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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10689 ***
+
+LA COUR DE LOUIS XIV
+
+PAR
+
+IMBERT DE SAINT-AMAND
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+
+«Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot; que ne vous adressez-vous à
+l'histoire?» Le grand écrivain avait raison. Le roman historique est
+maintenant démodé. On se lasse de voir défigurer les personnages célèbres,
+et l'on partage l'avis de Boileau:
+
+Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
+
+Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes que la réalité? Un
+romancier, si ingénieux qu'il soit, trouvera-t-il des combinaisons plus
+variées et des scènes plus émouvantes que les drames de l'histoire?
+L'esprit le plus fécond imaginerait-il, par exemple, des types aussi
+curieux que ceux des femmes de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans
+doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la prétention de recommencer
+la biographie de la reine Marie-Thérèse, de Mme de Montespan, de la mère
+du Régent, de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berry, des
+soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, de Marie Leczinska,
+de Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth, de la princesse de Lamballe.
+Mais je voudrais, sans décrire l'ensemble de leur carrière, tenter de
+tracer l'esquisse des héroïnes qui peuvent être appelées: _les femmes de
+Versailles_.
+
+Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas les matériaux qui
+manquent, ils sont plutôt trop abondants. Ce ne sont pas seulement les
+anciens mémoires, ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse
+Palatine, de Mme de Caylus pour le règne de Louis XIV; du duc de Luynes,
+de Maurepas, de Villars, du marquis d'Argenson, du président Hénault, de
+l'avocat Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du Hausset pour le
+règne de Louis XV; du baron de Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte
+de Ségur, de la baronne d'Oberkirch pour le règne de Louis XVI, qui nous
+serviront de guide. Ce sont encore les Histoires de Voltaire, de Henri
+Martin, de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations de la
+science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, des Noailles, des Lavallée,
+des Walckenaër, des Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulié, des
+Rousset, des Pierre Clément, des d'Arneth, des Goncourt, des Lescure, de
+la comtesse d'Armaillé, de MM. Boutaric, Honoré Bonhomme, Campardon, de
+Barthélemy et de tant d'autres historiens et critiques distingués.
+
+Assurément, il y a nombre de personnes qui connaissent à fond l'inventaire
+de tous ces trésors. A de tels érudits je n'ai la pensée de rien
+apprendre, et je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels
+maîtres. Mais peut-être les gens du monde ne me blâmeront-ils pas d'avoir
+étudié, pour eux, tant d'ouvrages; peut-être des jeunes filles qui ont
+achevé leurs études classiques me sauront-elles gré de résumer à leur
+intention des lectures qu'elles ne feraient pas. Mon but serait de
+vulgariser l'histoire en respectant scrupuleusement la vérité, même
+lorsque je ne la dirai pas tout entière; de repeupler les salles désertes,
+de résumer brièvement les leçons de morale, de psychologie, de religion,
+qui sortent du plus grandiose des palais.
+
+Puissent les femmes de Versailles être pour moi autant d'Arianes dans ce
+merveilleux labyrinthe!
+
+Ce qui facilite la résurrection des femmes de la cour de Louis XIV et de
+Louis XV, c'est la conservation du palais où se passa leur existence.
+
+
+II
+
+
+Une ville a rarement présenté un spectacle aussi frappant que celui
+qu'offrait Versailles en 1871, pendant la lutte de l'armée contre la
+Commune. Entre le grand siècle et notre époque, entre la majesté de
+l'ancienne France et les déchirements de la France nouvelle, entre les
+horreurs lugubres dont Paris était le théâtre et les radieux souvenirs de
+la ville du Roi-Soleil, le contraste était aussi douloureux que
+saisissant. Ces avenues où l'on se montrait le chef du gouvernement et le
+glorieux vaincu de Reichshoffen; cette place d'armes encombrée de canons;
+ces drapeaux rouges, tristes trophées de la guerre civile, qui étaient
+portés à l'Assemblée, à la fois comme un signe de deuil et de victoire; ce
+magnifique palais, d'où semblait sortir une voix suppliante qui adjurait
+nos soldats de sauver un si bel héritage de splendeurs historiques et de
+grandeurs nationales, tout cela remplissait l'âme d'une émotion profonde.
+
+A l'heure d'angoisses où l'on se demandait avec une inquiétude, hélas!
+trop justifiée, ce qu'allaient devenir les otages, où l'on savait que
+Paris était la proie des flammes, où l'on se disait que peut-être, de la
+Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne resterait plus qu'un
+monceau de cendres, le Panthéon de toutes nos gloires semblait nous
+adresser des reproches et faire naître dans nos coeurs des remords. La
+France de Charlemagne et de saint Louis, de Louis XIV et de Napoléon,
+protestait contre cette France odieuse que les hommes de la Commune
+avaient la prétention de faire naître sur les débris de notre honneur.
+On se croyait le jouet d'un mauvais rêve. Il y avait quelque chose
+d'insolite, de bizarre dans le bruit d'armes qui troublait les abords de
+ce château, calme et majestueuse nécropole de la monarchie absolue.
+
+Même dans ces jours cruels dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma
+mémoire, l'ombre de Louis XIV m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le
+désir de revoir ses appartements. Ils étaient occupés en partie par le
+personnel du ministère de la Justice et par les commissions de
+l'Assemblée; mais on avait respecté la chambre du Grand Roi, et aucun
+fonctionnaire n'aurait osé transformer en bureau le sanctuaire de la
+royauté. Dans notre siècle de démagogie, je ne contemplais pas sans
+respect cette chambre où le souverain par excellence mourut en roi et en
+chrétien. Que de réflexions me fit faire l'incomparable galerie des
+Glaces! A quelques jours de distance, elle avait été une salle de
+triomphe, une ambulance et un dortoir. C'est là que notre vainqueur,
+entouré de tous les princes allemands, avait proclamé le nouvel empire
+germanique. C'est là que les blessés prussiens de Buzenval avaient été
+portés. C'est là que les députés de l'Assemblée avaient couché quelques
+jours en arrivant à Versailles.
+
+Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie étincelante, cet asile des
+splendeurs monarchiques, ce lieu d'apothéose, où le pinceau de Lebrun a
+ranimé les pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe moderne, où
+l'imagination évoque tant de brillants fantômes, où l'aristocratie
+française ressuscite avec son élégance et sa fierté, son luxe et son
+courage; cette galerie de fêtes, qu'ont traversée tant de grands hommes,
+tant de beautés célèbres, hélas! dans quelles circonstances douloureuses
+m'était-il donné de la revoir! De l'une des fenêtres, je regardais ce
+paysage grandiose où Louis XIV n'apercevait rien qui ne fût lui-même, car
+le jardin créé par lui était tout l'horizon. Mes yeux se fixaient sur
+cette nature vaincue, sur ces eaux amenées à force d'art qui ne
+jaillissent qu'en dessin régulier, sur cette architecture végétale qui
+prolonge et complète l'architecture de pierre et de marbre, sur ces
+arbustes qui croissent avec docilité sous la règle et l'équerre. Je
+comparais l'harmonieuse régularité du parc à l'art incohérent des époques
+révolutionnaires, et au moment où l'astre que Louis XIV avait pris pour
+devise se couchait à l'horizon, comme le symbole de la royauté évanouie,
+je me disais:
+
+«Ce soleil, il reparaîtra demain aussi radieux, aussi superbe. O France,
+en sera-t-il de même de ta gloire?»
+
+Je me préoccupais alors de celui que Pellisson appelait le miracle
+visible, du potentat en l'honneur duquel tout était à bout de marbre, de
+bronze et d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression de Bossuet,
+«n'a pas même joui de son sépulcre.» Dieu, me disais-je, lui a-t-il
+pardonné cet orgueil asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de
+Nabuchodonosor chrétien? Ce souverain qui chantait avec des larmes
+d'attendrissement les hymnes composés à sa louange par Quinault, quelle
+idée se fait-il aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son âme
+s'émeut-elle encore de nos intérêts et de nos passions, ou bien le monde,
+grain de sable, atome dans l'univers immense, est-il trop misérable pour
+appeler l'attention de ceux qui ont sondé les mystères de l'éternité? Que
+pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, temple de la royauté absolue
+qui devait, avant que le temps eût noirci ses lambris dorés, en être le
+tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de nos misères, de nos
+humiliations? Lui, qui avait conservé un souvenir si amer des troubles de
+la Fronde, comment juge-t-il les excès de la démagogie actuelle? Son âme
+de roi et de Français a-t-elle tressailli quand, dans cette salle décorée
+de peintures triomphales, le nouveau maître de Strasbourg et de Metz a
+restauré cet empire d'Allemagne que la France avait mis des siècles à
+détruire? Quel contraste entre nos revers et les fresques superbes qui
+ornent le plafond! La Victoire étend ses ailes rapides, la Renommée
+embouche sa trompette. Porté sur un nuage et suivi de la Terreur, Louis
+XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui se reposait sur son urne, se
+relève épouvanté de la vitesse avec laquelle il voit le monarque
+traversant les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. Les
+villes prises sont représentées sous les traits de ces captives en pleurs.
+L'Espagne, c'est le lion blessé; l'Allemagne, c'est cet aigle précipité
+dans la poussière.
+
+Tout en regardant avec mélancolie ces éblouissantes et fastueuses
+peintures, je me rappelais ces paroles de Massillon: «Que nous reste-t-il
+de ces grands noms qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans
+l'univers? On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle qu'a duré
+leur éclat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la région éternelle des
+morts?»
+
+L'esprit plein de ces pensées, je descendais l'escalier de marbre, cet
+escalier au haut duquel Louis XIV attendait le grand Condé, qui, affaibli
+par l'âge et les blessures, ne montait que lentement:
+
+«Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez pas. On ne peut pas
+monter très vite quand on est chargé, comme vous, de tant de lauriers.»
+
+Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand Roi, dont le souvenir
+m'avait si vivement impressionné pendant toute la durée du jour. La nuit
+était sereine. Sa beauté douce et recueillie contrastait doublement avec
+les fureurs et les agitations des hommes. Son silence était interrompu par
+le bruit de l'artillerie fratricide, qui tonnait dans le lointain. C'est
+en l'honneur de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter la garde
+sur cette place, où il avait si souvent passé la revue de ses troupes. A
+la lueur des étoiles, je contemplais la statue majestueuse de celui qui
+fut plus qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait comme la
+personnification glorieuse du droit qu'on a qualifié de divin.
+
+Républicaine ou monarchique, la France ne doit rien renier d'un tel passé.
+L'histoire d'un pareil souverain ne saurait que lui inspirer des idées
+hautes, des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au bout
+contre les puissances coalisées, et quand on prononçait en Europe ce mot
+unique: le _roi_, chacun savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette
+statue est bien l'image de l'homme habitué à vaincre, à dominer et à
+régner, du potentat qui triomphait de la rébellion avec un regard mieux
+que Richelieu avec la hache.
+
+Laissons les coryphées de l'école révolutionnaire chercher en vain à
+dégrader ce bronze impérissable. La boue qu'ils voudraient jeter au
+monument n'atteindra pas même le piédestal. Dans cette nuit où les canons
+de la Commune répondaient à ceux du Mont-Valérien, la statue me semblait
+plus imposante que jamais. On eût dit qu'elle s'animait, comme celle du
+Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus fier et de plus impérieux
+que dans les époques moins troublées. Son bâton de commandement à la main,
+le Grand Roi, dont le regard est tourné du côté de Paris, semblait dire à
+la ville insurgée, comme le convive de marbre à don Juan: «Repens-toi.»
+
+
+III
+
+
+La profonde impression que Versailles m'avait produite pendant les jours
+de la Commune est loin de s'être affaiblie depuis ce moment. Des
+circonstances bien imprévues ont fait occuper les appartements de la reine
+par la direction politique du ministère des Affaires étrangères. Ma
+modeste table de travail a été, une année, placée au bout de la salle du
+Grand-Couvert, en face du tableau qui représente le _doge Imperiali_
+s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le temps de réfléchir sur les
+péripéties étranges, sur les caprices du sort, par suite desquels les
+employés du ministère dont je fais partie étaient, pour ainsi dire, campés
+au milieu de ces salles légendaires.
+
+Les cinq pièces qui composent l'appartement de la reine ont toutes une
+importance historique. A chacune se rattachent les plus curieux souvenirs.
+Vous montez l'escalier de marbre. A droite est la salle des gardes de la
+reine. C'est là que, le 6 octobre 1789, à 6 heures du matin, les gardes du
+corps, victimes de la fureur populaire, défendirent avec tant de courage,
+contre une bande d'assassins, l'entrée de l'appartement de
+Marie-Antoinette. La salle suivante est celle du Grand-Couvert. C'est là
+que les reines dînaient solennellement, en compagnie des rois; ces festins
+d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et le peuple était
+admis à les contempler. Non seulement comme reine, mais déjà comme
+dauphine, Marie-Antoinette se soumit à cette bizarre coutume. «Le dauphin
+dînait avec elle, nous dit Mme Campan dans ses Mémoires, et chaque ménage
+de la famille royale avait tous les jours son dîner public. Les huissiers
+laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce spectacle faisait le
+bonheur des provinciaux. A l'heure des dîners, on ne rencontrait dans les
+escaliers que de braves gens qui, après avoir vu la dauphine manger sa
+soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli et qui couraient
+ensuite, à perte d'haleine, pour aller voir Mesdames manger leur dessert.»
+
+Après la salle du Grand-Couvert est le salon de la Reine. Le cercle de la
+souveraine se tenait dans cette pièce, où l'on faisait les présentations.
+Son siège était placé au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un
+dais dont on voit encore les pitons d'attache dans la corniche en face des
+fenêtres. C'est là que brillèrent les beautés célèbres de la cour de Louis
+XIV, avant que le roi allât s'emprisonner dans les appartements de Mme de
+Maintenon. C'est là que le président Hénault et le duc de Luynes venaient
+sans cesse causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, en qui
+chacun se plaisait à reconnaître les vertus d'une bourgeoise, les manières
+d'une grande dame, la dignité d'une reine. C'est là que Marie-Antoinette,
+la souveraine à la taille de nymphe, à la marche de déesse, à l'aspect
+doux et fier digne de la fille des Césars, recevait, avec cet air royal de
+protection et de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont les
+étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe comme un
+éblouissement.
+
+La pièce suivante est, de toutes, celle qui évoque le plus de souvenirs.
+C'est la chambre à coucher de la reine, la chambre où sont mortes deux
+souveraines: Marie-Thérèse et Marie Leczinska; deux dauphines: la dauphine
+de Bavière et la duchesse de Bourgogne;--la chambre où sont nés dix-neuf
+princes et princesses du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, roi
+d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la chambre qui, pendant plus d'un
+siècle, a vu les grandes joies et les suprêmes douleurs de l'ancienne
+monarchie.
+
+Cette chambre a été occupée par six femmes: d'abord par la vertueuse
+Marie-Thérèse, qui s'y installa le 6 mai 1682, et y rendit le dernier
+soupir, le 30 juillet de l'année suivante;--ensuite par la femme du Grand
+Dauphin, la dauphine de Bavière, qui y mourut le 20 avril 1690, à l'âge de
+vingt-neuf ans; puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui s'y
+établit dès son arrivée à Versailles, le 8 novembre 1696, y mit au monde
+trois princes, dont le dernier seul vécut et régna sous le nom de Louis
+XV, et y mourut le 12 février 1712, à l'âge de vingt-six ans;--puis par
+cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, qui était fiancée avec le
+jeune roi de France, et qui demeura là, depuis le mois de juin 1722
+jusqu'au mois d'avril 1725, époque où le mariage projeté fut rompu;
+--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, qui s'installa dans cette chambre
+le 1er décembre 1725, y donna naissance à ses dix enfants, y habita
+pendant un règne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, entourée
+de la vénération universelle;--enfin par la plus poétique des femmes, par
+celle qui résume en elle les triomphes et les humiliations, les joies et
+les douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement et le
+respect, par Marie-Antoinette. C'est là que vinrent au monde ses quatre
+enfants et qu'elle faillit mourir à la naissance de sa première fille, la
+future duchesse d'Angoulême. Une antique et bizarre étiquette autorisait
+le peuple à s'introduire, en pareil cas, dans le palais des rois. La
+galerie des Glaces, les salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine,
+étaient envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air respirable,
+perdit connaissance pendant trois quarts d'heure. Quand elle revint à
+elle, Louis XVI lui présenta la princesse qui venait de naître:
+
+«Pauvre petite, dit-elle, vous n'étiez pas désirée, mais vous n'en serez
+pas moins chère. Un fils eût plus particulièrement appartenu à l'État;
+vous serez à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur
+et vous adoucirez mes peines.»
+
+Ce fut là aussi que virent le jour les deux fils du roi et de la reine
+martyrs: l'un, né le 22 octobre 1781, mort le 4 juin 1789; l'autre, né le
+27 mars 1785, connu sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus
+tard s'appeler Louis XVII.
+
+Dans cette chambre mémorable à tant de titres, commença l'agonie de la
+royauté française. Marie-Antoinette y dormait le matin du 6 octobre 1789,
+quand elle fut réveillée par l'insurrection. Au fond de la chambre, dans
+le panneau où est actuellement le portrait de la reine par Mme Lebrun, une
+petite porte conduisait aux appartements du roi. C'est par là que la
+malheureuse souveraine s'échappa pour aller chercher un refuge auprès de
+Louis XVI, pendant que les émeutiers assassinaient les gardes du corps.
+Quelques instants après elle quittait Versailles, qu'elle ne devait jamais
+revoir. Depuis lors, aucune femme n'occupa les appartements de la reine.
+Le théâtre subsiste, les décors sont à peine modifiés; mais il faut faire
+sortir de la poussière du temps les acteurs, les actrices surtout.
+
+L'année que j'ai passée dans ces salles encore si pleines de leur souvenir
+m'a donné la première idée du travail que je publie aujourd'hui. Que de
+fois j'ai cru apercevoir, comme autant de gracieux fantômes, les femmes
+illustres qui ont aimé, qui ont souffert, qui ont pleuré dans ce séjour!
+Je voudrais me rendre un compte minutieux du rôle qu'elles y ont joué,
+mentionner avec précision les appartements qu'elles ont habités, montrer
+en détail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une
+expression de Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la _mécanique_ de la
+vie de la cour.
+
+Je veux essayer l'histoire du château de Versailles lui-même par les
+femmes qui l'ont habité depuis 1682, époque où Louis XIV y fixa sa
+résidence, jusqu'au 6 octobre 1789, jour fatal où Louis XVI et
+Marie-Antoinette le quittèrent sans retour. Le sanctuaire de la monarchie
+absolue devait être également son tombeau.
+
+Ni les nièces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, ni les duchesses de
+La Vallière et de Fontanges, ne doivent être considérées comme des _femmes
+de Versailles_. A l'époque où ces héroïnes brillèrent de tout leur éclat,
+Versailles n'était pas encore la résidence officielle de la cour et le
+siège du gouvernement.
+
+Nous ne commencerons donc cette étude qu'en 1682, année où Louis XIV,
+quittant Saint-Germain, son séjour habituel, s'établit définitivement dans
+sa résidence de prédilection.
+
+Pendant plus d'un siècle,--de 1682 à 1789,--combien de curieuses figures
+apparaîtront sur cette scène radieuse! Que de vicissitudes dans leurs
+destinées! que de singularités et de contrastes dans leurs caractères!
+C'est la bonne reine Marie-Thérèse, douce, vertueuse, résignée, se faisant
+aimer et respecter de tous les honnêtes gens. C'est l'orgueilleuse
+sultane, la femme à l'esprit étincelant, moqueur, acéré, l'altière,
+l'omnipotente marquise de Montespan.
+
+C'est la femme dont le caractère est une énigme et la vie un roman, qui a
+connu tour à tour toutes les extrémités de la mauvaise et de la bonne
+fortune, et qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus de
+justesse que de grandeur, a eu du moins le mérite de réformer la vie d'un
+homme dont les passions avaient été divinisées: Mme de Maintenon. C'est la
+princesse Palatine, la femme de Monsieur, frère du roi, la mère du futur
+Régent, Allemande enragée, invectivant sa nouvelle patrie, représentant, à
+côté de l'apothéose, la satire, exhalant dans ses lettres les colères d'un
+Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, plus impitoyable, plus
+caustique, plus passionnée que Saint-Simon lui-même; femme étrange, au
+style brusque, impétueux, au style qui, comme le dit Sainte-Beuve, a de la
+barbe au menton, et de qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de
+l'allemand en français, s'il tient de Rabelais ou de Luther.
+
+C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la sirène, l'enchanteresse du
+vieux roi; la duchesse de Bourgogne, dont la mort précoce fut le signal de
+l'agonie d'une cour naguère si éblouissante.
+
+Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique Marie Leczinska, le
+modèle du devoir, qui joue auprès de Louis XV le même rôle respecté, mais
+effacé que Marie-Thérèse auprès de Louis XIV. C'est l'intrigante, la
+femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie magicienne, habituée à
+tous les enchantements, à toutes les féeries du luxe et de l'élégance,
+mais qui restera toujours une parvenue faite pour l'Opéra plutôt que pour
+la cour.
+
+Ce sont les six filles de Louis XV, types de piété filiale et de vertu
+chrétienne: Madame Infante, si tendre pour son père; Madame Henriette, sa
+soeur jumelle, morte de chagrin à vingt-quatre ans pour ne s'être pas
+mariée suivant son coeur; Madame Adélaïde et Madame Victoire,
+inséparables dans l'adversité comme dans les beaux jours; Madame Sophie,
+douce et timide; Madame Louise, successivement amazone et carmélite, qui,
+dans le délire de l'agonie, s'écriait: «Au paradis, vite, vite! Au
+paradis, au grand galop!»
+
+C'est Mme Dubarry, déguisée en comtesse et destinée par l'ironie du sort à
+ébranler les bases du trône de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV.
+Puis après le scandale, sous le règne qui est l'heure de l'expiation,
+c'est Madame Élisabeth, nature angélique et essentiellement française,
+montrant, au milieu des plus horribles catastrophes, non seulement du
+courage, mais de la gaieté; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse et
+touchante héroïne de l'amitié; c'est Marie-Antoinette, dont le nom seul
+est plus pathétique que tous les commentaires.
+
+Dans la carrière de ces femmes, que d'enseignements historiques, et aussi
+que de leçons de psychologie et de morale! Qui ferait mieux connaître la
+cour, «ce pays où les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins
+cachés mais réels;» la cour, «qui ne rend pas content et qui empêche qu'on
+ne le soit ailleurs[1]!»
+
+[Note 1: La Bruyère, _De la Cour._]
+
+Les femmes de Versailles ne nous disent-elles pas toutes: «La condition la
+plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent
+toute la félicité. Le trône est le siège des chagrins, comme la dernière
+place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du
+pauvre et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous devienne trop
+aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque
+chose à notre bonheur[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Sermon sur les afflictions._]
+
+Un portrait de Mignard représente la duchesse de La Vallière avec ses
+enfants: Mlle de Blois et le comte de Vermandois. Elle est pensive et
+tient à la main un chalumeau, à l'extrémité duquel flotte une bulle de
+savon avec ces mots: _Sic transit gloria mundi_, «Ainsi passe la gloire du
+monde.» Ne pourrait-ce pas être la devise de toutes les héroïnes de
+Versailles?
+
+Combien auraient pu dire comme Mme de Sévigné, riche aussi, honorée,
+adulée, heureuse en apparence: «Je trouve la mort si terrible, que je hais
+plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est semée.
+Vous me direz que je veux donc vivre éternellement? Point du tout; mais si
+on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien mieux aimé mourir entre les
+bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné
+le ciel bien sûrement et bien aisément[2].»
+
+[Note 2: Mme de Sévigné, lettre du 16 mars 1672.]
+
+La princesse Palatine, Madame, femme du frère de Louis XIV, écrivait à
+propos de la mort de la reine d'Espagne: «J'entends et je vois tous les
+jours tant de vilaines choses, que tout cela me dégoûte de la vie. Vous
+aviez bien raison de dire que la bonne reine est maintenant plus heureuse
+que nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme à elle et à sa mère, le
+service de m'envoyer en vingt-quatre heures de ce monde dans l'autre, je
+ne lui en saurais certes pas mauvais gré. [1]»
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]
+
+Mème avant l'heure des grandes humiliations où il faudra descendre
+l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de
+Montespan cachait dans «son triomphe extérieur un fond de tristesse» [2].
+
+[Note [2]: Mme de Sévigné, lettre du 31 juillet 1675.]
+
+La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de
+Maintenon, écrivait à Mme de La Maisonfort: «Que ne puis-je vous donner
+mon expérience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les
+grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas
+que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à
+imaginer? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; j'ai passé des
+années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous
+proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux.»
+
+C'est encore Mme de Maintenon qui disait à son frère, le comte d'Aubigné:
+
+«Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte.»
+
+C'est elle qui, résumant les phases de sa carrière si surprenante,
+écrivait à Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: «On rachète bien les
+plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,
+que, depuis l'âge de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma
+fortune, je n'ai pas été un moment sans peine, et qu'elles ont toujours
+augmenté[1].»
+
+[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, 19 avril 1717.]
+
+Les femmes du règne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux
+réflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au
+milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle à l'oreille
+de cruelles paroles. Semblables à des actrices qui ont devant elles un
+public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les
+applaudissements ne se changent en huées, et c'est avec un fond de terreur
+que, malgré leur aplomb apparent, elles continuent à jouer leur triste
+rôle.
+
+Les favorites des rois ne semblent-elles pas se réunir toutes pour
+s'écrier avec saint Augustin: «O mon Dieu! vous l'avez ordonné, et la
+chose ne manque jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le désordre
+soit à elle-même son supplice. Si l'on y goûte certains moments de
+félicité, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est
+pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison aliénée revient bientôt, et avec
+elle reviennent les troubles amers, les pensées noires et les cruelles
+inquiétudes[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Panégyrique de sainte Madeleine_.]
+
+La jeune duchesse de Châteauroux, qui passe du matin au soir «comme
+l'herbe des champs», résume dans sa courte carrière toutes les misères et
+toutes 1es déceptions de la vanité. A l'apogée de sa faveur, Mme de
+Pompadour est plongée dans la mélancolie. Sa femme de chambre, Mme du
+Hausset, confidente de ses perpétuels soucis, lui dit avec une
+commisération sincère:
+
+«Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie.»
+
+Et la marquise, blasée de faux plaisirs, tourmentée par de vraies
+souffrances, prononce cette parole si amère:
+
+«La sorcière a dit que j'aurais le temps de me reconnaître avant de
+mourir. Je le crois, car je ne périrai que de chagrin.»
+
+A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oubliée de tous. La
+reine elle-même en fait la remarque, lorsqu'elle écrit au président
+Hénault: «Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle
+n'eût jamais existé. Voilà le monde; c'est bien la peine de l'aimer.»
+
+Les destinées des héroïnes de Versailles ne sont pas seulement
+intéressantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de
+l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces
+femmes résument, en effet, toute une société, personnifient toute une
+époque. Mme de Montespan, la beauté superbe, la grande dame fière de sa
+naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme
+qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, à
+ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fenêtres,
+parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que
+les anciens auraient représentée en Cybèle portant Versailles sur son
+front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altière et
+triomphante de l'apogée du règne de Louis XIV, de cette France qui
+ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens
+le souverain radieux dont elle est idolâtre? Mais l'orgueil de la favorite
+sera châtié, et, pour elle de même que pour le roi, les humiliations
+succéderont aux triomphes.
+
+Les rayons du soleil n'ont plus la même splendeur, l'astre-roi qui décline
+a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparaît. Avec sa nature et
+son style tempérés, son respect pour les convenances et pour la règle, sa
+piété mêlée d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la
+nouvelle cour.
+
+Après Louis XIV, la Régence; avec la Régence, le scandale. La duchesse de
+Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionnée, n'est-elle pas
+l'image de cette époque?
+
+Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de
+dignité, dont la duchesse de Châteauroux, la marquise de Pompadour, Mme
+Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, même
+alors, il y a encore çà et là des moeurs patriarcales, des sentiments
+vraiment chrétiens, des caractères qui honorent la nature humaine. La
+reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles
+conservent à la cour les dernières traditions des convenances. Enfin vient
+Marie-Antoinette, la femme qui représente, dans la plus saisissante et la
+plus tragique de toutes les destinées, non seulement la majesté et les
+douleurs de la monarchie, mais toutes les grâces et toutes les angoisses,
+toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.
+
+Trop souvent, en étudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on
+y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes
+vertueuses qui s'écrient: «Vanité, tout est vanité.» Ce sont les coupables
+qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende
+honorable devant la postérité.
+
+[Note 1: Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, fille du Régent, épousa en 1710
+le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve dès 1714; elle
+mourut en 1719, à l'âge de vingt-quatre ans.]
+
+Ces beautés, qui jettent un éclat passager sur la scène du monde,
+s'évanouissent comme des ombres; semblables à l'herbe des champs, elles
+passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,
+devient une sorte de morale en action.
+
+Le présent volume est consacré aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la
+jeunesse, à laquelle nous dédions cette édition spéciale, y trouve quelque
+intérêt, il sera suivi de plusieurs autres.
+
+
+
+
+LA COUR
+DE
+LOUIS XIV
+
+
+
+
+I
+
+
+LE CHÂTEAU DE VERSAILLES
+
+
+Avant de rappeler le rôle que les femmes de Versailles ont joué, il faut
+dire quelques mots du théâtre sur lequel leurs destinées se sont
+accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit
+triste et sombre, plein de sables mouvants et de marécages, sans vue, sans
+eau, sans forêt, fut façonné, pour ainsi dire, à l'image du Grand Roi, et
+devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces
+grands fleuves qui, à leur source, sont à peine un petit ruisseau,
+l'existence du palais destiné à tant de splendeur commença dans les
+proportions les plus modestes.
+
+C'est en 1624 que Louis XIII fit bâtir à Versailles un rendez-vous de
+chasse sur une éminence où il y avait auparavant un moulin à vent. En
+1627, dans une assemblée de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre
+reprochait au roi de ne pas achever les bâtiments de la couronne, et il
+disait à ce propos:
+
+«L'inclination de Sa Majesté n'est point portée à bâtir; les finances de
+la chambre ne seront point épuisées par ses somptueux édifices, si ce
+n'est qu'on veuille lui reprocher le chétif château de Versailles, de la
+construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre
+vanité[1].»
+
+[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage
+publié par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.]
+
+En 1651, huit ans après la mort de son père, Louis XIV, alors dans sa
+treizième année, vint pour la première fois à Versailles. Il s'attacha dès
+lors à ce séjour, et quelques années plus tard il le choisit pour y donner
+des fêtes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit célébrer les
+_Plaisirs de l'île enchantée,_ divertissements empruntés au poème de
+l'Arioste, à l'exécution desquels concoururent Benserade et le président
+de Périgny pour les récits en vers, Molière et sa troupe pour la comédie,
+Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour
+les décors, les illuminations et les feux d'artifice.
+
+Le 7 mai, première journée des fêtes, il y eut une course de bagues en
+présence des deux reines[1], dans un cirque de verdure élevé à l'entrée de
+ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert.
+
+[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Thérèse.]
+
+Le jeune Louis XIV, vêtu d'un costume où tous les diamants de la couronne
+resplendissaient, représentait le paladin Roger dans l'île d'Alcine. Après
+le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arrivèrent, pour le
+féliciter, sur des chars que traînaient les nymphes, les satyres, les
+dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent
+les convives, abrités, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.
+Le lendemain, 8 mai, on représenta, sur un théâtre élevé au milieu de la
+même allée, la _Princesse d'Élide_, pièce dans laquelle Molière jouait les
+rôles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec
+feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de têtes dans
+les fossés du château; le 11, représentation des _Fâcheux_, de Molière; le
+12, loterie où se trouvaient des ameublements, des pièces d'argenterie,
+des pierres précieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage
+forcé_; le 14, départ du roi et de la cour pour Fontainebleau.
+
+Versailles n'était pas encore la résidence royale; mais Louis XIV venait
+de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines,
+surtout quand il voulait éblouir les yeux et fasciner les imaginations par
+l'éclat de ces fêtes pompeuses qui ressemblaient à des apothéoses.
+
+Le 14 septembre 1665, il y eut à Versailles une grande chasse, où la
+reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alençon,
+chassèrent en costume d'amazones; et, au mois de février 1667, un
+carrousel qui recula les bornes de la magnificence.
+
+La _Gazette_ a soin de nous décrire le cortège des dames de la cour,
+«toutes admirablement équipées et sur des chevaux choisis, conduites par
+Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc houssé de
+brocart, semé de perles et de pierreries.» Après l'escadron féminin
+apparaissait le Roi-Soleil, «ne se faisant pas moins connaître à cette
+haute mine qui lui est particulière qu'à son riche vêtement à la
+hongroise, couvert d'or et de pierres précieuses, avec un casque ondoyé de
+plumes, et à la fierté de son cheval, qui semblait plus superbe de porter
+un si grand monarque que de la magnificence de son caparaçon et de sa
+housse pareillement couverte de pierreries[1].» Venaient ensuite:
+Monsieur, frère du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habillé
+en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles.
+
+[Note 1: _Gazette_ de 1667.]
+
+Le 10 juillet 1668, nouvelles réjouissances: dans la journée,
+représentation des _Fêtes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault,
+musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, joué par Molière et par sa
+troupe; le soir, festin et bal; à 2 heures du matin, illuminations. Le
+pourtour du parterre de Latone, la grande allée, la terrasse et la façade
+du palais étaient décorés de statues, de vases, de candélabres éclairés
+d'une manière ingénieuse, qui les faisait paraître comme enflammés à
+l'intérieur. Les fusées des feux d'artifice se croisaient au-dessus du
+château, et, lorsque toutes ces lumières s'éteignaient, dit Félibien en
+terminant le récit de la fête, on s'aperçut que le jour, «jaloux des
+avantages d'une belle nuit,» commençait à poindre.
+
+Le 17 septembre 1672, la troupe du roi représentait les _Femmes savantes_
+de Molière, qui furent, dit la _Gazette_, «admirées d'un chacun.» Du 8
+février au 19 avril 1674, Bourdalouc prêchait le carême à Versailles; le
+11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Molière, mort l'année
+précédente; au mois d'août, il y avait une série de grandes fêtes.
+Félibien fait une description saisissante de la nuit du 31 août 1674, où
+l'on vit tout à coup, sous un ciel sans étoiles et du noir le plus sombre,
+un ruissellement inouï de lumières. Tous les parterres étincelaient. La
+grande terrasse qui est devant le château était bordée d'un double rang de
+feux espacés à deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degrés du fer
+à cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins
+resplendissaient de mille flammes. De l'Italie était venu cet art
+pyrotechnique, ce mélange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait
+ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal étaient
+ornées de statues et de décorations d'architecture, derrière lesquelles on
+avait disposé un nombre infini de lumières qui les faisaient paraître
+transparentes. Le roi, la reine et toute la cour étaient sur des gondoles
+richement ornées. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et
+l'écho répétait les sons d'une harmonie magique.
+
+A partir de l'année suivante, de grands travaux, commencés par Levau et
+Dorbay, continués par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris à
+Versailles, où Louis XIV voulait fixer sa résidence définitive. Quels
+motifs le déterminaient à renoncer à ce château de Saint-Germain où il
+était né, à ce château si admirablement situé, d'où l'on découvre un si
+beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque à
+Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et
+salubre, et, du haut de la terrasse adossée à la forêt, on contemple un
+des panoramas les plus variés et les plus majestueux du globe.
+
+Si Louis XIV avait dépensé pour embellir et agrandir le vieux château,
+--celui qui existe encore,--et le château neuf,--celui qui était situé en
+face de la Seine et qui fut détruit sous Louis XVI,--la moitié des sommes
+dépensées pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles
+aurait-on admirés! Que n'aurait-on pas pu faire du château neuf de
+Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce
+château si élégant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des
+arabesques en relief incrustées sur le flanc de la colline, et dont les
+cinq terrasses successives, ornées de bosquets, de bassins, de parterres
+de fleurs, descendaient jusqu'à la Seine? Comment préférer à une telle
+résidence, à un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entouré
+d'étangs fangeux, sur un terrain où, au lieu d'être favorisé par la
+nature, il fallait la tyranniser, la dompter à force d'art et d'argent?
+
+Était-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis,
+dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain
+antipathique à Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire à l'horizon:
+_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il
+l'ivresse de vie et de toute-puissance qui débordait en lui?
+
+Cette pensée pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons
+plutôt à croire que ce qui éloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'était
+le souvenir du temps où, chassé de Paris par les troubles de la Fronde, il
+fut transporté nuitamment dans le vieux château. Sans doute il n'aimait
+pas voir, de sa fenêtre, cette capitale qui avait insulté son enfance.
+
+S'arracher à un souvenir importun, effacer complètement, même dans la
+pensée, les derniers vestiges des actes de rébellion contre l'autorité
+royale, choisir une résidence qui n'était rien pour en faire le plus
+radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le
+triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volonté, tout créer
+soi-même: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature
+à plier sous le joug et à s'avouer vaincue, comme la révolution: tel fut
+le rêve de Louis XIV, et ce rêve il le réalisa.
+
+De 1675 à 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une
+étonnante activité. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier
+dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, à l'endroit où
+une terrasse occupait le milieu de la façade, du côté des jardins. On
+ajouta au château l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, à
+droite et à gauche, les bâtiments qui bordent la première cour avant le
+château, et qu'on désigne sous le nom d'ailes des Ministres. On éleva la
+grande et la petite écurie.
+
+Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du
+salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril
+1682, l'archevêque de Paris, François de Harlay, bénit la nouvelle
+chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa définitivement à
+Versailles[1].
+
+[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles,
+on n'a qu'à regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans
+l'antichambre du roi (salle N° 121 de la _Notice du Musée_, par M.
+Soulié). Ce tableau, qui porte le N° 2145, représente Versailles tel qu'il
+était avant les travaux ordonnés par Louis XIV.]
+
+Le roi s'établit au centre même du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2]
+était alors divisé en deux pièces: la chambre des Bassans, ainsi nommée
+parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce maître,--c'est là
+qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et
+l'ancienne chambre de Louis XIII, où Louis XIV coucha de 1682 à 1701. A
+côté de cette chambre était le grand cabinet, où se faisaient les
+cérémonies du lever et du coucher, où le roi donnait audience au nonce et
+aux ambassadeurs, où il recevait le serment des grands officiers de sa
+maison[3]. La salle suivante[4] était alors séparée en deux. La partie la
+plus rapprochée de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil,
+--c'est là que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes
+décisions de son règne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des
+Perruques.
+
+[Note 2: Salle N° 123 de la _Notice du Musée_.]
+
+[Note 3: Salle N° 124 de la _Notice_. Cette pièce devint la chambre à
+coucher de Louis XIV, et c'est là qu'il mourut.]
+
+[Note 4: Salle du Conseil (N° 125 de la _Notice_).]
+
+La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier étage,
+l'autre au rez-de-chaussée, dans la portion méridionale de l'ancien
+château de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la pièce d'eau des
+Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la
+Paix, à la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A
+l'autre extrémité de la galerie commençaient, avec le salon de la
+Guerre, les salles désignées sous le nom de grands appartements du roi,
+pièces d'apparat et de réception, portant des noms mythologiques: salle
+d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus.
+
+Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logèrent dans l'aile du
+nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-delà de
+l'emplacement où est la chapelle actuelle, on plaça les princes de Condé
+et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de
+grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les
+enfants de France et la famille d'Orléans habitèrent en face des jardins.
+Enfin, les secrétaires d'État, ministres de la maison du roi, des affaires
+étrangères, de la guerre, de la marine, s'installèrent dans les deux corps
+de bâtiment devant lesquels s'élèvent aujourd'hui les statues d'hommes
+célèbres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivisées à l'infini
+dans l'intérieur, servait d'habitation à plusieurs milliers d'individus.
+
+Versailles était achevé. A part très peu de modifications, il offrait
+l'aspect qu'il présente aujourd'hui. Du côté de la ville, le monument,
+quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste
+qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le château
+primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui étonne. De
+l'autre côté, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, régulier,
+empreint d'une harmonie parfaite. Cette façade ou, pour mieux dire, ces
+trois façades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le
+jardin; ce corps de bâtiment où habite le maître, et qui fait saillie au
+milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme
+pour garder une respectueuse distance; ces bosquets façonnés en murailles
+de verdure, ces bassins encadrés dans des marbres précieux, dépendant du
+palais, dont ils sont le complément, tout cela frappe l'esprit et les yeux
+d'un véritable saisissement.
+
+Jamais peut-être la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifiée avec
+la grandeur d'un homme.
+
+L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours
+dans les monuments quelque chose d'immatériel, de moral, pour ainsi dire,
+et ils empruntent leur poésie à la pensée qui s'y rattache. C'est, pour
+une cathédrale, l'idée de Dieu. C'est, pour Versailles, l'idée du Roi. La
+mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une
+allégorie magnifique dont Louis XIV est la réalité. C'est lui partout,
+lui toujours. Les héros, les divinités de la fable, ne font que lui prêter
+leurs attributs ou se mêler à ses courtisans.
+
+En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se
+croisent dans les airs en voûtes étincelantes. Apollon, son symbole
+favori, préside à ce monde enchanté, comme le dieu de la lumière,
+l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu paraît s'humilier devant celui
+du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour célébrer
+par un hosanna perpétuel la gloire du souverain.
+
+
+
+
+II
+
+
+LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682
+
+
+Lorsque Louis XIV établit définitivement sa résidence à Versailles, en
+1682, les principales femmes de la cour qui s'y installèrent avec lui
+étaient: la reine, âgée comme lui de quarante-quatre ans, née en 1638,
+mariée en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, née en 1660, mariée en
+1680, ayant une mauvaise santé, un caractère doux et mélancolique;--la
+duchesse d'Orléans, désignée tantôt sous le nom de Madame, tantôt sous
+celui de princesse Palatine, née en 1652, mariée en 1671 à Monsieur, frère
+du roi, Allemande ne pouvant s'habituer à sa nouvelle patrie;--la
+princesse de Conti, née en 1666, mariée en 1681 au prince Armand de Conti,
+neveu du grand Condé, jeune femme d'une grâce et d'une beauté
+exceptionnelles;--Mlle de Nantes, née en 1673; Mlle de Blois, née en 1677,
+qui devaient épouser quelques années plus tard, l'une le duc de Bourbon,
+l'autre le duc de Chartres (le futur Régent);--Mme de Montespan, leur
+mère, alors âgée de quarante et un ans, arrivée au terme de sa puissance,
+mais demeurant encore à la cour, en sa qualité de dame du palais de la
+reine;--enfin Mme de Maintenon, déjà très influente sous des dehors
+modestes, belle encore malgré ses quarante-sept ans, en aussi bons termes
+avec la reine qu'avec le roi, et récompensée, depuis 1680, des soins
+qu'elle avait donnés, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,
+par une place, créée pour elle, qui ne l'astreignait à aucun service
+assujettissant et la fixait à la cour dans une position honorable: la
+place de seconde dame d'atours de la dauphine.
+
+On ne peut comprendre le rôle des femmes de Versailles qu'en étudiant
+d'abord le souverain qui fut l'âme de ce palais, et qui marqua de sa forte
+empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entière.
+Jamais monarque n'exerça un pareil prestige personnel, et tout ce qui
+brillait autour de lui n'était qu'un pâle reflet de cette éblouissante
+lumière.
+
+La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, à être examinée de près.
+Défauts et qualités, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie
+absolue, de la royauté de droit divin. Louis XIV n'était pas seulement
+majestueux, il était aussi agréable. Les membres de sa famille, ses
+ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.
+
+Ce souverain, intimidant à ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon,
+commencer par s'accoutumer à le voir, si, en lui parlant, on ne voulait
+s'exposer à demeurer court, était pourtant plein de bienveillance et
+d'affabilité. «Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si
+fort mesurée, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang... Jamais
+il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+La princesse Palatine, ordinairement si sévère, si caustique, rendait
+hommage à ses qualités d'homme privé autant qu'à ses qualités de
+souverain. «Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il
+était l'homme le plus agréable et le plus aimable du monde. Il plaisantait
+d'une manière comique et avec agrément... Quoiqu'il aimât la flatterie, il
+s'en moquait souvent lui-même... Il s'entendait parfaitement à contenter
+les gens, même en leur refusant leurs demandes; il avait les manières les
+plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le
+coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il était toujours
+bon et généreux.»
+
+Ce souverain, qui a donné des marques d'un égoïsme cruel, avait cependant
+parfois d'exquises délicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en
+matière de sentiment, le constate aussi dans ses Mémoires: «Le roi, qui a
+l'âme bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes.»
+Avec son incontestable beauté de taille et de visage, sa douceur
+majestueuse, le son de sa voix pénétrante; avec cette courtoisie
+chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang,
+cette suprême élégance de manières et de langage, il aurait eu même, comme
+simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, «comme le
+roi des abeilles[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+C'était un suprême artiste, qui jouait avec aisance et conviction son rôle
+de roi; c'était aussi un poète, qui aurait dit volontiers avec Alfred de
+Musset:
+
+Être admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé.
+
+Poète en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses
+sujets, se déroulait comme une série non interrompue d'actes grandioses et
+merveilleux; souverain épris de gloire et d'idéal, «qui se complaisait
+dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'héroïsme et de
+courage, dans les appareils guerriers, dans les opérations du siège
+savamment combinées, dans les terribles mêlées de la guerre et au milieu
+des forêts, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1].»
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t. V.]
+
+Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aimé la guerre; il
+pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passée,
+mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occupé la première
+place. Pendant toute la durée de son règne, il ne cessa jamais de
+travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'écrire, dans les
+mémoires destinés à servir d'instruction à son fils, que, «pour un roi, ne
+pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace à l'égard de Dieu,
+de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des hommes. Ces conditions,
+disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et fâcheuses dans
+une si haute place, vous paraîtraient douces et aisées, s'il s'agissait
+d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisiveté,
+si vous aviez le malheur d'y tomber. Dégoûté premièrement des affaires,
+puis des plaisirs, vous seriez enfin dégoûté de l'oisiveté elle-même.» Le
+travail était pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes.
+«Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre
+incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les
+nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les
+princes et de tous les ministres étrangers, être informé d'un nombre
+infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-même
+ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, découvrir les vues les plus
+éloignées de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne
+quitterions pas pour celui-là, si la seule curiosité nous le donnait.»
+
+Louis XIV essayait ensuite de prémunir le dauphin contre le danger des
+favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-même se faisait
+certaines illusions à leur égard et se vantait à tort, dans ce mémoire, de
+n'avoir jamais été dominé par aucune d'elles. «Comme le prince devrait
+toujours être un parfait modèle de vertu, disait-il enfin, il serait bon
+qu'il se garantît des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant
+qu'il est assuré qu'elles ne sauraient demeurer cachées.»
+
+On sait combien Louis XIV s'était écarté de ces sages et belles maximes;
+mais 1682 est le commencement du repentir, l'année où le roi revient
+définitivement à la vertu, où il médite pratiquement sur les avantages de
+la règle et du devoir, même au point de vue humain. En outre, les paroles
+des grands sermonnaires retentissaient à son oreille plus puissamment que
+de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions.
+
+Du fond du cloître où elle était enfermée depuis déjà huit ans, la
+duchesse de La Vallière, devenue soeur Louise de la Miséricorde, lui
+inspirait par l'exemple de sa pénitence de pieuses réflexions et de
+salutaires résolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux
+critique[1], elle ne fut plus présente à la pensée du roi; jamais elle ne
+lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonné
+la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour
+elle, mais pour des personnes de sa famille, et il était heureux
+d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient à la sainte carmélite
+des marques d'intérêt et de vénération. C'est ainsi qu'au pied des autels
+soeur Louise de la Miséricorde demandait à Dieu et obtenait la conversion
+de Louis XIV.
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t.V.]
+
+Quand on pense que dès l'âge de quarante-quatre ans, dans la plénitude de
+la force morale et physique, à l'apogée de sa gloire, ce monarque
+tout-puissant mit fin à tout scandale et mena jusqu'à sa mort une vie
+privée irréprochable au milieu de tant de séductions, on ne peut
+s'empêcher de rendre hommage à un pareil triomphe de la prière et du
+sentiment religieux.
+
+La conscience de la dignité royale, qu'on lui a reprochée comme exagérée,
+n'était pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect
+de la Divinité. Croyant à l'autel et au trône, il avait foi d'abord en
+Dieu, puis en lui-même, oint du Seigneur. Son idéal, c'était le ciel, et,
+au-dessous du ciel, la royauté;--la royauté représentant le droit de la
+force et la force du droit, la royauté majestueuse, tutélaire, répandant,
+comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les
+grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait
+lui-même avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les
+hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il
+aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille:
+
+Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?
+
+Le souverain qui aurait défié tous les monarques réunis s'agenouillait
+humblement devant un prêtre obscur. Le digne héritier de Charlemagne
+demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce mélange
+d'humilité chrétienne et de fierté royale qui donne à la physionomie de
+Louis XIV un caractère si imposant. Les sentiments religieux que sa mère
+lui avait inculqués dès le berceau lui revenaient sans cesse à l'esprit,
+même dans ses plus regrettables écarts. Quand il était enfant, cette mère
+passionnée s'agenouillait devant lui, en s'écriant avec transport: «Je
+voudrais le respecter autant que je l'aime,» cette exclamation n'était pas
+une flatterie banale. C'était, pour ainsi dire, un acte de foi dans le
+principe de la royauté.
+
+Les premières impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans
+l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de
+l'État, source de toute grâce, de toute justice, de toute gloire, il se
+considérait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette
+qualité qu'il avait pour lui-même une sorte de vénération dans laquelle
+les grands prédicateurs eux-mêmes ne faisaient que l'affermir. Les idées
+gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique,
+associée intimement à la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour
+le grand évêque comme pour le grand roi, la royauté est un sacerdoce, et
+un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignité monarchique
+serait presque aussi blâmable qu'un prêtre qui n'aurait pas le respect du
+culte dont il est le ministre. Ce fut à cette théorie, essence même du
+pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale
+que Saint-Simon appelle «la dignité constante et la règle continuelle
+de son extérieur».
+
+L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir
+d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait
+particulièrement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa
+cour, de sa famille, était soumis aux mêmes doctrines et aux mêmes règles
+que les affaires d'État. L'autorité paternelle se combinait en lui avec
+l'autorité royale. Rien n'échappait à son contrôle. Ses volontés étaient
+autant d'arrêts irrévocables, et son fils, le dauphin, se conduisait à son
+égard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans.
+Les siècles révolutionnaires peuvent critiquer un tel système, il n'en
+est pas moins appréciable. Le principe d'autorité, qui s'impose à la
+nature elle-même, comme la règle générale de la création, est la base de
+toute société bien organisée.
+
+La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir été le représentant convaincu, le
+symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que là où il n'y a
+point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,
+et que là où il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de
+discipline militaire. Les mêmes théories sont applicables aux églises, aux
+palais et aux camps. L'autorité indispensable est plus précieuse encore
+que les libertés nécessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait
+d'art, pas de beauté possible sans unité. L'aspiration constante vers
+l'unité, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est
+pour cela que Napoléon, excusant les défauts du souverain dont il était
+bien fait pour apprécier la gloire, disait avec admiration:
+
+«Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui
+qui a élevé la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne,
+quel est le roi de France qu'on puisse comparer à Louis XIV sous toutes
+ses faces?»
+
+
+
+
+III
+
+LA REINE MARIE-THÉRÈSE
+
+
+Trouver, au milieu de types agités par l'orgueil, l'ambition et l'amour du
+plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractère vraiment
+chrétien, une âme pure, candide, angélique, c'est pour l'observateur une
+satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicité sous
+le diadème, l'humilité sur le trône, les qualités et les vertus d'une
+religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie;
+un rôle en apparence effacé, mais en réalité plus sérieux et surtout plus
+noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes célèbres; de
+grandes souffrances morales, chrétiennement et courageusement supportées;
+enfin un type irréprochable de piété et de bonté, de tendresse conjugale
+et d'amour maternel, telle fut Marie-Thérèse d'Autriche, la compagne
+de Louis XIV.
+
+La monarchie française a eu le privilège d'être sanctifiée par un certain
+nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des
+scandales de la cour, ont contribué à sauvegarder l'autorité morale du
+trône. De même que, sous le règne des derniers Valois, Claude de France,
+Élisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la pureté de
+leur vie les vices de François 1er, de Charles IX, de Henri III, de même
+Marie-Thérèse compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis
+XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait
+dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette
+souveraine, qui portait avec dignité son manteau royal, tout en le
+comparant à un suaire; cette épouse modèle, qui aimait son mari de toutes
+les forces de son âme et ne l'approchait qu'avec un mélange de respect, de
+frayeur et de tendresse; cette mère dévouée, qui s'appliquait à toucher le
+coeur du jeune prince dont Bossuet était chargé de former l'esprit; cette
+femme, qui a prouvé une fois de plus qu'un palais peut devenir un
+sanctuaire et qu'un coeur véritablement chrétien peut battre sous le
+manteau royal comme sous la robe de bure.
+
+Née en 1638, la même année que Louis XIV, Marie-Thérèse avait pour père
+Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mère Isabelle de France, fille de
+Henri IV et de Marie de Médicis. Elle était donc cousine germaine de Louis
+XIV. Les sentiments chrétiens de cette princesse, qui comptait au nombre
+de ses aïeules sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Élisabeth de
+Portugal, ne l'empêchaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa
+famille. Ses convictions sur l'origine et le caractère du pouvoir royal
+étaient absolument semblables à celles de son époux. Une religieuse, qui
+l'aidait à faire son examen de conscience pour une confession générale,
+lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherché à
+plaire, ni désiré d'être aimée:
+
+«Non, répondit naïvement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne?
+Il n'y a point de roi à la cour de mon père.»
+
+Au point de vue physique, Marie-Thérèse n'avait rien de remarquable. Sa
+physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses
+cheveux très blonds, ses grands yeux d'un bleu pâle, ses lèvres rouges et
+pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu élevée, ne la rendaient
+ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manqué, au moment de son
+mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le
+Parnasse s'était mis en frais. On avait composé une foule de vers français
+et latins dans le genre de ceux-ci:
+
+ Thérèse seule a pu vaincre par ses regards
+ Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.
+
+ _Victorem Martis praeda, spoliisque superbum
+ Vincere quae posset, sola Theresa fuit._
+
+Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionné la main, et dont
+le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique,
+fit le silence autour d'elle dès qu'elle fut installée au Louvre ou à
+Saint-Germain. La timidité de son caractère, son horreur instinctive des
+médisances et des calomnies si fréquentes dans les cours, son éloignement
+de toute intrigue, son admiration passionnée pour le roi, qu'elle croyait
+beaucoup trop supérieur à elle pour oser lui donner un conseil politique,
+tout contribuait à la rendre étrangère aux secrets du gouvernement.
+Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la décorait du titre de régente.
+C'était à elle qu'étaient adressés les bulletins de victoire, ce fut elle
+qui reçut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: «Le
+roi combat, la reine prie.»
+
+Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec
+de grands égards, mais avec une réelle tendresse. Lorsqu'elle devint mère
+du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, à 5 heures du matin, il
+alla se confesser et communier[1].
+
+[Note 1: Mme de Motteville, _Mémoires_.]
+
+Marie-Thérèse eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les
+perdit tous en bas âge et supporta ces morts cruelles, comme ses autres
+douleurs, avec une résignation admirable, tout en en ayant le coeur
+déchiré. Certes, c'était un spectacle révoltant de voir les favorites du
+roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme
+dont elles étaient en réalité, malgré des dehors respectueux, les rivales
+et les persécutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine
+s'écrier à propos de Mlle de La Vallière:
+
+«Cette fille-là me fera mourir!»
+
+En même temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle
+crainte du roi et une si grande timidité naturelle, qu'elle n'osait lui
+parler ni s'exposer en tête-à-tête avec lui. «J'ai ouï dire à Mme de
+Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoyé chercher
+la reine, la reine, pour ne pas paraître seule en sa présence, voulut
+qu'elle la suivît; mais elle ne fit que la conduire jusqu'à la porte de
+la chambre, où elle prit la liberté de la pousser jusqu'à la faire entrer
+et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains
+mêmes tremblèrent de frayeur.»
+
+[Note 1: Mme de Caylus, _Mémoires_.]
+
+D'autre part, la princesse Palatine écrit: «Elle avait une telle affection
+pour le roi, qu'elle cherchait à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait
+lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était
+heureuse tout la journée[1].» Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne
+vivait que par lui et pour lui.
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]
+
+Louis XIV, qui se sentait à juste titre coupable à l'égard de cette reine
+si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les
+égards dont il l'entourait malgré tout. Soit en public, soit en
+particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, à
+partir de 1682, quand, après tant d'égarements, il se fixa définitivement
+à Versailles, la reine n'eut plus qu'à se louer de l'affection qu'il lui
+témoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les
+Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'était pas
+accoutumée. Il la voyait plus souvent et cherchait à l'amuser, à la
+distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Bavière,
+avaient aussi pour elle une grande déférence.
+
+Ses appartements de Versailles, composés de cinq grandes pièces, et
+aboutissant, d'une part, à l'escalier de marbre, de l'autre à la galerie
+des Glaces, étaient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la
+chambre dont nous avons déjà parlé, et d'où l'on aperçoit l'Orangerie, la
+pièce d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait à quitter ce
+splendide séjour pour aller prier dans des couvents ou visiter des
+hôpitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur
+porter leur nourriture comme une simple infirmière, et, lorsque les
+médecins lui faisaient, dans l'intérêt de sa santé, des observations, elle
+répondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jésus-Christ
+dans la personne des pauvres.
+
+Malgré le retour de tendresse que lui témoignait le roi, elle continuait à
+vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non
+des affaires de l'État. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de
+cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli à sa paroisse ses
+devoirs de dévotion, ou qu'elle était allée passer la journée aux
+Carmélites de la rue du Bouloi.
+
+Marie-Thérèse, heureuse et consolée, se réjouissait aussi de la naissance
+de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'éprouver de la jalousie
+pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en félicitait
+comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne
+lui serait venu à l'esprit que bientôt, elle disparue, la veuve de
+Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la
+femme du roi et la reine de France, moins le nom.
+
+
+
+
+IV
+
+
+MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682
+
+
+I
+
+Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment où la cour se fixait à
+Versailles, il faut voir ce qu'elle avait été à l'origine, puis au temps
+de ses tristes succès.
+
+Une beauté fière et opulente, des yeux d'azur remplis d'éclairs, un teint
+d'une éclatante blancheur, une forêt de cheveux blonds, une de ces figures
+qui jettent la lumière partout où elles paraissent; un esprit incisif,
+caustique, étincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de
+plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de déesse
+usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil
+sans dignité, de l'éclat sans poésie, telle avait été Mme de Montespan au
+temps de sa toute-puissance.
+
+Née en 1641, au château de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de
+Diane de Grandseigne, elle avait été fille d'honneur de la reine en 1660
+et mariée en 1663 au marquis de Montespan. Élevée dans le respect de la
+religion, rien ne pouvait alors faire prévoir le triste rôle auquel la
+vanité et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entraîner sa
+jeunesse. C'était l'époque de l'enivrement des courtisans et de
+l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espèce d'Olympe
+monarchique, dont Louis XIV était le Jupiter. «Des dieux et des déesses
+inférieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus étaient exaltées,
+leurs vices mêmes étaient étalés avec une audace de supériorité qui
+semblait mettre entre le peuple et le trône la différence d'une morale des
+dieux à la morale des hommes. Louis XIV s'était fait accepter comme une
+exception en tout dans l'humanité.» L'adulation était poussée si loin,
+qu'elle s'étendait aux favorites, et que leur rôle à Versailles finissait
+par être considéré comme une sorte de fonction publique, comme une grande
+charge de cour ayant ses droits, son cérémonial, son étiquette, presque
+ses devoirs.
+
+Mme de Montespan paraissait là dans son élément. C'était la fière sultane,
+l'idole encensée, la déesse de cet Olympe. Mme de Sévigné, grande
+admiratrice au succès à tout prix, jetait sur elle des regards extatiques
+et exprimait un naïf enthousiasme pour sa merveilleuse robe «d'or sur or,
+rebrodé d'or et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un
+certain or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée».
+Elle écrivait à sa fille: «Mme de Montespan était, l'autre jour, couverte
+de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'éclat d'une pareille divinité...
+Oh! ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil redoublé! quel
+solide établissement!»
+
+«Ce solide établissement» dura environ treize ans. Belle encore en 1682,
+malgré ses quarante ans, Mme de Montespan continuait à jouir des égards
+dus à sa naissance et à ses fonctions de surintendante de la maison de la
+reine. Mais sa faveur avait cessé. Malgré des efforts désespérés pour
+garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer à elle-même son
+irrémédiable défaite. Elle n'essaya plus de lutter; délaissée de tous, la
+religion seule lui offrait un baume à mettre sur les plaies faites par
+l'orgueil et le dépit. Elle se réfugia dans une obscure maison de Paris;
+c'est là que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir
+dans la bonne voie.
+
+Les prédicateurs exerçaient alors une influence réelle sur toute la cour
+et cherchaient à atteindre le roi lui-même.
+
+Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicité, si
+vénérable dans sa modestie; ce dialecticien, irrésistible; cet adversaire
+des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, à
+livrer des batailles rangées à la conscience de ses auditeurs et dont le
+grand Condé disait, en le voyant monter en chaire: «Silence! voici
+l'ennemi!» Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs
+de la conversion de Louis XIV. Il avait prêché à la cour l'Avent de 1670
+et les carêmes de 1672, de 1674 et de 1675.
+
+Hardi comme un tribun et courageux comme un apôtre, il retournait le fer
+dans la plaie. S'adressant un jour directement à Louis XIV, il s'était
+écrié:
+
+«Ce qui sauve les rois, c'est la vérité; Votre Majesté la cherche et elle
+aime ceux qui la lui font connaître, elle n'aurait que des mépris pour
+quiconque la lui déguiserait, et, bien loin de lui résister, elle se fait
+gloire d'en être vaincue.»
+
+Les exhortations de Bossuet n'étaient pas moins pressantes; ses fonctions
+de précepteur du dauphin lui donnaient un accès fréquent auprès du roi, et
+il en profitait pour plaider avec énergie la cause du devoir et de la
+vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification,
+prononcé à la cour: «Fuyons les occasions dangereuses et ne présumons pas
+de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut
+employer contre soi-même.»
+
+C'est encore lui qui écrivait au maréchal de Bellefonds: «Priez Dieu pour
+moi; priez-le qu'il me délivre du plus grand poids dont un homme puisse
+être chargé, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par
+lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songé, durant tout le cours de
+cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait
+être comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre
+vie, où tout parlât, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit,
+dont toute la conduite fût céleste. Priez, priez, je vous en conjure.»
+
+Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermeté et quelle noblesse de
+langage et de pensée, le grand évêque s'adresse au Grand Roi: «J'espère,
+lui écrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de
+plus en plus Votre Majesté, serviront beaucoup à la guérir. On ne parle
+plus que de la beauté de vos troupes et de ce qu'elles sont capables
+d'exécuter sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps,
+je songe secrètement en moi-même à une guerre bien plus importante et à
+une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose.»
+
+«Méditez, sire, écrit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble
+être prononcée pour les grands rois et pour les conquérants: Que sert à
+l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son âme? et
+quel gain pourra le récompenser d'une perte si considérable? Que vous
+servirait, sire, d'être redouté et victorieux dehors, si vous êtes dedans
+vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie
+sans cesse de tout mon coeur. Mes inquiétudes pour votre salut redoublent
+de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels
+sont les périls. Dieu veuille bénir Votre Majesté! Dieu veuille lui donner
+la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus
+Votre Majesté donnera sincèrement son coeur à Dieu, plus elle mettra en
+lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protégée de sa main
+toute-puissante.»
+
+Les conseils de Bossuet et les prédications de Bourdaloue ne portèrent des
+fruits durables qu'après bien des efforts, bien des luttes, bien des
+alternatives de relèvement et de chute. Cependant Louis XIV, désormais
+fixé sur les amertumes, les déceptions, les angoisses des passions
+coupables, revient à Dieu; l'oeuvre de Bossuet était accomplie.
+Saint-Simon, qui rend pleine justice à l'attitude du prélat, dit à son
+sujet: «Il parle souvent au monarque avec une liberté digne des premiers
+siècles et des premiers évêques de l'Église; il interrompit plus d'une
+fois le cours des désordres; enfin, il les fit cesser.»
+
+La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractère définitif; mais
+il serait injuste de l'attribuer uniquement aux prédicateurs et de ne pas
+y reconnaître pour une part l'influence de la femme dont nous allons
+parler: Mme de Maintenon.
+
+
+II
+
+
+«Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la postérité en
+aient voulu à Mme de Maintenon d'un triomphe remporté par la raison au
+profit de l'honnêteté. N'ayant pas pu l'empêcher de réussir par la raison,
+le monde s'en est dédommagé en lui faisant une réputation de sécheresse et
+de roideur fort contraire à son caractère. Puisqu'il fallait que la raison
+fût triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle fût aimable.»
+
+On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme
+qu'on voulait représenter sous un jour triste, presque sinistre, fut une
+charmeuse, une enchanteresse; que Fénelon définissait son esprit: «la
+raison parlant par la bouche des Grâces;» que Racine songeait à elle en
+écrivant ces vers d'_Esther_:
+
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
+ Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
+
+Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emporté sur ses
+admirateurs; mais notre époque, passionnée pour la vérité historique, a
+révisé un faux jugement.
+
+Deux écrivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Théophile
+Lavallée, pleins de respect pour une mémoire injustement décriée, sont
+parvenus à ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le
+baron de Walckenaër avait déjà fait observer, au sujet de cette femme si
+diversement appréciée, qu'elle est le personnage historique sur lequel on
+possède le plus de documents émanés de sa bouche ou tracés par sa plume.
+«Il est donc à regretter, disait-il, que les historiens, même les plus
+judicieux, aient préféré des satires contemporaines aux témoignages
+certains et authentiques fournis par elle-même, et qu'ils aient converti
+une simple et intéressante histoire en un vulgaire et incompréhensible
+roman.»
+
+Aujourd'hui la vérité s'est fait jour. Les défenseurs de Mme de Maintenon
+n'ont rien laissé subsister des invectives de Saint-Simon et de la
+princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, mérite, à
+coup sûr, l'estime de la postérité. Depuis la publication du bel ouvrage
+du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de
+tournoi littéraire, et le grand critique Sainte-Beuve a été le juge du
+camp. «Il est arrivé à M. Lavallée, a-t-il dit, ce qui arrivera à tous les
+bons esprits qui approcheront de cette personne distinguée et qui
+Prendront le soin de la connaître dans l'habitude de la vie.... Il
+a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement
+vagues qui ont été longtemps en circulation sur le prétendu rôle
+historique de cette femme célèbre. Il l'a vue telle qu'elle était tout
+occupée du salut du roi, de sa réforme, de son amusement décent, de
+l'intérieur de la famille royale, du soulagement des peuples.»
+
+L'école révolutionnaire, qui voudrait traîner dans la boue la mémoire du
+Grand Roi, déteste tout naturellement la femme éminente qui fut sa
+compagne, son amie et sa consolatrice. Les écrivains de cette école
+prétendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais
+disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans séduction.
+On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme usée,
+roide et sèche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On
+oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son siècle, que
+sa beauté se conserva d'une manière merveilleuse, et que, dans sa
+vieillesse, elle garda cette supériorité de style et de langage, cette
+distinction de manières, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et
+cette fermeté de caractère, ce charme et cette élévation d'esprit qui, à
+toutes les époques de son existence, lui valurent tant d'éloges et lui
+attirèrent tant d'amitiés.
+
+Un rapide coup d'oeil jeté sur une carrière si invraisemblable suffit pour
+faire comprendre tout ce qu'il y avait de séduisant chez une femme qui sut
+plaire à Scarron et à Louis XIV, à Ninon de Lenclos et à Mme de Sévigné, à
+Mme de Montespan et à la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux
+prélats et aux enfants.
+
+Françoise d'Aubigné, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27
+novembre 1635, dans une prison de Niort, où est enfermé son père, couvert
+de dettes et accusé d'intelligences avec l'ennemi. Bercée de gémissements
+pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son père,
+sorti de prison, la conduit à l'âge de trois ans à la Martinique, où il va
+chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagné et
+meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misère. Agée de dix ans,
+Françoise d'Aubigné revient en France. Elle est confiée par sa mère à une
+tante, Mme de Villette, et on l'élève dans la religion protestante, dont
+son aïeul, Théodore Agrippa d'Aubigné, a été le champion célèbre. «Je
+crains bien, écrit Mme d'Aubigné à Mme de Villette, que cette pauvre
+petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre
+bonté de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grâce de l'en pouvoir
+revancher!»
+
+[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]
+
+Quelque temps après, Françoise est retirée des mains protestantes de Mme
+de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, très zélée
+catholique, Mme de Neuillant. «Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle
+dit depuis, et c'est par là que mon règne a commencé.... On nous mettait
+au bras un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit livre des
+quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages à apprendre par
+jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous
+chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne devaient point
+aller.»
+
+Elle est ensuite placée au couvent des Ursulines de Niort, puis à celui
+des Ursulines de la rue Saint-Jacques à Paris, où elle abjure le
+protestantisme, non sans une vive résistance. Elle a déjà ce don de plaire
+qu'elle conservera toute sa vie. «Dans mon enfance, a-t-elle dit
+elle-même[1], j'étais la meilleure petite créature que vous puissiez
+imaginer.... J'étais véritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de
+manière que tout le monde m'aimait.... Étant un peu plus grande, je
+demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y étais aimée de mes
+maîtresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu'à les obliger et à me
+rendre leur servante à toutes depuis le matin jusqu'au soir.»
+
+[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.]
+
+Orpheline et privée de toutes ressources, Françoise d'Aubigné, qui n'avait
+que dix-sept ans, épouse en 1652 le fameux poète Scarron, âgé de
+quarante-deux ans, paralysé, perclus de tous ses membres; Scarron,
+l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de
+_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-même et de la
+douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit, à un Z, tout en
+«ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi
+bien que les bras», tout en étant enfin «un raccourci de la misère
+humaine», amuse la haute société française par sa verve intarissable, par
+sa franche et gauloise gaieté. Quand on dresse le contrat de mariage,
+Scarron déclare qu'il reconnaît à «l'accordée quatre louis de rente, deux
+grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains
+et beaucoup d'esprit». Le notaire lui demande quel douaire il constitue à
+la mariée:
+
+«L'immortalité,» répond-il.
+
+Que de tact il va falloir à une jeune fille de dix-sept ans pour se faire
+respecter dans la société du poète burlesque qui dit: «Je ne lui ferai pas
+de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup.» C'est le contraire qui
+arrivera: Françoise d'Aubigné moralisera Scarron. Elle fera de son salon
+un des centres les plus distingués de Paris; la meilleure compagnie
+regardera comme un honneur d'y être admise. Ninon de Lenclos, l'amie de
+Scarron, elle-même s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne
+sont pas les admirateurs qui manquent à la femme du poète, à la _belle
+Indienne_, comme on se plaît à l'appeler, à la sirène que Mlle de Scudéry
+célèbre en termes enthousiastes dans le roman de _Clélie_, sous le
+pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Suède dit à Scarron qu'elle
+n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit,
+malgré ses maux, l'homme de Paris le plus gai.
+
+Avec une si bonne et si séduisante compagne, le pauvre poète a moins de
+mérite à supporter la douleur plus courageusement que les stoïciens de
+l'antiquité. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments
+très chrétiens, et dit, sur son lit de mort:
+
+«Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens à ma femme, de
+qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer.»
+
+Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant
+vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misère même, mais
+conquérir le nom de femme forte, mériter les sympathies et les suffrages
+des gens sérieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habillée,
+quoique très simplement, discrète et modeste, intelligente et distinguée,
+ayant cette élégance innée que le luxe ne donne pas et qui provient
+seulement de la nature; pieuse d'une piété vraie, s'occupant plus des
+autres que d'elle-même, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore,
+sachant écouter, s'intéressant aux joies et aux chagrins de ses amis,
+habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regardée
+avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus supérieures
+de Paris.
+
+Économe et simple dans ses goûts, elle équilibre son modeste budget, grâce
+à une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la
+reine Anne d'Autriche. Elle est reçue avec empressement par Mmes de
+Sévigné, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est
+l'époque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie.
+Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mère (20 janvier 1666), lui fait
+perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur très
+riche et très vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le
+point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va
+épouser le roi de Portugal. Son étoile la retient en France, où elle sera
+un jour presque reine. Elle écrit à Mlle d'Artigny:
+
+«Ménagez-moi, je vous prie, l'honneur d'être présentée à Mme de Montespan,
+lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas à me reprocher
+d'avoir quitté la France sans en avoir revu la merveille.»
+
+Mme de Montespan n'était encore célèbre que par sa beauté; mais sa
+situation de dame du palais de la reine la rendait déjà influente. Elle
+trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le rétablissement de la
+pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal.
+
+Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnée aux bonnes oeuvres et
+aux lectures sérieuses, méditant le livre de Job et les Maximes de La
+Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumône, malgré la
+médiocrité de ses ressources, s'installe de la façon la plus modeste dans
+un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est là que la capricieuse
+fortune va venir la surprendre. Sollicitée par le roi lui-même, Mme
+Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'élever les enfants
+de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrète, dévouée.
+Mme Scarron se consacre courageusement à ce rôle de mère adoptive. En
+1672, elle s'établit non loin de Vaugirard, dans un grand hôtel isolé. Mme
+de Coulanges écrit alors à Mme de Sévigné; «Pour Mme Scarron, c'est une
+chose étonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce
+avec elle.» Louis XIV, d'abord prévenu contre la gouvernante qu'il
+qualifiait de bel esprit, commence à lui reconnaître des qualités rares et
+porte sa pension de deux mille à six mille livres.
+
+En 1674, elle était arrivée à Versailles avec ses trois élèves: le duc du
+Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de là qu'elle écrivait à
+son frère, le 25 juillet: «La vie que l'on mène ici est fort dissipée, et
+les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont établis, et je
+crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel
+endroit.»
+
+Dès qu'elle a mis le pied à la cour, Mme Scarron s'y est tracé un
+programme. «Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irréprochable.»
+
+Mme de Montespan se félicite d'abord d'avoir près d'elle une personne si
+aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure
+peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies,
+commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation
+respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes,
+l'altière favorite et l'austère gouvernante. Louis XIV disait:
+
+«J'ai plus de peine à mettre la paix entre elles qu'à la rétablir en
+Turquie.»
+
+Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se défend; le roi lui rend cette
+justice et commence à reconnaître ses rares mérites. A la fin de 1674, il
+lui avait donné la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la
+marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies
+savamment, les hypocrisies raffinées, les calculs machiavéliques que ses
+détracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses intérêts se
+concilient avec ses devoirs, que la piété qui pour elle est un but
+devienne un moyen, en est-elle, complètement responsable?
+
+Veut-elle éloigner Mme de Montespan, qui a été, il est vrai, sa
+protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blâmer? Non, assurément.
+Aura-t-elle l'idée de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan
+avait supplanté son amie Mlle de La Vallière? En aucune manière. Lorsque
+Louis XIV, fatigué de l'orgueil et des violences de la favorite «tonnante
+et triomphante», l'éloignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle
+d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains
+de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une façon si
+soudaine, qu'on osera soupçonner contre toute justice Mme de Montespan de
+l'avoir empoisonnée, Mme de Maintenon aura-t-elle l'idée de remplacer
+la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir
+le roi, le ramener à la reine.
+
+Ce but, elle l'atteindra.
+
+C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile
+gouvernante, mais elle est désormais vaincue. Sans doute il est dur pour
+cette fière Mortemart, qui a toujours tenu tête au Grand Roi, qui a
+regardé en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a
+tirée de la misère, devant une institutrice de sept ans plus âgée qu'elle;
+mais qu'y faire? «Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les
+courtisans suivent son exemple[1].» Mme de Sévigné écrivait, le 6 avril
+1680: «Mme de Montespan est enragée. Elle pleura beaucoup hier. Vous
+pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus
+outragé par la haute faveur de Mme de Maintenon.» A la même époque, Mme de
+Maintenon écrivait: «Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un
+chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en
+sommes pas mieux pour cela.»
+
+[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]
+
+La position de Mme de Maintenon est désormais inattaquable: elle n'a plus
+besoin de se faire un piédestal du berceau de ses élèves; elle a
+maintenant, pour elle-même, sa place marquée à la cour. On la recherche,
+on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours à son château de Maintenon,
+les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme
+dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France,
+c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la reçoivent à Schlestadt. «Si Mme
+la dauphine, écrit Mme de Sévigné, croit que tous les hommes et toutes les
+femmes aient autant d'esprit que cet échantillon, elle sera bien
+trompée[1].» Ce bien qu'elle a tant désiré, la considération, Mme de
+Maintenon le possède enfin. Le parti dévot la regarde comme un oracle. Les
+prélats les plus éminents la tiennent en haute estime; c'est elle qui
+travaille avec eux à la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche
+de la reine; c'est elle qui, avec son éloquence insinuante et douce,
+plaide à la cour la cause de la morale et de la religion.
+
+[Note 1: Lettre du 14 février 1680.]
+
+
+
+
+V
+
+
+LA DAUPHINE DE BAVIÈRE
+
+
+A côté des types dominateurs qui s'imposent à l'attention de la postérité,
+il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces,
+plus recueillies, qui de leur vivant restèrent dans l'ombre, dans le
+silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de
+réserve même au delà du tombeau. Des princesses se sont rencontrées, que
+le tumulte du monde, l'éclat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont
+pu arracher à leur tristesse native, qui ont été humbles et timides au
+milieu des grandeurs, qui se sont fait à elles-mêmes une solitude, et qui,
+suivant les expressions de Bossuet, ont trouvé dans leur oratoire, malgré
+toutes les agitations de la cour, le carmel d'Élie, le désert de Jean et
+la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.
+
+Il y a dans le sourire de ces femmes un mélange d'indulgence et de
+douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bonté. Elles
+semblent n'avoir occupé les situations les plus hautes que pour nous
+inspirer des réflexions philosophiques et des pensées chrétiennes; pour
+nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les
+palais; que les choses extérieures ne donnent point les véritables joies;
+que «la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la
+santé un nom trompeur [1]».
+
+[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]
+
+Parmi ces figures plaintives, pâles apparitions de l'histoire dont la
+carrière peu féconde en péripéties dramatiques renferme des enseignements
+chrétiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de
+Ferdinand, électeur, duc de Bavière, dauphine de France. La vie de cette
+princesse, née en 1660, mariée en 1680 au fils de Louis XIV, morte à
+Versailles en 1690, à l'âge de vingt-neuf ans, pourrait se résumer par un
+seul mot: mélancolie. C'était une de ces natures dépaysées sur la terre et
+aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: «La
+terre, son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la
+recevoir; elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du Roi
+des rois.» Son éducation avait été austère. La cour de Munich ressemblait
+à un couvent. «On s'y levait tous les jours à 6 heures du matin, on y
+entendait la messe à 9, on dînait à 10, on assistait aux vêpres tous les
+jours, et il n'y avait plus personne à 6 heures du soir, heure à laquelle
+on soupait, pour se coucher à 7[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires de Coulanges_.]
+
+La jeune princesse, loin de se laisser éblouir par l'éclat de sa nouvelle
+fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et
+patriarcale où elle avait passé son enfance. Dès qu'elle parut dans sa
+nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle
+n'était point belle; mais sa grâce, ses manières, sa dignité naturelle, et
+plus que cela, son mérite, son instruction, sa bonté, lui donnaient du
+charme. Une des personnes envoyées à sa rencontre par Louis XIV écrivait
+au roi: «Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier
+coup d'oeil, et vous en serez fort content.» Elle accueillit Bossuet avec
+une courtoisie parfaite à Schlestadt: «Je prends part à tout ce que vous
+avez enseigné à M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie,
+de me donner à moi-même vos instructions, et soyez assuré que je
+m'efforcerai d'en profiter.»
+
+Le grand évêque fut frappé du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte
+connaissance des langues vivantes de l'Europe, et même de la langue de
+l'Église, qu'on lui avait apprise dès son enfance. Bossuet était sincère
+lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: «Nous l'avons admirée dès
+qu'elle parut, et le roi a confirmé notre jugement [1].» Nommé premier
+aumônier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt à Versailles. Dans
+le trajet eut lieu une cérémonie qui contrastait avec les transports de
+joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entrée
+en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le
+front, dans la chapelle seigneuriale du château de Brignicourt-sur-Saulx:
+«Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tirée de la poussière; il
+t'y faudra retourner un jour.»
+
+[Note [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]
+
+Hélas! dix ans après, la prédiction s'accomplira, et la princesse,
+assistée à son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles
+paroles de ce mercredi des Cendres [2].
+
+[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet
+précepteur du Dauphin_.]
+
+
+Louis XIV fit à sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus
+amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour
+seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles
+de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le
+roi venait l'après-dînée passer plusieurs heures dans la chambre de la
+princesse, où il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait à cette
+visite le temps qu'il donnait autrefois à Mme de Montespan.
+
+Les premières années du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son
+mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui témoignait alors
+un sincère attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne,
+causa des transports d'allégresse non seulement à la cour, mais dans la
+France entière. La joie tenait du délire. Chacun se donnait la liberté
+d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui
+mordit le doigt, et, l'entendant crier: «Sire, dit-il, je demande pardon à
+Votre Majesté; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris
+garde à moi.»
+
+[Note 1: L'abbé de Choisy, _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis
+XIV_.]
+
+C'étaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le
+peuple, qui faisait des feux de joie, brûlait jusqu'aux parquets destinés
+à la grande galerie: «Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en
+souriant, nous aurons d'autres parquets.»
+
+Il montrait le nouveau-né à la foule, et l'air retentissait d'acclamations
+enthousiastes.
+
+Le lendemain, Mme de Maintenon écrivait à son amie Mme de Saint-Géran: «Le
+roi a fait un fort beau présent à Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras
+un moment le petit prince. Il félicita Monseigneur comme un ami; il donna
+la première nouvelle à la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est
+adorable. Mme de Montespan sèche de notre joie. Nous vivons avec toutes
+les apparences d'une sincère amitié. Les uns disent que je veux me mettre
+en place, et ne connaissent ni mon éloignement pour ces sortes de
+commerce, ni l'éloignement que je voudrais en inspirer au roi.
+Quelques-uns croient que je veux le ramener à Dieu. Il y a un coeur mieux
+fait sur lequel j'ai de plus grandes espérances[1].»
+
+[Note 1: 7 août 1682.]
+
+Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage
+du côté de la religion. Le temps des scandales était passé. Tout nuage
+avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Thérèse. Les
+querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon étaient apaisées. Ces
+deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout où elles
+se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives
+et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans être au fait
+des intrigues de la cour aurait cru qu'elles étaient les meilleures amies
+du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de
+Maintenon: «Le roi ne m'a jamais traitée avec autant de tendresse que
+depuis qu'il l'écoute.»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+L'année 1683 s'annonçait donc comme devant être heureuse pour la compagne
+de Louis XIV. Mais la mort s'avançait à grands pas. Une maladie
+foudroyante allait enlever la reine, âgée seulement de quarante-cinq ans.
+
+Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: «Elle marche
+avec l'Agneau, car elle en est digne», cette reine, qui portait le manteau
+fleurdelisé comme un cilice, cette pieuse Marie-Thérèse mourut comme elle
+avait vécu, avec une douceur angélique. Louis XIV, qui lui avait donné
+tant de soucis, la pleura sinçèrement: «Eh quoi! s'écriait-il, il n'y a
+plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et
+cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand
+mérite.... Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné.»
+
+Louis XIV, si souvent et si justement accusé d'égoïsme, s'était cependant
+déjà montré capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa
+mère. Il écrivit dans les Mémoires destinés au dauphin:
+
+«Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'était pas
+possible qu'un fils attaché par les liens de la nature pût voir mourir sa
+mère sans un excès de douleur, puisque ceux-là mêmes contre lesquels elle
+avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empêcher de la regretter et
+d'avouer qu'il n'avait jamais été une piété plus sincère, une fermeté plus
+intrépide, une bonté plus généreuse. La vigueur avec laquelle cette
+princesse avait soutenu ma dignité, quand je ne pouvais pas la défendre
+moi-même, était le plus important et le plus utile service qui me pût être
+jamais rendu... Mes respects pour elle n'étaient point de ces devoirs
+contraints que l'on donne seulement à la bienséance.
+
+«Cette habitude que j'avais formée de n'avoir ordinairement qu'un même
+logis et qu'une même table avec elle, cette assiduité avec laquelle on me
+voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgré l'empressement de mes
+plus importantes affaires, n'était point une loi que je me fusse imposée
+par raison d'État, mais une marque du plaisir que je prenais en sa
+compagnie.»
+
+Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a écrit ces lignes ne manquait
+pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur,
+ce déchirement qui vous arraché la moitié de votre âme: la perte d'une
+mère. Mlle de Montpensier, témoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche,
+dit qu'au moment où elle rendit le dernier soupir, Louis XIV «étouffait,
+on lui jetait de l'eau, il étranglait». Il versa toute la nuit des
+torrents de larmes.
+
+La mort de la reine Marie-Thérèse ne lui causa pas de si cruelles
+angoisses; mais il n'en témoigna pas moins à cette occasion une très vive
+sensibilité.
+
+«La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de
+Maintenon, que je voyais de près, me parut sincère et fondée sur l'estime
+et la reconnaissance. Je ne dirai pas la même chose des larmes de Mme de
+Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon,
+sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est
+qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses
+actions, fondé sur celui de son esprit, et peut-être sur la crainte de
+retomber entre les mains de monsieur son mari.»
+
+Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Thérèse mourut, au château de
+Versailles, dans la chambre à coucher dont nous avons déjà eu plusieurs
+fois l'occasion de parler[1]. Après la mort de la reine, cette pièce fut
+occupée par la dauphine, qui devenait, au point de vue hiérarchique, la
+femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa
+belle-fille le centre le plus brillant de France.
+
+[Note 1: Salle N° 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+
+«Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare
+en bijoux et en étoffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste
+composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se
+trouvaient présentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de
+les jouer avec elle, et même avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut à la
+mode, et avant que le roi eut sagement défendu un jeu aussi dangereux, il
+le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de
+louis que les particuliers mettaient de petites pièces [1].»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._]
+
+Cependant, malgré toutes les distractions de la cour, la dauphine se
+laissait envahir par une invincible tristesse. Elle étouffait dans cette
+atmosphère d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Dégoûtée de
+ce «pays où les joies sont visibles et les chagrins cachés, mais réels»,
+où «l'empressement pour les spectacles, les éclats et les applaudissements
+aux théâtres de Molière et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets,
+les carrousels» couvrent tant d'inquiétudes et de craintes, elle trouvait,
+comme La Bruyère, «qu'un esprit sain puise à la cour le goût de la
+solitude et de la retraite.»
+
+Malgré toutes ses prévenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne
+parvint pas à lui faire aimer le monde, et elle ne put se décider à tenir
+un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie à Versailles dans
+les petites pièces contiguës à ses appartements, en n'ayant pour toute
+compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse
+Palatine représente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de
+Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la
+dauphine en chartre privée et de l'empêcher de répondre aux attentions
+gracieuses du roi.
+
+Le dauphin lui-même, fatigué du perpétuel tête-à-tête de sa femme et de
+cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne
+comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient
+dans son intérieur. Soit timidité, soit défiance d'elle-même, la dauphine
+n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui échappait et
+accepta son sort avec une résignation douloureuse. Le dauphin prit
+l'habitude de passer une partie de ses journées et de ses soirées entre
+Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine
+s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'où elle ne voulait sortir à
+aucun prix, et elle finit par être abandonnée de toute la cour et même du
+roi, qui désespéra de la consoler.
+
+Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: «Peut-être que les
+bonnes qualités de cette princesse contribuèrent à son isolement. Ennemie
+de la médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre
+la raillerie et la malignité du style de la cour, d'autant moins qu'elle
+n'en entendait pas les finesses.» Mme de Caylus ajoute cette judicieuse
+observation: «J'ai vu les étrangers, ceux même dont l'esprit paraissait le
+plus tourné aux manières françaises, quelquefois déconcertés par notre
+ironie continuelle.»
+
+Un tableau peint par Delutel, d'après Mignard [1], représente la dauphine
+entourée de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vêtu d'un habit de
+velours rouge, est assis près d'une table et caresse un chien. De l'autre
+côté de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry
+[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un
+coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du
+Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours
+soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, répandent des
+fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quiétude et
+d'apaisement. Mais le tableau, allégorique bien plus que réel, ne montre
+pas la princesse sous son jour véritable. Ses chagrins, ses souffrances,
+ses noirs pressentiments, y sont dissimulés.
+
+[Note 1: N° 2116 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+[Note 2: Le duc de Berry, né le 31 août 1686.]
+[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), né le 19
+décembre 1683.]
+[Note 4: Le duc de Bourgogne, né le 6 août 1682.]
+
+Ce n'est point là l'image fidèle de la femme dont Mme de Lafayette a dit
+dans ses Mémoires: «Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle
+et ne prend aucune part aux fêtes. Elle a une fort mauvaise santé et une
+humeur triste qui, joint au peu de considération qu'elle a, lui ôte le
+plaisir qu'une autre que la princesse de Bavière sentirait de toucher
+presque à la première place du monde.»
+
+Loin de se réjouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, où
+s'était écoulée si modestement son enfance, et disait à une autre
+Allemande, Mme la duchesse d'Orléans (la princesse Palatine): «Nous sommes
+toutes les deux malheureuses; mais la différence entre nous, c'est que
+vous vous êtes défendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu
+à toute force venir ici. J'ai donc mérité mon malheur plus que vous.»
+
+Elle pensait, comme Massillon, que «la grandeur est un poids qui lasse»,
+que «tout ce qui doit passer ne peut être grand; ce n'est qu'une
+décoration de théâtre; la mort finit la scène et la représentation; chacun
+dépouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain
+comme l'esclave est rendu à son néant et à sa première bassesse.»
+
+La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la
+faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de répéter qu'elle se
+sentait irrévocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien
+que ses souffrances physiques et morales n'étaient que trop réelles,
+souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: «Il faudra que je meure
+pour me justifier,» disait-elle.
+
+Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funèbre de la reine
+Marie-Thérèse: «Les âmes innocente sont, elles aussi, les pleurs et les
+amertumes de la pénitence.» La mélancolie et la piété ne sont pas
+incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses
+nuages, et le Christ lui-même a pleuré.
+
+Courte en durée, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte
+d'un voile sombre. Cette jeune princesse, à qui la Providence paraissait
+d'abord réserver les destinées les plus brillantes, devait mourir à
+vingt-neuf ans, épuisée par le chagrin et consumée par une maladie de
+langueur.
+
+La terre, qui était pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs,
+mériter peu de regrets.
+
+Elle mourut «volontiers et avec calme», suivant les expressions de la
+duchesse d'Orléans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir,
+elle avait dit à cette princesse, sa compagne d'infortune: «Aujourd'hui,
+je vous prouverai que je n'ai pas été folle en me plaignant de mes
+souffrances.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON
+
+
+«J'ai fait une étonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis
+où vous me voyez sans l'avoir désiré, sans l'avoir espéré, sans l'avoir
+prévu. Je ne le dis qu'à vous, car le monde ne le croirait pas.»
+
+Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les
+demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins étranges que
+les réalités de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, âgée de
+cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'être
+son époux, elle dut se croire le jouet d'un rêve. On serait tenté de
+s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant
+déjà perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le
+contraire.
+
+L'année où Louis XIV épousa la veuve de Scarron fut l'apogée, le zénith de
+l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait été plus imposant,
+jamais sa fière devise: _Nec pluribus impar_, n'avait été plus
+éblouissante. C'était l'époque où, en face de ses ennemis immobiles, il
+agrandissait et fortifiait les frontières du royaume, conquérait
+Strasbourg, bombardait Gênes et Alger, achevait les constructions
+fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et
+l'idole de la France. Ses sentiments à l'égard de Mme de Maintenon étaient
+des plus complexes. Il y avait là un calcul de raison et un entraînement
+de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une
+inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens français
+subjugué par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme éminente, et
+l'imagination espagnole, séduite par l'idée d'avoir arraché cette femme
+d'élite à la misère pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV,
+essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de
+Maintenon avait reçu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et
+que les conseils de cette femme, qui savait rendre la dévotion aimable et
+attrayante, lui semblaient être autant d'inspirations d'en haut.
+
+Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont
+le prestige ait survécu à la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme
+Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation
+merveilleuse. En la voyant, on pensait à ces belles journées où les rayons
+du soleil, pour avoir perdu de leur éclat, n'en ont pas moins encore une
+douceur pénétrante: «Elle n'était pas jeune; mais elle avait des yeux vifs
+et brillants, l'esprit pétillait sur son visage [1].»
+
+[Note 1: L'abbé de Choisy.]
+
+Saint-Simon lui-même, son impitoyable détracteur, est obligé d'avouer
+«qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grâce incomparable à tout, un air
+d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux,
+juste, en bons termes et naturellement éloquent et court.»
+
+Lamartine, cet admirable génie qui avait l'intuition de toutes choses, a
+défini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: «En s'attachant à Mme
+de Maintenon, il croyait presque s'attacher à la vertu. Les charmes de la
+confiance, de la piété, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste,
+l'orgueil d'élever jusqu'à soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire à
+l'honneur du roi, la sûreté des conseils qu'il trouvait dans cette femme
+supérieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru
+jusqu'à une absolue domination l'empire féminin et viril à la fois de Mme
+de Maintenon [2].»
+
+[Note 2: Lamartine, _Étude sur Bossuet_.]
+
+Au moment même où la reine venait de rendre l'âme, M. de La Rochefoucauld
+l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui
+avait dit: «Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de
+vous[1].»
+
+[Note 1: Arnauld, lettre à M. de Vancel, 3 juin 1688.]
+
+On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de
+Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas à être démentie. Le roi préférait
+Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de
+l'Europe; à peine veuf, il lui avait offert sa main.
+
+M. Lavallée, qui a étudié avec tant de conscience la vie de Mme de
+Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois
+indiquer la date précise, l'époque où fut contracté le mariage secret. Il
+fut mystérieusement célébré, dans un oratoire particulier de Versailles,
+par l'archevêque de Paris, en présence du Père de La Chaise, qui dit la
+messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de
+Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en
+parle avec horreur, comme de «l'humiliation la plus profonde, la plus
+publique, la plus durable, la plus inouïe»; humiliation «que la postérité
+ne voudra pas croire, réservée par la fortune, pour n'oser ici nommer la
+Providence, au plus superbe des rois». Tel n'était point l'avis d'Arnauld:
+«Je ne sais pas, écrivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage,
+contracté selon les règles de l'Église. Il n'est humiliant qu'aux yeux des
+faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'être pu résoudre à
+épouser une femme plus âgée que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce
+mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la
+vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents
+qui le délassent de ses grandes occupations[1].»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle était trop
+intelligente, elle avait jeté sur les problèmes de la destinée humaine un
+regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas être en même temps
+saisie de tristesse. C'est elle qui écrivait: «Avant d'être à la cour, je
+pouvais me rendre témoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais
+j'en ai bien tâté depuis, et je crois que je n'y pourrais résister si je
+ne pensais que c'est là où Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'à
+servir Dieu.»
+
+Cette mélancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de
+Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant
+plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voilà une femme qui, à
+cinquante ans, arrive à une situation véritablement prodigieuse et
+s'empare d'un souverain dans tout l'éclat, dans tout le prestige de la
+victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habileté voisine de
+l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus
+riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une
+n'aurait été fière de s'unir au Grand Roi; une femme qui, après avoir été
+plusieurs fois réduite à la misère, devient la personnalité la plus
+importante de France après Louis XIV! Et cependant elle n'est pas
+heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les
+lettres qu'il lui adresse, s'il est forcé de passer quelques jours loin
+d'elle, sont conçues dans le style de celle-ci:
+
+«Je profite de l'occasion du départ de Montchevreuil pour vous attester
+une vérité qui me plaît trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je
+vous chéris toujours, que je vous considère à un point que je ne puis
+exprimer, et qu'enfin, quelque amitié que vous ayez pour moi, j'en ai
+encore plus pour vous, étant de tout mon coeur tout à fait à vous[1].»
+
+[Note 1: Lettre écrite pendant le siège de Mons, avril 1691.]
+
+Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degré à
+franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle
+n'a pu changer en trône son fauteuil presque royal? En aucune manière.
+Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeurée triste toujours, et son
+frère aurait pu encore lui dire:
+
+«Aviez-vous donc promesse d'épouser le Père éternel?»
+
+Pendant plus de trente ans, elle devait régner sans partage sur l'âme du
+plus grand des rois, et ce n'était pas seulement le monarque, c'était la
+monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour
+était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les
+dames de Saint-Cyr dans leurs notes: «Des parlements, des princes, des
+villes, des régiments s'adressaient à elle comme au roi; tous les grands
+du royaume, les cardinaux, les évêques, ne connaissaient pas d'autre
+route.» Elle était au point culminant du crédit, de la considération, de
+la fortune, et cependant, je le répète, elle n'était pas heureuse!
+
+Fénelon lui écrivait, le 14 octobre 1689:
+
+«Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour
+vous, il veut vous crucifier par des prospérités apparentes, et vous
+montrer à fond le néant du monde par la misère attachée à tout ce que le
+monde lui-même a de plus éblouissant.» Arrivée au faîte des grandeurs, Mme
+de Maintenon éprouvait cette inquiétude, cette fatigue, qui est presque
+toujours la compagne de l'ambition même satisfaite. Elle était tentée de
+dire avec La Bruyère:
+
+«Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi tant m'inquiéter sur ce
+qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point le tourment que
+je me donne. Trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne
+voyait qu'à force de lever la tête; nous disparaîtrons, moi qui suis si
+peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui
+j'espérais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens,
+c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine.»
+
+Arrivée à une incroyable élévation, la femme du plus grand roi de la terre
+regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-même qui l'a dit,--«comme la
+cane regrette sa bourbe.» Instruite par l'expérience, elle constatait avec
+La Fontaine:
+
+Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit,
+fatigué du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux
+jours de la médiocrité, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon,
+ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle
+possédait deux trésors bien autrement précieux, qui lui appartenaient dans
+la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du
+Roi-Soleil; deux trésors vraiment beaux, vraiment inestimables: la
+Jeunesse et la Gaieté.
+
+
+
+
+VII
+
+
+L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON
+
+
+Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus
+edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon à Versailles; cet
+appartement célèbre, où, pendant trente années, Louis XIV passa une grande
+partie de ses journées et de ses soirées, n'est plus maintenant qu'un
+petit musée, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles
+de la Révolution française. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un
+portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui
+rappelle l'illustre compagne du Grand Roi.
+
+La pensée générale qui a présidé à la restauration du palais pouvait
+avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue
+patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle
+était absolument défectueuse.
+
+Placer les fastes de la Révolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la
+Monarchie de droit divin, c'était enlever toute sa physionomie à la
+demeure du Grand Roi. L'image de Napoléon n'est pas plus à sa place à
+Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne
+Vendôme.
+
+Toutefois, si l'on veut être juste, il ne faut pas oublier que
+Louis-Philippe, dans les réparations de Versailles, était loin d'avoir ses
+coudées franches. Un souffle révolutionnaire si violent circulait dans
+toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue
+était chose très difficile et paraissait peu opportune. Au moment où
+l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_:
+«Ici fut le siège d'un empire puissant; ces lieux maintenant si déserts,
+jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs où règne un
+morne silence retentissaient des cris d'allégresse et de fêtes, et
+maintenant voilà ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre
+squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des
+rois est devenu le repaire des bêtes fauves! Comment s'est éclipsée tant
+de gloire? [1]»
+
+[Note 1: Volney, _les Ruines._]
+
+Telle était l'état de dégradation du château de Versailles, quand
+Louis-Philippe entreprit de le réparer, malgré les criailleries des
+iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put défendre le palais du
+Roi-Soleil qu'en le plaçant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des
+gloires républicaines et impériales. Pour se faire pardonner une tentative
+contraire aux intérêts destructeurs des démagogues, qui ont l'horreur du
+passé, il dut faire des commandes à une foule d'artistes de second ordre,
+dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par
+le mérite. De là ce mélange entre les genres les plus disparates; de là
+cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout étonnées de se
+trouver côte à côte; de là ce Panthéon qui a le caractère d'une Babel.
+
+M. Lavallée le dit avec beaucoup de raison: «Le musée national a fait
+subir à l'intérieur du château de Versailles une transformation complète.
+L'intention de ce musée était excellente, l'exécution n'y a pas répondu.
+Entreprise par des hommes peu versés dans l'histoire du XVIIe siècle, elle
+a malheureusement bouleversé les parties les plus intéressantes du
+château, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque
+méconnaissable aujourd'hui, est occupé par trois salles des campagnes de
+1793, 1794, 1795.»
+
+L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit à un vestibule. A
+gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite,
+faisant face à cette salle, était le logement de Mme de Maintenon. C'est à
+peine aujourd'hui si l'on en découvre les traces.
+
+[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musée_, par M. Soulié.]
+
+Non seulement, en effet, il est entièrement démeublé, mais il est
+rapetissé, à cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour
+continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux
+l'ancien appartement de la compagne du roi.
+
+Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de
+quatre pièces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une
+seule pièce [2]. Après venait la chambre à coucher de Mme de Maintenon[3].
+
+[Note 2: Salle no. 141, _id._]
+[Note 3: Salle no. 142, _id._]
+
+Cette salle, qui a été subdivisée lors de l'établissement des galeries
+historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second étage,
+formait, sous Louis XIV, une grande pièce éclairée par trois fenêtres.
+Entre la porte où l'on y entrait et la cheminée actuellement détruite[4],
+étaient, dit Saint-Simon: «le fauteuil du roi adossé à la muraille, une
+table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.
+
+[Note 4: Cette cheminée se trouvait au fond de la pièce à droite du
+tableau représentant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._]
+
+De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas rouge et un fauteuil où
+se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin,
+son lit dans un enfoncement [1]. Vis-à-vis les pieds du lit, une porte et
+cinq marches [2].»
+
+[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon était dans la partie actuellement
+occupée par l'escalier de stuc construit sous le règne de Louis-Philippe,
+et qui continue l'escalier de marbre.]
+
+[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient à monter dans la quatrième et
+dernière pièce de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle
+N° 143 de la _Notice_), ont été supprimées, le sol de cette dernière ayant
+été baissé.]
+
+Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, «ils étaient chacun dans
+leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la
+cheminée, elle du côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la
+porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le
+ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac.»
+
+En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. «Je ne sais, a dit M.
+Lavallée [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se
+contenterait de cette chambre unique où Louis XIV venait travailler, où
+Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour,
+où tout le monde passait, disait-elle, comme dans une église.
+
+[Note 3: Introduction aux _Curiosités historiques_ sur Louis XIII, Louis
+XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]
+
+Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même, n'étaient pas plus
+commodément logés. Tout avait été sacrifié au faste, à l'éclat, à la
+représentation dans ce magnifique château. Louis XIV était perpétuellement
+en scène et y tenait sans interruption son rôle de roi; mais au milieu de
+toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait
+pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses
+pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes
+parts.»
+
+Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV,
+jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait
+ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitôt à la messe, où elle
+communiait trois ou quatre fois par semaine. La journée se passait en
+bonnes oeuvres, en écritures, en visites à Saint-Cyr. Le roi venait
+régulièrement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait
+jusqu'à 10, heure où il allait souper.
+
+Le train de maison de Mme de Maintenon était modeste. Le roi lui donnait
+quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses
+étrennes, et cette somme passait presque tout entière en aumônes. Auprès
+d'elle étaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours
+d'adversité, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux.
+Son rang, qui la plaçait entre les simples particuliers et les reines,
+n'étant pas bien déterminé, il eût été difficile qu'elle vécût
+habituellement au milieu de l'étiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle
+guère de son appartement. «Son élévation, dit Voltaire, ne fut pour elle
+qu'une retraite.»
+
+Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout près d'elle la cour
+s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et
+qui conduit à la fois aux appartements de la dauphine[1], à ceux de Mme de
+Maintenon et à ceux de Louis XIV, est sans cesse encombré par ces hommes
+«qui sont maîtres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui
+dissimulent les mauvais offices, sourient à leurs ennemis, déguisent leurs
+passions[2]». C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et
+au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans
+l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, où ils
+attendent le lever du monarque.
+
+[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thérèse, les appartements de la reine
+étaient occupés par la dauphine.]
+[Note 2: La Bruyère, _De la Cour_.]
+[Note 3: Salle N° 120 de la _Notice du Musée_.]
+[Note 4: Salle N° 121, _id_.]
+
+
+ Avec vos brillantes hardes
+ Et votre ajustement,
+ Faites tout le trajet de la salle des gardes;
+ Et vous peignant galamment,
+ Portez de tous côtés vos regards brusquement;
+ Ne manquez pas, d'un haut ton,
+ De les saluer par leur nom,
+ De quelque rang qu'ils puissent être.
+ Cette familiarité
+ Donne à quiconque en use un air de qualité.
+ Grattez du peigne à la porte
+ De la Chambre du roi,
+ Ou si, comme je prévoi,
+ La presse s'y trouve trop forte,
+ Montrez de loin votre chapeau,
+ Ou montez sur quelque chose
+ Pour faire voir votre museau;
+ Et criez sans aucune pause,
+ D'un ton rien moins que naturel:
+ Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].
+
+[Note 1: Molière, _Remerciement au Roi_.]
+
+La chambre des Bassans[2], ainsi nommée parce qu'on y voit des tableaux de
+ce maître, est le salon d'attente qui précède la chambre à coucher de
+Louis XIV. Il y a plusieurs entrées différentes: l'entrée familière pour
+les princes, la grande entrée pour les grands officiers de la couronne; la
+première entrée pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entrée;
+l'entrée de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le
+cérémonial est réglé de la manière la plus précise. Le garçon de la
+chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et
+les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et
+se referme immédiatement.
+
+[Note 2: _État de France_ en 1694.]
+
+«On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et
+des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir
+les portes étant fermées, il n'est pas permis d'ouvrir soi-même la porte;
+mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1].»
+
+[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musée_. Sous Louis XIV, cette
+salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, était divisée en
+deux pièces: la première était la chambre des Bassans; la seconde servit
+de chambre à coucher au roi jusqu'en 1691, année ou il s'installa dans la
+salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'à sa mort.]
+
+A 8 heures, Louis XIV se lève et fait sa prière. Puis il sort de la
+balustrade de son lit, et il dit: «Au conseil!» Jusqu'à midi et demi, il
+travaille avec ses ministres. Ensuite, escorté par les princes, les
+princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend à la messe,
+traversant la galerie des Glaces, où tout individu peut le voir, lui
+présenter un placet, et même lui parler. Il passe par les salons de la
+Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus et de
+l'Abondance[2], et arrive à la chapelle, qui s'élève dans toute la hauteur
+du rez-de-chaussée et du premier étage[3]. En bas se trouvent l'autel et
+la chaire, où prêchent tour à tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le
+haut est occupé par les tribunes.
+
+[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements
+du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice
+du Musée_.]
+[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle
+actuelle, qui ne fut inaugurée qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de
+la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entrée aux grands.]
+
+«Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent
+debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les
+faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à
+qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqués. On ne
+laisse point de voir dans cet usage une espèce de subordination, car ce
+peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1].»
+
+[Note 1: La Bruyère, _De la Cour_.]
+
+Après la messe, le roi dîne, ordinairement en petit couvert, seul dans sa
+chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses
+jardins, ou courre le cerf, soit à cheval, soit en calèche. Vers 5 ou 6
+heures du soir, il se rend, comme nous l'avons déjà dit, chez Mme de
+Maintenon; et là il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande
+partie de la soirée. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle,
+il va soit à la comédie, soit à l'_appartement_.
+
+[Note: appartements, fut de 1682 à 1710 la chapelle du château. La partie
+du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule
+au-dessous relie l'aile du nord à la partie centrale. C'est sur cet
+emplacement que s'élevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussée et du
+premier étage, la chapelle, dont un tableau, représentant Dangeau reçu
+grand maître de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition
+intérieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musée_ et
+porte le no 164.]
+
+On désigne sous ce nom la réunion de toute la cour dans les grands
+appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description
+curieuse de ces soirées, dont l'usage s'établit dès la première année de
+l'installation définitive de Louis XIV à Versailles. «Le roi, dit le
+_Mercure_, permet l'entrée de son grand appartement de Versailles le
+lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes
+sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'à 10, et ces jours-là sont
+nommés jours d'_appartement_.»
+
+On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique
+escalier que décorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun
+et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi
+nommé parce que les bas-reliefs représentant l'Abondance sont au-dessus de
+la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornée par des tableaux du
+Carrache, du Guide, de Paul Véronèse, que sont dressés les buffets pour
+les rafraîchissements. On trouve le salon de Vénus[3], rempli de meubles
+splendides; puis le salon de Diane[4], où est le billard et où des
+orangers s'épanouissent dans des caisses d'argent.
+
+[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appelé aussi grand escalier du Roi,
+était situé dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de
+Louis XIV. Il fut détruit en 1750, par suite de remaniements faits au
+logement de Louis XV.]
+[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musée_.]
+[Note 3: Salle no 107, _id_.]
+[Note 4: Salle no 108, _id_.]
+
+Le salon de Mars[1], où l'on admire six portraits du Titien, _Jésus et les
+pèlerins d'Emmaüs_ par Véronèse, _la Famille de Darius aux pieds
+d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle où l'on joue. Un _trou-madame_ de
+marqueterie, posé sur une table de velours vert et entouré de pentes de
+velours cramoisi à franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des
+tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle
+suivante est le salon de Mercure[2], où il y a des Carrache, des Titien,
+des Van Dyck; le lit de parade y est dressé.
+
+[Note 1: Salle N° 109 de la _Notice_.]
+[Note 2: Salle N° 110, _id_.]
+
+Puis apparaît le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trône.
+Au fond de la chambre s'élève une estrade couverte d'un tapis de Perse à
+fond d'or. Un trône d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre
+statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siège
+et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le
+_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce
+salon, où Louis XIV donne audience aux ambassadeurs étrangers, et où, les
+jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.
+
+[Note 3: Salle N° 111, _id_.]
+
+Ces jours-là, tout s'agite, tout s'anime. A l'éblouissante clarté des
+lustres, les diamants, les joyaux étincellent.
+
+On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes
+de France. «Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arrêtent à un
+autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener
+pour admirer l'assemblée et la richesse de ces grands appartements.
+Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un
+rang distingué, tant hommes que femmes. La liberté de parler y est
+entière.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la
+voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa
+grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'ont jamais eu un
+pareil honneur. Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne
+veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1].»
+
+[Note 1: _Mercure galant_, décembre 1682.]
+
+A 10 heures, la réunion cesse. C'est le moment où Louis XIV va souper,
+ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la pièce
+qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est là qu'est la nef de vermeil,
+qui a la forme d'un navire démâté. On y enferme, entre des «coussins de
+senteurs», les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent
+devant la nef, même les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du
+roi, quand on passe dans la chambre à coucher.
+
+[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.]
+
+Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, où il reçoit sa famille
+intime, son frère, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il
+cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus
+grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir,
+pendant que le souverain se déshabille. C'est, comme le remarque
+Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a
+l'art de donner l'être à des riens.
+
+La tâche des courtisans est terminée pour aujourd'hui. Les lumières sont
+éteintes. Tout est rentré dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure
+du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La
+Bruyère, «qui est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle et à
+plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.» Là le
+sommeil de la nuit est troublé par les réminiscences d'hier, comme par
+les inquiétudes relatives à demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni
+ses soucis, parce qu'on «se couche et on se lève sur l'intérêt».
+
+
+
+
+VIII
+
+
+LA MARQUISE DE CAYLUS
+
+
+Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristée, apparaissent çà
+et là des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et sémillants
+visages qui éclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravité du
+cérémonial et sur les ennuis de l'étiquette.
+
+Louis XIV aimait la jeunesse. Quant à Mme de Maintenon, qui n'eut jamais
+d'enfants, elle se dédommageait de la cruauté du sort, en veillant, avec
+une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle
+chérissait. C'est ainsi qu'elle fit l'éducation de sa nièce à la mode de
+Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murçay-Villette; un vrai type de
+Française, gaie, rieuse, même un peu caustique, animée, amusante,
+entraînante, entraînée.
+
+Elle mérite une mention spéciale dans la galerie de Versailles, cette
+petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'éventail, cette
+femme d'esprit qui a eu l'honneur d'être citée par Sainte-Beuve comme le
+modèle des qualités exquises dont il résume l'ensemble par ce seul mot:
+l'_urbanité;_ cette enchanteresse à qui Mme de Maintenon disait: «Vous
+savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se
+passer de vous.»
+
+Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673.
+Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-père, avait épousé
+Arthémise d'Aubigné, fille du fameux Théodore-Agrippa d'Aubigné, le
+soldat-poète, l'austère et fougueux calviniste, le fier et satirique
+compagnon d'Henri IV; Théodore-Agrippa d'Aubigné, dont le fils fut père de
+Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murçay avait sept ans, et son
+père, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de
+Maintenon résolut de la convertir au catholicisme.
+
+C'était le moment où Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume.
+L'enfant fut enlevée à sa famille et conduite à Saint-Germain.
+
+«Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je
+trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis à me faire
+catholique, à condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me
+garantirait du fouet. C'est là toute la controverse qu'on employa, et la
+seule abjuration que je fis.»
+
+M. de Murçay-Villette fut d'abord indigné; mais il finit par s'adoucir et
+par embrasser lui-même la religion catholique dans des conditions plus
+sérieuses. Comme le roi l'en félicitait: «C'est la seule occasion de ma
+vie, répondit-il, où je n'ai point eu pour objet de plaire à Votre
+Majesté.»
+
+Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes spéciales comme éducatrice, prit
+plaisir à s'occuper de sa nièce. «On m'élevait, dit celle-ci, avec un soin
+dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien à la
+cour sur quoi elle ne me fît faire des réflexions selon la portée de mon
+esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je
+pensais mal. Ma journée était remplie par des maîtres, la lecture et des
+amusements honnêtes et réglés; on cultivait ma mémoire par des vers qu'on
+me faisait apprendre par coeur; et la nécessité de rendre compte de ma
+lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forçait à y donner de
+l'attention. Il fallait encore que j'écrivisse tous les jours une lettre à
+quelqu'un de ma famille, ou à tel autre que je voulais choisir, et que je
+la portasse tous les soirs à Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la
+corrigeait, selon qu'elle était bien ou mal.»
+
+A treize ans, Mlle de Villette était déjà charmante. Les plus grands
+seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demandèrent sa main. Mme
+de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa nièce des propositions
+si brillantes: «Ma nièce n'est pas un assez grand parti pour vous,
+dit-elle à M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez
+faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai à
+l'avenir comme mon neveu.»
+
+La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation
+de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal placée à faire
+faire à sa charmante nièce un mariage médiocre et lui choisit un époux
+sans mérite, sans fortune et même sans conduite, M. de Tubières, marquis
+de Caylus. La jeune mariée n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui
+donna une modique pension et un collier de perles de dix mille écus.
+
+Mais bientôt, après son mariage, elle eut un logement à Versailles, où sa
+beauté ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
+n'a pas l'admiration facile, s'écrie à propos d'elle: «Jamais un visage si
+spirituel, si touchant, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de
+grâces ni plus d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais de
+créature plus séduisante.» Mme de Caylus fut l'une des héroïnes de ces
+représentations d'_Esther_, dont le souvenir est resté comme l'un des plus
+gracieux épisodes de la seconde moitié du grand règne.
+
+Mme de Maintenon avait fondé en 1685, à Saint-Cyr, tout près de
+Versailles, une maison pour l'éducation gratuite de deux cent cinquante
+«demoiselles nobles et pauvres». La religion et la littérature y étaient
+en grand honneur. Quelques-unes des élèves de la classe des grandes,--_les
+bleues_,--déclamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque,
+Iphigénie_. Mais on s'aperçut vite qu'elles avaient trop de dispositions
+pour le théâtre, et Mme de Maintenon écrivit à Racine: «Nos petites
+viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouée qu'elles ne
+la joueront plus, ni aucune de vos pièces.»
+
+Mais, si la tragédie était ainsi proscrite, on ne renonçait pas à la
+poésie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de
+composer, pour Saint-Cyr, une sorte de poème moral et historique, puisé à
+une source religieuse. On était alors en 1688. Racine avait près de
+cinquante ans, et depuis douze années il avait renoncé au théâtre, tout en
+étant dans la plénitude de l'inspiration et du génie. Les scrupules
+religieux l'éloignaient de la scène. Il avait fait à Dieu le plus héroïque
+des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'était condamné,
+ce grand poète, au silence, et de ses propres mains il avait dételé les
+coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les sphères étoilées
+de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec
+les sentiments qui l'en avaient détourné, il tressaillit. Le poète et le
+dévot allaient enfin être d'accord. De leur alliance naquit _Esther_,
+cette oeuvre exquise, qui tient à la fois de la tragédie et de l'élégie;
+cette pièce, pleine de tendresse et de larmes, digne du poète dont son
+fils a dit: «Mon père était un homme tout sentiment, tout coeur.» Réveillé
+comme d'un long sommeil, Racine avait puisé dans le repos une fraîcheur
+d'impressions, une originalité nouvelle. «A quinze ans, dit M. Michelet,
+Mme de Caylus vit naître _Esther_, en respira le premier parfum, en
+pénétra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'émotion de sa voix, y
+ajouter quelque chose.»
+
+Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun rôle. Mais, un jour que
+Racine était en train de lire à Mme de Maintenon plusieurs scènes de la
+pièce, elle se mit à les déclamer d'une façon si touchante, que ce poète
+enthousiasmé composa pour elle un prologue, celui de la _Piété_.
+
+La première représentation eut lieu à Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le
+vestibule des dortoirs, situé au deuxième étage du grand escalier des
+_demoiselles_, était partagé en deux parties: l'une pour la scène, l'autre
+pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux
+amphithéâtres: l'un, petit, destiné aux dames de la communauté; l'autre,
+plus grand, réservé aux élèves. Sur les gradins d'en haut étaient les plus
+jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en
+bas les plus âgées, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de
+leur classe. La représentation se donnait le jour, mais on avait fermé
+toutes les fenêtres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle,
+étincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphithéâtres
+étaient des sièges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
+spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, à l'honneur d'applaudir
+_Esther_.
+
+Louis XIV arrive à 3 heures de l'après-midi. Aussitôt, la pièce commence.
+D'une voix attendrie et mélodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
+Piété; un murmure d'émotion, d'enthousiasme, circule dans le noble
+auditoire:
+
+ Du séjour bienheureux de la Divinité,
+ Je descends dans ce lieu par la grâce habité;
+ L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
+ Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
+ Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
+ Tout un peuple naissant est formé par mes mains.
+ Je nourris dans son coeur la semence féconde
+ Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
+ Un roi qui me protège, un roi victorieux
+ A commis à mes soins ce dépôt précieux.
+ C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
+ Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides;
+ Pour elles, à sa porte élevant ce palais,
+ Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...
+
+Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et idéale beauté, Mme de
+Caylus ressemble à un ange. Dès les premiers vers du prologue, le succès
+va aux étoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voilà enfin une
+distraction digne du Grand Roi. Comme on se représente bien cette
+animation moitié sainte, moitié profane; ces jeunes filles naïves et
+charmantes, qui disent, avant d'entrer en scène, un _Veni Creator_; ces
+actrices improvisées, qu'électrisent la musique, la poésie, la rampe, et,
+plus encore que tout cela, la présence de celui qui est leur protecteur,
+leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le
+plus grand des poètes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les
+unes que les autres; des vers où tout est noble, idéal, harmonieux; des
+choeurs dont la céleste mélodie est l'hymne de la prière, le cantique de
+l'amour divin; une mise en scène splendide, d'admirables décors, des
+costumes persans où resplendit l'éclat des joyaux de la couronne, et,
+choses plus séduisantes que le prestige du trône, que les rayons de
+l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraîcheur des imaginations, la
+douce et pénétrante poésie des âmes de jeunes filles, quel spectacle! quel
+enivrement! Mlle de Veilhan représente Esther; Mlle de La Maisonfort,
+Élise; Mlle de Lastic, Assuérus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly,
+Zarès; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rôle de Mardochée est joué en
+perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire à
+Racine: «J'ai trouvé un Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur.»
+
+Derrière le décor, le poète surveille les entrées, comme un régisseur de
+la scène. Mlle de La Maisonfort, intimidée, a failli un instant manquer de
+mémoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: «Ah!
+mademoiselle, voici une pièce perdue.»
+
+Et la belle jeune fille se met à pleurer. Aussitôt Racine la console, et,
+tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on
+ferait pour un enfant. Elle rentre en scène et joue comme une actrice
+consommée. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, à qui rien
+n'échappe, dit tout bas: «La petite chanoinesse a pleuré.»
+
+Mme de Maintenon a peine à dissimuler l'extrême joie que lui cause le
+succès de ses chères «filles». Louis XIV, ému et ravi, accorde au poète et
+aux actrices son suffrage, la plus précieuse des récompenses, et, à la fin
+de la représentation, Racine se précipite à la chapelle et tombe à genoux
+dans un élan de reconnaissance.
+
+Les représentations suivantes ont encore plus d'éclat que la première. Mme
+de Caylus prend le rôle d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement
+d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La
+faveur d'une invitation est plus enviée, plus difficile à obtenir qu'un
+voyage à Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient
+debout, la canne à la main, sur le seuil de la porte, jusqu'à ce que tous
+les invités aient pénétré dans l'enceinte. Mme de Sévigné, admise à la
+représentation du 19 février 1689, ne se possède pas de joie. Elle a pour
+voisin le maréchal de Bellefonds, à qui elle communique tout bas ses
+impressions enthousiastes. Le maréchal se lève dans un entr'acte et va
+dire au roi combien il est content. «Je suis auprès d'une dame,
+ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_.»
+
+A la fin de la pièce, Louis XIV adresse quelques paroles à plusieurs des
+spectateurs. Il s'arrête devant Mme de Sévigné et lui parle avec
+bienveillance. La marquise, toute fière d'un tel honneur, a mentionné
+cette conversation dans une de ses lettres:
+
+«Le roi me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Racine
+a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'étonner, je réponds:--Sire, il en a
+beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi;
+elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre
+chose.--
+
+Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa
+l'objet de l'envie.»
+
+Ce dernier mot n'est-il pas caractéristique? La femme la plus spirituelle
+du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parlé. Quel prestige
+que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention
+faisait l'objet de l'envie de toute la cour!
+
+_Esther_ avait eu trop de succès. Soit par piété, soit par jalousie, on ne
+tarda pas à critiquer ces représentations qui avaient été si brillantes.
+Il fallait bien, bon gré malgré, reconnaître le génie du poète, le
+talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce
+mélange de cloître et de théâtre n'était pas une bonne chose; que
+l'amour-propre desjeunes filles serait surexcité par de pareils
+divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assisté aux
+représentations, comme pour les approuver par leur présence. Mais le
+nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, évêque de
+Chartres, se prononça contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
+de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimées, et _Athalie_, commandée après
+le succès d'_Esther_ et déjà apprise par les demoiselles de Saint-Cyr,
+fut jouée, en 1690, sans pompe, sans théâtre, sans décorations, sans
+costume, dans la _classe bleue_, en la seule présence du roi, de Mme de
+Maintenon et d'une dizaine de personnes.
+
+Ce ne furent pas seulement les représentations d'_Esther_ qu'on trouva
+trop mondaines. La jeune femme qui s'y était tant fait admirer, Mme de
+Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur à la cour. Elle avait trop
+d'esprit, trop de gaieté, trop de liberté d'allures et de paroles, pour ne
+pas s'attirer des disgrâces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui
+n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se
+partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde
+était de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prières
+passaient après les plaisirs. Son caractère mobile, malicieux,
+superficiel, ne se prêtait pas à l'austérité d'une dévotion sérieuse, et,
+quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait
+dépaysée. Mariée à un homme sans mérite et toujours en campagne ou à la
+frontière, Mme de Caylus fut, dès le début, livrée à elle-même. Aimant la
+médisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimitié
+pour le plaisir de dire un bon mot, habituée à la société et aux malices
+de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mère, Mme
+de Montespan, en avait les goûts satiriques, Mme de Caylus se moquait un
+peu de tout. C'était là un genre de passe-temps que Louis XIV ne
+pardonnait guère. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
+cour: «On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est être exilée que d'y
+vivre.»
+
+Le roi la prit au mot et lui défendit de reparaître dans «ce pays» où l'on
+s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile à
+se servir de l'arme du ridicule, si meurtrière dans la main d'une jolie
+femme. Il pensait même que cette éducation futile ne faisait que
+médiocrement honneur à Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas intérêt à
+laisser près du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort à
+Saint-Cyr. Aussi la disgrâce de Mme de Caylus fut-elle de longue durée.
+Pendant treize ans, la marquise resta éloignée de la cour et comme en
+pénitence. Elle n'acheta son pardon qu'à force de tenue, de soumission, de
+piété. Mais ce pardon fut complet.
+
+Le 10 février 1707, elle, reparut à Versailles, au souper du roi, et reçut
+le meilleur accueil. Veuve depuis deux années environ, elle n'avait que
+trente-trois ans et ne songeait pas à se remarier. Belle comme un ange et
+plus séduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de
+Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
+Versailles jusqu'à la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite à Paris, où
+elle habita une petite maison contiguë aux jardins du Luxembourg. Elle y
+donnait à souper à des grands seigneurs, à des savants, et son salon était
+un centre intellectuel, où les traditions du XVIIe siècle se perpétuaient
+dans les premières années du XVIIIe. Ce fut là qu'elle mourut en 1729,
+âgée de cinquante-six ans.
+
+Quelques mois avant, elle avait rédigé, sous le titre modeste de
+_Souvenirs_, les courts et spirituels mémoires qui rendront son nom
+immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
+depuis longtemps d'écrire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes
+qu'elle contait si bien. Elle finit par céder à leur prière et jeta sur le
+papier quelques récits, quelques portraits. Quel bijou que ces
+_Souvenirs_, écrits au courant de la plume, sans prétention, sans dates,
+sans ordre chronologique, et où, depuis un siècle, tous les historiens ont
+puisé[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
+lignes que d'interminables volumes! Comme il est féminin et comme il est
+français! Le goût de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend
+sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux précepte:
+«Glissez, mortels, n'appuyez pas!»
+
+[Note 1: Restés manuscrits bien longtemps après sa mort, les _Souvenirs de
+Mme de Caylus_, qui sont inachevés, furent imprimés pour la première fois
+en 1770, à Amsterdam, avec une préface et des notes attribuées à
+Voltaire.]
+
+Elle était de la race de ces écrivains spontanés, qui font de l'art sans
+le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas
+eux-mêmes qu'ils ont la première qualité du style: le naturel.
+
+Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne
+humeur! quelle simplicité! Quel aimable abandon! Quelle jolie série de
+portraits, tous plus vivants, plus animés, plus ressemblants les uns que
+les autres!
+
+
+
+
+IX
+
+
+MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR
+
+
+C'est entourée des religieuses et des élèves d'un asile où l'idée de la
+religion s'unit à celle de la noblesse, où il y a place pour la terre et
+pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'épouse de Louis XIV nous
+apparaît dans son véritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette
+femme qui n'a pas été mère; c'est là où un coeur moins sec, moins égoïste
+qu'on ne le croit, dépense ce qui lui reste de force affective, de
+tendresse.
+
+Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple, à travers la brume
+du passé, la carrière si accidentée, si étonnante, qu'elle a parcourue.
+C'est là qu'elle entend avec émotion le lointain écho des flots orageux
+qui ont battu son berceau, agité sa jeunesse, et qui, souvent encore,
+troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
+elle évoque le temps où, malgré sa naissance illustre, elle était pauvre,
+abandonnée. Elle pense à ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habileté,
+de courage, pour lutter contre la misère. Elle se rappelle les pièges que
+lui avait dressés l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de
+jeune femme, dont la préservèrent sa haute raison et son bon sens; elle
+résume tous les enseignements que son expérience lui suggère. Dans cette
+chapelle, dont le silence n'est pas troublé par le murmure de courtisans
+plus occupés du roi que de Dieu, elle réfléchit à ce que la cour cache
+d'intrigues, de vanités et de déceptions.
+
+Dans ce calme séjour, où la gravité du monastère se trouve heureusement
+tempérée par la grâce de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle
+pense à l'aurore et à la nuit, au berceau et à la tombe. Entre Versailles
+et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithèse vivante:
+Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
+c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr,
+c'est la préface du ciel. Aussi, comme elle préfère son couvent bien-aimé
+à la cour de Marbre, aux appartements du roi, à la galerie des Glaces, aux
+splendeurs du plus beau palais de l'univers!
+
+«Vive Saint-Cyr! s'écrie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgré ses défauts, on y
+est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est
+toujours fête pour moi.»
+
+En pénétrant dans son cher asile, elle est apaisée, consolée:
+
+«Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette
+solitude d'où je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie.»
+
+Et quand elle retourne à Versailles:
+
+«J'éprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est
+là ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est là où toutes les
+passions sont en mouvement: l'intérêt, l'ambition, l'envie et le plaisir.»
+
+Cette préférence de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre,
+sa création, le symbole même de sa pensée, se comprend d'ailleurs
+facilement. C'est là, en effet, que se manifeste le mieux son caractère,
+avec son goût de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et
+de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas
+la religion seule qui lui fait préférer le couvent au palais. A
+Versailles, elle est contrainte, elle est gênée, elle obéit; les rayons du
+soleil royal, bien que pâlissant, ont un prestige et un éclat qui
+l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle
+gouverne. César aurait mieux aimé être le premier dans un village que le
+second à Rome.
+
+Mme de Maintenon trouve plus de plaisir à être la supérieure de religieuses
+que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-être la couronne
+et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas
+besoin; car, là, sa royauté ne soulève point de contestation. Ses moindres
+paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une
+respectueuse émotion, en présence de toute la communauté, y sont l'objet
+d'une admiration unanime. Les religieuses ou les élèves à qui elles sont
+adressées s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est
+presque la reine de France, elle est tout à fait la reine de Saint-Cyr.
+
+Inaugurée le 2 août 1686, la maison d'éducation de Saint-Cyr fut, pendant
+trente années, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y
+rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent à 6 heures du matin,
+allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles,
+édifiant et instruisant les grandes, préférant son rôle d'institutrice à
+tous les amusements et à toutes les splendeurs de Versailles. Rien de
+Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou déplaisant.
+
+«Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront
+gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine à être leur
+intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
+pourvu que mes soins les mettent en état de s'en passer.»
+
+Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de
+la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journée, une heure
+de récréation qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table,
+à converser librement en travaillant à l'aiguille. Mme de Maintenon aimait
+à venir à ces récréations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait à
+des entretiens, à la fois spirituels et édifiants, dont la communauté
+appréciait le charme instructif.
+
+Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter
+Saint-Cyr. Les demoiselles chantèrent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac
+regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont
+les Anglais ont emprunté l'air à la France pour leur _God save the king_).
+Louis XIV sourit à ces frais visages, à ces coeurs pleins d'émotion et de
+reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement à
+Mme de Maintenon:
+
+«Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donné.»
+
+En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:
+
+«Je ne suis pas assez éloquent pour vous bien exhorter; mais j'espère qu'à
+force de vous bien répéter les motifs de cette fondation, je vous
+persuaderai et vous engagerai à y être toujours fidèles. Je n'épargnerai
+ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles à produire
+ce bel effet.»
+
+Pour Louis XIV, Saint-Cyr était une consolation et une expiation, une
+oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage à Dieu et à la France.
+
+«Ce qui me plaît dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles
+aiment l'État, quoiqu'elles haïssent le monde; elles sont bonnes
+religieuses et bonnes Françaises.»
+
+A l'entrée de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la
+bénédiction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les
+prières devaient être puissantes au paradis. Revenant du siège de Mons,
+en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, où son âme se reposait
+des émotions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes
+filles lui reprochait de s'être trop exposé pendant le siège:
+
+«Je n'ai fait que ce que je devais, répondit-il.
+
+--Mais le bien de l'État, répliqua-t-elle, est attaché à la conservation
+de votre personne.
+
+--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un
+autre la remplirait mieux que moi.»
+
+Quant à Mme de Maintenon, son dévouement pour Saint-Cyr va jusqu'à
+l'enthousiasme.
+
+«Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre
+maison tout le royaume.
+
+Je donnerais de mon sang pour communiquer l'éducation de Saint-Cyr à
+toutes les maisons religieuses qui élèvent des jeunes filles. Tout m'est
+étranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont
+moins chers que la dernière des bonnes filles de la communauté.»
+
+Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa
+plume et son aiguille sont également actives, et c'est tout en brodant
+qu'elle fait de véritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus
+grands prédicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des
+religieuses et celui des mères de famille.
+
+«J'en connais, dit-elle, qui sont estimées, respectées et admirées de tout
+le monde; leurs maris sont si charmés d'elles, qu'ils disent avec
+admiration: «Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de
+maître d'hôtel et de gouvernante pour mes enfants.»
+
+Parlant à des novices, elle s'écrie:
+
+«Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne
+religieuse, et rien de si malheureux et de si méprisable qu'une mauvaise.
+Se taire, obéir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
+d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter
+l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se décourager,
+ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
+sous aucun prétexte de consolation innocente, voilà le royaume de Dieu qui
+commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant à Dieu sans
+réserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui
+vous le rendra doux et léger.»
+
+«Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant,
+en écrivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je
+voyais vos demoiselles plier du linge avec une activité qui ne leur
+laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant
+en silence, et ensuite elles chantèrent des cantiques; j'admirais
+l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'éviter tant de péchés, en
+contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un âge si
+dangereux.»
+
+Cette femme blasée, désabusée des vanités de la terre, voudrait inspirer à
+autrui son dégoût des biens qu'elle a possédés. Avec quelle conviction
+dans l'accent elle disait:
+
+«Les princes et les princesses ne sont ordinairement contents nulle part,
+et s'ennuient de tout. A force de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent
+trouver; ils vont de palais en palais, à Meudon, à Marly, à Rambouillet,
+à Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. Ce sont des lieux
+admirables; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant; mais eux s'y
+ennuient parce que l'on s'accoutume à tout, et qu'à la longue les plus
+belles choses ne font plus plaisir et deviennent indifférentes. De plus,
+ce ne sont point ces choses-là qui nous peuvent rendre heureux; notre
+bonheur ne peut venir que du dedans.»
+
+Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon
+s'analysait elle-même avec l'impartialité qu'elle mettait à juger les
+qualités et les défauts de son prochain. C'était comme un perpétuel examen
+de conscience, une méditation continue, une démonstration de l'inanité, du
+néant des grandeurs humaines par la femme qui en avait la connaissance la
+plus approfondie.
+
+Austères et admirables enseignements! Mais toutes les jeunes filles
+sont-elles en état de les comprendre? Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'à
+moitié convaincue. Il en est peut-être parmi elles qui disent qu'après
+tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du monde; qu'elle l'a aimé
+au point de préférer Scarron à un couvent; qu'elle a été, plus qu'aucune
+autre femme, flattée des distinctions et des éloges; que, dans sa
+jeunesse, elle ne laissait pas que d'être fière de ses succès dans les
+brillants salons de l'hôtel d'Albret ou de l'hôtel de Richelieu.
+
+Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement plus d'une que
+la crainte des orages ne dégoûte pas de l'océan, et qui, en dépit des
+sages conseils de Mme de Maintenon, rêvent d'en essayer et de se confier
+aux flots sur une barque ornée de fleurs. Il est rare qu'on soit convaincu
+par l'expérience d'autrui. Ce sont nos propres déceptions, nos propres
+souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon le sait bien, et
+cependant elle ne se décourage pas dans ses exhortations.
+
+«Que ne puis-je, s'écrie-t-elle, faire voir le fond de mon coeur à toutes
+les religieuses, afin qu'elles sentent tout le prix de leur vocation! Que
+ne donnerais-je point pour qu'elles vissent d'aussi près que je le vois de
+quels plaisirs nous cherchons à abréger le songe de la vie!»
+
+En récapitulant l'ensemble de sa destinée, cette femme à l'esprit si
+observateur, si judicieux et si pratique, en arrive à des conclusions qui
+sont toutes, pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint
+asile où elle a marqué d'avance l'emplacement de son cercueil l'affermit
+dans ses pensées fortes et ses réflexions salutaires.
+
+
+
+
+X
+
+
+LA DUCHESSE D'ORLÉANS
+PRINCESSE PALATINE
+
+
+Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon préférait Saint-Cyr
+à Versailles, c'est qu'à Saint-Cyr elle se croyait aimée, tandis qu'à
+Versailles, elle sentait percer, sous une déférence apparente et sous
+d'obséquieuses protestations de dévouement et de respect, la
+malveillance, souvent la haine. Telles personnes qui la voyaient sans
+cesse et lui témoignaient les plus grands égards, la détestaient
+cordialement, et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle s'en
+apercevait toujours. Au premier rang de ces antipathies secrètes contre
+Mme de Maintenon, il faut citer l'inimitié sourde et violente de la
+princesse Palatine, Madame, seconde femme du duc d'Orléans.
+
+Les accusations portées contre l'épouse de Louis XIV par cette Allemande
+impitoyable sont si exagérées et si invraisemblables, qu'elles font plus
+de bien que de mal à la mémoire de celle qui en fut l'objet. Jamais les
+libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants n'ont inventé
+pareilles énormités. C'est un torrent d'injures, une débauche de haine,
+le langage des halles dans le plus beau palais de l'univers. Ce sont des
+calomnies qui ne reculent devant rien.
+
+La femme qui se livrait, dans sa correspondance, à cette fureur de
+diatribes, est, à coup sûr, l'une des figures les plus originales de la
+galerie féminine de Versailles. Physique, moral, style, caractère, tout
+chez elle est bizarre. Ne ressemblant à personne et contrastant avec tout
+ce qui l'entoure, elle sert, en quelque sorte, de repoussoir aux beautés
+fines et délicates de son temps. Aucune femme ne s'est, croyons-nous,
+mieux fait connaître que la princesse Palatine dans ses lettres. Elle y
+est tout entière, avec ses défauts et ses qualités, son curieux mélange
+d'austérité de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs de grande
+dame et ses expressions de femme du peuple, son prétendu dédain pour les
+grandeurs humaines et son amour acharné pour les prérogatives du rang.
+
+C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement tracé le portrait:
+franche et droite, bonne et bienfaisante, grande en toutes ses manières,
+et petite au dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est dû.
+C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, sans envie de
+plaire, mais sans retenue dans ses propos, ayant dans le caractère et dans
+les goûts quelque chose d'âpre et de martial, aimant les chiens, les
+chevaux, la chasse, dure pour elle-même, se guérissant, si par hasard elle
+est souffrante, en faisant à pied deux grandes lieues. Ce qu'elle
+représente exactement par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne
+poétique, sentimentale, rêveuse; c'est l'Allemagne rustique, presque
+farouche.
+
+Traduites en français, les lettres de la princesse Palatine perdent
+beaucoup de leur saveur. C'est en allemand qu'elles ont ce goût de
+terroir, ces allures primesautières, ce ton parfois cynique, parfois
+burlesque, qui en font le principal mérite. Si exagérées, si passionnées
+qu'elles soient, elles valent la peine d'être consultées, même après les
+Mémoires de Saint-Simon. Sans doute, Madame n'a rien du génie de ce Tacite
+français; mais il y a, dans leur style et dans leur destinée, plus d'une
+analogie. Tous deux sont des témoins essentiellement récusables; car tous
+deux ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid des questions
+qui intéressent de trop près leurs rancunes et leurs préjugés. Mais l'un
+et l'autre n'essayent même pas de dissimuler leur partialité; rien n'est
+donc plus facile que de distinguer la vérité à travers leurs mensonges. Si
+elle n'a pas le génie de Saint-Simon, Madame en a les colères, les
+indignations et les haines. Elle est honnête femme comme il est honnête
+homme. Elle aime, comme lui, le droit, la justice et la vérité. Comme lui,
+elle écrit en secret, et se console d'une perpétuelle contrainte par
+l'exagération de sa liberté de style. Comme lui, elle fait de sa plume et
+de son encrier sa vengeance. C'est avec ses propres lettres que nous
+allons essayer de retracer sa physionomie.
+
+Fille de l'électeur palatin Charles-Louis et de la princesse Charlotte de
+Hesse-Cassel, la seconde femme du duc d'Orléans naquit au château de
+Heidelberg. Enfant, elle préférait les fusils aux poupées et annonçait
+déjà les côtés masculins de son caractère. Elle avait dix-neuf ans quand
+son mariage avec le frère de Louis XIV fut décidé.
+
+Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui dépêcha trois évêques
+à la frontière pour l'instruire dans la religion catholique, qui devait
+être désormais la sienne. Les prélats commencèrent leur oeuvre à Metz et
+la terminèrent à leur arrivée à Versailles. La nouvelle duchesse d'Orléans
+était en tous points l'opposé de celle dont Bossuet fit l'oraison funèbre.
+La cour, qui avait admiré dans la première Madame le type de l'élégance et
+de la beauté, trouvait dans la seconde celui de la rudesse et de la
+laideur. Autant l'une était coquette, autant l'autre l'était peu. C'était,
+pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagérer elle-même ce
+qu'elle pensait de son physique: «J'ai de grandes joues pendantes et un
+grand visage, écrivait-elle. Cependant je suis très petite de taille,
+courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais
+bon coeur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux
+annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des
+conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas
+probablement sur toute la terre des mains aussi vilaines que les miennes.
+Le roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon coeur; car,
+n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai
+pris le parti de rire la première de ma laideur, cela m'a très bien
+réussi.»
+
+Si la princesse Palatine n'éblouissait pas la cour, en revanche la cour ne
+l'éblouissait guère. Versailles et ses splendeurs la laissent insensible.
+«J'aime mieux, écrivait-elle, voir des arbres et des prairies que les plus
+beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins ornés de
+statues et de jets d'eau; un ruisseau me plaît davantage que de
+somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment
+plus de mon goût que les oeuvres de l'art et de la magnificence; elles ne
+plaisent qu'au premier aspect, et, aussitôt qu'on y est habitué, elles
+inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie plus.» Ce qu'aimait, ce que
+regrettait Madame, c'était son Rhin allemand, c'étaient les collines où,
+enfant, elle allait voir se lever le soleil, et où elle mangeait des
+cerises avec un bon morceau de pain.
+
+Née dans la religion protestante, instruite rapidement et sommairement
+dans la religion catholique, elle n'y trouvait ni la lumière ni les
+consolations que donne une foi plus éclairée; le mélange de la politique
+et de la religion l'irritait, et on comprend que la révocation de l'édit
+de Nantes ait révolté ses sentiments autant que ses souvenirs
+d'enfance.[1] «Je dois avouer, écrivait-elle non sans raison, que lorsque
+j'entends les éloges qu'on donne en chaire au grand homme pour avoir
+persécuté les réformés, cela m'impatiente toujours. Je ne peux pas
+souffrir qu'on loue ce qui est mal.» Elle déplorait qu'on n'eût pas fait
+comprendre à Louis XIV que «la religion est instituée plutôt pour
+entretenir l'union parmi les hommes que pour les faire se tourmenter et se
+persécuter les uns les autres».--«Le roi Jacques, ajoutait-elle, dit qu'on
+a bien vu Notre-Seigneur Jésus-Christ battre des gens pour les chasser du
+temple, mais qu'on ne trouve nulle part qu'il en ait maltraité pour les y
+faire entrer.»
+
+[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.]
+
+Madame, qui avait l'esprit très observateur, analysait et commentait les
+divers genres de «piété» des courtisans. Ce qui la choquait, ce n'était
+pas la dévotion et la foi sincère qu'elle respectait, c'étaient les
+hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait pas moins contre
+le flot grandissant du scepticisme quand elle écrivait, en 1699, avec
+quelque exagération peut-être: «La foi est tellement éteinte dans ce pays,
+qu'on ne voit presque plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille
+être athée; mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que le même individu
+qui fait l'athée à Paris, joue le dévot à la cour; on prétend aussi que
+tous les suicides que nous avons en si grande quantité depuis quelque
+temps sont causés par l'athéisme.»
+
+La jeune noblesse française, malgré son élégance; son luxe et son entrain,
+ne trouvait pas grâce à ses yeux. Elle déclarait les jeunes gens
+«horriblement débauchés et adonnés à tous les vices, sans en excepter le
+mensonge et la tromperie. Ils regarderaient comme une honte,
+ajoutait-elle, de se piquer d'être gens d'honneur... Le plus incapable
+occupe parmi eux le premier rang; c'est celui-là qu'ils estiment le plus.
+Vous pouvez aisément juger d'après cela quel grand plaisir il doit y avoir
+ici pour les honnêtes gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes
+détails sur la cour, je ne vous cause le même ennui que j'éprouve souvent,
+et que cet ennui ne devienne, à la fin, une maladie contagieuse[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.]
+
+Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend combien la
+princesse Palatine devait se trouver mal à l'aise au milieu d'eux. En
+outre, Allemande jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'être forcée
+de vivre à côté des ennemis de sa patrie, et les incendies du Palatinat
+lui semblaient des flammes infernales.
+
+Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on brûlait les palais et
+les chaumières d'Allemagne, lui devint un objet d'horreur. L'image des
+malheureux expulsés de leurs foyers, pillés, dépouillés, maltraités,
+les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach, de Bade, de Rastadt, de
+Spire, de Worms, lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces images
+comme par des fantômes, elle avait des angoisses, des désespoirs
+patriotiques, et, dans ce fastueux palais de Versailles, elle se sentait
+comme en prison:
+
+«Dût-on m'ôter la vie, s'écriait-elle, il m'est impossible de ne pas
+regretter d'être, pour ainsi dire, le prétexte de la perte de ma patrie.
+Je ne puis voir de sang-froid détruire d'un seul coup, dans ce pauvre
+Manheim, tout ce qui a coûté tant de soins et de peines au feu
+prince-électeur mon père. Oui, quand je songeà tout ce qu'on a fait
+sauter, cela me remplit d'une telle horreur, que chaque nuit, aussitôt que
+je commence à m'endormir, il me semble être à Heidelberg ou à Manheim, et
+voir les ravages qu'on y a commis. Je me réveille alors en sursaut, et je
+suis plus de deux heures sans pouvoir me rendormir. Je me représente
+comment tout était de mon temps et dans quel état on l'a mis aujourd'hui,
+et je considère aussi dans quel état je suis moi-même, et je ne puis
+m'empêcher de pleurer à chaudes larmes[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.]
+
+Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la princesse ne trouvait
+personne avec qui elle sympathisât. Tout l'offusquait, tout l'irritait;
+seule la figure du roi, qu'elle appelait le «grand homme», non sans une
+pointe d'ironie, lui semblait majestueuse, et encore trouvait-elle
+beaucoup de taches au «soleil».
+
+Son intérieur n'était pas pour elle un sujet de consolation. Elle ne
+pardonnait pas à son mari d'être sans cesse occupé de futilités et de
+mascarades, ni surtout de s'entourer d'hommes accusés d'avoir assassiné sa
+première femme, la belle et poétique Henriette d'Angleterre. Elle
+souffrait au contact de ce caractère faible, timide, gouverné par des
+favoris et souvent même malmené par eux. Une de ses lettres, écrite en
+1696, contient ce curieux passage: «Monsieur dit hautement, et il ne l'a
+caché ni à sa fille ni à moi, que, comme il commence à se faire vieux, il
+n'a pas de temps à perdre, qu'il veut tout employer et ne rien épargner
+pour s'amuser jusqu'à la fin, que ceux qui lui survivront verront à passer
+le temps à leur guise, mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et
+qu'en conséquence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper que de lui, et
+il le fait comme il le dit.»
+
+C'est ce prince que Saint-Simon dépeint ainsi: «tracassier et incapable de
+garder un secret, soupçonneux, défiant, semant des noises dans sa cour
+pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+Madame n'est pas plus heureuse dans son fils, le futur Régent, que dans
+son mari. Le jugement qu'elle portait sur ce fils, qui gâtait à plaisir
+les belles qualités dont il était doué par la nature, justifiait celui de
+Louis XIV sur «ce fanfaron de vices».
+
+Lorsqu'il voulut épouser une des filles de Mme de Montespan, la princesse
+Palatine se serait emportée contre lui au point de lui donner, en pleine
+galerie de Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit si
+bien dans les Mémoires de Saint-Simon[1]. «Outre son mariage,
+écrivait-elle en 1700, mon fils m'a causé encore bien du chagrin.... Ce
+que je trouve de pire dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne
+puisse avoir son amitié; car autrement il est bon envers tout le monde. Je
+n'ai cependant perdu son amitié que pour lui avoir donné toujours des
+conseils dans son intérêt. Maintenant j'en ai pris mon parti, je ne lui
+dis plus rien, et je lui parle, comme au premier venu, de choses
+indifférentes; mais c'est quelque chose de bien pénible que de ne pouvoir
+ouvrir son coeur à ceux qu'on aime.»
+
+[Note 1: «Elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main, pleurant
+sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et représentant assez
+bien Cérès après l'enlèvement de Proserpine.... On alla attendre à
+l'ordinaire la levée du Conseil dans la galerie et la messe du roi; Madame
+y vint, son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour
+lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si
+sonore, qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute la
+cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les infinis
+spectateurs, dont j'étais, d'un prodigieux étonnement.» (Saint-Simon,
+_Mémoires_.) Notons en passant que Madame, dans une lettre à la Rhingrave
+Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait souffleté son fils,
+mais que cela est absolument faux.]
+
+Tourmentée dans son intérieur, exaspérée contre les favoris de son mari,
+attristée comme épouse, comme mère, comme Allemande, Madame se souciait
+peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud, où l'existence était
+pour elle un mélange de luxe et de misère.
+
+«J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix à la grandeur, si
+l'on avait aussi tout ce qui doit l'accompagner, c'est-à-dire de l'or en
+abondance pour être magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons
+et de punir les méchants, mais n'avoir de la grandeur que le nom sans
+l'argent, être réduit au plus strict nécessaire, vivre dans une
+perpétuelle contrainte, sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune
+société, cela me semble, à vrai dire, parfaitement insipide, et je n'y
+tiens pas du tout. J'estime davantage une condition dans laquelle on peut
+s'amuser avec de bons amis sans embarras de grandeur et faire de son bien
+l'usage qu'il vous plaît[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 21 août 1695.]
+
+Comment la princesse Palatine parvenait-elle à se distraire de tant de
+tracas et de soucis? En chassant et en écrivant. La chasse, et plus encore
+le style épistolaire, voilà ses deux passions, ses deux manies. Depuis
+1671, année de son mariage, jusqu'à 1722, année de sa mort, elle ne cessa
+d'adresser lettres sur lettres aux membres de sa famille. Elle écrivait le
+lundi en Savoie, le mercredi à Modène, le jeudi et le dimanche en Hanovre.
+Mais cette rage d'écrire ne laissa pas que de lui être fatale. Sa
+correspondance, ouverte à la poste, fut remise à Mme de Maintenon.
+Celle-ci montra à l'imprudente princesse une lettre toute remplie des
+injures les plus violentes.
+
+«On peut penser, dit Saint-Simon, si, à cet aspect et à cette lecture,
+Madame pensa mourir sur l'heure. La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à
+lui représenter modestement l'énormité de toutes les parties de cette
+lettre, et en pays étranger. La meilleure excuse de Madame fut l'aveu de
+ce qu'elle ne pouvait nier, des pardons, des repentirs, des prières, des
+promesses.... Mme de Maintenon triompha froidement d'elle assez longtemps,
+la laissant s'engouer de parler, de pleurer et de lui prendre les mains.
+C'était une terrible humiliation pour une si rogue et si fière
+Allemande.»
+
+Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la haine de la princesse
+Palatine contre celle à qui elle appliquait, dans sa fureur, le vieux
+proverbe germanique: «Où le diable ne peut aller, il envoie une vieille
+femme.»
+
+Devenue veuve en 1701, Madame se calma.
+
+«Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de la mort de Monsieur,
+qu'on ne me parle point de couvent!»
+
+Heureuse de rester à la cour, malgré tout le mal qu'elle en pensait, elle
+s'adoucit envers Mme de Maintenon, au point d'écrire en 1712: «Bien que la
+vieille soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant une
+longue vie; car tout irait encore dix fois plus mal, si le roi venait à
+mourir maintenant. Il a tant aimé cette femme, qu'il ne lui survivrait
+certainement pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de longues
+années.»
+
+Madame finit ses jours en bonne chrétienne, et Massillon, dans une belle
+oraison funèbre, rendit un juste hommage au courage qu'elle montra dans
+ses dernières souffrances. A ceux qui entouraient son lit de mort, elle
+avait dit, avec un calme digne de Louis XIV:
+
+«Nous nous retrouverons au ciel.»
+
+En résumé, Mme la duchesse d'Orléans est un type étrange, qui s'impose,
+bon gré malgré, à l'attention. Chez elle on trouve, à côté de grands
+travers, de la droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanité. Il
+y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de détails insignifiants,
+d'anecdotes plus ou moins exactes, de banalités et de commérages du monde,
+des pensées dignes d'un moraliste et des jugements frappés au coin de la
+sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale en termes cyniques; mais,
+si elle parle du mal, c'est pour le flétrir et en représenter les hontes.
+Si elle regarde trop le vice, elle a du moins le mérite de le voir tel
+qu'il est, de le détester d'une haine martiale, agressive,
+irréconciliable, et de le stigmatiser avec des accents que leur trivialité
+même rend peut-être plus saisissants.
+
+
+
+
+XI
+
+
+MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE
+
+
+Écrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour des vérités toutes les
+inventions de la malveillance ou de la haine, dire avec Beaumarchais:
+«Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose,» rapetisser ce
+qui est grand, dénaturer ce qui est noble, obscurcir ce qui brille, telle
+est la tactique des ennemis jurés de nos traditions et de nos gloires, tel
+est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer de nos annales
+toutes les figures grandioses ou majestueuses. L'école révolutionnaire
+dont ils sont les adeptes a déjà sapé l'édifice; elle a contribué à
+détruire la chose indispensable aux sociétés bien organisées: le respect;
+elle a changé les livres en libelles, les jugements en invectives, les
+portraits en caricatures; elle s'est accordée avec cette littérature
+essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique, pour travestir
+les personnes et les choses, pour répandre dans le public une foule
+d'exagérations ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et
+dans les idées, qui bouleversent les notions de la justice et du bon sens.
+Un des hommes dont cette école a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce
+qu'il fut le représentant ou, pour mieux dire, le symbole du principe
+d'autorité.
+
+Elle s'est fatiguée de l'entendre appeler le Grand, comme l'Athénien qui
+se lassait d'entendre appeler Aristide le Juste. Elle a cru que, par son
+souffle, elle pourrait éteindre les rayons du soleil royal. Un potentat
+affaibli mené en lisière par une vieille dévote intrigante, voilà l'image
+qu'elle a voulu tracer, voilà les traits sous lesquels on aurait la
+prétention de faire passer à la postérité celui qui resta jusqu'à la
+dernière heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait été toute sa vie:
+le type par excellence du souverain. Déshonorer Louis XIV dans la femme
+qu'il choisit comme compagne de son âge mûr et de ses vieux jours, tel a
+été, tel est encore l'objectif des écrivains de cette école.
+
+Ils ont appuyé leurs jugements sur ceux de la princesse Palatine, dont
+nous avons essayé de retracer la physionomie, et sur ceux d'un autre
+témoin tout aussi récusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne devrait
+pourtant pas oublier que ce bouillant duc et pair, qui parlait souvent
+comme Philinte, s'il pensait toujours comme Alceste, avait du moins la
+bonne foi de dire lui-même:
+
+«Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas
+d'impartialité; je le ferais vainement.»
+
+Il s'indignait de n'être rien dans ce gouvernement où plus d'un homme
+médiocre avait réussi à capter la faveur du souverain. Être condamné à
+l'existence désoeuvrée de courtisan, vivre dans les antichambres, sur les
+escaliers, dans les jardins ou dans les cours de Versailles et des autres
+résidences royales, c'était pour sa vanité un sujet d'aigreur et de
+mécontentement. Il s'en prenait donc à Louis XIV d'abord, et ensuite à la
+femme qu'il considérait comme l'inspiratrice de tous ses choix. Mais ce
+n'est que dans ses Mémoires, écrits clandestinement, enfermés sous une
+triple serrure, qu'il osait se livrer à ses colères. Devant le roi, il
+était le respect, la docilité mêmes. Après s'être beaucoup remué à propos
+d'une certaine quête, qui avait fait l'objet d'un litige entre les
+princesses et les duchesses, il disait humblement au roi que, pour lui
+plaire, il aurait quêté dans un plat, comme un marguillier de village. Il
+ajoutait que Louis XIV était, «comme roi et comme bienfaiteur de tous les
+ducs, despotiquement le maître de leurs dignités, de les abaisser, de les
+élever, d'en faire comme une chose sienne et absolument dans sa main.» Il
+n'était pas plus fier en présence de «la créole», qu'il traite dans ses
+Mémoires de «veuve à l'aumône d'un poète cul-de-jatte». Il s'efforça même
+de la mettre dans ses intérêts d'ambition et d'obtenir, par elle, une
+charge de capitaine des gardes. Mais, furieux de n'être point arrivé aux
+plus grandes positions de l'État, il s'est donné le plaisir d'une
+vengeance posthume, en représentant Mme de Maintenon sous les couleurs les
+plus odieuses. Suppléant par l'imagination à l'insuffisance des preuves,
+il en a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vécu du plaisir dans sa
+jeunesse, et de l'intrigue dans son âge mûr.
+
+Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.
+
+Il la fait naître en Amérique, tandis qu'elle naquît à Niort. Il admet à
+peine que son père fut gentilhomme, bien qu'elle eût une noblesse
+absolument incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus de
+fondement.
+
+Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, si l'on ne cesse
+d'admirer ce style qui rappelle tour à tour la hardiesse de Bossuet, le
+coloris de La Bruyère, l'allure de Mme de Sévigné, en revanche, plus on
+étudie sérieusement la cour de Louis XIV, plus on reconnaît que les fameux
+Mémoires sont remplis d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage
+critique sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Chéruel a bien raison de dire:
+«L'observation de Saint-Simon est fine, sagace, pénétrante pour sonder les
+replis des coeurs des courtisans; mais elle manque d'étendue et de
+grandeur. A la cour, son horizon est borné. Tout ce qui le dépasse ne lui
+présente que des traits vagues et confus. En lui accordant la perspicacité
+de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialité du juge[1].» A
+l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique maîtresse de la France,
+l'omnipotente sultane, la _pantocrate_, comme disait la princesse Palatine
+dans son jargon bizarre. Il retrace, avec force détails, «son incroyable
+succès, l'entière confiance, la rare dépendance, la toute-puissance,
+l'adoration publique, presque universelle, les ministres, les généraux
+d'armée, la famille royale à ses pieds, tout bon et tout bien par elle,
+tout réprouvé sans elle: les hommes, les affaires, les choses, les choix,
+les justices, les grâces, la religion, tout sans exception en sa main,
+et le roi et l'État ses victimes.»
+
+[Note 1: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_, par M.
+Chéruel.]
+
+Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours resté le maître, et c'est lui
+qui a tracé les grandes lignes politiques du règne. Mme de Maintenon a pu
+lui donner des conseils, mais c'est lui qui décidait en dernier ressort.
+
+Chose digne de remarque: cette femme, à qui l'on voudrait maintenant
+reprocher une immixtion tracassière dans toutes choses, était accusée par
+les hommes les plus éminents de se tenir à l'écart. Fénelon lui écrivait:
+«On dit que vous vous mêlez trop peu des affaires. Votre esprit en est
+plus capable que vous ne pensez. Vous vous défiez peut-être un peu trop de
+vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions
+contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie.»
+Que Mme de Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, cela ne
+paraît pas contestable; mais qu'elle ait, à elle seule, fait marcher tous
+les ministères, c'est là une pure invention. Elle était sincère,
+croyons-nous, quand elle écrivait à Mme des Ursins: «De quelque façon que
+les choses tournent, je vous conjure, madame, de me regarder comme une
+personne incapable d'affaires, qui en a entendu parler trop tard pour y
+être habile, et qui les hait encore plus qu'elle ne les ignore.... On ne
+veut pas que je m'en mêle, et je ne veux pas m'en mêler. On ne se cache
+point de moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis très souvent mal
+avertie.»
+
+Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le roi travaillait avec
+l'un ou l'autre de ses ministres, Mme de Maintenon ne prenait timidement
+la parole que lorsqu'elle y était formellement invitée. Son attitude à
+l'égard de Louis XIV était toujours celle du respect. Le roi lui disait,
+il est vrai:
+
+«On appelle les papes Votre Sainteté, les rois Votre Majesté. Vous,
+madame, il faut vous appeler Votre Solidité.»
+
+Mais cet éloge ne tournait pas la tête à une femme raisonnable et si
+mesurée.
+
+En résumé, que reproche-t-on surtout à Louis XIV? Ses guerres, sa passion
+pour le luxe, son fanatisme religieux. En quoi cette triple accusation
+peut-elle peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser à la guerre,
+elle ne cesse de faire les voeux les plus ardents pour la paix:
+
+«Je ne respire qu'après la paix, écrit-elle en 1684; je ne donnerai jamais
+au roi des conseils désavantageux à sa gloire; mais si j'étais crue, on
+serait moins ébloui de cet éclat d'une victoire, et l'on songerait plus
+sérieusement à son salut, mais ce n'est pas à moi à gouverner l'État; je
+demande tous les jours à Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le
+maître, et qu'il fasse connaître la vérité.»
+
+M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue pourtant qu'elle
+regretta profondément la guerre de la succession d'Espagne. Il dit que
+«les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le maladif
+Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans l'épouvantable
+aventure qui allait tout engloutir.... De même qu'elle se laissa arracher
+son avis écrit pour la révocation de l'édit de Nantes, elle céda, se
+soumit pour la succession[1]».
+
+[Note 1: Michelet, _Louis XV et le duc de Bourgogne_.]
+
+Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant elle-même avec une
+extrême simplicité, elle cherchait à détourner Louis XIV des constructions
+fastueuses et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au dire de
+Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes oeuvres, on l'entendait se
+reprocher les modestes dépenses qu'elle faisait pour son propre compte.
+Attendant à la dernière extrémité pour se donner un habit, elle disait:
+
+«J'ôte cela aux pauvres. Ma place a bien des côtés fâcheux, mais elle me
+procure le plaisir de donner. Cependant, comme elle empêche que je manque
+de rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon nécessaire, toutes mes
+aumônes sont une espèce de luxe, bon et permis à la vérité, mais sans
+mérite.»
+
+Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien dans le faste de Louis
+XIV, non seulement elle ne cessa de le rappeler à la simplicité
+chrétienne, mais elle plaida sans cesse auprès de lui la cause du peuple,
+dont elle plaignait les misères et dont elle admirait la résignation. Ne
+se laissant jamais enivrer par l'encens qui brûlait à ses pieds, comme à
+ceux de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffées d'orgueil, ni cette soif de
+richesses, ni cette ardeur de domination qu'on rencontre dans la vie des
+favorites. Les pierreries, les riches étoffes, les meubles précieux, lui
+étaient indifférents. Même aux jours de sa jeunesse et de l'engouement
+qu'excitait sa beauté, elle avait eu surtout son esprit pour parure, et
+l'éclat extérieur ne l'avait jamais éblouie.
+
+Un autre grief formulé par certains historiens contre Mme de Maintenon,
+c'est la révocation de l'édit de Nantes. Ils attribuent la persécution au
+zèle hypocrite d'une dévotion étroite, uniquement inspirée par Mme de
+Maintenon. Or la révocation de l'édit de Nantes fut, pour ainsi dire,
+imposée au roi par l'opinion publique. Ainsi que l'a fait remarquer M.
+Théophile Lavallée, les réformés gardaient en face du gouvernement un air
+d'enfants disgraciés, en face des catholiques un air d'ennemis dédaigneux;
+ils persistaient dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance
+avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. «La France, a dit M.
+Michelet, sentait une Hollande en son sein qui se réjouissait des succès
+de l'autre[2].»
+
+[Note 1: Lavallée, _Histoire des Français_.]
+[Note 2: Michelet, _Précis sur l'Histoire moderne_.]
+
+Ramener les dissidents à l'unité était chez Louis XIV une idée fixe. Ce
+devait être, comme on disait alors, le digne ouvrage et le propre
+caractère de son règne. Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi,
+avaient sollicité la révocation avec instance. Quand le décret parut, ce
+fut une explosion d'enthousiasme. Le chancelier Le Tellier, entonnant le
+cantique du vieillard Siméon, mourait en disant qu'il ne lui restait plus
+rien à désirer, après ce dernier acte de son long ministère.
+
+Bossuet en arrivait à des transports lyriques: «Ne laissons pas de publier
+ce miracle de nos jours. Faisons-en passer le récit aux siècles futurs.
+Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église....
+Touchés de tant de merveilles, épanchons nos coeurs sur la piété de Louis;
+poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau
+Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Charlemagne, ce que les
+six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine:
+«Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques»[1]
+
+[Note 1: Bossuet, _Oraison funèbre de Michel Le Tellier_.]
+
+
+Saint-Simon, qui blâme la révocation avec tant d'éloquence, avoue que
+Louis XIV était convaincu qu'il faisait une chose sainte:
+
+«Le monarque ne s'était jamais cru si grand devant les hommes ni si avancé
+devant Dieu dans la réparation de ses péchés et le scandale de sa vie. Il
+n'entendait que des éloges.» Les laïques n'applaudissaient pas moins que
+le clergé. Mme de Sévigné écrivait, le 8 octobre 1685: «Jamais aucun roi
+n'a fait et ne fera rien de si mémorable.» Rollin, La Fontaine, La
+Bruyère, ne se montraient pas moins enthousiastes que Massillon et
+Fléchier. Ces vers de Mme Deshoulières reflétaient l'opinion générale:
+
+ Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,
+ Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.
+ De quelques grands noms qu'on te nomme,
+ On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.
+
+Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entraîner par le sentiment unanime
+du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative.
+Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit:
+
+«On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la révocation de l'édit
+de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point.»
+
+Au sujet des abjurations qui n'étaient pas sincères, elle écrivait, le 4
+septembre 1687: «Je suis indignée contre de pareilles conversions: l'état
+de ceux qui abjurent sans être véritablement catholiques est infâme.» On
+lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon, en
+désirant de tout son coeur la réunion des huguenots à l'Église, aurait
+voulu que ce fût plutôt par la voie de la persuasion et de la douceur que
+par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zèle,
+aurait voulu la voir plus animée qu'elle ne lui paraissait, et lui disait,
+à cause de cela: «Je crains, madame, que le ménagement que vous voudriez
+que l'on eût pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prévention
+pour votre ancienne religion.»
+
+Fénelon lui-même, représenté comme l'apôtre de la tolérance, approuvait en
+principe la révocation de l'édit de Nantes:
+
+«Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance intérieure de ses
+sujets sur la religion, il peut empêcher l'exercice public ou la
+profession d'opinions ou cérémonies qui troubleraient la paix de la
+république par la diversité et la multiplicité des sectes.»
+
+Tel est également l'avis de Mme de Maintenon; mais les écrivains
+protestants eux-mêmes ont reconnu qu'elle blâmait l'emploi de la force.
+L'historien des réfugiés français dans le Brandebourg le dit:
+
+«Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on
+usa; elle abhorrait les persécutions, et on lui cachait celles qu'on se
+permettait.»
+
+Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas étrangers à la déclaration
+du 13 décembre 1698, qui, tout en maintenant la révocation de l'édit de
+Nantes, fonda une tolérance de fait qui dura jusqu'à la fin du règne.
+Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossière de ceux qui
+voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la
+tolérance. Luther prêchait l'extermination des anabaptistes. Calvin
+faisait supplicier pour hérésie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin
+Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'égalent pas
+celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises
+étaient d'une sévérité draconienne; tout prêtre catholique résidant en
+Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrassé le culte anglican,
+était passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous
+faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
+protestant représentait le principe de la tolérance religieuse!
+
+En résumé, qu'il s'agisse soit de la révocation de l'édit de Nantes, soit
+de tout autre acte du grand règne, Mme de Maintenon n'a pas joué le rôle
+odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue
+dans les limites de l'influence légitime qu'une femme dévouée et
+intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent
+trompée, elle s'est trompée de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est
+pas la dévote méchante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains
+écrivains imaginent; c'est une femme pieuse et sensée, animée de nobles
+intentions, aimant sincèrement la France, sympathisant, du fond du coeur,
+avec les souffrances du peuple, détestant la guerre, ayant le respect du
+droit et de la justice, austère dans ses goûts, modérée dans ses opinions,
+irréprochable dans sa conduite.
+
+Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands
+seigneurs véritablement religieux, M. Michelet a dit:
+
+«Regardons cette petite société comme un couvent au milieu de la cour,
+couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la cour
+convertie. Ce qui est beau, très beau dans ce parti, ce qui en fait
+l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels ennemis. La
+fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
+de Béthune-Charost, par un effort chrétien, devient l'amie, presque la
+soeur des trois filles du persécuteur de son père.»
+
+Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque
+matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son âme, cette
+prière composée par elle:
+
+«Seigneur, donnez-moi de réjouir le roi, de le consoler, de l'encourager,
+de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne
+lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
+n'aurait le courage de lui dire.»
+
+Non, une pareille piété n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis
+XIV était de bonne foi, quand elle disait à Mme de Glapion:
+
+«Je voudrais mourir avant le roi, j'irais à Dieu, je me jetterais aux
+pieds de son trône, je lui offrirais les voeux d'une âme qu'il aurait
+rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumières, plus
+d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'état des provinces,
+plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour
+l'abus qu'on fait de son autorité, et Dieu exaucerait mes prières.»
+
+
+
+
+XII
+
+
+LES LETTRES DE MME DE MAINTENON
+
+
+Au début, Louis XIV n'aimait pas la femme destinée à devenir l'affection
+la plus sérieuse et la plus durable de sa vie. «Le roi ne me goûtait pas,
+a-t-elle écrit elle-même, et il eut assez longtemps de l'éloignement pour
+moi; il me craignait sur le pied de bel esprit.»
+
+Comment Louis XIV passa-t-il de la répulsion à la sympathie, de la
+défiance à la confiance, de la prévention à l'admiration? En voyant de
+près des qualités morales qu'il n'avait pas distinguées de loin. Le même
+fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui,
+ayant à parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contentés de notions
+superficielles et ont soumis à une véritable analyse sa vie et son
+caractère. Quand M. Théophile Lavallée fit paraître son _Histoire des
+Français_, il y peignit Mme de Maintenon d'une manière très sévère. Il
+l'accusait «de la sécheresse de coeur la plus complète», d'un «esprit de
+dévotion étroite et d'intrigue mesquine». Il lui reprochait d'avoir
+inspiré à Louis XIV des entreprises funestes, de très mauvais choix.
+
+«Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obséda de gens médiocres et
+serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux désastres
+de la fin du règne.»
+
+Quelques années plus tard, M. Lavallée, mieux éclairé, disait dans sa
+belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon ne
+donna à Louis XIV que des conseils salutaires, désintéressés, utiles à
+l'État et au soulagement du peuple.» Que s'était-il donc passé entre la
+publication des deux ouvrages? L'auteur avait étudié. Après de patientes
+recherches, il était parvenu à recueillir les lettres et les écrits de Mme
+de Maintenon. Grâce aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy,
+de Cambacérès, de MM. Feuillet de Conches, Montmerqué, de Chevry, Honoré
+Bonhomme, il avait pu accroître les trésors des archives de Saint-Cyr et
+faire enfin une oeuvre d'un puissant intérêt.
+
+
+Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus écrit.
+Ses Lettres, si elle n'en avait pas détruit un grand nombre, formeraient
+toute une bibliothèque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient
+quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute
+n'ont pas été conservées. Mme de Maintenon, toujours prudente, brûla sa
+correspondance avec Louis XIV, son époux; avec Mme de Montchevreuil, sa
+plus intime amie; avec l'évêque de Chartres, son directeur. Les lettres de
+sa jeunesse sont très rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui
+réservait. Le recueil de M. Lavallée, forcément incomplet, n'en est pas
+moins un monument historique d'une très haute valeur. Deux volumes de
+lettres et d'entretiens sur l'éducation des filles, deux autres de lettres
+historiques et édifiantes adressées aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
+de correspondance générale, un de conversations et proverbes, un autre
+d'écrits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de
+Caylus, les Mémoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel
+est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumière une figure
+éminemment curieuse à étudier.
+
+Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait, à côté de
+beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes.
+Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des
+suppressions. Au moyen de pièces fabriquées, on avait inséré des phrases à
+effet, des réflexions piquantes, des maximes à la mode au XVIIIe siècle.
+M. Lavallée a trouvé moyen de séparer le bon grain de l'ivraie. Passant le
+recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu à
+rétablir le texte des lettres vraies et à prouver le caractère apocryphe
+de celles qui étaient fausses. Comme les vrais connaisseurs en
+autographes, il se défiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs
+sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se
+mettent à inventer un document, ils veulent que leur invention produise
+une impression saisissante.
+
+La correspondance des personnages célèbres est en général beaucoup plus
+simple, beaucoup moins apprêtée que les prétendus autographes qu'on leur
+attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres où se trouvent soit
+des portraits achevés, soit des jugements profonds, soit des prédictions
+historiques. C'est là souvent un signe de falsification, et, plus on est
+frappé par un autographe, plus il faut étudier avec soin sa provenance.
+
+Les lettres de Mme de Maintenon méritaient la peine qu'on a prise pour en
+établir d'une manière exacte les dates et l'authenticité. L'historien de
+Mme de Sévigné, le baron Walckenaër, les place, sans hésiter, au premier
+rang.
+
+«Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style épistolaire un modèle plus
+achevé que Mme de Sévigné. Presque toujours celle-ci n'écrit que pour le
+besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime,
+afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a
+toujours en écrivant un objet distinct et déterminé. La clarté, la
+mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la finesse des réflexions,
+lui font agréablement atteindre le but où elle vise. Sa marche est droite
+et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'écarter
+ni à droite, ni à gauche[1].»
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné, sa vie et ses écrits_.]
+
+Tel était également l'avis de Napoléon Ier. Il préférait de beaucoup les
+lettres de Mme de Maintenon à celles de Mme de Sévigné, qui étaient, selon
+lui, «des oeufs à la neige, dont on peut se rassasier sans se charger
+l'estomac.» En citant la préférence de Napoléon, M. Désiré Nisard fait ses
+réserves. «Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit
+l'éminent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne
+sais quoi de plus sensé, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas
+ébloui de la mobilité féminine, et le naturel en plaît davantage, parce
+qu'il vient plutôt de la raison qui dédaigne les gentillesses sans se
+priver des vraies grâces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais où
+le sujet manque, ces lettres sont courtes, sèches, sans épanchements[2].»
+
+[Note 2: M. Désiré Nisard, _Histoire de la littérature française_.]
+
+Si Mme de Maintenon avait eu des préoccupations littéraires, si elle
+s'était imaginé qu'elle écrivait pour la postérité, elle aurait rédigé des
+lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni
+recherche, ni prétention. Elle écrit pour édifier, pour convertir, pour
+consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux
+demoiselles de Saint-Cyr ne dépassent pas cette pieuse ambition. Très
+souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-même. Tout en filant
+ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de
+secrétaires: à Mlle de Loubert ou à Mlle de Saint-Étienne, à Mlle d'Osmond
+ou à Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on
+retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualités de style, cette
+sobriété, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le
+mot et l'idée, qui font l'admiration des meilleurs juges.
+
+Les deux femmes du XVIIe siècle dont les lettres sont le plus célèbres:
+Mme de Sévigné et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
+d'estime et de sympathie. «Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron,
+écrivait Mme de Sévigné dès 1672; elle a l'esprit aimable et
+merveilleusement droit.» On se figure facilement ce que devait être la
+conversation de ces deux femmes, si supérieures, si instruites, si
+spirituelles, et qui, avec des qualités différentes, se complétaient, pour
+ainsi dire, l'une par l'autre.
+
+Mme de Sévigné, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnête, mais
+à l'humeur libre et hardie, éblouissante Célimène, soeur de Molière, comme
+dit Sainte-Beuve, femme vive de caractère, de parole et de plume, justifie
+ce que lui disait son amie Mme de La Fayette:
+
+«Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits
+pour vous. Votre présence augmente les divertissements, et les
+divertissements augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin
+La joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus
+contraire qu'à qui que ce soit.»
+
+Son image, étincelante comme son esprit, nous apparaît au milieu de ces
+fêtes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne.
+
+«Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits
+rebattus et brochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs,
+embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et
+gens roués; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans
+réponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilités sans
+savoir à qui l'on parle; les pieds entortillés dans les queues.»
+
+Mme de Sévigné, dont les lettres passent de main en main dans les salons
+et les châteaux, écrit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-même: «Mon
+style est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour
+pouvoir s'en accommoder[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 23 décembre 1671.]
+
+Mais cela ne l'empêche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle
+laisse «trotter sa plume, la bride sur le cou»; quand elle donne avec
+plaisir à sa fille «le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur
+de son esprit, de sa tête, de ses yeux, de sa plume, de son écritoire», et
+que «le reste va comme il peut», elle sait très bien que la société
+raffole de ce style, où toutes les grâces et toutes les merveilles du
+grand siècle se reflètent comme dans un miroir. Ses lettres sont des
+modèles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe
+siècle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporté la palme dans
+ce genre de littérature où il faut tant d'esprit. Mme Émile de Girardin a
+été la Sévigné de notre époque.
+
+Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer à cette
+gloire toute mondaine. Loin de viser à l'effet, elle atténue
+volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'éclat de ses
+regards, elle modère son style et tempère son esprit. Elle sacrifie les
+qualités brillantes aux qualités solides; trop d'imagination, trop de
+verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux hôtels d'Albret
+ou de Richelieu; on ne doit point parler à des religieuses comme à des
+précieuses.
+
+L'enjouement, la verve gauloise, la gaieté de bon aloi, sont du côté de
+Mme de Sévigné; l'expérience, la raison, la profondeur, sont du côté de
+Mme de Maintenon. L'une rit à gorge déployée; l'autre sourit à peine.
+L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'à
+la naïveté, des extases en présence des rayons de l'astre royal; l'autre
+ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni
+par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop près et de trop haut
+les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le néant, et ses
+conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sévigné a
+bien aussi parfois des atteintes de mélancolie; mais le nuage passe vite,
+et l'on se retrouve en plein soleil. La gaieté, gaieté franche,
+communicative, rayonnante, fait le fond du caractère de cette femme
+spirituelle, séduisante, amusante. Mme de Sévigné, brille par
+l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse éblouir,
+enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagère les
+splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est
+plus femme; l'autre est plus matrone.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN
+
+
+C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a péché par
+orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait été
+la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humiliée. Ne
+pouvant s'habituer à sa déchéance, elle resta près de onze ans à la cour,
+bien qu'elle fût devenue à charge au roi et à elle-même. «On disait
+qu'elle était comme ces âmes malheureuses qui reviennent dans les lieux
+qu'elles ont habités expier leurs fautes[1].» Malgré la demi-conversion de
+cette fière Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colère et
+d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le curé
+de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister à une réunion de
+charité:
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+«Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est
+merveilleusement parée pour votre oraison funèbre?»
+
+Le roi continuait à voir Mme de Montespan. Chaque jour, après la messe, il
+allait passer quelques instants près d'elle, mais comme par acquit de
+conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du passé,
+ni abandon, ni confiance, ni amitié. Aussi, dans cette cour naguère encore
+remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment
+ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser
+s'accomplir, souvent dès ce monde, la vengeance de Dieu.
+
+Après s'être longtemps cramponnée aux épaves de sa fortune et de sa
+beauté, comme un naufragé aux débris du navire, Mme de Montespan se décida
+enfin à la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que
+son parti était bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles
+pour toujours. Un mois après, Dangeau écrivait:
+
+«Mme de Montespan a été quelques jours à Clagny, et s'en est retournée à
+Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renoncé à la cour, qu'elle
+verra le roi quelquefois, et qu'à la vérité on s'est un peu hâté de faire
+démeubler son appartement.»
+
+L'ancienne favorite avait été prise au mot. Son logement au château de
+Versailles était désormais occupé par le duc du Maine; elle ne devait plus
+y revenir. Elle vécut alternativement à l'abbaye de Fontevrault, dont sa
+soeur était abbesse; aux eaux de Bourbon, où elle allait tous les étés; au
+château d'Oiron, qu'elle avait acheté, et au couvent de Saint-Joseph,
+situé à Paris, sur l'emplacement actuel du ministère de la Guerre. C'est
+dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considérables de
+la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien.
+
+«Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait à chacun comme
+une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas même à Monsieur,
+ni à Madame, ni à la Grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de Condé.»
+
+Au château d'Oiron, il y avait une chambre superbement meublée où le roi
+ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi.
+
+Peu à peu les pensées sérieuses succédèrent aux idées de vanité ou de
+rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La pénitente en arriva non
+seulement aux remords, mais aux macérations, aux jeûnes, aux cilices.
+Cette femme, jadis si raffinée, si élégante, s'astreignit à ne porter que
+des chemises de la toile la plus dure, à mettre une ceinture et des
+jarretières hérissées de pointes de fer. Elle en vint à donner tout ce
+qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par
+jour à des ouvrages grossiers.
+
+A côté de son château, elle fonda un hospice dont elle était plutôt la
+servante que la supérieure; elle soignait les malades et pansait leurs
+plaies. Comme le dit M. Pierre Clément dans la belle étude qu'il lui a
+consacrée, le scandale avait été grand; mais, de la part d'une si
+orgueilleuse nature, le repentir et l'humilité doublaient en quelque sorte
+de valeur. Elle se résigna, sur l'ordre de son confesseur, à l'acte qui
+lui coûtait le plus: elle demanda pardon à son mari dans une lettre où, se
+servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec
+lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle résidence qu'il
+voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne répondit pas.
+
+Saint-Simon prétend que Mme de Montespan, dans les dernières années de sa
+vie, était tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payait
+plusieurs femmes dont l'emploi unique était de la veiller.
+
+«Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies
+dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'à toutes les fois
+qu'elle se réveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
+pour se rassurer contre leur assoupissement.»
+
+J'ai peine à croire à l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de
+Montespan était trop fière pour montrer une telle pusillanimité. De l'aveu
+même de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignité.
+
+Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle
+n'était pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une
+fin prochaine. Dans cette prévision, elle paya deux ans d'avance toutes
+les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumônes habituelles. A peine
+arrivée à Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut
+en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre.
+
+«Mon Père, dit-elle au capucin qui l'assistait à l'heure suprême,
+exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez.»
+
+Après avoir appelé autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon
+des scandales qu'elle avait causés, et remercia Dieu de ce qu'il
+permettait qu'elle mourût dans un lieu où elle se trouvait éloignée de
+tous, même de ses enfants.
+
+Quand elle eut rendu l'âme, son corps fut «l'apprentissage du chirurgien
+d'un intendant de je ne sais où, qui se trouva à Bourbon et qui voulut
+l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]». La mort d'une femme qui,
+pendant plus de trente ans, de 1660 à 1691, avait joué un si grand rôle à
+la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la
+considérait comme morte. Dangeau se contenta d'écrire dans son journal:
+«Samedi, 28 mai 1707, à Marly: Avant que le roi partît pour la chasse, on
+apprit que Mme de Montespan était morte à Bourbon, hier, à 3 heures du
+matin. Le roi, après avoir couru le cerf, s'est promené dans les jardins
+jusqu'à la nuit.»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.]
+
+Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux
+duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mère;
+d'Antin se couvrit de vêtements noirs; mais il était trop bon courtisan
+pour être triste, quand le roi ne l'était point. Peu de jours après, il
+recevait magnifiquement son souverain à Petit-Bourg et faisait disparaître
+en une nuit une allée de marronniers qui n'était pas du goût du maître.
+Quant à Mme de Montespan, l'on ne prononçait même plus son nom. Voilà le
+monde. C'est bien la peine de l'aimer.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+LA DUCHESSE DE BOURGOGNE
+
+
+Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait
+d'arriver en France. Cette enfant, c'était la fille du duc de Savoie,
+Victor-Amédée II, Marie-Adélaïde, la future duchesse de Bourgogne. Le
+dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis était en fête. Les cloches
+sonnaient à grande volée. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau,
+venait à la rencontre de la jeune princesse destinée à épouser son
+petit-fils, et tous les yeux étaient fixés sur cette première entrevue
+entre elle et le Roi-Soleil. Il la reçut au moment où elle descendait de
+voiture, et dit à Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:
+
+«Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?»
+
+Dès le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction
+de ses manières, sa gentillesse naturelle, ses petites réponses pleines de
+grâce et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa
+la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement où
+elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau
+prit la liberté de lui demander s'il était content de la princesse:
+
+«Je le suis trop, j'ai peine à contenir ma joie.»
+
+Puis, se tournant du côtê de Monsieur:
+
+«Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mère pût être ici quelques
+instants pour être témoin de la joie que nous avons.»
+
+Il écrivit ensuite à Mme de Maintenon:
+
+«Elle m'a laissé parler le premier, et après elle m'a fort bien répondu,
+mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa
+chambre à travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en
+approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces
+lumières avec grâce et modestie. Elle a la meilleure grâce et la plus
+belle taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de même,
+des yeux très vifs et très beaux, des paupières noires et admirables, le
+teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux
+cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantité.... Elle n'a
+manqué à rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire.»
+
+Marie-Adélaïde était, par sa mère, la petite-fille de cette belle
+Henriette d'Angleterre dont l'oraison funèbre de Bossuet a immortalisé la
+vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse
+tant regrettée, et sa présence à Versailles y ramenait l'entrain et la
+joie des beaux jours. On l'installa, dès son arrivée, dans la chambre
+autrefois occupée par la reine, puis par la dauphine de Bavière[1].
+
+[Note: Salle no 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+
+Le roi lui fit présent de la belle ménagerie de Versailles qui faisait
+face au palais de Trianon. Aucun grand-père n'était plus tendre, plus
+affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingéniait à lui trouver des
+amusements et des récréations. Madame (la princesse Palatine) écrivait, le
+8 novembre 1696: «Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse
+d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joué avant-hier à colin-maillard
+avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti,
+Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joué hier.»
+
+Mme de Maintenon fut naturellement chargée d'achever l'éducation de la
+jeune princesse. La première fois qu'elle la mena à Saint-Cyr, elle la fit
+recevoir avec un grand cérémonial: la supérieure la complimenta; la
+communauté, en longs manteaux, l'attendait à la porte de clôture; toutes
+les demoiselles étaient rangées en haie sur son passage jusqu'à l'église;
+des petites filles de son âge lui récitèrent un dialogue assaisonné de
+louanges délicates. La princesse ravie demanda à revenir. Alors Mme de
+Maintenon la conduisit régulièrement à Saint-Cyr, deux ou trois fois la
+semaine, pour y passer des journées entières et y suivre les cours de la
+classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'étiquette. Marie-Adélaïde portait
+le même habit que les élèves et se faisait appeler Mlle de Lastic.
+
+«Elle était bonne, affable, gracieuse à tout le monde, s'occupant avec les
+dames des différents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages,
+de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la
+maison, même au silence; courant et se récréant avec les _rouges_ dans les
+grandes allées du jardin; allant avec elles au choeur, à confesse, au
+catéchisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et
+faisait les honneurs de la maison à quelque illustre visiteuse,
+principalement à la reine d'Angleterre[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr._]
+
+Louis XIV, charmé de la princesse, décida qu'elle se marierait le jour
+même où elle aurait douze ans. Elle épousa, le 7 décembre 1697, Louis de
+France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fiancé était en
+manteau noir brodé d'or, pourpoint blanc à boutons de diamant; le manteau
+était doublé de satin rose. La fiancée avait une robe et une jupe de
+dessous en drap d'argent avec bordure de pierres précieuses. Les diamants
+qu'elle portait étaient ceux de la couronne. La bénédiction nuptiale fut
+donnée aux jeunes époux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de
+Versailles. Après la messe, il y eut un grand festin de la maison royale
+dans la pièce désignée sous le nom d'antichambre de l'appartement de la
+reine[1].
+
+[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Musée_.]
+
+Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], à un feu d'artifice
+tiré au bout de la pièce d'eau des Suisses, puis à un souper servi, comme
+le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine.
+
+[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.]
+
+Le 11 décembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des
+pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les
+girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour
+déployât un grand luxe, et lui-même, qui depuis longtemps ne portait plus
+que des habits fort simples, en avait endossé de superbes. Ce fut à qui se
+surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent à
+peine. Le roi, qui avait encouragé toutes ces dépenses, n'en dit pas moins
+qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se
+laisser ruiner par les habits de leurs femmes.
+
+Deux jours après son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de
+cérémonie à ses amies de Saint-Cyr. Elle était tout en blanc, et sa robe
+avait une broderie d'argent si épaisse, qu'à peine pouvait-elle la porter.
+La communauté reçut la princesse en grande pompe, et la conduisit à
+l'église, où l'on chanta des hymnes.
+
+En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme séduisante entre
+toutes et indispensable à la cour. Sans elle les fleurs seraient moins
+belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grâce à son
+charme séducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait à un
+fastueux couvent, tout s'éclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle
+aime sincèrement Louis XIV. On n'approche pas sans émotion de cet homme
+exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot
+n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable
+qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la
+jeune princesse est sincère. Reconnaissante et flattée des bontés qu'il
+lui témoigne, elle le vénère comme le représentant le plus glorieux du
+droit divin, et tout en le vénérant elle l'amuse. Elle lui saute au cou à
+toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de
+badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa présence.
+C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de fêtes. Suivie
+par un cortège de jeunes femmes, la princesse aime à monter en gondole sur
+le grand canal du parc de Versailles, et à y rester plusieurs heures de la
+nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comédies,
+sérénades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on
+organise chaque jour une nouvelle distraction.
+
+Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette
+cour dont elle est l'ornement, l'espérance. Il faut qu'elle déride le
+monarque lassé de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon
+génie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la
+grande galerie, se reflètent ses toilettes splendides, ses parures
+éblouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une
+Armide, dans les forêts comme une nymphe, sur l'eau comme une sirène.
+
+Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait
+en pied de la princesse. Elle est debout, habillée d'une robe de drap
+d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une
+femme vêtue à la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelisé.
+Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont posées des fleurs.
+On aperçoit dans le fond du tableau un jardin et un piédestal, sur lequel
+on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien
+fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le
+sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un poète,
+quand il décrit les charmes de la princesse: «ses yeux les plus parlants
+et les plus beaux du monde, son port de tête galant, gracieux et
+majestueux, son sourire expressif, sa marche de déesse sur les nues.» Il
+n'admire pas moins ses qualités morales, tout en lui trouvant des défauts.
+Il se plaît à reconnaître qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une
+sage mesure, compatissante, peinée de causer le moindre ennui, pleine
+d'égards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour
+son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une
+amie, elle est l'âme de la cour dont elle est adorée. «Tout manque à
+chacun dans son absence, tout est rempli par sa présence, son extrême
+faveur la fait infiniment compter, et ses manières lui attachent tous les
+coeurs.»
+
+[Note 1: Salle N° 118 de la _Notice du Musée._]
+
+Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas
+certaines inconséquences, que la malice exploite en les exagérant.
+Entourée d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent légères et
+malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut être plus d'une fois atteinte
+par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi
+bien que contre les simples particulières. La duchesse ne se faisait pas
+d'illusion à cet égard et s'en montrait affligée.
+
+D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en
+apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amédée s'était brouillé avec la
+France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La
+duchesse de Bourgogne était obligée de refouler dans le fond de son coeur
+ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les
+cacher, plus ils étaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la
+route de Piémont sa mère, sa grand'mère infirme, ses frères malades et le
+duc, son père, menacé d'une ruine complète! Le 21 juin 1706, elle écrivait
+à sa grand'mère, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:
+
+[Note 1: Voir l'intéressante correspondance de la duchesse de Bourgogne et
+de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiée, avec une
+très bonne préface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Lévy
+(1 vol.)]
+
+«Jugez dans quelle inquiétude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous
+aimant fort tendrement, et ayant toute l'amitié possible pour mon père, ma
+mère et mes frères. Je ne puis les voir dans une situation aussi
+malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse
+qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chère
+grand'mère, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce
+qui m'est le plus cher au monde.[1]»
+
+[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de
+Charles-Amédée de Savoie-Nemours et d'Élisabeth de Vendôme, épousa en 1665
+le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, père de Victor-Amédée II.]
+
+La duchesse de Bourgogne souffrait en même temps des désastres de ses deux
+patries, la Savoie et la France.
+
+«Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix,» disait Mme de
+Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr.
+
+La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les
+circonstances périlleuses où se trouvait le pays, «la dignité de la
+première femme de l'État, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les
+agitations d'une âme qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son
+âge.» L'heure des grandes tristesses était venue. Comme l'a très bien dit
+M. Capefigue: «Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est
+la vieillesse. Si la tête reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes
+flétrissent, les lauriers même prennent une teinte de grisaille. On vous
+respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets à plumes
+Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le
+jonc à pomme d'or n'est plus une façon de sceptre, mais un bâton qui
+soutient les jambes faibles et un corps voûté.» Pour la duchesse de
+Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait
+sincèrement.
+
+«Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine à concevoir que les princes
+agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez
+près pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche
+toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments
+réglés. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait à son père, et
+qu'elle était, dès l'âge de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et
+aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une
+tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir
+de près, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le
+grand âge de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle,
+que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi.»
+
+Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa
+perspicacité habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une
+affection sincère. C'est à cause de cela que, de son côté, il lui
+témoignait un attachement exceptionnel. Semblable à une rose qui
+s'épanouit dans un cimetière, la jeune et séduisante princesse charmait et
+consolait les tristes années du Grand Roi. C'était le dernier sourire de
+la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, hélas! la belle rose devait
+se flétrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer
+dans la nuit.
+
+Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne était
+dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des
+dames qui s'avisaient de la critiquer:
+
+«Elles auront à compter avec moi, et je serai leur reine.»
+
+«Hélas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne
+l'eût cru avec elle?»
+
+Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle était persuadée de sa
+fin prochaine. Madame s'exprime ainsi à ce sujet:
+
+«Un savant astrologue de Turin ayant tiré l'horoscope de Mme la dauphine,
+lui avait prédit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa
+vingt-septième année. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit à son
+époux:
+
+«Voici le temps qui approche où je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester
+sans femme à cause de votre rang et de votre dévotion. Dites-moi, je vous
+prie, qui épouserez-vous?»
+
+Il répondit:
+
+«J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si
+ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit
+jours, je vous suivrais au tombeau...»
+
+«Pendant que la dauphine était encore en bonne santé, fraîche et gaie,
+elle disait souvent: «Il faut bien que je me réjouisse, puisque je ne me
+réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette année.»
+
+«Je croyais que c'était une plaisanterie; mais la chose n'a été que trop
+réelle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en réchapperait point.»
+
+Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'améliorait. On
+aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort
+prématurée. La princesse Palatine l'avoue elle-même: «Ayant, dit-elle,
+assez d'esprit pour remarquer ses défauts, la dauphine ne pouvait que
+chercher à s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point
+d'exciter l'étonnement général. Elle a continué ainsi jusqu'à la fin.»
+
+Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la manière la plus touchante:
+«L'histoire nous offre de temps à autre des personnages séduisants qui
+attachent le lecteur jusqu'à l'affection... Souvent, la Providence les
+retire du monde dès leur jeunesse, ornés des charmes que le temps enlève
+et des espérances qu'elles auraient réalisées. La duchesse de Bourgogne
+fut une de ces gracieuses apparitions.»
+
+[Note 1: _Lettres inédites de la duchesse de Bourgogne_ précédées d'une
+courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de
+cinquante pages, imprimé à un petit nombre d'exemplaires.)]
+
+Atteinte d'un mal foudroyant, qui était, paraît-il, la rougeole, mais
+qu'on attribua au poison, la duchesse fut enlevée en quelques jours au roi
+dont elle était la consolation, à son époux dont elle était l'idole, à la
+cour dont elle était l'ornement, à la France dont elle était l'espoir.
+Elle mourut dans les sentiments les plus religieux.
+
+Ce fut à Versailles [1], le vendredi 12 février 1712, entre 8 et 9 heures
+du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque
+jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
+Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre à
+une femme tant aimée. Six jours après, il la suivait au tombeau.
+
+[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Musée._]
+[Note: 2: Louis XV naquit le 15 février 1710.]
+
+«La France, s'écrie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier châtiment.
+Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était pas
+digne; il était mûr déjà pour la bienheureuse éternité.»
+
+Le jour même de la mort du duc de Bourgogne, Madame écrivait: «Je suis
+tellement ébranlée que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce
+que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement pitié de
+nous, car la tristesse qui règne ici ne se peut décrire.»
+
+Saint-Simon prétend que la douleur causée à Louis XIV par la mort de la
+duchesse de Bourgogne fut «la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa
+vie». Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regretté profondément sa
+mère, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du
+chagrin dont il fut accablé lors de la mort de son fils unique, le grand
+dauphin: «J'ai vu le roi hier à 11 heures; il est en proie à une telle
+affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se dépite pas,
+il parle à tout le monde avec une tristesse résignée et donne ses ordres
+avec une grande fermeté; mais, à tout moment, les larmes lui viennent aux
+yeux, et il étouffe ses sanglots[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]
+
+Le 22 février 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent
+portés de Versailles à Saint-Denis sur un même chariot. Le 8 mars suivant,
+le dauphin, leur fils aîné, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques
+mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le père, la mère et le fils aîné
+disparurent. Trois dauphins étaient morts en moins d'un an.
+
+Ces événements, déjà horribles par eux-mêmes, s'assombrissaient encore par
+la fausse idée généralement répandue que le poison était la cause de fins
+si prématurées. Contre toute justice, on accusait de la manière la plus
+perfide le duc d'Orléans d'être l'auteur des crimes, et l'on essayait de
+faire entrer dans l'âme de Louis XIV cet abominable soupçon. Avec la
+duchesse de Bourgogne «s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes et
+toutes espèces de grâces... Si la cour subsista après elle, ce ne fut plus
+que pour Languir [1].»
+
+[Note 1: _Mémoires du duc de Saint-Simon._]
+
+Et cependant, sous le poids de tant d'épreuves, la grande âme de Louis XIV
+ne faiblit pas. «Au milieu des débris lugubres de son auguste maison,
+Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse postérité,
+et en un instant elle était effacée comme les caractères tracés sur le
+sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la
+gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible étincelle,
+sur le point même alors de s'éteindre... Il adore celui qui dispose des
+sceptres et des couronnes, et voit peut-être dans ces pertes domestiques
+la miséricorde qui expie, et qui achève d'effacer du livre des justices du
+Seigneur ses anciennes passions étrangères[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand._]
+
+La France tout entière fut plongée dans le désespoir. «Ce temps de
+désolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si
+profonde que, pendant la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
+qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2].»
+
+[Note 2: Voltaire, _Siècle de Louis XIV._]
+
+M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exagérée pour le
+grand siècle, se laissa lui-même attendrir quand il relata la mort de la
+_charmante_ duchesse de Bourgogne. «La cour, dit-il, fut à la lettre comme
+assommée d'un coup. Cent cinquante ans après, on pleure encore en lisant
+les pages navrantes où Saint-Simon a dit son deuil[3].»
+
+[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._]
+
+Duclos a prétendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu'à la
+mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouvèrent
+dans une cassette ayant appartenu à la princesse des papiers qui
+arrachèrent au roi cette exclamation:
+
+«La petite coquine nous trahissait.»
+
+D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos
+tire conséquence d'une correspondance par laquelle la fille de
+Victor-Amédée lui aurait livré des secrets d'État. C'est là, croyons-nous,
+un de ces innombrables anas avec lesquels on écrit trop souvent
+l'histoire. Les archives de Turin n'ont conservé nulle trace de cette
+prétendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
+Assurément, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais,
+depuis ses adieux à la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie:
+la France.
+
+Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son
+écrin ces deux soeurs intelligentes et séduisantes qui toutes deux
+moururent si prématurément et laissèrent un si touchant souvenir: la
+duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante
+compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque
+toute la destinée de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le château de
+Versailles que doit figurer son portrait.
+
+Combien de fois en 1871, quand le ministère des Affaires étrangères était,
+pour ainsi dire, campé au milieu des appartements de la reine, nous
+évoquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre où
+elle coucha, dès son arrivée à Versailles, et où, seize ans et demi plus
+tard, elle rendait le dernier soupir! C'est là qu'à onze ans, enlevée pour
+toujours à sa famille, à ses amis, à sa patrie, elle se trouvait seule au
+milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est là que
+l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
+tous les jours en attraits et en grâces. C'est là que, dans le silence de
+la nuit, elle croyait voir apparaître les brillants fantômes du monde, les
+images de séduction contre lesquelles sa raison luttait peut-être contre
+son coeur. C'est là qu'elle se remémorait, pour résister aux tentations
+d'une âme ardente, les austères enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
+avait écrit: «Ayez horreur du péché. Le vice est plein d'horreur et de
+malédiction dès ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de véritables
+délices qu'à servir Dieu.» C'est là qu'elle vit venir la mort et qu'elle
+l'accueillit avec un noble et religieux courage.
+
+
+
+
+XV
+
+
+LES TOMBEAUX
+
+
+C'est un spectacle mélancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la
+tristesse et de la mort des endroits qui furent des théâtres de splendeurs
+ou de fêtes. En entendant les prières des agonisants succéder au bruit des
+fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour
+sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanité de la gloire, de la
+richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV
+durent l'éprouver quand «ce monarque de bonheur, de majesté, d'apothéose»,
+comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable
+galerie des Glaces n'était plus qu'un vestibule funèbre. Les peintures
+triomphales de Lebrun s'étaient comme assombries, les dorures semblaient
+couvertes d'un voile de crêpe; on aurait dit que les jets d'eau versaient
+des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne était
+ébranlé devant un idéal plus élevé: l'idée chrétienne. Et ce roi, «la
+terreur de ses voisins, l'étonnement de l'univers, le père des rois, plus
+grand que tous ses ancêtres, plus magnifique que Salomon[1],» semblait
+dire avec l'Ecclésiaste: «J'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux
+qui m'ont précédé dans Jérusalem, et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y
+avait que vanité et affliction d'esprit.»
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand_.]
+
+Pendant la dernière maladie de celui qui avait été le Roi-Soleil, la cour
+se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arrêtait
+dans l'Oeil-de-Boeuf, excepté les valets familiers et les médecins. Quant
+à Mme de Maintenon, malgré ses quatre-vingts ans et ses infirmités, elle
+soignait avec un grand dévouement l'auguste malade et demeurait
+quelquefois quatorze heures de suite près de son lit.
+
+«Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de
+Saint-Cyr: la première en me disant qu'il n'avait de regret que celui de
+me quitter, mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de ne plus
+penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez
+bien vécu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
+qu'il m'avait toujours aimée et estimée également. Il pleurait et me
+demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit:
+
+«--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait
+surpris.»
+
+«Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisième, il me dit:
+
+«--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?»
+
+«Je lui répondis:
+
+«--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu.»
+
+«Et je le quittai.»
+
+Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mérite le nom de Grand. Il meurt mieux
+qu'il n'a vécu. Tout ce qu'il y a d'élevé, de majestueux, de grandiose
+dans cette âme d'élite, se réveille au moment suprême. Sa mort est celle
+d'un roi, d'un héros et d'un saint. Comme les premiers chrétiens, il fait
+une sorte de confession publique; il dit, le 29 août 1715, aux personnes
+qui avaient les entrées:
+
+«Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai
+donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi et
+de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqués.... Je
+sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande
+pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois
+de moi.»
+
+Le même jour, il donne sa bénédiction au petit dauphin et lui adresse ces
+belles paroles:
+
+«Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi du monde. N'oubliez
+jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les
+guerres, tâchez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
+soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur
+de ne pouvoir faire par les nécessités de l'État. Suivez toujours les bons
+conseils, et songez bien que c'est à Dieu à qui vous devez tout ce que
+vous êtes. Je vous donne le Père Le Tellier pour confesseur; suivez ses
+avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez à Mme de
+Ventadour [1].»
+
+[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitulé _Curiosités historiques_, a
+prouvé que tels étaient les termes exacts dont Louis XIV s'était servi
+dans son allocution à Louis XV.]
+
+Dans la nuit du 27 au 28 août, on voit à tous moments le moribond joindre
+les mains; il dit ses prières habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe
+la poitrine. Le 28 au matin, il aperçoit dans le miroir de sa cheminée
+deux domestiques qui versent des larmes.
+
+«Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?»
+
+On lui présente un élixir pour le rappeler à la vie. Il répond, en prenant
+le verre:
+
+«A la vie ou à la mort! Tout ce qu'il plaira à Dieu.»
+
+Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. «Eh! non, réplique-t-il,
+c'est ce qui me fâche, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de
+mes péchés.»
+
+Le 29 août, il lui échappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin
+«le jeune roi». Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est
+autour de lui.
+
+«Eh! pourquoi?... s'écrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine.»
+
+C'est ce qui fait dire à Massillon: «Ce monarque environné de tant de
+gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de réveiller ou
+ses désirs ou sa tendresse, ne jette pas même un oeil de regret sur la
+vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanité n'a
+jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grâce qui en est la
+vérité.»
+
+Dans la journée du 29 août, le mourant perd connaissance, et l'on croit
+qu'il n'a plus que quelques heures à vivre.
+
+«Vous ne lui êtes plus nécessaire, dit son confesseur à Mme de Maintenon.
+Vous pouvez vous en aller.»
+
+Le maréchal de Villeroy l'exhorte à ne pas attendre plus longtemps et à se
+retirer à Saint-Cyr, où elle doit se reposer de tant d'émotions. Il envoie
+des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et
+lui prête son carrosse.
+
+«On peut craindre, lui dit-il, quelque émotion populaire, et le chemin ne
+sera peut-être pas sûr.» Mme de Maintenon, affaiblie, troublée par l'âge
+et la douleur, a le tort d'écouter de si pusillanimes conseils. La
+postérité lui reprochera toujours une défaillance indigne de cette femme
+de tête et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi
+et prier à côté de son cadavre. Il faut blâmer surtout les courtisans qui
+lui dictent la résolution de l'égoïsme et de la peur. Ah! comme ils sont
+abandonnés, «les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de
+poussière,» quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont
+seuls à les pleurer. La foule est indifférente ou se réjouit. Les
+courtisans se tournent du côté du soleil qui se lève. Hélas! Quel
+contraste entre le trône et le cercueil! La mort d'un homme est toujours
+un sujet de réflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui
+meurt s'appelle Louis XIV!
+
+Le 30 août, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon.
+L'on va la chercher à Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnaît, lui
+dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend
+l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer à
+Saint-Cyr pour toujours.
+
+Le samedi 31 août, vers 11 heures du soir, on dit à Louis XIV les prières
+des agonisants. Il les récite lui-même d'une voix plus forte que celle de
+tous les assistants, et il paraît aussi majestueux sur son lit de mort que
+sur le trône. A la fin des prières, il reconnaît le cardinal de Rohan et
+lui dit:
+
+«Ce sont les dernières grâces de l'Église.»
+
+Il répète plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_.
+
+Puis il dit:
+
+«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir.»
+
+Ce sont là ses dernières paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la
+nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, à 8 heures un quart du
+matin, Louis XIV, âgé de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi
+depuis soixante-douze ans, rend à Dieu sa grande âme.
+
+On ne termine pas l'étude d'un règne mémorable sans un sentiment de
+regret. Après avoir vécu pendant quelque temps de la vie d'un personnage
+célèbre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne
+croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister à l'agonie de Louis XIV, et
+ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on était mêlé aux
+serviteurs fidèles qui pleurent le meilleur des maîtres et le plus grand
+des rois?
+
+Aussitôt que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue à Saint-Cyr,
+Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon:
+
+«Madame, lui dit-elle, toute la maison est en prière, au choeur.»
+
+Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se
+rendit à l'église, où elle assista à l'office des morts. Puis elle
+congédia ses domestiques et se défit de sa voiture, «ne pouvant se
+résoudre, disait-elle, à nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre
+de demoiselles étaient dans le besoin.» Elle vécut dans son modeste
+appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
+règlements de la maison, autant que le permettait son âge, et ne sortait
+que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand
+Pierre le Grand se rendit à Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
+octogénaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme
+dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander
+par un interprète si elle était malade. Elle répondit que oui. Il voulut
+savoir quel était son mal:
+
+«Une grande vieillesse,» répliqua-t-elle.
+
+Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux
+jours exposée sur son lit, «avec un air si doux et si dévot qu'on eût dit
+qu'elle priait Dieu[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr_.]
+
+On l'ensevelit dans le choeur de l'église; une humble plaque de marbre
+indiqua l'emplacement où son corps reposait. C'est là que les novices
+allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur.
+
+Au moment de quitter ces femmes célèbres, dont nous avons essayé d'évoquer
+les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes où elles sont
+ensevelies. Mlle de La Vallière repose à Paris, dans la chapelle des
+Carmélites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Thérèse, les deux
+duchesses d'Orléans, la dauphine de Bavière, la duchesse de Bourgogne, à
+Saint-Denis. C'est là qu'il faut aller méditer, là qu'il faut écouter la
+grande parole chrétienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
+reverteris_.
+
+Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur
+sépulcre. Telle devait être la destinée de Louis XIV. Ce potentat, qui
+avait donné des lois à l'Europe, ne posséda pas même son tombeau. Les
+profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des «princes
+anéantis», et malgré son arrière-garde de huit siècles de rois, comme dit
+Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas défendre la majesté
+de sépulcres que tout le monde aurait crus inviolables.
+
+Dans la séance du 31 juillet 1793, Barère lut à la Convention, au nom du
+Comité de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour
+fêter l'anniversaire de la journée du 10 août, l'on détruisît les
+mausolées de Saint-Denis.
+
+«Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mêmes avaient appris à flatter
+les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce
+théâtre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux à la
+France et à l'humanité semblent encore, même dans la tombe, s'enorgueillir
+d'une grandeur évanouie. La main puissante de la République doit effacer
+impitoyablement ces mausolées, qui rappelleraient des rois l'effrayant
+souvenir.»
+
+La Convention rendit par acclamation un décret conforme à ce rapport.
+Considérant que «la patrie était en danger et manquait de canons pour la
+défendre», elle décida que «les tombeaux et mausolées des ci-devant rois
+seraient détruits le 10 août suivant.» Elle nomma des commissaires chargés
+de se transporter à Saint-Denis, à l'effet d'y procéder «à l'exhumation
+des ci-devant rois et reines, princes et princesses», et ordonna de briser
+les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.
+
+Ce décret odieux fut strictement exécuté. Rois, reines, princes et
+princesses furent arrachés à leurs sépulcres. On portait le plomb, à
+mesure qu'on le découvrait, dans un cimetière où l'on avait établi une
+fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.
+
+Le vandalisme des révolutionnaires et des athées se délectait de ce
+spectacle. Assurément, «Dieu, dans l'effusion de sa colère, comme écrit
+Chateaubriand, avait juré par lui-même de châtier la France. Ne cherchons
+pas sur la terre les causes de pareils événements: elles sont plus haut.»
+
+Bientôt après ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier
+1794, pendant qu'on travaillait à transformer l'église de Saint-Cyr en
+salles d'hôpital, les ouvriers aperçurent au milieu du choeur dévasté une
+plaque de marbre noir enfouie dans les décombres. C'était la tombe de Mme
+de Maintenon. Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau, en enlevèrent le
+corps, le traînèrent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres,
+et le jetèrent, dépouillé et mutilé, dans un trou du cimetière. Ce
+jour-là, l'épouse non reconnue de Louis XIV avait été traitée en reine!
+
+Ainsi donc, ces illustres héroïnes de Versailles, la bonne Marie-Thérèse,
+l'habile Maintenon, la mélancolique dauphine de Bavière, l'orgueilleuse
+princesse Palatine, la séduisante duchesse de Bourgogne, furent
+expropriées de leurs tombeaux. Au récit d'une telle rage iconoclaste et
+sacrilège, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse.
