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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Pardaillan - 01 + +Author: Michel Zévaco + +Release Date: August 17, 2004 [EBook #13207] +[Last updated: May 17, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN - 01 *** + + + + +Produced by Renald Levesque + + + + + +</pre> + + +<h3>MICHEL ZÉVACO</h3> + + +<h2>LES PARDAILLAN-1</h2> + +<br><br><br> + +<h1>Les Pardaillan</h1> + +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<h3>LES DEUX FRÈRES</h3> + +<p>La maison était basse, toute en rez-de-chaussée, avec +un humble visage. Près d'une fenêtre ouverte, dans un +fauteuil armorié, un homme, un grand vieillard à tête +blanche; une de ces rudes physionomies comme en +portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées +guerrières du temps du roi François I.</p> + +<p>Il fixait un morne regard sur la masse grise du +manoir féodal des Montmorency, qui dressait au loin +dans l'azur l'orgueil de ses tours menaçantes.</p> + +<p>Puis ses yeux se détournèrent. Un soupir terrible +comme une silencieuse imprécation gonfla sa poitrine; +il demanda:</p> + +<p>—Ma fille?... Où est ma fille?...</p> + +<p>Une servante, qui rangeait la salle, répondit:</p> + +<p>—Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai, c'est le printemps. Les haies +embaument. Chaque arbre est un bouquet. Tout rit, +tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur la plus +belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c'est +toi...</p> + +<p>Son regard, alors, se reporta sur la formidable +silhouette du manoir accroupi sur la colline.</p> + +<p>—Tout ce que je hais est là! gronda-t-il. Là est la +puissance qui m'a brisé, anéanti! Oui, moi, seigneur +de Piennes, autrefois maître de toute une contrée, +j'en suis réduit à vivre presque misérable, dans cet +humble coin de terre que m'a laissé la rapacité du +Connétable!... Que dis-je, insensé! Mais ne cherche-t-il +pas, en ce moment même, à me chasser de ce dernier +refuge!...</p> + +<p>Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon +parmi les rides de ce visage désespéré.</p> + +<p>Soudain, il pâlit affreusement: un cavalier, vêtu de +noir, entrait et s'inclinait devant lui!...</p> + +<p>—Enfer!... Le bailli de Montmorency!...</p> + +<p>—Seigneur de Piennes, dit l'homme noir, je viens +de recevoir de mon maître le connétable un papier +que j'ai ordre de vous communiquer à l'instant: ce +papier que voici, c'est la copie d'un arrêt du Parlement +de Paris en date d'hier, samedi 25 avril de cet +an 1553. L'arrêt porte que vous occupez indûment le +domaine de Margency; que le roi Louis XII outrepassa +son droit en vous conférant la propriété de cette terre +qui doit faire retour à la maison de Montmorency, et +qu'il vous est enjoint de restituer castel, hameau, +prairies et bois.</p> + +<p>Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, +pas un geste. Seulement, une pâleur plus grande se +répandit sur son visage, et sa voix tremblante s'éleva:</p> + +<p>—O mon digne sire Louis douzième! et vous, illustre +François Ier! sortirez-vous de vos tombes pour voir +comme on traite celui qui, sur quarante champs de +bataille, a risqué sa vie et versé son sang? Revenez, +sires! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux +soldat dépouillé parcourant les routes de l'Ile-de-France +pour mendier un morceau de pain!</p> + +<p>Devant ce désespoir, le bailli trembla.</p> + +<p>Furtivement, il déposa sur une table le parchemin +maudit, et il recula, gagna la porte et s'enfuit.</p> + +<p>Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur +funèbre déchirante:</p> + +<p>—Et ma fille! Ma fille! Ma Jeanne! ma fille est +sans abri! Ma Jeanne est sans pain! Montmorency! +malédiction sur toi et toute ta race.</p> + +<p>La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, +qui depuis Louis XII appartenait au seigneur de +Piennes, était tout ce qui restait de son ancienne +splendeur à cet homme qui avait jadis gouverné la +Picardie. Dans l'effondrement de sa fortune, il s'était +réfugié dans cette pauvre terre enclavée dans les +domaines du connétable.</p> + +<p>Maintenant, c'était fini! L'arrêt du Parlement, +c'était, pour Jeanne de Piennes et son père, la +misère honteuse.</p> + +<p>Jeanne avait seize ans. Mince, frêle, fière, d'une +exquise élégance, elle semblait une créature faite pour +le ravissement des yeux, une émanation de ce radieux +printemps, pareille, en sa grâce un peu sauvage, à une +aubépine qui tremble sous la rosée au soleil levant.</p> + +<p>Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme +tous les jours, à la même heure.</p> + +<p>Elle avait pénétré dans la forêt de châtaigniers à +laquelle s'appuyait Margency. Sous un bois, Jeanne, +oppressée, une main sur son coeur, se mit à marcher +rapidement en murmurant:</p> + +<p>—Oserai-je lui dire? Ce soir, oui, dès ce soir, je +parlerai!... je dirai ce secret terrible... et si doux!</p> + +<p>Soudain, deux bras robustes et tendres l'enlacèrent. +Une bouche frémissante chercha sa bouche:</p> + +<p>—Toi, enfin! Toi, mon amour...</p> + +<p>—Mon François! mon cher seigneur!...</p> + +<p>—Mais qu'as-tu, mon aimée? Tu trembles...</p> + +<p>Il se pencha, l'enlaça d'une étreinte plus forte.</p> + +<p>—C'était un beau grand garçon au regard droit, au +visage doux, au front haut et calme.</p> + +<p>Or, ce jeune homme s'appelait François de Montmorency!... +Oui! c'était le fils aîné de ce connétable +Anne qui venait d'arracher au seigneur de Piennes le +dernier lambeau de sa fortune!</p> + +<p>Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs +ouvertes, dont l'âme s'épandait en mystérieux effluves.</p> + +<p>Parfois, un tressaillement agitait l'amante. Elle +s'arrêtait, prêtait l'oreille et murmurait:</p> + +<p>—On nous suit... on nous épie... as-tu entendu?</p> + +<p>—Quelque bouvreuil effarouché, mon doux amour...</p> + +<p>—François! François! oh! j'ai peur...</p> + +<p>—Peur? Chère aimée! depuis trois mois que tu +es mienne, depuis l'heure bénie où notre amour +impatient a devancé la loi des hommes pour obéir à +la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous +ma protection. Que crains-tu? Bientôt tu porteras +mon nom. La haine qui divise nos deux pères, je la +briserai!...</p> + +<p>—Je le sais, mon seigneur, je le sais! Et même si +ce bonheur ne m'était pas réservé, je serais heureuse +encore d'être à toi tout entière. Oh! aime-moi, aime-moi, +mon François! car un malheur est sur ma +tête!</p> + +<p>—Je t'adore, Jeanne. J'en jure le ciel, rien au monde +ne pourra faire que tu ne sois ma femme!</p> + +<p>Un éclat de rire, sourdement, retentit tout près...</p> + +<p>—Ainsi, continuait François, si quelque peine secrète +t'agite, confie-la à ton amant... ton époux.</p> + +<p>—Oui, oui!... ce soir. Ecoute, à minuit, je t'attendrai... +chez ma bonne nourrice... il faut que tu +saches!...</p> + +<p>—A minuit, donc, bien-aimée...</p> + +<p>—Et maintenant, va, pars... adieu... à ce soir...</p> + +<p>—Une dernière étreinte les unit. Un dernier baiser +les fit frissonner. Puis François de Montmorency +s'élança, disparut sous les fourrés.</p> + +<p>Une minute Jeanne de Piennes demeura à la même +place, émue, palpitante.</p> + +<p>Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au même +instant, elle devint très pâle: quelqu'un était devant +elle—un homme d'une vingtaine d'années, figure +violente, oeil sombre, allure hautaine. Jeanne eut un +cri d'épouvanté:</p> + +<p>—Vous, Henri! vous!</p> + +<p>—Moi, Jeanne! Il paraît que je vous effraie! Par +la mort-dieu, n'ai-je donc pas le droit de vous parler,... +comme lui... comme mon frère!</p> + +<p>Elle demeura tremblante. Et lui, éclatant de rire:</p> + +<p>—Si je ne l'ai pas, ce droit, je le prends! Oui, c'est +moi Jeanne! moi qui ai sinon tout entendu, du moins +tout vu! Tout! vos baisers et vos étreintes! Tout, +vous dis-je, par l'enfer! Vous m'avez fait souffrir +comme un damné! Et maintenant, écoutez-moi! Sang +du Christ, ne vous ai-je pas le premier déclaré mon +amour? Est-ce que je ne vaux pas François?</p> + +<p>—Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai +toujours comme un frère... le frère de celui à qui j'ai +donné ma vie. Et il faut que mon affection pour vous +soit grande, puisque je n'ai jamais dit un mot à +François...</p> + +<p>—Ah! c'est plutôt pour lui épargner une inquiétude! +Mais dites-lui que je vous aime! Qu'il vienne, +les armes à la main, me demander des comptes!</p> + +<p>—C'en est trop, Henri! Ces paroles me sont +odieuses, et j'ai besoin de toutes mes forces pour me +souvenir encore que vous êtes son frère!</p> + +<p>—Son frère?... Son rival! Réfléchissez, Jeanne!</p> + +<p>Le jeune homme grinça des dents, et haleta:</p> + +<p>—Donc, vous me repoussez!... Parlez! mais parlez +donc!... Vous vous taisez?... Ah! prenez garde!</p> + +<p>—Puissent les menaces que je lis dans vos yeux +retomber sur moi seule!</p> + +<p>Henri frissonna.</p> + +<p>—Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il; vous +m'entendez?... Au revoir... et non adieu!...</p> + +<p>Alors ses yeux s'injectèrent. Il eut un geste violent, +secoua la tête comme un sanglier blessé et se rua +à travers la forêt.</p> + +<p>—Puisse-je être seule frappée! balbutia Jeanne.</p> + +<p>Et comme elle disait ces mots, quelque chose d'inconnu, +de lointain, d'inexprimable, tressaillit au fond, +tout au fond de son être. D'un geste instinctif, elle +porta les mains à ses flancs, et tomba à genoux; prise +d'une terreur folle, elle bégaya:</p> + +<p>—Seule! seule! Mais, malheureuse, je ne suis plus +seule! mais il y a en moi un être qui vit et veut +vivre!</p> +<br><br><br> + +<h3>II</h3> + +<h3>MINUIT!</h3> + +<p>Le silence et les ténèbres d'une nuit sans lune pesaient +sur la vallée de Montmorency. Onze heures sonnèrent +lentement au clocher de Margency.</p> + +<p>Jeanne de Piennes s'était redressée pour compter +les coups, cessant d'actionner son rouet!... Elle murmura:</p> + +<p>—Ce soir, quand je suis rentrée, pourquoi mon père +paraissait-il bouleversé?... Pourquoi, si convulsivement, +m'a-t-il serrée sur son coeur? Comme il était +pâle! En vain, j'ai essayé de lui arracher son secret...</p> + +<p>Enfin, elle éteignit le flambeau, s'enveloppa d'une +mante et, poussant la porte, marcha vers une maison +paysanne située à cinquante pas.</p> + +<p>Comme elle longeait une haie toute parfumée de +rosés sauvages, il lui sembla qu'une ombre, une forme +humaine, se dressait de l'autre côté de la haie.</p> + +<p>—François!... appela-t-elle, palpitante.</p> + +<p>Rien ne lui répondit... et, secouant la tête, elle poursuivit +son chemin. Alors, cette ombre se mit en mouvement, +se glissa vers la demeure du seigneur de +Piennes, alla droit à une fenêtre éclairée; et l'homme, +rudement, frappa.</p> + +<p>Le seigneur de Piennes ne s'était pas couché. A pas +lents, le dos voûté, il se promenait dans la salle, +l'esprit tendu dans une recherche affreuse: qu'allait +devenir sa Jeanne!</p> + +<p>Le coup frappé à la fenêtre arrêta soudain sa +morne promenade, et l'immobilisa dans l'attente pantelante +d'une dernière catastrophe.</p> + +<p>Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda!...</p> + +<p>Et un rugissement de haine, de douleur et de désespoir +déchira sa gorge... Celui qui frappait, c'était un +fils de l'implacable ennemi, c'était Henri de Montmorency!</p> + +<p>Le vieillard se retourna: d'un bond, il courut à une +panoplie, décrocha deux épées, les jeta sur la table.</p> + +<p>Henri avait franchi la fenêtre, échevelé, hagard.</p> + +<p>D'un signe violent, le seigneur de Piennes montra les +deux épées.</p> + +<p>Henri secoua la tête, haussa les épaules et saisit la +main du vieillard.</p> + +<p>—Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous, +dit-il d'une voix démente; pour quoi faire? Je vous +tuerais. Et d'ailleurs, je n'ai pas de haine contre vous, +moi! Est-ce que cela me regarde que mon père vous +ait fait disgracier? Je sais! oh! je sais: par le connétable, +vous avez perdu votre gouvernement; de +riche et puissant que vous étiez, vous êtes pauvre +et misérable!...</p> + +<p>—Qu'es-tu donc venu faire ici? Parle! gronda le +vieux capitaine.</p> + +<p>—Tu veux savoir pourquoi je suis ici? C'est parce +que je sais que tu dois aux Montmorency la misère +qui t'accable! Oui, c'est parce que je connais ta haine, +vieillard insensé, que je viens te crier: N'est-il pas +un abominable sacrilège que Jeanne de Piennes soit la +maîtresse de François de Montmorency!...</p> + +<p>Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge +passa devant ses yeux. Ses pupilles se dilatèrent. Sa +main se leva pour une insulte suprême. Henri de +Montmorency, d'un geste foudroyant, saisit cette main +et la serra à la broyer.</p> + +<p>—Tu doutes! rugit-il. Vieillard stupide! Je te dis +que ta fille, à cette minute même, est dans les bras de +mon frère! Viens! viens!</p> + +<p>Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le père de +Jeanne fut violemment entraîné par le jeune homme +qui, d'un coup de pied, ouvrit la porte: l'instant +d'après, tous deux étaient devant la chambre de +Jeanne... Cette chambre était vide!...</p> + +<p>Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés +de malédiction et sa clameur désespérée traversa +lamentablement le silence de la nuit.</p> + +<p>Puis courbé, râlant, vacillant, se heurtant à la +muraille, il parvint à regagner la salle... Henri s'était +enfui dans la nuit, comme dut jadis s'enfuir Caïn.</p> + +<p>Jeanne de Piennes avait marché jusqu'à la maison +paysanne. Le premier coup de minuit sonna: au +détour du sentier, à trois pas d'elle, François apparut...</p> + +<p>Elle le reconnut aussitôt et, au même instant, elle +fut dans ses bras. L'étreinte fut presque violente: +ils s'aimaient vraiment de toute leur âme.</p> + +<p>—Mon aimée, dit alors François de Montmorency, +les minutes nous sont comptées ce soir. Un cavalier +vient d'arriver au manoir, devançant mon père d'une +heure: il faut que le connétable me trouve au château... +Parle donc, bien-aimée... dis-moi quel est le +secret qui t'oppresse. Quoi que tu aies à me confier, +souviens-toi que c'est un époux qui t'écoute...</p> + +<p>—Un époux, mon François! Oh! tu m'enivres de +bonheur...</p> + +<p>—Un époux, Jeanne: je le jure par mon nom +glorieux et sans tache jusqu'à ce jour!</p> + +<p>—Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute...</p> + +<p>Il se pencha. Elle appuya sa tête sur son épaule. +Elle allait parler... elle cherchait la parole d'aveu...</p> + +<p>A ce moment, un cri terrible, un cri d'horrible +agonie déchira le silence des choses...</p> + +<p>—C'est la voix de mon père! balbutia Jeanne épouvantée. +François! François! on égorge mon père!...</p> + +<p>Elle s'était arrachée des bras de l'amant; elle se mit +à courir; en quelques secondes elle fut devant la +maison et vit la porte et la fenêtre ouvertes... Un +instant plus tard, elle était dans la salle: son père +râlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute +secouée de sanglots, saisit sa tête blanche dans ses +bras...</p> + +<p>—Mon père, mon père, c'est moi! c'est ta Jeanne!</p> + +<p>Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille.</p> + +<p>Sous ce regard elle recula de deux pas; entre eux, +il ne fut pas besoin de paroles: elle comprit qu'il +savait tout! Et inconsciente, elle avoua:</p> + +<p>—Pardon, père! pardon de l'avoir aimé, de l'aimer +encore!... Voyons, père, ne me regarde pas ainsi... tu +veux donc que ta pauvre petite Jeanne meure à tes +pieds, de désespoir!... Ce n'est pas ma faute, va, +si je l'aime... une force inconnue m'a jetée dans ses +bras... Oh! père..., si tu savais comme je l'aime!...</p> + +<p>A mesure qu'elle parlait, le seigneur de Piennes +s'était redressé de toute sa hauteur. Sans répondre, +il la conduisit jusqu'au seuil de la maison, étendit le +bras dans la nuit, et il prononça:</p> + +<p>—Allez, je n'ai plus de fille!...</p> + +<p>Elle chancela; un gémissement râla dans sa gorge...</p> + +<p>A ce moment une voix chaude s'éleva soudain:</p> + +<p>—Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez +encore une fille. C'est votre fils qui vous le jure!</p> + +<p>En même temps, François de Montmorency apparut +dans le cercle de lumière, tandis que Jeanne jetait un +cri d'espoir insensé et que le seigneur de Piennes +reculait en bégayant:</p> + +<p>—L'amant de ma fille!... ici!... devant moi!...</p> + +<p>Calme, sans un frémissement. François se courba.</p> + +<p>—Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils?</p> + +<p>—Mon fils! balbutia le vieillard. Vous, mon fils! +Qu'ai-je entendu? Est-ce une sanglante moquerie!...</p> + +<p>François saisit les mains de Jeanne:</p> + +<p>—Monseigneur, daigne votre bonté accorder à François +de Montmorency votre fille Jeanne pour épouse +légitime, dit-il avec plus de fermeté encore.</p> + +<p>—Épouse légitime!... Je rêve!... Ignorez-vous donc...</p> + +<p>—Je sais tout, monseigneur! Mon mariage avec +Jeanne de Piennes réparera toutes les injustices, effacera +tous les malheurs... J'attends, mon père, que vous +prononciez le sort de ma vie...</p> + +<p>Une joie immense descendit dans l'âme du vieillard, +et déjà des paroles de bénédiction montaient à ses +lèvres, lorsqu'une pensée foudroyante traversa son +cerveau:</p> + +<p>—Cet homme voit que je vais mourir! Moi mort, il +se rira de la fille comme il se rit du père!...</p> + +<p>—Décidez, monseigneur, reprit François.</p> + +<p>—Père, mon vénéré père, supplia Jeanne.</p> + +<p>—Vous voulez épouser ma fille? dit alors le +vieillard.</p> + +<p>Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le +coeur de ce mourant. Un rayon de loyauté mâle et +douce illumina son front. Et il répondit:</p> + +<p>—Dès demain, mon père! dès demain!...</p> + +<p>—Demain! dit le seigneur de Piennes, je serai +mort!...</p> + +<p>—Demain, vous vivrez... et de longs jours encore, +pour bénir vos enfants.</p> + +<p>—Demain! râla le vieillard avec une immense +amertume. Trop tard! c'est fini... Je meurs maudit... +désespéré!</p> + +<p>François regarda autour de lui et vit que les domestiques +de la maison, réveillés, s'étaient rassemblés.</p> + +<p>Alors une sublime pensée descendit en lui.</p> + +<p>Il enlaça d'un bras la jeune fille éperdue, fit signe +à deux serviteurs de saisir le fauteuil où agonisait le +seigneur de Piennes, et sa voix solennelle s'éleva:</p> + +<p>—A l'église! commanda-t-il. Mon père, il est minuit: +votre chapelain peut dire sa première messe... ce sera +celle de l'union des familles de Piennes et de Montmorency.</p> + +<p>—Oh! je rêve!... je rêve!... répéta le vieillard.</p> + +<p>Alors, le coeur désespéré du vieux capitaine se +fondit.</p> + +<p>Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide +se tendit vers le noble enfant de la race maudite!</p> + +<p>Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de +Margency, le prêtre officiait à l'autel. Au premier +rang se tenaient François et Jeanne. En arrière d'eux, +dans le fauteuil même où on l'avait transporté, le +seigneur de Piennes. Et en arrière encore, deux femmes, +trois hommes, les gens de la maison, témoins de +ce mariage tragique.</p> + +<p>Bientôt les anneaux furent échangés et les mains +frémissantes des amants s'étreignirent.</p> + +<p>Puis l'officiant murmura une bénédiction:</p> + +<p>—François de Montmorency, Jeanne de Piennes, au +nom du Dieu vivant, vous êtes unis dans l'éternité...</p> + +<p>Alors les deux époux se retournèrent vers le seigneur +de Piennes comme pour lui demander sa bénédiction, à lui.</p> + +<p>Un instant, il leur sourit...</p> + +<p>Puis ses bras retombèrent pesamment... et ce sourire +demeura figé à jamais sur ses lèvres décolorées:</p> + +<p>Le seigneur de Piennes venait d'expirer!...</p> +<br><br><br> + +<h3>III</h3> + +<h3>LA GLOIRE DU NOM</h3> + +<p>Une heure plus tard, François pénétrait dans le +manoir de Montmorency... Il avait remis la jeune +épousée toute en pleurs aux mains de la nourrice, +confidente de leurs amours, et, serrant Jeanne dans +ses bras, il lui avait dit qu'il serait de retour près +d'elle à la pointe du jour, dès qu'il aurait salué son +père dont un cavalier lui avait annoncé l'arrivée.</p> + +<p>Lorsque François entra dans la salle des armes, il +vit le connétable Anne de Montmorency assis dans un +somptueux fauteuil surélevé de trois marches. Cinquante +capitaines immobiles à ses côtés attendaient +en silence.</p> + +<p>François n'avait pas vu son père depuis deux ans. +Il s'avança jusqu'au pied du trône.</p> + +<p>Près de ce trône, se tenait Henri, arrivé depuis un +quart d'heure. Il était blême et tremblant.</p> + +<p>A quoi songeait ce jeune homme de vingt ans?</p> + +<p>François de Montmorency ne vit pas le sanglant +regard de son frère; profondément, il s'inclina devant +le chef de famille. Le connétable, voyant la forte +carrure de son aîné et sa taille vigoureuse, eut un +sourire: ce furent toutes ses effusions paternelles.</p> + +<p>Alors, sans un geste, il parla, tranquille et terrible:</p> + +<p>—Écoutez-moi. Vous savez le désastre qu'a subi +l'empereur Charles Quint sous les murs de Metz, au +dernier mois de décembre. Le froid et la maladie, en +quelques jours, ont détruit sa grande armée de +soixante mille hommes d'armes et reîtres... Tous nous +jugeâmes alors que c'était la fin de l'Empire! L'Espagnol +détruit, le huguenot écrasé par moi dans les pays +de langue d'oc, la paix semblait assurée; et, tout ce +printemps, Sa Majesté Henri II l'a passé en fêtes, +danses et tournois... Le réveil est terrible!</p> + +<p>Le connétable ajouta plus sourdement:</p> + +<p>—Oui, les éléments qui se mêlent parfois de donner +aux conquérants d'effroyables leçons ont infligé à +Charles Quint une mémorable défaite! Oui, l'empereur +a pleuré en abandonnant ses quartiers où il +laissait vingt mille cadavres, quinze mille malades et +quatre-vingts pièces d'artillerie!... Mais le voila qui +relève la tête!</p> + +<p>—Hier, à trois heures, la première nouvelle nous en +est arrivée; l'empereur Charles Quint se prépare à +envahir la Picardie et l'Artois! Cet homme de fer a +constitué sa grande armée. Et à l'heure même où +je parle, un corps d'infanterie et d'artillerie se porte +à marches forcées sur Thérouanne. Écoutez tous, Thérouanne +prise, c'est la France envahie, vous entendez +bien! Voici ce que Sa Majesté et moi nous avons +décidé: mon armée se concentre sous Paris et partira +dans deux jours. Mais, en attendant un corps de +deux mille cavaliers va courir à Thérouanne, s'y +enfermer et y lutter jusqu'à la mort pour arrêter +l'ennemi.</p> + +<p>—Jusqu'à la mort! rugirent les capitaines.</p> + +<p>—Or continua le connétable, pour cette aventureuse +expédition, il fallait un chef jeune, indomptable, +téméraire. Ce chef, je l'ai choisi!... François, mon fils, +c'est toi!...</p> + +<p>—Moi? s'exclama François avec un cri de désespoir.</p> + +<p>—Toi! Oui, toi qui vas sauver ton roi, ton père et +ton pays à la fois!... Deux mille cavaliers sont là! +Revêts tes armes! Sois parti dans un quart d'heure! +Va, et ne t'arrête plus que dans Thérouanne où il +faudra vaincre ou mourir!... Henri, tu resteras au +manoir et le mettra en état de défense!</p> + +<p>Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang pour +étouffer un rugissement de joie furieuse.</p> + +<p>—Jeanne est à moi! gronda-t-il au fond de lui-même.</p> + +<p>François, livide, fit un pas, et haleta:</p> + +<p>—Quoi! mon père! s'écria-t-il. Moi!... moi!...</p> + +<p>Les yeux hagards, l'âme convulsée, il eut l'atroce +vision de Jeanne... de l'épouse... abandonnée...</p> + +<p>—Moi! répéta-t-il. Horreur!... Impossible!...</p> + +<p>Le connétable fronça les sourcils, et d'une voix +rauque:</p> + +<p>—A cheval, François de Montmorency! à cheval!...</p> + +<p>—Mon père, écoutez-moi!... Deux heures! une +heure! Je vous demande une heure! cria François.</p> + +<p>Le connétable Anne de Montmorency se dressa tout +debout.</p> + +<p>—Vous discutez les ordres du roi et de votre chef!</p> + +<p>—Une heure! mon père. Et je cours à la mort!...</p> + +<p>—Par le tonnerre du ciel! un mot encore, François +de Montmorency... un seul... et, pour la gloire du nom +que vous portez, je vous arrête de mes propres +mains.</p> + +<p>L'outrage était formidable, François redressa la +tête. Tout disparut de son esprit: amour, femme, +rêve de bonheur. Et sa parole couvrit la parole du +vieux chef:</p> + +<p>—Que la foudre écrase donc celui qui a jamais pu +dire qu'un Montmorency recule! Pour la gloire du +nom, j'obéis, mon père, je pars! Mais si je reviens +vivant, monsieur le connétable, nous aurons un terrible +compte à régler. Adieu!...</p> + +<p>D'un pas rude, il traversa les rangs des capitaines +épouvantés de cette provocation inouïe, de ce rendez-vous +donné au maître tout-puissant des armées, au +père!</p> + +<p>Tous les visages, tournés vers le connétable, attendaient +un ordre d'arrestation.</p> + +<p>Mais un étrange sourire détendit les lèvres du chef, +et ceux qui étaient près de lui l'entendirent murmurer:</p> + +<p>—C'est un Montmorency!</p> + +<p>Dix minutes plus tard, François était dans la cour +d'honneur, cuirassé, harnaché, prêt à monter à cheval. +Il se tourna vers un page:</p> + +<p>—Mon frère Henri! dit-il. Qu'on aille appeler mon +frère.</p> + +<p>—Me voici, François!...</p> + +<p>Henri de Montmorency apparut dans la lumière des +torches.</p> + +<p>François le saisit par la main, sans remarquer que +cette main brûlait de fièvre.</p> + +<p>—Henri, dit-il, es-tu vraiment un frère pour moi?</p> + +<p>—Qui te permet d'en douter?</p> + +<p>—Pardonne! je souffre tant! Tu vas comprendre. +Je pars, Henri, je pars pour ne plus revenir, peut-être... +et je laisse derrière moi une immense détresse... +Ecoute de toute ton âme; car de ta réponse va dépendre +ma suprême résolution. Tu connais Jeanne... la +fille du seigneur de Piennes...</p> + +<p>—Je la connais! répondit sourdement Henri.</p> + +<p>—Eh bien, voici le malheur... Je pars... Et Jeanne et +moi, nous nous aimons!...</p> + +<p>Henri étouffa un rugissement de rage.</p> + +<p>—Tais-toi, continua François. Ecoute jusqu'au bout. +Depuis six mois, nous nous aimons; depuis trois mois, +nous sommes l'un à l'autre; depuis deux heures, elle +s'appelle Montmorency... comme moi!</p> + +<p>Une sorte de gémissement râla dans la gorge +d'Henri.</p> + +<p>—Ne t'étonne pas, poursuivit fiévreusement François; +ne t'exclame pas! Elle-même te dira demain +que le chapelain de Margency nous a unis cette nuit. +Mais ce n'est pas tout! En ce moment Jeanne pleure +sur un cadavre: le seigneur de Piennes est mort! +Mort dans l'église même, tout à l'heure, en me jetant +un dernier regard qui m'ordonnait de veiller sur le +bonheur de son enfant! Et ce n'est pas tout encore! +Margency fait retour à la maison du connétable! Oh! +Henri, Henri, ceci est affreux! Je laisse Jeanne seule +au monde, sans défense ni ressource... m'entends-tu? +me comprends-tu?</p> + +<p>—J'entends... je comprends!</p> + +<p>—Frère, écoute-moi bien à présent. Acceptes-tu le +dépôt que je veux te confier? Me jures-tu de veiller +sur la femme que j'aime et qui porte mon nom?...</p> + +<p>Henri frissonna longuement, mais il répondit:</p> + +<p>—Je te le jure!</p> + +<p>—Si la guerre m'épargne, je retrouverai l'épouse +dans la maison de mon père, sans que jamais elle +ait souffert en mon absence. Car tu seras là pour la +protéger, la défendre. Me le jures-tu?</p> + +<p>—Je te le jure!</p> + +<p>—Si je succombe, tu révéleras ce secret au connétable +et tu lui imposeras la volonté de ton frère +mort: que ma part du patrimoine mette à jamais +ma veuve à l'abri de la pauvreté, et lui fasse une +existence honorée. Me le jures-tu?</p> + +<p>—Je te le jure! répondit Henri pour la troisième +fois.</p> + +<p>François l'étreignit alors dans ses bras en disant:</p> + +<p>—Tu as juré... souviens-toi!...</p> + +<p>A peine fut-il en selle qu'il alla se placer à la tête +des deux mille cavaliers rassemblés sur une esplanade.</p> + +<p>Et aussitôt, levant le bras, d'une clameur éclatante +et désespérée que le vieux Montmorency dut entendre +du fond de son manoir, il cria:</p> + +<p>—En avant! Jusqu'à la mort!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<h3>LE SERMENT FRATERNEL</h3> + +<p>Le corps du seigneur de Piennes revêtu de ses habits +de gala, les mains croisées sur son épée nue, comme +une statue de tombeau, avait été placé, selon l'usage, +au milieu de la salle d'honneur, sur un petit lit de +camp.</p> + +<p>Jeanne, toute pâle de cette nuit qu'elle venait de +passer à veiller son père, se dirigeait vers la fenêtre +qu'elle entrouvrit.</p> + +<p>A ce moment, au loin, retentit un galop de cheval.</p> + +<p>—Le voilà! s'écria la jeune femme.</p> + +<p>Ses yeux se fixèrent sur la porte qui allait livrer +passage à son cher François.</p> + +<p>Cette porte s'ouvrit. Jeanne, qui allait s'élancer, +demeura pétrifiée, et un grand frisson glacial la parcourut: +le frère de François parut. Henri de Montmorency +fit trois pas, s'arrêta devant elle, la tête +couverte, sans s'incliner.</p> + +<p>—Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que +j'ai juré de vous transmettre dès ce matin; sans quoi +vous ne me verriez pas ici, en pareil moment, à la +place de celui que vous attendiez... François est parti +cette nuit...</p> + +<p>Elle laissa échapper un faible gémissement.</p> + +<p>—Parti? dit-elle timidement. Parti... mais, pour +revenir bientôt, sans doute?... aujourd'hui même, +peut-être?</p> + +<p>—François ne reviendra pas!</p> + +<p>Jeanne porta ses deux mains à son sein palpitant.</p> + +<p>—La guerre se déchaîne. François a sollicité et +obtenu l'honneur de se porter dans Thérouanne pour +y arrêter l'armée de Charles Quint... Arrêter l'empereur +avec une poignée de cavaliers, c'est vouloir +mourir!... Je vous dois toute ma pensée, madame... la +pensée de mon frère: pris malgré lui dans une inextricable +situation, placé dans l'alternative de désavouer +un mariage qu'il regrette ou d'encourir la +disgrâce du connétable, François a choisi de tous les +suicides le plus glorieux.</p> + +<p>Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son +père.</p> + +<p>Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s'abattit sur +les genoux. Et, dans l'atroce douleur qui faisait bondir +son coeur, dans la foudroyante catastrophe qui la +terrassait, un mot, un seul, résuma, condensa tout +son désespoir.</p> + +<p>—Mon enfant!... mon pauvre enfant!...</p> + +<p>Longtemps elle demeura ainsi prostrée, sanglotante, +oubliant la présence d'Henri, oubliant son père +mort, s'oubliant elle-même, ah! surtout elle-même.</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle. Où va le mari doit aller la +femme. Ce soir, je partirai pour Thérouanne!...</p> + +<p>—Partir! vous! gronda le frère de François. Allons +donc! vous n'y songez pas! traverser un pays envahi, +des lignes ennemies!... Vous ne partirez pas!</p> + +<p>—Qui m'en empêchera?</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>Et brusquement, la passion l'emporta, l'affola, se déchaîna +en lui. Il saisit la jeune femme dans ses bras, +l'étreignit convulsivement, et d'une voix ardente:</p> + +<p>—Jeanne! Jeanne! Il est parti! Il vous abandonne! +Trop lâche pour proclamer son amour, il ne vous +aime donc pas! Mais moi,—moi, Jeanne! je vous +adore à en perdre la raison, à en braver le ciel et +l'enfer, à poignarder mon père de mes mains, si mon +père s'opposait à mon amour! Jeanne! ô Jeanne!</p> + +<p>Que François meure donc de la mort des faibles +puisqu'il n'a pas su vous garder! Moi, je vous veux! +moi, je vous revendiquerai devant l'univers! O Jeanne, +un mot d'espoir! ou plutôt, non, ne dites rien... un +seul de vos regards sans colère me dira si je puis +espérer...</p> + +<p>Jeanne l'entendait à peine. Toute sa volonté, toute +sa force, elle les employait à se dégager de l'étreinte +furieuse. Soudain, elle put s'arracher des bras de +l'homme.</p> + +<p>Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi +dire, par la tension de son être, jeta un long regard +sur Henri. Elle fit un pas. Son bras s'allongea. Son +doigt toucha le front d'Henri. Et elle dit:</p> + +<p>—Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme, +du moins devant la mort!</p> + +<p>Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un +instant sur le cadavre, qu'il sembla apercevoir pour +la première fois. D'un geste lent, il porta la main à +son front, comme vaincu, comme pour se découvrir. +Mais ce geste, il ne l'acheva pas. Son bras retomba. +Ses yeux s'injectèrent de sang. Tout l'orgueil et toute +la violence de sa race montèrent à son cerveau en +une bouffée ardente:</p> + +<p>—Par la mort-diable! savez-vous, madame, que je +suis ici chez moi, et que seul, après mon père, j'ai le +droit d'y demeurer couvert!</p> + +<p>—Chez vous! éclata la jeune femme sans comprendre.</p> + +<p>—Chez moi! Oui, chez moi! L'arrêt du Parlement +communiqué ici restitue Margency à notre maison, et +je ne souffrirai pas qu'une vassale...</p> + +<p>Il n'acheva pas. D'un bond, Jeanne avait couru à +une cassette enfermant les papiers du mort, l'avait +ouverte, avait déplié le premier parchemin qui s'offrait +à elle, l'avait parcouru et, le laissant tomber, +sa voix s'élevait, couvrant celle de Montmorency, +appelant les serviteurs:</p> + +<p>—Guillaume! Jacques! Toussaint! Pierre! venez +tous!</p> + +<p>—Madame! voulut interrompre Henri.</p> + +<p>Les serviteurs en deuil étaient entrés et, avec eux, +plusieurs paysans de Margency.</p> + +<p>—Entrez tous, continuait Jeanne enfiévrée, soutenue +par une étrange exaltation. Entrez tous! Et apprenez +la nouvelle: je ne suis plus ici chez moi!...</p> + +<p>Jeanne saisit une main glacée du cadavre et la +secoua.</p> + +<p>—N'est-ce pas, mon père, que nous ne sommes plus +ici chez nous? N'est-ce pas qu'on nous chasse? N'est-ce +pas, père, que tu ne veux pas rester une minute de +plus dans la maison de la race maudite?... Allons, +vous autres! n'entendez-vous pas que le seigneur de +Piennes n'est plus ici chez lui!</p> + +<p>Les joues brûlantes, les pommettes pourpres, les +yeux en feu, la jeune femme courait d'un serviteur +à l'autre, les poussait avec une force irrésistible, les +plaçait autour du lit de camp... et, quand la manoeuvre +fut prête, elle fit un signe.</p> + +<p>Huit hommes saisirent le lit, le soulevèrent sur +leurs épaules, et les autres se formèrent en cortège, +avec de sourdes malédictions, Jeanne marchant en +tête!...</p> + +<p>Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre +franchir la porte, puis Jeanne disparaître et, au loin, +dans le village, il n'entendit plus qu'un sourd murmure +d'imprécations...</p> + +<p>Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit, +sauta sur son cheval et il s'enfuit...</p> + +<p>Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice où elle +avait ordonné de porter le corps, tomba à la renverse, +écrasée. Presque aussitôt, une fièvre intense se déclara; +elle perdit la connaissance des choses, et seul +le délire témoigna qu'elle vivait encore.</p> + + +<p>Henri passa une nuit terrible, avec des accès de +honte humiliée, des accès de fureur démente, et des +crises de passion. Le lendemain, il retourna à Margency, +prêt à tout,—peut-être à un meurtre. Une nouvelle +l'écrasa: Jeanne se mourait!</p> + +<p>Dès lors, il revint tous les jours rôder autour de +la maison paysanne...</p> + +<p>Cela dura des mois. Près d'une année s'écoula... une +année atroce pendant laquelle sa passion s'exaspéra, +pendant laquelle aussi il apprit tout à coup que Thérouanne +avait succombé, que la place avait été rasée, +que la garnison avait été passée au fil de l'épée, que +François avait disparu!...</p> + +<p>Mort peut-être?...</p> + +<p>Il l'espéra! Oui, dans l'âme de ce frère, germa, +grandit et se fortifia l'abominable espoir...</p> + +<p>Et il en eut l'irrévocable conviction le jour où +quelques hommes d'armes exténués, amaigris, en +lambeaux, passèrent par Montmorency et s'arrêtèrent +au manoir.</p> + +<p>Ils racontèrent la prise de Thérouanne, la ville +incendiée, rasée, le grand massacre de la garnison...</p> + +<p>Quant au chef, quant à Montmorency, disparu!</p> + +<p>On l'avait vu un moment derrière une barricade +que plus de trois mille assaillants attaquaient...</p> + +<p>Et tranquille désormais, Henri se remit à rôder +autour de la maison, attendant patiemment que +Jeanne fût enfin guérie.</p> + +<p>Un jour—onze mois après le départ de son +frère!—il aperçut enfin Jeanne dans le pauvre verger +de la vieille nourrice. A la palpitation de son coeur, +il comprit que l'amour était tout-puissant en lui.</p> + +<p>Jeanne était en grand deuil. Elle tenait dans ses +bras un enfant qu'elle serrait passionnément sur son +sein.</p> + +<p>Henri s'en retourna lentement, combinant un plan.</p> + +<p>Enfin, Jeanne était guérie! Enfin, il allait pouvoir +agir! C'était simple: enlever la jeune femme et l'emmener +de force au manoir.</p> + +<p>En arrivant dans la cour d'honneur, il vit un +cavalier tout poudreux qui venait de mettre pied à +terre.</p> + +<p>Henri pâlit...</p> + +<p>Mais il lui sembla que cet homme avait une figure +joyeuse, qu'il était porteur d'une nouvelle qu'il devait +croire heureuse...</p> + +<p>Mais à peine ce cavalier l'eut-il aperçu qu'il se +dirigea vers lui et, d'une voix paisible, il dit en s'inclinant:</p> + +<p>—Monseigneur François de Montmorency, délivré +de sa captivité, sera, après-demain, dans le manoir +de ses pères. Il m'a fait l'honneur de m'envoyer en +avant pour prévenir de son arrivée son bien-aimé +frère...</p> + +<p>Henri devint livide; dans un éclair, il entrevit son +frère se dressant en justicier, le frappant du coup +mortel.</p> + +<p>Puis il s'abattit tout d'une pièce, foudroyé, assommé +comme un boeuf à l'abattoir...</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<h3>LOÏSE</h3> + + +<p>Pendant quatre mois, Jeanne avait lutté contre la +mort. Dans la pauvre chambre de paysans où on +l'avait couchée, elle se débattit des jours et des nuits +contre la fièvre cérébrale qui devait ou la tuer ou la +laisser folle.</p> + +<p>Au bout du quatrième mois, elle était hors de danger, +et la fièvre avait disparu pour toujours. Pourtant, +quand elle était seule, elle prononçait tout bas de +vagues paroles d'infinie tendresse, adressées à qui?... +Elle seule le savait!</p> + +<p>Deux autres mois s'écoulèrent ainsi.</p> + +<p>Un matin d'automne, comme la fenêtre ouverte +laissait entrer le soleil d'octobre, doux comme un +adieu de l'été, Jeanne se sentit plus forte et voulut se +lever.</p> + +<p>Mais à peine eut-elle fait deux pas qu'elle porta vivement +les mains à ses flancs en poussant un cri de +détresse: la première douleur de l'enfantement venait +de lui infliger sa redoutable morsure.</p> + +<p>La nourrice la coucha. Quand elle revint à elle, +quand elle put soulever ses paupières alourdies, quand +elle put regarder, un long frémissement de joie et +d'amour la fit palpiter tout entière: là, tout contre +elle, sur le même oreiller, ses deux poings minuscules +solidement fermés, ses paupières closes, sa petite +figure blanche comme du lait, rosé comme une feuille +de rosé, ses lèvres entrouvertes par un faible vagissement, +l'enfant, l'être tant espéré, tant adoré, l'enfant +était là!...</p> + +<p>—C'est une fille! murmura la vieille nourrice.</p> + +<p>—Loïse! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible.</p> + +<p>Elle tourna son visage vers l'enfant, n'osant le toucher, +osant à peine bouger.</p> + +<p>—Pauvre adorée... pauvre mignonne innocente... +c'est donc vrai!... Tu n'auras pas de père!...</p> + +<p>Loïse grandit en force et en beauté. Dès que ses +traits commencèrent à se former, il fut évident que +cette fillette serait un miracle de grâce et d'harmonie.</p> + +<p>Chaque regard de la mère était une extase; chacune +de ses paroles, un acte d'adoration. Elle n'aima +pas son enfant, elle l'idolâtra. Le soir seulement, à +l'heure où l'enfant s'endormait sur son coeur, Jeanne +parvenait à détacher non pas son âme, mais sa pensée, +de sa fille... et elle songeait à l'amant... à l'époux... au +père!</p> + +<p>François!... le cher amant!... l'homme à qui elle +s'était donnée sans restriction, tout entière!...</p> + +<p>Était-ce donc vrai qu'il était parti honteusement, +sous un prétexte de guerre?... Était-ce donc bien vrai +qu'il l'avait abandonnée, qu'il ne reviendrait plus?</p> + +<p>Mort peut-être... Aucune nouvelle!... Rien!...</p> + +<p>Et l'enfant qui dormait, parfois se réveillait soudain +sous la pluie tiède des larmes qui tombaient +sur son front...</p> + +<p>L'hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne +s'éloignait jamais du jardin. Elle avait conservé une +sourde terreur de sa dernière rencontre avec Henri +de Montmorency, et elle tremblait à la seule pensée +de se trouver devant lui...</p> + +<p>Puis le printemps revint, très précoce.</p> + +<p>En mars, Loïse allait vers son sixième mois—les +premiers bourgeons éclatèrent, et tout redevint +radieux dans l'univers, excepté dans le coeur de la +pauvre abandonnée.</p> + +<p>Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice +et son homme allèrent couper du bois dans la forêt.</p> + +<p>Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant +avec une inexprimable tendresse Loïse endormie sur +le lit.</p> + +<p>Cette chambre donnait sur le jardin, par une fenêtre +à ce moment entrouverte.</p> + +<p>Tout à coup, un bruit de pas se fit entendre dans la +première pièce qui donnait sur la route, et une voix +s'éleva, implorant la charité. Jeanne entra dans cette +pièce, et voyant un moine quêteur qui tendait sa besace, +coupa une miche de pain et la tendit en disant:</p> + +<p>—Allez en paix, bon frère!</p> + +<p>Le quêteur remercia en nasillant, combla Jeanne de +bénédiction, et finalement se retira.</p> + +<p>Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier +regard fut pour le lit où reposait Loïse.</p> + +<p>Et un cri horrible, un cri sans expression humaine, +un cri de louve à qui on arrache ses petits, un cri de +mère enfin, jaillit de tout son être épouvanté:</p> + +<p>Loïse avait disparu!</p> + +<p>Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec +l'irrésistible rage d'un être qui cherche sa vie. Pendant +quatre heures, hagarde, échevelée, rugissante, +effrayante à voir, elle battit les haies, les fourrés, se +déchira, s'ensanglanta.</p> + +<p>La pensée lui vint soudain que l'enfant était à la +maison... elle bondit, arriva haletante...</p> + +<p>Au milieu de la grande pièce, un homme était là, +debout, livide, fatal... Henri de Montmorency!</p> + +<p>—Vous! vous qui ne m'apparaissez qu'aux heures +sinistres de ma vie!</p> + +<p>D'un élan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets,—et +d'une voix basse, rauque, rapide:</p> + +<p>—Vous cherchez votre fille? Dites!... Oui! vous la +cherchez! Eh bien, sachez ceci: votre fille, c'est moi +qui l'ai! Je l'ai prise! Je la tiens! Malheur à elle si +vous ne m'écoutez!</p> + +<p>—Toi! hurla-t-elle. Toi, misérable félon!</p> + +<p>—Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets. +Écoute, écoute bien! si tu veux la revoir...</p> + +<p>La mère n'entendit que ce mot: la revoir! Sa +fureur se fondit. Elle se mit à supplier:</p> + +<p>—La revoir! Oh! qu'avez-vous dit! La revoir!... +Dites! oh! redites, par pitié! j'embrasserai vos +genoux, je baiserai la trace de vos pas! Ma fille! +Rends-moi mon enfant!...</p> + +<p>—Ecoute, te dis-je!... Ta fille, à cette minute, est +aux mains d'un homme à moi. Un homme? Un tigre, +si je veux, un esclave! Nous avons convenu ceci: +écoute: ne bouge pas!... Voici ce qui est convenu: +que je m'approche de cette fenêtre, que je lève ma +toque en l'air, et l'homme prendra sa dague et l'enfoncera +dans la gorge de l'enfant...</p> + +<p>Elle tomba à genoux, et de son front heurta la +terre battue, voulant crier grâce, ne pouvant pas.</p> + +<p>—Relève-toi! gronda-t-il.</p> + +<p>Elle obéit promptement, et toujours avec un geste +affreux des mains tendues, suppliantes.</p> + +<p>—Es-tu décidée à obéir? reprit le fauve.</p> + +<p>Elle fit oui, de la tête, démente, pantelante, terrible +et sublime...</p> + +<p>—Ecoute, maintenant, François... mon frère... Eh +bien, il arrive!... Tu entends? Ici, devant toi, je vais +lui parler... Si tu ne dis pas que je mens, si tu te +tais... ce soir ta fille est dans tes bras... Si tu dis un +seul mot, je lève la toque... ta fille meurt!... Regarde, +regarde... Voici François qui vient...</p> + +<p>Sur la route de Montmorency, un tourbillon de +poussière accourait, comme poussé par une rafale... et +de ce tourbillon sortait une voix frénétique:</p> + +<p>—Jeanne, Jeanne... C'est moi. Me voici!</p> + +<p>—François! François! hurla Jeanne délirante. A +moi!</p> + +<p>D'un pas d'une tranquillité féroce, Henri se rapprocha +de la fenêtre et gronda:</p> + +<p>—C'est donc toi qui auras tué ta fille!</p> + +<p>—Grâce! Grâce! Je me tais! J'obéis!</p> + +<p>A cette seconde, François de Montmorency poussa +violemment la porte et, haletant d'émotion, ivre de +joie et d'amour, s'arrêta chancelant, tendit les bras, +murmurant:</p> + +<p>—Jeanne!... Ma bien-aimée!</p> + +<p>Mais ses bras, lentement, retombèrent.</p> + +<p>Pâle de bonheur, François devint livide d'épouvanté.</p> + +<p>Quoi! il arrivait! il retrouvait l'amante, la chère +épousée! Et elle était là, immobile, statue de l'effroi... +du remords peut-être!... François fit trois pas rapides.</p> + +<p>—Jeanne! répéta-t-il.</p> + +<p>Un soupir d'agonie râla dans la gorge de la mère. +Elle eut comme un sursaut de son être pour se jeter +dans les bras de l'homme adoré. Son regard dément +se posa sur Henri. Il avait sa toque à la main, et son +bras se levait!...</p> + +<p>—Non! non, bégaya la mère.</p> + +<p>—Jeanne! répéta François dans un cri terrible.</p> + +<p>Et son regard, à lui aussi, se tourna vers Henri.</p> + +<p>—Mon frère!...</p> + +<p>Tous les deux, le frère et l'épouse gardèrent un +silence effrayant. Alors, François, d'un geste lent, +croisa ses bras sur sa poitrine. Et grave, solennel +comme un juge, triste comme un condamné, il parla:</p> + +<p>—Depuis un an, pas un battement de mon coeur qui +ne fût pour la femme à qui librement ce coeur s'est +à jamais donné, pour l'épouse qui porte mon nom. +J'accours, le coeur plein d'amour, la tête enfiévrée de +bonheur... et l'épouse tourne la tête... et le frère n'ose +me regarder!...</p> + +<p>Ce que souffrit Jeanne dans cette minute fut inconcevable. +L'effroyable supplice dépassait les bornes de +la conception humaine. Elle aimait! Elle adorait!</p> + +<p>Et pendant que son coeur la poussait aux bras de +l'époux, de l'amant, ses yeux fixés sur l'infernal auteur +du supplice s'attachaient invinciblement à la main +qui, d'un signe, pouvait tuer sa fille!</p> + +<p>Sa fille! Sa Loïse! Ce pauvre petit ange d'innocence! +Cette radieuse merveille de grâce et de +beauté! Quoi! égorgée!</p> + +<p>Jeanne se tordait les mains. Une écume de sang +moussait au coin de ses lèvres: la malheureuse, pour +étouffer le cri de son amour, se mordait les lèvres.</p> + +<p>A peine François eut-il fini de parler qu'Henri se +tourna à demi vers lui.</p> + +<p>Sans quitter la fenêtre ouverte, sa main menaçante +prête au funeste signal, d'une voix que sa tranquillité +en cette épouvantable seconde rendait sinistre, il +prononça:</p> + +<p>—Frère, la vérité est triste. Mais tu vas la savoir +tout entière.</p> + +<p>—Parle! gronda François.</p> + +<p>—Cette femme..., dit Henri.</p> + +<p>—Cette femme... ma femme...</p> + +<p>—Eh bien, je l'ai chassée, moi, ton frère!</p> + +<p>François chancela. Jeanne laissa entendre une sorte +de gémissement lointain, sans expression humaine.</p> + +<p>—Frère, cette femme qui porte ton nom est indigne. +Cette femme t'a trahi. Et c'est pourquoi moi, ton +frère, en ton lieu et place, je l'ai chassée comme on +chasse une ribaude.</p> + +<p>L'accusation était capitale: la femme adultère était +fouettée en place publique et pendue haut et court.</p> + +<p>La minute qui suivit l'accusation fut tragique.</p> + +<p>Henri, prêt à tout événement, la main gauche crispée +à sa dague, la droite serrant la toque... le signal +fatal!... Henri tenait sous son regard Jeanne et François;—il +était calme en apparence, et roulait dans +sa tête la pensée d'un double meurtre si la vérité +éclatait.</p> + +<p>Jeanne, sous le coup de fouet de l'abominable accusation, +se redressa. Pendant un instant inappréciable, +l'amante fut plus forte en elle que la mère; une +secousse la galvanisa comme la décharge d'un courant +électrique peut galvaniser un cadavre. Elle eut un en +avant fébrile de tout son corps; à ce moment, le bras +d'Henri commença de se lever... La malheureuse vit +le mouvement, avança, recula, bégaya on ne sait quoi +de confus... et elle baissa la tête.</p> + +<p>Quant à François, il chancela. Lorsqu'il se fut +dompté, lorsqu'il fut sûr de ne pas saisir dans ses +mains puissantes l'adultère et de l'étrangler, François +marcha sur Jeanne qu'il domina de sa haute +stature. Quelque chose d'incompréhensible éclata sur +ses lèvres blanches, quelque chose qui signifiait sans +doute:</p> + +<p>—Est-ce vrai?</p> + +<p>Jeanne, les yeux fixés sur Henri, garda un silence +mortel, car elle espérait être tuée.</p> + +<p>—Est-ce vrai?</p> + +<p>Le supplice allait au-delà des forces. Jeanne tomba. +Non pas même à genoux, mais sur le sol, prostrée, se +soulevant à grand effort sur une main, et dans un +mouvement spasmodique, la tête toujours tournée +vers Henri, et toujours son regard atroce de désespoir +surveillant le geste assassin.</p> + +<p>Et ce fut alors seulement qu'elle murmura, ou crut +murmurer, car on n'entendit pas ses paroles:</p> + +<p>—Oh! mais achève-moi donc! mais tu vois bien +que je meurs pour que notre fille vive!...</p> + +<p>Et elle ne fut plus qu'un corps inerte chez qui la +violente palpitation des tempes indiquait seule la vie.</p> + +<p>François la regarda un instant, comme le premier +homme biblique put sans doute regarder le paradis +perdu puis il se retourna vers la porte, et sans un cri, +sans un gémissement, s'en alla, très lent et un peu +courbé.</p> + +<p>Henri le suivit,—à distance.</p> + +<p>Il ne s'inquiéta pas de Jeanne.</p> + +<p>Qu'elle mourût, qu'elle vécût, il n'y songea pas.</p> + +<p>Si elle vivait, elle était à lui maintenant! Si elle +mourait, eh bien, il avait du moins arraché de son +esprit l'atroce tourment de la jalousie.</p> + +<p>Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute +qu'Henri comprit toute l'étendue de sa haine contre +son frère. Il le voyait écrasé... et il ne se sentit pas +satisfait.</p> + +<p>Il voulait encore autre chose!... Quoi?... que François +souffrît exactement la souffrance qu'il avait +endurée, la même!...</p> + +<p>Et il le suivait avec une patience de chasseur.</p> + +<p>François ne fut pas étonné de voir son frère. Et +simplement, comme s'il eût continué un entretien +depuis longtemps commencé, il demanda:</p> + +<p>—Raconte-moi comment ces choses se sont passées.</p> + +<p>—A quoi bon, frère? Pourquoi te tourmenter ainsi +d'un mal que rien ne peut guérir... rien!</p> + +<p>—Tu te trompes, Henri! Quelque chose peut me +guérir, dit sourdement François. La mort de +l'homme!....</p> + +<p>—Henri tressaillit. Il pâlit un peu. Mais aussitôt une +flamme étrange brilla dans ses yeux.</p> + +<p>—Tu le veux?</p> + +<p>—Je le veux! dit François. Tu m'avais juré de +veiller sur elle... oh! tais-toi!... pas de reproche, pas +de récrimination de ma part! Mais toi, tu me dois un +récit fidèle du crime et le nom du criminel!... tu me +dois cela, Henri!</p> + +<p>—J'obéis. A peine fûtes-vous parti, monseigneur, +que la demoiselle de Piennes témoigna à l'homme +combien peu elle vous regrettait!...</p> + +<p>—L'homme!... qui?... Le nom de l'homme!...</p> + +<p>—Patience, monseigneur!... Peut-être, dès avant +votre départ, l'homme avait-il partagé votre bonne +fortune. Peut-être ne voulait-elle de vous que le nom +et la fortune et la puissance que vous assurait votre +qualité de fils aîné! Oui, monseigneur, cela doit être!</p> + +<p>—Maintenant que j'y pense, monseigneur, maintenant +que l'heure est venue de dire toute la vérité, je +ne me contente plus de conjecturer: j'affirme... Dès +avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur, +l'homme avait possédé Jeanne de Piennes... vous ne +fûtes que le second!</p> + +<p>Un rugissement gronda dans la poitrine de François.</p> + +<p>—Parle...</p> + +<p>—J'obéis, reprit Henri. Lors de votre départ, les +relations entre l'homme et Jeanne de Piennes continuèrent. +Ils étaient libres désormais. Jeanne avait un +nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l'amant fut +heureux au-delà de tout ce que je puis vous dire... Ce +furent des nuits de délices... L'homme vous tenait de +près, monseigneur! le jour où il apprit votre arrivée, +il fit ce que vous eussiez fait! sa passion était satisfaite; +il ne voulut pas qu'une de vos maisons fût +souillée plus longtemps: il chassa l'adultère; il +chassa la ribaude!</p> + +<p>François fut saisi d'un vertige: l'abîme était plus +profond, plus insondable qu'il n'avait cru. Le regard +qu'il attacha sur Henri fut celui d'un fou... Et Henri, +la bouche crispée, le visage convulsé par la haine, la +parole sifflante, acheva:</p> + +<p>—Il ne vous faut plus que le nom de l'homme, mon +seigneur mon frère? Le voici! L'amant de Jeanne de +Piennes, monseigneur, s'appelle Henri de Montmorency...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>VI</h3> + +<h3>PARDAILLAN</h3> + +<p>Ce n'était pas une comédie qu'avait jouée Henri en +menaçant Jeanne de faire tuer la petite Loïse: bien +réellement, l'enfant était aux mains d'un homme; bien +réellement, cet homme guettait le signal; bien réellement, +il avait accepté de plonger sa dague dans la +gorge de la pauvrette, si Henri, son maître, donnait +le signal.</p> + +<p>Il s'appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de +Pardaillan. Il était d'une vieille famille de l'Armagnac, +qui, au XIIIe siècle, acquit la seigneurie de Gondrin, +près Condom. Cette famille se divisa en deux branches. +La branche aînée fournit à l'histoire quelques +noms connus: une de ces descendantes fut la célèbre +Montespan; le duc d'Antin, qui a donné son nom à un +quartier de Paris, descendait donc de cette branche +dont un autre rameau se rattacha à la famille de +Comminges.</p> + +<p>La deuxième branche demeure obscure et pauvre. +Nous ne pouvons rien contre sa pauvreté; mais +quant à l'obscurité, nous espérons bien qu'elle se sera +dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons +raconté la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du +héros extraordinaire qui, bientôt, fera son apparition +dans ce récit.</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan était un homme d'une +cinquantaine d'années, un reître vieilli sous le harnais +de guerre, un de ces soldats d'aventure que connaissaient +toutes les routes de France et des pays voisins, +toujours à la solde du plus payant et dernier enchérisseur...</p> + +<p>Le connétable de Montmorency, dans sa grande +croisade au pays d'Armagnac, le ramassa, pauvre, +gueux, sans sou ni maille, aux environs de Lectoure, +se l'attacha, reconnut en lui une épée invincible, et le +donna à son fils Henri.</p> + +<p>Lorsque le connétable partit pour sa campagne dans +l'Artois et que François de Montmorency se fut élancé +vers Thérouanne, le chevalier de Pardaillan demeura +au manoir près d'Henri. Dans le courant de cette +année, Henri, prévoyant peut-être qu'il aurait un jour +besoin d'un dévouement aveugle, s'attacha à Pardaillan, +s'employa à le conquérir par des dons, par sa +faveur, par toutes les caresses qui pouvaient séduire +un vieux soldat: Pardaillan devint sa chose, Pardaillan +se fût fait pendre pour son maître, Pardaillan +n'attendait qu'une occasion de mourir pour lui!</p> + +<p>Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui +venait de se répandre dans tout le manoir: Monseigneur +François de Montmorency revenait!...</p> + +<p>Le surlendemain, au matin, Henri, sombre, pâle, +agité, l'emmena à Margency, lui montra la maison de +la vieille nourrice et lui ordonna d'enlever Loïse; une +heure après, Pardaillan revenait au point où l'attendait +son maître: il tenait dans ses bras la pauvre +petite créature.</p> + +<p>Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan +écouta en faisant la grimace. En même temps, il +lui glissa une bague ornée d'un magnifique diamant: +le prix de l'horrible meurtre convenu!</p> + +<p>Henri pénétra dans la maison et attendit le retour +de Jeanne. On sait la double et dramatique scène qui +se produisit...</p> + +<p>Pardaillan vit arriver François... il demeura les yeux +fixés sur la fenêtre, un peu pâle seulement, la fillette +endormie dans ses bras; c'était horrible...</p> + +<p>Quand il vit sortir François, quand il vit Henri, à +son tour, quitter la maison, Pardaillan eut un profond +soupir de soulagement: le signal ne viendrait plus +maintenant!... Et alors, qui se fût trouvé près de lui +l'eût entendu grommeler:</p> + +<p>—C'est heureux que ce signal ne m'ait pas été +donné! Car j'eusse été obligé de désobéir, de me +sauver, de reprendre la vie errante d'autrefois, avec +une vengeance de Montmorency à mes trousses!... Et +je suis bien vieux... bien las!... Allons, mademoiselle, +faites la risette!... Quant au reste... ma foi, j'obéis!... +Il n'y a pas de mal, je pense, à garder cette petite un +mois ou deux, comme j'en ai reçu l'ordre...</p> + +<p>Alors, très doucement, le reître enveloppa l'enfant +dans un pli de son manteau et s'éloigna. Il parvint à +une maison basse qui s'élevait au pied de la grande +tour du manoir et entra: un petit garçon de quatre +ou cinq ans courut à sa rencontre, les bras ouverts.</p> + +<p>—Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t'amène une +petite soeur.</p> + +<p>Et s'adressant à une paysanne qui filait au rouet:</p> + +<p>—Eh! la Mathurine, voici une petite fille à qui il +faudra donner du lait... Et puis, pas un mot à âme +qui vive!</p> + +<p>La servante jura d'être muette comme la tombe, +prit la délicieuse petite créature dans ses bras, et +s'occupa à l'instant de lui donner du lait, de l'installer...</p> + +<p>Quant au petit garçon, il ouvrait de grands yeux +pétillants d'astuce et d'intelligence. C'était un enfant +admirablement bâti, dont chaque mouvement révélait +la force d'un jeune loup et la souplesse d'un jeune +chat.</p> + +<p>C'était le fils du vieux routier, qui, habitant lui-même +le manoir, le faisait élever dans cette chaumière +où il l'allait voir tous les jours. Où Pardaillan +avait-il eu ce fils? De quelle dame en mal de galanterie +l'avait-il eu? C'était un mystère dont il ne parlait +jamais...</p> + +<p>Il le prit sur ses genoux, et dans son oeil gris +s'alluma une flamme de tendresse... Mais Jean, d'un +geste volontaire, se débarrassa de l'étreinte paternelle, +se laissa glisser à terre, courut à son petit lit où +la Mathurine avait déposé Loïse, et saisit la frêle +fillette dans ses bras nerveux.</p> + +<p>—Oh! petit père! oh! la mignonne petite soeur!...</p> + +<p>Pardaillan se leva brusquement, les yeux plissés, et +sortit tout pensif, songeant à la mère! songeant à +son désespoir, à lui, si son Jean disparaissait!</p> + +<p>Une heure après, Pardaillan était à Margency. Tantôt +se glissant le long des haies, tantôt rampant, il +s'approcha de la fenêtre, regarda, écouta.</p> + +<p>Oh! les lamentations de l'amante à son réveil! Les +accès de fureur! les crises de démence où elle se +maudissait de son silence, où elle voulait courir, rejoindre +François, tout lui dire!... Et aussitôt la pensée de +Loïse égorgée l'arrêtait!...</p> + +<p>Et la malheureuse râlait:</p> + +<p>—Mais j'ai obéi, moi! Je me suis tue! Je me suis +assassinée!... Il m'a promis de me rendre ma fille... +n'est-ce pas qu'il a juré?... Il me la rendra, dites? +Loïse!... Où es-tu?...</p> + +<p>Pardaillan, écoutant ces accents du désespoir humain, +claqua des dents, rivé à sa place, épouvanté de +ce qu'il avait fait!...</p> + +<p>Enfin, il se recula d'abord doucement, puis plus +vite, puis se mit à courir comme un insensé.</p> + +<p>Lorsqu'il arriva à la chaumière de la Mathurine, il +faisait nuit. La Mathurine montra à son maître Loïse +qui dormait près de son fils. Jean, de son petit bras, +soutenait la tête si naïvement confiante, d'une sublime +confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas +la réveiller, il la prit, l'enveloppa soigneusement, et +se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, il se +retourna et d'une voix enrouée, il dit:</p> + +<p>—Vous réveillerez Jean. Vous l'habillerez. Vous le +préparerez pour un long voyage... que tout soit prêt +dans une heure... Ah! vous irez dire à mon valet qu'il +amène ici mon cheval tout sellé... avec mon porte-manteau...</p> + +<p>Et Pardaillan, laissant la servante stupéfaite, reprit +le chemin de Margency, avec, dans ses bras, la fille +de Jeanne.</p> + +<p>Jeanne, écrasée par l'horrible fatigue de son désespoir, +la tête vide, somnolait fiévreusement sur un +fauteuil, des paroles confuses aux lèvres, tandis que +la vieille nourrice, en pleurant, rafraîchissait son +front avec des linges mouillés.</p> + +<p>—Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons, +pauvre chère demoiselle, il faut vous coucher...</p> + +<p>—Loïse! Loïse! murmurait la mère.</p> + +<p>Et à cet instant, une grande ombre parut; Jeanne +bondit, d'un geste frénétique, lui arrachait quelque +chose que cette ombre portait dans ses bras; ce +quelque chose, elle l'emportait avec un mouvement +de voleuse, le déposait sur le fauteuil, et elle se +jetait à genoux... et déjà, sans un mot, sans une larme, +sans songer à embrasser sa fille, avec la dextérité +instinctive de ses mains tremblantes, elle déshabillait +rapidement l'enfant... Seulement elle bredouillait:</p> + +<p>—Pourvu qu'elle n'ait pas de mal, à présent! pourvu +qu'on ne lui ai pas fait mal... voyons ça, voyons...</p> + +<p>En un instant, l'enfant fut toute nue, heureuse, +comme les bébés, de remuer bras et jambes dans un +fouillis frais et rosé. Avidement, gloutonnement, la +mère la saisit, l'examina, la palpa, la dévora du regard +depuis les cheveux jusqu'aux ongles des pieds...</p> + +<p>Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les +épaules, la bouche, les yeux, au hasard des lèvres, les +fossettes des coudes, les mains, les pieds, tout, toute +sa fille.</p> + +<p>Pardaillan regardait cela.</p> + +<p>Brusquement, la mère se tourna vers lui, se traîna +vers lui, sur ses genoux, saisit ses mains, les baisa...</p> + +<p>—Madame! Madame!</p> + +<p>—Si! si! je veux embrasser vos mains! c'est vous +qui me ramenez ma fille! Qui êtes-vous? Laissez! Je +puis bien baiser vos mains qui ont porté ma fille! +Votre nom? Votre nom! Que je le bénisse jusqu'à la +fin de mes jours!...</p> + +<p>Pardaillan fit un effort pour se dégager.</p> + +<p>—Votre nom? répéta Jeanne.</p> + +<p>—Un vieux soldat, madame... aujourd'hui ici... +demain ailleurs... peu importe mon nom...</p> + +<p>—Comment avez-vous ramené ma fille?</p> + +<p>—Mon Dieu, madame, c'est bien simple... une conversation +surprise... j'ai vu un homme qui emportait +une fillette... je le connaissais... je l'ai interrogé... voilà +tout!</p> + +<p>Pardaillan rougissait, pâlissait, bredouillait.</p> + +<p>—Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre +nom, pour que je le bénisse?</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame... à quoi bon?...</p> + +<p>—Alors!... Dites-moi le nom de l'autre!...</p> + +<p>—Le nom de celui qui a enlevé la petite?</p> + +<p>—Oui! Vous le connaissez! Le nom du misérable +qui a accepté de tuer ma fille?</p> + +<p>—Vous voulez que je vous dise son nom... moi!...</p> + +<p>—Oui! Son nom!... que je le maudisse à jamais!...</p> + +<p>Pardaillan hésita une minute. Il cherchait un nom +quelconque. Et subitement une pensée profonde descendit +dans les obscurités de cette conscience, pensée +de remords, et aussi pensée rédemptrice... Un peu pâle, +il murmura:</p> + +<p>—Il s'appelle le chevalier de Pardaillan!</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<h3>LA ROUTE DE PARIS</h3> + +<p>Dans la forêt de châtaigniers, sous la haute futaie, le +soir qui descendait sur la vallée de Montmorency +était déjà la nuit. Henri, en proférant l'épouvantable +calomnie où il s'accusait lui-même pour mieux perdre +Jeanne, Henri regarda avidement son frère. Il ne vit +qu'une face blafarde d'où giclait le double éclair d'un +regard insensé.</p> + +<p>Tout à coup, il ploya légèrement: la main de François +venait de s'abattre sur son épaule. Et François +disait:</p> + +<p>—Tu vas mourir!</p> + +<p>D'un prodigieux effort, Henri bondit en arrière. Au +même instant, il tira son épée et tomba en garde.</p> + +<p>François, d'un geste lent, sans hâte, dégaina...</p> + +<p>L'instant d'après, les deux frères étaient en garde +l'un devant l'autre, les épées croisées, les yeux dans +les yeux.</p> + +<p>Pendant une seconde ou deux, il n'y eut plus que +le cliquetis de l'acier, le souffle rauque des deux respirations, +puis un bref juron d'Henri, puis encore un +temps de silence... et puis, tout à coup, un soupir, un +cri, le bruit sourd et lourd d'un corps qui tombe tout +d'une masse.</p> + +<p>L'épée de François venait de traverser le côté droit +de la poitrine d'Henri, au-dessus de la troisième côte.</p> + +<p>François mit un genou en terre.</p> + +<p>Il s'aperçut qu'Henri vivait encore. Brusquement, +il tira sa dague, et d'un geste furieux la leva...</p> + +<p>—Meurs, gronda-t-il, meurs, misérable!...</p> + +<p>A cette seconde, une lueur rougeâtre éclaira le +visage d'Henri.</p> + +<p>—Mon frère! Mon frère! murmura François d'une +voix de fou, comme si, vraiment, il eût alors seulement +reconnu son frère.</p> + +<p>Il se releva et détourna la tête.</p> + +<p>Alors il vit deux bûcherons dont la cabane s'élevait +à quinze pas, et qui étaient accourus, une torche de +résine à la main, attirés par le choc des épées...</p> + +<p>Incapable de prononcer un mot, François, d'un +geste tragique, leur montra le corps de son frère...!</p> + +<p>Deux heures plus tard, François arriva au manoir.</p> + +<p>Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de +surprise et d'effroi en le voyant. Et il montra à un +officier les cheveux du fils aîné du connétable. Ces +cheveux, noirs le matin, étaient maintenant tout +blancs comme des cheveux de vieillard.</p> + +<p>—Monseigneur, dit l'officier, nous avons fait préparer +votre appartement, et...</p> + +<p>—Qu'on m'amène un cheval, interrompit François.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, un valet amenait une +monture, et l'officier tenant l'étrier demandait:</p> + +<p>—Monseigneur sera sans doute bientôt de retour!...</p> + +<p>François sauta en selle, et répondit:</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>Aussitôt, il rendit la main et, dès qu'il fut hors de +l'enceinte, piqua furieusement et disparut.</p> + +<p>—François! François! François!</p> + +<p>Ce triple appel désolé, enivré, haletant, retentit à +cette seconde même, et une femme apparut, tenant +un enfant.</p> + +<p>Mais sans doute Montmorency n'entendit pas ce cri +déchirant, car il ne se retourna pas. Et le bruit du +galop de son cheval s'éteignit dans le lointain.</p> + +<p>La femme, alors, s'approcha du groupe de soldats +et d'officiers éclairés par des torches, qui avaient +salué le départ de leur maître et assisté avec étonnement +à cette sorte de fuite.</p> + +<p>—Où va-t-il? demanda-t-elle d'une voix brisée.</p> + +<p>L'officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se +découvrit et répondit:</p> + +<p>—Qui le sait, madame?...</p> + +<p>—Quand reviendra-t-il?...</p> + +<p>—Il a dit: jamais!</p> + +<p>—Par là... où cela conduit-il?</p> + +<p>—Route de Paris, madame.</p> + +<p>—Paris. Bon!...</p> + +<p>Jeanne se mit aussitôt en chemin, serrant nerveusement +dans ses bras Loïse endormie.</p> + +<p>Forte de son amour d'amante et de son amour de +mère, elle s'enfonça dans la nuit, sous les grands +arbres de la forêt, que les rafales de mars courbaient +en salutations majestueuses entrevues dans l'ombre.</p> + +<p>Environ une heure après le départ de François de +Montmorency, des bûcherons apportèrent sur une +civière le corps ensanglanté de son frère Henri. Henri +fut porté dans son appartement, et le chirurgien du +château sonda la blessure.</p> + +<p>—Il vivra, dit-il, mais, de six mois, il ne pourra se +lever.</p> + +<p>Les bûcherons avaient reconnu François au moment +du duel. Mais l'événement leur parut si étrange et +si redoutable qu'ils ne voulurent rien dire. On supposa +donc que le deuxième fils du connétable avait +dû être attaqué par des routiers.</p> + +<p>Ce fut vers la même heure que le chevalier de +Pardaillan quitta Montmorency. Il ignorait ce qui +venait de se passer au manoir. Mais l'eût-il su qu'il +fût parti quand même. En effet, Pardaillan connaissait +admirablement Henri de Montmorency, et savait +qu'il n'y avait pas de pitié à attendre de lui.</p> + +<p>—En somme, grommelait-il, en rendant l'enfant j'ai +trahi mon vindicatif seigneur. Tudiable! C'est qu'il +adore voir un corps se balancer au bout d'une corde, +ce digne maître!</p> + +<p>Ayant ainsi raisonné, ayant soigneusement examiné +la ferrure de son cheval et bourré son porte-manteau, +le chevalier de Pardaillan se mit en selle, plaça devant +lui son petit Jean, salua le manoir d'un grand geste +héroïque et railleur, et se mit en route d'un bon trot +dans la direction de Paris.</p> + +<p>Au bout d'un bon temps de trot de vingt minutes, +le cavalier crut apercevoir une ombre à deux pas de +son cheval et, au même instant, celui-ci fit un brusque +écart, puis s'arrêta net. Pardaillan se pencha, +distingua une femme, et presque aussitôt la reconnut. +Il tressaillit.</p> + +<p>Jeanne, cependant, continuait à marcher. Peut-être +n'avait-elle pas entendu venir le cavalier.</p> + +<p>—Madame..., fit doucement le routier.</p> + +<p>Jeanne s'arrêta.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de +Paris?</p> + +<p>—Oui, madame. Mais vraiment... vous allez ainsi, +toute seule, en forêt, par la nuit?... Voulez-vous me +permettre de vous tenir compagnie?...</p> + +<p>Elle secoua la tête, murmura un faible remerciement.</p> + +<p>—Quoi! vous voulez être seule? reprit le cavalier.</p> + +<p>—Seule, oui, je ne crains rien.</p> + +<p>—Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des +parents à Paris? Savez-vous où vous irez?</p> + +<p>—Non... Je ne sais pas...</p> + +<p>—Mais vous avez sans doute de l'argent?... ne +vous offensez pas, je vous prie...</p> + +<p>Un violent combat parut se livrer dans l'esprit du +cavalier qui maugréa, pesta, jura tout bas, puis, prenant +une soudaine résolution, se pencha vers Jeanne, +déposa sur la poitrine de la petite Loïse un objet +brillant, et s'enfuit au galop après avoir murmuré +ces mots:</p> + +<p>—Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de +Pardaillan... c'est un de mes amis!</p> + +<p>Jeanne reconnut alors que le cavalier était l'homme +qui lui avait rendu sa petite Loïse. Et, ayant examiné +l'objet brillant, elle vit que c'était un magnifique +diamant enchâssé dans une bague.</p> + +<p>Ce diamant c'était celui qu'Henri de Montmorency +avait donné à Pardaillan pour payer l'enlèvement de +Loïse!...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>VIII</h3> + +<h3>L'IMMOLATION</h3> + +<p>LE connétable de Montmorency, d'un pas agité, se +promenait dans la vaste salle d'honneur de son hôtel, +à Paris. Ses gentilshommes disséminés sur les banquettes, +ou debout par groupes, se racontaient à voix +basse d'étranges choses.</p> + +<p>Tout d'abord que le connétable, s'étant penché tout +à l'heure à une fenêtre, avait vu une femme debout +devant le grand portail de l'hôtel, exténuée, paraissait-il, +très pâle et un enfant dans les bras. Et le connétable +avait donné l'ordre d'aller chercher cette femme +et de l'introduire: elle attendait maintenant dans un +cabinet voisin.</p> + +<p>Ensuite, que le fils du connétable, que l'on croyait +mort, était arrivé soudain dans la nuit, qu'il avait eu +une longue et orageuse entrevue avec son père, et +qu'il était reparti pour une destination inconnue.</p> + +<p>Que la nouvelle venait d'arriver de Montmorency +que le deuxième fils du connétable, Henri, avait été +attaqué dans la forêt et grièvement blessé.</p> + +<p>Enfin, que Sa Majesté Henri II devait, ce jour-là +même, à quatre heures, faire une visite, au chef de +ses armées. On en concluait qu'une nouvelle campagne +se préparait.</p> + +<p>Plus d'une fois le connétable s'était avancé jusqu'à +la porte du cabinet où on avait introduit la femme.</p> + +<p>Et toujours il avait reculé, frappant du pied avec +colère, reprenant sa promenade dans le demi-silence +de la salle d'honneur. Enfin, il parut se décider, +poussa brusquement la porte, et entra.</p> + +<p>Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait. +Elle avait déposé son enfant endormi dans un fauteuil, +et, appuyée au dossier, le contemplait... Rudement, il +demanda:</p> + +<p>—Que voulez-vous, madame?</p> + +<p>—Monseigneur...</p> + +<p>—Oui, reprit le connétable, ce n'est pas moi que +vous attendiez, n'est-ce pas? Au lieu du fils que l'on +espère encore séduire par de mielleuses paroles, c'est +le père inexorable qui paraît! Et cela vous déconcerte, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Jeanne de Piennes releva son douloureux visage:</p> + +<p>—Monseigneur, il est vrai que j'espérais voir François... +mais une femme de ma race ne peut se déconcerter +à se trouver en présence du père de son +époux!</p> + +<p>—Votre époux! gronda le connétable en serrant +les poings. Croyez-moi, je vous engage à ne point +invoquer ce titre devant moi! François m'a tout +raconté cette nuit. Tout, entendez-vous bien! Je sais +que vous et votre père avez été assez habiles pour +arracher à la faiblesse de mon fils un mariage. Quel +mariage, d'ailleurs! nocturne et honteux comme un +vol!...</p> + +<p>—Vous mentez, monsieur!</p> + +<p>—Par le Ciel! que dit-elle là?...</p> + +<p>—Je dis, monsieur, que vous avez seulement l'habit +d'un gentilhomme! Je dis que votre couronne de +cheveux blancs ne vous mettrait pas à l'abri du soufflet +vengeur, si mon père, assassiné par vous, se +trouvait près de moi! Je dis que vous parlez à une +femme qui porte votre nom, monsieur!</p> + +<p>L'accent de ces paroles avait été en se haussant +pour ainsi dire, depuis la simple dignité de la femme +offensée jusqu'à la majesté d'une reine.</p> + +<p>Montmorency, étonné, rougit, pâlit et parut un +instant balancer pour jeter un ordre... Puis le vieux +chef des armées du roi s'inclina profondément. Il +était dompté.</p> + +<p>—Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant +la violente agitation de son sein, vous m'avez dit tout +à l'heure que vous saviez tout!... Non, monseigneur, +vous ne savez pas tout! Vous ignorez l'affreuse +vérité, comme l'ignore mon maître et mari, comme +l'ignore l'époux de mon coeur, l'homme à qui j'ai +donné ma vie, à qui je voudrai éviter une larme au +prix de mon sang!... Cette vérité, monseigneur, vous +devez l'entendre pour mon honneur, pour le bonheur +de François, pour la vie de l'innocente créature +qu'abrite votre toit en ce moment... l'enfant de notre +amour!</p> + +<p>Étonné par la noblesse du geste et par la douleur +de l'accent, fasciné par tant de beauté et de simplicité, +le vieux Montmorency, pour la deuxième fois, +s'inclina.</p> + +<p>—Parlez donc, madame, dit-il.</p> + +<p>Et en même temps, ses yeux se portèrent sur la +petite Loïse endormie. Jeanne saisit ce regard au vol. +Quelque chose comme une aube d'espoir illumina +son âme. Avec ce mouvement d'orgueil qu'ont toutes +les mères, elle prit la mignonne créature dans ses +bras, l'embrassa longuement et, avec une timidité +douloureuse, avec un sourire mouillé de pleurs, la +tendit au formidable aïeul.</p> + +<p>Peut-être, à cette fugitive minute, le coeur de Montmorency +fut-il attendri! Il eut un geste vague des +bras comme pour saisir l'enfant, et il demanda:</p> + +<p>—Comment s'appelle-t'il?...</p> + +<p>—Elle s'appelle Loïse! dit Jeanne, palpitante de +tendresse.</p> + +<p>Une moue dédaigneuse plissa les lèvres du connétable. +Une fille!... Elle recula en pâlissant, tandis +que lui reprenait:</p> + +<p>—Je vous promets, madame, de vous écouter maintenant!... +Parlez donc sans crainte, et exposez-moi +cette vérité dont vous vouliez m'entretenir.</p> + +<p>Jeanne comprit que le lien qui était en train de se +former d'elle à Montmorency venait de se briser. +Mais une femme qui aime recèle dans son coeur des +forces qui sont pour l'homme un sujet de stupéfaction. +Elle rassembla toute son énergie, et entreprit +de se justifier aux yeux du père de François.</p> + +<p>Avec cette voix qui était comme une mélodie d'un +charme à la fois délicat et puissant, avec cette poésie +naturelle qu'elle puisait dans son amour, elle dit ses +premières rencontres avec François, l'irrésistible tendresse +qui les avait poussés l'un vers l'autre, leurs +aveux, puis la faute, puis la scène du mariage nocturne, +les menaces d'Henri, la naissance de Loïse, et +enfin l'effroyable supplice final où son coeur d'amante +et de mère avait été broyé...</p> + +<p>Elle dit tout, n'omit aucun détail; le vieux Montmorency +l'écouta sans prononcer une parole. Son +oeil se plissait, son esprit, indifférent à ce drame +lamentable, cherchait une ruse...</p> + +<p>—Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis +convaincu que vous dites la vérité...</p> + +<p>—Oh! s'écria Jeanne avec exaltation. Loïse est +sauvée!...</p> + +<p>Ce cri de la mère troubla un instant l'âme obscure +du guerrier. Mais aussitôt il se remit et reprit:</p> + +<p>—J'ignorais d'ailleurs tout ce que vous venez de +raconter touchant mon fils Henri. François ne m'en +a point parlé (il mentait), et, tout à l'heure, en vous +disant que je savais tout, je faisais seulement allusion +à ce mariage secret qui m'a gravement offensé +dans mon autorité paternelle et dans nos intérêts de +famille. Ce mariage est impossible, madame!</p> + +<p>—Ce mariage, murmura Jeanne frappée au coeur, +n'est ni possible ni impossible: il est: voilà tout!...</p> + +<p>Avec tranquillité, le connétable tira de son pourpoint +deux parchemins et en déplia un.</p> + +<p>—Lisez ceci, dit-il.</p> + +<p>Jeanne parcourut d'un trait le parchemin. Elle +devint livide. Le papier ne contenait que quelques +lignes.</p> + +<p>Ces lignes, les voici:</p> + +<p>—A tous présents et à venir, salut.</p> + +<p>—Ordre est donné à notre prévôt, messire Tellier, +de se saisir de la personne de François, comte de +Margency, aîné de la maison de Montmorency, colonel +de notre infanterie suisse, et de le conduire en notre +prison du Temple où il demeurera jusqu'à ce qu'il +plaise à Dieu de l'appeler à Lui. Nous le voulons et +mandons ainsi à notre prévôt et tous officiers de +notre prévôté, car tel est notre bon plaisir.</p> + +<p>—Monseigneur! Oh! monseigneur! bégaya enfin +Jeanne, que vous a fait François? Oh! vous voulez +m'éprouver, m'effrayer! La prison perpétuelle!... +ô mon François!...</p> + +<p>—Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre, +ce parchemin n'est pas signé encore. Je suis, +madame, connétable des armées du roi et grand-maître +de France. Dans quelques instants, le roi sera +dans cet hôtel. Je n'aurai qu'à lui présenter ce papier, +et à lui dire: Plaise à Votre Majesté d'apposer sa +griffe au bas de ce parchemin. Et demain, madame, +commencera la prison pour celui que vous aimez.</p> + +<p>—Oh! c'est affreux! Ma raison s'égare! Mais que +vous a-t-il fait, seigneur? Que vous a-t-il fait?</p> + +<p>—Il vous a épousée: là est son crime...</p> + +<p>—Son crime! balbutia l'infortunée dont la raison, +vraiment, s'égarait... Oh! monseigneur, ne punissez +que moi!</p> + +<p>Une flamme s'alluma dans l'oeil du vieux Montmorency +qui, froidement, continua:</p> + +<p>—Maintenant, madame, voici un deuxième parchemin. +C'est un acte de renonciation volontaire à votre +mariage...</p> + +<p>—Non non! oh! pas cela! haleta Jeanne dans +un cri déchirant. Tuez-moi! mais pas cela...</p> + +<p>—Je sais combien un divorce est chose grave, et +qu'il est difficile de faire casser un mariage. Mais, le +roi aidant...</p> + +<p>—Grâce! Pitié! Justice, monseigneur! cria Jeanne.</p> + +<p>—La bonne volonté de notre Saint-Père nous est +acquise... vous n'avez qu'à signer...</p> + +<p>—Pitié! oh! laissez-moi François!</p> + +<p>—Signez, madame, et le Saint-Père cassera le +mariage...</p> + +<p>—Ma fille, monseigneur! La fille de François! +Vous lui volez son père!... Vous lui arrachez son +nom!...</p> + +<p>—C'en est assez, madame. Tout à l'heure, je présenterai +l'un ou l'autre de ces deux parchemins au +roi. François sera demain au Temple si, dès ce soir, +je ne puis expédier à Rome votre renonciation. Signez +et vous le sauvez...</p> + +<p>—Grâce! grâce! sanglota l'épouse martyre. Non! +non!</p> + +<p>—Le roi! Le roi! Vive le roi!...</p> + +<p>Des cris éclataient dans la cour d'honneur. Une +fanfare de trompettes retentit. On entendit les pas +précipités des gentilshommes qui couraient au-devant +d'Henri II. La porte s'ouvrit violemment et un +homme cria:</p> + +<p>—Monseigneur! monseigneur! voici Sa Majesté!...</p> + +<p>—Adieu, madame, dit lentement Montmorency. +Déchirez cette renonciation. Moi, je vais faire signer +au roi l'ordre d'emprisonner mon fils!</p> + +<p>—Arrêtez! je signe! râla la martyre.</p> + +<p>Et elle signa!... Puis elle tomba à la renverse, tandis +qu'un de ses bras, dans un geste instinctif et +sublime, cherchait encore à protéger Loïse...</p> + +<p>Le connétable fondit sur le parchemin, le saisit, le +cacha dans son pourpoint et, de son pas lourd de +tueur d'hommes et de femmes, se porta à la rencontre +d'Henri II.</p> + +<p>Dans la cour, les cris de joie éclataient furieusement:</p> + +<p>—Vive le roi! Vive le roi! Vive le connétable!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<h3>LA DAME EN NOIR</h3> + +<p>Le mariage secret de François de Montmorency et de +Jeanne de Piennes fut cassé par le pape. En l'année +1558, François, maréchal des armées royales, épousa +Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours +avant l'époque fixée pour la cérémonie, il alla trouver +la princesse.</p> + +<p>—Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments +à mon égard. Pardonnez-moi la franchise brutale +de mon langage: je ne vous aime pas, et ne vous +aimerai jamais...</p> + +<p>La princesse écoutait en souriant.</p> + +<p>—On nous marie, continua François. En acceptant +l'insigne honneur de devenir votre époux, j'obéis au +roi et au connétable qui veulent cette union pour +des raisons politiques. Je vous offense, je le sais...</p> + +<p>—Non pas, monsieur le maréchal, fit vivement +Diane.</p> + +<p>—Si mon coeur était libre, dit alors François, il +serait à vous; car vous êtes belle parmi les plus belles. +Mais...</p> + +<p>—Mais votre coeur est à une autre?...</p> + +<p>—Non, madame! Et je me suis mal exprimé: +mon coeur est mort, voilà tout!...</p> + +<p>Diane se leva. C'était une grande belle femme qui +ne manquait ni de coeur ni d'esprit.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, dit-elle doucement, venant +de tout autre que vous, une pareille franchise m'eût +en effet offensée. Mais à vous, monsieur, je pardonne +tout... Obéissons donc au voeu du roi, et gardons chacun +notre coeur. C'est bien ainsi que vous l'entendez?...</p> + +<p>—Madame..., murmura François en pâlissant... car +peut-être avait-il espéré une autre réponse.</p> + +<p>—Allez, monsieur le maréchal. Je respecterai le +deuil de votre coeur...</p> + +<p>C'est ainsi que fut conclu le pacte.</p> + +<p>Après la cérémonie, François se lança à corps perdu +dans une série de dangereuses campagnes; mais la +mort ne voulait pas de lui.</p> + +<p>Quant à Henri, il ne revit pas son aîné. On eût dit, +d'ailleurs, que les deux frères cherchaient à s'éviter.</p> + +<p>Quand l'un guerroyait dans le Nord, l'autre se trouvait +dans le Midi.</p> + +<p>Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de +terribles drames se préparaient pour ce jour-là...</p> + +<p>Car les deux frères aimaient toujours la même +femme, maintenant disparue, sans qu'aucun d'eux, +malgré des recherches ardentes, eût jamais pu la +retrouver.</p> + +<p>Qu'était-elle donc devenue, cette femme tant adorée? +Plus heureuse que François, avait-elle trouvé un +refuge dans la mort? Non! Jeanne vivait!...</p> + +<p>Comment la malheureuse avait-elle quitté l'hôtel +de Montmorency après l'effroyable scène où s'était +consommé son sacrifice? Comment ne mourut-elle +pas de désespoir?</p> + +<p>Il nous a été impossible de reconstituer les épisodes +de cette existence flétrie.</p> + +<p>Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison +de la rue Saint-Denis. Elle habite tout en haut, sous +les toits, un étroit logement composé de trois petites +pièces. Et dès l'instant même où nous la retrouvons, +nous possédons le secret de la force étrange qui a +permis à Jeanne de vivre.</p> + +<p>Entrons dans la maison... pénétrons dans une pièce +claire, pauvre, mais arrangée avec un goût délicieux... +regardons le tableau admirable qui s'offre à nos +yeux... écoutons!...</p> + +<p>Jeanne vient d'entrer dans cette petite pièce et se +dirige vers l'embrasure de la fenêtre où est assise une +jeune fille.</p> + +<p>En passant, elle s'arrête un instant devant le miroir, +se regarde, et songe:</p> + +<p>—Comme il me trouverait flétrie, s'il me voyait à +présent!... Me reconnaîtrait-il seulement? Hélas! Je +ne suis plus la Jeanne de jadis, je ne suis plus celle +qu'il appelait la Fée du printemps... je ne suis plus +que la Dame en noir...</p> + +<p>Jeanne se trompe!... Elle est admirablement belle. +Sa pâleur n'enlève rien à l'idéale beauté de son visage, +à la parfaite pureté des lignes, à l'harmonieuse +splendeur de ses cheveux...</p> + +<p>L'éclat de ses yeux s'est seulement adouci et comme +voilé.</p> + +<p>Mais elle est toujours la femme radieusement belle +que les gens du voisinage appellent—la Dame en +noir parce qu'elle porte sur ses vêtements le même +deuil éternel que dans son coeur.</p> + +<p>Et ces yeux voilés reprennent eux-mêmes tout leur +tendre éclat, cette bouche close reprend aussi son +adorable sourire lorsque le regard de Jeanne se reporte +sur la jeune fille qui, dans l'embrasure de la +fenêtre, se penche et s'active sur un travail de tapisserie.</p> + +<p>Ah! c'est que cette petite ouvrière aux doigts rosés +qui courent dans la laine, c'est sa fille! sa Loïse!...</p> + +<p>Loïse paraît seize printemps...</p> + +<p>Ses yeux, d'un bleu intense, semblent réfléchir l'infinie +pureté d'un ciel de mai. Ses cheveux forment +autour de son front de neige un nimbe nuageux, +presque fluide tant ils sont fins et soyeux.</p> + +<p>On ne sait quelle force de souplesse et de fierté se +dégage de ce merveilleux ensemble.</p> + +<p>Et pourtant... Quelle mélancolie sur ce front si radieux, +si noble de lignes, si expressif!...</p> + +<p>Jeanne s'est approchée de son enfant.</p> + +<p>La mère et la fille se sourient... et quiconque les +verrait en ce moment se demanderait laquelle des +deux est la plus admirable, et jurerait que ce sont +deux soeurs que quelques années séparent à peine!</p> + +<p>Jeanne s'assied devant Loïse, prend l'autre extrémité +de la tapisserie et se met à travailler activement.</p> + +<p>—Mère, dit Loïse, reposez-vous. Voilà trois nuits +que vous passez sur cet ouvrage...</p> + +<p>—Chère Loïse!... Tu oublies que je dois porter +cette tapisserie aujourd'hui même à cette jeune +dame...</p> + +<p>—Que vous m'avez dit de bonne bourgeoisie... +dame Marie Touchet, je crois?...</p> + +<p>—Oui, mon enfant...</p> + +<p>—Ah! ma mère, pourquoi ne sommes-nous pas, +nous aussi, de bourgeoisie?... Pourquoi sommes-nous +de pauvres ouvrières?... Je dis cela pour vous, ajouta +vivement Loïse, car, moi, je suis si heureuse!...</p> + +<p>Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure +en tressaillant:</p> + +<p>—De bourgeoisie!... Pauvre enfant sans nom!... Que +dirais-tu si tu savais que tu t'appelles Loïse de +Montmorency?...</p> + +<p>—A quoi songez-vous, ma mère?</p> + +<p>—Je songe, mon enfant, ma petite Loïse adorée, +que peut-être tu n'étais pas née pour ce pénible labeur... +et que c'est bien triste pour moi de voir des +piqûres d'aiguilles au bout de tes jolis doigts...</p> + +<p>Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts +de baisers. Loïse éclate d'un joli rire sonore, clair, +d'une charmante gaieté.</p> + +<p>—Bon, ma mère! s'écrie-t-elle. Croyez-vous donc que +j'aie des mains de jeune princesse?...</p> + +<p>La mère tressaille profondément.</p> + +<p>—Qui sait, reprend-elle, qui sait si, sans ces deux +hommes maudits...</p> + +<p>Loïse laisse tomber son aiguille, et, très émue, cette +fois:</p> + +<p>—Ah! ma mère! quand me direz-vous ce terrible +secret qui pèse sur votre vie?...</p> + +<p>—Jamais! jamais! murmure sourdement Jeanne.</p> + +<p>—Quand me direz-vous, reprend Loïse qui n'a pas +entendu, le nom des deux hommes, cause du malheur +qui est dans votre existence, je le sens!... De ces +deux noms, vous ne m'en avez jamais dit qu'un!...</p> + +<p>—Oui, Loïse!... Le nom du chevalier de Pardaillan!...</p> + +<p>—Je ne l'oublie pas, ma mère! Et je vous jure +que, cet homme, je le déteste de toutes mes forces, +pour ce mal inconnu qu'il vous a fait!... Mais l'autre! +l'autre, plus criminel encore, m'avez-vous dit!...</p> + +<p>—Jamais! jamais!, reprend Jeanne au fond de +son coeur.</p> + +<p>Loïse respecte le silence de sa mère, et pousse un +soupir. Les deux femmes se penchent vers la tapisserie, +et on ne voit plus que leurs deux mains agiles +qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent, +se frôlent...</p> + +<p>Bientôt la tapisserie est terminée.</p> + +<p>Jeanne, alors, s'enveloppe d'une mante et, après +avoir serré Loïse sur son coeur, sort pour se rendre +chez la dame qui a commandé cet ouvrage... dame +Marie Touchet.</p> + +<p>Loïse a accompagné sa mère jusque sur le palier. +Elle rentre alors et, comme attirée par une force +invincible, court à la fenêtre de l'autre pièce qui +donne sur la rue Saint-Denis...</p> + +<p>En face, se dresse une grande maison: l'hôtellerie +de la Devinière.</p> + +<p>Loïse lève sa tête charmante vers l'hôtellerie, craintivement, +furtivement, tandis que son jeune sein se +gonfle d'espoir et d'émoi. Là-haut, à une fenêtre de +grenier, apparaît un jeune cavalier... Du bout des +doigts, il envoie un baiser à Loïse...</p> + +<p>Loïse hésite, rougit, pâlit... elle demeure un instant +les yeux fixés sur l'inconnu... et ce regard est peut-être +un aveu.</p> + +<p>Ce jeune cavalier porte un nom qu'ignore Loïse et +qui, s'il était prononcé, retentirait comme une malédiction +dans le coeur de jeune fille qui s'ouvre à +l'amour le plus pur.</p> + +<p>Car le jeune cavalier s'appelle le chevalier Jean de +Pardaillan!...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>X</h3> + +<h3>PARDAILLAN, GALAOR. PIPEAU ET GIBOULÉE</h3> + +<p>Ce Jean de Pardaillan habitait depuis près de trois +années une assez belle chambre située tout en haut +de l'hôtellerie de la Devinière et donnant sur la rue +Saint-Denis. Nous allons voir comment et pourquoi +un pauvre hère comme lui pouvait se permettre le +luxe de loger à la Devinière, la première rôtisserie +du quartier, renommée dans tout Paris au point que +Ronsard et sa bande de poètes y venaient faire ripaille; +la Devinière, ainsi baptisée quarante ans +auparavant par maître Rabelais en personne!</p> + +<p>Jean de Pardaillan, disons-nous, était un pauvre +hère, un sans-le-sou. C'était un jeune homme d'une +vingtaine d'années, grand, mince, flexible comme une +épée vivante.</p> + +<p>Été comme hiver, on le voyait vêtu du même costume +de velours gris; il ne portait pas la toque, +mais une sorte de chapeau rond, en feutre gris—ce +genre de chapeau qu'Henri III devait plus tard mettre +à la mode, et dont Pardaillan fut sans aucun +doute l'inventeur. A ce chapeau s'accrochait une +plume de coq rouge qui chatoyait au soleil et lui +donnait crâne allure. Ses bottes en peau gris de souris, +modelant la jambe fine et nerveuse, montaient +aux cuisses presque jusqu'au haut-de-chausses. Le talon +soutenait des éperons formidables; au ceinturon +de cuir éraillé, éraflé, pendait une rapière démesurée, +et lorsque, des éperons, l'oeil montait à cette rapière, +de cette rapière à la large poitrine serrée dans un +pourpoint rapiécé, de la poitrine aux moustaches hérissées, +des moustaches aux yeux flamboyants, et enfin +des yeux au chapeau posé sur l'oreille, en bataille, les +hommes gardaient de cet ensemble une impression +de force qui leur inspirait instantanément un respect +non dissimulé; les femmes, une impression d'élégance +et de beauté du diable, que plus d'une avait +de la peine à dissimuler.</p> + +<p>Dans toute la rue Saint-Denis et dans le voisinage, +le chevalier de Pardaillan était connu et redouté. Plus +d'un mari faisait la grimace en le voyant passer, fier +comme le roi, gueux comme un truand; mais plus +d'une bourgeoise se retournait avec un sourire, et +même des grandes dames soulevaient les rideaux +de leur litière pour l'accompagner du regard.</p> + +<p>Et lui, candide au fond, ne voyant rien de toute +cette admiration qui lui faisait escorte, faisait résonner +ses éperons et passait, le nez au vent, comme un +jeune loup cherchant aventure—aventure de bataille, +aventure d'amour, coups à donner ou à recevoir, +grands déploiements de l'étincelante rapière, baisers +furtifs, tout lui était bon!...</p> + +<p>Donc, le chevalier de Pardaillan, hormis sa santé, +sa force et son élégance, ne possédait rien au monde.</p> + +<p>Ou plutôt nous nous trompons: il possédait Galaor! +il possédait Pipeau! il possédait Giboulée!</p> + +<p>Qu'était-ce que Galaor? Un cheval!</p> + +<p>Pipeau? Un chien!</p> + +<p>Giboulée? Une rapière!</p> + +<p>Six mois environ avant le jour où nous avons vu +Jean de Pardaillan envoyer de haut et de loin ce baiser +qui révélait en lui tout un état d'âme, M. de Pardaillan +le père avait appelé son fils.</p> + +<p>Le vieux routier logeait dans cette hôtellerie de la +Devinière depuis deux ans. Il occupait avec son fils +un étroit cabinet noir qui donnait sur une sombre +cour.</p> + +<p>—Mon fils, dit-il, je vous fais mes adieux...</p> + +<p>—Quoi! monsieur, vous partez donc! s'écria le +jeune homme avec un élan qui chatouilla le coeur de +son père.</p> + +<p>—Oui, mon enfant, je pars!... Toutefois, je vous +propose de vous emmener avec moi...</p> + +<p>Le jeune chevalier, qui rougissait rarement, qui +pâlissait encore moins souvent, rougit et pâlit coup +sur coup à cette proposition.</p> + +<p>—Je vous propose de vous emmener; mais je crois +vraiment que vous feriez mieux de demeurer à Paris... +Paris, mon cher, c'est la grande marmite où les sorcières +font bouillir ensemble la bonne et la mauvaise +fortune. Restez, mon enfant. Quelque chose me dit +que, dans la distribution que font les sorcières de leur +marmite, c'est la bonne fortune qui vous tombera en +partage... Aussi disais-je bien: je vous fais mes +adieux.</p> + +<p>—Mais, mon père! fit Jean plus ému qu'il ne voulait +le paraître, qui vous oblige à vous éloigner?</p> + +<p>—Une foule de choses—et d'autres encore. Que +voulez-vous? J'ai la nostalgie de la grande route. Je +regrette les coups de soleil et les averses. J'étouffe +dans Paris, moi. Enfin, il faut que je m'en aille!</p> + +<p>Peut-être le vieux Pardaillan, avait-il un motif plus +impérieux de fuir Paris. Car il paraissait tout embarrassé.</p> + +<p>Il se hâta de continuer:</p> + +<p>—Au moment de nous quitter, peut-être pour toujours, +car je suis bien vieux, je regrette, chevalier, de +n'avoir à vous laisser que des conseils. Au moins ces +conseils, qui constituent tout votre héritage, sont-ils +dignes d'être précieusement observés... Je m'en vais, +mon cher fils; mais je puis me vanter d'avoir fait de +vous un homme capable de lutter contre cette chose +perverse et maléficieuse qu'on appelle la vie. Vous +êtes un escrimeur accompli, et il n'y a pas un maître +d'armes dans tout le royaume capable de parer +les bottes que je vous ai enseignées. Dans les seize +ans qui viennent de s'écouler, je vous ai emmené avec +moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand +vous étiez petit; soit sur vos jambes ou sur la monture +que vous procurait le hasard, quand vous étiez +adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays +de France, de Bourgogne, de Provence et de langue +d'oc et de la langue d'oïl. Vous avez donc appris les +choses—les plus difficiles qui soient: savoir dormir +sur la dure, avec la selle sous la tête; savoir se coucher +sans manger; avoir froid et chaud indifféremment... +oui, vous savez tout cela, mon fils, et c'est +pourquoi vous êtes bâti de fer et d'acier!</p> + +<p>Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils +avec une orgueilleuse admiration. Puis il reprit:</p> + +<p>—Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et +tranquille, me succéder dans un bon emploi, au sein +de la richesse et de la prospérité, sous un maître noble +comme le roi, plus riche que le roi!... Un crime +a décidé autrement de ma destinée et de la vôtre.</p> + +<p>—Un crime, mon père! s'écria Jean tout palpitant.</p> + +<p>—Un crime ou un acte imbécile: c'est tout un. Et +c'est moi qui le commis...</p> + +<p>—Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre...</p> + +<p>—Comme vous y allez! Écoutez. Après une existence +de routier, de hère, de sacripant, de malandrin, +j'avais donc fini par trouver la tranquillité: bombance, +bons vins et le reste; tout ce qui constitue +l'honnêteté de la vie. Mais, un jour, mon maître me +donna une petite commission des plus faciles: enlever +une effrontée d'enfant au maillot. Je le fis et +reçus en récompense un diamant qui valait bien trois +mille écus. J'eus promesse du double si je gardais la +petite... Je ne vous parle pas d'une autre clause du +traité, que j'étais décidé dès la première minute à ne +pas tenir...</p> + +<p>-Eh bien, mon père?</p> + +<p>-Eh bien, je fis la sottise de prêter l'oreille à je +ne sais quelle absurde voix qui murmurait je ne sais +plus trop quoi dans mon coeur. Bref, je rendis l'enfant! +Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant +à la mère.</p> + +<p>—Le nom de cette mère? Le nom du maître qui +vous donnait de ces commissions?...</p> + +<p>—Le secret n'est pas à moi, mon fils... Je continue. +Grâce à ce crime, vous êtes pauvre comme Job ne le +fut jamais. Maintenant, chevalier, écoutez ce que +j'avais à vous dire... Écoutez, s'il vous plaît, de tout +votre coeur, et recueillez l'héritage de mes bons et +loyaux conseils... Les voici... Premièrement, méfiez-vous +des hommes. Il n'en est pas un qui vaille beaucoup +plus que la vieille corde qui devrait le pendre. +Si vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau +et passez. Si vous apercevez des truands qui +attaquent un bourgeois à un coin de rue, tirez sur +l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous +aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme +déclare qu'il vous veut du bien, mettez une cotte de +mailles. Si on vous appelle à l'aide, bouchez-vous les +deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier +ces paroles?</p> + +<p>—Je vous le promets, monsieur... Ensuite?</p> + +<p>—Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus +douce cache une furie. Leurs cheveux fins sont des +serpents qui enlacent et étouffent. Leurs yeux poignardent. +Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez +bien, mon fils? Ayez des femmes tant qu'il vous +plaira. Mais ne vous donnez à aucune, si vous ne +voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr accablé, +par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous +des femmes.</p> + +<p>—Je vous le promets, monsieur. Ensuite?...</p> + +<p>—Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! +surtout de vous-même! Écartez violemment dès le +début de votre vie les mauvais conseils de miséricorde, +d'amour et de pitié, tous les pièges que votre +coeur ne manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire +de quelques années. Très facilement avec un peu de +bonne volonté, vous deviendrez comme les autres +hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous +serez solidement armé. M'avez-vous bien entendu?</p> + +<p>—Oui, mon père, et je vous promets de m'exercer +de mon mieux.</p> + +<p>—Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse +Giboulée, ajouta Pardaillan, qui jeta un regard caressant +sur une longue rapière accrochée au mur.</p> + +<p>Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour +des reins de son fils.</p> + +<p>—Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant! +Soyez fort contre vous-même, fort contre les +femmes, fort contre les hommes! Adieu, mon fils, +adieu...</p> + +<p>Ce fut ainsi que Jean demeura seul au monde, et +qu'il acquit Giboulée.</p> + +<p>Une quinzaine de jours après le départ de son père, +le chevalier de Pardaillan se promenait un soir, tout +mélancolique, sur les bords de la Seine, lorsqu'il vit +une bande de gamins lier les pattes à un pauvre chien +avec l'intention évidente de le noyer. Fondre sur la +bande, la disperser à coups de taloches, délier la malheureuse +bête fut, pour le chevalier, l'affaire d'un +instant.</p> + +<p>—Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m'a recommandé +de laisser se noyer les hommes, mais non les +chiens. Je ne lui désobéis donc pas...</p> + +<p>Inutile d'ajouter que l'animal ainsi sauvé s'attacha +à son libérateur et le suivit pas à pas lorsqu'il s'en +alla. Il l'avait appelé Pipeau.</p> + +<p>Pipeau était un chien berger à poil roux ébouriffé, +ni beau ni laid, mais d'une jolie ligne, et surtout +admirable par l'intelligence et la mansuétude de ses +yeux bruns. Il possédait une mâchoire à briser du +fer; il était un peu fou, aimait à courir frénétiquement +aux moineaux, fonçant tête baissée, renversant +tout sur son passage, et l'air très étonné, quand il +s'arrêtait, que les moineaux ne l'eussent pas attendu.</p> + +<p>Le soir où il rentra à l'auberge accompagné de +Pipeau, c'est-à-dire une quinzaine après le départ si +étrange de, son père, Pardaillan monta tristement à +son pauvre cabinet noir et jeta un regard navré sur +la tristesse de ce gîte.</p> + +<p>—Il n'est pas possible, grommela-t-il, que j'habite +plus longtemps ce taudis. J'y mourrais, maintenant +que M. de Pardaillan n'est plus là pour l'égayer. Par +Pilate et Barabbas, comme disait mon père, il me +faut une chambre logeable. Oui, mais où la trouver?</p> + +<p>Comme il réfléchissait ainsi, il s'aperçut que la +porte qui faisait vis-à-vis à la sienne était entrouverte.</p> + +<p>Il y alla aussitôt, la poussa doucement, et passa la +tête. Il n'y avait personne dans la chambre, belle +grande pièce, ornée d'un bon lit, de plusieurs chaises; +et même d'une table, d'un fauteuil.</p> + +<p>—Voilà mon affaire! se dit Pardaillan.</p> + +<p>Il ouvrit la fenêtre: elle donnait sur la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Il allait retirer sa tête lorsque ses yeux s'étant portés +sur la maison d'en face, plus basse que l'hôtellerie, +il vit, à une fenêtre qui s'ouvrait sur le toit de +cette maison, une tête de jeune fille, si belle, avec ses +cheveux d'un blond d'or, et l'air si doux, si candide +et si fier que Pardaillan crut avoir entrevu un être +paradisiaque. Et que fut-ce lorsqu'au bout de quelques +instants il reconnut une jeune fille rencontrée +plusieurs fois dans la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Au cri qu'il avait poussé, elle leva la tête, rougit, +ferma la fenêtre et disparut. Mais Pardaillan demeura +une heure à la même place, et il y fût demeuré plus +longtemps encore si une voix ne l'avait subitement +arraché à sa contemplation. Il se retourna en fronçant +le sourcil et se vit en présence de maître Landry +Grégoire, successeur de son père; propriétaire actuel +de l'hôtellerie de la Devinière.</p> + +<p>Maître Landry avait été dans son enfance un être +chétif et si court sur jambes que les clients de la +rôtisserie l'avaient surnommé Landry Cul-de-Lampe. +Au fur et à mesure qu'il avait avancé en âge, au lieu +de pousser en hauteur, il s'était développé en largeur; +maître Landry apparaissait comme une sorte +de boule, placée en équilibre sur deux masses charnues +et surmontée d'une tête en pain de sucre, percée +de deux petits yeux craintifs, méfiants, fouilleurs et +sournois.</p> + +<p>—Je venais justement chez vous, monsieur le chevalier, +dit maître Landry.</p> + +<p>—Eh bien, vous y êtes! fit Pardaillan.</p> + +<p>—Comment, j'y suis!</p> + +<p>—Mais oui, j'ai changé de logis: à partir de ce +soir, je m'installe ici.</p> + +<p>Maître Grégoire devint cramoisi.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, je venais vous dire qu'il m'est +impossible de continuer à vous loger dans le cabinet +noir...</p> + +<p>—Vous voyez bien! Nous sommes d'accord.</p> + +<p>—A plus forte raison, poursuivit Grégoire exaspéré, +ne puis-je vous céder cette chambre qui vaut +ses cinquante écus par an. Il est temps que je parle, +monsieur le chevalier... Lorsque M. votre père me fit +l'honneur de venir loger chez moi, voici deux ans de +cela, il promit de me payer régulièrement. Au bout +de six mois, n'ayant pas encore reçu un denier, je +me présentai à M. votre père, et le priai de me payer +l'arriéré...</p> + +<p>—Et que fit mon vénérable père? Il vous paya, je +pense.</p> + +<p>—Il me rossa, monsieur! dit Landry avec une +majestueuse indignation.</p> + +<p>—Et dès lors, vous fûtes convaincu de l'impertinence +qu'il y a à réclamer de l'argent à un honorable +gentilhomme?</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit simplement le maître de la +Devinière. Mais je dois dire que M. votre père me +rendait quelques services. Il protégeait ma rôtisserie, +et n'avait pas son pareil pour prendre un ivrogne par +les reins et le jeter à la rue.</p> + +<p>—En ce cas, c'est vous qui lui redevez, maître +Landry. N'importe, je vous fais crédit.</p> + +<p>Landry, qui était déjà cramoisi, devint violet. Il +souffla pendant deux minutes. Puis il reprit:</p> + +<p>—Trêve de plaisanterie, monsieur.