancholique, et qu'elle resvoit à raison de sa maladie, de +ses longues abstinences et autres accidens, si ne cessa-elle point de +persister en ses plaintes, larmes et veilles continuelles, tellement +qu'elle en avoit le cerveau troublé et estoit quelquefois l'espace de deux +jours sans rien prendre, encore qu'on l'en priast par douceur, et +quelquefois on la contraignoit par force. Or avoit-elle ses accès plus +forts en un temps qu'en l'autre, tellement que son repos duroit peu à +raison des continuelles douleurs qui la tourmentoyent: tellement qu'elle +estoit contrainte de se tenir toute courbée sur un baston. Et ce qui plus +augmentoit son angoisse et diminuoit son allegement, estoit que +véritablement, elle croyoit que le cousteau fut en son corps et qu'en cela +chacun lui contredisoit opiniatrement, et lui proposoit l'impossibilité, +jugeant qu'elle avoit la phantasie troublée, attendu que rien +n'apparaissoit qui peust les induire à tel avis, sans que ses continuelles +larmes et plaintes, esquelles on la vit continuer pendant l'espace de +quelques mois et jusques à ce qu'il apparut au costé gauche un peu +au-dessus de la ratelle, entre les deux dernieres costes que nous nommons +fausses, une tumeur de la grosseur d'un oeuf, en forme de croissant, +laquelle accreut et diminua, selon que l'enfleure apparut et print fin. +Alors ceste pauvre malade leur dit: Jusques à présent vous n'avez voulu +croire que le cousteau fut en mon corps, mais vous verrez bientôt comme il +est caché en mon costé. Ainsi le trentième de juin, à sçavoir environ +treize mois accomplis de cette affliction, sortit si grande abondance de +boue hors de l'ulcère, qui s'estoit fait en ce costé, que l'enflure vint à +diminuer, et lors parut la pointe du couteau que la fille désiroit +arracher: toutes fois elle en fut empeschée par ses parens, lesquels +envoyèrent chercher le chirurgien du duc Henri, qui pour lors estoit au +chasteau de Wolfbutel. Ce chirurgien venu le quatriesme jour de juillet, +pria le curé de consoler, instruire et accourager la fille, et de prendre +garde aussi à ses réponses, pour autant que chacun la réputoit démoniaque. +Elle condescendit à estre gouvernée par le chirurgien, non sans opinion que +la mort soudaine s'en ensuivroit. Le chirurgien, voyant la pointe du +cousteau qui se monstroit sous les costes le tint avec ses instruments et +le trouva semblable à l'autre, qui estoit resté dans la gaine, et fort usé +environ le milieu du tranchant. Depuis l'ulcère fut guéri par le +chirurgien.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 155.] + +Mélanchthon[1] cité par Goulart[2] rapporte «qu'il y avoit une fille au +marquisat de Brandebourg, laquelle en arrachant des poils du vestement de +quelque personnage que ce fust, ces poils estoyent incontinent changez en +pièces de monnoye du pays, lesquelles ceste fille maschoit avec un horrible +craquement de dents. Quelques-uns luy ayant arraché de ces pièces d'entre +les mains trouvèrent que c'estoyent vrayes pièces de monnoye, et les +gardent encore. Au reste cette fille estoit fort tourmentée de fois à +autre: mais au bout de quelques mois elle fut du tout guerie et a vescu +depuis en bonne santé; on fit souvent prières pour elle, et s'abstint-on +expressément de toutes autres cérémonies.» + + [Note 1: En ses _Épîtres_.] + + [Note 2: _Thrésor des histoires admirables_.] + +«J'ay entendu, rapporte le même auteur au même endroit[1], qu'en Italie y +avoit une femme fort idiote, agitée du diable, laquelle enquise par Lazare +Bonami, personnage assisté de ses disciples, quel estoit le meilleur vers +de Virgile, répondit tout soudain: + + [Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. + I, p. 143.] + + _Discite justitiam moniti et non temnere divos_. + +C'est, adjousta-t-elle le meilleur et le plus digne vers que Virgile fit +oncques: va-t-en et ne retourne plus ici pour me tenter.» + +Une nommée Louise Maillat, petite démoniaque qui vivait en 1598, perdit +l'usage de ses membres; on la trouva possédée de cinq démons qui +s'appelaient _loup, chat, chien, joly, griffon_. Deux de ces démons +sortirent d'abord par sa bouche en forme de pelotes de la grosseur du +poing; la première rouge comme du feu, la seconde, qui était le chat, +sortit toute noire; les autres partirent avec moins de violence. Tous ces +démons étant hors du corps de la jeune personne firent plusieurs tours +devant le foyer et disparurent. On a su que c'était Françoise Secrétain qui +avait fait avaler ces diables à cette petite fille dans une croûte de pain +de couleur de fumier[1]. + + [Note 1: M. Garinet, _Hist. de la Magie en France_, p. 162.] + + + + +II.--ENSORCELÉS + + +«On tient, dit Goulart[1], d'après Vigenère[2], que si les sorciers +guérissent (c'est-à-dire dessorcelent) un homme maleficié, et par eux ou +autres leurs compagnons ensorcellé, il faut qu'ils donnent le sort à un +autre. Cela est vulgaire par leur confession. De fait, j'ay veu un sorcier +d'Auvergne prisonnier à Paris, l'an 1569, qui guerissoit les bestes et les +hommes quelquefois: et fut trouvé saisi d'un grand livre, plein de poils de +chevaux, vaches et autres bestes, de toutes couleurs. Quand il avoit jeté +le sort pour faire mourir quelque cheval, on venoit à lui, et le guerissoit +en apportant du poil; puis il donnoit le sort à un autre, et ne prenoit +point d'argent; car autrement (comme il disoit) il n'eust pas gueri. Aussi +estoit-il habillé d'une vieille saye composée de mille pieces. Un jour +ayant donné le sort au cheval d'un gentilhomme, on vint à lui. Il guerit le +cheval et donna le sort au palefrenier. On retourne afin qu'il guerist +l'homme. Il respond qu'on demandast au gentilhomme lequel il aimoit mieux +perdre, son homme ou son cheval. Tandis que le gentilhomme fait de +l'empesché et qu'il delibère, son homme mourut, et le sorcier fut pris. Il +fait à noter que le diable veut toujours gaigner au change, tellement que +si le sorcier oste le sort à un cheval, il le donnera à un autre cheval qui +vaudra mieux. S'il guérit une femme, la maladie tombera sur un homme. S'il +dessorcelle un vieillard, il ensorcellera un jeune garçon. Et si le sorcier +ne donne le sort à un autre il est en danger de sa vie. Brief si le diable +guérit (en apparence) le corps, il tue l'ame.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 826.] + + [Note 2: Annotation sur la statue d'Esculape, au 2e volume de + _Philostrate_.] + +«J'en reciteray quelques exemples, dit Bodin[1]: M. Fournier, conseiller +d'Orléans, m'a raconté d'un nommé Hulin Petit, marchand de bois en ceste +ville-là, qu'estant ensorcellé à la mort, il envoya querir un qui se disoit +guerir de toutes maladies (suspect toutes fois d'estre grand sorcier), pour +le guérir: lequel fit response qu'il ne pouvoit le guerir s'il ne donnoit +la maladie à son fils, qui estoit encores à la mammelle. Le (malheureux) +père consentit au parricide de son fils; qui fait bien à noter pour +conoistre la malice de Satan, et la juste fureur du Souverain sur les +personnes qui recourent à cest esprit homicide et à ses instrumens. La +nourrisse entendant cela s'enfuit avec son fils, pendant que le sorcier +touchoit le père pour le guerir. Après l'avoir touché, le père se trouva +gueri. Mais le sorcier demandant le fils, et ne le trouvant point, commence +à crier: Je suis mort! où est l'enfant? Ne l'ayant point trouvé, il s'en +alla; mais il n'eut pas mis les pieds hors la porte que le diable le tua +soudain. Il devint aussi noir que si on l'eust noirci de propos délibéré.» + + [Note 1: Démonomanie, liv. III, ch. II.] + +«J'ay sceu aussi qu'au jugement d'une sorciere, accusée d'avoir ensorcellé +sa voisine en la ville de Nantes, les juges lui commanderent de toucher +celle qui estoit ensorcellée; chose ordinaire aux juges d'Alemagne, et +mesmes en la chambre impériale cela se fait souvent. Elle n'en vouloit rien +faire: on la contraignit; elle s'escria: Je suis morte! Ayant touché la +femme ensorcellée, soudain elle guerit; et la sorcière tomba roide morte +par terre. Elle fut condamnée d'estre bruslée toute morte. Je tiens +l'histoire de l'un des juges qui assista au jugement.» + +«J'ai aprins à Thoulouse, qu'un escholier du parlement de Bourdeaux voyant +son ami travaillé d'une fièvre quarte à l'extrémité, lui conseilla de +donner sa fièvre à l'un de ses ennemis. Il fit réponse qu'il n'avoit point +d'ennemis. Donnez-la donc, dit-il, à vostre serviteur: de quoy le malade +ayant fait conscience, enfin le sorcier lui dit: Donnez-la-moi. Le malade +respond: Je le veux bien. La fièvre empoigne le sorcier qui en mourut, et +le malade reschappa.» + +«C'est aux juges qui commandent, reprend Goulart, d'après Vigenère, et à +ceux qui permettent aux sorciers de toucher les personnes ensorcellées, de +penser à leurs consciences. Dieu seul guérit, Satan frappe par les +sorciers, Dieu le permettant ainsi. Mais Satan ni ses instrumens ne +guérissent point: ains par le courroux redoutable du juste juge, levant le +baston de dessus un pour charger sur l'autre, soit au corps, soit à l'âme, +comme ces exemples le monstrent. Et ainsi font tousjours mal. Comme aussi +Bodin adjouste proprement que les sorciers à l'aide de Satan (auquel ils +servent d'instrumens volontaires, et qui ont leur mouvement procédant d'une +affection dépravée) peuvent nuire et offenser non pas tous, mais seulement +ceux que Dieu permet par son jugement secret (soyent bons ou mauvais) pour +chastier les uns et esprouver les autres; afin de multiplier en ses esleus +sa bénédiction les ayant trouvez (c'est-à-dire rendus par sa grâce tout +puissante) fermes et constans. Néantmoins (dit-il) pour monstrer que les +sorciers, par leurs maudites execrations et sacrifices detestables, sont +ministres de la vengeance de Dieu, prestans la main et la volonté à Satan, +je reciteray une histoire estrange. Au duché de Clèves, près du bourg +d'Elten, sur le grand chemin, les gens de pied et de cheval estoyent +frappez et battus, et les charettes versées: et ne se voyoit autre chose +qu'une main qu'on appeloit Ekerken. Enfin l'on print une sorcière nommée +Sybille Dinscops, qui demeuroit es environs de ce pays-là. Et depuis +qu'elle fut bruslée on n'y a rien veu. Ce fut l'an 1535.» + +«Près le village de Baron en Valois fut jetté un bouquet au passage d'un +escallier pour entrer d'un mauvais chemin en un champ: si empoisonné mais +de sortilège, qu'un chien ayant bondi par-dessus le premier en mourut +soudain. Le maistre passa après; et encore que la première furie et vigueur +de l'enchantement, pour avoir operé sur cest animal fust aucunement +rebouchée, l'homme ne laissa pas pour cela d'entrer en un acces d'ire dont +il cuida presque mourir, et en estoit desja en termes, si l'autheur ayant +esté pris par soupçon n'eus desfait le charme. Il fut tost apres executé +dans Paris et confessa à la mort que si l'autre eust levé le bouquet il fut +expiré sur le champ.» + +«Je raconteray encore ce que j'ay ouï n'y a pas longtemps raconter à +monseigneur le duc de Nivernois et à plus de vingt gentils hommes dignes de +foy avoir veu de leurs propres yeux, ce qui advint à Neufvy-sur-Loire, où +le sieur et la dame du lieu ayant déposé leur procureur fiscal, tost après +une jeune fille qu'ils avoyent de l'aage de quinze à seize ans, se trouva +tout à un instant saisie d'une langueur universelle en tous ses membres, si +qu'elle sechoit à veue d'oeil, sans que les médecins y peussent non +seulement trouver remede d'y donner quelque allegement, mais non pas mesme +concevoir aucune occasion apparente d'où pouvoit prevenir ce mal. Estans +doncques venus le père et la mère comme au dernier desespoir, il leur va +tomber en la fantaisie que ce pourroit estre par avanture quelque vengeance +de leur procureur, qui avoit une fort estroite communication et accointance +avec un berger d'auprès de Sancerre, le plus grand sorcier de tout le +Berry: et sur ce soupçon le firent fort bien mettre en cul de fosse; là où +menacé d'infinies tortures, il desbagoula enfin que ceste damoiselle avoit +esté ensorcellée par le berger, lequel avoit fait une image de cire: et à +mesure qu'il la molestoit la fille se trouvoit molestée de mesme. Enfin ils +dirent à la mère: Madame, il n'y a qu'un seul moyen de la guerir, et faut +nécessairement que pour la sauver vous vous resolviez de perdre la plus +chere chose que vous ayez en ce monde, excepté les créatures raisonnables. +En bonne foy, répondit-elle, je vous en diray la pure vérité: il n'y a rien +que pour le regard j'aime tant que ma guenon. Mais pour garantir ma fille +de la langueur où je la voy, je vous l'abandonne. On ne se donna garde que +peu de jours après on vid la fille s'aider d'un bras, et la guenon demeurer +percluse de mesme. Consequemment peu à peu dans la revolution de la lune +ceste jeune damoiselle fut du tout guerie, fors sa foiblesse, et la guenon +mourut en douleurs extremes.» + +Suivant Bodin[1], «Hippocrates, au livre _de l'Épilepsie_, qu'il appelle +maladie sacrée, escrit qu'il y avoit plusieurs imposteurs qui se vantoyent +de guérir du mal caduc, disant que c'estoit la puissance des démons: en +fouissant en terre, ou jettant en la mer le sort d'expiation, et la plupart +n'estoit que belistres. Enfin il adjouste, il n'y a que Dieu qui efface les +pechers, qui soit notre salut et delivrance. Et à ce propos Jacques +Spranger, inquisiteur des sorciers, escrit qu'il a veu un evesque +d'Alemagne, lequel estant ensorcellé fut averti par une vieille sorcière +que sa maladie estoit venue par malice, et qu'il n'y avoit moyen de la +guerir que par sort, en faisant mourir la sorcière qui l'avoit ensorcelé. +De quoy estant estonné, il envoye en poste à Rome prier le pape Nicolas V +qu'il lui donnast dispense de guerir en ceste sorte: ce que le pape lui +accorda, aimant uniquement l'evesque; et portoit la dispense ceste clause, +pour fuir de deux maux le plus grand. La dispense venue, la sorcière dit, +puisque le pape et l'evesque le vouloyent, qu'elle s'y employeroit. Sur la +minuict l'evesque recouvra santé; et au mesme instant la sorcière qui avoit +ensorcellé l'evesque fut frappée de maladie dont elle mourut. Aussi void-on +que Satan fit que le pape, l'evesque et la sorcière furent homicides: et +laissa à tous trois une impression de servir et obéir à ses commandemens: +et cependant la sorcière qui mourut ne voulut oncques se repentir, au +contraire elle se recommandoit à Satan afin qu'il la guerist. On voit aussi +le terrible jugement de Dieu qui se venge de ses ennemis par ses ennemis. +Car ordinairement les sorciers descouvrent le malefice, et se font mourir +les uns les autres: d'autant qu'il ne chaut à Satan par quel moyen, pourveu +qu'il vienne à bout du genre humain, en tuant le corps ou l'ame, ou les +deux ensemble. Je diray un exemple avenu en Poictou, l'an 1571. Le roy +Charles IX ayant disné commanda qu'on lui amenast le sorcier +Trois-Eschelles, auquel il avoit donné sa grace pour accuser ses complices. +Il confessa devant le roy, enpresence de plusieurs grands seigneurs, la +façon du transport des sorciers, des danses, des sacifices faits à Satan, +des paillardises avec les diables en figures d'hommes et de femmes: et que +chacun prenoit des pouldres pour faire mourir gens, bestes et fruits. Et +comme chacun s'estonnoit de ce qu'il disoit, Gaspar de Colligni, lors +amiral de France, qui estoit présent, dit qu'on avoit prins en Poictou peu +de temps auparavant un jeune garçon accusé d'avoir fait mourir deux +gentilshommes. Il confessa qu'il estoit leur serviteur, et que les ayant +veu jetter des pouldres aux maisons, et sur des bleds, disant ces mots, +Malediction, etc., ayant trouvé de ces pouldres il en print, et en jetta +sur le lict où couchoyent les deux gentilshommes, qui furent trouver morts +en leur lict, tout enflez, et tout noirs. Il fut absouls par les juges. +Trois-Eschelles en raconta lors beaucoup de semblables.» + + [Note 1: _Démonomanie_, liv. III, ch. V.] + +Le vendredi, 1er mai 1705, à cinq heures du soir, Denis Milanges de la +Richardière, fils d'un avocat au parlement de Paris, fut attaqué, à +dix-huit ans, de léthargies et de démences si singulières, que les médecins +ne surent qu'en dire. On lui donna de l'émétique, et ses parents +l'emmenèrent à leur maison de Noisy-le-Grand, où son mal devint plus fort; +si bien qu'on déclara qu'il était ensorcelé. + +On lui demanda s'il n'avait pas eu de démêlés avec quelque berger; il conta +que le 18 avril précédent, comme il traversait à cheval le village de +Noisy, son cheval s'était arrêté court dans la rue de Feret, vis-à-vis +la chapelle, sans qu'il pût le faire avancer; qu'il avait vu sur ces +entrefaites un berger qu'il ne connaissait pas, lequel lui avait dit: +Monsieur, retournez chez vous, car votre cheval n'avancera point. + +Cet homme, qui lui avait paru âgé d'une cinquantaine d'années, était de +haute taille, de mauvaise physionomie, ayant la barbe et les cheveux noirs, +la houlette à la main, et deux chiens noirs à courtes oreilles auprès de +lui. + +Le jeune Milanges se moqua du propos du berger. Cependant il ne put faire +avancer son cheval et il fut obligé de le ramener par la bride à la maison, +où il tomba malade. Était-ce l'effet de l'impatience et de la colère? ou le +sorcier lui avait-il jeté un sort? + +M. de la Richardière le père fit mille choses en vain pour la guérison de +son fils. Comme un jour ce jeune homme rentrait seul dans sa chambre, il y +trouva son vieux berger, assis dans un fauteuil, avec sa houlette et ses +deux chiens noirs. Cette vision l'épouvanta; il appela du monde; mais +personne que lui ne voyait le sorcier. Il soutint toutefois qu'il le voyait +très bien; il ajouta même que ce berger s'appelait _Danis_, quoiqu'il +ignorât qui pouvait avoir révélé son nom. Il continua de le voir tout seul. +Sur les six heures du soir, il tomba à terre en disant que le berger était +sur lui et l'écrasait; et, en présence de tous les assistants, qui ne +voyaient rien, il tira de sa poche un couteau pointu, dont il donna cinq +ou six coups dans le visage du malheureux par qui il se croyait assailli. + +Enfin, au bout de huit semaines de souffrances, il alla à Saint-Maur, avec +confiance qu'il guérirait ce jour-là. Il se trouva mal trois fois; mais +après la messe, il lui sembla qu'il voyait saint Maur debout, en habit de +bénédictin, et le berger à sa gauche, le visage ensanglanté de cinq coups +de couteau, sa houlette à la main et ses deux chiens à ses côtés. Il +s'écria qu'il était guéri, et il le fut en effet dès ce moment. + +Quelques jours après, chassant dans les environs de Noisy, il vit +effectivement son berger dans une vigne. Cet aspect lui fit horreur; il +donna au sorcier un coup de crosse de fusil sur la tête: Ah! monsieur, vous +me tuez! s'écria le berger en fuyant; mais le lendemain il vint trouver M. +de la Richardière, se jeta à ses genoux, lui avoua qu'il s'appelait Danis, +qu'il était sorcier depuis vingt ans, qu'il lui avait en effet donné le +sort dont il avait été affligé, que ce sort devait durer un an; qu'il n'en +avait été guéri au bout de huit semaines qu'à la faveur des neuvaines qu'on +avait faites; que le maléfice était retombé sur lui Danis, et qu'il se +recommandait à sa miséricorde. Puis, comme les archers le poursuivaient, le +berger tua ses chiens, jeta sa houlette, changea d'habits, se réfugia à +Torcy, fit pénitence et mourut au bout de quelques jours... + +Le père Lebrun, qui rapporte[1] longuement cette aventure, pense qu'il peut +bien y avoir là sortilège. Il se peut aussi, plus vraisemblablement, qu'il +n'y eût qu'hallucination. + + [Note 1: _Histoire des pratiques superstitieuses_, t. I, p. 281.] + + + + +III.--HOMMES CHANGÉS EN BÊTES. LYCANTHROPES. LOUPS-GAROUS. + + +Suivant Donat de Hautemer[1], cité par Goulart[2]. «il y a des lycanthropes +esquels l'humeur melancholique domine tellement qu'ils pensent +véritablement estre transmuez en loups. Ceste maladie, comme tesmoigne +Aetius au sixiesme livre, chapitre XI et Paulus au troisième livre, +chapitre XVI, et autres modernes, est une espece de melancholie, mais +estrangement noire et vehemente. Car ceux qui en sont atteints sortent de +leurs maisons au mois de fevrier, contrefont les loups presques en toute +chose, et toute nuict ne font que courir par les coemetieres et autour des +sepulchres, tellement qu'on descouvre incontinent en eux une merveilleuse +alteration de cerveau, surtout en l'imagination et pensée misérablement +corrompue: en telle sorte que leur memoire a quelque vigueur, comme je l'ay +remarqué en un de ces melancholiques lycanthropes que nous appelons +loups-garoux. Car lui qui me conoissoit bien, estant un jour saisi de son +mal, et me rencontrant, je me tiray à quartier craignant qu'il m'offensast. +Lui m'ayant un peu regardé passa outre suivi d'une troupe de gens. Il +portait lors sur ses espaules la cuisse entière et la jambe d'un mort. +Ayant esté soigneusement medicamenté, il fut gueri de cette maladie. Et me +rencontrant une autre fois me demanda si j'avais point eu peur, lorsqu'il +me vint à la rencontre en tel endroit: ce qui me fait penser que sa memoire +n'estoit point blessée en l'accès et vehemence de son mal, combien que son +imagination le fust grandement. + + [Note 1: Au IXe chapitre de son _Traicté de la guérison des + maladies_.] + + [Note 2: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 336.] + +«Guillaume de Brabant, au récit de Wier[1] répété par Goulart[2], a escrit +en son _Histoire_ qu'un homme de sens et entendement rassis, fut toutes +fois tellement travaillé du malin esprit, qu'en certaine saison de l'année +il pensoit estre un loup ravissant, couroit çà et là dedans les bois, +cavernes et deserts, surtout après les petits enfants: mesmes il dit que +cest homme fut souvent trouvé courant par les déserts comme un homme hors +du sens, et qu'enfin par la grâce de Dieu il revint à soy et fut guéri. Il +y eust aussi, comme récite Job Fincel au IIe livre _des Miracles_, un +villageois près de Paule l'an mil cinq cens quarante et un, lequel pensoit +estre loup, et assaillit plusieurs hommes par les champs: en tua +quelques-uns. Enfin, prins et non sans grande difficulté, il asseura +fermement qu'il estoit loup, et qu'il n'y avoit autre différence, sinon que +les loups ordinairement estoyent velus dehors et lui l'estoit entre cuir et +chair. Quelques-uns trop inhumains et loups par effect, voulans +expérimenter la vérité du faict, lui firent plusieurs taillades sur les +bras et sur les jambes, puis conoissans leur faute, et l'innocence de ce +melancholique, le commirent aux chirurgiens pour le penser, entre les mains +desquels il mourut quelques jours après. Les affligez de telle maladie sont +pasles, ont les yeux enfoncez et haves, ne voyent que malaisément, ont la +langue fort seiche, sont alterez et sans salive en bouche. Pline et autres +escrivent que la cervelle d'ours esmeut des imaginations bestiales. Mesme +il se dit que l'on en fit manger de nostre temps à un gentil-homme +espagnol, lequel en eut la fantaisie tellement troublée, que pensant estre +transformé en ours, il s'enfuit dans les montagnes et deserts.» + + [Note 1: En son IVe livre _Des prestiges_, ch. XXIII.] + + [Note 2: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 336.] + +«Quant aux lycanthropes, qui ont tellement l'imagination blessée, dit +Goulart[1], qu'outre plus que par quelque particularité efficace de Satan, +ils apparoissent loups et non hommes à ceux qui les voyent courir et faire +divers dommages, Bodin soustient que le diable peut changer la figure d'un +corps en autre, veu la puissance grande que Dieu lui donne en ce monde +élémentaire. Il veut donc qu'il y ait des lycanthropes transformez +réellement et de fait d'hommes en loups, alléguant divers exemples et +histoires à ce propos. Enfin après plusieurs disputes, il maintient l'une +et l'autre sorte de lycanthropie. Et quant à celle-ci, represente tout à la +fin de ce chapitre le sommaire de son propos, à sçavoir, que les hommes +sont quelquefois transmuez en beste, demeurant la forme et la raison +humaine: soit que cela se fasse par la puissance de Dieu immédiatement, +soit qu'il donne ceste puissance à Satan, exécuteur de sa volonté, ou +plustost de ses redoutables jugements. Et si nous confessons (dit-il) la +vérité de l'histoire sacrée en Daniel, touchant la transformation de +Nabuchodonosor, et de l'histoire de la femme de Lot changée en pierre +immobile, il est certain que le changement d'homme en boeuf ou en pierre +est possible: et par conséquent possible en tous autres animaux.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 338.] + +G. Peucer[1] dit en parlant de la lycanthropie: «Quant est de moy j'ay +autresfois estimé fabuleux et ridicule ce que l'on m'a souvent conté de +cette transformation d'hommes en loups: mais j'ay aprins par certains et +éprouvez indices et par tesmoins dignes de foy que ce ne sont choses du +tout controverses et incroyables, attendu ce qu'ils disent de telles +transformations qui arrivent tous les ans douze jours après Noel en Livonie +et les pays limitrophes: comme ils l'ont sceu au vray par les confessions +de ceux qui ont été emprisonnez et tourmentez pour tels forfaits. Voicy +comme ils disent que cela se fait. Incontinent apres que le jour de Noel +est passé, un garçon boiteux va par pays appeler ces esclaves du diable, +qui sont en grand nombre, et leur enjoint de s'acheminer après luy. S'ils +different ou retardent, incontinent vient un grand homme avec un fouet fait +de chaînettes de fer, dont il se hate bien d'aller, et quelquefois estrille +si rudement ces misérables, que long-temps après les marques du fouet +demeurent et font grande douleur à ceux qui ont esté frappez. Incontinent +qu'ils sont en chemin les voilà tous changez et transformez en loups... Ils +se trouvent par milliers, ayans pour conducteur ce porte-fouet après lequel +ils marchent, s'estimans estre devenus loups. Estans en campagne, ils se +ruent sur les troupeaux de bestail qui se trouvent, deschirent et emportent +ce qu'ils peuvent, font plusieurs autres dommages; mais il ne leur est +point permis de toucher ni blesser les personnes. Quand ils approchent des +rivières, leur guide fend les eaux avec son fouet tellement qu'elles +semblent s'entr'ouvrir et laisser un entre deux pour passer à sec. Au bout +de douze jours toute la troupe s'escarte, et chascun retourne en sa maison +ayant despoullé la forme de loup et reprins celle d'homme. Cette +transformation se fait, disent-ils, en ceste sorte. Les transformez tombent +soudain par terre comme gens sujets au mal caduc, et demeurent estendus +comme morts et privez de tout sentiment, et ils ne bougent de là ni ne vont +en lieu quelconque, ni ne sont aucunement transformez en loups, ains +ressemblent à des charongnes, car quoy qu'on les roule et secoue ils ne +montrent aucune apparence quelconque de vie.» + + [Note 1: _Les Devins_, p. 198.] + +Bodin[1] rapporte en effet plusieurs cas de lycanthropie et d'hommes +changés en bêtes. + + [Note 1: _Démonomanie_.] + +«Pierre Mamot, en un petit traicté qu'il a fait des sorciers, dit avoir veu +ce changement d'hommes en loups, luy estant en Savoye. Et Henry de Cologne +au traicté qu'il a fait _de Lamiis_ tient cela pour indubitable. Et Ulrich +le meusnier en un petit livre qu'il a dédié à l'empereur Sigismond, escrit +la dispute qui fut faite devant l'empereur et dit qu'il fut conclu par vive +raison et par l'expérience d'infinis exemples que telle transformation +estoit véritable, et dit luy-mesme avoir veu un lycanthrope à Constance, +qui fut accusé, convaincu, condamné et puis exécuté à mort après sa +confession. Et se trouvent plusieurs livres publiez en Allemagne que l'un +des plus grands rois de la chrétienté, qui est mort n'a pas longtemps, et +qui estoit en réputation d'être l'un des plus grands sorciers du monde +souvent estoit mué en loup.» + +«Il me souvient que le procureur général du roy Bourdin m'en a récité un +autre qu'on luy avoit envoyé du bas pays, avec tout le procès signé du juge +et des greffiers, d'un loup qui fut frappé d'un traict dans la cuisse, et +depuis se trouve dans son lict avec le traict, qui luy fut arraché estant +rechangé en forme d'homme et le traict cogneu par celuy qui l'avoit tiré, +le temps et le lieu justifié par la confession du personnage.» + +«Garnier jugé et condamné par le parlement de Dole estant en forme de +loup-garou print une jeune fille de l'aage de dix à douze ans près le bois +de la Serre, en une vigne, au vignoble de Chastenoy près Dole un quart de +lieue, et illec l'avoit tuée, et occise tant avec ses mains semblans +pattes, qu'avec ses dents, et mangé la chair des cuisses et bras d'icelle, +et en avoit porté à sa femme. Et pour avoir en mesme forme un mois après +pris une autre fille et icelle tuée pour la manger s'il n'eust esté empéché +par trois personnes comme il l'a confessé; et quinze jours après avoir +estranglé un jeune enfant de dix ans au vignoble de Gredisans et mangé la +chair des cuisses, jambes et ventre d'iceluy, et pour avoir en forme +d'homme et non de loup tué un autre garçon de l'aage de douze à treze ans +au bois du village de Porouse en intention de le manger, si on ne l'eust +empesché, il fut condamné à estre brûlé vif et l'arrêt exécuté.» + +«Au Parlement de Bezançon, les accusés estoient Pierre Burgot et Michel +Verdun qui confessèrent avoir renoncé à Dieu et juré de servir le diable. +Et Michel Verdun mena Burgot au bord du Chastel Charlon, où chacun avoit +une chandelle de cire verde qui faisoit la flamme bleue et obscure et +faisoient les danses et sacrifices au diable. Puis après s'estans oincts +furent retournez en loups courant d'une legereté incroyable, puis ils +s'estoyent changez en hommes et soudain rechangez en loups et couplez avec +louves avec tel plaisir qu'ils avoient accoutumé avec les femmes; ils +confessèrent aussi à sçavoir: Burgot avoir tué un jeune garçon de sept ans +avec ses pattes et dents de loup et qu'il le vouloit manger, n'eust esté +les paysans luy donnèrent la chasse... Et que tous deux avoient mangé +quatre jeunes filles; et qu'en touchant d'une poudre ils faisoient mourir +les personnes.» + +«Job Fincel, au livre XI des _Merveilles_ écrit qu'il y avoit à Padoue un +lycanthrope qui fut attrappé et ses pattes de loup luy furent coupées, et +au mesme instant il se trouva les bras et les piez coupez. Cela est pour +confirmer le procès fait aux sorciers de Vernon (an 1556), qui +fréquentaient et s'assembloient ordinairement en un chastel vieil et ancien +en guise de nombre infini de chats. Il se trouva quatre ou cinq hommes qui +résolurent d'y demeurer la nuict, où ils se trouvèrent assaillis de la +multitude de chats; et l'un des hommes y fut tué, les autres bien marquez, +et néanmoins blessèrent plusieurs chats qui se trouvèrent après mués, +enfermés et bien blessés. Et d'autant que cela semblait incroyable, la +procédure fut délaissée.» + +«Mais les cinq inquisiteurs qui estoient expérimentez en telles causes ont +laissé par écrit qu'il y eut trois sorciers près Strasbourg qui +assaillirent un laboureur en guise de trois grands chats, et en se +défendant il blessa et chassa les chats, qui se trouvèrent au lit malade en +forme de femmes fort blessées à l'instant même: et sur ce enquises elles +accusèrent celuy qui les avoit frappées, qui dit aux juges l'heure et le +lieu qu'il avoit été assailly de chats, et qu'il les avoit blessés.» + +Guyon[1] rapporte l'histoire d'un enchanteur qui se changeait en +différentes bêtes: + + [Note 1: _Les diverses leçons_.] + +«Aucuns persuadèrent, dit-il, à Ferdinand, empereur premier de ce nom, de +faire venir devant lui un enchanteur et magicien polonais en la ville de +Numbourg, pour s'informer quelle yssue auroit le different qu'il avoit avec +le Turc, touchant le royaume de Hongrie, et que non seulement il usoit de +divination, mais aussi faisoit beaucoup de choses merveilleuses, et combien +que ledit sieur Roy ne le vouloit voir, si est-ce que ses courtizans +l'introduirent dans sa chambre, où il fit beaucoup de choses admirables, +entre autres, il se transformoit en cheval, s'estanz oing de quelque +graisse, puis en forme de boeuf, et tiercement en lyon, tout en moins d'une +heure, dont ledit empereur eut si grande frayeur, qu'il commanda qu'on le +chassât, et ne voulut onc s'enquerir de ce maraud des choses futures.» + +«Il ne faut plus douter, ajoute le même auteur[1], si Lucius Apuleius +Platonic auroit été sorcier, et s'il auroit esté transformé en asne, +d'autant qu'il en fut tiré en justice par devant le proconsul d'Affrique, +du temps de l'empereur Antonin premier, l'an de J.-C. 150, comme Appoloine +Tiance, longtemps avant luy, soubz Domitian, l'an 60, fut aussi actionné +pour mesme fait. Et plus de trois ans après ce bruit persista jusqu'au +temps de sainct Augustin qui estoit africain, qui l'a escrit et confirmé; +comme aussi de son temps le père d'un Prestantius fut transmué en cheval, +ainsi que ledit l'assura audit sainct Augustin... Son père estant décédé, +il despendit en peu de temps la plus grande partie de ses biens, usant des +arts magiques, et pour fuir la pauvreté pourchassa de se marier avec +Pudentille, femme veufve et riche d'Oer, fort longtemps, et y persista tant +qu'elle acquiesça. Bientôt après mourut un fils unique héritier qu'elle +avoit eu de son autre mary. Ces choses passées en ceste façon firent +conjecturer qu'il avoit par art magique séduit Pudentille, que plusieurs +illustres personnes n'avoyent pu faire condescendre à se marier, pour +parvenir aux biens du susdit fils. On disoit aussi que le grand et profond +sçavoir qui estoit en luy, pour les grandes et difficiles questions qu'il +résolvoit ordinairement passoit le commun des autres hommes, pour ce qu'il +avoit un démon ou diable familier. Plus, on lui avoit vu faire beaucoup de +choses admirables, comme se rendre invisible, autres fois se transformer en +cheval ou en oyseau, se percer le corps d'une espée, sans se blesser, et +plusieurs autres choses semblables. Il fut en fin accusé par un Sicilius +Aemilianus, censeur, devant Claude Maxime, proconsul d'Affrique, qu'on +disoit estre chrestien: on ne trouve point de condamnation contre luy. Or +qu'il aye esté transformé en asne, sainct Augustin le tient pour tout +asseuré, l'ayant lu dans certains autheurs véritables et dignes d'estre +creuz, aussi qu'il estoit du mesme pays: et ceste transformation lui advint +en Thessalie avant qu'il fust versé en la magie, par une sorcière qui le +vendit, laquelle le recouvra après qu'il eut servi de son mestier d'asne +quelques ans, ayant les mesmes forces et façons de manger et braire que les +autres asnes, l'ame raisonnable neantmoins demeura entière et saine, comme +luy-mesme atteste. Et à fin de couvrir son fait parce que le bruit estoit +tel et vraysemblable, il en a composé un livre qu'il a intitulé l'_Asne +d'or_, entremeslé de beaucoup de fables et discours, pour démonstrer les +vices des hommes de son temps, qu'il avoit ouy lire ou veu faire, durant sa +transformation, avec plusieurs de ses travaux et peines qu'il souffrit +durant sa métamorphose.» + + [Note 1: _Les diverses leçons_.] + +«Quoy qu'il puisse estre, ledit sainct Augustin, au livre de la _Cité de +Dieu_, livre XVIII, chap. XVII et XVIII, récite que de son temps, il y +avoit es Alpes certaines femmes sorcières qui donnoyent à manger de certain +formage aux passants et soudainement estoyent transformez en asnes ou en +autres bestes de sommes, et leur faisoyent porter des charges jusqu'à +certains lieux; ce qu'ayant exécuté, leur rendoyent la forme humaine.» + +«L'évesque de Tyr, historien, escrit que de son temps, qui pouvoit estre +1220, il y eut quelques Anglois que leur Roy envoyoit au secours des +Chrestiens qui guerroyoient en la terre saincte, qui estans arrivez en une +havre de l'isle de Cypre, une femme sorcière transmua un jeune soldat +anglois en asne, lequel voulant retourner vers ses compagnons dans le +navire fut chassé à coups de baston, lequel s'en retourna à la sorcière, +qui s'en servit jusqu'à ce qu'on s'apperceut que l'asne s'agenouilla dans +une Église, faisant choses qui ne pouvoyent partir que d'un animal +raisonnable, et par suspicion la sorcière qui le suivoit estant prise par +authorité de justice, le restitua en forme humaine trois ans après sa +transformation, laquelle fut sur le champ exécutée à mort.» + +«Nous lisons, reprend Loys Guyon[1] qu'Ammonius, philosophe peripateticien, +avoit ordinairement à ses leçons et lors qu'il enseignoit un asne, qui +estoit du temps de Lucius Septimius Severus, empereur, l'an de J.