+A un sentiment de sainte colère contre d'odieuses profanations et contre
+de sauvages fureurs se mêlent des réflexions profondes sur le néant des
+choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulées nous
+apparaissent tour à tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles
+semble nous dire, comme Fénelon: «Que ne fait-on point pour trouver un
+faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un
+fantôme de gloire mondaine? Quelles peines pour de misérables plaisirs
+dont il ne reste que le remords!» Du fond de la poussière des tombeaux
+profanés, l'oeil ébloui aperçoit tout à coup surgir une pure, une
+incorruptible lumière qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour
+véritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil
+de Louis XIV: «Dieu seul est grand, mes frères.»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+INTRODUCTION
+
+I.--Le château de Versailles
+
+II.--Louis XIV et sa cour en 1682
+
+III.--La reine Marie-Thérèse
+
+IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon
+
+V.--La dauphine de Bavière
+
+VI.--Le mariage de Mme de Maintenon
+
+VII.--L'appartement de Mme de Maintenon
+
+VIII.--La marquise de Caylus
+
+IX.--Mme de Maintenon à Saint-Cyr
+
+X.--La duchesse d'Orléans (princesse Palatine)
+
+XI.--Mme de Maintenon, femme politique
+
+XII.--Les lettres de Mme de Maintenon
+
+XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan
+
+XIV.--Le duchesse de Bourgogne
+
+XV.--Les tombeaux
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 10689 ***
diff --git a/10689-8.txt b/10689-8.txt
new file mode 100644
index 0000000..35845b0
--- /dev/null
+++ b/10689-8.txt
@@ -0,0 +1,5238 @@
+The Project Gutenberg EBook of La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Cour de Louis XIV
+
+Author: Imbert de Saint-Amand
+
+Release Date: January 12, 2004 [EBook #10689]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+LA COUR DE LOUIS XIV
+
+PAR
+
+IMBERT DE SAINT-AMAND
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+
+«Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot; que ne vous adressez-vous à
+l'histoire?» Le grand écrivain avait raison. Le roman historique est
+maintenant démodé. On se lasse de voir défigurer les personnages célèbres,
+et l'on partage l'avis de Boileau:
+
+Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
+
+Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes que la réalité? Un
+romancier, si ingénieux qu'il soit, trouvera-t-il des combinaisons plus
+variées et des scènes plus émouvantes que les drames de l'histoire?
+L'esprit le plus fécond imaginerait-il, par exemple, des types aussi
+curieux que ceux des femmes de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans
+doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la prétention de recommencer
+la biographie de la reine Marie-Thérèse, de Mme de Montespan, de la mère
+du Régent, de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berry, des
+soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, de Marie Leczinska,
+de Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth, de la princesse de Lamballe.
+Mais je voudrais, sans décrire l'ensemble de leur carrière, tenter de
+tracer l'esquisse des héroïnes qui peuvent être appelées: _les femmes de
+Versailles_.
+
+Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas les matériaux qui
+manquent, ils sont plutôt trop abondants. Ce ne sont pas seulement les
+anciens mémoires, ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse
+Palatine, de Mme de Caylus pour le règne de Louis XIV; du duc de Luynes,
+de Maurepas, de Villars, du marquis d'Argenson, du président Hénault, de
+l'avocat Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du Hausset pour le
+règne de Louis XV; du baron de Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte
+de Ségur, de la baronne d'Oberkirch pour le règne de Louis XVI, qui nous
+serviront de guide. Ce sont encore les Histoires de Voltaire, de Henri
+Martin, de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations de la
+science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, des Noailles, des Lavallée,
+des Walckenaër, des Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulié, des
+Rousset, des Pierre Clément, des d'Arneth, des Goncourt, des Lescure, de
+la comtesse d'Armaillé, de MM. Boutaric, Honoré Bonhomme, Campardon, de
+Barthélemy et de tant d'autres historiens et critiques distingués.
+
+Assurément, il y a nombre de personnes qui connaissent à fond l'inventaire
+de tous ces trésors. A de tels érudits je n'ai la pensée de rien
+apprendre, et je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels
+maîtres. Mais peut-être les gens du monde ne me blâmeront-ils pas d'avoir
+étudié, pour eux, tant d'ouvrages; peut-être des jeunes filles qui ont
+achevé leurs études classiques me sauront-elles gré de résumer à leur
+intention des lectures qu'elles ne feraient pas. Mon but serait de
+vulgariser l'histoire en respectant scrupuleusement la vérité, même
+lorsque je ne la dirai pas tout entière; de repeupler les salles désertes,
+de résumer brièvement les leçons de morale, de psychologie, de religion,
+qui sortent du plus grandiose des palais.
+
+Puissent les femmes de Versailles être pour moi autant d'Arianes dans ce
+merveilleux labyrinthe!
+
+Ce qui facilite la résurrection des femmes de la cour de Louis XIV et de
+Louis XV, c'est la conservation du palais où se passa leur existence.
+
+
+II
+
+
+Une ville a rarement présenté un spectacle aussi frappant que celui
+qu'offrait Versailles en 1871, pendant la lutte de l'armée contre la
+Commune. Entre le grand siècle et notre époque, entre la majesté de
+l'ancienne France et les déchirements de la France nouvelle, entre les
+horreurs lugubres dont Paris était le théâtre et les radieux souvenirs de
+la ville du Roi-Soleil, le contraste était aussi douloureux que
+saisissant. Ces avenues où l'on se montrait le chef du gouvernement et le
+glorieux vaincu de Reichshoffen; cette place d'armes encombrée de canons;
+ces drapeaux rouges, tristes trophées de la guerre civile, qui étaient
+portés à l'Assemblée, à la fois comme un signe de deuil et de victoire; ce
+magnifique palais, d'où semblait sortir une voix suppliante qui adjurait
+nos soldats de sauver un si bel héritage de splendeurs historiques et de
+grandeurs nationales, tout cela remplissait l'âme d'une émotion profonde.
+
+A l'heure d'angoisses où l'on se demandait avec une inquiétude, hélas!
+trop justifiée, ce qu'allaient devenir les otages, où l'on savait que
+Paris était la proie des flammes, où l'on se disait que peut-être, de la
+Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne resterait plus qu'un
+monceau de cendres, le Panthéon de toutes nos gloires semblait nous
+adresser des reproches et faire naître dans nos coeurs des remords. La
+France de Charlemagne et de saint Louis, de Louis XIV et de Napoléon,
+protestait contre cette France odieuse que les hommes de la Commune
+avaient la prétention de faire naître sur les débris de notre honneur.
+On se croyait le jouet d'un mauvais rêve. Il y avait quelque chose
+d'insolite, de bizarre dans le bruit d'armes qui troublait les abords de
+ce château, calme et majestueuse nécropole de la monarchie absolue.
+
+Même dans ces jours cruels dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma
+mémoire, l'ombre de Louis XIV m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le
+désir de revoir ses appartements. Ils étaient occupés en partie par le
+personnel du ministère de la Justice et par les commissions de
+l'Assemblée; mais on avait respecté la chambre du Grand Roi, et aucun
+fonctionnaire n'aurait osé transformer en bureau le sanctuaire de la
+royauté. Dans notre siècle de démagogie, je ne contemplais pas sans
+respect cette chambre où le souverain par excellence mourut en roi et en
+chrétien. Que de réflexions me fit faire l'incomparable galerie des
+Glaces! A quelques jours de distance, elle avait été une salle de
+triomphe, une ambulance et un dortoir. C'est là que notre vainqueur,
+entouré de tous les princes allemands, avait proclamé le nouvel empire
+germanique. C'est là que les blessés prussiens de Buzenval avaient été
+portés. C'est là que les députés de l'Assemblée avaient couché quelques
+jours en arrivant à Versailles.
+
+Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie étincelante, cet asile des
+splendeurs monarchiques, ce lieu d'apothéose, où le pinceau de Lebrun a
+ranimé les pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe moderne, où
+l'imagination évoque tant de brillants fantômes, où l'aristocratie
+française ressuscite avec son élégance et sa fierté, son luxe et son
+courage; cette galerie de fêtes, qu'ont traversée tant de grands hommes,
+tant de beautés célèbres, hélas! dans quelles circonstances douloureuses
+m'était-il donné de la revoir! De l'une des fenêtres, je regardais ce
+paysage grandiose où Louis XIV n'apercevait rien qui ne fût lui-même, car
+le jardin créé par lui était tout l'horizon. Mes yeux se fixaient sur
+cette nature vaincue, sur ces eaux amenées à force d'art qui ne
+jaillissent qu'en dessin régulier, sur cette architecture végétale qui
+prolonge et complète l'architecture de pierre et de marbre, sur ces
+arbustes qui croissent avec docilité sous la règle et l'équerre. Je
+comparais l'harmonieuse régularité du parc à l'art incohérent des époques
+révolutionnaires, et au moment où l'astre que Louis XIV avait pris pour
+devise se couchait à l'horizon, comme le symbole de la royauté évanouie,
+je me disais:
+
+«Ce soleil, il reparaîtra demain aussi radieux, aussi superbe. O France,
+en sera-t-il de même de ta gloire?»
+
+Je me préoccupais alors de celui que Pellisson appelait le miracle
+visible, du potentat en l'honneur duquel tout était à bout de marbre, de
+bronze et d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression de Bossuet,
+«n'a pas même joui de son sépulcre.» Dieu, me disais-je, lui a-t-il
+pardonné cet orgueil asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de
+Nabuchodonosor chrétien? Ce souverain qui chantait avec des larmes
+d'attendrissement les hymnes composés à sa louange par Quinault, quelle
+idée se fait-il aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son âme
+s'émeut-elle encore de nos intérêts et de nos passions, ou bien le monde,
+grain de sable, atome dans l'univers immense, est-il trop misérable pour
+appeler l'attention de ceux qui ont sondé les mystères de l'éternité? Que
+pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, temple de la royauté absolue
+qui devait, avant que le temps eût noirci ses lambris dorés, en être le
+tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de nos misères, de nos
+humiliations? Lui, qui avait conservé un souvenir si amer des troubles de
+la Fronde, comment juge-t-il les excès de la démagogie actuelle? Son âme
+de roi et de Français a-t-elle tressailli quand, dans cette salle décorée
+de peintures triomphales, le nouveau maître de Strasbourg et de Metz a
+restauré cet empire d'Allemagne que la France avait mis des siècles à
+détruire? Quel contraste entre nos revers et les fresques superbes qui
+ornent le plafond! La Victoire étend ses ailes rapides, la Renommée
+embouche sa trompette. Porté sur un nuage et suivi de la Terreur, Louis
+XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui se reposait sur son urne, se
+relève épouvanté de la vitesse avec laquelle il voit le monarque
+traversant les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. Les
+villes prises sont représentées sous les traits de ces captives en pleurs.
+L'Espagne, c'est le lion blessé; l'Allemagne, c'est cet aigle précipité
+dans la poussière.
+
+Tout en regardant avec mélancolie ces éblouissantes et fastueuses
+peintures, je me rappelais ces paroles de Massillon: «Que nous reste-t-il
+de ces grands noms qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans
+l'univers? On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle qu'a duré
+leur éclat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la région éternelle des
+morts?»
+
+L'esprit plein de ces pensées, je descendais l'escalier de marbre, cet
+escalier au haut duquel Louis XIV attendait le grand Condé, qui, affaibli
+par l'âge et les blessures, ne montait que lentement:
+
+«Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez pas. On ne peut pas
+monter très vite quand on est chargé, comme vous, de tant de lauriers.»
+
+Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand Roi, dont le souvenir
+m'avait si vivement impressionné pendant toute la durée du jour. La nuit
+était sereine. Sa beauté douce et recueillie contrastait doublement avec
+les fureurs et les agitations des hommes. Son silence était interrompu par
+le bruit de l'artillerie fratricide, qui tonnait dans le lointain. C'est
+en l'honneur de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter la garde
+sur cette place, où il avait si souvent passé la revue de ses troupes. A
+la lueur des étoiles, je contemplais la statue majestueuse de celui qui
+fut plus qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait comme la
+personnification glorieuse du droit qu'on a qualifié de divin.
+
+Républicaine ou monarchique, la France ne doit rien renier d'un tel passé.
+L'histoire d'un pareil souverain ne saurait que lui inspirer des idées
+hautes, des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au bout
+contre les puissances coalisées, et quand on prononçait en Europe ce mot
+unique: le _roi_, chacun savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette
+statue est bien l'image de l'homme habitué à vaincre, à dominer et à
+régner, du potentat qui triomphait de la rébellion avec un regard mieux
+que Richelieu avec la hache.
+
+Laissons les coryphées de l'école révolutionnaire chercher en vain à
+dégrader ce bronze impérissable. La boue qu'ils voudraient jeter au
+monument n'atteindra pas même le piédestal. Dans cette nuit où les canons
+de la Commune répondaient à ceux du Mont-Valérien, la statue me semblait
+plus imposante que jamais. On eût dit qu'elle s'animait, comme celle du
+Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus fier et de plus impérieux
+que dans les époques moins troublées. Son bâton de commandement à la main,
+le Grand Roi, dont le regard est tourné du côté de Paris, semblait dire à
+la ville insurgée, comme le convive de marbre à don Juan: «Repens-toi.»
+
+
+III
+
+
+La profonde impression que Versailles m'avait produite pendant les jours
+de la Commune est loin de s'être affaiblie depuis ce moment. Des
+circonstances bien imprévues ont fait occuper les appartements de la reine
+par la direction politique du ministère des Affaires étrangères. Ma
+modeste table de travail a été, une année, placée au bout de la salle du
+Grand-Couvert, en face du tableau qui représente le _doge Imperiali_
+s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le temps de réfléchir sur les
+péripéties étranges, sur les caprices du sort, par suite desquels les
+employés du ministère dont je fais partie étaient, pour ainsi dire, campés
+au milieu de ces salles légendaires.
+
+Les cinq pièces qui composent l'appartement de la reine ont toutes une
+importance historique. A chacune se rattachent les plus curieux souvenirs.
+Vous montez l'escalier de marbre. A droite est la salle des gardes de la
+reine. C'est là que, le 6 octobre 1789, à 6 heures du matin, les gardes du
+corps, victimes de la fureur populaire, défendirent avec tant de courage,
+contre une bande d'assassins, l'entrée de l'appartement de
+Marie-Antoinette. La salle suivante est celle du Grand-Couvert. C'est là
+que les reines dînaient solennellement, en compagnie des rois; ces festins
+d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et le peuple était
+admis à les contempler. Non seulement comme reine, mais déjà comme
+dauphine, Marie-Antoinette se soumit à cette bizarre coutume. «Le dauphin
+dînait avec elle, nous dit Mme Campan dans ses Mémoires, et chaque ménage
+de la famille royale avait tous les jours son dîner public. Les huissiers
+laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce spectacle faisait le
+bonheur des provinciaux. A l'heure des dîners, on ne rencontrait dans les
+escaliers que de braves gens qui, après avoir vu la dauphine manger sa
+soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli et qui couraient
+ensuite, à perte d'haleine, pour aller voir Mesdames manger leur dessert.»
+
+Après la salle du Grand-Couvert est le salon de la Reine. Le cercle de la
+souveraine se tenait dans cette pièce, où l'on faisait les présentations.
+Son siège était placé au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un
+dais dont on voit encore les pitons d'attache dans la corniche en face des
+fenêtres. C'est là que brillèrent les beautés célèbres de la cour de Louis
+XIV, avant que le roi allât s'emprisonner dans les appartements de Mme de
+Maintenon. C'est là que le président Hénault et le duc de Luynes venaient
+sans cesse causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, en qui
+chacun se plaisait à reconnaître les vertus d'une bourgeoise, les manières
+d'une grande dame, la dignité d'une reine. C'est là que Marie-Antoinette,
+la souveraine à la taille de nymphe, à la marche de déesse, à l'aspect
+doux et fier digne de la fille des Césars, recevait, avec cet air royal de
+protection et de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont les
+étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe comme un
+éblouissement.
+
+La pièce suivante est, de toutes, celle qui évoque le plus de souvenirs.
+C'est la chambre à coucher de la reine, la chambre où sont mortes deux
+souveraines: Marie-Thérèse et Marie Leczinska; deux dauphines: la dauphine
+de Bavière et la duchesse de Bourgogne;--la chambre où sont nés dix-neuf
+princes et princesses du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, roi
+d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la chambre qui, pendant plus d'un
+siècle, a vu les grandes joies et les suprêmes douleurs de l'ancienne
+monarchie.
+
+Cette chambre a été occupée par six femmes: d'abord par la vertueuse
+Marie-Thérèse, qui s'y installa le 6 mai 1682, et y rendit le dernier
+soupir, le 30 juillet de l'année suivante;--ensuite par la femme du Grand
+Dauphin, la dauphine de Bavière, qui y mourut le 20 avril 1690, à l'âge de
+vingt-neuf ans; puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui s'y
+établit dès son arrivée à Versailles, le 8 novembre 1696, y mit au monde
+trois princes, dont le dernier seul vécut et régna sous le nom de Louis
+XV, et y mourut le 12 février 1712, à l'âge de vingt-six ans;--puis par
+cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, qui était fiancée avec le
+jeune roi de France, et qui demeura là, depuis le mois de juin 1722
+jusqu'au mois d'avril 1725, époque où le mariage projeté fut rompu;
+--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, qui s'installa dans cette chambre
+le 1er décembre 1725, y donna naissance à ses dix enfants, y habita
+pendant un règne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, entourée
+de la vénération universelle;--enfin par la plus poétique des femmes, par
+celle qui résume en elle les triomphes et les humiliations, les joies et
+les douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement et le
+respect, par Marie-Antoinette. C'est là que vinrent au monde ses quatre
+enfants et qu'elle faillit mourir à la naissance de sa première fille, la
+future duchesse d'Angoulême. Une antique et bizarre étiquette autorisait
+le peuple à s'introduire, en pareil cas, dans le palais des rois. La
+galerie des Glaces, les salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine,
+étaient envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air respirable,
+perdit connaissance pendant trois quarts d'heure. Quand elle revint à
+elle, Louis XVI lui présenta la princesse qui venait de naître:
+
+«Pauvre petite, dit-elle, vous n'étiez pas désirée, mais vous n'en serez
+pas moins chère. Un fils eût plus particulièrement appartenu à l'État;
+vous serez à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur
+et vous adoucirez mes peines.»
+
+Ce fut là aussi que virent le jour les deux fils du roi et de la reine
+martyrs: l'un, né le 22 octobre 1781, mort le 4 juin 1789; l'autre, né le
+27 mars 1785, connu sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus
+tard s'appeler Louis XVII.
+
+Dans cette chambre mémorable à tant de titres, commença l'agonie de la
+royauté française. Marie-Antoinette y dormait le matin du 6 octobre 1789,
+quand elle fut réveillée par l'insurrection. Au fond de la chambre, dans
+le panneau où est actuellement le portrait de la reine par Mme Lebrun, une
+petite porte conduisait aux appartements du roi. C'est par là que la
+malheureuse souveraine s'échappa pour aller chercher un refuge auprès de
+Louis XVI, pendant que les émeutiers assassinaient les gardes du corps.
+Quelques instants après elle quittait Versailles, qu'elle ne devait jamais
+revoir. Depuis lors, aucune femme n'occupa les appartements de la reine.
+Le théâtre subsiste, les décors sont à peine modifiés; mais il faut faire
+sortir de la poussière du temps les acteurs, les actrices surtout.
+
+L'année que j'ai passée dans ces salles encore si pleines de leur souvenir
+m'a donné la première idée du travail que je publie aujourd'hui. Que de
+fois j'ai cru apercevoir, comme autant de gracieux fantômes, les femmes
+illustres qui ont aimé, qui ont souffert, qui ont pleuré dans ce séjour!
+Je voudrais me rendre un compte minutieux du rôle qu'elles y ont joué,
+mentionner avec précision les appartements qu'elles ont habités, montrer
+en détail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une
+expression de Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la _mécanique_ de la
+vie de la cour.
+
+Je veux essayer l'histoire du château de Versailles lui-même par les
+femmes qui l'ont habité depuis 1682, époque où Louis XIV y fixa sa
+résidence, jusqu'au 6 octobre 1789, jour fatal où Louis XVI et
+Marie-Antoinette le quittèrent sans retour. Le sanctuaire de la monarchie
+absolue devait être également son tombeau.
+
+Ni les nièces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, ni les duchesses de
+La Vallière et de Fontanges, ne doivent être considérées comme des _femmes
+de Versailles_. A l'époque où ces héroïnes brillèrent de tout leur éclat,
+Versailles n'était pas encore la résidence officielle de la cour et le
+siège du gouvernement.
+
+Nous ne commencerons donc cette étude qu'en 1682, année où Louis XIV,
+quittant Saint-Germain, son séjour habituel, s'établit définitivement dans
+sa résidence de prédilection.
+
+Pendant plus d'un siècle,--de 1682 à 1789,--combien de curieuses figures
+apparaîtront sur cette scène radieuse! Que de vicissitudes dans leurs
+destinées! que de singularités et de contrastes dans leurs caractères!
+C'est la bonne reine Marie-Thérèse, douce, vertueuse, résignée, se faisant
+aimer et respecter de tous les honnêtes gens. C'est l'orgueilleuse
+sultane, la femme à l'esprit étincelant, moqueur, acéré, l'altière,
+l'omnipotente marquise de Montespan.
+
+C'est la femme dont le caractère est une énigme et la vie un roman, qui a
+connu tour à tour toutes les extrémités de la mauvaise et de la bonne
+fortune, et qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus de
+justesse que de grandeur, a eu du moins le mérite de réformer la vie d'un
+homme dont les passions avaient été divinisées: Mme de Maintenon. C'est la
+princesse Palatine, la femme de Monsieur, frère du roi, la mère du futur
+Régent, Allemande enragée, invectivant sa nouvelle patrie, représentant, à
+côté de l'apothéose, la satire, exhalant dans ses lettres les colères d'un
+Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, plus impitoyable, plus
+caustique, plus passionnée que Saint-Simon lui-même; femme étrange, au
+style brusque, impétueux, au style qui, comme le dit Sainte-Beuve, a de la
+barbe au menton, et de qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de
+l'allemand en français, s'il tient de Rabelais ou de Luther.
+
+C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la sirène, l'enchanteresse du
+vieux roi; la duchesse de Bourgogne, dont la mort précoce fut le signal de
+l'agonie d'une cour naguère si éblouissante.
+
+Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique Marie Leczinska, le
+modèle du devoir, qui joue auprès de Louis XV le même rôle respecté, mais
+effacé que Marie-Thérèse auprès de Louis XIV. C'est l'intrigante, la
+femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie magicienne, habituée à
+tous les enchantements, à toutes les féeries du luxe et de l'élégance,
+mais qui restera toujours une parvenue faite pour l'Opéra plutôt que pour
+la cour.
+
+Ce sont les six filles de Louis XV, types de piété filiale et de vertu
+chrétienne: Madame Infante, si tendre pour son père; Madame Henriette, sa
+soeur jumelle, morte de chagrin à vingt-quatre ans pour ne s'être pas
+mariée suivant son coeur; Madame Adélaïde et Madame Victoire,
+inséparables dans l'adversité comme dans les beaux jours; Madame Sophie,
+douce et timide; Madame Louise, successivement amazone et carmélite, qui,
+dans le délire de l'agonie, s'écriait: «Au paradis, vite, vite! Au
+paradis, au grand galop!»
+
+C'est Mme Dubarry, déguisée en comtesse et destinée par l'ironie du sort à
+ébranler les bases du trône de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV.
+Puis après le scandale, sous le règne qui est l'heure de l'expiation,
+c'est Madame Élisabeth, nature angélique et essentiellement française,
+montrant, au milieu des plus horribles catastrophes, non seulement du
+courage, mais de la gaieté; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse et
+touchante héroïne de l'amitié; c'est Marie-Antoinette, dont le nom seul
+est plus pathétique que tous les commentaires.
+
+Dans la carrière de ces femmes, que d'enseignements historiques, et aussi
+que de leçons de psychologie et de morale! Qui ferait mieux connaître la
+cour, «ce pays où les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins
+cachés mais réels;» la cour, «qui ne rend pas content et qui empêche qu'on
+ne le soit ailleurs[1]!»
+
+[Note 1: La Bruyère, _De la Cour._]
+
+Les femmes de Versailles ne nous disent-elles pas toutes: «La condition la
+plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent
+toute la félicité. Le trône est le siège des chagrins, comme la dernière
+place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du
+pauvre et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous devienne trop
+aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque
+chose à notre bonheur[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Sermon sur les afflictions._]
+
+Un portrait de Mignard représente la duchesse de La Vallière avec ses
+enfants: Mlle de Blois et le comte de Vermandois. Elle est pensive et
+tient à la main un chalumeau, à l'extrémité duquel flotte une bulle de
+savon avec ces mots: _Sic transit gloria mundi_, «Ainsi passe la gloire du
+monde.» Ne pourrait-ce pas être la devise de toutes les héroïnes de
+Versailles?
+
+Combien auraient pu dire comme Mme de Sévigné, riche aussi, honorée,
+adulée, heureuse en apparence: «Je trouve la mort si terrible, que je hais
+plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est semée.
+Vous me direz que je veux donc vivre éternellement? Point du tout; mais si
+on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien mieux aimé mourir entre les
+bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné
+le ciel bien sûrement et bien aisément[2].»
+
+[Note 2: Mme de Sévigné, lettre du 16 mars 1672.]
+
+La princesse Palatine, Madame, femme du frère de Louis XIV, écrivait à
+propos de la mort de la reine d'Espagne: «J'entends et je vois tous les
+jours tant de vilaines choses, que tout cela me dégoûte de la vie. Vous
+aviez bien raison de dire que la bonne reine est maintenant plus heureuse
+que nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme à elle et à sa mère, le
+service de m'envoyer en vingt-quatre heures de ce monde dans l'autre, je
+ne lui en saurais certes pas mauvais gré. [1]»
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]
+
+Mème avant l'heure des grandes humiliations où il faudra descendre
+l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de
+Montespan cachait dans «son triomphe extérieur un fond de tristesse» [2].
+
+[Note [2]: Mme de Sévigné, lettre du 31 juillet 1675.]
+
+La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de
+Maintenon, écrivait à Mme de La Maisonfort: «Que ne puis-je vous donner
+mon expérience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les
+grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas
+que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à
+imaginer? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; j'ai passé des
+années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous
+proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux.»
+
+C'est encore Mme de Maintenon qui disait à son frère, le comte d'Aubigné:
+
+«Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte.»
+
+C'est elle qui, résumant les phases de sa carrière si surprenante,
+écrivait à Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: «On rachète bien les
+plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,
+que, depuis l'âge de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma
+fortune, je n'ai pas été un moment sans peine, et qu'elles ont toujours
+augmenté[1].»
+
+[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, 19 avril 1717.]
+
+Les femmes du règne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux
+réflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au
+milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle à l'oreille
+de cruelles paroles. Semblables à des actrices qui ont devant elles un
+public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les
+applaudissements ne se changent en huées, et c'est avec un fond de terreur
+que, malgré leur aplomb apparent, elles continuent à jouer leur triste
+rôle.
+
+Les favorites des rois ne semblent-elles pas se réunir toutes pour
+s'écrier avec saint Augustin: «O mon Dieu! vous l'avez ordonné, et la
+chose ne manque jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le désordre
+soit à elle-même son supplice. Si l'on y goûte certains moments de
+félicité, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est
+pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison aliénée revient bientôt, et avec
+elle reviennent les troubles amers, les pensées noires et les cruelles
+inquiétudes[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Panégyrique de sainte Madeleine_.]
+
+La jeune duchesse de Châteauroux, qui passe du matin au soir «comme
+l'herbe des champs», résume dans sa courte carrière toutes les misères et
+toutes 1es déceptions de la vanité. A l'apogée de sa faveur, Mme de
+Pompadour est plongée dans la mélancolie. Sa femme de chambre, Mme du
+Hausset, confidente de ses perpétuels soucis, lui dit avec une
+commisération sincère:
+
+«Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie.»
+
+Et la marquise, blasée de faux plaisirs, tourmentée par de vraies
+souffrances, prononce cette parole si amère:
+
+«La sorcière a dit que j'aurais le temps de me reconnaître avant de
+mourir. Je le crois, car je ne périrai que de chagrin.»
+
+A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oubliée de tous. La
+reine elle-même en fait la remarque, lorsqu'elle écrit au président
+Hénault: «Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle
+n'eût jamais existé. Voilà le monde; c'est bien la peine de l'aimer.»
+
+Les destinées des héroïnes de Versailles ne sont pas seulement
+intéressantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de
+l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces
+femmes résument, en effet, toute une société, personnifient toute une
+époque. Mme de Montespan, la beauté superbe, la grande dame fière de sa
+naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme
+qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, à
+ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fenêtres,
+parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que
+les anciens auraient représentée en Cybèle portant Versailles sur son
+front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altière et
+triomphante de l'apogée du règne de Louis XIV, de cette France qui
+ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens
+le souverain radieux dont elle est idolâtre? Mais l'orgueil de la favorite
+sera châtié, et, pour elle de même que pour le roi, les humiliations
+succéderont aux triomphes.
+
+Les rayons du soleil n'ont plus la même splendeur, l'astre-roi qui décline
+a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparaît. Avec sa nature et
+son style tempérés, son respect pour les convenances et pour la règle, sa
+piété mêlée d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la
+nouvelle cour.
+
+Après Louis XIV, la Régence; avec la Régence, le scandale. La duchesse de
+Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionnée, n'est-elle pas
+l'image de cette époque?
+
+Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de
+dignité, dont la duchesse de Châteauroux, la marquise de Pompadour, Mme
+Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, même
+alors, il y a encore çà et là des moeurs patriarcales, des sentiments
+vraiment chrétiens, des caractères qui honorent la nature humaine. La
+reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles
+conservent à la cour les dernières traditions des convenances. Enfin vient
+Marie-Antoinette, la femme qui représente, dans la plus saisissante et la
+plus tragique de toutes les destinées, non seulement la majesté et les
+douleurs de la monarchie, mais toutes les grâces et toutes les angoisses,
+toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.
+
+Trop souvent, en étudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on
+y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes
+vertueuses qui s'écrient: «Vanité, tout est vanité.» Ce sont les coupables
+qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende
+honorable devant la postérité.
+
+[Note 1: Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, fille du Régent, épousa en 1710
+le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve dès 1714; elle
+mourut en 1719, à l'âge de vingt-quatre ans.]
+
+Ces beautés, qui jettent un éclat passager sur la scène du monde,
+s'évanouissent comme des ombres; semblables à l'herbe des champs, elles
+passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,
+devient une sorte de morale en action.
+
+Le présent volume est consacré aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la
+jeunesse, à laquelle nous dédions cette édition spéciale, y trouve quelque
+intérêt, il sera suivi de plusieurs autres.
+
+
+
+
+LA COUR
+DE
+LOUIS XIV
+
+
+
+
+I
+
+
+LE CHÂTEAU DE VERSAILLES
+
+
+Avant de rappeler le rôle que les femmes de Versailles ont joué, il faut
+dire quelques mots du théâtre sur lequel leurs destinées se sont
+accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit
+triste et sombre, plein de sables mouvants et de marécages, sans vue, sans
+eau, sans forêt, fut façonné, pour ainsi dire, à l'image du Grand Roi, et
+devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces
+grands fleuves qui, à leur source, sont à peine un petit ruisseau,
+l'existence du palais destiné à tant de splendeur commença dans les
+proportions les plus modestes.
+
+C'est en 1624 que Louis XIII fit bâtir à Versailles un rendez-vous de
+chasse sur une éminence où il y avait auparavant un moulin à vent. En
+1627, dans une assemblée de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre
+reprochait au roi de ne pas achever les bâtiments de la couronne, et il
+disait à ce propos:
+
+«L'inclination de Sa Majesté n'est point portée à bâtir; les finances de
+la chambre ne seront point épuisées par ses somptueux édifices, si ce
+n'est qu'on veuille lui reprocher le chétif château de Versailles, de la
+construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre
+vanité[1].»
+
+[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage
+publié par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.]
+
+En 1651, huit ans après la mort de son père, Louis XIV, alors dans sa
+treizième année, vint pour la première fois à Versailles. Il s'attacha dès
+lors à ce séjour, et quelques années plus tard il le choisit pour y donner
+des fêtes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit célébrer les
+_Plaisirs de l'île enchantée,_ divertissements empruntés au poème de
+l'Arioste, à l'exécution desquels concoururent Benserade et le président
+de Périgny pour les récits en vers, Molière et sa troupe pour la comédie,
+Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour
+les décors, les illuminations et les feux d'artifice.
+
+Le 7 mai, première journée des fêtes, il y eut une course de bagues en
+présence des deux reines[1], dans un cirque de verdure élevé à l'entrée de
+ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert.
+
+[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Thérèse.]
+
+Le jeune Louis XIV, vêtu d'un costume où tous les diamants de la couronne
+resplendissaient, représentait le paladin Roger dans l'île d'Alcine. Après
+le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arrivèrent, pour le
+féliciter, sur des chars que traînaient les nymphes, les satyres, les
+dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent
+les convives, abrités, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.
+Le lendemain, 8 mai, on représenta, sur un théâtre élevé au milieu de la
+même allée, la _Princesse d'Élide_, pièce dans laquelle Molière jouait les
+rôles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec
+feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de têtes dans
+les fossés du château; le 11, représentation des _Fâcheux_, de Molière; le
+12, loterie où se trouvaient des ameublements, des pièces d'argenterie,
+des pierres précieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage
+forcé_; le 14, départ du roi et de la cour pour Fontainebleau.
+
+Versailles n'était pas encore la résidence royale; mais Louis XIV venait
+de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines,
+surtout quand il voulait éblouir les yeux et fasciner les imaginations par
+l'éclat de ces fêtes pompeuses qui ressemblaient à des apothéoses.
+
+Le 14 septembre 1665, il y eut à Versailles une grande chasse, où la
+reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alençon,
+chassèrent en costume d'amazones; et, au mois de février 1667, un
+carrousel qui recula les bornes de la magnificence.
+
+La _Gazette_ a soin de nous décrire le cortège des dames de la cour,
+«toutes admirablement équipées et sur des chevaux choisis, conduites par
+Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc houssé de
+brocart, semé de perles et de pierreries.» Après l'escadron féminin
+apparaissait le Roi-Soleil, «ne se faisant pas moins connaître à cette
+haute mine qui lui est particulière qu'à son riche vêtement à la
+hongroise, couvert d'or et de pierres précieuses, avec un casque ondoyé de
+plumes, et à la fierté de son cheval, qui semblait plus superbe de porter
+un si grand monarque que de la magnificence de son caparaçon et de sa
+housse pareillement couverte de pierreries[1].» Venaient ensuite:
+Monsieur, frère du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habillé
+en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles.
+
+[Note 1: _Gazette_ de 1667.]
+
+Le 10 juillet 1668, nouvelles réjouissances: dans la journée,
+représentation des _Fêtes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault,
+musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, joué par Molière et par sa
+troupe; le soir, festin et bal; à 2 heures du matin, illuminations. Le
+pourtour du parterre de Latone, la grande allée, la terrasse et la façade
+du palais étaient décorés de statues, de vases, de candélabres éclairés
+d'une manière ingénieuse, qui les faisait paraître comme enflammés à
+l'intérieur. Les fusées des feux d'artifice se croisaient au-dessus du
+château, et, lorsque toutes ces lumières s'éteignaient, dit Félibien en
+terminant le récit de la fête, on s'aperçut que le jour, «jaloux des
+avantages d'une belle nuit,» commençait à poindre.
+
+Le 17 septembre 1672, la troupe du roi représentait les _Femmes savantes_
+de Molière, qui furent, dit la _Gazette_, «admirées d'un chacun.» Du 8
+février au 19 avril 1674, Bourdalouc prêchait le carême à Versailles; le
+11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Molière, mort l'année
+précédente; au mois d'août, il y avait une série de grandes fêtes.
+Félibien fait une description saisissante de la nuit du 31 août 1674, où
+l'on vit tout à coup, sous un ciel sans étoiles et du noir le plus sombre,
+un ruissellement inouï de lumières. Tous les parterres étincelaient. La
+grande terrasse qui est devant le château était bordée d'un double rang de
+feux espacés à deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degrés du fer
+à cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins
+resplendissaient de mille flammes. De l'Italie était venu cet art
+pyrotechnique, ce mélange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait
+ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal étaient
+ornées de statues et de décorations d'architecture, derrière lesquelles on
+avait disposé un nombre infini de lumières qui les faisaient paraître
+transparentes. Le roi, la reine et toute la cour étaient sur des gondoles
+richement ornées. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et
+l'écho répétait les sons d'une harmonie magique.
+
+A partir de l'année suivante, de grands travaux, commencés par Levau et
+Dorbay, continués par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris à
+Versailles, où Louis XIV voulait fixer sa résidence définitive. Quels
+motifs le déterminaient à renoncer à ce château de Saint-Germain où il
+était né, à ce château si admirablement situé, d'où l'on découvre un si
+beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque à
+Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et
+salubre, et, du haut de la terrasse adossée à la forêt, on contemple un
+des panoramas les plus variés et les plus majestueux du globe.
+
+Si Louis XIV avait dépensé pour embellir et agrandir le vieux château,
+--celui qui existe encore,--et le château neuf,--celui qui était situé en
+face de la Seine et qui fut détruit sous Louis XVI,--la moitié des sommes
+dépensées pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles
+aurait-on admirés! Que n'aurait-on pas pu faire du château neuf de
+Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce
+château si élégant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des
+arabesques en relief incrustées sur le flanc de la colline, et dont les
+cinq terrasses successives, ornées de bosquets, de bassins, de parterres
+de fleurs, descendaient jusqu'à la Seine? Comment préférer à une telle
+résidence, à un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entouré
+d'étangs fangeux, sur un terrain où, au lieu d'être favorisé par la
+nature, il fallait la tyranniser, la dompter à force d'art et d'argent?
+
+Était-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis,
+dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain
+antipathique à Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire à l'horizon:
+_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il
+l'ivresse de vie et de toute-puissance qui débordait en lui?
+
+Cette pensée pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons
+plutôt à croire que ce qui éloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'était
+le souvenir du temps où, chassé de Paris par les troubles de la Fronde, il
+fut transporté nuitamment dans le vieux château. Sans doute il n'aimait
+pas voir, de sa fenêtre, cette capitale qui avait insulté son enfance.
+
+S'arracher à un souvenir importun, effacer complètement, même dans la
+pensée, les derniers vestiges des actes de rébellion contre l'autorité
+royale, choisir une résidence qui n'était rien pour en faire le plus
+radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le
+triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volonté, tout créer
+soi-même: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature
+à plier sous le joug et à s'avouer vaincue, comme la révolution: tel fut
+le rêve de Louis XIV, et ce rêve il le réalisa.
+
+De 1675 à 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une
+étonnante activité. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier
+dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, à l'endroit où
+une terrasse occupait le milieu de la façade, du côté des jardins. On
+ajouta au château l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, à
+droite et à gauche, les bâtiments qui bordent la première cour avant le
+château, et qu'on désigne sous le nom d'ailes des Ministres. On éleva la
+grande et la petite écurie.
+
+Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du
+salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril
+1682, l'archevêque de Paris, François de Harlay, bénit la nouvelle
+chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa définitivement à
+Versailles[1].
+
+[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles,
+on n'a qu'à regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans
+l'antichambre du roi (salle N° 121 de la _Notice du Musée_, par M.
+Soulié). Ce tableau, qui porte le N° 2145, représente Versailles tel qu'il
+était avant les travaux ordonnés par Louis XIV.]
+
+Le roi s'établit au centre même du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2]
+était alors divisé en deux pièces: la chambre des Bassans, ainsi nommée
+parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce maître,--c'est là
+qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et
+l'ancienne chambre de Louis XIII, où Louis XIV coucha de 1682 à 1701. A
+côté de cette chambre était le grand cabinet, où se faisaient les
+cérémonies du lever et du coucher, où le roi donnait audience au nonce et
+aux ambassadeurs, où il recevait le serment des grands officiers de sa
+maison[3]. La salle suivante[4] était alors séparée en deux. La partie la
+plus rapprochée de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil,
+--c'est là que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes
+décisions de son règne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des
+Perruques.
+
+[Note 2: Salle N° 123 de la _Notice du Musée_.]
+
+[Note 3: Salle N° 124 de la _Notice_. Cette pièce devint la chambre à
+coucher de Louis XIV, et c'est là qu'il mourut.]
+
+[Note 4: Salle du Conseil (N° 125 de la _Notice_).]
+
+La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier étage,
+l'autre au rez-de-chaussée, dans la portion méridionale de l'ancien
+château de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la pièce d'eau des
+Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la
+Paix, à la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A
+l'autre extrémité de la galerie commençaient, avec le salon de la
+Guerre, les salles désignées sous le nom de grands appartements du roi,
+pièces d'apparat et de réception, portant des noms mythologiques: salle
+d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus.
+
+Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logèrent dans l'aile du
+nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-delà de
+l'emplacement où est la chapelle actuelle, on plaça les princes de Condé
+et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de
+grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les
+enfants de France et la famille d'Orléans habitèrent en face des jardins.
+Enfin, les secrétaires d'État, ministres de la maison du roi, des affaires
+étrangères, de la guerre, de la marine, s'installèrent dans les deux corps
+de bâtiment devant lesquels s'élèvent aujourd'hui les statues d'hommes
+célèbres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivisées à l'infini
+dans l'intérieur, servait d'habitation à plusieurs milliers d'individus.
+
+Versailles était achevé. A part très peu de modifications, il offrait
+l'aspect qu'il présente aujourd'hui. Du côté de la ville, le monument,
+quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste
+qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le château
+primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui étonne. De
+l'autre côté, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, régulier,
+empreint d'une harmonie parfaite. Cette façade ou, pour mieux dire, ces
+trois façades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le
+jardin; ce corps de bâtiment où habite le maître, et qui fait saillie au
+milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme
+pour garder une respectueuse distance; ces bosquets façonnés en murailles
+de verdure, ces bassins encadrés dans des marbres précieux, dépendant du
+palais, dont ils sont le complément, tout cela frappe l'esprit et les yeux
+d'un véritable saisissement.
+
+Jamais peut-être la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifiée avec
+la grandeur d'un homme.
+
+L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours
+dans les monuments quelque chose d'immatériel, de moral, pour ainsi dire,
+et ils empruntent leur poésie à la pensée qui s'y rattache. C'est, pour
+une cathédrale, l'idée de Dieu. C'est, pour Versailles, l'idée du Roi. La
+mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une
+allégorie magnifique dont Louis XIV est la réalité. C'est lui partout,
+lui toujours. Les héros, les divinités de la fable, ne font que lui prêter
+leurs attributs ou se mêler à ses courtisans.
+
+En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se
+croisent dans les airs en voûtes étincelantes. Apollon, son symbole
+favori, préside à ce monde enchanté, comme le dieu de la lumière,
+l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu paraît s'humilier devant celui
+du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour célébrer
+par un hosanna perpétuel la gloire du souverain.
+
+
+
+
+II
+
+
+LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682
+
+
+Lorsque Louis XIV établit définitivement sa résidence à Versailles, en
+1682, les principales femmes de la cour qui s'y installèrent avec lui
+étaient: la reine, âgée comme lui de quarante-quatre ans, née en 1638,
+mariée en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, née en 1660, mariée en
+1680, ayant une mauvaise santé, un caractère doux et mélancolique;--la
+duchesse d'Orléans, désignée tantôt sous le nom de Madame, tantôt sous
+celui de princesse Palatine, née en 1652, mariée en 1671 à Monsieur, frère
+du roi, Allemande ne pouvant s'habituer à sa nouvelle patrie;--la
+princesse de Conti, née en 1666, mariée en 1681 au prince Armand de Conti,
+neveu du grand Condé, jeune femme d'une grâce et d'une beauté
+exceptionnelles;--Mlle de Nantes, née en 1673; Mlle de Blois, née en 1677,
+qui devaient épouser quelques années plus tard, l'une le duc de Bourbon,
+l'autre le duc de Chartres (le futur Régent);--Mme de Montespan, leur
+mère, alors âgée de quarante et un ans, arrivée au terme de sa puissance,
+mais demeurant encore à la cour, en sa qualité de dame du palais de la
+reine;--enfin Mme de Maintenon, déjà très influente sous des dehors
+modestes, belle encore malgré ses quarante-sept ans, en aussi bons termes
+avec la reine qu'avec le roi, et récompensée, depuis 1680, des soins
+qu'elle avait donnés, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,
+par une place, créée pour elle, qui ne l'astreignait à aucun service
+assujettissant et la fixait à la cour dans une position honorable: la
+place de seconde dame d'atours de la dauphine.
+
+On ne peut comprendre le rôle des femmes de Versailles qu'en étudiant
+d'abord le souverain qui fut l'âme de ce palais, et qui marqua de sa forte
+empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entière.
+Jamais monarque n'exerça un pareil prestige personnel, et tout ce qui
+brillait autour de lui n'était qu'un pâle reflet de cette éblouissante
+lumière.
+
+La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, à être examinée de près.
+Défauts et qualités, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie
+absolue, de la royauté de droit divin. Louis XIV n'était pas seulement
+majestueux, il était aussi agréable. Les membres de sa famille, ses
+ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.
+
+Ce souverain, intimidant à ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon,
+commencer par s'accoutumer à le voir, si, en lui parlant, on ne voulait
+s'exposer à demeurer court, était pourtant plein de bienveillance et
+d'affabilité. «Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si
+fort mesurée, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang... Jamais
+il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+La princesse Palatine, ordinairement si sévère, si caustique, rendait
+hommage à ses qualités d'homme privé autant qu'à ses qualités de
+souverain. «Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il
+était l'homme le plus agréable et le plus aimable du monde. Il plaisantait
+d'une manière comique et avec agrément... Quoiqu'il aimât la flatterie, il
+s'en moquait souvent lui-même... Il s'entendait parfaitement à contenter
+les gens, même en leur refusant leurs demandes; il avait les manières les
+plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le
+coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il était toujours
+bon et généreux.»
+
+Ce souverain, qui a donné des marques d'un égoïsme cruel, avait cependant
+parfois d'exquises délicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en
+matière de sentiment, le constate aussi dans ses Mémoires: «Le roi, qui a
+l'âme bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes.»
+Avec son incontestable beauté de taille et de visage, sa douceur
+majestueuse, le son de sa voix pénétrante; avec cette courtoisie
+chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang,
+cette suprême élégance de manières et de langage, il aurait eu même, comme
+simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, «comme le
+roi des abeilles[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+C'était un suprême artiste, qui jouait avec aisance et conviction son rôle
+de roi; c'était aussi un poète, qui aurait dit volontiers avec Alfred de
+Musset:
+
+Être admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé.
+
+Poète en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses
+sujets, se déroulait comme une série non interrompue d'actes grandioses et
+merveilleux; souverain épris de gloire et d'idéal, «qui se complaisait
+dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'héroïsme et de
+courage, dans les appareils guerriers, dans les opérations du siège
+savamment combinées, dans les terribles mêlées de la guerre et au milieu
+des forêts, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1].»
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t. V.]
+
+Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aimé la guerre; il
+pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passée,
+mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occupé la première
+place. Pendant toute la durée de son règne, il ne cessa jamais de
+travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'écrire, dans les
+mémoires destinés à servir d'instruction à son fils, que, «pour un roi, ne
+pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace à l'égard de Dieu,
+de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des hommes. Ces conditions,
+disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et fâcheuses dans
+une si haute place, vous paraîtraient douces et aisées, s'il s'agissait
+d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisiveté,
+si vous aviez le malheur d'y tomber. Dégoûté premièrement des affaires,
+puis des plaisirs, vous seriez enfin dégoûté de l'oisiveté elle-même.» Le
+travail était pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes.
+«Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre
+incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les
+nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les
+princes et de tous les ministres étrangers, être informé d'un nombre
+infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-même
+ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, découvrir les vues les plus
+éloignées de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne
+quitterions pas pour celui-là, si la seule curiosité nous le donnait.»
+
+Louis XIV essayait ensuite de prémunir le dauphin contre le danger des
+favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-même se faisait
+certaines illusions à leur égard et se vantait à tort, dans ce mémoire, de
+n'avoir jamais été dominé par aucune d'elles. «Comme le prince devrait
+toujours être un parfait modèle de vertu, disait-il enfin, il serait bon
+qu'il se garantît des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant
+qu'il est assuré qu'elles ne sauraient demeurer cachées.»
+
+On sait combien Louis XIV s'était écarté de ces sages et belles maximes;
+mais 1682 est le commencement du repentir, l'année où le roi revient
+définitivement à la vertu, où il médite pratiquement sur les avantages de
+la règle et du devoir, même au point de vue humain. En outre, les paroles
+des grands sermonnaires retentissaient à son oreille plus puissamment que
+de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions.
+
+Du fond du cloître où elle était enfermée depuis déjà huit ans, la
+duchesse de La Vallière, devenue soeur Louise de la Miséricorde, lui
+inspirait par l'exemple de sa pénitence de pieuses réflexions et de
+salutaires résolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux
+critique[1], elle ne fut plus présente à la pensée du roi; jamais elle ne
+lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonné
+la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour
+elle, mais pour des personnes de sa famille, et il était heureux
+d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient à la sainte carmélite
+des marques d'intérêt et de vénération. C'est ainsi qu'au pied des autels
+soeur Louise de la Miséricorde demandait à Dieu et obtenait la conversion
+de Louis XIV.
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t.V.]
+
+Quand on pense que dès l'âge de quarante-quatre ans, dans la plénitude de
+la force morale et physique, à l'apogée de sa gloire, ce monarque
+tout-puissant mit fin à tout scandale et mena jusqu'à sa mort une vie
+privée irréprochable au milieu de tant de séductions, on ne peut
+s'empêcher de rendre hommage à un pareil triomphe de la prière et du
+sentiment religieux.
+
+La conscience de la dignité royale, qu'on lui a reprochée comme exagérée,
+n'était pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect
+de la Divinité. Croyant à l'autel et au trône, il avait foi d'abord en
+Dieu, puis en lui-même, oint du Seigneur. Son idéal, c'était le ciel, et,
+au-dessous du ciel, la royauté;--la royauté représentant le droit de la
+force et la force du droit, la royauté majestueuse, tutélaire, répandant,
+comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les
+grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait
+lui-même avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les
+hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il
+aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille:
+
+Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?
+
+Le souverain qui aurait défié tous les monarques réunis s'agenouillait
+humblement devant un prêtre obscur. Le digne héritier de Charlemagne
+demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce mélange
+d'humilité chrétienne et de fierté royale qui donne à la physionomie de
+Louis XIV un caractère si imposant. Les sentiments religieux que sa mère
+lui avait inculqués dès le berceau lui revenaient sans cesse à l'esprit,
+même dans ses plus regrettables écarts. Quand il était enfant, cette mère
+passionnée s'agenouillait devant lui, en s'écriant avec transport: «Je
+voudrais le respecter autant que je l'aime,» cette exclamation n'était pas
+une flatterie banale. C'était, pour ainsi dire, un acte de foi dans le
+principe de la royauté.
+
+Les premières impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans
+l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de
+l'État, source de toute grâce, de toute justice, de toute gloire, il se
+considérait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette
+qualité qu'il avait pour lui-même une sorte de vénération dans laquelle
+les grands prédicateurs eux-mêmes ne faisaient que l'affermir. Les idées
+gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique,
+associée intimement à la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour
+le grand évêque comme pour le grand roi, la royauté est un sacerdoce, et
+un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignité monarchique
+serait presque aussi blâmable qu'un prêtre qui n'aurait pas le respect du
+culte dont il est le ministre. Ce fut à cette théorie, essence même du
+pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale
+que Saint-Simon appelle «la dignité constante et la règle continuelle
+de son extérieur».
+
+L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir
+d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait
+particulièrement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa
+cour, de sa famille, était soumis aux mêmes doctrines et aux mêmes règles
+que les affaires d'État. L'autorité paternelle se combinait en lui avec
+l'autorité royale. Rien n'échappait à son contrôle. Ses volontés étaient
+autant d'arrêts irrévocables, et son fils, le dauphin, se conduisait à son
+égard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans.
+Les siècles révolutionnaires peuvent critiquer un tel système, il n'en
+est pas moins appréciable. Le principe d'autorité, qui s'impose à la
+nature elle-même, comme la règle générale de la création, est la base de
+toute société bien organisée.
+
+La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir été le représentant convaincu, le
+symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que là où il n'y a
+point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,
+et que là où il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de
+discipline militaire. Les mêmes théories sont applicables aux églises, aux
+palais et aux camps. L'autorité indispensable est plus précieuse encore
+que les libertés nécessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait
+d'art, pas de beauté possible sans unité. L'aspiration constante vers
+l'unité, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est
+pour cela que Napoléon, excusant les défauts du souverain dont il était
+bien fait pour apprécier la gloire, disait avec admiration:
+
+«Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui
+qui a élevé la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne,
+quel est le roi de France qu'on puisse comparer à Louis XIV sous toutes
+ses faces?»
+
+
+
+
+III
+
+LA REINE MARIE-THÉRÈSE
+
+
+Trouver, au milieu de types agités par l'orgueil, l'ambition et l'amour du
+plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractère vraiment
+chrétien, une âme pure, candide, angélique, c'est pour l'observateur une
+satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicité sous
+le diadème, l'humilité sur le trône, les qualités et les vertus d'une
+religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie;
+un rôle en apparence effacé, mais en réalité plus sérieux et surtout plus
+noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes célèbres; de
+grandes souffrances morales, chrétiennement et courageusement supportées;
+enfin un type irréprochable de piété et de bonté, de tendresse conjugale
+et d'amour maternel, telle fut Marie-Thérèse d'Autriche, la compagne
+de Louis XIV.
+
+La monarchie française a eu le privilège d'être sanctifiée par un certain
+nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des
+scandales de la cour, ont contribué à sauvegarder l'autorité morale du
+trône. De même que, sous le règne des derniers Valois, Claude de France,
+Élisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la pureté de
+leur vie les vices de François 1er, de Charles IX, de Henri III, de même
+Marie-Thérèse compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis
+XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait
+dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette
+souveraine, qui portait avec dignité son manteau royal, tout en le
+comparant à un suaire; cette épouse modèle, qui aimait son mari de toutes
+les forces de son âme et ne l'approchait qu'avec un mélange de respect, de
+frayeur et de tendresse; cette mère dévouée, qui s'appliquait à toucher le
+coeur du jeune prince dont Bossuet était chargé de former l'esprit; cette
+femme, qui a prouvé une fois de plus qu'un palais peut devenir un
+sanctuaire et qu'un coeur véritablement chrétien peut battre sous le
+manteau royal comme sous la robe de bure.
+
+Née en 1638, la même année que Louis XIV, Marie-Thérèse avait pour père
+Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mère Isabelle de France, fille de
+Henri IV et de Marie de Médicis. Elle était donc cousine germaine de Louis
+XIV. Les sentiments chrétiens de cette princesse, qui comptait au nombre
+de ses aïeules sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Élisabeth de
+Portugal, ne l'empêchaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa
+famille. Ses convictions sur l'origine et le caractère du pouvoir royal
+étaient absolument semblables à celles de son époux. Une religieuse, qui
+l'aidait à faire son examen de conscience pour une confession générale,
+lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherché à
+plaire, ni désiré d'être aimée:
+
+«Non, répondit naïvement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne?
+Il n'y a point de roi à la cour de mon père.»
+
+Au point de vue physique, Marie-Thérèse n'avait rien de remarquable. Sa
+physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses
+cheveux très blonds, ses grands yeux d'un bleu pâle, ses lèvres rouges et
+pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu élevée, ne la rendaient
+ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manqué, au moment de son
+mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le
+Parnasse s'était mis en frais. On avait composé une foule de vers français
+et latins dans le genre de ceux-ci:
+
+ Thérèse seule a pu vaincre par ses regards
+ Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.
+
+ _Victorem Martis praeda, spoliisque superbum
+ Vincere quae posset, sola Theresa fuit._
+
+Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionné la main, et dont
+le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique,
+fit le silence autour d'elle dès qu'elle fut installée au Louvre ou à
+Saint-Germain. La timidité de son caractère, son horreur instinctive des
+médisances et des calomnies si fréquentes dans les cours, son éloignement
+de toute intrigue, son admiration passionnée pour le roi, qu'elle croyait
+beaucoup trop supérieur à elle pour oser lui donner un conseil politique,
+tout contribuait à la rendre étrangère aux secrets du gouvernement.
+Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la décorait du titre de régente.
+C'était à elle qu'étaient adressés les bulletins de victoire, ce fut elle
+qui reçut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: «Le
+roi combat, la reine prie.»
+
+Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec
+de grands égards, mais avec une réelle tendresse. Lorsqu'elle devint mère
+du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, à 5 heures du matin, il
+alla se confesser et communier[1].
+
+[Note 1: Mme de Motteville, _Mémoires_.]
+
+Marie-Thérèse eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les
+perdit tous en bas âge et supporta ces morts cruelles, comme ses autres
+douleurs, avec une résignation admirable, tout en en ayant le coeur
+déchiré. Certes, c'était un spectacle révoltant de voir les favorites du
+roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme
+dont elles étaient en réalité, malgré des dehors respectueux, les rivales
+et les persécutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine
+s'écrier à propos de Mlle de La Vallière:
+
+«Cette fille-là me fera mourir!»
+
+En même temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle
+crainte du roi et une si grande timidité naturelle, qu'elle n'osait lui
+parler ni s'exposer en tête-à-tête avec lui. «J'ai ouï dire à Mme de
+Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoyé chercher
+la reine, la reine, pour ne pas paraître seule en sa présence, voulut
+qu'elle la suivît; mais elle ne fit que la conduire jusqu'à la porte de
+la chambre, où elle prit la liberté de la pousser jusqu'à la faire entrer
+et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains
+mêmes tremblèrent de frayeur.»
+
+[Note 1: Mme de Caylus, _Mémoires_.]
+
+D'autre part, la princesse Palatine écrit: «Elle avait une telle affection
+pour le roi, qu'elle cherchait à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait
+lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était
+heureuse tout la journée[1].» Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne
+vivait que par lui et pour lui.
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]
+
+Louis XIV, qui se sentait à juste titre coupable à l'égard de cette reine
+si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les
+égards dont il l'entourait malgré tout. Soit en public, soit en
+particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, à
+partir de 1682, quand, après tant d'égarements, il se fixa définitivement
+à Versailles, la reine n'eut plus qu'à se louer de l'affection qu'il lui
+témoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les
+Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'était pas
+accoutumée. Il la voyait plus souvent et cherchait à l'amuser, à la
+distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Bavière,
+avaient aussi pour elle une grande déférence.
+
+Ses appartements de Versailles, composés de cinq grandes pièces, et
+aboutissant, d'une part, à l'escalier de marbre, de l'autre à la galerie
+des Glaces, étaient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la
+chambre dont nous avons déjà parlé, et d'où l'on aperçoit l'Orangerie, la
+pièce d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait à quitter ce
+splendide séjour pour aller prier dans des couvents ou visiter des
+hôpitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur
+porter leur nourriture comme une simple infirmière, et, lorsque les
+médecins lui faisaient, dans l'intérêt de sa santé, des observations, elle
+répondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jésus-Christ
+dans la personne des pauvres.
+
+Malgré le retour de tendresse que lui témoignait le roi, elle continuait à
+vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non
+des affaires de l'État. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de
+cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli à sa paroisse ses
+devoirs de dévotion, ou qu'elle était allée passer la journée aux
+Carmélites de la rue du Bouloi.
+
+Marie-Thérèse, heureuse et consolée, se réjouissait aussi de la naissance
+de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'éprouver de la jalousie
+pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en félicitait
+comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne
+lui serait venu à l'esprit que bientôt, elle disparue, la veuve de
+Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la
+femme du roi et la reine de France, moins le nom.
+
+
+
+
+IV
+
+
+MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682
+
+
+I
+
+Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment où la cour se fixait à
+Versailles, il faut voir ce qu'elle avait été à l'origine, puis au temps
+de ses tristes succès.
+
+Une beauté fière et opulente, des yeux d'azur remplis d'éclairs, un teint
+d'une éclatante blancheur, une forêt de cheveux blonds, une de ces figures
+qui jettent la lumière partout où elles paraissent; un esprit incisif,
+caustique, étincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de
+plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de déesse
+usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil
+sans dignité, de l'éclat sans poésie, telle avait été Mme de Montespan au
+temps de sa toute-puissance.
+
+Née en 1641, au château de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de
+Diane de Grandseigne, elle avait été fille d'honneur de la reine en 1660
+et mariée en 1663 au marquis de Montespan. Élevée dans le respect de la
+religion, rien ne pouvait alors faire prévoir le triste rôle auquel la
+vanité et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entraîner sa
+jeunesse. C'était l'époque de l'enivrement des courtisans et de
+l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espèce d'Olympe
+monarchique, dont Louis XIV était le Jupiter. «Des dieux et des déesses
+inférieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus étaient exaltées,
+leurs vices mêmes étaient étalés avec une audace de supériorité qui
+semblait mettre entre le peuple et le trône la différence d'une morale des
+dieux à la morale des hommes. Louis XIV s'était fait accepter comme une
+exception en tout dans l'humanité.» L'adulation était poussée si loin,
+qu'elle s'étendait aux favorites, et que leur rôle à Versailles finissait
+par être considéré comme une sorte de fonction publique, comme une grande
+charge de cour ayant ses droits, son cérémonial, son étiquette, presque
+ses devoirs.
+
+Mme de Montespan paraissait là dans son élément. C'était la fière sultane,
+l'idole encensée, la déesse de cet Olympe. Mme de Sévigné, grande
+admiratrice au succès à tout prix, jetait sur elle des regards extatiques
+et exprimait un naïf enthousiasme pour sa merveilleuse robe «d'or sur or,
+rebrodé d'or et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un
+certain or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée».
+Elle écrivait à sa fille: «Mme de Montespan était, l'autre jour, couverte
+de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'éclat d'une pareille divinité...
+Oh! ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil redoublé! quel
+solide établissement!»
+
+«Ce solide établissement» dura environ treize ans. Belle encore en 1682,
+malgré ses quarante ans, Mme de Montespan continuait à jouir des égards
+dus à sa naissance et à ses fonctions de surintendante de la maison de la
+reine. Mais sa faveur avait cessé. Malgré des efforts désespérés pour
+garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer à elle-même son
+irrémédiable défaite. Elle n'essaya plus de lutter; délaissée de tous, la
+religion seule lui offrait un baume à mettre sur les plaies faites par
+l'orgueil et le dépit. Elle se réfugia dans une obscure maison de Paris;
+c'est là que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir
+dans la bonne voie.
+
+Les prédicateurs exerçaient alors une influence réelle sur toute la cour
+et cherchaient à atteindre le roi lui-même.
+
+Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicité, si
+vénérable dans sa modestie; ce dialecticien, irrésistible; cet adversaire
+des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, à
+livrer des batailles rangées à la conscience de ses auditeurs et dont le
+grand Condé disait, en le voyant monter en chaire: «Silence! voici
+l'ennemi!» Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs
+de la conversion de Louis XIV. Il avait prêché à la cour l'Avent de 1670
+et les carêmes de 1672, de 1674 et de 1675.
+
+Hardi comme un tribun et courageux comme un apôtre, il retournait le fer
+dans la plaie. S'adressant un jour directement à Louis XIV, il s'était
+écrié:
+
+«Ce qui sauve les rois, c'est la vérité; Votre Majesté la cherche et elle
+aime ceux qui la lui font connaître, elle n'aurait que des mépris pour
+quiconque la lui déguiserait, et, bien loin de lui résister, elle se fait
+gloire d'en être vaincue.»
+
+Les exhortations de Bossuet n'étaient pas moins pressantes; ses fonctions
+de précepteur du dauphin lui donnaient un accès fréquent auprès du roi, et
+il en profitait pour plaider avec énergie la cause du devoir et de la
+vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification,
+prononcé à la cour: «Fuyons les occasions dangereuses et ne présumons pas
+de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut
+employer contre soi-même.»
+
+C'est encore lui qui écrivait au maréchal de Bellefonds: «Priez Dieu pour
+moi; priez-le qu'il me délivre du plus grand poids dont un homme puisse
+être chargé, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par
+lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songé, durant tout le cours de
+cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait
+être comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre
+vie, où tout parlât, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit,
+dont toute la conduite fût céleste. Priez, priez, je vous en conjure.»
+
+Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermeté et quelle noblesse de
+langage et de pensée, le grand évêque s'adresse au Grand Roi: «J'espère,
+lui écrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de
+plus en plus Votre Majesté, serviront beaucoup à la guérir. On ne parle
+plus que de la beauté de vos troupes et de ce qu'elles sont capables
+d'exécuter sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps,
+je songe secrètement en moi-même à une guerre bien plus importante et à
+une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose.»
+
+«Méditez, sire, écrit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble
+être prononcée pour les grands rois et pour les conquérants: Que sert à
+l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son âme? et
+quel gain pourra le récompenser d'une perte si considérable? Que vous
+servirait, sire, d'être redouté et victorieux dehors, si vous êtes dedans
+vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie
+sans cesse de tout mon coeur. Mes inquiétudes pour votre salut redoublent
+de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels
+sont les périls. Dieu veuille bénir Votre Majesté! Dieu veuille lui donner
+la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus
+Votre Majesté donnera sincèrement son coeur à Dieu, plus elle mettra en
+lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protégée de sa main
+toute-puissante.»
+
+Les conseils de Bossuet et les prédications de Bourdaloue ne portèrent des
+fruits durables qu'après bien des efforts, bien des luttes, bien des
+alternatives de relèvement et de chute. Cependant Louis XIV, désormais
+fixé sur les amertumes, les déceptions, les angoisses des passions
+coupables, revient à Dieu; l'oeuvre de Bossuet était accomplie.
+Saint-Simon, qui rend pleine justice à l'attitude du prélat, dit à son
+sujet: «Il parle souvent au monarque avec une liberté digne des premiers
+siècles et des premiers évêques de l'Église; il interrompit plus d'une
+fois le cours des désordres; enfin, il les fit cesser.»
+
+La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractère définitif; mais
+il serait injuste de l'attribuer uniquement aux prédicateurs et de ne pas
+y reconnaître pour une part l'influence de la femme dont nous allons
+parler: Mme de Maintenon.
+
+
+II
+
+
+«Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la postérité en
+aient voulu à Mme de Maintenon d'un triomphe remporté par la raison au
+profit de l'honnêteté. N'ayant pas pu l'empêcher de réussir par la raison,
+le monde s'en est dédommagé en lui faisant une réputation de sécheresse et
+de roideur fort contraire à son caractère. Puisqu'il fallait que la raison
+fût triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle fût aimable.»
+
+On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme
+qu'on voulait représenter sous un jour triste, presque sinistre, fut une
+charmeuse, une enchanteresse; que Fénelon définissait son esprit: «la
+raison parlant par la bouche des Grâces;» que Racine songeait à elle en
+écrivant ces vers d'_Esther_:
+
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
+ Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
+
+Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emporté sur ses
+admirateurs; mais notre époque, passionnée pour la vérité historique, a
+révisé un faux jugement.
+
+Deux écrivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Théophile
+Lavallée, pleins de respect pour une mémoire injustement décriée, sont
+parvenus à ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le
+baron de Walckenaër avait déjà fait observer, au sujet de cette femme si
+diversement appréciée, qu'elle est le personnage historique sur lequel on
+possède le plus de documents émanés de sa bouche ou tracés par sa plume.
+«Il est donc à regretter, disait-il, que les historiens, même les plus
+judicieux, aient préféré des satires contemporaines aux témoignages
+certains et authentiques fournis par elle-même, et qu'ils aient converti
+une simple et intéressante histoire en un vulgaire et incompréhensible
+roman.»
+
+Aujourd'hui la vérité s'est fait jour. Les défenseurs de Mme de Maintenon
+n'ont rien laissé subsister des invectives de Saint-Simon et de la
+princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, mérite, à
+coup sûr, l'estime de la postérité. Depuis la publication du bel ouvrage
+du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de
+tournoi littéraire, et le grand critique Sainte-Beuve a été le juge du
+camp. «Il est arrivé à M. Lavallée, a-t-il dit, ce qui arrivera à tous les
+bons esprits qui approcheront de cette personne distinguée et qui
+Prendront le soin de la connaître dans l'habitude de la vie.... Il
+a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement
+vagues qui ont été longtemps en circulation sur le prétendu rôle
+historique de cette femme célèbre. Il l'a vue telle qu'elle était tout
+occupée du salut du roi, de sa réforme, de son amusement décent, de
+l'intérieur de la famille royale, du soulagement des peuples.»
+
+L'école révolutionnaire, qui voudrait traîner dans la boue la mémoire du
+Grand Roi, déteste tout naturellement la femme éminente qui fut sa
+compagne, son amie et sa consolatrice. Les écrivains de cette école
+prétendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais
+disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans séduction.
+On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme usée,
+roide et sèche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On
+oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son siècle, que
+sa beauté se conserva d'une manière merveilleuse, et que, dans sa
+vieillesse, elle garda cette supériorité de style et de langage, cette
+distinction de manières, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et
+cette fermeté de caractère, ce charme et cette élévation d'esprit qui, à
+toutes les époques de son existence, lui valurent tant d'éloges et lui
+attirèrent tant d'amitiés.
+
+Un rapide coup d'oeil jeté sur une carrière si invraisemblable suffit pour
+faire comprendre tout ce qu'il y avait de séduisant chez une femme qui sut
+plaire à Scarron et à Louis XIV, à Ninon de Lenclos et à Mme de Sévigné, à
+Mme de Montespan et à la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux
+prélats et aux enfants.
+
+Françoise d'Aubigné, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27
+novembre 1635, dans une prison de Niort, où est enfermé son père, couvert
+de dettes et accusé d'intelligences avec l'ennemi. Bercée de gémissements
+pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son père,
+sorti de prison, la conduit à l'âge de trois ans à la Martinique, où il va
+chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagné et
+meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misère. Agée de dix ans,
+Françoise d'Aubigné revient en France. Elle est confiée par sa mère à une
+tante, Mme de Villette, et on l'élève dans la religion protestante, dont
+son aïeul, Théodore Agrippa d'Aubigné, a été le champion célèbre. «Je
+crains bien, écrit Mme d'Aubigné à Mme de Villette, que cette pauvre
+petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre
+bonté de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grâce de l'en pouvoir
+revancher!»
+
+[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]
+
+Quelque temps après, Françoise est retirée des mains protestantes de Mme
+de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, très zélée
+catholique, Mme de Neuillant. «Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle
+dit depuis, et c'est par là que mon règne a commencé.... On nous mettait
+au bras un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit livre des
+quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages à apprendre par
+jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous
+chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne devaient point
+aller.»
+
+Elle est ensuite placée au couvent des Ursulines de Niort, puis à celui
+des Ursulines de la rue Saint-Jacques à Paris, où elle abjure le
+protestantisme, non sans une vive résistance. Elle a déjà ce don de plaire
+qu'elle conservera toute sa vie. «Dans mon enfance, a-t-elle dit
+elle-même[1], j'étais la meilleure petite créature que vous puissiez
+imaginer.... J'étais véritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de
+manière que tout le monde m'aimait.... Étant un peu plus grande, je
+demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y étais aimée de mes
+maîtresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu'à les obliger et à me
+rendre leur servante à toutes depuis le matin jusqu'au soir.»
+
+[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.]
+
+Orpheline et privée de toutes ressources, Françoise d'Aubigné, qui n'avait
+que dix-sept ans, épouse en 1652 le fameux poète Scarron, âgé de
+quarante-deux ans, paralysé, perclus de tous ses membres; Scarron,
+l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de
+_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-même et de la
+douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit, à un Z, tout en
+«ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi
+bien que les bras», tout en étant enfin «un raccourci de la misère
+humaine», amuse la haute société française par sa verve intarissable, par
+sa franche et gauloise gaieté. Quand on dresse le contrat de mariage,
+Scarron déclare qu'il reconnaît à «l'accordée quatre louis de rente, deux
+grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains
+et beaucoup d'esprit». Le notaire lui demande quel douaire il constitue à
+la mariée:
+
+«L'immortalité,» répond-il.
+
+Que de tact il va falloir à une jeune fille de dix-sept ans pour se faire
+respecter dans la société du poète burlesque qui dit: «Je ne lui ferai pas
+de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup.» C'est le contraire qui
+arrivera: Françoise d'Aubigné moralisera Scarron. Elle fera de son salon
+un des centres les plus distingués de Paris; la meilleure compagnie
+regardera comme un honneur d'y être admise. Ninon de Lenclos, l'amie de
+Scarron, elle-même s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne
+sont pas les admirateurs qui manquent à la femme du poète, à la _belle
+Indienne_, comme on se plaît à l'appeler, à la sirène que Mlle de Scudéry
+célèbre en termes enthousiastes dans le roman de _Clélie_, sous le
+pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Suède dit à Scarron qu'elle
+n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit,
+malgré ses maux, l'homme de Paris le plus gai.
+
+Avec une si bonne et si séduisante compagne, le pauvre poète a moins de
+mérite à supporter la douleur plus courageusement que les stoïciens de
+l'antiquité. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments
+très chrétiens, et dit, sur son lit de mort:
+
+«Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens à ma femme, de
+qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer.»
+
+Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant
+vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misère même, mais
+conquérir le nom de femme forte, mériter les sympathies et les suffrages
+des gens sérieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habillée,
+quoique très simplement, discrète et modeste, intelligente et distinguée,
+ayant cette élégance innée que le luxe ne donne pas et qui provient
+seulement de la nature; pieuse d'une piété vraie, s'occupant plus des
+autres que d'elle-même, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore,
+sachant écouter, s'intéressant aux joies et aux chagrins de ses amis,
+habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regardée
+avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus supérieures
+de Paris.
+
+Économe et simple dans ses goûts, elle équilibre son modeste budget, grâce
+à une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la
+reine Anne d'Autriche. Elle est reçue avec empressement par Mmes de
+Sévigné, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est
+l'époque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie.
+Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mère (20 janvier 1666), lui fait
+perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur très
+riche et très vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le
+point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va
+épouser le roi de Portugal. Son étoile la retient en France, où elle sera
+un jour presque reine. Elle écrit à Mlle d'Artigny:
+
+«Ménagez-moi, je vous prie, l'honneur d'être présentée à Mme de Montespan,
+lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas à me reprocher
+d'avoir quitté la France sans en avoir revu la merveille.»
+
+Mme de Montespan n'était encore célèbre que par sa beauté; mais sa
+situation de dame du palais de la reine la rendait déjà influente. Elle
+trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le rétablissement de la
+pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal.
+
+Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnée aux bonnes oeuvres et
+aux lectures sérieuses, méditant le livre de Job et les Maximes de La
+Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumône, malgré la
+médiocrité de ses ressources, s'installe de la façon la plus modeste dans
+un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est là que la capricieuse
+fortune va venir la surprendre. Sollicitée par le roi lui-même, Mme
+Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'élever les enfants
+de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrète, dévouée.
+Mme Scarron se consacre courageusement à ce rôle de mère adoptive. En
+1672, elle s'établit non loin de Vaugirard, dans un grand hôtel isolé. Mme
+de Coulanges écrit alors à Mme de Sévigné; «Pour Mme Scarron, c'est une
+chose étonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce
+avec elle.» Louis XIV, d'abord prévenu contre la gouvernante qu'il
+qualifiait de bel esprit, commence à lui reconnaître des qualités rares et
+porte sa pension de deux mille à six mille livres.
+
+En 1674, elle était arrivée à Versailles avec ses trois élèves: le duc du
+Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de là qu'elle écrivait à
+son frère, le 25 juillet: «La vie que l'on mène ici est fort dissipée, et
+les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont établis, et je
+crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel
+endroit.»
+
+Dès qu'elle a mis le pied à la cour, Mme Scarron s'y est tracé un
+programme. «Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irréprochable.»
+
+Mme de Montespan se félicite d'abord d'avoir près d'elle une personne si
+aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure
+peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies,
+commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation
+respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes,
+l'altière favorite et l'austère gouvernante. Louis XIV disait:
+
+«J'ai plus de peine à mettre la paix entre elles qu'à la rétablir en
+Turquie.»
+
+Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se défend; le roi lui rend cette
+justice et commence à reconnaître ses rares mérites. A la fin de 1674, il
+lui avait donné la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la
+marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies
+savamment, les hypocrisies raffinées, les calculs machiavéliques que ses
+détracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses intérêts se
+concilient avec ses devoirs, que la piété qui pour elle est un but
+devienne un moyen, en est-elle, complètement responsable?
+
+Veut-elle éloigner Mme de Montespan, qui a été, il est vrai, sa
+protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blâmer? Non, assurément.
+Aura-t-elle l'idée de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan
+avait supplanté son amie Mlle de La Vallière? En aucune manière. Lorsque
+Louis XIV, fatigué de l'orgueil et des violences de la favorite «tonnante
+et triomphante», l'éloignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle
+d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains
+de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une façon si
+soudaine, qu'on osera soupçonner contre toute justice Mme de Montespan de
+l'avoir empoisonnée, Mme de Maintenon aura-t-elle l'idée de remplacer
+la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir
+le roi, le ramener à la reine.
+
+Ce but, elle l'atteindra.
+
+C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile
+gouvernante, mais elle est désormais vaincue. Sans doute il est dur pour
+cette fière Mortemart, qui a toujours tenu tête au Grand Roi, qui a
+regardé en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a
+tirée de la misère, devant une institutrice de sept ans plus âgée qu'elle;
+mais qu'y faire? «Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les
+courtisans suivent son exemple[1].» Mme de Sévigné écrivait, le 6 avril
+1680: «Mme de Montespan est enragée. Elle pleura beaucoup hier. Vous
+pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus
+outragé par la haute faveur de Mme de Maintenon.» A la même époque, Mme de
+Maintenon écrivait: «Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un
+chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en
+sommes pas mieux pour cela.»
+
+[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]
+
+La position de Mme de Maintenon est désormais inattaquable: elle n'a plus
+besoin de se faire un piédestal du berceau de ses élèves; elle a
+maintenant, pour elle-même, sa place marquée à la cour. On la recherche,
+on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours à son château de Maintenon,
+les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme
+dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France,
+c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la reçoivent à Schlestadt. «Si Mme
+la dauphine, écrit Mme de Sévigné, croit que tous les hommes et toutes les
+femmes aient autant d'esprit que cet échantillon, elle sera bien
+trompée[1].» Ce bien qu'elle a tant désiré, la considération, Mme de
+Maintenon le possède enfin. Le parti dévot la regarde comme un oracle. Les
+prélats les plus éminents la tiennent en haute estime; c'est elle qui
+travaille avec eux à la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche
+de la reine; c'est elle qui, avec son éloquence insinuante et douce,
+plaide à la cour la cause de la morale et de la religion.
+
+[Note 1: Lettre du 14 février 1680.]
+
+
+
+
+V
+
+
+LA DAUPHINE DE BAVIÈRE
+
+
+A côté des types dominateurs qui s'imposent à l'attention de la postérité,
+il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces,
+plus recueillies, qui de leur vivant restèrent dans l'ombre, dans le
+silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de
+réserve même au delà du tombeau. Des princesses se sont rencontrées, que
+le tumulte du monde, l'éclat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont
+pu arracher à leur tristesse native, qui ont été humbles et timides au
+milieu des grandeurs, qui se sont fait à elles-mêmes une solitude, et qui,
+suivant les expressions de Bossuet, ont trouvé dans leur oratoire, malgré
+toutes les agitations de la cour, le carmel d'Élie, le désert de Jean et
+la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.
+
+Il y a dans le sourire de ces femmes un mélange d'indulgence et de
+douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bonté. Elles
+semblent n'avoir occupé les situations les plus hautes que pour nous
+inspirer des réflexions philosophiques et des pensées chrétiennes; pour
+nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les
+palais; que les choses extérieures ne donnent point les véritables joies;
+que «la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la
+santé un nom trompeur [1]».
+
+[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]
+
+Parmi ces figures plaintives, pâles apparitions de l'histoire dont la
+carrière peu féconde en péripéties dramatiques renferme des enseignements
+chrétiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de
+Ferdinand, électeur, duc de Bavière, dauphine de France. La vie de cette
+princesse, née en 1660, mariée en 1680 au fils de Louis XIV, morte à
+Versailles en 1690, à l'âge de vingt-neuf ans, pourrait se résumer par un
+seul mot: mélancolie. C'était une de ces natures dépaysées sur la terre et
+aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: «La
+terre, son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la
+recevoir; elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du Roi
+des rois.» Son éducation avait été austère. La cour de Munich ressemblait
+à un couvent. «On s'y levait tous les jours à 6 heures du matin, on y
+entendait la messe à 9, on dînait à 10, on assistait aux vêpres tous les
+jours, et il n'y avait plus personne à 6 heures du soir, heure à laquelle
+on soupait, pour se coucher à 7[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires de Coulanges_.]
+
+La jeune princesse, loin de se laisser éblouir par l'éclat de sa nouvelle
+fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et
+patriarcale où elle avait passé son enfance. Dès qu'elle parut dans sa
+nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle
+n'était point belle; mais sa grâce, ses manières, sa dignité naturelle, et
+plus que cela, son mérite, son instruction, sa bonté, lui donnaient du
+charme. Une des personnes envoyées à sa rencontre par Louis XIV écrivait
+au roi: «Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier
+coup d'oeil, et vous en serez fort content.» Elle accueillit Bossuet avec
+une courtoisie parfaite à Schlestadt: «Je prends part à tout ce que vous
+avez enseigné à M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie,
+de me donner à moi-même vos instructions, et soyez assuré que je
+m'efforcerai d'en profiter.»
+
+Le grand évêque fut frappé du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte
+connaissance des langues vivantes de l'Europe, et même de la langue de
+l'Église, qu'on lui avait apprise dès son enfance. Bossuet était sincère
+lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: «Nous l'avons admirée dès
+qu'elle parut, et le roi a confirmé notre jugement [1].» Nommé premier
+aumônier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt à Versailles. Dans
+le trajet eut lieu une cérémonie qui contrastait avec les transports de
+joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entrée
+en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le
+front, dans la chapelle seigneuriale du château de Brignicourt-sur-Saulx:
+«Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tirée de la poussière; il
+t'y faudra retourner un jour.»
+
+[Note [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]
+
+Hélas! dix ans après, la prédiction s'accomplira, et la princesse,
+assistée à son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles
+paroles de ce mercredi des Cendres [2].
+
+[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet
+précepteur du Dauphin_.]
+
+
+Louis XIV fit à sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus
+amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour
+seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles
+de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le
+roi venait l'après-dînée passer plusieurs heures dans la chambre de la
+princesse, où il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait à cette
+visite le temps qu'il donnait autrefois à Mme de Montespan.
+
+Les premières années du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son
+mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui témoignait alors
+un sincère attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne,
+causa des transports d'allégresse non seulement à la cour, mais dans la
+France entière. La joie tenait du délire. Chacun se donnait la liberté
+d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui
+mordit le doigt, et, l'entendant crier: «Sire, dit-il, je demande pardon à
+Votre Majesté; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris
+garde à moi.»
+
+[Note 1: L'abbé de Choisy, _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis
+XIV_.]
+
+C'étaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le
+peuple, qui faisait des feux de joie, brûlait jusqu'aux parquets destinés
+à la grande galerie: «Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en
+souriant, nous aurons d'autres parquets.»
+
+Il montrait le nouveau-né à la foule, et l'air retentissait d'acclamations
+enthousiastes.
+
+Le lendemain, Mme de Maintenon écrivait à son amie Mme de Saint-Géran: «Le
+roi a fait un fort beau présent à Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras
+un moment le petit prince. Il félicita Monseigneur comme un ami; il donna
+la première nouvelle à la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est
+adorable. Mme de Montespan sèche de notre joie. Nous vivons avec toutes
+les apparences d'une sincère amitié. Les uns disent que je veux me mettre
+en place, et ne connaissent ni mon éloignement pour ces sortes de
+commerce, ni l'éloignement que je voudrais en inspirer au roi.
+Quelques-uns croient que je veux le ramener à Dieu. Il y a un coeur mieux
+fait sur lequel j'ai de plus grandes espérances[1].»
+
+[Note 1: 7 août 1682.]
+
+Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage
+du côté de la religion. Le temps des scandales était passé. Tout nuage
+avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Thérèse. Les
+querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon étaient apaisées. Ces
+deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout où elles
+se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives
+et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans être au fait
+des intrigues de la cour aurait cru qu'elles étaient les meilleures amies
+du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de
+Maintenon: «Le roi ne m'a jamais traitée avec autant de tendresse que
+depuis qu'il l'écoute.»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+L'année 1683 s'annonçait donc comme devant être heureuse pour la compagne
+de Louis XIV. Mais la mort s'avançait à grands pas. Une maladie
+foudroyante allait enlever la reine, âgée seulement de quarante-cinq ans.
+
+Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: «Elle marche
+avec l'Agneau, car elle en est digne», cette reine, qui portait le manteau
+fleurdelisé comme un cilice, cette pieuse Marie-Thérèse mourut comme elle
+avait vécu, avec une douceur angélique. Louis XIV, qui lui avait donné
+tant de soucis, la pleura sinçèrement: «Eh quoi! s'écriait-il, il n'y a
+plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et
+cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand
+mérite.... Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné.»
+
+Louis XIV, si souvent et si justement accusé d'égoïsme, s'était cependant
+déjà montré capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa
+mère. Il écrivit dans les Mémoires destinés au dauphin:
+
+«Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'était pas
+possible qu'un fils attaché par les liens de la nature pût voir mourir sa
+mère sans un excès de douleur, puisque ceux-là mêmes contre lesquels elle
+avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empêcher de la regretter et
+d'avouer qu'il n'avait jamais été une piété plus sincère, une fermeté plus
+intrépide, une bonté plus généreuse. La vigueur avec laquelle cette
+princesse avait soutenu ma dignité, quand je ne pouvais pas la défendre
+moi-même, était le plus important et le plus utile service qui me pût être
+jamais rendu... Mes respects pour elle n'étaient point de ces devoirs
+contraints que l'on donne seulement à la bienséance.
+
+«Cette habitude que j'avais formée de n'avoir ordinairement qu'un même
+logis et qu'une même table avec elle, cette assiduité avec laquelle on me
+voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgré l'empressement de mes
+plus importantes affaires, n'était point une loi que je me fusse imposée
+par raison d'État, mais une marque du plaisir que je prenais en sa
+compagnie.»
+
+Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a écrit ces lignes ne manquait
+pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur,
+ce déchirement qui vous arraché la moitié de votre âme: la perte d'une
+mère. Mlle de Montpensier, témoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche,
+dit qu'au moment où elle rendit le dernier soupir, Louis XIV «étouffait,
+on lui jetait de l'eau, il étranglait». Il versa toute la nuit des
+torrents de larmes.
+
+La mort de la reine Marie-Thérèse ne lui causa pas de si cruelles
+angoisses; mais il n'en témoigna pas moins à cette occasion une très vive
+sensibilité.
+
+«La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de
+Maintenon, que je voyais de près, me parut sincère et fondée sur l'estime
+et la reconnaissance. Je ne dirai pas la même chose des larmes de Mme de
+Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon,
+sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est
+qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses
+actions, fondé sur celui de son esprit, et peut-être sur la crainte de
+retomber entre les mains de monsieur son mari.»
+
+Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Thérèse mourut, au château de
+Versailles, dans la chambre à coucher dont nous avons déjà eu plusieurs
+fois l'occasion de parler[1]. Après la mort de la reine, cette pièce fut
+occupée par la dauphine, qui devenait, au point de vue hiérarchique, la
+femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa
+belle-fille le centre le plus brillant de France.
+
+[Note 1: Salle N° 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+
+«Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare
+en bijoux et en étoffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste
+composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se
+trouvaient présentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de
+les jouer avec elle, et même avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut à la
+mode, et avant que le roi eut sagement défendu un jeu aussi dangereux, il
+le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de
+louis que les particuliers mettaient de petites pièces [1].»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._]
+
+Cependant, malgré toutes les distractions de la cour, la dauphine se
+laissait envahir par une invincible tristesse. Elle étouffait dans cette
+atmosphère d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Dégoûtée de
+ce «pays où les joies sont visibles et les chagrins cachés, mais réels»,
+où «l'empressement pour les spectacles, les éclats et les applaudissements
+aux théâtres de Molière et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets,
+les carrousels» couvrent tant d'inquiétudes et de craintes, elle trouvait,
+comme La Bruyère, «qu'un esprit sain puise à la cour le goût de la
+solitude et de la retraite.»
+
+Malgré toutes ses prévenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne
+parvint pas à lui faire aimer le monde, et elle ne put se décider à tenir
+un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie à Versailles dans
+les petites pièces contiguës à ses appartements, en n'ayant pour toute
+compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse
+Palatine représente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de
+Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la
+dauphine en chartre privée et de l'empêcher de répondre aux attentions
+gracieuses du roi.
+
+Le dauphin lui-même, fatigué du perpétuel tête-à-tête de sa femme et de
+cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne
+comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient
+dans son intérieur. Soit timidité, soit défiance d'elle-même, la dauphine
+n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui échappait et
+accepta son sort avec une résignation douloureuse. Le dauphin prit
+l'habitude de passer une partie de ses journées et de ses soirées entre
+Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine
+s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'où elle ne voulait sortir à
+aucun prix, et elle finit par être abandonnée de toute la cour et même du
+roi, qui désespéra de la consoler.
+
+Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: «Peut-être que les
+bonnes qualités de cette princesse contribuèrent à son isolement. Ennemie
+de la médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre
+la raillerie et la malignité du style de la cour, d'autant moins qu'elle
+n'en entendait pas les finesses.» Mme de Caylus ajoute cette judicieuse
+observation: «J'ai vu les étrangers, ceux même dont l'esprit paraissait le
+plus tourné aux manières françaises, quelquefois déconcertés par notre
+ironie continuelle.»
+
+Un tableau peint par Delutel, d'après Mignard [1], représente la dauphine
+entourée de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vêtu d'un habit de
+velours rouge, est assis près d'une table et caresse un chien. De l'autre
+côté de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry
+[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un
+coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du
+Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours
+soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, répandent des
+fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quiétude et
+d'apaisement. Mais le tableau, allégorique bien plus que réel, ne montre
+pas la princesse sous son jour véritable. Ses chagrins, ses souffrances,
+ses noirs pressentiments, y sont dissimulés.
+
+[Note 1: N° 2116 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+[Note 2: Le duc de Berry, né le 31 août 1686.]
+[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), né le 19
+décembre 1683.]
+[Note 4: Le duc de Bourgogne, né le 6 août 1682.]
+
+Ce n'est point là l'image fidèle de la femme dont Mme de Lafayette a dit
+dans ses Mémoires: «Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle
+et ne prend aucune part aux fêtes. Elle a une fort mauvaise santé et une
+humeur triste qui, joint au peu de considération qu'elle a, lui ôte le
+plaisir qu'une autre que la princesse de Bavière sentirait de toucher
+presque à la première place du monde.»
+
+Loin de se réjouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, où
+s'était écoulée si modestement son enfance, et disait à une autre
+Allemande, Mme la duchesse d'Orléans (la princesse Palatine): «Nous sommes
+toutes les deux malheureuses; mais la différence entre nous, c'est que
+vous vous êtes défendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu
+à toute force venir ici. J'ai donc mérité mon malheur plus que vous.»
+
+Elle pensait, comme Massillon, que «la grandeur est un poids qui lasse»,
+que «tout ce qui doit passer ne peut être grand; ce n'est qu'une
+décoration de théâtre; la mort finit la scène et la représentation; chacun
+dépouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain
+comme l'esclave est rendu à son néant et à sa première bassesse.»
+
+La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la
+faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de répéter qu'elle se
+sentait irrévocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien
+que ses souffrances physiques et morales n'étaient que trop réelles,
+souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: «Il faudra que je meure
+pour me justifier,» disait-elle.
+
+Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funèbre de la reine
+Marie-Thérèse: «Les âmes innocente sont, elles aussi, les pleurs et les
+amertumes de la pénitence.» La mélancolie et la piété ne sont pas
+incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses
+nuages, et le Christ lui-même a pleuré.
+
+Courte en durée, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte
+d'un voile sombre. Cette jeune princesse, à qui la Providence paraissait
+d'abord réserver les destinées les plus brillantes, devait mourir à
+vingt-neuf ans, épuisée par le chagrin et consumée par une maladie de
+langueur.
+
+La terre, qui était pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs,
+mériter peu de regrets.
+
+Elle mourut «volontiers et avec calme», suivant les expressions de la
+duchesse d'Orléans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir,
+elle avait dit à cette princesse, sa compagne d'infortune: «Aujourd'hui,
+je vous prouverai que je n'ai pas été folle en me plaignant de mes
+souffrances.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON
+
+
+«J'ai fait une étonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis
+où vous me voyez sans l'avoir désiré, sans l'avoir espéré, sans l'avoir
+prévu. Je ne le dis qu'à vous, car le monde ne le croirait pas.»
+
+Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les
+demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins étranges que
+les réalités de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, âgée de
+cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'être
+son époux, elle dut se croire le jouet d'un rêve. On serait tenté de
+s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant
+déjà perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le
+contraire.
+
+L'année où Louis XIV épousa la veuve de Scarron fut l'apogée, le zénith de
+l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait été plus imposant,
+jamais sa fière devise: _Nec pluribus impar_, n'avait été plus
+éblouissante. C'était l'époque où, en face de ses ennemis immobiles, il
+agrandissait et fortifiait les frontières du royaume, conquérait
+Strasbourg, bombardait Gênes et Alger, achevait les constructions
+fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et
+l'idole de la France. Ses sentiments à l'égard de Mme de Maintenon étaient
+des plus complexes. Il y avait là un calcul de raison et un entraînement
+de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une
+inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens français
+subjugué par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme éminente, et
+l'imagination espagnole, séduite par l'idée d'avoir arraché cette femme
+d'élite à la misère pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV,
+essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de
+Maintenon avait reçu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et
+que les conseils de cette femme, qui savait rendre la dévotion aimable et
+attrayante, lui semblaient être autant d'inspirations d'en haut.
+
+Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont
+le prestige ait survécu à la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme
+Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation
+merveilleuse. En la voyant, on pensait à ces belles journées où les rayons
+du soleil, pour avoir perdu de leur éclat, n'en ont pas moins encore une
+douceur pénétrante: «Elle n'était pas jeune; mais elle avait des yeux vifs
+et brillants, l'esprit pétillait sur son visage [1].»
+
+[Note 1: L'abbé de Choisy.]
+
+Saint-Simon lui-même, son impitoyable détracteur, est obligé d'avouer
+«qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grâce incomparable à tout, un air
+d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux,
+juste, en bons termes et naturellement éloquent et court.»
+
+Lamartine, cet admirable génie qui avait l'intuition de toutes choses, a
+défini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: «En s'attachant à Mme
+de Maintenon, il croyait presque s'attacher à la vertu. Les charmes de la
+confiance, de la piété, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste,
+l'orgueil d'élever jusqu'à soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire à
+l'honneur du roi, la sûreté des conseils qu'il trouvait dans cette femme
+supérieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru
+jusqu'à une absolue domination l'empire féminin et viril à la fois de Mme
+de Maintenon [2].»
+
+[Note 2: Lamartine, _Étude sur Bossuet_.]
+
+Au moment même où la reine venait de rendre l'âme, M. de La Rochefoucauld
+l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui
+avait dit: «Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de
+vous[1].»
+
+[Note 1: Arnauld, lettre à M. de Vancel, 3 juin 1688.]
+
+On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de
+Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas à être démentie. Le roi préférait
+Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de
+l'Europe; à peine veuf, il lui avait offert sa main.
+
+M. Lavallée, qui a étudié avec tant de conscience la vie de Mme de
+Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois
+indiquer la date précise, l'époque où fut contracté le mariage secret. Il
+fut mystérieusement célébré, dans un oratoire particulier de Versailles,
+par l'archevêque de Paris, en présence du Père de La Chaise, qui dit la
+messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de
+Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en
+parle avec horreur, comme de «l'humiliation la plus profonde, la plus
+publique, la plus durable, la plus inouïe»; humiliation «que la postérité
+ne voudra pas croire, réservée par la fortune, pour n'oser ici nommer la
+Providence, au plus superbe des rois». Tel n'était point l'avis d'Arnauld:
+«Je ne sais pas, écrivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage,
+contracté selon les règles de l'Église. Il n'est humiliant qu'aux yeux des
+faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'être pu résoudre à
+épouser une femme plus âgée que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce
+mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la
+vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents
+qui le délassent de ses grandes occupations[1].»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle était trop
+intelligente, elle avait jeté sur les problèmes de la destinée humaine un
+regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas être en même temps
+saisie de tristesse. C'est elle qui écrivait: «Avant d'être à la cour, je
+pouvais me rendre témoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais
+j'en ai bien tâté depuis, et je crois que je n'y pourrais résister si je
+ne pensais que c'est là où Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'à
+servir Dieu.»
+
+Cette mélancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de
+Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant
+plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voilà une femme qui, à
+cinquante ans, arrive à une situation véritablement prodigieuse et
+s'empare d'un souverain dans tout l'éclat, dans tout le prestige de la
+victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habileté voisine de
+l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus
+riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une
+n'aurait été fière de s'unir au Grand Roi; une femme qui, après avoir été
+plusieurs fois réduite à la misère, devient la personnalité la plus
+importante de France après Louis XIV! Et cependant elle n'est pas
+heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les
+lettres qu'il lui adresse, s'il est forcé de passer quelques jours loin
+d'elle, sont conçues dans le style de celle-ci:
+
+«Je profite de l'occasion du départ de Montchevreuil pour vous attester
+une vérité qui me plaît trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je
+vous chéris toujours, que je vous considère à un point que je ne puis
+exprimer, et qu'enfin, quelque amitié que vous ayez pour moi, j'en ai
+encore plus pour vous, étant de tout mon coeur tout à fait à vous[1].»
+
+[Note 1: Lettre écrite pendant le siège de Mons, avril 1691.]
+
+Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degré à
+franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle
+n'a pu changer en trône son fauteuil presque royal? En aucune manière.
+Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeurée triste toujours, et son
+frère aurait pu encore lui dire:
+
+«Aviez-vous donc promesse d'épouser le Père éternel?»
+
+Pendant plus de trente ans, elle devait régner sans partage sur l'âme du
+plus grand des rois, et ce n'était pas seulement le monarque, c'était la
+monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour
+était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les
+dames de Saint-Cyr dans leurs notes: «Des parlements, des princes, des
+villes, des régiments s'adressaient à elle comme au roi; tous les grands
+du royaume, les cardinaux, les évêques, ne connaissaient pas d'autre
+route.» Elle était au point culminant du crédit, de la considération, de
+la fortune, et cependant, je le répète, elle n'était pas heureuse!
+
+Fénelon lui écrivait, le 14 octobre 1689:
+
+«Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour
+vous, il veut vous crucifier par des prospérités apparentes, et vous
+montrer à fond le néant du monde par la misère attachée à tout ce que le
+monde lui-même a de plus éblouissant.» Arrivée au faîte des grandeurs, Mme
+de Maintenon éprouvait cette inquiétude, cette fatigue, qui est presque
+toujours la compagne de l'ambition même satisfaite. Elle était tentée de
+dire avec La Bruyère:
+
+«Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi tant m'inquiéter sur ce
+qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point le tourment que
+je me donne. Trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne
+voyait qu'à force de lever la tête; nous disparaîtrons, moi qui suis si
+peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui
+j'espérais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens,
+c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine.»
+
+Arrivée à une incroyable élévation, la femme du plus grand roi de la terre
+regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-même qui l'a dit,--«comme la
+cane regrette sa bourbe.» Instruite par l'expérience, elle constatait avec
+La Fontaine:
+
+Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit,
+fatigué du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux
+jours de la médiocrité, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon,
+ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle
+possédait deux trésors bien autrement précieux, qui lui appartenaient dans
+la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du
+Roi-Soleil; deux trésors vraiment beaux, vraiment inestimables: la
+Jeunesse et la Gaieté.
+
+
+
+
+VII
+
+
+L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON
+
+
+Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus
+edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon à Versailles; cet
+appartement célèbre, où, pendant trente années, Louis XIV passa une grande
+partie de ses journées et de ses soirées, n'est plus maintenant qu'un
+petit musée, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles
+de la Révolution française. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un
+portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui
+rappelle l'illustre compagne du Grand Roi.
+
+La pensée générale qui a présidé à la restauration du palais pouvait
+avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue
+patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle
+était absolument défectueuse.
+
+Placer les fastes de la Révolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la
+Monarchie de droit divin, c'était enlever toute sa physionomie à la
+demeure du Grand Roi. L'image de Napoléon n'est pas plus à sa place à
+Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne
+Vendôme.
+
+Toutefois, si l'on veut être juste, il ne faut pas oublier que
+Louis-Philippe, dans les réparations de Versailles, était loin d'avoir ses
+coudées franches. Un souffle révolutionnaire si violent circulait dans
+toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue
+était chose très difficile et paraissait peu opportune. Au moment où
+l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_:
+«Ici fut le siège d'un empire puissant; ces lieux maintenant si déserts,
+jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs où règne un
+morne silence retentissaient des cris d'allégresse et de fêtes, et
+maintenant voilà ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre
+squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des
+rois est devenu le repaire des bêtes fauves! Comment s'est éclipsée tant
+de gloire? [1]»
+
+[Note 1: Volney, _les Ruines._]
+
+Telle était l'état de dégradation du château de Versailles, quand
+Louis-Philippe entreprit de le réparer, malgré les criailleries des
+iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put défendre le palais du
+Roi-Soleil qu'en le plaçant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des
+gloires républicaines et impériales. Pour se faire pardonner une tentative
+contraire aux intérêts destructeurs des démagogues, qui ont l'horreur du
+passé, il dut faire des commandes à une foule d'artistes de second ordre,
+dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par
+le mérite. De là ce mélange entre les genres les plus disparates; de là
+cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout étonnées de se
+trouver côte à côte; de là ce Panthéon qui a le caractère d'une Babel.
+
+M. Lavallée le dit avec beaucoup de raison: «Le musée national a fait
+subir à l'intérieur du château de Versailles une transformation complète.
+L'intention de ce musée était excellente, l'exécution n'y a pas répondu.
+Entreprise par des hommes peu versés dans l'histoire du XVIIe siècle, elle
+a malheureusement bouleversé les parties les plus intéressantes du
+château, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque
+méconnaissable aujourd'hui, est occupé par trois salles des campagnes de
+1793, 1794, 1795.»
+
+L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit à un vestibule. A
+gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite,
+faisant face à cette salle, était le logement de Mme de Maintenon. C'est à
+peine aujourd'hui si l'on en découvre les traces.
+
+[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musée_, par M. Soulié.]
+
+Non seulement, en effet, il est entièrement démeublé, mais il est
+rapetissé, à cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour
+continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux
+l'ancien appartement de la compagne du roi.
+
+Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de
+quatre pièces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une
+seule pièce [2]. Après venait la chambre à coucher de Mme de Maintenon[3].
+
+[Note 2: Salle no. 141, _id._]
+[Note 3: Salle no. 142, _id._]
+
+Cette salle, qui a été subdivisée lors de l'établissement des galeries
+historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second étage,
+formait, sous Louis XIV, une grande pièce éclairée par trois fenêtres.
+Entre la porte où l'on y entrait et la cheminée actuellement détruite[4],
+étaient, dit Saint-Simon: «le fauteuil du roi adossé à la muraille, une
+table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.
+
+[Note 4: Cette cheminée se trouvait au fond de la pièce à droite du
+tableau représentant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._]
+
+De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas rouge et un fauteuil où
+se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin,
+son lit dans un enfoncement [1]. Vis-à-vis les pieds du lit, une porte et
+cinq marches [2].»
+
+[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon était dans la partie actuellement
+occupée par l'escalier de stuc construit sous le règne de Louis-Philippe,
+et qui continue l'escalier de marbre.]
+
+[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient à monter dans la quatrième et
+dernière pièce de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle
+N° 143 de la _Notice_), ont été supprimées, le sol de cette dernière ayant
+été baissé.]
+
+Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, «ils étaient chacun dans
+leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la
+cheminée, elle du côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la
+porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le
+ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac.»
+
+En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. «Je ne sais, a dit M.
+Lavallée [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se
+contenterait de cette chambre unique où Louis XIV venait travailler, où
+Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour,
+où tout le monde passait, disait-elle, comme dans une église.
+
+[Note 3: Introduction aux _Curiosités historiques_ sur Louis XIII, Louis
+XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]
+
+Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même, n'étaient pas plus
+commodément logés. Tout avait été sacrifié au faste, à l'éclat, à la
+représentation dans ce magnifique château. Louis XIV était perpétuellement
+en scène et y tenait sans interruption son rôle de roi; mais au milieu de
+toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait
+pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses
+pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes
+parts.»
+
+Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV,
+jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait
+ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitôt à la messe, où elle
+communiait trois ou quatre fois par semaine. La journée se passait en
+bonnes oeuvres, en écritures, en visites à Saint-Cyr. Le roi venait
+régulièrement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait
+jusqu'à 10, heure où il allait souper.
+
+Le train de maison de Mme de Maintenon était modeste. Le roi lui donnait
+quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses
+étrennes, et cette somme passait presque tout entière en aumônes. Auprès
+d'elle étaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours
+d'adversité, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux.
+Son rang, qui la plaçait entre les simples particuliers et les reines,
+n'étant pas bien déterminé, il eût été difficile qu'elle vécût
+habituellement au milieu de l'étiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle
+guère de son appartement. «Son élévation, dit Voltaire, ne fut pour elle
+qu'une retraite.»
+
+Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout près d'elle la cour
+s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et
+qui conduit à la fois aux appartements de la dauphine[1], à ceux de Mme de
+Maintenon et à ceux de Louis XIV, est sans cesse encombré par ces hommes
+«qui sont maîtres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui
+dissimulent les mauvais offices, sourient à leurs ennemis, déguisent leurs
+passions[2]». C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et
+au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans
+l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, où ils
+attendent le lever du monarque.
+
+[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thérèse, les appartements de la reine
+étaient occupés par la dauphine.]
+[Note 2: La Bruyère, _De la Cour_.]
+[Note 3: Salle N° 120 de la _Notice du Musée_.]
+[Note 4: Salle N° 121, _id_.]
+
+
+ Avec vos brillantes hardes
+ Et votre ajustement,
+ Faites tout le trajet de la salle des gardes;
+ Et vous peignant galamment,
+ Portez de tous côtés vos regards brusquement;
+ Ne manquez pas, d'un haut ton,
+ De les saluer par leur nom,
+ De quelque rang qu'ils puissent être.
+ Cette familiarité
+ Donne à quiconque en use un air de qualité.
+ Grattez du peigne à la porte
+ De la Chambre du roi,
+ Ou si, comme je prévoi,
+ La presse s'y trouve trop forte,
+ Montrez de loin votre chapeau,
+ Ou montez sur quelque chose
+ Pour faire voir votre museau;
+ Et criez sans aucune pause,
+ D'un ton rien moins que naturel:
+ Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].
+
+[Note 1: Molière, _Remerciement au Roi_.]
+
+La chambre des Bassans[2], ainsi nommée parce qu'on y voit des tableaux de
+ce maître, est le salon d'attente qui précède la chambre à coucher de
+Louis XIV. Il y a plusieurs entrées différentes: l'entrée familière pour
+les princes, la grande entrée pour les grands officiers de la couronne; la
+première entrée pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entrée;
+l'entrée de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le
+cérémonial est réglé de la manière la plus précise. Le garçon de la
+chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et
+les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et
+se referme immédiatement.
+
+[Note 2: _État de France_ en 1694.]
+
+«On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et
+des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir
+les portes étant fermées, il n'est pas permis d'ouvrir soi-même la porte;
+mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1].»
+
+[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musée_. Sous Louis XIV, cette
+salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, était divisée en
+deux pièces: la première était la chambre des Bassans; la seconde servit
+de chambre à coucher au roi jusqu'en 1691, année ou il s'installa dans la
+salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'à sa mort.]
+
+A 8 heures, Louis XIV se lève et fait sa prière. Puis il sort de la
+balustrade de son lit, et il dit: «Au conseil!» Jusqu'à midi et demi, il
+travaille avec ses ministres. Ensuite, escorté par les princes, les
+princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend à la messe,
+traversant la galerie des Glaces, où tout individu peut le voir, lui
+présenter un placet, et même lui parler. Il passe par les salons de la
+Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus et de
+l'Abondance[2], et arrive à la chapelle, qui s'élève dans toute la hauteur
+du rez-de-chaussée et du premier étage[3]. En bas se trouvent l'autel et
+la chaire, où prêchent tour à tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le
+haut est occupé par les tribunes.
+
+[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements
+du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice
+du Musée_.]
+[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle
+actuelle, qui ne fut inaugurée qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de
+la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entrée aux grands.]
+
+«Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent
+debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les
+faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à
+qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqués. On ne
+laisse point de voir dans cet usage une espèce de subordination, car ce
+peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1].»
+
+[Note 1: La Bruyère, _De la Cour_.]
+
+Après la messe, le roi dîne, ordinairement en petit couvert, seul dans sa
+chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses
+jardins, ou courre le cerf, soit à cheval, soit en calèche. Vers 5 ou 6
+heures du soir, il se rend, comme nous l'avons déjà dit, chez Mme de
+Maintenon; et là il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande
+partie de la soirée. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle,
+il va soit à la comédie, soit à l'_appartement_.
+
+[Note: appartements, fut de 1682 à 1710 la chapelle du château. La partie
+du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule
+au-dessous relie l'aile du nord à la partie centrale. C'est sur cet
+emplacement que s'élevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussée et du
+premier étage, la chapelle, dont un tableau, représentant Dangeau reçu
+grand maître de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition
+intérieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musée_ et
+porte le no 164.]
+
+On désigne sous ce nom la réunion de toute la cour dans les grands
+appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description
+curieuse de ces soirées, dont l'usage s'établit dès la première année de
+l'installation définitive de Louis XIV à Versailles. «Le roi, dit le
+_Mercure_, permet l'entrée de son grand appartement de Versailles le
+lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes
+sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'à 10, et ces jours-là sont
+nommés jours d'_appartement_.»
+
+On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique
+escalier que décorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun
+et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi
+nommé parce que les bas-reliefs représentant l'Abondance sont au-dessus de
+la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornée par des tableaux du
+Carrache, du Guide, de Paul Véronèse, que sont dressés les buffets pour
+les rafraîchissements. On trouve le salon de Vénus[3], rempli de meubles
+splendides; puis le salon de Diane[4], où est le billard et où des
+orangers s'épanouissent dans des caisses d'argent.
+
+[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appelé aussi grand escalier du Roi,
+était situé dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de
+Louis XIV. Il fut détruit en 1750, par suite de remaniements faits au
+logement de Louis XV.]
+[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musée_.]
+[Note 3: Salle no 107, _id_.]
+[Note 4: Salle no 108, _id_.]
+
+Le salon de Mars[1], où l'on admire six portraits du Titien, _Jésus et les
+pèlerins d'Emmaüs_ par Véronèse, _la Famille de Darius aux pieds
+d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle où l'on joue. Un _trou-madame_ de
+marqueterie, posé sur une table de velours vert et entouré de pentes de
+velours cramoisi à franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des
+tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle
+suivante est le salon de Mercure[2], où il y a des Carrache, des Titien,
+des Van Dyck; le lit de parade y est dressé.
+
+[Note 1: Salle N° 109 de la _Notice_.]
+[Note 2: Salle N° 110, _id_.]
+
+Puis apparaît le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trône.
+Au fond de la chambre s'élève une estrade couverte d'un tapis de Perse à
+fond d'or. Un trône d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre
+statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siège
+et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le
+_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce
+salon, où Louis XIV donne audience aux ambassadeurs étrangers, et où, les
+jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.
+
+[Note 3: Salle N° 111, _id_.]
+
+Ces jours-là, tout s'agite, tout s'anime. A l'éblouissante clarté des
+lustres, les diamants, les joyaux étincellent.
+
+On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes
+de France. «Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arrêtent à un
+autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener
+pour admirer l'assemblée et la richesse de ces grands appartements.
+Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un
+rang distingué, tant hommes que femmes. La liberté de parler y est
+entière.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la
+voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa
+grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'ont jamais eu un
+pareil honneur. Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne
+veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1].»
+
+[Note 1: _Mercure galant_, décembre 1682.]
+
+A 10 heures, la réunion cesse. C'est le moment où Louis XIV va souper,
+ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la pièce
+qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est là qu'est la nef de vermeil,
+qui a la forme d'un navire démâté. On y enferme, entre des «coussins de
+senteurs», les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent
+devant la nef, même les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du
+roi, quand on passe dans la chambre à coucher.
+
+[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.]
+
+Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, où il reçoit sa famille
+intime, son frère, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il
+cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus
+grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir,
+pendant que le souverain se déshabille. C'est, comme le remarque
+Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a
+l'art de donner l'être à des riens.
+
+La tâche des courtisans est terminée pour aujourd'hui. Les lumières sont
+éteintes. Tout est rentré dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure
+du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La
+Bruyère, «qui est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle et à
+plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.» Là le
+sommeil de la nuit est troublé par les réminiscences d'hier, comme par
+les inquiétudes relatives à demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni
+ses soucis, parce qu'on «se couche et on se lève sur l'intérêt».
+
+
+
+
+VIII
+
+
+LA MARQUISE DE CAYLUS
+
+
+Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristée, apparaissent çà
+et là des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et sémillants
+visages qui éclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravité du
+cérémonial et sur les ennuis de l'étiquette.
+
+Louis XIV aimait la jeunesse. Quant à Mme de Maintenon, qui n'eut jamais
+d'enfants, elle se dédommageait de la cruauté du sort, en veillant, avec
+une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle
+chérissait. C'est ainsi qu'elle fit l'éducation de sa nièce à la mode de
+Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murçay-Villette; un vrai type de
+Française, gaie, rieuse, même un peu caustique, animée, amusante,
+entraînante, entraînée.
+
+Elle mérite une mention spéciale dans la galerie de Versailles, cette
+petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'éventail, cette
+femme d'esprit qui a eu l'honneur d'être citée par Sainte-Beuve comme le
+modèle des qualités exquises dont il résume l'ensemble par ce seul mot:
+l'_urbanité;_ cette enchanteresse à qui Mme de Maintenon disait: «Vous
+savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se
+passer de vous.»
+
+Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673.
+Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-père, avait épousé
+Arthémise d'Aubigné, fille du fameux Théodore-Agrippa d'Aubigné, le
+soldat-poète, l'austère et fougueux calviniste, le fier et satirique
+compagnon d'Henri IV; Théodore-Agrippa d'Aubigné, dont le fils fut père de
+Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murçay avait sept ans, et son
+père, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de
+Maintenon résolut de la convertir au catholicisme.
+
+C'était le moment où Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume.
+L'enfant fut enlevée à sa famille et conduite à Saint-Germain.
+
+«Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je
+trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis à me faire
+catholique, à condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me
+garantirait du fouet. C'est là toute la controverse qu'on employa, et la
+seule abjuration que je fis.»
+
+M. de Murçay-Villette fut d'abord indigné; mais il finit par s'adoucir et
+par embrasser lui-même la religion catholique dans des conditions plus
+sérieuses. Comme le roi l'en félicitait: «C'est la seule occasion de ma
+vie, répondit-il, où je n'ai point eu pour objet de plaire à Votre
+Majesté.»
+
+Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes spéciales comme éducatrice, prit
+plaisir à s'occuper de sa nièce. «On m'élevait, dit celle-ci, avec un soin
+dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien à la
+cour sur quoi elle ne me fît faire des réflexions selon la portée de mon
+esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je
+pensais mal. Ma journée était remplie par des maîtres, la lecture et des
+amusements honnêtes et réglés; on cultivait ma mémoire par des vers qu'on
+me faisait apprendre par coeur; et la nécessité de rendre compte de ma
+lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forçait à y donner de
+l'attention. Il fallait encore que j'écrivisse tous les jours une lettre à
+quelqu'un de ma famille, ou à tel autre que je voulais choisir, et que je
+la portasse tous les soirs à Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la
+corrigeait, selon qu'elle était bien ou mal.»
+
+A treize ans, Mlle de Villette était déjà charmante. Les plus grands
+seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demandèrent sa main. Mme
+de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa nièce des propositions
+si brillantes: «Ma nièce n'est pas un assez grand parti pour vous,
+dit-elle à M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez
+faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai à
+l'avenir comme mon neveu.»
+
+La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation
+de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal placée à faire
+faire à sa charmante nièce un mariage médiocre et lui choisit un époux
+sans mérite, sans fortune et même sans conduite, M. de Tubières, marquis
+de Caylus. La jeune mariée n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui
+donna une modique pension et un collier de perles de dix mille écus.
+
+Mais bientôt, après son mariage, elle eut un logement à Versailles, où sa
+beauté ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
+n'a pas l'admiration facile, s'écrie à propos d'elle: «Jamais un visage si
+spirituel, si touchant, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de
+grâces ni plus d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais de
+créature plus séduisante.» Mme de Caylus fut l'une des héroïnes de ces
+représentations d'_Esther_, dont le souvenir est resté comme l'un des plus
+gracieux épisodes de la seconde moitié du grand règne.
+
+Mme de Maintenon avait fondé en 1685, à Saint-Cyr, tout près de
+Versailles, une maison pour l'éducation gratuite de deux cent cinquante
+«demoiselles nobles et pauvres». La religion et la littérature y étaient
+en grand honneur. Quelques-unes des élèves de la classe des grandes,--_les
+bleues_,--déclamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque,
+Iphigénie_. Mais on s'aperçut vite qu'elles avaient trop de dispositions
+pour le théâtre, et Mme de Maintenon écrivit à Racine: «Nos petites
+viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouée qu'elles ne
+la joueront plus, ni aucune de vos pièces.»
+
+Mais, si la tragédie était ainsi proscrite, on ne renonçait pas à la
+poésie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de
+composer, pour Saint-Cyr, une sorte de poème moral et historique, puisé à
+une source religieuse. On était alors en 1688. Racine avait près de
+cinquante ans, et depuis douze années il avait renoncé au théâtre, tout en
+étant dans la plénitude de l'inspiration et du génie. Les scrupules
+religieux l'éloignaient de la scène. Il avait fait à Dieu le plus héroïque
+des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'était condamné,
+ce grand poète, au silence, et de ses propres mains il avait dételé les
+coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les sphères étoilées
+de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec
+les sentiments qui l'en avaient détourné, il tressaillit. Le poète et le
+dévot allaient enfin être d'accord. De leur alliance naquit _Esther_,
+cette oeuvre exquise, qui tient à la fois de la tragédie et de l'élégie;
+cette pièce, pleine de tendresse et de larmes, digne du poète dont son
+fils a dit: «Mon père était un homme tout sentiment, tout coeur.» Réveillé
+comme d'un long sommeil, Racine avait puisé dans le repos une fraîcheur
+d'impressions, une originalité nouvelle. «A quinze ans, dit M. Michelet,
+Mme de Caylus vit naître _Esther_, en respira le premier parfum, en
+pénétra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'émotion de sa voix, y
+ajouter quelque chose.»
+
+Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun rôle. Mais, un jour que
+Racine était en train de lire à Mme de Maintenon plusieurs scènes de la
+pièce, elle se mit à les déclamer d'une façon si touchante, que ce poète
+enthousiasmé composa pour elle un prologue, celui de la _Piété_.
+
+La première représentation eut lieu à Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le
+vestibule des dortoirs, situé au deuxième étage du grand escalier des
+_demoiselles_, était partagé en deux parties: l'une pour la scène, l'autre
+pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux
+amphithéâtres: l'un, petit, destiné aux dames de la communauté; l'autre,
+plus grand, réservé aux élèves. Sur les gradins d'en haut étaient les plus
+jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en
+bas les plus âgées, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de
+leur classe. La représentation se donnait le jour, mais on avait fermé
+toutes les fenêtres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle,
+étincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphithéâtres
+étaient des sièges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
+spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, à l'honneur d'applaudir
+_Esther_.
+
+Louis XIV arrive à 3 heures de l'après-midi. Aussitôt, la pièce commence.
+D'une voix attendrie et mélodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
+Piété; un murmure d'émotion, d'enthousiasme, circule dans le noble
+auditoire:
+
+ Du séjour bienheureux de la Divinité,
+ Je descends dans ce lieu par la grâce habité;
+ L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
+ Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
+ Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
+ Tout un peuple naissant est formé par mes mains.
+ Je nourris dans son coeur la semence féconde
+ Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
+ Un roi qui me protège, un roi victorieux
+ A commis à mes soins ce dépôt précieux.
+ C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
+ Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides;
+ Pour elles, à sa porte élevant ce palais,
+ Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...
+
+Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et idéale beauté, Mme de
+Caylus ressemble à un ange. Dès les premiers vers du prologue, le succès
+va aux étoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voilà enfin une
+distraction digne du Grand Roi. Comme on se représente bien cette
+animation moitié sainte, moitié profane; ces jeunes filles naïves et
+charmantes, qui disent, avant d'entrer en scène, un _Veni Creator_; ces
+actrices improvisées, qu'électrisent la musique, la poésie, la rampe, et,
+plus encore que tout cela, la présence de celui qui est leur protecteur,
+leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le
+plus grand des poètes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les
+unes que les autres; des vers où tout est noble, idéal, harmonieux; des
+choeurs dont la céleste mélodie est l'hymne de la prière, le cantique de
+l'amour divin; une mise en scène splendide, d'admirables décors, des
+costumes persans où resplendit l'éclat des joyaux de la couronne, et,
+choses plus séduisantes que le prestige du trône, que les rayons de
+l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraîcheur des imaginations, la
+douce et pénétrante poésie des âmes de jeunes filles, quel spectacle! quel
+enivrement! Mlle de Veilhan représente Esther; Mlle de La Maisonfort,
+Élise; Mlle de Lastic, Assuérus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly,
+Zarès; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rôle de Mardochée est joué en
+perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire à
+Racine: «J'ai trouvé un Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur.»
+
+Derrière le décor, le poète surveille les entrées, comme un régisseur de
+la scène. Mlle de La Maisonfort, intimidée, a failli un instant manquer de
+mémoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: «Ah!
+mademoiselle, voici une pièce perdue.»
+
+Et la belle jeune fille se met à pleurer. Aussitôt Racine la console, et,
+tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on
+ferait pour un enfant. Elle rentre en scène et joue comme une actrice
+consommée. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, à qui rien
+n'échappe, dit tout bas: «La petite chanoinesse a pleuré.»
+
+Mme de Maintenon a peine à dissimuler l'extrême joie que lui cause le
+succès de ses chères «filles». Louis XIV, ému et ravi, accorde au poète et
+aux actrices son suffrage, la plus précieuse des récompenses, et, à la fin
+de la représentation, Racine se précipite à la chapelle et tombe à genoux
+dans un élan de reconnaissance.
+
+Les représentations suivantes ont encore plus d'éclat que la première. Mme
+de Caylus prend le rôle d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement
+d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La
+faveur d'une invitation est plus enviée, plus difficile à obtenir qu'un
+voyage à Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient
+debout, la canne à la main, sur le seuil de la porte, jusqu'à ce que tous
+les invités aient pénétré dans l'enceinte. Mme de Sévigné, admise à la
+représentation du 19 février 1689, ne se possède pas de joie. Elle a pour
+voisin le maréchal de Bellefonds, à qui elle communique tout bas ses
+impressions enthousiastes. Le maréchal se lève dans un entr'acte et va
+dire au roi combien il est content. «Je suis auprès d'une dame,
+ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_.»
+
+A la fin de la pièce, Louis XIV adresse quelques paroles à plusieurs des
+spectateurs. Il s'arrête devant Mme de Sévigné et lui parle avec
+bienveillance. La marquise, toute fière d'un tel honneur, a mentionné
+cette conversation dans une de ses lettres:
+
+«Le roi me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Racine
+a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'étonner, je réponds:--Sire, il en a
+beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi;
+elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre
+chose.--
+
+Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa
+l'objet de l'envie.»
+
+Ce dernier mot n'est-il pas caractéristique? La femme la plus spirituelle
+du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parlé. Quel prestige
+que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention
+faisait l'objet de l'envie de toute la cour!
+
+_Esther_ avait eu trop de succès. Soit par piété, soit par jalousie, on ne
+tarda pas à critiquer ces représentations qui avaient été si brillantes.
+Il fallait bien, bon gré malgré, reconnaître le génie du poète, le
+talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce
+mélange de cloître et de théâtre n'était pas une bonne chose; que
+l'amour-propre desjeunes filles serait surexcité par de pareils
+divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assisté aux
+représentations, comme pour les approuver par leur présence. Mais le
+nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, évêque de
+Chartres, se prononça contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
+de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimées, et _Athalie_, commandée après
+le succès d'_Esther_ et déjà apprise par les demoiselles de Saint-Cyr,
+fut jouée, en 1690, sans pompe, sans théâtre, sans décorations, sans
+costume, dans la _classe bleue_, en la seule présence du roi, de Mme de
+Maintenon et d'une dizaine de personnes.
+
+Ce ne furent pas seulement les représentations d'_Esther_ qu'on trouva
+trop mondaines. La jeune femme qui s'y était tant fait admirer, Mme de
+Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur à la cour. Elle avait trop
+d'esprit, trop de gaieté, trop de liberté d'allures et de paroles, pour ne
+pas s'attirer des disgrâces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui
+n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se
+partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde
+était de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prières
+passaient après les plaisirs. Son caractère mobile, malicieux,
+superficiel, ne se prêtait pas à l'austérité d'une dévotion sérieuse, et,
+quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait
+dépaysée. Mariée à un homme sans mérite et toujours en campagne ou à la
+frontière, Mme de Caylus fut, dès le début, livrée à elle-même. Aimant la
+médisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimitié
+pour le plaisir de dire un bon mot, habituée à la société et aux malices
+de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mère, Mme
+de Montespan, en avait les goûts satiriques, Mme de Caylus se moquait un
+peu de tout. C'était là un genre de passe-temps que Louis XIV ne
+pardonnait guère. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
+cour: «On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est être exilée que d'y
+vivre.»
+
+Le roi la prit au mot et lui défendit de reparaître dans «ce pays» où l'on
+s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile à
+se servir de l'arme du ridicule, si meurtrière dans la main d'une jolie
+femme. Il pensait même que cette éducation futile ne faisait que
+médiocrement honneur à Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas intérêt à
+laisser près du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort à
+Saint-Cyr. Aussi la disgrâce de Mme de Caylus fut-elle de longue durée.
+Pendant treize ans, la marquise resta éloignée de la cour et comme en
+pénitence. Elle n'acheta son pardon qu'à force de tenue, de soumission, de
+piété. Mais ce pardon fut complet.
+
+Le 10 février 1707, elle, reparut à Versailles, au souper du roi, et reçut
+le meilleur accueil. Veuve depuis deux années environ, elle n'avait que
+trente-trois ans et ne songeait pas à se remarier. Belle comme un ange et
+plus séduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de
+Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
+Versailles jusqu'à la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite à Paris, où
+elle habita une petite maison contiguë aux jardins du Luxembourg. Elle y
+donnait à souper à des grands seigneurs, à des savants, et son salon était
+un centre intellectuel, où les traditions du XVIIe siècle se perpétuaient
+dans les premières années du XVIIIe. Ce fut là qu'elle mourut en 1729,
+âgée de cinquante-six ans.
+
+Quelques mois avant, elle avait rédigé, sous le titre modeste de
+_Souvenirs_, les courts et spirituels mémoires qui rendront son nom
+immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
+depuis longtemps d'écrire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes
+qu'elle contait si bien. Elle finit par céder à leur prière et jeta sur le
+papier quelques récits, quelques portraits. Quel bijou que ces
+_Souvenirs_, écrits au courant de la plume, sans prétention, sans dates,
+sans ordre chronologique, et où, depuis un siècle, tous les historiens ont
+puisé[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
+lignes que d'interminables volumes! Comme il est féminin et comme il est
+français! Le goût de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend
+sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux précepte:
+«Glissez, mortels, n'appuyez pas!»
+
+[Note 1: Restés manuscrits bien longtemps après sa mort, les _Souvenirs de
+Mme de Caylus_, qui sont inachevés, furent imprimés pour la première fois
+en 1770, à Amsterdam, avec une préface et des notes attribuées à
+Voltaire.]
+
+Elle était de la race de ces écrivains spontanés, qui font de l'art sans
+le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas
+eux-mêmes qu'ils ont la première qualité du style: le naturel.
+
+Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne
+humeur! quelle simplicité! Quel aimable abandon! Quelle jolie série de
+portraits, tous plus vivants, plus animés, plus ressemblants les uns que
+les autres!
+
+
+
+
+IX
+
+
+MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR
+
+
+C'est entourée des religieuses et des élèves d'un asile où l'idée de la
+religion s'unit à celle de la noblesse, où il y a place pour la terre et
+pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'épouse de Louis XIV nous
+apparaît dans son véritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette
+femme qui n'a pas été mère; c'est là où un coeur moins sec, moins égoïste
+qu'on ne le croit, dépense ce qui lui reste de force affective, de
+tendresse.
+
+Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple, à travers la brume
+du passé, la carrière si accidentée, si étonnante, qu'elle a parcourue.
+C'est là qu'elle entend avec émotion le lointain écho des flots orageux
+qui ont battu son berceau, agité sa jeunesse, et qui, souvent encore,
+troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
+elle évoque le temps où, malgré sa naissance illustre, elle était pauvre,
+abandonnée. Elle pense à ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habileté,
+de courage, pour lutter contre la misère. Elle se rappelle les pièges que
+lui avait dressés l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de
+jeune femme, dont la préservèrent sa haute raison et son bon sens; elle
+résume tous les enseignements que son expérience lui suggère. Dans cette
+chapelle, dont le silence n'est pas troublé par le murmure de courtisans
+plus occupés du roi que de Dieu, elle réfléchit à ce que la cour cache
+d'intrigues, de vanités et de déceptions.
+
+Dans ce calme séjour, où la gravité du monastère se trouve heureusement
+tempérée par la grâce de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle
+pense à l'aurore et à la nuit, au berceau et à la tombe. Entre Versailles
+et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithèse vivante:
+Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
+c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr,
+c'est la préface du ciel. Aussi, comme elle préfère son couvent bien-aimé
+à la cour de Marbre, aux appartements du roi, à la galerie des Glaces, aux
+splendeurs du plus beau palais de l'univers!
+
+«Vive Saint-Cyr! s'écrie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgré ses défauts, on y
+est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est
+toujours fête pour moi.»
+
+En pénétrant dans son cher asile, elle est apaisée, consolée:
+
+«Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette
+solitude d'où je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie.»
+
+Et quand elle retourne à Versailles:
+
+«J'éprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est
+là ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est là où toutes les
+passions sont en mouvement: l'intérêt, l'ambition, l'envie et le plaisir.»
+
+Cette préférence de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre,
+sa création, le symbole même de sa pensée, se comprend d'ailleurs
+facilement. C'est là, en effet, que se manifeste le mieux son caractère,
+avec son goût de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et
+de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas
+la religion seule qui lui fait préférer le couvent au palais. A
+Versailles, elle est contrainte, elle est gênée, elle obéit; les rayons du
+soleil royal, bien que pâlissant, ont un prestige et un éclat qui
+l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle
+gouverne. César aurait mieux aimé être le premier dans un village que le
+second à Rome.
+
+Mme de Maintenon trouve plus de plaisir à être la supérieure de religieuses
+que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-être la couronne
+et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas
+besoin; car, là, sa royauté ne soulève point de contestation. Ses moindres
+paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une
+respectueuse émotion, en présence de toute la communauté, y sont l'objet
+d'une admiration unanime. Les religieuses ou les élèves à qui elles sont
+adressées s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est
+presque la reine de France, elle est tout à fait la reine de Saint-Cyr.
+
+Inaugurée le 2 août 1686, la maison d'éducation de Saint-Cyr fut, pendant
+trente années, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y
+rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent à 6 heures du matin,
+allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles,
+édifiant et instruisant les grandes, préférant son rôle d'institutrice à
+tous les amusements et à toutes les splendeurs de Versailles. Rien de
+Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou déplaisant.
+
+«Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront
+gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine à être leur
+intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
+pourvu que mes soins les mettent en état de s'en passer.»
+
+Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de
+la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journée, une heure
+de récréation qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table,
+à converser librement en travaillant à l'aiguille. Mme de Maintenon aimait
+à venir à ces récréations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait à
+des entretiens, à la fois spirituels et édifiants, dont la communauté
+appréciait le charme instructif.
+
+Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter
+Saint-Cyr. Les demoiselles chantèrent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac
+regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont
+les Anglais ont emprunté l'air à la France pour leur _God save the king_).
+Louis XIV sourit à ces frais visages, à ces coeurs pleins d'émotion et de
+reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement à
+Mme de Maintenon:
+
+«Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donné.»
+
+En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:
+
+«Je ne suis pas assez éloquent pour vous bien exhorter; mais j'espère qu'à
+force de vous bien répéter les motifs de cette fondation, je vous
+persuaderai et vous engagerai à y être toujours fidèles. Je n'épargnerai
+ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles à produire
+ce bel effet.»
+
+Pour Louis XIV, Saint-Cyr était une consolation et une expiation, une
+oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage à Dieu et à la France.
+
+«Ce qui me plaît dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles
+aiment l'État, quoiqu'elles haïssent le monde; elles sont bonnes
+religieuses et bonnes Françaises.»
+
+A l'entrée de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la
+bénédiction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les
+prières devaient être puissantes au paradis. Revenant du siège de Mons,
+en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, où son âme se reposait
+des émotions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes
+filles lui reprochait de s'être trop exposé pendant le siège:
+
+«Je n'ai fait que ce que je devais, répondit-il.
+
+--Mais le bien de l'État, répliqua-t-elle, est attaché à la conservation
+de votre personne.
+
+--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un
+autre la remplirait mieux que moi.»
+
+Quant à Mme de Maintenon, son dévouement pour Saint-Cyr va jusqu'à
+l'enthousiasme.
+
+«Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre
+maison tout le royaume.
+
+Je donnerais de mon sang pour communiquer l'éducation de Saint-Cyr à
+toutes les maisons religieuses qui élèvent des jeunes filles. Tout m'est
+étranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont
+moins chers que la dernière des bonnes filles de la communauté.»
+
+Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa
+plume et son aiguille sont également actives, et c'est tout en brodant
+qu'elle fait de véritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus
+grands prédicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des
+religieuses et celui des mères de famille.
+
+«J'en connais, dit-elle, qui sont estimées, respectées et admirées de tout
+le monde; leurs maris sont si charmés d'elles, qu'ils disent avec
+admiration: «Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de
+maître d'hôtel et de gouvernante pour mes enfants.»
+
+Parlant à des novices, elle s'écrie:
+
+«Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne
+religieuse, et rien de si malheureux et de si méprisable qu'une mauvaise.
+Se taire, obéir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
+d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter
+l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se décourager,
+ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
+sous aucun prétexte de consolation innocente, voilà le royaume de Dieu qui
+commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant à Dieu sans
+réserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui
+vous le rendra doux et léger.»
+
+«Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant,
+en écrivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je
+voyais vos demoiselles plier du linge avec une activité qui ne leur
+laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant
+en silence, et ensuite elles chantèrent des cantiques; j'admirais
+l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'éviter tant de péchés, en
+contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un âge si
+dangereux.»
+
+Cette femme blasée, désabusée des vanités de la terre, voudrait inspirer à
+autrui son dégoût des biens qu'elle a possédés. Avec quelle conviction
+dans l'accent elle disait:
+
+«Les princes et les princesses ne sont ordinairement contents nulle part,
+et s'ennuient de tout. A force de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent
+trouver; ils vont de palais en palais, à Meudon, à Marly, à Rambouillet,
+à Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. Ce sont des lieux
+admirables; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant; mais eux s'y
+ennuient parce que l'on s'accoutume à tout, et qu'à la longue les plus
+belles choses ne font plus plaisir et deviennent indifférentes. De plus,
+ce ne sont point ces choses-là qui nous peuvent rendre heureux; notre
+bonheur ne peut venir que du dedans.»
+
+Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon
+s'analysait elle-même avec l'impartialité qu'elle mettait à juger les
+qualités et les défauts de son prochain. C'était comme un perpétuel examen
+de conscience, une méditation continue, une démonstration de l'inanité, du
+néant des grandeurs humaines par la femme qui en avait la connaissance la
+plus approfondie.
+
+Austères et admirables enseignements! Mais toutes les jeunes filles
+sont-elles en état de les comprendre? Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'à
+moitié convaincue. Il en est peut-être parmi elles qui disent qu'après
+tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du monde; qu'elle l'a aimé
+au point de préférer Scarron à un couvent; qu'elle a été, plus qu'aucune
+autre femme, flattée des distinctions et des éloges; que, dans sa
+jeunesse, elle ne laissait pas que d'être fière de ses succès dans les
+brillants salons de l'hôtel d'Albret ou de l'hôtel de Richelieu.
+
+Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement plus d'une que
+la crainte des orages ne dégoûte pas de l'océan, et qui, en dépit des
+sages conseils de Mme de Maintenon, rêvent d'en essayer et de se confier
+aux flots sur une barque ornée de fleurs. Il est rare qu'on soit convaincu
+par l'expérience d'autrui. Ce sont nos propres déceptions, nos propres
+souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon le sait bien, et
+cependant elle ne se décourage pas dans ses exhortations.
+
+«Que ne puis-je, s'écrie-t-elle, faire voir le fond de mon coeur à toutes
+les religieuses, afin qu'elles sentent tout le prix de leur vocation! Que
+ne donnerais-je point pour qu'elles vissent d'aussi près que je le vois de
+quels plaisirs nous cherchons à abréger le songe de la vie!»
+
+En récapitulant l'ensemble de sa destinée, cette femme à l'esprit si
+observateur, si judicieux et si pratique, en arrive à des conclusions qui
+sont toutes, pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint
+asile où elle a marqué d'avance l'emplacement de son cercueil l'affermit
+dans ses pensées fortes et ses réflexions salutaires.
+
+
+
+
+X
+
+
+LA DUCHESSE D'ORLÉANS
+PRINCESSE PALATINE
+
+
+Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon préférait Saint-Cyr
+à Versailles, c'est qu'à Saint-Cyr elle se croyait aimée, tandis qu'à
+Versailles, elle sentait percer, sous une déférence apparente et sous
+d'obséquieuses protestations de dévouement et de respect, la
+malveillance, souvent la haine. Telles personnes qui la voyaient sans
+cesse et lui témoignaient les plus grands égards, la détestaient
+cordialement, et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle s'en
+apercevait toujours. Au premier rang de ces antipathies secrètes contre
+Mme de Maintenon, il faut citer l'inimitié sourde et violente de la
+princesse Palatine, Madame, seconde femme du duc d'Orléans.
+
+Les accusations portées contre l'épouse de Louis XIV par cette Allemande
+impitoyable sont si exagérées et si invraisemblables, qu'elles font plus
+de bien que de mal à la mémoire de celle qui en fut l'objet. Jamais les
+libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants n'ont inventé
+pareilles énormités. C'est un torrent d'injures, une débauche de haine,
+le langage des halles dans le plus beau palais de l'univers. Ce sont des
+calomnies qui ne reculent devant rien.
+
+La femme qui se livrait, dans sa correspondance, à cette fureur de
+diatribes, est, à coup sûr, l'une des figures les plus originales de la
+galerie féminine de Versailles. Physique, moral, style, caractère, tout
+chez elle est bizarre. Ne ressemblant à personne et contrastant avec tout
+ce qui l'entoure, elle sert, en quelque sorte, de repoussoir aux beautés
+fines et délicates de son temps. Aucune femme ne s'est, croyons-nous,
+mieux fait connaître que la princesse Palatine dans ses lettres. Elle y
+est tout entière, avec ses défauts et ses qualités, son curieux mélange
+d'austérité de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs de grande
+dame et ses expressions de femme du peuple, son prétendu dédain pour les
+grandeurs humaines et son amour acharné pour les prérogatives du rang.
+
+C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement tracé le portrait:
+franche et droite, bonne et bienfaisante, grande en toutes ses manières,
+et petite au dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est dû.
+C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, sans envie de
+plaire, mais sans retenue dans ses propos, ayant dans le caractère et dans
+les goûts quelque chose d'âpre et de martial, aimant les chiens, les
+chevaux, la chasse, dure pour elle-même, se guérissant, si par hasard elle
+est souffrante, en faisant à pied deux grandes lieues. Ce qu'elle
+représente exactement par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne
+poétique, sentimentale, rêveuse; c'est l'Allemagne rustique, presque
+farouche.
+
+Traduites en français, les lettres de la princesse Palatine perdent
+beaucoup de leur saveur. C'est en allemand qu'elles ont ce goût de
+terroir, ces allures primesautières, ce ton parfois cynique, parfois
+burlesque, qui en font le principal mérite. Si exagérées, si passionnées
+qu'elles soient, elles valent la peine d'être consultées, même après les
+Mémoires de Saint-Simon. Sans doute, Madame n'a rien du génie de ce Tacite
+français; mais il y a, dans leur style et dans leur destinée, plus d'une
+analogie. Tous deux sont des témoins essentiellement récusables; car tous
+deux ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid des questions
+qui intéressent de trop près leurs rancunes et leurs préjugés. Mais l'un
+et l'autre n'essayent même pas de dissimuler leur partialité; rien n'est
+donc plus facile que de distinguer la vérité à travers leurs mensonges. Si
+elle n'a pas le génie de Saint-Simon, Madame en a les colères, les
+indignations et les haines. Elle est honnête femme comme il est honnête
+homme. Elle aime, comme lui, le droit, la justice et la vérité. Comme lui,
+elle écrit en secret, et se console d'une perpétuelle contrainte par
+l'exagération de sa liberté de style. Comme lui, elle fait de sa plume et
+de son encrier sa vengeance. C'est avec ses propres lettres que nous
+allons essayer de retracer sa physionomie.
+
+Fille de l'électeur palatin Charles-Louis et de la princesse Charlotte de
+Hesse-Cassel, la seconde femme du duc d'Orléans naquit au château de
+Heidelberg. Enfant, elle préférait les fusils aux poupées et annonçait
+déjà les côtés masculins de son caractère. Elle avait dix-neuf ans quand
+son mariage avec le frère de Louis XIV fut décidé.
+
+Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui dépêcha trois évêques
+à la frontière pour l'instruire dans la religion catholique, qui devait
+être désormais la sienne. Les prélats commencèrent leur oeuvre à Metz et
+la terminèrent à leur arrivée à Versailles. La nouvelle duchesse d'Orléans
+était en tous points l'opposé de celle dont Bossuet fit l'oraison funèbre.
+La cour, qui avait admiré dans la première Madame le type de l'élégance et
+de la beauté, trouvait dans la seconde celui de la rudesse et de la
+laideur. Autant l'une était coquette, autant l'autre l'était peu. C'était,
+pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagérer elle-même ce
+qu'elle pensait de son physique: «J'ai de grandes joues pendantes et un
+grand visage, écrivait-elle. Cependant je suis très petite de taille,
+courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais
+bon coeur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux
+annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des
+conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas
+probablement sur toute la terre des mains aussi vilaines que les miennes.
+Le roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon coeur; car,
+n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai
+pris le parti de rire la première de ma laideur, cela m'a très bien
+réussi.»
+
+Si la princesse Palatine n'éblouissait pas la cour, en revanche la cour ne
+l'éblouissait guère. Versailles et ses splendeurs la laissent insensible.
+«J'aime mieux, écrivait-elle, voir des arbres et des prairies que les plus
+beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins ornés de
+statues et de jets d'eau; un ruisseau me plaît davantage que de
+somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment
+plus de mon goût que les oeuvres de l'art et de la magnificence; elles ne
+plaisent qu'au premier aspect, et, aussitôt qu'on y est habitué, elles
+inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie plus.» Ce qu'aimait, ce que
+regrettait Madame, c'était son Rhin allemand, c'étaient les collines où,
+enfant, elle allait voir se lever le soleil, et où elle mangeait des
+cerises avec un bon morceau de pain.
+
+Née dans la religion protestante, instruite rapidement et sommairement
+dans la religion catholique, elle n'y trouvait ni la lumière ni les
+consolations que donne une foi plus éclairée; le mélange de la politique
+et de la religion l'irritait, et on comprend que la révocation de l'édit
+de Nantes ait révolté ses sentiments autant que ses souvenirs
+d'enfance.[1] «Je dois avouer, écrivait-elle non sans raison, que lorsque
+j'entends les éloges qu'on donne en chaire au grand homme pour avoir
+persécuté les réformés, cela m'impatiente toujours. Je ne peux pas
+souffrir qu'on loue ce qui est mal.» Elle déplorait qu'on n'eût pas fait
+comprendre à Louis XIV que «la religion est instituée plutôt pour
+entretenir l'union parmi les hommes que pour les faire se tourmenter et se
+persécuter les uns les autres».--«Le roi Jacques, ajoutait-elle, dit qu'on
+a bien vu Notre-Seigneur Jésus-Christ battre des gens pour les chasser du
+temple, mais qu'on ne trouve nulle part qu'il en ait maltraité pour les y
+faire entrer.»
+
+[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.]
+
+Madame, qui avait l'esprit très observateur, analysait et commentait les
+divers genres de «piété» des courtisans. Ce qui la choquait, ce n'était
+pas la dévotion et la foi sincère qu'elle respectait, c'étaient les
+hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait pas moins contre
+le flot grandissant du scepticisme quand elle écrivait, en 1699, avec
+quelque exagération peut-être: «La foi est tellement éteinte dans ce pays,
+qu'on ne voit presque plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille
+être athée; mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que le même individu
+qui fait l'athée à Paris, joue le dévot à la cour; on prétend aussi que
+tous les suicides que nous avons en si grande quantité depuis quelque
+temps sont causés par l'athéisme.»
+
+La jeune noblesse française, malgré son élégance; son luxe et son entrain,
+ne trouvait pas grâce à ses yeux. Elle déclarait les jeunes gens
+«horriblement débauchés et adonnés à tous les vices, sans en excepter le
+mensonge et la tromperie. Ils regarderaient comme une honte,
+ajoutait-elle, de se piquer d'être gens d'honneur... Le plus incapable
+occupe parmi eux le premier rang; c'est celui-là qu'ils estiment le plus.
+Vous pouvez aisément juger d'après cela quel grand plaisir il doit y avoir
+ici pour les honnêtes gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes
+détails sur la cour, je ne vous cause le même ennui que j'éprouve souvent,
+et que cet ennui ne devienne, à la fin, une maladie contagieuse[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.]
+
+Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend combien la
+princesse Palatine devait se trouver mal à l'aise au milieu d'eux. En
+outre, Allemande jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'être forcée
+de vivre à côté des ennemis de sa patrie, et les incendies du Palatinat
+lui semblaient des flammes infernales.
+
+Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on brûlait les palais et
+les chaumières d'Allemagne, lui devint un objet d'horreur. L'image des
+malheureux expulsés de leurs foyers, pillés, dépouillés, maltraités,
+les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach, de Bade, de Rastadt, de
+Spire, de Worms, lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces images
+comme par des fantômes, elle avait des angoisses, des désespoirs
+patriotiques, et, dans ce fastueux palais de Versailles, elle se sentait
+comme en prison:
+
+«Dût-on m'ôter la vie, s'écriait-elle, il m'est impossible de ne pas
+regretter d'être, pour ainsi dire, le prétexte de la perte de ma patrie.
+Je ne puis voir de sang-froid détruire d'un seul coup, dans ce pauvre
+Manheim, tout ce qui a coûté tant de soins et de peines au feu
+prince-électeur mon père. Oui, quand je songeà tout ce qu'on a fait
+sauter, cela me remplit d'une telle horreur, que chaque nuit, aussitôt que
+je commence à m'endormir, il me semble être à Heidelberg ou à Manheim, et
+voir les ravages qu'on y a commis. Je me réveille alors en sursaut, et je
+suis plus de deux heures sans pouvoir me rendormir. Je me représente
+comment tout était de mon temps et dans quel état on l'a mis aujourd'hui,
+et je considère aussi dans quel état je suis moi-même, et je ne puis
+m'empêcher de pleurer à chaudes larmes[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.]
+
+Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la princesse ne trouvait
+personne avec qui elle sympathisât. Tout l'offusquait, tout l'irritait;
+seule la figure du roi, qu'elle appelait le «grand homme», non sans une
+pointe d'ironie, lui semblait majestueuse, et encore trouvait-elle
+beaucoup de taches au «soleil».
+
+Son intérieur n'était pas pour elle un sujet de consolation. Elle ne
+pardonnait pas à son mari d'être sans cesse occupé de futilités et de
+mascarades, ni surtout de s'entourer d'hommes accusés d'avoir assassiné sa
+première femme, la belle et poétique Henriette d'Angleterre. Elle
+souffrait au contact de ce caractère faible, timide, gouverné par des
+favoris et souvent même malmené par eux. Une de ses lettres, écrite en
+1696, contient ce curieux passage: «Monsieur dit hautement, et il ne l'a
+caché ni à sa fille ni à moi, que, comme il commence à se faire vieux, il
+n'a pas de temps à perdre, qu'il veut tout employer et ne rien épargner
+pour s'amuser jusqu'à la fin, que ceux qui lui survivront verront à passer
+le temps à leur guise, mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et
+qu'en conséquence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper que de lui, et
+il le fait comme il le dit.»
+
+C'est ce prince que Saint-Simon dépeint ainsi: «tracassier et incapable de
+garder un secret, soupçonneux, défiant, semant des noises dans sa cour
+pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+Madame n'est pas plus heureuse dans son fils, le futur Régent, que dans
+son mari. Le jugement qu'elle portait sur ce fils, qui gâtait à plaisir
+les belles qualités dont il était doué par la nature, justifiait celui de
+Louis XIV sur «ce fanfaron de vices».
+
+Lorsqu'il voulut épouser une des filles de Mme de Montespan, la princesse
+Palatine se serait emportée contre lui au point de lui donner, en pleine
+galerie de Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit si
+bien dans les Mémoires de Saint-Simon[1]. «Outre son mariage,
+écrivait-elle en 1700, mon fils m'a causé encore bien du chagrin.... Ce
+que je trouve de pire dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne
+puisse avoir son amitié; car autrement il est bon envers tout le monde. Je
+n'ai cependant perdu son amitié que pour lui avoir donné toujours des
+conseils dans son intérêt. Maintenant j'en ai pris mon parti, je ne lui
+dis plus rien, et je lui parle, comme au premier venu, de choses
+indifférentes; mais c'est quelque chose de bien pénible que de ne pouvoir
+ouvrir son coeur à ceux qu'on aime.»
+
+[Note 1: «Elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main, pleurant
+sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et représentant assez
+bien Cérès après l'enlèvement de Proserpine.... On alla attendre à
+l'ordinaire la levée du Conseil dans la galerie et la messe du roi; Madame
+y vint, son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour
+lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si
+sonore, qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute la
+cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les infinis
+spectateurs, dont j'étais, d'un prodigieux étonnement.» (Saint-Simon,
+_Mémoires_.) Notons en passant que Madame, dans une lettre à la Rhingrave
+Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait souffleté son fils,
+mais que cela est absolument faux.]
+
+Tourmentée dans son intérieur, exaspérée contre les favoris de son mari,
+attristée comme épouse, comme mère, comme Allemande, Madame se souciait
+peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud, où l'existence était
+pour elle un mélange de luxe et de misère.
+
+«J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix à la grandeur, si
+l'on avait aussi tout ce qui doit l'accompagner, c'est-à-dire de l'or en
+abondance pour être magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons
+et de punir les méchants, mais n'avoir de la grandeur que le nom sans
+l'argent, être réduit au plus strict nécessaire, vivre dans une
+perpétuelle contrainte, sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune
+société, cela me semble, à vrai dire, parfaitement insipide, et je n'y
+tiens pas du tout. J'estime davantage une condition dans laquelle on peut
+s'amuser avec de bons amis sans embarras de grandeur et faire de son bien
+l'usage qu'il vous plaît[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 21 août 1695.]
+
+Comment la princesse Palatine parvenait-elle à se distraire de tant de
+tracas et de soucis? En chassant et en écrivant. La chasse, et plus encore
+le style épistolaire, voilà ses deux passions, ses deux manies. Depuis
+1671, année de son mariage, jusqu'à 1722, année de sa mort, elle ne cessa
+d'adresser lettres sur lettres aux membres de sa famille. Elle écrivait le
+lundi en Savoie, le mercredi à Modène, le jeudi et le dimanche en Hanovre.
+Mais cette rage d'écrire ne laissa pas que de lui être fatale. Sa
+correspondance, ouverte à la poste, fut remise à Mme de Maintenon.
+Celle-ci montra à l'imprudente princesse une lettre toute remplie des
+injures les plus violentes.
+
+«On peut penser, dit Saint-Simon, si, à cet aspect et à cette lecture,
+Madame pensa mourir sur l'heure. La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à
+lui représenter modestement l'énormité de toutes les parties de cette
+lettre, et en pays étranger. La meilleure excuse de Madame fut l'aveu de
+ce qu'elle ne pouvait nier, des pardons, des repentirs, des prières, des
+promesses.... Mme de Maintenon triompha froidement d'elle assez longtemps,
+la laissant s'engouer de parler, de pleurer et de lui prendre les mains.
+C'était une terrible humiliation pour une si rogue et si fière
+Allemande.»
+
+Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la haine de la princesse
+Palatine contre celle à qui elle appliquait, dans sa fureur, le vieux
+proverbe germanique: «Où le diable ne peut aller, il envoie une vieille
+femme.»
+
+Devenue veuve en 1701, Madame se calma.
+
+«Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de la mort de Monsieur,
+qu'on ne me parle point de couvent!»
+
+Heureuse de rester à la cour, malgré tout le mal qu'elle en pensait, elle
+s'adoucit envers Mme de Maintenon, au point d'écrire en 1712: «Bien que la
+vieille soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant une
+longue vie; car tout irait encore dix fois plus mal, si le roi venait à
+mourir maintenant. Il a tant aimé cette femme, qu'il ne lui survivrait
+certainement pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de longues
+années.»
+
+Madame finit ses jours en bonne chrétienne, et Massillon, dans une belle
+oraison funèbre, rendit un juste hommage au courage qu'elle montra dans
+ses dernières souffrances. A ceux qui entouraient son lit de mort, elle
+avait dit, avec un calme digne de Louis XIV:
+
+«Nous nous retrouverons au ciel.»
+
+En résumé, Mme la duchesse d'Orléans est un type étrange, qui s'impose,
+bon gré malgré, à l'attention. Chez elle on trouve, à côté de grands
+travers, de la droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanité. Il
+y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de détails insignifiants,
+d'anecdotes plus ou moins exactes, de banalités et de commérages du monde,
+des pensées dignes d'un moraliste et des jugements frappés au coin de la
+sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale en termes cyniques; mais,
+si elle parle du mal, c'est pour le flétrir et en représenter les hontes.
+Si elle regarde trop le vice, elle a du moins le mérite de le voir tel
+qu'il est, de le détester d'une haine martiale, agressive,
+irréconciliable, et de le stigmatiser avec des accents que leur trivialité
+même rend peut-être plus saisissants.
+
+
+
+
+XI
+
+
+MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE
+
+
+Écrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour des vérités toutes les
+inventions de la malveillance ou de la haine, dire avec Beaumarchais:
+«Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose,» rapetisser ce
+qui est grand, dénaturer ce qui est noble, obscurcir ce qui brille, telle
+est la tactique des ennemis jurés de nos traditions et de nos gloires, tel
+est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer de nos annales
+toutes les figures grandioses ou majestueuses. L'école révolutionnaire
+dont ils sont les adeptes a déjà sapé l'édifice; elle a contribué à
+détruire la chose indispensable aux sociétés bien organisées: le respect;
+elle a changé les livres en libelles, les jugements en invectives, les
+portraits en caricatures; elle s'est accordée avec cette littérature
+essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique, pour travestir
+les personnes et les choses, pour répandre dans le public une foule
+d'exagérations ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et
+dans les idées, qui bouleversent les notions de la justice et du bon sens.
+Un des hommes dont cette école a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce
+qu'il fut le représentant ou, pour mieux dire, le symbole du principe
+d'autorité.
+
+Elle s'est fatiguée de l'entendre appeler le Grand, comme l'Athénien qui
+se lassait d'entendre appeler Aristide le Juste. Elle a cru que, par son
+souffle, elle pourrait éteindre les rayons du soleil royal. Un potentat
+affaibli mené en lisière par une vieille dévote intrigante, voilà l'image
+qu'elle a voulu tracer, voilà les traits sous lesquels on aurait la
+prétention de faire passer à la postérité celui qui resta jusqu'à la
+dernière heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait été toute sa vie:
+le type par excellence du souverain. Déshonorer Louis XIV dans la femme
+qu'il choisit comme compagne de son âge mûr et de ses vieux jours, tel a
+été, tel est encore l'objectif des écrivains de cette école.
+
+Ils ont appuyé leurs jugements sur ceux de la princesse Palatine, dont
+nous avons essayé de retracer la physionomie, et sur ceux d'un autre
+témoin tout aussi récusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne devrait
+pourtant pas oublier que ce bouillant duc et pair, qui parlait souvent
+comme Philinte, s'il pensait toujours comme Alceste, avait du moins la
+bonne foi de dire lui-même:
+
+«Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas
+d'impartialité; je le ferais vainement.»
+
+Il s'indignait de n'être rien dans ce gouvernement où plus d'un homme
+médiocre avait réussi à capter la faveur du souverain. Être condamné à
+l'existence désoeuvrée de courtisan, vivre dans les antichambres, sur les
+escaliers, dans les jardins ou dans les cours de Versailles et des autres
+résidences royales, c'était pour sa vanité un sujet d'aigreur et de
+mécontentement. Il s'en prenait donc à Louis XIV d'abord, et ensuite à la
+femme qu'il considérait comme l'inspiratrice de tous ses choix. Mais ce
+n'est que dans ses Mémoires, écrits clandestinement, enfermés sous une
+triple serrure, qu'il osait se livrer à ses colères. Devant le roi, il
+était le respect, la docilité mêmes. Après s'être beaucoup remué à propos
+d'une certaine quête, qui avait fait l'objet d'un litige entre les
+princesses et les duchesses, il disait humblement au roi que, pour lui
+plaire, il aurait quêté dans un plat, comme un marguillier de village. Il
+ajoutait que Louis XIV était, «comme roi et comme bienfaiteur de tous les
+ducs, despotiquement le maître de leurs dignités, de les abaisser, de les
+élever, d'en faire comme une chose sienne et absolument dans sa main.» Il
+n'était pas plus fier en présence de «la créole», qu'il traite dans ses
+Mémoires de «veuve à l'aumône d'un poète cul-de-jatte». Il s'efforça même
+de la mettre dans ses intérêts d'ambition et d'obtenir, par elle, une
+charge de capitaine des gardes. Mais, furieux de n'être point arrivé aux
+plus grandes positions de l'État, il s'est donné le plaisir d'une
+vengeance posthume, en représentant Mme de Maintenon sous les couleurs les
+plus odieuses. Suppléant par l'imagination à l'insuffisance des preuves,
+il en a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vécu du plaisir dans sa
+jeunesse, et de l'intrigue dans son âge mûr.
+
+Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.
+
+Il la fait naître en Amérique, tandis qu'elle naquît à Niort. Il admet à
+peine que son père fut gentilhomme, bien qu'elle eût une noblesse
+absolument incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus de
+fondement.
+
+Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, si l'on ne cesse
+d'admirer ce style qui rappelle tour à tour la hardiesse de Bossuet, le
+coloris de La Bruyère, l'allure de Mme de Sévigné, en revanche, plus on
+étudie sérieusement la cour de Louis XIV, plus on reconnaît que les fameux
+Mémoires sont remplis d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage
+critique sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Chéruel a bien raison de dire:
+«L'observation de Saint-Simon est fine, sagace, pénétrante pour sonder les
+replis des coeurs des courtisans; mais elle manque d'étendue et de
+grandeur. A la cour, son horizon est borné. Tout ce qui le dépasse ne lui
+présente que des traits vagues et confus. En lui accordant la perspicacité
+de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialité du juge[1].» A
+l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique maîtresse de la France,
+l'omnipotente sultane, la _pantocrate_, comme disait la princesse Palatine
+dans son jargon bizarre. Il retrace, avec force détails, «son incroyable
+succès, l'entière confiance, la rare dépendance, la toute-puissance,
+l'adoration publique, presque universelle, les ministres, les généraux
+d'armée, la famille royale à ses pieds, tout bon et tout bien par elle,
+tout réprouvé sans elle: les hommes, les affaires, les choses, les choix,
+les justices, les grâces, la religion, tout sans exception en sa main,
+et le roi et l'État ses victimes.»
+
+[Note 1: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_, par M.
+Chéruel.]
+
+Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours resté le maître, et c'est lui
+qui a tracé les grandes lignes politiques du règne. Mme de Maintenon a pu
+lui donner des conseils, mais c'est lui qui décidait en dernier ressort.
+
+Chose digne de remarque: cette femme, à qui l'on voudrait maintenant
+reprocher une immixtion tracassière dans toutes choses, était accusée par
+les hommes les plus éminents de se tenir à l'écart. Fénelon lui écrivait:
+«On dit que vous vous mêlez trop peu des affaires. Votre esprit en est
+plus capable que vous ne pensez. Vous vous défiez peut-être un peu trop de
+vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions
+contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie.»
+Que Mme de Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, cela ne
+paraît pas contestable; mais qu'elle ait, à elle seule, fait marcher tous
+les ministères, c'est là une pure invention. Elle était sincère,
+croyons-nous, quand elle écrivait à Mme des Ursins: «De quelque façon que
+les choses tournent, je vous conjure, madame, de me regarder comme une
+personne incapable d'affaires, qui en a entendu parler trop tard pour y
+être habile, et qui les hait encore plus qu'elle ne les ignore.... On ne
+veut pas que je m'en mêle, et je ne veux pas m'en mêler. On ne se cache
+point de moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis très souvent mal
+avertie.»
+
+Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le roi travaillait avec
+l'un ou l'autre de ses ministres, Mme de Maintenon ne prenait timidement
+la parole que lorsqu'elle y était formellement invitée. Son attitude à
+l'égard de Louis XIV était toujours celle du respect. Le roi lui disait,
+il est vrai:
+
+«On appelle les papes Votre Sainteté, les rois Votre Majesté. Vous,
+madame, il faut vous appeler Votre Solidité.»
+
+Mais cet éloge ne tournait pas la tête à une femme raisonnable et si
+mesurée.
+
+En résumé, que reproche-t-on surtout à Louis XIV? Ses guerres, sa passion
+pour le luxe, son fanatisme religieux. En quoi cette triple accusation
+peut-elle peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser à la guerre,
+elle ne cesse de faire les voeux les plus ardents pour la paix:
+
+«Je ne respire qu'après la paix, écrit-elle en 1684; je ne donnerai jamais
+au roi des conseils désavantageux à sa gloire; mais si j'étais crue, on
+serait moins ébloui de cet éclat d'une victoire, et l'on songerait plus
+sérieusement à son salut, mais ce n'est pas à moi à gouverner l'État; je
+demande tous les jours à Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le
+maître, et qu'il fasse connaître la vérité.»
+
+M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue pourtant qu'elle
+regretta profondément la guerre de la succession d'Espagne. Il dit que
+«les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le maladif
+Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans l'épouvantable
+aventure qui allait tout engloutir.... De même qu'elle se laissa arracher
+son avis écrit pour la révocation de l'édit de Nantes, elle céda, se
+soumit pour la succession[1]».
+
+[Note 1: Michelet, _Louis XV et le duc de Bourgogne_.]
+
+Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant elle-même avec une
+extrême simplicité, elle cherchait à détourner Louis XIV des constructions
+fastueuses et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au dire de
+Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes oeuvres, on l'entendait se
+reprocher les modestes dépenses qu'elle faisait pour son propre compte.
+Attendant à la dernière extrémité pour se donner un habit, elle disait:
+
+«J'ôte cela aux pauvres. Ma place a bien des côtés fâcheux, mais elle me
+procure le plaisir de donner. Cependant, comme elle empêche que je manque
+de rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon nécessaire, toutes mes
+aumônes sont une espèce de luxe, bon et permis à la vérité, mais sans
+mérite.»
+
+Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien dans le faste de Louis
+XIV, non seulement elle ne cessa de le rappeler à la simplicité
+chrétienne, mais elle plaida sans cesse auprès de lui la cause du peuple,
+dont elle plaignait les misères et dont elle admirait la résignation. Ne
+se laissant jamais enivrer par l'encens qui brûlait à ses pieds, comme à
+ceux de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffées d'orgueil, ni cette soif de
+richesses, ni cette ardeur de domination qu'on rencontre dans la vie des
+favorites. Les pierreries, les riches étoffes, les meubles précieux, lui
+étaient indifférents. Même aux jours de sa jeunesse et de l'engouement
+qu'excitait sa beauté, elle avait eu surtout son esprit pour parure, et
+l'éclat extérieur ne l'avait jamais éblouie.
+
+Un autre grief formulé par certains historiens contre Mme de Maintenon,
+c'est la révocation de l'édit de Nantes. Ils attribuent la persécution au
+zèle hypocrite d'une dévotion étroite, uniquement inspirée par Mme de
+Maintenon. Or la révocation de l'édit de Nantes fut, pour ainsi dire,
+imposée au roi par l'opinion publique. Ainsi que l'a fait remarquer M.
+Théophile Lavallée, les réformés gardaient en face du gouvernement un air
+d'enfants disgraciés, en face des catholiques un air d'ennemis dédaigneux;
+ils persistaient dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance
+avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. «La France, a dit M.
+Michelet, sentait une Hollande en son sein qui se réjouissait des succès
+de l'autre[2].»
+
+[Note 1: Lavallée, _Histoire des Français_.]
+[Note 2: Michelet, _Précis sur l'Histoire moderne_.]
+
+Ramener les dissidents à l'unité était chez Louis XIV une idée fixe. Ce
+devait être, comme on disait alors, le digne ouvrage et le propre
+caractère de son règne. Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi,
+avaient sollicité la révocation avec instance. Quand le décret parut, ce
+fut une explosion d'enthousiasme. Le chancelier Le Tellier, entonnant le
+cantique du vieillard Siméon, mourait en disant qu'il ne lui restait plus
+rien à désirer, après ce dernier acte de son long ministère.
+
+Bossuet en arrivait à des transports lyriques: «Ne laissons pas de publier
+ce miracle de nos jours. Faisons-en passer le récit aux siècles futurs.
+Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église....
+Touchés de tant de merveilles, épanchons nos coeurs sur la piété de Louis;
+poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau
+Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Charlemagne, ce que les
+six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine:
+«Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques»[1]
+
+[Note 1: Bossuet, _Oraison funèbre de Michel Le Tellier_.]
+
+
+Saint-Simon, qui blâme la révocation avec tant d'éloquence, avoue que
+Louis XIV était convaincu qu'il faisait une chose sainte:
+
+«Le monarque ne s'était jamais cru si grand devant les hommes ni si avancé
+devant Dieu dans la réparation de ses péchés et le scandale de sa vie. Il
+n'entendait que des éloges.» Les laïques n'applaudissaient pas moins que
+le clergé. Mme de Sévigné écrivait, le 8 octobre 1685: «Jamais aucun roi
+n'a fait et ne fera rien de si mémorable.» Rollin, La Fontaine, La
+Bruyère, ne se montraient pas moins enthousiastes que Massillon et
+Fléchier. Ces vers de Mme Deshoulières reflétaient l'opinion générale:
+
+ Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,
+ Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.
+ De quelques grands noms qu'on te nomme,
+ On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.
+
+Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entraîner par le sentiment unanime
+du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative.
+Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit:
+
+«On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la révocation de l'édit
+de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point.»
+
+Au sujet des abjurations qui n'étaient pas sincères, elle écrivait, le 4
+septembre 1687: «Je suis indignée contre de pareilles conversions: l'état
+de ceux qui abjurent sans être véritablement catholiques est infâme.» On
+lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon, en
+désirant de tout son coeur la réunion des huguenots à l'Église, aurait
+voulu que ce fût plutôt par la voie de la persuasion et de la douceur que
+par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zèle,
+aurait voulu la voir plus animée qu'elle ne lui paraissait, et lui disait,
+à cause de cela: «Je crains, madame, que le ménagement que vous voudriez
+que l'on eût pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prévention
+pour votre ancienne religion.»
+
+Fénelon lui-même, représenté comme l'apôtre de la tolérance, approuvait en
+principe la révocation de l'édit de Nantes:
+
+«Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance intérieure de ses
+sujets sur la religion, il peut empêcher l'exercice public ou la
+profession d'opinions ou cérémonies qui troubleraient la paix de la
+république par la diversité et la multiplicité des sectes.»
+
+Tel est également l'avis de Mme de Maintenon; mais les écrivains
+protestants eux-mêmes ont reconnu qu'elle blâmait l'emploi de la force.
+L'historien des réfugiés français dans le Brandebourg le dit:
+
+«Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on
+usa; elle abhorrait les persécutions, et on lui cachait celles qu'on se
+permettait.»
+
+Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas étrangers à la déclaration
+du 13 décembre 1698, qui, tout en maintenant la révocation de l'édit de
+Nantes, fonda une tolérance de fait qui dura jusqu'à la fin du règne.
+Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossière de ceux qui
+voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la
+tolérance. Luther prêchait l'extermination des anabaptistes. Calvin
+faisait supplicier pour hérésie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin
+Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'égalent pas
+celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises
+étaient d'une sévérité draconienne; tout prêtre catholique résidant en
+Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrassé le culte anglican,
+était passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous
+faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
+protestant représentait le principe de la tolérance religieuse!
+
+En résumé, qu'il s'agisse soit de la révocation de l'édit de Nantes, soit
+de tout autre acte du grand règne, Mme de Maintenon n'a pas joué le rôle
+odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue
+dans les limites de l'influence légitime qu'une femme dévouée et
+intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent
+trompée, elle s'est trompée de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est
+pas la dévote méchante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains
+écrivains imaginent; c'est une femme pieuse et sensée, animée de nobles
+intentions, aimant sincèrement la France, sympathisant, du fond du coeur,
+avec les souffrances du peuple, détestant la guerre, ayant le respect du
+droit et de la justice, austère dans ses goûts, modérée dans ses opinions,
+irréprochable dans sa conduite.
+
+Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands
+seigneurs véritablement religieux, M. Michelet a dit:
+
+«Regardons cette petite société comme un couvent au milieu de la cour,
+couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la cour
+convertie. Ce qui est beau, très beau dans ce parti, ce qui en fait
+l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels ennemis. La
+fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
+de Béthune-Charost, par un effort chrétien, devient l'amie, presque la
+soeur des trois filles du persécuteur de son père.»
+
+Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque
+matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son âme, cette
+prière composée par elle:
+
+«Seigneur, donnez-moi de réjouir le roi, de le consoler, de l'encourager,
+de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne
+lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
+n'aurait le courage de lui dire.»
+
+Non, une pareille piété n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis
+XIV était de bonne foi, quand elle disait à Mme de Glapion:
+
+«Je voudrais mourir avant le roi, j'irais à Dieu, je me jetterais aux
+pieds de son trône, je lui offrirais les voeux d'une âme qu'il aurait
+rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumières, plus
+d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'état des provinces,
+plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour
+l'abus qu'on fait de son autorité, et Dieu exaucerait mes prières.»
+
+
+
+
+XII
+
+
+LES LETTRES DE MME DE MAINTENON
+
+
+Au début, Louis XIV n'aimait pas la femme destinée à devenir l'affection
+la plus sérieuse et la plus durable de sa vie. «Le roi ne me goûtait pas,
+a-t-elle écrit elle-même, et il eut assez longtemps de l'éloignement pour
+moi; il me craignait sur le pied de bel esprit.»
+
+Comment Louis XIV passa-t-il de la répulsion à la sympathie, de la
+défiance à la confiance, de la prévention à l'admiration? En voyant de
+près des qualités morales qu'il n'avait pas distinguées de loin. Le même
+fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui,
+ayant à parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contentés de notions
+superficielles et ont soumis à une véritable analyse sa vie et son
+caractère. Quand M. Théophile Lavallée fit paraître son _Histoire des
+Français_, il y peignit Mme de Maintenon d'une manière très sévère. Il
+l'accusait «de la sécheresse de coeur la plus complète», d'un «esprit de
+dévotion étroite et d'intrigue mesquine». Il lui reprochait d'avoir
+inspiré à Louis XIV des entreprises funestes, de très mauvais choix.
+
+«Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obséda de gens médiocres et
+serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux désastres
+de la fin du règne.»
+
+Quelques années plus tard, M. Lavallée, mieux éclairé, disait dans sa
+belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon ne
+donna à Louis XIV que des conseils salutaires, désintéressés, utiles à
+l'État et au soulagement du peuple.» Que s'était-il donc passé entre la
+publication des deux ouvrages? L'auteur avait étudié. Après de patientes
+recherches, il était parvenu à recueillir les lettres et les écrits de Mme
+de Maintenon. Grâce aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy,
+de Cambacérès, de MM. Feuillet de Conches, Montmerqué, de Chevry, Honoré
+Bonhomme, il avait pu accroître les trésors des archives de Saint-Cyr et
+faire enfin une oeuvre d'un puissant intérêt.
+
+
+Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus écrit.
+Ses Lettres, si elle n'en avait pas détruit un grand nombre, formeraient
+toute une bibliothèque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient
+quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute
+n'ont pas été conservées. Mme de Maintenon, toujours prudente, brûla sa
+correspondance avec Louis XIV, son époux; avec Mme de Montchevreuil, sa
+plus intime amie; avec l'évêque de Chartres, son directeur. Les lettres de
+sa jeunesse sont très rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui
+réservait. Le recueil de M. Lavallée, forcément incomplet, n'en est pas
+moins un monument historique d'une très haute valeur. Deux volumes de
+lettres et d'entretiens sur l'éducation des filles, deux autres de lettres
+historiques et édifiantes adressées aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
+de correspondance générale, un de conversations et proverbes, un autre
+d'écrits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de
+Caylus, les Mémoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel
+est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumière une figure
+éminemment curieuse à étudier.
+
+Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait, à côté de
+beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes.
+Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des
+suppressions. Au moyen de pièces fabriquées, on avait inséré des phrases à
+effet, des réflexions piquantes, des maximes à la mode au XVIIIe siècle.
+M. Lavallée a trouvé moyen de séparer le bon grain de l'ivraie. Passant le
+recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu à
+rétablir le texte des lettres vraies et à prouver le caractère apocryphe
+de celles qui étaient fausses. Comme les vrais connaisseurs en
+autographes, il se défiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs
+sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se
+mettent à inventer un document, ils veulent que leur invention produise
+une impression saisissante.
+
+La correspondance des personnages célèbres est en général beaucoup plus
+simple, beaucoup moins apprêtée que les prétendus autographes qu'on leur
+attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres où se trouvent soit
+des portraits achevés, soit des jugements profonds, soit des prédictions
+historiques. C'est là souvent un signe de falsification, et, plus on est
+frappé par un autographe, plus il faut étudier avec soin sa provenance.
+
+Les lettres de Mme de Maintenon méritaient la peine qu'on a prise pour en
+établir d'une manière exacte les dates et l'authenticité. L'historien de
+Mme de Sévigné, le baron Walckenaër, les place, sans hésiter, au premier
+rang.
+
+«Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style épistolaire un modèle plus
+achevé que Mme de Sévigné. Presque toujours celle-ci n'écrit que pour le
+besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime,
+afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a
+toujours en écrivant un objet distinct et déterminé. La clarté, la
+mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la finesse des réflexions,
+lui font agréablement atteindre le but où elle vise. Sa marche est droite
+et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'écarter
+ni à droite, ni à gauche[1].»
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné, sa vie et ses écrits_.]
+
+Tel était également l'avis de Napoléon Ier. Il préférait de beaucoup les
+lettres de Mme de Maintenon à celles de Mme de Sévigné, qui étaient, selon
+lui, «des oeufs à la neige, dont on peut se rassasier sans se charger
+l'estomac.» En citant la préférence de Napoléon, M. Désiré Nisard fait ses
+réserves. «Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit
+l'éminent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne
+sais quoi de plus sensé, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas
+ébloui de la mobilité féminine, et le naturel en plaît davantage, parce
+qu'il vient plutôt de la raison qui dédaigne les gentillesses sans se
+priver des vraies grâces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais où
+le sujet manque, ces lettres sont courtes, sèches, sans épanchements[2].»
+
+[Note 2: M. Désiré Nisard, _Histoire de la littérature française_.]
+
+Si Mme de Maintenon avait eu des préoccupations littéraires, si elle
+s'était imaginé qu'elle écrivait pour la postérité, elle aurait rédigé des
+lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni
+recherche, ni prétention. Elle écrit pour édifier, pour convertir, pour
+consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux
+demoiselles de Saint-Cyr ne dépassent pas cette pieuse ambition. Très
+souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-même. Tout en filant
+ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de
+secrétaires: à Mlle de Loubert ou à Mlle de Saint-Étienne, à Mlle d'Osmond
+ou à Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on
+retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualités de style, cette
+sobriété, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le
+mot et l'idée, qui font l'admiration des meilleurs juges.
+
+Les deux femmes du XVIIe siècle dont les lettres sont le plus célèbres:
+Mme de Sévigné et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
+d'estime et de sympathie. «Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron,
+écrivait Mme de Sévigné dès 1672; elle a l'esprit aimable et
+merveilleusement droit.» On se figure facilement ce que devait être la
+conversation de ces deux femmes, si supérieures, si instruites, si
+spirituelles, et qui, avec des qualités différentes, se complétaient, pour
+ainsi dire, l'une par l'autre.
+
+Mme de Sévigné, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnête, mais
+à l'humeur libre et hardie, éblouissante Célimène, soeur de Molière, comme
+dit Sainte-Beuve, femme vive de caractère, de parole et de plume, justifie
+ce que lui disait son amie Mme de La Fayette:
+
+«Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits
+pour vous. Votre présence augmente les divertissements, et les
+divertissements augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin
+La joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus
+contraire qu'à qui que ce soit.»
+
+Son image, étincelante comme son esprit, nous apparaît au milieu de ces
+fêtes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne.
+
+«Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits
+rebattus et brochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs,
+embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et
+gens roués; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans
+réponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilités sans
+savoir à qui l'on parle; les pieds entortillés dans les queues.»
+
+Mme de Sévigné, dont les lettres passent de main en main dans les salons
+et les châteaux, écrit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-même: «Mon
+style est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour
+pouvoir s'en accommoder[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 23 décembre 1671.]
+
+Mais cela ne l'empêche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle
+laisse «trotter sa plume, la bride sur le cou»; quand elle donne avec
+plaisir à sa fille «le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur
+de son esprit, de sa tête, de ses yeux, de sa plume, de son écritoire», et
+que «le reste va comme il peut», elle sait très bien que la société
+raffole de ce style, où toutes les grâces et toutes les merveilles du
+grand siècle se reflètent comme dans un miroir. Ses lettres sont des
+modèles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe
+siècle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporté la palme dans
+ce genre de littérature où il faut tant d'esprit. Mme Émile de Girardin a
+été la Sévigné de notre époque.
+
+Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer à cette
+gloire toute mondaine. Loin de viser à l'effet, elle atténue
+volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'éclat de ses
+regards, elle modère son style et tempère son esprit. Elle sacrifie les
+qualités brillantes aux qualités solides; trop d'imagination, trop de
+verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux hôtels d'Albret
+ou de Richelieu; on ne doit point parler à des religieuses comme à des
+précieuses.
+
+L'enjouement, la verve gauloise, la gaieté de bon aloi, sont du côté de
+Mme de Sévigné; l'expérience, la raison, la profondeur, sont du côté de
+Mme de Maintenon. L'une rit à gorge déployée; l'autre sourit à peine.
+L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'à
+la naïveté, des extases en présence des rayons de l'astre royal; l'autre
+ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni
+par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop près et de trop haut
+les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le néant, et ses
+conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sévigné a
+bien aussi parfois des atteintes de mélancolie; mais le nuage passe vite,
+et l'on se retrouve en plein soleil. La gaieté, gaieté franche,
+communicative, rayonnante, fait le fond du caractère de cette femme
+spirituelle, séduisante, amusante. Mme de Sévigné, brille par
+l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse éblouir,
+enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagère les
+splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est
+plus femme; l'autre est plus matrone.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN
+
+
+C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a péché par
+orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait été
+la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humiliée. Ne
+pouvant s'habituer à sa déchéance, elle resta près de onze ans à la cour,
+bien qu'elle fût devenue à charge au roi et à elle-même. «On disait
+qu'elle était comme ces âmes malheureuses qui reviennent dans les lieux
+qu'elles ont habités expier leurs fautes[1].» Malgré la demi-conversion de
+cette fière Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colère et
+d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le curé
+de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister à une réunion de
+charité:
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+«Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est
+merveilleusement parée pour votre oraison funèbre?»
+
+Le roi continuait à voir Mme de Montespan. Chaque jour, après la messe, il
+allait passer quelques instants près d'elle, mais comme par acquit de
+conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du passé,
+ni abandon, ni confiance, ni amitié. Aussi, dans cette cour naguère encore
+remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment
+ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser
+s'accomplir, souvent dès ce monde, la vengeance de Dieu.
+
+Après s'être longtemps cramponnée aux épaves de sa fortune et de sa
+beauté, comme un naufragé aux débris du navire, Mme de Montespan se décida
+enfin à la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que
+son parti était bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles
+pour toujours. Un mois après, Dangeau écrivait:
+
+«Mme de Montespan a été quelques jours à Clagny, et s'en est retournée à
+Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renoncé à la cour, qu'elle
+verra le roi quelquefois, et qu'à la vérité on s'est un peu hâté de faire
+démeubler son appartement.»
+
+L'ancienne favorite avait été prise au mot. Son logement au château de
+Versailles était désormais occupé par le duc du Maine; elle ne devait plus
+y revenir. Elle vécut alternativement à l'abbaye de Fontevrault, dont sa
+soeur était abbesse; aux eaux de Bourbon, où elle allait tous les étés; au
+château d'Oiron, qu'elle avait acheté, et au couvent de Saint-Joseph,
+situé à Paris, sur l'emplacement actuel du ministère de la Guerre. C'est
+dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considérables de
+la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien.
+
+«Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait à chacun comme
+une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas même à Monsieur,
+ni à Madame, ni à la Grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de Condé.»
+
+Au château d'Oiron, il y avait une chambre superbement meublée où le roi
+ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi.
+
+Peu à peu les pensées sérieuses succédèrent aux idées de vanité ou de
+rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La pénitente en arriva non
+seulement aux remords, mais aux macérations, aux jeûnes, aux cilices.
+Cette femme, jadis si raffinée, si élégante, s'astreignit à ne porter que
+des chemises de la toile la plus dure, à mettre une ceinture et des
+jarretières hérissées de pointes de fer. Elle en vint à donner tout ce
+qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par
+jour à des ouvrages grossiers.
+
+A côté de son château, elle fonda un hospice dont elle était plutôt la
+servante que la supérieure; elle soignait les malades et pansait leurs
+plaies. Comme le dit M. Pierre Clément dans la belle étude qu'il lui a
+consacrée, le scandale avait été grand; mais, de la part d'une si
+orgueilleuse nature, le repentir et l'humilité doublaient en quelque sorte
+de valeur. Elle se résigna, sur l'ordre de son confesseur, à l'acte qui
+lui coûtait le plus: elle demanda pardon à son mari dans une lettre où, se
+servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec
+lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle résidence qu'il
+voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne répondit pas.
+
+Saint-Simon prétend que Mme de Montespan, dans les dernières années de sa
+vie, était tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payait
+plusieurs femmes dont l'emploi unique était de la veiller.
+
+«Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies
+dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'à toutes les fois
+qu'elle se réveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
+pour se rassurer contre leur assoupissement.»
+
+J'ai peine à croire à l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de
+Montespan était trop fière pour montrer une telle pusillanimité. De l'aveu
+même de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignité.
+
+Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle
+n'était pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une
+fin prochaine. Dans cette prévision, elle paya deux ans d'avance toutes
+les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumônes habituelles. A peine
+arrivée à Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut
+en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre.
+
+«Mon Père, dit-elle au capucin qui l'assistait à l'heure suprême,
+exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez.»
+
+Après avoir appelé autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon
+des scandales qu'elle avait causés, et remercia Dieu de ce qu'il
+permettait qu'elle mourût dans un lieu où elle se trouvait éloignée de
+tous, même de ses enfants.
+
+Quand elle eut rendu l'âme, son corps fut «l'apprentissage du chirurgien
+d'un intendant de je ne sais où, qui se trouva à Bourbon et qui voulut
+l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]». La mort d'une femme qui,
+pendant plus de trente ans, de 1660 à 1691, avait joué un si grand rôle à
+la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la
+considérait comme morte. Dangeau se contenta d'écrire dans son journal:
+«Samedi, 28 mai 1707, à Marly: Avant que le roi partît pour la chasse, on
+apprit que Mme de Montespan était morte à Bourbon, hier, à 3 heures du
+matin. Le roi, après avoir couru le cerf, s'est promené dans les jardins
+jusqu'à la nuit.»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.]
+
+Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux
+duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mère;
+d'Antin se couvrit de vêtements noirs; mais il était trop bon courtisan
+pour être triste, quand le roi ne l'était point. Peu de jours après, il
+recevait magnifiquement son souverain à Petit-Bourg et faisait disparaître
+en une nuit une allée de marronniers qui n'était pas du goût du maître.
+Quant à Mme de Montespan, l'on ne prononçait même plus son nom. Voilà le
+monde. C'est bien la peine de l'aimer.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+LA DUCHESSE DE BOURGOGNE
+
+
+Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait
+d'arriver en France. Cette enfant, c'était la fille du duc de Savoie,
+Victor-Amédée II, Marie-Adélaïde, la future duchesse de Bourgogne. Le
+dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis était en fête. Les cloches
+sonnaient à grande volée. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau,
+venait à la rencontre de la jeune princesse destinée à épouser son
+petit-fils, et tous les yeux étaient fixés sur cette première entrevue
+entre elle et le Roi-Soleil. Il la reçut au moment où elle descendait de
+voiture, et dit à Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:
+
+«Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?»
+
+Dès le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction
+de ses manières, sa gentillesse naturelle, ses petites réponses pleines de
+grâce et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa
+la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement où
+elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau
+prit la liberté de lui demander s'il était content de la princesse:
+
+«Je le suis trop, j'ai peine à contenir ma joie.»
+
+Puis, se tournant du côtê de Monsieur:
+
+«Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mère pût être ici quelques
+instants pour être témoin de la joie que nous avons.»
+
+Il écrivit ensuite à Mme de Maintenon:
+
+«Elle m'a laissé parler le premier, et après elle m'a fort bien répondu,
+mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa
+chambre à travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en
+approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces
+lumières avec grâce et modestie. Elle a la meilleure grâce et la plus
+belle taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de même,
+des yeux très vifs et très beaux, des paupières noires et admirables, le
+teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux
+cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantité.... Elle n'a
+manqué à rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire.»
+
+Marie-Adélaïde était, par sa mère, la petite-fille de cette belle
+Henriette d'Angleterre dont l'oraison funèbre de Bossuet a immortalisé la
+vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse
+tant regrettée, et sa présence à Versailles y ramenait l'entrain et la
+joie des beaux jours. On l'installa, dès son arrivée, dans la chambre
+autrefois occupée par la reine, puis par la dauphine de Bavière[1].
+
+[Note: Salle no 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+
+Le roi lui fit présent de la belle ménagerie de Versailles qui faisait
+face au palais de Trianon. Aucun grand-père n'était plus tendre, plus
+affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingéniait à lui trouver des
+amusements et des récréations. Madame (la princesse Palatine) écrivait, le
+8 novembre 1696: «Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse
+d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joué avant-hier à colin-maillard
+avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti,
+Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joué hier.»
+
+Mme de Maintenon fut naturellement chargée d'achever l'éducation de la
+jeune princesse. La première fois qu'elle la mena à Saint-Cyr, elle la fit
+recevoir avec un grand cérémonial: la supérieure la complimenta; la
+communauté, en longs manteaux, l'attendait à la porte de clôture; toutes
+les demoiselles étaient rangées en haie sur son passage jusqu'à l'église;
+des petites filles de son âge lui récitèrent un dialogue assaisonné de
+louanges délicates. La princesse ravie demanda à revenir. Alors Mme de
+Maintenon la conduisit régulièrement à Saint-Cyr, deux ou trois fois la
+semaine, pour y passer des journées entières et y suivre les cours de la
+classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'étiquette. Marie-Adélaïde portait
+le même habit que les élèves et se faisait appeler Mlle de Lastic.
+
+«Elle était bonne, affable, gracieuse à tout le monde, s'occupant avec les
+dames des différents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages,
+de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la
+maison, même au silence; courant et se récréant avec les _rouges_ dans les
+grandes allées du jardin; allant avec elles au choeur, à confesse, au
+catéchisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et
+faisait les honneurs de la maison à quelque illustre visiteuse,
+principalement à la reine d'Angleterre[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr._]
+
+Louis XIV, charmé de la princesse, décida qu'elle se marierait le jour
+même où elle aurait douze ans. Elle épousa, le 7 décembre 1697, Louis de
+France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fiancé était en
+manteau noir brodé d'or, pourpoint blanc à boutons de diamant; le manteau
+était doublé de satin rose. La fiancée avait une robe et une jupe de
+dessous en drap d'argent avec bordure de pierres précieuses. Les diamants
+qu'elle portait étaient ceux de la couronne. La bénédiction nuptiale fut
+donnée aux jeunes époux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de
+Versailles. Après la messe, il y eut un grand festin de la maison royale
+dans la pièce désignée sous le nom d'antichambre de l'appartement de la
+reine[1].
+
+[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Musée_.]
+
+Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], à un feu d'artifice
+tiré au bout de la pièce d'eau des Suisses, puis à un souper servi, comme
+le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine.
+
+[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.]
+
+Le 11 décembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des
+pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les
+girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour
+déployât un grand luxe, et lui-même, qui depuis longtemps ne portait plus
+que des habits fort simples, en avait endossé de superbes. Ce fut à qui se
+surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent à
+peine. Le roi, qui avait encouragé toutes ces dépenses, n'en dit pas moins
+qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se
+laisser ruiner par les habits de leurs femmes.
+
+Deux jours après son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de
+cérémonie à ses amies de Saint-Cyr. Elle était tout en blanc, et sa robe
+avait une broderie d'argent si épaisse, qu'à peine pouvait-elle la porter.
+La communauté reçut la princesse en grande pompe, et la conduisit à
+l'église, où l'on chanta des hymnes.
+
+En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme séduisante entre
+toutes et indispensable à la cour. Sans elle les fleurs seraient moins
+belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grâce à son
+charme séducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait à un
+fastueux couvent, tout s'éclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle
+aime sincèrement Louis XIV. On n'approche pas sans émotion de cet homme
+exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot
+n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable
+qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la
+jeune princesse est sincère. Reconnaissante et flattée des bontés qu'il
+lui témoigne, elle le vénère comme le représentant le plus glorieux du
+droit divin, et tout en le vénérant elle l'amuse. Elle lui saute au cou à
+toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de
+badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa présence.
+C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de fêtes. Suivie
+par un cortège de jeunes femmes, la princesse aime à monter en gondole sur
+le grand canal du parc de Versailles, et à y rester plusieurs heures de la
+nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comédies,
+sérénades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on
+organise chaque jour une nouvelle distraction.
+
+Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette
+cour dont elle est l'ornement, l'espérance. Il faut qu'elle déride le
+monarque lassé de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon
+génie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la
+grande galerie, se reflètent ses toilettes splendides, ses parures
+éblouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une
+Armide, dans les forêts comme une nymphe, sur l'eau comme une sirène.
+
+Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait
+en pied de la princesse. Elle est debout, habillée d'une robe de drap
+d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une
+femme vêtue à la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelisé.
+Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont posées des fleurs.
+On aperçoit dans le fond du tableau un jardin et un piédestal, sur lequel
+on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien
+fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le
+sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un poète,
+quand il décrit les charmes de la princesse: «ses yeux les plus parlants
+et les plus beaux du monde, son port de tête galant, gracieux et
+majestueux, son sourire expressif, sa marche de déesse sur les nues.» Il
+n'admire pas moins ses qualités morales, tout en lui trouvant des défauts.
+Il se plaît à reconnaître qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une
+sage mesure, compatissante, peinée de causer le moindre ennui, pleine
+d'égards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour
+son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une
+amie, elle est l'âme de la cour dont elle est adorée. «Tout manque à
+chacun dans son absence, tout est rempli par sa présence, son extrême
+faveur la fait infiniment compter, et ses manières lui attachent tous les
+coeurs.»
+
+[Note 1: Salle N° 118 de la _Notice du Musée._]
+
+Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas
+certaines inconséquences, que la malice exploite en les exagérant.
+Entourée d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent légères et
+malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut être plus d'une fois atteinte
+par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi
+bien que contre les simples particulières. La duchesse ne se faisait pas
+d'illusion à cet égard et s'en montrait affligée.
+
+D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en
+apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amédée s'était brouillé avec la
+France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La
+duchesse de Bourgogne était obligée de refouler dans le fond de son coeur
+ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les
+cacher, plus ils étaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la
+route de Piémont sa mère, sa grand'mère infirme, ses frères malades et le
+duc, son père, menacé d'une ruine complète! Le 21 juin 1706, elle écrivait
+à sa grand'mère, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:
+
+[Note 1: Voir l'intéressante correspondance de la duchesse de Bourgogne et
+de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiée, avec une
+très bonne préface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Lévy
+(1 vol.)]
+
+«Jugez dans quelle inquiétude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous
+aimant fort tendrement, et ayant toute l'amitié possible pour mon père, ma
+mère et mes frères. Je ne puis les voir dans une situation aussi
+malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse
+qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chère
+grand'mère, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce
+qui m'est le plus cher au monde.[1]»
+
+[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de
+Charles-Amédée de Savoie-Nemours et d'Élisabeth de Vendôme, épousa en 1665
+le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, père de Victor-Amédée II.]
+
+La duchesse de Bourgogne souffrait en même temps des désastres de ses deux
+patries, la Savoie et la France.
+
+«Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix,» disait Mme de
+Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr.
+
+La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les
+circonstances périlleuses où se trouvait le pays, «la dignité de la
+première femme de l'État, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les
+agitations d'une âme qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son
+âge.» L'heure des grandes tristesses était venue. Comme l'a très bien dit
+M. Capefigue: «Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est
+la vieillesse. Si la tête reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes
+flétrissent, les lauriers même prennent une teinte de grisaille. On vous
+respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets à plumes
+Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le
+jonc à pomme d'or n'est plus une façon de sceptre, mais un bâton qui
+soutient les jambes faibles et un corps voûté.» Pour la duchesse de
+Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait
+sincèrement.
+
+«Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine à concevoir que les princes
+agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez
+près pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche
+toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments
+réglés. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait à son père, et
+qu'elle était, dès l'âge de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et
+aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une
+tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir
+de près, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le
+grand âge de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle,
+que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi.»
+
+Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa
+perspicacité habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une
+affection sincère. C'est à cause de cela que, de son côté, il lui
+témoignait un attachement exceptionnel. Semblable à une rose qui
+s'épanouit dans un cimetière, la jeune et séduisante princesse charmait et
+consolait les tristes années du Grand Roi. C'était le dernier sourire de
+la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, hélas! la belle rose devait
+se flétrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer
+dans la nuit.
+
+Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne était
+dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des
+dames qui s'avisaient de la critiquer:
+
+«Elles auront à compter avec moi, et je serai leur reine.»
+
+«Hélas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne
+l'eût cru avec elle?»
+
+Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle était persuadée de sa
+fin prochaine. Madame s'exprime ainsi à ce sujet:
+
+«Un savant astrologue de Turin ayant tiré l'horoscope de Mme la dauphine,
+lui avait prédit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa
+vingt-septième année. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit à son
+époux:
+
+«Voici le temps qui approche où je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester
+sans femme à cause de votre rang et de votre dévotion. Dites-moi, je vous
+prie, qui épouserez-vous?»
+
+Il répondit:
+
+«J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si
+ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit
+jours, je vous suivrais au tombeau...»
+
+«Pendant que la dauphine était encore en bonne santé, fraîche et gaie,
+elle disait souvent: «Il faut bien que je me réjouisse, puisque je ne me
+réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette année.»
+
+«Je croyais que c'était une plaisanterie; mais la chose n'a été que trop
+réelle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en réchapperait point.»
+
+Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'améliorait. On
+aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort
+prématurée. La princesse Palatine l'avoue elle-même: «Ayant, dit-elle,
+assez d'esprit pour remarquer ses défauts, la dauphine ne pouvait que
+chercher à s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point
+d'exciter l'étonnement général. Elle a continué ainsi jusqu'à la fin.»
+
+Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la manière la plus touchante:
+«L'histoire nous offre de temps à autre des personnages séduisants qui
+attachent le lecteur jusqu'à l'affection... Souvent, la Providence les
+retire du monde dès leur jeunesse, ornés des charmes que le temps enlève
+et des espérances qu'elles auraient réalisées. La duchesse de Bourgogne
+fut une de ces gracieuses apparitions.»
+
+[Note 1: _Lettres inédites de la duchesse de Bourgogne_ précédées d'une
+courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de
+cinquante pages, imprimé à un petit nombre d'exemplaires.)]
+
+Atteinte d'un mal foudroyant, qui était, paraît-il, la rougeole, mais
+qu'on attribua au poison, la duchesse fut enlevée en quelques jours au roi
+dont elle était la consolation, à son époux dont elle était l'idole, à la
+cour dont elle était l'ornement, à la France dont elle était l'espoir.
+Elle mourut dans les sentiments les plus religieux.
+
+Ce fut à Versailles [1], le vendredi 12 février 1712, entre 8 et 9 heures
+du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque
+jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
+Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre à
+une femme tant aimée. Six jours après, il la suivait au tombeau.
+
+[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Musée._]
+[Note: 2: Louis XV naquit le 15 février 1710.]
+
+«La France, s'écrie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier châtiment.
+Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était pas
+digne; il était mûr déjà pour la bienheureuse éternité.»
+
+Le jour même de la mort du duc de Bourgogne, Madame écrivait: «Je suis
+tellement ébranlée que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce
+que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement pitié de
+nous, car la tristesse qui règne ici ne se peut décrire.»
+
+Saint-Simon prétend que la douleur causée à Louis XIV par la mort de la
+duchesse de Bourgogne fut «la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa
+vie». Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regretté profondément sa
+mère, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du
+chagrin dont il fut accablé lors de la mort de son fils unique, le grand
+dauphin: «J'ai vu le roi hier à 11 heures; il est en proie à une telle
+affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se dépite pas,
+il parle à tout le monde avec une tristesse résignée et donne ses ordres
+avec une grande fermeté; mais, à tout moment, les larmes lui viennent aux
+yeux, et il étouffe ses sanglots[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]
+
+Le 22 février 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent
+portés de Versailles à Saint-Denis sur un même chariot. Le 8 mars suivant,
+le dauphin, leur fils aîné, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques
+mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le père, la mère et le fils aîné
+disparurent. Trois dauphins étaient morts en moins d'un an.
+
+Ces événements, déjà horribles par eux-mêmes, s'assombrissaient encore par
+la fausse idée généralement répandue que le poison était la cause de fins
+si prématurées. Contre toute justice, on accusait de la manière la plus
+perfide le duc d'Orléans d'être l'auteur des crimes, et l'on essayait de
+faire entrer dans l'âme de Louis XIV cet abominable soupçon. Avec la
+duchesse de Bourgogne «s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes et
+toutes espèces de grâces... Si la cour subsista après elle, ce ne fut plus
+que pour Languir [1].»
+
+[Note 1: _Mémoires du duc de Saint-Simon._]
+
+Et cependant, sous le poids de tant d'épreuves, la grande âme de Louis XIV
+ne faiblit pas. «Au milieu des débris lugubres de son auguste maison,
+Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse postérité,
+et en un instant elle était effacée comme les caractères tracés sur le
+sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la
+gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible étincelle,
+sur le point même alors de s'éteindre... Il adore celui qui dispose des
+sceptres et des couronnes, et voit peut-être dans ces pertes domestiques
+la miséricorde qui expie, et qui achève d'effacer du livre des justices du
+Seigneur ses anciennes passions étrangères[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand._]
+
+La France tout entière fut plongée dans le désespoir. «Ce temps de
+désolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si
+profonde que, pendant la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
+qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2].»
+
+[Note 2: Voltaire, _Siècle de Louis XIV._]
+
+M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exagérée pour le
+grand siècle, se laissa lui-même attendrir quand il relata la mort de la
+_charmante_ duchesse de Bourgogne. «La cour, dit-il, fut à la lettre comme
+assommée d'un coup. Cent cinquante ans après, on pleure encore en lisant
+les pages navrantes où Saint-Simon a dit son deuil[3].»
+
+[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._]
+
+Duclos a prétendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu'à la
+mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouvèrent
+dans une cassette ayant appartenu à la princesse des papiers qui
+arrachèrent au roi cette exclamation:
+
+«La petite coquine nous trahissait.»
+
+D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos
+tire conséquence d'une correspondance par laquelle la fille de
+Victor-Amédée lui aurait livré des secrets d'État. C'est là, croyons-nous,
+un de ces innombrables anas avec lesquels on écrit trop souvent
+l'histoire. Les archives de Turin n'ont conservé nulle trace de cette
+prétendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
+Assurément, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais,
+depuis ses adieux à la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie:
+la France.
+
+Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son
+écrin ces deux soeurs intelligentes et séduisantes qui toutes deux
+moururent si prématurément et laissèrent un si touchant souvenir: la
+duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante
+compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque
+toute la destinée de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le château de
+Versailles que doit figurer son portrait.
+
+Combien de fois en 1871, quand le ministère des Affaires étrangères était,
+pour ainsi dire, campé au milieu des appartements de la reine, nous
+évoquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre où
+elle coucha, dès son arrivée à Versailles, et où, seize ans et demi plus
+tard, elle rendait le dernier soupir! C'est là qu'à onze ans, enlevée pour
+toujours à sa famille, à ses amis, à sa patrie, elle se trouvait seule au
+milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est là que
+l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
+tous les jours en attraits et en grâces. C'est là que, dans le silence de
+la nuit, elle croyait voir apparaître les brillants fantômes du monde, les
+images de séduction contre lesquelles sa raison luttait peut-être contre
+son coeur. C'est là qu'elle se remémorait, pour résister aux tentations
+d'une âme ardente, les austères enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
+avait écrit: «Ayez horreur du péché. Le vice est plein d'horreur et de
+malédiction dès ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de véritables
+délices qu'à servir Dieu.» C'est là qu'elle vit venir la mort et qu'elle
+l'accueillit avec un noble et religieux courage.
+
+
+
+
+XV
+
+
+LES TOMBEAUX
+
+
+C'est un spectacle mélancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la
+tristesse et de la mort des endroits qui furent des théâtres de splendeurs
+ou de fêtes. En entendant les prières des agonisants succéder au bruit des
+fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour
+sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanité de la gloire, de la
+richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV
+durent l'éprouver quand «ce monarque de bonheur, de majesté, d'apothéose»,
+comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable
+galerie des Glaces n'était plus qu'un vestibule funèbre. Les peintures
+triomphales de Lebrun s'étaient comme assombries, les dorures semblaient
+couvertes d'un voile de crêpe; on aurait dit que les jets d'eau versaient
+des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne était
+ébranlé devant un idéal plus élevé: l'idée chrétienne. Et ce roi, «la
+terreur de ses voisins, l'étonnement de l'univers, le père des rois, plus
+grand que tous ses ancêtres, plus magnifique que Salomon[1],» semblait
+dire avec l'Ecclésiaste: «J'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux
+qui m'ont précédé dans Jérusalem, et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y
+avait que vanité et affliction d'esprit.»
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand_.]
+
+Pendant la dernière maladie de celui qui avait été le Roi-Soleil, la cour
+se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arrêtait
+dans l'Oeil-de-Boeuf, excepté les valets familiers et les médecins. Quant
+à Mme de Maintenon, malgré ses quatre-vingts ans et ses infirmités, elle
+soignait avec un grand dévouement l'auguste malade et demeurait
+quelquefois quatorze heures de suite près de son lit.
+
+«Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de
+Saint-Cyr: la première en me disant qu'il n'avait de regret que celui de
+me quitter, mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de ne plus
+penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez
+bien vécu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
+qu'il m'avait toujours aimée et estimée également. Il pleurait et me
+demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit:
+
+«--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait
+surpris.»
+
+«Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisième, il me dit:
+
+«--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?»
+
+«Je lui répondis:
+
+«--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu.»
+
+«Et je le quittai.»
+
+Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mérite le nom de Grand. Il meurt mieux
+qu'il n'a vécu. Tout ce qu'il y a d'élevé, de majestueux, de grandiose
+dans cette âme d'élite, se réveille au moment suprême. Sa mort est celle
+d'un roi, d'un héros et d'un saint. Comme les premiers chrétiens, il fait
+une sorte de confession publique; il dit, le 29 août 1715, aux personnes
+qui avaient les entrées:
+
+«Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai
+donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi et
+de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqués.... Je
+sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande
+pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois
+de moi.»
+
+Le même jour, il donne sa bénédiction au petit dauphin et lui adresse ces
+belles paroles:
+
+«Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi du monde. N'oubliez
+jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les
+guerres, tâchez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
+soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur
+de ne pouvoir faire par les nécessités de l'État. Suivez toujours les bons
+conseils, et songez bien que c'est à Dieu à qui vous devez tout ce que
+vous êtes. Je vous donne le Père Le Tellier pour confesseur; suivez ses
+avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez à Mme de
+Ventadour [1].»
+
+[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitulé _Curiosités historiques_, a
+prouvé que tels étaient les termes exacts dont Louis XIV s'était servi
+dans son allocution à Louis XV.]
+
+Dans la nuit du 27 au 28 août, on voit à tous moments le moribond joindre
+les mains; il dit ses prières habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe
+la poitrine. Le 28 au matin, il aperçoit dans le miroir de sa cheminée
+deux domestiques qui versent des larmes.
+
+«Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?»
+
+On lui présente un élixir pour le rappeler à la vie. Il répond, en prenant
+le verre:
+
+«A la vie ou à la mort! Tout ce qu'il plaira à Dieu.»
+
+Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. «Eh! non, réplique-t-il,
+c'est ce qui me fâche, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de
+mes péchés.»
+
+Le 29 août, il lui échappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin
+«le jeune roi». Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est
+autour de lui.
+
+«Eh! pourquoi?... s'écrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine.»
+
+C'est ce qui fait dire à Massillon: «Ce monarque environné de tant de
+gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de réveiller ou
+ses désirs ou sa tendresse, ne jette pas même un oeil de regret sur la
+vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanité n'a
+jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grâce qui en est la
+vérité.»
+
+Dans la journée du 29 août, le mourant perd connaissance, et l'on croit
+qu'il n'a plus que quelques heures à vivre.
+
+«Vous ne lui êtes plus nécessaire, dit son confesseur à Mme de Maintenon.
+Vous pouvez vous en aller.»
+
+Le maréchal de Villeroy l'exhorte à ne pas attendre plus longtemps et à se
+retirer à Saint-Cyr, où elle doit se reposer de tant d'émotions. Il envoie
+des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et
+lui prête son carrosse.
+
+«On peut craindre, lui dit-il, quelque émotion populaire, et le chemin ne
+sera peut-être pas sûr.» Mme de Maintenon, affaiblie, troublée par l'âge
+et la douleur, a le tort d'écouter de si pusillanimes conseils. La
+postérité lui reprochera toujours une défaillance indigne de cette femme
+de tête et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi
+et prier à côté de son cadavre. Il faut blâmer surtout les courtisans qui
+lui dictent la résolution de l'égoïsme et de la peur. Ah! comme ils sont
+abandonnés, «les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de
+poussière,» quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont
+seuls à les pleurer. La foule est indifférente ou se réjouit. Les
+courtisans se tournent du côté du soleil qui se lève. Hélas! Quel
+contraste entre le trône et le cercueil! La mort d'un homme est toujours
+un sujet de réflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui
+meurt s'appelle Louis XIV!
+
+Le 30 août, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon.
+L'on va la chercher à Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnaît, lui
+dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend
+l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer à
+Saint-Cyr pour toujours.
+
+Le samedi 31 août, vers 11 heures du soir, on dit à Louis XIV les prières
+des agonisants. Il les récite lui-même d'une voix plus forte que celle de
+tous les assistants, et il paraît aussi majestueux sur son lit de mort que
+sur le trône. A la fin des prières, il reconnaît le cardinal de Rohan et
+lui dit:
+
+«Ce sont les dernières grâces de l'Église.»
+
+Il répète plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_.
+
+Puis il dit:
+
+«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir.»
+
+Ce sont là ses dernières paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la
+nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, à 8 heures un quart du
+matin, Louis XIV, âgé de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi
+depuis soixante-douze ans, rend à Dieu sa grande âme.
+
+On ne termine pas l'étude d'un règne mémorable sans un sentiment de
+regret. Après avoir vécu pendant quelque temps de la vie d'un personnage
+célèbre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne
+croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister à l'agonie de Louis XIV, et
+ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on était mêlé aux
+serviteurs fidèles qui pleurent le meilleur des maîtres et le plus grand
+des rois?
+
+Aussitôt que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue à Saint-Cyr,
+Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon:
+
+«Madame, lui dit-elle, toute la maison est en prière, au choeur.»
+
+Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se
+rendit à l'église, où elle assista à l'office des morts. Puis elle
+congédia ses domestiques et se défit de sa voiture, «ne pouvant se
+résoudre, disait-elle, à nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre
+de demoiselles étaient dans le besoin.» Elle vécut dans son modeste
+appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
+règlements de la maison, autant que le permettait son âge, et ne sortait
+que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand
+Pierre le Grand se rendit à Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
+octogénaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme
+dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander
+par un interprète si elle était malade. Elle répondit que oui. Il voulut
+savoir quel était son mal:
+
+«Une grande vieillesse,» répliqua-t-elle.
+
+Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux
+jours exposée sur son lit, «avec un air si doux et si dévot qu'on eût dit
+qu'elle priait Dieu[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr_.]
+
+On l'ensevelit dans le choeur de l'église; une humble plaque de marbre
+indiqua l'emplacement où son corps reposait. C'est là que les novices
+allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur.
+
+Au moment de quitter ces femmes célèbres, dont nous avons essayé d'évoquer
+les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes où elles sont
+ensevelies. Mlle de La Vallière repose à Paris, dans la chapelle des
+Carmélites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Thérèse, les deux
+duchesses d'Orléans, la dauphine de Bavière, la duchesse de Bourgogne, à
+Saint-Denis. C'est là qu'il faut aller méditer, là qu'il faut écouter la
+grande parole chrétienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
+reverteris_.
+
+Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur
+sépulcre. Telle devait être la destinée de Louis XIV. Ce potentat, qui
+avait donné des lois à l'Europe, ne posséda pas même son tombeau. Les
+profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des «princes
+anéantis», et malgré son arrière-garde de huit siècles de rois, comme dit
+Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas défendre la majesté
+de sépulcres que tout le monde aurait crus inviolables.
+
+Dans la séance du 31 juillet 1793, Barère lut à la Convention, au nom du
+Comité de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour
+fêter l'anniversaire de la journée du 10 août, l'on détruisît les
+mausolées de Saint-Denis.
+
+«Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mêmes avaient appris à flatter
+les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce
+théâtre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux à la
+France et à l'humanité semblent encore, même dans la tombe, s'enorgueillir
+d'une grandeur évanouie. La main puissante de la République doit effacer
+impitoyablement ces mausolées, qui rappelleraient des rois l'effrayant
+souvenir.»
+
+La Convention rendit par acclamation un décret conforme à ce rapport.
+Considérant que «la patrie était en danger et manquait de canons pour la
+défendre», elle décida que «les tombeaux et mausolées des ci-devant rois
+seraient détruits le 10 août suivant.» Elle nomma des commissaires chargés
+de se transporter à Saint-Denis, à l'effet d'y procéder «à l'exhumation
+des ci-devant rois et reines, princes et princesses», et ordonna de briser
+les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.
+
+Ce décret odieux fut strictement exécuté. Rois, reines, princes et
+princesses furent arrachés à leurs sépulcres. On portait le plomb, à
+mesure qu'on le découvrait, dans un cimetière où l'on avait établi une
+fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.
+
+Le vandalisme des révolutionnaires et des athées se délectait de ce
+spectacle. Assurément, «Dieu, dans l'effusion de sa colère, comme écrit
+Chateaubriand, avait juré par lui-même de châtier la France. Ne cherchons
+pas sur la terre les causes de pareils événements: elles sont plus haut.»
+
+Bientôt après ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier
+1794, pendant qu'on travaillait à transformer l'église de Saint-Cyr en
+salles d'hôpital, les ouvriers aperçurent au milieu du choeur dévasté une
+plaque de marbre noir enfouie dans les décombres. C'était la tombe de Mme
+de Maintenon. Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau, en enlevèrent le
+corps, le traînèrent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres,
+et le jetèrent, dépouillé et mutilé, dans un trou du cimetière. Ce
+jour-là, l'épouse non reconnue de Louis XIV avait été traitée en reine!
+
+Ainsi donc, ces illustres héroïnes de Versailles, la bonne Marie-Thérèse,
+l'habile Maintenon, la mélancolique dauphine de Bavière, l'orgueilleuse
+princesse Palatine, la séduisante duchesse de Bourgogne, furent
+expropriées de leurs tombeaux. Au récit d'une telle rage iconoclaste et
+sacrilège, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse.