</p> + +<p>—Que voulez-vous donc? Expliquez-vous, que diable!</p> + +<p>—Monsieur, je veux que vous vous en alliez, à +moins que vous ne puissiez me payer les deux ans +d'arriérés que vous me devez, vous et M. votre père!</p> + +<p>—Est-ce votre dernier mot, maître?</p> + +<p>—Mon dernier mot. J'entends que dès demain le +cabinet soit libre!</p> + +<p>Tranquillement, le chevalier passa dans son logis, +prit dans un coin un bâton court, le même qui avait +servi à son père, saisit Landry par l'une des courtes +nageoires qui lui servaient de bras, leva le bâton et +le laissa retomber sur l'échiné de l'aubergiste.</p> + +<p>—Un bon fils doit imiter les vertus de son père, dit-il; +mon père vous a rossé: mon devoir est de vous +rosser!...</p> + +<p>Et Pardaillan se mit, en effet, à rosser maître Grégoire +avec une conscience qui prouvait qu'il ne savait +rien faire à demi. L'aubergiste poussa des hurlements +effroyables, et ses clameurs retentirent dans toute la +maison.</p> + +<p>En un instant, la chambre fut envahie par les domestiques.</p> + +<p>Alors, Pardaillan poussa le malheureux Grégoire +vers la fenêtre qu'il ouvrit toute grande, le saisit, le +harponna solidement, le passa à travers la fenêtre, +et, les bras tendus, le tint suspendu dans le vide.</p> + +<p>—Dehors, vous autres! dit-il de sa voix calme et +mordante, dehors, ou je le laisse tomber!...</p> + +<p>—Allez-vous-en! allez-vous-en!... gémit l'aubergiste +plus mort que vif.</p> + +<p>Il y eut une retraite précipitée des domestiques. +Seule, Mme Landry demeura, et il faut dire qu'elle +ne semblait pas effarée outre mesure de la périlleuse +situation où se trouvait, son mari.</p> + +<p>—Grâce, monsieur le chevalier! murmura Landry.</p> + +<p>—Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Plus de +ces demandes intempestives?...</p> + +<p>—Jamais! Jamais!</p> + +<p>—Et je pourrai habiter cette chambre?</p> + +<p>—Oui, oui!... Mais rentrez-moi, pour l'amour de la +Vierge!... Je meurs!...</p> + +<p>Le chevalier, sans se presser, réintégra l'aubergiste +dans la chambre, et l'assit presque évanoui dans le +fauteuil où Mme Landry s'empressa de lui bassiner +les tempes.</p> + +<p>—Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard +qui n'avait rien de trop sévère, quelle peur vous +m'avez faite!</p> + +<p>Lorsque Landry revint à lui, il eut avec le chevalier +de Pardaillan une explication à la suite de laquelle il +fut convenu que la belle chambre demeurerait le logis +du jeune homme, et que même il pourrait prendre ses +repas du soir dans la rôtisserie, à condition qu'il continuât +le genre de services qu'avait rendus son père.</p> + +<p>Et ce fut ainsi que la paix fut signée entre maître +Landry Grégoire et l'aventurier.</p> + +<p>Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d'un +bouge de la rue des Francs-Bourgeois où il venait de +boire avec quelques truands de ses amis force mesures +d'hypocras. Il était à peu près ivre. C'est-à-dire +que sa fine moustache se hérissait plus que jamais, +et que Giboulée en bataille derrière les mollets occupait +toute la largeur de l'étroite rue. Il chantait un +sonnet à la mode, de maître Ronsard.</p> + +<p>—Au meurtre! au truand! cria une voix dans le +lointain, une voix de vieillard, semblait-il.</p> + +<p>—Or ça, disait Pardaillan, les cris viennent de la +rue Saint-Antoine; d'après les conseils de mon père, +je dois tourner les talons et gagner la Devinière. +Ainsi fais-je, il me semble!</p> + +<p>Il ne tarda pas à arriver rue Saint-Antoine.</p> + +<p>—Tiens, fit-il, j'aurais pourtant juré que j'avais +tourné vers la rue Saint-Denis!...</p> + +<p>Là, il aperçut deux hommes que serraient de près +une dizaine de truands. Tous les deux étaient à cheval. +L'un d'eux tenait en main une troisième monture +toute sellée. C'était un vieillard, vêtu comme un serviteur +de grande maison. C'était lui qui criait:</p> + +<p>—Au meurtre! Au guet!</p> + +<p>Mais les truands, sachant bien que personne n'interviendrait +et que le guet, en entendant les cris, +s'écarterait prudemment, ne s'occupaient pas du +vieux, et entouraient l'autre cavalier qui, sans prononcer +une parole, se défendait énergiquement, à +preuve les deux francs-bourgeois qui étaient étendus +sur la chaussée, le crâne fracassé.</p> + +<p>Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux +qu'il fût, allait succomber.</p> + +<p>—Tenez bon, monsieur! cria tout à coup une voix +calme et plutôt railleuse, on vient à vous!...</p> + +<p>En même temps, Pardaillan surgit dans la mêlée +et commença à faire, pleuvoir sur les truands une +grêle de coups. Il n'avait pas dégainé la fameuse +Giboulée; mais saisissant par le cou les deux premiers +de la bande qui lui tombèrent sous la main, il +les rapprocha l'un de l'autre, d'un irrésistible et rapide +mouvement; les deux faces se heurtèrent, les +deux nez commencèrent à saigner; alors par un mouvement +inverse, Pardaillan les sépara, les poussa l'un +à droite, l'autre à gauche, les lança, pareils à une +double catapulte; chacun des truands alla rouler à +dix pas, entraînant dans sa chute deux ou trois de +ses camarades, et aussitôt le chevalier se plaça devant +l'inconnu assailli et, d'un geste large, tira la flamboyante +Giboulée...</p> + +<p>Les truands furent-ils épouvantés de la manoeuvre +et de la force musculaire qu'elle prouvait? Toujours +est-il qu'il se fit parmi eux un mouvement de retraite +silencieuse et précipitée; en un instant, tous avaient +disparu, emportant leurs blessés, comme des fantômes +qui s'évanouissaient dans la nuit.</p> + +<p>—Par la mordieu, mon brave! s'écria alors le cavalier +inconnu, vous m'avez sauvé la vie!</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son +épée, souleva son chapeau, et dit:</p> + +<p>—Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire?</p> + +<p>—Eh! par le diable! Vous venez de me sauver, +vous dis-je!</p> + +<p>—Non pas: j'ai désobéi au voeu formel de mon +père... Et je crains bien qu'il ne m'en arrive +malheur.</p> + +<p>Ces derniers mots furent prononcés d'un ton glacial +qui firent frissonner l'inconnu.</p> + +<p>—En tout cas, reprit-il, vous m'avez rendu un fier +service. Acceptez en souvenir de cette rencontre la +monture que mon domestique tient en main. Galaor +est le meilleur cheval de mes écuries.</p> + +<p>—Soit! J'accepte le cheval! répondit Pardaillan +avec le ton et le geste d'un roi acceptant l'hommage +d'un sujet.</p> + +<p>Et avec la légèreté d'un cavalier qui, dès cinq ans, +avait chevauché par monts et par vaux, il sauta sur +Galaor.</p> + +<p>L'inconnu fit de la main un signe d'adieu et s'éloigna +en homme pressé.</p> + +<p>Au moment où le vieux serviteur se disposait à suivre +son maître à distance respectueuse, Pardaillan +s'approcha de lui, et lui demanda à voix basse:</p> + +<p>—Y a-t-il inconvénient à ce que je sache le nom de +ce seigneur pour qui j'ai commis le crime de désobéir +au voeu de mon père?...</p> + +<p>—Aucun, monsieur, fit le vieillard étonné.</p> + +<p>—Alors, ce cavalier?</p> + +<p>—C'est Mgr Henri de Montmorency, maréchal de +Damville...</p> + +<p>Ce soir-là, Jean de Pardaillan ramena donc un nouvel +hôte à l'auberge de la Devinière; il arriva au moment +où on fermait l'hôtellerie: sans rien demander +à personne, il conduisit Galaor à l'écurie, l'installa à +la meilleure place et versa une mesure d'avoine dans +la mangeoire.</p> + +<p>Galaor était un aubère cap de more qui pouvait +aller sur ses quatre ans; il avait la tête fine, le front +large, les naseaux ouverts, le garrot bien dessiné, la +croupe souple, les jambes sèches. C'était une bête +magnifique.</p> + +<p>—Ah ça! que diable faites-vous donc là? demanda +tout à coup la voix grasse de maître Landry.</p> + +<p>Pardaillan tourna légèrement la tête vers la boule +de graisse que représentait l'aubergiste et répondit +par-dessus l'épaule:</p> + +<p>—J'examine le produit de mon dernier crime.</p> + +<p>Landry frissonna.</p> + +<p>—Ainsi, dit-il, ce cheval est à vous?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, maître Landry, répondit Pardaillan.</p> + +<p>—Et, continua l'aubergiste, je devrai le nourrir?</p> + +<p>—Ah ça! voudriez-vous d'aventure que cette noble +bête mourût de faim?...</p> + +<p>Et le chevalier, s'étant assuré par un dernier regard +que Galaor ne manquait de rien, souhaita le bonsoir +à l'aubergiste atterré, et s'en fut se coucher.</p> + +<p>A partir de ce jour, on ne vit plus Pardaillan que +monté sur Galaor, et Pipeau le précédant le nez au +vent, en quête de tout ce qui était bon à manger et +à voler aux devantures des marchands de volailles; +quant à Galaor, pour rien au monde il ne se dérangeait +de la ligne droite. Il faut ajouter que, pour un +murmure, pour un regard de travers, la redoutable +Giboulée sortait toute seule de son fourreau.</p> + +<p>Pardaillan sur Galaor, compliqué de Pipeau, aggravé +de Giboulée, devint donc la terreur du quartier—nous +voulons dire la terreur des insolents, des hobereaux +pillards, des spadassins et des capitans qui pullulaient; +car le chevalier n'intervenait jamais dans +une querelle que pour défendre le plus faible.</p> + +<p>Un jour, Pardaillan s'occupait dans sa chambre à +raccommoder son pourpoint. Ordinairement, c'était +Mme Landry qui s'occupait de ce soin. Mais la belle +aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixés +sur le toit d'en face, boudait depuis quelques jours, +retirée sous la tente, c'est-à-dire parmi ses casseroles.</p> + +<p>Ayant tant bien que mal réparé l'accroc qu'il essayait +de faire disparaître, Pardaillan remit son pourpoint, +ceignit son épée et s'apprêta à sortir. Mais +avant de s'éloigner, il se mit à la fenêtre: juste à +ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la +maison et prenait la direction de la rue Saint-Antoine. +Au même instant, Loïse parut à la fenêtre.</p> + +<p>Emporté peut-être par une sorte de bravade à la +misère de son costume, par un défi à l'impossibilité +d'être aimé tel qu'il se voyait, pour la première fois, +d'un geste tout instinctif, il envoya un baiser...</p> + +<p>Loïse rougit, il est vrai! maïs elle demeura une +seconde à regarder le chevalier, sans colère, puis, +lentement, elle rentra.</p> + +<p>—Oh! songea Pardaillan dont le coeur se mit à battre +la chamade, mais on dirait qu'elle n'est pas indignée! +Oh! Il faut que, sur-le-champ, je parle à sa +mère!...</p> + +<p>Un roué eût dit:—Je vais profiter de l'absence de +la mère pour aller me jeter aux pieds de cette belle +enfant!...</p> + +<p>Sans plus réfléchir, le chevalier s'élança en coup +de vent et rattrapa la Dame en noir au moment où +elle tournait l'angle de la rue Saint-Denis et prenait +la rue Saint-Antoine, dans la direction de la Bastille.</p> + +<p>Mais alors, il n'osa plus! Et il se contenta de suivre +la Dame en noir à distance respectueuse.</p> + +<p>Arrivée non loin de la place Baudoyer, Jeanne +tourna à droite dans ce dédale de ruelles qui servaient +de communication entre la rue Saint-Antoine et le +port Saint-Paul, derrière la place de Grève.</p> + +<p>Elle finit par s'arrêter dans la rue des Barrés, à +l'endroit précis où s'était élevé jadis un couvent de +carmes.</p> + +<p>La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s'était +arrêtée était située sur l'emplacement même de l'ancien +couvent; elle était entourée de beaux jardins; +elle était petite, mais de belle apparence, bien qu'un +peu mystérieuse.</p> + +<p>Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, +et, bientôt après, entrer dans la maison.</p> + +<p>—Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il +faut que je lui parle!</p> + +<p>Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue.</p> + +<p>Une servante avait introduit Jeanne et l'avait conduite +au premier étage, dans une pièce agréablement +meublée.</p> + +<p>A son entrée, un jeune homme et une femme qui +étaient assis l'un près de l'autre tournèrent la tête.</p> + +<p>—Ah! fit la femme, voici ma tapisserie!</p> + +<p>—Bon! dit le jeune homme en s'adressant à +Jeanne. Avez-vous tenu compte de l'inscription que je +vous fis tenir?</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit Jeanne.</p> + +<p>—Quelle inscription? demanda la femme d'une +voix timide et très douce.</p> + +<p>—Vous allez voir! répondit le jeune homme.</p> + +<p>Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus. +Il était habillé comme un riche bourgeois, de drap +fin; son vêtement était noir; mais à sa toque de +velours noir resplendissait un diamant énorme.</p> + +<p>Il était de taille moyenne, et paraissait de santé +délicate; son visage était pâle et même bilieux; il +avait le front bombé; les yeux sournois ne regardaient +pas en face; la bouche se plissait ordinairement +sous l'effort d'un sourire en général mauvais, +parfois sinistre, mais qui, en ce moment, était plein +d'une réelle cordialité; les mains s'agitaient et les +doigts se contractaient par suite de quelque manie; +peut-être ce jeune homme était-il atteint d'une maladie +nerveuse.</p> + +<p>Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans +de plus que son compagnon. C'était une jolie blonde +d'allure modeste et qui, dans une foule, ne devait +pas provoquer ce murmure qui forme comme un +sillage d'admiration sur le passage de certaines femmes +souveraines par la beauté. Tout en elle était +modestie, effacement presque craintif; mais elle avait +des yeux d'une douceur infinie et d'une tendresse +extraordinaire lorsqu'elle les posait sur le jeune +homme.</p> + +<p>—Voyons l'inscription! reprit-elle avec une curiosité +impatiente.</p> + +<p>—Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant +la tapisserie des mains de la Dame en noir.</p> + +<p>Cette tapisserie représentait une série de bouquets +de fleurs de lis qui s'entrelaçaient et couraient autour +de l'étoffé; au centre se dessinait un cartouche sur +fond bleu; et c'est sur ce cartouche que se détachait +en lettres d'or l'inscription suivante:</p> + +<p>JE CHARME TOUT.</p> + +<p>Celle qu'on avait appelée Marie leva sur le jeune +homme un regard interrogateur. Celui-ci frotta lentement +ses mains pâles et dit avec un sourire heureux:</p> + +<p>—Chère Marie, vous ne devinez pas?</p> + +<p>—Non, mon bien-aimé Charles...</p> + +<p>—Eh bien, ce sera là désormais votre devise, +Marie...</p> + +<p>—Oh! Charles... mon bon Charles...</p> + +<p>—Savez-vous où j'ai trouvé cette inscription?</p> + +<p>—Comment devinerais-je, mon doux ami?</p> + +<p>—Eh bien, s'écria Charles triomphalement, c'est +dans votre nom!...—Je charme tout n'est que l'anagramme +de Marie Touchet, votre nom!—Vous +n'avez qu'à vérifier...</p> + +<p>Alors, toute rouge d'un réel bonheur, elle se jeta +dans les bras de son amant qui la serra sur sa poitrine +avec une indicible expression de tendresse.</p> + +<p>Jeanne de Piennes avait assisté, immobile et douloureuse, +à cette scène de bonheur intime et paisible.</p> + +<p>—Comme ils s'aiment! songea-t-elle. Comme ils sont +heureux, ce bon bourgeois et cette douce bourgeoise! +Hélas! moi aussi, j'aurais pu être heureuse!...</p> + +<p>—Oui, Marie, disait à voix basse le jeune homme, +oui, c'est à cela que j'ai songé ces temps derniers! +Car c'est à toi seule que je rêve au fond de mon +Louvre! Et tandis que ma mère me croit occupé à +la destruction des huguenots, tandis que mon frère +d'Anjou se demande si je songe au moyen de le tuer, +tandis que Guise cherche à surprendre sur mon front +le secret de sa destinée, moi je songe que je t'aime, +toi seule, puisque seule tu m'aimes!</p> + +<p>Marie écoutait ces paroles avec ivresse... Elle oubliait +la présence de la Dame en noir.</p> + +<p>—Sire! sire! fit-elle, presque à haute voix, vous +m'enivrez de bonheur.</p> + +<p>—Sire! murmura Jeanne. Le roi de France!...</p> + +<p>Et dans sa pauvre imagination tant martyrisée, une +secousse violente se produisit. Elle était devant Charles IX... +L'homme que tant de fois elle avait rêvé +d'approcher pour implorer justice... non pour elle, ah! +certes! mais pour sa fille, pour sa Loïse!...</p> + +<p>Haletante, la tête en feu, elle fit un pas en avant.</p> + +<p>Charles IX avait enlacé Marie Touchet dans ses +bras. Il reprit à demi-voix:</p> + +<p>—Il n'y a pas de sire, ici! Il n'y a pas de majesté, +tu entends. Marie? Il n'y a que Charles! Ton bon +Charles, comme tu m'appelles... Car il n'y a que toi, +Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage, +vois-tu, cela jette une lumière dans l'horreur de mes +pensées... Le roi! Je suis le roi!... Marie, je suis un +pauvre enfant que sa mère déteste, que ses frères +haïssent! Au Louvre, je n'ose pas manger, j'ai peur +du verre d'eau qu'on m'apporte, j'ai peur de l'air que +je respire... Ici, je mange, je dors, je bois sans crainte, +ici! ah! je respire à pleins poumons!</p> + +<p>—Charles! Charles! calme-toi...</p> + +<p>Mais Charles IX s'exaltait. Ses yeux flamboyaient. +Sa parole était devenue rauque et sifflante.</p> + +<p>—Je te dis qu'ils veulent ma mort! grinça-t-il tout +à coup sans prendre la précaution de baisser la voix. +Ah! Marie, Marie! Sauve-moi, cache-moi!... J'ai lu +dans leurs pensées, te dis-je! J'ai fouillé leurs consciences, +et j'y ai vu ma condamnation écrite en lettres de flamme!</p> + +<p>—Charles! par grâce, calme-toi!... Oh! voilà encore +ton accès!... Charles! reviens à toi! Tu es près +de moi...</p> + +<p>Mais le roi s'abattit dans un fauteuil, les yeux +convulsés, en proie à une crise violente.</p> + +<p>Jeanne s'était élancée pour aider Marie.</p> + +<p>—Oh! madame, balbutia celle-ci, par pitié pour mon +pauvre Charles si malheureux, jamais un mot de +ceci!</p> + +<p>—Rassurez-vous! dit Jeanne avec dignité, je sais +trop ce qu'est la douleur humaine, et c'est la douleur +qui m'a appris le silence....</p> + +<p>Marie fit un signe de tête pour remercier.</p> + +<p>—Puis-je vous être utile? reprit Jeanne.</p> + +<p>—Non, non, fit vivement Marie; soyez remerciée +et bénie... Je connais ces redoutables crises... Charles, +dans quelques instants, sera à lui...</p> + +<p>—En ce cas, je vous quitte...</p> + +<p>—Ah! madame! s'écria Marie avec un élan de +reconnaissance, vous avez toutes les délicatesses... +Comme vous avez dû aimer!...</p> + +<p>Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lèvres +décolorées de Jeanne, qui fit un signe d'adieu et se +retira.</p> + +<p>A peine avait-elle disparu que Charles IX ouvrit les +yeux, jeta autour de lui un regard anxieux et, voyant +Marie penchée sur lui, sourit tristement.</p> + +<p>—Encore un accès? fit-il avec une sourde angoisse.</p> + +<p>—Rien, presque rien, mon Charles!</p> + +<p>—Il y avait ici quelqu'un tout à l'heure... ah! oui... +la femme qui a fait cette tapisserie... Où est-elle?...</p> + +<p>—Partie, mon Charles, partie depuis deux minutes...</p> + +<p>—Avant l'accès?</p> + +<p>—Oui, oui, mon bon Charles, avant!... Allons, te +voilà remis... bois un peu de cet élixir... là... repose +un instant ta pauvre tête... là... sur mon coeur... mon +bon Charles.</p> + +<p>Elle s'était assise, l'avait attiré sur ses genoux, et +Charles, docile comme un enfant, obéissait, penchait +sa tête pâle et sombre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<h3>VOX POPULI, VOX DEI!...</h3> + +<p>Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de +Jeanne avec la patience d'un amoureux. Il était résolu +à lui parler. Pour lui dire quoi? Qu'il aimait sa fille? +Qu'il la voulait pour épouse? Cela, peut-être.</p> + +<p>Lorsqu'il la vit sortir et revenir vers lui, il prépara +donc un discours très propre; selon lui, à produire +une vive émotion sur celle qui l'écouterait.</p> + +<p>Malheureusement, à la minute où la Dame en noir +passa près de lui, il en vint justement à oublier le +commencement de son discours, le plus beau passage, +selon lui toujours. Il demeura donc bouche bée... +Jeanne passa.</p> + +<p>Pardaillan s'élança alors, en se disant qu'il se donnait +jusqu'à la rue Saint-Dente pour aborder la Dame +en noir, ne songeant même pas que le moyen le plus +convenable après tout, c'était de se présenter au logis +de la dame.</p> + +<p>Mais lorsqu'il déboucha dans la rue Saint-Antoine, +il trouva que l'aspect de Paris avait changé, comme +parfois, à l'approche des premières rafales d'une tempête, +l'Océan change brusquement de face.</p> + +<p>Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mêlés, +marchaient dans la direction du Louvre. La grande +artère était devenue une fleuve d'hommes d'où montaient +des murmures menaçants, parfois des éclats +de voix.</p> + +<p>Que se passait-il?</p> + +<p>Pardaillan cherchait à ne pas perdre de vue la +Dame en noir qui marchait à vingt pas devant lui.</p> + +<p>A un moment, un de ces remous violents qui font +tourbillonner les foules sans qu'on sache pourquoi se +produisit. Jeanne, enveloppée dans ce remous, disparut. +Le chevalier s'élança, distribuant force horions, +jouant des coudes, et se frayant un passage à coups +de bourrades; mais il ne retrouva plus la Dame en +noir.</p> + +<p>Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient +trois hommes, trois hercules, avec des cous de taureaux, +des faces rouges, des yeux menaçants. Et la +foule, sur leur passage, vociférait:</p> + +<p>—Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Crucé!</p> + +<p>—Quels sont ces trois éléphants? demanda Pardaillan.</p> + +<p>—Comment, monsieur! répondit un bourgeois, +vous ne connaissez pas Crucé, l'orfèvre du pont de +bois? Et Pezou, le boucher de la rue du Roi-de-Sicile? +Et Kervier, le libraire de l'Université?</p> + +<p>—Excusez-moi, j'arrive de province, dit Pardaillan. +Ah!... c'est là le boucher, le libraire et l'orfèvre? +Bon! je suis content d'avoir vu cela, moi!</p> + +<p>—Les trois grands amis de M. de Guise!</p> + +<p>—Peste! C'est bien de l'honneur pour M. de Guise!</p> + +<p>—Oui, monsieur! les défenseurs de la sainte religion.</p> + +<p>A ce moment, Pardaillan arrivait près du pont de +bois. Là, une foule énorme, agitée, poussait des clameurs:</p> + +<p>—Vive Guise!... Mort aux huguenots!</p> + +<p>—Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez +le peuple? Or, vous le savez, <i>vox populi, vox +Dei!...</i></p> + +<p>—Pardon, observa doucement le chevalier, je n'entends +pas l'anglais...</p> + +<p>—Ce n'est pas de l'anglais, monsieur, fit l'homme +avec dédain. C'est du latin. Et ce latin-là signifie que +la voix du peuple, c'est la voix de Dieu.</p> + +<p>Le bourgeois, à ce moment, fut séparé de Pardaillan +par une poussée du peuple: une forte escouade +d'arbalétriers et d'arquebusiers du guet déblayait les +abords du pont pour laisser le passage libre à Henri +de Guise.</p> + +<p>Pardaillan était placé à l'entrée du pont, contre la +première maison du côté gauche: une vieille bâtisse +à demi ruinée, et qui probablement était abandonnée, +car les fenêtres en étaient closes, tandis que toutes +les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs +jusque sur leurs toits.</p> + +<p>Cependant, le chevalier remarqua que la première +maison du côté droit qui faisait vis-à-vis à la bâtisse +abandonnée était également fermée: une seule de +ses fenêtres était ouverte, mais cette fenêtre était +grillée d'un treillis épais.</p> + +<p>Derrière ce treillis, dans l'ombre, Pardaillan crut +voir un instant une figure de femme dont les yeux +incandescents jetaient des regards de flamme sur la +foule, qui sourdement grondait:</p> + +<p>—Mort aux huguenots!...</p> + +<p>Pourquoi?... Il n'y avait pas à ce moment de huguenots +dans Paris. Ou s'il y en avait, ils se cachaient!</p> + +<p>Pardaillan vit tout à coup l'orfèvre, le boucher et +le libraire, Crucé, Pezou et Kervier, parcourir vivement +des groupes et donner un mot d'ordre. Dès +qu'ils avaient passé, on criait de plus belle:</p> + +<p>—Sus au parpaillot! Mort à Béarn! A l'eau, +Albret!...</p> + +<p>Alors Crucé, Pezou et Kervier vinrent se poster sur +le côté gauche du pont, à trois pas du chevalier.</p> + +<p>—Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que +je vais voir aujourd'hui des choses intéressantes!...</p> + +<p>—Ah! ah! hurlait à ce moment Crucé, voici M. de +Biron qui passe! Biron le boiteux!...</p> + +<p>—Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta +Kervier.</p> + +<p>—Les signataires de la paix de Saint-Germain! +vociféra Pezou. Les amis des damnés huguenots!...</p> + +<p>Autour d'eux, la foule trépigna de joie et hurla:</p> + +<p>—A bas la paix de Saint-Germain! Mort aux parpaillots!</p> + +<p>Crucé leva les yeux vers la fenêtre grillée où Pardaillan +avait cru remarquer un visage de femme. +Cette fois, c'était un visage d'homme qui apparaissait +derrière le treillis épais. Cet homme échangea un +rapide signal avec Crucé, puis disparut dans l'intérieur...</p> + +<p>Pénétrons un instant dans cette maison.</p> + +<p>Là, dans la pièce à la fenêtre grillée, une femme +grande, maigre, tout enveloppée de noir, avec une +tête d'oiseau de proie, nez de vautour, bouche serrée, +regard perçant, est assise dans un vaste fauteuil.</p> + +<p>Cette femme, c'est la veuve d'Henri II, la mère de +Charles IX, Catherine de Médicis...</p> + +<p>Près d'elle, un homme jeune encore, et qui a dû être +fort beau, emphatique de geste, théâtral d'allure, avec +on ne sait quoi de souple dans la démarche, et de +félin dans les attitudes...</p> + +<p>Cet homme, c'est Ruggieri, l'astrologue...</p> + +<p>Que font-ils là tous les deux? Quelles mystérieuses +accointances permettent à l'astrologue florentin de +garder devant la reine cette attitude ou il y a plus +de caresse que de respect?</p> + +<p>Catherine frappe nerveusement du bout du pied.</p> + +<p>—Patience, patience, <i>Catharina mia</i>, dit Ruggieri</p> + +<p>—Et tu es sûr, René, qu'elle est à Paris?</p> + +<p>—Tout à fait sûr! La reine de Navarre est entrée +hier secrètement dans Paris. Jeanne d'Albret est sans +doute venue voir quelque important personnage.</p> + +<p>—Mais comment l'as-tu su, René?...</p> + +<p>—Eh! comment l'aurais-je su, sinon par la belle +Béarnaise que vous avez placée près d'elle?</p> + +<p>—Alice de Lux?...</p> + +<p>—Elle-même! Ah! c'est une fille précieuse.</p> + +<p>—Et tu es sûr que Jeanne d'Albret va passer sur +ce pont?</p> + +<p>—Croyez-vous, sans cela, que j'y aurais appelé +Crucé, Pezou et Kervier? fit Ruggieri en haussant les +Épaules.</p> + +<p>—Oh! murmura Catherine de Médicis en serrant +ses mains l'une contre l'autre, c'est que je la hais, +vois-tu, cette Jeanne d'Albret! Guise n'est rien. Je le +tiens dans ma main et je le briserai quand je voudrai. +Mais Albret, voilà l'ennemi, René, le seul ennemi vraiment +redoutable pour moi! Ah! si je pouvais donc +la tenir ici, et l'étrangler de mes mains!...</p> + +<p>—Bah! ma reine, fit Ruggieri, laissez cette besogne +au bon peuple de Paris. Tenez, le voilà qui s'apprête! +Écoutez!</p> + +<p>En effet, d'effroyables hurlements éclataient au-dehors.</p> + +<p>Ruggieri s'était approché du treillis, suivi de Catherine.</p> + +<p>—Je ne vois qu'Henri de Guise, haleta sourdement +Catherine de Médicis.</p> + +<p>—Regardez là-bas... au bout du pont... cette litière, +derrière l'escorte... La litière ne peut plus reculer... +la foule l'enserre... tout à l'heure, en arrivant ici... les +rideaux vont s'écarter un instant... et ce sera bien du +diable si notre ami Crucé ne reconnaît pas la reine +de Navarre!...</p> + +<p>Sur le pont, Henri de Guise s'avançait, suivi d'une +trentaine de cavaliers. Il saluait du geste et du sourire, +et de temps à autre il criait:</p> + +<p>—Vive la messe!</p> + +<p>—Vive la messe! Mort aux huguenots! répétait +la multitude qui délirait.</p> + +<p>C'était un redoutable et magnifique spectacle. Ces +seigneurs de l'escorte, montés sur des chevaux splendidement +harnachés, portaient des costumes éclatants +où rutilaient des pierreries... mais le plus beau de +tous, le plus étincelant, c'était leur chef: Henri de +Guise. C'est tout au plus s'il avait vingt ans. Il était +de haute taille, bien pris, avec un visage où éclatait +un somptueux orgueil.</p> + +<p>—Guise! Guise! vociférait le peuple, avec des acclamations +que Catherine de Médicis écoutait en incrustant +ses ongles acérés dans les paumes de ses mains.</p> + +<p>Et là-bas, dans la petite maison, de la rue des Barrés, +dans le logis de Marie Touchet, le roi de France +dormait paisiblement, la tête sur l'épaule maternelle +de sa maîtresse...</p> + +<p>Cependant, Henri de Guise et son escorte avaient +franchi le pont. Mais alors, ils trouvèrent la foule si +compacte qu'ils durent s'arrêter plusieurs minutes. A +ce moment, derrière eux, éclatèrent des clameurs si +féroces que le duc de Guise, instinctivement, porta +la main à sa dague et fit volte-face.</p> + +<p>Non, ce n'était pas à lui qu'on en voulait!...</p> + +<p>Une litière, s'avançant à grand-peine, arrivait au +débouché du pont, devant la maison en ruine près de +laquelle se tenaient Crucé, Pezou et Kervier. Cette +litière était modeste, et ses rideaux de cuir étaient +hermétiquement fermés.</p> + +<p>A ce moment, les rideaux s'ouvrirent l'espace d'une +seconde. Mais cette seconde avait suffi!...</p> + +<p>—Enfer! rugit Crucé dont la voix de stentor domina +les clameurs. C'est la reine de Navarre! Mort à la +parpaillote! Mort à Jeanne d'Albret!...</p> + +<p>Et avec ses amis, il se rua sur la litière.</p> + +<p>—Enfin! murmura Catherine avec un terrible +sourire.</p> + +<p>En un instant, un groupe nombreux et discipliné +avait entouré la litière, gesticulant et vociférant:</p> + +<p>—Albret! Albret! Mort à Albret! A l'eau, la huguenote!...</p> + +<p>La litière fut soulevée comme un fétu de paille par +les lames de l'océan; renversée, piétinée, elle disparut...</p> + +<p>Mais les deux femmes qu'elle contenait avaient eu +le temps de sauter à terre.</p> + +<p>—Pitié pour Sa Majesté! cria la plus jeune des +deux femmes, d'une merveilleuse beauté.</p> + +<p>—La voilà! La voilà! tonnèrent Crucé et Pezou +en désignant l'autre dame, qui tenait à la main une +sorte de petit sac en cuir.</p> + +<p>C'était Jeanne d'Albret, en effet!...</p> + +<p>D'un geste de souveraine majesté, elle ramena son +voile sur son visage. Une poussée puissante, irrésistible, +la jeta contre la porte de la maison en ruine +avec celle qui l'accompagnait. Mille bras se levèrent. +La reine de Navarre allait être saisie, broyée, +déchirée...</p> + +<p>A cet instant, Catherine de Médicis et Ruggieri, du +haut de leur fenêtre, le duc de Guise, du haut de son +cheval, virent un spectacle inouï, fantastique et merveilleux... +Un jeune homme venait de s'élancer, balayant +la foule à coups de poing, à coups de tête, à +coups de coude, entrant, pénétrant comme un coin +de fer, et semblant faire le vide autour de lui, par +une sorte de formidable roulis de ses épaules... En +un clin d'oeil, il se forma un espace entre la porte +de la maison en ruine à laquelle s'appuyaient les deux +femmes, et la multitude furieuse à la tête de laquelle +se trouvaient l'orfèvre, le boucher et le libraire.</p> + +<p>Alors, le jeune homme tira sa longue et solide rapière +qui flamboya, et se mit à décrire un moulinet +vertigineux, qu'il n'interrompit que pour lancer de +seconde en seconde des coups de pointe furieux, tandis +que la cohue stupéfaite, épouvantée, reculait, +élargissant le demi-cercle!...</p> + +<p>—René! gronda Catherine, il faut que ce jeune +homme meure ou qu'il soit à moi!</p> + +<p>—J'y pensais! répondit Ruggieri en s'élançant.</p> + +<p>—Saint-Mégrin! disait de son côté le duc de Guise, +tâche donc de savoir qui est cet enragé. Cornes du +diable, le magnifique sanglier.</p> + +<p>Cet enragé, comme disait Guise, ce sanglier qui +tenait tête à la meute humaine, c'était le chevalier +de Pardaillan.</p> + +<p>Au moment où Crucé et sa bande se jetaient sur la litière, +il avait vu que cette litière contenait deux femmes.</p> + +<p>Ce fut, pendant presque une demi-minute, l'homérique +image d'un rocher qu'assaillent vainement des +vagues déchaînées. Le peuple tourbillonnait autour de +Pardaillan avec d'effroyables vociférations. Crucé, +Kervier et Pezou lui jetaient des menaces apocalyptiques. +Et Pardaillan, ramassé sur lui-même, les mâchoires +serrées, sans un mot, sans un geste inutile, +faisait tournoyer la flamboyante Giboulée.</p> + +<p>Le demi-cercle se resserrait, malgré la résistance +du premier rang; des masses profondes, par-derrière, +poussaient, avec de tumultueux mouvements de flux +et de reflux.</p> + +<p>Pardaillan comprit qu'il allait être écrasé..</p> + +<p>Il jeta sur Jeanne d'Albret et sa compagne un regard +qui eut la durée d'un éclair, et cria:</p> + +<p>—Rangez-vous!</p> + +<p>Les deux femmes obéirent.</p> + +<p>Alors, lui, toujours couvert par la longue rapière, +se pencha en avant, en équilibre sur la jambe gauche, +tandis que, du pied droit, il se mettait à décocher +contre la porte vermoulue des ruades forcenées.</p> + +<p>Au premier coup de talon, qui résonna comme un +choc de madrier, la multitude comprit la manoeuvre, +poussa une clameur de rage, et essaya de se ruer sur +l'insensé qui tentait le miracle de sauver la huguenote. +Deux ou trois hommes tombèrent, sanglants, et +Giboulée décrivit un cercle d'acier flamboyant.</p> + +<p>Au deuxième coup de talon, la porte ébranlée gémit, +et une de ses ferrures tomba. Au troisième, elle s'ouvrit +violemment, la serrure fracassée.</p> + +<p>—Venez, Alice! dit Jeanne d'Albret d'une voix +étrangement calme.</p> + +<p>Le peuple, en voyant que sa victime lui échappait +pour l'instant, jeta un rugissement tel qu'il sembla +que la vieille maison allait s'écrouler; Crucé, Pezou +et Kervier, maintenant, ne se trouvaient plus en tête; +ils avaient disparu dans les vastes remous de cette +houle humaine; il y eut comme un assaut, la marche +irrésistible d'un mascaret, le dévalement gigantesque +d'une trombe qui s'abat... mais cette masse d'hommes +écrasés les uns sur les autres, poussant, poussés, +vint s'arrêter, haletante, rugissante, émiettée +par ses propres mouvements, devant la porte refermée!...</p> + +<p>En effet, à peine la reine de Navarre avait-elle disparu +que Pardaillan, cessant son moulinet, porta à +droite, à gauche, devant, au hasard, une dizaine de +coups de pointe dont chacun fut suivi d'un hurlement +de douleur. Puis, dans cet espace de temps; inappréciable +où la multitude s'arrêta, hésitante, hébétée, il +bondit en arrière, à corps perdu, repoussa la porte +et jeta autour de lui un regard de flamme...</p> + +<p>La maison, ancien logis d'un menuisier ou d'un +charpentier, était pleine de madriers. Saisir cinq ou +six de ces madriers, les arc-bouter contre la porte, +établir un rempart solidement échafaudé, fut pour +le chevalier l'affaire d'une minute.</p> + +<p>Le premier mot de Jeanne d'Albret fut:</p> + +<p>—Êtes-vous de la religion, monsieur <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> Êtes-vous protestant?</blockquote> + +<p>—Eh! madame, je suis de la religion de vivre... +surtout en ce moment où mauvais marchand serait +celui qui achèterait ma peau pour plus d'un sol.</p> + +<p>Jeanne d'Albret jeta un regard d'admiration sur +ce jeune homme en lambeaux, les mains déchirées de +sanglantes éraflures, qui continuait à sourire.</p> + +<p>—Si nous devons mourir, reprit la reine de Navarre, +je veux, avant, vous remercier et vous dire qu'à +l'instant de ma mort j'aurai connu le plus héroïque +gentilhomme que j'aie jamais vu...</p> + +<p>—Oh! murmura Pardaillan, nous ne sommes pas +morts encore: nous avons bien trois minutes devant +nous!...</p> + +<p>D'un coup d'oeil, il avait examiné l'endroit où il se +trouvait. C'était une pièce immense qui avait dû +servir d'atelier à un charpentier. Il n'y avait pas de +plafond. C'était le toit lui-même qui couvrait cet atelier, +et ce toit était soutenu par trois poutres verticales +qui semblaient aller chercher leur base à travers +le plancher, dans les caves.</p> + +<p>En moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire, +Pardaillan avait parcouru la pièce. En arrivant au +fond, c'est-à-dire au côté qui donnait sur le fleuve, il +aperçut une trappe ouverte qui permettait de descendre +aux caves.</p> + +<p>D'un cri, il appela les deux femmes qui accoururent.</p> + +<p>—Descendez! fit-il.</p> + +<p>—Et vous? demanda la reine.</p> + +<p>—Descendez toujours, madame!</p> + +<p>Jeanne d'Albret et sa compagne obéirent. Au bas +de l'escalier, elles trouvèrent qu'elles étaient non pas +dans une cave, mais dans une pièce pareille à celle +du dessus; sous le plancher, elles entendaient des +clapotements... la maison était construite sur pilotis! +Et c'était la Seine qui coulait au-dessous.</p> + +<p>A ce moment, une minute à peu près s'était écoulée +depuis l'instant où elles étaient entrées dans la +maison.</p> + +<p>Jeanne d'Albret prêta l'oreille une seconde.</p> + +<p>Dans une sorte d'accalmie des rafales populaires, +elle crut entendre là-haut comme un grincement de +scie... mais cela dura l'espace d'un éclair et, de nouveau, +l'énorme mugissement de la foule couvrit tous +les bruits.</p> + +<p>Jeanne d'Albret eut l'intuition qu'on devait pouvoir +communiquer avec le fleuve... son pied, tout à coup, +heurta un anneau de fer... elle se baissa avec un cri +de joie puissante, le souleva d'un effort inouï, arracha +la trappe de son alvéole... et là, sous ses yeux, avec le +rauque soupir du condamné qui a la vie sauve, oui, +là, elle aperçut une échelle qui descendait au +fleuve!...</p> + +<p>Et au bas de cette échelle, une barque!</p> + +<p>—Monsieur, monsieur, rugit-elle.</p> + +<p>—Me voici! tonna Pardaillan.. Si nous mourons, +ce sera en nombreuse compagnie!...</p> + +<p>Et le chevalier apparut au haut de l'escalier, tenant +une grosse corde à la main. Sur cette corde, il s'arc-bouta, +d'un effort tel que les muscles de ses jambes +saillirent, et que les veines de ses tempes parurent +prêtes à éclater.</p> + +<p>A ce moment, la hideuse multitude affamée de mort, +dans un effrayant fracas, se précipitait, se ruait...</p> + +<p>—A mort! à mort! à mort!...</p> + +<p>A ce moment, aussi, Pardaillan, d'une dernière +secousse frénétique, semblable à un titan qui cherche +à déraciner un chêne séculaire, tira sur la corde!...</p> + +<p>Un craquement formidable se fit entendre, la maison +parut osciller un instant, puis, parmi d'atroces +clameurs de désespoir, un grondement puissant, quelque +chose comme un roulement de tonnerre... la +maison s'effondrait! Les poutres se déchiraient! la +toiture tout entière tombait d'un bloc: blessant, tuant +par centaines les meurtriers!...</p> + +<p>Que s'était-il passé?</p> + +<p>Pardaillan avait scié les trois poutres qui portaient +la toiture!... Pardaillan les avait liées avec la même +corde!</p> + +<p>Pardaillan, en secouant frénétiquement cette corde, +avait fait tomber les poutres! Et alors, d'un bond, +d'un saut, il se lança dans le vide, tomba au pied de +l'escalier, et se rua vers Jeanne d'Albret, tandis que, +sur le plancher qu'il venait de quitter, s'effondrait la +toiture de la vieille maison!...</p> + +<p>La reine, d'un geste, lui montra le fleuve, l'échelle, +la barque!... En un instant, ils y furent tous les +trois... Le chevalier coupa la corde qui retenait la +légère embarcation, et celle-ci, entraînée par le courant, +se mit à filer dans la direction du Louvre.</p> + +<p>Pardaillan dirigea la barque au moyen d'une godille +qu'il trouva au fond. Cinq minutes plus tard, il abordait +au-dessous du Louvre, à l'endroit même où se +trouvait quelques années auparavant l'enclos des +Tuileries, et où Catherine de Médicis faisait alors +construire un palais par son architecte Philibert +Delorme.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent débarqués, Pardaillan s'arrêta sur +la berge, le chapeau à la main.</p> + +<p>—Monsieur, dit alors Jeanne d'Albret avec ce calme +énergique dont elle ne s'était pas départie un seul +instant, je suis la reine de Navarre... Et vous?</p> + +<p>—Je m'appelle le chevalier de Pardaillan, madame.</p> + +<p>—Vous venez, monsieur, de rendre à la maison de +Bourbon un service qu'elle n'oubliera jamais...</p> + +<p>Le chevalier fit un geste.</p> + +<p>—Ne vous en défendez pas, reprit la reine... pas +devant moi, du moins! ajouta-t-elle avec amertume.</p> + +<p>Pardaillan saisit l'allusion: avoir défendu la huguenote, +c'était peut-être mériter la mort!</p> + +<p>—Ni devant vous, ni devant personne, madame, dit-il. +J'ai conscience d'avoir, en effet, rendu un grand +service à Votre Majesté, puisque je lui ai sauvé la +vie; mais je dois déclarer que j'ignorais quelle grande +reine j'avais l'honneur de défendre.</p> + +<p>Jeanne d'Albret, qui depuis des années commandait +à des héros et devait se connaître en héroïsme, fut +frappée de cette dignité froide, corrigée par on ne +savait quoi d'ironique et de gouailleur, qui émanait +de toute la personne du chevalier.</p> + +<p>—Monsieur, reprit la reine après l'avoir examiné +avec admiration, si vous voulez me suivre au camp +de mon fils Henri, votre fortune est faite.</p> + +<p>Pardaillan tressaillit et dressa l'oreille au mot de +fortune.</p> + +<p>Au même instant, l'image de la jeune fille aux +cheveux d'or, de l'adorable voisine qu'il guettait pendant +des heures à la fenêtre, cette radieuse image +passa devant ses yeux.</p> + +<p>Il eut donc une grimace de regret pour cette fortune +qui s'évanouissait à peine entrevue, et répondit en +s'inclinant avec une grâce altière:</p> + +<p>—Que Votre Majesté daigne accepter l'hommage de +ma reconnaissance: mais c'est à Paris que j'ai résolu +de chercher fortune.</p> + +<p>—C'est bien, monsieur. Mais au cas où quelqu'un +des miens désirerait vous rencontrer, où vous trouverait-il?</p> + +<p>—A l'auberge de la Devinière, madame, rue Saint-Denis.</p> + +<p>Jeanne d'Albret fit alors un signe de tête et se +tourna vers sa compagne.</p> + +<p>—Alice, vous avez été bien imprudente de faire +passer la litière par le pont...</p> + +<p>—Je croyais le passage libre. Majesté, répondit +avec assez de fermeté la jeune fille.</p> + +<p>—Alice, reprit la reine, vous avez été bien imprudente +de lever les rideaux...</p> + +<p>—Un mouvement de curiosité... fit Alice avec moins +d'assurance.</p> + +<p>—Alice, continua Jeanne d'Albret, vous avez été +bien imprudente enfin de prononcer tout haut mon +nom devant cette foule hostile...</p> + +<p>—J'avais la tête perdue, madame! répondit la jeune +fille, cette fois dans un véritable balbutiement.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour vous en faire le reproche, mon +enfant. Mais enfin, quelqu'un qui eût voulu me livrer +n'eût pas agi autrement...</p> + +<p>—Oh! Majesté!...</p> + +<p>—Une autre fois, soyez plus prudente, acheva la +reine avec tant de sérénité qu'Alice de Lux (Ruggieri +nous a appris son nom) fut aussitôt rassurée.</p> + +<p>—Monsieur le chevalier, dit alors Jeanne d'Albret, +je vais abuser de vous...</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, madame.</p> + +<p>—Bien. Merci. Veuillez donc nous suivre à distance +là où nous allons... Sous la protection d'une épée telle +que la vôtre, je ne craindrais pas de traverser une +armée.</p> + +<p>Pardaillan reçut sans faiblir le compliment. Seulement, +il poussa un soupir et murmura:</p> + +<p>—Quel dommage que je ne puisse plus quitter +Paris!... Monsieur mon père me l'avait bien dit... +Méfie-toi des femmes!... Me voilà ficelé par les cheveux +d'or de ma voisine...</p> + +<p>Tout en monologuant, le chevalier suivait à dix pas, +l'oeil au guet, la main à la garde de l'épée, les deux +femmes qui, rapidement, s'enfoncèrent dans Paris.</p> + +<p>Le soir commençait à tomber.</p> + +<p>Pardaillan qui, dans sa hâte à suivre la mère de +Loïse, était parti sans déjeuner, commençait à ressentir +de furieux tiraillements d'estomac.</p> + +<p>Après d'innombrables détours, Jeanne d'Albret et +sa compagne arrivèrent enfin au Temple.</p> + +<p>En face de la sombre prison dont la grande tour +noircie par le temps dominait le quartier comme +une menace, une maison d'apparence bourgeoise +s'élevait d'un étage.</p> + +<p>Sur un geste de la Reine, Alice de Lux heurta à la +porte. Presque aussitôt on ouvrit.</p> + +<p>Jeanne d'Albret fit signe à Pardaillan de se rapprocher.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, vous avez maintenant le droit +de connaître mes affaires. Entrez donc, je vous prie.</p> + +<p>—Madame, dit Pardaillan, Votre Majesté s'abuse: +je n'ai qu'un droit, celui de me tenir à ses ordres.</p> + +<p>La porte, cependant, s'était refermée. Les trois +visiteurs furent conduits par une domestique, sorte +de géant femelle, jusqu'à une pièce étroite, mal +meublée, mais assez propre.</p> + +<p>Là, un vieillard à nez recourbé, à longue barbe +biblique, était assis à une table sur laquelle se trouvaient +trois balances de différents calibres.</p> + +<p>—Ah! ah! fit-il avec une cordialité exagérée, c'est +encore vous, madame... madame... comment donc, +déjà? C'est qu'il y a trois ans que je ne vous ai +vue... mais votre nom est inscrit là, dans mon coffre...</p> + +<p>—Madame Leroux, dit la reine sèchement.</p> + +<p>—C'est bien cela! J'allais le dire! Et vous avez +encore quelque collier de perles, quelque agrafe de +diamant à vendre à ce bon Isaac Ruben?</p> + +<p>Nous prierons notre lecteur de se souvenir que +la reine de Navarre, au moment où elle avait sauté de +la litière, tenait à la main un sac de cuir. Ce sac, +Jeanne d'Albret l'ouvrit, et en versa le contenu, +pêle-mêle.</p> + +<p>Les yeux d'Isaac Ruben pétillèrent. Il allongea les +mains sur les diamants, les rubis, les émeraudes, les +pierres précieuses qui chatoyaient sur la table et +croisaient leurs feux.</p> + +<p>La reine de Navarre était alors une femme de +quarante-deux ans. Elle portait encore le deuil de +son mari, Antoine de Bourbon, mort en 1562. Elle +avait des yeux gris, avec un regard puissant qui +pénétrait jusqu'à l'âme. Sa voix provoquait les enthousiasmes. +Sa bouche avait un pli sévère; et, au +premier abord, cette femme paraissait glaciale. Mais +quand la passion l'animait, elle se transformait.</p> + +<p>Jeanne d'Albret n'avait qu'une passion: son fils. +C'est pour son fils que, femme simple, éprise de la +vie patriarcale du Béarn, elle s'était jetée à corps +perdu dans la vie des camps.</p> + +<p>Cependant, Isaac Ruben venait de trier les pierres.</p> + +<p>Il les examina, le sourcil froncé par l'effort du +calcul.</p> + +<p>—Madame, dit brusquement le Juif en levant la +tête, il y a là pour cent cinquante mille écus de +pierres.</p> + +<p>—C'est exact, dit Jeanne d'Albret.</p> + +<p>—Je vous offre cent quarante-cinq mille écus. Le +reste représente mon bénéfice et mes risques. Comment +voulez-vous que je vous paie?</p> + +<p>—Comme la dernière fois.</p> + +<p>—En une lettre à l'un de mes correspondants?</p> + +<p>—Oui. Seulement, ce n'est pas à votre correspondant +de Bordeaux que je veux avoir à faire.</p> + +<p>—Choisissez, madame. J'ai des correspondants +partout. Le nom de la ville?</p> + +<p>—Saintes.</p> + +<p>Sans plus rien dire, le Juif se mit à écrire quelques +lignes, les signa, déposa un cachet spécial sur +le parchemin, relut soigneusement cette sorte de +lettre de change, et la tendit à Jeanne d'Albret qui, +l'ayant lue, la cacha dans son sein.</p> + +<p>Isaac Ruben se leva en disant:</p> + +<p>—Je demeure à vos ordres, madame, pour toute +opération de ce genre.</p> + +<p>La reine de Navarre tressaillit, et un soupir vite +réprimé gonfla son sein: ce qu'elle venait de vendre, +c'étaient ses derniers bijoux; il ne lui restait plus +rien!...</p> + +<p>Faisant de la main un signe d'adieu au marchand, +elle se retira suivie d'Alice. Pardaillan les suivit.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XII</h3> + +<h3>LES TROIS AMBASSADEURS</h3> + +<p>JEANNE D'ALBRET sortit de Paris par la porte Saint-Martin, +voisine du Temple. A deux cents toises de là, +attendait une voiture que conduisaient deux postillons. +La reine de Navarre marcha jusqu'à cette voiture +sans prononcer une parole. Elle fit monter +Alice de Lux la première, et, se tournant alors vers +Pardaillan:</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, vous n'êtes pas de ceux qu'on +remercie. Je veux seulement vous dire que j'emporte +le souvenir d'un des derniers paladins qui soient au +Monde...</p> + +<p>En même temps, elle tendit sa main.</p> + +<p>Avec cette grâce altière qui lui était propre, le +chevalier se pencha sur cette main et la baisa +respectueusement.</p> + +<p>La voiture s'éloigna au galop de ses petits tarbes +nerveux.</p> + +<p>Longtemps, il demeura là tout rêveur.</p> + +<p>—Un paladin! Moi!... songeait-il. Et pourquoi pas! +Oui! Pourquoi n'entreprendrais-je pas de montrer +aux hommes de mon temps que la force virile, le +courage indomptable sont des vices hideux quand +ils sont mis à la disposition de l'esprit de haine et +d'intrigue; et qu'ils deviennent des vertus, quand...</p> + +<p>Au mot de vertu, il leva les épaules, renvoya Giboulée +dans ses mollets, d'un coup de talon, et grommela:</p> + +<p>—M. de Pardaillan, mon père, m'a pourtant fait +jurer de me défier surtout de moi-même! Allons +voir s'il reste quelque perdreau ou quelque carcasse +de poulet chez maître Landry!</p> + +<p>Une heure plus tard, dans la rôtisserie de la Devinière, +il était attablé devant une magnifique volaille +que Mme Landry Grégoire découpait elle-même, ce +qui lui permettait de faire valoir la rondeur d'un +bras nu jusqu'au coude.</p> + +<p>Une fois rassasié, Pardaillan s'en fut tranquillement +se coucher, tandis que maître Landry poussait +un soupir de désespoir en constatant que trois flacons +avaient succombé aux attaques de son hôte.</p> + +<p>Le lendemain, fatigué de la grande bataille de la +veille, Pardaillan se réveilla assez tard. Il se leva, +passa son haut-de-chausses et se mit en devoir de +raccommoder son pourpoint, opération qui lui était +des plus familières.</p> + +<p>Il s'était placé près de la fenêtre pour avoir du +jour, et tournait le dos à la porte. Il venait de boucher +un premier trou et attaquait un accroc situé +en pleine poitrine lorsqu'on gratta légèrement à la +porte.</p> + +<p>—Entrez! cria-t-il sans se déranger.</p> + +<p>La porte s'ouvrit. Il entendit la voix grasse de +maître Landry Grégoire qui disait avec respect:</p> + +<p>—C'est ici, mon prince, c'est ici même...</p> + +<p>Et ayant tourné la tête par-dessus son épaule +pour voir de quel prince il s'agissait, Pardaillan +aperçut en effet le plus magnifique seigneur qui +eût jamais franchi le seuil de la Devinière: hautes +bottes en peau fine, à éperons d'or, haut-de-chausses +en velours violet, pourpoint de satin, aiguillettes d'or, +rubans mauves, grand manteau de satin violet pâle, +toque à plume violette agrafée à une émeraude; et, +dans ce costume, un jeune homme frisé, musqué, +pommadé, parfumé, moustaches relevées au fer, joues +fardées, lèvres passées au rouge: un mignon splendide.</p> + +<p>Le chevalier se leva et, son aiguille à la main, dit:</p> + +<p>—Veuillez entrer, monsieur.</p> + +<p>—Va, dit l'inconnu, va dire à ton maître que +Paul de Stuer de Caussade, comte de Saint-Mégrin, +désire avoir l'honneur de l'entretenir.</p> + +<p>—Pardon, dit froidement le chevalier, quel maître?</p> + +<p>—Mais le tien, ventre de biche! J'ai dit ton +maître, par le sambleu!</p> + +<p>Pardaillan devint de glace, et avec la superbe tranquillité +qui le caractérisait, répondit:</p> + +<p>—Mon maître, c'est moi!</p> + +<p>Saint-Mégrin fut étonné ou ne le fut pas; il +demeura impassible, craignant surtout de déranger +la dentelle de sa collerette. Seulement, il laissa +tomber ces mots:</p> + +<p>—Seriez-vous, d'aventure, monsieur le chevalier de +Pardaillan?</p> + +<p>—J'ai cet honneur.</p> + +<p>Saint-Mégrin, dans toutes les règles de l'art, se +découvrit et exécuta sa révérence la plus exquise.</p> + +<p>Pardaillan ramena sur ses épaules son vieux manteau +déteint et, d'un geste, désigna au comte l'unique +fauteuil de la chambre, tandis qu'il s'asseyait sur +une chaise.</p> + +<p>—Chevalier, dit Saint-Mégrin, je vous suis dépêché +par Mgr le duc de Guise pour vous dire qu'il vous +tient en grande estime et haute admiration.</p> + +<p>—Croyez bien, monsieur, fit Pardaillan du ton le +plus naturel, que je lui rends cette estime et cette +admiration.</p> + +<p>—L'affaire d'hier vous a mis en fort belle posture. +Et tout à l'heure, au lever de Sa Majesté, le +récit en fut fait au roi par son poète favori, Jean +Dorât, qui a assisté à la chose.</p> + +<p>—Bon! Et qu'a-t-il dit, ce poète?</p> + +<p>—Que vous méritiez la Bastille pour avoir sauvé +deux criminelles.</p> + +<p>—Et qu'a dit le roi?</p> + +<p>—Si vous étiez homme de cour, vous sauriez +que Sa Majesté parle très peu... Quoi qu'il en soit, +vous passez maintenant pour un Alcide ou un +Achille. Tenir tête à tout un peuple pour protéger +deux femmes, c'est fabuleux cela! Et, surtout, ce +moulinet de la rapière! Et les coups de pointe de +la fin! Et cette maison qui s'écroule!... Bref, Mgr le +duc de Guise serait charmé de vous être agréable. +Et pour preuve, il m'a chargé de vous supplier +d'accepter ce petit diamant comme une première +marque de son amitié. Oh! ne refusez pas, vous +feriez injure à ce grand capitaine.</p> + +<p>—Mais je ne refuse pas, dit Pardaillan.</p> + +<p>Et il passa à son doigt la magnifique bague que +lui tendait le comte.</p> + +<p>—Or ça, dit Saint-Mégrin, venons-en aux choses +sérieuses. Notre grand Henri de Guise remonte sa +maison en vue de certains événements qui se préparent. +Voulez-vous en être? La question est franche.</p> + +<p>—J'y répondrai par la même franchise: je désire +n'être que d'une seule maison.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—La mienne!</p> + +<p>—Est-ce la réponse que je dois rapporter au duc +de Guise?</p> + +<p>—Dîtes à monseigneur que je suis touché jusqu'aux +larmes de sa haute bienveillance, et que j'irai +moi-même lui porter ma réponse.</p> + +<p>—Bon! pensa Saint-Mégrin, il est à nous. Mais il +se réserve de discuter le prix de l'épée qu'il apporte.</p> + +<p>Tout plein de cette idée, il tendit une main qui +fut serrée du bout des doigts.</p> + +<p>Le chevalier l'accompagna jusqu'à sa porte où +eurent lieu force salamalecs et salutations.</p> + +<p>—Hum! songea Pardaillan quand il fut seul. Voilà +ce que je puis appeler une proposition inespérée. +Etre de la suite du duc de Guise! Mais c'est la +fortune, cela! Non, je n'accepterai pas!... Pourquoi?</p> + +<p>Pardaillan se mit à arpenter sa chambre avec +agitation.</p> + +<p>—Eh! pardieu, j'y suis! Je n'accepterai point +parce que monsieur mon père m'a recommandé de +me défier!...</p> + +<p>Content d'avoir trouvé ou feint de trouver cette +explication, et de n'avoir pas à s'interroger davantage, +le chevalier contempla avec admiration le diamant +que lui avait laissé Saint-Mégrin.</p> + +<p>—Cela vaut bien cent pistoles, murmura-t-il. Peut-être +cent vingt? Qui sait si on ne m'en donnera +pas cent cinquante?</p> + +<p>Il en était à deux cents pistoles lorsque la porte +s'ouvrit de nouveau, et Pardaillan vit entrer un +homme enveloppé d'un long manteau, simplement +vêtu comme un marchand. Cet homme salua profondément +le chevalier stupéfait et dit:</p> + +<p>—C'est bien devant monsieur le chevalier de Pardaillan +que j'ai l'honneur de m'incliner?</p> + +<p>—En effet monsieur. Que puis-je pour votre service?</p> + +<p>—Je vais vous le dire, monsieur, dit l'inconnu, qui +dévorait le jeune homme du regard. Mais avant tout, +voudriez-vous me faire le plaisir de me dire quel +jour vous êtes né? Quelle heure? Quel mois? Quelle +année?</p> + +<p>L'inconnu, malgré l'étrangeté de ses questions, +n'avait pas l'air d'un fou.</p> + +<p>—Monsieur, dit Pardaillan avec la plus grande +douceur, tout ce que je puis vous dire, c'est que +je suis né en 49, au mois de février. Quant au jour +et à l'heure, je les ignore.</p> + +<p>—<i>Peccato!</i> murmura le bizarre visiteur. Enfin! +je tâcherai de reconstituer l'horoscope du mieux que +je pourrai. Monsieur, continua-t-il à haute voix, +êtes-vous libre?</p> + +<p>—Ménageons-le se dit le chevalier.—Libre, monsieur? +Eh! qui peut se vanter de l'être? Le roi +l'est-il, alors qu'il ne peut faire un pas hors de son +Louvre? Libre! comme vous y allez, mon cher +monsieur! C'est comme si vous me demandiez si +je suis riche. Libre! Par Pilate! Si par là vous +entendez que je puis me lever à midi et me coucher +à l'aube, que je puis, sans crainte, sans remords, +sans regarder qui me suit, entrer au cabaret ou à +l'église, manger si j'ai faim, boire si j'ai soif... (la +paix. Pipeau! Qu'as-tu à grogner, imbécile!) embrasser +les deux joues de la belle madame Huguette, ou +pincer les servantes de la Corne d'Or, battre Paris +le jour ou la nuit à ma guise (n'ayez pas peur il ne +mord pas!), me moquer des truands et du guet, +n'avoir de guide que ma fantaisie et de maître que +l'heure du moment, oui monsieur, je suis libre! Et +vous?</p> + +<p>L'inconnu se dirigea vers la table et y déposa un +sac qu'il sortit de dessous son manteau.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il alors, il y a là deux cents écus.</p> + +<p>—Deux cents écus? Diable!</p> + +<p>—De six livres.</p> + +<p>—Oh! oh! De six livres? Vous dites: de six +livres?</p> + +<p>—Parisis, monsieur!</p> + +<p>—Parisis! Eh bien, monsieur, voilà un honnête +sac.</p> + +<p>—Il est à vous, fit brusquement l'homme.</p> + +<p>—En ce cas, dit Pardaillan avec cette froide +tranquillité qu'il prenait tout à coup parfois, en ce +cas, permettez que je le mette en lieu sûr. Maintenant, +dites-moi pourquoi ces deux cents écus de +six livres parisis sont à moi.</p> + +<p>L'inconnu croyait avoir écrasé un homme. Ce fut +lui qui le fut. Il s'attendait à des remerciements +enthousiastes, il reçut la question de Pardaillan en +pleine poitrine. Toutefois, il se remit promptement, +et, reconnaissant au fond de lui-même qu'il avait +affaire à un rude jouteur, il résolut d'assommer d'un +mot son adversaire.</p> + +<p>—Ces deux cents écus sont à vous, dit-il, parce +que je suis venu vous acheter votre liberté.</p> + +<p>Pardaillan ne sourcilla pas, ne fit pas un mouvement.</p> + +<p>—En ce cas, monsieur, prononça-t-il du bout des +dents, c'est neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille huit +cents écus de six livres parisis que vous me redevez, +pas un de moins, pas un de plus. J'ai dit.</p> + +<p>—<i>Briccone!</i> murmura l'homme dont les épaules +ployèrent. Ouf, monsieur! C'est donc à un million +d'écus que vous estimez votre liberté?</p> + +<p>—Pour la première année, dit Pardaillan sans +broncher.</p> + +<p>Cette fois, René Ruggieri—que l'on a sûrement +deviné—s'avoua vaincu.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il après avoir jeté un regard d'admiration +sur le chevalier, je vois que vous maniez +la parole comme l'épée et que vous connaissez toutes +les escrimes. Je vous demande pardon d'avoir essayé +de vous étonner. Et je viens au fait de mon affaire. +Gardez votre liberté, monsieur. Vous êtes homme de +coeur et d'esprit, comme vous avez prouvé hier que +vous avez du coeur. <i>Perhacco</i>, monsieur! Vous avez +une épée qui tranche et des mots qui assomment! +Que diriez-vous si je vous proposais de mettre l'un +et l'autre au service d'une cause noble et juste +entre toutes, d'une sainte cause pour mieux dire! +Et d'une princesse puissante, bonne, généreuse...</p> + +<p>—Laissons la cause et voyons la princesse. Serait-ce +Mme de Montpensier?</p> + +<p>—Non, certes! fit vivement Ruggieri. Mais tenez, ne +cherchez pas! Qu'il vous suffise de savoir que c'est +la princesse la plus puissante qu'il soit en France.</p> + +<p>—Cependant, il faut bien que je sache à qui et +à quoi j'engage ma foi?</p> + +<p>—Juste! on ne peut plus juste! Venez donc, s'il +vous plaît, demain soir, sur le coup de dix heures, +au pont de bois, et frappez trois coups à la première +maison qui est à droite du pont...</p> + +<p>Pardaillan ne put s'empêcher de tressaillir en songeant +à cette figure pâle qu'il avait cru entrevoir +derrière le mystérieux treillis de la fenêtre grillée.</p> + +<p>—On y sera! dit-il d'un ton bref.</p> + +<p>—C'est tout ce que voulais... pour l'instant! +répondit Ruggieri.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, l'étrange visiteur avait +disparu. Et Pardaillan se mit à songer:</p> + +<p>—Je veux que le diable m'arrache un à un les poils +de ma moustache si cette princesse ne s'appelle pas +Catherine de Médicis!</p> + +<p>Pardaillan en était là de ses réflexions lorsque, +pour la troisième fois, la porte s'ouvrit.</p> + +<p>Il sursauta, tout de bon effaré, lui qui mettait +son point d'honneur à ne s'effarer de rien. Mais presque +aussitôt, son étonnement, sans diminuer d'intensité, +changea de sujet. En effet, l'homme qui entrait +était le vivant portrait de l'homme qui venait de +sortir. C'était le même air de sombre orgueil, le +même port de tête emphatique, les mêmes traits +accentués, le même regard de flamme.</p> + +<p>Seulement l'homme aux deux cents écus (René +Ruggieri, on le sait) paraissait âgé de quarante-cinq +ans. Il était de moyenne taille. Le feu de ses yeux +se voilait d'hypocrisie. Il semblait se fier plus à la +ruse qu'à la force.</p> + +<p>Le nouveau venu, au contraire, n'accusait que +vingt-cinq ans, était de haute stature; la franchise +éclatait dans son regard, son orgueil était de la +fierté.</p> + +<p>Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui; +il y avait dans cet homme on ne sait quoi de fatal.</p> + +<p>Les deux hommes s'étudièrent un instant et, bien +que l'un parût l'antithèse de l'autre, ils se sentirent +tous deux comme rassurés par une indéfinissable +sympathie.</p> + +<p>—Êtes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce +troisième visiteur.</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur +qui ne lui était pas habituelle. Me ferez-vous l'honneur +de me dire qui j'ai la joie de recevoir dans +mon pauvre logis?</p> + +<p>A cette question, l'étranger tressaillit et pâlit légèrement.</p> + +<p>—C'est juste. La politesse veut que je vous dise +mon nom. Je m'appelle Déodat. Déodat tout court. +Déodat sans plus. C'est-à-dire un nom qui n'en est +pas un. Un nom qui crie qu'on n'a ni père ni mère. +Déodat, monsieur, signifie: donné à Dieu. En effet, +je suis un enfant trouvé, ramassé devant le porche +d'une église. Arraché à ce Dieu à qui mes parents +inconnus m'avaient donné. Confié par le hasard à +une femme qui a été pour moi plus qu'un Dieu. +Voilà mon nom, monsieur, et l'histoire de ce nom.</p> + +<p>—Et cette femme qui vous recueillit?</p> + +<p>—C'est la reine de Navarre.</p> + +<p>—Mme d'Albret!</p> + +<p>—Oui, monsieur. Et ceci me rappelle à ma mission, +que je vous demande pardon d'avoir oubliée +pour vous entretenir de ma médiocre personne...</p> + +<p>—Bon! je la connais!</p> + +<p>—Vous la connaissez?</p> + +<p>—Oui. La reine de Navarre vous envoie me dire +qu'elle me remercie encore de l'avoir tirée, hier, des +mains de ces enragés; elle vous charge de me réitérer +l'offre qu'elle m'a faite d'entrer à son service; et +enfin, elle m'adresse par votre entremise quelque +bijoux précieux. Est-ce bien cela?</p> + +<p>—Comment savez-vous?...</p> + +<p>—C'est bien simple. J'ai reçu ce matin un ambassadeur +de certain grand seigneur qui m'a donné un +fort beau diamant et qui m'a demandé si je voulais +servir son maître; j'ai ensuite reçu un mystérieux +député qui m'a remis deux cents écus et m'a fait savoir +que certaine princesse me veut compter parmi ses +gentilshommes. Enfin, vous voici, vous, troisième. +Et je suppose que l'ordre logique des choses va se +continuer.</p> + +<p>—Voici en effet le bijou, fit Déodat en tendant +au chevalier une splendide agrafe composée de trois +rubis.</p> + +<p>—Que vous disais-je! s'écria Pardaillan qui saisit +l'agrafe.</p> + +<p>—Sa Majesté, continua Déodat, m'a chargé de +vous dire qu'elle avait distrait ce bijou de certain +sac que vous avez dû voir. Elle ajoute que jamais +elle n'oubliera ce qu'elle vous doit. Et quant à prendre +rang dans son armée, vous le ferez quand cela +vous conviendra.</p> + +<p>—Mais, demanda Pardaillan, vous avez donc rencontré +la reine?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas rencontrée: je l'attendais à +Saint-Germain, d'où Sa Majesté est partie pour Saintes, +après m'avoir donné la commission qui m'amène +près de vous.</p> + +<p>—Bon. Une autre question: Avez-vous rencontré, +en montant ici, un homme enveloppé d'un manteau, +paraissant âgé de quarante à cinquante ans?</p> + +<p>—Je n'ai rencontré personne, fit Déodat.</p> + +<p>—Dernière question: Quand repartez-vous?</p> + +<p>—Je ne repars pas, répondit Déodat dont la physionomie +redevint sombre; la reine de Navarre m'a +chargé de diverses missions qui me demanderont +du temps.</p> + +<p>—Bon. En ce cas, votre logement est tout trouvé; +vous vous installez ici.</p> + +<p>—Mille grâces, chevalier. Je suis attendu chez +quelqu'un qui... Mais que dis-je là?... Fi! J'aurais +un secret pour un homme tel que vous! Je suis attendu +chez M. de Téligny, qui est secrètement à Paris.</p> + +<p>—Le gendre de l'amiral Coligny?</p> + +<p>—Lui-même. Et c'est à l'hôtel de l'amiral, rue de +Béthisy, que vous devriez me venir demander, si +ma bonne étoile voulait jamais que vous eussiez +besoin de moi. Mais il vous suffira de frapper trois +coups à la petite porte bâtarde. Et quand on aura +tiré le judas, vous direz: Jarnac et Moncontour.</p> + +<p>—A merveille, cher ami. Mais à propos de Téligny, +savez-vous ce qui se dit assez couramment?</p> + +<p>—Que Téligny est pauvre? Qu'il n'a pour tout +apanage que son intrépidité et son esprit? Que +l'amiral eut grand tort de donner sa fille à un gentilhomme +sans fortune?</p> + +<p>—On dit cela. Mais on dit aussi autre chose. On, +c'est un certain truand, homme de sac et de corde +qui a été employé à plus d'une besogne et qui a +vu beaucoup. On m'a donc affirmé que, la veille du +mariage de Téligny, un gentilhomme de haute envergure +se serait présenté chez l'amiral pour lui dire +qu'il aimait sa fille Louise.</p> + +<p>—Ce gentilhomme, interrompit Déodat, s'appelle +Henri de Guise. Vous voyez que je connais l'histoire. +Oui, c'est vrai. Henri de Guise aimait Louise de Coligny. +Il vint représenter à l'amiral que l'union de la +maison de Guise et de la maison de Châtillon représentée +par Coligny mettrait fin aux guerres religieuses; +enfin, l'orgueilleux gentilhomme plia jusqu'à +pleurer devant l'amiral, en le priant de rompre le +mariage projeté et de lui accorder Louise.</p> + +<p>—C'est bien cela. Et que répondit l'amiral?</p> + +<p>—L'amiral répondit qu'il n'avait qu'une parole et +que cette parole était engagée à Téligny. Il ajouta +que d'ailleurs ce mariage était voulu par sa fille +qui, en somme, prétendit-il, était le premier juge en +cette affaire. Henri de Guise partit désespéré. Téligny +épousa Louise de Coligny. Et, de chagrin, Guise se +jeta à la tête de Catherine de Clèves, qu'il vient +d'épouser il y a dix mois.</p> + +<p>—Laquelle Catherine, assure-t-on, aime partout où +elle peut, excepté chez son mari!</p> + +<p>—Elle a un amant, fit Déodat.</p> + +<p>—Qui s'appelle?</p> + +<p>—Saint-Mégrin. Le connaîtriez-vous?</p> + +<p>—Je le connais depuis ce matin. Mais cher ami, +laissez-moi vous apprendre une nouvelle: Henri de +Guise est à Paris.</p> + +<p>—Vous êtes sûr? s'exclama Déodat, qui tressaillit.</p> + +<p>—Je l'ai vu de mes yeux. Et je vous réponds que +le bon peuple de Paris ne lui a pas ménagé les +acclamations!</p> + +<p>Déodat boucla rapidement son épée, et jeta son +manteau sur ses épaules:</p> + +<p>—Adieu, fit-il d'un ton bref, soudain redevenu +sombre. Laissez-moi vous embrasser, ajouta-t-il. Je +viens de passer une heure de joie paisible comme +j'en ai connu bien peu dans ma vie.</p> + +<p>—J'allais vous proposer la fraternelle accolade, +répondit le chevalier.</p> + +<p>Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement.</p> + +<p>—N'oubliez pas, dit Déodat; l'hôtel Coligny... la +petite porte...</p> + +<p>—Jarnac et Moncontour. Soyez tranquille, cher ami. +Le jour où j'aurai besoin qu'on vienne se faire tuer +près de moi, c'est à vous que je penserai d'abord.</p> + +<p>—Merci! dit simplement Déodat.</p> + +<p>Et il s'éloigna en toute hâte. Quant à Pardaillan, +son premier soin fut de courir chez un fripier pour +remplacer ses vêtements. Il choisit un costume de +velours gris tout pareil à celui qu'il quittait, avec +cette différence que celui-ci était entièrement neuf. +Puis il fixa l'agrafe de rubis à son chapeau neuf pour +y maintenir la plume de coq. Puis il alla chez le Juif +Isaac Ruben pour lui vendre le beau diamant du +duc de Guise, dont il eut cent soixante pistoles.</p> + +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<h3>UNE CÉRÉMONIE PAÏENNE</h3> + +<p>Le soir commençait à tomber lorsque Pardaillan revint +à la Devinière. Instinctivement, ses yeux se levèrent +vers la petite fenêtre où tant de fois était apparu +le charmant visage de Loïse. Mais la fenêtre était +fermée.</p> + +<p>Le chevalier poussa un soupir et se tourna vers le +perron de la Devinière. A gauche de ce perron, il +aperçut alors trois gentilshommes qui, le nez en l'air, +semblaient examiner attentivement la maison où demeurait +la Dame en noir.</p> + +<p>—Vous dites que c'est bien là, Maurevert? fit l'un +d'eux.</p> + +<p>—C'est là, comte de Quélus. Au premier, la propriétaire, +vieille dame bigote, sourde et confite en +prière. Le deuxième est à moi depuis ce matin.</p> + +<p>—Maugiron, reprit celui qu'on venait d'appeler +comte de Quélus, conçois-tu ces bizarres passions de +Son Altesse pour ces petites bourgeoises?</p> + +<p>—Moins que des bourgeoises, Quélus. Lui qui a la +cour!...</p> + +<p>—Mieux que la cour, Maugiron: il a Margot!</p> + +<p>Les deux jeunes gentilshommes éclatèrent de rire +et continuèrent à causer entre eux sans s'occuper de +Maurevert, pour lequel ils cherchaient à peine à déguiser +un sentiment de mépris et de crainte.</p> + +<p>Maurevert s'était éloigné en disant:</p> + +<p>—A ce soir, messieurs!</p> + +<p>Quélus et Maugiron allaient en faire autant lorsqu'ils +virent se dresser devant eux un jeune homme +qui, avec une politesse glaciale, mit son chapeau à la +main et demanda:</p> + +<p>—Messieurs, voulez-vous me faire la grâce de me +dire ce que vous regardiez si attentivement dans cette +maison?</p> + +<p>Les deux gentilshommes échangèrent un coup d'oeil</p> + +<p>—Pourquoi nous posez-vous cette question, monsieur? +fit Maugiron avec hauteur.</p> + +<p>—Parce que, dit Pardaillan, cette maison m'appartient.</p> + +<p>—Et vous supposez, dit Quélus, que nous aurions +envie de Racheter?</p> + +<p>—Ma maison n'est pas à vendre, messieurs, fit +Pardaillan.</p> + +<p>—Alors, que voulez-vous?</p> + +<p>—Vous dire simplement ceci: je ne veux pas qu'on +regarde ce qui m'appartient, et surtout qu'on en rie.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas! s'écria Maugiron avec +Colère.</p> + +<p>—Viens, fit Quélus. C'est un fou.</p> + +<p>—Messieurs, dit Pardaillan toujours impassible, je +ne suis pas fou. Je vous répète que je hais les insolents +qui regardent ce qu'ils ne doivent pas voir...</p> + +<p>—Mordieu! Vous allez vous faire couper les +oreilles!</p> + +<p>—Et que j'ai l'habitude de châtier ceux dont le +rire me déplaît, acheva Pardaillan. Allez rire ailleurs.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Quélus. Et où diable voulez-vous que +nous allions rire?</p> + +<p>—Mais, par exemple, dans le petit Pré aux Clercs.</p> + +<p>—C'est bien. Et quand?</p> + +<p>—Tout de suite, si vous voulez!</p> + +<p>—Non pas. Mais demain matin, vers les dix heures, +nous y serons, mon ami et moi. Et vous, Monsieur, +tâchez de bien rire ce soir. Car, demain, vous +ne rirez plus.</p> + +<p>—J'y tâcherai, messieurs! dit Pardaillan qui salua +d'un grand geste de sa plume de coq...</p> + +<p>Quélus et Maugiron s'éloignèrent dans la direction +qu'avait déjà prise Maurevert.</p> + +<p>Pardaillan, inquiet et troublé, entra dans la salle de +la Devinière, et s'attabla.</p> + +<p>—Que diable faisaient là ces deux étourneaux?... +Et l'autre, avec sa figure d'oiseau de mauvais augure!... +Seraient-ils venus là pour elle?... Par les cornes +de tous les enfers! Si cela était!...</p> + +<p>Le raisonnement aidant, et aussi un bon flacon de +vin d'Anjou, Pardaillan parvint à se rassurer, et, selon +ses habitudes d'observateur, se mit à regarder +autour de lui.</p> + +<p>Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage dans l'auberge. +Les servantes dressaient le couvert pour une +forte tablée dans une pièce voisine. Maître Landry et +ses queux agitaient force casseroles.</p> + +<p>—Ah ça! demanda le chevalier à Lubin, qui le servait, +il y aura donc belle et nombreuse société ce soir?</p> + +<p>—Oui, monsieur. Et vous m'en voyez tout joyeux.</p> + +<p>—Pourquoi joyeux?</p> + +<p>—D'abord parce que messieurs les poètes sont fort +généreux... ils boivent bien, et me font boire.</p> + +<p>—Ce sont donc des poètes qui vont venir?</p> + +<p>—Comme tous les mois, le premier vendredi, monsieur +le chevalier. Ils se réunissent pour dire des poésies +qui me feraient rougir, si je n'étais trop occupé +à boire pour écouter.</p> + +<p>—Bon. Ensuite?... Ton autre motif de joie?</p> + +<p>—Ah oui! Eh bien, c'est que frère Thibaut va venir.</p> + +<p>—Le moine? Est-il donc aussi poète?</p> + +<p>—Non. Mais... excusez-moi, monsieur le chevalier, +voici justement... une plume rouge...</p> + +<p>Et, sans finir sa phrase, Lubin, qui paraissait fort +embarrassé, se précipita au-devant d'un cavalier qui +venait d'entrer dans la salle. Ce cavalier avait une +plume rouge à sa toque. Il s'enveloppait soigneusement +de son manteau qu'il relevait jusqu'au nez. Mais, +si bien qu'il dissimulât son visage, Pardaillan aperçut +un instant ce visage.</p> + +<p>—M. de Cosseins! murmura-t-il.</p> + +<p>Cosseins était le capitaine des gardes de Charles IX, +c'est-à-dire le premier personnage militaire du Louvre.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cette société de poètes dont font +partie le capitaine des gardes et le moine Thibaut? +songea le chevalier. Pourquoi est-ce Lubin cet ancien +moine qui a quitté son couvent et qui s'est fait garçon +d'hôtellerie par amour de la bonne chère et non maître +Landry qui va au-devant d'un pareil personnage?</p> + +<p>Et, avec une curiosité surexcitée, il suivit des yeux +le manège de Lubin et de Cosseins. Landry, occupé à +ses fourneaux dans la rôtisserie, n'avait pas fait attention +au nouveau venu, bien que, de la cuisine située +à gauche de la grande salle, il pût voir par une +large baie ce qui se passait dans l'auberge.</p> + +<p>Or, Lubin et le capitaine pénétrèrent dans la salle +où les servantes dressaient le couvert.</p> + +<p>—C'est ici qu'aura lieu le banquet, messire poète, +fit Lubin en essayant vainement de dévisager l'homme +à la plume rouge.</p> + +<p>—Allons plus loin! dit Cosseins.</p> + +<p>La salle suivante était vide et donnait dans une quatrième +salle également vide, mais où des sièges étaient +préparés.</p> + +<p>A gauche de cette salle s'ouvrait un cabinet noir. +Cosseins y entra.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cette porte? demanda le +capitaine.</p> + +<p>—Elle ouvre sur l'allée qui longe les quatre salles +et aboutit à la rue.</p> + +<p>—Nul ne peut entrer par ici?</p> + +<p>Lubin sourit et montra les deux énormes verrous +qui maintenaient la porte massive.</p> + +<p>—C'est bien. Où se tiendra le moine?</p> + +<p>—Frère Thibaut? Dans la grande salle, devant la +porte du banquet. Oh! personne n'entrera, et vous +pourrez à l'aise vous débiter vos sonnets et vos ballades.</p> + +<p>—C'est que, vous comprenez, il y a tant de jaloux +qui seraient bien aises de s'emparer de nos productions!</p> + +<p>Cosseins, satisfait sans doute de son inspection, retraversa +les salles, gagna la porte du salon et disparut.</p> + +<p>—Que diable va-t-il se passer ce soir à la Devinière? +se demanda Pardaillan.</p> + +<p>Le chevalier n'était pas homme à perdre son temps +en méditation. Il connaissait l'hôtellerie de fond en +comble.</p> + +<p>Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d'un +claquement de langue, et pénétra dans la salle du +banquet où trois servantes effarées achevaient de +mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans +la pièce vide en refermant derrière lui la porte. Puis +il atteignit la pièce où étaient rangés des sièges, et +enfin le cabinet noir qui donnait sur l'allée.</p> + +<p>Ce cabinet n'était d'ailleurs qu'une sorte de caveau +aux murailles en pierre humide, et tout tapissé de +toiles d'araignées. Il communiquait avec l'allée par la +lourde porte que nous avons signalée, et avec la pièce +aux sièges par une porte percée d'un judas.</p> + +<p>Or, ce caveau, c'était l'antichambre des caves de +maître Landry. Dans le fond s'ouvrait une trappe que +fermait un couvercle à anneau de fer.</p> + +<p>Pardaillan, toujours suivi de son fidèle Pipeau, s'enfonça +dans l'escalier qui descendait aux caves, les +visita soigneusement, et, n'ayant remarqué rien d'anormal, +revint s'installer dans le cabinet noir en laissant +ouverte la trappe des caves.</p> + +<p>Nous reviendrons dans la grande salle de l'auberge.</p> + +<p>Là, vers neuf heures, apparurent trois hommes très +enveloppés et portant à leurs toques des plumes +rouges.</p> + +<p>Lubin courut au-devant de ces mystérieux personnages +et les introduisit dans la salle du banquet.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis +enfin trois nouveaux, tous ayant une plume rouge à la +toque, entrèrent à la Devinière et furent conduits par +Lubin qui, alors, murmura:</p> + +<p>—Huit plumes rouges. Le compte y est!</p> + +<p>A ce moment, un moine a barbe blanche, aux yeux +sournois, à la figure rubiconde, franchit à son tour +le seuil.</p> + +<p>—Frère Thibaut! s'écria Lubin en s'élançant à la +rencontre du moine.</p> + +<p>—Mon frère, dit celui-ci à voix basse, nos huit +poètes sont-ils arrivés?</p> + +<p>—Ils sont là, répondit Lubin.</p> + +<p>—Très bien. Veuillez donc m'écouter, mon cher +frère. Il s'agit de choses graves. Vous comprenez. +Ce sont des poètes étrangers qui viennent discuter +avec les nôtres.</p> + +<p>—Mais, mon frère, comment se fait-il que vous +soyez mêlé à des questions de poésie?</p> + +<p>—Frère Lubin, fit sévèrement le moine, si notre +révérend et vénérable abbé, Mgr Sorbin de Sainte-Foi, +a permis que vous quittassiez le couvent pour venir +faire ripaille et bombance en cette auberge... Si le +révérend, prenant en pitié votre soif inextinguible, +vous a donné une preuve aussi extraordinaire de sa +mansuétude, ce n'est pas qu'il vous tolère par surcroît +le péché mortel de la curiosité! Vous n'avez +pas de questions à poser. Ou sinon, vous rentrez au +couvent!</p> + +<p>—Miséricorde! Je vous jure, mon frère...</p> + +<p>—C'est bien. Maintenant, dressez-moi une petite +table là, devant la porte de cette salle, car je me sens +quelque appétit.</p> + +<p>—Que vous donnerai-je à dîner, mon cher frère?</p> + +<p>—La moindre des choses: une moitié de poularde, +une friture de Seine, un pâté, une omelette et des +confitures, avec quatre bouteilles de vin d'Anjou...</p> + +<p>—Le moine s'installa donc devant la porte, de façon +que nul ne pût entrer sans sa permission.</p> + +<p>Lorsque Lubin eut apporté sur la table les éléments +du repas modeste demandé par frère Thibaut, celui-ci +reprit:</p> + +<p>—Maintenant, frère Lubin, écoutez-moi bien. Vous +connaissez l'allée qui aboutit au cabinet noir? Eh +bien, vous allez vous mettre en sentinelle à la porte +de cette allée, sur la rue, jusqu'à ce que je vous en +relève.</p> + +<p>Lubin, qui voyait s'évanouir tous ses rêves gastronomiques +et bachiques, poussa un soupir qui eût +attendri un tigre. Mais frère Thibaut ne parut pas +s'en apercevoir.</p> + +<p>—Si quelqu'un veut entrer dans l'allée, continua-t-il, +vous vous y opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous +pousserez un cri d'alarme. Allez, mon cher frère, +hâtez-vous...</p> + +<p>Force fut à Lubin d'obéir.</p> + +<p>Alors, frère Thibaut attaqua consciencieusement sa +demi-poularde.</p> + +<p>La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six +nouveaux personnages firent leur entrée dans l'auberge.</p> + +<p>—Voici les mécréants! grogna frère Thibaut. Je +suis comme frère Lubin, moi. Je ne comprends pas +pourquoi on me force à garder la porte pour des +faiseurs de phébus comme ce Ronsard, ce Baïf, ce +Rémy Belleau, ce Jean Dorât... ce Jodelle et ce Pontus +de Thyard!</p> + +<p>En grommelant ainsi, frère Thibaut dévisageait +successivement les six poètes et se rangeait pour +les laisser entrer dans la salle du banquet.</p> + +<p>Il va sans dire que l'arrivée des poètes et leur disparition +étaient passées inaperçues. Et pour se rendre +un compte exact de cette scène, notre lecteur doit se +figurer la grande salle de la Devinière pleine de +soldats, d'écoliers, d'aventuriers, de gentilshommes; +Ça et là, quelques ribaudes; au milieu de la salle, +un bohémien qui fait des tours de passe-passe; +les éclats de rire, les chansons, les cris des buveurs, +le fracas des pots d'étain et des gobelets qui s'entrechoquent.</p> + +<p>Les six poètes de la Pléiade (Joachim du Bellay, +le septième, était mort en 1560) entrèrent donc sans +avoir éveillé la moindre curiosité, et passèrent dans +la salle du festin.</p> + +<p>Là, Jean Dorât arrêta d'un geste ses confrères, et +leur dit;</p> + +<p>—Nous voici donc, une fois encore, unis dans la +célébration de nos mystères. Je puis dire que nous +sommes ici la fleur de la poésie antique et moderne, +et que jamais assemblée de plus fiers docteurs en +l'art sublime ne fut plus digne de monter au Parnasse +pour y saluer les dieux tutélaires. Je vous ai +parlé, il y a huit jours, de ces quelques étrangers qui +désirent assister à la célébration d'un de nos mystères.</p> + +<p>—Sont-ce des poètes tragiques? demanda Jodelle.</p> + +<p>—Nullement. Et même ils ne sont pas poètes. Mais +je réponds que ce sont d'honnêtes gens. Ils m'ont +confié leurs noms sous le sceau du secret. Maître +Ronsard approuve leur admission.</p> + +<p>—Mais s'ils nous trahissent? observa Rémy Belleau.</p> + +<p>—Ils ont juré le silence, répondit vivement Dorât. +D'ailleurs, messieurs, ils repartent dès demain, il est +vraisemblable qu'ils ne reviendront jamais à Paris.</p> + +<p>Pontus de Thyard, qui était mangeur et buveur +d'élite, Pontus qu'on appelait le—Grand Pontus à +cause de sa taille herculéenne, Pontus dit alors:</p> + +<p>—Moi, je trouve qu'on dîne de mauvaise humeur et +qu'on digère mal quand...</p> + +<p>—Ces nobles étrangers n'assisteront pas à notre +agape! interrompit Dorât.</p> + +<p>Alors, les six poètes entonnèrent en choeur une +chanson bachique. Et ce fut aux accents de cette +chanson qu'ils firent leur entrée dans la salle du fond +où se trouvaient déjà les huit inconnus aux plumes +rouges.</p> + +<p>Ils étaient assis sur deux rangées, comme des gens +venus au spectacle. Tous étaient masqués.</p> + +<p>Les six poètes eurent l'air de ne pas les avoir vus.</p> + +<p>A peine furent-ils entrés que leur chanson bachique +se transforma en une mélopée au rythme bizarre +qui devait être une invocation.</p> + +<p>En même temps, ils se rangèrent sur un seul rang +devant le panneau du fond de la salle qui faisait +vis-à-vis à la porte du cabinet noir par où on accédait +aux caves.</p> + +<p>Aussitôt, Jean Dorât ouvrit la porte d'un vaste +placard qui occupait tout le panneau.</p> + +<p>Ce placard s'évidait profondément en forme d'alcôve.</p> + +<p>Et voici ce que les huit spectateurs virent alors.</p> + +<p>Au fond de cette alcôve se dressait une sorte d'autel +antique. Cet autel, qui était en granit rosé, affectait +la forme primitive et rudimentaire des grandes +pierres qui, jadis, au temps des mystères, servaient +aux sacrifices. Mais son soubassement était orné de +sculptures et de médaillons; l'un de ces médaillons +représentait Phébus ou Apollon, dieu de la poésie; +dans un autre, c'était Cérès, déesse des moissons; +un troisième figurait Mercure, dieu du commerce et +des voleurs, en réalité, dieu de l'ingéniosité.</p> + +<p>A gauche et à droite de l'autel, étaient accrochées +des tuniques blanches et des couronnes de feuillage.</p> + +<p>Enfin, par un incroyable mais véridique caprice ou +peut-être par un mélange de paganisme et de religion +chrétienne, d'où certainement était banni tout esprit +de profanation, ou peut-être enfin par un singulier +oubli, en arrière de l'autel, un peu à gauche, accrochée +au mur, très étonnée sans doute de se trouver là, +c'était une enluminure représentant la Vierge qui +écrasait un serpent!...</p> + +<p>A peine la porte de l'alcôve fut-elle ouverte que +Jean Dorât y entra, décrocha les tuniques blanches +et les couronnes et les tendit à ses amis. En un instant +les six poètes furent habillés comme des prêtres +de quelque temple de Delphes et couronnés de feuillage +et de fleurs entrelacés.</p> + +<p>Alors, ils se placèrent à gauche de l'autel, et commencèrent, +en grec, un couplet modulé sur une musique +primitive; le couplet terminé, ils évoluèrent en +file et vinrent se placer à droite de l'autel où eut +lieu, sur la même musique, la reprise d'un deuxième +couplet, figurant sans aucun doute l'antistrophe, tandis +que le premier avait figuré la strophe.</p> + +<p>Ronsard s'avança vers un brûle-parfum et y jeta le +contenu d'une cassolette qu'il venait de prendre sur +l'autel. Aussitôt, une fumée blanche et légère s'éleva +dans les airs, emplissant l'alcôve de la salle d'une +odeur subtile de myrrhe ou de cinname.</p> + +<p>Alors, il y eut une reprise en choeur sur une mélopée +plus lente. Puis, tout se fut de nouveau.</p> + +<p>Les poètes s'étaient débarrassés de leurs tuniques +blanches, mais avaient gardé sur leurs têtes leurs +couronnes de fleurs.</p> + +<p>La porte de l'alcôve fut soudain refermée.</p> + +<p>Et les poètes, attaquant le chant bachique qui avait +servi d'entrée à cette étrange scène de paganisme, se +mirent en file et disparurent dans la salle du festin, +où aussitôt on entendit le choc des verres, le bruit des +conversations et des éclats de rire.</p> + +<p>—Voilà de bien grands fous, ou de dignes philosophes! +grommela le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>Nos lecteurs n'ont pas oublié, en effet, que le chevalier +s'était introduit dans le cabinet noir, prêt à +s'engouffrer dans la trappe de la cave au moindre +danger d'être découvert.</p> + +<p>Après la disparition des poètes, les huit hommes +masques se levèrent.</p> + +<p>—Sacrilège et profanation! gronda l'un d'eux qui +ôta son masque.</p> + +<p>—L'évoque Sorbin de Sainte-Foi! murmura Pardaillan, +qui étouffa une exclamation de surprise.</p> + +<p>—Et l'on m'oblige, moi, reprit Sorbin, à assister +à de telles infamies! Ah! la foi s'en va. L'hérésie +nous étouffe! Il n'est que temps d'agir!...</p> + +<p>—Que voulez-vous, monseigneur! s'écria un autre +qui retira également son masque. Dorât est des nôtres. +Il nous couvre. Il surveille cette réunion. Où voulez-vous +aller? Chez vous? Dans une heure, nous étions +tous arrêtés. Partout, la prévôté fait bonne surveillance. +Ici, nous sommes en sûreté!</p> + +<p>Et, dans celui qui venait de parler ainsi, Pardaillan +reconnut Cosseins, le capitaine des gardes du roi!</p> + +<p>Il n'était pas au bout de ses surprises.</p> + +<p>Car, les six autres s'étant démasqués à leur tour, il +reconnut avec stupéfaction le duc Henri de Guise et +son oncle, le cardinal de Lorraine!</p> + +<p>Quant aux quatre derniers, il ne les connaissait pas.</p> + +<p>—Ne nous occupons pas, dit le cardinal de Lorraine, +de la comédie de ces poètes. Plus tard, nous verrons +à étouffer cette hérésie nouvelle... Plus tard, quand +nous serons les maîtres. Cosseins, vous avez étudié les +lieux?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Vous répondez que nous y sommes en sûreté?</p> + +<p>—Sur ma tête!</p> + +<p>—Eh bien, messieurs, parlons de nos affaires, dit +alors le duc de Guise d'un ton d'autorité. Calmez-vous, +monsieur l'évêque, les temps sont proches. +Lorsqu'il y aura sur le trône de France un roi digne +de ce nom, vous prendrez votre revanche. Je vous ai +juré que l'hérésie serait exterminée; vous me verrez +à l'oeuvre. Où en sommes-nous? Parlez le premier, +mon oncle.</p> + +<p>—Moi, dit le cardinal de Lorraine, j'ai fait les +recherches nécessaires, et je puis maintenant prouver +que les Capétiens ont été des usurpateurs et que +ceux qui leur ont succédé n'ont fait que perpétuer +l'usurpation. Par Luther, duc de Lorraine, vous descendez +de Charlemagne, Henri.</p> + +<p>—Et vous, maréchal de Tavannes? dit Henri.</p> + +<p>—J'ai mille fantassins prêts à marcher.</p> + +<p>—Et vous, maréchal de Damville?</p> + +<p>Pardaillan tressaillit. Le maréchal de Damville! +Celui qu'il avait tiré des mains des truands! Celui +qui lui avait donné Galaor!...</p> + +<p>—J'ai quatre mille arquebusiers et trois mille gens +d'armes à cheval, dit Henri de Montmorency. Mais je +tiens à rappeler mes conditions.</p> + +<p>—Voyez si je les oublie, fit Henri de Guise avec un +sourire: votre frère François saisi, vous devenez +le chef de la maison de Montmorency, et vous avez +l'épée de connétable de votre père. Est-ce bien cela?</p> + +<p>Henri de Montmorency s'inclina.</p> + +<p>Et Pardaillan vit luire dans ses yeux une rapide +flamme d'ambition ou de haine.</p> + +<p>—A vous, monsieur de Guitalens! reprit le duc de +Guise.</p> + +<p>—Moi, en ma qualité de gouverneur de la Bastille, +mon rôle m'est tout tracé. Qu'on m'amèn le prisonnier +en question, et je réponds qu'il ne sortira +pas vivant.</p> + +<p>Qui était le prisonnier en question?...</p> + +<p>—A vous, de Cosseins! dit Henri de Guise.</p> + +<p>—Je réponds des gardes du Louvre. Les compagnies +sont à moi. Au premier signal, je le saisis, je le mets +dans une voiture et le conduis à M. de Guitalens!...</p> + +<p>—A vous, monsieur Marcel.</p> + +<p>—Moi, maître Le Charron m'a supplanté dans mon +poste de prévôt des marchands. Mais j'ai le peuple +avec moi. De la Bastille au Louvre, tous les quarteniers +et dizainiers sont prêts à faire marcher leurs hommes +quand je voudrai.</p> + +<p>—A vous, monsieur l'évoque.</p> + +<p>—Dès demain, dit Sorbin de Sainte-Foi, je commence +la grande prédication contre Charles, protecteur +des hérétiques. Dès demain, je lâche mes prédicateurs, +et les chaires de toutes les églises de Paris +se mettent à tonner.</p> + +<p>Henri de Guise demeura une minute rêveur.</p> + +<p>—Et le duc d'Anjou? Qu'en ferons-nous? demanda +tout à coup Tavannes. Et le duc d'Alençon?</p> + +<p>—Les frères du roi! murmura Guise en tressaillant.</p> + +<p>—La famille est maudite! répondit âprement Sorbin +de Sainte-Foi. Frappons d'abord à la tête; les +membres tombent en pourriture!</p> + +<p>—Messieurs, dit alors Henri de Guise, à chaque +jour suffit sa tâche. Nous nous sommes vus. Nous +savons maintenant sur quoi nous pouvons compter +pour mener à bien notre grande oeuvre. Messieurs, +vous pouvez compter sur moi... non seulement pour +l'action, mais pour ce qui doit suivre l'action. Un +pacte me lie à chacun de vous; je le tiendrai religieusement. +Vous recevrez le mot d'ordre. D'ici là, +que chacun reprenne ses occupations ordinaires. Maintenant, +messieurs, séparons-nous.</p> + +<p>Alors, tous, l'un après l'autre, vinrent baiser la +main de Guise, hommage royal que le jeune duc +accepta comme une chose vraiment naturelle.</p> + +<p>Puis ils sortirent, en s'espaçant de quelques minutes.</p> + +<p>Alors, la trappe de la cave se souleva et la tête de +Pardaillan apparut. Le chevalier était un peu pâle +de ce qu'il venait de voir et d'entendre. C'était un formidable +secret qu'il venait de surprendre, un de ces +secrets qui tuent sans rémission. Et Pardaillan, qui +n'eût pas tremblé devant dix truands, Pardaillan qui +avait tenu tête à un peuple déchaîné, Pardaillan frissonna +de se sentir maître—ou l'esclave!—d'un tel +secret. Devait-il assister, spectateur impuissant, à la +tragédie qui se préparait? Non! mille fois non! Une +haine lui venait contre ces conspirateurs... Pardaillan +n'aimait pas le roi... Charles IX lui était indifférent.</p> + +<p>Quel que fût le roi de France, lui était son propre +roi... Mais vraiment, ces gens lui apparaissaient bien +vils! Tous, tous, ils devaient au roi leurs places, leurs +emplois, leurs honneurs... Tous faisaient partie de sa +cour, l'encensaient, l'adulaient! Et par-derrière ils +voulaient le frapper!</p> + +<p>Alors, quoi?... Les dénoncer?... Jamais, ah! jamais +cela, par exemple! Il n'était pas l'homme de ces +basses besognes.</p> + +<p>Ces réflexions passèrent comme un éclair dans +l'esprit du chevalier. Et comme la contemplation +n'était guère son fait, il se couvrit soigneusement le +visage de son manteau et s'élança dans l'allée, juste +au moment où Lubin se dirigeait vers lui pour refermer +la porte laissée ouverte par Montmorency.</p> + +<p>Lubin, à qui frère Thibaut avait fait la leçon, savait +que huit poètes devaient sortir par l'allée. Il avait +compté, tout joyeux à l'idée d'aller tenir compagnie +à frère Thibaut.</p> + +<p>—Holà! cria-t-il en apercevant ce neuvième personnage +qui dérangeait son calcul, que faites-vous +ici?</p> + +<p>Mais la stupéfaction de Lubin se changea instantanément +en terreur. Car il achevait à peine de parler +qu'il reçut une violente bourrade, laquelle l'allongea +de tout son long dans l'allée. Pardaillan sauta +lestement par-dessus le gémissant Lubin, et aussitôt +il se trouva dans la rue.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XIV</h3> + +<h3>LE TIGRE A L'AFFÛT</h3> + + +<p>A cette heure-là, l'hôtellerie de la Devinière était +fermée. Closes également les boutiques d'alentour +La rue était une solitude enténébrée. Le silence était +profond. Il fallait être un brave et hardi cavalier +pour s'aventurer seul dans les rues, qui dès le +couvre-feu, devenaient le vaste et inextricable domaine +des truands, gueux, mauvais garçons, capons, argotiers +et francs bourgeois.</p> + +<p>Henri de Montmorency s'était engagé sans hésiter +dans la rue Saint-Denis. Sous son manteau, il tenait +a la main une forte dague bien emmanchée.</p> + +<p>Il marchait sans hâte, rasant les maisons à droite +dans la direction de la Seine. Tout à coup, il s'arrêta +net s'enfonça dans un angle obscur, s'immobilisa +contre une borne.</p> + +<p>A vingt pas, se dirigeant vers lui, il venait de distinguer +un groupe confus qui, l'instant d'après, se +dégagea des ténèbres et lui apparut, composé de quatre +personnes.</p> + +<p>—Des truands! songea le maréchal de Damville +en assurant dans sa main le manche de sa dague.</p> + +<p>Mais non. Ce ne pouvait être une bande de truands. +Ces inconnus avaient cette démarche assurée qui +indique des gens en parfaite amitié avec le guet et +leur conscience. Ils causaient et le maréchal entendait +leurs rires étouffés.</p> + +<p>—Messieurs messieurs, disait à ce moment l'un +d'eux, ne riez pas. Cette personne a un nom.</p> + +<p>—La voix du duc d'Anjou! murmura sourdement +Henri de Montmorency.</p> + +<p>—Et ce nom, mon prince? reprenait un autre de +la bande.</p> + +<p>—Dans la rue Saint-Denis, on l'appelle Mme Jeanne, +ou la Dame en noir.</p> + +<p>—Nom à donner froid au dos!</p> + +<p>—J'en conviens, messieurs. Mais qu'importe le nom +de la mère si la fille est jolie. Et peut-on rien voir de +plus ravissant que cette petite Loïse!... Ah! messieurs, +vous allez voir la merveille, et je veux...</p> + +<p>Mais le maréchal n'écoutait plus.</p> + +<p>Le reste se perdit dans un murmure étouffé.</p> + +<p>Au nom de Jeanne, il avait violemment tressailli. Au +nom de Loïse, il avait étouffé un rugissement, et, +presque sans prendre de précautions, s'était jeté à la +poursuite du duc d'Anjou et de son escorte.</p> + +<p>—Jeanne! Loïse!...</p> + +<p>Ces deux noms avaient retenti en lui comme un +coup de tonnerre. Qu'était cette Jeanne? Qu'était cette +Loïse? Étaient-ce <i>elles</i>?... Oh! il voulait le savoir à +tout prix! Dût-il interroger le duc d'Anjou! Dût-il +provoquer le frère du roi!</p> + +<p>Un instant, Henri de Montmorency s'arrêta suffoqué. +Quoi! seize ans écoulés! Et ce nom qui pouvait +ne pas la désigner, qui s'appliquait peut-être à une +quelconque, ce nom déchaînait en lui la passion qu'il +croyait éteinte.</p> + +<p>—Jeanne! Jeanne!</p> + +<p>Était-ce donc possible qu'il la revît, qu'il lui parlât! +Était-ce possible que, vivante, elle lui apparût encore, +alors qu'il la croyait morte, alors qu'il espérait avoir +étouffé l'amour de jadis sous les cendres de ses +ambitions!</p> + +<p>Oui. Il aimait. Il aimait comme autrefois. Plus +qu'autrefois peut-être...</p> + +<p>La bande avait pris de l'avance.</p> + +<p>En quelques bonds, il la rejoignit.</p> + +<p>Et brusquement, une pensée terrible fulgura parmi +les pensées tumultueuses qui assaillaient son esprit, +comme un coup de foudre éclaire soudain un ciel +chargé de nuées livides.</p> + +<p>—Mais si c'est elle! Si elle est à Paris! Avec sa +fille!... Si François l'apprend!... Si le hasard ou l'enfer +les met en présence!... S'il connaît ma trahison!... +Oh! mon frère se dressant devant moi, comme jadis, +là-bas dans la forêt de châtaigniers!... François me +demandant compte de l'imposture!... Que dirai-je?... +Que ferai-je?...</p> + +<p>Il essuya les grosses gouttes de sueur qui roulaient +sur ses tempes. Et un rire silencieux, un rire terrible +résonna, condensa les vapeurs de vengeance qui montaient +à sa tête.</p> + +<p>—Je n'attendrai donc pas qu'Henri de Guise soit +roi de France pour devenir le chef de la maison de +Montmorency! Et puisque François est de trop, qu'il +meure!...</p> + +<p>A ce moment, il vit que la bande s'était arrêtée +devant l'hôtellerie de la Devinière.</p> + +<p>Montmorency—ou Damville, si on veut lui donner +le nom sous lequel il était connu,—se colla contre un +mur, sous un auvent, et là, presque chancelant, la respiration +rauque, il tâcha de voir, il tâcha d'entendre...</p> + +<p>—Maurevert, la clef! dit la voix du duc d'Anjou.</p> + +<p>—La voici, monseigneur!...</p> + +<p>—Allons, messieurs!...</p> + +<p>Les quatre s'avancèrent vers la porte de la maison +qui faisait vis-à-vis à la Devinière...</p> + +<p>—Oh! gronda Henri de Damville, par l'enfer, il faut +que je sache!</p> + +<p>Il eut un mouvement pour s'élancer.</p> + +<p>Mais il s'arrêta court, se renfonça sous son auvent...</p> + +<p>Devant la porte, un homme venait de se dresser +soudain. Et cet homme disait sans raillerie, sans +colère:</p> + +<p>—Par Pilate et Barabbas, messieurs! Vous me forcez +à désobéir aux ordres de monsieur mon père! Que +cette faute retombe sur vous seuls!</p> + +<p>—Quel est ce maître fou? dit le duc d'Anjou.</p> + +<p>—Eh! pardieu, Maugiron, c'est notre homme de +tantôt!</p> + +<p>—C'est lui-même, ou Dieu me damne! s'écria +Maugiron. Ah ça? mon digne propriétaire, vous +montez donc la garde devant votre maison?</p> + +<p>—Comme vous voyez, mon digne mignon, répondit +Pardaillan. Le jour, la nuit, je suis toujours là!</p> + +<p>—Ça! éclata le duc d'Anjou, finissons-en, monsieur +le drôle; ôtez-vous de là!</p> + +<p>—Ah! messieurs, fit Pardaillan d'une voix très +calme, en s'adressant à Quélus et à Maugiron, recommandez +donc à votre laquais de se tenir tranquille, +ou il va se faire étriller, comme vous-mêmes, demain +matin, sur le petit Pré aux Clercs, vous allez vous +faire estafiler?</p> + +<p>—Misérable! rugirent les gentilshommes. Ce n'est +pas demain matin, c'est tout de suite que tu vas +mourir.</p> + +<p>Pardaillan tira son épée.</p> + +<p>Maurevert, sans dire un mot, s'était précipité.</p> + +<p>Mais il recula avec un hurlement de douleur et de +rage.</p> + +<p>Le chevalier avait tiré son épée, de ce grand geste +ample et rapide qui faisait siffler Giboulée dans sa +main. La lame décrivit un demi-cercle flamboyant, +s'abattit à revers comme une cravache d'acier, et cingla +la joue de Maurevert. Une longue éraflure sanguinolente +marqua une trace rouge sur cette joue, et +Pardaillan, du même coup, tombant en garde, se prit +à dire posément:</p> + +<p>—Puisque vous voulez que ce soit tout de suite, +je le veux bien, moi! Mais, par Pilate! que dirait +monsieur mon père, s'il me voyait ici? Ah! monsieur, +je suis au désespoir de lui désobéir en vous portant +ce coup de pointe!</p> + +<p>Cette fois, ce fut Maugiron qui hurla et recula, le +bras droit inerte laissant tomber son épée.</p> + +<p>Quélus, à son tour, s'élança.</p> + +<p>—Halte! fit la voix impérieuse du duc d'Anjou.</p> + +<p>Le duc écarta vivement Quélus et s'avança, désarmé, +jusqu'à Pardaillan, qui, baissant son épée, en appuya +la pointe sur le bout de sa botte.</p> + +<p>—Monsieur, dit le duc d'Anjou, je vous tiens pour +un brave gentilhomme.</p> + +<p>Pardaillan salua jusqu'à terre, mais son oeil ne +perdit pas de vue un instant ses adversaires.</p> + +<p>—Vous avez dit tout à l'heure des choses que vous +regretteriez amèrement si vous saviez à qui vous +parlez.</p> + +<p>—Monsieur, dit Pardaillan, votre politesse me les +fait déjà regretter, quelque basse et indigne que soit +la conduite d'un gentilhomme, c'est aller un peu loin +que de le traiter de laquais. Je m'excuse, et vous +m'en voyez tout marri.</p> + +<p>La phrase était si équivoque, si ambiguë, que le duc +pâlit de honte. Mais il était résolu à passer outre et à +feindre de tenir pour valable une excuse qui n'était +qu'un nouvel affront.</p> + +<p>—J'accepte vos excuses, dit-il en nasillant, ce qui lui +arrivait quand il voulait se donner plus de majesté +qu'il n'en avait en réalité. Et maintenant que nous +nous sommes expliqués je dois vous dire que j'ai +affaire dans cette maison.</p> + +<p>—Ah! ah! Que ne le disiez-vous tout de suite!... +Affaire! Diable! Vous avez affaire ici?</p> + +<p>—Affaire d'amour, monsieur!</p> + +<p>—Je ne m'en doutais pas, vraiment!</p> + +<p>—Vous allez donc nous laisser le passage libre?</p> + +<p>—Non! fit tranquillement Pardaillan.</p> + +<p>—Ah! prenez garde, monsieur! On dit que la +patience du roi est courte. Celle de son frère est +encore plus courte!...</p> + +<p>En parlant ainsi, le duc d'Anjou cherchait à redresser +sa taille. Car il était assez petit et atteignait à +peine à l'épaule de Pardaillan. Le chevalier feignit +de n'avoir pas compris qu'Henri d'Anjou venait, en +somme, de se nommer. Et, avec ingénuité, il répondit:</p> + +<p>—Monsieur, au nom de cette amitié toute neuve +dont vous avez bien voulu m'honorer, je vous supplie +de ne pas insister: vous me désobligeriez cruellement...</p> + +<p>La position devenait ridicule, c'est-à-dire terrible +pour le duc d'Anjou. Il pâlit de fureur et, dans un +tressaillement de rage, il leva la main.</p> + +<p>Au même instant, il sentit sur sa gorge la pointe +de l'épée de Pardaillan. Les trois gentilshommes jetèrent +un cri et, saisissant le duc, le ramenèrent +violemment en arrière.</p> + +<p>—Chargeons! dit Quélus.</p> + +<p>—Non pas! répondit le duc qui frémissait de +honte. Remettons la partie, messieurs. Maugiron est +hors de combat. Maurevert n'y voit plus. Quant à moi, +je ne puis décemment pas me commettre avec ce +truand. Rengaine, Quélus! Rengaine, mon ami, nous +reviendrons en nombre.</p> + +<p>Et, s'adressant à Pardaillan qui, l'épée en garde, +appuyé de la main gauche à la porte, attendait, immobile, +silencieux:</p> + +<p>—Au revoir, monsieur. Vous aurez de mes nouvelles...</p> + +<p>—Je souhaite qu'elles soient bonnes, monsieur! +répondit le chevalier.</p> + +<p>L'instant d'après, la bande avait disparu.</p> + +<p>Pendant plus d'une heure, Pardaillan demeura à +la même place, l'oreille au guet, l'épée au poing.</p> + +<p>Mais la rue demeura dès lors déserte et silencieuse.</p> + +<p>Le chevalier, certain qu'il n'y aurait plus de nouvelle +attaque, du moins pour cette nuit, cogna du +poing à la porte basse de la Devinière, se fit ouvrir, +et monta à sa chambre.</p> + +<p>Alors, sous prétexte de se rassurer encore, il ouvrit +sa fenêtre et plongea sur la chaussée un regard perçant. +Mais, de cette hauteur, il ne voyait plus rien, +ou, s'il voyait quelque chose, ce n'était que la petite +fenêtre d'en face vers laquelle ses yeux se trouvèrent +invinciblement ramenés. La fenêtre était d'ailleurs +obscure. Loïse et sa mère dormaient.</p> + +<p>Nous devons dire que Pardaillan demeura tout +d'abord atterré de ce qu'il venait de faire. Il avait +parfaitement reconnu le duc d'Anjou. Et maintenant +que le feu de l'action était tombé, il comprenait +l'énormité de son acte.</p> + +<p>Le frère du roi, héritier de la couronne, était en +effet une figure populaire à Paris.</p> + +<p>Pardaillan était badaud comme tout bon Parisien; +et le visage du duc d'Anjou lui était familier. Donc, +malgré la nuit, il l'avait reconnu. Et, comme nous +l'avons dit, il en était atterré. Il constata avec amertume +qu'une sorte de fatalité le poussait à se mêler +de ce qui ne le regardait pas, et que, fils dénaturé, +rebelle aux voeux sacrés de son père, il prenait justement +le contre-pied de ses sages conseils, que pourtant +il se jurait chaque matin d'observer religieusement.</p> + +<p>Finalement, il eut ce haussement d'épaules qui lui +était familier et qui signifiait:</p> + +<p>—Allons! le vin est tiré, il faudra bien le boire! +Et au surplus, nous verrons bien!</p> + +<p>En attendant, il se promit d'être prudent et de ne +pas se rendre le lendemain au Pré aux Clercs où il +avait rendez-vous avec Quélus et Maugiron.</p> + +<p>—J'ai servi de mon mieux l'un de ces gentilshommes, +songea-t-il. Quant à l'autre, je chercherai une +occasion de lui rendre raison. Mais quant à aller au +Pré aux Clercs, ce serait me jeter dans les bras +des sbires que le duc d'Anjou ne manquera pas +d'aposter et qui me conduiraient tout droit à la +Bastille.</p> + +<p>Content d'avoir ainsi arrangé les choses, il se coucha +en rêvant à Loïse.</p> + +<p>En bas, dans la rue, le maréchal de Damville avait +assisté à toute la scène sans reconnaître Pardaillan, +qu'il avait à peine entrevu dans cette nuit sombre, +il y avait plusieurs mois de cela, et dont il ignorait +le nom comme la figure.</p> + +<p>Sans bouger de la place où il s'était immobilisé, il +avait vu l'intervention soudaine du jeune homme, le +départ du duc d'Anjou et de ses acolytes, et enfin la +rentrée de Pardaillan à l'auberge de la Devinière.