-C. 196. +Je penseroy bien que cest asne eust esté autrefois homme, et qu'il +comprenait bien ce que ledit Ammonius enseignoit, car ces personnes +transformées, la raison leur demeure comme l'asseure le dit sainct Augustin +et plusieurs autres auteurs.» + + [Note 1: _Diverses leçons_, t. I, p. 426.] + +«Fulgose escrit, livre VIII, chap. II, que du temps du pape Léon, qui +vivoit l'an 930, il y avoit en Allemagne deux sorcières hostesses qui +avoyent accoustumé de changer ainsi quelques fois leurs hostes en bestes, +et comme une fois elles changèrent un jeune garçon basteleur en asne, qui +donnoit mille plaisirs aux passans, n'ayant point perdu la raison, leur +voisin l'acheta bien cher, mais elles dirent à l'acheteur qu'elles ne le +luy garantiraient pas et qu'il le perdoit s'il alloit à la rivière. Or +l'asne s'estant un jour eschappé, courant au lac prochain où s'étant plongé +en l'eau, retourna en sa figure. Nostre Apuleius dit qu'il reprint sa forme +humaine pour avoir mangé des roses.» + +«On voit encore aujourd'huy en Egypte des asnes qu'aucuns mènent en la +place publique lesquels font plusieurs tours d'agilité, et des singeries, +entendans tout ce qu'on leur commande, et l'exécutent: comme de monstrer la +plus belle femme de la compagnie, ce qu'ils font, et plusieurs austres +choses qu'on ne voudroit croire: ainsi que le récite Belon, medecin, en ses +observations, qu'il a veus et d'autres aussi, qui y ont esté, qui me l'ont +affirmé de mesme.» + +«On amena un jour à sainct Macaire l'Egyptien, dit dom Calmet[1], une +honnête femme qui avoit été métamorphosée en cavalle par l'art pernicieux +d'un magicien. Son mari et tous ceux qui la virent crurent qu'elle étoit +réellement changée en jument. Cette femme demeura trois jours et trois +nuits sans prendre aucune nourriture, ni propre à l'homme, ni propre à un +cheval. On la fit voir aux prêtres du lieu, qui ne purent y apporter aucun +remède. On la mena à la cellule de sainct Macaire, à qui Dieu avoit révelé +qu'elle devoit venir. Ses disciples vouloient la renvoyer, croyant que +c'étoit une cavalle, ils avertirent le saint de son arrivée, et du sujet de +son voyage. Il leur dit: Vous êtes de vrais animaux, qui croyez voir ce qui +n'est point; cette femme n'est point changée, mais vos yeux sont fascinés. +En même temps, il répandit de l'eau bénite sur la tête de cette femme, et +tous les assistants la virent dans son premier état. Il lui fit donner à +manger, et la renvoya saine et sauve avec son mari. En la renvoyant, il lui +dit: Ne vous éloignez point de l'église, car ceci vous est arrivé, pour +avoir été cinq semaines sans vous approcher des sacremens de notre +Sauveur.» + + [Note 1: _Traité des apparitions des esprits_, t. I, p. 102.] + + + + +IV.--SORTILÈGES + + +On appelle sortilèges ou maléfices toutes pratiques superstitieuses +employées dans le dessein de nuire aux hommes, aux animaux ou aux fruits de +la terre. On appelle encore maléfices les malapies et autres accidents +malheureux causés par un art infernal et qui ne peuvent s'enlever que par +un pouvoir surnaturel. + +Il y a sept principales sortes de maléfices employés par les sorciers: 1° +ils mettent dans le coeur une passion criminelle; 2° ils inspirent des +sentiments de haine ou d'envie à une personne contre une autre; 3° ils +jettent des ligatures; 4° ils donnent des maladies; 5° ils font mourir les +gens; 6° ils ôtent l'usage de la raison: 7° ils nuisent dans les biens et +appauvrissent leurs ennemis. Les anciens se préservaient des maléfices à +venir en crachant dans leur sein. + +En Allemagne, quand une sorcière avait rendu un homme ou un cheval impotent +et maléficié, on prenait les boyaux d'un autre homme ou d'un cheval mort, +on les traînait jusqu'à quelque logis, sans entrer par la porte commune, +mais par le soupirail de la cave, ou par-dessous terre, et on y brûlait ces +intestins. Alors la sorcière qui avait jeté le maléfice sentait dans les +entrailles une violente douleur, et s'en allait droit à la maison où l'on +brûlait les intestins pour y prendre un charbon ardent, ce qui faisait +cesser le mal. Si on ne lui ouvrait promptement la porte, la maison se +remplissait de ténèbres avec un tonnerre effroyable, et ceux qui étaient +dedans étaient contraints d'ouvrir pour conserver leur vie[1]. Les +sorciers, en ôtant un sort ou maléfice, sont obligés de le donner à quelque +chose de plus considérable que l'être ou l'objet à qui ils l'ôtent: sinon, +le maléfice retombe sur eux. Mais un sorcier ne peut ôter un maléfice s'il +est entre les mains de la justice: il faut pour cela qu'il soit pleinement +libre. + + [Note l: Bodin, _Démonomanie_.] + +On a regardé souvent les épidémies comme des maléfices. Les sorciers, +disait-on, mettent quelquefois, sous le seuil de la bergerie ou de l'étable +qu'ils veulent ruiner, une touffe de cheveux, ou un crapaud, avec trois +maudissons, pour faire mourir étiques les moutons et les bestiaux qui +passent dessus: on n'arrête le mal qu'en ôtant le maléfice. De Lancre dit +qu'un boulanger de Limoges, voulant faire du pain blanc suivant sa coutume, +sa pâte fut tellement charmée et maléficiée par une sorcière qu'il fit du +pain noir, insipide et infect. + +Une magicienne ou sorcière, pour gagner le coeur d'un jeune homme marié, +mit sous son lit, dans un pot bien bouché, un crapaud qui avait les yeux +fermés; le jeune homme quitta sa femme et ses enfants pour s'attacher à la +sorcière; mais la femme trouva le maléfice, le fit brûler, et son mari +revint à elle[1]. + + [Note 1: Delrio, _Disquisitions magiques_.] + +Un pauvre jeune homme ayant quitté ses sabots pour monter à une échelle, +une sorcière y mit quelque poison sans qu'il s'en aperçut, et le jeune +homme, en descendant, s'étant donné une entorse, fut boiteux toute sa +vie[1]. + + [Note 1: De Lancre, _De l'inconstance, etc._] + +Une femme ensorcelée devint si grasse, dit Delrio, que c'était une boule +dont on ne voyait plus le visage, ce qui ne laissait pas d'être +considérable. De plus, on entendait dans ses entrailles le même bruit que +font les poules, les coqs, les canards, les moutons, les boeufs, les +chiens, les cochons et les chevaux, de façon qu'on aurait pu la prendre +pour une basse-cour ambulante. + +Une sorcière avait rendu un maçon impotent et tellement courbé, qu'il avait +presque la tête entre les jambes. Il accusa la sorcière du maléfice qu'il +éprouvait; on l'arrêta, et le juge lui dit qu'elle ne se sauverait qu'en +guérissant le maçon. Elle se fit apporter par sa fille un petit paquet de +sa maison, et, après avoir adoré le diable, la face en terre, en marmottant +quelques charmes, elle donna le paquet au maçon, lui commanda de se baigner +et de le mettre dans son bain, en disant: _Va de par le diable_! Le maçon +le fit, et guérit. Avant de mettre le paquet dans le bain, on voulut savoir +ce qu'il contenait: on y trouva trois petits lézards vifs; et quand le +maçon fut dans le bain, il sentit sous lui comme trois grosses carpes, +qu'on chercha un moment après sans rien trouver[1]. + + [Note 1: Bodin, _Démonomanie_.] + +Les sorciers mettent parfois le diable dans des noix, et les donnent aux +petits enfants, qui deviennent maléficiés. Un de nos démonographes (c'est, +je pense, Boguet) rapporte que, dans je ne sais quelle ville, un sorcier +avait mis sur le parapet d'un pont une pomme maléficiée, pour un de ses +ennemis, qui était gourmand de tout ce qu'il pouvait trouver sans desserrer +la bourse. Heureusement le sorcier fut aperçu par des gens expérimentés, +qui défendirent prudemment à qui que ce fût d'oser porter la main à la +pomme, sous peine d'avaler le diable. Il fallait pourtant l'ôter, à moins +qu'on ne voulût lui donner des gardes. On fut longtemps à délibérer, sans +trouver aucun moyen de s'en défaire; enfin il se présenta un champion qui, +muni d'une perche, s'avança à une distance de la pomme et la poussa dans la +rivière, où étant tombée, on en vit sortir plusieurs petits diables en +forme de poissons. Les spectateurs prirent des pierres et les jetèrent à la +tête de ces petits démons, qui ne se montrèrent plus... + +Boguet conte encore qu'une jeune fille ensorcelée rendit de petits lézards, +lesquels s'envolèrent par un trou qui se fit au plancher. + +«Il faut bien prendre garde, dit Bodin[1], à la distinction des sortilèges, +pour juger l'énormité d'entre les sorciers qui ont convention expresse avec +le diable et ceux qui usent de ligatures et autres arts de sortilèges. Car +il y en a qui ne se peuvent oster ni punir par les magistrats, comme la +superstition de plusieurs personnes de ne filer par les champs, la crainte +de saigner de la narine senestre, ou de rencontrer une femme enceinte +devant disné. Mais la superstition est bien plus grande de porter des +rouleaux de papier pendus au col ou l'hostie consacrée en sa pochette; +comme faisoit le président Gentil, lequel fut trouvé saisi d'une hostie par +le bourreau qui le pendit à Montfaucon; et autres superstitions semblables +que l'Ecriture Saincte appelle abominations et train d'Amorrhéens. Cela ne +se peut corriger que par la parole de Dieu: mais bien le magistrat doit +chastier les charlatans et porteurs de billets qui vendent ces fumées là et +les bannir du pays. Car s'il est ainsi que les empereurs payens ayant banni +ceux qui faisoyent choses qui donnent l'espouvante aux ames +superstitieuses, que doyvent faire les chrestiens envers ceux là, ou qui +contrefont les esprits comme on fit à Orléans et à Berne? Il n'y a doute +que ceux là ne méritassent la mort comme aussi ceux de Berne furent +exécutez à mort: et en cas pareil de faire pleurer les crucifix ainsi qu'on +fit à Muret, près Thoulouse, et en Picardie, et en la ville d'Orleans à +Saint-Pierre des Puilliers. Mais quelque poursuite qu'on ait fait, cela est +demeuré impuni. Or c'est double impiété en la personne des prestres. Et +ceste impiété est beaucoup plus grande quand le prestre a paction avec +Satan et qu'il fait d'un sacrifice une sorcellerie detestable. Car tous les +théologiens demeurent d'accord que le prestre ne consacre point s'il n'a +intention de consacrer, encore qu'il prononce les mots sacramentaux. + + [Note 1: _Démonomanie_, livr. IV, ch. IV.] + +De fait, il y eut un curé de Sainct-Jean-le-Petit à Lyon, lequel fut bruslé +vif l'an 1558 pour avoir dit, ce que depuis il confessa en jugement qu'il +ne consacroit point l'hostie quand il chantoit messe, pour faire damner les +paroissiens, comme il disoit, à cause d'un procès qu'il avoit contre eux... +Il s'est trouvé en infinis procès que les sorciers bien souvent sont +prestres, ou qu'ils ont intelligence avec les prestres: et par argent ou +par faveurs, ils sont induits à dire des messes pour les sorciers, et les +accommodent d'hosties, ou bien ils consacrent du parchemin vierge, ou bien +ils mettent des aneaux, lames characterisées, ou autres choses semblables +sur l'autel, ou dessous les linges: comme il s'est trouvé souvent. Et n'a +pas longtemps qu'on y a surprint un curé, lequel a évadé, ayant bon garant, +qui lui avoit baillé un aneau pour mettre sous les linges de l'autel quand +il disoit messe.» + +«D'après dom Calmet[1], Aeneas Sylvius Piccolomini, qui fut depuis pape +sous le nom de Pie II, écrit dans son _Histoire de Bohême_ qu'une femme +prédit à un soldat du roi Wladislas que l'armée de ce prince seroit taillée +en pièces par le duc de Bohême; que si le soldat vouloit éviter la mort, il +falloit qu'il tuât la première personne qu'il rencontreroit en chemin, +qu'il lui coupât les oreilles et les mît dans sa poche; qu'avec l'épée dont +il l'auroit percée, il traçât sur terre une croix entre les jambes de son +cheval, qu'il la baisât, et que montant sur son cheval, il prit la fuite. +Le jeune homme exécuta tout cela. Wladislas livra la bataille, la perdit et +fut tué: le jeune soldat se sauva; mais entrant dans sa maison, il trouva +que c'étoit, sa femme qu'il avoit tuée et percée de son épée, et à qui il +avoit coupé les oreilles.» + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 100.] + +Dom Calmet[1] nous apprend d'après Frédéric Hoffmann[2] que «Une bouchère +de la ville de Jenes, dans le duché de Weimar en Thuringe ayant refusé de +donner une tête de veau à une vieille femme, qui n'en offroit presque rien, +cette vieille se retira, grondant et murmurant entre ses dents. Peu de tems +après, la bouchère sentit de grandes douleurs de tête. Comme la cause de +cette maladie étoit inconnue aux plus habiles médecins, ils ne purent y +apporter aucun remède; cette femme rendoit de tems en tems par l'oreille +gauche de la cervelle, que l'on prit d'abord pour sa propre cervelle. Mais +comme elle soupçonnait cette vieille de lui avoir donné un sort à +l'occasion de la tête de veau, on examina la chose de plus près, et on +reconnut que c'étoit de la cervelle de veau; et l'on se fortifia dans cette +pensée, en voyant des osselets de la tête de veau, qui sortoient avec la +cervelle. Ce mal dura assez longtems, et enfin la femme du boucher guérit +parfaitement. Cela arriva en 1685.» + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 101.] + + [Note 2: _De Diaboli potentia in corpora_, 1736, p. 382.] + +Bodin a escrit livre II, chap. III, de la _Démonomanie_, dit Guyon[1], que +le sieur Nouilles, abbé de l'Isle, et depuis evesque de Dax, ambassadeur à +Constantinople, dit qu'un gentilhomme polonois, nommé Pruiski, qui a esté +ambassadeur en France, luy dit que l'un des grands roys de la chrestienté, +voulant sçavoir l'yssue de son estat, fit venir un prestre necromantien et +enchanteur, lequel dit la messe, et après avoir consacré l'hostie, trancha +la teste à un jeune enfant de dix ans, premier né, qui estoit préparé pour +cest effet, et fit mettre sa teste sur l'hostie, puis disant certaines +paroles, et usant de caractères qu'il n'est besoin sçavoir, demanda ce +qu'il vouloit. La teste ne respondit que ces deux mots: _Vim patior_ en +latin: c'est à dire j'endure violence. Et aussitost le roy entra en furie, +criant sans fin: Ostez-moi ceste teste, et mourut ainsi enragé. Depuis que +ces choses furent escrites, j'ay demandé audit sieur de Dax si ce que Bodin +avoit escrit de luy estoit vray, lequel m'asseura qu'ouy, mais quel roy +c'estoit, il ne le me voulut jamais dire.» + + [Note 1: _Les diverses leçons de Loys Guyon_, t. I, p. 735.] + +P. Leloyer[1] rappelle encore l'histoire d'une autre tête qui parla après +la séparation du corps, dont Pline fait mention. «En la guerre de Sicile +entre Octave César qui depuis fut surnommé Auguste et Sextus Pompeius fils +de Pompée le Grand, y eut, dit-il, un des gens d'Octave appelé Gabinius qui +fut prins des ennemis, et eut la teste coupée par le commandement de Sextus +Pompeius, de sorte qu'elle ne tenoit plus qu'un petit à la peau. Il est oüy +sur le soir qu'il se plaignoit et désiroit parler à quelqu'un. Aussitost +une grande multitude s'assemble autour du corps; il prie ceux qui estoient +venus de faire parler à Pompée et qu'il estoit venu des enfers pour luy +dire chose qui luy importoit. Cela est rapporté à Pompée, il n'y veut aller +et y envoye quelqu'un de ses familiers, ausquels Gabinius dit que les dieux +d'en bas recevoient les justes complaintes de Pompée et qu'il auroit toute +telle issue qu'il souhaitoit. En signe de vérité, il dit qu'il devoit +aussitost retomber mort qu'il auroit accomply son message. Cela advint et +Gabinius tomba à l'heure tout mort comme devant.» Il faut, du reste, noter +que la prédiction de Gabinius ne se réalisa pas. + + [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, p. 259.] + +L. Du Vair[1] raconte que les Biarmes, peuples septentrionaux fort voisins +du pole arctique, estans un jour tout prêts de combattre contre un tres +puissant roy nommé Regner commencerent à s'adresser au ciel avec beaux +carmes enchantez et firent tant qu'ils solliciterent les nues à les +secourir, et les contraignirent jusqu'à verser une grande violence et +quantité de pluie qu'ils firent venir tout à coup sur leurs ennemis. Quant +est de commander aux orages et aux vents, Olaüs affirme que Henry, roy de +Suece, qui avait le bruit d'être le premier de son temps en l'art magique +estoit si familier avec les démons et les avoit tellement à son +commandement, que, de quelque costé qu'il tournast son chapeau, tout +aussitost le vent qu'il désiroit venait à souffler et halener de cette +part-là, et pour cet effet son chappeau fut nommé de tous ceux de la +contrée le _chappeau venteux_.» + + [Note 1: _Trois livres des charmes, sorcelages, etc._, p. 304.] + +D'après Jean des Caurres[1]: «Olaus le Grand escrit[2] plusieurs moyens +d'enchantemens spéciaux et observez par les septentrionaux en ces paroles: +L'on trouvoit ordinairement des sorciers et magiciens entre les Botniques, +peuples septentrionaux, comme si en ceste contrée eust esté leur propre +habitation, lesquels avoient apprins de desguiser leurs faces, et celles +d'autruy, par plusieurs representations de choses, au moyen de la grande +adresse qu'ils avoient à tromper et charmer les yeux. Ils avoient aussi +apprins d'obscurcir les véritables regards par les trompeuses figures. Et +non seulement les luicteurs, mais aussi les femmes et jeunes pucelles, ont +accoustumé selon leur souhait, d'emprunter leur subtile et ténue substance +de l'air, pour se faire comme des masques horrides, et pleins d'une ordure +plombeuse, ou bien pour faire paroistre leurs faces distinguées par une +couleur pasle et contrefaite, lesquelles après elles deschargent, à la +clarté du temps serain, de ces ténébreuses substances qui y sont attachées, +et par ce moyen elles chassent la vapeur qui les recouvroit. Il appert +aussi qu'il y avoit si grande vertu en leurs charmes, qu'il sembloit +qu'elles eussent pouvoir d'attirer du lieu le plus distant, et se rendre +visibles à elles seules et toucher une chose la plus esloignée: voire et +eust elle esté arrestée et garrottée par mille liens[3]. Or font-elles +demonstrance de ces choses par telles impostures. Lors qu'elles ont envie +de sçavoir de l'estat de leurs amis ou ennemis absents en lointaines +contrées, a deux cens ou quatre cens lieues, elles s'adressent vers Lappon, +ou Finnon, grand docteur en cest art: et apres qu'elles luy ont fait +quelques presens d'une robbe de lin, ou d'un arc, elles le prient +experimenter en quel pays peuvent estre leurs amis ou ennemis, et que c'est +qu'ils font. Parquoy il entre dedans le conclave, accompagné seulement de +sa femme et d'un sien compagnon; puis il frappe avec un marteau dessus une +grenouille d'airain, ou sur un serpent estendu sur une enclume, et luy +baille autant de coups qu'il est ordonné: puis en barbotant quelques +charmes, il les retourne çà et là, et incontinent il tombe en extase, et +est ravy, et demeure couché peu de temps, comme s'il estoit mort. Ce temps +pendant il est gardé diligemment par son compaignon de crainte qu'aucune +pulce ou mousche vivante, ou autre animal ne le touche. Car par le pouvoir +des charmes, son esprit, qui est guidé et conduit par le diable, rapporte +un anneau, ou un cousteau, ou quelque autre chose semblable, en signe et +pour tesmoignage qu'il a faist ce qui lui estoit commandé: et alors se +relevant, il déclare à son conducteur les mesmes signes, avec les +circonstances.» + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 394.] + + [Note 2: Livre III, ch. XXXIX de l'_Histoire des peuples + septentrionaux_.] + + [Note 3: Saxon le grammairien, au commencement de l'_Histoire de + Danemark_.] + +«Le mesme auteur, au chapitre XVIII du troisième livre _Des vents venaux_, +escrit le miracle qui ensuit. Les Finnons avoient quelque-fois accoustumé, +entre les autres erreurs de leur race, de vendre un vent à ceux qui +negocioient en leurs havres, lorsqu'ils estoient empeschez par la contraire +tempeste des vents. Après doncques qu'on leur avoit baillé le payement, ils +donnoient trois noeuds magiques aux acheteurs, et les advertissoient qu'en +desnouant le premier ils avoient les vents amiables et doux: et en +desnouant le second, ils les avoient plus forts: et là où ils desnoueroient +le troisième il leur surviendroit une telle tempeste, qu'ils ne pourroient +jouyr à leur aise de leur vaisseau, ny jeter l'oeil hors la proue, pour +éviter les rochers, ny asseurer le pied en la navire, pour abbatre les +voiles, ny mesmes l'asseurer en la poupe pour manier le gouvernail.» + +«J'ai ouï raconter plusieurs fois, à un bon et docte personnage, dit +Goulart[1], qu'estant jeune escholier à Thoulouse, il fut par deux fois +voyager es monts Pyrénées. Qu'en ces deux voyages il advint et vid ce qui +s'ensuit. En une croupe fort haute et spacieuse de ces monts, se trouve une +forme d'autel fort antique, sur quelques pierres duquel sont gravez +certains charactères de forme estrange. Autour et non loin de cest autel se +trouverent lors d'iceux voyages des pastres et rustiques, lesquels +exhorterent et prierent ce personnage et plusieurs autres, tant escholiers +que de diverses conditions, de ne toucher nullement cest autel. Enquis +pourquoy ils faisoyent cette instance, respondirent qu'il n'importoit d'en +approcher pour le voir et regarder de près tant que l'on voudroit: mais de +l'attouchement s'ensuivoyent merveilleux changemens en l'air. Il faisoit +fort beau en tous les deux voyages. Mais au premier se trouva un moine en +la compagnie, qui se riant de l'advertissement de ces pastres, dit qu'il +vouloit essayer que c'estoit de cest enchantement: et tandis que les autres +amusoyent ces rustiques, approche de l'autel et le touche comme il voulut. +Soudain le ciel s'obscurcit, les tonnerres grondent: le moine et tous les +autres gaignent au pied, mais avant qu'ils eussent atteint le bas de la +montagne, après plusieurs esclats de foudre et d'orages effroyables, ils +furent moüillez jusques à la peau, poursuivis au reste par les pastres à +coups de cailloux et de frondes. Au second voyage le mesme fut attenté par +un escholier avec mesmes effects de foudres, orages et ravines d'eaux les +plus estranges qu'il est possible de penser.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 776.] + +Selon Dom Calmet[1], «Spranger _in mallio maleficorum_ raconte qu'en Souabe +un paysan avec sa petite fille âgée d'environ huit ans, étant allé visiter +ses champs, se plaignait de la sécheresse, en disant: Hélas, Dieu nous +donnera-t-il de la pluie! La petite fille lui dit incontinent, qu'elle lui +en feroit venir quand il voudroit. Il répondit: Et qui t'a enseigné ce +secret? C'est ma mère, dit-elle, qui m'a fort défendu de le dire à +personne. Et comment a-t-elle fait pour te donner ce pouvoir? Elle m'a +menée à un maître, qui vient à moi autant de fois que je l'appelle. Et +as-tu vu ce maître? Oui, dit-elle, j'ai souvent vu entrer des hommes chez +ma mère, à l'un desquels elle m'a vouée. Après ce dialogue, le père lui +demanda comment elle feroit pour faire pleuvoir seulement sur son champ. +Elle demanda un peu d'eau; il la mena à un ruisseau voisin, et la fille +ayant nommé l'eau au nom de celui auquel sa mère l'avoit vouée, aussi-tôt +on vit tomber sur le champ une pluie abondante. Le père convaincu que sa +femme était sorcière, l'accusa devant les juges, qui la condamnèrent au +feu. La fille fut baptisée et vouée à Dieu; mais elle perdit alors le +pouvoir de faire pleuvoir à sa volonté.» + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 156.] + +Bodin[1] dit que «la coustume de traîner les images et crucifix en la +riviere pour avoir de la pluye se pratique en Gascongne, et l'ay veu +(dit-il) faire à Thoulouse en plein jour par les petits enfans devant tout +le peuple, qui appellent cela la tire-masse. Et se trouva quelqu'un qui +jetta toutes les images dedans les puits du salin l'an 1557. Lors la pluye +tomba en abondance. C'est une signalée meschanceté qu'on passe par +souffrance et une doctrine de quelques sorciers de ce païs là qui ont +enseigné ceste impiété au pauvre peuple.» + + [Note 1: _Démonomanie_, liv. II, ch. VIII.] + +Jovianus Pontanus[1] parlant des superstitions damnables de quelques +Napolitains qui adjoustoyent foi aux sorciers, dict ces mots: «Aucuns des +habitans et assiegez dans la ville de Suesse, sortirent de nuict et +tromperent les corps de garde, puis traverserent les plus rudes montagnes, +et gaignerent finalement le bord de la mer. Ils portoyent quand et eux un +crucifix, contre lequel ils prononcerent un certain charme execrable, puis +se jetterent dedans la mer, prians que la tempeste troublast ciel et terre. +Au mesme temps, quelques prestres de la mesme ville, désireux de +s'accommoder aux sorcelleries des soldats en inventerent une autre, +esperant attirer la pluye par tel moyen. Ils apporterent un asne aux portes +de leur eglise, et lui chanterent un requiem, comme à quelque personne qui +eust rendu l'âme. Après cela, ils lui fourrerent en la gueule une hostie +consacrée, et après avoir fait maint service autour de cet asne, finalement +l'enterrerent tout vif aux portes de leur dite église. A peine avoyent-ils +achevé leur sorcellerie, que l'air commença à se troubler, la mer à estre +agitée, le plein jour à s'obscurcir, le ciel à s'éclairer, le tonnerre à +esbranler tout: le tourbillon des vents arrachoit les arbres et remplissoit +l'air de cailloux et d'esclats volans des rochers: une telle ravine d'eaux +survint, et de la pluye en si grande abondance que non seulement les +cisternes de Suesse furent remplies, mais aussi les monts et rochers fendus +de chaleur servoyent lors de canal aux torrens. Le roy de Naples qui +n'espéroit prendre la ville que par faute d'eau, se voyant ainsi frustré +leva le siège et s'en revint trouver son armée à Savonne.» + + [Note 1: Au Ve livre des _Histoires de son temps_, cité par + Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 1031.] + +«Les procès des sorciers et sorcières, dit Goulart[1], faisans esmouvoir +par leurs sorcelleries divers orages et tempestes, proposent infinis +estranges exemples de ceci... J'ai ouï asseurer à personnage digne de foi +que quelques sorciers de Danemarc firent un charme terrible pour empescher +que la princesse de Danemarc ne fust menée par mer au roy d'Escosse, à qui +elle estoit fiancée, tellement que la flotte qui la conduisoit fut +plusieurs fois en danger de naufrage, et poussée loin de sa route, où force +lui fut d'attendre commodité d'une autre navigation. Que ceste conjuration +finalement descouverte l'on fit justice des sorciers, lesquels declarerent +les malins esprits leur avoir confessé que la piété de la princesse et de +quelques bons personnages qui l'accompagnoyent, par l'invocation ardente et +continuelle du nom de Dieu, avoit rendu vains tous leurs efforts.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 1052.] + +Jacques d'Autun[1] rapporte un orage extraordinaire accompagné de grêle +excité en Languedoc par des sorciers l'an 1668. + + [Note 1: _L'incrédulité sçavante et la crédulité ignorante, etc._, + par Jacques d'Autun, prédicateur capucin. Lyon, Jean Geste, 1674, + in-4°, p. 857] + +«Sur les trois heures après midi le onziesme du mois de juin s'esleva, +dit-il, un tourbillon de vent si impétueux qu'il desracinoit les arbres et +faisoit trembler les maisons aux environs de Langon; ce furieux orage +semblait devoir s'appaiser par une pluye assez médiocre, laquelle peu après +fut meslée de grelle grosse comme des oeufs de poule et ce qui fit +l'admiration des curieux, qui en firent ramasser plusieurs pièces, est +qu'elles étaient hérissées et pointues comme si à dessein on les eut +travaillées pour leur donner cette figure; d'autres ressemblaient +parfaitement à de gros limaçons avec leur coquille, la teste, le col et les +cornes dehors; l'on voyoit en d'autres des grenouilles et des crapaux si +bien taillés, que l'on eut dit qu'un sculpteur s'étoit applicqué à les +façonner; mais ce qui surprit davantage en ce spectacle d'horreur, est que +cette gresle changeoit de figure selon la différence des insectes, que le +démon vouloit probablement représenter: car l'on vit gresler des serpens ou +de la gresle en forme de serpens de la longueur d'un demy pied: certes la +gresle qui fit trembler toute l'Egypte laquelle sainct Augustin attribue à +l'opération des démons, n'avoit rien de si effroyable; l'on trouva des +pièces de ce funeste météore qui représentoient la main d'un homme avec +deux ou trois doigts distinctement formez, d'autres estoient taillées en +estoiles à trois et à cinq pointes: enfin en quelque endroit, comme au port +de Saincte-Marie, il tomba de la gresle d'une si prodigieuse grosseur que +les animaux et les hommes qui en estoient frappez expiroient sur le +champ... On trouva un cheveu blanc dans tous les grains de grelle qui +furent ouverts et dans tous le cheveu blanc étoit de la même longueur.» + +L'Espagnol Torquémada formule ainsi la biographie d'une fameuse sorcière du +moyen âge: + +«Aucuns parlent, dit-il, d'une certaine femme nommée _Agaberte_, fille d'un +géant qui s'appelait _Vagnoste_, demeurant aux pays septentrionaux, +laquelle était grande enchanteresse. Et la force de ses enchantements était +si variée, qu'on ne la voyait presque jamais en sa propre figure: quelque +fois c'était une petite vieille fort ridée, qui semblait ne se pouvoir +remuer, ou bien une pauvre femme malade et sans forces; d'autres fois elle +était si haute qu'elle paraissait toucher les nues avec sa tête. Ainsi elle +prenait telle forme qu'elle voulait aussi aisément que les auteurs +décrivent _Urgande la méconnue_. Et, d'après ce qu'elle faisait, le monde +avait opinion qu'en un instant elle pouvait obscurcir le soleil, la lune et +les étoiles, aplanir les monts, renverser les montagnes, arracher les +arbres, dessécher les rivières, et faire autres choses pareilles si +aisément qu'elle semblait tenir tous les diables attachés et sujets à sa +volonté.» + +Les magiciens et les devins emploient une sorte d'anathème pour découvrir +les voleurs et les maléfices: voici cette superstition. Nous prévenons ceux +que les détails pourraient scandaliser, qu'ils sont extraits des grimoires. +On prend de l'eau limpide; on rassemble autant de petites pierres qu'il y a +de personnes soupçonnées; on les fait bouillir dans cette eau; on les +enterre sous le seuil de la porte par où doit passer le voleur ou la +sorcière, en y joignant une lame d'étain sur laquelle sont écrits ces mots: +_Christus vincit, Christus regnat, Christus imperat_. On a eu soin de +donner à chaque pierre le nom de l'une des personnes que l'on a lieu de +soupçonner. On ôte le tout de dessus le seuil de la porte au lever du +soleil; si la pierre qui représente le coupable est brûlante, c'est déjà un +indice. Mais, comme le diable est sournois, il ne faut pas s'en contenter; +on récite donc les sept Psaumes de la pénitence, avec les litanies des +saints: on prononce ensuite les prières de l'exorcisme, contre le voleur ou +la sorcière; on écrit son nom dans un cercle; on plante sur ce nom un clou +d'airain, de forme triangulaire, qu'il faut enfoncer avec un marteau dont +le manche soit en bois de cyprès, et on dit quelques paroles prescrites +rigoureusement à cet effet[1]. Alors le voleur se trahit par un grand cri. + + [Note 1: _Justus es Domine, et justa sunt judicia tua_.] + +S'il s'agit d'une sorcière, et qu'on veuille seulement ôter le maléfice +pour le rejeter sur celle qui l'a jeté, on prend, le samedi, avant le lever +du soleil, une branche de coudrier d'une année, et on dit l'oraison +suivante: «Je te coupe, rameau de cette année, au nom de celui que je veux +blesser comme je te blesse.» On met la branche sur la table, en répétant +trois fois une certaine prière[1] qui se termine par ces mots: Que le +sorcier ou la sorcière soit anathème, et nous saufs[2]! + + [Note 1: Comme la première, c'est une inconvenance. On ajoute aux + paroles saintes du signe de la croix: Droch, Mirroch, Esenaroth, + Bétubaroch, Assmaaroth, qu'on entremêle de signes de croix.] + + [Note 2: Wierus, _De Praestig. daem._, lib. V, cap. V.] + +Bodin et de Lancre content[1] qu'en 1536, à Casal, en Piémont, on remarqua +qu'une sorcière, nommée Androgina, entrait dans les maisons, et que bientôt +après on y mourait. Elle fut prise et livrée aux juges; elle confessa que +quarante sorcières, ses compagnes avaient composé avec elle le maléfice. +C'était un onguent avec lequel elles allaient graisser les loquets des +portes; ceux qui touchaient ces loquets mouraient en peu de jours. + + [Note 1: _Démonomanie_, liv. IV, ch. IV. _Tableau de l'inconstance, + etc._, liv. II, disc. IV.] + +«La même chose advint à Genève en 1563, ajoute de Lancre, si bien qu'elles +y mirent la peste, qui dura plus de sept ans. Cent soixante-dix sorcières +furent exécutées à Rome pour cas semblable sous le consulat de Claudius +Marcellus et de Valerius Flaccus: mais la sorcellerie n'étant pas encore +bien reconnue, on les prenait simplement alors pour des empoisonneuses...» + +On remarquait, dit-on, au dix-septième siècle, dans la forêt de Bondi, deux +vieux chênes que l'on disait enchantés. Dans le creux de l'un de ces chênes +on voyait toujours une petite chienne d'une éblouissante blancheur. Elle +paraissait endormie, et ne s'éveillait que lorsqu'un passant s'approchait; +mais elle était si agile, que personne ne pouvait la saisir. Si on voulait +la surprendre, elle s'éloignait de quelques pas, et, dès qu'on s'éloignait, +reprenait sa place avec opiniâtreté. Les pierres et les balles la +frappaient sans la blesser; enfin on croyait dans le pays que c'était un +démon, ou l'un des chiens du grand veneur, ou du roi Arthus, ou encore la +chienne favorite de saint Hubert, ou enfin le chien de Montargis, qui, +présent à l'assassinat de son maître dans la forêt de Bondi, révéla le +meurtrier, et vengea l'homicide au XIVe siècle. On disait aussi que des +sorciers faisaient assurément le sabbat sous les deux chênes. + +Un jeune garçon de dix à douze ans, dont les parents habitaient la lisière +de la forêt, faisait ordinairement de petits fagots à quelque distance de +là. Un soir qu'il ne revint pas, son père, ayant pris sa lanterne et son +fusil, s'en alla avec son fils aîné battre le bois. La nuit était sombre. +Malgré la lanterne, les deux bûcherons se heurtaient à chaque instant +contre les arbres, s'embarrassaient dans les ronces, revenaient sur leurs +pas et s'égaraient sans cesse. «Voilà qui est singulier, dit enfin le père; +il ne faut qu'une heure pour traverser le bois, et nous marchons depuis +deux sans avoir trouvé les chênes; il faut que nous les ayons passés.» + +En ce moment, un tourbillon ébranlait la forêt. Ils levèrent les yeux, et +virent, à vingt pas, les deux chênes. Ils marchèrent dans cette direction; +mais à mesure qu'ils avancent, il semble que les chênes s'éloignent: la +forêt paraît ne plus finir; on entend de toutes parts des sifflements, +comme si le bois était rempli de serpents; ils sentent rouler à leurs pieds +des corps inconnus; des griffes entourent leurs jambes et les effleurent; +une odeur infecte les environne; ils croient sentir des êtres impalpables +errer autour d'eux... + +Le bûcheron, exténué de fatigue, conseille à son fils de s'asseoir un +instant; mais son fils n'y est plus. Il voit à quelques pas, dans les +buissons, la lumière vacillante de la lanterne; il remarque le bas des +jambes de son fils, qui l'appelle; il ne reconnaît pas la voix. Il se lève; +alors la lanterne disparaît; il ne sait plus où il se trouve; une sueur +froide découle de tous ses membres; un air glacé frappe son visage, comme +si deux grandes ailes s'agitaient au-dessus de lui. Il s'appuie contre un +arbre, laisse tomber son fusil, recommande son âme à Dieu, et tire de son +sein un crucifix; il se jette à genoux et perd connaissance. + +Le soleil était levé lorsqu'il se réveilla; il vit son fusil brisé et +macéré comme si on l'eût mâché avec les dents; les arbres étaient teints de +sang; les feuilles noircies; l'herbe desséchée; le sol couvert de lambeaux; +le bûcheron reconnut les débris des vêtements de ses deux fils, qui ne +reparurent pas. Il rentra chez lui épouvanté. On visita ces lieux +redoutables. On y vérifia toutes les traces du sabbat; on y revit la +chienne blanche insaisissable. On purifia la place; on abattit les deux +chênes, à la place desquels on planta deux croix, qui se voyaient encore il +y a peu de temps; et, depuis, cette partie de la forêt cessa d'être +infestée par les démons[1]. + + [Note 1: _Infernaliana_, p. 152.] + +Ce que les sorciers appellent _main de gloire_ est la main d'un pendu, +qu'on prépare de la sorte: On la met dans un morceau de drap mortuaire, en +la pressant bien, pour lui faire rendre le peu de sang qui pourrait y être +resté; puis on la met dans un vase de terre, avec du sel, du salpêtre, du +zimax et du poivre long, le tout bien pulvérisé. On la laisse dans ce pot +l'espace de quinze jours; après quoi on l'expose au grand soleil de la +canicule, jusqu'à ce qu'elle soit complètement desséchée; si le soleil ne +suffit pas, on la met dans un four chauffé de fougère et de verveine. On +compose ensuite une espèce de chandelle avec de la graisse de pendu, de la +cire vierge et du sésame de Laponie; et on se sert de la main de gloire +comme d'un chandelier, pour tenir cette merveilleuse chandelle allumée. +Dans tous les lieux où l'on va avec ce funeste instrument, ceux qui y sont +demeurent immobiles, et ne peuvent non plus remuer que s'ils étaient morts. +Il y a diverses manières de se servir de la main de gloire; les scélérats +les connaissent bien; mais, depuis qu'on ne pend plus chez nous, ce doit +être chose rare. + +Deux magiciens, étant venus loger dans un cabaret pour y voler, demandèrent +à passer la nuit auprès du feu, ce qu'ils obtinrent. Lorsque tout le monde +fut couché, la servante, qui se défiait de la mine des deux voyageurs, alla +regarder par un trou de la porte pour voir ce qu'ils faisaient. Elle vit +qu'ils tiraient d'un sac la main d'un corps mort, qu'ils en oignaient les +doigts de je ne sais quel onguent, et les allumaient, à l'exception d'un +seul qu'ils ne purent allumer, quelques efforts qu'ils fissent, et cela +parce que, comme elle le comprit, il n'y avait qu'elle des gens de la +maison qui ne dormît point; car les autres doigts étaient allumés pour +plonger dans le plus profond sommeil ceux qui étaient déjà endormis. Elle +alla aussitôt à son maître pour l'éveiller, mais