+A un sentiment de sainte colère contre d'odieuses profanations et contre
+de sauvages fureurs se mêlent des réflexions profondes sur le néant des
+choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulées nous
+apparaissent tour à tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles
+semble nous dire, comme Fénelon: «Que ne fait-on point pour trouver un
+faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un
+fantôme de gloire mondaine? Quelles peines pour de misérables plaisirs
+dont il ne reste que le remords!» Du fond de la poussière des tombeaux
+profanés, l'oeil ébloui aperçoit tout à coup surgir une pure, une
+incorruptible lumière qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour
+véritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil
+de Louis XIV: «Dieu seul est grand, mes frères.»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+INTRODUCTION
+
+I.--Le château de Versailles
+
+II.--Louis XIV et sa cour en 1682
+
+III.--La reine Marie-Thérèse
+
+IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon
+
+V.--La dauphine de Bavière
+
+VI.--Le mariage de Mme de Maintenon
+
+VII.--L'appartement de Mme de Maintenon
+
+VIII.--La marquise de Caylus
+
+IX.--Mme de Maintenon à Saint-Cyr
+
+X.--La duchesse d'Orléans (princesse Palatine)
+
+XI.--Mme de Maintenon, femme politique
+
+XII.--Les lettres de Mme de Maintenon
+
+XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan
+
+XIV.--Le duchesse de Bourgogne
+
+XV.--Les tombeaux
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
+
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
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--- /dev/null
+++ b/10689-8.zip
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diff --git a/10689-h.zip b/10689-h.zip
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--- /dev/null
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--- /dev/null
+++ b/10689-h/001.png
Binary files differ
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Binary files differ
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@@ -0,0 +1,6618 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
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+ <title>La Cour de Louis XIV</title>
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+</head>
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+<body style="color: rgb(0, 0, 0); background-color: rgb(255, 255, 255);">
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+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Cour de Louis XIV
+
+Author: Imbert de Saint-Amand
+
+Release Date: January 12, 2004 [EBook #10689]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<CENTER>
+<H1>LA COUR DE LOUIS XIV</H1><br>
+<br>
+<H2><i>Imbert de Saint-Amand</i></H2>
+<br>
+<br>
+
+<center>
+<img src="001.png" alt="">
+<br>
+Versailles en 1688. Vue des étangs de la butte de Montboron.<br>
+(D'après Martin.)
+</center>
+<br>
+<br>
+<H1>LA COUR DE LOUIS XIV</H1><br>
+<br>
+<H2><i>Imbert de Saint-Amand</i></H2>
+<br>
+<br>
+<H2>INTRODUCTION</H2>
+<br>
+<br>
+<H2>I</H2></center>
+
+<p>«Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot;
+que ne vous adressez-vous à l'histoire?» Le grand
+écrivain avait raison. Le roman historique est maintenant
+démodé. On se lasse de voir défigurer les
+personnages célèbres, et l'on partage l'avis de Boileau:</p>
+
+<h3>Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.</h3>
+<p>Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes
+que la réalité? Un romancier, si ingénieux qu'il soit,
+trouvera-t-il des combinaisons plus variées et des
+scènes plus émouvantes que les drames de l'histoire?
+L'esprit le plus fécond imaginerait-il, par
+exemple, des types aussi curieux que ceux des femmes
+de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la prétention de
+recommencer la biographie de la reine Marie-Thérèse,
+de Mme de Montespan, de la mère du Régent,
+de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de
+Berry, des soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour,
+de Mme du Barry, de Marie Leczinska, de Marie-Antoinette,
+de Madame Élisabeth, de la princesse de Lamballe.
+Mais je voudrais, sans décrire l'ensemble de
+leur carrière, tenter de tracer l'esquisse des héroïnes
+qui peuvent être appelées: <i>les femmes de Versailles</i>.</p>
+
+<p>Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas
+les matériaux qui manquent, ils sont plutôt trop abondants.
+Ce ne sont pas seulement les anciens mémoires,
+ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse
+Palatine, de Mme de Caylus pour le règne de Louis XIV;
+du duc de Luynes, de Maurepas, de Villars, du marquis
+d'Argenson, du président Hénault, de l'avocat
+Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du
+Hausset pour le règne de Louis XV; du baron de
+Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte de
+Ségur, de la baronne d'Oberkirch pour le règne de
+Louis XVI, qui nous serviront de guide. Ce sont
+encore les Histoires de Voltaire, de Henri Martin,
+de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations
+de la science moderne, les travaux des Sainte-Beuve,
+des Noailles, des Lavallée, des Walckenaër, des
+Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulié, des
+Rousset, des Pierre Clément, des d'Arneth, des
+Goncourt, des Lescure, de la comtesse d'Armaillé,
+de MM. Boutaric, Honoré Bonhomme, Campardon,
+de Barthélemy et de tant d'autres historiens et critiques
+distingués.</p>
+
+<p>Assurément, il y a nombre de personnes qui connaissent
+à fond l'inventaire de tous ces trésors. A de
+tels érudits je n'ai la pensée de rien apprendre, et
+je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels
+maîtres. Mais peut-être les gens du monde ne me
+blâmeront-ils pas d'avoir étudié, pour eux, tant
+d'ouvrages; peut-être des jeunes filles qui ont achevé
+leurs études classiques me sauront-elles gré de résumer
+à leur intention des lectures qu'elles ne feraient
+pas. Mon but serait de vulgariser l'histoire en respectant
+scrupuleusement la vérité, même lorsque je ne la
+dirai pas tout entière; de repeupler les salles désertes,
+de résumer brièvement les leçons de morale, de psychologie,
+de religion, qui sortent du plus grandiose
+des palais.</p>
+
+<p>Puissent les femmes de Versailles être pour moi
+autant d'Arianes dans ce merveilleux labyrinthe!</p>
+
+<p>Ce qui facilite la résurrection des femmes de la cour
+de Louis XIV et de Louis XV, c'est la conservation
+du palais où se passa leur existence.
+</p>
+
+<center><H2>II</H2></center>
+
+<p>Une ville a rarement présenté un spectacle aussi
+frappant que celui qu'offrait Versailles en 1871, pendant
+la lutte de l'armée contre la Commune. Entre le
+grand siècle et notre époque, entre la majesté de l'ancienne
+France et les déchirements de la France nouvelle,
+entre les horreurs lugubres dont Paris était le
+théâtre et les radieux souvenirs de la ville du Roi-Soleil,
+le contraste était aussi douloureux que saisissant.
+Ces avenues où l'on se montrait le chef du gouvernement
+et le glorieux vaincu de Reichshoffen;
+cette place d'armes encombrée de canons; ces drapeaux
+rouges, tristes trophées de la guerre civile,
+qui étaient portés à l'Assemblée, à la fois comme
+un signe de deuil et de victoire; ce magnifique
+palais, d'où semblait sortir une voix suppliante qui
+adjurait nos soldats de sauver un si bel héritage
+de splendeurs historiques et de grandeurs nationales,
+tout cela remplissait l'âme d'une émotion profonde.</p>
+
+<p>A l'heure d'angoisses où l'on se demandait avec
+une inquiétude, hélas! trop justifiée, ce qu'allaient
+devenir les otages, où l'on savait que Paris était la
+proie des flammes, où l'on se disait que peut-être, de
+la Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne
+resterait plus qu'un monceau de cendres, le Panthéon
+de toutes nos gloires semblait nous adresser
+des reproches et faire naître dans nos coeurs des
+remords. La France de Charlemagne et de saint Louis,
+de Louis XIV et de Napoléon, protestait contre cette
+France odieuse que les hommes de la Commune
+avaient la prétention de faire naître sur les débris de
+notre honneur. On se croyait le jouet d'un mauvais
+rêve. Il y avait quelque chose d'insolite, de bizarre
+dans le bruit d'armes qui troublait les abords de ce
+château, calme et majestueuse nécropole de la monarchie
+absolue.</p>
+
+<p>Même dans ces jours cruels dont le souvenir ne
+s'effacera jamais de ma mémoire, l'ombre de Louis XIV
+m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le désir de
+revoir ses appartements. Ils étaient occupés en partie
+par le personnel du ministère de la Justice et par
+les commissions de l'Assemblée; mais on avait respecté
+la chambre du Grand Roi, et aucun fonctionnaire
+n'aurait osé transformer en bureau le sanctuaire
+de la royauté. Dans notre siècle de démagogie,
+je ne contemplais pas sans respect cette chambre où
+le souverain par excellence mourut en roi et en chrétien.
+Que de réflexions me fit faire l'incomparable
+galerie des Glaces! A quelques jours de distance, elle
+avait été une salle de triomphe, une ambulance et un
+dortoir. C'est là que notre vainqueur, entouré de
+tous les princes allemands, avait proclamé le nouvel
+empire germanique. C'est là que les blessés prussiens
+de Buzenval avaient été portés. C'est là que les députés
+de l'Assemblée avaient couché quelques jours en
+arrivant à Versailles.</p>
+
+<p>Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie étincelante,
+cet asile des splendeurs monarchiques, ce lieu
+d'apothéose, où le pinceau de Lebrun a ranimé les
+pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe
+moderne, où l'imagination évoque tant de brillants
+fantômes, où l'aristocratie française ressuscite avec
+son élégance et sa fierté, son luxe et son courage;
+cette galerie de fêtes, qu'ont traversée tant de grands
+hommes, tant de beautés célèbres, hélas! dans quelles
+circonstances douloureuses m'était-il donné de la
+revoir! De l'une des fenêtres, je regardais ce paysage
+grandiose où Louis XIV n'apercevait rien qui ne
+fût lui-même, car le jardin créé par lui était tout
+l'horizon. Mes yeux se fixaient sur cette nature vaincue,
+sur ces eaux amenées à force d'art qui ne jaillissent
+qu'en dessin régulier, sur cette architecture
+végétale qui prolonge et complète l'architecture de
+pierre et de marbre, sur ces arbustes qui croissent
+avec docilité sous la règle et l'équerre. Je comparais
+l'harmonieuse régularité du parc à l'art incohérent des
+époques révolutionnaires, et au moment où l'astre que
+Louis XIV avait pris pour devise se couchait à l'horizon,
+comme le symbole de la royauté évanouie, je
+me disais:</p>
+
+<p>«Ce soleil, il reparaîtra demain aussi radieux, aussi
+superbe. O France, en sera-t-il de même de ta gloire?»</p>
+
+<p>Je me préoccupais alors de celui que Pellisson
+appelait le miracle visible, du potentat en l'honneur
+duquel tout était à bout de marbre, de bronze et
+d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression
+de Bossuet, «n'a pas même joui de son sépulcre.»
+Dieu, me disais-je, lui a-t-il pardonné cet orgueil
+asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de
+Nabuchodonosor chrétien? Ce souverain qui chantait
+avec des larmes d'attendrissement les hymnes composés
+à sa louange par Quinault, quelle idée se fait-il
+aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son âme
+s'émeut-elle encore de nos intérêts et de nos passions,
+ou bien le monde, grain de sable, atome dans l'univers
+immense, est-il trop misérable pour appeler
+l'attention de ceux qui ont sondé les mystères de
+l'éternité? Que pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles,
+temple de la royauté absolue qui devait, avant
+que le temps eût noirci ses lambris dorés, en être le
+tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de
+nos misères, de nos humiliations? Lui, qui avait conservé
+un souvenir si amer des troubles de la Fronde,
+comment juge-t-il les excès de la démagogie actuelle?
+Son âme de roi et de Français a-t-elle tressailli quand,
+dans cette salle décorée de peintures triomphales, le
+nouveau maître de Strasbourg et de Metz a restauré
+cet empire d'Allemagne que la France avait mis des
+siècles à détruire? Quel contraste entre nos revers et
+les fresques superbes qui ornent le plafond! La Victoire
+étend ses ailes rapides, la Renommée embouche
+sa trompette. Porté sur un nuage et suivi de la Terreur,
+Louis XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui
+se reposait sur son urne, se relève épouvanté de la
+vitesse avec laquelle il voit le monarque traversant
+les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail.
+Les villes prises sont représentées sous les traits
+de ces captives en pleurs. L'Espagne, c'est le lion
+blessé; l'Allemagne, c'est cet aigle précipité dans la
+poussière.</p>
+
+<p>Tout en regardant avec mélancolie ces éblouissantes
+et fastueuses peintures, je me rappelais ces paroles de
+Massillon: «Que nous reste-t-il de ces grands noms
+qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans l'univers?
+On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle
+qu'a duré leur éclat; mais qui sait ce qu'ils sont
+dans la région éternelle des morts?»</p>
+
+<p>L'esprit plein de ces pensées, je descendais l'escalier
+de marbre, cet escalier au haut duquel Louis XIV
+attendait le grand Condé, qui, affaibli par l'âge et les
+blessures, ne montait que lentement:</p>
+
+<p>«Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez
+pas. On ne peut pas monter très vite quand on est
+chargé, comme vous, de tant de lauriers.»</p>
+
+<p>Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand
+Roi, dont le souvenir m'avait si vivement impressionné
+pendant toute la durée du jour. La nuit était sereine.
+Sa beauté douce et recueillie contrastait doublement
+avec les fureurs et les agitations des hommes. Son
+silence était interrompu par le bruit de l'artillerie fratricide,
+qui tonnait dans le lointain. C'est en l'honneur
+de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter
+la garde sur cette place, où il avait si souvent passé
+la revue de ses troupes. A la lueur des étoiles, je contemplais
+la statue majestueuse de celui qui fut plus
+qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait
+comme la personnification glorieuse du droit qu'on a
+qualifié de divin.</p>
+
+<p>Républicaine ou monarchique, la France ne doit
+rien renier d'un tel passé. L'histoire d'un pareil souverain
+ne saurait que lui inspirer des idées hautes,
+des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au
+bout contre les puissances coalisées, et quand on prononçait
+en Europe ce mot unique: le <i>roi</i>, chacun
+savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette statue
+est bien l'image de l'homme habitué à vaincre, à
+dominer et à régner, du potentat qui triomphait de la
+rébellion avec un regard mieux que Richelieu avec
+la hache.</p>
+
+<p>Laissons les coryphées de l'école révolutionnaire
+chercher en vain à dégrader ce bronze impérissable.
+La boue qu'ils voudraient jeter au monument n'atteindra
+pas même le piédestal. Dans cette nuit où les
+canons de la Commune répondaient à ceux du Mont-Valérien,
+la statue me semblait plus imposante que
+jamais. On eût dit qu'elle s'animait, comme celle du
+Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus
+fier et de plus impérieux que dans les époques moins
+troublées. Son bâton de commandement à la main,
+le Grand Roi, dont le regard est tourné du côté de
+Paris, semblait dire à la ville insurgée, comme le
+convive de marbre à don Juan: «Repens-toi.»</p>
+
+<center><H2>III</H2></center>
+
+<p>La profonde impression que Versailles m'avait produite
+pendant les jours de la Commune est loin de
+s'être affaiblie depuis ce moment. Des circonstances
+bien imprévues ont fait occuper les appartements de
+la reine par la direction politique du ministère des
+Affaires étrangères. Ma modeste table de travail a été,
+une année, placée au bout de la salle du Grand-Couvert,
+en face du tableau qui représente le <i>doge
+Imperiali</i> s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le
+temps de réfléchir sur les péripéties étranges, sur les
+caprices du sort, par suite desquels les employés du
+ministère dont je fais partie étaient, pour ainsi dire,
+campés au milieu de ces salles légendaires.</p>
+
+<p>Les cinq pièces qui composent l'appartement de la
+reine ont toutes une importance historique. A chacune
+se rattachent les plus curieux souvenirs. Vous
+montez l'escalier de marbre. A droite est la salle
+des gardes de la reine. C'est là que, le 6 octobre 1789,
+à 6 heures du matin, les gardes du corps, victimes de
+la fureur populaire, défendirent avec tant de courage,
+contre une bande d'assassins, l'entrée de l'appartement
+de Marie-Antoinette. La salle suivante est celle
+du Grand-Couvert. C'est là que les reines dînaient
+solennellement, en compagnie des rois; ces festins
+d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et
+le peuple était admis à les contempler. Non seulement
+comme reine, mais déjà comme dauphine, Marie-Antoinette
+se soumit à cette bizarre coutume. «Le
+dauphin dînait avec elle, nous dit Mme Campan dans
+ses Mémoires, et chaque ménage de la famille royale
+avait tous les jours son dîner public. Les huissiers
+laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce
+spectacle faisait le bonheur des provinciaux. A l'heure
+des dîners, on ne rencontrait dans les escaliers que de
+braves gens qui, après avoir vu la dauphine manger
+sa soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli
+et qui couraient ensuite, à perte d'haleine, pour aller
+voir Mesdames manger leur dessert.»</p>
+
+<p>Après la salle du Grand-Couvert est le salon de la
+Reine. Le cercle de la souveraine se tenait dans cette
+pièce, où l'on faisait les présentations. Son siège était
+placé au fond de la salle, sur une estrade couverte
+d'un dais dont on voit encore les pitons d'attache
+dans la corniche en face des fenêtres. C'est là que
+brillèrent les beautés célèbres de la cour de Louis XIV,
+avant que le roi allât s'emprisonner dans les appartements
+de Mme de Maintenon. C'est là que le président
+Hénault et le duc de Luynes venaient sans cesse
+causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska,
+en qui chacun se plaisait à reconnaître les vertus
+d'une bourgeoise, les manières d'une grande dame, la
+dignité d'une reine. C'est là que Marie-Antoinette,
+la souveraine à la taille de nymphe, à la marche de
+déesse, à l'aspect doux et fier digne de la fille des
+Césars, recevait, avec cet air royal de protection et
+de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont
+les étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe
+comme un éblouissement.</p>
+
+<p>La pièce suivante est, de toutes, celle qui évoque
+le plus de souvenirs. C'est la chambre à coucher de
+la reine, la chambre où sont mortes deux souveraines:
+Marie-Thérèse et Marie Leczinska; deux dauphines:
+la dauphine de Bavière et la duchesse de Bourgogne;--la
+chambre où sont nés dix-neuf princes et princesses
+du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V,
+roi d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la
+chambre qui, pendant plus d'un siècle, a vu les
+grandes joies et les suprêmes douleurs de l'ancienne
+monarchie.</p>
+
+<p>Cette chambre a été occupée par six femmes:
+d'abord par la vertueuse Marie-Thérèse, qui s'y installa
+le 6 mai 1682, et y rendit le dernier soupir, le
+30 juillet de l'année suivante;--ensuite par la femme
+du Grand Dauphin, la dauphine de Bavière, qui y
+mourut le 20 avril 1690, à l'âge de vingt-neuf ans;
+puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui
+s'y établit dès son arrivée à Versailles, le 8 novembre
+1696, y mit au monde trois princes, dont le
+dernier seul vécut et régna sous le nom de Louis XV,
+et y mourut le 12 février 1712, à l'âge de vingt-six
+ans;--puis par cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire,
+qui était fiancée avec le jeune roi de France,
+et qui demeura là, depuis le mois de juin 1722 jusqu'au
+mois d'avril 1725, époque où le mariage projeté
+fut rompu;--ensuite par la pieuse Marie Leczincka,
+qui s'installa dans cette chambre le 1er décembre 1725,
+y donna naissance à ses dix enfants, y habita pendant
+un règne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768,
+entourée de la vénération universelle;--enfin par
+la plus poétique des femmes, par celle qui résume en
+elle les triomphes et les humiliations, les joies et les
+douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement
+et le respect, par Marie-Antoinette. C'est
+là que vinrent au monde ses quatre enfants et qu'elle
+faillit mourir à la naissance de sa première fille, la
+future duchesse d'Angoulême. Une antique et bizarre
+étiquette autorisait le peuple à s'introduire, en pareil
+cas, dans le palais des rois. La galerie des Glaces, les
+salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine, étaient
+envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air
+respirable, perdit connaissance pendant trois quarts
+d'heure. Quand elle revint à elle, Louis XVI lui présenta
+la princesse qui venait de naître:</p>
+
+<p>«Pauvre petite, dit-elle, vous n'étiez pas désirée,
+mais vous n'en serez pas moins chère. Un fils eût
+plus particulièrement appartenu à l'État; vous serez
+à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez
+mon bonheur et vous adoucirez mes peines.»</p>
+
+<p>Ce fut là aussi que virent le jour les deux fils du
+roi et de la reine martyrs: l'un, né le 22 octobre 1781,
+mort le 4 juin 1789; l'autre, né le 27 mars 1785, connu
+sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus
+tard s'appeler Louis XVII.</p>
+
+<p>Dans cette chambre mémorable à tant de titres,
+commença l'agonie de la royauté française. Marie-Antoinette
+y dormait le matin du 6 octobre 1789,
+quand elle fut réveillée par l'insurrection. Au fond de
+la chambre, dans le panneau où est actuellement le
+portrait de la reine par Mme Lebrun, une petite porte
+conduisait aux appartements du roi. C'est par là que
+la malheureuse souveraine s'échappa pour aller chercher
+un refuge auprès de Louis XVI, pendant que les
+émeutiers assassinaient les gardes du corps. Quelques
+instants après elle quittait Versailles, qu'elle ne
+devait jamais revoir. Depuis lors, aucune femme
+n'occupa les appartements de la reine. Le théâtre
+subsiste, les décors sont à peine modifiés; mais il faut
+faire sortir de la poussière du temps les acteurs, les
+actrices surtout.</p>
+
+<p>L'année que j'ai passée dans ces salles encore si
+pleines de leur souvenir m'a donné la première idée
+du travail que je publie aujourd'hui. Que de fois j'ai
+cru apercevoir, comme autant de gracieux fantômes,
+les femmes illustres qui ont aimé, qui ont souffert,
+qui ont pleuré dans ce séjour! Je voudrais me rendre
+un compte minutieux du rôle qu'elles y ont joué,
+mentionner avec précision les appartements qu'elles
+ont habités, montrer en détail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une expression de
+Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la <i>mécanique</i>
+de la vie de la cour.</p>
+
+<p>Je veux essayer l'histoire du château de Versailles
+lui-même par les femmes qui l'ont habité depuis 1682,
+époque où Louis XIV y fixa sa résidence, jusqu'au
+6 octobre 1789, jour fatal où Louis XVI et Marie-Antoinette
+le quittèrent sans retour. Le sanctuaire
+de la monarchie absolue devait être également son
+tombeau.</p>
+
+<p>Ni les nièces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle,
+ni les duchesses de La Vallière et de Fontanges,
+ne doivent être considérées comme des <i>femmes de
+Versailles</i>. A l'époque où ces héroïnes brillèrent de
+tout leur éclat, Versailles n'était pas encore la résidence officielle de la cour et le siège du gouvernement.</p>
+
+<p>Nous ne commencerons donc cette étude qu'en 1682,
+année où Louis XIV, quittant Saint-Germain, son
+séjour habituel, s'établit définitivement dans sa résidence
+de prédilection.</p>
+
+<p>Pendant plus d'un siècle,--de 1682 à 1789,--combien
+de curieuses figures apparaîtront sur cette
+scène radieuse! Que de vicissitudes dans leurs destinées!
+que de singularités et de contrastes dans
+leurs caractères! C'est la bonne reine Marie-Thérèse,
+douce, vertueuse, résignée, se faisant aimer et respecter
+de tous les honnêtes gens. C'est l'orgueilleuse sultane,
+la femme à l'esprit étincelant, moqueur, acéré,
+l'altière, l'omnipotente marquise de Montespan.</p>
+
+<p>C'est la femme dont le caractère est une énigme et
+la vie un roman, qui a connu tour à tour toutes les
+extrémités de la mauvaise et de la bonne fortune, et
+qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus
+de justesse que de grandeur, a eu du moins le mérite
+de réformer la vie d'un homme dont les passions
+avaient été divinisées: Mme de Maintenon. C'est la
+princesse Palatine, la femme de Monsieur, frère du
+roi, la mère du futur Régent, Allemande enragée, invectivant
+sa nouvelle patrie, représentant, à côté de
+l'apothéose, la satire, exhalant dans ses lettres les
+colères d'un Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle,
+plus impitoyable, plus caustique, plus passionnée
+que Saint-Simon lui-même; femme étrange, au
+style brusque, impétueux, au style qui, comme le
+dit Sainte-Beuve, a de la barbe au menton, et de
+qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de l'allemand
+en français, s'il tient de Rabelais ou de
+Luther.</p>
+
+<p>C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la
+sirène, l'enchanteresse du vieux roi; la duchesse de
+Bourgogne, dont la mort précoce fut le signal de l'agonie
+d'une cour naguère si éblouissante.</p>
+
+<p>Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique
+Marie Leczinska, le modèle du devoir, qui joue auprès
+de Louis XV le même rôle respecté, mais effacé que
+Marie-Thérèse auprès de Louis XIV. C'est l'intrigante,
+la femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie
+magicienne, habituée à tous les enchantements, à
+toutes les féeries du luxe et de l'élégance, mais qui
+restera toujours une parvenue faite pour l'Opéra plutôt
+que pour la cour.</p>
+
+<p>Ce sont les six filles de Louis XV, types de piété
+filiale et de vertu chrétienne: Madame Infante, si
+tendre pour son père; Madame Henriette, sa soeur
+jumelle, morte de chagrin à vingt-quatre ans pour ne
+s'être pas mariée suivant son coeur; Madame Adélaïde
+et Madame Victoire, inséparables dans l'adversité
+comme dans les beaux jours; Madame Sophie,
+douce et timide; Madame Louise, successivement amazone
+et carmélite, qui, dans le délire de l'agonie,
+s'écriait: «Au paradis, vite, vite! au paradis, au
+grand galop!»
+</p>
+
+<p>C'est Mme Dubarry, déguisée en comtesse et destinée
+par l'ironie du sort à ébranler les bases du trône
+de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV. Puis
+après le scandale, sous le règne qui est l'heure de
+l'expiation, c'est Madame Élisabeth, nature angélique
+et essentiellement française, montrant, au milieu des
+plus horribles catastrophes, non seulement du courage,
+mais de la gaieté; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse
+et touchante héroïne de l'amitié; c'est Marie-Antoinette,
+dont le nom seul est plus pathétique que
+tous les commentaires.</p>
+
+<p>Dans la carrière de ces femmes, que d'enseignements
+historiques, et aussi que de leçons de psychologie
+et de morale! Qui ferait mieux connaître la
+cour, «ce pays où les joies sont visibles mais fausses,
+et les chagrins cachés mais réels;» la cour, «qui ne
+rend pas content et qui empêche qu'on ne le soit ailleurs[1]!»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: La Bruyère, <i>De la Cour.</i>]</p>
+
+<p>Les femmes de Versailles ne nous disent-elles
+pas toutes: «La condition la plus heureuse en
+apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent
+toute la félicité. Le trône est le siège des
+chagrins, comme la dernière place; les palais superbes
+cachent des soucis cruels, comme le toit du pauvre
+et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous
+devienne trop aimable, nous y sentons toujours par
+mille endroits qu'il manque quelque chose à notre
+bonheur[1].»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Sermon sur les afflictions.</i>]</p>
+
+<p>Un portrait de Mignard représente la duchesse de
+La Vallière avec ses enfants: Mlle de Blois et le comte
+de Vermandois. Elle est pensive et tient à la main
+un chalumeau, à l'extrémité duquel flotte une bulle
+de savon avec ces mots: <i>Sic transit gloria mundi</i>,
+«Ainsi passe la gloire du monde.» Ne pourrait-ce
+pas être la devise de toutes les héroïnes de Versailles?</p>
+
+<p>Combien auraient pu dire comme Mme de Sévigné,
+riche aussi, honorée, adulée, heureuse en apparence:
+«Je trouve la mort si terrible, que je hais plus
+la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont
+elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre
+éternellement? Point du tout; mais si on m'avait
+demandé mon avis, j'aurais bien mieux aimé mourir
+entre les bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien
+des ennuis, et m'aurait donné le ciel bien sûrement
+et bien aisément[2].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Mme de Sévigné, lettre du 16 mars 1672.]</p>
+
+<p>La princesse Palatine, Madame,
+femme du frère de Louis XIV, écrivait à propos de
+la mort de la reine d'Espagne: «J'entends et je vois
+tous les jours tant de vilaines choses, que tout cela
+me dégoûte de la vie. Vous aviez bien raison de dire
+que la bonne reine est maintenant plus heureuse que
+nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme à
+elle et à sa mère, le service de m'envoyer en vingt-quatre
+heures de ce monde dans l'autre, je ne lui en
+saurais certes pas mauvais gré. [1]»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]</p>
+
+<p>Mème avant l'heure des grandes humiliations où
+il faudra descendre l'escalier de marbre de Versailles
+pour ne plus le remonter, Mme de Montespan cachait
+dans «son triomphe extérieur un fond de tristesse» [2].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note [2]: Mme de Sévigné, lettre du 31 juillet 1675.]</p>
+
+<p>La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter,
+Mme de Maintenon, écrivait à Mme de La Maisonfort:
+«Que ne puis-je vous donner mon expérience!
+que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les
+grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées!
+Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans
+une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer? J'ai
+été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; j'ai passé
+des années dans le commerce de l'esprit; je suis
+venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille,
+que tous les états laissent un vide affreux.»</p>
+
+<p>C'est encore Mme de Maintenon qui disait à son
+frère, le comte d'Aubigné:</p>
+
+<p>«Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte.»</p>
+
+<p>C'est elle qui, résumant les phases de sa carrière si
+surprenante, écrivait à Mme de Caylus, deux ans avant
+de mourir: «On rachète bien les plaisirs et l'enivrement
+de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,
+que, depuis l'âge de trente-deux ans, qui fut le commencement
+de ma fortune, je n'ai pas été un moment
+sans peine, et qu'elles ont toujours augmenté[1].»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, 19 avril
+1717.]</p>
+
+<p>Les femmes du règne de Louis XV ne fournissent
+pas moins de sujets aux réflexions philosophiques.
+Pendant que leur char de triomphe s'avance au milieu
+d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle à
+l'oreille de cruelles paroles. Semblables à des actrices
+qui ont devant elles un public fantasque et versatile,
+elles craignent toujours que les applaudissements ne
+se changent en huées, et c'est avec un fond de terreur
+que, malgré leur aplomb apparent, elles continuent
+à jouer leur triste rôle.</p>
+
+<p>Les favorites des rois ne semblent-elles pas se réunir
+toutes pour s'écrier avec saint Augustin: «O mon
+Dieu! vous l'avez ordonné, et la chose ne manque
+jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le
+désordre soit à elle-même son supplice. Si l'on y
+goûte certains moments de félicité, c'est une ivresse
+qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est pas
+mort; il n'est qu'assoupi. La raison aliénée revient
+bientôt, et avec elle reviennent les troubles amers,
+les pensées noires et les cruelles inquiétudes[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Panégyrique de sainte Madeleine</i>.]</p>
+
+<p>La jeune duchesse de Châteauroux, qui passe du
+matin au soir «comme l'herbe des champs», résume
+dans sa courte carrière toutes les misères et toutes
+1es déceptions de la vanité. A l'apogée de sa faveur,
+Mme de Pompadour est plongée dans la mélancolie.
+Sa femme de chambre, Mme du Hausset, confidente
+de ses perpétuels soucis, lui dit avec une commisération
+sincère:</p>
+
+<p>«Je vous plains, madame, tandis que tout le monde
+vous envie.»</p>
+
+<p>Et la marquise, blasée de faux plaisirs, tourmentée
+par de vraies souffrances, prononce cette parole si
+amère:</p>
+
+<p>«La sorcière a dit que j'aurais le temps de me
+reconnaître avant de mourir. Je le crois, car je ne
+périrai que de chagrin.»</p>
+
+<p>A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte
+est oubliée de tous. La reine elle-même en fait la
+remarque, lorsqu'elle écrit au président Hénault:
+«Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus,
+que si elle n'eût jamais existé. Voilà le monde; c'est
+bien la peine de l'aimer.»</p>
+
+<p>Les destinées des héroïnes de Versailles ne sont
+pas seulement intéressantes au point de vue moral;
+elles ont, sous le rapport de l'histoire, une importance,
+pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces
+femmes résument, en effet, toute une société, personnifient
+toute une époque. Mme de Montespan, la beauté
+superbe, la grande dame fière de sa naissance, de son
+esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme
+qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant
+qu'admirer, à ce point que les courtisans disent ne
+pas oser passer sous ses fenêtres, parce que c'est
+passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan,
+que les anciens auraient représentée en Cybèle portant
+Versailles sur son front, n'est-elle pas comme
+une incarnation de cette France altière et triomphante
+de l'apogée du règne de Louis XIV, de cette France
+qui ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe
+dans des nuages d'encens le souverain radieux dont
+elle est idolâtre? Mais l'orgueil de la favorite sera
+châtié, et, pour elle de même que pour le roi, les
+humiliations succéderont aux triomphes.</p>
+
+<p>Les rayons du soleil n'ont plus la même splendeur,
+l'astre-roi qui décline a perdu l'ardeur de ses feux:
+Mme de Maintenon apparaît. Avec sa nature et son
+style tempérés, son respect pour les convenances et
+pour la règle, sa piété mêlée d'un peu d'ostentation,
+elle est le symbole vivant de la nouvelle cour.
+</p>
+
+<p>Après Louis XIV, la Régence; avec la Régence, le
+scandale. La duchesse de Berry[1], si fantasque, si
+capricieuse, si passionnée, n'est-elle pas l'image de
+cette époque?</p>
+
+<p>Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle
+de prestige et de dignité, dont la duchesse de
+Châteauroux, la marquise de Pompadour, Mme Dubarry,
+sont en quelque sorte les symboles vivants. Et
+cependant, même alors, il y a encore çà et là des
+moeurs patriarcales, des sentiments vraiment chrétiens,
+des caractères qui honorent la nature humaine.
+La reine Marie Leczinska en est la personnification;
+elle et ses filles conservent à la cour les dernières
+traditions des convenances. Enfin vient Marie-Antoinette,
+la femme qui représente, dans la plus saisissante
+et la plus tragique de toutes les destinées, non
+seulement la majesté et les douleurs de la monarchie,
+mais toutes les grâces et toutes les angoisses,
+toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.</p>
+
+<p>Trop souvent, en étudiant l'histoire, on y rencontre
+le scandale; mais on y trouve aussi un enseignement.
+Ce ne sont pas surtout les femmes vertueuses qui
+s'écrient: «Vanité, tout est vanité.» Ce sont les coupables
+qui sortent de leurs tombes et, se frappant la
+poitrine, font amende honorable devant la postérité.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, fille du Régent, épousa
+en 1710 le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve
+dès 1714; elle mourut en 1719, à l'âge de vingt-quatre ans.]</p>
+
+<p>Ces beautés, qui jettent un éclat passager sur la scène
+du monde, s'évanouissent comme des ombres; semblables
+à l'herbe des champs, elles passent du matin
+au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,
+devient une sorte de morale en action.
+</p>
+
+<p>Le présent volume est consacré aux femmes de la
+cour de Louis XIV. Si la jeunesse, à laquelle nous
+dédions cette édition spéciale, y trouve quelque intérêt,
+il sera suivi de plusieurs autres.
+</p>
+<br>
+<center><h2>LA COUR<br>
+DE<br>
+LOUIS XIV</h2></center>
+<br>
+<center><H2>I</H2></center>
+<br>
+
+<p>LE CHÂTEAU DE VERSAILLES</p>
+
+<p>Avant de rappeler le rôle que les femmes de Versailles
+ont joué, il faut dire quelques mots du théâtre
+sur lequel leurs destinées se sont accomplies et montrer
+par quelle transformation miraculeuse un endroit
+triste et sombre, plein de sables mouvants et de marécages,
+sans vue, sans eau, sans forêt, fut façonné,
+pour ainsi dire, à l'image du Grand Roi, et devint une
+merveille, objet de l'admiration du monde entier.
+Comme ces grands fleuves qui, à leur source, sont à
+peine un petit ruisseau, l'existence du palais destiné
+à tant de splendeur commença dans les proportions
+les plus modestes.</p>
+
+<p>C'est en 1624 que Louis XIII fit bâtir à Versailles
+un rendez-vous de chasse sur une éminence où il y
+avait auparavant un moulin à vent. En 1627, dans
+une assemblée de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre
+reprochait au roi de ne pas achever les
+bâtiments de la couronne, et il disait à ce propos:</p>
+
+<p>«L'inclination de Sa Majesté n'est point portée à
+bâtir; les finances de la chambre ne seront point épuisées
+par ses somptueux édifices, si ce n'est qu'on
+veuille lui reprocher le chétif château de Versailles,
+de la construction duquel un simple gentilhomme ne
+voudrait pas prendre vanité[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage
+publié par M. Le Roi sous ce titre: <i>Louis XIII et Versailles</i>.]</p>
+
+<p>En 1651, huit ans après la mort de son père,
+Louis XIV, alors dans sa treizième année, vint pour
+la première fois à Versailles. Il s'attacha dès lors à
+ce séjour, et quelques années plus tard il le choisit
+pour y donner des fêtes magnifiques. Au mois de
+mai 1664, il y fit célébrer les <i>Plaisirs de l'île enchantée,</i>
+divertissements empruntés au poème de l'Arioste,
+à l'exécution desquels concoururent Benserade et le
+président de Périgny pour les récits en vers, Molière
+et sa troupe pour la comédie, Lulli pour la musique
+et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour les
+décors, les illuminations et les feux d'artifice.</p>
+
+<p>Le 7 mai, première journée des fêtes, il y eut une
+course de bagues en présence des deux reines[1], dans
+un cirque de verdure élevé à l'entrée de ce qu'on
+nomme aujourd'hui le tapis vert.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Thérèse.]</p>
+
+<p>Le jeune Louis XIV,
+vêtu d'un costume où tous les diamants de la couronne resplendissaient, représentait le paladin Roger
+dans l'île d'Alcine. Après le tournoi, dont il fut le
+vainqueur, Flore et Apollon arrivèrent, pour le féliciter,
+sur des chars que traînaient les nymphes, les
+satyres, les dryades. Au banquet, le <i>Temps</i>, les
+<i>Heures</i>, les <i>Saisons</i>, servirent les convives, abrités,
+sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.
+Le lendemain, 8 mai, on représenta, sur un théâtre
+élevé au milieu de la même allée, la <i>Princesse d'Élide</i>,
+pièce dans laquelle Molière jouait les rôles de Lyciscas
+et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide,
+avec feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le
+10, course de têtes dans les fossés du château; le 11,
+représentation des <i>Fâcheux</i>, de Molière; le 12, loterie
+où se trouvaient des ameublements, des pièces d'argenterie,
+des pierres précieuses, et, le soir, le <i>Tartuffe</i>;
+le 13, le <i>Mariage forcé</i>; le 14, départ du roi et de la
+cour pour Fontainebleau.</p>
+
+<p>Versailles n'était pas encore la résidence royale;
+mais Louis XIV venait de temps en temps y passer
+quelques jours, parfois quelques semaines, surtout
+quand il voulait éblouir les yeux et fasciner les
+imaginations par l'éclat de ces fêtes pompeuses qui
+ressemblaient à des apothéoses.</p>
+
+<p>Le 14 septembre 1665, il y eut à Versailles une
+grande chasse, où la reine, Madame Henriette d'Angleterre,
+Mlle de Montpensier, Mlle d'Alençon, chassèrent
+en costume d'amazones; et, au mois de février
+1667, un carrousel qui recula les bornes de la
+magnificence.</p>
+
+<p>La <i>Gazette</i> a soin de nous décrire le cortège des
+dames de la cour, «toutes admirablement équipées
+et sur des chevaux choisis, conduites par Madame,
+avec une veste des plus superbes, et sur un cheval
+blanc houssé de brocart, semé de perles et de pierreries.»
+Après l'escadron féminin apparaissait le Roi-Soleil,
+«ne se faisant pas moins connaître à cette
+haute mine qui lui est particulière qu'à son riche
+vêtement à la hongroise, couvert d'or et de pierres
+précieuses, avec un casque ondoyé de plumes, et à la
+fierté de son cheval, qui semblait plus superbe de
+porter un si grand monarque que de la magnificence
+de son caparaçon et de sa housse pareillement couverte
+de pierreries[1].» Venaient ensuite: Monsieur,
+frère du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien,
+habillé en Indien, puis les autres seigneurs, qui
+formaient dix quadrilles.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Gazette</i> de 1667.]</p>
+
+<p>Le 10 juillet 1668, nouvelles réjouissances: dans
+la journée, représentation des <i>Fêtes de l'Amour et de
+Bacchus</i>, paroles de Quinault, musique de Lulli, et
+de <i>Georges Dandin</i>, joué par Molière et par sa troupe;
+le soir, festin et bal; à 2 heures du matin, illuminations.
+Le pourtour du parterre de Latone, la grande
+allée, la terrasse et la façade du palais étaient décorés
+de statues, de vases, de candélabres éclairés d'une
+manière ingénieuse, qui les faisait paraître comme
+enflammés à l'intérieur. Les fusées des feux d'artifice
+se croisaient au-dessus du château, et, lorsque toutes
+ces lumières s'éteignaient, dit Félibien en terminant
+le récit de la fête, on s'aperçut que le jour, «jaloux
+des avantages d'une belle nuit,» commençait à
+poindre.
+</p>
+
+<p>Le 17 septembre 1672, la troupe du roi représentait
+les <i>Femmes savantes</i> de Molière, qui furent, dit la
+<i>Gazette</i>, «admirées d'un chacun.» Du 8 février au
+19 avril 1674, Bourdalouc prêchait le carême à Versailles;
+le 11 juillet, on y jouait le <i>Malade imaginaire</i>
+de Molière, mort l'année précédente; au mois d'août,
+il y avait une série de grandes fêtes. Félibien fait une
+description saisissante de la nuit du 31 août 1674, où
+l'on vit tout à coup, sous un ciel sans étoiles et du
+noir le plus sombre, un ruissellement inouï de
+lumières. Tous les parterres étincelaient. La grande
+terrasse qui est devant le château était bordée d'un
+double rang de feux espacés à deux pieds l'un de
+l'autre. Les rampes et les degrés du fer à cheval, tous
+les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins resplendissaient
+de mille flammes. De l'Italie était venu
+cet art pyrotechnique, ce mélange de feux, de fleurs
+et d'eau, qui faisait ressembler le parc au jardin
+d'Armide. Les rives du grand canal étaient ornées de
+statues et de décorations d'architecture, derrière lesquelles
+on avait disposé un nombre infini de lumières
+qui les faisaient paraître transparentes. Le roi, la
+reine et toute la cour étaient sur des gondoles richement
+ornées. Des bateaux remplis de musiciens les
+suivaient, et l'écho répétait les sons d'une harmonie
+magique.</p>
+
+<p>A partir de l'année suivante, de grands travaux,
+commencés par Levau et Dorbay, continués par Jules
+Hardouin Mansart, furent entrepris à Versailles, où
+Louis XIV voulait fixer sa résidence définitive. Quels
+motifs le déterminaient à renoncer à ce château de
+Saint-Germain où il était né, à ce château si admirablement
+situé, d'où l'on découvre un si beau fleuve,
+un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque
+à Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue.
+L'air y est vif et salubre, et, du haut de la terrasse
+adossée à la forêt, on contemple un des panoramas
+les plus variés et les plus majestueux du globe.</p>
+
+<p>Si Louis XIV avait dépensé pour embellir et agrandir
+le vieux château,--celui qui existe encore,--et
+le château neuf,--celui qui était situé en face de la
+Seine et qui fut détruit sous Louis XVI,--la moitié
+des sommes dépensées pour Versailles, quel incomparable
+palais, quelles merveilles aurait-on admirés!
+Que n'aurait-on pas pu faire du château neuf de
+Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le
+pavillon Henri IV,--de ce château si élégant, dont
+les escaliers paraissaient de loin comme des arabesques
+en relief incrustées sur le flanc de la colline,
+et dont les cinq terrasses successives, ornées de bosquets,
+de bassins, de parterres de fleurs, descendaient
+jusqu'à la Seine? Comment préférer à une telle résidence,
+à un tel paysage, un manoir obscur sans perspective,
+entouré d'étangs fangeux, sur un terrain où,
+au lieu d'être favorisé par la nature, il fallait la tyranniser,
+la dompter à force d'art et d'argent?</p>
+
+<p>Était-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher
+de Saint-Denis, dernier terme de la grandeur
+royale, qui rendait Saint-Germain antipathique à
+Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire à l'horizon:
+<i>Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris</i>,
+contrariait-il l'ivresse de vie et de toute-puissance
+qui débordait en lui?</p>
+
+<p>Cette pensée pusillanime nous semble indigne du
+Grand Roi. Nous inclinons plutôt à croire que ce qui
+éloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'était le souvenir
+du temps où, chassé de Paris par les troubles
+de la Fronde, il fut transporté nuitamment dans le
+vieux château. Sans doute il n'aimait pas voir, de sa
+fenêtre, cette capitale qui avait insulté son enfance.</p>
+
+<p>S'arracher à un souvenir importun, effacer complètement,
+même dans la pensée, les derniers vestiges
+des actes de rébellion contre l'autorité royale, choisir
+une résidence qui n'était rien pour en faire le plus
+radieux des palais, se complaire dans cette transformation
+comme dans le triomphe de la puissance, de
+l'orgueil, de la force de volonté, tout créer soi-même:
+architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre
+la nature à plier sous le joug et à s'avouer vaincue,
+comme la révolution: tel fut le rêve de Louis XIV,
+et ce rêve il le réalisa.</p>
+
+<p>De 1675 à 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent
+avec une étonnante activité. On acheva les
+grands appartements du roi et l'escalier dit des
+Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces,
+à l'endroit où une terrasse occupait le milieu de la
+façade, du côté des jardins. On ajouta au château
+l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, à
+droite et à gauche, les bâtiments qui bordent la première
+cour avant le château, et qu'on désigne sous le
+nom d'ailes des Ministres. On éleva la grande et la
+petite écurie.</p>
+
+<p>Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement
+actuel du salon d'Hercule et du vestibule
+qui se trouve au-dessous. Le 30 avril 1682, l'archevêque
+de Paris, François de Harlay, bénit la nouvelle
+chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa
+définitivement à Versailles[1].
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de
+Versailles, on n'a qu'à regarder le tableau de Van der Meulen,
+qui est dans l'antichambre du roi (salle N° 121 de la <i>Notice
+du Musée</i>, par M. Soulié). Ce tableau, qui porte le N° 2145,
+représente Versailles tel qu'il était avant les travaux ordonnés
+par Louis XIV.]</p>
+
+<p>Le roi s'établit au centre même du palais. Le salon
+dit oeil-de-Boeuf[2] était alors divisé en deux pièces:
+la chambre des Bassans, ainsi nommée parce qu'elle
+contenait plusieurs tableaux de ce maître,--c'est là
+qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever
+du souverain,--et l'ancienne chambre de Louis XIII,
+où Louis XIV coucha de 1682 à 1701. A côté de cette
+chambre était le grand cabinet, où se faisaient les
+cérémonies du lever et du coucher, où le roi donnait
+audience au nonce et aux ambassadeurs, où il recevait
+le serment des grands officiers de sa maison[3].
+La salle suivante[4] était alors séparée en deux. La partie la plus rapprochée de la chambre du roi se
+nommait le cabinet du Conseil,--c'est là que
+Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes
+décisions de son règne;--l'autre se nommait le cabinet
+des Termes ou des Perruques.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle N° 123 de la <i>Notice du Musée</i>.]<br>
+[Note 3: Salle N° 124 de la <i>Notice</i>. Cette pièce devint la chambre
+à coucher de Louis XIV, et c'est là qu'il mourut.]<br>
+[Note 4: Salle du Conseil (N° 125 de la <i>Notice</i>).]</p>
+
+<p>La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une
+au premier étage, l'autre au rez-de-chaussée, dans la
+portion méridionale de l'ancien château de Louis XIII,
+celle qui domine l'orangerie et la pièce d'eau des
+Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient,
+par le salon de la Paix, à la galerie des Glaces, le
+chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A l'autre extrémité
+de la galerie commençaient, avec le salon de la
+Guerre, les salles désignées sous le nom de grands
+appartements du roi, pièces d'apparat et de réception,
+portant des noms mythologiques: salle d'Apollon,
+de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus.</p>
+
+<p>Le gouverneur du palais et le confesseur du roi
+logèrent dans l'aile du nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-delà de l'emplacement
+où est la chapelle actuelle, on plaça les princes de
+Condé et de Conti, le gouverneur des enfants de
+France et un bon nombre de grands officiers et de
+chapelains. Dans la grande salle du midi, les enfants
+de France et la famille d'Orléans habitèrent en face
+des jardins. Enfin, les secrétaires d'État, ministres
+de la maison du roi, des affaires étrangères, de la
+guerre, de la marine, s'installèrent dans les deux
+corps de bâtiment devant lesquels s'élèvent aujourd'hui
+les statues d'hommes célèbres. L'ensemble de
+ces immenses constructions, subdivisées à l'infini
+dans l'intérieur, servait d'habitation à plusieurs milliers d'individus.</p>
+
+<p>Versailles était achevé. A part très peu de modifications,
+il offrait l'aspect qu'il présente aujourd'hui.
+Du côté de la ville, le monument, quoique grandiose,
+est disparate. Son architecture composite, le contraste
+qui se fait remarquer entre la brique et la
+pierre, entre le château primitif et ses immenses
+accroissements, a quelque chose qui étonne. De
+l'autre côté, celui du parc, tout, au contraire, est
+majestueux, régulier, empreint d'une harmonie parfaite.
+Cette façade ou, pour mieux dire, ces trois
+façades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze
+ouvertures sur le jardin; ce corps de bâtiment où
+habite le maître, et qui fait saillie au milieu d'une
+longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer,
+comme pour garder une respectueuse distance; ces
+bosquets façonnés en murailles de verdure, ces bassins
+encadrés dans des marbres précieux, dépendant
+du palais, dont ils sont le complément, tout cela
+frappe l'esprit et les yeux d'un véritable saisissement.</p>
+
+<p>Jamais peut-être la splendeur d'un palais ne s'est
+mieux identifiée avec la grandeur d'un homme.
+</p>
+
+<p>L'idole est digne du temple, le temple digne de
+l'idole. Il y a toujours dans les monuments quelque
+chose d'immatériel, de moral, pour ainsi dire, et ils
+empruntent leur poésie à la pensée qui s'y rattache.
+C'est, pour une cathédrale, l'idée de Dieu. C'est,
+pour Versailles, l'idée du Roi. La mythologie, comme
+on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une allégorie magnifique dont Louis XIV est la réalité. C'est
+lui partout, lui toujours. Les héros, les divinités de
+la fable, ne font que lui prêter leurs attributs ou se
+mêler à ses courtisans.</p>
+
+<p>En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts
+les eaux qui se croisent dans les airs en voûtes étincelantes. Apollon, son symbole favori, préside à ce
+monde enchanté, comme le dieu de la lumière, l'inspirateur
+des Muses; le soleil du dieu paraît s'humilier
+devant celui du roi: <i>Nec pluribus impar</i>. La
+nature et l'art s'unissent pour célébrer par un hosanna
+perpétuel la gloire du souverain.</p>
+
+<br>
+<center><H2>II</H2></center>
+<br>
+
+<p>LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682</p>
+
+<p>Lorsque Louis XIV établit définitivement sa résidence
+à Versailles, en 1682, les principales femmes
+de la cour qui s'y installèrent avec lui étaient: la reine,
+âgée comme lui de quarante-quatre ans, née en 1638,
+mariée en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise,
+née en 1660, mariée en 1680, ayant une mauvaise santé,
+un caractère doux et mélancolique;--la duchesse
+d'Orléans, désignée tantôt sous le nom de Madame,
+tantôt sous celui de princesse Palatine, née en 1652,
+mariée en 1671 à Monsieur, frère du roi, Allemande
+ne pouvant s'habituer à sa nouvelle patrie;--la princesse
+de Conti, née en 1666, mariée en 1681 au
+prince Armand de Conti, neveu du grand Condé, jeune
+femme d'une grâce et d'une beauté exceptionnelles;--Mlle
+de Nantes, née en 1673; Mlle de Blois, née en 1677,
+qui devaient épouser quelques années plus tard, l'une
+le duc de Bourbon, l'autre le duc de Chartres (le futur
+Régent);--Mme de Montespan, leur mère, alors âgée de
+quarante et un ans, arrivée au terme de sa puissance,
+mais demeurant encore à la cour, en sa qualité de
+dame du palais de la reine;--enfin Mme de Maintenon,
+déjà très influente sous des dehors modestes,
+belle encore malgré ses quarante-sept ans, en aussi
+bons termes avec la reine qu'avec le roi, et récompensée,
+depuis 1680, des soins qu'elle avait donnés,
+comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,
+par une place, créée pour elle, qui ne l'astreignait
+à aucun service assujettissant et la fixait à
+la cour dans une position honorable: la place de
+seconde dame d'atours de la dauphine.</p>
+
+<p>On ne peut comprendre le rôle des femmes de Versailles
+qu'en étudiant d'abord le souverain qui fut
+l'âme de ce palais, et qui marqua de sa forte empreinte,
+non seulement son royaume, mais encore
+l'Europe tout entière. Jamais monarque n'exerça un
+pareil prestige personnel, et tout ce qui brillait
+autour de lui n'était qu'un pâle reflet de cette éblouissante
+lumière.</p>
+
+<p>La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, à
+être examinée de près. Défauts et qualités, tout fut
+grand dans ce type accompli de la monarchie absolue,
+de la royauté de droit divin. Louis XIV n'était pas
+seulement majestueux, il était aussi agréable. Les
+membres de sa famille, ses ministres, les personnes
+de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.</p>
+
+<p>Ce souverain, intimidant à ce point qu'il fallait, au
+dire de Saint-Simon, commencer par s'accoutumer
+à le voir, si, en lui parlant, on ne voulait s'exposer à
+demeurer court, était pourtant plein de bienveillance
+et d'affabilité. «Jamais homme si naturellement poli,
+ni d'une politesse si fort mesurée, ni qui distinguât
+mieux l'âge, le mérite, le rang... Jamais il ne lui
+échappa de dire rien de désobligeant à personne[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.]</p>
+
+<p>La princesse Palatine, ordinairement si sévère, si
+caustique, rendait hommage à ses qualités d'homme
+privé autant qu'à ses qualités de souverain. «Quand
+le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il était
+l'homme le plus agréable et le plus aimable du monde.
+Il plaisantait d'une manière comique et avec agrément...
+Quoiqu'il aimât la flatterie, il s'en moquait
+souvent lui-même... Il s'entendait parfaitement à contenter
+les gens, même en leur refusant leurs demandes;
+il avait les manières les plus affables, et parlait avec
+tant de politesse, qu'il leur touchait le coeur... Quand
+il s'agissait de son propre mouvement, il était toujours
+bon et généreux.»</p>
+
+<p>Ce souverain, qui a donné des marques d'un
+égoïsme cruel, avait cependant parfois d'exquises
+délicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge
+en matière de sentiment, le constate aussi dans ses
+Mémoires: «Le roi, qui a l'âme bonne, a une tendresse
+extraordinaire, surtout pour les femmes.»
+Avec son incontestable beauté de taille et de visage,
+sa douceur majestueuse, le son de sa voix pénétrante;
+avec cette courtoisie chevaleresque, cette politesse
+exquise envers les femmes de tout rang, cette suprême
+élégance de manières et de langage, il aurait eu
+même, comme simple particulier, le don de se faire
+distinguer entre tous, «comme le roi des abeilles[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.]</p>
+
+<p>C'était un suprême artiste, qui jouait avec aisance
+et conviction son rôle de roi; c'était aussi un poète,
+qui aurait dit volontiers avec Alfred de Musset:</p>
+
+<h3>Être admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé.</h3>
+
+<p>Poète en action, dont l'existence, faite pour frapper
+l'imagination de ses sujets, se déroulait comme une
+série non interrompue d'actes grandioses et merveilleux;
+souverain épris de gloire et d'idéal, «qui se
+complaisait dans l'admiration des grandes batailles,
+des actes d'héroïsme et de courage, dans les appareils
+guerriers, dans les opérations du siège savamment
+combinées, dans les terribles mêlées de la
+guerre et au milieu des forêts, dans le bruyant
+tumulte des grandes chasses[1].» </p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Walckenaër, <i>Mémoires sur Mme de Sévigné</i>, t.V.]></p>
+
+<p>Louis XIV, sur son
+lit de mort, s'accusait d'avoir trop aimé la guerre; il
+pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches
+sur sa vie passée, mais on se tromperait en croyant
+que le plaisir y avait occupé la première place. Pendant
+toute la durée de son règne, il ne cessa jamais
+de travailler huit heures par jour. Il avait donc le
+droit d'écrire, dans les mémoires destinés à servir
+d'instruction à son fils, que, «pour un roi, ne pas
+travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace à l'égard
+de Dieu, de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des
+hommes. Ces conditions, disait-il, qui pourront quelquefois
+vous sembler rudes et fâcheuses dans une si
+haute place, vous paraîtraient douces et aisées, s'il
+s'agissait d'y parvenir... Rien ne vous serait plus
+laborieux qu'une grande oisiveté, si vous aviez le
+malheur d'y tomber. Dégoûté premièrement des
+affaires, puis des plaisirs, vous seriez enfin dégoûté
+de l'oisiveté elle-même.» Le travail était pour le
+Grand Roi une source de satisfactions incessantes.
+«Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il,
+apprendre incessamment les nouvelles de
+toutes les provinces et de toutes les nations, le secret
+de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les
+princes et de tous les ministres étrangers, être informé
+d'un nombre infini de choses qu'on croit que nous
+ignorons, voir autour de nous-même ce qu'on nous
+cache avec le plus grand soin, découvrir les vues les
+plus éloignées de nos propres courtisans, je ne sais
+quel autre plaisir nous ne quitterions pas pour
+celui-là, si la seule curiosité nous le donnait.»</p>
+
+<p>Louis XIV essayait ensuite de prémunir le dauphin
+contre le danger des favoris et le danger plus grand
+encore des favorites. Lui-même se faisait certaines
+illusions à leur égard et se vantait à tort, dans ce
+mémoire, de n'avoir jamais été dominé par aucune
+d'elles. «Comme le prince devrait toujours être un
+parfait modèle de vertu, disait-il enfin, il serait bon
+qu'il se garantît des faiblesses communes au reste
+des hommes, d'autant qu'il est assuré qu'elles ne sauraient
+demeurer cachées.»</p>
+
+<p>On sait combien Louis XIV s'était écarté de ces
+sages et belles maximes; mais 1682 est le commencement
+du repentir, l'année où le roi revient définitivement
+à la vertu, où il médite pratiquement sur les
+avantages de la règle et du devoir, même au point de
+vue humain. En outre, les paroles des grands sermonnaires
+retentissaient à son oreille plus puissamment
+que de coutume, et la voix de sa conscience dominait
+enfin celle des passions.</p>
+
+<p>Du fond du cloître où elle était enfermée depuis
+déjà huit ans, la duchesse de La Vallière, devenue
+soeur Louise de la Miséricorde, lui inspirait par
+l'exemple de sa pénitence de pieuses réflexions et de
+salutaires résolutions. Jamais, s'il faut en croire un
+judicieux critique[1], elle ne fut plus présente à la pensée
+du roi; jamais elle ne lui apparut sous des traits
+plus divins que depuis qu'elle avait abandonné la
+cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait,
+non pas pour elle, mais pour des personnes de sa
+famille, et il était heureux d'apprendre que la reine
+et toute la cour donnaient à la sainte carmélite
+des marques d'intérêt et de vénération. C'est ainsi
+qu'au pied des autels soeur Louise de la Miséricorde
+demandait à Dieu et obtenait la conversion
+de Louis XIV.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Walckenaër, <i>Mémoires sur Mme de Sévigné</i>, t.V.]</p>
+
+<p>Quand on pense que dès l'âge de quarante-quatre
+ans, dans la plénitude de la force morale et physique,
+à l'apogée de sa gloire, ce monarque tout-puissant
+mit fin à tout scandale et mena jusqu'à sa mort une
+vie privée irréprochable au milieu de tant de séductions,
+on ne peut s'empêcher de rendre hommage à
+un pareil triomphe de la prière et du sentiment religieux.</p>
+
+<p>La conscience de la dignité royale, qu'on lui a
+reprochée comme exagérée, n'était pas chez lui un
+orgueil coupable et incompatible avec le respect de
+la Divinité. Croyant à l'autel et au trône, il avait foi
+d'abord en Dieu, puis en lui-même, oint du Seigneur.
+Son idéal, c'était le ciel, et, au-dessous du ciel, la
+royauté;--la royauté représentant le droit de la
+force et la force du droit, la royauté majestueuse,
+tutélaire, répandant, comme le soleil, sur les pauvres
+et les riches, sur les petits et les grands, la splendeur
+et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait
+lui-même avec une haute justice. Autant il se trouvait
+grand devant les hommes, autant il se trouvait
+petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il aurait pu
+s'appliquer ce vers de Corneille:</p>
+
+<h3>Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?</h3>
+
+<p>Le souverain qui aurait défié tous les monarques
+réunis s'agenouillait humblement devant un prêtre
+obscur. Le digne héritier de Charlemagne demandait
+pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce
+mélange d'humilité chrétienne et de fierté royale qui
+donne à la physionomie de Louis XIV un caractère
+si imposant. Les sentiments religieux que sa mère
+lui avait inculqués dès le berceau lui revenaient sans
+cesse à l'esprit, même dans ses plus regrettables
+écarts. Quand il était enfant, cette mère passionnée
+s'agenouillait devant lui, en s'écriant avec transport:
+«Je voudrais le respecter autant que je l'aime,»
+cette exclamation n'était pas une flatterie banale.
+C'était, pour ainsi dire, un acte de foi dans le principe
+de la royauté.</p>
+
+<p>Les premières impressions de l'enfant ne firent que
+se fortifier dans l'homme. Il y eut toujours en lui du
+souverain et du pontife. Ame de l'État, source de
+toute grâce, de toute justice, de toute gloire, il se
+considérait comme le lieutenant de Dieu sur la terre,
+et c'est en cette qualité qu'il avait pour lui-même
+une sorte de vénération dans laquelle les grands prédicateurs
+eux-mêmes ne faisaient que l'affermir. Les
+idées gouvernementales de Bossuet sont le commentaire
+de cette foi politique, associée intimement à la
+foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour le grand
+évêque comme pour le grand roi, la royauté est un
+sacerdoce, et un souverain qui n'aurait pas le sentiment
+de la dignité monarchique serait presque aussi
+blâmable qu'un prêtre qui n'aurait pas le respect du
+culte dont il est le ministre. Ce fut à cette théorie,
+essence même du pouvoir royal, que Louis XIV dut
+le prestige d'attitude physique et morale que Saint-Simon
+appelle «la dignité constante et la règle continuelle
+de son extérieur».</p>
+
+<p>L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit,
+mais en devoir d'exercer sur tous ses sujets, quels
+qu'ils fussent, se faisait particulièrement sentir sur
+ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa cour,
+de sa famille, était soumis aux mêmes doctrines et aux
+mêmes règles que les affaires d'État. L'autorité paternelle
+se combinait en lui avec l'autorité royale. Rien
+n'échappait à son contrôle. Ses volontés étaient autant
+d'arrêts irrévocables, et son fils, le dauphin, se conduisait
+à son égard comme le plus soumis et le plus
+respectueux de tous les courtisans. Les siècles révolutionnaires peuvent critiquer un tel système, il n'en
+est pas moins appréciable. Le principe d'autorité,
+qui s'impose à la nature elle-même, comme la règle
+générale de la création, est la base de toute société
+bien organisée.</p>
+
+<p>La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir été le représentant
+convaincu, le symbole vivant de ce principe;
+c'est d'avoir compris que là où il n'y a point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,
+et que là où il n'y a pas de discipline politique il n'y
+a pas de discipline militaire. Les mêmes théories
+sont applicables aux églises, aux palais et aux camps.
+L'autorité indispensable est plus précieuse encore
+que les libertés nécessaires, et en fait de gouvernement,
+comme en fait d'art, pas de beauté possible
+sans unité. L'aspiration constante vers l'unité, qui
+est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV.
+C'est pour cela que Napoléon, excusant les défauts du
+souverain dont il était bien fait pour apprécier la
+gloire, disait avec admiration:</p>
+
+<p>«Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut
+un grand roi. C'est lui qui a élevé la France au premier
+rang des nations. Depuis Charlemagne, quel est
+le roi de France qu'on puisse comparer à Louis XIV
+sous toutes ses faces?»</p>
+
+<br>
+<center><H2>III</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA REINE MARIE-THÉRÈSE</p>
+
+<p>Trouver, au milieu de types agités par l'orgueil,
+l'ambition et l'amour du plaisir, une figure d'une
+douceur accomplie, un caractère vraiment chrétien,
+une âme pure, candide, angélique, c'est pour
+l'observateur une satisfaction, un repos. On contemple avec
+recueillement la simplicité sous le diadème, l'humilité
+sur le trône, les qualités et les vertus d'une religieuse
+dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien
+remplie; un rôle en apparence effacé, mais en réalité
+plus sérieux et surtout plus noble, plus respectable
+que celui de beaucoup de femmes célèbres; de grandes
+souffrances morales, chrétiennement et courageusement
+supportées; enfin un type irréprochable de piété
+et de bonté, de tendresse conjugale et d'amour maternel,
+telle fut Marie-Thérèse d'Autriche, la compagne
+de Louis XIV.</p>
+
+<p>La monarchie française a eu le privilège d'être
+sanctifiée par un certain nombre de reines, dont les
+vertus, en quelque sorte contrepoids des scandales de
+la cour, ont contribué à sauvegarder l'autorité morale
+du trône. De même que, sous le règne des derniers
+Valois, Claude de France, Élisabeth d'Autriche, Louise
+de Vaudemont, rachetaient par la pureté de leur vie
+les vices de François 1er, de Charles IX, de Henri III,
+de même Marie-Thérèse compensa, pour ainsi dire,
+la morale des atteintes que Louis XIV lui portait.
+L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait
+dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang
+de Henri IV; cette souveraine, qui portait avec dignité
+son manteau royal, tout en le comparant à un suaire;
+cette épouse modèle, qui aimait son mari de toutes
+les forces de son âme et ne l'approchait qu'avec un
+mélange de respect, de frayeur et de tendresse; cette
+mère dévouée, qui s'appliquait à toucher le coeur du
+jeune prince dont Bossuet était chargé de former
+l'esprit; cette femme, qui a prouvé une fois de plus
+qu'un palais peut devenir un sanctuaire et qu'un coeur
+véritablement chrétien peut battre sous le manteau
+royal comme sous la robe de bure.</p>
+
+<p>Née en 1638, la même année que Louis XIV, Marie-Thérèse
+avait pour père Philippe IV, roi d'Espagne,
+et pour mère Isabelle de France, fille de Henri IV et
+de Marie de Médicis. Elle était donc cousine germaine
+de Louis XIV. Les sentiments chrétiens de
+cette princesse, qui comptait au nombre de ses aïeules
+sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Élisabeth de
+Portugal, ne l'empêchaient pas d'avoir conscience
+de l'illustration de sa famille. Ses convictions sur
+l'origine et le caractère du pouvoir royal étaient
+absolument semblables à celles de son époux. Une religieuse,
+qui l'aidait à faire son examen de conscience
+pour une confession générale, lui demanda un jour
+si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherché à
+plaire, ni désiré d'être aimée:</p>
+
+<p>«Non, répondit naïvement la reine. Pouvais-je
+aimer quelqu'un en Espagne? Il n'y a point de roi à
+la cour de mon père.»</p>
+
+<p>Au point de vue physique, Marie-Thérèse n'avait
+rien de remarquable. Sa physionomie plus allemande
+qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses cheveux
+très blonds, ses grands yeux d'un bleu pâle, ses
+lèvres rouges et pendantes, ses traits sans finesse, sa
+taille peu élevée, ne la rendaient ni belle, ni laide.
+Elle n'avait pourtant pas manqué, au moment de son
+mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits
+enthousiastes. Tout le Parnasse s'était mis en frais.
+On avait composé une foule de vers français et latins
+dans le genre de ceux-ci:</p>
+
+<h3>Thérèse seule a pu vaincre par ses regards<br>
+Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.<br>
+<br>
+<i>Victorem Martis praeda, spoliisque superbum<br>
+Vincere quae posset, sola Theresa fuit.</i> </h3>
+
+<p>Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionné
+la main, et dont le mariage avait eu tant de
+retentissement et tant d'importance politique, fit le
+silence autour d'elle dès qu'elle fut installée au Louvre
+ou à Saint-Germain. La timidité de son caractère,
+son horreur instinctive des médisances et des calomnies
+si fréquentes dans les cours, son éloignement
+de toute intrigue, son admiration passionnée pour le
+roi, qu'elle croyait beaucoup trop supérieur à elle
+pour oser lui donner un conseil politique, tout contribuait
+à la rendre étrangère aux secrets du gouvernement.
+Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il
+la décorait du titre de régente. C'était à elle qu'étaient
+adressés les bulletins de victoire, ce fut elle qui reçut
+la relation officielle du passage du Rhin. On disait
+alors: «Le roi combat, la reine prie.»</p>
+
+<center>
+<img src="061.png" alt=""><br>
+
+Marie-Thérèse d'Autriche,<br>reine de France.
+</center>
+
+<p>Au commencement de son mariage, Louis XIV la
+traitait non seulement avec de grands égards, mais
+avec une réelle tendresse. Lorsqu'elle devint mère
+du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, à
+5 heures du matin, il alla se confesser et communier[1].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>.]</p>
+
+<p>Marie-Thérèse eut, en onze ans, trois fils et
+trois filles; elle les perdit tous en bas âge et supporta
+ces morts cruelles, comme ses autres douleurs, avec
+une résignation admirable, tout en en ayant le coeur
+déchiré. Certes, c'était un spectacle révoltant de voir
+les favorites du roi faire partie de la maison de la
+reine et servir en apparence une femme dont elles
+étaient en réalité, malgré des dehors respectueux, les
+rivales et les persécutrices. On entendit plus d'une
+fois la malheureuse reine s'écrier à propos de Mlle de
+La Vallière:</p>
+
+<p>«Cette fille-là me fera mourir!»</p>
+
+<p>En même temps elle avait, si l'on en croit Mme de
+Caylus[1], une telle crainte du roi et une si grande
+timidité naturelle, qu'elle n'osait lui parler ni s'exposer
+en tête-à-tête avec lui. «J'ai ouï dire à Mme de
+Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi
+ayant envoyé chercher la reine, la reine, pour ne pas
+paraître seule en sa présence, voulut qu'elle la suivît;
+mais elle ne fit que la conduire jusqu'à la porte
+de la chambre, où elle prit la liberté de la pousser
+jusqu'à la faire entrer et remarqua un si grand tremblement
+dans toute sa personne, que ses mains mêmes
+tremblèrent de frayeur.»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Mme de Caylus, <i>Mémoires</i>.]</p>
+
+<p>D'autre part, la princesse Palatine écrit: «Elle
+avait une telle affection pour le roi, qu'elle cherchait
+à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait lui faire plaisir.
+Pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était
+heureuse tout la journée[1].» Elle n'agissait, elle ne
+pensait, elle ne vivait que par lui et pour lui.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]</p>
+
+<p>Louis XIV, qui se sentait à juste titre coupable à
+l'égard de cette reine si digne d'affection et de respect,
+essayait de racheter ses torts par les égards dont il
+l'entourait malgré tout. Soit en public, soit en particulier,
+il la traitait toujours avec douceur et courtoisie.
+Enfin, à partir de 1682, quand, après tant
+d'égarements, il se fixa définitivement à Versailles,
+la reine n'eut plus qu'à se louer de l'affection qu'il
+lui témoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent
+encore les Souvenirs de Mme de Caylus, des
+attentions auxquelles elle n'était pas accoutumée. Il
+la voyait plus souvent et cherchait à l'amuser, à la
+distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine
+de Bavière, avaient aussi pour elle une grande déférence.</p>
+
+<p>Ses appartements de Versailles, composés de cinq
+grandes pièces, et aboutissant, d'une part, à l'escalier
+de marbre, de l'autre à la galerie des Glaces, étaient
+remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la
+chambre dont nous avons déjà parlé, et d'où l'on
+aperçoit l'Orangerie, la pièce d'eau des Suisses et les
+coteaux de Satory. Elle aimait à quitter ce splendide
+séjour pour aller prier dans des couvents ou visiter
+des hôpitaux. On la voyait servir les malades de ses
+mains royales, leur porter leur nourriture comme
+une simple infirmière, et, lorsque les médecins lui
+faisaient, dans l'intérêt de sa santé, des observations,
+elle répondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer
+qu'en servant Jésus-Christ dans la personne des
+pauvres.</p>
+
+<p>Malgré le retour de tendresse que lui témoignait
+le roi, elle continuait à vivre humblement et modestement,
+s'occupant de son foyer domestique et non
+des affaires de l'État. La <i>Gazette officielle</i> ne faisait
+mention de cette bonne reine que pour annoncer
+qu'elle avait rempli à sa paroisse ses devoirs de dévotion,
+ou qu'elle était allée passer la journée aux Carmélites
+de la rue du Bouloi.</p>
+
+<p>Marie-Thérèse, heureuse et consolée, se réjouissait
+aussi de la naissance de son petit-fils, le duc de
+Bourgogne. Loin d'éprouver de la jalousie pour l'influence
+grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en félicitait
+comme d'une des causes des sentiments pieux de
+Louis XIV, et jamais il ne lui serait venu à l'esprit
+que bientôt, elle disparue, la veuve de Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan,
+serait la femme du roi et la reine de France, moins le nom.</p>
+
+<br>
+<center><H2>IV</H2></center>
+<br>
+
+<p>MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682</p>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment
+où la cour se fixait à Versailles, il faut voir ce
+qu'elle avait été à l'origine, puis au temps de ses
+tristes succès.</p>
+
+<p>Une beauté fière et opulente, des yeux d'azur remplis
+d'éclairs, un teint d'une éclatante blancheur, une
+forêt de cheveux blonds, une de ces figures qui jettent
+la lumière partout où elles paraissent; un esprit incisif,
+caustique, étincelant de verve et d'entrain; une soif
+inextinguible de plaisirs et de richesse, de luxe et de
+domination; des allures de déesse usurpant audacieusement
+la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil
+sans dignité, de l'éclat sans poésie, telle avait
+été Mme de Montespan au temps de sa toute-puissance.</p>
+
+<p>Née en 1641, au château de Tonnay-Charente, du
+duc de Mortemart et de Diane de Grandseigne, elle
+avait été fille d'honneur de la reine en 1660 et mariée
+en 1663 au marquis de Montespan. Élevée dans le
+respect de la religion, rien ne pouvait alors faire prévoir
+le triste rôle auquel la vanité et l'ambition devaient,
+plus que tout autre sentiment, entraîner sa
+jeunesse. C'était l'époque de l'enivrement des courtisans
+et de l'adulation des peuples. La cour apparaissait
+comme une espèce d'Olympe monarchique, dont
+Louis XIV était le Jupiter. «Des dieux et des déesses
+inférieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs
+vertus étaient exaltées, leurs vices mêmes étaient
+étalés avec une audace de supériorité qui semblait
+mettre entre le peuple et le trône la différence d'une
+morale des dieux à la morale des hommes. Louis XIV
+s'était fait accepter comme une exception en tout dans
+l'humanité.» L'adulation était poussée si loin, qu'elle
+s'étendait aux favorites, et que leur rôle à Versailles
+finissait par être considéré comme une sorte de fonction
+publique, comme une grande charge de cour
+ayant ses droits, son cérémonial, son étiquette,
+presque ses devoirs.</p>
+
+<p>Mme de Montespan paraissait là dans son élément.
+C'était la fière sultane, l'idole encensée, la déesse de
+cet Olympe. Mme de Sévigné, grande admiratrice au
+succès à tout prix, jetait sur elle des regards extatiques
+et exprimait un naïf enthousiasme pour sa merveilleuse
+robe «d'or sur or, rebrodé d'or et par-dessus
+un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain
+or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée».
+Elle écrivait à sa fille: «Mme de Montespan
+était, l'autre jour, couverte de diamants; on ne pouvait
+pas soutenir l'éclat d'une pareille divinité... Oh!
+ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil
+redoublé! quel solide établissement!»</p>
+
+<p>«Ce solide établissement» dura environ treize ans.
+Belle encore en 1682, malgré ses quarante ans, Mme de
+Montespan continuait à jouir des égards dus à sa
+naissance et à ses fonctions de surintendante de la
+maison de la reine. Mais sa faveur avait cessé. Malgré
+des efforts désespérés pour garder ou ressaisir son
+empire, il fallut bien s'avouer à elle-même son irrémédiable
+défaite. Elle n'essaya plus de lutter; délaissée
+de tous, la religion seule lui offrait un baume à
+mettre sur les plaies faites par l'orgueil et le dépit.
+Elle se réfugia dans une obscure maison de Paris;
+c'est là que Bossuet allait lui faire des instructions
+pour l'affermir dans la bonne voie.</p>
+
+<p>Les prédicateurs exerçaient alors une influence
+réelle sur toute la cour et cherchaient à atteindre le
+roi lui-même.</p>
+
+<p>Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans
+sa simplicité, si vénérable dans sa modestie; ce
+dialecticien, irrésistible; cet adversaire des passions
+humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments,
+à livrer des batailles rangées à la conscience
+de ses auditeurs et dont le grand Condé disait,
+en le voyant monter en chaire: «Silence! voici l'ennemi!»
+Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents
+les plus actifs de la conversion de Louis XIV. Il avait
+prêché à la cour l'Avent de 1670 et les carêmes de 1672,
+de 1674 et de 1675.</p>
+
+<p>Hardi comme un tribun et courageux comme un
+apôtre, il retournait le fer dans la plaie. S'adressant
+un jour directement à Louis XIV, il s'était
+écrié:</p>
+
+<p>«Ce qui sauve les rois, c'est la vérité; Votre Majesté
+la cherche et elle aime ceux qui la lui font connaître,
+elle n'aurait que des mépris pour quiconque
+la lui déguiserait, et, bien loin de lui résister, elle se
+fait gloire d'en être vaincue.» </p>
+
+<p>Les exhortations de Bossuet n'étaient pas moins
+pressantes; ses fonctions de précepteur du dauphin
+lui donnaient un accès fréquent auprès du roi, et il
+en profitait pour plaider avec énergie la cause du
+devoir et de la vertu. C'est lui qui avait dit, dans son
+sermon sur la purification, prononcé à la cour:
+«Fuyons les occasions dangereuses et ne présumons
+pas de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa
+vigueur quand il la faut employer contre soi-même.»
+</p>
+
+<p>C'est encore lui qui écrivait au maréchal de Bellefonds:
+«Priez Dieu pour moi; priez-le qu'il me délivre
+du plus grand poids dont un homme puisse être
+chargé, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi
+pour n'agir que par lui seul. Dieu merci, je n'ai pas
+encore songé, durant tout le cours de cette affaire,
+que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait
+être comme un saint Ambroise, un vrai homme
+de Dieu, un homme de l'autre vie, où tout parlât, dont
+les mots fussent des oracles du Saint-Esprit, dont
+toute la conduite fût céleste. Priez, priez, je vous en
+conjure.»</p>
+
+<p>Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermeté
+et quelle noblesse de langage et de pensée, le grand
+évêque s'adresse au Grand Roi: «J'espère, lui
+écrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les
+jours occuper de plus en plus Votre Majesté, serviront
+beaucoup à la guérir. On ne parle plus que
+de la beauté de vos troupes et de ce qu'elles sont
+capables d'exécuter sous un aussi grand conducteur;
+et moi, sire, pendant ce temps, je songe secrètement
+en moi-même à une guerre bien plus importante
+et à une victoire bien plus difficile que Dieu vous
+propose.»</p>
+
+<p>«Méditez, sire, écrit-il encore, cette parole du Fils
+de Dieu: elle semble être prononcée pour les grands
+rois et pour les conquérants: Que sert à l'homme,
+dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd
+son âme? et quel gain pourra le récompenser d'une
+perte si considérable? Que vous servirait, sire, d'être
+redouté et victorieux dehors, si vous êtes dedans
+vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse;
+je l'en prie sans cesse de tout mon coeur. Mes
+inquiétudes pour votre salut redoublent de jour en
+jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus,
+quels sont les périls. Dieu veuille bénir Votre Majesté!
+Dieu veuille lui donner la victoire, et, par
+la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus
+Votre Majesté donnera sincèrement son coeur à
+Dieu, plus elle mettra en lui son attache et sa confiance,
+plus aussi elle sera protégée de sa main toute-puissante.»</p>
+
+<p>Les conseils de Bossuet et les prédications de Bourdaloue
+ne portèrent des fruits durables qu'après bien
+des efforts, bien des luttes, bien des alternatives de
+relèvement et de chute. Cependant Louis XIV, désormais
+fixé sur les amertumes, les déceptions, les
+angoisses des passions coupables, revient à Dieu;
+l'oeuvre de Bossuet était accomplie. Saint-Simon,
+qui rend pleine justice à l'attitude du prélat, dit
+à son sujet: «Il parle souvent au monarque avec
+une liberté digne des premiers siècles et des premiers
+évêques de l'Église; il interrompit plus d'une
+fois le cours des désordres; enfin, il les fit cesser.»</p>
+
+<p>La conversion de Louis XIV avait, en effet, un
+caractère définitif; mais il serait injuste de l'attribuer uniquement aux prédicateurs et de ne pas y
+reconnaître pour une part l'influence de la femme dont
+nous allons parler: Mme de Maintenon.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>«Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le
+monde et la postérité en aient voulu à Mme de Maintenon
+d'un triomphe remporté par la raison au profit
+de l'honnêteté. N'ayant pas pu l'empêcher de réussir
+par la raison, le monde s'en est dédommagé en lui
+faisant une réputation de sécheresse et de roideur
+fort contraire à son caractère. Puisqu'il fallait que la
+raison fût triomphante, le monde n'a pas voulu au
+moins qu'elle fût aimable.»</p>
+
+<p>On avait assombri une figure belle et lumineuse,
+oubliant que la femme qu'on voulait représenter sous
+un jour triste, presque sinistre, fut une charmeuse,
+une enchanteresse; que Fénelon définissait son esprit:
+«la raison parlant par la bouche des Grâces;» que
+Racine songeait à elle en écrivant ces vers d'<i>Esther</i>:</p>
+
+<h3>Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce<br>
+Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.</h3>
+
+<p>Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient
+d'abord emporté sur ses admirateurs; mais notre
+époque, passionnée pour la vérité historique, a révisé
+un faux jugement.</p>
+
+<p>Deux écrivains habiles et convaincus: le duc de
+Noailles et M. Théophile Lavallée, pleins de respect
+pour une mémoire injustement décriée, sont parvenus
+à ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon.
+Le baron de Walckenaër avait déjà fait observer,
+au sujet de cette femme si diversement appréciée,
+qu'elle est le personnage historique sur lequel on
+possède le plus de documents émanés de sa bouche
+ou tracés par sa plume. «Il est donc à regretter,
+disait-il, que les historiens, même les plus judicieux,
+aient préféré des satires contemporaines aux témoignages
+certains et authentiques fournis par elle-même,
+et qu'ils aient converti une simple et intéressante
+histoire en un vulgaire et incompréhensible
+roman.»</p>
+
+<p>Aujourd'hui la vérité s'est fait jour. Les défenseurs
+de Mme de Maintenon n'ont rien laissé subsister des
+invectives de Saint-Simon et de la princesse Palatine
+contre une femme qui, sympathique ou non, mérite,
+à coup sûr, l'estime de la postérité. Depuis la publication
+du bel ouvrage du duc de Noailles, il y a eu,
+au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de tournoi
+littéraire, et le grand critique Sainte-Beuve a été le
+juge du camp. «Il est arrivé à M. Lavallée, a-t-il
+dit, ce qui arrivera à tous les bons esprits qui approcheront
+de cette personne distinguée et qui prendront
+le soin de la connaître dans l'habitude de la vie.... Il
+a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et
+odieusement vagues qui ont été longtemps en circulation
+sur le prétendu rôle historique de cette femme
+célèbre. Il l'a vue telle qu'elle était tout occupée du
+salut du roi, de sa réforme, de son amusement décent,
+de l'intérieur de la famille royale, du soulagement
+des peuples.»</p>
+
+<p>L'école révolutionnaire, qui voudrait traîner dans
+la boue la mémoire du Grand Roi, déteste tout naturellement
+la femme éminente qui fut sa compagne, son
+amie et sa consolatrice. Les écrivains de cette école
+prétendraient en faire un type non seulement odieux
+et funeste, mais disgracieux, antipathique, sans
+rayonnement, sans charme, sans séduction. On se la
+figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme
+usée, roide et sèche, avec des yeux sans larmes et
+un visage sans sourire. On oublie que, jeune, elle fut
+une des plus jolies femmes de son siècle, que sa
+beauté se conserva d'une manière merveilleuse, et que,
+dans sa vieillesse, elle garda cette supériorité de
+style et de langage, cette distinction de manières, ce
+tact exquis, cette finesse, cette douceur et cette fermeté
+de caractère, ce charme et cette élévation d'esprit
+qui, à toutes les époques de son existence, lui
+valurent tant d'éloges et lui attirèrent tant d'amitiés.</p>
+
+<p>Un rapide coup d'oeil jeté sur une carrière si invraisemblable
+suffit pour faire comprendre tout ce qu'il
+y avait de séduisant chez une femme qui sut plaire
+à Scarron et à Louis XIV, à Ninon de Lenclos et à
+Mme de Sévigné, à Mme de Montespan et à la reine,
+aux grandes dames et aux religieuses, aux prélats et
+aux enfants.</p>
+
+<p>Françoise d'Aubigné, la future Mme de Maintenon,
+vient au monde, le 27 novembre 1635, dans une prison
+de Niort, où est enfermé son père, couvert de
+dettes et accusé d'intelligences avec l'ennemi. Bercée
+de gémissements pour tous chants de tendresse, elle
+commence tristement la vie. Son père, sorti de prison,
+la conduit à l'âge de trois ans à la Martinique, où il
+va chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au
+jeu ce qu'il a gagné et meurt, laissant sa femme et
+sa fille dans la misère. Agée de dix ans, Françoise
+d'Aubigné revient en France. Elle est confiée par sa
+mère à une tante, Mme de Villette, et on l'élève dans
+la religion protestante, dont son aïeul, Théodore
+Agrippa d'Aubigné, a été le champion célèbre. «Je
+crains bien, écrit Mme d'Aubigné à Mme de Villette,
+que cette pauvre petite galeuse ne vous donne bien
+de la peine; ce sont des effets de votre bonté de l'avoir
+voulu prendre. Dieu lui fasse la grâce de l'en pouvoir
+Revancher!»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]</p>
+
+<p>Quelque temps après, Françoise est
+retirée des mains protestantes de Mme de Villette pour
+passer dans celles d'une autre parente, très zélée
+catholique, Mme de Neuillant. «Je commandais dans
+la basse-cour, a-t-elle dit depuis, et c'est par là que
+mon règne a commencé.... On nous mettait au bras
+un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit
+livre des quatrains de Pibrac, dont on nous donnait
+quelques pages à apprendre par jour. Avec cela on
+nous mettait une gaule dans la main, et on nous
+chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où
+ils ne devaient point aller.»</p>
+
+<p>Elle est ensuite placée au couvent des Ursulines de
+Niort, puis à celui des Ursulines de la rue Saint-Jacques
+à Paris, où elle abjure le protestantisme,
+non sans une vive résistance. Elle a déjà ce don de
+plaire qu'elle conservera toute sa vie. «Dans mon
+enfance, a-t-elle dit elle-même[1], j'étais la meilleure
+petite créature que vous puissiez imaginer.... J'étais
+véritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de
+manière que tout le monde m'aimait.... Étant un peu
+plus grande, je demeurais dans des couvents; vous
+savez combien j'y étais aimée de mes maîtresses et
+de mes compagnes.... Je ne songeais qu'à les obliger
+et à me rendre leur servante à toutes depuis le matin
+jusqu'au soir.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Entretiens de Saint-Cyr</i>.]</p>
+
+<p>Orpheline et privée de toutes ressources, Françoise
+d'Aubigné, qui n'avait que dix-sept ans, épouse
+en 1652 le fameux poète Scarron, âgé de quarante-deux
+ans, paralysé, perclus de tous ses membres;
+Scarron, l'auteur burlesque, le bouffon par excellence,
+qui demande un brevet de <i>malade de la reine</i>, rit de
+ses maux, se moque de lui-même et de la douleur, et
+qui, tout en ressemblant, comme il le dit, à un Z, tout
+en «ayant les bras raccourcis aussi bien que les
+jambes, et les doigts aussi bien que les bras», tout
+en étant enfin «un raccourci de la misère humaine»,
+amuse la haute société française par sa verve intarissable,
+par sa franche et gauloise gaieté. Quand on
+dresse le contrat de mariage, Scarron déclare qu'il
+reconnaît à «l'accordée quatre louis de rente, deux
+grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une
+paire de belles mains et beaucoup d'esprit». Le notaire
+lui demande quel douaire il constitue à la mariée:
+«L'immortalité,» répond-il.</p>
+
+<p>Que de tact il va falloir à une jeune fille de dix-sept
+ans pour se faire respecter dans la société du poète
+burlesque qui dit: «Je ne lui ferai pas de sottises,
+mais je lui en apprendrai beaucoup.» C'est le contraire
+qui arrivera: Françoise d'Aubigné moralisera
+Scarron. Elle fera de son salon un des centres les
+plus distingués de Paris; la meilleure compagnie
+regardera comme un honneur d'y être admise. Ninon
+de Lenclos, l'amie de Scarron, elle-même s'inclinera
+devant une telle vertu. Et pourtant ce ne sont pas les
+admirateurs qui manquent à la femme du poète, à la
+<i>belle Indienne</i>, comme on se plaît à l'appeler, à la
+sirène que Mlle de Scudéry célèbre en termes enthousiastes
+dans le roman de <i>Clélie</i>, sous le pseudonyme
+de Lyrianne. La reine Christine de Suède dit à Scarron
+qu'elle n'est pas surprise qu'ayant la femme la plus
+aimable de Paris, il soit, malgré ses maux, l'homme
+de Paris le plus gai.</p>
+
+<p>Avec une si bonne et si séduisante compagne, le
+pauvre poète a moins de mérite à supporter la douleur
+plus courageusement que les stoïciens de l'antiquité.
+Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans
+des sentiments très chrétiens, et dit, sur son lit de
+mort:</p>
+
+<p>«Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de
+biens à ma femme, de qui j'ai tous les sujets imaginables
+de me louer.»</p>
+
+<p>Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime.
+Plaire en restant vertueuse, supporter, s'il le faut, les
+privations, la misère même, mais conquérir le nom
+de femme forte, mériter les sympathies et les suffrages
+des gens sérieux, tel est le but de tous ses efforts.
+Bien habillée, quoique très simplement, discrète et
+modeste, intelligente et distinguée, ayant cette élégance
+innée que le luxe ne donne pas et qui provient
+seulement de la nature; pieuse d'une piété vraie,
+s'occupant plus des autres que d'elle-même, parlant
+bien, et, ce qui est plus rare encore, sachant
+écouter, s'intéressant aux joies et aux chagrins de ses
+amis, habile dans l'art de les distraire, de les consoler,
+elle est regardée avec raison comme une des
+femmes les plus aimables et les plus supérieures de
+Paris.</p>
+
+<p>Économe et simple dans ses goûts, elle équilibre
+son modeste budget, grâce à une pension annuelle de
+deux mille livres, qui lui est faite par la reine Anne
+d'Autriche. Elle est reçue avec empressement par
+Mmes de Sévigné, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret,
+de Richelieu. C'est l'époque la plus tranquille et, sans
+doute, la plus heureuse de sa vie. Mais la mort de sa
+bienfaitrice, la reine mère (20 janvier 1666), lui fait
+perdre la pension qui est son unique ressource. Un
+grand seigneur très riche et très vieux la demande en
+mariage; elle refuse. Elle est sur le point de s'expatrier
+pour suivre la princesse de Nemours, qui va
+épouser le roi de Portugal. Son étoile la retient en
+France, où elle sera un jour presque reine. Elle écrit
+à Mlle d'Artigny:</p>
+
+<p>«Ménagez-moi, je vous prie, l'honneur d'être présentée
+à Mme de Montespan, lorsque j'irai vous faire
+mes adieux; que je n'aie pas à me reprocher d'avoir
+quitté la France sans en avoir revu la merveille.»</p>
+
+<p>Mme de Montespan n'était encore célèbre que par
+sa beauté; mais sa situation de dame du palais de la
+reine la rendait déjà influente. Elle trouva Mme Scarron
+charmante et lui obtint le rétablissement de la
+pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas
+aller en Portugal.</p>
+
+<p>Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnée
+aux bonnes oeuvres et aux lectures sérieuses, méditant
+le livre de Job et les Maximes de La Rochefoucauld,
+visitant les pauvres et faisant l'aumône, malgré
+la médiocrité de ses ressources, s'installe de la façon
+la plus modeste dans un petit appartement de la rue
+des Tournelles. C'est là que la capricieuse fortune
+va venir la surprendre. Sollicitée par le roi lui-même,
+Mme Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679,
+d'élever les enfants de Mme de Montespan. Il fallait
+une femme intelligente, discrète, dévouée. Mme Scarron
+se consacre courageusement à ce rôle de mère
+adoptive. En 1672, elle s'établit non loin de Vaugirard,
+dans un grand hôtel isolé. Mme de Coulanges
+écrit alors à Mme de Sévigné; «Pour Mme Scarron,
+c'est une chose étonnante que sa vie. Aucun
+mortel sans exception n'a de commerce avec elle.»
+Louis XIV, d'abord prévenu contre la gouvernante
+qu'il qualifiait de bel esprit, commence à lui reconnaître
+des qualités rares et porte sa pension de deux
+mille à six mille livres.</p>
+
+<p>En 1674, elle était arrivée à Versailles avec ses
+trois élèves: le duc du Maine, le comte de Vexin et
+Mlle de Tours. C'est de là qu'elle écrivait à son frère,
+le 25 juillet: «La vie que l'on mène ici est fort dissipée,
+et les jours y passent vite. Tous mes petits princes
+y sont établis, et je crois pour toujours; cela, comme
+tout autre chose, a son vilain et son bel endroit.»</p>
+
+<p>Dès qu'elle a mis le pied à la cour, Mme Scarron s'y
+est tracé un programme. «Rien de plus habile, dit-elle,
+qu'une conduite irréprochable.»</p>
+
+<p>Mme de Montespan se félicite d'abord d'avoir près
+d'elle une personne si aimable, si spirituelle, de si
+bonne compagnie; mais cet engouement dure peu.
+Les brouilleries, les raccommodements, les petites
+zizanies, commencent. C'est une chose curieuse, mais
+explicable, que la situation respective de ces deux
+femmes si spirituelles et si intelligentes, l'altière favorite
+et l'austère gouvernante. Louis XIV disait:</p>
+
+<p>«J'ai plus de peine à mettre la paix entre elles qu'à
+la rétablir en Turquie.»</p>
+
+<p>Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se défend;
+le roi lui rend cette justice et commence à reconnaître
+ses rares mérites. A la fin de 1674, il lui avait
+donné la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis
+lors la marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part
+les intrigues ourdies savamment, les hypocrisies raffinées,
+les calculs machiavéliques que ses détracteurs
+lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses intérêts
+se concilient avec ses devoirs, que la piété qui
+pour elle est un but devienne un moyen, en est-elle,
+complètement responsable?</p>
+
+<p>Veut-elle éloigner Mme de Montespan, qui a été, il
+est vrai, sa protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on
+l'en blâmer? Non, assurément. Aura-t-elle l'idée de
+supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan
+avait supplanté son amie Mlle de La Vallière?
+En aucune manière. Lorsque Louis XIV, fatigué de
+l'orgueil et des violences de la favorite «tonnante et
+triomphante», l'éloignera de lui, Mme de Maintenon
+essayera-t-elle d'accaparer le roi? Nullement; le
+triste sceptre passera alors aux mains de Mlle de Fontanges.
+Quand Mlle de Fontanges mourra d'une façon
+si soudaine, qu'on osera soupçonner contre toute justice
+Mme de Montespan de l'avoir empoisonnée,
+Mme de Maintenon aura-t-elle l'idée de remplacer
+la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle
+n'aura qu'un but: convertir le roi, le ramener à la
+reine.</p>
+
+<p>Ce but, elle l'atteindra.</p>
+
+<p>C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter
+contre l'habile gouvernante, mais elle est désormais
+vaincue. Sans doute il est dur pour cette fière
+Mortemart, qui a toujours tenu tête au Grand Roi, qui
+a regardé en face le demi-dieu, de s'humilier devant
+une femme qu'elle a tirée de la misère, devant une
+institutrice de sept ans plus âgée qu'elle; mais qu'y
+faire? «Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien
+que les courtisans suivent son exemple[1].» Mme de
+Sévigné écrivait, le 6 avril 1680: «Mme de Montespan
+est enragée. Elle pleura beaucoup hier. Vous pouvez
+juger du martyre que souffre son orgueil, qui est
+encore plus outragé par la haute faveur de Mme de
+Maintenon.» A la même époque, Mme de Maintenon
+écrivait: «Mme de Montespan et moi avons fait
+aujourd'hui un chemin ensemble, nous tenant sous
+le bras et riant beaucoup; nous n'en sommes pas
+mieux pour cela.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]</p>
+
+<p>La position de Mme de Maintenon est désormais
+inattaquable: elle n'a plus besoin de se faire un piédestal
+du berceau de ses élèves; elle a maintenant,
+pour elle-même, sa place marquée à la cour. On la
+recherche, on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques
+jours à son château de Maintenon, les plus grands
+personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV
+la nomme dame d'atours de la dauphine. Quand cette
+princesse arrive en France, c'est Bossuet et Mme de
+Maintenon qui la reçoivent à Schlestadt. «Si Mme la
+dauphine, écrit Mme de Sévigné, croit que tous les
+hommes et toutes les femmes aient autant d'esprit
+que cet échantillon, elle sera bien trompée[1].» Ce
+bien qu'elle a tant désiré, la considération, Mme de
+Maintenon le possède enfin. Le parti dévot la regarde
+comme un oracle. Les prélats les plus éminents la
+tiennent en haute estime; c'est elle qui travaille avec
+eux à la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche
+de la reine; c'est elle qui, avec son éloquence
+insinuante et douce, plaide à la cour la cause de la
+morale et de la religion.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 14 février 1680.]</p>
+
+<br>
+<center><H2>V</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA DAUPHINE DE BAVIÈRE</p>
+
+<p>A côté des types dominateurs qui s'imposent à
+l'attention de la postérité, il y a place, dans l'histoire,
+pour des figures plus calmes, plus douces,
+plus recueillies, qui de leur vivant restèrent dans
+l'ombre, dans le silence, et qui conservent, pour ainsi
+dire, une sorte de modestie et de réserve même au
+delà du tombeau. Des princesses se sont rencontrées,
+que le tumulte du monde, l'éclat de la puissance, la
+splendeur du luxe, n'ont pu arracher à leur tristesse
+native, qui ont été humbles et timides au milieu des
+grandeurs, qui se sont fait à elles-mêmes une solitude,
+et qui, suivant les expressions de Bossuet, ont
+trouvé dans leur oratoire, malgré toutes les agitations
+de la cour, le carmel d'Élie, le désert de Jean et la
+montagne si souvent témoin des gémissements de
+Jésus.</p>
+
+<p>Il y a dans le sourire de ces femmes un mélange
+d'indulgence et de douleur, d'attendrissement et de
+chagrin, de compassion et de bonté. Elles semblent
+n'avoir occupé les situations les plus hautes que pour
+nous inspirer des réflexions philosophiques et des
+pensées chrétiennes; pour nous prouver, par leur
+exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les
+palais; que les choses extérieures ne donnent point
+les véritables joies; que «la grandeur est un songe,
+la jeunesse une fleur qui tombe, et la santé un nom
+trompeur [1]».</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Footnore [1]: Bossuet, <i>Oraison funèbre de la reine
+Marie-Thérèse</i>.]</p>
+
+<p>Parmi ces figures plaintives, pâles apparitions de
+l'histoire dont la carrière peu féconde en péripéties
+dramatiques renferme des enseignements chrétiens,
+il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille
+de Ferdinand, électeur, duc de Bavière, dauphine de
+France. La vie de cette princesse, née en 1660, mariée
+en 1680 au fils de Louis XIV, morte à Versailles
+en 1690, à l'âge de vingt-neuf ans, pourrait se résumer
+par un seul mot: mélancolie. C'était une de ces
+natures dépaysées sur la terre et aspirant au ciel,
+dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine:
+«La terre, son origine et sa sépulture, n'est pas
+encore assez basse pour la recevoir; elle voudrait
+disparaître tout entière devant la majesté du Roi des
+rois.» Son éducation avait été austère. La cour de
+Munich ressemblait à un couvent. «On s'y levait
+tous les jours à 6 heures du matin, on y entendait la
+messe à 9, on dînait à 10, on assistait aux vêpres
+tous les jours, et il n'y avait plus personne à 6 heures
+du soir, heure à laquelle on soupait, pour se coucher
+à 7[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires de Coulanges</i>.]</p>
+
+<p>La jeune princesse, loin de se laisser éblouir par
+l'éclat de sa nouvelle fortune, ne quitta pas sans un
+profond regret la cour pieuse et patriarcale où elle
+avait passé son enfance. Dès qu'elle parut dans sa
+nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne
+impression. Elle n'était point belle; mais sa grâce, ses
+manières, sa dignité naturelle, et plus que cela, son
+mérite, son instruction, sa bonté, lui donnaient du
+charme. Une des personnes envoyées à sa rencontre
+par Louis XIV écrivait au roi: «Mme la dauphine
+n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier coup
+d'oeil, et vous en serez fort content.» Elle accueillit
+Bossuet avec une courtoisie parfaite à Schlestadt:
+«Je prends part à tout ce que vous avez enseigné
+à M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous
+prie, de me donner à moi-même vos instructions, et
+soyez assuré que je m'efforcerai d'en profiter.»</p>
+
+<p>Le grand évêque fut frappé du savoir de la princesse.
+Elle avait l'exacte connaissance des langues
+vivantes de l'Europe, et même de la langue de l'Église,
+qu'on lui avait apprise dès son enfance. Bossuet était
+sincère lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle:
+«Nous l'avons admirée dès qu'elle parut, et le roi a
+confirmé notre jugement [1].» Nommé premier aumônier
+de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt à
+Versailles. Dans le trajet eut lieu une cérémonie qui
+contrastait avec les transports de joie que la princesse
+rencontrait partout sur sa route, depuis son entrée en
+France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les
+cendres sur le front, dans la chapelle seigneuriale
+du château de Brignicourt-sur-Saulx: «Femme, lui
+dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tirée de la poussière;
+il t'y faudra retourner un jour.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note [1]: Bossuet, <i>Oraison funèbre de la reine
+Marie-Thérèse</i>.]</p>
+
+<p>Hélas! dix ans après, la prédiction s'accomplira,
+et la princesse, assistée à son lit de mort par Bossuet,
+lui rappellera les solennelles paroles de ce mercredi
+des Cendres [2].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet:
+<i>Bossuet précepteur du Dauphin</i>.]</p>
+
+<p>Louis XIV fit à sa belle-fille l'accueil le plus
+courtois et le plus amical. Elle eut pour dame d'honneur
+la duchesse de Richelieu, pour seconde dame
+d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur
+Mlles de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre,
+de Rambures, de Jarnac. Le roi venait l'après-dînée
+passer plusieurs heures dans la chambre de la
+princesse, où il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait
+à cette visite le temps qu'il donnait autrefois
+à Mme de Montespan.</p>
+
+<p>Les premières années du mariage de la dauphine
+furent tranquilles. Son mari, qui n'avait que quelques
+mois de plus qu'elle, lui témoignait alors un sincère
+attachement. La naissance de leur fils, le duc de
+Bourgogne, causa des transports d'allégresse non
+seulement à la cour, mais dans la France entière. La
+joie tenait du délire. Chacun se donnait la liberté
+d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son
+enthousiasme, lui mordit le doigt, et, l'entendant
+crier: «Sire, dit-il, je demande pardon à Votre Majesté;
+mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris
+garde à moi.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: L'abbé de Choisy, <i>Mémoires pour servir à l'histoire
+de Louis XIV</i>.]</p>
+
+<p>C'étaient partout des danses, des illuminations,
+des transports. Le peuple, qui faisait des feux de
+joie, brûlait jusqu'aux parquets destinés à la grande
+galerie: «Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en
+souriant, nous aurons d'autres parquets.»</p>
+
+<p>Il montrait le nouveau-né à la foule, et l'air retentissait
+d'acclamations enthousiastes.</p>
+
+<p>Le lendemain, Mme de Maintenon écrivait à son
+amie Mme de Saint-Géran: «Le roi a fait un fort
+beau présent à Mme la Dauphine; il a eu dans ses
+bras un moment le petit prince. Il félicita Monseigneur
+comme un ami; il donna la première nouvelle
+à la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est adorable.
+Mme de Montespan sèche de notre joie. Nous vivons
+avec toutes les apparences d'une sincère amitié. Les
+uns disent que je veux me mettre en place, et ne connaissent
+ni mon éloignement pour ces sortes de commerce,
+ni l'éloignement que je voudrais en inspirer
+au roi. Quelques-uns croient que je veux le ramener
+à Dieu. Il y a un coeur mieux fait sur lequel j'ai de
+plus grandes espérances[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: 7 août 1682.]</p>
+
+<p>Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet
+chaque jour davantage du côté de la religion. Le
+temps des scandales était passé. Tout nuage avait disparu
+du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Thérèse.
+Les querelles de Mme de Montespan et de
+Mme de Maintenon étaient apaisées. Ces deux dames
+ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout
+où elles se rencontraient, elles se parlaient et avaient
+des conversations si vives et si cordiales en apparence,
+que qui les aurait vues sans être au fait des
+intrigues de la cour aurait cru qu'elles étaient les
+meilleures amies du monde[1]. La reine disait avec
+reconnaissance, en parlant de Mme de Maintenon:
+«Le roi ne m'a jamais traitée avec autant de tendresse
+que depuis qu'il l'écoute.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>.]</p>
+
+<p>L'année 1683 s'annonçait donc comme devant être
+heureuse pour la compagne de Louis XIV. Mais la
+mort s'avançait à grands pas. Une maladie foudroyante
+allait enlever la reine, âgée seulement de
+quarante-cinq ans.</p>
+
+<p>Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet
+a dit: «Elle marche avec l'Agneau, car elle
+en est digne», cette reine, qui portait le manteau
+fleurdelisé comme un cilice, cette pieuse Marie-Thérèse
+mourut comme elle avait vécu, avec une
+douceur angélique. Louis XIV, qui lui avait donné
+tant de soucis, la pleura sinçèrement: «Eh quoi!
+s'écriait-il, il n'y a plus de reine en France. Quoi!
+je suis veuf! je ne saurais le croire, et cependant
+il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus
+grand mérite.... Voilà le premier chagrin qu'elle
+m'ait donné.»</p>
+
+<p>Louis XIV, si souvent et si justement accusé
+d'égoïsme, s'était cependant déjà montré capable
+d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa
+mère. Il écrivit dans les Mémoires destinés au dauphin:</p>
+
+<p>«Quelque grandeur de courage dont j'eusse
+voulu me piquer, il n'était pas possible qu'un fils
+attaché par les liens de la nature pût voir mourir
+sa mère sans un excès de douleur, puisque ceux-là
+mêmes contre lesquels elle avait agi comme ennemie ne
+pouvaient s'empêcher de la regretter et d'avouer qu'il
+n'avait jamais été une piété plus sincère, une fermeté
+plus intrépide, une bonté plus généreuse. La vigueur
+avec laquelle cette princesse avait soutenu ma dignité,
+quand je ne pouvais pas la défendre moi-même, était
+le plus important et le plus utile service qui me pût
+être jamais rendu... Mes respects pour elle n'étaient
+point de ces devoirs contraints que l'on donne seulement
+à la bienséance.</p>
+
+<p>«Cette habitude que j'avais formée de n'avoir ordinairement
+qu'un même logis et qu'une même table
+avec elle, cette assiduité avec laquelle on me voyait
+la visiter plusieurs fois chaque jour, malgré l'empressement
+de mes plus importantes affaires, n'était point
+une loi que je me fusse imposée par raison d'État,
+mais une marque du plaisir que je prenais en sa
+compagnie.»</p>
+
+<p>Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a
+écrit ces lignes ne manquait pas de coeur. Nul ne
+ressentit plus vivement cette incomparable douleur,
+ce déchirement qui vous arraché la moitié de votre
+âme: la perte d'une mère. Mlle de Montpensier,
+témoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche, dit
+qu'au moment où elle rendit le dernier soupir,
+Louis XIV «étouffait, on lui jetait de l'eau, il
+étranglait». Il versa toute la nuit des torrents de
+larmes.</p>
+
+<p>La mort de la reine Marie-Thérèse ne lui causa
+pas de si cruelles angoisses; mais il n'en témoigna
+pas moins à cette occasion une très vive sensibilité.</p>
+
+<p>«La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa
+douleur. Celle de Mme de Maintenon, que je voyais
+de près, me parut sincère et fondée sur l'estime et la
+reconnaissance. Je ne dirai pas la même chose des
+larmes de Mme de Montespan, que je me souviens
+d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon, sans
+que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout
+ce que je sais, c'est qu'elle pleurait beaucoup, et
+qu'il paraissait un trouble dans toutes ses actions,
+fondé sur celui de son esprit, et peut-être sur la
+crainte de retomber entre les mains de monsieur son
+mari.»</p>
+
+<p>Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Thérèse
+mourut, au château de Versailles, dans la chambre à
+coucher dont nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion
+de parler[1]. Après la mort de la reine, cette
+pièce fut occupée par la dauphine, qui devenait, au
+point de vue hiérarchique, la femme principale de la
+cour. Le roi voulut faire du salon de sa belle-fille
+le centre le plus brillant de France.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle N° 115 de la <i>Notice du Musée de Versailles</i>.]</p>
+
+<p>«Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y
+avait de plus rare en bijoux et en étoffes dont elle prenait
+ce qu'elle voulait; le reste composait plusieurs
+lots que les filles d'honneur et les dames qui se trouvaient
+présentes tiraient au sort, ou bien elles avaient
+l'honneur de les jouer avec elle, et même avec le roi.
+Pendant que le <i>hoca</i> fut à la mode, et avant que le roi
+eut sagement défendu un jeu aussi dangereux, il le
+tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il
+perdait, autant de louis que les particuliers mettaient
+de petites pièces [1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus.</i>]</p>
+
+<p>Cependant, malgré toutes les distractions de la
+cour, la dauphine se laissait envahir par une invincible
+tristesse. Elle étouffait dans cette atmosphère
+d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs.
+Dégoûtée de ce «pays où les joies sont visibles et
+les chagrins cachés, mais réels», où «l'empressement
+pour les spectacles, les éclats et les applaudissements
+aux théâtres de Molière et d'Arlequin,
+les repas, la chasse, les ballets, les carrousels»
+couvrent tant d'inquiétudes et de craintes, elle
+trouvait, comme La Bruyère, «qu'un esprit sain
+puise à la cour le goût de la solitude et de la
+retraite.»</p>
+
+<p>Malgré toutes ses prévenances et toutes ses attentions,
+Louis XIV ne parvint pas à lui faire aimer le
+monde, et elle ne put se décider à tenir un cercle
+de courtisans. Elle passait tristement sa vie à Versailles
+dans les petites pièces contiguës à ses appartements,
+en n'ayant pour toute compagnie qu'une
+femme de chambre allemande, la Bessola, que la
+princesse Palatine représente sous des traits odieux
+et qui, au dire de Mme de Caylus, n'avait rien de
+mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la dauphine
+en chartre privée et de l'empêcher de répondre aux
+attentions gracieuses du roi.</p>
+
+<p>Le dauphin lui-même, fatigué du perpétuel tête-à-tête
+de sa femme et de cette Bessola qui se parlaient
+toujours allemand, langue qu'il ne comprenait point,
+chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient
+dans son intérieur. Soit timidité, soit défiance d'elle-même,
+la dauphine n'essaya pas de lutter pour conserver
+un coeur qui lui échappait et accepta son sort
+avec une résignation douloureuse. Le dauphin prit
+l'habitude de passer une partie de ses journées et de
+ses soirées entre Mlle de Rambures et la spirituelle
+princesse de Conti; la dauphine s'enferma de plus
+en plus dans la solitude, d'où elle ne voulait sortir
+à aucun prix, et elle finit par être abandonnée de
+toute la cour et même du roi, qui désespéra de la
+consoler.</p>
+
+<p>Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison:
+«Peut-être que les bonnes qualités de cette princesse
+contribuèrent à son isolement. Ennemie de la
+médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter
+ni comprendre la raillerie et la malignité du style
+de la cour, d'autant moins qu'elle n'en entendait pas
+les finesses.» Mme de Caylus ajoute cette judicieuse
+observation: «J'ai vu les étrangers, ceux même
+dont l'esprit paraissait le plus tourné aux manières
+françaises, quelquefois déconcertés par notre ironie
+continuelle.»</p>
+
+<p>Un tableau peint par Delutel, d'après Mignard [1],
+représente la dauphine entourée de son mari et
+de ses trois fils. Le dauphin, vêtu d'un habit de
+velours rouge, est assis près d'une table et caresse
+un chien. De l'autre côté de la table, la princesse
+tient sur ses genoux le petit duc de Berry [2]. Devant
+elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un
+coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant
+l'ordre du Saint-Esprit, est debout et tient une
+lance. Dans les airs, deux amours soutiennent d'une
+main une riche draperie, et, de l'autre, répandent
+des fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un
+charme de quiétude et d'apaisement. Mais le tableau,
+allégorique bien plus que réel, ne montre pas la princesse
+sous son jour véritable. Ses chagrins, ses souffrances,
+ses noirs pressentiments, y sont dissimulés.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: N° 2116 de la <i>Notice du Musée de Versailles</i>.]<br>
+[Note 2: Le duc de Berry, né le 31 août 1686.]<br>
+[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), né
+le 19 décembre 1683.]<br>
+[Note 4: Le duc de Bourgogne, né le 6 août 1682.]</p>
+
+<p>Ce n'est point là l'image fidèle de la femme dont
+Mme de Lafayette a dit dans ses Mémoires: «Cette
+pauvre princesse ne voit que le pire pour elle et ne
+prend aucune part aux fêtes. Elle a une fort mauvaise
+santé et une humeur triste qui, joint au peu
+de considération qu'elle a, lui ôte le plaisir qu'une
+autre que la princesse de Bavière sentirait de toucher
+presque à la première place du monde.»</p>
+
+<p>Loin de se réjouir de sa haute fortune, elle regrettait
+l'Allemagne, où s'était écoulée si modestement
+son enfance, et disait à une autre Allemande, Mme la
+duchesse d'Orléans (la princesse Palatine): «Nous
+sommes toutes les deux malheureuses; mais la différence
+entre nous, c'est que vous vous êtes défendue
+autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu
+à toute force venir ici. J'ai donc mérité mon malheur
+plus que vous.»</p>
+
+<p>Elle pensait, comme Massillon, que «la grandeur
+est un poids qui lasse», que «tout ce qui doit passer
+ne peut être grand; ce n'est qu'une décoration de
+théâtre; la mort finit la scène et la représentation;
+chacun dépouille la pompe du personnage et la fiction
+des titres, et le souverain comme l'esclave est rendu
+à son néant et à sa première bassesse.»
+</p>
+
+<p>La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine.
+On voulait la faire passer pour folle, parce
+qu'elle ne cessait de répéter qu'elle se sentait irrévocablement
+perdue. Mais la pauvre princesse, qui
+savait bien que ses souffrances physiques et morales
+n'étaient que trop réelles, souriait tristement lorsqu'on
+doutait de ses maux: «Il faudra que je meure
+pour me justifier,» disait-elle.</p>
+
+<p>Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funèbre
+de la reine Marie-Thérèse: «Les âmes innocentes
+ont, elles aussi, les pleurs et les amertumes de la
+pénitence.» La mélancolie et la piété ne sont pas
+incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour
+ne point avoir ses nuages, et le Christ lui-même a
+pleuré.</p>
+
+<p>Courte en durée, longue en souffrances, la vie de
+la dauphine fut couverte d'un voile sombre. Cette
+jeune princesse, à qui la Providence paraissait d'abord
+réserver les destinées les plus brillantes, devait mourir
+à vingt-neuf ans, épuisée par le chagrin et consumée
+par une maladie de langueur.</p>
+
+<p>La terre, qui était pour elle comme un exil, lui
+paraissait, d'ailleurs, mériter peu de regrets.</p>
+
+<p>Elle mourut «volontiers et avec calme», suivant
+les expressions de la duchesse d'Orléans. Quelques
+heures avant de rendre le dernier soupir, elle avait dit
+à cette princesse, sa compagne d'infortune: «Aujourd'hui,
+je vous prouverai que je n'ai pas été folle en
+me plaignant de mes souffrances.»</p>
+
+<br>
+<center><H2>VI</H2></center>
+<br>
+
+<p>LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON</p>
+
+<p>«J'ai fait une étonnante fortune, mais ce n'est pas
+mon ouvrage. Je suis où vous me voyez sans l'avoir
+désiré, sans l'avoir espéré, sans l'avoir prévu. Je
+ne le dis qu'à vous, car le monde ne le croirait
+pas.»</p>
+
+<p>Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses
+entretiens avec les demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions
+de romans sont moins étranges que les réalités
+de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, âgée de
+cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel
+roi! lui offrir d'être son époux, elle dut se croire le
+jouet d'un rêve. On serait tenté de s'imaginer qu'elle
+ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant
+déjà perdu la plus grande partie de son prestige.
+Mais c'est absolument le contraire.</p>
+
+<p>L'année où Louis XIV épousa la veuve de Scarron
+fut l'apogée, le zénith de l'astre royal. Jamais le soleil
+du Grand Roi n'avait été plus imposant, jamais sa
+fière devise: <i>Nec pluribus impar</i>, n'avait été plus
+éblouissante. C'était l'époque où, en face de ses ennemis
+immobiles, il agrandissait et fortifiait les frontières
+du royaume, conquérait Strasbourg, bombardait
+Gênes et Alger, achevait les constructions fastueuses
+de son splendide Versailles, restait la terreur
+de l'Europe et l'idole de la France. Ses sentiments à
+l'égard de Mme de Maintenon étaient des plus complexes.
+Il y avait là un calcul de raison et un entraînement
+de coeur, une aspiration aux joies tranquilles
+de la famille et une inclination romanesque, une
+sorte d'accord entre le bon sens français subjugué
+par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme éminente,
+et l'imagination espagnole, séduite par l'idée d'avoir
+arraché cette femme d'élite à la misère pour en faire
+presque une reine. Notons que Louis XIV, essentiellement
+spiritualiste, avait la conviction intime que
+Mme de Maintenon avait reçu du ciel la mission de
+lui faire faire son salut, et que les conseils de cette
+femme, qui savait rendre la dévotion aimable et
+attrayante, lui semblaient être autant d'inspirations
+d'en haut.
+</p>
+
+<p>Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul
+exemple d'une femme dont le prestige ait survécu à
+la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme Ninon
+de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation
+merveilleuse. En la voyant, on pensait à ces
+belles journées où les rayons du soleil, pour avoir
+perdu de leur éclat, n'en ont pas moins encore une
+douceur pénétrante: «Elle n'était pas jeune; mais
+elle avait des yeux vifs et brillants, l'esprit pétillait
+sur son visage [1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: L'abbé de Choisy.]</p>
+
+<p>Saint-Simon lui-même, son impitoyable détracteur,
+est obligé d'avouer «qu'elle avait beaucoup d'esprit,
+une grâce incomparable à tout, un air d'aisance et
+quelquefois de retenue et de respect, avec un langage
+doux, juste, en bons termes et naturellement éloquent
+et court.»</p>
+
+<p>Lamartine, cet admirable génie qui avait l'intuition
+de toutes choses, a défini mieux que personne le sentiment
+de Louis XIV: «En s'attachant à Mme de Maintenon,
+il croyait presque s'attacher à la vertu. Les
+charmes de la confiance, de la piété, l'entretien d'un
+esprit aussi fin que juste, l'orgueil d'élever jusqu'à
+soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire à l'honneur
+du roi, la sûreté des conseils qu'il trouvait dans
+cette femme supérieure, tous ces orgueils et toutes
+ces tendresses avaient accru jusqu'à une absolue
+domination l'empire féminin et viril à la fois de
+Mme de Maintenon [2].»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Lamartine, <i>Étude sur Bossuet</i>.]
+</p>
+
+<p>Au moment même où la reine venait de rendre
+l'âme, M. de La Rochefoucauld l'avait prise par le
+bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui
+avait dit: «Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il
+a besoin de vous[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Arnauld, lettre à M. de Vancel, 3 juin 1688.]</p>
+
+<p>On parla un instant d'un projet de mariage entre
+Louis XIV et l'infante de Portugal; mais cette rumeur
+ne tarda pas à être démentie. Le roi préférait Mme de
+Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes
+princesses de l'Europe; à peine veuf, il lui avait offert
+sa main.</p>
+
+<p>M. Lavallée, qui a étudié avec tant de conscience
+la vie de Mme de Maintenon, fixe au premier semestre
+de l'an 1684, mais sans toutefois indiquer la date
+précise, l'époque où fut contracté le mariage secret.
+Il fut mystérieusement célébré, dans un oratoire particulier
+de Versailles, par l'archevêque de Paris, en
+présence du Père de La Chaise, qui dit la messe; de
+Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de
+M. de Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de
+Mme de Maintenon. Saint-Simon en parle avec horreur,
+comme de «l'humiliation la plus profonde,
+la plus publique, la plus durable, la plus inouïe»;
+humiliation «que la postérité ne voudra pas croire,
+réservée par la fortune, pour n'oser ici nommer la
+Providence, au plus superbe des rois». Tel n'était
+point l'avis d'Arnauld: «Je ne sais pas, écrivait-il,
+ce qu'on peut reprendre dans ce mariage, contracté
+selon les règles de l'Église. Il n'est humiliant qu'aux
+yeux des faibles, qui regardent comme une faiblesse
+du roi de s'être pu résoudre à épouser une
+femme plus âgée que lui et si fort au-dessous de
+son rang. Ce mariage le lie d'affection avec une
+personne dont il estime l'esprit et la vertu, et
+dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs
+innocents qui le délassent de ses grandes occupations[1].»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>.]</p>
+<center>
+<img src="113.png" alt=""><br>
+Mme de Maintenon.
+</center>
+
+<p>Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux;
+mais elle était trop intelligente, elle avait jeté sur les
+problèmes de la destinée humaine un regard trop
+scrutateur et trop inquiet, pour ne pas être en même
+temps saisie de tristesse. C'est elle qui écrivait: «Avant
+d'être à la cour, je pouvais me rendre témoignage
+que je n'avais jamais connu l'ennui; mais j'en ai bien
+tâté depuis, et je crois que je n'y pourrais résister si
+je ne pensais que c'est là où Dieu me veut. Il n'y a
+de vrai bonheur qu'à servir Dieu.»</p>
+
+<p>Cette mélancolie, dont l'expression revient sans
+cesse dans les lettres de Mme de Maintenon, comme
+un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant plus
+qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voilà une
+femme qui, à cinquante ans, arrive à une situation
+véritablement prodigieuse et s'empare d'un souverain
+dans tout l'éclat, dans tout le prestige de la victoire
+et de la puissance; une femme qui, avec une
+habileté voisine de l'ensorcellement, supplante toutes
+les plus belles, toutes les plus riches, toutes les plus
+nobles jeunes filles du monde, dont pas une n'aurait
+été fière de s'unir au Grand Roi; une femme qui, après
+avoir été plusieurs fois réduite à la misère, devient
+la personnalité la plus importante de France après
+Louis XIV! Et cependant elle n'est pas heureuse!
+Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement.
+Car les lettres qu'il lui adresse, s'il est forcé
+de passer quelques jours loin d'elle, sont conçues
+dans le style de celle-ci:</p>
+
+<p>«Je profite de l'occasion du départ de Montchevreuil
+pour vous attester une vérité qui me plaît trop
+pour me lasser de vous la dire: c'est que je vous
+chéris toujours, que je vous considère à un point que
+je ne puis exprimer, et qu'enfin, quelque amitié que
+vous ayez pour moi, j'en ai encore plus pour vous,
+étant de tout mon coeur tout à fait à vous[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre écrite pendant le siège de Mons, avril 1691.]</p>
+
+<p>Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait
+encore un degré à franchir sur le merveilleux escalier
+de sa fortune? Est-ce parce qu'elle n'a pu changer
+en trône son fauteuil presque royal? En aucune
+manière. Reine reconnue, Mme de Maintenon serait
+demeurée triste toujours, et son frère aurait pu encore
+lui dire:</p>
+
+<p>«Aviez-vous donc promesse d'épouser le Père
+éternel?»</p>
+
+<p>Pendant plus de trente ans, elle devait régner sans
+partage sur l'âme du plus grand des rois, et ce n'était
+pas seulement le monarque, c'était la monarchie qui
+s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la
+cour était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard.
+Comme le disaient les dames de Saint-Cyr dans
+leurs notes: «Des parlements, des princes, des
+villes, des régiments s'adressaient à elle comme au
+roi; tous les grands du royaume, les cardinaux, les
+évêques, ne connaissaient pas d'autre route.» Elle
+était au point culminant du crédit, de la considération,
+de la fortune, et cependant, je le répète, elle
+n'était pas heureuse!</p>
+
+<p>Fénelon lui écrivait, le 14 octobre 1689:</p>
+
+<p>«Dieu exerce souvent les autres par des croix qui
+paraissent croix. Pour vous, il veut vous crucifier
+par des prospérités apparentes, et vous montrer
+à fond le néant du monde par la misère attachée à
+tout ce que le monde lui-même a de plus éblouissant.»
+Arrivée au faîte des grandeurs, Mme de Maintenon
+éprouvait cette inquiétude, cette fatigue, qui
+est presque toujours la compagne de l'ambition
+même satisfaite. Elle était tentée de dire avec La
+Bruyère:</p>
+
+<p>«Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi
+tant m'inquiéter sur ce qui m'en reste? La plus brillante
+fortune ne mérite point le tourment que je me
+donne. Trente années détruiront ces colosses de puissance
+qu'on ne voyait qu'à force de lever la tête;
+nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose, et
+ceux que je contemplais si avidement, et de qui j'espérais
+toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il
+y a des biens, c'est le repos, la retraite, et un endroit
+qui soit son domaine.»</p>
+
+<p>Arrivée à une incroyable élévation, la femme du
+plus grand roi de la terre regrettait la maison de
+Scarron,--c'est elle-même qui l'a dit,--«comme
+la cane regrette sa bourbe.» Instruite par l'expérience,
+elle constatait avec La Fontaine:/p>
+
+<p>Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne,
+et si son esprit, fatigué du luxe, de l'illustration, de
+la puissance, se reportait aux jours de la médiocrité,
+alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon, ni
+appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV,
+c'est qu'elle possédait deux trésors bien autrement
+précieux, qui lui appartenaient dans la demeure de
+Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du
+Roi-Soleil; deux trésors vraiment beaux, vraiment
+inestimables: la Jeunesse et la Gaieté.</p>
+
+
+<br>
+<center><H2>VII</H2></center>
+<br>
+
+<p>L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON</p>
+
+<p>Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur
+encore: <i>Tempus edax homo edacior.</i> L'appartement
+de Mme de Maintenon à Versailles; cet appartement
+célèbre, où, pendant trente années, Louis XIV
+passa une grande partie de ses journées et de ses soirées,
+n'est plus maintenant qu'un petit musée, et, le
+croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles
+de la Révolution française. Pas un meuble du temps
+de Louis XIV, pas un portrait de Mme de Maintenon,
+pas un souvenir, pas une inscription qui rappelle
+l'illustre compagne du Grand Roi.</p>
+
+<p>La pensée générale qui a présidé à la restauration
+du palais pouvait avoir, je n'en disconviens pas, une
+certaine grandeur au point de vue patriotique; mais,
+sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle
+était absolument défectueuse.</p>
+
+<p>Placer les fastes de la Révolution et de l'Empire
+dans le sanctuaire de la Monarchie de droit divin,
+c'était enlever toute sa physionomie à la demeure
+du Grand Roi. L'image de Napoléon n'est pas plus à sa
+place à Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV
+au sommet de la colonne Vendôme.</p>
+
+<p>Toutefois, si l'on veut être juste, il ne faut pas oublier
+que Louis-Philippe, dans les réparations de Versailles,
+était loin d'avoir ses coudées franches. Un
+souffle révolutionnaire si violent circulait dans toute
+l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie
+absolue était chose très difficile et paraissait peu
+opportune. Au moment où l'oeuvre fut entreprise, on
+aurait pu dire avec l'auteur des <i>Ruines</i>: «Ici fut le
+siège d'un empire puissant; ces lieux maintenant si
+déserts, jadis une multitude vivante animait leur
+enceinte; ces murs où règne un morne silence retentissaient
+des cris d'allégresse et de fêtes, et maintenant
+voilà ce qui reste d'une vaste domination: une
+lugubre squelette, un souvenir obscur et vain, une
+solitude de mort; le palais des rois est devenu le repaire
+des bêtes fauves! Comment s'est éclipsée tant
+de gloire? [1]»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Volney, <i>les Ruines.</i>]</p>
+
+<p>Telle était l'état de dégradation du château de Versailles,
+quand Louis-Philippe entreprit de le réparer,
+malgré les criailleries des iconoclastes modernes. Le
+roi-citoyenne put défendre le palais du Roi-Soleil
+qu'en le plaçant, en quelque sorte, sous la sauvegarde
+des gloires républicaines et impériales. Pour
+se faire pardonner une tentative contraire aux intérêts
+destructeurs des démagogues, qui ont l'horreur
+du passé, il dut faire des commandes à une foule
+d'artistes de second ordre, dont les travaux furent
+beaucoup plus remarquables par le nombre que par
+le mérite. De là ce mélange entre les genres les plus
+disparates; de là cette confusion bizarre entre des
+gloires qui semblent tout étonnées de se trouver côte
+à côte; de là ce Panthéon qui a le caractère d'une
+Babel.</p>
+
+<p>M. Lavallée le dit avec beaucoup de raison: «Le
+musée national a fait subir à l'intérieur du château
+de Versailles une transformation complète. L'intention
+de ce musée était excellente, l'exécution n'y a
+pas répondu. Entreprise par des hommes peu versés
+dans l'histoire du XVIIe siècle, elle a malheureusement
+bouleversé les parties les plus intéressantes
+du château, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de
+Maintenon, presque méconnaissable aujourd'hui, est
+occupé par trois salles des campagnes de 1793, 1794,
+1795.»</p>
+
+<p>L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit
+à un vestibule. A gauche de ce vestibule est la
+salle des gardes du roi [1]. A droite, faisant face à
+cette salle, était le logement de Mme de Maintenon.
+C'est à peine aujourd'hui si l'on en découvre les traces.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no. 129 de la <i>Notice du Musée</i>, par M. Soulié.]</p>
+
+<p>Non seulement, en effet, il est entièrement démeublé,
+mais il est rapetissé, à cause de l'escalier
+que Louis-Philippe fit construire pour continuer l'escalier
+de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa
+en deux l'ancien appartement de la compagne du
+roi.</p>
+
+<p>Cet appartement, de plain-pied avec celui de
+Louis XIV, se composait de quatre pièces, dont deux
+antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une
+seule pièce [2]. Après venait la chambre à coucher de
+Mme de Maintenon [3].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle no. 141, <i>id.</i>]<br>
+[Note 3: Salle no. 142, <i>id.</i>]</p>
+
+<p>Cette salle, qui a été subdivisée lors de l'établissement
+des galeries historiques, pour continuer l'escalier
+de marbre jusqu'au second étage, formait, sous
+Louis XIV, une grande pièce éclairée par trois fenêtres.
+Entre la porte où l'on y entrait et la cheminée
+actuellement détruite[4], étaient, dit Saint-Simon: «le
+fauteuil du roi adossé à la muraille, une table devant
+lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 4: Cette cheminée se trouvait au fond de la pièce à droite
+du tableau représentant le combat de Boussu, no. 2295 de la
+<i>Notice.</i>]</p>
+
+<p>De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas
+rouge et un fauteuil où se tenait Mme de Maintenon,
+avec une petite table devant elle. Plus loin, son lit
+dans un enfoncement [1]. Vis-à-vis les pieds du lit, une
+porte et cinq marches [2].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon était dans la partie actuellement occupée par l'escalier de stuc construit sous
+le règne de Louis-Philippe, et qui continue l'escalier de marbre.]<br>
+[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient à monter dans la quatrième et dernière pièce de l'appartement (grand cabinet de
+Mme de Maintenon, salle n° 143 de la <i>Notice</i>), ont été supprimées, le sol de cette dernière ayant été baissé.]</p>
+
+<p>Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, «ils
+étaient chacun dans leur fauteuil, une table devant
+chacun d'eux, aux deux coins de la cheminée, elle du
+côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la
+porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa
+table, un pour le ministre qui venait travailler, l'autre
+pour son sac.»</p>
+
+<p>En somme, cet appartement n'avait rien de splendide.
+«Je ne sais, a dit M. Lavallée [3], si la femme de
+chambre de quelque parvenu de nos jours se contenterait
+de cette chambre unique où Louis XIV venait
+travailler, où Mme de Maintenon mangeait, couchait,
+s'habillait, recevait toute la cour, où tout le monde
+passait, disait-elle, comme dans une église.
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 3: Introduction aux <i>Curiosités historiques</i> sur Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]</p>
+
+<p>Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même, n'étaient
+pas plus commodément logés. Tout avait été sacrifié
+au faste, à l'éclat, à la représentation dans ce magnifique
+château. Louis XIV était perpétuellement en
+scène et y tenait sans interruption son rôle de roi; mais
+au milieu de toutes ces peintures, ces dorures, ces
+marbres, ces splendeurs, on n'avait pas une seule des
+aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses
+pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres
+ouvertes de toutes parts.»</p>
+
+<p>Maintenant que nous connaissons l'appartement de
+la compagne de Louis XIV, jetons un coup d'oeil sur
+l'existence qu'elle y menait. Elle se levait ordinairement
+entre 6 et 7 heures, et allait aussitôt à la messe,
+où elle communiait trois ou quatre fois par semaine.
+La journée se passait en bonnes oeuvres, en écritures,
+en visites à Saint-Cyr. Le roi venait régulièrement
+chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait
+jusqu'à 10, heure où il allait souper.</p>
+
+<p>Le train de maison de Mme de Maintenon était modeste.
+Le roi lui donnait quarante-huit mille livres
+par an, plus douze mille livres pour ses étrennes,
+et cette somme passait presque tout entière en aumônes.
+Auprès d'elle étaient sa vieille servante
+Manon, l'ancienne compagne des jours d'adversité,
+et un petit nombre de domestiques respectueux et
+silencieux. Son rang, qui la plaçait entre les simples
+particuliers et les reines, n'étant pas bien déterminé,
+il eût été difficile qu'elle vécût habituellement au
+milieu de l'étiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle
+guère de son appartement. «Son élévation, dit
+Voltaire, ne fut pour elle qu'une retraite.»</p>
+
+<p>Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi,
+tout près d'elle la cour s'agite. L'escalier de marbre,
+au bas duquel est la demeure du dauphin, et qui conduit
+à la fois aux appartements de la dauphine[1], à ceux
+de Mme de Maintenon et à ceux de Louis XIV, est
+sans cesse encombré par ces hommes «qui sont
+maîtres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage,
+qui dissimulent les mauvais offices, sourient à leurs
+ennemis, déguisent leurs passions[2]». C'est cet escalier
+qu'ils montent pour assister au lever et au coucher
+du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3],
+puis dans l'antichambre du roi[4], puis dans la
+chambre des Bassans, où ils attendent le lever du
+monarque.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thérèse, les appartements de
+la reine étaient occupés par la dauphine.]<br>
+[Note 2: La Bruyère, <i>De la Cour</i>.]<br>
+[Note 3: Salle N° 120 de la <i>Notice du Musée</i>.]<br>
+[Note 4: Salle N° 121, <i>id</i>.]
+</p>
+
+
+<p CLASS=STDIT>Avec vos brillantes hardes<br>
+ Et votre ajustement,<br>
+Faites tout le trajet de la salle des gardes;<br>
+ Et vous peignant galamment,<br>
+Portez de tous côtés vos regards brusquement;<br>
+Ne manquez pas, d'un haut ton,<br>
+ De les saluer par leur nom,<br>
+ De quelque rang qu'ils puissent être.<br>
+ Cette familiarité<br>
+Donne à quiconque en use un air de qualité.<br>
+ Grattez du peigne à la porte<br>
+ De la Chambre du roi,<br>
+ Ou si, comme je prévoi,<br>
+ La presse s'y trouve trop forte,<br>
+ Montrez de loin votre chapeau,<br>
+ Ou montez sur quelque chose<br>
+ Pour faire voir votre museau;<br>
+ Et criez sans aucune pause,<br>
+ D'un ton rien moins que naturel:<br>
+ Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].</P>
+
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Molière, <i>Remerciement au Roi</i>.]</p>
+
+<p>La chambre des Bassans[2], ainsi nommée parce
+qu'on y voit des tableaux de ce maître, est le
+salon d'attente qui précède la chambre à coucher
+de Louis XIV. Il y a plusieurs entrées différentes:
+l'entrée familière pour les princes, la grande entrée
+pour les grands officiers de la couronne; la première
+entrée pour ceux qui, par leur charge, ont
+un brevet d'entrée; l'entrée de la chambre pour les
+officiers de la chambre du roi. Le cérémonial est réglé
+de la manière la plus précise. Le garçon de la
+chambre ouvre les deux battants de la porte seulement
+pour le dauphin et les princes du sang. La
+porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et
+se referme immédiatement.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: <i>État de France</i> en 1694.]</p>
+
+<p>«On doit gratter doucement aux portes de la
+chambre; de l'antichambre et des cabinets, et non
+pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir les
+portes étant fermées, il n'est pas permis d'ouvrir soi-même
+la porte; mais on doit se la laisser ouvrir par
+l'huissier[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no 123 de la <i>Notice du Musée</i>. Sous Louis XIV,
+cette salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf,
+était divisée en deux pièces: la première était la chambre des
+Bassans; la seconde servit de chambre à coucher au roi jusqu'en
+1691, année ou il s'installa dans la salle suivante
+(no 124), pour y demeurer jusqu'à sa mort.]</p>
+
+<p>A 8 heures, Louis XIV se lève et fait sa prière.
+Puis il sort de la balustrade de son lit, et il dit:
+«Au conseil!» Jusqu'à midi et demi, il travaille
+avec ses ministres. Ensuite, escorté par les princes,
+les princesses, les officiers, les grands seigneurs,
+il se rend à la messe, traversant la galerie des
+Glaces, où tout individu peut le voir, lui présenter.
+un placet, et même lui parler. Il passe par les
+salons de la Guerre, d'Apollon, de Mercure, de
+Mars, de Diane, de Vénus et de l'Abondance[2], et
+arrive à la chapelle, qui s'élève dans toute la hauteur
+du rez-de-chaussée et du premier étage[3]. En
+bas se trouvent l'autel et la chaire, où prêchent tour
+à tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le haut
+est occupé par les tribunes.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements
+du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107,
+106, de la <i>Notice du Musée</i>.]<br>
+[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle
+actuelle, qui ne fut inaugurée qu'en 1710. Le salon d'Hercule
+(no 106 de la <i>Notice</i>), qui sert aujourd'hui d'entrée aux grands.]</p>
+
+<p>«Les grands forment un vaste cercle au pied de
+l'autel, et paraissent debout, le dos tourné directement
+au prêtre et aux saints mystères, et les faces
+élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une
+tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et
+tout le coeur appliqués. On ne laisse point de voir
+dans cet usage une espèce de subordination, car ce
+peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer
+Dieu[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: La Bruyère, <i>De la Cour</i>.]</p>
+
+<p>Après la messe, le roi dîne, ordinairement en petit
+couvert, seul dans sa chambre. A 2 heures, il va
+tirer dans son parc, ou se promener dans ses jardins,
+ou courre le cerf, soit à cheval, soit en calèche. Vers
+5 ou 6 heures du soir, il se rend, comme nous l'avons
+déjà dit, chez Mme de Maintenon; et là il travaille de
+nouveau, avec ses ministres, une grande partie de la
+soirée. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez
+elle, il va soit à la comédie, soit à l'<i>appartement</i>.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note: appartements, fut de 1682 à 1710 la chapelle du château. La
+partie du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule
+et le vestibule au-dessous relie l'aile du nord à la partie centrale.
+C'est sur cet emplacement que s'élevait, dans toute la
+hauteur du rez-de-chaussée et du premier étage, la chapelle,
+dont un tableau, représentant Dangeau reçu grand maître de
+l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition intérieure.
+Ce tableau est dans la salle no 9 de la <i>Notice du Musée</i> et
+porte le no 164.]</p>
+
+<p>On désigne sous ce nom la réunion de toute la
+cour dans les grands appartements du roi. Le <i>Mercure
+galant</i> de 1682 donne une description curieuse de ces
+soirées, dont l'usage s'établit dès la première année
+de l'installation définitive de Louis XIV à Versailles.
+«Le roi, dit le <i>Mercure</i>, permet l'entrée de son grand
+appartement de Versailles le lundi, le mercredi et le
+jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes sortes
+de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'à 10, et ces
+jours-là sont nommés jours d'<i>appartement</i>.»</p>
+
+<p>On monte par le grand escalier du Roi ou des
+Ambassadeurs, ce magnifique escalier que décorent
+les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun
+et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de
+l'Abondance[2], ainsi nommé parce que les bas-reliefs
+représentant l'Abondance sont au-dessus de la porte
+de marbre. C'est dans cette salle, ornée par des
+tableaux du Carrache, du Guide, de Paul Véronèse,
+que sont dressés les buffets pour les rafraîchissements.
+On trouve le salon de Vénus[3], rempli de
+meubles splendides; puis le salon de Diane[4], où est
+le billard et où des orangers s'épanouissent dans des caisses d'argent.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appelé aussi grand escalier
+du Roi, était situé dans l'aile du nord et conduisait aux
+grands appartements de Louis XIV. Il fut détruit en 1750,
+par suite de remaniements faits au logement de Louis XV.]<br>
+[Note 2: Salle no 106 de la <i>Notice du Musée</i>.]<br>
+[Note 3: Salle no 107, <i>id</i>.]<br>
+[Note 4: Salle no 108, <i>id</i>.]</p>
+
+<p>Le salon de Mars[1], où l'on admire six
+portraits du Titien, <i>Jésus et les pèlerins d'Emmaüs</i> par
+Véronèse, <i>la Famille de Darius aux pieds d'Alexandre</i>
+par Lebrun, est la salle où l'on joue. Un <i>trou-madame</i>
+de marqueterie, posé sur une table de velours vert
+et entouré de pentes de velours cramoisi à franges
+d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des tables
+pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de
+hasard. La salle suivante est le salon de Mercure[2],
+où il y a des Carrache, des Titien, des Van Dyck;
+le lit de parade y est dressé.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle N° 109 de la <i>Notice</i>.]<br>
+[Note 2: Salle N° 110, <i>id</i>.]</p>
+
+<p>Puis apparaît le magnifique saron d'Apollon[3], qui
+est la salle du Trône. Au fond de la chambre s'élève
+une estrade couverte d'un tapis de Perse à fond
+d'or. Un trône d'argent de huit pieds de haut est au
+milieu. Quatre statues d'enfants, portant des corbeilles
+de fleurs, soutiennent le siège et le dossier,
+garnis de velours cramoisi. Le <i>David</i> du Dominiquin,
+le <i>Thomiris</i> de Rubens, des tableaux du Guide et de
+Van Dyck embellissent ce salon, où Louis XIV donne
+audience aux ambassadeurs étrangers, et où, les jours
+d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 3: Salle N° 111, <i>id</i>.]</p>
+
+<p>Ces jours-là, tout s'agite, tout s'anime. A l'éblouissante
+clarté des lustres, les diamants, les joyaux étincellent.</p>
+
+<p>On s'extasie devant les toilettes resplendissantes
+des plus belles femmes de France. «Les uns
+choisissent un jeu, et les autres s'arrêtent à un autre.
+D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres
+que se promener pour admirer l'assemblée et la
+richesse de ces grands appartements. Quoiqu'ils
+soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne
+soit d'un rang distingué, tant hommes que femmes.
+La liberté de parler y est entière.... Cependant le
+respect fait que personne ne haussant trop la voix,
+le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi
+descend de sa grandeur pour jouer avec plusieurs de
+l'assemblée qui n'ont jamais eu un pareil honneur.
+Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne
+veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu
+quand il approche[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mercure galant</i>, décembre 1682.]</p>
+
+<p>A 10 heures, la réunion cesse. C'est le moment où
+Louis XIV va souper, ordinairement au grand couvert,
+avec la famille royale, dans la pièce qu'on appelle
+l'antichambre du roi[2]. C'est là qu'est la nef
+de vermeil, qui a la forme d'un navire démâté. On y
+enferme, entre des «coussins de senteurs», les
+serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent
+devant la nef, même les princesses, doivent saluer,
+comme devant le lit du roi, quand on passe dans la
+chambre à coucher. </p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle no 121 de la <i>Notice</i>.]
+</p>
+
+<p>Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre,
+où il reçoit sa famille intime, son frère, ses enfants,
+avec leurs maris ou leurs femmes. Il cause, jusqu'au
+coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les
+plus grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter
+alors le bougeoir, pendant que le souverain se
+déshabille. C'est, comme le remarque Saint-Simon,
+une distinction, une faveur qui se compte, tant
+Louis XIV a l'art de donner l'être à des riens.</p>
+
+<p>La tâche des courtisans est terminée pour aujourd'hui.
+Les lumières sont éteintes. Tout est rentré
+dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure du
+repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce
+pays, dont parle La Bruyère, «qui est à quelque
+quarante-huit degrés d'élévation du pôle et à plus de
+onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.»
+Là le sommeil de la nuit est troublé par les réminiscences
+d'hier, comme par les inquiétudes relatives
+à demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni ses
+soucis, parce qu'on «se couche et on se lève sur
+l'intérêt».</p>
+
+
+<br>
+<center><H2>VIII</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA MARQUISE DE CAYLUS</p>
+
+<p>Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristée,
+apparaissent çà et là des figures jeunes, riantes,
+lumineuses, de frais et sémillants visages qui éclairent
+le palais et jettent un peu de vie sur la gravité du
+cérémonial et sur les ennuis de l'étiquette.</p>
+
+<p>Louis XIV aimait la jeunesse. Quant à Mme de Maintenon,
+qui n'eut jamais d'enfants, elle se dédommageait
+de la cruauté du sort, en veillant, avec une sollicitude
+toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle
+chérissait. C'est ainsi qu'elle fit l'éducation de sa
+nièce à la mode de Bretagne, la jolie et gracieuse
+Mlle de Murçay-Villette; un vrai type de Française,
+gaie, rieuse, même un peu caustique, animée, amusante,
+entraînante, entraînée.</p>
+
+<p>Elle mérite une mention spéciale dans la galerie
+de Versailles, cette petite magicienne, qui maniait
+aussi bien la plume que l'éventail, cette femme d'esprit
+qui a eu l'honneur d'être citée par Sainte-Beuve
+comme le modèle des qualités exquises dont il résume
+l'ensemble par ce seul mot: l'<i>urbanité;</i> cette enchanteresse
+à qui Mme de Maintenon disait: «Vous savez
+bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne
+peuvent se passer de vous.»</p>
+
+<p>Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus,
+naquit en 1673. Benjamin de Valois, marquis
+de Villette, son grand-père, avait épousé Arthémise
+d'Aubigné, fille du fameux Théodore-Agrippa d'Aubigné,
+le soldat-poète, l'austère et fougueux calviniste,
+le fier et satirique compagnon d'Henri IV; Théodore-Agrippa
+d'Aubigné, dont le fils fut père de Mme de
+Maintenon. La petite de Villette-Murçay avait sept
+ans, et son père, qui servait dans la marine, faisait
+campagne, lorsque Mme de Maintenon résolut de la
+convertir au catholicisme.</p>
+
+<p>C'était le moment où Louis XIV convertissait les
+huguenots de son royaume. L'enfant fut enlevée à sa
+famille et conduite à Saint-Germain.</p>
+
+<p>«Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses
+<i>Souvenirs</i>; mais je trouvai le lendemain la messe du
+roi si belle, que je consentis à me faire catholique, à
+condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on
+me garantirait du fouet. C'est là toute la controverse
+qu'on employa, et la seule abjuration que je fis.»</p>
+
+<p>M. de Murçay-Villette fut d'abord indigné; mais
+il finit par s'adoucir et par embrasser lui-même la
+religion catholique dans des conditions plus sérieuses.
+Comme le roi l'en félicitait: «C'est la seule occasion
+de ma vie, répondit-il, où je n'ai point eu pour
+objet de plaire à Votre Majesté.»</p>
+
+<p>Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes spéciales
+comme éducatrice, prit plaisir à s'occuper de sa
+nièce. «On m'élevait, dit celle-ci, avec un soin dont
+on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se
+passait rien à la cour sur quoi elle ne me fît faire des
+réflexions selon la portée de mon esprit, m'approuvant
+quand je pensais bien, me redressant quand je
+pensais mal. Ma journée était remplie par des maîtres,
+la lecture et des amusements honnêtes et réglés; on
+cultivait ma mémoire par des vers qu'on me faisait
+apprendre par coeur; et la nécessité de rendre compte
+de ma lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu,
+me forçait à y donner de l'attention. Il fallait encore
+que j'écrivisse tous les jours une lettre à quelqu'un
+de ma famille, ou à tel autre que je voulais choisir,
+et que je la portasse tous les soirs à Mme de Maintenon,
+qui l'approuvait ou la corrigeait, selon qu'elle
+était bien ou mal.»</p>
+
+<p>A treize ans, Mlle de Villette était déjà charmante.
+Les plus grands seigneurs, M. de Roquelaure et M. de
+Boufflers, demandèrent sa main. Mme de Maintenon
+ne crut pas devoir accepter pour sa nièce des propositions
+si brillantes: «Ma nièce n'est pas un assez
+grand parti pour vous, dit-elle à M. de Boufflers. Je
+n'en sens pas moins ce que vous voulez faire pour
+moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai
+à l'avenir comme mon neveu.»</p>
+
+<p>La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut
+appeler l'ostentation de la modestie. Elle mit une
+sorte de gloriole fort mal placée à faire faire à sa
+charmante nièce un mariage médiocre et lui choisit
+un époux sans mérite, sans fortune et même sans
+conduite, M. de Tubières, marquis de Caylus. La
+jeune mariée n'avait pas encore quatorze ans. Le
+roi lui donna une modique pension et un collier de
+perles de dix mille écus.
+</p>
+
+<p>Mais bientôt, après son mariage, elle eut un
+logement à Versailles, où sa beauté ne manqua pas
+d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
+n'a pas l'admiration facile, s'écrie à propos d'elle:
+«Jamais un visage si spirituel, si touchant, jamais
+une fraîcheur pareille, jamais tant de grâces ni plus
+d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais
+de créature plus séduisante.» Mme de Caylus fut
+l'une des héroïnes de ces représentations d'<i>Esther</i>,
+dont le souvenir est resté comme l'un des plus
+gracieux épisodes de la seconde moitié du grand
+règne.</p>
+
+<p>Mme de Maintenon avait fondé en 1685, à Saint-Cyr,
+tout près de Versailles, une maison pour l'éducation
+gratuite de deux cent cinquante «demoiselles nobles
+et pauvres». La religion et la littérature y étaient
+en grand honneur. Quelques-unes des élèves de la
+classe des grandes,--<i>les bleues</i>,--déclamaient
+devant leurs compagnes <i>Cinna, Andromaque, Iphigénie</i>.
+Mais on s'aperçut vite qu'elles avaient trop de
+dispositions pour le théâtre, et Mme de Maintenon
+écrivit à Racine: «Nos petites viennent de jouer
+votre <i>Andromaque</i>, et l'ont si bien jouée qu'elles ne
+la joueront plus, ni aucune de vos pièces.»</p>
+
+<p>Mais, si la tragédie était ainsi proscrite, on ne
+renonçait pas à la poésie. Mme de Maintenon, grande
+admiratrice de Racine, le pria de composer, pour
+Saint-Cyr, une sorte de poème moral et historique,
+puisé à une source religieuse. On était alors en 1688.
+Racine avait près de cinquante ans, et depuis douze
+années il avait renoncé au théâtre, tout en étant
+dans la plénitude de l'inspiration et du génie. Les
+scrupules religieux l'éloignaient de la scène. Il avait
+fait à Dieu le plus héroïque des sacrifices pour un
+artiste: celui de sa gloire. Il s'était condamné, ce
+grand poète, au silence, et de ses propres mains il
+avait dételé les coursiers qui conduisaient son char
+de triomphe dans les sphères étoilées de l'art. Quand
+il vit le moyen de concilier ses anciens penchants
+avec les sentiments qui l'en avaient détourné, il
+tressaillit. Le poète et le dévot allaient enfin être
+d'accord. De leur alliance naquit <i>Esther</i>, cette oeuvre
+exquise, qui tient à la fois de la tragédie et de l'élégie;
+cette pièce, pleine de tendresse et de larmes,
+digne du poète dont son fils a dit: «Mon père
+était un homme tout sentiment, tout coeur.» Réveillé
+comme d'un long sommeil, Racine avait puisé
+dans le repos une fraîcheur d'impressions, une originalité
+nouvelle. «A quinze ans, dit M. Michelet,
+Mme de Caylus vit naître <i>Esther</i>, en respira le premier
+parfum, en pénétra si bien l'esprit, qu'elle
+semblait, par l'émotion de sa voix, y ajouter quelque
+chose.»</p>
+
+<p>Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun rôle.
+Mais, un jour que Racine était en train de lire à
+Mme de Maintenon plusieurs scènes de la pièce, elle
+se mit à les déclamer d'une façon si touchante, que ce
+poète enthousiasmé composa pour elle un prologue,
+celui de la <i>Piété</i>.</p>
+
+<p>La première représentation eut lieu à Saint-Cyr,
+le 26 janvier 1689. Le vestibule des dortoirs, situé au
+deuxième étage du grand escalier des <i>demoiselles</i>,
+était partagé en deux parties: l'une pour la scène,
+l'autre pour les spectateurs. On avait construit le
+long des murs deux amphithéâtres: l'un, petit, destiné
+aux dames de la communauté; l'autre, plus grand,
+réservé aux élèves. Sur les gradins d'en haut étaient
+les plus jeunes, <i>les rouges</i>, ensuite <i>les vertes</i>,
+puis <i>les jaunes</i>, puis en bas les plus âgées, <i>les bleues</i>, toutes
+avec le ruban des couleurs de leur classe. La représentation
+se donnait le jour, mais on avait fermé
+toutes les fenêtres; les escaliers, les couloirs, la salle
+de spectacle, étincelaient des feux de lustres de cristal.
+Entre les deux amphithéâtres étaient des sièges
+pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
+spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, à
+l'honneur d'applaudir <i>Esther</i>.</p>
+
+<p>Louis XIV arrive à 3 heures de l'après-midi. Aussitôt,
+la pièce commence. D'une voix attendrie et
+mélodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
+Piété; un murmure d'émotion, d'enthousiasme, circule
+dans le noble auditoire:</p>
+
+<h3>Du séjour bienheureux de la Divinité,<br>
+Je descends dans ce lieu par la grâce habité;<br>
+L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,<br>
+Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.<br>
+Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints<br>
+Tout un peuple naissant est formé par mes mains.<br>
+Je nourris dans son coeur la semence féconde<br>
+Des vertus dont il doit sanctifier le monde.<br>
+Un roi qui me protège, un roi victorieux<br>
+A commis à mes soins ce dépôt précieux.<br>
+C'est lui qui rassembla ces colombes timides,<br>
+Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides;<br>
+Pour elles, à sa porte élevant ce palais,<br>
+Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...</h3>
+
+<p>Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et
+idéale beauté, Mme de Caylus ressemble à un ange.
+Dès les premiers vers du prologue, le succès va aux
+étoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voilà enfin
+une distraction digne du Grand Roi. Comme on se
+représente bien cette animation moitié sainte, moitié
+profane; ces jeunes filles naïves et charmantes, qui
+disent, avant d'entrer en scène, un <i>Veni Creator</i>; ces
+actrices improvisées, qu'électrisent la musique, la
+poésie, la rampe, et, plus encore que tout cela, la
+présence de celui qui est leur protecteur, leur providence
+sur cette terre! Le plus grand des rois dans la
+salle, le plus grand des poètes dans la coulisse, des
+actrices plus gracieuses les unes que les autres; des
+vers où tout est noble, idéal, harmonieux; des choeurs
+dont la céleste mélodie est l'hymne de la prière, le
+cantique de l'amour divin; une mise en scène splendide,
+d'admirables décors, des costumes persans où
+resplendit l'éclat des joyaux de la couronne, et,
+choses plus séduisantes que le prestige du trône,
+que les rayons de l'astre royal: le charme de la jeunesse,
+la fraîcheur des imaginations, la douce et pénétrante
+poésie des âmes de jeunes filles, quel spectacle!
+quel enivrement! Mlle de Veilhan représente Esther;
+Mlle de La Maisonfort, Élise; Mlle de Lastic, Assuérus;
+Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly, Zarès;
+Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rôle de Mardochée est
+joué en perfection par Mlle de Glapion, cette jeune
+personne qui a fait dire à Racine: «J'ai trouvé un
+Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur.»</p>
+
+<p>Derrière le décor, le poète surveille les entrées,
+comme un régisseur de la scène. Mlle de La Maisonfort,
+intimidée, a failli un instant manquer de mémoire.
+Quand elle rentre dans la coulisse,
+il lui dit: «Ah! mademoiselle, voici une pièce
+perdue.»</p>
+
+<p>Et la belle jeune fille se met à pleurer. Aussitôt
+Racine la console, et, tirant son mouchoir de sa
+poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on ferait pour
+un enfant. Elle rentre en scène et joue comme une
+actrice consommée. Ses yeux sont encore un peu
+rouges, et Louis XIV, à qui rien n'échappe, dit tout
+bas: «La petite chanoinesse a pleuré.»</p>
+
+<p>Mme de Maintenon a peine à dissimuler l'extrême
+joie que lui cause le succès de ses chères «filles».
+Louis XIV, ému et ravi, accorde au poète et aux
+actrices son suffrage, la plus précieuse des récompenses,
+et, à la fin de la représentation, Racine se
+précipite à la chapelle et tombe à genoux dans un
+élan de reconnaissance.</p>
+
+<p>Les représentations suivantes ont encore plus
+d'éclat que la première. Mme de Caylus prend le rôle
+d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement d'enfants,
+comme dit Racine, devient l'empressement de toute la
+cour. La faveur d'une invitation est plus enviée, plus
+difficile à obtenir qu'un voyage à Marly. Louis XIV
+entre le premier dans la salle, et il se tient debout, la
+canne à la main, sur le seuil de la porte, jusqu'à ce
+que tous les invités aient pénétré dans l'enceinte.
+Mme de Sévigné, admise à la représentation du 19 février
+1689, ne se possède pas de joie. Elle a pour
+voisin le maréchal de Bellefonds, à qui elle communique
+tout bas ses impressions enthousiastes. Le
+maréchal se lève dans un entr'acte et va dire au roi
+combien il est content. «Je suis auprès d'une
+dame, ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu
+<i>Esther</i>.»</p>
+
+<p>A la fin de la pièce, Louis XIV adresse quelques
+paroles à plusieurs des spectateurs. Il s'arrête devant
+Mme de Sévigné et lui parle avec bienveillance. La
+marquise, toute fière d'un tel honneur, a mentionné
+cette conversation dans une de ses lettres:</p>
+
+<p>«Le roi me dit: Madame, je suis assuré que vous
+avez été contente. Racine a beaucoup d'esprit.--Moi,
+sans m'étonner, je réponds:--Sire, il en a
+beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en
+ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet,
+comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.--</p>
+
+<p>Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majesté
+s'en alla et me laissa l'objet de l'envie.»</p>
+
+<p>Ce dernier mot n'est-il pas caractéristique? La
+femme la plus spirituelle du royaume est ivre de joie
+parce que le roi lui a parlé. Quel prestige que celui
+de ce monarque incomparable, dont la moindre
+marque d'attention faisait l'objet de l'envie de toute
+la cour!</p>
+
+<p><i>Esther</i> avait eu trop de succès. Soit par piété, soit
+par jalousie, on ne tarda pas à critiquer ces représentations
+qui avaient été si brillantes. Il fallait bien,
+bon gré malgré, reconnaître le génie du poète, le
+talent des actrices. La critique porta sur d'autres
+points. On dit que ce mélange de cloître et de théâtre
+n'était pas une bonne chose; que l'amour-propre des
+jeunes filles serait surexcité par de pareils divertissements.
+Bourdaloue et Bossuet avaient assisté aux
+représentations, comme pour les approuver par leur
+présence. Mais le nouveau directeur de Mme de Maintenon,
+Godet-Desmaretz, évêque de Chartres, se prononça
+contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
+de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimées, et
+<i>Athalie</i>, commandée après le succès d'<i>Esther</i>
+et déjà apprise par les demoiselles de Saint-Cyr, fut jouée,
+en 1690, sans pompe, sans théâtre, sans décorations,
+sans costume, dans la <i>classe bleue</i>, en la seule présence
+du roi, de Mme de Maintenon et d'une dizaine
+de personnes.</p>
+
+<p>Ce ne furent pas seulement les représentations d'<i>Esther</i>
+qu'on trouva trop mondaines. La jeune femme
+qui s'y était tant fait admirer, Mme de Caylus, ne
+garda pas longtemps sa faveur à la cour. Elle avait
+trop d'esprit, trop de gaieté, trop de liberté d'allures
+et de paroles, pour ne pas s'attirer des disgrâces.
+Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui n'avait
+pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines,
+se partageait entre Dieu et le monde;
+mais, par malheur, la part du monde était de beaucoup
+la plus grande. Pour Mme de Caylus, les
+prières passaient après les plaisirs. Son caractère
+mobile, malicieux, superficiel, ne se prêtait pas
+à l'austérité d'une dévotion sérieuse, et, quand la
+cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle
+s'y sentait dépaysée. Mariée à un homme sans mérite
+et toujours en campagne ou à la frontière,
+Mme de Caylus fut, dès le début, livrée à elle-même.
+Aimant la médisance, sinon la calomnie, ne
+craignant pas de provoquer une inimitié pour le
+plaisir de dire un bon mot, habituée à la société et
+aux malices de la duchesse de Bourbon, qui, sans
+avoir tout l'esprit de sa mère, Mme de Montespan,
+en avait les goûts satiriques, Mme de Caylus se moquait
+un peu de tout. C'était là un genre de passe-temps
+que Louis XIV ne pardonnait guère. Elle
+avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
+cour: «On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est
+être exilée que d'y vivre.»</p>
+
+<p>Le roi la prit au mot et lui défendit de reparaître
+dans «ce pays» où l'on s'ennuyait tant. Il la trouvait
+trop fine, trop perspicace, trop habile à se servir de
+l'arme du ridicule, si meurtrière dans la main d'une
+jolie femme. Il pensait même que cette éducation
+futile ne faisait que médiocrement honneur à Mme de
+Maintenon, et celle-ci n'avait pas intérêt à laisser
+près du roi une jeune femme qui aurait pu faire du
+tort à Saint-Cyr. Aussi la disgrâce de Mme de Caylus
+fut-elle de longue durée. Pendant treize ans, la
+marquise resta éloignée de la cour et comme en
+pénitence. Elle n'acheta son pardon qu'à force de
+tenue, de soumission, de piété. Mais ce pardon fut
+complet.</p>
+
+<p>Le 10 février 1707, elle, reparut à Versailles, au
+souper du roi, et reçut le meilleur accueil. Veuve
+depuis deux années environ, elle n'avait que trente-trois
+ans et ne songeait pas à se remarier. Belle
+comme un ange et plus séduisante que jamais, elle
+reconquit toute la faveur de Mme de Maintenon, dont
+elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
+Versailles jusqu'à la mort de Louis XIV. Elle revint
+ensuite à Paris, où elle habita une petite maison contiguë
+aux jardins du Luxembourg. Elle y donnait à
+souper à des grands seigneurs, à des savants, et son
+salon était un centre intellectuel, où les traditions du
+XVIIe siècle se perpétuaient dans les premières années
+du XVIIIe. Ce fut là qu'elle mourut en 1729, âgée de
+cinquante-six ans.</p>
+
+<p>Quelques mois avant, elle avait rédigé, sous le
+titre modeste de <i>Souvenirs</i>, les courts et spirituels
+mémoires qui rendront son nom immortel. Ses amis,
+sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
+depuis longtemps d'écrire pour eux, non pas pour le
+public, les anecdotes qu'elle contait si bien. Elle finit
+par céder à leur prière et jeta sur le papier quelques
+récits, quelques portraits. Quel bijou que ces <i>Souvenirs</i>,
+écrits au courant de la plume, sans prétention,
+sans dates, sans ordre chronologique, et où, depuis
+un siècle, tous les historiens ont puisé[1]! Que de
+choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
+lignes que d'interminables volumes! Comme il est
+féminin et comme il est français! Le goût de Voltaire
+pour ces charmants <i>Souvenirs</i> se comprend sans
+peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le
+fameux précepte: «Glissez, mortels, n'appuyez
+pas!»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Restés manuscrits bien longtemps après sa mort, les
+<i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>, qui sont inachevés, furent imprimés
+pour la première fois en 1770, à Amsterdam, avec
+une préface et des notes attribuées à Voltaire.]</p>
+
+<p>Elle était de la race de ces écrivains spontanés, qui
+font de l'art sans le savoir, comme M. Jourdain faisait
+de la prose, et ne se doutent pas eux-mêmes
+qu'ils ont la première qualité du style: le naturel.</p>
+
+<p>Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant!
+Quelle bonne humeur! quelle simplicité! quel
+aimable abandon! Quelle jolie série de portraits, tous
+plus vivants, plus animés, plus ressemblants les uns
+que les autres!</p>
+
+<br>
+<center><H2>IX</H2></center>
+<br>
+
+<p>MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR</p>
+
+
+<p>C'est entourée des religieuses et des élèves d'un
+asile où l'idée de la religion s'unit à celle de la
+noblesse, où il y a place pour la terre et pour le ciel,
+pour le monde et pour Dieu, que l'épouse de Louis XIV
+nous apparaît dans son véritable cadre. Saint-Cyr est
+comme l'enfant de cette femme qui n'a pas été mère;
+c'est là où un coeur moins sec, moins égoïste qu'on
+ne le croit, dépense ce qui lui reste de force affective,
+de tendresse.</p>
+
+<p>Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon
+contemple, à travers la brume du passé, la carrière
+si accidentée, si étonnante, qu'elle a parcourue. C'est
+là qu'elle entend avec émotion le lointain écho des
+flots orageux qui ont battu son berceau, agité sa jeunesse,
+et qui, souvent encore, troublent ses vieux
+jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
+elle évoque le temps où, malgré sa naissance illustre,
+elle était pauvre, abandonnée. Elle pense à ce qu'il
+lui a fallu d'intelligence, d'habileté, de courage, pour
+lutter contre la misère. Elle se rappelle les pièges que
+lui avait dressés l'esprit du mal, les illusions de jeune
+fille et de jeune femme, dont la préservèrent sa haute
+raison et son bon sens; elle résume tous les enseignements
+que son expérience lui suggère. Dans cette
+chapelle, dont le silence n'est pas troublé par le
+murmure de courtisans plus occupés du roi que de
+Dieu, elle réfléchit à ce que la cour cache d'intrigues,
+de vanités et de déceptions.</p>
+
+<p>Dans ce calme séjour, où la gravité du monastère
+se trouve heureusement tempérée par la grâce de
+l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle pense
+à l'aurore et à la nuit, au berceau et à la tombe.
+Entre Versailles et Saint-Cyr, il y a pour Mme de
+Maintenon une sorte d'antithèse vivante: Versailles,
+c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
+c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses
+folies; Saint-Cyr, c'est la préface du ciel. Aussi,
+comme elle préfère son couvent bien-aimé à la cour
+de Marbre, aux appartements du roi, à la galerie
+des Glaces, aux splendeurs du plus beau palais de
+l'univers!</p>
+
+<p>«Vive Saint-Cyr! s'écrie-t-elle, vive Saint-Cyr!
+Malgré ses défauts, on y est mieux qu'en aucun lieu
+du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est toujours
+fête pour moi.»</p>
+
+<p>«Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi,
+en entrant dans cette solitude d'où je ne sors jamais
+qu'avec peine, je me sens pleine de joie.»</p>
+
+<p>Et quand elle retourne à Versailles:</p>
+
+<p>«J'éprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse
+et d'horreur. C'est là ce qui s'appelle le monde;
+c'en est le centre; c'est là où toutes les passions sont
+en mouvement: l'intérêt, l'ambition, l'envie et le
+plaisir.»</p>
+
+<p>Cette préférence de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr,
+qui est son oeuvre, sa création, le symbole
+même de sa pensée, se comprend d'ailleurs facilement.
+C'est là, en effet, que se manifeste le mieux
+son caractère, avec son goût de domination, sa haute
+intelligence, son talent de plume et de parole, son
+esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est
+pas la religion seule qui lui fait préférer le couvent
+au palais. A Versailles, elle est contrainte, elle est
+gênée, elle obéit; les rayons du soleil royal, bien que
+pâlissant, ont un prestige et un éclat qui l'intimident
+encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande,
+elle gouverne. César aurait mieux aimé être le
+premier dans un village que le second à Rome.</p>
+
+<p>Mme de Maintenon trouve plus de plaisir à être la
+supérieure de religieuses que la compagne d'un roi.
+A Versailles, elle regrette peut-être la couronne et le
+manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr,
+elle n'en a pas besoin; car, là, sa royauté ne soulève
+point de contestation. Ses moindres paroles sont
+recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec
+une respectueuse émotion, en présence de toute la
+communauté, y sont l'objet d'une admiration unanime.
+Les religieuses ou les élèves à qui elles sont
+adressées s'en vantent comme des titres de gloire.
+Mme de Maintenon est presque la reine de France,
+elle est tout à fait la reine de Saint-Cyr.</p>
+
+<p>Inaugurée le 2 août 1686, la maison d'éducation de
+Saint-Cyr fut, pendant trente années, l'occupation
+principale de Mme de Maintenon. Elle s'y rendait au
+moins de deux jours l'un, arrivant souvent à 6 heures
+du matin, allant de classe en classe, peignant et
+habillant les petites filles, édifiant et instruisant les
+grandes, préférant son rôle d'institutrice à tous les
+amusements et à toutes les splendeurs de Versailles.
+Rien de Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou déplaisant.</p>
+
+<p>«Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de
+longtemps, ne pourront gouverner. Je m'offre pour les
+servir; je n'aurai nulle peine à être leur intendante,
+leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
+pourvu que mes soins les mettent en état de
+s'en passer.»</p>
+
+<center><img src="161.png" alt=""><br>Mme de Maintenon à Saint-Cyr.</center>
+
+
+
+
+<p>Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on
+appelait les religieuses de la maison de Saint-Cyr,
+avaient, dans le milieu de la journée, une heure de
+récréation qu'elles passaient ordinairement autour
+d'une grande table, à converser librement en travaillant
+à l'aiguille. Mme de Maintenon aimait à venir à ces
+récréations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait
+à des entretiens, à la fois spirituels et édifiants, dont
+la communauté appréciait le charme instructif.</p>
+
+<p>Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de
+maladie, vint visiter Saint-Cyr. Les demoiselles chantèrent
+le <i>Te Deum</i>, le <i>Domine salvum fac regem</i>,
+l'hymne de Lulli: <i>Grand Dieu, sauvez le roi, Vengez
+le roi</i> (dont les Anglais ont emprunté l'air à la France
+pour leur <i>God save the king</i>). Louis XIV sourit à ces
+frais visages, à ces coeurs pleins d'émotion et de
+reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit
+avec attendrissement à Mme de Maintenon:</p>
+
+<p>«Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que
+vous m'avez donné.»</p>
+
+<p>En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:</p>
+
+<p>«Je ne suis pas assez éloquent pour vous bien
+exhorter; mais j'espère qu'à force de vous bien répéter
+les motifs de cette fondation, je vous persuaderai et
+vous engagerai à y être toujours fidèles. Je n'épargnerai
+ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les
+croie utiles à produire ce bel effet.»</p>
+
+<p>Pour Louis XIV, Saint-Cyr était une consolation et
+une expiation, une oeuvre de religion et de patriotisme,
+un hommage à Dieu et à la France.</p>
+
+<p>«Ce qui me plaît dans les dames de Saint-Cyr,
+disait-il, c'est qu'elles aiment l'État, quoiqu'elles
+haïssent le monde; elles sont bonnes religieuses et
+bonnes Françaises.»</p>
+
+<p>A l'entrée de chaque campagne, il se recommandait,
+pour attirer la bénédiction du ciel sur ses armes,
+aux anges de Saint-Cyr, dont les prières devaient être
+puissantes au paradis. Revenant du siège de Mons,
+en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, où son
+âme se reposait des émotions de la politique et de la
+guerre. Comme l'une des jeunes filles lui reprochait
+de s'être trop exposé pendant le siège:</p>
+
+<p>«Je n'ai fait que ce que je devais, répondit-il.</p>
+
+<p>--Mais le bien de l'État, répliqua-t-elle, est attaché
+à la conservation de votre personne.</p>
+
+<p>--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne
+demeurent jamais vides. Un autre la remplirait mieux
+que moi.»</p>
+
+<p>Quant à Mme de Maintenon, son dévouement pour
+Saint-Cyr va jusqu'à l'enthousiasme.</p>
+
+<p>«Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de
+Saint-Louis, et par votre maison tout le royaume.</p>
+
+<p>Je donnerais de mon sang pour communiquer l'éducation
+de Saint-Cyr à toutes les maisons religieuses
+qui élèvent des jeunes filles. Tout m'est étranger
+en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches
+parents me sont moins chers que la dernière des
+bonnes filles de la communauté.»</p>
+
+<p>Non contente de prier, comme la reine des abeilles,
+elle travaille. Sa plume et son aiguille sont également
+actives, et c'est tout en brodant qu'elle fait de
+véritables sermons, qui ne seraient pas indignes des
+plus grands prédicateurs. Elle trace, en termes excellents,
+le portrait des religieuses et celui des mères de
+famille.</p>
+
+<p>«J'en connais, dit-elle, qui sont estimées, respectées
+et admirées de tout le monde; leurs maris sont
+si charmés d'elles, qu'ils disent avec admiration:
+«Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant,
+de maître d'hôtel et de gouvernante pour
+mes enfants.»
+</p>
+
+<p>Parlant à des novices, elle s'écrie:</p>
+
+<p>«Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux
+qu'une bonne religieuse, et rien de si malheureux
+et de si méprisable qu'une mauvaise. Se taire, obéir,
+souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
+d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions,
+supporter l'imperfection en autrui et point en soi,
+ne se flatter ni se décourager, ne compter que sur
+la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
+sous aucun prétexte de consolation innocente,
+voilà le royaume de Dieu qui commence ici-bas;
+vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant à
+Dieu sans réserve et en portant le joug de la religion
+avec un courage simple qui vous le rendra doux et
+léger.»</p>
+
+<p>«Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis,
+priez en marchant, en écrivant, en filant, en
+travaillant... Il y a quelque temps que je voyais vos
+demoiselles plier du linge avec une activité qui ne
+leur laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer;
+elles furent un instant en silence, et ensuite elles
+chantèrent des cantiques; j'admirais l'innocence de
+leur vie, et votre bonheur d'éviter tant de péchés, en
+contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes
+dans un âge si dangereux.»</p>
+
+<p>Cette femme blasée, désabusée des vanités de la
+terre, voudrait inspirer à autrui son dégoût des biens
+qu'elle a possédés. Avec quelle conviction dans
+l'accent elle disait:</p>
+
+<p>«Les princes et les princesses ne sont ordinairement
+contents nulle part, et s'ennuient de tout. A force
+de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent trouver; ils
+vont de palais en palais, à Meudon, à Marly, à Rambouillet,
+à Fontainebleau, dans le dessein de se divertir.
+Ce sont des lieux admirables; vous seriez, vous
+autres, ravies en les voyant; mais eux s'y ennuient
+parce que l'on s'accoutume à tout, et qu'à la longue
+les plus belles choses ne font plus plaisir et deviennent
+indifférentes. De plus, ce ne sont point ces choses-là
+qui nous peuvent rendre heureux; notre bonheur ne
+peut venir que du dedans.»
+</p>
+
+<p>Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr,
+Mme de Maintenon s'analysait elle-même avec l'impartialité
+qu'elle mettait à juger les qualités et les défauts
+de son prochain. C'était comme un perpétuel examen
+de conscience, une méditation continue, une démonstration
+de l'inanité, du néant des grandeurs humaines
+par la femme qui en avait la connaissance la plus
+approfondie.</p>
+
+<p>Austères et admirables enseignements! Mais toutes
+les jeunes filles sont-elles en état de les comprendre?
+Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'à moitié convaincue.
+Il en est peut-être parmi elles qui disent qu'après
+tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du
+monde; qu'elle l'a aimé au point de préférer Scarron à
+un couvent; qu'elle a été, plus qu'aucune autre femme,
+flattée des distinctions et des éloges; que, dans sa
+jeunesse, elle ne laissait pas que d'être fière de ses
+succès dans les brillants salons de l'hôtel d'Albret ou
+de l'hôtel de Richelieu.</p>
+
+<p>Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement
+plus d'une que la crainte des orages ne
+dégoûte pas de l'océan, et qui, en dépit des sages conseils
+de Mme de Maintenon, rêvent d'en essayer et de
+se confier aux flots sur une barque ornée de fleurs. Il
+est rare qu'on soit convaincu par l'expérience d'autrui.
+Ce sont nos propres déceptions, nos propres
+souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon
+le sait bien, et cependant elle ne se décourage pas
+dans ses exhortations.</p>
+
+<p>«Que ne puis-je, s'écrie-t-elle, faire voir le fond
+de mon coeur à toutes les religieuses, afin qu'elles
+sentent tout le prix de leur vocation! Que ne donnerais-je
+point pour qu'elles vissent d'aussi près que je
+le vois de quels plaisirs nous cherchons à abréger le
+songe de la vie!»</p>
+
+<p>En récapitulant l'ensemble de sa destinée, cette
+femme à l'esprit si observateur, si judicieux et si pratique,
+en arrive à des conclusions qui sont toutes,
+pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint
+asile où elle a marqué d'avance l'emplacement de
+son cercueil l'affermit dans ses pensées fortes et ses
+réflexions salutaires.</p>
+
+
+<br>
+<center><H2>X</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA DUCHESSE D'ORLÉANS<br>
+PRINCESSE PALATINE</p>
+
+
+
+<p>Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon
+préférait Saint-Cyr à Versailles, c'est qu'à Saint-Cyr
+elle se croyait aimée, tandis qu'à Versailles, elle sentait
+percer, sous une déférence apparente et sous
+d'obséquieuses protestations de dévouement et de
+respect, la malveillance, souvent la haine. Telles personnes
+qui la voyaient sans cesse et lui témoignaient
+les plus grands égards, la détestaient cordialement,
+et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle
+s'en apercevait toujours. Au premier rang de ces
+antipathies secrètes contre Mme de Maintenon, il
+faut citer l'inimitié sourde et violente de la princesse
+Palatine, Madame, seconde femme du duc
+d'Orléans.</p>
+
+<p>Les accusations portées contre l'épouse de Louis XIV
+par cette Allemande impitoyable sont si exagérées et
+si invraisemblables, qu'elles font plus de bien que de
+mal à la mémoire de celle qui en fut l'objet. Jamais
+les libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants
+n'ont inventé pareilles énormités. C'est un
+torrent d'injures, une débauche de haine, le langage
+des halles dans le plus beau palais de l'univers.
+Ce sont des calomnies qui ne reculent devant
+rien.</p>
+
+<p>La femme qui se livrait, dans sa correspondance,
+à cette fureur de diatribes, est, à coup sûr, l'une des
+figures les plus originales de la galerie féminine de
+Versailles. Physique, moral, style, caractère, tout
+chez elle est bizarre. Ne ressemblant à personne et
+contrastant avec tout ce qui l'entoure, elle sert, en
+quelque sorte, de repoussoir aux beautés fines et
+délicates de son temps. Aucune femme ne s'est,
+croyons-nous, mieux fait connaître que la princesse
+Palatine dans ses lettres. Elle y est tout entière, avec
+ses défauts et ses qualités, son curieux mélange d'austérité
+de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs
+de grande dame et ses expressions de femme
+du peuple, son prétendu dédain pour les grandeurs
+humaines et son amour acharné pour les prérogatives
+du rang.</p>
+
+<center><img src="173.png" alt=""><br>
+Elisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse d'Orléans,<br>
+princesse Palatine, et ses deux enfants.</center>
+
+<p>C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement
+tracé le portrait: franche et droite, bonne et bienfaisante,
+grande en toutes ses manières, et petite au
+dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est dû.
+C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie,
+sans envie de plaire, mais sans retenue dans ses
+propos, ayant dans le caractère et dans les goûts
+quelque chose d'âpre et de martial, aimant les chiens,
+les chevaux, la chasse, dure pour elle-même, se guérissant,
+si par hasard elle est souffrante, en faisant à
+pied deux grandes lieues. Ce qu'elle représente exactement
+par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne
+poétique, sentimentale, rêveuse; c'est l'Allemagne
+rustique, presque farouche.</p>
+
+<p>Traduites en français, les lettres de la princesse
+Palatine perdent beaucoup de leur saveur. C'est en
+allemand qu'elles ont ce goût de terroir, ces allures
+primesautières, ce ton parfois cynique, parfois burlesque,
+qui en font le principal mérite. Si exagérées,
+si passionnées qu'elles soient, elles valent la peine
+d'être consultées, même après les Mémoires de Saint-Simon.
+Sans doute, Madame n'a rien du génie de ce
+Tacite français; mais il y a, dans leur style et dans
+leur destinée, plus d'une analogie. Tous deux sont
+des témoins essentiellement récusables; car tous deux
+ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid
+des questions qui intéressent de trop près leurs rancunes
+et leurs préjugés. Mais l'un et l'autre n'essayent
+même pas de dissimuler leur partialité; rien n'est
+donc plus facile que de distinguer la vérité à travers
+leurs mensonges. Si elle n'a pas le génie de Saint-Simon,
+Madame en a les colères, les indignations
+et les haines. Elle est honnête femme comme il est
+honnête homme. Elle aime, comme lui, le droit, la
+justice et la vérité. Comme lui, elle écrit en secret, et
+se console d'une perpétuelle contrainte par l'exagération
+de sa liberté de style. Comme lui, elle fait de sa
+plume et de son encrier sa vengeance. C'est avec
+ses propres lettres que nous allons essayer de retracer
+sa physionomie.</p>
+
+<p>Fille de l'électeur palatin Charles-Louis et de la
+princesse Charlotte de Hesse-Cassel, la seconde
+femme du duc d'Orléans naquit au château de Heidelberg.
+Enfant, elle préférait les fusils aux poupées et
+annonçait déjà les côtés masculins de son caractère.
+Elle avait dix-neuf ans quand son mariage avec le
+frère de Louis XIV fut décidé.</p>
+
+<p>Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui
+dépêcha trois évêques à la frontière pour l'instruire
+dans la religion catholique, qui devait être désormais
+la sienne. Les prélats commencèrent leur oeuvre à
+Metz et la terminèrent à leur arrivée à Versailles.
+La nouvelle duchesse d'Orléans était en tous points
+l'opposé de celle dont Bossuet fit l'oraison funèbre.
+La cour, qui avait admiré dans la première Madame
+le type de l'élégance et de la beauté, trouvait dans la
+seconde celui de la rudesse et de la laideur. Autant
+l'une était coquette, autant l'autre l'était peu. C'était,
+pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagérer
+elle-même ce qu'elle pensait de son physique:
+«J'ai de grandes joues pendantes et un grand visage,
+écrivait-elle. Cependant je suis très petite de taille,
+courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron.
+Si je n'avais bon coeur, on ne me supporterait
+nulle part. Pour savoir si mes yeux annoncent de
+l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou
+avec des conserves; autrement il serait difficile d'en
+juger. On ne trouverait pas probablement sur toute
+la terre des mains aussi vilaines que les miennes. Le
+roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon
+coeur; car, n'ayant pu me flatter, en conscience,
+d'avoir quelque chose de joli, j'ai pris le parti de
+rire la première de ma laideur, cela m'a très bien
+réussi.»</p>
+
+<p>Si la princesse Palatine n'éblouissait pas la cour,
+en revanche la cour ne l'éblouissait guère. Versailles
+et ses splendeurs la laissent insensible. «J'aime
+mieux, écrivait-elle, voir des arbres et des prairies
+que les plus beaux palais; j'aime mieux un jardin
+potager que des jardins ornés de statues et de jets
+d'eau; un ruisseau me plaît davantage que de somptueuses
+cascades; en un mot, tout ce qui est naturel
+est infiniment plus de mon goût que les oeuvres de
+l'art et de la magnificence; elles ne plaisent qu'au
+premier aspect, et, aussitôt qu'on y est habitué,
+elles inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie
+plus.» Ce qu'aimait, ce que regrettait Madame,
+c'était son Rhin allemand, c'étaient les collines où,
+enfant, elle allait voir se lever le soleil, et où elle
+mangeait des cerises avec un bon morceau de pain.</p>
+
+<p>Née dans la religion protestante, instruite rapidement
+et sommairement dans la religion catholique,
+elle n'y trouvait ni la lumière ni les consolations que
+donne une foi plus éclairée; le mélange de la politique
+et de la religion l'irritait, et on comprend que
+la révocation de l'édit de Nantes ait révolté ses sentiments
+autant que ses souvenirs d'enfance.[1] «Je dois
+avouer, écrivait-elle non sans raison, que lorsque
+j'entends les éloges qu'on donne en chaire au grand
+homme pour avoir persécuté les réformés, cela m'impatiente
+toujours. Je ne peux pas souffrir qu'on loue
+ce qui est mal.» Elle déplorait qu'on n'eût pas fait
+comprendre à Louis XIV que «la religion est instituée
+plutôt pour entretenir l'union parmi les hommes
+que pour les faire se tourmenter et se persécuter les
+uns les autres».--«Le roi Jacques, ajoutait-elle,
+dit qu'on a bien vu Notre-Seigneur Jésus-Christ battre
+des gens pour les chasser du temple, mais qu'on ne
+trouve nulle part qu'il en ait maltraité pour les y faire
+entrer.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.]</p>
+
+<p>Madame, qui avait l'esprit très observateur, analysait
+et commentait les divers genres de «piété» des
+courtisans. Ce qui la choquait, ce n'était pas la dévotion
+et la foi sincère qu'elle respectait, c'étaient les
+hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait
+pas moins contre le flot grandissant du scepticisme
+quand elle écrivait, en 1699, avec quelque exagération
+peut-être: «La foi est tellement éteinte dans
+ce pays, qu'on ne voit presque plus maintenant un
+seul jeune homme qui ne veuille être athée; mais ce
+qu'il y a de plus étrange, c'est que le même individu
+qui fait l'athée à Paris, joue le dévot à la cour; on
+prétend aussi que tous les suicides que nous avons en
+si grande quantité depuis quelque temps sont causés
+par l'athéisme.»</p>
+
+<p>La jeune noblesse française, malgré son élégance;
+son luxe et son entrain, ne trouvait pas grâce à ses
+yeux. Elle déclarait les jeunes gens «horriblement
+débauchés et adonnés à tous les vices, sans en excepter
+le mensonge et la tromperie. Ils regarderaient
+comme une honte, ajoutait-elle, de se piquer d'être
+gens d'honneur... Le plus incapable occupe parmi
+eux le premier rang; c'est celui-là qu'ils estiment le
+plus. Vous pouvez aisément juger d'après cela quel
+grand plaisir il doit y avoir ici pour les honnêtes
+gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes
+détails sur la cour, je ne vous cause le même ennui
+que j'éprouve souvent, et que cet ennui ne devienne,
+à la fin, une maladie contagieuse[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.]</p>
+
+<p>Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend
+combien la princesse Palatine devait se trouver
+mal à l'aise au milieu d'eux. En outre, Allemande
+jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'être forcée
+de vivre à côté des ennemis de sa patrie, et les incendies
+du Palatinat lui semblaient des flammes infernales.</p>
+
+<p>Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on
+brûlait les palais et les chaumières d'Allemagne, lui
+devint un objet d'horreur. L'image des malheureux
+expulsés de leurs foyers, pillés, dépouillés, maltraités,
+les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach,
+de Bade, de Rastadt, de Spire, de Worms,
+lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces
+images comme par des fantômes, elle avait des angoisses,
+des désespoirs patriotiques, et, dans ce fastueux
+palais de Versailles, elle se sentait comme en
+prison:</p>
+
+<p>«Dût-on m'ôter la vie, s'écriait-elle, il m'est impossible
+de ne pas regretter d'être, pour ainsi dire, le
+prétexte de la perte de ma patrie. Je ne puis voir de
+sang-froid détruire d'un seul coup, dans ce pauvre
+Manheim, tout ce qui a coûté tant de soins et de peines
+au feu prince-électeur mon père. Oui, quand je songe
+à tout ce qu'on a fait sauter, cela me remplit d'une
+telle horreur, que chaque nuit, aussitôt que je commence
+à m'endormir, il me semble être à Heidelberg
+ou à Manheim, et voir les ravages qu'on y a commis.
+Je me réveille alors en sursaut, et je suis plus de deux
+heures sans pouvoir me rendormir. Je me représente
+comment tout était de mon temps et dans quel
+état on l'a mis aujourd'hui, et je considère aussi dans
+quel état je suis moi-même, et je ne puis m'empêcher
+de pleurer à chaudes larmes[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.]</p>
+
+<p>Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la
+princesse ne trouvait personne avec qui elle sympathisât.
+Tout l'offusquait, tout l'irritait; seule la figure
+du roi, qu'elle appelait le «grand homme», non
+sans une pointe d'ironie, lui semblait majestueuse,
+et encore trouvait-elle beaucoup de taches au «soleil».</p>
+
+<p>Son intérieur n'était pas pour elle un sujet de consolation.
+Elle ne pardonnait pas à son mari d'être
+sans cesse occupé de futilités et de mascarades, ni
+surtout de s'entourer d'hommes accusés d'avoir assassiné
+sa première femme, la belle et poétique Henriette
+d'Angleterre. Elle souffrait au contact de ce caractère
+faible, timide, gouverné par des favoris et souvent
+même malmené par eux. Une de ses lettres, écrite
+en 1696, contient ce curieux passage: «Monsieur dit
+hautement, et il ne l'a caché ni à sa fille ni à moi, que,
+comme il commence à se faire vieux, il n'a pas de
+temps à perdre, qu'il veut tout employer et ne rien
+épargner pour s'amuser jusqu'à la fin, que ceux qui
+lui survivront verront à passer le temps à leur guise,
+mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et
+qu'en conséquence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper
+que de lui, et il le fait comme il le dit.»</p>
+
+<p>C'est ce prince que Saint-Simon dépeint ainsi:
+«tracassier et incapable de garder un secret, soupçonneux,
+défiant, semant des noises dans sa cour
+pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour
+s'amuser[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.]</p>
+
+<p>Madame n'est pas plus heureuse dans son fils,
+le futur Régent, que dans son mari. Le jugement
+qu'elle portait sur ce fils, qui gâtait à plaisir les
+belles qualités dont il était doué par la nature,
+justifiait celui de Louis XIV sur «ce fanfaron de
+vices».</p>
+
+<p>Lorsqu'il voulut épouser une des filles de Mme de
+Montespan, la princesse Palatine se serait emportée
+contre lui au point de lui donner, en pleine galerie de
+Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit
+si bien dans les Mémoires de Saint-Simon[1]. «Outre
+son mariage, écrivait-elle en 1700, mon fils m'a causé
+encore bien du chagrin.... Ce que je trouve de pire
+dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne
+puisse avoir son amitié; car autrement il est bon
+envers tout le monde. Je n'ai cependant perdu son
+amitié que pour lui avoir donné toujours des conseils
+dans son intérêt. Maintenant j'en ai pris mon parti,
+je ne lui dis plus rien, et je lui parle, comme au
+premier venu, de choses indifférentes; mais c'est
+quelque chose de bien pénible que de ne pouvoir
+ouvrir son coeur à ceux qu'on aime.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: «Elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main,
+pleurant sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et
+représentant assez bien Cérès après l'enlèvement de Proserpine.... On
+alla attendre à l'ordinaire la levée du Conseil dans la galerie
+et la messe du roi; Madame y vint, son fils s'approcha
+d'elle comme il faisait tous les jours pour lui baiser la main.
+En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si sonore,
+qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute
+la cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les
+infinis spectateurs, dont j'étais, d'un prodigieux étonnement.»
+(Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.) Notons en passant que Madame, dans une lettre à la Rhingrave
+Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait
+souffleté son fils, mais que cela est absolument faux.]
+</p>
+
+<p>Tourmentée dans son intérieur, exaspérée contre
+les favoris de son mari, attristée comme épouse,
+comme mère, comme Allemande, Madame se souciait
+peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud,
+où l'existence était pour elle un mélange de luxe et
+de misère.</p>
+
+<p>«J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix
+à la grandeur, si l'on avait aussi tout ce qui doit
+l'accompagner, c'est-à-dire de l'or en abondance pour
+être magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons
+et de punir les méchants, mais n'avoir de la grandeur
+que le nom sans l'argent, être réduit au plus strict
+nécessaire, vivre dans une perpétuelle contrainte,
+sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune société,
+cela me semble, à vrai dire, parfaitement insipide,
+et je n'y tiens pas du tout. J'estime davantage une
+condition dans laquelle on peut s'amuser avec de
+bons amis sans embarras de grandeur et faire de son
+bien l'usage qu'il vous plaît[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 21 août 1695.]</p>
+
+<p>Comment la princesse Palatine parvenait-elle à se
+distraire de tant de tracas et de soucis? En chassant
+et en écrivant. La chasse, et plus encore le style
+épistolaire, voilà ses deux passions, ses deux manies.
+Depuis 1671, année de son mariage, jusqu'à 1722,
+année de sa mort, elle ne cessa d'adresser lettres sur
+lettres aux membres de sa famille. Elle écrivait le
+lundi en Savoie, le mercredi à Modène, le jeudi et
+le dimanche en Hanovre. Mais cette rage d'écrire ne
+laissa pas que de lui être fatale. Sa correspondance,
+ouverte à la poste, fut remise à Mme de Maintenon.
+Celle-ci montra à l'imprudente princesse une lettre
+toute remplie des injures les plus violentes.</p>
+
+<p>«On peut penser, dit Saint-Simon, si, à cet aspect
+et à cette lecture, Madame pensa mourir sur l'heure.
+La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à lui représenter
+modestement l'énormité de toutes les parties
+de cette lettre, et en pays étranger. La meilleure excuse
+de Madame fut l'aveu de ce qu'elle ne pouvait nier,
+des pardons, des repentirs, des prières, des promesses.... Mme
+de Maintenon triompha froidement
+d'elle assez longtemps, la laissant s'engouer de parler,
+de pleurer et de lui prendre les mains. C'était
+une terrible humiliation pour une si rogue et si fière
+Allemande.»</p>
+
+<p>Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la
+haine de la princesse Palatine contre celle à qui elle
+appliquait, dans sa fureur, le vieux proverbe germanique:
+«Où le diable ne peut aller, il envoie une
+vieille femme.»</p>
+
+<p>Devenue veuve en 1701, Madame se calma.</p>
+
+<p>«Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de
+la mort de Monsieur, qu'on ne me parle point de couvent!»</p>
+
+<p>Heureuse de rester à la cour, malgré tout le mal
+qu'elle en pensait, elle s'adoucit envers Mme de Maintenon,
+au point d'écrire en 1712: «Bien que la vieille
+soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant
+une longue vie; car tout irait encore dix fois
+plus mal, si le roi venait à mourir maintenant. Il a
+tant aimé cette femme, qu'il ne lui survivrait certainement
+pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de
+longues années.»</p>
+
+<p>Madame finit ses jours en bonne chrétienne, et
+Massillon, dans une belle oraison funèbre, rendit un
+juste hommage au courage qu'elle montra dans ses
+dernières souffrances. A ceux qui entouraient son lit
+de mort, elle avait dit, avec un calme digne de
+Louis XIV:</p>
+
+<p>«Nous nous retrouverons au ciel.»</p>
+
+<p>En résumé, Mme la duchesse d'Orléans est un type
+étrange, qui s'impose, bon gré malgré, à l'attention.
+Chez elle on trouve, à côté de grands travers, de la
+droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanité.
+Il y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de détails
+insignifiants, d'anecdotes plus ou moins exactes, de
+banalités et de commérages du monde, des pensées
+dignes d'un moraliste et des jugements frappés au
+coin de la sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale
+en termes cyniques; mais, si elle parle du mal, c'est
+pour le flétrir et en représenter les hontes. Si elle
+regarde trop le vice, elle a du moins le mérite de le
+voir tel qu'il est, de le détester d'une haine martiale,
+agressive, irréconciliable, et de le stigmatiser avec
+des accents que leur trivialité même rend peut-être
+plus saisissants.</p>
+
+
+<br>
+<center><H2>XI</H2></center>
+<br>
+
+<p>MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE</p>
+
+<p>Écrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour
+des vérités toutes les inventions de la malveillance
+ou de la haine, dire avec Beaumarchais: «Calomniez,
+calomniez, il en reste toujours quelque chose,»
+rapetisser ce qui est grand, dénaturer ce qui est
+noble, obscurcir ce qui brille, telle est la tactique des
+ennemis jurés de nos traditions et de nos gloires, tel
+est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer
+de nos annales toutes les figures grandioses ou
+majestueuses. L'école révolutionnaire dont ils sont
+les adeptes a déjà sapé l'édifice; elle a contribué à
+détruire la chose indispensable aux sociétés bien
+organisées: le respect; elle a changé les livres en
+libelles, les jugements en invectives, les portraits en
+caricatures; elle s'est accordée avec cette littérature
+essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique,
+pour travestir les personnes et les choses,
+pour répandre dans le public une foule d'exagérations
+ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et
+dans les idées, qui bouleversent les notions de la justice
+et du bon sens. Un des hommes dont cette école
+a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce qu'il fut le
+représentant ou, pour mieux dire, le symbole du
+principe d'autorité.</p>
+
+<p>Elle s'est fatiguée de l'entendre appeler le Grand,
+comme l'Athénien qui se lassait d'entendre appeler
+Aristide le Juste. Elle a cru que, par son souffle, elle
+pourrait éteindre les rayons du soleil royal. Un
+potentat affaibli mené en lisière par une vieille dévote
+intrigante, voilà l'image qu'elle a voulu tracer, voilà
+les traits sous lesquels on aurait la prétention de faire
+passer à la postérité celui qui resta jusqu'à la dernière
+heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait
+été toute sa vie: le type par excellence du souverain.
+Déshonorer Louis XIV dans la femme qu'il choisit
+comme compagne de son âge mûr et de ses vieux
+jours, tel a été, tel est encore l'objectif des écrivains
+de cette école.</p>
+
+<p>Ils ont appuyé leurs jugements sur ceux de la princesse
+Palatine, dont nous avons essayé de retracer la
+physionomie, et sur ceux d'un autre témoin tout
+aussi récusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne
+devrait pourtant pas oublier que ce bouillant duc et
+pair, qui parlait souvent comme Philinte, s'il pensait
+toujours comme Alceste, avait du moins la bonne foi
+de dire lui-même:</p>
+
+<p>«Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne
+me pique donc pas d'impartialité; je le ferais vainement.»</p>
+
+<p>Il s'indignait de n'être rien dans ce gouvernement
+où plus d'un homme médiocre avait réussi à capter
+la faveur du souverain. Être condamné à l'existence
+désoeuvrée de courtisan, vivre dans les antichambres,
+sur les escaliers, dans les jardins ou dans les cours
+de Versailles et des autres résidences royales, c'était
+pour sa vanité un sujet d'aigreur et de mécontentement.
+Il s'en prenait donc à Louis XIV d'abord, et
+ensuite à la femme qu'il considérait comme l'inspiratrice
+de tous ses choix. Mais ce n'est que dans ses
+Mémoires, écrits clandestinement, enfermés sous une
+triple serrure, qu'il osait se livrer à ses colères.
+Devant le roi, il était le respect, la docilité mêmes.
+Après s'être beaucoup remué à propos d'une certaine
+quête, qui avait fait l'objet d'un litige entre les
+princesses et les duchesses, il disait humblement au roi
+que, pour lui plaire, il aurait quêté dans un plat,
+comme un marguillier de village. Il ajoutait que
+Louis XIV était, «comme roi et comme bienfaiteur
+de tous les ducs, despotiquement le maître de leurs
+dignités, de les abaisser, de les élever, d'en faire
+comme une chose sienne et absolument dans sa
+main.» Il n'était pas plus fier en présence de «la
+créole», qu'il traite dans ses Mémoires de «veuve à
+l'aumône d'un poète cul-de-jatte». Il s'efforça même
+de la mettre dans ses intérêts d'ambition et d'obtenir,
+par elle, une charge de capitaine des gardes.
+Mais, furieux de n'être point arrivé aux plus grandes
+positions de l'État, il s'est donné le plaisir d'une
+vengeance posthume, en représentant Mme de Maintenon
+sous les couleurs les plus odieuses. Suppléant
+par l'imagination à l'insuffisance des preuves, il en
+a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vécu du
+plaisir dans sa jeunesse, et de l'intrigue dans son
+âge mûr.</p>
+
+<p>Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.</p>
+
+<p>Il la fait naître en Amérique, tandis qu'elle naquît
+à Niort. Il admet à peine que son père fut gentilhomme,
+bien qu'elle eût une noblesse absolument
+incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus
+de fondement.</p>
+
+<p>Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon,
+si l'on ne cesse d'admirer ce style qui rappelle tour
+à tour la hardiesse de Bossuet, le coloris de La Bruyère,
+l'allure de Mme de Sévigné, en revanche, plus on
+étudie sérieusement la cour de Louis XIV, plus on
+reconnaît que les fameux Mémoires sont remplis
+d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage critique
+sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Chéruel a bien
+raison de dire: «L'observation de Saint-Simon est
+fine, sagace, pénétrante pour sonder les replis des
+coeurs des courtisans; mais elle manque d'étendue
+et de grandeur. A la cour, son horizon est borné.
+Tout ce qui le dépasse ne lui présente que des traits
+vagues et confus. En lui accordant la perspicacité de
+l'observateur, on doit lui refuser l'impartialité du
+juge[1].» A l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique
+maîtresse de la France, l'omnipotente sultane, la
+<i>pantocrate</i>, comme disait la princesse Palatine dans
+son jargon bizarre. Il retrace, avec force détails, «son
+incroyable succès, l'entière confiance, la rare dépendance,
+la toute-puissance, l'adoration publique,
+presque universelle, les ministres, les généraux d'armée,
+la famille royale à ses pieds, tout bon et tout
+bien par elle, tout réprouvé sans elle: les hommes,
+les affaires, les choses, les choix, les justices, les
+grâces, la religion, tout sans exception en sa main,
+et le roi et l'État ses victimes.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV</i>,
+par M. Chéruel.]</p>
+
+<p>Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours resté
+le maître, et c'est lui qui a tracé les grandes lignes
+politiques du règne. Mme de Maintenon a pu lui donner
+des conseils, mais c'est lui qui décidait en dernier
+ressort.</p>
+
+<p>Chose digne de remarque: cette femme, à qui l'on
+voudrait maintenant reprocher une immixtion tracassière
+dans toutes choses, était accusée par les hommes
+les plus éminents de se tenir à l'écart. Fénelon lui
+écrivait: «On dit que vous vous mêlez trop peu des
+affaires. Votre esprit en est plus capable que vous ne
+pensez. Vous vous défiez peut-être un peu trop de
+vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans
+des discussions contraires au goût que vous avez
+pour une vie tranquille et recueillie.» Que Mme de
+Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix,
+cela ne paraît pas contestable; mais qu'elle ait, à elle
+seule, fait marcher tous les ministères, c'est là une
+pure invention. Elle était sincère, croyons-nous,
+quand elle écrivait à Mme des Ursins: «De quelque
+façon que les choses tournent, je vous conjure,
+madame, de me regarder comme une personne incapable
+d'affaires, qui en a entendu parler trop tard
+pour y être habile, et qui les hait encore plus qu'elle
+ne les ignore.... On ne veut pas que je m'en mêle, et
+je ne veux pas m'en mêler. On ne se cache point de
+moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis très
+souvent mal avertie.»</p>
+
+<p>Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le
+roi travaillait avec l'un ou l'autre de ses ministres,
+Mme de Maintenon ne prenait timidement la parole
+que lorsqu'elle y était formellement invitée. Son attitude
+à l'égard de Louis XIV était toujours celle du
+respect. Le roi lui disait, il est vrai:</p>
+
+<p>«On appelle les papes Votre Sainteté, les rois
+Votre Majesté. Vous, madame, il faut vous appeler
+Votre Solidité.»</p>
+
+<p>Mais cet éloge ne tournait pas la tête à une femme
+raisonnable et si mesurée.</p>
+
+<p>En résumé, que reproche-t-on surtout à Louis XIV?
+Ses guerres, sa passion pour le luxe, son fanatisme
+religieux. En quoi cette triple accusation peut-elle
+peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser à
+la guerre, elle ne cesse de faire les voeux les plus
+ardents pour la paix:</p>
+
+<p>«Je ne respire qu'après la paix, écrit-elle en 1684;
+je ne donnerai jamais au roi des conseils désavantageux
+à sa gloire; mais si j'étais crue, on serait moins
+ébloui de cet éclat d'une victoire, et l'on songerait plus
+sérieusement à son salut, mais ce n'est pas à moi à
+gouverner l'État; je demande tous les jours à Dieu
+qu'il en inspire et qu'il en dirige le maître, et qu'il
+fasse connaître la vérité.»</p>
+
+<p>M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue
+pourtant qu'elle regretta profondément la guerre de
+la succession d'Espagne. Il dit que «les seuls qui
+gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le
+maladif Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se
+lançait dans l'épouvantable aventure qui allait tout
+engloutir.... De même qu'elle se laissa arracher son
+avis écrit pour la révocation de l'édit de Nantes, elle
+céda, se soumit pour la succession[1]».</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Michelet, <i>Louis XV et le duc de Bourgogne</i>.]</p>
+
+<p>Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant
+elle-même avec une extrême simplicité, elle cherchait
+à détourner Louis XIV des constructions fastueuses
+et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au
+dire de Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes
+oeuvres, on l'entendait se reprocher les modestes
+dépenses qu'elle faisait pour son propre compte.
+Attendant à la dernière extrémité pour se donner un
+habit, elle disait:</p>
+
+<p>«J'ôte cela aux pauvres. Ma place a bien des côtés
+fâcheux, mais elle me procure le plaisir de donner.
+Cependant, comme elle empêche que je manque de
+rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon nécessaire,
+toutes mes aumônes sont une espèce de luxe,
+bon et permis à la vérité, mais sans mérite.»</p>
+
+<p>Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien
+dans le faste de Louis XIV, non seulement elle ne
+cessa de le rappeler à la simplicité chrétienne, mais
+elle plaida sans cesse auprès de lui la cause du
+peuple, dont elle plaignait les misères et dont elle
+admirait la résignation. Ne se laissant jamais enivrer
+par l'encens qui brûlait à ses pieds, comme à ceux
+de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffées d'orgueil, ni
+cette soif de richesses, ni cette ardeur de domination
+qu'on rencontre dans la vie des favorites. Les pierreries,
+les riches étoffes, les meubles précieux, lui
+étaient indifférents. Même aux jours de sa jeunesse
+et de l'engouement qu'excitait sa beauté, elle avait
+eu surtout son esprit pour parure, et l'éclat extérieur
+ne l'avait jamais éblouie.</p>
+
+<p>Un autre grief formulé par certains historiens
+contre Mme de Maintenon, c'est la révocation de l'édit
+de Nantes. Ils attribuent la persécution au zèle hypocrite
+d'une dévotion étroite, uniquement inspirée par
+Mme de Maintenon. Or la révocation de l'édit de
+Nantes fut, pour ainsi dire, imposée au roi par l'opinion
+publique. Ainsi que l'a fait remarquer M. Théophile
+Lavallée, les réformés gardaient en face du
+gouvernement un air d'enfants disgraciés, en face des
+catholiques un air d'ennemis dédaigneux; ils persistaient
+dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance
+avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1].
+«La France, a dit M. Michelet, sentait une
+Hollande en son sein qui se réjouissait des succès
+de l'autre[2].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lavallée, <i>Histoire des Français</i>.]<br>
+[Note 2: Michelet, <i>Précis sur l'Histoire moderne</i>.]</p>
+
+<p>Ramener les dissidents à l'unité était chez Louis XIV
+une idée fixe. Ce devait être, comme on disait alors,
+le digne ouvrage et le propre caractère de son règne.
+Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi,
+avaient sollicité la révocation avec instance. Quand
+le décret parut, ce fut une explosion d'enthousiasme.
+Le chancelier Le Tellier, entonnant le cantique du
+vieillard Siméon, mourait en disant qu'il ne lui restait
+plus rien à désirer, après ce dernier acte de son
+long ministère.</p>
+
+<p>Bossuet en arrivait à des transports lyriques:
+«Ne laissons pas de publier ce miracle de nos
+jours. Faisons-en passer le récit aux siècles futurs.
+Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les
+annales de l'Église.... Touchés de tant de merveilles,
+épanchons nos coeurs sur la piété de Louis; poussons
+jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau
+Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau
+Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent
+autrefois dans le concile de Chalcédoine: «Vous avez
+affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques»[1]</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Bossuet, <i>Oraison funèbre de Michel Le Tellier</i>.]</p>
+
+<p>Saint-Simon, qui blâme la révocation avec tant
+d'éloquence, avoue que Louis XIV était convaincu
+qu'il faisait une chose sainte:</p>
+
+<p>«Le monarque ne s'était jamais cru si grand devant
+les hommes ni si avancé devant Dieu dans la réparation
+de ses péchés et le scandale de sa vie. Il n'entendait
+que des éloges.» Les laïques n'applaudissaient
+pas moins que le clergé. Mme de Sévigné écrivait, le
+8 octobre 1685: «Jamais aucun roi n'a fait et ne fera
+rien de si mémorable.» Rollin, La Fontaine, La
+Bruyère, ne se montraient pas moins enthousiastes
+que Massillon et Fléchier. Ces vers de Mme Deshoulières
+reflétaient l'opinion générale:</p>
+
+<h3>Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,<br>
+Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.<br>
+ De quelques grands noms qu'on te nomme,<br>
+On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.</h3>
+
+<p>Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entraîner
+par le sentiment unanime du monde catholique; mais
+ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative. Voltaire
+l'a reconnu, lorsqu'il a dit:</p>
+
+<p>«On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la
+révocation de l'édit de Nantes, mais qu'elle ne s'y
+opposa point.»</p>
+
+<p>Au sujet des abjurations qui n'étaient pas sincères,
+elle écrivait, le 4 septembre 1687: «Je suis indignée
+contre de pareilles conversions: l'état de ceux qui
+abjurent sans être véritablement catholiques est
+infâme.» On lit dans les <i>Notes des Dames de Saint-Cyr</i>:
+«Mme de Maintenon, en désirant de tout son
+coeur la réunion des huguenots à l'Église, aurait
+voulu que ce fût plutôt par la voie de la persuasion et
+de la douceur que par la rigueur; et elle nous a dit
+que le roi, qui avait beaucoup de zèle, aurait voulu
+la voir plus animée qu'elle ne lui paraissait, et lui
+disait, à cause de cela: «Je crains, madame, que le
+ménagement que vous voudriez que l'on eût pour
+les huguenots ne vienne de quelque reste de prévention
+pour votre ancienne religion.»</p>
+
+<p>Fénelon lui-même, représenté comme l'apôtre de
+la tolérance, approuvait en principe la révocation
+de l'édit de Nantes:</p>
+
+<p>«Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la
+croyance intérieure de ses sujets sur la religion, il
+peut empêcher l'exercice public ou la profession
+d'opinions ou cérémonies qui troubleraient la paix
+de la république par la diversité et la multiplicité des
+sectes.»</p>
+
+<p>Tel est également l'avis de Mme de Maintenon;
+mais les écrivains protestants eux-mêmes ont reconnu
+qu'elle blâmait l'emploi de la force. L'historien des
+réfugiés français dans le Brandebourg le dit:</p>
+
+<p>«Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les
+moyens violents dont on usa; elle abhorrait les
+persécutions, et on lui cachait celles qu'on se
+permettait.»</p>
+
+<p>Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas
+étrangers à la déclaration du 13 décembre 1698, qui,
+tout en maintenant la révocation de l'édit de Nantes,
+fonda une tolérance de fait qui dura jusqu'à la fin du
+règne. Gardons-nous, au surplus, de tomber dans
+l'erreur grossière de ceux qui voient dans le catholicisme
+la servitude, dans le protestantisme la tolérance.
+Luther prêchait l'extermination des anabaptistes.
+Calvin faisait supplicier pour hérésie Michel
+Servet, Jacques Brunet, Valentin Gentilis. Les
+rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'égalent
+pas celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques.