</p> + +<p>Lorsqu'il fut certain que la rue serait désormais +paisible, il quitta son poste d'observation et, longeant +les boutiques fermées, vint se placer devant +la maison dans laquelle le duc d'Anjou avait voulu +pénétrer.</p> + +<p>Alors la question se posa de nouveau en lui:</p> + +<p>—Quelle est cette Jeanne? Quelle est cette Loïse?...</p> + +<p>Elles! c'est certain! Coïncidence pour un nom, passe! +Mais coïncidence pour les deux noms! Est-ce possible? +Non, non! ce sont elles!... C'est elle qui est la!... +Oh! il faut que je le sache, que je m'en assure!... Je +reviendrai au jour... Oui, mais si, d'ici là, elle disparaît?... +Non, il faut que je demeure ici jusqu'à ce que +je sache!...</p> + +<p>Ses yeux levés interrogeaient, fouillaient, scrutaient +fiévreusement le visage muet de la maison.</p> + +<p>Le jour se leva.</p> + +<p>Peu à peu, les boutiques s'ouvrirent; la rue s'anima; +les marchands ambulants passèrent et virent avec +étonnement cet homme pâle qui tenait ses yeux fixés +sur la maison...</p> + +<p>Henri de Montmorency ne bougeait pas.</p> + +<p>Parfois un frisson l'agitait.</p> + +<p>Tout à coup, là-haut, une fenêtre s'ouvrit, une tête +de femme se montra l'espace d'une seconde; mais +cette seconde avait suffi. Henri de Montmorency +étouffa un cri en reconnaissant Jeanne de Piennes!...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XV</h3> + +<h3>CATHERINE DE MÉDICIS</h3> + +<p>IL était neuf heures du soir. Dans la maison du pont +de bois où nous avons déjà introduit nos lecteurs; +Catherine de Médicis et l'astrologue Ruggieri attendaient +le chevalier de Pardaillan auquel, on s'en souvient, +le Florentin avait donné rendez-vous.</p> + +<p>La reine écrivait à une table, tandis que l'astrologue +se promenait à pas lents, venant de temps à +autre jeter un coup d'oeil sur ce que Catherine écrivait, +sans chercher d'ailleurs à cacher cette indiscrétion, +mais comme un homme qui a le droit d'être +indiscret—ou qui le prend.</p> + +<p>Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées +dans une corbeille. Et Catherine écrivait toujours. +A peine une lettre finie, elle en commençait une +autre.</p> + +<p>La prodigieuse activité de cette reine se dépensait +ainsi.</p> + +<p>C'est ainsi qu'après une lettre de huit pages serrées +où elle exposait à sa fille, la reine d'Espagne, la situation +des partis religieux en France et où elle demandait +de décider le roi d'Espagne à intervenir, elle +écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui +donner des indications sur le palais des Tuileries; +puis elle écrivait à Coligny en termes caressants pour +l'assurer que la paix de Saint-Germain serait durable; +puis elle achevait un billet à maître Jean Dorât; elle +écrivait ensuite au pape, puis au maître de cérémonies +pour lui dire d'organiser une fête. De temps à +autre, et sans s'interrompre, elle jetait un mot bref.</p> + +<p>—Ce jeune homme viendra-t-il?</p> + +<p>—Certainement. Mais que voulez-vous faire de ce +spadassin?</p> + +<p>Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond +regard sur l'astrologue et dit:</p> + +<p>—J'ai besoin d'hommes, René. De grandes choses +sont en l'air. Il me faut des hommes... et surtout +j'ai besoin d'un bon spadassin, comme tu dis.</p> + +<p>—Nous avons Maurevert.</p> + +<p>—C'est vrai; mais Maurevert m'inquiète. Il en sait +trop long maintenant. Et puis Maurevert a été touché +à son dernier duel. Son bras a tremblé. Vienne une +circonstance tragique, vienne une de ces secondes +terribles où le sort d'un empire repose sur une épée... +que cette épée tremble un millième de seconde... que +le coup s'égare... et l'empire s'écroule peut-être... René, +le bras de ce jeune homme ne tremble pas!</p> + +<p>—Il sera à nous, rassurez-vous, Catherine.</p> + +<p>—A propos, René, l'hôtel que je t'ai fait construire +est terminé. On m'en a remis les clefs ce matin.</p> + +<p>—J'ai vu, ma reine, j'ai vu. J'en ai fait le tour +par la rue du Four, la rue des Deux-Écus et la rue de +Grenelle. C'est tout l'emplacement de l'hôtel de Soissons. +Vous faites magnifiquement les choses.</p> + +<p>—Que dis-tu de la tour que je t'ai fait élever?</p> + +<p>—Je dis que jamais Paris n'aura vu une telle merveille +de hardiesse élégante.</p> + +<p>Mais déjà l'esprit de Catherine suivait une autre +piste.</p> + +<p>—Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera +utile. As-tu essayé, René, d'établir sa destinée par la +sublime connaissance que tu as des astres?</p> + +<p>—Divers éléments me manquent encore; mais j'y +arriverai. Au surplus, ma reine, pourquoi vous inquiéter +à ce point de ce hère? N'avez-vous pas vos gentilshommes, +vos créatures, vos femmes?</p> + +<p>—Oui, René, j'ai mes cent cinquante demoiselles, +et, par elles, je sais ce que cent cinquante ennemis +peuvent confier à l'oreille d'une maîtresse; oui, j'ai +mes créatures jusque chez Guise, jusqu'en Béarn; +et par ces créatures je connais les plans de ceux qui +veulent ma mort et, au lieu d'être tuée, c'est moi qui +tue; oui, j'ai mes gentilshommes et, par eux, je tiens +le Louvre et Paris. Mais je me défie, René!...</p> + +<p>Son regard se perdit dans le vague.</p> + +<p>—René, dit-elle d'une voix glacée, j'avais quatorze +ans lorsque je vins en France. J'en ai cinquante. Cela +fait donc trente-six années de souffrances et de tortures, +trente-six années d'humiliations, de rage d'autant +plus terrible que je devais la déguiser sous des +sourires, trente-six années où j'ai été tour à tour +méprisée, bafouée, réduite à l'état de servante, et +enfin haïe... mais d'être haïe, ce n'est rien!... Cela a +commencé le soir de mon mariage, René...</p> + +<p>—Catherine, Catherine! à quoi bon de tels souvenirs?</p> + +<p>—C'est que les souvenirs ravivent la haine! dit +sourdement Catherine de Médicis. Oui, la longue humiliation +commença le soir de mon mariage et, dusse-je +vivre cent ans encore, je n'oublierai jamais cette minute +où le fils de François Ier, m'ayant conduite à notre +appartement, s'inclina devant moi et sortit sans me +dire un mot... la nuit suivante et les autres, il en fut +de même... Lorsque mon époux devint roi de France, +la reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi... ce fut Diane +de Poitiers. Les années s'écoulèrent pour moi dans la +solitude: un jour, j'appris qu'Henri de France me voulait +répudier. Tremblante, la rage au coeur, j'interrogeai +mon confesseur sur les motifs que pouvait faire +valoir mon royal époux... Sais-tu ce qu'il me répondit?</p> + +<p>Ruggieri secoua la tête.</p> + +<p>—Madame, dit le confesseur, le roi prétend que +vous sentez la mort!</p> + +<p>Ruggieri tressaillit et pâlit.</p> + +<p>—Je sentais la mort! poursuivit Catherine de Médicis +en reprenant place dans son fauteuil. Comprends-tu? +J'étais mortelle à tout ce que je touchais... Et, +chose affreuse, René, il semble qu'Henri II ait eu raison +de parler ainsi... Lorsque, poussé par ses conseillers, +par Diane de Poitiers elle-même, dont la générosité +fut pour moi la dernière lie du fiel, le roi se +résolut à me garder, lorsque, sur les instances des +prêtres, il consentit à faire de moi sa véritable épouse, +lorsque enfin j'eus des enfants, ah! René... que furent +ces enfants? François est mort à vingt ans, après un +an de règne, d'une effroyable maladie des oreilles dont +la source est restée inconnue. Seulement Ambroise +Paré me dit qu'il est mort de pourriture.</p> + +<p>Catherine s'arrêta un instant, les lèvres serrées, le +front barré d'un pli.</p> + +<p>—Regarde Charles! reprit-elle d'une voix plus +sourde. Des crises terribles l'abattent et, par moments, +je me demande s'il ne va pas finir dans la folie, dans +la pourriture de l'intelligence, comme François a fini +dans la pourriture du corps. Regarde le duc d'Alençon, +mon dernier-né! avec son visage ravagé, ne semble-t-il +pas marqué lui aussi d'un signe fatal? Vois +enfin le duc d'Anjou! (Et ici la voix âpre de la reine +prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il +paraît vigoureux, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui le +connais, qui le soigne, je vois seule les signes de +débilité chez cet enfant incapable de lier deux idées...</p> + +<p>—François est mort. Charles est condamné. Henri, +avant peu sans doute, va monter sur le trône et poser +sur sa faible tête une couronne dont le poids l'écrasera. +Tu vois bien qu'il faut que je sois forte, moi, pour +régner sur la France, tandis qu'Henri s'amusera!</p> + +<p>Henri, qui seul m'aime et me comprend! Henri +d'Anjou, que Charles jalouse, pauvre enfant! Henri à +qui on vient de refuser l'épée de connétable! Henri, +mon fils, enfin!... Que veux-tu, une mère ne se sent +vraiment mère que pour l'enfant qui est vraiment +son enfant, selon son coeur et son esprit!...</p> + +<p>—Et l'autre, madame... vous n'en parlez jamais...</p> + +<p>Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatèrent et plantèrent +un regard aigu dans les yeux de l'astrologue.</p> + +<p>—Je crois, dit-elle, que tu n'es pas dans ton bon +sens. Prends bien garde que jamais une question de +ce genre ne t'échappe encore.</p> + +<p>—Pourtant, il faut que je parle!</p> + +<p>Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gardé +la tête baissée. Et ce fut dans cette attitude qu'il +continua:</p> + +<p>—Oh! soyez sans crainte, madame, nul ne nous +entendra; j'ai pris mes précautions; nous sommes +seuls... Si j'ose parler, ma reine, c'est que j'ai interrogé +les astres, et que les astres m'ont répondu!</p> + +<p>Catherine frissonna.</p> + +<p>Elle, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait +devant la menace des astres.</p> + +<p>Sûr désormais d'être écouté, Ruggieri continua:</p> + +<p>—Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille, +vous! Ainsi, Catherine, vous n'y songez jamais à +l'autre! Moi, j'y songe. Moi, depuis longtemps, je ne +dors plus que d'un sommeil fiévreux. Et chaque fois +que je m'endors, Catherine, le même rêve sinistre se +dresse au chevet de mon lit. Je vois un homme qui +sort d'un palais, par une nuit obscure, tandis que la +femme, l'amante, l'accouchée enfin, lui fait un dernier +geste implacable... cet homme a pleuré, supplié en +vain... l'amante a prononcé une irrévocable condamnation... +l'homme sort donc du palais... sous son manteau, +il emporte on ne sait quoi... quelque chose qui +vit pourtant, car cela vagit, cela se plaint, cela crie +grâce... et l'homme est impitoyable, car l'homme, +lâche une fois dans sa vie, a peur de la femme!...</p> + +<p>Il va... il dépose le nouveau-né sur les marches d'une +église... et puis il se sauve!</p> + +<p>Catherine, les traits durs, murmura sourdement:</p> + +<p>—Tu oublies une chose, René! Tu oublias le meilleur!</p> + +<p>—Non, je n'oublie pas! Non, Catherine! Heureux +si j'avais pu oublier!... Avant d'emporter le nouveau-né +pour l'abandonner, j'avais laissé tomber sur ses +lèvres une goutte d'une liqueur blanche... c'est cela +que vous voulez dire, n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Sans doute! Puisque, grâce à ce poison, l'enfant +ne pouvait pas vivre plus de deux mois. Tu fus brave, +René, tu fus stoïque... et je ne pus me repentir de +t'avoir aimé, puisque tu jetais, au néant la preuve de +l'adultère de la reine... Mais à quoi bon, encore une +fois, éveiller de tels souvenirs? C'est vrai, je t'ai +aimé! Tu vins à une heure où le roi, mon mari, me +forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de +la cour me tournaient le dos, où l'on haussait les +épaules quand je parlais, où les domestiques eux-mêmes +attendaient pour me servir que Diane de Poitiers +eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée, +dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour +dans tes yeux un éclair de pitié... Nous allâmes l'un +vers l'autre... Nous passions des journées à causer de +Florence et des nuits à parler des astres. Tu m'enseignas +ton art sublime. Tu fis plus: tu me révélas les +secrets des Borgia. Grâce à toi, René, je connus <i>l'acqua +tofana</i>, Grâce à toi, j'appris la science qui fait de +l'homme l'égal de Dieu puisqu'elle lui donne droit de +vie et de mort. J'appris à enfermer la mort dans un +chaton de bague, dans le parfum d'une fleur, dans le +feuillet d'un livre, dans le baiser d'une maîtresse. +C'est de là que date ma fortune, René... C'est à toi +que je la devais. Tu en reçus la récompense qui te +convenait... Tu partageas la couche d'une reine!...</p> + +<p>—Et maintenant que je suis devenue la Reine, maintenant +que, l'un après l'autre, j'ai touché du doigt +mes ennemis, maintenant que sur les ruines entassées +je vais échafauder une souveraine puissance qui étonnera +le monde, tu viens me parler du passé. René, +hier est mort. C'est demain qui compte! L'enfant? +Pourquoi arrêterais-je ma pensée sur cet être disparu? +L'enfant, sans doute, a été ramassé par quelque +femme qui l'a emporté. Et puis, comme tu lui +avais versé le germe de la mort, sans doute, au bout +de deux mois, il est rentré dans le néant dont il n'aurait +pas dû sortir...</p> + +<p>Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra +fortement:</p> + +<p>—Et si je m'étais trompé? dit-il sourdement. Si la +dose avait été insuffisante! Ou si le miracle s'était +accompli, reprit René. Si l'enfant vivait!...</p> + +<p>—Malédiction! gronda la reine.</p> + +<p>—Écoutez, Catherine, écoutez! Que de fois, depuis +cette nuit terrible, j'ai interrogé les astres! Et les +astres m'ont toujours répondu qu'il vivait!...</p> + +<p>—Malédiction! répéta la reine.</p> + +<p>—Je ne vous en parlais pas, reprit l'astrologue, je +gardais pour moi terreur, douleur et remords. Mais +maintenant, le silence, ma reine, serait un crime... un +crime envers vous qui êtes restée l'idole de ma vie!...</p> + +<p>—Soit, dit-elle, admettons que l'enfant vive. Qu'est-ce +que cela peut me faire? Il vit, mais il ne saura +jamais qui il est! Il vit, mais c'est dans quelque +quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre +selon toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons +toujours où il est, comme toujours il ignorera +le nom de sa mère!</p> + +<p>—Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre +force d'âme: l'enfant est à Paris, et je l'ai vu!</p> + +<p>—Tu l'as vu! rugit la reine. Quand? Quand?</p> + +<p>—Hier.!... Et avant toutes choses, apprenez le nom +de la femme qui l'a recueilli, sauvé, élevé...</p> + +<p>—C'est?</p> + +<p>—Jeanne d'Albret!...</p> + +<p>—Fatalité!... Mon fils vivant!... La preuve de +l'adultère aux mains de mon implacable ennemie!...</p> + +<p>—Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri.</p> + +<p>—Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c'est +Jeanne d'Albret qui a élevé l'enfant, c'est qu'elle +sait!... Comment? Je l'ignore! Mais elle sait, te dis-je! +Oh! tu vois qu'il faut qu'elle meure! Ah! Jeanne +d'Albret! Il ne s'agit plus de savoir si c'est ta race +ou la mienne qui régnera... De toi à moi, c'est une +question de vie ou de mort!... Et c'est toi qui mourras!...</p> + +<p>Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et +sifflantes, Catherine de Médicis s'apaisa par degrés. +Elle redevint la froide statue... le cadavre qu'elle semblait +être au repos...</p> + +<p>—Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su +la chose?</p> + +<p>—Hier, madame, je sortais de chez ce jeune +homme...</p> + +<p>—Celui qui l'a sauvée?</p> + +<p>—Oui, ce Pardaillan. Au moment où je quittais +l'auberge, je demeurai pétrifié par une sorte de vision +qui tout d'abord me stupéfia: un homme venait vers +moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux +sur ma tête, cet homme, il me sembla que +c'était moi! Moi-même! Moi qui marchais à l'encontre +de moi! Mais moi tel que je devais être il y a +vingt-quatre ans! Ma première pensée fut que je devenais +fou. Ma deuxième fut de couvrir mon visage. +Car, si cet homme m'avait vu, il eût sans doute +éprouvé la même impression que moi... Quand je revins +de ma stupeur, je le vis qui entrait à l'auberge +que je venais de quitter... J'étais bouleversé, Catherine!... +Si vous aviez vu comme il avait l'air triste!...</p> + +<p>—Palpitant, je rentrai dans l'auberge, je montai +l'escalier à pas de loup, je rejoignis le jeune homme... +je le vis entrer chez ce Pardaillan d'où je sortais... +je collai mon oreille à la porte... J'entendis toute leur +conversation... et de cet entretien, Catherine, est sortie +pour moi la preuve implacable que c'est lui! que +c'est notre fils! jadis recueilli, sauvé, puis élevé par +Jeanne d'Albret!...</p> + +<p>—Et lui... se doute-t-il?</p> + +<p>—Non, non! fit vivement Ruggieri. J'en réponds.</p> + +<p>—Mais que vient-il faire à Paris?</p> + +<p>—Il est au service de la reine de Navarre et, sans +doute, il va maintenant la rejoindre.</p> + +<p>Catherine retomba dans sa méditation. Que combinait-elle, +à ce moment où l'existence de son fils venait +de lui être révélée? Quelles pensées agitaient cette +mère?</p> + +<p>Tout à coup, Catherine de Médicis tressaillit.</p> + +<p>—On frappe! dit-elle avec un accent de terreur.</p> + +<p>—C'est le chevalier de Pardaillan. Je lui ai donné +rendez-vous pour dix heures...</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan! fit Catherine de Médicis +en passant une main sur son front poli comme +un vieil ivoire. Ah! oui... Ecoute, René... pourquoi +allait-il chez Pardaillan?... sont-ils donc amis?...</p> + +<p>—Non, madame. Il venait simplement remercier le +chevalier de la part de la reine de Navarre.</p> + +<p>—Ainsi, ils ne sont pas amis? insista Catherine.</p> + +<p>—Du moins, ils se sont vus hier pour la première +fois...</p> + +<p>—Va ouvrir, René, va mon ami, j'ai trouvé de l'occupation +pour ce jeune homme. Tu dis qu'il est pauvre, +n'est-ce pas? et orgueilleux? Tu m'as bien dit +cela de ce Pardaillan?</p> + +<p>—Oui, madame, pauvre jusqu'à la misère; orgueilleux +jusqu'à la démence.</p> + +<p>—C'est-à-dire capable de tout comprendre et de +tout entreprendre. Va ouvrir, René...</p> + +<p>Catherine de Médicis, pendant les deux minutes ou +elle demeura seule, esquissa rapidement son plan, et +composa son visage, en sorte que, lorsque le chevalier +de Pardaillan parut, il ne vit devant lui qu'une femme +au sourire mélancolique, mais non plus sinistre, à l'attitude +fière, mais non plus hautaine.</p> + +<p>Il s'inclina profondément. Du premier coup d'oeil +il avait reconnu Catherine de Médicis.</p> + +<p>—Monsieur, dit celle-ci, savez-vous qui je suis?</p> + +<p>—Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Elle va mentir, +c'est le moment de mentir comme elle.</p> + +<p>Et tout haut, il répondit:</p> + +<p>—J'attends que vous me fassiez l'honneur de me +le dire, madame.</p> + +<p>—Vous êtes devant la mère du roi, dit Catherine.</p> + +<p>Ruggieri admira le coup. Pardaillan se courba plus +profondément encore, puis, se redressant, il demeura +debout dans cette pose naïve qui lui seyait merveilleusement. +Catherine l'examina avec une attention +soutenue.</p> + +<p>—Monsieur, reprit-elle alors, ce que vous avez fait +hier est bien beau... Se jeter ainsi dans une pareille +mêlée et risquer la mort pour sauver deux inconnues +c'est admirable...</p> + +<p>—Je le sais, Majesté.</p> + +<p>—C'est d'autant plus beau que ces deux femmes +ne vous étaient rien...</p> + +<p>—C'est vrai. Majesté: ces deux dames m'étaient +parfaitement inconnues.</p> + +<p>—Mais vous savez leurs noms maintenant?</p> + +<p>—Je sais, répondit Pardaillan, que j'ai eu l'honneur +de défendre de mon mieux Sa Majesté la reine +de Navarre et une de ses suivantes.</p> + +<p>—Je le sais aussi, monsieur, fit Catherine. Et c'est +pourquoi j'ai voulu vous connaître. Vous avez sauvé +une reine, monsieur, et les reines sont solidaires. Ce +que ma cousine n'a peut-être pu faire, je veux le faire +moi. La reine de Navarre est pauvre et ses embarras +sont grands. Cependant, il est juste que vous soyez +recompensé.</p> + +<p>—Oh! pour ce qui est de cela, que Votre Majesté +se rassure: j'ai été récompensé selon mon mérite.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Par une parole que Sa Majesté la reine de Navarre +a bien voulu me dire.</p> + +<p>—Mais ma cousine de Navarre ne vous a-t-elle +point offert quelque situation auprès d'elle?</p> + +<p>—Si fait, madame. Mais j'ai dû refuser.</p> + +<p>—Pourquoi? fit vivement Catherine.</p> + +<p>—Parce qu'il m'est impossible de quitter Paris.</p> + +<p>—Et si je vous offrais d'entrer à mon service, que +diriez-vous? Vous ne voulez pas quitter Paris? Eh +bien, c'est justement ce que je vous demanderais. +Chevalier, vous qui vous jetez tête baissée à la défense +de deux inconnues, voulez-vous contribuer à +défendre votre reine?</p> + +<p>—Eh quoi! Votre Majesté a-t-elle donc besoin +d'être défendue? s'écria sincèrement Pardaillan.</p> + +<p>Un fugitif sourire passa sur les lèvres de la reine: +elle tenait le défaut de la cuirasse.</p> + +<p>—Oui! cela vous surprend! fit-elle de sa voix la plus +séduisante. Et pourtant, cela est, chevalier! Entourée +d'ennemis, obligée de veiller nuit et jour à la sûreté du +roi, je passe ma vie à trembler. Vous ne savez pas tout +ce qui s'agite de sourdes ambitions autour d'un trône...</p> + +<p>Pardaillan tressaillit en songeant à ce complot dont +il avait surpris le secret à la Devinière.</p> + +<p>—Et pour me défendre, continua la reine, pour défendre +le roi, je suis presque seule.</p> + +<p>—Madame, dit le chevalier sans émotion apparente, +il n'est pas un gentilhomme digne de ce nom +qui hésiterait à vous donner l'appui de son épée. Une +mère est sacrée. Majesté. Et quand cette mère est +reine, ce qui n'était qu'une obligation d'humanité +devient un devoir auquel nul ne peut se soustraire.</p> + +<p>—Ainsi, vous n'hésiteriez pas à prendre rang parmi +ces trop rares gentilshommes qui, ayant à la fois +pitié de la reine et de la mère, se dévouent pour moi?</p> + +<p>—Je vous suis acquis, madame, répondit Pardaillan.</p> + +<p>La reine réprima un tressaillement de joie...</p> + +<p>—Avant de vous dire ce que vous pouvez pour +moi, reprit Catherine de Médicis, je veux vous dire +ce que je ferai pour vous... Vous êtes pauvre, +je vous enrichirai; vous êtes obscur, vous aurez +les honneurs auxquels peut prétendre un homme +tel que vous. Et pour commencer, que dites-vous +d'un poste au Louvre, avec une rente de vingt mille +livres?</p> + +<p>—Je dis que je suis ébloui, madame, et que je me +demande si je rêve...</p> + +<p>—Vous ne rêvez pas, chevalier. C'est le devoir des +reines de trouver de l'occupation aux épées telle que +la vôtre.</p> + +<p>—Voyons donc l'occupation, dit Pardaillan.</p> + +<p>—Monsieur, je vous ai parlé de mes ennemis qui +sont ceux du roi. Or, je vais vous dire, monsieur, +comment j'agis lorsque je vois s'approcher de moi +un de mes ennemis. J'essaie d'abord de le désarmer +par mes prières, par mes larmes, et je dois dire que +je réussis souvent...</p> + +<p>—Et quand Votre Majesté ne réussit pas? fit Pardaillan.</p> + +<p>—Alors, j'en appelle au jugement de Dieu.</p> + +<p>—Que Votre Majesté me pardonne... je ne saisis +pas...</p> + +<p>—Eh bien!... Un de mes gentilshommes se dévoue; +il va trouver l'ennemi, le provoque en un loyal combat, +le tue ou est tué... S'il est tué, il est sûr d'être +pleuré et vengé. S'il tue, il a sauvé sa reine et son +roi, qui, ni l'un ni l'autre, ne sont des ingrats... Que +dites-vous du moyen, monsieur?</p> + +<p>—Je dis que je ne demande qu'à tirer l'épée en +champ clos, madame!</p> + +<p>—Ainsi... si je vous désigne un de ces êtres méchants...</p> + +<p>—J'irai le provoquer! fit Pardaillan, qui redressa +sa taille.</p> + +<p>—Monsieur, dit la reine, vous avez reçu hier une +visite...</p> + +<p>—J'en ai reçu plusieurs, madame...</p> + +<p>—Je veux parler de ce jeune homme qui vous est +venu de la part de la reine de Navarre. Celui-là, monsieur, +est un de ces implacables ennemis dont je vous +parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de +tous, parce qu'il agit dans l'ombre et ne frappe qu'à +coup sûr... Celui-là me fait peur, monsieur... non pour +moi, hélas! j'ai fait le sacrifice de ma vie... mais pour +mon pauvre enfant... votre roi!</p> + +<p>Pardaillan s'était pour ainsi dire ramassé sur lui-même.</p> + +<p>Son rêve d'un duel où il était le champion d'une +reine et d'une mère, ce rêve tombait, et il entrevoyait +de sinistres réalités.</p> + +<p>—Hésiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la +reine étonnée.</p> + +<p>Et l'accent de sa voix était devenu si menaçant que +le chevalier, plus que jamais, se redressa, se hérissa.</p> + +<p>—Je n'hésite pas. Majesté, dit-il, je refuse.</p> + +<p>Habituée à voir des échines courbées devant elle, +à entendre des paroles balbutiantes, Catherine de Médicis +eut un moment de profonde stupéfaction. Une +légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua +à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais +Catherine était depuis longtemps habituée à dissimuler, +elle qui dissimula toute sa vie.</p> + +<p>—Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons? +fit-elle avec la même douceur.</p> + +<p>—D'excellentes, madame, et qu'un grand coeur +comme le vôtre comprendra à l'instant. L'homme +dont parle Votre Majesté est venu chez moi et m'a +appelé son ami; tant que cette amitié ne sera pas brisée +par quelque acte vil, cet homme m'est sacré.</p> + +<p>—Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent, +chevalier. Et comment s'appelle-t-il, votre ami?</p> + +<p>—Je l'ignore, madame.</p> + +<p>—Comment! Cet homme est votre ami, et vous +ne savez pas son nom!</p> + +<p>—Il ne m'a pas fait l'honneur de me le dire. Au +surplus, il est moins étonnant d'ignorer le nom d'un +ami que celui d'un ennemi aussi implacable.</p> + +<p>Catherine baissa la tête, pensive.</p> + +<p>—Voilà un homme! songea-t-elle. Il n'en est que +plus dangereux. Et puisqu'il ne veut pas me servir... +Monsieur, ajouta-t-elle tout haut, je vous demandais +ce nom pour voir si nous étions bien d'accord sur la +personne. Ne parlons donc plus de cet homme. Je +comprends et respecte le sentiment qui vous guide.</p> + +<p>—Ah! madame, vous m'en voyez tout heureux! Je +craignais tant d'avoir déplu à Votre Majesté!...</p> + +<p>—Et pourquoi donc? Fidèle à l'amitié, cela signifie: +fort contre l'ennemi commun. Allez, monsieur, +et rappelez-vous que je me charge de votre fortune.</p> + +<p>Demain matin, je vous attends au Louvre.</p> + +<p>Catherine de Médicis se leva.</p> + +<p>Pardaillan s'inclina devant la reine.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait +à la porte son fidèle Pipeau, et reprenait le chemin +de la Devinière en cherchant a déchiffrer +l'énigme vivante qu'était la reine Catherine...</p> + +<p>—Elle a dit: demain matin, au Louvre, conclut-il. +Bon. On y sera. Le Louvre, c'est la grande antichambre +de la fortune! Décidément, je crois que M. Pardaillan +mon père se trompait!...</p> + +<p>Une heure après cette scène, Catherine de Médicis +rentrait au Louvre, faisait appeler son capitaine et +lui disait:</p> + +<p>—Monsieur de Nancey, demain matin, a la première +heure, vous prendrez douze hommes et un +carrosse, vous vous rendrez à l'hôtellerie de la Devinière, +rue Saint-Denis; vous arrêterez un conspirateur +qui se fait appeler le chevalier de Pardaillan, +et vous le conduirez à la Bastille...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XVI</h3> + +<h3>LE MARÉCHAL DE DAMVILLE</h3> + + +<p>Pardaillan se leva à l'aube après avoir très mal +dormi. On n'arrive pas tout d'un coup à la fortune +sans que la pensée en soit profondément troublée.</p> + +<p>Comme il était homme de méthode, il avait fini, à +force de se tourner et de se retourner dans son lit, +par se tranquilliser sur tous les points obscurs qui +l'inquiétaient.</p> + +<p>Voici comment il avait arrangé les choses:</p> + +<p>1° Il se rendrait au Louvre, à l'invitation de Catherine +de Médicis;</p> + +<p>2° Il irait à l'hôtel Coligny prévenir Déodat qu'il +eût à quitter Paris au plus tôt;</p> + +<p>3° Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi +à la reine le plus signalé service;</p> + +<p>4° Une fois sur de sa position nouvelle, il irait +trouver la Dame en noir, lui dirait son amour pour +sa fille et, gentilhomme de la cour, sans doute favori +du roi, obtiendrait Loïse en mariage;</p> + +<p>5° Il ferait rechercher son père, et lui ferait une +bonne et douce vieillesse.</p> + +<p>Ayant ainsi arrangé sa vie, le chevalier avait pu +dormir quelques heures.</p> + +<p>Mais à l'aube, comme nous l'avons dit, il était debout.</p> + +<p>Il fit une toilette soignée. Il s'agissait de prouver +aux gentilshommes de la cour qu'un Pardaillan était +à son aise sur tous les terrains. Quand il fut prêt, +n'ayant plus qu'à ceindre son épée accrochée au mur, +il constata qu'il avait encore deux ou trois heures +devant lui avant de pouvoir se présenter raisonnablement +au Louvre.</p> + +<p>Il se dirigea donc vers la fenêtre sans grand espoir +d'ailleurs d'apercevoir Loïse.</p> + +<p>A ce moment. Pipeau grogna sourdement. Pardaillan +ne prêta aucune attention à ce grognement, et +ouvrit sa fenêtre.</p> + +<p>Presque au même instant, la fenêtre de Loïse s'ouvrit +avec violence, et la jeune fille, les cheveux dénoués, +les yeux hagards, apparut, leva la tête vers +Pardaillan et cria:</p> + +<p>—Venez! Venez!</p> + +<p>—Enfer! gronda Pardaillan. Que se passe-t-il?</p> + +<p>C'était la première fois que Loïse adressait la parole +au chevalier. Et c'était, selon toute apparence, +pour implorer son secours, et il fallait que le danger +fût grave pour qu'elle eût osé jeter ce cri qui ressemblait +à un cri de terreur.</p> + +<p>—J'accours! rugit Pardaillan.</p> + +<p>A la même seconde, Pipeau fit entendre un aboi +furieux, la porte vola en éclats, une douzaine d'hommes +armés se ruèrent dans la chambre et l'un d'eux +cria:</p> + +<p>—Au nom du roi!...</p> + +<p>Pardaillan voulut s'élancer vers son épée demeurée +à la muraille; mais avant qu'il eût pu faire un mouvement, +il fut entouré, saisi par les bras et par les +jambes, et il tomba.</p> + +<p>—A moi, monsieur! cria la voie de Loïse.</p> + +<p>Et cette voix arracha au chevalier un rugissement.</p> + +<p>Dans un prodigieux effort, il tendit ses muscles... +et, alors, il constata que ses jambes étaient liées! Liés +aussi ses bras. Il ferma les yeux et, de ses paupières +closes, jaillit une larme que dévora la fièvre des +joues...</p> + +<p>Pendant ce temps, le chien hurlait, pillait, mordait, +dans le tas. Quand le chevalier fut réduit à l'impuissance, +Nancey compta autour de lui deux morts et +cinq blessés.</p> + +<p>Pardaillan avait assommé l'un des morts d'un coup +de poing à la tempe. Pipeau avait étranglé l'autre.</p> + +<p>—En route! commanda le capitaine.</p> + +<p>Pardaillan, tout ficelé, fut saisi, emporté... et le long +aboi lugubre du chien ponctua la défaite de son +maître.</p> + +<p>Dans la rue, le chevalier ouvrit les yeux, et vit trois +carrosses. L'un était rangé contre la porte de l'hôtellerie +et celui-là était pour lui.</p> + +<p>Les deux autres stationnaient devant la maison d'en +face; le premier était vide; dans le deuxième, Pardaillan +reconnut Henri de Montmorency, le maréchal +de Damville!</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'en voir plus long, car il fut +jeté dans le carrosse qui lui était destiné, les mantelets +furent aussitôt rabattus, et il se trouva dans +une prison roulante qui se mit aussitôt en mouvement.</p> + +<p>Pardaillan était comme fou de fureur et de désespoir.</p> + +<p>Mais, si désespéré qu'il fût, il garda assez de sang-froid +pour suivre en imagination les tours et détours +de la voiture qui l'entraînait. Il connaissait admirablement +son Paris et, au bout de quelques minutes, il +fut fixé...</p> + +<p>—On me conduit à la Bastille!</p> + +<p>La Bastille, c'était l'oubliette, c'était la tombe, +c'était la mort lente au fond de quelque cachot sans +air.</p> + +<p>Pardaillan comprit qu'il était perdu.</p> + +<p>Au moment où celle qu'il aimait l'appelait à son +secours et où elle avouait ainsi qu'elle l'aimait!</p> + +<p>Lorsque la voiture, ayant franchi des ponts-levis et +des portes, s'arrêta enfin, lorsque Pardaillan fut descendu, +il regarda autour de lui et se vit dans une +cour sombre, entouré de soldats. Il fut saisi par deux +ou trois geôliers herculéens qui le portèrent plutôt +qu'ils ne le firent marcher. Il franchit une porte de +fer, pénétra dans un long couloir humide dont les +murs rongés de salpêtre laissaient suinter de mortelles +émanations; puis on monta un escalier de +pierre en pas de vis, puis on franchit deux grilles de +fer, puis on longea un corridor et, enfin, Pardaillan +fut poussé dans une pièce assez vaste située au troisième +étage de la tour ouest.</p> + +<p>Il entendit la porte se refermer à grand bruit.</p> + +<p>Alors, comme on lui avait tranché ses liens, il jeta +une longue clameur de désespoir et se rua sur la +porte qu'il secoua frénétiquement...</p> + +<p>Bientôt, il comprit que ses efforts étaient vains...</p> + +<p>Et il tomba sur les dalles, évanoui.</p> + +<p>Que se passait-il dans la maison de la rue Saint-Denis? +Pourquoi Loïse, qui n'avait jamais parlé au +chevalier de Pardaillan, l'appelait-elle à son secours? +C'est ce que nous allons dire.</p> + +<p>Le maréchal de Damville avait, comme on l'a vu, +reconnu Jeanne de Piennes.</p> + +<p>Une fois sûr qu'il ne s'était pas trompé dans ses +pressentiments, il regarda autour de lui et s'aperçut +qu'il faisait grand jour et que, des boutiques voisines, +on l'examinait curieusement.</p> + +<p>Alors il s'éloigna et rentra à l'hôtel de Mesmes qu'il +habitait toutes les fois qu'il venait à Paris.</p> + +<p>Il fit venir un de ses officiers et lui donna ses instructions.</p> + +<p>Il se jeta tout habillé sur un lit et dormit quelques +heures.</p> + +<p>Vers le milieu de la nuit, c'est-à-dire à peu près vers +le moment où, la veille, il avait rencontré le duc d'Anjou +et ses acolytes, il se leva, s'arma soigneusement, +et se dirigea vers la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Il passa le reste de la nuit en faction à l'endroit +même qu'il avait choisi la nuit précédente.</p> + +<p>Au matin, deux carrosses arrivèrent, suivis de gens +d'armes. Henri monta dans l'un des deux carrosses, +afin de ne pas être remarqué, et fit signe à l'officier +qu'il pouvait opérer.</p> + +<p>L'officier, suivi d'une demi-douzaine de soldats, entra +dans la maison. La propriétaire, vieille bigote, +les reçut en tremblant et se signa, épouvantée, lorsqu'elle +entendit l'officier lui dire:</p> + +<p>—Madame, vous abritez dans votre logis deux femmes +de la religion. Ces deux huguenotes sont accusées +d'accointances avec les ennemis du roi... Et vous risquez +fort de passer pour complice.</p> + +<p>—Moi!...</p> + +<p>—A moins que vous ne m'aidiez à les arrêter sans +bruit.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, monsieur l'officier. Qui l'eût +cru! Des huguenotes chez moi!</p> + +<p>Tout en marmottant ces paroles entre les quatre +dents qui lui restaient, la bonne dévote montait l'escalier, +suivie de l'officier et des soldats.</p> + +<p>Elle frappa. Et dès qu'elle eut compris que de l'intérieur +on tirait le verrou, elle s'effaça.</p> + +<p>Jeanne de Piennes se trouva en présence de l'officier.</p> + +<p>—Que désirez-vous, monsieur?</p> + +<p>L'officier rougit. La commission ne lui allait qu'à +demi. Il s'agissait, en somme, d'un bon petit guet-apens. +Il n'avait nulle qualité pour procéder à une +arrestation. Et maintenant, devant cette femme, il +comprenait qu'il était odieux.</p> + +<p>Et plus tremblant que Jeanne, il répondit à demi-voix, +comme honteux:</p> + +<p>—Madame... c'est un ordre rigoureux qu'il faut que +j'exécute... excusez-moi, je ne fais qu'obéir.</p> + +<p>—Quel ordre? dit Jeanne en jetant un regard d'angoisse +sur la chambre où se trouvait sa fille.</p> + +<p>—Je viens vous arrêter, madame. On vous accuse +d'être de la religion et d'avoir désobéi aux derniers +édits.</p> + +<p>A ce moment, la porte de Loïse s'ouvrit. La jeune +fille comprit tout d'un regard.</p> + +<p>—Monsieur, dit alors la Dame en noir, vous faites +erreur.</p> + +<p>—C'est ce qu'il vous sera facile d'établir, madame.</p> + +<p>En attendant, veuillez me suivre, sans bruit, je vous +prie.</p> + +<p>—Ma fille! On me sépare de ma fille! s'écria +Jeanne dont toute la résolution tomba.</p> + +<p>Loïse avait jeté un cri. Affolée, sans savoir ce +qu'elle faisait, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit violemment, +aperçut le chevalier de Pardaillan. Et son premier +mot fut pour appeler cet homme à qui elle n'avait +jamais parlé:</p> + +<p>—Venez! Venez!</p> + +<p>L'officier, voyant que les choses allaient se gâter, +entra dans le logis, suivi de ses soldats.</p> + +<p>—Madame, s'écria-t-il, je vous jure que vous ne serez +pas séparée de mademoiselle, puisqu'il faut qu'elle +vous suive. Je vous jure que je vous conduis toutes +les deux au même endroit... Obéissez donc sans bruit +car vous me forceriez à employer la violence, ce que +je regretterais toute la vie.</p> + +<p>Jeanne vit cet officier résolu à faire comme il disait. +Elle comprit le danger et l'inutilité d'une résistance. +De plus, on lui affirmait qu'elle ne serait pas +séparée de Loïse.</p> + +<p>—C'est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermeté. +M'accordez-vous cinq minutes pour me préparer?</p> + +<p>—Volontiers, madame, répondit l'officier, heureux +d'en être quitte à si bon compte.</p> + +<p>Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait +signe à la vieille propriétaire d'entrer.</p> + +<p>Celle-ci obéit, après avoir consulté l'officier du +regard.</p> + +<p>Jeanne, alors, courut à sa fille qu'elle arracha de +la fenêtre et qu'elle étreignit dans ses bras.</p> + +<p>—Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Le seul homme qui puisse nous être de quelque +secours.</p> + +<p>—Ce jeune chevalier qui regarde si souvent et si +obstinément les fenêtres de ce logis?</p> + +<p>—Oui, ma mère, répondit Loïse dans l'exaltation +de la fièvre, et sans songer que ces paroles étaient +un aveu.</p> + +<p>—Tu l'aimes donc?</p> + +<p>Loïse pâlit, rougit et deux larmes perlèrent à ses cils.</p> + +<p>—Et lui? demanda Jeanne.</p> + +<p>—Je crois... oui... j'en suis sûre! balbutia Loïse.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, tu penses que nous pouvons +compter sur lui?</p> + +<p>—Ah! ma mère s'écria Loïse dans un élan de tout +son coeur, c'est l'homme le plus loyal, j'en répondrais +sur ma tête!</p> + +<p>—Comment s'appelle-t-il? demanda Jeanne.</p> + +<p>Loïse leva ses jolis yeux effarés comme ceux d'une +biche...</p> + +<p>—Mais..., fit-elle avec une adorable naïveté... je ne +sais pas encore... son nom...</p> + +<p>—Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire +tout mouillé de pleurs.</p> + +<p>Et elle songea qu'elle aussi, jadis, avait aimé long-temps +sans même savoir le nom de celui qu'elle aimait.</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle. Nous n'avons ni le temps, ni +le choix! Puisses-tu ne pas te tromper!...</p> + +<p>Elle courut à un coffret, en tira une lettre toute cachetée +qu'elle avait sans doute écrite depuis longtemps +et, prenant une feuille de papier, écrivit en hâte:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Monsieur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Deux pauvres femmes éprouvées par le malheur se</p> +<p class="i2">confient à votre loyauté. Vous êtes jeune et, sans</p> +<p class="i2">doute, accessible à la pitié, à défaut de tout autre</p> +<p class="i2">sentiment. Si vous êtes tel que nous pensons, ma fille</p> +<p class="i2">et moi, vous remettrez à son adresse la lettre enveloppée</p> +<p class="i2">sous ce pli.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2"><i>Soyez remercié et béni pour l'immense service que</i></p> +<p class="i2"><i>vous nous aurez rendu.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">LA DAME EN NOIR.</p> + </div> </div> + +<p>Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propriétaire:</p> + +<p>—Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre +un grand service?</p> + +<p>—Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que +vous étiez huguenote, vous si belle et si sage personne.</p> + +<p>—Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de +mentir? Eh bien, je vous jure que je suis victime d'une +erreur... à moins, ajouta-t-elle avec une poignante tristesse, +que tout ceci ne soit qu'une affreuse comédie.</p> + +<p>—En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi +en quoi je puis vous être utile, je ferai votre commission, +dût-il m'en coûter!</p> + +<p>—Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il +s'agit de remettre ce pli à un jeune chevalier qui demeure +là, dans cette hôtellerie, à la dernière fenêtre, +en haut.</p> + +<p>La vieille femme fit disparaître le papier.</p> + +<p>—Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère +dame! Puisse l'erreur être reconnue bien vite. Car +qui ne vous aimerait et qui pourrait soutenir que vous +êtes vraiment des huguenotes?</p> + +<p>Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote +et ouvert la porte.</p> + +<p>—Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle.</p> + +<p>L'officier salua et commença à descendre. Il eût pu +s'inquiéter de ce que sa prisonnière avait bien pu dire +à la vieille propriétaire. Mais, on l'a vu, il était passablement +honteux du rôle qu'il jouait et, pourvu qu'il +réussît à ramener à l'hôtel de Mesmes la Dame en +noir et sa fille, il était résolu à n'en pas demander +davantage.</p> + +<p>Henri de Montmorency, caché dans son carrosse, +étouffa un rugissement de joie furieuse en apercevant +Jeanne et sa fille. Il ne s'était même pas aperçu +qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'hôtellerie +de la Devinière, et que des groupes nombreux commentaient +l'événement.</p> + +<p>Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait +devant la porte.</p> + +<p>Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là.</p> + +<p>Au moment où le carrosse allait s'ébranler, Jeanne +lui jeta un regard de suprême recommandation.</p> + +<p>La vieille s'approcha vivement, à l'instant où les +mantelets allaient se rabattre, et murmura:</p> + +<p>—Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la +lettre sera dans les mains du chevalier de Pardaillan...</p> + +<p>Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'épouvante +retentit, et Jeanne, livide, voulut s'élancer.</p> + +<p>Mais, à cette seconde, les mantelets furent rabattus.</p> + +<p>Le carrosse se mit en mouvement...</p> + +<p>Jeanne tomba évanouie en murmurant:</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalité!...</p> + +<p>Dame Maguelonne était comme certaines vieilles +femmes qui n'ont rien à faire: elle passait son temps +à épier. Elle avait donc remarqué le jeune cavalier; +elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient ses +regards et comme elle était au mieux avec l'une des +servantes de l'hôtellerie, elle avait appris tout ce +qu'on pouvait savoir du chevalier de Pardaillan, alors +que Loïse ignorait jusqu'à son nom.</p> + +<p>La vieille dame flaira donc une affaire d'amour +dans laquelle elle allait se trouver mêlée.</p> + +<p>Ce fut donc les yeux baissés, mais l'esprit en éveil, +qu'elle entra à la Devinière et dit à sa voisine, dame +Huguette Landry Grégoire:</p> + +<p>—Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan! s'écria maître Landry +qui avait entendu. Mais vous n'avez donc rien vu.</p> + +<p>—Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?...</p> + +<p>—Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le +pourfendeur, Pardaillan le matamore, eh bien, il est +arrêté!</p> + +<p>—Arrêté! fit la vieille en pâlissant,—non pas +qu'elle s'intéressât au sort du chevalier, mais déjà +elle craignait d'être compromise.</p> + +<p>Huguette Landry fit tristement signe que son mari +disait l'exacte vérité, tandis que l'aubergiste reprenait:</p> + +<p>—C'est bien son tour! Ça lui apprendra de saisir +les bons bourgeois par le collet et à les tenir suspendus +dans le vide!</p> + +<p>—Et qu'a-t-il fait?</p> + +<p>—Il paraît qu'il conspirait avec les damnés huguenots.</p> + +<p>Pour le coup, dame Maguelonne se retira précipitamment, +rentra chez elle et enfouit la lettre dans +une cachette.</p> + +<p>—Tout devient clair! songea-t-elle. C'étaient des +huguenotes, et elles conspiraient avec le parpaillot +d'en face!</p> + +<p>Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse +qui emportait Jeanne de Piennes et sa fille arrivait +à l'hôtel de Mesmes, entrait dans la cour et la +porte se refermait.</p> + +<p>L'officier fit alors descendre les deux femmes; en +se serrant l'une contre l'autre, elles suivirent l'officier +qui les conduisit au premier étage.</p> + +<p>Il s'arrêta devant la porte, et dit en s'inclinant:</p> + +<p>—Veuillez entrer là: ma mission est terminée.</p> + +<p>Jeanne de Piennes répondit par un signe de tête, +et poussa la porte.</p> + +<p>Dès qu'elle fut entrée avec sa fille, cette porte se +referma.</p> + +<p>Elles entendirent le bruit de la clef.</p> + +<p>La pièce où elles venaient d'être enfermées était de +belles dimensions et richement meublée. Les murs +étaient couverts de tapisseries. Au fond de la pièce, il +y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre +à coucher au fond de laquelle se trouvait une +deuxième chambre à coucher. Et c'était tout. Cela +composait un appartement de trois pièces dont toutes +les fenêtres donnaient sur la cour de l'hôtel.</p> + +<p>Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil.</p> + +<p>—Une lettre! s'écria Loïse en désignant du doigt +un papier qui se trouvait sur la table. Elle s'en saisit +et lut:</p> + +<blockquote> +Les prisonnières n'ont aucun mal à redouter. Si +elles désirent quoi que ce soit, elles n'ont qu'à agiter +la cloche qui se trouve près de cette lettre. Une +femme de chambre est à leur service et accourra +au premier signal. C'est cette femme qui servira +aux prisonnières leurs repas. Il y a toutes chances +pour que cet emprisonnement ne dure que quelques +jours.</blockquote> + +<p>—Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura Loïse. +Heureusement, mère, il ne semble pas que nous +soyons dans une prison!</p> + +<p>—Mieux vaudrait peut-être cent fois que nous fussions +en réalité dans une maison du roi.</p> + +<p>Jeanne secoua la tête, comme pour chasser de terribles +soupçons qui lui venaient.</p> + +<p>—Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons +bientôt à quoi nous en tenir. Mais, en attendant, j'ai +une grave confidence à te faire.</p> + +<p>—Dites, ma mère, fit Loïse en s'asseyant près de +Jeanne.</p> + +<p>—Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier.</p> + +<p>Loïse rougit.</p> + +<p>—Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'écria +Jeanne.</p> + +<p>Loïse baissa la tête.</p> + +<p>La mère garda quelques minutes le silence, comme +si maintenant elle eût hésité à parler.</p> + +<p>—Nous savons son nom, à présent, reprit-elle lentement.</p> + +<p>—Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle +le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>Et Loïse prononça ces mots avec une telle tendresse +que Jeanne tressaillit.</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec +accablement.</p> + +<p>—Mère! mère! s'écria Loïse, on dirait en vérité que +ce nom ne vous est pas inconnu et qu'il vous cause +quelque secret chagrin dont je ne me rends pas +compte... Et j'y songe! Déjà tout à l'heure, lorsque +dame Maguelonne a prononcé ce nom, vous avez jeté +un cri où il y avait de l'angoisse, et, eut-on dit, presque +de la terreur... Vous vous êtes évanouie, mère! +Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre +quelque chose d'affreux!...</p> + +<p>—Ecoute, ma Loïse. Lorsque tu naquis, ta pauvre +mère avait déjà éprouvé bien des malheurs. De terribles +catastrophes s'étaient abattues sur elle. En sorte, +Loïse, que, si tu n'avais pas été là, je serais morte +alors de douleur et de désespoir. Tu ne pourras jamais +comprendre à quel point je t'adorais...</p> + +<p>—Mère, je n'ai qu'à vous regarder pour m'en rendre +compte! fit Loïse tremblante.</p> + +<p>—Chère enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime +maintenant. Je t'aimais plus que moi-même, plus +que tout au monde, puisque je t'aimais plus que +lui!...</p> + +<p>—Lui!...</p> + +<p>—Mon époux... ton père!...</p> + + +<p>—Ah! mère! Vous n'avez jamais voulu me dire +son nom!</p> + +<p>—Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton +père, Loïse, s'appelait... François de Montmorency!</p> + +<p>Loïse jeta un faible cri.</p> + +<p>—Achevez, ma mère! s'écria-t-elle.</p> + +<p>Non pas qu'elle fût éblouie de ce grand nom, elle +qui s'était toujours crue de pauvre naissance; mais +elle se souvenait alors que sa mère lui avait toujours +appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le +plus redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency.</p> + +<p>Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux +lèvres de sa mère, qui continua:</p> + +<p>—Ton père, Loïse, était parti pour une rude campagne. +Je le croyais mort. Un jour—jour de joie infinie +et de malheur implacable—j'appris qu'il vivait, +j'appris qu'il était de retour et qu'il accourait vers +moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces +nouvelles, c'était le frère de ton père, et c'était Henri +de Montmorency! Apprends aussi une chose, mon +enfant! C'est que cet homme, avant de me donner +ces nouvelles, t'avait fait enlever par un misérable... +un tigre, comme il l'appela lui-même. Et après m'avoir +appris le retour de ton père, après m'avoir appris +qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je démentais +les paroles qu'il allait prononcer en présence de mon +époux, sur un signe de lui, tu serais égorgée!</p> + +<p>—Horreur!...</p> + +<p>—Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je +souffris lorsque, devant mon époux, Henri de Montmorency +m'accusa de félonie! Je voulus protester! +mais, à chacun de mes gestes, je voyais son bras prêt +à donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait +emportée... Je me tus!...</p> + +<p>—Oh! mère! mère! s'écria Loïse en se jetant dans +les bras de Jeanne, comme vous avez dû souffrir!</p> + +<p>—Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours +dit qu'il y avait un homme au monde que tu +devais haïr, que tu devais fuir comme on fuit le malheur +et la mort... c'était Henri de Montmorency...</p> + +<p>—Et l'autre mère, l'autre!... fit Loïse d'une voix +mourante.</p> + +<p>—L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enlevée!...</p> + +<p>—Oui, mère!...</p> + +<p>—Loïse, apprête ton courage... ce monstre s'appelait +le chevalier de Pardaillan!</p> + +<p>Loïse ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste.</p> + +<p>Elle demeura comme foudroyée, très pâle, et deux +grosses larmes roulèrent de ses yeux.</p> + +<p>—Le père de celui que j'aime!</p> + +<p>Jeanne la saisit dans ses bras, l'étreignit convulsivement.</p> + +<p>—Oui, dit-elle, enfiévrée, la tête perdue. Oui, ma +Loïse bien-aimée, nous sommes toutes deux marquées +pour le malheur... Un homme généreux te +sauva, te rapporta à moi... et ce fut lui qui m'apprit +le nom du monstre... Oui, c'était le père de celui que +tu aimes... car je sus que le monstre avait un enfant... +de quatre ou cinq ans... le tigre est mort sans doute... +mais l'enfant a grandi...</p> + +<p>Loïse ne disait rien.</p> + +<p>Elle aimait le fils de l'homme exécrable par qui sa +mère avait été condamnée à une vie de malheur!</p> + +<p>Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mêmes +besognes que le père?</p> + +<p>Pourquoi le jeune chevalier n'était-il pas accouru à +son secours?</p> + +<p>Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il?</p> + +<p>Ah! il n'y avait plus à en douter! Ce chevalier de +Pardaillan était l'émissaire de l'homme qui l'emprisonnait +et qui emprisonnait sa mère!...</p> + +<p>—Oh! mère, dit-elle dans un murmure d'angoisse, +mon coeur est brisé...</p> + +<p>—Pauvre chérie adorée... il le fallait, vois-tu, pour +éviter de plus grands malheurs...</p> + +<p>—Mon coeur est comme mort, reprit Loïse; mais +ce n'est pas à moi que je songe...</p> + +<p>—A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne +en jetant un profond regard sur sa fille. A lui, sans +doute! Ah! mon enfant, détourne ta pensée...</p> + +<p>Loïse secoua la tête.</p> + +<p>—Je songe, dit-elle avec un frémissement, à l'homme +qui vient de nous enlever, je crois deviner quel +est cet homme... C'est...</p> + +<p>—Oh! tais-toi, tais-toi! bégaya Jeanne comme si +le nom qui était sur les lèvres de sa fille et sur ses +propres lèvres à elle eût été une malédiction...</p> + +<p>A ce moment, Jeanne étreignit sa fille plus violemment +de son bras droit, tandis que son bras gauche se +tendait vers la porte qui venait de s'ouvrir sans bruit...</p> + +<p>—Lui! murmura-t-elle en devenant livide...</p> + +<p>Sur le pas de la porte, livide lui-même, pareil à un +spectre immobile, se tenait Henri de Montmorency!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<h3>L'ESPIONNE</h3> + +<p>Il est un personnage de ce récit que nous avons à +peine entrevu et qu'il est temps de mettre en lumière. +Nous voulons parler de cette Alice de Lux qui +suivait la reine de Navarre. On a vu comment Jeanne +d'Albret et Alice de Lux, sauvées par le chevalier de +Pardaillan, s'étaient rendues toutes les deux chez le +juif Isaac Ruben, et comment elles étaient montées +dans la voiture qui stationnait en dehors des murs, +non loin de la porte Saint-Martin.</p> + +<p>Le carrosse, enlevé par ses quatre bidets tarbes, +avait contourné Paris, passant au pied de la colline +de Montmartre, puis piquait droit sur Saint-Germain +où avait été signée la paix entre catholiques et réformés, +paix qui n'était guère qu'un menaçant armistice.</p> + +<p>Jeanne d'Albret descendit dans une maison d'une +ruelle qui débouchait sur le côté droit du château. +Là, elle trouva trois gentilshommes qui l'attendaient +dans la salle basse.</p> + +<p>—Venez, comte de Marillac, dit-elle à l'un d'eux.</p> + +<p>Celui qu'elle venait d'appeler ainsi était un jeune +homme d'environ vingt-cinq ans, vigoureusement découpé, +la physionomie empreinte de tristesse. A l'entrée +de la reine et de sa suivante, cette physionomie +s'était soudain éclairée.</p> + +<p>Alice de Lux, de son côté, l'avait regardé.</p> + +<p>Un trouble inexprimable avait fait palpiter son sein.</p> + +<p>Déjà le comte de Marillac s'était incliné devant la +reine, la suivait dans le cabinet retiré où celle-ci venait +de pénétrer.</p> + +<p>—Pourquoi Votre Majesté m'appelle-t-elle ainsi? +demanda alors le jeune homme.</p> + +<p>Jeanne d'Albret jeta un mélancolique regard sur le +comte.</p> + +<p>—N'est-ce donc pas votre nom? dit-elle. Ne vous +ai-je pas créé comte de Marillac?</p> + +<p>—Je dois tout à Votre Majesté, vie, fortune, titre... +Ma reconnaissance ne finira qu'avec mon dernier +battement de coeur... mais je m'appelle Déodat... O +ma reine! Vous ne voyez donc pas que vous êtes la +seule à me donner ce titre de comte de Marillac, et +que tout le monde m'appelle Déodat, l'enfant trouvé!...</p> + +<p>—Mon enfant, dit la reine avec une tendre sévérité, +vous devez chasser ces idées. Brave, loyal, intrépide, +vous êtes marqué pour une belle destinée si +vous ne vous obstinez pas dans cette recherche mortelle +qui peut paralyser tout ce qu'il y a en vous de +bon et de généreux...</p> + +<p>—Ah! fit le comte de Marillac d'une voix sourde, +pourquoi ai-je surpris cette conversation! Pourquoi +la fatalité a-t-elle voulu que j'apprisse le nom de ma +mère! Et pourquoi ne suis-je pas mort le jour où, apprenant +ce nom, j'ai appris aussi que ma mère était +la reine funeste, l'implacable Médicis...</p> + +<p>A ce moment, un cri étouffé retentit dans la pièce +voisine.</p> + +<p>Mais ni la reine de Navarre ni le comte de Marillac, +tout entiers à leurs pensées, n'entendirent ce cri.</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, reprit la reine avec fermeté, +enfermez en vous-même ce fatal secret. Vous savez +combien je vous aime: je vous ai élevé comme mon +propre fils: vous avez couru la montagne avec mon +Henri; vous avez eu les mêmes maîtres... continuez +donc à être mon fils d'adoption...</p> + +<p>Le comte de Marillac s'inclina avec un respect plein +d'émotion, saisit la main de la reine et la porta à ses +lèvres.</p> + +<p>—Maintenant, reprit la reine de Navarre, écoutez-moi, +comte. J'ai besoin dans Paris d'un homme dont +je sois sûre.</p> + +<p>—Je serai cet homme-là! fit vivement Déodat.</p> + +<p>—J'attendais votre proposition, mon enfant, dit la +reine en contenant mal son émotion. Mais faites-y +bien attention, c'est peut-être votre vie que vous allez +exposer.</p> + +<p>—Ma vie vous appartient.</p> + +<p>—Peut-être aussi, reprit lentement la reine de Navarre, +aurez-vous à risquer plus que la vie... peut-être +vous trouverez-vous placé en présence de circonstances +où vous aurez à lutter contre votre propre coeur... +alors, mon enfant, c'est plus que du courage que j'attendrai +de vous, c'est une magnanimité d'âme que je +ne puis espérer qu'en vous...</p> + +<p>—Quelles que soient les circonstances. Majesté, il +me sera impossible d'oublier que, si je vis, c'est à +vous que je le dois!</p> + +<p>—Oui! murmura la reine pensive, il le faut! Écoute-moi, +mon enfant, mon cher fils...</p> + +<p>Alors Jeanne d'Albret, bien qu'elle fût certaine que +nul ne guettait ses paroles, se mit à parler bas.</p> + +<p>L'entretien, ou plutôt le monologue, dura une heure.</p> + +<p>Au bout de cette heure, le comte répéta en les résumant +les instructions qui venaient de lui être données.</p> + +<p>Jeanne d'Albret le saisit, l'attira à elle et, l'embrassant +au front, lui dit:</p> + +<p>—Va, mon fils, pars avec ma bénédiction...</p> + +<p>Déodat s'éloigna et traversa la pièce où attendaient +les deux autres gentilshommes. Il jeta un rapide regard +autour de lui; mais, sans doute, il ne trouva pas +ce qu'il comptait voir ou revoir dans cette salle basse, +car il sortit dans la ruelle, détacha un cheval dont le +bridon était fixé au tourniquet d'un contrevent, se +mit en selle et commença à descendre la grande côte +boisée, dans la direction de Paris.</p> + +<p>Au bout de vingt minutes, le comte de Marillac—ou +Déodat, comme on voudra rappeler—atteignit +un groupe de chaumières ramassées autour d'un pauvre +clocher. Ce hameau s'appelait Mareil. Dans l'obscurité, +le comte distingua un bouquet de chêne et de +buis au-dessus d'une porte. C'était une auberge.</p> + +<p>Il soupira et mit pied à terre en se donnant comme +excuse que les portes de Paris étaient fermées à cette +heure et qu'il valait mieux attendre là le matin, plutôt +que d'aller chercher un gîte du côté de Reuil ou +de Saint-Cloud.</p> + +<p>Il frappa à la porte du bouchon avec le pommeau +de son épée. Au bout de dix minutes, un paysan à +demi aubergiste vint lui ouvrir; et sur le vu de l'épée, +plus encore que sur le vu d'un écu tout brillant, consentit +à servir au comte un repas sur le coin d'une +table, près de l'âtre.</p> + +<p>Après le départ du comte de Marillac, la reine de +Navarre était demeurée quelques minutes seule et +pensive. Puis elle frappa deux coups sur un timbre +avec un petit marteau.</p> + +<p>Une porte s'ouvrit et Alice de Lux parut.</p> + +<p>—Alice, dit Jeanne d'Albret, je vous ai dit, au moment +où nous avons été sauvées, que vous aviez été +bien imprudente...</p> + +<p>—C'est vrai... mais je croyais avoir expliqué à Votre +Majesté...</p> + +<p>—Alice, interrompit la reine, en disant que vous +aviez été imprudente, je me suis trompée... ou j'ai +feint de me tromper; car, si je vous avais dit à ce +moment ma véritable pensée, peut-être eussiez-vous +commis quelque nouvelle imprudence qui, cette fois, +m'eût été fatale.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, madame, balbutia Alice +de Lux.</p> + +<p>—Vous allez me comprendre tout à l'heure. Lorsque +vous êtes venue à la cour de Navarre, Alice, vous +m'avez dit que vous étiez obligée de fuir la colère de +la reine Catherine parce que vous vouliez embrasser +la religion réformée... C'était il y a huit mois... je vous +accueillis comme j'ai toujours accueilli les persécutés; +et comme vous étiez de bonne naissance, je vous +plaçai parmi mes filles d'honneur... Depuis huit mois, +avez-vous un reproche à m'adresser?</p> + +<p>—Votre Majesté m'a comblée, dit Alice, mais, puisque +ma reine daigne m'interroger, qu'elle me permette +à mon tour de poser une question. Ai-je donc +démérité? N'ai-je pas, depuis huit mois, accompli +avec zèle tous les devoirs de ma charge? Ai-je jamais +cherché à détourner quelque gentilhomme des soucis +de la guerre?</p> + +<p>—Je reconnais, fit la reine, que vous avez montré +un zèle dont quelques-uns ont pu être surpris. Que +vous dirai-je? Je vous eusse préférée catholique plutôt +que protestante à ce point. Quant à votre conduite +vis-à-vis de mes gentilshommes, elle est irréprochable; +enfin, votre service a toujours été admirable, au +point que, même lorsque vous n'étiez pas de service, +même quand je n'avais pas besoin de vous, vous étiez +toujours assez près de moi pour tout voir, sinon pour +tout entendre.</p> + +<p>Cette fois, l'accusation était si claire qu'Alice de +Lux chancela.</p> + +<p>—Oh! Majesté, murmura-t-elle, j'ai horreur de comprendre?</p> + +<p>—Il faut pourtant que vous compreniez. Mes soupçons +ne sont guère éveillés que depuis une quinzaine +de jours. Il faut que je me sépare de vous, puisque +j'ai acquis la conviction que vous me trahissez...</p> + +<p>—Votre Majesté me chasse! bégaya la jeune fille.</p> + +<p>—Oui, dit simplement la reine de Navarre.</p> + +<p>Alice de Lux, appuyée au dossier d'un fauteuil, jetait +autour d'elle ces yeux hagards qu'ont les condamnés.</p> + +<p>—Votre Majesté se trompe... je suis victime d'infâmes +calomnies...</p> + +<p>—Écoutez, Alice, dit Jeanne d'Albret d'une voix si +triste que la jeune fille en frissonna, j'eusse pu vous +livrer à nos juges; je n'en ai pas le courage. Je me +contente de vous renvoyer à votre maîtresse, la reine +Catherine...</p> + +<p>—Votre Majesté se trompe!... murmura encore +Alice.</p> + +<p>La reine de Navarre secoua la tête.</p> + +<p>—Ce jour-là où j'entrai chez vous et où je vous surpris +écrivant, pourquoi, Alice, avez-vous jeté votre +lettre au feu?</p> + +<p>—Madame! s'écria Alice, madame, il faut donc que +je vous avoue la vérité!... J'écrivais à celui que +j'aime!...</p> + +<p>—C'est en effet ce que je supposai, et voilà pourquoi +je me tus. Ce jour où un de mes officiers vous +vit causant avec un courrier qui partait pour Paris, +Alice... Le courrier s'éloigna précipitamment: il n'est +plus jamais revenu. Pourquoi?</p> + +<p>—Je lui donnais des commissions pour des amis +que j'ai à Paris, madame! Est-ce ma faute si cet +homme n'est plus revenu? Qui sait, au surplus, s'il +n'a pas été tué?</p> + +<p>—Oui, c'est bien là les différentes explications que +vous avez données, et je vous crus. Cependant, il y a +quinze jours, comme je vous le disais, je commençai à +vous soupçonner sérieusement.</p> + +<p>—Pourquoi, madame? pourquoi?...</p> + +<p>—Votre insistance pour m'accompagner à Paris me +remit en mémoire les faits que je viens de vous exposer, +et beaucoup d'autres. Je me décidai, Alice, +parce que je voulais vous mettre à l'épreuve. Vous +voyez à quel point je répugnais à vous croire... ce que +plusieurs de mes conseilleurs vous accusaient d'être, +puisque j'ai risqué ma vie dans l'espoir de démontrer +votre innocence.</p> + +<p>—Eh bien. Majesté, vous voyez bien que je suis +innocente, puisque vous vivez...</p> + +<p>—Ce n'est pas votre faute! fit sourdement la reine. +Alice de Lux, vous étiez de connivence avec ceux qui +ont voulu me tuer. C'est vous qui avez voulu que la +litière passât sur le pont! C'est vous qui avez ouvert +les rideaux! C'est votre cri qui m'a désignée aux assassins. +C'est à vous que l'un d'eux a voulu remettre +ce billet au moment où la litière se renversait. Il paraît +que j'étais encore moins troublée que vous, puisque +j'ai vu ce billet lorsqu'il tombait sur vos genoux, +puisque je l'ai ramassé sur le sol, puisque je l'ai +gardé, puisque le voilà!...</p> + +<p>En disant ces mots, la reine de Navarre tendait à +Alice un papier plié en triangle et d'un format minuscule.</p> + +<p>La jeune fille tomba à genoux, ou plutôt s'écroula, +écrasée par une telle honte qu'il lui semblait que jamais +plus elle n'oserait se relever.</p> + +<p>—Lisez! ordonna Jeanne d'Albret. Lisez, car ce billet +contient un ordre de vos maîtres.</p> + +<p>L'espionne, subjuguée, déplia le billet, et elle lut:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Si l'affaire réussit, soyez au Louvre demain matin.</p> +<p class="i2">Si l'affaire ne réussit pas, quittez votre poste</p> +<p class="i2">au plus tôt en demandant un congé en règle, et</p> +<p class="i2">venez dans la huitaine. La reine veut vous parler.</p> + </div> </div> + +<p>Il n'y avait pas de signature.</p> + +<p>Un faible cri qui ressemblait à l'atroce gémissement +de la honte se fit jour à travers les lèvres tuméfiées +de l'espionne. La reine de Navarre laissa tomber +sur Alice de Lux un regard de souveraine miséricorde. +Puis elle prononça:</p> + +<p>—Allez...</p> + +<p>L'espionne se releva lentement; elle vit la reine +qui, le bras tendu, lui montrait la porte, et elle recula +jusqu'à ce qu'elle se trouvât contre cette porte. +De ses mains hésitantes, tremblantes, elle ouvrit, sortit, +et ce fut seulement alors qu'elle se mit à courir +comme une insensée.</p> + +<p>Jeanne d'Albret sortit à son tour et entra dans la +salle basse où l'attendaient les deux gentilshommes.</p> + +<p>—Nous partons, messieurs, dit-elle.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, un carrosse, escorté +par les deux gentilshommes à cheval, s'éloignait rapidement.</p> + +<p>Alice de Lux, en quittant la maison, s'était mise à +courir, pareille à une insensée. Elle traversa l'esplanade +qui se trouvait devant le château. Tout à coup, +elle s'arrêta, frissonnante, regarda autour d'elle.</p> + +<p>—Où aller! murmura-t-elle. Où me cacher! Que +vais-je devenir quand il va savoir! Je suis perdue! +Que faire? Aller à Paris? Me rendre aux ordres de +l'implacable Catherine? Oh! non, non!... Qu'ai-je +fait?... J'ai voulu assassiner la reine de Navarre?... +Quelle abjection dans mon âme!</p> + +<p>Elle s'assit sur une pierre, le menton dans les deux +mains.</p> + +<p>Là-bas, dans les montagnes où le fils de Jeanne +d'Albret courait le loup quand il ne courait pas la +jouvencelle, on l'appelait la Belle Béarnaise. Et ce +surnom lui seyait à merveille.</p> + +<p>Mais, dans cette minute, nul n'eût reconnu sa +beauté dans ces traits convulsés, dans ces yeux hagards...</p> + +<p>—Que faire? reprenait-elle. Fuir la reine Catherine?... +Insensée! Pour la fuir, il n'est qu'un refuge: la +tombe... et je ne veux pas mourir... Non! oh! non, +je suis trop jeune pour mourir... Marche, misérable! +Il faut que tu ailles jusqu'au bout de ton infamie... +Allons, debout, espionne! La reine t'attend...</p> + +<p>Machinalement, elle s'était levée et avait repris le +chemin qu'elle venait de parcourir, s'orientant vers +Paris au jugé, car elle connaissait à peine le pays.</p> + +<p>Au bout d'une heure de marche, elle entrevit quelques +maisons basses, et regarda avidement.</p> + +<p>A dix pas d'elle, il lui parut qu'une de ces maisons +basses devant lesquelles elle s'était arrêtée laissait +filtrer un peu de lumière. Avec l'inconsciente résolution +qui présidait à tous ses mouvements, elle se +dirigea vers cette lumière et frappa à une porte. On +ouvrit presque aussitôt.</p> + +<p>—Une chambre pour cette nuit, dit-elle.</p> + +<p>—Oui, fit l'aubergiste. Mais entrez vous chauffer. +Vous grelottez, madame.</p> + +<p>L'homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une +sorte de salle d'auberge qu'éclairait la flambée de l'âtre.</p> + +<p>Elle entra, et, instinctivement, se tourna vers cette +lumière, vers cette chaleur. Et elle vit un cavalier qui +lui tournait le dos, accoudé au coin d'une table.</p> + +<p>Du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme +monta à ses joues pâles, et un cri lui échappa.</p> + +<p>Le cavalier se retourna vivement: c'était Déodat.</p> + +<p>—Quoi! Alice! fit-il d'une voix ardente. Je ne rêve +pas. C'est bien vous! Vous au moment où mon âme +était noyée de tristesse à la pensée d'une longue +séparation!</p> + +<p>Il l'avait entraînée vers la grande flamme claire du +foyer, l'avait fait asseoir, et il tenait ses mains +dans les siennes.</p> + +<p>—Oh! mais vous êtes glacée... Vous tremblez, Alice... +Vos mains sont froides... Rapprochez-vous... là... plus +près du feu... Comme vous êtes pâle! Comme vous +paraissez fatiguée...</p> + +<p>—Que vais-je lui dire! songeait-elle.</p> + +<p>Elle se taisait. Pourquoi?... Eh! pardieu! Est-ce +qu'elle ne devait pas être effarée de son audace? +Quoi! cette jeune fille avait quitté la reine de Navarre +pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte +qui la compromettait à jamais, qui la perdait! Et il +était assez ridicule pour se demander les raisons de +sa pâleur, de son angoisse, de son silence!</p> + +<p>Il est vrai qu'ils s'aimaient, qu'ils s'étaient juré leur +foi, qu'ils s'étaient fiancés!</p> + +<p>Ah! comme il regrettait, à cette heure, de n'avoir +pas confié cet amour à la reine de Navarre!... Elle +eût consolé sa douce fiancée, la bonne et maternelle +reine! Elle lui eût fait prendre la séparation avec +patience!</p> + +<p>Il serra ses deux mains avec plus de timidité.</p> + +<p>—Alice! murmura-t-il.</p> + +<p>Elle ferma à demi les yeux.</p> + +<p>—Voici l'horrible minute! songeait-elle. Oh! Mourir! +avant que mes lèvres se desserrent!...</p> + +<p>—Alice, reprit-il, cher ange de ma triste vie, si +jamais j'avais été assez misérable pour douter de +votre amour, quelle preuve plus magnifique et plus +adorable eussiez-vous pu m'offrir que celle de cette +sublime confiance qui vous a poussée à partir parce +que je partais!...</p> + +<p>Les yeux de la jeune fille s'emplirent d'étonnement.</p> + +<p>—Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement, +il faut que nul ne le sache... Venez... il en est +temps encore... venez, ma chère âme... dans une demi-heure, +nous serons à Saint-Germain..., et nous dirons +tout à la reine... puis je reprendrai mon chemin, et +vous m'attendrez, paisible, confiante...</p> + +<p>Alice, alors, parla. Elle venait de trouver ce qu'il +fallait dire:</p> + +<p>—La reine est partie...</p> + +<p>—Partie!...</p> + +<p>—Elle est bien loin, maintenant!...</p> + +<p>Il y eut un silence. Marillac, profondément troublé, +contemplait avec un inexprimable attendrissement +Alice de Lux qui, maintenant, se remettait un peu.</p> + +<p>Pour quelques heures ou quelques jours, l'explication +redoutable était écartée par le seul fait que +le comte croyait à un coup de tête amoureux de la +jeune fille.</p> + +<p>—J'ai profité du moment même où Sa Majesté allait +monter dans sa voiture pour m'éloigner... j'ai entendu +qu'on m'appelait, qu'on me cherchait... puis j'ai vu +le carrosse partir dans la nuit.</p> + +<p>—Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh! +comprenez-moi, Alice. Pour moi, vous demeurez la +pure et noble fiancée que vous êtes, l'élue de mon +coeur. Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine?</p> + +<p>—Que m'importe ce qu'on pourra dire ou penser, +puisque je vous ai vu... Je ne pouvais supporter l'idée +d'une plus longue séparation... et, lorsque je vous ai +vu prendre le chemin de Paris, une force irrésistible +m'a poussée à me mettre en route, moi aussi...</p> + +<p>En parlant ainsi, Alice de Lux paraissait bouleversée. +Elle l'était réellement. Seulement, ce n'était ni +l'émoi de l'amour ni le trouble de la pudeur. C'était +son mensonge qui la bouleversait. Et c'était aussi les +suites de ce mensonge.</p> + +<p>Mais Déodat ne vit que l'explosion de l'amour.</p> + +<p>—Pardon, Alice, oh! pardon! s'écria-t-il dans le ravissement +de son âme. Vous êtes plus grande, plus +fière, plus généreuse que moi, et je ne mérite pas +d'être aimé d'une fille telle que vous. Oui, oui, mon +Alice, vous êtes à moi, et je suis à vous tout entier, +pour toujours; et cela date du premier jour où je +vous ai vue... Rappelez-vous, Alice... vous veniez de +Paris... vous étiez seule... votre voiture s'était brisée +dans la montagne... vos conducteurs vous avaient +abandonnée... vaillante, vous poursuiviez à pied votre +chemin et je vous rencontrai sur les bords de ce gave +que vous ne pouviez traverser... et vous m'avez alors +raconté votre histoire... et, tandis que vous parliez, je +vous admirais... Longtemps, nous demeurâmes seuls, +sous le grand noyer... et, lorsque vint le crépuscule, +je vous pris dans mes bras, je vous portai sur l'autre +bord du gave, je vous conduisis à la reine de Navarre...</p> + +<p>—C'est de ce jour, Alice, que date mon amour et, +dusse-je vivre cent existences, jamais je ne pourrai +oublier cet instant où je vous portai dans mes bras. +Ah! c'est que vous entriez dans ma vie comme un +rayon de soleil pénètre dans un cachot! Oh! Alice, +mon Alice! une fois encore, vous venez de m'éclairer. +Soyons-nous l'un à l'autre un monde de bonheur, et +oublions le reste de l'univers! Qu'importe ce qu'on +dira...</p> + +<p>Alice de Lux appuya sa tête pâle sur le coeur de +celui qu'elle aimait, et elle murmura:</p> + +<p>—Oh! si tu disais vrai! Si nous pouvions oublier +tout au monde! Ecoute, écoute, mon cher amant... +Moi aussi, j'étais triste à la mort. Mois aussi, j'étais +environnée de ténèbres. Moi aussi je souffrais d'affreuses +tortures. Non, ne t'interroge pas, tu es venu, et +moi aussi j'ai vu s'éclaircir le sinistre horizon où me +poussait la fatalité. Serions-nous donc deux maudits +qu'un ange de miséricorde a jetés l'un vers l'autre +pour les sauver du désespoir! Oui, cela doit être! +Eh bien, puisque tu es tout pour moi, puisque je suis +tout pour toi, fuyons, ô mon amant, fuyons! Laissons +la France! Franchissons les monts et au besoin les +mers!</p> + +<p>—Oh! chère adorée!... tu t'exaltes étrangement...</p> + +<p>—Non. Je suis calme. Et c'est dans tout le calme +de mon esprit que je te répète: partons. Allons en +Espagne ou en Italie, plus loin, s'il le faut.</p> + +<p>Le comte de Marillac secoua la tête lentement.</p> + +<p>—Ecoute-moi, mon Alice. Je te jure sur mon âme +que, si j'étais libre, je te répondrais: tu veux que +nous partions... partons; allons où tu voudras.</p> + +<p>—Mais vous n'êtes pas libre! fit Alice avec +amertume.</p> + +<p>—Ne le sais-tu pas?... Un jour, je te dirai le secret +de ma naissance... et même le nom de ma mère...</p> + +<p>Alice tressaillit. Ce secret, elle l'avait surpris!</p> + +<p>Là-bas, dans la maison de Saint-Germain, c'était +elle qui avait poussé ce cri étouffé lorsque le comte +de Marillac avait parlé de sa mère... Catherine de +Médicis!</p> + +<p>—Oui, reprit le jeune homme; un jour, bientôt, sans +doute, je te dirai tout! Mais sache dès à présent +qu'il est quelqu'un au monde que je vénère, au point +de mourir s'il le faut pour sauver cette femme. Car +c'est une femme, Alice, tu la connais: c'est la reine +de Navarre, celle que nous appelons notre bonne +reine. Elle m'a sauvé. Elle a été ma mère. Je lui dois +tout: la vie, l'honneur et les honneurs. Eh bien, la +reine Jeanne a besoin de moi. Si je partais en ce +moment, ce ne serait pas seulement une fuite, ce serait +une lâcheté, une trahison.</p> + +<p>—Je comprends, fit-elle dans un souffle, en devenant +livide. Alors, nous ne partons pas?</p> + +<p>—Songe que de grands malheurs atteindraient notre +reine, si je n'allais pas à Paris!</p> + +<p>—Oui, oui, c'est vrai... la reine est menacée.. tu +ne dois pas partir...</p> + +<p>—Je te retrouve, généreuse amie!... Mais ne crois +pas au moins que mon devoir vis-à-vis de la reine me +fasse oublier mon amour. Alice, puisque la reine de +Navarre est partie, puisque tu ne peux songer à la +rejoindre maintenant, tu viendras à Paris avec moi. +Je sais une maison où tu seras accueillie comme une +fille...</p> + +<p>—Cette maison? interrogea-t-elle.</p> + +<p>—C'est celle de notre illustre chef, de l'amiral +Coligny.</p> + +<p>A son tour, elle secoua la tête.</p> + +<p>—Tu ne veux pas te réfugier chez l'amiral? Demanda +le comte.</p> + +<p>Elle ferma les yeux, comme accablée.</p> + +<p>—Je suis fatiguée, murmura-t-elle, fatiguée au point +que je n'ai plus ma tête à moi... si je pouvais dormir... +là... près de ce feu... sous ton regard... il me semble +que toute ma fatigue s'en irait.</p> + +<p>Et comme si elle eût succombé au sommeil, elle +renversa sa tête en arrière.</p> + +<p>Le comte de Marillac, sur la pointe des pieds, alla +demander à l'aubergiste un ou deux oreillers, une +couverture.</p> + +<p>Il arrangea les oreillers pour soutenir la tête de la +bien-aimée, jeta la couverture sur ses genoux et, +comprenant à la régularité de sa respiration qu'elle +dormait paisiblement, s'assit lui-même, s'accouda à la +table, les yeux fixés sur elle.</p> + +<p>Profondément attendri, Déodat veillait sur sa +fiancée.</p> + +<p>Alice de Lux méditait.</p> + +<p>Et il est nécessaire que nous essayions de résumer +ici cette méditation. Faute de ce soin, certaines attitudes +de ces personnages demeureraient incomprises.</p> + +<p>La situation de cette femme était tragique. Le +drame, ici, était exceptionnel. Un mot l'explique: +l'espionne adorait le comte de Marillac. Plutôt que de +lui apparaître ce qu'elle était, elle fût morte de mille +morts. Déodat, fils de Catherine, appartenait corps et +âme à Jeanne d'Albret. Alice de Lux espionnait pour +le compte de Catherine de Médicis, pour perdre Jeanne +d'Albret. De ces terribles prémisses se dégageait une +implacable conclusion: Alice et Déodat se trouvaient +ennemis, mais ennemis comme on pouvait l'être alors, +c'est-à-dire que le devoir de chacun d'eux était de tuer +l'autre. Or, si Déodat ne savait rien sur Alice, l'espionne +savait tout sur l'émissaire de Jeanne d'Albret.</p> + +<p>Ce que nous disons là, Alice de Lux le posa nettement +dans son esprit comme un effroyable théorème.</p> + +<p>Et cela posé, elle envisagea deux cas possibles:</p> + +<p>1° Elle se tuait; 2° elle vivait.</p> + +<p>Premier cas. Elle se tuait. La chose ne l'embarrassait +pas. Elle portait toujours sur elle à tout hasard +un poison foudroyant. Donc, rien de plus facile. Par +là, elle échappait à la honte. Oui, mais elle renonçait +à une vie d'amour.</p> + +<p>Elle repoussa cette solution.</p> + +<p>Deuxième cas. Elle vivait. Elle pouvait essayer d'entraîner +Déodat loin de Paris. Oui, cela pouvait réussir.</p> + +<p>L'essentiel était qu'il ne sût rien. Elle pouvait essayer +de s'arracher à la domination de la reine Catherine.</p> + +<p>Se séparer de Déodat pour un temps impossible à +délimiter. Inventer les motifs d'une séparation. Revenir +auprès de Catherine et attendre. Dès qu'elle serait +déliée de Catherine, elle rejoindrait le comte et le +déciderait à partir avec elle.</p> + +<p>Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine +de Navarre?... Si la reine parlait!...</p> + +<p>Pourquoi Jeanne d'Albret parlerait-elle, si lui se +taisait?...</p> + +<p>Donc, il fallait qu'elle inventât quelque chose pour +que Déodat ne parlât jamais d'elle devant la reine de +Navarre.</p> + +<p>Ces différents points adoptés, il n'y avait plus qu'à +trouver le motif de la séparation.</p> + +<p>Mais était-il besoin que la séparation fût complète? +Non, cela n'était pas utile. C'était même dangereux.</p> + +<p>Il fallait qu'elle pût le voir de temps en temps.</p> + +<p>L'aube commençait à blanchir les vitres épaisses de +la salle d'auberge lorsque l'espionne feignit de se réveiller. +Elle sourit au comte de Marillac.</p> + +<p>—Il est temps de prendre une décision, dit-il. Chère +aimée, je vous proposais de vous réfugier dans l'hôtel +de l'amiral.</p> + +<p>—Vraiment? fit-elle d'un air d'ingénuité. Vous me +proposiez cela?</p> + +<p>—Souvenez-vous, Alice...</p> + +<p>—Ah! oui, fit-elle vivement. Mais c'est une chose impossible, +mon bien-aimé. Songez que vous-même, autant +que j'ai pu le comprendre, allez habiter ce même hôtel...</p> + +<p>—C'est pourtant vrai, balbutia-t-il.</p> + +<p>—Ecoutez, mon cher amant. J'ai à Paris une vieille +parente, quelque chose comme une tante, un peu +tombée dans le malheur, mais qui m'aime bien. Sa +maison est modeste. Mais j'y serai admirablement +jusqu'au jour où je pourrai être toute à vous... C'est +là que vous allez me conduire, mon ami.</p> + +<p>Voilà un bonheur! s'écria Déodat rayonnant, +car il n'avait pas envisagé sans une secrète terreur la +solution qu'il avait proposée, l'hôtel Coligny pouvait +devenir un centre d'action violente.—Mais, ajouta-t-il, +pourrai-je vous voir?</p> + +<p>—Oh! répondit-elle avec volubilité, très facilement. +Ma parente est bonne personne... Je lui dirai une +partie de mon doux secret... vous viendrez deux fois +la semaine, les lundis et les vendredis, si vous voulez, +vers neuf heures du soir...</p> + +<p>Il se mit à rire. Il était radieux que les choses +s'arrangeassent ainsi.</p> + +<p>—A propos, fit-il, où demeure madame votre tante?</p> + +<p>—Rue de la Hache, répondit-elle sans hésitation.</p> + +<p>—Près de l'hôtel de la reine? s'écria-t-il en tressaillant.</p> + +<p>—C'est cela même. Non loin de la tour du nouvel +hôtel. Vous verrez, presque au coin de la rue +de la Hache et de la rue Traversine, une petite maison +en retrait, avec une porte peinte en vert. C'est +là...</p> + +<p>—Si près du Louvre! si près de la reine! murmura +sourdement le comte... Mais de quoi vais-je m'inquiéter +là!...</p> + +<p>Et l'aubergiste étant apparu, il s'occupa de faire +servir un déjeuner sommaire à la jeune fille. Ils se +mirent à table. Elle mangea de bon appétit. Ce fut +une heure charmante.</p> + +<p>Enfin, Déodat monta à cheval et prit Alice en +croupe. Le comte prit un trot assez rapide et, vers +huit heures du matin, il entra dans Paris.</p> + +<p>Bientôt il atteignit la rue de la Hache et déposa sa +compagne devant la maison signalée.</p> + +<p>Puis il s'éloigna sans plus se retourner.</p> + +<p>Alice l'accompagna du regard jusqu'à ce qu'il eût +tourné au coin. Alors elle poussa un profond soupir; +toute la force d'âme qui l'avait soutenue jusque-là +tomba d'un coup.</p> + +<p>Défaillante, elle heurta le marteau de la porte verte +et murmura:</p> + +<p>—Adieu, peut-être à jamais, rêve d'amour!</p> + +<p>La porte s'ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de +jardinet profond de sept à huit pas, et pénétra dans la +maison qui se composait d'un rez-de-chaussée et d'un +étage. Un mur assez élevé, dans lequel s'ouvrait +la porte verte, séparait le jardin de la rue de la +Hache.</p> + +<p>Si la rue, en raison de l'ombre que projetait la +grande bâtisse de la reine Catherine, paraissait assez +mystérieuse, la maison l'était davantage encore. Personne +n'y entrait jamais.</p> + +<p>Une femme d'une cinquantaine d'années l'habitait +seule.</p> + +<p>Elle était connue dans le quartier sous le nom de +dame Laura. Elle était toujours proprement vêtue, et +même avec une certaine recherche. Quand elle sortait, +elle se glissait silencieusement le long des murs, et +ses sorties avaient toujours lieu de grand matin ou +au crépuscule.</p> + +<p>On en avait un peu peur, bien qu'elle parût bonne +personne, et que, le dimanche, elle assistât très régulièrement +à la messe et aux offices.</p> + +<p>Laura, en voyant entrer Alice, n'eut pas un geste de +surprise. Il y avait pourtant près de dix mois que la +jeune fille n'était venue dans la maison.</p> + +<p>—Vous voilà, Alice! dit-elle sans émotion.</p> + +<p>—Brisée, meurtrie, ma bonne Laura, fatiguée, +d'âme et de corps, écoeurée de mon infamie, dégoûtée +de vivre...</p> + +<p>—Allons, allons! Vous voilà partie encore... Vous +êtes toujours la même... exaltée, vous effarant d'un +rien.</p> + +<p>—Prépare-moi un peu de cet élixir dont tu me +donnais autrefois.</p> + +<p>La femme versa dans un gobelet d'argent quelques +gouttes d'une bouteille qu'elle tira d'une armoire.</p> + +<p>Alice absorba d'un trait la boisson qui venait de +lui être préparée. Elle parut en éprouver aussitôt une +sorte de bien-être, et ses lèvres pâlies reprirent leurs +couleurs.</p> + +<p>Alors, elle examina toutes choses autour d'elle, +comme si elle eût pris plaisir à refaire connaissance +avec cet intérieur.</p> + +<p>Ses yeux, tout à coup, tombèrent sur un portrait.</p> + +<p>Elle tressaillit et le contempla longuement.</p> + +<p>—Il faut enlever cette toile, dit-elle enfin.</p> + +<p>—Pour la mettre dans votre chambre à coucher?</p> + +<p>—Pour la détruire! fit Alice en rougissant.</p> + +<p>—Pauvre maréchal! grommela Laura qui, montant +sur une chaise, décrocha le tableau.</p> + +<p>Bientôt, elle eut décloué la toile; et elle la déchira +en morceaux qu'elle jeta dans le feu. Alice avait assisté +sans dire un mot à cette exécution qu'elle venait +d'ordonner.</p> + +<p>—Laura, dit-elle avec une sorte d'embarras, il viendra +ici, vendredi soir, un jeune homme...</p> + +<p>La vieille qui, un sourire étrange au coin des lèvres, +regardait se consumer les derniers fragments du +portrait, ramena son regard sur la jeune fille.</p> + +<p>—Pourquoi me regardes-tu ainsi? fit Alice. Tu me +plains, n'est-ce pas? Eh bien, oui, je suis à plaindre, +en effet... Mais écoute-moi bien... ce jeune homme +viendra tous les lundis et tous les vendredis...</p> + +<p>—Comme l'autre! dit Laura en attisant le feu.</p> + +<p>—Oui! comme l'autre... puisque les lundis et les +vendredis sont les seuls jours où je suis libre... Tu +comprends ce que j'attends de toi, n'est-ce pas, ma +bonne Laura?</p> + +<p>—Je comprends très bien, Alice. Je redeviens votre +parente... votre vieille cousine?</p> + +<p>—Non, j'ai dit que tu es ma tante.</p> + +<p>—Bien. Je monte en grade. Votre nouvel amoureux +doit être plus important que ce pauvre maréchal de +Damville.</p> + +<p>—Tais-toi, Laura! fit sourdement Alice. Henri de +Montmorency n'était que mon amant.</p> + +<p>—Et celui-ci?</p> + +<p>—Celui-ci... je l'aime!...</p> + +<p>—Et l'autre! non le maréchal!... mais le premier, +ne l'aimiez-vous pas aussi?</p> + +<p>—Le marquis de Pani-Garola!</p> + +<p>—Eh! oui, ce digne marquis! A propos, savez-vous +ce qu'il devient? Il est entré en religion. Cela +vous étonne, n'est-ce pas? Moine à vingt-quatre +ans!</p> + +<p>—Moine! Le marquis de Pani-Garola! murmura +Alice.</p> + +<p>—Maintenant le révérend Panigarola! répondit la +vieille. Ainsi va la vie. Hier démon, aujourd'hui ange +de Dieu... Mais revenons à votre jeune homme. Comment +s'appelle-t-il?</p> + +<p>Alice de Lux n'entendit pas. Elle réfléchissait.</p> + +<p>—Oh! si cela était possible! murmura-t-elle. Je +serais libre!... Tu dis, reprit-elle tout haut, que le +marquis s'est fait moine?... De quel ordre? De quel +couvent?</p> + +<p>—Il est aux carmes de la montagne Sainte-Geneviève.</p> + +<p>—Et il prêche?</p> + +<p>—A Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>—A Saint-Germain-l'Auxerrois. Bien. Laura, tu peux +me sauver la vie, si tu le veux...</p> + +<p>—Que faut-il que je fasse?</p> + +<p>—Obtiens du marquis... du révérend Panigarola +qu'il m'entende en confession.</p> + +<p>La vieille jeta un regard perçant sur Alice, mais elle +ne vit qu'un visage bouleversé par une profonde douleur +et une immense espérance.</p> + +<p>—Oh! oh! songea-t-elle, il y a là quelque secret +qu'il faut que je sache... Ce sera peu facile, continua-t-elle +en répondant à Alice. Le révérend est assiégé..., +mais, enfin, je pense que j'y arriverai, surtout si je dis +quelle nouvelle pénitente implore les secours du digne +père...</p> + +<p>—Garde-toi bien de dire qu'il s'agit de moi! +s'écria Alice. Ecoute, Laura, tu sais combien je t'aime, +et quelle confiance j'ai en toi, puisque tu m'as sauvée +une fois déjà...</p> + +<p>—Oui, vous avez confiance en moi, mais vous ne +m'avez pas encore dit le nom de ce jeune homme qui +doit venir...</p> + +<p>—Plus tard, Laura, plus tard! Ce nom, vois-tu, est +un secret terrible. Mieux vaudrait que je meure plutôt +que de révéler qui il est... Mais écoute... Tu sais +ce que je souffre auprès de la maudite Catherine. +Tu sais quelle horreur j'ai de moi-même! Tu sais que +je me suis vue infâme, que j'ai voulu me tuer... et que, +sans toi, sans tes soins qui m'ont ranimée, sans ces +maternelles caresses qui m'ont consolée, je serais +morte!... Eh bien, aujourd'hui plus que jamais, il +faut que je cesse d'être, comme tant de malheureuses, +un instrument aux mains de cette femme impitoyable. +Si certaines choses que j'espère n'arrivent pas, +il n'y aura plus qu'un repos possible pour moi... la +mort.!</p> + +<p>—La mort à votre âge! Allons, chassez-moi vite +ces pensées funèbres, ou je croirai que vous voulez +imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui est +devenu le moine Panigarola, ce qui est une manière +de mourir!</p> + +<p>A ces paroles, Alice frissonna.</p> + +<p>—Le moine, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Rassurez-vous, madame, je me charge de vous +faire entendre par lui en confession.</p> + +<p>—Et quand? fit vivement la jeune fille.</p> + +<p>—Tenez... nous sommes aujourd'hui mardi. Eh bien, +pas plus tard que samedi soir; maintenant, laissez-moi +vous poser une question: quel jour comptez-vous +aller au Louvre?</p> + +<p>—J'irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant. +J'ai bien besoin de repos, ma pauvre Laura, et +ces quelques jours ne seront pas de trop pour me +remettre...</p> + +<p>Alice de Lux parut alors s'enfoncer dans une profonde +rêverie que respecta la vieille Laura.</p> + +<p>Le soir de ce jour, comme les lumières étaient +éteintes et que tout semblait dormir dans la maison, +vers dix heures, la porte verte s'ouvrit sans bruit, et +une femme sortit dans la rue de la Hache. Elle se dirigea +d'un pas étouffé et rapide vers la tour de l'hôtel +de la reine.</p> + +<p>Cette tour était percée d'étroites lucarnes qui éclairaient +l'escalier intérieur, et la première de ces lucarnes, +grillée de barreaux solides, se trouvait presque +à hauteur d'homme.</p> + +<p>La femme s'arrêta devant cette lucarne et, se haussant +sur la pointe des pieds, allongeant le bras, +laissa tomber un billet dans l'intérieur de la tour +construite pour l'astrologue Ruggieri.</p> + +<p>Cette femme, c'était la vieille Laura!...</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>XVIII</h3> + +<h3>PIPEAU</h3> + +<p>Ce matin où le chevalier de Pardaillan fut arrêté, +Pipeau, par un sentiment d'amitié fraternelle, fit de +son mieux pour défendre son maître—son ami.</p> + +<p>Pardaillan fut vaincu. Pipeau fut vaincu, et s'enfuit.</p> + +<p>Une fois dans la rue le chien se mit à suivre le +carrosse où l'on avait jeté le chevalier.</p> + +<p>La queue et la tête basses, notre héros—c'est du +chien que nous parlons—arriva à la Bastille, et, dans +la simplicité de son âme, voulut naturellement y +pénétrer.</p> + +<p>Le pauvre animal se heurta le museau à la pointe +d'une hallebarde et, ayant opéré une retraite, il fut +accompagné dans cette retraite par une grêle de +pierres et de projectiles divers. Et quand il voulut +revenir à la charge, il se trouva devant une porte +fermée. Il commença à faire le tour de la forteresse +à cette allure désordonnée qui lui était habituelle.</p> + +<p>Quelques heures se passèrent pour la pauvre bête +dans une sombre inquiétude.</p> + +<p>Il finit par s'installer à une vingtaine de pas de la +porte et du pont-levis, et, le museau en l'air, inspecta +cette chose énorme et noirâtre où son maître s'était +englouti.</p> + +<p>Le soir arriva. Des gens qui s'intéressèrent à la +manoeuvre du chien s'approchèrent de lui. L'un d'eux +voulut l'emmener, il montra les crocs.</p> + +<p>Mais lorsque la nuit fut venue, il se décida à s'en +aller et se dirigea en droite ligne vers la Devinière. +Il entra d'un trait, franchit la salle commune que, +d'un coup d'oeil, il inspecta et monta jusqu'à la +chambre de Pardaillan.</p> + +<p>La chambre était fermée et son maître n'y était +pas: c'est ce dont il s'assura en reniflant à la jointure +de la porte. Triste à la mort, il redescendit, et il pénétra +dans la cuisine.</p> + +<p>—Te voilà, chien d'ivrogne!... cria Landry qui +découpait une volaille et, avec cette grâce spéciale +que peuvent avoir les hippopotames, il balança un +instant sa jambe droite et lança son pied à toute +volée.</p> + +<p>Il y eut un aboi sonore, immédiatement suivi d'un +gémissement. Maître Landry avait manqué son coup; +l'homme avait tournoyé et s'était abattu, entraîné par +sa masse pesante.</p> + +<p>Lorsque les domestiques l'eurent relevé, non sans +effort, et non sans gémissements de l'aubergiste, celui-ci +eut ce mot:</p> + +<p>—L'ennemi est en fuite, Huguette.</p> + +<p>Mais au même moment, il jeta un cri de désespoir, +et de sa main tremblante désigna le plat sur lequel +il était en train de découper la volaille à l'arrivée de +Pipeau.</p> + +<p>La volaille avait disparu!...</p> + +<p>Le chien s'enfuit donc, lesté d'un beau poulet destiné +à quelque riche client et put, ce soir-là, dîner +comme un roi.</p> + +<p>Pendant quelques jours, Pipeau disparut.</p> + +<p>Que devint-il en ces journées moroses? On le vit +à deux ou trois reprises regarder de loin l'auberge de +la Devinière, comme un paradis perdu. Mais le quartier +de la Bastille devint son quartier général.</p> + +<p>Il y passait des journées entières, assis devant la +porte par où son maître avait disparu, le nez en l'air, +très attentif.</p> + +<p>Nous le retrouvons, le dixième jour au matin, à +cette même place. Le pauvre Pipeau avait maigri.</p> + +<p>Tout à coup, il se mit sur ses quatre pattes, les +joues frémissantes, l'oeil enflammé, la queue doucement +remuée.</p> + +<p>Pipeau venait d'apercevoir quelque chose.</p> + +<p>Là-haut, à l'une des étroites fenêtres, un visage +apparaissait derrière des barreaux!</p> + +<p>Pipeau fit quatre pas, huma l'air, écarquilla les +yeux, regarda du nez, regarda de l'oeil... et il fut soudain +convaincu!</p> + +<p>Pipeau témoigna son allégresse en courant de ci et +de là comme un insensé, en tournoyant follement sur +lui-même pour attraper sa queue, en se roulant dans +la boue, en rampant, en bondissant, enfin par toutes +les extravagances qui traduisent le bonheur d'un +chien.</p> + +<p>Finalement, il s'approcha le plus près possible du +fossé, leva la tête vers le visage, et poussa trois abois +clairs:</p> + +<p>—C'est moi! C'est moi! Regarde-moi donc!...</p> + +<p>—Pipeau! cria une voix qui tombait de la meurtrière.</p> + +<p>Le chien répondit par un coup de voix bref.</p> + +<p>—Attention! reprit la voix, qui semblait ne se +préoccuper nullement d'être entendue par les sentinelles +voisines.</p> + +<p>Autre aboi très clair qui signifiait:</p> + +<p>—Je suis prêt! Que veux-tu?</p> + +<p>A ce moment, les sentinelles de garde devant la +porte s'approchèrent. Cette étrange conversation d'un +chien avec un prisonnier leur paraissait quelque +chose de grave.</p> + +<p>Or, à cette même seconde, un objet blanc s'échappa +de la petite fenêtre et, vigoureusement lancé, décrivit +sa trajectoire, franchit le fossé et alla tomber à vingt +pas du chien.</p> + +<p>Cet objet blanc était un papier roulé en boule et +appesanti par un caillou quelconque.</p> + +<p>Les gardes s'élancèrent. Mais, plus prompt que +l'éclair. Pipeau avait déjà atteint le papier et l'avait +saisi dans sa gueule.</p> + +<p>A toutes jambes, il s'enfuit dans la rue Saint-Antoine.</p> + +<p>—Arrête! Arrête! s'écrièrent les gardes qui se +lancèrent dans une poursuite éperdue.</p> + +<p>En quelques secondes, le chien eut disparu à l'horizon. +Alors les gardes, en toute hâte, revinrent à la +Bastille pour prévenir le gouverneur de ce fait exorbitant:</p> + +<p>—Un prisonnier correspondait avec le dehors, envoyait +des lettres! Et son messager était un chien!...</p> + +<p>Ce prisonnier était Pardaillan.</p> + +<p>Quant à Pipeau, quand il fut hors d'atteinte, quand +il s'arrêta haletant, il lâcha la boule de papier qu'il +avait emportée jusque-là, s'en alla tranquillement, et +regagna la Bastille.</p> + +<p>Un passant qui vit ce manège ramassa la boule, déplia +soigneusement le papier, l'examina sur ses deux +Faces...</p> + +<p>Le papier ne portait aucune écriture, aucun signe...</p> + +<p>Le passant le rejeta... et le papier tomba dans le +Ruisseau.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<h3>LA BASTILLE</h3> + + +<p>Le chevalier de Pardaillan, lorsqu'il avait entendu +se refermer la porte, lorsqu'il avait compris que cette +porte de son cachot était inébranlable, était tombé +sur les dalles presque sans connaissance.</p> + +<p>Quand il revint à lui, le premier emploi qu'il fit de +son énergie fut de se réduire au calme le plus absolu, +et de dompter la fureur qui bouillonnait en lui.</p> + +<p>Alors, il examina la chambre où il était enfermé.</p> + +<p>C'était une pièce assez vaste dont le plancher était +composé de larges dalles. Seulement, dans tout un +angle, les dalles s'étant brisées, on les avait remplacées +par des carreaux.</p> + +<p>Les murs et la voûte surbaissée étaient en pierres de +taille noircies par le temps; mais elles n'étaient point +trop humides, le cachot étant situé assez haut dans +la tour.</p> + +<p>Une étroite lucarne, placée assez haut, laissait entrer +un peu—très peu—de lumière et d'air. Mais +en montant sur un escabeau de bois, siège unique de +cette prison, il était facile d'atteindre à cette fenêtre.</p> + +<p>Une botte de paille, une cruche pleine d'eau sur +laquelle était déposé un pain, achevaient l'ameublement +de la chambre.</p> + +<p>Dans le corridor, on entendait le pas lent et sonore +d'une sentinelle.</p> + +<p>Pardaillan se jeta sur la paille assez propre qui +devait lui servir de lit. Une couverture trouée, élimée, +traînait sur cette paille. A l'actif de notre héros, +disons qu'à ce moment d'angoisse terrible pour un +homme qui savait parfaitement qu'on ne sort de la +Bastille que—les pieds devant, à ce moment, toute +sa pensée se reporta vers Loïse. L'amertume de son +arrestation lui vint surtout de ce qu'il n'avait pu +courir au secours de sa petite voisine.</p> + +<p>—C'est moi qu'elle a appelé, songeait-il. C'est tout +d'abord à moi qu'elle a pensé dans le danger. Et me +voici en prison!</p> + +<p>Le déchirement qu'il éprouva lui fut une révélation.</p> + +<p>—Je l'aime!</p> + +<p>Mais à quoi bon cet amour? la reverrait-il jamais? +Est-ce qu'on sortait de la Bastille!</p> + +<p>Et quel pouvait être ce danger qui l'avait menacée +au point qu'elle avait appelé à son secours un homme +qu'elle connaissait à peine de vue?</p> + +<p>Ce fut au duc d'Anjou que Pardaillan songea.</p> + +<p>Sans doute le duc et ses acolytes étaient revenus de +bon matin. Ou peut-être même ne s'étaient-ils pas +éloignés...</p> + +<p>Avec un immense désespoir, Pardaillan se dit que, +s'il avait passé la nuit dans la rue comme il en avait +eu un instant la pensée, non seulement il se fût +trouvé là pour protéger Loïse, mais encore il n'eût +pas été arrêté!</p> + +<p>A force de songer à ce qu'il y avait de si terriblement +ironique dans la destinée qui le supprimait du monde +des vivants, à l'heure même où il eût pu être si +heureux, il en vint à se demander pourquoi il était +arrêté...</p> + +<p>Il devinait vaguement que le coup venait de la reine +Catherine. Et pourtant, elle s'était montrée si bonne, +si franche, elle lui avait donné rendez-vous au Louvre +avec une si naturelle fermeté, qu'il refusait de s'arrêter +à ce soupçon.</p> + +<p>Mais qui, alors?</p> + +<p>—Est-ce que ce complot que j'ai surpris... est-ce que +le duc de Guise... mais non! comment aurait-il su!...</p> + +<p>Le soir du sixième jour, il n'y tint plus et résolut +de savoir au moins de quel crime il était accusé.</p> + +<p>Lorsque le geôlier entra le soir dans son cachot, Pardaillan, +pour la première fois, lui adressa la parole.</p> + +<p>—Mon ami..., dit-il d'une voix très douce.</p> + +<p>Le geôlier le regarda de travers.</p> + +<p>—Il m'est défendu de parler aux prisonniers.</p> + +<p>—Un mot! Un seul! Pourquoi suis-je ici!...</p> + +<p>Le geôlier se dirigeait vers la porte. Il se retourna +vers le jeune homme et il le vit si bouleversé, si pâle, +si pitoyable, que sans doute il fut ému.</p> + +<p>—Écoutez, dit-il d'une voix un peu moins rude, je +vous préviens pour la dernière fois: il m'est défendu +de vous parler; si vous persistiez, je serais obligé de +faire mon rapport au gouverneur. Et l'on vous descendrait +dans les cachots!</p> + +<p>—Eh bien, rugit Pardaillan, que cela arrive donc! +Mais je veux savoir! Je le veux, tu entends! Parle +donc, misérable, ou je te jure que je vais t'étrangler!</p> + +<p>Il fit un bond pour se ruer sur le geôlier.</p> + +<p>Mais celui-ci s'attendait sans doute à quelque attaque +car, au, même instant, il fut dans le corridor, et +referma la porte violemment. Pardaillan se jeta +alors sur cette, porte; c'est à peine s'il réussit à +l'ébranler. Pendant toute la nuit et la journée du lendemain, +il fit un tel vacarme, il poussa de tels hurlements, +il assena contre la porte de tels coups, que le +geôlier n'osa pénétrer dans le cachot.</p> + +<p>Seulement, le gouverneur prévenu prit une douzaine +de soldats solidement armés, et, ainsi escorté, +se rendit au cachot du forcené.</p> + +<p>—C'est monsieur le gouverneur qui vient vous voir +cria le geôlier à travers la porte.</p> + +<p>—Enfin! je vais donc savoir! murmura Pardaillan.</p> + +<p>La porte fut ouverte. Les soldats croisèrent leurs +hallebardes. Pardaillan, dans une sorte d'accès de +folie, allait s'élancer sur ces hallebardes.</p> + +<p>Tout à coup, il s'arrêta court...</p> + +<p>Il venait d'apercevoir le gouverneur au milieu des +soldats.</p> + +<p>Et ce gouverneur, il le reconnaissait! C'était l'un +des conspirateurs qu'il avait vus dans l'arrière-salle +de la Devinière.</p> + +<p>—Ah! ah! fit le gouverneur, il paraît que la vue des +hallebardes vous produit le même effet qu'à tous les +enragés de votre espèce! Vous reculez maintenant! +Bon, bon!... Vous ne dites plus rien?... Écoutez, je suis +une bonne âme, moi; que cela ne se renouvelle plus, +vous entendez? Sans quoi, à la première récidive, le +cachot; à la deuxième, la privation d'eau; à la troisième, +la torture.</p> + +<p>Pardaillan avait, en effet, reculé de deux pas.</p> + +<p>—Allons! reprit le gouverneur, vous voilà sage... +et prévenu! Gare le chevalet L.</p> + +<p>Il fit un mouvement pour se retirer. Alors Pardaillan +se porta vivement en avant.</p> + +<p>—Monsieur le gouverneur, dit-il d'une voix dont le +calme eût paru admirable à qui eût su ce qui se +passait en lui, j'ai une demande à vous faire... Une +simple demande...</p> + +<p>—Connu! Vous voulez savoir pourquoi vous êtes +ici?... Eh bien, mon cher, laissez-moi vous apprendre +une chose, c'est que je ne m'inquiète jamais de savoir +le crime de mes prisonniers. Seulement, je puis vous +apprendre aussi que, selon toute probabilité, vous ne +sortirez jamais d'ici... Ainsi, tâchez de faire bon ménage +avec moi et vos dignes gardiens.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux monsieur le gouverneur, +et je vous remercie de vos bons conseils... mais +là n'est pas la demande que je voulais vous faire.</p> + +<p>—Que vouliez-vous donc?</p> + +<p>—Simplement du papier, une plume et de l'encre.</p> + +<p>—C'est défendu.</p> + +<p>—Monsieur le gouverneur, il s'agit d'une révélation.</p> + +<p>—Une révélation?</p> + +<p>—Oui, que je veux faire à vous-même par écrit, +J'ai découvert par hasard un complot.</p> + +<p>—Un complot! fit le gouverneur en pâlissant.</p> + +<p>—Un complot de huguenots, monsieur le gouverneur! +Il ne s'agit rien de moins que d'assassiner +M. de Guise.</p> + +<p>—Ah! ah! diable! et vous avez découvert cela?</p> + +<p>—Je vous donnerai par écrit le moyen de faire +saisir les damnés huguenots et la preuve du complot. +J'espère qu'on m'en saura gré et que je pourrai +rentrer en bonnes grâces...</p> + +<p>—Eh bien, s'il en est ainsi, je vous promets, moi, +de faire tout au monde pour hâter votre délivrance.</p> + +<p>Le digne gouverneur avait immédiatement établi +son plan.</p> + +<p>Il laisserait le prisonnier écrire sa dénonciation, +puis, sur le premier prétexte, il le ferait descendre +dans une de ces bonnes oubliettes où un homme +meurt en quelques mois. Armé des révélations, il +deviendrait non seulement le sauveur de Guise, selon +lui futur roi de France, mais encore le sauveur de la +sainte Eglise.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, le geôlier apporta à +Pardaillan deux feuilles de papier, de l'encre et des +plumes toutes taillées.</p> + +<p>Le chevalier saisit avidement le papier.</p> + +<p>—Dans quelques jours je serai libre! s'écria-t-il. +C'est votre maître lui-même qui m'ouvrira les portés!</p> + +<p>—Mon maître?</p> + +<p>—Oui, le gouverneur, M. de Guitalens.</p> + +<p>Le geôlier hocha la tête et se retira.</p> + +<p>Le lendemain matin, de très bonne heure, il arriva.</p> + +<p>—Eh bien, cette révélation est-elle écrite?</p> + +<p>—Pas encore!... Vous comprenez... il faut que je me +rappelle bien tout!</p> + +<p>—Hâtez-vous, en ce cas... monsieur le gouverneur +est impatient!</p> + +<p>Pardaillan demeuré seul approcha l'escabeau de la +fenêtre, se hâta d'y monter et colla vivement son +visage aux barreaux.</p> + +<p>Toute la journée, il inspecta du haut de son escabeau +les abords de la prison... Il aperçut à deux ou +trois reprises son chien qui errait, et murmura avec +un sourire attendri:</p> + +<p>—Pauvre Pipeau!...</p> + +<p>Soudain, comme il prononçait ce mot, il étouffa un +cri de joie folle.</p> + +<p>—J'ai trouvé! s'écria-t-il en descendant de son +escabeau.</p> + +<p>Aussitôt, Pardaillan saisit l'une des deux feuilles +de papier qui lui avaient été remises et se mit à +écrire. Puis il plia soigneusement le papier et le cacha +dans son pourpoint.</p> + +<p>Cela fait, à coups de talon, il brisa l'un des carreaux +qui dans un angle du cachot remplaçaient les dalles, +choisit un morceau assez lourd de ce grès et le cacha +soigneusement.</p> + +<p>Le lendemain matin, il prit la feuille de papier sur +laquelle il n'avait rien écrit.