elle ne put en venir à +bout, non plus que les autres personnes du logis, qu'après avoir éteint les +doigts allumés, pendant que les deux voleurs commençaient à faire leur coup +dans une chambre voisine. Les deux magiciens, se voyant découverts, +s'enfuirent au plus vite, et on ne les trouva plus[1]. + + [Note 1: Delrio, _Disquisitions magiques_.] + +Il y avait autrefois beaucoup d'anneaux enchantés ou chargés d'amulettes. +Les magiciens faisaient des anneaux constellés avec lesquels on opérait des +merveilles. Cette croyance était si répandue chez les païens, que les +prêtres ne pouvaient porter d'anneaux, à moins qu'il ne fussent si simples +qu'il était évident qu'ils ne contenaient point d'amulettes[1]. + + [Note 1: Aulu-Gelle, lib. X, cap. XXV.] + +Les anneaux magiques devinrent aussi de quelque usage chez les chrétiens et +même beaucoup de superstitions se rattachèrent au simple _anneau +d'alliance_. On croyait qu'il y avait dans le quatrième doigt, qu'on appela +spécialement doigt annulaire ou doigt destiné à l'anneau, une ligne qui +correspondait directement au coeur; on recommanda donc de mettre l'anneau +d'alliance à ce seul doigt. Le moment où le mari donne l'anneau à sa jeune +épouse devant le prêtre, ce moment, dit un vieux livre de secrets, est de +la plus haute importance. Si le mari arrête l'anneau à l'entrée du doigt et +ne passe pas la seconde jointure, la femme sera maîtresse; mais s'il +enfonce l'anneau jusqu'à l'origine du doigt, il sera chef et souverain. +Cette idée est encore en vigueur, et les jeunes mariées ont généralement +soin de courber le doigt annulaire au moment où elles reçoivent l'anneau de +manière à l'arrêter avant la seconde jointure. + +Les Anglaises, qui observent la même superstition, font le plus grand cas +de l'anneau d'alliance à cause de ses propriétés. Elles croient qu'en +mettant un de ces anneaux dans un bonnet de nuit, et plaçant le tout sous +leur chevet, elles verront en songe le mari qui leur est destiné. + +Les Orientaux révèrent les anneaux et les bagues, et croient aux anneaux +enchantés. Leurs contes sont pleins de prodiges opérés par ces anneaux. Ils +citent surtout, avec une admiration sans bornes, l'_anneau de Salomon_, par +la force duquel ce prince commandait à toute la nature. Le grand nom de +Dieu est gravé sur cette bague, qui est gardée par des dragons, dans le +tombeau inconnu de Salomon. Celui qui s'emparerait de cet anneau serait +maître du monde et aurait tous les génies à ses ordres. + +A défaut de ce talisman prodigieux, ils achètent à des magiciens des +anneaux qui produisent aussi des merveilles. + +Henri VIII bénissait des anneaux d'or qui avaient disait-il, la propriété +de guérir de la crampe[1]. + + [Note 1: Misson, _Voyage d'Italie_, t. III, p. 16, à la marge.] + +Les faiseurs de secrets ont inventé des bagues magiques qui ont plusieurs +vertus. Leurs livres parlent de l'_anneau des voyageurs_. Cet anneau, dont +le secret n'est pas bien certain, donnait à celui qui le portait le moyen +d'aller sans fatigue de Paris à Orléans, et de revenir d'Orléans à Paris +dans la même journée. + +Mais on n'a pas perdu le secret de l'_anneau d'invisibilité_. Les +cabalistes ont laissé la manière de faire cet anneau, qui plaça Gygès au +trône de Lydie. Il faut entreprendre cette opération un mercredi de +printemps, sous les auspices de Mercure, lorsque cette planète se trouve en +conjonction avec une des autres planètes favorables, comme la Lune, +Jupiter, Vénus et le Soleil. Que l'on ait de bon mercure fixé et purifié: +on en formera une bague où puisse entrer facilement le doigt du milieu; on +enchâssera dans le chaton une petite pierre que l'on trouve dans le nid de +la huppe, et on gravera autour de la bague ces paroles: _Jésus passant + au +milieu d'eux + s'en alla_[1]; puis ayant posé le tout sur une plaque de +mercure fixé, on fera le parfum de Mercure; on enveloppera l'anneau dans un +taffetas de la couleur convenable à la planète, on le portera dans le nid +de la huppe d'où l'on a tiré la pierre, on l'y laissera neuf jours; et +quand on le retirera, on fera encore le parfum comme la première fois; puis +on le gardera dans une petite boîte faite avec du mercure fixé, pour s'en +servir à l'occasion. Alors on mettra la bague à son doigt. En tournant la +pierre au dehors de la main, elle a la vertu de rendre invisible aux yeux +des assistants celui qui la porte; et quand on veut être vu, il suffit de +rentrer la pierre en dedans de la main, que l'on ferme en forme de poing. + + [Note 1: Saint Luc, ch. IV, verset 30.] + +Porphyre, Jamblique, Pierre d'Apone et Agrippa, ou du moins les livres de +secrets qui leur sont attribués, soutiennent qu'un anneau fait de la +manière suivante a la même propriété. Il faut prendre des poils qui sont au +dessus de la tête de la hyène et en faire de petites tresses avec +lesquelles on fabrique un anneau, qu'on porte aussi dans le nid de la +huppe. On le laisse là neuf jours; on le passe ensuite dans des parfums +préparés sous les auspices de Mercure (planète). On s'en sert comme de +l'autre anneau, excepté qu'on l'ôte absolument du doigt quand on ne veut +plus être invisible. + +Si, d'un autre côté, on veut se précautionner contre l'effet de ces anneaux +cabalistiques, on aura une bague faite de plomb raffiné et purgé; on +enchâssera dans le chaton l'oeil d'une belette qui n'aura porté des petits +qu'une fois; sur le contour on gravera les paroles suivantes: _Apparuit +Dominus Simoni_. Cette bague se fera un samedi, lorsqu'on connaîtra que +Saturne est en opposition avec Mercure. On l'enveloppera dans un morceau de +linceul mortuaire qui ait enveloppé un mort; on l'y laissera neuf jours; +puis, l'ayant retirée, on fera trois fois le parfum de Saturne, et on s'en +servira. + +Ceux qui ont imaginé ces anneaux ont raisonné sur l'antipathie qu'ils +supposaient entre les matières qui les composent. Rien n'est plus +antipathique à la hyène que la belette, et Saturne rétrograde presque +toujours à Mercure; ou, lorsqu'ils se rencontrent dans le domicile de +quelques signes du zodiaque, c'est toujours un aspect funeste et de mauvais +augure[1]. + + [Note 1: _Petit Albert_.] + +On peut faire d'autres anneaux sous l'influence des planètes, et leur +donner des vertus au moyen de pierres et d'herbes merveilleuses. «Mais dans +ces caractères, herbes cueillies, constellations et charmes, le diable se +coule,» comme dit Leloyer, quand ce n'est pas simplement le démon de la +grossière imposture. «Ceux qui observent les heures des astres, +ajoute-t-il, n'observent que les heures des démons qui président aux +pierres, aux herbes et aux astres mêmes.»--Et il est de fait que ce ne sont +ni des saints ni des coeurs honnêtes qui se mêlent de ces superstitions. + +On appelle amulettes certains remèdes superstitieux que l'on porte sur soi +ou que l'on s'attache au cou pour se préserver de quelque maladie ou de +quelque danger. Les Grecs les nommaient phylactères, les Orientaux +talismans. C'étaient des images capricieuses (un scarabée chez les +Égyptiens), des morceaux de parchemin, de cuivre, d'étain, d'argent, ou +encore de pierres particulières où l'on avait tracé de certains caractères +ou de certains hiéroglyphes. + +Comme cette superstition est née d'un attachement excessif à la vie et +d'une crainte puérile de tout ce qui peut nuire, le christianisme n'est +venu à bout de le détruire que chez les fidèles[1]. Dès les premiers +siècles de l'Église, les Pères et les conciles défendirent ces pratiques du +paganisme. Ils représentèrent les amulettes comme un reste idolâtre de la +confiance qu'on avait aux prétendus génies gouverneurs du monde. Le curé +Thiers[2] a rapporté un grand nombre de passage des Pères à ce sujet, et +les canons de plusieurs conciles. + + [Note 1: Bergier, _Dictionnaire théologique_.] + + [Note 2: _Traité des superstitions_, liv. V, ch. 1.] + +Les lois humaines condamnèrent aussi l'usage des amulettes. L'empereur +Constance défendit d'employer les amulettes et les charmes à la guérison +des maladies. Cette loi, rapportée par Ammien Marcellin, fut exécutée si +sévèrement, que Valentinien fit punir de mort une vieille femme qui ôtait +la fièvre avec des paroles charmées, et qu'il fit couper la tête à un jeune +homme qui touchait un certain morceau de marbre en prononçant sept lettres +de l'alphabet pour guérir le mal d'estomac[1]. + + [Note 1: Voyez Ammien-Marcellin, lib. XVI, XIX, XXIX, et le P. + Lebrun, liv. III, ch. 2.] + +Mais comme il fallait des préservatifs aux esprits fourvoyés, qui forment +toujours le plus grand nombre, on trouva moyen d'éluder la loi. On fit des +talismans et des amulettes avec des morceaux de papier chargés de versets +de l'Écriture sainte. Les lois se montrèrent moins rigides contre cette +singulière coutume, et on laissa aux prêtres le soin d'en modérer les abus. + +Les Grecs modernes, lorsqu'ils sont malades, écrivent le nom de leur +infirmité sur un morceau de papier de forme triangulaire qu'ils attachent à +la porte de leur chambre. Ils ont grande foi à cette amulette. + +Quelques personnes portent sur elles le commencement de l'Évangile de saint +Jean comme un préservatif contre le tonnerre; et ce qui est assez +particulier, c'est que les Turcs ont confiance à cette même amulette, si +l'on en croit Pierre Leloyer. + +Une autre question est de savoir si c'est une superstition de porter sur +soi les reliques des saints, une croix, une image, une chose bénite par les +prières de l'Église, un _Agnus Dei_, etc., et si l'on doit mettre ces +choses au rang des amulettes, comme le prétendent les protestants.--Nous +reconnaissons que si l'on attribue à ces choses la vertu surnaturelle de +préserver d'accidents, de mort subite, de mort dans l'état de péché, etc., +c'est une superstition. Elle n'est pas du même genre que celle des +amulettes, dont le prétendu pouvoir ne peut pas se rapporter à Dieu; mais +c'est ce que les théologiens appellent vaine observance, parce que l'on +attribue à des choses saintes et respectables un pouvoir que Dieu n'y a +point attaché. Un chrétien bien instruit ne les envisage point ainsi; il +sait que les saints ne peuvent nous secourir que par leurs prières et par +leur intercession auprès de Dieu. C'est pour cela que l'Église a décidé +qu'il est utile et louable de les honorer et de les invoquer. Or c'est un +signe d'invocation et de respect à leur égard de porter sur soi leur image +ou leurs reliques; de même que c'est une marque d'affection et de respect +pour une personne que de garder son portrait ou quelque chose qui lui ait +appartenu. Ce n'est donc ni une vaine observance ni une folle confiance +d'espérer qu'en considération de l'affection et du respect que nous +témoignons à un saint, il intercédera et priera pour nous. Il en est de +même des croix et des _Agnus Dei_. + +On lit dans Thyraeus[1] qu'en 1568, dans le duché de Juliers, le prince +d'Orange condamna un prisonnier espagnol à mourir; que ses soldats +l'attachèrent à un arbre et s'efforcèrent de le tuer à coups d'arquebuse; +mais que les balles ne l'atteignirent point. On le déshabilla pour +s'assurer s'il n'avait pas sur la peau une armure qui arrêtât le coup; on +trouva une amulette portant la figure d'un agneau; on la lui ôta, et le +premier coup de fusil l'étendit raide mort. + + [Note 1: _Disp. de Daemoniac._ pars III, cap. XLV.] + +On voit, dans la vieille chronique de dom Ursino, que quand sa mère +l'envoya, tout petit enfant qu'il était, à Saint-Jacques de Compostelle, +elle lui mit au cou une amulette que son mari avait arrachée à un chevalier +maure. La vertu de cette amulette était d'adoucir la fureur des bêtes +cruelles. En traversant une forêt, une ourse enleva le prince des mains de +sa nourrice et l'emporta dans sa caverne. Mais, loin de lui faire aucun +mal, elle l'éleva avec tendresse; il devint par la suite très fameux sous +le nom de dom Ursino, qu'il devait à l'ourse, sa nourrice sauvage, et il +fut reconnu par son père, à qui la légende dit qu'il succéda sur le trône +de Navarre. + +Les nègres croient beaucoup à la puissance des amulettes. Les Bas-Bretons +leur attribuent le pouvoir de repousser le démon. Dans le Finistère, quand +on porte un enfant au baptême, on lui met au cou un morceau de pain noir, +pour éloigner les sorts et les maléfices que les vieilles sorcières +pourraient jeter sur lui. + +Helinand conte qu'un soldat nommé Gontran, de la suite de Henry, archevêque +de Reims, s'étant endormi en pleine campagne, après le dîner, comme il +dormait la bouche ouverte, ceux qui l'accompagnaient et qui étaient +éveillés, virent sortir de sa bouche une bête blanche semblable à une +petite belette, qui s'en alla droit à un ruisseau assez près de là. Un +homme d'armes la voyant monter et descendre le bord du ruisseau pour +trouver un passage tira son épée et en fit un petit pont sur lequel elle +passa et courut plus loin... + +Peu après, on la vit revenir, et le même homme d'armes lui fit de nouveau +un pont de son épée. La bête passa une seconde fois et s'en retourna à la +bouche du dormeur, où elle rentra... + +Il se réveilla alors; et comme on lui demandait s'il n'avait point rêvé +pendant son sommeil, il répondit qu'il se trouvait fatigué et pesant, ayant +fait une longue course et passé deux fois sur un pont de fer. + +Mais ce qu'il y a de merveilleux, c'est qu'il alla par le chemin qu'avait +suivi la belette; qu'il bêcha au pied d'une petite colline et qu'il déterra +un trésor que son âme avait vu en songe. + +Le diable, dit Wierus, se sert souvent de ces machinations pour tromper les +hommes et leur faire croire que l'âme, quoique invisible, est corporelle et +meurt avec le corps; car beaucoup de gens ont cru que cette bête blanche +était l'âme de ce soldat, tandis que c'était une imposture du diable... + + + + + + +MONDE DES ESPRITS + + + + +I.--NATURE DES ESPRITS + + +«Il y a, dit un manuscrit de magie[1], plusieurs sortes d'esprits de +différents ordres et de différents pouvoirs. Les terrestres sont les gnomes +qui sont les gardiens des trésors cachés... Les nimphes résident aux eaux. +Les silphes habitent dans les airs. Les salamandres habitent dans la région +du feu. Il faut noter que tous ces esprits sont sous la domination des sept +planètes.» + + [Note 1: _Opérations des sept esprits des planètes_, manuscrit de + la Bibliothèque de l'Arsenal, n° 70, p. 1.] + +Pour Taillepied[1], les corps des esprits sont de l'air. «Pour résolution +donc de ce point, dit-il, il faut conclure que les corps des esprits, quand +ils se veulent apparoistre, sont de l'air. Et comme l'eau s'amasse en +glace, et quelquefois se durcit et devient cristal, ainsi l'air duquel les +esprits s'enveloppent, s'espaissit en corps visible. Que si l'air ne peut +suffire, ils peuvent rester parmi quelque chose de vapeur ou d'eau, pour +leur donner couleur, comme nous voyons cela advenir en l'arc qui est aux +nuées, lequel, comme dit le poëte au quatriesme des Énéides: + +[Note 1: _Traicté de l'apparition des esprits, etc._, par F.-N. Taillepied. +Paris, Fr. Julliot, 1617, in-12, p. 186.] + + Du clair soleil à l'opposite estant + Mille couleurs diverses va portant. + +Il n'est pas bon d'attribuer aux esprits angéliques tant bons que mauvais, +les membres de vie, comme les poulmons, le coeur et le foye: car ils ne +vestent pas des corps pour les vivifier ains seulement pour se faire voir +et s'en servir comme d'instruments. Il est vray qu'ils boyvent et mangent, +mais ce n'est pas par nécessité, c'est afin que, se manifestant à nous par +quelques arguments, ils nous donnent à entendre la volonté de Dieu.» + +«Loys Vivès, au premier livre _de la Vérité de la religion chrestienne_, +escrit, dit le même auteur[1], qu'ès terres nouvellement descouvertes n'y a +chose si commune que les esprits qui apparoissent environ midy, tant ès +villes comme aux champs, parlent aux hommes, leur commandent ou défendent +quelque chose, les tourmentent, espouvantent et battent aussy... Olaus le +Grand, archeveque d'Upsale, escrit au second livre de son _Histoire des +peuples septentrionaux_, chapitre troisième, qu'il y a en Irlande des +esprits qui apparoissent en forme d'hommes qu'on aura cogneus, ausquels +ceux du pays touchent en la main avant que de sçavoir rien de la mort de +ceux qu'ils touchent. Quelques-uns pensent que ce ne sont pas ames des +trespassez, ains seulement démons surnommez par les anciens Lémures ou +loups garoux, Faunes, Satyres, Larves ou masques, Manes, Pénates ou dieux +tutélaires et domestiques, Nymphes, Demy-dieux, Luittons, Fées et d'une +multitude d'autres noms; mais comme il n'y a point de répugnance que les +démons, soient bons ou mauvais, ne se représentent aux hommes sous quelque +forme visible, aussi, il ne répugne point que les âmes séparées ne +s'apparoissent ainsy, le tout par la permission de Dieu et sa volonté.» + + [Note 1: Page 100.] + +Le comte de Gabalis[1] raconte que «Un jour il fut transporté en la caverne +de Typhon, qui n'est pas fort esloignée des sources du Nil du costé de la +Libie, par une jeune sylfe qui avoit conceu une forte passion d'amour pour +luy; il y trouva une salamandre qui après un long discours qu'elle luy fit +de la nature des estres spirituels et nuisibles, de leur naissance et de +leur mort, ajouta: «Je suis sur le poinct de voir finir une vie qui a desjà +duré 9715 ans et qui doit aller jusqu'à 9720 ans qui est l'aage des +demy-dieux; voicy, comte, un présent que je vous fais dont vous ne +connoistrez bien le prix qu'après que vous l'aurez gardé quelque temps, +je vous prie de l'estimer pour l'amour de moy», puis elle disparut. +C'estoit des secrets merveilleux escritz sur des escorces d'arbre, en +langue égyptienne, que la belle sylfe luy expliqua... et d'où il prétendoit +avoir tiré son excellent livre. + + [Note 1: _Les Sorts égyptiens_, manuscrit de la Bibliothèque de + l'Arsenal, n° 94, préface.] + +«Le plus célèbre des gnomes, d'après M. Alf. Maury[1], est Alberick, qui +était commis à la garde du trésor des Niebelungen. Les gnomes fuient la +présence du jour, habitent sous les pierres, comme nous l'apprend +l'Avismal, et dans les cavernes, ainsi qu'on le dit dans les Niebelungen. +Plusieurs légendes racontent comment des gnomes ont été découverts sous des +pierres, derrière lesquelles ils étaient blottis. Telle est la légende dans +laquelle il est question d'un de ces nains, qu'un jeune berger trouva près +de Dresde, sous une pierre, et qu'il employa dès lors à garder ses +troupeaux.» + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 70.] + +S'il y a dans le monde des esprits quelques géants, en général ils se +présentent plutôt sous la forme de nains. + +«Dans toutes les contrées septentrionales, les croyances relatives aux +Elfes sont associées à d'autres relatives aux nains, dit M. A. Maury[1]. +Les légendes sur ces êtres singuliers sont fort nombreuses en Allemagne; +elles nous les représentent comme les génies de la terre et du sol; mais +outre les nains proprements dits, les _dwergs_ ou _dwerfs_ et les +_bergmännchen_, tout le peuple des esprits participe de ce caractère de +petitesse. Les Elfes, les Nix, les Trolls nous sont représentés comme d'une +taille plus qu'enfantine. Les Berstuc, les Koltk[2] n'ont que quelques +pouces de hauteur. En Bretagne, il en est de même des fées ou Korrigans. +Mille contes, mille _Mährchen_ disent comment des laboureurs, des paysans +les ont découverts cachés sous une motte de terre reposant à l'ombre d'un +brin d'herbe[3].» + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 80.] + + [Note 2: Berstuc, Maskrop et Koltk sont les noms que reçoivent les + nains chez les Wendes. Cf. Mash, _Obotritische alterthumer_, III, + 39. Les nains, sont appelés en danois, _dverg_; en allemand, + _zwerg_; en vieil allemand, _duuerch_; en flamand, _dwerg_; aux + îles Feroe, _drorg, drôrg_; en écossais, _duergh_; en anglais, + _dwarf_.] + + [Note 3: Voyez, par exemple, dans Keightley, la légende de + Reichest, t. I, p. 24.] + +D'après les croyances bretonnes, il existe des génies de la taille des +pygmées, doués, ainsi que les fées, d'un pouvoir magique, d'une science +prophétique. Mais loin d'être blancs et aériens comme celles-ci, ils sont +noirs, velus et trapus; leurs mains sont armées de griffes de chat et leurs +pieds de cornes de bouc; ils ont la face ridée, les cheveux crêpus, les +yeux creux et petits, mais brillants comme des escarboucles, la voix sourde +et cassée par l'âge. + + + + +II.--FOLLETS ET LUTINS + + +«Les Elfes, dit M. A. Maury[1], attachent souvent leurs services à un homme +ou à une famille, et suivant les contrées, ils ont reçu dans ce cas des +noms différents. On les appelle _nis, kobold_, en Allemagne; _brownie_, en +Écosse; _cluircaune_, en Irlande; le vieillard _Tom Gubbe_ ou _Tonttu_, en +Suède; _niss-god-drange_, dans le Danemark et la Norwège; _duende, trasgo_, +en Espagne; _lutin, goblin_ ou _follet_ en France; _hobgoblin, puck, robin +good-fellow, robin-hood_, en Angleterre; _pwcca_, dans le pays de Galles. + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 76.] + +En Suisse, des génies familiers sont attachés à la garde des troupeaux; on +les appelle _servants_. Le pasteur de l'Helvétie leur fait encore sa +libation de lait. + +«Le cluricaune se distingue des Elfes, parce qu'on le rencontre toujours +seul. Il se montre sous la figure d'un petit vieillard, au front ridé, au +costume antique; il porte un habit vert foncé à larges boutons; sa tête est +couverte d'un chapeau à bords retroussés. On le déteste à raison de ses +méchantes dispositions, et son nom est employé comme expression de mépris. +On parvient quelquefois par les menaces ou la séduction à le soumettre +comme serviteur; on l'emploie alors à fabriquer des souliers. Il craint +l'homme, et lorsque celui-ci le surprend, il ne peut lui échapper. Le +cluricaune connaît en général, ainsi que les nains, les lieux où sont +enfouis les trésors; et, comme les nains bretons, on le représente avec une +bourse de cuir à la ceinture, dans laquelle se trouve toujours un shelling. +Quelquefois il a deux bourses, l'une contient alors un coin de cuivre. Le +cluricaune aime à danser et à fumer; il s'attache en général à une famille, +tant qu'il en subsiste un membre; il a un grand respect pour le maître de +la maison, mais entre dans de violents accès de colère lorsque l'on oublie +de lui donner sa nourriture.» + +«En plusieurs lieux, les servants s'appellent _drôles_, mot qui est la +corruption de _troll_. Les trolls sont, dans certaines légendes, de +véritables génies domestiques. Dans le Perche, on trouve des croyances +analogues; des servants prennent soin des animaux et promènent quelquefois +d'une main _invisible_ l'étrille sur la croupe du cheval[1]. Dans la +Vendée, moins complaisants, ils s'amusent seulement à leur tirer les +crins[2]. Cependant, en général, les soins de tous ces êtres singuliers ne +sont qu'à moitié désintéressés, ils se contentent de peu, mais néanmoins +ils veulent être payés de leur peine[3]. + + [Note 1: Fret, _Chroniques percheronnes_, tome I, p. 67. L'auteur + du _Petit Albert_, rapporte l'histoire d'un de ces invisibles + palefreniers qui, dans un château, étrillait les chevaux depuis six + ans.] + + [Note 2: A. de la Villegille, _Notice sur Chavagne en Paillers_, p. + 30. _Mém. des antiq. de France_, nouv. série, tome VI.] + + [Note 3: Suivant Shakspeare (_Midsummer night's dream_, Acte. II,) + Robin Good Fellow est chargé de balayer la maison à minuit, de + moudre la moutarde; mais si l'on n'a pas soin de laisser pour lui + une tasse de crème et de lait caillé, le lendemain le potage est + brûlé, le feu ne peut pas prendre.] + +Don Calmet[1] raconte certains faits singuliers qu'il rapporte aux follets: + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 246.] + +«Pline[1] le Jeune avoit un affranchi, nommé Marc, homme lettré, qui +couchoit dans un même lit avec son frère plus jeune que lui. Il lui sembla +voir une personne assise sur le même lit, qui lui coupoit les cheveux du +haut de la tête; à son réveil il se trouva rasé, et ses cheveux jetés par +terre au milieu de la chambre. Peu de temps après, la même chose arriva à +un jeune garçon qui dormoit avec plusieurs autres dans une pension: +celui-ci vit entrer par la fenêtre deux hommes vêtus de blanc, qui lui +coupèrent les cheveux comme il dormoit, puis sortirent de même par la +fenêtre; à son réveil, il trouva ses cheveux répandus sur le plancher. A +quoi attribuer tout cela, sinon à un follet? + + [Note 1: Plin. l. VII. Epist. 27 et suiv.] + +«Tritheme dans sa chronique d'Hirsauge[1], sous l'an 1130, raconte qu'au +diocèse d'Hildesheim en Saxe, on vit assez longtemps un esprit qu'ils +appeloient en allemand _Heidekind_, comme qui diroit _génie champêtre: +Heide_ signifie vaste campagne, _Kind_, enfant. Il apparoissoit tantôt sous +une forme, tantôt sous une autre; et quelquefois sans apparoître il faisoit +plusieurs choses qui prouvoient et sa présence et son pouvoir. Il se mêloit +quelquefois de donner des avis importants aux puissances: souvent on l'a vu +dans la cuisine de l'évêque aider les cuisiniers et faire divers ouvrages. +Un jeune garçon de cuisine qui s'étoit familiarisé avec lui lui ayant fait +quelques insultes, il en avertit le chef de cuisine, qui n'en tint compte; +mais l'Esprit s'en vengea cruellement: ce jeune garçon, s'étant endormi +dans la cuisine, l'Esprit l'étouffa, le mit en pièces et le fit cuire. Il +poussa encore plus loin sa fureur contre les officiers de la cuisine et les +autres officiers du prince. La chose alla si loin qu'on fut obligé de +procéder contre lui par censures, et de le contraindre par les exorcismes à +sortir du pays. + + [Note 1: _Chronic. Hirsaug., ad ann. 1130_.] + +«Olaus Magnus dit que dans la Suède et dans les pays septentrionaux, on +voyait autrefois des esprits familiers qui, sous la forme d'hommes ou de +femmes, servaient des particuliers. + +«Un nouveau voyage des pays septentrionaux, imprimé à Amsterdam en 1708, +dit que les peuples d'Islande sont presque tous sorciers; qu'ils ont des +démons familiers qu'ils nomment _Troles_, qui les servent comme des valets, +qui les avertissent des accidents ou des maladies qui leur doivent arriver: +ils les réveillent pour aller à la pêche quand il y fait bon, et s'ils y +vont sans l'avis de ces génies, ils ne réussissent pas. + +«Le père Vadingue rapporte d'après une ancienne légende manuscrite, dit dom +Calmet[1], qu'une dame nommée Lupa, avoit eu pendant treize ans un démon +familier qui lui servoit de femme de chambre, et qui la portoit à beaucoup +de désordres secrets, et à traiter inhumainement ses sujets. Dieu lui fit +la grâce de reconnoître sa faute, et d'en faire pénitence par +l'intercession de saint François d'Assise et de saint Antoine de Padoue, en +qui elle avoit toujours eu une dévotion particulière.» + + [Note 1: _Traité sur l'apparition des esprits_, t. Ier, p. 252.] + +«Cardan parle d'un démon barbu de Niphus qui lui faisait des leçons de +philosophie. + +«Le Loyer raconte que dans le temps qu'il étudioit en droit à Toulouse, il +étoit logé assez près d'une maison où un follet ne cessoit toute la nuit de +tirer de l'eau d'un puits et de faire crier la poulie. D'autres fois il +sembloit tirer sur les degrés quelque chose de pesant; mais il n'entroit +dans les chambres que très rarement et à petit bruit.» + +«On m'a raconté plusieurs fois qu'un religieux de l'ordre de Cîteaux avoit +un génie familier qui le servoit, accommodoit sa chambre, et préparoit +toutes choses lorsqu'il devoit revenir de campagne. On y étoit si +accoutumé, qu'on l'attendoit à ces marques, et qu'il arrivoit en effet. On +assure d'un autre religieux du même ordre qu'il avoit un esprit familier +qui l'avertissoit non seulement de ce qui se passoit dans la maison, mais +aussi de ce qui arrivoit au dehors; et qu'un jour, il fut éveillé par trois +fois, et averti que des religieux s'étoient pris de querelles et étoient +prêts à en venir aux mains, il y accourut et les arrêta. + +«On nous a raconté plus d'une fois qu'à Paris, dans un séminaire, il y +avoit un jeune ecclésiastique qui avoit un génie qui le servoit, lui +parloit, arrangeoit sa chambre et ses habits. Un jour le supérieur passant +devant la chambre de ce séminariste l'entendit qui parloit avec quelqu'un; +il entra, et demanda avec qui il s'entretenoit: le jeune homme soutint +qu'il n'y avoit personne dans sa chambre, et en effet le supérieur n'y vit +et n'y découvrit personne; cependant comme il avoit ouï leur entretien, le +jeune homme lui avoua qu'il avoit depuis quelques années un génie familier, +qui lui rendoit tous les services qu'auroit pu faire un domestique, et qui +lui avoit promis de grands avantages dans l'état ecclésiastique. Le +supérieur le pressa de lui donner des preuves de ce qu'il disoit: il +commanda au génie de présenter une chaise au supérieur; le génie obéit. +L'on donna avis de la chose à Monseigneur l'archevêque, qui ne jugea pas à +propos de la faire éclater. On renvoya le jeune clerc, et on ensevelit dans +le silence cette aventure si singulière.» + +«Guillaume, évêque de Paris[1], dit qu'il a connu un baladin qui avoit un +esprit familier qui jouoit et badinoit avec lui, et qui l'empêchoit de +dormir, jettant quelque chose contre la muraille, tirant les couvertures du +lit, ou l'en tirant lui-même lorsqu'il étoit couché. Nous sçavons par le +rapport d'une personne fort sensée qu'il lui est arrivé en campagne et en +plein jour de se sentir tirer le manteau et les bottes, et jetter à bas le +chapeau; puis d'entendre des éclats de rire et la voix d'une personne +décédée et bien connue qui sembloit s'en réjouir.» + + [Note 1: Guillelm. Paris, 2 part. quaest. 2, c. 8.] + +«Voici, rapporte dom Calmet[1], une histoire d'un esprit, dont je ne doute +non plus que si j'en avois été témoin, dit celui qui me l'a écrite. Le +comte Despilliers le père, étant jeune, et capitaine des cuirassiers, se +trouva en quartier d'hiver en Flandre. Un de ses cavaliers vint un jour le +prier de le changer d'hôte, disant que toutes les nuits il revenoit dans sa +chambre un esprit qui ne le laissoit pas dormir. Le comte Despilliers +renvoya son cavalier, et se mocqua de sa simplicité. Quelques jours après +le même cavalier vint lui faire la même prière; et le capitaine pour toute +réponse voulut lui décharger une volée de coups de bâton, qu'il n'évita que +par une prompte fuite. Enfin il revint une troisième fois à la charge, et +protesta à son capitaine qu'il ne pouvoit plus résister, et qu'il seroit +obligé de déserter si on ne le changeoit de logis. Despilliers qui +connoissoit le cavalier pour brave soldat et fort raisonnabe lui dit en +jurant: Je veux aller cette nuit coucher avec toi et voir ce qui en est. +Sur les dix heures du soir, le capitaine se rend au logis de son cavalier, +et ayant mis ses pistolets en bon état sur la table, se couche tout vêtu, +son épée à côté de lui, près de son soldat, dans un lit sans rideaux. Vers +minuit, il entend quelque chose qui entre dans la chambre et qui en un +instant met le lit sans dessus dessous et enferme le capitaine et le soldat +sous le matelas et la paillasse. Despilliers eut toutes les peines du monde +à se dégager, et à retrouver son épée et ses pistolets, et s'en retourna +chez lui fort confus. Le cavalier fut changé de logis dès le lenmain, et +dormit tranquillement chez un nouvel hôte. M. Despilliers racontoit cette +aventure à qui vouloit l'entendre; c'étoit un homme intrépide et qui +n'avoit jamais sçu ce que c'étoit que de reculer. Il est mort maréchal de +camp des armées de l'empereur Charles VI et gouverneur de la forteresse de +Segedin. M. son fils m'a confirmé depuis peu la même aventure comme l'ayant +apprise de son père.» + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 267.] + + + + +III.--GNOMES. ESPRITS DES MINES. GARDES DES TRÉSORS. + + +«George Agricola[1] qui a sçavamment traité la matière des mines, des +metaux, et de la maniere de les tirer des entrailles de la terre, +reconnoit, dit dom Calmet[2], deux ou trois sortes d'esprits qui +apparoissent dans les mines: les uns sont fort petits, et ressemblent à des +nains ou des pygmées; les autres sont comme des vieillards recourbés et +vêtus comme des mineurs, ayant la chemise retroussée et un tablier de cuir +autour des reins; d'autres font, ou semblent faire ce qu'ils voient faire +aux autres, sont fort gais, ne font mal à personne; mais de tous leurs +travaux il ne résulte rien de réel.» + + [Note 1: _De mineral. subterran._, p. 504.] + + [Note 2: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p, 248.] + +«Lavater, cité par Taillepied[1], dit qu'un homme luy a escrit qu'à +Davoise, au pays des Grisons, il y a une mine d'argent en laquelle Pierre +Buol, homme notable et consul de ce lieu-là, a faict travailler ès années +passées, et en a tiré de grandes richesses. Il y avoit en icelle un esprit +de montagne lequel principalement le jour de vendredy, et souvent, lorsque +les métaillers versoient ce qu'ils avoient tiré dans les cuves, faisoit +fort de l'empescher, changeant à sa fantaisie les métaux des cuves en +autres. Ce consul ne s'en soucioit autrement, car quand il vouloit +descendre en la mine ou en remonter, se confiant en Jésus-Christ, s'armoit +du signe de la croix, et jamais ne lui advint aucun mal. Or un jour advint +que cest esprit fit plus de bruit que de coutume, tellement qu'un métailler +impatient commença à l'injurier et à luy commander d'aller au gibet avec +imprécation et malédiction. Lors cet esprit print le métailler par la tête, +laquelle il luy tordit en telle sorte que le devant estoit droitement +derrière: dont il ne mourut pas toutefois, mais vesquit depuis longtemps +ayant le col tors et renversé, cognu familièrement de plusieurs qui vivent +encor; quelques années après il mourut. + + [Note 1: _Traité sur l'apparition des esprits_, p. 128-130.] + +«George Agricola escrit qu'à Annenberg, en une mine qu'on appelle _Couronne +de rose_, un esprit ayant forme de cheval tua douze hommes, ronflant et +soufflant contre eux, tellement qu'il la fallut quitter, encore qu'elle fût +riche d'argent. + +«Semblablement, on dit qu'en la mine de Saint-Grégoire en Schueberg, il en +fut veu un, ayant la teste enchaperonnée de noir, lequel print un tireur de +métal et l'esleva fort haut, qui ne fut pas sans l'offenser grandement en +son corps. + +«Olaus Magnus, cité par dom Calmet[1], dit qu'on voit dans les mines, +surtout dans celles d'argent où il y a un plus grand profit à espérer, six +sortes de démons qui, sous diverses formes, travaillent à casser les +rochers, à tirer les seaux, à tourner les roues, qui éclatent quelquefois +de rire et font diverses singeries; mais que tout cela n'est que pour +tromper les mineurs qu'ils écrasent sous les rochers ou qu'ils exposent aux +plus éminents dangers pour leur faire proférer des blasphèmes ou des +jurements contre Dieu. Il y a plusieurs mines très riches qu'on a été +obligé d'abandonner par la crainte de ces dangereux esprits.» + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 251.] + +«Les nains de la Bretagne, les _bergmânnchen_ de l'Allemagne sont regardés, +dit M. A. de Maury[1], comme d'une extrême habileté dans l'art de +travailler les métaux. Les idées défavorables que l'on a sur eux les font +même passer chez les Bretons, les Gallois, les Irlandais, comme de faux +monnayeurs; c'est au fond des grottes, dans les flancs des montagnes, +qu'ils cachent leurs mystérieux ateliers. C'est là qu'aidés souvent des +Elfes et des autres génies analogues, ils forgent, ils trempent, ils +damasquinent ces armes redoutables dont ils ont doté les dieux et parfois +les mortels. L'un de ces forgerons nommé Wiéland ou Velant, instruit par +les nains de la montagne de Kallowa, s'était acquis une immense renommée. +Son nom de la Scandinavie était passé dans la France, changé en celui de +Galant, Galant qui avait fabriqué Durandal, l'épée de Charlemagne, et +Merveilleuse, l'épée de Doolen de Mayence. La _Vilkina Saga_ nous dit que +la mère de ce célèbre Vieland était un Elfe et son père un géant vade. +Suivant d'autres traditions, il serait lui-même un _licht elf_. Ainsi, les +Elfes, en une foule de circonstances, voient leur histoire se mêler à celle +des nains. L'Edda parle aussi de l'extrême habileté des Elfes dans l'art de +travailler les métaux: ce sont eux qui ont forgé Gungner, l'épée d'Odin, +qui ont fait à Sifa sa chevelure d'or, à Freya sa chaîne d'or. Le +cluricaune irlandais est aussi un forgeron et le paysan assure entendre +souvent la montagne retentir du bruit de son marteau.» + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 81-82.] + +«A la ville de Greisswald et dans les environs, ajoute M. Alfred Maury[1], +c'est une tradition répandue chez le peuple, que jadis, à une époque que +l'on ne peut plus déterminer, le pays était habité par un grand nombre de +nains. On ignore le chemin qu'ils ont suivi en s'en allant, mais on croit +qu'ils se sont réfugiés dans les montagnes. Une légende prussienne raconte +comment les nains qui habitaient Dardesheim furent chassés par un forgeron, +et comment depuis on ne les a plus revus. Dans l'Erzgebirge, une tradition +toute semblable dit que les nains ont été chassés par l'établissement des +forges. Dans le Harz, même légende. Le peuple du Nord-Jutland dit que les +trolls ont quitté Vendyssel pour ne plus reparaître.» + + [Note 1: _Les Fées du moyen âge_, p. 91-92.] + +«Suivant Bodin[1], Oger Ferrier, médecin fort