+Les lois anglaises étaient d'une sévérité draconienne;
+tout prêtre catholique résidant en Angleterre
+qui, avant trois jours, n'avait pas embrassé le
+culte anglican, était passible de la peine de mort. Et
+l'on voudrait aujourd'hui nous faire croire que, dans
+la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
+protestant représentait le principe de la tolérance
+religieuse!</p>
+
+<p>En résumé, qu'il s'agisse soit de la révocation de
+l'édit de Nantes, soit de tout autre acte du grand
+règne, Mme de Maintenon n'a pas joué le rôle odieux
+que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous,
+maintenue dans les limites de l'influence
+légitime qu'une femme dévouée et intelligente exerce
+d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent trompée,
+elle s'est trompée de bonne foi. La vraie Mme de
+Maintenon n'est pas la dévote méchante et malfaisante,
+fourbe et vindicative, que certains écrivains
+imaginent; c'est une femme pieuse et sensée, animée
+de nobles intentions, aimant sincèrement la France,
+sympathisant, du fond du coeur, avec les souffrances
+du peuple, détestant la guerre, ayant le respect du
+droit et de la justice, austère dans ses goûts, modérée
+dans ses opinions, irréprochable dans sa conduite.</p>
+
+<p>Parlant de l'accord qui existait entre elle et le
+groupe des grands seigneurs véritablement religieux,
+M. Michelet a dit:</p>
+
+<p>«Regardons cette petite société comme un couvent
+au milieu de la cour, couvent conspirateur pour
+l'amélioration du roi. En général, c'est la cour
+convertie. Ce qui est beau, très beau dans ce parti, ce
+qui en fait l'honorable lien, c'est l'édifiante
+réconciliation des mortels ennemis. La fille de Fouquet, de
+cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
+de Béthune-Charost, par un effort chrétien, devient
+l'amie, presque la soeur des trois filles du persécuteur
+de son père.»</p>
+
+<p>Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon
+savait inspirer. Chaque matin et chaque soir, elle
+disait, du plus profond de son âme, cette prière
+composée par elle:</p>
+
+<p>«Seigneur, donnez-moi de réjouir le roi, de le consoler,
+de l'encourager, de l'attrister aussi quand il le
+faut pour votre gloire. Faites que je ne lui dissimule
+rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
+n'aurait le courage de lui dire.»</p>
+
+<p>Non, une pareille piété n'avait rien d'hypocrite, et
+la compagne de Louis XIV était de bonne foi, quand
+elle disait à Mme de Glapion:</p>
+
+<p>«Je voudrais mourir avant le roi, j'irais à Dieu,
+je me jetterais aux pieds de son trône, je lui offrirais
+les voeux d'une âme qu'il aurait rendue pure; je le
+prierais d'accorder au roi plus de lumières, plus
+d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur
+l'état des provinces, plus d'aversion pour les perfidies
+des courtisans, plus d'horreur pour l'abus qu'on
+fait de son autorité, et Dieu exaucerait mes prières.»</p>
+
+<br>
+<center><H2>XII</H2></center>
+<br>
+
+<p>LES LETTRES DE MME DE MAINTENON</p>
+
+<p>Au début, Louis XIV n'aimait pas la femme destinée
+à devenir l'affection la plus sérieuse et la plus
+durable de sa vie. «Le roi ne me goûtait pas, a-t-elle
+écrit elle-même, et il eut assez longtemps de
+l'éloignement pour moi; il me craignait sur le pied de bel
+esprit.» </p>
+
+<p>Comment Louis XIV passa-t-il de la répulsion à la
+sympathie, de la défiance à la confiance, de la
+prévention à l'admiration? En voyant de près des
+qualités morales qu'il n'avait pas distinguées de loin. Le
+même fait s'est produit chez la plupart des critiques
+et des historiens qui, ayant à parler de Mme de Maintenon,
+ne se sont pas contentés de notions superficielles
+et ont soumis à une véritable analyse sa vie et
+son caractère. Quand M. Théophile Lavallée fit paraître
+son <i>Histoire des Français</i>, il y peignit Mme de Maintenon
+d'une manière très sévère. Il l'accusait «de la
+sécheresse de coeur la plus complète», d'un «esprit
+de dévotion étroite et d'intrigue mesquine». Il lui
+reprochait d'avoir inspiré à Louis XIV des entreprises
+funestes, de très mauvais choix.</p>
+
+<p>«Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obséda de gens
+médiocres et serviles; elle eut enfin la plus grande
+part aux fautes et aux désastres de la fin du règne.»</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, M. Lavallée, mieux
+éclairé, disait dans sa belle <i>Histoire de la maison
+royale de Saint-Cyr</i>: «Mme de Maintenon ne donna à
+Louis XIV que des conseils salutaires, désintéressés,
+utiles à l'État et au soulagement du peuple.» Que
+s'était-il donc passé entre la publication des deux
+ouvrages? L'auteur avait étudié. Après de patientes
+recherches, il était parvenu à recueillir les lettres et
+les écrits de Mme de Maintenon. Grâce aux communications
+des ducs de Noailles, de Mouchy, de Cambacérès,
+de MM. Feuillet de Conches, Montmerqué,
+de Chevry, Honoré Bonhomme, il avait pu accroître
+les trésors des archives de Saint-Cyr et faire enfin
+une oeuvre d'un puissant intérêt.</p>
+
+<p>Mme de Maintenon est un des personnages historiques
+qui ont le plus écrit. Ses Lettres, si elle n'en
+avait pas détruit un grand nombre, formeraient toute
+une bibliothèque. Les archives seules de Saint-Cyr
+en contenaient quarante volumes. Et pourtant les
+lettres les plus curieuses sans doute n'ont pas été
+conservées. Mme de Maintenon, toujours prudente,
+brûla sa correspondance avec Louis XIV, son époux;
+avec Mme de Montchevreuil, sa plus intime amie; avec
+l'évêque de Chartres, son directeur. Les lettres de
+sa jeunesse sont très rares. On ne devinait pas encore
+ce que l'avenir lui réservait. Le recueil de M. Lavallée,
+forcément incomplet, n'en est pas moins un monument
+historique d'une très haute valeur. Deux
+volumes de lettres et d'entretiens sur l'éducation des
+filles, deux autres de lettres historiques et édifiantes
+adressées aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
+de correspondance générale, un de conversations et
+proverbes, un autre d'écrits divers, enfin un dernier
+qui comprend les Souvenirs de Mme de Caylus, les
+Mémoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale,
+tel est l'ensemble d'une publication qui a mis
+en pleine lumière une figure éminemment curieuse à
+étudier.</p>
+
+<p>Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire,
+contenait, à côté de beaucoup de lettres authentiques,
+un grand nombre de lettres apocryphes. Il y avait
+des changements, des interpolations, des additions,
+des suppressions. Au moyen de pièces fabriquées,
+on avait inséré des phrases à effet, des réflexions
+piquantes, des maximes à la mode au XVIIIe siècle.
+M. Lavallée a trouvé moyen de séparer le bon grain
+de l'ivraie. Passant le recueil de La Beaumelle au
+crible d'une critique sagace, il est parvenu à rétablir
+le texte des lettres vraies et à prouver le caractère
+apocryphe de celles qui étaient fausses. Comme les
+vrais connaisseurs en autographes, il se défiait des
+lettres saisissantes. Les falsificateurs sont presque
+toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand
+ils se mettent à inventer un document, ils veulent
+que leur invention produise une impression saisissante.</p>
+
+<p>La correspondance des personnages célèbres est en
+général beaucoup plus simple, beaucoup moins apprêtée
+que les prétendus autographes qu'on leur attribue.
+Il faut se tenir en garde contre les lettres où se
+trouvent soit des portraits achevés, soit des jugements
+profonds, soit des prédictions historiques.
+C'est là souvent un signe de falsification, et, plus on
+est frappé par un autographe, plus il faut étudier avec
+soin sa provenance.</p>
+
+<p>Les lettres de Mme de Maintenon méritaient la peine
+qu'on a prise pour en établir d'une manière exacte les
+dates et l'authenticité. L'historien de Mme de Sévigné,
+le baron Walckenaër, les place, sans hésiter, au premier
+rang.</p>
+
+<p>«Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style épistolaire
+un modèle plus achevé que Mme de Sévigné.
+Presque toujours celle-ci n'écrit que pour le
+besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes
+qu'elle aime, afin de tout dire, de tout raconter.
+Mme de Maintenon, au contraire, a toujours en écrivant
+un objet distinct et déterminé. La clarté, la
+mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la finesse
+des réflexions, lui font agréablement atteindre le but
+où elle vise. Sa marche est droite et soutenue; elle
+suit sa route sans battre les buissons, sans s'écarter
+ni à droite, ni à gauche[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Walckenaër, <i>Mémoires sur Mme de Sévigné, sa vie et ses
+écrits</i>.]</p>
+
+<p>Tel était également l'avis de Napoléon Ier. Il préférait
+de beaucoup les lettres de Mme de Maintenon à
+celles de Mme de Sévigné, qui étaient, selon lui, «des
+oeufs à la neige, dont on peut se rassasier sans se
+charger l'estomac.» En citant la préférence de Napoléon,
+M. Désiré Nisard fait ses réserves. «Quand les
+lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit l'éminent
+critique, on est de l'avis du grand Empereur.
+Elles ont je ne sais quoi de plus sensé, de plus simple,
+de plus efficace. On n'y est pas ébloui de la mobilité
+féminine, et le naturel en plaît davantage, parce qu'il
+vient plutôt de la raison qui dédaigne les gentillesses
+sans se priver des vraies grâces, que de l'esprit qui
+joue avec des riens. Mais où le sujet manque, ces
+lettres sont courtes, sèches, sans épanchements[2].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: M. Désiré Nisard, <i>Histoire de la littérature française</i>.]</p>
+
+<p>Si Mme de Maintenon avait eu des préoccupations
+littéraires, si elle s'était imaginé qu'elle écrivait pour
+la postérité, elle aurait rédigé des lettres plus
+remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance
+ni recherche, ni prétention. Elle écrit pour édifier,
+pour convertir, pour consoler beaucoup plus que
+pour plaire. Ses billets aux dames ou aux demoiselles
+de Saint-Cyr ne dépassent pas cette pieuse ambition.
+Très souvent Mme de Maintenon ne prend pas la
+plume elle-même. Tout en filant ou en tricotant, elle
+dicte aux jeunes filles qui lui servent de secrétaires:
+à Mlle de Loubert ou à Mlle de Saint-Étienne, à
+Mlle d'Osmond ou à Mlle d'Aumale. Mais dans le
+moindre de ces innombrables billets on retrouve,
+quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualités de style, cette
+sobriété, cette mesure, cette concision, cette parfaite
+harmonie entre le mot et l'idée, qui font l'admiration
+des meilleurs juges.</p>
+
+<p>Les deux femmes du XVIIe siècle dont les lettres
+sont le plus célèbres: Mme de Sévigné et Mme de
+Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
+d'estime et de sympathie. «Nous soupons tous les soirs
+avec Mme Scarron, écrivait Mme de Sévigné dès 1672;
+elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit.»
+On se figure facilement ce que devait être la conversation
+de ces deux femmes, si supérieures, si
+instruites, si spirituelles, et qui, avec des qualités
+différentes, se complétaient, pour ainsi dire, l'une
+par l'autre.</p>
+
+<p>Mme de Sévigné, riche et forte nature, jeune et
+belle veuve, honnête, mais à l'humeur libre et hardie,
+éblouissante Célimène, soeur de Molière, comme dit
+Sainte-Beuve, femme vive de caractère, de parole
+et de plume, justifie ce que lui disait son amie
+Mme de La Fayette:</p>
+
+<p>«Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble
+qu'ils soient faits pour vous. Votre présence augmente
+les divertissements, et les divertissements augmentent
+votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin la
+joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin
+vous est plus contraire qu'à qui que ce soit.»</p>
+
+<p>Son image, étincelante comme son esprit, nous
+apparaît au milieu de ces fêtes, que sa plume fait
+revivre, comme la baguette d'une magicienne.</p>
+
+<p>«Que vous dirais-je? magnificences, illuminations,
+toute la France, habits rebattus et brochés d'or,
+pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de
+carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements
+et gens roués; enfin le tourbillon, la dissipation,
+les demandes sans réponses, les compliments sans savoir ce
+qu'on dit, les civilités sans savoir à qui l'on parle; les pieds entortillés dans les queues.»</p>
+
+<p>Mme de Sévigné, dont les lettres passent de main
+en main dans les salons et les châteaux, écrit un peu
+pour la galerie. Elle dit d'elle-même: «Mon style
+est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du
+monde pour pouvoir s'en accommoder[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 23 décembre 1671.]</p>
+
+<p>Mais cela ne l'empêche pas d'avoir conscience de
+sa valeur. Quand elle laisse «trotter sa plume, la
+bride sur le cou»; quand elle donne avec plaisir à sa
+fille «le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la
+fleur de son esprit, de sa tête, de ses yeux, de sa
+plume, de son écritoire», et que «le reste va comme
+il peut», elle sait très bien que la société raffole de
+ce style, où toutes les grâces et toutes les merveilles
+du grand siècle se reflètent comme dans un miroir.
+Ses lettres sont des modèles de <i>chroniques</i>, pour nous
+servir de l'expression moderne. Au XIXe siècle comme
+au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporté la
+palme dans ce genre de littérature où il faut tant
+d'esprit. Mme Émile de Girardin a été la Sévigné de
+notre époque.</p>
+
+<p>Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas
+voulu aspirer à cette gloire toute mondaine. Loin de
+viser à l'effet, elle atténue volontairement celui qu'elle
+produit. Comme elle amortit l'éclat de ses regards,
+elle modère son style et tempère son esprit. Elle
+sacrifie les qualités brillantes aux qualités solides;
+trop d'imagination, trop de verve l'effrayerait. Saint-Cyr
+ne doit pas ressembler aux hôtels d'Albret ou de
+Richelieu; on ne doit point parler à des religieuses
+comme à des précieuses.</p>
+
+<p>L'enjouement, la verve gauloise, la gaieté de bon
+aloi, sont du côté de Mme de Sévigné; l'expérience, la
+raison, la profondeur, sont du côté de Mme de Maintenon.
+L'une rit à gorge déployée; l'autre sourit à
+peine. L'une a des illusions sur toutes choses, des
+admirations qui vont jusqu'à la naïveté, des extases
+en présence des rayons de l'astre royal; l'autre ne se
+laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les
+hommes, ni par les femmes, ni par les choses. Elle a
+vu de trop près et de trop haut les grandeurs humaines
+pour ne pas en comprendre le néant, et ses conclusions
+sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sévigné
+a bien aussi parfois des atteintes de mélancolie;
+mais le nuage passe vite, et l'on se retrouve
+en plein soleil. La gaieté, gaieté franche, communicative,
+rayonnante, fait le fond du caractère de cette
+femme spirituelle, séduisante, amusante. Mme de Sévigné,
+brille par l'imagination, Mme de Maintenon par
+le jugement. L'une se laisse éblouir, enivrer; l'autre
+garde toujours son sang-froid. L'une s'exagère les
+splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles
+sont. L'une est plus femme; l'autre est plus matrone.</p>
+
+<br>
+<center><H2>XIII</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN</p>
+
+<p>C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni
+quiconque a péché par orgueil. De toutes les favorites
+de Louis XIV, Mme de Montespan avait été la
+plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la
+plus humiliée. Ne pouvant s'habituer à sa déchéance,
+elle resta près de onze ans à la cour, bien qu'elle fût
+devenue à charge au roi et à elle-même. «On disait
+qu'elle était comme ces âmes malheureuses qui
+reviennent dans les lieux qu'elles ont habités expier
+leurs fautes[1].» Malgré la demi-conversion de cette
+fière Mortemart, il lui restait encore des vestiges de
+colère et d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon,
+elle y rencontra le curé de Versailles et les
+soeurs grises, qui venaient assister à une réunion de
+charité:</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>.]</p>
+
+<p>«Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que
+votre antichambre est merveilleusement parée pour
+votre oraison funèbre?»</p>
+
+<p>Le roi continuait à voir Mme de Montespan. Chaque
+jour, après la messe, il allait passer quelques instants
+près d'elle, mais comme par acquit de conscience
+et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus
+rien du passé, ni abandon, ni confiance, ni amitié.
+Aussi, dans cette cour naguère encore remplie de ses
+flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage
+vraiment ami. Si courte que soit la vie, elle est encore
+assez longue pour laisser s'accomplir, souvent dès
+ce monde, la vengeance de Dieu.</p>
+
+<p>Après s'être longtemps cramponnée aux épaves de
+sa fortune et de sa beauté, comme un naufragé aux
+débris du navire, Mme de Montespan se décida enfin
+à la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par
+Bossuet que son parti était bien pris, et que, cette
+fois, elle abandonnait Versailles pour toujours. Un
+mois après, Dangeau écrivait:</p>
+
+<p>«Mme de Montespan a été quelques jours à Clagny,
+et s'en est retournée à Paris. Elle dit qu'elle n'a point
+absolument renoncé à la cour, qu'elle verra le roi
+quelquefois, et qu'à la vérité on s'est un peu hâté de
+faire démeubler son appartement.»</p>
+
+<p>L'ancienne favorite avait été prise au mot. Son
+logement au château de Versailles était désormais
+occupé par le duc du Maine; elle ne devait plus y
+revenir. Elle vécut alternativement à l'abbaye de
+Fontevrault, dont sa soeur était abbesse; aux eaux de
+Bourbon, où elle allait tous les étés; au château
+d'Oiron, qu'elle avait acheté, et au couvent de
+Saint-Joseph, situé à Paris, sur l'emplacement actuel du
+ministère de la Guerre. C'est dans ce couvent qu'elle
+recevait les personnages les plus considérables de la
+cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil,
+le sien.</p>
+
+<p>«Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle
+parlait à chacun comme une reine, et de visites, elle
+n'en faisait jamais, pas même à Monsieur, ni à Madame,
+ni à la Grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de
+Condé.»</p>
+
+<p>Au château d'Oiron, il y avait une chambre superbement
+meublée où le roi ne vint jamais, et qu'on
+appelait cependant la chambre du roi.</p>
+
+<p>Peu à peu les pensées sérieuses succédèrent aux
+idées de vanité ou de rancune. Le monde fut vaincu
+par le ciel. La pénitente en arriva non seulement aux
+remords, mais aux macérations, aux jeûnes, aux
+cilices. Cette femme, jadis si raffinée, si élégante,
+s'astreignit à ne porter que des chemises de la toile
+la plus dure, à mettre une ceinture et des jarretières
+hérissées de pointes de fer. Elle en vint à donner
+tout ce qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour
+eux plusieurs heures par jour à des ouvrages grossiers.</p>
+
+<p>A côté de son château, elle fonda un hospice dont
+elle était plutôt la servante que la supérieure; elle
+soignait les malades et pansait leurs plaies. Comme
+le dit M. Pierre Clément dans la belle étude qu'il lui
+a consacrée, le scandale avait été grand; mais, de la
+part d'une si orgueilleuse nature, le repentir et l'humilité
+doublaient en quelque sorte de valeur. Elle se
+résigna, sur l'ordre de son confesseur, à l'acte qui lui
+coûtait le plus: elle demanda pardon à son mari dans
+une lettre où, se servant des termes les plus humbles,
+elle lui offrait de retourner avec lui, s'il daignait la
+recevoir, ou de se rendre dans telle résidence qu'il
+voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne
+répondit pas.</p>
+
+<p>Saint-Simon prétend que Mme de Montespan, dans
+les dernières années de sa vie, était tellement tourmentée
+des affres de la mort, qu'elle payait plusieurs
+femmes dont l'emploi unique était de la veiller.</p>
+
+<p>«Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts,
+avec beaucoup de bougies dans sa chambre, ses veilleuses
+autour d'elle, qu'à toutes les fois qu'elle se
+réveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
+pour se rassurer contre leur assoupissement.»</p>
+
+<p>J'ai peine à croire à l'exactitude d'une pareille
+assertion. Mme de Montespan était trop fière pour
+montrer une telle pusillanimité. De l'aveu même
+de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignité.
+</p>
+
+<p>Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les
+eaux de Bourbon, elle n'était pas encore malade,
+et cependant elle avait le pressentiment d'une fin
+prochaine. Dans cette prévision, elle paya deux ans
+d'avance toutes les pensions qu'elle faisait et doubla
+ses aumônes habituelles. A peine arrivée à Bourbon,
+elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut
+en face de la mort, elle la regarda sans la braver et
+sans la craindre.</p>
+
+<p>«Mon Père, dit-elle au capucin qui l'assistait à
+l'heure suprême, exhortez-moi en ignorante, le plus
+simplement que vous pourrez.»</p>
+
+<p>Après avoir appelé autour d'elle tous ses domestiques,
+elle demanda pardon des scandales qu'elle avait causés,
+et remercia Dieu de ce qu'il permettait
+qu'elle mourût dans un lieu où elle se trouvait
+éloignée de tous, même de ses enfants.</p>
+
+<p>Quand elle eut rendu l'âme, son corps fut «l'apprentissage
+du chirurgien d'un intendant de je ne sais où,
+qui se trouva à Bourbon et qui voulut l'ouvrir sans
+savoir comment s'y prendre[1]». La mort d'une femme
+qui, pendant plus de trente ans, de 1660 à 1691, avait
+joué un si grand rôle à la cour, n'y causa aucune
+impression. Depuis longtemps, Louis XIV la considérait
+comme morte. Dangeau se contenta d'écrire
+dans son journal: «Samedi, 28 mai 1707, à Marly:
+Avant que le roi partît pour la chasse, on apprit que
+Mme de Montespan était morte à Bourbon, hier, à
+3 heures du matin. Le roi, après avoir couru le cerf,
+s'est promené dans les jardins jusqu'à la nuit.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Notes sur le Journal de Dangeau</i>.]</p>
+
+<p>Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte
+de Toulouse, aux duchesses de Bourbon et de Chartres
+de porter le deuil de leur mère; d'Antin se couvrit
+de vêtements noirs; mais il était trop bon courtisan
+pour être triste, quand le roi ne l'était point. Peu de
+jours après, il recevait magnifiquement son souverain
+à Petit-Bourg et faisait disparaître en une nuit une
+allée de marronniers qui n'était pas du goût du
+maître. Quant à Mme de Montespan, l'on ne prononçait
+même plus son nom. Voilà le monde. C'est bien
+la peine de l'aimer.</p>
+
+<br>
+<center><H2>XIV</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA DUCHESSE DE BOURGOGNE</p>
+
+<p>Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de
+onze ans venait d'arriver en France. Cette enfant,
+c'était la fille du duc de Savoie, Victor-Amédée II,
+Marie-Adélaïde, la future duchesse de Bourgogne.
+Le dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis
+était en fête. Les cloches sonnaient à grande volée.
+Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau, venait à
+la rencontre de la jeune princesse destinée à épouser
+son petit-fils, et tous les yeux étaient fixés sur cette
+première entrevue entre elle et le Roi-Soleil. Il la reçut
+au moment où elle descendait de voiture, et dit à
+Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:</p>
+
+<p>«Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre
+charge?»</p>
+
+<p>Dès le premier moment, la nouvelle venue charma
+le roi par la distinction de ses manières, sa gentillesse
+naturelle, ses petites réponses pleines de grâce et
+d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle
+lui baisa la main plusieurs fois en montant avec lui
+l'escalier de l'appartement où elle devait se reposer.
+Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau
+prit la liberté de lui demander s'il était content de la
+princesse:</p>
+
+<p>«Je le suis trop, j'ai peine à contenir ma joie.»</p>
+
+<p>Puis, se tournant du côtê de Monsieur:</p>
+
+<p>«Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mère
+pût être ici quelques instants pour être témoin de la
+joie que nous avons.»</p>
+
+<p>Il écrivit ensuite à Mme de Maintenon:</p>
+
+<p>«Elle m'a laissé parler le premier, et après elle
+m'a fort bien répondu, mais avec un petit embarras
+qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa chambre à
+travers la foule, la laissant voir de temps en temps,
+en approchant les flambeaux de son visage. Elle a
+soutenu cette marche et ces lumières avec grâce et
+modestie. Elle a la meilleure grâce et la plus belle
+taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée
+de même, des yeux très vifs et très beaux, des
+paupières noires et admirables, le teint fort uni, blanc
+et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux
+cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande
+quantité.... Elle n'a manqué à rien, et s'est conduite
+comme vous pourriez faire.»</p>
+
+<p>Marie-Adélaïde était, par sa mère, la petite-fille
+de cette belle Henriette d'Angleterre dont l'oraison
+funèbre de Bossuet a immortalisé la vie et la mort.
+Elle allait faire revivre le charme de cette princesse
+tant regrettée, et sa présence à Versailles y ramenait
+l'entrain et la joie des beaux jours. On l'installa, dès
+son arrivée, dans la chambre autrefois occupée par
+la reine, puis par la dauphine de Bavière[1].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no 115 de la <i>Notice du Musée de Versailles</i>.]</p>
+
+<p>Le roi lui fit présent de la belle ménagerie de Versailles
+qui faisait face au palais de Trianon. Aucun
+grand-père n'était plus tendre, plus affectueux pour
+sa petite-fille. Il s'ingéniait à lui trouver des amusements
+et des récréations. Madame (la princesse Palatine)
+écrivait, le 8 novembre 1696: «Tout le monde
+maintenant redevient enfant. La princesse d'Harcourt
+et Mme de Pontchartrain ont joué avant-hier à colin-maillard
+avec la princesse et monsieur le dauphin;
+Monsieur, la princesse de Conti, Mme de Ventadour,
+mes deux autres dames et moi, nous y avons joué
+hier.»</p>
+
+<p>Mme de Maintenon fut naturellement chargée d'achever
+l'éducation de la jeune princesse. La première
+fois qu'elle la mena à Saint-Cyr, elle la fit recevoir
+avec un grand cérémonial: la supérieure la complimenta;
+la communauté, en longs manteaux, l'attendait
+à la porte de clôture; toutes les demoiselles
+étaient rangées en haie sur son passage jusqu'à
+l'église; des petites filles de son âge lui récitèrent un
+dialogue assaisonné de louanges délicates. La princesse
+ravie demanda à revenir. Alors Mme de Maintenon la
+conduisit régulièrement à Saint-Cyr, deux ou
+trois fois la semaine, pour y passer des journées
+entières et y suivre les cours de la classe des <i>rouges</i>.
+Il n'y avait plus d'étiquette. Marie-Adélaïde portait
+le même habit que les élèves et se faisait appeler
+Mlle de Lastic.</p>
+
+<p>«Elle était bonne, affable, gracieuse à tout le monde,
+s'occupant avec les dames des différents offices, avec
+les demoiselles de tous leurs ouvrages, de tous leurs
+travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques
+de la maison, même au silence; courant et se récréant
+avec les <i>rouges</i> dans les grandes allées du jardin;
+allant avec elles au choeur, à confesse, au catéchisme.... D'autres
+fois, elle prenait le costume des
+dames, et faisait les honneurs de la maison à quelque
+illustre visiteuse, principalement à la reine d'Angleterre[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires des Dames de Saint-Cyr.</i>]</p>
+
+<p>Louis XIV, charmé de la princesse, décida qu'elle
+se marierait le jour même où elle aurait douze ans.
+Elle épousa, le 7 décembre 1697, Louis de France,
+duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le
+fiancé était en manteau noir brodé d'or, pourpoint
+blanc à boutons de diamant; le manteau était doublé
+de satin rose. La fiancée avait une robe et une jupe
+de dessous en drap d'argent avec bordure de pierres
+précieuses. Les diamants qu'elle portait étaient ceux
+de la couronne. La bénédiction nuptiale fut donnée
+aux jeunes époux par le cardinal de Coislin, dans la
+chapelle de Versailles. Après la messe, il y eut un
+grand festin de la maison royale dans la pièce désignée
+sous le nom d'antichambre de l'appartement de
+la reine[1].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no 119 de la <i>Notice du Musée</i>.]</p>
+
+<p>Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2],
+à un feu d'artifice tiré au bout de la pièce d'eau des
+Suisses, puis à un souper servi, comme le festin
+du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la
+reine.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle no 114 de la <i>Notice</i>.]</p>
+
+<p>Le 11 décembre, il y eut un grand bal dans la
+galerie des Glaces. Des pyramides de bougies rayonnaient
+plus encore que les lustres et les girandoles.
+Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour
+déployât un grand luxe, et lui-même, qui depuis
+longtemps ne portait plus que des habits fort
+simples, en avait endossé de superbes. Ce fut à qui
+se surpasserait en richesse et en invention. L'or et
+l'argent suffirent à peine. Le roi, qui avait encouragé
+toutes ces dépenses, n'en dit pas moins qu'il ne
+comprenait pas comment on trouvait des maris assez
+fous pour se laisser ruiner par les habits de leurs
+femmes.</p>
+
+<p>Deux jours après son mariage, la duchesse voulut
+se montrer en habit de cérémonie à ses amies de Saint-Cyr.
+Elle était tout en blanc, et sa robe avait une
+broderie d'argent si épaisse, qu'à peine pouvait-elle
+la porter. La communauté reçut la princesse en
+grande pompe, et la conduisit à l'église, où l'on chanta
+des hymnes.</p>
+
+<p>En peu de temps, l'aimable princesse devint une
+femme séduisante entre toutes et indispensable à la
+cour. Sans elle les fleurs seraient moins belles, les
+prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grâce
+à son charme séducteur, tout se ranime, dans ce
+palais qui ressemblait à un fastueux couvent, tout
+s'éclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle aime
+sincèrement Louis XIV. On n'approche pas sans émotion
+de cet homme exceptionnel, pour qui l'on devrait
+inventer le mot prestige, si ce mot n'existait pas, et
+qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable qu'il
+est majestueux et imposant. L'admiration que professe
+pour lui la jeune princesse est sincère. Reconnaissante
+et flattée des bontés qu'il lui témoigne, elle
+le vénère comme le représentant le plus glorieux du
+droit divin, et tout en le vénérant elle l'amuse. Elle
+lui saute au cou à toute heure, se met sur ses genoux,
+le distrait par toutes sortes de badinages, visite ses
+papiers, ouvre et lit ses lettres en sa présence. C'est
+une succession continuelle de parties de plaisir et de
+fêtes. Suivie par un cortège de jeunes femmes, la princesse
+aime à monter en gondole sur le grand canal du
+parc de Versailles, et à y rester plusieurs heures de la
+nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comédies, sérénades, illuminations, promenades
+sur l'eau, feux d'artifice, on organise chaque jour une
+nouvelle distraction.</p>
+
+<center><img src="233.png" alt=""><br>
+Mariage de la duchesse de Bourgogne.
+</center>
+
+
+<p>Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne
+se plaise dans cette cour dont elle est l'ornement,
+l'espérance. Il faut qu'elle déride le monarque
+lassé de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon
+génie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans
+les glaces de la grande galerie, se reflètent ses toilettes splendides, ses parures éblouissantes. Il faut
+qu'elle apparaisse dans les jardins comme une Armide,
+dans les forêts comme une nymphe, sur l'eau comme
+une sirène.</p>
+
+<p>Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit
+actuellement un portrait en pied de la princesse.
+Elle est debout, habillée d'une robe de drap d'argent,
+et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs
+d'oranger. Une femme vêtue à la polonaise porte la
+queue de son manteau fleurdelisé. Devant elle, un
+amour tient un coussin sur lequel sont posées des
+fleurs. On aperçoit dans le fond du tableau un jardin
+et un piédestal, sur lequel on lit la signature du
+peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien fait
+avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore
+avec la plume. Le sarcastique duc et pair devient un
+admirateur enthousiaste, un poète, quand il décrit
+les charmes de la princesse: «ses yeux les plus
+parlants et les plus beaux du monde, son port de tête
+galant, gracieux et majestueux, son sourire expressif,
+sa marche de déesse sur les nues.» Il n'admire pas
+moins ses qualités morales, tout en lui trouvant des
+défauts. Il se plaît à reconnaître qu'elle est douce,
+accessible, ouverte avec une sage mesure, compatissante,
+peinée de causer le moindre ennui, pleine
+d'égards pour toutes les personnes qui l'approchent,
+que, gracieuse pour son entourage, bonne pour ses
+domestiques, vivant avec ses dames comme une amie,
+elle est l'âme de la cour dont elle est adorée. «Tout
+manque à chacun dans son absence, tout est rempli
+par sa présence, son extrême faveur la fait infiniment
+compter, et ses manières lui attachent tous les
+coeurs.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle N° 118 de la <i>Notice du Musée.</i>]</p>
+
+<p>Et cependant, la calomnie ne la respecte point.
+On lui reproche tout bas certaines inconséquences,
+que la malice exploite en les exagérant. Entourée
+d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent
+légères et malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut
+être plus d'une fois atteinte par les insinuations perfides
+qu'on se permet contre les princesses aussi bien
+que contre les simples particulières. La duchesse ne
+se faisait pas d'illusion à cet égard et s'en montrait
+affligée.</p>
+
+<p>D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres
+sur une existence en apparence si joyeuse et si belle.
+Victor-Amédée s'était brouillé avec la France, et la
+maison de Savoie courait les plus grands dangers. La
+duchesse de Bourgogne était obligée de refouler dans
+le fond de son coeur ses sentiments pour son ancienne
+patrie; mais, plus elle devait les cacher, plus ils
+étaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur
+la route de Piémont sa mère, sa grand'mère infirme,
+ses frères malades et le duc, son père, menacé d'une
+ruine complète! Le 21 juin 1706, elle écrivait à sa
+grand'mère, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Voir l'intéressante correspondance de la duchesse de
+Bourgogne et de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiée, avec une très bonne préface de Mme la comtesse
+Della Rocca, chez Michel Lévy (1 vol.).]</p>
+
+<p>«Jugez dans quelle inquiétude je suis sur tout ce qui vous
+arrive, vous aimant fort tendrement, et ayant toute
+l'amitié possible pour mon père, ma mère et mes
+frères. Je ne puis les voir dans une situation aussi
+malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je
+suis dans une tristesse qu'aucun amusement ne peut
+diminuer, et qui ne s'en ira, ma chère grand'mère,
+qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles
+de tout ce qui m'est le plus cher au monde.[1]»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de
+Charles-Amédée de Savoie-Nemours et d'Élisabeth de Vendôme, épousa en 1665 le due de Savoie, Charles-Emmanuel II,
+père de Victor-Amédée II.]</p>
+
+<p>La duchesse de Bourgogne souffrait en même
+temps des désastres de ses deux patries, la Savoie
+et la France.</p>
+
+<p>«Faites-nous des saintes pour nous obtenir la
+paix,» disait Mme de Maintenon aux religieuses de
+Saint-Cyr.</p>
+
+<p>La duchesse, comme le remarque La Beaumelle,
+montrait, dans les circonstances périlleuses où se
+trouvait le pays, «la dignité de la première femme de
+l'État, les sentiments d'une Romaine pour Rome et
+les agitations d'une âme qui veut le bien avec une
+ardeur qui n'est pas de son âge.»
+L'heure des grandes tristesses était venue. Comme
+l'a très bien dit M. Capefigue: «Le temps difficile,
+pour un roi puissant et heureux, c'est la vieillesse. Si
+la tête reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes
+flétrissent, les lauriers même prennent une teinte de
+grisaille. On vous respecte encore, mais on ne vous
+aime plus; les chapeaux coquets à plumes flottantes
+font ressortir les rides de la figure et les plis du front;
+le jonc à pomme d'or n'est plus une façon de sceptre,
+mais un bâton qui soutient les jambes faibles et un
+corps voûté.» Pour la duchesse de Bourgogne,
+Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle
+l'aimait sincèrement.</p>
+
+<p>«Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine à concevoir
+que les princes agissent simplement et naturellement,
+parce qu'il ne les voit pas d'assez près pour
+en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il
+cherche toujours ne se trouve pas dans une conduite
+simple et dans des sentiments réglés. On a donc voulu
+croire que la duchesse ressemblait à son père, et
+qu'elle était, dès l'âge de onze ans qu'elle vint en
+France, aussi fine et aussi politique que lui, affectant
+pour le roi et Mme de Maintenon une tendresse
+qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur
+de la voir de près, j'en juge autrement, et je l'ai
+vue pleurer de bonne foi sur le grand âge de ces
+deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant
+elle, que je ne puis douter de sa tendresse pour le
+roi.»</p>
+
+<p>Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait,
+avec sa perspicacité habituelle, que la duchesse
+de Bourgogne avait pour lui une affection sincère.
+C'est à cause de cela que, de son côté, il lui témoignait
+un attachement exceptionnel. Semblable à une
+rose qui s'épanouit dans un cimetière, la jeune et
+séduisante princesse charmait et consolait les tristes
+années du Grand Roi. C'était le dernier sourire de
+la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, hélas!
+la belle rose devait se flétrir du matin au soir, et,
+encore quelque temps, tout allait rentrer dans la
+nuit.</p>
+
+<p>Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le
+duc de Bourgogne était dauphin, et Saint-Simon rapporte
+que la duchesse disait, en parlant des dames
+qui s'avisaient de la critiquer:</p>
+
+<p>«Elles auront à compter avec moi, et je serai leur
+reine.»</p>
+
+<p>«Hélas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante
+princesse, et qui ne l'eût cru avec elle?»</p>
+
+<p>Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle
+était persuadée de sa fin prochaine. Madame s'exprime
+ainsi à ce sujet:</p>
+
+<p>«Un savant astrologue de Turin ayant tiré l'horoscope
+de Mme la dauphine, lui avait prédit tout ce qui
+lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa vingt-septième
+année. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit
+à son époux:</p>
+
+<p>«Voici le temps qui approche où je dois mourir.
+Vous ne pouvez pas rester sans femme à cause de
+votre rang et de votre dévotion. Dites-moi, je vous
+prie, qui épouserez-vous?»</p>
+
+<p>Il répondit:
+«J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour
+vous voir mourir; et si ce malheur devait m'arriver,
+je ne me remarierais jamais; car dans huit jours, je
+vous suivrais au tombeau...»</p>
+
+<p>«Pendant que la dauphine était encore en bonne
+santé, fraîche et gaie, elle disait souvent:
+«Il faut bien que je me réjouisse, puisque je ne
+me réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette
+année.»</p>
+
+<p>«Je croyais que c'était une plaisanterie; mais la
+chose n'a été que trop réelle. En tombant malade, elle
+dit qu'elle n'en réchapperait point.»</p>
+
+<p>Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus
+elle s'améliorait. On aurait dit qu'elle voulait
+augmenter les regrets que causerait sa mort prématurée.
+La princesse Palatine l'avoue elle-même:
+«Ayant, dit-elle, assez d'esprit pour remarquer ses
+défauts, la dauphine ne pouvait que chercher à s'en
+corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point d'exciter
+l'étonnement général. Elle a continué ainsi jusqu'à
+la fin.»</p>
+
+<p>Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la
+manière la plus touchante: «L'histoire nous offre
+de temps à autre des personnages séduisants qui
+attachent le lecteur jusqu'à l'affection... Souvent, la
+Providence les retire du monde dès leur jeunesse,
+ornés des charmes que le temps enlève et des espérances
+qu'elles auraient réalisées. La duchesse de
+Bourgogne fut une de ces gracieuses apparitions.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Lettres inédites de la duchesse de Bourgogne</i> précédées
+d'une courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de cinquante pages, imprimé à un petit
+nombre d'exemplaires.)]</p>
+
+<p>Atteinte d'un mal foudroyant, qui était, paraît-il,
+la rougeole, mais qu'on attribua au poison, la duchesse
+fut enlevée en quelques jours au roi dont elle était la
+consolation, à son époux dont elle était l'idole, à la
+cour dont elle était l'ornement, à la France dont elle
+était l'espoir. Elle mourut dans les sentiments les
+plus religieux.</p>
+
+<p>Ce fut à Versailles [1], le vendredi 12 février 1712,
+entre 8 et 9 heures du soir, qu'elle rendit le dernier
+soupir. Deux ans auparavant, presque jour pour jour,
+elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
+Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne
+put survivre à une femme tant aimée. Six jours après,
+il la suivait au tombeau.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note: 1: Salle no 115 de la <i>Notice du Musée.</i>]<br>
+[Note: 2: Louis XV naquit le 15 février 1710.]</p>
+
+<p>«La France, s'écrie Saint-Simon, tomba enfin
+sous ce dernier châtiment. Dieu lui montra un
+prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était
+pas digne; il était mûr déjà pour la bienheureuse
+éternité.»</p>
+
+<p>Le jour même de la mort du duc de Bourgogne,
+Madame écrivait: «Je suis tellement ébranlée que je
+peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce que
+je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement
+pitié de nous, car la tristesse qui règne ici ne
+se peut décrire.»</p>
+
+<p>Saint-Simon prétend que la douleur causée à
+Louis XIV par la mort de la duchesse de Bourgogne
+fut «la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa vie».
+Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regretté
+profondément sa mère, et Madame (la princesse Palatine)
+s'exprime ainsi au sujet du chagrin dont il fut
+accablé lors de la mort de son fils unique, le grand
+dauphin: «J'ai vu le roi hier à 11 heures; il est
+en proie à une telle affliction, qu'elle attendrirait un
+rocher; cependant il ne se dépite pas, il parle à tout
+le monde avec une tristesse résignée et donne ses
+ordres avec une grande fermeté; mais, à tout moment,
+les larmes lui viennent aux yeux, et il étouffe
+ses sanglots[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]</p>
+
+<p>Le 22 février 1712, les corps de la duchesse et du
+duc de Bourgogne furent portés de Versailles à
+Saint-Denis sur un même chariot. Le 8 mars suivant, le
+dauphin, leur fils aîné, mourait aussi. Il avait cinq
+ans et quelques mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours
+le père, la mère et le fils aîné disparurent. Trois dauphins
+étaient morts en moins d'un an.</p>
+
+<p>Ces événements, déjà horribles par eux-mêmes,
+s'assombrissaient encore par la fausse idée généralement
+répandue que le poison était la cause de fins si
+prématurées. Contre toute justice, on accusait de la
+manière la plus perfide le duc d'Orléans d'être l'auteur
+des crimes, et l'on essayait de faire entrer dans
+l'âme de Louis XIV cet abominable soupçon. Avec la
+duchesse de Bourgogne «s'éclipsèrent joie, plaisirs,
+amusements mêmes et toutes espèces de grâces... Si
+la cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour
+Languir [1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires du duc de Saint-Simon.</i>]</p>
+
+<p>Et cependant, sous le poids de tant d'épreuves, la
+grande âme de Louis XIV ne faiblit pas. «Au milieu
+des débris lugubres de son auguste maison, Louis
+demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse
+postérité, et en un instant elle était effacée comme
+les caractères tracés sur le sable. De tous les princes
+qui l'environnaient, et qui formaient comme la gloire
+et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible
+étincelle, sur le point même alors de s'éteindre... Il
+adore celui qui dispose des sceptres et des couronnes,
+et voit peut-être dans ces pertes domestiques la miséricorde
+qui expie, et qui achève d'effacer du livre
+des justices du Seigneur ses anciennes passions étrangères[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Oraison funèbre de Louis le Grand.</i>]
+</p>
+
+<p>La France tout entière fut plongée dans le désespoir.
+«Ce temps de désolation, dit Voltaire, laissa
+dans les coeurs une impression si profonde que, pendant
+la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
+qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant
+des larmes[2].»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Voltaire, <i>Siècle de Louis XIV.</i>]
+</p>
+
+<p>M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration
+exagérée pour le grand siècle, se laissa lui-même
+attendrir quand il relata la mort de la <i>charmante</i> duchesse
+de Bourgogne. «La cour, dit-il, fut à la lettre
+comme assommée d'un coup. Cent cinquante ans après,
+on pleure encore en lisant les pages navrantes où Saint-Simon
+a dit son deuil[3].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 3: Michelet, <i>Louis XIV et le duc de Bourgogne.</i>]</p>
+
+<p>Duclos a prétendu, sans indiquer la source de ses
+renseignements, qu'à la mort de la duchesse de
+Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouvèrent
+dans une cassette ayant appartenu à la princesse
+des papiers qui arrachèrent au roi cette exclamation:</p>
+
+<p>«La petite coquine nous trahissait.»
+</p>
+
+<p>D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche
+de Louis XIV, Duclos tire conséquence d'une correspondance
+par laquelle la fille de Victor-Amédée lui
+aurait livré des secrets d'État. C'est là, croyons-nous,
+un de ces innombrables anas avec lesquels on
+écrit trop souvent l'histoire. Les archives de Turin
+n'ont conservé nulle trace de cette prétendue
+correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
+Assurément, la duchesse de Bourgogne n'oubliait
+pas son pays natal; mais, depuis ses adieux à la
+Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie: la
+France.</p>
+
+<p>Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus
+belles perles de son écrin ces deux soeurs intelligentes
+et séduisantes qui toutes deux moururent si prématurément
+et laissèrent un si touchant souvenir: la
+duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne,
+la vaillante compagne de Philippe V. Mais
+c'est en France que s'est accomplie presque toute
+la destinée de la duchesse de Bourgogne, et c'est
+dans le château de Versailles que doit figurer son
+portrait.</p>
+
+<p>Combien de fois en 1871, quand le ministère des
+Affaires étrangères était, pour ainsi dire, campé au
+milieu des appartements de la reine, nous évoquions
+le souvenir de la charmante princesse, dans cette
+chambre où elle coucha, dès son arrivée à Versailles,
+et où, seize ans et demi plus tard, elle rendait le dernier
+soupir! C'est là qu'à onze ans, enlevée pour toujours
+à sa famille, à ses amis, à sa patrie, elle se
+trouvait seule au milieu des splendeurs de ce palais
+inconnu pour elle. C'est là que l'enfant grandissait,
+devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
+tous les jours en attraits et en grâces. C'est là que,
+dans le silence de la nuit, elle croyait voir apparaître
+les brillants fantômes du monde, les images de
+séduction contre lesquelles sa raison luttait peut-être
+contre son coeur. C'est là qu'elle se remémorait, pour
+résister aux tentations d'une âme ardente, les austères
+enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
+avait écrit: «Ayez horreur du péché. Le vice est
+plein d'horreur et de malédiction dès ce monde.
+Il n'y a de joie, de repos, de véritables délices
+qu'à servir Dieu.» C'est là qu'elle vit venir la
+mort et qu'elle l'accueillit avec un noble et religieux
+courage.</p>
+
+
+<br>
+<center><H2>XV</H2></center>
+<br>
+
+<p>LES TOMBEAUX</p>
+
+<p>C'est un spectacle mélancolique entre tous de revoir
+dans l'appareil de la tristesse et de la mort des endroits
+qui furent des théâtres de splendeurs ou de
+fêtes. En entendant les prières des agonisants succéder
+au bruit des fanfares, aux accords joyeux des
+orchestres, on fait un douloureux retour sur les
+choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanité de la
+gloire, de la richesse et du plaisir. Cette impression,
+les courtisans de Louis XIV durent l'éprouver quand
+«ce monarque de bonheur, de majesté, d'apothéose»,
+comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir.
+L'incomparable galerie des Glaces n'était plus
+qu'un vestibule funèbre. Les peintures triomphales
+de Lebrun s'étaient comme assombries, les dorures
+semblaient couvertes d'un voile de crêpe; on aurait
+dit que les jets d'eau versaient des larmes; le soleil
+du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne était
+ébranlé devant un idéal plus élevé: l'idée chrétienne.
+Et ce roi, «la terreur de ses voisins, l'étonnement de
+l'univers, le père des rois, plus grand que tous ses
+ancêtres, plus magnifique que Salomon[1],» semblait
+dire avec l'Ecclésiaste: «J'ai surpassé en gloire et
+en sagesse tous ceux qui m'ont précédé dans Jérusalem,
+et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y avait que
+vanité et affliction d'esprit.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Oraison funèbre de Louis le Grand</i>.]</p>
+
+<p>Pendant la dernière maladie de celui qui avait été
+le Roi-Soleil, la cour se tenait tout le jour dans la
+galerie des Glaces. Personne ne s'arrêtait dans l'Oeil-de-Boeuf,
+excepté les valets familiers et les médecins.
+Quant à Mme de Maintenon, malgré ses quatre-vingts
+ans et ses infirmités, elle soignait avec un grand
+dévouement l'auguste malade et demeurait quelquefois
+quatorze heures de suite près de son lit.
+</p>
+
+<p>«Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus
+tard aux dames de Saint-Cyr: la première en me
+disant qu'il n'avait de regret que celui de me quitter,
+mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de
+ne plus penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda
+pardon de n'avoir pas assez bien vécu avec moi; il
+ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
+qu'il m'avait toujours aimée et estimée également. Il
+pleurait et me demandait s'il n'y avait personne; je
+lui dis que non. Il dit:</p>
+
+<p>«--Quand on entendrait que je m'attendris avec
+vous, personne n'en serait surpris.»</p>
+
+<p>«Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la
+troisième, il me dit:
+
+<p>«--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?»</p>
+
+<p>«Je lui répondis:</p>
+
+<p>«--Je suis un rien, ne vous occupez que de
+Dieu.»</p>
+
+<p>«Et je le quittai.»</p>
+
+<p>Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mérite le nom
+de Grand. Il meurt mieux qu'il n'a vécu. Tout ce qu'il
+y a d'élevé, de majestueux, de grandiose dans cette
+âme d'élite, se réveille au moment suprême. Sa mort
+est celle d'un roi, d'un héros et d'un saint. Comme
+les premiers chrétiens, il fait une sorte de confession
+publique; il dit, le 29 août 1715, aux personnes qui
+avaient les entrées:</p>
+
+<p>«Messieurs, je vous demande pardon du mauvais
+exemple que je vous ai donné. J'ai bien à vous remercier
+de la manière dont vous m'avez servi et de l'attachement
+et de la fidélité que vous m'avez toujours
+marqués.... Je sens que je m'attendris et que je vous
+attendris aussi; je vous en demande pardon. Adieu,
+messieurs, je compte que vous vous souviendrez
+quelquefois de moi.»</p>
+
+<p>Le même jour, il donne sa bénédiction au petit
+dauphin et lui adresse ces belles paroles:</p>
+
+<p>«Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi
+du monde. N'oubliez jamais les obligations que vous
+avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les guerres, tâchez
+de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
+soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce
+que j'ai eu le malheur de ne pouvoir faire par les
+nécessités de l'État. Suivez toujours les bons conseils,
+et songez bien que c'est à Dieu à qui vous
+devez tout ce que vous êtes. Je vous donne le Père
+Le Tellier pour confesseur; suivez ses avis et ressouvenez-vous
+toujours des obligations que vous devez
+à Mme de Ventadour [1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitulé <i>Curiosités historiques</i>, a prouvé que tels étaient les termes exacts dont
+Louis XIV s'était servi dans son allocution à Louis XV.]</p>
+
+<p>Dans la nuit du 27 au 28 août, on voit à tous
+moments le moribond joindre les mains; il dit ses
+prières habituelles et, au <i>Confiteor</i>, il se frappe la
+poitrine. Le 28 au matin, il aperçoit dans le miroir
+de sa cheminée deux domestiques qui versent des
+larmes.</p>
+
+<p>«Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que
+vous m'avez cru immortel?»</p>
+
+<p>On lui présente un élixir pour le rappeler à la vie.
+Il répond, en prenant le verre:</p>
+
+<p>«A la vie ou à la mort! Tout ce qu'il plaira à
+Dieu.»</p>
+
+<p>Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup.
+«Eh! non, réplique-t-il, c'est ce qui me fâche, je
+voudrais souffrir davantage pour l'expiation de mes
+péchés.»</p>
+
+<p>Le 29 août, il lui échappe, en donnant des ordres,
+d'appeler le dauphin «le jeune roi». Et comme il se
+rend compte d'un mouvement dans ce qui est autour
+de lui.</p>
+
+<p>«Eh! pourquoi?... s'écrie-t-il. Cela ne me fait
+aucune peine.»</p>
+
+<p>C'est ce qui fait dire à Massillon: «Ce monarque
+environné de tant de gloire, et qui voyait autour de
+lui tant d'objets capables de réveiller ou ses désirs ou
+sa tendresse, ne jette pas même un oeil de regret sur
+la vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La
+vanité n'a jamais eu que le masque de la grandeur,
+c'est la grâce qui en est la vérité.»</p>
+
+<p>Dans la journée du 29 août, le mourant perd connaissance,
+et l'on croit qu'il n'a plus que quelques
+heures à vivre.</p>
+
+<p>«Vous ne lui êtes plus nécessaire, dit son confesseur
+à Mme de Maintenon. Vous pouvez vous en aller.»</p>
+
+<p>Le maréchal de Villeroy l'exhorte à ne pas attendre
+plus longtemps et à se retirer à Saint-Cyr, où elle
+doit se reposer de tant d'émotions. Il envoie des gardes
+du roi pour se poster de distance en distance sur la
+route, et lui prête son carrosse.
+</p>
+
+<p>«On peut craindre, lui dit-il, quelque émotion
+populaire, et le chemin ne sera peut-être pas sûr.»
+Mme de Maintenon, affaiblie, troublée par l'âge et la
+douleur, a le tort d'écouter de si pusillanimes conseils.
+La postérité lui reprochera toujours une défaillance
+indigne de cette femme de tête et de coeur.
+Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand
+Roi et prier à côté de son cadavre. Il faut blâmer surtout
+les courtisans qui lui dictent la résolution de
+l'égoïsme et de la peur. Ah! comme ils sont abandonnés,
+«les dieux de chair et de sang, les dieux de terre
+et de poussière,» quand ils vont descendre dans la
+tombe! Quelques valets sont seuls à les pleurer. La
+foule est indifférente ou se réjouit. Les courtisans se
+tournent du côté du soleil qui se lève. Hélas! quel
+contraste entre le trône et le cercueil! La mort d'un
+homme est toujours un sujet de réflexions philosophiques.
+Qu'est-ce donc quand celui qui meurt s'appelle
+Louis XIV!</p>
+
+<p>Le 30 août, le mourant reprend connaissance et
+redemande Mme de Maintenon. L'on va la chercher à
+Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnaît, lui dit
+encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle
+descend l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus
+remonter, et va s'enfermer à Saint-Cyr pour toujours.</p>
+
+<p>Le samedi 31 août, vers 11 heures du soir, on dit à
+Louis XIV les prières des agonisants. Il les récite lui-même
+d'une voix plus forte que celle de tous les
+assistants, et il paraît aussi majestueux sur son lit de
+mort que sur le trône. A la fin des prières, il reconnaît
+le cardinal de Rohan et lui dit:</p>
+
+<p>«Ce sont les dernières grâces de l'Église.»</p>
+
+<p>Il répète plusieurs fois: <i>Nunc et in hora mortis</i>.</p>
+
+<p>Puis il dit:</p>
+
+<p>«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me
+secourir.»</p>
+
+<p>Ce sont là ses dernières paroles. L'agonie commence.
+Elle dure toute la nuit, et le lendemain
+dimanche 1er septembre 1715, à 8 heures un quart
+du matin, Louis XIV, âgé de soixante-dix-sept ans
+moins trois jours, et roi depuis soixante-douze ans,
+rend à Dieu sa grande âme.</p>
+
+<p>On ne termine pas l'étude d'un règne mémorable
+sans un sentiment de regret. Après avoir vécu pendant
+quelque temps de la vie d'un personnage célèbre,
+on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe.
+Ne croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister à
+l'agonie de Louis XIV, et ne sent-on pas les larmes
+venir aux yeux, comme si l'on était mêlé aux serviteurs
+fidèles qui pleurent le meilleur des maîtres et
+le plus grand des rois.?</p>
+
+<p>Aussitôt que la nouvelle de la mort de Louis XIV
+fut connue à Saint-Cyr, Mlle d'Aumale entra dans la
+chambre de Mme de Maintenon:</p>
+
+<p>«Madame, lui dit-elle, toute la maison est en
+prière, au choeur.»
+</p>
+
+<p>Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au
+ciel en pleurant, et se rendit à l'église, où elle assista
+à l'office des morts. Puis elle congédia ses domestiques
+et se défit de sa voiture, «ne pouvant se
+résoudre, disait-elle, à nourrir des chevaux pendant
+qu'un si grand nombre de demoiselles étaient dans le
+besoin.» Elle vécut dans son modeste appartement,
+au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
+règlements de la maison, autant que le permettait
+son âge, et ne sortait que pour aller dans le village,
+visiter les malades et les pauvres. Quand Pierre le
+Grand se rendit à Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
+octogénaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit
+de cette femme dont il avait tant de fois entendu prononcer
+le nom. Il lui fit demander par un interprète
+si elle était malade. Elle répondit que oui. Il voulut
+savoir quel était son mal:</p>
+
+<p>«Une grande vieillesse,» répliqua-t-elle.</p>
+
+<p>Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le 15 avril
+1719. Elle demeura deux jours exposée sur son lit,
+«avec un air si doux et si dévot qu'on eût dit qu'elle
+priait Dieu[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires des Dames de Saint-Cyr</i>.]</p>
+
+<p>On l'ensevelit dans le choeur de l'église; une humble
+plaque de marbre indiqua l'emplacement où son corps
+reposait. C'est là que les novices allaient prier avant
+de se vouer pour toujours au Seigneur.</p>
+
+<p>Au moment de quitter ces femmes célèbres, dont
+nous avons essayé d'évoquer les ombres gracieuses,
+descendons dans les cryptes où elles sont ensevelies.
+Mlle de La Vallière repose à Paris, dans la chapelle
+des Carmélites de la rue Saint-Jacques; la reine
+Marie-Thérèse, les deux duchesses d'Orléans, la dauphine
+de Bavière, la duchesse de Bourgogne, à Saint-Denis.
+C'est là qu'il faut aller méditer, là qu'il faut
+écouter la grande parole chrétienne: <i>Memento, homo,
+quia pulvis es et in pulverem reverteris</i>.</p>
+
+<p>Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne
+jouirent pas de leur sépulcre. Telle devait être la destinée
+de Louis XIV. Ce potentat, qui avait donné des
+lois à l'Europe, ne posséda pas même son tombeau.
+Les profanateurs de cercueils descendirent dans le
+souterrain des «princes anéantis», et malgré son
+arrière-garde de huit siècles de rois, comme dit Chateaubriand,
+la grande ombre de Louis XIV ne put pas
+défendre la majesté de sépulcres que tout le monde
+aurait crus inviolables.</p>
+
+<p>Dans la séance du 31 juillet 1793, Barère lut à la
+Convention, au nom du Comité de salut public, un
+long rapport dans lequel il demandait que, pour fêter
+l'anniversaire de la journée du 10 août, l'on détruisît
+les mausolées de Saint-Denis.</p>
+
+<p>«Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mêmes
+avaient appris à flatter les rois; l'orgueil et le faste
+royal ne pouvaient s'adoucir sur ce théâtre de la mort,
+et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux à la
+France et à l'humanité semblent encore, même dans
+la tombe, s'enorgueillir d'une grandeur évanouie. La
+main puissante de la République doit effacer
+impitoyablement ces mausolées, qui rappelleraient des
+rois l'effrayant souvenir.»</p>
+
+<p>La Convention rendit par acclamation un décret
+conforme à ce rapport. Considérant que «la patrie
+était en danger et manquait de canons pour la
+défendre», elle décida que «les tombeaux et mausolées
+des ci-devant rois seraient détruits le 10 août
+suivant.» Elle nomma des commissaires chargés de
+se transporter à Saint-Denis, à l'effet d'y procéder «à
+l'exhumation des ci-devant rois et reines, princes et
+princesses», et ordonna de briser les cercueils, de
+fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.</p>
+
+<p>Ce décret odieux fut strictement exécuté. Rois,
+reines, princes et princesses furent arrachés à leurs
+sépulcres. On portait le plomb, à mesure qu'on le
+découvrait, dans un cimetière où l'on avait établi une
+fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.</p>
+
+<p>Le vandalisme des révolutionnaires et des
+athées se délectait de ce spectacle. Assurément,
+«Dieu, dans l'effusion de sa colère, comme écrit
+Chateaubriand, avait juré par lui-même de châtier la
+France. Ne cherchons pas sur la terre les causes de
+pareils événements: elles sont plus haut.»</p>
+
+<p>Bientôt après ce fut le tour du cadavre de Mme de
+Maintenon. En janvier 1794, pendant qu'on travaillait
+à transformer l'église de Saint-Cyr en salles
+d'hôpital, les ouvriers aperçurent au milieu du choeur
+dévasté une plaque de marbre noir enfouie dans les
+décombres. C'était la tombe de Mme de Maintenon.
+Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau, en enlevèrent
+le corps, le traînèrent dans la cour, en poussant des
+hurlements sinistres, et le jetèrent, dépouillé et mutilé,
+dans un trou du cimetière. Ce jour-là, l'épouse
+non reconnue de Louis XIV avait été traitée en reine!</p>
+
+<p>Ainsi donc, ces illustres héroïnes de Versailles, la
+bonne Marie-Thérèse, l'habile Maintenon, la mélancolique
+dauphine de Bavière, l'orgueilleuse princesse
+Palatine, la séduisante duchesse de Bourgogne, furent
+expropriées de leurs tombeaux. Au récit d'une telle
+rage iconoclaste et sacrilège, le coeur se serre dans
+l'angoisse d'une inexprimable tristesse. A un sentiment
+de sainte colère contre d'odieuses profanations
+et contre de sauvages fureurs se mêlent des réflexions
+profondes sur le néant des choses humaines. Les
+ombres de ces femmes jadis si adulées nous apparaissent
+tour à tour, et, en passant devant nous,
+chacune d'elles semble nous dire, comme Fénelon:
+«Que ne fait-on point pour trouver un faux bonheur?
+Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point
+pour un fantôme de gloire mondaine? Quelles peines
+pour de misérables plaisirs dont il ne reste que le
+remords!» Du fond de la poussière des tombeaux
+profanés, l'oeil ébloui aperçoit tout à coup surgir une
+pure, une incorruptible lumière qui remet toutes les
+choses d'ici-bas dans le jour véritable, et l'on se
+rappelle la parole de Massillon devant le cercueil de
+Louis XIV: «Dieu seul est grand, mes frères.»</p>
+<br>
+<p>FIN</p>
+<br><br>
+
+<center><h2>TABLE</h2></center>
+<br>
+<pre>
+INTRODUCTION
+
+I.--Le château de Versailles
+
+II.--Louis XIV et sa cour en 1682
+
+III.--La reine Marie-Thérèse
+
+IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon
+
+V.--La dauphine de Bavière
+
+VI.--Le mariage de Mme de Maintenon
+
+VII.--L'appartement de Mme de Maintenon
+
+VIII.--La marquise de Caylus
+
+IX.--Mme de Maintenon à Saint-Cyr
+
+X.--La duchesse d'Orléans (princesse Palatine)
+
+XI.--Mme de Maintenon, femme politique
+
+XII.--Les lettres de Mme de Maintenon
+
+XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan
+
+XIV.--Le duchesse de Bourgogne
+
+XV.--Les tombeaux</pre>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
+
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+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
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+
+
+
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+</body>
+</html>
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diff --git a/10689.txt b/10689.txt
new file mode 100644
index 0000000..0a10c7a
--- /dev/null
+++ b/10689.txt
@@ -0,0 +1,5238 @@
+The Project Gutenberg EBook of La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Cour de Louis XIV
+
+Author: Imbert de Saint-Amand
+
+Release Date: January 12, 2004 [EBook #10689]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+LA COUR DE LOUIS XIV
+
+PAR
+
+IMBERT DE SAINT-AMAND
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+
+"Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot; que ne vous adressez-vous a
+l'histoire?" Le grand ecrivain avait raison. Le roman historique est
+maintenant demode. On se lasse de voir defigurer les personnages celebres,
+et l'on partage l'avis de Boileau:
+
+Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
+
+Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes que la realite? Un
+romancier, si ingenieux qu'il soit, trouvera-t-il des combinaisons plus
+variees et des scenes plus emouvantes que les drames de l'histoire?
+L'esprit le plus fecond imaginerait-il, par exemple, des types aussi
+curieux que ceux des femmes de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans
+doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la pretention de recommencer
+la biographie de la reine Marie-Therese, de Mme de Montespan, de la mere
+du Regent, de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berry, des
+soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, de Marie Leczinska,
+de Marie-Antoinette, de Madame Elisabeth, de la princesse de Lamballe.
+Mais je voudrais, sans decrire l'ensemble de leur carriere, tenter de
+tracer l'esquisse des heroines qui peuvent etre appelees: _les femmes de
+Versailles_.
+
+Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas les materiaux qui
+manquent, ils sont plutot trop abondants. Ce ne sont pas seulement les
+anciens memoires, ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse
+Palatine, de Mme de Caylus pour le regne de Louis XIV; du duc de Luynes,
+de Maurepas, de Villars, du marquis d'Argenson, du president Henault, de
+l'avocat Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du Hausset pour le
+regne de Louis XV; du baron de Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte
+de Segur, de la baronne d'Oberkirch pour le regne de Louis XVI, qui nous
+serviront de guide. Ce sont encore les Histoires de Voltaire, de Henri
+Martin, de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations de la
+science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, des Noailles, des Lavallee,
+des Walckenaer, des Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulie, des
+Rousset, des Pierre Clement, des d'Arneth, des Goncourt, des Lescure, de
+la comtesse d'Armaille, de MM. Boutaric, Honore Bonhomme, Campardon, de
+Barthelemy et de tant d'autres historiens et critiques distingues.
+
+Assurement, il y a nombre de personnes qui connaissent a fond l'inventaire
+de tous ces tresors. A de tels erudits je n'ai la pensee de rien
+apprendre, et je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels
+maitres. Mais peut-etre les gens du monde ne me blameront-ils pas d'avoir
+etudie, pour eux, tant d'ouvrages; peut-etre des jeunes filles qui ont
+acheve leurs etudes classiques me sauront-elles gre de resumer a leur
+intention des lectures qu'elles ne feraient pas. Mon but serait de
+vulgariser l'histoire en respectant scrupuleusement la verite, meme
+lorsque je ne la dirai pas tout entiere; de repeupler les salles desertes,
+de resumer brievement les lecons de morale, de psychologie, de religion,
+qui sortent du plus grandiose des palais.
+
+Puissent les femmes de Versailles etre pour moi autant d'Arianes dans ce
+merveilleux labyrinthe!
+
+Ce qui facilite la resurrection des femmes de la cour de Louis XIV et de
+Louis XV, c'est la conservation du palais ou se passa leur existence.
+
+
+II
+
+
+Une ville a rarement presente un spectacle aussi frappant que celui
+qu'offrait Versailles en 1871, pendant la lutte de l'armee contre la
+Commune. Entre le grand siecle et notre epoque, entre la majeste de
+l'ancienne France et les dechirements de la France nouvelle, entre les
+horreurs lugubres dont Paris etait le theatre et les radieux souvenirs de
+la ville du Roi-Soleil, le contraste etait aussi douloureux que
+saisissant. Ces avenues ou l'on se montrait le chef du gouvernement et le
+glorieux vaincu de Reichshoffen; cette place d'armes encombree de canons;
+ces drapeaux rouges, tristes trophees de la guerre civile, qui etaient
+portes a l'Assemblee, a la fois comme un signe de deuil et de victoire; ce
+magnifique palais, d'ou semblait sortir une voix suppliante qui adjurait
+nos soldats de sauver un si bel heritage de splendeurs historiques et de
+grandeurs nationales, tout cela remplissait l'ame d'une emotion profonde.
+
+A l'heure d'angoisses ou l'on se demandait avec une inquietude, helas!
+trop justifiee, ce qu'allaient devenir les otages, ou l'on savait que
+Paris etait la proie des flammes, ou l'on se disait que peut-etre, de la
+Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne resterait plus qu'un
+monceau de cendres, le Pantheon de toutes nos gloires semblait nous
+adresser des reproches et faire naitre dans nos coeurs des remords. La
+France de Charlemagne et de saint Louis, de Louis XIV et de Napoleon,
+protestait contre cette France odieuse que les hommes de la Commune
+avaient la pretention de faire naitre sur les debris de notre honneur.
+On se croyait le jouet d'un mauvais reve. Il y avait quelque chose
+d'insolite, de bizarre dans le bruit d'armes qui troublait les abords de
+ce chateau, calme et majestueuse necropole de la monarchie absolue.
+
+Meme dans ces jours cruels dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma
+memoire, l'ombre de Louis XIV m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le
+desir de revoir ses appartements. Ils etaient occupes en partie par le
+personnel du ministere de la Justice et par les commissions de
+l'Assemblee; mais on avait respecte la chambre du Grand Roi, et aucun
+fonctionnaire n'aurait ose transformer en bureau le sanctuaire de la
+royaute. Dans notre siecle de demagogie, je ne contemplais pas sans
+respect cette chambre ou le souverain par excellence mourut en roi et en
+chretien. Que de reflexions me fit faire l'incomparable galerie des
+Glaces! A quelques jours de distance, elle avait ete une salle de
+triomphe, une ambulance et un dortoir. C'est la que notre vainqueur,
+entoure de tous les princes allemands, avait proclame le nouvel empire
+germanique. C'est la que les blesses prussiens de Buzenval avaient ete
+portes. C'est la que les deputes de l'Assemblee avaient couche quelques
+jours en arrivant a Versailles.
+
+Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie etincelante, cet asile des
+splendeurs monarchiques, ce lieu d'apotheose, ou le pinceau de Lebrun a
+ranime les pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe moderne, ou
+l'imagination evoque tant de brillants fantomes, ou l'aristocratie
+francaise ressuscite avec son elegance et sa fierte, son luxe et son
+courage; cette galerie de fetes, qu'ont traversee tant de grands hommes,
+tant de beautes celebres, helas! dans quelles circonstances douloureuses
+m'etait-il donne de la revoir! De l'une des fenetres, je regardais ce
+paysage grandiose ou Louis XIV n'apercevait rien qui ne fut lui-meme, car
+le jardin cree par lui etait tout l'horizon. Mes yeux se fixaient sur
+cette nature vaincue, sur ces eaux amenees a force d'art qui ne
+jaillissent qu'en dessin regulier, sur cette architecture vegetale qui
+prolonge et complete l'architecture de pierre et de marbre, sur ces
+arbustes qui croissent avec docilite sous la regle et l'equerre. Je
+comparais l'harmonieuse regularite du parc a l'art incoherent des epoques
+revolutionnaires, et au moment ou l'astre que Louis XIV avait pris pour
+devise se couchait a l'horizon, comme le symbole de la royaute evanouie,
+je me disais:
+
+"Ce soleil, il reparaitra demain aussi radieux, aussi superbe. O France,
+en sera-t-il de meme de ta gloire?"
+
+Je me preoccupais alors de celui que Pellisson appelait le miracle
+visible, du potentat en l'honneur duquel tout etait a bout de marbre, de
+bronze et d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression de Bossuet,
+"n'a pas meme joui de son sepulcre." Dieu, me disais-je, lui a-t-il
+pardonne cet orgueil asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de
+Nabuchodonosor chretien? Ce souverain qui chantait avec des larmes
+d'attendrissement les hymnes composes a sa louange par Quinault, quelle
+idee se fait-il aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son ame
+s'emeut-elle encore de nos interets et de nos passions, ou bien le monde,
+grain de sable, atome dans l'univers immense, est-il trop miserable pour
+appeler l'attention de ceux qui ont sonde les mysteres de l'eternite? Que
+pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, temple de la royaute absolue
+qui devait, avant que le temps eut noirci ses lambris dores, en etre le
+tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de nos miseres, de nos
+humiliations? Lui, qui avait conserve un souvenir si amer des troubles de
+la Fronde, comment juge-t-il les exces de la demagogie actuelle? Son ame
+de roi et de Francais a-t-elle tressailli quand, dans cette salle decoree
+de peintures triomphales, le nouveau maitre de Strasbourg et de Metz a
+restaure cet empire d'Allemagne que la France avait mis des siecles a
+detruire? Quel contraste entre nos revers et les fresques superbes qui
+ornent le plafond! La Victoire etend ses ailes rapides, la Renommee
+embouche sa trompette. Porte sur un nuage et suivi de la Terreur, Louis
+XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui se reposait sur son urne, se
+releve epouvante de la vitesse avec laquelle il voit le monarque
+traversant les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. Les
+villes prises sont representees sous les traits de ces captives en pleurs.
+L'Espagne, c'est le lion blesse; l'Allemagne, c'est cet aigle precipite
+dans la poussiere.
+
+Tout en regardant avec melancolie ces eblouissantes et fastueuses
+peintures, je me rappelais ces paroles de Massillon: "Que nous reste-t-il
+de ces grands noms qui ont autrefois joue un role si brillant dans
+l'univers? On sait ce qu'ils ont ete pendant ce petit intervalle qu'a dure
+leur eclat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la region eternelle des
+morts?"
+
+L'esprit plein de ces pensees, je descendais l'escalier de marbre, cet
+escalier au haut duquel Louis XIV attendait le grand Conde, qui, affaibli
+par l'age et les blessures, ne montait que lentement:
+
+"Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez pas. On ne peut pas
+monter tres vite quand on est charge, comme vous, de tant de lauriers."
+
+Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand Roi, dont le souvenir
+m'avait si vivement impressionne pendant toute la duree du jour. La nuit
+etait sereine. Sa beaute douce et recueillie contrastait doublement avec
+les fureurs et les agitations des hommes. Son silence etait interrompu par
+le bruit de l'artillerie fratricide, qui tonnait dans le lointain. C'est
+en l'honneur de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter la garde
+sur cette place, ou il avait si souvent passe la revue de ses troupes. A
+la lueur des etoiles, je contemplais la statue majestueuse de celui qui
+fut plus qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait comme la
+personnification glorieuse du droit qu'on a qualifie de divin.
+
+Republicaine ou monarchique, la France ne doit rien renier d'un tel passe.
+L'histoire d'un pareil souverain ne saurait que lui inspirer des idees
+hautes, des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au bout
+contre les puissances coalisees, et quand on prononcait en Europe ce mot
+unique: le _roi_, chacun savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette
+statue est bien l'image de l'homme habitue a vaincre, a dominer et a
+regner, du potentat qui triomphait de la rebellion avec un regard mieux
+que Richelieu avec la hache.
+
+Laissons les coryphees de l'ecole revolutionnaire chercher en vain a
+degrader ce bronze imperissable. La boue qu'ils voudraient jeter au
+monument n'atteindra pas meme le piedestal. Dans cette nuit ou les canons
+de la Commune repondaient a ceux du Mont-Valerien, la statue me semblait
+plus imposante que jamais. On eut dit qu'elle s'animait, comme celle du
+Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus fier et de plus imperieux
+que dans les epoques moins troublees. Son baton de commandement a la main,
+le Grand Roi, dont le regard est tourne du cote de Paris, semblait dire a
+la ville insurgee, comme le convive de marbre a don Juan: "Repens-toi."
+
+
+III
+
+
+La profonde impression que Versailles m'avait produite pendant les jours
+de la Commune est loin de s'etre affaiblie depuis ce moment. Des
+circonstances bien imprevues ont fait occuper les appartements de la reine
+par la direction politique du ministere des Affaires etrangeres. Ma
+modeste table de travail a ete, une annee, placee au bout de la salle du
+Grand-Couvert, en face du tableau qui represente le _doge Imperiali_
+s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le temps de reflechir sur les
+peripeties etranges, sur les caprices du sort, par suite desquels les
+employes du ministere dont je fais partie etaient, pour ainsi dire, campes
+au milieu de ces salles legendaires.
+
+Les cinq pieces qui composent l'appartement de la reine ont toutes une
+importance historique. A chacune se rattachent les plus curieux souvenirs.
+Vous montez l'escalier de marbre. A droite est la salle des gardes de la
+reine. C'est la que, le 6 octobre 1789, a 6 heures du matin, les gardes du
+corps, victimes de la fureur populaire, defendirent avec tant de courage,
+contre une bande d'assassins, l'entree de l'appartement de
+Marie-Antoinette. La salle suivante est celle du Grand-Couvert. C'est la
+que les reines dinaient solennellement, en compagnie des rois; ces festins
+d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et le peuple etait
+admis a les contempler. Non seulement comme reine, mais deja comme
+dauphine, Marie-Antoinette se soumit a cette bizarre coutume. "Le dauphin
+dinait avec elle, nous dit Mme Campan dans ses Memoires, et chaque menage
+de la famille royale avait tous les jours son diner public. Les huissiers
+laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce spectacle faisait le
+bonheur des provinciaux. A l'heure des diners, on ne rencontrait dans les
+escaliers que de braves gens qui, apres avoir vu la dauphine manger sa
+soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli et qui couraient
+ensuite, a perte d'haleine, pour aller voir Mesdames manger leur dessert."
+
+Apres la salle du Grand-Couvert est le salon de la Reine. Le cercle de la
+souveraine se tenait dans cette piece, ou l'on faisait les presentations.
+Son siege etait place au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un
+dais dont on voit encore les pitons d'attache dans la corniche en face des
+fenetres. C'est la que brillerent les beautes celebres de la cour de Louis
+XIV, avant que le roi allat s'emprisonner dans les appartements de Mme de
+Maintenon. C'est la que le president Henault et le duc de Luynes venaient
+sans cesse causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, en qui
+chacun se plaisait a reconnaitre les vertus d'une bourgeoise, les manieres
+d'une grande dame, la dignite d'une reine. C'est la que Marie-Antoinette,
+la souveraine a la taille de nymphe, a la marche de deesse, a l'aspect
+doux et fier digne de la fille des Cesars, recevait, avec cet air royal de
+protection et de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont les
+etrangers emportaient le souvenir a travers l'Europe comme un
+eblouissement.
+
+La piece suivante est, de toutes, celle qui evoque le plus de souvenirs.
+C'est la chambre a coucher de la reine, la chambre ou sont mortes deux
+souveraines: Marie-Therese et Marie Leczinska; deux dauphines: la dauphine
+de Baviere et la duchesse de Bourgogne;--la chambre ou sont nes dix-neuf
+princes et princesses du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, roi
+d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la chambre qui, pendant plus d'un
+siecle, a vu les grandes joies et les supremes douleurs de l'ancienne
+monarchie.
+
+Cette chambre a ete occupee par six femmes: d'abord par la vertueuse
+Marie-Therese, qui s'y installa le 6 mai 1682, et y rendit le dernier
+soupir, le 30 juillet de l'annee suivante;--ensuite par la femme du Grand
+Dauphin, la dauphine de Baviere, qui y mourut le 20 avril 1690, a l'age de
+vingt-neuf ans; puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui s'y
+etablit des son arrivee a Versailles, le 8 novembre 1696, y mit au monde
+trois princes, dont le dernier seul vecut et regna sous le nom de Louis
+XV, et y mourut le 12 fevrier 1712, a l'age de vingt-six ans;--puis par
+cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, qui etait fiancee avec le
+jeune roi de France, et qui demeura la, depuis le mois de juin 1722
+jusqu'au mois d'avril 1725, epoque ou le mariage projete fut rompu;
+--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, qui s'installa dans cette chambre
+le 1er decembre 1725, y donna naissance a ses dix enfants, y habita
+pendant un regne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, entouree
+de la veneration universelle;--enfin par la plus poetique des femmes, par
+celle qui resume en elle les triomphes et les humiliations, les joies et
+les douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement et le
+respect, par Marie-Antoinette. C'est la que vinrent au monde ses quatre
+enfants et qu'elle faillit mourir a la naissance de sa premiere fille, la
+future duchesse d'Angouleme. Une antique et bizarre etiquette autorisait
+le peuple a s'introduire, en pareil cas, dans le palais des rois. La
+galerie des Glaces, les salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine,
+etaient envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air respirable,
+perdit connaissance pendant trois quarts d'heure. Quand elle revint a
+elle, Louis XVI lui presenta la princesse qui venait de naitre:
+
+"Pauvre petite, dit-elle, vous n'etiez pas desiree, mais vous n'en serez
+pas moins chere. Un fils eut plus particulierement appartenu a l'Etat;
+vous serez a moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur
+et vous adoucirez mes peines."
+
+Ce fut la aussi que virent le jour les deux fils du roi et de la reine
+martyrs: l'un, ne le 22 octobre 1781, mort le 4 juin 1789; l'autre, ne le
+27 mars 1785, connu sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus
+tard s'appeler Louis XVII.
+
+Dans cette chambre memorable a tant de titres, commenca l'agonie de la
+royaute francaise. Marie-Antoinette y dormait le matin du 6 octobre 1789,
+quand elle fut reveillee par l'insurrection. Au fond de la chambre, dans
+le panneau ou est actuellement le portrait de la reine par Mme Lebrun, une
+petite porte conduisait aux appartements du roi. C'est par la que la
+malheureuse souveraine s'echappa pour aller chercher un refuge aupres de
+Louis XVI, pendant que les emeutiers assassinaient les gardes du corps.
+Quelques instants apres elle quittait Versailles, qu'elle ne devait jamais
+revoir. Depuis lors, aucune femme n'occupa les appartements de la reine.
+Le theatre subsiste, les decors sont a peine modifies; mais il faut faire
+sortir de la poussiere du temps les acteurs, les actrices surtout.
+
+L'annee que j'ai passee dans ces salles encore si pleines de leur souvenir
+m'a donne la premiere idee du travail que je publie aujourd'hui. Que de
+fois j'ai cru apercevoir, comme autant de gracieux fantomes, les femmes
+illustres qui ont aime, qui ont souffert, qui ont pleure dans ce sejour!
+Je voudrais me rendre un compte minutieux du role qu'elles y ont joue,
+mentionner avec precision les appartements qu'elles ont habites, montrer
+en detail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une
+expression de Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la _mecanique_ de la
+vie de la cour.
+
+Je veux essayer l'histoire du chateau de Versailles lui-meme par les
+femmes qui l'ont habite depuis 1682, epoque ou Louis XIV y fixa sa
+residence, jusqu'au 6 octobre 1789, jour fatal ou Louis XVI et
+Marie-Antoinette le quitterent sans retour. Le sanctuaire de la monarchie
+absolue devait etre egalement son tombeau.
+
+Ni les nieces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, ni les duchesses de
+La Valliere et de Fontanges, ne doivent etre considerees comme des _femmes
+de Versailles_. A l'epoque ou ces heroines brillerent de tout leur eclat,
+Versailles n'etait pas encore la residence officielle de la cour et le
+siege du gouvernement.
+
+Nous ne commencerons donc cette etude qu'en 1682, annee ou Louis XIV,
+quittant Saint-Germain, son sejour habituel, s'etablit definitivement dans
+sa residence de predilection.
+
+Pendant plus d'un siecle,--de 1682 a 1789,--combien de curieuses figures
+apparaitront sur cette scene radieuse! Que de vicissitudes dans leurs
+destinees! que de singularites et de contrastes dans leurs caracteres!
+C'est la bonne reine Marie-Therese, douce, vertueuse, resignee, se faisant
+aimer et respecter de tous les honnetes gens. C'est l'orgueilleuse
+sultane, la femme a l'esprit etincelant, moqueur, acere, l'altiere,
+l'omnipotente marquise de Montespan.
+
+C'est la femme dont le caractere est une enigme et la vie un roman, qui a
+connu tour a tour toutes les extremites de la mauvaise et de la bonne
+fortune, et qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus de
+justesse que de grandeur, a eu du moins le merite de reformer la vie d'un
+homme dont les passions avaient ete divinisees: Mme de Maintenon. C'est la
+princesse Palatine, la femme de Monsieur, frere du roi, la mere du futur
+Regent, Allemande enragee, invectivant sa nouvelle patrie, representant, a
+cote de l'apotheose, la satire, exhalant dans ses lettres les coleres d'un
+Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, plus impitoyable, plus
+caustique, plus passionnee que Saint-Simon lui-meme; femme etrange, au
+style brusque, impetueux, au style qui, comme le dit Sainte-Beuve, a de la
+barbe au menton, et de qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de
+l'allemand en francais, s'il tient de Rabelais ou de Luther.
+
+C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la sirene, l'enchanteresse du
+vieux roi; la duchesse de Bourgogne, dont la mort precoce fut le signal de
+l'agonie d'une cour naguere si eblouissante.
+
+Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique Marie Leczinska, le
+modele du devoir, qui joue aupres de Louis XV le meme role respecte, mais
+efface que Marie-Therese aupres de Louis XIV. C'est l'intrigante, la
+femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie magicienne, habituee a
+tous les enchantements, a toutes les feeries du luxe et de l'elegance,
+mais qui restera toujours une parvenue faite pour l'Opera plutot que pour
+la cour.
+
+Ce sont les six filles de Louis XV, types de piete filiale et de vertu
+chretienne: Madame Infante, si tendre pour son pere; Madame Henriette, sa
+soeur jumelle, morte de chagrin a vingt-quatre ans pour ne s'etre pas
+mariee suivant son coeur; Madame Adelaide et Madame Victoire,
+inseparables dans l'adversite comme dans les beaux jours; Madame Sophie,
+douce et timide; Madame Louise, successivement amazone et carmelite, qui,
+dans le delire de l'agonie, s'ecriait: "Au paradis, vite, vite! Au
+paradis, au grand galop!"
+
+C'est Mme Dubarry, deguisee en comtesse et destinee par l'ironie du sort a
+ebranler les bases du trone de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV.
+Puis apres le scandale, sous le regne qui est l'heure de l'expiation,
+c'est Madame Elisabeth, nature angelique et essentiellement francaise,
+montrant, au milieu des plus horribles catastrophes, non seulement du
+courage, mais de la gaiete; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse et
+touchante heroine de l'amitie; c'est Marie-Antoinette, dont le nom seul
+est plus pathetique que tous les commentaires.
+
+Dans la carriere de ces femmes, que d'enseignements historiques, et aussi
+que de lecons de psychologie et de morale! Qui ferait mieux connaitre la
+cour, "ce pays ou les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins
+caches mais reels;" la cour, "qui ne rend pas content et qui empeche qu'on
+ne le soit ailleurs[1]!"
+
+[Note 1: La Bruyere, _De la Cour._]
+
+Les femmes de Versailles ne nous disent-elles pas toutes: "La condition la
+plus heureuse en apparence a ses amertumes secretes qui en corrompent
+toute la felicite. Le trone est le siege des chagrins, comme la derniere
+place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du
+pauvre et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous devienne trop
+aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque
+chose a notre bonheur[1]."
+
+[Note 1: Massillon, _Sermon sur les afflictions._]
+
+Un portrait de Mignard represente la duchesse de La Valliere avec ses
+enfants: Mlle de Blois et le comte de Vermandois. Elle est pensive et
+tient a la main un chalumeau, a l'extremite duquel flotte une bulle de
+savon avec ces mots: _Sic transit gloria mundi_, "Ainsi passe la gloire du
+monde." Ne pourrait-ce pas etre la devise de toutes les heroines de
+Versailles?
+
+Combien auraient pu dire comme Mme de Sevigne, riche aussi, honoree,
+adulee, heureuse en apparence: "Je trouve la mort si terrible, que je hais
+plus la vie parce qu'elle m'y mene que par les epines dont elle est semee.
+Vous me direz que je veux donc vivre eternellement? Point du tout; mais si
+on m'avait demande mon avis, j'aurais bien mieux aime mourir entre les
+bras de ma nourrice; cela m'aurait ote bien des ennuis, et m'aurait donne
+le ciel bien surement et bien aisement[2]."
+
+[Note 2: Mme de Sevigne, lettre du 16 mars 1672.]
+
+La princesse Palatine, Madame, femme du frere de Louis XIV, ecrivait a
+propos de la mort de la reine d'Espagne: "J'entends et je vois tous les
+jours tant de vilaines choses, que tout cela me degoute de la vie. Vous
+aviez bien raison de dire que la bonne reine est maintenant plus heureuse
+que nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme a elle et a sa mere, le
+service de m'envoyer en vingt-quatre heures de ce monde dans l'autre, je
+ne lui en saurais certes pas mauvais gre. [1]"
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]
+
+Meme avant l'heure des grandes humiliations ou il faudra descendre
+l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de
+Montespan cachait dans "son triomphe exterieur un fond de tristesse" [2].
+
+[Note [2]: Mme de Sevigne, lettre du 31 juillet 1675.]
+
+La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de
+Maintenon, ecrivait a Mme de La Maisonfort: "Que ne puis-je vous donner
+mon experience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui devore les
+grands et la peine qu'ils ont a remplir leurs journees! Ne voyez-vous pas
+que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine a
+imaginer? J'ai ete jeune et jolie; j'ai goute les plaisirs; j'ai passe des
+annees dans le commerce de l'esprit; je suis venue a la faveur, et je vous
+proteste, ma chere fille, que tous les etats laissent un vide affreux."
+
+C'est encore Mme de Maintenon qui disait a son frere, le comte d'Aubigne:
+
+"Je n'y puis plus tenir, je voudrais etre morte."
+
+C'est elle qui, resumant les phases de sa carriere si surprenante,
+ecrivait a Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: "On rachete bien les
+plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,
+que, depuis l'age de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma
+fortune, je n'ai pas ete un moment sans peine, et qu'elles ont toujours
+augmente[1]."
+
+[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon a Mme de Caylus, 19 avril 1717.]
+
+Les femmes du regne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux
+reflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au
+milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle a l'oreille
+de cruelles paroles. Semblables a des actrices qui ont devant elles un
+public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les
+applaudissements ne se changent en huees, et c'est avec un fond de terreur
+que, malgre leur aplomb apparent, elles continuent a jouer leur triste
+role.
+
+Les favorites des rois ne semblent-elles pas se reunir toutes pour
+s'ecrier avec saint Augustin: "O mon Dieu! vous l'avez ordonne, et la
+chose ne manque jamais d'arriver, que toute ame qui est dans le desordre
+soit a elle-meme son supplice. Si l'on y goute certains moments de
+felicite, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est
+pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison alienee revient bientot, et avec
+elle reviennent les troubles amers, les pensees noires et les cruelles
+inquietudes[1]."
+
+[Note 1: Massillon, _Panegyrique de sainte Madeleine_.]
+
+La jeune duchesse de Chateauroux, qui passe du matin au soir "comme
+l'herbe des champs", resume dans sa courte carriere toutes les miseres et
+toutes 1es deceptions de la vanite. A l'apogee de sa faveur, Mme de
+Pompadour est plongee dans la melancolie. Sa femme de chambre, Mme du
+Hausset, confidente de ses perpetuels soucis, lui dit avec une
+commiseration sincere:
+
+"Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie."
+
+Et la marquise, blasee de faux plaisirs, tourmentee par de vraies
+souffrances, prononce cette parole si amere:
+
+"La sorciere a dit que j'aurais le temps de me reconnaitre avant de
+mourir. Je le crois, car je ne perirai que de chagrin."
+
+A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oubliee de tous. La
+reine elle-meme en fait la remarque, lorsqu'elle ecrit au president
+Henault: "Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle
+n'eut jamais existe. Voila le monde; c'est bien la peine de l'aimer."
+
+Les destinees des heroines de Versailles ne sont pas seulement
+interessantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de
+l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces
+femmes resument, en effet, toute une societe, personnifient toute une
+epoque. Mme de Montespan, la beaute superbe, la grande dame fiere de sa
+naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme
+qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, a
+ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fenetres,
+parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que
+les anciens auraient representee en Cybele portant Versailles sur son
+front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altiere et
+triomphante de l'apogee du regne de Louis XIV, de cette France qui
+ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens
+le souverain radieux dont elle est idolatre? Mais l'orgueil de la favorite
+sera chatie, et, pour elle de meme que pour le roi, les humiliations
+succederont aux triomphes.
+
+Les rayons du soleil n'ont plus la meme splendeur, l'astre-roi qui decline
+a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparait. Avec sa nature et
+son style temperes, son respect pour les convenances et pour la regle, sa
+piete melee d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la
+nouvelle cour.
+
+Apres Louis XIV, la Regence; avec la Regence, le scandale. La duchesse de
+Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionnee, n'est-elle pas
+l'image de cette epoque?
+
+Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de
+dignite, dont la duchesse de Chateauroux, la marquise de Pompadour, Mme
+Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, meme
+alors, il y a encore ca et la des moeurs patriarcales, des sentiments
+vraiment chretiens, des caracteres qui honorent la nature humaine. La
+reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles
+conservent a la cour les dernieres traditions des convenances. Enfin vient
+Marie-Antoinette, la femme qui represente, dans la plus saisissante et la
+plus tragique de toutes les destinees, non seulement la majeste et les
+douleurs de la monarchie, mais toutes les graces et toutes les angoisses,
+toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.
+
+Trop souvent, en etudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on
+y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes
+vertueuses qui s'ecrient: "Vanite, tout est vanite." Ce sont les coupables
+qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende
+honorable devant la posterite.
+
+[Note 1: Marie-Louise-Elisabeth d'Orleans, fille du Regent, epousa en 1710
+le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve des 1714; elle
+mourut en 1719, a l'age de vingt-quatre ans.]
+
+Ces beautes, qui jettent un eclat passager sur la scene du monde,
+s'evanouissent comme des ombres; semblables a l'herbe des champs, elles
+passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,
+devient une sorte de morale en action.
+
+Le present volume est consacre aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la
+jeunesse, a laquelle nous dedions cette edition speciale, y trouve quelque
+interet, il sera suivi de plusieurs autres.
+
+
+
+
+LA COUR
+DE
+LOUIS XIV
+
+
+
+
+I
+
+
+LE CHATEAU DE VERSAILLES
+
+
+Avant de rappeler le role que les femmes de Versailles ont joue, il faut
+dire quelques mots du theatre sur lequel leurs destinees se sont
+accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit
+triste et sombre, plein de sables mouvants et de marecages, sans vue, sans
+eau, sans foret, fut faconne, pour ainsi dire, a l'image du Grand Roi, et
+devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces
+grands fleuves qui, a leur source, sont a peine un petit ruisseau,
+l'existence du palais destine a tant de splendeur commenca dans les
+proportions les plus modestes.
+
+C'est en 1624 que Louis XIII fit batir a Versailles un rendez-vous de
+chasse sur une eminence ou il y avait auparavant un moulin a vent. En
+1627, dans une assemblee de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre
+reprochait au roi de ne pas achever les batiments de la couronne, et il
+disait a ce propos:
+
+"L'inclination de Sa Majeste n'est point portee a batir; les finances de
+la chambre ne seront point epuisees par ses somptueux edifices, si ce
+n'est qu'on veuille lui reprocher le chetif chateau de Versailles, de la
+construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre
+vanite[1]."
+
+[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage
+publie par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.]
+
+En 1651, huit ans apres la mort de son pere, Louis XIV, alors dans sa
+treizieme annee, vint pour la premiere fois a Versailles. Il s'attacha des
+lors a ce sejour, et quelques annees plus tard il le choisit pour y donner
+des fetes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit celebrer les
+_Plaisirs de l'ile enchantee,_ divertissements empruntes au poeme de
+l'Arioste, a l'execution desquels concoururent Benserade et le president
+de Perigny pour les recits en vers, Moliere et sa troupe pour la comedie,
+Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour
+les decors, les illuminations et les feux d'artifice.
+
+Le 7 mai, premiere journee des fetes, il y eut une course de bagues en
+presence des deux reines[1], dans un cirque de verdure eleve a l'entree de
+ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert.
+
+[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Therese.]
+
+Le jeune Louis XIV, vetu d'un costume ou tous les diamants de la couronne
+resplendissaient, representait le paladin Roger dans l'ile d'Alcine. Apres
+le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arriverent, pour le
+feliciter, sur des chars que trainaient les nymphes, les satyres, les
+dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent
+les convives, abrites, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.
+Le lendemain, 8 mai, on representa, sur un theatre eleve au milieu de la
+meme allee, la _Princesse d'Elide_, piece dans laquelle Moliere jouait les
+roles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec
+feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de tetes dans
+les fosses du chateau; le 11, representation des _Facheux_, de Moliere; le
+12, loterie ou se trouvaient des ameublements, des pieces d'argenterie,
+des pierres precieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage
+force_; le 14, depart du roi et de la cour pour Fontainebleau.
+
+Versailles n'etait pas encore la residence royale; mais Louis XIV venait
+de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines,
+surtout quand il voulait eblouir les yeux et fasciner les imaginations par
+l'eclat de ces fetes pompeuses qui ressemblaient a des apotheoses.
+
+Le 14 septembre 1665, il y eut a Versailles une grande chasse, ou la
+reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alencon,
+chasserent en costume d'amazones; et, au mois de fevrier 1667, un
+carrousel qui recula les bornes de la magnificence.
+
+La _Gazette_ a soin de nous decrire le cortege des dames de la cour,
+"toutes admirablement equipees et sur des chevaux choisis, conduites par
+Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc housse de
+brocart, seme de perles et de pierreries." Apres l'escadron feminin
+apparaissait le Roi-Soleil, "ne se faisant pas moins connaitre a cette
+haute mine qui lui est particuliere qu'a son riche vetement a la
+hongroise, couvert d'or et de pierres precieuses, avec un casque ondoye de
+plumes, et a la fierte de son cheval, qui semblait plus superbe de porter
+un si grand monarque que de la magnificence de son caparacon et de sa
+housse pareillement couverte de pierreries[1]." Venaient ensuite:
+Monsieur, frere du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habille
+en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles.
+
+[Note 1: _Gazette_ de 1667.]
+
+Le 10 juillet 1668, nouvelles rejouissances: dans la journee,
+representation des _Fetes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault,
+musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, joue par Moliere et par sa
+troupe; le soir, festin et bal; a 2 heures du matin, illuminations. Le
+pourtour du parterre de Latone, la grande allee, la terrasse et la facade
+du palais etaient decores de statues, de vases, de candelabres eclaires
+d'une maniere ingenieuse, qui les faisait paraitre comme enflammes a
+l'interieur. Les fusees des feux d'artifice se croisaient au-dessus du
+chateau, et, lorsque toutes ces lumieres s'eteignaient, dit Felibien en
+terminant le recit de la fete, on s'apercut que le jour, "jaloux des
+avantages d'une belle nuit," commencait a poindre.
+
+Le 17 septembre 1672, la troupe du roi representait les _Femmes savantes_
+de Moliere, qui furent, dit la _Gazette_, "admirees d'un chacun." Du 8
+fevrier au 19 avril 1674, Bourdalouc prechait le careme a Versailles; le
+11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Moliere, mort l'annee
+precedente; au mois d'aout, il y avait une serie de grandes fetes.
+Felibien fait une description saisissante de la nuit du 31 aout 1674, ou
+l'on vit tout a coup, sous un ciel sans etoiles et du noir le plus sombre,
+un ruissellement inoui de lumieres. Tous les parterres etincelaient. La
+grande terrasse qui est devant le chateau etait bordee d'un double rang de
+feux espaces a deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degres du fer
+a cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins
+resplendissaient de mille flammes. De l'Italie etait venu cet art
+pyrotechnique, ce melange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait
+ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal etaient
+ornees de statues et de decorations d'architecture, derriere lesquelles on
+avait dispose un nombre infini de lumieres qui les faisaient paraitre
+transparentes. Le roi, la reine et toute la cour etaient sur des gondoles
+richement ornees. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et
+l'echo repetait les sons d'une harmonie magique.
+
+A partir de l'annee suivante, de grands travaux, commences par Levau et
+Dorbay, continues par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris a
+Versailles, ou Louis XIV voulait fixer sa residence definitive. Quels
+motifs le determinaient a renoncer a ce chateau de Saint-Germain ou il
+etait ne, a ce chateau si admirablement situe, d'ou l'on decouvre un si
+beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque a
+Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et
+salubre, et, du haut de la terrasse adossee a la foret, on contemple un
+des panoramas les plus varies et les plus majestueux du globe.
+
+Si Louis XIV avait depense pour embellir et agrandir le vieux chateau,
+--celui qui existe encore,--et le chateau neuf,--celui qui etait situe en
+face de la Seine et qui fut detruit sous Louis XVI,--la moitie des sommes
+depensees pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles
+aurait-on admires! Que n'aurait-on pas pu faire du chateau neuf de
+Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce
+chateau si elegant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des
+arabesques en relief incrustees sur le flanc de la colline, et dont les
+cinq terrasses successives, ornees de bosquets, de bassins, de parterres
+de fleurs, descendaient jusqu'a la Seine? Comment preferer a une telle
+residence, a un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entoure
+d'etangs fangeux, sur un terrain ou, au lieu d'etre favorise par la
+nature, il fallait la tyranniser, la dompter a force d'art et d'argent?
+
+Etait-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis,
+dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain
+antipathique a Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire a l'horizon:
+_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il
+l'ivresse de vie et de toute-puissance qui debordait en lui?
+
+Cette pensee pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons
+plutot a croire que ce qui eloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'etait
+le souvenir du temps ou, chasse de Paris par les troubles de la Fronde, il
+fut transporte nuitamment dans le vieux chateau. Sans doute il n'aimait
+pas voir, de sa fenetre, cette capitale qui avait insulte son enfance.
+
+S'arracher a un souvenir importun, effacer completement, meme dans la
+pensee, les derniers vestiges des actes de rebellion contre l'autorite
+royale, choisir une residence qui n'etait rien pour en faire le plus
+radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le
+triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volonte, tout creer
+soi-meme: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature
+a plier sous le joug et a s'avouer vaincue, comme la revolution: tel fut
+le reve de Louis XIV, et ce reve il le realisa.
+
+De 1675 a 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une
+etonnante activite. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier
+dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, a l'endroit ou
+une terrasse occupait le milieu de la facade, du cote des jardins. On
+ajouta au chateau l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, a
+droite et a gauche, les batiments qui bordent la premiere cour avant le
+chateau, et qu'on designe sous le nom d'ailes des Ministres. On eleva la
+grande et la petite ecurie.
+
+Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du
+salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril
+1682, l'archeveque de Paris, Francois de Harlay, benit la nouvelle
+chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa definitivement a
+Versailles[1].
+
+[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles,
+on n'a qu'a regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans
+l'antichambre du roi (salle N deg. 121 de la _Notice du Musee_, par M.
+Soulie). Ce tableau, qui porte le N deg. 2145, represente Versailles tel qu'il
+etait avant les travaux ordonnes par Louis XIV.]
+
+Le roi s'etablit au centre meme du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2]
+etait alors divise en deux pieces: la chambre des Bassans, ainsi nommee
+parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce maitre,--c'est la
+qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et
+l'ancienne chambre de Louis XIII, ou Louis XIV coucha de 1682 a 1701. A
+cote de cette chambre etait le grand cabinet, ou se faisaient les
+ceremonies du lever et du coucher, ou le roi donnait audience au nonce et
+aux ambassadeurs, ou il recevait le serment des grands officiers de sa
+maison[3]. La salle suivante[4] etait alors separee en deux. La partie la
+plus rapprochee de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil,
+--c'est la que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes
+decisions de son regne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des
+Perruques.
+
+[Note 2: Salle N deg. 123 de la _Notice du Musee_.]
+
+[Note 3: Salle N deg. 124 de la _Notice_. Cette piece devint la chambre a
+coucher de Louis XIV, et c'est la qu'il mourut.]
+
+[Note 4: Salle du Conseil (N deg. 125 de la _Notice_).]
+
+La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier etage,
+l'autre au rez-de-chaussee, dans la portion meridionale de l'ancien
+chateau de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la piece d'eau des
+Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la
+Paix, a la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A
+l'autre extremite de la galerie commencaient, avec le salon de la
+Guerre, les salles designees sous le nom de grands appartements du roi,
+pieces d'apparat et de reception, portant des noms mythologiques: salle
+d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Venus.
+
+Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logerent dans l'aile du
+nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-dela de
+l'emplacement ou est la chapelle actuelle, on placa les princes de Conde
+et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de
+grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les
+enfants de France et la famille d'Orleans habiterent en face des jardins.
+Enfin, les secretaires d'Etat, ministres de la maison du roi, des affaires
+etrangeres, de la guerre, de la marine, s'installerent dans les deux corps
+de batiment devant lesquels s'elevent aujourd'hui les statues d'hommes
+celebres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivisees a l'infini
+dans l'interieur, servait d'habitation a plusieurs milliers d'individus.
+
+Versailles etait acheve. A part tres peu de modifications, il offrait
+l'aspect qu'il presente aujourd'hui. Du cote de la ville, le monument,
+quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste
+qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le chateau
+primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui etonne. De
+l'autre cote, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, regulier,
+empreint d'une harmonie parfaite. Cette facade ou, pour mieux dire, ces
+trois facades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le
+jardin; ce corps de batiment ou habite le maitre, et qui fait saillie au
+milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme
+pour garder une respectueuse distance; ces bosquets faconnes en murailles
+de verdure, ces bassins encadres dans des marbres precieux, dependant du
+palais, dont ils sont le complement, tout cela frappe l'esprit et les yeux
+d'un veritable saisissement.
+
+Jamais peut-etre la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifiee avec
+la grandeur d'un homme.
+
+L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours
+dans les monuments quelque chose d'immateriel, de moral, pour ainsi dire,
+et ils empruntent leur poesie a la pensee qui s'y rattache. C'est, pour
+une cathedrale, l'idee de Dieu. C'est, pour Versailles, l'idee du Roi. La
+mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une
+allegorie magnifique dont Louis XIV est la realite. C'est lui partout,
+lui toujours. Les heros, les divinites de la fable, ne font que lui preter
+leurs attributs ou se meler a ses courtisans.
+
+En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se
+croisent dans les airs en voutes etincelantes. Apollon, son symbole
+favori, preside a ce monde enchante, comme le dieu de la lumiere,
+l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu parait s'humilier devant celui
+du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour celebrer
+par un hosanna perpetuel la gloire du souverain.
+
+
+
+
+II
+
+
+LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682
+
+
+Lorsque Louis XIV etablit definitivement sa residence a Versailles, en
+1682, les principales femmes de la cour qui s'y installerent avec lui
+etaient: la reine, agee comme lui de quarante-quatre ans, nee en 1638,
+mariee en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, nee en 1660, mariee en
+1680, ayant une mauvaise sante, un caractere doux et melancolique;--la
+duchesse d'Orleans, designee tantot sous le nom de Madame, tantot sous
+celui de princesse Palatine, nee en 1652, mariee en 1671 a Monsieur, frere
+du roi, Allemande ne pouvant s'habituer a sa nouvelle patrie;--la
+princesse de Conti, nee en 1666, mariee en 1681 au prince Armand de Conti,
+neveu du grand Conde, jeune femme d'une grace et d'une beaute
+exceptionnelles;--Mlle de Nantes, nee en 1673; Mlle de Blois, nee en 1677,
+qui devaient epouser quelques annees plus tard, l'une le duc de Bourbon,
+l'autre le duc de Chartres (le futur Regent);--Mme de Montespan, leur
+mere, alors agee de quarante et un ans, arrivee au terme de sa puissance,
+mais demeurant encore a la cour, en sa qualite de dame du palais de la
+reine;--enfin Mme de Maintenon, deja tres influente sous des dehors
+modestes, belle encore malgre ses quarante-sept ans, en aussi bons termes
+avec la reine qu'avec le roi, et recompensee, depuis 1680, des soins
+qu'elle avait donnes, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,
+par une place, creee pour elle, qui ne l'astreignait a aucun service
+assujettissant et la fixait a la cour dans une position honorable: la
+place de seconde dame d'atours de la dauphine.
+
+On ne peut comprendre le role des femmes de Versailles qu'en etudiant
+d'abord le souverain qui fut l'ame de ce palais, et qui marqua de sa forte
+empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entiere.
+Jamais monarque n'exerca un pareil prestige personnel, et tout ce qui
+brillait autour de lui n'etait qu'un pale reflet de cette eblouissante
+lumiere.
+
+La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, a etre examinee de pres.
+Defauts et qualites, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie
+absolue, de la royaute de droit divin. Louis XIV n'etait pas seulement
+majestueux, il etait aussi agreable. Les membres de sa famille, ses
+ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.
+
+Ce souverain, intimidant a ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon,
+commencer par s'accoutumer a le voir, si, en lui parlant, on ne voulait
+s'exposer a demeurer court, etait pourtant plein de bienveillance et
+d'affabilite. "Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si
+fort mesuree, ni qui distinguat mieux l'age, le merite, le rang... Jamais
+il ne lui echappa de dire rien de desobligeant a personne[1]."
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Memoires_.]
+
+La princesse Palatine, ordinairement si severe, si caustique, rendait
+hommage a ses qualites d'homme prive autant qu'a ses qualites de
+souverain. "Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il
+etait l'homme le plus agreable et le plus aimable du monde. Il plaisantait
+d'une maniere comique et avec agrement... Quoiqu'il aimat la flatterie, il
+s'en moquait souvent lui-meme... Il s'entendait parfaitement a contenter
+les gens, meme en leur refusant leurs demandes; il avait les manieres les
+plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le
+coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il etait toujours
+bon et genereux."
+
+Ce souverain, qui a donne des marques d'un egoisme cruel, avait cependant
+parfois d'exquises delicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en
+matiere de sentiment, le constate aussi dans ses Memoires: "Le roi, qui a
+l'ame bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes."
+Avec son incontestable beaute de taille et de visage, sa douceur
+majestueuse, le son de sa voix penetrante; avec cette courtoisie
+chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang,
+cette supreme elegance de manieres et de langage, il aurait eu meme, comme
+simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, "comme le
+roi des abeilles[1]."
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Memoires_.]
+
+C'etait un supreme artiste, qui jouait avec aisance et conviction son role
+de roi; c'etait aussi un poete, qui aurait dit volontiers avec Alfred de
+Musset:
+
+Etre admire n'est rien, l'affaire est d'etre aime.
+
+Poete en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses
+sujets, se deroulait comme une serie non interrompue d'actes grandioses et
+merveilleux; souverain epris de gloire et d'ideal, "qui se complaisait
+dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'heroisme et de
+courage, dans les appareils guerriers, dans les operations du siege
+savamment combinees, dans les terribles melees de la guerre et au milieu
+des forets, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1]."
+
+[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne_, t. V.]
+
+Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aime la guerre; il
+pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passee,
+mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occupe la premiere
+place. Pendant toute la duree de son regne, il ne cessa jamais de
+travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'ecrire, dans les
+memoires destines a servir d'instruction a son fils, que, "pour un roi, ne
+pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace a l'egard de Dieu,
+de l'injustice et de la tyrannie a l'egard des hommes. Ces conditions,
+disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et facheuses dans
+une si haute place, vous paraitraient douces et aisees, s'il s'agissait
+d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisivete,
+si vous aviez le malheur d'y tomber. Degoute premierement des affaires,
+puis des plaisirs, vous seriez enfin degoute de l'oisivete elle-meme." Le
+travail etait pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes.
+"Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre
+incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les
+nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les
+princes et de tous les ministres etrangers, etre informe d'un nombre
+infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-meme
+ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, decouvrir les vues les plus
+eloignees de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne
+quitterions pas pour celui-la, si la seule curiosite nous le donnait."
+
+Louis XIV essayait ensuite de premunir le dauphin contre le danger des
+favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-meme se faisait
+certaines illusions a leur egard et se vantait a tort, dans ce memoire, de
+n'avoir jamais ete domine par aucune d'elles. "Comme le prince devrait
+toujours etre un parfait modele de vertu, disait-il enfin, il serait bon
+qu'il se garantit des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant
+qu'il est assure qu'elles ne sauraient demeurer cachees."
+
+On sait combien Louis XIV s'etait ecarte de ces sages et belles maximes;
+mais 1682 est le commencement du repentir, l'annee ou le roi revient
+definitivement a la vertu, ou il medite pratiquement sur les avantages de
+la regle et du devoir, meme au point de vue humain. En outre, les paroles
+des grands sermonnaires retentissaient a son oreille plus puissamment que
+de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions.
+
+Du fond du cloitre ou elle etait enfermee depuis deja huit ans, la
+duchesse de La Valliere, devenue soeur Louise de la Misericorde, lui
+inspirait par l'exemple de sa penitence de pieuses reflexions et de
+salutaires resolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux
+critique[1], elle ne fut plus presente a la pensee du roi; jamais elle ne
+lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonne
+la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour
+elle, mais pour des personnes de sa famille, et il etait heureux
+d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient a la sainte carmelite
+des marques d'interet et de veneration. C'est ainsi qu'au pied des autels
+soeur Louise de la Misericorde demandait a Dieu et obtenait la conversion
+de Louis XIV.
+
+[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne_, t.V.]
+
+Quand on pense que des l'age de quarante-quatre ans, dans la plenitude de
+la force morale et physique, a l'apogee de sa gloire, ce monarque
+tout-puissant mit fin a tout scandale et mena jusqu'a sa mort une vie
+privee irreprochable au milieu de tant de seductions, on ne peut
+s'empecher de rendre hommage a un pareil triomphe de la priere et du
+sentiment religieux.
+
+La conscience de la dignite royale, qu'on lui a reprochee comme exageree,
+n'etait pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect
+de la Divinite. Croyant a l'autel et au trone, il avait foi d'abord en
+Dieu, puis en lui-meme, oint du Seigneur. Son ideal, c'etait le ciel, et,
+au-dessous du ciel, la royaute;--la royaute representant le droit de la
+force et la force du droit, la royaute majestueuse, tutelaire, repandant,
+comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les
+grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait
+lui-meme avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les
+hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il
+aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille:
+
+Pour etre plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?
+
+Le souverain qui aurait defie tous les monarques reunis s'agenouillait
+humblement devant un pretre obscur. Le digne heritier de Charlemagne
+demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce melange
+d'humilite chretienne et de fierte royale qui donne a la physionomie de
+Louis XIV un caractere si imposant. Les sentiments religieux que sa mere
+lui avait inculques des le berceau lui revenaient sans cesse a l'esprit,
+meme dans ses plus regrettables ecarts. Quand il etait enfant, cette mere
+passionnee s'agenouillait devant lui, en s'ecriant avec transport: "Je
+voudrais le respecter autant que je l'aime," cette exclamation n'etait pas
+une flatterie banale. C'etait, pour ainsi dire, un acte de foi dans le
+principe de la royaute.
+
+Les premieres impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans
+l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de
+l'Etat, source de toute grace, de toute justice, de toute gloire, il se
+considerait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette
+qualite qu'il avait pour lui-meme une sorte de veneration dans laquelle
+les grands predicateurs eux-memes ne faisaient que l'affermir. Les idees
+gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique,
+associee intimement a la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour
+le grand eveque comme pour le grand roi, la royaute est un sacerdoce, et
+un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignite monarchique
+serait presque aussi blamable qu'un pretre qui n'aurait pas le respect du
+culte dont il est le ministre. Ce fut a cette theorie, essence meme du
+pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale
+que Saint-Simon appelle "la dignite constante et la regle continuelle
+de son exterieur".
+
+L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir
+d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait
+particulierement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa
+cour, de sa famille, etait soumis aux memes doctrines et aux memes regles
+que les affaires d'Etat. L'autorite paternelle se combinait en lui avec
+l'autorite royale. Rien n'echappait a son controle. Ses volontes etaient
+autant d'arrets irrevocables, et son fils, le dauphin, se conduisait a son
+egard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans.
+Les siecles revolutionnaires peuvent critiquer un tel systeme, il n'en
+est pas moins appreciable. Le principe d'autorite, qui s'impose a la
+nature elle-meme, comme la regle generale de la creation, est la base de
+toute societe bien organisee.
+
+La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir ete le representant convaincu, le
+symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que la ou il n'y a
+point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,
+et que la ou il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de
+discipline militaire. Les memes theories sont applicables aux eglises, aux
+palais et aux camps. L'autorite indispensable est plus precieuse encore
+que les libertes necessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait
+d'art, pas de beaute possible sans unite. L'aspiration constante vers
+l'unite, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est
+pour cela que Napoleon, excusant les defauts du souverain dont il etait
+bien fait pour apprecier la gloire, disait avec admiration:
+
+"Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui
+qui a eleve la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne,
+quel est le roi de France qu'on puisse comparer a Louis XIV sous toutes
+ses faces?"
+
+
+
+
+III
+
+LA REINE MARIE-THERESE
+
+
+Trouver, au milieu de types agites par l'orgueil, l'ambition et l'amour du
+plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractere vraiment
+chretien, une ame pure, candide, angelique, c'est pour l'observateur une
+satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicite sous
+le diademe, l'humilite sur le trone, les qualites et les vertus d'une
+religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie;
+un role en apparence efface, mais en realite plus serieux et surtout plus
+noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes celebres; de
+grandes souffrances morales, chretiennement et courageusement supportees;
+enfin un type irreprochable de piete et de bonte, de tendresse conjugale
+et d'amour maternel, telle fut Marie-Therese d'Autriche, la compagne
+de Louis XIV.
+
+La monarchie francaise a eu le privilege d'etre sanctifiee par un certain
+nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des
+scandales de la cour, ont contribue a sauvegarder l'autorite morale du
+trone. De meme que, sous le regne des derniers Valois, Claude de France,
+Elisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la purete de
+leur vie les vices de Francois 1er, de Charles IX, de Henri III, de meme
+Marie-Therese compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis
+XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait
+dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette
+souveraine, qui portait avec dignite son manteau royal, tout en le
+comparant a un suaire; cette epouse modele, qui aimait son mari de toutes
+les forces de son ame et ne l'approchait qu'avec un melange de respect, de
+frayeur et de tendresse; cette mere devouee, qui s'appliquait a toucher le
+coeur du jeune prince dont Bossuet etait charge de former l'esprit; cette
+femme, qui a prouve une fois de plus qu'un palais peut devenir un
+sanctuaire et qu'un coeur veritablement chretien peut battre sous le
+manteau royal comme sous la robe de bure.
+
+Nee en 1638, la meme annee que Louis XIV, Marie-Therese avait pour pere
+Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mere Isabelle de France, fille de
+Henri IV et de Marie de Medicis. Elle etait donc cousine germaine de Louis
+XIV. Les sentiments chretiens de cette princesse, qui comptait au nombre
+de ses aieules sainte Elisabeth de Hongrie et sainte Elisabeth de
+Portugal, ne l'empechaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa
+famille. Ses convictions sur l'origine et le caractere du pouvoir royal
+etaient absolument semblables a celles de son epoux. Une religieuse, qui
+l'aidait a faire son examen de conscience pour une confession generale,
+lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherche a
+plaire, ni desire d'etre aimee:
+
+"Non, repondit naivement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne?
+Il n'y a point de roi a la cour de mon pere."
+
+Au point de vue physique, Marie-Therese n'avait rien de remarquable. Sa
+physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses
+cheveux tres blonds, ses grands yeux d'un bleu pale, ses levres rouges et
+pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu elevee, ne la rendaient
+ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manque, au moment de son
+mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le
+Parnasse s'etait mis en frais. On avait compose une foule de vers francais
+et latins dans le genre de ceux-ci:
+
+ Therese seule a pu vaincre par ses regards
+ Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.
+
+ _Victorem Martis praeda, spoliisque superbum
+ Vincere quae posset, sola Theresa fuit._
+
+Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionne la main, et dont
+le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique,
+fit le silence autour d'elle des qu'elle fut installee au Louvre ou a
+Saint-Germain. La timidite de son caractere, son horreur instinctive des
+medisances et des calomnies si frequentes dans les cours, son eloignement
+de toute intrigue, son admiration passionnee pour le roi, qu'elle croyait
+beaucoup trop superieur a elle pour oser lui donner un conseil politique,
+tout contribuait a la rendre etrangere aux secrets du gouvernement.
+Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la decorait du titre de regente.
+C'etait a elle qu'etaient adresses les bulletins de victoire, ce fut elle
+qui recut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: "Le
+roi combat, la reine prie."
+
+Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec
+de grands egards, mais avec une reelle tendresse. Lorsqu'elle devint mere
+du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, a 5 heures du matin, il
+alla se confesser et communier[1].
+
+[Note 1: Mme de Motteville, _Memoires_.]
+
+Marie-Therese eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les
+perdit tous en bas age et supporta ces morts cruelles, comme ses autres
+douleurs, avec une resignation admirable, tout en en ayant le coeur
+dechire. Certes, c'etait un spectacle revoltant de voir les favorites du
+roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme
+dont elles etaient en realite, malgre des dehors respectueux, les rivales
+et les persecutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine
+s'ecrier a propos de Mlle de La Valliere:
+
+"Cette fille-la me fera mourir!"
+
+En meme temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle
+crainte du roi et une si grande timidite naturelle, qu'elle n'osait lui
+parler ni s'exposer en tete-a-tete avec lui. "J'ai oui dire a Mme de
+Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoye chercher
+la reine, la reine, pour ne pas paraitre seule en sa presence, voulut
+qu'elle la suivit; mais elle ne fit que la conduire jusqu'a la porte de
+la chambre, ou elle prit la liberte de la pousser jusqu'a la faire entrer
+et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains
+memes tremblerent de frayeur."
+
+[Note 1: Mme de Caylus, _Memoires_.]
+
+D'autre part, la princesse Palatine ecrit: "Elle avait une telle affection
+pour le roi, qu'elle cherchait a lire dans ses yeux tout ce qui pouvait
+lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardat avec amitie, elle etait
+heureuse tout la journee[1]." Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne
+vivait que par lui et pour lui.
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]
+
+Louis XIV, qui se sentait a juste titre coupable a l'egard de cette reine
+si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les
+egards dont il l'entourait malgre tout. Soit en public, soit en
+particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, a
+partir de 1682, quand, apres tant d'egarements, il se fixa definitivement
+a Versailles, la reine n'eut plus qu'a se louer de l'affection qu'il lui
+temoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les
+Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'etait pas
+accoutumee. Il la voyait plus souvent et cherchait a l'amuser, a la
+distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Baviere,
+avaient aussi pour elle une grande deference.
+
+Ses appartements de Versailles, composes de cinq grandes pieces, et
+aboutissant, d'une part, a l'escalier de marbre, de l'autre a la galerie
+des Glaces, etaient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la
+chambre dont nous avons deja parle, et d'ou l'on apercoit l'Orangerie, la
+piece d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait a quitter ce
+splendide sejour pour aller prier dans des couvents ou visiter des
+hopitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur
+porter leur nourriture comme une simple infirmiere, et, lorsque les
+medecins lui faisaient, dans l'interet de sa sante, des observations, elle
+repondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jesus-Christ
+dans la personne des pauvres.
+
+Malgre le retour de tendresse que lui temoignait le roi, elle continuait a
+vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non
+des affaires de l'Etat. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de
+cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli a sa paroisse ses
+devoirs de devotion, ou qu'elle etait allee passer la journee aux
+Carmelites de la rue du Bouloi.
+
+Marie-Therese, heureuse et consolee, se rejouissait aussi de la naissance
+de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'eprouver de la jalousie
+pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en felicitait
+comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne
+lui serait venu a l'esprit que bientot, elle disparue, la veuve de
+Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la
+femme du roi et la reine de France, moins le nom.
+
+
+
+
+IV
+
+
+MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682
+
+
+I
+
+Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment ou la cour se fixait a
+Versailles, il faut voir ce qu'elle avait ete a l'origine, puis au temps
+de ses tristes succes.
+
+Une beaute fiere et opulente, des yeux d'azur remplis d'eclairs, un teint
+d'une eclatante blancheur, une foret de cheveux blonds, une de ces figures
+qui jettent la lumiere partout ou elles paraissent; un esprit incisif,
+caustique, etincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de
+plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de deesse
+usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil
+sans dignite, de l'eclat sans poesie, telle avait ete Mme de Montespan au
+temps de sa toute-puissance.
+
+Nee en 1641, au chateau de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de
+Diane de Grandseigne, elle avait ete fille d'honneur de la reine en 1660
+et mariee en 1663 au marquis de Montespan. Elevee dans le respect de la
+religion, rien ne pouvait alors faire prevoir le triste role auquel la
+vanite et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entrainer sa
+jeunesse. C'etait l'epoque de l'enivrement des courtisans et de
+l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espece d'Olympe
+monarchique, dont Louis XIV etait le Jupiter. "Des dieux et des deesses
+inferieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus etaient exaltees,
+leurs vices memes etaient etales avec une audace de superiorite qui
+semblait mettre entre le peuple et le trone la difference d'une morale des
+dieux a la morale des hommes. Louis XIV s'etait fait accepter comme une
+exception en tout dans l'humanite." L'adulation etait poussee si loin,
+qu'elle s'etendait aux favorites, et que leur role a Versailles finissait
+par etre considere comme une sorte de fonction publique, comme une grande
+charge de cour ayant ses droits, son ceremonial, son etiquette, presque
+ses devoirs.
+
+Mme de Montespan paraissait la dans son element. C'etait la fiere sultane,
+l'idole encensee, la deesse de cet Olympe. Mme de Sevigne, grande
+admiratrice au succes a tout prix, jetait sur elle des regards extatiques
+et exprimait un naif enthousiasme pour sa merveilleuse robe "d'or sur or,
+rebrode d'or et par-dessus un or frise, rebroche d'un or mele avec un
+certain or qui fait la plus divine etoffe qui ait jamais ete imaginee".
+Elle ecrivait a sa fille: "Mme de Montespan etait, l'autre jour, couverte
+de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'eclat d'une pareille divinite...
+Oh! ma fille, quel triomphe a Versailles! quel orgueil redouble! quel
+solide etablissement!"
+
+"Ce solide etablissement" dura environ treize ans. Belle encore en 1682,
+malgre ses quarante ans, Mme de Montespan continuait a jouir des egards
+dus a sa naissance et a ses fonctions de surintendante de la maison de la
+reine. Mais sa faveur avait cesse. Malgre des efforts desesperes pour
+garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer a elle-meme son
+irremediable defaite. Elle n'essaya plus de lutter; delaissee de tous, la
+religion seule lui offrait un baume a mettre sur les plaies faites par
+l'orgueil et le depit. Elle se refugia dans une obscure maison de Paris;
+c'est la que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir
+dans la bonne voie.
+
+Les predicateurs exercaient alors une influence reelle sur toute la cour
+et cherchaient a atteindre le roi lui-meme.
+
+Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicite, si
+venerable dans sa modestie; ce dialecticien, irresistible; cet adversaire
+des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, a
+livrer des batailles rangees a la conscience de ses auditeurs et dont le
+grand Conde disait, en le voyant monter en chaire: "Silence! voici
+l'ennemi!" Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs
+de la conversion de Louis XIV. Il avait preche a la cour l'Avent de 1670
+et les caremes de 1672, de 1674 et de 1675.
+
+Hardi comme un tribun et courageux comme un apotre, il retournait le fer
+dans la plaie. S'adressant un jour directement a Louis XIV, il s'etait
+ecrie:
+
+"Ce qui sauve les rois, c'est la verite; Votre Majeste la cherche et elle
+aime ceux qui la lui font connaitre, elle n'aurait que des mepris pour
+quiconque la lui deguiserait, et, bien loin de lui resister, elle se fait
+gloire d'en etre vaincue."
+
+Les exhortations de Bossuet n'etaient pas moins pressantes; ses fonctions
+de precepteur du dauphin lui donnaient un acces frequent aupres du roi, et
+il en profitait pour plaider avec energie la cause du devoir et de la
+vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification,
+prononce a la cour: "Fuyons les occasions dangereuses et ne presumons pas
+de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut
+employer contre soi-meme."
+
+C'est encore lui qui ecrivait au marechal de Bellefonds: "Priez Dieu pour
+moi; priez-le qu'il me delivre du plus grand poids dont un homme puisse
+etre charge, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par
+lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songe, durant tout le cours de
+cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait
+etre comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre
+vie, ou tout parlat, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit,
+dont toute la conduite fut celeste. Priez, priez, je vous en conjure."
+
+Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermete et quelle noblesse de
+langage et de pensee, le grand eveque s'adresse au Grand Roi: "J'espere,
+lui ecrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de
+plus en plus Votre Majeste, serviront beaucoup a la guerir. On ne parle
+plus que de la beaute de vos troupes et de ce qu'elles sont capables
+d'executer sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps,
+je songe secretement en moi-meme a une guerre bien plus importante et a
+une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose."
+
+"Meditez, sire, ecrit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble
+etre prononcee pour les grands rois et pour les conquerants: Que sert a
+l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son ame? et
+quel gain pourra le recompenser d'une perte si considerable? Que vous
+servirait, sire, d'etre redoute et victorieux dehors, si vous etes dedans
+vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie
+sans cesse de tout mon coeur. Mes inquietudes pour votre salut redoublent
+de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels
+sont les perils. Dieu veuille benir Votre Majeste! Dieu veuille lui donner
+la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus
+Votre Majeste donnera sincerement son coeur a Dieu, plus elle mettra en
+lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protegee de sa main
+toute-puissante."
+
+Les conseils de Bossuet et les predications de Bourdaloue ne porterent des
+fruits durables qu'apres bien des efforts, bien des luttes, bien des
+alternatives de relevement et de chute. Cependant Louis XIV, desormais
+fixe sur les amertumes, les deceptions, les angoisses des passions
+coupables, revient a Dieu; l'oeuvre de Bossuet etait accomplie.
+Saint-Simon, qui rend pleine justice a l'attitude du prelat, dit a son
+sujet: "Il parle souvent au monarque avec une liberte digne des premiers
+siecles et des premiers eveques de l'Eglise; il interrompit plus d'une
+fois le cours des desordres; enfin, il les fit cesser."
+
+La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractere definitif; mais
+il serait injuste de l'attribuer uniquement aux predicateurs et de ne pas
+y reconnaitre pour une part l'influence de la femme dont nous allons
+parler: Mme de Maintenon.
+
+
+II
+
+
+"Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la posterite en
+aient voulu a Mme de Maintenon d'un triomphe remporte par la raison au
+profit de l'honnetete. N'ayant pas pu l'empecher de reussir par la raison,
+le monde s'en est dedommage en lui faisant une reputation de secheresse et
+de roideur fort contraire a son caractere. Puisqu'il fallait que la raison
+fut triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle fut aimable."
+
+On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme
+qu'on voulait representer sous un jour triste, presque sinistre, fut une
+charmeuse, une enchanteresse; que Fenelon definissait son esprit: "la
+raison parlant par la bouche des Graces;" que Racine songeait a elle en
+ecrivant ces vers d'_Esther_:
+
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grace
+ Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
+
+Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emporte sur ses
+admirateurs; mais notre epoque, passionnee pour la verite historique, a
+revise un faux jugement.
+
+Deux ecrivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Theophile
+Lavallee, pleins de respect pour une memoire injustement decriee, sont
+parvenus a ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le
+baron de Walckenaer avait deja fait observer, au sujet de cette femme si
+diversement appreciee, qu'elle est le personnage historique sur lequel on
+possede le plus de documents emanes de sa bouche ou traces par sa plume.
+"Il est donc a regretter, disait-il, que les historiens, meme les plus
+judicieux, aient prefere des satires contemporaines aux temoignages
+certains et authentiques fournis par elle-meme, et qu'ils aient converti
+une simple et interessante histoire en un vulgaire et incomprehensible
+roman."
+
+Aujourd'hui la verite s'est fait jour. Les defenseurs de Mme de Maintenon
+n'ont rien laisse subsister des invectives de Saint-Simon et de la
+princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, merite, a
+coup sur, l'estime de la posterite. Depuis la publication du bel ouvrage
+du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de
+tournoi litteraire, et le grand critique Sainte-Beuve a ete le juge du
+camp. "Il est arrive a M. Lavallee, a-t-il dit, ce qui arrivera a tous les
+bons esprits qui approcheront de cette personne distinguee et qui
+Prendront le soin de la connaitre dans l'habitude de la vie.... Il
+a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement
+vagues qui ont ete longtemps en circulation sur le pretendu role
+historique de cette femme celebre. Il l'a vue telle qu'elle etait tout
+occupee du salut du roi, de sa reforme, de son amusement decent, de
+l'interieur de la famille royale, du soulagement des peuples."
+
+L'ecole revolutionnaire, qui voudrait trainer dans la boue la memoire du
+Grand Roi, deteste tout naturellement la femme eminente qui fut sa
+compagne, son amie et sa consolatrice. Les ecrivains de cette ecole
+pretendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais
+disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans seduction.
+On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme usee,
+roide et seche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On
+oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son siecle, que
+sa beaute se conserva d'une maniere merveilleuse, et que, dans sa
+vieillesse, elle garda cette superiorite de style et de langage, cette
+distinction de manieres, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et
+cette fermete de caractere, ce charme et cette elevation d'esprit qui, a
+toutes les epoques de son existence, lui valurent tant d'eloges et lui
+attirerent tant d'amities.
+
+Un rapide coup d'oeil jete sur une carriere si invraisemblable suffit pour
+faire comprendre tout ce qu'il y avait de seduisant chez une femme qui sut
+plaire a Scarron et a Louis XIV, a Ninon de Lenclos et a Mme de Sevigne, a
+Mme de Montespan et a la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux
+prelats et aux enfants.
+
+Francoise d'Aubigne, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27
+novembre 1635, dans une prison de Niort, ou est enferme son pere, couvert
+de dettes et accuse d'intelligences avec l'ennemi. Bercee de gemissements
+pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son pere,
+sorti de prison, la conduit a l'age de trois ans a la Martinique, ou il va
+chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagne et
+meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misere. Agee de dix ans,
+Francoise d'Aubigne revient en France. Elle est confiee par sa mere a une
+tante, Mme de Villette, et on l'eleve dans la religion protestante, dont
+son aieul, Theodore Agrippa d'Aubigne, a ete le champion celebre. "Je
+crains bien, ecrit Mme d'Aubigne a Mme de Villette, que cette pauvre
+petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre
+bonte de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grace de l'en pouvoir
+revancher!"
+
+[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]
+
+Quelque temps apres, Francoise est retiree des mains protestantes de Mme
+de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, tres zelee
+catholique, Mme de Neuillant. "Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle
+dit depuis, et c'est par la que mon regne a commence.... On nous mettait
+au bras un petit panier ou etait notre dejeuner, avec un petit livre des
+quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages a apprendre par
+jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous
+chargeait d'empecher que les dindons n'allassent ou ils ne devaient point
+aller."
+
+Elle est ensuite placee au couvent des Ursulines de Niort, puis a celui
+des Ursulines de la rue Saint-Jacques a Paris, ou elle abjure le
+protestantisme, non sans une vive resistance. Elle a deja ce don de plaire
+qu'elle conservera toute sa vie. "Dans mon enfance, a-t-elle dit
+elle-meme[1], j'etais la meilleure petite creature que vous puissiez
+imaginer.... J'etais veritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de
+maniere que tout le monde m'aimait.... Etant un peu plus grande, je
+demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y etais aimee de mes
+maitresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu'a les obliger et a me
+rendre leur servante a toutes depuis le matin jusqu'au soir."
+
+[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.]
+
+Orpheline et privee de toutes ressources, Francoise d'Aubigne, qui n'avait
+que dix-sept ans, epouse en 1652 le fameux poete Scarron, age de
+quarante-deux ans, paralyse, perclus de tous ses membres; Scarron,
+l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de
+_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-meme et de la
+douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit, a un Z, tout en
+"ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi
+bien que les bras", tout en etant enfin "un raccourci de la misere
+humaine", amuse la haute societe francaise par sa verve intarissable, par
+sa franche et gauloise gaiete. Quand on dresse le contrat de mariage,
+Scarron declare qu'il reconnait a "l'accordee quatre louis de rente, deux
+grands yeux fort mutins, un tres beau corsage, une paire de belles mains
+et beaucoup d'esprit". Le notaire lui demande quel douaire il constitue a
+la mariee:
+
+"L'immortalite," repond-il.
+
+Que de tact il va falloir a une jeune fille de dix-sept ans pour se faire
+respecter dans la societe du poete burlesque qui dit: "Je ne lui ferai pas
+de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup." C'est le contraire qui
+arrivera: Francoise d'Aubigne moralisera Scarron. Elle fera de son salon
+un des centres les plus distingues de Paris; la meilleure compagnie
+regardera comme un honneur d'y etre admise. Ninon de Lenclos, l'amie de
+Scarron, elle-meme s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne
+sont pas les admirateurs qui manquent a la femme du poete, a la _belle
+Indienne_, comme on se plait a l'appeler, a la sirene que Mlle de Scudery
+celebre en termes enthousiastes dans le roman de _Clelie_, sous le
+pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Suede dit a Scarron qu'elle
+n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit,
+malgre ses maux, l'homme de Paris le plus gai.
+
+Avec une si bonne et si seduisante compagne, le pauvre poete a moins de
+merite a supporter la douleur plus courageusement que les stoiciens de
+l'antiquite. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments
+tres chretiens, et dit, sur son lit de mort:
+
+"Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens a ma femme, de
+qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer."
+
+Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant
+vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misere meme, mais
+conquerir le nom de femme forte, meriter les sympathies et les suffrages
+des gens serieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habillee,
+quoique tres simplement, discrete et modeste, intelligente et distinguee,
+ayant cette elegance innee que le luxe ne donne pas et qui provient
+seulement de la nature; pieuse d'une piete vraie, s'occupant plus des
+autres que d'elle-meme, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore,
+sachant ecouter, s'interessant aux joies et aux chagrins de ses amis,
+habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regardee
+avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus superieures
+de Paris.
+
+Econome et simple dans ses gouts, elle equilibre son modeste budget, grace
+a une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la
+reine Anne d'Autriche. Elle est recue avec empressement par Mmes de
+Sevigne, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est
+l'epoque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie.
+Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mere (20 janvier 1666), lui fait
+perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur tres
+riche et tres vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le
+point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va
+epouser le roi de Portugal. Son etoile la retient en France, ou elle sera
+un jour presque reine. Elle ecrit a Mlle d'Artigny:
+
+"Menagez-moi, je vous prie, l'honneur d'etre presentee a Mme de Montespan,
+lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas a me reprocher
+d'avoir quitte la France sans en avoir revu la merveille."
+
+Mme de Montespan n'etait encore celebre que par sa beaute; mais sa
+situation de dame du palais de la reine la rendait deja influente. Elle
+trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le retablissement de la
+pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal.
+
+Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnee aux bonnes oeuvres et
+aux lectures serieuses, meditant le livre de Job et les Maximes de La
+Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumone, malgre la
+mediocrite de ses ressources, s'installe de la facon la plus modeste dans
+un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est la que la capricieuse
+fortune va venir la surprendre. Sollicitee par le roi lui-meme, Mme
+Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'elever les enfants
+de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrete, devouee.
+Mme Scarron se consacre courageusement a ce role de mere adoptive. En
+1672, elle s'etablit non loin de Vaugirard, dans un grand hotel isole. Mme
+de Coulanges ecrit alors a Mme de Sevigne; "Pour Mme Scarron, c'est une
+chose etonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce
+avec elle." Louis XIV, d'abord prevenu contre la gouvernante qu'il
+qualifiait de bel esprit, commence a lui reconnaitre des qualites rares et
+porte sa pension de deux mille a six mille livres.
+
+En 1674, elle etait arrivee a Versailles avec ses trois eleves: le duc du
+Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de la qu'elle ecrivait a
+son frere, le 25 juillet: "La vie que l'on mene ici est fort dissipee, et
+les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont etablis, et je
+crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel
+endroit."
+
+Des qu'elle a mis le pied a la cour, Mme Scarron s'y est trace un
+programme. "Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irreprochable."
+
+Mme de Montespan se felicite d'abord d'avoir pres d'elle une personne si
+aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure
+peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies,
+commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation
+respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes,
+l'altiere favorite et l'austere gouvernante. Louis XIV disait:
+
+"J'ai plus de peine a mettre la paix entre elles qu'a la retablir en
+Turquie."
+
+Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se defend; le roi lui rend cette
+justice et commence a reconnaitre ses rares merites. A la fin de 1674, il
+lui avait donne la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la
+marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies
+savamment, les hypocrisies raffinees, les calculs machiaveliques que ses
+detracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses interets se
+concilient avec ses devoirs, que la piete qui pour elle est un but
+devienne un moyen, en est-elle, completement responsable?
+
+Veut-elle eloigner Mme de Montespan, qui a ete, il est vrai, sa
+protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blamer? Non, assurement.
+Aura-t-elle l'idee de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan
+avait supplante son amie Mlle de La Valliere? En aucune maniere. Lorsque
+Louis XIV, fatigue de l'orgueil et des violences de la favorite "tonnante
+et triomphante", l'eloignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle
+d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains
+de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une facon si
+soudaine, qu'on osera soupconner contre toute justice Mme de Montespan de
+l'avoir empoisonnee, Mme de Maintenon aura-t-elle l'idee de remplacer
+la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir
+le roi, le ramener a la reine.
+
+Ce but, elle l'atteindra.
+
+C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile
+gouvernante, mais elle est desormais vaincue. Sans doute il est dur pour
+cette fiere Mortemart, qui a toujours tenu tete au Grand Roi, qui a
+regarde en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a
+tiree de la misere, devant une institutrice de sept ans plus agee qu'elle;
+mais qu'y faire? "Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les
+courtisans suivent son exemple[1]." Mme de Sevigne ecrivait, le 6 avril
+1680: "Mme de Montespan est enragee. Elle pleura beaucoup hier. Vous
+pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus
+outrage par la haute faveur de Mme de Maintenon." A la meme epoque, Mme de
+Maintenon ecrivait: "Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un
+chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en
+sommes pas mieux pour cela."
+
+[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]
+
+La position de Mme de Maintenon est desormais inattaquable: elle n'a plus
+besoin de se faire un piedestal du berceau de ses eleves; elle a
+maintenant, pour elle-meme, sa place marquee a la cour. On la recherche,
+on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours a son chateau de Maintenon,
+les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme
+dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France,
+c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la recoivent a Schlestadt. "Si Mme
+la dauphine, ecrit Mme de Sevigne, croit que tous les hommes et toutes les
+femmes aient autant d'esprit que cet echantillon, elle sera bien
+trompee[1]." Ce bien qu'elle a tant desire, la consideration, Mme de
+Maintenon le possede enfin. Le parti devot la regarde comme un oracle. Les
+prelats les plus eminents la tiennent en haute estime; c'est elle qui
+travaille avec eux a la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche
+de la reine; c'est elle qui, avec son eloquence insinuante et douce,
+plaide a la cour la cause de la morale et de la religion.
+
+[Note 1: Lettre du 14 fevrier 1680.]
+
+
+
+
+V
+
+
+LA DAUPHINE DE BAVIERE
+
+
+A cote des types dominateurs qui s'imposent a l'attention de la posterite,
+il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces,
+plus recueillies, qui de leur vivant resterent dans l'ombre, dans le
+silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de
+reserve meme au dela du tombeau. Des princesses se sont rencontrees, que
+le tumulte du monde, l'eclat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont
+pu arracher a leur tristesse native, qui ont ete humbles et timides au
+milieu des grandeurs, qui se sont fait a elles-memes une solitude, et qui,
+suivant les expressions de Bossuet, ont trouve dans leur oratoire, malgre
+toutes les agitations de la cour, le carmel d'Elie, le desert de Jean et
+la montagne si souvent temoin des gemissements de Jesus.
+
+Il y a dans le sourire de ces femmes un melange d'indulgence et de
+douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bonte. Elles
+semblent n'avoir occupe les situations les plus hautes que pour nous
+inspirer des reflexions philosophiques et des pensees chretiennes; pour
+nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les
+palais; que les choses exterieures ne donnent point les veritables joies;
+que "la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la
+sante un nom trompeur [1]".
+
+[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funebre de la reine Marie-Therese_.]
+
+Parmi ces figures plaintives, pales apparitions de l'histoire dont la
+carriere peu feconde en peripeties dramatiques renferme des enseignements
+chretiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de
+Ferdinand, electeur, duc de Baviere, dauphine de France. La vie de cette
+princesse, nee en 1660, mariee en 1680 au fils de Louis XIV, morte a
+Versailles en 1690, a l'age de vingt-neuf ans, pourrait se resumer par un
+seul mot: melancolie. C'etait une de ces natures depaysees sur la terre et
+aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: "La
+terre, son origine et sa sepulture, n'est pas encore assez basse pour la
+recevoir; elle voudrait disparaitre tout entiere devant la majeste du Roi
+des rois." Son education avait ete austere. La cour de Munich ressemblait
+a un couvent. "On s'y levait tous les jours a 6 heures du matin, on y
+entendait la messe a 9, on dinait a 10, on assistait aux vepres tous les
+jours, et il n'y avait plus personne a 6 heures du soir, heure a laquelle
+on soupait, pour se coucher a 7[1]."
+
+[Note 1: _Memoires de Coulanges_.]
+
+La jeune princesse, loin de se laisser eblouir par l'eclat de sa nouvelle
+fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et
+patriarcale ou elle avait passe son enfance. Des qu'elle parut dans sa
+nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle
+n'etait point belle; mais sa grace, ses manieres, sa dignite naturelle, et
+plus que cela, son merite, son instruction, sa bonte, lui donnaient du
+charme. Une des personnes envoyees a sa rencontre par Louis XIV ecrivait
+au roi: "Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier
+coup d'oeil, et vous en serez fort content." Elle accueillit Bossuet avec
+une courtoisie parfaite a Schlestadt: "Je prends part a tout ce que vous
+avez enseigne a M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie,
+de me donner a moi-meme vos instructions, et soyez assure que je
+m'efforcerai d'en profiter."
+
+Le grand eveque fut frappe du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte
+connaissance des langues vivantes de l'Europe, et meme de la langue de
+l'Eglise, qu'on lui avait apprise des son enfance. Bossuet etait sincere
+lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: "Nous l'avons admiree des
+qu'elle parut, et le roi a confirme notre jugement [1]." Nomme premier
+aumonier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt a Versailles. Dans
+le trajet eut lieu une ceremonie qui contrastait avec les transports de
+joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entree
+en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le
+front, dans la chapelle seigneuriale du chateau de Brignicourt-sur-Saulx:
+"Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tiree de la poussiere; il
+t'y faudra retourner un jour."
+
+[Note [1]: Bossuet, _Oraison funebre de la reine Marie-Therese_.]
+
+Helas! dix ans apres, la prediction s'accomplira, et la princesse,
+assistee a son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles
+paroles de ce mercredi des Cendres [2].
+
+[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet
+precepteur du Dauphin_.]
+
+
+Louis XIV fit a sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus
+amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour
+seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles
+de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le
+roi venait l'apres-dinee passer plusieurs heures dans la chambre de la
+princesse, ou il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait a cette
+visite le temps qu'il donnait autrefois a Mme de Montespan.
+
+Les premieres annees du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son
+mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui temoignait alors
+un sincere attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne,
+causa des transports d'allegresse non seulement a la cour, mais dans la
+France entiere. La joie tenait du delire. Chacun se donnait la liberte
+d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui
+mordit le doigt, et, l'entendant crier: "Sire, dit-il, je demande pardon a
+Votre Majeste; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris
+garde a moi."
+
+[Note 1: L'abbe de Choisy, _Memoires pour servir a l'histoire de Louis
+XIV_.]
+
+C'etaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le
+peuple, qui faisait des feux de joie, brulait jusqu'aux parquets destines
+a la grande galerie: "Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en
+souriant, nous aurons d'autres parquets."
+
+Il montrait le nouveau-ne a la foule, et l'air retentissait d'acclamations
+enthousiastes.
+
+Le lendemain, Mme de Maintenon ecrivait a son amie Mme de Saint-Geran: "Le
+roi a fait un fort beau present a Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras
+un moment le petit prince. Il felicita Monseigneur comme un ami; il donna
+la premiere nouvelle a la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est
+adorable. Mme de Montespan seche de notre joie. Nous vivons avec toutes
+les apparences d'une sincere amitie. Les uns disent que je veux me mettre
+en place, et ne connaissent ni mon eloignement pour ces sortes de
+commerce, ni l'eloignement que je voudrais en inspirer au roi.
+Quelques-uns croient que je veux le ramener a Dieu. Il y a un coeur mieux
+fait sur lequel j'ai de plus grandes esperances[1]."
+
+[Note 1: 7 aout 1682.]
+
+Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage
+du cote de la religion. Le temps des scandales etait passe. Tout nuage
+avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Therese. Les
+querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon etaient apaisees. Ces
+deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout ou elles
+se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives
+et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans etre au fait
+des intrigues de la cour aurait cru qu'elles etaient les meilleures amies
+du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de
+Maintenon: "Le roi ne m'a jamais traitee avec autant de tendresse que
+depuis qu'il l'ecoute."
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+L'annee 1683 s'annoncait donc comme devant etre heureuse pour la compagne
+de Louis XIV. Mais la mort s'avancait a grands pas. Une maladie
+foudroyante allait enlever la reine, agee seulement de quarante-cinq ans.
+
+Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: "Elle marche
+avec l'Agneau, car elle en est digne", cette reine, qui portait le manteau
+fleurdelise comme un cilice, cette pieuse Marie-Therese mourut comme elle
+avait vecu, avec une douceur angelique. Louis XIV, qui lui avait donne
+tant de soucis, la pleura sincerement: "Eh quoi! s'ecriait-il, il n'y a
+plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et
+cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand
+merite.... Voila le premier chagrin qu'elle m'ait donne."
+
+Louis XIV, si souvent et si justement accuse d'egoisme, s'etait cependant
+deja montre capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa
+mere. Il ecrivit dans les Memoires destines au dauphin:
+
+"Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'etait pas
+possible qu'un fils attache par les liens de la nature put voir mourir sa
+mere sans un exces de douleur, puisque ceux-la memes contre lesquels elle
+avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empecher de la regretter et
+d'avouer qu'il n'avait jamais ete une piete plus sincere, une fermete plus
+intrepide, une bonte plus genereuse. La vigueur avec laquelle cette
+princesse avait soutenu ma dignite, quand je ne pouvais pas la defendre
+moi-meme, etait le plus important et le plus utile service qui me put etre
+jamais rendu... Mes respects pour elle n'etaient point de ces devoirs
+contraints que l'on donne seulement a la bienseance.
+
+"Cette habitude que j'avais formee de n'avoir ordinairement qu'un meme
+logis et qu'une meme table avec elle, cette assiduite avec laquelle on me
+voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgre l'empressement de mes
+plus importantes affaires, n'etait point une loi que je me fusse imposee
+par raison d'Etat, mais une marque du plaisir que je prenais en sa
+compagnie."
+
+Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a ecrit ces lignes ne manquait
+pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur,
+ce dechirement qui vous arrache la moitie de votre ame: la perte d'une
+mere. Mlle de Montpensier, temoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche,
+dit qu'au moment ou elle rendit le dernier soupir, Louis XIV "etouffait,
+on lui jetait de l'eau, il etranglait". Il versa toute la nuit des
+torrents de larmes.
+
+La mort de la reine Marie-Therese ne lui causa pas de si cruelles
+angoisses; mais il n'en temoigna pas moins a cette occasion une tres vive
+sensibilite.
+
+"La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de
+Maintenon, que je voyais de pres, me parut sincere et fondee sur l'estime
+et la reconnaissance. Je ne dirai pas la meme chose des larmes de Mme de
+Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon,
+sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est
+qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses
+actions, fonde sur celui de son esprit, et peut-etre sur la crainte de
+retomber entre les mains de monsieur son mari."
+
+Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Therese mourut, au chateau de
+Versailles, dans la chambre a coucher dont nous avons deja eu plusieurs
+fois l'occasion de parler[1]. Apres la mort de la reine, cette piece fut
+occupee par la dauphine, qui devenait, au point de vue hierarchique, la
+femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa
+belle-fille le centre le plus brillant de France.
+
+[Note 1: Salle N deg. 115 de la _Notice du Musee de Versailles_.]
+
+"Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare
+en bijoux et en etoffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste
+composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se
+trouvaient presentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de
+les jouer avec elle, et meme avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut a la
+mode, et avant que le roi eut sagement defendu un jeu aussi dangereux, il
+le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de
+louis que les particuliers mettaient de petites pieces [1]."
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._]
+
+Cependant, malgre toutes les distractions de la cour, la dauphine se
+laissait envahir par une invincible tristesse. Elle etouffait dans cette
+atmosphere d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Degoutee de
+ce "pays ou les joies sont visibles et les chagrins caches, mais reels",
+ou "l'empressement pour les spectacles, les eclats et les applaudissements
+aux theatres de Moliere et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets,
+les carrousels" couvrent tant d'inquietudes et de craintes, elle trouvait,
+comme La Bruyere, "qu'un esprit sain puise a la cour le gout de la
+solitude et de la retraite."
+
+Malgre toutes ses prevenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne
+parvint pas a lui faire aimer le monde, et elle ne put se decider a tenir
+un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie a Versailles dans
+les petites pieces contigues a ses appartements, en n'ayant pour toute
+compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse
+Palatine represente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de
+Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la
+dauphine en chartre privee et de l'empecher de repondre aux attentions
+gracieuses du roi.
+
+Le dauphin lui-meme, fatigue du perpetuel tete-a-tete de sa femme et de
+cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne
+comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient
+dans son interieur. Soit timidite, soit defiance d'elle-meme, la dauphine
+n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui echappait et
+accepta son sort avec une resignation douloureuse. Le dauphin prit
+l'habitude de passer une partie de ses journees et de ses soirees entre
+Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine
+s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'ou elle ne voulait sortir a
+aucun prix, et elle finit par etre abandonnee de toute la cour et meme du
+roi, qui desespera de la consoler.
+
+Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: "Peut-etre que les
+bonnes qualites de cette princesse contribuerent a son isolement. Ennemie
+de la medisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre
+la raillerie et la malignite du style de la cour, d'autant moins qu'elle
+n'en entendait pas les finesses." Mme de Caylus ajoute cette judicieuse
+observation: "J'ai vu les etrangers, ceux meme dont l'esprit paraissait le
+plus tourne aux manieres francaises, quelquefois deconcertes par notre
+ironie continuelle."
+
+Un tableau peint par Delutel, d'apres Mignard [1], represente la dauphine
+entouree de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vetu d'un habit de
+velours rouge, est assis pres d'une table et caresse un chien. De l'autre
+cote de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry
+[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un
+coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du
+Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours
+soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, repandent des
+fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quietude et
+d'apaisement. Mais le tableau, allegorique bien plus que reel, ne montre
+pas la princesse sous son jour veritable. Ses chagrins, ses souffrances,
+ses noirs pressentiments, y sont dissimules.
+
+[Note 1: N deg. 2116 de la _Notice du Musee de Versailles_.]
+[Note 2: Le duc de Berry, ne le 31 aout 1686.]
+[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), ne le 19
+decembre 1683.]
+[Note 4: Le duc de Bourgogne, ne le 6 aout 1682.]
+
+Ce n'est point la l'image fidele de la femme dont Mme de Lafayette a dit
+dans ses Memoires: "Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle
+et ne prend aucune part aux fetes. Elle a une fort mauvaise sante et une
+humeur triste qui, joint au peu de consideration qu'elle a, lui ote le
+plaisir qu'une autre que la princesse de Baviere sentirait de toucher
+presque a la premiere place du monde."
+
+Loin de se rejouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, ou
+s'etait ecoulee si modestement son enfance, et disait a une autre
+Allemande, Mme la duchesse d'Orleans (la princesse Palatine): "Nous sommes
+toutes les deux malheureuses; mais la difference entre nous, c'est que
+vous vous etes defendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu
+a toute force venir ici. J'ai donc merite mon malheur plus que vous."
+
+Elle pensait, comme Massillon, que "la grandeur est un poids qui lasse",
+que "tout ce qui doit passer ne peut etre grand; ce n'est qu'une
+decoration de theatre; la mort finit la scene et la representation; chacun
+depouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain
+comme l'esclave est rendu a son neant et a sa premiere bassesse."
+
+La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la
+faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de repeter qu'elle se
+sentait irrevocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien
+que ses souffrances physiques et morales n'etaient que trop reelles,
+souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: "Il faudra que je meure
+pour me justifier," disait-elle.
+
+Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funebre de la reine
+Marie-Therese: "Les ames innocente sont, elles aussi, les pleurs et les
+amertumes de la penitence." La melancolie et la piete ne sont pas
+incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses
+nuages, et le Christ lui-meme a pleure.
+
+Courte en duree, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte
+d'un voile sombre. Cette jeune princesse, a qui la Providence paraissait
+d'abord reserver les destinees les plus brillantes, devait mourir a
+vingt-neuf ans, epuisee par le chagrin et consumee par une maladie de
+langueur.
+
+La terre, qui etait pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs,
+meriter peu de regrets.
+
+Elle mourut "volontiers et avec calme", suivant les expressions de la
+duchesse d'Orleans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir,
+elle avait dit a cette princesse, sa compagne d'infortune: "Aujourd'hui,
+je vous prouverai que je n'ai pas ete folle en me plaignant de mes
+souffrances."
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON
+
+
+"J'ai fait une etonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis
+ou vous me voyez sans l'avoir desire, sans l'avoir espere, sans l'avoir
+prevu. Je ne le dis qu'a vous, car le monde ne le croirait pas."
+
+Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les
+demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins etranges que
+les realites de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, agee de
+cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'etre
+son epoux, elle dut se croire le jouet d'un reve. On serait tente de
+s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant
+deja perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le
+contraire.
+
+L'annee ou Louis XIV epousa la veuve de Scarron fut l'apogee, le zenith de
+l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait ete plus imposant,
+jamais sa fiere devise: _Nec pluribus impar_, n'avait ete plus
+eblouissante. C'etait l'epoque ou, en face de ses ennemis immobiles, il
+agrandissait et fortifiait les frontieres du royaume, conquerait
+Strasbourg, bombardait Genes et Alger, achevait les constructions
+fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et
+l'idole de la France. Ses sentiments a l'egard de Mme de Maintenon etaient
+des plus complexes. Il y avait la un calcul de raison et un entrainement
+de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une
+inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens francais
+subjugue par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme eminente, et
+l'imagination espagnole, seduite par l'idee d'avoir arrache cette femme
+d'elite a la misere pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV,
+essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de
+Maintenon avait recu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et
+que les conseils de cette femme, qui savait rendre la devotion aimable et
+attrayante, lui semblaient etre autant d'inspirations d'en haut.
+
+Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont
+le prestige ait survecu a la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme
+Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation
+merveilleuse. En la voyant, on pensait a ces belles journees ou les rayons
+du soleil, pour avoir perdu de leur eclat, n'en ont pas moins encore une
+douceur penetrante: "Elle n'etait pas jeune; mais elle avait des yeux vifs
+et brillants, l'esprit petillait sur son visage [1]."
+
+[Note 1: L'abbe de Choisy.]
+
+Saint-Simon lui-meme, son impitoyable detracteur, est oblige d'avouer
+"qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grace incomparable a tout, un air
+d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux,
+juste, en bons termes et naturellement eloquent et court."
+
+Lamartine, cet admirable genie qui avait l'intuition de toutes choses, a
+defini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: "En s'attachant a Mme
+de Maintenon, il croyait presque s'attacher a la vertu. Les charmes de la
+confiance, de la piete, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste,
+l'orgueil d'elever jusqu'a soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire a
+l'honneur du roi, la surete des conseils qu'il trouvait dans cette femme
+superieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru
+jusqu'a une absolue domination l'empire feminin et viril a la fois de Mme
+de Maintenon [2]."
+
+[Note 2: Lamartine, _Etude sur Bossuet_.]
+
+Au moment meme ou la reine venait de rendre l'ame, M. de La Rochefoucauld
+l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui
+avait dit: "Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de
+vous[1]."
+
+[Note 1: Arnauld, lettre a M. de Vancel, 3 juin 1688.]
+
+On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de
+Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas a etre dementie. Le roi preferait
+Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de
+l'Europe; a peine veuf, il lui avait offert sa main.
+
+M. Lavallee, qui a etudie avec tant de conscience la vie de Mme de
+Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois
+indiquer la date precise, l'epoque ou fut contracte le mariage secret. Il
+fut mysterieusement celebre, dans un oratoire particulier de Versailles,
+par l'archeveque de Paris, en presence du Pere de La Chaise, qui dit la
+messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de
+Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en
+parle avec horreur, comme de "l'humiliation la plus profonde, la plus
+publique, la plus durable, la plus inouie"; humiliation "que la posterite
+ne voudra pas croire, reservee par la fortune, pour n'oser ici nommer la
+Providence, au plus superbe des rois". Tel n'etait point l'avis d'Arnauld:
+"Je ne sais pas, ecrivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage,
+contracte selon les regles de l'Eglise. Il n'est humiliant qu'aux yeux des
+faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'etre pu resoudre a
+epouser une femme plus agee que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce
+mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la
+vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents
+qui le delassent de ses grandes occupations[1]."
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle etait trop
+intelligente, elle avait jete sur les problemes de la destinee humaine un
+regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas etre en meme temps
+saisie de tristesse. C'est elle qui ecrivait: "Avant d'etre a la cour, je
+pouvais me rendre temoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais
+j'en ai bien tate depuis, et je crois que je n'y pourrais resister si je
+ne pensais que c'est la ou Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'a
+servir Dieu."
+
+Cette melancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de
+Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant
+plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voila une femme qui, a
+cinquante ans, arrive a une situation veritablement prodigieuse et
+s'empare d'un souverain dans tout l'eclat, dans tout le prestige de la
+victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habilete voisine de
+l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus
+riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une
+n'aurait ete fiere de s'unir au Grand Roi; une femme qui, apres avoir ete
+plusieurs fois reduite a la misere, devient la personnalite la plus
+importante de France apres Louis XIV! Et cependant elle n'est pas
+heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les
+lettres qu'il lui adresse, s'il est force de passer quelques jours loin
+d'elle, sont concues dans le style de celle-ci:
+
+"Je profite de l'occasion du depart de Montchevreuil pour vous attester
+une verite qui me plait trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je
+vous cheris toujours, que je vous considere a un point que je ne puis
+exprimer, et qu'enfin, quelque amitie que vous ayez pour moi, j'en ai
+encore plus pour vous, etant de tout mon coeur tout a fait a vous[1]."
+
+[Note 1: Lettre ecrite pendant le siege de Mons, avril 1691.]
+
+Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degre a
+franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle
+n'a pu changer en trone son fauteuil presque royal? En aucune maniere.
+Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeuree triste toujours, et son
+frere aurait pu encore lui dire:
+
+"Aviez-vous donc promesse d'epouser le Pere eternel?"
+
+Pendant plus de trente ans, elle devait regner sans partage sur l'ame du
+plus grand des rois, et ce n'etait pas seulement le monarque, c'etait la
+monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour
+etait a ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les
+dames de Saint-Cyr dans leurs notes: "Des parlements, des princes, des
+villes, des regiments s'adressaient a elle comme au roi; tous les grands
+du royaume, les cardinaux, les eveques, ne connaissaient pas d'autre
+route." Elle etait au point culminant du credit, de la consideration, de
+la fortune, et cependant, je le repete, elle n'etait pas heureuse!
+
+Fenelon lui ecrivait, le 14 octobre 1689:
+
+"Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour
+vous, il veut vous crucifier par des prosperites apparentes, et vous
+montrer a fond le neant du monde par la misere attachee a tout ce que le
+monde lui-meme a de plus eblouissant." Arrivee au faite des grandeurs, Mme
+de Maintenon eprouvait cette inquietude, cette fatigue, qui est presque
+toujours la compagne de l'ambition meme satisfaite. Elle etait tentee de
+dire avec La Bruyere:
+
+"Les deux tiers de ma vie sont ecoules, pourquoi tant m'inquieter sur ce
+qui m'en reste? La plus brillante fortune ne merite point le tourment que
+je me donne. Trente annees detruiront ces colosses de puissance qu'on ne
+voyait qu'a force de lever la tete; nous disparaitrons, moi qui suis si
+peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui
+j'esperais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens,
+c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine."
+
+Arrivee a une incroyable elevation, la femme du plus grand roi de la terre
+regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-meme qui l'a dit,--"comme la
+cane regrette sa bourbe." Instruite par l'experience, elle constatait avec
+La Fontaine:
+
+Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit,
+fatigue du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux
+jours de la mediocrite, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon,
+ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle
+possedait deux tresors bien autrement precieux, qui lui appartenaient dans
+la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du
+Roi-Soleil; deux tresors vraiment beaux, vraiment inestimables: la
+Jeunesse et la Gaiete.
+
+
+
+
+VII
+
+
+L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON
+
+
+Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus
+edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon a Versailles; cet
+appartement celebre, ou, pendant trente annees, Louis XIV passa une grande
+partie de ses journees et de ses soirees, n'est plus maintenant qu'un
+petit musee, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles
+de la Revolution francaise. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un
+portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui
+rappelle l'illustre compagne du Grand Roi.
+
+La pensee generale qui a preside a la restauration du palais pouvait
+avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue
+patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle
+etait absolument defectueuse.
+
+Placer les fastes de la Revolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la
+Monarchie de droit divin, c'etait enlever toute sa physionomie a la
+demeure du Grand Roi. L'image de Napoleon n'est pas plus a sa place a
+Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne
+Vendome.
+
+Toutefois, si l'on veut etre juste, il ne faut pas oublier que
+Louis-Philippe, dans les reparations de Versailles, etait loin d'avoir ses
+coudees franches. Un souffle revolutionnaire si violent circulait dans
+toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue
+etait chose tres difficile et paraissait peu opportune. Au moment ou
+l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_:
+"Ici fut le siege d'un empire puissant; ces lieux maintenant si deserts,
+jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs ou regne un
+morne silence retentissaient des cris d'allegresse et de fetes, et
+maintenant voila ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre
+squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des
+rois est devenu le repaire des betes fauves! Comment s'est eclipsee tant
+de gloire? [1]"
+
+[Note 1: Volney, _les Ruines._]
+
+Telle etait l'etat de degradation du chateau de Versailles, quand
+Louis-Philippe entreprit de le reparer, malgre les criailleries des
+iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put defendre le palais du
+Roi-Soleil qu'en le placant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des
+gloires republicaines et imperiales. Pour se faire pardonner une tentative
+contraire aux interets destructeurs des demagogues, qui ont l'horreur du
+passe, il dut faire des commandes a une foule d'artistes de second ordre,
+dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par
+le merite. De la ce melange entre les genres les plus disparates; de la
+cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout etonnees de se
+trouver cote a cote; de la ce Pantheon qui a le caractere d'une Babel.
+
+M. Lavallee le dit avec beaucoup de raison: "Le musee national a fait
+subir a l'interieur du chateau de Versailles une transformation complete.
+L'intention de ce musee etait excellente, l'execution n'y a pas repondu.
+Entreprise par des hommes peu verses dans l'histoire du XVIIe siecle, elle
+a malheureusement bouleverse les parties les plus interessantes du
+chateau, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque
+meconnaissable aujourd'hui, est occupe par trois salles des campagnes de
+1793, 1794, 1795."
+
+L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit a un vestibule. A
+gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite,
+faisant face a cette salle, etait le logement de Mme de Maintenon. C'est a
+peine aujourd'hui si l'on en decouvre les traces.
+
+[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musee_, par M. Soulie.]
+
+Non seulement, en effet, il est entierement demeuble, mais il est
+rapetisse, a cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour
+continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux
+l'ancien appartement de la compagne du roi.
+
+Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de
+quatre pieces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une
+seule piece [2]. Apres venait la chambre a coucher de Mme de Maintenon[3].
+
+[Note 2: Salle no. 141, _id._]
+[Note 3: Salle no. 142, _id._]
+
+Cette salle, qui a ete subdivisee lors de l'etablissement des galeries
+historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second etage,
+formait, sous Louis XIV, une grande piece eclairee par trois fenetres.
+Entre la porte ou l'on y entrait et la cheminee actuellement detruite[4],
+etaient, dit Saint-Simon: "le fauteuil du roi adosse a la muraille, une
+table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.
+
+[Note 4: Cette cheminee se trouvait au fond de la piece a droite du
+tableau representant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._]
+
+De l'autre cote de la cheminee, une niche de damas rouge et un fauteuil ou
+se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin,
+son lit dans un enfoncement [1]. Vis-a-vis les pieds du lit, une porte et
+cinq marches [2]."
+
+[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon etait dans la partie actuellement
+occupee par l'escalier de stuc construit sous le regne de Louis-Philippe,
+et qui continue l'escalier de marbre.]
+
+[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient a monter dans la quatrieme et
+derniere piece de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle
+N deg. 143 de la _Notice_), ont ete supprimees, le sol de cette derniere ayant
+ete baisse.]
+
+Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, "ils etaient chacun dans
+leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la
+cheminee, elle du cote du lit, le roi le dos a la muraille, du cote de la
+porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le
+ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac."
+
+En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. "Je ne sais, a dit M.
+Lavallee [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se
+contenterait de cette chambre unique ou Louis XIV venait travailler, ou
+Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour,
+ou tout le monde passait, disait-elle, comme dans une eglise.
+
+[Note 3: Introduction aux _Curiosites historiques_ sur Louis XIII, Louis
+XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]
+
+Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-meme, n'etaient pas plus
+commodement loges. Tout avait ete sacrifie au faste, a l'eclat, a la
+representation dans ce magnifique chateau. Louis XIV etait perpetuellement
+en scene et y tenait sans interruption son role de roi; mais au milieu de
+toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait
+pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses
+pieces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes
+parts."
+
+Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV,
+jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait
+ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitot a la messe, ou elle
+communiait trois ou quatre fois par semaine. La journee se passait en
+bonnes oeuvres, en ecritures, en visites a Saint-Cyr. Le roi venait
+regulierement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait
+jusqu'a 10, heure ou il allait souper.
+
+Le train de maison de Mme de Maintenon etait modeste. Le roi lui donnait
+quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses
+etrennes, et cette somme passait presque tout entiere en aumones. Aupres
+d'elle etaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours
+d'adversite, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux.
+Son rang, qui la placait entre les simples particuliers et les reines,
+n'etant pas bien determine, il eut ete difficile qu'elle vecut
+habituellement au milieu de l'etiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle
+guere de son appartement. "Son elevation, dit Voltaire, ne fut pour elle
+qu'une retraite."
+
+Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout pres d'elle la cour
+s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et
+qui conduit a la fois aux appartements de la dauphine[1], a ceux de Mme de
+Maintenon et a ceux de Louis XIV, est sans cesse encombre par ces hommes
+"qui sont maitres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui
+dissimulent les mauvais offices, sourient a leurs ennemis, deguisent leurs
+passions[2]". C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et
+au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans
+l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, ou ils
+attendent le lever du monarque.
+
+[Note 1: Depuis la mort de Marie-Therese, les appartements de la reine
+etaient occupes par la dauphine.]
+[Note 2: La Bruyere, _De la Cour_.]
+[Note 3: Salle N deg. 120 de la _Notice du Musee_.]
+[Note 4: Salle N deg. 121, _id_.]
+
+
+ Avec vos brillantes hardes
+ Et votre ajustement,
+ Faites tout le trajet de la salle des gardes;
+ Et vous peignant galamment,
+ Portez de tous cotes vos regards brusquement;
+ Ne manquez pas, d'un haut ton,
+ De les saluer par leur nom,
+ De quelque rang qu'ils puissent etre.
+ Cette familiarite
+ Donne a quiconque en use un air de qualite.
+ Grattez du peigne a la porte
+ De la Chambre du roi,
+ Ou si, comme je prevoi,
+ La presse s'y trouve trop forte,
+ Montrez de loin votre chapeau,
+ Ou montez sur quelque chose
+ Pour faire voir votre museau;
+ Et criez sans aucune pause,
+ D'un ton rien moins que naturel:
+ Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].
+
+[Note 1: Moliere, _Remerciement au Roi_.]
+
+La chambre des Bassans[2], ainsi nommee parce qu'on y voit des tableaux de
+ce maitre, est le salon d'attente qui precede la chambre a coucher de
+Louis XIV. Il y a plusieurs entrees differentes: l'entree familiere pour
+les princes, la grande entree pour les grands officiers de la couronne; la
+premiere entree pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entree;
+l'entree de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le
+ceremonial est regle de la maniere la plus precise. Le garcon de la
+chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et
+les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et
+se referme immediatement.
+
+[Note 2: _Etat de France_ en 1694.]
+
+"On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et
+des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir
+les portes etant fermees, il n'est pas permis d'ouvrir soi-meme la porte;
+mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1]."
+
+[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musee_. Sous Louis XIV, cette
+salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, etait divisee en
+deux pieces: la premiere etait la chambre des Bassans; la seconde servit
+de chambre a coucher au roi jusqu'en 1691, annee ou il s'installa dans la
+salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'a sa mort.]
+
+A 8 heures, Louis XIV se leve et fait sa priere. Puis il sort de la
+balustrade de son lit, et il dit: "Au conseil!" Jusqu'a midi et demi, il
+travaille avec ses ministres. Ensuite, escorte par les princes, les
+princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend a la messe,
+traversant la galerie des Glaces, ou tout individu peut le voir, lui
+presenter un placet, et meme lui parler. Il passe par les salons de la
+Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Venus et de
+l'Abondance[2], et arrive a la chapelle, qui s'eleve dans toute la hauteur
+du rez-de-chaussee et du premier etage[3]. En bas se trouvent l'autel et
+la chaire, ou prechent tour a tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le
+haut est occupe par les tribunes.
+
+[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements
+du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice
+du Musee_.]
+[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle
+actuelle, qui ne fut inauguree qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de
+la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entree aux grands.]
+
+"Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent
+debout, le dos tourne directement au pretre et aux saints mysteres, et les
+faces elevees vers leur roi, que l'on voit a genoux sur une tribune, et a
+qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliques. On ne
+laisse point de voir dans cet usage une espece de subordination, car ce
+peuple parait adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1]."
+
+[Note 1: La Bruyere, _De la Cour_.]
+
+Apres la messe, le roi dine, ordinairement en petit couvert, seul dans sa
+chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses
+jardins, ou courre le cerf, soit a cheval, soit en caleche. Vers 5 ou 6
+heures du soir, il se rend, comme nous l'avons deja dit, chez Mme de
+Maintenon; et la il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande
+partie de la soiree. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle,
+il va soit a la comedie, soit a l'_appartement_.
+
+[Note: appartements, fut de 1682 a 1710 la chapelle du chateau. La partie
+du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule
+au-dessous relie l'aile du nord a la partie centrale. C'est sur cet
+emplacement que s'elevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussee et du
+premier etage, la chapelle, dont un tableau, representant Dangeau recu
+grand maitre de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition
+interieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musee_ et
+porte le no 164.]
+
+On designe sous ce nom la reunion de toute la cour dans les grands
+appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description
+curieuse de ces soirees, dont l'usage s'etablit des la premiere annee de
+l'installation definitive de Louis XIV a Versailles. "Le roi, dit le
+_Mercure_, permet l'entree de son grand appartement de Versailles le
+lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer a toutes
+sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'a 10, et ces jours-la sont
+nommes jours d'_appartement_."
+
+On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique
+escalier que decorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun
+et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi
+nomme parce que les bas-reliefs representant l'Abondance sont au-dessus de
+la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornee par des tableaux du
+Carrache, du Guide, de Paul Veronese, que sont dresses les buffets pour
+les rafraichissements. On trouve le salon de Venus[3], rempli de meubles
+splendides; puis le salon de Diane[4], ou est le billard et ou des
+orangers s'epanouissent dans des caisses d'argent.
+
+[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appele aussi grand escalier du Roi,
+etait situe dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de
+Louis XIV. Il fut detruit en 1750, par suite de remaniements faits au
+logement de Louis XV.]
+[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musee_.]
+[Note 3: Salle no 107, _id_.]
+[Note 4: Salle no 108, _id_.]
+
+Le salon de Mars[1], ou l'on admire six portraits du Titien, _Jesus et les
+pelerins d'Emmaues_ par Veronese, _la Famille de Darius aux pieds
+d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle ou l'on joue. Un _trou-madame_ de
+marqueterie, pose sur une table de velours vert et entoure de pentes de
+velours cramoisi a franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des
+tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle
+suivante est le salon de Mercure[2], ou il y a des Carrache, des Titien,
+des Van Dyck; le lit de parade y est dresse.
+
+[Note 1: Salle N deg. 109 de la _Notice_.]
+[Note 2: Salle N deg. 110, _id_.]
+
+Puis apparait le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trone.
+Au fond de la chambre s'eleve une estrade couverte d'un tapis de Perse a
+fond d'or. Un trone d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre
+statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siege
+et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le
+_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce
+salon, ou Louis XIV donne audience aux ambassadeurs etrangers, et ou, les
+jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.
+
+[Note 3: Salle N deg. 111, _id_.]
+
+Ces jours-la, tout s'agite, tout s'anime. A l'eblouissante clarte des
+lustres, les diamants, les joyaux etincellent.
+
+On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes
+de France. "Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arretent a un
+autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener
+pour admirer l'assemblee et la richesse de ces grands appartements.
+Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un
+rang distingue, tant hommes que femmes. La liberte de parler y est
+entiere.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la
+voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa
+grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblee qui n'ont jamais eu un
+pareil honneur. Ce prince va tantot a un jeu, tantot a un autre. Il ne
+veut ni qu'on se leve, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1]."
+
+[Note 1: _Mercure galant_, decembre 1682.]
+
+A 10 heures, la reunion cesse. C'est le moment ou Louis XIV va souper,
+ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la piece
+qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est la qu'est la nef de vermeil,
+qui a la forme d'un navire demate. On y enferme, entre des "coussins de
+senteurs", les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent
+devant la nef, meme les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du
+roi, quand on passe dans la chambre a coucher.
+
+[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.]
+
+Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, ou il recoit sa famille
+intime, son frere, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il
+cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus
+grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir,
+pendant que le souverain se deshabille. C'est, comme le remarque
+Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a
+l'art de donner l'etre a des riens.
+
+La tache des courtisans est terminee pour aujourd'hui. Les lumieres sont
+eteintes. Tout est rentre dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure
+du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La
+Bruyere, "qui est a quelque quarante-huit degres d'elevation du pole et a
+plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons." La le
+sommeil de la nuit est trouble par les reminiscences d'hier, comme par
+les inquietudes relatives a demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni
+ses soucis, parce qu'on "se couche et on se leve sur l'interet".
+
+
+
+
+VIII
+
+
+LA MARQUISE DE CAYLUS
+
+
+Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristee, apparaissent ca
+et la des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et semillants
+visages qui eclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravite du
+ceremonial et sur les ennuis de l'etiquette.
+
+Louis XIV aimait la jeunesse. Quant a Mme de Maintenon, qui n'eut jamais
+d'enfants, elle se dedommageait de la cruaute du sort, en veillant, avec
+une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle
+cherissait. C'est ainsi qu'elle fit l'education de sa niece a la mode de
+Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murcay-Villette; un vrai type de
+Francaise, gaie, rieuse, meme un peu caustique, animee, amusante,
+entrainante, entrainee.
+
+Elle merite une mention speciale dans la galerie de Versailles, cette
+petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'eventail, cette
+femme d'esprit qui a eu l'honneur d'etre citee par Sainte-Beuve comme le
+modele des qualites exquises dont il resume l'ensemble par ce seul mot:
+l'_urbanite;_ cette enchanteresse a qui Mme de Maintenon disait: "Vous
+savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se
+passer de vous."
+
+Marguerite de Murcay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673.
+Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-pere, avait epouse
+Arthemise d'Aubigne, fille du fameux Theodore-Agrippa d'Aubigne, le
+soldat-poete, l'austere et fougueux calviniste, le fier et satirique
+compagnon d'Henri IV; Theodore-Agrippa d'Aubigne, dont le fils fut pere de
+Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murcay avait sept ans, et son
+pere, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de
+Maintenon resolut de la convertir au catholicisme.
+
+C'etait le moment ou Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume.
+L'enfant fut enlevee a sa famille et conduite a Saint-Germain.
+
+"Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je
+trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis a me faire
+catholique, a condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me
+garantirait du fouet. C'est la toute la controverse qu'on employa, et la
+seule abjuration que je fis."
+
+M. de Murcay-Villette fut d'abord indigne; mais il finit par s'adoucir et
+par embrasser lui-meme la religion catholique dans des conditions plus
+serieuses. Comme le roi l'en felicitait: "C'est la seule occasion de ma
+vie, repondit-il, ou je n'ai point eu pour objet de plaire a Votre
+Majeste."
+
+Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes speciales comme educatrice, prit
+plaisir a s'occuper de sa niece. "On m'elevait, dit celle-ci, avec un soin
+dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien a la
+cour sur quoi elle ne me fit faire des reflexions selon la portee de mon
+esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je
+pensais mal. Ma journee etait remplie par des maitres, la lecture et des
+amusements honnetes et regles; on cultivait ma memoire par des vers qu'on
+me faisait apprendre par coeur; et la necessite de rendre compte de ma
+lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forcait a y donner de
+l'attention. Il fallait encore que j'ecrivisse tous les jours une lettre a
+quelqu'un de ma famille, ou a tel autre que je voulais choisir, et que je
+la portasse tous les soirs a Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la
+corrigeait, selon qu'elle etait bien ou mal."
+
+A treize ans, Mlle de Villette etait deja charmante. Les plus grands
+seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demanderent sa main. Mme
+de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa niece des propositions
+si brillantes: "Ma niece n'est pas un assez grand parti pour vous,
+dit-elle a M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez
+faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai a
+l'avenir comme mon neveu."
+
+La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation
+de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal placee a faire
+faire a sa charmante niece un mariage mediocre et lui choisit un epoux
+sans merite, sans fortune et meme sans conduite, M. de Tubieres, marquis
+de Caylus. La jeune mariee n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui
+donna une modique pension et un collier de perles de dix mille ecus.
+
+Mais bientot, apres son mariage, elle eut un logement a Versailles, ou sa
+beaute ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
+n'a pas l'admiration facile, s'ecrie a propos d'elle: "Jamais un visage si
+spirituel, si touchant, jamais une fraicheur pareille, jamais tant de
+graces ni plus d'esprit, jamais tant de gaiete et d'amusement, jamais de
+creature plus seduisante." Mme de Caylus fut l'une des heroines de ces
+representations d'_Esther_, dont le souvenir est reste comme l'un des plus
+gracieux episodes de la seconde moitie du grand regne.
+
+Mme de Maintenon avait fonde en 1685, a Saint-Cyr, tout pres de
+Versailles, une maison pour l'education gratuite de deux cent cinquante
+"demoiselles nobles et pauvres". La religion et la litterature y etaient
+en grand honneur. Quelques-unes des eleves de la classe des grandes,--_les
+bleues_,--declamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque,
+Iphigenie_. Mais on s'apercut vite qu'elles avaient trop de dispositions
+pour le theatre, et Mme de Maintenon ecrivit a Racine: "Nos petites
+viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouee qu'elles ne
+la joueront plus, ni aucune de vos pieces."
+
+Mais, si la tragedie etait ainsi proscrite, on ne renoncait pas a la
+poesie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de
+composer, pour Saint-Cyr, une sorte de poeme moral et historique, puise a
+une source religieuse. On etait alors en 1688. Racine avait pres de
+cinquante ans, et depuis douze annees il avait renonce au theatre, tout en
+etant dans la plenitude de l'inspiration et du genie. Les scrupules
+religieux l'eloignaient de la scene. Il avait fait a Dieu le plus heroique
+des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'etait condamne,
+ce grand poete, au silence, et de ses propres mains il avait detele les
+coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les spheres etoilees
+de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec
+les sentiments qui l'en avaient detourne, il tressaillit. Le poete et le
+devot allaient enfin etre d'accord. De leur alliance naquit _Esther_,
+cette oeuvre exquise, qui tient a la fois de la tragedie et de l'elegie;
+cette piece, pleine de tendresse et de larmes, digne du poete dont son
+fils a dit: "Mon pere etait un homme tout sentiment, tout coeur." Reveille
+comme d'un long sommeil, Racine avait puise dans le repos une fraicheur
+d'impressions, une originalite nouvelle. "A quinze ans, dit M. Michelet,
+Mme de Caylus vit naitre _Esther_, en respira le premier parfum, en
+penetra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'emotion de sa voix, y
+ajouter quelque chose."
+
+Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun role. Mais, un jour que
+Racine etait en train de lire a Mme de Maintenon plusieurs scenes de la
+piece, elle se mit a les declamer d'une facon si touchante, que ce poete
+enthousiasme composa pour elle un prologue, celui de la _Piete_.
+
+La premiere representation eut lieu a Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le
+vestibule des dortoirs, situe au deuxieme etage du grand escalier des
+_demoiselles_, etait partage en deux parties: l'une pour la scene, l'autre
+pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux
+amphitheatres: l'un, petit, destine aux dames de la communaute; l'autre,
+plus grand, reserve aux eleves. Sur les gradins d'en haut etaient les plus
+jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en
+bas les plus agees, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de
+leur classe. La representation se donnait le jour, mais on avait ferme
+toutes les fenetres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle,
+etincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphitheatres
+etaient des sieges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
+spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, a l'honneur d'applaudir
+_Esther_.
+
+Louis XIV arrive a 3 heures de l'apres-midi. Aussitot, la piece commence.
+D'une voix attendrie et melodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
+Piete; un murmure d'emotion, d'enthousiasme, circule dans le noble
+auditoire:
+
+ Du sejour bienheureux de la Divinite,
+ Je descends dans ce lieu par la grace habite;
+ L'Innocence s'y plait, ma compagne eternelle,
+ Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidele.
+ Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
+ Tout un peuple naissant est forme par mes mains.
+ Je nourris dans son coeur la semence feconde
+ Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
+ Un roi qui me protege, un roi victorieux
+ A commis a mes soins ce depot precieux.
+ C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
+ Eparses en cent lieux, sans secours et sans guides;
+ Pour elles, a sa porte elevant ce palais,
+ Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...
+
+Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et ideale beaute, Mme de
+Caylus ressemble a un ange. Des les premiers vers du prologue, le succes
+va aux etoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voila enfin une
+distraction digne du Grand Roi. Comme on se represente bien cette
+animation moitie sainte, moitie profane; ces jeunes filles naives et
+charmantes, qui disent, avant d'entrer en scene, un _Veni Creator_; ces
+actrices improvisees, qu'electrisent la musique, la poesie, la rampe, et,
+plus encore que tout cela, la presence de celui qui est leur protecteur,
+leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le
+plus grand des poetes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les
+unes que les autres; des vers ou tout est noble, ideal, harmonieux; des
+choeurs dont la celeste melodie est l'hymne de la priere, le cantique de
+l'amour divin; une mise en scene splendide, d'admirables decors, des
+costumes persans ou resplendit l'eclat des joyaux de la couronne, et,
+choses plus seduisantes que le prestige du trone, que les rayons de
+l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraicheur des imaginations, la
+douce et penetrante poesie des ames de jeunes filles, quel spectacle! quel
+enivrement! Mlle de Veilhan represente Esther; Mlle de La Maisonfort,
+Elise; Mlle de Lastic, Assuerus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly,
+Zares; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le role de Mardochee est joue en
+perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire a
+Racine: "J'ai trouve un Mardochee dont la voix va jusqu'au coeur."
+
+Derriere le decor, le poete surveille les entrees, comme un regisseur de
+la scene. Mlle de La Maisonfort, intimidee, a failli un instant manquer de
+memoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: "Ah!
+mademoiselle, voici une piece perdue."
+
+Et la belle jeune fille se met a pleurer. Aussitot Racine la console, et,
+tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on
+ferait pour un enfant. Elle rentre en scene et joue comme une actrice
+consommee. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, a qui rien
+n'echappe, dit tout bas: "La petite chanoinesse a pleure."
+
+Mme de Maintenon a peine a dissimuler l'extreme joie que lui cause le
+succes de ses cheres "filles". Louis XIV, emu et ravi, accorde au poete et
+aux actrices son suffrage, la plus precieuse des recompenses, et, a la fin
+de la representation, Racine se precipite a la chapelle et tombe a genoux
+dans un elan de reconnaissance.
+
+Les representations suivantes ont encore plus d'eclat que la premiere. Mme
+de Caylus prend le role d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement
+d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La
+faveur d'une invitation est plus enviee, plus difficile a obtenir qu'un
+voyage a Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient
+debout, la canne a la main, sur le seuil de la porte, jusqu'a ce que tous
+les invites aient penetre dans l'enceinte. Mme de Sevigne, admise a la
+representation du 19 fevrier 1689, ne se possede pas de joie. Elle a pour
+voisin le marechal de Bellefonds, a qui elle communique tout bas ses
+impressions enthousiastes. Le marechal se leve dans un entr'acte et va
+dire au roi combien il est content. "Je suis aupres d'une dame,
+ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_."
+
+A la fin de la piece, Louis XIV adresse quelques paroles a plusieurs des
+spectateurs. Il s'arrete devant Mme de Sevigne et lui parle avec
+bienveillance. La marquise, toute fiere d'un tel honneur, a mentionne
+cette conversation dans une de ses lettres:
+
+"Le roi me dit: Madame, je suis assure que vous avez ete contente. Racine
+a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'etonner, je reponds:--Sire, il en a
+beaucoup; mais, en verite, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi;
+elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre
+chose.--
+
+Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majeste s'en alla et me laissa
+l'objet de l'envie."
+
+Ce dernier mot n'est-il pas caracteristique? La femme la plus spirituelle
+du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parle. Quel prestige
+que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention
+faisait l'objet de l'envie de toute la cour!
+
+_Esther_ avait eu trop de succes. Soit par piete, soit par jalousie, on ne
+tarda pas a critiquer ces representations qui avaient ete si brillantes.
+Il fallait bien, bon gre malgre, reconnaitre le genie du poete, le
+talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce
+melange de cloitre et de theatre n'etait pas une bonne chose; que
+l'amour-propre desjeunes filles serait surexcite par de pareils
+divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assiste aux
+representations, comme pour les approuver par leur presence. Mais le
+nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, eveque de
+Chartres, se prononca contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
+de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimees, et _Athalie_, commandee apres
+le succes d'_Esther_ et deja apprise par les demoiselles de Saint-Cyr,
+fut jouee, en 1690, sans pompe, sans theatre, sans decorations, sans
+costume, dans la _classe bleue_, en la seule presence du roi, de Mme de
+Maintenon et d'une dizaine de personnes.
+
+Ce ne furent pas seulement les representations d'_Esther_ qu'on trouva
+trop mondaines. La jeune femme qui s'y etait tant fait admirer, Mme de
+Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur a la cour. Elle avait trop
+d'esprit, trop de gaiete, trop de liberte d'allures et de paroles, pour ne
+pas s'attirer des disgraces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui
+n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se
+partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde
+etait de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prieres
+passaient apres les plaisirs. Son caractere mobile, malicieux,
+superficiel, ne se pretait pas a l'austerite d'une devotion serieuse, et,
+quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait
+depaysee. Mariee a un homme sans merite et toujours en campagne ou a la
+frontiere, Mme de Caylus fut, des le debut, livree a elle-meme. Aimant la
+medisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimitie
+pour le plaisir de dire un bon mot, habituee a la societe et aux malices
+de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mere, Mme
+de Montespan, en avait les gouts satiriques, Mme de Caylus se moquait un
+peu de tout. C'etait la un genre de passe-temps que Louis XIV ne
+pardonnait guere. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
+cour: "On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est etre exilee que d'y
+vivre."
+
+Le roi la prit au mot et lui defendit de reparaitre dans "ce pays" ou l'on
+s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile a
+se servir de l'arme du ridicule, si meurtriere dans la main d'une jolie
+femme. Il pensait meme que cette education futile ne faisait que
+mediocrement honneur a Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas interet a
+laisser pres du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort a
+Saint-Cyr. Aussi la disgrace de Mme de Caylus fut-elle de longue duree.
+Pendant treize ans, la marquise resta eloignee de la cour et comme en
+penitence. Elle n'acheta son pardon qu'a force de tenue, de soumission, de
+piete. Mais ce pardon fut complet.
+
+Le 10 fevrier 1707, elle, reparut a Versailles, au souper du roi, et recut
+le meilleur accueil. Veuve depuis deux annees environ, elle n'avait que
+trente-trois ans et ne songeait pas a se remarier. Belle comme un ange et
+plus seduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de
+Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
+Versailles jusqu'a la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite a Paris, ou
+elle habita une petite maison contigue aux jardins du Luxembourg. Elle y
+donnait a souper a des grands seigneurs, a des savants, et son salon etait
+un centre intellectuel, ou les traditions du XVIIe siecle se perpetuaient
+dans les premieres annees du XVIIIe. Ce fut la qu'elle mourut en 1729,
+agee de cinquante-six ans.
+
+Quelques mois avant, elle avait redige, sous le titre modeste de
+_Souvenirs_, les courts et spirituels memoires qui rendront son nom
+immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
+depuis longtemps d'ecrire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes
+qu'elle contait si bien. Elle finit par ceder a leur priere et jeta sur le
+papier quelques recits, quelques portraits. Quel bijou que ces
+_Souvenirs_, ecrits au courant de la plume, sans pretention, sans dates,
+sans ordre chronologique, et ou, depuis un siecle, tous les historiens ont
+puise[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
+lignes que d'interminables volumes! Comme il est feminin et comme il est
+francais! Le gout de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend
+sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux precepte:
+"Glissez, mortels, n'appuyez pas!"
+
+[Note 1: Restes manuscrits bien longtemps apres sa mort, les _Souvenirs de
+Mme de Caylus_, qui sont inacheves, furent imprimes pour la premiere fois
+en 1770, a Amsterdam, avec une preface et des notes attribuees a
+Voltaire.]
+
+Elle etait de la race de ces ecrivains spontanes, qui font de l'art sans
+le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas
+eux-memes qu'ils ont la premiere qualite du style: le naturel.
+
+Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne
+humeur! quelle simplicite! Quel aimable abandon! Quelle jolie serie de
+portraits, tous plus vivants, plus animes, plus ressemblants les uns que
+les autres!
+
+
+
+
+IX
+
+
+MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR
+
+
+C'est entouree des religieuses et des eleves d'un asile ou l'idee de la
+religion s'unit a celle de la noblesse, ou il y a place pour la terre et
+pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'epouse de Louis XIV nous
+apparait dans son veritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette
+femme qui n'a pas ete mere; c'est la ou un coeur moins sec, moins egoiste
+qu'on ne le croit, depense ce qui lui reste de force affective, de
+tendresse.
+
+Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple, a travers la brume
+du passe, la carriere si accidentee, si etonnante, qu'elle a parcourue.
+C'est la qu'elle entend avec emotion le lointain echo des flots orageux
+qui ont battu son berceau, agite sa jeunesse, et qui, souvent encore,
+troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
+elle evoque le temps ou, malgre sa naissance illustre, elle etait pauvre,
+abandonnee. Elle pense a ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habilete,
+de courage, pour lutter contre la misere. Elle se rappelle les pieges que
+lui avait dresses l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de
+jeune femme, dont la preserverent sa haute raison et son bon sens; elle
+resume tous les enseignements que son experience lui suggere. Dans cette
+chapelle, dont le silence n'est pas trouble par le murmure de courtisans
+plus occupes du roi que de Dieu, elle reflechit a ce que la cour cache
+d'intrigues, de vanites et de deceptions.
+
+Dans ce calme sejour, ou la gravite du monastere se trouve heureusement
+temperee par la grace de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle
+pense a l'aurore et a la nuit, au berceau et a la tombe. Entre Versailles
+et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithese vivante:
+Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
+c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr,
+c'est la preface du ciel. Aussi, comme elle prefere son couvent bien-aime
+a la cour de Marbre, aux appartements du roi, a la galerie des Glaces, aux
+splendeurs du plus beau palais de l'univers!
+
+"Vive Saint-Cyr! s'ecrie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgre ses defauts, on y
+est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est
+toujours fete pour moi."
+
+En penetrant dans son cher asile, elle est apaisee, consolee:
+
+"Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette
+solitude d'ou je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie."
+
+Et quand elle retourne a Versailles:
+
+"J'eprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est
+la ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est la ou toutes les
+passions sont en mouvement: l'interet, l'ambition, l'envie et le plaisir."
+
+Cette preference de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre,
+sa creation, le symbole meme de sa pensee, se comprend d'ailleurs
+facilement. C'est la, en effet, que se manifeste le mieux son caractere,
+avec son gout de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et
+de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas
+la religion seule qui lui fait preferer le couvent au palais. A
+Versailles, elle est contrainte, elle est genee, elle obeit; les rayons du
+soleil royal, bien que palissant, ont un prestige et un eclat qui
+l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle
+gouverne. Cesar aurait mieux aime etre le premier dans un village que le
+second a Rome.
+
+Mme de Maintenon trouve plus de plaisir a etre la superieure de religieuses
+que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-etre la couronne
+et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas
+besoin; car, la, sa royaute ne souleve point de contestation. Ses moindres
+paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une
+respectueuse emotion, en presence de toute la communaute, y sont l'objet
+d'une admiration unanime. Les religieuses ou les eleves a qui elles sont
+adressees s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est
+presque la reine de France, elle est tout a fait la reine de Saint-Cyr.
+
+Inauguree le 2 aout 1686, la maison d'education de Saint-Cyr fut, pendant
+trente annees, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y
+rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent a 6 heures du matin,
+allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles,
+edifiant et instruisant les grandes, preferant son role d'institutrice a
+tous les amusements et a toutes les splendeurs de Versailles. Rien de
+Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou deplaisant.
+
+"Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront
+gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine a etre leur
+intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
+pourvu que mes soins les mettent en etat de s'en passer."
+
+Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de
+la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journee, une heure
+de recreation qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table,
+a converser librement en travaillant a l'aiguille. Mme de Maintenon aimait
+a venir a ces recreations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait a
+des entretiens, a la fois spirituels et edifiants, dont la communaute
+appreciait le charme instructif.
+
+Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter
+Saint-Cyr. Les demoiselles chanterent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac
+regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont
+les Anglais ont emprunte l'air a la France pour leur _God save the king_).
+Louis XIV sourit a ces frais visages, a ces coeurs pleins d'emotion et de
+reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement a
+Mme de Maintenon:
+
+"Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donne."
+
+En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:
+
+"Je ne suis pas assez eloquent pour vous bien exhorter; mais j'espere qu'a
+force de vous bien repeter les motifs de cette fondation, je vous
+persuaderai et vous engagerai a y etre toujours fideles. Je n'epargnerai
+ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles a produire
+ce bel effet."
+
+Pour Louis XIV, Saint-Cyr etait une consolation et une expiation, une
+oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage a Dieu et a la France.
+
+"Ce qui me plait dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles
+aiment l'Etat, quoiqu'elles haissent le monde; elles sont bonnes
+religieuses et bonnes Francaises."
+
+A l'entree de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la
+benediction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les
+prieres devaient etre puissantes au paradis. Revenant du siege de Mons,
+en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, ou son ame se reposait
+des emotions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes
+filles lui reprochait de s'etre trop expose pendant le siege:
+
+"Je n'ai fait que ce que je devais, repondit-il.
+
+--Mais le bien de l'Etat, repliqua-t-elle, est attache a la conservation
+de votre personne.
+
+--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un
+autre la remplirait mieux que moi."
+
+Quant a Mme de Maintenon, son devouement pour Saint-Cyr va jusqu'a
+l'enthousiasme.
+
+"Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre
+maison tout le royaume.
+
+Je donnerais de mon sang pour communiquer l'education de Saint-Cyr a
+toutes les maisons religieuses qui elevent des jeunes filles. Tout m'est
+etranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont
+moins chers que la derniere des bonnes filles de la communaute."
+
+Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa
+plume et son aiguille sont egalement actives, et c'est tout en brodant
+qu'elle fait de veritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus
+grands predicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des
+religieuses et celui des meres de famille.
+
+"J'en connais, dit-elle, qui sont estimees, respectees et admirees de tout
+le monde; leurs maris sont si charmes d'elles, qu'ils disent avec
+admiration: "Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de
+maitre d'hotel et de gouvernante pour mes enfants."
+
+Parlant a des novices, elle s'ecrie:
+
+"Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne
+religieuse, et rien de si malheureux et de si meprisable qu'une mauvaise.
+Se taire, obeir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
+d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter
+l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se decourager,
+ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
+sous aucun pretexte de consolation innocente, voila le royaume de Dieu qui
+commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant a Dieu sans
+reserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui
+vous le rendra doux et leger."
+
+"Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant,
+en ecrivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je
+voyais vos demoiselles plier du linge avec une activite qui ne leur
+laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant
+en silence, et ensuite elles chanterent des cantiques; j'admirais
+l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'eviter tant de peches, en
+contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un age si
+dangereux."
+
+Cette femme blasee, desabusee des vanites de la terre, voudrait inspirer a
+autrui son degout des biens qu'elle a possedes. Avec quelle conviction
+dans l'accent elle disait:
+
+"Les princes et les princesses ne sont ordinairement contents nulle part,
+et s'ennuient de tout. A force de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent
+trouver; ils vont de palais en palais, a Meudon, a Marly, a Rambouillet,
+a Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. Ce sont des lieux
+admirables; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant; mais eux s'y
+ennuient parce que l'on s'accoutume a tout, et qu'a la longue les plus
+belles choses ne font plus plaisir et deviennent indifferentes. De plus,
+ce ne sont point ces choses-la qui nous peuvent rendre heureux; notre
+bonheur ne peut venir que du dedans."
+
+Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon
+s'analysait elle-meme avec l'impartialite qu'elle mettait a juger les
+qualites et les defauts de son prochain. C'etait comme un perpetuel examen
+de conscience, une meditation continue, une demonstration de l'inanite, du
+neant des grandeurs humaines par la femme qui en avait la connaissance la
+plus approfondie.
+
+Austeres et admirables enseignements! Mais toutes les jeunes filles
+sont-elles en etat de les comprendre? Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'a
+moitie convaincue. Il en est peut-etre parmi elles qui disent qu'apres
+tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du monde; qu'elle l'a aime
+au point de preferer Scarron a un couvent; qu'elle a ete, plus qu'aucune
+autre femme, flattee des distinctions et des eloges; que, dans sa
+jeunesse, elle ne laissait pas que d'etre fiere de ses succes dans les
+brillants salons de l'hotel d'Albret ou de l'hotel de Richelieu.
+
+Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement plus d'une que
+la crainte des orages ne degoute pas de l'ocean, et qui, en depit des
+sages conseils de Mme de Maintenon, revent d'en essayer et de se confier
+aux flots sur une barque ornee de fleurs. Il est rare qu'on soit convaincu
+par l'experience d'autrui. Ce sont nos propres deceptions, nos propres
+souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon le sait bien, et
+cependant elle ne se decourage pas dans ses exhortations.
+
+"Que ne puis-je, s'ecrie-t-elle, faire voir le fond de mon coeur a toutes
+les religieuses, afin qu'elles sentent tout le prix de leur vocation! Que
+ne donnerais-je point pour qu'elles vissent d'aussi pres que je le vois de
+quels plaisirs nous cherchons a abreger le songe de la vie!"
+
+En recapitulant l'ensemble de sa destinee, cette femme a l'esprit si
+observateur, si judicieux et si pratique, en arrive a des conclusions qui
+sont toutes, pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint
+asile ou elle a marque d'avance l'emplacement de son cercueil l'affermit
+dans ses pensees fortes et ses reflexions salutaires.
+
+
+
+
+X
+
+
+LA DUCHESSE D'ORLEANS
+PRINCESSE PALATINE
+
+
+Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon preferait Saint-Cyr
+a Versailles, c'est qu'a Saint-Cyr elle se croyait aimee, tandis qu'a
+Versailles, elle sentait percer, sous une deference apparente et sous
+d'obsequieuses protestations de devouement et de respect, la
+malveillance, souvent la haine. Telles personnes qui la voyaient sans
+cesse et lui temoignaient les plus grands egards, la detestaient
+cordialement, et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle s'en
+apercevait toujours. Au premier rang de ces antipathies secretes contre
+Mme de Maintenon, il faut citer l'inimitie sourde et violente de la
+princesse Palatine, Madame, seconde femme du duc d'Orleans.
+
+Les accusations portees contre l'epouse de Louis XIV par cette Allemande
+impitoyable sont si exagerees et si invraisemblables, qu'elles font plus
+de bien que de mal a la memoire de celle qui en fut l'objet. Jamais les
+libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants n'ont invente
+pareilles enormites. C'est un torrent d'injures, une debauche de haine,
+le langage des halles dans le plus beau palais de l'univers. Ce sont des
+calomnies qui ne reculent devant rien.
+
+La femme qui se livrait, dans sa correspondance, a cette fureur de
+diatribes, est, a coup sur, l'une des figures les plus originales de la
+galerie feminine de Versailles. Physique, moral, style, caractere, tout
+chez elle est bizarre. Ne ressemblant a personne et contrastant avec tout
+ce qui l'entoure, elle sert, en quelque sorte, de repoussoir aux beautes
+fines et delicates de son temps. Aucune femme ne s'est, croyons-nous,
+mieux fait connaitre que la princesse Palatine dans ses lettres. Elle y
+est tout entiere, avec ses defauts et ses qualites, son curieux melange
+d'austerite de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs de grande
+dame et ses expressions de femme du peuple, son pretendu dedain pour les
+grandeurs humaines et son amour acharne pour les prerogatives du rang.
+
+C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement trace le portrait:
+franche et droite, bonne et bienfaisante, grande en toutes ses manieres,
+et petite au dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est du.
+C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, sans envie de
+plaire, mais sans retenue dans ses propos, ayant dans le caractere et dans
+les gouts quelque chose d'apre et de martial, aimant les chiens, les
+chevaux, la chasse, dure pour elle-meme, se guerissant, si par hasard elle
+est souffrante, en faisant a pied deux grandes lieues. Ce qu'elle
+represente exactement par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne
+poetique, sentimentale, reveuse; c'est l'Allemagne rustique, presque
+farouche.
+
+Traduites en francais, les lettres de la princesse Palatine perdent
+beaucoup de leur saveur. C'est en allemand qu'elles ont ce gout de
+terroir, ces allures primesautieres, ce ton parfois cynique, parfois
+burlesque, qui en font le principal merite. Si exagerees, si passionnees
+qu'elles soient, elles valent la peine d'etre consultees, meme apres les
+Memoires de Saint-Simon. Sans doute, Madame n'a rien du genie de ce Tacite
+francais; mais il y a, dans leur style et dans leur destinee, plus d'une
+analogie. Tous deux sont des temoins essentiellement recusables; car tous
+deux ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid des questions
+qui interessent de trop pres leurs rancunes et leurs prejuges. Mais l'un
+et l'autre n'essayent meme pas de dissimuler leur partialite; rien n'est
+donc plus facile que de distinguer la verite a travers leurs mensonges. Si
+elle n'a pas le genie de Saint-Simon, Madame en a les coleres, les
+indignations et les haines. Elle est honnete femme comme il est honnete
+homme. Elle aime, comme lui, le droit, la justice et la verite. Comme lui,
+elle ecrit en secret, et se console d'une perpetuelle contrainte par
+l'exageration de sa liberte de style. Comme lui, elle fait de sa plume et
+de son encrier sa vengeance. C'est avec ses propres lettres que nous
+allons essayer de retracer sa physionomie.
+
+Fille de l'electeur palatin Charles-Louis et de la princesse Charlotte de
+Hesse-Cassel, la seconde femme du duc d'Orleans naquit au chateau de
+Heidelberg. Enfant, elle preferait les fusils aux poupees et annoncait
+deja les cotes masculins de son caractere. Elle avait dix-neuf ans quand
+son mariage avec le frere de Louis XIV fut decide.
+
+Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui depecha trois eveques
+a la frontiere pour l'instruire dans la religion catholique, qui devait
+etre desormais la sienne. Les prelats commencerent leur oeuvre a Metz et
+la terminerent a leur arrivee a Versailles. La nouvelle duchesse d'Orleans
+etait en tous points l'oppose de celle dont Bossuet fit l'oraison funebre.
+La cour, qui avait admire dans la premiere Madame le type de l'elegance et
+de la beaute, trouvait dans la seconde celui de la rudesse et de la
+laideur. Autant l'une etait coquette, autant l'autre l'etait peu. C'etait,
+pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagerer elle-meme ce
+qu'elle pensait de son physique: "J'ai de grandes joues pendantes et un
+grand visage, ecrivait-elle. Cependant je suis tres petite de taille,
+courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais
+bon coeur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux
+annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des
+conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas
+probablement sur toute la terre des mains aussi vilaines que les miennes.
+Le roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon coeur; car,
+n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai
+pris le parti de rire la premiere de ma laideur, cela m'a tres bien
+reussi."
+
+Si la princesse Palatine n'eblouissait pas la cour, en revanche la cour ne
+l'eblouissait guere. Versailles et ses splendeurs la laissent insensible.
+"J'aime mieux, ecrivait-elle, voir des arbres et des prairies que les plus
+beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins ornes de
+statues et de jets d'eau; un ruisseau me plait davantage que de
+somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment
+plus de mon gout que les oeuvres de l'art et de la magnificence; elles ne
+plaisent qu'au premier aspect, et, aussitot qu'on y est habitue, elles
+inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie plus." Ce qu'aimait, ce que
+regrettait Madame, c'etait son Rhin allemand, c'etaient les collines ou,
+enfant, elle allait voir se lever le soleil, et ou elle mangeait des
+cerises avec un bon morceau de pain.
+
+Nee dans la religion protestante, instruite rapidement et sommairement
+dans la religion catholique, elle n'y trouvait ni la lumiere ni les
+consolations que donne une foi plus eclairee; le melange de la politique
+et de la religion l'irritait, et on comprend que la revocation de l'edit
+de Nantes ait revolte ses sentiments autant que ses souvenirs
+d'enfance.[1] "Je dois avouer, ecrivait-elle non sans raison, que lorsque
+j'entends les eloges qu'on donne en chaire au grand homme pour avoir
+persecute les reformes, cela m'impatiente toujours. Je ne peux pas
+souffrir qu'on loue ce qui est mal." Elle deplorait qu'on n'eut pas fait
+comprendre a Louis XIV que "la religion est instituee plutot pour
+entretenir l'union parmi les hommes que pour les faire se tourmenter et se
+persecuter les uns les autres".--"Le roi Jacques, ajoutait-elle, dit qu'on
+a bien vu Notre-Seigneur Jesus-Christ battre des gens pour les chasser du
+temple, mais qu'on ne trouve nulle part qu'il en ait maltraite pour les y
+faire entrer."
+
+[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.]
+
+Madame, qui avait l'esprit tres observateur, analysait et commentait les
+divers genres de "piete" des courtisans. Ce qui la choquait, ce n'etait
+pas la devotion et la foi sincere qu'elle respectait, c'etaient les
+hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait pas moins contre
+le flot grandissant du scepticisme quand elle ecrivait, en 1699, avec
+quelque exageration peut-etre: "La foi est tellement eteinte dans ce pays,
+qu'on ne voit presque plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille
+etre athee; mais ce qu'il y a de plus etrange, c'est que le meme individu
+qui fait l'athee a Paris, joue le devot a la cour; on pretend aussi que
+tous les suicides que nous avons en si grande quantite depuis quelque
+temps sont causes par l'atheisme."
+
+La jeune noblesse francaise, malgre son elegance; son luxe et son entrain,
+ne trouvait pas grace a ses yeux. Elle declarait les jeunes gens
+"horriblement debauches et adonnes a tous les vices, sans en excepter le
+mensonge et la tromperie. Ils regarderaient comme une honte,
+ajoutait-elle, de se piquer d'etre gens d'honneur... Le plus incapable
+occupe parmi eux le premier rang; c'est celui-la qu'ils estiment le plus.
+Vous pouvez aisement juger d'apres cela quel grand plaisir il doit y avoir
+ici pour les honnetes gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes
+details sur la cour, je ne vous cause le meme ennui que j'eprouve souvent,
+et que cet ennui ne devienne, a la fin, une maladie contagieuse[1]."
+
+[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.]
+
+Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend combien la
+princesse Palatine devait se trouver mal a l'aise au milieu d'eux. En
+outre, Allemande jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'etre forcee
+de vivre a cote des ennemis de sa patrie, et les incendies du Palatinat
+lui semblaient des flammes infernales.
+
+Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on brulait les palais et
+les chaumieres d'Allemagne, lui devint un objet d'horreur. L'image des
+malheureux expulses de leurs foyers, pilles, depouilles, maltraites,
+les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach, de Bade, de Rastadt, de
+Spire, de Worms, lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces images
+comme par des fantomes, elle avait des angoisses, des desespoirs
+patriotiques, et, dans ce fastueux palais de Versailles, elle se sentait
+comme en prison:
+
+"Dut-on m'oter la vie, s'ecriait-elle, il m'est impossible de ne pas
+regretter d'etre, pour ainsi dire, le pretexte de la perte de ma patrie.
+Je ne puis voir de sang-froid detruire d'un seul coup, dans ce pauvre
+Manheim, tout ce qui a coute tant de soins et de peines au feu
+prince-electeur mon pere. Oui, quand je songea tout ce qu'on a fait
+sauter, cela me remplit d'une telle horreur, que chaque nuit, aussitot que
+je commence a m'endormir, il me semble etre a Heidelberg ou a Manheim, et
+voir les ravages qu'on y a commis. Je me reveille alors en sursaut, et je
+suis plus de deux heures sans pouvoir me rendormir. Je me represente
+comment tout etait de mon temps et dans quel etat on l'a mis aujourd'hui,
+et je considere aussi dans quel etat je suis moi-meme, et je ne puis
+m'empecher de pleurer a chaudes larmes[1]."
+
+[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.]
+
+Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la princesse ne trouvait
+personne avec qui elle sympathisat. Tout l'offusquait, tout l'irritait;
+seule la figure du roi, qu'elle appelait le "grand homme", non sans une
+pointe d'ironie, lui semblait majestueuse, et encore trouvait-elle
+beaucoup de taches au "soleil".
+
+Son interieur n'etait pas pour elle un sujet de consolation. Elle ne
+pardonnait pas a son mari d'etre sans cesse occupe de futilites et de
+mascarades, ni surtout de s'entourer d'hommes accuses d'avoir assassine sa
+premiere femme, la belle et poetique Henriette d'Angleterre. Elle
+souffrait au contact de ce caractere faible, timide, gouverne par des
+favoris et souvent meme malmene par eux. Une de ses lettres, ecrite en
+1696, contient ce curieux passage: "Monsieur dit hautement, et il ne l'a
+cache ni a sa fille ni a moi, que, comme il commence a se faire vieux, il
+n'a pas de temps a perdre, qu'il veut tout employer et ne rien epargner
+pour s'amuser jusqu'a la fin, que ceux qui lui survivront verront a passer
+le temps a leur guise, mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et
+qu'en consequence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper que de lui, et
+il le fait comme il le dit."