</p> + +<p>Il la roula autour du morceau de carreau qu'il +avait brisé, monta sur l'escabeau, et, le coeur battant, +reprit sa place à la fenêtre, ou plutôt à la lucarne.</p> + +<p>Tout de suite, son regard tomba sur Pipeau.</p> + +<p>—Pipeau!... cria-t-il.</p> + +<p>De l'endroit où il se trouvait, il pouvait entrevoir +un coin de la porte d'entrée. Au cri qu'il poussa, il vit +les sentinelles lever la tête.</p> + +<p>—Cela marche! gronda-t-il.</p> + +<p>Au même instant, prenant une légère reculée, il +lança violemment dans l'espace le morceau de carreau +enveloppé de son papier blanc.</p> + +<p>L'instant qui suivit fut pour lui une seconde d'effroyable +angoisse. Il vit le papier rouler sur le sol, +Pipeau le saisir, les gardes se précipiter à la poursuite +du chien.</p> + +<p>Et ce fut seulement lorsqu'il les vit revenir qu'il +descendit de l'escabeau. Il s'assit, passa les deux mains +sur son front et murmura:</p> + +<p>—Si le chien a lâché le papier devant les gardes, +je suis perdu!</p> + +<p>Bientôt, un bruit de pas précipités retentit dans le +corridor. Pardaillan était pâle comme un mort.</p> + +<p>La porte s'ouvrit violemment: le gouverneur apparut +entouré de gardes.</p> + +<p>—Monsieur! gronda le gouverneur, vous allez me +dire ce que contenait la lettre que vous avez jetée, +ou je vous fais mettre à la question sur l'heure!</p> + +<p>Pardaillan poussa un profond soupir de joie.</p> + +<p>—Je suis sauvé! murmura-t-il.</p> + +<p>—En vain nierez-vous! reprit Guitalens. Vous avez +été entendu appelant le chien! Vous avez été vu! +Répondez...</p> + +<p>—Je ne le nie pas. Je dirai plus. C'est que, depuis +longtemps, mon chien est dressé à ce genre d'exercices.</p> + +<p>—Il sait donc où il doit porter ce papier?</p> + +<p>—Il le sait parfaitement; il y a été cent fois.</p> + +<p>—C'est donc à cela que vous destiniez le papier, +sous prétexte de révélation à me faire!... Ah! vous +me le paierez cher! Et à moins que vous ne me disiez +tout... A qui avez-vous écrit?</p> + +<p>—A une personne que je nommerai tout à l'heure +devant vous seul.</p> + +<p>—Et c'est à cette personne que le chien va porter +la lettre?</p> + +<p>—Non, mais à un de mes amis, un ami sûr et +fidèle qui, dès ce soir, remettra la lettre à la personne +qui doit la lire. J'ajoute seulement que mon ami a +ses entrées au Louvre à toute heure.</p> + +<p>Le gouverneur Guitalens tressaillit.</p> + +<p>—La personne qui doit lire la lettre habite donc +le Louvre?</p> + +<p>—Elle y habite!</p> + +<p>Guitalens réfléchit une minute. Le prisonnier répondait +avec une telle franchise ou plutôt avec un +tel aplomb qu'un commencement d'inquiétude vague +se glissa dans l'esprit du gouverneur.</p> + +<p>—C'est bien, reprit-il. Maintenant, voulez-vous dire +ce que contenait la lettre?</p> + +<p>—Avec plaisir, monsieur de Guitalens, fit tranquillement +Pardaillan. Mais il vaudrait mieux que je +vous dise cela seul à seul... Vous m'en pouvez croire...</p> + +<p>—J'exige que vous parliez à l'instant.</p> + +<p>—Soit donc, monsieur! J'ai simplement écrit à la +personne en question qu'un soir, il n'y a pas long-temps, +je me trouvais dans une auberge de Paris +qui se trouve rue Saint-Denis...</p> + +<p>—Silence! gronda le gouverneur en pâlissant.</p> + +<p>—Et où vont boire des poètes... et autres personnages...</p> + +<p>Guitalens devint livide.</p> + +<p>—Prisonnier, interrompit-il d'une voix tremblante, +m'assurez-vous que votre lettre est assez grave pour +que nous en parlions seul à seul?</p> + +<p>—C'est un secret d'État, monsieur.</p> + +<p>—En ce cas, il vaut mieux en effet que je sois +seul à vous entendre.</p> + +<p>Il se retourna et fit un geste.</p> + +<p>Soldats et geôliers sortirent à l'instant.</p> + +<p>—Monsieur, dit le chevalier, je ne dois pas vous +surprendre beaucoup en vous apprenant que la personne +à qui est destinée ma lettre...</p> + +<p>—Plus bas! plus bas! supplia Guitalens.</p> + +<p>—C'est le roi de France! acheva Pardaillan. Maintenant, +si vous tenez à savoir ce que j'écris à Sa +Majesté, j'ai fait un double de ma lettre à votre +intention; ce double, le voici. Lisez-le.</p> + +<p>Pardaillan tira de son pourpoint le papier sur +lequel il avait écrit la veille et le tendit au gouverneur.</p> + +<p>Voici ce que contenait le papier:</p> + +<blockquote> + +<p>—Sa Majesté est prévenue qu'il y a contre elle complot +d'assassinat. Messieurs de Guise, de Damville, +de Tavannes, de Cosseins, de Sainte-Foi, de Guitalens, +gouverneur de la Bastille, conspirent pour +tuer le roi et faire sacrer à sa place M. le duc de +Guise. Sa Majesté aura la preuve du complot en +faisant mettre à la question le moine Thibaut, ou +M. de Guitalens, l'un des plus acharnés. La dernière +réunion des conspirateurs a eu lieu dans une arrière-salle +de l'auberge de la Devinière, rue Saint-Denis.</p> + +</blockquote> + +<p>Je suis perdu, bégaya Guitalens. Misérable!</p> + +<p>—Monsieur! dit Pardaillan, je cherche ma liberté, +voilà tout! Mais je puis vous sauver...</p> + +<p>—Vous!... vous me sauveriez! Et comment?... Dans +quelques instants, le roi saura l'horrible vérité...</p> + +<p>—Eh! s'écria Pardaillan, qui vous dit que le roi +va être prévenu dans quelques instants!...</p> + +<p>—La lettre!</p> + +<p>—Il ne l'aura que ce soir. Mon ami ne doit la +porter que ce soir, à huit heures, entendez-vous! Nous +avons donc toute une journée devant nous!...</p> + +<p>—Fuir?... Mais où fuir?... Je serai rejoint!...</p> + +<p>—Non! ne fuyez pas! Arrangez-vous simplement +pour que la lettre ne parvienne pas au roi!</p> + +<p>—Et comment?</p> + +<p>—Un seul homme est capable d'arrêter cette lettre +dans sa route: c'est moi. Faites-moi sortir d'ici; +dans une heure, je suis chez mon ami, je reprends +la lettre, et je la brûle.</p> + +<p>—Et qui me garantit que vous feriez cela? balbutia-t-il.</p> + +<p>—Monsieur, s'écria le chevalier, regardez-moi. Je +vous jure sur ma tête que, si vous me faites sortir, +cette lettre ne parviendra pas au roi. Puisse-je être +foudroyé si je mens!... Et maintenant, écoutez: ceci +est votre dernière chance. Je ne vous dirai plus rien; +si vous ne me relâchez, le roi que je sauve me fera +bien relâcher, lui! Qu'est-ce que je risque? De rester +ici un jour, deux jours au plus... Tandis que vous... si +vous ne me faites sortir, vous êtes un homme mort...</p> + +<p>Guitalens demeura quelques minutes effondré sur +l'escabeau, faisant d'incroyables efforts pour ressaisir +sa pensée vacillante. Le coup qui le frappait était +vraiment terrible; il se voyait condamné à mort; +et quelle mort! quelque supplice effroyable briserait +sans doute son corps avant qu'il ne se balançât au +bout de l'une des cordes de Montfaucon! Il claquait +des dents.</p> + +<p>—Jurez-moi, bégaya-t-il, jurez-moi... sur le? Christ... +sur l'Evangile... que vous arriverez à temps...</p> + +<p>—Je jurerai tout ce que vous voudrez, fit Pardaillan +d'une voix très calme, mais je vous ferai observer que +le temps passe... vos gardes eux-mêmes vont s'étonner...</p> + +<p>—C'est vrai! fit Guitalens en essuyant son front +couvert de sueur. Monsieur, dans une demi-heure, +vous serez dehors.</p> + +<p>Pardaillan eut assez de puissance sur lui-même pour +commander à son visage de n'exprimer qu'une joie +de politesse.</p> + +<p>—Comme vous voudrez! répondit-il.</p> + +<p>Guitalens ouvrit la porte, rappela les gardes et, devant +eux, se tourna vers le prisonnier.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, votre secret vaut en effet la +peine d'être transmis à Sa Majesté. Je ne doute pas +de la reconnaissance du roi, et j'espère que, dans peu +d'instants, je pourrai vous ouvrir moi-même les portes +de cette Bastille.</p> + +<p>Le geôlier de Pardaillan demeura stupéfait.</p> + +<p>Le gouverneur, en toute hâte, fit atteler son carrosse +et y monta en disant à voix haute qu'il se rendait au +Louvre. Il s'y rendit en effet et y demeura juste le +temps nécessaire pour que ses gens pussent croire +qu'il avait parlé au roi.</p> + +<p>Au bout, non pas d'une demi-heure, comme il l'avait +dit, mais d'une heure, il était de retour et s'écriait +devant quelques officiers:</p> + +<p>—Ah! c'est bien un grand service que cet homme +rend à Sa Majesté! Mais, messieurs, silence absolu +sur tout ceci.</p> + +<p>Guitalens, séance tenante, se rendit à la prison de +Pardaillan:</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer +qu'en raison du service que vous lui rendez +Sa Majesté vous fait grâce...</p> + +<p>—J'en étais sûr!... fit Pardaillan en s'inclinant. +Cinq minutes plus tard, le chevalier était dehors.</p> + +<p>Le gouverneur l'avait escorté jusqu'au pont-levis, +honneur qui prouvait à tous en quelle estime il tenait +son ancien prisonnier. Au moment où Pardaillan allait +s'éloigner, Guitalens lui serra la main d'une façon +significative.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous rassure? fit Pardaillan.</p> + +<p>Les yeux de Guitalens flamboyèrent.</p> + +<p>—Eh bien, écoutez donc: le papier que j'ai jeté +à mon chien...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—L'ami qui devait le porter au roi...</p> + +<p>—Oui, oui...</p> + +<p>—Eh bien, l'ami n'existe pas; le papier était blanc... +je suis incapable d'une dénonciation, même pour +sauver ma vie...</p> + +<p>Guitalens étouffa un cri où il y avait autant de +joie que de regret. Un instant, il eut la pensée de +mettre sa main au collet de celui qui avouait l'avoir +joué. Mais comme c'était un homme à double face, +il supposa naturellement que Pardaillan pouvait mentir, +que le papier pouvait bien contenir la dénonciation...</p> + +<p>Il grimaça dans un sourire:</p> + +<p>—Vous êtes un charmant cavalier, et je suis vraiment +heureux de vous donner la clef des champs!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<h3>LA LETTRE DE JEANNE DE PIENNES</h3> + + +<p>Nous ramenons un instant nos lecteurs auprès de +dame Maguelonne, la vieille propriétaire de la maison +où habitaient Jeanne de Piennes et sa fille. On +a vu que cette digne matrone s'était rendue à l'auberge +de la Devinière, comment elle y avait appris +l'arrestation du chevalier de Pardaillan qui concordait +si étrangement avec celle de ses deux locataires +et comment elle était rentrée chez elle fort effrayée +de savoir que sa maison avait été un nid de conspiration +huguenote.</p> + +<p>Sa première pensée fut de brûler la lettre qui lui +avait été confiée par Jeanne de Piennes.</p> + +<p>La terreur de passer pour complice la talonnait. +Mais dame Maguelonne était femme, vieille et dévote. +Cette vénérable femme tremblait d'épouvante à la +pensée qu'on pourrait trouver chez elle cette lettre—et +cependant, elle ne la brûla pas!</p> + +<p>Lorsque, au bout de trois ou, quatre jours de combat +contre sa peur, dame Maguelonne se fut enfin +résolue à ne pas brûler ce papier, elle eut à subir un +nouveau combat.</p> + +<p>En effet, dès qu'elle était seule, elle courait fermer +sa porte et ses fenêtres, allait prendre la lettre, s'asseyait, +et passait des heures entières à se demander:</p> + +<p>—Que peut-il y avoir là-dedans?</p> + +<p>Ce papier, mille et mille fois, elle le tourna en tous +sens, en gratta les joints avec son ongle, essaya au +moyen d'une épingle de soulever le repli. Tant il y eut +qu'à la fin la lettre s'ouvrit.</p> + +<p>Le pli contenait un mot adressé au chevalier de +Pardaillan, et une lettre qui portait une suscription... +Par le mot, la Dame en noir suppliait le chevalier +de faire parvenir la lettre à son adresse.</p> + +<p>Et cette adresse, c'était:</p> + +<p>Pour François, maréchal de Montmorency.</p> + +<p>La vieille demeura stupéfaite et remplie de remords. +En effet, elle voyait clairement qu'il n'y avait pas la +moindre connivence entre la Dame en noir et le +chevalier de Pardaillan; d'où sa stupéfaction. Et +d'autre part, sa curiosité demeurait inassouvie, puisqu'il +y avait une deuxième lettre à ouvrir; d'où son +remords.</p> + +<p>Héroïquement, elle résista plusieurs jours à l'envie +démesurée de savoir ce qu'une pauvre ouvrière comme +sa locataire pouvait bien avoir à dire à un grand +seigneur comme François de Montmorency.</p> + +<p>Enfin, elle n'y tint plus. Elle courut à la lettre, +la déposa sur une table, s'assit et fit sauter le cachet.</p> + +<p>A ce moment, elle bondit. On venait de heurter à +sa porte.</p> + +<p>Au même instant, cette porte s'ouvrit. La vieille +jeta un cri de terreur. Dans son impatience, elle avait +oublié de s'enfermer. Et quelqu'un entrait.</p> + +<p>Et ce quelqu'un, c'était le chevalier de Pardaillan!</p> + +<p>—Vous! cria dame Maguelonne en couvrant de +ses mains tremblantes les papiers restés sur la table.</p> + +<p>Le chevalier demeura un instant étonné.</p> + +<p>—Cette vieille me connaît donc? songeait-il.</p> + +<p>Puis saluant avec politesse:</p> + +<p>—Madame, dit-il, rassurez-vous, je ne vous veux +aucun mal; pardonnez-moi seulement d'entrer ainsi +chez vous et de vous avoir effrayée peut-être... un +grave intérêt m'a fait oublier un instant les convenances.</p> + +<p>—Oui, la lettre! fît la vieille réellement effarée.</p> + +<p>—Quelle lettre? demanda Pardaillan de plus en +plus étonné.</p> + +<p>Dame Maguelonne se mordit les lèvres; elle venait +de se trahir; elle essaya maladroitement de cacher les +papiers, mais Pardaillan les avait vus et ne les perdait +plus des yeux.</p> + +<p>—Vous n'êtes donc plus en prison? reprit la vieille.</p> + +<p>—Vous le voyez, madame; il y avait erreur et, +l'erreur ayant été reconnue, on m'a aussitôt relâché.</p> + +<p>Et ma première visite est pour vous, ma chère dame. +Il y a dix jours, j'ai été arrêté et conduit à la Bastille +à la suite d'une erreur qui, comme vous le voyez, n'a +pas tardé à être reconnue. Or, au moment même où +mon logis était envahi, deux personnes qui demeurent +chez vous étaient menacées d'un grand danger, puisqu'elles +m'appelaient à leur secours. Je sais que ces +deux personnes ont été enlevées violemment le jour +même de mon arrestation...</p> + +<p>—Au même moment.</p> + +<p>—C'est cela! Eh bien, madame, pouvez-vous me +donner à ce sujet le moindre renseignement?</p> + +<p>—Je vous dirai tout ce que je sais. La Dame en +noir et sa fille Loïse ont été arrêtées, dit-on, parce +qu'elles complotaient avec vous.</p> + +<p>—Avec moi!</p> + +<p>—Mais il est bien évident qu'elles étaient innocentes, +les pauvres chères créatures, puisque vous l'êtes +vous-même...</p> + +<p>—Et, dites-moi, qui est venu les arrêter?</p> + +<p>—Des soldats, un officier...</p> + +<p>—Un officier du roi?...</p> + +<p>—Dame, je ne sais pas trop... ah! s'il s'était agi de +religieux, j'aurais tout de suite reconnu le costume.</p> + +<p>—Le duc d'Anjou n'était pas parmi ces gens?</p> + +<p>—Oh! non! fit la vieille effrayée.</p> + +<p>—Vous n'avez aucune idée de l'endroit où on a dû +les emmener?</p> + +<p>—Pour cela, non... j'étais si troublée, vous comprenez.</p> + +<p>—Mais, fit tout à coup le chevalier, lorsque je suis +entré, vous avez parlé d'une lettre. Est-ce que ces +malheureuses femmes auraient écrit?</p> + +<p>Les mains de la vieille se crispèrent sur les papiers +qu'elle avait fini par faire tomber sur son tablier.</p> + +<p>—Voyons, madame, qu'est-ce que ces papiers, que +vous froissez?</p> + +<p>—Monsieur, ce n'est pas moi que les ai ouverts, +je vous le jure, s'écria la vieille.</p> + +<p>Et d'un geste convulsif, elle tendit les papiers à +Pardaillan qui les saisit avidement... D'un coup d'oeil, +il parcourut la lettre qui lui était adressée.</p> + +<p>—Cette chère dame m'a fait promettre de vous +remettre ces écrits, continuait dame Maguelonne avec +volubilité, je vous jure que je me suis aussitôt rendue +à la Devinière pour tenir ma promesse, mais vous +étiez arrêté, je les ai donc précieusement gardés...</p> + +<p>—Personne ne les a vus?</p> + +<p>—Personne, mon cher monsieur, personne au +monde...</p> + +<p>—Qui donc les a ouverts?...</p> + +<p>—Eh! ils se sont ouverts tout seuls!</p> + +<p>—Mais vous les avez lus?</p> + +<p>—Un seul, monsieur, un seul! Celui qui vous était +destiné...</p> + +<p>—Et l'autre?</p> + +<p>—J'allais le lire, mais vous êtes arrivé...</p> + +<p>—Madame, dit Pardaillan qui se leva, j'emporte ces +papiers. Vous le voyez, je suis chargé de faire parvenir +cette lettre au maréchal de Montmorency; rien au +monde ne pourra m'empêcher d'exécuter la volonté +de celle qui m'a honoré de sa confiance. Quant à +vous, madame, vous avez commis une mauvaise action +en ouvrant ces papiers. Je vous la pardonne à une +Condition...</p> + +<p>—Laquelle, mon bon jeune homme?</p> + +<p>—C'est que jamais vous ne parliez à âme qui vive +de ces papiers...</p> + +<p>—Oh! pour cela, vous pouvez en être sûr!</p> + +<p>Le chevalier salua dame Maguelonne et se retira. +Dehors, il retrouva Pipeau qui l'attendait. Il franchit +tranquillement la rue et entra dans l'auberge.</p> + +<p>Maître Landry, qui portait un broc de vin à des +clients, le laissa tomber et s'arrêta, saisi d'étonnement.</p> + +<p>—Le chevalier! fit l'aubergiste atterré.</p> + +<p>—Remettez-vous, cher monsieur, je comprends +toute la joie que vous éprouvez à me revoir; mais +enfin, ce n'est pas une raison pour ne pas me demander +si j'ai faim et ce que je mangerais bien.</p> + +<p>Pardaillan, après s'être restauré, se dirigea vers +l'écurie, constata que son cheval était toujours au +râtelier et que la noble bête n'avait pas souffert de +son absence.</p> + +<p>Puis il monta à sa chambre, et son premier mouvement +fut de ceindre son épée qui était restée accrochée +au mur.</p> + +<p>Alors, il relut trois ou quatre fois de suite le billet +que lui avait adressé la Dame en noir.</p> + +<p>—En somme, conclut-il, il s'agit de faire parvenir +au maréchal, duc de Montmorency, la lettre ci-jointe.</p> + +<p>Et, de même que dame Maguelonne, Pardaillan se +demanda ce qu'il pouvait bien y avoir de commun +entre celle qu'il croyait être une pauvre ouvrière, et +le grand maréchal de Montmorency.</p> + +<p>La lettre était là, sur la table.</p> + +<p>Elle était ouverte... Mais certes, il ne la lirait pas!...</p> + +<p>Et pourtant!... Quel mal ferait-il en la lisant! Et qui +sait s'il n'y trouverait pas des indications précieuses +sur les gens qui avaient arrêté Loïse et sa mère!</p> + +<p>Sans aucun doute, la Dame en noir implorait la +protection du maréchal de Montmorency.</p> + +<p>—Qu'est-il besoin du maréchal? conclut-il. Si quelqu'un +doit délivrer Loïse et sa mère, c'est moi! Je ne +veux pas qu'un autre s'en mêle!... Allons, lisons!...</p> + +<p>Le jeune homme déplia donc brusquement le parchemin +et se mit à lire.</p> + +<p>Quant il eut fini, le chevalier de Pardaillan était très +pâle.</p> + +<p>Un profond soupir gonfla sa poitrine.</p> + +<p>Il reprit la lettre et la relut d'un bout à l'autre, +revint sur deux ou trois passages essentiels, répéta à +demi-voix des phrases entières, comme si le témoignage +de ses yeux seuls eût été insuffisant pour le +convaincre.</p> + +<p>Et lorsque cette deuxième lecture fut terminée, +cette fois la lettre s'échappa de ses mains... Le chevalier +de Pardaillan laissa tomber sa tête sur sa poitrine +et se mit à pleurer.</p> + +<p>La lettre de Jeanne de Piennes était datée du +20 août 1558, c'est-à-dire de l'année même où François +de Montmorency avait épousé Diane de France, fille +naturelle d'Henri II.</p> + +<p>Il y avait environ quatorze ans que cette lettre avait +été écrite. La voici:</p> +<blockquote> + +<p>J'ai donc subi aujourd'hui la pire douleur qu'il +soit donné à une amante d'éprouver. Je l'ai subie, +cette douleur, mon âme est encore comme engourdie, +mon coeur se déchire, et, pourtant, je ne meurs pas!</p> + +<p>Peut-être mon heure n'est-elle pas venue encore.</p> + +<p>Et puis, ce qui me rattache à cette misérable vie, +c'est de me pencher sur le petit lit de l'enfant. Si je +meurs, qui prendra soin d'elle? Il faut que je vive...</p> + +<p>Elle a cinq ans. Si tu pouvais la voir, ô mon +François! En ce moment, elle dort, paisible, confiante... +elle sait que sa mère veille sur elle. Ses cheveux +dénoués, épars sur l'oreiller, lui font une auréole +blonde; ses lèvres sourient. C'est ta fille, ô mon cher +époux!</p> + +<p>Aujourd'hui, François, ton mariage a été célébré. +Toute la pauvre rue que j'habite parle de la +pompe de cette cérémonie et dit que Mme Diane +est la digne épouse d'un fier seigneur tel que toi... +hélas! n'étais-je donc pas digne d'assurer ton bonheur?</p> + +<p>Aujourd'hui, tout est bien fini. La dernière lueur +d'espérance qui vacillait dans mon âme vient de +s'éteindre.</p> + +<p>Le jour où ton père me chassa, broya mon coeur +comme s'il l'eût saisi dans son gantelet des jours de +bataille, le jour où, presque folle, je sortis en trébuchant +de cet hôtel où, pour te sauver, je venais de +signer ma pauvre déchéance, le jour où, éperdue, +agonisante, je m'enfonçai dans le noir Paris, ma fille +dans mes bras, ce jour-là, François, je crus avoir +franchi les limites de la douleur humaine...</p> + +<p>Hélas! Je n'avais pas encore vécu la présente +journée!... Aujourd'hui, c'est fini: tout est noir en +moi.</p> + +<p>C'est fini, François! pourtant, un indissoluble lien +te rattache à moi. Ton enfant vit. Ton enfant vivra. +C'est pour elle que j'ai déchiré mes lèvres qui voulaient +parler, c'est pour elle que j'ai gravi les calvaires +de désespoir, c'est pour elle que j'ai subi le martyre... +Ta fille vivra, François!</p> + +<p>Je devais me taire pour ma fille. Aujourd'hui, +pour ma fille, je dois parler...</p> + +<p>T'ai-je dit qu'elle s'appelle Loïse?... La chère enfant +porte admirablement ce joli nom.</p> + +<p>Que j'aie été frappée, moi, je l'admets. Que ma +vie soit brisée, que je sois déchue de mon titre +d'épouse sans avoir mérité ce suprême affront, soit! +Mais je veux que Loïse soit heureuse: tout ce qui +me reste de vie, force, volonté, énergie, pensée, tout +est là! Je ne veux pas que Loïse soit injustement +frappée comme je l'ai été.</p> + +<p>Pour cela, il faut que tu puisses ouvrir ton coeur +à ta fille. Il faut qu'elle puisse entrer la tête haute +dans ta maison, il faut que Loïse puisse prendre à +ton foyer la place qui lui est due! Et pour cela, mon +cher époux, il faut que tu saches la terrible, la +solennelle vérité...</p> + +<p>Je t'appelle encore mon époux. Car tu demeureras +tel jusqu'à la fin de mes jours.</p> + +<p>Or, il faut que tu saches l'abominable crime qui +nous a séparés. Tu vas tout savoir: et que ton père +fut cruel, et que ton frère fut criminel, et que ton +amante, ton épouse peut porter fièrement ton nom, +et que ta fille a le droit de venir s'asseoir dans la +maison des Montmorency.</p> + +<p>Cette lettre, François, je l'écris parce qu'il faut +que la vérité éclate. Mais pour l'envoyer, pour te la +faire parvenir, j'attends trois choses:</p> + +<p>La première, c'est que ton père soit mort. Car +c'est sur toi que le connétable ferait tomber le poids +de sa haine s'il apprenait que le fatal secret t'est +connu.</p> + +<p>La deuxième, c'est que ma fille... ta Loïse... soit +en âge de défendre ma mémoire et de parler hardiment +comme il convient à une Montmorency, fille +d'une de Piennes, héritière irréprochable des Montmorency.</p> + +<p>La troisième, c'est que je me sente sur ma mort, +ou qu'un grave péril menace notre enfant.</p> + +<p>Tant que ces trois conditions ne seront pas remplies, +ô mon François, je veux demeurer dans mon +ombre, heureuse encore de pouvoir me dire qu'en +me taisant j'assure la paix et le bonheur de l'homme +que j'ai tant aimé...</p> + +<p>Car ma vie à moi ne compte plus. Mais ce qui +compte, François, c'est la vie et le bonheur de notre +enfant.</p> + +<p>Lorsque tu recevras cette lettre, Loïse sera assez +grande pour te parler. Ton père sera mort, et je +n'aurai plus rien à redouter de ce côté pour toi...</p> + +<p>Mais à ce moment-là aussi... ou je serai mourante, +ou un danger sera sûr la tête de Loïse.</p> + +<p>Dans les deux cas, François, la volonté suprême +de ton amante, de ton épouse, est que tu reportes +sur Loïse cette affection dont j'étais si fière, que tu +coures à son secours, que tu la prennes avec toi, que +tu lui rendes le nom auquel elle n'a cessé d'avoir droit, +puisqu'elle est née quand j'étais ta femme, que tu lui +fasses enfin l'existence qui doit être la sienne: celle +d'une héritière directe des Montmorency.</p> + +<p>Et maintenant, François, mon amant, mon cher +époux, voici l'affreux secret. Tout notre malheur tient +dans ces mots:</p> + +<p>Ton frère Henri m'aimait.</p> + +<p>Il ne craignit pas de me l'avouer. Mais j'espérais +que la droiture finirait par l'emporter chez cet homme +si jeune encore. J'espérais que mon amour pour toi +me couvrirait contre l'injure de son amour à lui. +Je me tus pour ne pas déchaîner la guerre dans une +illustre famille.</p> + +<p>La nuit de ton départ pour la guerre, une confidence +était sur mes lèvres... Tu sais quels événements +précipités se produisirent, et que notre mariage eut +lieu... Le lendemain, je t'attendis vainement: tu étais +parti!</p> + +<p>La confidence qui était sur mes lèvres, la voici, +mon François: j'étais enceinte, j'allais te donner un +enfant!</p> + +<p>Cet enfant vint au monde pendant que tu te battais... +c'est notre Loïse.</p> + +<p>Dans ces mois terribles où je te crus mort; où je +faillis mourir moi-même, ton frère disparut, et j'espérai +qu'il s'était éloigné pour toujours.</p> + +<p>Un jour, ma fille me fut enlevée. Et comme éperdue +je la cherchais, ton frère m'apparut, m'annonça +ton retour, et en même temps me dit qu'il connaissait +l'homme qui avait enlevé Loïse. Et comme je +demeurais toute palpitante du bonheur de te savoir +vivant, comme je demandais quelle folie pouvait +pousser ton frère, alors, François, s'ouvrit devant mes +yeux l'abîme où j'allais m'engloutir.</p> + +<p>Notre Loïse était entre les mains d'un homme +payé par ton frère... un misérable qui s'appelait le +chevalier de Pardaillan. Ce monstre devait, sur un +seul signe de ton frère, égorger la pauvre petite +créature... ta fille, François... ce cher petit ange... Et +ce signe, ton frère devait le faire au chevalier de +Pardaillan si j'avais le malheur de prononcer une +seule parole devant toi, tandis que je serais accusée... +accusée de forfaiture par ton propre frère!</p> + +<p>Tu sais maintenant pourquoi je me tus lorsque +ton frère m'accusa!... Je me tus, François! Et pourtant, +mon âme hurlait de désespoir, ma chair criait +sa souffrance! Je me tus, et la nature prit pitié de +moi sans doute... car je m'évanouis et, lorsque je +revins à moi, tu avais disparu...</p> + +<p>J'étais condamnée! mais Loïse, ta fille, était sauvée!</p> + +<p>Ah! François! maudit soit à jamais l'être abominable +qui porte ton nom... ton frère...</p> + +<p>Maudit soit ce Pardaillan, ce complice hideux qui +avait accepté l'effroyable besogne!...</p> + +<p>Mais il faut que tu saches le reste. Toi parti, ma +fille me fut rendue par un inconnu; je courus à +Montmorency pour te dire tout: tu étais en route +pour Paris! Je courus à Paris... je vis le connétable...</p> + +<p>Et le connétable qui sut toute la vérité par moi +me donna à choisir: Ou je renoncerais à mon titre +d'épouse, ou tu serais enfermé au Temple pour la +vie!</p> + +<p>Je signai!... Et je disparus, meurtrie, brisée... +mais ma fille me restait! j'ai vécu pour elle! je vivrai +pour elle...</p> + +<p>Maintenant, mon cher époux, tu sais l'effrayante +vérité.</p> + +<p>Je te jure que, si j'avais été seule frappée, je +serais morte, emportant le terrible secret dans la +tombe.</p> + +<p>Ce secret, je l'écris. Je te le ferai parvenir à +l'heure de ma mort; en mourant, je veux être sûre +que ta Loïse va reprendre le rang auquel elle a droit, +et qu'une vie de bonheur va s'ouvrir devant elle.</p> + +<p>Accours donc, ô mon époux!</p> + +<p>Quelle que soit l'année, quel que soit le jour, +quelle que soit l'heure où j'aurai décidé de te faire +parvenir cette lettre, où tu l'auras reçue, accours, suis +le messager que je t'enverrai..., accours auprès de ta +femme innocente qui n'a jamais cessé d'être digne +de toi et de t'adorer, près de ta fille, ta Loïse, que je +veux remettre dans les bras de son père!...</p> + +<p>Jeanne de PIENNES,</p> + +<p>Duchesse de Montmorency.</p> + +</blockquote> + +<p>Telle était la lettre que venait de lire le chevalier +de Pardaillan! Par une sorte de culte touchant, de +révolte peut-être, par une conscience de son droit +moral et de sa parfaite innocence, la malheureuse +Jeanne l'avait signée de son titre: duchesse de Montmorency.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, le jeune homme demeura +immobile, comme s'il eût appris quelque catastrophe.</p> + +<p>Et en effet, c'était une catastrophe qui s'abattait +sur lui.</p> + +<p>Il pleurait silencieusement, les larmes coulaient le +long de ses joues sans qu'il songeât à les essuyer.</p> + +<p>Duchesse de Montmorency!... Loïse est la fille des +Montmorency!...</p> + +<p>Cette sourde exclamation révélait une partie de +son amertume.</p> + +<p>En effet, Pardaillan, pauvre hère, sans sou ni +maille, eût pu épouser Loïse, fille d'une modeste ouvrière.</p> + +<p>Mais Loïse, fille du maréchal de Montmorency, +ne pouvait devenir l'épouse du pauvre chevalier.</p> + +<p>Il faut bien se rendre compte de ce que ce nom +de Montmorency évoquait alors de formidable puissance +et de splendeur.</p> + +<p>Avec le connétable, cette maison, l'une des plus +fières de la noblesse du royaume, avait connu l'apogée +de la grandeur. Le connétable mort, le nom gardait +encore tout son prestige. Et si l'on songe que +François était devenu le chef d'un puissant parti qui +faisait échec aux Guises d'une part, et au roi, d'autre +part, on comprendra que Pardaillan éprouvât une +sorte de vertige quand il mesurait la distance qui le +séparait maintenant de Loïse.</p> + +<p>—Tout est fini! murmura-t-il en répétant la parole +désespérée qu'il avait lue dans la lettre de la +Dame en noir, c'est-à-dire de Jeanne de Piennes...</p> + +<p>Par moments, pourtant, il semblait au chevalier +qu'un peu d'espoir rentrait dans son coeur. Si Loïse +l'aimait! Si elle ne se laissait pas éblouir par la situation +nouvelle qui l'attendait!...</p> + +<p>—Mais non, pauvre fou! reprenait-il aussitôt. Lors +même que Loïse m'aimerait, est-ce que son père peut +consentir à une telle mésalliance! Que suis-je? Moins +que rien, presque un truand aux yeux de beaucoup; +un aventurier sans feu ni lieu; je ne possède au +monde que mon épée, mon cheval et mon chien...</p> + +<p>Il se leva et fit quelques pas rapides dans la chambre.</p> + +<p>—Oh! fit-il en serrant les poings, j'oubliais encore +cela. Non seulement Loïse ne peut pas être à moi, +non seulement elle ne m'aime pas, selon toute vraisemblance, +mais encore elle doit me haïr!... Le jour +où sa mère lui dira ce que mon père a fait, le jour +où elle saura que je m'appelle Pardaillan, quels sentiments +pourra-t-elle avoir pour moi, sinon ceux d'une +répulsion instinctive?</p> + +<p>Il aimait Loïse et son père avait enlevé cette même +Loïse pour une monstrueuse besogne!... Il ne pouvait +y avoir que haine et mépris dans le coeur de Loïse +pour le vieux Pardaillan... et pour son fils!</p> + +<p>—Eh bien, s'écria-t-il sourdement, puisqu'il en est +ainsi, puisque tout nous sépare, puisqu'elle doit me +haïr, pourquoi m'occuperais-je d'elle encore?... Oui! +pourquoi porterais-je cette lettre?... Et que me fait +à moi Mme la duchesse de Montmorency, qui maudit +mon père, qui me maudira moi-même?... Et que me +fait sa fille?... Elles sont malheureuses! Eh bien, que +d'autres courent à leur secours!</p> + +<p>Une étrange exaltation bouleversait le jeune homme. +Il se promenait à grand pas, gesticulait, lui si +sobre de gestes, parlait à haute voix. Il résumait sa +situation. Elle était effrayante.</p> + +<p>Il avait contre lui la reine Catherine, il avait contre +lui le duc d'Anjou et ses mignons qu'il avait gravement +offensés; il avait contre lui le duc de Guise +que Guitalens s'empresserait, sans doute, de mettre +au courant de ce qui s'était passé à la Bastille!...</p> + +<p>Il éclata d'un rire amer.</p> + +<p>—J'oubliais!... Dans la nomenclature de mes ennemis, +j'oubliais Montmorency! Peste! ce n'est pas là +le moindre et, lorsque Mme de Piennes lui aura répété +ce que mon père a tenté contre sa fille, je serai +bien étonné si ce digne seigneur ne cherche pas à +m'achever au cas où la Médicis ne m'aurait pas déjà +fait jeter dans quelque basse fosse! au cas où les +mignons ne m'auraient pas poignardé au détour de +quelque ruelle! En garde, messieurs! Gardez-vous, +je me garde!...</p> + +<p>Et, tirant son épée, dans un de ces gestes flamboyants +qui lui étaient familiers, Pardaillan se fendit +cinq ou six fois contre le mur...</p> + +<p>—Hé! Seigneur Jésus, à qui en avez-vous, monsieur +le chevalier!</p> + +<p>Et Mme Huguette Grégoire apparut en prononçant +ces mots de sa voix douée et câline:</p> + +<p>—Je venais... pour ceci...</p> + +<p>Ceci? fit Pardaillan qui examina du coin de l'oeil +un sac rebondi que l'hôtesse déposait sur le coin de +la table.</p> + +<p>—Oui, monsieur le chevalier. Lorsque vous avez +été arrêté.. vous avez oublié votre argent... là... Alors, +vous comprenez... je vous l'ai gardé... et je vous le +rapporte!</p> + +<p>—Madame Huguette, vous mentez.</p> + +<p>—Moi, grand Dieu!... Je vous jure...</p> + +<p>—Ne jurez pas: c'est votre mari maître Landry, +qui a raflé mes pauvres écus; et, vous, bonne hôtesse, +vous me les rapportez!... Madame Grégoire, vous avez +eu tort: cet argent, je le devais à maître Grégoire. +Je ne l'ai pas oublié: je l'ai laissé pour lui.</p> + +<p>—Mais qu'allez-vous devenir?... Partageons, au +moins!</p> + +<p>—Ma chère Huguette, sachez une chose: c'est que +je ne me sens jamais aussi riche que lorsque je n'ai +pas le sou. D'ailleurs, il me reste cette agrafe, ajouta-t-il +en désignant le bijou que lui avait envoyé la +reine de Navarre et qui était fixé à son chapeau.</p> + +<p>Huguette reprit le sac en soupirant.</p> + +<p>—Mais, continua le chevalier, je ne vous en aime +pas moins... vous avez bon coeur, Huguette... vous +êtes aussi bonne que belle... Ah! Huguette, je crois, +décidément, que je vous adore!...</p> + +<p>Huguette baissa la tête et deux larmes perlèrent à +ses cils.</p> + +<p>—Quoi! vous pleurez, Huguette? s'écria Pardaillan +avec la même fièvre, tandis que le désespoir éclatait +dans ses yeux; vous pleurez! au moment où je vous +jure que je vous aime!...</p> + +<p>Huguette, doucement, se dégagea des bras de Pardaillan.</p> + +<p>—Comme vous devez souffrir! murmura-t-elle.</p> + +<p>Pardaillan tressaillit.</p> + +<p>—Moi! souffrir? Où prenez-vous que je souffre?</p> + +<p>Huguette releva ses beaux yeux sur le jeune homme.</p> + +<p>—Je pense, dit-elle avec mélancolie, que vous avez +beaucoup de chagrin. Oh! ne riez pas ainsi. Vous me +faites mal, et vous vous faites plus de mal encore à +vous-même! Oui, monsieur le chevalier, vous avez le +coeur gros... parce que vous aimez... Croyez-vous donc +que je ne m'en sois pas aperçue?... Pardonnez-moi, +je vous ai guetté... je vous ai vu passer des heures et +des heures à cette fenêtre, le regard fixé sur la petite +fenêtre d'en face... Vous aimez... vous avez laissé là +votre coeur... et celle qui a disparu l'a emporté avec +elle... Et vous croyez, pauvre jeune homme, qu'on ne +vous aime pas... Eh bien, détrompez-vous... on vous +aime...</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Je le sais, monsieur, parce que, si je vous ai +guetté, je l'ai guettée, elle aussi! Je le sais, parce +qu'il est facile de tromper un indifférent, mais qu'il +est impossible de tromper une femme... jalouse... une +femme qui aime!</p> + +<p>Pardaillan n'entendit pas ces mots puisqu'ils ne +furent pas prononcés, mais il comprit.</p> + +<p>—Huguette, vous êtes un ange...</p> + +<p>—Vous l'aimez donc bien? fit Huguette à voix +basse.</p> + +<p>Il ne répondit pas et étreignit convulsivement les +mains de l'hôtesse.</p> + +<p>Nous ne savons vraiment pas trop comment cette +scène se serait terminée, si la voix de maître Landry, +qui appelait sa femme d'en bas, ne se fût fait entendre.</p> + +<p>Huguette se sauva légèrement, à demi heureuse, à +demi désolée.</p> + +<p>—Pauvre Huguette! songea Pardaillan. Elle m'aime +et pourtant elle cherchait à me consoler en me +trompant. Mais c'est fini maintenant. Loïse ne m'aime +pas, ne peut pas m'aimer. Eh bien, je ne l'aime plus! +Je redeviens libre... libre de mon coeur, de ma pensée, +de mes pas... Au diable Paris!... Demain, je me mets +à la recherche de mon père!... Et quant à cette lettre... +cette lettre... elle arrivera à son adresse comme +elle pourra!...</p> + +<p>En disant ces mots, Pardaillan saisit la lettre de +Jeanne de Piennes, la recacheta vivement, la fourra +dans son pourpoint d'un mouvement rageur et s'élança +au-dehors, bien résolu à ne plus s'inquiéter de +rien de ce qui concernait Loïse et sa mère, et tous +les Montmorency de France.</p> + +<p>Ce que fit Pardaillan dans cette journée, il est probable +qu'il l'ignora toujours lui-même. On le vit dans +deux ou trois cabarets où il était connu. Il ne prenait +aucun soin de se cacher. Pourtant, sa position +était effrayante.</p> + +<p>Vers cinq heures, il se retrouva calme, de sang-froid, +maître de lui. Il regarda autour de lui, et se +vit non loin de la Seine, presque en face du Louvre, +devant un somptueux hôtel.</p> + +<p>—L'hôtel de Montmorency!... Je n'irai pas, +certes!...</p> + +<p>Presque en même temps, Pardaillan s'approchait +de la grande porte, et furieusement heurtait le marteau!...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXI</h3> + +<h3>LE CONFESSEUR</h3> + +<p>La veille de ce jour où le chevalier de Pardaillan sortit +de la Bastille grâce à la jolie ruse qu'il avait imaginée +et où, malgré sa ferme résolution, il s'était trouvé +devant l'hôtel Montmorency, une scène importante +s'était passée dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>Il était environ neuf heures du soir. Le prédicateur +venait d'achever son sermon devant une foule énorme +qui avait envahi la basilique.</p> + +<p>Ce prédicateur était un moine superbe, de haute +taille et de grande allure. Il portait avec une sorte +de distinction théâtrale le costume noir et blanc de +carme.</p> + +<p>On l'appelait le révérend Panigarola.</p> + +<p>Ce moine, malgré sa jeunesse, produisait une impression +d'ascétisme sévère qui corrigeait fort à propos +l'enthousiasme assez peu religieux qu'il soulevait +chez ses belles auditrices.</p> + +<p>Il était, d'ailleurs, d'une remarquable beauté; il possédait +l'art du geste, ce grand geste des bras levés +vers les voûtes lointaines et qui s'abaissent tout à +coup pour menacer ou pour bénir. Mais ce qu'on admirait +le plus en lui, c'était la véhémence de ses attaques +qui n'épargnaient pas même le roi.</p> + +<p>Ce Panigarola prêchait ouvertement la guerre à +l'hérésie et l'extermination des huguenots. Il englobait +dans la même haine la reine de Navarre, Jeanne +d'Albret, son fils Henri, le prince de Condé, l'amiral +Coligny, enfin tous les huguenots et ceux qui, comme +le roi Charles IX, avaient la faiblesse de les tolérer.</p> + +<p>Panigarola inspirait une curiosité passionnée aux +femmes qui l'écoutaient. Pour quelques-unes et surtout +pour les femmes du peuple, c'était un saint homme +que la reine Catherine avait fait venir d'Italie +pour sauver la France et racheter ses péchés. Mais +pour la plupart des nobles dames qui suivaient ses +sermons, c'était plus et mieux qu'un saint: c'était +un homme qui avait beaucoup péché, et auquel, selon +le précepte de l'évangile, elles pardonnaient beaucoup.</p> + +<p>Elles l'avaient connu naguère, le brillant marquis +de Pani-Garola! Il était de toutes les fêtes; c'était +alors un rude spadassin qui avait sur la conscience +une demi-douzaine de morts; un coureur de cabarets, +un de ces mignons bretteurs dont l'insolence, le +luxe et la force étonnaient le pauvre monde. Puis, +tout à coup, il avait disparu.</p> + +<p>Et voici qu'on le retrouvait sous la robe de carme, +plus beau que jamais, plus flamboyant, mais l'anathème +aux lèvres, alors qu'autrefois ces lèvres n'avaient +eu que des sourires.</p> + +<p>La foule, lentement, s'écoula et se répandit au-dehors +en criant:</p> + +<p>—Mort aux huguenots!</p> + +<p>Il ne resta qu'une quinzaine de femmes qui se mirent +en prière autour d'un confessionnal.</p> + +<p>Mais un bedeau vint les prévenir que le révérend, +très fatigué ce soir-là, n'entendrait aucune de ses pénitentes.</p> + +<p>L'une, jeune et belle autant qu'on pouvait en juger +sous les grands voiles noirs dont elle était couverte, +était affaissée sur un prie-Dieu; parfois un frisson +l'agitait. Lorsque le moine traversa l'église en glissant +silencieusement, sa compagne la poussa du coude +et murmura:</p> + +<p>—Le voici qui vient, Alice!</p> + +<p>Alice de Lux releva la tête et frémit.</p> + +<p>Panigarola passa près de la pénitente et s'enferma +dans le confessionnal.</p> + +<p>—Eh bien? fit à voix basse la compagne d'Alice.</p> + +<p>—Laura... maintenant, je n'ose plus, répondit la +jeune fille d'une voix tremblante. Tu n'as pas prononcé +mon nom, au moins?</p> + +<p>Alice s'approcha du confessionnal et s'agenouilla. +Elle était séparée du moine par un treillis en bois +léger; en outre, ses voiles cachaient son visage; enfin, +l'obscurité était assez grande pour qu'elle ne pût +distinguer nettement le confesseur.</p> + +<p>—Je vous écoute, madame...</p> + +<p>Un court débat se fit en elle, et, tout à coup, sourdement, +elle dit:</p> + +<p>—Marquis de Pani-Garola, je suis Alice de Lux. Je +suis la femme que vous avez aimée, que vous aimez +peut-être encore... et cette femme vient à vous en suppliante...</p> + +<p>—Je vous écoute, madame, répondit le moine de +la même voix indifférente.</p> + +<p>Alice tressaillit de terreur. Il lui sembla comprendre +que, derrière ce grillage, ce n'était pas un homme +qui l'écoutait, mais une statue impassible.</p> + +<p>—Clément, fit-elle avec ardeur, ne reconnaissez-vous +pas ma voix?...</p> + +<p>—Il n'y a plus de Clément, madame, pas plus qu'il +n'y a de marquis de Pani-Garola. Il n'y a devant vous +qu'un homme de Dieu qui vous entendra en Dieu et +qui suppliera Dieu d'avoir pitié de vous, si vous méritez +cette pitié...</p> + +<p>—Oh! balbutia Alice avec un désespoir concentré, +il est impossible que vous ayez oublié notre amour.</p> + +<p>—Madame, si vous me parlez ainsi, je serai obligé +de me retirer.</p> + +<p>—Non, non, restez! Il faut que je vous parle!...</p> + +<p>—Faites-le donc comme si vous parliez à Dieu...</p> + +<p>—Soit!... Eh bien, écoutez-moi, mon révérend +père... et vous me direz si j'ai assez expié mes fautes +et mes crimes, et si le bras de Dieu qui s'est appesanti +sur moi ne m'a pas assez frappée!</p> + +<p>—Je vous écoute, ma fille.</p> + +<p>—Je vais vous raconter la faute d'abord; puis je +vous raconterai l'expiation. Ainsi, vous pourrez juger. +J'avais à peine seize ans. J'étais belle. Une grande +reine m'avait distinguée et m'avait prise parmi ses +filles d'honneur. Et comme j'étais orpheline, comme +je n'avais plus ni père ni mère, ni famille, cette reine +m'assura qu'elle serait ma mère et me tiendrait lieu +de famille...</p> + +<p>—A cette époque, beaucoup de jeunes seigneurs me +dirent qu'ils m'aimaient... mais moi, je n'en aimais +aucun. Je n'aimais personne!... j'aimais le luxe... +j'aimais les dentelles, j'aimais les bijoux... et j'étais +pauvre... La reine dont je vous parle me promit non +pas seulement le luxe, mais la richesse; je lui ai promis +de lui obéir aveuglément... Ce fut là mon premier crime; +la vue de quelques écrins remplis de +diamants m'affola et, pour les posséder, pour m'en +orner à ma guise, j'eusse signé un pacte avec Satan... +Hélas! le pacte fut signé... un jour, la reine me fit +venir dans son oratoire... elle ouvrit devant moi un +tiroir resplendissant de perles, d'émeraudes, de rubis, +de diamants... et elle me dit que tout cela était +à moi si je lui obéissais... Enfiévrée, les joues en feu, +l'âme bouleversée, je m'écriai: «Que faut-il faire? Majesté!...» La reine sourit, me prit par la main, +me conduisit dans une pièce qui précédait son oratoire +et souleva une tenture: derrière la tenture c'était +la grande galerie qui attenait aux appartements +du roi.. là se promenaient les gentilshommes que je +connaissais tous. Elle m'en désigna un et me dit: +«Fais-toi aimer de cet homme!»</p> + +<p>—Un mois plus tard, continua Alice, si bas que le +moine l'entendit à peine, j'étais la maîtresse de ce +gentilhomme...</p> + +<p>Alors, sans un geste, le moine demanda:</p> + +<p>—Comment s'appelait cet homme?</p> + +<p>—Oui! Vous voulez dire que j'ai eu tant d'amants +qu'il faut préciser, n'est-ce pas! Eh bien, il s'appelait +Clément-Jacques de Pani-Garola. Il était marquis. Il +arrivait d'Italie. Vous avez dû le connaître un peu, +mon père!</p> + +<p>—Continuez, ma fille, dit tranquillement le moine. +Cet homme vous l'aimiez sans doute? Eh bien, si +c'est là toute votre faute, je puis vous garantir que +Dieu vous pardonnera, comme je suis prêt à vous +absoudre...</p> + +<p>—Vous me raillez. Eh bien, soit encore. Raillez, +mais écoutez: Ce gentilhomme, je ne l'aimais pas!</p> + +<p>—Et lui? demanda sourdement le moine.</p> + +<p>—Lui!... il m'aima, il m'adora, du moins, je crois +qu'il en fut ainsi... Quoi qu'il en soit, mon révérend, +un an après que j'eus reçu de la reine l'ordre que je +vous ai exposé, je devins mère... L'enfant vint au +monde dans une petite maison de la rue de la Hache +que la reine m'avait donnée... Cette naissance demeura +secrète... le père emporta le nouveau-né...</p> + +<p>—Je comprends, dit le moine en grinçant des +dents. Un tardif sentiment maternel a éclos dans votre +coeur, le remords vous ronge, et vous voulez savoir +ce qu'est devenu l'enfant... Je puis vous renseigner +sur ce point... je le vois tous les jours!</p> + +<p>—L'enfant n'est donc pas mort!... gémit Alice dans +un spasme d'épouvante. Vous m'avez donc menti! +Parlez!</p> + +<p>—Dieu permit que l'enfant vécût. Peut-être voulait-il +en faire l'instrument de ses justes colères!... Le +père, ce marquis, ce brillant et naïf gentilhomme, +l'emporta, comme vous dites, le confia à une nourrice +et lui donna un nom...</p> + +<p>—Lequel? demanda Alice dans un souffle.</p> + +<p>—Celui qu'il portait lui-même. L'enfant s'appelle +Jacques-Clément...</p> + +<p>—Où est-il? Où est-il? râla la mère.</p> + +<p>—Il est élevé dans un couvent de Paris... Je vous +l'ai dit: c'est un enfant du Seigneur... et peut-être le +Seigneur le réserve-t-il pour quelque héroïque aventure. +Est-ce là ce que vous vouliez savoir?</p> + +<p>Écrasée, Alice garda le silence.</p> + +<p>Le moine, d'une voix âpre, comme éraillée par les +puissantes émotions qui se déchaînaient en lui, continua:</p> + +<p>—Vous avez voulu me parler, Alice! Eh bien, vous +m'entendrez à votre tour! Vous êtes venue troubler +la paix qui commençait à s'étendre comme un suaire +sur mon misérable coeur... Ah! vous avez cru que +l'enfant était mort, et, repentante peut-être, vous êtes +venue me demander l'absolution du crime qui ne fut +pas commis.</p> + +<p>Il ne vit pas le geste de dénégation désespérée que +fit Alice, et poursuivit:</p> + +<p>—Vous êtes-vous demandé pourquoi ce crime fut +médité? Avez-vous cherché à savoir pourquoi, ayant +emporté l'enfant, je ne reparus plus auprès de la +mère, pourquoi je descendis dans l'enfer de l'orgie, +et pourquoi enfin je me suis jeté dans ce gouffre qui +s'appelle un couvent!...</p> + +<p>—Clément! bégaya la jeune fille, non seulement +je me le suis demandé, mais je l'ai su presque aussitôt! +Et c'est là ce qui m'amène à vos pieds!</p> + +<p>Le moine tressaillit.</p> + +<p>—Voyons! Parlez! gronda-t-il. Racontez-moi ce que +vous avez appris... Dites-moi surtout les origines du +crime, si vous voulez que je mesure le mal et l'expiation!</p> + +<p>Alors, Alice de Lux, d'une voix entrecoupée, à peine +perceptible, commença.</p> + +<p>—La reine supposait que le parti de Montmorency +avait cherché des alliances en Italie. Elle savait que +vous aviez passé par Vérone, Mantoue, Parme et Venise. +On vous avait vu avec François, maréchal de +Montmorency... La reine voulut avoir la preuve de +cette conspiration, et c'est pour cela que je devins +votre maîtresse... Voilà l'origine du crime.</p> + +<p>—Oui! fit le moine. Le crime lui-même, à présent.</p> + +<p>—Une nuit que vous dormiez profondément, harassé +de mes caresses, je profitai de votre sommeil +pour...</p> + +<p>Elle s'arrêta, palpitante.</p> + +<p>—Vous n'osez achever. J'achèverai, moi! gronda +Panigarola. Vous profitâtes de mon sommeil pour me +voler mes papiers... et, le lendemain matin, ils étaient +entre les mains de Catherine de Médicis!</p> + +<p>—Je m'aperçus tout de suite de ce qui était arrivé, +continua le moine. Et en peu de jours j'acquis la certitude +que la femme que j'adorais était une misérable +espionne!...</p> + +<p>—Grâce! gémit Alice. Je me suis repentie...</p> + +<p>—Heureusement, ces papiers étaient insignifiants. +Le maréchal de Montmorency n'en dut pas moins +prendre la fuite. La vie d'une douzaine d'hommes tint +à un fil. Je ne vous parle pas de la mienne!</p> + +<p>—Grâce! Taisez-vous!...</p> + +<p>—Un mois après, vous accouchiez... Moi, pendant +ces mortelles journées, j'avais étudié ma vengeance...</p> + +<p>—Effroyable vengeance! cria presque la jeune fille. +Vous avez profité de l'état de faiblesse où je me trouvais, +du délire de la fièvre, pour me faire écrire et +signer une lettre que vous m'avez dictée mot à mot! +Et dans cette lettre, je m'accusais moi-même d'avoir +tué mon enfant!...</p> + +<p>—N'était-ce pas convenu! Dites! N'avez-vous pas +consenti à ce que j'emporte l'enfant pour le tuer?... +Amante perfide, mère sans coeur, c'est vous qui maintenant +m'accusez!...</p> + +<p>—Non! Non! gémit Alice terrorisée, je n'accuse +pas, je supplie!... Votre vengeance fut juste, mais comme +elle fut terrible!... Cette lettre que j'écrivis sous +votre dictée! Cette lettre qui me livre au bourreau! +Cette lettre qui fait de moi une fiancée du gibet! +C'est à Catherine de Médicis que vous l'avez remise!</p> + +<p>—Oui! dit le moine avec une netteté glaciale...</p> + +<p>—Et sais-tu ce qui en est résulté! Dis! Le sais-tu!... +Il en est résulté que je suis devenue entre les +mains de la reine un instrument d'infamie! que je +dus entreprendre de devenir la maîtresse de François +de Montmorency! que, n'ayant pas réussi à séduire +cet homme qui passe dans la vie comme un spectre +glacé, je dus séduire son propre frère, Henri! Je ne +parle pas de mes autres amants! mais je te dis que +je vis dans la plus hideuse abjection, et que c'en est +trop, que je ne puis aller plus loin!...</p> + +<p>—Eh bien, fit le moine avec un sourire livide, qui +vous empêche de vous libérer!... Puisque vous savez +maintenant que le crime ne fut pas commis, que l'enfant +est vivant!...</p> + +<p>—Oh! c'est affreux! sanglota la malheureuse. Votre +vengeance est atroce!...</p> + +<p>—Vous aviez adopté un métier: j'ai cherché le +moyen de vous obliger à le continuer, voilà tout!</p> + +<p>—Sans pitié!... oh! il est sans pitié!...</p> + +<p>—Qui vous dit que je sois sans pitié! s'écria Panigarola. +M'avez-vous jamais rien demandé?</p> + +<p>Alice frémit. Un espoir furieux fit irruption dans +cette âme de ténèbre.</p> + +<p>—Oh! bégaya-t-elle, si cela était possible!</p> + +<p>—Dites-moi ce que je puis faire pour vous.</p> + +<p>—Clément, vous pouvez me sauver! Vous pouvez +m'arracher à la honte, au désespoir, à la mort! Et +il suffit pour cela que vous prononciez un mot! Clément, +je t'ai fait beaucoup de mal... sois grand... sois +généreux... pardonne...</p> + +<p>—Que puis-je faire pour vous sauver? répéta le +moine.</p> + +<p>—Tu peux tout!... ô Clément, c'est en suppliante +que je suis venue... songe que tu m'as aimée... Ecoute... +je ne sais quel pacte te lie maintenant à Catherine... +mais je la connais... je sais beaucoup de ses secrets... +je sais qu'autant elle te soupçonnait jadis, autant elle +t'admire à présent... Elle ne peut rien te refuser. Clément!... +Dis un mot... et elle te rendra la fatale, l'horrible +lettre.</p> + +<p>—C'est cela que vous êtes venue me demander!</p> + +<p>—Oui!... répondit-elle d'un souffle d'angoisse.</p> + +<p>—Vous ne vous trompez pas, reprit le moine avec +une sorte de gravité. Je puis beaucoup sur l'esprit de +la reine. Je demanderai donc cette lettre... A une +condition...</p> + +<p>—Parle!... oh! tout ce que tu voudras!</p> + +<p>—Simplement ceci: prouvez-moi qu'il est utile que +cette lettre vous soit rendue... j'entends utile pour +vous!</p> + +<p>Un effroi soudain agrandit les yeux d'Alice. Elle +balbutia:</p> + +<p>—Mais ne vous ai-je pas dit... tout ce que je souffre!...</p> + +<p>—Ce ne peut être là une raison valable.</p> + +<p>—Je vous jure!...</p> + +<p>—Allons! je vois qu'il va falloir que je vous arrache +moi-même votre confession... Si vous voulez votre +liberté, Alice, si vous souffrez dans votre corps que +vous livrez et dans votre coeur noyé de honte, c'est +qu'enfin vous aimez! Enfin!... Est-ce vrai?... Faut-il +vous dire le nom de celui que vous aimez?... Il s'appelle +le comte de Marillac!... Si cela est vrai, il faut +évidemment que vous soyez libérée.</p> + +<p>—Eh bien, oui! c'est vrai! haleta l'espionne en joignant +les mains. J'aime! Pour la première fois de ma +vie, j'aime avec tout mon coeur et toute mon âme!... +Laisse-moi aimer! que t'importe ce que je puis devenir! +Tu t'es vengé! J'ai souffert, j'ai expié... je +disparaîtrai... ô mon Clément... rappelle-toi que tu m'as +aimée... rappelle-toi que, dans mon indignité, mon +coeur s'est ému pour toi... Sauve-moi...</p> + +<p>Panigarola demeura quelques instants silencieux.</p> + +<p>—Vous vous taisez? implora la jeune fille.</p> + +<p>—Je vais vous répondre, dit le carme d'une voix +si rauque et si brisée qu'à peine Alice la reconnut-elle... +Vous me demandez d'aller trouver Catherine et +d'obtenir la lettre accusatrice? Eh bien, c'est impossible. +Je ne suis pas en faveur auprès de la reine +comme vous le pensez et comme je vous le disais +moi-même, pour vous encourager à développer toute +votre pensée. Il y a très longtemps que je n'ai vu la +reine, et il est probable que je ne la verrai jamais.</p> + +<p>L'accent du moine était morne. Il parlait d'une voix +pâle, si l'on peut dire. Évidemment, sa pensée était +ailleurs. Alice demeurait stupéfaite, foudroyée sans +comprendre.</p> + +<p>—Vous refusez de me sauver! murmura-t-elle.</p> + +<p>—Vous sauver! grondait le moine incapable de +se contenir plus longtemps. C'est-à-dire, du fond de +mon malheur, contempler votre félicité qui serait mon +oeuvre! C'est-à-dire vous permettre d'aimer ce Marillac!...</p> + +<p>Alice jeta une plainte étouffée. Le moine se révélait +à elle. Ce n'était pas le confesseur Panigarola, l'homme +apaisé par la prière, le religieux miséricordieux... +c'était encore et toujours ce marquis de Pani-Garola, +ce gentilhomme aux passions dévorantes qu'elle avait +connu!</p> + +<p>Elle se raidit contre le désespoir. Car maintenant +une nouvelle terreur lui venait.</p> + +<p>Comment Panigarola savait-il le nom de celui qu'elle +appelait son fiancé? Le moine lui-même allait le lui +apprendre:</p> + +<p>—Croyez-vous que je vous ai perdue de vue un seul +instant! Du fond de mon cloître, je vous ai suivie +pas à pas. J'ai vu vos gestes, j'ai entendu vos paroles; +il n'est pas un de vos actes, c'est-à-dire pas une de +vos trahisons, dont je ne pourrais vous refaire l'histoire; +je pourrais vous citer tous vos amants l'un +après l'autre!... Mais ne croyez pas que j'ai été jaloux. +En vous livrant à la reine, je savais ce que je +faisais! Et c'était ma vengeance, cela! Vous venez +à moi, et c'est moi que vous voulez faire l'artisan de +votre bonheur! Quoi! Je vous révèle l'existence de +votre enfant! J'essaie de réveiller en vous un sentiment +humain capable de vous valoir l'oubli à défaut +de ma pitié! Et vous ne songez qu'à votre amour! +Insensée! Tu dis que c'est l'absolution de tes crimes +que tu es venue chercher ici! Dis plutôt une malédiction!</p> + +<p>Le moine s'était levé. Il était sorti du confessionnal. +Ses bras se levaient vers le maître-autel dans un geste +d'imprécation... Et ce fut ainsi qu'il s'en alla, glissa +comme un fantôme, secoué de rauques sanglots, et +s'évanouit au fond des ténèbres, laissant Alice renversée +en arrière, évanouie...</p> + +<p>Alors, la vieille Laura, avec un sourire au coin de +ses lèvres minces, accourut auprès d'Alice de Lux.</p> + +<p>—Fuyons, dit-elle avec un morne désespoir. Fuyons! +C'est ici le séjour de l'horreur, du crime et de la damnation!</p> + +<p>Alice de Lux passa une nuit affreuse. Mais telle +était l'énergie morale de cette femme qu'elle ne perdit +pas un instant à se lamenter.</p> + +<p>—Lutter jusqu'au bout! dit-elle en frémissant.</p> + +<p>Si son ancien amant avait eu pitié d'elle, si le moine +avait arraché à Catherine de Médicis la terrible lettre +qui la faisait son esclave, son plan était de ne plus +retourner au Louvre que pour dire à la reine:</p> + +<p>—Jusqu'ici, je vous ai servie. Maintenant, je reprends +ma liberté. Je ne vous demande rien que votre +neutralité, je n'espère rien que d'être oubliée de +vous.</p> + +<p>Tout ce rêve de liberté, de bonheur, s'écroulait. Il +fallait reprendre la chaîne. Il fallait au plus tôt se +rendre au Louvre, d'après les ordres qu'elle avait +reçus.</p> + +<p>Le lendemain matin, Alice de Lux avait repris son +visage impassible. Avec l'aide de Laura, elle s'habilla +soigneusement et, accompagnée de la vieille femme, +se rendit au Louvre.</p> + +<p>Bientôt elle parvint dans les appartements privés +de la reine. Catherine de Médicis fut prévenue que +Mlle Alice de Lux, de retour d'un long voyage, sollicitait +l'honneur de lui présenter ses devoirs. Elle fit +répondre qu'elle recevrait Alice dès qu'elle serait libre +et que sa fille d'honneur eût à ne pas s'éloigner du +Louvre tant qu'elle ne l'aurait pas vue.</p> + +<p>Catherine était en effet en conférence avec son +confident, son ancien amant, son véritable ami, l'astrologue +Ruggieri.</p> + +<p>Catherine avait pleine confiance dans la science de +Ruggieri. Et Ruggieri lui-même n'était pas un charlatan. +Il considérait l'astrologie comme la seule +science qui valût d'être étudiée.</p> + +<p>Au moment où nous pénétrons dans le cabinet de +la reine, Ruggieri prenait congé d'elle.</p> + +<p>—Ainsi, disait l'astrologue, c'est la paix?</p> + +<p>—Oui, René, la paix... la paix qui est parfois une +arme plus redoutable que la guerre.</p> + +<p>—Et vous pensez que Jeanne d'Albret viendra à +Paris?</p> + +<p>—Elle viendra, René.</p> + +<p>—Coligny?</p> + +<p>—Il viendra. Condé, Henri de Béarn viendront... +Songe donc à ce que je t'ai recommandée.</p> + +<p>—Répandre le bruit que la reine de Navarre est +malade?</p> + +<p>—C'est cela, mon bon René, dit Catherine avec +un sourire, et je puis t'assurer qu'elle est bien +malade. Mais ce n'est pas tout... Tu oublies le principal.</p> + +<p>—Répandre le bruit que Jeanne d'Albret a un autre +enfant qu'Henri! fit Ruggieri en pâlissant.</p> + +<p>—Oui, un enfant qui est même plus âgé qu'Henri +de Béarn... et qui aurait bien des droits... si Henri +venait à disparaître... tu le connais! ajouta-t-elle en +fixant un regard dominateur sur l'astrologue.</p> + +<p>Celui-ci courba la tête et murmura dans un soupir.</p> + +<p>—Mon fils!...</p> + +<p>Puis se redressant:</p> + +<p>—Une calomnie, Catherine!</p> + +<p>—Oui, une calomnie, René!...</p> + +<p>—Personne ne voudra croire, fit-il en hochant la +tête.</p> + +<p>—Le mensonge est l'arme des forts, l'arme de ceux +qui ont regardé la vie face à face et ont dit à la vie: +tu n'es que néant! L'arme de ceux qui ont sondé leur +conscience, et ont dit à leur conscience: tu n'es +qu'imagination! Le vulgaire, le troupeau que nous +gouvernons, doit avoir la haine du mensonge. Mais +nous, René, nous pouvons et nous devons mentir, +puisque le mensonge est le fond même de tout gouvernement +solide.</p> + +<p>—Je mentirai donc, ma belle reine! s'écria Ruggieri.</p> + +<p>—La reine de Navarre viendra à Paris, je te le +répète. Il faut qu'avant même son arrivée le mensonge +ait déjà préparé nos voies. D'abord, elle est +malade, tu comprends? Ensuite, elle a un fils... pourquoi +t'assombris-tu? Et qui te dit que ce fils... je ne +le réserve pas à de hautes destinées! qui te dit qu'il +ne sera pas roi de Navarre à la place d'Henri!...</p> + +<p>—Ah! Catherine, murmura l'astrologue en appuyant +ses lèvres sur la main de la reine, comme vous +êtes grande.</p> + +<p>—Va! fit la reine en souriant, va et songe à +m'obéir...</p> + +<p>—Aveuglément! s'écria l'astrologue en s'élançant +hors du cabinet.</p> + +<p>A son tour, Catherine de Médicis quitta ses appartements +sans passer par la salle où étaient réunies +ses dames d'atours, et, par des couloirs réservés, gagna +le logis du roi.</p> + +<p>A mesure qu'elle approchait, elle entendait une sonnerie +de chasse. Charles IX, grand chasseur, avait +une passion furieuse pour l'art de la vénerie en général +et pour tous les arts qui s'y rattachaient en +particulier. Il sonnait de la trompe à s'en époumoner, +à s'en rendre malade.</p> + +<p>Avant d'entrer chez le roi, Catherine composa son +visage et prit son air le plus mélancolique. Lorsqu'elle +entra, Charles IX déposa aussitôt sa trompe, +et, s'avançant vers elle, la prit par une main, baisa +cette main et la conduisit enfin jusqu'à un grand +fauteuil dans lequel la reine s'assit.</p> + +<p>—Mon fils, dit alors Catherine, je viens, comme +tous les matins, m'informer de votre santé. Comment +êtes-vous?... Tournez-vous vers la fenêtre, que +je vous voie... Mais vous me paraissez bien... très +bien... Ah! je respire... C'est que, voyez-vous, je ne vis +plus depuis qu'Ambroise Paré m'a affirmé que l'une +de ces crises pouvait vous tuer sur le coup; mais je +n'en crois rien, Charles; d'ailleurs, j'ai ordonné des +prières secrètes dans trois églises et notamment à +Notre-Dame.</p> + +<p>—Ce que vous me dites là, madame, me rassurerait +si j'avais besoin d'être rassuré; mais je suis +comme vous; je ne crois nullement aux sinistres prédictions +de maître Paré, et ceux qui pourraient se réjouir +de ma mort devront attendre.</p> + +<p>—Amen! dit Catherine. Mais, mon fils, vous croyez +donc qu'il y a des gens qui se réjouiraient de la mort +du roi!</p> + +<p>—Eh, madame, d'où vous viennent ces idées funèbres!</p> + +<p>—La constante inquiétude d'une mère, Charles, ne +désarme jamais devant les apparences de la sécurité.</p> + +<p>—Et moi, je vous dis que je me porte à merveille! +Quant aux gens qui se réjouissent en secret dès que +j'ai la colique, ils sont partout et jusque dans ce +palais!</p> + +<p>—Vous voulez parler de messieurs les huguenots, +mon fils. Eh bien, je voulais justement vous entretenir +à leur sujet. Si cela vous convient, sire, le moment +serait bon...</p> + +<p>Et Catherine jeta un regard significatif sur trois ou +quatre personnes de l'entourage royal qui, au moment +où la reine mère était entrée, s'étaient retirées +dans un coin.</p> + +<p>Le roi se tourna vers ces personnes.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, la reine veut m'entretenir... +Maître Pompéus, vous reviendrez dans une heure pour +ma leçon d'armes... Ah! apportez-moi donc quelques-unes +de ces lames arabes dont vous me parliez... Maître +Crucé, nous causerons demain de ferronnerie; je +veux voir ce nouveau modèle de serrure que vous avez +inventé; messieurs, à bientôt.</p> + +<p>Le maître d'armes, Crucé, les gentilshommes sortirent +après une profonde salutation à la reine. Au moment +où la reine mère était rentrée, s'étaient retirées +rapide regard.</p> + +<p>—Je vous écoute, madame! fit alors Charles IX en +se jetant dans un vaste fauteuil. Ici, Naysus! Euyalus!</p> + +<p>Deux magnifiques lévriers qui, depuis l'entrée de +la reine, n'avaient cessé de gronder, vinrent se coucher +près du roi.</p> + +<p>—Charles, dit alors Catherine, est-ce que vous ne +pensez pas que cette longue dispute, ces guerres funestes +où succombent l'un après l'autre les meilleurs +gentilshommes de l'un et l'autre parti ne finiront pas +par appauvrir l'héritage que vous tenez de votre père +et que vous devez transmettre intact à vos successeurs?</p> + +<p>—Si fait, pardieu! Je trouve que c'est vraiment +payer trop cher le plaisir d'entendre la messe, que de +voir succomber tant de braves.</p> + +<p>—J'aime à vous voir dans ces dispositions, sire.</p> + +<p>—Je ne m'étonne que d'une chose, madame; c'est +que ces dispositions semblent vous étonner. N'ai-je +pas toujours prêché que la paix devait se faire entre +les deux religions? C'est vous qui venez me prêcher +la concorde, alors que j'ai dû toujours résister à votre +robuste appétit de guerre et de massacre! C'en +est assez par la mort-dieu! J'entends que ma volonté +soit faite, que tous vos muguets et mignons cessent +de provoquer les huguenots, et que ces moines damnés +comme votre Panigarola... nous verrons bien, pardieu! +ajouta tout à coup Charles IX en se levant, +qui commande à Paris!</p> + +<p>Aux derniers mots, il marcha sur Catherine d'un air +si menaçant que la reine se leva en étendant le bras.</p> + +<p>—Eh! mon fils, s'écria-t-elle avec un rire forcé, on +dirait vraiment que c'est à votre mère que vous en +voulez!... Mais, si vous m'en croyez, vous n'arrêterez +personne, pas plus Panigarola que Maugiron ou Quélus...</p> + +<p>—Je les arrêterai, si bon me semble, madame! +J'arrêterai Henri s'il le faut!</p> + +<p>—Bon! fit la reine, vous parlez de paix, et vous +ne rêvez qu'arrestations jusque dans votre famille!</p> + +<p>Mais déjà Charles IX, avec un grand geste de lassitude, +se renversait dans son fauteuil. Catherine l'attendait +là.</p> + +<p>—Vous n'arrêterez personne, dit-elle, si je vous +donne un bon moyen d'assurer la paix générale.</p> + +<p>—Et il ne s'agit pas de quelque bon carnage, de +quelque bataille nouvelle, de quelque levée de troupes +et d'argent?</p> + +<p>—Rien de tout cela, mon fils!</p> + +<p>—Je vous écoute, madame, dit Charles.</p> + +<p>—Voici longtemps que j'y songe. Pendant que vous +me croyez occupée à rêver de guerre comme je ne +sais quelle héroïne, je ne suis qu'une pauvre mère +cherchant à assurer le bonheur de ses enfants, insista-t-elle +sur un mouvement de Charles. Et voici +ce que j'ai trouvé, mon fils: les huguenots ne sont +plus rien, ou du moins cessent d'être dangereux, s'ils +n'ont plus Henri de Béarn et Coligny. Supposez que +Coligny et Henri de Béarn fassent leur soumission.</p> + +<p>—Jamais ils n'y consentiront!</p> + +<p>—Eh bien, s'écria Catherine triomphante, j'ai +trouvé mieux que de leur arracher une soumission +qui serait peut-être hypocrite. J'ai trouvé le moyen +d'en faire les amis les plus ardents du roi, ses alliés! +Que pensez-vous que ferait le vieux Coligny, si vous +lui donniez une armée pour aller défendre dans les +Pays-Bas ses coreligionnaires massacrés par le duc +d'Albe?</p> + +<p>—Je dis qu'il tomberait à mes pieds. Mais, Madame, +ce serait la guerre avec l'Espagnol!</p> + +<p>—Nous causerons de cela en conseil, mon fils. Je +sais un moyen d'éviter la guerre avec l'Espagne qui +est et doit rester notre amie fidèle. Ceci acquis, êtes-vous +décidé à faire à l'amiral la proposition que je +vous dis?</p> + +<p>—Oui, morbleu! et même au prix d'une guerre +avec l'Espagne, car, après tout, vaut mieux guerre de +frontière que guerre intestine!</p> + +<p>—Bien. Vous admettez qu'en ces conditions l'amiral +est à nous? Voilà donc les brouillons du parti huguenot +qui n'ont plus de chef et viennent se ranger +autour de vous.</p> + +<p>—Sans doute. Mais Henri de Béarn?</p> + +<p>—Ah! voilà où mon idée a du bon! Henri de +Béarn est votre ennemi... eh bien, j'en fais plus que +votre ami, j'en fais votre frère... en lui faisant épouser +votre soeur... ma fille Marguerite!</p> + +<p>—Margot! s'écria Charles stupéfait.</p> + +<p>—Elle-même! Croyez-vous qu'il refusera l'alliance? +Croyez-vous que l'orgueilleuse Jeanne d'Albret elle-même +ne sera pas fière et heureuse d'une pareille +union?</p> + +<p>—L'idée est admirable, en effet. Mais qu'en dira +Margot?</p> + +<p>—Marguerite dira ce que nous voudrons.</p> + +<p>—Par la mort-dieu! s'écria le roi en se levant, +voilà, madame, une belle et profonde pensée... Oui, +oui, cela nous assure la paix... Le Béarnais rentrant +dans ma famille, et Coligny occupé aux Pays-Bas, il +n'y a plus de parti huguenot!... Ah! je respire!</p> + +<p>Et le roi Charles, en véritable enfant qu'il était, esquissa +un pas de danse, puis saisit sa mère à pleins +bras et l'embrassa sur les deux joues.</p> + +<p>Soudain, Catherine vit son fils pâlir. Charles porta +sa main crispée à son coeur et s'arrêta, haletant. Son +regard se troubla. Ses pupilles se dilatèrent. Puis ses +traits se calmèrent. Son regard s'apaisa. Il respira +plus librement.</p> + +<p>—Vous le voyez, ma mère, dit-il avec un triste sourire, +voici une crise avortée. La joie que vous m'avez +donnée me rend déjà plus fort... Ah! s'il n'y avait +plus autour de mon trône ni haines sourdes, ni intrigues... +si nous avions enfin la paix!...</p> + +<p>—Vous l'aurez, Charles! dit Catherine qui se leva. +Reposez-vous en votre mère qui veille sur vous... J'ai +donc votre approbation pour ouvrir des conférences +en vue de ce mariage.</p> + +<p>—Oui, madame, allez... Et moi, je m'en vais de ce +pas voir Margot et lui faire entendre raison.</p> + +<p>La reine mère eut un sourire aigu. Elle regagna ses +appartements, lente et méditative, et entra dans son +oratoire.</p> + +<p>—Paola, dit Catherine à une suivante italienne qui +se tenait toujours à sa portée, amène-moi Alice.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, Alice de Lux pénétrait +dans l'oratoire.</p> + +<p>—Vous voilà donc de retour, mon enfant, dit Catherine +avec une grande douceur. Vous êtes arrivée hier?</p> + +<p>—Non, madame, je suis arrivée il y a onze jours....</p> + +<p>—Onze jours, et vous voilà aujourd'hui seulement!</p> + +<p>—J'étais bien fatiguée, madame, balbutia la fille +d'honneur.</p> + +<p>—Oui, oui... je comprends, vous aviez besoin de +vous reposer... et peut-être aussi de réfléchir un peu... +de convenir avec vous-même... Mais laissons cela... +Vous avez admirablement compris votre mission, et +je ne connais pas meilleure diplomate que vous... +Vous en serez récompensée.</p> + +<p>—Votre Majesté me comble, murmura la malheureuse.</p> + +<p>—Non, non, je ne dis que l'exacte vérité... grâce à +vous, ma chère ambassadrice, j'ai pu connaître à +temps et déjouer les projets de notre ennemie la plus +déterminée... la reine Jeanne. Ah! à ce propos, soyez +complimentée pour le choix de vos courriers... tous +des hommes sûrs et diligents... et pour la rédaction +de vos lettres... Oui, mon enfant, vous nous avez rendu +de grands services... Et ce n'est pas votre faute si ces +services n'ont pas été plus loin...</p> + +<p>—Je ne sais ce que veut dire Votre Majesté...</p> + +<p>—Alice, comment la reine de Navarre est-elle sortie +de Paris?... Car elle y est venue, je le sais... Racontez-moi +donc un peu tout cela... est-ce que vous faisiez +partie du voyage? Ne m'a-t-on pas dit qu'il y avait eu +quelque chose comme une révolte sur le pont de +bois?...</p> + +<p>Alice commença aussitôt le récit sommaire de +L'échauffourée que nous avons racontée.</p> + +<p>—Jésus! fit alors Catherine en joignant les mains. +Est-il possible que vous ayez couru pareil danger!... +Quand je songe qu'un peu plus la reine de Navarre +était tuée, je ne puis m'empêcher de frissonner... car, +après tout, je ne veux pas sa mort, à cette pauvre +reine... Et la preuve que je ne lui veux aucun mal, +c'est que je songe à faire la paix... et que je vais vous +envoyer auprès d'elle pour préparer son esprit à un +grand événement... Vous pourriez partir aujourd'hui +même.</p> + +<p>En parlant ainsi, Catherine fixait un regard aigu +sur Alice. La jeune fille, la tête courbée, frissonnante, +demeurait frappée de stupeur.</p> + +<p>—A propos, reprit tout à coup Catherine, que venait +donc faire à Paris la reine de Navarre?</p> + +<p>—Elle est venue vendre ses bijoux. Majesté.</p> + +<p>—Ah? Peccato! La pauvre chère... Ses bijoux!... +Tiens, tiens... Et en a-t-elle eu un bon prix, au +moins?... Au fait, cela m'est égal, je ne veux pas être +indiscrète. Au surplus, elle est encore bien heureuse +d'avoir des bijoux à vendre... Moi, il ne m'en reste +plus... que quelques-uns... et encore, ils ne sont plus à +moi... je les destine à des amis... Tiens, regarde, Alice! +Prends un peu ce coffret... là, sur le prie-Dieu... bon.</p> + +<p>Alice avait obéi et déposait sur la table un coffret +d'ébène que Catherine ouvrit aussitôt.</p> + +<p>Ce coffret était agencé par rangées superposées; +le premier rang apparut aux yeux d'Alice. Il se composait +d'une agrafe de ceinture et d'une paire de pendants +d'oreille.</p> + +<p>Alice demeura indifférente et glacée. La reine lui +jeta un coup d'oeil en dessous, et un mince sourire +erra sur ses lèvres.</p> + +<p>—Peste! songea-t-elle. La demoiselle est devenue +difficile!... Qu'en penses-tu, mon enfant? reprit-elle +tout haut.</p> + +<p>—Je dis que ces bijoux sont bien jolis, madame.</p> + +<p>—Oui, certes... L'eau de ces perles est admirable, +et on y chercherait en vain un défaut... Mais que disions-nous?... +Ah! oui, que la reine de Navarre avait +vendu ses dernières pierreries chez... chez qui, disais-tu?</p> + +<p>—Chez le juif Isaac Ruben, répondit Alice.</p> + +<p>—Oui, c'est bien cela. Et tu ajoutais que cette +bonne reine était partie...</p> + +<p>—Pour Saint-Germain, madame; puis pour Saintes. +Je crois que, de Saintes, Sa Majesté la reine de +Navarre se rendra à La Rochelle.</p> + +<p>—Voyons, mon enfant, vous paraissez inquiète? +Vous vous êtes pourtant reposée dix jours. Et je n'ai +rien dit pour les embarras que vous avez pu me causer +en ne vous rendant pas immédiatement à mes ordres... +Mais maintenant, il s'agit de faire bonne mine... +encore un effort, ma petite Alice... Je n'ai confiance +qu'en toi, je suis entourée d'ennemis... tu vas voir que +je n'ai pas de secrets pour toi... Je vais t'apprendre +une grande nouvelle... Ma cousine de Navarre devient +notre amie... elle vient ici.... à Paris... à cette cour...</p> + +<p>A mesure que Catherine parlait, Alice devenait de +plus en plus pâle. Aux derniers mots, elle étouffa un +cri que la reine feignit de ne pas entendre.</p> + +<p>—Alors, poursuivit-elle, il faut que je fasse parvenir +un message à la reine de Navarre... un message verbal... +Et c'est toi que je charge de cette grande mission.</p> + +<p>Alice fit un geste comme pour interrompre la reine.</p> + +<p>—Tais-toi, continua celle-ci. Ecoute-moi bien, car tu +saisis que notre temps est précieux... tu vas partir. +Dans une heure, pas plus tard, dans une heure, tu +trouveras à ta porte une chaise de voyage; tu mèneras +grand train... jusqu'à ce que tu aies rejoint la +reine... Je vais te charger d'une double mission... la +première, ce sera de présenter à la reine, avec toute +la délicatesse nécessaire, les offres que je t'exposerai +dans un instant... la deuxième, ce sera, selon les dispositions +où tu la trouveras, de lui offrir... ou de ne +pas lui offrir... un cadeau... un petit cadeau... qui devra +venir de toi-même, tu entends... je n'y veux être +pour rien... oh! rassure-toi... ce cadeau... ce sera facile... +c'est simplement une boîte de gants... Tais-toi, +je sais tout ce que tu pourrais objecter... tu diras, +tu inventeras ce que tu voudras pour expliquer que +tu sois chargée par moi du message... quant aux gants, +je n'y suis pour rien... c'est toi qui les as achetés à +Paris pour faire plaisir à ta bienfaitrice...</p> + +<p>—Je supplie Votre Majesté de ne pas aller plus +loin...</p> + +<p>—Elle a déjà compris les gants! songea Catherine. +Et elle a peur!...</p> + +<p>Rapidement, elle retira le premier compartiment +du coffret aux bijoux. La deuxième rangée apparut.</p> + +<p>—Laissons-la respirer cinq minutes! poursuivit la +reine en elle-même.—Que dis-tu de cela, ma petite +Alice? fit-elle à haute voix.</p> + +<p>—Cela?... Quoi?... ce que vous disiez, madame, +balbutia Alice en passant une main sur son front.</p> + +<p>—Eh! non... cela!... ces rubis! Regarde donc, +voyons!</p> + +<p>—Sur la deuxième rangée qui venait d'apparaître, rutilait +un large peigne d'or que couronnaient six gros +rubis dont les feux sombres et somptueux incendiaient +la nuit du velours noir!... C'était un royal +bijou.</p> + +<p>—Ce peigne siéra merveilleusement à tes cheveux, +dit la reine. On dirait une couronne. Tu en es digne, +ma fille.</p> + +<p>Alice, d'un mouvement désespéré, tordait ses belles +mains.</p> + +<p>La reine prit le peigne et le fit chatoyer.</p> + +<p>—Au fait, s'écria-t-elle, tu ne m'as pas dit comment +tu étais arrivée là-bas... Raconte-moi un peu cela...</p> + +<p>—J'ai fait comme il était convenu, répondit Alice +avec une volubilité fiévreuse; le conducteur a fait +rouler la voiture à l'endroit que vous aviez indiqué; +la voiture s'est brisée; j'ai attendu... quelqu'un est +venu...</p> + +<p>—Quelqu'un? fit la reine en relevant brusquement +la tête.</p> + +<p>—Un gentilhomme de la reine de Navarre. Il m'a +conduite à la reine... j'ai fait le récit convenu... que +j'avais voulu me convertir à la réforme... que vous +m'aviez persécutée... que j'avais résolu de me réfugier +en Béarn... La reine m'a accueillie... vous savez le reste...</p> + +<p>—Comment s'appelait ce gentilhomme?</p> + +<p>—Je n'ai jamais su son nom, dit Alice en frissonnant. +Il est parti le jour même... Ah! Majesté, vous +voyez bien que je ne puis accomplir cette mission, +puisque j'étais persécutée par vous... Comment la +reine s'expliquerait-elle...</p> + +<p>—Et tu dis que tu n'as jamais su son nom...</p> + +<p>—Le nom de qui? fit Alice avec le sublime aplomb +du désespoir.</p> + +<p>—Ce gentilhomme... Ah! oui, c'est vrai... il est parti +le jour même... n'en parlons plus. Quant aux soupçons +que pourrait avoir Jeanne d'Albret, tu n'es qu'une +enfant... Tu es venue à Paris, j'ai su ta présence, j'ai +su que tu étais au mieux avec la reine de Navarre et +dans mon désir de conciliation, pour faire plaisir à +ma nouvelle amie, c'est toi que je charge de lui +dire... ce que tu vas savoir tout à l'heure... Mais parlons +d'abord des gants. A propos, je t'engage vivement +à ne pas les essayer toi-même, et à ne pas même +ouvrir la boîte qui les contient...</p> + +<p>—Mais c'est impossible, madame!</p> + +<p>L'accent était cette fois si ferme, bien que la voix +fût tremblante, que Catherine fixa un regard aigu sur +l'espionne.</p> + +<p>—Que vous arrive-t-il? demanda-t-elle. Dites-moi +l'obstacle, nous verrons à le tourner.</p> + +<p>—L'obstacle est infranchissable, madame. Je ne +voulais pas en parler, parce que je sens mon coeur +se briser de honte toutes les fois que j'arrête mon +esprit sur ces choses.</p> + +<p>—Voyons! fit Catherine d'une voix rude.</p> + +<p>—La reine de Navarre... s'est aperçue... de ce que +j'étais auprès d'elle, madame.</p> + +<p>—Jeanne d'Albret vous a devinée!</p> + +<p>—Oui, madame!</p> + +<p>—Corps du Christ! gronda Catherine. Dites-moi, +une fois pour toutes, comment la chose est arrivée.</p> + +<p>Alice, les mains toujours sur les yeux, répondit:</p> + +<p>—Dans l'affaire du pont... quelqu'un a jeté sur mes +genoux un billet.. qui me donnait des ordres... Ce billet, +je ne l'ai pas vu... la reine l'a pris... elle avait déjà +de vagues soupçons... ils se sont transformés en certitude... +elle m'a laissée venir jusqu'à Saint-Germain, +et là... elle m'a... chassée.</p> + +<p>Il y eut un instant de silence.</p> + +<p>L'espionne sanglotait doucement. Et ces sanglots +étonnaient Catherine de Médicis qui songeait qu'il +devait y avoir—autre chose dans le coeur de la +jeune fille. En effet, il y avait—autre chose! Et +Alice était bien heureuse à ce moment d'avoir ce prétexte +pour laisser déborder sa douleur.</p> + +<p>—Allons, calme-toi, reprit la reine. Après tout, tu +en es quitte à bon compte. Le coup est dur... surtout +pour moi. Ne crains pas que je te renvoie... je te trouverai +une occupation digne de ton intelligence... et de +ta beauté... Jamais nous ne parlerons plus de la reine +de Navarre... Jamais!... Mais tu as encore toute ma +confiance, et je vais te le prouver.</p> + +<p>Alice frémit. Quel nouveau coup allait la frapper?...</p> + +<p>—Voyons, reprit tout à coup la reine, te voilà plus +calme. Ne songe plus au passé... tu ne peux plus +m'être utile loin de Paris, tu me seras utile dans +Paris, voilà tout.</p> + +<p>—Mais, madame, observa timidement l'espionne, +ne m'avez-vous pas dit que la reine de Navarre devait +venir ici?</p> + +<p>—Oui; je l'espère, du moins... mais garde-toi bien +d'en parler. Quel mal vois-tu à ce que Jeanne d'Albret +vienne ici?</p> + +<p>—Mais si elle me voit, madame?... Ne vaudrait-il +pas mieux, pour Votre Majesté surtout, et puis un +peu pour moi aussi, que la reine de Navarre ne me +vît point? Si Votre Majesté y consentait, je m'éloignerais +pour quelque temps...</p> + +<p>—Tu as raison... il ne faut pas que Jeanne d'Albret +te voie!</p> + +<p>La joie qu'éprouva l'espionne fut si puissante qu'elle +ferma les yeux pour ne pas montrer cette joie à la reine.</p> + +<p>—Tu ne te montreras donc pas au Louvre. D'ailleurs, +pour la mission que je te réserve, il n'est pas +nécessaire que tu y paraisses... mais tu ne quitteras +point Paris, et nous correspondrons simplement.. +Tu continueras à habiter ta maison de la rue de la +Hache. Tous les soirs, tu me feras parvenir le résultat +de tes observations. Voici comment... Tu as vu le +nouvel hôtel que je me suis fait bâtir? Tu as vu la +tour?... Eh bien, la première ouverture du bas de la +tour est presque à hauteur d'homme. Cette ouverture +est barrée de deux barreaux; mais il y a place +pour passer la main; tous les soirs, tu viendras jeter +là tes petites missives; et lorsque j'aurai quelque ordre +à te faire parvenir une main te tendra le billet +que tu auras à lire. Tu as bien compris tout cela?</p> + +<p>—Oui, Majesté! répéta Alice avec désespoir.</p> + +<p>—Très bien. Maintenant, sois attentive. D'abord, je +vais t'annoncer une chose. C'est que tu as assez fait +pour moi pour que je fasse quelque chose pour toi. +Voilà près de six ans, Alice, que je t'emploie à mes +desseins, qui sont ceux du roi... ma fille! Maintenant, +Alice, tu as assez travaillé... la mission que je vais +t'exposer sera la dernière...</p> + +<p>—Votre Majesté dit-elle vrai? s'écria Alice.</p> + +<p>—Très vrai, mon enfant. Je te jure qu'après ce +dernier... service que tu auras rendu à la royauté, tu +seras libre. Je t'en fais le serment sur ce Christ qui +nous écoute! Mais moi je ne me considérerai pas +comme libre vis-à-vis de toi. Je t'enrichirai, Alice. D'abord, +tu peux compter que tu seras inscrite sur la +cassette royale pour une pension de douze mille écus. +Ensuite, j'ai sept ou huit hôtels dans Paris, tu choisiras +celui que tu voudras, et je te le donnerai tout +meublé, avec ses chevaux et ses hommes d'armes; +ensuite, le jour où tu te marieras, sur ma cassette à +moi tu recevras cent mille livres comptant.</p> + +<p>Alice, par un prodigieux effort de volonté, parvint +à ne témoigner ni approbation ni improbation.</p> + +<p>—Donc, reprit Catherine complètement rassurée, je +te trouve quelque beau gentilhomme qui t'aimera, que +tu aimeras... Vous habitez à votre guise Paris ou +la province; vous venez ou vous ne venez pas à la +Cour; enfin, vous êtes entièrement libres, et toi, ma +fille, tu es non seulement libre, mais heureuse, riche, +enviée... et tiens, mon enfant, voici les bijoux que tu +mettras le jour de ton mariage!</p> + +<p>En disant ces mots, Catherine souleva le deuxième +compartiment du coffret aux bijoux. La troisième rangée +apparut. Elle était éblouissante.</p> + +<p>Là, maintenu par de légères agrafes d'or, serpentait +un collier de diamants vraiment digne d'une souveraine +pour un jour de sacre. Aux quatre angles du +compartiment, s'emboîtaient quatre bracelets massifs, +dont chacun laissait voir une perle grosse presque +comme une noisette! Les intervalles des bracelets au +collier étaient occupés par des pendants d'oreille incrustés +de saphirs; enfin, au centre de l'espace occupé +par le collier était placée une agrafe composée +de deux monstrueuses émeraudes semblables à deux +yeux glauques qui eussent cherché à fasciner la jeune +fille.</p> + +<p>—Oh! madame, il n'est pas possible que vous me +destiniez une aussi magnifique récompense...</p> + +<p>Et, en elle-même, la malheureuse songea:</p> + +<p>—La dernière honte! La dernière infamie! Et après, +je serai libre!... libre!... ô mon amant!...</p> + +<p>Et la reine, de son côté, pensait:</p> + +<p>—Hum! qu'a-t-elle donc?... Le troisième compartiment +lui-même ne l'émeut pas?... Nous verrons tout +à l'heure ce qu'elle dira devant le quatrième et dernier!...</p> + +<p>Alors, elle reprit à demi-voix comme si, dans son +cynisme, elle eût éprouvé tout de même quelque embarras.</p> + +<p>—Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas? Maintenant, la +mission, la voici... Fais-y bien attention, mon enfant, +ceci est d'une exceptionnelle gravité... Je t'ai pardonné +de n'avoir pas réussi auprès de François de Montmorency... +Je ne te pardonnerais pas d'échouer auprès +de celui-ci... car c'est d'un homme qu'il s'agit... Il faut +que cet homme ait en toi une aveugle confiance... Il +faut qu'à un moment donné tu puisses me l'amener... +où je te dirai... M'as-tu comprise?</p> + +<p>—Oui, madame, dit Alice avec une certaine fermeté.</p> + +<p>—L'homme, reprit la reine d'une voix qui siffla, +l'homme est à Paris; c'est mon ennemi mortel. Je +te dirai comment tu pourras le trouver, le rencontrer... +Alors, ingénie-toi... invente, sois prudente comme +le serait une Borgia, sois belle comme l'était +Diane, sois ce que tu voudras, sois un génie!... mais +cet homme, il me le faut!</p> + +<p>—Son nom? demanda Alice.</p> + +<p>—Le comte de Marillac! répondit Catherine de +Médicis.</p> + +<p>—Ce nom résonna comme un coup de tonnerre aux +oreilles d'Alice de Lux. Livide, agitée d'un tremblement +conduisit, cramponnée au dossier d'un fauteuil, +elle luttait avec une effroyable énergie, avec +une suprême dépense de toutes ses forces, pour +garder un masque impassible, pour ne pas crier, pour +ne pas s'évanouir, pour ne pas provoquer un soupçon.</p> + +<p>Mais Catherine, en cet instant, l'avait profondément +étudiée... devinée peut-être...</p> + +<p>—Tu connais cet homme? dit-elle.</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Et moi, je dis que tu le connais!</p> + +<p>—Non!...</p> + +<p>Catherine, ses yeux dans les yeux de l'espionne, la +fouillait jusqu'au fond de la conscience.</p> + +<p>Alice se renversa, tomba, pantelante, sans que la +fascinatrice l'eût touchée.</p> + +<p>Catherine mit un genou à terre. Et sa voix rauque +jaillit non comme une question, mais comme une +affirmation définitive:</p> + +<p>—Tu l'aimes!...</p> + +<p>—Je ne le connais pas!... murmura Alice.</p> + +<p>Puis elle s'évanouit. Catherine tira de son aumônière +un flacon de cristal qu'elle déboucha avec précaution. +Elle le fit respirer à la jeune fille. L'effet fut +immédiat. Une secousse violente galvanisa Alice. Elle +ouvrit les yeux. Son visage se couvrit d'une abondante +sueur.</p> + +<p>—Debout! gronda la reine.</p> + +<p>Alice de Lux obéit. Tandis qu'elle se relevait, Catherine +reprenait sa place dans son fauteuil.</p> + +<p>En même temps, son visage, prodigieusement habile +à prendre toutes les expressions, redevenait paisible +et serein. Un sourire erra sur ses lèvres. Et sa +voix se fit caressante:</p> + +<p>—Que vous arrive-t-il donc, mon enfant? Êtes-vous +à ce point fatiguée? Voyons, parlez-moi sans crainte... +vous savez bien que je vous aime assez pour subir +un peu vos caprices...</p> + +<p>Alice de Lux demeura un instant suspendue entre +deux abîmes: la terreur d'une supercherie possible, +l'espoir que la reine, par affection, par politique peut-être, +la ménagerait.</p> + +<p>—Voyons, reprit la reine avec son bon sourire, +avouez-moi que vous êtes fatiguée... Eh! mon Dieu, je +comprends cela, moi! Je vous demandais un dernier +service, voilà tout. Si cela dépasse vos forces, ne +croyez pas au moins que j'en profite pour rétracter +mes promesses. Si vous voulez vous reposer dès +maintenant, sachez que je tiendrai tout ce que j'ai +promis, la dot de mariage, les écus, les bijoux, +tout!</p> + +<p>Alice étudiait avec une attention passionnée les +paroles, le geste, la voix, la physionomie entière de la +reine. La reine était vraiment naturelle; il fut impossible +à l'espionne de surprendre un indice d'affectation +ou d'ironie.</p> + +<p>—Oh! madame, s'écria-t-elle en joignant les mains, +si Votre Majesté daignait m'y autoriser!...</p> + +<p>—T'autoriser? A quoi?</p> + +<p>—Eh bien, oui, je suis fatiguée... au-delà de ce +que Votre Majesté pourrait supposer...</p> + +<p>—Ainsi, ce n'était pas le nom de l'homme qui te +faisait pâlir?</p> + +<p>—Le nom de cet homme?... mais je l'ai déjà oublié, +Majesté!... celui-là ou un autre... qu'importe! +Et lors même qu'il me ferait horreur. Votre Majesté +sait que je passerais outre... Non, madame, c'est la +fatigue, la fatigue seule... Oh! j'ai besoin de repos... +de solitude... je ne demande rien à Votre Majesté... +D'ailleurs, elle m'a déjà comblée... je suis riche, j'ai +des terres, des bijoux plus que je n'en désire... tout +cela je le donnerais pour être un peu moi-même, pouvoir +aller, venir, rire et pleurer à ma guise... surtout +pleurer!...</p> + +<p>Catherine hochait doucement la tête.</p> + +<p>—Pauvre petite! murmura-t-elle comme à part soi, +comme elle a l'air de souffrir! C'est de ma faute +aussi... j'aurais dû m'apercevoir que cette enfant +aspirait à une vie de calme.</p> + +<p>L'espionne tomba à genoux et sanglota:</p> + +<p>—Oui, Majesté! c'est cela... une vie de calme!</p> + +<p>—Ainsi, c'est ton congé que tu veux, ma petite +Alice?</p> + +<p>—Si Votre Majesté voulait me l'accorder, dit Alice +en se relevant, je lui en serais reconnaissante toute +la vie...</p> + +<p>—Ainsi, reprit Catherine, en continuant à sourire, +tu ne veux même pas faire ce petit effort, ma petite, +le dernier...</p> + +<p>—Oh! s'écria Alice, Votre Majesté ne m'a donc +pas comprise!</p> + +<p>—Le dernier, Alice, le dernier!...</p> + + + +<p>—Ayez pitié de moi, ma reine!...</p> + +<p>—Bah! je te dis que tu peux encore faire ce petit +effort, le dernier! Ecoute, tu ne sais pas? je te donnerai +un joyau d'une inestimable valeur... Je l'ai là, +dans ce coffret.</p> + +<p>—Votre Majesté m'a montré ces joyaux dont une +princesse serait jalouse... je ne les ai pas enviés...</p> + +<p>—Oui, mais le bijou du dernier compartiment, +Alice! Tu ne peux te figurer sa beauté! Tiens, laisse-moi +seulement te le montrer, et tu décideras ensuite!</p> + +<p>A ces mots, Catherine souleva rapidement le dernier +compartiment du coffret aux bijoux. Le fond +apparut. Il était couvert de velours noir, comme les +autres rangées.</p> + +<p>—Regarde, dit Catherine de Médicis en se levant.</p> + +<p>Alice jeta un regard d'indifférence sur le nouveau +bijou que lui montrait la reine. Aussitôt, elle devint +livide; elle fit deux pas rapides, les mains en avant, +comme pour conjurer un spectre, et un cri rauque +s'échappa de sa gorge:</p> + +<p>—La lettre!... Ma lettre!...</p> + +<p>Catherine de Médicis, au mouvement de l'espionne, +saisit le papier et le glissa dans son sein.</p> + +<p>—Ta lettre! gronda-t-elle. Tu la reconnais? C'est +bien elle en effet. Sais-tu ce que l'on fait aux mères +qui ont tué leur enfant et qui l'avouent cyniquement, +comme tu l'avoues dans ta lettre?</p> + +<p>—C'est faux! hurla l'espionne. C'est faux! L'enfant +n'est pas mort!</p> + +<p>—Mais l'aveu n'en existe pas moins, ricana Catherine. +La mère criminelle, Alice, on la traduit devant +la cour prévôtale qui la condamne à mort...</p> + +<p>—Grâce! Pitié!... L'enfant vit!...</p> + +<p>—Alors la mère coupable est livrée au bourreau...</p> + +<p>—Grâce! répéta Alice, qui tomba à genoux.</p> + +<p>Catherine frappa violemment sur un timbre, Paola +apparut...</p> + +<p>—M. de Nancey! fit la reine.</p> + +<p>Le capitaine des gardes de Catherine se montra à +ce moment à l'entrée de l'oratoire. Au même instant, +Alice fut debout, et, pantelante, dans un souffle d'agonie, +murmura:</p> + +<p>—J'obéis!...</p> + +<p>—Monsieur de Nancey, termina Catherine avec un +sourire, vous voyez bien Mlle de Lux? Eh bien, il est +possible qu'un de ces jours elle ait besoin de vous +et de vos hommes. Retenez bien que vous devrez lui +obéir, la suivre où elle vous mènera, lui prêter main +forte, et arrêter la personne qu'elle vous désignera. +Allez, et n'oubliez pas.</p> + +<p>Le capitaine s'inclina sans surprise, en homme qui +en avait vu et entendu bien d'autres. Dès qu'il fut +disparu, Catherine se tourna vers l'espionne; sa voix +redevint dure.</p> + +<p>—Tu es décidée? bien décidée?</p> + +<p>—Oui, madame, bégaya la malheureuse.</p> + +<p>—Tu te mettras en rapport avec le comte de +Marillac?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Bien; maintenant, écoute... Si tu me trahissais... +ce n'est pas au grand prévôt que je ferais parvenir +ta lettre... j'aurais encore assez pitié de toi pour te +laisser vivre.</p> + +<p>Alice jeta à la terrible tourmenteuse un regard +d'interrogation affolée.</p> + +<p>—C'est à un autre que je la ferais remettre! dit +Catherine. Et j'y joindrais l'histoire de ta vie, avec +preuves à l'appui.</p> + +<p>—Un autre! balbutia l'infortunée.</p> + +<p>—Et cet autre s'appelle le comte de Marillac, +acheva Catherine de Médicis.</p> + +<p>Un long cri d'épouvanté et d'horreur retentit dans +l'oratoire; et Alice de Lux tomba à la renverse, aux +pieds de la reine, sans connaissance...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXII</h3> + +<h3>UNE RENCONTRE</h3> + +<p>Nous avons vu à la suite de quels raisonnements +Pardaillan avait pris la résolution de ne plus s'occuper +que de lui-même, et comment, ayant en son +pouvoir la lettre de Jeanne de Piennes à François +de Montmorency, il s'était décidé à ne pas la faire +arriver à son adresse.</p> + +<p>Or, par maint tour et détour et après mainte +station en divers cabarets plus ou moins mal famés, +il se dirigea vers l'hôtel de Montmorency et, tout en +s'affirmant qu'il n'y entrerait pas, heurta le marteau +de la grande porte.</p> + +<p>Ce ne fut pas la grande porte qui s'ouvrit, mais +la porte bâtarde. Il en sortit un Suisse gigantesque +armé d'une trique.</p> + +<p>—Que voulez-vous? ronchonna ce colosse en agitant +son bâton de l'air le moins pacifique du monde.</p> + +<p>Le chevalier examina le Suisse depuis ses larges +pieds jusqu'à son toquet garni de plumes; mais +pour apercevoir ce loquet, il dut lever la tête.</p> + +<p>—Mon enfant, je voudrais parler à ton maître...</p> + +<p>Rien ne saurait dépeindre la stupeur, l'effarement +et l'air de majesté offensée du digne Suisse.</p> + +<p>—Vous dites? bégaya-t-il.</p> + +<p>—Je dis: Mon enfant, je voudrais parler à ton +maître, le maréchal.</p> + +<p>Le Suisse demeura abasourdi. Puis il s'élança, la +trique haute, avec un rugissement de vengeance.</p> + +<p>Pardaillan, souple et léger comme une tige d'acier, +fit un bond de côté. Emporté par l'élan, le Suisse +administra dans le vide un formidable coup de bâton. +Mais il n'avait pas plutôt exécuté ce mouvement +qu'il sentit que la trique lui était arrachée des +mains avec une irrésistible puissance; en même +temps, Pardaillan la lui plaçait en travers des jambes; +le géant trébucha, trembla sur ses assises, battit +l'air de ses bras et finalement s'étala de son long +en travers de la rue...</p> + +<p>Au même instant, il entendit un aboi sonore, et +il sentit deux crocs s'enfoncer dans le bas de son +dos...</p> + +<p>—Au meurtre! clama le Suisse sur lequel Pipeau +venait de s'élancer en toute conscience.</p> + +<p>—Ici, Pipeau! commanda sévèrement le chevalier. +Lâche ça! C'est un mauvais morceau!</p> + +<p>Le chien obéit. Et Pardaillan, la trique dans la +main gauche, offrit la droite au géant consterné pour +l'aider à se relever.</p> + +<p>—Me voilà condamné à ne pas m'asseoir, de huit +jours au moins! fit le Suisse en se redressant.</p> + +<p>—Ce n'est rien, dit Pardaillan consolateur. Et +maintenant que je suis céans, mon cher monsieur, +voudriez-vous avoir la politesse de prévenir M. le maréchal +que le chevalier Jean de Pardaillan désire +l'entretenir pour affaire grave?</p> + +<p>—M. le Maréchal n'est pas en son hôtel, dit le +Suisse.</p> + +<p>—Diable! Diable! Il n'est donc pas à Paris?</p> + +<p>—Mais non, monsieur... Aïe!...</p> + +<p>—Diable! Diable! Diable! fit Pardaillan, qui, +tout en paraissant désespéré, n'en éprouvait pas +moins une sorte de joie amère au fond de lui-même. +Je reviendrai donc...</p> + +<p>Sur ces mots, Pardaillan appela Pipeau, et, ayant +salué le Suisse d'un geste affable, se retira.</p> + +<p>—Par Pilate! songeait-il en remontant à grandes +enjambées le cours de la Seine, j'ai fait ce que +j'ai pu, moi!... Qu'elles se débrouillent maintenant!...</p> + +<p>Le soir venait. En face de Pardaillan, de l'autre +côté de l'eau, se dressaient dans la brume les constructions +inachevées du palais que maître Delorme +élevait pour Catherine de Médicis sur l'emplacement +du clos aux tuileries. Le chevalier s'arrêta sous un +bouquet de hauts peupliers que le mois d'avril +couvrait déjà de frondaisons ténues, d'un vert délicat. +Il s'assit sur une large pierre de la grève et, la +tête dans ses deux mains, regarda couler les eaux.</p> + +<p>Au moment même où il était assis sur la pierre +de la grève, Pardaillan se faisait à lui-même une +déclaration très grave:</p> + +<p>—Je ne puis me dissimuler que j'aime Loïse plus +que ma vie, que je l'aime sans espoir, et je suis +malheureux du mal qui lui arrive. Je sais parfaitement +que, si j'arrive à la délivrer, un autre sera +récompensé par son amour... car une Montmorency +peut-elle aimer un pauvre hère tel que moi? Et +pourtant l'idée de ne pas la secourir m'est insupportable. +Il faut donc que je me mette à sa recherche. +Il faut que je la trouve! Et puis après nous +verrons...</p> + +<p>Le résultat de cette méditation au bord de la Seine +fut que le chevalier résolut d'écarter de son esprit +tout espoir de récompense amoureuse, et de se +dévouer pour Loïse, quoi qu'il dût en advenir.</p> + +<p>Il se leva tout aussitôt, et prit le chemin de la +Devinière.</p> + +<p>Il marchait de ce pas tranquille et souple qui est +l'indice de la robustesse, et venait d'entrer dans la rue +Saint-Denis, lorsqu'il entendit qu'on courait derrière +lui. Bien qu'il fît nuit noire et que la rue fût déserte, +Pardaillan dédaigna de se retourner. Au même instant, +l'inconnu qui courait fut sur lui.</p> + +<p>Il y eut un choc violent.</p> + +<p>Bousculé à l'improviste, le chevalier chancela; il +se remit aussitôt, et, tirant furieusement son épée, +il s'apprêtait à provoquer de la belle façon le malappris +trop pressé, lorsqu'il fut cloué sur place par +ces paroles que grommela l'inconnu:</p> + +<p>—Par Barabbas! On se range, au moins!...</p> + +<p>Lorsque le chevalier revint à lui, l'inconnu, toujours +courant, avait disparu.</p> + +<p>—Cette voix! murmura Pardaillan, ce juron... Oh! +mais, on dirait que c'est lui! mon père!...</p> + +<p>Et il se mit à courir, lui aussi. Mais il était trop +tard. Il ne vit plus personne dans la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Lorsqu'il entra à la Devinière, sa première question +à dame Huguette fut pour s'informer si par +hasard quelqu'un ne serait pas venu le demander +depuis dix minutes.</p> + +<p>Sur la réponse négative de l'hôtesse, il fut convaincu +qu'il s'était trompé et regrettait dès lors d'avoir +laissé fuir le personnage qui l'avait bousculé.</p> + +<p>Ayant copieusement dîné, le chevalier reboucla +son ceinturon, compléta son armement au moyen +d'un court poignard à lame solide, et, par les rues +silencieuses, noires et désertes, se rendit à l'hôtel +de l'amiral Coligny.</p> + +<p>Comme le lui avait recommandé Déodat, il frappa +trois coups légers à la petite porte bâtarde.</p> + +<p>Presque aussitôt, il vit le judas s'entrouvrir.</p> + +<p>Pardaillan prononça à voix basse les deux mots +convenus:</p> + +<p>—Jarnac et Moncontour...</p> + +<p>Aussitôt, la porte s'ouvrit et un homme parut, +couvert d'une cuirasse de cuir, un pistolet à la +main.</p> + +<p>—Qui demandez-vous?</p> + +<p>—Je voudrais voir mon ami Déodat, fit Pardaillan.</p> + +<p>—Excusez-moi, monsieur, reprit l'homme qui +s'adoucit aussitôt: voulez-vous me dire votre nom?</p> + +<p>—Je suis le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>L'homme étouffa un cri de joie, ouvrit la porte +toute grande et attira le jeune homme dans l'intérieur +d'une cour.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan! s'écria-t-il alors. Ah! +soyez le bienvenu! Je désirais tant vous connaître!...</p> + +<p>—Pardonnez-moi, fit le chevalier, interloqué, mais...</p> + +<p>—Vous ne me connaissez pas, n'est-ce pas? +Eh bien, nous ferons connaissance... je suis M. de +Téligny.</p> + +<p>Téligny, gendre de l'amiral Coligny, était un +homme de vingt-huit à trente ans. Il était fortement +charpenté, et passait pour très fort aux armes +comme il était excellent dans le conseil. Il avait +une physionomie ouverte, des yeux très doux: il +était de manières exquises, d'une politesse raffinée, +élégant d'allure, d'esprit très cultivé, et l'on comprenait +que la fille de l'amiral l'eût préféré à bien +des partis plus riches, et notamment, disait-on, au +duc de Guise lui-même.</p> + +<p>Ayant introduit le chevalier dans la cour, le gentilhomme +se hâta de refermer solidement la porte, +appela un domestique et lui remit son pistolet en lui +disant:</p> + +<p>—Nous n'attendons plus qu'une personne, tu sais +qui: tu n'as donc pas à te tromper...</p> + +<p>Puis, saisissant Pardaillan par la main, il lui fit +traverser la cour, lui fit monter un bel escalier de +pierre et le fit entrer dans une petite pièce.</p> + +<p>—Je veillais moi-même, expliquait-il tout en marchant, +car nous avons réunion ce soir: l'amiral est +là, M. de Condé aussi, et Sa Majesté le roi de +Navarre...</p> + +<p>Cependant, Téligny, après avoir introduit le chevalier +dans le cabinet, l'avait serré dans ses bras +avec une joie si évidente que le jeune homme en +fut doucement remué.</p> + +<p>—Voilà donc le héros qui a sauvé notre grande et +noble Jeanne! s'écria Téligny. Ah! chevalier, que de +fois en ces derniers jours nous avons désiré vous +voir, vous remercier...</p> + +<p>—Ma foi, je vous avouerai que je ne savais guère +en l'honneur de quelle princesse je tirais l'épée... +mais, excusez-moi, une affaire grave m'oblige à venir +demander l'aide de Déodat, qui a bien voulu se mettre +à ma disposition...</p> + +<p>—Nous y sommes tous, chevalier! s'écria Téligny. +Quant au comte de Marillac...</p> + +<p>—Le comte de Marillac?</p> + +<p>—C'est le véritable nom de notre cher Déodat. +Je disais donc que, pour celui-là, vous l'avez ensorcelé; +il ne jure que par vous...</p> + +<p>—Est-il ce soir en cet hôtel?</p> + +<p>—Il y est. Je vais le mander.</p> + +<p>Téligny appela un valet et lui donna un ordre.</p> + +<p>Quelques instants s'écoulèrent. Puis des pas précipités +se firent entendre, une porte s'ouvrit, le comte +de Marillac apparut, et courut à Pardaillan les mains +tendues.</p> + +<p>—Vous ici, cher ami! s'écria-t-il, serais-je assez +heureux pour que vous eussiez besoin de moi? +Est-ce ma bourse, est-ce mon épée que vous êtes +venu chercher? Les deux sont à vous...</p> + +<p>Le chevalier sentit son coeur se dilater.</p> + +<p>—Vraiment, balbutia-t-il, je ne sais comment vous +remercier...</p> + +<p>—Me remercier! s'écria Déodat. Mais c'est moi +qui suis votre obligé... nous le sommes tous ici, +puisque vous avez sauvé notre grande reine...</p> + +<p>Téligny, voyant les deux amis partis dans le tête-à-tête, +s'était retiré discrètement.</p> + +<p>—On dirait, fit Pardaillan, que vous êtes moins +sombre que le jour où vous vîntes me voir en mon +auberge. Vos yeux s'éclairent, vos lèvres sourient... +vous serait-il arrivé quelque heureux événement?</p> + +<p>—Dites un grand bonheur! Je suis amoureux. +C'est en venant vous voir que, près de Paris, j'ai +rencontré celle que j'aimais... Sachez que je puis la +voir deux fois par semaine, en attendant...</p> + +<p>—En attendant...</p> + +<p>—Que je puisse la ramener en Béarn et l'épouser. +Ma fiancée est seule au monde... je suis son frère +jusqu'au jour où je serai son époux.</p> + +<p>—Je comprends maintenant votre bonheur, fit +Pardaillan.</p> + +<p>—Voilà l'égoïsme de l'amour! s'écria le comte. Je +vous assomme avec mes histoires que vous avez la +politesse d'écouter patiemment, et je ne songe même +pas à vous demander...</p> + +<p>—En un mot, voici la chose, dit Pardaillan: je +suis amoureux, comme vous.</p> + +<p>—Nous célébrerons nos unions le même jour.</p> + +<p>—Attendez... J'aime, comme vous, mon cher, seulement, +vous pouvez voir votre fiancée deux fois par +semaine, et moi je ne lui ai jamais parlé. Vous êtes +sûr d'être aimé, et moi je redoute d'être haï; vous +savez où trouver ce que vous aimez, et celle que +j'aime a disparu. Or, je veux la retrouver à tout prix, +fût-ce pour m'entendre dire que je suis détesté. Et +c'est pour cela que je suis venu vous demander +votre aide.</p> + +<p>—Comptez sur moi! dit chaleureusement le comte. +Nous fouillerons Paris ensemble.</p> + +<p>Pardaillan raconta brièvement l'histoire de son +amour, son arrestation au moment où Loïse l'appelait, +son séjour à la Bastille, son départ, la lettre qu'il +était chargé de remettre, enfin, tout ce que savent +déjà nos lecteurs.</p> + +<p>Il ne tut dans tout cela que le nom de Montmorency, +se réservant de le dire au bon moment. Et +ce moment serait celui où l'on commencerait les +recherches.</p> + +<p>—J'ai comme un vague soupçon, ajouta-t-il en +terminant, du lieu où elle peut être et de l'homme +qui a pu avoir intérêt à enlever Loïse et sa +mère.</p> + +<p>—Très bien, cher ami; quand voulez-vous que +nous commencions nos recherches?</p> + +<p>—Mais dès demain.</p> + +<p>—Dès demain, bon; je suis tout à vous. Maintenant, +venez, que je vous présente à certaines personnes +qui ont envie de vous voir.