sçavant, estant à Thoulouse, +print à louage une maison près de la Bourse, bien bastie et en beau lieu, +qu'on lui bailla quasi pour neant, pource qu'il y avoit un esprit malin qui +tourmentoit les locataires. Mais lui ne s'en soucioit non plus que le +philosophe Athenodorus, qui osa seul demeurer en une maison d'Athènes, +deserte et inhabitée par le moyen d'un esprit. Oyant ce qu'il n'avoit +jamais pensé, et qu'on ne pouvoit seurement aller en la cave, ni reposer +quelquefois, on l'avertit qu'il y avoit un jeune escholier portugais, +estudiant lors à Thoulouse, lequel faisoit voir sur l'ongle d'un jeune +enfant les choses cachées. L'escholier appelé usa de son mestier, et une +petite fille enquise dit qu'elle voyoit une femme richement parée de +chaînes et dorures, et qui tenoit une torche en la main, près d'un pilier. +Le Portugais conseilla au médecin de faire fouir en terre, dedans la cave, +près du pilier, et lui dit qu'il trouveroit un thrésor. Qui fut bien aise, +ce fut le médecin, lequel fit creuser. Mais lors qu'il esperoit trouver le +thrésor, il se leva un tourbillon de vent, lequel esteignit la lumière, +sortit par un soupirail de la cave et rompit deux toises de creneaux qui +estoyent en la maison voisine, dont il tomba une partie sur l'ostvent et +l'autre partie en la cave, par le soupirail, et sur une femme portant une +cruche d'eau qui fut rompue. Depuis, l'esprit ne fut ouï en sorte +quelconque. Le jour suivant, ce Portugais, averti du fait, dit que l'esprit +avoit emporté le thrésor, et que c'estoit merveille qu'il n'avoit offensé +le médecin, lequel me conta l'histoire deux jours après, qui estoit le 15 +de decembre 1558, estant le ciel serein et beau comme il est d'ordinaire +es-jours alcyoniens, et fus voir les creneaux de la maison voisine abatus, +et l'ost de la boutique rompu.» + + [Note 1: _Démonomanie_, liv. III, chap. III, cité par Goulart, + _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 629.] + +«Philippe Mélanchthon, ajoute le même auteur[1], récite une histoire quasi +semblable, qu'il y eut dix hommes, à Magdebourg, tuez de la ruine d'une +tour lors qu'ils fossoyoient pour trouver les thrésors que Satan leur avoit +enseignez. J'ay apris aussi d'un Lyonnais, qui depuis fut chapelain à +l'église Notre-Dame de Paris, que lui avec ses compagnons avoyent +descouvert par magie un thrésor à Arcueil près de Paris. Mais voulant avoir +le coffre où il estoit, qu'il fut emporté par un tourbillon et qu'il tomba +sur lui un pan de la muraille, dont il est et sera boiteux toute la vie. Et +n'y a pas longtemps qu'un prestre de Nuremberg ayant trouvé un thrésor à +l'aide de Satan, et sur le point d'ouvrir le coffre, fut accablé des ruines +de la maison. J'ay sceu aussi d'un pratricien de Lyon, qu'ayant esté avec +ses compagnons la nuict, pour conjurer les esprits à trouver un thrésor, +comme ils avoient commencé de fouir en terre, ils ouyrent la voix comme +d'un homme qui estoit sur la roue, près du lieu où ils creusoyent, criant +espouvantablement aux larrons, ce qui les mit en fuite. Au mesme instant +les malins esprits les poursuivirent battans jusques en la maison d'où ils +estoyent sortis, et entrèrent dedans, faisant un bruit si grand, que +l'hoste pensoit qu'il tonnast. Depuis, il fit serment qu'il n'iroit jamais +cercher thrésor. + + [Note 1: Au même endroit.] + +Le sieur de Villamont[1] raconte ce qui suit: + + [Note 1: _Voyages_, liv. I, chap. XXIII.] + +«Près de Naples, nous trouvans au bord de la mer, joignant une montagne où +l'on descend en la grotte qu'on appelle du roi Salar, nous entrasmes dedans +icelle grotte avec un flambeau allumé, et cheminasmes jusques à l'entrée de +certaine fosse, où nostre guide s'arresta, ne voulant passer outre. Lui +ayant demandé la cause de cela, respondit que ceste entrée estoit très +périlleuse et que ceux qui s'ingeroyent de passer plus avant n'en +retournoyent jamais dire nouvelles aux autres: ainsi qu'arriva (dit-il) il +y a environ six ans (il racontoit l'histoire au commencement de l'année +1589), au prieur de l'abbaye de Margouline, à un François et à un Aleman, +lesquels arrivez à ceste fosse furent avertis par moi de n'entrer dedans. +Mais se mocquant de mes admonitions prindrent chacun son flambeau pour +descendre. Ce que voyans, je les y laissai entrer, sans vouloir aller en +leur compagnie, les attendant toutefois à l'entrée d'icelle. Mais voyant +qu'ils ne retournoyent point, je me doutai incontinent qu'ils estoyent +morts, de sorte qu'estant retourné à Naples, je le récitay à plusieurs; +tant qu'enfin cela vint à la connaissance des parents du prieur, qui me +firent constituer prisonnier, alléguant contre moi que je l'avois fait +entrer dedans, ou du moins, ne l'avois averti de l'inconvénient. Mais +sur-le-champ, je prouvay le contraire et fus absous à pur et à plein. En +peu de jours après on descouvrit que ces trois estoient magiciens qui +avoyent entrepris de descendre en cette fosse pour y cercher un thrésor.» + +«L'an 1530, dit Jean des Caurres[1], le diable monstra à un prestre, au +travers d'un crystal, quelques thrésors en la ville de Noriberg. Mais ainsi +que le prestre le cherchoit dedans un lieu fossoyé devant la ville, ayant +pris un sien amy pour spectateur, et comme déjà il commençoit à voir un +coffre au fond de la caverne, auprès duquel il y avoit un chien noir +couché, il entra dedans et incontinent il fut estouffé et englouti dedans +la terre, laquelle tomba dessus et remplit de rechef la caverne.» + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées et histoires_, p. 292.] + +«Dom Calmet[1], rapporte que deux religieux fort éclairés et fort sages, le +consultèrent sur une chose arrivée à Orbé, village d'Alsace, près l'abbaye +de Pairis. + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 274.] + +«Deux hommes de ce lieu leur dirent qu'ils avoient vu dans leur jardin +sortir de la terre une cassette, qu'ils présumoient être remplie d'argent, +et que l'ayant voulu saisir, elle s'étoit retirée et cachée de nouveau sous +la terre. Ce qui leur étoit arrivé plus d'une fois.» + +Le même auteur ajoute[1]: + + [Note 1: Au même endroit.] + +«Théophane, historiographe grec, célèbre et sérieux, sous l'an de J.-C. +408, raconte que Cabades, roi de Perse, étant informé qu'entre le pays de +l'Inde et de la Perse, il y avoit un château nommé Zubdadeyer, qui +renfermoit une grande quantité d'or, d'argent et de pierreries, résolut de +s'en rendre maître; mais ces trésors étoient gardés par des démons, qui ne +souffroient point qu'on en approchât. Il employa, pour les conjurer et les +chasser, les exorcismes des mages et des Juifs qui étoient auprès de lui; +mais leurs efforts furent inutiles. Le roi se souvint du Dieu des +chrétiens, lui adressa ses prières, fit venir l'évêque qui étoit à la tête +de l'Eglise chrétienne de Perse, et le pria de s'employer pour lui faire +avoir ces trésors, et pour chasser les démons qui les gardoient. Le prélat +offrit le saint sacrifice, y participa, et étant allé sur le lieu, en +écarta les démons gardiens de ces richesses, et mit le roi en paisible +possession du château.» + +«Racontant cette histoire à un homme de considération[1], il me dit que +dans l'isle de Malthe, deux chevaliers ayant aposté un esclave qui se +vantoit d'avoir le secret d'évoquer les démons, et de les obliger de +découvrir les choses les plus cachées, ils le menèrent dans un vieux +château où l'on croyoit qu'étoient cachés des trésors. L'esclave fit ses +évocations, et enfin le démon ouvrit un rocher d'où sortit un coffre. +L'esclave voulut s'en emparer, mais le coffre rentra dans le rocher. La +chose recommença plus d'une fois; et l'esclave, après de vains efforts, +vint dire aux chevaliers ce qui lui étoit arrivé, mais qu'il étoit +tellement affaibli par les efforts qu'il avoit faits, qu'il avoit besoin +d'un peu de liqueur pour se fortifier; on lui en donna, et quelque temps +après, étant retourné, on ouït du bruit, l'on alla dans la cave avec de la +lumière pour voir ce qui étoit arrivé, et l'on trouva l'esclave étendu mort +et ayant sur toute sa chair comme des coups de canifs représentant une +croix. Il en étoit si chargé qu'il n'y avoit pas de quoi poser le doigt qui +n'en fût marqué. Les chevaliers le portèrent au bord de la mer, et l'y +précipitèrent avec une grosse pierre pendue au col.» + + [Note 1: M. le chevalier Guiot de Marre.] + +«La même personne nous raconta encore à cette occasion qu'il y a environ +quatre-vingt-dix ans qu'une vieille femme de Malthe fut avertie par un +génie qu'il y avoit dans sa cave un trésor de grand prix, appartenant à un +chevalier de très grande considération, et lui ordonna de lui en donner +avis: elle y alla, mais elle ne put obtenir audience. La nuit suivante, le +même génie revint, lui ordonna la même chose; et comme elle refusoit +d'obéir, il la maltraita et la renvoya de nouveau. Le lendemain elle revint +trouver le seigneur, et dit aux domestiques qu'elle ne sortirait point +qu'elle n'eût parlé au maître. Elle lui raconta ce qui lui étoit arrivé; et +le chevalier résolut d'aller chez elle, accompagné de gens munis de pieux +et d'autres instruments propres à creuser: ils creusèrent, et bientôt il +sortit de l'endroit où ils piochoient une si grande quantité d'eau, qu'ils +furent obligés d'abandonner leur entreprise. Le chevalier se confessa à +l'inquisiteur, de ce qu'il avoit fait et reçut l'absolution, mais il fut +obligé d'écrire dans les registres de l'inquisition le fait que nous venons +de raconter. + +«Environ soixante ans après, les chanoines de la cathédrale de Malthe, +voulant donner au devant de leur église une place plus vaste, achetèrent +des maisons qu'il fallut renverser, et entre autres celle qui avoit +appartenu à cette vieille femme; en y creusant, on y trouva le trésor, qui +consistoit en plusieurs pièces d'or de la valeur d'un ducat, avec l'effigie +de l'empereur Justin Ier. Le grand maître de Malthe prétendoit que le +trésor lui appartenoit comme souverain de l'isle; les chanoines le lui +contestoient. L'affaire fut portée à Rome. Le grand maître gagna son +procès; l'or lui fut apporté de la valeur d'environ soixante mille ducats; +mais il les céda à l'église cathédrale. Quelque temps après, le chevalier +dont nous avons parlé, qui étoit alors fort âgé, se souvint de ce qui lui +étoit arrivé, et prétendit que ce trésor lui devoit appartenir: il se fit +mener sur les lieux, reconnut la cave où il avoit d'abord été et montra +dans les registres de l'inquisition ce qu'il y avoit écrit soixante ans +auparavant. Cela ne lui fit point recouvrer le trésor, mais c'était une +preuve que le démon connoissoit et gardoit cet argent.» + +«Voici l'extrait d'une lettre écrite de Kirchheim, du 1er janvier 1747, à +M. Schopfflein, professeur en histoire et en éloquence à Strasbourg, et +rapportée par dom Calmet[1]: + + [Note 1: Ouvrage cité, p. 282-283.] + +«Il y a plus d'un an que M. Cavallari, premier musicien de mon sérénissime +maître, et Vénitien de nation, avoit envie de faire creuser à +Rothenkirchen, à une lieue d'ici, qui étoit autrefois une abbaye renommée, +et qui fut ruinée du temps de la réformation. L'occasion lui en fut fournie +par une apparition que la femme du censier de Rothenkirchen avoit eue plus +d'une fois en plein midi, et surtout le 7 mai, pendant deux ans +consécutifs. Elle jure et en peut faire serment, qu'elle a vu un prêtre +vénérable en habits pontificaux, brodés en or, qui jetta devant lui un +grand tas de pierres, et quoiqu'elle soit luthérienne, par conséquent +incrédule sur ces sortes de choses-là, elle croit pourtant que si elle +avoit eu la présence d'esprit d'y mettre un mouchoir ou un tablier, toutes +les pierres seraient devenues de l'argent. M. Cavallari demanda donc +permission d'y creuser, ce qui lui fut d'autant plus facilement accordé que +le dixième du trésor est dû au souverain. On le traita de visionnaire, et +on regarda l'affaire des trésors comme une chose inouïe. Cependant il se +moqua du _qu'en dira-t-on_, et me demanda si je voulois être de moitié avec +lui; je n'ai pas hésité un moment d'accepter cette proposition, mais j'ai +été bien surpris d'y trouver de petits pots de terre remplis de pièces +d'or. Toutes ces pièces plus fines que les ducats sont pour la plupart du +quatorzième et quinzième siècle. Il m'en a échu pour ma part 666, trouvées +à trois différentes reprises. Il y en a des archevêques de Mayence, de +Trêves et de Cologne, des villes d'Oppenheim, de Baccarat, de Bingen, de +Coblens; il y en a aussi de Rupert Paladin, de Frédéric, burgrave de +Nuremberg, quelques-unes de Wenceslas, et une de l'empereur Charles IV, +etc. + +«L'histoire qu'on vient de rapporter est rappelée, ajoute dom Calmet, avec +quelques circonstances différentes, dans un imprimé qui annonce une +lotterie de pièces trouvées à Rothenkirchen, au pays de Nassau, pas loin de +Donnersberg. On y lit que la valeur de ces pièces est de 12 livres 10 sols, +argent de France. La lotterie devait se tirer publiquement le 1er février +1750. Chaque billet étoit de six livres, argent de France.» + +Bartolin, dans son livre de la _Cause du mépris de la mort, que faisoient +les anciens Danois_, liv. II, ch. II, raconte, d'après dom Calmet[1], «que +les richesses cachées dans les tombes aux des grands hommes de ce pays-là, +étoient gardées par les mânes de ceux à qui elles appartenoient, et que ces +mânes ou ces démons répandoient la frayeur dans l'âme de ceux qui vouloient +enlever ces trésors, par un déluge d'eau qu'ils répandoient, ou par des +flammes qu'ils faisoient paroître autour des monuments qui renfermoient ces +corps et ces trésors.» + + [Note 1: Ouvrage cité, t. I, p. 284.] + + + + +IV.--ESPRITS FAMILIERS. + + +«Plutarque, au livre qu'il a fait du Daemon de Socrates, tient, dit +Bodin[1] comme chose très certaine l'association des esprits avec les +hommes et dit que Socrates, estimé le plus homme de bien de la Grèce, +disoit souvent à ses amis qu'il sentoit assiduellement la présence d'un +esprit, qui le destournoit toujours de mal faire et de danger. Le discours +de Plutarque est long et chacun en croira ce qu'il voudra, mais je puis +assurer avoir entendu d'un personnage encore en vie l'an 1580 qu'il y avoit +un esprit qui lui assistoit assiduellement, et commença à le connoistre +ayant environ trente-sept ans: combien que ce personnage me disoit qu'il +avoit opinion que toute sa vie l'esprit l'avoit accompagné, par les songes +précédens et visions qu'il avoit eu de se garder des vices et inconvéniens. +Toutesfois il ne l'avoit jamais apperceu sensiblement, comme il fit depuis +l'âge de trente-sept ans: ce qui lui avint, comme il dit, ayant un an +auparavant continué de prier Dieu de tout son coeur soir et matin à ce +qu'il lui pleust envoyer son bon ange, pour le guider en toutes ses +actions. Après et devant la prière il employoit quelque temps à contempler +les oeuvres de Dieu, se tenant quelques fois deux ou trois heures tout seul +assis à méditer et contempler, et cercher en son esprit, et à lire la Bible +pour trouver laquelle de toutes les religions débatues de tout costez +estoit la vraye. Et disoit souvent ces vers du pseaume 143: + + [Note 1: _Démonomanie_, liv. 1, ch. II.] + + Enseigne-moi comme il faut faire, + Pour bien ta volonté parfaire: + Car tu es mon vrai Dieu entier. + Fay que ton esprit débonnaire + Me guide et meine au droit sentier. + +Il blasmoit ceux qui prient Dieu qu'il les entretiene en leur opinion, et +continuant ceste prière et lisant les sainctes Escritures il trouve en +Philon, Hebrieu, au livre des Sacrifices que le plus grand et le plus +agréable sacrifice que l'homme de bien et entier peut faire à Dieu, c'est +de soi-mesme estant purifié par lui. Il suivit ce conseil offrant à Dieu +son âme. Depuis il commença comme il m'a dit d'avoir des songes et visions +pleines d'instructions: tantost pour corriger un vice, tantost un autre, +tantost pour se garder d'un danger, tantost pour estre résolu d'une +difficulté, puis d'une autre, non seulement des choses divines, mais +encores des choses humaines. Entre autres il lui sembla avoir ouy la voix +de Dieu en dormant, qui lui dit: Je sauverai ton âme: c'est moi qui te suis +apparu ci-devant. Depuis, tous les matins, sur les trois ou quatre heures, +l'esprit frappoit à sa porte: lui se leva quelquefois ouvrant la porte et +ne voyoit personne. Tous les matins l'esprit continuoit: et s'il ne se +levoit, il frappoit de rechef et le resveilloit jusques à ce qu'il se fust +levé. Alors il commença d'avoir crainte pensant que ce fust quelque malin +esprit, comme il disoit: pour ceste cause il continuoit de prier Dieu, sans +faillir un seul jour, que Dieu lui envoyast son bon ange, et chantoit +souvent les Psalmes qu'il sçavoit quasi tous par coeur. Et lors l'esprit se +fit connoistre en veillant, frappant doucement. Le premier jour il +apperceut sensiblement plusieurs coups sur un bocal de verre, ce qui +l'estonnoit bien fort: et deux jours après ayant un sien ami secrétaire du +Roy disnant avec lui oyant que l'esprit frappoit sur une escabelle joignant +de lui, commença à rougir et craindre; mais il lui dit: N'ayez point de +crainte, ce n'est rien. Toutes fois pour l'asseurer il lui conta la vérité +du fait. Or il m'a asseuré que depuis cest esprit l'a toujours accompagné, +lui donnant un signe sensible, comme le touchant tantost l'oreille dextre, +s'il faisoit quelque chose qui ne fust bonne, et à l'oreille senestre, s'il +faisoit bien. Et s'il venoit quelqu'un pour le tromper et surprendre, il +sentoit soudain le signal à l'oreille dextre; si c'estoit quelque homme de +bien, et qui vinst pour son bien, il sentoit aussi le signal à l'oreille +senestre. Et quand il vouloit boire et manger chose qui fust mauvaise, il +sentoit le signal; s'il doutoit aussi de faire ou entreprendre quelque +chose, le mesme signal lui avenoit. S'il pensoit quelque chose mauvaise, et +qu'il s'y arrestast, il sentoit aussi tost le signal pour s'en destourner. +Et quelquesfois quand il commençoit à louer Dieu par quelque psalme ou +parler de ses merveilles, il se sentoit saisi de quelque force spirituelle, +qui lui donnoit courage. Et afin qu'il discernast le songe par inspiration +d'avec les autres resveries qui aviennent quand on est mal disposé, ou que +l'on est troublé d'esprit, il estoit esveillé de l'esprit sur les deux ou +trois heures du matin; et un peu après il s'endormoit. Alors il avoit les +songes véritables de ce qu'il devoit faire ou croire des doutes qu'il +avoit, ou de ce qui lui devoit avenir. En sorte qu'il dit que depuis ce +temps-là ne lui est advenu quasi chose dont il n'ait eu advertissement, ni +doute des choses qu'on doit croire, dont il n'ait eu resolution. Vrai est +qu'il demandoit tous les jours à Dieu qu'il lui enseignast sa volonté, sa +loy, sa vérité... Au surplus de toutes ses actions il estoit assez joyez et +d'un esprit gay. Mais si en compagnie il lui advenoit de dire quelque +mauvaise parole et de laisser pour quelques jours à prier Dieu, il estoit +aussi tost adverti en dormant. S'il lisoit un livre qui ne fust bon, +l'esprit frappoit sur le livre, pour le lui faire laisser, et estoit aussi +tost destourné s'il faisoit quelque chose contre sa santé, et en sa maladie +gardé soigneusement... Surtout il estoit adverti de se lever matin, et +ordinairement dès quatre heures, il dit qu'il ouyt une voix en dormant qui +disoit: Qui est celui qui le premier se lèvera pour prier? Aussi dit-il +qu'il estoit souvent adverti de donner l'aumosne; et lorsque plus il +donnoit l'aumosne, plus il sentoit que ses afaires prosperoyent. Et comme +ses ennemis avoyent délibéré de le tuer, ayans sceu qu'il devoit aller par +eau, il eust vision, en songe, que son père lui amenoit deux chevaux, l'un +rouge et l'autre blanc; qui fust cause qu'il envoya louer deux chevaux, que +son homme lui amena, l'un rouge et l'autre blanc, sans lui avoir dit de +quel poil il les vouloit. Je lui demanday pourquoy il ne parloit à +l'esprit? Il me fit responce qu'une fois il le pria de parler à lui: mais +qu'aussi tost l'esprit frappa bien fort contre sa porte, comme d'un +marteau, lui faisant entendre qu'il n'y prenoit pas plaisir, et souvent le +destournoit de s'arrester à lire et escrire pour reposer son esprit et à +méditer tout seul, oyant souventes fois en veillant une voix bien fort +subtile et inarticulée. Je lui demanday s'il avoit jamais veu l'esprit en +forme. Il me dit qu'il n'avoit jamais rien veu en veillant, hors-mis +quelque lumière en forme d'un rondeau, bien fort claire. Mais un jour +estant en extrême danger de sa vie, ayant prié Dieu de tout son coeur, +qu'il lui plust le préserver, sur le poinct du jour entre-sommeillant dit +qu'il apperceut sur le lict où il estoit couché, un jeune enfant vestu +d'une robe blanche, changeant en couleur de pourpre, d'un visage de beauté +esmerveillable: ce qu'il asseuroit bien fort. Une autre fois, estant aussi +en danger extreme, se voulant coucher, l'esprit l'en empescha, et ne cessa +qu'il ne fust levé; lors il pria Dieu toute la nuict sans dormir. Le jour +suivant Dieu le sauva de la main des meurtriers d'une façon estrange et +incroyable. Après s'estre eschappé du danger, dit qu'il ouit en dormant une +voix qui disoit: Il faut bien dire qui en la garde du haut Dieu pour jamais +se retire. Pour le faire court, en toutes les difficultez, voyages, +entreprises qu'il avoit à faire, il demandoit conseil à Dieu. Et comme il +priait Dieu qu'il lui donnast sa bénédiction, une nuict il fut advis en +dormant qu'il voyoit son père qui le bénissoit.» + +«Il y a, dit Bodin[1], un gentilhomme en Picardie, auprès de +Villiers-Costerets, qui avoit un esprit familier en un anneau, duquel il +vouloit disposer à son plaisir, et l'asservir comme un esclave, l'ayant +acheté bien cher d'un Espagnol; et d'autant qu'il lui mentoit le plus +souvent, il jetta l'anneau dedans le feu, pensant y jetter l'esprit aussi, +comme si cela se pouvoit enclorre. Depuis il devint furieux et tourmenté du +diable.» + + [Note 1: _Démonomanie_, liv. II, ch. III.] + +Au récit de Paul Jove[1], Corneille Agrippa avait un chien noir qui n'était +autre que le diable, lequel lui apprenait ce qui se passait partout. Ce +chien noir se tenait dans le cabinet de Corneille Agrippa couché sur des +tas de papiers, pendant que son maître travaillait. Au moment de mourir et +pressé de se repentir, Agrippa ôta à ce chien un collier de clous qui +formaient des inscriptions magiques, et lui dit d'un ton affligé: Va-t'en, +malheureuse bête, qui es cause de ma perte. Ce chien voyant son maître prêt +à expirer alla se précipiter dans le Rhône. + + [Note 1: _Elogia virorum illustrium_. Venise, 1546, in-fol.] + +«J'ay connu un personnage, dit Bodin[1], lequel me descouvrit une fois +qu'il estoit fort en peine à cause d'un esprit qui le suivoit et se +présentoit à lui en plusieurs formes: de nuict le tiroit par le nez, +l'esveilloit, le battoit souvent, et quoy qu'il le priast de laisser +reposer, il n'en vouloit rien faire; et le tourmentoit sans cesse lui +disant: Commande moi quelque chose: et qu'il estoit venu à Paris pensant +qu'il le deust abandonner, ou qu'il y peust trouver remede à son mal, sous +ombre d'un proces qu'il estoit venu solliciter. J'apperçus bien qu'il +n'osoit pas me descouvrir tout. Lui demandant quel profit il avoit eu de +s'assujettir à tel maistre, il me dit qu'il pensoit parvenir aux biens et +honneurs, et sçavoir les choses cachées: mais que l'esprit l'avoit toujours +abusé; que pour une vérité il disoit trois mensonges, et ne l'avoit jamais +sceu enrichir d'un double, ni faire jouir de celle, qu'il aimoit, +principale occasion qui l'avoit induit à l'invoquer, et qu'il ne lui avoit +aprins les vertus des plantes, ni des pierres, ni des sciences secrettes, +comme il esperoit, et qu'il ne lui parloit que de se venger de ses ennemis, +ou faire quelque tour de finesse et de meschanceté. Je lui dis qu'il estoit +aisé de se défaire d'un tel maistre, et sitost qu'il viendroit, qu'il +appelast le nom de Dieu à son aide et qu'il s'adonnast à servir Dieu de bon +coeur. Depuis je n'ay veu le personnage, ni peu sçavoir s'il s'estoit +repenti.» + + [Note 1: _Démonomanie_, liv. II, ch. III.] + + + + + + +PRODIGES + + + + +I.--PRODIGES CÉLESTES + + +«L'an 1500, dit Goulart[1] d'après Conrad Licosthenes[2], qui avait +recueilli toutes ces histoires de Job Fincel, de Marc Frytsch, et de +plusieurs autres, l'on vit en Alsace, près de Saverne, une teste de +taureau, entre les cornes de laquelle estincelloit une fort grande estoile. + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 46 et suiv.] + + [Note 2: _De prodigiis et ostentis_.] + +«En la même année, le vingt uniesme jour de may, sur la ville de Lucerne en +Suisse, se vid un dragon de feu, horrible à voir, de la grosseur d'un veau, +et de douze pieds de long, lequel vola vers le pont de la rivière de Russ +qui y passe. + +«L'an 1503, en la duché de Bavière, sur une villette nommée Vilsoc, fut veu +un dragon couronné et jettant des flammes de feu par la gorge. + +«Sur la ville de Milan, en plein jour, le ciel net et serain, furent veuës +plusieurs estoiles merveilleusement luisantes. + +«Au commencement de janvier l'an 1514, environ les huit heures du matin, en +la duché de Witemberg furent veus trois soleils au ciel. Celui du milieu +estoit beaucoup plus grand que les autres. Tous les trois portoient la +figure d'une longue espée, de couleur luisante et marquettée de sang, dont +les poinctes s'estendoyent fort avant. Cela avint le douziesme jour du +mois. Le lendemain sur la ville de Rotvil on vid le soleil monstrant une +face effroyable, environné de cercles de diverses couleurs. Deux jours +auparavant, et le dix-septième de mars suivant, furent veus trois soleils, +et trois lunes aussi l'onziesme de janvier et le dix-septiesme de mars. +Jacques Stopel, médecin de Memminge fit un ample discours et prognostic sur +ces apparitions suivies de grands troubles, notamment en Souabe. + +«En l'année 1520, les bourgeois de Wissembourg, ville assise au bord du +Rhin, entendirent un jour en plein midi bruire estrangement en l'air un +horrible cliquetis d'armes, et des courses de gens combatans et crians +comme en bataille rangée. Ce qui donna telle espouvante que tous coururent +aux armes, pensans que la ville fust assiégée et que les ennemis fussent +près des portes. + +«Lorsque l'empereur Charles V fut couronné en la ville d'Aix-la-Chapelle, +on vid le soleil environné d'un grand cercle, avec un arc en ciel. En la +ville d'Erford furent veus trois soleils. Outre plus un chevron ardant +terrible à regarder à cause de sa masse et de sa longueur. Ce chevron +baissant en terre, y fist un grand degast, puis remontant en l'air, se +convertit en forme de cercle. + +«Job Fincel, en son recueil _des Merveilles de nostre temps_, remarque que +l'an 1523, un paysan de Hongrie, faisant quelque voyage avec son chariot, +fut surpris de la nuict et contraint demeurer à la campagne pour y attendre +le jour. Ayant dormi quelque temps il se resveille, descend du chariot pour +se promener, et, regardant en haut, vid en l'air les semblances de deux +princes combatans avec les espées es mains l'un contre l'autre. Il y en +avoit un de haute taille et robuste: l'autre estoit plus petit et portoit +une couronne sur la teste. Le grand mit bas et tua le petit, puis luy ayant +osté la couronne la jetta comme contre terre, tellement qu'elle fut +despecée en diverses pièces. Trois ans après, Ladislas, roy de Hongrie, fut +tué en bataille par les Turcs. + +«En l'an 1525 fut veu en Saxe, environ le trespas de l'électeur Frédéric, +surnommé le Sage, le soleil couronné d'un grand cercle entier et tout rond, +resemblant en couleur l'arc céleste. Au mois d'aoust de la mesme année, le +soleil se monstra l'espace de quelques jours ainsi qu'une grosse boule de +feu allumée et de toute autre couleur que l'ordinaire. S'ensuivit tost +après la sédition des paysans en Alemagne. + +«L'an 1528, environ la mi-may, sur la ville de Zurich furent veus quatre +parélies environnez de deux cercles entiers et le soleil entouré de quatre +petits cercles. Au mesme an, la ville d'Utrecht, estroitement assiégée et +finalement prinse par les Bourguignons, apparut en l'air un prognostic de +ce malheur, dont les habitants furent aussi merveilleusement estonnez. +C'est à sçavoir une grande croix qu'on surnomme de sainct André, laquelle +estoit de couleur blafarde et hideuse à voir. + +«Le septiesme jour de février 1536, environ minuict, furent veus au ciel, +sur un quartier d'Espaigne, deux hommes armez, et courans sus l'un à +l'autre avec l'espée au poing; l'un portoit au bras gauche une rondelle où +estoit peint un aigle avec ce mot autour, _Regnabo_, c'est-à-dire _Je +régnerai_. L'autre avoit un grand bouclier avec une estoile et un croissant +et cette inscription _Regnavi_, c'est-à-dire _J'ai régné_. Celui qui +portoit l'aigle renversa l'autre. + +«En l'an 1537, le premier jour de février, fut veu en Italie un aigle +volant en l'air, portant au pied droict une bouteille et au gauche un +serpent entortillé, suivi d'un nombre innombrable de pies. Au même temps +fut veue aussi en l'air une croix bourguignonne de diverses couleurs. +Quinze jours auparavant, fut veue en Franconie, entre Pabenberp et la +forest de Turinge, une estoile de grandeur merveilleuse, laquelle s'estant +abaissée peu à peu se réduisit en forme d'un grand cercle blanc, dont tost +après sortirent des tourbillons de vent et des touffes de feu, qui tombans +en terre, firent fondre des pointes de picques, fers et mords de cheval, +sans offenser homme ni édifice quelconque. + +«Le vingt-neuviesme jour de mars 1545, environ les huict heures du matin, +cheut es environs de Cracovie un esclat de fouldre après un tonnerre si +impétueux que toute la Pologne en fust esmeue. Incontinent aparurent au +ciel trois croix roussastres, entre lesquelles estoit un homme armé de +toutes pièces, lequel, avec une espée ardante, combatoit une armée, +laquelle il desfit: et là-dessus survint un horrible dragon lequel +engloutit cest homme victorieux. Incontinent le ciel s'ouvrit comme tout en +feu, et fut ainsi veu l'espace d'une bonne heure. Puis aparurent trois arcs +en ciel avec leurs couleurs acoustumées, sur le plus haut desquels estoit +la forme d'un ange comme on le représente en figure de jeune homme qui a +des ailes aux espaules, tenant un soleil en l'une de ses mains, une lune en +l'autre. Ce deuxiesme spectacle ayant duré une demi-heure en présence de +tous ceux qui voulurent le voir, quelques nuées s'eslevèrent qui couvrirent +ces aparences. + +«Un jour d'octobre 1547, environ les sept heures du matin, fut veue au pays +de Saxe la forme d'une bière de trespassé couverte d'un drap noir, chamarré +d'une croix de couleur rousse, précédée et suivie de plusieurs figures +d'hommes en dueil, chacun d'iceux portant une trompette dont ils +commencerent à sonner si haut que les habitans du pays en entendoyent +aisement le bruit. En ces entrefaites aparut un homme armé de toutes +pieces, de terrible regard, lequel desgaignant son espée coupa une partie +du drap, puis de ses deux mains deschira le reste, quoi fait lui et tous +les autres s'esvanouyrent. + +«Au mois de juin 1553, furent veus en l'air serain et descouvert, sur la +ville de Cobourg, entre cinq et six heures du soir, diverses sortes +d'hommes, puis des armées qui se donnoyent bataille, et un aigle +voltigeant, les ailes tout espandues. En juillet furent veus au ciel deux +serpens entrelassez, se rongeans l'un l'autre, et au milieu d'eux une croix +de feu. En cette mesme année décéda le duc George, prince d'Anhalt, +excellent théologien. Le jour qu'il trespassa, l'on apperceut de nuict au +ciel sur la ville de Witteberg une croix bleue. Quelques jours devant la +bataille donnée entre Maurice, duc de Saxe et Albert, marquis de +Brandebourg, l'image d'un grand homme apparut es nuées en un endroit de +Saxe. Du corps de cest homme, lequel paroissoit nud, commença tout premier +à découler du sang goute après goute, puis on en vid sortir des étincelles +de feu, finalement il disparut peu à peu. + +«L'onziesme jour de janvier 1556, vers les montagnes qui ceignent d'un +costé la ville d'Augsbourg, le ciel s'ouvrit, et sembla se fendre, dont +tous furent merveilleusement estonnez: surtout à cause des cas pitoyables +qui avindrent incontinent après. Car au mesme jour le messager d'Augsbourg +tua d'un coup de pistole certain capitaine aux portes de la ville. Le +lendemain la femme d'un forgeur d'espées, estimant faire un grand butin, +tua dedans sa maison un marchant. Incontinent après sa servante se tua +soi-mesme d'un coup de cousteau. Un jour après, en querelle, un boucher fut +renversé mort d'un coup d'espée: et deux villages furent tous bruslez. Le +quinziesme jour du mesme mois, le garde de la forest de Saincte-Catherine +fut transpercé et trouvé occis d'un coup de harquebuse. Et le +dix-septiesme, un valet d'orfevre, poussé de désespoir, se noya. La nuict +suivante, plusieurs furent blessez à mort par les rues. + +«En divers jours et mois de la mesme année 1556 furent remarquées autres +apparitions; comme en février furent veus au ciel sur la comté de Boets des +armées à pied et à cheval qui combatoyent furieusement. Au mois de +septembre, sur une villette du marquisat de Brandebourg, nommée Custrin, +environ les neuf heures du soir, on vid infinies flammesches de feu +saillans du ciel, et au milieu deux grands chevrons ardans. Sur la fin fut +entendue une voix criant: Malheur, malheur à l'Église! + +«Wolfgang Strauch, de Nuremberg, escrit que l'an 1556, sur une ville de +Hongrie qu'il nomme Babatscha, fut veue, le sixiesme jour d'octobre, peu +avant soleil levant, la semblance de deux garçons nuds combatans en l'air +avec le cimeterre es mains et le bouclier es bras. Celui qui portoit en son +bouclier un aigle double chamailla si rudement sur l'autre dont le bouclier +portoit un croissant, qu'il sembla que le corps navré de plusieurs playes +tombast du ciel en terre. Au mesme temps et lieu fut veu l'arc en ciel avec +ses couleurs accoustumées et aux bouts d'icelui deux soleils. Non gueres +loin d'Augsbourg fut veu au ciel le combat d'un ours contre un lyon, au +mois de decembre en la mesme annee; et à Witteberg, en Saxe, le sixiesme +jour d'icelui mois, trois soleils et une nuée tortue marquetée de bleu et +de rouge, estendue en arc, le soleil paroissant pasle et triste entre les +parélies. + +Fr. des Rues[1] rapporte que «L'an 1558, veille de Pasques, s'esleva de +terre sur le midi en la lande de Raoul en Normandie un tourbillon tel, +qu'il entrainoit tout ce qui lui estoit à la rencontre, enfin se haussant +en l'air, parut une colonne coulourée de rouge et de bleu, qui +l'accompagnoit et s'arresta en l'air. Cependant on voyoit des flesches et +dards qui s'eslançoyent contre ceste colonne, sans que l'on vist ceux qui +les descochoyent: et au haut du tourbillon, sur la colonne, l'on entendoit +crier des oiseaux de diverses sortes voltigeans à l'entour. Ce tourbillon +fut suivi de griefve mortalité au pays.» + + [Note 1: Dans ses _Antiquitez de France_.] + +«Après la considération des nues, dit Gaffarel[1] vient celle de la pluye +en laquelle on ne peut rien lire que par la troisième espèce de lecture qui +est par hieroglyphe, et de ce genre est la pluye de sang ou de couleur +rouge tombée en Suisse l'an 1534, laquelle se formait en croix sur les +habits. Jean Pic a immortalisé ce prodige par une longue suite de vers, +dont ceux-ci expriment nettement l'histoire: + + [Note 1: _Curiositez inouyes_.] + + Permixtam crucem rubro spectavimus olim + Nec morum discrimen erat sacer alque prophanus + Jam conspecta sibi gestabant mystica Patres + Conscripti et pueri, conscriptus sexus aterque + Et templa et vestes, a summa Caesari aula + Ad tenues vicos, ad dura mapalia ruris + Cernere erat liquido deductum ex aethere signum. + +Ces gouttes d'eau ne formaient pas seulement des croix sur les vetements +mais encore sur les pierres et sur la farine, conséquence assuree, dit +Gaffarel, qu'il y avait quelque chose de divin. + +«La neige, la gresle et la gelée, continue le même auteur, portent encore +quelquefois des charactères bien estranges, et dont la lecture n'est pas à +mespriser. On a souvent veu de la gresle sur laquelle on a remarqué ou la +figure d'une croix, ou d'un bouclier, ou d'un coeur, ou d'un mort, et si +nous ne méprisions pas ces merveilles, nous lirions sans doute dans +l'advenir la vérité de ces figures hieroglyphiques. Faict quelques ans +qu'en Languedoc, un de mes amis, se trouvant à la chasse, fut estonné par +le bruit extraordinaire du tonnerre et d'un vent fort violent; il pensa de +se mettre à l'abry, mais comme il estoit bien avant dans le bois, jugeant +qu'avant la pluie qui suit ordinairement cet orage, il ne pourrait arriver +à sa maison, il choisit la couverture d'un rocher, sous lequel après qu'il +eust demeuré l'espace d'un quart d'heure, que la malice du temps estoit +passée avec une légère pluie il se remit en route malgré la grele. + +Mais comme il prit garde que cette grele estoit faite à son advis autrement +que la commune, il s'arrête pour la considérer, il en prend une, et veid en +même temps, prodige espouventable! qu'elle portait la figure d'un casque, +d'autres un escusson, et d'autres une espée. Ce nouveau prodige l'estonne, +et l'appréhension de quelque malheur luy fit reprendre le chemin du rocher, +où il ne fut pas plustost arrivé, qu'il tomba si grande quantité de gresle +et avec telle violence qu'elle tua, non pas seulement les oyseaux, mais +quantité d'autres animaux. Il me souvient d'avoir veu le mesme autrefois en +Provence... Quelque temps après, le Languedoc veit ses campagnes couvertes +de soldats et les places rebelles assiégées et assaillies avec tant de sang +répandu que le seul souvenir en sera à jamais funeste.» + +Goulart[1] rapporte que «Au mois de novembre de l'année 1523 fut veue une +comete et tost apres le ciel tomba tout en feu, lançant une infinité +d'esclairs et foudres en terre, laquelle trembla, puis survindrent des +estranges ravines d'eaux, notamment au royaume de Naples. Peu après +s'ensuivit la prise de François Ier, roi de France; l'Allemagne fut +troublée d'horribles séditions, Louys, roi de Hongrie, fut tué en bataille +contre les Turcs. Il y eut par toute l'Europe de merveilleux remuements. +Rome fut prinse et pillée par l'armée impériale. + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_.] + +«En cette mesme année de la prinse et du sac de Rome, à sçavoir l'an 1527, +on vid une comete plus effroyable que les précédentes. Après icelle +survindrent les terribles ravages des Turcs en Hongrie, la famine en +Souabe, Lombardie et Venise, la guerre en Suisse, le siege de Viene, en +Autriche, la suete en Angleterre, le desbord de l'Océan en Hollande et +Zélande, où il noya grande estendue de pays, et un tremblement de terre de +huict jours durant en Portugal.» + +«La plus redoutable des cometes de notre temps, ajoute le même auteur, fut +celle de l'an 1527. Car le regard d'icelle donna telle frayeur à plusieurs +qu'aucuns en moururent, autres tombèrent malades. Elle fut veue de +plusieurs milliers d'hommes paraissant fort longue et de couleur de sang. +Au sommet d'icelle fut veue la représentation d'un bras courbé tenant une +grande espée en sa main, comme s'il eust voulu frapper. Au bout de la +pointe de cette espée, il y avoit trois estoiles: mais celle qui touchoit +droitement la pointe estoit plus claire et plus luisante que les autres. +Aux deux costez de cette comete se voyaient force haches, poignards, espées +sanglantes, parmi lesquelles on remarquait un grand nombre de testes +d'hommes descapitez, ayant les barbes et cheveux hérissez horriblement. Et +qu'a veu l'espace de soixante-trois ans l'Europe, sinon les horribles +effects en terre de cest horrible présage au ciel?» + + + + +II.