+
+C'est ce prince que Saint-Simon depeint ainsi: "tracassier et incapable de
+garder un secret, soupconneux, defiant, semant des noises dans sa cour
+pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser[1]."
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Memoires_.]
+
+Madame n'est pas plus heureuse dans son fils, le futur Regent, que dans
+son mari. Le jugement qu'elle portait sur ce fils, qui gatait a plaisir
+les belles qualites dont il etait doue par la nature, justifiait celui de
+Louis XIV sur "ce fanfaron de vices".
+
+Lorsqu'il voulut epouser une des filles de Mme de Montespan, la princesse
+Palatine se serait emportee contre lui au point de lui donner, en pleine
+galerie de Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit si
+bien dans les Memoires de Saint-Simon[1]. "Outre son mariage,
+ecrivait-elle en 1700, mon fils m'a cause encore bien du chagrin.... Ce
+que je trouve de pire dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne
+puisse avoir son amitie; car autrement il est bon envers tout le monde. Je
+n'ai cependant perdu son amitie que pour lui avoir donne toujours des
+conseils dans son interet. Maintenant j'en ai pris mon parti, je ne lui
+dis plus rien, et je lui parle, comme au premier venu, de choses
+indifferentes; mais c'est quelque chose de bien penible que de ne pouvoir
+ouvrir son coeur a ceux qu'on aime."
+
+[Note 1: "Elle marchait a grands pas, son mouchoir a la main, pleurant
+sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et representant assez
+bien Ceres apres l'enlevement de Proserpine.... On alla attendre a
+l'ordinaire la levee du Conseil dans la galerie et la messe du roi; Madame
+y vint, son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour
+lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si
+sonore, qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en presence de toute la
+cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les infinis
+spectateurs, dont j'etais, d'un prodigieux etonnement." (Saint-Simon,
+_Memoires_.) Notons en passant que Madame, dans une lettre a la Rhingrave
+Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait soufflete son fils,
+mais que cela est absolument faux.]
+
+Tourmentee dans son interieur, exasperee contre les favoris de son mari,
+attristee comme epouse, comme mere, comme Allemande, Madame se souciait
+peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud, ou l'existence etait
+pour elle un melange de luxe et de misere.
+
+"J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix a la grandeur, si
+l'on avait aussi tout ce qui doit l'accompagner, c'est-a-dire de l'or en
+abondance pour etre magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons
+et de punir les mechants, mais n'avoir de la grandeur que le nom sans
+l'argent, etre reduit au plus strict necessaire, vivre dans une
+perpetuelle contrainte, sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune
+societe, cela me semble, a vrai dire, parfaitement insipide, et je n'y
+tiens pas du tout. J'estime davantage une condition dans laquelle on peut
+s'amuser avec de bons amis sans embarras de grandeur et faire de son bien
+l'usage qu'il vous plait[1]."
+
+[Note 1: Lettre du 21 aout 1695.]
+
+Comment la princesse Palatine parvenait-elle a se distraire de tant de
+tracas et de soucis? En chassant et en ecrivant. La chasse, et plus encore
+le style epistolaire, voila ses deux passions, ses deux manies. Depuis
+1671, annee de son mariage, jusqu'a 1722, annee de sa mort, elle ne cessa
+d'adresser lettres sur lettres aux membres de sa famille. Elle ecrivait le
+lundi en Savoie, le mercredi a Modene, le jeudi et le dimanche en Hanovre.
+Mais cette rage d'ecrire ne laissa pas que de lui etre fatale. Sa
+correspondance, ouverte a la poste, fut remise a Mme de Maintenon.
+Celle-ci montra a l'imprudente princesse une lettre toute remplie des
+injures les plus violentes.
+
+"On peut penser, dit Saint-Simon, si, a cet aspect et a cette lecture,
+Madame pensa mourir sur l'heure. La voila a pleurer, et Mme de Maintenon a
+lui representer modestement l'enormite de toutes les parties de cette
+lettre, et en pays etranger. La meilleure excuse de Madame fut l'aveu de
+ce qu'elle ne pouvait nier, des pardons, des repentirs, des prieres, des
+promesses.... Mme de Maintenon triompha froidement d'elle assez longtemps,
+la laissant s'engouer de parler, de pleurer et de lui prendre les mains.
+C'etait une terrible humiliation pour une si rogue et si fiere
+Allemande."
+
+Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la haine de la princesse
+Palatine contre celle a qui elle appliquait, dans sa fureur, le vieux
+proverbe germanique: "Ou le diable ne peut aller, il envoie une vieille
+femme."
+
+Devenue veuve en 1701, Madame se calma.
+
+"Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de la mort de Monsieur,
+qu'on ne me parle point de couvent!"
+
+Heureuse de rester a la cour, malgre tout le mal qu'elle en pensait, elle
+s'adoucit envers Mme de Maintenon, au point d'ecrire en 1712: "Bien que la
+vieille soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant une
+longue vie; car tout irait encore dix fois plus mal, si le roi venait a
+mourir maintenant. Il a tant aime cette femme, qu'il ne lui survivrait
+certainement pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de longues
+annees."
+
+Madame finit ses jours en bonne chretienne, et Massillon, dans une belle
+oraison funebre, rendit un juste hommage au courage qu'elle montra dans
+ses dernieres souffrances. A ceux qui entouraient son lit de mort, elle
+avait dit, avec un calme digne de Louis XIV:
+
+"Nous nous retrouverons au ciel."
+
+En resume, Mme la duchesse d'Orleans est un type etrange, qui s'impose,
+bon gre malgre, a l'attention. Chez elle on trouve, a cote de grands
+travers, de la droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanite. Il
+y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de details insignifiants,
+d'anecdotes plus ou moins exactes, de banalites et de commerages du monde,
+des pensees dignes d'un moraliste et des jugements frappes au coin de la
+sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale en termes cyniques; mais,
+si elle parle du mal, c'est pour le fletrir et en representer les hontes.
+Si elle regarde trop le vice, elle a du moins le merite de le voir tel
+qu'il est, de le detester d'une haine martiale, agressive,
+irreconciliable, et de le stigmatiser avec des accents que leur trivialite
+meme rend peut-etre plus saisissants.
+
+
+
+
+XI
+
+
+MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE
+
+
+Ecrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour des verites toutes les
+inventions de la malveillance ou de la haine, dire avec Beaumarchais:
+"Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose," rapetisser ce
+qui est grand, denaturer ce qui est noble, obscurcir ce qui brille, telle
+est la tactique des ennemis jures de nos traditions et de nos gloires, tel
+est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer de nos annales
+toutes les figures grandioses ou majestueuses. L'ecole revolutionnaire
+dont ils sont les adeptes a deja sape l'edifice; elle a contribue a
+detruire la chose indispensable aux societes bien organisees: le respect;
+elle a change les livres en libelles, les jugements en invectives, les
+portraits en caricatures; elle s'est accordee avec cette litterature
+essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique, pour travestir
+les personnes et les choses, pour repandre dans le public une foule
+d'exagerations ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et
+dans les idees, qui bouleversent les notions de la justice et du bon sens.
+Un des hommes dont cette ecole a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce
+qu'il fut le representant ou, pour mieux dire, le symbole du principe
+d'autorite.
+
+Elle s'est fatiguee de l'entendre appeler le Grand, comme l'Athenien qui
+se lassait d'entendre appeler Aristide le Juste. Elle a cru que, par son
+souffle, elle pourrait eteindre les rayons du soleil royal. Un potentat
+affaibli mene en lisiere par une vieille devote intrigante, voila l'image
+qu'elle a voulu tracer, voila les traits sous lesquels on aurait la
+pretention de faire passer a la posterite celui qui resta jusqu'a la
+derniere heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait ete toute sa vie:
+le type par excellence du souverain. Deshonorer Louis XIV dans la femme
+qu'il choisit comme compagne de son age mur et de ses vieux jours, tel a
+ete, tel est encore l'objectif des ecrivains de cette ecole.
+
+Ils ont appuye leurs jugements sur ceux de la princesse Palatine, dont
+nous avons essaye de retracer la physionomie, et sur ceux d'un autre
+temoin tout aussi recusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne devrait
+pourtant pas oublier que ce bouillant duc et pair, qui parlait souvent
+comme Philinte, s'il pensait toujours comme Alceste, avait du moins la
+bonne foi de dire lui-meme:
+
+"Le stoique est une belle et noble chimere. Je ne me pique donc pas
+d'impartialite; je le ferais vainement."
+
+Il s'indignait de n'etre rien dans ce gouvernement ou plus d'un homme
+mediocre avait reussi a capter la faveur du souverain. Etre condamne a
+l'existence desoeuvree de courtisan, vivre dans les antichambres, sur les
+escaliers, dans les jardins ou dans les cours de Versailles et des autres
+residences royales, c'etait pour sa vanite un sujet d'aigreur et de
+mecontentement. Il s'en prenait donc a Louis XIV d'abord, et ensuite a la
+femme qu'il considerait comme l'inspiratrice de tous ses choix. Mais ce
+n'est que dans ses Memoires, ecrits clandestinement, enfermes sous une
+triple serrure, qu'il osait se livrer a ses coleres. Devant le roi, il
+etait le respect, la docilite memes. Apres s'etre beaucoup remue a propos
+d'une certaine quete, qui avait fait l'objet d'un litige entre les
+princesses et les duchesses, il disait humblement au roi que, pour lui
+plaire, il aurait quete dans un plat, comme un marguillier de village. Il
+ajoutait que Louis XIV etait, "comme roi et comme bienfaiteur de tous les
+ducs, despotiquement le maitre de leurs dignites, de les abaisser, de les
+elever, d'en faire comme une chose sienne et absolument dans sa main." Il
+n'etait pas plus fier en presence de "la creole", qu'il traite dans ses
+Memoires de "veuve a l'aumone d'un poete cul-de-jatte". Il s'efforca meme
+de la mettre dans ses interets d'ambition et d'obtenir, par elle, une
+charge de capitaine des gardes. Mais, furieux de n'etre point arrive aux
+plus grandes positions de l'Etat, il s'est donne le plaisir d'une
+vengeance posthume, en representant Mme de Maintenon sous les couleurs les
+plus odieuses. Suppleant par l'imagination a l'insuffisance des preuves,
+il en a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vecu du plaisir dans sa
+jeunesse, et de l'intrigue dans son age mur.
+
+Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.
+
+Il la fait naitre en Amerique, tandis qu'elle naquit a Niort. Il admet a
+peine que son pere fut gentilhomme, bien qu'elle eut une noblesse
+absolument incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus de
+fondement.
+
+Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, si l'on ne cesse
+d'admirer ce style qui rappelle tour a tour la hardiesse de Bossuet, le
+coloris de La Bruyere, l'allure de Mme de Sevigne, en revanche, plus on
+etudie serieusement la cour de Louis XIV, plus on reconnait que les fameux
+Memoires sont remplis d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage
+critique sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Cheruel a bien raison de dire:
+"L'observation de Saint-Simon est fine, sagace, penetrante pour sonder les
+replis des coeurs des courtisans; mais elle manque d'etendue et de
+grandeur. A la cour, son horizon est borne. Tout ce qui le depasse ne lui
+presente que des traits vagues et confus. En lui accordant la perspicacite
+de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialite du juge[1]." A
+l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique maitresse de la France,
+l'omnipotente sultane, la _pantocrate_, comme disait la princesse Palatine
+dans son jargon bizarre. Il retrace, avec force details, "son incroyable
+succes, l'entiere confiance, la rare dependance, la toute-puissance,
+l'adoration publique, presque universelle, les ministres, les generaux
+d'armee, la famille royale a ses pieds, tout bon et tout bien par elle,
+tout reprouve sans elle: les hommes, les affaires, les choses, les choix,
+les justices, les graces, la religion, tout sans exception en sa main,
+et le roi et l'Etat ses victimes."
+
+[Note 1: _Saint-Simon considere comme historien de Louis XIV_, par M.
+Cheruel.]
+
+Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours reste le maitre, et c'est lui
+qui a trace les grandes lignes politiques du regne. Mme de Maintenon a pu
+lui donner des conseils, mais c'est lui qui decidait en dernier ressort.
+
+Chose digne de remarque: cette femme, a qui l'on voudrait maintenant
+reprocher une immixtion tracassiere dans toutes choses, etait accusee par
+les hommes les plus eminents de se tenir a l'ecart. Fenelon lui ecrivait:
+"On dit que vous vous melez trop peu des affaires. Votre esprit en est
+plus capable que vous ne pensez. Vous vous defiez peut-etre un peu trop de
+vous-meme, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions
+contraires au gout que vous avez pour une vie tranquille et recueillie."
+Que Mme de Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, cela ne
+parait pas contestable; mais qu'elle ait, a elle seule, fait marcher tous
+les ministeres, c'est la une pure invention. Elle etait sincere,
+croyons-nous, quand elle ecrivait a Mme des Ursins: "De quelque facon que
+les choses tournent, je vous conjure, madame, de me regarder comme une
+personne incapable d'affaires, qui en a entendu parler trop tard pour y
+etre habile, et qui les hait encore plus qu'elle ne les ignore.... On ne
+veut pas que je m'en mele, et je ne veux pas m'en meler. On ne se cache
+point de moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis tres souvent mal
+avertie."
+
+Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le roi travaillait avec
+l'un ou l'autre de ses ministres, Mme de Maintenon ne prenait timidement
+la parole que lorsqu'elle y etait formellement invitee. Son attitude a
+l'egard de Louis XIV etait toujours celle du respect. Le roi lui disait,
+il est vrai:
+
+"On appelle les papes Votre Saintete, les rois Votre Majeste. Vous,
+madame, il faut vous appeler Votre Solidite."
+
+Mais cet eloge ne tournait pas la tete a une femme raisonnable et si
+mesuree.
+
+En resume, que reproche-t-on surtout a Louis XIV? Ses guerres, sa passion
+pour le luxe, son fanatisme religieux. En quoi cette triple accusation
+peut-elle peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser a la guerre,
+elle ne cesse de faire les voeux les plus ardents pour la paix:
+
+"Je ne respire qu'apres la paix, ecrit-elle en 1684; je ne donnerai jamais
+au roi des conseils desavantageux a sa gloire; mais si j'etais crue, on
+serait moins ebloui de cet eclat d'une victoire, et l'on songerait plus
+serieusement a son salut, mais ce n'est pas a moi a gouverner l'Etat; je
+demande tous les jours a Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le
+maitre, et qu'il fasse connaitre la verite."
+
+M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue pourtant qu'elle
+regretta profondement la guerre de la succession d'Espagne. Il dit que
+"les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le maladif
+Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lancait dans l'epouvantable
+aventure qui allait tout engloutir.... De meme qu'elle se laissa arracher
+son avis ecrit pour la revocation de l'edit de Nantes, elle ceda, se
+soumit pour la succession[1]".
+
+[Note 1: Michelet, _Louis XV et le duc de Bourgogne_.]
+
+Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant elle-meme avec une
+extreme simplicite, elle cherchait a detourner Louis XIV des constructions
+fastueuses et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au dire de
+Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes oeuvres, on l'entendait se
+reprocher les modestes depenses qu'elle faisait pour son propre compte.
+Attendant a la derniere extremite pour se donner un habit, elle disait:
+
+"J'ote cela aux pauvres. Ma place a bien des cotes facheux, mais elle me
+procure le plaisir de donner. Cependant, comme elle empeche que je manque
+de rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon necessaire, toutes mes
+aumones sont une espece de luxe, bon et permis a la verite, mais sans
+merite."
+
+Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien dans le faste de Louis
+XIV, non seulement elle ne cessa de le rappeler a la simplicite
+chretienne, mais elle plaida sans cesse aupres de lui la cause du peuple,
+dont elle plaignait les miseres et dont elle admirait la resignation. Ne
+se laissant jamais enivrer par l'encens qui brulait a ses pieds, comme a
+ceux de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffees d'orgueil, ni cette soif de
+richesses, ni cette ardeur de domination qu'on rencontre dans la vie des
+favorites. Les pierreries, les riches etoffes, les meubles precieux, lui
+etaient indifferents. Meme aux jours de sa jeunesse et de l'engouement
+qu'excitait sa beaute, elle avait eu surtout son esprit pour parure, et
+l'eclat exterieur ne l'avait jamais eblouie.
+
+Un autre grief formule par certains historiens contre Mme de Maintenon,
+c'est la revocation de l'edit de Nantes. Ils attribuent la persecution au
+zele hypocrite d'une devotion etroite, uniquement inspiree par Mme de
+Maintenon. Or la revocation de l'edit de Nantes fut, pour ainsi dire,
+imposee au roi par l'opinion publique. Ainsi que l'a fait remarquer M.
+Theophile Lavallee, les reformes gardaient en face du gouvernement un air
+d'enfants disgracies, en face des catholiques un air d'ennemis dedaigneux;
+ils persistaient dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance
+avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. "La France, a dit M.
+Michelet, sentait une Hollande en son sein qui se rejouissait des succes
+de l'autre[2]."
+
+[Note 1: Lavallee, _Histoire des Francais_.]
+[Note 2: Michelet, _Precis sur l'Histoire moderne_.]
+
+Ramener les dissidents a l'unite etait chez Louis XIV une idee fixe. Ce
+devait etre, comme on disait alors, le digne ouvrage et le propre
+caractere de son regne. Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi,
+avaient sollicite la revocation avec instance. Quand le decret parut, ce
+fut une explosion d'enthousiasme. Le chancelier Le Tellier, entonnant le
+cantique du vieillard Simeon, mourait en disant qu'il ne lui restait plus
+rien a desirer, apres ce dernier acte de son long ministere.
+
+Bossuet en arrivait a des transports lyriques: "Ne laissons pas de publier
+ce miracle de nos jours. Faisons-en passer le recit aux siecles futurs.
+Prenez vos plumes sacrees, vous qui composez les annales de l'Eglise....
+Touches de tant de merveilles, epanchons nos coeurs sur la piete de Louis;
+poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons a ce nouveau
+Constantin, a ce nouveau Theodose, a ce nouveau Charlemagne, ce que les
+six cent trente Peres dirent autrefois dans le concile de Chalcedoine:
+"Vous avez affermi la foi, vous avez extermine les heretiques"[1]
+
+[Note 1: Bossuet, _Oraison funebre de Michel Le Tellier_.]
+
+
+Saint-Simon, qui blame la revocation avec tant d'eloquence, avoue que
+Louis XIV etait convaincu qu'il faisait une chose sainte:
+
+"Le monarque ne s'etait jamais cru si grand devant les hommes ni si avance
+devant Dieu dans la reparation de ses peches et le scandale de sa vie. Il
+n'entendait que des eloges." Les laiques n'applaudissaient pas moins que
+le clerge. Mme de Sevigne ecrivait, le 8 octobre 1685: "Jamais aucun roi
+n'a fait et ne fera rien de si memorable." Rollin, La Fontaine, La
+Bruyere, ne se montraient pas moins enthousiastes que Massillon et
+Flechier. Ces vers de Mme Deshoulieres refletaient l'opinion generale:
+
+ Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,
+ Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.
+ De quelques grands noms qu'on te nomme,
+ On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.
+
+Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entrainer par le sentiment unanime
+du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative.
+Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit:
+
+"On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la revocation de l'edit
+de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point."
+
+Au sujet des abjurations qui n'etaient pas sinceres, elle ecrivait, le 4
+septembre 1687: "Je suis indignee contre de pareilles conversions: l'etat
+de ceux qui abjurent sans etre veritablement catholiques est infame." On
+lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: "Mme de Maintenon, en
+desirant de tout son coeur la reunion des huguenots a l'Eglise, aurait
+voulu que ce fut plutot par la voie de la persuasion et de la douceur que
+par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zele,
+aurait voulu la voir plus animee qu'elle ne lui paraissait, et lui disait,
+a cause de cela: "Je crains, madame, que le menagement que vous voudriez
+que l'on eut pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prevention
+pour votre ancienne religion."
+
+Fenelon lui-meme, represente comme l'apotre de la tolerance, approuvait en
+principe la revocation de l'edit de Nantes:
+
+"Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance interieure de ses
+sujets sur la religion, il peut empecher l'exercice public ou la
+profession d'opinions ou ceremonies qui troubleraient la paix de la
+republique par la diversite et la multiplicite des sectes."
+
+Tel est egalement l'avis de Mme de Maintenon; mais les ecrivains
+protestants eux-memes ont reconnu qu'elle blamait l'emploi de la force.
+L'historien des refugies francais dans le Brandebourg le dit:
+
+"Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on
+usa; elle abhorrait les persecutions, et on lui cachait celles qu'on se
+permettait."
+
+Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas etrangers a la declaration
+du 13 decembre 1698, qui, tout en maintenant la revocation de l'edit de
+Nantes, fonda une tolerance de fait qui dura jusqu'a la fin du regne.
+Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossiere de ceux qui
+voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la
+tolerance. Luther prechait l'extermination des anabaptistes. Calvin
+faisait supplicier pour heresie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin
+Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'egalent pas
+celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises
+etaient d'une severite draconienne; tout pretre catholique residant en
+Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrasse le culte anglican,
+etait passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous
+faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
+protestant representait le principe de la tolerance religieuse!
+
+En resume, qu'il s'agisse soit de la revocation de l'edit de Nantes, soit
+de tout autre acte du grand regne, Mme de Maintenon n'a pas joue le role
+odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue
+dans les limites de l'influence legitime qu'une femme devouee et
+intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent
+trompee, elle s'est trompee de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est
+pas la devote mechante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains
+ecrivains imaginent; c'est une femme pieuse et sensee, animee de nobles
+intentions, aimant sincerement la France, sympathisant, du fond du coeur,
+avec les souffrances du peuple, detestant la guerre, ayant le respect du
+droit et de la justice, austere dans ses gouts, moderee dans ses opinions,
+irreprochable dans sa conduite.
+
+Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands
+seigneurs veritablement religieux, M. Michelet a dit:
+
+"Regardons cette petite societe comme un couvent au milieu de la cour,
+couvent conspirateur pour l'amelioration du roi. En general, c'est la cour
+convertie. Ce qui est beau, tres beau dans ce parti, ce qui en fait
+l'honorable lien, c'est l'edifiante reconciliation des mortels ennemis. La
+fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
+de Bethune-Charost, par un effort chretien, devient l'amie, presque la
+soeur des trois filles du persecuteur de son pere."
+
+Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque
+matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son ame, cette
+priere composee par elle:
+
+"Seigneur, donnez-moi de rejouir le roi, de le consoler, de l'encourager,
+de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne
+lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
+n'aurait le courage de lui dire."
+
+Non, une pareille piete n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis
+XIV etait de bonne foi, quand elle disait a Mme de Glapion:
+
+"Je voudrais mourir avant le roi, j'irais a Dieu, je me jetterais aux
+pieds de son trone, je lui offrirais les voeux d'une ame qu'il aurait
+rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumieres, plus
+d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'etat des provinces,
+plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour
+l'abus qu'on fait de son autorite, et Dieu exaucerait mes prieres."
+
+
+
+
+XII
+
+
+LES LETTRES DE MME DE MAINTENON
+
+
+Au debut, Louis XIV n'aimait pas la femme destinee a devenir l'affection
+la plus serieuse et la plus durable de sa vie. "Le roi ne me goutait pas,
+a-t-elle ecrit elle-meme, et il eut assez longtemps de l'eloignement pour
+moi; il me craignait sur le pied de bel esprit."
+
+Comment Louis XIV passa-t-il de la repulsion a la sympathie, de la
+defiance a la confiance, de la prevention a l'admiration? En voyant de
+pres des qualites morales qu'il n'avait pas distinguees de loin. Le meme
+fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui,
+ayant a parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contentes de notions
+superficielles et ont soumis a une veritable analyse sa vie et son
+caractere. Quand M. Theophile Lavallee fit paraitre son _Histoire des
+Francais_, il y peignit Mme de Maintenon d'une maniere tres severe. Il
+l'accusait "de la secheresse de coeur la plus complete", d'un "esprit de
+devotion etroite et d'intrigue mesquine". Il lui reprochait d'avoir
+inspire a Louis XIV des entreprises funestes, de tres mauvais choix.
+
+"Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obseda de gens mediocres et
+serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux desastres
+de la fin du regne."
+
+Quelques annees plus tard, M. Lavallee, mieux eclaire, disait dans sa
+belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: "Mme de Maintenon ne
+donna a Louis XIV que des conseils salutaires, desinteresses, utiles a
+l'Etat et au soulagement du peuple." Que s'etait-il donc passe entre la
+publication des deux ouvrages? L'auteur avait etudie. Apres de patientes
+recherches, il etait parvenu a recueillir les lettres et les ecrits de Mme
+de Maintenon. Grace aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy,
+de Cambaceres, de MM. Feuillet de Conches, Montmerque, de Chevry, Honore
+Bonhomme, il avait pu accroitre les tresors des archives de Saint-Cyr et
+faire enfin une oeuvre d'un puissant interet.
+
+
+Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus ecrit.
+Ses Lettres, si elle n'en avait pas detruit un grand nombre, formeraient
+toute une bibliotheque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient
+quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute
+n'ont pas ete conservees. Mme de Maintenon, toujours prudente, brula sa
+correspondance avec Louis XIV, son epoux; avec Mme de Montchevreuil, sa
+plus intime amie; avec l'eveque de Chartres, son directeur. Les lettres de
+sa jeunesse sont tres rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui
+reservait. Le recueil de M. Lavallee, forcement incomplet, n'en est pas
+moins un monument historique d'une tres haute valeur. Deux volumes de
+lettres et d'entretiens sur l'education des filles, deux autres de lettres
+historiques et edifiantes adressees aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
+de correspondance generale, un de conversations et proverbes, un autre
+d'ecrits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de
+Caylus, les Memoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel
+est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumiere une figure
+eminemment curieuse a etudier.
+
+Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait, a cote de
+beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes.
+Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des
+suppressions. Au moyen de pieces fabriquees, on avait insere des phrases a
+effet, des reflexions piquantes, des maximes a la mode au XVIIIe siecle.
+M. Lavallee a trouve moyen de separer le bon grain de l'ivraie. Passant le
+recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu a
+retablir le texte des lettres vraies et a prouver le caractere apocryphe
+de celles qui etaient fausses. Comme les vrais connaisseurs en
+autographes, il se defiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs
+sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se
+mettent a inventer un document, ils veulent que leur invention produise
+une impression saisissante.
+
+La correspondance des personnages celebres est en general beaucoup plus
+simple, beaucoup moins appretee que les pretendus autographes qu'on leur
+attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres ou se trouvent soit
+des portraits acheves, soit des jugements profonds, soit des predictions
+historiques. C'est la souvent un signe de falsification, et, plus on est
+frappe par un autographe, plus il faut etudier avec soin sa provenance.
+
+Les lettres de Mme de Maintenon meritaient la peine qu'on a prise pour en
+etablir d'une maniere exacte les dates et l'authenticite. L'historien de
+Mme de Sevigne, le baron Walckenaer, les place, sans hesiter, au premier
+rang.
+
+"Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style epistolaire un modele plus
+acheve que Mme de Sevigne. Presque toujours celle-ci n'ecrit que pour le
+besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime,
+afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a
+toujours en ecrivant un objet distinct et determine. La clarte, la
+mesure, l'elegance, la justesse des pensees, la finesse des reflexions,
+lui font agreablement atteindre le but ou elle vise. Sa marche est droite
+et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'ecarter
+ni a droite, ni a gauche[1]."
+
+[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne, sa vie et ses ecrits_.]
+
+Tel etait egalement l'avis de Napoleon Ier. Il preferait de beaucoup les
+lettres de Mme de Maintenon a celles de Mme de Sevigne, qui etaient, selon
+lui, "des oeufs a la neige, dont on peut se rassasier sans se charger
+l'estomac." En citant la preference de Napoleon, M. Desire Nisard fait ses
+reserves. "Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit
+l'eminent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne
+sais quoi de plus sense, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas
+ebloui de la mobilite feminine, et le naturel en plait davantage, parce
+qu'il vient plutot de la raison qui dedaigne les gentillesses sans se
+priver des vraies graces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais ou
+le sujet manque, ces lettres sont courtes, seches, sans epanchements[2]."
+
+[Note 2: M. Desire Nisard, _Histoire de la litterature francaise_.]
+
+Si Mme de Maintenon avait eu des preoccupations litteraires, si elle
+s'etait imagine qu'elle ecrivait pour la posterite, elle aurait redige des
+lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni
+recherche, ni pretention. Elle ecrit pour edifier, pour convertir, pour
+consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux
+demoiselles de Saint-Cyr ne depassent pas cette pieuse ambition. Tres
+souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-meme. Tout en filant
+ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de
+secretaires: a Mlle de Loubert ou a Mlle de Saint-Etienne, a Mlle d'Osmond
+ou a Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on
+retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualites de style, cette
+sobriete, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le
+mot et l'idee, qui font l'admiration des meilleurs juges.
+
+Les deux femmes du XVIIe siecle dont les lettres sont le plus celebres:
+Mme de Sevigne et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
+d'estime et de sympathie. "Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron,
+ecrivait Mme de Sevigne des 1672; elle a l'esprit aimable et
+merveilleusement droit." On se figure facilement ce que devait etre la
+conversation de ces deux femmes, si superieures, si instruites, si
+spirituelles, et qui, avec des qualites differentes, se completaient, pour
+ainsi dire, l'une par l'autre.
+
+Mme de Sevigne, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnete, mais
+a l'humeur libre et hardie, eblouissante Celimene, soeur de Moliere, comme
+dit Sainte-Beuve, femme vive de caractere, de parole et de plume, justifie
+ce que lui disait son amie Mme de La Fayette:
+
+"Vous paraissez nee pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits
+pour vous. Votre presence augmente les divertissements, et les
+divertissements augmentent votre beaute lorsqu'ils vous environnent. Enfin
+La joie est l'etat veritable de votre ame, et le chagrin vous est plus
+contraire qu'a qui que ce soit."
+
+Son image, etincelante comme son esprit, nous apparait au milieu de ces
+fetes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne.
+
+"Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits
+rebattus et broches d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs,
+embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumes, reculements et
+gens roues; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans
+reponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilites sans
+savoir a qui l'on parle; les pieds entortilles dans les queues."
+
+Mme de Sevigne, dont les lettres passent de main en main dans les salons
+et les chateaux, ecrit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-meme: "Mon
+style est si neglige, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour
+pouvoir s'en accommoder[1]."
+
+[Note 1: Lettre du 23 decembre 1671.]
+
+Mais cela ne l'empeche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle
+laisse "trotter sa plume, la bride sur le cou"; quand elle donne avec
+plaisir a sa fille "le dessus de tous les paniers, c'est-a-dire la fleur
+de son esprit, de sa tete, de ses yeux, de sa plume, de son ecritoire", et
+que "le reste va comme il peut", elle sait tres bien que la societe
+raffole de ce style, ou toutes les graces et toutes les merveilles du
+grand siecle se refletent comme dans un miroir. Ses lettres sont des
+modeles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe
+siecle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporte la palme dans
+ce genre de litterature ou il faut tant d'esprit. Mme Emile de Girardin a
+ete la Sevigne de notre epoque.
+
+Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer a cette
+gloire toute mondaine. Loin de viser a l'effet, elle attenue
+volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'eclat de ses
+regards, elle modere son style et tempere son esprit. Elle sacrifie les
+qualites brillantes aux qualites solides; trop d'imagination, trop de
+verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux hotels d'Albret
+ou de Richelieu; on ne doit point parler a des religieuses comme a des
+precieuses.
+
+L'enjouement, la verve gauloise, la gaiete de bon aloi, sont du cote de
+Mme de Sevigne; l'experience, la raison, la profondeur, sont du cote de
+Mme de Maintenon. L'une rit a gorge deployee; l'autre sourit a peine.
+L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'a
+la naivete, des extases en presence des rayons de l'astre royal; l'autre
+ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni
+par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop pres et de trop haut
+les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le neant, et ses
+conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sevigne a
+bien aussi parfois des atteintes de melancolie; mais le nuage passe vite,
+et l'on se retrouve en plein soleil. La gaiete, gaiete franche,
+communicative, rayonnante, fait le fond du caractere de cette femme
+spirituelle, seduisante, amusante. Mme de Sevigne, brille par
+l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse eblouir,
+enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagere les
+splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est
+plus femme; l'autre est plus matrone.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN
+
+
+C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a peche par
+orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait ete
+la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humiliee. Ne
+pouvant s'habituer a sa decheance, elle resta pres de onze ans a la cour,
+bien qu'elle fut devenue a charge au roi et a elle-meme. "On disait
+qu'elle etait comme ces ames malheureuses qui reviennent dans les lieux
+qu'elles ont habites expier leurs fautes[1]." Malgre la demi-conversion de
+cette fiere Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colere et
+d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le cure
+de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister a une reunion de
+charite:
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+"Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est
+merveilleusement paree pour votre oraison funebre?"
+
+Le roi continuait a voir Mme de Montespan. Chaque jour, apres la messe, il
+allait passer quelques instants pres d'elle, mais comme par acquit de
+conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du passe,
+ni abandon, ni confiance, ni amitie. Aussi, dans cette cour naguere encore
+remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment
+ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser
+s'accomplir, souvent des ce monde, la vengeance de Dieu.
+
+Apres s'etre longtemps cramponnee aux epaves de sa fortune et de sa
+beaute, comme un naufrage aux debris du navire, Mme de Montespan se decida
+enfin a la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que
+son parti etait bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles
+pour toujours. Un mois apres, Dangeau ecrivait:
+
+"Mme de Montespan a ete quelques jours a Clagny, et s'en est retournee a
+Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renonce a la cour, qu'elle
+verra le roi quelquefois, et qu'a la verite on s'est un peu hate de faire
+demeubler son appartement."
+
+L'ancienne favorite avait ete prise au mot. Son logement au chateau de
+Versailles etait desormais occupe par le duc du Maine; elle ne devait plus
+y revenir. Elle vecut alternativement a l'abbaye de Fontevrault, dont sa
+soeur etait abbesse; aux eaux de Bourbon, ou elle allait tous les etes; au
+chateau d'Oiron, qu'elle avait achete, et au couvent de Saint-Joseph,
+situe a Paris, sur l'emplacement actuel du ministere de la Guerre. C'est
+dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considerables de
+la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien.
+
+"Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait a chacun comme
+une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas meme a Monsieur,
+ni a Madame, ni a la Grande Mademoiselle, ni a l'hotel de Conde."
+
+Au chateau d'Oiron, il y avait une chambre superbement meublee ou le roi
+ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi.
+
+Peu a peu les pensees serieuses succederent aux idees de vanite ou de
+rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La penitente en arriva non
+seulement aux remords, mais aux macerations, aux jeunes, aux cilices.
+Cette femme, jadis si raffinee, si elegante, s'astreignit a ne porter que
+des chemises de la toile la plus dure, a mettre une ceinture et des
+jarretieres herissees de pointes de fer. Elle en vint a donner tout ce
+qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par
+jour a des ouvrages grossiers.
+
+A cote de son chateau, elle fonda un hospice dont elle etait plutot la
+servante que la superieure; elle soignait les malades et pansait leurs
+plaies. Comme le dit M. Pierre Clement dans la belle etude qu'il lui a
+consacree, le scandale avait ete grand; mais, de la part d'une si
+orgueilleuse nature, le repentir et l'humilite doublaient en quelque sorte
+de valeur. Elle se resigna, sur l'ordre de son confesseur, a l'acte qui
+lui coutait le plus: elle demanda pardon a son mari dans une lettre ou, se
+servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec
+lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle residence qu'il
+voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne repondit pas.
+
+Saint-Simon pretend que Mme de Montespan, dans les dernieres annees de sa
+vie, etait tellement tourmentee des affres de la mort, qu'elle payait
+plusieurs femmes dont l'emploi unique etait de la veiller.
+
+"Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies
+dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'a toutes les fois
+qu'elle se reveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
+pour se rassurer contre leur assoupissement."
+
+J'ai peine a croire a l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de
+Montespan etait trop fiere pour montrer une telle pusillanimite. De l'aveu
+meme de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignite.
+
+Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle
+n'etait pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une
+fin prochaine. Dans cette prevision, elle paya deux ans d'avance toutes
+les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumones habituelles. A peine
+arrivee a Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut
+en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre.
+
+"Mon Pere, dit-elle au capucin qui l'assistait a l'heure supreme,
+exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez."
+
+Apres avoir appele autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon
+des scandales qu'elle avait causes, et remercia Dieu de ce qu'il
+permettait qu'elle mourut dans un lieu ou elle se trouvait eloignee de
+tous, meme de ses enfants.
+
+Quand elle eut rendu l'ame, son corps fut "l'apprentissage du chirurgien
+d'un intendant de je ne sais ou, qui se trouva a Bourbon et qui voulut
+l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]". La mort d'une femme qui,
+pendant plus de trente ans, de 1660 a 1691, avait joue un si grand role a
+la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la
+considerait comme morte. Dangeau se contenta d'ecrire dans son journal:
+"Samedi, 28 mai 1707, a Marly: Avant que le roi partit pour la chasse, on
+apprit que Mme de Montespan etait morte a Bourbon, hier, a 3 heures du
+matin. Le roi, apres avoir couru le cerf, s'est promene dans les jardins
+jusqu'a la nuit."
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.]
+
+Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux
+duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mere;
+d'Antin se couvrit de vetements noirs; mais il etait trop bon courtisan
+pour etre triste, quand le roi ne l'etait point. Peu de jours apres, il
+recevait magnifiquement son souverain a Petit-Bourg et faisait disparaitre
+en une nuit une allee de marronniers qui n'etait pas du gout du maitre.
+Quant a Mme de Montespan, l'on ne prononcait meme plus son nom. Voila le
+monde. C'est bien la peine de l'aimer.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+LA DUCHESSE DE BOURGOGNE
+
+
+Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait
+d'arriver en France. Cette enfant, c'etait la fille du duc de Savoie,
+Victor-Amedee II, Marie-Adelaide, la future duchesse de Bourgogne. Le
+dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis etait en fete. Les cloches
+sonnaient a grande volee. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau,
+venait a la rencontre de la jeune princesse destinee a epouser son
+petit-fils, et tous les yeux etaient fixes sur cette premiere entrevue
+entre elle et le Roi-Soleil. Il la recut au moment ou elle descendait de
+voiture, et dit a Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:
+
+"Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?"
+
+Des le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction
+de ses manieres, sa gentillesse naturelle, ses petites reponses pleines de
+grace et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa
+la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement ou
+elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau
+prit la liberte de lui demander s'il etait content de la princesse:
+
+"Je le suis trop, j'ai peine a contenir ma joie."
+
+Puis, se tournant du cote de Monsieur:
+
+"Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mere put etre ici quelques
+instants pour etre temoin de la joie que nous avons."
+
+Il ecrivit ensuite a Mme de Maintenon:
+
+"Elle m'a laisse parler le premier, et apres elle m'a fort bien repondu,
+mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menee dans sa
+chambre a travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en
+approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces
+lumieres avec grace et modestie. Elle a la meilleure grace et la plus
+belle taille que j'aie jamais vue, habillee a peindre et coiffee de meme,
+des yeux tres vifs et tres beaux, des paupieres noires et admirables, le
+teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le desirer, les plus beaux
+cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantite.... Elle n'a
+manque a rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire."
+
+Marie-Adelaide etait, par sa mere, la petite-fille de cette belle
+Henriette d'Angleterre dont l'oraison funebre de Bossuet a immortalise la
+vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse
+tant regrettee, et sa presence a Versailles y ramenait l'entrain et la
+joie des beaux jours. On l'installa, des son arrivee, dans la chambre
+autrefois occupee par la reine, puis par la dauphine de Baviere[1].
+
+[Note: Salle no 115 de la _Notice du Musee de Versailles_.]
+
+Le roi lui fit present de la belle menagerie de Versailles qui faisait
+face au palais de Trianon. Aucun grand-pere n'etait plus tendre, plus
+affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingeniait a lui trouver des
+amusements et des recreations. Madame (la princesse Palatine) ecrivait, le
+8 novembre 1696: "Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse
+d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joue avant-hier a colin-maillard
+avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti,
+Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joue hier."
+
+Mme de Maintenon fut naturellement chargee d'achever l'education de la
+jeune princesse. La premiere fois qu'elle la mena a Saint-Cyr, elle la fit
+recevoir avec un grand ceremonial: la superieure la complimenta; la
+communaute, en longs manteaux, l'attendait a la porte de cloture; toutes
+les demoiselles etaient rangees en haie sur son passage jusqu'a l'eglise;
+des petites filles de son age lui reciterent un dialogue assaisonne de
+louanges delicates. La princesse ravie demanda a revenir. Alors Mme de
+Maintenon la conduisit regulierement a Saint-Cyr, deux ou trois fois la
+semaine, pour y passer des journees entieres et y suivre les cours de la
+classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'etiquette. Marie-Adelaide portait
+le meme habit que les eleves et se faisait appeler Mlle de Lastic.
+
+"Elle etait bonne, affable, gracieuse a tout le monde, s'occupant avec les
+dames des differents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages,
+de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la
+maison, meme au silence; courant et se recreant avec les _rouges_ dans les
+grandes allees du jardin; allant avec elles au choeur, a confesse, au
+catechisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et
+faisait les honneurs de la maison a quelque illustre visiteuse,
+principalement a la reine d'Angleterre[1]."
+
+[Note 1: _Memoires des Dames de Saint-Cyr._]
+
+Louis XIV, charme de la princesse, decida qu'elle se marierait le jour
+meme ou elle aurait douze ans. Elle epousa, le 7 decembre 1697, Louis de
+France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fiance etait en
+manteau noir brode d'or, pourpoint blanc a boutons de diamant; le manteau
+etait double de satin rose. La fiancee avait une robe et une jupe de
+dessous en drap d'argent avec bordure de pierres precieuses. Les diamants
+qu'elle portait etaient ceux de la couronne. La benediction nuptiale fut
+donnee aux jeunes epoux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de
+Versailles. Apres la messe, il y eut un grand festin de la maison royale
+dans la piece designee sous le nom d'antichambre de l'appartement de la
+reine[1].
+
+[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Musee_.]
+
+Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], a un feu d'artifice
+tire au bout de la piece d'eau des Suisses, puis a un souper servi, comme
+le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine.
+
+[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.]
+
+Le 11 decembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des
+pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les
+girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour
+deployat un grand luxe, et lui-meme, qui depuis longtemps ne portait plus
+que des habits fort simples, en avait endosse de superbes. Ce fut a qui se
+surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent a
+peine. Le roi, qui avait encourage toutes ces depenses, n'en dit pas moins
+qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se
+laisser ruiner par les habits de leurs femmes.
+
+Deux jours apres son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de
+ceremonie a ses amies de Saint-Cyr. Elle etait tout en blanc, et sa robe
+avait une broderie d'argent si epaisse, qu'a peine pouvait-elle la porter.
+La communaute recut la princesse en grande pompe, et la conduisit a
+l'eglise, ou l'on chanta des hymnes.
+
+En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme seduisante entre
+toutes et indispensable a la cour. Sans elle les fleurs seraient moins
+belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grace a son
+charme seducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait a un
+fastueux couvent, tout s'eclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle
+aime sincerement Louis XIV. On n'approche pas sans emotion de cet homme
+exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot
+n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable
+qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la
+jeune princesse est sincere. Reconnaissante et flattee des bontes qu'il
+lui temoigne, elle le venere comme le representant le plus glorieux du
+droit divin, et tout en le venerant elle l'amuse. Elle lui saute au cou a
+toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de
+badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa presence.
+C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de fetes. Suivie
+par un cortege de jeunes femmes, la princesse aime a monter en gondole sur
+le grand canal du parc de Versailles, et a y rester plusieurs heures de la
+nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comedies,
+serenades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on
+organise chaque jour une nouvelle distraction.
+
+Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette
+cour dont elle est l'ornement, l'esperance. Il faut qu'elle deride le
+monarque lasse de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon
+genie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la
+grande galerie, se refletent ses toilettes splendides, ses parures
+eblouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une
+Armide, dans les forets comme une nymphe, sur l'eau comme une sirene.
+
+Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait
+en pied de la princesse. Elle est debout, habillee d'une robe de drap
+d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une
+femme vetue a la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelise.
+Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont posees des fleurs.
+On apercoit dans le fond du tableau un jardin et un piedestal, sur lequel
+on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien
+fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le
+sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un poete,
+quand il decrit les charmes de la princesse: "ses yeux les plus parlants
+et les plus beaux du monde, son port de tete galant, gracieux et
+majestueux, son sourire expressif, sa marche de deesse sur les nues." Il
+n'admire pas moins ses qualites morales, tout en lui trouvant des defauts.
+Il se plait a reconnaitre qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une
+sage mesure, compatissante, peinee de causer le moindre ennui, pleine
+d'egards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour
+son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une
+amie, elle est l'ame de la cour dont elle est adoree. "Tout manque a
+chacun dans son absence, tout est rempli par sa presence, son extreme
+faveur la fait infiniment compter, et ses manieres lui attachent tous les
+coeurs."
+
+[Note 1: Salle N deg. 118 de la _Notice du Musee._]
+
+Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas
+certaines inconsequences, que la malice exploite en les exagerant.
+Entouree d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent legeres et
+malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut etre plus d'une fois atteinte
+par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi
+bien que contre les simples particulieres. La duchesse ne se faisait pas
+d'illusion a cet egard et s'en montrait affligee.
+
+D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en
+apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amedee s'etait brouille avec la
+France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La
+duchesse de Bourgogne etait obligee de refouler dans le fond de son coeur
+ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les
+cacher, plus ils etaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la
+route de Piemont sa mere, sa grand'mere infirme, ses freres malades et le
+duc, son pere, menace d'une ruine complete! Le 21 juin 1706, elle ecrivait
+a sa grand'mere, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:
+
+[Note 1: Voir l'interessante correspondance de la duchesse de Bourgogne et
+de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiee, avec une
+tres bonne preface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Levy
+(1 vol.)]
+
+"Jugez dans quelle inquietude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous
+aimant fort tendrement, et ayant toute l'amitie possible pour mon pere, ma
+mere et mes freres. Je ne puis les voir dans une situation aussi
+malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse
+qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chere
+grand'mere, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce
+qui m'est le plus cher au monde.[1]"
+
+[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de
+Charles-Amedee de Savoie-Nemours et d'Elisabeth de Vendome, epousa en 1665
+le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, pere de Victor-Amedee II.]
+
+La duchesse de Bourgogne souffrait en meme temps des desastres de ses deux
+patries, la Savoie et la France.
+
+"Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix," disait Mme de
+Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr.
+
+La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les
+circonstances perilleuses ou se trouvait le pays, "la dignite de la
+premiere femme de l'Etat, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les
+agitations d'une ame qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son
+age." L'heure des grandes tristesses etait venue. Comme l'a tres bien dit
+M. Capefigue: "Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est
+la vieillesse. Si la tete reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes
+fletrissent, les lauriers meme prennent une teinte de grisaille. On vous
+respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets a plumes
+Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le
+jonc a pomme d'or n'est plus une facon de sceptre, mais un baton qui
+soutient les jambes faibles et un corps voute." Pour la duchesse de
+Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait
+sincerement.
+
+"Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine a concevoir que les princes
+agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez
+pres pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche
+toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments
+regles. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait a son pere, et
+qu'elle etait, des l'age de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et
+aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une
+tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir
+de pres, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le
+grand age de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle,
+que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi."
+
+Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa
+perspicacite habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une
+affection sincere. C'est a cause de cela que, de son cote, il lui
+temoignait un attachement exceptionnel. Semblable a une rose qui
+s'epanouit dans un cimetiere, la jeune et seduisante princesse charmait et
+consolait les tristes annees du Grand Roi. C'etait le dernier sourire de
+la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, helas! la belle rose devait
+se fletrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer
+dans la nuit.
+
+Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne etait
+dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des
+dames qui s'avisaient de la critiquer:
+
+"Elles auront a compter avec moi, et je serai leur reine."
+
+"Helas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne
+l'eut cru avec elle?"
+
+Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle etait persuadee de sa
+fin prochaine. Madame s'exprime ainsi a ce sujet:
+
+"Un savant astrologue de Turin ayant tire l'horoscope de Mme la dauphine,
+lui avait predit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa
+vingt-septieme annee. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit a son
+epoux:
+
+"Voici le temps qui approche ou je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester
+sans femme a cause de votre rang et de votre devotion. Dites-moi, je vous
+prie, qui epouserez-vous?"
+
+Il repondit:
+
+"J'espere que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si
+ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit
+jours, je vous suivrais au tombeau..."
+
+"Pendant que la dauphine etait encore en bonne sante, fraiche et gaie,
+elle disait souvent: "Il faut bien que je me rejouisse, puisque je ne me
+rejouirai pas longtemps, car je mourrai cette annee."
+
+"Je croyais que c'etait une plaisanterie; mais la chose n'a ete que trop
+reelle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en rechapperait point."
+
+Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'ameliorait. On
+aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort
+prematuree. La princesse Palatine l'avoue elle-meme: "Ayant, dit-elle,
+assez d'esprit pour remarquer ses defauts, la dauphine ne pouvait que
+chercher a s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point
+d'exciter l'etonnement general. Elle a continue ainsi jusqu'a la fin."
+
+Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la maniere la plus touchante:
+"L'histoire nous offre de temps a autre des personnages seduisants qui
+attachent le lecteur jusqu'a l'affection... Souvent, la Providence les
+retire du monde des leur jeunesse, ornes des charmes que le temps enleve
+et des esperances qu'elles auraient realisees. La duchesse de Bourgogne
+fut une de ces gracieuses apparitions."
+
+[Note 1: _Lettres inedites de la duchesse de Bourgogne_ precedees d'une
+courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de
+cinquante pages, imprime a un petit nombre d'exemplaires.)]
+
+Atteinte d'un mal foudroyant, qui etait, parait-il, la rougeole, mais
+qu'on attribua au poison, la duchesse fut enlevee en quelques jours au roi
+dont elle etait la consolation, a son epoux dont elle etait l'idole, a la
+cour dont elle etait l'ornement, a la France dont elle etait l'espoir.
+Elle mourut dans les sentiments les plus religieux.
+
+Ce fut a Versailles [1], le vendredi 12 fevrier 1712, entre 8 et 9 heures
+du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque
+jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
+Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre a
+une femme tant aimee. Six jours apres, il la suivait au tombeau.
+
+[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Musee._]
+[Note: 2: Louis XV naquit le 15 fevrier 1710.]
+
+"La France, s'ecrie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier chatiment.
+Dieu lui montra un prince qu'elle ne meritait pas. La terre n'en etait pas
+digne; il etait mur deja pour la bienheureuse eternite."
+
+Le jour meme de la mort du duc de Bourgogne, Madame ecrivait: "Je suis
+tellement ebranlee que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce
+que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement pitie de
+nous, car la tristesse qui regne ici ne se peut decrire."
+
+Saint-Simon pretend que la douleur causee a Louis XIV par la mort de la
+duchesse de Bourgogne fut "la seule veritable qu'il ait jamais eue en sa
+vie". Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regrette profondement sa
+mere, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du
+chagrin dont il fut accable lors de la mort de son fils unique, le grand
+dauphin: "J'ai vu le roi hier a 11 heures; il est en proie a une telle
+affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se depite pas,
+il parle a tout le monde avec une tristesse resignee et donne ses ordres
+avec une grande fermete; mais, a tout moment, les larmes lui viennent aux
+yeux, et il etouffe ses sanglots[1]."
+
+[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]
+
+Le 22 fevrier 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent
+portes de Versailles a Saint-Denis sur un meme chariot. Le 8 mars suivant,
+le dauphin, leur fils aine, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques
+mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le pere, la mere et le fils aine
+disparurent. Trois dauphins etaient morts en moins d'un an.
+
+Ces evenements, deja horribles par eux-memes, s'assombrissaient encore par
+la fausse idee generalement repandue que le poison etait la cause de fins
+si prematurees. Contre toute justice, on accusait de la maniere la plus
+perfide le duc d'Orleans d'etre l'auteur des crimes, et l'on essayait de
+faire entrer dans l'ame de Louis XIV cet abominable soupcon. Avec la
+duchesse de Bourgogne "s'eclipserent joie, plaisirs, amusements memes et
+toutes especes de graces... Si la cour subsista apres elle, ce ne fut plus
+que pour Languir [1]."
+
+[Note 1: _Memoires du duc de Saint-Simon._]
+
+Et cependant, sous le poids de tant d'epreuves, la grande ame de Louis XIV
+ne faiblit pas. "Au milieu des debris lugubres de son auguste maison,
+Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse posterite,
+et en un instant elle etait effacee comme les caracteres traces sur le
+sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la
+gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible etincelle,
+sur le point meme alors de s'eteindre... Il adore celui qui dispose des
+sceptres et des couronnes, et voit peut-etre dans ces pertes domestiques
+la misericorde qui expie, et qui acheve d'effacer du livre des justices du
+Seigneur ses anciennes passions etrangeres[1]."
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funebre de Louis le Grand._]
+
+La France tout entiere fut plongee dans le desespoir. "Ce temps de
+desolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si
+profonde que, pendant la minorite de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
+qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2]."
+
+[Note 2: Voltaire, _Siecle de Louis XIV._]
+
+M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exageree pour le
+grand siecle, se laissa lui-meme attendrir quand il relata la mort de la
+_charmante_ duchesse de Bourgogne. "La cour, dit-il, fut a la lettre comme
+assommee d'un coup. Cent cinquante ans apres, on pleure encore en lisant
+les pages navrantes ou Saint-Simon a dit son deuil[3]."
+
+[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._]
+
+Duclos a pretendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu'a la
+mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouverent
+dans une cassette ayant appartenu a la princesse des papiers qui
+arracherent au roi cette exclamation:
+
+"La petite coquine nous trahissait."
+
+D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos
+tire consequence d'une correspondance par laquelle la fille de
+Victor-Amedee lui aurait livre des secrets d'Etat. C'est la, croyons-nous,
+un de ces innombrables anas avec lesquels on ecrit trop souvent
+l'histoire. Les archives de Turin n'ont conserve nulle trace de cette
+pretendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
+Assurement, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais,
+depuis ses adieux a la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie:
+la France.
+
+Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son
+ecrin ces deux soeurs intelligentes et seduisantes qui toutes deux
+moururent si prematurement et laisserent un si touchant souvenir: la
+duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante
+compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque
+toute la destinee de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le chateau de
+Versailles que doit figurer son portrait.
+
+Combien de fois en 1871, quand le ministere des Affaires etrangeres etait,
+pour ainsi dire, campe au milieu des appartements de la reine, nous
+evoquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre ou
+elle coucha, des son arrivee a Versailles, et ou, seize ans et demi plus
+tard, elle rendait le dernier soupir! C'est la qu'a onze ans, enlevee pour
+toujours a sa famille, a ses amis, a sa patrie, elle se trouvait seule au
+milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est la que
+l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
+tous les jours en attraits et en graces. C'est la que, dans le silence de
+la nuit, elle croyait voir apparaitre les brillants fantomes du monde, les
+images de seduction contre lesquelles sa raison luttait peut-etre contre
+son coeur. C'est la qu'elle se rememorait, pour resister aux tentations
+d'une ame ardente, les austeres enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
+avait ecrit: "Ayez horreur du peche. Le vice est plein d'horreur et de
+malediction des ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de veritables
+delices qu'a servir Dieu." C'est la qu'elle vit venir la mort et qu'elle
+l'accueillit avec un noble et religieux courage.
+
+
+
+
+XV
+
+
+LES TOMBEAUX
+
+
+C'est un spectacle melancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la
+tristesse et de la mort des endroits qui furent des theatres de splendeurs
+ou de fetes. En entendant les prieres des agonisants succeder au bruit des
+fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour
+sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanite de la gloire, de la
+richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV
+durent l'eprouver quand "ce monarque de bonheur, de majeste, d'apotheose",
+comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable
+galerie des Glaces n'etait plus qu'un vestibule funebre. Les peintures
+triomphales de Lebrun s'etaient comme assombries, les dorures semblaient
+couvertes d'un voile de crepe; on aurait dit que les jets d'eau versaient
+des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne etait
+ebranle devant un ideal plus eleve: l'idee chretienne. Et ce roi, "la
+terreur de ses voisins, l'etonnement de l'univers, le pere des rois, plus
+grand que tous ses ancetres, plus magnifique que Salomon[1]," semblait
+dire avec l'Ecclesiaste: "J'ai surpasse en gloire et en sagesse tous ceux
+qui m'ont precede dans Jerusalem, et j'ai reconnu qu'en cela meme il n'y
+avait que vanite et affliction d'esprit."
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funebre de Louis le Grand_.]
+
+Pendant la derniere maladie de celui qui avait ete le Roi-Soleil, la cour
+se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arretait
+dans l'Oeil-de-Boeuf, excepte les valets familiers et les medecins. Quant
+a Mme de Maintenon, malgre ses quatre-vingts ans et ses infirmites, elle
+soignait avec un grand devouement l'auguste malade et demeurait
+quelquefois quatorze heures de suite pres de son lit.
+
+"Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de
+Saint-Cyr: la premiere en me disant qu'il n'avait de regret que celui de
+me quitter, mais que nous nous reverrions bientot; je le priai de ne plus
+penser qu'a Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez
+bien vecu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
+qu'il m'avait toujours aimee et estimee egalement. Il pleurait et me
+demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit:
+
+"--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait
+surpris."
+
+"Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisieme, il me dit:
+
+"--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?"
+
+"Je lui repondis:
+
+"--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu."
+
+"Et je le quittai."
+
+Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV merite le nom de Grand. Il meurt mieux
+qu'il n'a vecu. Tout ce qu'il y a d'eleve, de majestueux, de grandiose
+dans cette ame d'elite, se reveille au moment supreme. Sa mort est celle
+d'un roi, d'un heros et d'un saint. Comme les premiers chretiens, il fait
+une sorte de confession publique; il dit, le 29 aout 1715, aux personnes
+qui avaient les entrees:
+
+"Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai
+donne. J'ai bien a vous remercier de la maniere dont vous m'avez servi et
+de l'attachement et de la fidelite que vous m'avez toujours marques.... Je
+sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande
+pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois
+de moi."
+
+Le meme jour, il donne sa benediction au petit dauphin et lui adresse ces
+belles paroles:
+
+"Mon cher enfant, vous allez etre le plus grand roi du monde. N'oubliez
+jamais les obligations que vous avez a Dieu. Ne m'imitez pas dans les
+guerres, tachez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
+soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur
+de ne pouvoir faire par les necessites de l'Etat. Suivez toujours les bons
+conseils, et songez bien que c'est a Dieu a qui vous devez tout ce que
+vous etes. Je vous donne le Pere Le Tellier pour confesseur; suivez ses
+avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez a Mme de
+Ventadour [1]."
+
+[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitule _Curiosites historiques_, a
+prouve que tels etaient les termes exacts dont Louis XIV s'etait servi
+dans son allocution a Louis XV.]
+
+Dans la nuit du 27 au 28 aout, on voit a tous moments le moribond joindre
+les mains; il dit ses prieres habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe
+la poitrine. Le 28 au matin, il apercoit dans le miroir de sa cheminee
+deux domestiques qui versent des larmes.
+
+"Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?"
+
+On lui presente un elixir pour le rappeler a la vie. Il repond, en prenant
+le verre:
+
+"A la vie ou a la mort! Tout ce qu'il plaira a Dieu."
+
+Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. "Eh! non, replique-t-il,
+c'est ce qui me fache, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de
+mes peches."
+
+Le 29 aout, il lui echappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin
+"le jeune roi". Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est
+autour de lui.
+
+"Eh! pourquoi?... s'ecrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine."
+
+C'est ce qui fait dire a Massillon: "Ce monarque environne de tant de
+gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de reveiller ou
+ses desirs ou sa tendresse, ne jette pas meme un oeil de regret sur la
+vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanite n'a
+jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grace qui en est la
+verite."
+
+Dans la journee du 29 aout, le mourant perd connaissance, et l'on croit
+qu'il n'a plus que quelques heures a vivre.
+
+"Vous ne lui etes plus necessaire, dit son confesseur a Mme de Maintenon.
+Vous pouvez vous en aller."
+
+Le marechal de Villeroy l'exhorte a ne pas attendre plus longtemps et a se
+retirer a Saint-Cyr, ou elle doit se reposer de tant d'emotions. Il envoie
+des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et
+lui prete son carrosse.
+
+"On peut craindre, lui dit-il, quelque emotion populaire, et le chemin ne
+sera peut-etre pas sur." Mme de Maintenon, affaiblie, troublee par l'age
+et la douleur, a le tort d'ecouter de si pusillanimes conseils. La
+posterite lui reprochera toujours une defaillance indigne de cette femme
+de tete et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi
+et prier a cote de son cadavre. Il faut blamer surtout les courtisans qui
+lui dictent la resolution de l'egoisme et de la peur. Ah! comme ils sont
+abandonnes, "les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de
+poussiere," quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont
+seuls a les pleurer. La foule est indifferente ou se rejouit. Les
+courtisans se tournent du cote du soleil qui se leve. Helas! Quel
+contraste entre le trone et le cercueil! La mort d'un homme est toujours
+un sujet de reflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui
+meurt s'appelle Louis XIV!
+
+Le 30 aout, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon.
+L'on va la chercher a Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnait, lui
+dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend
+l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer a
+Saint-Cyr pour toujours.
+
+Le samedi 31 aout, vers 11 heures du soir, on dit a Louis XIV les prieres
+des agonisants. Il les recite lui-meme d'une voix plus forte que celle de
+tous les assistants, et il parait aussi majestueux sur son lit de mort que
+sur le trone. A la fin des prieres, il reconnait le cardinal de Rohan et
+lui dit:
+
+"Ce sont les dernieres graces de l'Eglise."
+
+Il repete plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_.
+
+Puis il dit:
+
+"O mon Dieu, venez a mon aide, hatez-vous de me secourir."
+
+Ce sont la ses dernieres paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la
+nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, a 8 heures un quart du
+matin, Louis XIV, age de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi
+depuis soixante-douze ans, rend a Dieu sa grande ame.
+
+On ne termine pas l'etude d'un regne memorable sans un sentiment de
+regret. Apres avoir vecu pendant quelque temps de la vie d'un personnage
+celebre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne
+croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister a l'agonie de Louis XIV, et
+ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on etait mele aux
+serviteurs fideles qui pleurent le meilleur des maitres et le plus grand
+des rois?
+
+Aussitot que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue a Saint-Cyr,
+Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon:
+
+"Madame, lui dit-elle, toute la maison est en priere, au choeur."
+
+Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se
+rendit a l'eglise, ou elle assista a l'office des morts. Puis elle
+congedia ses domestiques et se defit de sa voiture, "ne pouvant se
+resoudre, disait-elle, a nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre
+de demoiselles etaient dans le besoin." Elle vecut dans son modeste
+appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
+reglements de la maison, autant que le permettait son age, et ne sortait
+que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand
+Pierre le Grand se rendit a Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
+octogenaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme
+dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander
+par un interprete si elle etait malade. Elle repondit que oui. Il voulut
+savoir quel etait son mal:
+
+"Une grande vieillesse," repliqua-t-elle.
+
+Mme de Maintenon mourut a Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux
+jours exposee sur son lit, "avec un air si doux et si devot qu'on eut dit
+qu'elle priait Dieu[1]."
+
+[Note 1: _Memoires des Dames de Saint-Cyr_.]
+
+On l'ensevelit dans le choeur de l'eglise; une humble plaque de marbre
+indiqua l'emplacement ou son corps reposait. C'est la que les novices
+allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur.
+
+Au moment de quitter ces femmes celebres, dont nous avons essaye d'evoquer
+les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes ou elles sont
+ensevelies. Mlle de La Valliere repose a Paris, dans la chapelle des
+Carmelites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Therese, les deux
+duchesses d'Orleans, la dauphine de Baviere, la duchesse de Bourgogne, a
+Saint-Denis. C'est la qu'il faut aller mediter, la qu'il faut ecouter la
+grande parole chretienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
+reverteris_.
+
+Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur
+sepulcre. Telle devait etre la destinee de Louis XIV. Ce potentat, qui
+avait donne des lois a l'Europe, ne posseda pas meme son tombeau. Les
+profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des "princes
+aneantis", et malgre son arriere-garde de huit siecles de rois, comme dit
+Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas defendre la majeste
+de sepulcres que tout le monde aurait crus inviolables.
+
+Dans la seance du 31 juillet 1793, Barere lut a la Convention, au nom du
+Comite de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour
+feter l'anniversaire de la journee du 10 aout, l'on detruisit les
+mausolees de Saint-Denis.
+
+"Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux memes avaient appris a flatter
+les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce
+theatre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux a la
+France et a l'humanite semblent encore, meme dans la tombe, s'enorgueillir
+d'une grandeur evanouie. La main puissante de la Republique doit effacer
+impitoyablement ces mausolees, qui rappelleraient des rois l'effrayant
+souvenir."
+
+La Convention rendit par acclamation un decret conforme a ce rapport.
+Considerant que "la patrie etait en danger et manquait de canons pour la
+defendre", elle decida que "les tombeaux et mausolees des ci-devant rois
+seraient detruits le 10 aout suivant." Elle nomma des commissaires charges
+de se transporter a Saint-Denis, a l'effet d'y proceder "a l'exhumation
+des ci-devant rois et reines, princes et princesses", et ordonna de briser
+les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.
+
+Ce decret odieux fut strictement execute. Rois, reines, princes et
+princesses furent arraches a leurs sepulcres. On portait le plomb, a
+mesure qu'on le decouvrait, dans un cimetiere ou l'on avait etabli une
+fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.
+
+Le vandalisme des revolutionnaires et des athees se delectait de ce
+spectacle. Assurement, "Dieu, dans l'effusion de sa colere, comme ecrit
+Chateaubriand, avait jure par lui-meme de chatier la France. Ne cherchons
+pas sur la terre les causes de pareils evenements: elles sont plus haut."
+
+Bientot apres ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier
+1794, pendant qu'on travaillait a transformer l'eglise de Saint-Cyr en
+salles d'hopital, les ouvriers apercurent au milieu du choeur devaste une
+plaque de marbre noir enfouie dans les decombres. C'etait la tombe de Mme
+de Maintenon. Ils la briserent, ouvrirent le caveau, en enleverent le
+corps, le trainerent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres,
+et le jeterent, depouille et mutile, dans un trou du cimetiere. Ce
+jour-la, l'epouse non reconnue de Louis XIV avait ete traitee en reine!
+
+Ainsi donc, ces illustres heroines de Versailles, la bonne Marie-Therese,
+l'habile Maintenon, la melancolique dauphine de Baviere, l'orgueilleuse
+princesse Palatine, la seduisante duchesse de Bourgogne, furent
+expropriees de leurs tombeaux. Au recit d'une telle rage iconoclaste et
+sacrilege, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse.
+A un sentiment de sainte colere contre d'odieuses profanations et contre
+de sauvages fureurs se melent des reflexions profondes sur le neant des
+choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulees nous
+apparaissent tour a tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles
+semble nous dire, comme Fenelon: "Que ne fait-on point pour trouver un
+faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un
+fantome de gloire mondaine? Quelles peines pour de miserables plaisirs
+dont il ne reste que le remords!" Du fond de la poussiere des tombeaux
+profanes, l'oeil ebloui apercoit tout a coup surgir une pure, une
+incorruptible lumiere qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour
+veritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil
+de Louis XIV: "Dieu seul est grand, mes freres."
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+INTRODUCTION
+
+I.--Le chateau de Versailles
+
+II.--Louis XIV et sa cour en 1682
+
+III.--La reine Marie-Therese
+
+IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon
+
+V.--La dauphine de Baviere
+
+VI.--Le mariage de Mme de Maintenon
+
+VII.--L'appartement de Mme de Maintenon
+
+VIII.--La marquise de Caylus
+
+IX.--Mme de Maintenon a Saint-Cyr
+
+X.--La duchesse d'Orleans (princesse Palatine)
+
+XI.--Mme de Maintenon, femme politique
+
+XII.--Les lettres de Mme de Maintenon
+
+XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan
+
+XIV.--Le duchesse de Bourgogne
+
+XV.--Les tombeaux
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
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+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
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+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
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+
+or filename 24689 would be found at:
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+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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+++ b/old/10689-8.txt
@@ -0,0 +1,5238 @@
+The Project Gutenberg EBook of La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Cour de Louis XIV
+
+Author: Imbert de Saint-Amand
+
+Release Date: January 12, 2004 [EBook #10689]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+LA COUR DE LOUIS XIV
+
+PAR
+
+IMBERT DE SAINT-AMAND
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+
+«Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot; que ne vous adressez-vous à
+l'histoire?» Le grand écrivain avait raison. Le roman historique est
+maintenant démodé. On se lasse de voir défigurer les personnages célèbres,
+et l'on partage l'avis de Boileau:
+
+Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
+
+Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes que la réalité? Un
+romancier, si ingénieux qu'il soit, trouvera-t-il des combinaisons plus
+variées et des scènes plus émouvantes que les drames de l'histoire?
+L'esprit le plus fécond imaginerait-il, par exemple, des types aussi
+curieux que ceux des femmes de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans
+doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la prétention de recommencer
+la biographie de la reine Marie-Thérèse, de Mme de Montespan, de la mère
+du Régent, de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berry, des
+soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, de Marie Leczinska,
+de Marie-Antoinette, de Madame Élisabeth, de la princesse de Lamballe.
+Mais je voudrais, sans décrire l'ensemble de leur carrière, tenter de
+tracer l'esquisse des héroïnes qui peuvent être appelées: _les femmes de
+Versailles_.
+
+Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas les matériaux qui
+manquent, ils sont plutôt trop abondants. Ce ne sont pas seulement les
+anciens mémoires, ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse
+Palatine, de Mme de Caylus pour le règne de Louis XIV; du duc de Luynes,
+de Maurepas, de Villars, du marquis d'Argenson, du président Hénault, de
+l'avocat Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du Hausset pour le
+règne de Louis XV; du baron de Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte
+de Ségur, de la baronne d'Oberkirch pour le règne de Louis XVI, qui nous
+serviront de guide. Ce sont encore les Histoires de Voltaire, de Henri
+Martin, de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations de la
+science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, des Noailles, des Lavallée,
+des Walckenaër, des Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulié, des
+Rousset, des Pierre Clément, des d'Arneth, des Goncourt, des Lescure, de
+la comtesse d'Armaillé, de MM. Boutaric, Honoré Bonhomme, Campardon, de
+Barthélemy et de tant d'autres historiens et critiques distingués.
+
+Assurément, il y a nombre de personnes qui connaissent à fond l'inventaire
+de tous ces trésors. A de tels érudits je n'ai la pensée de rien
+apprendre, et je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels
+maîtres. Mais peut-être les gens du monde ne me blâmeront-ils pas d'avoir
+étudié, pour eux, tant d'ouvrages; peut-être des jeunes filles qui ont
+achevé leurs études classiques me sauront-elles gré de résumer à leur
+intention des lectures qu'elles ne feraient pas. Mon but serait de
+vulgariser l'histoire en respectant scrupuleusement la vérité, même
+lorsque je ne la dirai pas tout entière; de repeupler les salles désertes,
+de résumer brièvement les leçons de morale, de psychologie, de religion,
+qui sortent du plus grandiose des palais.
+
+Puissent les femmes de Versailles être pour moi autant d'Arianes dans ce
+merveilleux labyrinthe!
+
+Ce qui facilite la résurrection des femmes de la cour de Louis XIV et de
+Louis XV, c'est la conservation du palais où se passa leur existence.
+
+
+II
+
+
+Une ville a rarement présenté un spectacle aussi frappant que celui
+qu'offrait Versailles en 1871, pendant la lutte de l'armée contre la
+Commune. Entre le grand siècle et notre époque, entre la majesté de
+l'ancienne France et les déchirements de la France nouvelle, entre les
+horreurs lugubres dont Paris était le théâtre et les radieux souvenirs de
+la ville du Roi-Soleil, le contraste était aussi douloureux que
+saisissant. Ces avenues où l'on se montrait le chef du gouvernement et le
+glorieux vaincu de Reichshoffen; cette place d'armes encombrée de canons;
+ces drapeaux rouges, tristes trophées de la guerre civile, qui étaient
+portés à l'Assemblée, à la fois comme un signe de deuil et de victoire; ce
+magnifique palais, d'où semblait sortir une voix suppliante qui adjurait
+nos soldats de sauver un si bel héritage de splendeurs historiques et de
+grandeurs nationales, tout cela remplissait l'âme d'une émotion profonde.
+
+A l'heure d'angoisses où l'on se demandait avec une inquiétude, hélas!
+trop justifiée, ce qu'allaient devenir les otages, où l'on savait que
+Paris était la proie des flammes, où l'on se disait que peut-être, de la
+Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne resterait plus qu'un
+monceau de cendres, le Panthéon de toutes nos gloires semblait nous
+adresser des reproches et faire naître dans nos coeurs des remords. La
+France de Charlemagne et de saint Louis, de Louis XIV et de Napoléon,
+protestait contre cette France odieuse que les hommes de la Commune
+avaient la prétention de faire naître sur les débris de notre honneur.
+On se croyait le jouet d'un mauvais rêve. Il y avait quelque chose
+d'insolite, de bizarre dans le bruit d'armes qui troublait les abords de
+ce château, calme et majestueuse nécropole de la monarchie absolue.
+
+Même dans ces jours cruels dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma
+mémoire, l'ombre de Louis XIV m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le
+désir de revoir ses appartements. Ils étaient occupés en partie par le
+personnel du ministère de la Justice et par les commissions de
+l'Assemblée; mais on avait respecté la chambre du Grand Roi, et aucun
+fonctionnaire n'aurait osé transformer en bureau le sanctuaire de la
+royauté. Dans notre siècle de démagogie, je ne contemplais pas sans
+respect cette chambre où le souverain par excellence mourut en roi et en
+chrétien. Que de réflexions me fit faire l'incomparable galerie des
+Glaces! A quelques jours de distance, elle avait été une salle de
+triomphe, une ambulance et un dortoir. C'est là que notre vainqueur,
+entouré de tous les princes allemands, avait proclamé le nouvel empire
+germanique. C'est là que les blessés prussiens de Buzenval avaient été
+portés. C'est là que les députés de l'Assemblée avaient couché quelques
+jours en arrivant à Versailles.
+
+Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie étincelante, cet asile des
+splendeurs monarchiques, ce lieu d'apothéose, où le pinceau de Lebrun a
+ranimé les pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe moderne, où
+l'imagination évoque tant de brillants fantômes, où l'aristocratie
+française ressuscite avec son élégance et sa fierté, son luxe et son
+courage; cette galerie de fêtes, qu'ont traversée tant de grands hommes,
+tant de beautés célèbres, hélas! dans quelles circonstances douloureuses
+m'était-il donné de la revoir! De l'une des fenêtres, je regardais ce
+paysage grandiose où Louis XIV n'apercevait rien qui ne fût lui-même, car
+le jardin créé par lui était tout l'horizon. Mes yeux se fixaient sur
+cette nature vaincue, sur ces eaux amenées à force d'art qui ne
+jaillissent qu'en dessin régulier, sur cette architecture végétale qui
+prolonge et complète l'architecture de pierre et de marbre, sur ces
+arbustes qui croissent avec docilité sous la règle et l'équerre. Je
+comparais l'harmonieuse régularité du parc à l'art incohérent des époques
+révolutionnaires, et au moment où l'astre que Louis XIV avait pris pour
+devise se couchait à l'horizon, comme le symbole de la royauté évanouie,
+je me disais:
+
+«Ce soleil, il reparaîtra demain aussi radieux, aussi superbe. O France,
+en sera-t-il de même de ta gloire?»
+
+Je me préoccupais alors de celui que Pellisson appelait le miracle
+visible, du potentat en l'honneur duquel tout était à bout de marbre, de
+bronze et d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression de Bossuet,
+«n'a pas même joui de son sépulcre.» Dieu, me disais-je, lui a-t-il
+pardonné cet orgueil asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de
+Nabuchodonosor chrétien? Ce souverain qui chantait avec des larmes
+d'attendrissement les hymnes composés à sa louange par Quinault, quelle
+idée se fait-il aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son âme
+s'émeut-elle encore de nos intérêts et de nos passions, ou bien le monde,
+grain de sable, atome dans l'univers immense, est-il trop misérable pour
+appeler l'attention de ceux qui ont sondé les mystères de l'éternité? Que
+pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, temple de la royauté absolue
+qui devait, avant que le temps eût noirci ses lambris dorés, en être le
+tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de nos misères, de nos
+humiliations? Lui, qui avait conservé un souvenir si amer des troubles de
+la Fronde, comment juge-t-il les excès de la démagogie actuelle? Son âme
+de roi et de Français a-t-elle tressailli quand, dans cette salle décorée
+de peintures triomphales, le nouveau maître de Strasbourg et de Metz a
+restauré cet empire d'Allemagne que la France avait mis des siècles à
+détruire? Quel contraste entre nos revers et les fresques superbes qui
+ornent le plafond! La Victoire étend ses ailes rapides, la Renommée
+embouche sa trompette. Porté sur un nuage et suivi de la Terreur, Louis
+XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui se reposait sur son urne, se
+relève épouvanté de la vitesse avec laquelle il voit le monarque
+traversant les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. Les
+villes prises sont représentées sous les traits de ces captives en pleurs.
+L'Espagne, c'est le lion blessé; l'Allemagne, c'est cet aigle précipité
+dans la poussière.
+
+Tout en regardant avec mélancolie ces éblouissantes et fastueuses
+peintures, je me rappelais ces paroles de Massillon: «Que nous reste-t-il
+de ces grands noms qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans
+l'univers? On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle qu'a duré
+leur éclat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la région éternelle des
+morts?»
+
+L'esprit plein de ces pensées, je descendais l'escalier de marbre, cet
+escalier au haut duquel Louis XIV attendait le grand Condé, qui, affaibli
+par l'âge et les blessures, ne montait que lentement:
+
+«Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez pas. On ne peut pas
+monter très vite quand on est chargé, comme vous, de tant de lauriers.»
+
+Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand Roi, dont le souvenir
+m'avait si vivement impressionné pendant toute la durée du jour. La nuit
+était sereine. Sa beauté douce et recueillie contrastait doublement avec
+les fureurs et les agitations des hommes. Son silence était interrompu par
+le bruit de l'artillerie fratricide, qui tonnait dans le lointain. C'est
+en l'honneur de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter la garde
+sur cette place, où il avait si souvent passé la revue de ses troupes. A
+la lueur des étoiles, je contemplais la statue majestueuse de celui qui
+fut plus qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait comme la
+personnification glorieuse du droit qu'on a qualifié de divin.
+
+Républicaine ou monarchique, la France ne doit rien renier d'un tel passé.
+L'histoire d'un pareil souverain ne saurait que lui inspirer des idées
+hautes, des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au bout
+contre les puissances coalisées, et quand on prononçait en Europe ce mot
+unique: le _roi_, chacun savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette
+statue est bien l'image de l'homme habitué à vaincre, à dominer et à
+régner, du potentat qui triomphait de la rébellion avec un regard mieux
+que Richelieu avec la hache.
+
+Laissons les coryphées de l'école révolutionnaire chercher en vain à
+dégrader ce bronze impérissable. La boue qu'ils voudraient jeter au
+monument n'atteindra pas même le piédestal. Dans cette nuit où les canons
+de la Commune répondaient à ceux du Mont-Valérien, la statue me semblait
+plus imposante que jamais. On eût dit qu'elle s'animait, comme celle du
+Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus fier et de plus impérieux
+que dans les époques moins troublées. Son bâton de commandement à la main,
+le Grand Roi, dont le regard est tourné du côté de Paris, semblait dire à
+la ville insurgée, comme le convive de marbre à don Juan: «Repens-toi.»
+
+
+III
+
+
+La profonde impression que Versailles m'avait produite pendant les jours
+de la Commune est loin de s'être affaiblie depuis ce moment. Des
+circonstances bien imprévues ont fait occuper les appartements de la reine
+par la direction politique du ministère des Affaires étrangères. Ma
+modeste table de travail a été, une année, placée au bout de la salle du
+Grand-Couvert, en face du tableau qui représente le _doge Imperiali_
+s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le temps de réfléchir sur les
+péripéties étranges, sur les caprices du sort, par suite desquels les
+employés du ministère dont je fais partie étaient, pour ainsi dire, campés
+au milieu de ces salles légendaires.
+
+Les cinq pièces qui composent l'appartement de la reine ont toutes une
+importance historique. A chacune se rattachent les plus curieux souvenirs.
+Vous montez l'escalier de marbre. A droite est la salle des gardes de la
+reine. C'est là que, le 6 octobre 1789, à 6 heures du matin, les gardes du
+corps, victimes de la fureur populaire, défendirent avec tant de courage,
+contre une bande d'assassins, l'entrée de l'appartement de
+Marie-Antoinette. La salle suivante est celle du Grand-Couvert. C'est là
+que les reines dînaient solennellement, en compagnie des rois; ces festins
+d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et le peuple était
+admis à les contempler. Non seulement comme reine, mais déjà comme
+dauphine, Marie-Antoinette se soumit à cette bizarre coutume. «Le dauphin
+dînait avec elle, nous dit Mme Campan dans ses Mémoires, et chaque ménage
+de la famille royale avait tous les jours son dîner public. Les huissiers
+laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce spectacle faisait le
+bonheur des provinciaux. A l'heure des dîners, on ne rencontrait dans les
+escaliers que de braves gens qui, après avoir vu la dauphine manger sa
+soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli et qui couraient
+ensuite, à perte d'haleine, pour aller voir Mesdames manger leur dessert.»
+
+Après la salle du Grand-Couvert est le salon de la Reine. Le cercle de la
+souveraine se tenait dans cette pièce, où l'on faisait les présentations.
+Son siège était placé au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un
+dais dont on voit encore les pitons d'attache dans la corniche en face des
+fenêtres. C'est là que brillèrent les beautés célèbres de la cour de Louis
+XIV, avant que le roi allât s'emprisonner dans les appartements de Mme de
+Maintenon. C'est là que le président Hénault et le duc de Luynes venaient
+sans cesse causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, en qui
+chacun se plaisait à reconnaître les vertus d'une bourgeoise, les manières
+d'une grande dame, la dignité d'une reine. C'est là que Marie-Antoinette,
+la souveraine à la taille de nymphe, à la marche de déesse, à l'aspect
+doux et fier digne de la fille des Césars, recevait, avec cet air royal de
+protection et de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont les
+étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe comme un
+éblouissement.
+
+La pièce suivante est, de toutes, celle qui évoque le plus de souvenirs.
+C'est la chambre à coucher de la reine, la chambre où sont mortes deux
+souveraines: Marie-Thérèse et Marie Leczinska; deux dauphines: la dauphine
+de Bavière et la duchesse de Bourgogne;--la chambre où sont nés dix-neuf
+princes et princesses du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, roi
+d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la chambre qui, pendant plus d'un
+siècle, a vu les grandes joies et les suprêmes douleurs de l'ancienne
+monarchie.
+
+Cette chambre a été occupée par six femmes: d'abord par la vertueuse
+Marie-Thérèse, qui s'y installa le 6 mai 1682, et y rendit le dernier
+soupir, le 30 juillet de l'année suivante;--ensuite par la femme du Grand
+Dauphin, la dauphine de Bavière, qui y mourut le 20 avril 1690, à l'âge de
+vingt-neuf ans; puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui s'y
+établit dès son arrivée à Versailles, le 8 novembre 1696, y mit au monde
+trois princes, dont le dernier seul vécut et régna sous le nom de Louis
+XV, et y mourut le 12 février 1712, à l'âge de vingt-six ans;--puis par
+cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, qui était fiancée avec le
+jeune roi de France, et qui demeura là, depuis le mois de juin 1722
+jusqu'au mois d'avril 1725, époque où le mariage projeté fut rompu;
+--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, qui s'installa dans cette chambre
+le 1er décembre 1725, y donna naissance à ses dix enfants, y habita
+pendant un règne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, entourée
+de la vénération universelle;--enfin par la plus poétique des femmes, par
+celle qui résume en elle les triomphes et les humiliations, les joies et
+les douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement et le
+respect, par Marie-Antoinette. C'est là que vinrent au monde ses quatre
+enfants et qu'elle faillit mourir à la naissance de sa première fille, la
+future duchesse d'Angoulême. Une antique et bizarre étiquette autorisait
+le peuple à s'introduire, en pareil cas, dans le palais des rois. La
+galerie des Glaces, les salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine,
+étaient envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air respirable,
+perdit connaissance pendant trois quarts d'heure. Quand elle revint à
+elle, Louis XVI lui présenta la princesse qui venait de naître:
+
+«Pauvre petite, dit-elle, vous n'étiez pas désirée, mais vous n'en serez
+pas moins chère. Un fils eût plus particulièrement appartenu à l'État;
+vous serez à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur
+et vous adoucirez mes peines.»
+
+Ce fut là aussi que virent le jour les deux fils du roi et de la reine
+martyrs: l'un, né le 22 octobre 1781, mort le 4 juin 1789; l'autre, né le
+27 mars 1785, connu sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus
+tard s'appeler Louis XVII.
+
+Dans cette chambre mémorable à tant de titres, commença l'agonie de la
+royauté française. Marie-Antoinette y dormait le matin du 6 octobre 1789,
+quand elle fut réveillée par l'insurrection. Au fond de la chambre, dans
+le panneau où est actuellement le portrait de la reine par Mme Lebrun, une
+petite porte conduisait aux appartements du roi. C'est par là que la
+malheureuse souveraine s'échappa pour aller chercher un refuge auprès de
+Louis XVI, pendant que les émeutiers assassinaient les gardes du corps.
+Quelques instants après elle quittait Versailles, qu'elle ne devait jamais
+revoir. Depuis lors, aucune femme n'occupa les appartements de la reine.
+Le théâtre subsiste, les décors sont à peine modifiés; mais il faut faire
+sortir de la poussière du temps les acteurs, les actrices surtout.
+
+L'année que j'ai passée dans ces salles encore si pleines de leur souvenir
+m'a donné la première idée du travail que je publie aujourd'hui. Que de
+fois j'ai cru apercevoir, comme autant de gracieux fantômes, les femmes
+illustres qui ont aimé, qui ont souffert, qui ont pleuré dans ce séjour!
+Je voudrais me rendre un compte minutieux du rôle qu'elles y ont joué,
+mentionner avec précision les appartements qu'elles ont habités, montrer
+en détail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une
+expression de Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la _mécanique_ de la
+vie de la cour.
+
+Je veux essayer l'histoire du château de Versailles lui-même par les
+femmes qui l'ont habité depuis 1682, époque où Louis XIV y fixa sa
+résidence, jusqu'au 6 octobre 1789, jour fatal où Louis XVI et
+Marie-Antoinette le quittèrent sans retour. Le sanctuaire de la monarchie
+absolue devait être également son tombeau.
+
+Ni les nièces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, ni les duchesses de
+La Vallière et de Fontanges, ne doivent être considérées comme des _femmes
+de Versailles_. A l'époque où ces héroïnes brillèrent de tout leur éclat,
+Versailles n'était pas encore la résidence officielle de la cour et le
+siège du gouvernement.
+
+Nous ne commencerons donc cette étude qu'en 1682, année où Louis XIV,
+quittant Saint-Germain, son séjour habituel, s'établit définitivement dans
+sa résidence de prédilection.
+
+Pendant plus d'un siècle,--de 1682 à 1789,--combien de curieuses figures
+apparaîtront sur cette scène radieuse! Que de vicissitudes dans leurs
+destinées! que de singularités et de contrastes dans leurs caractères!
+C'est la bonne reine Marie-Thérèse, douce, vertueuse, résignée, se faisant
+aimer et respecter de tous les honnêtes gens. C'est l'orgueilleuse
+sultane, la femme à l'esprit étincelant, moqueur, acéré, l'altière,
+l'omnipotente marquise de Montespan.
+
+C'est la femme dont le caractère est une énigme et la vie un roman, qui a
+connu tour à tour toutes les extrémités de la mauvaise et de la bonne
+fortune, et qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus de
+justesse que de grandeur, a eu du moins le mérite de réformer la vie d'un
+homme dont les passions avaient été divinisées: Mme de Maintenon. C'est la
+princesse Palatine, la femme de Monsieur, frère du roi, la mère du futur
+Régent, Allemande enragée, invectivant sa nouvelle patrie, représentant, à
+côté de l'apothéose, la satire, exhalant dans ses lettres les colères d'un
+Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, plus impitoyable, plus
+caustique, plus passionnée que Saint-Simon lui-même; femme étrange, au
+style brusque, impétueux, au style qui, comme le dit Sainte-Beuve, a de la
+barbe au menton, et de qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de
+l'allemand en français, s'il tient de Rabelais ou de Luther.
+
+C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la sirène, l'enchanteresse du
+vieux roi; la duchesse de Bourgogne, dont la mort précoce fut le signal de
+l'agonie d'une cour naguère si éblouissante.
+
+Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique Marie Leczinska, le
+modèle du devoir, qui joue auprès de Louis XV le même rôle respecté, mais
+effacé que Marie-Thérèse auprès de Louis XIV. C'est l'intrigante, la
+femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie magicienne, habituée à
+tous les enchantements, à toutes les féeries du luxe et de l'élégance,
+mais qui restera toujours une parvenue faite pour l'Opéra plutôt que pour
+la cour.
+
+Ce sont les six filles de Louis XV, types de piété filiale et de vertu
+chrétienne: Madame Infante, si tendre pour son père; Madame Henriette, sa
+soeur jumelle, morte de chagrin à vingt-quatre ans pour ne s'être pas
+mariée suivant son coeur; Madame Adélaïde et Madame Victoire,
+inséparables dans l'adversité comme dans les beaux jours; Madame Sophie,
+douce et timide; Madame Louise, successivement amazone et carmélite, qui,
+dans le délire de l'agonie, s'écriait: «Au paradis, vite, vite! Au
+paradis, au grand galop!»
+
+C'est Mme Dubarry, déguisée en comtesse et destinée par l'ironie du sort à
+ébranler les bases du trône de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV.
+Puis après le scandale, sous le règne qui est l'heure de l'expiation,
+c'est Madame Élisabeth, nature angélique et essentiellement française,
+montrant, au milieu des plus horribles catastrophes, non seulement du
+courage, mais de la gaieté; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse et
+touchante héroïne de l'amitié; c'est Marie-Antoinette, dont le nom seul
+est plus pathétique que tous les commentaires.
+
+Dans la carrière de ces femmes, que d'enseignements historiques, et aussi
+que de leçons de psychologie et de morale! Qui ferait mieux connaître la
+cour, «ce pays où les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins
+cachés mais réels;» la cour, «qui ne rend pas content et qui empêche qu'on
+ne le soit ailleurs[1]!»
+
+[Note 1: La Bruyère, _De la Cour._]
+
+Les femmes de Versailles ne nous disent-elles pas toutes: «La condition la
+plus heureuse en apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent
+toute la félicité. Le trône est le siège des chagrins, comme la dernière
+place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du
+pauvre et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous devienne trop
+aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque
+chose à notre bonheur[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Sermon sur les afflictions._]
+
+Un portrait de Mignard représente la duchesse de La Vallière avec ses
+enfants: Mlle de Blois et le comte de Vermandois. Elle est pensive et
+tient à la main un chalumeau, à l'extrémité duquel flotte une bulle de
+savon avec ces mots: _Sic transit gloria mundi_, «Ainsi passe la gloire du
+monde.» Ne pourrait-ce pas être la devise de toutes les héroïnes de
+Versailles?
+
+Combien auraient pu dire comme Mme de Sévigné, riche aussi, honorée,
+adulée, heureuse en apparence: «Je trouve la mort si terrible, que je hais
+plus la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est semée.
+Vous me direz que je veux donc vivre éternellement? Point du tout; mais si
+on m'avait demandé mon avis, j'aurais bien mieux aimé mourir entre les
+bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien des ennuis, et m'aurait donné
+le ciel bien sûrement et bien aisément[2].»
+
+[Note 2: Mme de Sévigné, lettre du 16 mars 1672.]
+
+La princesse Palatine, Madame, femme du frère de Louis XIV, écrivait à
+propos de la mort de la reine d'Espagne: «J'entends et je vois tous les
+jours tant de vilaines choses, que tout cela me dégoûte de la vie. Vous
+aviez bien raison de dire que la bonne reine est maintenant plus heureuse
+que nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme à elle et à sa mère, le
+service de m'envoyer en vingt-quatre heures de ce monde dans l'autre, je
+ne lui en saurais certes pas mauvais gré. [1]»
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]
+
+Mème avant l'heure des grandes humiliations où il faudra descendre
+l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de
+Montespan cachait dans «son triomphe extérieur un fond de tristesse» [2].
+
+[Note [2]: Mme de Sévigné, lettre du 31 juillet 1675.]
+
+La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de
+Maintenon, écrivait à Mme de La Maisonfort: «Que ne puis-je vous donner
+mon expérience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les
+grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées! Ne voyez-vous pas
+que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine à
+imaginer? J'ai été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; j'ai passé des
+années dans le commerce de l'esprit; je suis venue à la faveur, et je vous
+proteste, ma chère fille, que tous les états laissent un vide affreux.»
+
+C'est encore Mme de Maintenon qui disait à son frère, le comte d'Aubigné:
+
+«Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte.»
+
+C'est elle qui, résumant les phases de sa carrière si surprenante,
+écrivait à Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: «On rachète bien les
+plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,
+que, depuis l'âge de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma
+fortune, je n'ai pas été un moment sans peine, et qu'elles ont toujours
+augmenté[1].»
+
+[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, 19 avril 1717.]
+
+Les femmes du règne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux
+réflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au
+milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle à l'oreille
+de cruelles paroles. Semblables à des actrices qui ont devant elles un
+public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les
+applaudissements ne se changent en huées, et c'est avec un fond de terreur
+que, malgré leur aplomb apparent, elles continuent à jouer leur triste
+rôle.
+
+Les favorites des rois ne semblent-elles pas se réunir toutes pour
+s'écrier avec saint Augustin: «O mon Dieu! vous l'avez ordonné, et la
+chose ne manque jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le désordre
+soit à elle-même son supplice. Si l'on y goûte certains moments de
+félicité, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est
+pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison aliénée revient bientôt, et avec
+elle reviennent les troubles amers, les pensées noires et les cruelles
+inquiétudes[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Panégyrique de sainte Madeleine_.]
+
+La jeune duchesse de Châteauroux, qui passe du matin au soir «comme
+l'herbe des champs», résume dans sa courte carrière toutes les misères et
+toutes 1es déceptions de la vanité. A l'apogée de sa faveur, Mme de
+Pompadour est plongée dans la mélancolie. Sa femme de chambre, Mme du
+Hausset, confidente de ses perpétuels soucis, lui dit avec une
+commisération sincère:
+
+«Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie.»
+
+Et la marquise, blasée de faux plaisirs, tourmentée par de vraies
+souffrances, prononce cette parole si amère:
+
+«La sorcière a dit que j'aurais le temps de me reconnaître avant de
+mourir. Je le crois, car je ne périrai que de chagrin.»
+
+A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oubliée de tous. La
+reine elle-même en fait la remarque, lorsqu'elle écrit au président
+Hénault: «Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle
+n'eût jamais existé. Voilà le monde; c'est bien la peine de l'aimer.»
+
+Les destinées des héroïnes de Versailles ne sont pas seulement
+intéressantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de
+l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces
+femmes résument, en effet, toute une société, personnifient toute une
+époque. Mme de Montespan, la beauté superbe, la grande dame fière de sa
+naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme
+qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, à
+ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fenêtres,
+parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que
+les anciens auraient représentée en Cybèle portant Versailles sur son
+front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altière et
+triomphante de l'apogée du règne de Louis XIV, de cette France qui
+ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens
+le souverain radieux dont elle est idolâtre? Mais l'orgueil de la favorite
+sera châtié, et, pour elle de même que pour le roi, les humiliations
+succéderont aux triomphes.
+
+Les rayons du soleil n'ont plus la même splendeur, l'astre-roi qui décline
+a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparaît. Avec sa nature et
+son style tempérés, son respect pour les convenances et pour la règle, sa
+piété mêlée d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la
+nouvelle cour.
+
+Après Louis XIV, la Régence; avec la Régence, le scandale. La duchesse de
+Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionnée, n'est-elle pas
+l'image de cette époque?
+
+Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de
+dignité, dont la duchesse de Châteauroux, la marquise de Pompadour, Mme
+Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, même
+alors, il y a encore çà et là des moeurs patriarcales, des sentiments
+vraiment chrétiens, des caractères qui honorent la nature humaine. La
+reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles
+conservent à la cour les dernières traditions des convenances. Enfin vient
+Marie-Antoinette, la femme qui représente, dans la plus saisissante et la
+plus tragique de toutes les destinées, non seulement la majesté et les
+douleurs de la monarchie, mais toutes les grâces et toutes les angoisses,
+toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.
+
+Trop souvent, en étudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on
+y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes
+vertueuses qui s'écrient: «Vanité, tout est vanité.» Ce sont les coupables
+qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende
+honorable devant la postérité.
+
+[Note 1: Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, fille du Régent, épousa en 1710
+le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve dès 1714; elle
+mourut en 1719, à l'âge de vingt-quatre ans.]
+
+Ces beautés, qui jettent un éclat passager sur la scène du monde,
+s'évanouissent comme des ombres; semblables à l'herbe des champs, elles
+passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,
+devient une sorte de morale en action.
+
+Le présent volume est consacré aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la
+jeunesse, à laquelle nous dédions cette édition spéciale, y trouve quelque
+intérêt, il sera suivi de plusieurs autres.
+
+
+
+
+LA COUR
+DE
+LOUIS XIV
+
+
+
+
+I
+
+
+LE CHÂTEAU DE VERSAILLES
+
+
+Avant de rappeler le rôle que les femmes de Versailles ont joué, il faut
+dire quelques mots du théâtre sur lequel leurs destinées se sont
+accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit
+triste et sombre, plein de sables mouvants et de marécages, sans vue, sans
+eau, sans forêt, fut façonné, pour ainsi dire, à l'image du Grand Roi, et
+devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces
+grands fleuves qui, à leur source, sont à peine un petit ruisseau,
+l'existence du palais destiné à tant de splendeur commença dans les
+proportions les plus modestes.
+
+C'est en 1624 que Louis XIII fit bâtir à Versailles un rendez-vous de
+chasse sur une éminence où il y avait auparavant un moulin à vent. En
+1627, dans une assemblée de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre
+reprochait au roi de ne pas achever les bâtiments de la couronne, et il
+disait à ce propos:
+
+«L'inclination de Sa Majesté n'est point portée à bâtir; les finances de
+la chambre ne seront point épuisées par ses somptueux édifices, si ce
+n'est qu'on veuille lui reprocher le chétif château de Versailles, de la
+construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre
+vanité[1].»
+
+[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage
+publié par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.]
+
+En 1651, huit ans après la mort de son père, Louis XIV, alors dans sa
+treizième année, vint pour la première fois à Versailles. Il s'attacha dès
+lors à ce séjour, et quelques années plus tard il le choisit pour y donner
+des fêtes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit célébrer les
+_Plaisirs de l'île enchantée,_ divertissements empruntés au poème de
+l'Arioste, à l'exécution desquels concoururent Benserade et le président
+de Périgny pour les récits en vers, Molière et sa troupe pour la comédie,
+Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour
+les décors, les illuminations et les feux d'artifice.
+
+Le 7 mai, première journée des fêtes, il y eut une course de bagues en
+présence des deux reines[1], dans un cirque de verdure élevé à l'entrée de
+ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert.
+
+[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Thérèse.]
+
+Le jeune Louis XIV, vêtu d'un costume où tous les diamants de la couronne
+resplendissaient, représentait le paladin Roger dans l'île d'Alcine. Après
+le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arrivèrent, pour le
+féliciter, sur des chars que traînaient les nymphes, les satyres, les
+dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent
+les convives, abrités, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.
+Le lendemain, 8 mai, on représenta, sur un théâtre élevé au milieu de la
+même allée, la _Princesse d'Élide_, pièce dans laquelle Molière jouait les
+rôles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec
+feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de têtes dans
+les fossés du château; le 11, représentation des _Fâcheux_, de Molière; le
+12, loterie où se trouvaient des ameublements, des pièces d'argenterie,
+des pierres précieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage
+forcé_; le 14, départ du roi et de la cour pour Fontainebleau.
+
+Versailles n'était pas encore la résidence royale; mais Louis XIV venait
+de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines,
+surtout quand il voulait éblouir les yeux et fasciner les imaginations par
+l'éclat de ces fêtes pompeuses qui ressemblaient à des apothéoses.
+
+Le 14 septembre 1665, il y eut à Versailles une grande chasse, où la
+reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alençon,
+chassèrent en costume d'amazones; et, au mois de février 1667, un
+carrousel qui recula les bornes de la magnificence.
+
+La _Gazette_ a soin de nous décrire le cortège des dames de la cour,
+«toutes admirablement équipées et sur des chevaux choisis, conduites par
+Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc houssé de
+brocart, semé de perles et de pierreries.» Après l'escadron féminin
+apparaissait le Roi-Soleil, «ne se faisant pas moins connaître à cette
+haute mine qui lui est particulière qu'à son riche vêtement à la
+hongroise, couvert d'or et de pierres précieuses, avec un casque ondoyé de
+plumes, et à la fierté de son cheval, qui semblait plus superbe de porter
+un si grand monarque que de la magnificence de son caparaçon et de sa
+housse pareillement couverte de pierreries[1].» Venaient ensuite:
+Monsieur, frère du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habillé
+en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles.
+
+[Note 1: _Gazette_ de 1667.]
+
+Le 10 juillet 1668, nouvelles réjouissances: dans la journée,
+représentation des _Fêtes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault,
+musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, joué par Molière et par sa
+troupe; le soir, festin et bal; à 2 heures du matin, illuminations. Le
+pourtour du parterre de Latone, la grande allée, la terrasse et la façade
+du palais étaient décorés de statues, de vases, de candélabres éclairés
+d'une manière ingénieuse, qui les faisait paraître comme enflammés à
+l'intérieur. Les fusées des feux d'artifice se croisaient au-dessus du
+château, et, lorsque toutes ces lumières s'éteignaient, dit Félibien en
+terminant le récit de la fête, on s'aperçut que le jour, «jaloux des
+avantages d'une belle nuit,» commençait à poindre.
+
+Le 17 septembre 1672, la troupe du roi représentait les _Femmes savantes_
+de Molière, qui furent, dit la _Gazette_, «admirées d'un chacun.» Du 8
+février au 19 avril 1674, Bourdalouc prêchait le carême à Versailles; le
+11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Molière, mort l'année
+précédente; au mois d'août, il y avait une série de grandes fêtes.
+Félibien fait une description saisissante de la nuit du 31 août 1674, où
+l'on vit tout à coup, sous un ciel sans étoiles et du noir le plus sombre,
+un ruissellement inouï de lumières. Tous les parterres étincelaient. La
+grande terrasse qui est devant le château était bordée d'un double rang de
+feux espacés à deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degrés du fer
+à cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins
+resplendissaient de mille flammes. De l'Italie était venu cet art
+pyrotechnique, ce mélange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait
+ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal étaient
+ornées de statues et de décorations d'architecture, derrière lesquelles on
+avait disposé un nombre infini de lumières qui les faisaient paraître
+transparentes. Le roi, la reine et toute la cour étaient sur des gondoles
+richement ornées. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et
+l'écho répétait les sons d'une harmonie magique.
+
+A partir de l'année suivante, de grands travaux, commencés par Levau et
+Dorbay, continués par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris à
+Versailles, où Louis XIV voulait fixer sa résidence définitive. Quels
+motifs le déterminaient à renoncer à ce château de Saint-Germain où il
+était né, à ce château si admirablement situé, d'où l'on découvre un si
+beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque à
+Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et
+salubre, et, du haut de la terrasse adossée à la forêt, on contemple un
+des panoramas les plus variés et les plus majestueux du globe.
+
+Si Louis XIV avait dépensé pour embellir et agrandir le vieux château,
+--celui qui existe encore,--et le château neuf,--celui qui était situé en
+face de la Seine et qui fut détruit sous Louis XVI,--la moitié des sommes
+dépensées pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles
+aurait-on admirés! Que n'aurait-on pas pu faire du château neuf de
+Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce
+château si élégant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des
+arabesques en relief incrustées sur le flanc de la colline, et dont les
+cinq terrasses successives, ornées de bosquets, de bassins, de parterres
+de fleurs, descendaient jusqu'à la Seine? Comment préférer à une telle
+résidence, à un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entouré
+d'étangs fangeux, sur un terrain où, au lieu d'être favorisé par la
+nature, il fallait la tyranniser, la dompter à force d'art et d'argent?
+
+Était-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis,
+dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain
+antipathique à Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire à l'horizon:
+_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il
+l'ivresse de vie et de toute-puissance qui débordait en lui?
+
+Cette pensée pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons
+plutôt à croire que ce qui éloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'était
+le souvenir du temps où, chassé de Paris par les troubles de la Fronde, il
+fut transporté nuitamment dans le vieux château. Sans doute il n'aimait
+pas voir, de sa fenêtre, cette capitale qui avait insulté son enfance.
+
+S'arracher à un souvenir importun, effacer complètement, même dans la
+pensée, les derniers vestiges des actes de rébellion contre l'autorité
+royale, choisir une résidence qui n'était rien pour en faire le plus
+radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le
+triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volonté, tout créer
+soi-même: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature
+à plier sous le joug et à s'avouer vaincue, comme la révolution: tel fut
+le rêve de Louis XIV, et ce rêve il le réalisa.
+
+De 1675 à 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une
+étonnante activité. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier
+dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, à l'endroit où
+une terrasse occupait le milieu de la façade, du côté des jardins. On
+ajouta au château l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, à
+droite et à gauche, les bâtiments qui bordent la première cour avant le
+château, et qu'on désigne sous le nom d'ailes des Ministres. On éleva la
+grande et la petite écurie.
+
+Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du
+salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril
+1682, l'archevêque de Paris, François de Harlay, bénit la nouvelle
+chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa définitivement à
+Versailles[1].
+
+[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles,
+on n'a qu'à regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans
+l'antichambre du roi (salle N° 121 de la _Notice du Musée_, par M.
+Soulié). Ce tableau, qui porte le N° 2145, représente Versailles tel qu'il
+était avant les travaux ordonnés par Louis XIV.]
+
+Le roi s'établit au centre même du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2]
+était alors divisé en deux pièces: la chambre des Bassans, ainsi nommée
+parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce maître,--c'est là
+qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et
+l'ancienne chambre de Louis XIII, où Louis XIV coucha de 1682 à 1701. A
+côté de cette chambre était le grand cabinet, où se faisaient les
+cérémonies du lever et du coucher, où le roi donnait audience au nonce et
+aux ambassadeurs, où il recevait le serment des grands officiers de sa
+maison[3]. La salle suivante[4] était alors séparée en deux. La partie la
+plus rapprochée de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil,
+--c'est là que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes
+décisions de son règne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des
+Perruques.
+
+[Note 2: Salle N° 123 de la _Notice du Musée_.]
+
+[Note 3: Salle N° 124 de la _Notice_. Cette pièce devint la chambre à
+coucher de Louis XIV, et c'est là qu'il mourut.]
+
+[Note 4: Salle du Conseil (N° 125 de la _Notice_).]
+
+La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier étage,
+l'autre au rez-de-chaussée, dans la portion méridionale de l'ancien
+château de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la pièce d'eau des
+Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la
+Paix, à la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A
+l'autre extrémité de la galerie commençaient, avec le salon de la
+Guerre, les salles désignées sous le nom de grands appartements du roi,
+pièces d'apparat et de réception, portant des noms mythologiques: salle
+d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus.
+
+Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logèrent dans l'aile du
+nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-delà de
+l'emplacement où est la chapelle actuelle, on plaça les princes de Condé
+et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de
+grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les
+enfants de France et la famille d'Orléans habitèrent en face des jardins.
+Enfin, les secrétaires d'État, ministres de la maison du roi, des affaires
+étrangères, de la guerre, de la marine, s'installèrent dans les deux corps
+de bâtiment devant lesquels s'élèvent aujourd'hui les statues d'hommes
+célèbres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivisées à l'infini
+dans l'intérieur, servait d'habitation à plusieurs milliers d'individus.
+
+Versailles était achevé. A part très peu de modifications, il offrait
+l'aspect qu'il présente aujourd'hui. Du côté de la ville, le monument,
+quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste
+qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le château
+primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui étonne. De
+l'autre côté, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, régulier,
+empreint d'une harmonie parfaite. Cette façade ou, pour mieux dire, ces
+trois façades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le
+jardin; ce corps de bâtiment où habite le maître, et qui fait saillie au
+milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme
+pour garder une respectueuse distance; ces bosquets façonnés en murailles
+de verdure, ces bassins encadrés dans des marbres précieux, dépendant du
+palais, dont ils sont le complément, tout cela frappe l'esprit et les yeux
+d'un véritable saisissement.
+
+Jamais peut-être la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifiée avec
+la grandeur d'un homme.
+
+L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours
+dans les monuments quelque chose d'immatériel, de moral, pour ainsi dire,
+et ils empruntent leur poésie à la pensée qui s'y rattache. C'est, pour
+une cathédrale, l'idée de Dieu. C'est, pour Versailles, l'idée du Roi. La
+mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une
+allégorie magnifique dont Louis XIV est la réalité. C'est lui partout,
+lui toujours. Les héros, les divinités de la fable, ne font que lui prêter
+leurs attributs ou se mêler à ses courtisans.
+
+En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se
+croisent dans les airs en voûtes étincelantes. Apollon, son symbole
+favori, préside à ce monde enchanté, comme le dieu de la lumière,
+l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu paraît s'humilier devant celui
+du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour célébrer
+par un hosanna perpétuel la gloire du souverain.
+
+
+
+
+II
+
+
+LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682
+
+
+Lorsque Louis XIV établit définitivement sa résidence à Versailles, en
+1682, les principales femmes de la cour qui s'y installèrent avec lui
+étaient: la reine, âgée comme lui de quarante-quatre ans, née en 1638,
+mariée en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, née en 1660, mariée en
+1680, ayant une mauvaise santé, un caractère doux et mélancolique;--la
+duchesse d'Orléans, désignée tantôt sous le nom de Madame, tantôt sous
+celui de princesse Palatine, née en 1652, mariée en 1671 à Monsieur, frère
+du roi, Allemande ne pouvant s'habituer à sa nouvelle patrie;--la
+princesse de Conti, née en 1666, mariée en 1681 au prince Armand de Conti,
+neveu du grand Condé, jeune femme d'une grâce et d'une beauté
+exceptionnelles;--Mlle de Nantes, née en 1673; Mlle de Blois, née en 1677,
+qui devaient épouser quelques années plus tard, l'une le duc de Bourbon,
+l'autre le duc de Chartres (le futur Régent);--Mme de Montespan, leur
+mère, alors âgée de quarante et un ans, arrivée au terme de sa puissance,
+mais demeurant encore à la cour, en sa qualité de dame du palais de la
+reine;--enfin Mme de Maintenon, déjà très influente sous des dehors
+modestes, belle encore malgré ses quarante-sept ans, en aussi bons termes
+avec la reine qu'avec le roi, et récompensée, depuis 1680, des soins
+qu'elle avait donnés, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,
+par une place, créée pour elle, qui ne l'astreignait à aucun service
+assujettissant et la fixait à la cour dans une position honorable: la
+place de seconde dame d'atours de la dauphine.
+
+On ne peut comprendre le rôle des femmes de Versailles qu'en étudiant
+d'abord le souverain qui fut l'âme de ce palais, et qui marqua de sa forte
+empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entière.
+Jamais monarque n'exerça un pareil prestige personnel, et tout ce qui
+brillait autour de lui n'était qu'un pâle reflet de cette éblouissante
+lumière.
+
+La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, à être examinée de près.
+Défauts et qualités, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie
+absolue, de la royauté de droit divin. Louis XIV n'était pas seulement
+majestueux, il était aussi agréable. Les membres de sa famille, ses
+ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.
+
+Ce souverain, intimidant à ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon,
+commencer par s'accoutumer à le voir, si, en lui parlant, on ne voulait
+s'exposer à demeurer court, était pourtant plein de bienveillance et
+d'affabilité. «Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si
+fort mesurée, ni qui distinguât mieux l'âge, le mérite, le rang... Jamais
+il ne lui échappa de dire rien de désobligeant à personne[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+La princesse Palatine, ordinairement si sévère, si caustique, rendait
+hommage à ses qualités d'homme privé autant qu'à ses qualités de
+souverain. «Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il
+était l'homme le plus agréable et le plus aimable du monde. Il plaisantait
+d'une manière comique et avec agrément... Quoiqu'il aimât la flatterie, il
+s'en moquait souvent lui-même... Il s'entendait parfaitement à contenter
+les gens, même en leur refusant leurs demandes; il avait les manières les
+plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le
+coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il était toujours
+bon et généreux.»
+
+Ce souverain, qui a donné des marques d'un égoïsme cruel, avait cependant
+parfois d'exquises délicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en
+matière de sentiment, le constate aussi dans ses Mémoires: «Le roi, qui a
+l'âme bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes.»
+Avec son incontestable beauté de taille et de visage, sa douceur
+majestueuse, le son de sa voix pénétrante; avec cette courtoisie
+chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang,
+cette suprême élégance de manières et de langage, il aurait eu même, comme
+simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, «comme le
+roi des abeilles[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+C'était un suprême artiste, qui jouait avec aisance et conviction son rôle
+de roi; c'était aussi un poète, qui aurait dit volontiers avec Alfred de
+Musset:
+
+Être admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé.
+
+Poète en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses
+sujets, se déroulait comme une série non interrompue d'actes grandioses et
+merveilleux; souverain épris de gloire et d'idéal, «qui se complaisait
+dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'héroïsme et de
+courage, dans les appareils guerriers, dans les opérations du siège
+savamment combinées, dans les terribles mêlées de la guerre et au milieu
+des forêts, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1].»
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t. V.]
+
+Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aimé la guerre; il
+pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passée,
+mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occupé la première
+place. Pendant toute la durée de son règne, il ne cessa jamais de
+travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'écrire, dans les
+mémoires destinés à servir d'instruction à son fils, que, «pour un roi, ne
+pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace à l'égard de Dieu,
+de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des hommes. Ces conditions,
+disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et fâcheuses dans
+une si haute place, vous paraîtraient douces et aisées, s'il s'agissait
+d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisiveté,
+si vous aviez le malheur d'y tomber. Dégoûté premièrement des affaires,
+puis des plaisirs, vous seriez enfin dégoûté de l'oisiveté elle-même.» Le
+travail était pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes.
+«Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre
+incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les
+nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les
+princes et de tous les ministres étrangers, être informé d'un nombre
+infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-même
+ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, découvrir les vues les plus
+éloignées de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne
+quitterions pas pour celui-là, si la seule curiosité nous le donnait.»
+
+Louis XIV essayait ensuite de prémunir le dauphin contre le danger des
+favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-même se faisait
+certaines illusions à leur égard et se vantait à tort, dans ce mémoire, de
+n'avoir jamais été dominé par aucune d'elles. «Comme le prince devrait
+toujours être un parfait modèle de vertu, disait-il enfin, il serait bon
+qu'il se garantît des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant
+qu'il est assuré qu'elles ne sauraient demeurer cachées.»
+
+On sait combien Louis XIV s'était écarté de ces sages et belles maximes;
+mais 1682 est le commencement du repentir, l'année où le roi revient
+définitivement à la vertu, où il médite pratiquement sur les avantages de
+la règle et du devoir, même au point de vue humain. En outre, les paroles
+des grands sermonnaires retentissaient à son oreille plus puissamment que
+de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions.
+
+Du fond du cloître où elle était enfermée depuis déjà huit ans, la
+duchesse de La Vallière, devenue soeur Louise de la Miséricorde, lui
+inspirait par l'exemple de sa pénitence de pieuses réflexions et de
+salutaires résolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux
+critique[1], elle ne fut plus présente à la pensée du roi; jamais elle ne
+lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonné
+la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour
+elle, mais pour des personnes de sa famille, et il était heureux
+d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient à la sainte carmélite
+des marques d'intérêt et de vénération. C'est ainsi qu'au pied des autels
+soeur Louise de la Miséricorde demandait à Dieu et obtenait la conversion
+de Louis XIV.
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné_, t.V.]
+
+Quand on pense que dès l'âge de quarante-quatre ans, dans la plénitude de
+la force morale et physique, à l'apogée de sa gloire, ce monarque
+tout-puissant mit fin à tout scandale et mena jusqu'à sa mort une vie
+privée irréprochable au milieu de tant de séductions, on ne peut
+s'empêcher de rendre hommage à un pareil triomphe de la prière et du
+sentiment religieux.
+
+La conscience de la dignité royale, qu'on lui a reprochée comme exagérée,
+n'était pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect
+de la Divinité. Croyant à l'autel et au trône, il avait foi d'abord en
+Dieu, puis en lui-même, oint du Seigneur. Son idéal, c'était le ciel, et,
+au-dessous du ciel, la royauté;--la royauté représentant le droit de la
+force et la force du droit, la royauté majestueuse, tutélaire, répandant,
+comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les
+grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait
+lui-même avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les
+hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il
+aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille:
+
+Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?
+
+Le souverain qui aurait défié tous les monarques réunis s'agenouillait
+humblement devant un prêtre obscur. Le digne héritier de Charlemagne
+demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce mélange
+d'humilité chrétienne et de fierté royale qui donne à la physionomie de
+Louis XIV un caractère si imposant. Les sentiments religieux que sa mère
+lui avait inculqués dès le berceau lui revenaient sans cesse à l'esprit,
+même dans ses plus regrettables écarts. Quand il était enfant, cette mère
+passionnée s'agenouillait devant lui, en s'écriant avec transport: «Je
+voudrais le respecter autant que je l'aime,» cette exclamation n'était pas
+une flatterie banale. C'était, pour ainsi dire, un acte de foi dans le
+principe de la royauté.
+
+Les premières impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans
+l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de
+l'État, source de toute grâce, de toute justice, de toute gloire, il se
+considérait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette
+qualité qu'il avait pour lui-même une sorte de vénération dans laquelle
+les grands prédicateurs eux-mêmes ne faisaient que l'affermir. Les idées
+gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique,
+associée intimement à la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour
+le grand évêque comme pour le grand roi, la royauté est un sacerdoce, et
+un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignité monarchique
+serait presque aussi blâmable qu'un prêtre qui n'aurait pas le respect du
+culte dont il est le ministre. Ce fut à cette théorie, essence même du
+pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale
+que Saint-Simon appelle «la dignité constante et la règle continuelle
+de son extérieur».
+
+L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir
+d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait
+particulièrement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa
+cour, de sa famille, était soumis aux mêmes doctrines et aux mêmes règles
+que les affaires d'État. L'autorité paternelle se combinait en lui avec
+l'autorité royale. Rien n'échappait à son contrôle. Ses volontés étaient
+autant d'arrêts irrévocables, et son fils, le dauphin, se conduisait à son
+égard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans.
+Les siècles révolutionnaires peuvent critiquer un tel système, il n'en
+est pas moins appréciable. Le principe d'autorité, qui s'impose à la
+nature elle-même, comme la règle générale de la création, est la base de
+toute société bien organisée.
+
+La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir été le représentant convaincu, le
+symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que là où il n'y a
+point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,
+et que là où il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de
+discipline militaire. Les mêmes théories sont applicables aux églises, aux
+palais et aux camps. L'autorité indispensable est plus précieuse encore
+que les libertés nécessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait
+d'art, pas de beauté possible sans unité. L'aspiration constante vers
+l'unité, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est
+pour cela que Napoléon, excusant les défauts du souverain dont il était
+bien fait pour apprécier la gloire, disait avec admiration:
+
+«Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui
+qui a élevé la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne,
+quel est le roi de France qu'on puisse comparer à Louis XIV sous toutes
+ses faces?»
+
+
+
+
+III
+
+LA REINE MARIE-THÉRÈSE
+
+
+Trouver, au milieu de types agités par l'orgueil, l'ambition et l'amour du
+plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractère vraiment
+chrétien, une âme pure, candide, angélique, c'est pour l'observateur une
+satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicité sous
+le diadème, l'humilité sur le trône, les qualités et les vertus d'une
+religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie;
+un rôle en apparence effacé, mais en réalité plus sérieux et surtout plus
+noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes célèbres; de
+grandes souffrances morales, chrétiennement et courageusement supportées;
+enfin un type irréprochable de piété et de bonté, de tendresse conjugale
+et d'amour maternel, telle fut Marie-Thérèse d'Autriche, la compagne
+de Louis XIV.
+
+La monarchie française a eu le privilège d'être sanctifiée par un certain
+nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des
+scandales de la cour, ont contribué à sauvegarder l'autorité morale du
+trône. De même que, sous le règne des derniers Valois, Claude de France,
+Élisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la pureté de
+leur vie les vices de François 1er, de Charles IX, de Henri III, de même
+Marie-Thérèse compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis
+XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait
+dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette
+souveraine, qui portait avec dignité son manteau royal, tout en le
+comparant à un suaire; cette épouse modèle, qui aimait son mari de toutes
+les forces de son âme et ne l'approchait qu'avec un mélange de respect, de
+frayeur et de tendresse; cette mère dévouée, qui s'appliquait à toucher le
+coeur du jeune prince dont Bossuet était chargé de former l'esprit; cette
+femme, qui a prouvé une fois de plus qu'un palais peut devenir un
+sanctuaire et qu'un coeur véritablement chrétien peut battre sous le
+manteau royal comme sous la robe de bure.
+
+Née en 1638, la même année que Louis XIV, Marie-Thérèse avait pour père
+Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mère Isabelle de France, fille de
+Henri IV et de Marie de Médicis. Elle était donc cousine germaine de Louis
+XIV. Les sentiments chrétiens de cette princesse, qui comptait au nombre
+de ses aïeules sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Élisabeth de
+Portugal, ne l'empêchaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa
+famille. Ses convictions sur l'origine et le caractère du pouvoir royal
+étaient absolument semblables à celles de son époux. Une religieuse, qui
+l'aidait à faire son examen de conscience pour une confession générale,
+lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherché à
+plaire, ni désiré d'être aimée:
+
+«Non, répondit naïvement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne?
+Il n'y a point de roi à la cour de mon père.»
+
+Au point de vue physique, Marie-Thérèse n'avait rien de remarquable. Sa
+physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses
+cheveux très blonds, ses grands yeux d'un bleu pâle, ses lèvres rouges et
+pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu élevée, ne la rendaient
+ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manqué, au moment de son
+mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le
+Parnasse s'était mis en frais. On avait composé une foule de vers français
+et latins dans le genre de ceux-ci:
+
+ Thérèse seule a pu vaincre par ses regards
+ Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.
+
+ _Victorem Martis praeda, spoliisque superbum
+ Vincere quae posset, sola Theresa fuit._
+
+Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionné la main, et dont
+le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique,
+fit le silence autour d'elle dès qu'elle fut installée au Louvre ou à
+Saint-Germain. La timidité de son caractère, son horreur instinctive des
+médisances et des calomnies si fréquentes dans les cours, son éloignement
+de toute intrigue, son admiration passionnée pour le roi, qu'elle croyait
+beaucoup trop supérieur à elle pour oser lui donner un conseil politique,
+tout contribuait à la rendre étrangère aux secrets du gouvernement.
+Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la décorait du titre de régente.
+C'était à elle qu'étaient adressés les bulletins de victoire, ce fut elle
+qui reçut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: «Le
+roi combat, la reine prie.»
+
+Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec
+de grands égards, mais avec une réelle tendresse. Lorsqu'elle devint mère
+du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, à 5 heures du matin, il
+alla se confesser et communier[1].
+
+[Note 1: Mme de Motteville, _Mémoires_.]
+
+Marie-Thérèse eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les
+perdit tous en bas âge et supporta ces morts cruelles, comme ses autres
+douleurs, avec une résignation admirable, tout en en ayant le coeur
+déchiré. Certes, c'était un spectacle révoltant de voir les favorites du
+roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme
+dont elles étaient en réalité, malgré des dehors respectueux, les rivales
+et les persécutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine
+s'écrier à propos de Mlle de La Vallière:
+
+«Cette fille-là me fera mourir!»
+
+En même temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle
+crainte du roi et une si grande timidité naturelle, qu'elle n'osait lui
+parler ni s'exposer en tête-à-tête avec lui. «J'ai ouï dire à Mme de
+Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoyé chercher
+la reine, la reine, pour ne pas paraître seule en sa présence, voulut
+qu'elle la suivît; mais elle ne fit que la conduire jusqu'à la porte de
+la chambre, où elle prit la liberté de la pousser jusqu'à la faire entrer
+et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains
+mêmes tremblèrent de frayeur.»
+
+[Note 1: Mme de Caylus, _Mémoires_.]
+
+D'autre part, la princesse Palatine écrit: «Elle avait une telle affection
+pour le roi, qu'elle cherchait à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait
+lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était
+heureuse tout la journée[1].» Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne
+vivait que par lui et pour lui.
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]
+
+Louis XIV, qui se sentait à juste titre coupable à l'égard de cette reine
+si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les
+égards dont il l'entourait malgré tout. Soit en public, soit en
+particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, à
+partir de 1682, quand, après tant d'égarements, il se fixa définitivement
+à Versailles, la reine n'eut plus qu'à se louer de l'affection qu'il lui
+témoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les
+Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'était pas
+accoutumée. Il la voyait plus souvent et cherchait à l'amuser, à la
+distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Bavière,
+avaient aussi pour elle une grande déférence.
+
+Ses appartements de Versailles, composés de cinq grandes pièces, et
+aboutissant, d'une part, à l'escalier de marbre, de l'autre à la galerie
+des Glaces, étaient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la
+chambre dont nous avons déjà parlé, et d'où l'on aperçoit l'Orangerie, la
+pièce d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait à quitter ce
+splendide séjour pour aller prier dans des couvents ou visiter des
+hôpitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur
+porter leur nourriture comme une simple infirmière, et, lorsque les
+médecins lui faisaient, dans l'intérêt de sa santé, des observations, elle
+répondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jésus-Christ
+dans la personne des pauvres.
+
+Malgré le retour de tendresse que lui témoignait le roi, elle continuait à
+vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non
+des affaires de l'État. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de
+cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli à sa paroisse ses
+devoirs de dévotion, ou qu'elle était allée passer la journée aux
+Carmélites de la rue du Bouloi.
+
+Marie-Thérèse, heureuse et consolée, se réjouissait aussi de la naissance
+de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'éprouver de la jalousie
+pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en félicitait
+comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne
+lui serait venu à l'esprit que bientôt, elle disparue, la veuve de
+Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la
+femme du roi et la reine de France, moins le nom.
+
+
+
+
+IV
+
+
+MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682
+
+
+I
+
+Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment où la cour se fixait à
+Versailles, il faut voir ce qu'elle avait été à l'origine, puis au temps
+de ses tristes succès.
+
+Une beauté fière et opulente, des yeux d'azur remplis d'éclairs, un teint
+d'une éclatante blancheur, une forêt de cheveux blonds, une de ces figures
+qui jettent la lumière partout où elles paraissent; un esprit incisif,
+caustique, étincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de
+plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de déesse
+usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil
+sans dignité, de l'éclat sans poésie, telle avait été Mme de Montespan au
+temps de sa toute-puissance.
+
+Née en 1641, au château de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de
+Diane de Grandseigne, elle avait été fille d'honneur de la reine en 1660
+et mariée en 1663 au marquis de Montespan. Élevée dans le respect de la
+religion, rien ne pouvait alors faire prévoir le triste rôle auquel la
+vanité et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entraîner sa
+jeunesse. C'était l'époque de l'enivrement des courtisans et de
+l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espèce d'Olympe
+monarchique, dont Louis XIV était le Jupiter. «Des dieux et des déesses
+inférieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus étaient exaltées,
+leurs vices mêmes étaient étalés avec une audace de supériorité qui
+semblait mettre entre le peuple et le trône la différence d'une morale des
+dieux à la morale des hommes. Louis XIV s'était fait accepter comme une
+exception en tout dans l'humanité.» L'adulation était poussée si loin,
+qu'elle s'étendait aux favorites, et que leur rôle à Versailles finissait
+par être considéré comme une sorte de fonction publique, comme une grande
+charge de cour ayant ses droits, son cérémonial, son étiquette, presque
+ses devoirs.
+
+Mme de Montespan paraissait là dans son élément. C'était la fière sultane,
+l'idole encensée, la déesse de cet Olympe. Mme de Sévigné, grande
+admiratrice au succès à tout prix, jetait sur elle des regards extatiques
+et exprimait un naïf enthousiasme pour sa merveilleuse robe «d'or sur or,
+rebrodé d'or et par-dessus un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un
+certain or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée».
+Elle écrivait à sa fille: «Mme de Montespan était, l'autre jour, couverte
+de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'éclat d'une pareille divinité...
+Oh! ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil redoublé! quel
+solide établissement!»
+
+«Ce solide établissement» dura environ treize ans. Belle encore en 1682,
+malgré ses quarante ans, Mme de Montespan continuait à jouir des égards
+dus à sa naissance et à ses fonctions de surintendante de la maison de la
+reine. Mais sa faveur avait cessé. Malgré des efforts désespérés pour
+garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer à elle-même son
+irrémédiable défaite. Elle n'essaya plus de lutter; délaissée de tous, la
+religion seule lui offrait un baume à mettre sur les plaies faites par
+l'orgueil et le dépit. Elle se réfugia dans une obscure maison de Paris;
+c'est là que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir
+dans la bonne voie.
+
+Les prédicateurs exerçaient alors une influence réelle sur toute la cour
+et cherchaient à atteindre le roi lui-même.
+
+Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicité, si
+vénérable dans sa modestie; ce dialecticien, irrésistible; cet adversaire
+des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, à
+livrer des batailles rangées à la conscience de ses auditeurs et dont le
+grand Condé disait, en le voyant monter en chaire: «Silence! voici
+l'ennemi!» Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs
+de la conversion de Louis XIV. Il avait prêché à la cour l'Avent de 1670
+et les carêmes de 1672, de 1674 et de 1675.
+
+Hardi comme un tribun et courageux comme un apôtre, il retournait le fer
+dans la plaie. S'adressant un jour directement à Louis XIV, il s'était
+écrié:
+
+«Ce qui sauve les rois, c'est la vérité; Votre Majesté la cherche et elle
+aime ceux qui la lui font connaître, elle n'aurait que des mépris pour
+quiconque la lui déguiserait, et, bien loin de lui résister, elle se fait
+gloire d'en être vaincue.»
+
+Les exhortations de Bossuet n'étaient pas moins pressantes; ses fonctions
+de précepteur du dauphin lui donnaient un accès fréquent auprès du roi, et
+il en profitait pour plaider avec énergie la cause du devoir et de la
+vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification,
+prononcé à la cour: «Fuyons les occasions dangereuses et ne présumons pas
+de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut
+employer contre soi-même.»
+
+C'est encore lui qui écrivait au maréchal de Bellefonds: «Priez Dieu pour
+moi; priez-le qu'il me délivre du plus grand poids dont un homme puisse
+être chargé, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par
+lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songé, durant tout le cours de
+cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait
+être comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre
+vie, où tout parlât, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit,
+dont toute la conduite fût céleste. Priez, priez, je vous en conjure.»
+
+Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermeté et quelle noblesse de
+langage et de pensée, le grand évêque s'adresse au Grand Roi: «J'espère,
+lui écrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de
+plus en plus Votre Majesté, serviront beaucoup à la guérir. On ne parle
+plus que de la beauté de vos troupes et de ce qu'elles sont capables
+d'exécuter sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps,
+je songe secrètement en moi-même à une guerre bien plus importante et à
+une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose.»
+
+«Méditez, sire, écrit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble
+être prononcée pour les grands rois et pour les conquérants: Que sert à
+l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son âme? et
+quel gain pourra le récompenser d'une perte si considérable? Que vous
+servirait, sire, d'être redouté et victorieux dehors, si vous êtes dedans
+vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie
+sans cesse de tout mon coeur. Mes inquiétudes pour votre salut redoublent
+de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels
+sont les périls. Dieu veuille bénir Votre Majesté! Dieu veuille lui donner
+la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus
+Votre Majesté donnera sincèrement son coeur à Dieu, plus elle mettra en
+lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protégée de sa main
+toute-puissante.»
+
+Les conseils de Bossuet et les prédications de Bourdaloue ne portèrent des
+fruits durables qu'après bien des efforts, bien des luttes, bien des
+alternatives de relèvement et de chute. Cependant Louis XIV, désormais
+fixé sur les amertumes, les déceptions, les angoisses des passions
+coupables, revient à Dieu; l'oeuvre de Bossuet était accomplie.
+Saint-Simon, qui rend pleine justice à l'attitude du prélat, dit à son
+sujet: «Il parle souvent au monarque avec une liberté digne des premiers
+siècles et des premiers évêques de l'Église; il interrompit plus d'une
+fois le cours des désordres; enfin, il les fit cesser.»
+
+La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractère définitif; mais
+il serait injuste de l'attribuer uniquement aux prédicateurs et de ne pas
+y reconnaître pour une part l'influence de la femme dont nous allons
+parler: Mme de Maintenon.
+
+
+II
+
+
+«Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la postérité en
+aient voulu à Mme de Maintenon d'un triomphe remporté par la raison au
+profit de l'honnêteté. N'ayant pas pu l'empêcher de réussir par la raison,
+le monde s'en est dédommagé en lui faisant une réputation de sécheresse et
+de roideur fort contraire à son caractère. Puisqu'il fallait que la raison
+fût triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle fût aimable.»
+
+On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme
+qu'on voulait représenter sous un jour triste, presque sinistre, fut une
+charmeuse, une enchanteresse; que Fénelon définissait son esprit: «la
+raison parlant par la bouche des Grâces;» que Racine songeait à elle en
+écrivant ces vers d'_Esther_:
+
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
+ Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
+
+Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emporté sur ses
+admirateurs; mais notre époque, passionnée pour la vérité historique, a
+révisé un faux jugement.
+
+Deux écrivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Théophile
+Lavallée, pleins de respect pour une mémoire injustement décriée, sont
+parvenus à ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le
+baron de Walckenaër avait déjà fait observer, au sujet de cette femme si
+diversement appréciée, qu'elle est le personnage historique sur lequel on
+possède le plus de documents émanés de sa bouche ou tracés par sa plume.
+«Il est donc à regretter, disait-il, que les historiens, même les plus
+judicieux, aient préféré des satires contemporaines aux témoignages
+certains et authentiques fournis par elle-même, et qu'ils aient converti
+une simple et intéressante histoire en un vulgaire et incompréhensible
+roman.»
+
+Aujourd'hui la vérité s'est fait jour. Les défenseurs de Mme de Maintenon
+n'ont rien laissé subsister des invectives de Saint-Simon et de la
+princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, mérite, à
+coup sûr, l'estime de la postérité. Depuis la publication du bel ouvrage
+du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de
+tournoi littéraire, et le grand critique Sainte-Beuve a été le juge du
+camp. «Il est arrivé à M. Lavallée, a-t-il dit, ce qui arrivera à tous les
+bons esprits qui approcheront de cette personne distinguée et qui
+Prendront le soin de la connaître dans l'habitude de la vie.... Il
+a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement
+vagues qui ont été longtemps en circulation sur le prétendu rôle
+historique de cette femme célèbre. Il l'a vue telle qu'elle était tout
+occupée du salut du roi, de sa réforme, de son amusement décent, de
+l'intérieur de la famille royale, du soulagement des peuples.»
+
+L'école révolutionnaire, qui voudrait traîner dans la boue la mémoire du
+Grand Roi, déteste tout naturellement la femme éminente qui fut sa
+compagne, son amie et sa consolatrice. Les écrivains de cette école
+prétendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais
+disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans séduction.
+On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme usée,
+roide et sèche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On
+oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son siècle, que
+sa beauté se conserva d'une manière merveilleuse, et que, dans sa
+vieillesse, elle garda cette supériorité de style et de langage, cette
+distinction de manières, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et
+cette fermeté de caractère, ce charme et cette élévation d'esprit qui, à
+toutes les époques de son existence, lui valurent tant d'éloges et lui
+attirèrent tant d'amitiés.
+
+Un rapide coup d'oeil jeté sur une carrière si invraisemblable suffit pour
+faire comprendre tout ce qu'il y avait de séduisant chez une femme qui sut
+plaire à Scarron et à Louis XIV, à Ninon de Lenclos et à Mme de Sévigné, à
+Mme de Montespan et à la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux
+prélats et aux enfants.
+
+Françoise d'Aubigné, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27
+novembre 1635, dans une prison de Niort, où est enfermé son père, couvert
+de dettes et accusé d'intelligences avec l'ennemi. Bercée de gémissements
+pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son père,
+sorti de prison, la conduit à l'âge de trois ans à la Martinique, où il va
+chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagné et
+meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misère. Agée de dix ans,
+Françoise d'Aubigné revient en France. Elle est confiée par sa mère à une
+tante, Mme de Villette, et on l'élève dans la religion protestante, dont
+son aïeul, Théodore Agrippa d'Aubigné, a été le champion célèbre. «Je
+crains bien, écrit Mme d'Aubigné à Mme de Villette, que cette pauvre
+petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre
+bonté de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grâce de l'en pouvoir
+revancher!»
+
+[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]
+
+Quelque temps après, Françoise est retirée des mains protestantes de Mme
+de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, très zélée
+catholique, Mme de Neuillant. «Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle
+dit depuis, et c'est par là que mon règne a commencé.... On nous mettait
+au bras un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit livre des
+quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages à apprendre par
+jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous
+chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où ils ne devaient point
+aller.»
+
+Elle est ensuite placée au couvent des Ursulines de Niort, puis à celui
+des Ursulines de la rue Saint-Jacques à Paris, où elle abjure le
+protestantisme, non sans une vive résistance. Elle a déjà ce don de plaire
+qu'elle conservera toute sa vie. «Dans mon enfance, a-t-elle dit
+elle-même[1], j'étais la meilleure petite créature que vous puissiez
+imaginer.... J'étais véritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de
+manière que tout le monde m'aimait.... Étant un peu plus grande, je
+demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y étais aimée de mes
+maîtresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu'à les obliger et à me
+rendre leur servante à toutes depuis le matin jusqu'au soir.»
+
+[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.]
+
+Orpheline et privée de toutes ressources, Françoise d'Aubigné, qui n'avait
+que dix-sept ans, épouse en 1652 le fameux poète Scarron, âgé de
+quarante-deux ans, paralysé, perclus de tous ses membres; Scarron,
+l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de
+_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-même et de la
+douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit, à un Z, tout en
+«ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi
+bien que les bras», tout en étant enfin «un raccourci de la misère
+humaine», amuse la haute société française par sa verve intarissable, par
+sa franche et gauloise gaieté. Quand on dresse le contrat de mariage,
+Scarron déclare qu'il reconnaît à «l'accordée quatre louis de rente, deux
+grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une paire de belles mains
+et beaucoup d'esprit». Le notaire lui demande quel douaire il constitue à
+la mariée:
+
+«L'immortalité,» répond-il.
+
+Que de tact il va falloir à une jeune fille de dix-sept ans pour se faire
+respecter dans la société du poète burlesque qui dit: «Je ne lui ferai pas
+de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup.» C'est le contraire qui
+arrivera: Françoise d'Aubigné moralisera Scarron. Elle fera de son salon
+un des centres les plus distingués de Paris; la meilleure compagnie
+regardera comme un honneur d'y être admise. Ninon de Lenclos, l'amie de
+Scarron, elle-même s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne
+sont pas les admirateurs qui manquent à la femme du poète, à la _belle
+Indienne_, comme on se plaît à l'appeler, à la sirène que Mlle de Scudéry
+célèbre en termes enthousiastes dans le roman de _Clélie_, sous le
+pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Suède dit à Scarron qu'elle
+n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit,
+malgré ses maux, l'homme de Paris le plus gai.
+
+Avec une si bonne et si séduisante compagne, le pauvre poète a moins de
+mérite à supporter la douleur plus courageusement que les stoïciens de
+l'antiquité. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments
+très chrétiens, et dit, sur son lit de mort:
+
+«Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens à ma femme, de
+qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer.»
+
+Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant
+vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misère même, mais
+conquérir le nom de femme forte, mériter les sympathies et les suffrages
+des gens sérieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habillée,
+quoique très simplement, discrète et modeste, intelligente et distinguée,
+ayant cette élégance innée que le luxe ne donne pas et qui provient
+seulement de la nature; pieuse d'une piété vraie, s'occupant plus des
+autres que d'elle-même, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore,
+sachant écouter, s'intéressant aux joies et aux chagrins de ses amis,
+habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regardée
+avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus supérieures
+de Paris.
+
+Économe et simple dans ses goûts, elle équilibre son modeste budget, grâce
+à une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la
+reine Anne d'Autriche. Elle est reçue avec empressement par Mmes de
+Sévigné, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est
+l'époque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie.
+Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mère (20 janvier 1666), lui fait
+perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur très
+riche et très vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le
+point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va
+épouser le roi de Portugal. Son étoile la retient en France, où elle sera
+un jour presque reine. Elle écrit à Mlle d'Artigny:
+
+«Ménagez-moi, je vous prie, l'honneur d'être présentée à Mme de Montespan,
+lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas à me reprocher
+d'avoir quitté la France sans en avoir revu la merveille.»
+
+Mme de Montespan n'était encore célèbre que par sa beauté; mais sa
+situation de dame du palais de la reine la rendait déjà influente. Elle
+trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le rétablissement de la
+pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal.
+
+Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnée aux bonnes oeuvres et
+aux lectures sérieuses, méditant le livre de Job et les Maximes de La
+Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumône, malgré la
+médiocrité de ses ressources, s'installe de la façon la plus modeste dans
+un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est là que la capricieuse
+fortune va venir la surprendre. Sollicitée par le roi lui-même, Mme
+Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'élever les enfants
+de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrète, dévouée.
+Mme Scarron se consacre courageusement à ce rôle de mère adoptive. En
+1672, elle s'établit non loin de Vaugirard, dans un grand hôtel isolé. Mme
+de Coulanges écrit alors à Mme de Sévigné; «Pour Mme Scarron, c'est une
+chose étonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce
+avec elle.» Louis XIV, d'abord prévenu contre la gouvernante qu'il
+qualifiait de bel esprit, commence à lui reconnaître des qualités rares et
+porte sa pension de deux mille à six mille livres.
+
+En 1674, elle était arrivée à Versailles avec ses trois élèves: le duc du
+Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de là qu'elle écrivait à
+son frère, le 25 juillet: «La vie que l'on mène ici est fort dissipée, et
+les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont établis, et je
+crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel
+endroit.»
+
+Dès qu'elle a mis le pied à la cour, Mme Scarron s'y est tracé un
+programme. «Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irréprochable.»
+
+Mme de Montespan se félicite d'abord d'avoir près d'elle une personne si
+aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure
+peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies,
+commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation
+respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes,
+l'altière favorite et l'austère gouvernante. Louis XIV disait:
+
+«J'ai plus de peine à mettre la paix entre elles qu'à la rétablir en
+Turquie.»
+
+Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se défend; le roi lui rend cette
+justice et commence à reconnaître ses rares mérites. A la fin de 1674, il
+lui avait donné la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la
+marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies
+savamment, les hypocrisies raffinées, les calculs machiavéliques que ses
+détracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses intérêts se
+concilient avec ses devoirs, que la piété qui pour elle est un but
+devienne un moyen, en est-elle, complètement responsable?
+
+Veut-elle éloigner Mme de Montespan, qui a été, il est vrai, sa
+protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blâmer? Non, assurément.
+Aura-t-elle l'idée de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan
+avait supplanté son amie Mlle de La Vallière? En aucune manière. Lorsque
+Louis XIV, fatigué de l'orgueil et des violences de la favorite «tonnante
+et triomphante», l'éloignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle
+d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains
+de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une façon si
+soudaine, qu'on osera soupçonner contre toute justice Mme de Montespan de
+l'avoir empoisonnée, Mme de Maintenon aura-t-elle l'idée de remplacer
+la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir
+le roi, le ramener à la reine.
+
+Ce but, elle l'atteindra.
+
+C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile
+gouvernante, mais elle est désormais vaincue. Sans doute il est dur pour
+cette fière Mortemart, qui a toujours tenu tête au Grand Roi, qui a
+regardé en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a
+tirée de la misère, devant une institutrice de sept ans plus âgée qu'elle;
+mais qu'y faire? «Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les
+courtisans suivent son exemple[1].» Mme de Sévigné écrivait, le 6 avril
+1680: «Mme de Montespan est enragée. Elle pleura beaucoup hier. Vous
+pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus
+outragé par la haute faveur de Mme de Maintenon.» A la même époque, Mme de
+Maintenon écrivait: «Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un
+chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en
+sommes pas mieux pour cela.»
+
+[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]
+
+La position de Mme de Maintenon est désormais inattaquable: elle n'a plus
+besoin de se faire un piédestal du berceau de ses élèves; elle a
+maintenant, pour elle-même, sa place marquée à la cour. On la recherche,
+on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours à son château de Maintenon,
+les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme
+dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France,
+c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la reçoivent à Schlestadt. «Si Mme
+la dauphine, écrit Mme de Sévigné, croit que tous les hommes et toutes les
+femmes aient autant d'esprit que cet échantillon, elle sera bien
+trompée[1].» Ce bien qu'elle a tant désiré, la considération, Mme de
+Maintenon le possède enfin. Le parti dévot la regarde comme un oracle. Les
+prélats les plus éminents la tiennent en haute estime; c'est elle qui
+travaille avec eux à la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche
+de la reine; c'est elle qui, avec son éloquence insinuante et douce,
+plaide à la cour la cause de la morale et de la religion.
+
+[Note 1: Lettre du 14 février 1680.]
+
+
+
+
+V
+
+
+LA DAUPHINE DE BAVIÈRE
+
+
+A côté des types dominateurs qui s'imposent à l'attention de la postérité,
+il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces,
+plus recueillies, qui de leur vivant restèrent dans l'ombre, dans le
+silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de
+réserve même au delà du tombeau. Des princesses se sont rencontrées, que
+le tumulte du monde, l'éclat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont
+pu arracher à leur tristesse native, qui ont été humbles et timides au
+milieu des grandeurs, qui se sont fait à elles-mêmes une solitude, et qui,
+suivant les expressions de Bossuet, ont trouvé dans leur oratoire, malgré
+toutes les agitations de la cour, le carmel d'Élie, le désert de Jean et
+la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.
+
+Il y a dans le sourire de ces femmes un mélange d'indulgence et de
+douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bonté. Elles
+semblent n'avoir occupé les situations les plus hautes que pour nous
+inspirer des réflexions philosophiques et des pensées chrétiennes; pour
+nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les
+palais; que les choses extérieures ne donnent point les véritables joies;
+que «la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la
+santé un nom trompeur [1]».
+
+[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]
+
+Parmi ces figures plaintives, pâles apparitions de l'histoire dont la
+carrière peu féconde en péripéties dramatiques renferme des enseignements
+chrétiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de
+Ferdinand, électeur, duc de Bavière, dauphine de France. La vie de cette
+princesse, née en 1660, mariée en 1680 au fils de Louis XIV, morte à
+Versailles en 1690, à l'âge de vingt-neuf ans, pourrait se résumer par un
+seul mot: mélancolie. C'était une de ces natures dépaysées sur la terre et
+aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: «La
+terre, son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la
+recevoir; elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du Roi
+des rois.» Son éducation avait été austère. La cour de Munich ressemblait
+à un couvent. «On s'y levait tous les jours à 6 heures du matin, on y
+entendait la messe à 9, on dînait à 10, on assistait aux vêpres tous les
+jours, et il n'y avait plus personne à 6 heures du soir, heure à laquelle
+on soupait, pour se coucher à 7[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires de Coulanges_.]
+
+La jeune princesse, loin de se laisser éblouir par l'éclat de sa nouvelle
+fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et
+patriarcale où elle avait passé son enfance. Dès qu'elle parut dans sa
+nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle
+n'était point belle; mais sa grâce, ses manières, sa dignité naturelle, et
+plus que cela, son mérite, son instruction, sa bonté, lui donnaient du
+charme. Une des personnes envoyées à sa rencontre par Louis XIV écrivait
+au roi: «Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier
+coup d'oeil, et vous en serez fort content.» Elle accueillit Bossuet avec
+une courtoisie parfaite à Schlestadt: «Je prends part à tout ce que vous
+avez enseigné à M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie,
+de me donner à moi-même vos instructions, et soyez assuré que je
+m'efforcerai d'en profiter.»
+
+Le grand évêque fut frappé du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte
+connaissance des langues vivantes de l'Europe, et même de la langue de
+l'Église, qu'on lui avait apprise dès son enfance. Bossuet était sincère
+lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: «Nous l'avons admirée dès
+qu'elle parut, et le roi a confirmé notre jugement [1].» Nommé premier
+aumônier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt à Versailles. Dans
+le trajet eut lieu une cérémonie qui contrastait avec les transports de
+joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entrée
+en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le
+front, dans la chapelle seigneuriale du château de Brignicourt-sur-Saulx:
+«Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tirée de la poussière; il
+t'y faudra retourner un jour.»
+
+[Note [1]: Bossuet, _Oraison funèbre de la reine Marie-Thérèse_.]
+
+Hélas! dix ans après, la prédiction s'accomplira, et la princesse,
+assistée à son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles
+paroles de ce mercredi des Cendres [2].
+
+[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet
+précepteur du Dauphin_.]
+
+
+Louis XIV fit à sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus
+amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour
+seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles
+de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le
+roi venait l'après-dînée passer plusieurs heures dans la chambre de la
+princesse, où il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait à cette
+visite le temps qu'il donnait autrefois à Mme de Montespan.
+
+Les premières années du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son
+mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui témoignait alors
+un sincère attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne,
+causa des transports d'allégresse non seulement à la cour, mais dans la
+France entière. La joie tenait du délire. Chacun se donnait la liberté
+d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui
+mordit le doigt, et, l'entendant crier: «Sire, dit-il, je demande pardon à
+Votre Majesté; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris
+garde à moi.»
+
+[Note 1: L'abbé de Choisy, _Mémoires pour servir à l'histoire de Louis
+XIV_.]
+
+C'étaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le
+peuple, qui faisait des feux de joie, brûlait jusqu'aux parquets destinés
+à la grande galerie: «Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en
+souriant, nous aurons d'autres parquets.»
+
+Il montrait le nouveau-né à la foule, et l'air retentissait d'acclamations
+enthousiastes.
+
+Le lendemain, Mme de Maintenon écrivait à son amie Mme de Saint-Géran: «Le
+roi a fait un fort beau présent à Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras
+un moment le petit prince. Il félicita Monseigneur comme un ami; il donna
+la première nouvelle à la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est
+adorable. Mme de Montespan sèche de notre joie. Nous vivons avec toutes
+les apparences d'une sincère amitié. Les uns disent que je veux me mettre
+en place, et ne connaissent ni mon éloignement pour ces sortes de
+commerce, ni l'éloignement que je voudrais en inspirer au roi.
+Quelques-uns croient que je veux le ramener à Dieu. Il y a un coeur mieux
+fait sur lequel j'ai de plus grandes espérances[1].»
+
+[Note 1: 7 août 1682.]
+
+Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage
+du côté de la religion. Le temps des scandales était passé. Tout nuage
+avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Thérèse. Les
+querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon étaient apaisées. Ces
+deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout où elles
+se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives
+et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans être au fait
+des intrigues de la cour aurait cru qu'elles étaient les meilleures amies
+du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de
+Maintenon: «Le roi ne m'a jamais traitée avec autant de tendresse que
+depuis qu'il l'écoute.»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+L'année 1683 s'annonçait donc comme devant être heureuse pour la compagne
+de Louis XIV. Mais la mort s'avançait à grands pas. Une maladie
+foudroyante allait enlever la reine, âgée seulement de quarante-cinq ans.
+
+Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: «Elle marche
+avec l'Agneau, car elle en est digne», cette reine, qui portait le manteau
+fleurdelisé comme un cilice, cette pieuse Marie-Thérèse mourut comme elle
+avait vécu, avec une douceur angélique. Louis XIV, qui lui avait donné
+tant de soucis, la pleura sinçèrement: «Eh quoi! s'écriait-il, il n'y a
+plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et
+cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand
+mérite.... Voilà le premier chagrin qu'elle m'ait donné.»
+
+Louis XIV, si souvent et si justement accusé d'égoïsme, s'était cependant
+déjà montré capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa
+mère. Il écrivit dans les Mémoires destinés au dauphin:
+
+«Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'était pas
+possible qu'un fils attaché par les liens de la nature pût voir mourir sa
+mère sans un excès de douleur, puisque ceux-là mêmes contre lesquels elle
+avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empêcher de la regretter et
+d'avouer qu'il n'avait jamais été une piété plus sincère, une fermeté plus
+intrépide, une bonté plus généreuse. La vigueur avec laquelle cette
+princesse avait soutenu ma dignité, quand je ne pouvais pas la défendre
+moi-même, était le plus important et le plus utile service qui me pût être
+jamais rendu... Mes respects pour elle n'étaient point de ces devoirs
+contraints que l'on donne seulement à la bienséance.
+
+«Cette habitude que j'avais formée de n'avoir ordinairement qu'un même
+logis et qu'une même table avec elle, cette assiduité avec laquelle on me
+voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgré l'empressement de mes
+plus importantes affaires, n'était point une loi que je me fusse imposée
+par raison d'État, mais une marque du plaisir que je prenais en sa
+compagnie.»
+
+Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a écrit ces lignes ne manquait
+pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur,
+ce déchirement qui vous arraché la moitié de votre âme: la perte d'une
+mère. Mlle de Montpensier, témoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche,
+dit qu'au moment où elle rendit le dernier soupir, Louis XIV «étouffait,
+on lui jetait de l'eau, il étranglait». Il versa toute la nuit des
+torrents de larmes.
+
+La mort de la reine Marie-Thérèse ne lui causa pas de si cruelles
+angoisses; mais il n'en témoigna pas moins à cette occasion une très vive
+sensibilité.
+
+«La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de
+Maintenon, que je voyais de près, me parut sincère et fondée sur l'estime
+et la reconnaissance. Je ne dirai pas la même chose des larmes de Mme de
+Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon,
+sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est
+qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses
+actions, fondé sur celui de son esprit, et peut-être sur la crainte de
+retomber entre les mains de monsieur son mari.»
+
+Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Thérèse mourut, au château de
+Versailles, dans la chambre à coucher dont nous avons déjà eu plusieurs
+fois l'occasion de parler[1]. Après la mort de la reine, cette pièce fut
+occupée par la dauphine, qui devenait, au point de vue hiérarchique, la
+femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa
+belle-fille le centre le plus brillant de France.
+
+[Note 1: Salle N° 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+
+«Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare
+en bijoux et en étoffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste
+composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se
+trouvaient présentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de
+les jouer avec elle, et même avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut à la
+mode, et avant que le roi eut sagement défendu un jeu aussi dangereux, il
+le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de
+louis que les particuliers mettaient de petites pièces [1].»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._]
+
+Cependant, malgré toutes les distractions de la cour, la dauphine se
+laissait envahir par une invincible tristesse. Elle étouffait dans cette
+atmosphère d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Dégoûtée de
+ce «pays où les joies sont visibles et les chagrins cachés, mais réels»,
+où «l'empressement pour les spectacles, les éclats et les applaudissements
+aux théâtres de Molière et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets,
+les carrousels» couvrent tant d'inquiétudes et de craintes, elle trouvait,
+comme La Bruyère, «qu'un esprit sain puise à la cour le goût de la
+solitude et de la retraite.»
+
+Malgré toutes ses prévenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne
+parvint pas à lui faire aimer le monde, et elle ne put se décider à tenir
+un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie à Versailles dans
+les petites pièces contiguës à ses appartements, en n'ayant pour toute
+compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse
+Palatine représente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de
+Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la
+dauphine en chartre privée et de l'empêcher de répondre aux attentions
+gracieuses du roi.
+
+Le dauphin lui-même, fatigué du perpétuel tête-à-tête de sa femme et de
+cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne
+comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient
+dans son intérieur. Soit timidité, soit défiance d'elle-même, la dauphine
+n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui échappait et
+accepta son sort avec une résignation douloureuse. Le dauphin prit
+l'habitude de passer une partie de ses journées et de ses soirées entre
+Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine
+s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'où elle ne voulait sortir à
+aucun prix, et elle finit par être abandonnée de toute la cour et même du
+roi, qui désespéra de la consoler.
+
+Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: «Peut-être que les
+bonnes qualités de cette princesse contribuèrent à son isolement. Ennemie
+de la médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre
+la raillerie et la malignité du style de la cour, d'autant moins qu'elle
+n'en entendait pas les finesses.» Mme de Caylus ajoute cette judicieuse
+observation: «J'ai vu les étrangers, ceux même dont l'esprit paraissait le
+plus tourné aux manières françaises, quelquefois déconcertés par notre
+ironie continuelle.»
+
+Un tableau peint par Delutel, d'après Mignard [1], représente la dauphine
+entourée de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vêtu d'un habit de
+velours rouge, est assis près d'une table et caresse un chien. De l'autre
+côté de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry
+[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un
+coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du
+Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours
+soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, répandent des
+fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quiétude et
+d'apaisement. Mais le tableau, allégorique bien plus que réel, ne montre
+pas la princesse sous son jour véritable. Ses chagrins, ses souffrances,
+ses noirs pressentiments, y sont dissimulés.
+
+[Note 1: N° 2116 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+[Note 2: Le duc de Berry, né le 31 août 1686.]
+[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), né le 19
+décembre 1683.]
+[Note 4: Le duc de Bourgogne, né le 6 août 1682.]
+
+Ce n'est point là l'image fidèle de la femme dont Mme de Lafayette a dit
+dans ses Mémoires: «Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle
+et ne prend aucune part aux fêtes. Elle a une fort mauvaise santé et une
+humeur triste qui, joint au peu de considération qu'elle a, lui ôte le
+plaisir qu'une autre que la princesse de Bavière sentirait de toucher
+presque à la première place du monde.»
+
+Loin de se réjouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, où
+s'était écoulée si modestement son enfance, et disait à une autre
+Allemande, Mme la duchesse d'Orléans (la princesse Palatine): «Nous sommes
+toutes les deux malheureuses; mais la différence entre nous, c'est que
+vous vous êtes défendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu
+à toute force venir ici. J'ai donc mérité mon malheur plus que vous.»
+
+Elle pensait, comme Massillon, que «la grandeur est un poids qui lasse»,
+que «tout ce qui doit passer ne peut être grand; ce n'est qu'une
+décoration de théâtre; la mort finit la scène et la représentation; chacun
+dépouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain
+comme l'esclave est rendu à son néant et à sa première bassesse.»
+
+La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la
+faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de répéter qu'elle se
+sentait irrévocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien
+que ses souffrances physiques et morales n'étaient que trop réelles,
+souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: «Il faudra que je meure
+pour me justifier,» disait-elle.
+
+Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funèbre de la reine
+Marie-Thérèse: «Les âmes innocente sont, elles aussi, les pleurs et les
+amertumes de la pénitence.» La mélancolie et la piété ne sont pas
+incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses
+nuages, et le Christ lui-même a pleuré.
+
+Courte en durée, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte
+d'un voile sombre. Cette jeune princesse, à qui la Providence paraissait
+d'abord réserver les destinées les plus brillantes, devait mourir à
+vingt-neuf ans, épuisée par le chagrin et consumée par une maladie de
+langueur.
+
+La terre, qui était pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs,
+mériter peu de regrets.
+
+Elle mourut «volontiers et avec calme», suivant les expressions de la
+duchesse d'Orléans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir,
+elle avait dit à cette princesse, sa compagne d'infortune: «Aujourd'hui,
+je vous prouverai que je n'ai pas été folle en me plaignant de mes
+souffrances.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON
+
+
+«J'ai fait une étonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis
+où vous me voyez sans l'avoir désiré, sans l'avoir espéré, sans l'avoir
+prévu. Je ne le dis qu'à vous, car le monde ne le croirait pas.»
+
+Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les
+demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins étranges que
+les réalités de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, âgée de
+cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'être
+son époux, elle dut se croire le jouet d'un rêve. On serait tenté de
+s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant
+déjà perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le
+contraire.
+
+L'année où Louis XIV épousa la veuve de Scarron fut l'apogée, le zénith de
+l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait été plus imposant,
+jamais sa fière devise: _Nec pluribus impar_, n'avait été plus
+éblouissante. C'était l'époque où, en face de ses ennemis immobiles, il
+agrandissait et fortifiait les frontières du royaume, conquérait
+Strasbourg, bombardait Gênes et Alger, achevait les constructions
+fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et
+l'idole de la France. Ses sentiments à l'égard de Mme de Maintenon étaient
+des plus complexes. Il y avait là un calcul de raison et un entraînement
+de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une
+inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens français
+subjugué par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme éminente, et
+l'imagination espagnole, séduite par l'idée d'avoir arraché cette femme
+d'élite à la misère pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV,
+essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de
+Maintenon avait reçu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et
+que les conseils de cette femme, qui savait rendre la dévotion aimable et
+attrayante, lui semblaient être autant d'inspirations d'en haut.
+
+Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont
+le prestige ait survécu à la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme
+Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation
+merveilleuse. En la voyant, on pensait à ces belles journées où les rayons
+du soleil, pour avoir perdu de leur éclat, n'en ont pas moins encore une
+douceur pénétrante: «Elle n'était pas jeune; mais elle avait des yeux vifs
+et brillants, l'esprit pétillait sur son visage [1].»
+
+[Note 1: L'abbé de Choisy.]
+
+Saint-Simon lui-même, son impitoyable détracteur, est obligé d'avouer
+«qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grâce incomparable à tout, un air
+d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux,
+juste, en bons termes et naturellement éloquent et court.»
+
+Lamartine, cet admirable génie qui avait l'intuition de toutes choses, a
+défini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: «En s'attachant à Mme
+de Maintenon, il croyait presque s'attacher à la vertu. Les charmes de la
+confiance, de la piété, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste,
+l'orgueil d'élever jusqu'à soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire à
+l'honneur du roi, la sûreté des conseils qu'il trouvait dans cette femme
+supérieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru
+jusqu'à une absolue domination l'empire féminin et viril à la fois de Mme
+de Maintenon [2].»
+
+[Note 2: Lamartine, _Étude sur Bossuet_.]
+
+Au moment même où la reine venait de rendre l'âme, M. de La Rochefoucauld
+l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui
+avait dit: «Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de
+vous[1].»
+
+[Note 1: Arnauld, lettre à M. de Vancel, 3 juin 1688.]
+
+On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de
+Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas à être démentie. Le roi préférait
+Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de
+l'Europe; à peine veuf, il lui avait offert sa main.
+
+M. Lavallée, qui a étudié avec tant de conscience la vie de Mme de
+Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois
+indiquer la date précise, l'époque où fut contracté le mariage secret. Il
+fut mystérieusement célébré, dans un oratoire particulier de Versailles,
+par l'archevêque de Paris, en présence du Père de La Chaise, qui dit la
+messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de
+Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en
+parle avec horreur, comme de «l'humiliation la plus profonde, la plus
+publique, la plus durable, la plus inouïe»; humiliation «que la postérité
+ne voudra pas croire, réservée par la fortune, pour n'oser ici nommer la
+Providence, au plus superbe des rois». Tel n'était point l'avis d'Arnauld:
+«Je ne sais pas, écrivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage,
+contracté selon les règles de l'Église. Il n'est humiliant qu'aux yeux des
+faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'être pu résoudre à
+épouser une femme plus âgée que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce
+mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la
+vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents
+qui le délassent de ses grandes occupations[1].»
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle était trop
+intelligente, elle avait jeté sur les problèmes de la destinée humaine un
+regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas être en même temps
+saisie de tristesse. C'est elle qui écrivait: «Avant d'être à la cour, je
+pouvais me rendre témoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais
+j'en ai bien tâté depuis, et je crois que je n'y pourrais résister si je
+ne pensais que c'est là où Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'à
+servir Dieu.»
+
+Cette mélancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de
+Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant
+plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voilà une femme qui, à
+cinquante ans, arrive à une situation véritablement prodigieuse et
+s'empare d'un souverain dans tout l'éclat, dans tout le prestige de la
+victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habileté voisine de
+l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus
+riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une
+n'aurait été fière de s'unir au Grand Roi; une femme qui, après avoir été
+plusieurs fois réduite à la misère, devient la personnalité la plus
+importante de France après Louis XIV! Et cependant elle n'est pas
+heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les
+lettres qu'il lui adresse, s'il est forcé de passer quelques jours loin
+d'elle, sont conçues dans le style de celle-ci:
+
+«Je profite de l'occasion du départ de Montchevreuil pour vous attester
+une vérité qui me plaît trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je
+vous chéris toujours, que je vous considère à un point que je ne puis
+exprimer, et qu'enfin, quelque amitié que vous ayez pour moi, j'en ai
+encore plus pour vous, étant de tout mon coeur tout à fait à vous[1].»
+
+[Note 1: Lettre écrite pendant le siège de Mons, avril 1691.]
+
+Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degré à
+franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle
+n'a pu changer en trône son fauteuil presque royal? En aucune manière.
+Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeurée triste toujours, et son
+frère aurait pu encore lui dire:
+
+«Aviez-vous donc promesse d'épouser le Père éternel?»
+
+Pendant plus de trente ans, elle devait régner sans partage sur l'âme du
+plus grand des rois, et ce n'était pas seulement le monarque, c'était la
+monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour
+était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les
+dames de Saint-Cyr dans leurs notes: «Des parlements, des princes, des
+villes, des régiments s'adressaient à elle comme au roi; tous les grands
+du royaume, les cardinaux, les évêques, ne connaissaient pas d'autre
+route.» Elle était au point culminant du crédit, de la considération, de
+la fortune, et cependant, je le répète, elle n'était pas heureuse!
+
+Fénelon lui écrivait, le 14 octobre 1689:
+
+«Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour
+vous, il veut vous crucifier par des prospérités apparentes, et vous
+montrer à fond le néant du monde par la misère attachée à tout ce que le
+monde lui-même a de plus éblouissant.» Arrivée au faîte des grandeurs, Mme
+de Maintenon éprouvait cette inquiétude, cette fatigue, qui est presque
+toujours la compagne de l'ambition même satisfaite. Elle était tentée de
+dire avec La Bruyère:
+
+«Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi tant m'inquiéter sur ce
+qui m'en reste? La plus brillante fortune ne mérite point le tourment que
+je me donne. Trente années détruiront ces colosses de puissance qu'on ne
+voyait qu'à force de lever la tête; nous disparaîtrons, moi qui suis si
+peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui
+j'espérais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens,
+c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine.»
+
+Arrivée à une incroyable élévation, la femme du plus grand roi de la terre
+regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-même qui l'a dit,--«comme la
+cane regrette sa bourbe.» Instruite par l'expérience, elle constatait avec
+La Fontaine:
+
+Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit,
+fatigué du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux
+jours de la médiocrité, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon,
+ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle
+possédait deux trésors bien autrement précieux, qui lui appartenaient dans
+la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du
+Roi-Soleil; deux trésors vraiment beaux, vraiment inestimables: la
+Jeunesse et la Gaieté.
+
+
+
+
+VII
+
+
+L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON
+
+
+Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus
+edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon à Versailles; cet
+appartement célèbre, où, pendant trente années, Louis XIV passa une grande
+partie de ses journées et de ses soirées, n'est plus maintenant qu'un
+petit musée, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles
+de la Révolution française. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un
+portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui
+rappelle l'illustre compagne du Grand Roi.
+
+La pensée générale qui a présidé à la restauration du palais pouvait
+avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue
+patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle
+était absolument défectueuse.
+
+Placer les fastes de la Révolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la
+Monarchie de droit divin, c'était enlever toute sa physionomie à la
+demeure du Grand Roi. L'image de Napoléon n'est pas plus à sa place à
+Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne
+Vendôme.
+
+Toutefois, si l'on veut être juste, il ne faut pas oublier que
+Louis-Philippe, dans les réparations de Versailles, était loin d'avoir ses
+coudées franches. Un souffle révolutionnaire si violent circulait dans
+toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue
+était chose très difficile et paraissait peu opportune. Au moment où
+l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_:
+«Ici fut le siège d'un empire puissant; ces lieux maintenant si déserts,
+jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs où règne un
+morne silence retentissaient des cris d'allégresse et de fêtes, et
+maintenant voilà ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre
+squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des
+rois est devenu le repaire des bêtes fauves! Comment s'est éclipsée tant
+de gloire? [1]»
+
+[Note 1: Volney, _les Ruines._]
+
+Telle était l'état de dégradation du château de Versailles, quand
+Louis-Philippe entreprit de le réparer, malgré les criailleries des
+iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put défendre le palais du
+Roi-Soleil qu'en le plaçant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des
+gloires républicaines et impériales. Pour se faire pardonner une tentative
+contraire aux intérêts destructeurs des démagogues, qui ont l'horreur du
+passé, il dut faire des commandes à une foule d'artistes de second ordre,
+dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par
+le mérite. De là ce mélange entre les genres les plus disparates; de là
+cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout étonnées de se
+trouver côte à côte; de là ce Panthéon qui a le caractère d'une Babel.
+
+M. Lavallée le dit avec beaucoup de raison: «Le musée national a fait
+subir à l'intérieur du château de Versailles une transformation complète.
+L'intention de ce musée était excellente, l'exécution n'y a pas répondu.
+Entreprise par des hommes peu versés dans l'histoire du XVIIe siècle, elle
+a malheureusement bouleversé les parties les plus intéressantes du
+château, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque
+méconnaissable aujourd'hui, est occupé par trois salles des campagnes de
+1793, 1794, 1795.»
+
+L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit à un vestibule. A
+gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite,
+faisant face à cette salle, était le logement de Mme de Maintenon. C'est à
+peine aujourd'hui si l'on en découvre les traces.
+
+[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musée_, par M. Soulié.]
+
+Non seulement, en effet, il est entièrement démeublé, mais il est
+rapetissé, à cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour
+continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux
+l'ancien appartement de la compagne du roi.
+
+Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de
+quatre pièces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une
+seule pièce [2]. Après venait la chambre à coucher de Mme de Maintenon[3].
+
+[Note 2: Salle no. 141, _id._]
+[Note 3: Salle no. 142, _id._]
+
+Cette salle, qui a été subdivisée lors de l'établissement des galeries
+historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second étage,
+formait, sous Louis XIV, une grande pièce éclairée par trois fenêtres.
+Entre la porte où l'on y entrait et la cheminée actuellement détruite[4],
+étaient, dit Saint-Simon: «le fauteuil du roi adossé à la muraille, une
+table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.
+
+[Note 4: Cette cheminée se trouvait au fond de la pièce à droite du
+tableau représentant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._]
+
+De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas rouge et un fauteuil où
+se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin,
+son lit dans un enfoncement [1]. Vis-à-vis les pieds du lit, une porte et
+cinq marches [2].»
+
+[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon était dans la partie actuellement
+occupée par l'escalier de stuc construit sous le règne de Louis-Philippe,
+et qui continue l'escalier de marbre.]
+
+[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient à monter dans la quatrième et
+dernière pièce de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle
+N° 143 de la _Notice_), ont été supprimées, le sol de cette dernière ayant
+été baissé.]
+
+Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, «ils étaient chacun dans
+leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la
+cheminée, elle du côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la
+porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le
+ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac.»
+
+En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. «Je ne sais, a dit M.
+Lavallée [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se
+contenterait de cette chambre unique où Louis XIV venait travailler, où
+Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour,
+où tout le monde passait, disait-elle, comme dans une église.
+
+[Note 3: Introduction aux _Curiosités historiques_ sur Louis XIII, Louis
+XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]
+
+Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même, n'étaient pas plus
+commodément logés. Tout avait été sacrifié au faste, à l'éclat, à la
+représentation dans ce magnifique château. Louis XIV était perpétuellement
+en scène et y tenait sans interruption son rôle de roi; mais au milieu de
+toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait
+pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses
+pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes
+parts.»
+
+Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV,
+jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait
+ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitôt à la messe, où elle
+communiait trois ou quatre fois par semaine. La journée se passait en
+bonnes oeuvres, en écritures, en visites à Saint-Cyr. Le roi venait
+régulièrement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait
+jusqu'à 10, heure où il allait souper.
+
+Le train de maison de Mme de Maintenon était modeste. Le roi lui donnait
+quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses
+étrennes, et cette somme passait presque tout entière en aumônes. Auprès
+d'elle étaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours
+d'adversité, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux.
+Son rang, qui la plaçait entre les simples particuliers et les reines,
+n'étant pas bien déterminé, il eût été difficile qu'elle vécût
+habituellement au milieu de l'étiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle
+guère de son appartement. «Son élévation, dit Voltaire, ne fut pour elle
+qu'une retraite.»
+
+Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout près d'elle la cour
+s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et
+qui conduit à la fois aux appartements de la dauphine[1], à ceux de Mme de
+Maintenon et à ceux de Louis XIV, est sans cesse encombré par ces hommes
+«qui sont maîtres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui
+dissimulent les mauvais offices, sourient à leurs ennemis, déguisent leurs
+passions[2]». C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et
+au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans
+l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, où ils
+attendent le lever du monarque.
+
+[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thérèse, les appartements de la reine
+étaient occupés par la dauphine.]
+[Note 2: La Bruyère, _De la Cour_.]
+[Note 3: Salle N° 120 de la _Notice du Musée_.]
+[Note 4: Salle N° 121, _id_.]
+
+
+ Avec vos brillantes hardes
+ Et votre ajustement,
+ Faites tout le trajet de la salle des gardes;
+ Et vous peignant galamment,
+ Portez de tous côtés vos regards brusquement;
+ Ne manquez pas, d'un haut ton,
+ De les saluer par leur nom,
+ De quelque rang qu'ils puissent être.
+ Cette familiarité
+ Donne à quiconque en use un air de qualité.
+ Grattez du peigne à la porte
+ De la Chambre du roi,
+ Ou si, comme je prévoi,
+ La presse s'y trouve trop forte,
+ Montrez de loin votre chapeau,
+ Ou montez sur quelque chose
+ Pour faire voir votre museau;
+ Et criez sans aucune pause,
+ D'un ton rien moins que naturel:
+ Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].
+
+[Note 1: Molière, _Remerciement au Roi_.]
+
+La chambre des Bassans[2], ainsi nommée parce qu'on y voit des tableaux de
+ce maître, est le salon d'attente qui précède la chambre à coucher de
+Louis XIV. Il y a plusieurs entrées différentes: l'entrée familière pour
+les princes, la grande entrée pour les grands officiers de la couronne; la
+première entrée pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entrée;
+l'entrée de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le
+cérémonial est réglé de la manière la plus précise. Le garçon de la
+chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et
+les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et
+se referme immédiatement.
+
+[Note 2: _État de France_ en 1694.]
+
+«On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et
+des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir
+les portes étant fermées, il n'est pas permis d'ouvrir soi-même la porte;
+mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1].»
+
+[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musée_. Sous Louis XIV, cette
+salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, était divisée en
+deux pièces: la première était la chambre des Bassans; la seconde servit
+de chambre à coucher au roi jusqu'en 1691, année ou il s'installa dans la
+salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'à sa mort.]
+
+A 8 heures, Louis XIV se lève et fait sa prière. Puis il sort de la
+balustrade de son lit, et il dit: «Au conseil!» Jusqu'à midi et demi, il
+travaille avec ses ministres. Ensuite, escorté par les princes, les
+princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend à la messe,
+traversant la galerie des Glaces, où tout individu peut le voir, lui
+présenter un placet, et même lui parler. Il passe par les salons de la
+Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus et de
+l'Abondance[2], et arrive à la chapelle, qui s'élève dans toute la hauteur
+du rez-de-chaussée et du premier étage[3]. En bas se trouvent l'autel et
+la chaire, où prêchent tour à tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le
+haut est occupé par les tribunes.
+
+[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements
+du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice
+du Musée_.]
+[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle
+actuelle, qui ne fut inaugurée qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de
+la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entrée aux grands.]
+
+«Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent
+debout, le dos tourné directement au prêtre et aux saints mystères, et les
+faces élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une tribune, et à
+qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliqués. On ne
+laisse point de voir dans cet usage une espèce de subordination, car ce
+peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1].»
+
+[Note 1: La Bruyère, _De la Cour_.]
+
+Après la messe, le roi dîne, ordinairement en petit couvert, seul dans sa
+chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses
+jardins, ou courre le cerf, soit à cheval, soit en calèche. Vers 5 ou 6
+heures du soir, il se rend, comme nous l'avons déjà dit, chez Mme de
+Maintenon; et là il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande
+partie de la soirée. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle,
+il va soit à la comédie, soit à l'_appartement_.
+
+[Note: appartements, fut de 1682 à 1710 la chapelle du château. La partie
+du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule
+au-dessous relie l'aile du nord à la partie centrale. C'est sur cet
+emplacement que s'élevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussée et du
+premier étage, la chapelle, dont un tableau, représentant Dangeau reçu
+grand maître de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition
+intérieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musée_ et
+porte le no 164.]
+
+On désigne sous ce nom la réunion de toute la cour dans les grands
+appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description
+curieuse de ces soirées, dont l'usage s'établit dès la première année de
+l'installation définitive de Louis XIV à Versailles. «Le roi, dit le
+_Mercure_, permet l'entrée de son grand appartement de Versailles le
+lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes
+sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'à 10, et ces jours-là sont
+nommés jours d'_appartement_.»
+
+On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique
+escalier que décorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun
+et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi
+nommé parce que les bas-reliefs représentant l'Abondance sont au-dessus de
+la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornée par des tableaux du
+Carrache, du Guide, de Paul Véronèse, que sont dressés les buffets pour
+les rafraîchissements. On trouve le salon de Vénus[3], rempli de meubles
+splendides; puis le salon de Diane[4], où est le billard et où des
+orangers s'épanouissent dans des caisses d'argent.
+
+[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appelé aussi grand escalier du Roi,
+était situé dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de
+Louis XIV. Il fut détruit en 1750, par suite de remaniements faits au
+logement de Louis XV.]
+[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musée_.]
+[Note 3: Salle no 107, _id_.]
+[Note 4: Salle no 108, _id_.]
+
+Le salon de Mars[1], où l'on admire six portraits du Titien, _Jésus et les
+pèlerins d'Emmaüs_ par Véronèse, _la Famille de Darius aux pieds
+d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle où l'on joue. Un _trou-madame_ de
+marqueterie, posé sur une table de velours vert et entouré de pentes de
+velours cramoisi à franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des
+tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle
+suivante est le salon de Mercure[2], où il y a des Carrache, des Titien,
+des Van Dyck; le lit de parade y est dressé.
+
+[Note 1: Salle N° 109 de la _Notice_.]
+[Note 2: Salle N° 110, _id_.]
+
+Puis apparaît le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trône.
+Au fond de la chambre s'élève une estrade couverte d'un tapis de Perse à
+fond d'or. Un trône d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre
+statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siège
+et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le
+_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce
+salon, où Louis XIV donne audience aux ambassadeurs étrangers, et où, les
+jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.
+
+[Note 3: Salle N° 111, _id_.]
+
+Ces jours-là, tout s'agite, tout s'anime. A l'éblouissante clarté des
+lustres, les diamants, les joyaux étincellent.
+
+On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes
+de France. «Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arrêtent à un
+autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener
+pour admirer l'assemblée et la richesse de ces grands appartements.
+Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un
+rang distingué, tant hommes que femmes. La liberté de parler y est
+entière.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la
+voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa
+grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblée qui n'ont jamais eu un
+pareil honneur. Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne
+veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1].»
+
+[Note 1: _Mercure galant_, décembre 1682.]
+
+A 10 heures, la réunion cesse. C'est le moment où Louis XIV va souper,
+ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la pièce
+qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est là qu'est la nef de vermeil,
+qui a la forme d'un navire démâté. On y enferme, entre des «coussins de
+senteurs», les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent
+devant la nef, même les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du
+roi, quand on passe dans la chambre à coucher.
+
+[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.]
+
+Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, où il reçoit sa famille
+intime, son frère, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il
+cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus
+grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir,
+pendant que le souverain se déshabille. C'est, comme le remarque
+Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a
+l'art de donner l'être à des riens.
+
+La tâche des courtisans est terminée pour aujourd'hui. Les lumières sont
+éteintes. Tout est rentré dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure
+du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La
+Bruyère, «qui est à quelque quarante-huit degrés d'élévation du pôle et à
+plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.» Là le
+sommeil de la nuit est troublé par les réminiscences d'hier, comme par
+les inquiétudes relatives à demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni
+ses soucis, parce qu'on «se couche et on se lève sur l'intérêt».
+
+
+
+
+VIII
+
+
+LA MARQUISE DE CAYLUS
+
+
+Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristée, apparaissent çà
+et là des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et sémillants
+visages qui éclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravité du
+cérémonial et sur les ennuis de l'étiquette.
+
+Louis XIV aimait la jeunesse. Quant à Mme de Maintenon, qui n'eut jamais
+d'enfants, elle se dédommageait de la cruauté du sort, en veillant, avec
+une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle
+chérissait. C'est ainsi qu'elle fit l'éducation de sa nièce à la mode de
+Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murçay-Villette; un vrai type de
+Française, gaie, rieuse, même un peu caustique, animée, amusante,
+entraînante, entraînée.
+
+Elle mérite une mention spéciale dans la galerie de Versailles, cette
+petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'éventail, cette
+femme d'esprit qui a eu l'honneur d'être citée par Sainte-Beuve comme le
+modèle des qualités exquises dont il résume l'ensemble par ce seul mot:
+l'_urbanité;_ cette enchanteresse à qui Mme de Maintenon disait: «Vous
+savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se
+passer de vous.»
+
+Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673.
+Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-père, avait épousé
+Arthémise d'Aubigné, fille du fameux Théodore-Agrippa d'Aubigné, le
+soldat-poète, l'austère et fougueux calviniste, le fier et satirique
+compagnon d'Henri IV; Théodore-Agrippa d'Aubigné, dont le fils fut père de
+Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murçay avait sept ans, et son
+père, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de
+Maintenon résolut de la convertir au catholicisme.
+
+C'était le moment où Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume.
+L'enfant fut enlevée à sa famille et conduite à Saint-Germain.
+
+«Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je
+trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis à me faire
+catholique, à condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me
+garantirait du fouet. C'est là toute la controverse qu'on employa, et la
+seule abjuration que je fis.»
+
+M. de Murçay-Villette fut d'abord indigné; mais il finit par s'adoucir et
+par embrasser lui-même la religion catholique dans des conditions plus
+sérieuses. Comme le roi l'en félicitait: «C'est la seule occasion de ma
+vie, répondit-il, où je n'ai point eu pour objet de plaire à Votre
+Majesté.»
+
+Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes spéciales comme éducatrice, prit
+plaisir à s'occuper de sa nièce. «On m'élevait, dit celle-ci, avec un soin
+dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien à la
+cour sur quoi elle ne me fît faire des réflexions selon la portée de mon
+esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je
+pensais mal. Ma journée était remplie par des maîtres, la lecture et des
+amusements honnêtes et réglés; on cultivait ma mémoire par des vers qu'on
+me faisait apprendre par coeur; et la nécessité de rendre compte de ma
+lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forçait à y donner de
+l'attention. Il fallait encore que j'écrivisse tous les jours une lettre à
+quelqu'un de ma famille, ou à tel autre que je voulais choisir, et que je
+la portasse tous les soirs à Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la
+corrigeait, selon qu'elle était bien ou mal.»
+
+A treize ans, Mlle de Villette était déjà charmante. Les plus grands
+seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demandèrent sa main. Mme
+de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa nièce des propositions
+si brillantes: «Ma nièce n'est pas un assez grand parti pour vous,
+dit-elle à M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez
+faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai à
+l'avenir comme mon neveu.»
+
+La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation
+de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal placée à faire
+faire à sa charmante nièce un mariage médiocre et lui choisit un époux
+sans mérite, sans fortune et même sans conduite, M. de Tubières, marquis
+de Caylus. La jeune mariée n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui
+donna une modique pension et un collier de perles de dix mille écus.
+
+Mais bientôt, après son mariage, elle eut un logement à Versailles, où sa
+beauté ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
+n'a pas l'admiration facile, s'écrie à propos d'elle: «Jamais un visage si
+spirituel, si touchant, jamais une fraîcheur pareille, jamais tant de
+grâces ni plus d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais de
+créature plus séduisante.» Mme de Caylus fut l'une des héroïnes de ces
+représentations d'_Esther_, dont le souvenir est resté comme l'un des plus
+gracieux épisodes de la seconde moitié du grand règne.
+
+Mme de Maintenon avait fondé en 1685, à Saint-Cyr, tout près de
+Versailles, une maison pour l'éducation gratuite de deux cent cinquante
+«demoiselles nobles et pauvres». La religion et la littérature y étaient
+en grand honneur. Quelques-unes des élèves de la classe des grandes,--_les
+bleues_,--déclamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque,
+Iphigénie_. Mais on s'aperçut vite qu'elles avaient trop de dispositions
+pour le théâtre, et Mme de Maintenon écrivit à Racine: «Nos petites
+viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouée qu'elles ne
+la joueront plus, ni aucune de vos pièces.»
+
+Mais, si la tragédie était ainsi proscrite, on ne renonçait pas à la
+poésie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de
+composer, pour Saint-Cyr, une sorte de poème moral et historique, puisé à
+une source religieuse. On était alors en 1688. Racine avait près de
+cinquante ans, et depuis douze années il avait renoncé au théâtre, tout en
+étant dans la plénitude de l'inspiration et du génie. Les scrupules
+religieux l'éloignaient de la scène. Il avait fait à Dieu le plus héroïque
+des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'était condamné,
+ce grand poète, au silence, et de ses propres mains il avait dételé les
+coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les sphères étoilées
+de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec
+les sentiments qui l'en avaient détourné, il tressaillit. Le poète et le
+dévot allaient enfin être d'accord. De leur alliance naquit _Esther_,
+cette oeuvre exquise, qui tient à la fois de la tragédie et de l'élégie;
+cette pièce, pleine de tendresse et de larmes, digne du poète dont son
+fils a dit: «Mon père était un homme tout sentiment, tout coeur.» Réveillé
+comme d'un long sommeil, Racine avait puisé dans le repos une fraîcheur
+d'impressions, une originalité nouvelle. «A quinze ans, dit M. Michelet,
+Mme de Caylus vit naître _Esther_, en respira le premier parfum, en
+pénétra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'émotion de sa voix, y
+ajouter quelque chose.»
+
+Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun rôle. Mais, un jour que
+Racine était en train de lire à Mme de Maintenon plusieurs scènes de la
+pièce, elle se mit à les déclamer d'une façon si touchante, que ce poète
+enthousiasmé composa pour elle un prologue, celui de la _Piété_.
+
+La première représentation eut lieu à Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le
+vestibule des dortoirs, situé au deuxième étage du grand escalier des
+_demoiselles_, était partagé en deux parties: l'une pour la scène, l'autre
+pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux
+amphithéâtres: l'un, petit, destiné aux dames de la communauté; l'autre,
+plus grand, réservé aux élèves. Sur les gradins d'en haut étaient les plus
+jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en
+bas les plus âgées, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de
+leur classe. La représentation se donnait le jour, mais on avait fermé
+toutes les fenêtres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle,
+étincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphithéâtres
+étaient des sièges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
+spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, à l'honneur d'applaudir
+_Esther_.
+
+Louis XIV arrive à 3 heures de l'après-midi. Aussitôt, la pièce commence.
+D'une voix attendrie et mélodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
+Piété; un murmure d'émotion, d'enthousiasme, circule dans le noble
+auditoire:
+
+ Du séjour bienheureux de la Divinité,
+ Je descends dans ce lieu par la grâce habité;
+ L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
+ Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
+ Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
+ Tout un peuple naissant est formé par mes mains.
+ Je nourris dans son coeur la semence féconde
+ Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
+ Un roi qui me protège, un roi victorieux
+ A commis à mes soins ce dépôt précieux.
+ C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
+ Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides;
+ Pour elles, à sa porte élevant ce palais,
+ Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...
+
+Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et idéale beauté, Mme de
+Caylus ressemble à un ange. Dès les premiers vers du prologue, le succès
+va aux étoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voilà enfin une
+distraction digne du Grand Roi. Comme on se représente bien cette
+animation moitié sainte, moitié profane; ces jeunes filles naïves et
+charmantes, qui disent, avant d'entrer en scène, un _Veni Creator_; ces
+actrices improvisées, qu'électrisent la musique, la poésie, la rampe, et,
+plus encore que tout cela, la présence de celui qui est leur protecteur,
+leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le
+plus grand des poètes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les
+unes que les autres; des vers où tout est noble, idéal, harmonieux; des
+choeurs dont la céleste mélodie est l'hymne de la prière, le cantique de
+l'amour divin; une mise en scène splendide, d'admirables décors, des
+costumes persans où resplendit l'éclat des joyaux de la couronne, et,
+choses plus séduisantes que le prestige du trône, que les rayons de
+l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraîcheur des imaginations, la
+douce et pénétrante poésie des âmes de jeunes filles, quel spectacle! quel
+enivrement! Mlle de Veilhan représente Esther; Mlle de La Maisonfort,
+Élise; Mlle de Lastic, Assuérus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly,
+Zarès; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rôle de Mardochée est joué en
+perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire à
+Racine: «J'ai trouvé un Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur.»
+
+Derrière le décor, le poète surveille les entrées, comme un régisseur de
+la scène. Mlle de La Maisonfort, intimidée, a failli un instant manquer de
+mémoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: «Ah!
+mademoiselle, voici une pièce perdue.»
+
+Et la belle jeune fille se met à pleurer. Aussitôt Racine la console, et,
+tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on
+ferait pour un enfant. Elle rentre en scène et joue comme une actrice
+consommée. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, à qui rien
+n'échappe, dit tout bas: «La petite chanoinesse a pleuré.»
+
+Mme de Maintenon a peine à dissimuler l'extrême joie que lui cause le
+succès de ses chères «filles». Louis XIV, ému et ravi, accorde au poète et
+aux actrices son suffrage, la plus précieuse des récompenses, et, à la fin
+de la représentation, Racine se précipite à la chapelle et tombe à genoux
+dans un élan de reconnaissance.
+
+Les représentations suivantes ont encore plus d'éclat que la première. Mme
+de Caylus prend le rôle d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement
+d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La
+faveur d'une invitation est plus enviée, plus difficile à obtenir qu'un
+voyage à Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient
+debout, la canne à la main, sur le seuil de la porte, jusqu'à ce que tous
+les invités aient pénétré dans l'enceinte. Mme de Sévigné, admise à la
+représentation du 19 février 1689, ne se possède pas de joie. Elle a pour
+voisin le maréchal de Bellefonds, à qui elle communique tout bas ses
+impressions enthousiastes. Le maréchal se lève dans un entr'acte et va
+dire au roi combien il est content. «Je suis auprès d'une dame,
+ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_.»
+
+A la fin de la pièce, Louis XIV adresse quelques paroles à plusieurs des
+spectateurs. Il s'arrête devant Mme de Sévigné et lui parle avec
+bienveillance. La marquise, toute fière d'un tel honneur, a mentionné
+cette conversation dans une de ses lettres:
+
+«Le roi me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Racine
+a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'étonner, je réponds:--Sire, il en a
+beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi;
+elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre
+chose.--
+
+Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa
+l'objet de l'envie.»
+
+Ce dernier mot n'est-il pas caractéristique? La femme la plus spirituelle
+du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parlé. Quel prestige
+que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention
+faisait l'objet de l'envie de toute la cour!
+
+_Esther_ avait eu trop de succès. Soit par piété, soit par jalousie, on ne
+tarda pas à critiquer ces représentations qui avaient été si brillantes.
+Il fallait bien, bon gré malgré, reconnaître le génie du poète, le
+talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce
+mélange de cloître et de théâtre n'était pas une bonne chose; que
+l'amour-propre desjeunes filles serait surexcité par de pareils
+divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assisté aux
+représentations, comme pour les approuver par leur présence. Mais le
+nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, évêque de
+Chartres, se prononça contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
+de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimées, et _Athalie_, commandée après
+le succès d'_Esther_ et déjà apprise par les demoiselles de Saint-Cyr,
+fut jouée, en 1690, sans pompe, sans théâtre, sans décorations, sans
+costume, dans la _classe bleue_, en la seule présence du roi, de Mme de
+Maintenon et d'une dizaine de personnes.
+
+Ce ne furent pas seulement les représentations d'_Esther_ qu'on trouva
+trop mondaines. La jeune femme qui s'y était tant fait admirer, Mme de
+Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur à la cour. Elle avait trop
+d'esprit, trop de gaieté, trop de liberté d'allures et de paroles, pour ne
+pas s'attirer des disgrâces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui
+n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se
+partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde
+était de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prières
+passaient après les plaisirs. Son caractère mobile, malicieux,
+superficiel, ne se prêtait pas à l'austérité d'une dévotion sérieuse, et,
+quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait
+dépaysée. Mariée à un homme sans mérite et toujours en campagne ou à la
+frontière, Mme de Caylus fut, dès le début, livrée à elle-même. Aimant la
+médisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimitié
+pour le plaisir de dire un bon mot, habituée à la société et aux malices
+de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mère, Mme
+de Montespan, en avait les goûts satiriques, Mme de Caylus se moquait un
+peu de tout. C'était là un genre de passe-temps que Louis XIV ne
+pardonnait guère. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
+cour: «On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est être exilée que d'y
+vivre.»
+
+Le roi la prit au mot et lui défendit de reparaître dans «ce pays» où l'on
+s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile à
+se servir de l'arme du ridicule, si meurtrière dans la main d'une jolie
+femme. Il pensait même que cette éducation futile ne faisait que
+médiocrement honneur à Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas intérêt à
+laisser près du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort à
+Saint-Cyr. Aussi la disgrâce de Mme de Caylus fut-elle de longue durée.
+Pendant treize ans, la marquise resta éloignée de la cour et comme en
+pénitence. Elle n'acheta son pardon qu'à force de tenue, de soumission, de
+piété. Mais ce pardon fut complet.
+
+Le 10 février 1707, elle, reparut à Versailles, au souper du roi, et reçut
+le meilleur accueil. Veuve depuis deux années environ, elle n'avait que
+trente-trois ans et ne songeait pas à se remarier. Belle comme un ange et
+plus séduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de
+Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
+Versailles jusqu'à la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite à Paris, où
+elle habita une petite maison contiguë aux jardins du Luxembourg. Elle y
+donnait à souper à des grands seigneurs, à des savants, et son salon était
+un centre intellectuel, où les traditions du XVIIe siècle se perpétuaient
+dans les premières années du XVIIIe. Ce fut là qu'elle mourut en 1729,
+âgée de cinquante-six ans.
+
+Quelques mois avant, elle avait rédigé, sous le titre modeste de
+_Souvenirs_, les courts et spirituels mémoires qui rendront son nom
+immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
+depuis longtemps d'écrire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes
+qu'elle contait si bien. Elle finit par céder à leur prière et jeta sur le
+papier quelques récits, quelques portraits. Quel bijou que ces
+_Souvenirs_, écrits au courant de la plume, sans prétention, sans dates,
+sans ordre chronologique, et où, depuis un siècle, tous les historiens ont
+puisé[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
+lignes que d'interminables volumes! Comme il est féminin et comme il est
+français! Le goût de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend
+sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux précepte:
+«Glissez, mortels, n'appuyez pas!»
+
+[Note 1: Restés manuscrits bien longtemps après sa mort, les _Souvenirs de
+Mme de Caylus_, qui sont inachevés, furent imprimés pour la première fois
+en 1770, à Amsterdam, avec une préface et des notes attribuées à
+Voltaire.]
+
+Elle était de la race de ces écrivains spontanés, qui font de l'art sans
+le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas
+eux-mêmes qu'ils ont la première qualité du style: le naturel.
+
+Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne
+humeur! quelle simplicité! Quel aimable abandon! Quelle jolie série de
+portraits, tous plus vivants, plus animés, plus ressemblants les uns que
+les autres!
+
+
+
+
+IX
+
+
+MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR
+
+
+C'est entourée des religieuses et des élèves d'un asile où l'idée de la
+religion s'unit à celle de la noblesse, où il y a place pour la terre et
+pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'épouse de Louis XIV nous
+apparaît dans son véritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette
+femme qui n'a pas été mère; c'est là où un coeur moins sec, moins égoïste
+qu'on ne le croit, dépense ce qui lui reste de force affective, de
+tendresse.
+
+Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple, à travers la brume
+du passé, la carrière si accidentée, si étonnante, qu'elle a parcourue.
+C'est là qu'elle entend avec émotion le lointain écho des flots orageux
+qui ont battu son berceau, agité sa jeunesse, et qui, souvent encore,
+troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
+elle évoque le temps où, malgré sa naissance illustre, elle était pauvre,
+abandonnée. Elle pense à ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habileté,
+de courage, pour lutter contre la misère. Elle se rappelle les pièges que
+lui avait dressés l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de
+jeune femme, dont la préservèrent sa haute raison et son bon sens; elle
+résume tous les enseignements que son expérience lui suggère. Dans cette
+chapelle, dont le silence n'est pas troublé par le murmure de courtisans
+plus occupés du roi que de Dieu, elle réfléchit à ce que la cour cache
+d'intrigues, de vanités et de déceptions.
+
+Dans ce calme séjour, où la gravité du monastère se trouve heureusement
+tempérée par la grâce de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle
+pense à l'aurore et à la nuit, au berceau et à la tombe. Entre Versailles
+et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithèse vivante:
+Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
+c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr,
+c'est la préface du ciel. Aussi, comme elle préfère son couvent bien-aimé
+à la cour de Marbre, aux appartements du roi, à la galerie des Glaces, aux
+splendeurs du plus beau palais de l'univers!
+
+«Vive Saint-Cyr! s'écrie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgré ses défauts, on y
+est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est
+toujours fête pour moi.»
+
+En pénétrant dans son cher asile, elle est apaisée, consolée:
+
+«Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette
+solitude d'où je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie.»
+
+Et quand elle retourne à Versailles:
+
+«J'éprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est
+là ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est là où toutes les
+passions sont en mouvement: l'intérêt, l'ambition, l'envie et le plaisir.»
+
+Cette préférence de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre,
+sa création, le symbole même de sa pensée, se comprend d'ailleurs
+facilement. C'est là, en effet, que se manifeste le mieux son caractère,
+avec son goût de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et
+de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas
+la religion seule qui lui fait préférer le couvent au palais. A
+Versailles, elle est contrainte, elle est gênée, elle obéit; les rayons du
+soleil royal, bien que pâlissant, ont un prestige et un éclat qui
+l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle
+gouverne. César aurait mieux aimé être le premier dans un village que le
+second à Rome.
+
+Mme de Maintenon trouve plus de plaisir à être la supérieure de religieuses
+que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-être la couronne
+et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas
+besoin; car, là, sa royauté ne soulève point de contestation. Ses moindres
+paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une
+respectueuse émotion, en présence de toute la communauté, y sont l'objet
+d'une admiration unanime. Les religieuses ou les élèves à qui elles sont
+adressées s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est
+presque la reine de France, elle est tout à fait la reine de Saint-Cyr.
+
+Inaugurée le 2 août 1686, la maison d'éducation de Saint-Cyr fut, pendant
+trente années, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y
+rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent à 6 heures du matin,
+allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles,
+édifiant et instruisant les grandes, préférant son rôle d'institutrice à
+tous les amusements et à toutes les splendeurs de Versailles. Rien de
+Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou déplaisant.
+
+«Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront
+gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine à être leur
+intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
+pourvu que mes soins les mettent en état de s'en passer.»
+
+Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de
+la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journée, une heure
+de récréation qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table,
+à converser librement en travaillant à l'aiguille. Mme de Maintenon aimait
+à venir à ces récréations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait à
+des entretiens, à la fois spirituels et édifiants, dont la communauté
+appréciait le charme instructif.
+
+Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter
+Saint-Cyr. Les demoiselles chantèrent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac
+regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont
+les Anglais ont emprunté l'air à la France pour leur _God save the king_).
+Louis XIV sourit à ces frais visages, à ces coeurs pleins d'émotion et de
+reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement à
+Mme de Maintenon:
+
+«Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donné.»
+
+En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:
+
+«Je ne suis pas assez éloquent pour vous bien exhorter; mais j'espère qu'à
+force de vous bien répéter les motifs de cette fondation, je vous
+persuaderai et vous engagerai à y être toujours fidèles. Je n'épargnerai
+ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles à produire
+ce bel effet.»
+
+Pour Louis XIV, Saint-Cyr était une consolation et une expiation, une
+oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage à Dieu et à la France.
+
+«Ce qui me plaît dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles
+aiment l'État, quoiqu'elles haïssent le monde; elles sont bonnes
+religieuses et bonnes Françaises.»
+
+A l'entrée de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la
+bénédiction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les
+prières devaient être puissantes au paradis. Revenant du siège de Mons,
+en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, où son âme se reposait
+des émotions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes
+filles lui reprochait de s'être trop exposé pendant le siège:
+
+«Je n'ai fait que ce que je devais, répondit-il.
+
+--Mais le bien de l'État, répliqua-t-elle, est attaché à la conservation
+de votre personne.
+
+--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un
+autre la remplirait mieux que moi.»
+
+Quant à Mme de Maintenon, son dévouement pour Saint-Cyr va jusqu'à
+l'enthousiasme.
+
+«Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre
+maison tout le royaume.
+
+Je donnerais de mon sang pour communiquer l'éducation de Saint-Cyr à
+toutes les maisons religieuses qui élèvent des jeunes filles. Tout m'est
+étranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont
+moins chers que la dernière des bonnes filles de la communauté.»
+
+Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa
+plume et son aiguille sont également actives, et c'est tout en brodant
+qu'elle fait de véritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus
+grands prédicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des
+religieuses et celui des mères de famille.
+
+«J'en connais, dit-elle, qui sont estimées, respectées et admirées de tout
+le monde; leurs maris sont si charmés d'elles, qu'ils disent avec
+admiration: «Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de
+maître d'hôtel et de gouvernante pour mes enfants.»
+
+Parlant à des novices, elle s'écrie:
+
+«Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne
+religieuse, et rien de si malheureux et de si méprisable qu'une mauvaise.
+Se taire, obéir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
+d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter
+l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se décourager,
+ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
+sous aucun prétexte de consolation innocente, voilà le royaume de Dieu qui
+commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant à Dieu sans
+réserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui
+vous le rendra doux et léger.»
+
+«Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant,
+en écrivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je
+voyais vos demoiselles plier du linge avec une activité qui ne leur
+laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant
+en silence, et ensuite elles chantèrent des cantiques; j'admirais
+l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'éviter tant de péchés, en
+contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un âge si
+dangereux.»
+
+Cette femme blasée, désabusée des vanités de la terre, voudrait inspirer à
+autrui son dégoût des biens qu'elle a possédés. Avec quelle conviction
+dans l'accent elle disait:
+
+«Les princes et les princesses ne sont ordinairement contents nulle part,
+et s'ennuient de tout. A force de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent
+trouver; ils vont de palais en palais, à Meudon, à Marly, à Rambouillet,
+à Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. Ce sont des lieux
+admirables; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant; mais eux s'y
+ennuient parce que l'on s'accoutume à tout, et qu'à la longue les plus
+belles choses ne font plus plaisir et deviennent indifférentes. De plus,
+ce ne sont point ces choses-là qui nous peuvent rendre heureux; notre
+bonheur ne peut venir que du dedans.»
+
+Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon
+s'analysait elle-même avec l'impartialité qu'elle mettait à juger les
+qualités et les défauts de son prochain. C'était comme un perpétuel examen
+de conscience, une méditation continue, une démonstration de l'inanité, du
+néant des grandeurs humaines par la femme qui en avait la connaissance la
+plus approfondie.
+
+Austères et admirables enseignements! Mais toutes les jeunes filles
+sont-elles en état de les comprendre? Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'à
+moitié convaincue. Il en est peut-être parmi elles qui disent qu'après
+tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du monde; qu'elle l'a aimé
+au point de préférer Scarron à un couvent; qu'elle a été, plus qu'aucune
+autre femme, flattée des distinctions et des éloges; que, dans sa
+jeunesse, elle ne laissait pas que d'être fière de ses succès dans les
+brillants salons de l'hôtel d'Albret ou de l'hôtel de Richelieu.
+
+Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement plus d'une que
+la crainte des orages ne dégoûte pas de l'océan, et qui, en dépit des
+sages conseils de Mme de Maintenon, rêvent d'en essayer et de se confier
+aux flots sur une barque ornée de fleurs. Il est rare qu'on soit convaincu
+par l'expérience d'autrui. Ce sont nos propres déceptions, nos propres
+souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon le sait bien, et
+cependant elle ne se décourage pas dans ses exhortations.
+
+«Que ne puis-je, s'écrie-t-elle, faire voir le fond de mon coeur à toutes
+les religieuses, afin qu'elles sentent tout le prix de leur vocation! Que
+ne donnerais-je point pour qu'elles vissent d'aussi près que je le vois de
+quels plaisirs nous cherchons à abréger le songe de la vie!»
+
+En récapitulant l'ensemble de sa destinée, cette femme à l'esprit si
+observateur, si judicieux et si pratique, en arrive à des conclusions qui
+sont toutes, pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint
+asile où elle a marqué d'avance l'emplacement de son cercueil l'affermit
+dans ses pensées fortes et ses réflexions salutaires.
+
+
+
+
+X
+
+
+LA DUCHESSE D'ORLÉANS
+PRINCESSE PALATINE
+
+
+Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon préférait Saint-Cyr
+à Versailles, c'est qu'à Saint-Cyr elle se croyait aimée, tandis qu'à
+Versailles, elle sentait percer, sous une déférence apparente et sous
+d'obséquieuses protestations de dévouement et de respect, la
+malveillance, souvent la haine. Telles personnes qui la voyaient sans
+cesse et lui témoignaient les plus grands égards, la détestaient
+cordialement, et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle s'en
+apercevait toujours. Au premier rang de ces antipathies secrètes contre
+Mme de Maintenon, il faut citer l'inimitié sourde et violente de la
+princesse Palatine, Madame, seconde femme du duc d'Orléans.
+
+Les accusations portées contre l'épouse de Louis XIV par cette Allemande
+impitoyable sont si exagérées et si invraisemblables, qu'elles font plus
+de bien que de mal à la mémoire de celle qui en fut l'objet. Jamais les
+libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants n'ont inventé
+pareilles énormités. C'est un torrent d'injures, une débauche de haine,
+le langage des halles dans le plus beau palais de l'univers. Ce sont des
+calomnies qui ne reculent devant rien.
+
+La femme qui se livrait, dans sa correspondance, à cette fureur de
+diatribes, est, à coup sûr, l'une des figures les plus originales de la
+galerie féminine de Versailles. Physique, moral, style, caractère, tout
+chez elle est bizarre. Ne ressemblant à personne et contrastant avec tout
+ce qui l'entoure, elle sert, en quelque sorte, de repoussoir aux beautés
+fines et délicates de son temps. Aucune femme ne s'est, croyons-nous,
+mieux fait connaître que la princesse Palatine dans ses lettres. Elle y
+est tout entière, avec ses défauts et ses qualités, son curieux mélange
+d'austérité de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs de grande
+dame et ses expressions de femme du peuple, son prétendu dédain pour les
+grandeurs humaines et son amour acharné pour les prérogatives du rang.
+
+C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement tracé le portrait:
+franche et droite, bonne et bienfaisante, grande en toutes ses manières,
+et petite au dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est dû.
+C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, sans envie de
+plaire, mais sans retenue dans ses propos, ayant dans le caractère et dans
+les goûts quelque chose d'âpre et de martial, aimant les chiens, les
+chevaux, la chasse, dure pour elle-même, se guérissant, si par hasard elle
+est souffrante, en faisant à pied deux grandes lieues. Ce qu'elle
+représente exactement par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne
+poétique, sentimentale, rêveuse; c'est l'Allemagne rustique, presque
+farouche.
+
+Traduites en français, les lettres de la princesse Palatine perdent
+beaucoup de leur saveur. C'est en allemand qu'elles ont ce goût de
+terroir, ces allures primesautières, ce ton parfois cynique, parfois
+burlesque, qui en font le principal mérite. Si exagérées, si passionnées
+qu'elles soient, elles valent la peine d'être consultées, même après les
+Mémoires de Saint-Simon. Sans doute, Madame n'a rien du génie de ce Tacite
+français; mais il y a, dans leur style et dans leur destinée, plus d'une
+analogie. Tous deux sont des témoins essentiellement récusables; car tous
+deux ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid des questions
+qui intéressent de trop près leurs rancunes et leurs préjugés. Mais l'un
+et l'autre n'essayent même pas de dissimuler leur partialité; rien n'est
+donc plus facile que de distinguer la vérité à travers leurs mensonges. Si
+elle n'a pas le génie de Saint-Simon, Madame en a les colères, les
+indignations et les haines. Elle est honnête femme comme il est honnête
+homme. Elle aime, comme lui, le droit, la justice et la vérité. Comme lui,
+elle écrit en secret, et se console d'une perpétuelle contrainte par
+l'exagération de sa liberté de style. Comme lui, elle fait de sa plume et
+de son encrier sa vengeance. C'est avec ses propres lettres que nous
+allons essayer de retracer sa physionomie.
+
+Fille de l'électeur palatin Charles-Louis et de la princesse Charlotte de
+Hesse-Cassel, la seconde femme du duc d'Orléans naquit au château de
+Heidelberg. Enfant, elle préférait les fusils aux poupées et annonçait
+déjà les côtés masculins de son caractère. Elle avait dix-neuf ans quand
+son mariage avec le frère de Louis XIV fut décidé.
+
+Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui dépêcha trois évêques
+à la frontière pour l'instruire dans la religion catholique, qui devait
+être désormais la sienne. Les prélats commencèrent leur oeuvre à Metz et
+la terminèrent à leur arrivée à Versailles. La nouvelle duchesse d'Orléans
+était en tous points l'opposé de celle dont Bossuet fit l'oraison funèbre.
+La cour, qui avait admiré dans la première Madame le type de l'élégance et
+de la beauté, trouvait dans la seconde celui de la rudesse et de la
+laideur. Autant l'une était coquette, autant l'autre l'était peu. C'était,
+pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagérer elle-même ce
+qu'elle pensait de son physique: «J'ai de grandes joues pendantes et un
+grand visage, écrivait-elle. Cependant je suis très petite de taille,
+courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais
+bon coeur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux
+annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des
+conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas
+probablement sur toute la terre des mains aussi vilaines que les miennes.
+Le roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon coeur; car,
+n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai
+pris le parti de rire la première de ma laideur, cela m'a très bien
+réussi.»
+
+Si la princesse Palatine n'éblouissait pas la cour, en revanche la cour ne
+l'éblouissait guère. Versailles et ses splendeurs la laissent insensible.
+«J'aime mieux, écrivait-elle, voir des arbres et des prairies que les plus
+beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins ornés de
+statues et de jets d'eau; un ruisseau me plaît davantage que de
+somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment
+plus de mon goût que les oeuvres de l'art et de la magnificence; elles ne
+plaisent qu'au premier aspect, et, aussitôt qu'on y est habitué, elles
+inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie plus.» Ce qu'aimait, ce que
+regrettait Madame, c'était son Rhin allemand, c'étaient les collines où,
+enfant, elle allait voir se lever le soleil, et où elle mangeait des
+cerises avec un bon morceau de pain.
+
+Née dans la religion protestante, instruite rapidement et sommairement
+dans la religion catholique, elle n'y trouvait ni la lumière ni les
+consolations que donne une foi plus éclairée; le mélange de la politique
+et de la religion l'irritait, et on comprend que la révocation de l'édit
+de Nantes ait révolté ses sentiments autant que ses souvenirs
+d'enfance.[1] «Je dois avouer, écrivait-elle non sans raison, que lorsque
+j'entends les éloges qu'on donne en chaire au grand homme pour avoir
+persécuté les réformés, cela m'impatiente toujours. Je ne peux pas
+souffrir qu'on loue ce qui est mal.» Elle déplorait qu'on n'eût pas fait
+comprendre à Louis XIV que «la religion est instituée plutôt pour
+entretenir l'union parmi les hommes que pour les faire se tourmenter et se
+persécuter les uns les autres».--«Le roi Jacques, ajoutait-elle, dit qu'on
+a bien vu Notre-Seigneur Jésus-Christ battre des gens pour les chasser du
+temple, mais qu'on ne trouve nulle part qu'il en ait maltraité pour les y
+faire entrer.»
+
+[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.]