</p> + +<p>—Quelles sont ces personnes?</p> + +<p>—Le roi de Navarre, le prince de Condé, l'amiral... +Venez, mon cher: vous êtes connu ici, et votre +histoire d'évasion de la Bastille va achever de vous +valoir l'admiration de ces grands seigneurs...</p> + +<p>Bon gré, mal gré, Pardaillan fut entraîné par le +comte de Marillac. Celui-ci traversa rapidement deux +ou trois pièces et parvint dans le grand salon d'honneur +de l'hôtel de Coligny.</p> + +<p>Là, autour d'une table, étaient assis cinq personnages.</p> + +<p>Pardaillan reconnut immédiatement deux d'entre +eux: Téligny, qu'il venait de voir, et l'amiral Coligny +qu'il avait eu l'occasion de voir de loin deux ou +trois fois.</p> + +<p>Le comte de Marillac, tenant toujours Pardaillan +par la main, s'avança jusqu'à la table et dit:</p> + +<p>—Sire, et vous, monseigneur, et vous, monsieur +l'amiral, et vous, mon cher colonel, voici le sauveur +de la reine, M. le chevalier Jean de Pardaillan.</p> + +<p>A ces mots, ces personnages levèrent sur le chevalier +des yeux pleins de bienveillance, de cordialité +et d'admiration.</p> + +<p>—Touchez là jeune homme! s'écria, le premier, +Coligny. Vous avez évité à la réforme un irréparable +malheur.</p> + +<p>Le chevalier saisit la main qui lui était tendue +avec un respect et une émotion visibles.</p> + +<p>—Et, moi aussi, je veux toucher cette main qui a +sauvé ma mère, dit alors avec un fort accent gascon +des plus désagréables un jeune homme de dix-sept +à dix-huit ans, qui n'était autre que le roi de +Navarre, futur roi de France sous le nom d'Henri IV.</p> + +<p>Pardaillan plia le genou, selon les usages de l'époque, +saisit la main royale du bout de ses doigts et +s'inclina sur elle avec une grâce altière qui provoqua +l'admiration du personnage placé à côté du roi.</p> + +<p>C'était un tout jeune homme aussi, paraissant à +peine dix-neuf ans, mais il y avait dans sa physionomie +et ses attitudes on ne sait quoi de chevaleresque +et d'imposant qui manquait au Béarnais. C'était +Henri Ier de Bourbon, prince de Condé, cousin +d'Henri de Navarre.</p> + +<p>Le prince de Condé tendit, lui aussi, la main a Pardaillan +mais, au moment où celui-ci s'inclina, il l'attira +à lui et l'embrassa cordialement en disant:</p> + +<p>—Chevalier, Sa Majesté la reine nous a dit que vous +étiez un vrai paladin des vieux âges; faisons donc +comme faisaient les paladins quand ils se rencontraient, +et embrassons-nous... le roi de Navarre, mon +cousin, le permet...</p> + +<p>—Monseigneur, dit Pardaillan, qui reconnut à ces +derniers mots le jeune prince de Condé, je puis aujourd'hui +accepter ce titre de paladin, puisqu'il m'est +donné par le fils de Louis de Bourbon, c'est-à-dire +d'un vaillant preux, le plus vaillant parmi ceux qui +sont tombés sur les champs de bataille.</p> + +<p>—Bien dit, ventre-saint-gris! s'écria le Béarnais.</p> + +<p>—Le dernier personnage, qui n'avait encore rien dit, +félicita à son tour le chevalier, en disant:</p> + +<p>—Si l'amitié du vieux d'Andelot peut vous être +agréable, elle vous est acquise, jeune homme...</p> + +<p>Cependant, le jeune roi de Navarre fixait un oeil +rusé sur le chevalier, et il cherchait peut-être quelque +moyen de l'attacher à sa fortune, lorsque la porte +s'ouvrit; un de ces domestiques armés en guerre que +Pardaillan avait remarqués, alla vivement à l'amiral +Coligny et lui glissa deux mots à l'oreille.</p> + +<p>—Sire, dit Coligny, M. le maréchal de Montmorency +a bien voulu se rendre à mon invitation. Il est là. Et +il attend le bon plaisir de Votre Majesté.</p> + +<p>—Ce cher François! Je serai heureux de le voir. +Qu'il entre! Monsieur l'amiral, et vous, mon cousin, +vous voudrez bien demeurer près de moi pendant +cette entrevue.</p> + +<p>Les autres personnages de cette scène se levèrent +pour se retirer.</p> + +<p>—Eh bien! fit Déodat, en saisissant le bras de +Pardaillan, à quoi songez-vous donc?</p> + +<p>Pardaillan tressaillit, comme s'il s'éveillait d'un +rêve. L'annonce que le maréchal de Montmorency +allait entrer dans cette salle l'avait plongé dans une +sorte de stupeur.</p> + +<p>—Pardon, balbutia-t-il.</p> + +<p>Et il s'inclina devant le roi de Navarre qui, pour la +deuxième fois, lui tendit la main et lui dit:</p> + +<p>—Le comte de Marillac m'a fait savoir que vous ne +prisiez rien tant que votre indépendance, et que vous +entendiez vous tenir en dehors de toutes querelles; +cependant, je veux croire que notre rencontre aura +un lendemain et, quant à moi, je serais heureux de +vous voir parmi les nôtres.</p> + +<p>—Sire, répondit Pardaillan, je dois à tant de bienveillance +une entière franchise: les guerres religieuses +m'effraient. Mais j'avoue à Votre Majesté que, si +l'ardente sympathie d'un pauvre diable comme moi +peut lui être utile, cette sympathie, vienne l'occasion, +ne lui fera pas défaut...</p> + +<p>—Bien, bien... nous reprendrons cet entretien, dit +le roi.</p> + +<p>Pardaillan sortit avec Marillac. Le vieux d'Andelot +et Téligny étaient déjà sortis ensemble.</p> + +<p>—Quelle faiblesse vous a pris tout à l'heure, cher +ami? demanda alors Marillac. Vous avez paru tout +ému et vous êtes encore pâle.</p> + +<p>—Écoutez, fit Pardaillan, c'est bien le maréchal de +Montmorency qui va être introduit auprès du roi?</p> + +<p>—Mais oui, fit Marillac étonné.</p> + +<p>—Eh bien, ce Montmorency, c'est le père de celle +que j'aime! Il faut que je lui remette la lettre que +j'ai là sous mon pourpoint et qui me brûle la +poitrine. Si je ne lui remets pas cette lettre, je suis +un félon et j'enlève à Loïse sa protection la plus +naturelle et la plus sérieuse. Et si je la lui remets, +cet homme va me haïr, et Loïse est perdue à jamais +pour moi!...</p> + +<p>L'homme qui était attendu dans l'hôtel de Coligny +et qui venait d'être introduit auprès du roi de Navarre, +paraissait une quarantaine d'années. Il était +grand, de forte carrure, et ses membres avaient cette +souplesse particulière aux gens qui se livrent à de +violents exercices du corps.</p> + +<p>Ses cheveux étaient blancs. Et c'était un étonnement +pour l'oeil que cette blancheur de vieillesse sur +cette tête demeurée jeune: aucune ride ne sillonnait +ce visage; les yeux, sans flamme d'ailleurs, et comme +voilés, avaient un regard limpide.</p> + +<p>Avec les années, lentement, lambeau par lambeau, +la douleur s'en était allée. Mais la tristesse demeurait +profonde, et pesait sur cet homme, d'un même poids +égal; de là, sans doigte, cette lassitude...</p> + +<p>L'amour très pur, très profond, qu'il avait éprouvé +pour Jeanne de Piennes, était encore tout entier dans +son âme.</p> + +<p>Maintes fois, il avait éprouvé comme une vague +tentation de la revoir; mais toujours, il avait réfréné +ces désirs, et alors il se jetait toujours dans quelque +entreprise guerrière ou politique où il déployait de +fébriles activités sans parvenir à se détacher du souvenir +qui l'obsédait.</p> + +<p>Il pensait peu à Henri de Montmorency. Lui avait-il +pardonné?</p> + +<p>Non, sans doute. Mais il tâchait à l'oublier et il y +parvenait assez aisément, tandis que Jeanne était toujours +présente dans son imagination.</p> + +<p>Avec ce caractère, avec de telles racines d'amour +dans le coeur, il est presque inutile de dire que François +de Montmorency n'avait jamais songé à se refaire +un autre bonheur, une autre famille, en un mot, une +autre vie.</p> + +<p>Il avait accepté pourtant son mariage avec Diane +de France.</p> + +<p>En acceptant cette union, il avait surtout voulu +échapper aux tyranniques obsessions du vieux connétable, +son père.</p> + +<p>Son existence avec Diane de France fut rigoureusement +ce qu'ils avaient convenu qu'elle serait: une +simple association.</p> + +<p>Ils se voyaient à de longs intervalles: en huit ans, +François de Montmorency n'eut que trois ou quatre +rencontres avec cette princesse qui portait son nom +fort dignement: c'est-à-dire que, si elle eut de nombreux +amants, comme l'affirme la chronique, elle eut +toujours assez d'estime et même d'affection pour son +mari, pour sauver les apparences.</p> + +<p>Nous devons ajouter que deux ou trois fois François +de Montmorency eut aussi l'idée de se rendre +au château.</p> + +<p>Un jour, il se mit en route avec l'intention bien +arrêtée de refaire l'histoire du crime qui avait brisé +sa vie, de le connaître dans tous ses détails. Il arriva, +très décidé, jusqu'à une hauteur d'où, au sortir d'un +bois, on apercevait Montmorency et, plus loin, le +hameau de Margency. Mais là ses forces faiblirent. Et, +pour ne pas montrer l'émotion qui le bouleversait, il +ordonna à son escorte de reprendre sans lui le chemin +de Paris.</p> + +<p>La destinée des hommes tient souvent à bien peu +de chose: si François avait eu le courage de pousser +jusqu'à Margency et d'y recueillir des témoignages, +qui sait s'il ne fût pas bientôt arrivé à constater +l'innocence de Jeanne de Piennes?</p> + +<p>Il y eut pourtant une circonstance où cette innocence +faillit éclater aux yeux de François, sans qu'il +l'eût cherchée.</p> + +<p>En 1567 eut lieu la bataille de Saint-Denis, entre +huguenots et catholiques. Les huguenots venaient de +remporter quelques avantages et s'étaient avancés +tout près de Paris. Le connétable Anne fit une sortie, +chargea à la tête de sa cavalerie et, ce jour-là encore, +il se fit un grand carnage d'hérétiques.</p> + +<p>Seulement, dans la bagarre, le connétable fut blessé +mortellement. Le blessé fut transporté à l'hôtel de +Mesmes qui appartenait à son fils, Henri, duc de +Damville. A ce moment, Henri était en Guyenne où il +se distinguait par son zèle à imposer la messe aux +hérétiques. François se trouvait à Paris. Il n'avait pas +revu son père depuis trois ans.</p> + +<p>Il trouva le connétable couché, la tête emmaillotée, +et dictant ses dernières volontés à son scribe.</p> + +<p>Lorsque le vieux Montmorency eut terminé, il aperçut +son fils aîné qui venait d'entrer dans la chambre, +et un rayon de joie illumina cette tête de moribond.</p> + +<p>—Mon fils, dit-il, si près de la mort, on voit les +choses autrement qu'on ne les voyait... Peut-être, en +de certaines circonstances, ne me suis-je pas assez +préoccupé de votre bonheur... Répondez-moi franchement... +êtes-vous heureux?...</p> + +<p>—Rassurez-vous, mon père, je suis aussi heureux +qu'il m'est permis de l'être.</p> + +<p>—Votre frère...</p> + +<p>François tressaillit et pâlit soudain.</p> + +<p>—Ne vous réconcilierez-vous pas avec lui?...</p> + +<p>—Jamais! répondit François d'une voix sourde.</p> + +<p>—Écoutez... peut-être est-il moins coupable... que +vous ne pensez...</p> + +<p>François secoua violemment la tête.</p> + +<p>—Cette jeune femme, reprit le connétable, qu'est-elle +devenue?</p> + +<p>—De qui parlez-vous, mon père?...</p> + +<p>—La fille... du seigneur de Piennes... Ah! je meurs...</p> + +<p>—Mon père, calmez-vous... Tout cela est mort pour +moi!</p> + +<p>—François! Je te dis... qu'il faut la retrouver... +elle... et son...</p> + +<p>—Le connétable n'eut pas le temps de prononcer le +mot qui était sur ses lèvres. Il entra en agonie, balbutia +quelques paroles vides de sens et expira.</p> + +<p>Ainsi le secret de Jeanne de Piennes ne fut pas +révélé à François de Montmorency qui ne chercha pas +à savoir pourquoi son père voulait retrouver Jeanne... +caprice funèbre d'un esprit qui sombre dans le néant, +songea-t-il.</p> + +<p>François de Montmorency, après la bataille de Saint-Denis, +vécut retiré des champs de bataille. Un jour +que la reine mère lui offrit un commandement contre +les huguenots, il refusa en disant qu'il considérait les +réformés comme des frères d'armes et non comme des +ennemis.</p> + +<p>Cette attitude lui valut les soupçons et la haine de +Catherine de Médicis, qui essaya vainement de pénétrer +ses secrets en lui envoyant Alice de Lux. On a vu +qu'Alice avait échoué.</p> + +<p>Ce fut sur ces entrefaites et dans cette situation d'esprit +qu'il reçut un jour la visite du comte de Marillac.</p> + +<p>Le comte venait, envoyé par Jeanne d'Albret; il +obtint du maréchal la promesse de se rencontrer avec +le roi de Navarre.</p> + +<p>Henri de Béarn, venu secrètement à Paris avec le +prince de Condé et Coligny, prit rendez-vous avec +François de Montmorency. Au jour dit, à l'heure convenue, +le maréchal se présenta à l'hôtel de la rue de +Béthisy. On a vu quel effet l'annonce de son arrivée +produisit sur Pardaillan.</p> + +<p>Nous laisserons le chevalier expliquer à son ami +Marillac les causes de son émotion et nous suivrons +le maréchal, cette entrevue avec Henri de Béarn ayant +sur la suite de notre récit une influence considérable.</p> + +<p>Le Béarnais accueillit le maréchal avec gravité.</p> + +<p>—Salut! dit-il à l'illustre défenseur de Thérouanne.</p> + +<p>François s'inclina devant le jeune roi.</p> + +<p>—Sire, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me mander +pour m'entretenir de la situation générale des +partis religieux. J'attends que Votre Majesté veuille +bien m'expliquer ses intentions et je lui répondrai +franchement.</p> + +<p>Tout rusé qu'il fût, le Béarnais fut désarçonné par +cette netteté un peu sèche.</p> + +<p>—Prenez ce siège, fit-il pour se donner le temps de +réfléchir; je ne souffrirai pas que le maréchal de +Montmorency demeure debout quand je suis assis, +moi, simple cadet encore dans le métier des armes.</p> + +<p>Montmorency obéit.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, reprit le roi après un instant +de silence pendant lequel il étudia la mâle physionomie +de son interlocuteur, je ne vous parlerai pas de +la confiance que j'ai en vous. Bien que nous ayons +combattu dans des camps opposés, je vous ai toujours +tenu en singulière estime, et la meilleure preuve, c'est +que vous êtes ici, seul de tout Paris, connaissant mon +arrivée à l'asile que j'ai choisi.</p> + +<p>—Cette confiance m'honore, dit le maréchal, mais +je ferai remarquer à Votre Majesté qu'il n'est pas un +seul gentilhomme capable de trahir son secret.</p> + +<p>—Le résultat de cette confiance, continua le Béarnais, +c'est que je vous causerai à coeur ouvert et que, +du premier mot, je vous dirai le but de mon voyage +à Paris. Monsieur le maréchal, nous avons l'intention +d'enlever Charles IX, roi de France. Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>Coligny pâlit légèrement. Condé se mit à jouer +nerveusement avec les aiguillettes de son pourpoint.</p> + +<p>Le maréchal n'avait pas sourcillé. Sa voix demeura +aussi calme que celle du Béarnais.</p> + +<p>—Sire, dit-il. Votre Majesté m'interroge-t-elle sur la +possibilité de l'aventure ou sur les suites qu'elle pourrait +avoir; soit en cas de réussite, soit en cas d'échec?</p> + +<p>—Nous parlerons de cela tout à l'heure. Pour le +moment, je désire savoir seulement votre opinion sur... +la justice de cet acte devenu nécessaire. Voyons, qu'en +dites-vous? Serez-vous pour nous? Serez-vous contre +nous?</p> + +<p>—Tout dépend, sire, de ce que vous voulez faire du +roi de France. Je n'ai ni à me louer ni à me plaindre +de Charles IX. Mais il est mon roi. Je lui dois aide et +assistance. Donc, sire, avez-vous l'intention de violenter +le roi de France, et rêvez-vous quelque substitution +de famille sur le trône? Je suis contre vous! Cherchez-vous +à obtenir de justes garanties pour l'exercice libre +de votre religion? Je demeure neutre. En aucun cas, +sire, je ne vous aiderai à cet enlèvement.</p> + +<p>—Voilà qui est parler net! Et l'on a plaisir à s'entretenir +avec vous, monsieur le maréchal. Voici pourquoi +nous avons résolu d'enlever mon cousin Charles. +Je sais, nous savons que la reine mère prépare de +nouvelles guerres. Nos ressources sont épuisées. En +hommes et en argent, nous ne pouvons plus tenir +campagne. Or, plus que jamais, nous sommes menacés. +L'acte que nous préparons est un acte de guerre +parfaitement légitime. Si Charles marchait à la tête +de ses armées, ne chercherais-je pas à le faire prisonnier?...</p> + +<p>—Oui, sire, et j'avoue que, si j'avais l'honneur +d'être votre féal, au lieu d'être celui du roi de France, +je donnerais les deux mains à votre projet.</p> + +<p>—Très bien. Reste donc la question de savoir ce +que nous ferons du roi quand il sera prisonnier...</p> + +<p>—En effet, sire, c'est là le point délicat, dit le +maréchal.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, par mon père Antoine de +Bourbon, descendant en ligne directe de Robert, +sixième fils de saint Louis, je me trouve être premier +prince du sang de la maison de France. J'ai donc +quelque droit de me mêler des affaires du royaume, +et, s'il m'arrivait de concevoir cette pensée qu'un jour, +peut-être, la couronne de France devra se poser sur +ma tête, cette pensée ne pourrait être illégitime. Mais +les Valois règnent par la grâce de Dieu. J'attendrai +donc la grâce de Dieu pour savoir si les Bourbons, à +leur tour, doivent occuper ce trône, le plus beau du +monde.</p> + +<p>—Sire, loin de suspecter les intentions de Votre +Majesté, je ne veux même pas me permettre de les +scruter.</p> + +<p>—Je n'en veux pas à la couronne de Charles. Qu'il +règne, ce cher cousin, qu'il règne, autant du moins +qu'on peut régner, quand on a pour mère une Catherine +de Médicis! Mais, ventre-saint-gris! si nous n'en +voulons pas à Charles, pourquoi nous en veut-il? Que +signifient ces persécutions de huguenots malgré la +paix de Saint-Germain? Il faut que tout cela ait une +fin! Et comme nous ne sommes pas de force à tenir +campagne, il faut bien que j'obtienne par la persuasion +ce que la guerre ne peut nous donner! Et pour +cela, ne faut-il pas que je puisse causer tranquillement +avec Charles, comme je cause avec vous en ce +moment? Voyons, duc, n'est-ce pas un acte légitime +que nous entreprenons en essayant de nous emparer +de Charles?</p> + +<p>Il ne s'agissait plus d'une capture, d'un acte de +guerre, mais d'un entretien où les deux partis en présence +seraient libres de signer ou de repousser le +contrat proposé.</p> + +<p>—Dans ces conditions, acheva le roi de Navarre, +puis-je compter sur vous?</p> + +<p>—Pour vous emparer du roi, sire? Franchise pour +franchise. J'oublierai l'entretien auquel j'ai eu l'honneur +d'être convié. Mais je vous donne ma parole, sire, +que tout ce que je pourrai entreprendre pour protéger +le roi Charles, sans le prévenir, eh bien! je l'entreprendrai!</p> + +<p>—J'envie mon cousin, d'avoir des amis tels que +vous, dit le Béarnais avec un soupir.</p> + +<p>—Votre Majesté se trompe sur ces deux points. Je +ne suis pas l'ami de Charles. Je suis un serviteur de +la France, voilà tout. Quant à être votre ennemi, sire, +je vous jure que nul ne fait des voeux plus ardents et +plus sincères que les miens pour que les huguenots +soient enfin traités selon la justice.</p> + +<p>—Merci, maréchal, dit le Béarnais, désappointé. +Ainsi, nous ne devons compter ni sur vous, ni sur vos +amis?</p> + +<p>—Non, sire! dit François avec une modeste fermeté. +Mais laissez-moi ajouter que si, un jour, j'étais +appelé dans un conseil qui se tiendrait entre vous et +le roi de France...</p> + +<p>—Eh bien? interrogea Coligny.</p> + +<p>—Si une entrevue avait lieu, continua François, et +que Sa Majesté Charles IX m'y appelle, je ne chercherais +pas à savoir comment cette entrevue a été préparée; +j'appuierais de toutes mes forces sur les décisions +du roi, et je ne craindrais pas de proclamer +que moi, catholique, je suis honteux et indigné de +l'attitude des catholiques...</p> + +<p>—Vous feriez cela, duc! s'écria le roi de Navarre.</p> + +<p>—Je m'y engage, sire, répondit François.</p> + +<p>—Duc, fit le Béarnais, je retiens votre parole. J'espère +que l'entrevue aura lieu bientôt.</p> + +<p>—Et moi, sire, je puis assurer Votre Majesté que +mon dévouement lui est acquis, excepté toutefois en +ce qui concerne certaines entreprises, ajouta François.</p> + +<p>Sur ces mots, le maréchal se retira, escorté par +l'amiral qui tenait à lui faire honneur, jusqu'à la porte +de son hôtel.</p> + +<p>Comme ils traversaient la cour, précédés par deux +laquais, mais sans lumière, l'hôtel devant passer pour +inhabité, deux hommes s'approchèrent vivement de +François de Montmorency.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, disait l'un des deux hommes, +voulez-vous me permettre de vous présenter un +de mes amis en vous priant d'excuser les circonstances +de cette présentation.</p> + +<p>—Vos amis sont les miens, comte de Marillac, dit +François en reconnaissant celui qui lui parlait.</p> + +<p>—Voici donc M. le chevalier de Pardaillan, qui a +une communication urgente à vous faire.</p> + +<p>—Monsieur, fit le maréchal en s'adressant à Pardaillan, +je serai en mon hôtel demain toute la journée +et serai heureux de vous y recevoir.</p> + +<p>—Ce n'est pas demain, dit Pardaillan d'une voix +altérée, c'est tout de suite que je sollicite l'honneur de +m'entretenir avec le maréchal de Montmorency.</p> + +<p>L'émotion de la voix, la tournure de la phrase à la +fois impérative et réservée produisirent une profonde +impression sur le maréchal.</p> + +<p>—Venez donc, puisque l'affaire dont vous voulez me +parler ne peut souffrir de retard.</p> + +<p>Pardaillan fit rapidement ses adieux à Marillac pendant +que le duc faisait les siens à Coligny. Puis les +deux hommes sortirent ensemble. Telle était la confiance +de Montmorency et sa crainte de compromettre +le secret du roi de Navarre qu'il n'avait amené aucune +escorte avec lui.</p> + +<p>Le chemin de la rue de Béthisy à l'hôtel de Montmorency +se fit rapidement et silencieusement.</p> + +<p>La maréchal introduisit le chevalier dans un cabinet +de l'hôtel, attenant à la grande salle d'honneur.</p> + +<p>—Je vous laisse un instant, dit le maréchal, le temps +de me débarrasser de ma cotte de mailles.</p> + +<p>Demeuré seul, Pardaillan essuya la sueur qui coulait +de son front. L'instant à la fois désiré et redouté +était donc arrivé! Il fallait donc révéler à François +de Montmorency qu'il avait une fille! Le maréchal +allait donc savoir que, s'il avait jusqu'alors ignoré +l'existence de cette fille, s'il avait répudié Jeanne de +Piennes, s'il avait souffert, il le devait à un Pardaillan! +Et c'était un Pardaillan qui allait lui dire tout cela.</p> + +<p>Le moment était venu où il allait à la fois se faire +l'accusateur de son père et perdre à jamais Loïse!</p> + +<p>Son regard, tout à coup, tomba sur un portrait +accroché dans l'angle le plus sombre du cabinet. +Pardaillan fut secoué d'un long tressaillement.</p> + +<p>—Loïse! Loïse! murmura-t-il.</p> + +<p>Et aussitôt, cette pensée se fit jour dans son +cerveau:</p> + +<p>—Comment le maréchal, qui ne sait pas qu'il a une +fille, possède-t-il le portrait de cette fille?...</p> + +<p>Mais bientôt, à force d'examiner les traits délicats +de la jeune femme merveilleusement belle que représentait +la toile, la vérité lui apparut:</p> + +<p>—Ce n'est pas Loïse!... C'est sa mère, sa mère, quand +elle était jeune!...</p> + +<p>A ce moment, François de Montmorency rentra dans +le cabinet et vit le jeune homme en extase devant le +portrait de Jeanne de Piennes. Il s'avança jusqu'à +Pardaillan et lui posa sa main sur l'épaule.</p> + +<p>—Vous regardiez cette femme... et vous la trouviez +belle?</p> + +<p>—Il est vrai, monsieur... cette haute et noble dame +est douée d'une beauté qui m'a frappé.</p> + +<p>—Et peut-être, en votre âme encore pleine d'illusions, +vous vous disiez que vous seriez heureux de +rencontrer sur le chemin de la vie une femme pareille +à celle-ci...</p> + +<p>—Vous avez lu dans ma pensée, monseigneur, dit +Pardaillan avec une douceur voilée de tristesse; je +rêvais, en effet, de rencontrer pour l'aimer, pour +l'adorer, pour lui vouer ma vie et mes forces, la +femme dont le sourire rayonne sur cette toile, cette +femme dont le front si pur n'a jamais pu abriter une +mauvaise pensée...</p> + +<p>Un sourire amer erra sur les lèvres du maréchal.</p> + +<p>—Jeune homme, dit-il, vous me plaisez... Cette sympathie +est si vraie que je vais vous conter une histoire. +Cette femme est la femme d'un de mes amis... ou +plutôt elle l'a été... Elle était pauvre; son père était +l'ennemi de la famille de mon ami; celui-ci la vit, +l'aima... il l'épousa. Mais sachez bien que, pour l'épouser, +il dut braver la malédiction paternelle; il dut +risquer de se mettre en révolte contre son père, haut +et puissant seigneur... Le jour même du mariage, mon +ami dut partir pour la guerre. Quand il revint savez-vous +ce qu'il apprit?</p> + +<p>Pardaillan garda le silence.</p> + +<p>—La jeune fille au front pur, continua François +d'une voix très calme, eh bien, c'était une ribaude! +Dès avant le mariage, elle trahissait mon ami... Jeune +homme, méfiez-vous des femmes!</p> + +<p>Le maréchal ajouta sans amertume apparente:</p> + +<p>—Mon ami avait placé en cette femme tout son +amour, son espoir, son bonheur, sa vie... Il fut condamné +à la haine, au désespoir, au malheur, et sa vie +fut brisée, voilà tout. Qu'a-t-il fallu pour cela? Simplement +de rencontrer une jeune fille qui avait l'âme +d'une ribaude...</p> + +<p>Pardaillan, sur ces mots, s'était levé; il s'approcha +du maréchal et, d'un ton ferme, prononça:</p> + +<p>—Votre ami se trompe, monseigneur...</p> + +<p>François leva sur le chevalier un regard surpris.</p> + +<p>—Ou plutôt, continua Pardaillan, vous vous trompez...</p> + +<p>Le maréchal imagina que son visiteur, encore naïf +et plein de foi, protestait d'une façon générale contre +les accusations dont les hommes accablent les femmes.</p> + +<p>Il eut un geste de politesse indifférente et dit:</p> + +<p>—Si vous m'en croyez, jeune homme, venons-en +au motif de votre visite. En quoi puis-je vous être +utile?</p> + +<p>—Soit, fit Pardaillan. Monseigneur, j'habite rue +Saint-Denis à l'auberge de la Devinière. En face de +l'auberge se dresse une maison modeste, telle qu'en +peuvent habiter les pauvres gens qui sont forcés à +quelque labeur pour assurer leur existence; les deux +femmes dont je suis venu vous entretenir, monseigneur, +sont de ces pauvres gens dont je vous parle.</p> + +<p>—Deux femmes! interrompit sourdement le maréchal.</p> + +<p>—Oui! La mère et la fille!</p> + +<p>—La mère et la fille! Leur nom?</p> + +<p>—Je l'ignore, monseigneur. Ou plutôt, je désire ne +pas vous le faire connaître pour l'instant. Mais il faut +que je vous intéresse à ces deux nobles créatures si +malheureuses et, pour cela, il faut que je vous raconte +leur histoire.</p> + +<p>Ces derniers mots rassurèrent le maréchal dont +l'imagination commençait à être mise en éveil.</p> + +<p>—Je vous écoute, dit-il avec plus de bienveillance +pour son interlocuteur que pour les deux inconnues.</p> + +<p>—Ces deux femmes reprit alors le chevalier, sont +considérées comme dignes de tous les respects. La +mère, surtout. Depuis quatorze ans environ qu'elle habite +ce pauvre logis, jamais la médisance n'a eu prise +sur elle. Tout ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle se tue au +travail des tapisseries pour donner à sa fille une éducation +de princesse. Oui, monseigneur, de princesse; +car cette jeune fille sait lire, écrire, broder et peindre +des missels. Elle-même est un ange de douceur et de +bonté...</p> + +<p>—Chevalier, fit Montmorency, vous plaidez la cause +de vos humbles protégées avec une telle ardeur, que +déjà je leur suis tout acquis. Que faut-il faire? Parlez...</p> + +<p>—Un peu de patience, monsieur le maréchal. J'ai +oublié de vous dire que la mère dont on ne connaît +pas le vrai nom s'appelle la Dame en noir. En effet, +elle est toujours en grand deuil. Il y a dans cette +existence si noble et si pure un épouvantable malheur... +Ce malheur, je voudrais le racheter au prix de +mon sang, car quelqu'un des miens en est la cause...</p> + +<p>—Quelqu'un des vôtres, chevalier!</p> + +<p>—Oui, mon père, mon pauvre père!</p> + +<p>—Et comment votre père...</p> + +<p>—Je vais vous le dire, monseigneur, en vous faisant +le récit de la catastrophe qui a frappé cette noble +dame. Sachez donc qu'elle a été mariée... et que son +mari dut s'absenter pour longtemps... Vous le voyez, +c'est comme l'histoire de l'ami dont vous me parlez. +Après le départ de son mari, cinq ou six mois après, +cette dame mit au monde une enfant. Tout à coup, +le mari revint. Ce fut alors que mon père commit le +crime...</p> + +<p>—Le crime!...</p> + +<p>—Oui, monseigneur, fit Pardaillan tandis que deux +larmes brûlantes s'échappaient de ses yeux avec une +double flamme de sacrifice... le crime! Mon père +enleva la petite fille. Et la mère, la mère qui adorait +son enfant, la mère qui fût morte pour éviter une +larme au petit ange, la mère, monseigneur, fut placée +en présence de cette affreuse alternative: ou elle +consentirait à passer aux yeux de son mari pour parjure +et adultère, ou son enfant mourrait!...</p> + +<p>François de Montmorency était devenu horriblement pâle.</p> + +<p>—Le nom! gronda-t-il d'une voix rauque.</p> + +<p>—Il ne m'appartient pas de vous le dire, monseigneur...</p> + +<p>—Comment avez-vous su? Dites!...</p> + +<p>—Voici la fin. Ces deux femmes, la mère et la fille, +viennent d'être enlevées... elles m'ont fait parvenir +une lettre qui est adressée à un grand seigneur. Cette +lettre, la voici!</p> + +<p>François ne vit que cette lettre qu'on lui tendait +toute ouverte, mais ne la prit pas tout de suite.</p> + +<p>Quoi! Il ne rêvait pas!... Ce jeune homme venait +bien de lui retracer l'histoire de Jeanne de Piennes!... +Ah! Ce nom n'avait pas été prononcé, mais il résonnait +dans son coeur!</p> + +<p>Quoi! Jeanne vivante! Jeanne travaillant comme +une humble ouvrière pour élever sa fille!... sa fille!...</p> + +<p>Et cette lettre! Cette lettre sur laquelle il dardait +un regard flamboyant!... Elle contenait donc le récit +de la lamentable tragédie! C'était Jeanne qui lui +écrivait! Jeanne innocente et fidèle!</p> + +<p>—Lisez! monseigneur, dit Pardaillan, lisez... et, +quand vous aurez lu interrogez-moi... car, si je ne fus +pas témoin du crime, je suis du moins le fils de +l'homme qui est dénoncé à votre haine... et cet +Homme... mon père!... eh bien, il m'a parlé... Il m'a +dit des choses que jadis je n'ai pas comprises, mais +qui sont demeurées gravées dans ma mémoire...</p> + +<p>Alors le maréchal saisit la lettre.</p> + +<p>Tout de suite, il reconnut l'écriture de Jeanne.</p> + +<p>Il lut à grands traits, en deux ou trois reprises...</p> + +<p>Puis, quand il eut fini de lire, il se retourna vers le +portrait, secoué de sanglots terribles, s'abattit sur le +parquet, se traîna sur les genoux, les mains levées +désespérément, avec un cri rauque qui faisait explosion +sur les lèvres livides.</p> + +<p>—Pardon! Pardon!</p> + +<p>Puis il demeura tout à coup immobile, sans connaissance.</p> + +<p>Le chevalier courut à lui. Il s'ingénia de son mieux +à ranimer le maréchal. Il le secoua, bassina son +front d'eau fraîche, défit les aiguillettes de son pourpoint...</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, la syncope cessa; +François ouvrit les yeux. Il se leva. Une flamme +étrange brillait dans ses yeux. Pardaillan voulut +parler.</p> + +<p>—Taisez-vous, murmura François, taisez-vous... plus +tard... attendez-moi... ici... promettez-moi...</p> + +<p>—Je vous le promets, dit Pardaillan.</p> + +<p>Montmorency plaça la lettre sous son pourpoint, +sur son coeur, et s'élança hors du cabinet. Il courut +aux écuries, sella lui-même un cheval, se fit ouvrir +la porte de l'hôtel, et le chevalier entendit le galop +d'un cheval qui s'éloignait.</p> + +<p>Il était une heure du matin. François traversa +Paris à fond de train. Le cheval s'arrêta devant la +porte Montmartre, fermée comme toutes les portes +de Paris.</p> + +<p>—Ordre du roi! hurla François dans la nuit.</p> + +<p>Le chef de poste sortit tout effaré, reconnut le +maréchal, et s'empressa de faire ouvrir la porte et +baisser le pont-levis.</p> + +<p>Dans la campagne silencieuse et noire, la voix rauque +de François rugissait des lambeaux de paroles +que couvraient les quadruples sonorités du galop de +son cheval.</p> + +<p>—Vivante!... Innocente!... Jeanne!.. ma fille!...</p> + +<p>Lorsque François atteignit Montmorency, près Margency, +il se sentait plus calme.</p> + +<p>Le maréchal tout droit, sans hésitation, piqua +droit à la chaumière où il était apparu à Jeanne +et à Henri.</p> + +<p>—Ces gens vivent-ils encore? se disait-il. Oh! +pourvu qu'ils vivent!...</p> + +<p>Ils vivaient! Bien vieux, bien cassés, mais ils +vivaient!</p> + +<p>Aux rudes coups que frappa François, l'homme +se réveilla, s'habilla et demanda à travers la porte:</p> + +<p>—Qui va là?</p> + +<p>—Ouvrez, par le Ciel! gronda François.</p> + +<p>La femme, la vieille nourrice au chef branlant, +avec la hâtive lenteur des vieillards, sauta hors du +lit, jeta un manteau sur ses épaules et saisit la +main de son homme.</p> + +<p>—C'est lui! fit-elle, bouleversée d'émotion.</p> + +<p>—Qui, lui?</p> + +<p>—Le seigneur de Montmorency et de Margency! +Ouvre! Il sait tout, maintenant! Puisqu'il vient!...</p> + +<p>Et elle arracha la barre de la porte, et elle dit:</p> + +<p>—Entrez, monseigneur, je vous attendais... entrez... +je ne voulais pas mourir... je savais que vous +viendriez...</p> + +<p>L'homme avait allumé un flambeau de résine.</p> + +<p>Montmorency entra. Dans la lueur rouge du flambeau, +il vit la vieille debout devant lui, qui essayait +de redresser sa taille courbée par l'âge et les longs +labeurs de la terre.</p> + +<p>—Vous venez pour tout savoir? dit-elle.</p> + +<p>—Oui! fit-il d'une voix brisée.</p> + +<p>—Venez, mon fils...</p> + +<p>François se leva et suivit la vieille qui marchait +lentement, courbée, en s'appuyant sur un bâton.</p> + +<p>—Eclaire-nous! commanda-t-elle à son homme.</p> + +<p>Elle ouvrit une porte, au fond. Le maréchal entra. +Il se trouva dans une petite pièce dont la propreté +contrastait avec le reste du misérable logis. Il y +avait là un fauteuil, luxe étonnant dans cette chaumière, +et un grand lit à colonnes, couvert de sa +courtepointe. Le lit n'était pas défait. Sur le mur, +au fond, il y avait deux ou trois images, une vierge +enluminée, un crucifix avec un peu de buis en travers, +et, juste au chevet, une miniature: le maréchal +se reconnut, ses yeux se gonflèrent, deux larmes en +jaillirent...</p> + +<p>La vieille, alors, parla:</p> + +<p>—C'est ici qu'elle est venue, monseigneur, dès le +lendemain de votre départ; c'est ici, dans ce lit, +qu'elle est restée quatre mois comme morte parce +qu'on lui avait dit: que vous l'aviez abandonnée, +c'est ici qu'elle a pleuré, prié, supplié en prononçant +votre nom dans son délire...</p> + +<p>Le maréchal tomba à genoux.</p> + +<p>—C'est ici que, lentement, elle est revenue à la vie... +Dès lors, elle s'habilla de deuil.</p> + +<p>—La Dame en noir! murmura sourdement François.</p> + +<p>—C'est dans ce lit, monseigneur, qu'est née Loïse, +votre fille...</p> + +<p>Un frisson secoua Montmorency.</p> + +<p>—La naissance de l'enfant sauva la mère. Elle qui, +peu à peu, dépérissait, retrouva ses forces pour la +petite. A mesure que Loïse grandissait, la mère revenait +à la vie.</p> + +<p>François étouffa une sorte de rugissement et, d'un +revers de main, essuya la sueur froide qui inondait +son visage.</p> + +<p>—Faut-il vous dire le reste? demanda la nourrice.</p> + +<p>—Tout!... tout ce que vous savez...</p> + +<p>—Venez donc! fit la vieille.</p> + +<p>Elle sortit de la maison, suivie pas à pas par Montmorency. +Au coin d'une épaisse haie de houx et +d'aubépine, la vieille s'arrêta, se retourna, et son +bras s'étendit vers la maison.</p> + +<p>—Regardez, monseigneur, dit-elle; on voit la fenêtre, +en ce moment la lune l'éclairé; en plein jour, +de cette place, on verrait très bien quelqu'un qui +serait debout contre cette fenêtre, dans l'intérieur +de la maison, et on distinguerait tous les gestes que +ferait ce quelqu'un.</p> + +<p>—Mon frère occupait ce poste près de la fenêtre +quand je suis entré!</p> + +<p>La vieille, alors, se tourna vers son homme:</p> + +<p>—Raconte ce que tu as vu...</p> + +<p>L'homme s'approcha, s'inclina devant son seigneur +et dit:</p> + +<p>—Les choses me sont restées dans la tête comme +si elles étaient d'hier; donc, ce jour-là, depuis le +matin, j'avais travaillé dans ce champ-là, de l'autre +côté de cette haie; m'étant allongé à l'ombre pour +dormir, voici ce que je vis en me réveillant: un +homme était là, à deux pas de moi, tenant dans +son manteau je ne savais trop quoi; il demeura +là, peut-être une demi-heure, et moi je ne bougeai +pas; puis, tout à coup, il se redressa à demi et s'en +alla vite, courbé le long des haies; au moment où il +s'en allait, j'entrevis ce qu'il cachait dans son manteau: +c'était un enfant, mais j'étais loin de supposer +que, cet enfant, c'était la fille de notre dame... Voilà +ce que je vis, monseigneur.</p> + +<p>La nourrice, alors, reprit:</p> + +<p>—Ce qui s'était passé entre elle, vous et Mgr Henri, +je ne le sus pas tout de suite, mais je le devinai en +partie par les paroles désespérées qui échappèrent à +la pauvre mère... Un homme vint... il rapportait la +fillette... la mère faillit devenir folle de joie... Elle +s'élança pour vous retrouver, en nous défendant de +la suivre... Qu'est-elle devenue? Je ne sais. Les premières +années, quand j'étais forte encore, je venais +à Paris à chaque anniversaire du malheur; mais +jamais je ne pus vous voir, jamais je ne pus la +retrouver, elle...</p> + +<p>Le duc de Montmorency s'agenouilla.</p> + +<p>—Bénissez-moi donc, fit-il d'une voix brisée par +les sanglots, car je vous dis: Elle vit! Tant d'injustice +recevra une éclatante réparation, et Jeanne sera +heureuse.</p> + +<p>L'humble paysanne fit ce que son seigneur lui +demandait; elle étendit sur sa tête ses mains tremblantes +et le bénit... Alors, tous les trois rentrèrent +dans la maison.</p> + +<p>François s'enferma pendant une heure dans la +petite pièce où était née Loïse. Il y resta sans +lumière. Les deux vieillards l'entendirent qui pleurait, +parlait à haute voix, tantôt avec des éclats de fureur, +tantôt avec une douceur infinie.</p> + +<p>Puis, lorsqu'un peu de calme fut redescendu en +lui, il sortit de la pièce, dit adieu aux deux vieux, +et monta à cheval. A Montmorency, il s'arrêta devant +la maison du bailli et se contenta de demander des +parchemins sur lesquels il écrivit quelques lignes. +Ces parchemins, la vieille nourrice les reçut dès +le lendemain: c'était une donation pour elle et ses +descendants de la maison qu'elle habitait et une +donation de vingt-cinq mille livres d'argent.</p> + +<p>En quittant le bailli, François se rendit au château; +là encore, il y eut grand émoi; mais le +maréchal se contenta de faire venir l'intendant, et +lui donna ordre de tout mettre en état, disant que, +sous peu, il viendrait habiter le château; il insista +surtout pour que toute une aile fût remise à neuf +et luxueusement agencée, ajoutant simplement qu'il +aurait l'honneur d'héberger deux princesses de haute +qualité à qui cette aile du château serait destinée.</p> + +<p>Alors seulement, il s'éloigna au galop, et prit le +chemin de Paris. Il y arriva comme on ouvrait les +portes, et se dirigea en une course furieuse vers son +hôtel où Pardaillan l'attendait.</p> + +<p>Le chevalier avait passé cette nuit dans une inquiétude +et une agitation qui, lorsqu'il y songeait, ne +laissaient pas que de le surprendre.</p> + +<p>Pourquoi le maréchal était-il parti? Où avait-il +été? Peut-être tâchait-il simplement de se calmer par +une longue course? Ces questions, pendant une heure, +l'intéressèrent.</p> + +<p>Mais bientôt il comprit que la vraie, la redoutable +question était de savoir ce que le maréchal penserait +de son père. Il est vrai que le vieux Pardaillan +avait lui-même ramené l'enfant.</p> + +<p>Le chevalier se souvenait parfaitement que son +père le lui avait dit... Et même, n'avait-il pas donné +un diamant à la mère de la fillette enlevée?...</p> + +<p>Mais tout cela constituait une médiocre excuse; +le fait brutal et terrible demeurait tout entier: le +maréchal avait répudié sa femme! Jeanne de Piennes +avait souffert seize années de torture!</p> + +<p>Vers le matin, il se promenait à grands pas agités +dans le cabinet, lorsque la porte s'ouvrit. Montmorency +entra:</p> + +<p>—Chevalier, dit-il, veuillez excuser la façon dont +je vous ai quitté. J'étais... fort ému... bouleversé... +vous m'avez apporté la plus grande joie de ma vie!...</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, fit le chevalier d'une +voix altérée, vous oubliez que je suis le fils de +M. de Pardaillan.</p> + +<p>—Non, je ne l'oublie pas! Et c'est ce qui fait que +non seulement je vous aime pour la joie que je +vous dois, mais encore que je vous admire pour le +sacrifice consenti par vous... Car, évidemment, vous +aimez votre père!...</p> + +<p>—Oui, dit le jeune homme, j'ai pour M. de Pardaillan +une affection profonde. Comment en serait-il +autrement? Je n'ai pas connu ma mère, et, aussi +loin que je remonte dans mon enfance, c'est mon +père que je vois penché sur mon berceau, soutenant +mes pas incertains, pliant sa rudesse de routier +à mes exigences enfantines; puis, plus tard, +entreprenant de faire de moi un homme brave, me +conduisant aux mêlées, me protégeant de son épée; +par les nuits froides où nous couchions sur la dure, +que de fois l'ai-je surpris à se dépouiller de son +manteau pour me couvrir! Et souvent, quand il me +disait:—Tiens, mange et bois, je garde ma part +—pour plus tard, je fouillais dans son portemanteau +et je m'apercevais qu'il n'avait rien gardé pour +lui. Oui, M. de Pardaillan m'apparaît comme le +digne ami dévoué jusqu'à la mort, à qui je dois +tout... et que j'aime... n'ayant que lui à aimer!</p> + +<p>—Chevalier, dit Montmorency ému, vous êtes un +grand coeur. Vous qui aimez votre père à ce point, +vous n'avez pas hésité à m'apporter cette lettre qui +l'accuse formellement...</p> + +<p>Pardaillan releva fièrement la tête.</p> + +<p>—C'est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur +le maréchal! Si j'ai consenti, pour réparer une grande +injustice, à vous apporter la lettre accusatrice, c'est +que je me réservais de défendre à l'occasion mon père. +Je dis: le défendre! Et par tous les moyens en +mon pouvoir! Avant que nous nous entretenions +davantage, je vous demande de me dire en toute +franchise quelle attitude vous entendez prendre +vis-à-vis de mon père. Êtes-vous son ennemi? Je +deviens le vôtre. Songez-vous à vous venger du mal +qu'il a pu faire? Je suis prêt à le défendre, le fer à +la main...</p> + +<p>Le chevalier s'arrêta, frémissant.</p> + +<p>Montmorency, pensif, le contemplait et l'admirait. +Qu'eût-il dit s'il eût su que ces paroles provocantes, +Pardaillan les prononçait le désespoir au coeur, s'il +eût su qu'il aimait sa fille!</p> + +<p>—Chevalier, dit-il d'une voix grave, il n'existe et ne +peut exister pour moi qu'un seul Pardaillan: c'est +celui qui vient de m'arracher à un désespoir que les +années faisaient plus profond. Si jamais je me rencontrais +avec votre père, ça serait pour le féliciter +d'avoir un fils tel que vous...</p> + +<p>—Ah! je puis vous dire maintenant que, si une +parole de haine contre mon père fût tombée de votre +bouche, c'est la mort dans l'âme que je fusse sorti +d'ici!</p> + +<p>Le jeune homme vit qu'il avait failli trahir son +secret. Il se hâta de continuer:</p> + +<p>—Maintenant, monseigneur, maintenant je puis vous +dire que mon père a essayé de réparer le mal qu'il +avait fait.</p> + +<p>—Comment cela? fit vivement le maréchal.</p> + +<p>—Je le tiens de lui-même. Il m'a raconté ces choses, +ou plutôt, il me les a à demi révélées, à une époque +où certes il ne pensait pas que je dusse avoir un +jour l'honneur de vous être présenté. Monseigneur, +c'est M. de Pardaillan qui enleva l'enfant, c'est vrai; +mais c'est lui qui la ramena à la mère, malgré les +ordres qu'il avait reçus...</p> + +<p>—Oui, oui, fit le maréchal, je vois comment les +choses ont dû se passer... il y a un criminel dans tout +cela, et le vrai criminel porte mon nom! Chevalier, je +vais entreprendre la délivrance de la malheureuse +femme qui a tant souffert... Voulez-vous me faire un +récit exact et détaillé de tout ce que vous savez?</p> + +<p>Pardaillan raconta comment il avait été arrêté, et +comment, à sa sortie de la Bastille, il avait eu tout +ouverte la lettre de Jeanne de Piennes.</p> + +<p>Un seul point demeura obscur dans son récit: pourquoi +Jeanne de Piennes et Loïse s'étaient-elles adressées +à lui?... Il eut soin de glisser rapidement sur ce +passage dangereux.</p> + +<p>—Il y a deux pistes possibles, dit-il en terminant, +je vous ai dit que j'avais vu rôder le duc d'Anjou et +ses mignons autour de la maison de la rue Saint-Denis. +Peut-être est-ce donc au frère du roi que vous +devrez demander compte de cette disparition.</p> + +<p>—Je connais Henri d'Anjou. L'action violente l'effraie. +Il n'est pas homme à risquer un scandale.</p> + +<p>—Alors, monseigneur, j'en reviens à la supposition +qui n'a cessé de me hanter. Je suppose qu'un hasard +a pu mettre le maréchal de Damville en présence de +la duchesse de Montmorency, et que nous devons +commencer nos recherches du côté de l'hôtel de +Mesmes.</p> + +<p>—Je crois que vous avez raison, fit le maréchal +avec une violente agitation. Je vais de ce pas trouver +mon frère. Mais, dites-moi, si vous ne m'aviez pas +trouvé à Paris, vous eussiez donc entrepris cette +délivrance? Pourquoi?</p> + +<p>—Monseigneur, fit Pardaillan qui faillit se démonter, +je considérais comme un devoir de réparer en +partie le mal dont mon père était responsable en +partie...</p> + +<p>—Oui, c'est vrai... vous êtes vraiment une belle +nature, chevalier. Pardonnez-moi ces questions...</p> + +<p>—Quant à ce qui est d'aller trouver le maréchal +de Damville, reprit Pardaillan qui se hâta de laisser +tomber cette inquiétante partie de l'entretien, j'imagine +que la démarche est dangereuse...</p> + +<p>—Ah! s'écria François avec une exaltation concentrée, +puisse-je le rencontrer! Et nous verrons de quel +côté frappera le danger!</p> + +<p>—Je ne parle pas pour vous, monseigneur, mais +pour elles... C'est d'elles seules qu'il s'agit!</p> + +<p>—Elles! fit le maréchal qui tressaillit.</p> + +<p>—Sans doute! Qui sait à quelles extrémités pourra +se porter le duc de Damville, si elles sont chez lui, et +si vous allez le provoquer! Qui sait quels ordres il +aura donnés!</p> + +<p>—Ma fille! balbutia François en pâlissant.</p> + +<p>—Monseigneur, je vous demande un jour et une +nuit de patience. Laissez-moi faire! Je me charge, +dès cette nuit, de savoir ce qui se passe à l'hôtel de +Mesmes. Si elles y sont, nous aviserons, et je crois +que nous devrons ruser...</p> + +<p>—En vérité, chevalier, s'écria François, plus je +vous écoute, et plus j'admire votre énergie et votre +souplesse. Notre rencontre est un grand bonheur pour +moi...</p> + +<p>—Ainsi, monseigneur, vous me laissez faire?</p> + +<p>—Jusqu'à demain, oui!</p> + +<p>—Monseigneur, reprit froidement Pardaillan, jusqu'au +jour où j'aurai pu m'introduire à l'hôtel de +Mesmes et où je saurai exactement ce qui s'y passe. +D'ailleurs, j'espère que, dès cette nuit, j'aurai réussi.</p> + +<p>—Faites donc, mon enfant. Et si vous réussissez, +je vous devrai plus que la vie...</p> + +<p>Le chevalier se leva pour se retirer. Le maréchal +l'embrassa tendrement.</p> + +<p>Pardaillan s'éloigna à grands pas de l'hôtel de Montmorency.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>MONSIEUR DE PARDAILLAN PÈRE</h3> + +<p>Deux mois environ avant les événements que nous +venons de raconter, deux homme, vers le soir d'une +froide journée, s'arrêtèrent dans l'unique auberge des +Ponts-de-Cé, près Angers. L'un d'eux avait le costume +et les allures de quelque capitaine rejoignant sa compagnie +à petites étapes; l'autre paraissait être son +écuyer.</p> + +<p>Or, ce capitaine, c'était le maréchal de Damville +qui, venant de Bordeaux pour se rendre à Paris, s'était +détourné de son chemin pour s'arrêter aux Ponts-de-Cé.</p> + +<p>Et s'il voyageait en modeste équipage, c'est qu'il +tenait sans doute à ne pas attirer l'attention sur +lui.</p> + +<p>Le maréchal avait un rendez-vous dans l'auberge +des Ponts-de-Cé. A tout moment, l'écuyer sortait sur +la route et regardait dans la direction d'Angers.</p> + +<p>Enfin, à la nuit noire, un cavalier s'arrêta devant +l'auberge et, sans descendre de cheval, s'informa d'un +voyageur qui devait être arrivé la veille ou le jour +même.</p> + +<p>Cet homme fut mis en présence d'Henri de Montmorency +qui esquissa un signe mystérieux.</p> + +<p>Sur un signe semblable que fit le nouveau venu, le +maréchal ferma soigneusement sa porte et demanda +vivement:</p> + +<p>—Vous venez du château d'Angers?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Vous avez à me parler de la part du duc?</p> + +<p>—Quel duc, monseigneur? fit le cavalier.</p> + +<p>—Le duc de Guise! fit Montmorency à voix basse.</p> + +<p>—Nous sommes d'accord. Excusez toutes ces précautions, +monsieur le maréchal, nous sommes fort +surveillés...</p> + +<p>—Bon! Guise est-il encore à Angers?</p> + +<p>—Non. Il en est reparti il y a trois jours et se +rend à Paris. Le duc d'Anjou est parti hier.</p> + +<p>—Savez-vous s'il y a eu entre eux quelque entente?</p> + +<p>—Je ne crois pas, monseigneur. Le duc d'Anjou +est trop préoccupé de ses mignons et de ses bigoudis.</p> + +<p>—Vous m'apportez donc quelque mot d'ordre +d'Henri de Guise?...</p> + +<p>—Oui, monseigneur; le voici...: le 30 mars prochain, +à neuf heures et demie du soir, à l'auberge de +la Devinière, à Paris, rue Saint-Denis. Vous souviendrez-vous, +monsieur le maréchal?</p> + +<p>—Je me souviendrai.</p> + +<p>—Vous demanderez M. de Ronsard, le poète. Vous +serez masqué. Vous aurez une plume rouge à votre +toque.</p> + +<p>—Le 30 mars au soir, rue Saint-Denis, à la Devinière, +bien. Est-ce tout?</p> + +<p>—Oui, monseigneur. Puis-je me retirer? Car il ne +faut pas que mon absence ait été remarquée...</p> + +<p>—Allez, mon ami, allez...</p> + +<p>—Je vous serai reconnaissant de rendre compte à +Mgr Henri de Guise que je me suis bien acquitté de +la commission, et de lui dire que je suis à lui corps +et âme, bien que j'appartienne au duc d'Anjou... en +apparence!</p> + +<p>—Ce sera fait. Comment vous appelez-vous?</p> + +<p>—Maurevert, pour vous servir, ici et à Paris où je +dois être sous peu.</p> + +<p>Et Maurevert, ayant salué, se retira.</p> + +<p>—Voilà une vraie figure de coquin, songea le maréchal. +Comment Henri de Guise peut-il employer de +pareils serviteurs?... En voilà un qui trahit son maître +aujourd'hui. Qui dit qu'il ne vous trahira pas +demain? Quant à ce rendez-vous en pleine rue Saint-Denis, +j'irai, mais je prendrai mes précautions!</p> + +<p>Nos lecteurs ont déjà vu qu'Henri de Montmorency +devait effectivement assister à la réunion de la Devinière, +en cette soirée où Ronsard et ses poètes célébrèrent +la muse antique, et où le duc de Guise et ses +acolytes cherchèrent le moyen de tuer un roi.</p> + +<p>Après le départ de Maurevert, l'écuyer monta dans +la chambre du maréchal.</p> + +<p>—Continuons-nous notre route, monseigneur? Demanda +l'écuyer.</p> + +<p>—Ma foi non; nous ferons étape ici; mais sois +prêt demain matin à la première heure, et, en attendant, +fais-moi monter à souper, la route m'a creusé +l'appétit.</p> + +<p>L'écuyer se retira en toute hâte pour exécuter les +ordres de son maître. A ce moment, Henri de Montmorency +entendit des vociférations furieuses éclater +sous sa fenêtre, dans la petite cour.</p> + +<p>—Je vous dis que vous ne le mettrez pas là, corbleu!</p> + +<p>—Et moi, je vous dis qu'il est bien là! Par Pilate! +Par Barabbas!</p> + +<p>—Cette voix! fit Henri en tressaillant.</p> + +<p>—Cette écurie est réservée aux bêtes de ces seigneurs.</p> + +<p>—Et moi, je vous jure que mon cheval n'ira pas +dans l'étable parmi vos vaches!</p> + +<p>—Monsieur le mendiant, vous vous ferez jeter +dehors!</p> + +<p>—Monsieur mon hôte, vous vous ferez bâtonner!</p> + +<p>—Bâtonner! moi! Ah! pardine, on a bien raison +de dire: Routier, argotier!</p> + +<p>Le reste de la phrase se perdit dans une série +d'interjections féroces, qui bientôt se changèrent en +hurlements, lesquels à leur tour devinrent des gémissements.</p> + +<p>Henri était descendu rapidement dans la cour, et +il aperçut deux ombres dont l'une rossait l'autre avec +la conscience et l'entrain d'une main experte en ce +genre d'exercice.</p> + +<p>—A l'aide! Au meurtre! cria l'aubergiste.</p> + +<p>Car l'ombre rossée n'était autre que l'hôtelier.</p> + +<p>Le rosseur, de son côté, suspendit son opération, +salua courtoisement le nouveau venu, et lui dit:</p> + +<p>—Monsieur, à votre épée et à votre allure, je vous +devine gentilhomme. Je le suis moi-même, et je prétends +vous faire juge de l'algarade, si vous y consentez.</p> + +<p>Le maréchal fit un signe de tête approbatif.</p> + +<p>—Donc, reprit l'inconnu en cherchant vainement à +distinguer dans l'obscurité les traits de son interlocuteur, +ce manant que je viens d'étriller de mon +mieux prétend que je dois retirer mon cheval de +l'écurie pour lui faire passer la nuit dans l'étable.</p> + +<p>—L'écurie n'est que pour trois chevaux, gémit +l'aubergiste; il y a juste place pour la bête de ce +seigneur, son cheval de main et celui de son écuyer...</p> + +<p>—Où il y a place pour trois, il y a place pour +quatre. Est-ce vrai, monsieur?... Une si belle et si +bonne bête! Je veux vous la montrer, monsieur! Vous +jugerez mieux ensuite. Holà, notre hôte, un falot!</p> + +<p>L'aubergiste, certain d'être appuyé par le voyageur +qu'il supposait très riche, d'après la commande de +son souper, se hâta d'allumer une lanterne.</p> + +<p>Mais aussitôt, Henri de Montmorency s'en saisit et +en dirigea la lumière sur l'inconnu.</p> + +<p>—Lui! songea-t-il. Je m'en doutais à la voix.</p> + +<p>En même temps, Henri poussait la porte de l'écurie +et, jetant un coup d'oeil à l'intérieur, apercevait auprès +de ses trois chevaux un hongre d'une effrayante maigreur, +les os perçant la peau, le sabot usé, les flancs +raboteux. Pourtant, il se tenait ferme sur ses jarrets.</p> + +<p>—Voyez, monsieur, s'écriait cependant l'inconnu, +voyez cette tête fine, ce poil luisant, ces jambes fines, +et dites-moi si une pareille bête est digne de coucher +à l'étable?</p> + +<p>Montmorency se retourna, son falot à la main, et +murmura:</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voilà +un cheval de prix!</p> + +<p>L'inconnu demeura bouche bée, les yeux agrandis. +Un cri, un nom allait lui échapper. Montmorency +l'arrêta d'un coup d'oeil, et reprit à haute voix;</p> + +<p>—Monsieur, notre aubergiste consent à votre juste +demande. Quant à vous, vous m'honoreriez en acceptant +de partager mon souper. Point de façons! Entre +gentilshommes...</p> + +<p>En parlant ainsi, à la grande stupéfaction de l'hôte, +le maréchal de Damville avait passé son bras sous +celui de Pardaillan et l'entraîna vers sa chambre.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan, plus stupéfait encore que l'aubergiste, +se laissa faire sans prononcer un mot.</p> + +<p>Pourtant, dans le trajet de la cour à la chambre, il +avait réfléchi sans doute; car à peine la porte se fut-elle +refermée sur le maréchal et sur lui que, se campant +sur ses hanches, il prononça sans la moindre +émotion apparente:</p> + +<p>—Enchanté de vous revoir en bonne santé, monseigneur!</p> + +<p>Puis, se dressant après le salut, et se campant, la +tête haute, les yeux plissés:</p> + +<p>—Un peu vieilli, par exemple... Ah! dame, vous +aviez quelque chose comme dix-neuf ans la dernière +fois que j'eus l'honneur de vous présenter mes hommages +et, si je sais compter, vous devez en avoir +trente-cinq ou six; vous étiez alors ce qu'on appelle +un joli brun, monseigneur, et vous n'aviez pas votre +pareil pour donner à votre moustache un pli gracieux +et terrible à la fois... Comme on change!... Quoi, est-ce +bien des cheveux gris que j'aperçois à vos tempes? +Quel pli amer a pris cette bouche! Et puis, +comme votre visage s'est durci! Je dois dire qu'il +n'était déjà pas si tendre... Moi, comme vous voyez, +je suis à peu près le même... C'est que, passé un certain +âge, nous autres, vieux routiers, nous ne vieillissons +plus... J'ai souvent, ouï parler de vous, et toujours +comme d'un pourfendeur <i>di primo cartello!</i> +Il paraît que vous fendez un crâne en deux, fort proprement, +et qu'on ne compte plus les huguenots que +vous tuâtes... Eh! Par Pilate, c'est moi qui vous ai +mis l'estramaçon à la main et qui vous enseigna le +coup de tête, ainsi que le coup de bandrolle, item le +coup de pointe. Si j'étais vaniteux, je m'enorgueillirais +d'un élève tel que vous. Je ne le suis pas. Dieu en soit +loué, mais je m'enorgueillis tout de même.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency, +faites-moi donc le plaisir de partager mon +souper.</p> + +<p>Le maréchal de Damville s'assit et, d'un geste, +invita son commensal à en faire autant.</p> + +<p>—Par obéissance, monseigneur! fit Pardaillan qui +s'assit et, aussitôt, avec un large soupir, décoiffa un +grand pot de grès, lequel, étant ouvert, répandit dans +la chambre une odeur de fines rillettes.</p> + +<p>—Oh! ohî fit Pardaillan, c'est franche lippée, ce +soir!</p> + +<p>Damville le regardait d'un oeil pensif.</p> + +<p>—Vous m'avez félicité tout à l'heure, dit-il avec un +accent incisif et âpre, il faut que je vous rende la +pareille. Tudieu! Vous n'avez pas vieilli, vous! Je +vous ai reconnu rien qu'au geste. Et puis, d'ailleurs, +j'avais gardé un tel souvenir de vous!... (Le routier +dressa l'oreille.) Par exemple, ce qui a vieilli, c'est +votre costume! Dieu me damne! on dirait que c'est +encore la même casaque que vous portiez le jour où +vous m'avez si vivement quitté. Pauvre casaque! Que +vois-je? Un trou au coude gauche... et des reprises... +ah! ma foi, je renonce à les compter! Et vos bottes! +vos pauvres bottes! Mort-diable! mais vous portez +un éperon en fer et un autre en acier! Eh! ils n'ont +même pas la même longueur!</p> + +<p>—Que voulez-vous, monseigneur! j'ai toujours eu +la coquetterie de la misère!</p> + +<p>Sur cette phrase, le vieux routier vida un gobelet +de Saumur et cligna des yeux en happant sa rude +moustache du bout des lèvres.</p> + +<p>Montmorency avait posé son coude sur la table et, +son menton dans sa main, il contemplait fixement +son hôte.</p> + +<p>—Or ça, dit-il tout à coup, qu'êtes-vous devenu depuis +que je ne vous ai vu?</p> + +<p>—J'ai vécu, monseigneur.</p> + +<p>—Où avez-vous habité?</p> + +<p>—Sur toutes les routes logeables, sous tous les +cieux hospitaliers: pourtant, je dois dire que j'ai +habité Paris pendant deux années environ.</p> + +<p>—Paris? Ah! ah!... Et pourquoi l'avez-vous quitté?</p> + +<p>—Pourquoi je l'ai quitté? fit Pardaillan dont l'oeil +gris pétilla de malice. Eh bien, je vais vous le dire, +monseigneur. J'étais donc à Paris, fort tranquille, et +logé dans une fort bonne et belle hôtellerie... j'étais +heureux, je devenais gras. Or, un soir... tenez, c'était +en octobre dernier...</p> + +<p>Le maréchal tressaillit.</p> + +<p>—Un soir, donc, j'aperçus au détour d'une rue quelqu'un... +une vieille connaissance à moi. Il faut vous dire, +monseigneur, que je tenais essentiellement à éviter +ce quelqu'un... figurez-vous que cet homme voulait +absolument faire mon bonheur malgré moi. Je me dis +aussitôt: Si je demeure à Paris, tôt ou tard, je +finirai par me trouver nez à nez avec lui! Et alors, +adieu ma jolie misère que j'aime tant! Il faudra +être heureux, et puis parler, et puis donner des +explications, et puis... bref! je déménageai sans +tambours ni trompettes, et repris la grande route du +hasard et de l'inconnu!...</p> + +<p>—Mais, fit Montmorency, j'étais justement à Paris +à l'époque que vous dites.</p> + +<p>—Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur!</p> + +<p>—Oui, j'y étais, reprit le maréchal; et même, il +me souvient d'une aventure qui m'arriva vers ce +moment-là; attaqué un soir par des truands, j'allais +succomber lorsque je fus sauvé par un digne inconnu +à qui je fis don du meilleur de mes chevaux, mon bon +Galaor...</p> + +<p>—Au diable soit le sauveur! grommela le vieux +routier.</p> + +<p>Il y eut quelques minutes de silence. Le maréchal +réfléchissait.</p> + +<p>—Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout à +coup, avez-vous remarqué une chose: c'est que nous +ne nous sommes pas revus depuis seize ans, que je +vous tiens là devant moi depuis deux bonnes heures, +et que je ne vous ai pas encore demandé compte de +votre trahison.</p> + +<p>—Pan! Il est venu! songea Pardaillan; Quelle +trahison?</p> + +<p>Et comme Henri gardait le silence, hésitant peut-être +à éveiller les fantômes qui dormaient en lui:</p> + +<p>—J'y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front. +Monseigneur veut sans doute me parler de ce gueux, +de ce sacripant, de ce traître, de ce misérable qui +avait tué un cerf dans les bois de monseigneur? Vous +le fîtes pendre à la basse branche d'un châtaignier +que je vois encore. Bel arbre, ma foi! Il est vrai, et +je m'en accuse en toute humilité, dès que monseigneur +eut tourné les talons, je dépendis le fripon; à +preuve qu'il se sauva sans même me dire merci; ça +m'apprendra. Ce fut une trahison, je le confesse.</p> + +<p>—J'ignorais ce détail, monsieur de Pardaillan, fit +Montmorency;</p> + +<p>—Ah! pour le coup, monseigneur, je donne ma +langue au chat.</p> + +<p>—Je suis sûr que la mémoire va vous revenir!</p> + +<p>—En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens +de certaines trahisons du genre de celles que +j'exposais. Monseigneur voudrait-il par hasard faire +allusion à l'affaire de Margency, après laquelle j'ai eu +le regret de le quitter?</p> + +<p>—Vous m'avez quitté parce que vous avez pensé +que vous seriez pendu.</p> + +<p>—Pendu! Fi! monseigneur! Écartelé, roué vif, à +la bonne heure! Mais simplement pendu... je ne me +serais pas donné la peine d'entreprendre d'aussi longs +voyages. Quant à l'affaire, je la confesse comme les +autres, monseigneur: je vous ai trahi, ce jour-là; j'ai +rendu la petite à sa mère. Que voulez-vous! J'ai entendu +pleurer cette mère; je lui ai entendu dire des +choses qui m'ont donné le frisson; je ne savais pas +que la douleur humaine pût trouver de tels accents; +et je ne savais pas qu'il pût y avoir de telles douleurs. +Laissez-moi achever ma confession tout entière; +depuis seize ans, il n'est pas un jour où je ne me +sois repenti de vous avoir obéi ce jour-là et d'avoir +été cause de grands malheurs. Et vous, monseigneur?</p> + +<p>Henri de Montmorency demeura quelques instants +silencieux, puis il dit:</p> + +<p>—C'est bien, maître Pardaillan. Je vois que vous +avez bonne mémoire. J'en reviens donc maintenant +à ce que je vous disais: vous m'avez trahi. Or, je +vous prie de remarquer que, cette trahison, je ne vous +la reproche pas. J'ai oublié. Je veux oublier. Je vous +tiens pour un bon et digne gentilhomme. Écoutez-moi +donc, car je veux vous faire des propositions que +vous serez libre d'accepter ou de refuser; si vous +refusez, vous tirerez de votre côté, moi du mien, et +tout sera dit. Si vous acceptez, il ne, pourra en résulter +pour vous qu'honneur et bénéfice.</p> + +<p>Pardaillan se dit à lui-même:</p> + +<p>—Comme l'âge vous change un homme! Autrefois, +pour le quart de ce que je lui ai dit, il m'eût chargé, +l'épée et le poignard aux mains... mais que peut-il me +vouloir?</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, reprit le maréchal après +un instant de réflexion, savez-vous que bien des jeunes +gens envieraient la fermeté de votre regard. Autrefois, +vous étiez redoutable; maintenant, vous devez +être terrible...</p> + +<p>—Heu! on connaît son métier de ferrailleur, voilà +tout!</p> + +<p>—Bon! fit le maréchal avec un regard d'admiration; +et ce furieux appétit d'aventures qui vous distinguait?</p> + +<p>—L'appétit va, monseigneur; ce sont les occasions +de le satisfaire qui manquent.</p> + +<p>—En sorte, reprit Henri, que si on vous offrait de +dîner tous les jours à votre faim...</p> + +<p>—Cela dépend du genre de repas qu'on m'offrirait. +Il y a aventure et aventure.</p> + +<p>—Bien, fit le maréchal, écoutez-moi donc avec toute +votre attention, car ce que j'ai à vous dire est de la +plus haute gravité.</p> + +<p>Il parut avoir une dernière hésitation, puis, se décidant:</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, que pensez-vous du roi de +France?</p> + +<p>—Le roi de France, monseigneur. Et que diable +voulez-vous qu'un triste hère comme moi puisse en +penser, sinon que c'est le roi!</p> + +<p>—Pardaillan, dites-moi ce que vous pensez, et je +vous engage ma parole que nul ne connaîtra votre +pensée...</p> + +<p>Pardaillan tressaillit.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, je ne connais pas Sa Majesté: +on dit le roi faible et méchant; on le dit atteint d'une +maladie qui peut lui donner des accès de fureur; on +dit qu'il est sans pitié comme sans courage; voilà ce +qu'on dit; mais moi, je ne sais rien... rien qu'une +chose: c'est qu'un roi pareil est incapable d'inspirer +de véritables dévouements.</p> + +<p>—Si telle est bien votre pensée, je crois que nous +pourrons nous entendre; vous êtes libre, vigoureux, +plein de bravoure et d'adresse; au lieu de gaspiller +ces qualités en piètres aventures de grand chemin, +vous pourrez les employer à une oeuvre grandiose. +Que diriez-vous, à la place de ce roi maniaque, soupçonneux, +impitoyable et malade, que diriez-vous d'un +roi qui serait la générosité faite homme, d'un roi qui +serait grand par le coeur et grand par la race, +jeune, enthousiaste, rêvant sans doute de s'illustrer, +et par conséquent capable de donner à tous ceux +qui l'entoureraient l'occasion de s'illustrer eux-mêmes?...</p> + +<p>—Monseigneur, vous me proposez tout bonnement +de conspirer contre le roi...</p> + +<p>—Oui! fit nettement Montmorency. Auriez-vous +peur?</p> + +<p>—De quoi pourrais-je avoir peur, puisque je n'ai +même pas eu peur de vous?</p> + +<p>—Alors, qui vous arrête? fit Montmorency en souriant +de cette adroite flatterie. D'ailleurs, je dois vous +prévenir que je ne vous demande pas une action directe, +mais une action de seconde main.</p> + +<p>—Expliquez-vous, monseigneur, expliquez-vous..</p> + +<p>—Voici: je suis engagé dans cette aventure; quelle +qu'en soit l'issue, j'irai jusqu'au bout. En cas de défaite, +seul ou avec des indifférents, je me défendrais +mal. Enfin, j'ai besoin de quelqu'un qui veille sur moi +tandis que je garderai toute ma liberté d'action.</p> + +<p>—Je commence à comprendre, monseigneur. Je +serai le bras qui agit sans qu'on puisse connaître le +cerveau qui a dirigé ce bras.</p> + +<p>—A merveille. La chose vous convient-elle?</p> + +<p>—Oui, si j'y trouve un intérêt.</p> + +<p>—Que demandez-vous?</p> + +<p>—Rien pour moi, sinon d'être défrayé de mes pas +et démarches.</p> + +<p>—Vous toucherez cinq cents écus par mois tant +que vous resterez à mon service pour cette campagne. +Est-ce assez?</p> + +<p>—C'est trop. Mais ceci, monseigneur, c'est un paiement +et non une récompense.</p> + +<p>—Si vous ne voulez rien pour vous, pour qui demandez-vous?</p> + +<p>—Pour mon fils.</p> + +<p>—Eh bien, que demandez-vous pour ce fils?</p> + +<p>—Si la campagne échoue, une somme de cent +mille livres qui lui seront assurées par donation.</p> + +<p>—Et si la campagne réussit?</p> + +<p>—C'est-à-dire si nous plaçons sur le trône un roi +de notre choix? Alors, monseigneur, ce n'est plus +de l'argent que je vous demande. Mais il me semble +qu'une lieutenance avec promesse de capitainerie +serait la digne récompense du fils de l'homme qui +vous aurait servi.</p> + +<p>—Quant aux cent mille livres, dit le maréchal, je +m'y engage dès à présent. Quant à la lieutenance, +je m'engage à la mettre sur la liste des conditions +que je compte imposer.</p> + +<p>—Très bien, monseigneur, votre parole me suffit... +pour l'instant... Quand voulez-vous que je me trouve +à Paris?</p> + +<p>Le maréchal réfléchit quelques instants.</p> + +<p>—Mais, dans deux mois par exemple, finit-il par +dire. D'ici là, rien de grave ne sera préparé. Il suffirait +donc que vous soyez en mon hôtel dans les premiers +jours d'avril.</p> + +<p>—On y sera, monseigneur, et même avant.</p> + +<p>—Non pas. Il serait bon au contraire qu'on ne +vous vît pas à Paris jusque-là. De même, lorsque vous +arriverez, il sera bon que vous vous rendiez directement +à l'hôtel de Mesmes sans qu'aucune figure de +connaissance ait été rencontrée par vous.</p> + +<p>—J'arriverai la nuit, dans la première huitaine +d'avril.</p> + +<p>—Ce sera parfait ainsi. Maintenant, d'ici là, qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Peuh! Je vais tout doucement me rapprocher +de Paris en bon flâneur.</p> + +<p>—Avez-vous besoin d'argent?</p> + +<p>Sans attendre la réponse, le maréchal appela son +écuyer et lui dit quelques mots à voix basse. L'écuyer +sortit, et rentra quelques instants plus tard avec un +petit sac rebondi qu'il posa sur la table.</p> + +<p>—Voilà, fit le vieux routier, un genre de dessert +auquel je n'ai pas goûté depuis fort longtemps.</p> + +<p>Une heure après cette scène, tout dormait dans +l'auberge. Seuls, Montmorency et Pardaillan réfléchissaient +encore avant de s'endormir, l'un dans son +lit, l'autre sur le foin du grenier où il avait élu +domicile.</p> + +<p>—Je viens, songeait le premier, de faire une acquisition +que le duc de Guise eût payée au poids de +l'or.</p> + +<p>Et l'autre se disait:</p> + +<p>—Je risque ma tête, mais j'assure la fortune de mon +enfant...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIV</h3> + +<h3>LES PRISONNIÈRES</h3> + +<p>C'est aux premiers jours d'avril, c'est-à-dire vers +l'époque où le vieux Pardaillan, vêtu de neuf et transformé +de pied en cap, se rapprochait de Paris, et où +son fils cherchait à se mettre en rapport avec François +de Montmorency, que nous nous transportons à +l'hôtel de Mesmes où Jeanne de Piennes et Loïse sont +prisonnières depuis une douzaine de jours.</p> + +<p>Le maréchal de Damville, sombre et agité, se promenait +seul dans une vaste salle du premier étage.</p> + +<p>En retrouvant Jeanne, Henri s'était senti violemment +ramené aux sentiments de sa jeunesse.</p> + +<p>Du moment où il la retrouva, où il la revit, où il +s'empara d'elle, il comprit qu'il l'aimait encore.</p> + +<p>—Pourquoi suis-je si troublé de l'avoir retrouvée? +Pourquoi éprouve-je des ardeurs de passion que je +croyais éteinte? Est-ce que je l'aimerais maintenant +plus que je ne l'aimais autrefois?...</p> + +<p>Comme Henri prononçait ces mots au plus profond +de sa pensée, on heurta à la porte.</p> + +<p>Il eut un geste d'impatience, et alla ouvrir.</p> + +<p>Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-Cé, +et qui lui servait d'écuyer, apparut.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il sans attendre d'être interrogé, +une grave nouvelle. Le frère de monseigneur est à +Paris!</p> + +<p>Damville pâlît.</p> + +<p>—Je l'ai vu moi-même, poursuivit l'écuyer, je l'ai +suivi; il est en son hôtel.</p> + +<p>—C'est bien, laisse-moi.</p> + +<p>Demeuré seul, Henri de Montmorency se laissa +tomber dans un fauteuil, accablé!</p> + +<p>Car cet homme, son frère! c'était la vengeance qui, +d'une minute à l'autre, pouvait se dresser devant lui, +menaçante, implacable!</p> + +<p>—Ah! si j'étais seul! gronda-t-il. Comme je l'attendrais +d'un pied ferme! ou plutôt comme j'irais le +chercher, le braver, lui crier dans le visage: Est-ce +moi que vous êtes venu chercher à Paris! Me voilà! +Que voulez-vous!... Mais je ne suis plus seul! Elle +est là! Et je l'aime! Et je ne veux pas qu'il la trouve +ici. Je ne veux pas qu'ils se rencontrent! Qui sait s'il +ne l'aime pas toujours, lui!...</p> + +<p>Pendant une heure, Henri de Montmorency continua +sa promenade qui, peu à peu, le calma.</p> + +<p>Enfin, un sourire parut sur ses lèvres.</p> + +<p>Peut-être avait-il trouvé ce qu'il cherchait, car il +murmura:</p> + +<p>—Oui... là, elle sera en sûreté... j'ai un bon moyen +de m'assurer la fidélité de cette femme... nous verrons!</p> + +<p>En même temps, il se dirigea vers l'appartement où +Jeanne de Piennes et Loïse étaient enfermées. Arrivé +à la porte, il écouta un instant et, n'entendant aucun +bruit, ouvrit doucement au moyen d'une clef qu'il +gardait sur lui, puis il poussa la porte, et s'arrêta +en pâlissant:</p> + +<p>Jeanne et sa fille étaient devant lui!</p> + +<p>Serrées l'une contre l'autre, enlacées dans une +étreinte comme pour se protéger mutuellement, le +sein palpitant, elles le regardaient avec un indicible +effroi.</p> + +<p>Il fit un pas, referma soigneusement la porte derrière +lui, et s'avança en disant:</p> + +<p>—Vous me reconnaissez, madame?</p> + +<p>Jeanne de Piennes se plaça résolument devant Loïse. +Le rouge de la honte empourpra son front. Elle dit:</p> + +<p>—Comment osez-vous paraître devant cette enfant?</p> + +<p>—Je vois maintenant que vous me reconnaissez! +fit le maréchal. Je m'en félicite. Je vois que je n'ai +pas trop vieilli, comme on me le disait récemment... +tenez... quelqu'un dont vous avez dû garder le souvenir... +M. de Pardaillan!</p> + +<p>Loïse laissa échapper un cri plaintif et se couvrit +le visage des deux mains.</p> + +<p>L'exaltation du sentiment maternel transporta +Jeanne aux dernières limites de l'audace et décupla +ses forces.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle d'une voix très pure et très +calme, vous avez tort d'évoquer devant ma fille +d'aussi odieux souvenirs. Allez-vous-en, croyez-moi. +Vous avez commis une dernière lâcheté en nous arrachant +au pauvre bonheur qui me restait!</p> + +<p>Un frisson de fureur agita Montmorency. Ses poings +se crispèrent. Mais il se contint.</p> + +<p>—Oui, fit-il en hochant la tête, vous voilà bien telle +que je vous ai toujours vue; toutes les fois que je me +suis trouvé en votre présence, c'est de la haine ou de +la terreur que j'ai lue sur votre visage... J'ai à vous +parler, madame. Et, comme vous, je pense qu'il est +convenable que notre entretien demeure de vous à +moi. Je prie donc votre fille de se retirer.</p> + +<p>Loïse jeta un de ses bras autour du cou de +Jeanne.</p> + +<p>—Mère, s'écria-t-elle, je ne te quitterai pas!</p> + +<p>—Non, mon enfant, dit Jeanne, nous ne nous +séparerons pas. Quoi que cet homme puisse dire, ta +mère est là pour te défendre...</p> + +<p>Henri rougit et pâlit coup sur coup. Son plan d'isoler +Jeanne échouait. Un instant, il se demanda s'il +n'allait pas recourir à la violence. Mais il vit Jeanne +si décidée qu'il eut peur.</p> + +<p>—Que craignez-vous? fit-il d'une voix basse et rauque, +suppliante et menaçante à la fois. Si j'avais voulu +vous séparer de votre fille, je l'eusse déjà fait et +facilement. Je ne l'ai pas voulu. Dites et pensez ce +que vous voudrez, vous ne m'ôterez pas le mérite de +la franchise. Ah! vous grondez! Toute votre attitude +proteste. Vous ne pouvez empêcher d'être ce qui est. +Et ce qui est, c'est que, si François vous a abandonnée +lâchement, moi, je suis fidèle!</p> + +<p>Un cri d'horreur et d'indignation éclata sur les +lèvres de Jeanne.</p> + +<p>—Misérable, cria-t-elle dans un élan où il semblait +qu'elle fût soulevée par tout son amour de jadis, +misérable, c'est toi, c'est ta félonie qui nous a séparés. +Mais sache-le, loin de moi, François me pleure, +comme je le pleure!</p> + +<p>—Mère, mère! Je te reste! cria Loïse.</p> + +<p>—Oui, mon enfant, ma bien-aimée, tu me restes... +et tu es bien maintenant mon unique trésor...</p> + +<p>Henri contempla d'un oeil sombre le spectacle de la +mère et de la fille enlacées.</p> + +<p>—C'est bien, reprit-il en essayant de donner à sa +voix un accent de modération. Plus tard, vous me rendrez +justice... oui! quand vous saurez à quel péril +je vous ai arrachées toutes deux, peut-être me regarderez-vous +avec moins d'horreur. Pour le moment, il +faut que vous sachiez ce que j'étais venu vous dire. +Vous ne pouvez demeurer dans cet hôtel. Ce même +péril qui vous menaçait rue Saint-Denis vous menace +encore ici... Veuillez donc vous apprêter; dans une +heure, une voiture vous transportera dans une maison +où vous serez en parfaite sûreté... Adieu, madame!</p> + +<p>Un imperceptible mouvement de joie échappa à +Jeanne.</p> + +<p>Mais le regard soupçonneux d'Henri saisit ce mouvement.</p> + +<p>—Je dois vous dire, fit-il froidement, que toute +tentative, tout cri pendant le trajet seraient au moins +inutiles... à moins qu'ils ne soient très dangereux... +pour cette enfant.</p> + +<p>L'exaltation factice qui avait soutenu Jeanne en +présence de son redoutable ennemi tomba d'un coup. +Elle éprouvait une de ces terreurs qui paralysent la +pensée.</p> + +<p>—C'est fini, songeait-elle. Ma fille est perdue, je suis +perdue!</p> + +<p>En effet, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri +lui prouvait que cet homme était encore ce qu'il +était jadis.</p> + +<p>Dans les journées qui venaient de s'écouler, la malheureuse +mère s'était reprise à espérer. Et pourtant, +elle savait qu'elle était au pouvoir d'Henri de Montmorency.</p> + +<p>En effet, on n'a peut-être pas oublié que, le jour où +elles avaient été amenées à l'hôtel de Mesmes, le maréchal, +ouvrant soudain la porte, était apparu à la mère +et à la fille au moment même où elles échangeaient +des conjectures sur cet étrange emprisonnement.</p> + +<p>Mais, ce jour-là, Henri n'avait rien dit. Les jours +s'étaient écoulés sans qu'il osât risquer une nouvelle +entrevue.</p> + +<p>Et, alors que Jeanne espérait que le remords l'avait +touché peut-être, le maréchal de Damville constatait +que sa passion était plus violente que jamais.</p> + +<p>Cet espoir de Jeanne venait de s'envoler. C'était bien +toujours le même Henri qu'elle avait connu.</p> + +<p>—Que va-t-il faire de nous? demanda-t-elle à demi-voix.</p> + +<p>—Courage, mère, fit Loïse. Qu'importe où cet homme +nous conduira, pourvu que nous ne soyons pas +séparées?</p> + +<p>La nuit s'acheva sans qu'on fût venu les chercher, +et ce fut seulement sur le matin qu'elles s'endormirent, +brisées, l'une près de l'autre.</p> + +<p>Un double événement empêcha le maréchal de +Damville de donner suite, cette nuit-là, à son projet. +Chose étrange, en quittant Jeanne de Piennes, il se +trouva presque heureux. En somme, il avait porté le +premier coup. Et puis, son invention de dire qu'il les +avait enlevées pour les soustraire à un péril lui +paraissait magnifique.</p> + +<p>Se séparer d'elles lui était certes pénible. Mais la +certitude que François était à Paris, de vagues pressentiments +que son frère pourrait bien venir à l'hôtel, +le décidaient à cette séparation.</p> + +<p>Vers sept heures et demie, au crépuscule, il s'enveloppa +d'un ample manteau, posa sur sa tête une +toque sans plume, passa un solide poignard à sa ceinture +et sortit de l'hôtel.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, il était rue de la Hache +et s'arrêtait au coin de la rue Traversière, devant la +petite maison à la porte verte... la maison d'Alice de +Lux!</p> + +<p>Il frappa. Le silence demeura profond dans la maison. +Et une lumière qu'il venait de remarquer à travers +les jointures s'éteignit aussitôt.</p> + +<p>—On se méfie! gronda-t-il. Donc elle est là. Par le +diable, il faudra bien qu'on m'ouvre!</p> + +<p>Il heurta plus fort. Et sans doute, à l'intérieur, on +craignit que le bruit n'attirât la curiosité sur cette +maison qui avait absolument besoin qu'on ne s'occupât +pas d'elle, car Henri entendit des pas sur le sable +du petit jardin, et bientôt, à travers la porte, une voix +aigre se fit entendre:</p> + +<p>—Passez votre chemin, si vous ne voulez que j'appelle +le guet...</p> + +<p>—Laura! s'écria Henri.</p> + +<p>Une exclamation étouffée lui répondit.</p> + +<p>—Ouvre, Laura, reprît le maréchal, ou, par tous +les diables, j'entrerai en sautant par-dessus le mur!</p> + +<p>La porte s'ouvrit aussitôt.</p> + +<p>—Vous, monseigneur! fit la vieille Laura.</p> + +<p>—Oui, moi, qu'y a-t-il d'étonnant?...</p> + +<p>—Depuis près d'un an...</p> + +<p>—Raison de plus pour m'accueillir avec empressement +quand je reviens. Ça, je veux parler à Alice.</p> + +<p>—Elle n'est pas à Paris, monseigneur!</p> + +<p>—Allons donc! ricana Henri; il n'était bruit que de +son retour, l'autre matin, dans le Louvre.</p> + +<p>—Elle est repartie! reprit énergiquement Laura.</p> + +<p>—En ce cas, je m'installe ici pour l'attendre, +dusse-je l'attendre un mois.</p> + +<p>—Veuillez entrer, monsieur, fit une voix, en +même temps qu'une forme blanche se dessinait sur +le seuil de la maison.</p> + +<p>C'était Alice; le maréchal la reconnut aussitôt et la +salua avec une grâce non exempte de cette insolence +que ce cavalier de haute envergure se croyait en +droit de laisser deviner.</p> + +<p>Alice était rentrée dans la maison... Laura ralluma +les flambeaux. Le maréchal se tourna vers +Alice. Celle-ci debout, un peu pâle, les yeux baissés, +attendit que Laura fût sortie.</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur, dit-elle alors; vous forcez +ma porte; vous parlez haut, vous me saluez avec +toute l'ironie dont vous êtes capable; tout cela parce +que j'ai été votre maîtresse. Voyons, qu'avez-vous à +me dire?</p> + +<p>Le maréchal demeura un instant étonné.</p> + +<p>—Ce que j'ai à vous dire! fit-il. Tout d'abord, vous +demander pardon de m'être ainsi présenté.</p> + +<p>Cependant, Henri avait parcouru du regard cette +pièce qu'il connaissait bien.</p> + +<p>—Rien de changé, fit-il, excepté deux choses. Vous +d'abord, qui êtes plus belle que jamais...</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<p>—Ensuite cette place vide... cette place où se +trouvait un portrait...</p> + +<p>—Le vôtre, monsieur. Je vais d'un mot vous faire +comprendre pourquoi votre portrait n'est plus là, +pourquoi on a tardé à vous ouvrir, pourquoi je vous +prie de m'expliquer vite ce que vous attendez de moi +et pourquoi je vous supplie enfin d'oublier que +j'existe... j'ai un amant.</p> + +<p>Ceci fut dit avec une netteté qui eût paru bien douloureuse +ou bien sublime à Henri s'il avait pu lire +dans le coeur de son ancienne maîtresse.</p> + +<p>Ce ne fut pas chez elle une bravade, un défi, ni un +aveu: ce fut un avertissement qui, en somme, était +à l'honneur du maréchal, puisqu'on le supposait capable +de discrétion absolue.</p> + +<p>—Je suis remplacé, fit Henri sans se douter qu'il +disait une grossièreté; vous m'en voyez tout heureux; +le genre de service que je viens vous demander exigeait +que vous m'ayez assez oublié pour comprendre +ce que je vais vous dire, et pas assez pour que vous +m'ayez conservé votre bonne volonté.</p> + +<p>—Elle vous est acquise.</p> + +<p>—Je vais donc m'expliquer très clairement, reprit +Henri qui, sur un signe d'Alice, prit place dans un +fauteuil.</p> + +<p>A ce moment précis. Alice pâlit affreusement en +étouffant un cri. Elle saisit le maréchal par un bras, +et, avec une vigueur centuplée par quelque effroyable +danger, l'entraîna vers un cabinet dont elle referma +la porte.</p> + +<p>A cette même seconde, la vieille Laura apparaissait, +effarée.</p> + +<p>—Silence! dit Alice d'une voix rauque. J'ai entendu!...</p> + +<p>Ce qu'elle avait entendu, c'est que quelqu'un venait +de s'arrêter à la porte extérieure, et que ce quelqu'un +ouvrait, et qu'il n'y avait qu'une personne qui pût ouvrir +ainsi: le comte de Marillac...</p> + +<p>En deux bonds, le comte franchit le jardin et apparut +à Alice qui, livide, bouleversée, debout au milieu +de la pièce, s'appuyait à un fauteuil.</p> + +<p>—Vous, cher bien-aimé, eut-elle la force de prononcer.</p> + +<p>—Alice! Alice! s'écria-t-il, seriez-vous malade? Ou +bien quelque émotion...</p> + +<p>—Oui, l'émotion, fit-elle, brisée par la secousse; +l'émotion de vous voir, la joie...</p> + +<p>Elle se raidit convulsivement et parvint à donner +une physionomie naturelle à son visage.</p> + +<p>Déodat demeurait étonné. Alice, qui l'observait, vit +clairement ce qui se passait dans l'esprit du jeune +homme.</p> + +<p>—Suis-je assez petite fille! s'écria-t-elle en souriant; +voici que j'ai failli me trouver mal parce que je vous +vois le jeudi au lieu de demain vendredi. Mais c'est +une si heureuse surprise, mon doux ami.</p> + +<p>—Chère Alice! murmura le jeune homme en la +prenant dans ses bras et en posant ses lèvres sur ses +cheveux parfumés. Moi aussi, lorsque j'approche de +cette maison bénie, je sens mon coeur qui se dilate, +et une joie puissante qui me soulève, me transporte...</p> + +<p>Alice se rassurait, et songeait:</p> + +<p>—Le maréchal entendra... eh bien, que m'importe +après tout! Il ne verra pas Déodat... il ne le reconnaîtra +pas...</p> + +<p>—Pardonnez-moi donc d'être venu sans vous prévenir, +reprit le comte.</p> + +<p>—Cher aimé, vous pardonner! Alors que je suis +si heureuse...</p> + +<p>—Hélas! tout le bonheur est pour moi, et il sera +bien bref... Je venais vous avertir que je ne pourrai +pas, demain, passer près de vous les heures de charme +auxquelles vous m'avez habitué...</p> + +<p>—Je ne vous verrai pas demain!</p> + +<p>—Non, écoutez, mon amie... j'assiste ce soir, dans +une heure, à une fort grave réunion ou vont se trouver +de hauts personnages... mais je ne veux rien avoir +de caché pour vous...</p> + +<p>Alice comprit que le comte allait lui dire des secrets +politiques. Et, sur-le-champ, cette torturante interrogation +se posa dans son esprit affolé:</p> + +<p>Comment l'empêcher de parler? Comment faire +pour que Damville n'entende pas?</p> + +<p>—N'êtes-vous pas le coeur de mon coeur, continuait +Déodat, la pensée de ma pensée? Sachez donc que +ce soir...</p> + +<p>—A quoi bon, mon aimé... non taisez-vous... je ne +veux rien entendre de vous que des paroles d'amour...</p> + +<p>—Alice, fit le comte en souriant, vous êtes la compagne +de ma vie, vous devez être celle pour qui il n'y +a point de secret en moi...</p> + +<p>—Parlez plus bas, je vous en supplie...</p> + +<p>—Parler bas? Et pourquoi?... Qui pourrait nous +entendre?...</p> + +<p>—Laura, Laura! souffla Alice à bout de forces. +Songez que ma tante est curieuse... et bavarde...</p> + +<p>—Ah! pardieu, vous avez raison! Je n'y songeais +pas!</p> + +<p>A ce moment, la porte s'ouvrit, Laura parut.</p> + +<p>—Chère enfant, dit-elle, j'ai à sortir quelques +minutes... Je veux profiter de la présence de +M. le comte de Marillac pour ne pas vous laisser +seule...</p> + +<p>—Non! non! Ne sortez pas! s'écria Alice, hors +d'elle.</p> + +<p>—Oh! Alice! murmura ardemment le jeune homme, +vous vous défiez donc de moi?...</p> + +<p>—Moi! s'écria-t-elle dans un élan, me défier de +vous!...</p> + +<p>Pantelante, martyrisée par la nécessité de paraître +calme, elle murmura:</p> + +<p>—Allez... Allez... ma tante... mais revenez vite...</p> + +<p>L'instant d'après, le comte de Marillac entendit la +porte de la rue se fermer très fort.</p> + +<p>—Nous voici seuls! dit-il avec un sourire. Et je vous +veux persécuter de ma confiance et de mes secrets...</p> + +<p>Elle fit une dernière tentative désespérée.</p> + +<p>—Venez... vous n'avez jamais vu ma chambre... Je +veux vous la montrer...</p> + +<p>Le jeune homme tressaillit. Une bouffée ardente +monta à son front. Mais, dans ce coeur généreux, le +respect de celle qu'il considérait comme sa fiancée +s'imposa aussitôt.</p> + +<p>—Restons ici, répondit-il palpitant. Je n'ai d'ailleurs +plus que quelques minutes. Savez-vous qui m'attend, +Alice? Le roi de Navarre! Oui, le roi en personne. Et +l'amiral de Coligny! Et le prince de Condé... Ils se +sont réunis rue de Béthisy...</p> + +<p>—Malheur sur moi, malheur sur nous! clama la +malheureuse au fond de son âme.</p> + +<p>—Sans compter quelqu'un que nous attendons... +le maréchal de Montmorency!</p> + +<p>Alice fut secouée d'un tressaillement terrible. Et si +le comte n'eût pas été, à ce moment, effrayé par ce +tressaillement, il eût peut-être pu remarquer Un bruit, +quelque chose comme une exclamation étouffée, tout +près de lui, derrière une porte...</p> + +<p>—Qu'avez-vous, Alice! s'écria le jeune homme. Pourquoi +pâlissez-vous?... Oh! mais vous allez vous trouver +mal!...</p> + +<p>—Moi? Non, non!... ou plutôt, tenez... en effet... +je ne me sens pas bien...</p> + +<p>Un instant, Alice se demanda si un évanouissement +ne serait pas la seule solution possible. Mais avec +cette rapidité de calcul qu'elle possédait au suprême +degré, elle envisagea aussitôt que, si elle s'évanouissait, +Déodat chercherait de l'eau, qu'il ouvrirait peut-être +la première porte venue... celle du cabinet où se +trouvait Henri de Montmorency!</p> + +<p>—C'est fini, reprit-elle alors, c'est passé... j'ai souvent +de ces vapeurs...</p> + +<p>—Pauvre cher ange! je vous ferai la vie si douce +et si belle que ces inquiétants malaises s'en iront...</p> + +<p>—Oui, oui, parlons de l'avenir, mon cher aimé...</p> + +<p>—Il faut que je vous quitte, Alice! Vous savez qui +m'attend. Des résolutions graves vont être prises. +Écoutez, si notre plan réussit, c'est la fin de toutes +ces guerres... Alice, Alice, écoutez... il ne s'agit de rien +moins que d'enlever Charles IX et de lui imposer nos +conditions...</p> + +<p>Cette fois, un cri sourd échappa à Alice qui, faisant +un suprême effort, courut à la porte en disant:</p> + +<p>—Silence! Voici ma tante!...</p> + +<p>Elle ouvrit la porte, et Laura parut en effet.</p> + +<p>Alice n'avait prononcé ces mots que pour arrêter +Déodat. Si elle eût été moins bouleversée, elle se fût +demandé pourquoi elle n'avait pas entendu s'ouvrir +la porte de la rue, et pourquoi l'apparition de Laura +coïncidait si bien avec ce qu'elle venait de dire.</p> + +<p>Quant au comte, il fut persuadé que la vieille femme +venait en effet de rentrer.</p> + +<p>—Donc, reprit-il comme s'il continuait une conversation +commencée, nous n'aurons pas demain notre +bonne soirée.</p> + +<p>—Allez, allez, monsieur le comte, balbutia Alice, +et que le Ciel vous conduise!...</p> + +<p>Comme d'habitude, Déodat, devant la tante Laura, +serra les mains de sa fiancée. Comme d'habitude, +elle le reconduisit jusqu'à la porte de la rue.</p> + +<p>—Déodat, murmura-t-elle alors avec un frisson, ces +vapeurs que vous m'avez vues ne sont pas sans raison. +Depuis quelques jours, je suis inquiète, je fais des rêves +terribles, de sinistres pressentiments m'assaillent...</p> + +<p>—Enfant! Enfant!...</p> + +<p>—M'aimez-vous? demanda-t-elle en mettant toute +son âme dans la question.</p> + +<p>—Si je t'aime! Comment peux-tu me demander +cela?</p> + +<p>—Eh bien, fit-elle avec une ardeur qui alarma le +jeune homme, Déodat, je t'en supplie en grâce, veille +sur toi! Si ton père était là, je te dirais: Défie-toi +de ton père!... Déodat, je te dis plus encore: Défie-toi +de ta fiancée!...</p> + +<p>Et comme il cherchait à lui fermer la bouche par +un baiser:</p> + +<p>—Est-ce qu'on sait! continua-t-elle fiévreusement. +Est-ce que, dans un sommeil, dans une folie, il ne peut +pas m'échapper une parole imprudente! Oh! Déodat, +jure-moi de veiller, de t'assurer que l'eau que tu bois, +le fruit que tu manges ne sont pas empoisonnés... +jure! jure...</p> + +<p>—Eh bien, je te le jure, dit-il effrayé de cette +exaltation d'épouvante. Mais, vraiment, tu finiras par +me faire peur. Aurais-tu entendu quoi que ce soit? +que sais-tu?...</p> + +<p>—Moi! Rien, rien, je te jure! Rien que des pressentiments. +Mais mes pressentiments, à moi, ne me +trompent jamais et deviennent de terribles réalités... +Déodat, j'ai ton serment de te défier nuit et jour.</p> + +<p>—Oui, chère adorée, tu as ce serment!...</p> + +<p>Elle l'étreignit convulsivement dans ses bras. Ils +échangèrent un dernier baiser, et, rapidement, le +comte de Marillac s'éloigna dans la nuit.</p> + +<p>Alice demeura une minute seule dans le jardin pour +recueillir ses idées et envisager la situation. Montmorency +avait tout entendu. Cela, elle en était sûre. Il +essaierait de nier, mais elle savait bien qu'il avait +entendu. Tout!...</p> + +<p>Or, d'une part, le maréchal de Damville, attaché aux +Guise, avait intérêt à dénoncer les huguenots. D'autre +part, sa haine contre son frère devait le pousser à +cette dénonciation, même dans le cas où il eût voulu +épargner les huguenots.</p> + +<p>La conclusion, dans le terrible syllogisme qu'elle +échafaudait, fut d'une clarté d'éclair: en sortant +d'ici, le maréchal ira au Louvre et dénoncera son +frère, Coligny, Condé, Navarre...</p> + +<p>Déodat dénoncé comme les autres! c'était la mort...</p> + +<p>Le front dans les deux mains, les dents serrées, +Alice lutta quelques secondes à peine contre l'horrible +nécessité qui se présentait à elle: supprimer la +possibilité de la dénonciation en supprimant le dénonciateur +possible.</p> + +<p>Bientôt, son esprit fut prêt. Le meurtre fut accepté, +décidé.</p> + +<p>Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout +ce débat avec elle-même avait à peine duré une minute. +La mort de Montmorency lui apparut en même +temps, pour ainsi dire, que la mort de Déodat. Elle +se vit poignardant le maréchal au moment même où +elle vit son ami, son aimé montant à l'échafaud.</p> + +<p>Alice rentra et, dans la pièce d'où sortait Déodat, +décrocha rapidement un court poignard acéré, solide, +non un joujou de femme, mais l'arme meurtrière avec +sa pointe presque triangulaire, sa lame épaisse, son +manche bien en main.</p> + +<p>Elle plaça l'arme dans sa main, comme elle avait vu +faire à des Espagnols quand elle était à la cour de +Jeanne d'Albret: la lame cachée dans la manche du +vêtement flottant, la pointe en haut. En sorte que, +dans un brusque mouvement, il n'y avait qu'à lever +le bras pour que ce bras se trouvât armé.</p> + +<p>Alors, sans une faiblesse, sans pâleur, elle alla au +cabinet où Henri était enfermé et l'ouvrit de la main +gauche.</p> + +<p>Le maréchal était de taille élevée. A cause de cela, +elle avait résolu de le frapper quand ils seraient +assis tous les deux, l'un en face de l'autre, causant +bien tranquillement.</p> + +<p>—Attention, se dit-elle, il va nier, soutenir qu'il n'a +pas écouté; et, tandis qu'il sera bien occupé à me le +prouver, le moment sera propice...</p> + +<p>Le premier mot du maréchal de Damville fut:</p> + +<p>—Je dois vous prévenir, Alice, que j'ai entendu tout +ce qui s'est dit ici.</p> + +<p>Elle demeura comme stupide. Elle avait tout prévu, +hormis cela. Un geste d'effarement lui échappa. Dans +le mouvement de la manche flottante, le maréchal +vit luire le poignard...</p> + +<p>Une seconde, il fut comme pensif. Puis, avançant +d'un pas, il dit tranquillement:</p> + +<p>—Je dois vous dire aussi que j'ai sur moi une +cotte de mailles qui ne me quitte jamais et contre +laquelle s'émousserait votre poignard.</p> + +<p>Alice recula vivement jusqu'à la porte de sortie +qu'elle ferma. Elle s'appuya contre cette porte, et +répondit:</p> + +<p>—Je regrette que vous m'ayez devinée, car cela va +m'obliger à une lutte répugnante où je risque d'avoir +le dessous, mais je suis forcée de vous tuer!</p> + +<p>Elle cessa dès lors de dissimuler son poignard, elle +l'emmancha solidement dans sa main; et elle fixa sur +le maréchal un regard intrépide.</p> + +<p>Henri de Montmorency eut un geste d'admiration. +Puis, ramenant les yeux autour de lui, par une sorte +de prudence, il se plaça de façon que la table demeurât +entre Alice et lui.</p> + +<p>—Alice, dit-il sourdement, le résultat d'une lutte +entre nous deux ne saurait être douteux.</p> + +<p>—Je le sais! fit-elle avec un calme prodigieux; +tuez-moi donc; vous ou moi, il faut que l'un des deux +meure ici.</p> + +<p>—Je ne vous tuerai point, et vous ne me tuerez +point. Si je dois porter les mains sur vous pour me +livrer passage, je me contenterai de vous désarmer, +et je passerai sans vous faire grand mal; du moins, +je l'espère. En tout cas, n'espérez pas que je vous +tuerai.</p> + +<p>Elle tressaillit. Par ce mot, le maréchal indiquait +qu'il avait compris son désespoir.</p> + +<p>—Mais, continua-t-il, si vous m'obligez à des violences, +je vous déclare que, le seuil de cette maison +franchi, je me croirai libre de faire tel usage qui me +conviendra des secrets que j'ai surpris.</p> + +<p>Un tremblement agita la jeune femme.</p> + +<p>—Au contraire, si nous parvenons à nous entendre, +je me croirai engagé à un oubli absolu, et sur la foi +de ma parole vous pourrez reprendre toute sécurité... +Voyons, si je vous engageais ma parole d'oublier?</p> + +<p>Elle secoua rudement la tête.</p> + +<p>—Je ne crois pas à votre parole, fit-elle.</p> + +<p>Henri pâlit légèrement.</p> + +<p>—Et si je vous donnais un gage? Un gage vivant! +Écoutez, causons en amis. Je devine en vous un +furieux désespoir d'amour. Vous avez été ma maîtresse. +Je vous ai toujours vue alors un peu froide, +et vous intéressant à peine aux questions de coeur. +Or, vous voici changée. Pour que vous ayez vis-à-vis +de moi l'attitude que vous avez, il faut que vous aimiez +de toute votre âme, de toute votre chair! Alice, +vous supposez que je veux me servir de ce que j'ai +entendu. Je vous déclare: vous ne voulez sauver ni +le roi de Navarre, ni M. de Coligny, ni le prince de +Condé, ni... mon frère! Vous voulez sauver le comte +de Marillac. Qui est cet homme? Je l'ignore. Cet +homme, Alice, c'est simplement à mes yeux l'homme +qu'en ce moment vous aimez plus que votre vie, +pour lequel vous voulez mourir!...</p> + +<p>Elle le regardait d'un regard étincelant, farouche.</p> + +<p>—Alice, il, est nécessaire que vous me répondiez; +car si par hasard je me trompais, ce que j'ai à vous +dire n'aurait plus de signification. Alice, vous ai-je +bien comprise?</p> + +<p>—Oui. C'est bien ainsi que j'aime. Et c'est l'homme +que vous dites que j'aime ainsi.</p> + +<p>—Bon. Nous allons donc nous entendre.</p> + +<p>Elle haussa les épaules, avec une indifférence superbe.</p> + +<p>—C'est nécessaire, reprit Henri. Voulez-vous vous +demander pourquoi je suis si patient, pourquoi je +m'exerce à être éloquent, moi qui suivant mon tempérament +devrais déjà vous avoir jetée hors d'ici? +Pourquoi j'ai besoin de vous?</p> + +<p>Pour la première fois depuis le commencement de +cet entretien une lueur humaine parut dans le regard +fixe et farouche d'Alice. Le maréchal saisit cette +lueur.</p> + +<p>—Je commence à vous intéresser, dit-il. Je vous intéresserai +davantage tout à l'heure. Aux questions que +je viens de poser, je vais répondre moi-même. Pourquoi +je suis patient, moi le soldat qu'on dit féroce? +Pourquoi j'ai compris votre amour, moi qui ai toujours +fait profession de mépriser l'amour? C'est que +j'aime, Alice! C'est que mon amour est aussi ardent, +aussi furieux que le vôtre, et que mon désespoir, à +moi, est si profond, que j'en ai le vertige. Car l'homme +que vous aimez vous aime, vous! Et la femme que +j'aime me déteste, me méprise, me hait!</p> + +<p>Le maréchal s'arrêta, en proie à une émotion si violente +et si communicative qu'Alice en trembla. Lentement, +elle décroisa ses bras qui retombèrent le long +de ses hanches puissantes.</p> + +<p>Les doigts crispés sur le poignard se détendirent.</p> + +<p>L'arme glissa sur le parquet avec un bruit vibrant.</p> + +<p>Henri de Montmorency, s'il eût joué la comédie de +la douleur, eût souri de son triomphe. Mais Henri +était sincère. Et c'était cette sincérité qui désarmait +Alice.</p> + +<p>Du moment qu'elle put mesurer la profondeur de +l'amour et du désespoir d'Henri, elle comprit qu'elle +pouvait traiter de gré à gré avec cet homme.</p> + +<p>Elle s'avança vers lui la main tendue.</p> + +<p>Le maréchal de Damville saisit cette main. Tout +entier à l'évocation de son amour dont il ne s'était +jamais entretenu avec personne, il en venait à oublier +le but de sa visite.</p> + +<p>—Asseyez-vous, monsieur le maréchal, dit-elle doucement, +et soyez persuadé que le secret de votre douleur +ne sortira jamais de mon coeur.</p> + +<p>—Je vous remercie, dit-il d'une voix sourde.</p> + +<p>Ils s'assirent l'un devant l'autre et se regardèrent +avec une égale expression de pitié.</p> + +<p>Le maréchal, plus calme, continua:</p> + +<p>—Si je n'avais pas surpris votre secret, si je ne vous +avais pas vue décidée à mourir, ou à tuer, je ne vous +eusse pas parlé de cet amour qui me ravage. Il se +trouve maintenant que le service que je venais vous +demander devient une garantie pour vous, comme +votre secret devient une garantie pour moi. Je m'explique. +Voici ce qui arrive. Je me suis emparé de la +femme que j'aime, et je la détiens prisonnière avec +sa fille dans mon hôtel. Pour huit jours, moins peut-être, +il faut que cette femme habite hors de chez +moi, et cependant je veux être sûr qu'elle ne +m'échappera pas. Je venais vous demander le service...</p> + +<p>—De me constituer sa gardienne!</p> + +<p>—Oui, répondit violemment le maréchal.</p> + +<p>De nouveau, ils se mesurèrent du regard.</p> + +<p>—Écoutez-moi, dit le maréchal, si je livre votre +amant, vous pouvez faire de moi l'homme le plus malheureux +du royaume en prévenant le maréchal de +Montmorency que Jeanne de Piennes se trouve chez +vous, que Jeanne de Piennes est innocente du crime +dont je l'ai accusée!</p> + +<p>Ces foudroyantes révélations, faites d'une voix farouche, +produisirent sur Alice une indicible impression.</p> + +<p>Et à la pensée de jouer dans ce drame le rôle +odieux qu'on lui destinait, elle frémit d'horreur.</p> + +<p>—Cela vous étonne, n'est-ce pas? fit Henri, que +j'aime la femme de mon frère! que j'aie réussi à les +séparer! que je poursuive encore cette femme de ma +passion! Cela m'étonne bien plus moi-même. Maintenant, +voici le marché: gardez-moi Jeanne, soyez une +gardienne prudente, insensible, incorruptible... ou +sinon...</p> + +<p>—Ou sinon? interrogea Alice blême d'angoisse.</p> + +<p>—En sortant d'ici, je dénonce votre amant, Marillac, +et je l'envoie à l'échafaud.</p> + +<p>—Et comme elle demeurait éperdue, palpitante, revenant +peut-être à sa pensée de meurtre, pensée de +suicide, il ajouta:</p> + +<p>—Nous nous tenons, l'un l'autre. Je vous livre mon +otage. Je prends la vie de votre amant en garantie. +Si vous ne consentez pas, c'est que vous n'aimez +pas!</p> + +<p>Alice de Lux se leva. Ses yeux fulgurants se levèrent +au ciel, sa bouche se crispa comme une imprécation.</p> + +<p>—Oh! mon amour! gronda-t-elle, échevelée, terrible, +hideuse et sublime; ô mon Déodat, pour toi, je +descendrai le dernier échelon de l'infamie!...</p> + +<p>Le maréchal s'inclina profondément devant elle.</p> + +<p>—Demain, murmura-t-il; demain à la nuit noire, +Je serai ici. Disposez tout pour vous assurer de vos +prisonnières.</p> + +<p>Il sortit. Alice, les deux poings dans les yeux, la +bouche écumante, tomba à genoux et haleta.</p> + +<p>—Je touche au fond de l'ignominie... qui, oh! qui +viendra me relever dans cet abîme de honte!...</p> + +<p>—Moi! répondit une voix grave, forte, menaçante +et pitoyable.</p> + +<p>Alice fit un bond terrible et se retourna.</p> + +<p>Panigarola était devant elle.</p> + +<p>—Le moine! bégaya-t-elle à demi folle.</p> + +<p>Dans l'encadrement de cette porte par où le maréchal +de Damville venait de disparaître, debout, drapé +comme une statue dans les plis blancs et noirs de sa +robe, la figure immobile, le regard glacé, se tenait le +moine Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXV</h3> + +<h3>LE PÈRE ET LE FILS</h3> + +<p>A peu près vers l'heure où Henri quittait la rue de la +Hache et reprenait le chemin de l'hôtel de Mesmes, +c'est-à-dire un peu avant neuf heures, un homme filait +rapidement le long de la rue Saint-Denis. Cet homme, +qui marchait très vite, bouscula un passant sur lequel +il alla heurter sans l'avoir vu. Il poussa un juron, +grommela quelques mots et, sans daigner s'arrêter, +continua sa course.</p> + +<p>L'homme stationna un instant devant l'auberge de +la Devinière, qu'il contempla avec une sorte d'émotion, +et où il parut un instant vouloir entrer. Mais, +secouant la tête, il poursuivit rapidement son chemin +en murmurant:</p> + +<p>—Pas d'imprudence! j'ai bien le temps de le voir!</p> + +<p>Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux +abords du Temple. Deux minutes plus tard, il soulevait +le marteau de la grande porte de l'hôtel de Mesmes. +Un judas s'ouvrit, une figure soupçonneuse parut +derrière ce judas, et une interrogation revêche en +sortit. Alors l'homme répondit:</p> + +<p>—Dites simplement à M. le maréchal que l'homme +qu'il a rencontré à l'auberge des Ponts-de-Cé est arrivé +et désire l'entretenir.</p> + +<p>La porte s'ouvrit à l'instant même. Un officier se +montra et dit:</p> + +<p>—Vous venez des Ponts-de-Cé?</p> + +<p>—Oui-dà, bien que j'aie pris le chemin des écoliers.</p> + +<p>—Alors, vous êtes Pardaillan.</p> + +<p>—J'ai en effet l'honneur d'être M. de Pardaillan. +Et vous?</p> + +<p>—C'est bien; ne vous fâchez pas: je suis homme +à vous rendre raison d'un oubli, si cet oubli vous a +choqué.</p> + +<p>—Choqué grandement. D'autant que votre figure +ne me revient pas le moins du monde.</p> + +<p>—Je m'appelle Orthès et je suis vicomte d'Aspremont. +A votre service, quand vous voudrez, M. de +Pardaillan.</p> + +<p>—Tout de suite, alors! Rien ne me tourne sur le +coeur comme une querelle refroidie.</p> + +<p>—Messieurs, messieurs!, intervint un deuxième +officier.</p> + +<p>Le vicomte d'Aspremont haussa les épaules et dit +à Pardaillan qui déjà dégainait:</p> + +<p>—Monsieur, ne craignez rien, je tâcherai que la +querelle ne refroidisse pas trop. Mais le maréchal ne +veut pas qu'on se batte ici. Et veuillez entrer, car +vous êtes attendu.</p> + +<p>Le routier pénétra dans l'hôtel dont la porte se referma +lourdement.</p> + +<p>—Monsieur, reprit alors Orthès, je vais avoir l'honneur +de vous conduire à la chambre qui vous a été +préparée.</p> + +<p>Précédé d'un laquais qui portait un flambeau, +Orthès, vicomte d'Aspremont, se mit en route, +accompagné de Pardaillan, avec lequel, selon +les usages, il se mit à deviser gaiement, +comme si un duel n'eût pas été convenu entre +eux.</p> + +<p>On monta ainsi, au deuxième étage de l'hôtel et on +parvint à une grande belle chambre.</p> + +<p>—Vous voici chez vous, fit Orthès. Voulez-vous +souper?</p> + +<p>—Mille grâces. J'ai dîné, et bien dîné en arrivant +à Paris.</p> + +<p>—Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une +bonne nuit.</p> + +<p>—Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et +que j'espère dormir d'une traite jusqu'à l'aube. Mais, +dites-moi, M. le maréchal n'est donc pas en son hôtel?