--ANIMAUX PARLANTS + + +Un ancien auteur[1] nous rappelle plusieurs histoires d'animaux parlants: + + [Note 1: _Le chois de plusieurs histoires et autres choses + mémorables_, p. 648 et suiv.] + +«Quelquefois, dit-il, Dieu fait parler les bestes brutes pour enseigner les +créatures humaines en leur ignorance. Une asnesse me servira de caution, +laquelle comme elle portait Balaam sur son dos, apperceut l'ange du +Seigneur. A raison de quoy elle se destourna de la voye pour luy ceder la +place: mais Balaam qui ne sçavoit point la cause de ce desvoyement, battit +avec exceds ceste simple beste, toutes les trois fois qu'elle s'estoit +desplacée de son chemin, pour la reverance qu'elle portoit au serviteur de +Dieu: et à cause de ce respectueux devoir, le Seigneur disposa la bouche de +l'asnesse à proferer tels propos: «Quel sujest t'ay-je donné pour estre si +rudement frapée de toy d'un baston par trois diverses reprises? Ne suis-je +pas ta beste qui t'ay tousiours fidelement porté jusques à ce jour? Et +n'eust esté la reverance que j'ai referé à l'ange du Seigneur, je ne me +fusse retiré du chemin par lequel je t'ay fort souvent porté en toutes les +affaires.» Ces paroles finies, Dieu dessilla les yeux de Balaam pour +contempler l'ange tenant un glaive nud en la main, et lors il s'inclina en +terre, et adora ce messager du Tout-Puissant, qui luy fit une reprimende +pour avoir outragé son asnesse, mesme luy dit qu'il estoit sorti tout +expres pour estre son adversaire à cause de sa vie perverse, et du tout +esloignée des ordonnances du Seigneur. Ce n'est donc à tort que nous sommes +envoyez par les sages à l'escolle des bestes, l'instinct naturel desquelles +Dieu fortifie souventes fois de la parole, pour recevoir d'elles quelque +instruction en nos impiétés. + +«Quelque temps auparavant la mort de Caesar, dictateur, un boeuf, tirant à +la charrue, se tourna vers le laboureur qui le pressoit par trop à la +besongne, et luy dit qu'à grand tort il le frappoit, parce que la récolte +des bleds seroit si abondante qu'il ne se trouveroit pas assez d'hommes +pour les manger. + +«Sur la fin de l'empire de Domitian, l'on entendit une corneille prononcer +ces mots en grec: _Toutes choses prendront un heureux succeds_, voulant par +là signifier que les injustices et severitez de Domitian devoient bien tost +prendre fin avec sa vie, selon qu'il advint. Car la benignité et clemence +de Nerva et Trajan succédèrent à l'arrogance et cruauté de Domitian, au +grand contentement de tout l'empire romain. + +«Le seigneur de Moreuil, père de Joachime de Soissons, dame de Crequi, +estoit si adonné au plaisir de la chasse, qu'il ne se contentoit point d'y +emploier les jours ouvriers, mais davantage desroboit à l'Eglise catholique +les festes pour les prophaner à tels vains exercices. Tellement qu'un jour +il se seroit monstré si aveuglé et refroidy de devotion que d'aller courir +un lievre le jour du vendredy sainct, au lieu qu'il ne devoit bouger de +l'Eglise pour vacquer à prières et contemplation de la douloureuse mort de +Jesus-Christ, qui avoit esté flagellé et attaché à l'arbre de la croix, ce +jour-là, pour la rédemption de nos âmes. Mais son péché fut tallonné de +près d'une grande repentance. Car il courut un lievre qui luy fit tant de +ruses et de hourvaris que non seulement il eschapa de la poursuite des +chiens, et rendit vaine l'expérience des veneurs, mais davantage ce maistre +lievre se mettant sur son derriere tourna les yeux devers ledit seigneur de +Moreuil, en luy disant: «Que t'en semble? n'ay-je pas bien couru pour un +courtault?» Cest estrange prodige donna une telle espouvante à ce seigneur, +qu'il ne pouvoit assez tost retrouver son chasteau pour se debotter et +aller à l'Eglise, à celle fin que par sa penitence et prieres il peust +expier l'énormité de son offence, faisant voeu que delà en avant il ne +prostitueroit plus les jours de festes en la vanité de tels plaisirs, ains +les passeroit en toutes sainctes occupations. Or comme l'asnesse de Balaam +se plaignoit à son maistre d'avoir esté batue quand elle honora l'ange de +Dieu, tout de mesme le lievre fit cognoistre au seigneur de Moreuil qu'il +ne devoit estre si maltraicté de ses veneurs et chiens en un jour plus +convenable aux oeuvres pieuses qu'à se donner du plaisir.» + + + + + + +EMPIRE DES MORTS + + + + +I.--AMES EN PEINE. LAMIES ET LÉMURES. + + +Suivant Loys Lavater[1]: «Quelquefois un esprit se montrera en la maison, +ce qu'appercevant, les chiens se jetteront entre les jambes de leurs +maîtres et n'en voudront partir, car ils craignent fort les esprits. +D'autrefois quelqu'un viendra tirer ou emporter la couverture du lit, se +mettra dessus ou dessous icelle, ou se pourmenera par la chambre. On a veu +des gens à cheval ou à pied comme du feu, qu'on cognoissoit bien et qui +estoyent morts auparavant. Parfois aussi ceux qui estoyent morts en +bataille ou en leur lict venoyent appeler les leurs, qui les cognoissoyent +à la voix. Souventes fois on a veu la nuict des esprits trainans les pieds, +toussans et souspirans, lesquels estans interroguez, se disoyent estre +l'esprit de cestui ou de cestui là. Estans de rechef enquis comme on +pourroit les aider, requeroyent qu'on fit dire des messes, qu'on allast en +pèlerinage et qu'ainsi ils seraient délivrés. Puis après sont apparus en +grande magnificence et clarté, disant qu'ils estoyent délivrés et +remercyoient grandement leurs bienfaiteurs: promettans d'intercéder pour +eux envers Dieu et la vierge Marie.» + + [Note 1: _Des apparitions des esprits, etc._] + +«Mélanchthon, dit le même auteur[1], en son _Traité de l'âme_ escrit avoir +eu lui mesme plusieurs apparitions, et connu plusieurs personnes dignes de +foy qui affirmoyent avoir parlé à des esprits. En son livre intitulé +_Examen ordinandorum_, il dit avoir eu une tante soeur de son père, +laquelle demeurée enceinte après la mort de son mari, ainsi qu'elle estoit +assise près du feu, deux hommes entrent en sa maison, l'un desquels +ressembloit au mari mort, et se donnoit a conoistre pour tel, l'autre de +fort haute taille, estoit vestu en cordelier. Celui qui ressembloit au mari +s'approche du fouyer, salue sa femme, la prie de ne s'estonner point, +disant qu'il venoit lui donner charge de faire quelque chose. Sur ce, il +commande au cordelier de se retirer dedans le poisle. Et ayant devisé +longuement avec la femme, lui parlant de prestres et de messes, estant +prest à partir, il lui dit, tendant sa main: Touchez là; mais pour ce +qu'elle estoit saisie d'estonnement, il l'asseura qu'elle n'auroit aucun +desplaisir. Ainsi donc elle le toucha et combien que la main d'icelle ne +devinst impotente, tant y a qu'il la brusla tellement qu'elle fut tousiours +nouée depuis. Cela fait, il appelle le cordelier, puis tous deux +disparurent. + + [Note 1: Livre I, ch. XIV.] + +Suivant Le Loyer[1], «Jean Pic de la Mirandole apparut à Hierosme +Savonarolle, jacobin ferrarais, et luy dist qu'il souffrait les peines du +purgatoire pour n'avoir assez fait profiter le talent que Dieu luy avait +donné et pour avoir faict fort peu de cas des révélations intérieures à luy +faictes, qui l'advertissaient de continuer ses honnêtes travaux et achever +ce qu'il avait pourpensé en son esprit. Et ne craignit point Savonarolle de +dire en plein sermon la révélation qu'il avait eue, admonestant ses parents +et amis de prier et faire prier Dieu pour son âme.» + + [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, p. 649.] + +«Les trespassez, dit Jean des Caurres[1], recognoissent les biens qu'on +leur faict, comme a esté cogneu de nostre temps, en la cité de Ponts, près +Narbonne, où trespassa un escolier qui estoit excommunié, pour le salaire +qu'il devoit à un sien regent, à la cité de Rhodes, l'esprit duquel parla à +son amy, le priant s'en aller audit Rhodes querir son absolution, ce que +son compagnon luy accorda, et s'en allant, passa par les montagnes chargées +de neige; ledict esprit l'accompagnoit tousiours, et parloit à luy sans +qu'il veit rien. Et à cause que le chemin estoit couvert de neige, l'esprit +lui ostoit la neige et luy monstroit le chemin. Après avoir obtenu +l'absolution de l'évesgue de Rhodes, l'esprit le conduit derechef à +Saint-Ponts, et donna l'absolution au corps mort comme est la coustume en +l'Eglise catholique, et ledit esprit et ame du trespassé, ayans tous, print +congé de luy, le remerciant et promettant luy rendre le service.» + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 377.] + +Ils se vengent aussi de ce qu'on leur manque de parole: + +«Aux gestes de Charles le Grand, on lit, dit des Caurres[1], qu'un de ses +capitaines pria un sien compagnon que s'il mouroit en la bataille, qu'il +donnast un beau cheval qu'il avoit pour son ame. Luy trespassé, son +compagnon voyant la beauté du cheval, le tient pour luy. Douze jours après, +le trespassé s'apparut à luy, se lamentant, que à faute de n'avoir donné le +cheval en aumosne pour son ame, il avoit demouré douze jours en peine, et +qu'il en porteroit la peine. Pour quoy mourut soudain.» + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 377.] + +«J'ai vu, dit Bodin[1], un jeune homme prisonnier l'an 1590 qui avoit tué +sa femme en cholère, et avoit eu sa grace qui lui fut intériné, lequel +néanmoins se plaignoit qu'il n'avoit aucun repos, estant toutes les nuicts +battu par icelle, comme il disoit. Les anciens tenoyent que les ames des +occis souvent pourchassent la vengeance des meurtriers. Nous lisons en +Plutarque que Pausanias, roy de Lacedemone, estant à Constantinople, on lui +fit présent d'une jeune damoiselle... Entrant, de nuit en la chambre, elle +fit tomber la lumière, ce qui esveilla Pausanias en sursaut, et pensant +qu'on voulust le tuer en tenebres; tout effrayé il print sa dague, et tua +la demoiselle sans connoistre qui elle estoit. Dès lors Pausanias fut +incessamment tourmenté d'un esprit jusques à la mort, qui ressembloit +(comme il disoit) à la damoiselle.» + + [Note 1: _Démonomanie_, livre II, ch. III.] + +Selon Taillepied[1]: «Si un brigand s'approche du corps qu'il aura occis, +le mort commencera à escumer, suer, et donner quelque autre signe. Platon +au neufviesme livre de ses loix, dit que les ames des meurtris poursuivent +furieusement, et souvent, les ames des meurtriers. A l'occasion de quoy +Marsile Ficius, au seiziesme livre de l'_Immortalité des âmes_, chapitre +cinquiesme, estime qu'il advient que si un meurtrier vient où sera à +descouvert le corps de celuy qu'il aura fraischement tué, et il approche +près pour regarder et contempler la playe, le sang en sortira de rechef. Ce +qu'aussi Lucrèce affirme estre véritable, et les juges l'ont observé... +Quand un voleur sera assis à table, s'il advient que quelque verre de vin +soit espandu, le vin ne tombera de côté ne d'autre, ains percera la +table... + + [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_ p. 139.] + +«D'après Jean de Caurres[1], saint Augustin au II de _Civitate Dei_ parle +de Tiberius Graccus, duquel aussi fait mention Saluste _de Bello +Jugurtino_, lequel fut meurdry estant tribun du peuple, et comment après sa +mort, son frère Caius Graccus, aspiroit audit office odieux au peuple, la +nuict en dormant luy apparut la face de son frère, luy disant que s'il +acceptoit ledit office, qu'avoit esté cause de sa mort, qu'il mourroit de +mesme mort que luy, ce qu'advint. + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 377.] + +«Valère au premier[1], qui parle des songes et des miracles recite de +Simonides, lequel venant à un port de mer par navire, trouva audict port un +homme mort, non ensevely, lequel il ensevelit. Et pour recompense de ceste +oeuvre de charité l'esprit appartenant à ce corps, la nuict, en dormant, +parla à luy, en demonstrant qu'il se gardast le matin de monter sur le +navire s'il aymoit ne point mourir. Simonides creut, et estant au port, il +vit devant ses yeux perir le navire et tous ceux qui estoient avec luy. Le +jour precedent, ledit Simonides encore receut une autre bénéfice, pour +avoir ensevely celuy que dessus: car soupant chez Stophas, au village de +Cyanone en Thessale, voicy un messager qui vient à luy soudain, disant +qu'il y avoit à l'huys deux jeunes jouvenceaux qui instamment demandoient +parler à luy: parquoy il sortit sur l'heure, et s'en alla à l'huys, et ne +trouva aucun. Et estant là, le soupoir où Stophas, et autres invités +faisoient grande chere, tomba et tous moururent à ceste ruine, hormis le +Simonides. + + [Note 1: En son premier livre.] + +«Avenzoar Albamaaron, medecin arabe mahométiste, escrit comment luy estant +malade d'une grande maladie des yeux, un sien amy medecin; desia trespassé, +luy apprint en dormant la medecine pour sa maladie, par laquelle il guarit. + +Loys Lavater[1] rapporte, d'après Manlius, en ses _Lieux communs_, le fait +suivant: + + [Note 1: _De l'apparition des esprits_, liv. I, ch. II.] + +«Théodore Gaza, docte personnage, avoit obtenu en don du pape certaine +mestairie. Son fermier fossoyant un jour en certain endroit trouva une buye +ou urne, en laquelle y avoit des os. Sur ce un fantosme lui aparut et +commanda de remettre cette urne en terre, autrement son fils mourroit. Et +pour ce que le fermier ne tint conte de cela, bien peu de temps apres son +fils fut tué. Au bout de quelques jours le fantosme retourna, menassant le +fermier de lui faire mourir son autre fils, s'il ne remettoit en terre +l'urne et les os qu'il avoit trouvés dedans. Le fermier ayant pensé à soy, +en voyant son autre fils tombé malade, conta le tout à Théodore, lequel +estant allé en sa mestairie, et au lieu d'où le fermier avoit tiré l'urne, +fit refaire une fosse au mesme endroit, où ils cachèrent et l'urne et les +os; ce qu'estant fait, le fils du fermier recouvra incontinent la santé.» + +«Il y avoit, dit Jean des Caurres[1], en Athenes, une grande maison, mais +fort descriée et dangereuse. Lorsqu'il estoit nuict, on y entendoit un +bruict, comme de plusieurs fers, lequel commençoit premièrement de loin: +mais puis estant approché plus pres, il sembloit que ce fut le bruit de +quelques menotes, ou des fers que l'on met aux pieds des prisonniers. +Incontinent apparoissoit la semblance d'un vieil homme tout atténué de +maigreur et rempli de crasse, portant une longue barbe, et les cheveux +hérissés. Il avoit les fers aux pieds, et des menotes aux mains, qu'il +faisoit cliqueter. Et aussi ceux qui habitoient la dedans, passoient les +miserables nuicts sans dormir, estans remplis de peur et d'horreur: dont +ils tomboient en maladie, et en la fin, par augmentation de la peur, ils +mouroient. Car le long du jour encore que l'image fut absente, si est-ce +que la mémoire leur en demeuroit en l'entendement: si bien que la premiere +crainte estoit cause d'une plus longue. Ainsi la maison descriée demeura +deserte, et du tout abandonnée à ce monstre. Toutefois on y avoit mis un +escriteau pour la vendre ou louer à quelqu'un qui par aventure ne seroit +adverty du faict. Or sus ces entrefaictes, le philosophe Athenodore vint en +Athènes. Il leut l'escriteau, il sceut le prix, et soupçonnant par le bon +marché qu'on luy en faisoit, et s'en estant enquis, on luy en dist la +verité. Ce nonobstant il la loua de plus grande affection. Le soir +approchait, il commanda que l'on fist son lict en la première partie de la +maison. Il demanda ses tablettes à escrire, sa touche, sa lumière, et +laissa tous ses domestiques au dedans. Et à fin que son esprit oisif ne luy +fantastiquast les espouvantails et craintes, dont on luy avoit parlé, il se +mit attentivement à escrire, et y employa, non seulement les yeux, mais +aussi l'esprit et la main. La nuict venue, il entendit le fer qui +cliquetoit: toutefois il ne leva point l'oeil, et ne laissa d'escrire, mais +il s'asseura davantage, et presta l'aureille. Alors le bruit augmenta, +redoubla et approcha: tellement qu'il l'entendoit desia comme à l'entrée, +puis au dedans. Il regarde, et voit, et recognoist la semblance de laquelle +on luy avoit parlé. Elle estoit debout, et lui faisoit signe du doigt, +comme si elle l'eust appellé. Et luy au contraire luy faisoit signe de la +main qu'elle attendist un petit. Derechef il se mit à escrire. Mais elle +vint sonner ses chaisnes à l'entour de la teste de l'écrivain, lequel la +regarda comme auparavant. Et voyant qu'elle lui faisoit signe, tout +soudainement il prit sa lumière, et la suyvit. Elle alloit lentement comme +si elle eust eu peine à marcher, à cause de ses fers. Et incontinent +qu'elle fut au milieu de la maison, elle se disparut et laissa le +philosophe tout seul. Lequel print quelques herbes et feuilles, pour +marquer le lieu auquel elle l'avoit laissé. Le jour suivant il s'en alla +vers le magistrat, et l'advertit de faire fouiller au lieu marqué. On +trouva des os entrelassez de chaisnes, que le corps pourry par la terre, et +par la longueur du temps, avoit quitté aux fers, lesquels estant rassemblez +furent enterrez publiquement, et n'y eust onques depuis esprit qui apparust +en la maison.» + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 388.] + +Goulart[1] rapporte l'histoire suivante: + + [Note 1: _Trésor des histoires admirables_, t. I, p. 543.] + +«Jean Vasques d'Ayola et deux autres jeunes Espagnols partis de leur pays +pour venir estudier en droit à Boulogne la Grasse, ne pouvant trouver logis +commode pour faire espargne, furent avertis qu'en la rue où estoit leur +hostellerie y avoit une maison déserte et abandonnée, à cause de quelques +fantosmes qui y apparoissoyent, laquelle leur seroit laissée pour y habiter +sans payer aucun louage, tandis qu'il leur plairoit y demeurer. Eux +acceptent la condition, sont mesmes accommodez de quelques meubles, et font +joyeusement leur mesnage en icelle l'espace d'un mois, au bout duquel comme +les deux compagnons d'Ayola se fussent couchez d'heure, et lui fust en son +estude fort tard, entendant un grand bruit comme de plusieurs chaisnes de +fer, que l'on bransloit et faisoit entrechoquer, sortit de son estude, avec +son espée, et en l'autre main son chandelier et la chandelle allumée, puis +se planta au milieu de la salle, sans resveiller ses compagnons, attendant +que deviendroit ce bruit, lequel procedoit à son advis du bas des degrez du +logis respondant à une grande cour que la salle regardoit. Sur ceste +attente, il descouvre à la porte de ces degrez un fantosme effrayable, +d'une carcasse n'ayant rien que les os, traînant par les pieds et le faut +du corps ces chaisnes qui bruioyent ainsi. Le fantosme s'arreste, et Ayola +s'acourageant commence à le conjurer, demandant qu'il eust à lui donner à +entendre en façon convenable ce qu'il vouloit. Le fantosme commence à +croiser les bras, baisser la teste, et l'appeler d'une main pour le suivre +par les degrez. Ayola respond: Marchez devant et je vous suivray. Sur ce le +fantosme commence à descendre tout bellement, comme un homme qui traîneroit +des fers aux pieds, suivi d'Ayola, duquel la chandelle s'esteignit au +milieu des degrez. Ce fut renouvellement de peur: néantmoins, s'esvertuant +de nouveau, il dit au fantosme: Vous voyez bien que ma chandelle s'est +amortie, je vay la r'allumer; si vous m'attendez ici, je retourneray +incontinent. Il court au foyer, r'allume la chandelle, revient sur les +degrez, où il trouve le fantosme et le suit. Ayant traversé la cour du +logis, ils entrent en un grand jardin, au milieu duquel estoit un puits; ce +qui fit douter Ayola que le fantosme ne lui nuisît: pourtant il s'arresta. +Mais le fantosme se retournant fit signe de marcher jusques vers un autre +endroit du jardin: et comme ils s'avançoyent celle part, le fantosme +disparut soudain. Ayola resté seul commence à le rappeler, protestant qu'il +ne tiendroit à lui de faire ce qu'il seroit en sa puissance; et attendit un +peu. Le fantosme ne paroissant plus, l'Espagnol retourne en sa chambre, +resveille ses compagnons, qui le voyant tout pasle, lui donnerent un peu de +vin et quelque confiture, s'enquerans de son avanture, laquelle il leur +raconta. Tost après le bruit semé par la ville de cest accident, le +gouverneur s'enquit soigneusement de tout, et entendant le rapport d'Ayola +en toutes ses circonstances, fit fouiller en l'endroit où le fantosme +estoit disparu. Là fut trouvée la carcasse enchaînée ainsi qu'Ayola l'avoit +veuë, en une sépulture peu profonde, d'où ayant esté tirée et enterrée +ailleurs avec les autres, tout le bruit qui paravant avoit esté en ce grand +logis cessa. Les Espagnols retournez en leur pays, Ayola fut pourvu +d'office de judicature: et avoit un fils président en une ville d'Espagne +du temps de Torquemada, lequel fait ce discours en la troisième journée de +son _Hexameron_.» + +Taillepied[1] raconte le fait suivant: «Environ l'an 1559, un gentilhomme +d'un village près de Meulan sur Seine, seigneur de Flins, avoit ordonné par +testament qu'on ensevelist son corps avec ses ancetres en la ville de +Paris. Quand il fut trespassé, son fils héritier ne s'en souciant beaucoup +d'exécuter la volonté de son père le fit inhumer dans l'église dudit +village. Mais advint que l'esprit du père fit tant grand bruit et tourmente +dans la chambre du fils qui couchoit en son lict à Paris que le fils fut +contrainct d'envoyer des saquemans (pillards, voleurs) qu'il loua à prix +d'argent, pour aller deterrer le corps dudit trespassé, et le faire +apporter au lieu où il avait esleu sa sépulture. Le lendemain matin je fus +à ce village, en un jour de dimanche, où l'histoire me fut récitée tout au +long, et y avoit dans l'église une si grande puanteur de ce corps qui avoit +esté levé le jour précédent, qu'on n'y pouvoit aucunement durer pour +l'infection.» + + [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, p. 123.] + +«En Islande, dit Jean des Caurres[1], qui est une isle vers Aquilon des +dernières en laquelle, au solstice de l'esté, n'y a nulle nuit, et à celuy +de l'hyver n'y a nul jour, il y a une montagne nommée Hecla, qui est +bruslante comme Ethna, et là bien souvent les morts se monstrent aux gens +qui les ont cogneus, comme s'ils estaient vifs: en sorte que ceux qui n'ont +sceu leur mort, les estiment vivans. Et revelent beaucoup de nouvelles de +loin pays. Et quand on les invite de venir en leurs maisons, ils respondent +avec grands gemissemens qu'ils ne peuvent, mais faut qu'ils s'en aillent à +la montaigne de Hecla, et soudain disparaissent, et ne les voit-on point. +Et communément apparoissent ceux qui ont esté submergez en la mer, ou qui +sont morts de quelque mort violente.» + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 378.] + +Adrien de Montalembert[1] raconte cette histoire d'Antoinette, jeune +religieuse de l'abbaye de Saint-Pierre à Lyon et d'une grande piété, qui +parlait souvent de l'abbesse du monastère, morte dans le repentir après une +vie déréglée et se recommandait à elle: + + [Note 1: _La merveilleuse histoire de l'esprit qui depuis naguères + est apparu au monastère des religieuses de Saint-Pierre de Lyon, + laquelle est plaine de grant admiration, comme l'on pourra voir à + la lecture de ce présent livre_, par Adrien de Montalembert Paris, + 1528, in-12.] + +«Or advint une nuit que la dicte Antoinette, jeune religieuse, estoit toute +seule en sa chambre, en son lict couchée et dormoit non point trop durement +si luy fut advis que quelque chose luy levoit son queuvrechef tout +bellement et luy fesoit au front le signe de la croix puis doulcement et +souef en la bouche le baisoit. Incontinent la pucelle se réveille non point +grandement effrayée ains tant seulement esbahye, pensant a par soy que ce +pourroit estre qui l'auroit baisée et de la croix signée, entour d'elle +rien n'apperçoit... pour cette fois la pucelle ne y prinst pas grand advis +cuydant qu'elle eust ainsi songé et n'en parla a personne. + +Advint aucuns jours après qu'elle ouyt quelque chose entour d'elle faisant +aucun son, et comme soubz ses pieds frapper aucuns petiz coups, ainsi qui +heurteroit du bout d'un baston dessoubz ung carreau ou un marchepied. Et +sembloit proprement que ce qui fesoit ce son et ainsi heurtoit fust dedans +terre profondement; mays le son qui se faisoit estoit ouy quasi quatre doys +en terre tousjours soubz les piedz de la dicte pucelle. Je l'ay ouy maintes +fois et en me repondant sur ce que l'enqueroys frapoit tant de coups que +demandoys. Quand la pucelle eut ja plusieurs fois entendu tel son et bruyt +estrange elle commença durement s'esbahir, et toute espouvantée le compta a +la bonne abbesse, laquelle bien la sceut réconforter et remectre en bonne +asseurance non pensant à autre chose qu'à la simplesse de la pucelle. Et +pour mieulx y pourvoir ordonna qu'elle coucheroit en une chambre prochaine +d'elle si que la pucelle n'eust sceu tant bellement se remuer que +incontinent ne l'eust ouye. + +«Les povres religieuses de léans furent toutes esperdues de prime face, +ignorans encore que c'estoit. Si vindrent premièrement au refuge à nostre +Seigneur et se misrent toutes en bon estat. Et fut interroguée la pucelle +diligemment assavoir que lui sembloit de ceste adventure. Elle respond +qu'elle ne sçait que ce pourroit estre si ce n'estoit seur Alis la +secrétaine pourtant que depuys son trespas souvant l'avoit songée et veue +en son dormant. Lors fut conjuré l'esperit pour sçavoir que c'estoit. Il +respondit qu'il estoit l'esperit de seur Alis véritablement de léans jadis +secrétaine. Et en donna signe évident. La chose fut assez facile à croyre +par ce que moult tousjours avoit aymé la pucelle. L'abbesse, voyant ce, +délibéra apres soy estre conseillée envoyer quérir le corps de la +trespassée et pour ce fut enquise l'âme premierement si elle vouldroit que +son corps fust léans en terre. Elle incontinent donna signe que moult le +désiroit; adonc la bonne dame abbesse l'envoya déterrer et amener +honnestement en l'abbaye. Cependant l'ame menoit bruit entour la pucelle a +mesure que son corps de léans approuchait de plus en plus. Et quand il fut +à la porte du monastère moult se démenoit en frappant et en heurtant +dessoubz les pieds de la pucelle. Durant aussi que les dames faisoient le +service de ses funérailles ne cessoit et n'avoit aucun repos. Bonnemens ne +sçait-on pourquoy ainsy se démenoit cette ame ou pour la douleur qu'elle +enduroit ou pour le plaisir qu'elle avoit de veoir son corps en son abbaye +dont jadis elle estoit partie. Le service achevé fut mys en une fousse la +casse ou cercueil qui contenoit les ossements en une petite chapelle de +Notre-Dame, sans les couvrir aultrement fors d'ung drap mortuaire. Et ainsi +me fust montré. + +«Or sachez sire que cest esperit ne faisoit aucun mal, frayeur ne +destourbier a créature, ains les dames de léans le tindrent depuys à grande +consolation pourtant que le dit esperit faisoit signe de grand +resjouissance quand l'on chantoit le service divin et quand l'on parloit de +Dieu fust à l'esglise ou aultre part. Mais jamais n'estoit ouy si la +pucelle n'estoit présente, car jour et nuict luy tenoit compaignie et la +suyvoit; ny oncques puis ne l'abandonna en quelque lieu qu'elle fust. Je +vous diray grand merveille de ceste bonne ame. Je luy demanday en la +conjurant ou nom de Dieu assavoir si incontinent qu'elle fut partie de son +corps elle suyvit ceste jeune religieuse. L'ame respondit que ouy +véritablement ny jamais ne l'abandonneroit que ne vollast au ciel pour +jouyr de la vision éternelle entièrement. Ce sçay bien véritablement car ce +luy ay je demandé depuys et l'ay ouy maintes fois. Et moult estoit +famyliere de moy. Et par elle ont esté sceuz de grans cas qui ne pourroient +estre congneuz de mortelle créature dont je me suys donné grand admiration +et merveilles. Les secretz de Dieu sont inscrutables et aux ignorants +incrédibles. Mais ceulx qui ont ouy et veu telles choses certes l'en les +doit croire plus entièrement.» + + + + +II.--REVENANTS, SPECTRES, LARVES. + + +Goulart[1] rappelle cette histoire d'après Job Fincel[2]: «Un riche homme +de Halberstad, ville renommée en Allemagne, tenoit d'ordinaire fort bonne +table, se donnant en ce monde tous les plaisirs qu'il pouvoit imaginer, si +peu soigneux de son salut, qu'un jour il osa vomir ce blasphème entre ses +escornifleurs, que s'il pouvoit tousiours passer ainsi le temps en délices, +il ne désireroit point d'autre vie. Mais au bout de quelques jours et outre +sa pensée, il fut contraint mourir. Après sa mort on voyoit tous les jours +en sa maison superbement bastie, des fantosmes survenant au soir, tellement +que les domestiques furent contraints cercher demeure ailleurs. Ce riche +aparoissoit entre autres, avec une troupe de banquetteurs en une sale qui +ne servoit de son vivant qu'à faire festins. Il estoit entouré de +serviteurs qui tenoyent des flambeaux en leurs mains, et servoyent sur +table couverte de coupes et gobelets d'argent doré, portans force plats, +puis desservans: outre plus on oyoit le son des flustes, luths, espinettes +et autres instrumens de musique, bref, toute la magnificence mondaine dont +ce riche avoit eu son passetemps en sa vie. Dieu permit que Satan +représentast aux yeux de plusieurs de telles illusions, afin d'arracher +l'impiété du coeur des Epicuriens.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 539.] + + [Note 2: Au IIe livre des _Merveilles de notre temps_.] + +Des Caurres[1] raconte «comment l'an 1555 en une bourgade, près de Damas en +Syrie, nommée Mellula, mourut une femme villageoise, qui demeura six jours +au sepulchre; le septiesme jour elle commença à crier dessous terre, à la +voix de laquelle s'assemblèrent une grande multitude de gens et appelèrent +les parens et mary de la defuncte, devant lesquels elle fut tirée vive du +sepulchre et ressuscitée. Et voulant son mary la conduire à sa maison, ne +vouloit, mais à grande instance demandoit estre amenée à l'église des +chrestiens, ce que le mary et parens ne vouloient: mais elle persistait à +prier qu'on la y menast, car vouloit estre baptisée et estre chrestienne. +Les parens indignez la menèrent à la grande ville de Damas, et la livreront +ez mains de la justice, à fin que comme hérétique elle fut punie. Le bruit +en courut par tout le pays. Dont s'assembla en Damas une infinité de peuple +pour ceste chose nouvelle. Elle fut présentée à celuy qui est juge des +choses appartenans à la religion, le cadi, à laquelle dit le juge: O +insensée! veux-tu suivre la foy damnée des chrestiens pour estre condamnée +à damnation éternelle en enfer? Auquel respondit, disant: Je veux estre +chrestienne pour évader les peines que tu dis, à cause que nul n'est sauvé +que les chrestiens: à laquelle respondit le cadi: Et quelle certitude as-tu +de cecy? Elle respond que tous ceux laquelle avoit cogneu en leur vie qui +estoient trespassez, les avoit tous veus en enfer. Alors crièrent tous ceux +qui estoient la présens: Adonc nous sommes tous damnez? elle respond +qu'ouy; ce que entendant, le peuple avec grande fureur la voulurent +lapider, les autres crioient que comme infidelle fut bruslée. Le cadi dit +qu'il n'en estoit pas d'avis, afin que les chrestiens ne s'en glorifiassent +au grand mespris d'eux et de leur foy, mais pour nostre gloire traittons la +comme folle et insensée et la renvoyons pour telle, par instrument public. +Ce que fut fait; à l'heure ceste bonne femme s'en vint à l'église des +chrétiens, et receut la foy et le baptesme: et depuis vesquit avec les +chrestiens en la religion chrestienne, et en icelle mourut.» + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 376.] + +«Certain Italien, dit Alexandre d'Alexandrie[1], ayant fait enterrer +honnestement un sien ami trespassé, et comme il revenoit à Rome, la nuict +l'ayant surpris, il fut contraint s'arrester en une hostellerie, sur le +chemin, où, bien las de corps et affligé d'esprit, il se met en la couche +pour reposer. Estant seul et bien esveillé, il lui fut avis que son ami +mort, tout pasle et descharné, lui aparoissoit tel qu'en sa dernière +maladie, et s'aprochoit de lui, qui levant la teste pour le regarder et +transi de peur, l'interrogue, qu'il estoit? Le mort ne respondant rien se +despouille, se met au lict, et commence à s'approcher du vivant, ce lui +sembloit. L'autre ne sçachant de quel costé se tourner, se met sur le fin +bord, et comme le défunct aprochoit tousiours, il le repousse. Se voyant +ainsi rebuté, ce fut à regarder de travers le vivant, puis se vestir, se +lever du lict, chausser ses souliers et sortir de la chambre sans plus +aparoir. Le vivant eut telles affres de ceste caresse, que peu s'en falut +aussi qu'il ne passast le pas. Il recitoit que quand ce mort aprocha de lui +dans le lict, il toucha l'un de ses pieds, qu'il trouva si froid que nulle +glace n'est froide à comparaison.» + + [Note 1: Au IIe livre de ses _Jours géniaux_, ch. IX, cité par + Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 533.] + +Goulart[1] rapporte, d'après divers auteurs résumés par Camerarius[2], les +apparitions des morts dans certains cimetières: «Un personnage digne de +foy, dit-il, qui avoit voyagé en divers endroits de l'Asie et de l'Egypte, +tesmoignoit à plusieurs avoir veu plus d'une fois en certain lieu, proche +du Caire (où grand nombre de peuple se trouve, à certain jour du mois de +mars, pour estre spectateur de la résurrection de la chair, ce disent-ils), +des corps des trespassez, se monstrans, et se poussans comme peu à peu hors +de terre: non point qu'on les voye tout entiers, mais tantost les mains, +parfois les pieds, quelquesfois la moitié du corps: quoi faict ils se +recachent de mesme peu à peu dedans terre. Plusieurs ne pouvans croire +telles merveilles, de ma part désirant en sçavoir de plus près ce qui en +est, je me suis enquis d'un mien allié et singulier ami, gentilhomme autant +accompli en toutes vertus qu'il est possible d'en trouver, eslevé en grands +honneurs, et qui n'ignore presque rien. Iceluy ayant voyagé en pays +susnommez, avec un autre gentil-homme aussi de mes plus familiers et grands +amis, nommé le seigneur Alexandre de Schullembourg, m'a dit avoir entendu +de plusieurs que ceste apparition estoit chose très-vraye, et qu'au Caire +et autres lieux d'Egypte on ne la revoquoit nullement en doute. Pour m'en +asseurer d'avantage, il me monstra un livre italien, imprimé à Venise, +contenant diverses descriptions des voyages faits par les Ambassadeurs de +Venise en plusieurs endroits de l'Asie et de l'Afrique: entre lesquels s'en +lit un intitulé _Viaggio di Messer Aluigi, di Giovanni, di Alessandria +nelle Indie_. J'ay extrait d'icelui, vers la fin quelques lignes tournées +de l'italien en latin (et maintenant en françois) comme s'ensuit. Le 25e +jour de mars, l'an 1540, plusieurs chrestiens, accompagnez de quelques +janissaires, s'acheminèrent du Caire vers certaine montagnette stérile, +environ à demi lieue de là, jadis désignée pour coemitiere aux trespassez: +auquel lieu s'assemble ordinairement tous les ans une incroyable multitude +de personnes, pour voir les corps morts y enterrez, comme sortans de leurs +fosses et sepulchres. Cela commence le jeudi, et dure jusques au samedi, +que tous disparoissent. Alors pouvez-vous voir des corps envelopez de leurs +draps, à la façon antique, mais on ne les void ni debout, ni marchans: ains +seulement les bras, ou les cuisses, ou autres parties du corps que vous +pouvez toucher. Si vous allez plus loin, puis revenez incontinent, vous +trouvez que ces bras ou autres membres paroissent encore d'avantage hors de +terre. Et plus vous changez de place, plus ces mouvements se font voir +divers eslevez. En mesmes temps il y a force pavillons tendus autour de la +montagne. Car et sains et malades qui vienent là par grosses troupes +croyent fermement que quiconque se lave la nuict precedente le vendredi, de +certaine eau puisée en un marest proche de là, c'est un remede pour +recouvrer et maintenir la santé, mais je n'ai point veu ce miracle. C'est +le rapport du Venitien. Outre lequel nous avons celui d'un jacopin d'Ulme, +nommé Félix, qui a voyagé en ces quartiers du Levant, et a publié un livre +en alemand touchant ce qu'il a veu en la Palestine et en Egypte. Il fait le +mesme récit. Comme je n'ai pas entrepris de maintenir que ceste apparition +soit miraculeuse, pour confondre ces superstitieux et idolastres d'Egypte, +et leur monstrer qu'il y a une resurrection et vie à venir, ni ne veux non +plus refuter cela, ni maintenir que ce soit illusion de Satan, comme +plusieurs estiment; aussi j'en laisse le jugement au lecteur, pour en +penser et résoudre ce que bon lui semblera.