+
+Madame, qui avait l'esprit très observateur, analysait et commentait les
+divers genres de «piété» des courtisans. Ce qui la choquait, ce n'était
+pas la dévotion et la foi sincère qu'elle respectait, c'étaient les
+hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait pas moins contre
+le flot grandissant du scepticisme quand elle écrivait, en 1699, avec
+quelque exagération peut-être: «La foi est tellement éteinte dans ce pays,
+qu'on ne voit presque plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille
+être athée; mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est que le même individu
+qui fait l'athée à Paris, joue le dévot à la cour; on prétend aussi que
+tous les suicides que nous avons en si grande quantité depuis quelque
+temps sont causés par l'athéisme.»
+
+La jeune noblesse française, malgré son élégance; son luxe et son entrain,
+ne trouvait pas grâce à ses yeux. Elle déclarait les jeunes gens
+«horriblement débauchés et adonnés à tous les vices, sans en excepter le
+mensonge et la tromperie. Ils regarderaient comme une honte,
+ajoutait-elle, de se piquer d'être gens d'honneur... Le plus incapable
+occupe parmi eux le premier rang; c'est celui-là qu'ils estiment le plus.
+Vous pouvez aisément juger d'après cela quel grand plaisir il doit y avoir
+ici pour les honnêtes gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes
+détails sur la cour, je ne vous cause le même ennui que j'éprouve souvent,
+et que cet ennui ne devienne, à la fin, une maladie contagieuse[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.]
+
+Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend combien la
+princesse Palatine devait se trouver mal à l'aise au milieu d'eux. En
+outre, Allemande jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'être forcée
+de vivre à côté des ennemis de sa patrie, et les incendies du Palatinat
+lui semblaient des flammes infernales.
+
+Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on brûlait les palais et
+les chaumières d'Allemagne, lui devint un objet d'horreur. L'image des
+malheureux expulsés de leurs foyers, pillés, dépouillés, maltraités,
+les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach, de Bade, de Rastadt, de
+Spire, de Worms, lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces images
+comme par des fantômes, elle avait des angoisses, des désespoirs
+patriotiques, et, dans ce fastueux palais de Versailles, elle se sentait
+comme en prison:
+
+«Dût-on m'ôter la vie, s'écriait-elle, il m'est impossible de ne pas
+regretter d'être, pour ainsi dire, le prétexte de la perte de ma patrie.
+Je ne puis voir de sang-froid détruire d'un seul coup, dans ce pauvre
+Manheim, tout ce qui a coûté tant de soins et de peines au feu
+prince-électeur mon père. Oui, quand je songeà tout ce qu'on a fait
+sauter, cela me remplit d'une telle horreur, que chaque nuit, aussitôt que
+je commence à m'endormir, il me semble être à Heidelberg ou à Manheim, et
+voir les ravages qu'on y a commis. Je me réveille alors en sursaut, et je
+suis plus de deux heures sans pouvoir me rendormir. Je me représente
+comment tout était de mon temps et dans quel état on l'a mis aujourd'hui,
+et je considère aussi dans quel état je suis moi-même, et je ne puis
+m'empêcher de pleurer à chaudes larmes[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.]
+
+Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la princesse ne trouvait
+personne avec qui elle sympathisât. Tout l'offusquait, tout l'irritait;
+seule la figure du roi, qu'elle appelait le «grand homme», non sans une
+pointe d'ironie, lui semblait majestueuse, et encore trouvait-elle
+beaucoup de taches au «soleil».
+
+Son intérieur n'était pas pour elle un sujet de consolation. Elle ne
+pardonnait pas à son mari d'être sans cesse occupé de futilités et de
+mascarades, ni surtout de s'entourer d'hommes accusés d'avoir assassiné sa
+première femme, la belle et poétique Henriette d'Angleterre. Elle
+souffrait au contact de ce caractère faible, timide, gouverné par des
+favoris et souvent même malmené par eux. Une de ses lettres, écrite en
+1696, contient ce curieux passage: «Monsieur dit hautement, et il ne l'a
+caché ni à sa fille ni à moi, que, comme il commence à se faire vieux, il
+n'a pas de temps à perdre, qu'il veut tout employer et ne rien épargner
+pour s'amuser jusqu'à la fin, que ceux qui lui survivront verront à passer
+le temps à leur guise, mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et
+qu'en conséquence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper que de lui, et
+il le fait comme il le dit.»
+
+C'est ce prince que Saint-Simon dépeint ainsi: «tracassier et incapable de
+garder un secret, soupçonneux, défiant, semant des noises dans sa cour
+pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser[1].»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Mémoires_.]
+
+Madame n'est pas plus heureuse dans son fils, le futur Régent, que dans
+son mari. Le jugement qu'elle portait sur ce fils, qui gâtait à plaisir
+les belles qualités dont il était doué par la nature, justifiait celui de
+Louis XIV sur «ce fanfaron de vices».
+
+Lorsqu'il voulut épouser une des filles de Mme de Montespan, la princesse
+Palatine se serait emportée contre lui au point de lui donner, en pleine
+galerie de Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit si
+bien dans les Mémoires de Saint-Simon[1]. «Outre son mariage,
+écrivait-elle en 1700, mon fils m'a causé encore bien du chagrin.... Ce
+que je trouve de pire dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne
+puisse avoir son amitié; car autrement il est bon envers tout le monde. Je
+n'ai cependant perdu son amitié que pour lui avoir donné toujours des
+conseils dans son intérêt. Maintenant j'en ai pris mon parti, je ne lui
+dis plus rien, et je lui parle, comme au premier venu, de choses
+indifférentes; mais c'est quelque chose de bien pénible que de ne pouvoir
+ouvrir son coeur à ceux qu'on aime.»
+
+[Note 1: «Elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main, pleurant
+sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et représentant assez
+bien Cérès après l'enlèvement de Proserpine.... On alla attendre à
+l'ordinaire la levée du Conseil dans la galerie et la messe du roi; Madame
+y vint, son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour
+lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si
+sonore, qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute la
+cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les infinis
+spectateurs, dont j'étais, d'un prodigieux étonnement.» (Saint-Simon,
+_Mémoires_.) Notons en passant que Madame, dans une lettre à la Rhingrave
+Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait souffleté son fils,
+mais que cela est absolument faux.]
+
+Tourmentée dans son intérieur, exaspérée contre les favoris de son mari,
+attristée comme épouse, comme mère, comme Allemande, Madame se souciait
+peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud, où l'existence était
+pour elle un mélange de luxe et de misère.
+
+«J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix à la grandeur, si
+l'on avait aussi tout ce qui doit l'accompagner, c'est-à-dire de l'or en
+abondance pour être magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons
+et de punir les méchants, mais n'avoir de la grandeur que le nom sans
+l'argent, être réduit au plus strict nécessaire, vivre dans une
+perpétuelle contrainte, sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune
+société, cela me semble, à vrai dire, parfaitement insipide, et je n'y
+tiens pas du tout. J'estime davantage une condition dans laquelle on peut
+s'amuser avec de bons amis sans embarras de grandeur et faire de son bien
+l'usage qu'il vous plaît[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 21 août 1695.]
+
+Comment la princesse Palatine parvenait-elle à se distraire de tant de
+tracas et de soucis? En chassant et en écrivant. La chasse, et plus encore
+le style épistolaire, voilà ses deux passions, ses deux manies. Depuis
+1671, année de son mariage, jusqu'à 1722, année de sa mort, elle ne cessa
+d'adresser lettres sur lettres aux membres de sa famille. Elle écrivait le
+lundi en Savoie, le mercredi à Modène, le jeudi et le dimanche en Hanovre.
+Mais cette rage d'écrire ne laissa pas que de lui être fatale. Sa
+correspondance, ouverte à la poste, fut remise à Mme de Maintenon.
+Celle-ci montra à l'imprudente princesse une lettre toute remplie des
+injures les plus violentes.
+
+«On peut penser, dit Saint-Simon, si, à cet aspect et à cette lecture,
+Madame pensa mourir sur l'heure. La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à
+lui représenter modestement l'énormité de toutes les parties de cette
+lettre, et en pays étranger. La meilleure excuse de Madame fut l'aveu de
+ce qu'elle ne pouvait nier, des pardons, des repentirs, des prières, des
+promesses.... Mme de Maintenon triompha froidement d'elle assez longtemps,
+la laissant s'engouer de parler, de pleurer et de lui prendre les mains.
+C'était une terrible humiliation pour une si rogue et si fière
+Allemande.»
+
+Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la haine de la princesse
+Palatine contre celle à qui elle appliquait, dans sa fureur, le vieux
+proverbe germanique: «Où le diable ne peut aller, il envoie une vieille
+femme.»
+
+Devenue veuve en 1701, Madame se calma.
+
+«Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de la mort de Monsieur,
+qu'on ne me parle point de couvent!»
+
+Heureuse de rester à la cour, malgré tout le mal qu'elle en pensait, elle
+s'adoucit envers Mme de Maintenon, au point d'écrire en 1712: «Bien que la
+vieille soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant une
+longue vie; car tout irait encore dix fois plus mal, si le roi venait à
+mourir maintenant. Il a tant aimé cette femme, qu'il ne lui survivrait
+certainement pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de longues
+années.»
+
+Madame finit ses jours en bonne chrétienne, et Massillon, dans une belle
+oraison funèbre, rendit un juste hommage au courage qu'elle montra dans
+ses dernières souffrances. A ceux qui entouraient son lit de mort, elle
+avait dit, avec un calme digne de Louis XIV:
+
+«Nous nous retrouverons au ciel.»
+
+En résumé, Mme la duchesse d'Orléans est un type étrange, qui s'impose,
+bon gré malgré, à l'attention. Chez elle on trouve, à côté de grands
+travers, de la droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanité. Il
+y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de détails insignifiants,
+d'anecdotes plus ou moins exactes, de banalités et de commérages du monde,
+des pensées dignes d'un moraliste et des jugements frappés au coin de la
+sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale en termes cyniques; mais,
+si elle parle du mal, c'est pour le flétrir et en représenter les hontes.
+Si elle regarde trop le vice, elle a du moins le mérite de le voir tel
+qu'il est, de le détester d'une haine martiale, agressive,
+irréconciliable, et de le stigmatiser avec des accents que leur trivialité
+même rend peut-être plus saisissants.
+
+
+
+
+XI
+
+
+MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE
+
+
+Écrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour des vérités toutes les
+inventions de la malveillance ou de la haine, dire avec Beaumarchais:
+«Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose,» rapetisser ce
+qui est grand, dénaturer ce qui est noble, obscurcir ce qui brille, telle
+est la tactique des ennemis jurés de nos traditions et de nos gloires, tel
+est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer de nos annales
+toutes les figures grandioses ou majestueuses. L'école révolutionnaire
+dont ils sont les adeptes a déjà sapé l'édifice; elle a contribué à
+détruire la chose indispensable aux sociétés bien organisées: le respect;
+elle a changé les livres en libelles, les jugements en invectives, les
+portraits en caricatures; elle s'est accordée avec cette littérature
+essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique, pour travestir
+les personnes et les choses, pour répandre dans le public une foule
+d'exagérations ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et
+dans les idées, qui bouleversent les notions de la justice et du bon sens.
+Un des hommes dont cette école a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce
+qu'il fut le représentant ou, pour mieux dire, le symbole du principe
+d'autorité.
+
+Elle s'est fatiguée de l'entendre appeler le Grand, comme l'Athénien qui
+se lassait d'entendre appeler Aristide le Juste. Elle a cru que, par son
+souffle, elle pourrait éteindre les rayons du soleil royal. Un potentat
+affaibli mené en lisière par une vieille dévote intrigante, voilà l'image
+qu'elle a voulu tracer, voilà les traits sous lesquels on aurait la
+prétention de faire passer à la postérité celui qui resta jusqu'à la
+dernière heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait été toute sa vie:
+le type par excellence du souverain. Déshonorer Louis XIV dans la femme
+qu'il choisit comme compagne de son âge mûr et de ses vieux jours, tel a
+été, tel est encore l'objectif des écrivains de cette école.
+
+Ils ont appuyé leurs jugements sur ceux de la princesse Palatine, dont
+nous avons essayé de retracer la physionomie, et sur ceux d'un autre
+témoin tout aussi récusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne devrait
+pourtant pas oublier que ce bouillant duc et pair, qui parlait souvent
+comme Philinte, s'il pensait toujours comme Alceste, avait du moins la
+bonne foi de dire lui-même:
+
+«Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne me pique donc pas
+d'impartialité; je le ferais vainement.»
+
+Il s'indignait de n'être rien dans ce gouvernement où plus d'un homme
+médiocre avait réussi à capter la faveur du souverain. Être condamné à
+l'existence désoeuvrée de courtisan, vivre dans les antichambres, sur les
+escaliers, dans les jardins ou dans les cours de Versailles et des autres
+résidences royales, c'était pour sa vanité un sujet d'aigreur et de
+mécontentement. Il s'en prenait donc à Louis XIV d'abord, et ensuite à la
+femme qu'il considérait comme l'inspiratrice de tous ses choix. Mais ce
+n'est que dans ses Mémoires, écrits clandestinement, enfermés sous une
+triple serrure, qu'il osait se livrer à ses colères. Devant le roi, il
+était le respect, la docilité mêmes. Après s'être beaucoup remué à propos
+d'une certaine quête, qui avait fait l'objet d'un litige entre les
+princesses et les duchesses, il disait humblement au roi que, pour lui
+plaire, il aurait quêté dans un plat, comme un marguillier de village. Il
+ajoutait que Louis XIV était, «comme roi et comme bienfaiteur de tous les
+ducs, despotiquement le maître de leurs dignités, de les abaisser, de les
+élever, d'en faire comme une chose sienne et absolument dans sa main.» Il
+n'était pas plus fier en présence de «la créole», qu'il traite dans ses
+Mémoires de «veuve à l'aumône d'un poète cul-de-jatte». Il s'efforça même
+de la mettre dans ses intérêts d'ambition et d'obtenir, par elle, une
+charge de capitaine des gardes. Mais, furieux de n'être point arrivé aux
+plus grandes positions de l'État, il s'est donné le plaisir d'une
+vengeance posthume, en représentant Mme de Maintenon sous les couleurs les
+plus odieuses. Suppléant par l'imagination à l'insuffisance des preuves,
+il en a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vécu du plaisir dans sa
+jeunesse, et de l'intrigue dans son âge mûr.
+
+Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.
+
+Il la fait naître en Amérique, tandis qu'elle naquît à Niort. Il admet à
+peine que son père fut gentilhomme, bien qu'elle eût une noblesse
+absolument incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus de
+fondement.
+
+Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, si l'on ne cesse
+d'admirer ce style qui rappelle tour à tour la hardiesse de Bossuet, le
+coloris de La Bruyère, l'allure de Mme de Sévigné, en revanche, plus on
+étudie sérieusement la cour de Louis XIV, plus on reconnaît que les fameux
+Mémoires sont remplis d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage
+critique sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Chéruel a bien raison de dire:
+«L'observation de Saint-Simon est fine, sagace, pénétrante pour sonder les
+replis des coeurs des courtisans; mais elle manque d'étendue et de
+grandeur. A la cour, son horizon est borné. Tout ce qui le dépasse ne lui
+présente que des traits vagues et confus. En lui accordant la perspicacité
+de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialité du juge[1].» A
+l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique maîtresse de la France,
+l'omnipotente sultane, la _pantocrate_, comme disait la princesse Palatine
+dans son jargon bizarre. Il retrace, avec force détails, «son incroyable
+succès, l'entière confiance, la rare dépendance, la toute-puissance,
+l'adoration publique, presque universelle, les ministres, les généraux
+d'armée, la famille royale à ses pieds, tout bon et tout bien par elle,
+tout réprouvé sans elle: les hommes, les affaires, les choses, les choix,
+les justices, les grâces, la religion, tout sans exception en sa main,
+et le roi et l'État ses victimes.»
+
+[Note 1: _Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV_, par M.
+Chéruel.]
+
+Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours resté le maître, et c'est lui
+qui a tracé les grandes lignes politiques du règne. Mme de Maintenon a pu
+lui donner des conseils, mais c'est lui qui décidait en dernier ressort.
+
+Chose digne de remarque: cette femme, à qui l'on voudrait maintenant
+reprocher une immixtion tracassière dans toutes choses, était accusée par
+les hommes les plus éminents de se tenir à l'écart. Fénelon lui écrivait:
+«On dit que vous vous mêlez trop peu des affaires. Votre esprit en est
+plus capable que vous ne pensez. Vous vous défiez peut-être un peu trop de
+vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions
+contraires au goût que vous avez pour une vie tranquille et recueillie.»
+Que Mme de Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, cela ne
+paraît pas contestable; mais qu'elle ait, à elle seule, fait marcher tous
+les ministères, c'est là une pure invention. Elle était sincère,
+croyons-nous, quand elle écrivait à Mme des Ursins: «De quelque façon que
+les choses tournent, je vous conjure, madame, de me regarder comme une
+personne incapable d'affaires, qui en a entendu parler trop tard pour y
+être habile, et qui les hait encore plus qu'elle ne les ignore.... On ne
+veut pas que je m'en mêle, et je ne veux pas m'en mêler. On ne se cache
+point de moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis très souvent mal
+avertie.»
+
+Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le roi travaillait avec
+l'un ou l'autre de ses ministres, Mme de Maintenon ne prenait timidement
+la parole que lorsqu'elle y était formellement invitée. Son attitude à
+l'égard de Louis XIV était toujours celle du respect. Le roi lui disait,
+il est vrai:
+
+«On appelle les papes Votre Sainteté, les rois Votre Majesté. Vous,
+madame, il faut vous appeler Votre Solidité.»
+
+Mais cet éloge ne tournait pas la tête à une femme raisonnable et si
+mesurée.
+
+En résumé, que reproche-t-on surtout à Louis XIV? Ses guerres, sa passion
+pour le luxe, son fanatisme religieux. En quoi cette triple accusation
+peut-elle peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser à la guerre,
+elle ne cesse de faire les voeux les plus ardents pour la paix:
+
+«Je ne respire qu'après la paix, écrit-elle en 1684; je ne donnerai jamais
+au roi des conseils désavantageux à sa gloire; mais si j'étais crue, on
+serait moins ébloui de cet éclat d'une victoire, et l'on songerait plus
+sérieusement à son salut, mais ce n'est pas à moi à gouverner l'État; je
+demande tous les jours à Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le
+maître, et qu'il fasse connaître la vérité.»
+
+M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue pourtant qu'elle
+regretta profondément la guerre de la succession d'Espagne. Il dit que
+«les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le maladif
+Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lançait dans l'épouvantable
+aventure qui allait tout engloutir.... De même qu'elle se laissa arracher
+son avis écrit pour la révocation de l'édit de Nantes, elle céda, se
+soumit pour la succession[1]».
+
+[Note 1: Michelet, _Louis XV et le duc de Bourgogne_.]
+
+Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant elle-même avec une
+extrême simplicité, elle cherchait à détourner Louis XIV des constructions
+fastueuses et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au dire de
+Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes oeuvres, on l'entendait se
+reprocher les modestes dépenses qu'elle faisait pour son propre compte.
+Attendant à la dernière extrémité pour se donner un habit, elle disait:
+
+«J'ôte cela aux pauvres. Ma place a bien des côtés fâcheux, mais elle me
+procure le plaisir de donner. Cependant, comme elle empêche que je manque
+de rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon nécessaire, toutes mes
+aumônes sont une espèce de luxe, bon et permis à la vérité, mais sans
+mérite.»
+
+Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien dans le faste de Louis
+XIV, non seulement elle ne cessa de le rappeler à la simplicité
+chrétienne, mais elle plaida sans cesse auprès de lui la cause du peuple,
+dont elle plaignait les misères et dont elle admirait la résignation. Ne
+se laissant jamais enivrer par l'encens qui brûlait à ses pieds, comme à
+ceux de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffées d'orgueil, ni cette soif de
+richesses, ni cette ardeur de domination qu'on rencontre dans la vie des
+favorites. Les pierreries, les riches étoffes, les meubles précieux, lui
+étaient indifférents. Même aux jours de sa jeunesse et de l'engouement
+qu'excitait sa beauté, elle avait eu surtout son esprit pour parure, et
+l'éclat extérieur ne l'avait jamais éblouie.
+
+Un autre grief formulé par certains historiens contre Mme de Maintenon,
+c'est la révocation de l'édit de Nantes. Ils attribuent la persécution au
+zèle hypocrite d'une dévotion étroite, uniquement inspirée par Mme de
+Maintenon. Or la révocation de l'édit de Nantes fut, pour ainsi dire,
+imposée au roi par l'opinion publique. Ainsi que l'a fait remarquer M.
+Théophile Lavallée, les réformés gardaient en face du gouvernement un air
+d'enfants disgraciés, en face des catholiques un air d'ennemis dédaigneux;
+ils persistaient dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance
+avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. «La France, a dit M.
+Michelet, sentait une Hollande en son sein qui se réjouissait des succès
+de l'autre[2].»
+
+[Note 1: Lavallée, _Histoire des Français_.]
+[Note 2: Michelet, _Précis sur l'Histoire moderne_.]
+
+Ramener les dissidents à l'unité était chez Louis XIV une idée fixe. Ce
+devait être, comme on disait alors, le digne ouvrage et le propre
+caractère de son règne. Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi,
+avaient sollicité la révocation avec instance. Quand le décret parut, ce
+fut une explosion d'enthousiasme. Le chancelier Le Tellier, entonnant le
+cantique du vieillard Siméon, mourait en disant qu'il ne lui restait plus
+rien à désirer, après ce dernier acte de son long ministère.
+
+Bossuet en arrivait à des transports lyriques: «Ne laissons pas de publier
+ce miracle de nos jours. Faisons-en passer le récit aux siècles futurs.
+Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église....
+Touchés de tant de merveilles, épanchons nos coeurs sur la piété de Louis;
+poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau
+Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Charlemagne, ce que les
+six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine:
+«Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques»[1]
+
+[Note 1: Bossuet, _Oraison funèbre de Michel Le Tellier_.]
+
+
+Saint-Simon, qui blâme la révocation avec tant d'éloquence, avoue que
+Louis XIV était convaincu qu'il faisait une chose sainte:
+
+«Le monarque ne s'était jamais cru si grand devant les hommes ni si avancé
+devant Dieu dans la réparation de ses péchés et le scandale de sa vie. Il
+n'entendait que des éloges.» Les laïques n'applaudissaient pas moins que
+le clergé. Mme de Sévigné écrivait, le 8 octobre 1685: «Jamais aucun roi
+n'a fait et ne fera rien de si mémorable.» Rollin, La Fontaine, La
+Bruyère, ne se montraient pas moins enthousiastes que Massillon et
+Fléchier. Ces vers de Mme Deshoulières reflétaient l'opinion générale:
+
+ Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,
+ Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.
+ De quelques grands noms qu'on te nomme,
+ On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.
+
+Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entraîner par le sentiment unanime
+du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative.
+Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit:
+
+«On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la révocation de l'édit
+de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point.»
+
+Au sujet des abjurations qui n'étaient pas sincères, elle écrivait, le 4
+septembre 1687: «Je suis indignée contre de pareilles conversions: l'état
+de ceux qui abjurent sans être véritablement catholiques est infâme.» On
+lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon, en
+désirant de tout son coeur la réunion des huguenots à l'Église, aurait
+voulu que ce fût plutôt par la voie de la persuasion et de la douceur que
+par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zèle,
+aurait voulu la voir plus animée qu'elle ne lui paraissait, et lui disait,
+à cause de cela: «Je crains, madame, que le ménagement que vous voudriez
+que l'on eût pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prévention
+pour votre ancienne religion.»
+
+Fénelon lui-même, représenté comme l'apôtre de la tolérance, approuvait en
+principe la révocation de l'édit de Nantes:
+
+«Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance intérieure de ses
+sujets sur la religion, il peut empêcher l'exercice public ou la
+profession d'opinions ou cérémonies qui troubleraient la paix de la
+république par la diversité et la multiplicité des sectes.»
+
+Tel est également l'avis de Mme de Maintenon; mais les écrivains
+protestants eux-mêmes ont reconnu qu'elle blâmait l'emploi de la force.
+L'historien des réfugiés français dans le Brandebourg le dit:
+
+«Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on
+usa; elle abhorrait les persécutions, et on lui cachait celles qu'on se
+permettait.»
+
+Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas étrangers à la déclaration
+du 13 décembre 1698, qui, tout en maintenant la révocation de l'édit de
+Nantes, fonda une tolérance de fait qui dura jusqu'à la fin du règne.
+Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossière de ceux qui
+voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la
+tolérance. Luther prêchait l'extermination des anabaptistes. Calvin
+faisait supplicier pour hérésie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin
+Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'égalent pas
+celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises
+étaient d'une sévérité draconienne; tout prêtre catholique résidant en
+Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrassé le culte anglican,
+était passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous
+faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
+protestant représentait le principe de la tolérance religieuse!
+
+En résumé, qu'il s'agisse soit de la révocation de l'édit de Nantes, soit
+de tout autre acte du grand règne, Mme de Maintenon n'a pas joué le rôle
+odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue
+dans les limites de l'influence légitime qu'une femme dévouée et
+intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent
+trompée, elle s'est trompée de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est
+pas la dévote méchante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains
+écrivains imaginent; c'est une femme pieuse et sensée, animée de nobles
+intentions, aimant sincèrement la France, sympathisant, du fond du coeur,
+avec les souffrances du peuple, détestant la guerre, ayant le respect du
+droit et de la justice, austère dans ses goûts, modérée dans ses opinions,
+irréprochable dans sa conduite.
+
+Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands
+seigneurs véritablement religieux, M. Michelet a dit:
+
+«Regardons cette petite société comme un couvent au milieu de la cour,
+couvent conspirateur pour l'amélioration du roi. En général, c'est la cour
+convertie. Ce qui est beau, très beau dans ce parti, ce qui en fait
+l'honorable lien, c'est l'édifiante réconciliation des mortels ennemis. La
+fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
+de Béthune-Charost, par un effort chrétien, devient l'amie, presque la
+soeur des trois filles du persécuteur de son père.»
+
+Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque
+matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son âme, cette
+prière composée par elle:
+
+«Seigneur, donnez-moi de réjouir le roi, de le consoler, de l'encourager,
+de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne
+lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
+n'aurait le courage de lui dire.»
+
+Non, une pareille piété n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis
+XIV était de bonne foi, quand elle disait à Mme de Glapion:
+
+«Je voudrais mourir avant le roi, j'irais à Dieu, je me jetterais aux
+pieds de son trône, je lui offrirais les voeux d'une âme qu'il aurait
+rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumières, plus
+d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'état des provinces,
+plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour
+l'abus qu'on fait de son autorité, et Dieu exaucerait mes prières.»
+
+
+
+
+XII
+
+
+LES LETTRES DE MME DE MAINTENON
+
+
+Au début, Louis XIV n'aimait pas la femme destinée à devenir l'affection
+la plus sérieuse et la plus durable de sa vie. «Le roi ne me goûtait pas,
+a-t-elle écrit elle-même, et il eut assez longtemps de l'éloignement pour
+moi; il me craignait sur le pied de bel esprit.»
+
+Comment Louis XIV passa-t-il de la répulsion à la sympathie, de la
+défiance à la confiance, de la prévention à l'admiration? En voyant de
+près des qualités morales qu'il n'avait pas distinguées de loin. Le même
+fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui,
+ayant à parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contentés de notions
+superficielles et ont soumis à une véritable analyse sa vie et son
+caractère. Quand M. Théophile Lavallée fit paraître son _Histoire des
+Français_, il y peignit Mme de Maintenon d'une manière très sévère. Il
+l'accusait «de la sécheresse de coeur la plus complète», d'un «esprit de
+dévotion étroite et d'intrigue mesquine». Il lui reprochait d'avoir
+inspiré à Louis XIV des entreprises funestes, de très mauvais choix.
+
+«Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obséda de gens médiocres et
+serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux désastres
+de la fin du règne.»
+
+Quelques années plus tard, M. Lavallée, mieux éclairé, disait dans sa
+belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: «Mme de Maintenon ne
+donna à Louis XIV que des conseils salutaires, désintéressés, utiles à
+l'État et au soulagement du peuple.» Que s'était-il donc passé entre la
+publication des deux ouvrages? L'auteur avait étudié. Après de patientes
+recherches, il était parvenu à recueillir les lettres et les écrits de Mme
+de Maintenon. Grâce aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy,
+de Cambacérès, de MM. Feuillet de Conches, Montmerqué, de Chevry, Honoré
+Bonhomme, il avait pu accroître les trésors des archives de Saint-Cyr et
+faire enfin une oeuvre d'un puissant intérêt.
+
+
+Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus écrit.
+Ses Lettres, si elle n'en avait pas détruit un grand nombre, formeraient
+toute une bibliothèque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient
+quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute
+n'ont pas été conservées. Mme de Maintenon, toujours prudente, brûla sa
+correspondance avec Louis XIV, son époux; avec Mme de Montchevreuil, sa
+plus intime amie; avec l'évêque de Chartres, son directeur. Les lettres de
+sa jeunesse sont très rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui
+réservait. Le recueil de M. Lavallée, forcément incomplet, n'en est pas
+moins un monument historique d'une très haute valeur. Deux volumes de
+lettres et d'entretiens sur l'éducation des filles, deux autres de lettres
+historiques et édifiantes adressées aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
+de correspondance générale, un de conversations et proverbes, un autre
+d'écrits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de
+Caylus, les Mémoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel
+est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumière une figure
+éminemment curieuse à étudier.
+
+Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait, à côté de
+beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes.
+Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des
+suppressions. Au moyen de pièces fabriquées, on avait inséré des phrases à
+effet, des réflexions piquantes, des maximes à la mode au XVIIIe siècle.
+M. Lavallée a trouvé moyen de séparer le bon grain de l'ivraie. Passant le
+recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu à
+rétablir le texte des lettres vraies et à prouver le caractère apocryphe
+de celles qui étaient fausses. Comme les vrais connaisseurs en
+autographes, il se défiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs
+sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se
+mettent à inventer un document, ils veulent que leur invention produise
+une impression saisissante.
+
+La correspondance des personnages célèbres est en général beaucoup plus
+simple, beaucoup moins apprêtée que les prétendus autographes qu'on leur
+attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres où se trouvent soit
+des portraits achevés, soit des jugements profonds, soit des prédictions
+historiques. C'est là souvent un signe de falsification, et, plus on est
+frappé par un autographe, plus il faut étudier avec soin sa provenance.
+
+Les lettres de Mme de Maintenon méritaient la peine qu'on a prise pour en
+établir d'une manière exacte les dates et l'authenticité. L'historien de
+Mme de Sévigné, le baron Walckenaër, les place, sans hésiter, au premier
+rang.
+
+«Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style épistolaire un modèle plus
+achevé que Mme de Sévigné. Presque toujours celle-ci n'écrit que pour le
+besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime,
+afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a
+toujours en écrivant un objet distinct et déterminé. La clarté, la
+mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la finesse des réflexions,
+lui font agréablement atteindre le but où elle vise. Sa marche est droite
+et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'écarter
+ni à droite, ni à gauche[1].»
+
+[Note 1: Walckenaër, _Mémoires sur Mme de Sévigné, sa vie et ses écrits_.]
+
+Tel était également l'avis de Napoléon Ier. Il préférait de beaucoup les
+lettres de Mme de Maintenon à celles de Mme de Sévigné, qui étaient, selon
+lui, «des oeufs à la neige, dont on peut se rassasier sans se charger
+l'estomac.» En citant la préférence de Napoléon, M. Désiré Nisard fait ses
+réserves. «Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit
+l'éminent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne
+sais quoi de plus sensé, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas
+ébloui de la mobilité féminine, et le naturel en plaît davantage, parce
+qu'il vient plutôt de la raison qui dédaigne les gentillesses sans se
+priver des vraies grâces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais où
+le sujet manque, ces lettres sont courtes, sèches, sans épanchements[2].»
+
+[Note 2: M. Désiré Nisard, _Histoire de la littérature française_.]
+
+Si Mme de Maintenon avait eu des préoccupations littéraires, si elle
+s'était imaginé qu'elle écrivait pour la postérité, elle aurait rédigé des
+lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni
+recherche, ni prétention. Elle écrit pour édifier, pour convertir, pour
+consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux
+demoiselles de Saint-Cyr ne dépassent pas cette pieuse ambition. Très
+souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-même. Tout en filant
+ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de
+secrétaires: à Mlle de Loubert ou à Mlle de Saint-Étienne, à Mlle d'Osmond
+ou à Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on
+retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualités de style, cette
+sobriété, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le
+mot et l'idée, qui font l'admiration des meilleurs juges.
+
+Les deux femmes du XVIIe siècle dont les lettres sont le plus célèbres:
+Mme de Sévigné et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
+d'estime et de sympathie. «Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron,
+écrivait Mme de Sévigné dès 1672; elle a l'esprit aimable et
+merveilleusement droit.» On se figure facilement ce que devait être la
+conversation de ces deux femmes, si supérieures, si instruites, si
+spirituelles, et qui, avec des qualités différentes, se complétaient, pour
+ainsi dire, l'une par l'autre.
+
+Mme de Sévigné, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnête, mais
+à l'humeur libre et hardie, éblouissante Célimène, soeur de Molière, comme
+dit Sainte-Beuve, femme vive de caractère, de parole et de plume, justifie
+ce que lui disait son amie Mme de La Fayette:
+
+«Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits
+pour vous. Votre présence augmente les divertissements, et les
+divertissements augmentent votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin
+La joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus
+contraire qu'à qui que ce soit.»
+
+Son image, étincelante comme son esprit, nous apparaît au milieu de ces
+fêtes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne.
+
+«Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits
+rebattus et brochés d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs,
+embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements et
+gens roués; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans
+réponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilités sans
+savoir à qui l'on parle; les pieds entortillés dans les queues.»
+
+Mme de Sévigné, dont les lettres passent de main en main dans les salons
+et les châteaux, écrit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-même: «Mon
+style est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour
+pouvoir s'en accommoder[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 23 décembre 1671.]
+
+Mais cela ne l'empêche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle
+laisse «trotter sa plume, la bride sur le cou»; quand elle donne avec
+plaisir à sa fille «le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur
+de son esprit, de sa tête, de ses yeux, de sa plume, de son écritoire», et
+que «le reste va comme il peut», elle sait très bien que la société
+raffole de ce style, où toutes les grâces et toutes les merveilles du
+grand siècle se reflètent comme dans un miroir. Ses lettres sont des
+modèles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe
+siècle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporté la palme dans
+ce genre de littérature où il faut tant d'esprit. Mme Émile de Girardin a
+été la Sévigné de notre époque.
+
+Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer à cette
+gloire toute mondaine. Loin de viser à l'effet, elle atténue
+volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'éclat de ses
+regards, elle modère son style et tempère son esprit. Elle sacrifie les
+qualités brillantes aux qualités solides; trop d'imagination, trop de
+verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux hôtels d'Albret
+ou de Richelieu; on ne doit point parler à des religieuses comme à des
+précieuses.
+
+L'enjouement, la verve gauloise, la gaieté de bon aloi, sont du côté de
+Mme de Sévigné; l'expérience, la raison, la profondeur, sont du côté de
+Mme de Maintenon. L'une rit à gorge déployée; l'autre sourit à peine.
+L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'à
+la naïveté, des extases en présence des rayons de l'astre royal; l'autre
+ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni
+par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop près et de trop haut
+les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le néant, et ses
+conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sévigné a
+bien aussi parfois des atteintes de mélancolie; mais le nuage passe vite,
+et l'on se retrouve en plein soleil. La gaieté, gaieté franche,
+communicative, rayonnante, fait le fond du caractère de cette femme
+spirituelle, séduisante, amusante. Mme de Sévigné, brille par
+l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse éblouir,
+enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagère les
+splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est
+plus femme; l'autre est plus matrone.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN
+
+
+C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a péché par
+orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait été
+la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humiliée. Ne
+pouvant s'habituer à sa déchéance, elle resta près de onze ans à la cour,
+bien qu'elle fût devenue à charge au roi et à elle-même. «On disait
+qu'elle était comme ces âmes malheureuses qui reviennent dans les lieux
+qu'elles ont habités expier leurs fautes[1].» Malgré la demi-conversion de
+cette fière Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colère et
+d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le curé
+de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister à une réunion de
+charité:
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+«Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est
+merveilleusement parée pour votre oraison funèbre?»
+
+Le roi continuait à voir Mme de Montespan. Chaque jour, après la messe, il
+allait passer quelques instants près d'elle, mais comme par acquit de
+conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du passé,
+ni abandon, ni confiance, ni amitié. Aussi, dans cette cour naguère encore
+remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment
+ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser
+s'accomplir, souvent dès ce monde, la vengeance de Dieu.
+
+Après s'être longtemps cramponnée aux épaves de sa fortune et de sa
+beauté, comme un naufragé aux débris du navire, Mme de Montespan se décida
+enfin à la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que
+son parti était bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles
+pour toujours. Un mois après, Dangeau écrivait:
+
+«Mme de Montespan a été quelques jours à Clagny, et s'en est retournée à
+Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renoncé à la cour, qu'elle
+verra le roi quelquefois, et qu'à la vérité on s'est un peu hâté de faire
+démeubler son appartement.»
+
+L'ancienne favorite avait été prise au mot. Son logement au château de
+Versailles était désormais occupé par le duc du Maine; elle ne devait plus
+y revenir. Elle vécut alternativement à l'abbaye de Fontevrault, dont sa
+soeur était abbesse; aux eaux de Bourbon, où elle allait tous les étés; au
+château d'Oiron, qu'elle avait acheté, et au couvent de Saint-Joseph,
+situé à Paris, sur l'emplacement actuel du ministère de la Guerre. C'est
+dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considérables de
+la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien.
+
+«Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait à chacun comme
+une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas même à Monsieur,
+ni à Madame, ni à la Grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de Condé.»
+
+Au château d'Oiron, il y avait une chambre superbement meublée où le roi
+ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi.
+
+Peu à peu les pensées sérieuses succédèrent aux idées de vanité ou de
+rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La pénitente en arriva non
+seulement aux remords, mais aux macérations, aux jeûnes, aux cilices.
+Cette femme, jadis si raffinée, si élégante, s'astreignit à ne porter que
+des chemises de la toile la plus dure, à mettre une ceinture et des
+jarretières hérissées de pointes de fer. Elle en vint à donner tout ce
+qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par
+jour à des ouvrages grossiers.
+
+A côté de son château, elle fonda un hospice dont elle était plutôt la
+servante que la supérieure; elle soignait les malades et pansait leurs
+plaies. Comme le dit M. Pierre Clément dans la belle étude qu'il lui a
+consacrée, le scandale avait été grand; mais, de la part d'une si
+orgueilleuse nature, le repentir et l'humilité doublaient en quelque sorte
+de valeur. Elle se résigna, sur l'ordre de son confesseur, à l'acte qui
+lui coûtait le plus: elle demanda pardon à son mari dans une lettre où, se
+servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec
+lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle résidence qu'il
+voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne répondit pas.
+
+Saint-Simon prétend que Mme de Montespan, dans les dernières années de sa
+vie, était tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payait
+plusieurs femmes dont l'emploi unique était de la veiller.
+
+«Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies
+dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'à toutes les fois
+qu'elle se réveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
+pour se rassurer contre leur assoupissement.»
+
+J'ai peine à croire à l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de
+Montespan était trop fière pour montrer une telle pusillanimité. De l'aveu
+même de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignité.
+
+Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle
+n'était pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une
+fin prochaine. Dans cette prévision, elle paya deux ans d'avance toutes
+les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumônes habituelles. A peine
+arrivée à Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut
+en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre.
+
+«Mon Père, dit-elle au capucin qui l'assistait à l'heure suprême,
+exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez.»
+
+Après avoir appelé autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon
+des scandales qu'elle avait causés, et remercia Dieu de ce qu'il
+permettait qu'elle mourût dans un lieu où elle se trouvait éloignée de
+tous, même de ses enfants.
+
+Quand elle eut rendu l'âme, son corps fut «l'apprentissage du chirurgien
+d'un intendant de je ne sais où, qui se trouva à Bourbon et qui voulut
+l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]». La mort d'une femme qui,
+pendant plus de trente ans, de 1660 à 1691, avait joué un si grand rôle à
+la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la
+considérait comme morte. Dangeau se contenta d'écrire dans son journal:
+«Samedi, 28 mai 1707, à Marly: Avant que le roi partît pour la chasse, on
+apprit que Mme de Montespan était morte à Bourbon, hier, à 3 heures du
+matin. Le roi, après avoir couru le cerf, s'est promené dans les jardins
+jusqu'à la nuit.»
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.]
+
+Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux
+duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mère;
+d'Antin se couvrit de vêtements noirs; mais il était trop bon courtisan
+pour être triste, quand le roi ne l'était point. Peu de jours après, il
+recevait magnifiquement son souverain à Petit-Bourg et faisait disparaître
+en une nuit une allée de marronniers qui n'était pas du goût du maître.
+Quant à Mme de Montespan, l'on ne prononçait même plus son nom. Voilà le
+monde. C'est bien la peine de l'aimer.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+LA DUCHESSE DE BOURGOGNE
+
+
+Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait
+d'arriver en France. Cette enfant, c'était la fille du duc de Savoie,
+Victor-Amédée II, Marie-Adélaïde, la future duchesse de Bourgogne. Le
+dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis était en fête. Les cloches
+sonnaient à grande volée. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau,
+venait à la rencontre de la jeune princesse destinée à épouser son
+petit-fils, et tous les yeux étaient fixés sur cette première entrevue
+entre elle et le Roi-Soleil. Il la reçut au moment où elle descendait de
+voiture, et dit à Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:
+
+«Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?»
+
+Dès le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction
+de ses manières, sa gentillesse naturelle, ses petites réponses pleines de
+grâce et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa
+la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement où
+elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau
+prit la liberté de lui demander s'il était content de la princesse:
+
+«Je le suis trop, j'ai peine à contenir ma joie.»
+
+Puis, se tournant du côtê de Monsieur:
+
+«Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mère pût être ici quelques
+instants pour être témoin de la joie que nous avons.»
+
+Il écrivit ensuite à Mme de Maintenon:
+
+«Elle m'a laissé parler le premier, et après elle m'a fort bien répondu,
+mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa
+chambre à travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en
+approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces
+lumières avec grâce et modestie. Elle a la meilleure grâce et la plus
+belle taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée de même,
+des yeux très vifs et très beaux, des paupières noires et admirables, le
+teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux
+cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantité.... Elle n'a
+manqué à rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire.»
+
+Marie-Adélaïde était, par sa mère, la petite-fille de cette belle
+Henriette d'Angleterre dont l'oraison funèbre de Bossuet a immortalisé la
+vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse
+tant regrettée, et sa présence à Versailles y ramenait l'entrain et la
+joie des beaux jours. On l'installa, dès son arrivée, dans la chambre
+autrefois occupée par la reine, puis par la dauphine de Bavière[1].
+
+[Note: Salle no 115 de la _Notice du Musée de Versailles_.]
+
+Le roi lui fit présent de la belle ménagerie de Versailles qui faisait
+face au palais de Trianon. Aucun grand-père n'était plus tendre, plus
+affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingéniait à lui trouver des
+amusements et des récréations. Madame (la princesse Palatine) écrivait, le
+8 novembre 1696: «Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse
+d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joué avant-hier à colin-maillard
+avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti,
+Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joué hier.»
+
+Mme de Maintenon fut naturellement chargée d'achever l'éducation de la
+jeune princesse. La première fois qu'elle la mena à Saint-Cyr, elle la fit
+recevoir avec un grand cérémonial: la supérieure la complimenta; la
+communauté, en longs manteaux, l'attendait à la porte de clôture; toutes
+les demoiselles étaient rangées en haie sur son passage jusqu'à l'église;
+des petites filles de son âge lui récitèrent un dialogue assaisonné de
+louanges délicates. La princesse ravie demanda à revenir. Alors Mme de
+Maintenon la conduisit régulièrement à Saint-Cyr, deux ou trois fois la
+semaine, pour y passer des journées entières et y suivre les cours de la
+classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'étiquette. Marie-Adélaïde portait
+le même habit que les élèves et se faisait appeler Mlle de Lastic.
+
+«Elle était bonne, affable, gracieuse à tout le monde, s'occupant avec les
+dames des différents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages,
+de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la
+maison, même au silence; courant et se récréant avec les _rouges_ dans les
+grandes allées du jardin; allant avec elles au choeur, à confesse, au
+catéchisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et
+faisait les honneurs de la maison à quelque illustre visiteuse,
+principalement à la reine d'Angleterre[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr._]
+
+Louis XIV, charmé de la princesse, décida qu'elle se marierait le jour
+même où elle aurait douze ans. Elle épousa, le 7 décembre 1697, Louis de
+France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fiancé était en
+manteau noir brodé d'or, pourpoint blanc à boutons de diamant; le manteau
+était doublé de satin rose. La fiancée avait une robe et une jupe de
+dessous en drap d'argent avec bordure de pierres précieuses. Les diamants
+qu'elle portait étaient ceux de la couronne. La bénédiction nuptiale fut
+donnée aux jeunes époux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de
+Versailles. Après la messe, il y eut un grand festin de la maison royale
+dans la pièce désignée sous le nom d'antichambre de l'appartement de la
+reine[1].
+
+[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Musée_.]
+
+Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], à un feu d'artifice
+tiré au bout de la pièce d'eau des Suisses, puis à un souper servi, comme
+le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine.
+
+[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.]
+
+Le 11 décembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des
+pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les
+girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour
+déployât un grand luxe, et lui-même, qui depuis longtemps ne portait plus
+que des habits fort simples, en avait endossé de superbes. Ce fut à qui se
+surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent à
+peine. Le roi, qui avait encouragé toutes ces dépenses, n'en dit pas moins
+qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se
+laisser ruiner par les habits de leurs femmes.
+
+Deux jours après son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de
+cérémonie à ses amies de Saint-Cyr. Elle était tout en blanc, et sa robe
+avait une broderie d'argent si épaisse, qu'à peine pouvait-elle la porter.
+La communauté reçut la princesse en grande pompe, et la conduisit à
+l'église, où l'on chanta des hymnes.
+
+En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme séduisante entre
+toutes et indispensable à la cour. Sans elle les fleurs seraient moins
+belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grâce à son
+charme séducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait à un
+fastueux couvent, tout s'éclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle
+aime sincèrement Louis XIV. On n'approche pas sans émotion de cet homme
+exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot
+n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable
+qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la
+jeune princesse est sincère. Reconnaissante et flattée des bontés qu'il
+lui témoigne, elle le vénère comme le représentant le plus glorieux du
+droit divin, et tout en le vénérant elle l'amuse. Elle lui saute au cou à
+toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de
+badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa présence.
+C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de fêtes. Suivie
+par un cortège de jeunes femmes, la princesse aime à monter en gondole sur
+le grand canal du parc de Versailles, et à y rester plusieurs heures de la
+nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comédies,
+sérénades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on
+organise chaque jour une nouvelle distraction.
+
+Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette
+cour dont elle est l'ornement, l'espérance. Il faut qu'elle déride le
+monarque lassé de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon
+génie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la
+grande galerie, se reflètent ses toilettes splendides, ses parures
+éblouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une
+Armide, dans les forêts comme une nymphe, sur l'eau comme une sirène.
+
+Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait
+en pied de la princesse. Elle est debout, habillée d'une robe de drap
+d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une
+femme vêtue à la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelisé.
+Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont posées des fleurs.
+On aperçoit dans le fond du tableau un jardin et un piédestal, sur lequel
+on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien
+fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le
+sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un poète,
+quand il décrit les charmes de la princesse: «ses yeux les plus parlants
+et les plus beaux du monde, son port de tête galant, gracieux et
+majestueux, son sourire expressif, sa marche de déesse sur les nues.» Il
+n'admire pas moins ses qualités morales, tout en lui trouvant des défauts.
+Il se plaît à reconnaître qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une
+sage mesure, compatissante, peinée de causer le moindre ennui, pleine
+d'égards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour
+son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une
+amie, elle est l'âme de la cour dont elle est adorée. «Tout manque à
+chacun dans son absence, tout est rempli par sa présence, son extrême
+faveur la fait infiniment compter, et ses manières lui attachent tous les
+coeurs.»
+
+[Note 1: Salle N° 118 de la _Notice du Musée._]
+
+Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas
+certaines inconséquences, que la malice exploite en les exagérant.
+Entourée d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent légères et
+malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut être plus d'une fois atteinte
+par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi
+bien que contre les simples particulières. La duchesse ne se faisait pas
+d'illusion à cet égard et s'en montrait affligée.
+
+D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en
+apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amédée s'était brouillé avec la
+France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La
+duchesse de Bourgogne était obligée de refouler dans le fond de son coeur
+ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les
+cacher, plus ils étaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la
+route de Piémont sa mère, sa grand'mère infirme, ses frères malades et le
+duc, son père, menacé d'une ruine complète! Le 21 juin 1706, elle écrivait
+à sa grand'mère, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:
+
+[Note 1: Voir l'intéressante correspondance de la duchesse de Bourgogne et
+de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiée, avec une
+très bonne préface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Lévy
+(1 vol.)]
+
+«Jugez dans quelle inquiétude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous
+aimant fort tendrement, et ayant toute l'amitié possible pour mon père, ma
+mère et mes frères. Je ne puis les voir dans une situation aussi
+malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse
+qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chère
+grand'mère, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce
+qui m'est le plus cher au monde.[1]»
+
+[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de
+Charles-Amédée de Savoie-Nemours et d'Élisabeth de Vendôme, épousa en 1665
+le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, père de Victor-Amédée II.]
+
+La duchesse de Bourgogne souffrait en même temps des désastres de ses deux
+patries, la Savoie et la France.
+
+«Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix,» disait Mme de
+Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr.
+
+La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les
+circonstances périlleuses où se trouvait le pays, «la dignité de la
+première femme de l'État, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les
+agitations d'une âme qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son
+âge.» L'heure des grandes tristesses était venue. Comme l'a très bien dit
+M. Capefigue: «Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est
+la vieillesse. Si la tête reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes
+flétrissent, les lauriers même prennent une teinte de grisaille. On vous
+respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets à plumes
+Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le
+jonc à pomme d'or n'est plus une façon de sceptre, mais un bâton qui
+soutient les jambes faibles et un corps voûté.» Pour la duchesse de
+Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait
+sincèrement.
+
+«Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine à concevoir que les princes
+agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez
+près pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche
+toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments
+réglés. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait à son père, et
+qu'elle était, dès l'âge de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et
+aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une
+tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir
+de près, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le
+grand âge de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle,
+que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi.»
+
+Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa
+perspicacité habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une
+affection sincère. C'est à cause de cela que, de son côté, il lui
+témoignait un attachement exceptionnel. Semblable à une rose qui
+s'épanouit dans un cimetière, la jeune et séduisante princesse charmait et
+consolait les tristes années du Grand Roi. C'était le dernier sourire de
+la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, hélas! la belle rose devait
+se flétrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer
+dans la nuit.
+
+Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne était
+dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des
+dames qui s'avisaient de la critiquer:
+
+«Elles auront à compter avec moi, et je serai leur reine.»
+
+«Hélas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne
+l'eût cru avec elle?»
+
+Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle était persuadée de sa
+fin prochaine. Madame s'exprime ainsi à ce sujet:
+
+«Un savant astrologue de Turin ayant tiré l'horoscope de Mme la dauphine,
+lui avait prédit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa
+vingt-septième année. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit à son
+époux:
+
+«Voici le temps qui approche où je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester
+sans femme à cause de votre rang et de votre dévotion. Dites-moi, je vous
+prie, qui épouserez-vous?»
+
+Il répondit:
+
+«J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si
+ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit
+jours, je vous suivrais au tombeau...»
+
+«Pendant que la dauphine était encore en bonne santé, fraîche et gaie,
+elle disait souvent: «Il faut bien que je me réjouisse, puisque je ne me
+réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette année.»
+
+«Je croyais que c'était une plaisanterie; mais la chose n'a été que trop
+réelle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en réchapperait point.»
+
+Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'améliorait. On
+aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort
+prématurée. La princesse Palatine l'avoue elle-même: «Ayant, dit-elle,
+assez d'esprit pour remarquer ses défauts, la dauphine ne pouvait que
+chercher à s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point
+d'exciter l'étonnement général. Elle a continué ainsi jusqu'à la fin.»
+
+Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la manière la plus touchante:
+«L'histoire nous offre de temps à autre des personnages séduisants qui
+attachent le lecteur jusqu'à l'affection... Souvent, la Providence les
+retire du monde dès leur jeunesse, ornés des charmes que le temps enlève
+et des espérances qu'elles auraient réalisées. La duchesse de Bourgogne
+fut une de ces gracieuses apparitions.»
+
+[Note 1: _Lettres inédites de la duchesse de Bourgogne_ précédées d'une
+courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de
+cinquante pages, imprimé à un petit nombre d'exemplaires.)]
+
+Atteinte d'un mal foudroyant, qui était, paraît-il, la rougeole, mais
+qu'on attribua au poison, la duchesse fut enlevée en quelques jours au roi
+dont elle était la consolation, à son époux dont elle était l'idole, à la
+cour dont elle était l'ornement, à la France dont elle était l'espoir.
+Elle mourut dans les sentiments les plus religieux.
+
+Ce fut à Versailles [1], le vendredi 12 février 1712, entre 8 et 9 heures
+du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque
+jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
+Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre à
+une femme tant aimée. Six jours après, il la suivait au tombeau.
+
+[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Musée._]
+[Note: 2: Louis XV naquit le 15 février 1710.]
+
+«La France, s'écrie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier châtiment.
+Dieu lui montra un prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était pas
+digne; il était mûr déjà pour la bienheureuse éternité.»
+
+Le jour même de la mort du duc de Bourgogne, Madame écrivait: «Je suis
+tellement ébranlée que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce
+que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement pitié de
+nous, car la tristesse qui règne ici ne se peut décrire.»
+
+Saint-Simon prétend que la douleur causée à Louis XIV par la mort de la
+duchesse de Bourgogne fut «la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa
+vie». Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regretté profondément sa
+mère, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du
+chagrin dont il fut accablé lors de la mort de son fils unique, le grand
+dauphin: «J'ai vu le roi hier à 11 heures; il est en proie à une telle
+affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se dépite pas,
+il parle à tout le monde avec une tristesse résignée et donne ses ordres
+avec une grande fermeté; mais, à tout moment, les larmes lui viennent aux
+yeux, et il étouffe ses sanglots[1].»
+
+[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]
+
+Le 22 février 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent
+portés de Versailles à Saint-Denis sur un même chariot. Le 8 mars suivant,
+le dauphin, leur fils aîné, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques
+mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le père, la mère et le fils aîné
+disparurent. Trois dauphins étaient morts en moins d'un an.
+
+Ces événements, déjà horribles par eux-mêmes, s'assombrissaient encore par
+la fausse idée généralement répandue que le poison était la cause de fins
+si prématurées. Contre toute justice, on accusait de la manière la plus
+perfide le duc d'Orléans d'être l'auteur des crimes, et l'on essayait de
+faire entrer dans l'âme de Louis XIV cet abominable soupçon. Avec la
+duchesse de Bourgogne «s'éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes et
+toutes espèces de grâces... Si la cour subsista après elle, ce ne fut plus
+que pour Languir [1].»
+
+[Note 1: _Mémoires du duc de Saint-Simon._]
+
+Et cependant, sous le poids de tant d'épreuves, la grande âme de Louis XIV
+ne faiblit pas. «Au milieu des débris lugubres de son auguste maison,
+Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse postérité,
+et en un instant elle était effacée comme les caractères tracés sur le
+sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la
+gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible étincelle,
+sur le point même alors de s'éteindre... Il adore celui qui dispose des
+sceptres et des couronnes, et voit peut-être dans ces pertes domestiques
+la miséricorde qui expie, et qui achève d'effacer du livre des justices du
+Seigneur ses anciennes passions étrangères[1].»
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand._]
+
+La France tout entière fut plongée dans le désespoir. «Ce temps de
+désolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si
+profonde que, pendant la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
+qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2].»
+
+[Note 2: Voltaire, _Siècle de Louis XIV._]
+
+M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exagérée pour le
+grand siècle, se laissa lui-même attendrir quand il relata la mort de la
+_charmante_ duchesse de Bourgogne. «La cour, dit-il, fut à la lettre comme
+assommée d'un coup. Cent cinquante ans après, on pleure encore en lisant
+les pages navrantes où Saint-Simon a dit son deuil[3].»
+
+[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._]
+
+Duclos a prétendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu'à la
+mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouvèrent
+dans une cassette ayant appartenu à la princesse des papiers qui
+arrachèrent au roi cette exclamation:
+
+«La petite coquine nous trahissait.»
+
+D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos
+tire conséquence d'une correspondance par laquelle la fille de
+Victor-Amédée lui aurait livré des secrets d'État. C'est là, croyons-nous,
+un de ces innombrables anas avec lesquels on écrit trop souvent
+l'histoire. Les archives de Turin n'ont conservé nulle trace de cette
+prétendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
+Assurément, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais,
+depuis ses adieux à la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie:
+la France.
+
+Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son
+écrin ces deux soeurs intelligentes et séduisantes qui toutes deux
+moururent si prématurément et laissèrent un si touchant souvenir: la
+duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante
+compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque
+toute la destinée de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le château de
+Versailles que doit figurer son portrait.
+
+Combien de fois en 1871, quand le ministère des Affaires étrangères était,
+pour ainsi dire, campé au milieu des appartements de la reine, nous
+évoquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre où
+elle coucha, dès son arrivée à Versailles, et où, seize ans et demi plus
+tard, elle rendait le dernier soupir! C'est là qu'à onze ans, enlevée pour
+toujours à sa famille, à ses amis, à sa patrie, elle se trouvait seule au
+milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est là que
+l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
+tous les jours en attraits et en grâces. C'est là que, dans le silence de
+la nuit, elle croyait voir apparaître les brillants fantômes du monde, les
+images de séduction contre lesquelles sa raison luttait peut-être contre
+son coeur. C'est là qu'elle se remémorait, pour résister aux tentations
+d'une âme ardente, les austères enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
+avait écrit: «Ayez horreur du péché. Le vice est plein d'horreur et de
+malédiction dès ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de véritables
+délices qu'à servir Dieu.» C'est là qu'elle vit venir la mort et qu'elle
+l'accueillit avec un noble et religieux courage.
+
+
+
+
+XV
+
+
+LES TOMBEAUX
+
+
+C'est un spectacle mélancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la
+tristesse et de la mort des endroits qui furent des théâtres de splendeurs
+ou de fêtes. En entendant les prières des agonisants succéder au bruit des
+fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour
+sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanité de la gloire, de la
+richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV
+durent l'éprouver quand «ce monarque de bonheur, de majesté, d'apothéose»,
+comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable
+galerie des Glaces n'était plus qu'un vestibule funèbre. Les peintures
+triomphales de Lebrun s'étaient comme assombries, les dorures semblaient
+couvertes d'un voile de crêpe; on aurait dit que les jets d'eau versaient
+des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne était
+ébranlé devant un idéal plus élevé: l'idée chrétienne. Et ce roi, «la
+terreur de ses voisins, l'étonnement de l'univers, le père des rois, plus
+grand que tous ses ancêtres, plus magnifique que Salomon[1],» semblait
+dire avec l'Ecclésiaste: «J'ai surpassé en gloire et en sagesse tous ceux
+qui m'ont précédé dans Jérusalem, et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y
+avait que vanité et affliction d'esprit.»
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funèbre de Louis le Grand_.]
+
+Pendant la dernière maladie de celui qui avait été le Roi-Soleil, la cour
+se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arrêtait
+dans l'Oeil-de-Boeuf, excepté les valets familiers et les médecins. Quant
+à Mme de Maintenon, malgré ses quatre-vingts ans et ses infirmités, elle
+soignait avec un grand dévouement l'auguste malade et demeurait
+quelquefois quatorze heures de suite près de son lit.
+
+«Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de
+Saint-Cyr: la première en me disant qu'il n'avait de regret que celui de
+me quitter, mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de ne plus
+penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez
+bien vécu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
+qu'il m'avait toujours aimée et estimée également. Il pleurait et me
+demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit:
+
+«--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait
+surpris.»
+
+«Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisième, il me dit:
+
+«--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?»
+
+«Je lui répondis:
+
+«--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu.»
+
+«Et je le quittai.»
+
+Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mérite le nom de Grand. Il meurt mieux
+qu'il n'a vécu. Tout ce qu'il y a d'élevé, de majestueux, de grandiose
+dans cette âme d'élite, se réveille au moment suprême. Sa mort est celle
+d'un roi, d'un héros et d'un saint. Comme les premiers chrétiens, il fait
+une sorte de confession publique; il dit, le 29 août 1715, aux personnes
+qui avaient les entrées:
+
+«Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai
+donné. J'ai bien à vous remercier de la manière dont vous m'avez servi et
+de l'attachement et de la fidélité que vous m'avez toujours marqués.... Je
+sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande
+pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois
+de moi.»
+
+Le même jour, il donne sa bénédiction au petit dauphin et lui adresse ces
+belles paroles:
+
+«Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi du monde. N'oubliez
+jamais les obligations que vous avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les
+guerres, tâchez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
+soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur
+de ne pouvoir faire par les nécessités de l'État. Suivez toujours les bons
+conseils, et songez bien que c'est à Dieu à qui vous devez tout ce que
+vous êtes. Je vous donne le Père Le Tellier pour confesseur; suivez ses
+avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez à Mme de
+Ventadour [1].»
+
+[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitulé _Curiosités historiques_, a
+prouvé que tels étaient les termes exacts dont Louis XIV s'était servi
+dans son allocution à Louis XV.]
+
+Dans la nuit du 27 au 28 août, on voit à tous moments le moribond joindre
+les mains; il dit ses prières habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe
+la poitrine. Le 28 au matin, il aperçoit dans le miroir de sa cheminée
+deux domestiques qui versent des larmes.
+
+«Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?»
+
+On lui présente un élixir pour le rappeler à la vie. Il répond, en prenant
+le verre:
+
+«A la vie ou à la mort! Tout ce qu'il plaira à Dieu.»
+
+Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. «Eh! non, réplique-t-il,
+c'est ce qui me fâche, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de
+mes péchés.»
+
+Le 29 août, il lui échappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin
+«le jeune roi». Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est
+autour de lui.
+
+«Eh! pourquoi?... s'écrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine.»
+
+C'est ce qui fait dire à Massillon: «Ce monarque environné de tant de
+gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de réveiller ou
+ses désirs ou sa tendresse, ne jette pas même un oeil de regret sur la
+vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanité n'a
+jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grâce qui en est la
+vérité.»
+
+Dans la journée du 29 août, le mourant perd connaissance, et l'on croit
+qu'il n'a plus que quelques heures à vivre.
+
+«Vous ne lui êtes plus nécessaire, dit son confesseur à Mme de Maintenon.
+Vous pouvez vous en aller.»
+
+Le maréchal de Villeroy l'exhorte à ne pas attendre plus longtemps et à se
+retirer à Saint-Cyr, où elle doit se reposer de tant d'émotions. Il envoie
+des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et
+lui prête son carrosse.
+
+«On peut craindre, lui dit-il, quelque émotion populaire, et le chemin ne
+sera peut-être pas sûr.» Mme de Maintenon, affaiblie, troublée par l'âge
+et la douleur, a le tort d'écouter de si pusillanimes conseils. La
+postérité lui reprochera toujours une défaillance indigne de cette femme
+de tête et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi
+et prier à côté de son cadavre. Il faut blâmer surtout les courtisans qui
+lui dictent la résolution de l'égoïsme et de la peur. Ah! comme ils sont
+abandonnés, «les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de
+poussière,» quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont
+seuls à les pleurer. La foule est indifférente ou se réjouit. Les
+courtisans se tournent du côté du soleil qui se lève. Hélas! Quel
+contraste entre le trône et le cercueil! La mort d'un homme est toujours
+un sujet de réflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui
+meurt s'appelle Louis XIV!
+
+Le 30 août, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon.
+L'on va la chercher à Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnaît, lui
+dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend
+l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer à
+Saint-Cyr pour toujours.
+
+Le samedi 31 août, vers 11 heures du soir, on dit à Louis XIV les prières
+des agonisants. Il les récite lui-même d'une voix plus forte que celle de
+tous les assistants, et il paraît aussi majestueux sur son lit de mort que
+sur le trône. A la fin des prières, il reconnaît le cardinal de Rohan et
+lui dit:
+
+«Ce sont les dernières grâces de l'Église.»
+
+Il répète plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_.
+
+Puis il dit:
+
+«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir.»
+
+Ce sont là ses dernières paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la
+nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, à 8 heures un quart du
+matin, Louis XIV, âgé de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi
+depuis soixante-douze ans, rend à Dieu sa grande âme.
+
+On ne termine pas l'étude d'un règne mémorable sans un sentiment de
+regret. Après avoir vécu pendant quelque temps de la vie d'un personnage
+célèbre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne
+croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister à l'agonie de Louis XIV, et
+ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on était mêlé aux
+serviteurs fidèles qui pleurent le meilleur des maîtres et le plus grand
+des rois?
+
+Aussitôt que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue à Saint-Cyr,
+Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon:
+
+«Madame, lui dit-elle, toute la maison est en prière, au choeur.»
+
+Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se
+rendit à l'église, où elle assista à l'office des morts. Puis elle
+congédia ses domestiques et se défit de sa voiture, «ne pouvant se
+résoudre, disait-elle, à nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre
+de demoiselles étaient dans le besoin.» Elle vécut dans son modeste
+appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
+règlements de la maison, autant que le permettait son âge, et ne sortait
+que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand
+Pierre le Grand se rendit à Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
+octogénaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme
+dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander
+par un interprète si elle était malade. Elle répondit que oui. Il voulut
+savoir quel était son mal:
+
+«Une grande vieillesse,» répliqua-t-elle.
+
+Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux
+jours exposée sur son lit, «avec un air si doux et si dévot qu'on eût dit
+qu'elle priait Dieu[1].»
+
+[Note 1: _Mémoires des Dames de Saint-Cyr_.]
+
+On l'ensevelit dans le choeur de l'église; une humble plaque de marbre
+indiqua l'emplacement où son corps reposait. C'est là que les novices
+allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur.
+
+Au moment de quitter ces femmes célèbres, dont nous avons essayé d'évoquer
+les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes où elles sont
+ensevelies. Mlle de La Vallière repose à Paris, dans la chapelle des
+Carmélites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Thérèse, les deux
+duchesses d'Orléans, la dauphine de Bavière, la duchesse de Bourgogne, à
+Saint-Denis. C'est là qu'il faut aller méditer, là qu'il faut écouter la
+grande parole chrétienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
+reverteris_.
+
+Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur
+sépulcre. Telle devait être la destinée de Louis XIV. Ce potentat, qui
+avait donné des lois à l'Europe, ne posséda pas même son tombeau. Les
+profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des «princes
+anéantis», et malgré son arrière-garde de huit siècles de rois, comme dit
+Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas défendre la majesté
+de sépulcres que tout le monde aurait crus inviolables.
+
+Dans la séance du 31 juillet 1793, Barère lut à la Convention, au nom du
+Comité de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour
+fêter l'anniversaire de la journée du 10 août, l'on détruisît les
+mausolées de Saint-Denis.
+
+«Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mêmes avaient appris à flatter
+les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce
+théâtre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux à la
+France et à l'humanité semblent encore, même dans la tombe, s'enorgueillir
+d'une grandeur évanouie. La main puissante de la République doit effacer
+impitoyablement ces mausolées, qui rappelleraient des rois l'effrayant
+souvenir.»
+
+La Convention rendit par acclamation un décret conforme à ce rapport.
+Considérant que «la patrie était en danger et manquait de canons pour la
+défendre», elle décida que «les tombeaux et mausolées des ci-devant rois
+seraient détruits le 10 août suivant.» Elle nomma des commissaires chargés
+de se transporter à Saint-Denis, à l'effet d'y procéder «à l'exhumation
+des ci-devant rois et reines, princes et princesses», et ordonna de briser
+les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.
+
+Ce décret odieux fut strictement exécuté. Rois, reines, princes et
+princesses furent arrachés à leurs sépulcres. On portait le plomb, à
+mesure qu'on le découvrait, dans un cimetière où l'on avait établi une
+fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.
+
+Le vandalisme des révolutionnaires et des athées se délectait de ce
+spectacle. Assurément, «Dieu, dans l'effusion de sa colère, comme écrit
+Chateaubriand, avait juré par lui-même de châtier la France. Ne cherchons
+pas sur la terre les causes de pareils événements: elles sont plus haut.»
+
+Bientôt après ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier
+1794, pendant qu'on travaillait à transformer l'église de Saint-Cyr en
+salles d'hôpital, les ouvriers aperçurent au milieu du choeur dévasté une
+plaque de marbre noir enfouie dans les décombres. C'était la tombe de Mme
+de Maintenon. Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau, en enlevèrent le
+corps, le traînèrent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres,
+et le jetèrent, dépouillé et mutilé, dans un trou du cimetière. Ce
+jour-là, l'épouse non reconnue de Louis XIV avait été traitée en reine!
+
+Ainsi donc, ces illustres héroïnes de Versailles, la bonne Marie-Thérèse,
+l'habile Maintenon, la mélancolique dauphine de Bavière, l'orgueilleuse
+princesse Palatine, la séduisante duchesse de Bourgogne, furent
+expropriées de leurs tombeaux. Au récit d'une telle rage iconoclaste et
+sacrilège, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse.
+A un sentiment de sainte colère contre d'odieuses profanations et contre
+de sauvages fureurs se mêlent des réflexions profondes sur le néant des
+choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulées nous
+apparaissent tour à tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles
+semble nous dire, comme Fénelon: «Que ne fait-on point pour trouver un
+faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un
+fantôme de gloire mondaine? Quelles peines pour de misérables plaisirs
+dont il ne reste que le remords!» Du fond de la poussière des tombeaux
+profanés, l'oeil ébloui aperçoit tout à coup surgir une pure, une
+incorruptible lumière qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour
+véritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil
+de Louis XIV: «Dieu seul est grand, mes frères.»
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+INTRODUCTION
+
+I.--Le château de Versailles
+
+II.--Louis XIV et sa cour en 1682
+
+III.--La reine Marie-Thérèse
+
+IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon
+
+V.--La dauphine de Bavière
+
+VI.--Le mariage de Mme de Maintenon
+
+VII.--L'appartement de Mme de Maintenon
+
+VIII.--La marquise de Caylus
+
+IX.--Mme de Maintenon à Saint-Cyr
+
+X.--La duchesse d'Orléans (princesse Palatine)
+
+XI.--Mme de Maintenon, femme politique
+
+XII.--Les lettres de Mme de Maintenon
+
+XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan
+
+XIV.--Le duchesse de Bourgogne
+
+XV.--Les tombeaux
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
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+will be renamed.
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
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+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
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+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS," WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
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+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
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+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
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+The Project Gutenberg EBook of La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La Cour de Louis XIV
+
+Author: Imbert de Saint-Amand
+
+Release Date: January 12, 2004 [EBook #10689]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO Latin-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
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+
+
+<CENTER>
+<H1>LA COUR DE LOUIS XIV</H1><br>
+<br>
+<H2><i>Imbert de Saint-Amand</i></H2>
+<br>
+<br>
+
+<center>
+<img src="001.png" alt="">
+<br>
+Versailles en 1688. Vue des étangs de la butte de Montboron.<br>
+(D'après Martin.)
+</center>
+<br>
+<br>
+<H1>LA COUR DE LOUIS XIV</H1><br>
+<br>
+<H2><i>Imbert de Saint-Amand</i></H2>
+<br>
+<br>
+<H2>INTRODUCTION</H2>
+<br>
+<br>
+<H2>I</H2></center>
+
+<p>«Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot;
+que ne vous adressez-vous à l'histoire?» Le grand
+écrivain avait raison. Le roman historique est maintenant
+démodé. On se lasse de voir défigurer les
+personnages célèbres, et l'on partage l'avis de Boileau:</p>
+
+<h3>Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.</h3>
+<p>Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes
+que la réalité? Un romancier, si ingénieux qu'il soit,
+trouvera-t-il des combinaisons plus variées et des
+scènes plus émouvantes que les drames de l'histoire?
+L'esprit le plus fécond imaginerait-il, par
+exemple, des types aussi curieux que ceux des femmes
+de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la prétention de
+recommencer la biographie de la reine Marie-Thérèse,
+de Mme de Montespan, de la mère du Régent,
+de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de
+Berry, des soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour,
+de Mme du Barry, de Marie Leczinska, de Marie-Antoinette,
+de Madame Élisabeth, de la princesse de Lamballe.
+Mais je voudrais, sans décrire l'ensemble de
+leur carrière, tenter de tracer l'esquisse des héroïnes
+qui peuvent être appelées: <i>les femmes de Versailles</i>.</p>
+
+<p>Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas
+les matériaux qui manquent, ils sont plutôt trop abondants.
+Ce ne sont pas seulement les anciens mémoires,
+ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse
+Palatine, de Mme de Caylus pour le règne de Louis XIV;
+du duc de Luynes, de Maurepas, de Villars, du marquis
+d'Argenson, du président Hénault, de l'avocat
+Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du
+Hausset pour le règne de Louis XV; du baron de
+Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte de
+Ségur, de la baronne d'Oberkirch pour le règne de
+Louis XVI, qui nous serviront de guide. Ce sont
+encore les Histoires de Voltaire, de Henri Martin,
+de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations
+de la science moderne, les travaux des Sainte-Beuve,
+des Noailles, des Lavallée, des Walckenaër, des
+Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulié, des
+Rousset, des Pierre Clément, des d'Arneth, des
+Goncourt, des Lescure, de la comtesse d'Armaillé,
+de MM. Boutaric, Honoré Bonhomme, Campardon,
+de Barthélemy et de tant d'autres historiens et critiques
+distingués.</p>
+
+<p>Assurément, il y a nombre de personnes qui connaissent
+à fond l'inventaire de tous ces trésors. A de
+tels érudits je n'ai la pensée de rien apprendre, et
+je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels
+maîtres. Mais peut-être les gens du monde ne me
+blâmeront-ils pas d'avoir étudié, pour eux, tant
+d'ouvrages; peut-être des jeunes filles qui ont achevé
+leurs études classiques me sauront-elles gré de résumer
+à leur intention des lectures qu'elles ne feraient
+pas. Mon but serait de vulgariser l'histoire en respectant
+scrupuleusement la vérité, même lorsque je ne la
+dirai pas tout entière; de repeupler les salles désertes,
+de résumer brièvement les leçons de morale, de psychologie,
+de religion, qui sortent du plus grandiose
+des palais.</p>
+
+<p>Puissent les femmes de Versailles être pour moi
+autant d'Arianes dans ce merveilleux labyrinthe!</p>
+
+<p>Ce qui facilite la résurrection des femmes de la cour
+de Louis XIV et de Louis XV, c'est la conservation
+du palais où se passa leur existence.
+</p>
+
+<center><H2>II</H2></center>
+
+<p>Une ville a rarement présenté un spectacle aussi
+frappant que celui qu'offrait Versailles en 1871, pendant
+la lutte de l'armée contre la Commune. Entre le
+grand siècle et notre époque, entre la majesté de l'ancienne
+France et les déchirements de la France nouvelle,
+entre les horreurs lugubres dont Paris était le
+théâtre et les radieux souvenirs de la ville du Roi-Soleil,
+le contraste était aussi douloureux que saisissant.
+Ces avenues où l'on se montrait le chef du gouvernement
+et le glorieux vaincu de Reichshoffen;
+cette place d'armes encombrée de canons; ces drapeaux
+rouges, tristes trophées de la guerre civile,
+qui étaient portés à l'Assemblée, à la fois comme
+un signe de deuil et de victoire; ce magnifique
+palais, d'où semblait sortir une voix suppliante qui
+adjurait nos soldats de sauver un si bel héritage
+de splendeurs historiques et de grandeurs nationales,
+tout cela remplissait l'âme d'une émotion profonde.</p>
+
+<p>A l'heure d'angoisses où l'on se demandait avec
+une inquiétude, hélas! trop justifiée, ce qu'allaient
+devenir les otages, où l'on savait que Paris était la
+proie des flammes, où l'on se disait que peut-être, de
+la Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne
+resterait plus qu'un monceau de cendres, le Panthéon
+de toutes nos gloires semblait nous adresser
+des reproches et faire naître dans nos coeurs des
+remords. La France de Charlemagne et de saint Louis,
+de Louis XIV et de Napoléon, protestait contre cette
+France odieuse que les hommes de la Commune
+avaient la prétention de faire naître sur les débris de
+notre honneur. On se croyait le jouet d'un mauvais
+rêve. Il y avait quelque chose d'insolite, de bizarre
+dans le bruit d'armes qui troublait les abords de ce
+château, calme et majestueuse nécropole de la monarchie
+absolue.</p>
+
+<p>Même dans ces jours cruels dont le souvenir ne
+s'effacera jamais de ma mémoire, l'ombre de Louis XIV
+m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le désir de
+revoir ses appartements. Ils étaient occupés en partie
+par le personnel du ministère de la Justice et par
+les commissions de l'Assemblée; mais on avait respecté
+la chambre du Grand Roi, et aucun fonctionnaire
+n'aurait osé transformer en bureau le sanctuaire
+de la royauté. Dans notre siècle de démagogie,
+je ne contemplais pas sans respect cette chambre où
+le souverain par excellence mourut en roi et en chrétien.
+Que de réflexions me fit faire l'incomparable
+galerie des Glaces! A quelques jours de distance, elle
+avait été une salle de triomphe, une ambulance et un
+dortoir. C'est là que notre vainqueur, entouré de
+tous les princes allemands, avait proclamé le nouvel
+empire germanique. C'est là que les blessés prussiens
+de Buzenval avaient été portés. C'est là que les députés
+de l'Assemblée avaient couché quelques jours en
+arrivant à Versailles.</p>
+
+<p>Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie étincelante,
+cet asile des splendeurs monarchiques, ce lieu
+d'apothéose, où le pinceau de Lebrun a ranimé les
+pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe
+moderne, où l'imagination évoque tant de brillants
+fantômes, où l'aristocratie française ressuscite avec
+son élégance et sa fierté, son luxe et son courage;
+cette galerie de fêtes, qu'ont traversée tant de grands
+hommes, tant de beautés célèbres, hélas! dans quelles
+circonstances douloureuses m'était-il donné de la
+revoir! De l'une des fenêtres, je regardais ce paysage
+grandiose où Louis XIV n'apercevait rien qui ne
+fût lui-même, car le jardin créé par lui était tout
+l'horizon. Mes yeux se fixaient sur cette nature vaincue,
+sur ces eaux amenées à force d'art qui ne jaillissent
+qu'en dessin régulier, sur cette architecture
+végétale qui prolonge et complète l'architecture de
+pierre et de marbre, sur ces arbustes qui croissent
+avec docilité sous la règle et l'équerre. Je comparais
+l'harmonieuse régularité du parc à l'art incohérent des
+époques révolutionnaires, et au moment où l'astre que
+Louis XIV avait pris pour devise se couchait à l'horizon,
+comme le symbole de la royauté évanouie, je
+me disais:</p>
+
+<p>«Ce soleil, il reparaîtra demain aussi radieux, aussi
+superbe. O France, en sera-t-il de même de ta gloire?»</p>
+
+<p>Je me préoccupais alors de celui que Pellisson
+appelait le miracle visible, du potentat en l'honneur
+duquel tout était à bout de marbre, de bronze et
+d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression
+de Bossuet, «n'a pas même joui de son sépulcre.»
+Dieu, me disais-je, lui a-t-il pardonné cet orgueil
+asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de
+Nabuchodonosor chrétien? Ce souverain qui chantait
+avec des larmes d'attendrissement les hymnes composés
+à sa louange par Quinault, quelle idée se fait-il
+aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son âme
+s'émeut-elle encore de nos intérêts et de nos passions,
+ou bien le monde, grain de sable, atome dans l'univers
+immense, est-il trop misérable pour appeler
+l'attention de ceux qui ont sondé les mystères de
+l'éternité? Que pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles,
+temple de la royauté absolue qui devait, avant
+que le temps eût noirci ses lambris dorés, en être le
+tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de
+nos misères, de nos humiliations? Lui, qui avait conservé
+un souvenir si amer des troubles de la Fronde,
+comment juge-t-il les excès de la démagogie actuelle?
+Son âme de roi et de Français a-t-elle tressailli quand,
+dans cette salle décorée de peintures triomphales, le
+nouveau maître de Strasbourg et de Metz a restauré
+cet empire d'Allemagne que la France avait mis des
+siècles à détruire? Quel contraste entre nos revers et
+les fresques superbes qui ornent le plafond! La Victoire
+étend ses ailes rapides, la Renommée embouche
+sa trompette. Porté sur un nuage et suivi de la Terreur,
+Louis XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui
+se reposait sur son urne, se relève épouvanté de la
+vitesse avec laquelle il voit le monarque traversant
+les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail.
+Les villes prises sont représentées sous les traits
+de ces captives en pleurs. L'Espagne, c'est le lion
+blessé; l'Allemagne, c'est cet aigle précipité dans la
+poussière.</p>
+
+<p>Tout en regardant avec mélancolie ces éblouissantes
+et fastueuses peintures, je me rappelais ces paroles de
+Massillon: «Que nous reste-t-il de ces grands noms
+qui ont autrefois joué un rôle si brillant dans l'univers?
+On sait ce qu'ils ont été pendant ce petit intervalle
+qu'a duré leur éclat; mais qui sait ce qu'ils sont
+dans la région éternelle des morts?»</p>
+
+<p>L'esprit plein de ces pensées, je descendais l'escalier
+de marbre, cet escalier au haut duquel Louis XIV
+attendait le grand Condé, qui, affaibli par l'âge et les
+blessures, ne montait que lentement:</p>
+
+<p>«Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez
+pas. On ne peut pas monter très vite quand on est
+chargé, comme vous, de tant de lauriers.»</p>
+
+<p>Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand
+Roi, dont le souvenir m'avait si vivement impressionné
+pendant toute la durée du jour. La nuit était sereine.
+Sa beauté douce et recueillie contrastait doublement
+avec les fureurs et les agitations des hommes. Son
+silence était interrompu par le bruit de l'artillerie fratricide,
+qui tonnait dans le lointain. C'est en l'honneur
+de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter
+la garde sur cette place, où il avait si souvent passé
+la revue de ses troupes. A la lueur des étoiles, je contemplais
+la statue majestueuse de celui qui fut plus
+qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait
+comme la personnification glorieuse du droit qu'on a
+qualifié de divin.</p>
+
+<p>Républicaine ou monarchique, la France ne doit
+rien renier d'un tel passé. L'histoire d'un pareil souverain
+ne saurait que lui inspirer des idées hautes,
+des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au
+bout contre les puissances coalisées, et quand on prononçait
+en Europe ce mot unique: le <i>roi</i>, chacun
+savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette statue
+est bien l'image de l'homme habitué à vaincre, à
+dominer et à régner, du potentat qui triomphait de la
+rébellion avec un regard mieux que Richelieu avec
+la hache.</p>
+
+<p>Laissons les coryphées de l'école révolutionnaire
+chercher en vain à dégrader ce bronze impérissable.
+La boue qu'ils voudraient jeter au monument n'atteindra
+pas même le piédestal. Dans cette nuit où les
+canons de la Commune répondaient à ceux du Mont-Valérien,
+la statue me semblait plus imposante que
+jamais. On eût dit qu'elle s'animait, comme celle du
+Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus
+fier et de plus impérieux que dans les époques moins
+troublées. Son bâton de commandement à la main,
+le Grand Roi, dont le regard est tourné du côté de
+Paris, semblait dire à la ville insurgée, comme le
+convive de marbre à don Juan: «Repens-toi.»</p>
+
+<center><H2>III</H2></center>
+
+<p>La profonde impression que Versailles m'avait produite
+pendant les jours de la Commune est loin de
+s'être affaiblie depuis ce moment. Des circonstances
+bien imprévues ont fait occuper les appartements de
+la reine par la direction politique du ministère des
+Affaires étrangères. Ma modeste table de travail a été,
+une année, placée au bout de la salle du Grand-Couvert,
+en face du tableau qui représente le <i>doge
+Imperiali</i> s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le
+temps de réfléchir sur les péripéties étranges, sur les
+caprices du sort, par suite desquels les employés du
+ministère dont je fais partie étaient, pour ainsi dire,
+campés au milieu de ces salles légendaires.</p>
+
+<p>Les cinq pièces qui composent l'appartement de la
+reine ont toutes une importance historique. A chacune
+se rattachent les plus curieux souvenirs. Vous
+montez l'escalier de marbre. A droite est la salle
+des gardes de la reine. C'est là que, le 6 octobre 1789,
+à 6 heures du matin, les gardes du corps, victimes de
+la fureur populaire, défendirent avec tant de courage,
+contre une bande d'assassins, l'entrée de l'appartement
+de Marie-Antoinette. La salle suivante est celle
+du Grand-Couvert. C'est là que les reines dînaient
+solennellement, en compagnie des rois; ces festins
+d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et
+le peuple était admis à les contempler. Non seulement
+comme reine, mais déjà comme dauphine, Marie-Antoinette
+se soumit à cette bizarre coutume. «Le
+dauphin dînait avec elle, nous dit Mme Campan dans
+ses Mémoires, et chaque ménage de la famille royale
+avait tous les jours son dîner public. Les huissiers
+laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce
+spectacle faisait le bonheur des provinciaux. A l'heure
+des dîners, on ne rencontrait dans les escaliers que de
+braves gens qui, après avoir vu la dauphine manger
+sa soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli
+et qui couraient ensuite, à perte d'haleine, pour aller
+voir Mesdames manger leur dessert.»</p>
+
+<p>Après la salle du Grand-Couvert est le salon de la
+Reine. Le cercle de la souveraine se tenait dans cette
+pièce, où l'on faisait les présentations. Son siège était
+placé au fond de la salle, sur une estrade couverte
+d'un dais dont on voit encore les pitons d'attache
+dans la corniche en face des fenêtres. C'est là que
+brillèrent les beautés célèbres de la cour de Louis XIV,
+avant que le roi allât s'emprisonner dans les appartements
+de Mme de Maintenon. C'est là que le président
+Hénault et le duc de Luynes venaient sans cesse
+causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska,
+en qui chacun se plaisait à reconnaître les vertus
+d'une bourgeoise, les manières d'une grande dame, la
+dignité d'une reine. C'est là que Marie-Antoinette,
+la souveraine à la taille de nymphe, à la marche de
+déesse, à l'aspect doux et fier digne de la fille des
+Césars, recevait, avec cet air royal de protection et
+de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont
+les étrangers emportaient le souvenir à travers l'Europe
+comme un éblouissement.</p>
+
+<p>La pièce suivante est, de toutes, celle qui évoque
+le plus de souvenirs. C'est la chambre à coucher de
+la reine, la chambre où sont mortes deux souveraines:
+Marie-Thérèse et Marie Leczinska; deux dauphines:
+la dauphine de Bavière et la duchesse de Bourgogne;--la
+chambre où sont nés dix-neuf princes et princesses
+du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V,
+roi d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la
+chambre qui, pendant plus d'un siècle, a vu les
+grandes joies et les suprêmes douleurs de l'ancienne
+monarchie.</p>
+
+<p>Cette chambre a été occupée par six femmes:
+d'abord par la vertueuse Marie-Thérèse, qui s'y installa
+le 6 mai 1682, et y rendit le dernier soupir, le
+30 juillet de l'année suivante;--ensuite par la femme
+du Grand Dauphin, la dauphine de Bavière, qui y
+mourut le 20 avril 1690, à l'âge de vingt-neuf ans;
+puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui
+s'y établit dès son arrivée à Versailles, le 8 novembre
+1696, y mit au monde trois princes, dont le
+dernier seul vécut et régna sous le nom de Louis XV,
+et y mourut le 12 février 1712, à l'âge de vingt-six
+ans;--puis par cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire,
+qui était fiancée avec le jeune roi de France,
+et qui demeura là, depuis le mois de juin 1722 jusqu'au
+mois d'avril 1725, époque où le mariage projeté
+fut rompu;--ensuite par la pieuse Marie Leczincka,
+qui s'installa dans cette chambre le 1er décembre 1725,
+y donna naissance à ses dix enfants, y habita pendant
+un règne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768,
+entourée de la vénération universelle;--enfin par
+la plus poétique des femmes, par celle qui résume en
+elle les triomphes et les humiliations, les joies et les
+douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement
+et le respect, par Marie-Antoinette. C'est
+là que vinrent au monde ses quatre enfants et qu'elle
+faillit mourir à la naissance de sa première fille, la
+future duchesse d'Angoulême. Une antique et bizarre
+étiquette autorisait le peuple à s'introduire, en pareil
+cas, dans le palais des rois. La galerie des Glaces, les
+salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine, étaient
+envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air
+respirable, perdit connaissance pendant trois quarts
+d'heure. Quand elle revint à elle, Louis XVI lui présenta
+la princesse qui venait de naître:</p>
+
+<p>«Pauvre petite, dit-elle, vous n'étiez pas désirée,
+mais vous n'en serez pas moins chère. Un fils eût
+plus particulièrement appartenu à l'État; vous serez
+à moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez
+mon bonheur et vous adoucirez mes peines.»</p>
+
+<p>Ce fut là aussi que virent le jour les deux fils du
+roi et de la reine martyrs: l'un, né le 22 octobre 1781,
+mort le 4 juin 1789; l'autre, né le 27 mars 1785, connu
+sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus
+tard s'appeler Louis XVII.</p>
+
+<p>Dans cette chambre mémorable à tant de titres,
+commença l'agonie de la royauté française. Marie-Antoinette
+y dormait le matin du 6 octobre 1789,
+quand elle fut réveillée par l'insurrection. Au fond de
+la chambre, dans le panneau où est actuellement le
+portrait de la reine par Mme Lebrun, une petite porte
+conduisait aux appartements du roi. C'est par là que
+la malheureuse souveraine s'échappa pour aller chercher
+un refuge auprès de Louis XVI, pendant que les
+émeutiers assassinaient les gardes du corps. Quelques
+instants après elle quittait Versailles, qu'elle ne
+devait jamais revoir. Depuis lors, aucune femme
+n'occupa les appartements de la reine. Le théâtre
+subsiste, les décors sont à peine modifiés; mais il faut
+faire sortir de la poussière du temps les acteurs, les
+actrices surtout.</p>
+
+<p>L'année que j'ai passée dans ces salles encore si
+pleines de leur souvenir m'a donné la première idée
+du travail que je publie aujourd'hui. Que de fois j'ai
+cru apercevoir, comme autant de gracieux fantômes,
+les femmes illustres qui ont aimé, qui ont souffert,
+qui ont pleuré dans ce séjour! Je voudrais me rendre
+un compte minutieux du rôle qu'elles y ont joué,
+mentionner avec précision les appartements qu'elles
+ont habités, montrer en détail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une expression de
+Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la <i>mécanique</i>
+de la vie de la cour.</p>
+
+<p>Je veux essayer l'histoire du château de Versailles
+lui-même par les femmes qui l'ont habité depuis 1682,
+époque où Louis XIV y fixa sa résidence, jusqu'au
+6 octobre 1789, jour fatal où Louis XVI et Marie-Antoinette
+le quittèrent sans retour. Le sanctuaire
+de la monarchie absolue devait être également son
+tombeau.</p>
+
+<p>Ni les nièces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle,
+ni les duchesses de La Vallière et de Fontanges,
+ne doivent être considérées comme des <i>femmes de
+Versailles</i>. A l'époque où ces héroïnes brillèrent de
+tout leur éclat, Versailles n'était pas encore la résidence officielle de la cour et le siège du gouvernement.</p>
+
+<p>Nous ne commencerons donc cette étude qu'en 1682,
+année où Louis XIV, quittant Saint-Germain, son
+séjour habituel, s'établit définitivement dans sa résidence
+de prédilection.</p>
+
+<p>Pendant plus d'un siècle,--de 1682 à 1789,--combien
+de curieuses figures apparaîtront sur cette
+scène radieuse! Que de vicissitudes dans leurs destinées!
+que de singularités et de contrastes dans
+leurs caractères! C'est la bonne reine Marie-Thérèse,
+douce, vertueuse, résignée, se faisant aimer et respecter
+de tous les honnêtes gens. C'est l'orgueilleuse sultane,
+la femme à l'esprit étincelant, moqueur, acéré,
+l'altière, l'omnipotente marquise de Montespan.</p>
+
+<p>C'est la femme dont le caractère est une énigme et
+la vie un roman, qui a connu tour à tour toutes les
+extrémités de la mauvaise et de la bonne fortune, et
+qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus
+de justesse que de grandeur, a eu du moins le mérite
+de réformer la vie d'un homme dont les passions
+avaient été divinisées: Mme de Maintenon. C'est la
+princesse Palatine, la femme de Monsieur, frère du
+roi, la mère du futur Régent, Allemande enragée, invectivant
+sa nouvelle patrie, représentant, à côté de
+l'apothéose, la satire, exhalant dans ses lettres les
+colères d'un Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle,
+plus impitoyable, plus caustique, plus passionnée
+que Saint-Simon lui-même; femme étrange, au
+style brusque, impétueux, au style qui, comme le
+dit Sainte-Beuve, a de la barbe au menton, et de
+qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de l'allemand
+en français, s'il tient de Rabelais ou de
+Luther.</p>
+
+<p>C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la
+sirène, l'enchanteresse du vieux roi; la duchesse de
+Bourgogne, dont la mort précoce fut le signal de l'agonie
+d'une cour naguère si éblouissante.</p>
+
+<p>Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique
+Marie Leczinska, le modèle du devoir, qui joue auprès
+de Louis XV le même rôle respecté, mais effacé que
+Marie-Thérèse auprès de Louis XIV. C'est l'intrigante,
+la femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie
+magicienne, habituée à tous les enchantements, à
+toutes les féeries du luxe et de l'élégance, mais qui
+restera toujours une parvenue faite pour l'Opéra plutôt
+que pour la cour.</p>
+
+<p>Ce sont les six filles de Louis XV, types de piété
+filiale et de vertu chrétienne: Madame Infante, si
+tendre pour son père; Madame Henriette, sa soeur
+jumelle, morte de chagrin à vingt-quatre ans pour ne
+s'être pas mariée suivant son coeur; Madame Adélaïde
+et Madame Victoire, inséparables dans l'adversité
+comme dans les beaux jours; Madame Sophie,
+douce et timide; Madame Louise, successivement amazone
+et carmélite, qui, dans le délire de l'agonie,
+s'écriait: «Au paradis, vite, vite! au paradis, au
+grand galop!»
+</p>
+
+<p>C'est Mme Dubarry, déguisée en comtesse et destinée
+par l'ironie du sort à ébranler les bases du trône
+de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV. Puis
+après le scandale, sous le règne qui est l'heure de
+l'expiation, c'est Madame Élisabeth, nature angélique
+et essentiellement française, montrant, au milieu des
+plus horribles catastrophes, non seulement du courage,
+mais de la gaieté; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse
+et touchante héroïne de l'amitié; c'est Marie-Antoinette,
+dont le nom seul est plus pathétique que
+tous les commentaires.</p>
+
+<p>Dans la carrière de ces femmes, que d'enseignements
+historiques, et aussi que de leçons de psychologie
+et de morale! Qui ferait mieux connaître la
+cour, «ce pays où les joies sont visibles mais fausses,
+et les chagrins cachés mais réels;» la cour, «qui ne
+rend pas content et qui empêche qu'on ne le soit ailleurs[1]!»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: La Bruyère, <i>De la Cour.</i>]</p>
+
+<p>Les femmes de Versailles ne nous disent-elles
+pas toutes: «La condition la plus heureuse en
+apparence a ses amertumes secrètes qui en corrompent
+toute la félicité. Le trône est le siège des
+chagrins, comme la dernière place; les palais superbes
+cachent des soucis cruels, comme le toit du pauvre
+et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous
+devienne trop aimable, nous y sentons toujours par
+mille endroits qu'il manque quelque chose à notre
+bonheur[1].»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Sermon sur les afflictions.</i>]</p>
+
+<p>Un portrait de Mignard représente la duchesse de
+La Vallière avec ses enfants: Mlle de Blois et le comte
+de Vermandois. Elle est pensive et tient à la main
+un chalumeau, à l'extrémité duquel flotte une bulle
+de savon avec ces mots: <i>Sic transit gloria mundi</i>,
+«Ainsi passe la gloire du monde.» Ne pourrait-ce
+pas être la devise de toutes les héroïnes de Versailles?</p>
+
+<p>Combien auraient pu dire comme Mme de Sévigné,
+riche aussi, honorée, adulée, heureuse en apparence:
+«Je trouve la mort si terrible, que je hais plus
+la vie parce qu'elle m'y mène que par les épines dont
+elle est semée. Vous me direz que je veux donc vivre
+éternellement? Point du tout; mais si on m'avait
+demandé mon avis, j'aurais bien mieux aimé mourir
+entre les bras de ma nourrice; cela m'aurait ôté bien
+des ennuis, et m'aurait donné le ciel bien sûrement
+et bien aisément[2].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Mme de Sévigné, lettre du 16 mars 1672.]</p>
+
+<p>La princesse Palatine, Madame,
+femme du frère de Louis XIV, écrivait à propos de
+la mort de la reine d'Espagne: «J'entends et je vois
+tous les jours tant de vilaines choses, que tout cela
+me dégoûte de la vie. Vous aviez bien raison de dire
+que la bonne reine est maintenant plus heureuse que
+nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme à
+elle et à sa mère, le service de m'envoyer en vingt-quatre
+heures de ce monde dans l'autre, je ne lui en
+saurais certes pas mauvais gré. [1]»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]</p>
+
+<p>Mème avant l'heure des grandes humiliations où
+il faudra descendre l'escalier de marbre de Versailles
+pour ne plus le remonter, Mme de Montespan cachait
+dans «son triomphe extérieur un fond de tristesse» [2].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note [2]: Mme de Sévigné, lettre du 31 juillet 1675.]</p>
+
+<p>La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter,
+Mme de Maintenon, écrivait à Mme de La Maisonfort:
+«Que ne puis-je vous donner mon expérience!
+que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui dévore les
+grands et la peine qu'ils ont à remplir leurs journées!
+Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse dans
+une fortune qu'on aurait eu peine à imaginer? J'ai
+été jeune et jolie; j'ai goûté les plaisirs; j'ai passé
+des années dans le commerce de l'esprit; je suis
+venue à la faveur, et je vous proteste, ma chère fille,
+que tous les états laissent un vide affreux.»</p>
+
+<p>C'est encore Mme de Maintenon qui disait à son
+frère, le comte d'Aubigné:</p>
+
+<p>«Je n'y puis plus tenir, je voudrais être morte.»</p>
+
+<p>C'est elle qui, résumant les phases de sa carrière si
+surprenante, écrivait à Mme de Caylus, deux ans avant
+de mourir: «On rachète bien les plaisirs et l'enivrement
+de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,
+que, depuis l'âge de trente-deux ans, qui fut le commencement
+de ma fortune, je n'ai pas été un moment
+sans peine, et qu'elles ont toujours augmenté[1].»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon à Mme de Caylus, 19 avril
+1717.]</p>
+
+<p>Les femmes du règne de Louis XV ne fournissent
+pas moins de sujets aux réflexions philosophiques.
+Pendant que leur char de triomphe s'avance au milieu
+d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle à
+l'oreille de cruelles paroles. Semblables à des actrices
+qui ont devant elles un public fantasque et versatile,
+elles craignent toujours que les applaudissements ne
+se changent en huées, et c'est avec un fond de terreur
+que, malgré leur aplomb apparent, elles continuent
+à jouer leur triste rôle.</p>
+
+<p>Les favorites des rois ne semblent-elles pas se réunir
+toutes pour s'écrier avec saint Augustin: «O mon
+Dieu! vous l'avez ordonné, et la chose ne manque
+jamais d'arriver, que toute âme qui est dans le
+désordre soit à elle-même son supplice. Si l'on y
+goûte certains moments de félicité, c'est une ivresse
+qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est pas
+mort; il n'est qu'assoupi. La raison aliénée revient
+bientôt, et avec elle reviennent les troubles amers,
+les pensées noires et les cruelles inquiétudes[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Panégyrique de sainte Madeleine</i>.]</p>
+
+<p>La jeune duchesse de Châteauroux, qui passe du
+matin au soir «comme l'herbe des champs», résume
+dans sa courte carrière toutes les misères et toutes
+1es déceptions de la vanité. A l'apogée de sa faveur,
+Mme de Pompadour est plongée dans la mélancolie.
+Sa femme de chambre, Mme du Hausset, confidente
+de ses perpétuels soucis, lui dit avec une commisération
+sincère:</p>
+
+<p>«Je vous plains, madame, tandis que tout le monde
+vous envie.»</p>
+
+<p>Et la marquise, blasée de faux plaisirs, tourmentée
+par de vraies souffrances, prononce cette parole si
+amère:</p>
+
+<p>«La sorcière a dit que j'aurais le temps de me
+reconnaître avant de mourir. Je le crois, car je ne
+périrai que de chagrin.»</p>
+
+<p>A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte
+est oubliée de tous. La reine elle-même en fait la
+remarque, lorsqu'elle écrit au président Hénault:
+«Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus,
+que si elle n'eût jamais existé. Voilà le monde; c'est
+bien la peine de l'aimer.»</p>
+
+<p>Les destinées des héroïnes de Versailles ne sont
+pas seulement intéressantes au point de vue moral;
+elles ont, sous le rapport de l'histoire, une importance,
+pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces
+femmes résument, en effet, toute une société, personnifient
+toute une époque. Mme de Montespan, la beauté
+superbe, la grande dame fière de sa naissance, de son
+esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme
+qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant
+qu'admirer, à ce point que les courtisans disent ne
+pas oser passer sous ses fenêtres, parce que c'est
+passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan,
+que les anciens auraient représentée en Cybèle portant
+Versailles sur son front, n'est-elle pas comme
+une incarnation de cette France altière et triomphante
+de l'apogée du règne de Louis XIV, de cette France
+qui ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe
+dans des nuages d'encens le souverain radieux dont
+elle est idolâtre? Mais l'orgueil de la favorite sera
+châtié, et, pour elle de même que pour le roi, les
+humiliations succéderont aux triomphes.</p>
+
+<p>Les rayons du soleil n'ont plus la même splendeur,
+l'astre-roi qui décline a perdu l'ardeur de ses feux:
+Mme de Maintenon apparaît. Avec sa nature et son
+style tempérés, son respect pour les convenances et
+pour la règle, sa piété mêlée d'un peu d'ostentation,
+elle est le symbole vivant de la nouvelle cour.
+</p>
+
+<p>Après Louis XIV, la Régence; avec la Régence, le
+scandale. La duchesse de Berry[1], si fantasque, si
+capricieuse, si passionnée, n'est-elle pas l'image de
+cette époque?</p>
+
+<p>Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle
+de prestige et de dignité, dont la duchesse de
+Châteauroux, la marquise de Pompadour, Mme Dubarry,
+sont en quelque sorte les symboles vivants. Et
+cependant, même alors, il y a encore çà et là des
+moeurs patriarcales, des sentiments vraiment chrétiens,
+des caractères qui honorent la nature humaine.
+La reine Marie Leczinska en est la personnification;
+elle et ses filles conservent à la cour les dernières
+traditions des convenances. Enfin vient Marie-Antoinette,
+la femme qui représente, dans la plus saisissante
+et la plus tragique de toutes les destinées, non
+seulement la majesté et les douleurs de la monarchie,
+mais toutes les grâces et toutes les angoisses,
+toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.</p>
+
+<p>Trop souvent, en étudiant l'histoire, on y rencontre
+le scandale; mais on y trouve aussi un enseignement.
+Ce ne sont pas surtout les femmes vertueuses qui
+s'écrient: «Vanité, tout est vanité.» Ce sont les coupables
+qui sortent de leurs tombes et, se frappant la
+poitrine, font amende honorable devant la postérité.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Marie-Louise-Élisabeth d'Orléans, fille du Régent, épousa
+en 1710 le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve
+dès 1714; elle mourut en 1719, à l'âge de vingt-quatre ans.]</p>
+
+<p>Ces beautés, qui jettent un éclat passager sur la scène
+du monde, s'évanouissent comme des ombres; semblables
+à l'herbe des champs, elles passent du matin
+au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,
+devient une sorte de morale en action.
+</p>
+
+<p>Le présent volume est consacré aux femmes de la
+cour de Louis XIV. Si la jeunesse, à laquelle nous
+dédions cette édition spéciale, y trouve quelque intérêt,
+il sera suivi de plusieurs autres.
+</p>
+<br>
+<center><h2>LA COUR<br>
+DE<br>
+LOUIS XIV</h2></center>
+<br>
+<center><H2>I</H2></center>
+<br>
+
+<p>LE CHÂTEAU DE VERSAILLES</p>
+
+<p>Avant de rappeler le rôle que les femmes de Versailles
+ont joué, il faut dire quelques mots du théâtre
+sur lequel leurs destinées se sont accomplies et montrer
+par quelle transformation miraculeuse un endroit
+triste et sombre, plein de sables mouvants et de marécages,
+sans vue, sans eau, sans forêt, fut façonné,
+pour ainsi dire, à l'image du Grand Roi, et devint une
+merveille, objet de l'admiration du monde entier.
+Comme ces grands fleuves qui, à leur source, sont à
+peine un petit ruisseau, l'existence du palais destiné
+à tant de splendeur commença dans les proportions
+les plus modestes.</p>
+
+<p>C'est en 1624 que Louis XIII fit bâtir à Versailles
+un rendez-vous de chasse sur une éminence où il y
+avait auparavant un moulin à vent. En 1627, dans
+une assemblée de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre
+reprochait au roi de ne pas achever les
+bâtiments de la couronne, et il disait à ce propos:</p>
+
+<p>«L'inclination de Sa Majesté n'est point portée à
+bâtir; les finances de la chambre ne seront point épuisées
+par ses somptueux édifices, si ce n'est qu'on
+veuille lui reprocher le chétif château de Versailles,
+de la construction duquel un simple gentilhomme ne
+voudrait pas prendre vanité[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage
+publié par M. Le Roi sous ce titre: <i>Louis XIII et Versailles</i>.]</p>
+
+<p>En 1651, huit ans après la mort de son père,
+Louis XIV, alors dans sa treizième année, vint pour
+la première fois à Versailles. Il s'attacha dès lors à
+ce séjour, et quelques années plus tard il le choisit
+pour y donner des fêtes magnifiques. Au mois de
+mai 1664, il y fit célébrer les <i>Plaisirs de l'île enchantée,</i>
+divertissements empruntés au poème de l'Arioste,
+à l'exécution desquels concoururent Benserade et le
+président de Périgny pour les récits en vers, Molière
+et sa troupe pour la comédie, Lulli pour la musique
+et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour les
+décors, les illuminations et les feux d'artifice.</p>
+
+<p>Le 7 mai, première journée des fêtes, il y eut une
+course de bagues en présence des deux reines[1], dans
+un cirque de verdure élevé à l'entrée de ce qu'on
+nomme aujourd'hui le tapis vert.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Thérèse.]</p>
+
+<p>Le jeune Louis XIV,
+vêtu d'un costume où tous les diamants de la couronne resplendissaient, représentait le paladin Roger
+dans l'île d'Alcine. Après le tournoi, dont il fut le
+vainqueur, Flore et Apollon arrivèrent, pour le féliciter,
+sur des chars que traînaient les nymphes, les
+satyres, les dryades. Au banquet, le <i>Temps</i>, les
+<i>Heures</i>, les <i>Saisons</i>, servirent les convives, abrités,
+sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.
+Le lendemain, 8 mai, on représenta, sur un théâtre
+élevé au milieu de la même allée, la <i>Princesse d'Élide</i>,
+pièce dans laquelle Molière jouait les rôles de Lyciscas
+et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide,
+avec feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le
+10, course de têtes dans les fossés du château; le 11,
+représentation des <i>Fâcheux</i>, de Molière; le 12, loterie
+où se trouvaient des ameublements, des pièces d'argenterie,
+des pierres précieuses, et, le soir, le <i>Tartuffe</i>;
+le 13, le <i>Mariage forcé</i>; le 14, départ du roi et de la
+cour pour Fontainebleau.</p>
+
+<p>Versailles n'était pas encore la résidence royale;
+mais Louis XIV venait de temps en temps y passer
+quelques jours, parfois quelques semaines, surtout
+quand il voulait éblouir les yeux et fasciner les
+imaginations par l'éclat de ces fêtes pompeuses qui
+ressemblaient à des apothéoses.</p>
+
+<p>Le 14 septembre 1665, il y eut à Versailles une
+grande chasse, où la reine, Madame Henriette d'Angleterre,
+Mlle de Montpensier, Mlle d'Alençon, chassèrent
+en costume d'amazones; et, au mois de février
+1667, un carrousel qui recula les bornes de la
+magnificence.</p>
+
+<p>La <i>Gazette</i> a soin de nous décrire le cortège des
+dames de la cour, «toutes admirablement équipées
+et sur des chevaux choisis, conduites par Madame,
+avec une veste des plus superbes, et sur un cheval
+blanc houssé de brocart, semé de perles et de pierreries.»
+Après l'escadron féminin apparaissait le Roi-Soleil,
+«ne se faisant pas moins connaître à cette
+haute mine qui lui est particulière qu'à son riche
+vêtement à la hongroise, couvert d'or et de pierres
+précieuses, avec un casque ondoyé de plumes, et à la
+fierté de son cheval, qui semblait plus superbe de
+porter un si grand monarque que de la magnificence
+de son caparaçon et de sa housse pareillement couverte
+de pierreries[1].» Venaient ensuite: Monsieur,
+frère du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien,
+habillé en Indien, puis les autres seigneurs, qui
+formaient dix quadrilles.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Gazette</i> de 1667.]</p>
+
+<p>Le 10 juillet 1668, nouvelles réjouissances: dans
+la journée, représentation des <i>Fêtes de l'Amour et de
+Bacchus</i>, paroles de Quinault, musique de Lulli, et
+de <i>Georges Dandin</i>, joué par Molière et par sa troupe;
+le soir, festin et bal; à 2 heures du matin, illuminations.
+Le pourtour du parterre de Latone, la grande
+allée, la terrasse et la façade du palais étaient décorés
+de statues, de vases, de candélabres éclairés d'une
+manière ingénieuse, qui les faisait paraître comme
+enflammés à l'intérieur. Les fusées des feux d'artifice
+se croisaient au-dessus du château, et, lorsque toutes
+ces lumières s'éteignaient, dit Félibien en terminant
+le récit de la fête, on s'aperçut que le jour, «jaloux
+des avantages d'une belle nuit,» commençait à
+poindre.
+</p>
+
+<p>Le 17 septembre 1672, la troupe du roi représentait
+les <i>Femmes savantes</i> de Molière, qui furent, dit la
+<i>Gazette</i>, «admirées d'un chacun.» Du 8 février au
+19 avril 1674, Bourdalouc prêchait le carême à Versailles;
+le 11 juillet, on y jouait le <i>Malade imaginaire</i>
+de Molière, mort l'année précédente; au mois d'août,
+il y avait une série de grandes fêtes. Félibien fait une
+description saisissante de la nuit du 31 août 1674, où
+l'on vit tout à coup, sous un ciel sans étoiles et du
+noir le plus sombre, un ruissellement inouï de
+lumières. Tous les parterres étincelaient. La grande
+terrasse qui est devant le château était bordée d'un
+double rang de feux espacés à deux pieds l'un de
+l'autre. Les rampes et les degrés du fer à cheval, tous
+les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins resplendissaient
+de mille flammes. De l'Italie était venu
+cet art pyrotechnique, ce mélange de feux, de fleurs
+et d'eau, qui faisait ressembler le parc au jardin
+d'Armide. Les rives du grand canal étaient ornées de
+statues et de décorations d'architecture, derrière lesquelles
+on avait disposé un nombre infini de lumières
+qui les faisaient paraître transparentes. Le roi, la
+reine et toute la cour étaient sur des gondoles richement
+ornées. Des bateaux remplis de musiciens les
+suivaient, et l'écho répétait les sons d'une harmonie
+magique.</p>
+
+<p>A partir de l'année suivante, de grands travaux,
+commencés par Levau et Dorbay, continués par Jules
+Hardouin Mansart, furent entrepris à Versailles, où
+Louis XIV voulait fixer sa résidence définitive. Quels
+motifs le déterminaient à renoncer à ce château de
+Saint-Germain où il était né, à ce château si admirablement
+situé, d'où l'on découvre un si beau fleuve,
+un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque
+à Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue.
+L'air y est vif et salubre, et, du haut de la terrasse
+adossée à la forêt, on contemple un des panoramas
+les plus variés et les plus majestueux du globe.</p>
+
+<p>Si Louis XIV avait dépensé pour embellir et agrandir
+le vieux château,--celui qui existe encore,--et
+le château neuf,--celui qui était situé en face de la
+Seine et qui fut détruit sous Louis XVI,--la moitié
+des sommes dépensées pour Versailles, quel incomparable
+palais, quelles merveilles aurait-on admirés!
+Que n'aurait-on pas pu faire du château neuf de
+Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le
+pavillon Henri IV,--de ce château si élégant, dont
+les escaliers paraissaient de loin comme des arabesques
+en relief incrustées sur le flanc de la colline,
+et dont les cinq terrasses successives, ornées de bosquets,
+de bassins, de parterres de fleurs, descendaient
+jusqu'à la Seine? Comment préférer à une telle résidence,
+à un tel paysage, un manoir obscur sans perspective,
+entouré d'étangs fangeux, sur un terrain où,
+au lieu d'être favorisé par la nature, il fallait la tyranniser,
+la dompter à force d'art et d'argent?</p>
+
+<p>Était-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher
+de Saint-Denis, dernier terme de la grandeur
+royale, qui rendait Saint-Germain antipathique à
+Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire à l'horizon:
+<i>Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris</i>,
+contrariait-il l'ivresse de vie et de toute-puissance
+qui débordait en lui?</p>
+
+<p>Cette pensée pusillanime nous semble indigne du
+Grand Roi. Nous inclinons plutôt à croire que ce qui
+éloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'était le souvenir
+du temps où, chassé de Paris par les troubles
+de la Fronde, il fut transporté nuitamment dans le
+vieux château. Sans doute il n'aimait pas voir, de sa
+fenêtre, cette capitale qui avait insulté son enfance.</p>
+
+<p>S'arracher à un souvenir importun, effacer complètement,
+même dans la pensée, les derniers vestiges
+des actes de rébellion contre l'autorité royale, choisir
+une résidence qui n'était rien pour en faire le plus
+radieux des palais, se complaire dans cette transformation
+comme dans le triomphe de la puissance, de
+l'orgueil, de la force de volonté, tout créer soi-même:
+architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre
+la nature à plier sous le joug et à s'avouer vaincue,
+comme la révolution: tel fut le rêve de Louis XIV,
+et ce rêve il le réalisa.</p>
+
+<p>De 1675 à 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent
+avec une étonnante activité. On acheva les
+grands appartements du roi et l'escalier dit des
+Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces,
+à l'endroit où une terrasse occupait le milieu de la
+façade, du côté des jardins. On ajouta au château
+l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, à
+droite et à gauche, les bâtiments qui bordent la première
+cour avant le château, et qu'on désigne sous le
+nom d'ailes des Ministres. On éleva la grande et la
+petite écurie.</p>
+
+<p>Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement
+actuel du salon d'Hercule et du vestibule
+qui se trouve au-dessous. Le 30 avril 1682, l'archevêque
+de Paris, François de Harlay, bénit la nouvelle
+chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa
+définitivement à Versailles[1].
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de
+Versailles, on n'a qu'à regarder le tableau de Van der Meulen,
+qui est dans l'antichambre du roi (salle N° 121 de la <i>Notice
+du Musée</i>, par M. Soulié). Ce tableau, qui porte le N° 2145,
+représente Versailles tel qu'il était avant les travaux ordonnés
+par Louis XIV.]</p>
+
+<p>Le roi s'établit au centre même du palais. Le salon
+dit oeil-de-Boeuf[2] était alors divisé en deux pièces:
+la chambre des Bassans, ainsi nommée parce qu'elle
+contenait plusieurs tableaux de ce maître,--c'est là
+qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever
+du souverain,--et l'ancienne chambre de Louis XIII,
+où Louis XIV coucha de 1682 à 1701. A côté de cette
+chambre était le grand cabinet, où se faisaient les
+cérémonies du lever et du coucher, où le roi donnait
+audience au nonce et aux ambassadeurs, où il recevait
+le serment des grands officiers de sa maison[3].
+La salle suivante[4] était alors séparée en deux. La partie la plus rapprochée de la chambre du roi se
+nommait le cabinet du Conseil,--c'est là que
+Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes
+décisions de son règne;--l'autre se nommait le cabinet
+des Termes ou des Perruques.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle N° 123 de la <i>Notice du Musée</i>.]<br>
+[Note 3: Salle N° 124 de la <i>Notice</i>. Cette pièce devint la chambre
+à coucher de Louis XIV, et c'est là qu'il mourut.]<br>
+[Note 4: Salle du Conseil (N° 125 de la <i>Notice</i>).]</p>
+
+<p>La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une
+au premier étage, l'autre au rez-de-chaussée, dans la
+portion méridionale de l'ancien château de Louis XIII,
+celle qui domine l'orangerie et la pièce d'eau des
+Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient,
+par le salon de la Paix, à la galerie des Glaces, le
+chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A l'autre extrémité
+de la galerie commençaient, avec le salon de la
+Guerre, les salles désignées sous le nom de grands
+appartements du roi, pièces d'apparat et de réception,
+portant des noms mythologiques: salle d'Apollon,
+de Mercure, de Mars, de Diane, de Vénus.</p>
+
+<p>Le gouverneur du palais et le confesseur du roi
+logèrent dans l'aile du nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-delà de l'emplacement
+où est la chapelle actuelle, on plaça les princes de
+Condé et de Conti, le gouverneur des enfants de
+France et un bon nombre de grands officiers et de
+chapelains. Dans la grande salle du midi, les enfants
+de France et la famille d'Orléans habitèrent en face
+des jardins. Enfin, les secrétaires d'État, ministres
+de la maison du roi, des affaires étrangères, de la
+guerre, de la marine, s'installèrent dans les deux
+corps de bâtiment devant lesquels s'élèvent aujourd'hui
+les statues d'hommes célèbres. L'ensemble de
+ces immenses constructions, subdivisées à l'infini
+dans l'intérieur, servait d'habitation à plusieurs milliers d'individus.</p>
+
+<p>Versailles était achevé. A part très peu de modifications,
+il offrait l'aspect qu'il présente aujourd'hui.
+Du côté de la ville, le monument, quoique grandiose,
+est disparate. Son architecture composite, le contraste
+qui se fait remarquer entre la brique et la
+pierre, entre le château primitif et ses immenses
+accroissements, a quelque chose qui étonne. De
+l'autre côté, celui du parc, tout, au contraire, est
+majestueux, régulier, empreint d'une harmonie parfaite.
+Cette façade ou, pour mieux dire, ces trois
+façades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze
+ouvertures sur le jardin; ce corps de bâtiment où
+habite le maître, et qui fait saillie au milieu d'une
+longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer,
+comme pour garder une respectueuse distance; ces
+bosquets façonnés en murailles de verdure, ces bassins
+encadrés dans des marbres précieux, dépendant
+du palais, dont ils sont le complément, tout cela
+frappe l'esprit et les yeux d'un véritable saisissement.</p>
+
+<p>Jamais peut-être la splendeur d'un palais ne s'est
+mieux identifiée avec la grandeur d'un homme.
+</p>
+
+<p>L'idole est digne du temple, le temple digne de
+l'idole. Il y a toujours dans les monuments quelque
+chose d'immatériel, de moral, pour ainsi dire, et ils
+empruntent leur poésie à la pensée qui s'y rattache.
+C'est, pour une cathédrale, l'idée de Dieu. C'est,
+pour Versailles, l'idée du Roi. La mythologie, comme
+on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une allégorie magnifique dont Louis XIV est la réalité. C'est
+lui partout, lui toujours. Les héros, les divinités de
+la fable, ne font que lui prêter leurs attributs ou se
+mêler à ses courtisans.</p>
+
+<p>En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts
+les eaux qui se croisent dans les airs en voûtes étincelantes. Apollon, son symbole favori, préside à ce
+monde enchanté, comme le dieu de la lumière, l'inspirateur
+des Muses; le soleil du dieu paraît s'humilier
+devant celui du roi: <i>Nec pluribus impar</i>. La
+nature et l'art s'unissent pour célébrer par un hosanna
+perpétuel la gloire du souverain.</p>
+
+<br>
+<center><H2>II</H2></center>
+<br>
+
+<p>LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682</p>
+
+<p>Lorsque Louis XIV établit définitivement sa résidence
+à Versailles, en 1682, les principales femmes
+de la cour qui s'y installèrent avec lui étaient: la reine,
+âgée comme lui de quarante-quatre ans, née en 1638,
+mariée en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise,
+née en 1660, mariée en 1680, ayant une mauvaise santé,
+un caractère doux et mélancolique;--la duchesse
+d'Orléans, désignée tantôt sous le nom de Madame,
+tantôt sous celui de princesse Palatine, née en 1652,
+mariée en 1671 à Monsieur, frère du roi, Allemande
+ne pouvant s'habituer à sa nouvelle patrie;--la princesse
+de Conti, née en 1666, mariée en 1681 au
+prince Armand de Conti, neveu du grand Condé, jeune
+femme d'une grâce et d'une beauté exceptionnelles;--Mlle
+de Nantes, née en 1673; Mlle de Blois, née en 1677,
+qui devaient épouser quelques années plus tard, l'une
+le duc de Bourbon, l'autre le duc de Chartres (le futur
+Régent);--Mme de Montespan, leur mère, alors âgée de
+quarante et un ans, arrivée au terme de sa puissance,
+mais demeurant encore à la cour, en sa qualité de
+dame du palais de la reine;--enfin Mme de Maintenon,
+déjà très influente sous des dehors modestes,
+belle encore malgré ses quarante-sept ans, en aussi
+bons termes avec la reine qu'avec le roi, et récompensée,
+depuis 1680, des soins qu'elle avait donnés,
+comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,
+par une place, créée pour elle, qui ne l'astreignait
+à aucun service assujettissant et la fixait à
+la cour dans une position honorable: la place de
+seconde dame d'atours de la dauphine.</p>
+
+<p>On ne peut comprendre le rôle des femmes de Versailles
+qu'en étudiant d'abord le souverain qui fut
+l'âme de ce palais, et qui marqua de sa forte empreinte,
+non seulement son royaume, mais encore
+l'Europe tout entière. Jamais monarque n'exerça un
+pareil prestige personnel, et tout ce qui brillait
+autour de lui n'était qu'un pâle reflet de cette éblouissante
+lumière.</p>
+
+<p>La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, à
+être examinée de près. Défauts et qualités, tout fut
+grand dans ce type accompli de la monarchie absolue,
+de la royauté de droit divin. Louis XIV n'était pas
+seulement majestueux, il était aussi agréable. Les
+membres de sa famille, ses ministres, les personnes
+de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.</p>
+
+<p>Ce souverain, intimidant à ce point qu'il fallait, au
+dire de Saint-Simon, commencer par s'accoutumer
+à le voir, si, en lui parlant, on ne voulait s'exposer à
+demeurer court, était pourtant plein de bienveillance
+et d'affabilité. «Jamais homme si naturellement poli,
+ni d'une politesse si fort mesurée, ni qui distinguât
+mieux l'âge, le mérite, le rang... Jamais il ne lui
+échappa de dire rien de désobligeant à personne[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.]</p>
+
+<p>La princesse Palatine, ordinairement si sévère, si
+caustique, rendait hommage à ses qualités d'homme
+privé autant qu'à ses qualités de souverain. «Quand
+le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il était
+l'homme le plus agréable et le plus aimable du monde.
+Il plaisantait d'une manière comique et avec agrément...
+Quoiqu'il aimât la flatterie, il s'en moquait
+souvent lui-même... Il s'entendait parfaitement à contenter
+les gens, même en leur refusant leurs demandes;
+il avait les manières les plus affables, et parlait avec
+tant de politesse, qu'il leur touchait le coeur... Quand
+il s'agissait de son propre mouvement, il était toujours
+bon et généreux.»</p>
+
+<p>Ce souverain, qui a donné des marques d'un
+égoïsme cruel, avait cependant parfois d'exquises
+délicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge
+en matière de sentiment, le constate aussi dans ses
+Mémoires: «Le roi, qui a l'âme bonne, a une tendresse
+extraordinaire, surtout pour les femmes.»
+Avec son incontestable beauté de taille et de visage,
+sa douceur majestueuse, le son de sa voix pénétrante;
+avec cette courtoisie chevaleresque, cette politesse
+exquise envers les femmes de tout rang, cette suprême
+élégance de manières et de langage, il aurait eu
+même, comme simple particulier, le don de se faire
+distinguer entre tous, «comme le roi des abeilles[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.]</p>
+
+<p>C'était un suprême artiste, qui jouait avec aisance
+et conviction son rôle de roi; c'était aussi un poète,
+qui aurait dit volontiers avec Alfred de Musset:</p>
+
+<h3>Être admiré n'est rien, l'affaire est d'être aimé.</h3>
+
+<p>Poète en action, dont l'existence, faite pour frapper
+l'imagination de ses sujets, se déroulait comme une
+série non interrompue d'actes grandioses et merveilleux;
+souverain épris de gloire et d'idéal, «qui se
+complaisait dans l'admiration des grandes batailles,
+des actes d'héroïsme et de courage, dans les appareils
+guerriers, dans les opérations du siège savamment
+combinées, dans les terribles mêlées de la
+guerre et au milieu des forêts, dans le bruyant
+tumulte des grandes chasses[1].» </p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Walckenaër, <i>Mémoires sur Mme de Sévigné</i>, t.V.]></p>
+
+<p>Louis XIV, sur son
+lit de mort, s'accusait d'avoir trop aimé la guerre; il
+pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches
+sur sa vie passée, mais on se tromperait en croyant
+que le plaisir y avait occupé la première place. Pendant
+toute la durée de son règne, il ne cessa jamais
+de travailler huit heures par jour. Il avait donc le
+droit d'écrire, dans les mémoires destinés à servir
+d'instruction à son fils, que, «pour un roi, ne pas
+travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace à l'égard
+de Dieu, de l'injustice et de la tyrannie à l'égard des
+hommes. Ces conditions, disait-il, qui pourront quelquefois
+vous sembler rudes et fâcheuses dans une si
+haute place, vous paraîtraient douces et aisées, s'il
+s'agissait d'y parvenir... Rien ne vous serait plus
+laborieux qu'une grande oisiveté, si vous aviez le
+malheur d'y tomber. Dégoûté premièrement des
+affaires, puis des plaisirs, vous seriez enfin dégoûté
+de l'oisiveté elle-même.» Le travail était pour le
+Grand Roi une source de satisfactions incessantes.
+«Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il,
+apprendre incessamment les nouvelles de
+toutes les provinces et de toutes les nations, le secret
+de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les
+princes et de tous les ministres étrangers, être informé
+d'un nombre infini de choses qu'on croit que nous
+ignorons, voir autour de nous-même ce qu'on nous
+cache avec le plus grand soin, découvrir les vues les
+plus éloignées de nos propres courtisans, je ne sais
+quel autre plaisir nous ne quitterions pas pour
+celui-là, si la seule curiosité nous le donnait.»</p>
+
+<p>Louis XIV essayait ensuite de prémunir le dauphin
+contre le danger des favoris et le danger plus grand
+encore des favorites. Lui-même se faisait certaines
+illusions à leur égard et se vantait à tort, dans ce
+mémoire, de n'avoir jamais été dominé par aucune
+d'elles. «Comme le prince devrait toujours être un
+parfait modèle de vertu, disait-il enfin, il serait bon
+qu'il se garantît des faiblesses communes au reste
+des hommes, d'autant qu'il est assuré qu'elles ne sauraient
+demeurer cachées.»</p>
+
+<p>On sait combien Louis XIV s'était écarté de ces
+sages et belles maximes; mais 1682 est le commencement
+du repentir, l'année où le roi revient définitivement
+à la vertu, où il médite pratiquement sur les
+avantages de la règle et du devoir, même au point de
+vue humain. En outre, les paroles des grands sermonnaires
+retentissaient à son oreille plus puissamment
+que de coutume, et la voix de sa conscience dominait
+enfin celle des passions.</p>
+
+<p>Du fond du cloître où elle était enfermée depuis
+déjà huit ans, la duchesse de La Vallière, devenue
+soeur Louise de la Miséricorde, lui inspirait par
+l'exemple de sa pénitence de pieuses réflexions et de
+salutaires résolutions. Jamais, s'il faut en croire un
+judicieux critique[1], elle ne fut plus présente à la pensée
+du roi; jamais elle ne lui apparut sous des traits
+plus divins que depuis qu'elle avait abandonné la
+cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait,
+non pas pour elle, mais pour des personnes de sa
+famille, et il était heureux d'apprendre que la reine
+et toute la cour donnaient à la sainte carmélite
+des marques d'intérêt et de vénération. C'est ainsi
+qu'au pied des autels soeur Louise de la Miséricorde
+demandait à Dieu et obtenait la conversion
+de Louis XIV.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Walckenaër, <i>Mémoires sur Mme de Sévigné</i>, t.V.]</p>
+
+<p>Quand on pense que dès l'âge de quarante-quatre
+ans, dans la plénitude de la force morale et physique,
+à l'apogée de sa gloire, ce monarque tout-puissant
+mit fin à tout scandale et mena jusqu'à sa mort une
+vie privée irréprochable au milieu de tant de séductions,
+on ne peut s'empêcher de rendre hommage à
+un pareil triomphe de la prière et du sentiment religieux.</p>
+
+<p>La conscience de la dignité royale, qu'on lui a
+reprochée comme exagérée, n'était pas chez lui un
+orgueil coupable et incompatible avec le respect de
+la Divinité. Croyant à l'autel et au trône, il avait foi
+d'abord en Dieu, puis en lui-même, oint du Seigneur.
+Son idéal, c'était le ciel, et, au-dessous du ciel, la
+royauté;--la royauté représentant le droit de la
+force et la force du droit, la royauté majestueuse,
+tutélaire, répandant, comme le soleil, sur les pauvres
+et les riches, sur les petits et les grands, la splendeur
+et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait
+lui-même avec une haute justice. Autant il se trouvait
+grand devant les hommes, autant il se trouvait
+petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il aurait pu
+s'appliquer ce vers de Corneille:</p>
+
+<h3>Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?</h3>
+
+<p>Le souverain qui aurait défié tous les monarques
+réunis s'agenouillait humblement devant un prêtre
+obscur. Le digne héritier de Charlemagne demandait
+pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce
+mélange d'humilité chrétienne et de fierté royale qui
+donne à la physionomie de Louis XIV un caractère
+si imposant. Les sentiments religieux que sa mère
+lui avait inculqués dès le berceau lui revenaient sans
+cesse à l'esprit, même dans ses plus regrettables
+écarts. Quand il était enfant, cette mère passionnée
+s'agenouillait devant lui, en s'écriant avec transport:
+«Je voudrais le respecter autant que je l'aime,»
+cette exclamation n'était pas une flatterie banale.
+C'était, pour ainsi dire, un acte de foi dans le principe
+de la royauté.</p>
+
+<p>Les premières impressions de l'enfant ne firent que
+se fortifier dans l'homme. Il y eut toujours en lui du
+souverain et du pontife. Ame de l'État, source de
+toute grâce, de toute justice, de toute gloire, il se
+considérait comme le lieutenant de Dieu sur la terre,
+et c'est en cette qualité qu'il avait pour lui-même
+une sorte de vénération dans laquelle les grands prédicateurs
+eux-mêmes ne faisaient que l'affermir. Les
+idées gouvernementales de Bossuet sont le commentaire
+de cette foi politique, associée intimement à la
+foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour le grand
+évêque comme pour le grand roi, la royauté est un
+sacerdoce, et un souverain qui n'aurait pas le sentiment
+de la dignité monarchique serait presque aussi
+blâmable qu'un prêtre qui n'aurait pas le respect du
+culte dont il est le ministre. Ce fut à cette théorie,
+essence même du pouvoir royal, que Louis XIV dut
+le prestige d'attitude physique et morale que Saint-Simon
+appelle «la dignité constante et la règle continuelle
+de son extérieur».</p>
+
+<p>L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit,
+mais en devoir d'exercer sur tous ses sujets, quels
+qu'ils fussent, se faisait particulièrement sentir sur
+ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa cour,
+de sa famille, était soumis aux mêmes doctrines et aux
+mêmes règles que les affaires d'État. L'autorité paternelle
+se combinait en lui avec l'autorité royale. Rien
+n'échappait à son contrôle. Ses volontés étaient autant
+d'arrêts irrévocables, et son fils, le dauphin, se conduisait
+à son égard comme le plus soumis et le plus
+respectueux de tous les courtisans. Les siècles révolutionnaires peuvent critiquer un tel système, il n'en
+est pas moins appréciable. Le principe d'autorité,
+qui s'impose à la nature elle-même, comme la règle
+générale de la création, est la base de toute société
+bien organisée.</p>
+
+<p>La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir été le représentant
+convaincu, le symbole vivant de ce principe;
+c'est d'avoir compris que là où il n'y a point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,
+et que là où il n'y a pas de discipline politique il n'y
+a pas de discipline militaire. Les mêmes théories
+sont applicables aux églises, aux palais et aux camps.
+L'autorité indispensable est plus précieuse encore
+que les libertés nécessaires, et en fait de gouvernement,
+comme en fait d'art, pas de beauté possible
+sans unité. L'aspiration constante vers l'unité, qui
+est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV.
+C'est pour cela que Napoléon, excusant les défauts du
+souverain dont il était bien fait pour apprécier la
+gloire, disait avec admiration:</p>
+
+<p>«Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut
+un grand roi. C'est lui qui a élevé la France au premier
+rang des nations. Depuis Charlemagne, quel est
+le roi de France qu'on puisse comparer à Louis XIV
+sous toutes ses faces?»</p>
+
+<br>
+<center><H2>III</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA REINE MARIE-THÉRÈSE</p>
+
+<p>Trouver, au milieu de types agités par l'orgueil,
+l'ambition et l'amour du plaisir, une figure d'une
+douceur accomplie, un caractère vraiment chrétien,
+une âme pure, candide, angélique, c'est pour
+l'observateur une satisfaction, un repos. On contemple avec
+recueillement la simplicité sous le diadème, l'humilité
+sur le trône, les qualités et les vertus d'une religieuse
+dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien
+remplie; un rôle en apparence effacé, mais en réalité
+plus sérieux et surtout plus noble, plus respectable
+que celui de beaucoup de femmes célèbres; de grandes
+souffrances morales, chrétiennement et courageusement
+supportées; enfin un type irréprochable de piété
+et de bonté, de tendresse conjugale et d'amour maternel,
+telle fut Marie-Thérèse d'Autriche, la compagne
+de Louis XIV.</p>
+
+<p>La monarchie française a eu le privilège d'être
+sanctifiée par un certain nombre de reines, dont les
+vertus, en quelque sorte contrepoids des scandales de
+la cour, ont contribué à sauvegarder l'autorité morale
+du trône. De même que, sous le règne des derniers
+Valois, Claude de France, Élisabeth d'Autriche, Louise
+de Vaudemont, rachetaient par la pureté de leur vie
+les vices de François 1er, de Charles IX, de Henri III,
+de même Marie-Thérèse compensa, pour ainsi dire,
+la morale des atteintes que Louis XIV lui portait.
+L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait
+dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang
+de Henri IV; cette souveraine, qui portait avec dignité
+son manteau royal, tout en le comparant à un suaire;
+cette épouse modèle, qui aimait son mari de toutes
+les forces de son âme et ne l'approchait qu'avec un
+mélange de respect, de frayeur et de tendresse; cette
+mère dévouée, qui s'appliquait à toucher le coeur du
+jeune prince dont Bossuet était chargé de former
+l'esprit; cette femme, qui a prouvé une fois de plus
+qu'un palais peut devenir un sanctuaire et qu'un coeur
+véritablement chrétien peut battre sous le manteau
+royal comme sous la robe de bure.</p>
+
+<p>Née en 1638, la même année que Louis XIV, Marie-Thérèse
+avait pour père Philippe IV, roi d'Espagne,
+et pour mère Isabelle de France, fille de Henri IV et
+de Marie de Médicis. Elle était donc cousine germaine
+de Louis XIV. Les sentiments chrétiens de
+cette princesse, qui comptait au nombre de ses aïeules
+sainte Élisabeth de Hongrie et sainte Élisabeth de
+Portugal, ne l'empêchaient pas d'avoir conscience
+de l'illustration de sa famille. Ses convictions sur
+l'origine et le caractère du pouvoir royal étaient
+absolument semblables à celles de son époux. Une religieuse,
+qui l'aidait à faire son examen de conscience
+pour une confession générale, lui demanda un jour
+si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherché à
+plaire, ni désiré d'être aimée:</p>
+
+<p>«Non, répondit naïvement la reine. Pouvais-je
+aimer quelqu'un en Espagne? Il n'y a point de roi à
+la cour de mon père.»</p>
+
+<p>Au point de vue physique, Marie-Thérèse n'avait
+rien de remarquable. Sa physionomie plus allemande
+qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses cheveux
+très blonds, ses grands yeux d'un bleu pâle, ses
+lèvres rouges et pendantes, ses traits sans finesse, sa
+taille peu élevée, ne la rendaient ni belle, ni laide.
+Elle n'avait pourtant pas manqué, au moment de son
+mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits
+enthousiastes. Tout le Parnasse s'était mis en frais.
+On avait composé une foule de vers français et latins
+dans le genre de ceux-ci:</p>
+
+<h3>Thérèse seule a pu vaincre par ses regards<br>
+Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.<br>
+<br>
+<i>Victorem Martis praeda, spoliisque superbum<br>
+Vincere quae posset, sola Theresa fuit.</i> </h3>
+
+<p>Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionné
+la main, et dont le mariage avait eu tant de
+retentissement et tant d'importance politique, fit le
+silence autour d'elle dès qu'elle fut installée au Louvre
+ou à Saint-Germain. La timidité de son caractère,
+son horreur instinctive des médisances et des calomnies
+si fréquentes dans les cours, son éloignement
+de toute intrigue, son admiration passionnée pour le
+roi, qu'elle croyait beaucoup trop supérieur à elle
+pour oser lui donner un conseil politique, tout contribuait
+à la rendre étrangère aux secrets du gouvernement.
+Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il
+la décorait du titre de régente. C'était à elle qu'étaient
+adressés les bulletins de victoire, ce fut elle qui reçut
+la relation officielle du passage du Rhin. On disait
+alors: «Le roi combat, la reine prie.»</p>
+
+<center>
+<img src="061.png" alt=""><br>
+
+Marie-Thérèse d'Autriche,<br>reine de France.
+</center>
+
+<p>Au commencement de son mariage, Louis XIV la
+traitait non seulement avec de grands égards, mais
+avec une réelle tendresse. Lorsqu'elle devint mère
+du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, à
+5 heures du matin, il alla se confesser et communier[1].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>.]</p>
+
+<p>Marie-Thérèse eut, en onze ans, trois fils et
+trois filles; elle les perdit tous en bas âge et supporta
+ces morts cruelles, comme ses autres douleurs, avec
+une résignation admirable, tout en en ayant le coeur
+déchiré. Certes, c'était un spectacle révoltant de voir
+les favorites du roi faire partie de la maison de la
+reine et servir en apparence une femme dont elles
+étaient en réalité, malgré des dehors respectueux, les
+rivales et les persécutrices. On entendit plus d'une
+fois la malheureuse reine s'écrier à propos de Mlle de
+La Vallière:</p>
+
+<p>«Cette fille-là me fera mourir!»</p>
+
+<p>En même temps elle avait, si l'on en croit Mme de
+Caylus[1], une telle crainte du roi et une si grande
+timidité naturelle, qu'elle n'osait lui parler ni s'exposer
+en tête-à-tête avec lui. «J'ai ouï dire à Mme de
+Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi
+ayant envoyé chercher la reine, la reine, pour ne pas
+paraître seule en sa présence, voulut qu'elle la suivît;
+mais elle ne fit que la conduire jusqu'à la porte
+de la chambre, où elle prit la liberté de la pousser
+jusqu'à la faire entrer et remarqua un si grand tremblement
+dans toute sa personne, que ses mains mêmes
+tremblèrent de frayeur.»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Mme de Caylus, <i>Mémoires</i>.]</p>
+
+<p>D'autre part, la princesse Palatine écrit: «Elle
+avait une telle affection pour le roi, qu'elle cherchait
+à lire dans ses yeux tout ce qui pouvait lui faire plaisir.
+Pourvu qu'il la regardât avec amitié, elle était
+heureuse tout la journée[1].» Elle n'agissait, elle ne
+pensait, elle ne vivait que par lui et pour lui.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]</p>
+
+<p>Louis XIV, qui se sentait à juste titre coupable à
+l'égard de cette reine si digne d'affection et de respect,
+essayait de racheter ses torts par les égards dont il
+l'entourait malgré tout. Soit en public, soit en particulier,
+il la traitait toujours avec douceur et courtoisie.
+Enfin, à partir de 1682, quand, après tant
+d'égarements, il se fixa définitivement à Versailles,
+la reine n'eut plus qu'à se louer de l'affection qu'il
+lui témoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent
+encore les Souvenirs de Mme de Caylus, des
+attentions auxquelles elle n'était pas accoutumée. Il
+la voyait plus souvent et cherchait à l'amuser, à la
+distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine
+de Bavière, avaient aussi pour elle une grande déférence.</p>
+
+<p>Ses appartements de Versailles, composés de cinq
+grandes pièces, et aboutissant, d'une part, à l'escalier
+de marbre, de l'autre à la galerie des Glaces, étaient
+remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la
+chambre dont nous avons déjà parlé, et d'où l'on
+aperçoit l'Orangerie, la pièce d'eau des Suisses et les
+coteaux de Satory. Elle aimait à quitter ce splendide
+séjour pour aller prier dans des couvents ou visiter
+des hôpitaux. On la voyait servir les malades de ses
+mains royales, leur porter leur nourriture comme
+une simple infirmière, et, lorsque les médecins lui
+faisaient, dans l'intérêt de sa santé, des observations,
+elle répondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer
+qu'en servant Jésus-Christ dans la personne des
+pauvres.</p>
+
+<p>Malgré le retour de tendresse que lui témoignait
+le roi, elle continuait à vivre humblement et modestement,
+s'occupant de son foyer domestique et non
+des affaires de l'État. La <i>Gazette officielle</i> ne faisait
+mention de cette bonne reine que pour annoncer
+qu'elle avait rempli à sa paroisse ses devoirs de dévotion,
+ou qu'elle était allée passer la journée aux Carmélites
+de la rue du Bouloi.</p>
+
+<p>Marie-Thérèse, heureuse et consolée, se réjouissait
+aussi de la naissance de son petit-fils, le duc de
+Bourgogne. Loin d'éprouver de la jalousie pour l'influence
+grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en félicitait
+comme d'une des causes des sentiments pieux de
+Louis XIV, et jamais il ne lui serait venu à l'esprit
+que bientôt, elle disparue, la veuve de Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan,
+serait la femme du roi et la reine de France, moins le nom.</p>
+
+<br>
+<center><H2>IV</H2></center>
+<br>
+
+<p>MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682</p>
+
+<p>I</p>
+
+<p>Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment
+où la cour se fixait à Versailles, il faut voir ce
+qu'elle avait été à l'origine, puis au temps de ses
+tristes succès.</p>
+
+<p>Une beauté fière et opulente, des yeux d'azur remplis
+d'éclairs, un teint d'une éclatante blancheur, une
+forêt de cheveux blonds, une de ces figures qui jettent
+la lumière partout où elles paraissent; un esprit incisif,
+caustique, étincelant de verve et d'entrain; une soif
+inextinguible de plaisirs et de richesse, de luxe et de
+domination; des allures de déesse usurpant audacieusement
+la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil
+sans dignité, de l'éclat sans poésie, telle avait
+été Mme de Montespan au temps de sa toute-puissance.</p>
+
+<p>Née en 1641, au château de Tonnay-Charente, du
+duc de Mortemart et de Diane de Grandseigne, elle
+avait été fille d'honneur de la reine en 1660 et mariée
+en 1663 au marquis de Montespan. Élevée dans le
+respect de la religion, rien ne pouvait alors faire prévoir
+le triste rôle auquel la vanité et l'ambition devaient,
+plus que tout autre sentiment, entraîner sa
+jeunesse. C'était l'époque de l'enivrement des courtisans
+et de l'adulation des peuples. La cour apparaissait
+comme une espèce d'Olympe monarchique, dont
+Louis XIV était le Jupiter. «Des dieux et des déesses
+inférieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs
+vertus étaient exaltées, leurs vices mêmes étaient
+étalés avec une audace de supériorité qui semblait
+mettre entre le peuple et le trône la différence d'une
+morale des dieux à la morale des hommes. Louis XIV
+s'était fait accepter comme une exception en tout dans
+l'humanité.» L'adulation était poussée si loin, qu'elle
+s'étendait aux favorites, et que leur rôle à Versailles
+finissait par être considéré comme une sorte de fonction
+publique, comme une grande charge de cour
+ayant ses droits, son cérémonial, son étiquette,
+presque ses devoirs.</p>
+
+<p>Mme de Montespan paraissait là dans son élément.
+C'était la fière sultane, l'idole encensée, la déesse de
+cet Olympe. Mme de Sévigné, grande admiratrice au
+succès à tout prix, jetait sur elle des regards extatiques
+et exprimait un naïf enthousiasme pour sa merveilleuse
+robe «d'or sur or, rebrodé d'or et par-dessus
+un or frisé, rebroché d'un or mêlé avec un certain
+or qui fait la plus divine étoffe qui ait jamais été imaginée».
+Elle écrivait à sa fille: «Mme de Montespan
+était, l'autre jour, couverte de diamants; on ne pouvait
+pas soutenir l'éclat d'une pareille divinité... Oh!
+ma fille, quel triomphe à Versailles! quel orgueil
+redoublé! quel solide établissement!»</p>
+
+<p>«Ce solide établissement» dura environ treize ans.
+Belle encore en 1682, malgré ses quarante ans, Mme de
+Montespan continuait à jouir des égards dus à sa
+naissance et à ses fonctions de surintendante de la
+maison de la reine. Mais sa faveur avait cessé. Malgré
+des efforts désespérés pour garder ou ressaisir son
+empire, il fallut bien s'avouer à elle-même son irrémédiable
+défaite. Elle n'essaya plus de lutter; délaissée
+de tous, la religion seule lui offrait un baume à
+mettre sur les plaies faites par l'orgueil et le dépit.
+Elle se réfugia dans une obscure maison de Paris;
+c'est là que Bossuet allait lui faire des instructions
+pour l'affermir dans la bonne voie.</p>
+
+<p>Les prédicateurs exerçaient alors une influence
+réelle sur toute la cour et cherchaient à atteindre le
+roi lui-même.</p>
+
+<p>Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans
+sa simplicité, si vénérable dans sa modestie; ce
+dialecticien, irrésistible; cet adversaire des passions
+humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments,
+à livrer des batailles rangées à la conscience
+de ses auditeurs et dont le grand Condé disait,
+en le voyant monter en chaire: «Silence! voici l'ennemi!»
+Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents
+les plus actifs de la conversion de Louis XIV. Il avait
+prêché à la cour l'Avent de 1670 et les carêmes de 1672,
+de 1674 et de 1675.</p>
+
+<p>Hardi comme un tribun et courageux comme un
+apôtre, il retournait le fer dans la plaie. S'adressant
+un jour directement à Louis XIV, il s'était
+écrié:</p>
+
+<p>«Ce qui sauve les rois, c'est la vérité; Votre Majesté
+la cherche et elle aime ceux qui la lui font connaître,
+elle n'aurait que des mépris pour quiconque
+la lui déguiserait, et, bien loin de lui résister, elle se
+fait gloire d'en être vaincue.» </p>
+
+<p>Les exhortations de Bossuet n'étaient pas moins
+pressantes; ses fonctions de précepteur du dauphin
+lui donnaient un accès fréquent auprès du roi, et il
+en profitait pour plaider avec énergie la cause du
+devoir et de la vertu. C'est lui qui avait dit, dans son
+sermon sur la purification, prononcé à la cour:
+«Fuyons les occasions dangereuses et ne présumons
+pas de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa
+vigueur quand il la faut employer contre soi-même.»
+</p>
+
+<p>C'est encore lui qui écrivait au maréchal de Bellefonds:
+«Priez Dieu pour moi; priez-le qu'il me délivre
+du plus grand poids dont un homme puisse être
+chargé, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi
+pour n'agir que par lui seul. Dieu merci, je n'ai pas
+encore songé, durant tout le cours de cette affaire,
+que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait
+être comme un saint Ambroise, un vrai homme
+de Dieu, un homme de l'autre vie, où tout parlât, dont
+les mots fussent des oracles du Saint-Esprit, dont
+toute la conduite fût céleste. Priez, priez, je vous en
+conjure.»</p>
+
+<p>Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermeté
+et quelle noblesse de langage et de pensée, le grand
+évêque s'adresse au Grand Roi: «J'espère, lui
+écrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les
+jours occuper de plus en plus Votre Majesté, serviront
+beaucoup à la guérir. On ne parle plus que
+de la beauté de vos troupes et de ce qu'elles sont
+capables d'exécuter sous un aussi grand conducteur;
+et moi, sire, pendant ce temps, je songe secrètement
+en moi-même à une guerre bien plus importante
+et à une victoire bien plus difficile que Dieu vous
+propose.»</p>
+
+<p>«Méditez, sire, écrit-il encore, cette parole du Fils
+de Dieu: elle semble être prononcée pour les grands
+rois et pour les conquérants: Que sert à l'homme,
+dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd
+son âme? et quel gain pourra le récompenser d'une
+perte si considérable? Que vous servirait, sire, d'être
+redouté et victorieux dehors, si vous êtes dedans
+vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse;
+je l'en prie sans cesse de tout mon coeur. Mes
+inquiétudes pour votre salut redoublent de jour en
+jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus,
+quels sont les périls. Dieu veuille bénir Votre Majesté!
+Dieu veuille lui donner la victoire, et, par
+la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus
+Votre Majesté donnera sincèrement son coeur à
+Dieu, plus elle mettra en lui son attache et sa confiance,
+plus aussi elle sera protégée de sa main toute-puissante.»</p>
+
+<p>Les conseils de Bossuet et les prédications de Bourdaloue
+ne portèrent des fruits durables qu'après bien
+des efforts, bien des luttes, bien des alternatives de
+relèvement et de chute. Cependant Louis XIV, désormais
+fixé sur les amertumes, les déceptions, les
+angoisses des passions coupables, revient à Dieu;
+l'oeuvre de Bossuet était accomplie. Saint-Simon,
+qui rend pleine justice à l'attitude du prélat, dit
+à son sujet: «Il parle souvent au monarque avec
+une liberté digne des premiers siècles et des premiers
+évêques de l'Église; il interrompit plus d'une
+fois le cours des désordres; enfin, il les fit cesser.»</p>
+
+<p>La conversion de Louis XIV avait, en effet, un
+caractère définitif; mais il serait injuste de l'attribuer uniquement aux prédicateurs et de ne pas y
+reconnaître pour une part l'influence de la femme dont
+nous allons parler: Mme de Maintenon.</p>
+
+<p>II</p>
+
+<p>«Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le
+monde et la postérité en aient voulu à Mme de Maintenon
+d'un triomphe remporté par la raison au profit
+de l'honnêteté. N'ayant pas pu l'empêcher de réussir
+par la raison, le monde s'en est dédommagé en lui
+faisant une réputation de sécheresse et de roideur
+fort contraire à son caractère. Puisqu'il fallait que la
+raison fût triomphante, le monde n'a pas voulu au
+moins qu'elle fût aimable.»</p>
+
+<p>On avait assombri une figure belle et lumineuse,
+oubliant que la femme qu'on voulait représenter sous
+un jour triste, presque sinistre, fut une charmeuse,
+une enchanteresse; que Fénelon définissait son esprit:
+«la raison parlant par la bouche des Grâces;» que
+Racine songeait à elle en écrivant ces vers d'<i>Esther</i>:</p>
+
+<h3>Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce<br>
+Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.</h3>
+
+<p>Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient
+d'abord emporté sur ses admirateurs; mais notre
+époque, passionnée pour la vérité historique, a révisé
+un faux jugement.</p>
+
+<p>Deux écrivains habiles et convaincus: le duc de
+Noailles et M. Théophile Lavallée, pleins de respect
+pour une mémoire injustement décriée, sont parvenus
+à ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon.
+Le baron de Walckenaër avait déjà fait observer,
+au sujet de cette femme si diversement appréciée,
+qu'elle est le personnage historique sur lequel on
+possède le plus de documents émanés de sa bouche
+ou tracés par sa plume. «Il est donc à regretter,
+disait-il, que les historiens, même les plus judicieux,
+aient préféré des satires contemporaines aux témoignages
+certains et authentiques fournis par elle-même,
+et qu'ils aient converti une simple et intéressante
+histoire en un vulgaire et incompréhensible
+roman.»</p>
+
+<p>Aujourd'hui la vérité s'est fait jour. Les défenseurs
+de Mme de Maintenon n'ont rien laissé subsister des
+invectives de Saint-Simon et de la princesse Palatine
+contre une femme qui, sympathique ou non, mérite,
+à coup sûr, l'estime de la postérité. Depuis la publication
+du bel ouvrage du duc de Noailles, il y a eu,
+au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de tournoi
+littéraire, et le grand critique Sainte-Beuve a été le
+juge du camp. «Il est arrivé à M. Lavallée, a-t-il
+dit, ce qui arrivera à tous les bons esprits qui approcheront
+de cette personne distinguée et qui prendront
+le soin de la connaître dans l'habitude de la vie.... Il
+a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et
+odieusement vagues qui ont été longtemps en circulation
+sur le prétendu rôle historique de cette femme
+célèbre. Il l'a vue telle qu'elle était tout occupée du
+salut du roi, de sa réforme, de son amusement décent,
+de l'intérieur de la famille royale, du soulagement
+des peuples.»</p>
+
+<p>L'école révolutionnaire, qui voudrait traîner dans
+la boue la mémoire du Grand Roi, déteste tout naturellement
+la femme éminente qui fut sa compagne, son
+amie et sa consolatrice. Les écrivains de cette école
+prétendraient en faire un type non seulement odieux
+et funeste, mais disgracieux, antipathique, sans
+rayonnement, sans charme, sans séduction. On se la
+figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme
+usée, roide et sèche, avec des yeux sans larmes et
+un visage sans sourire. On oublie que, jeune, elle fut
+une des plus jolies femmes de son siècle, que sa
+beauté se conserva d'une manière merveilleuse, et que,
+dans sa vieillesse, elle garda cette supériorité de
+style et de langage, cette distinction de manières, ce
+tact exquis, cette finesse, cette douceur et cette fermeté
+de caractère, ce charme et cette élévation d'esprit
+qui, à toutes les époques de son existence, lui
+valurent tant d'éloges et lui attirèrent tant d'amitiés.</p>
+
+<p>Un rapide coup d'oeil jeté sur une carrière si invraisemblable
+suffit pour faire comprendre tout ce qu'il
+y avait de séduisant chez une femme qui sut plaire
+à Scarron et à Louis XIV, à Ninon de Lenclos et à
+Mme de Sévigné, à Mme de Montespan et à la reine,
+aux grandes dames et aux religieuses, aux prélats et
+aux enfants.</p>
+
+<p>Françoise d'Aubigné, la future Mme de Maintenon,
+vient au monde, le 27 novembre 1635, dans une prison
+de Niort, où est enfermé son père, couvert de
+dettes et accusé d'intelligences avec l'ennemi. Bercée
+de gémissements pour tous chants de tendresse, elle
+commence tristement la vie. Son père, sorti de prison,
+la conduit à l'âge de trois ans à la Martinique, où il
+va chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au
+jeu ce qu'il a gagné et meurt, laissant sa femme et
+sa fille dans la misère. Agée de dix ans, Françoise
+d'Aubigné revient en France. Elle est confiée par sa
+mère à une tante, Mme de Villette, et on l'élève dans
+la religion protestante, dont son aïeul, Théodore
+Agrippa d'Aubigné, a été le champion célèbre. «Je
+crains bien, écrit Mme d'Aubigné à Mme de Villette,
+que cette pauvre petite galeuse ne vous donne bien
+de la peine; ce sont des effets de votre bonté de l'avoir
+voulu prendre. Dieu lui fasse la grâce de l'en pouvoir
+Revancher!»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]</p>
+
+<p>Quelque temps après, Françoise est
+retirée des mains protestantes de Mme de Villette pour
+passer dans celles d'une autre parente, très zélée
+catholique, Mme de Neuillant. «Je commandais dans
+la basse-cour, a-t-elle dit depuis, et c'est par là que
+mon règne a commencé.... On nous mettait au bras
+un petit panier où était notre déjeuner, avec un petit
+livre des quatrains de Pibrac, dont on nous donnait
+quelques pages à apprendre par jour. Avec cela on
+nous mettait une gaule dans la main, et on nous
+chargeait d'empêcher que les dindons n'allassent où
+ils ne devaient point aller.»</p>
+
+<p>Elle est ensuite placée au couvent des Ursulines de
+Niort, puis à celui des Ursulines de la rue Saint-Jacques
+à Paris, où elle abjure le protestantisme,
+non sans une vive résistance. Elle a déjà ce don de
+plaire qu'elle conservera toute sa vie. «Dans mon
+enfance, a-t-elle dit elle-même[1], j'étais la meilleure
+petite créature que vous puissiez imaginer.... J'étais
+véritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de
+manière que tout le monde m'aimait.... Étant un peu
+plus grande, je demeurais dans des couvents; vous
+savez combien j'y étais aimée de mes maîtresses et
+de mes compagnes.... Je ne songeais qu'à les obliger
+et à me rendre leur servante à toutes depuis le matin
+jusqu'au soir.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Entretiens de Saint-Cyr</i>.]</p>
+
+<p>Orpheline et privée de toutes ressources, Françoise
+d'Aubigné, qui n'avait que dix-sept ans, épouse
+en 1652 le fameux poète Scarron, âgé de quarante-deux
+ans, paralysé, perclus de tous ses membres;
+Scarron, l'auteur burlesque, le bouffon par excellence,
+qui demande un brevet de <i>malade de la reine</i>, rit de
+ses maux, se moque de lui-même et de la douleur, et
+qui, tout en ressemblant, comme il le dit, à un Z, tout
+en «ayant les bras raccourcis aussi bien que les
+jambes, et les doigts aussi bien que les bras», tout
+en étant enfin «un raccourci de la misère humaine»,
+amuse la haute société française par sa verve intarissable,
+par sa franche et gauloise gaieté. Quand on
+dresse le contrat de mariage, Scarron déclare qu'il
+reconnaît à «l'accordée quatre louis de rente, deux
+grands yeux fort mutins, un très beau corsage, une
+paire de belles mains et beaucoup d'esprit». Le notaire
+lui demande quel douaire il constitue à la mariée:
+«L'immortalité,» répond-il.</p>
+
+<p>Que de tact il va falloir à une jeune fille de dix-sept
+ans pour se faire respecter dans la société du poète
+burlesque qui dit: «Je ne lui ferai pas de sottises,
+mais je lui en apprendrai beaucoup.» C'est le contraire
+qui arrivera: Françoise d'Aubigné moralisera
+Scarron. Elle fera de son salon un des centres les
+plus distingués de Paris; la meilleure compagnie
+regardera comme un honneur d'y être admise. Ninon
+de Lenclos, l'amie de Scarron, elle-même s'inclinera
+devant une telle vertu. Et pourtant ce ne sont pas les
+admirateurs qui manquent à la femme du poète, à la
+<i>belle Indienne</i>, comme on se plaît à l'appeler, à la
+sirène que Mlle de Scudéry célèbre en termes enthousiastes
+dans le roman de <i>Clélie</i>, sous le pseudonyme
+de Lyrianne. La reine Christine de Suède dit à Scarron
+qu'elle n'est pas surprise qu'ayant la femme la plus
+aimable de Paris, il soit, malgré ses maux, l'homme
+de Paris le plus gai.</p>
+
+<p>Avec une si bonne et si séduisante compagne, le
+pauvre poète a moins de mérite à supporter la douleur
+plus courageusement que les stoïciens de l'antiquité.
+Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans
+des sentiments très chrétiens, et dit, sur son lit de
+mort:</p>
+
+<p>«Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de
+biens à ma femme, de qui j'ai tous les sujets imaginables
+de me louer.»</p>
+
+<p>Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime.
+Plaire en restant vertueuse, supporter, s'il le faut, les
+privations, la misère même, mais conquérir le nom
+de femme forte, mériter les sympathies et les suffrages
+des gens sérieux, tel est le but de tous ses efforts.
+Bien habillée, quoique très simplement, discrète et
+modeste, intelligente et distinguée, ayant cette élégance
+innée que le luxe ne donne pas et qui provient
+seulement de la nature; pieuse d'une piété vraie,
+s'occupant plus des autres que d'elle-même, parlant
+bien, et, ce qui est plus rare encore, sachant
+écouter, s'intéressant aux joies et aux chagrins de ses
+amis, habile dans l'art de les distraire, de les consoler,
+elle est regardée avec raison comme une des
+femmes les plus aimables et les plus supérieures de
+Paris.</p>
+
+<p>Économe et simple dans ses goûts, elle équilibre
+son modeste budget, grâce à une pension annuelle de
+deux mille livres, qui lui est faite par la reine Anne
+d'Autriche. Elle est reçue avec empressement par
+Mmes de Sévigné, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret,
+de Richelieu. C'est l'époque la plus tranquille et, sans
+doute, la plus heureuse de sa vie. Mais la mort de sa
+bienfaitrice, la reine mère (20 janvier 1666), lui fait
+perdre la pension qui est son unique ressource. Un
+grand seigneur très riche et très vieux la demande en
+mariage; elle refuse. Elle est sur le point de s'expatrier
+pour suivre la princesse de Nemours, qui va
+épouser le roi de Portugal. Son étoile la retient en
+France, où elle sera un jour presque reine. Elle écrit
+à Mlle d'Artigny:</p>
+
+<p>«Ménagez-moi, je vous prie, l'honneur d'être présentée
+à Mme de Montespan, lorsque j'irai vous faire
+mes adieux; que je n'aie pas à me reprocher d'avoir
+quitté la France sans en avoir revu la merveille.»</p>
+
+<p>Mme de Montespan n'était encore célèbre que par
+sa beauté; mais sa situation de dame du palais de la
+reine la rendait déjà influente. Elle trouva Mme Scarron
+charmante et lui obtint le rétablissement de la
+pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas
+aller en Portugal.</p>
+
+<p>Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnée
+aux bonnes oeuvres et aux lectures sérieuses, méditant
+le livre de Job et les Maximes de La Rochefoucauld,
+visitant les pauvres et faisant l'aumône, malgré
+la médiocrité de ses ressources, s'installe de la façon
+la plus modeste dans un petit appartement de la rue
+des Tournelles. C'est là que la capricieuse fortune
+va venir la surprendre. Sollicitée par le roi lui-même,
+Mme Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679,
+d'élever les enfants de Mme de Montespan. Il fallait
+une femme intelligente, discrète, dévouée. Mme Scarron
+se consacre courageusement à ce rôle de mère
+adoptive. En 1672, elle s'établit non loin de Vaugirard,
+dans un grand hôtel isolé. Mme de Coulanges
+écrit alors à Mme de Sévigné; «Pour Mme Scarron,
+c'est une chose étonnante que sa vie. Aucun
+mortel sans exception n'a de commerce avec elle.»
+Louis XIV, d'abord prévenu contre la gouvernante
+qu'il qualifiait de bel esprit, commence à lui reconnaître
+des qualités rares et porte sa pension de deux
+mille à six mille livres.</p>
+
+<p>En 1674, elle était arrivée à Versailles avec ses
+trois élèves: le duc du Maine, le comte de Vexin et
+Mlle de Tours. C'est de là qu'elle écrivait à son frère,
+le 25 juillet: «La vie que l'on mène ici est fort dissipée,
+et les jours y passent vite. Tous mes petits princes
+y sont établis, et je crois pour toujours; cela, comme
+tout autre chose, a son vilain et son bel endroit.»</p>
+
+<p>Dès qu'elle a mis le pied à la cour, Mme Scarron s'y
+est tracé un programme. «Rien de plus habile, dit-elle,
+qu'une conduite irréprochable.»</p>
+
+<p>Mme de Montespan se félicite d'abord d'avoir près
+d'elle une personne si aimable, si spirituelle, de si
+bonne compagnie; mais cet engouement dure peu.
+Les brouilleries, les raccommodements, les petites
+zizanies, commencent. C'est une chose curieuse, mais
+explicable, que la situation respective de ces deux
+femmes si spirituelles et si intelligentes, l'altière favorite
+et l'austère gouvernante. Louis XIV disait:</p>
+
+<p>«J'ai plus de peine à mettre la paix entre elles qu'à
+la rétablir en Turquie.»</p>
+
+<p>Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se défend;
+le roi lui rend cette justice et commence à reconnaître
+ses rares mérites. A la fin de 1674, il lui avait
+donné la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis
+lors la marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part
+les intrigues ourdies savamment, les hypocrisies raffinées,
+les calculs machiavéliques que ses détracteurs
+lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses intérêts
+se concilient avec ses devoirs, que la piété qui
+pour elle est un but devienne un moyen, en est-elle,
+complètement responsable?</p>
+
+<p>Veut-elle éloigner Mme de Montespan, qui a été, il
+est vrai, sa protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on
+l'en blâmer? Non, assurément. Aura-t-elle l'idée de
+supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan
+avait supplanté son amie Mlle de La Vallière?
+En aucune manière. Lorsque Louis XIV, fatigué de
+l'orgueil et des violences de la favorite «tonnante et
+triomphante», l'éloignera de lui, Mme de Maintenon
+essayera-t-elle d'accaparer le roi? Nullement; le
+triste sceptre passera alors aux mains de Mlle de Fontanges.
+Quand Mlle de Fontanges mourra d'une façon
+si soudaine, qu'on osera soupçonner contre toute justice
+Mme de Montespan de l'avoir empoisonnée,
+Mme de Maintenon aura-t-elle l'idée de remplacer
+la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle
+n'aura qu'un but: convertir le roi, le ramener à la
+reine.</p>
+
+<p>Ce but, elle l'atteindra.</p>
+
+<p>C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter
+contre l'habile gouvernante, mais elle est désormais
+vaincue. Sans doute il est dur pour cette fière
+Mortemart, qui a toujours tenu tête au Grand Roi, qui
+a regardé en face le demi-dieu, de s'humilier devant
+une femme qu'elle a tirée de la misère, devant une
+institutrice de sept ans plus âgée qu'elle; mais qu'y
+faire? «Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien
+que les courtisans suivent son exemple[1].» Mme de
+Sévigné écrivait, le 6 avril 1680: «Mme de Montespan
+est enragée. Elle pleura beaucoup hier. Vous pouvez
+juger du martyre que souffre son orgueil, qui est
+encore plus outragé par la haute faveur de Mme de
+Maintenon.» A la même époque, Mme de Maintenon
+écrivait: «Mme de Montespan et moi avons fait
+aujourd'hui un chemin ensemble, nous tenant sous
+le bras et riant beaucoup; nous n'en sommes pas
+mieux pour cela.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]</p>
+
+<p>La position de Mme de Maintenon est désormais
+inattaquable: elle n'a plus besoin de se faire un piédestal
+du berceau de ses élèves; elle a maintenant,
+pour elle-même, sa place marquée à la cour. On la
+recherche, on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques
+jours à son château de Maintenon, les plus grands
+personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV
+la nomme dame d'atours de la dauphine. Quand cette
+princesse arrive en France, c'est Bossuet et Mme de
+Maintenon qui la reçoivent à Schlestadt. «Si Mme la
+dauphine, écrit Mme de Sévigné, croit que tous les
+hommes et toutes les femmes aient autant d'esprit
+que cet échantillon, elle sera bien trompée[1].» Ce
+bien qu'elle a tant désiré, la considération, Mme de
+Maintenon le possède enfin. Le parti dévot la regarde
+comme un oracle. Les prélats les plus éminents la
+tiennent en haute estime; c'est elle qui travaille avec
+eux à la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche
+de la reine; c'est elle qui, avec son éloquence
+insinuante et douce, plaide à la cour la cause de la
+morale et de la religion.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 14 février 1680.]</p>
+
+<br>
+<center><H2>V</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA DAUPHINE DE BAVIÈRE</p>
+
+<p>A côté des types dominateurs qui s'imposent à
+l'attention de la postérité, il y a place, dans l'histoire,
+pour des figures plus calmes, plus douces,
+plus recueillies, qui de leur vivant restèrent dans
+l'ombre, dans le silence, et qui conservent, pour ainsi
+dire, une sorte de modestie et de réserve même au
+delà du tombeau. Des princesses se sont rencontrées,
+que le tumulte du monde, l'éclat de la puissance, la
+splendeur du luxe, n'ont pu arracher à leur tristesse
+native, qui ont été humbles et timides au milieu des
+grandeurs, qui se sont fait à elles-mêmes une solitude,
+et qui, suivant les expressions de Bossuet, ont
+trouvé dans leur oratoire, malgré toutes les agitations
+de la cour, le carmel d'Élie, le désert de Jean et la
+montagne si souvent témoin des gémissements de
+Jésus.</p>
+
+<p>Il y a dans le sourire de ces femmes un mélange
+d'indulgence et de douleur, d'attendrissement et de
+chagrin, de compassion et de bonté. Elles semblent
+n'avoir occupé les situations les plus hautes que pour
+nous inspirer des réflexions philosophiques et des
+pensées chrétiennes; pour nous prouver, par leur
+exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les
+palais; que les choses extérieures ne donnent point
+les véritables joies; que «la grandeur est un songe,
+la jeunesse une fleur qui tombe, et la santé un nom
+trompeur [1]».</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Footnore [1]: Bossuet, <i>Oraison funèbre de la reine
+Marie-Thérèse</i>.]</p>
+
+<p>Parmi ces figures plaintives, pâles apparitions de
+l'histoire dont la carrière peu féconde en péripéties
+dramatiques renferme des enseignements chrétiens,
+il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille
+de Ferdinand, électeur, duc de Bavière, dauphine de
+France. La vie de cette princesse, née en 1660, mariée
+en 1680 au fils de Louis XIV, morte à Versailles
+en 1690, à l'âge de vingt-neuf ans, pourrait se résumer
+par un seul mot: mélancolie. C'était une de ces
+natures dépaysées sur la terre et aspirant au ciel,
+dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine:
+«La terre, son origine et sa sépulture, n'est pas
+encore assez basse pour la recevoir; elle voudrait
+disparaître tout entière devant la majesté du Roi des
+rois.» Son éducation avait été austère. La cour de
+Munich ressemblait à un couvent. «On s'y levait
+tous les jours à 6 heures du matin, on y entendait la
+messe à 9, on dînait à 10, on assistait aux vêpres
+tous les jours, et il n'y avait plus personne à 6 heures
+du soir, heure à laquelle on soupait, pour se coucher
+à 7[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires de Coulanges</i>.]</p>
+
+<p>La jeune princesse, loin de se laisser éblouir par
+l'éclat de sa nouvelle fortune, ne quitta pas sans un
+profond regret la cour pieuse et patriarcale où elle
+avait passé son enfance. Dès qu'elle parut dans sa
+nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne
+impression. Elle n'était point belle; mais sa grâce, ses
+manières, sa dignité naturelle, et plus que cela, son
+mérite, son instruction, sa bonté, lui donnaient du
+charme. Une des personnes envoyées à sa rencontre
+par Louis XIV écrivait au roi: «Mme la dauphine
+n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier coup
+d'oeil, et vous en serez fort content.» Elle accueillit
+Bossuet avec une courtoisie parfaite à Schlestadt:
+«Je prends part à tout ce que vous avez enseigné
+à M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous
+prie, de me donner à moi-même vos instructions, et
+soyez assuré que je m'efforcerai d'en profiter.»</p>
+
+<p>Le grand évêque fut frappé du savoir de la princesse.
+Elle avait l'exacte connaissance des langues
+vivantes de l'Europe, et même de la langue de l'Église,
+qu'on lui avait apprise dès son enfance. Bossuet était
+sincère lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle:
+«Nous l'avons admirée dès qu'elle parut, et le roi a
+confirmé notre jugement [1].» Nommé premier aumônier
+de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt à
+Versailles. Dans le trajet eut lieu une cérémonie qui
+contrastait avec les transports de joie que la princesse
+rencontrait partout sur sa route, depuis son entrée en
+France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les
+cendres sur le front, dans la chapelle seigneuriale
+du château de Brignicourt-sur-Saulx: «Femme, lui
+dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tirée de la poussière;
+il t'y faudra retourner un jour.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note [1]: Bossuet, <i>Oraison funèbre de la reine
+Marie-Thérèse</i>.]</p>
+
+<p>Hélas! dix ans après, la prédiction s'accomplira,
+et la princesse, assistée à son lit de mort par Bossuet,
+lui rappellera les solennelles paroles de ce mercredi
+des Cendres [2].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet:
+<i>Bossuet précepteur du Dauphin</i>.]</p>
+
+<p>Louis XIV fit à sa belle-fille l'accueil le plus
+courtois et le plus amical. Elle eut pour dame d'honneur
+la duchesse de Richelieu, pour seconde dame
+d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur
+Mlles de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre,
+de Rambures, de Jarnac. Le roi venait l'après-dînée
+passer plusieurs heures dans la chambre de la
+princesse, où il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait
+à cette visite le temps qu'il donnait autrefois
+à Mme de Montespan.</p>
+
+<p>Les premières années du mariage de la dauphine
+furent tranquilles. Son mari, qui n'avait que quelques
+mois de plus qu'elle, lui témoignait alors un sincère
+attachement. La naissance de leur fils, le duc de
+Bourgogne, causa des transports d'allégresse non
+seulement à la cour, mais dans la France entière. La
+joie tenait du délire. Chacun se donnait la liberté
+d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son
+enthousiasme, lui mordit le doigt, et, l'entendant
+crier: «Sire, dit-il, je demande pardon à Votre Majesté;
+mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris
+garde à moi.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: L'abbé de Choisy, <i>Mémoires pour servir à l'histoire
+de Louis XIV</i>.]</p>
+
+<p>C'étaient partout des danses, des illuminations,
+des transports. Le peuple, qui faisait des feux de
+joie, brûlait jusqu'aux parquets destinés à la grande
+galerie: «Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en
+souriant, nous aurons d'autres parquets.»</p>
+
+<p>Il montrait le nouveau-né à la foule, et l'air retentissait
+d'acclamations enthousiastes.</p>
+
+<p>Le lendemain, Mme de Maintenon écrivait à son
+amie Mme de Saint-Géran: «Le roi a fait un fort
+beau présent à Mme la Dauphine; il a eu dans ses
+bras un moment le petit prince. Il félicita Monseigneur
+comme un ami; il donna la première nouvelle
+à la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est adorable.
+Mme de Montespan sèche de notre joie. Nous vivons
+avec toutes les apparences d'une sincère amitié. Les
+uns disent que je veux me mettre en place, et ne connaissent
+ni mon éloignement pour ces sortes de commerce,
+ni l'éloignement que je voudrais en inspirer
+au roi. Quelques-uns croient que je veux le ramener
+à Dieu. Il y a un coeur mieux fait sur lequel j'ai de
+plus grandes espérances[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: 7 août 1682.]</p>
+
+<p>Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet
+chaque jour davantage du côté de la religion. Le
+temps des scandales était passé. Tout nuage avait disparu
+du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Thérèse.
+Les querelles de Mme de Montespan et de
+Mme de Maintenon étaient apaisées. Ces deux dames
+ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout
+où elles se rencontraient, elles se parlaient et avaient
+des conversations si vives et si cordiales en apparence,
+que qui les aurait vues sans être au fait des
+intrigues de la cour aurait cru qu'elles étaient les
+meilleures amies du monde[1]. La reine disait avec
+reconnaissance, en parlant de Mme de Maintenon:
+«Le roi ne m'a jamais traitée avec autant de tendresse
+que depuis qu'il l'écoute.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>.]</p>
+
+<p>L'année 1683 s'annonçait donc comme devant être
+heureuse pour la compagne de Louis XIV. Mais la
+mort s'avançait à grands pas. Une maladie foudroyante
+allait enlever la reine, âgée seulement de
+quarante-cinq ans.</p>
+
+<p>Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet
+a dit: «Elle marche avec l'Agneau, car elle
+en est digne», cette reine, qui portait le manteau
+fleurdelisé comme un cilice, cette pieuse Marie-Thérèse
+mourut comme elle avait vécu, avec une
+douceur angélique. Louis XIV, qui lui avait donné
+tant de soucis, la pleura sinçèrement: «Eh quoi!
+s'écriait-il, il n'y a plus de reine en France. Quoi!
+je suis veuf! je ne saurais le croire, et cependant
+il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus
+grand mérite.... Voilà le premier chagrin qu'elle
+m'ait donné.»</p>
+
+<p>Louis XIV, si souvent et si justement accusé
+d'égoïsme, s'était cependant déjà montré capable
+d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa
+mère. Il écrivit dans les Mémoires destinés au dauphin:</p>
+
+<p>«Quelque grandeur de courage dont j'eusse
+voulu me piquer, il n'était pas possible qu'un fils
+attaché par les liens de la nature pût voir mourir
+sa mère sans un excès de douleur, puisque ceux-là
+mêmes contre lesquels elle avait agi comme ennemie ne
+pouvaient s'empêcher de la regretter et d'avouer qu'il
+n'avait jamais été une piété plus sincère, une fermeté
+plus intrépide, une bonté plus généreuse. La vigueur
+avec laquelle cette princesse avait soutenu ma dignité,
+quand je ne pouvais pas la défendre moi-même, était
+le plus important et le plus utile service qui me pût
+être jamais rendu... Mes respects pour elle n'étaient
+point de ces devoirs contraints que l'on donne seulement
+à la bienséance.</p>
+
+<p>«Cette habitude que j'avais formée de n'avoir ordinairement
+qu'un même logis et qu'une même table
+avec elle, cette assiduité avec laquelle on me voyait
+la visiter plusieurs fois chaque jour, malgré l'empressement
+de mes plus importantes affaires, n'était point
+une loi que je me fusse imposée par raison d'État,
+mais une marque du plaisir que je prenais en sa
+compagnie.»</p>
+
+<p>Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a
+écrit ces lignes ne manquait pas de coeur. Nul ne
+ressentit plus vivement cette incomparable douleur,
+ce déchirement qui vous arraché la moitié de votre
+âme: la perte d'une mère. Mlle de Montpensier,
+témoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche, dit
+qu'au moment où elle rendit le dernier soupir,
+Louis XIV «étouffait, on lui jetait de l'eau, il
+étranglait». Il versa toute la nuit des torrents de
+larmes.</p>
+
+<p>La mort de la reine Marie-Thérèse ne lui causa
+pas de si cruelles angoisses; mais il n'en témoigna
+pas moins à cette occasion une très vive sensibilité.</p>
+
+<p>«La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa
+douleur. Celle de Mme de Maintenon, que je voyais
+de près, me parut sincère et fondée sur l'estime et la
+reconnaissance. Je ne dirai pas la même chose des
+larmes de Mme de Montespan, que je me souviens
+d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon, sans
+que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout
+ce que je sais, c'est qu'elle pleurait beaucoup, et
+qu'il paraissait un trouble dans toutes ses actions,
+fondé sur celui de son esprit, et peut-être sur la
+crainte de retomber entre les mains de monsieur son
+mari.»</p>
+
+<p>Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Thérèse
+mourut, au château de Versailles, dans la chambre à
+coucher dont nous avons déjà eu plusieurs fois l'occasion
+de parler[1]. Après la mort de la reine, cette
+pièce fut occupée par la dauphine, qui devenait, au
+point de vue hiérarchique, la femme principale de la
+cour. Le roi voulut faire du salon de sa belle-fille
+le centre le plus brillant de France.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle N° 115 de la <i>Notice du Musée de Versailles</i>.]</p>
+
+<p>«Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y
+avait de plus rare en bijoux et en étoffes dont elle prenait
+ce qu'elle voulait; le reste composait plusieurs
+lots que les filles d'honneur et les dames qui se trouvaient
+présentes tiraient au sort, ou bien elles avaient
+l'honneur de les jouer avec elle, et même avec le roi.
+Pendant que le <i>hoca</i> fut à la mode, et avant que le roi
+eut sagement défendu un jeu aussi dangereux, il le
+tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il
+perdait, autant de louis que les particuliers mettaient
+de petites pièces [1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus.</i>]</p>
+
+<p>Cependant, malgré toutes les distractions de la
+cour, la dauphine se laissait envahir par une invincible
+tristesse. Elle étouffait dans cette atmosphère
+d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs.
+Dégoûtée de ce «pays où les joies sont visibles et
+les chagrins cachés, mais réels», où «l'empressement
+pour les spectacles, les éclats et les applaudissements
+aux théâtres de Molière et d'Arlequin,
+les repas, la chasse, les ballets, les carrousels»
+couvrent tant d'inquiétudes et de craintes, elle
+trouvait, comme La Bruyère, «qu'un esprit sain
+puise à la cour le goût de la solitude et de la
+retraite.»</p>
+
+<p>Malgré toutes ses prévenances et toutes ses attentions,
+Louis XIV ne parvint pas à lui faire aimer le
+monde, et elle ne put se décider à tenir un cercle
+de courtisans. Elle passait tristement sa vie à Versailles
+dans les petites pièces contiguës à ses appartements,
+en n'ayant pour toute compagnie qu'une
+femme de chambre allemande, la Bessola, que la
+princesse Palatine représente sous des traits odieux
+et qui, au dire de Mme de Caylus, n'avait rien de
+mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la dauphine
+en chartre privée et de l'empêcher de répondre aux
+attentions gracieuses du roi.</p>
+
+<p>Le dauphin lui-même, fatigué du perpétuel tête-à-tête
+de sa femme et de cette Bessola qui se parlaient
+toujours allemand, langue qu'il ne comprenait point,
+chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient
+dans son intérieur. Soit timidité, soit défiance d'elle-même,
+la dauphine n'essaya pas de lutter pour conserver
+un coeur qui lui échappait et accepta son sort
+avec une résignation douloureuse. Le dauphin prit
+l'habitude de passer une partie de ses journées et de
+ses soirées entre Mlle de Rambures et la spirituelle
+princesse de Conti; la dauphine s'enferma de plus
+en plus dans la solitude, d'où elle ne voulait sortir
+à aucun prix, et elle finit par être abandonnée de
+toute la cour et même du roi, qui désespéra de la
+consoler.</p>
+
+<p>Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison:
+«Peut-être que les bonnes qualités de cette princesse
+contribuèrent à son isolement. Ennemie de la
+médisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter
+ni comprendre la raillerie et la malignité du style
+de la cour, d'autant moins qu'elle n'en entendait pas
+les finesses.» Mme de Caylus ajoute cette judicieuse
+observation: «J'ai vu les étrangers, ceux même
+dont l'esprit paraissait le plus tourné aux manières
+françaises, quelquefois déconcertés par notre ironie
+continuelle.»</p>
+
+<p>Un tableau peint par Delutel, d'après Mignard [1],
+représente la dauphine entourée de son mari et
+de ses trois fils. Le dauphin, vêtu d'un habit de
+velours rouge, est assis près d'une table et caresse
+un chien. De l'autre côté de la table, la princesse
+tient sur ses genoux le petit duc de Berry [2]. Devant
+elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un
+coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant
+l'ordre du Saint-Esprit, est debout et tient une
+lance. Dans les airs, deux amours soutiennent d'une
+main une riche draperie, et, de l'autre, répandent
+des fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un
+charme de quiétude et d'apaisement. Mais le tableau,
+allégorique bien plus que réel, ne montre pas la princesse
+sous son jour véritable. Ses chagrins, ses souffrances,
+ses noirs pressentiments, y sont dissimulés.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: N° 2116 de la <i>Notice du Musée de Versailles</i>.]<br>
+[Note 2: Le duc de Berry, né le 31 août 1686.]<br>
+[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), né
+le 19 décembre 1683.]<br>
+[Note 4: Le duc de Bourgogne, né le 6 août 1682.]</p>
+
+<p>Ce n'est point là l'image fidèle de la femme dont
+Mme de Lafayette a dit dans ses Mémoires: «Cette
+pauvre princesse ne voit que le pire pour elle et ne
+prend aucune part aux fêtes. Elle a une fort mauvaise
+santé et une humeur triste qui, joint au peu
+de considération qu'elle a, lui ôte le plaisir qu'une
+autre que la princesse de Bavière sentirait de toucher
+presque à la première place du monde.»</p>
+
+<p>Loin de se réjouir de sa haute fortune, elle regrettait
+l'Allemagne, où s'était écoulée si modestement
+son enfance, et disait à une autre Allemande, Mme la
+duchesse d'Orléans (la princesse Palatine): «Nous
+sommes toutes les deux malheureuses; mais la différence
+entre nous, c'est que vous vous êtes défendue
+autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu
+à toute force venir ici. J'ai donc mérité mon malheur
+plus que vous.»</p>
+
+<p>Elle pensait, comme Massillon, que «la grandeur
+est un poids qui lasse», que «tout ce qui doit passer
+ne peut être grand; ce n'est qu'une décoration de
+théâtre; la mort finit la scène et la représentation;
+chacun dépouille la pompe du personnage et la fiction
+des titres, et le souverain comme l'esclave est rendu
+à son néant et à sa première bassesse.»
+</p>
+
+<p>La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine.
+On voulait la faire passer pour folle, parce
+qu'elle ne cessait de répéter qu'elle se sentait irrévocablement
+perdue. Mais la pauvre princesse, qui
+savait bien que ses souffrances physiques et morales
+n'étaient que trop réelles, souriait tristement lorsqu'on
+doutait de ses maux: «Il faudra que je meure
+pour me justifier,» disait-elle.</p>
+
+<p>Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funèbre
+de la reine Marie-Thérèse: «Les âmes innocentes
+ont, elles aussi, les pleurs et les amertumes de la
+pénitence.» La mélancolie et la piété ne sont pas
+incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour
+ne point avoir ses nuages, et le Christ lui-même a
+pleuré.</p>
+
+<p>Courte en durée, longue en souffrances, la vie de
+la dauphine fut couverte d'un voile sombre. Cette
+jeune princesse, à qui la Providence paraissait d'abord
+réserver les destinées les plus brillantes, devait mourir
+à vingt-neuf ans, épuisée par le chagrin et consumée
+par une maladie de langueur.</p>
+
+<p>La terre, qui était pour elle comme un exil, lui
+paraissait, d'ailleurs, mériter peu de regrets.</p>
+
+<p>Elle mourut «volontiers et avec calme», suivant
+les expressions de la duchesse d'Orléans. Quelques
+heures avant de rendre le dernier soupir, elle avait dit
+à cette princesse, sa compagne d'infortune: «Aujourd'hui,
+je vous prouverai que je n'ai pas été folle en
+me plaignant de mes souffrances.»</p>
+
+<br>
+<center><H2>VI</H2></center>
+<br>
+
+<p>LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON</p>
+
+<p>«J'ai fait une étonnante fortune, mais ce n'est pas
+mon ouvrage. Je suis où vous me voyez sans l'avoir
+désiré, sans l'avoir espéré, sans l'avoir prévu. Je
+ne le dis qu'à vous, car le monde ne le croirait
+pas.»</p>
+
+<p>Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses
+entretiens avec les demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions
+de romans sont moins étranges que les réalités
+de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, âgée de
+cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel
+roi! lui offrir d'être son époux, elle dut se croire le
+jouet d'un rêve. On serait tenté de s'imaginer qu'elle
+ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant
+déjà perdu la plus grande partie de son prestige.
+Mais c'est absolument le contraire.</p>
+
+<p>L'année où Louis XIV épousa la veuve de Scarron
+fut l'apogée, le zénith de l'astre royal. Jamais le soleil
+du Grand Roi n'avait été plus imposant, jamais sa
+fière devise: <i>Nec pluribus impar</i>, n'avait été plus
+éblouissante. C'était l'époque où, en face de ses ennemis
+immobiles, il agrandissait et fortifiait les frontières
+du royaume, conquérait Strasbourg, bombardait
+Gênes et Alger, achevait les constructions fastueuses
+de son splendide Versailles, restait la terreur
+de l'Europe et l'idole de la France. Ses sentiments à
+l'égard de Mme de Maintenon étaient des plus complexes.
+Il y avait là un calcul de raison et un entraînement
+de coeur, une aspiration aux joies tranquilles
+de la famille et une inclination romanesque, une
+sorte d'accord entre le bon sens français subjugué
+par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme éminente,
+et l'imagination espagnole, séduite par l'idée d'avoir
+arraché cette femme d'élite à la misère pour en faire
+presque une reine. Notons que Louis XIV, essentiellement
+spiritualiste, avait la conviction intime que
+Mme de Maintenon avait reçu du ciel la mission de
+lui faire faire son salut, et que les conseils de cette
+femme, qui savait rendre la dévotion aimable et
+attrayante, lui semblaient être autant d'inspirations
+d'en haut.
+</p>
+
+<p>Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul
+exemple d'une femme dont le prestige ait survécu à
+la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme Ninon
+de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation
+merveilleuse. En la voyant, on pensait à ces
+belles journées où les rayons du soleil, pour avoir
+perdu de leur éclat, n'en ont pas moins encore une
+douceur pénétrante: «Elle n'était pas jeune; mais
+elle avait des yeux vifs et brillants, l'esprit pétillait
+sur son visage [1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: L'abbé de Choisy.]</p>
+
+<p>Saint-Simon lui-même, son impitoyable détracteur,
+est obligé d'avouer «qu'elle avait beaucoup d'esprit,
+une grâce incomparable à tout, un air d'aisance et
+quelquefois de retenue et de respect, avec un langage
+doux, juste, en bons termes et naturellement éloquent
+et court.»</p>
+
+<p>Lamartine, cet admirable génie qui avait l'intuition
+de toutes choses, a défini mieux que personne le sentiment
+de Louis XIV: «En s'attachant à Mme de Maintenon,
+il croyait presque s'attacher à la vertu. Les
+charmes de la confiance, de la piété, l'entretien d'un
+esprit aussi fin que juste, l'orgueil d'élever jusqu'à
+soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire à l'honneur
+du roi, la sûreté des conseils qu'il trouvait dans
+cette femme supérieure, tous ces orgueils et toutes
+ces tendresses avaient accru jusqu'à une absolue
+domination l'empire féminin et viril à la fois de
+Mme de Maintenon [2].»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Lamartine, <i>Étude sur Bossuet</i>.]
+</p>
+
+<p>Au moment même où la reine venait de rendre
+l'âme, M. de La Rochefoucauld l'avait prise par le
+bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui
+avait dit: «Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il
+a besoin de vous[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Arnauld, lettre à M. de Vancel, 3 juin 1688.]</p>
+
+<p>On parla un instant d'un projet de mariage entre
+Louis XIV et l'infante de Portugal; mais cette rumeur
+ne tarda pas à être démentie. Le roi préférait Mme de
+Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes
+princesses de l'Europe; à peine veuf, il lui avait offert
+sa main.</p>
+
+<p>M. Lavallée, qui a étudié avec tant de conscience
+la vie de Mme de Maintenon, fixe au premier semestre
+de l'an 1684, mais sans toutefois indiquer la date
+précise, l'époque où fut contracté le mariage secret.
+Il fut mystérieusement célébré, dans un oratoire particulier
+de Versailles, par l'archevêque de Paris, en
+présence du Père de La Chaise, qui dit la messe; de
+Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de
+M. de Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de
+Mme de Maintenon. Saint-Simon en parle avec horreur,
+comme de «l'humiliation la plus profonde,
+la plus publique, la plus durable, la plus inouïe»;
+humiliation «que la postérité ne voudra pas croire,
+réservée par la fortune, pour n'oser ici nommer la
+Providence, au plus superbe des rois». Tel n'était
+point l'avis d'Arnauld: «Je ne sais pas, écrivait-il,
+ce qu'on peut reprendre dans ce mariage, contracté
+selon les règles de l'Église. Il n'est humiliant qu'aux
+yeux des faibles, qui regardent comme une faiblesse
+du roi de s'être pu résoudre à épouser une
+femme plus âgée que lui et si fort au-dessous de
+son rang. Ce mariage le lie d'affection avec une
+personne dont il estime l'esprit et la vertu, et
+dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs
+innocents qui le délassent de ses grandes occupations[1].»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>.]</p>
+<center>
+<img src="113.png" alt=""><br>
+Mme de Maintenon.
+</center>
+
+<p>Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux;
+mais elle était trop intelligente, elle avait jeté sur les
+problèmes de la destinée humaine un regard trop
+scrutateur et trop inquiet, pour ne pas être en même
+temps saisie de tristesse. C'est elle qui écrivait: «Avant
+d'être à la cour, je pouvais me rendre témoignage
+que je n'avais jamais connu l'ennui; mais j'en ai bien
+tâté depuis, et je crois que je n'y pourrais résister si
+je ne pensais que c'est là où Dieu me veut. Il n'y a
+de vrai bonheur qu'à servir Dieu.»</p>
+
+<p>Cette mélancolie, dont l'expression revient sans
+cesse dans les lettres de Mme de Maintenon, comme
+un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant plus
+qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voilà une
+femme qui, à cinquante ans, arrive à une situation
+véritablement prodigieuse et s'empare d'un souverain
+dans tout l'éclat, dans tout le prestige de la victoire
+et de la puissance; une femme qui, avec une
+habileté voisine de l'ensorcellement, supplante toutes
+les plus belles, toutes les plus riches, toutes les plus
+nobles jeunes filles du monde, dont pas une n'aurait
+été fière de s'unir au Grand Roi; une femme qui, après
+avoir été plusieurs fois réduite à la misère, devient
+la personnalité la plus importante de France après
+Louis XIV! Et cependant elle n'est pas heureuse!
+Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement.
+Car les lettres qu'il lui adresse, s'il est forcé
+de passer quelques jours loin d'elle, sont conçues
+dans le style de celle-ci:</p>
+
+<p>«Je profite de l'occasion du départ de Montchevreuil
+pour vous attester une vérité qui me plaît trop
+pour me lasser de vous la dire: c'est que je vous
+chéris toujours, que je vous considère à un point que
+je ne puis exprimer, et qu'enfin, quelque amitié que
+vous ayez pour moi, j'en ai encore plus pour vous,
+étant de tout mon coeur tout à fait à vous[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre écrite pendant le siège de Mons, avril 1691.]</p>
+
+<p>Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait
+encore un degré à franchir sur le merveilleux escalier
+de sa fortune? Est-ce parce qu'elle n'a pu changer
+en trône son fauteuil presque royal? En aucune
+manière. Reine reconnue, Mme de Maintenon serait
+demeurée triste toujours, et son frère aurait pu encore
+lui dire:</p>
+
+<p>«Aviez-vous donc promesse d'épouser le Père
+éternel?»</p>
+
+<p>Pendant plus de trente ans, elle devait régner sans
+partage sur l'âme du plus grand des rois, et ce n'était
+pas seulement le monarque, c'était la monarchie qui
+s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la
+cour était à ses pieds, sollicitant un mot, un regard.
+Comme le disaient les dames de Saint-Cyr dans
+leurs notes: «Des parlements, des princes, des
+villes, des régiments s'adressaient à elle comme au
+roi; tous les grands du royaume, les cardinaux, les
+évêques, ne connaissaient pas d'autre route.» Elle
+était au point culminant du crédit, de la considération,
+de la fortune, et cependant, je le répète, elle
+n'était pas heureuse!</p>
+
+<p>Fénelon lui écrivait, le 14 octobre 1689:</p>
+
+<p>«Dieu exerce souvent les autres par des croix qui
+paraissent croix. Pour vous, il veut vous crucifier
+par des prospérités apparentes, et vous montrer
+à fond le néant du monde par la misère attachée à
+tout ce que le monde lui-même a de plus éblouissant.»
+Arrivée au faîte des grandeurs, Mme de Maintenon
+éprouvait cette inquiétude, cette fatigue, qui
+est presque toujours la compagne de l'ambition
+même satisfaite. Elle était tentée de dire avec La
+Bruyère:</p>
+
+<p>«Les deux tiers de ma vie sont écoulés, pourquoi
+tant m'inquiéter sur ce qui m'en reste? La plus brillante
+fortune ne mérite point le tourment que je me
+donne. Trente années détruiront ces colosses de puissance
+qu'on ne voyait qu'à force de lever la tête;
+nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose, et
+ceux que je contemplais si avidement, et de qui j'espérais
+toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il
+y a des biens, c'est le repos, la retraite, et un endroit
+qui soit son domaine.»</p>
+
+<p>Arrivée à une incroyable élévation, la femme du
+plus grand roi de la terre regrettait la maison de
+Scarron,--c'est elle-même qui l'a dit,--«comme
+la cane regrette sa bourbe.» Instruite par l'expérience,
+elle constatait avec La Fontaine:/p>
+
+<p>Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne,
+et si son esprit, fatigué du luxe, de l'illustration, de
+la puissance, se reportait aux jours de la médiocrité,
+alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon, ni
+appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV,
+c'est qu'elle possédait deux trésors bien autrement
+précieux, qui lui appartenaient dans la demeure de
+Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du
+Roi-Soleil; deux trésors vraiment beaux, vraiment
+inestimables: la Jeunesse et la Gaieté.</p>
+
+
+<br>
+<center><H2>VII</H2></center>
+<br>
+
+<p>L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON</p>
+
+<p>Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur
+encore: <i>Tempus edax homo edacior.</i> L'appartement
+de Mme de Maintenon à Versailles; cet appartement
+célèbre, où, pendant trente années, Louis XIV
+passa une grande partie de ses journées et de ses soirées,
+n'est plus maintenant qu'un petit musée, et, le
+croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles
+de la Révolution française. Pas un meuble du temps
+de Louis XIV, pas un portrait de Mme de Maintenon,
+pas un souvenir, pas une inscription qui rappelle
+l'illustre compagne du Grand Roi.</p>
+
+<p>La pensée générale qui a présidé à la restauration
+du palais pouvait avoir, je n'en disconviens pas, une
+certaine grandeur au point de vue patriotique; mais,
+sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle
+était absolument défectueuse.</p>
+
+<p>Placer les fastes de la Révolution et de l'Empire
+dans le sanctuaire de la Monarchie de droit divin,
+c'était enlever toute sa physionomie à la demeure
+du Grand Roi. L'image de Napoléon n'est pas plus à sa
+place à Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV
+au sommet de la colonne Vendôme.</p>
+
+<p>Toutefois, si l'on veut être juste, il ne faut pas oublier
+que Louis-Philippe, dans les réparations de Versailles,
+était loin d'avoir ses coudées franches. Un
+souffle révolutionnaire si violent circulait dans toute
+l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie
+absolue était chose très difficile et paraissait peu
+opportune. Au moment où l'oeuvre fut entreprise, on
+aurait pu dire avec l'auteur des <i>Ruines</i>: «Ici fut le
+siège d'un empire puissant; ces lieux maintenant si
+déserts, jadis une multitude vivante animait leur
+enceinte; ces murs où règne un morne silence retentissaient
+des cris d'allégresse et de fêtes, et maintenant
+voilà ce qui reste d'une vaste domination: une
+lugubre squelette, un souvenir obscur et vain, une
+solitude de mort; le palais des rois est devenu le repaire
+des bêtes fauves! Comment s'est éclipsée tant
+de gloire? [1]»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Volney, <i>les Ruines.</i>]</p>
+
+<p>Telle était l'état de dégradation du château de Versailles,
+quand Louis-Philippe entreprit de le réparer,
+malgré les criailleries des iconoclastes modernes. Le
+roi-citoyenne put défendre le palais du Roi-Soleil
+qu'en le plaçant, en quelque sorte, sous la sauvegarde
+des gloires républicaines et impériales. Pour
+se faire pardonner une tentative contraire aux intérêts
+destructeurs des démagogues, qui ont l'horreur
+du passé, il dut faire des commandes à une foule
+d'artistes de second ordre, dont les travaux furent
+beaucoup plus remarquables par le nombre que par
+le mérite. De là ce mélange entre les genres les plus
+disparates; de là cette confusion bizarre entre des
+gloires qui semblent tout étonnées de se trouver côte
+à côte; de là ce Panthéon qui a le caractère d'une
+Babel.</p>
+
+<p>M. Lavallée le dit avec beaucoup de raison: «Le
+musée national a fait subir à l'intérieur du château
+de Versailles une transformation complète. L'intention
+de ce musée était excellente, l'exécution n'y a
+pas répondu. Entreprise par des hommes peu versés
+dans l'histoire du XVIIe siècle, elle a malheureusement
+bouleversé les parties les plus intéressantes
+du château, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de
+Maintenon, presque méconnaissable aujourd'hui, est
+occupé par trois salles des campagnes de 1793, 1794,
+1795.»</p>
+
+<p>L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit
+à un vestibule. A gauche de ce vestibule est la
+salle des gardes du roi [1]. A droite, faisant face à
+cette salle, était le logement de Mme de Maintenon.
+C'est à peine aujourd'hui si l'on en découvre les traces.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no. 129 de la <i>Notice du Musée</i>, par M. Soulié.]</p>
+
+<p>Non seulement, en effet, il est entièrement démeublé,
+mais il est rapetissé, à cause de l'escalier
+que Louis-Philippe fit construire pour continuer l'escalier
+de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa
+en deux l'ancien appartement de la compagne du
+roi.</p>
+
+<p>Cet appartement, de plain-pied avec celui de
+Louis XIV, se composait de quatre pièces, dont deux
+antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une
+seule pièce [2]. Après venait la chambre à coucher de
+Mme de Maintenon [3].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle no. 141, <i>id.</i>]<br>
+[Note 3: Salle no. 142, <i>id.</i>]</p>
+
+<p>Cette salle, qui a été subdivisée lors de l'établissement
+des galeries historiques, pour continuer l'escalier
+de marbre jusqu'au second étage, formait, sous
+Louis XIV, une grande pièce éclairée par trois fenêtres.
+Entre la porte où l'on y entrait et la cheminée
+actuellement détruite[4], étaient, dit Saint-Simon: «le
+fauteuil du roi adossé à la muraille, une table devant
+lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 4: Cette cheminée se trouvait au fond de la pièce à droite
+du tableau représentant le combat de Boussu, no. 2295 de la
+<i>Notice.</i>]</p>
+
+<p>De l'autre côté de la cheminée, une niche de damas
+rouge et un fauteuil où se tenait Mme de Maintenon,
+avec une petite table devant elle. Plus loin, son lit
+dans un enfoncement [1]. Vis-à-vis les pieds du lit, une
+porte et cinq marches [2].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon était dans la partie actuellement occupée par l'escalier de stuc construit sous
+le règne de Louis-Philippe, et qui continue l'escalier de marbre.]<br>
+[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient à monter dans la quatrième et dernière pièce de l'appartement (grand cabinet de
+Mme de Maintenon, salle n° 143 de la <i>Notice</i>), ont été supprimées, le sol de cette dernière ayant été baissé.]</p>
+
+<p>Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, «ils
+étaient chacun dans leur fauteuil, une table devant
+chacun d'eux, aux deux coins de la cheminée, elle du
+côté du lit, le roi le dos à la muraille, du côté de la
+porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa
+table, un pour le ministre qui venait travailler, l'autre
+pour son sac.»</p>
+
+<p>En somme, cet appartement n'avait rien de splendide.
+«Je ne sais, a dit M. Lavallée [3], si la femme de
+chambre de quelque parvenu de nos jours se contenterait
+de cette chambre unique où Louis XIV venait
+travailler, où Mme de Maintenon mangeait, couchait,
+s'habillait, recevait toute la cour, où tout le monde
+passait, disait-elle, comme dans une église.
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 3: Introduction aux <i>Curiosités historiques</i> sur Louis XIII, Louis XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]</p>
+
+<p>Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-même, n'étaient
+pas plus commodément logés. Tout avait été sacrifié
+au faste, à l'éclat, à la représentation dans ce magnifique
+château. Louis XIV était perpétuellement en
+scène et y tenait sans interruption son rôle de roi; mais
+au milieu de toutes ces peintures, ces dorures, ces
+marbres, ces splendeurs, on n'avait pas une seule des
+aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses
+pièces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres
+ouvertes de toutes parts.»</p>
+
+<p>Maintenant que nous connaissons l'appartement de
+la compagne de Louis XIV, jetons un coup d'oeil sur
+l'existence qu'elle y menait. Elle se levait ordinairement
+entre 6 et 7 heures, et allait aussitôt à la messe,
+où elle communiait trois ou quatre fois par semaine.
+La journée se passait en bonnes oeuvres, en écritures,
+en visites à Saint-Cyr. Le roi venait régulièrement
+chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait
+jusqu'à 10, heure où il allait souper.</p>
+
+<p>Le train de maison de Mme de Maintenon était modeste.
+Le roi lui donnait quarante-huit mille livres
+par an, plus douze mille livres pour ses étrennes,
+et cette somme passait presque tout entière en aumônes.
+Auprès d'elle étaient sa vieille servante
+Manon, l'ancienne compagne des jours d'adversité,
+et un petit nombre de domestiques respectueux et
+silencieux. Son rang, qui la plaçait entre les simples
+particuliers et les reines, n'étant pas bien déterminé,
+il eût été difficile qu'elle vécût habituellement au
+milieu de l'étiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle
+guère de son appartement. «Son élévation, dit
+Voltaire, ne fut pour elle qu'une retraite.»</p>
+
+<p>Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi,
+tout près d'elle la cour s'agite. L'escalier de marbre,
+au bas duquel est la demeure du dauphin, et qui conduit
+à la fois aux appartements de la dauphine[1], à ceux
+de Mme de Maintenon et à ceux de Louis XIV, est
+sans cesse encombré par ces hommes «qui sont
+maîtres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage,
+qui dissimulent les mauvais offices, sourient à leurs
+ennemis, déguisent leurs passions[2]». C'est cet escalier
+qu'ils montent pour assister au lever et au coucher
+du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3],
+puis dans l'antichambre du roi[4], puis dans la
+chambre des Bassans, où ils attendent le lever du
+monarque.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Depuis la mort de Marie-Thérèse, les appartements de
+la reine étaient occupés par la dauphine.]<br>
+[Note 2: La Bruyère, <i>De la Cour</i>.]<br>
+[Note 3: Salle N° 120 de la <i>Notice du Musée</i>.]<br>
+[Note 4: Salle N° 121, <i>id</i>.]
+</p>
+
+
+<p CLASS=STDIT>Avec vos brillantes hardes<br>
+ Et votre ajustement,<br>
+Faites tout le trajet de la salle des gardes;<br>
+ Et vous peignant galamment,<br>
+Portez de tous côtés vos regards brusquement;<br>
+Ne manquez pas, d'un haut ton,<br>
+ De les saluer par leur nom,<br>
+ De quelque rang qu'ils puissent être.<br>
+ Cette familiarité<br>
+Donne à quiconque en use un air de qualité.<br>
+ Grattez du peigne à la porte<br>
+ De la Chambre du roi,<br>
+ Ou si, comme je prévoi,<br>
+ La presse s'y trouve trop forte,<br>
+ Montrez de loin votre chapeau,<br>
+ Ou montez sur quelque chose<br>
+ Pour faire voir votre museau;<br>
+ Et criez sans aucune pause,<br>
+ D'un ton rien moins que naturel:<br>
+ Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].</P>
+
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Molière, <i>Remerciement au Roi</i>.]</p>
+
+<p>La chambre des Bassans[2], ainsi nommée parce
+qu'on y voit des tableaux de ce maître, est le
+salon d'attente qui précède la chambre à coucher
+de Louis XIV. Il y a plusieurs entrées différentes:
+l'entrée familière pour les princes, la grande entrée
+pour les grands officiers de la couronne; la première
+entrée pour ceux qui, par leur charge, ont
+un brevet d'entrée; l'entrée de la chambre pour les
+officiers de la chambre du roi. Le cérémonial est réglé
+de la manière la plus précise. Le garçon de la
+chambre ouvre les deux battants de la porte seulement
+pour le dauphin et les princes du sang. La
+porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et
+se referme immédiatement.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: <i>État de France</i> en 1694.]</p>
+
+<p>«On doit gratter doucement aux portes de la
+chambre; de l'antichambre et des cabinets, et non
+pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir les
+portes étant fermées, il n'est pas permis d'ouvrir soi-même
+la porte; mais on doit se la laisser ouvrir par
+l'huissier[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no 123 de la <i>Notice du Musée</i>. Sous Louis XIV,
+cette salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf,
+était divisée en deux pièces: la première était la chambre des
+Bassans; la seconde servit de chambre à coucher au roi jusqu'en
+1691, année ou il s'installa dans la salle suivante
+(no 124), pour y demeurer jusqu'à sa mort.]</p>
+
+<p>A 8 heures, Louis XIV se lève et fait sa prière.
+Puis il sort de la balustrade de son lit, et il dit:
+«Au conseil!» Jusqu'à midi et demi, il travaille
+avec ses ministres. Ensuite, escorté par les princes,
+les princesses, les officiers, les grands seigneurs,
+il se rend à la messe, traversant la galerie des
+Glaces, où tout individu peut le voir, lui présenter.
+un placet, et même lui parler. Il passe par les
+salons de la Guerre, d'Apollon, de Mercure, de
+Mars, de Diane, de Vénus et de l'Abondance[2], et
+arrive à la chapelle, qui s'élève dans toute la hauteur
+du rez-de-chaussée et du premier étage[3]. En
+bas se trouvent l'autel et la chaire, où prêchent tour
+à tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le haut
+est occupé par les tribunes.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements
+du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107,
+106, de la <i>Notice du Musée</i>.]<br>
+[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle
+actuelle, qui ne fut inaugurée qu'en 1710. Le salon d'Hercule
+(no 106 de la <i>Notice</i>), qui sert aujourd'hui d'entrée aux grands.]</p>
+
+<p>«Les grands forment un vaste cercle au pied de
+l'autel, et paraissent debout, le dos tourné directement
+au prêtre et aux saints mystères, et les faces
+élevées vers leur roi, que l'on voit à genoux sur une
+tribune, et à qui ils semblent avoir tout l'esprit et
+tout le coeur appliqués. On ne laisse point de voir
+dans cet usage une espèce de subordination, car ce
+peuple paraît adorer le prince, et le prince adorer
+Dieu[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: La Bruyère, <i>De la Cour</i>.]</p>
+
+<p>Après la messe, le roi dîne, ordinairement en petit
+couvert, seul dans sa chambre. A 2 heures, il va
+tirer dans son parc, ou se promener dans ses jardins,
+ou courre le cerf, soit à cheval, soit en calèche. Vers
+5 ou 6 heures du soir, il se rend, comme nous l'avons
+déjà dit, chez Mme de Maintenon; et là il travaille de
+nouveau, avec ses ministres, une grande partie de la
+soirée. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez
+elle, il va soit à la comédie, soit à l'<i>appartement</i>.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note: appartements, fut de 1682 à 1710 la chapelle du château. La
+partie du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule
+et le vestibule au-dessous relie l'aile du nord à la partie centrale.
+C'est sur cet emplacement que s'élevait, dans toute la
+hauteur du rez-de-chaussée et du premier étage, la chapelle,
+dont un tableau, représentant Dangeau reçu grand maître de
+l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition intérieure.
+Ce tableau est dans la salle no 9 de la <i>Notice du Musée</i> et
+porte le no 164.]</p>
+
+<p>On désigne sous ce nom la réunion de toute la
+cour dans les grands appartements du roi. Le <i>Mercure
+galant</i> de 1682 donne une description curieuse de ces
+soirées, dont l'usage s'établit dès la première année
+de l'installation définitive de Louis XIV à Versailles.
+«Le roi, dit le <i>Mercure</i>, permet l'entrée de son grand
+appartement de Versailles le lundi, le mercredi et le
+jeudi de chaque semaine pour y jouer à toutes sortes
+de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'à 10, et ces
+jours-là sont nommés jours d'<i>appartement</i>.»</p>
+
+<p>On monte par le grand escalier du Roi ou des
+Ambassadeurs, ce magnifique escalier que décorent
+les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun
+et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de
+l'Abondance[2], ainsi nommé parce que les bas-reliefs
+représentant l'Abondance sont au-dessus de la porte
+de marbre. C'est dans cette salle, ornée par des
+tableaux du Carrache, du Guide, de Paul Véronèse,
+que sont dressés les buffets pour les rafraîchissements.