</p> + +<p>—Il est absent, en effet; mais il vous attendait +pour aujourd'hui ou demain et, dès qu'il arrivera, il +sera prévenu.</p> + +<p>Les deux hommes se saluèrent. Orthès sortit. Et +Pardaillan entendit la porte de sa chambre se fermer +à double tour.</p> + +<p>—Ouais! fit-il en tressaillant. On m'enferme!</p> + +<p>Il courut à la porte: elle était solide et la serrure +eût défié toute tentative d'effraction. Il courut alors +à la fenêtre. Elle était au deuxième étage; il n'y avait +pas moyen de sauter d'une telle hauteur sans se rompre +les os, accident qui souriait aussi peu que possible +au vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur +le lit, et grommela:</p> + +<p>—Triple niais! Je suis pris!... Pardieu, tout devient +limpide, à présent: la patience, la bonne grâce, les +promesses et les écus de Damville, là-bas, à l'auberge +des Ponts-de-Cé! Ah! le lâche, le couard! Et moi, +comme un véritable étourneau, je vais donner tête +baissée dans le panneau... J'y suis; le maître a peur, +il me veut faire occire par ses valets!... Par Pilate et +Barabbas! c'est bien ce que nous allons voir!...</p> + +<p>Telle fut la première pensée de Pardaillan.</p> + +<p>Cependant, en y réfléchissant, il y avait un détail +qui le déroutait. Le maréchal lui avait positivement +déclaré qu'il conspirait contre le roi de France: +terrible confidence qui pouvait le conduire à l'échafaud...</p> + +<p>—A moins, murmura-t-il, que cette conspiration +n'ait été imaginée pour me donner confiance!... Quoiqu'il +en soit, je suis pris.</p> + +<p>Persuadé qu'on allait venir l'estocader, Pardaillan +n'en ferma pas moins les yeux avec délices; dix secondes +plus tard, un ronflement sonore emplit la +chambre.</p> + +<p>Lorsqu'il se réveilla, il s'aperçut qu'il faisait grand +jour.</p> + +<p>—Tiens! fit-il, je ne suis pas mort!</p> + +<p>A l'instant, il fut sur pied. Presque en même temps, +la porte s'ouvrit, et le maréchal parut. Il était un peu +pâle, et avait certainement passé une plus mauvaise +nuit que son prisonnier.</p> + +<p>—Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit.</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, je me repens presque d'être +venu.</p> + +<p>—Pourquoi?... Ah! oui, parce qu'on vous a enfermé. +Pardonnez-moi cette précaution. J'ai voulu vous +éviter une rencontre... désagréable.</p> + +<p>—Je ne comprends pas un mot de ce que vous me +dites là, monseigneur.</p> + +<p>—Il importe peu que vous compreniez. Je vais vous +demander deux choses, mon cher Pardaillan. La première, +c'est que vous vous laissiez enfermer pour aujourd'hui +encore. Je vous jure que vous n'avez rien +à craindre...</p> + +<p>Pardaillan fit la grimace.</p> + +<p>—Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de +ne pas sortir de cette chambre de toute la journée, +et jusqu'à ce qu'on vienne vous chercher de ma part!</p> + +<p>—J'aime mieux cela! Vous avez ma parole, monseigneur. +Mais vous deviez me demander deux +choses...</p> + +<p>—Voici l'autre; je possède un trésor inestimable; +il n'est pas en sûreté ici, et je veux le transporter... +dans une maison où il sera à l'abri. Cette opération +se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter sur +vous pour m'aider?</p> + +<p>—Monseigneur, du moment que j'ai consenti à +entrer à votre service, j'étais décidé à braver à côté +de vous tous les périls. Comptez donc sur moi... Mais +vous craignez donc que le trésor en question ne vous +soit enlevé pendant le trajet.</p> + +<p>—Oui, je le crains, fit Henri d'une voix sombre... +Voici donc ce que j'ai combiné. A onze heures, la voiture +quittera l'hôtel...</p> + +<p>—Ah! le trésor sera dans une voiture?</p> + +<p>—Oui, d'Aspremont conduira la voiture; moi, je +serai à cheval en tête; et vous, à pied, vous marcherez +en arrière-garde, l'épée d'une main, le pistolet +dans l'autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque +tenterait d'approcher...</p> + +<p>—C'est dit, monseigneur. Une question seulement: +cette expédition a-t-elle quelque rapport avec... la +campagne dont nous parlions aux Ponts-de-Cé?... En +d'autres termes, ce trésor... est-ce du métal?... ou +bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et +en os?</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? gronda Henri. Auriez-vous +déjà appris...</p> + +<p>—Moi? Je n'ai rien appris, répondit Pardaillan, +qui examinait attentivement le maréchal; je me demande +seulement si le trésor en question ne serait +pas... par exemple... une couronne? ajouta-t-il en +baissant la voix.</p> + +<p>—Il croit qu'il s'agit du roi! s'écria en lui-même +le maréchal, dont la physionomie s'éclaira aussitôt.</p> + +<p>—Parce qu'alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, +monseigneur, je redoublerais de précautions.</p> + +<p>—Ecoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu'il +s'agit... de ce que vous croyez... mais faites comme si +réellement vous alliez escorter... une couronne.</p> + +<p>—Bon! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le +roi!...</p> + +<p>Mais, une réflexion soudaine traversant son esprit, +il demanda:</p> + +<p>—Ainsi, monseigneur, j'ai été enfermé à mon arrivée +parce qu'on craint que je n'apprisse quelle personne +était prisonnière en cet hôtel?</p> + +<p>—C'est exact! dit le maréchal.</p> + +<p>—Bien, fit résolument Pardaillan; je ne bougerai +d'ici de toute la journée et, ce soir, je serai prêt.</p> + +<p>Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le +vieux routier se dit:</p> + +<p>—Puisqu'on n'a pas voulu que je sache qui était +prisonnier ici, pourquoi venir me le dire? Et puisque +je le sais maintenant, pourquoi la précaution de +m'obliger à rester enfermé toute la journée?... Non! +ce n'est pas le roi qui est prisonnier! Ce qu'il y a c'est +qu'on me cache quelque chose... que je dois ignorer +jusqu'à ce soir... et que je veux savoir tout de suite, +moi!</p> + +<p>Cela dit, Pardaillan commença par s'assurer qu'on +ne l'avait pas enfermé: il était libre; la porte s'ouvrait +sur un corridor dans lequel il fit quelques pas, +jusqu'au large et monumental escalier qui descendait +vers la cour.</p> + +<p>Il rebroussa chemin, persuadé qu'il serait infailliblement +rencontré. Repassant devant la porte de sa +chambre, il longea le corridor dans l'autre sens et +finit par se heurter à une porte qu'il ouvrit. Cette +porte donnait sur un petit escalier tournant.</p> + +<p>Content de cette première découverte, il rentra +chez lui, à petits pas, médita, siffla des airs de chasse, +tambourina les vitraux de sa fenêtre, bref, s'ennuya +du mieux qu'il put.</p> + +<p>Vers onze heures, un laquais se présenta qui dressa +la table, et couvrit cette table des éléments d'un déjeuner +plantureux accompagné de flacons de réjouissante apparence.</p> + +<p>Tandis que l'aventurier se mettait à table et attaquait +le déjeuner avec un appétit d'un estomac de +vingt ans, le laquais disparut et revint quelques minutes +après, porteur d'un sac d'argent. Les magnifiques +dents solides et blanches du routier se découvrirent +dans un large sourire.</p> + +<p>—Oh! oh! Qu'est-ce que cela? fit-il.</p> + +<p>—Le premier mois de monsieur l'officier que monsieur +l'intendant de Monseigneur m'a remis.</p> + +<p>—Voilà un laquais d'une exaspérante politesse! +pensa Pardaillan.—Eh bien, fit-il tout haut, dites-moi, +mon ami, savez-vous ce que contient ce sac?</p> + +<p>—Oui, mon officier: six cents écus.</p> + +<p>—Six cents! Mais je ne dois en toucher que cinq +cents!</p> + +<p>—C'est vrai, mais il y a les frais du voyage: c'est +ce que M. l'intendant m'a chargé d'expliquer à monsieur +l'officier.</p> + +<p>—Cent écus pour le voyage! Merci, mon ami. Ayez +l'obligeance d'ouvrir ce sac.</p> + +<p>—C'est fait, mon officier, dit le laquais en obéissant.</p> + +<p>—Prenez-y cinq écus. Bien, mettez-les dans votre +poche. Vous irez boire à ma santé.</p> + +<p>—Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu'à +terre. Je vous promets de boire demain vos écus.</p> + +<p>—Pourquoi demain, mon ami? Pourquoi pas aujourd'hui?</p> + +<p>—J'ai ordre de me tenir à la disposition de monsieur +l'officier toute la journée.</p> + +<p>—Voilà ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan. +Ainsi tu dois?...</p> + +<p>—Ne pas quitter monsieur l'officier, servir monsieur +l'officier sans m'éloigner.</p> + +<p>—Décidément, voilà un animal qui a la politesse +bien gênante, songea le routier. Mais j'y songe! fit-il +tout à coup. Et mon cheval! Mon pauvre cheval! +Mon ami, remets la main dans le sac. Prends-y encore +cinq écus.</p> + +<p>—Je les tiens.</p> + +<p>—Bon, tu vas me faire le plaisir d'aller immédiatement +au cabaret du Veau-qui-tète, entre la Truanderie +et le Louvre. Tu paieras un compte d'une dizaine +de livres que j'ai oublié de solder hier; le reste +sera pour toi; et tu ramèneras mon cheval. Va, mon +ami!...</p> + +<p>Le laquais ne bougea pas.</p> + +<p>—Eh bien? fit Pardaillan.</p> + +<p>—J'irai demain, mon officier. Les écuries de Monseigneur +sont à la disposition de monsieur l'officier.</p> + +<p>Pardaillan regardait déjà autour de lui pour voir +s'il ne trouverait pas quelque canne à casser sur le +dos du laquais lorsqu'une idée subite le calma.</p> + +<p>Il se mit à rire! et, comme son déjeuner tirait à +sa fin, il versa une rasade qu'il offrit à son geôlier.</p> + +<p>—Comment t'appelles-tu, mon ami? dit-il.</p> + +<p>—Didier, pour vous servir, mon officier.</p> + +<p>—Très bien, Didier, avale-moi ça hardiment, puisque +tu ne peux aller te désaltérer au-dehors.</p> + +<p>Le laquais secoua la tête et répondit:</p> + +<p>—Monsieur l'intendant m'a prévenu que, si j'acceptais +un seul verre de vin de monsieur l'officier, +je serais cassé aux gages, et peut-être quelque chose +de pis encore.</p> + +<p>—Le truand! le misérable capon qui m'assassine +de sa politesse! rugit intérieurement le routier. C'est +bon, reprit-il, tu es fidèle et obéissant. Tu iras droit +en paradis.</p> + +<p>En même temps, il se leva, fit deux ou trois tours +dans la chambre, pendant que le laquais rangeait la +table. Puis il s'approcha de la porte qu'il ferma à +double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant +une main sur l'épaule:</p> + +<p>—Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journée? +Tu vas rester là à m'ennuyer, à m'empêcher de +dormir?</p> + +<p>—Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le +couloir.</p> + +<p>—Mais enfin, s'il me plaisait de sortir d'ici, tu me +suivrais donc comme mon ombre?</p> + +<p>—Non pas, mon officier. Mais j'irais prévenir à +l'instant monsieur l'intendant.</p> + +<p>—Didier, que dirais-tu si j'essayais de t'étrangler?</p> + +<p>—Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voilà +tout.</p> + +<p>—Tu crierais? Non! Reste à savoir si je t'en laisserais +le temps!</p> + +<p>En même temps qu'il prononçait ces mots, Pardaillan +saisit vivement son écharpe qu'il venait de dénouer; +et, avant que le malheureux laquais eût pu +faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et +le bâillonnait solidement.</p> + +<p>—Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme +mort.</p> + +<p>Didier tomba à genoux et, ne pouvant pas parler, +joignit les mains geste qui pouvait passer pour une +supplication assez éloquente, malgré le silence forcé +du suppliant.</p> + +<p>—Bon! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi, +me voici débarrassé de tes agaçants—monsieur l'officier. +Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu décidé à +m'obéir?</p> + +<p>Le pauvre laquais, par une mimique expressive, +jura l'obéissance la plus fidèle.</p> + +<p>—Très bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce +pourpoint galonné et armorié, ces chausses de drap +jaune et cette toque à aigrette... Tu vas revêtir ma +casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai +du somptueux costume que tu portes si bien. +C'est une lubie. Je veux voir quel air j'aurai en laquais +de monsieur l'intendant de monseigneur.</p> + +<p>Tout en parlant, l'aventurier aidait le laquais à se dévêtir: +car le pauvre homme, tout tremblant, n'y fût +pas arrivé tout seul. En quelques minutes, le changement +fut opéré: Didier était vêtu en Pardaillan et Pardaillan +se carrait dans le costume armorié du laquais.</p> + +<p>—Maintenant, couche-toi, monsieur l'officier, fit +Pardaillan.</p> + +<p>Le laquais obéit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui +couvrit la tête, comme on fait pour ne pas être gêné +par la lumière du jour.</p> + +<p>—Si tu entends la porte s'ouvrir, ajouta-t-il, tu te +mettras à ronfler, et tu ne feras pas un mouvement, +à moins que tu ne veuilles que je te coupe les deux +oreilles....</p> + +<p>Alors, il sortit de la chambre et s'installa dans le +couloir.</p> + +<p>Il régnait dans ce couloir une certaine obscurité. +Pardaillan se dirigea à tâtons vers le petit escalier +tournant que nous avons signalé. Mais il n'avait pas +fait deux pas que cette porte s'ouvrit et livra passage +à un homme dont Pardaillan reconnut la tournure: +c'était l'écuyer qui accompagnait le maréchal +pendant son séjour à l'auberge des Ponts-de-Cé.</p> + +<p>Le vieux routier fit immédiatement demi-tour. L'instant +d'après, il était rejoint par l'homme:</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, que fait-il? murmura +l'écuyer.</p> + +<p>—Dort! souffla laconiquement Pardaillan.</p> + +<p>L'écuyer entrouvrit la porte, aperçut le faux Pardaillan +sur le lit et referma la porte en disant à voix +basse:</p> + +<p>—C'est bien; ne bouge pas d'ici; dès qu'il sera réveillé, +viens me prévenir.</p> + +<p>Là-dessus, celui que Pardaillan appelait l'écuyer +du maréchal poursuivit son chemin à pas étouffés, et +descendit le grand escalier.</p> + +<p>—Ouf! murmura l'aventurier. J'en ai la sueur dans +le dos! Mais maintenant, je crois que je suis tranquille +pour une heure ou deux. Allons! à la découverte!...</p> + +<p>Aussitôt il gagna le petit escalier et commença à +descendre.</p> + +<p>—Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il.</p> + +<p>Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur +l'étroit palier du premier étage. Là une porte était +ménagée, qui permettait d'entrer dans les appartements +du maréchal.</p> + +<p>Pardaillan allait passer outre et continuer à descendre, +lorsqu'à travers cette porte un bruit de voix +lui parvint.</p> + +<p>Vivement, il colla son oreille à la serrure. Et, très +nettement, il entendit prononcer son nom à diverses +reprises.</p> + + +<p>A peu près vers le moment où Pardaillan bâillonnait +le laquais Didier, une chaise sans armoiries s'arrêtait +devant l'hôtel de Mesmes; un homme en sortait +mystérieusement et pénétrait aussitôt dans l'hôtel.</p> + +<p>Sans doute, c'était un personnage d'importance, car +il fut introduit à l'instant même dans le cabinet du +maréchal de Damville. Celui-ci, en apercevant son +visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine émotion, +en disant à voix basse:</p> + +<p>—Vous ici!... quelle imprudence!...</p> + +<p>—L'imprudence eût été plus grande encore si je +m'étais rendu chez monseigneur de Guise ou chez +Tavannes. Et pourtant, la chose est si grave que je +devais vous prévenir au plus tôt. Depuis hier, je ne +vis pas; j'ai pu tout à l'heure m'échapper de la Bastille +sans éveiller de soupçons; je vais tout vous dire; +il faut que Guise soit prévenu aujourd'hui. Il y va +de notre tête à tous...</p> + +<p>—Vous exagérez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant, +devant l'air effaré de son visiteur, ne put +s'empêcher de pâlir.</p> + +<p>Ce visiteur n'était autre, en effet, que Guitalens, le +gouverneur de la Bastille.</p> + +<p>—Voyons! qu'y a-t-il? reprit le maréchal.</p> + +<p>—Sommes-nous seuls?</p> + +<p>—Parfaitement seuls. Mais pour plus de précaution, +venez.</p> + +<p>Le maréchal introduisit alors Guitalens dans une +étroite pièce qui faisait suite à son cabinet.</p> + +<p>—Là! fit-il. Nous sommes maintenant séparés des +gens de l'hôtel par mon cabinet, ma salle d'armes et +une antichambre. Quant à cette porte, elle donne sur +un escalier dérobé. Expliquez-vous donc sans crainte.</p> + +<p>—Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil, +il y a que nous sommes probablement perdus. +Il y a un homme dans Paris qui connaît notre secret.</p> + +<p>—Un homme connaît notre secret! s'écria le maréchal.</p> + +<p>—Hélas! ce n'est que trop vrai. Cet homme a assisté +à notre dernière réunion de l'auberge de la Devinière.</p> + +<p>—Quel est cet homme? Comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Pardaillan, dit Guitalens.</p> + +<p>—Pardaillan! s'écria Henri stupéfait. Un homme +qui paraît la cinquantaine, bien qu'il ait plus de +soixante ans, grand, maigre, sec, la moustache grise +et rude?</p> + +<p>—Pas du tout! Le Pardaillan dont je vous parle +est un jeune homme.</p> + +<p>—En ce cas, c'est son fils! le fils dont il m'a +parlé!</p> + +<p>—Son fils? fit Guitalens sans comprendre.</p> + +<p>—Oui! je m'entends; continuez... vous disiez que +ce Pardaillan a surpris notre secret à l'auberge de la +Devinière; un mot d'abord: êtes-vous sûr que ce +jeune homme est seul à connaître le complot?</p> + +<p>—Oui; je le crois du moins.</p> + +<p>—En ce cas, nous pouvons nous rassurer: je sais +un moyen de m'emparer de ce Pardaillan et de le +réduire au silence. Mais comment avez-vous su?</p> + +<p>—Parce que je l'ai eu en mon pouvoir pendant +quelques jours en ma qualité de gouverneur de la +Bastille; il m'a été amené; on m'a recommandé de +le surveiller étroitement...</p> + +<p>—Mais alors, la question est des plus simples.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a plus d'oubliettes à la Bastille?</p> + +<p>Mais il est libre! Il est dehors! J'ai dû le laisser +partir.</p> + +<p>Le maréchal se demanda un instant si Guitalens +n'était pas devenu fou.</p> + +<p>—Calmez-vous, mon cher Guitalens. Expliquez-vous +avec plus de précision. Si ce jeune homme est bien +celui que je crois, le mal n'est peut-être pas aussi +grand qu'il vous apparaît.</p> + +<p>—Le Ciel vous entende! fit Guitalens.</p> + +<p>Et il entreprit le récit de la tragi-comédie qui s'était +passée à la Bastille et à laquelle ont assisté nos lecteurs.</p> + +<p>—Qu'en dites-vous? ajouta-t-il en terminant.</p> + +<p>—Je dis que c'est merveilleux, et qu'il faut à tout +prix nous attacher ce jeune homme. J'en fais mon +affaire.</p> + +<p>—Vous le connaissez donc?</p> + +<p>—Non, mais je connais quelqu'un qui le connaît, +et cela suffit; allez, mon cher Guitalens, et rassurez-vous; +je me charge de prévenir le duc de Guise en +cas de danger... mais de danger, il n'y en aura pas: +ce soir ou demain, le jeune Pardaillan sera en notre +pouvoir.</p> + +<p>—Votre tranquillité me fait du bien, dit Guitalens; +je commence à respirer; si ce sacripant tombe en +notre pouvoir, comme vous le pensez, ramenez-le-moi... +vous savez qu'il y a encore de bonnes oubliettes +à la Bastille.</p> + +<p>—Soyez donc tranquille; demain, je vous amène +le jeune Pardaillan pieds et poings liés, à moins toutefois +qu'il n'y ait quelque chose de mieux à en +faire...</p> + +<p>Guitalens regagna sa chaise aussi mystérieusement, +mais un peu plus rassuré qu'il n'en était sorti.</p> + +<p>A ce moment même, le vieux Pardaillan rentrait +dans sa chambre, reprenait son costume, obligeait +Didier à remettre le sien sur son dos avec rapidité, et +lui disait:</p> + +<p>—Cent écus pour toi si tu ne dis pas un mot de +ce qui t'est arrivé; un coup de poignard dans le +ventre si jamais tu en parles à qui que ce soit. +Choisis.</p> + +<p>—Je choisis les cent écus, pardieu!, fit Didier, +trop heureux d'en être quitte à si bon compte.</p> + +<p>Et, sans façon, il se mit à puiser dans le sac.</p> + +<p>—Maintenant, fit Pardaillan, va prévenir M. l'intendant +que je suis réveillé, comme il t'en a donné +l'ordre tout à l'heure dans le couloir...</p> + +<p>Pardaillan s'installa dans un fauteuil, les jambes +allongées, remplit son verre comme s'il eût été occupé +à boire, et attendit les événements.</p> + +<p>Ce qu'il venait d'entendre dans le petit escalier +tournant avait complètement modifié ses idées; car +nos lecteurs ont compris que Pardaillan avait surpris +la partie la plus intéressante de l'entretien qui venait +d'avoir lieu entre le maréchal et le gouverneur de la +Bastille.</p> + +<p>Qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas une personne que +le maréchal tenait à lui cacher, il ne s'en soucia plus. +Le danger que courait son fils l'absorba, et il se mit +à réfléchir aux moyens de prévenir au plus tôt le +jeune cavalier.</p> + +<p>Sa conclusion fut ce qu'elle devait être:</p> + +<p>—Je vais à l'instant même sortir de l'hôtel et me +rendre à l'hôtellerie de la Devinière. Si quelqu'un veut +s'opposer à ma sortie, ma foi, je tue! On s'expliquera +ensuite.</p> + +<p>Sur ce, il boucla son épée, s'assura qu'elle jouait +bien dans le fourreau, et déjà il s'apprêtait à sortir +de la chambre lorsque Damville parut.</p> + +<p>—Eh bien, fit le maréchal, avez-vous fait un bon +somme? Etes-vous dispos pour ce soir, maître Pardaillan?</p> + +<p>—Je vois, monseigneur, que vous êtes bien renseigné. +Peste! vous avez des serviteurs qui savent +tout voir et tout rapporter! Quoi qu'il en soit, vous +pouvez être tranquille! Je suis maintenant capable +de veiller trois jours et trois nuits.</p> + +<p>—Je ne vous en demande pas tant: à minuit tout +sera fini.</p> + +<p>—Et à cette heure-là, je serai libre, monseigneur?</p> + +<p>—Libre comme l'air; libre d'aller où bon vous +semblera; mais, bien entendu, cette chambre demeure +à votre disposition pendant toute la campagne projetée... +A propos, ne m'avez-vous pas parlé d'un jeune +homme... votre fils...</p> + +<p>—Si fait, monseigneur, dit Pardaillan qui tressaillit.</p> + +<p>—Le croyez-vous capable de donner, à l'occasion, +un bon coup d'épée?</p> + +<p>—Lui? Il ne rêve que plaies et bosses!</p> + +<p>—Eh bien, amenez-le-moi demain sans plus tarder. +Où loge-t-il?</p> + +<p>—Vers la montagne Sainte-Geneviève.</p> + +<p>—Ainsi, je puis compter sur ce jeune homme?</p> + +<p>—Comme sur moi-même.</p> + +<p>Le maréchal sortit.</p> + +<p>—Voilà qui change les choses, murmura le vieux +routier en dégrafant son épée; puisqu'il compte que +je lui amènerai mon fils demain, il n'entreprendra +rien aujourd'hui; ce soir, à minuit, dès que je serai +libre, je ferai un petit tour du côté de la Devinière, +et nous verrons. D'ici là, inutile de risquer quelque +algarade compromettante. Dormons!</p> + +<p>Cette fois, Pardaillan se jeta sur son lit et s'endormit +tout de bon jusqu'à l'heure du souper.</p> + +<p>A dix heures, Henri de Montmorency prit ses dernières +dispositions.</p> + +<p>Gille, son écuyer, son intendant, son âme damnée +pour tout dire, connut seul la retraite où Jeanne de +Piennes et sa fille devaient être transportées. Il fut +expédié en avant avec ordre de se tenir dans la rue de +la Hache et de surveiller les abords de la maison à +la porte verte.</p> + +<p>Le vicomte d'Aspremont devait conduire la voiture +jusqu'à l'entrée de la rue de la Hache. Là, il devait +mettre pied à terre, tandis que le maréchal, conduisant +les chevaux par la bride, amènerait la voiture à +l'entrée de la maison.</p> + +<p>Quant à Pardaillan, il devait marcher en arrière-garde +et s'arrêter à l'endroit même où s'arrêterait +d'Aspremont.</p> + +<p>De cette façon, le maréchal et son écuyer étaient +les seuls à savoir en quel endroit précis la voiture +s'était arrêtée. Pardaillan ignorerait même toujours ce +que cette voiture avait contenu.</p> + +<p>A onze heures, Orthès, vicomte d'Aspremont, se présenta +chez Pardaillan et lui dit:</p> + +<p>—Quand il vous plaira, monsieur...</p> + +<p>Les deux hommes descendirent ensemble.</p> + +<p>Dans la cour de l'hôtel, la voiture attendait, prête +à démarrer. Sans doute la personne qu'elle devait +transporter y était déjà installée, car les mantelets +étaient soigneusement rabattus et fermés à +clef...</p> + +<p>D'Aspremont se plaça vivement en postillon. Henri, +à cheval, fît une dernière recommandation à Pardaillan.</p> + +<p>—Nous irons au pas! tenez-vous à dix pas derrière +la voiture et, si quelqu'un veut approcher, n'hésitez +pas... vous m'avez compris?</p> + +<p>Pour toute réponse, Pardaillan montra l'épée nue +qu'il tenait sous son manteau.</p> + +<p>Il était en outre armé d'un pistolet et d'un poignard.</p> + +<p>Sur un signe du maréchal, la grande porte de l'hôtel +s'ouvrit; Henri prît la tête; la voiture suivit; +Pardaillan se mit en marche, scrutant l'obscurité profonde +de ses yeux perçants.</p> + +<p>—Si nous sommes attaqués, se dit-il, ce ne sera sûrement +pas aux abords de l'hôtel.</p> + +<p>A ce moment la voiture tournait dans une ruelle. +Un coup de feu retentit soudain et jeta un éclair dans +la nuit.</p> + +<p>—En avant! hurla le maréchal.</p> + +<p>D'Aspremont, qui avait été visé sans être atteint, +enfonça ses éperons dans les flancs du cheval conducteur, +la voiture s'ébranla au galop.</p> + +<p>—Lâches! voleurs de femmes! rugit une voix rauque +et altérée. Arrêtez! arrêtez!</p> + +<p>La voiture et le maréchal fuyaient.</p> + +<p>A peine le coup de feu eut-il retenti, à peine le +véhicule se fût-il lancé au galop, à peine ces quelques +cris eurent-ils été jetés dans le silence, que Pardaillan +aperçut une ombre qui courait derrière la voiture.</p> + +<p>—Voilà le moment d'agir! songea-t-il.</p> + +<p>Il jeta un regard sur la pointe de son épée, et il +se lança en avant, à la poursuite de l'inconnu qui lui-même +galopait éperdument, cherchant à rattraper le +maréchal.</p> + +<p>Cette course furieuse dura une minute.</p> + +<p>Pardaillan atteignit l'inconnu, et, arrivant sur lui, +lui porta un coup de pointe furieux.</p> + +<p>Mais l'inconnu avait sans doute entendu courir derrière +lui.</p> + +<p>Au moment où Pardaillan arrivait, il se retourna, +et un bond agile lui évita le coup terrible que lui destinait +son agresseur. Pardaillan profita de ce mouvement +de l'inconnu pour se placer entre la voiture +et lui. Il lui barrait ainsi le chemin.</p> + +<p>L'inconnu se rua en avant, la tête haute.</p> + +<p>A l'instant même, les deux fers se croisèrent...</p> + +<p>Les épées une fois engagées, les adversaires devinrent +silencieux, chacun d'eux ayant reconnu en l'autre +un escrimeur de force supérieure. L'obscurité était +profonde, et c'est à peine s'ils se distinguaient.</p> + +<p>Cependant, le vieux Pardaillan se tenait sur la réserve, +son but étant simplement d'arrêter l'inconnu +assez longtemps pour qu'il ne pût rejoindre la voiture +dont le grondement se perdait au loin. L'inconnu, +au contraire, voulait absolument passer et passer +vite.</p> + +<p>Il tâta donc deux ou trois fois le fer de son adversaire +et, au jugé, se fendit à fond dans un coup droit +et violent.</p> + +<p>On entendit ce froissement de fer qui ressemble au +bruit de la soie qui se déchire: le coup était paré.</p> + +<p>L'inconnu se jeta en avant tête baissée:</p> + +<p>—Par Pilate! gronda-t-il.</p> + +<p>—Par Barabbas! rugit au même instant Pardaillan.</p> + +<p>Les deux jurons retentirent simultanément.</p> + +<p>Et à peine eurent-ils été proférés que les deux épées +se baissèrent ensemble, et que ce double cri se fit +entendre:</p> + +<p>—Mon père! s'écria l'inconnu.</p> + +<p>—Mon fils! répondit le vieux Pardaillan.</p> + +<p>Il y eut une minute de silence, pendant laquelle le +chevalier, prêtant l'oreille, essaya de percevoir un +dernier bruit qui pût lui indiquer de quel côté s'était +dirigé Damville.</p> + +<p>Mais il n'entendit plus rien!...</p> + +<p>—Perdues! murmura-t-il avec accablement.</p> + +<p>Le vieux routier, pendant cette minute, avait cherché +ce qu'il pourrait bien dire à son fils. Il sentait +un vague besoin de se disculper et devinait instinctivement +que le chevalier était en droit de lui faire des +reproches.</p> + +<p>Il se campa donc dans son attitude de dignité offensée +et, le poing sur la hanche, commença l'attaque:</p> + +<p>—Après une si longue absence, je vous retrouve, +mon fils. Et comment vous retrouve-je? Désobéissant +pleinement à mes conseils que vous aviez juré de +suivre, et que vous eussiez dû considérer comme des +ordres! Je vous avais commandé de vous défier des +hommes, des femmes et de vous-même! Et vous voici, +faisant le chevalier errant. Triste métier, mon fils.</p> + +<p>—Mon père, dit le chevalier d'une voix si altérée +que le vieux routier en tressaillit, votre intervention +me plonge dans un mortel désespoir. Nous sommes +dans deux camps ennemis...</p> + +<p>—Eh! mort-dieu! qui vous empêche de venir avec +nous? Ce sera tout profit. Cent mille livres vous sont +assurées, et peut-être une compagnie vous sera-t-elle...</p> + +<p>—Taisez-vous! taisez-vous! s'écria le chevalier. Ah! +mon père, ne devinez-vous pas ce que je souffre, et +quel est mon chagrin de vous entendre parler ainsi!... +Adieu, mon père...</p> + +<p>—Vous me quittez!</p> + +<p>—N'est-ce pas vous qui m'y forcez? s'écria le +jeune homme tout frémissant. Songez, mon père, songez +qu'il a pu arriver, cette nuit, un événement funeste: +j'ai tiré l'épée contre vous!</p> + +<p>Le chevalier fit quelques pas de retraite précipités. +Le vieux Pardaillan chancela et alla s'asseoir sur une +borne cavalière.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire? gronda-t-il. Mon fils me quitte? +Nous sommes ennemis?... Mais alors... qu'est-ce que +je vais faire dans la vie, moi?... Que va devenir cette +pauvre vieille carcasse?... Je vivais... l'espoir de le +voir se frayer un chemin, devenir quelque capitaine +redouté... l'espoir qu'il fermerait mes yeux +au dernier moment... que sais-je? et tout s'effondre?...</p> + +<p>Deux grosses larmes coulèrent sur les joues tannées +du routier et allèrent perler au bout de ses moustaches +grises.</p> + +<p>Au même instant, il se sentit saisir par les deux +mains et il eut un cri de joie rauque, presque terrible, +en reconnaissant son fils qui se penchait vers lui et +qui lui disait:</p> + +<p>—Eh bien, non, je ne peux pas vous quitter ainsi!...</p> + +<p>—Eh! mort de tous les diables! fulmina le vieux +Pardaillan, commençons par nous embrasser!</p> + +<p>Le père et le fils s'étreignirent avec une joie délirante +chez l'un, avec une joie mêlée de douleur chez +l'autre.</p> + +<p>—Laisse-moi te voir! s'écria le vieux routier... Si +fait, j'y vois tout de même, moi, je suis comme les +chats... Mordieu! mais tu n'es plus le même! Te +voilà fort comme les plus forts... Quelle envergure!... +Et ton poignet! Peste! Mais je ne voudrais pas m'y +frotter encore, moi qui connais le fin du fin de l'escrime! +Ah! ah! Tu as donc adopté mon juron? +Comme tu as poussé ton—Par Pilate! je me suis +dit tout de suite:—Ça, c'est mon propre sang qui +crie! Allons, viens!</p> + +<p>—Pas par ici, mon père, s'il vous plaît. Allons chez +moi.</p> + +<p>—Et où est-ce, ton chez-toi? A la Devinière, je +parie?</p> + +<p>—Mais oui, mon père.</p> + +<p>—Bon! Et sais-tu ce qu'est la Devinière pour toi en +ce moment? Un coupe-gorge, un traquenard...</p> + +<p>—Ainsi, vous croyez?...</p> + +<p>—Je crois que tu dois commencer par tourner le +dos à la Devinière. Je connais un certain Guitalens +qui enrage après toi et qui serait charmé de te loger +dans une de ses oubliettes. Allons, viens...</p> + +<p>Cette fois, le chevalier se laissa entraîner sans résistance.</p> + +<p>Vingt minutes plus tard, le père et le fils pénétraient +au Marteau-qui-cogne, cabaret borgne situé sur les +confins de la Truanderie, ruelle Montorgueil.</p> + +<p>Au premier étage du cabaret, dans une salle étroite, +ils s'installaient devant un souper improvisé, et le +vieux Pardaillan s'écria joyeusement:</p> + +<p>—Maintenant, raconte-moi tout! Tout depuis mon +départ de Paris! Et d'abord, que faisais-tu à guetter +cette voiture? Tu savais donc qu'elle allait sortir, et +l'heure?</p> + +<p>—Oui, répondit le chevalier.</p> + +<p>—Et ce qu'elle contenait?</p> + +<p>—Oui! fit encore le chevalier, mais d'une voix plus +sombre.</p> + +<p>—Eh bien, tu es plus avancé que moi! Moi, j'escortais +la voiture sans savoir ce qu'elle emportait!</p> + +<p>—Donc, mon père, commença le chevalier, vous +saurez que maître Landry Grégoire, le patron de la +Devinière, jouit d'une réputation extraordinaire pour +un certain nombre de mets appréciés. Ce matin, je +m'étais mis dans la tête de voir ce qui se passait à +l'hôtel de Mesmes. En conséquence, je me harnache +en guerre, et me voilà parti. Dans la rue, je rejoins +Huguette... vous vous rappelez Huguette, mon père?</p> + +<p>—La belle Huguette? Je n'aurais garde de l'oublier!</p> + +<p>—Eh bien, je suis au mieux avec elle. C'est une +bonne personne, dont le coeur s'émeut facilement, +Bref, je la rejoins et j'allais la dépasser en la saluant +d'un sourire lorsqu'elle me demande si je ne lui ferai +pas l'honneur de l'accompagner. Par politesse, je lui +demande jusqu'où elle va. Et elle me répond que, +comme toutes les semaines, elle va porter des pâtés +chez Mme de Nevers, chez la jeune duchesse de Guise +et, enfin, chez le maréchal de Damville. Je crois, mon +père, que, de ma vie, je n'ai éprouvé pareille émotion.</p> + +<p>—Cette bonne Mme Huguette! fit le vieux routier.</p> + +<p>—Bref, à la grande joie de dame Huguette, je lui +dis que je l'ai rejointe justement dans l'intention de +lui tenir compagnie. Nous passons à l'hôtel de Guise, +puis à l'hôtel de Nevers, puis nous arrivons à l'hôtel +de Mesmes. Il y a un jardin derrière l'hôtel. Ce jardin +a une porte. C'est par cette porte qu'entre dame Huguette +pour se rendre directement aux offices de bouche, +qui sont sur les derrières de l'hôtel. Au moment +où dame Huguette pénètre dans le jardin, j'y entre +avec elle.</p> + +<p>—Eh bien, s'écrie-t-elle, que faites-vous?</p> + +<p>—Vous le voyez, je vous accompagne jusqu'à +l'office. Vous direz que je suis votre cousin, votre +frère, tout ce que vous voudrez; mais je veux entrer.</p> + +<p>—Ah! monsieur le chevalier, si M. l'intendant le +sait, vous nous ferez perdre la pratique du maréchal, +acheva Huguette. Mais, comme je n'avais +nullement l'air attendri, elle poussa un soupir et me +laissa entrer avec elle. Nous pénétrons dans une sorte +de vestibule. A gauche, s'ouvrent les cuisines, à droite, +l'office. Au fond, une porte. Huguette se dirige à +droite, et, au moment où elle va entrer: «Je vous +attends ici!» lui dis-je. Un peu tremblante et désolée, +elle entre, et moi, marchant droit à la porte du +fond, je l'ouvre, et je vois un cabinet où je m'enferme. +Dix minutes se passent. J'entends Huguette qui sort. +J'en profite pour me glisser dans l'office.</p> + +<p>—Hum! fit le vieux routier. Position dangereuse, +mon fils! Et qu'est-il arrivé, dis-moi vite!</p> + +<p>—Il est arrivé, mon père, que, par la fenêtre, j'ai +vu une servante escorter dame Huguette dans le jardin, +où elles m'ont cherché toutes deux; et que, de +guerre lasse, Huguette est partie. Mais j'avais eu le +temps d'examiner la servante, nommée Jeannette, de +constater qu'elle était toute jeune...</p> + +<p>Voilà donc ce que tu allais faire à l'hôtel de +Mesmes!</p> + +<p>—Vous ne le pensez pas, mon père! Toujours est-il +que j'attendis Jeannette et que, lorsqu'elle revint, je +la pris tout simplement dans mes bras, et que mon +baiser étouffa le cri effarouché qu'elle voulait pousser. +Sachez seulement qu'au bout d'une demi-heure la +pauvre Jeannette était persuadée que j'étais amoureux +fou d'elle; j'appris en même temps qu'elle devait +se marier, pour plaire à M. l'intendant.... Elle +devait se marier avec le neveu dudit intendant, palefrenier +chez le maréchal de Damville. J'ai appris que +l'intendant s'appelle Gilles, et le neveu Gillot. J'appris +que Jeannette n'aimait pas le sieur Gillot, et qu'elle +détestait le sieur Gilles. Et nous allions entamer de +plus douées confidences, lorsque, tout à coup, on +marche dans le vestibule. Jeannette ouvre une armoire, +et me pousse dedans, à l'instant où la porte s'ouvrait.</p> + +<p>—Jeannette, dit l'intendant, les prisonnières ne t'ont +rien dit ce matin? Les prisonnières! J'en fus +presque défaillant dans mon armoire.</p> + +<p>Ici, le chevalier avala un verre de vin, essuya son +front moite de sueur, puis continua:</p> + +<p>—Non, monsieur l'intendant, elles ne m'ont rien dit, +répondit Jeannette. Pas plus ce matin que les autres +jours, d'ailleurs. Ces dames sont bien tristes...</p> + +<p>—J'espère, reprit l'intendant, que tu n'as soufflé +mot à personne de la présence de ces étrangères +dans l'hôtel, à personne, pas même à mon neveu!</p> + +<p>—Oh! monsieur, vous m'avez tant menacée, +qu'il n'y a pas de danger que j'en parle.</p> + +<p>—Bon! Souviens-toi que monseigneur te fera une +bonne dot si tu es bien sage, si tu obéis... Demain, +elles ne seront plus ici. Monseigneur les rend à la +liberté. Tu comprends. Jeannette, ce sont des parentes +du maréchal. Il voulait faire épouser à la +plus jeune un beau parti dont la donzelle ne veut +pas. Il a fait tout ce qu'il a pu pour la décider. +Mais puisqu'elles sont aussi obstinées, la fille et la +mère, ma foi, il y renonce. Et il les renvoie... tout +cela, entre nous, tu comprends?</p> + +<p>—Soyez donc tranquille, monsieur.</p> + +<p>—Dès ce soir, elles partiront. Monseigneur est à +bout de patience. Allons, au revoir. Jeannette, tu +es une fille intelligente, et tu épouseras Gillot.</p> + +<p>—Oui! compte là-dessus, vieux fou! interrompit +Pardaillan père. Cette Jeannette m'a l'air d'une gaillarde +bien trop futée pour épouser ce dadais de +Gillot. Si je lui coupais les oreilles à celui-là aussi? +Et quelles étaient ces parentes?...</p> + +<p>—Vous allez le savoir, mon père, continua le chevalier. +A peine eus-je compris que l'intendant du diable +s'était éloigné que je sortis de mon armoire.</p> + +<p>—Vite, me dit Jeannette, allez-vous-en maintenant.</p> + +<p>—Vous reviendrez demain matin si... si je vous plais.</p> + +<p>—Tu me plais. Jeannette. Et c'est pourquoi je +reste. Pourquoi veux-tu que je m'en aille?</p> + +<p>—Parce que c'est l'heure... l'heure où mon prétendu +vient me faire sa cour. Allez-vous-en, je vous +en supplie. S'il vous voyait, toute la maison accourrait +à ses cris.</p> + +<p>—Non seulement je ne m'en irai pas, mais tu +vas me conduire...</p> + +<p>—Où donc?</p> + +<p>—Où cela? Chez les dames dont parlait l'intendant...</p> + +<p>—Ah! pour le coup, vous êtes fou, s'écria +d'abord Jeannette. Mais, petit à petit, je réussis à la +convaincre et elle finit par se rendre à ce que je lui +demandais. Elle ajouta qu'elle ne pourrait me conduire +chez les prisonnières, qu'au soir, vers huit heures. +Je flairais une feinte et supposais que Jeannette +allait me prier de revenir le soir, lorsqu'elle termina +en rougissant quelque peu:</p> + +<p>—D'ici là, monsieur, vous resterez dans ma chambre, +où je vais vous conduire, et où je vous apporterai +à manger.</p> + +<p>Là-dessus, je la remercie du mieux que je peux. +Elle me dit de la suivre. Elle traverse vivement le +vestibule, je la suis. Elle ouvre une porte et pénètre +dans un couloir obscur en forme de voûte. Je continue +à la suivre. Tout à coup, à l'autre bout du couloir, +apparaît quelqu'un...</p> + +<p>—Le damné Gilles! s'écria le vieux Pardaillan.</p> + +<p>—Non, monsieur, c'était Gillot! J'avais remarqué +dans le couloir, à droite, un renfoncement que je +venais de dépasser de deux ou trois pas. Dans le renfoncement, +il y avait une porte. Tandis que Jeannette +s'arrête pétrifiée, moi, me dissimulant derrière elle, +je rétrograde jusqu'au renfoncement. Jeannette tourne +la tête et voit mon opération. Elle se met à causer +à voix très haute avec Gillot. Pendant ce temps, +j'ouvre et je me trouve au haut de l'escalier des +caves! Je repousse doucement la porte et j'écoute.</p> + +<p>—Et où vas-tu comme ça, Gillot?</p> + +<p>—D'abord à l'office pour t'embrasser. Jeannette.</p> + +<p>—Ensuite? reprend la fille.</p> + +<p>—Ensuite, tu sauras que l'oncle Gilles m'a donné +l'ordre de préparer pour ce soir la grande chaise à +mantelets, avec deux bons chevaux, le tout bien +attelé pour onze heures du soir. Et comme la chaise +n'a pas servi depuis longtemps, et que je vais passer +deux bonnes heures à la mettre en état, je +vais chercher une bouteille pour me mettre en +train.</p> + +<p>—Mais la porte est fermée!</p> + +<p>—Je l'ai ouverte tout à l'heure. Jeannette.</p> + +<p>—Bon! Viens-t-en un peu avec moi à l'office. Tu +as bien le temps.</p> + +<p>—Non pas, peste!</p> + +<p>—Là-dessus, la porte s'ouvre et j'entrevois Jeannette +effrayée, qui se cache le visage dans ses deux mains. +J'avais commencé à descendre à reculons. A mesure +que Gillot s'avance, je recule d'une marche. Enfin, +me voilà en bas, je m'aplatis contre la muraille, dans +l'espoir que Gillot ne me verra pas, et que je pourrai +remonter, tandis qu'il cherchera son vin. Mais +voilà cet imbécile qui allume un flambeau! Il m'aperçoit +et demeure, un instant, atterré. Enfin, l'esprit lui +revient, et il veut pousser un grand cri. Mais +trop tard! Je l'avais déjà saisi à la gorge. Il était +temps!... Car, au même instant, j'entends au haut de +l'escalier une voix qui bougonne contre la négligence +de l'officier des caves! C'était l'oncle Gilles qui refermait +la porte à clef!... Jeannette s'était sauvée sans +doute...</p> + +<p>—Diable! diable! grommela le vieux Pardaillan. +Ainsi, te voilà enfermé dans la cave!... Je me demande +comment tu vas faire, par exemple!</p> + +<p>—Mais, monsieur, puisque me voici près de vous +c'est que j'en suis sorti! La porte était bel et bien +fermée à triple tour. Moi, je tenais toujours mon +Gillot par la gorge pour l'empêcher de hurler. Tout +à coup, je le vois qui, du blanc, passe au rouge, et, +du rouge, au violet. Alors je desserre. Il se jette à mes +pieds en disant:</p> + +<p>—Grâce, monsieur le truand! Laissez-moi vivre, je +ne vous dénoncerai pas!</p> + +<p>—Il t'a pris pour un truand! s'écria le vieux routier.</p> + +<p>—Il y avait de quoi, monsieur. D'ailleurs, je n'ai eu +garde de le détromper: mais, pour plus de sûreté, je +l'ai aussitôt bâillonné.</p> + +<p>—Et tu dis que ceci est arrivé vers quelle heure?</p> + +<p>—Mais il pouvait être onze heures du matin, +monsieur.</p> + +<p>—Juste au moment où je bâillonnai maître Didier!</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, mon père.</p> + +<p>—Je te raconterai cela. Mais poursuis ton récit. +Tu en étais au moment où tu bâillonnes Gillot...</p> + +<p>—Oui. Vous pensez si j'étais inquiet. Une heure se +passe, puis deux! Pour comble, le flambeau consumé +jette ses dernières lueurs et s'éteint. Me voilà dans +une profonde obscurité, assis sur les marches de +l'escalier, écoutant avec une profonde anxiété, attendant +que quelque officier de cave vienne chercher +du vin pour me frayer un passage au-dehors, le pistolet +d'une main, le poignard de l'autre. Mais les +heures passent. Je n'entends aucun bruit. Et songeant +à ce qu'avait dit Gillot à Jeannette, songeant +à cette voiture qui devait être prête pour onze heures, +je me demande avec angoisse si les prisonnières vont +être enlevées sans que je sache où on les conduit, +sans que je puisse rien faire pour les délivrer!...</p> + +<p>—J'avoue que ta position n'était pas gaie. Mais, +enfin, tu as pu ouvrir la porte?</p> + +<p>—Non, elle m'a été ouverte... par Jeannette.</p> + +<p>—Bonne petite Jeannette!</p> + +<p>—Vite, vite, me dit-elle. J'ai pu prendre la clef pour +une minute. Sauvez-vous!</p> + +<p>—Quelle heure est-il? lui demandais-je tout +enfiévré.</p> + +<p>—Un peu plus de dix heures.</p> + +<p>Je respire; la voiture ne doit partir qu'à onze +heures!</p> + +<p>J'embrasse Jeannette de tout mon coeur.</p> + +<p>Vous reviendrez? me demanda-t-elle.</p> + +<p>—Certes! Comment pourrais-je t'oublier!</p> + +<p>—Et Gillot? fait-elle tout à coup en se rappelant +son fiancé.</p> + +<p>—Gillot? Il dort!...</p> + +<p>Alors elle s'élance dans les caves. Moi, je gagne le +jardin. Je le traverse en quelques bonds. Je trouve +la porte fermée. Je saute par-dessus le mur. Je fais +le tour de l'hôtel. Et, voyant qu'il est trop tard pour +aller prévenir les personnes que cette affaire intéressait, +je me décide à attendre seul la voiture... Au +bout d'une demi-heure, je vois la grande porte de +l'hôtel s'ouvrir. Je vais me poster au coin de la première +ruelle. La voiture s'y engage. Et je remarque +qu'elle est escortée par un seul cavalier qui marche +en avant. Mon plan est aussitôt fait; abattre le +postillon d'un coup de pistolet, désarçonner le cavalier, +l'obliger à se battre avec moi, le tuer ou le blesser, +puis défoncer les mantelets de la voiture et délivrer +les prisonnières... Je fais feu sur le postillon... +Vous savez le reste, mon père!...</p> + +<p>—Mais, fit alors le vieux routier, je t'avais demandé +de me raconter tout ce que tu as fait depuis mon +départ, et ceci n'est qu'une journée.</p> + +<p>—Ah! monsieur, s'écria le chevalier, c'est que l'importance +de cette journée vous indique l'importance +du reste! Si j'ai voulu pénétrer coûte que coûte +dans l'hôtel de Mesmes, c'est que ma vie est attachée +à la vie de ces deux femmes! c'est qu'il faut que je +les délivre, ou j'y mourrai!... Une question tout +d'abord, à laquelle je vous supplie de répondre...</p> + +<p>—Parle, mon enfant, dit le vieux Pardaillan.</p> + +<p>—Eh bien, fit le chevalier avec hésitation, vous +escortiez la voiture, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, chevalier. J'étais même chargé de tuer tout +ce qui tenterait d'en approcher.</p> + +<p>—Donc, reprit le chevalier, vous savez où va la +voiture!...</p> + +<p>—Non, mon enfant! Je te le dis; tu me crois, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je vous crois, mon père! fit le chevalier avec +une douleur concentrée.</p> + +<p>—Mais, reprit le routier, si je ne puis te dire où +va le damné maréchal, tu peux me dire, toi, quelles +sont ces prisonnières qu'on enlève avec tant de mystère.</p> + +<p>—Mon père, rappelez-vous ce qui a été dit le jour +de votre départ. Rappelez-vous cette femme dont +vous avez jadis enlevé la fille...</p> + +<p>Le vieux routier tressaillit et devint un peu pâle.</p> + +<p>—Eh bien, cette fille, cette enfant, Loïse de Piennes... +ou mieux, Loïse de Montmorency...</p> + +<p>—Tu l'aimes!...</p> + +<p>—Je l'aime. Je l'aime sans espoir. Et pourtant, je +veux la délivrer! Et c'est elle qui se trouve dans cette +voiture! Elle et sa mère!...</p> + +<p>—Ah! Je comprends tout, maintenant! Je comprends +les précautions prises hier et aujourd'hui contre +moi. Car, si j'avais su la vérité, ce que tu as +entrepris, je l'eusse entrepris, moi!</p> + +<p>—Mais enfin, mon père, comment se fait-il que je +vous retrouve au service du maréchal? Depuis quand +êtes-vous dans son hôtel?</p> + +<p>—Depuis hier soir seulement. Et j'y ai été gardé +à vue. Seulement, le maréchal m'avait dît qu'à partir +de minuit je serais libre. Je me proposais de te rejoindre +à cette heure-là.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan fit alors à son fils le récit de +sa rencontre avec Damville aux Ponts-de-Cé et ce qui +en était résulté. Le chevalier, à son tour, compléta +son récit en racontant les principaux événements de +sa vie depuis le départ de son père.</p> + +<p>Il fut résolu que le vieux Pardaillan retournerait à +l'hôtel de Mesmes et qu'il servirait le maréchal avec +fidélité en ce qui concernait son plan de campagne +politique.</p> + +<p>C'était le meilleur moyen d'arriver à savoir ce +qu'étaient devenues Jeanne de Piennes et sa fille.</p> + +<p>—Au besoin, ajouta le routier, il y a quelqu'un qui +doit être instruit de cela. C'est celui qui conduisait: +un certain vicomte d'Aspremont. Et, celui-là, je le +forcerai à parler.</p> + +<p>—Moi, je vais prévenir le maréchal de Montmorency +de ce qui vient de se passer. Et je vous attendrai +ensuite à la Devinière... songez avec quelle impatience!</p> + +<p>—A la Devinière, malheureux! Tu veux donc retourner +à la Bastille!</p> + +<p>—C'est vrai, je n'y songeais plus.</p> + +<p>—Tu vas demeurer ici. Je suis au mieux, depuis +longtemps, avec la maîtresse du Marteau-qui-cogne.</p> + +<p>—Bien, mais vous irez chercher Pipeau, mon chien.</p> + +<p>—J'irai, mon fils!</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXVI</h3> + +<h3>AU LOUVRE</h3> + +<p>Le chevalier dormit deux ou trois heures sur un méchant +matelas qui se trouvait dans un galetas dénommé +«la chambre des princes».</p> + +<p>Vers neuf heures du matin, le chevalier était sur +pied.</p> + +<p>Il se rendit directement à l'hôtel Montmorency et +trouva le maréchal qui l'attendait avec une sombre +impatience.</p> + +<p>Cette journée et cette nuit, François les avait passées +à agiter des pensées confuses et contradictoires.</p> + +<p>Tantôt, il convenait que le jeune chevalier avait eu +raison et que la ruse, en cette affaire, serait plus +utile que la force. Parfois, il arrêtait son esprit avec +une sorte de charme effaré sur cet événement qui, +par moments, lui semblait chimérique; il avait une +fille de dix-sept ans, dont toujours il avait ignoré +l'existence! Alors, il souriait, et, presque aussitôt, ses +yeux s'emplissaient de larmes. D'autres fois, il songeait +à cette mère admirable, à Jeanne, dont il avait +reconstitué le martyre depuis sa dramatique visite à +Margency; et alors, il comprenait qu'il n'avait cessé +de l'aimer...</p> + +<p>Et alors, un redoutable problème se posait; et, bien +qu'il fît des efforts pour écarter la question, elle revenait +implacable: il était marié à Diane de France.</p> + +<p>Lorsque le chevalier arriva, il n'osa l'interroger; +mais son regard ardent parla pour lui...</p> + +<p>Maintenant, ce n'était plus qu'un homme: un homme +qui souffrait. Il lut dans ses yeux toute l'angoisse +de l'attente.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, je ne m'étais pas trompé... +elles étaient bien à l'hôtel de Mesmes.</p> + +<p>—Elles étaient! fit le maréchal sourdement.</p> + +<p>—Ce qui veut dire qu'elles n'y sont plus. Ah! Monseigneur, +il y a dans tout cela une fatalité inconcevable. +J'ai failli les délivrer... un coup de pistolet tiré +à faux, un bras qui tremble...</p> + +<p>—Vous vous êtes donc battu? s'écria François.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, mais je n'ai pas réussi.</p> + +<p>—Battu pour moi!... Chevalier, je vous ai déjà tant +de gratitude que je ne sais comment vous exprimer +mon amitié. Ainsi, reprit le maréchal en serrant les +poings, c'est bien mon frère qui s'acharne contre +elle. Et cet homme est de ma famille, de mon sang!... +Voyons, racontez-moi ce que vous savez!...</p> + +<p>Le chevalier entama le même récit qu'il avait fait +à son père. Mais il omit de citer le vieux Pardaillan. +Tel quel, ce récit n'en frappa pas moins le maréchal +d'une sorte d'admiration.</p> + +<p>—Vous avez fait cela! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, répondit simplement le chevalier; +cela n'a d'ailleurs servi qu'à nous bien convaincre +que le maréchal de Damville était le ravisseur. Quant +à la voiture, où a-t-elle été? Voilà ce que je saurai +peut-être avant peu...</p> + +<p>François saisit violemment la main de Pardaillan.</p> + +<p>—Et moi, jeune homme, je vous dis qu'il faut +que je le sache à l'instant! Êtes-vous homme à répéter +ce que vous m'avez raconté, même s'il peut +en résulter quelque danger pour vous, même devant +mon frère?...</p> + +<p>—Je suis prêt! fit Pardaillan, avec sa figure de +glace.</p> + +<p>—En ce cas, vous êtes prêt à me suivre chez le roi?</p> + +<p>—A l'instant même, fit le chevalier.</p> + +<p>—C'est bien. Nous allons de ce pas nous rendre +au Louvre. Que le roi fasse justice. Et si le roi se +dérobe...</p> + +<p>—Eh bien? fit le chevalier haletant.</p> + +<p>—Alors, répondit le maréchal d'une voix sombre, +si le jugement des hommes me fait défaut, j'en appellerai +au jugement de Dieu. <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Footnote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (return) </a> C'est le vieux nom du duel.</blockquote> + +<p>Le maréchal s'élança vers son appartement.</p> + +<p>—Malepeste! grommela Pardaillan. Chez le roi!... +C'est-à-dire chez la reine Catherine! la digne femme +qui m'a fait jeter à la Bastille, et qui va s'empresser +de me faire saisir!</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, le maréchal reparut.</p> + +<p>Il fit signe au chevalier de le suivre.</p> + +<p>Dans la cour, attendait un carrosse. Le maréchal et +Pardaillan y prirent place, avec quatre pages.</p> + +<p>Pendant le chemin, François de Montmorency et +Pardaillan ne se parlèrent pas.</p> + +<p>On arriva au Louvre.</p> + +<p>Ce matin-là, il y avait réception chez le roi, c'est-à-dire +que Charles IX avait admis ses courtisans à son +grand lever. Le jeune roi paraissait de bonne humeur; +il venait d'entraîner tout son monde pour visiter un +nouveau cabinet aménagé au rez-de-chaussée, au-dessous +de ses appartements.</p> + +<p>C'était une pièce de dimensions assez vastes en elle-même, +mais en somme plutôt petite, relativement aux +immenses salles du Louvre; Charles IX prétendait +en faire son cabinet d'armes et de chasses. La fenêtre +de ce cabinet s'ouvrait sur la Seine et dominait la +berge de sept à huit pieds. Il n'y avait pas de quai ou +port à cet endroit; la Seine coulait, libre et capricieuse, +creusant des sinuosités, des baies minuscules +dans le sable.</p> + +<p>Au moment où nous pénétrons dans ce cabinet, où +une quinzaine de personnes étaient rassemblées, le +roi Charles IX, tenant à la main une arquebuse que +venait de lui remettre son orfèvre-armurier Crucé, +jetait de longs regards enivrés sur le paysage qu'il +avait sous les yeux.</p> + +<p>Et comme son imagination était émue par ce spectacle, +l'émotion se transmit au coeur, et il murmura +doucement:</p> + +<p>—Marie!...</p> + +<p>—Sire, dit Crucé, le système nouveau de cette arquebuse +permet de viser avec une justesse extraordinaire.</p> + +<p>—Ah! vraiment! fit le roi qui, arraché à son +rêve, tressaillit et se mit à examiner l'arme.</p> + +<p>Un valet s'arrêta à deux pas du roi.</p> + +<p>——Qu'y a-t-il? demanda Charles IX.</p> + +<p>—Sire, M. le maréchal de Montmorency est là qui +sollicite l'honneur d'être introduit auprès de Votre +Majesté.</p> + +<p>—Montmorency! s'écria Charles IX comme s'il +n'eût pu en croire ses oreilles. Il aura entendu parler +de la grande paix qui se fait. Et il veut cesser de bouder. +Qu'il entre!</p> + +<p>Charles IX s'assit aussitôt dans un grand fauteuil +de bois d'ébène sculpté richement. Et tous les assistants +debout se rangèrent à droite et à gauche du +fauteuil.</p> + +<p>Alors, on vit la porte s'ouvrir toute grande, et les +quatre pages du maréchal entrèrent par deux, le poing +sur la hanche, et se placèrent deux à droite deux à +gauche de la porte, dans une attitude raidie. Puis le +maréchal fit son entrée, suivi du chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>François de Montmorency s'arrêta à trois pas du +fauteuil et s'inclina profondément. Puis, se redressant, +il attendit que le roi lui adressât la parole.</p> + +<p>Charles IX contempla un instant en silence la noble +tête du maréchal, campé dans une attitude de force +et de dignité.</p> + +<p>Seul, Henri de Guise fixait sur le maréchal un regard +dédaigneux et presque haineux.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, monsieur le maréchal, dit enfin +Charles IX. Depuis si longtemps que vous avez déserté +la cour de France, on pouvait craindre que vous ne +fussiez mort. Je vous vois heureusement bien vivant.</p> + +<p>Ayant satisfait sa petite rancune par ces railleries +anodines, Charles IX ajouta d'un ton plus sérieux;</p> + +<p>—L'essentiel est que vous êtes là et que vous nous +revenez enfin. Encore une fois, soyez le bienvenu.</p> + +<p>—Sire, dit Montmorency, je suis venu supplier +Votre Majesté de m'accorder audience.</p> + +<p>—Vous l'avez... Parlez.</p> + +<p>—Sire, j'entends l'honneur d'une audience particulière.</p> + +<p>—Eh bien, soit...</p> + +<p>A peine le roi eut-il prononcé ce mot que tous les +courtisans, y compris le duc d'Anjou, frère de Charles IX, +s'inclinèrent ensemble et battirent en retraite +vers la porte.</p> + +<p>—Pourquoi ce jeune homme demeure-t-il? fit le +roi en désignant Pardaillan.</p> + +<p>Le chevalier tressaillit et ramena son regard sur +Charles IX. En entrant dans le cabinet, les yeux de +Pardaillan s'étaient tout d'abord portés sur Quélus, +Maugiron et Maurevert. Et il avait souri comme il +savait sourire par moments, c'est-à-dire avec cette +impertinence glaciale qui lui était particulière. Sans +doute les deux mignons d'Anjou et Maurevert le +reconnurent aussi, car ils se mirent à le dévisager +d'un air fort insolent.</p> + +<p>Montmorency se hâta de répondre:</p> + +<p>—Sire, le chevalier de Pardaillan que voici est un +témoin de ce que je vais dire. Je sollicite pour lui le +même honneur que pour moi...</p> + +<p>Charles IX fit un signe de tête approbatif.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, sire, poursuivit alors le maréchal. +Puisque je vois Votre Majesté si bien disposée +à mon égard, j'oserai la supplier de donner des ordres +pour que M. le maréchal de Damville soit mandé au +Louvre toute affaire cessante.</p> + +<p>—Mais c'est donc un conseil de famille que vous +voulez tenir en notre présence?</p> + +<p>—Oui, sire, dit François d'une voix singulière. Et +comme le roi de France est le père de tous ses sujets, +il est raisonnable que ce conseil se tienne en présence +du père.</p> + +<p>Charles IX connaissait très bien la haine qui divisait +les deux frères. Mais, cette haine, il en ignorait +les causes. Il eut le pressentiment qu'il allait connaître +ces causes que les deux maréchaux avaient tenues +si secrètes pendant de longues années. Il frappa donc +avec un marteau d'argent, et, son valet de chambre +s'étant montré à l'instant, il demanda Cosseins, son +capitaine des gardes.</p> + +<p>—Votre Majesté a oublié qu'elle a donné congé à +M. de Cosseins pour trois jours, dit le valet de chambre.</p> + +<p>—C'est vrai, pardieu! Mais le capitaine des gardes +de Mme la reine mère est là, faites-le venir!</p> + +<p>Une minute plus tard, le capitaine de Nancey entrait +dans le cabinet.</p> + +<p>Quelle que fût la puissance de l'étiquette, Nancey, +en apercevant le chevalier de Pardaillan qu'il avait +arrêté lui-même et bel et bien conduit à la Bastille, +s'arrêta, frappé de stupeur, les yeux agrandis.</p> + +<p>Pardaillan parut examiner avec une profonde attention +une arquebuse accrochée à la muraille; puis, comme +Nancey continuait à le considérer, hypnotisé, le chevalier +se décida a lui faire des yeux, du sourire et de +la main, un petit signe amical, presque protecteur.</p> + +<p>—Eh bien fit le roi en fronçant les sourcils, que +vous arrive-t-il, Nancey?</p> + +<p>—Pardon, sire, mille fois pardon! balbutia le capitaine, +je viens d'avoir un éblouissement, un étourdissement...</p> + +<p>—C'est bon! reprit le roi. Rendez-vous à l'instant à +l'hôtel de Mesmes et dites à M. de Damville que je +veux lui parler.</p> + +<p>Le capitaine se courba en deux et sortit.</p> + +<p>—Et maintenant, sire, dit alors François de Montmorency, +je dois dire à Votre Majesté que je suis +venu demander justice et que, devant elle, j'accuserai +le maréchal de Damville de félonie, mensonge et crime +de rapt. Et ce n'est pas seulement à votre justice souveraine +que j'en appelle! C'est encore à votre honneur! +Les terribles choses que j'ai à raconter doivent +demeurer secrètes, sire!</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, dit le roi, puisque vous le +voulez, nous serons donc l'arbitre de cette affaire.</p> + +<p>—Votre Majesté me comble. Mais, en raison même +de la gravité des accusations que je prétends porter +contre mon propre frère, ne convient-il pas qu'il soit +présent avant que je n'entre dans le détail? Il s'agit +de deux femmes...</p> + +<p>—C'est juste, maréchal, c'est juste.</p> + +<p>—Un long silence embarrassé suivit ces paroles, et +près d'une demi-heure se passa. Enfin, le roi demanda:</p> + +<p>—Vous pouvez toutefois me dire dès à présent qui +sont ces deux femmes?</p> + +<p>—Oui, sire: deux humbles ouvrières.</p> + +<p>—Des ouvrières? s'écria Charles IX étonné.</p> + +<p>—Sire, elles s'occupaient de broderies ou tapisseries, +ce qui leur assurait leur pauvre existence.</p> + +<p>—Et où logeaient-elles? demanda le roi. Je me suis +occupé moi-même des broderies d'armoiries, et je crois +connaître les cinq ou six ouvrières qui, dans Paris, +sont capables de mener à bien ce genre de travaux.</p> + +<p>—Sire, elles logeaient rue Saint-Denis.</p> + +<p>—Rue Saint-Denis! s'exclama vivement Charles IX. +En face d'une auberge?</p> + +<p>—L'auberge de la Devinière, sire!</p> + +<p>—C'est cela! s'écria le roi en frappant ses mains +l'une contre l'autre. Je la connais! c'est à coup sûr la +plus habile brodeuse d'armoiries et devises qui soit +dans Paris.</p> + +<p>Et, avec un sourire attendri, Charles IX se rappela +cette scène où il avait offert à Marie Touchet la tapisserie +exécutée par la brodeuse de la rue Saint-Denis +et portant la devise:—Je charme tout.</p> + +<p>François de Montmorency, violemment ému, était +devenu très pâle. Et, lorsque Charles IX, pensif, +ajouta:—On l'appelait la Dame en noir..., le maréchal +éclata. Un sanglot gonfla sa poitrine. Et, d'une +voix rauque de désespoir, il répondit:</p> + +<p>—La Dame en noir!... Parce qu'on lui a arraché son +nom, sa fortune, sa situation! Parce qu'un maudit +et un criminel par aveuglement l'ont condamnée! Le +maudit, c'est mon frère, sire! Le criminel, c'est +moi!... La Dame en noir, sire, s'appelle Jeanne, comtesse +de Piennes et de Margency! Elle s'est appelée +duchesse de Montmorency!...</p> + +<p>Le roi, devant cette révélation, demeura sombre, +étonné, hésitant. Il connaissait de Jeanne de Piennes +ce que l'on en savait couramment: à-savoir que, mariée +secrètement à François de Montmorency, elle +avait été répudiée, grâce à l'insistance du connétable +auprès du roi Henri II, et grâce à l'insistance du roi +Henri II auprès de la cour de Rome.</p> + +<p>Il savait, en outre, que sa soeur naturelle Diane, +devenue l'épouse de François, avait toujours vécu séparée +du maréchal, et il se vit en présence d'un +redoutable problème de coeur et de famille.</p> + +<p>Le maréchal, à la contraction de sa physionomie, +comprit ce qui se passait dans l'âme de Charles IX.</p> + +<p>—Sire! s'écria-t-il haletant, il n'est question en ce +moment d'aucun mariage à défaire ou à refaire. C'est +à votre seule justice que je suis venu faire appel +justice pour deux malheureuses qui, après tant d'infortune, +ont été arrachées au peu de bonheur qui leur +restait! C'est un ravisseur que je viens accuser ici... +et le ravisseur, le voilà!</p> + +<p>François de Montmorency tendit violemment son +poing fermé vers la porte qui s'ouvrait à ce moment, +livrant passage à Damville.</p> + +<p>Dix-sept ans qu'ils ne s'étaient vus!...</p> + +<p>—Sire, dit Henri de cette voix âpre, et métallique +qu'il avait dans ses fortes émotions, vous m'avez fait +l'honneur de m'appeler, me voici aux ordres de Votre +Majesté.</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan s'était reculé et comme +effacé dans un angle.</p> + +<p>De sorte qu'Henri ne l'avait pas vu.</p> + +<p>Qu'avait imaginé Henri, prévenu par Nancey, non +seulement pour empêcher François de l'accuser, mais +encore pour le perdre à l'instant, l'envoyer à la Bastille, +peut-être à l'échafaud!...</p> + +<p>C'était simple et effroyable:</p> + +<p>Le secret surpris chez Alice de Lux, le secret qu'il +avait juré de ne pas révéler, il allait le dénoncer!...</p> + +<p>Simplement dire que le roi de Navarre, le prince +de Condé, Coligny étaient à Paris, et que François de +Montmorency les avait vus, et qu'ils avaient conspiré +l'enlèvement du roi!</p> + +<p>—Monsieur de Damville, dit le roi, je vous ai fait +venir sur la demande expresse de votre frère. Écoutez +donc, s'il vous plaît, ce que M. le maréchal de Montmorency +veut dire. Vous répondrez ensuite... Parlez, +maréchal.</p> + +<p>—Sire, dit François, plaise à Votre Majesté de demander +à M. de Damville ce qu'il a fait de Jeanne de +Piennes, et de Loïse, sa fille, ma fille...</p> + +<p>Il y eut une seconde de silence funèbre.</p> + +<p>Le maréchal ajouta:</p> + +<p>—Que, s'il veut bien de bonne foi répondre et s'engager +à ne plus poursuivre ces nobles et infortunées +créatures, je le tiens quitte du reste.</p> + +<p>—Répondez, maréchal de Damville, dit le roi.</p> + +<p>Henri se redressa. Son regard alla de côté à François, +regard rouge, aigu, mortel. Et voici ce qu'il dit:</p> + +<p>—Sire, pour que je réponde dignement, plaise à +Votre Majesté de demander à M. le maréchal s'il n'a +pas été dans un hôtel de la rue de Béthisy? quelles +personnes il y a vues? et ce qui a été convenu?</p> + +<p>François devint pâle comme un mort.</p> + +<p>—Misérable! râla-t-il d'une voix si basse que le roi +ne l'entendit pas.</p> + +<p>—Puisque le maréchal ne répond pas, reprit Henri, +je vais répondre pour lui!...</p> + +<p>—Un instant, monseigneur! fit soudain une voix +calme.</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan s'avança jusqu'au fauteuil, +se plaçant ainsi entre les deux frères. Et, avant +qu'on eût songé à lui imposer silence, avant qu'Henri +fût revenu de l'étonnement que lui causait l'intervention +de cet inconnu, le chevalier poursuivit:</p> + +<p>—Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais, +appelé comme témoin, je dois parler. Et je me permets +de dire à Mgr le maréchal de Damville que la +réponse à sa question ne saurait intéresser en quoi +que ce soit Sa Majesté...</p> + +<p>—Et pourquoi? gronda Henri. Qui êtes-vous donc, +vous qui osez parler devant le roi sans qu'on vous +interroge!</p> + +<p>—Qui je suis? Peu importe!... Ce qui importe, +c'est qu'il est complètement inutile de parier de la +rue de Béthisy si nous ne parlons pas d'abord de la +rue Saint-Denis!... de l'auberge de la Devinière!.. de +l'arrière-salle de cette auberge!... des poètes qui s'y +réunissent!...</p> + +<p>A mesure que le chevalier parlait, Henri de Montmorency +pliait les épaules, courbait les reins, comme +si chaque parole fût jeté sur lui quelque poids +énorme.</p> + +<p>—Que signifie cela? s'écria Charles IX.</p> + +<p>—Simplement que la question de Mgr de Damville +était oiseuse et n'a rien à voir dans l'affaire qui nous +rassemble.</p> + +<p>—Est-ce vrai, Damville? demanda le roi. Est-il vrai +que votre question soit inutile à l'affaire qui vous +réunit en notre présence, vous et votre frère?</p> + +<p>Henri poussa un soupir et répondit:</p> + +<p>—C'est vrai, sire!...</p> + +<p>François adressa au chevalier un regard d'une éloquente +gratitude.</p> + +<p>Mais la curiosité du roi était éveillée maintenant, +ses soupçons, peut-être! Charles fronça le sourcil. +Son front d'ivoire jauni se plissa.</p> + +<p>—Pourtant, fit-il avec une sourde colère, c'est dans +une intention quelconque que vous avez ainsi parlé. +Vous avez parlé de la rue de Béthisy... De quel hôtel +s'agit-il? Parlez!...</p> + +<p>Il était évident que le roi songeait à l'hôtel Coligny, +rendez-vous naturel des huguenots.</p> + +<p>Henri comprit que de sa promptitude dépendait +maintenant sa vie... S'il ne trouvait pas une prompte +réponse, son frère était perdu; mais le damné inconnu +qui le tenait sous son regard de flamme dénonçait +la scène de la Devinière!...</p> + +<p>—Sire, dit-il, j'ai voulu parler de l'hôtel de la duchesse +de Guise... C'est une histoire de femmes.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Charles IX avec un sourire.</p> + +<p>—Je l'avoue, sire, cette histoire serait pénible à +raconter pour moi, un ami du duc de Guise.</p> + +<p>Charles IX détestait cordialement Henri de Guise, +en qui il sentait un redoutable compétiteur. Il connaissait +d'ailleurs la conduite de sa femme qui, pour +le quart d'heure était au mieux avec le comte de +Saint-Mégrin.</p> + +<p>—Je comprends, mort-dieu! s'écria le roi en riant. +Mais que vient faire en tout ceci l'auberge de la +Devinière?</p> + +<p>Pardaillan jeta à Henri un regard qui signifiait: +«Vous nous sauvez, je vous sauve!» et répondit:</p> + +<p>—Sire, si vous daignez le permettre, je dirai à Votre +Majesté que l'auberge de la Devinière est un lieu où +se réunissent des poètes pour causer de poésie... des +dames, de grandes dames y viennent aussi causer de +poésie... seulement, il arrive parfois que le poète porte +pourpoint de satin mauve, manteau de soie violette, +haut de chausses à rubans...</p> + +<p>C'était le portrait de Saint-Mégrin.</p> + +<p>Le roi eut un nouveau rire et grommela dans ses +dents:</p> + +<p>—Mort-diable! je donnerais bien cent écus pour que +ce cher Guise ait entendu...</p> + +<p>Lorsque le roi eut fini de rire, François essuya la +sueur qui inondait son front et reprit:</p> + +<p>—Sire, j'ose rappeler à Votre Majesté que je suis +venu, confiant dans sa justice, réclamer la liberté de +deux malheureuses femmes qu'on détient malgré elles.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai. Montmorency, expliquez votre +cause.</p> + +<p>—Sire, je l'ai dit à Votre Majesté; Jeanne, comtesse +de Piennes, et sa fille Loïse ont été ravies de +leur logis, rue Saint-Denis, par violence; elles sont +détenues prisonnières; je dis que c'est M. de Damville +ici présent qui est le ravisseur.</p> + +<p>—Vous entendez, Damville? fit le roi. Que répondez-vous?</p> + +<p>—Que je nie, sire! dit sourdement Henri. Je ne +sais de quoi il est question. Je n'ai pas vu depuis dix-sept +ans les personnes dont il s'agit. C'est donc à moi +de réclamer justice.</p> + +<p>—Sire, dit à son tour François d'une voix qui avait +repris toute sa fermeté, la démarche que j'ai tentée +auprès de Votre Majesté serait inqualifiable si je +n'avais la preuve de ce que j'avance. Voici M. le chevalier +de Pardaillan qui a passé la journée d'hier et +une partie de la soirée, jusqu'à onze heures, caché +dans l'hôtel de Mesmes. Si Votre Majesté l'y autorise, +le chevalier est prêt à dire ce qu'il a vu et entendu.</p> + +<p>—Approchez, monsieur, et parlez, dit le roi.</p> + +<p>Le chevalier fit deux pas en avant et salua avec sa +grâce un peu raide et hautaine.</p> + +<p>Damville ne put s'empêcher de frémir.</p> + +<p>—Ah! songea-t-il en lui-même, c'est là le fils?...</p> + +<p>—Sire, dit le chevalier, puisque nous en sommes +aux questions, voulez-vous me permettre de demander +à Mgr de Damville par quel bout il veut que je commence +mon récit?</p> + +<p>—Je ne comprends pas, monsieur, fit Damville.</p> + +<p>—A votre guise, monseigneur, je commencerai par +la fin, c'est-à-dire par la voiture qui sort mystérieusement; +par le commencement, c'est-à-dire par les facéties +de votre intendant Gille; ou enfin, même, par le +milieu, c'est-à-dire par certaine conversation où il +s'agit de toutes sortes de choses et de gens, notamment +de votre serviteur le chevalier de Pardaillan, +conversation dans laquelle joua un rôle quelqu'un qui +venait de la Bastille exprès pour vous en entretenir.</p> + +<p>A ces derniers mots qui lui prouvaient clairement +que le chevalier connaissait l'entretien qu'il avait eu +avec Guitalens, Damville chancela, livide, hagard. Et +il balbutia:</p> + +<p>—Commencez par où vous voudrez, monsieur!</p> + +<p>—La victoire est à nous! pensa Pardaillan.</p> + +<p>Et, certain qu'avec la menace déguisée dont il venait +de faire usage, il obtiendrait tous les aveux qu'il +voulait, il ouvrait déjà la bouche pour commencer son +récit, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit soudain. +Les paroles s'étranglèrent dans sa gorge, et il demeura +les yeux fixés sur la personne qui venait d'apparaître.</p> + +<p>—Qui ose entrer sans être mandé? gronda Charles IX. +Comment! c'est vous, madame?...</p> + +<p>C'était Catherine de Médicis.</p> + +<p>Elle s'avança, laissant la porte ouverte.</p> + +<p>—Voici l'orage! pensa Pardaillan.</p> + +<p>La reine mère s'avançait avec ce sourire mince qui +donnait à sa physionomie une si terrible expression +de cruauté.</p> + +<p>—Mais, madame, reprit Charles IX en pâlissant de +colère, j'ai donné audience particulière à M. le maréchal +de Montmorency, et nul, ici, pas même vous, n'a +le droit...</p> + +<p>—Je le sais, sire, dit tranquillement Catherine; +mais vous m'approuverez quand je vous aurai dit qu'il +y a ici un ennemi de la reine, votre mère, du duc +d'Anjou, votre frère, et de vous-même!</p> + +<p>Pardaillan demeura très calme.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, madame? s'écria Charles IX.</p> + +<p>—Je veux dire qu'il y a ici quelqu'un à qui il a +fallu une singulière audace pour oser pénétrer dans +le Louvre, après avoir insulté le duc d'Anjou, votre +frère, après avoir porté sur lui des mains criminelles, +enfin, après m'avoir bafouée.</p> + +<p>—Nommez-le! Nommez-le donc, par tous les diables!</p> + +<p>—C'est celui qu'on appelle Pardaillan! Le voici.</p> + +<p>—Holà! gronda le roi en se levant. Gardes!... capitaine, +saisissez cet homme.</p> + +<p>Avant que le roi eût achevé de parler, les mignons +et Maurevert, devançant les gardes, s'élancèrent dans +le cabinet en hurlant:</p> + +<p>—Sus! sus! A mort!...</p> + +<p>En même temps, ils avaient tiré leurs épées.</p> + +<p>Quélus venait en tête. Derrière lui, Maugiron, Saint-Mégrin +et Maurevert. Puis, Nancey et les gardes.</p> + +<p>François et Henri étaient demeurés aussi stupéfaits +l'un que l'autre; mais, tandis que François songeait +déjà à intercéder pour le chevalier, Henri, pâle de +joie, comprenait que cet incident le sauvait.</p> + +<p>Quant à Pardaillan, dès l'entrée de la reine, il s'était +tenu sur ses gardes. Dans l'instant qui suivit, on le +vit saisir l'épée de Quélus, la lui arracher, la briser +sur ses genoux et en jeter les morceaux à la figure +des assaillants qui, devant cette chose énorme, inouïe, +d'une rébellion en présence du roi, s'arrêtèrent, se +regardèrent, stupides, puis, tous ensemble, foncèrent.</p> + +<p>Or, ce temps d'arrêt, si rapide qu'il eût été, avait +suffi à Pardaillan pour concevoir et exécuter une de +ces bravades folles auxquelles il semblait se complaire +par fantaisie.</p> + +<p>Quélus avait sa toque sur la tête... On entendit une +voix d'un calme féroce, d'une ironie aiguë, proférer +ces mots:</p> + +<p>—Saluez donc la justice du roi!...</p> + +<p>Quélus, en même temps, poussa un cri de douleur. +Pardaillan venait de lui arracher sa toque, brisant +les longues épingles d'or qui la fixaient et, par la +même occasion, arrachant quelques poignées de +cheveux.</p> + +<p>La toque tomba aux pieds de Catherine.</p> + +<p>Son coup fait, Pardaillan, bondissant en arrière, +avait sauté sur le rebord de la fenêtre ouverte en +criant:</p> + +<p>—Au revoir, messieurs...</p> + +<p>Et il sauta!</p> + +<p>Il sauta à l'instant précis où Maurevert et Maugiron +atteignaient la fenêtre et allaient le saisir.</p> + +<p>Ils le virent retomber à pieds joints, se retourner, +tandis que, hurlants, ils montraient le poing, et, grave, +sans hâte, soulever son chapeau dans un grand geste, +puis s'en aller, de son pas souple et tranquille.</p> + +<p>—L'arquebuse! L'arquebuse! vociféra le duc d'Anjou.</p> + +<p>Pardaillan entendit, mais ne se retourna pas.</p> + +<p>Maurevert, qui passait pour bon tireur, saisit +une arquebuse toute chargée, ajusta le chevalier.</p> + +<p>La détonation retentit.</p> + +<p>Pardaillan ne se retourna pas.</p> + +<p>—Oh! le démon! gronda Maurevert. Je l'ai manqué!...</p> + +<p>Et des bateliers qui descendaient la Seine virent +avec étonnement cette fenêtre du Louvre à laquelle +se montraient cinq ou six gentilshommes penchés, le +poing tendu, hurlant d'apocalyptiques menaces.</p> + +<p>Les quelques minutes qui suivirent furent, dans le +cabinet royal, pleines de confusion et exemptes d'étiquette, +chacun donnant son avis sans écouter celui +du voisin.</p> + +<p>—Qu'on m'en donne l'ordre! cria Maurevert, et, ce +soir, cet homme sera au pouvoir de Sa Majesté.</p> + +<p>—Vous avez l'ordre! fit Catherine.</p> + +<p>Maurevert s'élança, suivi des mignons, excepté Quélus +qui se plaignait de la tête.</p> + +<p>En même temps, le roi, frappant du poing sur le +bras du fauteuil où il s'était assis, grondait.</p> + +<p>—Par la mort-dieu, je veux qu'on fouille Paris! Je +veux que le rebelle soit tout à l'heure à la Bastille! +Ah! monsieur de Montmorency, je vous félicite des +gens que vous m'amenez!</p> + +<p>—Monsieur le maréchal a toujours eu le tort de ne +pas surveiller qui il fréquente, dit Catherine d'une +voix miel et fiel.</p> + +<p>Henri de Damville sourit, il triomphait.</p> + +<p>François laissait passer l'orage.</p> + +<p>—M. de Montmorency fréquente les ennemis du roi, +dit rageusement le duc de Guise.</p> + +<p>—Prenez garde, duc! répondit François; je puis +vous répondre, à vous qui n'êtes ni la reine ni le +roi...</p> + +<p>Et, tout bas, en le touchant du bout du doigt à la +poitrine et en le regardant dans les yeux, il ajouta:</p> + +<p>—Ou du moins, pas encore, malgré vos désirs!</p> + +<p>Guise, épouvanté, recula.</p> + +<p>—Sire, reprit Catherine, ce chevalier de Pardaillan +m'a insultée dans une circonstance que je raconterai +à Votre Majesté. Il a osé porter les mains sur votre +frère...</p> + +<p>—Ce n'est pardieu que trop vrai! fit le duc d'Anjou +d'une voix nonchalante, en lissant sa barbe rare +avec un peigne.</p> + +<p>Catherine de Médicis, pendant ce temps, poursuivait:</p> + +<p>—Sire, cet homme est un dangereux ennemi pour +moi, pour le duc d'Anjou...</p> + +<p>—Cela suffit, dit Charles IX. Je prétends qu'on +l'arrête et qu'on instruise son procès. Ainsi, on verra +que j'aime ma famille... car j'aime ma famille, moi, +autant qu'elle m'aime...</p> + +<p>Satisfait de cette pointe sournoise qu'il lançait à sa +mère et à son frère, le roi redevint tout joyeux et fit +signe qu'il voulait être seul. Catherine sortit avec le +duc d'Anjou, suivis des yeux par le roi. Les autres +assistants se retirèrent aussi. Mais François de Montmorency +demeura ferme à son poste; ce que voyant, +Henri de Damville demeura également.</p> + +<p>Le roi les regarda avec étonnement.</p> + +<p>—Je croyais avoir dit que l'audience était terminée, +fit-il.</p> + +<p>—Sire, dit François d'un ton ferme. Votre Majesté +m'a promis de me rendre justice: j'attends!</p> + +<p>—C'est vrai, après tout, fit Charles IX. Parlez +donc...</p> + +<p>—Puisque, reprit alors le maréchal, puisque M. de +Pardaillan n'est plus là, je dirai ce qu'il a vu, ce qu'il +a entendu... Une voiture a quitté l'hôtel de Mesmes +cette nuit à onze heures, emmenant secrètement deux +femmes. En vain le nierait-on!...</p> + +<p>—Je ne le nie pas, dit froidement Damville. Et, +puisqu'on m'y oblige, je ferai ici une confidence que +je ne ferais devant personne au monde.</p> + +<p>Il regarda avec inquiétude du côté de la porte, et, +mystérieusement, acheva:</p> + +<p>—Sire, une grande duchesse et sa suivante en mal +d'aventure sont venues me demander l'hospitalité et +m'ont prié de les ramener à leur hôtel. Votre Majesté +exige-t-elle le nom de cette haute dame?...</p> + +<p>—Non pas, par la mort-dieu! s'écria Charles IX +en riant.</p> + +<p>François se tordit les mains avec une rage désespérée. +Il comprit, qu'il ne pourrait convaincre le roi.</p> + +<p>Mal vu à la cour, tandis que son frère y était en +pleine faveur, dépourvu de preuves irrécusables, il +avait vu s'enfuir avec Pardaillan sa seule chance de +succès.</p> + +<p>—Allons, vous voyez que vous vous êtes trompé, +maréchal, dit le roi. Allez, messieurs, allez... Holà, un +instant: nous voyons avec peine et chagrin la plus +noble maison de France divisée par des querelles +intestines... J'espère, je veux que tout cela cesse +bientôt...</p> + +<p>Les deux frères s'inclinèrent et sortirent: Henri, +radieux, François, la rage au coeur.</p> + +<p>Dans la pièce voisine, le maréchal de Montmorency +mît lourdement sa main sur l'épaule de son frère.</p> + +<p>—Je vois que votre arme est toujours la même, +dit-il d'une voix rauque et sifflante: mensonge et +calomnie!</p> + +<p>—J'en ai d'autres à votre service! dit Henri.</p> + +<p>François jeta sur son frère un regard sanglant.</p> + +<p>—Ecoute, gronda-t-il. Je veux te laisser le temps de +réfléchir. Mais, lorsque je me présenterai à l'hôtel de +Mesmes, tout sera fini. Si, à ce moment, tu ne rends +les deux malheureuses que tu m'as volées, prends +garde! Chez toi, au Louvre, dans la rue, partout où +je te trouverai, je te tuerai! Attends-moi!</p> + +<p>—Je t'attends! répondit Henri.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXVII</h3> + +<h3>LE PREMIER AMANT</h3> + +<p>Revenant de deux jours en arrière, nous entrerons +dans le couvent des Carmes qui occupait un vaste +emplacement sur la montagne Sainte-Geneviève.</p> + +<p>Outre ce couvent, les Carmes avaient encore un +établissement au pied de la montagne, place Maubert.</p> + +<p>Le couvent de la montagne Sainte-Geneviève comportait +différents bâtiments, un cloître, une chapelle +et de vastes jardins.</p> + +<p>Plus un couvent avait de moines mendiants, plus +il était riche. Les Carmes en avaient une douzaine. +Mais ce que n'avaient pas les autres couvents, et ce +qu'avait celui des Carmes, c'était deux êtres exceptionnels +pour un couvent.</p> + +<p>Le premier était un enfant.</p> + +<p>Le deuxième, c'était le—crieur des trépassés.</p> + +<p>L'enfant avait quatre ou cinq ans. Il était pâle, +chétif, avec un visage souffreteux et jaune. Il n'aimait +pas à jouer dans les grands jardins. Il fuyait la +société des moines. On l'appelait tantôt Jacques, tantôt +Clément. Il était de nature craintive, un peu +sombre, et très sauvage.</p> + +<p>Un seul moine avait trouvé grâce devant cet enfant, +c'était le frère crieur des trépassés. Celui-ci, dès que +le couvre-feu avait sonné à Notre-Dame, avait pour +mission de se promener dans les rues noires et +silencieuses.</p> + +<p>D'une main, il portait un falot pour éclairer sa +route; de l'autre, une sonnette qu'il agitait de loin +en loin. Et alors sa voix lugubre s'élevait:</p> + +<p>—Mes frères, priez Dieu pour l'âme des trépassés!...</p> + +<p>Bien que ces fonctions fussent des plus humbles, le +frère crieur était considéré et même craint. On disait +que ce frère était arrivé au couvent muni par le pape +de redoutables pouvoirs. C'était d'ailleurs un prédicateur +de haute éloquence, d'une hardiesse étrange. Il +avait sollicité et obtenu aussitôt l'emploi de vaquer la +nuit par les rues en criant aux bourgeois de prier +pour les trépassés.</p> + +<p>On l'appelait le révérend Panigarola, bien qu'il n'eût +pas encore les titres nécessaires pour être traité de +révérend. Dès que la nuit tombait, Panigarola, s'il +n'avait pas quelque sermon nocturne à prononcer, se +couvrait d'un manteau noir, saisissait sa clochette et +sa lanterne et s'en allait par les rues, ne rentrant +souvent qu'au matin, exténué, brisé de fatigue par sa +morne promenade.</p> + +<p>Alors il s'enfermait dans sa cellule. Il ne parlait à +personne, dans le couvent, qu'à l'abbé ou au prieur.</p> + +<p>Tel qu'il était, Panigarola plaisait au petit Jacques. +Seul, il pouvait approcher de l'enfant qui, sans cela, +eût vécu à l'abandon. On les voyait rôder ensemble +dans l'après-midi, à travers le jardin où tout renaissait.</p> + +<p>Le moine appelait Jacques—mon enfant d'une +voix paisible et douce, l'enfant appelait le moine—bon +ami.</p> + +<p>Ce jour-là, le moine et l'enfant, vers deux heures +de l'après-midi, étaient assis sur un banc, tandis que +la communauté chantait un office à la chapelle.</p> + +<p>Le moine avait sur ses genoux un missel écrit en +gros caractères et imprimé en latin. Mais le livre +contenait aussi quelques prières en cette langue qu'on +appelait encore—la vulgaire et qui était la langue +française.</p> + +<p>Le petit Jacques-Clément était debout près de lui.</p> + +<p>Le moine posa son doigt sur une ligne, et l'enfant, +en hésitant, lut:</p> + +<p>—Notre père... qui êtes au Ciel... qui est-ce, ce +père, bon ami?</p> + +<p>—C'est Dieu, mon enfant... Dieu qui est le père de +tous les hommes...</p> + +<p>—Ainsi, dit l'enfant pensif, nous avons deux pères...</p> + +<p>—Oui, mon enfant.</p> + +<p>—Tu as un père, bon ami? Et le frère sonneur? +Et les deux gros chantres qui ont de si vilaines +figures?</p> + +<p>—Bien certainement.</p> + +<p>—Et les enfants qui, quelquefois, passent par-dessus +le mur pour prendre des fruits, est-ce qu'ils +ont chacun leur père?</p> + +<p>—Mais oui, mon enfant...</p> + +<p>—Alors, pourquoi est-ce que je n'ai pas de père, +moi?</p> + +<p>Le moine pâlit. Un tressaillement de souffrance et +d'amertume le secoua.</p> + +<p>—Qui t'a dit que tu n'as pas de père?...</p> + +<p>—Mais, fit le petit, je le vois bien... Si j'avais un +père, il serait ici avec moi... je vois bien que les +autres enfants, le dimanche, quand ils viennent à la +chapelle... chacun d'eux a un père ou une mère... moi, +je n'ai ni père ni mère.</p> + +<p>Panigarola demeura sombre, perplexe, agitant des +réponses et n'osant les formuler.</p> + +<p>L'enfant reprit;</p> + +<p>—N'est-ce pas, bon ami, que je n'ai pas de père, +pas de mère... que je suis seul, tout seul?</p> + +<p>—Et moi! fit enfin le moine d'une voix qui eût +effrayé un autre enfant, que suis-je donc?...</p> + +<p>Le petit Jacques-Clément considéra son bon ami +d'un oeil attentif, étonne.</p> + +<p>—Toi? dit-il... tu n'es pas mon père!</p> + +<p>Le moine eut un sursaut terrible de sa conscience, +tandis qu'il demeurait pâle et glacé. Il lutta un moment +contre l'envie furieuse de saisir dans ses bras +l'enfant d'Alice!</p> + +<p>Il se renferma dans un silence farouche; affaissé, +ramassé sur lui-même, il considéra avec horreur et +délice la radieuse vision de femme qui flottait devant +lui.</p> + +<p>Brusquement, Panigarola se leva du banc de pierre +où il était assis et, sombre, méditatif, ayant oublié +l'enfant, il se dirigea vers un escalier qui montait à sa +cellule.</p> + +<p>Dans sa cellule, Panigarola s'assit, un peu soulagé +par l'ombre où il se baignait. Et maintenant, il songeait:</p> + +<p>—Si encore, ô Christ, je croyais en toi! si j'avais +pu anéantir ma pensée, mon âme, mes sentiments, +dans cet océan obscur qui s'appelle la Foi!... J'ai +tout tenté en vain... je ne crois pas... je ne croirai +jamais...</p> + +<p>Il souffla et son poing tomba lourdement sur la +table.</p> + +<p>—Il faut donc que je la revoie!... Depuis la scène +du confessionnal, ma passion rallumée ne me laisse +plus de répit... je fatigue, je brise mon corps à de +somnolentes promenades sans fin à travers la ville +silencieuse, et, quand je parviens enfin à m'endormir, +le rêve, plus cruel que, la réalité, me l'apporte et la +met dans mes bras!... Il faut que je la revoie!... +Mais que lui dirai-je, insensé? Où trouverai-je l'étincelle +sacrée qui enflammera cette âme putride et en +fera une âme aussi belle que son corps?...</p> + +<p>Alors la tempête, qui hurlait dans cette conscience, +se déchaîna plus furieuse.</p> + +<p>—Et que m'importe son âme! rugit-il en lui-même. +Que m'importe qu'elle ait trahi! Qu'elle ait eu des +amants! Alice! Où es-tu? Je te veux, je t'aime je +t'aime!...</p> + +<p>Lorsque le révérend Panigarola parut au réfectoire, +les yeux baissés, les bras croisés, les jeunes moines +remarquèrent sa pâleur cadavérique.</p> + +<p>La nuit vint.</p> + +<p>Il jeta sur ses épaules un manteau noir et alla se +faire ouvrir la porte du couvent.</p> + +<p>D'habitude, il allait au hasard, sans chemin convenu.</p> + +<p>Ce soir-là, il marcha droit au Louvre et s'enfonça +ensuite dans les ruelles qui enveloppaient le palais +des rois...</p> + +<p>Bientôt, il arriva rue de la Hache.</p> + +<p>Il s'arrêta presque en face de la maison à la porte +verte et attendit. Ce n'était pas la première fois qu'il +venait se réfugier dans cette encoignure sombre. Et +souvent, par les nuits sans lune, après avoir long-temps +erré à travers Paris, il finissait par aboutir là, +comme un oiseau nocturne.</p> + +<p>Ce soir-là, il déposa doucement sa clochette et son falot +qu'il avait éteint en atteignant la rue de la Hache.</p> + +<p>Ainsi, il serait libre de ses mouvements.</p> + +<p>Panigarola était venu avec l'intention fortement +arrêtée d'entrer tout de suite dans la maison. Et, +lorsqu'il fut arrivé, lorsqu'il se fut tapi dans son encoignure, +il comprit combien lui était difficile cette chose +si simple qui consistait à heurter un marteau pour se +faire ouvrir une porte.</p> + +<p>Cent fois, il fut décidé; et cent fois, au moment +même où il se disait:—Allons!, il se renfonça plus +farouchement, plus désespérément dans l'ombre.</p> + +<p>Comme il était là, hésitant, finissant par se demander +s'il ne valait pas mieux escalader le mur ou plutôt +s'en aller, la porte s'ouvrit... il y eut un chuchotement... +le moine demeura pétrifié d'angoisse.</p> + +<p>Ce qu'il redoutait se produisit: il entendit un baiser, +si doux qu'eût été ce baiser.</p> + +<p>Il allait s'élancer... Au même instant, l'homme s'en +alla rapidement, la porte se referma...</p> + +<p>Cet homme, c'était le comte de Marillac. +Panigarola put le suivre un instant des yeux: ce +fut une rapide vision aussitôt effacée.</p> + +<p>—L'homme qu'elle aime! gronda-t-il. Il s'en va +heureux, l'âme radieuse; et moi, misérable, moi!...</p> + +<p>Longtemps figé à la même place, le moine lutta +contre la douleur de la jalousie comme s'il l'eût +éprouvée pour la première fois.</p> + +<p>Enfin, après peut-être une heure d'attente, il se +dirigea résolument sur la porte. Au moment où il +allait frapper, cette porte s'ouvrit de nouveau.</p> + +<p>Panigarola n'eut que le temps de s'effacer contre la +muraille.</p> + +<p>Ce fut encore un homme qui sortit et s'éloigna +rapidement: cette fois, c'était le maréchal de Damville.</p> + +<p>Le moine ne le reconnut pas. Peut-être ne prêta-t-il +qu'une attention médiocre à ce fait qu'un homme +sortait de chez Alice... après l'autre!</p> + +<p>Il repoussa la porte et entra dans le jardin. +La vieille Laura qui avait escorté Henri n'était pas +femme à s'effrayer. Au premier coup d'oeil, elle +reconnut Panigarola.</p> + +<p>—Silence! dit le moine en lui saisissant le bras.</p> + +<p>Et, certain que la gouvernante ne tenterait rien +contre lui, il pénétra dans la maison que venaient +de quitter l'un après l'autre le comte de Marillac et +Henri de Montmorency. Après le départ du maréchal, +l'espionne écrasée de honte était tombée à genoux en +s'écriant;—Qui donc viendra me relever dans cet +abîme d'ignominie!</p> + +<p>Ces paroles désespérées, Panigarola les entendit, les +recueillit avidement, et il répondit:</p> + +<p>—Moi!...</p> + +<p>Alice s'était relevée d'un bond, stupéfaite, épouvantée +de cette apparition inattendue. A l'instant +même, elle reconnut le marquis de Pani-Garola, son +premier amant. Sa première pensée fut que le moine +avait réfléchi depuis la scène de la confession, qu'il +s'était repenti, qu'il avait eu pitié d'elle, peut-être!... +qu'il avait arraché à Catherine de Médicis la terrible +lettre accusatrice!... qu'il lui rapportait cette lettre!...</p> + +<p>Elle dompta son émotion, força sa physionomie à +s'éclairer d'un sourire et, très doucement, elle dit:</p> + +<p>—Vous, Clément... vous ici... Vous avez entendu ce +que je disais, n'est-ce pas?... Vous avez compris le +désespoir qui me torture...</p> + +<p>Pendant qu'elle parlait ainsi avec une douceur +humiliée, Panigarola était entré, refermant derrière +lui la porte, et il écoutait, immobile, glacé en apparence, +dévoré en réalité par tous les feux de sa +passion. Panigarola demanda:</p> + +<p>—Quel est cet homme qui sort d'ici?</p> + +<p>Un imperceptible sourire de triomphe passa dans +les yeux d'Alice; le moine était jaloux! donc il était +à sa merci!</p> + +<p>Elle se rapprocha vivement de lui:</p> + +<p>—Cet homme, dit-elle, m'a infligé une des plus +affreuses humiliations que j'aie subies. Et vous savez +pourtant si j'ai été assez humiliée.</p> + +<p>—Son nom?</p> + +<p>—Le maréchal de Damville! répondit Alice.</p> + +<p>—Un de vos amants? fit-il avec une sourde rage.</p> + +<p>—Clément, dit-elle, soyez généreux... ou, sans cela, +je ne comprendrais pas votre présence sous mon +toit... Voulez-vous savoir ce que le maréchal de Damville +est venu me demander?...</p> + +<p>Comme s'il n'eût pas entendu ce qu'Alice venait de +dire, le moine bégaya:</p> + +<p>—Je suis venu vous proposer un marché</p> + +<p>—Un marché? fit-elle d'une voix soudain glacée. +Parlez!...</p> + +<p>—Ai-je dit un marché? balbutia le moine. Pardonnez-moi, +je suis fort troublé... J'ai des choses dans +la tête que je voudrais vous dire... je suis bien +malheureux, Alice.</p> + +<p>Une idée soudaine illumina la nuit de son amour +et devint pour lui comme une étoile sur laquelle on +se guide. Et ce fut avec la sérénité que lui donnait +un nouvel espoir qu'il reprit:</p> + +<p>—Alice, j'ai vu notre enfant... aujourd'hui même.</p> + +<p>La jeune femme tressaillit, pâlit, tout à coup bouleversée.</p> + +<p>—Mon enfant! murmura-t-elle sourdement. Où est-il?..</p> + +<p>—Je vous l'ai dit: il est élevé dans un couvent...</p> + +<p>—Les couvents de Paris sont innombrables et fermés +comme des citadelles, reprit-elle amèrement. Si +vous vous contentez de cette indication, autant me +dire que vous êtes venu me tourmenter... Ah! Monsieur, +l'autre soir vous n'avez frappé que l'amante et +vous ne fûtes que cruel; ce soir, vous frappez la +mère et vous êtes odieux!...</p> + +<p>—Est-ce que vraiment elle aimerait son enfant! +songea le moine qui tressaillit d'une joie profonde.</p> + +<p>Lentement, il reprit:</p> + +<p>—Je l'ai vu aujourd'hui, Alice. Et savez-vous ce +qu'il me disait? Il me demandait pourquoi tous les +enfants ont un père et pourquoi il n'en a pas, lui...</p> + +<p>Elle cria avec une sorte de fureur mêlée de jalousie:</p> + +<p>—Et vous avez pu supporter une question pareille +sans crier:—Oh! mon fils, ton père, c'est moi! O +moine! moine que vous êtes! Ah! marquis de Pani-Garola, +j'avais pu croire que du moine vous aviez pris +l'habit seulement! je vois que vous en avez l'âme.</p> + +<p>—Il ne m'a pas demandé cela seulement, reprit le +moine d'une voix terrible d'indifférence apparente; +il m'a demandé aussi pourquoi il n'avait pas de +mère!...</p> + +<p>Alice se tordait les mains. Elle comprenait maintenant +ou croyait comprendre! Ce fils, c'était la vengeance +que son premier amant tenait en réserve!</p> + +<p>Ce soir, il lui apprenait que l'enfant demandait sa +mère... il le lui montrait seul, triste, pauvre petit +abandonné... une autre fois, il viendrait lui raconter +les larmes et le désespoir de l'enfant... puis bientôt +peut-être que le petit se mourait, miné par le chagrin;</p> + +<p>—C'est cet entant qui m'a fait réfléchir, continua tout +à coup le moine. C'est vrai, Alice, j'ai médité contre +vous d'affreuses vengeances... mais je me suis demandé +si, voulant vous atteindre, j'avais le droit de frapper +l'enfant. Alice, voulez-vous voir votre fils... notre fils!</p> + +<p>—Oh! si vous faisiez cela!... Pardonnez-moi, Clément, +tout à l'heure, j'ai été dure, emportée... C'est +fini... Donc, vous me laisseriez voir mon fils... Ah! +Clément, si vous faisiez cela... je dirais... que vous +êtes un saint, et je vous vénérerais.</p> + +<p>—Voici donc ma pensée, dit-il. Vous vous êtes +confessée à moi. Je vais me confesser à vous. Dans +ce que je vais vous dire, certaines choses vous surprendront +peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout, vous +jugerez ensuite... Je crois, Alice, ne vous rien apprendre +de nouveau en vous disant que je vous aime +encore.</p> + +<p>—Je le sais, dit fermement Alice.</p> + +<p>—Bien! Pourtant, la scène de Saint-Germain-l'Auxerrois +mérite que j'en précise le sens. Dix fois +j'ai résisté à l'envie forcenée de planter mes doigts +dans votre gorge. Et, si je vous avais tuée, Alice, +c'eût été par amour. Vous comprenez maintenant que +toutes mes violences ne furent que des formes atténuées +de cet amour, puisque je songeais à vous tuer +et que je ne l'ai pas fait!... Je dois vous prévenir, +Alice, que, tout ce qu'un homme peut entreprendre +pour oublier un amour, je l'ai entrepris. Il paraît que +je vous aimais bien, puisque je ne suis pas arrivé à +vous oublier. Ainsi, Alice, ma haine me cacha mon +amour, et, pauvre fou, j'ai pu croire à la mort de +mon amour.</p> + +<p>De nouveau, Alice fit un signe affirmatif.</p> + +<p>—J'ai lutté, Alice, j'ai lutté terriblement contre cet +amour plus fort que le mépris. J'ai été vaincu, et me +voici!</p> + +<p>Alice comprit que le moment était venu où la vraie +pensée de son ancien amant allait se révéler.</p> + +<p>—Tout à l'heure, reprit en effet le moine, lorsque +je suis entré, j'ai vu combien vous êtes malheureuse. +La situation est donc d'une clarté effroyable; il y a +trois êtres qui souffrent affreusement: moi, vous, +l'enfant.</p> + +<p>A ce brusque rappel, la mère frémit.</p> + +<p>—Moi, continua le moine, qui ai compris l'impossibilité +de vivre sans vous; l'enfant qui meurt faute +d'une caresse maternelle; vous qui, selon votre propre +expression, roulez dans des abîmes d'ignominie. +Je suis donc venu vous dire ceci: voulez-vous remonter +du fond de votre abîme? Voulez-vous que l'enfant +vive? Voulez-vous que, moi-même, je sorte du cercle +d'enfer où vous m'avez enfermé?</p> + +<p>—Comment? balbutia-t-elle.</p> + +<p>—En partant avec moi, avec l'enfant! Je suis riche. +Là-bas, en Italie, je suis un homme considérable par +ma famille et par ma fortune.</p> + +<p>Un indicible espoir le faisait palpiter. Il saisit la +main de la jeune femme.</p> + +<p>—Ecoute, dit-il en laissant déborder sa passion: +nous irons où tu voudras. Nous pouvons être heureux +encore. Je suis capable d'un effort d'amour tel que +j'anéantirai le passé dans mon esprit, le mépris dans +mon âme, et que j'en arriverai à te considérer comme +la vierge pure que tu étais jadis. Mon nom, je te le +donne. Ma fortune est à toi. Ma vie, je te la livre. +Tu veux bien, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, répondit Alice.</p> + +<p>—Non? gronda le moine.</p> + +<p>—Ecoutez, Clément, dit-elle avec une gravité, une +tranquillité qui n'étaient peut-être qu'un excès de +désespoir. Vous me torturez en me faisant ces propositions +qui tiennent du rêve irréalisable...</p> + +<p>—Pourquoi rêve? Pourquoi irréalisable? Doutes-tu +de la puissance de mon amour?</p> + +<p>—Je ne doute pas de ton amour. Clément! Je te +crois capable d'oublier!... Mais, de nous deux, il y a +quelqu'un qui jamais n'oubliera... c'est moi!</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Que j'aime! cria-t-elle dans un éclat farouche. +Que j'aime au point d'être scélérate et criminelle, et +que, le jour où je dirai adieu à mon bien-aimé, je +dirai adieu à la vie!... Je mourrais désespérée si je +mourais loin de lui!...</p> + +<p>Elle avait un éclair de folie dans les yeux.</p> + +<p>Hébété, stupide de douleur, Panigarola comprit que +tout était fini.</p> + +<p>Dans un geste machinal où revenait peut-être +l'habitude de ses gestes de la chaire, il leva les bras +au ciel, comme pour attester ou implorer.</p> + +<p>Mais Panigarola ne croyait pas...</p> + +<p>Ses bras retombèrent lentement... Et, silencieux, il +parut s'enfoncer, s'évanouir dans la nuit, comme un +spectre. Un instant plus tard, Alice entendit sa clochette +et sa voix, déjà lointaine, qui criait:</p> + +<p>—Priez pour les trépassés!...</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>XXVIII</h3> + +<h3>LE SIÈGE DU MARTEAU-QUI-COGNE</h3> + +<p>Après l'intéressante conversation qu'il avait eue avec +son fils dans le cabaret borgne du Marteau-qui-cogne, +M. de Pardaillan père était parti, joyeux et +perplexe. La joie venait de ce que Pardaillan père se +trouvait être dans le parti de Damville et Pardaillan +fils dans le parti de Montmorency.</p> + +<p>—De quoi diable se mêle-t-il? maugréait le vieux +routier. Voilà qu'il aime la petite Loïse, maintenant! +Comme si Paris manquait de filles bonnes à aimer! +Il a fallu que ce soit justement celle-là et non une +autre! Sans cela, tout irait à merveille...</p> + +<p>Le Vieux Pardaillan haussait les épaules.</p> + +<p>—Tout de même, continua-t-il, je ne quitterai pas +Damville, et je ferai le bonheur du chevalier, malgré +lui, s'il faut. Je l'amènerai à des pensées plus raisonnables. +Il a tout ce qu'il faut, mort-dieu!</p> + +<p>Il faisait jour lorsque le routier arriva à l'hôtel de +Mesmes.</p> + +<p>—Monseigneur vous attend avec impatience, lui dit +le laquais qui lui ouvrit.</p> + +<p>Henri, après son expédition nocturne, avait passé +le reste de la nuit à se promener et à méditer; la +disparition du vieux Pardaillan ne l'inquiétait pas +outre mesure; il le savait capable de se tirer des +plus mauvais pas.</p> + +<p>—Monseigneur, dit le routier en rentrant chez Damville, +je vous avouerai que je tombe de sommeil.</p> + +<p>—Qu'est-il arrivé? fit vivement le maréchal. Vous +avez été attaqué?</p> + +<p>—Mais oui, ou plutôt c'est vous qu'on attaquait; en +somme, il est fort heureux que je me sois trouvé là...</p> + +<p>—Mais qui m'a attaqué? Est-ce à moi qu'on en +voulait, ou à la voiture?</p> + +<p>—Je crois bien que c'est à tous les deux.</p> + +<p>—Et vous êtes arrivé à arrêter celui ou ceux qui +attaquaient? Parlez donc, par tous les diables!</p> + +<p>—Eh! monseigneur, on voit que vous avez bien +dormi, vous. Mais moi qui ai couru toute la nuit, +vous comprenez?... Enfin, bref, voici la chose. A peine +étions-nous à deux cents pas de l'hôtel que le coup de +pistolet a retenti. La voiture file, je me précipite. Et +je vois un grand gaillard qui courait à toutes jambes +pour vous rattraper. Je le rejoins. Je me mets entre +la voiture et lui.</p> + +<p>—Au large! me crie-t-il.</p> + +<p>—Bon! bon! lui répondis-je, si vous êtes +pressé, l'ami, tâchez de passer. Moi, je ne bouge +plus d'ici.</p> + +<p>—Il ne dit plus rien et fonce sur moi. Tudiable, +quels coups!... Voyant que le gaillard était déterminé +et paraissait de première force, je lui sers quelques-unes +de mes meilleures bottes, mais sans l'atteindre. +Tout à coup, il fait un bond de côté. Le coquin +m'échappe. Il n'avait pas peur, mais voulait faire +un crochet pour rejoindre la voiture...</p> + +<p>—Il ne l'a pas rejoint? s'écria le maréchal inquiet.</p> + +<p>—Attendez, monseigneur. Le voilà reparti à courir. +Je recours derrière lui. Je n'ai pas tardé à le rejoindre +d'assez loin, il est vrai, mais sans pouvoir mettre la +main sur lui...</p> + +<p>—Il vous a échappé!</p> + +<p>—Attendez donc! Voilà mon coquin qui franchit le +fleuve.</p> + +<p>Le maréchal respira. Pardaillan s'aperçut qu'il était, +dès lors, rassuré.</p> + +<p>—Bon! songea-t-il. La voiture n'a pas franchi les +ponts. C'est toujours cela que je saurai. Alors, continua-t-il +à haute voix, commence une longue chasse qui +ne s'est terminée qu'au petit jour. Nous avons parcouru +l'Université en tous sens. Et, pour en finir, +j'ai fini par acculer le gibier près de la porte Bordet. +Voyant qu'il est pris, il fait face bravement et me présente +sa pointe. Là-dessus, je lui sers ma botte des +grands jours, vous savez, monseigneur, celle que je +vous enseignai jadis?... Et je le cloue du premier +coup!... C'est dommage, car c'était un brave.</p> + +<p>—Pardaillan, dit le maréchal, vous m'avez rendu +un immense service. Et, comme ce service n'a rien +à voir avec la campagne pour laquelle je vous ai +engagé, je vais donner l'ordre à mon intendant de +vous compter deux cents écus de six livres. Allez vous +reposer, mon cher Pardaillan, allez...</p> + +<p>—Un mot. Monseigneur a-t-il pu conduire son trésor +à bon port?</p> + +<p>—Certes. Grâce à vous, et grâce à ce brave Orthès...</p> + +<p>—Ah! M. d'Aspremont?</p> + +<p>—Lui-même; c'est lui qui conduisait. C'est un bon +compagnon, comme vous. Tâchez de vous faire de lui +un ami.</p> + +<p>—On tâchera, monseigneur!</p> + +<p>Le vieux routier regagna la chambre où il avait si +bien bâillonné Didier le laquais, et se jeta tout habillé +sur son lit.</p> + +<p>Cependant, avant de fermer les yeux, il demanda +à Didier qui était attaché à son service:</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a pas dans l'hôtel un certain +Gillot?</p> + +<p>—Oui, monsieur l'officier; c'est le premier palefrenier.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a pas aussi une certaine Jeannette?</p> + +<p>—C'est la servante qui a soin de l'office.</p> + +<p>—Eh bien, va me chercher Gillot et Jeannette.</p> + +<p>Bien qu'étonné, le laquais s'empressa d'obéir; car +on savait que M. de Pardaillan était du dernier mieux +avec monseigneur. Dix minutes plus tard, une jeune +fille, frimousse éveillée, retroussée, candide et malicieuse +de petite Parisienne, entra dans la chambre et +esquissa une révérence.</p> + +<p>—C'est toi qui es Jeannette? fit Pardaillan.</p> + +<p>—Oui, monsieur l'officier.</p> + +<p>—Eh bien, je suis content de t'avoir vue. Prends +ces deux écus-là, sur la cheminée, et va-t'en. Jeannette, +tu es une bonne petite fille.</p> + +<p>Si effarée et stupéfaite que fût la servante, elle n'en +accepta pas moins le présent qui lui était fait si étrangement +et sortit après un sourire et une révérence.</p> + +<p>Cinq minutes après se présentait à son tour un +grand benêt de garçon à tignasse jaune et à sourire +niais.</p> + +<p>—Est-ce toi qui t'appelles Gillot? fit Pardaillan.</p> + +<p>—Oui, monsieur l'officier! fit le palefrenier ébahi.</p> + +<p>—Eh bien, Gillot, mon ami, je t'ai appelé pour te dire +que ta tête me déplaît. Cela a l'air de t'étonner? Gronda +le vieux routier. Tu es bien impertinent, mon ami!</p> + +<p>—Excusez-moi, monsieur, fit Gillot en devenant +cramoisi, je ne le ferai plus.</p> + +<p>—A la bonne heure; pour cette fois je te pardonne. +Va-t'en, et n'oublie pas que je meurs d'envie de te +couper les deux oreilles...</p> + +<p>Gillot s'enfuit avec la rapidité d'une épouvante bien +excusable; et Pardaillan s'endormit paisiblement.</p> + +<p>Lorsqu'il se réveilla après quelques heures de sommeil, +il apprit par Didier que le maréchal de Damville +venait de partir pour le Louvre où le roi lui faisait +l'honneur de le mander.</p> + +<p>En sautant de son lit, la première chose qu'il vit fut +la pile de deux cents écus que maître Gille avait fait +déposer sur la cheminée pendant qu'il dormait.</p> + +<p>—Voilà une maison où il pleut des écus! se dit-il. +Cela devient grave et nous présage une rude campagne.