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 42.] + + [Note 2: _Méditations historiques_, ch. LXXIII.] + +«J'adjousteray, dit Goulart, quelque chose à ce que dessus, pour le +contentement des lecteurs. Estienne du Plais, orfevre ingénieux, homme +d'honneste et agreable conversation, aagé maintenant d'environ +quarante-cinq ans, qui a esté fort curieux en sa jeunesse de voir divers +pays, et a soigneusement consideré diverses contrées de Turquie et +d'Egypte, me fit un ample recit de ceste apparition susmentionnée, il y a +plus de quinze ans, m'affermant en avoir esté le spectateur Claude Rocard, +apoticaire à Cably en Champagne, et douze autres chrestiens, ayans pour +trucheman et conducteur un orfevre d'Otrante en la Pouille, nommé Alexandre +Maniotti, il me disoit d'avantage avoir (comme aussi firent les autres) +touché divers membres de ces ressuscitans. Et comme il vouloit se saisir +d'une teste chevelue d'enfant, un homme du Caire s'escria tout haut: _Kali, +kali, anté matarafdé_: c'est-à-dire, Laisse, laisse, tu ne sçais que c'est +de cela. Or, d'autant que je ne pouvois bonnement me persuader qu'il fust +quelque chose de ce qu'il me contoit apporté de si loin, quoy qu'en divers +autres récits, conferez avec ce qui se lit en nos modernes, je l'eusse +toujours trouvé simple et veritable, nous demeurasmes fort longtemps en +ceste opposition de mes oreilles à ses yeux, jusques à l'an 1591, que luy +ayant monstré les observations susmentionnées du docteur Camerarius: Or +cognoissez-vous (me dit-il) maintenant que je ne vous ay point conté des +fables. Depuis, nous en avons devisé maintesfois, avec esbahissement et +reverence de la sagesse divine. Il me disoit la dessus qu'un chrestien +habitant en Egypte, lui a raconté par diverses fois, sur le discours de +ceste apparition ou resurrection, qu'il avoit aprins de son ayeul et pere, +que leurs ancestres recitoyent, l'ayant receu de longue main, qu'il y a +quelques centaines d'années, que plusieurs chrestiens, hommes, femmes, +enfans, s'estans assemblez en ceste montagne, pour y faire quelque exercice +de leur religion, ils furent ceints et environnez de leurs ennemis en tres +grand nombre (la montagnette n'ayant gueres de circuit) lesquels taillerent +tout en pièces, couvrirent de terre ces corps, puis se retirerent au Caire; +que depuis, ceste resurrection s'est demonstrée l'espace de quelques jours +devant et apres celui du massacre. Voila le sommaire du discours d'Estienne +du Plais, par lui confirmé et renouvellé à la fin d'avril 1600, que je +descrivois ceste histoire, à laquelle ne peut prejudicier ce que recite +Martin de Baumgarten en son voyage d'Egypte, faict l'an 1507, publié par +ses successeurs, et imprimé à Nuremberg l'an 1594. Car au XVIIIe chap. du +Ier liv. il dit que ces apparitions se font en une mosquée de Turcs pres du +Caire. Il y a faute en l'exemplaire: et faut dire Colline ou Montagnette, +non à la rive du Nil, comme escrit Baumgarten, mais à demie lieuë loin, +ainsi que nous avons dit.» + +«Ceux qui ont remarqué, dit un écrivain anonyme[1], les gestes ou escript +la vie des papes sont autheurs que le pape Benoist 9e du nom, apparut après +sa mort vagant çà et là, avec une façon fort horrible, ayant le corps d'un +ours, la queue d'un asne, et qui interrogué d'où luy estoit advenue une +telle métamorphose, il répondit: Je suis errant de ceste forme, pour ce que +j'ay vescu en mon pontificat sans loy comme une beste.» + + [Note 1: _Histoires prodigieuses extraites de plusieurs fameux + auteurs, etc._] + +Le Loyer[1] rapporte l'histoire d'une Péruvienne qui reparut après sa mort. +«C'est d'une Catherine, Indienne native de Peru, qui desdaignant de se +confesser et morte impénitente, apparut toute en feu, et jettant de grandes +flammes par la bouche, et par toutes les jointures du corps, tourmentant et +inquiétant premièrement ceux de la maison où elle était décédée jusques à +jetter pierres et puis à la fin se monstrant particulièrement à une +servante, à laquelle ceste Catherine confessa qu'elle estoit damnée et luy +en dit la cause. Il se remarque qu'elle avoit en horreur une chandelle de +cire bénite ardente, qu'avoit la servante en main, et qu'elle pria la +servante de la jetter par terre et l'estaindre parce qu'elle r'engregeoit +sa peine. Les épistres de quelques jésuites attestent cette vision +véritable, et produisent tant de personnes dignes de foy à tesmoignage, que +force est d'en croire quelque chose et par les merveilles veues en ce +siècle apprendre à ne se rendre trop incrédules aux miracles du passé.» + + [Note 1: _Discours et histoires des spectres_, p. 658.] + +«L'an 1534, dit Taillepied[1] la femme d'un prévost de la ville d'Orléans +se sentant desjà de la farine luthérienne, pria son mary qu'on l'enterrast +après son décez sans pompe ne bruit de cloche, ny d'aucunes prières +d'église. Le mary qui portoit fort bonne affection à sa femme fit selon +qu'elle avoit ordonné et la fit enterrer aux cordeliers, dans l'église +aupres de son père et de son ayeul. Mais la nuict ensuyvant, ainsy qu'on +disoit matines, l'esprit de la deffuncte s'apparut comme sur la voute de +l'église, qui faisoit un merveilleux bruit et tintamarre. Les religieux +advertirent les parents et amys de la deffuncte, ayant soupçon que ce +bruict inaccoutumé venoit d'elle qui avoit été ainsi inhumée sans +solennité. Et comme le peuple se fut trouvé en telle heure et qu'on eut +adjuré l'esprit, il dit qu'il estoit damné pour s'estre adonné à l'hérésie +de Luther, et commandoit que son corps fut déterré et porté hors de terre +sainte. Et comme les cordeliers deliberoient de ce faire, ils furent +empeschez par gens mal sentans de la foy, lesquels pour se purger firent +comme les ariens envers Athanase.» + + [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, p. 123.] + +«Chacun sçait, dit Alexandre d'Alexandrie[1], que durant la grande +prospérité de Ferdinand Ier, roi d'Arragon, la ville et le royaume de +Naples ne voyant près ni loin de soi tant soit petite apparence de guerre +ou autre redoutable changement, un sainct homme nommé Catalde, lequel près +de mille ans auparavant avoit esté evesque de l'église de Tarente, qui +depuis le tenoit pour son patron, une fois aparut sur la minuit en vision à +un prestre d'icelle église, et l'admonesta soigneusement de fouiller en +certain endroit qu'il lui désigna, ou il trouveroit un livre, par lui +escrit durant sa vie, dedans lequel y avoit beaucoup de secrets, escrits +par mandement exprès de Dieu; qu'ayant trouvé ce livre, il le portast +promptement au roi Ferdinand Ier. Le prestre adjoustant peu de foi à ceste +vision, laquelle lui aparut encore plusieurs fois depuis en son repos, +avint un jour que s'estant levé fort matin, et se trouvant seul en +l'église, l'evesque Catalde se présente à lui, la mittre en teste, couvert +de chape episcopale, et fit au prestre veillant et le contemplant le mesme +commandement susmentionné, adjoustant des menaces s'il n'executoit ce qu'il +lui estoit enjoint. Le jour, ce prestre, suivi de grande multitude de +peuple, s'achemina en procession solennelle vers la cachette où estoit le +livre, qui fut trouvé en placques ou tablettes de plomb, bien attachées et +clouées, contenant ample déclaration de la ruine, des misères, désolations, +et pitoyables confusions du royaume de Naples, au temps de Ferdinand Ier. +De fait sur les aprests de la guerre, Ferdinand mourut. Charles VIII, roi +de France, envahit le royaume de Naples; Alfonse, fils aisné de Ferdinand, +des son advenement à la couronne dechassé, fut contraint s'enfuir en exil, +où il mourut. Son fils, Ferdinand le Jeune, prince de très grande +espérance, héritier du royaume, fut envelopé en guerre, et mourut en fleur +d'aage. Puis les François et Espagnols partagèrent le royaume, chassans +Frideric, fils puisné de Ferdinand, firent des desordres et saccagemens +incroyables partout le pays. Enfin les Espagnols en chassèrent du tout les +François.» + + [Note 1: Au IIIe livre de ses _Jours géniaux_, ch. XV, cité par + Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. IV, p. 331.] + +«Sabellic[1] escrit que la commune voix fut, lors que Charles VIII +entreprit la conqueste de Naples par l'aveu du pape Alexandre VI, que le +fantosme de Ferdinand Ier, mort peu auparavant, aparut par diverses fois de +nuict à un chirurgien de la maison du roi, nommé Jaques, et du commencement +en gracieux langage, puis avec menasses et rudes paroles, lui enjoignit de +dire à son fils Alfonse, qu'il n'esperast pouvoir faire teste au roi de +France: d'autant qu'il estoit ordonné que sa race, après avoir passé par +infinis dangers, seroit privée de ce beau royaume, et finalement anéantie. +Que leurs pechez seroyent cause de ce changement, spécialement un forfait +commis par le conseil de Ferdinand dans l'église de Sainct-Leonard à +Pouzzol, près de Naples. Ce forfait ne fut point déclaré. Tant va +qu'Alfonse quitta Naples, et avec quatre galères chargées de ce qu'il avoit +de plus précieux se sauva en Sicile. Bref en peu de temps, la maison +d'Arragon perdit le royaume de Naples.» + + [Note 1: Au IXe livre de ses _Histoires_, Ennead. 10, cité par + Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. IV, p. 332.] + +Arluno[1], cité par Goulart[2] rapporte que «Deux marchans italiens estans +en chemin pour passer de Piedmont en France, rencontrèrent un homme de +beaucoup plus haute stature que les autres, lequel les appelant à soy leur +tint tels propos: Retournez vers mon frère Ludovic, et lui baillez ces +lettres que je luy envoye. Eux fort estonnez, demandent: Qui estes-vous? Je +suis, dit-il, Galeas Sforce, et tout soudain s'esvanouit. Eux tournent +bride vers Milan, de là à Vigevene, où Ludovic estoit pour lors. Ils prient +qu'on les face parler au Duc, disans avoir lettres à lui bailler de la part +de son frère. Les courtisans se mocquent d'eux; et pour ce qu'ils faisoyent +tousiours instance de mesme, on les emprisonne, on leur présente la +question: mais ils maintienent constamment leur premiere parole. La dessus +les conseillers du duc furent en dispute, de ce qu'il faloit faire de ces +lettres, ne sachans que respondre tant ils estoyent esperdus. Un d'entr'eux +nommé le vicomte Galeas empoigne les lettres escrites et un papier plié en +forme de briefs de Rome, le fermant attaché de menus filets de laiton, dont +le contenu estoit: Ludovic, Ludovic, pren garde à toy; les Venitiens et +François s'allieront ensemble pour te ruiner, et renverser entierement tes +afaires. Mais si tu me fournis trois mille escus, je donneray ordre que les +coeurs s'adouciront, et que le mal qui te menace s'eslongnera, me confiant +d'en venir à bout, si tu veux me croire. Bien te soit. Et au bas: L'esprit +de ton frère Galeas. Les uns estonnez de la nouveauté du fait, les autres +se mocquant de tout cela, plusieurs conseillans qu'on mist les trois mille +escus en depost au plus pres de l'intention de Galeas, le Duc estimant +qu'on se mocqueroit de lui, s'il laschoit tant la main, s'abstint de +desbourser l'argent et de le commettre en l'estrange main, puis renvoya les +marchans en leurs maisons. Mais au bout de quelque temps, il fut dejetté de +sa duché de Milan, prins et emmené prisonnier.» + + [Note 1: En la première section de l'_Histoire de Milan_.] + + [Note 2: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 531.] + +«En 1695, un certain M. Bézuel (qui depuis fut curé de Valogne), étant +alors écolier de quinze ans, fit la connaissance des enfants d'un procureur +nommé d'Abaquène, écoliers comme lui. L'aîné était de son âge; le cadet, un +peu plus jeune s'appelait Desfontaines; c'était celui des deux frères que +Bézuel aimait davantage. Se promenant tous deux en 1696, ils +s'entretenaient d'une lecture qu'ils avaient faite de l'histoire de deux +amis, lesquels s'étaient promis que celui qui mourrait le premier viendrait +dire des nouvelles de son état au survivant. Le mort revint, disait-on, et +conta à son ami des choses surprenantes.» + +«Le jeune Desfontaines proposa à Bézuel de se faire mutuellement une +pareille promesse. Bézuel ne le voulut pas d'abord; mais quelques mois +après il y consentit, au moment où son ami allait partir pour Caen. +Desfontaines tira de sa poche deux petits papiers qu'il tenait tout prêts, +l'un signé de son sang, où il promettait, en cas de mort, de venir voir +Bézuel; l'autre où la même promesse était écrite, fut signée par Bézuel. +Desfontaines partit ensuite avec son frère, et les deux amis entretinrent +correspondance.» + +«Il y avait six semaines que Bézuel n'avait reçu de lettres, lorsque, le 31 +juillet 1697, se trouvant dans une prairie, à deux heures après midi, il se +sentit tout d'un coup étourdi et pris d'une faiblesse, laquelle néanmoins +se dissipa; le lendemain, à pareille heure, il éprouva le même symptôme; le +surlendemain, il vit pendant son affaiblissement son ami Desfontaines qui +lui faisait signe de revenir à lui... Comme il était assis, il se recula +sur son siège. Les assistants remarquèrent ce mouvement.» + +«Desfontaines n'avançant pas, Bézuel se leva pour aller à sa rencontre; le +spectre s'approcha alors, le prit par le bras gauche et le conduisit à +trente pas de là dans un lieu écarté.» + +«Je vous ai promis, lui dit-il, que si je mourais avant vous, je viendrais +vous le dire: je me suis noyé avant-hier dans la rivière, à Caen, vers +cette heure-ci. J'étais à la promenade; il faisait si chaud qu'il nous prit +envie de nous baigner. Il me vint une faiblesse dans l'eau, et je coulai. +L'abbé de Ménil-Jean, mon camarade, plongea; je saisis son pied, mais soit +qu'il crût que ce fût un saumon, soit qu'il voulût promptement remonter sur +l'eau, il secoua si rudement le jarret, qu'il me donna un grand coup dans +la poitrine, et me jeta au fond de la rivière, qui est là très profonde.» + +«Desfontaines raconta ensuite à son ami beaucoup d'autres choses.» + +«Bézuel voulut l'embrasser, mais alors il ne trouva qu'une ombre. +Cependant, son bras était si fortement tenu qu'il en conserva une douleur.» + +«Il voyait continuellement le fantôme, un peu plus grand que de son vivant, +à demi nu, portant entortillé dans ses cheveux blonds un écriteau où il ne +pouvait lire que le mot _in_... Il avait le même son de voix; il ne +paraissait ni gai ni triste, mais dans une tranquillité parfaite. Il pria +son ami survivant, quand son frère serait revenu, de le charger de dire +certaines choses à son père et à sa mère; il lui demanda de réciter pour +lui les sept Psaumes qu'il avait eus en pénitence le dimanche précédent, et +qu'il n'avait pas encore récités; ensuite il s'éloigna en disant: +«_Jusqu'au revoir_,» qui était le terme ordinaire dont il se servait quand +il quittait ses camarades.» + +«Cette apparition se renouvela plusieurs fois. L'abbé Bézuel en raconta les +détails dans un dîner, en 1718, devant l'abbé de Saint-Pierre, qui en fait +une longue mention dans le tome IV de ses _Oeuvres politiques_[1]. + + [Note 1: _Dictionnaire des sciences occultes_, de l'abbé Migac.] + +Dans ses _Mémoires_, publiés en 1799, la célèbre tragédienne Clairon +raconte l'histoire d'un revenant qu'elle croit être l'âme de M. de S..., +fils d'un négociant de Bretagne, dont elle avait rejeté les voeux, à cause +de son humeur haineuse et mélancolique, quoiqu'elle lui eût accordé son +amitié. Cette passion malheureuse avait conduit le jeune insensé au +tombeau. Il avait souhaité de la voir dans ses derniers moments; mais on +avait dissuadé Mlle Clairon de faire cette démarche; et il s'était écrié +avec désespoir: «Elle n'y gagnera rien, je la poursuivrai autant après ma +mort que je l'ai poursuivie pendant ma vie!...» + +«Depuis lors, Mlle Clairon entendit, vers les onze heures du soir, pendant +plusieurs mois, un cri aigu; ses gens, ses amis, ses voisins, la police +même, entendirent ce bruit, toujours à la même heure, toujours partant sous +ses fenêtres, et ne paraissant sortir que du vague de l'air.» + +«Ces cris cessèrent quelque temps. Mais ils furent remplacés, toujours à +onze heures du soir, par un coup de fusil tiré dans ses fenêtres, sans +qu'il en résultât aucun dommage.» + +«La rue fut remplie d'espions, et ce bruit fut entendu, frappant toujours à +la même heure dans le même carreau de vitre, sans que jamais personne ait +pu voir de quel endroit il partait. A ces explosions succéda un claquement +de mains, puis des sons mélodieux. Enfin, tout cessa après un peu plus de +deux ans et demi[1]». + + [Note 1: _Mémoires d'Hippolyte Clairon_, édit. de Buisson, p. 167.] + +«Le samedi qui suivit les obsèques d'un notable bourgeois d'Oppenheim, +Birck Humbert, mort en novembre 1620, peu de jours avant la Saint-Martin, +on ouït certains bruits dans la maison où il avait demeuré avec sa première +femme; car étant devenu veuf, il s'était remarié. Son beau-frère +soupçonnant que c'était lui qui revenait, lui dit: + +«Si vous êtes Humbert, frappez trois coups contre le mur.» + +«En effet, on entendit trois coups seulement; d'ordinaire il en frappait +plusieurs. Il se faisait entendre aussi à la fontaine où l'on allait puiser +de l'eau, et troublait le voisinage, se manifestant par des coups +redoublés, un gémissement, un coup de sifflet ou un cri lamentable. Cela +dura environ six mois.» + +«Au bout d'un an, et peu après son anniversaire, il se fit entendre de +nouveau plus fort qu'auparavant. On lui demanda ce qu'il souhaitait: il +répondit d'une voix rauque et basse: «Faites venir, samedi prochain, le +curé et mes enfants.» + +«Le curé étant malade ne put venir que le lundi suivant, accompagné de bon +nombre de personnes. On demanda au mort s'il désirait des messes? Il en +désira trois; s'il voulait qu'on fît des aumônes? il dit: «Je souhaite +qu'on donne aux pauvres huit mesures de grain; que ma veuve fasse des +cadeaux à tous mes enfants, et qu'on réforme ce qui a été mal distribué +dans ma succession,» somme qui montait à vingt florins.» + +«Sur la demande qu'on lui fit, pourquoi il infestait plutôt cette maison +qu'une autre, il répondit qu'il était forcé par des conjurations et des +malédictions. S'il avait reçu les sacrements de l'Église? «Je les ai reçus, +dit-il, du curé, votre prédécesseur.» On lui fit dire avec peine le _Pater_ +et l'_Avé_, parce qu'il en était empêché, à ce qu'il assurait, par le +mauvais esprit, qui ne lui permettait pas de dire au curé beaucoup d'autres +choses.» + +«Le curé, qui était un prémontré de l'abbaye de Toussaints, se rendit à son +couvent afin de prendre l'avis du supérieur. On lui donna trois religieux +pour l'aider de leurs conseils. Ils se rendirent à la maison, et dirent à +Humbert de frapper la muraille; il frappa assez doucement. «Allez chercher +une pierre, lui dit-on alors, et frappez plus fort.» Ce qu'il fit.» + +«Quelqu'un dit à l'oreille de son voisin, le plus bas possible: «Je +souhaite qu'il frappe sept fois,» et aussitôt l'âme frappa sept fois.» + +«On dit le lendemain trois messes que le revenant avait demandées; on se +disposa aussi à faire un pèlerinage qu'il avait spécifié dans le dernier +entretien qu'on avait eu avec lui. On promit de faire les aumônes au +premier jour, et dès que ses dernières volontés furent exécutées, Humbert +Birck ne revint plus[1].» + + [Note 1: _Livre des prodiges_, édit de 1821, p. 75.] + + + + +III.--FANTÔMES + + +Un autre auteur[1] raconte cette singulière apparition: «Au mois d'avril +1567 on vit... en celle grande plaine qui est dite d'Heyton souz Mioland +(en Savoie) par l'espace de six jours continuels sortir d'une isle non +habitée trois hommes vestuz de noir, incogneuz de chacun, et chacun +desquels tenoit une croix en la main et après iceux marchoit une dame +accoustrée en dueil et ainsi que se vestent coustumièrement les vefves, +laquelle suyvant ces porte-croix, se tourmentoit et démenoit avec une si +triste contenance qu'on eut dit qu'elle estoit attainte de quelque douleur, +et angoisse désespérée. Cecy n'est rien si un grand escadron de peuple +n'eust suivy ces vestus de dueil qui marchoient en procession, et +l'habillement duquel représentoit plus de joye que des quatre premiers, en +tant que toute ceste multitude estoit vestue à blanc, et monstrant plus de +plaisir et allegresse que la susdite femme. La course de ces pourmeneurs +s'estendoit tout le long de la campagne susnommée jusques à une autre isle +voisine, où tous ensemble s'esvanouyssaient, et n'en voyait on rien n'en +plus que si jamais il n'en eut esté mémoire, et au reste dès que quelcun +approchoit pour les voir de plus près il en perdoit incontinent la vue...» + + [Note 1: _Histoires prodigieuses extraictes de plusieurs fameux + auteurs, etc._ Paris, Jean de Bordiane, 2 tomes, 1571, in-8°, p. + 320.] + +Suivant Job Fincel, cité par Goulart[1], «Il y a un village en la duché de +Brunswic, nommé Gehern, à deux lieues de Blommenaw. L'an 1555, un paysan +sorti au matin de ce lieu avec son chariot et ses chevaux pour aller querir +du bois en la forest, descouvrit à l'entrée d'icelle quelques troupes de +reitres couverts de cuirasses noires. Estonné de ceste rencontre, il +retourne en porter les nouvelles au village. Les plus anciens du lieu, +accompagnez de leur curé ou pasteur, sortent incontinent en campagne suivis +de cent personnes, tant hommes que femmes, pour voir ceste cavalerie, et +content quatorze bandes ou troupes distinctes, lesquelles en un instant se +mirent en deux gros, comme pour combatre à l'opposite l'un de l'autre. Puis +après on aperceut sortir de chasque gros un grand homme de contenance fiere +et fort effroyable à voir. Ces deux de costé et d'autre descendent de +cheval, faisant soigneuse reveue de leurs troupes: quoy fait, tous deux +remontent. Incontinent les troupes commencent à s'avancer et à courir une +grande campagne, sans se choquer: ce qui dura jusques à la nuict toute +close, en présence de tous les paysans. Or en ce temps ne se parloit en la +duché de Brunswic ni es environs d'aucune entreprise de guerre, ni d'amas +de reitres: ce qui fit estimer que telle vision estoit un présage des maux +avenus depuis par le juste jugement de Dieu.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I. p. 510.] + +Au récit de Torquemade[1], «Antoine Costille, gentil-homme espagnol +demeurant à Fontaines de Ropel, sortit un jour de sa maison bien monté, +pour aller à quelques lieues de là expédier des affaires, ausquelles ayant +pourveu, et la nuict aprochant, il delibere retourner en sa maison. Au +sortir du village où il estoit allé, il trouve un petit hermitage et +chappelle garnie de certain treillis de bois au devant, et une lampe +allumée au dedans. Descendu de cheval il fait ses devotions, puis jettant +la veuë dedans l'hermitage, void, ce lui semble, sortir de dessouz terre +trois personnes qui venoyent à lui les testes couvertes, puis se tenir +coyes. Les ayant un peu contemplés, voyant leurs cheveux estinceller, quoy +qu'il fust estimé fort vaillant, il eut peur, et remonté à cheval commence +à picquer. Mais levant les yeux il descouvre ces personnes qui marchoyent +un peu devant luy, et sembloyent l'accompagner. Se recommandant sans cesse +à Dieu, il tourne de part et d'autre, mais ceste troupe estoit tousiours +autour de lui. Finalement il coucha une courte lance qu'il portoit et +brocha des esperons contre, pour donner quelque atteinte: mais ces +fantosmes alloyent de mesme pas que le cheval, de manière qu'Antoine fut +contraint les avoir pour compagnie jusques à la porte de son logis, où il y +avoit une grande cour. Ayant mis pied à terre, il entre et trouve ces +fantosmes: monte à la porte d'une chambre où sa femme estoit, qui ouvrit à +sa parole, et comme il entroit, les visions disparurent. Mais il aparut +tout esperdu, si desfait et troublé que sa femme estima qu'il avoit eu +quelque rude traictement de la part de ses ennemis, en ce voyage. S'en +estant enquise, et ne pouvant rien tirer de lui, elle envoyé appeller un +grand ami qu'il avoit, homme fort docte, lequel vint tout à l'heure: et le +trouvant aussi passé qu'un mort, le pria instamment de descouvrir son +avanture. Costille lui ayant fait le discours, cest ami tascha de le +resoudre, puis le fit souper, le conduisit en sa chambre, le laissa sur son +lict avec une chandelle allumée sur la table, et sortit pour le laisser en +repos. A peine fust-il hors de la chambre, que Costille commence à crier +tant qu'il peut: A l'aide! à l'aide! secourez-moi! Lors tous les +domestiques rentrèrent en la chambre, ausquels il dit que les trois visions +estoyent venues à luy seul et qu'ayant creusé la terre de leurs mains, +elles la lui avoyent jettée dessus les yeux, de manière qu'il ne voyoit +goutte. Pourtant ne l'abandonnèrent plus ses domestiques, ains à toute +heure il estoit bien accompagné, mais leur assistance et vigilance ne le +peut garder de mourir le septiesme jour suivant, sans autre accident de +maladie.» + + [Note 1: En la 3e journée de son _Hexameron_, cité par Goulart, + _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 541.] + +Le même[1] rapporte cette vision singulière: + + [Note 1: En la 3e journée de son _Hexameron_, cité par Goulart, + _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 547.] + +«Un chevalier espagnol, riche et de grande authorité, s'amouracha d'une +nonnain, laquelle s'accordant à ce dont il la requeroit, pour lui donner +libre entrée, lui conseilla de faire forger des clefs semblables à celles +des portes de l'église, où elle trouveroit moyen d'entrer par autre endroit +pour se rendre en certain lieu designé. Le chevalier fit accommoder deux +clefs, l'une servant ouvrir la porte du grand portail de l'eglise, l'autre +pour la petite porte d'icelle eglise. Et pour ce que le couvent des +nonnains estoit un peu loin de son village, il partit sur la minuict fort +obscure tout seul: et laissant son cheval en certain lieu seur, marcha vers +le couvent. Ayant fait ouverture de la première porte, il vid l'eglise +ouverte, et au dedans grande clairté de lampes et de cierges, et force gens +qui chantoyent et faisoyent le service pour un trespassé. Cela l'estonna: +neantmoins il s'approche, pour voir que c'estoit, et regardant de tous +costez, apperçoit l'eglise pleine de moines et de prestres qui chantoyent +aussi à ces funérailles, ayans au milieu d'eux un aix en forme de tombeau +fort haut, couvert de noir, et à l'entour force cierges allumez en leurs +mains. Son estonnement redoubla quand entre tous ces chantres il n'en peut +remarquer pas un de sa cognoissance. Pourtant apres les avoir bien +contemplez, il s'approche de l'un des prestres, et lui demande pour qui +l'on faisoit ce service. Le prestre respond que c'estoit pour un chevalier, +designant le nom et surnom de celui qui parloit, adjoustant que ce +chevalier estoit mort et qu'on faisoit ses funérailles. Le chevalier se +prenant à rire respond: Ce chevalier que vous me nommez est en vie: par +ainsi vous vous abusez. Mais le prestre répliqua: Oui bien vous, car pour +certain il est mort, et est ici pour estre enseveli; quoy dit il se remit à +chanter. Le chevalier fort esbahi de ce devis, s'adresse à un autre et lui +fait la mesme demande. Ce deuxiesme fait mesme response, affermant vrai ce +que le premier avoit dit. Alors le chevalier tout estonné, sans attendre +davantage, sortit de l'eglise, remonte à cheval, et s'achemine vers sa +maison. Il est suivi et acompagné de deux grands chiens noirs qui ne +bougent de ses costez, et quoi qu'il les menaçast de l'espée, ils ne +l'abandonnent point. Mettant pied à terre à la porte de son logis, et +entrant dedans, ses serviteurs le voyans tout changé le prient instamment +de leur réciter son avanture: ce qu'il fait de poinct en poinct. On le +mesne en sa chambre, où achevant de raconter ce qui estoit passé, les deux +chiens entrent, se ruent furieusement sur lui, l'estranglent et despecent +sans qu'aucun des siens peust le secourir.» + +«Un mien ami nommé Gordian, personnage digne de foy, m'a recité, dit +Alexandre d'Alexandrie[1], qu'allant vers Arezze avec certain autre de sa +connoissance, s'estans esgarez en chemin ils entrerent en des forests, où +ils ne voyent que de la neige, des lieux inaccessibles, et une effrayable +solitude. Le soleil estant fort bas, ils s'assirent par terre tous recreus. +Sur ce leur fut avis qu'ils entendoyent une voix d'homme assez pres de là; +ils approchent et voyent sur une terre proche trois gigantales et +espouvantables formes d'hommes, vestus de longues robes noires, comme en +deuil, avec grands cheveux et fort longues barbes, lesquels les +appellerent. Comme ces deux passans approchoyent, les trois fantosmes se +firent plus grands de beaucoup qu'à la première fois: et l'un d'iceux +paroissant nud, fit des fauts mouvemens et contenances fort deshonnestes. +Ces deux fort estonnez de tel spectacle commencerent à fuir de vitesse à +eux possible, et ayans traversé des precipices et chemins, du tout +fascheux, se rendirent à toute peine en la logette d'un paysan, où ils +passèrent la nuict.» + + [Note 1: Au IIe livre de ses _Jours géniaux_, ch. IX, cité par S. + Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 534.] + +«Ce que j'ay par tesmoignage de moy-mesme, et dont je suis bien asseuré, je +l'adjouste, continue le même auteur. Estant malade à Rome, et couché dedans +le lict, où j'estois bien éveillé, m'apparut un fantosme de belle femme, +laquelle je regardai longuement tout pensif et sans dire mot, discourant en +moy-mesme si je resvois, ou si j'estois vrayement esveillé. Et conoissant +que tous mes sens estoyent en leur pleine vigueur, et que ce fantosme se +tenoit toujours devant moy, je lui demande qui elle estoit. Elle se +sousriant repetoit les mesmes mots, comme par mocquerie, et m'ayant +contemplé longuement s'en alla.» + +Torquemada[1] nous apprend encore que «Antoine de la Cueva, chevalier +espagnol, pour raisons à nous incongnues, et par la permission de Dieu, fut +tenté et travaillé en la vie de fantosmes et visions, de manière que pour +la continuation il en avoit finalement perdu la crainte, combien qu'il ne +laissast pas d'avoir tousiours de la lumière en la chambre où il couchoit. +Une nuict, estant en la couche, et lisant en un livre, il sentit du bruit +dessous la couche, comme s'il y eust quelque personne: et ne sachant que ce +pouvoist estre, vid sortir d'un costé du lict un bras nud, qui sembloit +estre de quelque more, lequel empoignant la chandelle la jetta à bas, avec +le chandelier et l'esteignit. Alors le chevalier sentit ce more monter et +se mettre avec lui en la couche. Comme ils se fusrent empoignez et +embrassez ils commencerent à lutter de toute leur force, menans tel bruit +que ceux de la maison se resveillerent, et venans voir que c'estoit ne +trouverent autre que le chevalier, lequel estoit tout en eau, comme s'il +fust sorti d'un bain et tout enflammé. Il leur conta son avanture, et que +ce more les sentant venir s'estoit desfait de lui, et ne sçavoit qu'il +estoit devenu.» + + [Note 1: En la 3e journée de son _Hexameron_, cité par Goulart, + _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 547.] + +Au recit de Goulart[1], «Le sieur de Voyennes, gentil-homme picard, en ses +devis ordinaires, limitoit ses jours au signe de Taurus. Un jour estant à +table en bonne compagnie, avis lui fut qu'il voyoit acourant à lui un +taureau furieux. Lors tout esperdu il commença à s'escrier: Ha, messieurs, +ce meschant animal me perce de ses cornes. Disant telles paroles, il cheut +mort au bas de sa chaise.» + + [Note 1: Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. III, p. + 329.] + +Cardan[1], cité par Goulart[2], raconte que «Jacques Donat, riche +gentil-homme vénitien, estant couché avec sa femme, et ayant un cierge +allumé en sa chambre, deux nourrices dormantes en une couchette basse près +d'un petit enfant, vid qu'on ouvroit tout bellement l'huis de sa chambre, +et un homme inconnu mettant la teste à la porte. Donat se leve, empoigne +son espée, fait allumer deux grands cierges, et, accompagné des nourrices, +entre en sa salle et trouve tout clos. Il se retire en sa chambre fort +esbahi. Le lendemain, ce petit enfant aagé d'un an non encore accompli et +qui se portoit bien meurt.» + + [Note 1: Au XVIe livre de la _Diversité des choses_, ch. XCIII.] + + [Note 2: _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 531.] + +D'après Bartelemi de Bologne[1], «Antoine Urceus, la nuict dernière de sa +vie, estant couché, pensa voir un fort grand homme, lequel avoit la teste +rase, la barbe pendante jusqu'en terre, les yeux estincellans, deux +flambeaux es mains, se hérissant depuis les pieds jusques à la teste, +auquel Antoine demanda: Qui es-tu, qui seul en équipage de furie, te +promènes ainsi hors heures, et quand chacun repose? Di moy, que +cherches-tu? En disant cela, Antoine se jette en bas du lict pour se sauver +arrière de ce visiteur, et mourut misérablement le lendemain.» + + [Note 1: En la _Vie d'Urceus_, citée par Goulart, _Thrésor + d'histoires admirables_, t. I, p. 530.] + +Gilbert Cousin[1] raconte que «L'an 1536, un marchant sicilien allant de +Catane à Messine, logea le vingt-unième jour de mars à Torminio, dit des +anciens Taurominium. Remontant à cheval le lendemain matin, n'estant encore +gueres esloigné de la ville, il rencontre dix massons, ce lui sembloit, +tous chargez d'outils de leur mestier. Enquis de lui où ils alloyent, +respondirent: Au Montgibel. Tost après, il en retrouva dix autres qui font +mesme response que les precedens: et adjoustent que leur maistre les +envoyoit à cause de quelque bastiment au Montgibel. Quel maistre? replique +le marchant. Vous le verrez bien tost fit l'un d'entre eux. Incontinent +apres lui vint à la rencontre en ce mesme chemin un géant, avec une fort +longue barbe noire, comme le plumage d'un corbeau, lequel, sans autre +préface ni salutation, s'enquiert du marchant s'il avoit point rencontré +ses ouvriers en ce chemin. J'ay, dit l'autre, veu quelques massons +prétendant aller bastir au Montgibel, mais je ne scay par le commandement +de qui: si vous estes l'entrepreneur de tel bastiment, je désire entendre +comment vous pensez faire en une montagne tellement couverte de neige, que +le plus habile piéton du monde seroit bien empesché d'en sortir. Ce maistre +bastisseur commence à respondre qu'il avoit la science et les moyens pour +en venir à bout, voire pour faire plus grandes choses quand bon lui +sembleroit; que le marchant qui ne faisoit gueres d'estat des paroles en +croiroit bien tost ses propres yeux: quoi disant, il disparut en l'air. Le +marchant esperdu de telle vision commence à paslir et chanceller, et peu +s'en fallut qu'il n'esvanouyt sur la place. Il tourne bride demi mort vers +la ville, où ayant raconté à gens dignes de foy ce qu'il avoit veu, donné +ordre à ses afaires et pensé à sa conscience, il rend l'âme le soir de ce +mesme jour. Au commencement de la nuict du jour suivant, qui estoit le +vingt-troisiesme jour de mars, un horrible tremblement de terre se fit, et +du faiste de ce Montgibel, du costé d'Orient, sortit avec bruit merveilleux +une extraordinaire abondance de feu qui s'eslançoit fort impetueusement de +ce mesme coté: dont les habitans de Catane estans bien estonnez, +s'amasserent crians: Miséricorde! et continuans en supplications et prières +jusques à ce que le feu vint à diminuer et s'esteindre.» + + [Note 1: Au VIIIe livre de ses _Recueils et récits_, cité par + Goulart, _Thrésor d'histoires admirables_, t. I, p. 532.] + +D'après les _Curiositez inouyes_ de Gaffarel[1], «Cardan asseure que dans +la ville de Parme il y a une noble famille de laquelle, quand quelqu'un +doit mourir, on void toujours en la sale de la maison une vieille femme +incogneue assise sous la cheminée, mais si assurément qu'elle ne manque +jamais.» + + [Note 1: Page 59.] + + + + +IV.