+On trouve le salon de Vénus[3], rempli de
+meubles splendides; puis le salon de Diane[4], où est
+le billard et où des orangers s'épanouissent dans des caisses d'argent.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appelé aussi grand escalier
+du Roi, était situé dans l'aile du nord et conduisait aux
+grands appartements de Louis XIV. Il fut détruit en 1750,
+par suite de remaniements faits au logement de Louis XV.]<br>
+[Note 2: Salle no 106 de la <i>Notice du Musée</i>.]<br>
+[Note 3: Salle no 107, <i>id</i>.]<br>
+[Note 4: Salle no 108, <i>id</i>.]</p>
+
+<p>Le salon de Mars[1], où l'on admire six
+portraits du Titien, <i>Jésus et les pèlerins d'Emmaüs</i> par
+Véronèse, <i>la Famille de Darius aux pieds d'Alexandre</i>
+par Lebrun, est la salle où l'on joue. Un <i>trou-madame</i>
+de marqueterie, posé sur une table de velours vert
+et entouré de pentes de velours cramoisi à franges
+d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des tables
+pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de
+hasard. La salle suivante est le salon de Mercure[2],
+où il y a des Carrache, des Titien, des Van Dyck;
+le lit de parade y est dressé.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle N° 109 de la <i>Notice</i>.]<br>
+[Note 2: Salle N° 110, <i>id</i>.]</p>
+
+<p>Puis apparaît le magnifique saron d'Apollon[3], qui
+est la salle du Trône. Au fond de la chambre s'élève
+une estrade couverte d'un tapis de Perse à fond
+d'or. Un trône d'argent de huit pieds de haut est au
+milieu. Quatre statues d'enfants, portant des corbeilles
+de fleurs, soutiennent le siège et le dossier,
+garnis de velours cramoisi. Le <i>David</i> du Dominiquin,
+le <i>Thomiris</i> de Rubens, des tableaux du Guide et de
+Van Dyck embellissent ce salon, où Louis XIV donne
+audience aux ambassadeurs étrangers, et où, les jours
+d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 3: Salle N° 111, <i>id</i>.]</p>
+
+<p>Ces jours-là, tout s'agite, tout s'anime. A l'éblouissante
+clarté des lustres, les diamants, les joyaux étincellent.</p>
+
+<p>On s'extasie devant les toilettes resplendissantes
+des plus belles femmes de France. «Les uns
+choisissent un jeu, et les autres s'arrêtent à un autre.
+D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres
+que se promener pour admirer l'assemblée et la
+richesse de ces grands appartements. Quoiqu'ils
+soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne
+soit d'un rang distingué, tant hommes que femmes.
+La liberté de parler y est entière.... Cependant le
+respect fait que personne ne haussant trop la voix,
+le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi
+descend de sa grandeur pour jouer avec plusieurs de
+l'assemblée qui n'ont jamais eu un pareil honneur.
+Ce prince va tantôt à un jeu, tantôt à un autre. Il ne
+veut ni qu'on se lève, ni qu'on interrompe le jeu
+quand il approche[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mercure galant</i>, décembre 1682.]</p>
+
+<p>A 10 heures, la réunion cesse. C'est le moment où
+Louis XIV va souper, ordinairement au grand couvert,
+avec la famille royale, dans la pièce qu'on appelle
+l'antichambre du roi[2]. C'est là qu'est la nef
+de vermeil, qui a la forme d'un navire démâté. On y
+enferme, entre des «coussins de senteurs», les
+serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent
+devant la nef, même les princesses, doivent saluer,
+comme devant le lit du roi, quand on passe dans la
+chambre à coucher. </p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle no 121 de la <i>Notice</i>.]
+</p>
+
+<p>Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre,
+où il reçoit sa famille intime, son frère, ses enfants,
+avec leurs maris ou leurs femmes. Il cause, jusqu'au
+coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les
+plus grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter
+alors le bougeoir, pendant que le souverain se
+déshabille. C'est, comme le remarque Saint-Simon,
+une distinction, une faveur qui se compte, tant
+Louis XIV a l'art de donner l'être à des riens.</p>
+
+<p>La tâche des courtisans est terminée pour aujourd'hui.
+Les lumières sont éteintes. Tout est rentré
+dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure du
+repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce
+pays, dont parle La Bruyère, «qui est à quelque
+quarante-huit degrés d'élévation du pôle et à plus de
+onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons.»
+Là le sommeil de la nuit est troublé par les réminiscences
+d'hier, comme par les inquiétudes relatives
+à demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni ses
+soucis, parce qu'on «se couche et on se lève sur
+l'intérêt».</p>
+
+
+<br>
+<center><H2>VIII</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA MARQUISE DE CAYLUS</p>
+
+<p>Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristée,
+apparaissent çà et là des figures jeunes, riantes,
+lumineuses, de frais et sémillants visages qui éclairent
+le palais et jettent un peu de vie sur la gravité du
+cérémonial et sur les ennuis de l'étiquette.</p>
+
+<p>Louis XIV aimait la jeunesse. Quant à Mme de Maintenon,
+qui n'eut jamais d'enfants, elle se dédommageait
+de la cruauté du sort, en veillant, avec une sollicitude
+toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle
+chérissait. C'est ainsi qu'elle fit l'éducation de sa
+nièce à la mode de Bretagne, la jolie et gracieuse
+Mlle de Murçay-Villette; un vrai type de Française,
+gaie, rieuse, même un peu caustique, animée, amusante,
+entraînante, entraînée.</p>
+
+<p>Elle mérite une mention spéciale dans la galerie
+de Versailles, cette petite magicienne, qui maniait
+aussi bien la plume que l'éventail, cette femme d'esprit
+qui a eu l'honneur d'être citée par Sainte-Beuve
+comme le modèle des qualités exquises dont il résume
+l'ensemble par ce seul mot: l'<i>urbanité;</i> cette enchanteresse
+à qui Mme de Maintenon disait: «Vous savez
+bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne
+peuvent se passer de vous.»</p>
+
+<p>Marguerite de Murçay-Villette, marquise de Caylus,
+naquit en 1673. Benjamin de Valois, marquis
+de Villette, son grand-père, avait épousé Arthémise
+d'Aubigné, fille du fameux Théodore-Agrippa d'Aubigné,
+le soldat-poète, l'austère et fougueux calviniste,
+le fier et satirique compagnon d'Henri IV; Théodore-Agrippa
+d'Aubigné, dont le fils fut père de Mme de
+Maintenon. La petite de Villette-Murçay avait sept
+ans, et son père, qui servait dans la marine, faisait
+campagne, lorsque Mme de Maintenon résolut de la
+convertir au catholicisme.</p>
+
+<p>C'était le moment où Louis XIV convertissait les
+huguenots de son royaume. L'enfant fut enlevée à sa
+famille et conduite à Saint-Germain.</p>
+
+<p>«Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses
+<i>Souvenirs</i>; mais je trouvai le lendemain la messe du
+roi si belle, que je consentis à me faire catholique, à
+condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on
+me garantirait du fouet. C'est là toute la controverse
+qu'on employa, et la seule abjuration que je fis.»</p>
+
+<p>M. de Murçay-Villette fut d'abord indigné; mais
+il finit par s'adoucir et par embrasser lui-même la
+religion catholique dans des conditions plus sérieuses.
+Comme le roi l'en félicitait: «C'est la seule occasion
+de ma vie, répondit-il, où je n'ai point eu pour
+objet de plaire à Votre Majesté.»</p>
+
+<p>Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes spéciales
+comme éducatrice, prit plaisir à s'occuper de sa
+nièce. «On m'élevait, dit celle-ci, avec un soin dont
+on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se
+passait rien à la cour sur quoi elle ne me fît faire des
+réflexions selon la portée de mon esprit, m'approuvant
+quand je pensais bien, me redressant quand je
+pensais mal. Ma journée était remplie par des maîtres,
+la lecture et des amusements honnêtes et réglés; on
+cultivait ma mémoire par des vers qu'on me faisait
+apprendre par coeur; et la nécessité de rendre compte
+de ma lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu,
+me forçait à y donner de l'attention. Il fallait encore
+que j'écrivisse tous les jours une lettre à quelqu'un
+de ma famille, ou à tel autre que je voulais choisir,
+et que je la portasse tous les soirs à Mme de Maintenon,
+qui l'approuvait ou la corrigeait, selon qu'elle
+était bien ou mal.»</p>
+
+<p>A treize ans, Mlle de Villette était déjà charmante.
+Les plus grands seigneurs, M. de Roquelaure et M. de
+Boufflers, demandèrent sa main. Mme de Maintenon
+ne crut pas devoir accepter pour sa nièce des propositions
+si brillantes: «Ma nièce n'est pas un assez
+grand parti pour vous, dit-elle à M. de Boufflers. Je
+n'en sens pas moins ce que vous voulez faire pour
+moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai
+à l'avenir comme mon neveu.»</p>
+
+<p>La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut
+appeler l'ostentation de la modestie. Elle mit une
+sorte de gloriole fort mal placée à faire faire à sa
+charmante nièce un mariage médiocre et lui choisit
+un époux sans mérite, sans fortune et même sans
+conduite, M. de Tubières, marquis de Caylus. La
+jeune mariée n'avait pas encore quatorze ans. Le
+roi lui donna une modique pension et un collier de
+perles de dix mille écus.
+</p>
+
+<p>Mais bientôt, après son mariage, elle eut un
+logement à Versailles, où sa beauté ne manqua pas
+d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
+n'a pas l'admiration facile, s'écrie à propos d'elle:
+«Jamais un visage si spirituel, si touchant, jamais
+une fraîcheur pareille, jamais tant de grâces ni plus
+d'esprit, jamais tant de gaieté et d'amusement, jamais
+de créature plus séduisante.» Mme de Caylus fut
+l'une des héroïnes de ces représentations d'<i>Esther</i>,
+dont le souvenir est resté comme l'un des plus
+gracieux épisodes de la seconde moitié du grand
+règne.</p>
+
+<p>Mme de Maintenon avait fondé en 1685, à Saint-Cyr,
+tout près de Versailles, une maison pour l'éducation
+gratuite de deux cent cinquante «demoiselles nobles
+et pauvres». La religion et la littérature y étaient
+en grand honneur. Quelques-unes des élèves de la
+classe des grandes,--<i>les bleues</i>,--déclamaient
+devant leurs compagnes <i>Cinna, Andromaque, Iphigénie</i>.
+Mais on s'aperçut vite qu'elles avaient trop de
+dispositions pour le théâtre, et Mme de Maintenon
+écrivit à Racine: «Nos petites viennent de jouer
+votre <i>Andromaque</i>, et l'ont si bien jouée qu'elles ne
+la joueront plus, ni aucune de vos pièces.»</p>
+
+<p>Mais, si la tragédie était ainsi proscrite, on ne
+renonçait pas à la poésie. Mme de Maintenon, grande
+admiratrice de Racine, le pria de composer, pour
+Saint-Cyr, une sorte de poème moral et historique,
+puisé à une source religieuse. On était alors en 1688.
+Racine avait près de cinquante ans, et depuis douze
+années il avait renoncé au théâtre, tout en étant
+dans la plénitude de l'inspiration et du génie. Les
+scrupules religieux l'éloignaient de la scène. Il avait
+fait à Dieu le plus héroïque des sacrifices pour un
+artiste: celui de sa gloire. Il s'était condamné, ce
+grand poète, au silence, et de ses propres mains il
+avait dételé les coursiers qui conduisaient son char
+de triomphe dans les sphères étoilées de l'art. Quand
+il vit le moyen de concilier ses anciens penchants
+avec les sentiments qui l'en avaient détourné, il
+tressaillit. Le poète et le dévot allaient enfin être
+d'accord. De leur alliance naquit <i>Esther</i>, cette oeuvre
+exquise, qui tient à la fois de la tragédie et de l'élégie;
+cette pièce, pleine de tendresse et de larmes,
+digne du poète dont son fils a dit: «Mon père
+était un homme tout sentiment, tout coeur.» Réveillé
+comme d'un long sommeil, Racine avait puisé
+dans le repos une fraîcheur d'impressions, une originalité
+nouvelle. «A quinze ans, dit M. Michelet,
+Mme de Caylus vit naître <i>Esther</i>, en respira le premier
+parfum, en pénétra si bien l'esprit, qu'elle
+semblait, par l'émotion de sa voix, y ajouter quelque
+chose.»</p>
+
+<p>Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun rôle.
+Mais, un jour que Racine était en train de lire à
+Mme de Maintenon plusieurs scènes de la pièce, elle
+se mit à les déclamer d'une façon si touchante, que ce
+poète enthousiasmé composa pour elle un prologue,
+celui de la <i>Piété</i>.</p>
+
+<p>La première représentation eut lieu à Saint-Cyr,
+le 26 janvier 1689. Le vestibule des dortoirs, situé au
+deuxième étage du grand escalier des <i>demoiselles</i>,
+était partagé en deux parties: l'une pour la scène,
+l'autre pour les spectateurs. On avait construit le
+long des murs deux amphithéâtres: l'un, petit, destiné
+aux dames de la communauté; l'autre, plus grand,
+réservé aux élèves. Sur les gradins d'en haut étaient
+les plus jeunes, <i>les rouges</i>, ensuite <i>les vertes</i>,
+puis <i>les jaunes</i>, puis en bas les plus âgées, <i>les bleues</i>, toutes
+avec le ruban des couleurs de leur classe. La représentation
+se donnait le jour, mais on avait fermé
+toutes les fenêtres; les escaliers, les couloirs, la salle
+de spectacle, étincelaient des feux de lustres de cristal.
+Entre les deux amphithéâtres étaient des sièges
+pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
+spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, à
+l'honneur d'applaudir <i>Esther</i>.</p>
+
+<p>Louis XIV arrive à 3 heures de l'après-midi. Aussitôt,
+la pièce commence. D'une voix attendrie et
+mélodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
+Piété; un murmure d'émotion, d'enthousiasme, circule
+dans le noble auditoire:</p>
+
+<h3>Du séjour bienheureux de la Divinité,<br>
+Je descends dans ce lieu par la grâce habité;<br>
+L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,<br>
+Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.<br>
+Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints<br>
+Tout un peuple naissant est formé par mes mains.<br>
+Je nourris dans son coeur la semence féconde<br>
+Des vertus dont il doit sanctifier le monde.<br>
+Un roi qui me protège, un roi victorieux<br>
+A commis à mes soins ce dépôt précieux.<br>
+C'est lui qui rassembla ces colombes timides,<br>
+Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides;<br>
+Pour elles, à sa porte élevant ce palais,<br>
+Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...</h3>
+
+<p>Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et
+idéale beauté, Mme de Caylus ressemble à un ange.
+Dès les premiers vers du prologue, le succès va aux
+étoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voilà enfin
+une distraction digne du Grand Roi. Comme on se
+représente bien cette animation moitié sainte, moitié
+profane; ces jeunes filles naïves et charmantes, qui
+disent, avant d'entrer en scène, un <i>Veni Creator</i>; ces
+actrices improvisées, qu'électrisent la musique, la
+poésie, la rampe, et, plus encore que tout cela, la
+présence de celui qui est leur protecteur, leur providence
+sur cette terre! Le plus grand des rois dans la
+salle, le plus grand des poètes dans la coulisse, des
+actrices plus gracieuses les unes que les autres; des
+vers où tout est noble, idéal, harmonieux; des choeurs
+dont la céleste mélodie est l'hymne de la prière, le
+cantique de l'amour divin; une mise en scène splendide,
+d'admirables décors, des costumes persans où
+resplendit l'éclat des joyaux de la couronne, et,
+choses plus séduisantes que le prestige du trône,
+que les rayons de l'astre royal: le charme de la jeunesse,
+la fraîcheur des imaginations, la douce et pénétrante
+poésie des âmes de jeunes filles, quel spectacle!
+quel enivrement! Mlle de Veilhan représente Esther;
+Mlle de La Maisonfort, Élise; Mlle de Lastic, Assuérus;
+Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly, Zarès;
+Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rôle de Mardochée est
+joué en perfection par Mlle de Glapion, cette jeune
+personne qui a fait dire à Racine: «J'ai trouvé un
+Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur.»</p>
+
+<p>Derrière le décor, le poète surveille les entrées,
+comme un régisseur de la scène. Mlle de La Maisonfort,
+intimidée, a failli un instant manquer de mémoire.
+Quand elle rentre dans la coulisse,
+il lui dit: «Ah! mademoiselle, voici une pièce
+perdue.»</p>
+
+<p>Et la belle jeune fille se met à pleurer. Aussitôt
+Racine la console, et, tirant son mouchoir de sa
+poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on ferait pour
+un enfant. Elle rentre en scène et joue comme une
+actrice consommée. Ses yeux sont encore un peu
+rouges, et Louis XIV, à qui rien n'échappe, dit tout
+bas: «La petite chanoinesse a pleuré.»</p>
+
+<p>Mme de Maintenon a peine à dissimuler l'extrême
+joie que lui cause le succès de ses chères «filles».
+Louis XIV, ému et ravi, accorde au poète et aux
+actrices son suffrage, la plus précieuse des récompenses,
+et, à la fin de la représentation, Racine se
+précipite à la chapelle et tombe à genoux dans un
+élan de reconnaissance.</p>
+
+<p>Les représentations suivantes ont encore plus
+d'éclat que la première. Mme de Caylus prend le rôle
+d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement d'enfants,
+comme dit Racine, devient l'empressement de toute la
+cour. La faveur d'une invitation est plus enviée, plus
+difficile à obtenir qu'un voyage à Marly. Louis XIV
+entre le premier dans la salle, et il se tient debout, la
+canne à la main, sur le seuil de la porte, jusqu'à ce
+que tous les invités aient pénétré dans l'enceinte.
+Mme de Sévigné, admise à la représentation du 19 février
+1689, ne se possède pas de joie. Elle a pour
+voisin le maréchal de Bellefonds, à qui elle communique
+tout bas ses impressions enthousiastes. Le
+maréchal se lève dans un entr'acte et va dire au roi
+combien il est content. «Je suis auprès d'une
+dame, ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu
+<i>Esther</i>.»</p>
+
+<p>A la fin de la pièce, Louis XIV adresse quelques
+paroles à plusieurs des spectateurs. Il s'arrête devant
+Mme de Sévigné et lui parle avec bienveillance. La
+marquise, toute fière d'un tel honneur, a mentionné
+cette conversation dans une de ses lettres:</p>
+
+<p>«Le roi me dit: Madame, je suis assuré que vous
+avez été contente. Racine a beaucoup d'esprit.--Moi,
+sans m'étonner, je réponds:--Sire, il en a
+beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en
+ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet,
+comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.--</p>
+
+<p>Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majesté
+s'en alla et me laissa l'objet de l'envie.»</p>
+
+<p>Ce dernier mot n'est-il pas caractéristique? La
+femme la plus spirituelle du royaume est ivre de joie
+parce que le roi lui a parlé. Quel prestige que celui
+de ce monarque incomparable, dont la moindre
+marque d'attention faisait l'objet de l'envie de toute
+la cour!</p>
+
+<p><i>Esther</i> avait eu trop de succès. Soit par piété, soit
+par jalousie, on ne tarda pas à critiquer ces représentations
+qui avaient été si brillantes. Il fallait bien,
+bon gré malgré, reconnaître le génie du poète, le
+talent des actrices. La critique porta sur d'autres
+points. On dit que ce mélange de cloître et de théâtre
+n'était pas une bonne chose; que l'amour-propre des
+jeunes filles serait surexcité par de pareils divertissements.
+Bourdaloue et Bossuet avaient assisté aux
+représentations, comme pour les approuver par leur
+présence. Mais le nouveau directeur de Mme de Maintenon,
+Godet-Desmaretz, évêque de Chartres, se prononça
+contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
+de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimées, et
+<i>Athalie</i>, commandée après le succès d'<i>Esther</i>
+et déjà apprise par les demoiselles de Saint-Cyr, fut jouée,
+en 1690, sans pompe, sans théâtre, sans décorations,
+sans costume, dans la <i>classe bleue</i>, en la seule présence
+du roi, de Mme de Maintenon et d'une dizaine
+de personnes.</p>
+
+<p>Ce ne furent pas seulement les représentations d'<i>Esther</i>
+qu'on trouva trop mondaines. La jeune femme
+qui s'y était tant fait admirer, Mme de Caylus, ne
+garda pas longtemps sa faveur à la cour. Elle avait
+trop d'esprit, trop de gaieté, trop de liberté d'allures
+et de paroles, pour ne pas s'attirer des disgrâces.
+Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui n'avait
+pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines,
+se partageait entre Dieu et le monde;
+mais, par malheur, la part du monde était de beaucoup
+la plus grande. Pour Mme de Caylus, les
+prières passaient après les plaisirs. Son caractère
+mobile, malicieux, superficiel, ne se prêtait pas
+à l'austérité d'une dévotion sérieuse, et, quand la
+cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle
+s'y sentait dépaysée. Mariée à un homme sans mérite
+et toujours en campagne ou à la frontière,
+Mme de Caylus fut, dès le début, livrée à elle-même.
+Aimant la médisance, sinon la calomnie, ne
+craignant pas de provoquer une inimitié pour le
+plaisir de dire un bon mot, habituée à la société et
+aux malices de la duchesse de Bourbon, qui, sans
+avoir tout l'esprit de sa mère, Mme de Montespan,
+en avait les goûts satiriques, Mme de Caylus se moquait
+un peu de tout. C'était là un genre de passe-temps
+que Louis XIV ne pardonnait guère. Elle
+avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
+cour: «On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est
+être exilée que d'y vivre.»</p>
+
+<p>Le roi la prit au mot et lui défendit de reparaître
+dans «ce pays» où l'on s'ennuyait tant. Il la trouvait
+trop fine, trop perspicace, trop habile à se servir de
+l'arme du ridicule, si meurtrière dans la main d'une
+jolie femme. Il pensait même que cette éducation
+futile ne faisait que médiocrement honneur à Mme de
+Maintenon, et celle-ci n'avait pas intérêt à laisser
+près du roi une jeune femme qui aurait pu faire du
+tort à Saint-Cyr. Aussi la disgrâce de Mme de Caylus
+fut-elle de longue durée. Pendant treize ans, la
+marquise resta éloignée de la cour et comme en
+pénitence. Elle n'acheta son pardon qu'à force de
+tenue, de soumission, de piété. Mais ce pardon fut
+complet.</p>
+
+<p>Le 10 février 1707, elle, reparut à Versailles, au
+souper du roi, et reçut le meilleur accueil. Veuve
+depuis deux années environ, elle n'avait que trente-trois
+ans et ne songeait pas à se remarier. Belle
+comme un ange et plus séduisante que jamais, elle
+reconquit toute la faveur de Mme de Maintenon, dont
+elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
+Versailles jusqu'à la mort de Louis XIV. Elle revint
+ensuite à Paris, où elle habita une petite maison contiguë
+aux jardins du Luxembourg. Elle y donnait à
+souper à des grands seigneurs, à des savants, et son
+salon était un centre intellectuel, où les traditions du
+XVIIe siècle se perpétuaient dans les premières années
+du XVIIIe. Ce fut là qu'elle mourut en 1729, âgée de
+cinquante-six ans.</p>
+
+<p>Quelques mois avant, elle avait rédigé, sous le
+titre modeste de <i>Souvenirs</i>, les courts et spirituels
+mémoires qui rendront son nom immortel. Ses amis,
+sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
+depuis longtemps d'écrire pour eux, non pas pour le
+public, les anecdotes qu'elle contait si bien. Elle finit
+par céder à leur prière et jeta sur le papier quelques
+récits, quelques portraits. Quel bijou que ces <i>Souvenirs</i>,
+écrits au courant de la plume, sans prétention,
+sans dates, sans ordre chronologique, et où, depuis
+un siècle, tous les historiens ont puisé[1]! Que de
+choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
+lignes que d'interminables volumes! Comme il est
+féminin et comme il est français! Le goût de Voltaire
+pour ces charmants <i>Souvenirs</i> se comprend sans
+peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le
+fameux précepte: «Glissez, mortels, n'appuyez
+pas!»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Restés manuscrits bien longtemps après sa mort, les
+<i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>, qui sont inachevés, furent imprimés
+pour la première fois en 1770, à Amsterdam, avec
+une préface et des notes attribuées à Voltaire.]</p>
+
+<p>Elle était de la race de ces écrivains spontanés, qui
+font de l'art sans le savoir, comme M. Jourdain faisait
+de la prose, et ne se doutent pas eux-mêmes
+qu'ils ont la première qualité du style: le naturel.</p>
+
+<p>Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant!
+Quelle bonne humeur! quelle simplicité! quel
+aimable abandon! Quelle jolie série de portraits, tous
+plus vivants, plus animés, plus ressemblants les uns
+que les autres!</p>
+
+<br>
+<center><H2>IX</H2></center>
+<br>
+
+<p>MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR</p>
+
+
+<p>C'est entourée des religieuses et des élèves d'un
+asile où l'idée de la religion s'unit à celle de la
+noblesse, où il y a place pour la terre et pour le ciel,
+pour le monde et pour Dieu, que l'épouse de Louis XIV
+nous apparaît dans son véritable cadre. Saint-Cyr est
+comme l'enfant de cette femme qui n'a pas été mère;
+c'est là où un coeur moins sec, moins égoïste qu'on
+ne le croit, dépense ce qui lui reste de force affective,
+de tendresse.</p>
+
+<p>Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon
+contemple, à travers la brume du passé, la carrière
+si accidentée, si étonnante, qu'elle a parcourue. C'est
+là qu'elle entend avec émotion le lointain écho des
+flots orageux qui ont battu son berceau, agité sa jeunesse,
+et qui, souvent encore, troublent ses vieux
+jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
+elle évoque le temps où, malgré sa naissance illustre,
+elle était pauvre, abandonnée. Elle pense à ce qu'il
+lui a fallu d'intelligence, d'habileté, de courage, pour
+lutter contre la misère. Elle se rappelle les pièges que
+lui avait dressés l'esprit du mal, les illusions de jeune
+fille et de jeune femme, dont la préservèrent sa haute
+raison et son bon sens; elle résume tous les enseignements
+que son expérience lui suggère. Dans cette
+chapelle, dont le silence n'est pas troublé par le
+murmure de courtisans plus occupés du roi que de
+Dieu, elle réfléchit à ce que la cour cache d'intrigues,
+de vanités et de déceptions.</p>
+
+<p>Dans ce calme séjour, où la gravité du monastère
+se trouve heureusement tempérée par la grâce de
+l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle pense
+à l'aurore et à la nuit, au berceau et à la tombe.
+Entre Versailles et Saint-Cyr, il y a pour Mme de
+Maintenon une sorte d'antithèse vivante: Versailles,
+c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
+c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses
+folies; Saint-Cyr, c'est la préface du ciel. Aussi,
+comme elle préfère son couvent bien-aimé à la cour
+de Marbre, aux appartements du roi, à la galerie
+des Glaces, aux splendeurs du plus beau palais de
+l'univers!</p>
+
+<p>«Vive Saint-Cyr! s'écrie-t-elle, vive Saint-Cyr!
+Malgré ses défauts, on y est mieux qu'en aucun lieu
+du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est toujours
+fête pour moi.»</p>
+
+<p>«Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi,
+en entrant dans cette solitude d'où je ne sors jamais
+qu'avec peine, je me sens pleine de joie.»</p>
+
+<p>Et quand elle retourne à Versailles:</p>
+
+<p>«J'éprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse
+et d'horreur. C'est là ce qui s'appelle le monde;
+c'en est le centre; c'est là où toutes les passions sont
+en mouvement: l'intérêt, l'ambition, l'envie et le
+plaisir.»</p>
+
+<p>Cette préférence de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr,
+qui est son oeuvre, sa création, le symbole
+même de sa pensée, se comprend d'ailleurs facilement.
+C'est là, en effet, que se manifeste le mieux
+son caractère, avec son goût de domination, sa haute
+intelligence, son talent de plume et de parole, son
+esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est
+pas la religion seule qui lui fait préférer le couvent
+au palais. A Versailles, elle est contrainte, elle est
+gênée, elle obéit; les rayons du soleil royal, bien que
+pâlissant, ont un prestige et un éclat qui l'intimident
+encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande,
+elle gouverne. César aurait mieux aimé être le
+premier dans un village que le second à Rome.</p>
+
+<p>Mme de Maintenon trouve plus de plaisir à être la
+supérieure de religieuses que la compagne d'un roi.
+A Versailles, elle regrette peut-être la couronne et le
+manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr,
+elle n'en a pas besoin; car, là, sa royauté ne soulève
+point de contestation. Ses moindres paroles sont
+recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec
+une respectueuse émotion, en présence de toute la
+communauté, y sont l'objet d'une admiration unanime.
+Les religieuses ou les élèves à qui elles sont
+adressées s'en vantent comme des titres de gloire.
+Mme de Maintenon est presque la reine de France,
+elle est tout à fait la reine de Saint-Cyr.</p>
+
+<p>Inaugurée le 2 août 1686, la maison d'éducation de
+Saint-Cyr fut, pendant trente années, l'occupation
+principale de Mme de Maintenon. Elle s'y rendait au
+moins de deux jours l'un, arrivant souvent à 6 heures
+du matin, allant de classe en classe, peignant et
+habillant les petites filles, édifiant et instruisant les
+grandes, préférant son rôle d'institutrice à tous les
+amusements et à toutes les splendeurs de Versailles.
+Rien de Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou déplaisant.</p>
+
+<p>«Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de
+longtemps, ne pourront gouverner. Je m'offre pour les
+servir; je n'aurai nulle peine à être leur intendante,
+leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
+pourvu que mes soins les mettent en état de
+s'en passer.»</p>
+
+<center><img src="161.png" alt=""><br>Mme de Maintenon à Saint-Cyr.</center>
+
+
+
+
+<p>Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on
+appelait les religieuses de la maison de Saint-Cyr,
+avaient, dans le milieu de la journée, une heure de
+récréation qu'elles passaient ordinairement autour
+d'une grande table, à converser librement en travaillant
+à l'aiguille. Mme de Maintenon aimait à venir à ces
+récréations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait
+à des entretiens, à la fois spirituels et édifiants, dont
+la communauté appréciait le charme instructif.</p>
+
+<p>Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de
+maladie, vint visiter Saint-Cyr. Les demoiselles chantèrent
+le <i>Te Deum</i>, le <i>Domine salvum fac regem</i>,
+l'hymne de Lulli: <i>Grand Dieu, sauvez le roi, Vengez
+le roi</i> (dont les Anglais ont emprunté l'air à la France
+pour leur <i>God save the king</i>). Louis XIV sourit à ces
+frais visages, à ces coeurs pleins d'émotion et de
+reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit
+avec attendrissement à Mme de Maintenon:</p>
+
+<p>«Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que
+vous m'avez donné.»</p>
+
+<p>En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:</p>
+
+<p>«Je ne suis pas assez éloquent pour vous bien
+exhorter; mais j'espère qu'à force de vous bien répéter
+les motifs de cette fondation, je vous persuaderai et
+vous engagerai à y être toujours fidèles. Je n'épargnerai
+ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les
+croie utiles à produire ce bel effet.»</p>
+
+<p>Pour Louis XIV, Saint-Cyr était une consolation et
+une expiation, une oeuvre de religion et de patriotisme,
+un hommage à Dieu et à la France.</p>
+
+<p>«Ce qui me plaît dans les dames de Saint-Cyr,
+disait-il, c'est qu'elles aiment l'État, quoiqu'elles
+haïssent le monde; elles sont bonnes religieuses et
+bonnes Françaises.»</p>
+
+<p>A l'entrée de chaque campagne, il se recommandait,
+pour attirer la bénédiction du ciel sur ses armes,
+aux anges de Saint-Cyr, dont les prières devaient être
+puissantes au paradis. Revenant du siège de Mons,
+en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, où son
+âme se reposait des émotions de la politique et de la
+guerre. Comme l'une des jeunes filles lui reprochait
+de s'être trop exposé pendant le siège:</p>
+
+<p>«Je n'ai fait que ce que je devais, répondit-il.</p>
+
+<p>--Mais le bien de l'État, répliqua-t-elle, est attaché
+à la conservation de votre personne.</p>
+
+<p>--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne
+demeurent jamais vides. Un autre la remplirait mieux
+que moi.»</p>
+
+<p>Quant à Mme de Maintenon, son dévouement pour
+Saint-Cyr va jusqu'à l'enthousiasme.</p>
+
+<p>«Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de
+Saint-Louis, et par votre maison tout le royaume.</p>
+
+<p>Je donnerais de mon sang pour communiquer l'éducation
+de Saint-Cyr à toutes les maisons religieuses
+qui élèvent des jeunes filles. Tout m'est étranger
+en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches
+parents me sont moins chers que la dernière des
+bonnes filles de la communauté.»</p>
+
+<p>Non contente de prier, comme la reine des abeilles,
+elle travaille. Sa plume et son aiguille sont également
+actives, et c'est tout en brodant qu'elle fait de
+véritables sermons, qui ne seraient pas indignes des
+plus grands prédicateurs. Elle trace, en termes excellents,
+le portrait des religieuses et celui des mères de
+famille.</p>
+
+<p>«J'en connais, dit-elle, qui sont estimées, respectées
+et admirées de tout le monde; leurs maris sont
+si charmés d'elles, qu'ils disent avec admiration:
+«Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant,
+de maître d'hôtel et de gouvernante pour
+mes enfants.»
+</p>
+
+<p>Parlant à des novices, elle s'écrie:</p>
+
+<p>«Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux
+qu'une bonne religieuse, et rien de si malheureux
+et de si méprisable qu'une mauvaise. Se taire, obéir,
+souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
+d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions,
+supporter l'imperfection en autrui et point en soi,
+ne se flatter ni se décourager, ne compter que sur
+la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
+sous aucun prétexte de consolation innocente,
+voilà le royaume de Dieu qui commence ici-bas;
+vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant à
+Dieu sans réserve et en portant le joug de la religion
+avec un courage simple qui vous le rendra doux et
+léger.»</p>
+
+<p>«Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis,
+priez en marchant, en écrivant, en filant, en
+travaillant... Il y a quelque temps que je voyais vos
+demoiselles plier du linge avec une activité qui ne
+leur laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer;
+elles furent un instant en silence, et ensuite elles
+chantèrent des cantiques; j'admirais l'innocence de
+leur vie, et votre bonheur d'éviter tant de péchés, en
+contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes
+dans un âge si dangereux.»</p>
+
+<p>Cette femme blasée, désabusée des vanités de la
+terre, voudrait inspirer à autrui son dégoût des biens
+qu'elle a possédés. Avec quelle conviction dans
+l'accent elle disait:</p>
+
+<p>«Les princes et les princesses ne sont ordinairement
+contents nulle part, et s'ennuient de tout. A force
+de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent trouver; ils
+vont de palais en palais, à Meudon, à Marly, à Rambouillet,
+à Fontainebleau, dans le dessein de se divertir.
+Ce sont des lieux admirables; vous seriez, vous
+autres, ravies en les voyant; mais eux s'y ennuient
+parce que l'on s'accoutume à tout, et qu'à la longue
+les plus belles choses ne font plus plaisir et deviennent
+indifférentes. De plus, ce ne sont point ces choses-là
+qui nous peuvent rendre heureux; notre bonheur ne
+peut venir que du dedans.»
+</p>
+
+<p>Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr,
+Mme de Maintenon s'analysait elle-même avec l'impartialité
+qu'elle mettait à juger les qualités et les défauts
+de son prochain. C'était comme un perpétuel examen
+de conscience, une méditation continue, une démonstration
+de l'inanité, du néant des grandeurs humaines
+par la femme qui en avait la connaissance la plus
+approfondie.</p>
+
+<p>Austères et admirables enseignements! Mais toutes
+les jeunes filles sont-elles en état de les comprendre?
+Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'à moitié convaincue.
+Il en est peut-être parmi elles qui disent qu'après
+tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du
+monde; qu'elle l'a aimé au point de préférer Scarron à
+un couvent; qu'elle a été, plus qu'aucune autre femme,
+flattée des distinctions et des éloges; que, dans sa
+jeunesse, elle ne laissait pas que d'être fière de ses
+succès dans les brillants salons de l'hôtel d'Albret ou
+de l'hôtel de Richelieu.</p>
+
+<p>Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement
+plus d'une que la crainte des orages ne
+dégoûte pas de l'océan, et qui, en dépit des sages conseils
+de Mme de Maintenon, rêvent d'en essayer et de
+se confier aux flots sur une barque ornée de fleurs. Il
+est rare qu'on soit convaincu par l'expérience d'autrui.
+Ce sont nos propres déceptions, nos propres
+souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon
+le sait bien, et cependant elle ne se décourage pas
+dans ses exhortations.</p>
+
+<p>«Que ne puis-je, s'écrie-t-elle, faire voir le fond
+de mon coeur à toutes les religieuses, afin qu'elles
+sentent tout le prix de leur vocation! Que ne donnerais-je
+point pour qu'elles vissent d'aussi près que je
+le vois de quels plaisirs nous cherchons à abréger le
+songe de la vie!»</p>
+
+<p>En récapitulant l'ensemble de sa destinée, cette
+femme à l'esprit si observateur, si judicieux et si pratique,
+en arrive à des conclusions qui sont toutes,
+pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint
+asile où elle a marqué d'avance l'emplacement de
+son cercueil l'affermit dans ses pensées fortes et ses
+réflexions salutaires.</p>
+
+
+<br>
+<center><H2>X</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA DUCHESSE D'ORLÉANS<br>
+PRINCESSE PALATINE</p>
+
+
+
+<p>Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon
+préférait Saint-Cyr à Versailles, c'est qu'à Saint-Cyr
+elle se croyait aimée, tandis qu'à Versailles, elle sentait
+percer, sous une déférence apparente et sous
+d'obséquieuses protestations de dévouement et de
+respect, la malveillance, souvent la haine. Telles personnes
+qui la voyaient sans cesse et lui témoignaient
+les plus grands égards, la détestaient cordialement,
+et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle
+s'en apercevait toujours. Au premier rang de ces
+antipathies secrètes contre Mme de Maintenon, il
+faut citer l'inimitié sourde et violente de la princesse
+Palatine, Madame, seconde femme du duc
+d'Orléans.</p>
+
+<p>Les accusations portées contre l'épouse de Louis XIV
+par cette Allemande impitoyable sont si exagérées et
+si invraisemblables, qu'elles font plus de bien que de
+mal à la mémoire de celle qui en fut l'objet. Jamais
+les libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants
+n'ont inventé pareilles énormités. C'est un
+torrent d'injures, une débauche de haine, le langage
+des halles dans le plus beau palais de l'univers.
+Ce sont des calomnies qui ne reculent devant
+rien.</p>
+
+<p>La femme qui se livrait, dans sa correspondance,
+à cette fureur de diatribes, est, à coup sûr, l'une des
+figures les plus originales de la galerie féminine de
+Versailles. Physique, moral, style, caractère, tout
+chez elle est bizarre. Ne ressemblant à personne et
+contrastant avec tout ce qui l'entoure, elle sert, en
+quelque sorte, de repoussoir aux beautés fines et
+délicates de son temps. Aucune femme ne s'est,
+croyons-nous, mieux fait connaître que la princesse
+Palatine dans ses lettres. Elle y est tout entière, avec
+ses défauts et ses qualités, son curieux mélange d'austérité
+de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs
+de grande dame et ses expressions de femme
+du peuple, son prétendu dédain pour les grandeurs
+humaines et son amour acharné pour les prérogatives
+du rang.</p>
+
+<center><img src="173.png" alt=""><br>
+Elisabeth-Charlotte de Bavière, duchesse d'Orléans,<br>
+princesse Palatine, et ses deux enfants.</center>
+
+<p>C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement
+tracé le portrait: franche et droite, bonne et bienfaisante,
+grande en toutes ses manières, et petite au
+dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est dû.
+C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie,
+sans envie de plaire, mais sans retenue dans ses
+propos, ayant dans le caractère et dans les goûts
+quelque chose d'âpre et de martial, aimant les chiens,
+les chevaux, la chasse, dure pour elle-même, se guérissant,
+si par hasard elle est souffrante, en faisant à
+pied deux grandes lieues. Ce qu'elle représente exactement
+par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne
+poétique, sentimentale, rêveuse; c'est l'Allemagne
+rustique, presque farouche.</p>
+
+<p>Traduites en français, les lettres de la princesse
+Palatine perdent beaucoup de leur saveur. C'est en
+allemand qu'elles ont ce goût de terroir, ces allures
+primesautières, ce ton parfois cynique, parfois burlesque,
+qui en font le principal mérite. Si exagérées,
+si passionnées qu'elles soient, elles valent la peine
+d'être consultées, même après les Mémoires de Saint-Simon.
+Sans doute, Madame n'a rien du génie de ce
+Tacite français; mais il y a, dans leur style et dans
+leur destinée, plus d'une analogie. Tous deux sont
+des témoins essentiellement récusables; car tous deux
+ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid
+des questions qui intéressent de trop près leurs rancunes
+et leurs préjugés. Mais l'un et l'autre n'essayent
+même pas de dissimuler leur partialité; rien n'est
+donc plus facile que de distinguer la vérité à travers
+leurs mensonges. Si elle n'a pas le génie de Saint-Simon,
+Madame en a les colères, les indignations
+et les haines. Elle est honnête femme comme il est
+honnête homme. Elle aime, comme lui, le droit, la
+justice et la vérité. Comme lui, elle écrit en secret, et
+se console d'une perpétuelle contrainte par l'exagération
+de sa liberté de style. Comme lui, elle fait de sa
+plume et de son encrier sa vengeance. C'est avec
+ses propres lettres que nous allons essayer de retracer
+sa physionomie.</p>
+
+<p>Fille de l'électeur palatin Charles-Louis et de la
+princesse Charlotte de Hesse-Cassel, la seconde
+femme du duc d'Orléans naquit au château de Heidelberg.
+Enfant, elle préférait les fusils aux poupées et
+annonçait déjà les côtés masculins de son caractère.
+Elle avait dix-neuf ans quand son mariage avec le
+frère de Louis XIV fut décidé.</p>
+
+<p>Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui
+dépêcha trois évêques à la frontière pour l'instruire
+dans la religion catholique, qui devait être désormais
+la sienne. Les prélats commencèrent leur oeuvre à
+Metz et la terminèrent à leur arrivée à Versailles.
+La nouvelle duchesse d'Orléans était en tous points
+l'opposé de celle dont Bossuet fit l'oraison funèbre.
+La cour, qui avait admiré dans la première Madame
+le type de l'élégance et de la beauté, trouvait dans la
+seconde celui de la rudesse et de la laideur. Autant
+l'une était coquette, autant l'autre l'était peu. C'était,
+pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagérer
+elle-même ce qu'elle pensait de son physique:
+«J'ai de grandes joues pendantes et un grand visage,
+écrivait-elle. Cependant je suis très petite de taille,
+courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron.
+Si je n'avais bon coeur, on ne me supporterait
+nulle part. Pour savoir si mes yeux annoncent de
+l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou
+avec des conserves; autrement il serait difficile d'en
+juger. On ne trouverait pas probablement sur toute
+la terre des mains aussi vilaines que les miennes. Le
+roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon
+coeur; car, n'ayant pu me flatter, en conscience,
+d'avoir quelque chose de joli, j'ai pris le parti de
+rire la première de ma laideur, cela m'a très bien
+réussi.»</p>
+
+<p>Si la princesse Palatine n'éblouissait pas la cour,
+en revanche la cour ne l'éblouissait guère. Versailles
+et ses splendeurs la laissent insensible. «J'aime
+mieux, écrivait-elle, voir des arbres et des prairies
+que les plus beaux palais; j'aime mieux un jardin
+potager que des jardins ornés de statues et de jets
+d'eau; un ruisseau me plaît davantage que de somptueuses
+cascades; en un mot, tout ce qui est naturel
+est infiniment plus de mon goût que les oeuvres de
+l'art et de la magnificence; elles ne plaisent qu'au
+premier aspect, et, aussitôt qu'on y est habitué,
+elles inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie
+plus.» Ce qu'aimait, ce que regrettait Madame,
+c'était son Rhin allemand, c'étaient les collines où,
+enfant, elle allait voir se lever le soleil, et où elle
+mangeait des cerises avec un bon morceau de pain.</p>
+
+<p>Née dans la religion protestante, instruite rapidement
+et sommairement dans la religion catholique,
+elle n'y trouvait ni la lumière ni les consolations que
+donne une foi plus éclairée; le mélange de la politique
+et de la religion l'irritait, et on comprend que
+la révocation de l'édit de Nantes ait révolté ses sentiments
+autant que ses souvenirs d'enfance.[1] «Je dois
+avouer, écrivait-elle non sans raison, que lorsque
+j'entends les éloges qu'on donne en chaire au grand
+homme pour avoir persécuté les réformés, cela m'impatiente
+toujours. Je ne peux pas souffrir qu'on loue
+ce qui est mal.» Elle déplorait qu'on n'eût pas fait
+comprendre à Louis XIV que «la religion est instituée
+plutôt pour entretenir l'union parmi les hommes
+que pour les faire se tourmenter et se persécuter les
+uns les autres».--«Le roi Jacques, ajoutait-elle,
+dit qu'on a bien vu Notre-Seigneur Jésus-Christ battre
+des gens pour les chasser du temple, mais qu'on ne
+trouve nulle part qu'il en ait maltraité pour les y faire
+entrer.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.]</p>
+
+<p>Madame, qui avait l'esprit très observateur, analysait
+et commentait les divers genres de «piété» des
+courtisans. Ce qui la choquait, ce n'était pas la dévotion
+et la foi sincère qu'elle respectait, c'étaient les
+hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait
+pas moins contre le flot grandissant du scepticisme
+quand elle écrivait, en 1699, avec quelque exagération
+peut-être: «La foi est tellement éteinte dans
+ce pays, qu'on ne voit presque plus maintenant un
+seul jeune homme qui ne veuille être athée; mais ce
+qu'il y a de plus étrange, c'est que le même individu
+qui fait l'athée à Paris, joue le dévot à la cour; on
+prétend aussi que tous les suicides que nous avons en
+si grande quantité depuis quelque temps sont causés
+par l'athéisme.»</p>
+
+<p>La jeune noblesse française, malgré son élégance;
+son luxe et son entrain, ne trouvait pas grâce à ses
+yeux. Elle déclarait les jeunes gens «horriblement
+débauchés et adonnés à tous les vices, sans en excepter
+le mensonge et la tromperie. Ils regarderaient
+comme une honte, ajoutait-elle, de se piquer d'être
+gens d'honneur... Le plus incapable occupe parmi
+eux le premier rang; c'est celui-là qu'ils estiment le
+plus. Vous pouvez aisément juger d'après cela quel
+grand plaisir il doit y avoir ici pour les honnêtes
+gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes
+détails sur la cour, je ne vous cause le même ennui
+que j'éprouve souvent, et que cet ennui ne devienne,
+à la fin, une maladie contagieuse[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.]</p>
+
+<p>Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend
+combien la princesse Palatine devait se trouver
+mal à l'aise au milieu d'eux. En outre, Allemande
+jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'être forcée
+de vivre à côté des ennemis de sa patrie, et les incendies
+du Palatinat lui semblaient des flammes infernales.</p>
+
+<p>Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on
+brûlait les palais et les chaumières d'Allemagne, lui
+devint un objet d'horreur. L'image des malheureux
+expulsés de leurs foyers, pillés, dépouillés, maltraités,
+les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach,
+de Bade, de Rastadt, de Spire, de Worms,
+lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces
+images comme par des fantômes, elle avait des angoisses,
+des désespoirs patriotiques, et, dans ce fastueux
+palais de Versailles, elle se sentait comme en
+prison:</p>
+
+<p>«Dût-on m'ôter la vie, s'écriait-elle, il m'est impossible
+de ne pas regretter d'être, pour ainsi dire, le
+prétexte de la perte de ma patrie. Je ne puis voir de
+sang-froid détruire d'un seul coup, dans ce pauvre
+Manheim, tout ce qui a coûté tant de soins et de peines
+au feu prince-électeur mon père. Oui, quand je songe
+à tout ce qu'on a fait sauter, cela me remplit d'une
+telle horreur, que chaque nuit, aussitôt que je commence
+à m'endormir, il me semble être à Heidelberg
+ou à Manheim, et voir les ravages qu'on y a commis.
+Je me réveille alors en sursaut, et je suis plus de deux
+heures sans pouvoir me rendormir. Je me représente
+comment tout était de mon temps et dans quel
+état on l'a mis aujourd'hui, et je considère aussi dans
+quel état je suis moi-même, et je ne puis m'empêcher
+de pleurer à chaudes larmes[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.]</p>
+
+<p>Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la
+princesse ne trouvait personne avec qui elle sympathisât.
+Tout l'offusquait, tout l'irritait; seule la figure
+du roi, qu'elle appelait le «grand homme», non
+sans une pointe d'ironie, lui semblait majestueuse,
+et encore trouvait-elle beaucoup de taches au «soleil».</p>
+
+<p>Son intérieur n'était pas pour elle un sujet de consolation.
+Elle ne pardonnait pas à son mari d'être
+sans cesse occupé de futilités et de mascarades, ni
+surtout de s'entourer d'hommes accusés d'avoir assassiné
+sa première femme, la belle et poétique Henriette
+d'Angleterre. Elle souffrait au contact de ce caractère
+faible, timide, gouverné par des favoris et souvent
+même malmené par eux. Une de ses lettres, écrite
+en 1696, contient ce curieux passage: «Monsieur dit
+hautement, et il ne l'a caché ni à sa fille ni à moi, que,
+comme il commence à se faire vieux, il n'a pas de
+temps à perdre, qu'il veut tout employer et ne rien
+épargner pour s'amuser jusqu'à la fin, que ceux qui
+lui survivront verront à passer le temps à leur guise,
+mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et
+qu'en conséquence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper
+que de lui, et il le fait comme il le dit.»</p>
+
+<p>C'est ce prince que Saint-Simon dépeint ainsi:
+«tracassier et incapable de garder un secret, soupçonneux,
+défiant, semant des noises dans sa cour
+pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour
+s'amuser[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.]</p>
+
+<p>Madame n'est pas plus heureuse dans son fils,
+le futur Régent, que dans son mari. Le jugement
+qu'elle portait sur ce fils, qui gâtait à plaisir les
+belles qualités dont il était doué par la nature,
+justifiait celui de Louis XIV sur «ce fanfaron de
+vices».</p>
+
+<p>Lorsqu'il voulut épouser une des filles de Mme de
+Montespan, la princesse Palatine se serait emportée
+contre lui au point de lui donner, en pleine galerie de
+Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit
+si bien dans les Mémoires de Saint-Simon[1]. «Outre
+son mariage, écrivait-elle en 1700, mon fils m'a causé
+encore bien du chagrin.... Ce que je trouve de pire
+dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne
+puisse avoir son amitié; car autrement il est bon
+envers tout le monde. Je n'ai cependant perdu son
+amitié que pour lui avoir donné toujours des conseils
+dans son intérêt. Maintenant j'en ai pris mon parti,
+je ne lui dis plus rien, et je lui parle, comme au
+premier venu, de choses indifférentes; mais c'est
+quelque chose de bien pénible que de ne pouvoir
+ouvrir son coeur à ceux qu'on aime.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: «Elle marchait à grands pas, son mouchoir à la main,
+pleurant sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et
+représentant assez bien Cérès après l'enlèvement de Proserpine.... On
+alla attendre à l'ordinaire la levée du Conseil dans la galerie
+et la messe du roi; Madame y vint, son fils s'approcha
+d'elle comme il faisait tous les jours pour lui baiser la main.
+En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si sonore,
+qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en présence de toute
+la cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les
+infinis spectateurs, dont j'étais, d'un prodigieux étonnement.»
+(Saint-Simon, <i>Mémoires</i>.) Notons en passant que Madame, dans une lettre à la Rhingrave
+Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait
+souffleté son fils, mais que cela est absolument faux.]
+</p>
+
+<p>Tourmentée dans son intérieur, exaspérée contre
+les favoris de son mari, attristée comme épouse,
+comme mère, comme Allemande, Madame se souciait
+peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud,
+où l'existence était pour elle un mélange de luxe et
+de misère.</p>
+
+<p>«J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix
+à la grandeur, si l'on avait aussi tout ce qui doit
+l'accompagner, c'est-à-dire de l'or en abondance pour
+être magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons
+et de punir les méchants, mais n'avoir de la grandeur
+que le nom sans l'argent, être réduit au plus strict
+nécessaire, vivre dans une perpétuelle contrainte,
+sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune société,
+cela me semble, à vrai dire, parfaitement insipide,
+et je n'y tiens pas du tout. J'estime davantage une
+condition dans laquelle on peut s'amuser avec de
+bons amis sans embarras de grandeur et faire de son
+bien l'usage qu'il vous plaît[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 21 août 1695.]</p>
+
+<p>Comment la princesse Palatine parvenait-elle à se
+distraire de tant de tracas et de soucis? En chassant
+et en écrivant. La chasse, et plus encore le style
+épistolaire, voilà ses deux passions, ses deux manies.
+Depuis 1671, année de son mariage, jusqu'à 1722,
+année de sa mort, elle ne cessa d'adresser lettres sur
+lettres aux membres de sa famille. Elle écrivait le
+lundi en Savoie, le mercredi à Modène, le jeudi et
+le dimanche en Hanovre. Mais cette rage d'écrire ne
+laissa pas que de lui être fatale. Sa correspondance,
+ouverte à la poste, fut remise à Mme de Maintenon.
+Celle-ci montra à l'imprudente princesse une lettre
+toute remplie des injures les plus violentes.</p>
+
+<p>«On peut penser, dit Saint-Simon, si, à cet aspect
+et à cette lecture, Madame pensa mourir sur l'heure.
+La voilà à pleurer, et Mme de Maintenon à lui représenter
+modestement l'énormité de toutes les parties
+de cette lettre, et en pays étranger. La meilleure excuse
+de Madame fut l'aveu de ce qu'elle ne pouvait nier,
+des pardons, des repentirs, des prières, des promesses.... Mme
+de Maintenon triompha froidement
+d'elle assez longtemps, la laissant s'engouer de parler,
+de pleurer et de lui prendre les mains. C'était
+une terrible humiliation pour une si rogue et si fière
+Allemande.»</p>
+
+<p>Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la
+haine de la princesse Palatine contre celle à qui elle
+appliquait, dans sa fureur, le vieux proverbe germanique:
+«Où le diable ne peut aller, il envoie une
+vieille femme.»</p>
+
+<p>Devenue veuve en 1701, Madame se calma.</p>
+
+<p>«Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de
+la mort de Monsieur, qu'on ne me parle point de couvent!»</p>
+
+<p>Heureuse de rester à la cour, malgré tout le mal
+qu'elle en pensait, elle s'adoucit envers Mme de Maintenon,
+au point d'écrire en 1712: «Bien que la vieille
+soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant
+une longue vie; car tout irait encore dix fois
+plus mal, si le roi venait à mourir maintenant. Il a
+tant aimé cette femme, qu'il ne lui survivrait certainement
+pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de
+longues années.»</p>
+
+<p>Madame finit ses jours en bonne chrétienne, et
+Massillon, dans une belle oraison funèbre, rendit un
+juste hommage au courage qu'elle montra dans ses
+dernières souffrances. A ceux qui entouraient son lit
+de mort, elle avait dit, avec un calme digne de
+Louis XIV:</p>
+
+<p>«Nous nous retrouverons au ciel.»</p>
+
+<p>En résumé, Mme la duchesse d'Orléans est un type
+étrange, qui s'impose, bon gré malgré, à l'attention.
+Chez elle on trouve, à côté de grands travers, de la
+droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanité.
+Il y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de détails
+insignifiants, d'anecdotes plus ou moins exactes, de
+banalités et de commérages du monde, des pensées
+dignes d'un moraliste et des jugements frappés au
+coin de la sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale
+en termes cyniques; mais, si elle parle du mal, c'est
+pour le flétrir et en représenter les hontes. Si elle
+regarde trop le vice, elle a du moins le mérite de le
+voir tel qu'il est, de le détester d'une haine martiale,
+agressive, irréconciliable, et de le stigmatiser avec
+des accents que leur trivialité même rend peut-être
+plus saisissants.</p>
+
+
+<br>
+<center><H2>XI</H2></center>
+<br>
+
+<p>MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE</p>
+
+<p>Écrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour
+des vérités toutes les inventions de la malveillance
+ou de la haine, dire avec Beaumarchais: «Calomniez,
+calomniez, il en reste toujours quelque chose,»
+rapetisser ce qui est grand, dénaturer ce qui est
+noble, obscurcir ce qui brille, telle est la tactique des
+ennemis jurés de nos traditions et de nos gloires, tel
+est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer
+de nos annales toutes les figures grandioses ou
+majestueuses. L'école révolutionnaire dont ils sont
+les adeptes a déjà sapé l'édifice; elle a contribué à
+détruire la chose indispensable aux sociétés bien
+organisées: le respect; elle a changé les livres en
+libelles, les jugements en invectives, les portraits en
+caricatures; elle s'est accordée avec cette littérature
+essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique,
+pour travestir les personnes et les choses,
+pour répandre dans le public une foule d'exagérations
+ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et
+dans les idées, qui bouleversent les notions de la justice
+et du bon sens. Un des hommes dont cette école
+a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce qu'il fut le
+représentant ou, pour mieux dire, le symbole du
+principe d'autorité.</p>
+
+<p>Elle s'est fatiguée de l'entendre appeler le Grand,
+comme l'Athénien qui se lassait d'entendre appeler
+Aristide le Juste. Elle a cru que, par son souffle, elle
+pourrait éteindre les rayons du soleil royal. Un
+potentat affaibli mené en lisière par une vieille dévote
+intrigante, voilà l'image qu'elle a voulu tracer, voilà
+les traits sous lesquels on aurait la prétention de faire
+passer à la postérité celui qui resta jusqu'à la dernière
+heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait
+été toute sa vie: le type par excellence du souverain.
+Déshonorer Louis XIV dans la femme qu'il choisit
+comme compagne de son âge mûr et de ses vieux
+jours, tel a été, tel est encore l'objectif des écrivains
+de cette école.</p>
+
+<p>Ils ont appuyé leurs jugements sur ceux de la princesse
+Palatine, dont nous avons essayé de retracer la
+physionomie, et sur ceux d'un autre témoin tout
+aussi récusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne
+devrait pourtant pas oublier que ce bouillant duc et
+pair, qui parlait souvent comme Philinte, s'il pensait
+toujours comme Alceste, avait du moins la bonne foi
+de dire lui-même:</p>
+
+<p>«Le stoïque est une belle et noble chimère. Je ne
+me pique donc pas d'impartialité; je le ferais vainement.»</p>
+
+<p>Il s'indignait de n'être rien dans ce gouvernement
+où plus d'un homme médiocre avait réussi à capter
+la faveur du souverain. Être condamné à l'existence
+désoeuvrée de courtisan, vivre dans les antichambres,
+sur les escaliers, dans les jardins ou dans les cours
+de Versailles et des autres résidences royales, c'était
+pour sa vanité un sujet d'aigreur et de mécontentement.
+Il s'en prenait donc à Louis XIV d'abord, et
+ensuite à la femme qu'il considérait comme l'inspiratrice
+de tous ses choix. Mais ce n'est que dans ses
+Mémoires, écrits clandestinement, enfermés sous une
+triple serrure, qu'il osait se livrer à ses colères.
+Devant le roi, il était le respect, la docilité mêmes.
+Après s'être beaucoup remué à propos d'une certaine
+quête, qui avait fait l'objet d'un litige entre les
+princesses et les duchesses, il disait humblement au roi
+que, pour lui plaire, il aurait quêté dans un plat,
+comme un marguillier de village. Il ajoutait que
+Louis XIV était, «comme roi et comme bienfaiteur
+de tous les ducs, despotiquement le maître de leurs
+dignités, de les abaisser, de les élever, d'en faire
+comme une chose sienne et absolument dans sa
+main.» Il n'était pas plus fier en présence de «la
+créole», qu'il traite dans ses Mémoires de «veuve à
+l'aumône d'un poète cul-de-jatte». Il s'efforça même
+de la mettre dans ses intérêts d'ambition et d'obtenir,
+par elle, une charge de capitaine des gardes.
+Mais, furieux de n'être point arrivé aux plus grandes
+positions de l'État, il s'est donné le plaisir d'une
+vengeance posthume, en représentant Mme de Maintenon
+sous les couleurs les plus odieuses. Suppléant
+par l'imagination à l'insuffisance des preuves, il en
+a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vécu du
+plaisir dans sa jeunesse, et de l'intrigue dans son
+âge mûr.</p>
+
+<p>Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.</p>
+
+<p>Il la fait naître en Amérique, tandis qu'elle naquît
+à Niort. Il admet à peine que son père fut gentilhomme,
+bien qu'elle eût une noblesse absolument
+incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus
+de fondement.</p>
+
+<p>Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon,
+si l'on ne cesse d'admirer ce style qui rappelle tour
+à tour la hardiesse de Bossuet, le coloris de La Bruyère,
+l'allure de Mme de Sévigné, en revanche, plus on
+étudie sérieusement la cour de Louis XIV, plus on
+reconnaît que les fameux Mémoires sont remplis
+d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage critique
+sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Chéruel a bien
+raison de dire: «L'observation de Saint-Simon est
+fine, sagace, pénétrante pour sonder les replis des
+coeurs des courtisans; mais elle manque d'étendue
+et de grandeur. A la cour, son horizon est borné.
+Tout ce qui le dépasse ne lui présente que des traits
+vagues et confus. En lui accordant la perspicacité de
+l'observateur, on doit lui refuser l'impartialité du
+juge[1].» A l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique
+maîtresse de la France, l'omnipotente sultane, la
+<i>pantocrate</i>, comme disait la princesse Palatine dans
+son jargon bizarre. Il retrace, avec force détails, «son
+incroyable succès, l'entière confiance, la rare dépendance,
+la toute-puissance, l'adoration publique,
+presque universelle, les ministres, les généraux d'armée,
+la famille royale à ses pieds, tout bon et tout
+bien par elle, tout réprouvé sans elle: les hommes,
+les affaires, les choses, les choix, les justices, les
+grâces, la religion, tout sans exception en sa main,
+et le roi et l'État ses victimes.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Saint-Simon considéré comme historien de Louis XIV</i>,
+par M. Chéruel.]</p>
+
+<p>Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours resté
+le maître, et c'est lui qui a tracé les grandes lignes
+politiques du règne. Mme de Maintenon a pu lui donner
+des conseils, mais c'est lui qui décidait en dernier
+ressort.</p>
+
+<p>Chose digne de remarque: cette femme, à qui l'on
+voudrait maintenant reprocher une immixtion tracassière
+dans toutes choses, était accusée par les hommes
+les plus éminents de se tenir à l'écart. Fénelon lui
+écrivait: «On dit que vous vous mêlez trop peu des
+affaires. Votre esprit en est plus capable que vous ne
+pensez. Vous vous défiez peut-être un peu trop de
+vous-même, ou bien vous craignez trop d'entrer dans
+des discussions contraires au goût que vous avez
+pour une vie tranquille et recueillie.» Que Mme de
+Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix,
+cela ne paraît pas contestable; mais qu'elle ait, à elle
+seule, fait marcher tous les ministères, c'est là une
+pure invention. Elle était sincère, croyons-nous,
+quand elle écrivait à Mme des Ursins: «De quelque
+façon que les choses tournent, je vous conjure,
+madame, de me regarder comme une personne incapable
+d'affaires, qui en a entendu parler trop tard
+pour y être habile, et qui les hait encore plus qu'elle
+ne les ignore.... On ne veut pas que je m'en mêle, et
+je ne veux pas m'en mêler. On ne se cache point de
+moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis très
+souvent mal avertie.»</p>
+
+<p>Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le
+roi travaillait avec l'un ou l'autre de ses ministres,
+Mme de Maintenon ne prenait timidement la parole
+que lorsqu'elle y était formellement invitée. Son attitude
+à l'égard de Louis XIV était toujours celle du
+respect. Le roi lui disait, il est vrai:</p>
+
+<p>«On appelle les papes Votre Sainteté, les rois
+Votre Majesté. Vous, madame, il faut vous appeler
+Votre Solidité.»</p>
+
+<p>Mais cet éloge ne tournait pas la tête à une femme
+raisonnable et si mesurée.</p>
+
+<p>En résumé, que reproche-t-on surtout à Louis XIV?
+Ses guerres, sa passion pour le luxe, son fanatisme
+religieux. En quoi cette triple accusation peut-elle
+peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser à
+la guerre, elle ne cesse de faire les voeux les plus
+ardents pour la paix:</p>
+
+<p>«Je ne respire qu'après la paix, écrit-elle en 1684;
+je ne donnerai jamais au roi des conseils désavantageux
+à sa gloire; mais si j'étais crue, on serait moins
+ébloui de cet éclat d'une victoire, et l'on songerait plus
+sérieusement à son salut, mais ce n'est pas à moi à
+gouverner l'État; je demande tous les jours à Dieu
+qu'il en inspire et qu'il en dirige le maître, et qu'il
+fasse connaître la vérité.»</p>
+
+<p>M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue
+pourtant qu'elle regretta profondément la guerre de
+la succession d'Espagne. Il dit que «les seuls qui
+gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le
+maladif Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se
+lançait dans l'épouvantable aventure qui allait tout
+engloutir.... De même qu'elle se laissa arracher son
+avis écrit pour la révocation de l'édit de Nantes, elle
+céda, se soumit pour la succession[1]».</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Michelet, <i>Louis XV et le duc de Bourgogne</i>.]</p>
+
+<p>Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant
+elle-même avec une extrême simplicité, elle cherchait
+à détourner Louis XIV des constructions fastueuses
+et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au
+dire de Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes
+oeuvres, on l'entendait se reprocher les modestes
+dépenses qu'elle faisait pour son propre compte.
+Attendant à la dernière extrémité pour se donner un
+habit, elle disait:</p>
+
+<p>«J'ôte cela aux pauvres. Ma place a bien des côtés
+fâcheux, mais elle me procure le plaisir de donner.
+Cependant, comme elle empêche que je manque de
+rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon nécessaire,
+toutes mes aumônes sont une espèce de luxe,
+bon et permis à la vérité, mais sans mérite.»</p>
+
+<p>Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien
+dans le faste de Louis XIV, non seulement elle ne
+cessa de le rappeler à la simplicité chrétienne, mais
+elle plaida sans cesse auprès de lui la cause du
+peuple, dont elle plaignait les misères et dont elle
+admirait la résignation. Ne se laissant jamais enivrer
+par l'encens qui brûlait à ses pieds, comme à ceux
+de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffées d'orgueil, ni
+cette soif de richesses, ni cette ardeur de domination
+qu'on rencontre dans la vie des favorites. Les pierreries,
+les riches étoffes, les meubles précieux, lui
+étaient indifférents. Même aux jours de sa jeunesse
+et de l'engouement qu'excitait sa beauté, elle avait
+eu surtout son esprit pour parure, et l'éclat extérieur
+ne l'avait jamais éblouie.</p>
+
+<p>Un autre grief formulé par certains historiens
+contre Mme de Maintenon, c'est la révocation de l'édit
+de Nantes. Ils attribuent la persécution au zèle hypocrite
+d'une dévotion étroite, uniquement inspirée par
+Mme de Maintenon. Or la révocation de l'édit de
+Nantes fut, pour ainsi dire, imposée au roi par l'opinion
+publique. Ainsi que l'a fait remarquer M. Théophile
+Lavallée, les réformés gardaient en face du
+gouvernement un air d'enfants disgraciés, en face des
+catholiques un air d'ennemis dédaigneux; ils persistaient
+dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance
+avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1].
+«La France, a dit M. Michelet, sentait une
+Hollande en son sein qui se réjouissait des succès
+de l'autre[2].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lavallée, <i>Histoire des Français</i>.]<br>
+[Note 2: Michelet, <i>Précis sur l'Histoire moderne</i>.]</p>
+
+<p>Ramener les dissidents à l'unité était chez Louis XIV
+une idée fixe. Ce devait être, comme on disait alors,
+le digne ouvrage et le propre caractère de son règne.
+Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi,
+avaient sollicité la révocation avec instance. Quand
+le décret parut, ce fut une explosion d'enthousiasme.
+Le chancelier Le Tellier, entonnant le cantique du
+vieillard Siméon, mourait en disant qu'il ne lui restait
+plus rien à désirer, après ce dernier acte de son
+long ministère.</p>
+
+<p>Bossuet en arrivait à des transports lyriques:
+«Ne laissons pas de publier ce miracle de nos
+jours. Faisons-en passer le récit aux siècles futurs.
+Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les
+annales de l'Église.... Touchés de tant de merveilles,
+épanchons nos coeurs sur la piété de Louis; poussons
+jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau
+Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau
+Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent
+autrefois dans le concile de Chalcédoine: «Vous avez
+affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques»[1]</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Bossuet, <i>Oraison funèbre de Michel Le Tellier</i>.]</p>
+
+<p>Saint-Simon, qui blâme la révocation avec tant
+d'éloquence, avoue que Louis XIV était convaincu
+qu'il faisait une chose sainte:</p>
+
+<p>«Le monarque ne s'était jamais cru si grand devant
+les hommes ni si avancé devant Dieu dans la réparation
+de ses péchés et le scandale de sa vie. Il n'entendait
+que des éloges.» Les laïques n'applaudissaient
+pas moins que le clergé. Mme de Sévigné écrivait, le
+8 octobre 1685: «Jamais aucun roi n'a fait et ne fera
+rien de si mémorable.» Rollin, La Fontaine, La
+Bruyère, ne se montraient pas moins enthousiastes
+que Massillon et Fléchier. Ces vers de Mme Deshoulières
+reflétaient l'opinion générale:</p>
+
+<h3>Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,<br>
+Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.<br>
+ De quelques grands noms qu'on te nomme,<br>
+On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.</h3>
+
+<p>Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entraîner
+par le sentiment unanime du monde catholique; mais
+ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative. Voltaire
+l'a reconnu, lorsqu'il a dit:</p>
+
+<p>«On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la
+révocation de l'édit de Nantes, mais qu'elle ne s'y
+opposa point.»</p>
+
+<p>Au sujet des abjurations qui n'étaient pas sincères,
+elle écrivait, le 4 septembre 1687: «Je suis indignée
+contre de pareilles conversions: l'état de ceux qui
+abjurent sans être véritablement catholiques est
+infâme.» On lit dans les <i>Notes des Dames de Saint-Cyr</i>:
+«Mme de Maintenon, en désirant de tout son
+coeur la réunion des huguenots à l'Église, aurait
+voulu que ce fût plutôt par la voie de la persuasion et
+de la douceur que par la rigueur; et elle nous a dit
+que le roi, qui avait beaucoup de zèle, aurait voulu
+la voir plus animée qu'elle ne lui paraissait, et lui
+disait, à cause de cela: «Je crains, madame, que le
+ménagement que vous voudriez que l'on eût pour
+les huguenots ne vienne de quelque reste de prévention
+pour votre ancienne religion.»</p>
+
+<p>Fénelon lui-même, représenté comme l'apôtre de
+la tolérance, approuvait en principe la révocation
+de l'édit de Nantes:</p>
+
+<p>«Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la
+croyance intérieure de ses sujets sur la religion, il
+peut empêcher l'exercice public ou la profession
+d'opinions ou cérémonies qui troubleraient la paix
+de la république par la diversité et la multiplicité des
+sectes.»</p>
+
+<p>Tel est également l'avis de Mme de Maintenon;
+mais les écrivains protestants eux-mêmes ont reconnu
+qu'elle blâmait l'emploi de la force. L'historien des
+réfugiés français dans le Brandebourg le dit:</p>
+
+<p>«Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les
+moyens violents dont on usa; elle abhorrait les
+persécutions, et on lui cachait celles qu'on se
+permettait.»</p>
+
+<p>Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas
+étrangers à la déclaration du 13 décembre 1698, qui,
+tout en maintenant la révocation de l'édit de Nantes,
+fonda une tolérance de fait qui dura jusqu'à la fin du
+règne. Gardons-nous, au surplus, de tomber dans
+l'erreur grossière de ceux qui voient dans le catholicisme
+la servitude, dans le protestantisme la tolérance.
+Luther prêchait l'extermination des anabaptistes.
+Calvin faisait supplicier pour hérésie Michel
+Servet, Jacques Brunet, Valentin Gentilis. Les
+rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'égalent
+pas celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques.
+Les lois anglaises étaient d'une sévérité draconienne;
+tout prêtre catholique résidant en Angleterre
+qui, avant trois jours, n'avait pas embrassé le
+culte anglican, était passible de la peine de mort. Et
+l'on voudrait aujourd'hui nous faire croire que, dans
+la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
+protestant représentait le principe de la tolérance
+religieuse!</p>
+
+<p>En résumé, qu'il s'agisse soit de la révocation de
+l'édit de Nantes, soit de tout autre acte du grand
+règne, Mme de Maintenon n'a pas joué le rôle odieux
+que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous,
+maintenue dans les limites de l'influence
+légitime qu'une femme dévouée et intelligente exerce
+d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent trompée,
+elle s'est trompée de bonne foi. La vraie Mme de
+Maintenon n'est pas la dévote méchante et malfaisante,
+fourbe et vindicative, que certains écrivains
+imaginent; c'est une femme pieuse et sensée, animée
+de nobles intentions, aimant sincèrement la France,
+sympathisant, du fond du coeur, avec les souffrances
+du peuple, détestant la guerre, ayant le respect du
+droit et de la justice, austère dans ses goûts, modérée
+dans ses opinions, irréprochable dans sa conduite.</p>
+
+<p>Parlant de l'accord qui existait entre elle et le
+groupe des grands seigneurs véritablement religieux,
+M. Michelet a dit:</p>
+
+<p>«Regardons cette petite société comme un couvent
+au milieu de la cour, couvent conspirateur pour
+l'amélioration du roi. En général, c'est la cour
+convertie. Ce qui est beau, très beau dans ce parti, ce
+qui en fait l'honorable lien, c'est l'édifiante
+réconciliation des mortels ennemis. La fille de Fouquet, de
+cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
+de Béthune-Charost, par un effort chrétien, devient
+l'amie, presque la soeur des trois filles du persécuteur
+de son père.»</p>
+
+<p>Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon
+savait inspirer. Chaque matin et chaque soir, elle
+disait, du plus profond de son âme, cette prière
+composée par elle:</p>
+
+<p>«Seigneur, donnez-moi de réjouir le roi, de le consoler,
+de l'encourager, de l'attrister aussi quand il le
+faut pour votre gloire. Faites que je ne lui dissimule
+rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
+n'aurait le courage de lui dire.»</p>
+
+<p>Non, une pareille piété n'avait rien d'hypocrite, et
+la compagne de Louis XIV était de bonne foi, quand
+elle disait à Mme de Glapion:</p>
+
+<p>«Je voudrais mourir avant le roi, j'irais à Dieu,
+je me jetterais aux pieds de son trône, je lui offrirais
+les voeux d'une âme qu'il aurait rendue pure; je le
+prierais d'accorder au roi plus de lumières, plus
+d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur
+l'état des provinces, plus d'aversion pour les perfidies
+des courtisans, plus d'horreur pour l'abus qu'on
+fait de son autorité, et Dieu exaucerait mes prières.»</p>
+
+<br>
+<center><H2>XII</H2></center>
+<br>
+
+<p>LES LETTRES DE MME DE MAINTENON</p>
+
+<p>Au début, Louis XIV n'aimait pas la femme destinée
+à devenir l'affection la plus sérieuse et la plus
+durable de sa vie. «Le roi ne me goûtait pas, a-t-elle
+écrit elle-même, et il eut assez longtemps de
+l'éloignement pour moi; il me craignait sur le pied de bel
+esprit.» </p>
+
+<p>Comment Louis XIV passa-t-il de la répulsion à la
+sympathie, de la défiance à la confiance, de la
+prévention à l'admiration? En voyant de près des
+qualités morales qu'il n'avait pas distinguées de loin. Le
+même fait s'est produit chez la plupart des critiques
+et des historiens qui, ayant à parler de Mme de Maintenon,
+ne se sont pas contentés de notions superficielles
+et ont soumis à une véritable analyse sa vie et
+son caractère. Quand M. Théophile Lavallée fit paraître
+son <i>Histoire des Français</i>, il y peignit Mme de Maintenon
+d'une manière très sévère. Il l'accusait «de la
+sécheresse de coeur la plus complète», d'un «esprit
+de dévotion étroite et d'intrigue mesquine». Il lui
+reprochait d'avoir inspiré à Louis XIV des entreprises
+funestes, de très mauvais choix.</p>
+
+<p>«Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obséda de gens
+médiocres et serviles; elle eut enfin la plus grande
+part aux fautes et aux désastres de la fin du règne.»</p>
+
+<p>Quelques années plus tard, M. Lavallée, mieux
+éclairé, disait dans sa belle <i>Histoire de la maison
+royale de Saint-Cyr</i>: «Mme de Maintenon ne donna à
+Louis XIV que des conseils salutaires, désintéressés,
+utiles à l'État et au soulagement du peuple.» Que
+s'était-il donc passé entre la publication des deux
+ouvrages? L'auteur avait étudié. Après de patientes
+recherches, il était parvenu à recueillir les lettres et
+les écrits de Mme de Maintenon. Grâce aux communications
+des ducs de Noailles, de Mouchy, de Cambacérès,
+de MM. Feuillet de Conches, Montmerqué,
+de Chevry, Honoré Bonhomme, il avait pu accroître
+les trésors des archives de Saint-Cyr et faire enfin
+une oeuvre d'un puissant intérêt.</p>
+
+<p>Mme de Maintenon est un des personnages historiques
+qui ont le plus écrit. Ses Lettres, si elle n'en
+avait pas détruit un grand nombre, formeraient toute
+une bibliothèque. Les archives seules de Saint-Cyr
+en contenaient quarante volumes. Et pourtant les
+lettres les plus curieuses sans doute n'ont pas été
+conservées. Mme de Maintenon, toujours prudente,
+brûla sa correspondance avec Louis XIV, son époux;
+avec Mme de Montchevreuil, sa plus intime amie; avec
+l'évêque de Chartres, son directeur. Les lettres de
+sa jeunesse sont très rares. On ne devinait pas encore
+ce que l'avenir lui réservait. Le recueil de M. Lavallée,
+forcément incomplet, n'en est pas moins un monument
+historique d'une très haute valeur. Deux
+volumes de lettres et d'entretiens sur l'éducation des
+filles, deux autres de lettres historiques et édifiantes
+adressées aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
+de correspondance générale, un de conversations et
+proverbes, un autre d'écrits divers, enfin un dernier
+qui comprend les Souvenirs de Mme de Caylus, les
+Mémoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale,
+tel est l'ensemble d'une publication qui a mis
+en pleine lumière une figure éminemment curieuse à
+étudier.</p>
+
+<p>Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire,
+contenait, à côté de beaucoup de lettres authentiques,
+un grand nombre de lettres apocryphes. Il y avait
+des changements, des interpolations, des additions,
+des suppressions. Au moyen de pièces fabriquées,
+on avait inséré des phrases à effet, des réflexions
+piquantes, des maximes à la mode au XVIIIe siècle.
+M. Lavallée a trouvé moyen de séparer le bon grain
+de l'ivraie. Passant le recueil de La Beaumelle au
+crible d'une critique sagace, il est parvenu à rétablir
+le texte des lettres vraies et à prouver le caractère
+apocryphe de celles qui étaient fausses. Comme les
+vrais connaisseurs en autographes, il se défiait des
+lettres saisissantes. Les falsificateurs sont presque
+toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand
+ils se mettent à inventer un document, ils veulent
+que leur invention produise une impression saisissante.</p>
+
+<p>La correspondance des personnages célèbres est en
+général beaucoup plus simple, beaucoup moins apprêtée
+que les prétendus autographes qu'on leur attribue.
+Il faut se tenir en garde contre les lettres où se
+trouvent soit des portraits achevés, soit des jugements
+profonds, soit des prédictions historiques.
+C'est là souvent un signe de falsification, et, plus on
+est frappé par un autographe, plus il faut étudier avec
+soin sa provenance.</p>
+
+<p>Les lettres de Mme de Maintenon méritaient la peine
+qu'on a prise pour en établir d'une manière exacte les
+dates et l'authenticité. L'historien de Mme de Sévigné,
+le baron Walckenaër, les place, sans hésiter, au premier
+rang.</p>
+
+<p>«Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style épistolaire
+un modèle plus achevé que Mme de Sévigné.
+Presque toujours celle-ci n'écrit que pour le
+besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes
+qu'elle aime, afin de tout dire, de tout raconter.
+Mme de Maintenon, au contraire, a toujours en écrivant
+un objet distinct et déterminé. La clarté, la
+mesure, l'élégance, la justesse des pensées, la finesse
+des réflexions, lui font agréablement atteindre le but
+où elle vise. Sa marche est droite et soutenue; elle
+suit sa route sans battre les buissons, sans s'écarter
+ni à droite, ni à gauche[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Walckenaër, <i>Mémoires sur Mme de Sévigné, sa vie et ses
+écrits</i>.]</p>
+
+<p>Tel était également l'avis de Napoléon Ier. Il préférait
+de beaucoup les lettres de Mme de Maintenon à
+celles de Mme de Sévigné, qui étaient, selon lui, «des
+oeufs à la neige, dont on peut se rassasier sans se
+charger l'estomac.» En citant la préférence de Napoléon,
+M. Désiré Nisard fait ses réserves. «Quand les
+lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit l'éminent
+critique, on est de l'avis du grand Empereur.
+Elles ont je ne sais quoi de plus sensé, de plus simple,
+de plus efficace. On n'y est pas ébloui de la mobilité
+féminine, et le naturel en plaît davantage, parce qu'il
+vient plutôt de la raison qui dédaigne les gentillesses
+sans se priver des vraies grâces, que de l'esprit qui
+joue avec des riens. Mais où le sujet manque, ces
+lettres sont courtes, sèches, sans épanchements[2].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: M. Désiré Nisard, <i>Histoire de la littérature française</i>.]</p>
+
+<p>Si Mme de Maintenon avait eu des préoccupations
+littéraires, si elle s'était imaginé qu'elle écrivait pour
+la postérité, elle aurait rédigé des lettres plus
+remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance
+ni recherche, ni prétention. Elle écrit pour édifier,
+pour convertir, pour consoler beaucoup plus que
+pour plaire. Ses billets aux dames ou aux demoiselles
+de Saint-Cyr ne dépassent pas cette pieuse ambition.
+Très souvent Mme de Maintenon ne prend pas la
+plume elle-même. Tout en filant ou en tricotant, elle
+dicte aux jeunes filles qui lui servent de secrétaires:
+à Mlle de Loubert ou à Mlle de Saint-Étienne, à
+Mlle d'Osmond ou à Mlle d'Aumale. Mais dans le
+moindre de ces innombrables billets on retrouve,
+quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualités de style, cette
+sobriété, cette mesure, cette concision, cette parfaite
+harmonie entre le mot et l'idée, qui font l'admiration
+des meilleurs juges.</p>
+
+<p>Les deux femmes du XVIIe siècle dont les lettres
+sont le plus célèbres: Mme de Sévigné et Mme de
+Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
+d'estime et de sympathie. «Nous soupons tous les soirs
+avec Mme Scarron, écrivait Mme de Sévigné dès 1672;
+elle a l'esprit aimable et merveilleusement droit.»
+On se figure facilement ce que devait être la conversation
+de ces deux femmes, si supérieures, si
+instruites, si spirituelles, et qui, avec des qualités
+différentes, se complétaient, pour ainsi dire, l'une
+par l'autre.</p>
+
+<p>Mme de Sévigné, riche et forte nature, jeune et
+belle veuve, honnête, mais à l'humeur libre et hardie,
+éblouissante Célimène, soeur de Molière, comme dit
+Sainte-Beuve, femme vive de caractère, de parole
+et de plume, justifie ce que lui disait son amie
+Mme de La Fayette:</p>
+
+<p>«Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble
+qu'ils soient faits pour vous. Votre présence augmente
+les divertissements, et les divertissements augmentent
+votre beauté lorsqu'ils vous environnent. Enfin la
+joie est l'état véritable de votre âme, et le chagrin
+vous est plus contraire qu'à qui que ce soit.»</p>
+
+<p>Son image, étincelante comme son esprit, nous
+apparaît au milieu de ces fêtes, que sa plume fait
+revivre, comme la baguette d'une magicienne.</p>
+
+<p>«Que vous dirais-je? magnificences, illuminations,
+toute la France, habits rebattus et brochés d'or,
+pierreries, brasiers de feu et de fleurs, embarras de
+carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumés, reculements
+et gens roués; enfin le tourbillon, la dissipation,
+les demandes sans réponses, les compliments sans savoir ce
+qu'on dit, les civilités sans savoir à qui l'on parle; les pieds entortillés dans les queues.»</p>
+
+<p>Mme de Sévigné, dont les lettres passent de main
+en main dans les salons et les châteaux, écrit un peu
+pour la galerie. Elle dit d'elle-même: «Mon style
+est si négligé, qu'il faut avoir un esprit naturel et du
+monde pour pouvoir s'en accommoder[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 23 décembre 1671.]</p>
+
+<p>Mais cela ne l'empêche pas d'avoir conscience de
+sa valeur. Quand elle laisse «trotter sa plume, la
+bride sur le cou»; quand elle donne avec plaisir à sa
+fille «le dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la
+fleur de son esprit, de sa tête, de ses yeux, de sa
+plume, de son écritoire», et que «le reste va comme
+il peut», elle sait très bien que la société raffole de
+ce style, où toutes les grâces et toutes les merveilles
+du grand siècle se reflètent comme dans un miroir.
+Ses lettres sont des modèles de <i>chroniques</i>, pour nous
+servir de l'expression moderne. Au XIXe siècle comme
+au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporté la
+palme dans ce genre de littérature où il faut tant
+d'esprit. Mme Émile de Girardin a été la Sévigné de
+notre époque.</p>
+
+<p>Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas
+voulu aspirer à cette gloire toute mondaine. Loin de
+viser à l'effet, elle atténue volontairement celui qu'elle
+produit. Comme elle amortit l'éclat de ses regards,
+elle modère son style et tempère son esprit. Elle
+sacrifie les qualités brillantes aux qualités solides;
+trop d'imagination, trop de verve l'effrayerait. Saint-Cyr
+ne doit pas ressembler aux hôtels d'Albret ou de
+Richelieu; on ne doit point parler à des religieuses
+comme à des précieuses.</p>
+
+<p>L'enjouement, la verve gauloise, la gaieté de bon
+aloi, sont du côté de Mme de Sévigné; l'expérience, la
+raison, la profondeur, sont du côté de Mme de Maintenon.
+L'une rit à gorge déployée; l'autre sourit à
+peine. L'une a des illusions sur toutes choses, des
+admirations qui vont jusqu'à la naïveté, des extases
+en présence des rayons de l'astre royal; l'autre ne se
+laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les
+hommes, ni par les femmes, ni par les choses. Elle a
+vu de trop près et de trop haut les grandeurs humaines
+pour ne pas en comprendre le néant, et ses conclusions
+sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sévigné
+a bien aussi parfois des atteintes de mélancolie;
+mais le nuage passe vite, et l'on se retrouve
+en plein soleil. La gaieté, gaieté franche, communicative,
+rayonnante, fait le fond du caractère de cette
+femme spirituelle, séduisante, amusante. Mme de Sévigné,
+brille par l'imagination, Mme de Maintenon par
+le jugement. L'une se laisse éblouir, enivrer; l'autre
+garde toujours son sang-froid. L'une s'exagère les
+splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles
+sont. L'une est plus femme; l'autre est plus matrone.</p>
+
+<br>
+<center><H2>XIII</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN</p>
+
+<p>C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni
+quiconque a péché par orgueil. De toutes les favorites
+de Louis XIV, Mme de Montespan avait été la
+plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la
+plus humiliée. Ne pouvant s'habituer à sa déchéance,
+elle resta près de onze ans à la cour, bien qu'elle fût
+devenue à charge au roi et à elle-même. «On disait
+qu'elle était comme ces âmes malheureuses qui
+reviennent dans les lieux qu'elles ont habités expier
+leurs fautes[1].» Malgré la demi-conversion de cette
+fière Mortemart, il lui restait encore des vestiges de
+colère et d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon,
+elle y rencontra le curé de Versailles et les
+soeurs grises, qui venaient assister à une réunion de
+charité:</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Souvenirs de Mme de Caylus</i>.]</p>
+
+<p>«Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que
+votre antichambre est merveilleusement parée pour
+votre oraison funèbre?»</p>
+
+<p>Le roi continuait à voir Mme de Montespan. Chaque
+jour, après la messe, il allait passer quelques instants
+près d'elle, mais comme par acquit de conscience
+et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus
+rien du passé, ni abandon, ni confiance, ni amitié.
+Aussi, dans cette cour naguère encore remplie de ses
+flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage
+vraiment ami. Si courte que soit la vie, elle est encore
+assez longue pour laisser s'accomplir, souvent dès
+ce monde, la vengeance de Dieu.</p>
+
+<p>Après s'être longtemps cramponnée aux épaves de
+sa fortune et de sa beauté, comme un naufragé aux
+débris du navire, Mme de Montespan se décida enfin
+à la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par
+Bossuet que son parti était bien pris, et que, cette
+fois, elle abandonnait Versailles pour toujours. Un
+mois après, Dangeau écrivait:</p>
+
+<p>«Mme de Montespan a été quelques jours à Clagny,
+et s'en est retournée à Paris. Elle dit qu'elle n'a point
+absolument renoncé à la cour, qu'elle verra le roi
+quelquefois, et qu'à la vérité on s'est un peu hâté de
+faire démeubler son appartement.»</p>
+
+<p>L'ancienne favorite avait été prise au mot. Son
+logement au château de Versailles était désormais
+occupé par le duc du Maine; elle ne devait plus y
+revenir. Elle vécut alternativement à l'abbaye de
+Fontevrault, dont sa soeur était abbesse; aux eaux de
+Bourbon, où elle allait tous les étés; au château
+d'Oiron, qu'elle avait acheté, et au couvent de
+Saint-Joseph, situé à Paris, sur l'emplacement actuel du
+ministère de la Guerre. C'est dans ce couvent qu'elle
+recevait les personnages les plus considérables de la
+cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil,
+le sien.</p>
+
+<p>«Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle
+parlait à chacun comme une reine, et de visites, elle
+n'en faisait jamais, pas même à Monsieur, ni à Madame,
+ni à la Grande Mademoiselle, ni à l'hôtel de
+Condé.»</p>
+
+<p>Au château d'Oiron, il y avait une chambre superbement
+meublée où le roi ne vint jamais, et qu'on
+appelait cependant la chambre du roi.</p>
+
+<p>Peu à peu les pensées sérieuses succédèrent aux
+idées de vanité ou de rancune. Le monde fut vaincu
+par le ciel. La pénitente en arriva non seulement aux
+remords, mais aux macérations, aux jeûnes, aux
+cilices. Cette femme, jadis si raffinée, si élégante,
+s'astreignit à ne porter que des chemises de la toile
+la plus dure, à mettre une ceinture et des jarretières
+hérissées de pointes de fer. Elle en vint à donner
+tout ce qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour
+eux plusieurs heures par jour à des ouvrages grossiers.</p>
+
+<p>A côté de son château, elle fonda un hospice dont
+elle était plutôt la servante que la supérieure; elle
+soignait les malades et pansait leurs plaies. Comme
+le dit M. Pierre Clément dans la belle étude qu'il lui
+a consacrée, le scandale avait été grand; mais, de la
+part d'une si orgueilleuse nature, le repentir et l'humilité
+doublaient en quelque sorte de valeur. Elle se
+résigna, sur l'ordre de son confesseur, à l'acte qui lui
+coûtait le plus: elle demanda pardon à son mari dans
+une lettre où, se servant des termes les plus humbles,
+elle lui offrait de retourner avec lui, s'il daignait la
+recevoir, ou de se rendre dans telle résidence qu'il
+voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne
+répondit pas.</p>
+
+<p>Saint-Simon prétend que Mme de Montespan, dans
+les dernières années de sa vie, était tellement tourmentée
+des affres de la mort, qu'elle payait plusieurs
+femmes dont l'emploi unique était de la veiller.</p>
+
+<p>«Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts,
+avec beaucoup de bougies dans sa chambre, ses veilleuses
+autour d'elle, qu'à toutes les fois qu'elle se
+réveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
+pour se rassurer contre leur assoupissement.»</p>
+
+<p>J'ai peine à croire à l'exactitude d'une pareille
+assertion. Mme de Montespan était trop fière pour
+montrer une telle pusillanimité. De l'aveu même
+de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignité.
+</p>
+
+<p>Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les
+eaux de Bourbon, elle n'était pas encore malade,
+et cependant elle avait le pressentiment d'une fin
+prochaine. Dans cette prévision, elle paya deux ans
+d'avance toutes les pensions qu'elle faisait et doubla
+ses aumônes habituelles. A peine arrivée à Bourbon,
+elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut
+en face de la mort, elle la regarda sans la braver et
+sans la craindre.</p>
+
+<p>«Mon Père, dit-elle au capucin qui l'assistait à
+l'heure suprême, exhortez-moi en ignorante, le plus
+simplement que vous pourrez.»</p>
+
+<p>Après avoir appelé autour d'elle tous ses domestiques,
+elle demanda pardon des scandales qu'elle avait causés,
+et remercia Dieu de ce qu'il permettait
+qu'elle mourût dans un lieu où elle se trouvait
+éloignée de tous, même de ses enfants.</p>
+
+<p>Quand elle eut rendu l'âme, son corps fut «l'apprentissage
+du chirurgien d'un intendant de je ne sais où,
+qui se trouva à Bourbon et qui voulut l'ouvrir sans
+savoir comment s'y prendre[1]». La mort d'une femme
+qui, pendant plus de trente ans, de 1660 à 1691, avait
+joué un si grand rôle à la cour, n'y causa aucune
+impression. Depuis longtemps, Louis XIV la considérait
+comme morte. Dangeau se contenta d'écrire
+dans son journal: «Samedi, 28 mai 1707, à Marly:
+Avant que le roi partît pour la chasse, on apprit que
+Mme de Montespan était morte à Bourbon, hier, à
+3 heures du matin. Le roi, après avoir couru le cerf,
+s'est promené dans les jardins jusqu'à la nuit.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Saint-Simon, <i>Notes sur le Journal de Dangeau</i>.]</p>
+
+<p>Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte
+de Toulouse, aux duchesses de Bourbon et de Chartres
+de porter le deuil de leur mère; d'Antin se couvrit
+de vêtements noirs; mais il était trop bon courtisan
+pour être triste, quand le roi ne l'était point. Peu de
+jours après, il recevait magnifiquement son souverain
+à Petit-Bourg et faisait disparaître en une nuit une
+allée de marronniers qui n'était pas du goût du
+maître. Quant à Mme de Montespan, l'on ne prononçait
+même plus son nom. Voilà le monde. C'est bien
+la peine de l'aimer.</p>
+
+<br>
+<center><H2>XIV</H2></center>
+<br>
+
+<p>LA DUCHESSE DE BOURGOGNE</p>
+
+<p>Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de
+onze ans venait d'arriver en France. Cette enfant,
+c'était la fille du duc de Savoie, Victor-Amédée II,
+Marie-Adélaïde, la future duchesse de Bourgogne.
+Le dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis
+était en fête. Les cloches sonnaient à grande volée.
+Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau, venait à
+la rencontre de la jeune princesse destinée à épouser
+son petit-fils, et tous les yeux étaient fixés sur cette
+première entrevue entre elle et le Roi-Soleil. Il la reçut
+au moment où elle descendait de voiture, et dit à
+Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:</p>
+
+<p>«Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre
+charge?»</p>
+
+<p>Dès le premier moment, la nouvelle venue charma
+le roi par la distinction de ses manières, sa gentillesse
+naturelle, ses petites réponses pleines de grâce et
+d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle
+lui baisa la main plusieurs fois en montant avec lui
+l'escalier de l'appartement où elle devait se reposer.
+Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau
+prit la liberté de lui demander s'il était content de la
+princesse:</p>
+
+<p>«Je le suis trop, j'ai peine à contenir ma joie.»</p>
+
+<p>Puis, se tournant du côtê de Monsieur:</p>
+
+<p>«Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mère
+pût être ici quelques instants pour être témoin de la
+joie que nous avons.»</p>
+
+<p>Il écrivit ensuite à Mme de Maintenon:</p>
+
+<p>«Elle m'a laissé parler le premier, et après elle
+m'a fort bien répondu, mais avec un petit embarras
+qui vous aurait plu. Je l'ai menée dans sa chambre à
+travers la foule, la laissant voir de temps en temps,
+en approchant les flambeaux de son visage. Elle a
+soutenu cette marche et ces lumières avec grâce et
+modestie. Elle a la meilleure grâce et la plus belle
+taille que j'aie jamais vue, habillée à peindre et coiffée
+de même, des yeux très vifs et très beaux, des
+paupières noires et admirables, le teint fort uni, blanc
+et rouge comme on peut le désirer, les plus beaux
+cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande
+quantité.... Elle n'a manqué à rien, et s'est conduite
+comme vous pourriez faire.»</p>
+
+<p>Marie-Adélaïde était, par sa mère, la petite-fille
+de cette belle Henriette d'Angleterre dont l'oraison
+funèbre de Bossuet a immortalisé la vie et la mort.
+Elle allait faire revivre le charme de cette princesse
+tant regrettée, et sa présence à Versailles y ramenait
+l'entrain et la joie des beaux jours. On l'installa, dès
+son arrivée, dans la chambre autrefois occupée par
+la reine, puis par la dauphine de Bavière[1].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no 115 de la <i>Notice du Musée de Versailles</i>.]</p>
+
+<p>Le roi lui fit présent de la belle ménagerie de Versailles
+qui faisait face au palais de Trianon. Aucun
+grand-père n'était plus tendre, plus affectueux pour
+sa petite-fille. Il s'ingéniait à lui trouver des amusements
+et des récréations. Madame (la princesse Palatine)
+écrivait, le 8 novembre 1696: «Tout le monde
+maintenant redevient enfant. La princesse d'Harcourt
+et Mme de Pontchartrain ont joué avant-hier à colin-maillard
+avec la princesse et monsieur le dauphin;
+Monsieur, la princesse de Conti, Mme de Ventadour,
+mes deux autres dames et moi, nous y avons joué
+hier.»</p>
+
+<p>Mme de Maintenon fut naturellement chargée d'achever
+l'éducation de la jeune princesse. La première
+fois qu'elle la mena à Saint-Cyr, elle la fit recevoir
+avec un grand cérémonial: la supérieure la complimenta;
+la communauté, en longs manteaux, l'attendait
+à la porte de clôture; toutes les demoiselles
+étaient rangées en haie sur son passage jusqu'à
+l'église; des petites filles de son âge lui récitèrent un
+dialogue assaisonné de louanges délicates. La princesse
+ravie demanda à revenir. Alors Mme de Maintenon la
+conduisit régulièrement à Saint-Cyr, deux ou
+trois fois la semaine, pour y passer des journées
+entières et y suivre les cours de la classe des <i>rouges</i>.
+Il n'y avait plus d'étiquette. Marie-Adélaïde portait
+le même habit que les élèves et se faisait appeler
+Mlle de Lastic.</p>
+
+<p>«Elle était bonne, affable, gracieuse à tout le monde,
+s'occupant avec les dames des différents offices, avec
+les demoiselles de tous leurs ouvrages, de tous leurs
+travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques
+de la maison, même au silence; courant et se récréant
+avec les <i>rouges</i> dans les grandes allées du jardin;
+allant avec elles au choeur, à confesse, au catéchisme.... D'autres
+fois, elle prenait le costume des
+dames, et faisait les honneurs de la maison à quelque
+illustre visiteuse, principalement à la reine d'Angleterre[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires des Dames de Saint-Cyr.</i>]</p>
+
+<p>Louis XIV, charmé de la princesse, décida qu'elle
+se marierait le jour même où elle aurait douze ans.
+Elle épousa, le 7 décembre 1697, Louis de France,
+duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le
+fiancé était en manteau noir brodé d'or, pourpoint
+blanc à boutons de diamant; le manteau était doublé
+de satin rose. La fiancée avait une robe et une jupe
+de dessous en drap d'argent avec bordure de pierres
+précieuses. Les diamants qu'elle portait étaient ceux
+de la couronne. La bénédiction nuptiale fut donnée
+aux jeunes époux par le cardinal de Coislin, dans la
+chapelle de Versailles. Après la messe, il y eut un
+grand festin de la maison royale dans la pièce désignée
+sous le nom d'antichambre de l'appartement de
+la reine[1].</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle no 119 de la <i>Notice du Musée</i>.]</p>
+
+<p>Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2],
+à un feu d'artifice tiré au bout de la pièce d'eau des
+Suisses, puis à un souper servi, comme le festin
+du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la
+reine.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Salle no 114 de la <i>Notice</i>.]</p>
+
+<p>Le 11 décembre, il y eut un grand bal dans la
+galerie des Glaces. Des pyramides de bougies rayonnaient
+plus encore que les lustres et les girandoles.
+Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour
+déployât un grand luxe, et lui-même, qui depuis
+longtemps ne portait plus que des habits fort
+simples, en avait endossé de superbes. Ce fut à qui
+se surpasserait en richesse et en invention. L'or et
+l'argent suffirent à peine. Le roi, qui avait encouragé
+toutes ces dépenses, n'en dit pas moins qu'il ne
+comprenait pas comment on trouvait des maris assez
+fous pour se laisser ruiner par les habits de leurs
+femmes.</p>
+
+<p>Deux jours après son mariage, la duchesse voulut
+se montrer en habit de cérémonie à ses amies de Saint-Cyr.
+Elle était tout en blanc, et sa robe avait une
+broderie d'argent si épaisse, qu'à peine pouvait-elle
+la porter. La communauté reçut la princesse en
+grande pompe, et la conduisit à l'église, où l'on chanta
+des hymnes.</p>
+
+<p>En peu de temps, l'aimable princesse devint une
+femme séduisante entre toutes et indispensable à la
+cour. Sans elle les fleurs seraient moins belles, les
+prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grâce
+à son charme séducteur, tout se ranime, dans ce
+palais qui ressemblait à un fastueux couvent, tout
+s'éclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle aime
+sincèrement Louis XIV. On n'approche pas sans émotion
+de cet homme exceptionnel, pour qui l'on devrait
+inventer le mot prestige, si ce mot n'existait pas, et
+qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable qu'il
+est majestueux et imposant. L'admiration que professe
+pour lui la jeune princesse est sincère. Reconnaissante
+et flattée des bontés qu'il lui témoigne, elle
+le vénère comme le représentant le plus glorieux du
+droit divin, et tout en le vénérant elle l'amuse. Elle
+lui saute au cou à toute heure, se met sur ses genoux,
+le distrait par toutes sortes de badinages, visite ses
+papiers, ouvre et lit ses lettres en sa présence. C'est
+une succession continuelle de parties de plaisir et de
+fêtes. Suivie par un cortège de jeunes femmes, la princesse
+aime à monter en gondole sur le grand canal du
+parc de Versailles, et à y rester plusieurs heures de la
+nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comédies, sérénades, illuminations, promenades
+sur l'eau, feux d'artifice, on organise chaque jour une
+nouvelle distraction.</p>
+
+<center><img src="233.png" alt=""><br>
+Mariage de la duchesse de Bourgogne.
+</center>
+
+
+<p>Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne
+se plaise dans cette cour dont elle est l'ornement,
+l'espérance. Il faut qu'elle déride le monarque
+lassé de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon
+génie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans
+les glaces de la grande galerie, se reflètent ses toilettes splendides, ses parures éblouissantes. Il faut
+qu'elle apparaisse dans les jardins comme une Armide,
+dans les forêts comme une nymphe, sur l'eau comme
+une sirène.</p>
+
+<p>Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit
+actuellement un portrait en pied de la princesse.
+Elle est debout, habillée d'une robe de drap d'argent,
+et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs
+d'oranger. Une femme vêtue à la polonaise porte la
+queue de son manteau fleurdelisé. Devant elle, un
+amour tient un coussin sur lequel sont posées des
+fleurs. On aperçoit dans le fond du tableau un jardin
+et un piédestal, sur lequel on lit la signature du
+peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien fait
+avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore
+avec la plume. Le sarcastique duc et pair devient un
+admirateur enthousiaste, un poète, quand il décrit
+les charmes de la princesse: «ses yeux les plus
+parlants et les plus beaux du monde, son port de tête
+galant, gracieux et majestueux, son sourire expressif,
+sa marche de déesse sur les nues.» Il n'admire pas
+moins ses qualités morales, tout en lui trouvant des
+défauts. Il se plaît à reconnaître qu'elle est douce,
+accessible, ouverte avec une sage mesure, compatissante,
+peinée de causer le moindre ennui, pleine
+d'égards pour toutes les personnes qui l'approchent,
+que, gracieuse pour son entourage, bonne pour ses
+domestiques, vivant avec ses dames comme une amie,
+elle est l'âme de la cour dont elle est adorée. «Tout
+manque à chacun dans son absence, tout est rempli
+par sa présence, son extrême faveur la fait infiniment
+compter, et ses manières lui attachent tous les
+coeurs.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Salle N° 118 de la <i>Notice du Musée.</i>]</p>
+
+<p>Et cependant, la calomnie ne la respecte point.
+On lui reproche tout bas certaines inconséquences,
+que la malice exploite en les exagérant. Entourée
+d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent
+légères et malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut
+être plus d'une fois atteinte par les insinuations perfides
+qu'on se permet contre les princesses aussi bien
+que contre les simples particulières. La duchesse ne
+se faisait pas d'illusion à cet égard et s'en montrait
+affligée.</p>
+
+<p>D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres
+sur une existence en apparence si joyeuse et si belle.
+Victor-Amédée s'était brouillé avec la France, et la
+maison de Savoie courait les plus grands dangers. La
+duchesse de Bourgogne était obligée de refouler dans
+le fond de son coeur ses sentiments pour son ancienne
+patrie; mais, plus elle devait les cacher, plus ils
+étaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur
+la route de Piémont sa mère, sa grand'mère infirme,
+ses frères malades et le duc, son père, menacé d'une
+ruine complète! Le 21 juin 1706, elle écrivait à sa
+grand'mère, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Voir l'intéressante correspondance de la duchesse de
+Bourgogne et de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiée, avec une très bonne préface de Mme la comtesse
+Della Rocca, chez Michel Lévy (1 vol.).]</p>
+
+<p>«Jugez dans quelle inquiétude je suis sur tout ce qui vous
+arrive, vous aimant fort tendrement, et ayant toute
+l'amitié possible pour mon père, ma mère et mes
+frères. Je ne puis les voir dans une situation aussi
+malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je
+suis dans une tristesse qu'aucun amusement ne peut
+diminuer, et qui ne s'en ira, ma chère grand'mère,
+qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles
+de tout ce qui m'est le plus cher au monde.[1]»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de
+Charles-Amédée de Savoie-Nemours et d'Élisabeth de Vendôme, épousa en 1665 le due de Savoie, Charles-Emmanuel II,
+père de Victor-Amédée II.]</p>
+
+<p>La duchesse de Bourgogne souffrait en même
+temps des désastres de ses deux patries, la Savoie
+et la France.</p>
+
+<p>«Faites-nous des saintes pour nous obtenir la
+paix,» disait Mme de Maintenon aux religieuses de
+Saint-Cyr.</p>
+
+<p>La duchesse, comme le remarque La Beaumelle,
+montrait, dans les circonstances périlleuses où se
+trouvait le pays, «la dignité de la première femme de
+l'État, les sentiments d'une Romaine pour Rome et
+les agitations d'une âme qui veut le bien avec une
+ardeur qui n'est pas de son âge.»
+L'heure des grandes tristesses était venue. Comme
+l'a très bien dit M. Capefigue: «Le temps difficile,
+pour un roi puissant et heureux, c'est la vieillesse. Si
+la tête reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes
+flétrissent, les lauriers même prennent une teinte de
+grisaille. On vous respecte encore, mais on ne vous
+aime plus; les chapeaux coquets à plumes flottantes
+font ressortir les rides de la figure et les plis du front;
+le jonc à pomme d'or n'est plus une façon de sceptre,
+mais un bâton qui soutient les jambes faibles et un
+corps voûté.» Pour la duchesse de Bourgogne,
+Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle
+l'aimait sincèrement.</p>
+
+<p>«Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine à concevoir
+que les princes agissent simplement et naturellement,
+parce qu'il ne les voit pas d'assez près pour
+en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il
+cherche toujours ne se trouve pas dans une conduite
+simple et dans des sentiments réglés. On a donc voulu
+croire que la duchesse ressemblait à son père, et
+qu'elle était, dès l'âge de onze ans qu'elle vint en
+France, aussi fine et aussi politique que lui, affectant
+pour le roi et Mme de Maintenon une tendresse
+qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur
+de la voir de près, j'en juge autrement, et je l'ai
+vue pleurer de bonne foi sur le grand âge de ces
+deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant
+elle, que je ne puis douter de sa tendresse pour le
+roi.»</p>
+
+<p>Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait,
+avec sa perspicacité habituelle, que la duchesse
+de Bourgogne avait pour lui une affection sincère.
+C'est à cause de cela que, de son côté, il lui témoignait
+un attachement exceptionnel. Semblable à une
+rose qui s'épanouit dans un cimetière, la jeune et
+séduisante princesse charmait et consolait les tristes
+années du Grand Roi. C'était le dernier sourire de
+la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, hélas!
+la belle rose devait se flétrir du matin au soir, et,
+encore quelque temps, tout allait rentrer dans la
+nuit.</p>
+
+<p>Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le
+duc de Bourgogne était dauphin, et Saint-Simon rapporte
+que la duchesse disait, en parlant des dames
+qui s'avisaient de la critiquer:</p>
+
+<p>«Elles auront à compter avec moi, et je serai leur
+reine.»</p>
+
+<p>«Hélas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante
+princesse, et qui ne l'eût cru avec elle?»</p>
+
+<p>Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle
+était persuadée de sa fin prochaine. Madame s'exprime
+ainsi à ce sujet:</p>
+
+<p>«Un savant astrologue de Turin ayant tiré l'horoscope
+de Mme la dauphine, lui avait prédit tout ce qui
+lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa vingt-septième
+année. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit
+à son époux:</p>
+
+<p>«Voici le temps qui approche où je dois mourir.
+Vous ne pouvez pas rester sans femme à cause de
+votre rang et de votre dévotion. Dites-moi, je vous
+prie, qui épouserez-vous?»</p>
+
+<p>Il répondit:
+«J'espère que Dieu ne me punira jamais assez pour
+vous voir mourir; et si ce malheur devait m'arriver,
+je ne me remarierais jamais; car dans huit jours, je
+vous suivrais au tombeau...»</p>
+
+<p>«Pendant que la dauphine était encore en bonne
+santé, fraîche et gaie, elle disait souvent:
+«Il faut bien que je me réjouisse, puisque je ne
+me réjouirai pas longtemps, car je mourrai cette
+année.»</p>
+
+<p>«Je croyais que c'était une plaisanterie; mais la
+chose n'a été que trop réelle. En tombant malade, elle
+dit qu'elle n'en réchapperait point.»</p>
+
+<p>Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus
+elle s'améliorait. On aurait dit qu'elle voulait
+augmenter les regrets que causerait sa mort prématurée.
+La princesse Palatine l'avoue elle-même:
+«Ayant, dit-elle, assez d'esprit pour remarquer ses
+défauts, la dauphine ne pouvait que chercher à s'en
+corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point d'exciter
+l'étonnement général. Elle a continué ainsi jusqu'à
+la fin.»</p>
+
+<p>Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la
+manière la plus touchante: «L'histoire nous offre
+de temps à autre des personnages séduisants qui
+attachent le lecteur jusqu'à l'affection... Souvent, la
+Providence les retire du monde dès leur jeunesse,
+ornés des charmes que le temps enlève et des espérances
+qu'elles auraient réalisées. La duchesse de
+Bourgogne fut une de ces gracieuses apparitions.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Lettres inédites de la duchesse de Bourgogne</i> précédées
+d'une courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de cinquante pages, imprimé à un petit
+nombre d'exemplaires.)]</p>
+
+<p>Atteinte d'un mal foudroyant, qui était, paraît-il,
+la rougeole, mais qu'on attribua au poison, la duchesse
+fut enlevée en quelques jours au roi dont elle était la
+consolation, à son époux dont elle était l'idole, à la
+cour dont elle était l'ornement, à la France dont elle
+était l'espoir. Elle mourut dans les sentiments les
+plus religieux.</p>
+
+<p>Ce fut à Versailles [1], le vendredi 12 février 1712,
+entre 8 et 9 heures du soir, qu'elle rendit le dernier
+soupir. Deux ans auparavant, presque jour pour jour,
+elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
+Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne
+put survivre à une femme tant aimée. Six jours après,
+il la suivait au tombeau.</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note: 1: Salle no 115 de la <i>Notice du Musée.</i>]<br>
+[Note: 2: Louis XV naquit le 15 février 1710.]</p>
+
+<p>«La France, s'écrie Saint-Simon, tomba enfin
+sous ce dernier châtiment. Dieu lui montra un
+prince qu'elle ne méritait pas. La terre n'en était
+pas digne; il était mûr déjà pour la bienheureuse
+éternité.»</p>
+
+<p>Le jour même de la mort du duc de Bourgogne,
+Madame écrivait: «Je suis tellement ébranlée que je
+peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce que
+je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement
+pitié de nous, car la tristesse qui règne ici ne
+se peut décrire.»</p>
+
+<p>Saint-Simon prétend que la douleur causée à
+Louis XIV par la mort de la duchesse de Bourgogne
+fut «la seule véritable qu'il ait jamais eue en sa vie».
+Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regretté
+profondément sa mère, et Madame (la princesse Palatine)
+s'exprime ainsi au sujet du chagrin dont il fut
+accablé lors de la mort de son fils unique, le grand
+dauphin: «J'ai vu le roi hier à 11 heures; il est
+en proie à une telle affliction, qu'elle attendrirait un
+rocher; cependant il ne se dépite pas, il parle à tout
+le monde avec une tristesse résignée et donne ses
+ordres avec une grande fermeté; mais, à tout moment,
+les larmes lui viennent aux yeux, et il étouffe
+ses sanglots[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]</p>
+
+<p>Le 22 février 1712, les corps de la duchesse et du
+duc de Bourgogne furent portés de Versailles à
+Saint-Denis sur un même chariot. Le 8 mars suivant, le
+dauphin, leur fils aîné, mourait aussi. Il avait cinq
+ans et quelques mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours
+le père, la mère et le fils aîné disparurent. Trois dauphins
+étaient morts en moins d'un an.</p>
+
+<p>Ces événements, déjà horribles par eux-mêmes,
+s'assombrissaient encore par la fausse idée généralement
+répandue que le poison était la cause de fins si
+prématurées. Contre toute justice, on accusait de la
+manière la plus perfide le duc d'Orléans d'être l'auteur
+des crimes, et l'on essayait de faire entrer dans
+l'âme de Louis XIV cet abominable soupçon. Avec la
+duchesse de Bourgogne «s'éclipsèrent joie, plaisirs,
+amusements mêmes et toutes espèces de grâces... Si
+la cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour
+Languir [1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires du duc de Saint-Simon.</i>]</p>
+
+<p>Et cependant, sous le poids de tant d'épreuves, la
+grande âme de Louis XIV ne faiblit pas. «Au milieu
+des débris lugubres de son auguste maison, Louis
+demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse
+postérité, et en un instant elle était effacée comme
+les caractères tracés sur le sable. De tous les princes
+qui l'environnaient, et qui formaient comme la gloire
+et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible
+étincelle, sur le point même alors de s'éteindre... Il
+adore celui qui dispose des sceptres et des couronnes,
+et voit peut-être dans ces pertes domestiques la miséricorde
+qui expie, et qui achève d'effacer du livre
+des justices du Seigneur ses anciennes passions étrangères[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Oraison funèbre de Louis le Grand.</i>]
+</p>
+
+<p>La France tout entière fut plongée dans le désespoir.
+«Ce temps de désolation, dit Voltaire, laissa
+dans les coeurs une impression si profonde que, pendant
+la minorité de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
+qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant
+des larmes[2].»
+</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 2: Voltaire, <i>Siècle de Louis XIV.</i>]
+</p>
+
+<p>M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration
+exagérée pour le grand siècle, se laissa lui-même
+attendrir quand il relata la mort de la <i>charmante</i> duchesse
+de Bourgogne. «La cour, dit-il, fut à la lettre
+comme assommée d'un coup. Cent cinquante ans après,
+on pleure encore en lisant les pages navrantes où Saint-Simon
+a dit son deuil[3].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 3: Michelet, <i>Louis XIV et le duc de Bourgogne.</i>]</p>
+
+<p>Duclos a prétendu, sans indiquer la source de ses
+renseignements, qu'à la mort de la duchesse de
+Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouvèrent
+dans une cassette ayant appartenu à la princesse
+des papiers qui arrachèrent au roi cette exclamation:</p>
+
+<p>«La petite coquine nous trahissait.»
+</p>
+
+<p>D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche
+de Louis XIV, Duclos tire conséquence d'une correspondance
+par laquelle la fille de Victor-Amédée lui
+aurait livré des secrets d'État. C'est là, croyons-nous,
+un de ces innombrables anas avec lesquels on
+écrit trop souvent l'histoire. Les archives de Turin
+n'ont conservé nulle trace de cette prétendue
+correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
+Assurément, la duchesse de Bourgogne n'oubliait
+pas son pays natal; mais, depuis ses adieux à la
+Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie: la
+France.</p>
+
+<p>Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus
+belles perles de son écrin ces deux soeurs intelligentes
+et séduisantes qui toutes deux moururent si prématurément
+et laissèrent un si touchant souvenir: la
+duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne,
+la vaillante compagne de Philippe V. Mais
+c'est en France que s'est accomplie presque toute
+la destinée de la duchesse de Bourgogne, et c'est
+dans le château de Versailles que doit figurer son
+portrait.</p>
+
+<p>Combien de fois en 1871, quand le ministère des
+Affaires étrangères était, pour ainsi dire, campé au
+milieu des appartements de la reine, nous évoquions
+le souvenir de la charmante princesse, dans cette
+chambre où elle coucha, dès son arrivée à Versailles,
+et où, seize ans et demi plus tard, elle rendait le dernier
+soupir! C'est là qu'à onze ans, enlevée pour toujours
+à sa famille, à ses amis, à sa patrie, elle se
+trouvait seule au milieu des splendeurs de ce palais
+inconnu pour elle. C'est là que l'enfant grandissait,
+devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
+tous les jours en attraits et en grâces. C'est là que,
+dans le silence de la nuit, elle croyait voir apparaître
+les brillants fantômes du monde, les images de
+séduction contre lesquelles sa raison luttait peut-être
+contre son coeur. C'est là qu'elle se remémorait, pour
+résister aux tentations d'une âme ardente, les austères
+enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
+avait écrit: «Ayez horreur du péché. Le vice est
+plein d'horreur et de malédiction dès ce monde.
+Il n'y a de joie, de repos, de véritables délices
+qu'à servir Dieu.» C'est là qu'elle vit venir la
+mort et qu'elle l'accueillit avec un noble et religieux
+courage.</p>
+
+
+<br>
+<center><H2>XV</H2></center>
+<br>
+
+<p>LES TOMBEAUX</p>
+
+<p>C'est un spectacle mélancolique entre tous de revoir
+dans l'appareil de la tristesse et de la mort des endroits
+qui furent des théâtres de splendeurs ou de
+fêtes. En entendant les prières des agonisants succéder
+au bruit des fanfares, aux accords joyeux des
+orchestres, on fait un douloureux retour sur les
+choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanité de la
+gloire, de la richesse et du plaisir. Cette impression,
+les courtisans de Louis XIV durent l'éprouver quand
+«ce monarque de bonheur, de majesté, d'apothéose»,
+comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir.
+L'incomparable galerie des Glaces n'était plus
+qu'un vestibule funèbre. Les peintures triomphales
+de Lebrun s'étaient comme assombries, les dorures
+semblaient couvertes d'un voile de crêpe; on aurait
+dit que les jets d'eau versaient des larmes; le soleil
+du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne était
+ébranlé devant un idéal plus élevé: l'idée chrétienne.
+Et ce roi, «la terreur de ses voisins, l'étonnement de
+l'univers, le père des rois, plus grand que tous ses
+ancêtres, plus magnifique que Salomon[1],» semblait
+dire avec l'Ecclésiaste: «J'ai surpassé en gloire et
+en sagesse tous ceux qui m'ont précédé dans Jérusalem,
+et j'ai reconnu qu'en cela même il n'y avait que
+vanité et affliction d'esprit.»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: Massillon, <i>Oraison funèbre de Louis le Grand</i>.]</p>
+
+<p>Pendant la dernière maladie de celui qui avait été
+le Roi-Soleil, la cour se tenait tout le jour dans la
+galerie des Glaces. Personne ne s'arrêtait dans l'Oeil-de-Boeuf,
+excepté les valets familiers et les médecins.
+Quant à Mme de Maintenon, malgré ses quatre-vingts
+ans et ses infirmités, elle soignait avec un grand
+dévouement l'auguste malade et demeurait quelquefois
+quatorze heures de suite près de son lit.
+</p>
+
+<p>«Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus
+tard aux dames de Saint-Cyr: la première en me
+disant qu'il n'avait de regret que celui de me quitter,
+mais que nous nous reverrions bientôt; je le priai de
+ne plus penser qu'à Dieu. La seconde, il me demanda
+pardon de n'avoir pas assez bien vécu avec moi; il
+ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
+qu'il m'avait toujours aimée et estimée également. Il
+pleurait et me demandait s'il n'y avait personne; je
+lui dis que non. Il dit:</p>
+
+<p>«--Quand on entendrait que je m'attendris avec
+vous, personne n'en serait surpris.»</p>
+
+<p>«Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la
+troisième, il me dit:
+
+<p>«--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?»</p>
+
+<p>«Je lui répondis:</p>
+
+<p>«--Je suis un rien, ne vous occupez que de
+Dieu.»</p>
+
+<p>«Et je le quittai.»</p>
+
+<p>Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV mérite le nom
+de Grand. Il meurt mieux qu'il n'a vécu. Tout ce qu'il
+y a d'élevé, de majestueux, de grandiose dans cette
+âme d'élite, se réveille au moment suprême. Sa mort
+est celle d'un roi, d'un héros et d'un saint. Comme
+les premiers chrétiens, il fait une sorte de confession
+publique; il dit, le 29 août 1715, aux personnes qui
+avaient les entrées:</p>
+
+<p>«Messieurs, je vous demande pardon du mauvais
+exemple que je vous ai donné. J'ai bien à vous remercier
+de la manière dont vous m'avez servi et de l'attachement
+et de la fidélité que vous m'avez toujours
+marqués.... Je sens que je m'attendris et que je vous
+attendris aussi; je vous en demande pardon. Adieu,
+messieurs, je compte que vous vous souviendrez
+quelquefois de moi.»</p>
+
+<p>Le même jour, il donne sa bénédiction au petit
+dauphin et lui adresse ces belles paroles:</p>
+
+<p>«Mon cher enfant, vous allez être le plus grand roi
+du monde. N'oubliez jamais les obligations que vous
+avez à Dieu. Ne m'imitez pas dans les guerres, tâchez
+de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
+soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce
+que j'ai eu le malheur de ne pouvoir faire par les
+nécessités de l'État. Suivez toujours les bons conseils,
+et songez bien que c'est à Dieu à qui vous
+devez tout ce que vous êtes. Je vous donne le Père
+Le Tellier pour confesseur; suivez ses avis et ressouvenez-vous
+toujours des obligations que vous devez
+à Mme de Ventadour [1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitulé <i>Curiosités historiques</i>, a prouvé que tels étaient les termes exacts dont
+Louis XIV s'était servi dans son allocution à Louis XV.]</p>
+
+<p>Dans la nuit du 27 au 28 août, on voit à tous
+moments le moribond joindre les mains; il dit ses
+prières habituelles et, au <i>Confiteor</i>, il se frappe la
+poitrine. Le 28 au matin, il aperçoit dans le miroir
+de sa cheminée deux domestiques qui versent des
+larmes.</p>
+
+<p>«Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que
+vous m'avez cru immortel?»</p>
+
+<p>On lui présente un élixir pour le rappeler à la vie.
+Il répond, en prenant le verre:</p>
+
+<p>«A la vie ou à la mort! Tout ce qu'il plaira à
+Dieu.»</p>
+
+<p>Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup.
+«Eh! non, réplique-t-il, c'est ce qui me fâche, je
+voudrais souffrir davantage pour l'expiation de mes
+péchés.»</p>
+
+<p>Le 29 août, il lui échappe, en donnant des ordres,
+d'appeler le dauphin «le jeune roi». Et comme il se
+rend compte d'un mouvement dans ce qui est autour
+de lui.</p>
+
+<p>«Eh! pourquoi?... s'écrie-t-il. Cela ne me fait
+aucune peine.»</p>
+
+<p>C'est ce qui fait dire à Massillon: «Ce monarque
+environné de tant de gloire, et qui voyait autour de
+lui tant d'objets capables de réveiller ou ses désirs ou
+sa tendresse, ne jette pas même un oeil de regret sur
+la vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La
+vanité n'a jamais eu que le masque de la grandeur,
+c'est la grâce qui en est la vérité.»</p>
+
+<p>Dans la journée du 29 août, le mourant perd connaissance,
+et l'on croit qu'il n'a plus que quelques
+heures à vivre.</p>
+
+<p>«Vous ne lui êtes plus nécessaire, dit son confesseur
+à Mme de Maintenon. Vous pouvez vous en aller.»</p>
+
+<p>Le maréchal de Villeroy l'exhorte à ne pas attendre
+plus longtemps et à se retirer à Saint-Cyr, où elle
+doit se reposer de tant d'émotions. Il envoie des gardes
+du roi pour se poster de distance en distance sur la
+route, et lui prête son carrosse.
+</p>
+
+<p>«On peut craindre, lui dit-il, quelque émotion
+populaire, et le chemin ne sera peut-être pas sûr.»
+Mme de Maintenon, affaiblie, troublée par l'âge et la
+douleur, a le tort d'écouter de si pusillanimes conseils.
+La postérité lui reprochera toujours une défaillance
+indigne de cette femme de tête et de coeur.
+Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand
+Roi et prier à côté de son cadavre. Il faut blâmer surtout
+les courtisans qui lui dictent la résolution de
+l'égoïsme et de la peur. Ah! comme ils sont abandonnés,
+«les dieux de chair et de sang, les dieux de terre
+et de poussière,» quand ils vont descendre dans la
+tombe! Quelques valets sont seuls à les pleurer. La
+foule est indifférente ou se réjouit. Les courtisans se
+tournent du côté du soleil qui se lève. Hélas! quel
+contraste entre le trône et le cercueil! La mort d'un
+homme est toujours un sujet de réflexions philosophiques.
+Qu'est-ce donc quand celui qui meurt s'appelle
+Louis XIV!</p>
+
+<p>Le 30 août, le mourant reprend connaissance et
+redemande Mme de Maintenon. L'on va la chercher à
+Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnaît, lui dit
+encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle
+descend l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus
+remonter, et va s'enfermer à Saint-Cyr pour toujours.</p>
+
+<p>Le samedi 31 août, vers 11 heures du soir, on dit à
+Louis XIV les prières des agonisants. Il les récite lui-même
+d'une voix plus forte que celle de tous les
+assistants, et il paraît aussi majestueux sur son lit de
+mort que sur le trône. A la fin des prières, il reconnaît
+le cardinal de Rohan et lui dit:</p>
+
+<p>«Ce sont les dernières grâces de l'Église.»</p>
+
+<p>Il répète plusieurs fois: <i>Nunc et in hora mortis</i>.</p>
+
+<p>Puis il dit:</p>
+
+<p>«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me
+secourir.»</p>
+
+<p>Ce sont là ses dernières paroles. L'agonie commence.
+Elle dure toute la nuit, et le lendemain
+dimanche 1er septembre 1715, à 8 heures un quart
+du matin, Louis XIV, âgé de soixante-dix-sept ans
+moins trois jours, et roi depuis soixante-douze ans,
+rend à Dieu sa grande âme.</p>
+
+<p>On ne termine pas l'étude d'un règne mémorable
+sans un sentiment de regret. Après avoir vécu pendant
+quelque temps de la vie d'un personnage célèbre,
+on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe.
+Ne croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister à
+l'agonie de Louis XIV, et ne sent-on pas les larmes
+venir aux yeux, comme si l'on était mêlé aux serviteurs
+fidèles qui pleurent le meilleur des maîtres et
+le plus grand des rois.?</p>
+
+<p>Aussitôt que la nouvelle de la mort de Louis XIV
+fut connue à Saint-Cyr, Mlle d'Aumale entra dans la
+chambre de Mme de Maintenon:</p>
+
+<p>«Madame, lui dit-elle, toute la maison est en
+prière, au choeur.»
+</p>
+
+<p>Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au
+ciel en pleurant, et se rendit à l'église, où elle assista
+à l'office des morts. Puis elle congédia ses domestiques
+et se défit de sa voiture, «ne pouvant se
+résoudre, disait-elle, à nourrir des chevaux pendant
+qu'un si grand nombre de demoiselles étaient dans le
+besoin.» Elle vécut dans son modeste appartement,
+au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
+règlements de la maison, autant que le permettait
+son âge, et ne sortait que pour aller dans le village,
+visiter les malades et les pauvres. Quand Pierre le
+Grand se rendit à Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
+octogénaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit
+de cette femme dont il avait tant de fois entendu prononcer
+le nom. Il lui fit demander par un interprète
+si elle était malade. Elle répondit que oui. Il voulut
+savoir quel était son mal:</p>
+
+<p>«Une grande vieillesse,» répliqua-t-elle.</p>
+
+<p>Mme de Maintenon mourut à Saint-Cyr, le 15 avril
+1719. Elle demeura deux jours exposée sur son lit,
+«avec un air si doux et si dévot qu'on eût dit qu'elle
+priait Dieu[1].»</p>
+
+<p CLASS=FTNOTE>[Note 1: <i>Mémoires des Dames de Saint-Cyr</i>.]</p>
+
+<p>On l'ensevelit dans le choeur de l'église; une humble
+plaque de marbre indiqua l'emplacement où son corps
+reposait. C'est là que les novices allaient prier avant
+de se vouer pour toujours au Seigneur.</p>
+
+<p>Au moment de quitter ces femmes célèbres, dont
+nous avons essayé d'évoquer les ombres gracieuses,
+descendons dans les cryptes où elles sont ensevelies.
+Mlle de La Vallière repose à Paris, dans la chapelle
+des Carmélites de la rue Saint-Jacques; la reine
+Marie-Thérèse, les deux duchesses d'Orléans, la dauphine
+de Bavière, la duchesse de Bourgogne, à Saint-Denis.
+C'est là qu'il faut aller méditer, là qu'il faut
+écouter la grande parole chrétienne: <i>Memento, homo,
+quia pulvis es et in pulverem reverteris</i>.</p>
+
+<p>Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne
+jouirent pas de leur sépulcre. Telle devait être la destinée
+de Louis XIV. Ce potentat, qui avait donné des
+lois à l'Europe, ne posséda pas même son tombeau.
+Les profanateurs de cercueils descendirent dans le
+souterrain des «princes anéantis», et malgré son
+arrière-garde de huit siècles de rois, comme dit Chateaubriand,
+la grande ombre de Louis XIV ne put pas
+défendre la majesté de sépulcres que tout le monde
+aurait crus inviolables.</p>
+
+<p>Dans la séance du 31 juillet 1793, Barère lut à la
+Convention, au nom du Comité de salut public, un
+long rapport dans lequel il demandait que, pour fêter
+l'anniversaire de la journée du 10 août, l'on détruisît
+les mausolées de Saint-Denis.</p>
+
+<p>«Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux mêmes
+avaient appris à flatter les rois; l'orgueil et le faste
+royal ne pouvaient s'adoucir sur ce théâtre de la mort,
+et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux à la
+France et à l'humanité semblent encore, même dans
+la tombe, s'enorgueillir d'une grandeur évanouie. La
+main puissante de la République doit effacer
+impitoyablement ces mausolées, qui rappelleraient des
+rois l'effrayant souvenir.»</p>
+
+<p>La Convention rendit par acclamation un décret
+conforme à ce rapport. Considérant que «la patrie
+était en danger et manquait de canons pour la
+défendre», elle décida que «les tombeaux et mausolées
+des ci-devant rois seraient détruits le 10 août
+suivant.» Elle nomma des commissaires chargés de
+se transporter à Saint-Denis, à l'effet d'y procéder «à
+l'exhumation des ci-devant rois et reines, princes et
+princesses», et ordonna de briser les cercueils, de
+fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.</p>
+
+<p>Ce décret odieux fut strictement exécuté. Rois,
+reines, princes et princesses furent arrachés à leurs
+sépulcres. On portait le plomb, à mesure qu'on le
+découvrait, dans un cimetière où l'on avait établi une
+fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.</p>
+
+<p>Le vandalisme des révolutionnaires et des
+athées se délectait de ce spectacle. Assurément,
+«Dieu, dans l'effusion de sa colère, comme écrit
+Chateaubriand, avait juré par lui-même de châtier la
+France. Ne cherchons pas sur la terre les causes de
+pareils événements: elles sont plus haut.»</p>
+
+<p>Bientôt après ce fut le tour du cadavre de Mme de
+Maintenon. En janvier 1794, pendant qu'on travaillait
+à transformer l'église de Saint-Cyr en salles
+d'hôpital, les ouvriers aperçurent au milieu du choeur
+dévasté une plaque de marbre noir enfouie dans les
+décombres. C'était la tombe de Mme de Maintenon.
+Ils la brisèrent, ouvrirent le caveau, en enlevèrent
+le corps, le traînèrent dans la cour, en poussant des
+hurlements sinistres, et le jetèrent, dépouillé et mutilé,
+dans un trou du cimetière. Ce jour-là, l'épouse
+non reconnue de Louis XIV avait été traitée en reine!</p>
+
+<p>Ainsi donc, ces illustres héroïnes de Versailles, la
+bonne Marie-Thérèse, l'habile Maintenon, la mélancolique
+dauphine de Bavière, l'orgueilleuse princesse
+Palatine, la séduisante duchesse de Bourgogne, furent
+expropriées de leurs tombeaux. Au récit d'une telle
+rage iconoclaste et sacrilège, le coeur se serre dans
+l'angoisse d'une inexprimable tristesse. A un sentiment
+de sainte colère contre d'odieuses profanations
+et contre de sauvages fureurs se mêlent des réflexions
+profondes sur le néant des choses humaines. Les
+ombres de ces femmes jadis si adulées nous apparaissent
+tour à tour, et, en passant devant nous,
+chacune d'elles semble nous dire, comme Fénelon:
+«Que ne fait-on point pour trouver un faux bonheur?
+Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point
+pour un fantôme de gloire mondaine? Quelles peines
+pour de misérables plaisirs dont il ne reste que le
+remords!» Du fond de la poussière des tombeaux
+profanés, l'oeil ébloui aperçoit tout à coup surgir une
+pure, une incorruptible lumière qui remet toutes les
+choses d'ici-bas dans le jour véritable, et l'on se
+rappelle la parole de Massillon devant le cercueil de
+Louis XIV: «Dieu seul est grand, mes frères.»</p>
+<br>
+<p>FIN</p>
+<br><br>
+
+<center><h2>TABLE</h2></center>
+<br>
+<pre>
+INTRODUCTION
+
+I.--Le château de Versailles
+
+II.--Louis XIV et sa cour en 1682
+
+III.--La reine Marie-Thérèse
+
+IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon
+
+V.--La dauphine de Bavière
+
+VI.--Le mariage de Mme de Maintenon
+
+VII.--L'appartement de Mme de Maintenon
+
+VIII.--La marquise de Caylus
+
+IX.--Mme de Maintenon à Saint-Cyr
+
+X.--La duchesse d'Orléans (princesse Palatine)
+
+XI.--Mme de Maintenon, femme politique
+
+XII.--Les lettres de Mme de Maintenon
+
+XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan
+
+XIV.--Le duchesse de Bourgogne
+
+XV.--Les tombeaux</pre>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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@@ -0,0 +1,5238 @@
+The Project Gutenberg EBook of La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La Cour de Louis XIV
+
+Author: Imbert de Saint-Amand
+
+Release Date: January 12, 2004 [EBook #10689]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO Latin-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
+
+
+
+
+Produced by Renald Levesque and PG Distributed Proofreaders
+
+
+
+
+
+LA COUR DE LOUIS XIV
+
+PAR
+
+IMBERT DE SAINT-AMAND
+
+
+
+
+INTRODUCTION
+
+
+I
+
+
+"Vous voulez du roman, dit un jour M. Guizot; que ne vous adressez-vous a
+l'histoire?" Le grand ecrivain avait raison. Le roman historique est
+maintenant demode. On se lasse de voir defigurer les personnages celebres,
+et l'on partage l'avis de Boileau:
+
+Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.
+
+Y a-t-il, en effet, des inventions plus saisissantes que la realite? Un
+romancier, si ingenieux qu'il soit, trouvera-t-il des combinaisons plus
+variees et des scenes plus emouvantes que les drames de l'histoire?
+L'esprit le plus fecond imaginerait-il, par exemple, des types aussi
+curieux que ceux des femmes de la cour de Louis XIV et de Louis XV? Sans
+doute leur histoire est connue. Je n'ai pas la pretention de recommencer
+la biographie de la reine Marie-Therese, de Mme de Montespan, de la mere
+du Regent, de la duchesse de Bourgogne, de la duchesse de Berry, des
+soeurs de Nesle, de Mme de Pompadour, de Mme du Barry, de Marie Leczinska,
+de Marie-Antoinette, de Madame Elisabeth, de la princesse de Lamballe.
+Mais je voudrais, sans decrire l'ensemble de leur carriere, tenter de
+tracer l'esquisse des heroines qui peuvent etre appelees: _les femmes de
+Versailles_.
+
+Pour ce travail de reconstruction, ce ne sont pas les materiaux qui
+manquent, ils sont plutot trop abondants. Ce ne sont pas seulement les
+anciens memoires, ceux de Dangeau, de Saint-Simon, de la princesse
+Palatine, de Mme de Caylus pour le regne de Louis XIV; du duc de Luynes,
+de Maurepas, de Villars, du marquis d'Argenson, du president Henault, de
+l'avocat Barbier, de l'avocat Marais, de Duclos, de Mme du Hausset pour le
+regne de Louis XV; du baron de Bezenval, de Mme Campan, de Weber, du comte
+de Segur, de la baronne d'Oberkirch pour le regne de Louis XVI, qui nous
+serviront de guide. Ce sont encore les Histoires de Voltaire, de Henri
+Martin, de Michelet, de M. Jobez; les patientes investigations de la
+science moderne, les travaux des Sainte-Beuve, des Noailles, des Lavallee,
+des Walckenaer, des Feuillet de Conches, des Le Roi, des Soulie, des
+Rousset, des Pierre Clement, des d'Arneth, des Goncourt, des Lescure, de
+la comtesse d'Armaille, de MM. Boutaric, Honore Bonhomme, Campardon, de
+Barthelemy et de tant d'autres historiens et critiques distingues.
+
+Assurement, il y a nombre de personnes qui connaissent a fond l'inventaire
+de tous ces tresors. A de tels erudits je n'ai la pensee de rien
+apprendre, et je ne suis, je le sais, que l'obscur disciple de tels
+maitres. Mais peut-etre les gens du monde ne me blameront-ils pas d'avoir
+etudie, pour eux, tant d'ouvrages; peut-etre des jeunes filles qui ont
+acheve leurs etudes classiques me sauront-elles gre de resumer a leur
+intention des lectures qu'elles ne feraient pas. Mon but serait de
+vulgariser l'histoire en respectant scrupuleusement la verite, meme
+lorsque je ne la dirai pas tout entiere; de repeupler les salles desertes,
+de resumer brievement les lecons de morale, de psychologie, de religion,
+qui sortent du plus grandiose des palais.
+
+Puissent les femmes de Versailles etre pour moi autant d'Arianes dans ce
+merveilleux labyrinthe!
+
+Ce qui facilite la resurrection des femmes de la cour de Louis XIV et de
+Louis XV, c'est la conservation du palais ou se passa leur existence.
+
+
+II
+
+
+Une ville a rarement presente un spectacle aussi frappant que celui
+qu'offrait Versailles en 1871, pendant la lutte de l'armee contre la
+Commune. Entre le grand siecle et notre epoque, entre la majeste de
+l'ancienne France et les dechirements de la France nouvelle, entre les
+horreurs lugubres dont Paris etait le theatre et les radieux souvenirs de
+la ville du Roi-Soleil, le contraste etait aussi douloureux que
+saisissant. Ces avenues ou l'on se montrait le chef du gouvernement et le
+glorieux vaincu de Reichshoffen; cette place d'armes encombree de canons;
+ces drapeaux rouges, tristes trophees de la guerre civile, qui etaient
+portes a l'Assemblee, a la fois comme un signe de deuil et de victoire; ce
+magnifique palais, d'ou semblait sortir une voix suppliante qui adjurait
+nos soldats de sauver un si bel heritage de splendeurs historiques et de
+grandeurs nationales, tout cela remplissait l'ame d'une emotion profonde.
+
+A l'heure d'angoisses ou l'on se demandait avec une inquietude, helas!
+trop justifiee, ce qu'allaient devenir les otages, ou l'on savait que
+Paris etait la proie des flammes, ou l'on se disait que peut-etre, de la
+Babylone moderne, de la capitale du monde, il ne resterait plus qu'un
+monceau de cendres, le Pantheon de toutes nos gloires semblait nous
+adresser des reproches et faire naitre dans nos coeurs des remords. La
+France de Charlemagne et de saint Louis, de Louis XIV et de Napoleon,
+protestait contre cette France odieuse que les hommes de la Commune
+avaient la pretention de faire naitre sur les debris de notre honneur.
+On se croyait le jouet d'un mauvais reve. Il y avait quelque chose
+d'insolite, de bizarre dans le bruit d'armes qui troublait les abords de
+ce chateau, calme et majestueuse necropole de la monarchie absolue.
+
+Meme dans ces jours cruels dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma
+memoire, l'ombre de Louis XIV m'apparaissait sans cesse. J'eus alors le
+desir de revoir ses appartements. Ils etaient occupes en partie par le
+personnel du ministere de la Justice et par les commissions de
+l'Assemblee; mais on avait respecte la chambre du Grand Roi, et aucun
+fonctionnaire n'aurait ose transformer en bureau le sanctuaire de la
+royaute. Dans notre siecle de demagogie, je ne contemplais pas sans
+respect cette chambre ou le souverain par excellence mourut en roi et en
+chretien. Que de reflexions me fit faire l'incomparable galerie des
+Glaces! A quelques jours de distance, elle avait ete une salle de
+triomphe, une ambulance et un dortoir. C'est la que notre vainqueur,
+entoure de tous les princes allemands, avait proclame le nouvel empire
+germanique. C'est la que les blesses prussiens de Buzenval avaient ete
+portes. C'est la que les deputes de l'Assemblee avaient couche quelques
+jours en arrivant a Versailles.
+
+Tristes vicissitudes du sort! Cette galerie etincelante, cet asile des
+splendeurs monarchiques, ce lieu d'apotheose, ou le pinceau de Lebrun a
+ranime les pompes du paganisme et la mythologie; cet Olympe moderne, ou
+l'imagination evoque tant de brillants fantomes, ou l'aristocratie
+francaise ressuscite avec son elegance et sa fierte, son luxe et son
+courage; cette galerie de fetes, qu'ont traversee tant de grands hommes,
+tant de beautes celebres, helas! dans quelles circonstances douloureuses
+m'etait-il donne de la revoir! De l'une des fenetres, je regardais ce
+paysage grandiose ou Louis XIV n'apercevait rien qui ne fut lui-meme, car
+le jardin cree par lui etait tout l'horizon. Mes yeux se fixaient sur
+cette nature vaincue, sur ces eaux amenees a force d'art qui ne
+jaillissent qu'en dessin regulier, sur cette architecture vegetale qui
+prolonge et complete l'architecture de pierre et de marbre, sur ces
+arbustes qui croissent avec docilite sous la regle et l'equerre. Je
+comparais l'harmonieuse regularite du parc a l'art incoherent des epoques
+revolutionnaires, et au moment ou l'astre que Louis XIV avait pris pour
+devise se couchait a l'horizon, comme le symbole de la royaute evanouie,
+je me disais:
+
+"Ce soleil, il reparaitra demain aussi radieux, aussi superbe. O France,
+en sera-t-il de meme de ta gloire?"
+
+Je me preoccupais alors de celui que Pellisson appelait le miracle
+visible, du potentat en l'honneur duquel tout etait a bout de marbre, de
+bronze et d'encens, et qui, pour nous servir d'une expression de Bossuet,
+"n'a pas meme joui de son sepulcre." Dieu, me disais-je, lui a-t-il
+pardonne cet orgueil asiatique, qui en a fait une sorte de Balthazar et de
+Nabuchodonosor chretien? Ce souverain qui chantait avec des larmes
+d'attendrissement les hymnes composes a sa louange par Quinault, quelle
+idee se fait-il aujourd'hui des grandeurs de la terre? Son ame
+s'emeut-elle encore de nos interets et de nos passions, ou bien le monde,
+grain de sable, atome dans l'univers immense, est-il trop miserable pour
+appeler l'attention de ceux qui ont sonde les mysteres de l'eternite? Que
+pense-t-il, ce grand roi, de son Versailles, temple de la royaute absolue
+qui devait, avant que le temps eut noirci ses lambris dores, en etre le
+tombeau? Quelle opinion a-t-il de nos discordes, de nos miseres, de nos
+humiliations? Lui, qui avait conserve un souvenir si amer des troubles de
+la Fronde, comment juge-t-il les exces de la demagogie actuelle? Son ame
+de roi et de Francais a-t-elle tressailli quand, dans cette salle decoree
+de peintures triomphales, le nouveau maitre de Strasbourg et de Metz a
+restaure cet empire d'Allemagne que la France avait mis des siecles a
+detruire? Quel contraste entre nos revers et les fresques superbes qui
+ornent le plafond! La Victoire etend ses ailes rapides, la Renommee
+embouche sa trompette. Porte sur un nuage et suivi de la Terreur, Louis
+XIV tient en main la foudre. Le Rhin, qui se reposait sur son urne, se
+releve epouvante de la vitesse avec laquelle il voit le monarque
+traversant les eaux, et d'effroi il laisse tomber son gouvernail. Les
+villes prises sont representees sous les traits de ces captives en pleurs.
+L'Espagne, c'est le lion blesse; l'Allemagne, c'est cet aigle precipite
+dans la poussiere.
+
+Tout en regardant avec melancolie ces eblouissantes et fastueuses
+peintures, je me rappelais ces paroles de Massillon: "Que nous reste-t-il
+de ces grands noms qui ont autrefois joue un role si brillant dans
+l'univers? On sait ce qu'ils ont ete pendant ce petit intervalle qu'a dure
+leur eclat; mais qui sait ce qu'ils sont dans la region eternelle des
+morts?"
+
+L'esprit plein de ces pensees, je descendais l'escalier de marbre, cet
+escalier au haut duquel Louis XIV attendait le grand Conde, qui, affaibli
+par l'age et les blessures, ne montait que lentement:
+
+"Mon cousin, lui dit le monarque, ne vous pressez pas. On ne peut pas
+monter tres vite quand on est charge, comme vous, de tant de lauriers."
+
+Le soir, je voulais encore revoir la statue du Grand Roi, dont le souvenir
+m'avait si vivement impressionne pendant toute la duree du jour. La nuit
+etait sereine. Sa beaute douce et recueillie contrastait doublement avec
+les fureurs et les agitations des hommes. Son silence etait interrompu par
+le bruit de l'artillerie fratricide, qui tonnait dans le lointain. C'est
+en l'honneur de Louis XIV que les sentinelles semblaient monter la garde
+sur cette place, ou il avait si souvent passe la revue de ses troupes. A
+la lueur des etoiles, je contemplais la statue majestueuse de celui qui
+fut plus qu'un roi. Sur son cheval colossal, il m'apparaissait comme la
+personnification glorieuse du droit qu'on a qualifie de divin.
+
+Republicaine ou monarchique, la France ne doit rien renier d'un tel passe.
+L'histoire d'un pareil souverain ne saurait que lui inspirer des idees
+hautes, des sentiments dignes d'elle et de lui. Il lutta jusqu'au bout
+contre les puissances coalisees, et quand on prononcait en Europe ce mot
+unique: le _roi_, chacun savait de quel monarque il s'agissait. Ah! cette
+statue est bien l'image de l'homme habitue a vaincre, a dominer et a
+regner, du potentat qui triomphait de la rebellion avec un regard mieux
+que Richelieu avec la hache.
+
+Laissons les coryphees de l'ecole revolutionnaire chercher en vain a
+degrader ce bronze imperissable. La boue qu'ils voudraient jeter au
+monument n'atteindra pas meme le piedestal. Dans cette nuit ou les canons
+de la Commune repondaient a ceux du Mont-Valerien, la statue me semblait
+plus imposante que jamais. On eut dit qu'elle s'animait, comme celle du
+Commandeur. Le geste avait quelque chose de plus fier et de plus imperieux
+que dans les epoques moins troublees. Son baton de commandement a la main,
+le Grand Roi, dont le regard est tourne du cote de Paris, semblait dire a
+la ville insurgee, comme le convive de marbre a don Juan: "Repens-toi."
+
+
+III
+
+
+La profonde impression que Versailles m'avait produite pendant les jours
+de la Commune est loin de s'etre affaiblie depuis ce moment. Des
+circonstances bien imprevues ont fait occuper les appartements de la reine
+par la direction politique du ministere des Affaires etrangeres. Ma
+modeste table de travail a ete, une annee, placee au bout de la salle du
+Grand-Couvert, en face du tableau qui represente le _doge Imperiali_
+s'humiliant devant Louis XIV, et j'ai eu le temps de reflechir sur les
+peripeties etranges, sur les caprices du sort, par suite desquels les
+employes du ministere dont je fais partie etaient, pour ainsi dire, campes
+au milieu de ces salles legendaires.
+
+Les cinq pieces qui composent l'appartement de la reine ont toutes une
+importance historique. A chacune se rattachent les plus curieux souvenirs.
+Vous montez l'escalier de marbre. A droite est la salle des gardes de la
+reine. C'est la que, le 6 octobre 1789, a 6 heures du matin, les gardes du
+corps, victimes de la fureur populaire, defendirent avec tant de courage,
+contre une bande d'assassins, l'entree de l'appartement de
+Marie-Antoinette. La salle suivante est celle du Grand-Couvert. C'est la
+que les reines dinaient solennellement, en compagnie des rois; ces festins
+d'apparat avaient lieu plusieurs fois par semaine, et le peuple etait
+admis a les contempler. Non seulement comme reine, mais deja comme
+dauphine, Marie-Antoinette se soumit a cette bizarre coutume. "Le dauphin
+dinait avec elle, nous dit Mme Campan dans ses Memoires, et chaque menage
+de la famille royale avait tous les jours son diner public. Les huissiers
+laissaient entrer tous les gens proprement mis. Ce spectacle faisait le
+bonheur des provinciaux. A l'heure des diners, on ne rencontrait dans les
+escaliers que de braves gens qui, apres avoir vu la dauphine manger sa
+soupe, allaient voir les princes manger leur bouilli et qui couraient
+ensuite, a perte d'haleine, pour aller voir Mesdames manger leur dessert."
+
+Apres la salle du Grand-Couvert est le salon de la Reine. Le cercle de la
+souveraine se tenait dans cette piece, ou l'on faisait les presentations.
+Son siege etait place au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un
+dais dont on voit encore les pitons d'attache dans la corniche en face des
+fenetres. C'est la que brillerent les beautes celebres de la cour de Louis
+XIV, avant que le roi allat s'emprisonner dans les appartements de Mme de
+Maintenon. C'est la que le president Henault et le duc de Luynes venaient
+sans cesse causer avec cette aimable et bonne Marie Leczinska, en qui
+chacun se plaisait a reconnaitre les vertus d'une bourgeoise, les manieres
+d'une grande dame, la dignite d'une reine. C'est la que Marie-Antoinette,
+la souveraine a la taille de nymphe, a la marche de deesse, a l'aspect
+doux et fier digne de la fille des Cesars, recevait, avec cet air royal de
+protection et de bienveillance, avec ce prestige enchanteur dont les
+etrangers emportaient le souvenir a travers l'Europe comme un
+eblouissement.
+
+La piece suivante est, de toutes, celle qui evoque le plus de souvenirs.
+C'est la chambre a coucher de la reine, la chambre ou sont mortes deux
+souveraines: Marie-Therese et Marie Leczinska; deux dauphines: la dauphine
+de Baviere et la duchesse de Bourgogne;--la chambre ou sont nes dix-neuf
+princes et princesses du sang, et parmi eux deux rois, Philippe V, roi
+d'Espagne, et Louis XV, roi de France;--la chambre qui, pendant plus d'un
+siecle, a vu les grandes joies et les supremes douleurs de l'ancienne
+monarchie.
+
+Cette chambre a ete occupee par six femmes: d'abord par la vertueuse
+Marie-Therese, qui s'y installa le 6 mai 1682, et y rendit le dernier
+soupir, le 30 juillet de l'annee suivante;--ensuite par la femme du Grand
+Dauphin, la dauphine de Baviere, qui y mourut le 20 avril 1690, a l'age de
+vingt-neuf ans; puis par la charmante duchesse de Bourgogne, qui s'y
+etablit des son arrivee a Versailles, le 8 novembre 1696, y mit au monde
+trois princes, dont le dernier seul vecut et regna sous le nom de Louis
+XV, et y mourut le 12 fevrier 1712, a l'age de vingt-six ans;--puis par
+cette infante d'Espagne, Marie-Anne-Victoire, qui etait fiancee avec le
+jeune roi de France, et qui demeura la, depuis le mois de juin 1722
+jusqu'au mois d'avril 1725, epoque ou le mariage projete fut rompu;
+--ensuite par la pieuse Marie Leczincka, qui s'installa dans cette chambre
+le 1er decembre 1725, y donna naissance a ses dix enfants, y habita
+pendant un regne de quarante-trois ans, y mourut le 24 juin 1768, entouree
+de la veneration universelle;--enfin par la plus poetique des femmes, par
+celle qui resume en elle les triomphes et les humiliations, les joies et
+les douleurs, par celle dont le nom seul inspire l'attendrissement et le
+respect, par Marie-Antoinette. C'est la que vinrent au monde ses quatre
+enfants et qu'elle faillit mourir a la naissance de sa premiere fille, la
+future duchesse d'Angouleme. Une antique et bizarre etiquette autorisait
+le peuple a s'introduire, en pareil cas, dans le palais des rois. La
+galerie des Glaces, les salons, l'oeil-de-Boeuf, la chambre de la reine,
+etaient envahis par la foule. Marie-Antoinette, manquant d'air respirable,
+perdit connaissance pendant trois quarts d'heure. Quand elle revint a
+elle, Louis XVI lui presenta la princesse qui venait de naitre:
+
+"Pauvre petite, dit-elle, vous n'etiez pas desiree, mais vous n'en serez
+pas moins chere. Un fils eut plus particulierement appartenu a l'Etat;
+vous serez a moi, vous aurez tous mes soins, vous partagerez mon bonheur
+et vous adoucirez mes peines."
+
+Ce fut la aussi que virent le jour les deux fils du roi et de la reine
+martyrs: l'un, ne le 22 octobre 1781, mort le 4 juin 1789; l'autre, ne le
+27 mars 1785, connu sous le nom de duc de Normandie, et qui devait plus
+tard s'appeler Louis XVII.
+
+Dans cette chambre memorable a tant de titres, commenca l'agonie de la
+royaute francaise. Marie-Antoinette y dormait le matin du 6 octobre 1789,
+quand elle fut reveillee par l'insurrection. Au fond de la chambre, dans
+le panneau ou est actuellement le portrait de la reine par Mme Lebrun, une
+petite porte conduisait aux appartements du roi. C'est par la que la
+malheureuse souveraine s'echappa pour aller chercher un refuge aupres de
+Louis XVI, pendant que les emeutiers assassinaient les gardes du corps.
+Quelques instants apres elle quittait Versailles, qu'elle ne devait jamais
+revoir. Depuis lors, aucune femme n'occupa les appartements de la reine.
+Le theatre subsiste, les decors sont a peine modifies; mais il faut faire
+sortir de la poussiere du temps les acteurs, les actrices surtout.
+
+L'annee que j'ai passee dans ces salles encore si pleines de leur souvenir
+m'a donne la premiere idee du travail que je publie aujourd'hui. Que de
+fois j'ai cru apercevoir, comme autant de gracieux fantomes, les femmes
+illustres qui ont aime, qui ont souffert, qui ont pleure dans ce sejour!
+Je voudrais me rendre un compte minutieux du role qu'elles y ont joue,
+mentionner avec precision les appartements qu'elles ont habites, montrer
+en detail l'existence qu'elles menaient, indiquer, pour nous servir d'une
+expression de Saint-Simon, ce qu'on pourrait appeler la _mecanique_ de la
+vie de la cour.
+
+Je veux essayer l'histoire du chateau de Versailles lui-meme par les
+femmes qui l'ont habite depuis 1682, epoque ou Louis XIV y fixa sa
+residence, jusqu'au 6 octobre 1789, jour fatal ou Louis XVI et
+Marie-Antoinette le quitterent sans retour. Le sanctuaire de la monarchie
+absolue devait etre egalement son tombeau.
+
+Ni les nieces de Mazarin, ni la Grande Mademoiselle, ni les duchesses de
+La Valliere et de Fontanges, ne doivent etre considerees comme des _femmes
+de Versailles_. A l'epoque ou ces heroines brillerent de tout leur eclat,
+Versailles n'etait pas encore la residence officielle de la cour et le
+siege du gouvernement.
+
+Nous ne commencerons donc cette etude qu'en 1682, annee ou Louis XIV,
+quittant Saint-Germain, son sejour habituel, s'etablit definitivement dans
+sa residence de predilection.
+
+Pendant plus d'un siecle,--de 1682 a 1789,--combien de curieuses figures
+apparaitront sur cette scene radieuse! Que de vicissitudes dans leurs
+destinees! que de singularites et de contrastes dans leurs caracteres!
+C'est la bonne reine Marie-Therese, douce, vertueuse, resignee, se faisant
+aimer et respecter de tous les honnetes gens. C'est l'orgueilleuse
+sultane, la femme a l'esprit etincelant, moqueur, acere, l'altiere,
+l'omnipotente marquise de Montespan.
+
+C'est la femme dont le caractere est une enigme et la vie un roman, qui a
+connu tour a tour toutes les extremites de la mauvaise et de la bonne
+fortune, et qui, avec plus de rectitude que d'effusion, avec plus de
+justesse que de grandeur, a eu du moins le merite de reformer la vie d'un
+homme dont les passions avaient ete divinisees: Mme de Maintenon. C'est la
+princesse Palatine, la femme de Monsieur, frere du roi, la mere du futur
+Regent, Allemande enragee, invectivant sa nouvelle patrie, representant, a
+cote de l'apotheose, la satire, exhalant dans ses lettres les coleres d'un
+Alceste en jupon, rustique, mais spirituelle, plus impitoyable, plus
+caustique, plus passionnee que Saint-Simon lui-meme; femme etrange, au
+style brusque, impetueux, au style qui, comme le dit Sainte-Beuve, a de la
+barbe au menton, et de qui l'on ne sait trop, quand on le traduit de
+l'allemand en francais, s'il tient de Rabelais ou de Luther.
+
+C'est la duchesse de Bourgogne, la sylphide, la sirene, l'enchanteresse du
+vieux roi; la duchesse de Bourgogne, dont la mort precoce fut le signal de
+l'agonie d'une cour naguere si eblouissante.
+
+Sous Louis XV, c'est la vertueuse, la sympathique Marie Leczinska, le
+modele du devoir, qui joue aupres de Louis XV le meme role respecte, mais
+efface que Marie-Therese aupres de Louis XIV. C'est l'intrigante, la
+femme-ministre, la marquise de Pompadour, vraie magicienne, habituee a
+tous les enchantements, a toutes les feeries du luxe et de l'elegance,
+mais qui restera toujours une parvenue faite pour l'Opera plutot que pour
+la cour.
+
+Ce sont les six filles de Louis XV, types de piete filiale et de vertu
+chretienne: Madame Infante, si tendre pour son pere; Madame Henriette, sa
+soeur jumelle, morte de chagrin a vingt-quatre ans pour ne s'etre pas
+mariee suivant son coeur; Madame Adelaide et Madame Victoire,
+inseparables dans l'adversite comme dans les beaux jours; Madame Sophie,
+douce et timide; Madame Louise, successivement amazone et carmelite, qui,
+dans le delire de l'agonie, s'ecriait: "Au paradis, vite, vite! Au
+paradis, au grand galop!"
+
+C'est Mme Dubarry, deguisee en comtesse et destinee par l'ironie du sort a
+ebranler les bases du trone de saint Louis, de Henri IV, de Louis XIV.
+Puis apres le scandale, sous le regne qui est l'heure de l'expiation,
+c'est Madame Elisabeth, nature angelique et essentiellement francaise,
+montrant, au milieu des plus horribles catastrophes, non seulement du
+courage, mais de la gaiete; c'est la princesse de Lamballe, gracieuse et
+touchante heroine de l'amitie; c'est Marie-Antoinette, dont le nom seul
+est plus pathetique que tous les commentaires.
+
+Dans la carriere de ces femmes, que d'enseignements historiques, et aussi
+que de lecons de psychologie et de morale! Qui ferait mieux connaitre la
+cour, "ce pays ou les joies sont visibles mais fausses, et les chagrins
+caches mais reels;" la cour, "qui ne rend pas content et qui empeche qu'on
+ne le soit ailleurs[1]!"
+
+[Note 1: La Bruyere, _De la Cour._]
+
+Les femmes de Versailles ne nous disent-elles pas toutes: "La condition la
+plus heureuse en apparence a ses amertumes secretes qui en corrompent
+toute la felicite. Le trone est le siege des chagrins, comme la derniere
+place; les palais superbes cachent des soucis cruels, comme le toit du
+pauvre et du laboureur, et, de peur que notre exil ne nous devienne trop
+aimable, nous y sentons toujours par mille endroits qu'il manque quelque
+chose a notre bonheur[1]."
+
+[Note 1: Massillon, _Sermon sur les afflictions._]
+
+Un portrait de Mignard represente la duchesse de La Valliere avec ses
+enfants: Mlle de Blois et le comte de Vermandois. Elle est pensive et
+tient a la main un chalumeau, a l'extremite duquel flotte une bulle de
+savon avec ces mots: _Sic transit gloria mundi_, "Ainsi passe la gloire du
+monde." Ne pourrait-ce pas etre la devise de toutes les heroines de
+Versailles?
+
+Combien auraient pu dire comme Mme de Sevigne, riche aussi, honoree,
+adulee, heureuse en apparence: "Je trouve la mort si terrible, que je hais
+plus la vie parce qu'elle m'y mene que par les epines dont elle est semee.
+Vous me direz que je veux donc vivre eternellement? Point du tout; mais si
+on m'avait demande mon avis, j'aurais bien mieux aime mourir entre les
+bras de ma nourrice; cela m'aurait ote bien des ennuis, et m'aurait donne
+le ciel bien surement et bien aisement[2]."
+
+[Note 2: Mme de Sevigne, lettre du 16 mars 1672.]
+
+La princesse Palatine, Madame, femme du frere de Louis XIV, ecrivait a
+propos de la mort de la reine d'Espagne: "J'entends et je vois tous les
+jours tant de vilaines choses, que tout cela me degoute de la vie. Vous
+aviez bien raison de dire que la bonne reine est maintenant plus heureuse
+que nous, et si quelqu'un voulait me rendre, comme a elle et a sa mere, le
+service de m'envoyer en vingt-quatre heures de ce monde dans l'autre, je
+ne lui en saurais certes pas mauvais gre. [1]"
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine, 20 mars 1689.]
+
+Meme avant l'heure des grandes humiliations ou il faudra descendre
+l'escalier de marbre de Versailles pour ne plus le remonter, Mme de
+Montespan cachait dans "son triomphe exterieur un fond de tristesse" [2].
+
+[Note [2]: Mme de Sevigne, lettre du 31 juillet 1675.]
+
+La rivale qui, contre toute attente, devait la supplanter, Mme de
+Maintenon, ecrivait a Mme de La Maisonfort: "Que ne puis-je vous donner
+mon experience! que ne puis-je vous faire voir l'ennui qui devore les
+grands et la peine qu'ils ont a remplir leurs journees! Ne voyez-vous pas
+que je meurs de tristesse dans une fortune qu'on aurait eu peine a
+imaginer? J'ai ete jeune et jolie; j'ai goute les plaisirs; j'ai passe des
+annees dans le commerce de l'esprit; je suis venue a la faveur, et je vous
+proteste, ma chere fille, que tous les etats laissent un vide affreux."
+
+C'est encore Mme de Maintenon qui disait a son frere, le comte d'Aubigne:
+
+"Je n'y puis plus tenir, je voudrais etre morte."
+
+C'est elle qui, resumant les phases de sa carriere si surprenante,
+ecrivait a Mme de Caylus, deux ans avant de mourir: "On rachete bien les
+plaisirs et l'enivrement de la jeunesse. Je trouve, en repassant ma vie,
+que, depuis l'age de trente-deux ans, qui fut le commencement de ma
+fortune, je n'ai pas ete un moment sans peine, et qu'elles ont toujours
+augmente[1]."
+
+[Note 1: Lettres de Mme de Maintenon a Mme de Caylus, 19 avril 1717.]
+
+Les femmes du regne de Louis XV ne fournissent pas moins de sujets aux
+reflexions philosophiques. Pendant que leur char de triomphe s'avance au
+milieu d'une foule de flatteurs, leur conscience leur souffle a l'oreille
+de cruelles paroles. Semblables a des actrices qui ont devant elles un
+public fantasque et versatile, elles craignent toujours que les
+applaudissements ne se changent en huees, et c'est avec un fond de terreur
+que, malgre leur aplomb apparent, elles continuent a jouer leur triste
+role.
+
+Les favorites des rois ne semblent-elles pas se reunir toutes pour
+s'ecrier avec saint Augustin: "O mon Dieu! vous l'avez ordonne, et la
+chose ne manque jamais d'arriver, que toute ame qui est dans le desordre
+soit a elle-meme son supplice. Si l'on y goute certains moments de
+felicite, c'est une ivresse qui ne dure pas. Le ver de la conscience n'est
+pas mort; il n'est qu'assoupi. La raison alienee revient bientot, et avec
+elle reviennent les troubles amers, les pensees noires et les cruelles
+inquietudes[1]."
+
+[Note 1: Massillon, _Panegyrique de sainte Madeleine_.]
+
+La jeune duchesse de Chateauroux, qui passe du matin au soir "comme
+l'herbe des champs", resume dans sa courte carriere toutes les miseres et
+toutes 1es deceptions de la vanite. A l'apogee de sa faveur, Mme de
+Pompadour est plongee dans la melancolie. Sa femme de chambre, Mme du
+Hausset, confidente de ses perpetuels soucis, lui dit avec une
+commiseration sincere:
+
+"Je vous plains, madame, tandis que tout le monde vous envie."
+
+Et la marquise, blasee de faux plaisirs, tourmentee par de vraies
+souffrances, prononce cette parole si amere:
+
+"La sorciere a dit que j'aurais le temps de me reconnaitre avant de
+mourir. Je le crois, car je ne perirai que de chagrin."
+
+A peine descendue dans la tombe, la pauvre morte est oubliee de tous. La
+reine elle-meme en fait la remarque, lorsqu'elle ecrit au president
+Henault: "Il n'est non plus question ici de ce qui n'est plus, que si elle
+n'eut jamais existe. Voila le monde; c'est bien la peine de l'aimer."
+
+Les destinees des heroines de Versailles ne sont pas seulement
+interessantes au point de vue moral; elles ont, sous le rapport de
+l'histoire, une importance, pour ainsi dire, symbolique. Certaines de ces
+femmes resument, en effet, toute une societe, personnifient toute une
+epoque. Mme de Montespan, la beaute superbe, la grande dame fiere de sa
+naissance, de son esprit, de ses richesses, de sa magnificence, la femme
+qui, par ses terribles railleries, se fait craindre autant qu'admirer, a
+ce point que les courtisans disent ne pas oser passer sous ses fenetres,
+parce que c'est passer par les armes; la fastueuse Mme de Montespan, que
+les anciens auraient representee en Cybele portant Versailles sur son
+front, n'est-elle pas comme une incarnation de cette France altiere et
+triomphante de l'apogee du regne de Louis XIV, de cette France qui
+ressuscite les pompes du paganisme et enveloppe dans des nuages d'encens
+le souverain radieux dont elle est idolatre? Mais l'orgueil de la favorite
+sera chatie, et, pour elle de meme que pour le roi, les humiliations
+succederont aux triomphes.
+
+Les rayons du soleil n'ont plus la meme splendeur, l'astre-roi qui decline
+a perdu l'ardeur de ses feux: Mme de Maintenon apparait. Avec sa nature et
+son style temperes, son respect pour les convenances et pour la regle, sa
+piete melee d'un peu d'ostentation, elle est le symbole vivant de la
+nouvelle cour.
+
+Apres Louis XIV, la Regence; avec la Regence, le scandale. La duchesse de
+Berry[1], si fantasque, si capricieuse, si passionnee, n'est-elle pas
+l'image de cette epoque?
+
+Avec Louis XV, il y a comme une diminution graduelle de prestige et de
+dignite, dont la duchesse de Chateauroux, la marquise de Pompadour, Mme
+Dubarry, sont en quelque sorte les symboles vivants. Et cependant, meme
+alors, il y a encore ca et la des moeurs patriarcales, des sentiments
+vraiment chretiens, des caracteres qui honorent la nature humaine. La
+reine Marie Leczinska en est la personnification; elle et ses filles
+conservent a la cour les dernieres traditions des convenances. Enfin vient
+Marie-Antoinette, la femme qui represente, dans la plus saisissante et la
+plus tragique de toutes les destinees, non seulement la majeste et les
+douleurs de la monarchie, mais toutes les graces et toutes les angoisses,
+toutes les joies et toutes les souffrances de son sexe.
+
+Trop souvent, en etudiant l'histoire, on y rencontre le scandale; mais on
+y trouve aussi un enseignement. Ce ne sont pas surtout les femmes
+vertueuses qui s'ecrient: "Vanite, tout est vanite." Ce sont les coupables
+qui sortent de leurs tombes et, se frappant la poitrine, font amende
+honorable devant la posterite.
+
+[Note 1: Marie-Louise-Elisabeth d'Orleans, fille du Regent, epousa en 1710
+le duc de Berry, petit-fils de Louis XIV, et devint veuve des 1714; elle
+mourut en 1719, a l'age de vingt-quatre ans.]
+
+Ces beautes, qui jettent un eclat passager sur la scene du monde,
+s'evanouissent comme des ombres; semblables a l'herbe des champs, elles
+passent du matin au soir, et l'histoire, instruite par leur exemple,
+devient une sorte de morale en action.
+
+Le present volume est consacre aux femmes de la cour de Louis XIV. Si la
+jeunesse, a laquelle nous dedions cette edition speciale, y trouve quelque
+interet, il sera suivi de plusieurs autres.
+
+
+
+
+LA COUR
+DE
+LOUIS XIV
+
+
+
+
+I
+
+
+LE CHATEAU DE VERSAILLES
+
+
+Avant de rappeler le role que les femmes de Versailles ont joue, il faut
+dire quelques mots du theatre sur lequel leurs destinees se sont
+accomplies et montrer par quelle transformation miraculeuse un endroit
+triste et sombre, plein de sables mouvants et de marecages, sans vue, sans
+eau, sans foret, fut faconne, pour ainsi dire, a l'image du Grand Roi, et
+devint une merveille, objet de l'admiration du monde entier. Comme ces
+grands fleuves qui, a leur source, sont a peine un petit ruisseau,
+l'existence du palais destine a tant de splendeur commenca dans les
+proportions les plus modestes.
+
+C'est en 1624 que Louis XIII fit batir a Versailles un rendez-vous de
+chasse sur une eminence ou il y avait auparavant un moulin a vent. En
+1627, dans une assemblee de notables tenue aux Tuileries, Bassompierre
+reprochait au roi de ne pas achever les batiments de la couronne, et il
+disait a ce propos:
+
+"L'inclination de Sa Majeste n'est point portee a batir; les finances de
+la chambre ne seront point epuisees par ses somptueux edifices, si ce
+n'est qu'on veuille lui reprocher le chetif chateau de Versailles, de la
+construction duquel un simple gentilhomme ne voudrait pas prendre
+vanite[1]."
+
+[Note 1: Voir, sur les origines du palais, le curieux et savant ouvrage
+publie par M. Le Roi sous ce titre: _Louis XIII et Versailles_.]
+
+En 1651, huit ans apres la mort de son pere, Louis XIV, alors dans sa
+treizieme annee, vint pour la premiere fois a Versailles. Il s'attacha des
+lors a ce sejour, et quelques annees plus tard il le choisit pour y donner
+des fetes magnifiques. Au mois de mai 1664, il y fit celebrer les
+_Plaisirs de l'ile enchantee,_ divertissements empruntes au poeme de
+l'Arioste, a l'execution desquels concoururent Benserade et le president
+de Perigny pour les recits en vers, Moliere et sa troupe pour la comedie,
+Lulli pour la musique et les ballets, le machiniste italien Vigarani pour
+les decors, les illuminations et les feux d'artifice.
+
+Le 7 mai, premiere journee des fetes, il y eut une course de bagues en
+presence des deux reines[1], dans un cirque de verdure eleve a l'entree de
+ce qu'on nomme aujourd'hui le tapis vert.
+
+[Note 1: Anne d'Autriche et Marie-Therese.]
+
+Le jeune Louis XIV, vetu d'un costume ou tous les diamants de la couronne
+resplendissaient, representait le paladin Roger dans l'ile d'Alcine. Apres
+le tournoi, dont il fut le vainqueur, Flore et Apollon arriverent, pour le
+feliciter, sur des chars que trainaient les nymphes, les satyres, les
+dryades. Au banquet, le _Temps_, les _Heures_, les _Saisons_, servirent
+les convives, abrites, sous des bosquets de lilas, de muguets et de roses.
+Le lendemain, 8 mai, on representa, sur un theatre eleve au milieu de la
+meme allee, la _Princesse d'Elide_, piece dans laquelle Moliere jouait les
+roles de Lyciscas et de Moron. Le 9, ballet dans le palais d'Alcide, avec
+feu d'artifice qui en simulait l'embrasement; le 10, course de tetes dans
+les fosses du chateau; le 11, representation des _Facheux_, de Moliere; le
+12, loterie ou se trouvaient des ameublements, des pieces d'argenterie,
+des pierres precieuses, et, le soir, le _Tartuffe_; le 13, le _Mariage
+force_; le 14, depart du roi et de la cour pour Fontainebleau.
+
+Versailles n'etait pas encore la residence royale; mais Louis XIV venait
+de temps en temps y passer quelques jours, parfois quelques semaines,
+surtout quand il voulait eblouir les yeux et fasciner les imaginations par
+l'eclat de ces fetes pompeuses qui ressemblaient a des apotheoses.
+
+Le 14 septembre 1665, il y eut a Versailles une grande chasse, ou la
+reine, Madame Henriette d'Angleterre, Mlle de Montpensier, Mlle d'Alencon,
+chasserent en costume d'amazones; et, au mois de fevrier 1667, un
+carrousel qui recula les bornes de la magnificence.
+
+La _Gazette_ a soin de nous decrire le cortege des dames de la cour,
+"toutes admirablement equipees et sur des chevaux choisis, conduites par
+Madame, avec une veste des plus superbes, et sur un cheval blanc housse de
+brocart, seme de perles et de pierreries." Apres l'escadron feminin
+apparaissait le Roi-Soleil, "ne se faisant pas moins connaitre a cette
+haute mine qui lui est particuliere qu'a son riche vetement a la
+hongroise, couvert d'or et de pierres precieuses, avec un casque ondoye de
+plumes, et a la fierte de son cheval, qui semblait plus superbe de porter
+un si grand monarque que de la magnificence de son caparacon et de sa
+housse pareillement couverte de pierreries[1]." Venaient ensuite:
+Monsieur, frere du roi, en costume de Turc, puis le duc d'Engien, habille
+en Indien, puis les autres seigneurs, qui formaient dix quadrilles.
+
+[Note 1: _Gazette_ de 1667.]
+
+Le 10 juillet 1668, nouvelles rejouissances: dans la journee,
+representation des _Fetes de l'Amour et de Bacchus_, paroles de Quinault,
+musique de Lulli, et de _Georges Dandin_, joue par Moliere et par sa
+troupe; le soir, festin et bal; a 2 heures du matin, illuminations. Le
+pourtour du parterre de Latone, la grande allee, la terrasse et la facade
+du palais etaient decores de statues, de vases, de candelabres eclaires
+d'une maniere ingenieuse, qui les faisait paraitre comme enflammes a
+l'interieur. Les fusees des feux d'artifice se croisaient au-dessus du
+chateau, et, lorsque toutes ces lumieres s'eteignaient, dit Felibien en
+terminant le recit de la fete, on s'apercut que le jour, "jaloux des
+avantages d'une belle nuit," commencait a poindre.
+
+Le 17 septembre 1672, la troupe du roi representait les _Femmes savantes_
+de Moliere, qui furent, dit la _Gazette_, "admirees d'un chacun." Du 8
+fevrier au 19 avril 1674, Bourdalouc prechait le careme a Versailles; le
+11 juillet, on y jouait le _Malade imaginaire_ de Moliere, mort l'annee
+precedente; au mois d'aout, il y avait une serie de grandes fetes.
+Felibien fait une description saisissante de la nuit du 31 aout 1674, ou
+l'on vit tout a coup, sous un ciel sans etoiles et du noir le plus sombre,
+un ruissellement inoui de lumieres. Tous les parterres etincelaient. La
+grande terrasse qui est devant le chateau etait bordee d'un double rang de
+feux espaces a deux pieds l'un de l'autre. Les rampes et les degres du fer
+a cheval, tous les massifs, toutes les fontaines, tous les bassins
+resplendissaient de mille flammes. De l'Italie etait venu cet art
+pyrotechnique, ce melange de feux, de fleurs et d'eau, qui faisait
+ressembler le parc au jardin d'Armide. Les rives du grand canal etaient
+ornees de statues et de decorations d'architecture, derriere lesquelles on
+avait dispose un nombre infini de lumieres qui les faisaient paraitre
+transparentes. Le roi, la reine et toute la cour etaient sur des gondoles
+richement ornees. Des bateaux remplis de musiciens les suivaient, et
+l'echo repetait les sons d'une harmonie magique.
+
+A partir de l'annee suivante, de grands travaux, commences par Levau et
+Dorbay, continues par Jules Hardouin Mansart, furent entrepris a
+Versailles, ou Louis XIV voulait fixer sa residence definitive. Quels
+motifs le determinaient a renoncer a ce chateau de Saint-Germain ou il
+etait ne, a ce chateau si admirablement situe, d'ou l'on decouvre un si
+beau fleuve, un si vaste et si magnifique horizon? Rien ne manque a
+Saint-Germain, ni les arbres, ni l'eau, ni la vue. L'air y est vif et
+salubre, et, du haut de la terrasse adossee a la foret, on contemple un
+des panoramas les plus varies et les plus majestueux du globe.
+
+Si Louis XIV avait depense pour embellir et agrandir le vieux chateau,
+--celui qui existe encore,--et le chateau neuf,--celui qui etait situe en
+face de la Seine et qui fut detruit sous Louis XVI,--la moitie des sommes
+depensees pour Versailles, quel incomparable palais, quelles merveilles
+aurait-on admires! Que n'aurait-on pas pu faire du chateau neuf de
+Saint-Germain,--il n'en reste aujourd'hui que le pavillon Henri IV,--de ce
+chateau si elegant, dont les escaliers paraissaient de loin comme des
+arabesques en relief incrustees sur le flanc de la colline, et dont les
+cinq terrasses successives, ornees de bosquets, de bassins, de parterres
+de fleurs, descendaient jusqu'a la Seine? Comment preferer a une telle
+residence, a un tel paysage, un manoir obscur sans perspective, entoure
+d'etangs fangeux, sur un terrain ou, au lieu d'etre favorise par la
+nature, il fallait la tyranniser, la dompter a force d'art et d'argent?
+
+Etait-ce, comme on l'a dit, la vue lointaine du clocher de Saint-Denis,
+dernier terme de la grandeur royale, qui rendait Saint-Germain
+antipathique a Louis XIV? Ce clocher, qui semblait lui dire a l'horizon:
+_Memento homo quia pulvis es et in pulverem reverteris_, contrariait-il
+l'ivresse de vie et de toute-puissance qui debordait en lui?
+
+Cette pensee pusillanime nous semble indigne du Grand Roi. Nous inclinons
+plutot a croire que ce qui eloignait Louis XIV de Saint-Germain, c'etait
+le souvenir du temps ou, chasse de Paris par les troubles de la Fronde, il
+fut transporte nuitamment dans le vieux chateau. Sans doute il n'aimait
+pas voir, de sa fenetre, cette capitale qui avait insulte son enfance.
+
+S'arracher a un souvenir importun, effacer completement, meme dans la
+pensee, les derniers vestiges des actes de rebellion contre l'autorite
+royale, choisir une residence qui n'etait rien pour en faire le plus
+radieux des palais, se complaire dans cette transformation comme dans le
+triomphe de la puissance, de l'orgueil, de la force de volonte, tout creer
+soi-meme: architecture, jardins, fontaines, horizon, contraindre la nature
+a plier sous le joug et a s'avouer vaincue, comme la revolution: tel fut
+le reve de Louis XIV, et ce reve il le realisa.
+
+De 1675 a 1682, les travaux de Versailles se poursuivirent avec une
+etonnante activite. On acheva les grands appartements du roi et l'escalier
+dit des Ambassadeurs. On construisit la galerie des Glaces, a l'endroit ou
+une terrasse occupait le milieu de la facade, du cote des jardins. On
+ajouta au chateau l'aile du midi, dite aile des Princes. On termina, a
+droite et a gauche, les batiments qui bordent la premiere cour avant le
+chateau, et qu'on designe sous le nom d'ailes des Ministres. On eleva la
+grande et la petite ecurie.
+
+Enfin, en 1681, on transporta la chapelle sur l'emplacement actuel du
+salon d'Hercule et du vestibule qui se trouve au-dessous. Le 30 avril
+1682, l'archeveque de Paris, Francois de Harlay, benit la nouvelle
+chapelle, et, le 6 mai suivant, Louis XIV s'installa definitivement a
+Versailles[1].
+
+[Note 1: Si l'on veut se rendre compte des agrandissements de Versailles,
+on n'a qu'a regarder le tableau de Van der Meulen, qui est dans
+l'antichambre du roi (salle N deg. 121 de la _Notice du Musee_, par M.
+Soulie). Ce tableau, qui porte le N deg. 2145, represente Versailles tel qu'il
+etait avant les travaux ordonnes par Louis XIV.]
+
+Le roi s'etablit au centre meme du palais. Le salon dit oeil-de-Boeuf[2]
+etait alors divise en deux pieces: la chambre des Bassans, ainsi nommee
+parce qu'elle contenait plusieurs tableaux de ce maitre,--c'est la
+qu'attendaient les princes et seigneurs admis au lever du souverain,--et
+l'ancienne chambre de Louis XIII, ou Louis XIV coucha de 1682 a 1701. A
+cote de cette chambre etait le grand cabinet, ou se faisaient les
+ceremonies du lever et du coucher, ou le roi donnait audience au nonce et
+aux ambassadeurs, ou il recevait le serment des grands officiers de sa
+maison[3]. La salle suivante[4] etait alors separee en deux. La partie la
+plus rapprochee de la chambre du roi se nommait le cabinet du Conseil,
+--c'est la que Louis XIV prit avec ses ministres les plus grandes
+decisions de son regne;--l'autre se nommait le cabinet des Termes ou des
+Perruques.
+
+[Note 2: Salle N deg. 123 de la _Notice du Musee_.]
+
+[Note 3: Salle N deg. 124 de la _Notice_. Cette piece devint la chambre a
+coucher de Louis XIV, et c'est la qu'il mourut.]
+
+[Note 4: Salle du Conseil (N deg. 125 de la _Notice_).]
+
+La reine et le dauphin eurent leur logement, l'une au premier etage,
+l'autre au rez-de-chaussee, dans la portion meridionale de l'ancien
+chateau de Louis XIII, celle qui domine l'orangerie et la piece d'eau des
+Suisses. Les appartements de la reine aboutissaient, par le salon de la
+Paix, a la galerie des Glaces, le chef-d'oeuvre du nouveau Versailles. A
+l'autre extremite de la galerie commencaient, avec le salon de la
+Guerre, les salles designees sous le nom de grands appartements du roi,
+pieces d'apparat et de reception, portant des noms mythologiques: salle
+d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Venus.
+
+Le gouverneur du palais et le confesseur du roi logerent dans l'aile du
+nord, celle qu'a depuis reconstruite l'architecte Gabriel. Au-dela de
+l'emplacement ou est la chapelle actuelle, on placa les princes de Conde
+et de Conti, le gouverneur des enfants de France et un bon nombre de
+grands officiers et de chapelains. Dans la grande salle du midi, les
+enfants de France et la famille d'Orleans habiterent en face des jardins.
+Enfin, les secretaires d'Etat, ministres de la maison du roi, des affaires
+etrangeres, de la guerre, de la marine, s'installerent dans les deux corps
+de batiment devant lesquels s'elevent aujourd'hui les statues d'hommes
+celebres. L'ensemble de ces immenses constructions, subdivisees a l'infini
+dans l'interieur, servait d'habitation a plusieurs milliers d'individus.
+
+Versailles etait acheve. A part tres peu de modifications, il offrait
+l'aspect qu'il presente aujourd'hui. Du cote de la ville, le monument,
+quoique grandiose, est disparate. Son architecture composite, le contraste
+qui se fait remarquer entre la brique et la pierre, entre le chateau
+primitif et ses immenses accroissements, a quelque chose qui etonne. De
+l'autre cote, celui du parc, tout, au contraire, est majestueux, regulier,
+empreint d'une harmonie parfaite. Cette facade ou, pour mieux dire, ces
+trois facades, ayant ensemble trois cent soixante-quinze ouvertures sur le
+jardin; ce corps de batiment ou habite le maitre, et qui fait saillie au
+milieu d'une longue ligne droite; ces ailes qui semblent se reculer, comme
+pour garder une respectueuse distance; ces bosquets faconnes en murailles
+de verdure, ces bassins encadres dans des marbres precieux, dependant du
+palais, dont ils sont le complement, tout cela frappe l'esprit et les yeux
+d'un veritable saisissement.
+
+Jamais peut-etre la splendeur d'un palais ne s'est mieux identifiee avec
+la grandeur d'un homme.
+
+L'idole est digne du temple, le temple digne de l'idole. Il y a toujours
+dans les monuments quelque chose d'immateriel, de moral, pour ainsi dire,
+et ils empruntent leur poesie a la pensee qui s'y rattache. C'est, pour
+une cathedrale, l'idee de Dieu. C'est, pour Versailles, l'idee du Roi. La
+mythologie, comme on en a fait la juste remarque, n'est plus qu'une
+allegorie magnifique dont Louis XIV est la realite. C'est lui partout,
+lui toujours. Les heros, les divinites de la fable, ne font que lui preter
+leurs attributs ou se meler a ses courtisans.
+
+En son honneur, Neptune fait jaillir de toutes parts les eaux qui se
+croisent dans les airs en voutes etincelantes. Apollon, son symbole
+favori, preside a ce monde enchante, comme le dieu de la lumiere,
+l'inspirateur des Muses; le soleil du dieu parait s'humilier devant celui
+du roi: _Nec pluribus impar_. La nature et l'art s'unissent pour celebrer
+par un hosanna perpetuel la gloire du souverain.
+
+
+
+
+II
+
+
+LOUIS XIV ET SA COUR EN 1682
+
+
+Lorsque Louis XIV etablit definitivement sa residence a Versailles, en
+1682, les principales femmes de la cour qui s'y installerent avec lui
+etaient: la reine, agee comme lui de quarante-quatre ans, nee en 1638,
+mariee en 1660;--la dauphine, princesse bavaroise, nee en 1660, mariee en
+1680, ayant une mauvaise sante, un caractere doux et melancolique;--la
+duchesse d'Orleans, designee tantot sous le nom de Madame, tantot sous
+celui de princesse Palatine, nee en 1652, mariee en 1671 a Monsieur, frere
+du roi, Allemande ne pouvant s'habituer a sa nouvelle patrie;--la
+princesse de Conti, nee en 1666, mariee en 1681 au prince Armand de Conti,
+neveu du grand Conde, jeune femme d'une grace et d'une beaute
+exceptionnelles;--Mlle de Nantes, nee en 1673; Mlle de Blois, nee en 1677,
+qui devaient epouser quelques annees plus tard, l'une le duc de Bourbon,
+l'autre le duc de Chartres (le futur Regent);--Mme de Montespan, leur
+mere, alors agee de quarante et un ans, arrivee au terme de sa puissance,
+mais demeurant encore a la cour, en sa qualite de dame du palais de la
+reine;--enfin Mme de Maintenon, deja tres influente sous des dehors
+modestes, belle encore malgre ses quarante-sept ans, en aussi bons termes
+avec la reine qu'avec le roi, et recompensee, depuis 1680, des soins
+qu'elle avait donnes, comme gouvernante, aux enfants de Mme de Montespan,
+par une place, creee pour elle, qui ne l'astreignait a aucun service
+assujettissant et la fixait a la cour dans une position honorable: la
+place de seconde dame d'atours de la dauphine.
+
+On ne peut comprendre le role des femmes de Versailles qu'en etudiant
+d'abord le souverain qui fut l'ame de ce palais, et qui marqua de sa forte
+empreinte, non seulement son royaume, mais encore l'Europe tout entiere.
+Jamais monarque n'exerca un pareil prestige personnel, et tout ce qui
+brillait autour de lui n'etait qu'un pale reflet de cette eblouissante
+lumiere.
+
+La vie de Louis XIV gagne, quoi qu'on en dise, a etre examinee de pres.
+Defauts et qualites, tout fut grand dans ce type accompli de la monarchie
+absolue, de la royaute de droit divin. Louis XIV n'etait pas seulement
+majestueux, il etait aussi agreable. Les membres de sa famille, ses
+ministres, les personnes de son entourage, ses domestiques, l'aimaient.
+
+Ce souverain, intimidant a ce point qu'il fallait, au dire de Saint-Simon,
+commencer par s'accoutumer a le voir, si, en lui parlant, on ne voulait
+s'exposer a demeurer court, etait pourtant plein de bienveillance et
+d'affabilite. "Jamais homme si naturellement poli, ni d'une politesse si
+fort mesuree, ni qui distinguat mieux l'age, le merite, le rang... Jamais
+il ne lui echappa de dire rien de desobligeant a personne[1]."
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Memoires_.]
+
+La princesse Palatine, ordinairement si severe, si caustique, rendait
+hommage a ses qualites d'homme prive autant qu'a ses qualites de
+souverain. "Quand le roi voulait, dit-elle dans sa correspondance, il
+etait l'homme le plus agreable et le plus aimable du monde. Il plaisantait
+d'une maniere comique et avec agrement... Quoiqu'il aimat la flatterie, il
+s'en moquait souvent lui-meme... Il s'entendait parfaitement a contenter
+les gens, meme en leur refusant leurs demandes; il avait les manieres les
+plus affables, et parlait avec tant de politesse, qu'il leur touchait le
+coeur... Quand il s'agissait de son propre mouvement, il etait toujours
+bon et genereux."
+
+Ce souverain, qui a donne des marques d'un egoisme cruel, avait cependant
+parfois d'exquises delicatesses de coeur. Mme de La Fayette, bon juge en
+matiere de sentiment, le constate aussi dans ses Memoires: "Le roi, qui a
+l'ame bonne, a une tendresse extraordinaire, surtout pour les femmes."
+Avec son incontestable beaute de taille et de visage, sa douceur
+majestueuse, le son de sa voix penetrante; avec cette courtoisie
+chevaleresque, cette politesse exquise envers les femmes de tout rang,
+cette supreme elegance de manieres et de langage, il aurait eu meme, comme
+simple particulier, le don de se faire distinguer entre tous, "comme le
+roi des abeilles[1]."
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Memoires_.]
+
+C'etait un supreme artiste, qui jouait avec aisance et conviction son role
+de roi; c'etait aussi un poete, qui aurait dit volontiers avec Alfred de
+Musset:
+
+Etre admire n'est rien, l'affaire est d'etre aime.
+
+Poete en action, dont l'existence, faite pour frapper l'imagination de ses
+sujets, se deroulait comme une serie non interrompue d'actes grandioses et
+merveilleux; souverain epris de gloire et d'ideal, "qui se complaisait
+dans l'admiration des grandes batailles, des actes d'heroisme et de
+courage, dans les appareils guerriers, dans les operations du siege
+savamment combinees, dans les terribles melees de la guerre et au milieu
+des forets, dans le bruyant tumulte des grandes chasses[1]."
+
+[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne_, t. V.]
+
+Louis XIV, sur son lit de mort, s'accusait d'avoir trop aime la guerre; il
+pouvait encore s'adresser beaucoup d'autres reproches sur sa vie passee,
+mais on se tromperait en croyant que le plaisir y avait occupe la premiere
+place. Pendant toute la duree de son regne, il ne cessa jamais de
+travailler huit heures par jour. Il avait donc le droit d'ecrire, dans les
+memoires destines a servir d'instruction a son fils, que, "pour un roi, ne
+pas travailler, c'est de l'ingratitude et de l'audace a l'egard de Dieu,
+de l'injustice et de la tyrannie a l'egard des hommes. Ces conditions,
+disait-il, qui pourront quelquefois vous sembler rudes et facheuses dans
+une si haute place, vous paraitraient douces et aisees, s'il s'agissait
+d'y parvenir... Rien ne vous serait plus laborieux qu'une grande oisivete,
+si vous aviez le malheur d'y tomber. Degoute premierement des affaires,
+puis des plaisirs, vous seriez enfin degoute de l'oisivete elle-meme." Le
+travail etait pour le Grand Roi une source de satisfactions incessantes.
+"Avoir les yeux ouverts sur toute la terre, ajoutait-il, apprendre
+incessamment les nouvelles de toutes les provinces et de toutes les
+nations, le secret de toutes les cours, l'humeur et le faible de tous les
+princes et de tous les ministres etrangers, etre informe d'un nombre
+infini de choses qu'on croit que nous ignorons, voir autour de nous-meme
+ce qu'on nous cache avec le plus grand soin, decouvrir les vues les plus
+eloignees de nos propres courtisans, je ne sais quel autre plaisir nous ne
+quitterions pas pour celui-la, si la seule curiosite nous le donnait."
+
+Louis XIV essayait ensuite de premunir le dauphin contre le danger des
+favoris et le danger plus grand encore des favorites. Lui-meme se faisait
+certaines illusions a leur egard et se vantait a tort, dans ce memoire, de
+n'avoir jamais ete domine par aucune d'elles. "Comme le prince devrait
+toujours etre un parfait modele de vertu, disait-il enfin, il serait bon
+qu'il se garantit des faiblesses communes au reste des hommes, d'autant
+qu'il est assure qu'elles ne sauraient demeurer cachees."
+
+On sait combien Louis XIV s'etait ecarte de ces sages et belles maximes;
+mais 1682 est le commencement du repentir, l'annee ou le roi revient
+definitivement a la vertu, ou il medite pratiquement sur les avantages de
+la regle et du devoir, meme au point de vue humain. En outre, les paroles
+des grands sermonnaires retentissaient a son oreille plus puissamment que
+de coutume, et la voix de sa conscience dominait enfin celle des passions.
+
+Du fond du cloitre ou elle etait enfermee depuis deja huit ans, la
+duchesse de La Valliere, devenue soeur Louise de la Misericorde, lui
+inspirait par l'exemple de sa penitence de pieuses reflexions et de
+salutaires resolutions. Jamais, s'il faut en croire un judicieux
+critique[1], elle ne fut plus presente a la pensee du roi; jamais elle ne
+lui apparut sous des traits plus divins que depuis qu'elle avait abandonne
+la cour. Il lui accordait avec joie ce qu'elle demandait, non pas pour
+elle, mais pour des personnes de sa famille, et il etait heureux
+d'apprendre que la reine et toute la cour donnaient a la sainte carmelite
+des marques d'interet et de veneration. C'est ainsi qu'au pied des autels
+soeur Louise de la Misericorde demandait a Dieu et obtenait la conversion
+de Louis XIV.
+
+[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne_, t.V.]
+
+Quand on pense que des l'age de quarante-quatre ans, dans la plenitude de
+la force morale et physique, a l'apogee de sa gloire, ce monarque
+tout-puissant mit fin a tout scandale et mena jusqu'a sa mort une vie
+privee irreprochable au milieu de tant de seductions, on ne peut
+s'empecher de rendre hommage a un pareil triomphe de la priere et du
+sentiment religieux.
+
+La conscience de la dignite royale, qu'on lui a reprochee comme exageree,
+n'etait pas chez lui un orgueil coupable et incompatible avec le respect
+de la Divinite. Croyant a l'autel et au trone, il avait foi d'abord en
+Dieu, puis en lui-meme, oint du Seigneur. Son ideal, c'etait le ciel, et,
+au-dessous du ciel, la royaute;--la royaute representant le droit de la
+force et la force du droit, la royaute majestueuse, tutelaire, repandant,
+comme le soleil, sur les pauvres et les riches, sur les petits et les
+grands, la splendeur et les bienfaits de ses rayons. Louis XIV se mesurait
+lui-meme avec une haute justice. Autant il se trouvait grand devant les
+hommes, autant il se trouvait petit devant Dieu. Mieux qu'aucun autre, il
+aurait pu s'appliquer ce vers de Corneille:
+
+Pour etre plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?
+
+Le souverain qui aurait defie tous les monarques reunis s'agenouillait
+humblement devant un pretre obscur. Le digne heritier de Charlemagne
+demandait pardon de ses fautes au fils d'un paysan. C'est ce melange
+d'humilite chretienne et de fierte royale qui donne a la physionomie de
+Louis XIV un caractere si imposant. Les sentiments religieux que sa mere
+lui avait inculques des le berceau lui revenaient sans cesse a l'esprit,
+meme dans ses plus regrettables ecarts. Quand il etait enfant, cette mere
+passionnee s'agenouillait devant lui, en s'ecriant avec transport: "Je
+voudrais le respecter autant que je l'aime," cette exclamation n'etait pas
+une flatterie banale. C'etait, pour ainsi dire, un acte de foi dans le
+principe de la royaute.
+
+Les premieres impressions de l'enfant ne firent que se fortifier dans
+l'homme. Il y eut toujours en lui du souverain et du pontife. Ame de
+l'Etat, source de toute grace, de toute justice, de toute gloire, il se
+considerait comme le lieutenant de Dieu sur la terre, et c'est en cette
+qualite qu'il avait pour lui-meme une sorte de veneration dans laquelle
+les grands predicateurs eux-memes ne faisaient que l'affermir. Les idees
+gouvernementales de Bossuet sont le commentaire de cette foi politique,
+associee intimement a la foi religieuse dont elle est le corollaire. Pour
+le grand eveque comme pour le grand roi, la royaute est un sacerdoce, et
+un souverain qui n'aurait pas le sentiment de la dignite monarchique
+serait presque aussi blamable qu'un pretre qui n'aurait pas le respect du
+culte dont il est le ministre. Ce fut a cette theorie, essence meme du
+pouvoir royal, que Louis XIV dut le prestige d'attitude physique et morale
+que Saint-Simon appelle "la dignite constante et la regle continuelle
+de son exterieur".
+
+L'ascendant qu'il se croyait non seulement en droit, mais en devoir
+d'exercer sur tous ses sujets, quels qu'ils fussent, se faisait
+particulierement sentir sur ceux qui l'approchaient. Le gouvernement de sa
+cour, de sa famille, etait soumis aux memes doctrines et aux memes regles
+que les affaires d'Etat. L'autorite paternelle se combinait en lui avec
+l'autorite royale. Rien n'echappait a son controle. Ses volontes etaient
+autant d'arrets irrevocables, et son fils, le dauphin, se conduisait a son
+egard comme le plus soumis et le plus respectueux de tous les courtisans.
+Les siecles revolutionnaires peuvent critiquer un tel systeme, il n'en
+est pas moins appreciable. Le principe d'autorite, qui s'impose a la
+nature elle-meme, comme la regle generale de la creation, est la base de
+toute societe bien organisee.
+
+La gloire de Louis XIV, c'est d'avoir ete le representant convaincu, le
+symbole vivant de ce principe; c'est d'avoir compris que la ou il n'y a
+point de discipline religieuse il n'y a point de discipline politique,
+et que la ou il n'y a pas de discipline politique il n'y a pas de
+discipline militaire. Les memes theories sont applicables aux eglises, aux
+palais et aux camps. L'autorite indispensable est plus precieuse encore
+que les libertes necessaires, et en fait de gouvernement, comme en fait
+d'art, pas de beaute possible sans unite. L'aspiration constante vers
+l'unite, qui est l'harmonie, fut tout le programme de Louis XIV. C'est
+pour cela que Napoleon, excusant les defauts du souverain dont il etait
+bien fait pour apprecier la gloire, disait avec admiration:
+
+"Le soleil n'a-t-il pas des taches? Louis XIV fut un grand roi. C'est lui
+qui a eleve la France au premier rang des nations. Depuis Charlemagne,
+quel est le roi de France qu'on puisse comparer a Louis XIV sous toutes
+ses faces?"
+
+
+
+
+III
+
+LA REINE MARIE-THERESE
+
+
+Trouver, au milieu de types agites par l'orgueil, l'ambition et l'amour du
+plaisir, une figure d'une douceur accomplie, un caractere vraiment
+chretien, une ame pure, candide, angelique, c'est pour l'observateur une
+satisfaction, un repos. On contemple avec recueillement la simplicite sous
+le diademe, l'humilite sur le trone, les qualites et les vertus d'une
+religieuse dans le coeur d'une reine. Une vie courte, mais bien remplie;
+un role en apparence efface, mais en realite plus serieux et surtout plus
+noble, plus respectable que celui de beaucoup de femmes celebres; de
+grandes souffrances morales, chretiennement et courageusement supportees;
+enfin un type irreprochable de piete et de bonte, de tendresse conjugale
+et d'amour maternel, telle fut Marie-Therese d'Autriche, la compagne
+de Louis XIV.
+
+La monarchie francaise a eu le privilege d'etre sanctifiee par un certain
+nombre de reines, dont les vertus, en quelque sorte contrepoids des
+scandales de la cour, ont contribue a sauvegarder l'autorite morale du
+trone. De meme que, sous le regne des derniers Valois, Claude de France,
+Elisabeth d'Autriche, Louise de Vaudemont, rachetaient par la purete de
+leur vie les vices de Francois 1er, de Charles IX, de Henri III, de meme
+Marie-Therese compensa, pour ainsi dire, la morale des atteintes que Louis
+XIV lui portait. L'histoire ne doit pas oublier cette femme, qui avait
+dans les veines du sang de Charles-Quint et du sang de Henri IV; cette
+souveraine, qui portait avec dignite son manteau royal, tout en le
+comparant a un suaire; cette epouse modele, qui aimait son mari de toutes
+les forces de son ame et ne l'approchait qu'avec un melange de respect, de
+frayeur et de tendresse; cette mere devouee, qui s'appliquait a toucher le
+coeur du jeune prince dont Bossuet etait charge de former l'esprit; cette
+femme, qui a prouve une fois de plus qu'un palais peut devenir un
+sanctuaire et qu'un coeur veritablement chretien peut battre sous le
+manteau royal comme sous la robe de bure.
+
+Nee en 1638, la meme annee que Louis XIV, Marie-Therese avait pour pere
+Philippe IV, roi d'Espagne, et pour mere Isabelle de France, fille de
+Henri IV et de Marie de Medicis. Elle etait donc cousine germaine de Louis
+XIV. Les sentiments chretiens de cette princesse, qui comptait au nombre
+de ses aieules sainte Elisabeth de Hongrie et sainte Elisabeth de
+Portugal, ne l'empechaient pas d'avoir conscience de l'illustration de sa
+famille. Ses convictions sur l'origine et le caractere du pouvoir royal
+etaient absolument semblables a celles de son epoux. Une religieuse, qui
+l'aidait a faire son examen de conscience pour une confession generale,
+lui demanda un jour si, avant son mariage, elle n'avait jamais cherche a
+plaire, ni desire d'etre aimee:
+
+"Non, repondit naivement la reine. Pouvais-je aimer quelqu'un en Espagne?
+Il n'y a point de roi a la cour de mon pere."
+
+Au point de vue physique, Marie-Therese n'avait rien de remarquable. Sa
+physionomie plus allemande qu'espagnole, son teint d'un blanc mat, ses
+cheveux tres blonds, ses grands yeux d'un bleu pale, ses levres rouges et
+pendantes, ses traits sans finesse, sa taille peu elevee, ne la rendaient
+ni belle, ni laide. Elle n'avait pourtant pas manque, au moment de son
+mariage, d'adulations hyperboliques et de portraits enthousiastes. Tout le
+Parnasse s'etait mis en frais. On avait compose une foule de vers francais
+et latins dans le genre de ceux-ci:
+
+ Therese seule a pu vaincre par ses regards
+ Ce superbe vainqueur qui triomphe de Mars.
+
+ _Victorem Martis praeda, spoliisque superbum
+ Vincere quae posset, sola Theresa fuit._
+
+Mais cette reine, dont tant de princes avaient ambitionne la main, et dont
+le mariage avait eu tant de retentissement et tant d'importance politique,
+fit le silence autour d'elle des qu'elle fut installee au Louvre ou a
+Saint-Germain. La timidite de son caractere, son horreur instinctive des
+medisances et des calomnies si frequentes dans les cours, son eloignement
+de toute intrigue, son admiration passionnee pour le roi, qu'elle croyait
+beaucoup trop superieur a elle pour oser lui donner un conseil politique,
+tout contribuait a la rendre etrangere aux secrets du gouvernement.
+Cependant, quand Louis XIV guerroyait, il la decorait du titre de regente.
+C'etait a elle qu'etaient adresses les bulletins de victoire, ce fut elle
+qui recut la relation officielle du passage du Rhin. On disait alors: "Le
+roi combat, la reine prie."
+
+Au commencement de son mariage, Louis XIV la traitait non seulement avec
+de grands egards, mais avec une reelle tendresse. Lorsqu'elle devint mere
+du dauphin, le roi versa des larmes de joie, et, a 5 heures du matin, il
+alla se confesser et communier[1].
+
+[Note 1: Mme de Motteville, _Memoires_.]
+
+Marie-Therese eut, en onze ans, trois fils et trois filles; elle les
+perdit tous en bas age et supporta ces morts cruelles, comme ses autres
+douleurs, avec une resignation admirable, tout en en ayant le coeur
+dechire. Certes, c'etait un spectacle revoltant de voir les favorites du
+roi faire partie de la maison de la reine et servir en apparence une femme
+dont elles etaient en realite, malgre des dehors respectueux, les rivales
+et les persecutrices. On entendit plus d'une fois la malheureuse reine
+s'ecrier a propos de Mlle de La Valliere:
+
+"Cette fille-la me fera mourir!"
+
+En meme temps elle avait, si l'on en croit Mme de Caylus[1], une telle
+crainte du roi et une si grande timidite naturelle, qu'elle n'osait lui
+parler ni s'exposer en tete-a-tete avec lui. "J'ai oui dire a Mme de
+Maintenon, ajoute Mme de Caylus, qu'un jour le roi ayant envoye chercher
+la reine, la reine, pour ne pas paraitre seule en sa presence, voulut
+qu'elle la suivit; mais elle ne fit que la conduire jusqu'a la porte de
+la chambre, ou elle prit la liberte de la pousser jusqu'a la faire entrer
+et remarqua un si grand tremblement dans toute sa personne, que ses mains
+memes tremblerent de frayeur."
+
+[Note 1: Mme de Caylus, _Memoires_.]
+
+D'autre part, la princesse Palatine ecrit: "Elle avait une telle affection
+pour le roi, qu'elle cherchait a lire dans ses yeux tout ce qui pouvait
+lui faire plaisir. Pourvu qu'il la regardat avec amitie, elle etait
+heureuse tout la journee[1]." Elle n'agissait, elle ne pensait, elle ne
+vivait que par lui et pour lui.
+
+[Note 1: Lettres de la princesse Palatine.]
+
+Louis XIV, qui se sentait a juste titre coupable a l'egard de cette reine
+si digne d'affection et de respect, essayait de racheter ses torts par les
+egards dont il l'entourait malgre tout. Soit en public, soit en
+particulier, il la traitait toujours avec douceur et courtoisie. Enfin, a
+partir de 1682, quand, apres tant d'egarements, il se fixa definitivement
+a Versailles, la reine n'eut plus qu'a se louer de l'affection qu'il lui
+temoignait. Il lui prodiguait, ainsi que le constatent encore les
+Souvenirs de Mme de Caylus, des attentions auxquelles elle n'etait pas
+accoutumee. Il la voyait plus souvent et cherchait a l'amuser, a la
+distraire. Son fils, le dauphin, et sa bru, la dauphine de Baviere,
+avaient aussi pour elle une grande deference.
+
+Ses appartements de Versailles, composes de cinq grandes pieces, et
+aboutissant, d'une part, a l'escalier de marbre, de l'autre a la galerie
+des Glaces, etaient remplis de meubles magnifiques. La reine occupait la
+chambre dont nous avons deja parle, et d'ou l'on apercoit l'Orangerie, la
+piece d'eau des Suisses et les coteaux de Satory. Elle aimait a quitter ce
+splendide sejour pour aller prier dans des couvents ou visiter des
+hopitaux. On la voyait servir les malades de ses mains royales, leur
+porter leur nourriture comme une simple infirmiere, et, lorsque les
+medecins lui faisaient, dans l'interet de sa sante, des observations, elle
+repondait qu'elle ne pouvait mieux l'employer qu'en servant Jesus-Christ
+dans la personne des pauvres.
+
+Malgre le retour de tendresse que lui temoignait le roi, elle continuait a
+vivre humblement et modestement, s'occupant de son foyer domestique et non
+des affaires de l'Etat. La _Gazette officielle_ ne faisait mention de
+cette bonne reine que pour annoncer qu'elle avait rempli a sa paroisse ses
+devoirs de devotion, ou qu'elle etait allee passer la journee aux
+Carmelites de la rue du Bouloi.
+
+Marie-Therese, heureuse et consolee, se rejouissait aussi de la naissance
+de son petit-fils, le duc de Bourgogne. Loin d'eprouver de la jalousie
+pour l'influence grandissante de Mme de Maintenon, elle s'en felicitait
+comme d'une des causes des sentiments pieux de Louis XIV, et jamais il ne
+lui serait venu a l'esprit que bientot, elle disparue, la veuve de
+Scarron, l'ancienne gouvernante des enfants de Mme de Montespan, serait la
+femme du roi et la reine de France, moins le nom.
+
+
+
+
+IV
+
+
+MME DE MONTESPAN ET MME DE MAINTENON EN 1682
+
+
+I
+
+Avant d'examiner Mme de Montespan, au moment ou la cour se fixait a
+Versailles, il faut voir ce qu'elle avait ete a l'origine, puis au temps
+de ses tristes succes.
+
+Une beaute fiere et opulente, des yeux d'azur remplis d'eclairs, un teint
+d'une eclatante blancheur, une foret de cheveux blonds, une de ces figures
+qui jettent la lumiere partout ou elles paraissent; un esprit incisif,
+caustique, etincelant de verve et d'entrain; une soif inextinguible de
+plaisirs et de richesse, de luxe et de domination; des allures de deesse
+usurpant audacieusement la place de Junon dans l'Olympe, de l'orgueil
+sans dignite, de l'eclat sans poesie, telle avait ete Mme de Montespan au
+temps de sa toute-puissance.
+
+Nee en 1641, au chateau de Tonnay-Charente, du duc de Mortemart et de
+Diane de Grandseigne, elle avait ete fille d'honneur de la reine en 1660
+et mariee en 1663 au marquis de Montespan. Elevee dans le respect de la
+religion, rien ne pouvait alors faire prevoir le triste role auquel la
+vanite et l'ambition devaient, plus que tout autre sentiment, entrainer sa
+jeunesse. C'etait l'epoque de l'enivrement des courtisans et de
+l'adulation des peuples. La cour apparaissait comme une espece d'Olympe
+monarchique, dont Louis XIV etait le Jupiter. "Des dieux et des deesses
+inferieurs s'y mouvaient au-dessous de lui. Leurs vertus etaient exaltees,
+leurs vices memes etaient etales avec une audace de superiorite qui
+semblait mettre entre le peuple et le trone la difference d'une morale des
+dieux a la morale des hommes. Louis XIV s'etait fait accepter comme une
+exception en tout dans l'humanite." L'adulation etait poussee si loin,
+qu'elle s'etendait aux favorites, et que leur role a Versailles finissait
+par etre considere comme une sorte de fonction publique, comme une grande
+charge de cour ayant ses droits, son ceremonial, son etiquette, presque
+ses devoirs.
+
+Mme de Montespan paraissait la dans son element. C'etait la fiere sultane,
+l'idole encensee, la deesse de cet Olympe. Mme de Sevigne, grande
+admiratrice au succes a tout prix, jetait sur elle des regards extatiques
+et exprimait un naif enthousiasme pour sa merveilleuse robe "d'or sur or,
+rebrode d'or et par-dessus un or frise, rebroche d'un or mele avec un
+certain or qui fait la plus divine etoffe qui ait jamais ete imaginee".
+Elle ecrivait a sa fille: "Mme de Montespan etait, l'autre jour, couverte
+de diamants; on ne pouvait pas soutenir l'eclat d'une pareille divinite...
+Oh! ma fille, quel triomphe a Versailles! quel orgueil redouble! quel
+solide etablissement!"
+
+"Ce solide etablissement" dura environ treize ans. Belle encore en 1682,
+malgre ses quarante ans, Mme de Montespan continuait a jouir des egards
+dus a sa naissance et a ses fonctions de surintendante de la maison de la
+reine. Mais sa faveur avait cesse. Malgre des efforts desesperes pour
+garder ou ressaisir son empire, il fallut bien s'avouer a elle-meme son
+irremediable defaite. Elle n'essaya plus de lutter; delaissee de tous, la
+religion seule lui offrait un baume a mettre sur les plaies faites par
+l'orgueil et le depit. Elle se refugia dans une obscure maison de Paris;
+c'est la que Bossuet allait lui faire des instructions pour l'affermir
+dans la bonne voie.