</p> + +<p>Cela dit, le vieux routier répara le désordre de sa +toilette, puis il entassa religieusement ses écus dans +une ceinture de cuir qu'il portait autour des reins.</p> + +<p>—Dois-je attendre le retour du maréchal? songea-t-il +quand il fut prêt de pied en cap; ou plutôt, ne dois-je +pas profiter de son absence?... Allons voir le chevalier +mon fils!</p> + +<p>Pardaillan se mit aussitôt en route vers le cabaret +du Marteau-qui-cogne. Chemin faisant, il se frappa +le front.</p> + +<p>—J'ai oublié que je dois aller chercher à la Devinière +maître Pipeau!</p> + +<p>Sans plus réfléchir, il bifurqua aussitôt vers l'auberge +de la Devinière, qu'il atteignit, alla s'asseoir +modestement dans un coin et, toujours avec la même +modestie, choisit une table où se dressait un magnifique +couvert pour quatre personnes qui n'étaient pas +encore arrivées.</p> + +<p>—Cette table est retenue, monsieur! lui fit observer +une jeune servante.</p> + +<p>Pardaillan parut très étonné de l'observation et +s'installa à la table en question.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, Pardaillan vit arriver +d'un air majestueux un vieux domestique.</p> + +<p>Ce digne représentant de l'autorité de maître Landry +n'était autre que Lubin, ancien moine placé là +pour de mystérieuses besognes auxquelles il ne comprenait +rien, mais dont il profitait pour engraisser de +son mieux.</p> + +<p>—On vous a dit que la table est retenue! commença +Lubin d'une voix qu'il voulait autoritaire.</p> + +<p>—Bonjour, maître Lubin! fit le vieux routier.</p> + +<p>—Bonté divine! C'est monsieur de Pardaillan!</p> + +<p>—Lui-même! fît Pardaillan. Je vois, maître Lubin, +que vous accueillez avec une sévérité déplacée les +amis de votre patron qui font cent lieues pour le +venir voir. Vous êtes bien gras, monsieur Lubin! Vous +êtes outrecuidant de graisse. Aussi, disparaissez à +l'instant! Et envoyez-moi votre maître...</p> + +<p>Lubin bredouilla quelques mots d'excuse. Bientôt, +dans les cuisines de la Devinière, le bruit se répandit +que M. de Pardaillan était de retour, et Landry, plus +obèse que jamais, la figure blafarde, s'approcha du +vieux routier qui s'écria:</p> + +<p>—Eh quoi! cher monsieur Landry, vous voilà? Je +lis la joie sur votre visage!</p> + +<p>—Elle est bien sincère, monsieur! fît Landry avec +une grimace. Est-ce que nous vous possédons pour +longtemps?</p> + +<p>—Non, mon cher monsieur, je ne viens qu'en passant.</p> + +<p>—Est-ce qu'on vous a prévenu, monsieur, que cette +table était retenue?</p> + +<p>—Qui doit dîner ici?</p> + +<p>—M. le vicomte Orthès d'Aspremont, dit Landry +en se rengorgeant. M. le vicomte traite aujourd'hui +trois notables bourgeois qui sont les sieurs Crucé, +Pezou et Kervier.</p> + +<p>—Tiens! tiens! pensa Pardaillan. En ce cas, je +laisse la place libre, fit-il. Seulement, mettez-moi, tout +près, dans ce petit cabinet...</p> + +<p>—A l'instant même, monsieur! fit Landry rayonnant.</p> + +<p>Au moment où il allait se retirer pour veiller lui-même +au dîner de Pardaillan, celui-ci le retint par un +bras, et lui dit:</p> + +<p>—Est-ce que je ne vous devais pas quelques pauvres +écus?</p> + +<p>—Si fait! balbutia Landry, méfiant.</p> + +<p>—Eh bien, tout à l'heure, vous me direz à combien +cela peut monter, et nous serons quittes.</p> + +<p>En même temps, Pardaillan frappait sur sa ceinture +qui rendit un son argentin.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, on servait un plantureux +dîner dans le petit cabinet, et Pardaillan, ayant +fermé la porte vitrée, défendit qu'on vînt le déranger.</p> + +<p>Seul, Pipeau fut admis dans le cabinet où Pardaillan +l'appela.</p> + +<p>Une fois installé dans le cabinet, Pardaillan constata +trois choses. La première, c'est qu'à travers le léger +rideau qui couvrait les vitraux de la porte il pouvait +voir tout ce qui se passait dans la salle qui commençait +à se vider; la deuxième, c'est qu'en entrebâillant +légèrement cette porte il entendrait facilement tout +ce qui se dirait à la fameuse table retenue pour +M. le vicomte d'Aspremont et les trois bourgeois; la +troisième, enfin, c'est que le chien était armé de crocs +formidables.</p> + +<p>En conséquence, Pardaillan arrangea le rideau pour +bien voir, entrouvrit la porte pour mieux entendre, +et donna une caresse au chien pour se mettre dans +ses bonnes grâces.</p> + +<p>A ce moment, comme la salle était presque vide, +Pardaillan, à travers le rideau de la porte vitrée, vit +entrer trois personnages. Il reconnut aussitôt celui qui +venait en tête: c'était Orthès, vicomte d'Aspremont.</p> + +<p>Il jeta un regard inquiet dans la salle et eut un +geste de contrariété en paraissant chercher quelqu'un +qui ne se trouvait pas là. Les trois hommes prirent +place à la table que Pardaillan avait cédée, et l'un +d'eux dit:</p> + +<p>—Il faut qu'il soit arrivé quelque chose à Crucé, +car jamais il ne manque nos rendez-vous.</p> + +<p>—Bon! pensa Pardaillan. Il paraît que ce n'est pas +la première fois que ces gens se réunissent.</p> + +<p>—Le voici! fit tout à coup le vicomte qui était +placé face à la porte d'entrée et tournait le dos au +cabinet.</p> + +<p>En effet, à ce moment, Crucé entrait. Il se dirigea +vers les trois personnages et prit place à la table en +disant:</p> + +<p>—J'arrive du Louvre... de là, mon retard.</p> + +<p>—Ah! oui, fit Pezou avec un gros rire, vous fréquentez +le petit roitelet, le maigre Chariot.</p> + +<p>—Baste! fit Crucé. Je suis son orfèvre. Je suis +aussi son armurier, et je viens de lui vendre une +arquebuse perfectionnée...</p> + +<p>—Et que dit le roi? demanda Orthès.</p> + +<p>—Le roi est tout à la paix. Le roi veut qu'on s'embrasse! +Catholiques et huguenots, mécréants et fidèles +serviteurs de l'Eglise doivent se jurer amitié, fraternité, +assistance et affection! Le roi a envoyé un +exprès à M. de Coligny! Le roi a écrit à la reine de +Navarre! Le roi veut marier sa soeur à Henri de +Béarn! Voilà ce que dit le roi, messieurs!</p> + +<p>—Bon! bon! grogna le vicomte, nous lui ferons +chanter bientôt une autre litanie!</p> + +<p>Crucé reprit alors:</p> + +<p>—Mais tout cela ne m'aurait pas empêché d'arriver +à l'heure. Ce qui m'a retardé, c'est que j'ai voulu voir +la fin d'une scène étrange qui vient de se passer en +plein Louvre. Le petit Charlot voulait raccommoder +Damville et Montmorency, et obliger les deux frères +ennemis à s'embrasser; je vous dis que le roitelet est +tout à la paix. Mais notre grand maréchal a tenu bon, +à ce qu'il paraît... Toujours est-il que les deux frères +étaient avec le roi, qui avait fait sortir tout le monde +de son cabinet. J'ai écouté à la porte, et j'ai surpris +des éclats de voix; malgré tout, je n'entendais pas +grand-chose, lorsque voici la reine Catherine, la +grande reine, qui arrive, traverse l'antichambre, entre +et laisse la porte ouverte. Nous nous approchons tous, +Anjou, Guise, Maugiron, Quélus, Maurevert, Saint-Mégrin, +et en outre Nancey et ses gardes que la reine +avait amenés. Le roi s'émeut. La reine, sans se laisser +imposer silence, désigne du doigt un jeune homme +qui escortait Montmorency et l'accuse de félonie, +lèse-majesté et violences envers le duc d'Anjou. Le +roi pâlit, ou plutôt jaunit. Il donne l'ordre de saisir +le Pardaillan...</p> + +<p>—Comment! le Pardaillan! s'écria d'Aspremont.</p> + +<p>Dans son petit cabinet, le vieux routier avait frémi.</p> + +<p>—Mais oui! continuait Crucé, c'est ainsi que s'appelle +le jeune homme en question.</p> + +<p>—Mais Pardaillan est vieux, bien qu'alerte. Je le +connais: nous devons nous battre.</p> + +<p>—Jeune, monsieur le vicomte, tout jeune! Ah! +Montmorency a de rudes compagnons.</p> + +<p>—Mais non! Il n'était pas avec Montmorency. Il +était avec Damville. Vous avez mal vu, mal compris!</p> + +<p>—J'ai parfaitement vu, au contraire. Mais ce que +vous dites prouve tout simplement qu'il y a deux +Pardaillan. Vous connaissez le vôtre. Je connais le +mien, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Car c'est lui qui +a fait manquer l'affaire du Pont de Bois... mais, +suffit! pour en finir, au moment où le roi donne l'ordre +d'arrêter Pardaillan, nous nous élançons tous, +Quélus en tête. Mais voilà l'enragé qui brise l'épée de +Quélus, qui lui arrache sa toque, qui, dans le tumulte, +profère encore des insultes, qui, enfin, saute par la +fenêtre et disparaît. Maurevert le tire et le manque... +aussitôt, les mignons, d'une part, Nancey et ses gardes, +d'autre part, quittent le Louvre pour courir à la +recherche du jeune truand et l'arrêter partout où il +se trouvera, et je vous réponds...</p> + +<p>Crucé en était là de son récit, lorsque la porte du +petit cabinet s'ouvrit brusquement, et les quatre +convives effarés virent se dresser devant eux le vieux +Pardaillan qui, un peu pâle, mais souriant, disait de +sa voix la plus polie:</p> + +<p>—Messieurs, permettez que je passe, s'il vous plaît. +Je suis très pressé...</p> + +<p>La table, en effet, faisait obstacle...</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan! s'écria Orthès d'Aspremont.</p> + +<p>—Place donc! puisque je vous dis que je suis +pressé!</p> + +<p>En même temps qu'il grondait ces mots, Pardaillan +repoussa violemment la table; les flacons culbutèrent, +les plats s'entrechoquèrent; au même instant, pâle de +rage, d'Aspremont sautait sur son épée, mettait flamberge +au vent et hurlait:</p> + +<p>—Ah! par la mort-Dieu, si pressé que vous soyez, +vous me rendrez raison de l'insulte!</p> + +<p>—Prenez garde, monsieur, fit Pardaillan, j'ai l'épée +mauvaise quand je suis pressé! Croyez-moi, remettons +la chose!</p> + +<p>—A l'instant! sur-le-champ! vociféra le vicomte.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas galant, monsieur Orthès, vicomte +d'Aspremont! Soit donc! Mais, ajouta Pardaillan, les +dents serrées, la voix sifflante, vous allez vous en +repentir!</p> + +<p>A peine en garde, d'Aspremont poussa une botte +furieuse. Pardaillan était blessé à la main, et le sang +coulait.</p> + +<p>Dans la même seconde, le vieux routier sentit ses +doigts se raidir et sa main devenir pesante; l'épée +allait lui échapper... il la saisit de la main gauche et +se rua sur son adversaire par une série de coups si +furieux et si méthodiques à la fois que d'Aspremont, +en quelques instants, fut acculé au mur après avoir +renversé plusieurs tables.</p> + +<p>Ceci s'était fait si rapidement que les nombreux +témoins de cette scène ne virent qu'une série d'éclairs +et n'entendirent qu'une série de froissements précipités. +Il y eut un dernier éclair, un froissement, et on +vit d'Aspremont s'affaisser, rendant un flot de sang; +il avait l'épaule droite traversée de part en part.</p> + +<p>Pardaillan, sans dire un mot, rengaina l'épée encore +rouge, se précipita au-dehors, fendit la foule et se +mit à courir.</p> + +<p>Dans sa hâte, il avait oublié Pipeau qu'il devait +ramener au chevalier. Mais peut-être le chien avait-il +éprouvé une instinctive sympathie pour lui car, s'étant +par hasard retourné, Pardaillan le vit qui trottait sur +ses talons.</p> + +<p>En un quart d'heure, le vieux routier atteignit le +cabaret du Marteau-qui-cogne.</p> + +<p>—Catho! Catho! vociféra-t-il en entrant dans le +bouge.</p> + +<p>Aux appels furieux de Pardaillan, Catho descendit +un escalier de bois en criant:</p> + +<p>—Bon! bon! Est-ce de l'hydromel qu'il vous faut?</p> + +<p>—Mon fils!... Ce jeune homme que je t'avais +confié!...</p> + +<p>—Eh bien?... demanda Catho.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-il devenu?... Où est-il?...</p> + +<p>—Ma foi, il a dormi comme un moine: puis il est +parti, et n'est pas de retour encore...</p> + +<p>Le vieux routier bouillait d'impatience; mais il était +évident que Catho ne pouvait lui fournir aucun renseignement.</p> + +<p>—Donne-moi donc de quoi faire une mesure d'hypocras, +et de quoi sécher cette égratignure.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, Catho plaçait devant +Pardaillan du vin, du sucre candi, de l'ambre, de +la cannelle, du musc et des amandes. Puis, une +infusion de vin chaud mêlé d'huile et de plantes +diverses.</p> + +<p>Le vin chaud mêlé d'huile où des simples plantes +avaient bouilli était pour panser la plaie de sa main +droite; blessure légère, ce qu'il constata en remuant +les doigts.</p> + +<p>Le vin froid, le sucre candi, l'ambre, la cannelle, le +musc et les amandes étaient pour l'hypocras que Pardaillan +se mit à fabriquer. Cependant, il tenait les +yeux fixés sur la porte qu'il dévorait du regard, et +grommelait:</p> + +<p>—Il lui arrivera malheur! Pourquoi diable se mêle-t-il +de ce qui ne le regarde pas? Que diable allait-il +faire au Louvre?...</p> + +<p>Le vieux Pardaillan avait achevé la préparation de +son hypocras et commençait à déguster cette boisson +compliquée, lorsque Pipeau aboya joyeusement et +s'élança au-dehors: l'instant d'après, le chevalier entra +et, apercevant son père:</p> + +<p>—Alerte! Alerte! Je suis poursuivi!</p> + +<p>En quittant le Louvre de la façon qu'on a vue, le +chevalier de Pardaillan, après un détour ayant constaté +que personne n'était à ses trousses, avait pris le +chemin de l'hôtel de Montmorency qu'il ne tarda pas +à atteindre.</p> + +<p>Le maréchal arriva une demi-heure après le chevalier, +et commença par le serrer dans ses bras en lui +disant:</p> + +<p>—Ah! mon cher enfant, votre présence d'esprit m'a +sauvé la vie, et l'a sauvée sans doute à d'autres personnages...</p> + +<p>—Monseigneur, fit le jeune homme, je ne sais de +quoi vous voulez parler. J'ai déjà oublié, ajouta-t-il +avec un sourire, qu'il existe dans Paris une rue de +Béthisy...</p> + +<p>—Aussi généreux que brave! fit le maréchal. Mais +pourquoi la reine Catherine vous a-t-elle accusé?...</p> + +<p>—Sa Majesté me veut mal de mort parce que je +n'ai pas voulu tirer l'épée contre un gentilhomme qui +me fait l'honneur d'être mon ami. Vous le connaissez, +c'est le comte de Marillac... Quant au duc d'Anjou, il +est vrai que je l'ai quelque peu malmené certain soir +où il venait rôder sous les fenêtres de deux personnes +qui logeaient alors rue Saint-Denis...</p> + +<p>Le maréchal pâlit.</p> + +<p>—Vous pensez donc, gronda-t-il, que le frère du +roi...</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, monseigneur, et c'est la première +piste que je vous avais indiquée pour retrouver les +deux nobles dames que nous recherchons.</p> + +<p>François de Montmorency, son front dans une main, +paraissait méditer sur cette voie qui s'offrait à ses +recherches.</p> + +<p>—Non! fit-il en secouant la tête. Ce ne peut être +Anjou... Mon frère seul est capable d'avoir médité et +exécuté cette infamie. C'est à lui qu'il faut que j'en +demande raison...</p> + +<p>Et, tendant la main au chevalier:</p> + +<p>—Ainsi, dit-il, c'est pour les défendre que vous vous +êtes exposé à la colère de ces puissants personnages!</p> + +<p>—Monseigneur, balbutia le jeune homme, je vous +ai dit que j'avais à réparer le mal causé jadis par mon +père.</p> + +<p>—Et vous allez sans doute quitter Paris?</p> + +<p>—Moi! s'écria le chevalier avec étonnement.</p> + +<p>—Songez que, si on vous trouve, vous êtes perdu!...</p> + +<p>—Je n'espère rien que de moi-même! dit Pardaillan. +Je ne quitterai pas cette ville, monseigneur.</p> + +<p>Une flamme d'orgueil et d'audace illumina un instant +la physionomie du chevalier.</p> + +<p>—Monseigneur, reprit-il, puis-je vous demander ce +qui est résulté de votre entrevue avec le maréchal +de Damville?</p> + +<p>—Mon frère nie! répondit François d'une voix +sombre.</p> + +<p>—Il nie! Pourtant j'ai entendu, j'ai vu!...</p> + +<p>—Après votre départ, il avait la partie belle pour +nier.</p> + +<p>—Mais là n'est plus la question maintenant. Il faut +trouver le moyen d'obliger l'ennemi à capituler... Avez-vous +pris une décision?</p> + +<p>—Oui, mon jeune ami. Et c'est d'aller à l'hôtel de +Mesmes. J'ai laissé à mon frère trois jours de réflexion +suprême. Après quoi, je le tuerai ou il me +tuera...</p> + +<p>Le ton avec lequel le maréchal prononça ces paroles +prouva au chevalier que rien ne pourrait le faire +changer d'idée.</p> + +<p>François de Montmorency reprit alors:</p> + +<p>—Passons à vous, maintenant. Vous êtes mon hôte, +jusqu'au jour où il n'y aura plus danger pour vous à +sortir d'ici.</p> + +<p>—Excusez-moi, monseigneur... j'ai déjà accepté +l'hospitalité d'une personne qui m'est chère.</p> + +<p>Le maréchal crut qu'il s'agissait de quelque maîtresse +chez qui le jeune homme comptait se réfugier, +et n'insista pas. Seulement, il demanda:</p> + +<p>—Comment ferai-je donc pour vous prévenir si j'ai +besoin de vous?</p> + +<p>—Monseigneur, je viendrai ici tous les jours, ou +j'enverrai quelqu'un qui a toute ma confiance. Mais, +si une complication survenait, on me trouvera à l'auberge +du Marteau-qui-cogne.</p> + +<p>Là-dessus, le jeune homme fit ses adieux au maréchal, +qui le serra dans ses bras.</p> + +<p>Une fois dehors, le chevalier se mit à marcher de +ce pas tranquille et fier qui lui était habituel. Il se +disait qu'au cas où on le chercherait, la meilleure +manière d'attirer l'attention et de se faire arrêter +était de se mettre à courir.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il avait l'oeil au guet; mais, ne +voyant rien de suspect dans les rues paisibles, il +s'abandonna peu à peu à ses rêveries. Le malheur +est que, lorsqu'on rêve ainsi, on ne voit plus rien +autour de soi. Pardaillan ne vit pas la silhouette de +Maurevert contre lequel il faillit se cogner.</p> + +<p>La chose se passait à l'angle d'une ruelle proche du +Louvre.</p> + +<p>Pardaillan ne vit rien, lui, et poursuivit en même +temps son chemin qui le conduisait au Marteau-qui-cogne +et son rêve qui le conduisait aux pieds de Loïse. +Mais Maurevert, qui n'avait aucune raison de rêver à +ce moment-là, vit parfaitement le chevalier. Il bondit +de joie et s'enfonça dans la boutique obscure d'un +fripier. Lorsque Tardaillan fut passé, Maurevert sortit +de la boutique et avisa un garde qui, son service fini, +se promenait. Il lui dit deux mots, et le garde se mit +à courir. A ce moment arrivèrent Quélus et Maugiron +avec lesquels Maurevert avait rendez-vous. Il les mit +au courant de la rencontre qu'il venait de faire et +s'élança à la poursuite de Pardaillan.</p> + +<p>Tout ce mouvement échappa, bien entendu, au chevalier.</p> + +<p>Au moment où il entrait dans la ruelle Montorgueil, +où se trouvait le cabaret du Marteau-qui-cogne, il entendit +soudain derrière lui le bruit de pas nombreux +et précipités. S'étant retourné, il vit une bande composée +d'une dizaine de gardes, en tête desquels marchaient +Quélus et Maugiron; quelques pas en avant +de tous, venait Maurevert.</p> + +<p>Pardaillan allongea le pas.</p> + +<p>—Arrête, arrête! hurla Maurevert.</p> + +<p>—Au nom du roi! hurla le sergent.</p> + +<p>Pardaillan, son poignard à la main, prit alors une +allure plus rapide. Son intention était de passer devant +le cabaret sans s'y arrêter, et d'aller se perdre +dans le dédale de ruelles qui formait un inextricable +lacis entre la nouvelle église Saint-Eustache et la +place de Grève.</p> + +<p>Mais, au moment où il s'élançait, à l'autre extrémité +de la rue Montorgueil, il vit s'avancer une troupe du +guet.</p> + +<p>Le chevalier était pris! Une légère sueur pointa à +la racine de ses cheveux. Comme il hésitait pour savoir +s'il essaierait de foncer sur l'ennemi qui était +devant lui, un chien courut se jeter dans ses jambes.</p> + +<p>—Pipeau! s'écria Pardaillan. C'est donc que mon +père est là!...</p> + +<p>Et il se jeta dans le cabaret en criant:</p> + +<p>—Alerte! Je suis poursuivi...</p> + +<p>Le vieux Pardaillan bondit jusqu'à la porte. Un coup +d'oeil le convainquit de la gravité de la situation.</p> + +<p>Fermer la porte et la verrouiller fut pour le vieux +routier l'affaire d'un instant.</p> + +<p>A la même seconde, des coups violents furent frappés.</p> + +<p>—Ouvrez, hurlait-on.</p> + +<p>—Barricadons! fit le vieux Pardaillan.</p> + +<p>Les tables, les escabeaux s'entassaient à l'intérieur, +devant la porte. Du dehors, les coups devenaient plus +furieux.</p> + +<p>—Nous le tenons! vociférait une voix que le chevalier +reconnut pour être celle de Maurevert.</p> + +<p>—Catho! Catho! appela le routier.</p> + +<p>La grosse Catho était là, qui assistait sans trop +d'émotion à la bagarre. Et il faut dire que, si elle eut +quelque émotion, ce fut plutôt à la pensée que ce +jeune homme, si brave et si beau, allait être emmené +par les gens du roi.</p> + +<p>—Me voici, monsieur, dit-elle.</p> + +<p>—Un mot. Un seul. Es-tu contre nous? Es-tu avec +nous?</p> + +<p>—Avec vous, monsieur, répondit Catho paisiblement.</p> + +<p>—Tu es une bonne fille, Catho. Je te revaudrai +cela.</p> + +<p>Et le vieux Pardaillan glissa ce mot dans l'oreille +de son fils:—Si elle avait pris parti pour eux, je la +tuais raide!</p> + +<p>—Que t'arrive-t-il? reprit le routier.</p> + +<p>—Je vous raconterai la chose, monsieur. C'est toute +une histoire assez longue.</p> + +<p>M. de Pardaillan père eut ce mot:</p> + +<p>—Catho, du vin!... Raconte, mon fils, nous avons +le temps!</p> + +<p>Et, tandis que des coups sourds ébranlaient la +porte, tandis qu'on entendait au-dedans les aboiements +féroces de Pipeau, et au-dehors les hurlements +du sergent, le chevalier, en quelques mots brefs et +calmes, en un récit méthodique et tranquille, raconta +la scène du Louvre.</p> + +<p>La porte, sous un coup violent, se fendit du haut +en bas.</p> + +<p>—Catho! fit le routier.</p> + +<p>—Me voici, monsieur.</p> + +<p>—Tu as de l'huile, n'est-ce pas, ma fille?</p> + +<p>—De la très bonne huile de noix.</p> + +<p>—Bon! Y a-t-il une cheminée, là-haut?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Catho, tu es une bonne fille. Monte là-haut et +allume un grand feu, un bon feu, tu entends, un feu +à faire griller un cochon ou à faire rôtir un moine...</p> + +<p>La grosse Catho s'élança, saisit des fagots et monta.</p> + +<p>—A nous! fit M. de Pardaillan père.</p> + +<p>Et, suivi du chevalier, il se précipita dans les caves. +Dix minutes plus tard, trois jarres d'huile étaient en +haut, plus tout ce qu'il y avait de pain dans l'auberge, +plus une cinquantaine de bouteilles, plus un levier de +fer et une pioche trouvés dans la cave.</p> + +<p>—Voici les munitions! dit le père, en désignant +l'huile.</p> + +<p>—Et voici les provisions! dit le fils.</p> + +<p>—A l'escalier! reprit le vieux.</p> + +<p>L'escalier était en bois. L'escalier était vermoulu. +L'escalier ne tenait plus qu'à quelques crampons.</p> + +<p>—Catho? cria le routier, tu veux bien que je démolisse +ta maison?...</p> + +<p>—Démolissez, monsieur! répondit Catho qui, sur +le feu, plaçait une énorme marmite de fer, et dans +la marmite, versait une jarre d'huile.</p> + +<p>Les deux hommes, à coups de pioche, à coups de +levier, attaquèrent l'escalier par ses crampons. Quand +les crampons qui le scellaient au mur furent arrachés, +ils montèrent en haut et, du pied, des mains, se mirent +à pousser.</p> + +<p>Une clameur terrible retentit: la porte était enfoncée: +gardes et gens du guet, pêle-mêle, se jetaient à +l'intérieur et repoussaient les obstacles accumulés.</p> + +<p>A ce moment, à cette clameur répondit un effroyable +fracas: c'était l'escalier qui s'effondrait!</p> + +<p>—Catho! est-ce que ça chauffe?</p> + +<p>—Ça brûle, monsieur!...</p> + +<p>La marmite d'huile bouillante fut traînée au bord +du trou auquel aboutissait l'escalier lorsqu'il y avait +un escalier.</p> + +<p>La salle du bas était pleine de gens qui démolissaient +la barricade et criaient:</p> + +<p>—Une échelle! Une échelle!...</p> + +<p>Pardaillan père se pencha et cria:</p> + +<p>—Messieurs, retirez-vous, ou nous allons vous échauder!</p> + +<p>Avec une vaste cuiller, il puisa l'huile bouillante et, +à toute volée, en lança le contenu sur les assaillants. +Ah! ce fut un beau concert de hurlements, de clameurs +et de menaces!... En vingt secondes, la salle +du bas était vide!</p> + +<p>—Catho! chauffe, ma fille! chauffe toujours!</p> + +<p>—Je chauffe, monsieur!...</p> + +<p>La rue était pleine de vociférations. Une clameur +plus haute retentit: un menuisier apportait une longue +échelle.</p> + +<p>—Par la fenêtre! hurla Maurevert.</p> + +<p>—Bon! fit le vieux Pardaillan, nouvelle tactique!... +Attendez, mes enfants, nous allons rire!...</p> + +<p>L'échelle, violemment, fut posée contre la fenêtre +et, ses montants s'appuyant sur les vitraux, les firent +sauter en éclats. Le vieux routier ouvrit la fenêtre et +se pencha: sept ou huit hommes montaient l'un derrière +l'autre... il fit un signe... Le chevalier accourut. +Le père et le fils saisirent les montants de l'échelle +et unirent leurs deux forces...</p> + +<p>L'échelle, un instant, se balança puis retomba lourdement, +s'abattit... deux hommes écrasés demeurèrent +sur la chaussée boueuse. Au même instant, la marmite +fut posée sur le rebord de la fenêtre; d'une secousse +violente, les deux assiégés la vidèrent... il y eut un +tonnerre de hurlements et, dans la même seconde, la +place fut vide.</p> + +<p>Les assiégeants effarés, stupides devant une pareille +résistance, se concertaient... Quinze hommes ébouillantés +ou blessés étaient hors de combat, les deux +Pardaillan n'avaient pas une égratignure.</p> + +<p>Paisible, Catho avait replacé sa marmite sur le feu +et faisait chauffer une nouvelle jarre d'huile.</p> + +<p>Seulement, elle poussa tout de même un soupir de +commerçante et murmura:</p> + +<p>—De la si bonne huile de noix, quel dommage!...</p> + +<p>Dehors, les assiégeants cherchaient à s'entendre +pour une nouvelle attaque.</p> + +<p>—Puisque les enragés aiment ce qui brûle, hurla +Maurevert, donnons-leur du feu!</p> + +<p>—Oui! oui! brûlons la bauge et les sangliers!</p> + +<p>—Seigneur! fit Catho, croyez-vous qu'ils vont nous +brûler?</p> + +<p>—Je le crois, dit le vieux routier.</p> + +<p>—Catho! reprit tout à coup le chevalier, qu'y a-t-il +derrière ce mur?</p> + +<p>—Dame... il y a la maison de mon voisin, le marchand +de volailles vivantes.</p> + +<p>—Je te comprends, mon fils! s'écria le père. Essayons +de passer chez le marchand de volailles.</p> + +<p>Le chevalier saisit la pioche et attaqua le mur. Le +vieux Pardaillan, d'un geste, l'arrêta:</p> + +<p>—Cet homme va entendre les coups et prévenir les +gardes: au lieu de fuir, nous ouvrons la brèche qui +leur livre passage.</p> + +<p>—C'est un risque à courir, dit froidement le chevalier. +J'aime mieux mourir dans un corps à corps +que mourir dans le brasier que cette maison va être +tout à l'heure...</p> + +<p>—Va donc, mon fils!...</p> + +<p>Les coups de pioche commencèrent à retentir sourdement.</p> + +<p>Le mur était épais, solide. Au-dehors, heureusement, +le tumulte continuait. Mais des fascines s'accumulaient +au pied de la maison.</p> + +<p>Catho, d'un geste, appela le routier à la fenêtre et, +du doigt, lui montra un homme qui, dans la rue, se +lamentait, se tordait les bras, s'arrachait les cheveux:</p> + +<p>—Le marchand de volailles! dit-elle.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, un épais tourbillon de +fumée monta au ciel et, bientôt, la flamme s'élança en +langues écarlates et commença à lécher les murs de +la maison.</p> + +<p>La maison brûla. On eut toutes les peines à éteindre +ensuite l'incendie qui avait gagné les maisons voisines +et menaçait toute la rue. Quelques voisins subirent +des pertes graves; mais cela comptait pour peu de +choses; l'essentiel était que Maurevert, Quélus et +Maugiron purent se rendre au Louvre bras dessus, +bras dessous.</p> + +<p>Maurevert fut reçu par la reine Catherine de Médicis.</p> + +<p>Les deux mignons le furent par le duc d'Anjou.</p> + +<p>—Madame, dit le premier à la reine mère devant +Nancey qui faillit en avoir la jaunisse de jalousie, +madame. Votre Majesté est vengée: nous avons pris +le jeune truand comme un renard au terrier, et nous +l'y avons enfumé, c'est-à-dire bel et bien grillé, moyennant +un feu de joie dont nous avons fait flamber sa +maison.</p> + +<p>—Maurevert, dit Catherine, je parlerai de vous au +roi.</p> + +<p>Quant à Quélus et Maugiron, ils dirent au duc d'Anjou:</p> + +<p>—Monseigneur, vous êtes vengé... Sans Maurevert, +qui a eu des hésitations inexplicables, nous aurions +déjà pu vous annoncer la chose depuis une heure. +Enfin, c'est fait. L'insolent ne vous regardera plus en +face. Il est mort, brûlé vif.</p> + +<p>—Vous êtes vraiment de bons amis, dit le duc d'Anjou +en se passant du cosmétique sur les sourcils. Je +voudrais être le roi, rien que pour pouvoir vous récompenser +selon vos mérites.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIX</h3> + + +<h3>COMMENT M. DE PARDAILLAN FILS DÉSOBÉIT<br> +UNE FOIS ENCORE À M. DE PARDAILLAN PÈRE</h3> + +<p>Ni Pardaillan père ni Pardaillan fils n'étaient morts. +Ils s'étaient bel et bien tirés de la fournaise, en passant +par le trou fait à la pioche.</p> + +<p>Les trois assiégés se trouvèrent dans une sorte de +grenier où le voisin serrait ses sacs de grains pour les +volailles qu'il nourrissait. Ce grenier était fermé d'une +vieille porte dont on fit sauter la serrure. Alors, ils se +précipitèrent dans un escalier qui aboutissait à la +cuisine.</p> + +<p>Cette cuisine ouvrait, d'une part, sur la boutique; +mais, par là, on aboutissait à la rue, c'est-à-dire en +plein traquenard. D'autre part, elle donnait sur une +cour assez vaste, dont les quatre côtes étaient occupés +par des poulaillers. Les murs de clôture étaient +assez élevés. Mais il était facile de les franchir en +montant sur le toit d'un poulailler.</p> + +<p>Le chevalier, le premier, se hissa à la force du poignet. +Il tendit la main à Catho, qui en un instant le +rejoignit; puis ce fut le tour du vieux Pardaillan. De +là à la crête du mur, cela devenait un jeu. Et une +fois sur le mur, ils n'eurent plus qu'à se laisser +tomber.</p> + +<p>Ils se trouvèrent alors dans un jardin de maraîcher.</p> + +<p>—Que vas-tu faire? demanda le routier à Catho.</p> + +<p>—Je suis ruinée, dit-elle. Que vais-je devenir?</p> + +<p>—Tu ne peux nous suivre: il faut nous séparer.</p> + +<p>Le chevalier, trouvant que son père en usait peut-être +avec quelque ingratitude, voulut intervenir.</p> + +<p>—Si elle nous suit, dit le routier, nous sommes pris, +et elle aussi: une bonne corde pour tous les trois! +La truanderie est à deux pas; que Catho s'y réfugie. +Une fois là, elle est imprenable. Quant à nous, nous +verrons. Allons, Catho, ma fille, est-ce que cela ne te +paraît pas juste?</p> + +<p>—Très juste! dit-elle. Mais que vais-je devenir sans +un sou!</p> + +<p>—Tends ton tablier!</p> + +<p>Catho releva les coins de son tablier. Le vieux Pardaillan +dégrafa sa ceinture de cuir et, non sans un +soupir d'adieu, en versa le contenu intégralement dans +le tablier.</p> + +<p>—Mais il y a là près de cinq cents écus! s'écria +Catho.</p> + +<p>—Plus de six cents, ma fille!</p> + +<p>—C'est plus que ne valait le taudis!...</p> + +<p>—Prends toujours. Tu reconstruiras une autre auberge, +et tu nous aideras peut-être un jour à la brûler +aussi. Seulement, ne l'appelle plus l'Auberge du Marteau +qui cogne! Appelle-la l'Auberge des deux Morts +qui parlent! Adieu...</p> + +<p>—Adieu, fit à son tour le chevalier, je regrette de +ne rien pouvoir joindre aux écus de monsieur mon +père...</p> + +<p>—Si fait: vous pouvez y joindre votre offrande, +monsieur le chevalier! s'écria vivement Catho.</p> + +<p>Elle tendit sa joue. Et cette ribaude rougit...</p> + +<p>Le chevalier sourit et l'embrassa de tout son coeur +sur les deux joues, ce qui était plus que Catho demandait.</p> + +<p>Les deux hommes s'éloignèrent alors rapidement, +franchirent la porte du jardin et se trouvèrent dans +une ruelle.</p> + +<p>M. de Pardaillan père, suivi de son fils, se mit à +longer vivement la ruelle et aboutit à la rue du Roi +de Sicile; de là, tournant à droite, les deux hommes +tombèrent dans la rue Saint-Antoine, grande artère du +Paris d'alors.</p> + +<p>—Ça! causons un peu de nos affaires, maintenant, +dit le routier. Elles me paraissent quelque peu embrouillées.</p> + +<p>—Elles me semblent fort claires, à moi! dit le +chevalier. Nous sommes tous deux en état de rébellion +flagrante.</p> + +<p>—Que dirais-tu d'une petite promenade hors +Paris?</p> + +<p>Ils allaient ainsi, devisant paisiblement, et ne prenant +pas la peine de se cacher. D'ailleurs, la rue Saint-Antoine +remplie de bourgeois, de passants, de marchands, +les cachait: ils étaient perdus dans la foule +assez nombreuse des piétons.</p> + +<p>—Mon père, répondit Pardaillan, il m'est impossible +de quitter Paris en ce moment.</p> + +<p>—Impossible! Or ça, tu veux donc que nous soyons +pendus? ou écartelés? ou roués vifs?...</p> + +<p>—Non, père, je vous supplie de partir... Quant à +moi, il faut que je reste... Mais que se passe-t-il +là?</p> + +<p>En disant ces mots, le chevalier s'élança. Le vieux +Pardaillan l'arrêta par le bras.</p> + +<p>—Où courez-vous encore? De quoi diable vous mêlez-vous? +Vous ne voulez vous défier ni des hommes, +ni des femmes, ni de votre coeur?</p> + +<p>Ah! monsieur, s'écria le chevalier, ce que j'ai vu +des hommes m'oblige à les mépriser presque tous; je +crains les femmes; et, quant à mon coeur, je le maudis +pour les mauvais tours qu'il me joue! Vous voyez +donc bien que je suis vos avis...</p> + +<p>En parlant ainsi, le chevalier, d'une secousse, s'arracha +à l'étreinte de son père. Le vieux routier demeura +un instant stupéfait.</p> + +<p>—Voilà ce qu'il appelle suivre des avis? gronda-t-il. +Je crois qu'il finira sur l'échafaud et il ne me restera +que la ressource de l'y accompagner! Allons!...</p> + +<p>Et il s'élança à son tour vers le gros rassemblement +qui obstruait la rue Saint-Antoine.</p> + +<p>A cet endroit de la rue, au-dessus de la boutique +d'un marchand de simples et herbes desséchées dont +l'enseigne était vouée—au grand Hippocrate, ledit +marchand avait depuis longtemps fait creuser une +niche. Dans cette niche, il avait placé une statuette +en bois peint figurant un vénérable vieillard habillé +à la grecque, possesseur d'une belle barbe, et qui +n'était autre que le grand Hippocrate en personne. +Or, peu à peu, ce personnage avait changé d'identité. +Le grand Hippocrate était devenu peu à peu et +tout doucement le grand saint Antoine.</p> + +<p>Or, de même que sur une foule de points dans +Paris, de zélés serviteurs de l'Eglise avaient installé +au-dessous de la niche, devant la porte de la boutique, +une table sur laquelle ils avaient placé une +corbeille destinée à recevoir les dons des fidèles à +saint Antoine. Ceux qui étaient riches mettaient un +denier ou un sou; ceux qui étaient pauvres jetaient +un liard; enfin, les moins fortunés mettaient dans +la corbeille du pain, des légumes pour la soupe de +saint Antoine, et ceux qui n'avaient rien du tout +faisaient une croix et une prière.</p> + +<p>Il va sans dire que, tous les soirs, les quêteurs +des couvents venaient recueillir le contenu de la +corbeille.</p> + +<p>Cela dit, on comprendra l'indignation publique +lorsqu'un bourgeois étant venu à passer refusa formellement +de déposer aucune aumône.</p> + +<p>—Saluez au moins le grand saint Antoine, lui +cria-t-on.</p> + +<p>—Mais, objecta le bourgeois, c'est Hippocrate!</p> + +<p>Là-dessus, on cria au blasphème.</p> + +<p>—Mort au huguenot!</p> + +<p>—Mort au parpaillot!</p> + +<p>A ce moment passa une litière traînée par un +cheval blanc, et dans laquelle se trouvait une jeune +femme à l'oeil doux, au visage expressif. La litière +fut naturellement arrêtée par la foule, et la jeune +femme écarta les rideaux pour voir ce qui se passait. +A peine eut-elle aperçu le bourgeois que l'on +malmenait qu'elle s'écria:</p> + +<p>—Quoi! c'est l'illustre Ramus que l'on traite +ainsi!</p> + +<p>Le bourgeois, entendant cette voix amie, fit tous +ses efforts pour se rapprocher de la litière.</p> + +<p>—Laissez-le! criait la jeune femme. Je vous dis +que c'est le savant Ramus!...</p> + +<p>La foule ne comprit qu'une chose: c'est que cette +femme prenait le parti du—huguenot et, ayant +remarqué que la litière ne portait pas d'armoiries, +preuve que la femme n'était pas de noblesse et qu'il +n'y avait pas de ménagement à garder pour elle, cria +tout d'une voix:</p> + +<p>—A mort la parpaillote! Qu'on les brûle tous +deux!</p> + +<p>La litière se trouva aussitôt entourée, et la foule +qui, jusque-là, s'était plutôt amusée, devint tout à +coup furieuse, s'exalta de ses propres clameurs; en +quelques instants, la situation devint menaçante pour +la jeune femme, et elle se mit à jeter des cris de +détresse. Ramus, le visage ensanglanté, s'accrochait +désespérément aux rideaux de la litière.</p> + +<p>—Place! place! hurla tout à coup une voix +éclatante.</p> + +<p>Alors, on vit un jeune homme foncer tête baissée +à travers la foule, écarter les plus enragés à coups +de poing, arriver à la litière, et là, tirant une longue +rapière, en porter des coups furieux aux assaillants +les plus rapprochés.</p> + +<p>Un cercle se forma autour du chevalier de Pardaillan—car +c'était lui.</p> + +<p>La jeune femme, voyant le secours inespéré qui +lui arrivait, reprit courage et tendit la main au +vieux Ramus, qui se hissa dans la litière en +murmurant:</p> + +<p>—Je suis sauvé pour cette fois... mais c'est grand-pitié +qu'un peuple en vienne à de si terribles +méchancetés...</p> + +<p>La foule, voyant sa proie lui échapper, se mit à +jeter des hurlements féroces, mais la flamboyante +Giboulée décrivait de si rapides cercles avec sa +pointe que le vide se maintenait autour du chevalier.</p> + +<p>Cependant les plus furieux allaient se ruer dans +un assaut désespéré, lorsque des cris de douleur +retentirent sur les derniers rangs de la foule qui se +dispersa comme devant un ouragan; c'était M. de Pardaillan +père qui arrivait à la rescousse et s'escrimait +si bien de sa rapière qu'en quelques instants il +eut pris place près de la litière, de l'autre côté de +son fils.</p> + +<p>Avec une pareille escorte, la litière se trouva +assez protégée pour avancer rapidement.</p> + +<p>Et comme, en somme, on ne savait pas trop de +quoi il s'agissait, la foule s'arrêta, se contentant +de menacer du poing les deux sauveurs qui, cent +pas plus loin, remirent leurs épées au fourreau.</p> + +<p>Pardaillan père, une fois le danger passé, avait +rejoint Pardaillan fils en grommelant:</p> + +<p>—De quoi diable t'es-tu encore mêlé là?...</p> + +<p>Le chevalier ne répondit pas: il était tout à +l'émotion qui lui venait en s'apercevant que la litière +suivait exactement le chemin qu'il avait pris le jour +où il avait suivi la Dame en noir avec l'intention +bien arrêtée de lui dire qu'il aimait sa fille Loïse!</p> + +<p>Et que devint cette émotion lorsque la litière entra +dans la rue des Barrés!...</p> + +<p>Enfin, le coeur du chevalier se mit à battre plus +fort que jamais lorsque la litière s'arrêta devant la +maison où il avait vu entrer Jeanne de Piennes!...</p> + +<p>Le vieux Ramus descendit de la litière, suivi de la +jeune femme qui sauta légèrement à terre.</p> + +<p>—Entrez, dit-elle de sa voix douce, entrez, mon bon +père, Il faut que vous vous reposiez quelque peu.</p> + +<p>—Vous êtes une charmante enfant, dit Ramus, qui +ne paraissait pas trop ému de ce qui venait de lui +arriver; et j'aurai grand plaisir à me reposer en +votre société.</p> + +<p>Et, comme la porte s'ouvrait au coup de marteau, +le savant entra dans la maison. Alors la jeune femme +se tourna vers le chevalier et son père.</p> + +<p>—Entrez, dit-elle avec une tendre autorité.</p> + +<p>Le chevalier eût bien voulu s'en aller: la curiosité +de connaître cette maison où était entrée la mère +de Loïse l'emporta.</p> + +<p>L'intérieur de la maison était d'aspect de bourgeoisie. +Ils pénétrèrent dans une salle à manger, et la +dame ordonna à une servante d'apporter des rafraîchissements.</p> + +<p>—Messieurs, dit-elle alors, je m'appelle Marie Touchet. +Me ferez-vous la grâce de me dire à qui je dois +d'être en vie?</p> + +<p>Le chevalier ouvrait déjà la bouche. Le vieux routier +lui marcha sur le pied et se hâta de répondre:</p> + +<p>—Madame, je m'appelle Brisard, ancien sergent des +années du roi, et mon jeune camarade que voici et +qui est gentilhomme s'appelle M. de La Rochette.</p> + +<p>Marie Touchet remercia ses deux sauveurs en +termes émus et voulut leur faire promettre de la +revenir voir, ce à quoi ils ne voulurent pas s'engager.</p> + +<p>—Quelles relations Jeanne de Piennes pouvait-elle +avoir avec la dame que nous quittons? se demandait +le chevalier.</p> + +<p>—Je me demande à quoi nous sert d'avoir exposé +notre vie pour ces inconnus! dit le vieux routier. Sans +compter qu'un peu plus, vous alliez dire votre nom, +alors que nous devons nous cacher... nous défier de +Paris tout entier!</p> + +<p>—Oh! mon père, croyez-vous donc que cette femme +qui nous doit la vie serait capable de nous trahir?</p> + +<p>—Je me méfierais du meilleur de mes amis en ce +moment.</p> + +<p>Le lendemain, Marie Touchet reçut la visite du roi +Charles IX, qui, comme toujours, vint seul et secrètement.</p> + +<p>Elle le mit au courant de ce qui s'était passé la +veille et ajouta:</p> + +<p>—Mon cher sire, si vous avez quelque amour pour +moi, vous récompenserez ce vieux sergent qui se +nomme Brisard et ce jeune gentilhomme, si brave, +M. de La Rochette.</p> + +<p>—Je le veux, dit le roi, je le veux, ma chère Marie.</p> + +<p>Le roi ordonna de rechercher activement Brisard, +ancien sergent, et un gentilhomme nommé de La +Rochette, et qu'on les lui amenât dès qu'ils seraient +trouvés. Malgré d'activés recherches, on ne put mettre +la main ni sur Brisard, ni sur La Rochette! Le +roi en fut très contrarié, et son grand prévôt tomba +en disgrâce.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXX</h3> + +<h3>LE GÎTE</h3> + +<p>En quittant la maison de la rue des Barrés, le père +et le fils discutèrent, en se promenant sur les bords de +la Seine, de l'endroit où, ils se cacheraient et de ce +qui leur restait à faire. Tout en discutant, ils descendaient +le cours du fleuve, et ils vinrent à passer +devant une guinguette.</p> + +<p>—J'ai faim! dit le chevalier.</p> + +<p>—Et moi, j'enrage de soif, dit le vieux routier. +Entrons! J'espère que tu as de l'argent pour payer +une omelette et une bouteille.</p> + +<p>Le chevalier se fouilla et fit un signe négatif.</p> + +<p>—J'ai tout donné à Catho! reprit le vieux routier.</p> + +<p>—Monsieur, je pense que nous ne devons pas le +regretter. Catho nous a sauvé la vie...</p> + +<p>—Je ne dis pas non; mais, si nous mourons de +faim et de soif, elle n'aura pas sauvé grand-chose!...</p> + +<p>Avec un soupir, les deux hommes s'éloignèrent de +la guinguette. Tristes et silencieux, ils continuèrent à +descendre le cours du fleuve.</p> + +<p>—Chevalier, dit tout à coup le vieux Pardaillan, +nous cherchons la pitance et le gîte... viens, faisons-nous +renards et loups... reprenons la route, reprenons +ensemble nos longues étapes que guide le +hasard; nous parcourrons la France, nous verrons +le monde entier, si tel est notre bon plaisir!...</p> + +<p>Au discours du vieux routier, le chevalier répondit +en secouant la tête; il ne voulait pas quitter Paris +parce que Loïse était à Paris. Du moins, il avait la +conviction qu'elle y était.</p> + +<p>—Ainsi, reprit le père, tu refuses encore de me +suivre?</p> + +<p>—Mon père, je vous l'ai déjà dit: plutôt que de +quitter Paris, je mourrais.</p> + +<p>—Bon, bon... cherchons donc un gîte?</p> + +<p>—Je crois, monsieur, en avoir trouvé un, fit le +chevalier.</p> + +<p>—Voyons. Est-ce quelque bel arbre bien feuillu?</p> + +<p>—Rien de cela, monsieur: c'est un palais, l'hôtel +de Montmorency. Le noble duc m'a offert l'hospitalité. +Allons la lui demander pour tous deux.</p> + +<p>—Ouais, tu oublies donc, chevalier, que j'enlevai +jadis sa fille et que ce digne maréchal doit avoir +conservé quelque bonne dent contre ton père?</p> + +<p>—Vous vous trompez; s'il y a eu rancune, cette +rancune est maintenant évanouie.</p> + +<p>—Je ne m'y fie pas. Mais enfin, puisque tu as l'hospitalité +chez Montmorency, que ne le disais-tu plus +tôt? Cela m'eût épargné des inquiétudes. Voilà donc +ton gîte tout trouvé.</p> + +<p>—Le vôtre aussi, mon père.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas de moi. Du moment que tu +as un gîte, le mien est tout trouvé aussi.</p> + +<p>—Et c'est?</p> + +<p>—Pardieu, l'hôtel de Mesmes! Allons, chevalier, +je t'accompagne jusqu'au bac, et puis je prendrai le +chemin du Temple. Nous aurons ainsi un pied dans +l'un et l'autre camp.</p> + +<p>Ce plan, après réflexion, parut le plus simple et le +meilleur au chevalier qui l'adopta aussitôt.</p> + +<p>En arrivant au bac qui était presque en face du +palais que Catherine faisait bâtir sur l'emplacement +de l'ancienne Tuilerie, le père et le fils s'embrassèrent; +le bateau étant à ce moment sur l'autre rive, +le chevalier dut attendre quelques moments et en +profita pour dire à son père:</p> + +<p>—Monsieur, vous m'avez déjà rendu le service +d'aller à la Devinière pour ramener mon chien Pipeau. +Or, j'y ai laissé un autre ami auquel je tiens assez...</p> + +<p>—Serait-ce un autre chien?</p> + +<p>—Non, monsieur, c'est un cheval.</p> + +<p>—Diable! Mais nous sommes riches. Un cheval +vaut de l'argent, s'il est bon...</p> + +<p>—Il est excellent. Mais gardez-vous de le vendre, +mon père!</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il s'appelle Galaor! fit en souriant le +chevalier.</p> + +<p>—Galaor! réfléchit le vieux routier. Galaor... où +ai-je entendu ce nom-là?... Galaor... j'y suis! C'est +aux Ponts-de-Cé... M. de Damville me racontait l'histoire +d'une aventure à lui arrivée, et où il avait été +sauvé. Ah ça! mais c'est donc toi qui as sauvé Damville?...</p> + +<p>Le chevalier sourit.</p> + +<p>—Et tu ne le disais pas! Vive Dieu!...</p> + +<p>A ce moment, le bac accostait et le chevalier embarqua, +tandis que le vieux routier, tout joyeux, tout +courant, prenait le chemin de la Devinière...</p> + +<p>En arrivant à l'hôtel de Montmorency, le chevalier, +suivi de Pipeau, se fit conduire au maréchal.</p> + +<p>—Monseigneur, lui dit-il simplement, la personne +à qui je comptais demander l'hospitalité n'est pas à +Paris...</p> + +<p>Sans rien dire, le maréchal prit le chevalier par +la main et le conduisit dans une chambre magnifique.</p> + +<p>—Chevalier, lui dit-il, vous êtes chez vous.</p> + +<p>Pendant ce temps. M. de Pardaillan père arrivait +à la Devinière, tout courant, se précipitait dans les +cuisines et demandait d'une voix empressée:</p> + +<p>—Où est Galaor?...</p> + +<p>—Galaor? fit Landry stupéfait. Il est à son écurie. +Mais cet homme que vous avez blessé...</p> + +<p>—Quelle écurie, mort-diable? interrompit Pardaillan.</p> + +<p>—A droite de la cour, dit l'aubergiste effaré.</p> + +<p>Le vieux routier n'entendait plus. Déjà il courait +à l'écurie indiquée, suivi de maître Landry, qui lui +désigna un beau cheval aubère à tête fine et intelligente.</p> + +<p>—Voici Galaor! dit-il. Mais le blessé...</p> + +<p>—Vous m'ennuyez, maître Landry, avec votre vicomte +d'Aspremont, s'écria Pardaillan qui commençait +à seller Galaor. Est-ce ma faute s'il est tombé +sur la pointe de mon épée? Eh bien, voyons, est-il +mort?</p> + +<p>—Mais il n'est pas mort, monsieur!</p> + +<p>—Diable!... Ah! le misérable! Et qu'en avez-vous +fait?</p> + +<p>—C'est ce que je voulais vous dire. Quand il eut +repris ses sens, il a dit que la chose vous coûterait +cher!</p> + +<p>—Bah! vraiment?</p> + +<p>—Et il a voulu être porté à l'hôtel de Mesmes!</p> + +<p>—Diable, diable!... fit Pardaillan qui s'arrêta court +et se mit à réfléchir. Bah! s'écria-t-il tout à coup, +Galaor arrangera tout cela! Allons, adieu, maître +Landry.</p> + +<p>Sur ce, le vieux Pardaillan sauta en selle et s'éloigna +au trot rapide de Galaor. Bientôt, il arriva à +l'hôtel de Mesmes, fit placer Galaor à l'écurie par +Gillot qui reconnut aussitôt l'ancienne monture +du maréchal, et se demanda grâce à quel sortilège +ce cheval, qui avait disparu tout à coup, était +ramené par l'homme qui lui voulait couper les +oreilles.</p> + +<p>Cependant, le vieux Pardaillan s'était rendu chez +le maréchal.</p> + +<p>—Je vous attendais, dit celui-ci. Nous avons diverses +questions à régler.</p> + +<p>—D'abord la question d'Aspremont? fit Pardaillan.</p> + +<p>—Oui; je vous avais recommandé de vous faire +son ami, et voici qu'on me le ramène en triste état; +vous me privez d'un fidèle serviteur...</p> + +<p>—Je vous en ramène un autre, monseigneur.</p> + +<p>—Où est-il? fit vivement le maréchal.</p> + +<p>—A l'écurie, monseigneur. Si j'osais vous faire une +prière, ce serait de descendre avec moi jusqu'à vos +écuries.</p> + +<p>Le maréchal, intrigué, acquiesça d'un geste et suivit +Pardaillan. Celui-ci descendit dans la cour, ouvrît la +porte de l'écurie et montra du doigt, sans rien dire, +Galaor attaché à son râtelier.</p> + +<p>—Mon ancien destrier de bataille! fit le maréchal +étonné. Qui me l'a ramené?... Vous?...</p> + +<p>—Moi, monseigneur. Il m'a été donné comme vous +l'aviez donné; et celui qui vient de m'en faire présent, +c'est celui-là même qui, certain soir où vous +étiez attaqué par des truands, vous prêta main-forte.</p> + +<p>—C'est vrai; cet inconnu m'a sauvé la vie, dit le +maréchal.</p> + +<p>—Cet inconnu, c'est le chevalier de Pardaillan, fils +unique et héritier de votre humble serviteur!</p> + +<p>—Venez, dit le maréchal qui, sortant de l'écurie, +remonta rapidement à son cabinet, agité, silencieux, +tandis que le vieux routier l'examinait en dessous, en +souriant. Expliquez-moi tout d'abord votre duel avec +Orthès.</p> + +<p>—Mon Dieu, monseigneur, c'est bien simple: lorsque +je suis arrivé ici, M. d'Aspremont m'a regardé et +m'a parlé d'une façon qui m'a déplu. Je le lui ai dit. +En galant homme qu'il est, il a compris. Aujourd'hui, +nous avons trouvé l'occasion de nous exprimer en +douceur toute l'estime que nous avons l'un pour +l'autre.</p> + +<p>—Ainsi, pas de haine entre vous?</p> + +<p>—Pas la moindre haine, dit sincèrement Pardaillan.</p> + +<p>—Bon. Venons-en donc à Galaor, c'est-à-dire à +votre fils. Vous dites que c'est lui qui, si heureusement, +me prêta main-forte?</p> + +<p>—La preuve, monseigneur, c'est qu'il m'a donné +Galaor en signe de reconnaissance.</p> + +<p>—Votre fils, mon cher, est un vrai brave. Vous +m'aviez promis de me l'amener.</p> + +<p>Le vieux routier réfléchit un instant; et, pour +dérouter entièrement le maréchal, il résolut d'employer +l'arme la plus redoutable: la vérité.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, j'ai proposé à mon fils d'être +à vous: il ne l'a pas voulu parce qu'il est déjà à +M. de Montmorency. Mon fils, monseigneur, a surpris +un redoutable secret: il a assisté à votre entrevue, +à l'auberge de la Devinière. Il a donc tout lieu +de redouter votre colère ou la terreur de quelqu'un +de vos acolytes, M. de Guitalens, par exemple. Il est +persuadé que, si vous le teniez, vous l'enverriez à la +Bastille, d'où il s'est échappé par miracle. Voilà les +bonnes et solides raisons qu'il m'a données, pour ne +pas venir ici. En outre, il est à Montmorency. Or, +je suis à vous, moi! Il en résulte que je me trouve +dans la nécessité ou de vous trahir, ce qui serait +abominable, ou de devenir l'ennemi de mon fils, ce qui +me paraît plus impossible encore.</p> + +<p>—Mais, demanda le maréchal, pourquoi le jeune +homme est-il contre moi?</p> + +<p>—Il n'est pas contre vous, il est avec Montmorency, +voilà tout. Il vous en veut si peu, monseigneur, et +il a si peu envie de chercher à vous nuire, qu'il va +quitter Paris dès ce soir...</p> + +<p>—Et pourquoi diable quitte-t-il Paris?... Pardaillan, +franchise pour franchise. Il est très vrai que j'ai eu un +instant l'idée de le rendre à Guitalens, dont il a surpris +la conversation avec moi, je veux que le diable +m'écorche vif, si je sais comment! Pardaillan, votre +fils a le génie de la bravoure; mais il est sans appui. +Amenez-le-moi! je l'enrichis!</p> + +<p>—Vous oubliez, monseigneur, qu'en raison même +de cette attitude qu'il a eue au Louvre, il est poursuivi, +traqué, et qu'il lui faut quitter Paris, sous peine d'être +pendu.</p> + +<p>—Dans mon hôtel, le chevalier sera plus en sûreté +que dans le château où, sans aucun doute, mon frère +l'envoie.</p> + +<p>—Mais, si je ne me trompe, il doit être déjà parti. +La chose pressait. En effet, voici ce qui nous est +arrivé.</p> + +<p>Ici, Pardaillan raconta le siège du Marteau-qui-cogne.</p> + +<p>—Vous voyez, acheva le vieux routier, qu'il était +temps que le chevalier quittât Paris.</p> + +<p>—Mais alors, vous êtes tout aussi compromis que +lui! Pourquoi êtes-vous resté?</p> + +<p>—Parce que je vous avais promis de vous aider, +monseigneur, dit simplement Pardaillan.</p> + +<p>Le maréchal tendit sa main au vieux routier, qui +s'inclina plutôt pour cacher son sourire, que par +respect.</p> + +<p>Ce fut ainsi que les deux Pardaillan, après avoir +failli se trouver sans gîte, eurent définitivement chacun +un véritable palais pour demeure.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXI</h3> + +<h3>LA REINE MÈRE</h3> + +<p>Trois jours après la scène du Louvre, ainsi qu'il +l'avait annoncé à son frère, François de Montmorency +se rendit à l'hôtel de Mesmes, résolu à terminer +d'un coup de foudre cette haine de dix-sept ans. Le +chevalier de Pardaillan avait insisté vainement pour +l'accompagner.</p> + +<p>Il était environ sept heures du soir, lorsque le maréchal +arriva devant l'hôtel de Mesmes. Il fit un signe +à son écuyer qui, en cette circonstance, remplissait +les fonctions de héraut d'armes.</p> + +<p>Sans descendre de cheval, l'écuyer sonna du cor.</p> + +<p>La grande porte de l'hôtel demeura fermée.</p> + +<p>Il y eut un nouvel appel de cor, puis un troisième.</p> + +<p>Le silence demeura profond.</p> + +<p>Aux environs, quelques têtes se montrèrent un instant +à des fenêtres, puis disparurent aussitôt.</p> + +<p>Alors, sur un nouveau signe du maréchal, le héraut +d'armes mit pied à terre et heurta rudement le marteau +de la porte. Un judas glissa dans sa ramure.</p> + +<p>—Qui demandez-vous? fit une voix.</p> + +<p>—Nous demandons, dît le héraut, Henri de Montmorency, +qu'on appelle duc de Damville.</p> + +<p>—Que lui voulez-vous? reprit la même voix.</p> + +<p>—Nous venons lui demander justice pour une injure +dont il nous frappa. Que s'il refuse, nous en +appellerons au jugement de Dieu.</p> + +<p>La porte s'entrebâilla. Un officier, aux armes de +Damville, sortit, se découvrit, s'inclina devant François +et dit:</p> + +<p>—Monseigneur, je suis fâché d'avoir à vous apprendre +une mauvaise nouvelle: l'hôtel est vide depuis +hier. Mon maître, monseigneur de Damville, sur ordre +exprès de Sa Majesté le roi, a dû subitement quitter +Paris.</p> + +<p>François pâlit et jeta un sombre regard sur l'hôtel.</p> + +<p>—Monseigneur, reprit l'officier, que s'il vous plaît +de vous reposer en cette demeure, je m'empresserai +d'y exercer, vis-à-vis de vous, les lois de l'hospitalité.</p> + +<p>François regarda le héraut, qui répondit.</p> + +<p>—Nous refusons l'hospitalité offerte.</p> + +<p>L'officier, alors, se couvrit, rentra dans l'hôtel et +referma la porte. Alors, le héraut sonna du cor, et, +par trois fois, appela à haute voix Henri de Montmorency. +Puis, il mit pied à terre, s'approcha de la +grande porte et dit:</p> + +<p>—Henri de Montmorency, nous sommes venus te +demander raison d'une injure grave. Nous t'avons prévenu +que nous serions à ta porte ce soir. Nous déclarons +que tu as fui lâchement, nous te déclarons félon, +et nous te laissons notre gant en signe de défi, tant +est juste notre cause!</p> + +<p>A ces mots, François déganta sa main droite.</p> + +<p>Le héraut prit le gant; dans la sacoche de son +cheval, il prit un marteau et un clou; et, s'approchant +alors de la grande porte de l'hôtel, il y cloua le +gant.</p> + +<p>Quelques minutes encore, François de Montmorency +attendit pour voir si ce suprême outrage serait relevé +par son frère, car il ne doutait pas qu'il ne fût dans +l'hôtel.</p> + +<p>Puis, voyant que la porte demeurait fermée, et n'entendant +aucun bruit, il se retira.</p> + +<p>A ce moment, deux hommes se montrèrent au coin +même de cette ruelle, où le chevalier de Pardaillan +avait tenté son attaque contre le maréchal de Damville: +c'était le chevalier lui-même et le comte de +Marillac.</p> + +<p>En effet, dès que François de Montmorency eut +quitté son hôtel, le chevalier en était sorti presque +aussitôt, et avait couru rue de Béthisy, où il avait +trouvé le comte. En deux mots, il lui avait raconté +la tentative qu'allait faire le maréchal. Marillac n'avait +en somme que peu d'intérêt à aider Montmorency, +malgré la sympathie qu'il éprouvait pour lui. Mais, +en revanche, il s'était mis une fois pour toutes à la +disposition du chevalier, pour lequel son amitié et +son admiration allaient grandissant. Aussi, n'hésitât-il +pas à suivre son ami, qui l'entraîna à l'hôtel de +Mesmes.</p> + +<p>—Si le maréchal entre dans son hôtel, expliqua Pardaillan, +et que nous ne le voyons pas en sortir, nous +y entrerons, et il faudra bien qu'on nous dise ce qu'il +est devenu.</p> + +<p>—Je ne crois pas qu'il entre, fit le comte. Je +connais assez Damville pour supposer qu'il voudra +éviter cette entrevue.</p> + +<p>Les deux jeunes gens, cachés dans une encoignure, +assistèrent donc à la scène que nous venons de retracer.</p> + +<p>—Vous voyez que j'avais deviné juste, dit le comte +de Marillac, lorsque le maréchal fut parti.</p> + +<p>Ils revinrent alors vers l'hôtel Coligny, le comte +pensif, le chevalier inquiet, de cette profonde inquiétude +qui serre la gorge, et qu'il cachait sous ce masque +de froideur et ces saillies qui lui étaient habituelles.</p> + +<p>En arrivant devant l'hôtel Coligny, Pardaillan tendit +sa main et annonça qu'il retournait près du maréchal.</p> + +<p>Mais le comte le retint.</p> + +<p>—Voulez-vous, dit-il, me faire un grand plaisir? +Il s'agit simplement de dîner avec moi ce soir; puis, +vers neuf heures, je vous emmènerai quelque part, où +je meurs d'envie de vous présenter à une personne...</p> + +<p>—A qui donc? fit le chevalier en souriant.</p> + +<p>—A ma fiancée. Vous acceptez? Vous êtes libre ce +soir?...</p> + +<p>—Je suis libre, mon ami; mais fusse-je enfermé à +la Bastille, que, pour avoir l'honneur d'être présenté à +celle que vous appelez votre fiancée, je démolirais la +Bastille!</p> + +<p>Devisant ainsi, et se disant le plus simplement du +monde de ces choses énormes, les deux amis se dirigèrent +vers une guinguette, où ils dînèrent de bon +appétit.</p> + +<p>Vers neuf heures, le comte de Marillac, suivi du +chevalier, prit le chemin de la rue de la Hache.</p> + +<p>Il avait été maintes fois question, entre Pardaillan +et Marillac, de la scène du Pont de bois; mais +jamais Pardaillan n'avait songé à dire que, ce jour-là, +la reine de Navarre était accompagnée d'une jeune +fille. De son côté, Alice de Lux n'avait jamais dit +à son fiancé qu'elle se trouvait dans cette circonstance +auprès de Jeanne d'Albret; en effet, il eût fallu +expliquer comment la reine, avait été attaquée; elle +craignait, par un mot imprudent, de révéler son attitude...</p> + +<p>Il en résultait d'une part: Marillac ignorait que +Pardaillan eût sauvé sa fiancée; de l'autre, Pardaillan +ignorait que la compagne de la reine de Navarre fût +précisément cette jeune fille, dont son ami l'avait +entretenu avec tant de passion.</p> + +<p>Cela dit, revenons à Alice de Lux. Il y avait en +elle de l'anxiété et de la terreur. L'anxiété venait de la +présence chez elle de Jeanne de Piennes et de Loïse. +Elle avait, il est vrai, pris toutes ses précautions. +Jeanne et sa fille étaient logées au premier, dans deux +chambres qui donnaient sur le derrière de la maison. +Elles y étaient enfermées à clef. Mais, enfin, un hasard +pouvait révéler leur présence à Marillac.</p> + +<p>Et alors, comment expliquerait-elle cette présence?</p> + +<p>Ce qui provoquait sa terreur, c'était un laconique +billet qu'elle venait de recevoir.</p> + +<p>On n'a pas oublié que ses conventions avec la reine +Catherine l'obligeaient à déposer, tous les soirs, dans +la plus basse fenêtre de la tour, construite pour +l'astrologue Ruggieri, une sorte de rapport de police. +Généralement, elle se contentait de quelques mots +vagues, tracés d'une écriture contrefaite:</p> + +<p>—Rien de nouveau à dire... ou bien—J'ai vu l'homme, +tout va bien...</p> + +<p>Ce soir-là, au moment où Alice jetait son rapport, +elle se sentit saisir par la main, et, dans cette main, +on glissa un papier plié.</p> + +<p>Ce billet venait de Catherine de Médicis, mais ne +portait aucune signature, aucun signe qui pût laisser +deviner qui l'avait sinon écrit, du moins dicté.</p> + +<p>Voici ce qu'il contenait:</p> + +<p>Retenez l'homme, ce soir, jusqu'à dix heures. Renvoyez-le +à cette heure sans tarder. S'il veut passer la +nuit chez vous, trouvez un prétexte; mais qu'à dix +heures il soit dans la rue; on veut bien ajouter qu'il +ne lui arrivera pas de mal.</p> + +<p>La cynique supposition que le comte voudrait peut-être +passer la nuit dans la maison amena une flamme +de honte sur les joues d'Alice de Lux, et deux larmes +brûlantes à ses yeux. Quant aux derniers mots +du billet, ils ne la rassuraient pas!... Si Catherine de +Médicis voulait que le comte fût dans la rue à dix +heures, c'est qu'elle avait l'intention de le faire attaquer, +enlever... que savait-elle?... toutes sortes de sinistres +pressentiments l'assaillaient...</p> + +<p>Et, lorsqu'elle entendit heurter le marteau, sa résolution +fut prise à l'instant. Coûte que coûte, arrive +qu'arrive, elle décida de retenir Marillac toute la nuit, +s'il le fallait...</p> + +<p>Quelques instants plus tard, le comte entra dans +la pièce.</p> + +<p>—Chère Alice, dit-il, je veux vous présenter le chevalier +de Pardaillan, que je considère comme un +frère.</p> + +<p>Alice frémit. Du premier coup d'oeil, elle avait reconnu +le jeune homme du Pont de bois, celui qui, +après avoir sauvé la reine de Navarre, l'avait accompagnée +chez le Juif du Temple.</p> + +<p>Pardaillan, qui, après s'être incliné, relevait la tête, +la reconnut aussi à l'instant même. Il y eut chez +Alice un moment de poignante angoisse.</p> + +<p>Pardaillan ne fit pas un geste de surprise, et il eut +si parfaitement l'air de voir Alice pour la première +fois qu'elle-même s'y trompa.</p> + +<p>Aussitôt, elle se rassura, du moins en ce qui concernait +ce nouveau danger.</p> + +<p>—Comment se fait-il, se demandait Pardaillan, que +je retrouve ici la suivante de la reine de Navarre? +Pourquoi paraît-elle si troublée, si inquiète?... Je me +rappelle que la reine lui a reproché, d'étrange façon, +de l'avoir entraînée au Pont de bois...</p> + +<p>Et le chevalier se mit à étudier sérieusement la +jeune femme. Au bout de quelques minutes, tous les +trois causaient gaiement. Et, cependant, Alice voyait +avec terreur l'aiguille de l'horloge avancer vers dix +heures.</p> + +<p>—Comment faire, maintenant? Comment lui dire?</p> + +<p>Dix heures sonnèrent. Elle tressaillit et se mit à +parler avec volubilité; et sa causerie eût paru charmante +à tout autre qu'à Pardaillan, dont les soupçons +s'éveillaient à chaque mot qu'elle prononçait. Il lui +semblait qu'elle avait des gestes équivoques; il lui +surprenait des pâleurs soudaines et des rougeurs excessives, +qui étaient étranges; et il ne fut pas surpris +du cri de terreur qu'elle jeta, au moment où le +comte, se levant, annonça qu'il était temps de se +retirer.</p> + +<p>—Pour Dieu, fit-elle d'une voix haletante, demeurez +encore!...</p> + +<p>—Chère âme, dit Marillac, voici encore de vos +terreurs...</p> + +<p>—Madame, dit le chevalier avec un accent tel +qu'elle comprit ce qui se passait dans son esprit, je +vous jure que, ce soir, il n'arrivera rien de fâcheux à +mon ami.</p> + +<p>Elle lui jeta un regard de souveraine reconnaissance, +et n'eut que la force de murmurer au comte:</p> + +<p>—Allez donc, mon bien-aimé, mais souvenez-vous que +vous m'avez juré de veiller sur vous-même...</p> + +<p>Et, comme ils sortaient tous trois dans le jardinet, +elle se pencha brusquement à l'oreille de Pardaillan:</p> + +<p>—Par pitié, ne le quittez pas qu'il ne soit en sûreté... +Je crois qu'on veut le tuer...</p> + +<p>Le chevalier ne put réprimer un tressaillement.</p> + +<p>Les deux hommes sortirent et s'éloignèrent. Long-temps, +Alice demeura dans la nuit, sur le pas de sa +porte; mais enfin, n'entendant rien, elle rentra presque +rassurée.</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous? demanda le comte à Pardaillan.</p> + +<p>—Je pense... eh bien, oui, c'est vraiment une adorable +jeune femme...</p> + +<p>—Avez-vous vu, reprit le comte, comme elle m'a +recommandé de veiller sur moi-même. Elle a, par +moments, des peurs inexplicables...</p> + +<p>—Eh! fit vivement le chevalier, qui vous prouve +que ces peurs ne sont pas justifiées? Je crois bien +que les femmes ont de certains instincts supérieurs +aux raisonnements des hommes...</p> + +<p>A ce moment, comme ils entraient dans la rue de +Béthisy, une ombre, qui les avait suivis pas à pas, +s'approcha d'eux soudain. Les deux jeunes gens se +mirent en garde.</p> + +<p>—Messieurs, dit l'homme qui venait de les rejoindre, +ne redoutez rien, je vous prie. J'ai simplement +deux mots à dire à celui d'entre vous qui est le comte +de Marillac.</p> + +<p>Pardaillan tressaillit: il venait de reconnaître la +voix de Maurevert. Il garda le silence et remonta +son manteau pour cacher son visage. Marillac répondit:</p> + +<p>—C'est moi, monsieur. Qu'avez-vous à me dire?</p> + +<p>—Monsieur le comte, je voudrais vous parler seul +à seul.</p> + +<p>—Vous pouvez parler devant monsieur, qui est +mon ami.</p> + +<p>Maurevert hésita un moment, cherchant à entrevoir +le visage de Pardaillan. Enfin, il se décida:</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit-il, je suis chargé par une +personne de vous prier de m'accompagner jusque +chez elle...</p> + +<p>—Qui est cette personne? fit Marillac.</p> + +<p>—Une femme d'un rang auguste, voilà tout ce que +je puis dire, puisque nous ne sommes pas seuls et +que ce secret n'est pas à moi.</p> + +<p>—Jusqu'où dois-je vous accompagner, si je m'y +décide?</p> + +<p>—Jusqu'à la première maison du Pont de bois, +monsieur le comte... mais vous devez être seul.</p> + +<p>Vivement, Pardaillan entraîna alors Marillac à quelques +pas de Maurevert.</p> + +<p>—Savez-vous quel est l'homme qui vous parle? +C'est Maurevert, l'un des sbires de Catherine. Et savez-vous +qui vous attend à la maison du Pont de bois? +C'est la Médicis elle-même!</p> + +<p>—Vous en êtes bien sûr?</p> + +<p>—J'en mettrais ma main au feu. Ainsi, mon cher, +renvoyons Maurevert avec tous les honneurs qui lui +sont dus, c'est-à-dire...</p> + +<p>Pardaillan n'eut pas le temps d'achever sa phrase.</p> + +<p>Marillac s'était retourné vers Maurevert, et, avec +une sorte de désespoir fébrile, avait dit:</p> + +<p>—Je suis prêt à vous suivre, monsieur!... (Il faut +bien que je voie enfin ma mère de près? songea-t-il +avec une terrible amertume.)</p> + +<p>—Que faites-vous! s'écria Pardaillan.</p> + +<p>—Venez donc, monsieur le comte! dit Maurevert.</p> + +<p>Le chevalier essaya de retenir Marillac. Celui-ci, en +proie à un trouble incompréhensible, saisit son ami +dans ses bras, comme pour lui dire un suprême adieu, +colla sa bouche à son oreille, et, d'une voix palpitante, +prononça:</p> + +<p>—Mon cher, je vous dis adieu, et je vous bénis pour +tout le bonheur que m'a donné votre charmante +amitié...</p> + +<p>—Ah ça! murmura Pardaillan, devenez-vous fou?</p> + +<p>—Non! Car j'espère bien que Catherine de Médicis +va me faire assassiner, et ce sera beau, voyez-vous!</p> + +<p>—Par la mort-Dieu! je ne vous quitte pas!</p> + +<p>—Tu vas me quitter, Pardaillan! Car, là où je vais, +tu ne peux venir! Pardaillan, ce n'est pas le comte de +Marillac qui va chez la reine mère... oui, je dis bien, +la reine mère... C'est Déodat; c'est l'enfant ramassé +sur les marches d'une église! Maintenant, veux-tu +savoir pourquoi, sachant que je vais être assassiné, +je vais chez la reine?...</p> + +<p>—Oui, oh! oui, fit Pardaillan qui haletait.</p> + +<p>—Eh bien, c'est parce que je veux connaître ma +mère! Et que Catherine de Médicis... est ma mère!...</p> + +<p>Et, s'arrachant de l'étreinte de son ami, le comte fit +un signe à Maurevert et s'élança rapidement dans la +direction du Pont de bois.</p> + +<p>Le chevalier demeura quelques minutes comme +étourdi.</p> + +<p>—Déodat, fils de la Médicis! murmura-t-il.</p> + +<p>Puis, reprenant son sang-froid, il s'élança à son tour +vers la maison qu'il connaissait bien, décidé à en +surveiller les abords tant que le comte y serait, et à y +pénétrer au besoin.</p> + +<p>Et, tout en courant, tout en arrangeant son dispositif +de bataille avec cet esprit de méthode qui était +une de ses grandes forces, une question se posait +dans son esprit:</p> + +<p>—Alice de Lux savait-elle que Maurevert guettait +Marillac dans la rue?</p> + +<p>En peu d'instants, il atteignit le Pont de bois.</p> + +<p>Le chevalier examina un instant la maison mystérieuse +où il avait pris contact avec Catherine de +Médicis. La maison était muette, sa face toute voilée +d'ombre.</p> + +<p>—Reine, magicienne, démon, tout ce qu'elle voudra! +mais qu'elle ne touche pas à un cheveu du comte. +Car j'irais la chercher au fond de son Louvre, +et, du roi de France, je ferais un orphelin avant +l'heure!</p> + +<p>Pardaillan se cacha, la dague au poing, les yeux +fixés sur la maison mystérieuse du Pont de bois.</p> + +<p>Dans cette maison, c'était une scène poignante qui +se déroulait à ce moment, malgré la froideur apparente +des paroles échangées, avec, pour acteurs, la +reine Catherine, l'astrologue Ruggieri, Déodat, l'enfant +trouvé—la mère, le père, le fils.</p> + +<p>Mais, pour donner à cette scène toute sa signification, +nous précéderons Déodat de Marillac dans la +maison, comme déjà nous y avons une fois précédé +Pardaillan. Cette fois, Catherine de Médicis n'écrit +pas. Elle se pose cette question:</p> + +<p>—Viendra-t-il?</p> + +<p>Ruggieri la contemple silencieusement, avec une +angoisse grandissante.</p> + +<p>Voici ce que dit Catherine:</p> + +<p>—Je ne veux pas qu'il meure ce soir. Je vais le +sonder, savoir qui il est, mettre à nu son âme. S'il est +tel que je l'espère, si je reconnais en lui mon sang +et ma race, il est sauvé. Tu es le père, et je comprends +tes appréhensions. Moi, René, je suis la mère; mais +je suis aussi la reine. Je dois donc étouffer les cris +de la maternité, songer aux choses de l'État, et, si cet +homme s'écarte de moi, il mourra!</p> + +<p>—Catherine, dit Ruggieri qui, dans ses moments +d'émotion, oubliait l'étiquette, qu'il vive ou meure, en +quoi cela peut-il intéresser les affaires de l'État? +Qui saura jamais...</p> + +<p>—Toute la question est là! interrompit Catherine +d'une voix sourde. Si le secret devait toujours être +gardé, je m'efforcerais d'oublier que quelqu'un par +le monde peut, un jour, se dresser devant moi et me +demander compte de sa détresse. Oui, je crois que +je parviendrais à l'oublier. Mais vivre avec cette menace +perpétuelle impossible! Crois-tu donc que mon +coeur, à moi aussi, ne se soit pas ému quand tu m'as +dit qu'il vivait!</p> + +<p>—Ah! madame, s'écria amèrement l'astrologue, +pourquoi ne pas me dire que vous avez résolu sa +mort et que rien ne peut le sauver!</p> + +<p>—Je te répète qu'il n'est pas condamné!... pas encore!... +Je veux que mon fils, mon vrai fils selon +mon coeur, mon Henri, soit roi sans conteste. Que +Dieu appelle à lui ce malheureux Charles, et voilà +Henri sur le trône. Cela se fera très simplement. Oui, +mais devant nous se dresse un ennemi terrible. Il +faudra que nous succombions ou qu'ils soient exterminés. +Les Bourbons, René, voilà notre ennemi! +Jeanne d'Albret, astucieuse, ambitieuse, convoite la +couronne de France pour son fils, Henri de Béarn. +Si je ne suis pas devenue folle, je dois penser que la +meilleure méthode pour me défendre, c'est de supprimer +Jeanne d'Albret... que son fils se trouve sans +royaume, et voilà les Bourbons écrasés à jamais!... +Or, qui mettre sur le trône de Navarre? Qui! sinon +quelqu'un qui serait à moi, qui serait de ma race. +Mon fils Henri, roi de France... et lui... ce fils inavouable, +roi de Navarre?</p> + +<p>Ruggieri secoua tristement la tête, et, lorsqu'il entendit +frapper, lorsqu'il eut introduit Maurevert suivi +de Marillac, il ne put s'empêcher de frémir en jetant +à son fils un regard à la dérobée.</p> + +<p>Maurevert, d'ailleurs, ne demeura pas dans la maison.</p> + +<p>Dans la salle du rez-de-chaussée, Ruggieri et Marillac +demeurèrent un instant seuls, silencieux.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu dans cette maison, monsieur le +comte! finit par dire l'astrologue.</p> + +<p>Marillac, bouleversé lui-même par une indicible émotion, +ne remarqua pas le trouble qui agitait Ruggieri. +Il se contenta de s'incliner, et, comme Ruggieri lui +faisait un signe, il le suivit d'un pas ferme.</p> + +<p>Arrivé au premier étage, Ruggieri poussa une porte +et s'effaça pour laisser passer le comte le premier.</p> + +<p>—Ma mère! songea le jeune homme.</p> + +<p>—Voilà donc mon fils! pensa la reine.</p> + +<p>—Monsieur, dit froidement Catherine, je ne sais si +vous me reconnaissez...</p> + +<p>—Vous êtes..., dit Marillac, emporté par l'irrésistible +besoin de passion filiale qui germait en lui.</p> + +<p>—Eh bien? interrogea Catherine, dont le coeur à +cet instant battit sourdement.</p> + +<p>—Je reconnais Votre Majesté, reprit le comte, vous +êtes la mère... du roi Charles IX de France...</p> + +<p>—Bien, monsieur. Je vais vous parler en toute franchise. +J'ai su que vous étiez à Paris; ce que vous y êtes +venu faire, quelles personnes vous y avez accompagnées, +je ne veux pas le savoir... Je sais seulement que +le comte de Marillac est un ami fidèle de notre cousine +d'Albret; je sais que la reine Jeanne a, en vous, +une confiance sans borne; et comme je veux parler +à cette grande reine à coeur ouvert, j'ai pensé que vous +lui seriez un messager agréable...</p> + +<p>Le comte, faisant un effort sur lui-même, répondit +d'une voix très calme:</p> + +<p>—J'attends les communications dont Votre Majesté +veut bien me charger, et j'ose vous assurer, madame, +qu'elles seront fidèlement transmises à ma reine...</p> + +<p>—Il ne sait rien! pensa Catherine, qui eut un soupir +de soulagement. Et comment saurait-il, d'ailleurs?</p> + +<p>—Ce que j'ai à vous dire, reprit-elle, est d'une extrême +gravité. D'abord, comte, ne vous étonnez pas +que je vous reçoive ici, la nuit, en présence d'un seul +ami fidèle, au lieu de vous recevoir au Louvre. Il y a +à cela deux motifs: le premier, c'est que tout le monde +ignore votre présence à Paris et celle de certains personnages. +Le deuxième, c'est que toute la négociation +dont je vous charge doit demeurer secrète...</p> + +<p>Le comte s'inclina.</p> + +<p>—Ensuite, continua la reine, je dois vous expliquer +pourquoi je vous confie la solution de la redoutable +querelle qui, hélas! a déjà coûté tant de sang aux +hommes, tant de larmes aux mères... et je ne suis pas +seulement reine; moi aussi, je suis mère!</p> + +<p>Cette parole, d'une incroyable imprudence, en un tel +moment, provoqua chez Déodat—chez le fils!—une +prodigieuse explosion de douleur intérieure. Ce sentiment +fut si violent que le comte devint livide et il +fût tombé s'il ne se fût appuyé au dossier d'une +chaise. Catherine, toute à sa pensée, ne s'aperçut de +rien. Mais Ruggieri avait vu, lui... avait compris!...</p> + +<p>—Il sait!... rugit-il au fond de lui-même.</p> + +<p>—Je vous ai choisi, continua la reine, parce que je +sais combien Jeanne d'Albret vous aime. Je vous ai +choisi parce que j'ai des vues sur vous...</p> + +<p>—Des vues sur moi! s'écria le comte avec une profonde +amertume dont Ruggieri saisit le sens. Aurais-je +donc l'honneur d'être déjà connu de Votre Majesté?...</p> + +<p>—Oui, monsieur, je vous connais... et même depuis +beaucoup plus de temps que vous ne pouvez supposer...</p> + +<p>—J'attends que Votre Majesté m'expose ses vues, +dit Marillac d'une voix altérée.</p> + +<p>—Tout à l'heure, comte. Pour le moment, je dois +vous indiquer les propositions franches qu'en toute +loyauté je vous charge de faire parvenir à ma cousine +d'Albret. Veuillez m'écouter attentivement et noter +chaque article dans votre mémoire. Ainsi, j'aurai tout +fait pour la paix du monde et, si quelque calamité +frappe le royaume, je n'en serai responsable ni devant +Dieu, ni devant les rois de la terre.</p> + +<p>—A tort ou à raison, je suis considérée comme représentant +le parti de la messe; à tort ou à raison +aussi, Jeanne d'Albret est considérée comme représentant +la religion nouvelle. Voici donc ce que je lui +propose: une paix durable et définitive; le droit pour +les réformés d'entretenir un prêtre et d'élever un +temple dans les principales villes; trois temples à +Paris; dix places fortes choisies par la reine de +Navarre, à titre de refuge et de garantie; vingt emplois +à la cour réservés aux religionnaires; le droit +pour eux de professer en chaire leur théologie; le +droit d'accession à tous emplois, aussi bien qu'aux +catholiques... Que pensez-vous de ces conditions, monsieur +le comte?</p> + +<p>—Madame, dit Marillac, je pense que, si elles +étaient observées, les guerres de religion seraient à +jamais éteintes.</p> + +<p>—Bien. Voici maintenant les garanties que j'offre +spontanément, car on pourrait juger insuffisantes ma +parole et la signature sacrée du roi...</p> + +<p>Marillac ne répondant pas, la reine poursuivit.</p> + +<p>—Le duc d'Albe extermine la religion réformée dans +les Pays-Bas. J'offre de constituer une armée qui, au +nom du roi de France, portera secours à vos frères +des Pays-Bas, et ce, malgré toute mon affection pour +la reine d'Espagne et pour Philippe. Afin qu'il n'y ait +point de doute, l'amiral Coligny prendra lui-même le +commandement suprême et choisira ses principaux +lieutenants. Que dites-vous de cela, comte?</p> + +<p>—Ah! madame, ce serait réaliser le voeu le plus +cher de l'amiral!...</p> + +<p>—Bien. Voici maintenant la garantie par où on +verra éclater la sincérité de mes offres et mon désir +d'une paix définitive. Il me reste une fille que se disputent +les plus grands princes de la chrétienté. Ma +fille, en effet, c'est un gage d'alliance inaltérable. La +maison où elle entrera sera à jamais l'amie de la maison +de France: j'offre ma fille Marguerite en mariage +au roi Henri de Navarre. Qu'en dites-vous, comte?</p> + +<p>—Madame, j'ai entendu dire que vous êtes un génie +en politique; je vois qu'on ne se trompe pas.</p> + +<p>—Vous croyez donc que Jeanne d'Albret acceptera +mes propositions et quelle désarmera...</p> + +<p>—Devant votre magnanimité, oui. Majesté!... Elle +n'eût pas désarmé devant la force et la violence. Ma +reine, comme Votre Majesté, est animée d'un sincère +désir de paix. Elle accueillera avec joie l'assurance +que, désormais, il n'y aura plus de différence entre +un catholique et un réformé...</p> + +<p>—Vous porterez donc mes propositions à Jeanne +d'Albret. Je vous nomme mon ambassadeur secret +pour cette circonstance, et voici la lettre qui en fait +foi.</p> + +<p>A ces mots, Catherine tendit au comte un parchemin +tout ouvert et déjà recouvert du sceau royal.</p> + +<p>La reine réfléchissait. Elle tournait et retournait +dans sa tête la pensée qu'elle voulait émettre et jetait +à la dérobée de sombres regards sur ce jeune homme +qui était son fils.</p> + +<p>Enfin, elle commença d'une voix hésitante:</p> + +<p>—Maintenant, comte, nous en avons fini avec les +affaires de l'Etat et de l'Eglise. Il est temps que nous +parlions de vous. Et tout d'abord, je veux vous poser +une question bien franche, à laquelle vous répondrez +franchement, j'espère... Jusqu'à quel point êtes-vous +attaché à la reine de Navarre? Jusqu'où peut aller +votre dévouement pour elle?</p> + +<p>Marillac frissonna. La question était toute simple +en apparence. Mais fut-ce l'accent de Catherine? +Le comte crut y entrevoir une sourde menace contre +Jeanne d'Albret.</p> + +<p>Catherine se douta peut-être de l'effet qu'elle venait +de produire, car elle reprit, sans attendre la réponse:</p> + +<p>—Comprenez-moi bien, comte. La reine de Navarre, +si elle accepte, comme je n'en doute pas, les propositions +que je lui soumets, viendra à Paris pour les fêtes +de la grande réconciliation. Je veux, en effet, que le +mariage de ma fille avec le jeune Henri soit l'occasion +d'une joie populaire dont on gardera le souvenir pendant +des siècles. Sachez donc que je rêve pour Henri +de Béarn une destinée glorieuse. Puisqu'il va être de +la famille, je lui veux un royaume véritable et digne +de lui. Qu'est-ce que la Navarre? Un joli coin de +terre sous le ciel, certes, et qui serait encore un +royaume acceptable pour un gentilhomme dépourvu +de tout au monde. Mais, pour Henri de Béarn, je +veux quelque chose comme une autre France... la +Pologne, par exemple!</p> + +<p>—La Pologne! s'écria le comte étonné.</p> + +<p>—Oui, mon cher comte. J'ai des nouvelles sérieuses +de ce grand Etat. Avant peu, sans doute, je pourrai +disposer de ce beau trône... Je le réserve à un de mes +fils. Et Henri de Béarn ne sera-t-il pas aussi mon fils, +du jour où il aura épousé Marguerite de France? +Dès lors, la Navarre n'a plus de roi.</p> + +<p>—Majesté, dit fermement Marillac, je ne crois +pas que Jeanne d'Albret abandonne jamais la Navarre...</p> + +<p>—Tout est possible, comte, même que Jeanne et +son fils refusent la gloire que je rêve pour eux, +dans mon ardent désir d'effacer un triste passé. +Mais enfin, si vous vous trompiez... si, pour une raison +ou une autre, la Navarre se trouvait libre... eh +bien, il lui faudrait un roi... Vous, monsieur!</p> + +<p>Cette déclaration produisit sur Marillac l'effet d'un +coup de foudre: il eut la sensation violente, instantanée, +que Catherine savait qu'il était son fils. Un +tremblement convulsif l'agita.</p> + +<p>—Moi! balbutia-t-il, moi! roi de Navarre!</p> + +<p>—Vous, comte, dit tranquillement Catherine.</p> + +<p>—Moi! reprit Marillac. Mais, madame, pour qu'un +pauvre être sans nom devienne un roi, il faut de puissants +motifs.</p> + +<p>—Je les trouverai. Ne vous inquiétez pas, comte!</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas, madame! Ce n'est +pas le motif de ma royauté que je cherche! C'est le +motif qui vous pousse, vous, à vouloir faire de moi +un roi! C'est la pensée qui vous guide! Ah! madame, +c'est cela seulement que je veux savoir, le reste n'est +rien!</p> + +<p>L'exaltation du comte surprit Catherine; mais elle +l'attribua à l'étonnement.</p> + +<p>—Qu'importe, comte! dit-elle. Ne vous ai-je pas dit +que j'avais des vues sur vous? Saisissez la fortune +qui passe à portée de votre main, sans vous inquiéter +du caprice qui l'a poussée de votre côté. Toute la +question maintenant est, pour moi, de savoir le degré +d'affection qui vous rattache à Jeanne d'Albret. Car +c'est sur vous que je compte pour faire aboutir une +entreprise que je mûris...</p> + +<p>Et comme le comte faisait un mouvement:</p> + +<p>—C'est-à-dire, ajouta-t-elle avec un sourire livide, +l'entreprise qui doit assurer à Henri de Béarn un +autre royaume...</p> + +<p>Marillac baissa la tête.</p> + +<p>—Madame, dit-il d'une voix qui, triste et sourde au +début, finit par devenir éclatante, madame, je ne sonderai +donc pas les intentions de Votre Majesté, et me +bornerai à répondre aux questions qu'elle me pose. +Vous avez prononcé, tout à l'heure, un mot qui m'a +profondément ému. Vous avez dit: moi aussi, je suis +mère!... Vous devez comprendre aussi, du moins je +le suppose toujours, quelle peut-être l'affection d'un +fils pour sa mère...</p> + +<p>Une sorte de pâleur livide s'était étendue sur le +visage de Catherine.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle sourdement, vous avez d'étranges +façons de vous exprimer...</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame, dit Marillac avec une +froideur terrible: il m'est permis de tout supposer, +de douter de tout, depuis que j'ai été abandonné par +ma mère.</p> + +<p>—Monsieur!... Un gentilhomme peut douter de +tout au monde, excepté de la parole d'une reine!</p> + +<p>—Ah! madame, vous m'avez demandé quelle est +mon affection pour ma reine. C'est celle d'un fils! +Je ne suis pas un gentilhomme, moi! J'ignore qui fut +mon père. Qui suis-je, moi? Moi, que vous voulez +faire monter sur un trône! Un enfant trouvé, madame! +Une femme, une seule, a eu pitié de moi. +Cette femme m'a ramassé, m'a pris dans ses bras, +m'a emporté, m'a élevé à l'égal de son fils; cette +femme, c'est une véritable mère... c'est ma reine... +c'est la grande et noble Jeanne d'Albret... Un dernier +mot, quant à ma véritable mère, celle qui m'a abandonné, +ce que je puis souhaiter pour elle, c'est de ne +jamais la connaître!...</p> + +<p>Le comte de Marillac, en disant ces mots, se recula, +croisa les bras sur sa poitrine et attendit. Mais il +connaissait mal la reine. Sans émotion apparente, +sans qu'un pli de son visage eût tressailli, elle se contenta +de hocher la tête.</p> + +<p>—Je comprends, monsieur, dit-elle, je comprends +tout ce que vous avez dû souffrir, et je comprends +aussi votre affection pour ma cousine d'Albret. Je +vois qu'on ne m'avait pas trompée. Vous êtes bien +l'homme au noble coeur qu'on m'avait dépeint. Pour +le moment, il suffit que vous fassiez tenir à la reine +les propositions que j'ai formulées...</p> + +<p>Selon l'usage, Catherine, en donnant ainsi congé au +comte, lui tendit sa main à baiser. Mais, sans doute +que le jeune homme ne vit pas ce mouvement. Car il +se contenta de s'incliner profondément.</p> + +<p>Ruggieri fit un mouvement pour l'accompagner. +Mais Catherine le retint d'un regard. Dès qu'elle eut +compris que Marillac avait atteint la salle du rez-de-chaussée, +elle saisit la main de l'astrologue.</p> + +<p>—Il sait! dit-elle.</p> + +<p>—Je ne crois pas! balbutia Ruggier!...</p> + +<p>—Et moi, je te dis qu'il sait! Allons, vite, le signal!...</p> + +<p>—Madame! madame! c'est notre enfant!...</p> + +<p>Violemment, elle l'entraîna à la fenêtre qu'elle ouvrit.</p> + +<p>—Le signal! gronda-t-elle.</p> + +<p>A ce moment, Marillac apparaissait sur le pont. +Catherine entrevit sa haute et ferme silhouette élégante.</p> + +<p>—Grâce, Catherine! bégaya le père épouvanté. +Grâce pour l'enfant de notre amour!</p> + +<p>Catherine, sans rien dire, lui arracha un sifflet +qu'il portait suspendu à une chaînette d'or, et elle +l'approcha de ses lèvres. Elle allait siffler, jeter le +signal dont elle parlait...</p> + +<p>A ce moment, sur les décombres, en face de la +fenêtre, une ombre venait de se dresser. L'homme, +ainsi entrevu par Catherine et Ruggieri, rejoignit rapidement +le comte, le prit par le bras et tous deux +s'éloignèrent.</p> + +<p>Cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>—Il s'était fait accompagner! murmura Catherine +avec un accent de rage qui épouvanta Ruggieri.</p> + +<p>—Oui! répondit celui-ci. Et, sans doute, d'autres +hommes sont postés dans le voisinage. Nos quatre +spadassins n'en viendraient pas à bout... D'ailleurs... +voyez, il est trop tard!</p> + +<p>Catherine jeta violemment le sifflet contre le mur +et grinça:</p> + +<p>—Il m'échappe, pour ce soir... mais ce n'est que +partie remise. Je sais maintenant où le trouver... Il +sait tout, René! Comment? Par qui? Ah! sans aucun +doute, par l'infernale Jeanne d'Albret! C'est elle qui +lui a dit la vérité... Mais comment a-t-elle su, elle-même?... +Oh! il faut que cet homme meure avant +peu... il faut que Jeanne disparaisse...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXII</h3> + +<h3>A QUOI S'AMUSAIT LE PETIT JACQUES-CLÉMENT</h3> + +<p>Le chevalier de Pardaillan accompagna Marillac jusqu'à +la porte de l'hôtel Coligny. Il était à ce moment +environ minuit. Pendant le trajet, Marillac, violemment +ému de la scène que nous venons de raconter, +ne dit que peu de mots. Mais il pria son ami d'entrer +avec lui dans l'hôtel, ce à quoi Pardaillan consentit.</p> + +<p>Le comte fit réveiller aussitôt le roi de Navarre, +Coligny et leurs compagnons.</p> + +<p>Dès qu'ils furent réunis, Marillac leur dit que Catherine +de Médicis connaissait leur retraite.</p> + +<p>—Il faut fuir, dit Coligny simplement.</p> + +<p>—Il faut rester, répondit le roi de Navarre avec +fermeté, mais sans pouvoir réprimer un frisson. Si +Catherine n'a pas encore fait cerner cette maison, +c'est qu'elle a des intentions qu'il faut connaître à +tout prix.</p> + +<p>—Votre Majesté est dans le vrai, dit Marillac.</p> + +<p>Il raconta alors, de point en point, son entrevue +avec la reine. Une longue discussion s'ensuivit, et il +fut convenu que la reine Jeanne, véritable chef des +huguenots, devait être mise au courant. Les propositions +de Catherine furent d'ailleurs bien accueillies +par Coligny, qui rêvait sincèrement la paix et que +l'idée d'aller porter secours aux protestants des Pays-Bas +enthousiasma.</p> + +<p>On décida que Marillac partirait aussitôt que possible.</p> + +<p>Il alla retrouver Pardaillan qui s'était à moitié +endormi dans un fauteuil et lui expliqua ce qui se +passait.</p> + +<p>—Voici, ajouta-t-il en terminant, ce que j'attends +de vous, mon ami. Mon absence peut durer un mois. +En cette affaire, c'est un bonheur que j'aie songé à +vous présenter à Alice. Vous irez la voir; vous lui +direz que je vais retrouver la reine de Navarre, et, +pour que la séparation lui soit adoucie, dites-lui que je +compte profiter de ce voyage pour raconter notre +amour à la reine. Il est vraisemblable que Jeanne +d'Albret va venir à Paris: à ce moment-là, j'espère, +rien ne s'opposera à ce qu'Alice devienne ma +femme.</p> + +<p>Les deux amis passèrent une heure encore à deviser +de ce qui les intéressait le plus au monde. Pardaillan +de Loïse, et Marillac, d'Alice de Lux. Puis ils s'embrassèrent, +et le chevalier regagna l'hôtel de Montmorency +pour y prendre un peu de repos.</p> + +<p>Quant à Marillac, il partit au point du jour comme +c'était convenu.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, le bruit commença à se +répandre dans Paris que la paix de Saint-Germain, de +boiteuse et mal assise qu'elle était, allait devenir +parfaitement solide sur ses pieds et tout à fait inamovible.</p> + +<p>Bientôt, ce fut bien mieux: on apprit que le roi +Henri de Béarn devait épouser Marguerite de France +et que des fêtes magnifiques devaient avoir lieu à ce +propos, et que Jeanne d'Albret allait faire son entrée +dans Paris, escortée de tout ce que le royaume comptait +de huguenots illustres.</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan, pendant toute cette période, +erra à travers Paris, comme une âme en peine. +Ses recherches pour retrouver Loïse n'aboutissaient +à aucun résultat.</p> + +<p>Le maréchal de Montmorency, de plus en plus sombre, +commençait à perdre tout espoir. Et le pauvre +chevalier en arrivait à se dire que, sans aucun doute, +Loïse et sa mère avaient été entraînées au fond de +quelque province.</p> + +<p>Quant à son père, non seulement il ne lui apportait +pas les nouvelles promises, mais il avait complètement +disparu.</p> + +<p>Le chevalier avait, le jour même du départ de son +ami, tenu sa promesse en allant voir Alice de Lux. +Celle-ci l'accueillit avec une sorte de joie fiévreuse, +qui était bien rare chez cette fille habituée à la +plus extrême prudence. Son premier mot fut pour +demander si son fiancé n'avait pas été assailli, en +sortant de chez elle.</p> + +<p>—Rassurez-vous, madame, répondit Pardaillan; tout +s'est passé le mieux du monde.</p> + +<p>—Cependant, monsieur, vous venez seul..., dit +Alice.</p> + +<p>Pardaillan raconta alors comment ce gentilhomme +inconnu les avait accostés, comme ce gentilhomme +avait invité le comte à le suivre jusque chez la reine...</p> + +<p>—Chez la reine! s'écria Alice frémissante. Au Louvre?...</p> + +<p>—Non, pas au Louvre, madame! mais en certaine +maison du Pont de bois. Et il en est sorti parfaitement +sain et sauf, à telles enseignes que, moi, qui +l'attendais à la porte, je l'ai accompagné jusqu'à l'hôtel +de la rue de Béthisy.</p> + +<p>—Et, reprit Alice pensive, hésitante et troublée, +il ne vous a rien dit de cette étrange entrevue?</p> + +<p>—Si fait. M. le comte est chargé d'une ambassade +secrète auprès de la reine de Navarre, il a dû quitter +Paris ce matin et m'a chargé de vous venir rassurer.</p> + +<p>Alice avait pâli. Elle se mordait les lèvres. Mille +questions qu'elle n'osait formuler se pressaient dans +son esprit. Une seule chose rassurait Pardaillan: de +toute évidence, elle aimait sincèrement Marillac.</p> + +<p>Mais alors que signifiait ce trouble? Le plus naturellement +du monde, il acheva sa mission en disant à +Alice:</p> + +<p>—Mais ce n'est pas tout, madame. Mon ami m'a +chargé de vous dire qu'il veut profiter de son voyage +auprès de la reine de Navarre pour l'informer de son +amour pour vous...</p> + +<p>Pardaillan avait à peine achevé ces mots qu'Alice +se mit à trembler convulsivement. Elle murmura:</p> + +<p>—Je suis perdue!</p> + +<p>—Vous m'avez sans doute mal compris, madame! +s'écria Pardaillan. M. le comte est résolu à demander +à la reine l'autorisation de vous épouser dès son retour +à Paris.. Je pensais vous apporter une grande +joie...</p> + +<p>—Oui... en effet..., balbutia Alice, c'est une bien +grande joie... ah! je me meurs...</p> + +<p>Alice de Lux, en effet, était tombée à la renverse, +évanouie. Elle demeurait immobile, comme morte. Et +le chevalier, avec un indicible mélange de pitié et de +doute, vit que, dans l'évanouissement, deux larmes, +qui roulaient sur les joues de la malheureuse, indiquaient +seules qu'elle vivait encore.</p> + +<p>A ses cris, la vieille Laura arriva effarée; elle avait +d'ailleurs tout écouté à travers la porte.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas, dit-elle avec un sourire qui +parut bizarre à Pardaillan, ma nièce est sujette à ces +vertiges.</p> + +<p>En parlant ainsi, la vieille bassinait les tempes +d'Alice avec du vinaigre et s'efforçait de lui faire avaler +quelques gouttes d'un élixir, contenu dans un +petit flacon.</p> + +<p>—Ah! fit le chevalier, madame est votre nièce?</p> + +<p>—Oui, monsieur... Eh bien, mon enfant, vous avez +éprouvé quelque douleur? une peine de coeur, peut-être?</p> + +<p>Alice, qui rouvrait les yeux, aperçut le chevalier.</p> + +<p>—Non, répondit-elle en faisant un effort presque +sublime.</p> + +<p>—Une joie, alors? insista l'atroce vieille.</p> + +<p>—Oui!... fit Alice d'une voix infiniment triste.</p> + +<p>L'instant d'après, elle paraissait remise. Elle avait, +d'ailleurs, repris son sang-froid et reconquis cette +force d'âme qui faisait d'elle une femme réellement +extraordinaire. Le chevalier, par discrétion, voulut se +retirer. Mais elle le retint et voulut savoir par le détail +tout ce que Pardaillan savait.</p> + +<p>Enfin, il se retira, plus intrigué que jamais, se +promettant bien de déchiffrer le mystère qu'il devinait +là. Mais, lorsque, quelques jours plus tard, il +voulut faire une visite à Alice, il trouva la maison +fermée comme l'hôtel de Mesmes. Il interrogea des +voisins; mais nul ne put lui donner le moindre renseignement.</p> + +<p>Le chevalier, désoeuvré, mortellement ennuyé, employait +donc le plus clair de son temps à se promener +dans Paris. Un jour qu'il avait franchi les ponts et +qu'il errait dans l'Université, le hasard le conduisit sur +la montagne Sainte-Geneviève, dans une ruelle solitaire, +qui longeait le couvent des Carmes, sur son +flanc gauche.</p> + +<p>Diverses maisons s'adossaient aux murailles du couvent +des Barrés. Et même, plusieurs de ces maisons, +par une porté de derrière, communiquaient avec le +couvent. C'étaient en général des boutiques que les +moines subventionnaient en secret, et où on vendait +des objets de piété.</p> + +<p>Dans l'une de ces boutiques, on fabriquait des fleurs +artificielles, comme on en met sur les autels, dans les +églises.</p> + +<p>Ce jour-là, comme il faisait très chaud, les gens de +la boutique travaillaient sur le pas de la porte, dans +la rue.</p> + +<p>Il y avait là un homme, qui paraissait diriger le +travail, deux femmes, une jeune fille, activement +occupés à façonner des fleurs. A quelques pas de ce +groupe, un enfant travaillait tout seul...</p> + +<p>Pardaillan s'arrêta à le contempler.</p> + +<p>En effet, l'enfant était remarquable par la vive +intelligence qui éclairait ses grands yeux profonds. +Il était pâle et malingre. Il dégageait de la tristesse.</p> + +<p>Parfois, il reculait au bout de son petit bras tendu +le bout de branche artificielle qu'il travaillait, et +clignait des yeux pour mieux l'examiner; alors, il +rectifiait les détails qui lui semblaient défectueux, et +la besogne reprenait, plus acharnée, plus passionnée. +Cet enfant avait une âme d'artiste.</p> + +<p>Sans savoir pourquoi, Pardaillan s'intéressait à ce +travail, au point d'en être ému.</p> + +<p>—Que fais-tu là, petit? demanda le chevalier. Tu +travailles?</p> + +<p>—Oh! non, monsieur, je m'amuse.</p> + +<p>—Oui-da? Mais c'est très joli ce que tu fais...</p> + +<p>La glace était rompue. Le chevalier s'était accroupi +près de l'enfant. Et il s'amusait, lui aussi! Il redressait +des bouts de branches, piquait des fleurettes qui +tremblotaient sur leur tige en fil de fer.</p> + +<p>—Je fais de l'aubépine.</p> + +<p>—De l'aubépine? Mais pourquoi faire?</p> + +<p>—Ah! voilà... j'ai un petit jardin à moi tout seul.</p> + +<p>—Où cela donc?</p> + +<p>—Là, dans le grand jardin du couvent, tout contre +la chapelle.</p> + +<p>—Et tu veux y planter de l'aubépine? sourit Pardaillan.</p> + +<p>—Oh! non, c'est pour l'entourer...</p> + +<p>—Mais pourquoi n'y mets-tu pas de la véritable aubépine? +Et puis, l'aubépine ne fleurit pas en cette +saison?...</p> + +<p>—Ah! voilà... c'est pour ça... mon aubépine, à moi, +sera toujours fleurie... vous voyez bien!</p> + +<p>—Je vois. Elle est vraiment jolie, ton aubépine</p> + +<p>—N'est-ce pas? fit le petit artiste, ravi de cette +approbation, d'ailleurs méritée. Je m'appelle Clément. +Et puis, vous ne savez pas?</p> + +<p>—Non, mon petit, je ne sais pas...</p> + +<p>—Eh bien, écoutez: je n'ai pas de mère, moi, +savez-vous pourquoi?</p> + +<p>—Non, mon enfant, dit le chevalier ému.</p> + +<p>—Bon ami me l'a dit. Si je n'ai pas de mère, c'est +qu'elle est morte... Savez-vous ce que c'est d'être +mort? Eh bien, on vous met dans la terre... ma mère +est dans la terre, au cimetière des Innocents...</p> + +<p>Le petit artiste continua:</p> + +<p>—Vous ne savez pas? Quand j'aurai beaucoup d'aubépine, +quand il y en aura tout autour de mon petit +jardin et que ça fera un gros buisson, un jour, je +prendrai tout et j'irai mettre mon aubépine là-bas, +où ma mère est dans la terre...</p> + +<p>—Au cimetière des Innocents?</p> + +<p>—Oui. Bon ami m'a dit qu'elle est là; mais il a été +bien long à me le dire... De cette façon, ma mère +sera contente, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Certainement, mon petit, très contente.</p> + +<p>La conversation s'arrêta là, l'enfant s'étant remis à +son travail avec une attention telle que le chevalier +n'eut pas le courage de l'en déranger par d'importunes +questions.</p> + +<p>Comme il se retirait, il entendit la cloche du couvent +qui sonnait. S'étant retourné alors, il vit un +moine à figure pâle qui prenait l'enfant par la main, +et il l'entendit qui disait:</p> + +<p>—Allons, mon petit Jacques, il est temps de rentrer...</p> + +<p>—Bon, pensa le chevalier, il paraît que mon petit +ami s'appelle Clément et Jacques...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXIII</h3> + +<h3>LES CAVES DE L'HÔTEL DE MESMES</h3> + +<p>Nous laisserons pour le moment M. de Pardaillan +fils, pour nous occuper de M. de Pardaillan père. +Qu'était-il devenu? Pourquoi n'avait-il pas cherché à +revoir le chevalier?</p> + +<p>Transportons-nous à l'hôtel de Mesmes, le lendemain +du jour où François de Montmorency, accompagné +de son héraut d'armes, vint faire sa provocation.</p> + +<p>Henri, caché derrière un rideau de fenêtre, avait +assisté à la provocation. L'insulte était grave et définitive. +Mais peut-être Damville ne jugeait-il pas le +moment venu de la relever, car il donna l'ordre de +laisser le gant où il était.</p> + +<p>D'ailleurs, l'hôtel devait passer pour inhabité. La +plupart des domestiques avaient été envoyés dans une +autre maison que le maréchal possédait, dans la rue +des Fossés-Montmartre, non loin des marais de la +Grange-Batelière. La petite garnison de l'hôtel y avait +été envoyée aussi. En sorte qu'il n'y avait plus autour +de Damville que trois ou quatre soldats, un officier, +le vieux Pardaillan et deux domestiques. Jeannette, +promue au rang de cuisinière, faisait à manger à tout +le monde, en prenant des précautions toutes les fois +qu'elle sortait.</p> + +<p>D'Aspremont, blessé, avait été porté dans la maison +des Fossés-Montmartre.</p> + +<p>Le lendemain de la provocation, donc, le maréchal +de Damville, qui avait pour Orthès tout autant d'affection +qu'il en pouvait avoir pour quelqu'un, alla voir +le blessé et eut avec lui une longue conversation, où +il fut surtout question de Pardaillan. Le maréchal +rentra, pensif, à l'hôtel de Mesmes et fit appeler +Pardaillan.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, lui demanda-t-il, savez-vous +quelles personnes se trouvaient dans la voiture +qui a été attaquée, la nuit où nous sommes sortis +d'ici?</p> + +<p>—Je ne m'en doute pas, monseigneur!</p> + +<p>—Savez-vous qui avait intérêt à attaquer cette +voiture?</p> + +<p>—Là-dessus, je puis vous répondre, puisque vous +m'en avez instruit vous-même: votre frère, le maréchal.</p> + +<p>—Oui. Et ne m'avez-vous pas affirmé que votre fils +ne peut être à moi, parce qu'il est à mon frère?</p> + +<p>—En effet, monseigneur... mais ces questions...</p> + +<p>—Attendez, monsieur... Vous m'avez dit que vous +aviez tué l'homme qui nous avait attaqués... Eh bien, +l'homme que vous avez tué se porte à merveille!</p> + +<p>—Ah! ah! voilà du nouveau, dit froidement le +vieux routier qui, d'un geste rapide, s'assura que sa +dague et sa rapière étaient en bonne place et prêtes +à fonctionner.</p> + +<p>—Vous voyez que je suis bien renseigné. Mais je +sais autre chose. Voulez-vous que je vous en instruise?</p> + +<p>—Monseigneur est aujourd'hui d'une obligeance +dont je lui serai toujours reconnaissant.</p> + +<p>—Bon. Savez-vous comment s'appelle l'homme que +vous n'avez pas poursuivi jusqu'à la porte Bordet, +que vous avez accompagné bras dessus, bras dessous, +jusqu'au cabaret du Marteau-qui-cogne, que vous +n'avez nullement cloué d'un coup d'épée, et qui vient +rôder autour de l'hôtel, en sorte que je le ferai +prendre et ficeler...</p> + +<p>—Je serais charmé de le savoir, monseigneur.</p> + +<p>—Eh bien, il s'appelle le chevalier de Pardaillan, +et c'est votre fils!</p> + +<p>—Le même qui vous tira des mains des truands? +interrogea le vieux routier avec une insolence admirable.</p> + +<p>Le maréchal demeura un moment sans voix. Il +s'attendait à voir pâlir Pardaillan, et Pardaillan lui +riait au nez.</p> + +<p>—Ne nous fâchons pas, reprit sourdement Damville, +ou, du moins, pas encore. Voyons: ce que je +viens de vous dire est-il exact?</p> + +<p>—Du moment que vous le dites, monseigneur, je +serais bien audacieux d'affirmer le contraire: vous +dites que mon fils vous a attaqué, cela doit être. +Vous dites que je l'ai accompagné. C'est possible. Il +ne me reste qu'à vous féliciter d'avoir été si bien +renseigné.</p> + +<p>Les deux hommes se mesurèrent du regard. Et, cette +fois encore, ce fut le tout-puissant seigneur qui baissa +les yeux devant l'aventurier. Pardaillan continua:</p> + +<p>—Mon langage vous déplaît, monsieur le maréchal. +Est-ce ma faute?... Comment! Je me trouve en présence +de la pire solution! Pour vous rester fidèle, je +risque de devenir l'ennemi de mon fils. Je m'efforce +à concilier vos intérêts avec les siens!</p> + +<p>—Pardaillan, la question n'est pas là...</p> + +<p>—Où est-elle donc, monseigneur?</p> + +<p>—Votre fils doit savoir quelles personnes se trouvaient +dans la voiture?</p> + +<p>—Je l'ignore, monseigneur!...</p> + +<p>—Allons donc! Non seulement il le sait, mais il a +dû vous le dire!</p> + +<p>—Vous vous trompez, monseigneur!</p> + +<p>Le maréchal s'avança de deux pas rapides vers Pardaillan:</p> + +<p>—Et qui sait si vous n'êtes pas d'accord avec lui! +Le fils chez Montmorency, le père chez Damville... la +chose s'arrangeait d'elle-même... monsieur de Pardaillan, +vous et votre fils, je vous tiens pour des misérables!</p> + +<p>Le vieux routier se redressa, un peu pâle.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il d'une voix terriblement paisible, +je tiendrai cet outrage pour nul et non avenu +tant que vous n'aurez pas relevé le gant qui pend +encore à votre porte.</p> + +<p>Damville bondit, fou de fureur, et se précipita la +dague haute sur Pardaillan...</p> + +<p>Pardaillan l'attendit de pied ferme. Le bras du maréchal +qui s'était levé ne retomba pas sur lui, il le +saisit au poignet, l'arme s'échappa. Henri jeta un hurlement.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Pardaillan, je pourrais vous +tuer; c'est mon droit; je vous laisse vivre pour que +vous puissiez vous laver de l'outrage de Montmorency; +remerciez-moi!</p> + +<p>—C'est toi qui vas mourir! rugît Henri. A moi! A +moi!...</p> + +<p>—Bataille, donc! fit Pardaillan qui tira sa rapière.</p> + +<p>A ce moment, tout ce qui restait de monde dans +l'hôtel se ruait dans la pièce aux cris du maître. Pardaillan +vit qu'il avait devant lui six hommes armés.</p> + +<p>—Sus! Sus! hurla Henri. Pas de quartier!</p> + +<p>Pardaillan, traçant un vaste demi-cercle avec sa +rapière, bondit vers la gauche de la pièce.</p> + +<p>—Ici, la, meute! cria-t-il.</p> + +<p>Les assaillants se ruèrent de ce côté, dégageant +ainsi la porte. C'est ce que voulait Pardaillan. En un +clin d'oeil, il plaça sa rapière entre ses dents solides +comme des dents de loup, empoigna un énorme fauteuil +et le lança à toute volée sur les assaillants qui +refluèrent vers le fond.