--VAMPIRES + + +«Les revenans de Hongrie, ou les Vampires, sont, d'après dom Calmet[1], des +hommes morts depuis un temps considérable, quelquefois plus, quelquefois +moins long, qui sortent de leurs tombeaux et viennent inquiéter les vivans, +leur sucent le sang, leur apparoissent, font le tintamare à leurs portes, +et dans leurs maisons et enfin leur causent souvent la mort. On leur donne +le nom de Vampires ou d'Oupires, qui signifie, dit-on, en esclavon une +sangsue. On ne se délivre de leurs infestations qu'en les déterrant, en +leur coupant la tête, en les empalant, en les brûlant, en leur perçant le +coeur.» + +[Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, tome II, p. 2.] + +«J'ai appris, dit dom Calmet[1], de feu monsieur de Vassimont, conseiller +de la chambre des comtes de Bar, qu'ayant été envoyé en Moravie par feu Son +Altesse royale Léopold premier, duc de Lorraine, pour les affaires de +monseigneur le prince Charles, son frère, évêque d'Olmutz et d'Osnabruck, +il fut informé par le bruit public qu'il étoit assez ordinaire dans ce +pays-là de voir des hommes décédés quelque tems auparavant se présenter +dans les compagnies et se mettre à table avec les personnes de leur +connoissance sans rien dire; mais que faisant un signe de tête à quelqu'un +des assistans, il mourroit infailliblement quelques jours après. Ce fait +lui fut confirmé par plusieurs personnes, et entre autres par un ancien +curé, qui disoit en avoir vu plus d'un exemple.» + + [Note 1: Même ouvrage, t. II, p. 31.] + +Charles-Ferdinand de Schertz raconte[1] «Qu'en un certain village, une +femme étant venuë à mourir munie de tous ses sacremens, fut enterrée dans +le cimetière à la manière ordinaire. Quatre jours après son décès, les +habitans du village ouïrent un grand bruit et un tumulte extraordinaire, et +virent un spectre qui paroissoit tantôt sous la forme d'un chien, tantôt +sous celle d'un homme, non à une personne, mais à plusieurs, et leur +causoit de grandes douleurs, leur serrant la gorge, et leur comprimant +l'estomac jusqu'à les suffoquer: il leur brisoit presque tout le corps, et +les réduisoit à une faiblesse extrême, en sorte qu'on les voyoit pâles, +maigres et exténués. Le spectre attaquoit même les animaux, et l'on a +trouvé des vaches abbatues et demi-mortes; quelquefois il les attachoit +l'une à l'autre par la queue. Ces animaux par leurs mugissements marquoient +assez la douleur qu'ils ressentoient. On voyoit les chevaux comme accablés +de fatigue, tout en sueur; principalement sur le dos, échauffés, hors +d'haleine, chargés d'écume comme après une longue et pénible course. Ces +calamités durèrent plusieurs mois.» + + [Note 1: _Magia posthuma_, Olmutz, 1706, cité par dom Calmet, + _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I, p. 33.] + +Le même auteur rapporte l'exemple d'un pâtre du village de Blow, près de la +ville de Kadam en Boheme, qui parut pendant quelque tems et qui appelloit +certaines personnes, lesquelles ne manquoient pas de mourir dans la +huitaine. Les paysans de Blow déterrèrent le corps de ce pâtre, et le +fichèrent en terre avec un pieu, qu'ils lui passèrent à travers le corps. +Cet homme en cet état se moquoit de ceux qui lui faisoient souffrir ce +traitement, et leur disoit qu'ils avoient bonne grâce de lui donner ainsi +un bâton pour se défendre contre les chiens. La même nuict il se releva, et +effraya par sa présence plusieurs personnes, et en suffoqua plus qu'il +n'avoit fait jusqu'alors. On le livra ensuite au bourreau, qui le mit sur +une charrette pour le transporter hors du village et l'y brûler. Ce cadavre +hurloit comme un furieux et remuoit les pieds et les mains comme vivant; et +lorsqu'on le perça de nouveau avec des pieux, il jetta de très-grands cris, +et rendit du sang très-vermeil, et en grande quantité. Enfin on le brûla, +et cette exécution mit fin aux apparitions et aux infestations de ce +spectre. + +«Il y a environ quinze ans, rapporte dom Calmet[1], qu'un soldat étant en +garnison chez un paysan haïdamaque, frontière de Hongrie, vit entrer dans +la maison, comme il étoit à table auprès du maître de la maison son hôte, +un inconnu qui se mit aussi à table avec eux. Le maître du logis en fut +étrangement effrayé, de même que le reste de la compagnie. Le soldat ne +savoit qu'en juger, ignorant de quoi il étoit question. Mais le maître de +la maison étant mort dès le lendemain, le soldat s'informa de ce que +c'étoit. On lui dit que c'étoit le père de son hôte, mort et enterré depuis +plus de dix ans, qui s'étoit ainsi venu asseoir auprès de lui, et lui avoit +annoncé et causé la mort. + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. I. p. 37.] + +«En conséquence on fit tirer de terre le corps de ce spectre, et on le +trouva comme un homme qui vient d'expirer, et son sang comme d'un homme +vivant. Le comte de Cabreras lui fit couper la tête, puis le fit remettre +dans son tombeau. Il fit encore informations d'autres pareils revenans, +entr'autres d'un homme mort depuis plus de trente ans, qui étoit revenu par +trois fois dans sa maison à l'heure du repas, avoit sucé le sang au col, la +première fois à son propre frère, la seconde à un de ses fils, et la +troisième à un valet de la maison; et tous trois en moururent sur-le-champ. +Sur cette déposition, le commissaire fit tirer de terre cet homme, et, le +trouvant comme le premier, ayant le sang fluide comme l'aurait un homme en +vie, il ordonna qu'on lui passât un grand clou dans la tempe, et ensuite +qu'on le remît dans le tombeau. + +«Il en fit bruler un troisième qui étoit enterré depuis plus de seize ans, +et avoit sucé le sang et causé la mort à deux de ses fils.» + +Voici, d'après dom Calmet[1], ce qu'on lit dans les _Lettres juives_: + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. IV, p. 39.] + +«Au commencement de septembre, mourut dans le village de Kisilova, à trois +lieues de Gradisch, un vieillard âgé de soixante-deux ans. Trois jours +après avoir été enterré, il apparut la nuit à son fils, et lui demanda à +manger; celui-ci lui en ayant servi, il mangea et disparut. + +«Le lendemain, le fils raconta à ses voisins ce qui étoit arrivé. + +«Cette nuit le père ne parut pas; mais la nuit suivante il se fit voir, et +demanda à manger. On ne sait pas si son fils lui en donna ou non, mais on +trouva le lendemain celui-ci mort dans son lit: le même jour, cinq ou six +personnes tombèrent subitement malades dans le village, et moururent l'une +après l'autre, peu de jours après. + +«On ouvrit tous les tombeaux de ceux qui étoient morts depuis six semaines: +quand on vint à celui du vieillard, on le trouva les yeux ouverts, d'une +couleur vermeille, ayant une respiration naturelle, cependant immobile +comme mort; d'où l'on conclut qu'il étoit un signalé vampire. Le bourreau +lui enfonça un pieu dans le coeur. + +«On fit un bûcher, et l'on réduisit en cendres le cadavre. + +«On ne trouva aucune marque de vampirisme, ni dans le cadavre du fils, ni +dans celui des autres.» + +Dom Calmet[1] rapporte en outre d'autres cas: + + [Note 1: _Traité sur les apparitions des esprits_, t. II, p. 43.] + +«Dans un certain canton de la Hongrie, nommé en latin _Oppida Heidonum_, le +peuple connu sous le nom de _Heiduque_ croit que certains morts, qu'ils +nomment vampires, sucent tout le sang des vivants, en sorte que ceux-ci +s'exténuent à vue d'oeil, au lieu que les cadavres, comme les sangsues, se +remplissent de sang en telle abondance, qu'on le voit sortir par les +conduits et même par les porres. Cette opinion vient d'être confirmée par +plusieurs faits dont il semble qu'on ne peut douter, vu la qualité des +témoins qui les ont certifiés. + +«Il y a environ cinq ans, qu'un certain Heiduque, habitant de Médreïga, +nommé Arnold Paul, fut écrasé par la chute d'un chariot de foin. Trente +jours après sa mort, quatre personnes moururent subitement, et de la +manière que meurent, suivant la tradition du pays, ceux qui sont molestés +des vampires. On se ressouvint alors que cet Arnold Paul avoit souvent +raconté qu'aux environs de Cassova et sur les frontières de la Servie +turque, il avoit été tourmenté par un vampire turc: car ils croyent aussi +que ceux qui ont été vampires passifs pendant leur vie, les deviennent +actifs après leur mort, c'est-à-dire que ceux qui ont été sucés, sucent +aussi à leur tour; mais qu'il avoit trouvé moyen de se guérir, en mangeant +de la terre du sépulchre du vampire et en se frottant de son sang, +précaution qui ne l'empêcha pas cependant de le devenir après sa mort, +puisqu'il fut exhumé quarante jours après son enterrement, et qu'on trouva +sur son cadavre toutes les marques d'un archi-vampire. Son corps étoit +vermeil, ses cheveux, ses ongles, sa barbe, s'étoient renouvellés, et ses +veines étoient toutes remplies d'un sang fluide et coulant de toutes les +parties de son corps sur le linceul dont il étoit environné. Le Haduagi ou +le bailli du lieu, en présence de qui se fit l'exhumation, et qui étoit un +homme expert dans le vampirisme, fit enfoncer selon la coutume, dans le +coeur du défunt Arnold Paul, un pieu fort aigu, dont on lui traversa le +corps de part en part, ce qui lui fit, dit-on, jetter un cri effroyable, +comme s'il étoit en vie. Cette expédition faite, on lui coupa la tête, et +l'on brûla le tout. Après cela, on fit la même expédition sur les cadavres +de ces quatre autres personnes mortes de vampirisme, crainte qu'ils n'en +fissent mourir d'autres à leur tour. + +«Toutes ces expéditions n'ont cependant pu empêcher que sur la fin de +l'année dernière, c'est-à-dire au bout de cinq ans, ces funestes prodiges +n'ayent recommencé, et que plusieurs habitans du même village ne soient +péris malheureusement. Dans l'espace de trois mois, dix-sept personnes de +différent sexe et de différent âge sont mortes de vampirisme, quelques-unes +sans être malades, et d'autres après deux ou trois jours de langueur. + +«Une nommée Stanoska, fille, dit-on, du Heiduque Sovitzo, qui s'étoit +couchée en parfaite santé, se réveilla au milieu de la nuit, toute +tremblante et faisant des cris affreux, disant que le fils du Heiduque +Millo, mort depuis neuf semaines, avoit manqué de l'étrangler pendant son +sommeil. Dès ce moment elle ne fit que languir, et au bout de trois jours +elle mourut. Ce que cette fille avoit dit du fils de Millo le fit d'abord +reconnoître pour un vampire; on l'exhuma, et on le trouva tel. Les +principaux du lieu, les médecins, les chirurgiens, examinèrent comment le +vampirisme avoit pu renaître après les précautions qu'on avoit prises +quelques années auparavant. On découvrit enfin, après avoir bien cherché, +que le défunt Arnold Paul avoit tué non seulement les quatre personnes dont +nous avons parlé, mais aussi plusieurs bestiaux, dont les nouveaux vampires +avoient mangé, et entr'autres, le fils de Millo. Sur ces indices, on prit +la résolution de déterrer tous ceux qui étoient morts depuis un certain +tems, etc. Parmi une quarantaine, on en trouva dix-sept avec tous les +signes les plus évidents de vampirisme: aussi leur a-t-on transpercé le +coeur et coupé la tête, et ensuite on les a brûlés, et jetté leurs cendres +dans la rivière. + +«Toutes les informations et exécutions dont nous venons de parler ont été +faites juridiquement, en bonne forme, et attestées par plusieurs officiers, +qui sont en garnison dans le pays, par les chirurgiens majors, et par les +principaux habitans du lieu. Le procès-verbal en a été envoyé vers la fin +de janvier dernier au conseil de guerre impérial à Vienne, qui avait établi +une commission militaire, pour examiner la vérité de tous ces faits.» + +Dom Calmet[1] imprime une lettre d'un officier du duc Alexandre de +Wurtemberg qui certifie tous ces faits. + + [Note 1: Même ouvrage, t. I, p. 64.] + +«Pour satisfaire, y est-il dit, aux demandes de Monsieur l'Abbé dom Calmet, +le soussigné a l'honneur de l'assurer, qu'il n'est rien de plus vrai et de +si certain que ce qu'il en aura sans doute lu dans les actes publics et +imprimés, qui ont été insérés dans les Gazettes par toute l'Europe; mais à +tous ces actes publics qui ont paru, Monsieur l'Abbé doit s'attacher pour +un fait véridique et notoire à celui de la députation de Belgrade par feu +S. M. Imp. Charles VI, de glorieuse mémoire, et exécutée par feu son +Altesse Sérénissime le Duc Charles-Alexandre de Wurtemberg, pour lors +Vice-Roi, ou Gouverneur du Royaume de Servie. + +«Ce Prince fit partir une députation de Belgrade moitié d'officiers +militaires, et moitié du civil, avec l'Auditeur général du Royaume, pour se +transporter dans un village, où un fameux Vampire décédé depuis plusieurs +années faisoit un ravage excessif parmi les siens: car notez que ce n'est +que dans leur famille et parmi leur propre parenté, que ces suceurs de sang +se plaisent à détruire notre espèce. Cette députation fut composée de gens +et de sujets reconnus pour leurs moeurs, et même pour leur savoir, +irréprochables et même savans parmi les deux ordres: ils furent sermentés, +et accompagnés d'un lieutenant de Grenadiers du Régiment du Prince +Alexandre de Wurtemberg, et de 24 Grenadiers dudit Régiment. + +«Tout ce qu'il y eut d'honnêtes gens, le Duc lui-même qui se trouvèrent à +Belgrade, se joignirent à cette députation, pour être spectateurs oculaires +de la preuve véridique qu'on allait faire. + +«Arrivés sur les lieux, l'on trouva que dans l'espace de quinze jours le +vampire, oncle de cinq, tant neveux que nièces, en avoit déjà expédié trois +et un de ses propres frères; il en étoit au cinquième, belle jeune fille, +sa nièce, et l'avoit déjà sucée deux fois, lorsque l'on mit fin à cette +triste tragédie par les opérations suivantes. + +«On se rendit avec les commissaires députés pas loin de Belgrade, dans un +village, et cela en public, à l'entrée de la nuit, à sa sépulture. Il y +avoit environ trois ans qu'il étoit enterré; l'on vit sur son tombeau une +lueur semblable à celle d'une lampe, mais moins vive. + +«On fit l'ouverture du tombeau, et l'on y trouva un homme aussi entier, et +paroissant aussi sain qu'aucun de nous assistans: les cheveux et les poils +de son corps, les ongles, les dents et les yeux (ceux-ci demi-fermés) aussi +fortement attachés après lui, qu'ils le sont actuellement après nous qui +avons vie, et existons, et son coeur palpitant. + +«Ensuite l'on procéda à le tirer hors de son tombeau, le corps n'étant pas +à la vérité flexible, mais n'y manquant nulle partie ni de chair, ni d'os; +ensuite on lui perça le coeur avec une espèce de lance de fer rond et +pointu; il en sortit une matière blanchâtre et fluide avec du sang, mais le +sang dominant sur la matière, le tout n'ayant aucune mauvaise odeur; +ensuite de quoi on lui trancha la tête avec une hache semblable à celle +dont on se sert en Angleterre pour les exécutions: il en sortit aussi une +matière et du sang semblable à celle que je viens de dépeindre, mais plus +abondamment à proportion de ce qui sortit du coeur. + +«Au surplus, on le rejetta dans la fosse, avec force chaux vive pour le +consommer plus promptement; et dès-lors sa nièce, qui avoit été sucée deux +fois, se porta mieux. A l'endroit où ces personnes sont sucées, il se forme +une tache très bleuâtre; l'endroit du moment n'est pas déterminé, tantôt +c'est en un endroit, tantôt c'est en un autre. C'est un fait notoire +attesté par les actes les plus autentiques, et passé à la vue de plus de +1,300 personnes toutes dignes de foi.» + +Le même abbé donne cette autre lettre sur le même sujet[1]: + + [Note 1: Même ouvrage, t. II, p. 68.] + +«Vous souhaitez, mon cher cousin, être informé au juste de ce qui se passe +en Hongrie au sujet de certains revenants, qui donnent la mort à bien des +gens en ce pays-là. Je puis vous en parler savamment: car j'ai été +plusieurs années dans ces quartiers-là, et je suis naturellement curieux. +J'ai ouï en ma vie raconter une infinité d'histoires ou prétendues telles, +sur les esprits et sortilèges; mais de mille à peine ai-je ajouté foi à une +seule: on ne peut être trop circonspect sur cet article sans courir risque +d'en être la dupe. Cependant il y a certains faits si avérés, qu'on ne peut +se dispenser de les croire. Quant aux revenants de Hongrie, voici comme la +chose s'y passe. Une personne se trouve attaquée de langueur, perd +l'appétit, maigrit à vue d'oeil, et au bout de huit ou dix jours, +quelquefois quinze, meurt sans fièvre ni aucun autre symptôme, que la +maigreur et le dessèchement. + +«On dit en ce pays-là que c'est un revenant qui s'attache à elle et lui +suce le sang. De ceux qui sont attaqués de cette maladie, la plupart +croyent voir un spectre blanc, qui les suit partout comme l'ombre fait le +corps. Lorsque nous étions en quartier chez les Valaques, dans le Bannat de +Temeswar, deux cavaliers de la compagnie dont j'étois cornette moururent de +cette maladie, et plusieurs autres qui en étoient encore attaqués en +seroient morts de même, si un caporal de notre compagnie n'avoit fait +cesser la maladie, en exécutant le remède que les gens du pays emploient +pour cela. Il est des plus particuliers, et quoiqu'infaillible, je ne l'ai +jamais lu dans aucun rituel. Le voici: «On choisit un jeune garçon qui est +d'âge à n'avoir jamais fait oeuvre de son corps, c'est-à-dire, qu'on croit +vierge. On le fait monter à poil sur un cheval entier qui n'a jamais +sailli, et absolument noir; on le fait promener dans le cimetière, et +passer sur toutes les fosses: celle où l'animal refuse de passer malgré +force coups de corvache qu'on lui délivre, est réputée remplie d'un +vampire; on ouvre cette fosse, et l'on y trouve un cadavre aussi gras et +aussi beau que si c'étoit un homme heureusement et tranquillement endormi: +on coupe le col à ce cadavre d'un coup de bêche, dont il sort un sang des +plus beaux et des plus vermeils et en quantité. On jureroit que c'est un +homme des plus sains et des plus vivans qu'on égorge. Cela fait, on comble +la fosse, et on peut compter que la maladie cesse, et que tous ceux qui en +étoient attaqués, recouvrent leurs forces petit à petit, comme gens qui +échappent d'une longue maladie, et qui ont été exténués de longuemain. +C'est ce qui arriva à nos cavaliers qui en étoient attaqués. J'étois pour +lors commandant de la compagnie, et mon capitaine et mon lieutenant étant +absens, je fus très-piqué que ce caporal eût fait faire cette expérience +sans moi.» + +Dom Calmet[1] rapporte encore deux faits de vampirisme en Pologne: + + [Note 1: Même ouvrage, t. II, p. 72-73.] + +«A Warsovie, un prêtre ayant commandé à un sellier de lui faire une bride +pour son cheval, mourut auparavant que la bride fût faite; et comme il +étoit de ceux que l'on nomme vampires en Pologne, il sortit de son tombeau +habillé comme on a coutume d'inhumer les ecclésiastiques, prit son cheval à +l'écurie, monta dessus, et fut à la vue de tout Warsovie à la boutique du +sellier, où d'abord il ne trouva que la femme qui fut fort effrayée, et +appela son mari, qui vint; et ce prêtre lui ayant demandé sa bride, il lui +répondit: Mais vous êtes mort, M. le curé; à quoi il répondit: Je te vas +faire voir que non, et en même tems le frappa de telle sorte que le pauvre +sellier mourut quelques jours après et le prêtre retourna en son tombeau.» + +«L'intendant du comte Simon Labienski, Staroste de Posnanie, étant mort, la +comtesse douairière de Labienski voulut, par reconnaissance de ses +services, qu'il fut inhumé dans le caveau des seigneurs de cette famille; +ce qui fut exécuté. Quelque tems après, le sacristain qui avoit soin du +caveau s'aperçut qu'il y avoit du dérangement, et en avertit la comtesse, +qui ordonna suivant l'usage reçu en Pologne qu'on lui coupât la tête, ce +qui fut fait en présence de plusieurs personnes, et entre autres du sieur +Jonvinski, officier polonois et gouverneur du jeune comte Simon Labienski, +qui vit que lorsque le sacristain tira ce cadavre de sa tombe pour lui +couper la tête, il grinça les dents, et le sang en sortit aussi fluide que +d'une personne qui mourroit d'une mort violente, ce qui fit dresser les +cheveux à tous les assistans, et l'on trempa un mouchoir blanc dans le sang +de ce cadavre dont on fit boire à tous ceux de la maison pour n'être point +tourmentés.» + + + + + + +PRÉSAGES + + + + +I.--PRÉSAGES DE GUERRE, DE SUCCÈS ET DE DÉFAITES. + + +«Parcourez, si vous voulez, tous les siècles, dit Gaffarel[1], vous n'en +trouverez pas un, suivant ceste vérité, où quelque nouveau prodige n'ait +monstré ou les biens, ou les malheurs qu'on a veu naistre. Ainsi vit-on un +peu auparavant que Xerxès couvrît la terre d'un million d'hommes des +horribles et espouventables météores, présages du malheur, qui arriva tout +aussi bien du temps d'Attila surnommé _flagellum Dei_; et si on veut se +donner la peine de prendre la chose de plus haut, la pauvre Jérusalem +fut-elle pas advertie du malheur qui la rendit la plus désolée des villes, +par mille semblables prodiges? car souvent on vit en l'air des armées en +ordre avec contenance de se vouloir choquer: et un jour de la Pentechoste, +le grand prestre entrant dans le temple pour faire les sacrifices que Dieu +ne regardait plus, on ouït un bruit tout soudain et aussitost une voix qui +cria: «Retirons-nous d'icy!» Je laisse l'ouverture de la porte de cuivre +sans qu'on la touchast et mille autres prodiges racontés dans Josephe. + + [Note 1: _Curiositez inouyes_, p. 57.] + +«Apian a marqué ceux qui furent veus et ouys devant les guerres civiles, +comme voix espouvantables et courses étranges des chevaux qu'on ne voyait +point. Pline a descrit ceux qui furent pareillement ouys aux guerres +Cymbriques et entre autres plusieurs voix du ciel et l'alarme que sonnaient +certaines trompettes horribles. Auparavant que les Lacédémoniens fussent +vaincus en la bataille Leuctrique, on oüyt dans le temple les armes qui +rendirent son d'elles-mesmes: et environ ce temps, à Thebes, les portes du +temple d'Hercule furent ouvertes sans qu'aucun les ouvrit, et les armes qui +estoient pendues contre la muraille furent trouvées à terre comme le déduit +Cicéron, non sans estonnement. Du temps que Miltiades alla contre les +Perses, plusieurs spectres en firent voir l'événement, et sans m'escarter +si loin, voyez Tite Live qui, pour s'estre pleu à descrire un bon nombre de +semblables merveilles, quelques autheurs lui ont donné le titre non +d'historien, mais de tragédien. Que si nous voulons passer dans les autres +siècles qui ne sont pas si éloignés de nous, nous trouverons que du règne +de Théodose, on vit de mesme une estoille portant espée: et du temps du +sultan Selim, mille croix qui brillaient en l'air et qui annonçaient la +perte que les chrétiens firent après.» + +François Guichardin[1] parlant du commencement de la guerre portée par les +Français au delà des monts pour la conquête du royaume de Naples, dit ceci +sur les affaires de 1494: «Chascun demeuroit esperdu des bruits courans +qu'en divers endroits d'Italie l'on avoit veu des choses repugnantes au +cours de nature et des cieux. Que de nuit en l'Apouille estoyent aparus +trois soleils au milieu du ciel, environnez de nuages, avec horribles +esclairs, foudres et tonnerres. Qu'au territoire d'Arezze estoyent +visiblement passez par l'air infinis hommes armez, montez sur puissans +chevaux, avec un terrible retentissement de trompettes et de tambours. Que +les images des saints avoyent sué en plusieurs lieux d'Italie. Que partout +estoyent nez plusieurs monstres d'hommes et d'animaux. Que plusieurs autres +choses estoyent avenues contre l'ordre de nature en divers endroits, au +moyen de quoi se remplissoyent d'une crainte incroyable les peuples desja +estonez pour la renommée de la puissance et vaillance ardente des +François.» + + [Note 1: Au Ier livre de son _Histoire des guerres d'Italie_, + section XVI, cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, + t. V, p. 322.] + +«Le Milanois, dit Goulart, fut averti en l'an 1520 et en l'an 1521 par +divers estranges présages des grands changemens qui y avinrent es divers +evenements de la guerre, et les désolations incroyables de tout le pays sur +lequel il tomba du ciel douze cens pierres de grele de couleur de fer +enrouillé, extremement dures, et qui sentoyent le soulfre. Deux heures +devant qu'elles tombassent, il se fit au ciel un feu du tout extraordinaire +de merveilleuse estendue et fort ardant. Cest merveille que l'air ait +soustenu si longuement un poids si lourd de tant de pierres entre +lesquelles on en trouva une pesant soixante livres et une autre deux fois +autant. Dedans deux ans apres les François quitterent l'Italie, en laquelle +ils rentrèrent l'an 1515. Milan se vit réduite à toute extrémité de +saccagement, guerres, embrasements, pestes. La foudre qui fit tant de +dommage au chateau de Milan l'an 1521 sembla présager aussi la grande +révolution des afaires qui y aparut depuis, tant en la mesme année qu'es +suivantes comme il se void es récit de Guichardin en son _Histoire des +guerres d'Italie_.» + +D'après Gomez[1], «Quelques mois devant la bataille de Ravenne, l'an 1512, +l'Italie fut estonnée par divers prodiges et fit estat d'estre battue de +force coups. Sur le couvent des Cordeliers de Modène furent veus de nuict +des flambeaux allumez en l'air, et de jour apparurent là mesme des +fantosmes en forme d'hommes qui s'entretuoyent. La ville de Creme fut en +plein midi couverte de si espaisses tenebres, que chascun y pensoit estre +en plein minuict. Tout l'air retentissoit de bruits espouvantables, les +esclairs extraordinaires, et multipliez sans guère d'intervalles faisoyent +un nouveau jour. Parmi cela survindrent des gresles extrêmement violentes +et si pesantes que le raport en semble incroyable.» + + [Note 1: _Histoire de Ximenes_, liv. V, cité par Goulard, _Thrésor + des histoires admirables_, t. IV, p. 780.] + +Paul Jove[1] raconte que «Devant que les Suisses sortissent de Novarre, où +ils tenoient bon, l'an 1513, pour Maximilien Sforce, duc de Milan, contre +l'armée françoise, à laquelle commandoit le sieur de la Trimouille, assisté +de Jean-Jacques Trivulce et autres chefs de guerre, les chiens qui estoient +au camp des François, s'amassèrent en troupes et entrèrent dedans Novarre, +où se rendans es corps de garde, ils commencèrent à faire feste aux +Suisses, par toutes les contenances coustumières à tels animaux lorsque +plus ils veulent amadouer leurs maistres. Jacques Motin d'Ury, vaillant +capitaine, comme il en fit preuve bientost après, prenant cette reddition +des chiens à bon présage, s'accourut vers l'empereur Maximilian, et +l'asseura que les François seroient mis en déroute pour ce que les anciens +Suisses avoient tousjours marqué que l'armée vers qui se rangeoyent les +chiens du parti contraire demeuroit victorieuse: les chiens quittant les +hommes couards et malheureux, pour se ranger aux vaillants et aux +fortunez.» + + [Note 1: Livre II de ses _Histoires_.] + +Le président de Thou[1] raconte ce qui suit: «Le propre jour que la ville +d'Afrique, jadis Aphrodisium fut prise sur les Turcs par l'armée de +l'empereur Charles V, de laquelle estoyent chefs Antoine Dore et Christofle +de Vegue, une plaisante avanture fut prise à bon présage par les +assiégeants. Vegue avoit en ses pavillons une biche privée qu'on sçait être +un animal qui se donne l'espouvante au moindre bruit qu'on face. Neantmoins +le jour de l'assaut environ le quinziesme de septembre 1550, ceste biche +non tracassée de personne, ains de son mouvement, monte a la bresche et +sans s'esfaroucher au bruit des huées de tant de soldats, ni de +l'artillerie qui tonnoit horriblement, ni des baies qui siffloient de celle +part, passa outre, et entra la première devant tous les soldats dedans la +ville, laquelle tost après fut emportée d'assaut, plusieurs Mores et Turcs +tués à la bresche et par les places, et dix mille personnes de divers aage +réduites en captivité par les victorieux.» + + [Note 1: A la fin du Ve livre de l'_Histoire de son temps_.] + +Alvaro Gamecius[1] raconte que «Le cardinal Ximenes s'aprestant pour aller +faire la guerre aux Mores en la coste de Barbarie, estant en un village +nommé Vaiona, l'on y vid en l'air durant quelques jours une croix, de quoi +chascun discouroit à sa fantaisie. Ximenes pensant à ce prodige, et +prestant l'oreille aux diverses conjectures qu'on lui en proposoit, un de +la troupe lui dit: Monseigneur, ceste croix vous admoneste de partir sans +long délai: Vaiona est presque autant que Veayna, ce mot, en langue +espagnole (Ve-ayna) signifie _va viste_. En s'embarquant, la croix se +montra en Afrique: alors un evesque nommé Cazalla s'écriant aux soldats +leur dit: Courage, mes amis! la victoire est nostre sous ce signal. Un +autre cas survint alors: c'est qu'un grand et furieux sanglier descendu des +costaux bocageux proches de la rade, traversa quelques compagnies bien +rangées: sur quoi grandes huées se firent, chascun criant: Mahomet! +Mahomet! De sorte qu'à coups de dards et d'autres traits le sanglier fut +terrassé mort. Au contraire l'arrière garde de l'armée des Mores fut +remarquée suivie d'un très grand nombre de vautours, oiseaux carnassiers. +L'on n'entendoit es forests proche d'Oran que rugissemens de lions, +lesquels es nuicts suivantes s'assemblèrent par troupes et allèrent dévorer +les corps tués. Comme les Espagnols assailloyent Oran, on vid deux arcs en +ciel sur la ville. Lors un docte personnage à la suite de Ximenes, eslongné +delà se mit à crier: Oran est à nous! Ximenes en dit autant à ses amis: et +comme il continuoit à discourir de ce presage, les nouvelles lui vindrent +de la prise. Ce que je vais dire, adjouste Gomez, semblera de tout +admirable: mais rien ne fut estimé plus certain pour lors, et plusieurs le +remarquerent en leurs escrits. Outre les lettres de particuliers à leurs +amis, Gonsales, Gilles, et celui qui escrivit en latin l'histoire de ceste +guerre de Barbarie, afferment très expressement que le soleil s'arresta et +contint son cours quatre heures et plus durant le combat des Espagnols +contre les Mores d'Oran. Car ainsi que les Espagnols pretendoyent gagner la +montagne, le soleil commençoit à baisser: ce qui troubloit fort Pierre de +Navarre, chef des troupes, ne les voyant encore qu'au pied de la montagne. +Ximenes avoit bien remarqué cest arrest du soleil, mais il s'en teut, +jusques à ce que cette merveille fut divulguée partout. On asseure aussi +que quelques Mores ayant pris garde à cela, tout estonnez de ce signe du +tout extraordinaire et miraculeux, abjurerent le mahométisme et se firent +baptiser.» + + [Note 1: Au IVe livre de l'_Histoire de Fr. Ximenes_, cité par + Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. IV. p. 682.] + +D'après Joachim Curseus[1], «Matthias surnommé Corvin, couronné roi de +Hongrie l'an 1464, quelques années après faisant forte guerre aux Turcs, +sans vouloir entendre ni à paix ni à trefve avec eux, assiegea une de leurs +forteresses nommée Sabaai, quoiqu'elle eût cinq mille hommes de guerre en +garnison. Il la fit battre rudement, et durant les plus grands tonnerres de +son artillerie, portant balles de calibre et poids extraordinaire, +s'endormit si profond, quoique d'ordinaire ce fust le plus vigilant et le +moins dormant de son temps, qu'il ne se resveilla qu'à haute heure, encore +que son chambellan l'appelast souvent et à haute voix. Ce qui lui fut un +presage de victoire, car tost apres, il força ceste place paravant estimée +imprenable. Plutarque en dit autant d'Alexandre le Grand devant la bataille +d'Arbelles contre Darius.» + + [Note 1: En ses _Annales de Silésie_, cité par Goulart, _Thrésor + des histoire admirables_, t. III, p. 320.] + +Suivant Arluno[1], «Peu avant la prise de Ludovic Sforce, duc de Milan, +emmené prisonnier en France, où il mourut à Loches, on ouit autour du +chasteau de Milan, sur la miniuct, un cliquetis d'armes, des sons de +tambours et fanfares de trompettes; on vid des baies enflammées lescher les +murailles. Dans le chasteau furent veus des conils ayans deux testes, des +chiens furieux courir de chambre en chambre, et disparoir soudainement. +Auparavant, comme Sforce faisoit revue de son armée, presque au mesme +endroit où quelque temps après il fut pris prisonnier, le cheval de guerre +sur lequel il estoit monté fondit par deux fois sous son maistre, et +broncha par terre, sans qu'au cheval apparust douleur, foulure ni foiblesse +quelconque.» + + [Note 1: En son _Histoire de Milan_, IIe section, citée par + Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, tome IV, p. 332.] + +Le docteur Aubery[1] cité par Goulart, raconte que «En la chapelle de +Bourbon l'Archambauld à cinq lieues de Moulins, se présentent infinis +embellissemens en pierre, bois, bronze et es vitres merveilleuses en +l'esmail de leurs diverses couleurs. Les vistres qui sont au costé du +couchant se voient enrichies de fleurs de lys sans nombre, et traversées +ci-devant d'une barre. Mais le mesme jour que Henri III fut meschamment +assassiné, la foudre emporta cette barre, sans endommager les fleurs de lys +qui la touchoient: présage heureux de l'acquisition du sceptre de France +due à la royale maison de Bourbon.» + + [Note 1: Aubery, docteur médecin, en son _Traicté des bains de + Bourbon-Lancy et Archambauld_.] + +«Le jour qu'Alexandre de Médicis, duc de Florence, fut tué en sa chambre, +et de la main de Laurent de Médicis, son cousin, l'an 1537, dit Goulart, +d'après le supplément de Sabellic, en saison d'hiver, le verger et le +jardin de Cosme de Médicis, son successeur, reverdit et florit, tous les +autres vergers et jardins dedans et dehors la ville de Florence demeurant +en leur estat, selon la saison.» + +Goulart raconte, d'après Curoeus[1], que «Le dixiesme jour de septembre +l'an 1513, Jacques, quatriesme de ce nom, roy d'Escosse, ayant embrassé le +parti de France, s'esleva contre l'Angleterre, et la querelle s'eschauffa +tellement qu'il y eut bataille donnée en laquelle le roy Jaques et la fleur +de la noblesse d'Escosse mourut sur le champ. Lors y avoit un gentilhomme +escossois serré fort estroitement en prison à Londres, lequel dit tout +haut, plusieurs l'oyans quelques heures avant la bataille: Si les deux +armées (angloise et escossoise) combattent aujourd'hui, je sçay pour +certain que le roy mon seigneur sera le plus foible. Car je remarque en ce +conflict et tourbillon des vents en l'air, que les vents sont +merveilleusement contraires à l'Escosse. Ceste parole ne fut pas sans +raison et sans événement: car il est certain que les anges conservateurs +des estats publics et de l'ordre establi de Dieu combattent fermement +contre les esprits malins qui prennent plaisir aux meurtres, et au +renversement du bon ordre que le seigneur aprouve, comme on lit en +l'histoire de Perse, où l'ange raconte à Daniel que par longue espace de +temps il a réprimé le malin esprit, lequel incitoit les Grecs à aller +ruiner la monarchie persique.» + + [Note 1: _Annales de Silésie_.] + +«Il y a en Norwege, dit Ziegler[1], un lac nommé le lac de Mos, dans lequel +(sur l'instant du changement es affaires publiques) aparoit un serpent de +longueur incroyable. L'an 1522, on y en vid un, lequel avoit, autant que +plusieurs présumèrent, cinquante brasses de longueur. Peu de temps après le +roi Christierne second fut chassé de son royaume.» + + [Note 1: _Description de Scondie_, cité par Goulart, _Thrésor + d'histoires admirables_.] + +«Les peuples septentrionaux, ajoute Goulart, d'après Olaus[1], disent que +les poissons monstrueux et non guères vus, venans à paroir en leur mer sont +présages infaillibles de grands troubles par le monde.» + + [Note 1: Olaus, au liv. XXI, ch. I.] + +Cardan[1] rapporte que «L'an 1554, les pescheurs de Genes tirerent de la +mer une teste de poisson de grandeur prodigieuse, car on conta du fond de +la gorge au bout du museau dix-neuf pas. L'année suivante, les Genois +perdirent l'isle de Corse.» + + [Note 1: Au LXXIVe chap. du XIVe livre _de la Diversité des + choses_.] + + + + +II.