+
+Les predicateurs exercaient alors une influence reelle sur toute la cour
+et cherchaient a atteindre le roi lui-meme.
+
+Bourdaloue, cet orateur admirable, si grand dans sa simplicite, si
+venerable dans sa modestie; ce dialecticien, irresistible; cet adversaire
+des passions humaines, qui excellait, avec ses phalanges d'arguments, a
+livrer des batailles rangees a la conscience de ses auditeurs et dont le
+grand Conde disait, en le voyant monter en chaire: "Silence! voici
+l'ennemi!" Bourdaloue fut, sans contredit, l'un des agents les plus actifs
+de la conversion de Louis XIV. Il avait preche a la cour l'Avent de 1670
+et les caremes de 1672, de 1674 et de 1675.
+
+Hardi comme un tribun et courageux comme un apotre, il retournait le fer
+dans la plaie. S'adressant un jour directement a Louis XIV, il s'etait
+ecrie:
+
+"Ce qui sauve les rois, c'est la verite; Votre Majeste la cherche et elle
+aime ceux qui la lui font connaitre, elle n'aurait que des mepris pour
+quiconque la lui deguiserait, et, bien loin de lui resister, elle se fait
+gloire d'en etre vaincue."
+
+Les exhortations de Bossuet n'etaient pas moins pressantes; ses fonctions
+de precepteur du dauphin lui donnaient un acces frequent aupres du roi, et
+il en profitait pour plaider avec energie la cause du devoir et de la
+vertu. C'est lui qui avait dit, dans son sermon sur la purification,
+prononce a la cour: "Fuyons les occasions dangereuses et ne presumons pas
+de nos forces. On ne soutient pas longtemps sa vigueur quand il la faut
+employer contre soi-meme."
+
+C'est encore lui qui ecrivait au marechal de Bellefonds: "Priez Dieu pour
+moi; priez-le qu'il me delivre du plus grand poids dont un homme puisse
+etre charge, ou qu'il fasse mourir tout l'homme en moi pour n'agir que par
+lui seul. Dieu merci, je n'ai pas encore songe, durant tout le cours de
+cette affaire, que je fusse au monde; mais ce n'est pas tout, il faudrait
+etre comme un saint Ambroise, un vrai homme de Dieu, un homme de l'autre
+vie, ou tout parlat, dont les mots fussent des oracles du Saint-Esprit,
+dont toute la conduite fut celeste. Priez, priez, je vous en conjure."
+
+Avec quel respect, mais aussi avec quelle fermete et quelle noblesse de
+langage et de pensee, le grand eveque s'adresse au Grand Roi: "J'espere,
+lui ecrit-il, que tant de grands objets qui vont tous les jours occuper de
+plus en plus Votre Majeste, serviront beaucoup a la guerir. On ne parle
+plus que de la beaute de vos troupes et de ce qu'elles sont capables
+d'executer sous un aussi grand conducteur; et moi, sire, pendant ce temps,
+je songe secretement en moi-meme a une guerre bien plus importante et a
+une victoire bien plus difficile que Dieu vous propose."
+
+"Meditez, sire, ecrit-il encore, cette parole du Fils de Dieu: elle semble
+etre prononcee pour les grands rois et pour les conquerants: Que sert a
+l'homme, dit-il, de gagner tout le monde, si cependant il perd son ame? et
+quel gain pourra le recompenser d'une perte si considerable? Que vous
+servirait, sire, d'etre redoute et victorieux dehors, si vous etes dedans
+vaincu et captif? Priez donc Dieu qu'il vous en affranchisse; je l'en prie
+sans cesse de tout mon coeur. Mes inquietudes pour votre salut redoublent
+de jour en jour, parce que je sais tous les jours, de plus en plus, quels
+sont les perils. Dieu veuille benir Votre Majeste! Dieu veuille lui donner
+la victoire, et, par la victoire, la paix au dedans et au dehors! Plus
+Votre Majeste donnera sincerement son coeur a Dieu, plus elle mettra en
+lui son attache et sa confiance, plus aussi elle sera protegee de sa main
+toute-puissante."
+
+Les conseils de Bossuet et les predications de Bourdaloue ne porterent des
+fruits durables qu'apres bien des efforts, bien des luttes, bien des
+alternatives de relevement et de chute. Cependant Louis XIV, desormais
+fixe sur les amertumes, les deceptions, les angoisses des passions
+coupables, revient a Dieu; l'oeuvre de Bossuet etait accomplie.
+Saint-Simon, qui rend pleine justice a l'attitude du prelat, dit a son
+sujet: "Il parle souvent au monarque avec une liberte digne des premiers
+siecles et des premiers eveques de l'Eglise; il interrompit plus d'une
+fois le cours des desordres; enfin, il les fit cesser."
+
+La conversion de Louis XIV avait, en effet, un caractere definitif; mais
+il serait injuste de l'attribuer uniquement aux predicateurs et de ne pas
+y reconnaitre pour une part l'influence de la femme dont nous allons
+parler: Mme de Maintenon.
+
+
+II
+
+
+"Il semble, a dit M. Saint-Marc Girardin, que le monde et la posterite en
+aient voulu a Mme de Maintenon d'un triomphe remporte par la raison au
+profit de l'honnetete. N'ayant pas pu l'empecher de reussir par la raison,
+le monde s'en est dedommage en lui faisant une reputation de secheresse et
+de roideur fort contraire a son caractere. Puisqu'il fallait que la raison
+fut triomphante, le monde n'a pas voulu au moins qu'elle fut aimable."
+
+On avait assombri une figure belle et lumineuse, oubliant que la femme
+qu'on voulait representer sous un jour triste, presque sinistre, fut une
+charmeuse, une enchanteresse; que Fenelon definissait son esprit: "la
+raison parlant par la bouche des Graces;" que Racine songeait a elle en
+ecrivant ces vers d'_Esther_:
+
+ Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grace
+ Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
+
+Les adversaires de Mme de Maintenon l'avaient d'abord emporte sur ses
+admirateurs; mais notre epoque, passionnee pour la verite historique, a
+revise un faux jugement.
+
+Deux ecrivains habiles et convaincus: le duc de Noailles et M. Theophile
+Lavallee, pleins de respect pour une memoire injustement decriee, sont
+parvenus a ressusciter, en quelque sorte, la vraie Mme de Maintenon. Le
+baron de Walckenaer avait deja fait observer, au sujet de cette femme si
+diversement appreciee, qu'elle est le personnage historique sur lequel on
+possede le plus de documents emanes de sa bouche ou traces par sa plume.
+"Il est donc a regretter, disait-il, que les historiens, meme les plus
+judicieux, aient prefere des satires contemporaines aux temoignages
+certains et authentiques fournis par elle-meme, et qu'ils aient converti
+une simple et interessante histoire en un vulgaire et incomprehensible
+roman."
+
+Aujourd'hui la verite s'est fait jour. Les defenseurs de Mme de Maintenon
+n'ont rien laisse subsister des invectives de Saint-Simon et de la
+princesse Palatine contre une femme qui, sympathique ou non, merite, a
+coup sur, l'estime de la posterite. Depuis la publication du bel ouvrage
+du duc de Noailles, il y a eu, au sujet de Mme de Maintenon, une sorte de
+tournoi litteraire, et le grand critique Sainte-Beuve a ete le juge du
+camp. "Il est arrive a M. Lavallee, a-t-il dit, ce qui arrivera a tous les
+bons esprits qui approcheront de cette personne distinguee et qui
+Prendront le soin de la connaitre dans l'habitude de la vie.... Il
+a fait justice de cette foule d'imputations fantasques et odieusement
+vagues qui ont ete longtemps en circulation sur le pretendu role
+historique de cette femme celebre. Il l'a vue telle qu'elle etait tout
+occupee du salut du roi, de sa reforme, de son amusement decent, de
+l'interieur de la famille royale, du soulagement des peuples."
+
+L'ecole revolutionnaire, qui voudrait trainer dans la boue la memoire du
+Grand Roi, deteste tout naturellement la femme eminente qui fut sa
+compagne, son amie et sa consolatrice. Les ecrivains de cette ecole
+pretendraient en faire un type non seulement odieux et funeste, mais
+disgracieux, antipathique, sans rayonnement, sans charme, sans seduction.
+On se la figure trop souvent sous les traits d'une vieille femme usee,
+roide et seche, avec des yeux sans larmes et un visage sans sourire. On
+oublie que, jeune, elle fut une des plus jolies femmes de son siecle, que
+sa beaute se conserva d'une maniere merveilleuse, et que, dans sa
+vieillesse, elle garda cette superiorite de style et de langage, cette
+distinction de manieres, ce tact exquis, cette finesse, cette douceur et
+cette fermete de caractere, ce charme et cette elevation d'esprit qui, a
+toutes les epoques de son existence, lui valurent tant d'eloges et lui
+attirerent tant d'amities.
+
+Un rapide coup d'oeil jete sur une carriere si invraisemblable suffit pour
+faire comprendre tout ce qu'il y avait de seduisant chez une femme qui sut
+plaire a Scarron et a Louis XIV, a Ninon de Lenclos et a Mme de Sevigne, a
+Mme de Montespan et a la reine, aux grandes dames et aux religieuses, aux
+prelats et aux enfants.
+
+Francoise d'Aubigne, la future Mme de Maintenon, vient au monde, le 27
+novembre 1635, dans une prison de Niort, ou est enferme son pere, couvert
+de dettes et accuse d'intelligences avec l'ennemi. Bercee de gemissements
+pour tous chants de tendresse, elle commence tristement la vie. Son pere,
+sorti de prison, la conduit a l'age de trois ans a la Martinique, ou il va
+chercher fortune. Sa fortune dure peu; il perd au jeu ce qu'il a gagne et
+meurt, laissant sa femme et sa fille dans la misere. Agee de dix ans,
+Francoise d'Aubigne revient en France. Elle est confiee par sa mere a une
+tante, Mme de Villette, et on l'eleve dans la religion protestante, dont
+son aieul, Theodore Agrippa d'Aubigne, a ete le champion celebre. "Je
+crains bien, ecrit Mme d'Aubigne a Mme de Villette, que cette pauvre
+petite galeuse ne vous donne bien de la peine; ce sont des effets de votre
+bonte de l'avoir voulu prendre. Dieu lui fasse la grace de l'en pouvoir
+revancher!"
+
+[Note: Lettre du 26 juillet 1646.]
+
+Quelque temps apres, Francoise est retiree des mains protestantes de Mme
+de Villette pour passer dans celles d'une autre parente, tres zelee
+catholique, Mme de Neuillant. "Je commandais dans la basse-cour, a-t-elle
+dit depuis, et c'est par la que mon regne a commence.... On nous mettait
+au bras un petit panier ou etait notre dejeuner, avec un petit livre des
+quatrains de Pibrac, dont on nous donnait quelques pages a apprendre par
+jour. Avec cela on nous mettait une gaule dans la main, et on nous
+chargeait d'empecher que les dindons n'allassent ou ils ne devaient point
+aller."
+
+Elle est ensuite placee au couvent des Ursulines de Niort, puis a celui
+des Ursulines de la rue Saint-Jacques a Paris, ou elle abjure le
+protestantisme, non sans une vive resistance. Elle a deja ce don de plaire
+qu'elle conservera toute sa vie. "Dans mon enfance, a-t-elle dit
+elle-meme[1], j'etais la meilleure petite creature que vous puissiez
+imaginer.... J'etais veritablement ce qu'on appelle une bonne enfant, de
+maniere que tout le monde m'aimait.... Etant un peu plus grande, je
+demeurais dans des couvents; vous savez combien j'y etais aimee de mes
+maitresses et de mes compagnes.... Je ne songeais qu'a les obliger et a me
+rendre leur servante a toutes depuis le matin jusqu'au soir."
+
+[Note 1: _Entretiens de Saint-Cyr_.]
+
+Orpheline et privee de toutes ressources, Francoise d'Aubigne, qui n'avait
+que dix-sept ans, epouse en 1652 le fameux poete Scarron, age de
+quarante-deux ans, paralyse, perclus de tous ses membres; Scarron,
+l'auteur burlesque, le bouffon par excellence, qui demande un brevet de
+_malade de la reine_, rit de ses maux, se moque de lui-meme et de la
+douleur, et qui, tout en ressemblant, comme il le dit, a un Z, tout en
+"ayant les bras raccourcis aussi bien que les jambes, et les doigts aussi
+bien que les bras", tout en etant enfin "un raccourci de la misere
+humaine", amuse la haute societe francaise par sa verve intarissable, par
+sa franche et gauloise gaiete. Quand on dresse le contrat de mariage,
+Scarron declare qu'il reconnait a "l'accordee quatre louis de rente, deux
+grands yeux fort mutins, un tres beau corsage, une paire de belles mains
+et beaucoup d'esprit". Le notaire lui demande quel douaire il constitue a
+la mariee:
+
+"L'immortalite," repond-il.
+
+Que de tact il va falloir a une jeune fille de dix-sept ans pour se faire
+respecter dans la societe du poete burlesque qui dit: "Je ne lui ferai pas
+de sottises, mais je lui en apprendrai beaucoup." C'est le contraire qui
+arrivera: Francoise d'Aubigne moralisera Scarron. Elle fera de son salon
+un des centres les plus distingues de Paris; la meilleure compagnie
+regardera comme un honneur d'y etre admise. Ninon de Lenclos, l'amie de
+Scarron, elle-meme s'inclinera devant une telle vertu. Et pourtant ce ne
+sont pas les admirateurs qui manquent a la femme du poete, a la _belle
+Indienne_, comme on se plait a l'appeler, a la sirene que Mlle de Scudery
+celebre en termes enthousiastes dans le roman de _Clelie_, sous le
+pseudonyme de Lyrianne. La reine Christine de Suede dit a Scarron qu'elle
+n'est pas surprise qu'ayant la femme la plusaimable de Paris, il soit,
+malgre ses maux, l'homme de Paris le plus gai.
+
+Avec une si bonne et si seduisante compagne, le pauvre poete a moins de
+merite a supporter la douleur plus courageusement que les stoiciens de
+l'antiquite. Enfin, au mois d'octobre 1660, il meurt dans des sentiments
+tres chretiens, et dit, sur son lit de mort:
+
+"Le seul regret que j'ai, c'est de ne pas laisser de biens a ma femme, de
+qui j'ai tous les sujets imaginables de me louer."
+
+Veuve, Mme Scarron recherche surtout l'estime. Plaire en restant
+vertueuse, supporter, s'il le faut, les privations, la misere meme, mais
+conquerir le nom de femme forte, meriter les sympathies et les suffrages
+des gens serieux, tel est le but de tous ses efforts. Bien habillee,
+quoique tres simplement, discrete et modeste, intelligente et distinguee,
+ayant cette elegance innee que le luxe ne donne pas et qui provient
+seulement de la nature; pieuse d'une piete vraie, s'occupant plus des
+autres que d'elle-meme, parlant bien, et, ce qui est plus rare encore,
+sachant ecouter, s'interessant aux joies et aux chagrins de ses amis,
+habile dans l'art de les distraire, de les consoler, elle est regardee
+avec raison comme une des femmes les plus aimables et les plus superieures
+de Paris.
+
+Econome et simple dans ses gouts, elle equilibre son modeste budget, grace
+a une pension annuelle de deux mille livres, qui lui est faite par la
+reine Anne d'Autriche. Elle est recue avec empressement par Mmes de
+Sevigne, de Coulanges, de Lafayette, d'Albret, de Richelieu. C'est
+l'epoque la plus tranquille et, sans doute, la plus heureuse de sa vie.
+Mais la mort de sa bienfaitrice, la reine mere (20 janvier 1666), lui fait
+perdre la pension qui est son unique ressource. Un grand seigneur tres
+riche et tres vieux la demande en mariage; elle refuse. Elle est sur le
+point de s'expatrier pour suivre la princesse de Nemours, qui va
+epouser le roi de Portugal. Son etoile la retient en France, ou elle sera
+un jour presque reine. Elle ecrit a Mlle d'Artigny:
+
+"Menagez-moi, je vous prie, l'honneur d'etre presentee a Mme de Montespan,
+lorsque j'irai vous faire mes adieux; que je n'aie pas a me reprocher
+d'avoir quitte la France sans en avoir revu la merveille."
+
+Mme de Montespan n'etait encore celebre que par sa beaute; mais sa
+situation de dame du palais de la reine la rendait deja influente. Elle
+trouva Mme Scarron charmante et lui obtint le retablissement de la
+pension de deux mille livres, qui lui permit de ne pas aller en Portugal.
+
+Heureuse de cette solution, la belle veuve, adonnee aux bonnes oeuvres et
+aux lectures serieuses, meditant le livre de Job et les Maximes de La
+Rochefoucauld, visitant les pauvres et faisant l'aumone, malgre la
+mediocrite de ses ressources, s'installe de la facon la plus modeste dans
+un petit appartement de la rue des Tournelles. C'est la que la capricieuse
+fortune va venir la surprendre. Sollicitee par le roi lui-meme, Mme
+Scarron accepte l'offre qui lui est faite, en 1679, d'elever les enfants
+de Mme de Montespan. Il fallait une femme intelligente, discrete, devouee.
+Mme Scarron se consacre courageusement a ce role de mere adoptive. En
+1672, elle s'etablit non loin de Vaugirard, dans un grand hotel isole. Mme
+de Coulanges ecrit alors a Mme de Sevigne; "Pour Mme Scarron, c'est une
+chose etonnante que sa vie. Aucun mortel sans exception n'a de commerce
+avec elle." Louis XIV, d'abord prevenu contre la gouvernante qu'il
+qualifiait de bel esprit, commence a lui reconnaitre des qualites rares et
+porte sa pension de deux mille a six mille livres.
+
+En 1674, elle etait arrivee a Versailles avec ses trois eleves: le duc du
+Maine, le comte de Vexin et Mlle de Tours. C'est de la qu'elle ecrivait a
+son frere, le 25 juillet: "La vie que l'on mene ici est fort dissipee, et
+les jours y passent vite. Tous mes petits princes y sont etablis, et je
+crois pour toujours; cela, comme tout autre chose, a son vilain et son bel
+endroit."
+
+Des qu'elle a mis le pied a la cour, Mme Scarron s'y est trace un
+programme. "Rien de plus habile, dit-elle, qu'une conduite irreprochable."
+
+Mme de Montespan se felicite d'abord d'avoir pres d'elle une personne si
+aimable, si spirituelle, de si bonne compagnie; mais cet engouement dure
+peu. Les brouilleries, les raccommodements, les petites zizanies,
+commencent. C'est une chose curieuse, mais explicable, que la situation
+respective de ces deux femmes si spirituelles et si intelligentes,
+l'altiere favorite et l'austere gouvernante. Louis XIV disait:
+
+"J'ai plus de peine a mettre la paix entre elles qu'a la retablir en
+Turquie."
+
+Toutefois Mme Scarron n'attaque pas, elle se defend; le roi lui rend cette
+justice et commence a reconnaitre ses rares merites. A la fin de 1674, il
+lui avait donne la terre de Maintenon, et elle s'appelait depuis lors la
+marquise de Maintenon. Y a-t-il de sa part les intrigues ourdies
+savamment, les hypocrisies raffinees, les calculs machiaveliques que ses
+detracteurs lui supposent? Nous ne le croyons pas. Que ses interets se
+concilient avec ses devoirs, que la piete qui pour elle est un but
+devienne un moyen, en est-elle, completement responsable?
+
+Veut-elle eloigner Mme de Montespan, qui a ete, il est vrai, sa
+protectrice, sa bienfaitrice? Oui. Peut-on l'en blamer? Non, assurement.
+Aura-t-elle l'idee de supplanter Mme de Montespan, comme Mme de Montespan
+avait supplante son amie Mlle de La Valliere? En aucune maniere. Lorsque
+Louis XIV, fatigue de l'orgueil et des violences de la favorite "tonnante
+et triomphante", l'eloignera de lui, Mme de Maintenon essayera-t-elle
+d'accaparer le roi? Nullement; le triste sceptre passera alors aux mains
+de Mlle de Fontanges. Quand Mlle de Fontanges mourra d'une facon si
+soudaine, qu'on osera soupconner contre toute justice Mme de Montespan de
+l'avoir empoisonnee, Mme de Maintenon aura-t-elle l'idee de remplacer
+la duchesse de Fontanges? Pas davantage. Elle n'aura qu'un but: convertir
+le roi, le ramener a la reine.
+
+Ce but, elle l'atteindra.
+
+C'en est fait: Mme de Montespan peut encore s'irriter contre l'habile
+gouvernante, mais elle est desormais vaincue. Sans doute il est dur pour
+cette fiere Mortemart, qui a toujours tenu tete au Grand Roi, qui a
+regarde en face le demi-dieu, de s'humilier devant une femme qu'elle a
+tiree de la misere, devant une institutrice de sept ans plus agee qu'elle;
+mais qu'y faire? "Le roi ne la regarde plus, et vous jugez bien que les
+courtisans suivent son exemple[1]." Mme de Sevigne ecrivait, le 6 avril
+1680: "Mme de Montespan est enragee. Elle pleura beaucoup hier. Vous
+pouvez juger du martyre que souffre son orgueil, qui est encore plus
+outrage par la haute faveur de Mme de Maintenon." A la meme epoque, Mme de
+Maintenon ecrivait: "Mme de Montespan et moi avons fait aujourd'hui un
+chemin ensemble, nous tenant sous le bras et riant beaucoup; nous n'en
+sommes pas mieux pour cela."
+
+[Note 1: Lettre de Bussy-Rabutin, 30 avril 1680.]
+
+La position de Mme de Maintenon est desormais inattaquable: elle n'a plus
+besoin de se faire un piedestal du berceau de ses eleves; elle a
+maintenant, pour elle-meme, sa place marquee a la cour. On la recherche,
+on la flatte. Lorsqu'elle passe quelques jours a son chateau de Maintenon,
+les plus grands personnages y vont lui rendre hommage. Louis XIV la nomme
+dame d'atours de la dauphine. Quand cette princesse arrive en France,
+c'est Bossuet et Mme de Maintenon qui la recoivent a Schlestadt. "Si Mme
+la dauphine, ecrit Mme de Sevigne, croit que tous les hommes et toutes les
+femmes aient autant d'esprit que cet echantillon, elle sera bien
+trompee[1]." Ce bien qu'elle a tant desire, la consideration, Mme de
+Maintenon le possede enfin. Le parti devot la regarde comme un oracle. Les
+prelats les plus eminents la tiennent en haute estime; c'est elle qui
+travaille avec eux a la conversion du roi; c'est elle qui le rapproche
+de la reine; c'est elle qui, avec son eloquence insinuante et douce,
+plaide a la cour la cause de la morale et de la religion.
+
+[Note 1: Lettre du 14 fevrier 1680.]
+
+
+
+
+V
+
+
+LA DAUPHINE DE BAVIERE
+
+
+A cote des types dominateurs qui s'imposent a l'attention de la posterite,
+il y a place, dans l'histoire, pour des figures plus calmes, plus douces,
+plus recueillies, qui de leur vivant resterent dans l'ombre, dans le
+silence, et qui conservent, pour ainsi dire, une sorte de modestie et de
+reserve meme au dela du tombeau. Des princesses se sont rencontrees, que
+le tumulte du monde, l'eclat de la puissance, la splendeur du luxe, n'ont
+pu arracher a leur tristesse native, qui ont ete humbles et timides au
+milieu des grandeurs, qui se sont fait a elles-memes une solitude, et qui,
+suivant les expressions de Bossuet, ont trouve dans leur oratoire, malgre
+toutes les agitations de la cour, le carmel d'Elie, le desert de Jean et
+la montagne si souvent temoin des gemissements de Jesus.
+
+Il y a dans le sourire de ces femmes un melange d'indulgence et de
+douleur, d'attendrissement et de chagrin, de compassion et de bonte. Elles
+semblent n'avoir occupe les situations les plus hautes que pour nous
+inspirer des reflexions philosophiques et des pensees chretiennes; pour
+nous prouver, par leur exemple, que le bonheur n'habite pas toujours les
+palais; que les choses exterieures ne donnent point les veritables joies;
+que "la grandeur est un songe, la jeunesse une fleur qui tombe, et la
+sante un nom trompeur [1]".
+
+[Footnore [1]: Bossuet, _Oraison funebre de la reine Marie-Therese_.]
+
+Parmi ces figures plaintives, pales apparitions de l'histoire dont la
+carriere peu feconde en peripeties dramatiques renferme des enseignements
+chretiens, il faut placer Marie-Anne-Christine-Victoire, fille de
+Ferdinand, electeur, duc de Baviere, dauphine de France. La vie de cette
+princesse, nee en 1660, mariee en 1680 au fils de Louis XIV, morte a
+Versailles en 1690, a l'age de vingt-neuf ans, pourrait se resumer par un
+seul mot: melancolie. C'etait une de ces natures depaysees sur la terre et
+aspirant au ciel, dont Bossuet aurait pu dire, comme de la reine: "La
+terre, son origine et sa sepulture, n'est pas encore assez basse pour la
+recevoir; elle voudrait disparaitre tout entiere devant la majeste du Roi
+des rois." Son education avait ete austere. La cour de Munich ressemblait
+a un couvent. "On s'y levait tous les jours a 6 heures du matin, on y
+entendait la messe a 9, on dinait a 10, on assistait aux vepres tous les
+jours, et il n'y avait plus personne a 6 heures du soir, heure a laquelle
+on soupait, pour se coucher a 7[1]."
+
+[Note 1: _Memoires de Coulanges_.]
+
+La jeune princesse, loin de se laisser eblouir par l'eclat de sa nouvelle
+fortune, ne quitta pas sans un profond regret la cour pieuse et
+patriarcale ou elle avait passe son enfance. Des qu'elle parut dans sa
+nouvelle patrie, elle y produisit pourtant une bonne impression. Elle
+n'etait point belle; mais sa grace, ses manieres, sa dignite naturelle, et
+plus que cela, son merite, son instruction, sa bonte, lui donnaient du
+charme. Une des personnes envoyees a sa rencontre par Louis XIV ecrivait
+au roi: "Mme la dauphine n'est pas jolie, sire; mais sauvez le premier
+coup d'oeil, et vous en serez fort content." Elle accueillit Bossuet avec
+une courtoisie parfaite a Schlestadt: "Je prends part a tout ce que vous
+avez enseigne a M. le dauphin, lui dit-elle. Ne refusez pas, je vous prie,
+de me donner a moi-meme vos instructions, et soyez assure que je
+m'efforcerai d'en profiter."
+
+Le grand eveque fut frappe du savoir de la princesse. Elle avait l'exacte
+connaissance des langues vivantes de l'Europe, et meme de la langue de
+l'Eglise, qu'on lui avait apprise des son enfance. Bossuet etait sincere
+lorsque, trois ans plus tard, il disait d'elle: "Nous l'avons admiree des
+qu'elle parut, et le roi a confirme notre jugement [1]." Nomme premier
+aumonier de la dauphine, il l'accompagna de Schlestadt a Versailles. Dans
+le trajet eut lieu une ceremonie qui contrastait avec les transports de
+joie que la princesse rencontrait partout sur sa route, depuis son entree
+en France. Le mercredi 6 mars 1680, Bossuet lui mit les cendres sur le
+front, dans la chapelle seigneuriale du chateau de Brignicourt-sur-Saulx:
+"Femme, lui dit-il, qu'il t'en souvienne; tu fus tiree de la poussiere; il
+t'y faudra retourner un jour."
+
+[Note [1]: Bossuet, _Oraison funebre de la reine Marie-Therese_.]
+
+Helas! dix ans apres, la prediction s'accomplira, et la princesse,
+assistee a son lit de mort par Bossuet, lui rappellera les solennelles
+paroles de ce mercredi des Cendres [2].
+
+[Note [2]: Voir le savant et remarquable ouvrage de M. Floquet: _Bossuet
+precepteur du Dauphin_.]
+
+
+Louis XIV fit a sa belle-fille l'accueil le plus courtois et le plus
+amical. Elle eut pour dame d'honneur la duchesse de Richelieu, pour
+seconde dame d'atours Mme de Maintenon, pour demoiselles d'honneur Mlles
+de Laval, de Biron, de Gontaut, de Tonnerre, de Rambures, de Jarnac. Le
+roi venait l'apres-dinee passer plusieurs heures dans la chambre de la
+princesse, ou il trouvait Mme de Maintenon, et il consacrait a cette
+visite le temps qu'il donnait autrefois a Mme de Montespan.
+
+Les premieres annees du mariage de la dauphine furent tranquilles. Son
+mari, qui n'avait que quelques mois de plus qu'elle, lui temoignait alors
+un sincere attachement. La naissance de leur fils, le duc de Bourgogne,
+causa des transports d'allegresse non seulement a la cour, mais dans la
+France entiere. La joie tenait du delire. Chacun se donnait la liberte
+d'embrasser le roi[1]. Spinola, dans l'ardeur de son enthousiasme, lui
+mordit le doigt, et, l'entendant crier: "Sire, dit-il, je demande pardon a
+Votre Majeste; mais si je ne l'avais pas mordue, elle n'aurait pas pris
+garde a moi."
+
+[Note 1: L'abbe de Choisy, _Memoires pour servir a l'histoire de Louis
+XIV_.]
+
+C'etaient partout des danses, des illuminations, des transports. Le
+peuple, qui faisait des feux de joie, brulait jusqu'aux parquets destines
+a la grande galerie: "Qu'on les laisse faire, disait Louis XIV en
+souriant, nous aurons d'autres parquets."
+
+Il montrait le nouveau-ne a la foule, et l'air retentissait d'acclamations
+enthousiastes.
+
+Le lendemain, Mme de Maintenon ecrivait a son amie Mme de Saint-Geran: "Le
+roi a fait un fort beau present a Mme la Dauphine; il a eu dans ses bras
+un moment le petit prince. Il felicita Monseigneur comme un ami; il donna
+la premiere nouvelle a la reine; enfin, tout le monde dit qu'il est
+adorable. Mme de Montespan seche de notre joie. Nous vivons avec toutes
+les apparences d'une sincere amitie. Les uns disent que je veux me mettre
+en place, et ne connaissent ni mon eloignement pour ces sortes de
+commerce, ni l'eloignement que je voudrais en inspirer au roi.
+Quelques-uns croient que je veux le ramener a Dieu. Il y a un coeur mieux
+fait sur lequel j'ai de plus grandes esperances[1]."
+
+[Note 1: 7 aout 1682.]
+
+Ce coeur, celui de Louis XIV, se tournait en effet chaque jour davantage
+du cote de la religion. Le temps des scandales etait passe. Tout nuage
+avait disparu du ciel conjugal de Louis XIV et de Marie-Therese. Les
+querelles de Mme de Montespan et de Mme de Maintenon etaient apaisees. Ces
+deux dames ne se voyaient plus l'une chez l'autre; mais partout ou elles
+se rencontraient, elles se parlaient et avaient des conversations si vives
+et si cordiales en apparence, que qui les aurait vues sans etre au fait
+des intrigues de la cour aurait cru qu'elles etaient les meilleures amies
+du monde[1]. La reine disait avec reconnaissance, en parlant de Mme de
+Maintenon: "Le roi ne m'a jamais traitee avec autant de tendresse que
+depuis qu'il l'ecoute."
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+L'annee 1683 s'annoncait donc comme devant etre heureuse pour la compagne
+de Louis XIV. Mais la mort s'avancait a grands pas. Une maladie
+foudroyante allait enlever la reine, agee seulement de quarante-cinq ans.
+
+Cette princesse si bonne, si vertueuse, dont Bossuet a dit: "Elle marche
+avec l'Agneau, car elle en est digne", cette reine, qui portait le manteau
+fleurdelise comme un cilice, cette pieuse Marie-Therese mourut comme elle
+avait vecu, avec une douceur angelique. Louis XIV, qui lui avait donne
+tant de soucis, la pleura sincerement: "Eh quoi! s'ecriait-il, il n'y a
+plus de reine en France. Quoi! je suis veuf! je ne saurais le croire, et
+cependant il est vrai que je le suis, et de la princesse du plus grand
+merite.... Voila le premier chagrin qu'elle m'ait donne."
+
+Louis XIV, si souvent et si justement accuse d'egoisme, s'etait cependant
+deja montre capable d'affection et de regrets lorsqu'il avait perdu sa
+mere. Il ecrivit dans les Memoires destines au dauphin:
+
+"Quelque grandeur de courage dont j'eusse voulu me piquer, il n'etait pas
+possible qu'un fils attache par les liens de la nature put voir mourir sa
+mere sans un exces de douleur, puisque ceux-la memes contre lesquels elle
+avait agi comme ennemie ne pouvaient s'empecher de la regretter et
+d'avouer qu'il n'avait jamais ete une piete plus sincere, une fermete plus
+intrepide, une bonte plus genereuse. La vigueur avec laquelle cette
+princesse avait soutenu ma dignite, quand je ne pouvais pas la defendre
+moi-meme, etait le plus important et le plus utile service qui me put etre
+jamais rendu... Mes respects pour elle n'etaient point de ces devoirs
+contraints que l'on donne seulement a la bienseance.
+
+"Cette habitude que j'avais formee de n'avoir ordinairement qu'un meme
+logis et qu'une meme table avec elle, cette assiduite avec laquelle on me
+voyait la visiter plusieurs fois chaque jour, malgre l'empressement de mes
+plus importantes affaires, n'etait point une loi que je me fusse imposee
+par raison d'Etat, mais une marque du plaisir que je prenais en sa
+compagnie."
+
+Non, quoi qu'on en puisse dire, l'homme qui a ecrit ces lignes ne manquait
+pas de coeur. Nul ne ressentit plus vivement cette incomparable douleur,
+ce dechirement qui vous arrache la moitie de votre ame: la perte d'une
+mere. Mlle de Montpensier, temoin oculaire de la mort d'Anne d'Autriche,
+dit qu'au moment ou elle rendit le dernier soupir, Louis XIV "etouffait,
+on lui jetait de l'eau, il etranglait". Il versa toute la nuit des
+torrents de larmes.
+
+La mort de la reine Marie-Therese ne lui causa pas de si cruelles
+angoisses; mais il n'en temoigna pas moins a cette occasion une tres vive
+sensibilite.
+
+"La cour, dit Mme de Caylus, fut en peine de sa douleur. Celle de Mme de
+Maintenon, que je voyais de pres, me parut sincere et fondee sur l'estime
+et la reconnaissance. Je ne dirai pas la meme chose des larmes de Mme de
+Montespan, que je me souviens d'avoir vu entrer chez Mme de Maintenon,
+sans que je puisse dire ni pourquoi ni comment. Tout ce que je sais, c'est
+qu'elle pleurait beaucoup, et qu'il paraissait un trouble dans toutes ses
+actions, fonde sur celui de son esprit, et peut-etre sur la crainte de
+retomber entre les mains de monsieur son mari."
+
+Ce fut le 30 juillet 1683 que la reine Marie-Therese mourut, au chateau de
+Versailles, dans la chambre a coucher dont nous avons deja eu plusieurs
+fois l'occasion de parler[1]. Apres la mort de la reine, cette piece fut
+occupee par la dauphine, qui devenait, au point de vue hierarchique, la
+femme principale de la cour. Le roi voulut faire du salon de sa
+belle-fille le centre le plus brillant de France.
+
+[Note 1: Salle N deg. 115 de la _Notice du Musee de Versailles_.]
+
+"Il allait quelquefois chez elle, suivi de ce qu'il y avait de plus rare
+en bijoux et en etoffes dont elle prenait ce qu'elle voulait; le reste
+composait plusieurs lots que les filles d'honneur et les dames qui se
+trouvaient presentes tiraient au sort, ou bien elles avaient l'honneur de
+les jouer avec elle, et meme avec le roi. Pendant que le _hoca_ fut a la
+mode, et avant que le roi eut sagement defendu un jeu aussi dangereux, il
+le tenait chez Mme la dauphine, mais payait, quand il perdait, autant de
+louis que les particuliers mettaient de petites pieces [1]."
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus._]
+
+Cependant, malgre toutes les distractions de la cour, la dauphine se
+laissait envahir par une invincible tristesse. Elle etouffait dans cette
+atmosphere d'intrigues, d'agitation et de bruyants plaisirs. Degoutee de
+ce "pays ou les joies sont visibles et les chagrins caches, mais reels",
+ou "l'empressement pour les spectacles, les eclats et les applaudissements
+aux theatres de Moliere et d'Arlequin, les repas, la chasse, les ballets,
+les carrousels" couvrent tant d'inquietudes et de craintes, elle trouvait,
+comme La Bruyere, "qu'un esprit sain puise a la cour le gout de la
+solitude et de la retraite."
+
+Malgre toutes ses prevenances et toutes ses attentions, Louis XIV ne
+parvint pas a lui faire aimer le monde, et elle ne put se decider a tenir
+un cercle de courtisans. Elle passait tristement sa vie a Versailles dans
+les petites pieces contigues a ses appartements, en n'ayant pour toute
+compagnie qu'une femme de chambre allemande, la Bessola, que la princesse
+Palatine represente sous des traits odieux et qui, au dire de Mme de
+Caylus, n'avait rien de mauvais. Toutefois on l'accusait de tenir la
+dauphine en chartre privee et de l'empecher de repondre aux attentions
+gracieuses du roi.
+
+Le dauphin lui-meme, fatigue du perpetuel tete-a-tete de sa femme et de
+cette Bessola qui se parlaient toujours allemand, langue qu'il ne
+comprenait point, chercha ailleurs les distractions qui lui manquaient
+dans son interieur. Soit timidite, soit defiance d'elle-meme, la dauphine
+n'essaya pas de lutter pour conserver un coeur qui lui echappait et
+accepta son sort avec une resignation douloureuse. Le dauphin prit
+l'habitude de passer une partie de ses journees et de ses soirees entre
+Mlle de Rambures et la spirituelle princesse de Conti; la dauphine
+s'enferma de plus en plus dans la solitude, d'ou elle ne voulait sortir a
+aucun prix, et elle finit par etre abandonnee de toute la cour et meme du
+roi, qui desespera de la consoler.
+
+Mme de Caylus le remarque avec beaucoup de raison: "Peut-etre que les
+bonnes qualites de cette princesse contribuerent a son isolement. Ennemie
+de la medisance et de la moquerie, elle ne pouvait supporter ni comprendre
+la raillerie et la malignite du style de la cour, d'autant moins qu'elle
+n'en entendait pas les finesses." Mme de Caylus ajoute cette judicieuse
+observation: "J'ai vu les etrangers, ceux meme dont l'esprit paraissait le
+plus tourne aux manieres francaises, quelquefois deconcertes par notre
+ironie continuelle."
+
+Un tableau peint par Delutel, d'apres Mignard [1], represente la dauphine
+entouree de son mari et de ses trois fils. Le dauphin, vetu d'un habit de
+velours rouge, est assis pres d'une table et caresse un chien. De l'autre
+cote de la table, la princesse tient sur ses genoux le petit duc de Berry
+[2]. Devant elle le duc d'Anjou [3], en robe bleue, est assis sur un
+coussin; le duc de Bourgogne[4], en robe rouge et portant l'ordre du
+Saint-Esprit, est debout et tient une lance. Dans les airs, deux amours
+soutiennent d'une main une riche draperie, et, de l'autre, repandent des
+fleurs. Il y a sur les traits de la dauphine un charme de quietude et
+d'apaisement. Mais le tableau, allegorique bien plus que reel, ne montre
+pas la princesse sous son jour veritable. Ses chagrins, ses souffrances,
+ses noirs pressentiments, y sont dissimules.
+
+[Note 1: N deg. 2116 de la _Notice du Musee de Versailles_.]
+[Note 2: Le duc de Berry, ne le 31 aout 1686.]
+[Note 3: Le duc d'Anjou (le futur Philippe V, roi d'Espagne), ne le 19
+decembre 1683.]
+[Note 4: Le duc de Bourgogne, ne le 6 aout 1682.]
+
+Ce n'est point la l'image fidele de la femme dont Mme de Lafayette a dit
+dans ses Memoires: "Cette pauvre princesse ne voit que le pire pour elle
+et ne prend aucune part aux fetes. Elle a une fort mauvaise sante et une
+humeur triste qui, joint au peu de consideration qu'elle a, lui ote le
+plaisir qu'une autre que la princesse de Baviere sentirait de toucher
+presque a la premiere place du monde."
+
+Loin de se rejouir de sa haute fortune, elle regrettait l'Allemagne, ou
+s'etait ecoulee si modestement son enfance, et disait a une autre
+Allemande, Mme la duchesse d'Orleans (la princesse Palatine): "Nous sommes
+toutes les deux malheureuses; mais la difference entre nous, c'est que
+vous vous etes defendue autant que vous avez pu, tandis que moi j'ai voulu
+a toute force venir ici. J'ai donc merite mon malheur plus que vous."
+
+Elle pensait, comme Massillon, que "la grandeur est un poids qui lasse",
+que "tout ce qui doit passer ne peut etre grand; ce n'est qu'une
+decoration de theatre; la mort finit la scene et la representation; chacun
+depouille la pompe du personnage et la fiction des titres, et le souverain
+comme l'esclave est rendu a son neant et a sa premiere bassesse."
+
+La dauphine avait le pressentiment de sa fin prochaine. On voulait la
+faire passer pour folle, parce qu'elle ne cessait de repeter qu'elle se
+sentait irrevocablement perdue. Mais la pauvre princesse, qui savait bien
+que ses souffrances physiques et morales n'etaient que trop reelles,
+souriait tristement lorsqu'on doutait de ses maux: "Il faudra que je meure
+pour me justifier," disait-elle.
+
+Bossuet en a fait la remarque dans l'oraison funebre de la reine
+Marie-Therese: "Les ames innocente sont, elles aussi, les pleurs et les
+amertumes de la penitence." La melancolie et la piete ne sont pas
+incompatibles; il n'existe pas de ciel assez pur pour ne point avoir ses
+nuages, et le Christ lui-meme a pleure.
+
+Courte en duree, longue en souffrances, la vie de la dauphine fut couverte
+d'un voile sombre. Cette jeune princesse, a qui la Providence paraissait
+d'abord reserver les destinees les plus brillantes, devait mourir a
+vingt-neuf ans, epuisee par le chagrin et consumee par une maladie de
+langueur.
+
+La terre, qui etait pour elle comme un exil, lui paraissait, d'ailleurs,
+meriter peu de regrets.
+
+Elle mourut "volontiers et avec calme", suivant les expressions de la
+duchesse d'Orleans. Quelques heures avant de rendre le dernier soupir,
+elle avait dit a cette princesse, sa compagne d'infortune: "Aujourd'hui,
+je vous prouverai que je n'ai pas ete folle en me plaignant de mes
+souffrances."
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+
+LE MARIAGE DE MME DE MAINTENON
+
+
+"J'ai fait une etonnante fortune, mais ce n'est pas mon ouvrage. Je suis
+ou vous me voyez sans l'avoir desire, sans l'avoir espere, sans l'avoir
+prevu. Je ne le dis qu'a vous, car le monde ne le croirait pas."
+
+Ainsi s'exprimait Mme de Maintenon dans un de ses entretiens avec les
+demoiselles de Saint-Cyr. Les fictions de romans sont moins etranges que
+les realites de la vie. En effet, quand Mme de Maintenon, agee de
+cinquante ans, vit un roi de quarante-sept, et quel roi! lui offrir d'etre
+son epoux, elle dut se croire le jouet d'un reve. On serait tente de
+s'imaginer qu'elle ne fut la compagne que d'un souverain vieilli, ayant
+deja perdu la plus grande partie de son prestige. Mais c'est absolument le
+contraire.
+
+L'annee ou Louis XIV epousa la veuve de Scarron fut l'apogee, le zenith de
+l'astre royal. Jamais le soleil du Grand Roi n'avait ete plus imposant,
+jamais sa fiere devise: _Nec pluribus impar_, n'avait ete plus
+eblouissante. C'etait l'epoque ou, en face de ses ennemis immobiles, il
+agrandissait et fortifiait les frontieres du royaume, conquerait
+Strasbourg, bombardait Genes et Alger, achevait les constructions
+fastueuses de son splendide Versailles, restait la terreur de l'Europe et
+l'idole de la France. Ses sentiments a l'egard de Mme de Maintenon etaient
+des plus complexes. Il y avait la un calcul de raison et un entrainement
+de coeur, une aspiration aux joies tranquilles de la famille et une
+inclination romanesque, une sorte d'accord entre le bon sens francais
+subjugue par l'esprit, le tact, la sagesse d'une femme eminente, et
+l'imagination espagnole, seduite par l'idee d'avoir arrache cette femme
+d'elite a la misere pour en faire presque une reine. Notons que Louis XIV,
+essentiellement spiritualiste, avait la conviction intime que Mme de
+Maintenon avait recu du ciel la mission de lui faire faire son salut, et
+que les conseils de cette femme, qui savait rendre la devotion aimable et
+attrayante, lui semblaient etre autant d'inspirations d'en haut.
+
+Mme de Maintenon n'est pas, d'ailleurs, le seul exemple d'une femme dont
+le prestige ait survecu a la jeunesse. Comme Diane de Poitiers, comme
+Ninon de Lenclos, elle se faisait remarquer par une conservation
+merveilleuse. En la voyant, on pensait a ces belles journees ou les rayons
+du soleil, pour avoir perdu de leur eclat, n'en ont pas moins encore une
+douceur penetrante: "Elle n'etait pas jeune; mais elle avait des yeux vifs
+et brillants, l'esprit petillait sur son visage [1]."
+
+[Note 1: L'abbe de Choisy.]
+
+Saint-Simon lui-meme, son impitoyable detracteur, est oblige d'avouer
+"qu'elle avait beaucoup d'esprit, une grace incomparable a tout, un air
+d'aisance et quelquefois de retenue et de respect, avec un langage doux,
+juste, en bons termes et naturellement eloquent et court."
+
+Lamartine, cet admirable genie qui avait l'intuition de toutes choses, a
+defini mieux que personne le sentiment de Louis XIV: "En s'attachant a Mme
+de Maintenon, il croyait presque s'attacher a la vertu. Les charmes de la
+confiance, de la piete, l'entretien d'un esprit aussi fin que juste,
+l'orgueil d'elever jusqu'a soi ce qu'on aime, enfin, il faut le dire a
+l'honneur du roi, la surete des conseils qu'il trouvait dans cette femme
+superieure, tous ces orgueils et toutes ces tendresses avaient accru
+jusqu'a une absolue domination l'empire feminin et viril a la fois de Mme
+de Maintenon [2]."
+
+[Note 2: Lamartine, _Etude sur Bossuet_.]
+
+Au moment meme ou la reine venait de rendre l'ame, M. de La Rochefoucauld
+l'avait prise par le bras, et, la poussant dans l'appartement royal, lui
+avait dit: "Ce n'est pas le temps de quitter le roi, il a besoin de
+vous[1]."
+
+[Note 1: Arnauld, lettre a M. de Vancel, 3 juin 1688.]
+
+On parla un instant d'un projet de mariage entre Louis XIV et l'infante de
+Portugal; mais cette rumeur ne tarda pas a etre dementie. Le roi preferait
+Mme de Maintenon aux plus jeunes et aux plus brillantes princesses de
+l'Europe; a peine veuf, il lui avait offert sa main.
+
+M. Lavallee, qui a etudie avec tant de conscience la vie de Mme de
+Maintenon, fixe au premier semestre de l'an 1684, mais sans toutefois
+indiquer la date precise, l'epoque ou fut contracte le mariage secret. Il
+fut mysterieusement celebre, dans un oratoire particulier de Versailles,
+par l'archeveque de Paris, en presence du Pere de La Chaise, qui dit la
+messe; de Bontemps, premier valet de chambre du roi, et de M. de
+Montchevreuil, l'un des meilleurs amis de Mme de Maintenon. Saint-Simon en
+parle avec horreur, comme de "l'humiliation la plus profonde, la plus
+publique, la plus durable, la plus inouie"; humiliation "que la posterite
+ne voudra pas croire, reservee par la fortune, pour n'oser ici nommer la
+Providence, au plus superbe des rois". Tel n'etait point l'avis d'Arnauld:
+"Je ne sais pas, ecrivait-il, ce qu'on peut reprendre dans ce mariage,
+contracte selon les regles de l'Eglise. Il n'est humiliant qu'aux yeux des
+faibles, qui regardent comme une faiblesse du roi de s'etre pu resoudre a
+epouser une femme plus agee que lui et si fort au-dessous de son rang. Ce
+mariage le lie d'affection avec une personne dont il estime l'esprit et la
+vertu, et dans l'entretien de laquelle il trouve des plaisirs innocents
+qui le delassent de ses grandes occupations[1]."
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+Mme de Maintenon semblait au comble de ses voeux; mais elle etait trop
+intelligente, elle avait jete sur les problemes de la destinee humaine un
+regard trop scrutateur et trop inquiet, pour ne pas etre en meme temps
+saisie de tristesse. C'est elle qui ecrivait: "Avant d'etre a la cour, je
+pouvais me rendre temoignage que je n'avais jamais connu l'ennui; mais
+j'en ai bien tate depuis, et je crois que je n'y pourrais resister si je
+ne pensais que c'est la ou Dieu me veut. Il n'y a de vrai bonheur qu'a
+servir Dieu."
+
+Cette melancolie, dont l'expression revient sans cesse dans les lettres de
+Mme de Maintenon, comme un plaintif et monotone refrain, frappe d'autant
+plus qu'elle est un profond enseignement. Ainsi, voila une femme qui, a
+cinquante ans, arrive a une situation veritablement prodigieuse et
+s'empare d'un souverain dans tout l'eclat, dans tout le prestige de la
+victoire et de la puissance; une femme qui, avec une habilete voisine de
+l'ensorcellement, supplante toutes les plus belles, toutes les plus
+riches, toutes les plus nobles jeunes filles du monde, dont pas une
+n'aurait ete fiere de s'unir au Grand Roi; une femme qui, apres avoir ete
+plusieurs fois reduite a la misere, devient la personnalite la plus
+importante de France apres Louis XIV! Et cependant elle n'est pas
+heureuse! Est-ce parce que le roi ne l'aime pas assez? Nullement. Car les
+lettres qu'il lui adresse, s'il est force de passer quelques jours loin
+d'elle, sont concues dans le style de celle-ci:
+
+"Je profite de l'occasion du depart de Montchevreuil pour vous attester
+une verite qui me plait trop pour me lasser de vous la dire: c'est que je
+vous cheris toujours, que je vous considere a un point que je ne puis
+exprimer, et qu'enfin, quelque amitie que vous ayez pour moi, j'en ai
+encore plus pour vous, etant de tout mon coeur tout a fait a vous[1]."
+
+[Note 1: Lettre ecrite pendant le siege de Mons, avril 1691.]
+
+Si elle est triste, est-ce parce qu'il lui resterait encore un degre a
+franchir sur le merveilleux escalier de sa fortune? Est-ce parce qu'elle
+n'a pu changer en trone son fauteuil presque royal? En aucune maniere.
+Reine reconnue, Mme de Maintenon serait demeuree triste toujours, et son
+frere aurait pu encore lui dire:
+
+"Aviez-vous donc promesse d'epouser le Pere eternel?"
+
+Pendant plus de trente ans, elle devait regner sans partage sur l'ame du
+plus grand des rois, et ce n'etait pas seulement le monarque, c'etait la
+monarchie qui s'inclinait respectueusement devant elle. Toute la cour
+etait a ses pieds, sollicitant un mot, un regard. Comme le disaient les
+dames de Saint-Cyr dans leurs notes: "Des parlements, des princes, des
+villes, des regiments s'adressaient a elle comme au roi; tous les grands
+du royaume, les cardinaux, les eveques, ne connaissaient pas d'autre
+route." Elle etait au point culminant du credit, de la consideration, de
+la fortune, et cependant, je le repete, elle n'etait pas heureuse!
+
+Fenelon lui ecrivait, le 14 octobre 1689:
+
+"Dieu exerce souvent les autres par des croix qui paraissent croix. Pour
+vous, il veut vous crucifier par des prosperites apparentes, et vous
+montrer a fond le neant du monde par la misere attachee a tout ce que le
+monde lui-meme a de plus eblouissant." Arrivee au faite des grandeurs, Mme
+de Maintenon eprouvait cette inquietude, cette fatigue, qui est presque
+toujours la compagne de l'ambition meme satisfaite. Elle etait tentee de
+dire avec La Bruyere:
+
+"Les deux tiers de ma vie sont ecoules, pourquoi tant m'inquieter sur ce
+qui m'en reste? La plus brillante fortune ne merite point le tourment que
+je me donne. Trente annees detruiront ces colosses de puissance qu'on ne
+voyait qu'a force de lever la tete; nous disparaitrons, moi qui suis si
+peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui
+j'esperais toute ma grandeur; le meilleur des biens, s'il y a des biens,
+c'est le repos, la retraite, et un endroit qui soit son domaine."
+
+Arrivee a une incroyable elevation, la femme du plus grand roi de la terre
+regrettait la maison de Scarron,--c'est elle-meme qui l'a dit,--"comme la
+cane regrette sa bourbe." Instruite par l'experience, elle constatait avec
+La Fontaine:
+
+Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne, et si son esprit,
+fatigue du luxe, de l'illustration, de la puissance, se reportait aux
+jours de la mediocrite, alors qu'elle n'avait ni marquisat de Maintenon,
+ni appartement de plain-pied avec celui de Louis XIV, c'est qu'elle
+possedait deux tresors bien autrement precieux, qui lui appartenaient dans
+la demeure de Scarron, et qu'elle avait perdus dans le Versailles du
+Roi-Soleil; deux tresors vraiment beaux, vraiment inestimables: la
+Jeunesse et la Gaiete.
+
+
+
+
+VII
+
+
+L'APPARTEMENT DE MME DE MAINTENON
+
+
+Si le temps est destructeur, l'homme est plus destructeur encore: _Tempus
+edax homo edacior._ L'appartement de Mme de Maintenon a Versailles; cet
+appartement celebre, ou, pendant trente annees, Louis XIV passa une grande
+partie de ses journees et de ses soirees, n'est plus maintenant qu'un
+petit musee, et, le croirait-on? on n'y voit que des tableaux de batailles
+de la Revolution francaise. Pas un meuble du temps de Louis XIV, pas un
+portrait de Mme de Maintenon, pas un souvenir, pas une inscription qui
+rappelle l'illustre compagne du Grand Roi.
+
+La pensee generale qui a preside a la restauration du palais pouvait
+avoir, je n'en disconviens pas, une certaine grandeur au point de vue
+patriotique; mais, sous le double rapport de l'art et de l'histoire, elle
+etait absolument defectueuse.
+
+Placer les fastes de la Revolution et de l'Empire dans le sanctuaire de la
+Monarchie de droit divin, c'etait enlever toute sa physionomie a la
+demeure du Grand Roi. L'image de Napoleon n'est pas plus a sa place a
+Versailles que ne le serait la statue de Louis XIV au sommet de la colonne
+Vendome.
+
+Toutefois, si l'on veut etre juste, il ne faut pas oublier que
+Louis-Philippe, dans les reparations de Versailles, etait loin d'avoir ses
+coudees franches. Un souffle revolutionnaire si violent circulait dans
+toute l'Europe, que la restauration du palais de la monarchie absolue
+etait chose tres difficile et paraissait peu opportune. Au moment ou
+l'oeuvre fut entreprise, on aurait pu dire avec l'auteur des _Ruines_:
+"Ici fut le siege d'un empire puissant; ces lieux maintenant si deserts,
+jadis une multitude vivante animait leur enceinte; ces murs ou regne un
+morne silence retentissaient des cris d'allegresse et de fetes, et
+maintenant voila ce qui reste d'une vaste domination: une lugubre
+squelette, un souvenir obscur et vain, une solitude de mort; le palais des
+rois est devenu le repaire des betes fauves! Comment s'est eclipsee tant
+de gloire? [1]"
+
+[Note 1: Volney, _les Ruines._]
+
+Telle etait l'etat de degradation du chateau de Versailles, quand
+Louis-Philippe entreprit de le reparer, malgre les criailleries des
+iconoclastes modernes. Le roi-citoyenne put defendre le palais du
+Roi-Soleil qu'en le placant, en quelque sorte, sous la sauvegarde des
+gloires republicaines et imperiales. Pour se faire pardonner une tentative
+contraire aux interets destructeurs des demagogues, qui ont l'horreur du
+passe, il dut faire des commandes a une foule d'artistes de second ordre,
+dont les travaux furent beaucoup plus remarquables par le nombre que par
+le merite. De la ce melange entre les genres les plus disparates; de la
+cette confusion bizarre entre des gloires qui semblent tout etonnees de se
+trouver cote a cote; de la ce Pantheon qui a le caractere d'une Babel.
+
+M. Lavallee le dit avec beaucoup de raison: "Le musee national a fait
+subir a l'interieur du chateau de Versailles une transformation complete.
+L'intention de ce musee etait excellente, l'execution n'y a pas repondu.
+Entreprise par des hommes peu verses dans l'histoire du XVIIe siecle, elle
+a malheureusement bouleverse les parties les plus interessantes du
+chateau, et c'est ainsi que l'appartement de Mme de Maintenon, presque
+meconnaissable aujourd'hui, est occupe par trois salles des campagnes de
+1793, 1794, 1795."
+
+L'escalier de marbre ou escalier de la reine aboutit a un vestibule. A
+gauche de ce vestibule est la salle des gardes du roi [1]. A droite,
+faisant face a cette salle, etait le logement de Mme de Maintenon. C'est a
+peine aujourd'hui si l'on en decouvre les traces.
+
+[Note 1: Salle no. 129 de la _Notice du Musee_, par M. Soulie.]
+
+Non seulement, en effet, il est entierement demeuble, mais il est
+rapetisse, a cause de l'escalier que Louis-Philippe fit construire pour
+continuer l'escalier de marbre jusqu'aux attiques, et qui coupa en deux
+l'ancien appartement de la compagne du roi.
+
+Cet appartement, de plain-pied avec celui de Louis XIV, se composait de
+quatre pieces, dont deux antichambres qui ne forment aujourd'hui qu'une
+seule piece [2]. Apres venait la chambre a coucher de Mme de Maintenon[3].
+
+[Note 2: Salle no. 141, _id._]
+[Note 3: Salle no. 142, _id._]
+
+Cette salle, qui a ete subdivisee lors de l'etablissement des galeries
+historiques, pour continuer l'escalier de marbre jusqu'au second etage,
+formait, sous Louis XIV, une grande piece eclairee par trois fenetres.
+Entre la porte ou l'on y entrait et la cheminee actuellement detruite[4],
+etaient, dit Saint-Simon: "le fauteuil du roi adosse a la muraille, une
+table devant lui et un pliant autour pour le ministre qui travaillait.
+
+[Note 4: Cette cheminee se trouvait au fond de la piece a droite du
+tableau representant le combat de Boussu, no. 2295 de la _Notice._]
+
+De l'autre cote de la cheminee, une niche de damas rouge et un fauteuil ou
+se tenait Mme de Maintenon, avec une petite table devant elle. Plus loin,
+son lit dans un enfoncement [1]. Vis-a-vis les pieds du lit, une porte et
+cinq marches [2]."
+
+[Note 1: Le lit de Mme de Maintenon etait dans la partie actuellement
+occupee par l'escalier de stuc construit sous le regne de Louis-Philippe,
+et qui continue l'escalier de marbre.]
+
+[Note 2: Ces cinq marches, qui servaient a monter dans la quatrieme et
+derniere piece de l'appartement (grand cabinet de Mme de Maintenon, salle
+N deg. 143 de la _Notice_), ont ete supprimees, le sol de cette derniere ayant
+ete baisse.]
+
+Chez elle avec le roi, dit encore Saint-Simon, "ils etaient chacun dans
+leur fauteuil, une table devant chacun d'eux, aux deux coins de la
+cheminee, elle du cote du lit, le roi le dos a la muraille, du cote de la
+porte de l'antichambre, et deux tabourets devant sa table, un pour le
+ministre qui venait travailler, l'autre pour son sac."
+
+En somme, cet appartement n'avait rien de splendide. "Je ne sais, a dit M.
+Lavallee [3], si la femme de chambre de quelque parvenu de nos jours se
+contenterait de cette chambre unique ou Louis XIV venait travailler, ou
+Mme de Maintenon mangeait, couchait, s'habillait, recevait toute la cour,
+ou tout le monde passait, disait-elle, comme dans une eglise.
+
+[Note 3: Introduction aux _Curiosites historiques_ sur Louis XIII, Louis
+XIV et Louis XV, par M. Le Roi.]
+
+Au reste, les princesses, les princes, le roi lui-meme, n'etaient pas plus
+commodement loges. Tout avait ete sacrifie au faste, a l'eclat, a la
+representation dans ce magnifique chateau. Louis XIV etait perpetuellement
+en scene et y tenait sans interruption son role de roi; mais au milieu de
+toutes ces peintures, ces dorures, ces marbres, ces splendeurs, on n'avait
+pas une seule des aisances de nos jours; on gelait dans ces immenses
+pieces, dans ces grandes galeries, dans ces chambres ouvertes de toutes
+parts."
+
+Maintenant que nous connaissons l'appartement de la compagne de Louis XIV,
+jetons un coup d'oeil sur l'existence qu'elle y menait. Elle se levait
+ordinairement entre 6 et 7 heures, et allait aussitot a la messe, ou elle
+communiait trois ou quatre fois par semaine. La journee se passait en
+bonnes oeuvres, en ecritures, en visites a Saint-Cyr. Le roi venait
+regulierement chez elle tous les soirs, vers 5 ou 6 heures, et y restait
+jusqu'a 10, heure ou il allait souper.
+
+Le train de maison de Mme de Maintenon etait modeste. Le roi lui donnait
+quarante-huit mille livres par an, plus douze mille livres pour ses
+etrennes, et cette somme passait presque tout entiere en aumones. Aupres
+d'elle etaient sa vieille servante Manon, l'ancienne compagne des jours
+d'adversite, et un petit nombre de domestiques respectueux et silencieux.
+Son rang, qui la placait entre les simples particuliers et les reines,
+n'etant pas bien determine, il eut ete difficile qu'elle vecut
+habituellement au milieu de l'etiquette de la cour. Aussi ne sortait-elle
+guere de son appartement. "Son elevation, dit Voltaire, ne fut pour elle
+qu'une retraite."
+
+Pendant que Mme de Maintenon se recueille ainsi, tout pres d'elle la cour
+s'agite. L'escalier de marbre, au bas duquel est la demeure du dauphin, et
+qui conduit a la fois aux appartements de la dauphine[1], a ceux de Mme de
+Maintenon et a ceux de Louis XIV, est sans cesse encombre par ces hommes
+"qui sont maitres de leurs gestes, de leurs yeux, de leur visage, qui
+dissimulent les mauvais offices, sourient a leurs ennemis, deguisent leurs
+passions[2]". C'est cet escalier qu'ils montent pour assister au lever et
+au coucher du roi. Ils passent dans la salle des gardes[3], puis dans
+l'antichambre du roi[4], puis dans la chambre des Bassans, ou ils
+attendent le lever du monarque.
+
+[Note 1: Depuis la mort de Marie-Therese, les appartements de la reine
+etaient occupes par la dauphine.]
+[Note 2: La Bruyere, _De la Cour_.]
+[Note 3: Salle N deg. 120 de la _Notice du Musee_.]
+[Note 4: Salle N deg. 121, _id_.]
+
+
+ Avec vos brillantes hardes
+ Et votre ajustement,
+ Faites tout le trajet de la salle des gardes;
+ Et vous peignant galamment,
+ Portez de tous cotes vos regards brusquement;
+ Ne manquez pas, d'un haut ton,
+ De les saluer par leur nom,
+ De quelque rang qu'ils puissent etre.
+ Cette familiarite
+ Donne a quiconque en use un air de qualite.
+ Grattez du peigne a la porte
+ De la Chambre du roi,
+ Ou si, comme je prevoi,
+ La presse s'y trouve trop forte,
+ Montrez de loin votre chapeau,
+ Ou montez sur quelque chose
+ Pour faire voir votre museau;
+ Et criez sans aucune pause,
+ D'un ton rien moins que naturel:
+ Monsieur l'huissier, pour le marquis un tel[1].
+
+[Note 1: Moliere, _Remerciement au Roi_.]
+
+La chambre des Bassans[2], ainsi nommee parce qu'on y voit des tableaux de
+ce maitre, est le salon d'attente qui precede la chambre a coucher de
+Louis XIV. Il y a plusieurs entrees differentes: l'entree familiere pour
+les princes, la grande entree pour les grands officiers de la couronne; la
+premiere entree pour ceux qui, par leur charge, ont un brevet d'entree;
+l'entree de la chambre pour les officiers de la chambre du roi. Le
+ceremonial est regle de la maniere la plus precise. Le garcon de la
+chambre ouvre les deux battants de la porte seulement pour le dauphin et
+les princes du sang. La porte s'ouvre pour chaque autre personne admise et
+se referme immediatement.
+
+[Note 2: _Etat de France_ en 1694.]
+
+"On doit gratter doucement aux portes de la chambre; de l'antichambre et
+des cabinets, et non pas heurter rudement. De plus, si l'on veut sortir
+les portes etant fermees, il n'est pas permis d'ouvrir soi-meme la porte;
+mais on doit se la laisser ouvrir par l'huissier[1]."
+
+[Note 1: Salle no 123 de la _Notice du Musee_. Sous Louis XIV, cette
+salle, qui forme actuellement le salon de l'Oeil-de-Boeuf, etait divisee en
+deux pieces: la premiere etait la chambre des Bassans; la seconde servit
+de chambre a coucher au roi jusqu'en 1691, annee ou il s'installa dans la
+salle suivante (no 124), pour y demeurer jusqu'a sa mort.]
+
+A 8 heures, Louis XIV se leve et fait sa priere. Puis il sort de la
+balustrade de son lit, et il dit: "Au conseil!" Jusqu'a midi et demi, il
+travaille avec ses ministres. Ensuite, escorte par les princes, les
+princesses, les officiers, les grands seigneurs, il se rend a la messe,
+traversant la galerie des Glaces, ou tout individu peut le voir, lui
+presenter un placet, et meme lui parler. Il passe par les salons de la
+Guerre, d'Apollon, de Mercure, de Mars, de Diane, de Venus et de
+l'Abondance[2], et arrive a la chapelle, qui s'eleve dans toute la hauteur
+du rez-de-chaussee et du premier etage[3]. En bas se trouvent l'autel et
+la chaire, ou prechent tour a tour Bossuet, Bourdaloue et Massillon. Le
+haut est occupe par les tribunes.
+
+[Note 2: Ces salons, qui forment ce qu'on appelait les grands appartements
+du roi, portent les nos 112, 111, 110, 109, 108, 107, 106, de la _Notice
+du Musee_.]
+[Note 3: Il ne faut pas confondre cette chapelle avec la chapelle
+actuelle, qui ne fut inauguree qu'en 1710. Le salon d'Hercule (no 106 de
+la _Notice_), qui sert aujourd'hui d'entree aux grands.]
+
+"Les grands forment un vaste cercle au pied de l'autel, et paraissent
+debout, le dos tourne directement au pretre et aux saints mysteres, et les
+faces elevees vers leur roi, que l'on voit a genoux sur une tribune, et a
+qui ils semblent avoir tout l'esprit et tout le coeur appliques. On ne
+laisse point de voir dans cet usage une espece de subordination, car ce
+peuple parait adorer le prince, et le prince adorer Dieu[1]."
+
+[Note 1: La Bruyere, _De la Cour_.]
+
+Apres la messe, le roi dine, ordinairement en petit couvert, seul dans sa
+chambre. A 2 heures, il va tirer dans son parc, ou se promener dans ses
+jardins, ou courre le cerf, soit a cheval, soit en caleche. Vers 5 ou 6
+heures du soir, il se rend, comme nous l'avons deja dit, chez Mme de
+Maintenon; et la il travaille de nouveau, avec ses ministres, une grande
+partie de la soiree. Il la quitte vers 9 ou 10 heures, et, de chez elle,
+il va soit a la comedie, soit a l'_appartement_.
+
+[Note: appartements, fut de 1682 a 1710 la chapelle du chateau. La partie
+du palais dans laquelle se trouvent le salon d'Hercule et le vestibule
+au-dessous relie l'aile du nord a la partie centrale. C'est sur cet
+emplacement que s'elevait, dans toute la hauteur du rez-de-chaussee et du
+premier etage, la chapelle, dont un tableau, representant Dangeau recu
+grand maitre de l'ordre de Saint-Lazare, reproduit la disposition
+interieure. Ce tableau est dans la salle no 9 de la _Notice du Musee_ et
+porte le no 164.]
+
+On designe sous ce nom la reunion de toute la cour dans les grands
+appartements du roi. Le _Mercure galant_ de 1682 donne une description
+curieuse de ces soirees, dont l'usage s'etablit des la premiere annee de
+l'installation definitive de Louis XIV a Versailles. "Le roi, dit le
+_Mercure_, permet l'entree de son grand appartement de Versailles le
+lundi, le mercredi et le jeudi de chaque semaine pour y jouer a toutes
+sortes de jeux depuis 6 heures du soir jusqu'a 10, et ces jours-la sont
+nommes jours d'_appartement_."
+
+On monte par le grand escalier du Roi ou des Ambassadeurs, ce magnifique
+escalier que decorent les sculptures de Coysevox, les peintures de Lebrun
+et de Van der Meulen[1]. On entre par le salon de l'Abondance[2], ainsi
+nomme parce que les bas-reliefs representant l'Abondance sont au-dessus de
+la porte de marbre. C'est dans cette salle, ornee par des tableaux du
+Carrache, du Guide, de Paul Veronese, que sont dresses les buffets pour
+les rafraichissements. On trouve le salon de Venus[3], rempli de meubles
+splendides; puis le salon de Diane[4], ou est le billard et ou des
+orangers s'epanouissent dans des caisses d'argent.
+
+[Note 1: L'escalier des Ambassadeurs, appele aussi grand escalier du Roi,
+etait situe dans l'aile du nord et conduisait aux grands appartements de
+Louis XIV. Il fut detruit en 1750, par suite de remaniements faits au
+logement de Louis XV.]
+[Note 2: Salle no 106 de la _Notice du Musee_.]
+[Note 3: Salle no 107, _id_.]
+[Note 4: Salle no 108, _id_.]
+
+Le salon de Mars[1], ou l'on admire six portraits du Titien, _Jesus et les
+pelerins d'Emmaues_ par Veronese, _la Famille de Darius aux pieds
+d'Alexandre_ par Lebrun, est la salle ou l'on joue. Un _trou-madame_ de
+marqueterie, pose sur une table de velours vert et entoure de pentes de
+velours cramoisi a franges d'or, est au milieu de la chambre. Il y a des
+tables pour les jeux de cartes et pour les autres jeux de hasard. La salle
+suivante est le salon de Mercure[2], ou il y a des Carrache, des Titien,
+des Van Dyck; le lit de parade y est dresse.
+
+[Note 1: Salle N deg. 109 de la _Notice_.]
+[Note 2: Salle N deg. 110, _id_.]
+
+Puis apparait le magnifique saron d'Apollon[3], qui est la salle du Trone.
+Au fond de la chambre s'eleve une estrade couverte d'un tapis de Perse a
+fond d'or. Un trone d'argent de huit pieds de haut est au milieu. Quatre
+statues d'enfants, portant des corbeilles de fleurs, soutiennent le siege
+et le dossier, garnis de velours cramoisi. Le _David_ du Dominiquin, le
+_Thomiris_ de Rubens, des tableaux du Guide et de Van Dyck embellissent ce
+salon, ou Louis XIV donne audience aux ambassadeurs etrangers, et ou, les
+jours d'appartement, on fait de la musique et l'on danse.
+
+[Note 3: Salle N deg. 111, _id_.]
+
+Ces jours-la, tout s'agite, tout s'anime. A l'eblouissante clarte des
+lustres, les diamants, les joyaux etincellent.
+
+On s'extasie devant les toilettes resplendissantes des plus belles femmes
+de France. "Les uns choisissent un jeu, et les autres s'arretent a un
+autre. D'autres ne veulent que regarder jouer, et d'autres que se promener
+pour admirer l'assemblee et la richesse de ces grands appartements.
+Quoiqu'ils soient remplis de monde, on n'y voit personne qui ne soit d'un
+rang distingue, tant hommes que femmes. La liberte de parler y est
+entiere.... Cependant le respect fait que personne ne haussant trop la
+voix, le bruit qu'on entend n'est point incommode.... Le roi descend de sa
+grandeur pour jouer avec plusieurs de l'assemblee qui n'ont jamais eu un
+pareil honneur. Ce prince va tantot a un jeu, tantot a un autre. Il ne
+veut ni qu'on se leve, ni qu'on interrompe le jeu quand il approche[1]."
+
+[Note 1: _Mercure galant_, decembre 1682.]
+
+A 10 heures, la reunion cesse. C'est le moment ou Louis XIV va souper,
+ordinairement au grand couvert, avec la famille royale, dans la piece
+qu'on appelle l'antichambre du roi[2]. C'est la qu'est la nef de vermeil,
+qui a la forme d'un navire demate. On y enferme, entre des "coussins de
+senteurs", les serviettes du monarque. Toutes les personnes qui passent
+devant la nef, meme les princesses, doivent saluer, comme devant le lit du
+roi, quand on passe dans la chambre a coucher.
+
+[Note 2: Salle no 121 de la _Notice_.]
+
+Le souper fini, Louis XIV rentre dans sa chambre, ou il recoit sa famille
+intime, son frere, ses enfants, avec leurs maris ou leurs femmes. Il
+cause, jusqu'au coucher, qui a lieu vers minuit ou une heure. Les plus
+grands seigneurs ambitionnent l'honneur de porter alors le bougeoir,
+pendant que le souverain se deshabille. C'est, comme le remarque
+Saint-Simon, une distinction, une faveur qui se compte, tant Louis XIV a
+l'art de donner l'etre a des riens.
+
+La tache des courtisans est terminee pour aujourd'hui. Les lumieres sont
+eteintes. Tout est rentre dans l'ombre et le silence. Enfin, c'est l'heure
+du repos. Mais on dort peu, et l'on dort mal dans ce pays, dont parle La
+Bruyere, "qui est a quelque quarante-huit degres d'elevation du pole et a
+plus de onze cents lieues de mer des Iroquois et des Hurons." La le
+sommeil de la nuit est trouble par les reminiscences d'hier, comme par
+les inquietudes relatives a demain, et l'on n'oublie ni ses ambitions, ni
+ses soucis, parce qu'on "se couche et on se leve sur l'interet".
+
+
+
+
+VIII
+
+
+LA MARQUISE DE CAYLUS
+
+
+Au milieu de la cour de Versailles, vieillie et attristee, apparaissent ca
+et la des figures jeunes, riantes, lumineuses, de frais et semillants
+visages qui eclairent le palais et jettent un peu de vie sur la gravite du
+ceremonial et sur les ennuis de l'etiquette.
+
+Louis XIV aimait la jeunesse. Quant a Mme de Maintenon, qui n'eut jamais
+d'enfants, elle se dedommageait de la cruaute du sort, en veillant, avec
+une sollicitude toute maternelle, sur des jeunes filles qu'elle
+cherissait. C'est ainsi qu'elle fit l'education de sa niece a la mode de
+Bretagne, la jolie et gracieuse Mlle de Murcay-Villette; un vrai type de
+Francaise, gaie, rieuse, meme un peu caustique, animee, amusante,
+entrainante, entrainee.
+
+Elle merite une mention speciale dans la galerie de Versailles, cette
+petite magicienne, qui maniait aussi bien la plume que l'eventail, cette
+femme d'esprit qui a eu l'honneur d'etre citee par Sainte-Beuve comme le
+modele des qualites exquises dont il resume l'ensemble par ce seul mot:
+l'_urbanite;_ cette enchanteresse a qui Mme de Maintenon disait: "Vous
+savez bien vous passer des plaisirs, mais les plaisirs ne peuvent se
+passer de vous."
+
+Marguerite de Murcay-Villette, marquise de Caylus, naquit en 1673.
+Benjamin de Valois, marquisde Villette, son grand-pere, avait epouse
+Arthemise d'Aubigne, fille du fameux Theodore-Agrippa d'Aubigne, le
+soldat-poete, l'austere et fougueux calviniste, le fier et satirique
+compagnon d'Henri IV; Theodore-Agrippa d'Aubigne, dont le fils fut pere de
+Mme de Maintenon. La petite de Villette-Murcay avait sept ans, et son
+pere, qui servait dans la marine, faisait campagne, lorsque Mme de
+Maintenon resolut de la convertir au catholicisme.
+
+C'etait le moment ou Louis XIV convertissait les huguenots de son royaume.
+L'enfant fut enlevee a sa famille et conduite a Saint-Germain.
+
+"Je pleurai d'abord beaucoup, dit-elle dans ses _Souvenirs_; mais je
+trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis a me faire
+catholique, a condition que je l'entendrais tous les jours, et qu'on me
+garantirait du fouet. C'est la toute la controverse qu'on employa, et la
+seule abjuration que je fis."
+
+M. de Murcay-Villette fut d'abord indigne; mais il finit par s'adoucir et
+par embrasser lui-meme la religion catholique dans des conditions plus
+serieuses. Comme le roi l'en felicitait: "C'est la seule occasion de ma
+vie, repondit-il, ou je n'ai point eu pour objet de plaire a Votre
+Majeste."
+
+Mme de Maintenon, qui avait des aptitudes speciales comme educatrice, prit
+plaisir a s'occuper de sa niece. "On m'elevait, dit celle-ci, avec un soin
+dont on ne saurait trop louer Mme de Maintenon. Il ne se passait rien a la
+cour sur quoi elle ne me fit faire des reflexions selon la portee de mon
+esprit, m'approuvant quand je pensais bien, me redressant quand je
+pensais mal. Ma journee etait remplie par des maitres, la lecture et des
+amusements honnetes et regles; on cultivait ma memoire par des vers qu'on
+me faisait apprendre par coeur; et la necessite de rendre compte de ma
+lecture ou d'un sermon, si j'en avais entendu, me forcait a y donner de
+l'attention. Il fallait encore que j'ecrivisse tous les jours une lettre a
+quelqu'un de ma famille, ou a tel autre que je voulais choisir, et que je
+la portasse tous les soirs a Mme de Maintenon, qui l'approuvait ou la
+corrigeait, selon qu'elle etait bien ou mal."
+
+A treize ans, Mlle de Villette etait deja charmante. Les plus grands
+seigneurs, M. de Roquelaure et M. de Boufflers, demanderent sa main. Mme
+de Maintenon ne crut pas devoir accepter pour sa niece des propositions
+si brillantes: "Ma niece n'est pas un assez grand parti pour vous,
+dit-elle a M. de Boufflers. Je n'en sens pas moins ce que vous voulez
+faire pour moi. Je ne vous la donnerai point, mais je vous regarderai a
+l'avenir comme mon neveu."
+
+La femme qui tenait ce langage avait ce qu'on peut appeler l'ostentation
+de la modestie. Elle mit une sorte de gloriole fort mal placee a faire
+faire a sa charmante niece un mariage mediocre et lui choisit un epoux
+sans merite, sans fortune et meme sans conduite, M. de Tubieres, marquis
+de Caylus. La jeune mariee n'avait pas encore quatorze ans. Le roi lui
+donna une modique pension et un collier de perles de dix mille ecus.
+
+Mais bientot, apres son mariage, elle eut un logement a Versailles, ou sa
+beaute ne manqua pas d'exciter l'enthousiasme. Saint-Simon, qui pourtant
+n'a pas l'admiration facile, s'ecrie a propos d'elle: "Jamais un visage si
+spirituel, si touchant, jamais une fraicheur pareille, jamais tant de
+graces ni plus d'esprit, jamais tant de gaiete et d'amusement, jamais de
+creature plus seduisante." Mme de Caylus fut l'une des heroines de ces
+representations d'_Esther_, dont le souvenir est reste comme l'un des plus
+gracieux episodes de la seconde moitie du grand regne.
+
+Mme de Maintenon avait fonde en 1685, a Saint-Cyr, tout pres de
+Versailles, une maison pour l'education gratuite de deux cent cinquante
+"demoiselles nobles et pauvres". La religion et la litterature y etaient
+en grand honneur. Quelques-unes des eleves de la classe des grandes,--_les
+bleues_,--declamaient devant leurs compagnes _Cinna, Andromaque,
+Iphigenie_. Mais on s'apercut vite qu'elles avaient trop de dispositions
+pour le theatre, et Mme de Maintenon ecrivit a Racine: "Nos petites
+viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouee qu'elles ne
+la joueront plus, ni aucune de vos pieces."
+
+Mais, si la tragedie etait ainsi proscrite, on ne renoncait pas a la
+poesie. Mme de Maintenon, grande admiratrice de Racine, le pria de
+composer, pour Saint-Cyr, une sorte de poeme moral et historique, puise a
+une source religieuse. On etait alors en 1688. Racine avait pres de
+cinquante ans, et depuis douze annees il avait renonce au theatre, tout en
+etant dans la plenitude de l'inspiration et du genie. Les scrupules
+religieux l'eloignaient de la scene. Il avait fait a Dieu le plus heroique
+des sacrifices pour un artiste: celui de sa gloire. Il s'etait condamne,
+ce grand poete, au silence, et de ses propres mains il avait detele les
+coursiers qui conduisaient son char de triomphe dans les spheres etoilees
+de l'art. Quand il vit le moyen de concilier ses anciens penchants avec
+les sentiments qui l'en avaient detourne, il tressaillit. Le poete et le
+devot allaient enfin etre d'accord. De leur alliance naquit _Esther_,
+cette oeuvre exquise, qui tient a la fois de la tragedie et de l'elegie;
+cette piece, pleine de tendresse et de larmes, digne du poete dont son
+fils a dit: "Mon pere etait un homme tout sentiment, tout coeur." Reveille
+comme d'un long sommeil, Racine avait puise dans le repos une fraicheur
+d'impressions, une originalite nouvelle. "A quinze ans, dit M. Michelet,
+Mme de Caylus vit naitre _Esther_, en respira le premier parfum, en
+penetra si bien l'esprit, qu'elle semblait, par l'emotion de sa voix, y
+ajouter quelque chose."
+
+Dans l'origine, elle ne devait y jouer aucun role. Mais, un jour que
+Racine etait en train de lire a Mme de Maintenon plusieurs scenes de la
+piece, elle se mit a les declamer d'une facon si touchante, que ce poete
+enthousiasme composa pour elle un prologue, celui de la _Piete_.
+
+La premiere representation eut lieu a Saint-Cyr, le 26 janvier 1689. Le
+vestibule des dortoirs, situe au deuxieme etage du grand escalier des
+_demoiselles_, etait partage en deux parties: l'une pour la scene, l'autre
+pour les spectateurs. On avait construit le long des murs deux
+amphitheatres: l'un, petit, destine aux dames de la communaute; l'autre,
+plus grand, reserve aux eleves. Sur les gradins d'en haut etaient les plus
+jeunes, _les rouges_, ensuite _les vertes_, puis _les jaunes_, puis en
+bas les plus agees, _les bleues_, toutes avec le ruban des couleurs de
+leur classe. La representation se donnait le jour, mais on avait ferme
+toutes les fenetres; les escaliers, les couloirs, la salle de spectacle,
+etincelaient des feux de lustres de cristal. Entre les deux amphitheatres
+etaient des sieges pour le roi, pour Mme de Maintenon et pour quelques
+spectateurs admis, par une faveur exceptionnelle, a l'honneur d'applaudir
+_Esther_.
+
+Louis XIV arrive a 3 heures de l'apres-midi. Aussitot, la piece commence.
+D'une voix attendrie et melodieuse, Mme de Caylus dit le prologue de la
+Piete; un murmure d'emotion, d'enthousiasme, circule dans le noble
+auditoire:
+
+ Du sejour bienheureux de la Divinite,
+ Je descends dans ce lieu par la grace habite;
+ L'Innocence s'y plait, ma compagne eternelle,
+ Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidele.
+ Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
+ Tout un peuple naissant est forme par mes mains.
+ Je nourris dans son coeur la semence feconde
+ Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
+ Un roi qui me protege, un roi victorieux
+ A commis a mes soins ce depot precieux.
+ C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
+ Eparses en cent lieux, sans secours et sans guides;
+ Pour elles, a sa porte elevant ce palais,
+ Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...
+
+Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et ideale beaute, Mme de
+Caylus ressemble a un ange. Des les premiers vers du prologue, le succes
+va aux etoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voila enfin une
+distraction digne du Grand Roi. Comme on se represente bien cette
+animation moitie sainte, moitie profane; ces jeunes filles naives et
+charmantes, qui disent, avant d'entrer en scene, un _Veni Creator_; ces
+actrices improvisees, qu'electrisent la musique, la poesie, la rampe, et,
+plus encore que tout cela, la presence de celui qui est leur protecteur,
+leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le
+plus grand des poetes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les
+unes que les autres; des vers ou tout est noble, ideal, harmonieux; des
+choeurs dont la celeste melodie est l'hymne de la priere, le cantique de
+l'amour divin; une mise en scene splendide, d'admirables decors, des
+costumes persans ou resplendit l'eclat des joyaux de la couronne, et,
+choses plus seduisantes que le prestige du trone, que les rayons de
+l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraicheur des imaginations, la
+douce et penetrante poesie des ames de jeunes filles, quel spectacle! quel
+enivrement! Mlle de Veilhan represente Esther; Mlle de La Maisonfort,
+Elise; Mlle de Lastic, Assuerus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly,
+Zares; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le role de Mardochee est joue en
+perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire a
+Racine: "J'ai trouve un Mardochee dont la voix va jusqu'au coeur."
+
+Derriere le decor, le poete surveille les entrees, comme un regisseur de
+la scene. Mlle de La Maisonfort, intimidee, a failli un instant manquer de
+memoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: "Ah!
+mademoiselle, voici une piece perdue."
+
+Et la belle jeune fille se met a pleurer. Aussitot Racine la console, et,
+tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on
+ferait pour un enfant. Elle rentre en scene et joue comme une actrice
+consommee. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, a qui rien
+n'echappe, dit tout bas: "La petite chanoinesse a pleure."
+
+Mme de Maintenon a peine a dissimuler l'extreme joie que lui cause le
+succes de ses cheres "filles". Louis XIV, emu et ravi, accorde au poete et
+aux actrices son suffrage, la plus precieuse des recompenses, et, a la fin
+de la representation, Racine se precipite a la chapelle et tombe a genoux
+dans un elan de reconnaissance.
+
+Les representations suivantes ont encore plus d'eclat que la premiere. Mme
+de Caylus prend le role d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement
+d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La
+faveur d'une invitation est plus enviee, plus difficile a obtenir qu'un
+voyage a Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient
+debout, la canne a la main, sur le seuil de la porte, jusqu'a ce que tous
+les invites aient penetre dans l'enceinte. Mme de Sevigne, admise a la
+representation du 19 fevrier 1689, ne se possede pas de joie. Elle a pour
+voisin le marechal de Bellefonds, a qui elle communique tout bas ses
+impressions enthousiastes. Le marechal se leve dans un entr'acte et va
+dire au roi combien il est content. "Je suis aupres d'une dame,
+ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu _Esther_."
+
+A la fin de la piece, Louis XIV adresse quelques paroles a plusieurs des
+spectateurs. Il s'arrete devant Mme de Sevigne et lui parle avec
+bienveillance. La marquise, toute fiere d'un tel honneur, a mentionne
+cette conversation dans une de ses lettres:
+
+"Le roi me dit: Madame, je suis assure que vous avez ete contente. Racine
+a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'etonner, je reponds:--Sire, il en a
+beaucoup; mais, en verite, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi;
+elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre
+chose.--
+
+Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majeste s'en alla et me laissa
+l'objet de l'envie."
+
+Ce dernier mot n'est-il pas caracteristique? La femme la plus spirituelle
+du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parle. Quel prestige
+que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention
+faisait l'objet de l'envie de toute la cour!
+
+_Esther_ avait eu trop de succes. Soit par piete, soit par jalousie, on ne
+tarda pas a critiquer ces representations qui avaient ete si brillantes.
+Il fallait bien, bon gre malgre, reconnaitre le genie du poete, le
+talent des actrices. La critique porta sur d'autres points. On dit que ce
+melange de cloitre et de theatre n'etait pas une bonne chose; que
+l'amour-propre desjeunes filles serait surexcite par de pareils
+divertissements. Bourdaloue et Bossuet avaient assiste aux
+representations, comme pour les approuver par leur presence. Mais le
+nouveau directeur de Mme de Maintenon, Godet-Desmaretz, eveque de
+Chartres, se prononca contre ces fastueuses exhibitions des demoiselles
+de Saint-Cyr. Elles furent donc supprimees, et _Athalie_, commandee apres
+le succes d'_Esther_ et deja apprise par les demoiselles de Saint-Cyr,
+fut jouee, en 1690, sans pompe, sans theatre, sans decorations, sans
+costume, dans la _classe bleue_, en la seule presence du roi, de Mme de
+Maintenon et d'une dizaine de personnes.
+
+Ce ne furent pas seulement les representations d'_Esther_ qu'on trouva
+trop mondaines. La jeune femme qui s'y etait tant fait admirer, Mme de
+Caylus, ne garda pas longtemps sa faveur a la cour. Elle avait trop
+d'esprit, trop de gaiete, trop de liberte d'allures et de paroles, pour ne
+pas s'attirer des disgraces. Cette jolie, cette spirituelle marquise, qui
+n'avait pas encore vingt ans, comme beaucoup de ses contemporaines, se
+partageait entre Dieu et le monde; mais, par malheur, la part du monde
+etait de beaucoup la plus grande. Pour Mme de Caylus, les prieres
+passaient apres les plaisirs. Son caractere mobile, malicieux,
+superficiel, ne se pretait pas a l'austerite d'une devotion serieuse, et,
+quand la cour prenait des attitudes un peu claustrales, elle s'y sentait
+depaysee. Mariee a un homme sans merite et toujours en campagne ou a la
+frontiere, Mme de Caylus fut, des le debut, livree a elle-meme. Aimant la
+medisance, sinon la calomnie, ne craignant pas de provoquer une inimitie
+pour le plaisir de dire un bon mot, habituee a la societe et aux malices
+de la duchesse de Bourbon, qui, sans avoir tout l'esprit de sa mere, Mme
+de Montespan, en avait les gouts satiriques, Mme de Caylus se moquait un
+peu de tout. C'etait la un genre de passe-temps que Louis XIV ne
+pardonnait guere. Elle avait eu l'imprudence de dire, en parlant de la
+cour: "On s'ennuie si fort dans ce pays-ci, que c'est etre exilee que d'y
+vivre."
+
+Le roi la prit au mot et lui defendit de reparaitre dans "ce pays" ou l'on
+s'ennuyait tant. Il la trouvait trop fine, trop perspicace, trop habile a
+se servir de l'arme du ridicule, si meurtriere dans la main d'une jolie
+femme. Il pensait meme que cette education futile ne faisait que
+mediocrement honneur a Mme de Maintenon, et celle-ci n'avait pas interet a
+laisser pres du roi une jeune femme qui aurait pu faire du tort a
+Saint-Cyr. Aussi la disgrace de Mme de Caylus fut-elle de longue duree.
+Pendant treize ans, la marquise resta eloignee de la cour et comme en
+penitence. Elle n'acheta son pardon qu'a force de tenue, de soumission, de
+piete. Mais ce pardon fut complet.
+
+Le 10 fevrier 1707, elle, reparut a Versailles, au souper du roi, et recut
+le meilleur accueil. Veuve depuis deux annees environ, elle n'avait que
+trente-trois ans et ne songeait pas a se remarier. Belle comme un ange et
+plus seduisante que jamais, elle reconquit toute la faveur de Mme de
+Maintenon, dont elle devint la compagne assidue, et resta au palais de
+Versailles jusqu'a la mort de Louis XIV. Elle revint ensuite a Paris, ou
+elle habita une petite maison contigue aux jardins du Luxembourg. Elle y
+donnait a souper a des grands seigneurs, a des savants, et son salon etait
+un centre intellectuel, ou les traditions du XVIIe siecle se perpetuaient
+dans les premieres annees du XVIIIe. Ce fut la qu'elle mourut en 1729,
+agee de cinquante-six ans.
+
+Quelques mois avant, elle avait redige, sous le titre modeste de
+_Souvenirs_, les courts et spirituels memoires qui rendront son nom
+immortel. Ses amis, sous le charme de son esprit si vif, la suppliaient
+depuis longtemps d'ecrire pour eux, non pas pour le public, les anecdotes
+qu'elle contait si bien. Elle finit par ceder a leur priere et jeta sur le
+papier quelques recits, quelques portraits. Quel bijou que ces
+_Souvenirs_, ecrits au courant de la plume, sans pretention, sans dates,
+sans ordre chronologique, et ou, depuis un siecle, tous les historiens ont
+puise[1]! Que de choses dans ce petit livre, qui apprend plus en quelques
+lignes que d'interminables volumes! Comme il est feminin et comme il est
+francais! Le gout de Voltaire pour ces charmants _Souvenirs_ se comprend
+sans peine. Qui, mieux que Mme de Caylus, appliqua le fameux precepte:
+"Glissez, mortels, n'appuyez pas!"
+
+[Note 1: Restes manuscrits bien longtemps apres sa mort, les _Souvenirs de
+Mme de Caylus_, qui sont inacheves, furent imprimes pour la premiere fois
+en 1770, a Amsterdam, avec une preface et des notes attribuees a
+Voltaire.]
+
+Elle etait de la race de ces ecrivains spontanes, qui font de l'art sans
+le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose, et ne se doutent pas
+eux-memes qu'ils ont la premiere qualite du style: le naturel.
+
+Que d'esprit de bon aloi! que d'esprit argent comptant! Quelle bonne
+humeur! quelle simplicite! Quel aimable abandon! Quelle jolie serie de
+portraits, tous plus vivants, plus animes, plus ressemblants les uns que
+les autres!
+
+
+
+
+IX
+
+
+MME DE MAINTENON ET LES DEMOISELLES DE SAINT-CYR
+
+
+C'est entouree des religieuses et des eleves d'un asile ou l'idee de la
+religion s'unit a celle de la noblesse, ou il y a place pour la terre et
+pour le ciel, pour le monde et pour Dieu, que l'epouse de Louis XIV nous
+apparait dans son veritable cadre. Saint-Cyr est comme l'enfant de cette
+femme qui n'a pas ete mere; c'est la ou un coeur moins sec, moins egoiste
+qu'on ne le croit, depense ce qui lui reste de force affective, de
+tendresse.
+
+Dans cette pieuse demeure, Mme de Maintenon contemple, a travers la brume
+du passe, la carriere si accidentee, si etonnante, qu'elle a parcourue.
+C'est la qu'elle entend avec emotion le lointain echo des flots orageux
+qui ont battu son berceau, agite sa jeunesse, et qui, souvent encore,
+troublent ses vieux jours. En voyant tant de jeunes filles sans fortune,
+elle evoque le temps ou, malgre sa naissance illustre, elle etait pauvre,
+abandonnee. Elle pense a ce qu'il lui a fallu d'intelligence, d'habilete,
+de courage, pour lutter contre la misere. Elle se rappelle les pieges que
+lui avait dresses l'esprit du mal, les illusions de jeune fille et de
+jeune femme, dont la preserverent sa haute raison et son bon sens; elle
+resume tous les enseignements que son experience lui suggere. Dans cette
+chapelle, dont le silence n'est pas trouble par le murmure de courtisans
+plus occupes du roi que de Dieu, elle reflechit a ce que la cour cache
+d'intrigues, de vanites et de deceptions.
+
+Dans ce calme sejour, ou la gravite du monastere se trouve heureusement
+temperee par la grace de l'enfance et par le charme de la jeunesse, elle
+pense a l'aurore et a la nuit, au berceau et a la tombe. Entre Versailles
+et Saint-Cyr, il y a pour Mme de Maintenon une sorte d'antithese vivante:
+Versailles, c'est l'agitation; Saint-Cyr, c'est le repos. Versailles,
+c'est le monde avec ses tourments, ses ambitions, ses folies; Saint-Cyr,
+c'est la preface du ciel. Aussi, comme elle prefere son couvent bien-aime
+a la cour de Marbre, aux appartements du roi, a la galerie des Glaces, aux
+splendeurs du plus beau palais de l'univers!
+
+"Vive Saint-Cyr! s'ecrie-t-elle, vive Saint-Cyr! Malgre ses defauts, on y
+est mieux qu'en aucun lieu du monde... Quand il s'agit de Saint-Cyr, c'est
+toujours fete pour moi."
+
+En penetrant dans son cher asile, elle est apaisee, consolee:
+
+"Lorsque je vois, dit-elle, fermer la porte sur moi, en entrant dans cette
+solitude d'ou je ne sors jamais qu'avec peine, je me sens pleine de joie."
+
+Et quand elle retourne a Versailles:
+
+"J'eprouve, dit-elle encore, un sentiment de tristesse et d'horreur. C'est
+la ce qui s'appelle le monde; c'en est le centre; c'est la ou toutes les
+passions sont en mouvement: l'interet, l'ambition, l'envie et le plaisir."
+
+Cette preference de Mme de Maintenon pour Saint-Cyr, qui est son oeuvre,
+sa creation, le symbole meme de sa pensee, se comprend d'ailleurs
+facilement. C'est la, en effet, que se manifeste le mieux son caractere,
+avec son gout de domination, sa haute intelligence, son talent de plume et
+de parole, son esprit de gouvernement. Il faut bien le dire, ce n'est pas
+la religion seule qui lui fait preferer le couvent au palais. A
+Versailles, elle est contrainte, elle est genee, elle obeit; les rayons du
+soleil royal, bien que palissant, ont un prestige et un eclat qui
+l'intimident encore. A Saint-Cyr, elle est libre, elle commande, elle
+gouverne. Cesar aurait mieux aime etre le premier dans un village que le
+second a Rome.
+
+Mme de Maintenon trouve plus de plaisir a etre la superieure de religieuses
+que la compagne d'un roi. A Versailles, elle regrette peut-etre la couronne
+et le manteau d'hermine qui lui manquent. A Saint-Cyr, elle n'en a pas
+besoin; car, la, sa royaute ne souleve point de contestation. Ses moindres
+paroles sont recueillies comme des oracles. Ses lettres, lues avec une
+respectueuse emotion, en presence de toute la communaute, y sont l'objet
+d'une admiration unanime. Les religieuses ou les eleves a qui elles sont
+adressees s'en vantent comme des titres de gloire. Mme de Maintenon est
+presque la reine de France, elle est tout a fait la reine de Saint-Cyr.
+
+Inauguree le 2 aout 1686, la maison d'education de Saint-Cyr fut, pendant
+trente annees, l'occupation principale de Mme de Maintenon. Elle s'y
+rendait au moins de deux jours l'un, arrivant souvent a 6 heures du matin,
+allant de classe en classe, peignant et habillant les petites filles,
+edifiant et instruisant les grandes, preferant son role d'institutrice a
+tous les amusements et a toutes les splendeurs de Versailles. Rien de
+Saint-Cyr ne lui paraissait importun ou deplaisant.
+
+"Nos dames, disait-elle, sont des enfants qui, de longtemps, ne pourront
+gouverner. Je m'offre pour les servir; je n'aurai nulle peine a etre leur
+intendante, leur femme d'affaires et, de tout mon coeur, leur servante,
+pourvu que mes soins les mettent en etat de s'en passer."
+
+Les dames de Saint-Louis,--c'est ainsi qu'on appelait les religieuses de
+la maison de Saint-Cyr, avaient, dans le milieu de la journee, une heure
+de recreation qu'elles passaient ordinairement autour d'une grande table,
+a converser librement en travaillant a l'aiguille. Mme de Maintenon aimait
+a venir a ces recreations; elle y apportait son ouvrage et s'y livrait a
+des entretiens, a la fois spirituels et edifiants, dont la communaute
+appreciait le charme instructif.
+
+Au mois de septembre 1686, le roi, relevant de maladie, vint visiter
+Saint-Cyr. Les demoiselles chanterent le _Te Deum_, le _Domine salvum fac
+regem_, l'hymne de Lulli: _Grand Dieu, sauvez le roi, vengez le roi_ (dont
+les Anglais ont emprunte l'air a la France pour leur _God save the king_).
+Louis XIV sourit a ces frais visages, a ces coeurs pleins d'emotion et de
+reconnaissance. Quand il remonta en voiture, il dit avec attendrissement a
+Mme de Maintenon:
+
+"Je vous remercie, madame, de tout le plaisir que vous m'avez donne."
+
+En 1689, il disait aux dames de Saint-Louis:
+
+"Je ne suis pas assez eloquent pour vous bien exhorter; mais j'espere qu'a
+force de vous bien repeter les motifs de cette fondation, je vous
+persuaderai et vous engagerai a y etre toujours fideles. Je n'epargnerai
+ni mes visites ni mes paroles, pour peu que je les croie utiles a produire
+ce bel effet."
+
+Pour Louis XIV, Saint-Cyr etait une consolation et une expiation, une
+oeuvre de religion et de patriotisme, un hommage a Dieu et a la France.
+
+"Ce qui me plait dans les dames de Saint-Cyr, disait-il, c'est qu'elles
+aiment l'Etat, quoiqu'elles haissent le monde; elles sont bonnes
+religieuses et bonnes Francaises."
+
+A l'entree de chaque campagne, il se recommandait, pour attirer la
+benediction du ciel sur ses armes, aux anges de Saint-Cyr, dont les
+prieres devaient etre puissantes au paradis. Revenant du siege de Mons,
+en avril 1691, il se rendit dans le saint asile, ou son ame se reposait
+des emotions de la politique et de la guerre. Comme l'une des jeunes
+filles lui reprochait de s'etre trop expose pendant le siege:
+
+"Je n'ai fait que ce que je devais, repondit-il.
+
+--Mais le bien de l'Etat, repliqua-t-elle, est attache a la conservation
+de votre personne.
+
+--Les places comme la mienne, reprit le roi, ne demeurent jamais vides. Un
+autre la remplirait mieux que moi."
+
+Quant a Mme de Maintenon, son devouement pour Saint-Cyr va jusqu'a
+l'enthousiasme.
+
+"Sanctifiez votre maison, dit-elle aux dames de Saint-Louis, et par votre
+maison tout le royaume.
+
+Je donnerais de mon sang pour communiquer l'education de Saint-Cyr a
+toutes les maisons religieuses qui elevent des jeunes filles. Tout m'est
+etranger en comparaison de Saint-Cyr, et mes plus proches parents me sont
+moins chers que la derniere des bonnes filles de la communaute."
+
+Non contente de prier, comme la reine des abeilles, elle travaille. Sa
+plume et son aiguille sont egalement actives, et c'est tout en brodant
+qu'elle fait de veritables sermons, qui ne seraient pas indignes des plus
+grands predicateurs. Elle trace, en termes excellents, le portrait des
+religieuses et celui des meres de famille.
+
+"J'en connais, dit-elle, qui sont estimees, respectees et admirees de tout
+le monde; leurs maris sont si charmes d'elles, qu'ils disent avec
+admiration: "Je trouve tout en ma femme; elle me sert d'intendant, de
+maitre d'hotel et de gouvernante pour mes enfants."
+
+Parlant a des novices, elle s'ecrie:
+
+"Comptez qu'il n'y a rien sur la terre de si heureux qu'une bonne
+religieuse, et rien de si malheureux et de si meprisable qu'une mauvaise.
+Se taire, obeir, souffrir, ne point faire souffrir les autres, aimer Dieu
+d'un coeur plein et tout ce qu'il veut que nous aimions, supporter
+l'imperfection en autrui et point en soi, ne se flatter ni se decourager,
+ne compter que sur la croix et ne laisser jamais respirer l'amour-propre
+sous aucun pretexte de consolation innocente, voila le royaume de Dieu qui
+commence ici-bas; vous n'aurez de bonheur qu'en vous livrant a Dieu sans
+reserve et en portant le joug de la religion avec un courage simple qui
+vous le rendra doux et leger."
+
+"Priez sans cesse, dit-elle aux dames de Saint-Louis, priez en marchant,
+en ecrivant, en filant, en travaillant... Il y a quelque temps que je
+voyais vos demoiselles plier du linge avec une activite qui ne leur
+laissait pas le loisir de penser ni de s'ennuyer; elles furent un instant
+en silence, et ensuite elles chanterent des cantiques; j'admirais
+l'innocence de leur vie, et votre bonheur d'eviter tant de peches, en
+contenant ainsi ce grand nombre de jeunes personnes dans un age si
+dangereux."
+
+Cette femme blasee, desabusee des vanites de la terre, voudrait inspirer a
+autrui son degout des biens qu'elle a possedes. Avec quelle conviction
+dans l'accent elle disait:
+
+"Les princes et les princesses ne sont ordinairement contents nulle part,
+et s'ennuient de tout. A force de chercher les plaisirs, ils n'en peuvent
+trouver; ils vont de palais en palais, a Meudon, a Marly, a Rambouillet,
+a Fontainebleau, dans le dessein de se divertir. Ce sont des lieux
+admirables; vous seriez, vous autres, ravies en les voyant; mais eux s'y
+ennuient parce que l'on s'accoutume a tout, et qu'a la longue les plus
+belles choses ne font plus plaisir et deviennent indifferentes. De plus,
+ce ne sont point ces choses-la qui nous peuvent rendre heureux; notre
+bonheur ne peut venir que du dedans."
+
+Dans ces discours aux demoiselles de Saint-Cyr, Mme de Maintenon
+s'analysait elle-meme avec l'impartialite qu'elle mettait a juger les
+qualites et les defauts de son prochain. C'etait comme un perpetuel examen
+de conscience, une meditation continue, une demonstration de l'inanite, du
+neant des grandeurs humaines par la femme qui en avait la connaissance la
+plus approfondie.
+
+Austeres et admirables enseignements! Mais toutes les jeunes filles
+sont-elles en etat de les comprendre? Plus d'une n'est, croyons-nous, qu'a
+moitie convaincue. Il en est peut-etre parmi elles qui disent qu'apres
+tout Mme de Maintenon n'a pas toujours fait fi du monde; qu'elle l'a aime
+au point de preferer Scarron a un couvent; qu'elle a ete, plus qu'aucune
+autre femme, flattee des distinctions et des eloges; que, dans sa
+jeunesse, elle ne laissait pas que d'etre fiere de ses succes dans les
+brillants salons de l'hotel d'Albret ou de l'hotel de Richelieu.
+
+Parmi les demoiselles de Saint-Cyr, il y en a probablement plus d'une que
+la crainte des orages ne degoute pas de l'ocean, et qui, en depit des
+sages conseils de Mme de Maintenon, revent d'en essayer et de se confier
+aux flots sur une barque ornee de fleurs. Il est rare qu'on soit convaincu
+par l'experience d'autrui. Ce sont nos propres deceptions, nos propres
+souffrances, qui nous instruisent. Mme de Maintenon le sait bien, et
+cependant elle ne se decourage pas dans ses exhortations.
+
+"Que ne puis-je, s'ecrie-t-elle, faire voir le fond de mon coeur a toutes
+les religieuses, afin qu'elles sentent tout le prix de leur vocation! Que
+ne donnerais-je point pour qu'elles vissent d'aussi pres que je le vois de
+quels plaisirs nous cherchons a abreger le songe de la vie!"
+
+En recapitulant l'ensemble de sa destinee, cette femme a l'esprit si
+observateur, si judicieux et si pratique, en arrive a des conclusions qui
+sont toutes, pour la vertu, pour la religion, pour Dieu, et le saint
+asile ou elle a marque d'avance l'emplacement de son cercueil l'affermit
+dans ses pensees fortes et ses reflexions salutaires.
+
+
+
+
+X
+
+
+LA DUCHESSE D'ORLEANS
+PRINCESSE PALATINE
+
+
+Une des causes qui faisaient que Mme de Maintenon preferait Saint-Cyr
+a Versailles, c'est qu'a Saint-Cyr elle se croyait aimee, tandis qu'a
+Versailles, elle sentait percer, sous une deference apparente et sous
+d'obsequieuses protestations de devouement et de respect, la
+malveillance, souvent la haine. Telles personnes qui la voyaient sans
+cesse et lui temoignaient les plus grands egards, la detestaient
+cordialement, et, avec profonde connaissance du coeur humain, elle s'en
+apercevait toujours. Au premier rang de ces antipathies secretes contre
+Mme de Maintenon, il faut citer l'inimitie sourde et violente de la
+princesse Palatine, Madame, seconde femme du duc d'Orleans.
+
+Les accusations portees contre l'epouse de Louis XIV par cette Allemande
+impitoyable sont si exagerees et si invraisemblables, qu'elles font plus
+de bien que de mal a la memoire de celle qui en fut l'objet. Jamais les
+libelles d'Amsterdam, jamais les pamphlets protestants n'ont invente
+pareilles enormites. C'est un torrent d'injures, une debauche de haine,
+le langage des halles dans le plus beau palais de l'univers. Ce sont des
+calomnies qui ne reculent devant rien.
+
+La femme qui se livrait, dans sa correspondance, a cette fureur de
+diatribes, est, a coup sur, l'une des figures les plus originales de la
+galerie feminine de Versailles. Physique, moral, style, caractere, tout
+chez elle est bizarre. Ne ressemblant a personne et contrastant avec tout
+ce qui l'entoure, elle sert, en quelque sorte, de repoussoir aux beautes
+fines et delicates de son temps. Aucune femme ne s'est, croyons-nous,
+mieux fait connaitre que la princesse Palatine dans ses lettres. Elle y
+est tout entiere, avec ses defauts et ses qualites, son curieux melange
+d'austerite de moeurs et de cynisme de langage, ses hauteurs de grande
+dame et ses expressions de femme du peuple, son pretendu dedain pour les
+grandeurs humaines et son amour acharne pour les prerogatives du rang.
+
+C'est la princesse dont Saint-Simon a si nettement trace le portrait:
+franche et droite, bonne et bienfaisante, grande en toutes ses manieres,
+et petite au dernier point sur tout ce qui regarde ce qui lui est du.
+C'est la femme aux allures masculines, sans coquetterie, sans envie de
+plaire, mais sans retenue dans ses propos, ayant dans le caractere et dans
+les gouts quelque chose d'apre et de martial, aimant les chiens, les
+chevaux, la chasse, dure pour elle-meme, se guerissant, si par hasard elle
+est souffrante, en faisant a pied deux grandes lieues. Ce qu'elle
+represente exactement par son type si original, ce n'est pas l'Allemagne
+poetique, sentimentale, reveuse; c'est l'Allemagne rustique, presque
+farouche.
+
+Traduites en francais, les lettres de la princesse Palatine perdent
+beaucoup de leur saveur. C'est en allemand qu'elles ont ce gout de
+terroir, ces allures primesautieres, ce ton parfois cynique, parfois
+burlesque, qui en font le principal merite. Si exagerees, si passionnees
+qu'elles soient, elles valent la peine d'etre consultees, meme apres les
+Memoires de Saint-Simon. Sans doute, Madame n'a rien du genie de ce Tacite
+francais; mais il y a, dans leur style et dans leur destinee, plus d'une
+analogie. Tous deux sont des temoins essentiellement recusables; car tous
+deux ont des partis pris et ne peuvent juger de sang-froid des questions
+qui interessent de trop pres leurs rancunes et leurs prejuges. Mais l'un
+et l'autre n'essayent meme pas de dissimuler leur partialite; rien n'est
+donc plus facile que de distinguer la verite a travers leurs mensonges. Si
+elle n'a pas le genie de Saint-Simon, Madame en a les coleres, les
+indignations et les haines. Elle est honnete femme comme il est honnete
+homme. Elle aime, comme lui, le droit, la justice et la verite. Comme lui,
+elle ecrit en secret, et se console d'une perpetuelle contrainte par
+l'exageration de sa liberte de style. Comme lui, elle fait de sa plume et
+de son encrier sa vengeance. C'est avec ses propres lettres que nous
+allons essayer de retracer sa physionomie.
+
+Fille de l'electeur palatin Charles-Louis et de la princesse Charlotte de
+Hesse-Cassel, la seconde femme du duc d'Orleans naquit au chateau de
+Heidelberg. Enfant, elle preferait les fusils aux poupees et annoncait
+deja les cotes masculins de son caractere. Elle avait dix-neuf ans quand
+son mariage avec le frere de Louis XIV fut decide.
+
+Elle se mit en route pour la France en 1671. On lui depecha trois eveques
+a la frontiere pour l'instruire dans la religion catholique, qui devait
+etre desormais la sienne. Les prelats commencerent leur oeuvre a Metz et
+la terminerent a leur arrivee a Versailles. La nouvelle duchesse d'Orleans
+etait en tous points l'oppose de celle dont Bossuet fit l'oraison funebre.
+La cour, qui avait admire dans la premiere Madame le type de l'elegance et
+de la beaute, trouvait dans la seconde celui de la rudesse et de la
+laideur. Autant l'une etait coquette, autant l'autre l'etait peu. C'etait,
+pour la princesse Palatine, une sorte de plaisir d'exagerer elle-meme ce
+qu'elle pensait de son physique: "J'ai de grandes joues pendantes et un
+grand visage, ecrivait-elle. Cependant je suis tres petite de taille,
+courte et grosse; somme totale, je suis un petit laideron. Si je n'avais
+bon coeur, on ne me supporterait nulle part. Pour savoir si mes yeux
+annoncent de l'esprit, il faudrait les examiner au microscope ou avec des
+conserves; autrement il serait difficile d'en juger. On ne trouverait pas
+probablement sur toute la terre des mains aussi vilaines que les miennes.
+Le roi m'en a fait l'observation et m'a fait rire de bon coeur; car,
+n'ayant pu me flatter, en conscience, d'avoir quelque chose de joli, j'ai
+pris le parti de rire la premiere de ma laideur, cela m'a tres bien
+reussi."
+
+Si la princesse Palatine n'eblouissait pas la cour, en revanche la cour ne
+l'eblouissait guere. Versailles et ses splendeurs la laissent insensible.
+"J'aime mieux, ecrivait-elle, voir des arbres et des prairies que les plus
+beaux palais; j'aime mieux un jardin potager que des jardins ornes de
+statues et de jets d'eau; un ruisseau me plait davantage que de
+somptueuses cascades; en un mot, tout ce qui est naturel est infiniment
+plus de mon gout que les oeuvres de l'art et de la magnificence; elles ne
+plaisent qu'au premier aspect, et, aussitot qu'on y est habitue, elles
+inspirent la fatigue, et l'on ne s'en soucie plus." Ce qu'aimait, ce que
+regrettait Madame, c'etait son Rhin allemand, c'etaient les collines ou,
+enfant, elle allait voir se lever le soleil, et ou elle mangeait des
+cerises avec un bon morceau de pain.
+
+Nee dans la religion protestante, instruite rapidement et sommairement
+dans la religion catholique, elle n'y trouvait ni la lumiere ni les
+consolations que donne une foi plus eclairee; le melange de la politique
+et de la religion l'irritait, et on comprend que la revocation de l'edit
+de Nantes ait revolte ses sentiments autant que ses souvenirs
+d'enfance.[1] "Je dois avouer, ecrivait-elle non sans raison, que lorsque
+j'entends les eloges qu'on donne en chaire au grand homme pour avoir
+persecute les reformes, cela m'impatiente toujours. Je ne peux pas
+souffrir qu'on loue ce qui est mal." Elle deplorait qu'on n'eut pas fait
+comprendre a Louis XIV que "la religion est instituee plutot pour
+entretenir l'union parmi les hommes que pour les faire se tourmenter et se
+persecuter les uns les autres".--"Le roi Jacques, ajoutait-elle, dit qu'on
+a bien vu Notre-Seigneur Jesus-Christ battre des gens pour les chasser du
+temple, mais qu'on ne trouve nulle part qu'il en ait maltraite pour les y
+faire entrer."
+
+[Note 1: Lettre du 7 juillet 1695.]
+
+Madame, qui avait l'esprit tres observateur, analysait et commentait les
+divers genres de "piete" des courtisans. Ce qui la choquait, ce n'etait
+pas la devotion et la foi sincere qu'elle respectait, c'etaient les
+hypocrites qui s'en font un masque. Elle ne s'indignait pas moins contre
+le flot grandissant du scepticisme quand elle ecrivait, en 1699, avec
+quelque exageration peut-etre: "La foi est tellement eteinte dans ce pays,
+qu'on ne voit presque plus maintenant un seul jeune homme qui ne veuille
+etre athee; mais ce qu'il y a de plus etrange, c'est que le meme individu
+qui fait l'athee a Paris, joue le devot a la cour; on pretend aussi que
+tous les suicides que nous avons en si grande quantite depuis quelque
+temps sont causes par l'atheisme."
+
+La jeune noblesse francaise, malgre son elegance; son luxe et son entrain,
+ne trouvait pas grace a ses yeux. Elle declarait les jeunes gens
+"horriblement debauches et adonnes a tous les vices, sans en excepter le
+mensonge et la tromperie. Ils regarderaient comme une honte,
+ajoutait-elle, de se piquer d'etre gens d'honneur... Le plus incapable
+occupe parmi eux le premier rang; c'est celui-la qu'ils estiment le plus.
+Vous pouvez aisement juger d'apres cela quel grand plaisir il doit y avoir
+ici pour les honnetes gens; mais je crains qu'en poussant plus loin mes
+details sur la cour, je ne vous cause le meme ennui que j'eprouve souvent,
+et que cet ennui ne devienne, a la fin, une maladie contagieuse[1]."
+
+[Note 1: Lettre du 18 juillet 1700.]
+
+Avec l'opinion qu'elle avait des courtisans, on comprend combien la
+princesse Palatine devait se trouver mal a l'aise au milieu d'eux. En
+outre, Allemande jusqu'au bout des ongles, elle souffrait d'etre forcee
+de vivre a cote des ennemis de sa patrie, et les incendies du Palatinat
+lui semblaient des flammes infernales.
+
+Cette cour, qui jouait et qui dansait pendant qu'on brulait les palais et
+les chaumieres d'Allemagne, lui devint un objet d'horreur. L'image des
+malheureux expulses de leurs foyers, pilles, depouilles, maltraites,
+les ruines de Heidelberg, de Manheim, d'Andernach, de Bade, de Rastadt, de
+Spire, de Worms, lui apparaissaient sans cesse. Poursuivie par ces images
+comme par des fantomes, elle avait des angoisses, des desespoirs
+patriotiques, et, dans ce fastueux palais de Versailles, elle se sentait
+comme en prison:
+
+"Dut-on m'oter la vie, s'ecriait-elle, il m'est impossible de ne pas
+regretter d'etre, pour ainsi dire, le pretexte de la perte de ma patrie.
+Je ne puis voir de sang-froid detruire d'un seul coup, dans ce pauvre
+Manheim, tout ce qui a coute tant de soins et de peines au feu
+prince-electeur mon pere. Oui, quand je songea tout ce qu'on a fait
+sauter, cela me remplit d'une telle horreur, que chaque nuit, aussitot que
+je commence a m'endormir, il me semble etre a Heidelberg ou a Manheim, et
+voir les ravages qu'on y a commis. Je me reveille alors en sursaut, et je
+suis plus de deux heures sans pouvoir me rendormir. Je me represente
+comment tout etait de mon temps et dans quel etat on l'a mis aujourd'hui,
+et je considere aussi dans quel etat je suis moi-meme, et je ne puis
+m'empecher de pleurer a chaudes larmes[1]."
+
+[Note 1: Lettre du 20 mars 1689.]
+
+Dans cette cour si nombreuse et si brillante, la princesse ne trouvait
+personne avec qui elle sympathisat. Tout l'offusquait, tout l'irritait;
+seule la figure du roi, qu'elle appelait le "grand homme", non sans une
+pointe d'ironie, lui semblait majestueuse, et encore trouvait-elle
+beaucoup de taches au "soleil".
+
+Son interieur n'etait pas pour elle un sujet de consolation. Elle ne
+pardonnait pas a son mari d'etre sans cesse occupe de futilites et de
+mascarades, ni surtout de s'entourer d'hommes accuses d'avoir assassine sa
+premiere femme, la belle et poetique Henriette d'Angleterre. Elle
+souffrait au contact de ce caractere faible, timide, gouverne par des
+favoris et souvent meme malmene par eux. Une de ses lettres, ecrite en
+1696, contient ce curieux passage: "Monsieur dit hautement, et il ne l'a
+cache ni a sa fille ni a moi, que, comme il commence a se faire vieux, il
+n'a pas de temps a perdre, qu'il veut tout employer et ne rien epargner
+pour s'amuser jusqu'a la fin, que ceux qui lui survivront verront a passer
+le temps a leur guise, mais qu'il s'aime mieux que moi et ses enfants, et
+qu'en consequence il veut, tant qu'il vivra, ne s'occuper que de lui, et
+il le fait comme il le dit."
+
+C'est ce prince que Saint-Simon depeint ainsi: "tracassier et incapable de
+garder un secret, soupconneux, defiant, semant des noises dans sa cour
+pour brouiller, pour savoir, souvent aussi pour s'amuser[1]."
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Memoires_.]
+
+Madame n'est pas plus heureuse dans son fils, le futur Regent, que dans
+son mari. Le jugement qu'elle portait sur ce fils, qui gatait a plaisir
+les belles qualites dont il etait doue par la nature, justifiait celui de
+Louis XIV sur "ce fanfaron de vices".
+
+Lorsqu'il voulut epouser une des filles de Mme de Montespan, la princesse
+Palatine se serait emportee contre lui au point de lui donner, en pleine
+galerie de Versailles, ce vigoureux, ce sonore soufflet qui retentit si
+bien dans les Memoires de Saint-Simon[1]. "Outre son mariage,
+ecrivait-elle en 1700, mon fils m'a cause encore bien du chagrin.... Ce
+que je trouve de pire dans sa conduite, c'est que je suis la seule qui ne
+puisse avoir son amitie; car autrement il est bon envers tout le monde. Je
+n'ai cependant perdu son amitie que pour lui avoir donne toujours des
+conseils dans son interet. Maintenant j'en ai pris mon parti, je ne lui
+dis plus rien, et je lui parle, comme au premier venu, de choses
+indifferentes; mais c'est quelque chose de bien penible que de ne pouvoir
+ouvrir son coeur a ceux qu'on aime."
+
+[Note 1: "Elle marchait a grands pas, son mouchoir a la main, pleurant
+sans contrainte, parlant assez haut, gesticulant et representant assez
+bien Ceres apres l'enlevement de Proserpine.... On alla attendre a
+l'ordinaire la levee du Conseil dans la galerie et la messe du roi; Madame
+y vint, son fils s'approcha d'elle comme il faisait tous les jours pour
+lui baiser la main. En ce moment Madame lui appliqua un soufflet si
+sonore, qu'il fut entendu de quelques pas, et qui, en presence de toute la
+cour, couvrit de confusion ce pauvre prince et combla les infinis
+spectateurs, dont j'etais, d'un prodigieux etonnement." (Saint-Simon,
+_Memoires_.) Notons en passant que Madame, dans une lettre a la Rhingrave
+Louise, dit qu'on a fait courir le bruit qu'elle avait soufflete son fils,
+mais que cela est absolument faux.]
+
+Tourmentee dans son interieur, exasperee contre les favoris de son mari,
+attristee comme epouse, comme mere, comme Allemande, Madame se souciait
+peu des splendeurs de Versailles et de Saint-Cloud, ou l'existence etait
+pour elle un melange de luxe et de misere.
+
+"J'attacherais certes, disait-elle, beaucoup de prix a la grandeur, si
+l'on avait aussi tout ce qui doit l'accompagner, c'est-a-dire de l'or en
+abondance pour etre magnifique, et le pouvoir de faire du bien aux bons
+et de punir les mechants, mais n'avoir de la grandeur que le nom sans
+l'argent, etre reduit au plus strict necessaire, vivre dans une
+perpetuelle contrainte, sans qu'il vous soit possible d'avoir aucune
+societe, cela me semble, a vrai dire, parfaitement insipide, et je n'y
+tiens pas du tout. J'estime davantage une condition dans laquelle on peut
+s'amuser avec de bons amis sans embarras de grandeur et faire de son bien
+l'usage qu'il vous plait[1]."
+
+[Note 1: Lettre du 21 aout 1695.]
+
+Comment la princesse Palatine parvenait-elle a se distraire de tant de
+tracas et de soucis? En chassant et en ecrivant. La chasse, et plus encore
+le style epistolaire, voila ses deux passions, ses deux manies. Depuis
+1671, annee de son mariage, jusqu'a 1722, annee de sa mort, elle ne cessa
+d'adresser lettres sur lettres aux membres de sa famille. Elle ecrivait le
+lundi en Savoie, le mercredi a Modene, le jeudi et le dimanche en Hanovre.
+Mais cette rage d'ecrire ne laissa pas que de lui etre fatale. Sa
+correspondance, ouverte a la poste, fut remise a Mme de Maintenon.
+Celle-ci montra a l'imprudente princesse une lettre toute remplie des
+injures les plus violentes.
+
+"On peut penser, dit Saint-Simon, si, a cet aspect et a cette lecture,
+Madame pensa mourir sur l'heure. La voila a pleurer, et Mme de Maintenon a
+lui representer modestement l'enormite de toutes les parties de cette
+lettre, et en pays etranger. La meilleure excuse de Madame fut l'aveu de
+ce qu'elle ne pouvait nier, des pardons, des repentirs, des prieres, des
+promesses.... Mme de Maintenon triompha froidement d'elle assez longtemps,
+la laissant s'engouer de parler, de pleurer et de lui prendre les mains.
+C'etait une terrible humiliation pour une si rogue et si fiere
+Allemande."
+
+Il n'en faudrait pas davantage pour expliquer la haine de la princesse
+Palatine contre celle a qui elle appliquait, dans sa fureur, le vieux
+proverbe germanique: "Ou le diable ne peut aller, il envoie une vieille
+femme."
+
+Devenue veuve en 1701, Madame se calma.
+
+"Point de couvent, avait-elle dit le lendemain de la mort de Monsieur,
+qu'on ne me parle point de couvent!"
+
+Heureuse de rester a la cour, malgre tout le mal qu'elle en pensait, elle
+s'adoucit envers Mme de Maintenon, au point d'ecrire en 1712: "Bien que la
+vieille soit notre plus cruelle ennemie, je lui souhaite cependant une
+longue vie; car tout irait encore dix fois plus mal, si le roi venait a
+mourir maintenant. Il a tant aime cette femme, qu'il ne lui survivrait
+certainement pas; aussi je souhaite qu'elle vive encore de longues
+annees."
+
+Madame finit ses jours en bonne chretienne, et Massillon, dans une belle
+oraison funebre, rendit un juste hommage au courage qu'elle montra dans
+ses dernieres souffrances. A ceux qui entouraient son lit de mort, elle
+avait dit, avec un calme digne de Louis XIV:
+
+"Nous nous retrouverons au ciel."
+
+En resume, Mme la duchesse d'Orleans est un type etrange, qui s'impose,
+bon gre malgre, a l'attention. Chez elle on trouve, a cote de grands
+travers, de la droiture et du bon sens, de la justice et de l'humanite. Il
+y a dans ses lettres, au milieu d'un fatras de details insignifiants,
+d'anecdotes plus ou moins exactes, de banalites et de commerages du monde,
+des pensees dignes d'un moraliste et des jugements frappes au coin de la
+sagesse. Il est vrai qu'elle fait de la morale en termes cyniques; mais,
+si elle parle du mal, c'est pour le fletrir et en representer les hontes.
+Si elle regarde trop le vice, elle a du moins le merite de le voir tel
+qu'il est, de le detester d'une haine martiale, agressive,
+irreconciliable, et de le stigmatiser avec des accents que leur trivialite
+meme rend peut-etre plus saisissants.
+
+
+
+
+XI
+
+
+MME DE MAINTENON, FEMME POLITIQUE
+
+
+Ecrire l'histoire avec les pamphlets, prendre pour des verites toutes les
+inventions de la malveillance ou de la haine, dire avec Beaumarchais:
+"Calomniez, calomniez, il en reste toujours quelque chose," rapetisser ce
+qui est grand, denaturer ce qui est noble, obscurcir ce qui brille, telle
+est la tactique des ennemis jures de nos traditions et de nos gloires, tel
+est le plaisir des iconoclastes qui voudraient supprimer de nos annales
+toutes les figures grandioses ou majestueuses. L'ecole revolutionnaire
+dont ils sont les adeptes a deja sape l'edifice; elle a contribue a
+detruire la chose indispensable aux societes bien organisees: le respect;
+elle a change les livres en libelles, les jugements en invectives, les
+portraits en caricatures; elle s'est accordee avec cette litterature
+essentiellement fausse qui s'appelle le roman historique, pour travestir
+les personnes et les choses, pour repandre dans le public une foule
+d'exagerations ou de fables qui jettent la confusion dans les faits et
+dans les idees, qui bouleversent les notions de la justice et du bon sens.
+Un des hommes dont cette ecole a le plus horreur, c'est Louis XIV, parce
+qu'il fut le representant ou, pour mieux dire, le symbole du principe
+d'autorite.
+
+Elle s'est fatiguee de l'entendre appeler le Grand, comme l'Athenien qui
+se lassait d'entendre appeler Aristide le Juste. Elle a cru que, par son
+souffle, elle pourrait eteindre les rayons du soleil royal. Un potentat
+affaibli mene en lisiere par une vieille devote intrigante, voila l'image
+qu'elle a voulu tracer, voila les traits sous lesquels on aurait la
+pretention de faire passer a la posterite celui qui resta jusqu'a la
+derniere heure, jusqu'au dernier soupir, ce qu'il avait ete toute sa vie:
+le type par excellence du souverain. Deshonorer Louis XIV dans la femme
+qu'il choisit comme compagne de son age mur et de ses vieux jours, tel a
+ete, tel est encore l'objectif des ecrivains de cette ecole.
+
+Ils ont appuye leurs jugements sur ceux de la princesse Palatine, dont
+nous avons essaye de retracer la physionomie, et sur ceux d'un autre
+temoin tout aussi recusable, le duc de Saint-Simon. L'on ne devrait
+pourtant pas oublier que ce bouillant duc et pair, qui parlait souvent
+comme Philinte, s'il pensait toujours comme Alceste, avait du moins la
+bonne foi de dire lui-meme:
+
+"Le stoique est une belle et noble chimere. Je ne me pique donc pas
+d'impartialite; je le ferais vainement."
+
+Il s'indignait de n'etre rien dans ce gouvernement ou plus d'un homme
+mediocre avait reussi a capter la faveur du souverain. Etre condamne a
+l'existence desoeuvree de courtisan, vivre dans les antichambres, sur les
+escaliers, dans les jardins ou dans les cours de Versailles et des autres
+residences royales, c'etait pour sa vanite un sujet d'aigreur et de
+mecontentement. Il s'en prenait donc a Louis XIV d'abord, et ensuite a la
+femme qu'il considerait comme l'inspiratrice de tous ses choix. Mais ce
+n'est que dans ses Memoires, ecrits clandestinement, enfermes sous une
+triple serrure, qu'il osait se livrer a ses coleres. Devant le roi, il
+etait le respect, la docilite memes. Apres s'etre beaucoup remue a propos
+d'une certaine quete, qui avait fait l'objet d'un litige entre les
+princesses et les duchesses, il disait humblement au roi que, pour lui
+plaire, il aurait quete dans un plat, comme un marguillier de village. Il
+ajoutait que Louis XIV etait, "comme roi et comme bienfaiteur de tous les
+ducs, despotiquement le maitre de leurs dignites, de les abaisser, de les
+elever, d'en faire comme une chose sienne et absolument dans sa main." Il
+n'etait pas plus fier en presence de "la creole", qu'il traite dans ses
+Memoires de "veuve a l'aumone d'un poete cul-de-jatte". Il s'efforca meme
+de la mettre dans ses interets d'ambition et d'obtenir, par elle, une
+charge de capitaine des gardes. Mais, furieux de n'etre point arrive aux
+plus grandes positions de l'Etat, il s'est donne le plaisir d'une
+vengeance posthume, en representant Mme de Maintenon sous les couleurs les
+plus odieuses. Suppleant par l'imagination a l'insuffisance des preuves,
+il en a fait une sorte de vieille hypocrite, ayant vecu du plaisir dans sa
+jeunesse, et de l'intrigue dans son age mur.
+
+Ce qu'il dit d'elle est un tissu d'inexactitudes.
+
+Il la fait naitre en Amerique, tandis qu'elle naquit a Niort. Il admet a
+peine que son pere fut gentilhomme, bien qu'elle eut une noblesse
+absolument incontestable. Ses autres informations n'ont pas plus de
+fondement.
+
+Si chaque jour augmente la gloire de Saint-Simon, si l'on ne cesse
+d'admirer ce style qui rappelle tour a tour la hardiesse de Bossuet, le
+coloris de La Bruyere, l'allure de Mme de Sevigne, en revanche, plus on
+etudie serieusement la cour de Louis XIV, plus on reconnait que les fameux
+Memoires sont remplis d'inexactitudes. Dans son remarquable ouvrage
+critique sur l'oeuvre de Saint-Simon, M. Cheruel a bien raison de dire:
+"L'observation de Saint-Simon est fine, sagace, penetrante pour sonder les
+replis des coeurs des courtisans; mais elle manque d'etendue et de
+grandeur. A la cour, son horizon est borne. Tout ce qui le depasse ne lui
+presente que des traits vagues et confus. En lui accordant la perspicacite
+de l'observateur, on doit lui refuser l'impartialite du juge[1]." A
+l'entendre, Mme de Maintenon est l'unique maitresse de la France,
+l'omnipotente sultane, la _pantocrate_, comme disait la princesse Palatine
+dans son jargon bizarre. Il retrace, avec force details, "son incroyable
+succes, l'entiere confiance, la rare dependance, la toute-puissance,
+l'adoration publique, presque universelle, les ministres, les generaux
+d'armee, la famille royale a ses pieds, tout bon et tout bien par elle,
+tout reprouve sans elle: les hommes, les affaires, les choses, les choix,
+les justices, les graces, la religion, tout sans exception en sa main,
+et le roi et l'Etat ses victimes."
+
+[Note 1: _Saint-Simon considere comme historien de Louis XIV_, par M.
+Cheruel.]
+
+Quoi qu'on en dise, Louis XIV est toujours reste le maitre, et c'est lui
+qui a trace les grandes lignes politiques du regne. Mme de Maintenon a pu
+lui donner des conseils, mais c'est lui qui decidait en dernier ressort.
+
+Chose digne de remarque: cette femme, a qui l'on voudrait maintenant
+reprocher une immixtion tracassiere dans toutes choses, etait accusee par
+les hommes les plus eminents de se tenir a l'ecart. Fenelon lui ecrivait:
+"On dit que vous vous melez trop peu des affaires. Votre esprit en est
+plus capable que vous ne pensez. Vous vous defiez peut-etre un peu trop de
+vous-meme, ou bien vous craignez trop d'entrer dans des discussions
+contraires au gout que vous avez pour une vie tranquille et recueillie."
+Que Mme de Maintenon ait eu de l'influence sur quelques choix, cela ne
+parait pas contestable; mais qu'elle ait, a elle seule, fait marcher tous
+les ministeres, c'est la une pure invention. Elle etait sincere,
+croyons-nous, quand elle ecrivait a Mme des Ursins: "De quelque facon que
+les choses tournent, je vous conjure, madame, de me regarder comme une
+personne incapable d'affaires, qui en a entendu parler trop tard pour y
+etre habile, et qui les hait encore plus qu'elle ne les ignore.... On ne
+veut pas que je m'en mele, et je ne veux pas m'en meler. On ne se cache
+point de moi; mais je ne sais rien de suite, et je suis tres souvent mal
+avertie."
+
+Lisant ou faisant de la tapisserie pendant que le roi travaillait avec
+l'un ou l'autre de ses ministres, Mme de Maintenon ne prenait timidement
+la parole que lorsqu'elle y etait formellement invitee. Son attitude a
+l'egard de Louis XIV etait toujours celle du respect. Le roi lui disait,
+il est vrai:
+
+"On appelle les papes Votre Saintete, les rois Votre Majeste. Vous,
+madame, il faut vous appeler Votre Solidite."
+
+Mais cet eloge ne tournait pas la tete a une femme raisonnable et si
+mesuree.
+
+En resume, que reproche-t-on surtout a Louis XIV? Ses guerres, sa passion
+pour le luxe, son fanatisme religieux. En quoi cette triple accusation
+peut-elle peser sur Mme de Maintenon? Bien loin de pousser a la guerre,
+elle ne cesse de faire les voeux les plus ardents pour la paix:
+
+"Je ne respire qu'apres la paix, ecrit-elle en 1684; je ne donnerai jamais
+au roi des conseils desavantageux a sa gloire; mais si j'etais crue, on
+serait moins ebloui de cet eclat d'une victoire, et l'on songerait plus
+serieusement a son salut, mais ce n'est pas a moi a gouverner l'Etat; je
+demande tous les jours a Dieu qu'il en inspire et qu'il en dirige le
+maitre, et qu'il fasse connaitre la verite."
+
+M. Michelet, si peu bienveillant pour elle, avoue pourtant qu'elle
+regretta profondement la guerre de la succession d'Espagne. Il dit que
+"les seuls qui gardaient le bon sens, la vieille Maintenon et le maladif
+Beauvilliers, voyaient avec terreur qu'on se lancait dans l'epouvantable
+aventure qui allait tout engloutir.... De meme qu'elle se laissa arracher
+son avis ecrit pour la revocation de l'edit de Nantes, elle ceda, se
+soumit pour la succession[1]".
+
+[Note 1: Michelet, _Louis XV et le duc de Bourgogne_.]
+
+Elle n'aimait pas plus le luxe que la guerre. Vivant elle-meme avec une
+extreme simplicite, elle cherchait a detourner Louis XIV des constructions
+fastueuses et d'une ostentation qu'elle trouvait orgueilleuse. Au dire de
+Mlle d'Aumale, la confidente de ses bonnes oeuvres, on l'entendait se
+reprocher les modestes depenses qu'elle faisait pour son propre compte.
+Attendant a la derniere extremite pour se donner un habit, elle disait:
+
+"J'ote cela aux pauvres. Ma place a bien des cotes facheux, mais elle me
+procure le plaisir de donner. Cependant, comme elle empeche que je manque
+de rien, et que je ne puis jamais prendre sur mon necessaire, toutes mes
+aumones sont une espece de luxe, bon et permis a la verite, mais sans
+merite."
+
+Non seulement Mme de Maintenon ne fut pour rien dans le faste de Louis
+XIV, non seulement elle ne cessa de le rappeler a la simplicite
+chretienne, mais elle plaida sans cesse aupres de lui la cause du peuple,
+dont elle plaignait les miseres et dont elle admirait la resignation. Ne
+se laissant jamais enivrer par l'encens qui brulait a ses pieds, comme a
+ceux de Louis XIV, elle n'eut ni ces bouffees d'orgueil, ni cette soif de
+richesses, ni cette ardeur de domination qu'on rencontre dans la vie des
+favorites. Les pierreries, les riches etoffes, les meubles precieux, lui
+etaient indifferents. Meme aux jours de sa jeunesse et de l'engouement
+qu'excitait sa beaute, elle avait eu surtout son esprit pour parure, et
+l'eclat exterieur ne l'avait jamais eblouie.
+
+Un autre grief formule par certains historiens contre Mme de Maintenon,
+c'est la revocation de l'edit de Nantes. Ils attribuent la persecution au
+zele hypocrite d'une devotion etroite, uniquement inspiree par Mme de
+Maintenon. Or la revocation de l'edit de Nantes fut, pour ainsi dire,
+imposee au roi par l'opinion publique. Ainsi que l'a fait remarquer M.
+Theophile Lavallee, les reformes gardaient en face du gouvernement un air
+d'enfants disgracies, en face des catholiques un air d'ennemis dedaigneux;
+ils persistaient dans leur isolement, ils continuaient leur correspondance
+avec leurs amis d'Angleterre et de Hollande[1]. "La France, a dit M.
+Michelet, sentait une Hollande en son sein qui se rejouissait des succes
+de l'autre[2]."
+
+[Note 1: Lavallee, _Histoire des Francais_.]
+[Note 2: Michelet, _Precis sur l'Histoire moderne_.]
+
+Ramener les dissidents a l'unite etait chez Louis XIV une idee fixe. Ce
+devait etre, comme on disait alors, le digne ouvrage et le propre
+caractere de son regne. Le parlement de Toulouse, les catholiques du Midi,
+avaient sollicite la revocation avec instance. Quand le decret parut, ce
+fut une explosion d'enthousiasme. Le chancelier Le Tellier, entonnant le
+cantique du vieillard Simeon, mourait en disant qu'il ne lui restait plus
+rien a desirer, apres ce dernier acte de son long ministere.
+
+Bossuet en arrivait a des transports lyriques: "Ne laissons pas de publier
+ce miracle de nos jours. Faisons-en passer le recit aux siecles futurs.
+Prenez vos plumes sacrees, vous qui composez les annales de l'Eglise....
+Touches de tant de merveilles, epanchons nos coeurs sur la piete de Louis;
+poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons a ce nouveau
+Constantin, a ce nouveau Theodose, a ce nouveau Charlemagne, ce que les
+six cent trente Peres dirent autrefois dans le concile de Chalcedoine:
+"Vous avez affermi la foi, vous avez extermine les heretiques"[1]
+
+[Note 1: Bossuet, _Oraison funebre de Michel Le Tellier_.]
+
+
+Saint-Simon, qui blame la revocation avec tant d'eloquence, avoue que
+Louis XIV etait convaincu qu'il faisait une chose sainte:
+
+"Le monarque ne s'etait jamais cru si grand devant les hommes ni si avance
+devant Dieu dans la reparation de ses peches et le scandale de sa vie. Il
+n'entendait que des eloges." Les laiques n'applaudissaient pas moins que
+le clerge. Mme de Sevigne ecrivait, le 8 octobre 1685: "Jamais aucun roi
+n'a fait et ne fera rien de si memorable." Rollin, La Fontaine, La
+Bruyere, ne se montraient pas moins enthousiastes que Massillon et
+Flechier. Ces vers de Mme Deshoulieres refletaient l'opinion generale:
+
+ Ah! pour sauver ton peuple et pour venger la foi,
+ Ce que tu viens de faire est au-dessus de l'homme.
+ De quelques grands noms qu'on te nomme,
+ On t'abaisse; il n'est plus d'assez grands noms pour toi.
+
+Sans doute, Mme de Maintenon se laissa entrainer par le sentiment unanime
+du monde catholique; mais ce ne fut nullement elle qui prit l'initiative.
+Voltaire l'a reconnu, lorsqu'il a dit:
+
+"On voit par ses lettres qu'elle ne pressa point la revocation de l'edit
+de Nantes, mais qu'elle ne s'y opposa point."
+
+Au sujet des abjurations qui n'etaient pas sinceres, elle ecrivait, le 4
+septembre 1687: "Je suis indignee contre de pareilles conversions: l'etat
+de ceux qui abjurent sans etre veritablement catholiques est infame." On
+lit dans les _Notes des Dames de Saint-Cyr_: "Mme de Maintenon, en
+desirant de tout son coeur la reunion des huguenots a l'Eglise, aurait
+voulu que ce fut plutot par la voie de la persuasion et de la douceur que
+par la rigueur; et elle nous a dit que le roi, qui avait beaucoup de zele,
+aurait voulu la voir plus animee qu'elle ne lui paraissait, et lui disait,
+a cause de cela: "Je crains, madame, que le menagement que vous voudriez
+que l'on eut pour les huguenots ne vienne de quelque reste de prevention
+pour votre ancienne religion."
+
+Fenelon lui-meme, represente comme l'apotre de la tolerance, approuvait en
+principe la revocation de l'edit de Nantes:
+
+"Si nul souverain, disait-il, ne peut exiger la croyance interieure de ses
+sujets sur la religion, il peut empecher l'exercice public ou la
+profession d'opinions ou ceremonies qui troubleraient la paix de la
+republique par la diversite et la multiplicite des sectes."
+
+Tel est egalement l'avis de Mme de Maintenon; mais les ecrivains
+protestants eux-memes ont reconnu qu'elle blamait l'emploi de la force.
+L'historien des refugies francais dans le Brandebourg le dit:
+
+"Rendons-lui justice, elle ne conseilla jamais les moyens violents dont on
+usa; elle abhorrait les persecutions, et on lui cachait celles qu'on se
+permettait."
+
+Les conseils de Mme de Maintenon ne furent pas etrangers a la declaration
+du 13 decembre 1698, qui, tout en maintenant la revocation de l'edit de
+Nantes, fonda une tolerance de fait qui dura jusqu'a la fin du regne.
+Gardons-nous, au surplus, de tomber dans l'erreur grossiere de ceux qui
+voient dans le catholicisme la servitude, dans le protestantisme la
+tolerance. Luther prechait l'extermination des anabaptistes. Calvin
+faisait supplicier pour heresie Michel Servet, Jacques Brunet, Valentin
+Gentilis. Les rigueurs de Louis XIV contre les protestants n'egalent pas
+celles de Guillaume d'Orange connue les catholiques. Les lois anglaises
+etaient d'une severite draconienne; tout pretre catholique residant en
+Angleterre qui, avant trois jours, n'avait pas embrasse le culte anglican,
+etait passible de la peine de mort. Et l'on voudrait aujourd'hui nous
+faire croire que, dans la lutte de Louis XIV et de Guillaume, le prince
+protestant representait le principe de la tolerance religieuse!
+
+En resume, qu'il s'agisse soit de la revocation de l'edit de Nantes, soit
+de tout autre acte du grand regne, Mme de Maintenon n'a pas joue le role
+odieux que la calomnie lui attribuait. Elle s'est, croyons-nous, maintenue
+dans les limites de l'influence legitime qu'une femme devouee et
+intelligente exerce d'ordinaire sur son mari. Si elle s'est souvent
+trompee, elle s'est trompee de bonne foi. La vraie Mme de Maintenon n'est
+pas la devote mechante et malfaisante, fourbe et vindicative, que certains
+ecrivains imaginent; c'est une femme pieuse et sensee, animee de nobles
+intentions, aimant sincerement la France, sympathisant, du fond du coeur,
+avec les souffrances du peuple, detestant la guerre, ayant le respect du
+droit et de la justice, austere dans ses gouts, moderee dans ses opinions,
+irreprochable dans sa conduite.
+
+Parlant de l'accord qui existait entre elle et le groupe des grands
+seigneurs veritablement religieux, M. Michelet a dit:
+
+"Regardons cette petite societe comme un couvent au milieu de la cour,
+couvent conspirateur pour l'amelioration du roi. En general, c'est la cour
+convertie. Ce qui est beau, tres beau dans ce parti, ce qui en fait
+l'honorable lien, c'est l'edifiante reconciliation des mortels ennemis. La
+fille de Fouquet, de cet homme que Colbert enferma vingt ans, la duchesse
+de Bethune-Charost, par un effort chretien, devient l'amie, presque la
+soeur des trois filles du persecuteur de son pere."
+
+Tels sont les sentiments que Mme de Maintenon savait inspirer. Chaque
+matin et chaque soir, elle disait, du plus profond de son ame, cette
+priere composee par elle:
+
+"Seigneur, donnez-moi de rejouir le roi, de le consoler, de l'encourager,
+de l'attrister aussi quand il le faut pour votre gloire. Faites que je ne
+lui dissimule rien de ce qu'il doit savoir par moi, et qu'aucun autre
+n'aurait le courage de lui dire."
+
+Non, une pareille piete n'avait rien d'hypocrite, et la compagne de Louis
+XIV etait de bonne foi, quand elle disait a Mme de Glapion:
+
+"Je voudrais mourir avant le roi, j'irais a Dieu, je me jetterais aux
+pieds de son trone, je lui offrirais les voeux d'une ame qu'il aurait
+rendue pure; je le prierais d'accorder au roi plus de lumieres, plus
+d'amour pour son peuple, plus de connaissance sur l'etat des provinces,
+plus d'aversion pour les perfidies des courtisans, plus d'horreur pour
+l'abus qu'on fait de son autorite, et Dieu exaucerait mes prieres."
+
+
+
+
+XII
+
+
+LES LETTRES DE MME DE MAINTENON
+
+
+Au debut, Louis XIV n'aimait pas la femme destinee a devenir l'affection
+la plus serieuse et la plus durable de sa vie. "Le roi ne me goutait pas,
+a-t-elle ecrit elle-meme, et il eut assez longtemps de l'eloignement pour
+moi; il me craignait sur le pied de bel esprit."
+
+Comment Louis XIV passa-t-il de la repulsion a la sympathie, de la
+defiance a la confiance, de la prevention a l'admiration? En voyant de
+pres des qualites morales qu'il n'avait pas distinguees de loin. Le meme
+fait s'est produit chez la plupart des critiques et des historiens qui,
+ayant a parler de Mme de Maintenon, ne se sont pas contentes de notions
+superficielles et ont soumis a une veritable analyse sa vie et son
+caractere. Quand M. Theophile Lavallee fit paraitre son _Histoire des
+Francais_, il y peignit Mme de Maintenon d'une maniere tres severe. Il
+l'accusait "de la secheresse de coeur la plus complete", d'un "esprit de
+devotion etroite et d'intrigue mesquine". Il lui reprochait d'avoir
+inspire a Louis XIV des entreprises funestes, de tres mauvais choix.
+
+"Elle le rapetissa, disait-il, elle l'obseda de gens mediocres et
+serviles; elle eut enfin la plus grande part aux fautes et aux desastres
+de la fin du regne."
+
+Quelques annees plus tard, M. Lavallee, mieux eclaire, disait dans sa
+belle _Histoire de la maison royale de Saint-Cyr_: "Mme de Maintenon ne
+donna a Louis XIV que des conseils salutaires, desinteresses, utiles a
+l'Etat et au soulagement du peuple." Que s'etait-il donc passe entre la
+publication des deux ouvrages? L'auteur avait etudie. Apres de patientes
+recherches, il etait parvenu a recueillir les lettres et les ecrits de Mme
+de Maintenon. Grace aux communications des ducs de Noailles, de Mouchy,
+de Cambaceres, de MM. Feuillet de Conches, Montmerque, de Chevry, Honore
+Bonhomme, il avait pu accroitre les tresors des archives de Saint-Cyr et
+faire enfin une oeuvre d'un puissant interet.
+
+
+Mme de Maintenon est un des personnages historiques qui ont le plus ecrit.
+Ses Lettres, si elle n'en avait pas detruit un grand nombre, formeraient
+toute une bibliotheque. Les archives seules de Saint-Cyr en contenaient
+quarante volumes. Et pourtant les lettres les plus curieuses sans doute
+n'ont pas ete conservees. Mme de Maintenon, toujours prudente, brula sa
+correspondance avec Louis XIV, son epoux; avec Mme de Montchevreuil, sa
+plus intime amie; avec l'eveque de Chartres, son directeur. Les lettres de
+sa jeunesse sont tres rares. On ne devinait pas encore ce que l'avenir lui
+reservait. Le recueil de M. Lavallee, forcement incomplet, n'en est pas
+moins un monument historique d'une tres haute valeur. Deux volumes de
+lettres et d'entretiens sur l'education des filles, deux autres de lettres
+historiques et edifiantes adressees aux dames de Saint-Cyr, quatre volumes
+de correspondance generale, un de conversations et proverbes, un autre
+d'ecrits divers, enfin un dernier qui comprend les Souvenirs de Mme de
+Caylus, les Memoires des dames de Saint-Cyr et ceux de Mlle d'Aumale, tel
+est l'ensemble d'une publication qui a mis en pleine lumiere une figure
+eminemment curieuse a etudier.
+
+Le recueil de La Beaumelle, l'ennemi de Voltaire, contenait, a cote de
+beaucoup de lettres authentiques, un grand nombre de lettres apocryphes.
+Il y avait des changements, des interpolations, des additions, des
+suppressions. Au moyen de pieces fabriquees, on avait insere des phrases a
+effet, des reflexions piquantes, des maximes a la mode au XVIIIe siecle.
+M. Lavallee a trouve moyen de separer le bon grain de l'ivraie. Passant le
+recueil de La Beaumelle au crible d'une critique sagace, il est parvenu a
+retablir le texte des lettres vraies et a prouver le caractere apocryphe
+de celles qui etaient fausses. Comme les vrais connaisseurs en
+autographes, il se defiait des lettres saisissantes. Les falsificateurs
+sont presque toujours imprudents. Ils forcent la note, et, quand ils se
+mettent a inventer un document, ils veulent que leur invention produise
+une impression saisissante.
+
+La correspondance des personnages celebres est en general beaucoup plus
+simple, beaucoup moins appretee que les pretendus autographes qu'on leur
+attribue. Il faut se tenir en garde contre les lettres ou se trouvent soit
+des portraits acheves, soit des jugements profonds, soit des predictions
+historiques. C'est la souvent un signe de falsification, et, plus on est
+frappe par un autographe, plus il faut etudier avec soin sa provenance.
+
+Les lettres de Mme de Maintenon meritaient la peine qu'on a prise pour en
+etablir d'une maniere exacte les dates et l'authenticite. L'historien de
+Mme de Sevigne, le baron Walckenaer, les place, sans hesiter, au premier
+rang.
+
+"Mme de Maintenon, dit-il, est pour le style epistolaire un modele plus
+acheve que Mme de Sevigne. Presque toujours celle-ci n'ecrit que pour le
+besoin de s'entretenir avec sa fille, avec les personnes qu'elle aime,
+afin de tout dire, de tout raconter. Mme de Maintenon, au contraire, a
+toujours en ecrivant un objet distinct et determine. La clarte, la
+mesure, l'elegance, la justesse des pensees, la finesse des reflexions,
+lui font agreablement atteindre le but ou elle vise. Sa marche est droite
+et soutenue; elle suit sa route sans battre les buissons, sans s'ecarter
+ni a droite, ni a gauche[1]."
+
+[Note 1: Walckenaer, _Memoires sur Mme de Sevigne, sa vie et ses ecrits_.]
+
+Tel etait egalement l'avis de Napoleon Ier. Il preferait de beaucoup les
+lettres de Mme de Maintenon a celles de Mme de Sevigne, qui etaient, selon
+lui, "des oeufs a la neige, dont on peut se rassasier sans se charger
+l'estomac." En citant la preference de Napoleon, M. Desire Nisard fait ses
+reserves. "Quand les lettres de Mme de Maintenon sont pleines, a dit
+l'eminent critique, on est de l'avis du grand Empereur. Elles ont je ne
+sais quoi de plus sense, de plus simple, de plus efficace. On n'y est pas
+ebloui de la mobilite feminine, et le naturel en plait davantage, parce
+qu'il vient plutot de la raison qui dedaigne les gentillesses sans se
+priver des vraies graces, que de l'esprit qui joue avec des riens. Mais ou
+le sujet manque, ces lettres sont courtes, seches, sans epanchements[2]."
+
+[Note 2: M. Desire Nisard, _Histoire de la litterature francaise_.]
+
+Si Mme de Maintenon avait eu des preoccupations litteraires, si elle
+s'etait imagine qu'elle ecrivait pour la posterite, elle aurait redige des
+lettres plus remarquables encore. Il n'y a dans sa correspondance ni
+recherche, ni pretention. Elle ecrit pour edifier, pour convertir, pour
+consoler beaucoup plus que pour plaire. Ses billets aux dames ou aux
+demoiselles de Saint-Cyr ne depassent pas cette pieuse ambition. Tres
+souvent Mme de Maintenon ne prend pas la plume elle-meme. Tout en filant
+ou en tricotant, elle dicte aux jeunes filles qui lui servent de
+secretaires: a Mlle de Loubert ou a Mlle de Saint-Etienne, a Mlle d'Osmond
+ou a Mlle d'Aumale. Mais dans le moindre de ces innombrables billets on
+retrouve, quoi qu'en dise M. Nisard, ces qualites de style, cette
+sobriete, cette mesure, cette concision, cette parfaite harmonie entre le
+mot et l'idee, qui font l'admiration des meilleurs juges.
+
+Les deux femmes du XVIIe siecle dont les lettres sont le plus celebres:
+Mme de Sevigne et Mme de Maintenon, avaient l'une pour l'autre beaucoup
+d'estime et de sympathie. "Nous soupons tous les soirs avec Mme Scarron,
+ecrivait Mme de Sevigne des 1672; elle a l'esprit aimable et
+merveilleusement droit." On se figure facilement ce que devait etre la
+conversation de ces deux femmes, si superieures, si instruites, si
+spirituelles, et qui, avec des qualites differentes, se completaient, pour
+ainsi dire, l'une par l'autre.
+
+Mme de Sevigne, riche et forte nature, jeune et belle veuve, honnete, mais
+a l'humeur libre et hardie, eblouissante Celimene, soeur de Moliere, comme
+dit Sainte-Beuve, femme vive de caractere, de parole et de plume, justifie
+ce que lui disait son amie Mme de La Fayette:
+
+"Vous paraissez nee pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits
+pour vous. Votre presence augmente les divertissements, et les
+divertissements augmentent votre beaute lorsqu'ils vous environnent. Enfin
+La joie est l'etat veritable de votre ame, et le chagrin vous est plus
+contraire qu'a qui que ce soit."
+
+Son image, etincelante comme son esprit, nous apparait au milieu de ces
+fetes, que sa plume fait revivre, comme la baguette d'une magicienne.
+
+"Que vous dirais-je? magnificences, illuminations, toute la France, habits
+rebattus et broches d'or, pierreries, brasiers de feu et de fleurs,
+embarras de carrosses, cris dans la rue, flambeaux allumes, reculements et
+gens roues; enfin le tourbillon, la dissipation, les demandes sans
+reponses, les compliments sans savoir ce qu'on dit, les civilites sans
+savoir a qui l'on parle; les pieds entortilles dans les queues."
+
+Mme de Sevigne, dont les lettres passent de main en main dans les salons
+et les chateaux, ecrit un peu pour la galerie. Elle dit d'elle-meme: "Mon
+style est si neglige, qu'il faut avoir un esprit naturel et du monde pour
+pouvoir s'en accommoder[1]."
+
+[Note 1: Lettre du 23 decembre 1671.]
+
+Mais cela ne l'empeche pas d'avoir conscience de sa valeur. Quand elle
+laisse "trotter sa plume, la bride sur le cou"; quand elle donne avec
+plaisir a sa fille "le dessus de tous les paniers, c'est-a-dire la fleur
+de son esprit, de sa tete, de ses yeux, de sa plume, de son ecritoire", et
+que "le reste va comme il peut", elle sait tres bien que la societe
+raffole de ce style, ou toutes les graces et toutes les merveilles du
+grand siecle se refletent comme dans un miroir. Ses lettres sont des
+modeles de _chroniques_, pour nous servir de l'expression moderne. Au XIXe
+siecle comme au XVIIe, ce sont deux femmes qui ont remporte la palme dans
+ce genre de litterature ou il faut tant d'esprit. Mme Emile de Girardin a
+ete la Sevigne de notre epoque.
+
+Mme de Maintenon n'aurait pas pu ou n'aurait pas voulu aspirer a cette
+gloire toute mondaine. Loin de viser a l'effet, elle attenue
+volontairement celui qu'elle produit. Comme elle amortit l'eclat de ses
+regards, elle modere son style et tempere son esprit. Elle sacrifie les
+qualites brillantes aux qualites solides; trop d'imagination, trop de
+verve l'effrayerait. Saint-Cyr ne doit pas ressembler aux hotels d'Albret
+ou de Richelieu; on ne doit point parler a des religieuses comme a des
+precieuses.
+
+L'enjouement, la verve gauloise, la gaiete de bon aloi, sont du cote de
+Mme de Sevigne; l'experience, la raison, la profondeur, sont du cote de
+Mme de Maintenon. L'une rit a gorge deployee; l'autre sourit a peine.
+L'une a des illusions sur toutes choses, des admirations qui vont jusqu'a
+la naivete, des extases en presence des rayons de l'astre royal; l'autre
+ne se laisse fasciner ni par le roi, ni par la cour, ni par les hommes, ni
+par les femmes, ni par les choses. Elle a vu de trop pres et de trop haut
+les grandeurs humaines pour ne pas en comprendre le neant, et ses
+conclusions sont empreintes d'une tristesse profonde. Mme de Sevigne a
+bien aussi parfois des atteintes de melancolie; mais le nuage passe vite,
+et l'on se retrouve en plein soleil. La gaiete, gaiete franche,
+communicative, rayonnante, fait le fond du caractere de cette femme
+spirituelle, seduisante, amusante. Mme de Sevigne, brille par
+l'imagination, Mme de Maintenon par le jugement. L'une se laisse eblouir,
+enivrer; l'autre garde toujours son sang-froid. L'une s'exagere les
+splendeurs de la cour; l'autre les voit telles qu'elles sont. L'une est
+plus femme; l'autre est plus matrone.
+
+
+
+
+XIII
+
+
+LA VIEILLESSE DE MME DE MONTESPAN
+
+
+C'est dans son orgueil qu'est presque toujours puni quiconque a peche par
+orgueil. De toutes les favorites de Louis XIV, Mme de Montespan avait ete
+la plus despotique et la plus hautaine; ce fut aussi la plus humiliee. Ne
+pouvant s'habituer a sa decheance, elle resta pres de onze ans a la cour,
+bien qu'elle fut devenue a charge au roi et a elle-meme. "On disait
+qu'elle etait comme ces ames malheureuses qui reviennent dans les lieux
+qu'elles ont habites expier leurs fautes[1]." Malgre la demi-conversion de
+cette fiere Mortemart, il lui restait encore des vestiges de colere et
+d'ironie. Allant un jour chez Mme de Maintenon, elle y rencontra le cure
+de Versailles et les soeurs grises, qui venaient assister a une reunion de
+charite:
+
+[Note 1: _Souvenirs de Mme de Caylus_.]
+
+"Savez-vous, madame, dit-elle en entrant, que votre antichambre est
+merveilleusement paree pour votre oraison funebre?"
+
+Le roi continuait a voir Mme de Montespan. Chaque jour, apres la messe, il
+allait passer quelques instants pres d'elle, mais comme par acquit de
+conscience et non par plaisir. Entre eux il n'y avait plus rien du passe,
+ni abandon, ni confiance, ni amitie. Aussi, dans cette cour naguere encore
+remplie de ses flatteurs, ne rencontrait-elle plus un seul visage vraiment
+ami. Si courte que soit la vie, elle est encore assez longue pour laisser
+s'accomplir, souvent des ce monde, la vengeance de Dieu.
+
+Apres s'etre longtemps cramponnee aux epaves de sa fortune et de sa
+beaute, comme un naufrage aux debris du navire, Mme de Montespan se decida
+enfin a la retraite. Le 15 mars 1691, elle fit dire au roi par Bossuet que
+son parti etait bien pris, et que, cette fois, elle abandonnait Versailles
+pour toujours. Un mois apres, Dangeau ecrivait:
+
+"Mme de Montespan a ete quelques jours a Clagny, et s'en est retournee a
+Paris. Elle dit qu'elle n'a point absolument renonce a la cour, qu'elle
+verra le roi quelquefois, et qu'a la verite on s'est un peu hate de faire
+demeubler son appartement."
+
+L'ancienne favorite avait ete prise au mot. Son logement au chateau de
+Versailles etait desormais occupe par le duc du Maine; elle ne devait plus
+y revenir. Elle vecut alternativement a l'abbaye de Fontevrault, dont sa
+soeur etait abbesse; aux eaux de Bourbon, ou elle allait tous les etes; au
+chateau d'Oiron, qu'elle avait achete, et au couvent de Saint-Joseph,
+situe a Paris, sur l'emplacement actuel du ministere de la Guerre. C'est
+dans ce couvent qu'elle recevait les personnages les plus considerables de
+la cour. Il n'y avait dans son salon qu'un seul fauteuil, le sien.
+
+"Toute la France y allait, dit Saint-Simon, elle parlait a chacun comme
+une reine, et de visites, elle n'en faisait jamais, pas meme a Monsieur,
+ni a Madame, ni a la Grande Mademoiselle, ni a l'hotel de Conde."
+
+Au chateau d'Oiron, il y avait une chambre superbement meublee ou le roi
+ne vint jamais, et qu'on appelait cependant la chambre du roi.
+
+Peu a peu les pensees serieuses succederent aux idees de vanite ou de
+rancune. Le monde fut vaincu par le ciel. La penitente en arriva non
+seulement aux remords, mais aux macerations, aux jeunes, aux cilices.
+Cette femme, jadis si raffinee, si elegante, s'astreignit a ne porter que
+des chemises de la toile la plus dure, a mettre une ceinture et des
+jarretieres herissees de pointes de fer. Elle en vint a donner tout ce
+qu'elle avait aux pauvres et travaillait pour eux plusieurs heures par
+jour a des ouvrages grossiers.
+
+A cote de son chateau, elle fonda un hospice dont elle etait plutot la
+servante que la superieure; elle soignait les malades et pansait leurs
+plaies. Comme le dit M. Pierre Clement dans la belle etude qu'il lui a
+consacree, le scandale avait ete grand; mais, de la part d'une si
+orgueilleuse nature, le repentir et l'humilite doublaient en quelque sorte
+de valeur. Elle se resigna, sur l'ordre de son confesseur, a l'acte qui
+lui coutait le plus: elle demanda pardon a son mari dans une lettre ou, se
+servant des termes les plus humbles, elle lui offrait de retourner avec
+lui, s'il daignait la recevoir, ou de se rendre dans telle residence qu'il
+voudrait bien lui assigner. M. de Montespan ne repondit pas.
+
+Saint-Simon pretend que Mme de Montespan, dans les dernieres annees de sa
+vie, etait tellement tourmentee des affres de la mort, qu'elle payait
+plusieurs femmes dont l'emploi unique etait de la veiller.
+
+"Elle couchait, dit-il, tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies
+dans sa chambre, ses veilleuses autour d'elle, qu'a toutes les fois
+qu'elle se reveillait elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant,
+pour se rassurer contre leur assoupissement."
+
+J'ai peine a croire a l'exactitude d'une pareille assertion. Mme de
+Montespan etait trop fiere pour montrer une telle pusillanimite. De l'aveu
+meme de Saint-Simon, elle mourut avec courage et dignite.
+
+Au mois de mai 1707, lorsqu'elle partit pour les eaux de Bourbon, elle
+n'etait pas encore malade, et cependant elle avait le pressentiment d'une
+fin prochaine. Dans cette prevision, elle paya deux ans d'avance toutes
+les pensions qu'elle faisait et doubla ses aumones habituelles. A peine
+arrivee a Bourbon, elle se coucha pour ne plus se relever. Quand elle fut
+en face de la mort, elle la regarda sans la braver et sans la craindre.
+
+"Mon Pere, dit-elle au capucin qui l'assistait a l'heure supreme,
+exhortez-moi en ignorante, le plus simplement que vous pourrez."
+
+Apres avoir appele autour d'elle tous ses domestiques, elle demanda pardon
+des scandales qu'elle avait causes, et remercia Dieu de ce qu'il
+permettait qu'elle mourut dans un lieu ou elle se trouvait eloignee de
+tous, meme de ses enfants.
+
+Quand elle eut rendu l'ame, son corps fut "l'apprentissage du chirurgien
+d'un intendant de je ne sais ou, qui se trouva a Bourbon et qui voulut
+l'ouvrir sans savoir comment s'y prendre[1]". La mort d'une femme qui,
+pendant plus de trente ans, de 1660 a 1691, avait joue un si grand role a
+la cour, n'y causa aucune impression. Depuis longtemps, Louis XIV la
+considerait comme morte. Dangeau se contenta d'ecrire dans son journal:
+"Samedi, 28 mai 1707, a Marly: Avant que le roi partit pour la chasse, on
+apprit que Mme de Montespan etait morte a Bourbon, hier, a 3 heures du
+matin. Le roi, apres avoir couru le cerf, s'est promene dans les jardins
+jusqu'a la nuit."
+
+[Note 1: Saint-Simon, _Notes sur le Journal de Dangeau_.]
+
+Un ordre formel interdit au duc du Maine, au comte de Toulouse, aux
+duchesses de Bourbon et de Chartres de porter le deuil de leur mere;
+d'Antin se couvrit de vetements noirs; mais il etait trop bon courtisan
+pour etre triste, quand le roi ne l'etait point. Peu de jours apres, il
+recevait magnifiquement son souverain a Petit-Bourg et faisait disparaitre
+en une nuit une allee de marronniers qui n'etait pas du gout du maitre.
+Quant a Mme de Montespan, l'on ne prononcait meme plus son nom. Voila le
+monde. C'est bien la peine de l'aimer.
+
+
+
+
+XIV
+
+
+LA DUCHESSE DE BOURGOGNE
+
+
+Toute la cour s'agitait, parce qu'une petite fille de onze ans venait
+d'arriver en France. Cette enfant, c'etait la fille du duc de Savoie,
+Victor-Amedee II, Marie-Adelaide, la future duchesse de Bourgogne. Le
+dimanche 4 novembre 1696, la ville de Montargis etait en fete. Les cloches
+sonnaient a grande volee. Louis XIV, parti le matin de Fontainebleau,
+venait a la rencontre de la jeune princesse destinee a epouser son
+petit-fils, et tous les yeux etaient fixes sur cette premiere entrevue
+entre elle et le Roi-Soleil. Il la recut au moment ou elle descendait de
+voiture, et dit a Dangeau, le chevalier d'honneur de la princesse:
+
+"Pour aujourd'hui, voulez-vous que je fasse votre charge?"
+
+Des le premier moment, la nouvelle venue charma le roi par la distinction
+de ses manieres, sa gentillesse naturelle, ses petites reponses pleines de
+grace et d'esprit. Louis XIV l'embrassa dans le carrosse; elle lui baisa
+la main plusieurs fois en montant avec lui l'escalier de l'appartement ou
+elle devait se reposer. Comme le roi rentrait dans sa chambre, Dangeau
+prit la liberte de lui demander s'il etait content de la princesse:
+
+"Je le suis trop, j'ai peine a contenir ma joie."
+
+Puis, se tournant du cote de Monsieur:
+
+"Je voudrais bien, ajouta-t-il, que sa pauvre mere put etre ici quelques
+instants pour etre temoin de la joie que nous avons."
+
+Il ecrivit ensuite a Mme de Maintenon:
+
+"Elle m'a laisse parler le premier, et apres elle m'a fort bien repondu,
+mais avec un petit embarras qui vous aurait plu. Je l'ai menee dans sa
+chambre a travers la foule, la laissant voir de temps en temps, en
+approchant les flambeaux de son visage. Elle a soutenu cette marche et ces
+lumieres avec grace et modestie. Elle a la meilleure grace et la plus
+belle taille que j'aie jamais vue, habillee a peindre et coiffee de meme,
+des yeux tres vifs et tres beaux, des paupieres noires et admirables, le
+teint fort uni, blanc et rouge comme on peut le desirer, les plus beaux
+cheveux blonds que l'on puisse voir, et en grande quantite.... Elle n'a
+manque a rien, et s'est conduite comme vous pourriez faire."
+
+Marie-Adelaide etait, par sa mere, la petite-fille de cette belle
+Henriette d'Angleterre dont l'oraison funebre de Bossuet a immortalise la
+vie et la mort. Elle allait faire revivre le charme de cette princesse
+tant regrettee, et sa presence a Versailles y ramenait l'entrain et la
+joie des beaux jours. On l'installa, des son arrivee, dans la chambre
+autrefois occupee par la reine, puis par la dauphine de Baviere[1].
+
+[Note: Salle no 115 de la _Notice du Musee de Versailles_.]
+
+Le roi lui fit present de la belle menagerie de Versailles qui faisait
+face au palais de Trianon. Aucun grand-pere n'etait plus tendre, plus
+affectueux pour sa petite-fille. Il s'ingeniait a lui trouver des
+amusements et des recreations. Madame (la princesse Palatine) ecrivait, le
+8 novembre 1696: "Tout le monde maintenant redevient enfant. La princesse
+d'Harcourt et Mme de Pontchartrain ont joue avant-hier a colin-maillard
+avec la princesse et monsieur le dauphin; Monsieur, la princesse de Conti,
+Mme de Ventadour, mes deux autres dames et moi, nous y avons joue hier."
+
+Mme de Maintenon fut naturellement chargee d'achever l'education de la
+jeune princesse. La premiere fois qu'elle la mena a Saint-Cyr, elle la fit
+recevoir avec un grand ceremonial: la superieure la complimenta; la
+communaute, en longs manteaux, l'attendait a la porte de cloture; toutes
+les demoiselles etaient rangees en haie sur son passage jusqu'a l'eglise;
+des petites filles de son age lui reciterent un dialogue assaisonne de
+louanges delicates. La princesse ravie demanda a revenir. Alors Mme de
+Maintenon la conduisit regulierement a Saint-Cyr, deux ou trois fois la
+semaine, pour y passer des journees entieres et y suivre les cours de la
+classe des _rouges_. Il n'y avait plus d'etiquette. Marie-Adelaide portait
+le meme habit que les eleves et se faisait appeler Mlle de Lastic.
+
+"Elle etait bonne, affable, gracieuse a tout le monde, s'occupant avec les
+dames des differents offices, avec les demoiselles de tous leurs ouvrages,
+de tous leurs travaux; s'assujettissant avec candeur aux pratiques de la
+maison, meme au silence; courant et se recreant avec les _rouges_ dans les
+grandes allees du jardin; allant avec elles au choeur, a confesse, au
+catechisme.... D'autres fois, elle prenait le costume des dames, et
+faisait les honneurs de la maison a quelque illustre visiteuse,
+principalement a la reine d'Angleterre[1]."
+
+[Note 1: _Memoires des Dames de Saint-Cyr._]
+
+Louis XIV, charme de la princesse, decida qu'elle se marierait le jour
+meme ou elle aurait douze ans. Elle epousa, le 7 decembre 1697, Louis de
+France, duc de Bourgogne, qui avait quinze ans et demi. Le fiance etait en
+manteau noir brode d'or, pourpoint blanc a boutons de diamant; le manteau
+etait double de satin rose. La fiancee avait une robe et une jupe de
+dessous en drap d'argent avec bordure de pierres precieuses. Les diamants
+qu'elle portait etaient ceux de la couronne. La benediction nuptiale fut
+donnee aux jeunes epoux par le cardinal de Coislin, dans la chapelle de
+Versailles. Apres la messe, il y eut un grand festin de la maison royale
+dans la piece designee sous le nom d'antichambre de l'appartement de la
+reine[1].
+
+[Note 1: Salle no 119 de la _Notice du Musee_.]
+
+Le soir, la cour assista, dans le salon de la Paix[2], a un feu d'artifice
+tire au bout de la piece d'eau des Suisses, puis a un souper servi, comme
+le festin du jour, dans l'antichambre de l'appartement de la reine.
+
+[Note 2: Salle no 114 de la _Notice_.]
+
+Le 11 decembre, il y eut un grand bal dans la galerie des Glaces. Des
+pyramides de bougies rayonnaient plus encore que les lustres et les
+girandoles. Louis XIV avait dit qu'il serait bien aise que la cour
+deployat un grand luxe, et lui-meme, qui depuis longtemps ne portait plus
+que des habits fort simples, en avait endosse de superbes. Ce fut a qui se
+surpasserait en richesse et en invention. L'or et l'argent suffirent a
+peine. Le roi, qui avait encourage toutes ces depenses, n'en dit pas moins
+qu'il ne comprenait pas comment on trouvait des maris assez fous pour se
+laisser ruiner par les habits de leurs femmes.
+
+Deux jours apres son mariage, la duchesse voulut se montrer en habit de
+ceremonie a ses amies de Saint-Cyr. Elle etait tout en blanc, et sa robe
+avait une broderie d'argent si epaisse, qu'a peine pouvait-elle la porter.
+La communaute recut la princesse en grande pompe, et la conduisit a
+l'eglise, ou l'on chanta des hymnes.
+
+En peu de temps, l'aimable princesse devint une femme seduisante entre
+toutes et indispensable a la cour. Sans elle les fleurs seraient moins
+belles, les prairies moins riantes, les eaux moins claires. Grace a son
+charme seducteur, tout se ranime, dans ce palais qui ressemblait a un
+fastueux couvent, tout s'eclaire des rayons d'un soleil printanier. Elle
+aime sincerement Louis XIV. On n'approche pas sans emotion de cet homme
+exceptionnel, pour qui l'on devrait inventer le mot prestige, si ce mot
+n'existait pas, et qui est aussi affectueux, aussi bon, aussi affable
+qu'il est majestueux et imposant. L'admiration que professe pour lui la
+jeune princesse est sincere. Reconnaissante et flattee des bontes qu'il
+lui temoigne, elle le venere comme le representant le plus glorieux du
+droit divin, et tout en le venerant elle l'amuse. Elle lui saute au cou a
+toute heure, se met sur ses genoux, le distrait par toutes sortes de
+badinages, visite ses papiers, ouvre et lit ses lettres en sa presence.
+C'est une succession continuelle de parties de plaisir et de fetes. Suivie
+par un cortege de jeunes femmes, la princesse aime a monter en gondole sur
+le grand canal du parc de Versailles, et a y rester plusieurs heures de la
+nuit, parfois jusqu'au lever du soleil. Chasses, collations, comedies,
+serenades, illuminations, promenades sur l'eau, feux d'artifice, on
+organise chaque jour une nouvelle distraction.
+
+Le roi le veut, il faut que la duchesse de Bourgogne se plaise dans cette
+cour dont elle est l'ornement, l'esperance. Il faut qu'elle deride le
+monarque lasse de plaisirs et de gloire. Il faut qu'elle soit le bon
+genie, l'enchanteresse de Versailles. Il faut que, dans les glaces de la
+grande galerie, se refletent ses toilettes splendides, ses parures
+eblouissantes. Il faut qu'elle apparaisse dans les jardins comme une
+Armide, dans les forets comme une nymphe, sur l'eau comme une sirene.
+
+Dans la salle des gardes de la reine[1], on voit actuellement un portrait
+en pied de la princesse. Elle est debout, habillee d'une robe de drap
+d'argent, et tient dans la main gauche un bouquet de fleurs d'oranger. Une
+femme vetue a la polonaise porte la queue de son manteau fleurdelise.
+Devant elle, un amour tient un coussin sur lequel sont posees des fleurs.
+On apercoit dans le fond du tableau un jardin et un piedestal, sur lequel
+on lit la signature du peintre: Santerre 1709. Ce que l'artiste a si bien
+fait avec le pinceau, Saint-Simon l'a fait mieux encore avec la plume. Le
+sarcastique duc et pair devient un admirateur enthousiaste, un poete,
+quand il decrit les charmes de la princesse: "ses yeux les plus parlants
+et les plus beaux du monde, son port de tete galant, gracieux et
+majestueux, son sourire expressif, sa marche de deesse sur les nues." Il
+n'admire pas moins ses qualites morales, tout en lui trouvant des defauts.
+Il se plait a reconnaitre qu'elle est douce, accessible, ouverte avec une
+sage mesure, compatissante, peinee de causer le moindre ennui, pleine
+d'egards pour toutes les personnes qui l'approchent, que, gracieuse pour
+son entourage, bonne pour ses domestiques, vivant avec ses dames comme une
+amie, elle est l'ame de la cour dont elle est adoree. "Tout manque a
+chacun dans son absence, tout est rempli par sa presence, son extreme
+faveur la fait infiniment compter, et ses manieres lui attachent tous les
+coeurs."
+
+[Note 1: Salle N deg. 118 de la _Notice du Musee._]
+
+Et cependant, la calomnie ne la respecte point. On lui reproche tout bas
+certaines inconsequences, que la malice exploite en les exagerant.
+Entouree d'une cour de femmes spirituelles, mais souvent legeres et
+malveillantes, la duchesse de Bourgogne dut etre plus d'une fois atteinte
+par les insinuations perfides qu'on se permet contre les princesses aussi
+bien que contre les simples particulieres. La duchesse ne se faisait pas
+d'illusion a cet egard et s'en montrait affligee.
+
+D'autres sujets de tristesse projetaient des ombres sur une existence en
+apparence si joyeuse et si belle. Victor-Amedee s'etait brouille avec la
+France, et la maison de Savoie courait les plus grands dangers. La
+duchesse de Bourgogne etait obligee de refouler dans le fond de son coeur
+ses sentiments pour son ancienne patrie; mais, plus elle devait les
+cacher, plus ils etaient vivaces. Quelle douleur de savoir errants sur la
+route de Piemont sa mere, sa grand'mere infirme, ses freres malades et le
+duc, son pere, menace d'une ruine complete! Le 21 juin 1706, elle ecrivait
+a sa grand'mere, la veuve de Charles-Emmanuel[1]:
+
+[Note 1: Voir l'interessante correspondance de la duchesse de Bourgogne et
+de sa soeur la reine d'Espagne, femme de Philippe V, publiee, avec une
+tres bonne preface de Mme la comtesse Della Rocca, chez Michel Levy
+(1 vol.)]
+
+"Jugez dans quelle inquietude je suis sur tout ce qui vous arrive, vous
+aimant fort tendrement, et ayant toute l'amitie possible pour mon pere, ma
+mere et mes freres. Je ne puis les voir dans une situation aussi
+malheureuse sans avoir les larmes aux yeux... Je suis dans une tristesse
+qu'aucun amusement ne peut diminuer, et qui ne s'en ira, ma chere
+grand'mere, qu'avec vos malheurs... Mandez-moi des nouvelles de tout ce
+qui m'est le plus cher au monde.[1]"
+
+[Note: 1 Marie-Jeanne-Baptiste, dite Madame Royale, fille de
+Charles-Amedee de Savoie-Nemours et d'Elisabeth de Vendome, epousa en 1665
+le duc de Savoie, Charles-Emmanuel II, pere de Victor-Amedee II.]
+
+La duchesse de Bourgogne souffrait en meme temps des desastres de ses deux
+patries, la Savoie et la France.
+
+"Faites-nous des saintes pour nous obtenir la paix," disait Mme de
+Maintenon aux religieuses de Saint-Cyr.
+
+La duchesse, comme le remarque La Beaumelle, montrait, dans les
+circonstances perilleuses ou se trouvait le pays, "la dignite de la
+premiere femme de l'Etat, les sentiments d'une Romaine pour Rome et les
+agitations d'une ame qui veut le bien avec une ardeur qui n'est pas de son
+age." L'heure des grandes tristesses etait venue. Comme l'a tres bien dit
+M. Capefigue: "Le temps difficile, pour un roi puissant et heureux, c'est
+la vieillesse. Si la tete reste ferme, le bras faiblit, les guirlandes
+fletrissent, les lauriers meme prennent une teinte de grisaille. On vous
+respecte encore, mais on ne vous aime plus; les chapeaux coquets a plumes
+Flottantes font ressortir les rides de la figure et les plis du front; le
+jonc a pomme d'or n'est plus une facon de sceptre, mais un baton qui
+soutient les jambes faibles et un corps voute." Pour la duchesse de
+Bourgogne, Louis XIV vieilli conservait son prestige. Elle l'aimait
+sincerement.
+
+"Le public, dit Mme de Caylus, a de la peine a concevoir que les princes
+agissent simplement et naturellement, parce qu'il ne les voit pas d'assez
+pres pour en bien juger, et parce que le merveilleux qu'il cherche
+toujours ne se trouve pas dans une conduite simple et dans des sentiments
+regles. On a donc voulu croire que la duchesse ressemblait a son pere, et
+qu'elle etait, des l'age de onze ans qu'elle vint en France, aussi fine et
+aussi politique que lui, affectant pour le roi et Mme de Maintenon une
+tendresse qu'elle n'avait point. Pour moi qui ai eu l'honneur de la voir
+de pres, j'en juge autrement, et je l'ai vue pleurer de bonne foi sur le
+grand age de ces deux personnes qu'elle croyait devoir mourir avant elle,
+que je ne puis douter de sa tendresse pour le roi."
+
+Louis XIV, qui connaissait le coeur humain, s'apercevait, avec sa
+perspicacite habituelle, que la duchesse de Bourgogne avait pour lui une
+affection sincere. C'est a cause de cela que, de son cote, il lui
+temoignait un attachement exceptionnel. Semblable a une rose qui
+s'epanouit dans un cimetiere, la jeune et seduisante princesse charmait et
+consolait les tristes annees du Grand Roi. C'etait le dernier sourire de
+la fortune, le dernier rayon du soleil. Mais, helas! la belle rose devait
+se fletrir du matin au soir, et, encore quelque temps, tout allait rentrer
+dans la nuit.
+
+Depuis 1711, date de la mort de Monseigneur, le duc de Bourgogne etait
+dauphin, et Saint-Simon rapporte que la duchesse disait, en parlant des
+dames qui s'avisaient de la critiquer:
+
+"Elles auront a compter avec moi, et je serai leur reine."
+
+"Helas! ajoute-t-il, elle le croyait, la charmante princesse, et qui ne
+l'eut cru avec elle?"
+
+Et cependant, au dire de la princesse Palatine, elle etait persuadee de sa
+fin prochaine. Madame s'exprime ainsi a ce sujet:
+
+"Un savant astrologue de Turin ayant tire l'horoscope de Mme la dauphine,
+lui avait predit tout ce qui lui arriverait, et qu'elle mourrait dans sa
+vingt-septieme annee. Elle en parlait souvent. Un jour, elle dit a son
+epoux:
+
+"Voici le temps qui approche ou je dois mourir. Vous ne pouvez pas rester
+sans femme a cause de votre rang et de votre devotion. Dites-moi, je vous
+prie, qui epouserez-vous?"
+
+Il repondit:
+
+"J'espere que Dieu ne me punira jamais assez pour vous voir mourir; et si
+ce malheur devait m'arriver, je ne me remarierais jamais; car dans huit
+jours, je vous suivrais au tombeau..."
+
+"Pendant que la dauphine etait encore en bonne sante, fraiche et gaie,
+elle disait souvent: "Il faut bien que je me rejouisse, puisque je ne me
+rejouirai pas longtemps, car je mourrai cette annee."
+
+"Je croyais que c'etait une plaisanterie; mais la chose n'a ete que trop
+reelle. En tombant malade, elle dit qu'elle n'en rechapperait point."
+
+Plus la dauphine approchait du temps fatal, plus elle s'ameliorait. On
+aurait dit qu'elle voulait augmenter les regrets que causerait sa mort
+prematuree. La princesse Palatine l'avoue elle-meme: "Ayant, dit-elle,
+assez d'esprit pour remarquer ses defauts, la dauphine ne pouvait que
+chercher a s'en corriger; c'est ce qu'elle fit en effet, au point
+d'exciter l'etonnement general. Elle a continue ainsi jusqu'a la fin."
+
+Mme la vicomtesse de Noailles [1] l'a dit de la maniere la plus touchante:
+"L'histoire nous offre de temps a autre des personnages seduisants qui
+attachent le lecteur jusqu'a l'affection... Souvent, la Providence les
+retire du monde des leur jeunesse, ornes des charmes que le temps enleve
+et des esperances qu'elles auraient realisees. La duchesse de Bourgogne
+fut une de ces gracieuses apparitions."
+
+[Note 1: _Lettres inedites de la duchesse de Bourgogne_ precedees d'une
+courte notice sur sa vie, par Mme la vicomtesse de Noailles. (Un volume de
+cinquante pages, imprime a un petit nombre d'exemplaires.)]
+
+Atteinte d'un mal foudroyant, qui etait, parait-il, la rougeole, mais
+qu'on attribua au poison, la duchesse fut enlevee en quelques jours au roi
+dont elle etait la consolation, a son epoux dont elle etait l'idole, a la
+cour dont elle etait l'ornement, a la France dont elle etait l'espoir.
+Elle mourut dans les sentiments les plus religieux.
+
+Ce fut a Versailles [1], le vendredi 12 fevrier 1712, entre 8 et 9 heures
+du soir, qu'elle rendit le dernier soupir. Deux ans auparavant, presque
+jour pour jour, elle avait mis au monde le prince qui devait s'appeler
+Louis XV [2]. La douleur de son mari fut telle, qu'il ne put survivre a
+une femme tant aimee. Six jours apres, il la suivait au tombeau.
+
+[Note: 1: Salle no 115 de la _Notice du Musee._]
+[Note: 2: Louis XV naquit le 15 fevrier 1710.]
+
+"La France, s'ecrie Saint-Simon, tomba enfin sous ce dernier chatiment.
+Dieu lui montra un prince qu'elle ne meritait pas. La terre n'en etait pas
+digne; il etait mur deja pour la bienheureuse eternite."
+
+Le jour meme de la mort du duc de Bourgogne, Madame ecrivait: "Je suis
+tellement ebranlee que je peux pas me remettre, je ne sais presque pas ce
+que je dis. Vous qui avez bon coeur, vous aurez certainement pitie de
+nous, car la tristesse qui regne ici ne se peut decrire."
+
+Saint-Simon pretend que la douleur causee a Louis XIV par la mort de la
+duchesse de Bourgogne fut "la seule veritable qu'il ait jamais eue en sa
+vie". Cela n'est pas exact. Le grand roi avait regrette profondement sa
+mere, et Madame (la princesse Palatine) s'exprime ainsi au sujet du
+chagrin dont il fut accable lors de la mort de son fils unique, le grand
+dauphin: "J'ai vu le roi hier a 11 heures; il est en proie a une telle
+affliction, qu'elle attendrirait un rocher; cependant il ne se depite pas,
+il parle a tout le monde avec une tristesse resignee et donne ses ordres
+avec une grande fermete; mais, a tout moment, les larmes lui viennent aux
+yeux, et il etouffe ses sanglots[1]."
+
+[Note 1: Lettre du 16 avril 1711.]
+
+Le 22 fevrier 1712, les corps de la duchesse et du duc de Bourgogne furent
+portes de Versailles a Saint-Denis sur un meme chariot. Le 8 mars suivant,
+le dauphin, leur fils aine, mourait aussi. Il avait cinq ans et quelques
+mois. Ainsi donc, en vingt-quatre jours le pere, la mere et le fils aine
+disparurent. Trois dauphins etaient morts en moins d'un an.
+
+Ces evenements, deja horribles par eux-memes, s'assombrissaient encore par
+la fausse idee generalement repandue que le poison etait la cause de fins
+si prematurees. Contre toute justice, on accusait de la maniere la plus
+perfide le duc d'Orleans d'etre l'auteur des crimes, et l'on essayait de
+faire entrer dans l'ame de Louis XIV cet abominable soupcon. Avec la
+duchesse de Bourgogne "s'eclipserent joie, plaisirs, amusements memes et
+toutes especes de graces... Si la cour subsista apres elle, ce ne fut plus
+que pour Languir [1]."
+
+[Note 1: _Memoires du duc de Saint-Simon._]
+
+Et cependant, sous le poids de tant d'epreuves, la grande ame de Louis XIV
+ne faiblit pas. "Au milieu des debris lugubres de son auguste maison,
+Louis demeure ferme dans la foi. Dieu souffle sur sa nombreuse posterite,
+et en un instant elle etait effacee comme les caracteres traces sur le
+sable. De tous les princes qui l'environnaient, et qui formaient comme la
+gloire et les rayons de sa couronne, il ne reste qu'une faible etincelle,
+sur le point meme alors de s'eteindre... Il adore celui qui dispose des
+sceptres et des couronnes, et voit peut-etre dans ces pertes domestiques
+la misericorde qui expie, et qui acheve d'effacer du livre des justices du
+Seigneur ses anciennes passions etrangeres[1]."
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funebre de Louis le Grand._]
+
+La France tout entiere fut plongee dans le desespoir. "Ce temps de
+desolation, dit Voltaire, laissa dans les coeurs une impression si
+profonde que, pendant la minorite de Louis XV, j'ai vu plusieurs personnes
+qui ne parlaient de ces pertes qu'en versant des larmes[2]."
+
+[Note 2: Voltaire, _Siecle de Louis XIV._]
+
+M. Michelet, qu'on ne peut pas accuser d'une admiration exageree pour le
+grand siecle, se laissa lui-meme attendrir quand il relata la mort de la
+_charmante_ duchesse de Bourgogne. "La cour, dit-il, fut a la lettre comme
+assommee d'un coup. Cent cinquante ans apres, on pleure encore en lisant
+les pages navrantes ou Saint-Simon a dit son deuil[3]."
+
+[Note 3: Michelet, _Louis XIV et le duc de Bourgogne._]
+
+Duclos a pretendu, sans indiquer la source de ses renseignements, qu'a la
+mort de la duchesse de Bourgogne, Mme de Maintenon et le roi trouverent
+dans une cassette ayant appartenu a la princesse des papiers qui
+arracherent au roi cette exclamation:
+
+"La petite coquine nous trahissait."
+
+D'une telle parole, si invraisemblable dans la bouche de Louis XIV, Duclos
+tire consequence d'une correspondance par laquelle la fille de
+Victor-Amedee lui aurait livre des secrets d'Etat. C'est la, croyons-nous,
+un de ces innombrables anas avec lesquels on ecrit trop souvent
+l'histoire. Les archives de Turin n'ont conserve nulle trace de cette
+pretendue correspondance, qui n'est ni vraie, ni vraisemblable.
+Assurement, la duchesse de Bourgogne n'oubliait pas son pays natal; mais,
+depuis ses adieux a la Savoie, elle n'avait plus eu qu'une seule patrie:
+la France.
+
+Sans doute, l'Italie peut compter parmi les plus belles perles de son
+ecrin ces deux soeurs intelligentes et seduisantes qui toutes deux
+moururent si prematurement et laisserent un si touchant souvenir: la
+duchesse de Bourgogne et sa soeur la reine d'Espagne, la vaillante
+compagne de Philippe V. Mais c'est en France que s'est accomplie presque
+toute la destinee de la duchesse de Bourgogne, et c'est dans le chateau de
+Versailles que doit figurer son portrait.
+
+Combien de fois en 1871, quand le ministere des Affaires etrangeres etait,
+pour ainsi dire, campe au milieu des appartements de la reine, nous
+evoquions le souvenir de la charmante princesse, dans cette chambre ou
+elle coucha, des son arrivee a Versailles, et ou, seize ans et demi plus
+tard, elle rendait le dernier soupir! C'est la qu'a onze ans, enlevee pour
+toujours a sa famille, a ses amis, a sa patrie, elle se trouvait seule au
+milieu des splendeurs de ce palais inconnu pour elle. C'est la que
+l'enfant grandissait, devenait jeune fille, puis jeune femme, et croissait
+tous les jours en attraits et en graces. C'est la que, dans le silence de
+la nuit, elle croyait voir apparaitre les brillants fantomes du monde, les
+images de seduction contre lesquelles sa raison luttait peut-etre contre
+son coeur. C'est la qu'elle se rememorait, pour resister aux tentations
+d'une ame ardente, les austeres enseignements de Mme de Maintenon, qui lui
+avait ecrit: "Ayez horreur du peche. Le vice est plein d'horreur et de
+malediction des ce monde. Il n'y a de joie, de repos, de veritables
+delices qu'a servir Dieu." C'est la qu'elle vit venir la mort et qu'elle
+l'accueillit avec un noble et religieux courage.
+
+
+
+
+XV
+
+
+LES TOMBEAUX
+
+
+C'est un spectacle melancolique entre tous de revoir dans l'appareil de la
+tristesse et de la mort des endroits qui furent des theatres de splendeurs
+ou de fetes. En entendant les prieres des agonisants succeder au bruit des
+fanfares, aux accords joyeux des orchestres, on fait un douloureux retour
+sur les choses d'ici-bas, et l'on comprend l'inanite de la gloire, de la
+richesse et du plaisir. Cette impression, les courtisans de Louis XIV
+durent l'eprouver quand "ce monarque de bonheur, de majeste, d'apotheose",
+comme dit Saint-Simon, allait rendre le dernier soupir. L'incomparable
+galerie des Glaces n'etait plus qu'un vestibule funebre. Les peintures
+triomphales de Lebrun s'etaient comme assombries, les dorures semblaient
+couvertes d'un voile de crepe; on aurait dit que les jets d'eau versaient
+des larmes; le soleil du Grand Roi s'obscurcissait, l'Olympe moderne etait
+ebranle devant un ideal plus eleve: l'idee chretienne. Et ce roi, "la
+terreur de ses voisins, l'etonnement de l'univers, le pere des rois, plus
+grand que tous ses ancetres, plus magnifique que Salomon[1]," semblait
+dire avec l'Ecclesiaste: "J'ai surpasse en gloire et en sagesse tous ceux
+qui m'ont precede dans Jerusalem, et j'ai reconnu qu'en cela meme il n'y
+avait que vanite et affliction d'esprit."
+
+[Note 1: Massillon, _Oraison funebre de Louis le Grand_.]
+
+Pendant la derniere maladie de celui qui avait ete le Roi-Soleil, la cour
+se tenait tout le jour dans la galerie des Glaces. Personne ne s'arretait
+dans l'Oeil-de-Boeuf, excepte les valets familiers et les medecins. Quant
+a Mme de Maintenon, malgre ses quatre-vingts ans et ses infirmites, elle
+soignait avec un grand devouement l'auguste malade et demeurait
+quelquefois quatorze heures de suite pres de son lit.
+
+"Le roi m'a dit trois fois adieu, raconta-t-elle plus tard aux dames de
+Saint-Cyr: la premiere en me disant qu'il n'avait de regret que celui de
+me quitter, mais que nous nous reverrions bientot; je le priai de ne plus
+penser qu'a Dieu. La seconde, il me demanda pardon de n'avoir pas assez
+bien vecu avec moi; il ajouta qu'il ne m'avait pas rendue heureuse, mais
+qu'il m'avait toujours aimee et estimee egalement. Il pleurait et me
+demandait s'il n'y avait personne; je lui dis que non. Il dit:
+
+"--Quand on entendrait que je m'attendris avec vous, personne n'en serait
+surpris."
+
+"Je m'en allai pour ne point lui faire de mal. A la troisieme, il me dit:
+
+"--Qu'allez-vous devenir, car vous n'avez rien?"
+
+"Je lui repondis:
+
+"--Je suis un rien, ne vous occupez que de Dieu."
+
+"Et je le quittai."
+
+Jusqu'au dernier soupir, Louis XIV merite le nom de Grand. Il meurt mieux
+qu'il n'a vecu. Tout ce qu'il y a d'eleve, de majestueux, de grandiose
+dans cette ame d'elite, se reveille au moment supreme. Sa mort est celle
+d'un roi, d'un heros et d'un saint. Comme les premiers chretiens, il fait
+une sorte de confession publique; il dit, le 29 aout 1715, aux personnes
+qui avaient les entrees:
+
+"Messieurs, je vous demande pardon du mauvais exemple que je vous ai
+donne. J'ai bien a vous remercier de la maniere dont vous m'avez servi et
+de l'attachement et de la fidelite que vous m'avez toujours marques.... Je
+sens que je m'attendris et que je vous attendris aussi; je vous en demande
+pardon. Adieu, messieurs, je compte que vous vous souviendrez quelquefois
+de moi."
+
+Le meme jour, il donne sa benediction au petit dauphin et lui adresse ces
+belles paroles:
+
+"Mon cher enfant, vous allez etre le plus grand roi du monde. N'oubliez
+jamais les obligations que vous avez a Dieu. Ne m'imitez pas dans les
+guerres, tachez de maintenir toujours la paix avec vos voisins, de
+soulager votre peuple autant que vous pourrez, ce que j'ai eu le malheur
+de ne pouvoir faire par les necessites de l'Etat. Suivez toujours les bons
+conseils, et songez bien que c'est a Dieu a qui vous devez tout ce que
+vous etes. Je vous donne le Pere Le Tellier pour confesseur; suivez ses
+avis et ressouvenez-vous toujours des obligations que vous devez a Mme de
+Ventadour [1]."
+
+[Note 1: M. Le Roi, dans son ouvrage intitule _Curiosites historiques_, a
+prouve que tels etaient les termes exacts dont Louis XIV s'etait servi
+dans son allocution a Louis XV.]
+
+Dans la nuit du 27 au 28 aout, on voit a tous moments le moribond joindre
+les mains; il dit ses prieres habituelles et, au _Confiteor_, il se frappe
+la poitrine. Le 28 au matin, il apercoit dans le miroir de sa cheminee
+deux domestiques qui versent des larmes.
+
+"Pourquoi pleurez-vous? leur dit-il. Est-ce que vous m'avez cru immortel?"
+
+On lui presente un elixir pour le rappeler a la vie. Il repond, en prenant
+le verre:
+
+"A la vie ou a la mort! Tout ce qu'il plaira a Dieu."
+
+Son confesseur lui demande s'il souffre beaucoup. "Eh! non, replique-t-il,
+c'est ce qui me fache, je voudrais souffrir davantage pour l'expiation de
+mes peches."
+
+Le 29 aout, il lui echappe, en donnant des ordres, d'appeler le dauphin
+"le jeune roi". Et comme il se rend compte d'un mouvement dans ce qui est
+autour de lui.
+
+"Eh! pourquoi?... s'ecrie-t-il. Cela ne me fait aucune peine."
+
+C'est ce qui fait dire a Massillon: "Ce monarque environne de tant de
+gloire, et qui voyait autour de lui tant d'objets capables de reveiller ou
+ses desirs ou sa tendresse, ne jette pas meme un oeil de regret sur la
+vie.... Qu'on est grand, quand on l'est par la foi!... La vanite n'a
+jamais eu que le masque de la grandeur, c'est la grace qui en est la
+verite."
+
+Dans la journee du 29 aout, le mourant perd connaissance, et l'on croit
+qu'il n'a plus que quelques heures a vivre.
+
+"Vous ne lui etes plus necessaire, dit son confesseur a Mme de Maintenon.
+Vous pouvez vous en aller."
+
+Le marechal de Villeroy l'exhorte a ne pas attendre plus longtemps et a se
+retirer a Saint-Cyr, ou elle doit se reposer de tant d'emotions. Il envoie
+des gardes du roi pour se poster de distance en distance sur la route, et
+lui prete son carrosse.
+
+"On peut craindre, lui dit-il, quelque emotion populaire, et le chemin ne
+sera peut-etre pas sur." Mme de Maintenon, affaiblie, troublee par l'age
+et la douleur, a le tort d'ecouter de si pusillanimes conseils. La
+posterite lui reprochera toujours une defaillance indigne de cette femme
+de tete et de coeur. Mme de Maintenon devait fermer les yeux au Grand Roi
+et prier a cote de son cadavre. Il faut blamer surtout les courtisans qui
+lui dictent la resolution de l'egoisme et de la peur. Ah! comme ils sont
+abandonnes, "les dieux de chair et de sang, les dieux de terre et de
+poussiere," quand ils vont descendre dans la tombe! Quelques valets sont
+seuls a les pleurer. La foule est indifferente ou se rejouit. Les
+courtisans se tournent du cote du soleil qui se leve. Helas! Quel
+contraste entre le trone et le cercueil! La mort d'un homme est toujours
+un sujet de reflexions philosophiques. Qu'est-ce donc quand celui qui
+meurt s'appelle Louis XIV!
+
+Le 30 aout, le mourant reprend connaissance et redemande Mme de Maintenon.
+L'on va la chercher a Saint-Cyr. Elle revient. Le roi la reconnait, lui
+dit encore quelques paroles, puis s'assoupit. Le soir, elle descend
+l'escalier de marbre, qu'elle ne doit plus remonter, et va s'enfermer a
+Saint-Cyr pour toujours.
+
+Le samedi 31 aout, vers 11 heures du soir, on dit a Louis XIV les prieres
+des agonisants. Il les recite lui-meme d'une voix plus forte que celle de
+tous les assistants, et il parait aussi majestueux sur son lit de mort que
+sur le trone. A la fin des prieres, il reconnait le cardinal de Rohan et
+lui dit:
+
+"Ce sont les dernieres graces de l'Eglise."
+
+Il repete plusieurs fois: _Nunc et in hora mortis_.
+
+Puis il dit:
+
+"O mon Dieu, venez a mon aide, hatez-vous de me secourir."
+
+Ce sont la ses dernieres paroles. L'agonie commence. Elle dure toute la
+nuit, et le lendemain dimanche 1er septembre 1715, a 8 heures un quart du
+matin, Louis XIV, age de soixante-dix-sept ans moins trois jours, et roi
+depuis soixante-douze ans, rend a Dieu sa grande ame.
+
+On ne termine pas l'etude d'un regne memorable sans un sentiment de
+regret. Apres avoir vecu pendant quelque temps de la vie d'un personnage
+celebre, on souffre de sa mort et l'on s'attendrit sur sa tombe. Ne
+croit-on pas, en lisant Saint-Simon, assister a l'agonie de Louis XIV, et
+ne sent-on pas les larmes venir aux yeux, comme si l'on etait mele aux
+serviteurs fideles qui pleurent le meilleur des maitres et le plus grand
+des rois?
+
+Aussitot que la nouvelle de la mort de Louis XIV fut connue a Saint-Cyr,
+Mlle d'Aumale entra dans la chambre de Mme de Maintenon:
+
+"Madame, lui dit-elle, toute la maison est en priere, au choeur."
+
+Mme de Maintenon comprit; elle leva les mains au ciel en pleurant, et se
+rendit a l'eglise, ou elle assista a l'office des morts. Puis elle
+congedia ses domestiques et se defit de sa voiture, "ne pouvant se
+resoudre, disait-elle, a nourrir des chevaux pendant qu'un si grand nombre
+de demoiselles etaient dans le besoin." Elle vecut dans son modeste
+appartement, au sein d'une paix profonde. Elle se soumettait aux
+reglements de la maison, autant que le permettait son age, et ne sortait
+que pour aller dans le village, visiter les malades et les pauvres. Quand
+Pierre le Grand se rendit a Saint-Cyr, le 10 juin 1717, l'illustre
+octogenaire souffrait. Le tsar s'assit au chevet du lit de cette femme
+dont il avait tant de fois entendu prononcer le nom. Il lui fit demander
+par un interprete si elle etait malade. Elle repondit que oui. Il voulut
+savoir quel etait son mal:
+
+"Une grande vieillesse," repliqua-t-elle.
+
+Mme de Maintenon mourut a Saint-Cyr, le 15 avril 1719. Elle demeura deux
+jours exposee sur son lit, "avec un air si doux et si devot qu'on eut dit
+qu'elle priait Dieu[1]."
+
+[Note 1: _Memoires des Dames de Saint-Cyr_.]
+
+On l'ensevelit dans le choeur de l'eglise; une humble plaque de marbre
+indiqua l'emplacement ou son corps reposait. C'est la que les novices
+allaient prier avant de se vouer pour toujours au Seigneur.
+
+Au moment de quitter ces femmes celebres, dont nous avons essaye d'evoquer
+les ombres gracieuses, descendons dans les cryptes ou elles sont
+ensevelies. Mlle de La Valliere repose a Paris, dans la chapelle des
+Carmelites de la rue Saint-Jacques; la reine Marie-Therese, les deux
+duchesses d'Orleans, la dauphine de Baviere, la duchesse de Bourgogne, a
+Saint-Denis. C'est la qu'il faut aller mediter, la qu'il faut ecouter la
+grande parole chretienne: _Memento, homo, quia pulvis es et in pulverem
+reverteris_.
+
+Bossuet dit, en parlant des Pharaons, qu'ils ne jouirent pas de leur
+sepulcre. Telle devait etre la destinee de Louis XIV. Ce potentat, qui
+avait donne des lois a l'Europe, ne posseda pas meme son tombeau. Les
+profanateurs de cercueils descendirent dans le souterrain des "princes
+aneantis", et malgre son arriere-garde de huit siecles de rois, comme dit
+Chateaubriand, la grande ombre de Louis XIV ne put pas defendre la majeste
+de sepulcres que tout le monde aurait crus inviolables.
+
+Dans la seance du 31 juillet 1793, Barere lut a la Convention, au nom du
+Comite de salut public, un long rapport dans lequel il demandait que, pour
+feter l'anniversaire de la journee du 10 aout, l'on detruisit les
+mausolees de Saint-Denis.
+
+"Sous la monarchie, disait-il, les tombeaux memes avaient appris a flatter
+les rois; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce
+theatre de la mort, et les porte-sceptre qui ont fait tant de maux a la
+France et a l'humanite semblent encore, meme dans la tombe, s'enorgueillir
+d'une grandeur evanouie. La main puissante de la Republique doit effacer
+impitoyablement ces mausolees, qui rappelleraient des rois l'effrayant
+souvenir."
+
+La Convention rendit par acclamation un decret conforme a ce rapport.
+Considerant que "la patrie etait en danger et manquait de canons pour la
+defendre", elle decida que "les tombeaux et mausolees des ci-devant rois
+seraient detruits le 10 aout suivant." Elle nomma des commissaires charges
+de se transporter a Saint-Denis, a l'effet d'y proceder "a l'exhumation
+des ci-devant rois et reines, princes et princesses", et ordonna de briser
+les cercueils, de fondre et d'envoyer le plomb aux fonderies nationales.
+
+Ce decret odieux fut strictement execute. Rois, reines, princes et
+princesses furent arraches a leurs sepulcres. On portait le plomb, a
+mesure qu'on le decouvrait, dans un cimetiere ou l'on avait etabli une
+fonderie, et l'on jetait les cadavres dans la fosse commune.
+
+Le vandalisme des revolutionnaires et des athees se delectait de ce
+spectacle. Assurement, "Dieu, dans l'effusion de sa colere, comme ecrit
+Chateaubriand, avait jure par lui-meme de chatier la France. Ne cherchons
+pas sur la terre les causes de pareils evenements: elles sont plus haut."
+
+Bientot apres ce fut le tour du cadavre de Mme de Maintenon. En janvier
+1794, pendant qu'on travaillait a transformer l'eglise de Saint-Cyr en
+salles d'hopital, les ouvriers apercurent au milieu du choeur devaste une
+plaque de marbre noir enfouie dans les decombres. C'etait la tombe de Mme
+de Maintenon. Ils la briserent, ouvrirent le caveau, en enleverent le
+corps, le trainerent dans la cour, en poussant des hurlements sinistres,
+et le jeterent, depouille et mutile, dans un trou du cimetiere. Ce
+jour-la, l'epouse non reconnue de Louis XIV avait ete traitee en reine!
+
+Ainsi donc, ces illustres heroines de Versailles, la bonne Marie-Therese,
+l'habile Maintenon, la melancolique dauphine de Baviere, l'orgueilleuse
+princesse Palatine, la seduisante duchesse de Bourgogne, furent
+expropriees de leurs tombeaux. Au recit d'une telle rage iconoclaste et
+sacrilege, le coeur se serre dans l'angoisse d'une inexprimable tristesse.
+A un sentiment de sainte colere contre d'odieuses profanations et contre
+de sauvages fureurs se melent des reflexions profondes sur le neant des
+choses humaines. Les ombres de ces femmes jadis si adulees nous
+apparaissent tour a tour, et, en passant devant nous, chacune d'elles
+semble nous dire, comme Fenelon: "Que ne fait-on point pour trouver un
+faux bonheur? Quels rebuts, quelles traverses n'endure-t-on point pour un
+fantome de gloire mondaine? Quelles peines pour de miserables plaisirs
+dont il ne reste que le remords!" Du fond de la poussiere des tombeaux
+profanes, l'oeil ebloui apercoit tout a coup surgir une pure, une
+incorruptible lumiere qui remet toutes les choses d'ici-bas dans le jour
+veritable, et l'on se rappelle la parole de Massillon devant le cercueil
+de Louis XIV: "Dieu seul est grand, mes freres."
+
+
+FIN
+
+
+
+
+TABLE
+
+
+INTRODUCTION
+
+I.--Le chateau de Versailles
+
+II.--Louis XIV et sa cour en 1682
+
+III.--La reine Marie-Therese
+
+IV.--Mme de Montespan et Mme de Maintenon
+
+V.--La dauphine de Baviere
+
+VI.--Le mariage de Mme de Maintenon
+
+VII.--L'appartement de Mme de Maintenon
+
+VIII.--La marquise de Caylus
+
+IX.--Mme de Maintenon a Saint-Cyr
+
+X.--La duchesse d'Orleans (princesse Palatine)
+
+XI.--Mme de Maintenon, femme politique
+
+XII.--Les lettres de Mme de Maintenon
+
+XIII.--La vieillesse de Mme de Montespan
+
+XIV.--Le duchesse de Bourgogne
+
+XV.--Les tombeaux
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Cour de Louis XIV, by Imbert de Saint-Amand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR DE LOUIS XIV ***
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Each eBook is in a subdirectory of the same number as the eBook's
+eBook number, often in several formats including plain vanilla ASCII,
+compressed (zipped), HTML and others.
+
+Corrected EDITIONS of our eBooks replace the old file and take over
+the old filename and etext number. The replaced older file is renamed.
+VERSIONS based on separate sources are treated as new eBooks receiving
+new filenames and etext numbers.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+EBooks posted prior to November 2003, with eBook numbers BELOW #10000,
+are filed in directories based on their release date. If you want to
+download any of these eBooks directly, rather than using the regular
+search system you may utilize the following addresses and just
+download by the etext year.
+
+ https://www.gutenberg.org/etext06
+
+ (Or /etext 05, 04, 03, 02, 01, 00, 99,
+ 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90)
+
+EBooks posted since November 2003, with etext numbers OVER #10000, are
+filed in a different way. The year of a release date is no longer part
+of the directory path. The path is based on the etext number (which is
+identical to the filename). The path to the file is made up of single
+digits corresponding to all but the last digit in the filename. For
+example an eBook of filename 10234 would be found at:
+
+ https://www.gutenberg.org/1/0/2/3/10234
+
+or filename 24689 would be found at:
+ https://www.gutenberg.org/2/4/6/8/24689
+
+An alternative method of locating eBooks:
+ https://www.gutenberg.org/GUTINDEX.ALL
+
+
diff --git a/old/10689.zip b/old/10689.zip
new file mode 100644
index 0000000..411b91b
--- /dev/null
+++ b/old/10689.zip
Binary files differ