</p> + +<p>Au même instant, il remit l'épée à la main et se +jeta vers la porte qu'il franchit en poussant un éclat +de rire.</p> + +<p>En quelques bonds, Pardaillan, poursuivi par la +meute enragée, atteignit le bas de l'escalier. Là, il y +avait une porte qui ouvrait sur cette cour. Il fondit +sur elle pour l'ouvrir.</p> + +<p>—Malédiction! gronda-t-il.</p> + +<p>La porte était fermée!</p> + +<p>—Sus! Sus! Nous le tenons! vociféra l'officier.</p> + +<p>Au bas de l'escalier, vers la gauche, commençait +le couloir qui aboutissait aux offices et aux derrières +de la maison; de là, Pardaillan pouvait sauter dans le +jardin, et, là, il eût été sauvé... mais, du premier coup +d'oeil, il vit que la porte qui ouvrait sur le vestibule +de l'office était fermée.</p> + +<p>Il était pris dans ce boyau, avec, devant lui, sept +furieux solidement armés, derrière lui une porte infranchissable.</p> + +<p>Alors il calcula ses chances. Les assaillants ne pouvaient +plus l'envelopper; ils ne pouvaient marcher que +trois de front, et, encore, en se gênant.</p> + +<p>—A la rigueur, dit-il entre ses dents, je puis arriver +à les tuer l'un après l'autre.</p> + +<p>C'est ce qu'il résolut, n'ayant plus que cette alternative, +ou de faire ce grand carnage, ou de mourir.</p> + +<p>Les coups, cependant, pleuvaient sur lui. Il les paraît, +ripostait à chaque seconde; sa longue rapière +s'enfonçait dans le tas; un homme était blessé; les +autres poussaient d'effroyables hurlements.</p> + +<p>Une épée l'atteignit à son épaule et déchira son +pourpoint.</p> + +<p>La blessure saigna légèrement.</p> + +<p>Il avait déjà reculé de cinq pas; il n'y avait encore +que trois de ses assaillants blessés, l'un d'eux, il est +vrai, hors de combat, étendu à terre, tout râlant.</p> + +<p>A ce moment, il sentit une étrange pesanteur à sa +main droite: c'était la blessure que lui avait faite +d'Aspremont qui se rouvrait.</p> + +<p>Il saisit son épée de la main gauche.</p> + +<p>—Sus! sus! vociférait Henri. Il est aux abois!</p> + +<p>—A nous la bote! hurlaient les autres.</p> + +<p>Et cela faisait dans ce boyau obscur, avec les froissements +de l'acier, les coups secs des battements, les +râles, les jurons énormes, un vacarme indescriptible.</p> + +<p>Un coup de pointe blessa le routier au poignet gauche +au moment où, après s'être fendu à fond sur l'officier, +il faisait une retraite du corps. L'officier roula +sur le sol qu'il talonna un instant: il était mort!</p> + +<p>Pardaillan n'avait plus que quatre hommes devant +lui.</p> + +<p>Mais il était exténué; sa main gauche le faisait +horriblement souffrir; il dut reprendre l'épée de la +droite; et, haletant, il s'appuya de la gauche au mur. +Un nuage passait devant ses yeux. Il allait tomber... +Il recula encore de deux pas pour éviter un coup +furieux que lui portait Damville. Mais il fut atteint +au genou au même instant par un soldat.</p> + +<p>—C'est fini, murmura-t-il.</p> + +<p>Son épée lui tomba de la main...</p> + +<p>Cet instant était celui où il reculait en se soutenant +toujours de la main au mur.</p> + +<p>Tout à coup, il eut la sensation que ce mur s'entrouvrait, +il vit un trou noir béer près de lui, et, à +bout de forces, presque évanoui, il s'y laissa tomber!...</p> + +<p>—Fermez la porte! vociféra Henri, et laissez-le +crever dans cette cave!...</p> + +<p>Les soldats obéirent; la porte fut solidement fermée +et verrouillée. C'est en effet dans la cave que le +vieux Pardaillan avait roulé—dans cette même cave +où son fils s'était trouvé enfermé. En s'appuyant de +la main à la porte qui était simplement poussée, il +avait ouvert cette porte et s'était laissé tomber, dans +un dernier effort de l'instinct vital.</p> + +<p>Pardaillan avait roulé le long des marches et était +demeuré étendu sans vie sur le sol de la cave. Si le +maréchal l'y avait suivi, il n'eût eu qu'à l'achever +d'un coup de poignard. Mais Damville ne croyait pas +l'enragé aussi atteint qu'il l'était. Il redouta les suites +de ce combat dans l'obscurité, alors que sa troupe +était déjà si réduite.</p> + +<p>—Dans quelques jours, pensa-t-il, il n'y aura plus +là qu'un cadavre que j'enverrai jeter à la Seine!</p> + +<p>Le vieux Pardaillan, cependant, ne bougeait plus. Il +perdait beaucoup de sang par ses blessures, et, en +somme, il risquait de mourir là d'épuisement. Mais +ces vieux reîtres avaient l'âme chevillée au corps. +Au bout d'une heure d'évanouissement, le corps +étendu au bas de l'escalier commença à remuer les +bras, puis les jambes; puis la tête se redressa; +puis, enfin, ranimé par la fraîcheur de la cave, le +routier se souleva, s'assit, passa ses mains sur son +front.</p> + +<p>Enfin, il put penser. Et sa première pensée fut:</p> + +<p>—Tiens! Je ne suis pas mort?</p> + +<p>Soudain, l'une de ses mains se posa sur quelque +chose de frais, de poussiéreux, de rond, ou plutôt de +cylindrique.</p> + +<p>—Une bouteille! s'exclama-t-il. Est-ce possible?... +D'un coup sec appliqué au hasard sur le sol, le +goulot de la bouteille sauta.</p> + +<p>Pardaillan se mit à boire avec délices: ce qu'il +buvait, c'était un vin frais, généreux, capiteux, doux +au palais, chaud au coeur.</p> + +<p>Déjà l'effet du vin généreux se faisait sentir. Pardaillan +comprenait que ses forces lui revenaient, avec +les forces, la mémoire.</p> + +<p>—C'est bon! fit-il en hochant la tête. Puisque je +n'ai pas été tué, puisqu'ils ne sont pas descendus +m'achever ici, voyons à prendre des forces. Et d'abord, +où en suis-je?</p> + +<p>Là-dessus, Pardaillan, qui s'y connaissait certes +mieux qu'un chirurgien, se mit à se palper, à se visiter +longuement.</p> + +<p>Le résultat de cet auto-examen fut celui-ci:</p> + +<p>Premièrement, il avait une plaie contuse en arrière +de la tête; ladite plaie provenant sans doute de la +chute le long de l'escalier de la cave; item, pour les +mêmes causes, une dent brisée et le nez écorché; +item, pour les mêmes motifs, une douleur lancinante +au coude du bras droit.</p> + +<p>Deuxièmement, il avait une blessure à la main +droite provenant de son duel avec d'Aspremont, ladite +blessure s'étant rouverte pendant la mêlée dans le +couloir.</p> + +<p>Troisièmement, une estafilade au poignet gauche.</p> + +<p>Quatrièmement, une plaie profonde un peu au-dessus +du genou droit.</p> + +<p>Cinquièmement, l'épaule droite déchirée.</p> + +<p>Sixièmement, une blessure pénétrante au sein droit.</p> + +<p>Tout compte fait, et l'examen le plus sévère ayant +été établi, Pardaillan ne se trouva pas autre plaie ou +blessure, et estima qu'en somme il n'y avait pas dans +tout cela de quoi mourir au fond d'une cave.</p> + +<p>Alors, il entreprit de bander ses blessures.</p> + +<p>Tant bien que mal, il put se défaire de ses vêtements. +Et comme il portait chemise sous le pourpoint, +il s'écria:</p> + +<p>—Voilà, pardieu, de quoi panser et bander vingt +blessures!.</p> + +<p>N'ayant pas d'eau pour laver ces blessures, ce fut +avec du vin que Pardaillan les lava.</p> + +<p>Il put se mettre debout et, à tâtons, s'exerça à +faire quelques pas. Il eut un grognement de satisfaction; +en somme, la vieille machine tenait bon.</p> + +<p>Sur ce, il chercha un coin pas trop humide, pas +trop dur, et s'y endormit profondément.</p> + +<p>Lorsqu'il se réveilla, il regarda autour de lui, +essayant de percer les ténèbres de la cave.</p> + +<p>—Ah ça, grommela-t-il, est-ce bien la peine de se +préoccuper de mes blessures? Si je ne me trompe, +dans quatre ou cinq jours au plus tard, la mort viendra +me guérir de ces plaies et m'offrir le repos pour +jamais! En effet, je vais mourir de faim...</p> + +<p>En parlant ainsi, Pardaillan se leva, retrouva l'escalier +qui montait à la porte et essaya de voir si, par +quelque manière, il en viendrait à bout..., mais il se +rendit compte facilement qu'autant eût valu essayer +de percer les épaisses murailles qui servaient de fondements +à l'hôtel.</p> + +<p>Alors seulement, la pensée lui vint que, s'il ne pouvait +pas ouvrir, il n'en était pas de même de ceux +qui étaient au-dehors, et qu'on pouvait venir l'égorger +pendant son sommeil.</p> + +<p>Par une bizarre contradiction, ou par un dernier +espoir, Pardaillan, qui consentait à mourir de +faim, se refusa énergiquement à mourir égorgé; +il résolut de barricader la porte et d'empêcher +qu'on pût entrer dans la cave, puisqu'il ne pouvait +en sortir.</p> + +<p>Il redescendit donc l'escalier pour se mettre en +quête des matériaux nécessaires, et, pour se donner +du coeur à l'ouvrage, commença par se diriger vers +le coin aux bouteilles; il en saisit une qu'il décapita et +la porta à ses lèvres. A côté, il découvrit une vraie +mine de jambons. Ils étaient proprement arrangés +sur de la paille, en sorte que Pardaillan, en attaquant +le premier, se dit avec satisfaction:</p> + +<p>—Voici le lit, voici les boissons rafraîchissantes et +voici la nourriture aussi agréable que substantielle.</p> + +<p>Ajoutons qu'il parvint à barricader la porte au +moyen de madriers.</p> + +<p>Il était sûr, désormais, qu'on ne pourrait plus +arriver à lui pendant son sommeil, sans le réveiller.</p> + +<p>Et comme, s'il avait perdu sa rapière dans le combat, +il avait au moins conservé sa dague, il avait de +quoi se défendre.</p> + +<p>Peu à peu, il s'habitua à l'obscurité; le mince filet +de lumière qui tombait d'un soupirail finit par lui +paraître un véritable rayon de jour.</p> + +<p>Il put ainsi se rendre compte des jours et des nuits.</p> + +<p>Le temps s'écoulait cependant. Grâce à une constitution +de fer Pardaillan triompha rapidement de la +fièvre.</p> + +<p>Les blessures se cicatrisèrent.</p> + +<p>Malheureusement, la mine aux jambons s'épuisa +avec non moins de rapidité. Et pourtant, avec son +habitude des sièges, le vieux renard avait tout de +suite pensé à se rationner, il l'avait fait scrupuleusement +le premier moment.</p> + +<p>Malgré l'économie qui devint vite de la parcimonie, +pour se tourner enfin en ladrerie, Pardaillan s'aperçut +un jour qu'il ne lui restait plus qu'un jambon.</p> + +<p>A ce moment, il y avait peut-être un mois, ou peut-être +plus encore qu'il était enfermé dans cette cave.</p> + +<p>Les blessures étaient guéries.</p> + +<p>Somme toute, jusque-là, il n'avait souffert ni de la +faim, ni de la soif. Mais maintenant le problème allait +se poser à nouveau; et, cette fois, il était inéluctable.</p> + +<p>En effet, pendant ce long séjour, Pardaillan avait +employé son temps et toutes les ressources de son +imagination à trouver un moyen d'évasion.</p> + +<p>Les projets se succédèrent dans son esprit, mais, +à la pratique, il dut en reconnaître l'inanité et les +abandonner l'un après l'autre. Il n'y avait aucun +moyen de sortir de là!</p> + +<p>Dans deux jours, trois jours au plus, il allait se +trouver sans vivres! Et alors commencerait une +longue et terrible agonie pour aboutir à la mort la +plus douloureuse!</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXIV</h3> + +<h3>JEANNE D'ALBRET</h3> + +<p>Au moment où le comte de Marillac se mit en route +pour accomplir la mission de confiance que lui avait +donnée Catherine, la reine de Navarre se trouvait à +La Rochelle, place forte considérée par les réformés +comme le meilleur de leurs refuges.</p> + +<p>Jeanne d'Albret avait concentré là les forces dont +elle disposait. Elle avait imaginé un plan aussi simple +que hardi, et qui comportait deux actions simultanées.</p> + +<p>Il consistait à réunir sous les murs de La Rochelle +tout ce qu'il y avait de protestants en France décidés +à risquer un grand coup pour conquérir la liberté +de conscience.</p> + +<p>Une fois cette armée réunie et organisée, elle en +prendrait le commandement elle-même et marcherait +droit sur Paris.</p> + +<p>Telle était la première action du plan.</p> + +<p>La deuxième consistait à tenter, dans l'intérieur +même de Paris, un coup de main qui devait coïncider +avec l'apparition de Jeanne d'Albret sur les hauteurs +de Montmartre par où elle comptait attaquer.</p> + +<p>Ce coup de main, c'était l'enlèvement du roi Charles IX +que l'on eût transporté au camp des réformés.</p> + +<p>Coligny, Condé, Henri de Béarn devaient prendre +les devants, s'installer dans Paris et y préparer l'enlèvement.</p> + +<p>Telle était la deuxième action du plan.</p> + +<p>La résultante de ces deux combinaisons, la +voici:</p> + +<p>Jeanne d'Albret apparaissait sous les murs de +Paris avec une armée forte d'environ quinze mille +fantassins, deux mille cavaliers, vingt canons. A un +signal donné par elle du haut de Montmartre, Henri +de Béarn, suivi de Condé et de Coligny, montait à +cheval; quatre cents huguenots parisiens se formaient +autour de lui; cette troupe traversait la ville +assiégée et marchait sur la porte Montmartre en +criant aux Parisiens que le roi Charles IX se trouvait +dans le camp huguenot.</p> + +<p>Jeanne d'Albret comptait ainsi entrer dans Paris +presque sans coup férir, se réunir à son fils, marcher +sur le Louvre, et, là, imposer ses conditions à Catherine +de Médicis.</p> + +<p>Les choses en étaient là lorsque Jeanne d'Albret +reçut une lettre qui la troubla fort et ébranla ses +résolutions.</p> + +<p>La lettre venait de Charles IX et lui était apportée +par un gentilhomme du roi.</p> + +<p>En substance, Charles IX assurait la reine de +Navarre de sa bonne volonté, affirmait son sincère +désir de terminer à jamais les luttes qui ensanglantaient +le royaume, et lui donnait rendez-vous à Blois +pour discuter des conditions d'une paix durable et +définitive.</p> + +<p>Pendant quelques jours, Jeanne d'Albret, tout en +continuant ses préparatifs, eut l'esprit préoccupé de +cette lettre. Elle avait simplement dit à l'envoyé du +roi qu'elle ferait tenir une réponse.</p> + +<p>Le soir du seizième jour, après son départ de +Paris, le comte de Marillac arriva en vue de La +Rochelle.</p> + +<p>Son coeur battit à la pensée qu'il allait revoir la +reine.</p> + +<p>Or, les seize journées de route monotone qu'il venait +d'accomplir, il les avait passées à se demander +comment la reine de Navarre accueillerait son idée +de mariage avec Alice de Lux. Quand il y songeait, +il ne voyait pas quelle objection elle pourrait bien +faire à ce mariage.</p> + +<p>Mais, pour la première fois, il éprouvait de vagues +inquiétudes. Qu'était-ce qu'Alice de Lux? D'où venait-elle?</p> + +<p>Le comte de Marillac n'était et ne pouvait être +jaloux. Il était inquiet, voilà tout: inquiet non pas +de ce qu'il penserait, lui, d'Alice; mais de ce qu'en +penserait la reine. Que savait-il d'Alice de Lux?</p> + +<p>Donc, le comte de Marillac était violemment agité +en entrant dans la ville de La Rochelle. Il s'informa +aussitôt de la maison où logeait la reine.</p> + +<p>Lorsque Marillac se trouva en présence de Jeanne +d'Albret, il oublia toutes ses préoccupations personnelles +et il eut un moment de joie qui éclata dans +ses yeux. La reine lui tendit sa main qu'il baisa avec +une affection passionnée.</p> + +<p>—Vous voilà donc, mon cher enfant, dit la reine +émue.</p> + +<p>Jeanne d'Albret considéra un instant le comte avec +une tendresse grave. Une question était sur ses lèvres, +et elle hésitait à la formuler. Attentif aux pensées de +la reine, Marillac comprit et dit:</p> + +<p>—Sa Majesté le roi de Navarre est en parfaite santé, +madame, et aucun danger ne le menaçait à l'heure +où j'ai quitté Paris. J'en dirai autant de monsieur +l'amiral et de monsieur le prince.</p> + +<p>—C'est mon fils qui vous envoie? demanda la +reine.</p> + +<p>—Non, madame, fit Déodat. Je vous suis député +par madame Catherine qui a pris soin de m'accréditer +auprès de Votre Majesté.</p> + +<p>En même temps, il tira de son pourpoint la lettre +de Catherine de Médicis et, mettant un genou à terre, +la tendit à Jeanne d'Albret. Le comte de Marillac ne +se releva que lorsque Jeanne d'Albret eut lu entièrement +la missive.</p> + +<p>—Vous avez donc vu la mère du roi de France?</p> + +<p>—Je l'ai vue, madame.</p> + +<p>Marillac fit un récit fidèle et circonstancié de son +entrevue avec Catherine, en tout ce qui concernait les +propositions de paix et de mariage.</p> + +<p>—Comte, dit la reine lorsque Marillac eut fini de +parler, je vous chargerai de porter une réponse à la +reine mère. En même temps, vous serez porteur d'une +lettre pour le roi Charles IX. Et, enfin, je vous donnerai +des lettres pour le roi de Navarre et M. de Coligny. +Je réfléchirai aujourd'hui et demain aux propositions +qui nous sont faites. Après-demain, je rassemblerai +notre conseil, et il sera délibéré sur toutes +ces graves questions. Vous pourrez donc reprendre +dans trois jours le chemin de Paris. Pour le moment, +laissons de côté la politique et la guerre, et parlons +de vous, mon cher comte... Ainsi, vous avez vu la +reine Catherine?</p> + +<p>—Oui, madame, j'ai vu ma mère... et ma mère a +reconnu en moi le fils qu'elle a abandonné...</p> + +<p>—Êtes-vous bien sûr de cela?</p> + +<p>—Votre Majesté va en juger. Ma mère n'a pas +prononcé un mot d'affection; ma mère n'a pas eu un +geste qui pût laisser supposer qu'elle me reconnaissait: +ma mère n'a pas eu pour moi un regard de +pitié...</p> + +<p>—Courage, mon enfant, dit Jeanne d'Albret.</p> + +<p>—C'est fini, madame. Je ne crois pas que la reine +Catherine soit autre chose pour moi qu'une reine +ennemie. Je n'ai parlé à Votre Majesté que des propositions +que la reine mère me chargeait de lui porter. +Mais, à moi aussi, elle a fait une proposition...</p> + +<p>—A vous comte! s'écria Jeanne en tressaillant.</p> + +<p>—La voici, madame: on offrirait à Sa Majesté +Henri de Béarn le trône de Pologne, de façon que la +Navarre se trouve sans roi...</p> + +<p>—Et alors? dit Jeanne d'Albret.</p> + +<p>—Alors, Majesté, si le roi votre fils acceptait de +régner sur la Pologne, on mettrait un autre roi sur +le trône de Navarre... et ce roi, madame... ah! c'est +à peine si j'ose vous répéter ces étranges combinaisons +ce serait moi!...</p> + +<p>Jeanne d'Albret demeura longtemps silencieuse et +méditative. Oui! comme l'avait dit le comte, c'était +bien là une preuve absolue que Catherine de Médicis +avait reconnu son fils en Déodat...</p> + +<p>Quant à l'éventualité qu'Henri de Béarn pût aller +occuper le trône de Pologne, Jeanne résolut de ne +pas s'y arrêter un instant. Certes, la Pologne était un +beau royaume. Mais Jeanne d'Albret, Navarraise dans +l'âme, n'eût pas abandonné son pays même pour le +trône de France.</p> + +<p>Et quant à Henri lui-même, malgré son extrême jeunesse, +elle lui soupçonnait de plus vastes ambitions, +et peut-être qu'un jour le roi de France fût un Bourbon +et qu'il portât ce double titre: Roi de France et +de Navarre...</p> + +<p>—Que pensez-vous de cette royauté qu'on vous +offre?</p> + +<p>—Je pense, madame, répondit sans hésitation le +comte de Marillac, que je me sens inapte à régner. +Je n'ai pas la taille d'un roi. J'ajoute que je n'envisagerais +pas sans une sorte d'horreur la nécessité de +m'installer dans la maison de mon roi, de ma reine.</p> + +<p>Le comte était fort ému en prononçant ces paroles.</p> + +<p>—Madame, ajouta-t-il, si j'osais parler de bonheur, +moi que jusqu'à ce jour vous avez vu désespéré... y +a-t-il un bonheur possible pour moi?... Ah! madame, +l'heure est venue de vous dire toute ma pensée, de +vous parler à coeur ouvert, comme à la seule qui m'ait +témoigné quelque intérêt.</p> + +<p>—Eh bien, comte?...</p> + +<p>—Eh bien, madame, j'aime!...</p> + +<p>Le visage de Jeanne d'Albret s'éclaira.</p> + +<p>—Cher enfant! Si vous saviez comme je suis heureuse... +Car, si vous aimez, c'est que vous devez être +aimé... comme vous le méritez...</p> + +<p>—Je suis sûr qu'elle m'aime autant que je l'aime...</p> + +<p>—En effet, dit doucement la reine, c'est un grand +bonheur qui vous arrive, mon enfant. Mais vous ne +m'avez pas dit encore le nom de votre élue...</p> + +<p>Marillac frémit. Un malaise inexprimable s'empara +de lui.</p> + +<p>—Vous la connaissez, madame, dit-il d'une voix +tremblante. Elle a été aussi malheureuse que je l'ai +été. Comme moi, elle a trouvé en Votre Majesté un +asile de douceur et de bonté. Faible, sans appui, +fuyant la persécution, seule au monde, vous l'avez +recueillie avec cette inépuisable générosité d'âme qui +fait que le monde vous aimera plus encore qu'il n'admirera +en vous la guerrière de génie...</p> + +<p>—Alice de Lux! murmura la reine de Navarre.</p> + +<p>—Vous l'avez dit, madame! fit Marillac en jetant +sur la reine un regard d'ardente curiosité.</p> + +<p>Mais déjà la reine s'était faite impénétrable. Oui, +Jeanne d'Albret possédait vraiment cette haute générosité +d'âme dont le comte venait de parler, puisqu'elle +sut retenir le cri douloureux qui allait faire +explosion sur ses lèvres.</p> + +<p>—Vous ne me dites rien, madame, reprit Marillac +tout pâle. De grâce, que pensez-vous?...</p> + +<p>—Eh bien, je n'en pense rien en ce moment. Je la +connais peu. Je lui ai parlé une douzaine de fois en +tout.</p> + +<p>Le comte comprit que la reine était troublée.</p> + +<p>—Madame, s'écria-t-il, il est nécessaire que je sache +votre pensée tout entière...</p> + +<p>Jeanne d'Albret avait baissé la tête. Le comte lui +demandait une vérité terrible—ou un mensonge.</p> + +<p>—Madame, reprit-il avec plus d'ardeur, si Votre +Majesté ne me répond pas, c'est qu'elle condamne ma +fiancée...</p> + +<p>—Je n'ai rien contre Alice de Lux, dit Jeanne +d'Albret.</p> + +<p>Mais ce mensonge fut dit d'une voix si basse que +Marillac, plus que jamais, eut l'intuition de la catastrophe +qu'il attendait, pour ainsi dire.</p> + +<p>—Madame, ayez pitié d'un malheureux qui vous +porte dans son coeur, qui n'a que vous au monde, +pour qui vous êtes famille, amitié, affection, tout!... +Madame, votre parole ne me suffit pas... c'est un serment +qu'il me faut... Jurez-moi que vous venez de dire +la vérité!...</p> + +<p>—Comte de Marillac, je vais vous donner une +preuve d'affection telle que mon fils seul eût pu en +attendre une semblable de moi... Je ne puis vous répondre... +Je ne puis faire le serment que vous me demandez +avant d'avoir vu Alice de Lux... Je la verrai, +je lui parlerai et alors, mon enfant, je vous répondrai... +Ce que je puis vous répéter, c'est que je ne connais +pas cette jeune fille et que je vous aime assez +pour la vouloir connaître avant de vous dire si elle +est digne ou non de votre amour...</p> + +<p>Un rauque sanglot se brisa dans la gorge du jeune +homme.</p> + +<p>—Où est Alice de Lux? demanda la reine.</p> + +<p>—A Paris, répondit le comte d'une voix presque +inintelligible. Rue de la Hache. La maison à porte +verte, près de la nouvelle tour...</p> + +<p>—C'est bien, dit Jeanne d'Albret, demain je partirai +pour Paris...</p> + +<p>—Madame! balbutia le comte avec angoisse.</p> + +<p>—Nous partirons ensemble, reprit la reine. Vous +prendrez le commandement de mon escorte. Allez, +comte...</p> + +<p>Le jeune homme sortit en titubant... Dehors, il respira +péniblement, s'arrêta quelques minutes...</p> + +<p>—Mais, rugit-il au fond de lui-même, il y a donc +une vérité sur Alice? Quelque chose que j'ignore?</p> + +<p>Il rentra, brisé par la fatigue morale plus encore +que par la fatigue physique, dans l'hôtellerie où il +était descendu.</p> + +<p>Lorsqu'il se présenta à la reine de Navarre, celle-ci +put juger des ravages qui s'étaient faits dans l'esprit +de Marillac. Ses traits s'étaient durcis. Sa parole était +devenue brève et rauque.</p> + +<p>—Que va-t-il devenir lorsqu'il saura? songea la +reine.</p> + +<p>Elle évita soigneusement de parler d'Alice et donna +au comte ses instructions pour que l'on pût partir +dans la journée même.</p> + +<p>—Nous allons à Blois, dit-elle en terminant. Puisque +Charles me donne rendez-vous dans cette ville, je +ne veux pas fuir la conférence qu'il m'offre. De Blois, +nous irons à Paris, quel que soit le résultat de la +conférence. Nous irons officiellement si la paix se +fait, nous irons secrètement dans le cas contraire...</p> + +<p>Le comte s'inclina sans répondre et sortit pour s'occuper, +avec une activité fébrile, des préparatifs du +départ.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXV</h3> + +<h3>ÉTONNEMENT DE GILLES ET GILLOT</h3> + +<p>Lorsque Charles IX sortit de Paris pour se rendre à +Blois, il remarqua, non sans mécontentement, que +son escorte comprenait les seigneurs catholiques les +plus enragés contre les huguenots.</p> + +<p>De ce nombre était le duc de Guise, plus brillant, +plus souriant que jamais. Le maréchal de Damville +faisait aussi partie de l'escorte royale. La veille du départ, +Henri avait fait venir son intendant—son âme +damnée—, le sieur Gilles, et avait eu avec lui un long +entretien relatif aux prisonnières de la rue de la +Hache.</p> + +<p>—Tu m'en réponds sur ta tête, avait conclu le maréchal. +Dans peu de temps, bien des choses seront +arrangées. Et alors le roi fera un peu ce que voudrai. +Mon matamore de frère ira pourrir dans quelque +Bastille. D'ici là, prudence, et veille nuit et jour. A +propos, ajouta négligemment Damville, il y a, dans +les caves de mon hôtel, un cadavre dont il sera bon +de se débarrasser.</p> + +<p>—Le cadavre de l'enragé spadassin, fit Gilles. C'est +bien simple, monseigneur. Nous le sortirons de là par +une nuit obscure et nous irons le confier à la Seine.</p> + +<p>Il en résulta que, quelques jours après le départ de +la cour pour les conférences de Blois, maître Gilles +appela son neveu Gillot.</p> + +<p>—Gillot, dit gravement l'intendant, nous allons ce +soir débarrasser les caves de l'hôtel du cadavre qui +achève d'y pourrir.</p> + +<p>La physionomie de Gillot s'éclaircit à l'instant +même.</p> + +<p>—Pardieu! dit-il, s'il ne s'agit que d'enterrer le +damné Pardaillan, je suis votre homme!</p> + +<p>—En route! fit l'oncle.</p> + +<p>—En route! répéta le neveu, brandissant un +couteau.</p> + +<p>Alors Gilles ceignit une lourde épée qu'il avait décrochée +d'une panoplie de son maître. Il passa deux +pistolets à sa ceinture et remplaça son bonnet par +un casque.</p> + +<p>Puis ils sortirent. Dans la remise de la maison, il +y avait une petite charrette. Gillot attacha un âne à +la charrette.</p> + +<p>—Prends aussi une corde, ordonna l'oncle. Nous la +lui attacherons au cou avec une bonne pierre...</p> + +<p>Ces préparatifs achevés, ils se mirent en route, l'oncle +marchant en avant l'épée d'une main, la lanterne +de l'autre, le neveu venait derrière, traînant l'âne par +la bride. Ils arrivèrent sans encombre à l'hôtel de +Mesmes, firent entrer l'âne et la charrette dans la +cour, barricadèrent la porte et se rendirent tout droit +à l'office, où, d'un grand coup de vin, ils se remirent +de leurs émotions.</p> + +<p>L'heure était venue d'exécuter la deuxième partie +de l'expédition. Minuit sonna au temple tout proche. +Gillot se signa, et Gilles saisit les clefs de la cave. +Devant la porte de la cave, ils s'arrêtèrent un moment. +Puis l'intendant poussa les verrous extérieurs, donna +deux tours de clef, et la porte s'entrebâilla. L'intendant, +d'un coup de pied, poussa la porte. Mais elle +résista.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Gillot.</p> + +<p>—Imbécile! dit Gilles, cela veut dire qu'il s'est +barricadé lorsqu'on l'a poursuivi et traqué. Allons, il +s'agit de démolir tout cela!</p> + +<p>L'oeuvre de démolition commença aussitôt. Au bout +d'une heure de travail, le passage se trouva libre, la +porte s'ouvrit toute grande, ils descendirent l'escalier, +Gilles toujours en avant, sa lanterne à la main. Il +était d'ailleurs si assuré maintenant qu'il n'avait plus +affaire qu'à un cadavre, qu'il avait dédaigné de descendre +avec l'épée. Gillot le suivait pas à pas, son +couteau à la main.</p> + +<p>La cave était vaste et se composait de plusieurs +compartiments; il y avait des coins et des recoins, +des trous sombres derrière des futailles: l'exploration +commença... Dans un coin du troisième compartiment, +Gilles se baissa tout à coup avec un cri étouffé:</p> + +<p>—Des ossements! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Les rats l'ont rongé!</p> + +<p>—Mais ce ne sont pas les ossements d'un homme!</p> + +<p>Les ossements étudiés, les deux nocturnes visiteurs +se regardèrent avec stupéfaction.</p> + +<p>—Des os de jambons, fit l'oncle.</p> + +<p>—Des bouteilles vides! ajouta le neveu en montrant +non loin de là une montagne de flacons décapités.</p> + +<p>—Le misérable, avant de mourir, a bien mangé et +bien bu!...</p> + +<p>La recherche recommença plus acharnée. Au bout +de deux heures, la cave avait été explorée jusque dans +ses recoins les plus cachés: il fut évident que le cadavre +de Pardaillan n'y était plus.</p> + +<p>—Voilà qui est étrange, murmura Gilles.</p> + +<p>—J'en reviens à mon dire, fit Gillot: les rats l'ont +mangé! seulement, ils n'ont même pas laissé les os.</p> + +<p>—Imbécile! dit l'oncle.</p> + +<p>C'était son mot favori quand il parlait à son neveu. +Cependant, force lui fut de se rendre à l'explication +de Gillot, En effet, une nouvelle perquisition demeura +sans résultat, et il était certain que Pardaillan n'avait +pu s'évader.</p> + +<p>—Après tout, dit-il, cela nous évitera la peine d'aller +Jusqu'à la Seine.</p> + +<p>N'ayant plus rien à faire dans la cave, l'oncle et le +neveu reprirent le chemin de l'escalier. En mettant +le pied sur la première marche, Gilles leva machinalement +les yeux vers la porte qu'il avait laissée grande +ouverte, et il poussa un cri terrible: cette porte était +fermée.</p> + +<p>En quelques bonds, il l'atteignit, poussé par l'espoir +que peut-être il l'avait lui-même poussée par mégarde. +Et là, il constata que non seulement elle était +poussée, mais encore qu'elle était fermée à double +tour!...</p> + +<p>—Que se passe-t-il? demanda Gillot.</p> + +<p>—Ce qui se passe! hurla Gilles. Nous sommes enfermés!...</p> + +<p>Gillot demeura hébété, secoué d'un tremblement +convulsif... A ce moment, un strident éclat de rire retentit +derrière la porte fermée.</p> + +<p>Et les cheveux de Gillot se hérissèrent sur sa tête! +Car, cette voix, il la reconnaissait!</p> + +<p>C'était le vieux Pardaillan qui venait de pousser +cet éclat de rire. Nous l'avons laissé au moment où, +n'ayant plus qu'un jambon pour toute provision, il +entrevoyait avec horreur le supplice de la famine +comme le terme fatal de sa carrière d'aventures. Lorsque +ce dernier jambon fut épuisé, lorsqu'après avoir +une centième fois fouillé la cave dans tous les sens +Pardaillan se fut bien convaincu qu'il ne lui restait +plus qu'à mourir, il prit une résolution:</p> + +<p>Il se soutiendrait avec du vin tant qu'il pourrait. Et, +au moment où les souffrances de la faim deviendraient +pressantes, eh bien, il échapperait à la torture +par le suicide: d'un coup de dague, il en finirait.</p> + +<p>Couché près de son tas de bouteilles, il y avait sans +doute plusieurs heures qu'il n'avait mangé et se demandait +s'il ne valait pas mieux se tuer tout de +suite. Tout à coup, il lui sembla entendre un bruit +derrière la porte, il se releva d'un bond, se rapprocha, +haletant, de l'escalier, et écouta...</p> + +<p>Et ce qu'il entendit lui causa une joie telle qu'il eut +de la peine à retenir un cri. Il se dissimula dans un +coin au pied de l'escalier; Gilles et Gillot passèrent +à deux pas de lui.</p> + +<p>Il attendit qu'ils se fussent enfoncés dans le fond +de la cave. Alors il n'eut qu'à remonter, et tranquillement, +il ferma la porte. Son premier mouvement fut +alors de détaler, mais, s'étant convaincu que l'hôtel +était parfaitement désert, la curiosité le prit de savoir +ce que diraient les deux fossoyeurs improvisés.</p> + +<p>Il entendit enfin l'oncle et le neveu s'approcher de +la porte, une fois leur perquisition terminée. Et, satisfait +de l'adieu qu'il leur jeta sous forme d'un éclat +de rire et d'une menace, il s'éloigna.</p> + +<p>Le vieux routier, bien qu'il eût habité peu de temps +l'hôtel, le connaissait pourtant de fond en comble. +Rendu à la liberté par le tour de passe-passe auquel +nous venons d'assister, il se rendit directement à l'office, +alluma un flambeau, visita les armoires et commença +par se réconforter de quelques victuailles oubliées. +Alors il chercha les clefs des appartements et, +les ayant trouvées, il se mit à visiter l'hôtel.</p> + +<p>Il parvint dans une grande salle où se trouvait un +grand miroir. Il en profita pour s'inspecter de la tête +aux pieds et constata qu'il était à faire peur. Il n'avait +plus de chapeau, ses vêtements étaient en lambeaux, +tachés de boue, de sang et de vin. Il n'avait plus +d'épée. D'ailleurs, ses blessures étaient toutes fermées, +et, sauf une cicatrice rougeâtre au nez, son +visage était à peu près intact.</p> + +<p>—Procédons avec ordre et méthode, dit Pardaillan.</p> + +<p>Aussitôt, il pénétra dans la chambre à coucher du +maréchal; il avisa une haute armoire ventrue à laquelle +il essaya toutes ses clefs. A force de fouiller +la serrure avec la pointe de sa dague, il finit par la +faire sauter.</p> + +<p>—Tiens! fit-il, voila l'armoire qui s'ouvre!</p> + +<p>Elle était remplie de linge et de vêtements. Il procéda +alors à une toilette complète dont il avait le +plus grand besoin. Quand il fut somptueusement habillé, +il prit à une panoplie une solide rapière.</p> + +<p>En continuant ses recherches, il arriva dans un cabinet +écarté, où il tomba en arrêt devant un coffre +armé de trois serrures. Au bout d'une heure de travail, +les trois serrures avaient sauté. Pardaillan ouvrit +le coffre et demeura ébloui: il était plein d'or +et d'argent; il y avait là tout un trésor.</p> + +<p>—Voyons, dit-il, je ne suis pas un truand. Je n'emporterai +donc pas cet or qui est à M. de Damville. +Très bien. Mais M. de Damville me doit une indemnité +de guerre que j'estime à trois mille +livres.</p> + +<p>A mesure qu'il parlait ainsi, le vieux Pardaillan puisait +dans le coffre. Lorsqu'il eut garni sa ceinture de +cuir des trois mille livres qu'il avait comptées en pièces +d'or, il referma soigneusement le coffre, puis le +cabinet, puis toutes les chambres qu'il avait ouvertes. +Et ainsi habillé de neuf des pieds à la tête, une +bonne épée au côté, la ceinture garnie, il se dirigea +d'un pas léger vers la grande porte de l'hôtel.</p> + +<p>Il se rendit à l'auberge de la Devinière, où il interrogea +maître Landry qui lui apprit que la cour était +à Blois.</p> + +<p>—Mais, ajouta le digne aubergiste, permettez-moi, +monsieur, de vous féliciter du bien qui vous arrive; +je vois, au superbe costume que vous portez, que vos +affaires sont en bon train.</p> + +<p>—En effet, maître Landry; je viens de faire un +petit voyage... Ce petit voyage m'a enrichi, ce qui va +me permettre de régler le vieux compte que nous +avons ensemble.</p> + +<p>—Ah! monsieur, s'écria Landry, j'ai toujours dit +que vous étiez un parfait galant homme.</p> + +<p>—Ah! misérable! s'écria soudain le vieux routier. +Tu vas payer cher ta trahison!</p> + +<p>Landry demeura ébahi, la bouche ouverte, les yeux +ronds de surprise, tandis que Pardaillan, repoussant +la table à laquelle il était assis, s'élançait au-dehors +comme un forcené.</p> + +<p>Qu'était-il donc arrivé à Pardaillan? il avait vu +passer, devant la Devinière, Orthès d'Aspremont à +qui, non sans raison, il attribuait sa dispute avec le +maréchal.</p> + +<p>C'était bien d'Aspremont qui passait, en effet, sa +blessure ne lui ayant pas permis de suivre Damville. +Malheureusement, il paraît que d'Aspremont était +pressé; car il marchait d'un bon pas, et, lorsque Pardaillan +arriva au coin de rue où il l'avait vu tourner, +son adversaire avait disparu. Tout maugréant, il prit +le chemin de l'hôtel de Montmorency.</p> + +<p>—Pourvu qu'il ne soit rien arrivé au chevalier! +songeait-il. Ces Montmorency sont une mauvaise race. +Je viens d'en avoir une nouvelle preuve avec Henri +François est-il meilleur?...</p> + +<p>Contre son attente, le vieux Pardaillan trouva à l'hôtel +Montmorency son fils qui le serra dans ses bras.</p> + +<p>—Que vous est-il arrivé, mon père? demanda le +chevalier.</p> + +<p>—Je te raconterai cela. Je reviens de très loin. +Mais, toi-même, mon cher chevalier, que t'est-il donc +arrivé?</p> + +<p>—A moi, monsieur?... mais rien que je sache.</p> + +<p>—Cependant tu as la mine d'un moine qui, par +hasard, aurait réellement fait carême. Tu es pâle, tu +es triste...</p> + +<p>—Dites-moi votre histoire, mon père, fit le chevalier, +je vous dirai la mienne après.</p> + +<p>Le vieux routier ne se fit pas prier et raconta son +aventure point par point.</p> + +<p>—En sorte, fit le chevalier en riant, que Gilles et +Gillot sont maintenant à votre place?</p> + +<p>—Avec cette différence que, si je me suis nourri de +jambons, ils en seront réduits à se nourrir des os +que je leur ai laissés.</p> + +<p>Le chevalier ne put s'empêcher de rire.</p> + +<p>—Et maintenant, reprit son père, à ton tour, chevalier.</p> + +<p>—Mon père, vous savez bien ce qui m'attriste.</p> + +<p>—Ah! oui... les deux donzelles en question. Elles +ne sont donc pas retrouvées?</p> + +<p>—Hélas! Le maréchal de Montmorency et moi, +nous avons en vain fouillé tout Paris... J'ai voulu +alors quitter le maréchal, et, ne vous voyant plus, +m'en aller. Nous n'avons plus d'espoir ni l'un ni +l'autre...</p> + +<p>—Par la mort-Dieu! Par Pilate! Par Barabbas!</p> + +<p>—Que vous arrive-t-il, mon père?</p> + +<p>—J'ai trouvé! rugit le vieux Pardaillan.</p> + +<p>—Quoi! Qu'avez-vous trouvé!...</p> + +<p>—Où elles sont! ou plutôt le moyen de le savoir, +ce qui revient au même!</p> + +<p>—Mon père, prenez garde de me donner une fausse +joie qui me tuerait!</p> + +<p>—Je te dis que j'ai trouvé, corbacque! Partons!...</p> + +<p>—Partons, mon père! fit le chevalier avec une +hâte fébrile.</p> + +<p>En route le vieux Pardaillan s'expliqua.</p> + +<p>—Il y a un homme qui sait assurément où se trouvent +tes deux princesses au bois dormant. Et, cet +homme, c'est le damné intendant de Damville, celui +qui sait tous les secrets du maître.</p> + +<p>—Gilles!... Ah! vous avez raison... courons, mon +père!</p> + +<p>Le père et le fils se mirent à courir et, arrivés à +l'hôtel de Mesmes, ils y entrèrent par le jardin. Quelques +instants plus tard, ils étaient devant la porte +de la cave. Homme de sang-froid s'il en fut, le vieux +routier retint son fils qui voulait ouvrir aussitôt, et +se mit à écouter. Sans doute, de l'intérieur, Gilles et +Gillot avaient entendu les pas, car à peine Pardaillan +et son fils se furent-ils arrêtés devant la porte qu'une +voix lamentable leur parvint:</p> + +<p>—Ouvrez, au nom du Ciel! Ouvrez, qui que vous +soyez!...</p> + +<p>—Qui êtes-vous? demanda le vieux routier.</p> + +<p>—Je suis maître Gilles, l'intendant de Mgr de Damville. +Nous avons été enfermés dans cette cave par un +misérable, un homme de sac et de corde, un truand...</p> + +<p>—Assez! Assez, maître Gilles! s'écria Pardaillan +qui éclata de rire.</p> + +<p>—Le damné Pardaillan! se lamenta Gilles en reconnaissant +la voix de celui qu'il avait voulu enterrer.</p> + +<p>—Lui-même, mon digne intendant! Maître Gilles, +écoutez-moi bien.</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur! haleta l'intendant.</p> + +<p>—J'ai eu pitié de vous... et c'est pour cela que je +reviens. Je me suis dit qu'il serait indigne d'un chrétien +de vous laisser, ici, mourir lentement de faim... +Alors, je viens pour vous pendre!...</p> + +<p>—Miséricorde! Vous me voulez pendre!</p> + +<p>On entendit un gémissement et un sanglot. Pardaillan +ouvrit la porte. Et, dans l'obscurité, il aperçut +Gilles, à genoux sur l'une des marches de l'escalier; +il était livide, hideux.</p> + +<p>—Chevalier, dit le vieux routier, demeurez à cette +porte; armez vos pistolets; et, si l'un de ces deux misérables +fait mine de vouloir sortir, tuez-le sans pitié.</p> + +<p>—Grâce, monseigneur, gémit l'intendant.</p> + +<p>—Tu as peur, continua Pardaillan. Et si je t'offrais +un moyen de sauver ta vie?</p> + +<p>—Oh! bégaya le vieillard en tendant ses bras avec +désespoir: tout ce que vous voudrez, tout! demandez-moi +ce que j'ai pu entasser d'or et d'argent depuis +que je vis.</p> + +<p>—Je ne veux pas de ton argent, dit le vieux routier.</p> + +<p>—Quoi alors? Dites! Parlez!</p> + +<p>—Je ne te tuerai pas. Tu ne seras pas pendu. Et +même tu pourras t'en aller d'ici, à une seule condition... +Tu me diras où ton maître le maréchal a conduit +la dame de Piennes et sa fille...</p> + +<p>Gilles leva des yeux hagards vers Pardaillan.</p> + +<p>—Vous me demandez cela? dit-il. C'est cela que +vous voulez savoir pour me donner vie sauve?</p> + +<p>—Oui. Tu vois que tu en es quitte à bon compte.</p> + +<p>Gilles, qui était à genoux, se releva. Gilles, qui grelottait +et claquait des dents, se raidit et n'eut plus +un frémissement. D'une voix ferme, il dit:</p> + +<p>—Tuez-moi donc: cela, vous ne le saurez pas!</p> + +<p>—Par tous les diables d'enfer! grommela Pardaillan. +Ce vieux est superbe! Dommage que je sois forcé +de le tuer!</p> + +<p>Il tira sa dague et, de sa même voix glaciale, il dit:</p> + +<p>—Pour ta bravoure, tu ne seras pas pendu. Mais +je vais te tuer d'un seul coup, au coeur, si tu ne +parles...</p> + +<p>—Voici mon coeur, dit le vieux Gilles en déchirant +son pourpoint d'un coup violent. Seulement, si le +désir d'un mourant vous est sacré, je vous supplie +de dire à Mgr de Damville que je suis mort pour +lui...</p> + +<p>Les deux Pardaillan demeurèrent saisis d'étonnement.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, fit tout à coup une +voix qui grelottait.</p> + +<p>Le routier se retourna et aperçut Gillot qui sortait +de derrière une futaille.</p> + +<p>—N'aie pas peur, dit-il: ton tour va venir; ton digne +oncle d'abord, toi ensuite.</p> + +<p>—Je le sais, fit Gillot, tout blême, et, pour me sauver, +je vais vous proposer un marché. Je sais où se +trouvent les deux personnes que vous cherchez...</p> + +<p>—Il ment! gronda le vieillard qui, se débarrassant +de l'étreinte de Pardaillan, se précipita sur son +neveu.</p> + +<p>Mais il n'eut pas le temps de l'atteindre que déjà +Pardaillan l'avait saisi à la gorge et le remettait au +chevalier.</p> + +<p>—Parle! dit-il alors à Gillot.</p> + +<p>—Il ne sait rien! Il ment! vociféra Gilles.</p> + +<p>—Je ne mens pas, mon oncle, dit Gillot qui reprenait +de l'aplomb. Le jour où j'ai reçu l'ordre de préparer +la voiture, et où j'ai eu précisément affaire à +ce digne jeune homme que voici, toutes ces manigances +m'ont mis la cervelle à l'envers; et, à dix heures, +j'ai suivi l'expédition. Je sais où la voiture s'est +arrêtée, et je m'offre d'y conduire ces messieurs...</p> + +<p>—Où est-ce? palpita le chevalier.</p> + +<p>—Rue de la Hache! fit Gillot.</p> + +<p>—Rue de la Hache! s'exclama le chevalier stupéfait, +à l'esprit de qui l'image d'Alice de Lux se présenta +aussitôt.</p> + +<p>Mais il y avait d'autres maisons que la sienne dans +la rue. Il était impossible que la fiancée de Marillac +eût de pareilles accointances avec le duc de Damville!</p> + +<p>—Voyons, reprit-il. Quel est l'endroit exact?</p> + +<p>—Tais-toi! Tais-toi, infâme! hurlait le vieux Gilles.</p> + +<p>—Monsieur, la maison est facile à reconnaître, elle +fait le coin de la rue Traversine: elle a un jardin, et +il y a une porte verte à ce jardin.</p> + +<p>Le cri de rage que poussa l'intendant eût suffi pour +démontrer que Gillot venait de dire la vérité.</p> + +<p>—Courons! s'écria le vieux Pardaillan.</p> + +<p>Mais le chevalier demeurait immobile, tout pâle.</p> + +<p>Il songeait qu'il s'était présenté à diverses reprises +dans la maison de la rue de la Hache et qu'il avait +toujours trouvé porte close depuis son entretien avec +Alice. Il se demandait avec angoisse quel mystère +cachait la vie d'Alice et quel malheur pour Déodat +allait sortir de ce mystère.</p> + +<p>—Allons! dit-il enfin. Je saurai la vérité en l'interrogeant +!... si je la retrouve!</p> + +<p>Le vieux Pardaillan ne comprit pas ces paroles, +mais il s'apprêta à suivre son fils.</p> + +<p>—Vous avez tous les deux la vie sauve, dit-il à Gilles +et à Gillot. Allez vous faire pendre ailleurs!</p> + +<p>—Hélas! Pendu, je le serai certainement! fit l'intendant.</p> + +<p>—Je témoignerai de votre fidélité, dit le chevalier. +Rassurez-vous, je vous promets d'informer le maréchal +de Damville de la belle résistance que vous avez +faite.</p> + +<p>Pendant cette discussion, Gillot avait disparu. Sans +doute, il ne tenait pas à se retrouver seul à seul avec +son oncle. Gilles s'était assis sur un billot et, la tête +dans les mains, réfléchissait à son triste sort. Les +deux Pardaillan le laissèrent à ses funèbres méditations +et sortirent de l'hôtel pour se rendre aussitôt +rue de la Hache.</p> + +<p>—Qui peut bien demeurer dans la maison à porte +verte? demanda le vieux routier. Sans doute quelque +officier de Damville qui s'est retranché là avec une +petite garnison. Je vous propose donc, mon fils, d'attendre +la nuit.</p> + +<p>Le chevalier eut un instant d'hésitation, puis il dit:</p> + +<p>—Mon père, je crois qu'en cette affaire il faut que +j'agisse seul...</p> + +<p>—Ah ça! tu connais donc la maison?</p> + +<p>—Oui. Et je ne redoute qu'une chose: c'est qu'elle +soit inhabitée... en ce moment.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, chevalier. Je pressens seulement +qu'il y a là un secret.</p> + +<p>—Qui n'est pas à moi! C'est le secret d'un ami que +j'aime comme un frère...</p> + +<p>—Et tu veux y aller seul? Tu m'assures qu'il n'y +a pas de danger?</p> + +<p>—Aucun danger, mon père.</p> + +<p>—Bon. En ce cas, je t'attendrai au bout de la rue.</p> + +<p>—Non. Séparons-nous ici. Peut-être vous verrait-on. +Et, si on s'aperçoit que quelqu'un peut intervenir, +cela suffirait sans doute pour que la porte ne soit +pas ouverte.</p> + +<p>—Je vais donc t'attendre... où cela?</p> + +<p>—Mais, mon père, vous pouvez m'attendre chez +Catho!</p> + +<p>—Bah! tu l'as donc revue, pendant que je me consumais +au fond de la cave?</p> + +<p>—Oui; avec l'argent que vous lui avez remis, elle +a installé, rue Tiquetonne, un nouveau cabaret.</p> + +<p>—Qui s'appelle?</p> + +<p>—L'Auberge des deux morts qui parlent.</p> + +<p>—Ah! digne Catho! excellente Catho! tu t'es souvenue!... +Je l'épouserai, chevalier!</p> + +<p>Sur cette boutade, le père et le fils se séparèrent; +le chevalier continuant son chemin vers la rue de la +Hache, le vieux routier s'acheminant vers le nouveau +cabaret de Catho pour y attendre son fils en dégustant +une pinte d'hypocras.</p> + +<p>Rue Tiquetonne, il vit en effet une auberge avec une +devanture et une enseigne toutes neuves. C'était l'Auberge +des deux morts qui parlent. Seulement, pour +corriger ce que l'enseigne pouvait avoir de trop macabre, +Catho avait fait peindre deux noirs... deux +Maures qui étaient censés tenir conversation en agitant +leurs gobelets. Pendant que le vieux Pardaillan +admirait l'enseigne et entrait dans le cabaret, le chevalier +approchait de la maison à la porte verte. Tout +de suite, il remarqua que les contrevents étaient soigneusement +rabattus sur les fenêtres, comme si la +maison eût été inhabitée. Le coeur battant, il heurta +le marteau. La porte demeura fermée, la maison silencieuse. +Mais, cette fois, le chevalier était décidé à +savoir ce qui se passait derrière ces murs et à savoir +ce qu'il y avait dans ce silence et ce mystère. Alors, +il jeta un coup d'oeil à droite et à gauche pour s'assurer +qu'aucun voisin ne l'épiait, puis, s'élançant d'un +bond, il atteignit la crête du mur de bordure. Alors +il se hissa à la force du poignet et sauta dans le jardin, +et marcha droit à la porte de la maison, décidé +à faire sauter la serrure. Au moment où il y arrivait, +cette porte s'entrouvrit et, dans la pénombre, une +forme blanche apparut à Pardaillan. C'était Alice de +Lux!</p> + +<p>Comme elle était changée! Comme elle était pâle! +Et comme sa voix parut rauque, presque dure, lorsqu'elle dit:</p> + +<p>—Hâtez-vous d'entrer puisque vous forcez ma +porte!</p> + +<p>Le chevalier obéit. Alice de Lux le fit pénétrer dans +cette pièce où Marillac l'avait présenté. Elle demeura +debout. Elle ne lui offrit pas de siège.</p> + +<p>—Pourquoi me persécutez-vous ainsi? dit-elle.</p> + +<p>—Madame, dit le chevalier en se remettant de +l'émotion qui l'étreignait, votre accueil étrange m'aurait +déjà chassé de cette demeure, si un puissant intérêt...</p> + +<p>—Un mot seulement: venez-vous de sa part?...</p> + +<p>—Vous me demandez, je crois, si je vous suis envoyé +par le comte de Marillac?</p> + +<p>—Oui, monsieur. Oui, continua-t-elle en s'animant, +ce ne peut être que lui qui vous envoie. Il a vu la +reine de Navarre, n'est-ce pas? Et la reine a parlé! +La reine a voulu le sauver de la hideuse créature que +je suis! Il sait!</p> + +<p>—Madame, s'écria Pardaillan, vous commettez une +affreuse erreur; ce n'est pas le comte de Marillac qui +m'envoie!</p> + +<p>Alice de Lux, qui était blanche comme une morte, +rougit légèrement, puis devint livide.</p> + +<p>—Ce n'est pas lui qui vous envoie, balbutia-t-elle. +Qu'ai-je dit? Insensée!...</p> + +<p>Elle se couvrit le visage de ses deux mains. Le chevalier +s'agenouilla:</p> + +<p>—Madame, dit Pardaillan d'une voix si mâle et si +douce qu'elle semblait l'accent idéal de la franchise +et de la pitié, madame, je vous supplie de croire que +j'ai déjà oublié les paroles échappées à votre délire! +Ce que je sais, c'est l'amour prodigieux que vous portez +à mon ami!</p> + +<p>—Parlez-moi encore, bégaya-t-elle. Il y a long-temps +que je souffre seule, toute seule avec moi-même!</p> + +<p>Et le chevalier, maintenant, oubliait pourquoi il +était venu! Il se releva, saisit les deux mains d'Alice, +l'attira à lui, la prit dans ses bras, et ses lèvres, doucement, +se posèrent sur les cheveux parfumés de la +jeune femme.</p> + +<p>Et, tout cela fut si vraiment, si profondément fraternel +qu'Alice ne se rappelait avoir jamais éprouvé +pareille impression d'apaisement et de douceur.</p> + +<p>—Ainsi, reprit-elle plus calme, le comte n'est pas +de retour à Paris?</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Et, fit-elle avec hésitation, vous n'en avez reçu +aucune nouvelle? Vous ne savez pas ce qu'il fait... ce +qu'il pense?</p> + +<p>—Je n'en ai pas de nouvelles, madame; mais tout +le monde sait à Paris que la reine de Navarre est à +Blois, en conférence avec le roi de France. Il est donc +certain que le comte se trouve à Blois, depuis plus +de quinze jours.</p> + +<p>—Quinze jours!...</p> + +<p>—Tout autant, madame. Or, pour un cavalier comme +le comte, de Blois à Paris, il y a quatre journées +de marche.</p> + +<p>Un éclair de joie puissante parut dans les yeux +d'Alice. Avec son tact ordinaire, le chevalier ne tirait +aucune conclusion de ce qu'il venait de dire. Mais +cette conclusion s'imposait d'elle-même à l'esprit +d'Alice:</p> + +<p>—Si la reine de Navarre m'avait dénoncée, il serait +ici depuis longtemps!</p> + +<p>Donc, selon toute vraisemblance, Jeanne d'Albret +n'avait pas parlé. Alice redevint la charmante maîtresse +de maison qu'elle était. Sur son appel, la +vieille Laura apporta des fruits, des rafraîchissements, +des confitures, selon la mode. Mais Pardaillan +ne voulut goûter à aucune des douceurs qu'elle +lui présenta.</p> + +<p>—Chevalier, dit-elle, lorsqu'elle fut arrivée à se +rendre maîtresse de sa propre émotion, me pardonnerez-vous +jamais la façon indigne dont je vous ai +accueilli... j'étais folle...</p> + +<p>—Ne pensons plus à cela, madame. Et, puisque +vous me traitez en ami, puis-je vous demander un +sacrifice?</p> + +<p>—Quel qu'il soit, je suis prête!</p> + +<p>—Sachez donc que moi aussi j'aime. Maintenant, +supposez, madame, que le comte, votre fiancé, soit +détenu prisonnier chez moi... et supposez que vous +veniez me demander sa liberté!... Ah! madame, +à votre agitation, je vois que vous m'avez +compris! Un seul mot, un seul: le sacrifice que +vous êtes prête à accomplir pour moi ira-t-il jusqu'à +rendre la liberté à Jeanne de Piennes et à sa +fille?</p> + +<p>A mesure que le chevalier parlait, Alice paraissait +plus bouleversée.</p> + +<p>—Vous aimez Loïse... Loïse de Montmorency...</p> + +<p>—Oui, madame!</p> + +<p>—Malheureuse!... murmura sourdement Alice, tout +ce qui m'approche est flétri!...</p> + +<p>—Vous ne pouvez me la rendre, n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Loïse et sa mère ne sont plus ici!... Elles ne sont +plus ici, depuis le lendemain du jour où vous m'avez +annoncé que le comte de Marillac allait voir la reine +de Navarre.</p> + +<p>—Damville les a reprises! gronda le chevalier... +Oh! cet homme se cache! Mais, dusse-je parcourir +la France, je mettrai la main sur lui! Et alors...</p> + +<p>—Non, chevalier! Le maréchal ne les a pas reprises. +C'est moi qui leur ai rendu la liberté...</p> + +<p>—Libres! Elles sont libres!...</p> + +<p>—Lorsque je me suis vue condamnée lorsque j'ai +compris que mon noble fiancé allait me maudire +ah! chevalier, quel horrible enchevêtrement de malheur +dans ma vie!... je n'avais plus à redouter les +révélations dont Damville me menaçait, puisque ces +révélations, la reine de Navarre les faisait elle-même!... +Je monte chez les prisonnières... Je leur +dis:—Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait +allez... vous êtes libres!... Et voici que si ce +funeste accès de générosité ne m'était pas venu +Loïse sortirait maintenant d'ici, emmenée par vous +qui l'aimez! Ah! oui, je suis maudite!</p> + +<p>Vous exagérez le malheur, madame, dit doucement +le chevalier. C'est déjà une joie immense pour +moi de savoir que Loïse n'est plus au pouvoir du +damné maréchal... Mais ne vous ont-elles pas dit où +elles comptaient se retirer?</p> + +<p>—Hélas! j'étais si bouleversée que je n'ai même +pas songé à le leur demander...</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>—Je voudrais, dit Pardaillan, vous poser une question... +Rassurez-vous, madame, elle m'est toute personnelle... +Vous avez dû parfois vous entretenir avec +elles?...</p> + +<p>—Deux ou trois fois seulement.</p> + +<p>—Eh bien, reprit le chevalier, dans ces circonstances... +ou d'autres... enfin, tenez, madame, je veux +savoir si jamais mon nom a été prononcé par +Loïse...</p> + +<p>—Jamais, dit Alice.</p> + +<p>Un nuage passa sur le front du jeune homme.</p> + +<p>—Pourquoi aurait-elle parlé de moi? songea-t-il, +elle m'a oublié depuis longtemps... Et pourtant c'est +bien moi qu'elle appela à son secours, le matin où je +fus arrêté.</p> + +<p>Pardaillan n'avait plus rien à faire chez Alice de +Lux. Il prit donc congé. Mais la jeune femme le supplia +de la revenir voir. Il promit. Cette infortunée +lui inspirait un profond intérêt.</p> + +<p>En quittant la maison de la rue de la Hache, Pardaillan +se rendit rue Tiquetonne, au cabaret des Deux-morts-qui-parlent.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXVI</h3> + +<h3>UN ÉPISODE HOMÉRIQUE</h3> + +<p>Le vieux Pardaillan, rue Tiquetonne, fut accueilli à +bras ouverts par la digne hôtesse, dame Catho. Le +routier, d'un coup d'oeil, inspecta le cabaret.</p> + +<p>—Catho, dit Pardaillan, tu mérites d'être félicitée. +Ton auberge est admirable!</p> + +<p>—Grâce à vous, fit Catho. Grâce à vos beaux +écus. Mais je pense que celle-ci ne brûlera pas comme +l'autre!</p> + +<p>Pardaillan s'installa à une table, et, comme il lui +était impossible de demeurer inoccupé, il engouffra +un repas pantagruélique.</p> + +<p>Tout à coup, des trompettes retentirent au loin; +il reboucla son épée, posa sa toque à plume noire sur +le coin de son oreille gauche, et, redressant sa moustache, +s'en fut vers la rue de Montmartre d'où venait +le bruit des trompettes, après avoir prévenu Catho +qu'il serait de retour dans peu de minutes pour +retrouver son fils.</p> + +<p>—Vous allez donc voir l'entrée du roi? fit Catho.</p> + +<p>—Ah! ah! c'est donc Charles que signalent ces +trompettes guerrières?</p> + +<p>—Oui, monsieur. On dit que le roi sera accompagné +de Mme de Navarre et son fils, ainsi que d'une +foule de seigneurs huguenots, qui se sont embrassés +avec les gentilshommes catholiques.</p> + +<p>—Bon! Et moi qui voyais la guerre!... Enfin, +allons voir les beaux habits et les belles armes des +gardes.</p> + +<p>Ayant dit, Pardaillan remonta la rue Tiquetonne et +ne tarda pas à déboucher rue Montmartre. Mais, là, +il fut pris dans un remous de peuple et porté, poussé +contre la porte d'une maison.</p> + +<p>—Un sol la chaise! Qui veut voir et entendre? On verra +notre sire, le roi, on verra madame Catherine dans +son carrosse d'or, on verra messieurs de Guise sur +leurs grands chevaux, on verra... un sol la chaise!...</p> + +<p>Ainsi glapissait un gamin. Pardaillan lui donna quelques +pièces de menue monnaie et se hissa sur la +chaise, qui était placée contre la porte de la maison +en question. Cette porte était solidement fermée. +Et, en levant les yeux, Pardaillan s'aperçut que les +fenêtres de l'unique étage étaient closes également, +à l'encontre des maisons voisines où toutes les fenêtres +étaient garnies de têtes curieuses.</p> + +<p>De son poste, Pardaillan dominait maintenant la foule +et voyait s'approcher lentement le cortège royal, tandis +que les cloches de toutes les églises de Paris sonnaient +à toute volée, et que les couleuvrines du Louvre +tonnaient. D'abord vint une compagnie des bourgeois +du quartier, en armes; ils s'avançaient en répétant:</p> + +<p>—Le roi! Le roi! Place pour notre roi!</p> + +<p>Devant eux, la foule refluait à droite et à gauche, +s'ouvrant comme la mer sous l'éperon d'un navire. +Derrière eux, marchaient une compagnie d'arquebusiers, +puis des pertuisaniers, et, enfin, apparaissaient +les gardes du roi, précédés d'un double rang de trompettes +à cheval. Aussitôt après, dans un somptueux +carrosse doré, surmonté d'une couronne, traîné par +douze chevaux blancs, caparaçonnés d'or dont chacun +était tenu en main par un suisse gigantesque, apparaissait +la pâle figure de Charles IX.</p> + +<p>Dans le même carrosse, sur la même banquette que +Charles IX, assis à sa gauche, se trouvait Henri de +Béarn qui, lui, multipliait les saluts, faisait des signes +amicaux aux hommes, et riait aux femmes.</p> + +<p>Derrière le carrosse royal, venait une lourde machine +non moins dorée, dans laquelle avait pris place +Catherine de Médicis. Près d'elle, Jeanne d'Albret. +Catherine ne cessait de saluer le peuple que pour +sourire à Jeanne.</p> + +<p>Perché sur sa chaise, Pardaillan assistait à cette +féerie avec un sourire goguenard.</p> + +<p>—Voilà les huguenots dans la place, grommelait-il. +Mais ce n'est pas le tout que d'entrer. Comment +vont-ils sortir?</p> + +<p>Tout à coup, son regard se croisa avec un regard +flamboyant, auquel il s'accrocha pour ainsi dire.</p> + +<p>—Le maréchal de Damville! gronda le routier.</p> + +<p>En même temps, il saluait de son plus gracieux +sourire et de son plus beau geste. Damville, d'une +violente secousse, avait arrêté son cheval et demeurait +pétrifié, les yeux rivés sur ce Pardaillan qu'il +croyait mort.</p> + +<p>—Oh! oh! songeait à ce moment le vieux routier, +la fête est complète. Tous mes assassins me regardent!</p> + +<p>Il redoubla les sourires et les saluts. En effet, près de +Damville, trois ou quatre cavaliers s'étaient arrêtés.</p> + +<p>—L'homme que nous avons grillé dans le cabaret! +s'écria l'un.</p> + +<p>—Celui qui est mort avec le chevalier de Pardaillan, +fit un autre.</p> + +<p>Ces cavaliers qui étaient de la suite du duc +d'Anjou, c'étaient Quélus, Maugiron, Saint-Mégrin et +Maurevert...</p> + +<p>Cependant Pardaillan, que tous ces regards convergés +vers lui ne troublaient aucunement, commençait +à se dire que la rencontre pourrait bien fort +mal tourner pour lui. En conséquence, il essaya de +descendre de sa chaise afin de se faufiler dans la +foule et de disparaître. Malheureusement, la foule était +si tassée, si compacte autour de lui, que force +lui fut de demeurer immobile sur son piédestal.</p> + +<p>Au moment où Pardaillan cherchait inutilement +à descendre de sa chaise, le duc d'Anjou, s'étant +retourné, s'aperçut que plusieurs de ses gentilshommes +s'étaient arrêtés. Il appela Quélus, son favori, +qui, s'approchant de lui, se mit à lui parler vivement. +Le duc d'Anjou fit alors un signe au capitaine +de ses gardes. Puis tout ce monde, entraîné +par la marche du cortège, continua à s'avancer.</p> + +<p>—Les choses se gâtent! pensa le vieux routier.</p> + +<p>Il faut noter, en effet, que Pardaillan n'était pas +le seul perché sur une chaise. Près de lui, à sa +gauche, il y avait une table qui supportait sept ou +huit curieux. A sa droite, une sorte de tréteau +était couvert par une quinzaine de personnes. Il y +avait aussi des chaises en quantité. Pardaillan prit +le seul parti qui lui restait à prendre: il fit basculer sa +chaise qui tomba; l'instant d'après, il se trouva sur la +chaussée au milieu de gens qui hurlaient, furieux. +L'aspect martial de Pardaillan leur imposa silence.</p> + +<p>Il fallait, coûte que coûte, sortir de cette foule +et disparaître au plus tôt. A ce moment, au lieu +de s'ouvrir devant lui, la foule reflua violemment +et, pour ne pas être entraîné, Pardaillan s'accrocha +au marteau de la porte devant laquelle sa chaise +était placée. Que se passait-il?</p> + +<p>On eût dit qu'une partie du cortège royal faisait +demi-tour, revenant sur ses pas. Une vingtaine de +cavaliers, au grand trot, accouraient sans s'inquiéter +des cris de terreur des femmes et des blasphèmes +des bourgeois. Il y eut une fuite éperdue des +vagues populaires.</p> + +<p>Et Pardaillan, accroché à son marteau, vit couler +le flot sans comprendre les causes de cette fuite. +Enfin, il se vit seul, tout seul contre cette porte. +Alors, il lâcha le marteau et se retourna. Or, dans +le mouvement brusque qu'il exécuta, le marteau +frappa sur son clou arrondi.</p> + +<p>Pardaillan se retourna, et demeura tout ébaubi: +il se trouvait seul dans un grand demi-cercle dont +la corde était formée par des maisons de la rue et +dont la ligne de circonférence était formée par des +cavaliers sur un rang. Le cavalier qui se trouvait +au milieu de cette ligne était Henri de Montmorency, +duc de Damville, maréchal des armées du roi.</p> + +<p>Près de lui, un homme au sourire mauvais couvait +Pardaillan d'un regard mortel. C'était Orthès, vicomte +d'Aspremont. A l'aile droite de la courbe, se +trouvaient Maurevert et Saint-Mégrin. A l'aile gauche, +Quélus et Maugiron.</p> + +<p>Pardaillan se redressa et, d'une voix de fanfare, +il dit:</p> + +<p>—Bonjour, messieurs les assassins!</p> + +<p>Un murmure féroce parcourut le rang des cavaliers. +L'un d'eux fit un geste et tous se turent: +c'était le capitaine des gardes du duc d'Anjou. Il dit:</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, votre épée!</p> + +<p>—Allons donc! claironna la voix, de Pardaillan. +Tu veux mon épée: viens la prendre!</p> + +<p>En même temps, il tira sa rapière en un de ces +gestes flamboyants dont avait hérité son fils.</p> + +<p>—Monsieur, votre épée! gronda encore le capitaine +d'Anjou.</p> + +<p>—Dans ton coeur ou ton ventre! à ton choix! +grinça Pardaillan.</p> + +<p>—Finissons-en! dit Damville.</p> + +<p>—Un instant, fit une voix fielleuse. Monsieur que +voici est le père d'un certain chevalier de Pardaillan +qui a osé insulter Sa Majesté le roi. Prenons-le +vivant! Et la torture saura bien lui faire dire où +est son fils!</p> + +<p>C'était Maurevert qui parlait ainsi. Le conseil +était terrible Les yeux de Damville jetèrent une +lueur sanglante.</p> + +<p>—Oui! oui! vivant! Et qu'il dise où est son fils!...</p> + +<p>—Le voilà! tonna une voix vibrante, rugissante.</p> + +<p>A cette seconde, il y eut dans la troupe un désordre +inexprimable: on vit l'un des cavaliers tomber, +rouler dans la poussière de la chaussée; et, à sa +place, sur son cheval, apparut un jeune homme à la +figure figée dans un sourire d'intense ironie, mais +aux yeux flamboyants; et ce nouveau venu, par +une audacieuse manoeuvre, affolait le cheval dont +il venait de s'emparer, lui labourant les flancs à +coups d'éperon, lui brisant la bouche à coups de furieuses +saccades sur le mors; la bête hennissait de +douleur, se mettait à ruer, à se cabrer, faisait feu des +quatre sabots; le cercle se reculait, la foule fuyait avec +des hurlements; et le vieux Pardaillan Jetait un cri:</p> + +<p>—Mon fils!...</p> + +<p>—Tenez bon, monsieur! répondit le chevalier.</p> + +<p>En sortant de la maison de la rue de la Hache, +le chevalier, arrêté un moment rue de Beauvais par +la foule qui attendait le passage du roi, avait pu +reprendre son chemin vers le cabaret des Deux-morts-qui-parlent +lorsque cette foule s'était précipitée +vers la rue Montmartre.</p> + +<p>Là, un groupe énorme de badauds stationnait autour +de quelque chose qu'il ne voyait pas. Mais ce +que vit parfaitement le chevalier, ce fut la haute +stature de Damville.</p> + +<p>La première pensée du chevalier fut de s'écarter +pour ne pas être reconnu, et de cherchera gagner +la rue Tiquetonne, Et déjà il commençait à opérer +son mouvement de retraite, lorsqu'il crut reconnaître +la voix de son père! Aussitôt, il se rua tête +baissée dans la foule!</p> + +<p>Il passa. En quelques secondes, il parvint aux +cavaliers qui entouraient Pardaillan. Il vit son père +acculé contre la porte.</p> + +<p>S'accrocher à l'étrivière du premier cheval auquel +il se heurta, se hisser d'un élan sur la selle, placer +la pointe de sa dague sur la gorge du cavalier stupéfait +et terrifié fut pour lui l'affaire d'un instant.</p> + +<p>—Descendez, monsieur! dit le chevalier.</p> + +<p>—Vous êtes fou, monsieur!</p> + +<p>—Non, je suis fatigué, et j'ai besoin d'un cheval. +Descendez, ou je vous tue!</p> + +<p>Le cavalier leva le pommeau de son épée pour +assommer l'étrange adversaire. Mais il n'eut pas le +temps d'achever. Un coup de dague en pleine poitrine +l'atteignit. Il se renversa et roula. Le chevalier +enfourcha la bête et dégaina sa rapière. Et, furieusement, +il bondit. Cela avait eu la rapidité et le +flamboiement d'un éclair.</p> + +<p>Un large espace demeura vide autour du vieux +routier. Et il y eut alors quelques secondes de répit +pendant lesquelles chacun étudia rapidement la situation. +Le chevalier, au centre de cet espace vide, +avait arrêté son cheval frémissant et le maintenait +d'une main de fer.</p> + +<p>Ces quelques secondes de répit étaient mises à profit +par le vieux Pardaillan. Les tables, les chaises, les +échelles qui avaient servi aux curieux, maintenant en +déroute, il s'en emparait, les entassait avec la prodigieuse +habileté qu'il avait de ces sortes d'opérations, et +à ce rempart, qui se dressait devant la porte à laquelle +il était acculé, il ne laissait qu'un étroit passage.</p> + +<p>—Pour le chevalier, quand il sera désarçonné, +grommela-t-il.</p> + +<p>Les cavaliers amenés par le capitaine des gardes +d'Anjou n'attendaient qu'un signe de leur chef. Le +capitaine dit en s'adressant aux deux Pardaillan:</p> + +<p>—Messieurs, au nom du roi, faites-y bien attention!... +Vous rendez-vous?</p> + +<p>—Non, dit froidement le chevalier.</p> + +<p>—Vous faites rébellion? En avant donc!... +Gardes, emparez-vous de ces deux hommes!...</p> + +<p>Les gardes d'un côté, les mignons de l'autre, se +précipitèrent l'épée haute sur le chevalier qu'il fallait +saisir ou tuer avant d'arriver au vieux Pardaillan. Le +chevalier comprit que la dernière minute était arrivée. +Sa pensée suprême fut pour Loïse. Mais cette +pensée ne fit que traverser son cerveau.</p> + +<p>Au moment où l'attaque reprenait plus furieuse, +et cette fois définitive, il voulut recommencer la +manoeuvre désespérée qui venait de lui réussir. Il +rassembla donc les rênes et porta aux flancs de la +bête un double coup terrible. Mais le cheval, au lieu +de s'enlever, s'abattit!...</p> + +<p>—Malédiction! rugit le chevalier qui, sautant agilement, +se retrouva l'épée à la main.</p> + +<p>Que s'était-il passé? Dès la première intervention +du chevalier, l'un des assaillants avait mis pied à +terre et assuré dans sa main une de ces courtes +dagues a large lame qui étaient des armes si meurtrières. +Cet homme, c'était Maurevert. Il suivit d'un +oeil attentif les mouvements du chevalier, et, au moment +ou le capitaine criait:—En avant!. il se +précipita à pied, se cramponna à la bride du cheval +et lui enfonça sa dague en plein poitrail, d'un coup +sur et violent. Atteinte au coeur, la bête s'affaissa +agonisante. Le chevalier s'apprêta à mourir, et déjà +il commençait à fourrager de sa rapière dans la +masse qui grouillait autour de lui.</p> + +<p>—Par ici! hurla le vieux Pardaillan</p> + +<p>Le chevalier retourna la tête, vit le rempart élevé +par son père; un éclair de dernier espoir brilla +dans ses yeux et il se précipita vers l'ouverture. A +peine fut-il en sûreté que l'ouverture fut bouchée par +la chute d'un tréteau que le vieux routier avait maintenu +suspendu à bout de bras.</p> + +<p>Le père et le fils se trouvèrent enfermés dans +cette citadelle improvisée. Ils échangèrent un regard +qui fut leur suprême étreinte d'adieu car ils +n'avaient le temps ni de s'embrasser, ni même de +se serrer la main.</p> + +<p>Les chevaux avaient marché en rang serré sur +l'obstacle. Mais il y eut un recul, avec des hennissements +de douleur, les bêtes se cabrant, les cavaliers +jurant comme des païens: le vieux Pardaillan à +gauche, le chevalier à droite, commençaient à s'escrimer; +d'instant en instant, avec une sûreté terrifiante +avec une rapidité d'éclair, les deux épées surgissaient +d'entre les barreaux des chaises entassées, d'entre les +pieds de table, s'élançaient comme des vipères d'acier +piquaient les chevaux aux naseaux, aux poitrails et les +deux indomptables assiégés, silencieux, ramassés sur +eux-mêmes, le vieux routier dans une attitude de bête +sauvage qui aspire le carnage, le jeune, imperturbable et +froid, apparaissaient comme des Titans d'un autre âge.</p> + +<p>Le capitaine, d'un geste, arrêta encore l'attaque; +cette tactique ne réussissant pas, il fallait en employer +une autre.</p> + +<p>—Es-tu blessé? dit le vieux Pardaillan.</p> + +<p>—Pas une égratignure, et vous, mon père?</p> + +<p>—Rien encore. Tâchons de bien mourir, par +Pilate!</p> + +<p>—Tâchons de ne pas mourir, dit froidement le +chevalier.</p> + +<p>—Pied à terre! commanda le capitaine</p> + +<p>Une douzaine de cavaliers sautèrent à bas de leurs +chevaux.</p> + +<p>Alors, ce fut un cercle d'épées qui se forma autour +du rempart; douze ou quinze pointes convergèrent +sur les Pardaillan.</p> + +<p>—Rendez-vous donc par la Mort-Dieu! dit le capitaine.</p> + +<p>Les Pardaillan secouèrent la tête. Le capitaine +haussa les épaules et dit:</p> + +<p>—Prenez-les!</p> + +<p>Ensemble, à ce mot qui leur fut un signal d'attaque +ensemble les épées fulgurèrent, les pointes +fouillèrent a travers les bois, deux ou trois lames +se cassèrent d'un coup sec, quatre hommes tombèrent, +du sang gicla, et la bande recula pour un +nouvel assaut.</p> + +<p>C'était un succès; les deux Pardaillan étaient +rouges de sang, blessés tous deux à la tête, aux bras, +à la poitrine.</p> + +<p>—Adieu, chevalier! fit le vieux routier en tombant +sur un genou.</p> + +<p>—Adieu, mon père! dit le chevalier.</p> + +<p>Le capitaine fit un signe et cria:</p> + +<p>—Démolissez, d'abord!...</p> + +<p>Et, de nouveau, le formidable rang d'acier s'avança +comme une bête monstrueuse, en dardant ses pointes. +Au même instant, sous des coups furieux, la +barricade s'écroula, le passage se trouva libre.</p> + +<p>—Voici la fin de la fin! s'écria le vieux Pardaillan +dans un suprême éclat de rire.</p> + +<p>En même temps, il portait deux ou trois coups +de pointe.</p> + +<p>—Adieu, Loïse! murmura le chevalier dans un +frémissement de tout son être, en fermant un +instant les yeux.</p> + +<p>Et, lorsqu'il les rouvrit, ces yeux, il demeura pantelant, +ébloui, extasié, frappé d'un étonnement surhumain, +rêvant qu'il était mort ou que, dans le vertige +de l'angoisse, une consolante et radieuse apparition +lui était survenue pour le conduire aux portes de +l'infini. Et voici ce qu'il voyait:</p> + +<p>Les pointes des épées menaçantes qui étaient à +un pouce de sa poitrine s'étaient relevées ou abaissées. +Les assaillants reculaient à droite et à gauche, +étonnés, fascinés, laissant libre une route bordée +d'acier qui aboutissait à Henri de Montmorency à +cheval, immobile, pétrifié, couvert d'une pâleur livide. +Dans ce chemin, une femme vêtue de deuil s'avançait, +lente et majestueuse...</p> + +<p>—La Dame en noir! haletait le chevalier. +Et, sur le seuil de la maison, devant la porte où +s'élevait la barricade, devant cette porte qui venait +de s'ouvrir soudain, se tenait une jeune fille, adorable +dans sa pose à la fois craintive et hardie, avec ses cheveux +dorés lui faisant un nimbe glorieux, son doux visage +pâle,—et, du seuil élevé, elle abaissait sur le chevalier +un long regard chargé d'admiration et d'effroi...</p> + +<p>—Loïse! bégaya le jeune homme qui, d'un mouvement +très doux, se mit à genoux sur le sol baigné +de sang.</p> + +<p>Deux larmes perlèrent au bord des longs cils de la +jeune fille. Et son regard se voila alors d'une céleste +tendresse.</p> + +<p>—Puissances du Ciel, je vais mourir... elle m'aime!...</p> + +<p>Le chevalier tomba à la renverse, évanoui, tandis +que le vieux Pardaillan, mordant sa rude moustache +grise, grommelait:</p> + +<p>—Ah! c'est Loïse, Loïson, Loïsette?... Eh bien, je +ne suis pas fâché de trépasser avec ce spectacle-là +dans les yeux!</p> + +<p>La Dame en noir s'avançait vers Henri de Montmorency.</p> + +<p>Au moment où la porte s'était brusquement +ouverte, où cette femme était ainsi apparue, se +jetant entre les épées et les blessés, les assaillants +s'étaient reculés effarés.</p> + +<p>Jeanne de Piennes s'arrêta à deux pas du maréchal +de Damville.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Jeanne de Piennes, je prends +ces deux hommes: ils sont à moi. L'un d'eux est +celui qui m'a ramené l'enfant qui m'avait été volée; +l'autre est son fils.</p> + +<p>Le maréchal avait longuement tressailli. Ses yeux +sanglants regardèrent, farouches, autour de lui, puis +revinrent à Jeanne de Piennes. Et, sous son regard à +elle, sous ce regard limpide, il se courba, vaincu... +D'une voix rauque, à peine perceptible, il répondit:</p> + +<p>—Ces deux hommes sont à vous, madame... prenez-les!...</p> + +<p>Et sous ses coups de saccade violente, son cheval +recula; mais il s'arrêta, et Henri demeura présent... +un nouveau sourire fugitif et terrible tordit sa bouche. +Jeanne de Piennes s'était retournée vers le +capitaine des gardes du duc d'Anjou;</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, vous accomplissez ici une +mission...</p> + +<p>—Ordre du roi, madame! fit le capitaine d'une +voix ferme. Je dois arrêter ces deux gentilshommes...</p> + +<p>—Monsieur, je m'appelle Jeanne, comtesse de Piennes, +duchesse de Montmorency...</p> + +<p>Le capitaine s'inclina profondément.</p> + +<p>—Je vous suis une caution vivante, poursuivit +Jeanne. Ma parole vous répond des deux prisonniers.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, madame, dit le capitaine, à +Dieu ne plaise que je mette en doute la caution +de haute, noble et puissante dame de Piennes et de +Montmorency. Et si les deux prisonniers ne doivent +pas quitter cette maison...</p> + +<p>—Ils ne la quitteront pas, monsieur!</p> + +<p>—J'obéis, madame. J'ajoute: je suis heureux +d'obéir, car ce sont deux braves.</p> + +<p>Jeanne de Piennes s'inclina et se retourna vers +les deux blessés qui, s'étant relevés, assistaient à +cette partie de la scène en faisant d'héroïques efforts +pour se tenir debout. Aux derniers mots du capitaine, +d'un même mouvement, ils remirent leurs épées aux +fourreaux. Jeanne de Piennes s'avança vers le vieux +Pardaillan:</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle de sa voix douce et fière, +voulez-vous me faire le grand honneur de vous reposer +dans ma pauvre maison?...</p> + +<p>Elle tendit sa main.</p> + +<p>Alors, d'un geste timide, Loïse présenta sa main +au chevalier. Il la saisit en frissonnant et se redressa +de toute sa taille. La porte se referma sur Loïse et +le chevalier...</p> + +<p>—Capitaine! gronda Henri, vingt gardes devant +cette maison, nuit et jour! Vous me répondez sur +votre tête des prisonniers... et des prisonnières!...</p> + +<p>Au loin, les canons du Louvre tonnaient.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXVII</h3> + +<h3>LE DIAMANT</h3> + +<p>Le séjour des deux prisonnières dans le logis de +la rue de la Hache avait été aussi triste qu'on peut +l'imaginer: mais la souffrance morale n'avait été +compliquée d'aucune souffrance physique, Alice de +Lux se maintenait dans son rôle de geôlière; elle +s'y maintenait avec honte, avec désespoir, et elle +tâchait au moins d'atténuer ce qu'il y avait d'odieux +dans ce rôle.</p> + +<p>Les jours et les nuits s'écoulaient mornes, désolés.</p> + +<p>Cependant, cette claustration au fond de deux +pièces étroites avait altéré la santé de Jeanne de +Piennes. Elle résistait au mal avec cette vaillance +qu'on lui connaît.</p> + +<p>Oui, elle envisageait maintenant la mort comme +le suprême repos. En effet, son dernier espoir s'était +évanoui. Quel espoir? La lettre qu'elle avait écrite +à François de Montmorency!...</p> + +<p>Elle ne doutait pas que cette lettre n'eût été +remise. En interrogeant Alice de Lux, elle avait pu +se convaincre que le maréchal était à Paris. Il lui +semblait impossible que François n'eût pas reçu +cette lettre touchante où elle avait raconté la vérité +sur la tragédie de Margency. Et François n'était pas +accouru à son appel! François l'abandonnait, la +croyait encore coupable!</p> + +<p>Un moment, elle s'était raccrochée à cet espoir +que le chevalier de Pardaillan n'avait pas remis la +lettre.</p> + +<p>Mais, à force d'y songer, elle s'affirmait que cela +même était impossible. Elle en arriva donc à admettre +que François de Montmorency l'abandonnait.</p> + +<p>Quant à Loïse, depuis qu'elle savait que ce jeune +homme en qui elle avait eu si naïvement confiance +était le fils de l'homme qui l'avait enlevée jadis, elle +faisait d'inutiles efforts pour le détester ou pour +l'oublier. Telle était la situation morale des deux +femmes, lorsqu'un soir Alice de Lux monta chez elles.</p> + +<p>Elle était plus pâle que d'habitude. Jeanne et +Loïse la considéraient avec un effroi mêlé de pitié. +Alice se tint devant la Dame en noir, les yeux baissés.</p> + +<p>—Madame, dit-elle, rendez-moi au moins cette justice +que j'ai tout fait pour adoucir votre captivité.</p> + +<p>—Cela est vrai, dit Jeanne, et je ne me plains pas.</p> + +<p>—Une abominable circonstance de ma malheureuse +vie, madame, m'a obligée à me faire geôlière.</p> + +<p>—Vous me l'avez dit, et je vous plains!</p> + +<p>—Ainsi, dit Alice qui frissonna légèrement, lorsque +vous serez libres, vous ne vous en irez pas en me +maudissant...</p> + +<p>—Libres!... Hélas! le serons-nous jamais!</p> + +<p>—Vous l'êtes!</p> + +<p>Un tressaillement agita Jeanne de Piennes. Loïse +pâlit.</p> + +<p>—Vous êtes libres toutes les deux, reprit Alice +avec une calme fermeté; cette circonstance dont je +vous parlais n'existe plus. Adieu, madame, adieu, +chère demoiselle...</p> + +<p>A ces mots, Alice de Lux se retira. La mère et la +fille demeurèrent un instant comme accablées de +la triste joie qu'elles éprouvaient. Puis elles s'embrassèrent +dans une étreinte pleine d'effusion. A ce +moment, une pensée fit tressaillir Jeanne de Piennes. +Elle allait se trouver avec sa fille sans aucune ressource, +sans logis, sans pain. Retourner à la maison +de la rue Saint-Denis, c'était sans aucun doute retomber +au pouvoir d'Henri de Montmorency.</p> + +<p>Jeanne comprenait qu'elle n'aurait plus la force +de travailler pour sa fille, comme jadis.</p> + +<p>—Qu'allons-nous devenir? ne put-elle s'empêcher +de murmurer.</p> + +<p>—Ma mère, dit bravement Loïse, comme si elle +eût suivi pas à pas la pensée de Jeanne, vous avez +travaillé pour nous deux; maintenant, ce sera mon +tour, voilà tout!...</p> + +<p>A ce moment, Alice de Lux reparut devant Jeanne +de Piennes.</p> + +<p>—Madame, dit-elle d'une voix altérée, pardonnez-moi +d'avoir entendu votre entretien; j'ai écouté... +ceci est un des malheurs de ma vie: j'ai pris, j'ai +dû prendre l'habitude d'écouter autour de moi... +Vous vous trouvez sans ressources, j'aurais dû y +songer; je suis riche, madame. Laissez-moi la joie +de faire un peu de bien...</p> + +<p>A ces mots, elle déposa sur le coin d'une table une +bourse qui pouvait contenir une centaine d'écus +d'or. Une vive rougeur empourpra le visage de Jeanne +de Piennes.</p> + +<p>Loïse se détourna avec embarras. Alice s'agenouilla.</p> + +<p>—Madame, dit-elle d'une voix brisée, c'est une mourante +qui vous offre ce peu d'or destiné à rendre +moins durs à cette noble demoiselle les premiers +temps...</p> + +<p>Jeanne regarda sa fille et tressaillit.</p> + +<p>—Je vous ai fait tant de mal, continua Alice, en +acceptant de vous garder ici détenues, que j'en ai +comme le coeur rongé. Je vous jure que vous adoucirez +les derniers jours d'une malheureuse en recevant +ce faible présent.</p> + +<p>Jeanne de Piennes laissa tomber sur la geôlière un +regard d'infinie miséricorde. Elle tendit ses mains à +Alice qui les saisit et les baisa ardemment. Jeanne +prit la bourse.</p> + +<p>Elle voulut dire quelques paroles d'adieu à cette +étrange geôlière pour qui elle n'éprouvait plus que +de la pitié, mais déjà Alice s'était relevée et avait +disparu.</p> + +<p>—Partons! dit alors Jeanne.</p> + +<p>Sur le premier moment, l'idée qu'elle était libre, +qu'elle échappait enfin à Henri, lui causa une joie +qui ranima ses joues flétries. Un pâle sourire se +joua sur ses lèvres.</p> + +<p>En attendant, il fallait trouver un logis quelconque. +Rue Montmartre, une petite maison inhabitée lui +sembla réunir les conditions de modestie, de calme +et d'éloignement qu'elle recherchait. Elle s'y installa +aussitôt, et commença à faire avec Loïse des plans +de départ.</p> + +<p>Loïse regardait sa mère avec inquiétude: jamais +elle ne l'avait vue aussi fiévreuse. Dans la journée +même, Jeanne dut s'aliter. Le délire la prit. Loïse, +seule à lutter, n'en lutta qu'avec plus de fermeté.</p> + +<p>Des jours se passèrent. Jeanne, pour cette fois, +échappa à la mort qui la guettait. Mais, lorsqu'elle +put se relever, elle comprit qu'elle était condamnée. +Elle ne respirait plus qu'avec difficulté et, plusieurs +fois par nuit, les suffocations jadis espacées +à de longs intervalles venaient la menacer.</p> + +<p>Un jour, comme elles causaient tristement, Loïse +s'efforçant de sourire, la mère cherchant à lui donner +l'illusion de la pleine santé revenue, ce jour-là, +donc, comme elles convenaient de quitter Paris le +lendemain, elles entendirent de grandes rumeurs dans +la rue.</p> + +<p>Deux ou trois heures s'écoulèrent. La mère et la +fille, assises l'une près de l'autre et se tenant par la +main, écoutaient avec indifférence les bruits du dehors +qui faisaient paraître plus profond le silence +de la maison. Tout à coup, elles tressaillirent. Le +marteau de la porte venait de retentir.</p> + +<p>—Qui peut frapper? murmura Jeanne.</p> + +<p>Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Mais, à +ce moment, elle demeura clouée sur place. Elle +venait d'entendre prononcer le nom de Pardaillan! +Et ce nom, il était crié parmi des insultes, des menaces, +des clameurs de haine!</p> + +<p>Autour de la porte de leur maison, il y avait un +demi-cercle de cavaliers qui entouraient quelqu'un +qu'elles ne pouvaient voir, vu que ce quelqu'un +s'était ramassé contre la porte, sous l'auvent. Mais, +si elles ne le voyaient pas, elles entendaient son nom.</p> + +<p>Pardaillan! Lui! L'homme qui avait enlevé Loïse!</p> + +<p>Etait-ce la punition du crime? A ce moment, un +double cri étouffé échappa aux deux femmes.</p> + +<p>—Lui! avait murmuré Jeanne de Piennes, Henri +de Montmorency!</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan! murmura de son +côté Loïse.</p> + +<p>—Notre mauvais génie est là! continua la mère. +Loïse, mon enfant, qui sait si le damné Pardaillan ne +nous a pas découvertes! Qui sait si ce n'est pas lui +qui a amené ici son maître! Mais qu'as-tu donc, +ma fille?... Tu pleures!...</p> + +<p>—Mère! oh! mère!</p> + +<p>Et, confuse, éperdue, Loïse ajouta:</p> + +<p>—Il faut le sauver!... Je meurs s'il meurt!</p> + +<p>—Sauver! s'écria Jeanne. Sauver qui?... Mon +enfant, reviens à toi... nous n'avons personne à sauver +ici... Il n'y a là que nos deux plus cruels ennemis!</p> + +<p>—Ah! ma mère, je suis sûre que lui n'est pas +notre ennemi. Malgré tout, je ne puis le croire +déloyal...</p> + +<p>Jeanne de Piennes se pencha davantage, et, apercevant +le chevalier, elle comprit ce qui se passait +dans le coeur de sa fille... Mais son regard ne s'attacha +qu'un instant au chevalier. Elle devint soudain +très pâle, les yeux agrandis par l'étonnement, regardant +quelqu'un que Loïse ne voyait pas. Et, ce quelqu'un, +c'était celui dont elle conservait l'image +nettement et pieusement gravée dans sa mémoire, +celui auquel elle avait voué une reconnaissance infinie, +l'homme qui lui avait ramené sa petite Loïse!...</p> + +<p>Elle saisit la main de sa fille et dit simplement:</p> + +<p>—Viens!...</p> + +<p>Elles descendirent et ouvrirent la porte. Et, grandie +par le sacrifice, transfigurée, auguste, elle apparut +aux yeux des assaillants... On sait le reste.</p> + +<p>Lorsque les deux femmes, soutenant les blessés, +furent rentrées dans la maison, lorsque ta porte +eut été solidement refermée, leur première occupation +fut de panser les éraflures et estafilades +qu'ils avaient reçues. Les deux hommes se laissaient +faire silencieusement.</p> + +<p>—Du diable, songeait le père, si je ne voudrais +pas être blessé tous les jours pour être soigné par +les mains de cette petite fille-là!</p> + +<p>—Je suis au paradis! songeait le fils de son côté.</p> + +<p>Par un sentiment de convenances tout naturel, +c'était Jeanne de Piennes qui soignait le chevalier, +tandis que Loïse s'occupait du vieux Pardaillan.</p> + +<p>Lorsque les pansements furent achevés, le vieux +routier se leva du fauteuil et, saluant, il dit:</p> + +<p>—Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon +fils, le chevalier de Pardaillan, et moi-même, Honoré-Guy-Henri +de Pardaillan, de la branche cadette des +Pardaillan, famille réputée dans le Languedoc pour +ses hauts faits et sa pauvreté. Pauvres, nous le sommes, +madame, avec toute la fierté qui convient; mais, +par la Mort-Dieu, nous avons le coeur bien placé, et +nous mettons à votre disposition les deux vies que +vous venez de sauver...</p> + +<p>—Monsieur, dit Jeanne d'une voix altérée, c'est +à peine si ma gratitude, à moi, se trouve satisfaite +par ce que je viens de faire...</p> + +<p>—Je ne comprends pas, madame...</p> + +<p>—Ne me reconnaissez-vous pas?... Reconnaissez-vous +au moins ce diamant que vous avez laissé tomber +dans la main de ma fille en cette nuit de douleur +où je gagnais Paris?</p> + +<p>—Je me souviens parfaitement, madame. J'ai voulu +simplement dire que je ne comprenais pas votre +gratitude, alors que vous devriez me haïr.</p> + +<p>—Et voilà, monsieur, ce qui fait que moi-même +je demeure profondément troublée et que mon étonnement +est inexprimable. Je vois en vous l'homme généreux +qui me ramena ma fille. J'avais toujours ignoré +votre nom que vous m'apprenez vous-même, c'est le +nom de l'homme qui avait enlevé Loïse.</p> + +<p>—Je vais donc faire cesser votre étonnement, au +risque d'encourir votre malédiction, dit alors le vieux +Pardaillan d'une voix ferme: l'homme qui avait +enlevé la pauvre petite pour obéir à Henri de Montmorency +et l'homme qui vous la ramena, ces deux +hommes-là, madame, n'en font qu'un, et il est devant +vous... Oui, c'est vrai, madame, je commis le crime. +Et, dans mon existence aigrie par la misère, c'est +la seule action sérieusement blâmable que j'aie à +me reprocher... mais il est non moins vrai que je fus +pris de remords et que ce fut seulement à la minute +où je rendis l'enfant que je pus respirer à l'aise...</p> + +<p>—Loïse, dit Jeanne de Piennes, voici l'homme +généreux, l'homme de coeur qui encourut la haine +d'un terrible seigneur pour te rendre à ta mère...</p> + +<p>Loïse s'avança vers le vieux routier, saisit ses deux +mains et lui tendit son front charmant.</p> + +<p>—Mon enfant, dit-il, les souhaits d'un vieux coureur +de routes ne sont peut-être pas un talisman de +bonheur; mais, s'il ne fallait que donner ma pauvre +vie pour vous rendre heureuse, ce serait une joie +pour moi que de mourir.</p> + +<p>Jeanne, alors passa au doigt de sa fille la bague +ornée du fameux diamant.</p> + +<p>—J'avais juré qu'il ne me quitterait jamais, dit-elle; +ma fille tiendra mon serment.</p> + +<p>A ce moment les yeux de Loïse rencontrèrent ceux +du chevalier, et elle pâlit sous l'effet d'un sentiment +plus profond, comme si cette bague du malheur qu'on +venait de lui passer au doigt fût devenue la bague de +ses fiançailles.</p> + +<p>Après la première heure écoulée dans ces émotions, +ce fut au tour du chevalier de parler. La Dame en +noir lui demanda s'il avait bien reçu la lettre qu'il +devait faire parvenir à François de Montmorency. +Le chevalier raconta alors comment il avait été +arrêté, mis à la Bastille, et comment il en était +sorti.</p> + +<p>Loïse l'écoutait avidement et croyait entendre +quelque fabuleux récit du temps de Charlemagne. +Jeanne de Piennes, elle, écoutait avec angoisse. Et, +lorsque le chevalier en vint à dire que le maréchal +de Montmorency avait reçu et lu la lettre, elle ne +put retenir une douloureuse exclamation:</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-elle, il m'a donc condamnée, puisqu'il +n'est pas là î...</p> + +<p>Le chevalier comprit le sens exact de ce cri de +douleur.</p> + +<p>—Madame, je vous demande trois jours pour vous +raconter la fin de ce que j'avais à vous dire: deux +jours pour cicatriser ces coups d'épingle, un jour +pour faire une démarche... Alors vous saurez quel +accueil M. le maréchal a pu faire à votre lettre. +Je crois, oui, vraiment, je crois que ce n'est pas à +moi à dire ce que fut cet accueil.</p> + +<p>Si mystérieuses que fussent ces paroles, Jeanne, +malgré elle, en conçut un immense espoir.</p> + +<p>On s'occupa alors d'installer les deux Pardaillan. +Ce n'était pas la place qui manquait, mais les meubles +faisaient défaut. Finalement, le vieux Pardaillan +et son fils exigèrent d'être relégués dans une +sorte de grenier abondamment garni de foin.</p> + +<p>Ce fut donc dans ce foin que les deux hommes se +couchèrent lorsque la nuit fut venue. Jamais le chevalier +n'avait trouvé une couche aussi douce et jamais +il n'avait eu des rêves aussi heureux dans son sommeil.</p> + +<p>Mais le vieux Pardaillan, lui, se mit, selon une +vieille habitude, à—étudier la localité, selon son +mot. Cette étude l'amena à l'oeil-de-boeuf qui éclairait +ce grenier et qui s'ouvrait sur la rue. Et ce +qu'il vit lui fit faire une grimace.</p> + +<p>Vingt soldats que commandait un officier étaient +installés sur la chaussée. Ils avaient allumé des +torches dont les reflets rouges et tristes éclairaient +leurs silhouettes. La plupart d'entre eux dormaient +sur la chaussée même, roulés dans leurs manteaux. +Mais quatre, appuyés sur des arquebuses, demeuraient +debout contre la porte.</p> + +<p>La situation était plus terrible que jamais pour +les deux indomptables aventuriers.</p> + +<p>—Amour, amour! grommela le vieux routier en hochant +la tête, voilà bien de tes coups!... Nous sommes +bel et bien perdus et cette fois sans rémission!...</p> + +<p>Là-dessus, le vieux Pardaillan s'étendit dans le +foin près de son fils et, l'ayant longuement regardé +dormir, s'endormit à son tour.</p> + + +<p>Le lendemain matin, un rayon de soleil passant +par la lucarne arrondie en forme d'oeil de boeuf +réveilla le vieux Pardaillan. Il aperçut son fils qui, +un coude sur le genou, le menton dans la main, paraissait +absorbé dans quelque pénible réflexion.</p> + +<p>—Eh! qu'as-tu, chevalier? Voilà dix minutes que +je te surveille du coin de l'oeil, et, si je n'entends +pas les gémissements que tu pousses en toi-même, +je les devine!</p> + +<p>—Je ne gémis pas, mon père: je réfléchis.</p> + +<p>—Peut-on savoir à quoi?</p> + +<p>A ces soldats qui gardent la porte. Or, il faut +que j'aille trouver le maréchal de Montmorency, et +que je l'amène ici, continua le chevalier avec un +désespoir concentré. J'y réussirai, mon père! Je +suis sûr d'y réussir, y eût-il mille gardes dans +cette rue! Le maréchal, c'est tout naturel, emmènera +sa fille. Alors, mon père, il ne me restera plus +qu'à assister au mariage de Mlle de Montmorency +avec le riche et puissant seigneur que lui destine +sans aucun doute le maréchal, et puis nous serons +libres... de faire le tour de l'univers!</p> + +<p>—Tu veux dire le tour de la place de Grève?</p> + +<p>Le chevalier haussa les épaules, non pour ce que +venait de dire son père, mais pour répondre à sa +propre pensée.</p> + +<p>—En tout cas, reprit son père, tu as demandé trois +jours pour aller chercher le maréchal.</p> + +<p>Le chevalier secoua la tête.</p> + +<p>—J'ai demandé trois jours, dit-il, parce que je me +croyais plus sérieusement blessé que je ne suis. +Mais je suis fort.</p> + +<p>—Or ça, comment vas-tu sortir? Moi qui n'ai rien +promis, je t'avoue que je ne vois pas le moyen...</p> + +<p>—Le maréchal sera ici aujourd'hui même...</p> + +<p>Le vieux Pardaillan se mit à siffler un air de +chasse, et le chevalier commença ses recherches.</p> + +<p>—J'ai trouvé! dit-il au bout d'une heure.</p> + +<p>—Au diable les donzelles! Voyons, qu'as-tu trouvé?</p> + +<p>Le chevalier lui montra une lucarne qui s'ouvrait +sur la toiture.</p> + +<p>—Quoi! Tu veux passer par les toits?</p> + +<p>—Puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Faites-moi la +courte échelle, mon père, que je puisse atteindre +cette chatière...</p> + +<p>—Tu es décidé? Eh bien, va!</p> + +<p>Le vieux Pardaillan plaça ses mains entrelacées +de façon que le chevalier pût y poser le pied comme +sur une marche. Le jeune homme s'élança, atteignit +les épaules, et, levant les bras se cramponna +au rebord de la lucarne. Quelques instants plus +tard, il était sur le toit de la maison.</p> + +<p>Le chevalier se trouvait sur le revers de la toiture +qui était opposé à la rue. Sa vue s'étendait +sur une série de petites cours et de jardins. S'il +descendait dans la cour de la maison, il était dans +une impasse. Il n'y avait qu'un moyen. C'était de +gagner le toit de la maison voisine.</p> + +<p>La position du chevalier était des plus dangereuses. +Il se demandait comment faire lorsqu'il +entendit un léger bruit, un signal d'appel.</p> + +<p>—Psst! faisait-on.</p> + +<p>Il leva la tête vers le toit de la maison voisine et +aperçut, encadrée dans une étroite fenêtre une +figure d'homme qui l'examinait avec un singulier +intérêt.</p> + +<p>—Où ai-je vu ce visage-là? pensa le chevalier.</p> + +<p>L'homme était vieux. Il portait une barbe blanche. +Il avait des yeux doux, calmes, avec un regard lumineux.</p> + +<p>—Rentrez chez vous, dit cet homme.</p> + +<p>—Que je rentre, monsieur?</p> + +<p>—Oui. Vous cherchez à vous sauver n'est-ce +pas? Eh bien, le chemin que vous prenez est impossible. +La maison où vous êtes prisonnier communique +avec la mienne par une porte que j'ai condamnée, +mais que j'ouvrirai!</p> + +<p>Le chevalier retint une exclamation de joie Il +voulut remercier le vieillard. Mais celui-ci avait +déjà disparu.</p> + +<p>—Mais où diable ai-je vu cet homme? pensa de +nouveau le chevalier, qui se laissa tomber dans le +grenier.</p> + +<p>—Que se passe-t-il? demanda le vieux Pardaillan</p> + +<p>Le chevalier raconta ce qui venait de se passer +Le père et le fils se mirent aussitôt à déblayer +le foin qui était entassé et cachait évidemment la +porte signalée par l'inconnu—si cet inconnu n'était +pas un traître! A leur joie intense, la porte leur +apparut enfin, et, en même temps, ils entendirent +que, derrière cette porte, on se livrait à un certain +travail. Au bout de quelques minutes, la porte +s'ouvrit, et un vieillard de haute taille, vêtu de +velours noir, apparut et dit:</p> + +<p>—Monsieur Brisard, et vous, monsieur de La Rochette, +soyez les bienvenus.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan se frappa le front.</p> + +<p>—Les deux noms que je donnais à la dame! murmura-t-il +Je me souviens parfaitement de vous, +monsieur...</p> + +<p>—Ramus, dit le vieillard avec une noble simplicité.</p> + +<p>—Ramus! C'est bien cela. Seulement, je vais +vous dire, monsieur. Je ne m'appelle pas Brisard +et n'ai jamais été sergent d'armes, comme je vous +le dis. Le chevalier que voici ne s'appelle pas M. de +La Rochette...</p> + +<p>Ramus souriait.</p> + +<p>—Je vous donnai alors ces deux noms parce +que nous avions intérêt à nous cacher... Je m'appelle +Honoré de Pardaillan, et monsieur que voici +est mon fils, le chevalier Jean de Pardaillan.</p> + +<p>—Messieurs, dit Ramus, j'ai assisté au terrible +combat d'hier. Hélas! En quels temps vivons-nous!... +Et je vais vous expliquer comment je me +trouve ici. Mais veuillez d'abord entrer...</p> + +<p>Les deux Pardaillan obéirent, et Ramus leur fit +descendre un escalier. Ils se trouvèrent alors dans +une belle salle à manger d'apparence cossue.</p> + +<p>—Messieurs, dit Ramus, comme je vous le disais, +je m'étais hier posté dans cette rue pour voir le +passage du roi. Je vis donc le défilé du cortège, et +j'assistai ensuite à l'effrayant combat que vous avez +livré. Là, j'ai entendu vos noms. Mais la politesse +m'obligeait à m'en tenir à ceux que vous m'aviez +donnés vous-mêmes... Vie pour vie! Je vous devais +la mienne. J'ai voulu racheter la vôtre... Hier, je +vins donc trouver le propriétaire de cette maison et +je l'ai louée pour trois jours, car il n'a pas voulu me +la céder plus longtemps.</p> + +<p>—Vous n'avez plus qu'à me suivre. Vous sortirez +d'ici de la façon la plus naturelle du monde, +c'est-à-dire par la porte, laquelle porte n'est point +surveillée, car elle donne sur la ruelle...</p> + +<p>—Monsieur, dit alors le chevalier, pour des motifs +que monsieur mon père vous expliquera, nous +ne pouvons partir... du moins pas tout de suite. +Je serai donc seul, pour l'instant, à profiter de +l'issue que vous nous offrez.</p> + +<p>—Venez, jeune homme!</p> + +<p>Le savant descendit encore un escalier. Le chevalier +se trouva devant une porte qu'il entrebâilla.</p> + +<p>Il constata.. alors qu'il se trouvait dans la ruelle +aux Fossoyeurs, perpendiculaire à la rue Montmartre. +La ruelle n'était nullement surveillée.</p> + +<p>Au lieu de prendre la rue Montmartre où il risquait +de se heurter aux gardes, le chevalier descendit +en courant la ruelle, fit un assez long détour et +prit le chemin de l'hôtel de Montmorency, où il ne +tarda pas a arriver.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, Pardaillan se trouvait +en présence du maréchal qui, fiévreusement, lui dit:</p> + +<p>—Vous voici, cher ami, je n'attendais plus que +vous. Nous allons partir...</p> + +<p>—Partir, monseigneur? Quitter Paris?</p> + +<p>—Oui. J'ai des raisons de croire que nous +continuerions en vain à fouiller Paris. On m'a signalé +une mystérieuse escorte qui, sur la route de +Guyenne, accompagne une voiture, fermée... Elles +sont là, chevalier! La Guyenne, c'est le gouvernement +de Damville. Nous rejoindrons cette escorte, +nous l'attaquerons.</p> + +<p>—Monseigneur, j'oserai vous prier d'attendre jusqu'à +ce soir pour quitter Paris, dit le chevalier, pour le +moment, je vous prie de m'accompagner seul, à pied...</p> + +<p>—Pardaillan, vous savez quelque chose!</p> + +<p>—Venez, monseigneur, dit le chevalier avec un +accent où il y avait à dose égale de l'ironie et du +désespoir.</p> + +<p>—Allons!... Mais songez que le temps est précieux.</p> + +<p>L'instant d'après, ils étaient en route et bientôt +ils arrivaient à la ruelle des Fossoyeurs sans avoir +fait la moindre rencontre qui pût les arrêter. Ils +frappèrent. Ramus ouvrit. Ils entrèrent dans la +maison et, arrivés dans cette belle salle à manger +où Ramus avait introduit les deux Pardaillan, le +chevalier dit simplement:</p> + +<p>—Monsieur Ramus, voulez-vous pousser votre générosité +jusqu'à nous laisser seuls pour une heure +dans cette salle?</p> + +<p>—Cette maison est à vous, mon enfant, dit le +vieux savant, qui se retira dans une pièce du rez-de-chaussée.</p> + +<p>—Où sommes-nous? fit le maréchal étonné.</p> + +<p>—Monseigneur, dit le chevalier, je vous demande +de m'attendre ici quelques minutes...</p> + +<p>Le chevalier sortit et François de Montmorency +demeura seul. Le jeune homme regagna rapidement +le grenier où il avait dormi. Il y retrouva le vieux +Pardaillan qui s'écria aussitôt:</p> + +<p>—Elles t'attendent; elles s'inquiètent de toi...</p> + +<p>Le chevalier s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur +une botte de foin.</p> + +<p>—Mon père, dit-il, ayez la bonté de prévenir +Mme de Piennes et Mlle de Montmorency que le +maréchal est là.</p> + +<p>—Diable! fit simplement le vieux routier qui, +s'approchant de son fils et lui mettant la main sur +l'épaule, murmura: Chevalier!...</p> + +<p>—Mon père?</p> + +<p>—Tu souffres, hein?... raconte-moi un peu cela...</p> + +<p>—Vous faites erreur, mon père, dit le chevalier +de cette voix qui était terrible dans sa tranquillité: +j'ai été chercher le maréchal de Montmorency pour +qu'il emmène sa fille. Il est là. Voilà tout...</p> + +<p>—Bon, bon! grogna en lui-même le vieux routier +Tu veux garder pour toi ta douleur. Garde-la; tout +à l'heure, nous pleurerons ensemble...</p> + +<p>En même temps, il descendit à l'étage où se +trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse... Quant au +chevalier, il chercha un coin obscur du grenier afin +quelles ne le vissent point lorsqu'elles traverseraient +pour entrer dans la maison de Ramus.</p> + +<p>François de Montmorency était demeuré immobile +les yeux tournés vers la porte par où avait disparu +le chevalier. Cette porte s'ouvrit lentement, Jeanne +de Piennes apparut. Elle était toujours habillée de +ces vêtements noirs qui rehaussaient la tragique +beauté de son visage pâle, illuminé par ses grands +yeux profonds. Elle vit François et s'arrêta comme +pétrifiée, les mains jointes.</p> + +<p>Pourtant, le vieux Pardaillan l'avait prévenue!... Et +il semblait qu'il y eût surtout dans ce regard un +étonnement infini.</p> + +<p>François, en la voyant, fut secoué comme par une +furieuse décharge électrique.</p> + +<p>Il marcha vers elle...</p> + +<p>Comme elle, il avait joint ses mains...</p> + +<p>Quand il fut près d'elle, il se mit à genoux, son +front se courba jusqu'aux pieds de la statue du +Deuil, et alors les sanglots firent explosion dans sa +gorge et sur ses lèvres.</p> + +<p>—Pardon... pardon... pardon!...</p> + +<p>Ses mains saisissaient les mains glacées de Jeanne</p> + +<p>Puis, de ce même mouvement insensible, comme s'il +se fût haussé vers le ciel, il se mettait debout, l'enlaçait +de ses bras, son visage était près du visage de Jeanne...</p> + +<p>Et, comme il allait parler, Jeanne, d'un mouvement +très doux, mit ses deux bras autour de son cou, +laissa tomber sa tête sur l'épaule de François...</p> + +<p>Ah! pourquoi François, à cet instant, fut-il saisi +d'une terreur étrange?</p> + +<p>Ce mouvement des bras de Jeanne, il le reconnaissait! +Ce sourire, cette attitude de la tête chérie +qui se penche sur son épaule, il les reconnaissait!...</p> + +<p>—Jeanne! Jeanne! bégaya François avec angoisse.</p> + +<p>Et Jeanne murmurait:</p> + +<p>—O mon bien-aimé, tu vas le savoir enfin, le cher +secret quoi je n'ose t'avouer depuis trois mois... Il +faut que tu le saches... puis nous irons ensemble +le dire à mon père.</p> + +<p>—Jeanne! Jeanne! cria le maréchal, pantelant.</p> + +<p>—Ecoute, mon François... écoute-moi bien... cette +minute est solennelle... Mon bien-aimé, je suis ta +femme, et notre union est bénie...</p> + +<p>—Jeanne! Jeanne! hurla le maréchal.</p> + +<p>—Ecoute... voici le cher secret, si doux et si redoutable... +François, je vais être mère...</p> + +<p>Une clameur de désespoir, une imprécation terrible, +un mot s'exhalèrent ensemble des lèvres du +maréchal:</p> + +<p>—Folle!... Elle est folle!</p> + +<p>Et il tomba à la renverse, foudroyé, sans connaissance.</p> + +<p>Le maréchal de Montmorency venait de retrouver +celle qu'il avait tant aimée.</p> + +<p>Qu'allait-il advenir de la réunion de ces deux êtres +qui se chérissaient, du jeune amour du chevalier +de Pardaillan, de la lutte engagée entre huguenots +et catholiques?</p> + +<p>C'est ce que nos lecteurs connaîtront en lisant:</p> + +<p>L'ÉPOPÉE D'AMOUR</p> + + + + +<p>TABLE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>I. Les deux frères</p> +<p>II. Minuit!</p> +<p>III. La gloire du nom</p> +<p>IV. Le serment fraternel</p> +<p>V. Loïse</p> +<p>VI. Pardaillan</p> +<p>VII. La route de Paris</p> +<p>VIII. L'immolation</p> +<p>IX. La dame en noir</p> +<p>X. Pardaillan, Galaor, Pipeau et Giboulée</p> +<p>XI. Vox populi, vox Dei</p> +<p>XII. Les trois ambassadeur</p> +<p>XIII. Une cérémonie païenne</p> +<p>XIV. Le tigre à l'affût</p> +<p>XV. Catherine de Médicis</p> +<p>XVI. Le maréchal de Damville</p> +<p>XVII. L'espionne</p> +<p>XVIII. Pipeau</p> +<p>XIX. La Bastille</p> +<p>XX. La lettre de Jeanne de Piennes</p> +<p>XXI. Le confesseur</p> +<p>XXII. Une rencontre</p> +<p>XXIII. Monsieur de Pardaillan père</p> +<p>XXIV. Les prisonnières</p> +<p>XXV. Le père et le fils</p> +<p>XXVI. Au Louvre</p> +<p>XXVII. Le premier amant</p> +<p>XXVIII. Le siège du—Marteau-qui-cogne</p> +<p>XXIX. Comment M. de Pardaillan fils désobéit</p> +<p class="i6">une fois encore à M. de Pardaillan père</p> +<p>XXX. Le gîte</p> +<p>XXXI. La reine mère</p> +<p>XXXII. A quoi s'amusait le petit Jacques</p> +<p>XXXIII. Les caves de l'hôtel de Mesmes</p> +<p>XXXIV. Jeanne d'Albret</p> +<p>XXXV. Étonnement de Gilles et Gillot</p> +<p>XXXVI. Un épisode homérique</p> +<p>XXXVII. Le diamant</p> + </div> </div> +<br><br><br> +<h3>FIN DU PREMIER ÉPISODE</h3> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan - 01, by Michel Zévaco + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN - 01 *** + +***** This file should be named 13207-h.htm or 13207-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/2/0/13207/ + +Produced by Renald Levesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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