--PRÉSAGES DE NAISSANCE + + +«L'evesque d'Olmutz raconte, dit Goulart[1], que lorsque Wenceslas, depuis +empereur (sous lequel survindrent beaucoup de désordres en Alemagne, en +Boheme et ailleurs) nasquit, le feu se prit à l'église de Saint-Sebauld, en +la ville de Nuremberg, où l'on chaufoit l'eau pour le baptiser, qu'il urina +dedans les fonds et fit des ordures sur l'autel; sa mère, femme de +l'empereur Charles IV, mourut en cette couche de Wenceslas, lequel fut le +plus chétif empereur que l'Alemagne ait veu.» + + [Note 1: Au XXIIIe livre de l'_Histoire de Boheme_.] + +D'après Abraham Bucholcer[1]. «Jean Frideric, electeur de Saxe, né le +trentiesme jour de juillet 1503, apporta du ventre de sa mère le presage de +son avanture, asçavoir sur son dos une croix luisante comme or, laquelle +veuë par un homme d'eglise venerable par sa vieillesse et piété, lequel +avoit esté appelle par les dames de chambre de l'électrice, il dit: Ce +petit enfant portera quelque jour une croix que tout le monde verra, puis +que des son entrée au monde il en a l'enseigne si manifeste. On en vid le +commencement en la princesse Sophie, sa mère, laquelle mourut douze jours +après cest acouchcment.» + + [Note 1: En sa _Chronologie_.] + +«J'ai apris de gens dignes de foi, dit le docteur Philippe Camerarius[1], +que le très puissant roi de la Grand'Bretagne, Jacques, venant au monde, +fut veu ayant sur le corps un lyon et une couronne bien apparente, aucuns +disent de plus une espée: marques de grand presage et dignes de plus ample +consideration.» + + [Note 1: Au IIIe vol. de ses _Méditations historiques_, liv. III, + ch. II.] + +Suivant Marin Barlet[1], «La princesse d'Albanie, fort enceinte, songea +qu'elle se delivroit d'un grand serpent, qui de son corps couvroit +l'Albanie, ouvroit la gueule sur la Turquie pour l'engloutir, et estendoit +doucement la queue vers Occident. Elle se delivra d'un fils, lequel avoit +sur le bras droit la forme d'une espée bien emprainte. Il fut nommé George, +puis, par les Turcs, Scanderberg, c'est-à-dire seigneur Alexandre. Ce fut +un très sage, très heureux et très valeureux prince, qui fit rude guerre +aux Turcs.» + + [Note 1: _Vie de Scanderberg_, cité par Goulart, _Thrésor des + histoires admirables_, t. III, p. 314.] + +Baptiste Fulgose[1] raconte que «Elisabet d'Arc, païsanne lorraine, estant +fort enceinte, elle conta à ses voisins, au village, avoir songé qu'elle +enfantoit la foudre, dont elles ne firent que rire. Tost après elle acoucha +d'une fille, ce qui augmenta la risée. Ceste fille, nommée Jeanne, et +surnommée la Pucelle, devenue en aage, quitta les moutons, prit les armes, +et fut une vraye fouldre de guerre: car par une speciale faveur et force +divine, elle ravit aux Anglois, possesseurs de la pluspart du royaume de +France, tout le bonheur dont ils avoyent jouy plusieurs années, les +afoiblit, batit et harassa en tant de rencontres et de sièges, qu'ils +furent contraints quitter tout. Finalement, Jeanne, prise en certaine +sortie, fut bruslée vive par les Anglois, lesquels depuis ne durèrent +gueres en France, ains repassèrent la mer.» + + [Note 1: Au liv. I, chap. V, du recueil de ses _Histoires + mémorables_, cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, + t. III, p. 341] + +Jean François Pic de la Mirandole[1] raconte que «Bien peu de temps avant +la naissance de Jean Picus, prince de la Mirandole, tant renommé entre les +doctes de nostre temps, l'on descouvrit un grand globe de flamme ardante +sur la chambre de la mère de ce prince, lequel globe de feu disparut +incontinent. Cela presageoit premièrement en la forme ronde la perfection +de l'intelligence qu'auroit l'enfant, lequel nasquit en ceste chambre au +mesme instant, et qui seroit admiré de tout le monde, à cause de la prompte +vivacité de son esprit, tout épris de l'amour des sciences, de la +spéculation des choses sublimes, et de la continuelle contemplation des +mysteres celestes. Outre plus, ce feu sembloit presager l'excellence du +parler de ce prince, lequel embrasoit ses auditeurs en l'amour des choses +divines: mais que ce feu ne feroit que passer. De fait, ce grand prince +mourut fort jeune, asçavoir en l'aage de trente-deux ans, l'an 1494, au +mois de novembre, estant né le vingt-quatriesme de fevrier 1463.» + + [Note 1: En la _Vie de Pic de la Mirandole_, son oncle.] + +«Jerosme Fracastor de Verone, encore fort petit, à ce que raconte l'auteur +de sa vie[1], estant porté entre les bras de sa mere un jour d'esté, l'air +venant à se troubler, voici un coup de fouldre, lequel atteint et tue la +mère, sans que son petit enfant fust tant soit peu offensé, presage de +l'illustre renommée d'icelui, docte entre les doctes qui ont esté depuis +cent ans.» + + [Note 1: _Vie de J. Fracastor_, cité par Goulart, _Thrésor des + histoires admirables_, t. III, p. 315.] + + + + +III.--PRÉSAGES DE MORT + + +Goulart[1], d'après un livre intitulé _la Mort du roi_ a fait un chapitre +entier sur les avertissements merveilleux et prédictions de diverses sortes +de la mort du roi Henri IV; on y trouve ceux-ci: + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_ t. IV, p. 436.] + +«On ne parloit en ce temps-là que de quelque grand accident qui devoit +arriver. On rappeloit la mémoire de plusieurs prédictions sur les comètes, +les éclipses et les conjonctions des planètes supérieures. Leovice avoit +conjuré les rois qui estoient sous le Bélier et la Balance de penser à eux. +L'estoile veue l'année precedente en plain midi avoit esté considerée par +les mathematiciens comme un signal de quelque sinistre effect. La rivière +de Loire s'estoit desbordée en pareille fureur qu'au temps de la mort +violente de Henri II et Henri III. Les saisons perverties, l'extreme froid, +l'extreme chaleur, et ces montagnes de glace que l'on vid sur les rivières +de Loire et de Saône, mettoyent les esprits en pareilles appréhensions. On +avoit fait courir par Paris des vers de la Samaritaine du Pont-Neuf à +l'imitation des centuries de Nostradamus, qui parloit clairement de la mort +du roi. + +«L'arbre planté en la cour du Louvre, le premier jour de mai tomba de +soi-mesme, sans effort et contre toute apparence, la teste devers le petit +degré. Bassompierre voyant cela dit au duc de Guise, avec lequel il estoit +apuyé sur les barres de fer du petit perron au devant de la chambre de la +roine, qu'en Alemagne et en Italie on prendroit ceste cheute à mauvais +signes, et pour le renversement de l'arbre dont l'ombre servoit à tout le +monde. Le roi estimant qu'ils parloyent d'autre chose, porta sa teste tout +bellement entre les leurs, escouta ce discours, et leur dit: Il y a vingt +ans que j'ai les oreilles battues de ces presages. Il n'en sera que ce +qu'il plaira à Dieu. + +«Plusieurs choses furent prinses et remarquées à Sainct-Denis pour mauvais +augure. Le roi et la roine dirent que leur sommet avoit esté rompu par une +orfraye, oiseau nocturne et funebre, qui avoit crouassé toute la nuict sur +la fenestre de leur chambre. La pierre qui sert à l'ouverture de la cave où +sont enterrez les rois, se trouva ouverte. La curiosité, qui s'amuse à +toutes choses, prit à mauvais signe que le cierge de la roine s'esteignit +de soi-mesme; et que si elle n'eust porté sa main à sa couronne, elle fust +tombée deux fois. Le mesme jour du jeudi 13, ce mesme prince considérant +les théâtres si bien peuplez et en si bon ordre, dit que cela le faisoit +souvenir du jour du jugement et que l'on seroit bien estonné si le juge se +presentoit.» + +«L'empereur Maximilien Ier et Philippe Ier, son fils, roy d'Espagne, dit +Hedion en sa _Chronique_[1], estans en leur cabinet au palais de +Brusselles, pour resoudre de quelque afaire d'importance, un vent se leve +lequel arrache et jette hors de la paroy entre les deux princes une assez +grosse pierre, laquelle Philippe leve de terre: et comme il continuoit de +parler à son père, un tourbillon survint qui lui fit tomber ceste pierre +des mains, laquelle se brisa sur le planché. C'est un presage, dit alors +Philippe à Maximilien, que vous serez bien-tost pere de mes enfans. Peu de +semaines après, Philippe, jeune prince, mourut, laissant ses pupilles à +l'empereur Maximilien son père.» + + [Note 1: Cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. + II, p. 915.] + +Selon Paul Jove[1], «Le pape Adrian VI s'acheminant d'Espagne à Rome pour +son premier exploit voulut voir à Saragousse les os et reliques d'un +sainct: ce qui fit dire à plusieurs qu'Adrian mourroit bien tost. Il avint +alors aussi qu'une riche lampe de cristal, en l'église de ce sainct, se +brisa soudainement, dont toute l'huile fut versée sur Adrian et sur +quelques prestres autour de lui, dont leurs habillemens furent gastez. +Arrivé à Rome, le palais où il demeuroit fut embrasé et consommé en un +instant. Il canoniza Benno, evesque aleman, et Antonin, archevesque de +Florence: mais il les suivit bientost et mourut après icelles +canonizations, que l'on tient pour presages de mort prochaine aux papes qui +les font.» + + [Note 1: En sa _Vie d'Adrian VI_, cité par Goulart, _Thrésor des + histoires admirables_, t. II, p. 945.] + +D'après Sabellic[1], Philebert de Chalon, prince d'Aurange, ayant assiégé +Florence, entendit que secours venoit aux Florentins. Sur ce il resoud +d'aller au devant: et comme il vouloit monter à cheval, fait assembler +autour de lui les capitaines, et commande qu'on apporte des flaccons et des +tasses, les faisant emplir de vin, afin que tous beussent par ensemble. +Comme les uns et les autres estoient prests à boyre, voici une pluye +impétueuse et soudaine, le ciel estant fort serein auparavant, laquelle +arrouse abondamment le prince et ses capitaines, qui beuvoyent en pleine +campagne. Incontinent chacun dit son avis de ceste avanture. Le prince +rioit à gorge desployée: A ce que je voy, dit-il, compagnons, nous ne +parlerons que bien trempez à nos ennemis, puisque Dieu a voulu si +benignement verser de l'eau en nostre vin. Ce furent ses derniers propos: +car tost après ayant chargé et rompu ce secours il fut au combat transpercé +d'un boulet, dont il mourut.» + + [Note 1: Supplément au XIIIe livre, cité par Goulart, _Thrésor des + histoires admirables_, t. II, p. 943.] + +Joach. Camerarius[1] et Abr. Bucolcer[2], racontent ce qui suit selon +Goulart[3]: «Guillaume Nesenus, personnage excellent en sçavoir et crainte +de Dieu, s'estant jetté dedans une barque de pescheur en temps d'esté, pour +traverser l'Elbe, rivière qui passe à Witeberg en Saxe, comme c'estoit sa +coustume de s'esbatre quelques fois à passer ainsi ceste rivière, et +conduire lui-mesme sa barque, alla heurter alors contre un tronc d'arbre +caché dedans l'eau, qui renversa la barque, et Nesenus au fond dont il ne +peut eschapper, ains fut noyé. Cela avint sur le soir. Le mesme jour, un +peu après disné, comme Camerarius sommeilloit, avis lui fut qu'il entroit +une barque de pescheur et qu'il tomboit en l'eau. Sur ce arriva vers lui, +Philippe Melanchthon son familier ami, auquel il fit en riant le conte de +ce sien songe, tenant sa vision pour chose vaine... Melanchthon et +Camerarius devisans ensemble de ce songe et triste accident, se +ramentierent l'un à l'autre ce qui leur estoit advenu et à Nesenus peu de +jours auparavant. Ils faisoyent eux trois quelque voyage en Hesse, et ayans +couché en une petite ville nommée Trese, le matin passerent un ruisseau +proche de là, pour y abreuver leurs chevaux. Comme ils estoyent en l'eau, +Nesenus decouvre en un costeau proche de là trois corbeaux croquetans, +battans des aisles et sautelans. Sur ce il demande à Melanchthon que lui +sembloit de cela? Melanchthon respondit promptement: Cela signifie que l'un +de nous trois mourra bien tost. Camerarius confesse que ceste response le +poignit jusques au coeur, et le troubla grandement; mais Nesenus ne fit +qu'en secouer la teste, et poursuivit son chemin alaigrement. Camerarius +adjouste qu'il fut en termes de demander à Melanchthon la raison de cette +sienne conjecture; et que tost apres Melanchthon lui dit que, se sentant +foible et valetudinaire, il ne pouvoit estimer que sa vie deut estre gueres +plus longue. Et je ne ramentoy point ces choses, dit-il, comme si +j'attribuois quelque efficace au vol et mouvement des oiseaux, ni ne fay +point de science des conjectures qu'on voudroit bastir là dessus: comme +aussi je sçay que Melanchthon ne s'en est jamais soucié. Mais j'ai bien +voulu faire ce recit pour monstrer que parfois on void avenir des choses +merveilleuses dont il ne faut pas se mocquer, et qui apres l'evenement +suggèrent diverses pensées à ceux qui les voyent ou en entendent parler.» + + [Note 1: _Vie de Ph. Mélanchthon_.] + + [Note 2: _Indices chronologiques_, an 1524.] + + [Note 3: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 373.] + +Au récit de Zuinger[1], «La peste estant fort aspre es environs du Rhin +l'an 1364, plusieurs mourans à Basle avoyent ceste coustume par présage +merveilleux au fort de la maladie, et quelques heures devant que rendre +l'âme, d'appeller par nom et surnom quelqu'un de leurs parens, alliés, +voisin ou amis. Ce nommé tomboit tost après malade, et faisoit le mesme, +ainsi cest appel continuoit du troisiesme au quatriesme, et consequemment: +en telle sorte qu'on eust dit que ces malades estoyent les huissiers de +Dieu pour adjourner ceux que la providence désignoit à comparoir en +personne devant lui.» + + [Note 1: En son _Théâtre de la vie humaine_, cité par Goulart, + _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 446.] + +D'après Camerarius,[1] «Les comtes de Vesterbourg ont près du Rhin un +chasteau basti en lieu fort haut eslevé. La peste y estant survenuë, les +comtes s'en retirerent pour aller quelques jours en air meilleur et plus +asseuré, où ils séjournerent trop peu. De retour, comme ils montoyent au +chasteau, et approchoyent de la porte, la cloche de l'horloge posée en une +haute tour sonne onze heures en lieu de trois ou quatre après midi. Cest +accident extraordinaire occasiona les comtes de s'enquerir du portier +paravant laissé seul au chasteau pour le garder, que vouloit dire ce +changement. Il protesta n'en sçavoir rien, veu qu'on avoit laissé l'horloge +plusieurs jours, sans qu'aucun y eust touché. Incontinent la peste se +renouvella, laquelle emporta les comtes et toutes les personnes rentrées +avec eux au chasteau: le nombre fut d'onze, autant que l'horloge, avoit +sonné de coups.» + + [Note 1: Au IIIe vol. de ses _Méditations historiques_, liv. I, ch. + XV, cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. III, + p. 318.] + +«En la seigneurie de l'archevesque et electeur de Treves, se void, dit +Camerarius[1], un vivier ou estang en lieu conu de ceux du pays, duquel +quand il sort quelque poisson de grandeur desmesurée, et qui se monstre, on +tient que c'est un certain presage de la mort de l'électeur, et que par +longue suite d'années on a vérifié ceste avanture. En la baronnie de +Hohensax, en Suisse, quand un de la famille doit mourir, des plus hautes +montagnes qui séparent la baronnie d'avec le canton d'Appenzel, tombe une +fort grosse pierre de rochers avec tant de bruit que le roulement d'icelle +est entendu clairement près et loin, jusques à ce qu'elle s'arreste en la +plaine du chasteau de Fontez.» + + [Note 1: En ses _Méditations historiques_, vol. III, liv. I, ch. + XV, cité par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_. t. III, + p. 318.] + +Taillepied[1] cite ce fait rapporté par Léon du Vair: «Que dirai-je du +monastère de Saint-Maurice, qui est situé es confins et limites de +Bourgongne, près le fleuve du Rhosne? Il y a là dedans un vivier, auquel +selon le nombre de moines, on met aussi tant de poissons: que s'il arrive +que quelqu'un des religieux tombe malade, on verra aussi sur le fil de +l'eau un de ces poissons qui nagera comme estant demy-mort, et si ce +religieux doit aller de vie à trespas, ce poisson mourra deux ou trois +jours devant luy.» + + [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, p. 139.] + +«Le sixiesme jour d'avril 1490, dit Goulart[1], Mathias, roi de Hongrie, +surnommé la frayeur des Turcs, mourut d'apoplexie à Vienne, en Austriche. +Tous les lyons que l'on gardoit en des lieux clos à Bude moururent ce jour +là. Un peu devant le trespas du prince Jean Casimir, comte palatin du Rhin +et administrateur de l'électoral, le lyon qu'il faisoit soigneusement +nourrir mourut: ce que le prince prit pour presage de son deslogement. Un +cheval que Louis, roi de Hongrie, montoit, perit soudain, un peu devant la +bataille de Varne, en laquelle ce jeune prince demoura. Car ayant esté mis +en route, et voulant se sauver à travers un marests, le cheval qui le +portoit ne peut l'en desgager, ains y enfondra et perdit son maistre. Le +frère Battory, roi de Pologne, estant mort en Transsilvanie, le cheval du +roi mourut soudain, et quelques jours après vindrent nouvelles du trespas +du prince decedé fort loin de là.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. III. p. 316] + +D'après Joach. Camerarius[1], «Maurice, électeur de Saxe, prince vaillant +et excellent, eut divers presages de sa mort peu de jours avant la bataille +donnée l'an 1553, entre lui et Albert, marquis de Brandebourg, lequel il +mit en route. La teste d'une siene statue de pierre fut emportée d'un coup +de fouldre, sans que les statues des autres électeurs eslevées en lieu +public en une ville de Saxe nommée Berlin, fussent tant soit peu atteintes +de cest esclat. Un vent impetueux s'esleva le jour precedent la bataille, +lequel arracha et deschira deux grands pavillons de l'electeur, en l'un +desquels on faisoit sa cuisine, en l'autre se dressoyent les tables pour +ses repas ordinaires. Au mesme temps il plut du sang auprès de Lipsic.» + + [Note 1: En sa harangue funèbre sur la mort de Maurice, électeur de + Saxe.] + +«En l'église cathédrale de Mersburg, près de Lipsic, dit Goulart[1], y a un +evesque et des chanoines ausquels il estoit loisible de se marier. Ils ont +laissé en icelle de grands et riches joyaux donnez des longtemps, et ont +fait conscience de s'en accommoder. Pour la garde du temple il y a +ordinairement quelques hommes qui tour à tour veillent en icelui tant de +jour que de nuict. Iceux rapportèrent avoir observé de fort longtemps et +entendu de leurs devanciers gardes que trois semaines avant le deces de +chascun chanoine de nuict se fait un grand tumulte dedans le temple: et +comme si quelque puissant homme donnoit de toute sa force quelques coups de +poing clos sur la chaire du chanoine qui doit mourir; laquelle ces gardes +marquent incontinent: et le lendemain venu en avertissent le chapitre. +C'est un adjournement personnel à ce chanoine, lequel meurt dedans trois +semaines après.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. I, p. 549.] + +Suivant un petit ouvrage anonyme[1], «Les Espagnols parlent d'une cloche en +Arragon par eux appellée la cloche du miracle, en une colline près de +Villela, laquelle (disent-ils) contient dix brasses de tour, sonne parfois, +mais rarement, de soi-mesme, sans estre agitée par aucun instrument ni +moyen visible ou sensible, comme de mains d'hommes, de violence des vents, +de tremblement de terre, ou autres semblables agitations. Elle commence en +tintant, puis sonne à volée, par intervalles d'heures et de jours. Les +Portugais disent qu'elle sonna lors que le roi Sebastien fit le voyage +d'Afrique et en l'an 1601 depuis le 13 de juin jusques au 24, à diverses +reprises. On dit qu'elle sonna lorsque Alphonse V, roi d'Arragon, alla en +Italie pour prendre possession du royaume de Naples, en la mort de Charles +V, en une extrême maladie du roi Philippe II arresté à Badajos et au +trespass de la roine Anne, sa dernière femme.» + + [Note 1: _Histoire de la paix_, imprimée à Paris par Jean Richer, + 1607, p. 233 et 234.] + +Taillepied[1] rapporte certains présages qui précèdent l'exécution des +condamnés: «Il advient aussi beaucoup de choses estranges es chateaux où +sera emprisonné quelque malfaicteur digne de mort: car on y oïra de nuict +de grands tintamarres, comme si l'on vouloit sauver par force le +prisonnier, et semblera que les portes doivent être forcées; mais en allant +voir que c'est, on ne trouvera personne, et le prisonnier n'en aura rien +senty, ny ouy. On dit aussi que les bourreaux scavent souventes fois quand +ils doivent exécuter quelque malfaicteur à mort: car leurs épées desquelles +ils font justice leur en donnent quelque signe. Beaucoup de choses +adviennent touchant ces pauvres misérables qui se tuent eux-mêmes. Il a +fallu souvent les mener bien loing pour les jecter dans quelque grand'eau: +adonc si les chevaux qui les tiraient les descendoient de quelque montagne, +à grand'peine en pouvaient-ils venir à bout; et au contraire s'il falloit +monter ils estoient contraints de courir, tant cela les poussoit fort.» + + [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, p. 138.] + + + + +IV.--AVERTISSEMENTS + + +«Souvent Dieu nous fait savoir, dit Gaffarel[1], ce qui doit arriver par +quelque signe intérieur, soit en veillant, soit en dormant. Ainsi +Camerarius prétend qu'il y a des personnes qui sentent la mort de leurs +parents, soit devant ou après qu'ils sont trespassez par une inquiétude +estrange et non accoustumée, fussent-ils à mille lieues loin d'eux. Feue ma +mère Lucrèce de Bermond avoit un signe presque semblable: car il ne mouroit +aucun de nos parents qu'elle ne songeast en dormant peu de temps +auparavant, ou des cheveux, ou des oeufs, ou des dents mêlées de terre, et +cela estoit infaillible et moy mesme lorsqu'elle disoit qu'elle avoit songé +telles choses, j'en observois après l'évènement.» + + [Note 1: _Curiositez inouyes_.] + +D'après Taillepied[1], «On a observé es maisons de ville que, quand quelque +conseiller devoit mourir, on entendoit du bruit en la place où il s'asseoit +au conseil: comme le mesme advient aux bancs des églises, ou en autres +lieux où on aura fréquenté et travaillé. Quand quelque moyne ou serviteur +de couvent sera malade, on verra de nuit faire une bière en la même sorte +qu'on la feroit par après. On oit bien souvent es cimetières de village +faire une fosse avec grands soupirs et gémissemens quand quelqu'un doit +mourir, et comme elle sera faite le jour suivant. Quelquefois aussi pendant +que la lune luisoit on a veu des gens aller en procession après les +funérailles d'un mort. Aucuns disent que quand on voit l'esprit de +quelqu'un, et il ne meurt incontinent après, c'est signe qu'il vivra +longtemps, mais il ne se faut pas amuser à telles spéculations, ains +plustost chascun doit s'apprester comme s'il falloit mourir dès demain afin +de n'estre abusé.» + + [Note 1: _Traité de l'apparition des esprits_, in-12, p. 137.] + +Suivant Th. Zuinger[1] «Henry II, roi de France, ayant esté déconseillé et +prié nommément par la reine sa femme de ne point courir la lance le jour +qu'il fut blessé à mort, ayant eu la nuict précédente vision expresse et +présage du coup, ne voulut pourtant désister, mesme il contraignit le +comte, de Montgomerry de venir à la jouste. Comme ils s'apprestoyent à +rompre la dernière lance, un jeune garçon qui regardoit d'une fenestre ce +passe temps, commence à crier tout haut regardant et monstrant le comte de +Montgomerry: Hélas! cest homme s'en va tuer le roy.» + + [Note 1: _Théâtre de la vie humaine_, Ve vol., liv. IV.] + +«Suivant Buchanan[1], «Jaques Londin, Escossois, d'honneste maison, ayant +esté longtemps travaillé d'une fièvre, le jour devant que Jaques V, roy +d'Escosse fut tué, se haussant un peu dedans son lict environ midi, et +comme tout estonné, commence à dire tout haut à ceux qui estoyent autour de +lui: Sus, sus, secourez le roy: les parricides l'environnent pour le tuer. +Un peu après il se met à pleurer et crier piteusement: Il n'est plus temps +de lui aider, le pauvre prince est mort. Incontinent après, ce malade +expira.» + + [Note 1: _Histoire d'Escosse_, liv. XVII. cité par Goulart, + _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 944.] + +«Un autre présage du meurtre de ce prince fut comme conjoint avec le +meurtre mesme. Trois domestiques du comte d'Atholie, gentils-hommes bien +conus et vertueux, logez non gueres loin de la maison du roy, endormis +environ la minuict, il sembla à l'un d'eux couché contre la paroy, nommé +Dugal Stuart, que certain personnage s'aprochoit de lui, qui passant la +main doucement par dessus la joue et la barbe de Stuart lui disoit: Debout, +on veut vous tuer. Il s'esveille, et pensant à ce songe, l'un de ses +compagnons s'escrie d'un autre lict: Qui est-ce qui me foule aux pieds? +Stuart lui respond: C'est à l'avanture quelque chat qui rode ici la nuict. +Alors le troisiesme qui dormoit encor, s'esveillant en sursaut, se jette du +lict en bas et demande: Qui m'adonne bien serré sur la joue? Sur ce il lui +semble que quelqu'un sautoit avec grand bruit par la porte hors de la +chambre. Comme ces trois gentilshommes devisoyent de leurs visions, voici +la maison du roy renversée avec grand bruit par violence et de pouldre à +canon, dont s'ensuit la mort du prince.» + +D'après le petit livre intitulé _la Mort du roi_, cité par Goulart[1], «Le +vendredi quatorziesme jour de may 1610, une religieuse de l'abbaye de +Sainct-Paul en Picardie, soeur de Villers Hodan, gouverneur de Dieppe, +estant en quelque indisposition, fut visitée en sa chambre par son abbesse, +soeur du cardinal de Sourdi, et après qu'elles se furent entretenues de +paroles propres à leur condition, elle s'escria sans trouble ni sans les +agitations et frayeurs propres aux enthousiastes: Madame, faites prier Dieu +pour le roi: car on le tue. Et un peu après: Hélas! il est tué! En la +conférence des paroles et de l'acte on a trouvé que tout cela n'avoit eu +qu'une mesme heure.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, t. IV.] + +On lit dans une lettre de Mme de Sévigné au président de Monceau que, trois +semaines avant la mort du grand Condé, pendant qu'on l'attendait à +Fontainebleau, M. de Vernillon, l'un de ses gentilshommes, revenant de la +chasse sur les trois heures, et approchant du château de Chantilly (séjour +ordinaire du prince), vit, à une fenêtre de son cabinet, un fantôme revêtu +de son armure, qui semblait garder un homme enseveli; il descendit de +cheval et s'approcha, le voyant toujours; son valet vit la même chose et +l'en avertit. Ils demandèrent la clef du cabinet au concierge; mais ils en +trouvèrent les fenêtres fermées, et un silence qui n'avait pas été troublé +depuis six mois. On conta cela au prince, qui en fut un peu frappé, qui +s'en moqua cependant, ou parut s'en moquer, mais tout le monde sut cette +histoire et trembla pour ce prince, qui mourut trois semaines après. + +On sait que le duc de Buckingham, favori de Jacques Ier, roi d'Angleterre, +fut assassiné en 1628 par Felton, officier a qui il avait fait des +injustices. Quelque temps avant sa mort, Guillaume Parker, ancien ami de sa +famille, aperçut à ses côtés en plein midi le fantôme du vieux sir George +Villiers, père du duc, qui depuis longtemps ne vivait plus. Parker prit +d'abord cette apparition pour une illusion de ses sens; mais bientôt il +reconnut la voix de son vieil ami, qui le pria d'avertir le duc de +Buckingham d'être sur ses gardes, et disparut. Parker, demeuré seul, +réfléchit à cette commission, et, la trouvant difficile, il négligea de +s'en acquitter. Le fantôme revint une seconde fois et joignit les menaces +aux prières, de sorte que Parker se décida à lui obéir; mais il fut traité +de fou, et Buckingham dédaigna son avis. + +Le spectre reparut une troisième fois, se plaignit de l'endurcissement de +son fils, et tirant un poignard de dessous sa robe: «Allez encore, dit-il à +Parker; annoncez à l'ingrat que vous avez vu l'instrument qui doit lui +donner la mort.» + +Et de peur qu'il ne rejetât ce nouvel avertissement, le fantôme révéla à +son ami un des plus intimes secrets du duc. Parker retourna à la cour. +Buckingham, d'abord frappé de le voir instruit de son secret, reprit +bientôt le ton de raillerie, et conseilla au prophète d'aller se guérir de +sa démence. Néanmoins, quelques semaines après, le duc de Buckingham fut +assassiné. + +Paul Jove[1] rapporte que «Des chevaliers de Rhodes rendirent l'isle et la +ville au Turc le jour de Noël, l'an 1521. En mesme instant de ceste +reddition, comme le pape Adrian VI entroit en sa chapelle à Rome pour +chanter messe, ayant fait le douziesme pas, une grosse pierre du portail de +ceste chapelle se dissoult et tombe soudainement sur deux suisses de la +garde du pape, qui tout à l'instant en furent escrasez sur la place.» + + [Note 1: En la _Vie d'Adrian VI_, cité par Goulart, _Thrésor des + histoires admirables_, t. III, p. 327.] + +Cardan[1] raconte que «Baptiste, son parent, estudiant à Pavie, s'esveilla +de nuict, et délibéra prendre son fusil pour allumer la chandelle. En ces +entrefaictes il entend une voix disant: Adieu, mon fils, je m'en vay à +Rome, et lui sembla qu'il voyoit une très grande lumière, comme d'un fagot +de paille tout en feu. Tout estonné il se cache sous la coultre de son +lict, et y demeure le reste de la nuict et la matinée, jusques à ce que ses +compagnons retournent de la leçon. Ils frapent à la porte de la chambre, +dont leur ayant fait ouverture, et raconté son songe, il adjouste en +pleurant que c'estoyent nouvelles de la mort de sa mère. Eux n'en firent +que secoüer les oreilles. Mais le lendemain il receut nouvelle que sa mère +estoit décédée en la mesme heure qu'il avoit veu ceste grande lumière, en +un lieu éloigné d'environ une journée à pied loin de Pavie.» + + [Note 1: _De la variété des choses_, Ve livre, chap. LXXXIV, cité + par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 1012.] + +D'après Zuinger[1], «Jean Huber, docte médecin en la ville de Basle, estant +en l'article de la mort, avis fut la nuict à Jean Lucas Isel, honnorable +citoyen de Basle, demeurant lors à Besançon, lequel ne sçavoit du tout rien +de ceste maladie, qu'il voyoit son lict couvert de terre fraischement +fossoyée, laquelle voulant secouer, après avoir jetté bas la couverte, il +vid (ce lui sembloit) Huber couché tout de son long sous les linceux, en un +clin d'oeil transformé en petit enfant. La nuict du lendemain il eut une +autre vision: car il sembla qu'il oyoit divers piteux cris de personnes qui +plouroyent le trespas de Hubert, lequel vrayement estoit mort en ces +entrefaictes. Isel esveillé receut au bout de quelques jours nouvelles de +la mort de Huber.» + + [Note 1: En son _Théâtre de la vie humaine_, Ve vol., liv. IV, cité + par Goulart, _Thrésor des histoires admirables_, t. II, p. 1044.] + +D'après des Caurres[1], «Possidonius historien, raconte de deux amis et +compagnons d'Arcadie, qui est une partie d'Achaïe en la Grèce, que venans +en la cité de Megara après Athènes, l'un logea à l'hostellerie, l'autre +pour espargner logea à un cabaret. Celuy qui étoit au grand logis, la nuict +en dormant vit son compagnon qui le prioit luy venir secourir, car son +tavernier estoit apres à le tuer. Quoy oyant, son compagnon s'esveilla et +estimant que ce fut un songe, se remist en son lict. Et si tost après qu'il +fut endormy, voicy derechef son compagnon qui lui apparut, disant que +puisqu'il ne l'avoit secouru en sa vie, qu'il luy aidast à venger sa mort +contre le tavernier qui l'avoit meurdry, lequel avoit mis son corps sur une +charrette couverte de fumier, à fin que le matin il envoyast par son +chartier comme on a accoustumé à vuider le fumier, et luy dit qu'il se +trouvast le matin à la porte, là où il trouveroit le corps, ce qui fut +faict. Le chartier gagna au pied, et le cabaretier perdit la vie.» + + [Note 1: _Oeuvres morales et diversifiées_, p. 377.] + +«Durant nos dernières guerres, dit Goulart[1], un conseiller en la ville de +Montpeslier, personnage honorable, estant avec d'autres au temple, priant +Dieu, eut une vision soudaine de tous les endroits de sa maison: il lui +sembla qu'un sien petit fils unique tomboit d'une haute gallerie en la +basse cour de son logis. Il se leve en sursaut, va chez soi au grand pas, +demande son enfant, le trouve sain et sauf, raconte son extase, commet dès +lors une chambrière pour garder ce petit fils et de nuict et de jour. Trois +mois après, ceste chambrière infiniment soigneuse de l'enfant se trouva +avec icelui en la gallerie, et n'ayant fait que tourner le dos, l'enfant +tombe en la basse cour et est trouvé roide mort. Le conseiller esperdu se +prend à sa femme, qui n'en pouvoit mais, et la tanse fort asprement. Quatre +jours après, comme ceste mère désolée ouvre certain cabinet, un fantosme +tout tel que son fils mort, se présente à elle riant et feignant vouloir +l'embrasser. Lors elle s'escrie: Ha! Satan, tu veux me tenter. Mon Dieu, +assiste à ta servante. Ces mots proférés, le fantosme s'esvanouit.» + + [Note 1: _Thrésor des histoires admirables_, tome III, p. 328.] + +Les sorcières ont eu quelquefois des corneilles à leur service, comme on le +voit par la légende qui suit, et qui, conservée par Vincent Guillerin[1], a +inspiré plus d'une ballade sauvage, en Angleterre et en Ecosse. + + [Note 1: _Spect. hist_. lib. XXVI.] + +«Une vieille Anglaise de la petite ville de Barkley exerçait en secret au +XIe siècle, la magie et la sorcellerie avec grande habileté. Un jour, +pendant qu'elle dînait, une corneille qu'elle avait auprès d'elle et dont +personne ne soupçonnait l'emploi, lui croassa je ne sais quoi de plus clair +qu'à l'ordinaire. Elle pâlit, poussa de profonds soupirs et s'écria: +«J'apprendrai aujourd'hui de grands malheurs.» + +«A peine achevait-elle ces mots, qu'on vint lui annoncer que son fils aîné +et toute la famille de ce fils étaient morts de mort subite. Pénétrée de +douleur, elle assembla ses autres enfants, parmi lesquels était un bon +moine et une sainte religieuse; elle leur dit en gémissant: + +«Jusqu'à ce jour, je me suis livrée, mes enfants, aux arts magiques. Vous +frémissez; mais le passé n'est plus en mon pouvoir. Je n'ai d'espoir que +dans vos prières. Je sais que les démons sont à la veille de me posséder +pour me punir de mes crimes. Je vous prie, comme votre mère, de soulager +les tourments que j'endure déjà. Sans vous, ma perte me paraît assurée, car +je vais mourir dans un instant. Renfermez mon corps dans une peau de cerf, +dans une bière de pierre recouverte de plomb que vous lierez par trois +tours de chaîne. Si, pendant trois nuits, je reste tranquille, vous +m'ensevelirez la quatrième, quoique je craigne que la terre ne veuille +point recevoir mon corps. Pendant cinquante nuits, chantez des psaumes pour +moi, et que pendant cinquante nuits on dise des messes.» + +«Ses enfants troublés exécutèrent ses ordres; mais ce fut sans succès. La +corneille, qui sans doute n'était qu'un démon, avait disparu. Les deux +premières nuits, tandis que les clercs chantaient des psaumes, les démons +enlevèrent, comme s'ils eussent été de paille, les portes du caveau et +emportèrent les deux chaînes qui enveloppaient la caisse: la nuit suivante, +vers le chant du coq, tout le monastère parut ébranlé par les démons qui +entouraient l'édifice. L'un d'entre eux, le plus terrible, parut avec une +taille colossale, et réclama la bière. Il appela la morte par son nom; il +lui ordonna de sortir. «Je ne le puis, répondit le cadavre, je suis liée.» + +«Tu vas être déliée,» répondit Satan; et aussitôt il brisa comme une +ficelle la troisième chaîne de fer qui restait autour de la bière: il +découvrit d'un coup de pied le couvercle, et prenant la morte par la main, +il l'entraîna en présence de tous les assistants. Un cheval noir se +trouvait là, hennissant fièrement, couvert d'une selle garnie partout de +crochets de fer; on y plaça la malheureuse et tout disparut; on entendit +seulement dans le lointain les derniers cris de la sorcière.» + + + + +FIN + + + * * * * * + + + + + + +TABLE DES MATIÈRES + + + + +PRÉFACE + + +LES DIABLES. + +I.--Existence des démons + +II.--Apparitions du diable + +III.--Enlèvements par le diable + +IV.--Métamorphoses du diable + +V.--Signes de la possession du démon + +VI.--Sabbat + +VII.--Union charnelle avec le diable--Incubes et Succubes + +VIII.--Pacte avec le diable--Marque des sorciers + +IX.--Fourberies et méchancetés du diable + + +LES BONS ANGES + + +LE ROYAUME DES FÉES. + +I.--Fées + +II.--Elfes + + +NATURE TROUBLÉE. + +I.--Possédés--Démoniaque + +II.--Ensorcelés + +III.--Hommes changés en bêtes--Lycanthropes--Loups-garous + +IV.--Sortilèges + + +MONDE DES ESPRITS. + +I.--Nature des esprits + +II.--Follets et Lutins + +III.--Gnomes--Esprits des mines--Gardes des trésors + +IV.--Esprits familiers + + +PRODIGES. + +I.--Prodiges célestes + +II.--Animaux parlants + + +EMPIRE DES MORTS. + +I.--Ames en peine--Lamies et Lémures + +II.--Revenants, spectres, larves, etc. + +III.--Fantômes + +IV.--Vampires + + +PRÉSAGES. + +I.--Présages de guerre, de succès et de défaites + +II.--Présages de naissance + +III.--Présages de mort + +IV.--Avertissements + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Curiosites Infernales, by P. L. Jacob + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CURIOSITES INFERNALES *** + +***** This file should be named 10685-8.txt or 10685-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/0/6/8/10685/ + +Produced by Carlo Traverso, Christine De Ryck and the PG Online +Distributed Proofreaders, from images generously made available by +the Bibliotheque Nationale de France (BnF/Gallica) at +http://gallica.bnf.fr. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + +Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's +eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII, +compressed (zipped), HTML and others. + +Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over +the old filename and etext number. The replaced older file is renamed. +VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving +new filenames and etext numbers. + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + +EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000, +are filed in directories based on their release date. If you want to +download any of these eBooks directly, rather than using the regular +search system you may utilize the following addresses and just +download by the etext year. + + https://www.gutenberg.org/etext06 + + (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99, + 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90) + +EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are +filed in a different way. The year of a release date is no longer part +of the directory path. The path is based on the etext number (which is +identical to the filename). The path to the file is made up of single +digits corresponding to all but the last digit in the filename. For +example an eBook of filename 10234 would be found at: + + https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234 + +or filename 24689 would be found at: + https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689 + +An alternative method of locating eBooks: + https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL + + |
