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diff --git a/old/13207-8.txt b/old/13207-8.txt new file mode 100644 index 0000000..3bac0c8 --- /dev/null +++ b/old/13207-8.txt @@ -0,0 +1,20129 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan - 01, by Michel Zévaco + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Pardaillan - 01 + +Author: Michel Zévaco + +Release Date: August 17, 2004 [EBook #13207] +[Last updated: May 17, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN - 01 *** + + + + +Produced by Renald Levesque + + + + +MICHEL ZÉVACO + + +LES PARDAILLAN + +Les Pardaillan + + + + +I + +LES DEUX FRÈRES + +La maison était basse, toute en rez-de-chaussée, avec un humble visage. +Près d'une fenêtre ouverte, dans un fauteuil armorié, un homme, un +grand vieillard à tête blanche; une de ces rudes physionomies comme en +portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées guerrières du +temps du roi François I. + +Il fixait un morne regard sur la masse grise du manoir féodal des +Montmorency, qui dressait au loin dans l'azur l'orgueil de ses tours +menaçantes. + +Puis ses yeux se détournèrent. Un soupir terrible comme une silencieuse +imprécation gonfla sa poitrine; il demanda: + +--Ma fille?... Où est ma fille?... + +Une servante, qui rangeait la salle, répondit: + +--Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet. + +--Oui, c'est vrai, c'est le printemps. Les haies embaument. Chaque arbre +est un bouquet. Tout rit, tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur +la plus belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c'est toi... + +Son regard, alors, se reporta sur la formidable silhouette du manoir +accroupi sur la colline. + +--Tout ce que je hais est là! gronda-t-il. Là est la puissance qui m'a +brisé, anéanti! Oui, moi, seigneur de Piennes, autrefois maître de toute +une contrée, j'en suis réduit à vivre presque misérable, dans cet humble +coin de terre que m'a laissé la rapacité du Connétable!... Que dis-je, +insensé! Mais ne cherche-t-il pas, en ce moment même, à me chasser de ce +dernier refuge!... + +Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon parmi les rides de ce +visage désespéré. + +Soudain, il pâlit affreusement: un cavalier, vêtu de noir, entrait et +s'inclinait devant lui!... + +--Enfer!... Le bailli de Montmorency!... + +--Seigneur de Piennes, dit l'homme noir, je viens de recevoir de mon +maître le connétable un papier que j'ai ordre de vous communiquer à +l'instant: ce papier que voici, c'est la copie d'un arrêt du Parlement +de Paris en date d'hier, samedi 25 avril de cet an 1553. L'arrêt porte +que vous occupez indûment le domaine de Margency; que le roi Louis XII +outrepassa son droit en vous conférant la propriété de cette terre qui +doit faire retour à la maison de Montmorency, et qu'il vous est enjoint +de restituer castel, hameau, prairies et bois. + +Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, pas un geste. Seulement, +une pâleur plus grande se répandit sur son visage, et sa voix tremblante +s'éleva: + +--O mon digne sire Louis douzième! et vous, illustre François Ier! +sortirez-vous de vos tombes pour voir comme on traite celui qui, sur +quarante champs de bataille, a risqué sa vie et versé son sang? Revenez, +sires! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux soldat dépouillé +parcourant les routes de l'Ile-de-France pour mendier un morceau de +pain! + +Devant ce désespoir, le bailli trembla. + +Furtivement, il déposa sur une table le parchemin maudit, et il recula, +gagna la porte et s'enfuit. + +Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur funèbre +déchirante: + +--Et ma fille! Ma fille! Ma Jeanne! ma fille est sans abri! Ma Jeanne +est sans pain! Montmorency! malédiction sur toi et toute ta race. + +La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, qui depuis Louis +XII appartenait au seigneur de Piennes, était tout ce qui restait de son +ancienne splendeur à cet homme qui avait jadis gouverné la Picardie. +Dans l'effondrement de sa fortune, il s'était réfugié dans cette pauvre +terre enclavée dans les domaines du connétable. + +Maintenant, c'était fini! L'arrêt du Parlement, c'était, pour Jeanne de +Piennes et son père, la misère honteuse. + +Jeanne avait seize ans. Mince, frêle, fière, d'une exquise élégance, +elle semblait une créature faite pour le ravissement des yeux, une +émanation de ce radieux printemps, pareille, en sa grâce un peu sauvage, +à une aubépine qui tremble sous la rosée au soleil levant. + +Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme tous les jours, à la +même heure. + +Elle avait pénétré dans la forêt de châtaigniers à laquelle s'appuyait +Margency. Sous un bois, Jeanne, oppressée, une main sur son coeur, se +mit à marcher rapidement en murmurant: + +--Oserai-je lui dire? Ce soir, oui, dès ce soir, je parlerai!... je +dirai ce secret terrible... et si doux! + +Soudain, deux bras robustes et tendres l'enlacèrent. Une bouche +frémissante chercha sa bouche: + +--Toi, enfin! Toi, mon amour... + +--Mon François! mon cher seigneur!... + +--Mais qu'as-tu, mon aimée? Tu trembles... + +Il se pencha, l'enlaça d'une étreinte plus forte. + +--C'était un beau grand garçon au regard droit, au visage doux, au front +haut et calme. + +Or, ce jeune homme s'appelait François de Montmorency!... Oui! c'était +le fils aîné de ce connétable Anne qui venait d'arracher au seigneur de +Piennes le dernier lambeau de sa fortune! + +Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs ouvertes, dont l'âme +s'épandait en mystérieux effluves. + +Parfois, un tressaillement agitait l'amante. Elle s'arrêtait, prêtait +l'oreille et murmurait: + +--On nous suit... on nous épie... as-tu entendu? + +--Quelque bouvreuil effarouché, mon doux amour... + +--François! François! oh! j'ai peur... + +--Peur? Chère aimée! depuis trois mois que tu es mienne, depuis l'heure +bénie où notre amour impatient a devancé la loi des hommes pour obéir à +la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous ma protection. +Que crains-tu? Bientôt tu porteras mon nom. La haine qui divise nos deux +pères, je la briserai!... + +--Je le sais, mon seigneur, je le sais! Et même si ce bonheur ne m'était +pas réservé, je serais heureuse encore d'être à toi tout entière. Oh! +aime-moi, aime-moi, mon François! car un malheur est sur ma tête! + +--Je t'adore, Jeanne. J'en jure le ciel, rien au monde ne pourra faire +que tu ne sois ma femme! + +Un éclat de rire, sourdement, retentit tout près... + +--Ainsi, continuait François, si quelque peine secrète t'agite, +confie-la à ton amant... ton époux. + +--Oui, oui!... ce soir. Ecoute, à minuit, je t'attendrai... chez ma +bonne nourrice... il faut que tu saches!... + +--A minuit, donc, bien-aimée... + +--Et maintenant, va, pars... adieu... à ce soir... + +--Une dernière étreinte les unit. Un dernier baiser les fit frissonner. +Puis François de Montmorency s'élança, disparut sous les fourrés. + +Une minute Jeanne de Piennes demeura à la même place, émue, palpitante. + +Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au même instant, elle devint +très pâle: quelqu'un était devant elle--un homme d'une vingtaine +d'années, figure violente, oeil sombre, allure hautaine. Jeanne eut un +cri d'épouvanté: + +--Vous, Henri! vous! + +--Moi, Jeanne! Il paraît que je vous effraie! Par la mort-dieu, n'ai-je +donc pas le droit de vous parler,... comme lui... comme mon frère! + +Elle demeura tremblante. Et lui, éclatant de rire: + +--Si je ne l'ai pas, ce droit, je le prends! Oui, c'est moi Jeanne! moi +qui ai sinon tout entendu, du moins tout vu! Tout! vos baisers et vos +étreintes! Tout, vous dis-je, par l'enfer! Vous m'avez fait souffrir +comme un damné! Et maintenant, écoutez-moi! Sang du Christ, ne vous +ai-je pas le premier déclaré mon amour? Est-ce que je ne vaux pas +François? + +--Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai toujours comme un +frère... le frère de celui à qui j'ai donné ma vie. Et il faut que mon +affection pour vous soit grande, puisque je n'ai jamais dit un mot à +François... + +--Ah! c'est plutôt pour lui épargner une inquiétude! Mais dites-lui +que je vous aime! Qu'il vienne, les armes à la main, me demander des +comptes! + +--C'en est trop, Henri! Ces paroles me sont odieuses, et j'ai besoin de +toutes mes forces pour me souvenir encore que vous êtes son frère! + +--Son frère?... Son rival! Réfléchissez, Jeanne! + +Le jeune homme grinça des dents, et haleta: + +--Donc, vous me repoussez!... Parlez! mais parlez donc!... Vous vous +taisez?... Ah! prenez garde! + +--Puissent les menaces que je lis dans vos yeux retomber sur moi seule! + +Henri frissonna. + +--Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il; vous m'entendez?... Au +revoir... et non adieu!... + +Alors ses yeux s'injectèrent. Il eut un geste violent, secoua la tête +comme un sanglier blessé et se rua à travers la forêt. + +--Puisse-je être seule frappée! balbutia Jeanne. + +Et comme elle disait ces mots, quelque chose d'inconnu, de lointain, +d'inexprimable, tressaillit au fond, tout au fond de son être. D'un +geste instinctif, elle porta les mains à ses flancs, et tomba à genoux; +prise d'une terreur folle, elle bégaya: + +--Seule! seule! Mais, malheureuse, je ne suis plus seule! mais il y a en +moi un être qui vit et veut vivre! + + +II + +MINUIT! + +Le silence et les ténèbres d'une nuit sans lune pesaient sur la vallée +de Montmorency. Onze heures sonnèrent lentement au clocher de Margency. + +Jeanne de Piennes s'était redressée pour compter les coups, cessant +d'actionner son rouet!... Elle murmura: + +--Ce soir, quand je suis rentrée, pourquoi mon père paraissait-il +bouleversé?... Pourquoi, si convulsivement, m'a-t-il serrée sur son +coeur? Comme il était pâle! En vain, j'ai essayé de lui arracher son +secret... + +Enfin, elle éteignit le flambeau, s'enveloppa d'une mante et, poussant +la porte, marcha vers une maison paysanne située à cinquante pas. + +Comme elle longeait une haie toute parfumée de rosés sauvages, il lui +sembla qu'une ombre, une forme humaine, se dressait de l'autre côté de +la haie. + +--François!... appela-t-elle, palpitante. + +Rien ne lui répondit... et, secouant la tête, elle poursuivit son +chemin. Alors, cette ombre se mit en mouvement, se glissa vers la +demeure du seigneur de Piennes, alla droit à une fenêtre éclairée; et +l'homme, rudement, frappa. + +Le seigneur de Piennes ne s'était pas couché. A pas lents, le dos +voûté, il se promenait dans la salle, l'esprit tendu dans une recherche +affreuse: qu'allait devenir sa Jeanne! + +Le coup frappé à la fenêtre arrêta soudain sa morne promenade, et +l'immobilisa dans l'attente pantelante d'une dernière catastrophe. + +Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda!... + +Et un rugissement de haine, de douleur et de désespoir déchira sa +gorge... Celui qui frappait, c'était un fils de l'implacable ennemi, +c'était Henri de Montmorency! + +Le vieillard se retourna: d'un bond, il courut à une panoplie, décrocha +deux épées, les jeta sur la table. + +Henri avait franchi la fenêtre, échevelé, hagard. + +D'un signe violent, le seigneur de Piennes montra les deux épées. + +Henri secoua la tête, haussa les épaules et saisit la main du vieillard. + +--Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous, dit-il d'une voix +démente; pour quoi faire? Je vous tuerais. Et d'ailleurs, je n'ai pas de +haine contre vous, moi! Est-ce que cela me regarde que mon père vous +ait fait disgracier? Je sais! oh! je sais: par le connétable, vous avez +perdu votre gouvernement; de riche et puissant que vous étiez, vous êtes +pauvre et misérable!... + +--Qu'es-tu donc venu faire ici? Parle! gronda le vieux capitaine. + +--Tu veux savoir pourquoi je suis ici? C'est parce que je sais que tu +dois aux Montmorency la misère qui t'accable! Oui, c'est parce que je +connais ta haine, vieillard insensé, que je viens te crier: N'est-il +pas un abominable sacrilège que Jeanne de Piennes soit la maîtresse de +François de Montmorency!... + +Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge passa devant ses yeux. +Ses pupilles se dilatèrent. Sa main se leva pour une insulte suprême. +Henri de Montmorency, d'un geste foudroyant, saisit cette main et la +serra à la broyer. + +--Tu doutes! rugit-il. Vieillard stupide! Je te dis que ta fille, à +cette minute même, est dans les bras de mon frère! Viens! viens! + +Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le père de Jeanne fut +violemment entraîné par le jeune homme qui, d'un coup de pied, ouvrit +la porte: l'instant d'après, tous deux étaient devant la chambre de +Jeanne... Cette chambre était vide!... + +Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés de malédiction et +sa clameur désespérée traversa lamentablement le silence de la nuit. + +Puis courbé, râlant, vacillant, se heurtant à la muraille, il parvint à +regagner la salle... Henri s'était enfui dans la nuit, comme dut jadis +s'enfuir Caïn. + +Jeanne de Piennes avait marché jusqu'à la maison paysanne. Le premier +coup de minuit sonna: au détour du sentier, à trois pas d'elle, François +apparut... + +Elle le reconnut aussitôt et, au même instant, elle fut dans ses bras. +L'étreinte fut presque violente: ils s'aimaient vraiment de toute leur +âme. + +--Mon aimée, dit alors François de Montmorency, les minutes nous sont +comptées ce soir. Un cavalier vient d'arriver au manoir, devançant mon +père d'une heure: il faut que le connétable me trouve au château... +Parle donc, bien-aimée... dis-moi quel est le secret qui t'oppresse. +Quoi que tu aies à me confier, souviens-toi que c'est un époux qui +t'écoute... + +--Un époux, mon François! Oh! tu m'enivres de bonheur... + +--Un époux, Jeanne: je le jure par mon nom glorieux et sans tache +jusqu'à ce jour! + +--Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute... + +Il se pencha. Elle appuya sa tête sur son épaule. Elle allait parler... +elle cherchait la parole d'aveu... + +A ce moment, un cri terrible, un cri d'horrible agonie déchira le +silence des choses... + +--C'est la voix de mon père! balbutia Jeanne épouvantée. François! +François! on égorge mon père!... + +Elle s'était arrachée des bras de l'amant; elle se mit à courir; en +quelques secondes elle fut devant la maison et vit la porte et la +fenêtre ouvertes... Un instant plus tard, elle était dans la salle: son +père râlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute secouée de +sanglots, saisit sa tête blanche dans ses bras... + +--Mon père, mon père, c'est moi! c'est ta Jeanne! + +Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille. + +Sous ce regard elle recula de deux pas; entre eux, il ne fut pas besoin +de paroles: elle comprit qu'il savait tout! Et inconsciente, elle avoua: + +--Pardon, père! pardon de l'avoir aimé, de l'aimer encore!... Voyons, +père, ne me regarde pas ainsi... tu veux donc que ta pauvre petite +Jeanne meure à tes pieds, de désespoir!... Ce n'est pas ma faute, va, si +je l'aime... une force inconnue m'a jetée dans ses bras... Oh! père..., +si tu savais comme je l'aime!... + +A mesure qu'elle parlait, le seigneur de Piennes s'était redressé de +toute sa hauteur. Sans répondre, il la conduisit jusqu'au seuil de la +maison, étendit le bras dans la nuit, et il prononça: + +--Allez, je n'ai plus de fille!... + +Elle chancela; un gémissement râla dans sa gorge... + +A ce moment une voix chaude s'éleva soudain: + +--Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez encore une fille. C'est +votre fils qui vous le jure! + +En même temps, François de Montmorency apparut dans le cercle de +lumière, tandis que Jeanne jetait un cri d'espoir insensé et que le +seigneur de Piennes reculait en bégayant: + +--L'amant de ma fille!... ici!... devant moi!... + +Calme, sans un frémissement. François se courba. + +--Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils? + +--Mon fils! balbutia le vieillard. Vous, mon fils! Qu'ai-je entendu? +Est-ce une sanglante moquerie!... + +François saisit les mains de Jeanne: + +--Monseigneur, daigne votre bonté accorder à François de Montmorency +votre fille Jeanne pour épouse légitime, dit-il avec plus de fermeté +encore. + +--Épouse légitime!... Je rêve!... Ignorez-vous donc... + +--Je sais tout, monseigneur! Mon mariage avec Jeanne de Piennes réparera +toutes les injustices, effacera tous les malheurs... J'attends, mon +père, que vous prononciez le sort de ma vie... + +Une joie immense descendit dans l'âme du vieillard, et déjà des paroles +de bénédiction montaient à ses lèvres, lorsqu'une pensée foudroyante +traversa son cerveau: + +--Cet homme voit que je vais mourir! Moi mort, il se rira de la fille +comme il se rit du père!... + +--Décidez, monseigneur, reprit François. + +--Père, mon vénéré père, supplia Jeanne. + +--Vous voulez épouser ma fille? dit alors le vieillard. + +Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le coeur de ce mourant. Un +rayon de loyauté mâle et douce illumina son front. Et il répondit: + +--Dès demain, mon père! dès demain!... + +--Demain! dit le seigneur de Piennes, je serai mort!... + +--Demain, vous vivrez... et de longs jours encore, pour bénir vos +enfants. + +--Demain! râla le vieillard avec une immense amertume. Trop tard! c'est +fini... Je meurs maudit... désespéré! + +François regarda autour de lui et vit que les domestiques de la maison, +réveillés, s'étaient rassemblés. + +Alors une sublime pensée descendit en lui. + +Il enlaça d'un bras la jeune fille éperdue, fit signe à deux serviteurs +de saisir le fauteuil où agonisait le seigneur de Piennes, et sa voix +solennelle s'éleva: + +--A l'église! commanda-t-il. Mon père, il est minuit: votre chapelain +peut dire sa première messe... ce sera celle de l'union des familles de +Piennes et de Montmorency. + +--Oh! je rêve!... je rêve!... répéta le vieillard. + +Alors, le coeur désespéré du vieux capitaine se fondit. + +Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide se tendit vers le +noble enfant de la race maudite! + +Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de Margency, le prêtre +officiait à l'autel. Au premier rang se tenaient François et Jeanne. +En arrière d'eux, dans le fauteuil même où on l'avait transporté, le +seigneur de Piennes. Et en arrière encore, deux femmes, trois hommes, +les gens de la maison, témoins de ce mariage tragique. + +Bientôt les anneaux furent échangés et les mains frémissantes des amants +s'étreignirent. + +Puis l'officiant murmura une bénédiction: + +--François de Montmorency, Jeanne de Piennes, au nom du Dieu vivant, +vous êtes unis dans l'éternité... + +Alors les deux époux se retournèrent vers le seigneur de Piennes comme +pour lui demander sa bénédiction, à lui. + +Un instant, il leur sourit... + +Puis ses bras retombèrent pesamment... et ce sourire demeura figé à +jamais sur ses lèvres décolorées: + +Le seigneur de Piennes venait d'expirer!... + + +III + +LA GLOIRE DU NOM + +Une heure plus tard, François pénétrait dans le manoir de Montmorency... +Il avait remis la jeune épousée toute en pleurs aux mains de la +nourrice, confidente de leurs amours, et, serrant Jeanne dans ses bras, +il lui avait dit qu'il serait de retour près d'elle à la pointe du jour, +dès qu'il aurait salué son père dont un cavalier lui avait annoncé +l'arrivée. + +Lorsque François entra dans la salle des armes, il vit le connétable +Anne de Montmorency assis dans un somptueux fauteuil surélevé de trois +marches. Cinquante capitaines immobiles à ses côtés attendaient en +silence. + +François n'avait pas vu son père depuis deux ans. Il s'avança jusqu'au +pied du trône. + +Près de ce trône, se tenait Henri, arrivé depuis un quart d'heure. Il +était blême et tremblant. + +A quoi songeait ce jeune homme de vingt ans? + +François de Montmorency ne vit pas le sanglant regard de son frère; +profondément, il s'inclina devant le chef de famille. Le connétable, +voyant la forte carrure de son aîné et sa taille vigoureuse, eut un +sourire: ce furent toutes ses effusions paternelles. + +Alors, sans un geste, il parla, tranquille et terrible: + +--Écoutez-moi. Vous savez le désastre qu'a subi l'empereur Charles Quint +sous les murs de Metz, au dernier mois de décembre. Le froid et la +maladie, en quelques jours, ont détruit sa grande armée de soixante +mille hommes d'armes et reîtres... Tous nous jugeâmes alors que c'était +la fin de l'Empire! L'Espagnol détruit, le huguenot écrasé par moi +dans les pays de langue d'oc, la paix semblait assurée; et, tout ce +printemps, Sa Majesté Henri II l'a passé en fêtes, danses et tournois... +Le réveil est terrible! + +Le connétable ajouta plus sourdement: + +--Oui, les éléments qui se mêlent parfois de donner aux conquérants +d'effroyables leçons ont infligé à Charles Quint une mémorable défaite! +Oui, l'empereur a pleuré en abandonnant ses quartiers où il laissait +vingt mille cadavres, quinze mille malades et quatre-vingts pièces +d'artillerie!... Mais le voila qui relève la tête! + +--Hier, à trois heures, la première nouvelle nous en est arrivée; +l'empereur Charles Quint se prépare à envahir la Picardie et l'Artois! +Cet homme de fer a constitué sa grande armée. Et à l'heure même où je +parle, un corps d'infanterie et d'artillerie se porte à marches forcées +sur Thérouanne. Écoutez tous, Thérouanne prise, c'est la France envahie, +vous entendez bien! Voici ce que Sa Majesté et moi nous avons décidé: +mon armée se concentre sous Paris et partira dans deux jours. Mais, en +attendant un corps de deux mille cavaliers va courir à Thérouanne, s'y +enfermer et y lutter jusqu'à la mort pour arrêter l'ennemi. + +--Jusqu'à la mort! rugirent les capitaines. + +--Or continua le connétable, pour cette aventureuse expédition, il +fallait un chef jeune, indomptable, téméraire. Ce chef, je l'ai +choisi!... François, mon fils, c'est toi!... + +--Moi? s'exclama François avec un cri de désespoir. + +--Toi! Oui, toi qui vas sauver ton roi, ton père et ton pays à la +fois!... Deux mille cavaliers sont là! Revêts tes armes! Sois parti dans +un quart d'heure! Va, et ne t'arrête plus que dans Thérouanne où il +faudra vaincre ou mourir!... Henri, tu resteras au manoir et le mettra +en état de défense! + +Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang pour étouffer un rugissement de +joie furieuse. + +--Jeanne est à moi! gronda-t-il au fond de lui-même. + +François, livide, fit un pas, et haleta: + +--Quoi! mon père! s'écria-t-il. Moi!... moi!... + +Les yeux hagards, l'âme convulsée, il eut l'atroce vision de Jeanne... +de l'épouse... abandonnée... + +--Moi! répéta-t-il. Horreur!... Impossible!... + +Le connétable fronça les sourcils, et d'une voix rauque: + +--A cheval, François de Montmorency! à cheval!... + +--Mon père, écoutez-moi!... Deux heures! une heure! Je vous demande une +heure! cria François. + +Le connétable Anne de Montmorency se dressa tout debout. + +--Vous discutez les ordres du roi et de votre chef! + +--Une heure! mon père. Et je cours à la mort!... + +--Par le tonnerre du ciel! un mot encore, François de Montmorency... un +seul... et, pour la gloire du nom que vous portez, je vous arrête de mes +propres mains. + +L'outrage était formidable, François redressa la tête. Tout disparut +de son esprit: amour, femme, rêve de bonheur. Et sa parole couvrit la +parole du vieux chef: + +--Que la foudre écrase donc celui qui a jamais pu dire qu'un Montmorency +recule! Pour la gloire du nom, j'obéis, mon père, je pars! Mais si je +reviens vivant, monsieur le connétable, nous aurons un terrible compte à +régler. Adieu!... + +D'un pas rude, il traversa les rangs des capitaines épouvantés de cette +provocation inouïe, de ce rendez-vous donné au maître tout-puissant des +armées, au père! + +Tous les visages, tournés vers le connétable, attendaient un ordre +d'arrestation. + +Mais un étrange sourire détendit les lèvres du chef, et ceux qui étaient +près de lui l'entendirent murmurer: + +--C'est un Montmorency! + +Dix minutes plus tard, François était dans la cour d'honneur, cuirassé, +harnaché, prêt à monter à cheval. Il se tourna vers un page: + +--Mon frère Henri! dit-il. Qu'on aille appeler mon frère. + +--Me voici, François!... + +Henri de Montmorency apparut dans la lumière des torches. + +François le saisit par la main, sans remarquer que cette main brûlait de +fièvre. + +--Henri, dit-il, es-tu vraiment un frère pour moi? + +--Qui te permet d'en douter? + +--Pardonne! je souffre tant! Tu vas comprendre. Je pars, Henri, je pars +pour ne plus revenir, peut-être... et je laisse derrière moi une immense +détresse... Ecoute de toute ton âme; car de ta réponse va dépendre +ma suprême résolution. Tu connais Jeanne... la fille du seigneur de +Piennes... + +--Je la connais! répondit sourdement Henri. + +--Eh bien, voici le malheur... Je pars... Et Jeanne et moi, nous nous +aimons!... + +Henri étouffa un rugissement de rage. + +--Tais-toi, continua François. Ecoute jusqu'au bout. Depuis six mois, +nous nous aimons; depuis trois mois, nous sommes l'un à l'autre; depuis +deux heures, elle s'appelle Montmorency... comme moi! + +Une sorte de gémissement râla dans la gorge d'Henri. + +--Ne t'étonne pas, poursuivit fiévreusement François; ne t'exclame pas! +Elle-même te dira demain que le chapelain de Margency nous a unis cette +nuit. Mais ce n'est pas tout! En ce moment Jeanne pleure sur un cadavre: +le seigneur de Piennes est mort! Mort dans l'église même, tout à +l'heure, en me jetant un dernier regard qui m'ordonnait de veiller sur +le bonheur de son enfant! Et ce n'est pas tout encore! Margency fait +retour à la maison du connétable! Oh! Henri, Henri, ceci est affreux! Je +laisse Jeanne seule au monde, sans défense ni ressource... m'entends-tu? +me comprends-tu? + +--J'entends... je comprends! + +--Frère, écoute-moi bien à présent. Acceptes-tu le dépôt que je veux te +confier? Me jures-tu de veiller sur la femme que j'aime et qui porte mon +nom?... + +Henri frissonna longuement, mais il répondit: + +--Je te le jure! + +--Si la guerre m'épargne, je retrouverai l'épouse dans la maison de mon +père, sans que jamais elle ait souffert en mon absence. Car tu seras là +pour la protéger, la défendre. Me le jures-tu? + +--Je te le jure! + +--Si je succombe, tu révéleras ce secret au connétable et tu lui +imposeras la volonté de ton frère mort: que ma part du patrimoine mette +à jamais ma veuve à l'abri de la pauvreté, et lui fasse une existence +honorée. Me le jures-tu? + +--Je te le jure! répondit Henri pour la troisième fois. + +François l'étreignit alors dans ses bras en disant: + +--Tu as juré... souviens-toi!... + +A peine fut-il en selle qu'il alla se placer à la tête des deux mille +cavaliers rassemblés sur une esplanade. + +Et aussitôt, levant le bras, d'une clameur éclatante et désespérée que +le vieux Montmorency dut entendre du fond de son manoir, il cria: + +--En avant! Jusqu'à la mort! + + +IV + +LE SERMENT FRATERNEL + +Le corps du seigneur de Piennes revêtu de ses habits de gala, les mains +croisées sur son épée nue, comme une statue de tombeau, avait été placé, +selon l'usage, au milieu de la salle d'honneur, sur un petit lit de +camp. + +Jeanne, toute pâle de cette nuit qu'elle venait de passer à veiller son +père, se dirigeait vers la fenêtre qu'elle entrouvrit. + +A ce moment, au loin, retentit un galop de cheval. + +--Le voilà! s'écria la jeune femme. + +Ses yeux se fixèrent sur la porte qui allait livrer passage à son cher +François. + +Cette porte s'ouvrit. Jeanne, qui allait s'élancer, demeura pétrifiée, +et un grand frisson glacial la parcourut: le frère de François parut. +Henri de Montmorency fit trois pas, s'arrêta devant elle, la tête +couverte, sans s'incliner. + +--Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que j'ai juré de vous +transmettre dès ce matin; sans quoi vous ne me verriez pas ici, en +pareil moment, à la place de celui que vous attendiez... François est +parti cette nuit... + +Elle laissa échapper un faible gémissement. + +--Parti? dit-elle timidement. Parti... mais, pour revenir bientôt, sans +doute?... aujourd'hui même, peut-être? + +--François ne reviendra pas! + +Jeanne porta ses deux mains à son sein palpitant. + +--La guerre se déchaîne. François a sollicité et obtenu l'honneur de +se porter dans Thérouanne pour y arrêter l'armée de Charles Quint... +Arrêter l'empereur avec une poignée de cavaliers, c'est vouloir +mourir!... Je vous dois toute ma pensée, madame... la pensée de mon +frère: pris malgré lui dans une inextricable situation, placé dans +l'alternative de désavouer un mariage qu'il regrette ou d'encourir la +disgrâce du connétable, François a choisi de tous les suicides le plus +glorieux. + +Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son père. + +Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s'abattit sur les genoux. Et, +dans l'atroce douleur qui faisait bondir son coeur, dans la foudroyante +catastrophe qui la terrassait, un mot, un seul, résuma, condensa tout +son désespoir. + +--Mon enfant!... mon pauvre enfant!... + +Longtemps elle demeura ainsi prostrée, sanglotante, oubliant la présence +d'Henri, oubliant son père mort, s'oubliant elle-même, ah! surtout +elle-même. + +--C'est bien, dit-elle. Où va le mari doit aller la femme. Ce soir, je +partirai pour Thérouanne!... + +--Partir! vous! gronda le frère de François. Allons donc! vous n'y +songez pas! traverser un pays envahi, des lignes ennemies!... Vous ne +partirez pas! + +--Qui m'en empêchera? + +--Moi! + +Et brusquement, la passion l'emporta, l'affola, se déchaîna en lui. Il +saisit la jeune femme dans ses bras, l'étreignit convulsivement, et +d'une voix ardente: + +--Jeanne! Jeanne! Il est parti! Il vous abandonne! Trop lâche pour +proclamer son amour, il ne vous aime donc pas! Mais moi,--moi, Jeanne! +je vous adore à en perdre la raison, à en braver le ciel et l'enfer, à +poignarder mon père de mes mains, si mon père s'opposait à mon amour! +Jeanne! ô Jeanne! + +Que François meure donc de la mort des faibles puisqu'il n'a pas su vous +garder! Moi, je vous veux! moi, je vous revendiquerai devant l'univers! +O Jeanne, un mot d'espoir! ou plutôt, non, ne dites rien... un seul de +vos regards sans colère me dira si je puis espérer... + +Jeanne l'entendait à peine. Toute sa volonté, toute sa force, elle +les employait à se dégager de l'étreinte furieuse. Soudain, elle put +s'arracher des bras de l'homme. + +Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi dire, par la +tension de son être, jeta un long regard sur Henri. Elle fit un pas. Son +bras s'allongea. Son doigt toucha le front d'Henri. Et elle dit: + +--Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme, du moins devant la mort! + +Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un instant sur le cadavre, +qu'il sembla apercevoir pour la première fois. D'un geste lent, il porta +la main à son front, comme vaincu, comme pour se découvrir. Mais ce +geste, il ne l'acheva pas. Son bras retomba. Ses yeux s'injectèrent de +sang. Tout l'orgueil et toute la violence de sa race montèrent à son +cerveau en une bouffée ardente: + +--Par la mort-diable! savez-vous, madame, que je suis ici chez moi, et +que seul, après mon père, j'ai le droit d'y demeurer couvert! + +--Chez vous! éclata la jeune femme sans comprendre. + +--Chez moi! Oui, chez moi! L'arrêt du Parlement communiqué ici restitue +Margency à notre maison, et je ne souffrirai pas qu'une vassale... + +Il n'acheva pas. D'un bond, Jeanne avait couru à une cassette enfermant +les papiers du mort, l'avait ouverte, avait déplié le premier parchemin +qui s'offrait à elle, l'avait parcouru et, le laissant tomber, sa voix +s'élevait, couvrant celle de Montmorency, appelant les serviteurs: + +--Guillaume! Jacques! Toussaint! Pierre! venez tous! + +--Madame! voulut interrompre Henri. + +Les serviteurs en deuil étaient entrés et, avec eux, plusieurs paysans +de Margency. + +--Entrez tous, continuait Jeanne enfiévrée, soutenue par une étrange +exaltation. Entrez tous! Et apprenez la nouvelle: je ne suis plus ici +chez moi!... + +Jeanne saisit une main glacée du cadavre et la secoua. + +--N'est-ce pas, mon père, que nous ne sommes plus ici chez nous? +N'est-ce pas qu'on nous chasse? N'est-ce pas, père, que tu ne veux pas +rester une minute de plus dans la maison de la race maudite?... Allons, +vous autres! n'entendez-vous pas que le seigneur de Piennes n'est plus +ici chez lui! + +Les joues brûlantes, les pommettes pourpres, les yeux en feu, la jeune +femme courait d'un serviteur à l'autre, les poussait avec une force +irrésistible, les plaçait autour du lit de camp... et, quand la +manoeuvre fut prête, elle fit un signe. + +Huit hommes saisirent le lit, le soulevèrent sur leurs épaules, et les +autres se formèrent en cortège, avec de sourdes malédictions, Jeanne +marchant en tête!... + +Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre franchir la porte, puis +Jeanne disparaître et, au loin, dans le village, il n'entendit plus +qu'un sourd murmure d'imprécations... + +Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit, sauta sur son +cheval et il s'enfuit... + +Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice où elle avait ordonné de +porter le corps, tomba à la renverse, écrasée. Presque aussitôt, une +fièvre intense se déclara; elle perdit la connaissance des choses, et +seul le délire témoigna qu'elle vivait encore. + + +Henri passa une nuit terrible, avec des accès de honte humiliée, des +accès de fureur démente, et des crises de passion. Le lendemain, il +retourna à Margency, prêt à tout,--peut-être à un meurtre. Une nouvelle +l'écrasa: Jeanne se mourait! + +Dès lors, il revint tous les jours rôder autour de la maison paysanne... + +Cela dura des mois. Près d'une année s'écoula... une année atroce +pendant laquelle sa passion s'exaspéra, pendant laquelle aussi il apprit +tout à coup que Thérouanne avait succombé, que la place avait été rasée, +que la garnison avait été passée au fil de l'épée, que François avait +disparu!... + +Mort peut-être?... + +Il l'espéra! Oui, dans l'âme de ce frère, germa, grandit et se fortifia +l'abominable espoir... + +Et il en eut l'irrévocable conviction le jour où quelques hommes +d'armes exténués, amaigris, en lambeaux, passèrent par Montmorency et +s'arrêtèrent au manoir. + +Ils racontèrent la prise de Thérouanne, la ville incendiée, rasée, le +grand massacre de la garnison... + +Quant au chef, quant à Montmorency, disparu! + +On l'avait vu un moment derrière une barricade que plus de trois mille +assaillants attaquaient... + +Et tranquille désormais, Henri se remit à rôder autour de la maison, +attendant patiemment que Jeanne fût enfin guérie. + +Un jour--onze mois après le départ de son frère!--il aperçut enfin +Jeanne dans le pauvre verger de la vieille nourrice. A la palpitation de +son coeur, il comprit que l'amour était tout-puissant en lui. + +Jeanne était en grand deuil. Elle tenait dans ses bras un enfant qu'elle +serrait passionnément sur son sein. + +Henri s'en retourna lentement, combinant un plan. + +Enfin, Jeanne était guérie! Enfin, il allait pouvoir agir! C'était +simple: enlever la jeune femme et l'emmener de force au manoir. + +En arrivant dans la cour d'honneur, il vit un cavalier tout poudreux qui +venait de mettre pied à terre. + +Henri pâlit... + +Mais il lui sembla que cet homme avait une figure joyeuse, qu'il était +porteur d'une nouvelle qu'il devait croire heureuse... + +Mais à peine ce cavalier l'eut-il aperçu qu'il se dirigea vers lui et, +d'une voix paisible, il dit en s'inclinant: + +--Monseigneur François de Montmorency, délivré de sa captivité, sera, +après-demain, dans le manoir de ses pères. Il m'a fait l'honneur de +m'envoyer en avant pour prévenir de son arrivée son bien-aimé frère... + +Henri devint livide; dans un éclair, il entrevit son frère se dressant +en justicier, le frappant du coup mortel. + +Puis il s'abattit tout d'une pièce, foudroyé, assommé comme un boeuf à +l'abattoir... + + +V + +LOÏSE + +Pendant quatre mois, Jeanne avait lutté contre la mort. Dans la pauvre +chambre de paysans où on l'avait couchée, elle se débattit des jours et +des nuits contre la fièvre cérébrale qui devait ou la tuer ou la laisser +folle. + +Au bout du quatrième mois, elle était hors de danger, et la fièvre avait +disparu pour toujours. Pourtant, quand elle était seule, elle prononçait +tout bas de vagues paroles d'infinie tendresse, adressées à qui?... Elle +seule le savait! + +Deux autres mois s'écoulèrent ainsi. + +Un matin d'automne, comme la fenêtre ouverte laissait entrer le soleil +d'octobre, doux comme un adieu de l'été, Jeanne se sentit plus forte et +voulut se lever. + +Mais à peine eut-elle fait deux pas qu'elle porta vivement les mains +à ses flancs en poussant un cri de détresse: la première douleur de +l'enfantement venait de lui infliger sa redoutable morsure. + +La nourrice la coucha. Quand elle revint à elle, quand elle put soulever +ses paupières alourdies, quand elle put regarder, un long frémissement +de joie et d'amour la fit palpiter tout entière: là, tout contre elle, +sur le même oreiller, ses deux poings minuscules solidement fermés, ses +paupières closes, sa petite figure blanche comme du lait, rosé comme +une feuille de rosé, ses lèvres entrouvertes par un faible vagissement, +l'enfant, l'être tant espéré, tant adoré, l'enfant était là!... + +--C'est une fille! murmura la vieille nourrice. + +--Loïse! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible. + +Elle tourna son visage vers l'enfant, n'osant le toucher, osant à peine +bouger. + +--Pauvre adorée... pauvre mignonne innocente... c'est donc vrai!... Tu +n'auras pas de père!... + +Loïse grandit en force et en beauté. Dès que ses traits commencèrent à +se former, il fut évident que cette fillette serait un miracle de grâce +et d'harmonie. + +Chaque regard de la mère était une extase; chacune de ses paroles, un +acte d'adoration. Elle n'aima pas son enfant, elle l'idolâtra. Le soir +seulement, à l'heure où l'enfant s'endormait sur son coeur, Jeanne +parvenait à détacher non pas son âme, mais sa pensée, de sa fille... et +elle songeait à l'amant... à l'époux... au père! + +François!... le cher amant!... l'homme à qui elle s'était donnée sans +restriction, tout entière!... + +Était-ce donc vrai qu'il était parti honteusement, sous un prétexte de +guerre?... Était-ce donc bien vrai qu'il l'avait abandonnée, qu'il ne +reviendrait plus? + +Mort peut-être... Aucune nouvelle!... Rien!... + +Et l'enfant qui dormait, parfois se réveillait soudain sous la pluie +tiède des larmes qui tombaient sur son front... + +L'hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne s'éloignait jamais du +jardin. Elle avait conservé une sourde terreur de sa dernière rencontre +avec Henri de Montmorency, et elle tremblait à la seule pensée de se +trouver devant lui... + +Puis le printemps revint, très précoce. + +En mars, Loïse allait vers son sixième mois--les premiers bourgeons +éclatèrent, et tout redevint radieux dans l'univers, excepté dans le +coeur de la pauvre abandonnée. + +Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice et son homme +allèrent couper du bois dans la forêt. + +Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant avec une inexprimable +tendresse Loïse endormie sur le lit. + +Cette chambre donnait sur le jardin, par une fenêtre à ce moment +entrouverte. + +Tout à coup, un bruit de pas se fit entendre dans la première pièce qui +donnait sur la route, et une voix s'éleva, implorant la charité. Jeanne +entra dans cette pièce, et voyant un moine quêteur qui tendait sa +besace, coupa une miche de pain et la tendit en disant: + +--Allez en paix, bon frère! + +Le quêteur remercia en nasillant, combla Jeanne de bénédiction, et +finalement se retira. + +Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier regard fut pour le lit +où reposait Loïse. + +Et un cri horrible, un cri sans expression humaine, un cri de louve à +qui on arrache ses petits, un cri de mère enfin, jaillit de tout son +être épouvanté: + +Loïse avait disparu! + +Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec l'irrésistible rage d'un +être qui cherche sa vie. Pendant quatre heures, hagarde, échevelée, +rugissante, effrayante à voir, elle battit les haies, les fourrés, se +déchira, s'ensanglanta. + +La pensée lui vint soudain que l'enfant était à la maison... elle +bondit, arriva haletante... + +Au milieu de la grande pièce, un homme était là, debout, livide, +fatal... Henri de Montmorency! + +--Vous! vous qui ne m'apparaissez qu'aux heures sinistres de ma vie! + +D'un élan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets,--et d'une voix +basse, rauque, rapide: + +--Vous cherchez votre fille? Dites!... Oui! vous la cherchez! Eh bien, +sachez ceci: votre fille, c'est moi qui l'ai! Je l'ai prise! Je la +tiens! Malheur à elle si vous ne m'écoutez! + +--Toi! hurla-t-elle. Toi, misérable félon! + +--Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets. Écoute, écoute +bien! si tu veux la revoir... + +La mère n'entendit que ce mot: la revoir! Sa fureur se fondit. Elle se +mit à supplier: + +--La revoir! Oh! qu'avez-vous dit! La revoir!... Dites! oh! redites, par +pitié! j'embrasserai vos genoux, je baiserai la trace de vos pas! Ma +fille! Rends-moi mon enfant!... + +--Ecoute, te dis-je!... Ta fille, à cette minute, est aux mains d'un +homme à moi. Un homme? Un tigre, si je veux, un esclave! Nous avons +convenu ceci: écoute: ne bouge pas!... Voici ce qui est convenu: que je +m'approche de cette fenêtre, que je lève ma toque en l'air, et l'homme +prendra sa dague et l'enfoncera dans la gorge de l'enfant... + +Elle tomba à genoux, et de son front heurta la terre battue, voulant +crier grâce, ne pouvant pas. + +--Relève-toi! gronda-t-il. + +Elle obéit promptement, et toujours avec un geste affreux des mains +tendues, suppliantes. + +--Es-tu décidée à obéir? reprit le fauve. + +Elle fit oui, de la tête, démente, pantelante, terrible et sublime... + +--Ecoute, maintenant, François... mon frère... Eh bien, il arrive!... Tu +entends? Ici, devant toi, je vais lui parler... Si tu ne dis pas que je +mens, si tu te tais... ce soir ta fille est dans tes bras... Si tu dis +un seul mot, je lève la toque... ta fille meurt!... Regarde, regarde... +Voici François qui vient... + +Sur la route de Montmorency, un tourbillon de poussière accourait, +comme poussé par une rafale... et de ce tourbillon sortait une voix +frénétique: + +--Jeanne, Jeanne... C'est moi. Me voici! + +--François! François! hurla Jeanne délirante. A moi! + +D'un pas d'une tranquillité féroce, Henri se rapprocha de la fenêtre et +gronda: + +--C'est donc toi qui auras tué ta fille! + +--Grâce! Grâce! Je me tais! J'obéis! + +A cette seconde, François de Montmorency poussa violemment la porte et, +haletant d'émotion, ivre de joie et d'amour, s'arrêta chancelant, tendit +les bras, murmurant: + +--Jeanne!... Ma bien-aimée! + +Mais ses bras, lentement, retombèrent. + +Pâle de bonheur, François devint livide d'épouvanté. + +Quoi! il arrivait! il retrouvait l'amante, la chère épousée! Et elle +était là, immobile, statue de l'effroi... du remords peut-être!... +François fit trois pas rapides. + +--Jeanne! répéta-t-il. + +Un soupir d'agonie râla dans la gorge de la mère. Elle eut comme un +sursaut de son être pour se jeter dans les bras de l'homme adoré. Son +regard dément se posa sur Henri. Il avait sa toque à la main, et son +bras se levait!... + +--Non! non, bégaya la mère. + +--Jeanne! répéta François dans un cri terrible. + +Et son regard, à lui aussi, se tourna vers Henri. + +--Mon frère!... + +Tous les deux, le frère et l'épouse gardèrent un silence effrayant. +Alors, François, d'un geste lent, croisa ses bras sur sa poitrine. Et +grave, solennel comme un juge, triste comme un condamné, il parla: + +--Depuis un an, pas un battement de mon coeur qui ne fût pour la femme à +qui librement ce coeur s'est à jamais donné, pour l'épouse qui porte mon +nom. J'accours, le coeur plein d'amour, la tête enfiévrée de bonheur... +et l'épouse tourne la tête... et le frère n'ose me regarder!... + +Ce que souffrit Jeanne dans cette minute fut inconcevable. L'effroyable +supplice dépassait les bornes de la conception humaine. Elle aimait! +Elle adorait! + +Et pendant que son coeur la poussait aux bras de l'époux, de l'amant, +ses yeux fixés sur l'infernal auteur du supplice s'attachaient +invinciblement à la main qui, d'un signe, pouvait tuer sa fille! + +Sa fille! Sa Loïse! Ce pauvre petit ange d'innocence! Cette radieuse +merveille de grâce et de beauté! Quoi! égorgée! + +Jeanne se tordait les mains. Une écume de sang moussait au coin de ses +lèvres: la malheureuse, pour étouffer le cri de son amour, se mordait +les lèvres. + +A peine François eut-il fini de parler qu'Henri se tourna à demi vers +lui. + +Sans quitter la fenêtre ouverte, sa main menaçante prête au funeste +signal, d'une voix que sa tranquillité en cette épouvantable seconde +rendait sinistre, il prononça: + +--Frère, la vérité est triste. Mais tu vas la savoir tout entière. + +--Parle! gronda François. + +--Cette femme..., dit Henri. + +--Cette femme... ma femme... + +--Eh bien, je l'ai chassée, moi, ton frère! + +François chancela. Jeanne laissa entendre une sorte de gémissement +lointain, sans expression humaine. + +--Frère, cette femme qui porte ton nom est indigne. Cette femme t'a +trahi. Et c'est pourquoi moi, ton frère, en ton lieu et place, je l'ai +chassée comme on chasse une ribaude. + +L'accusation était capitale: la femme adultère était fouettée en place +publique et pendue haut et court. + +La minute qui suivit l'accusation fut tragique. + +Henri, prêt à tout événement, la main gauche crispée à sa dague, la +droite serrant la toque... le signal fatal!... Henri tenait sous son +regard Jeanne et François;--il était calme en apparence, et roulait dans +sa tête la pensée d'un double meurtre si la vérité éclatait. + +Jeanne, sous le coup de fouet de l'abominable accusation, se redressa. +Pendant un instant inappréciable, l'amante fut plus forte en elle que +la mère; une secousse la galvanisa comme la décharge d'un courant +électrique peut galvaniser un cadavre. Elle eut un en avant fébrile de +tout son corps; à ce moment, le bras d'Henri commença de se lever... La +malheureuse vit le mouvement, avança, recula, bégaya on ne sait quoi de +confus... et elle baissa la tête. + +Quant à François, il chancela. Lorsqu'il se fut dompté, lorsqu'il +fut sûr de ne pas saisir dans ses mains puissantes l'adultère et de +l'étrangler, François marcha sur Jeanne qu'il domina de sa haute +stature. Quelque chose d'incompréhensible éclata sur ses lèvres +blanches, quelque chose qui signifiait sans doute: + +--Est-ce vrai? + +Jeanne, les yeux fixés sur Henri, garda un silence mortel, car elle +espérait être tuée. + +--Est-ce vrai? + +Le supplice allait au-delà des forces. Jeanne tomba. Non pas même à +genoux, mais sur le sol, prostrée, se soulevant à grand effort sur une +main, et dans un mouvement spasmodique, la tête toujours tournée vers +Henri, et toujours son regard atroce de désespoir surveillant le geste +assassin. + +Et ce fut alors seulement qu'elle murmura, ou crut murmurer, car on +n'entendit pas ses paroles: + +--Oh! mais achève-moi donc! mais tu vois bien que je meurs pour que +notre fille vive!... + +Et elle ne fut plus qu'un corps inerte chez qui la violente palpitation +des tempes indiquait seule la vie. + +François la regarda un instant, comme le premier homme biblique put sans +doute regarder le paradis perdu puis il se retourna vers la porte, et +sans un cri, sans un gémissement, s'en alla, très lent et un peu courbé. + +Henri le suivit,--à distance. + +Il ne s'inquiéta pas de Jeanne. + +Qu'elle mourût, qu'elle vécût, il n'y songea pas. + +Si elle vivait, elle était à lui maintenant! Si elle mourait, eh +bien, il avait du moins arraché de son esprit l'atroce tourment de la +jalousie. + +Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute qu'Henri comprit +toute l'étendue de sa haine contre son frère. Il le voyait écrasé... et +il ne se sentit pas satisfait. + +Il voulait encore autre chose!... Quoi?... que François souffrît +exactement la souffrance qu'il avait endurée, la même!... + +Et il le suivait avec une patience de chasseur. + +François ne fut pas étonné de voir son frère. Et simplement, comme s'il +eût continué un entretien depuis longtemps commencé, il demanda: + +--Raconte-moi comment ces choses se sont passées. + +--A quoi bon, frère? Pourquoi te tourmenter ainsi d'un mal que rien ne +peut guérir... rien! + +--Tu te trompes, Henri! Quelque chose peut me guérir, dit sourdement +François. La mort de l'homme!.... + +--Henri tressaillit. Il pâlit un peu. Mais aussitôt une flamme étrange +brilla dans ses yeux. + +--Tu le veux? + +--Je le veux! dit François. Tu m'avais juré de veiller sur elle... oh! +tais-toi!... pas de reproche, pas de récrimination de ma part! Mais toi, +tu me dois un récit fidèle du crime et le nom du criminel!... tu me dois +cela, Henri! + +--J'obéis. A peine fûtes-vous parti, monseigneur, que la demoiselle de +Piennes témoigna à l'homme combien peu elle vous regrettait!... + +--L'homme!... qui?... Le nom de l'homme!... + +--Patience, monseigneur!... Peut-être, dès avant votre départ, l'homme +avait-il partagé votre bonne fortune. Peut-être ne voulait-elle de vous +que le nom et la fortune et la puissance que vous assurait votre qualité +de fils aîné! Oui, monseigneur, cela doit être! + +--Maintenant que j'y pense, monseigneur, maintenant que l'heure est +venue de dire toute la vérité, je ne me contente plus de conjecturer: +j'affirme... Dès avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur, l'homme +avait possédé Jeanne de Piennes... vous ne fûtes que le second! + +Un rugissement gronda dans la poitrine de François. + +--Parle... + +--J'obéis, reprit Henri. Lors de votre départ, les relations entre +l'homme et Jeanne de Piennes continuèrent. Ils étaient libres désormais. +Jeanne avait un nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l'amant fut +heureux au-delà de tout ce que je puis vous dire... Ce furent des nuits +de délices... L'homme vous tenait de près, monseigneur! le jour où il +apprit votre arrivée, il fit ce que vous eussiez fait! sa passion était +satisfaite; il ne voulut pas qu'une de vos maisons fût souillée plus +longtemps: il chassa l'adultère; il chassa la ribaude! + +François fut saisi d'un vertige: l'abîme était plus profond, plus +insondable qu'il n'avait cru. Le regard qu'il attacha sur Henri fut +celui d'un fou... Et Henri, la bouche crispée, le visage convulsé par la +haine, la parole sifflante, acheva: + +--Il ne vous faut plus que le nom de l'homme, mon seigneur mon frère? +Le voici! L'amant de Jeanne de Piennes, monseigneur, s'appelle Henri de +Montmorency... + + +VI + +PARDAILLAN + +Ce n'était pas une comédie qu'avait jouée Henri en menaçant Jeanne de +faire tuer la petite Loïse: bien réellement, l'enfant était aux mains +d'un homme; bien réellement, cet homme guettait le signal; bien +réellement, il avait accepté de plonger sa dague dans la gorge de la +pauvrette, si Henri, son maître, donnait le signal. + +Il s'appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de Pardaillan. Il était +d'une vieille famille de l'Armagnac, qui, au XIIIe siècle, acquit la +seigneurie de Gondrin, près Condom. Cette famille se divisa en deux +branches. La branche aînée fournit à l'histoire quelques noms connus: +une de ces descendantes fut la célèbre Montespan; le duc d'Antin, qui a +donné son nom à un quartier de Paris, descendait donc de cette branche +dont un autre rameau se rattacha à la famille de Comminges. + +La deuxième branche demeure obscure et pauvre. Nous ne pouvons rien +contre sa pauvreté; mais quant à l'obscurité, nous espérons bien qu'elle +se sera dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons raconté +la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du héros extraordinaire qui, +bientôt, fera son apparition dans ce récit. + +Le chevalier de Pardaillan était un homme d'une cinquantaine d'années, +un reître vieilli sous le harnais de guerre, un de ces soldats +d'aventure que connaissaient toutes les routes de France et des pays +voisins, toujours à la solde du plus payant et dernier enchérisseur... + +Le connétable de Montmorency, dans sa grande croisade au pays +d'Armagnac, le ramassa, pauvre, gueux, sans sou ni maille, aux environs +de Lectoure, se l'attacha, reconnut en lui une épée invincible, et le +donna à son fils Henri. + +Lorsque le connétable partit pour sa campagne dans l'Artois et que +François de Montmorency se fut élancé vers Thérouanne, le chevalier de +Pardaillan demeura au manoir près d'Henri. Dans le courant de cette +année, Henri, prévoyant peut-être qu'il aurait un jour besoin d'un +dévouement aveugle, s'attacha à Pardaillan, s'employa à le conquérir par +des dons, par sa faveur, par toutes les caresses qui pouvaient séduire +un vieux soldat: Pardaillan devint sa chose, Pardaillan se fût fait +pendre pour son maître, Pardaillan n'attendait qu'une occasion de mourir +pour lui! + +Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui venait de se répandre +dans tout le manoir: Monseigneur François de Montmorency revenait!... + +Le surlendemain, au matin, Henri, sombre, pâle, agité, l'emmena à +Margency, lui montra la maison de la vieille nourrice et lui ordonna +d'enlever Loïse; une heure après, Pardaillan revenait au point où +l'attendait son maître: il tenait dans ses bras la pauvre petite +créature. + +Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan écouta en faisant +la grimace. En même temps, il lui glissa une bague ornée d'un magnifique +diamant: le prix de l'horrible meurtre convenu! + +Henri pénétra dans la maison et attendit le retour de Jeanne. On sait la +double et dramatique scène qui se produisit... + +Pardaillan vit arriver François... il demeura les yeux fixés sur la +fenêtre, un peu pâle seulement, la fillette endormie dans ses bras; +c'était horrible... + +Quand il vit sortir François, quand il vit Henri, à son tour, quitter la +maison, Pardaillan eut un profond soupir de soulagement: le signal ne +viendrait plus maintenant!... Et alors, qui se fût trouvé près de lui +l'eût entendu grommeler: + +--C'est heureux que ce signal ne m'ait pas été donné! Car j'eusse +été obligé de désobéir, de me sauver, de reprendre la vie errante +d'autrefois, avec une vengeance de Montmorency à mes trousses!... Et +je suis bien vieux... bien las!... Allons, mademoiselle, faites la +risette!... Quant au reste... ma foi, j'obéis!... Il n'y a pas de mal, +je pense, à garder cette petite un mois ou deux, comme j'en ai reçu +l'ordre... + +Alors, très doucement, le reître enveloppa l'enfant dans un pli de son +manteau et s'éloigna. Il parvint à une maison basse qui s'élevait au +pied de la grande tour du manoir et entra: un petit garçon de quatre ou +cinq ans courut à sa rencontre, les bras ouverts. + +--Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t'amène une petite soeur. + +Et s'adressant à une paysanne qui filait au rouet: + +--Eh! la Mathurine, voici une petite fille à qui il faudra donner du +lait... Et puis, pas un mot à âme qui vive! + +La servante jura d'être muette comme la tombe, prit la délicieuse petite +créature dans ses bras, et s'occupa à l'instant de lui donner du lait, +de l'installer... + +Quant au petit garçon, il ouvrait de grands yeux pétillants d'astuce +et d'intelligence. C'était un enfant admirablement bâti, dont chaque +mouvement révélait la force d'un jeune loup et la souplesse d'un jeune +chat. + +C'était le fils du vieux routier, qui, habitant lui-même le manoir, le +faisait élever dans cette chaumière où il l'allait voir tous les jours. +Où Pardaillan avait-il eu ce fils? De quelle dame en mal de galanterie +l'avait-il eu? C'était un mystère dont il ne parlait jamais... + +Il le prit sur ses genoux, et dans son oeil gris s'alluma une flamme +de tendresse... Mais Jean, d'un geste volontaire, se débarrassa de +l'étreinte paternelle, se laissa glisser à terre, courut à son petit lit +où la Mathurine avait déposé Loïse, et saisit la frêle fillette dans ses +bras nerveux. + +--Oh! petit père! oh! la mignonne petite soeur!... + +Pardaillan se leva brusquement, les yeux plissés, et sortit tout pensif, +songeant à la mère! songeant à son désespoir, à lui, si son Jean +disparaissait! + +Une heure après, Pardaillan était à Margency. Tantôt se glissant le long +des haies, tantôt rampant, il s'approcha de la fenêtre, regarda, écouta. + +Oh! les lamentations de l'amante à son réveil! Les accès de fureur! les +crises de démence où elle se maudissait de son silence, où elle voulait +courir, rejoindre François, tout lui dire!... Et aussitôt la pensée de +Loïse égorgée l'arrêtait!... + +Et la malheureuse râlait: + +--Mais j'ai obéi, moi! Je me suis tue! Je me suis assassinée!... Il m'a +promis de me rendre ma fille... n'est-ce pas qu'il a juré?... Il me la +rendra, dites? Loïse!... Où es-tu?... + +Pardaillan, écoutant ces accents du désespoir humain, claqua des dents, +rivé à sa place, épouvanté de ce qu'il avait fait!... + +Enfin, il se recula d'abord doucement, puis plus vite, puis se mit à +courir comme un insensé. + +Lorsqu'il arriva à la chaumière de la Mathurine, il faisait nuit. La +Mathurine montra à son maître Loïse qui dormait près de son fils. Jean, +de son petit bras, soutenait la tête si naïvement confiante, d'une +sublime confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas la +réveiller, il la prit, l'enveloppa soigneusement, et se dirigea vers la +porte. Au moment de sortir, il se retourna et d'une voix enrouée, il +dit: + +--Vous réveillerez Jean. Vous l'habillerez. Vous le préparerez pour un +long voyage... que tout soit prêt dans une heure... Ah! vous irez dire +à mon valet qu'il amène ici mon cheval tout sellé... avec mon +porte-manteau... + +Et Pardaillan, laissant la servante stupéfaite, reprit le chemin de +Margency, avec, dans ses bras, la fille de Jeanne. + +Jeanne, écrasée par l'horrible fatigue de son désespoir, la tête vide, +somnolait fiévreusement sur un fauteuil, des paroles confuses aux +lèvres, tandis que la vieille nourrice, en pleurant, rafraîchissait son +front avec des linges mouillés. + +--Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons, pauvre chère +demoiselle, il faut vous coucher... + +--Loïse! Loïse! murmurait la mère. + +Et à cet instant, une grande ombre parut; Jeanne bondit, d'un geste +frénétique, lui arrachait quelque chose que cette ombre portait dans ses +bras; ce quelque chose, elle l'emportait avec un mouvement de voleuse, +le déposait sur le fauteuil, et elle se jetait à genoux... et déjà, +sans un mot, sans une larme, sans songer à embrasser sa fille, avec +la dextérité instinctive de ses mains tremblantes, elle déshabillait +rapidement l'enfant... Seulement elle bredouillait: + +--Pourvu qu'elle n'ait pas de mal, à présent! pourvu qu'on ne lui ai pas +fait mal... voyons ça, voyons... + +En un instant, l'enfant fut toute nue, heureuse, comme les bébés, +de remuer bras et jambes dans un fouillis frais et rosé. Avidement, +gloutonnement, la mère la saisit, l'examina, la palpa, la dévora du +regard depuis les cheveux jusqu'aux ongles des pieds... + +Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les épaules, la +bouche, les yeux, au hasard des lèvres, les fossettes des coudes, les +mains, les pieds, tout, toute sa fille. + +Pardaillan regardait cela. + +Brusquement, la mère se tourna vers lui, se traîna vers lui, sur ses +genoux, saisit ses mains, les baisa... + +--Madame! Madame! + +--Si! si! je veux embrasser vos mains! c'est vous qui me ramenez ma +fille! Qui êtes-vous? Laissez! Je puis bien baiser vos mains qui ont +porté ma fille! Votre nom? Votre nom! Que je le bénisse jusqu'à la fin +de mes jours!... + +Pardaillan fit un effort pour se dégager. + +--Votre nom? répéta Jeanne. + +--Un vieux soldat, madame... aujourd'hui ici... demain ailleurs... peu +importe mon nom... + +--Comment avez-vous ramené ma fille? + +--Mon Dieu, madame, c'est bien simple... une conversation surprise... +j'ai vu un homme qui emportait une fillette... je le connaissais... je +l'ai interrogé... voilà tout! + +Pardaillan rougissait, pâlissait, bredouillait. + +--Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre nom, pour que je +le bénisse? + +--Pardonnez-moi, madame... à quoi bon?... + +--Alors!... Dites-moi le nom de l'autre!... + +--Le nom de celui qui a enlevé la petite? + +--Oui! Vous le connaissez! Le nom du misérable qui a accepté de tuer ma +fille? + +--Vous voulez que je vous dise son nom... moi!... + +--Oui! Son nom!... que je le maudisse à jamais!... + +Pardaillan hésita une minute. Il cherchait un nom quelconque. Et +subitement une pensée profonde descendit dans les obscurités de cette +conscience, pensée de remords, et aussi pensée rédemptrice... Un peu +pâle, il murmura: + +--Il s'appelle le chevalier de Pardaillan! + + +VII + +LA ROUTE DE PARIS + +Dans la forêt de châtaigniers, sous la haute futaie, le soir qui +descendait sur la vallée de Montmorency était déjà la nuit. Henri, en +proférant l'épouvantable calomnie où il s'accusait lui-même pour mieux +perdre Jeanne, Henri regarda avidement son frère. Il ne vit qu'une face +blafarde d'où giclait le double éclair d'un regard insensé. + +Tout à coup, il ploya légèrement: la main de François venait de +s'abattre sur son épaule. Et François disait: + +--Tu vas mourir! + +D'un prodigieux effort, Henri bondit en arrière. Au même instant, il +tira son épée et tomba en garde. + +François, d'un geste lent, sans hâte, dégaina... + +L'instant d'après, les deux frères étaient en garde l'un devant l'autre, +les épées croisées, les yeux dans les yeux. + +Pendant une seconde ou deux, il n'y eut plus que le cliquetis de +l'acier, le souffle rauque des deux respirations, puis un bref juron +d'Henri, puis encore un temps de silence... et puis, tout à coup, un +soupir, un cri, le bruit sourd et lourd d'un corps qui tombe tout d'une +masse. + +L'épée de François venait de traverser le côté droit de la poitrine +d'Henri, au-dessus de la troisième côte. + +François mit un genou en terre. + +Il s'aperçut qu'Henri vivait encore. Brusquement, il tira sa dague, et +d'un geste furieux la leva... + +--Meurs, gronda-t-il, meurs, misérable!... + +A cette seconde, une lueur rougeâtre éclaira le visage d'Henri. + +--Mon frère! Mon frère! murmura François d'une voix de fou, comme si, +vraiment, il eût alors seulement reconnu son frère. + +Il se releva et détourna la tête. + +Alors il vit deux bûcherons dont la cabane s'élevait à quinze pas, et +qui étaient accourus, une torche de résine à la main, attirés par le +choc des épées... + +Incapable de prononcer un mot, François, d'un geste tragique, leur +montra le corps de son frère...! + +Deux heures plus tard, François arriva au manoir. + +Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de surprise et +d'effroi en le voyant. Et il montra à un officier les cheveux du fils +aîné du connétable. Ces cheveux, noirs le matin, étaient maintenant tout +blancs comme des cheveux de vieillard. + +--Monseigneur, dit l'officier, nous avons fait préparer votre +appartement, et... + +--Qu'on m'amène un cheval, interrompit François. + +Quelques instants plus tard, un valet amenait une monture, et l'officier +tenant l'étrier demandait: + +--Monseigneur sera sans doute bientôt de retour!... + +François sauta en selle, et répondit: + +--Jamais! + +Aussitôt, il rendit la main et, dès qu'il fut hors de l'enceinte, piqua +furieusement et disparut. + +--François! François! François! + +Ce triple appel désolé, enivré, haletant, retentit à cette seconde même, +et une femme apparut, tenant un enfant. + +Mais sans doute Montmorency n'entendit pas ce cri déchirant, car il ne +se retourna pas. Et le bruit du galop de son cheval s'éteignit dans le +lointain. + +La femme, alors, s'approcha du groupe de soldats et d'officiers éclairés +par des torches, qui avaient salué le départ de leur maître et assisté +avec étonnement à cette sorte de fuite. + +--Où va-t-il? demanda-t-elle d'une voix brisée. + +L'officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se découvrit et +répondit: + +--Qui le sait, madame?... + +--Quand reviendra-t-il?... + +--Il a dit: jamais! + +--Par là... où cela conduit-il? + +--Route de Paris, madame. + +--Paris. Bon!... + +Jeanne se mit aussitôt en chemin, serrant nerveusement dans ses bras +Loïse endormie. + +Forte de son amour d'amante et de son amour de mère, elle s'enfonça dans +la nuit, sous les grands arbres de la forêt, que les rafales de mars +courbaient en salutations majestueuses entrevues dans l'ombre. + +Environ une heure après le départ de François de Montmorency, des +bûcherons apportèrent sur une civière le corps ensanglanté de son frère +Henri. Henri fut porté dans son appartement, et le chirurgien du château +sonda la blessure. + +--Il vivra, dit-il, mais, de six mois, il ne pourra se lever. + +Les bûcherons avaient reconnu François au moment du duel. Mais +l'événement leur parut si étrange et si redoutable qu'ils ne voulurent +rien dire. On supposa donc que le deuxième fils du connétable avait dû +être attaqué par des routiers. + +Ce fut vers la même heure que le chevalier de Pardaillan quitta +Montmorency. Il ignorait ce qui venait de se passer au manoir. Mais +l'eût-il su qu'il fût parti quand même. En effet, Pardaillan connaissait +admirablement Henri de Montmorency, et savait qu'il n'y avait pas de +pitié à attendre de lui. + +--En somme, grommelait-il, en rendant l'enfant j'ai trahi mon vindicatif +seigneur. Tudiable! C'est qu'il adore voir un corps se balancer au bout +d'une corde, ce digne maître! + +Ayant ainsi raisonné, ayant soigneusement examiné la ferrure de son +cheval et bourré son porte-manteau, le chevalier de Pardaillan se mit en +selle, plaça devant lui son petit Jean, salua le manoir d'un grand geste +héroïque et railleur, et se mit en route d'un bon trot dans la direction +de Paris. + +Au bout d'un bon temps de trot de vingt minutes, le cavalier crut +apercevoir une ombre à deux pas de son cheval et, au même instant, +celui-ci fit un brusque écart, puis s'arrêta net. Pardaillan se pencha, +distingua une femme, et presque aussitôt la reconnut. Il tressaillit. + +Jeanne, cependant, continuait à marcher. Peut-être n'avait-elle pas +entendu venir le cavalier. + +--Madame..., fit doucement le routier. + +Jeanne s'arrêta. + +--Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de Paris? + +--Oui, madame. Mais vraiment... vous allez ainsi, toute seule, en forêt, +par la nuit?... Voulez-vous me permettre de vous tenir compagnie?... + +Elle secoua la tête, murmura un faible remerciement. + +--Quoi! vous voulez être seule? reprit le cavalier. + +--Seule, oui, je ne crains rien. + +--Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des parents à Paris? +Savez-vous où vous irez? + +--Non... Je ne sais pas... + +--Mais vous avez sans doute de l'argent?... ne vous offensez pas, je +vous prie... + +Un violent combat parut se livrer dans l'esprit du cavalier qui maugréa, +pesta, jura tout bas, puis, prenant une soudaine résolution, se +pencha vers Jeanne, déposa sur la poitrine de la petite Loïse un objet +brillant, et s'enfuit au galop après avoir murmuré ces mots: + +--Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de Pardaillan... c'est un +de mes amis! + +Jeanne reconnut alors que le cavalier était l'homme qui lui avait rendu +sa petite Loïse. Et, ayant examiné l'objet brillant, elle vit que +c'était un magnifique diamant enchâssé dans une bague. + +Ce diamant c'était celui qu'Henri de Montmorency avait donné à +Pardaillan pour payer l'enlèvement de Loïse!... + + + +VIII + +L'IMMOLATION + +LE connétable de Montmorency, d'un pas agité, se promenait dans la vaste +salle d'honneur de son hôtel, à Paris. Ses gentilshommes disséminés +sur les banquettes, ou debout par groupes, se racontaient à voix basse +d'étranges choses. + +Tout d'abord que le connétable, s'étant penché tout à l'heure à une +fenêtre, avait vu une femme debout devant le grand portail de l'hôtel, +exténuée, paraissait-il, très pâle et un enfant dans les bras. Et le +connétable avait donné l'ordre d'aller chercher cette femme et de +l'introduire: elle attendait maintenant dans un cabinet voisin. + +Ensuite, que le fils du connétable, que l'on croyait mort, était arrivé +soudain dans la nuit, qu'il avait eu une longue et orageuse entrevue +avec son père, et qu'il était reparti pour une destination inconnue. + +Que la nouvelle venait d'arriver de Montmorency que le deuxième fils du +connétable, Henri, avait été attaqué dans la forêt et grièvement blessé. + +Enfin, que Sa Majesté Henri II devait, ce jour-là même, à quatre heures, +faire une visite, au chef de ses armées. On en concluait qu'une nouvelle +campagne se préparait. + +Plus d'une fois le connétable s'était avancé jusqu'à la porte du cabinet +où on avait introduit la femme. + +Et toujours il avait reculé, frappant du pied avec colère, reprenant sa +promenade dans le demi-silence de la salle d'honneur. Enfin, il parut se +décider, poussa brusquement la porte, et entra. + +Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait. Elle avait déposé +son enfant endormi dans un fauteuil, et, appuyée au dossier, le +contemplait... Rudement, il demanda: + +--Que voulez-vous, madame? + +--Monseigneur... + +--Oui, reprit le connétable, ce n'est pas moi que vous attendiez, +n'est-ce pas? Au lieu du fils que l'on espère encore séduire par de +mielleuses paroles, c'est le père inexorable qui paraît! Et cela vous +déconcerte, n'est-ce pas? + +Jeanne de Piennes releva son douloureux visage: + +--Monseigneur, il est vrai que j'espérais voir François... mais une +femme de ma race ne peut se déconcerter à se trouver en présence du père +de son époux! + +--Votre époux! gronda le connétable en serrant les poings. Croyez-moi, +je vous engage à ne point invoquer ce titre devant moi! François m'a +tout raconté cette nuit. Tout, entendez-vous bien! Je sais que vous et +votre père avez été assez habiles pour arracher à la faiblesse de mon +fils un mariage. Quel mariage, d'ailleurs! nocturne et honteux comme un +vol!... + +--Vous mentez, monsieur! + +--Par le Ciel! que dit-elle là?... + +--Je dis, monsieur, que vous avez seulement l'habit d'un gentilhomme! Je +dis que votre couronne de cheveux blancs ne vous mettrait pas à l'abri +du soufflet vengeur, si mon père, assassiné par vous, se trouvait +près de moi! Je dis que vous parlez à une femme qui porte votre nom, +monsieur! + +L'accent de ces paroles avait été en se haussant pour ainsi dire, depuis +la simple dignité de la femme offensée jusqu'à la majesté d'une reine. + +Montmorency, étonné, rougit, pâlit et parut un instant balancer pour +jeter un ordre... Puis le vieux chef des armées du roi s'inclina +profondément. Il était dompté. + +--Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant la violente agitation +de son sein, vous m'avez dit tout à l'heure que vous saviez tout!... +Non, monseigneur, vous ne savez pas tout! Vous ignorez l'affreuse +vérité, comme l'ignore mon maître et mari, comme l'ignore l'époux de +mon coeur, l'homme à qui j'ai donné ma vie, à qui je voudrai éviter une +larme au prix de mon sang!... Cette vérité, monseigneur, vous devez +l'entendre pour mon honneur, pour le bonheur de François, pour la vie de +l'innocente créature qu'abrite votre toit en ce moment... l'enfant de +notre amour! + +Étonné par la noblesse du geste et par la douleur de l'accent, fasciné +par tant de beauté et de simplicité, le vieux Montmorency, pour la +deuxième fois, s'inclina. + +--Parlez donc, madame, dit-il. + +Et en même temps, ses yeux se portèrent sur la petite Loïse endormie. +Jeanne saisit ce regard au vol. Quelque chose comme une aube d'espoir +illumina son âme. Avec ce mouvement d'orgueil qu'ont toutes les mères, +elle prit la mignonne créature dans ses bras, l'embrassa longuement et, +avec une timidité douloureuse, avec un sourire mouillé de pleurs, la +tendit au formidable aïeul. + +Peut-être, à cette fugitive minute, le coeur de Montmorency fut-il +attendri! Il eut un geste vague des bras comme pour saisir l'enfant, et +il demanda: + +--Comment s'appelle-t'il?... + +--Elle s'appelle Loïse! dit Jeanne, palpitante de tendresse. + +Une moue dédaigneuse plissa les lèvres du connétable. Une fille!... Elle +recula en pâlissant, tandis que lui reprenait: + +--Je vous promets, madame, de vous écouter maintenant!... Parlez +donc sans crainte, et exposez-moi cette vérité dont vous vouliez +m'entretenir. + +Jeanne comprit que le lien qui était en train de se former d'elle à +Montmorency venait de se briser. Mais une femme qui aime recèle dans son +coeur des forces qui sont pour l'homme un sujet de stupéfaction. Elle +rassembla toute son énergie, et entreprit de se justifier aux yeux du +père de François. + +Avec cette voix qui était comme une mélodie d'un charme à la fois +délicat et puissant, avec cette poésie naturelle qu'elle puisait +dans son amour, elle dit ses premières rencontres avec François, +l'irrésistible tendresse qui les avait poussés l'un vers l'autre, leurs +aveux, puis la faute, puis la scène du mariage nocturne, les menaces +d'Henri, la naissance de Loïse, et enfin l'effroyable supplice final où +son coeur d'amante et de mère avait été broyé... + +Elle dit tout, n'omit aucun détail; le vieux Montmorency l'écouta sans +prononcer une parole. Son oeil se plissait, son esprit, indifférent à ce +drame lamentable, cherchait une ruse... + +--Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis convaincu que vous dites +la vérité... + +--Oh! s'écria Jeanne avec exaltation. Loïse est sauvée!... + +Ce cri de la mère troubla un instant l'âme obscure du guerrier. Mais +aussitôt il se remit et reprit: + +--J'ignorais d'ailleurs tout ce que vous venez de raconter touchant mon +fils Henri. François ne m'en a point parlé (il mentait), et, tout +à l'heure, en vous disant que je savais tout, je faisais seulement +allusion à ce mariage secret qui m'a gravement offensé dans mon autorité +paternelle et dans nos intérêts de famille. Ce mariage est impossible, +madame! + +--Ce mariage, murmura Jeanne frappée au coeur, n'est ni possible ni +impossible: il est: voilà tout!... + +Avec tranquillité, le connétable tira de son pourpoint deux parchemins +et en déplia un. + +--Lisez ceci, dit-il. + +Jeanne parcourut d'un trait le parchemin. Elle devint livide. Le papier +ne contenait que quelques lignes. + +Ces lignes, les voici: + +--A tous présents et à venir, salut. + +--Ordre est donné à notre prévôt, messire Tellier, de se saisir de +la personne de François, comte de Margency, aîné de la maison de +Montmorency, colonel de notre infanterie suisse, et de le conduire en +notre prison du Temple où il demeurera jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de +l'appeler à Lui. Nous le voulons et mandons ainsi à notre prévôt et tous +officiers de notre prévôté, car tel est notre bon plaisir. + +--Monseigneur! Oh! monseigneur! bégaya enfin Jeanne, que vous a +fait François? Oh! vous voulez m'éprouver, m'effrayer! La prison +perpétuelle!... ô mon François!... + +--Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre, ce parchemin n'est +pas signé encore. Je suis, madame, connétable des armées du roi et +grand-maître de France. Dans quelques instants, le roi sera dans cet +hôtel. Je n'aurai qu'à lui présenter ce papier, et à lui dire: Plaise à +Votre Majesté d'apposer sa griffe au bas de ce parchemin. Et demain, +madame, commencera la prison pour celui que vous aimez. + +--Oh! c'est affreux! Ma raison s'égare! Mais que vous a-t-il fait, +seigneur? Que vous a-t-il fait? + +--Il vous a épousée: là est son crime... + +--Son crime! balbutia l'infortunée dont la raison, vraiment, +s'égarait... Oh! monseigneur, ne punissez que moi! + +Une flamme s'alluma dans l'oeil du vieux Montmorency qui, froidement, +continua: + +--Maintenant, madame, voici un deuxième parchemin. C'est un acte de +renonciation volontaire à votre mariage... + +--Non non! oh! pas cela! haleta Jeanne dans un cri déchirant. Tuez-moi! +mais pas cela... + +--Je sais combien un divorce est chose grave, et qu'il est difficile de +faire casser un mariage. Mais, le roi aidant... + +--Grâce! Pitié! Justice, monseigneur! cria Jeanne. + +--La bonne volonté de notre Saint-Père nous est acquise... vous n'avez +qu'à signer... + +--Pitié! oh! laissez-moi François! + +--Signez, madame, et le Saint-Père cassera le mariage... + +--Ma fille, monseigneur! La fille de François! Vous lui volez son +père!... Vous lui arrachez son nom!... + +--C'en est assez, madame. Tout à l'heure, je présenterai l'un ou l'autre +de ces deux parchemins au roi. François sera demain au Temple si, dès ce +soir, je ne puis expédier à Rome votre renonciation. Signez et vous le +sauvez... + +--Grâce! grâce! sanglota l'épouse martyre. Non! non! + +--Le roi! Le roi! Vive le roi!... + +Des cris éclataient dans la cour d'honneur. Une fanfare de trompettes +retentit. On entendit les pas précipités des gentilshommes qui couraient +au-devant d'Henri II. La porte s'ouvrit violemment et un homme cria: + +--Monseigneur! monseigneur! voici Sa Majesté!... + +--Adieu, madame, dit lentement Montmorency. Déchirez cette renonciation. +Moi, je vais faire signer au roi l'ordre d'emprisonner mon fils! + +--Arrêtez! je signe! râla la martyre. + +Et elle signa!... Puis elle tomba à la renverse, tandis qu'un de ses +bras, dans un geste instinctif et sublime, cherchait encore à protéger +Loïse... + +Le connétable fondit sur le parchemin, le saisit, le cacha dans son +pourpoint et, de son pas lourd de tueur d'hommes et de femmes, se porta +à la rencontre d'Henri II. + +Dans la cour, les cris de joie éclataient furieusement: + +--Vive le roi! Vive le roi! Vive le connétable!... + + +IX + +LA DAME EN NOIR + +Le mariage secret de François de Montmorency et de Jeanne de Piennes +fut cassé par le pape. En l'année 1558, François, maréchal des armées +royales, épousa Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours +avant l'époque fixée pour la cérémonie, il alla trouver la princesse. + +--Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments à mon égard. +Pardonnez-moi la franchise brutale de mon langage: je ne vous aime pas, +et ne vous aimerai jamais... + +La princesse écoutait en souriant. + +--On nous marie, continua François. En acceptant l'insigne honneur de +devenir votre époux, j'obéis au roi et au connétable qui veulent cette +union pour des raisons politiques. Je vous offense, je le sais... + +--Non pas, monsieur le maréchal, fit vivement Diane. + +--Si mon coeur était libre, dit alors François, il serait à vous; car +vous êtes belle parmi les plus belles. Mais... + +--Mais votre coeur est à une autre?... + +--Non, madame! Et je me suis mal exprimé: mon coeur est mort, voilà +tout!... + +Diane se leva. C'était une grande belle femme qui ne manquait ni de +coeur ni d'esprit. + +--Monsieur le maréchal, dit-elle doucement, venant de tout autre que +vous, une pareille franchise m'eût en effet offensée. Mais à vous, +monsieur, je pardonne tout... Obéissons donc au voeu du roi, et gardons +chacun notre coeur. C'est bien ainsi que vous l'entendez?... + +--Madame..., murmura François en pâlissant... car peut-être avait-il +espéré une autre réponse. + +--Allez, monsieur le maréchal. Je respecterai le deuil de votre coeur... + +C'est ainsi que fut conclu le pacte. + +Après la cérémonie, François se lança à corps perdu dans une série de +dangereuses campagnes; mais la mort ne voulait pas de lui. + +Quant à Henri, il ne revit pas son aîné. On eût dit, d'ailleurs, que les +deux frères cherchaient à s'éviter. + +Quand l'un guerroyait dans le Nord, l'autre se trouvait dans le Midi. + +Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de terribles drames se +préparaient pour ce jour-là... + +Car les deux frères aimaient toujours la même femme, maintenant +disparue, sans qu'aucun d'eux, malgré des recherches ardentes, eût +jamais pu la retrouver. + +Qu'était-elle donc devenue, cette femme tant adorée? Plus heureuse +que François, avait-elle trouvé un refuge dans la mort? Non! Jeanne +vivait!... + +Comment la malheureuse avait-elle quitté l'hôtel de Montmorency après +l'effroyable scène où s'était consommé son sacrifice? Comment ne +mourut-elle pas de désespoir? + +Il nous a été impossible de reconstituer les épisodes de cette existence +flétrie. + +Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison de la rue Saint-Denis. +Elle habite tout en haut, sous les toits, un étroit logement composé de +trois petites pièces. Et dès l'instant même où nous la retrouvons, nous +possédons le secret de la force étrange qui a permis à Jeanne de vivre. + +Entrons dans la maison... pénétrons dans une pièce claire, pauvre, mais +arrangée avec un goût délicieux... regardons le tableau admirable qui +s'offre à nos yeux... écoutons!... + +Jeanne vient d'entrer dans cette petite pièce et se dirige vers +l'embrasure de la fenêtre où est assise une jeune fille. + +En passant, elle s'arrête un instant devant le miroir, se regarde, et +songe: + +--Comme il me trouverait flétrie, s'il me voyait à présent!... Me +reconnaîtrait-il seulement? Hélas! Je ne suis plus la Jeanne de jadis, +je ne suis plus celle qu'il appelait la Fée du printemps... je ne suis +plus que la Dame en noir... + +Jeanne se trompe!... Elle est admirablement belle. Sa pâleur n'enlève +rien à l'idéale beauté de son visage, à la parfaite pureté des lignes, à +l'harmonieuse splendeur de ses cheveux... + +L'éclat de ses yeux s'est seulement adouci et comme voilé. + +Mais elle est toujours la femme radieusement belle que les gens du +voisinage appellent--la Dame en noir parce qu'elle porte sur ses +vêtements le même deuil éternel que dans son coeur. + +Et ces yeux voilés reprennent eux-mêmes tout leur tendre éclat, cette +bouche close reprend aussi son adorable sourire lorsque le regard +de Jeanne se reporte sur la jeune fille qui, dans l'embrasure de la +fenêtre, se penche et s'active sur un travail de tapisserie. + +Ah! c'est que cette petite ouvrière aux doigts rosés qui courent dans la +laine, c'est sa fille! sa Loïse!... + +Loïse paraît seize printemps... + +Ses yeux, d'un bleu intense, semblent réfléchir l'infinie pureté d'un +ciel de mai. Ses cheveux forment autour de son front de neige un nimbe +nuageux, presque fluide tant ils sont fins et soyeux. + +On ne sait quelle force de souplesse et de fierté se dégage de ce +merveilleux ensemble. + +Et pourtant... Quelle mélancolie sur ce front si radieux, si noble de +lignes, si expressif!... + +Jeanne s'est approchée de son enfant. + +La mère et la fille se sourient... et quiconque les verrait en ce moment +se demanderait laquelle des deux est la plus admirable, et jurerait que +ce sont deux soeurs que quelques années séparent à peine! + +Jeanne s'assied devant Loïse, prend l'autre extrémité de la tapisserie +et se met à travailler activement. + +--Mère, dit Loïse, reposez-vous. Voilà trois nuits que vous passez sur +cet ouvrage... + +--Chère Loïse!... Tu oublies que je dois porter cette tapisserie +aujourd'hui même à cette jeune dame... + +--Que vous m'avez dit de bonne bourgeoisie... dame Marie Touchet, je +crois?... + +--Oui, mon enfant... + +--Ah! ma mère, pourquoi ne sommes-nous pas, nous aussi, de +bourgeoisie?... Pourquoi sommes-nous de pauvres ouvrières?... Je dis +cela pour vous, ajouta vivement Loïse, car, moi, je suis si heureuse!... + +Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure en tressaillant: + +--De bourgeoisie!... Pauvre enfant sans nom!... Que dirais-tu si tu +savais que tu t'appelles Loïse de Montmorency?... + +--A quoi songez-vous, ma mère? + +--Je songe, mon enfant, ma petite Loïse adorée, que peut-être tu n'étais +pas née pour ce pénible labeur... et que c'est bien triste pour moi de +voir des piqûres d'aiguilles au bout de tes jolis doigts... + +Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts de baisers. Loïse +éclate d'un joli rire sonore, clair, d'une charmante gaieté. + +--Bon, ma mère! s'écrie-t-elle. Croyez-vous donc que j'aie des mains de +jeune princesse?... + +La mère tressaille profondément. + +--Qui sait, reprend-elle, qui sait si, sans ces deux hommes maudits... + +Loïse laisse tomber son aiguille, et, très émue, cette fois: + +--Ah! ma mère! quand me direz-vous ce terrible secret qui pèse sur votre +vie?... + +--Jamais! jamais! murmure sourdement Jeanne. + +--Quand me direz-vous, reprend Loïse qui n'a pas entendu, le nom des +deux hommes, cause du malheur qui est dans votre existence, je le +sens!... De ces deux noms, vous ne m'en avez jamais dit qu'un!... + +--Oui, Loïse!... Le nom du chevalier de Pardaillan!... + +--Je ne l'oublie pas, ma mère! Et je vous jure que, cet homme, je le +déteste de toutes mes forces, pour ce mal inconnu qu'il vous a fait!... +Mais l'autre! l'autre, plus criminel encore, m'avez-vous dit!... + +--Jamais! jamais!, reprend Jeanne au fond de son coeur. + +Loïse respecte le silence de sa mère, et pousse un soupir. Les deux +femmes se penchent vers la tapisserie, et on ne voit plus que leurs deux +mains agiles qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent, +se frôlent... + +Bientôt la tapisserie est terminée. + +Jeanne, alors, s'enveloppe d'une mante et, après avoir serré Loïse +sur son coeur, sort pour se rendre chez la dame qui a commandé cet +ouvrage... dame Marie Touchet. + +Loïse a accompagné sa mère jusque sur le palier. Elle rentre alors et, +comme attirée par une force invincible, court à la fenêtre de l'autre +pièce qui donne sur la rue Saint-Denis... + +En face, se dresse une grande maison: l'hôtellerie de la Devinière. + +Loïse lève sa tête charmante vers l'hôtellerie, craintivement, +furtivement, tandis que son jeune sein se gonfle d'espoir et d'émoi. +Là-haut, à une fenêtre de grenier, apparaît un jeune cavalier... Du bout +des doigts, il envoie un baiser à Loïse... + +Loïse hésite, rougit, pâlit... elle demeure un instant les yeux fixés +sur l'inconnu... et ce regard est peut-être un aveu. + +Ce jeune cavalier porte un nom qu'ignore Loïse et qui, s'il était +prononcé, retentirait comme une malédiction dans le coeur de jeune fille +qui s'ouvre à l'amour le plus pur. + +Car le jeune cavalier s'appelle le chevalier Jean de Pardaillan!... + + +X + +PARDAILLAN, GALAOR. PIPEAU ET GIBOULÉE + +Ce Jean de Pardaillan habitait depuis près de trois années une assez +belle chambre située tout en haut de l'hôtellerie de la Devinière et +donnant sur la rue Saint-Denis. Nous allons voir comment et pourquoi +un pauvre hère comme lui pouvait se permettre le luxe de loger à la +Devinière, la première rôtisserie du quartier, renommée dans tout Paris +au point que Ronsard et sa bande de poètes y venaient faire ripaille; la +Devinière, ainsi baptisée quarante ans auparavant par maître Rabelais en +personne! + +Jean de Pardaillan, disons-nous, était un pauvre hère, un sans-le-sou. +C'était un jeune homme d'une vingtaine d'années, grand, mince, flexible +comme une épée vivante. + +Été comme hiver, on le voyait vêtu du même costume de velours gris; +il ne portait pas la toque, mais une sorte de chapeau rond, en feutre +gris--ce genre de chapeau qu'Henri III devait plus tard mettre à la +mode, et dont Pardaillan fut sans aucun doute l'inventeur. A ce chapeau +s'accrochait une plume de coq rouge qui chatoyait au soleil et lui +donnait crâne allure. Ses bottes en peau gris de souris, modelant +la jambe fine et nerveuse, montaient aux cuisses presque jusqu'au +haut-de-chausses. Le talon soutenait des éperons formidables; au +ceinturon de cuir éraillé, éraflé, pendait une rapière démesurée, et +lorsque, des éperons, l'oeil montait à cette rapière, de cette rapière à +la large poitrine serrée dans un pourpoint rapiécé, de la poitrine aux +moustaches hérissées, des moustaches aux yeux flamboyants, et enfin des +yeux au chapeau posé sur l'oreille, en bataille, les hommes gardaient de +cet ensemble une impression de force qui leur inspirait instantanément +un respect non dissimulé; les femmes, une impression d'élégance et de +beauté du diable, que plus d'une avait de la peine à dissimuler. + +Dans toute la rue Saint-Denis et dans le voisinage, le chevalier de +Pardaillan était connu et redouté. Plus d'un mari faisait la grimace en +le voyant passer, fier comme le roi, gueux comme un truand; mais plus +d'une bourgeoise se retournait avec un sourire, et même des grandes +dames soulevaient les rideaux de leur litière pour l'accompagner du +regard. + +Et lui, candide au fond, ne voyant rien de toute cette admiration qui +lui faisait escorte, faisait résonner ses éperons et passait, le nez +au vent, comme un jeune loup cherchant aventure--aventure de bataille, +aventure d'amour, coups à donner ou à recevoir, grands déploiements de +l'étincelante rapière, baisers furtifs, tout lui était bon!... + +Donc, le chevalier de Pardaillan, hormis sa santé, sa force et son +élégance, ne possédait rien au monde. + +Ou plutôt nous nous trompons: il possédait Galaor! il possédait Pipeau! +il possédait Giboulée! + +Qu'était-ce que Galaor? Un cheval! + +Pipeau? Un chien! + +Giboulée? Une rapière! + +Six mois environ avant le jour où nous avons vu Jean de Pardaillan +envoyer de haut et de loin ce baiser qui révélait en lui tout un état +d'âme, M. de Pardaillan le père avait appelé son fils. + +Le vieux routier logeait dans cette hôtellerie de la Devinière depuis +deux ans. Il occupait avec son fils un étroit cabinet noir qui donnait +sur une sombre cour. + +--Mon fils, dit-il, je vous fais mes adieux... + +--Quoi! monsieur, vous partez donc! s'écria le jeune homme avec un élan +qui chatouilla le coeur de son père. + +--Oui, mon enfant, je pars!... Toutefois, je vous propose de vous +emmener avec moi... + +Le jeune chevalier, qui rougissait rarement, qui pâlissait encore moins +souvent, rougit et pâlit coup sur coup à cette proposition. + +--Je vous propose de vous emmener; mais je crois vraiment que vous +feriez mieux de demeurer à Paris... Paris, mon cher, c'est la grande +marmite où les sorcières font bouillir ensemble la bonne et la mauvaise +fortune. Restez, mon enfant. Quelque chose me dit que, dans la +distribution que font les sorcières de leur marmite, c'est la bonne +fortune qui vous tombera en partage... Aussi disais-je bien: je vous +fais mes adieux. + +--Mais, mon père! fit Jean plus ému qu'il ne voulait le paraître, qui +vous oblige à vous éloigner? + +--Une foule de choses--et d'autres encore. Que voulez-vous? J'ai la +nostalgie de la grande route. Je regrette les coups de soleil et les +averses. J'étouffe dans Paris, moi. Enfin, il faut que je m'en aille! + +Peut-être le vieux Pardaillan, avait-il un motif plus impérieux de fuir +Paris. Car il paraissait tout embarrassé. + +Il se hâta de continuer: + +--Au moment de nous quitter, peut-être pour toujours, car je suis +bien vieux, je regrette, chevalier, de n'avoir à vous laisser que des +conseils. Au moins ces conseils, qui constituent tout votre héritage, +sont-ils dignes d'être précieusement observés... Je m'en vais, mon cher +fils; mais je puis me vanter d'avoir fait de vous un homme capable de +lutter contre cette chose perverse et maléficieuse qu'on appelle la vie. +Vous êtes un escrimeur accompli, et il n'y a pas un maître d'armes dans +tout le royaume capable de parer les bottes que je vous ai enseignées. +Dans les seize ans qui viennent de s'écouler, je vous ai emmené avec +moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand vous étiez petit; +soit sur vos jambes ou sur la monture que vous procurait le hasard, +quand vous étiez adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays +de France, de Bourgogne, de Provence et de langue d'oc et de la langue +d'oïl. Vous avez donc appris les choses--les plus difficiles qui soient: +savoir dormir sur la dure, avec la selle sous la tête; savoir se coucher +sans manger; avoir froid et chaud indifféremment... oui, vous savez tout +cela, mon fils, et c'est pourquoi vous êtes bâti de fer et d'acier! + +Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils avec une orgueilleuse +admiration. Puis il reprit: + +--Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et tranquille, me succéder +dans un bon emploi, au sein de la richesse et de la prospérité, sous un +maître noble comme le roi, plus riche que le roi!... Un crime a décidé +autrement de ma destinée et de la vôtre. + +--Un crime, mon père! s'écria Jean tout palpitant. + +--Un crime ou un acte imbécile: c'est tout un. Et c'est moi qui le +commis... + +--Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre... + +--Comme vous y allez! Écoutez. Après une existence de routier, de +hère, de sacripant, de malandrin, j'avais donc fini par trouver la +tranquillité: bombance, bons vins et le reste; tout ce qui constitue +l'honnêteté de la vie. Mais, un jour, mon maître me donna une petite +commission des plus faciles: enlever une effrontée d'enfant au maillot. +Je le fis et reçus en récompense un diamant qui valait bien trois mille +écus. J'eus promesse du double si je gardais la petite... Je ne vous +parle pas d'une autre clause du traité, que j'étais décidé dès la +première minute à ne pas tenir... + +-Eh bien, mon père? + +-Eh bien, je fis la sottise de prêter l'oreille à je ne sais quelle +absurde voix qui murmurait je ne sais plus trop quoi dans mon coeur. +Bref, je rendis l'enfant! Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant +à la mère. + +--Le nom de cette mère? Le nom du maître qui vous donnait de ces +commissions?... + +--Le secret n'est pas à moi, mon fils... Je continue. Grâce à ce crime, +vous êtes pauvre comme Job ne le fut jamais. Maintenant, chevalier, +écoutez ce que j'avais à vous dire... Écoutez, s'il vous plaît, de tout +votre coeur, et recueillez l'héritage de mes bons et loyaux conseils... +Les voici... Premièrement, méfiez-vous des hommes. Il n'en est pas un +qui vaille beaucoup plus que la vieille corde qui devrait le pendre. Si +vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau et passez. Si +vous apercevez des truands qui attaquent un bourgeois à un coin de rue, +tirez sur l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous +aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme déclare qu'il vous veut +du bien, mettez une cotte de mailles. Si on vous appelle à l'aide, +bouchez-vous les deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier +ces paroles? + +--Je vous le promets, monsieur... Ensuite? + +--Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus douce cache une furie. +Leurs cheveux fins sont des serpents qui enlacent et étouffent. Leurs +yeux poignardent. Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez bien, mon +fils? Ayez des femmes tant qu'il vous plaira. Mais ne vous donnez à +aucune, si vous ne voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr +accablé, par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous des femmes. + +--Je vous le promets, monsieur. Ensuite?... + +--Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! surtout de vous-même! +Écartez violemment dès le début de votre vie les mauvais conseils de +miséricorde, d'amour et de pitié, tous les pièges que votre coeur ne +manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire de quelques années. Très +facilement avec un peu de bonne volonté, vous deviendrez comme les +autres hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous serez solidement +armé. M'avez-vous bien entendu? + +--Oui, mon père, et je vous promets de m'exercer de mon mieux. + +--Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse Giboulée, ajouta +Pardaillan, qui jeta un regard caressant sur une longue rapière +accrochée au mur. + +Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour des reins de son +fils. + +--Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant! Soyez fort contre +vous-même, fort contre les femmes, fort contre les hommes! Adieu, mon +fils, adieu... + +Ce fut ainsi que Jean demeura seul au monde, et qu'il acquit Giboulée. + +Une quinzaine de jours après le départ de son père, le chevalier de +Pardaillan se promenait un soir, tout mélancolique, sur les bords de la +Seine, lorsqu'il vit une bande de gamins lier les pattes à un pauvre +chien avec l'intention évidente de le noyer. Fondre sur la bande, la +disperser à coups de taloches, délier la malheureuse bête fut, pour le +chevalier, l'affaire d'un instant. + +--Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m'a recommandé de laisser se noyer +les hommes, mais non les chiens. Je ne lui désobéis donc pas... + +Inutile d'ajouter que l'animal ainsi sauvé s'attacha à son libérateur et +le suivit pas à pas lorsqu'il s'en alla. Il l'avait appelé Pipeau. + +Pipeau était un chien berger à poil roux ébouriffé, ni beau ni laid, +mais d'une jolie ligne, et surtout admirable par l'intelligence et la +mansuétude de ses yeux bruns. Il possédait une mâchoire à briser du +fer; il était un peu fou, aimait à courir frénétiquement aux moineaux, +fonçant tête baissée, renversant tout sur son passage, et l'air très +étonné, quand il s'arrêtait, que les moineaux ne l'eussent pas attendu. + +Le soir où il rentra à l'auberge accompagné de Pipeau, c'est-à-dire une +quinzaine après le départ si étrange de, son père, Pardaillan monta +tristement à son pauvre cabinet noir et jeta un regard navré sur la +tristesse de ce gîte. + +--Il n'est pas possible, grommela-t-il, que j'habite plus longtemps ce +taudis. J'y mourrais, maintenant que M. de Pardaillan n'est plus là pour +l'égayer. Par Pilate et Barabbas, comme disait mon père, il me faut une +chambre logeable. Oui, mais où la trouver? + +Comme il réfléchissait ainsi, il s'aperçut que la porte qui faisait +vis-à-vis à la sienne était entrouverte. + +Il y alla aussitôt, la poussa doucement, et passa la tête. Il n'y avait +personne dans la chambre, belle grande pièce, ornée d'un bon lit, de +plusieurs chaises; et même d'une table, d'un fauteuil. + +--Voilà mon affaire! se dit Pardaillan. + +Il ouvrit la fenêtre: elle donnait sur la rue Saint-Denis. + +Il allait retirer sa tête lorsque ses yeux s'étant portés sur la maison +d'en face, plus basse que l'hôtellerie, il vit, à une fenêtre qui +s'ouvrait sur le toit de cette maison, une tête de jeune fille, si +belle, avec ses cheveux d'un blond d'or, et l'air si doux, si candide et +si fier que Pardaillan crut avoir entrevu un être paradisiaque. Et que +fut-ce lorsqu'au bout de quelques instants il reconnut une jeune fille +rencontrée plusieurs fois dans la rue Saint-Denis. + +Au cri qu'il avait poussé, elle leva la tête, rougit, ferma la fenêtre +et disparut. Mais Pardaillan demeura une heure à la même place, et il +y fût demeuré plus longtemps encore si une voix ne l'avait subitement +arraché à sa contemplation. Il se retourna en fronçant le sourcil et +se vit en présence de maître Landry Grégoire, successeur de son père; +propriétaire actuel de l'hôtellerie de la Devinière. + +Maître Landry avait été dans son enfance un être chétif et si court +sur jambes que les clients de la rôtisserie l'avaient surnommé Landry +Cul-de-Lampe. Au fur et à mesure qu'il avait avancé en âge, au lieu +de pousser en hauteur, il s'était développé en largeur; maître Landry +apparaissait comme une sorte de boule, placée en équilibre sur deux +masses charnues et surmontée d'une tête en pain de sucre, percée de deux +petits yeux craintifs, méfiants, fouilleurs et sournois. + +--Je venais justement chez vous, monsieur le chevalier, dit maître +Landry. + +--Eh bien, vous y êtes! fit Pardaillan. + +--Comment, j'y suis! + +--Mais oui, j'ai changé de logis: à partir de ce soir, je m'installe +ici. + +Maître Grégoire devint cramoisi. + +--Monsieur, dit-il, je venais vous dire qu'il m'est impossible de +continuer à vous loger dans le cabinet noir... + +--Vous voyez bien! Nous sommes d'accord. + +--A plus forte raison, poursuivit Grégoire exaspéré, ne puis-je vous +céder cette chambre qui vaut ses cinquante écus par an. Il est temps +que je parle, monsieur le chevalier... Lorsque M. votre père me fit +l'honneur de venir loger chez moi, voici deux ans de cela, il promit de +me payer régulièrement. Au bout de six mois, n'ayant pas encore reçu +un denier, je me présentai à M. votre père, et le priai de me payer +l'arriéré... + +--Et que fit mon vénérable père? Il vous paya, je pense. + +--Il me rossa, monsieur! dit Landry avec une majestueuse indignation. + +--Et dès lors, vous fûtes convaincu de l'impertinence qu'il y a à +réclamer de l'argent à un honorable gentilhomme? + +--Oui, monsieur, dit simplement le maître de la Devinière. Mais je dois +dire que M. votre père me rendait quelques services. Il protégeait ma +rôtisserie, et n'avait pas son pareil pour prendre un ivrogne par les +reins et le jeter à la rue. + +--En ce cas, c'est vous qui lui redevez, maître Landry. N'importe, je +vous fais crédit. + +Landry, qui était déjà cramoisi, devint violet. Il souffla pendant deux +minutes. Puis il reprit: + +--Trêve de plaisanterie, monsieur. + +--Que voulez-vous donc? Expliquez-vous, que diable! + +--Monsieur, je veux que vous vous en alliez, à moins que vous ne +puissiez me payer les deux ans d'arriérés que vous me devez, vous et M. +votre père! + +--Est-ce votre dernier mot, maître? + +--Mon dernier mot. J'entends que dès demain le cabinet soit libre! + +Tranquillement, le chevalier passa dans son logis, prit dans un coin un +bâton court, le même qui avait servi à son père, saisit Landry par l'une +des courtes nageoires qui lui servaient de bras, leva le bâton et le +laissa retomber sur l'échiné de l'aubergiste. + +--Un bon fils doit imiter les vertus de son père, dit-il; mon père vous +a rossé: mon devoir est de vous rosser!... + +Et Pardaillan se mit, en effet, à rosser maître Grégoire avec une +conscience qui prouvait qu'il ne savait rien faire à demi. L'aubergiste +poussa des hurlements effroyables, et ses clameurs retentirent dans +toute la maison. + +En un instant, la chambre fut envahie par les domestiques. + +Alors, Pardaillan poussa le malheureux Grégoire vers la fenêtre qu'il +ouvrit toute grande, le saisit, le harponna solidement, le passa à +travers la fenêtre, et, les bras tendus, le tint suspendu dans le vide. + +--Dehors, vous autres! dit-il de sa voix calme et mordante, dehors, ou +je le laisse tomber!... + +--Allez-vous-en! allez-vous-en!... gémit l'aubergiste plus mort que vif. + +Il y eut une retraite précipitée des domestiques. Seule, Mme Landry +demeura, et il faut dire qu'elle ne semblait pas effarée outre mesure de +la périlleuse situation où se trouvait, son mari. + +--Grâce, monsieur le chevalier! murmura Landry. + +--Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Plus de ces demandes +intempestives?... + +--Jamais! Jamais! + +--Et je pourrai habiter cette chambre? + +--Oui, oui!... Mais rentrez-moi, pour l'amour de la Vierge!... Je +meurs!... + +Le chevalier, sans se presser, réintégra l'aubergiste dans la chambre, +et l'assit presque évanoui dans le fauteuil où Mme Landry s'empressa de +lui bassiner les tempes. + +--Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard qui n'avait rien de +trop sévère, quelle peur vous m'avez faite! + +Lorsque Landry revint à lui, il eut avec le chevalier de Pardaillan une +explication à la suite de laquelle il fut convenu que la belle chambre +demeurerait le logis du jeune homme, et que même il pourrait prendre ses +repas du soir dans la rôtisserie, à condition qu'il continuât le genre +de services qu'avait rendus son père. + +Et ce fut ainsi que la paix fut signée entre maître Landry Grégoire et +l'aventurier. + +Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d'un bouge de la rue des +Francs-Bourgeois où il venait de boire avec quelques truands de ses amis +force mesures d'hypocras. Il était à peu près ivre. C'est-à-dire que sa +fine moustache se hérissait plus que jamais, et que Giboulée en bataille +derrière les mollets occupait toute la largeur de l'étroite rue. Il +chantait un sonnet à la mode, de maître Ronsard. + +--Au meurtre! au truand! cria une voix dans le lointain, une voix de +vieillard, semblait-il. + +--Or ça, disait Pardaillan, les cris viennent de la rue Saint-Antoine; +d'après les conseils de mon père, je dois tourner les talons et gagner +la Devinière. Ainsi fais-je, il me semble! + +Il ne tarda pas à arriver rue Saint-Antoine. + +--Tiens, fit-il, j'aurais pourtant juré que j'avais tourné vers la rue +Saint-Denis!... + +Là, il aperçut deux hommes que serraient de près une dizaine de truands. +Tous les deux étaient à cheval. L'un d'eux tenait en main une troisième +monture toute sellée. C'était un vieillard, vêtu comme un serviteur de +grande maison. C'était lui qui criait: + +--Au meurtre! Au guet! + +Mais les truands, sachant bien que personne n'interviendrait et que le +guet, en entendant les cris, s'écarterait prudemment, ne s'occupaient +pas du vieux, et entouraient l'autre cavalier qui, sans prononcer une +parole, se défendait énergiquement, à preuve les deux francs-bourgeois +qui étaient étendus sur la chaussée, le crâne fracassé. + +Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux qu'il fût, allait +succomber. + +--Tenez bon, monsieur! cria tout à coup une voix calme et plutôt +railleuse, on vient à vous!... + +En même temps, Pardaillan surgit dans la mêlée et commença à faire, +pleuvoir sur les truands une grêle de coups. Il n'avait pas dégainé la +fameuse Giboulée; mais saisissant par le cou les deux premiers de la +bande qui lui tombèrent sous la main, il les rapprocha l'un de l'autre, +d'un irrésistible et rapide mouvement; les deux faces se heurtèrent, +les deux nez commencèrent à saigner; alors par un mouvement inverse, +Pardaillan les sépara, les poussa l'un à droite, l'autre à gauche, les +lança, pareils à une double catapulte; chacun des truands alla rouler +à dix pas, entraînant dans sa chute deux ou trois de ses camarades, et +aussitôt le chevalier se plaça devant l'inconnu assailli et, d'un geste +large, tira la flamboyante Giboulée... + +Les truands furent-ils épouvantés de la manoeuvre et de la force +musculaire qu'elle prouvait? Toujours est-il qu'il se fit parmi eux un +mouvement de retraite silencieuse et précipitée; en un instant, tous +avaient disparu, emportant leurs blessés, comme des fantômes qui +s'évanouissaient dans la nuit. + +--Par la mordieu, mon brave! s'écria alors le cavalier inconnu, vous +m'avez sauvé la vie! + +Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son épée, souleva son +chapeau, et dit: + +--Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire? + +--Eh! par le diable! Vous venez de me sauver, vous dis-je! + +--Non pas: j'ai désobéi au voeu formel de mon père... Et je crains bien +qu'il ne m'en arrive malheur. + +Ces derniers mots furent prononcés d'un ton glacial qui firent +frissonner l'inconnu. + +--En tout cas, reprit-il, vous m'avez rendu un fier service. Acceptez en +souvenir de cette rencontre la monture que mon domestique tient en main. +Galaor est le meilleur cheval de mes écuries. + +--Soit! J'accepte le cheval! répondit Pardaillan avec le ton et le geste +d'un roi acceptant l'hommage d'un sujet. + +Et avec la légèreté d'un cavalier qui, dès cinq ans, avait chevauché par +monts et par vaux, il sauta sur Galaor. + +L'inconnu fit de la main un signe d'adieu et s'éloigna en homme pressé. + +Au moment où le vieux serviteur se disposait à suivre son maître à +distance respectueuse, Pardaillan s'approcha de lui, et lui demanda à +voix basse: + +--Y a-t-il inconvénient à ce que je sache le nom de ce seigneur pour qui +j'ai commis le crime de désobéir au voeu de mon père?... + +--Aucun, monsieur, fit le vieillard étonné. + +--Alors, ce cavalier? + +--C'est Mgr Henri de Montmorency, maréchal de Damville... + +Ce soir-là, Jean de Pardaillan ramena donc un nouvel hôte à l'auberge de +la Devinière; il arriva au moment où on fermait l'hôtellerie: sans rien +demander à personne, il conduisit Galaor à l'écurie, l'installa à la +meilleure place et versa une mesure d'avoine dans la mangeoire. + +Galaor était un aubère cap de more qui pouvait aller sur ses quatre ans; +il avait la tête fine, le front large, les naseaux ouverts, le garrot +bien dessiné, la croupe souple, les jambes sèches. C'était une bête +magnifique. + +--Ah ça! que diable faites-vous donc là? demanda tout à coup la voix +grasse de maître Landry. + +Pardaillan tourna légèrement la tête vers la boule de graisse que +représentait l'aubergiste et répondit par-dessus l'épaule: + +--J'examine le produit de mon dernier crime. + +Landry frissonna. + +--Ainsi, dit-il, ce cheval est à vous? + +--Je vous l'ai dit, maître Landry, répondit Pardaillan. + +--Et, continua l'aubergiste, je devrai le nourrir? + +--Ah ça! voudriez-vous d'aventure que cette noble bête mourût de +faim?... + +Et le chevalier, s'étant assuré par un dernier regard que Galaor ne +manquait de rien, souhaita le bonsoir à l'aubergiste atterré, et s'en +fut se coucher. + +A partir de ce jour, on ne vit plus Pardaillan que monté sur Galaor, et +Pipeau le précédant le nez au vent, en quête de tout ce qui était bon +à manger et à voler aux devantures des marchands de volailles; quant à +Galaor, pour rien au monde il ne se dérangeait de la ligne droite. +Il faut ajouter que, pour un murmure, pour un regard de travers, la +redoutable Giboulée sortait toute seule de son fourreau. + +Pardaillan sur Galaor, compliqué de Pipeau, aggravé de Giboulée, devint +donc la terreur du quartier--nous voulons dire la terreur des insolents, +des hobereaux pillards, des spadassins et des capitans qui pullulaient; +car le chevalier n'intervenait jamais dans une querelle que pour +défendre le plus faible. + +Un jour, Pardaillan s'occupait dans sa chambre à raccommoder son +pourpoint. Ordinairement, c'était Mme Landry qui s'occupait de ce soin. +Mais la belle aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixés sur +le toit d'en face, boudait depuis quelques jours, retirée sous la tente, +c'est-à-dire parmi ses casseroles. + +Ayant tant bien que mal réparé l'accroc qu'il essayait de faire +disparaître, Pardaillan remit son pourpoint, ceignit son épée et +s'apprêta à sortir. Mais avant de s'éloigner, il se mit à la fenêtre: +juste à ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la maison et +prenait la direction de la rue Saint-Antoine. Au même instant, Loïse +parut à la fenêtre. + +Emporté peut-être par une sorte de bravade à la misère de son costume, +par un défi à l'impossibilité d'être aimé tel qu'il se voyait, pour la +première fois, d'un geste tout instinctif, il envoya un baiser... + +Loïse rougit, il est vrai! maïs elle demeura une seconde à regarder le +chevalier, sans colère, puis, lentement, elle rentra. + +--Oh! songea Pardaillan dont le coeur se mit à battre la chamade, mais +on dirait qu'elle n'est pas indignée! Oh! Il faut que, sur-le-champ, je +parle à sa mère!... + +Un roué eût dit:--Je vais profiter de l'absence de la mère pour aller me +jeter aux pieds de cette belle enfant!... + +Sans plus réfléchir, le chevalier s'élança en coup de vent et rattrapa +la Dame en noir au moment où elle tournait l'angle de la rue Saint-Denis +et prenait la rue Saint-Antoine, dans la direction de la Bastille. + +Mais alors, il n'osa plus! Et il se contenta de suivre la Dame en noir à +distance respectueuse. + +Arrivée non loin de la place Baudoyer, Jeanne tourna à droite dans +ce dédale de ruelles qui servaient de communication entre la rue +Saint-Antoine et le port Saint-Paul, derrière la place de Grève. + +Elle finit par s'arrêter dans la rue des Barrés, à l'endroit précis où +s'était élevé jadis un couvent de carmes. + +La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s'était arrêtée était située +sur l'emplacement même de l'ancien couvent; elle était entourée de beaux +jardins; elle était petite, mais de belle apparence, bien qu'un peu +mystérieuse. + +Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, et, bientôt après, +entrer dans la maison. + +--Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il faut que je lui +parle! + +Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue. + +Une servante avait introduit Jeanne et l'avait conduite au premier +étage, dans une pièce agréablement meublée. + +A son entrée, un jeune homme et une femme qui étaient assis l'un près de +l'autre tournèrent la tête. + +--Ah! fit la femme, voici ma tapisserie! + +--Bon! dit le jeune homme en s'adressant à Jeanne. Avez-vous tenu compte +de l'inscription que je vous fis tenir? + +--Oui, monsieur, dit Jeanne. + +--Quelle inscription? demanda la femme d'une voix timide et très douce. + +--Vous allez voir! répondit le jeune homme. + +Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus. Il était habillé comme +un riche bourgeois, de drap fin; son vêtement était noir; mais à sa +toque de velours noir resplendissait un diamant énorme. + +Il était de taille moyenne, et paraissait de santé délicate; son visage +était pâle et même bilieux; il avait le front bombé; les yeux sournois +ne regardaient pas en face; la bouche se plissait ordinairement sous +l'effort d'un sourire en général mauvais, parfois sinistre, mais qui, en +ce moment, était plein d'une réelle cordialité; les mains s'agitaient +et les doigts se contractaient par suite de quelque manie; peut-être ce +jeune homme était-il atteint d'une maladie nerveuse. + +Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans de plus que son +compagnon. C'était une jolie blonde d'allure modeste et qui, dans une +foule, ne devait pas provoquer ce murmure qui forme comme un sillage +d'admiration sur le passage de certaines femmes souveraines par la +beauté. Tout en elle était modestie, effacement presque craintif; +mais elle avait des yeux d'une douceur infinie et d'une tendresse +extraordinaire lorsqu'elle les posait sur le jeune homme. + +--Voyons l'inscription! reprit-elle avec une curiosité impatiente. + +--Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant la tapisserie des mains +de la Dame en noir. + +Cette tapisserie représentait une série de bouquets de fleurs de lis qui +s'entrelaçaient et couraient autour de l'étoffé; au centre se dessinait +un cartouche sur fond bleu; et c'est sur ce cartouche que se détachait +en lettres d'or l'inscription suivante: + +JE CHARME TOUT. + +Celle qu'on avait appelée Marie leva sur le jeune homme un regard +interrogateur. Celui-ci frotta lentement ses mains pâles et dit avec un +sourire heureux: + +--Chère Marie, vous ne devinez pas? + +--Non, mon bien-aimé Charles... + +--Eh bien, ce sera là désormais votre devise, Marie... + +--Oh! Charles... mon bon Charles... + +--Savez-vous où j'ai trouvé cette inscription? + +--Comment devinerais-je, mon doux ami? + +--Eh bien, s'écria Charles triomphalement, c'est dans votre nom!...--Je +charme tout n'est que l'anagramme de Marie Touchet, votre nom!--Vous +n'avez qu'à vérifier... + +Alors, toute rouge d'un réel bonheur, elle se jeta dans les bras de son +amant qui la serra sur sa poitrine avec une indicible expression de +tendresse. + +Jeanne de Piennes avait assisté, immobile et douloureuse, à cette scène +de bonheur intime et paisible. + +--Comme ils s'aiment! songea-t-elle. Comme ils sont heureux, ce bon +bourgeois et cette douce bourgeoise! Hélas! moi aussi, j'aurais pu être +heureuse!... + +--Oui, Marie, disait à voix basse le jeune homme, oui, c'est à cela que +j'ai songé ces temps derniers! Car c'est à toi seule que je rêve au fond +de mon Louvre! Et tandis que ma mère me croit occupé à la destruction +des huguenots, tandis que mon frère d'Anjou se demande si je songe au +moyen de le tuer, tandis que Guise cherche à surprendre sur mon front le +secret de sa destinée, moi je songe que je t'aime, toi seule, puisque +seule tu m'aimes! + +Marie écoutait ces paroles avec ivresse... Elle oubliait la présence de +la Dame en noir. + +--Sire! sire! fit-elle, presque à haute voix, vous m'enivrez de bonheur. + +--Sire! murmura Jeanne. Le roi de France!... + +Et dans sa pauvre imagination tant martyrisée, une secousse violente se +produisit. Elle était devant Charles IX... L'homme que tant de fois +elle avait rêvé d'approcher pour implorer justice... non pour elle, ah! +certes! mais pour sa fille, pour sa Loïse!... + +Haletante, la tête en feu, elle fit un pas en avant. + +Charles IX avait enlacé Marie Touchet dans ses bras. Il reprit à +demi-voix: + +--Il n'y a pas de sire, ici! Il n'y a pas de majesté, tu entends. Marie? +Il n'y a que Charles! Ton bon Charles, comme tu m'appelles... Car il n'y +a que toi, Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage, vois-tu, +cela jette une lumière dans l'horreur de mes pensées... Le roi! Je suis +le roi!... Marie, je suis un pauvre enfant que sa mère déteste, que ses +frères haïssent! Au Louvre, je n'ose pas manger, j'ai peur du verre +d'eau qu'on m'apporte, j'ai peur de l'air que je respire... Ici, je +mange, je dors, je bois sans crainte, ici! ah! je respire à pleins +poumons! + +--Charles! Charles! calme-toi... + +Mais Charles IX s'exaltait. Ses yeux flamboyaient. Sa parole était +devenue rauque et sifflante. + +--Je te dis qu'ils veulent ma mort! grinça-t-il tout à coup sans +prendre la précaution de baisser la voix. Ah! Marie, Marie! Sauve-moi, +cache-moi!... J'ai lu dans leurs pensées, te dis-je! J'ai fouillé leurs +consciences, et j'y ai vu ma condamnation écrite en lettres de flamme! + +--Charles! par grâce, calme-toi!... Oh! voilà encore ton accès!... +Charles! reviens à toi! Tu es près de moi... + +Mais le roi s'abattit dans un fauteuil, les yeux convulsés, en proie à +une crise violente. + +Jeanne s'était élancée pour aider Marie. + +--Oh! madame, balbutia celle-ci, par pitié pour mon pauvre Charles si +malheureux, jamais un mot de ceci! + +--Rassurez-vous! dit Jeanne avec dignité, je sais trop ce qu'est la +douleur humaine, et c'est la douleur qui m'a appris le silence.... + +Marie fit un signe de tête pour remercier. + +--Puis-je vous être utile? reprit Jeanne. + +--Non, non, fit vivement Marie; soyez remerciée et bénie... Je connais +ces redoutables crises... Charles, dans quelques instants, sera à lui... + +--En ce cas, je vous quitte... + +--Ah! madame! s'écria Marie avec un élan de reconnaissance, vous avez +toutes les délicatesses... Comme vous avez dû aimer!... + +Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lèvres décolorées de +Jeanne, qui fit un signe d'adieu et se retira. + +A peine avait-elle disparu que Charles IX ouvrit les yeux, jeta autour +de lui un regard anxieux et, voyant Marie penchée sur lui, sourit +tristement. + +--Encore un accès? fit-il avec une sourde angoisse. + +--Rien, presque rien, mon Charles! + +--Il y avait ici quelqu'un tout à l'heure... ah! oui... la femme qui a +fait cette tapisserie... Où est-elle?... + +--Partie, mon Charles, partie depuis deux minutes... + +--Avant l'accès? + +--Oui, oui, mon bon Charles, avant!... Allons, te voilà remis... bois un +peu de cet élixir... là... repose un instant ta pauvre tête... là... sur +mon coeur... mon bon Charles. + +Elle s'était assise, l'avait attiré sur ses genoux, et Charles, docile +comme un enfant, obéissait, penchait sa tête pâle et sombre. + + +XI + +VOX POPULI, VOX DEI!... + +Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de Jeanne avec la +patience d'un amoureux. Il était résolu à lui parler. Pour lui dire +quoi? Qu'il aimait sa fille? Qu'il la voulait pour épouse? Cela, +peut-être. + +Lorsqu'il la vit sortir et revenir vers lui, il prépara donc un discours +très propre; selon lui, à produire une vive émotion sur celle qui +l'écouterait. + +Malheureusement, à la minute où la Dame en noir passa près de lui, il en +vint justement à oublier le commencement de son discours, le plus beau +passage, selon lui toujours. Il demeura donc bouche bée... Jeanne passa. + +Pardaillan s'élança alors, en se disant qu'il se donnait jusqu'à la rue +Saint-Dente pour aborder la Dame en noir, ne songeant même pas que le +moyen le plus convenable après tout, c'était de se présenter au logis de +la dame. + +Mais lorsqu'il déboucha dans la rue Saint-Antoine, il trouva que +l'aspect de Paris avait changé, comme parfois, à l'approche des +premières rafales d'une tempête, l'Océan change brusquement de face. + +Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mêlés, marchaient dans la +direction du Louvre. La grande artère était devenue une fleuve d'hommes +d'où montaient des murmures menaçants, parfois des éclats de voix. + +Que se passait-il? + +Pardaillan cherchait à ne pas perdre de vue la Dame en noir qui marchait +à vingt pas devant lui. + +A un moment, un de ces remous violents qui font tourbillonner les foules +sans qu'on sache pourquoi se produisit. Jeanne, enveloppée dans ce +remous, disparut. Le chevalier s'élança, distribuant force horions, +jouant des coudes, et se frayant un passage à coups de bourrades; mais +il ne retrouva plus la Dame en noir. + +Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient trois hommes, trois +hercules, avec des cous de taureaux, des faces rouges, des yeux +menaçants. Et la foule, sur leur passage, vociférait: + +--Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Crucé! + +--Quels sont ces trois éléphants? demanda Pardaillan. + +--Comment, monsieur! répondit un bourgeois, vous ne connaissez pas +Crucé, l'orfèvre du pont de bois? Et Pezou, le boucher de la rue du +Roi-de-Sicile? Et Kervier, le libraire de l'Université? + +--Excusez-moi, j'arrive de province, dit Pardaillan. Ah!... c'est là le +boucher, le libraire et l'orfèvre? Bon! je suis content d'avoir vu cela, +moi! + +--Les trois grands amis de M. de Guise! + +--Peste! C'est bien de l'honneur pour M. de Guise! + +--Oui, monsieur! les défenseurs de la sainte religion. + +A ce moment, Pardaillan arrivait près du pont de bois. Là, une foule +énorme, agitée, poussait des clameurs: + +--Vive Guise!... Mort aux huguenots! + +--Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez le peuple? Or, vous le +savez, _vox populi, vox Dei!..._ + +--Pardon, observa doucement le chevalier, je n'entends pas l'anglais... + +--Ce n'est pas de l'anglais, monsieur, fit l'homme avec dédain. C'est du +latin. Et ce latin-là signifie que la voix du peuple, c'est la voix de +Dieu. + +Le bourgeois, à ce moment, fut séparé de Pardaillan par une poussée du +peuple: une forte escouade d'arbalétriers et d'arquebusiers du guet +déblayait les abords du pont pour laisser le passage libre à Henri de +Guise. + +Pardaillan était placé à l'entrée du pont, contre la première maison +du côté gauche: une vieille bâtisse à demi ruinée, et qui probablement +était abandonnée, car les fenêtres en étaient closes, tandis que toutes +les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs jusque sur +leurs toits. + +Cependant, le chevalier remarqua que la première maison du côté droit +qui faisait vis-à-vis à la bâtisse abandonnée était également fermée: +une seule de ses fenêtres était ouverte, mais cette fenêtre était +grillée d'un treillis épais. + +Derrière ce treillis, dans l'ombre, Pardaillan crut voir un instant une +figure de femme dont les yeux incandescents jetaient des regards de +flamme sur la foule, qui sourdement grondait: + +--Mort aux huguenots!... + +Pourquoi?... Il n'y avait pas à ce moment de huguenots dans Paris. Ou +s'il y en avait, ils se cachaient! + +Pardaillan vit tout à coup l'orfèvre, le boucher et le libraire, Crucé, +Pezou et Kervier, parcourir vivement des groupes et donner un mot +d'ordre. Dès qu'ils avaient passé, on criait de plus belle: + +--Sus au parpaillot! Mort à Béarn! A l'eau, Albret!... + +Alors Crucé, Pezou et Kervier vinrent se poster sur le côté gauche du +pont, à trois pas du chevalier. + +--Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que je vais voir +aujourd'hui des choses intéressantes!... + +--Ah! ah! hurlait à ce moment Crucé, voici M. de Biron qui passe! Biron +le boiteux!... + +--Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta Kervier. + +--Les signataires de la paix de Saint-Germain! vociféra Pezou. Les amis +des damnés huguenots!... + +Autour d'eux, la foule trépigna de joie et hurla: + +--A bas la paix de Saint-Germain! Mort aux parpaillots! + +Crucé leva les yeux vers la fenêtre grillée où Pardaillan avait cru +remarquer un visage de femme. Cette fois, c'était un visage d'homme qui +apparaissait derrière le treillis épais. Cet homme échangea un rapide +signal avec Crucé, puis disparut dans l'intérieur... + +Pénétrons un instant dans cette maison. + +Là, dans la pièce à la fenêtre grillée, une femme grande, maigre, tout +enveloppée de noir, avec une tête d'oiseau de proie, nez de vautour, +bouche serrée, regard perçant, est assise dans un vaste fauteuil. + +Cette femme, c'est la veuve d'Henri II, la mère de Charles IX, Catherine +de Médicis... + +Près d'elle, un homme jeune encore, et qui a dû être fort beau, +emphatique de geste, théâtral d'allure, avec on ne sait quoi de souple +dans la démarche, et de félin dans les attitudes... + +Cet homme, c'est Ruggieri, l'astrologue... + +Que font-ils là tous les deux? Quelles mystérieuses accointances +permettent à l'astrologue florentin de garder devant la reine cette +attitude ou il y a plus de caresse que de respect? + +Catherine frappe nerveusement du bout du pied. + +--Patience, patience, _Catharina mia_, dit Ruggieri + +--Et tu es sûr, René, qu'elle est à Paris? + +--Tout à fait sûr! La reine de Navarre est entrée hier secrètement dans +Paris. Jeanne d'Albret est sans doute venue voir quelque important +personnage. + +--Mais comment l'as-tu su, René?... + +--Eh! comment l'aurais-je su, sinon par la belle Béarnaise que vous avez +placée près d'elle? + +--Alice de Lux?... + +--Elle-même! Ah! c'est une fille précieuse. + +--Et tu es sûr que Jeanne d'Albret va passer sur ce pont? + +--Croyez-vous, sans cela, que j'y aurais appelé Crucé, Pezou et Kervier? +fit Ruggieri en haussant les Épaules. + +--Oh! murmura Catherine de Médicis en serrant ses mains l'une contre +l'autre, c'est que je la hais, vois-tu, cette Jeanne d'Albret! Guise +n'est rien. Je le tiens dans ma main et je le briserai quand je voudrai. +Mais Albret, voilà l'ennemi, René, le seul ennemi vraiment redoutable +pour moi! Ah! si je pouvais donc la tenir ici, et l'étrangler de mes +mains!... + +--Bah! ma reine, fit Ruggieri, laissez cette besogne au bon peuple de +Paris. Tenez, le voilà qui s'apprête! Écoutez! + +En effet, d'effroyables hurlements éclataient au-dehors. + +Ruggieri s'était approché du treillis, suivi de Catherine. + +--Je ne vois qu'Henri de Guise, haleta sourdement Catherine de Médicis. + +--Regardez là-bas... au bout du pont... cette litière, derrière +l'escorte... La litière ne peut plus reculer... la foule l'enserre... +tout à l'heure, en arrivant ici... les rideaux vont s'écarter un +instant... et ce sera bien du diable si notre ami Crucé ne reconnaît pas +la reine de Navarre!... + +Sur le pont, Henri de Guise s'avançait, suivi d'une trentaine de +cavaliers. Il saluait du geste et du sourire, et de temps à autre il +criait: + +--Vive la messe! + +--Vive la messe! Mort aux huguenots! répétait la multitude qui délirait. + +C'était un redoutable et magnifique spectacle. Ces seigneurs de +l'escorte, montés sur des chevaux splendidement harnachés, portaient des +costumes éclatants où rutilaient des pierreries... mais le plus beau de +tous, le plus étincelant, c'était leur chef: Henri de Guise. C'est tout +au plus s'il avait vingt ans. Il était de haute taille, bien pris, avec +un visage où éclatait un somptueux orgueil. + +--Guise! Guise! vociférait le peuple, avec des acclamations que +Catherine de Médicis écoutait en incrustant ses ongles acérés dans les +paumes de ses mains. + +Et là-bas, dans la petite maison, de la rue des Barrés, dans le logis +de Marie Touchet, le roi de France dormait paisiblement, la tête sur +l'épaule maternelle de sa maîtresse... + +Cependant, Henri de Guise et son escorte avaient franchi le pont. Mais +alors, ils trouvèrent la foule si compacte qu'ils durent s'arrêter +plusieurs minutes. A ce moment, derrière eux, éclatèrent des clameurs si +féroces que le duc de Guise, instinctivement, porta la main à sa dague +et fit volte-face. + +Non, ce n'était pas à lui qu'on en voulait!... + +Une litière, s'avançant à grand-peine, arrivait au débouché du pont, +devant la maison en ruine près de laquelle se tenaient Crucé, Pezou et +Kervier. Cette litière était modeste, et ses rideaux de cuir étaient +hermétiquement fermés. + +A ce moment, les rideaux s'ouvrirent l'espace d'une seconde. Mais cette +seconde avait suffi!... + +--Enfer! rugit Crucé dont la voix de stentor domina les clameurs. C'est +la reine de Navarre! Mort à la parpaillote! Mort à Jeanne d'Albret!... + +Et avec ses amis, il se rua sur la litière. + +--Enfin! murmura Catherine avec un terrible sourire. + +En un instant, un groupe nombreux et discipliné avait entouré la +litière, gesticulant et vociférant: + +--Albret! Albret! Mort à Albret! A l'eau, la huguenote!... + +La litière fut soulevée comme un fétu de paille par les lames de +l'océan; renversée, piétinée, elle disparut... + +Mais les deux femmes qu'elle contenait avaient eu le temps de sauter à +terre. + +--Pitié pour Sa Majesté! cria la plus jeune des deux femmes, d'une +merveilleuse beauté. + +--La voilà! La voilà! tonnèrent Crucé et Pezou en désignant l'autre +dame, qui tenait à la main une sorte de petit sac en cuir. + +C'était Jeanne d'Albret, en effet!... + +D'un geste de souveraine majesté, elle ramena son voile sur son visage. +Une poussée puissante, irrésistible, la jeta contre la porte de la +maison en ruine avec celle qui l'accompagnait. Mille bras se levèrent. +La reine de Navarre allait être saisie, broyée, déchirée... + +A cet instant, Catherine de Médicis et Ruggieri, du haut de leur +fenêtre, le duc de Guise, du haut de son cheval, virent un spectacle +inouï, fantastique et merveilleux... Un jeune homme venait de s'élancer, +balayant la foule à coups de poing, à coups de tête, à coups de coude, +entrant, pénétrant comme un coin de fer, et semblant faire le vide +autour de lui, par une sorte de formidable roulis de ses épaules... En +un clin d'oeil, il se forma un espace entre la porte de la maison en +ruine à laquelle s'appuyaient les deux femmes, et la multitude furieuse +à la tête de laquelle se trouvaient l'orfèvre, le boucher et le +libraire. + +Alors, le jeune homme tira sa longue et solide rapière qui flamboya, et +se mit à décrire un moulinet vertigineux, qu'il n'interrompit que pour +lancer de seconde en seconde des coups de pointe furieux, tandis que la +cohue stupéfaite, épouvantée, reculait, élargissant le demi-cercle!... + +--René! gronda Catherine, il faut que ce jeune homme meure ou qu'il soit +à moi! + +--J'y pensais! répondit Ruggieri en s'élançant. + +--Saint-Mégrin! disait de son côté le duc de Guise, tâche donc de savoir +qui est cet enragé. Cornes du diable, le magnifique sanglier. + +Cet enragé, comme disait Guise, ce sanglier qui tenait tête à la meute +humaine, c'était le chevalier de Pardaillan. + +Au moment où Crucé et sa bande se jetaient sur la litière, il avait vu +que cette litière contenait deux femmes. + +Ce fut, pendant presque une demi-minute, l'homérique image d'un rocher +qu'assaillent vainement des vagues déchaînées. Le peuple tourbillonnait +autour de Pardaillan avec d'effroyables vociférations. Crucé, Kervier et +Pezou lui jetaient des menaces apocalyptiques. Et Pardaillan, ramassé +sur lui-même, les mâchoires serrées, sans un mot, sans un geste inutile, +faisait tournoyer la flamboyante Giboulée. + +Le demi-cercle se resserrait, malgré la résistance du premier rang; +des masses profondes, par-derrière, poussaient, avec de tumultueux +mouvements de flux et de reflux. + +Pardaillan comprit qu'il allait être écrasé.. + +Il jeta sur Jeanne d'Albret et sa compagne un regard qui eut la durée +d'un éclair, et cria: + +--Rangez-vous! + +Les deux femmes obéirent. + +Alors, lui, toujours couvert par la longue rapière, se pencha en avant, +en équilibre sur la jambe gauche, tandis que, du pied droit, il se +mettait à décocher contre la porte vermoulue des ruades forcenées. + +Au premier coup de talon, qui résonna comme un choc de madrier, la +multitude comprit la manoeuvre, poussa une clameur de rage, et essaya +de se ruer sur l'insensé qui tentait le miracle de sauver la huguenote. +Deux ou trois hommes tombèrent, sanglants, et Giboulée décrivit un +cercle d'acier flamboyant. + +Au deuxième coup de talon, la porte ébranlée gémit, et une de ses +ferrures tomba. Au troisième, elle s'ouvrit violemment, la serrure +fracassée. + +--Venez, Alice! dit Jeanne d'Albret d'une voix étrangement calme. + +Le peuple, en voyant que sa victime lui échappait pour l'instant, jeta +un rugissement tel qu'il sembla que la vieille maison allait s'écrouler; +Crucé, Pezou et Kervier, maintenant, ne se trouvaient plus en tête; ils +avaient disparu dans les vastes remous de cette houle humaine; il y eut +comme un assaut, la marche irrésistible d'un mascaret, le dévalement +gigantesque d'une trombe qui s'abat... mais cette masse d'hommes écrasés +les uns sur les autres, poussant, poussés, vint s'arrêter, haletante, +rugissante, émiettée par ses propres mouvements, devant la porte +refermée!... + +En effet, à peine la reine de Navarre avait-elle disparu que Pardaillan, +cessant son moulinet, porta à droite, à gauche, devant, au hasard, une +dizaine de coups de pointe dont chacun fut suivi d'un hurlement de +douleur. Puis, dans cet espace de temps; inappréciable où la multitude +s'arrêta, hésitante, hébétée, il bondit en arrière, à corps perdu, +repoussa la porte et jeta autour de lui un regard de flamme... + +La maison, ancien logis d'un menuisier ou d'un charpentier, était pleine +de madriers. Saisir cinq ou six de ces madriers, les arc-bouter contre +la porte, établir un rempart solidement échafaudé, fut pour le chevalier +l'affaire d'une minute. + +Le premier mot de Jeanne d'Albret fut: + +--Êtes-vous de la religion, monsieur [1]? + +[Note 1: Êtes-vous protestant?] + +--Eh! madame, je suis de la religion de vivre... surtout en ce moment où +mauvais marchand serait celui qui achèterait ma peau pour plus d'un sol. + +Jeanne d'Albret jeta un regard d'admiration sur ce jeune homme en +lambeaux, les mains déchirées de sanglantes éraflures, qui continuait à +sourire. + +--Si nous devons mourir, reprit la reine de Navarre, je veux, avant, +vous remercier et vous dire qu'à l'instant de ma mort j'aurai connu le +plus héroïque gentilhomme que j'aie jamais vu... + +--Oh! murmura Pardaillan, nous ne sommes pas morts encore: nous avons +bien trois minutes devant nous!... + +D'un coup d'oeil, il avait examiné l'endroit où il se trouvait. C'était +une pièce immense qui avait dû servir d'atelier à un charpentier. Il n'y +avait pas de plafond. C'était le toit lui-même qui couvrait cet atelier, +et ce toit était soutenu par trois poutres verticales qui semblaient +aller chercher leur base à travers le plancher, dans les caves. + +En moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire, Pardaillan avait +parcouru la pièce. En arrivant au fond, c'est-à-dire au côté qui donnait +sur le fleuve, il aperçut une trappe ouverte qui permettait de descendre +aux caves. + +D'un cri, il appela les deux femmes qui accoururent. + +--Descendez! fit-il. + +--Et vous? demanda la reine. + +--Descendez toujours, madame! + +Jeanne d'Albret et sa compagne obéirent. Au bas de l'escalier, elles +trouvèrent qu'elles étaient non pas dans une cave, mais dans une pièce +pareille à celle du dessus; sous le plancher, elles entendaient des +clapotements... la maison était construite sur pilotis! Et c'était la +Seine qui coulait au-dessous. + +A ce moment, une minute à peu près s'était écoulée depuis l'instant où +elles étaient entrées dans la maison. + +Jeanne d'Albret prêta l'oreille une seconde. + +Dans une sorte d'accalmie des rafales populaires, elle crut entendre +là-haut comme un grincement de scie... mais cela dura l'espace d'un +éclair et, de nouveau, l'énorme mugissement de la foule couvrit tous les +bruits. + +Jeanne d'Albret eut l'intuition qu'on devait pouvoir communiquer avec +le fleuve... son pied, tout à coup, heurta un anneau de fer... elle se +baissa avec un cri de joie puissante, le souleva d'un effort inouï, +arracha la trappe de son alvéole... et là, sous ses yeux, avec le rauque +soupir du condamné qui a la vie sauve, oui, là, elle aperçut une échelle +qui descendait au fleuve!... + +Et au bas de cette échelle, une barque! + +--Monsieur, monsieur, rugit-elle. + +--Me voici! tonna Pardaillan.. Si nous mourons, ce sera en nombreuse +compagnie!... + +Et le chevalier apparut au haut de l'escalier, tenant une grosse corde +à la main. Sur cette corde, il s'arc-bouta, d'un effort tel que les +muscles de ses jambes saillirent, et que les veines de ses tempes +parurent prêtes à éclater. + +A ce moment, la hideuse multitude affamée de mort, dans un effrayant +fracas, se précipitait, se ruait... + +--A mort! à mort! à mort!... + +A ce moment, aussi, Pardaillan, d'une dernière secousse frénétique, +semblable à un titan qui cherche à déraciner un chêne séculaire, tira +sur la corde!... + +Un craquement formidable se fit entendre, la maison parut osciller un +instant, puis, parmi d'atroces clameurs de désespoir, un grondement +puissant, quelque chose comme un roulement de tonnerre... la maison +s'effondrait! Les poutres se déchiraient! la toiture tout entière +tombait d'un bloc: blessant, tuant par centaines les meurtriers!... + +Que s'était-il passé? + +Pardaillan avait scié les trois poutres qui portaient la toiture!... +Pardaillan les avait liées avec la même corde! + +Pardaillan, en secouant frénétiquement cette corde, avait fait tomber +les poutres! Et alors, d'un bond, d'un saut, il se lança dans le vide, +tomba au pied de l'escalier, et se rua vers Jeanne d'Albret, tandis que, +sur le plancher qu'il venait de quitter, s'effondrait la toiture de la +vieille maison!... + +La reine, d'un geste, lui montra le fleuve, l'échelle, la barque!... En +un instant, ils y furent tous les trois... Le chevalier coupa la corde +qui retenait la légère embarcation, et celle-ci, entraînée par le +courant, se mit à filer dans la direction du Louvre. + +Pardaillan dirigea la barque au moyen d'une godille qu'il trouva au +fond. Cinq minutes plus tard, il abordait au-dessous du Louvre, à +l'endroit même où se trouvait quelques années auparavant l'enclos des +Tuileries, et où Catherine de Médicis faisait alors construire un palais +par son architecte Philibert Delorme. + +Lorsqu'ils furent débarqués, Pardaillan s'arrêta sur la berge, le +chapeau à la main. + +--Monsieur, dit alors Jeanne d'Albret avec ce calme énergique dont elle +ne s'était pas départie un seul instant, je suis la reine de Navarre... +Et vous? + +--Je m'appelle le chevalier de Pardaillan, madame. + +--Vous venez, monsieur, de rendre à la maison de Bourbon un service +qu'elle n'oubliera jamais... + +Le chevalier fit un geste. + +--Ne vous en défendez pas, reprit la reine... pas devant moi, du moins! +ajouta-t-elle avec amertume. + +Pardaillan saisit l'allusion: avoir défendu la huguenote, c'était +peut-être mériter la mort! + +--Ni devant vous, ni devant personne, madame, dit-il. J'ai conscience +d'avoir, en effet, rendu un grand service à Votre Majesté, puisque je +lui ai sauvé la vie; mais je dois déclarer que j'ignorais quelle grande +reine j'avais l'honneur de défendre. + +Jeanne d'Albret, qui depuis des années commandait à des héros et devait +se connaître en héroïsme, fut frappée de cette dignité froide, corrigée +par on ne savait quoi d'ironique et de gouailleur, qui émanait de toute +la personne du chevalier. + +--Monsieur, reprit la reine après l'avoir examiné avec admiration, si +vous voulez me suivre au camp de mon fils Henri, votre fortune est +faite. + +Pardaillan tressaillit et dressa l'oreille au mot de fortune. + +Au même instant, l'image de la jeune fille aux cheveux d'or, de +l'adorable voisine qu'il guettait pendant des heures à la fenêtre, cette +radieuse image passa devant ses yeux. + +Il eut donc une grimace de regret pour cette fortune qui s'évanouissait +à peine entrevue, et répondit en s'inclinant avec une grâce altière: + +--Que Votre Majesté daigne accepter l'hommage de ma reconnaissance: mais +c'est à Paris que j'ai résolu de chercher fortune. + +--C'est bien, monsieur. Mais au cas où quelqu'un des miens désirerait +vous rencontrer, où vous trouverait-il? + +--A l'auberge de la Devinière, madame, rue Saint-Denis. + +Jeanne d'Albret fit alors un signe de tête et se tourna vers sa +compagne. + +--Alice, vous avez été bien imprudente de faire passer la litière par le +pont... + +--Je croyais le passage libre. Majesté, répondit avec assez de fermeté +la jeune fille. + +--Alice, reprit la reine, vous avez été bien imprudente de lever les +rideaux... + +--Un mouvement de curiosité... fit Alice avec moins d'assurance. + +--Alice, continua Jeanne d'Albret, vous avez été bien imprudente enfin +de prononcer tout haut mon nom devant cette foule hostile... + +--J'avais la tête perdue, madame! répondit la jeune fille, cette fois +dans un véritable balbutiement. + +--Ce n'est pas pour vous en faire le reproche, mon enfant. Mais enfin, +quelqu'un qui eût voulu me livrer n'eût pas agi autrement... + +--Oh! Majesté!... + +--Une autre fois, soyez plus prudente, acheva la reine avec tant de +sérénité qu'Alice de Lux (Ruggieri nous a appris son nom) fut aussitôt +rassurée. + +--Monsieur le chevalier, dit alors Jeanne d'Albret, je vais abuser de +vous... + +--Je suis à vos ordres, madame. + +--Bien. Merci. Veuillez donc nous suivre à distance là où nous allons... +Sous la protection d'une épée telle que la vôtre, je ne craindrais pas +de traverser une armée. + +Pardaillan reçut sans faiblir le compliment. Seulement, il poussa un +soupir et murmura: + +--Quel dommage que je ne puisse plus quitter Paris!... Monsieur mon père +me l'avait bien dit... Méfie-toi des femmes!... Me voilà ficelé par les +cheveux d'or de ma voisine... + +Tout en monologuant, le chevalier suivait à dix pas, l'oeil au guet, +la main à la garde de l'épée, les deux femmes qui, rapidement, +s'enfoncèrent dans Paris. + +Le soir commençait à tomber. + +Pardaillan qui, dans sa hâte à suivre la mère de Loïse, était parti sans +déjeuner, commençait à ressentir de furieux tiraillements d'estomac. + +Après d'innombrables détours, Jeanne d'Albret et sa compagne arrivèrent +enfin au Temple. + +En face de la sombre prison dont la grande tour noircie par le temps +dominait le quartier comme une menace, une maison d'apparence bourgeoise +s'élevait d'un étage. + +Sur un geste de la Reine, Alice de Lux heurta à la porte. Presque +aussitôt on ouvrit. + +Jeanne d'Albret fit signe à Pardaillan de se rapprocher. + +--Monsieur, dit-elle, vous avez maintenant le droit de connaître mes +affaires. Entrez donc, je vous prie. + +--Madame, dit Pardaillan, Votre Majesté s'abuse: je n'ai qu'un droit, +celui de me tenir à ses ordres. + +La porte, cependant, s'était refermée. Les trois visiteurs furent +conduits par une domestique, sorte de géant femelle, jusqu'à une pièce +étroite, mal meublée, mais assez propre. + +Là, un vieillard à nez recourbé, à longue barbe biblique, était assis +à une table sur laquelle se trouvaient trois balances de différents +calibres. + +--Ah! ah! fit-il avec une cordialité exagérée, c'est encore vous, +madame... madame... comment donc, déjà? C'est qu'il y a trois ans que je +ne vous ai vue... mais votre nom est inscrit là, dans mon coffre... + +--Madame Leroux, dit la reine sèchement. + +--C'est bien cela! J'allais le dire! Et vous avez encore quelque collier +de perles, quelque agrafe de diamant à vendre à ce bon Isaac Ruben? + +Nous prierons notre lecteur de se souvenir que la reine de Navarre, au +moment où elle avait sauté de la litière, tenait à la main un sac +de cuir. Ce sac, Jeanne d'Albret l'ouvrit, et en versa le contenu, +pêle-mêle. + +Les yeux d'Isaac Ruben pétillèrent. Il allongea les mains sur les +diamants, les rubis, les émeraudes, les pierres précieuses qui +chatoyaient sur la table et croisaient leurs feux. + +La reine de Navarre était alors une femme de quarante-deux ans. Elle +portait encore le deuil de son mari, Antoine de Bourbon, mort en 1562. +Elle avait des yeux gris, avec un regard puissant qui pénétrait jusqu'à +l'âme. Sa voix provoquait les enthousiasmes. Sa bouche avait un pli +sévère; et, au premier abord, cette femme paraissait glaciale. Mais +quand la passion l'animait, elle se transformait. + +Jeanne d'Albret n'avait qu'une passion: son fils. C'est pour son fils +que, femme simple, éprise de la vie patriarcale du Béarn, elle s'était +jetée à corps perdu dans la vie des camps. + +Cependant, Isaac Ruben venait de trier les pierres. + +Il les examina, le sourcil froncé par l'effort du calcul. + +--Madame, dit brusquement le Juif en levant la tête, il y a là pour cent +cinquante mille écus de pierres. + +--C'est exact, dit Jeanne d'Albret. + +--Je vous offre cent quarante-cinq mille écus. Le reste représente mon +bénéfice et mes risques. Comment voulez-vous que je vous paie? + +--Comme la dernière fois. + +--En une lettre à l'un de mes correspondants? + +--Oui. Seulement, ce n'est pas à votre correspondant de Bordeaux que je +veux avoir à faire. + +--Choisissez, madame. J'ai des correspondants partout. Le nom de la +ville? + +--Saintes. + +Sans plus rien dire, le Juif se mit à écrire quelques lignes, les signa, +déposa un cachet spécial sur le parchemin, relut soigneusement cette +sorte de lettre de change, et la tendit à Jeanne d'Albret qui, l'ayant +lue, la cacha dans son sein. + +Isaac Ruben se leva en disant: + +--Je demeure à vos ordres, madame, pour toute opération de ce genre. + +La reine de Navarre tressaillit, et un soupir vite réprimé gonfla son +sein: ce qu'elle venait de vendre, c'étaient ses derniers bijoux; il ne +lui restait plus rien!... + +Faisant de la main un signe d'adieu au marchand, elle se retira suivie +d'Alice. Pardaillan les suivit. + + +XII + +LES TROIS AMBASSADEURS + +JEANNE D'ALBRET sortit de Paris par la porte Saint-Martin, voisine +du Temple. A deux cents toises de là, attendait une voiture que +conduisaient deux postillons. La reine de Navarre marcha jusqu'à cette +voiture sans prononcer une parole. Elle fit monter Alice de Lux la +première, et, se tournant alors vers Pardaillan: + +--Monsieur, dit-elle, vous n'êtes pas de ceux qu'on remercie. Je veux +seulement vous dire que j'emporte le souvenir d'un des derniers paladins +qui soient au Monde... + +En même temps, elle tendit sa main. + +Avec cette grâce altière qui lui était propre, le chevalier se pencha +sur cette main et la baisa respectueusement. + +La voiture s'éloigna au galop de ses petits tarbes nerveux. + +Longtemps, il demeura là tout rêveur. + +--Un paladin! Moi!... songeait-il. Et pourquoi pas! Oui! Pourquoi +n'entreprendrais-je pas de montrer aux hommes de mon temps que la force +virile, le courage indomptable sont des vices hideux quand ils sont +mis à la disposition de l'esprit de haine et d'intrigue; et qu'ils +deviennent des vertus, quand... + +Au mot de vertu, il leva les épaules, renvoya Giboulée dans ses mollets, +d'un coup de talon, et grommela: + +--M. de Pardaillan, mon père, m'a pourtant fait jurer de me défier +surtout de moi-même! Allons voir s'il reste quelque perdreau ou quelque +carcasse de poulet chez maître Landry! + +Une heure plus tard, dans la rôtisserie de la Devinière, il était +attablé devant une magnifique volaille que Mme Landry Grégoire découpait +elle-même, ce qui lui permettait de faire valoir la rondeur d'un bras nu +jusqu'au coude. + +Une fois rassasié, Pardaillan s'en fut tranquillement se coucher, tandis +que maître Landry poussait un soupir de désespoir en constatant que +trois flacons avaient succombé aux attaques de son hôte. + +Le lendemain, fatigué de la grande bataille de la veille, Pardaillan se +réveilla assez tard. Il se leva, passa son haut-de-chausses et se mit en +devoir de raccommoder son pourpoint, opération qui lui était des plus +familières. + +Il s'était placé près de la fenêtre pour avoir du jour, et tournait le +dos à la porte. Il venait de boucher un premier trou et attaquait un +accroc situé en pleine poitrine lorsqu'on gratta légèrement à la porte. + +--Entrez! cria-t-il sans se déranger. + +La porte s'ouvrit. Il entendit la voix grasse de maître Landry Grégoire +qui disait avec respect: + +--C'est ici, mon prince, c'est ici même... + +Et ayant tourné la tête par-dessus son épaule pour voir de quel prince +il s'agissait, Pardaillan aperçut en effet le plus magnifique seigneur +qui eût jamais franchi le seuil de la Devinière: hautes bottes en peau +fine, à éperons d'or, haut-de-chausses en velours violet, pourpoint de +satin, aiguillettes d'or, rubans mauves, grand manteau de satin violet +pâle, toque à plume violette agrafée à une émeraude; et, dans ce +costume, un jeune homme frisé, musqué, pommadé, parfumé, moustaches +relevées au fer, joues fardées, lèvres passées au rouge: un mignon +splendide. + +Le chevalier se leva et, son aiguille à la main, dit: + +--Veuillez entrer, monsieur. + +--Va, dit l'inconnu, va dire à ton maître que Paul de Stuer de Caussade, +comte de Saint-Mégrin, désire avoir l'honneur de l'entretenir. + +--Pardon, dit froidement le chevalier, quel maître? + +--Mais le tien, ventre de biche! J'ai dit ton maître, par le sambleu! + +Pardaillan devint de glace, et avec la superbe tranquillité qui le +caractérisait, répondit: + +--Mon maître, c'est moi! + +Saint-Mégrin fut étonné ou ne le fut pas; il demeura impassible, +craignant surtout de déranger la dentelle de sa collerette. Seulement, +il laissa tomber ces mots: + +--Seriez-vous, d'aventure, monsieur le chevalier de Pardaillan? + +--J'ai cet honneur. + +Saint-Mégrin, dans toutes les règles de l'art, se découvrit et exécuta +sa révérence la plus exquise. + +Pardaillan ramena sur ses épaules son vieux manteau déteint et, d'un +geste, désigna au comte l'unique fauteuil de la chambre, tandis qu'il +s'asseyait sur une chaise. + +--Chevalier, dit Saint-Mégrin, je vous suis dépêché par Mgr le duc +de Guise pour vous dire qu'il vous tient en grande estime et haute +admiration. + +--Croyez bien, monsieur, fit Pardaillan du ton le plus naturel, que je +lui rends cette estime et cette admiration. + +--L'affaire d'hier vous a mis en fort belle posture. Et tout à l'heure, +au lever de Sa Majesté, le récit en fut fait au roi par son poète +favori, Jean Dorât, qui a assisté à la chose. + +--Bon! Et qu'a-t-il dit, ce poète? + +--Que vous méritiez la Bastille pour avoir sauvé deux criminelles. + +--Et qu'a dit le roi? + +--Si vous étiez homme de cour, vous sauriez que Sa Majesté parle très +peu... Quoi qu'il en soit, vous passez maintenant pour un Alcide ou un +Achille. Tenir tête à tout un peuple pour protéger deux femmes, c'est +fabuleux cela! Et, surtout, ce moulinet de la rapière! Et les coups de +pointe de la fin! Et cette maison qui s'écroule!... Bref, Mgr le duc de +Guise serait charmé de vous être agréable. Et pour preuve, il m'a chargé +de vous supplier d'accepter ce petit diamant comme une première marque +de son amitié. Oh! ne refusez pas, vous feriez injure à ce grand +capitaine. + +--Mais je ne refuse pas, dit Pardaillan. + +Et il passa à son doigt la magnifique bague que lui tendait le comte. + +--Or ça, dit Saint-Mégrin, venons-en aux choses sérieuses. Notre grand +Henri de Guise remonte sa maison en vue de certains événements qui se +préparent. Voulez-vous en être? La question est franche. + +--J'y répondrai par la même franchise: je désire n'être que d'une seule +maison. + +--Laquelle? + +--La mienne! + +--Est-ce la réponse que je dois rapporter au duc de Guise? + +--Dîtes à monseigneur que je suis touché jusqu'aux larmes de sa haute +bienveillance, et que j'irai moi-même lui porter ma réponse. + +--Bon! pensa Saint-Mégrin, il est à nous. Mais il se réserve de discuter +le prix de l'épée qu'il apporte. + +Tout plein de cette idée, il tendit une main qui fut serrée du bout des +doigts. + +Le chevalier l'accompagna jusqu'à sa porte où eurent lieu force +salamalecs et salutations. + +--Hum! songea Pardaillan quand il fut seul. Voilà ce que je puis appeler +une proposition inespérée. Etre de la suite du duc de Guise! Mais c'est +la fortune, cela! Non, je n'accepterai pas!... Pourquoi? + +Pardaillan se mit à arpenter sa chambre avec agitation. + +--Eh! pardieu, j'y suis! Je n'accepterai point parce que monsieur mon +père m'a recommandé de me défier!... + +Content d'avoir trouvé ou feint de trouver cette explication, et de +n'avoir pas à s'interroger davantage, le chevalier contempla avec +admiration le diamant que lui avait laissé Saint-Mégrin. + +--Cela vaut bien cent pistoles, murmura-t-il. Peut-être cent vingt? Qui +sait si on ne m'en donnera pas cent cinquante? + +Il en était à deux cents pistoles lorsque la porte s'ouvrit de nouveau, +et Pardaillan vit entrer un homme enveloppé d'un long manteau, +simplement vêtu comme un marchand. Cet homme salua profondément le +chevalier stupéfait et dit: + +--C'est bien devant monsieur le chevalier de Pardaillan que j'ai +l'honneur de m'incliner? + +--En effet monsieur. Que puis-je pour votre service? + +--Je vais vous le dire, monsieur, dit l'inconnu, qui dévorait le jeune +homme du regard. Mais avant tout, voudriez-vous me faire le plaisir de +me dire quel jour vous êtes né? Quelle heure? Quel mois? Quelle année? + +L'inconnu, malgré l'étrangeté de ses questions, n'avait pas l'air d'un +fou. + +--Monsieur, dit Pardaillan avec la plus grande douceur, tout ce que je +puis vous dire, c'est que je suis né en 49, au mois de février. Quant au +jour et à l'heure, je les ignore. + +--_Peccato!_ murmura le bizarre visiteur. Enfin! je tâcherai +de reconstituer l'horoscope du mieux que je pourrai. Monsieur, +continua-t-il à haute voix, êtes-vous libre? + +--Ménageons-le se dit le chevalier.--Libre, monsieur? Eh! qui peut se +vanter de l'être? Le roi l'est-il, alors qu'il ne peut faire un pas hors +de son Louvre? Libre! comme vous y allez, mon cher monsieur! C'est comme +si vous me demandiez si je suis riche. Libre! Par Pilate! Si par là vous +entendez que je puis me lever à midi et me coucher à l'aube, que je +puis, sans crainte, sans remords, sans regarder qui me suit, entrer au +cabaret ou à l'église, manger si j'ai faim, boire si j'ai soif... (la +paix. Pipeau! Qu'as-tu à grogner, imbécile!) embrasser les deux joues +de la belle madame Huguette, ou pincer les servantes de la Corne d'Or, +battre Paris le jour ou la nuit à ma guise (n'ayez pas peur il ne +mord pas!), me moquer des truands et du guet, n'avoir de guide que ma +fantaisie et de maître que l'heure du moment, oui monsieur, je suis +libre! Et vous? + +L'inconnu se dirigea vers la table et y déposa un sac qu'il sortit de +dessous son manteau. + +--Monsieur, dit-il alors, il y a là deux cents écus. + +--Deux cents écus? Diable! + +--De six livres. + +--Oh! oh! De six livres? Vous dites: de six livres? + +--Parisis, monsieur! + +--Parisis! Eh bien, monsieur, voilà un honnête sac. + +--Il est à vous, fit brusquement l'homme. + +--En ce cas, dit Pardaillan avec cette froide tranquillité qu'il prenait +tout à coup parfois, en ce cas, permettez que je le mette en lieu sûr. +Maintenant, dites-moi pourquoi ces deux cents écus de six livres parisis +sont à moi. + +L'inconnu croyait avoir écrasé un homme. Ce fut lui qui le fut. Il +s'attendait à des remerciements enthousiastes, il reçut la question de +Pardaillan en pleine poitrine. Toutefois, il se remit promptement, et, +reconnaissant au fond de lui-même qu'il avait affaire à un rude jouteur, +il résolut d'assommer d'un mot son adversaire. + +--Ces deux cents écus sont à vous, dit-il, parce que je suis venu vous +acheter votre liberté. + +Pardaillan ne sourcilla pas, ne fit pas un mouvement. + +--En ce cas, monsieur, prononça-t-il du bout des dents, c'est neuf cent +quatre-vingt-dix-neuf mille huit cents écus de six livres parisis que +vous me redevez, pas un de moins, pas un de plus. J'ai dit. + +--_Briccone!_ murmura l'homme dont les épaules ployèrent. Ouf, monsieur! +C'est donc à un million d'écus que vous estimez votre liberté? + +--Pour la première année, dit Pardaillan sans broncher. + +Cette fois, René Ruggieri--que l'on a sûrement deviné--s'avoua vaincu. + +--Monsieur, dit-il après avoir jeté un regard d'admiration sur le +chevalier, je vois que vous maniez la parole comme l'épée et que vous +connaissez toutes les escrimes. Je vous demande pardon d'avoir essayé de +vous étonner. Et je viens au fait de mon affaire. Gardez votre liberté, +monsieur. Vous êtes homme de coeur et d'esprit, comme vous avez prouvé +hier que vous avez du coeur. _Perhacco_, monsieur! Vous avez une épée +qui tranche et des mots qui assomment! Que diriez-vous si je vous +proposais de mettre l'un et l'autre au service d'une cause noble et +juste entre toutes, d'une sainte cause pour mieux dire! Et d'une +princesse puissante, bonne, généreuse... + +--Laissons la cause et voyons la princesse. Serait-ce Mme de +Montpensier? + +--Non, certes! fit vivement Ruggieri. Mais tenez, ne cherchez pas! Qu'il +vous suffise de savoir que c'est la princesse la plus puissante qu'il +soit en France. + +--Cependant, il faut bien que je sache à qui et à quoi j'engage ma foi? + +--Juste! on ne peut plus juste! Venez donc, s'il vous plaît, demain +soir, sur le coup de dix heures, au pont de bois, et frappez trois coups +à la première maison qui est à droite du pont... + +Pardaillan ne put s'empêcher de tressaillir en songeant à cette figure +pâle qu'il avait cru entrevoir derrière le mystérieux treillis de la +fenêtre grillée. + +--On y sera! dit-il d'un ton bref. + +--C'est tout ce que voulais... pour l'instant! répondit Ruggieri. + +Quelques instants plus tard, l'étrange visiteur avait disparu. Et +Pardaillan se mit à songer: + +--Je veux que le diable m'arrache un à un les poils de ma moustache si +cette princesse ne s'appelle pas Catherine de Médicis! + +Pardaillan en était là de ses réflexions lorsque, pour la troisième +fois, la porte s'ouvrit. + +Il sursauta, tout de bon effaré, lui qui mettait son point d'honneur +à ne s'effarer de rien. Mais presque aussitôt, son étonnement, sans +diminuer d'intensité, changea de sujet. En effet, l'homme qui entrait +était le vivant portrait de l'homme qui venait de sortir. C'était le +même air de sombre orgueil, le même port de tête emphatique, les mêmes +traits accentués, le même regard de flamme. + +Seulement l'homme aux deux cents écus (René Ruggieri, on le sait) +paraissait âgé de quarante-cinq ans. Il était de moyenne taille. Le feu +de ses yeux se voilait d'hypocrisie. Il semblait se fier plus à la ruse +qu'à la force. + +Le nouveau venu, au contraire, n'accusait que vingt-cinq ans, était de +haute stature; la franchise éclatait dans son regard, son orgueil était +de la fierté. + +Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui; il y avait dans cet +homme on ne sait quoi de fatal. + +Les deux hommes s'étudièrent un instant et, bien que l'un parût +l'antithèse de l'autre, ils se sentirent tous deux comme rassurés par +une indéfinissable sympathie. + +--Êtes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce troisième visiteur. + +--Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur qui ne lui était pas +habituelle. Me ferez-vous l'honneur de me dire qui j'ai la joie de +recevoir dans mon pauvre logis? + +A cette question, l'étranger tressaillit et pâlit légèrement. + +--C'est juste. La politesse veut que je vous dise mon nom. Je m'appelle +Déodat. Déodat tout court. Déodat sans plus. C'est-à-dire un nom qui +n'en est pas un. Un nom qui crie qu'on n'a ni père ni mère. Déodat, +monsieur, signifie: donné à Dieu. En effet, je suis un enfant trouvé, +ramassé devant le porche d'une église. Arraché à ce Dieu à qui mes +parents inconnus m'avaient donné. Confié par le hasard à une femme qui a +été pour moi plus qu'un Dieu. Voilà mon nom, monsieur, et l'histoire de +ce nom. + +--Et cette femme qui vous recueillit? + +--C'est la reine de Navarre. + +--Mme d'Albret! + +--Oui, monsieur. Et ceci me rappelle à ma mission, que je vous demande +pardon d'avoir oubliée pour vous entretenir de ma médiocre personne... + +--Bon! je la connais! + +--Vous la connaissez? + +--Oui. La reine de Navarre vous envoie me dire qu'elle me remercie +encore de l'avoir tirée, hier, des mains de ces enragés; elle vous +charge de me réitérer l'offre qu'elle m'a faite d'entrer à son service; +et enfin, elle m'adresse par votre entremise quelque bijoux précieux. +Est-ce bien cela? + +--Comment savez-vous?... + +--C'est bien simple. J'ai reçu ce matin un ambassadeur de certain grand +seigneur qui m'a donné un fort beau diamant et qui m'a demandé si je +voulais servir son maître; j'ai ensuite reçu un mystérieux député qui +m'a remis deux cents écus et m'a fait savoir que certaine princesse +me veut compter parmi ses gentilshommes. Enfin, vous voici, vous, +troisième. Et je suppose que l'ordre logique des choses va se continuer. + +--Voici en effet le bijou, fit Déodat en tendant au chevalier une +splendide agrafe composée de trois rubis. + +--Que vous disais-je! s'écria Pardaillan qui saisit l'agrafe. + +--Sa Majesté, continua Déodat, m'a chargé de vous dire qu'elle avait +distrait ce bijou de certain sac que vous avez dû voir. Elle ajoute que +jamais elle n'oubliera ce qu'elle vous doit. Et quant à prendre rang +dans son armée, vous le ferez quand cela vous conviendra. + +--Mais, demanda Pardaillan, vous avez donc rencontré la reine? + +--Je ne l'ai pas rencontrée: je l'attendais à Saint-Germain, d'où Sa +Majesté est partie pour Saintes, après m'avoir donné la commission qui +m'amène près de vous. + +--Bon. Une autre question: Avez-vous rencontré, en montant ici, un homme +enveloppé d'un manteau, paraissant âgé de quarante à cinquante ans? + +--Je n'ai rencontré personne, fit Déodat. + +--Dernière question: Quand repartez-vous? + +--Je ne repars pas, répondit Déodat dont la physionomie redevint sombre; +la reine de Navarre m'a chargé de diverses missions qui me demanderont +du temps. + +--Bon. En ce cas, votre logement est tout trouvé; vous vous installez +ici. + +--Mille grâces, chevalier. Je suis attendu chez quelqu'un qui... Mais +que dis-je là?... Fi! J'aurais un secret pour un homme tel que vous! Je +suis attendu chez M. de Téligny, qui est secrètement à Paris. + +--Le gendre de l'amiral Coligny? + +--Lui-même. Et c'est à l'hôtel de l'amiral, rue de Béthisy, que vous +devriez me venir demander, si ma bonne étoile voulait jamais que vous +eussiez besoin de moi. Mais il vous suffira de frapper trois coups à la +petite porte bâtarde. Et quand on aura tiré le judas, vous direz: Jarnac +et Moncontour. + +--A merveille, cher ami. Mais à propos de Téligny, savez-vous ce qui se +dit assez couramment? + +--Que Téligny est pauvre? Qu'il n'a pour tout apanage que son +intrépidité et son esprit? Que l'amiral eut grand tort de donner sa +fille à un gentilhomme sans fortune? + +--On dit cela. Mais on dit aussi autre chose. On, c'est un certain +truand, homme de sac et de corde qui a été employé à plus d'une besogne +et qui a vu beaucoup. On m'a donc affirmé que, la veille du mariage +de Téligny, un gentilhomme de haute envergure se serait présenté chez +l'amiral pour lui dire qu'il aimait sa fille Louise. + +--Ce gentilhomme, interrompit Déodat, s'appelle Henri de Guise. Vous +voyez que je connais l'histoire. Oui, c'est vrai. Henri de Guise aimait +Louise de Coligny. Il vint représenter à l'amiral que l'union de la +maison de Guise et de la maison de Châtillon représentée par Coligny +mettrait fin aux guerres religieuses; enfin, l'orgueilleux gentilhomme +plia jusqu'à pleurer devant l'amiral, en le priant de rompre le mariage +projeté et de lui accorder Louise. + +--C'est bien cela. Et que répondit l'amiral? + +--L'amiral répondit qu'il n'avait qu'une parole et que cette parole +était engagée à Téligny. Il ajouta que d'ailleurs ce mariage était voulu +par sa fille qui, en somme, prétendit-il, était le premier juge en cette +affaire. Henri de Guise partit désespéré. Téligny épousa Louise de +Coligny. Et, de chagrin, Guise se jeta à la tête de Catherine de Clèves, +qu'il vient d'épouser il y a dix mois. + +--Laquelle Catherine, assure-t-on, aime partout où elle peut, excepté +chez son mari! + +--Elle a un amant, fit Déodat. + +--Qui s'appelle? + +--Saint-Mégrin. Le connaîtriez-vous? + +--Je le connais depuis ce matin. Mais cher ami, laissez-moi vous +apprendre une nouvelle: Henri de Guise est à Paris. + +--Vous êtes sûr? s'exclama Déodat, qui tressaillit. + +--Je l'ai vu de mes yeux. Et je vous réponds que le bon peuple de Paris +ne lui a pas ménagé les acclamations! + +Déodat boucla rapidement son épée, et jeta son manteau sur ses épaules: + +--Adieu, fit-il d'un ton bref, soudain redevenu sombre. Laissez-moi vous +embrasser, ajouta-t-il. Je viens de passer une heure de joie paisible +comme j'en ai connu bien peu dans ma vie. + +--J'allais vous proposer la fraternelle accolade, répondit le chevalier. + +Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement. + +--N'oubliez pas, dit Déodat; l'hôtel Coligny... la petite porte... + +--Jarnac et Moncontour. Soyez tranquille, cher ami. Le jour où j'aurai +besoin qu'on vienne se faire tuer près de moi, c'est à vous que je +penserai d'abord. + +--Merci! dit simplement Déodat. + +Et il s'éloigna en toute hâte. Quant à Pardaillan, son premier soin fut +de courir chez un fripier pour remplacer ses vêtements. Il choisit un +costume de velours gris tout pareil à celui qu'il quittait, avec cette +différence que celui-ci était entièrement neuf. Puis il fixa l'agrafe de +rubis à son chapeau neuf pour y maintenir la plume de coq. Puis il alla +chez le Juif Isaac Ruben pour lui vendre le beau diamant du duc de +Guise, dont il eut cent soixante pistoles. + + +XIII + +UNE CÉRÉMONIE PAÏENNE + +Le soir commençait à tomber lorsque Pardaillan revint à la Devinière. +Instinctivement, ses yeux se levèrent vers la petite fenêtre où tant de +fois était apparu le charmant visage de Loïse. Mais la fenêtre était +fermée. + +Le chevalier poussa un soupir et se tourna vers le perron de la +Devinière. A gauche de ce perron, il aperçut alors trois gentilshommes +qui, le nez en l'air, semblaient examiner attentivement la maison où +demeurait la Dame en noir. + +--Vous dites que c'est bien là, Maurevert? fit l'un d'eux. + +--C'est là, comte de Quélus. Au premier, la propriétaire, vieille dame +bigote, sourde et confite en prière. Le deuxième est à moi depuis ce +matin. + +--Maugiron, reprit celui qu'on venait d'appeler comte de Quélus, +conçois-tu ces bizarres passions de Son Altesse pour ces petites +bourgeoises? + +--Moins que des bourgeoises, Quélus. Lui qui a la cour!... + +--Mieux que la cour, Maugiron: il a Margot! + +Les deux jeunes gentilshommes éclatèrent de rire et continuèrent +à causer entre eux sans s'occuper de Maurevert, pour lequel ils +cherchaient à peine à déguiser un sentiment de mépris et de crainte. + +Maurevert s'était éloigné en disant: + +--A ce soir, messieurs! + +Quélus et Maugiron allaient en faire autant lorsqu'ils virent se dresser +devant eux un jeune homme qui, avec une politesse glaciale, mit son +chapeau à la main et demanda: + +--Messieurs, voulez-vous me faire la grâce de me dire ce que vous +regardiez si attentivement dans cette maison? + +Les deux gentilshommes échangèrent un coup d'oeil + +--Pourquoi nous posez-vous cette question, monsieur? fit Maugiron avec +hauteur. + +--Parce que, dit Pardaillan, cette maison m'appartient. + +--Et vous supposez, dit Quélus, que nous aurions envie de Racheter? + +--Ma maison n'est pas à vendre, messieurs, fit Pardaillan. + +--Alors, que voulez-vous? + +--Vous dire simplement ceci: je ne veux pas qu'on regarde ce qui +m'appartient, et surtout qu'on en rie. + +--Vous ne voulez pas! s'écria Maugiron avec Colère. + +--Viens, fit Quélus. C'est un fou. + +--Messieurs, dit Pardaillan toujours impassible, je ne suis pas fou. Je +vous répète que je hais les insolents qui regardent ce qu'ils ne doivent +pas voir... + +--Mordieu! Vous allez vous faire couper les oreilles! + +--Et que j'ai l'habitude de châtier ceux dont le rire me déplaît, acheva +Pardaillan. Allez rire ailleurs. + +--Ah! ah! fit Quélus. Et où diable voulez-vous que nous allions rire? + +--Mais, par exemple, dans le petit Pré aux Clercs. + +--C'est bien. Et quand? + +--Tout de suite, si vous voulez! + +--Non pas. Mais demain matin, vers les dix heures, nous y serons, mon +ami et moi. Et vous, Monsieur, tâchez de bien rire ce soir. Car, demain, +vous ne rirez plus. + +--J'y tâcherai, messieurs! dit Pardaillan qui salua d'un grand geste de +sa plume de coq... + +Quélus et Maugiron s'éloignèrent dans la direction qu'avait déjà prise +Maurevert. + +Pardaillan, inquiet et troublé, entra dans la salle de la Devinière, et +s'attabla. + +--Que diable faisaient là ces deux étourneaux?... Et l'autre, avec +sa figure d'oiseau de mauvais augure!... Seraient-ils venus là pour +elle?... Par les cornes de tous les enfers! Si cela était!... + +Le raisonnement aidant, et aussi un bon flacon de vin d'Anjou, +Pardaillan parvint à se rassurer, et, selon ses habitudes d'observateur, +se mit à regarder autour de lui. + +Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage dans l'auberge. Les servantes +dressaient le couvert pour une forte tablée dans une pièce voisine. +Maître Landry et ses queux agitaient force casseroles. + +--Ah ça! demanda le chevalier à Lubin, qui le servait, il y aura donc +belle et nombreuse société ce soir? + +--Oui, monsieur. Et vous m'en voyez tout joyeux. + +--Pourquoi joyeux? + +--D'abord parce que messieurs les poètes sont fort généreux... ils +boivent bien, et me font boire. + +--Ce sont donc des poètes qui vont venir? + +--Comme tous les mois, le premier vendredi, monsieur le chevalier. +Ils se réunissent pour dire des poésies qui me feraient rougir, si je +n'étais trop occupé à boire pour écouter. + +--Bon. Ensuite?... Ton autre motif de joie? + +--Ah oui! Eh bien, c'est que frère Thibaut va venir. + +--Le moine? Est-il donc aussi poète? + +--Non. Mais... excusez-moi, monsieur le chevalier, voici justement... +une plume rouge... + +Et, sans finir sa phrase, Lubin, qui paraissait fort embarrassé, se +précipita au-devant d'un cavalier qui venait d'entrer dans la salle. +Ce cavalier avait une plume rouge à sa toque. Il s'enveloppait +soigneusement de son manteau qu'il relevait jusqu'au nez. Mais, si bien +qu'il dissimulât son visage, Pardaillan aperçut un instant ce visage. + +--M. de Cosseins! murmura-t-il. + +Cosseins était le capitaine des gardes de Charles IX, c'est-à-dire le +premier personnage militaire du Louvre. + +--Qu'est-ce que cette société de poètes dont font partie le capitaine +des gardes et le moine Thibaut? songea le chevalier. Pourquoi est-ce +Lubin cet ancien moine qui a quitté son couvent et qui s'est fait garçon +d'hôtellerie par amour de la bonne chère et non maître Landry qui va +au-devant d'un pareil personnage? + +Et, avec une curiosité surexcitée, il suivit des yeux le manège de Lubin +et de Cosseins. Landry, occupé à ses fourneaux dans la rôtisserie, +n'avait pas fait attention au nouveau venu, bien que, de la cuisine +située à gauche de la grande salle, il pût voir par une large baie ce +qui se passait dans l'auberge. + +Or, Lubin et le capitaine pénétrèrent dans la salle où les servantes +dressaient le couvert. + +--C'est ici qu'aura lieu le banquet, messire poète, fit Lubin en +essayant vainement de dévisager l'homme à la plume rouge. + +--Allons plus loin! dit Cosseins. + +La salle suivante était vide et donnait dans une quatrième salle +également vide, mais où des sièges étaient préparés. + +A gauche de cette salle s'ouvrait un cabinet noir. Cosseins y entra. + +--Qu'est-ce que c'est que cette porte? demanda le capitaine. + +--Elle ouvre sur l'allée qui longe les quatre salles et aboutit à la +rue. + +--Nul ne peut entrer par ici? + +Lubin sourit et montra les deux énormes verrous qui maintenaient la +porte massive. + +--C'est bien. Où se tiendra le moine? + +--Frère Thibaut? Dans la grande salle, devant la porte du banquet. Oh! +personne n'entrera, et vous pourrez à l'aise vous débiter vos sonnets et +vos ballades. + +--C'est que, vous comprenez, il y a tant de jaloux qui seraient bien +aises de s'emparer de nos productions! + +Cosseins, satisfait sans doute de son inspection, retraversa les salles, +gagna la porte du salon et disparut. + +--Que diable va-t-il se passer ce soir à la Devinière? se demanda +Pardaillan. + +Le chevalier n'était pas homme à perdre son temps en méditation. Il +connaissait l'hôtellerie de fond en comble. + +Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d'un claquement de +langue, et pénétra dans la salle du banquet où trois servantes effarées +achevaient de mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans la +pièce vide en refermant derrière lui la porte. Puis il atteignit la +pièce où étaient rangés des sièges, et enfin le cabinet noir qui donnait +sur l'allée. + +Ce cabinet n'était d'ailleurs qu'une sorte de caveau aux murailles en +pierre humide, et tout tapissé de toiles d'araignées. Il communiquait +avec l'allée par la lourde porte que nous avons signalée, et avec la +pièce aux sièges par une porte percée d'un judas. + +Or, ce caveau, c'était l'antichambre des caves de maître Landry. Dans le +fond s'ouvrait une trappe que fermait un couvercle à anneau de fer. + +Pardaillan, toujours suivi de son fidèle Pipeau, s'enfonça dans +l'escalier qui descendait aux caves, les visita soigneusement, et, +n'ayant remarqué rien d'anormal, revint s'installer dans le cabinet noir +en laissant ouverte la trappe des caves. + +Nous reviendrons dans la grande salle de l'auberge. + +Là, vers neuf heures, apparurent trois hommes très enveloppés et portant +à leurs toques des plumes rouges. + +Lubin courut au-devant de ces mystérieux personnages et les introduisit +dans la salle du banquet. + +Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis enfin trois nouveaux, +tous ayant une plume rouge à la toque, entrèrent à la Devinière et +furent conduits par Lubin qui, alors, murmura: + +--Huit plumes rouges. Le compte y est! + +A ce moment, un moine a barbe blanche, aux yeux sournois, à la figure +rubiconde, franchit à son tour le seuil. + +--Frère Thibaut! s'écria Lubin en s'élançant à la rencontre du moine. + +--Mon frère, dit celui-ci à voix basse, nos huit poètes sont-ils +arrivés? + +--Ils sont là, répondit Lubin. + +--Très bien. Veuillez donc m'écouter, mon cher frère. Il s'agit de +choses graves. Vous comprenez. Ce sont des poètes étrangers qui viennent +discuter avec les nôtres. + +--Mais, mon frère, comment se fait-il que vous soyez mêlé à des +questions de poésie? + +--Frère Lubin, fit sévèrement le moine, si notre révérend et vénérable +abbé, Mgr Sorbin de Sainte-Foi, a permis que vous quittassiez le +couvent pour venir faire ripaille et bombance en cette auberge... Si le +révérend, prenant en pitié votre soif inextinguible, vous a donné une +preuve aussi extraordinaire de sa mansuétude, ce n'est pas qu'il vous +tolère par surcroît le péché mortel de la curiosité! Vous n'avez pas de +questions à poser. Ou sinon, vous rentrez au couvent! + +--Miséricorde! Je vous jure, mon frère... + +--C'est bien. Maintenant, dressez-moi une petite table là, devant la +porte de cette salle, car je me sens quelque appétit. + +--Que vous donnerai-je à dîner, mon cher frère? + +--La moindre des choses: une moitié de poularde, une friture de Seine, +un pâté, une omelette et des confitures, avec quatre bouteilles de vin +d'Anjou... + +--Le moine s'installa donc devant la porte, de façon que nul ne pût +entrer sans sa permission. + +Lorsque Lubin eut apporté sur la table les éléments du repas modeste +demandé par frère Thibaut, celui-ci reprit: + +--Maintenant, frère Lubin, écoutez-moi bien. Vous connaissez l'allée qui +aboutit au cabinet noir? Eh bien, vous allez vous mettre en sentinelle à +la porte de cette allée, sur la rue, jusqu'à ce que je vous en relève. + +Lubin, qui voyait s'évanouir tous ses rêves gastronomiques et bachiques, +poussa un soupir qui eût attendri un tigre. Mais frère Thibaut ne parut +pas s'en apercevoir. + +--Si quelqu'un veut entrer dans l'allée, continua-t-il, vous vous y +opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous pousserez un cri d'alarme. +Allez, mon cher frère, hâtez-vous... + +Force fut à Lubin d'obéir. + +Alors, frère Thibaut attaqua consciencieusement sa demi-poularde. + +La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six nouveaux personnages +firent leur entrée dans l'auberge. + +--Voici les mécréants! grogna frère Thibaut. Je suis comme frère Lubin, +moi. Je ne comprends pas pourquoi on me force à garder la porte pour des +faiseurs de phébus comme ce Ronsard, ce Baïf, ce Rémy Belleau, ce Jean +Dorât... ce Jodelle et ce Pontus de Thyard! + +En grommelant ainsi, frère Thibaut dévisageait successivement les six +poètes et se rangeait pour les laisser entrer dans la salle du banquet. + +Il va sans dire que l'arrivée des poètes et leur disparition étaient +passées inaperçues. Et pour se rendre un compte exact de cette scène, +notre lecteur doit se figurer la grande salle de la Devinière pleine de +soldats, d'écoliers, d'aventuriers, de gentilshommes; Ça et là, quelques +ribaudes; au milieu de la salle, un bohémien qui fait des tours de +passe-passe; les éclats de rire, les chansons, les cris des buveurs, le +fracas des pots d'étain et des gobelets qui s'entrechoquent. + +Les six poètes de la Pléiade (Joachim du Bellay, le septième, était mort +en 1560) entrèrent donc sans avoir éveillé la moindre curiosité, et +passèrent dans la salle du festin. + +Là, Jean Dorât arrêta d'un geste ses confrères, et leur dit; + +--Nous voici donc, une fois encore, unis dans la célébration de nos +mystères. Je puis dire que nous sommes ici la fleur de la poésie antique +et moderne, et que jamais assemblée de plus fiers docteurs en l'art +sublime ne fut plus digne de monter au Parnasse pour y saluer les +dieux tutélaires. Je vous ai parlé, il y a huit jours, de ces quelques +étrangers qui désirent assister à la célébration d'un de nos mystères. + +--Sont-ce des poètes tragiques? demanda Jodelle. + +--Nullement. Et même ils ne sont pas poètes. Mais je réponds que ce sont +d'honnêtes gens. Ils m'ont confié leurs noms sous le sceau du secret. +Maître Ronsard approuve leur admission. + +--Mais s'ils nous trahissent? observa Rémy Belleau. + +--Ils ont juré le silence, répondit vivement Dorât. D'ailleurs, +messieurs, ils repartent dès demain, il est vraisemblable qu'ils ne +reviendront jamais à Paris. + +Pontus de Thyard, qui était mangeur et buveur d'élite, Pontus qu'on +appelait le--Grand Pontus à cause de sa taille herculéenne, Pontus dit +alors: + +--Moi, je trouve qu'on dîne de mauvaise humeur et qu'on digère mal +quand... + +--Ces nobles étrangers n'assisteront pas à notre agape! interrompit +Dorât. + +Alors, les six poètes entonnèrent en choeur une chanson bachique. Et ce +fut aux accents de cette chanson qu'ils firent leur entrée dans la salle +du fond où se trouvaient déjà les huit inconnus aux plumes rouges. + +Ils étaient assis sur deux rangées, comme des gens venus au spectacle. +Tous étaient masqués. + +Les six poètes eurent l'air de ne pas les avoir vus. + +A peine furent-ils entrés que leur chanson bachique se transforma en une +mélopée au rythme bizarre qui devait être une invocation. + +En même temps, ils se rangèrent sur un seul rang devant le panneau du +fond de la salle qui faisait vis-à-vis à la porte du cabinet noir par où +on accédait aux caves. + +Aussitôt, Jean Dorât ouvrit la porte d'un vaste placard qui occupait +tout le panneau. + +Ce placard s'évidait profondément en forme d'alcôve. + +Et voici ce que les huit spectateurs virent alors. + +Au fond de cette alcôve se dressait une sorte d'autel antique. Cet +autel, qui était en granit rosé, affectait la forme primitive et +rudimentaire des grandes pierres qui, jadis, au temps des mystères, +servaient aux sacrifices. Mais son soubassement était orné de sculptures +et de médaillons; l'un de ces médaillons représentait Phébus ou Apollon, +dieu de la poésie; dans un autre, c'était Cérès, déesse des moissons; un +troisième figurait Mercure, dieu du commerce et des voleurs, en réalité, +dieu de l'ingéniosité. + +A gauche et à droite de l'autel, étaient accrochées des tuniques +blanches et des couronnes de feuillage. + +Enfin, par un incroyable mais véridique caprice ou peut-être par un +mélange de paganisme et de religion chrétienne, d'où certainement était +banni tout esprit de profanation, ou peut-être enfin par un singulier +oubli, en arrière de l'autel, un peu à gauche, accrochée au mur, très +étonnée sans doute de se trouver là, c'était une enluminure représentant +la Vierge qui écrasait un serpent!... + +A peine la porte de l'alcôve fut-elle ouverte que Jean Dorât y entra, +décrocha les tuniques blanches et les couronnes et les tendit à ses +amis. En un instant les six poètes furent habillés comme des prêtres +de quelque temple de Delphes et couronnés de feuillage et de fleurs +entrelacés. + +Alors, ils se placèrent à gauche de l'autel, et commencèrent, en grec, +un couplet modulé sur une musique primitive; le couplet terminé, ils +évoluèrent en file et vinrent se placer à droite de l'autel où eut lieu, +sur la même musique, la reprise d'un deuxième couplet, figurant sans +aucun doute l'antistrophe, tandis que le premier avait figuré la +strophe. + +Ronsard s'avança vers un brûle-parfum et y jeta le contenu d'une +cassolette qu'il venait de prendre sur l'autel. Aussitôt, une fumée +blanche et légère s'éleva dans les airs, emplissant l'alcôve de la salle +d'une odeur subtile de myrrhe ou de cinname. + +Alors, il y eut une reprise en choeur sur une mélopée plus lente. Puis, +tout se fut de nouveau. + +Les poètes s'étaient débarrassés de leurs tuniques blanches, mais +avaient gardé sur leurs têtes leurs couronnes de fleurs. + +La porte de l'alcôve fut soudain refermée. + +Et les poètes, attaquant le chant bachique qui avait servi d'entrée à +cette étrange scène de paganisme, se mirent en file et disparurent dans +la salle du festin, où aussitôt on entendit le choc des verres, le bruit +des conversations et des éclats de rire. + +--Voilà de bien grands fous, ou de dignes philosophes! grommela le +chevalier de Pardaillan. + +Nos lecteurs n'ont pas oublié, en effet, que le chevalier s'était +introduit dans le cabinet noir, prêt à s'engouffrer dans la trappe de la +cave au moindre danger d'être découvert. + +Après la disparition des poètes, les huit hommes masques se levèrent. + +--Sacrilège et profanation! gronda l'un d'eux qui ôta son masque. + +--L'évoque Sorbin de Sainte-Foi! murmura Pardaillan, qui étouffa une +exclamation de surprise. + +--Et l'on m'oblige, moi, reprit Sorbin, à assister à de telles infamies! +Ah! la foi s'en va. L'hérésie nous étouffe! Il n'est que temps +d'agir!... + +--Que voulez-vous, monseigneur! s'écria un autre qui retira également +son masque. Dorât est des nôtres. Il nous couvre. Il surveille cette +réunion. Où voulez-vous aller? Chez vous? Dans une heure, nous étions +tous arrêtés. Partout, la prévôté fait bonne surveillance. Ici, nous +sommes en sûreté! + +Et, dans celui qui venait de parler ainsi, Pardaillan reconnut Cosseins, +le capitaine des gardes du roi! + +Il n'était pas au bout de ses surprises. + +Car, les six autres s'étant démasqués à leur tour, il reconnut avec +stupéfaction le duc Henri de Guise et son oncle, le cardinal de +Lorraine! + +Quant aux quatre derniers, il ne les connaissait pas. + +--Ne nous occupons pas, dit le cardinal de Lorraine, de la comédie de +ces poètes. Plus tard, nous verrons à étouffer cette hérésie nouvelle... +Plus tard, quand nous serons les maîtres. Cosseins, vous avez étudié les +lieux? + +--Oui, monseigneur. + +--Vous répondez que nous y sommes en sûreté? + +--Sur ma tête! + +--Eh bien, messieurs, parlons de nos affaires, dit alors le duc de Guise +d'un ton d'autorité. Calmez-vous, monsieur l'évêque, les temps sont +proches. Lorsqu'il y aura sur le trône de France un roi digne de ce +nom, vous prendrez votre revanche. Je vous ai juré que l'hérésie serait +exterminée; vous me verrez à l'oeuvre. Où en sommes-nous? Parlez le +premier, mon oncle. + +--Moi, dit le cardinal de Lorraine, j'ai fait les recherches +nécessaires, et je puis maintenant prouver que les Capétiens ont été des +usurpateurs et que ceux qui leur ont succédé n'ont fait que perpétuer +l'usurpation. Par Luther, duc de Lorraine, vous descendez de +Charlemagne, Henri. + +--Et vous, maréchal de Tavannes? dit Henri. + +--J'ai mille fantassins prêts à marcher. + +--Et vous, maréchal de Damville? + +Pardaillan tressaillit. Le maréchal de Damville! Celui qu'il avait tiré +des mains des truands! Celui qui lui avait donné Galaor!... + +--J'ai quatre mille arquebusiers et trois mille gens d'armes à cheval, +dit Henri de Montmorency. Mais je tiens à rappeler mes conditions. + +--Voyez si je les oublie, fit Henri de Guise avec un sourire: votre +frère François saisi, vous devenez le chef de la maison de Montmorency, +et vous avez l'épée de connétable de votre père. Est-ce bien cela? + +Henri de Montmorency s'inclina. + +Et Pardaillan vit luire dans ses yeux une rapide flamme d'ambition ou de +haine. + +--A vous, monsieur de Guitalens! reprit le duc de Guise. + +--Moi, en ma qualité de gouverneur de la Bastille, mon rôle m'est tout +tracé. Qu'on m'amèn le prisonnier en question, et je réponds qu'il ne +sortira pas vivant. + +Qui était le prisonnier en question?... + +--A vous, de Cosseins! dit Henri de Guise. + +--Je réponds des gardes du Louvre. Les compagnies sont à moi. Au premier +signal, je le saisis, je le mets dans une voiture et le conduis à M. de +Guitalens!... + +--A vous, monsieur Marcel. + +--Moi, maître Le Charron m'a supplanté dans mon poste de prévôt des +marchands. Mais j'ai le peuple avec moi. De la Bastille au Louvre, tous +les quarteniers et dizainiers sont prêts à faire marcher leurs hommes +quand je voudrai. + +--A vous, monsieur l'évoque. + +--Dès demain, dit Sorbin de Sainte-Foi, je commence la grande +prédication contre Charles, protecteur des hérétiques. Dès demain, je +lâche mes prédicateurs, et les chaires de toutes les églises de Paris se +mettent à tonner. + +Henri de Guise demeura une minute rêveur. + +--Et le duc d'Anjou? Qu'en ferons-nous? demanda tout à coup Tavannes. Et +le duc d'Alençon? + +--Les frères du roi! murmura Guise en tressaillant. + +--La famille est maudite! répondit âprement Sorbin de Sainte-Foi. +Frappons d'abord à la tête; les membres tombent en pourriture! + +--Messieurs, dit alors Henri de Guise, à chaque jour suffit sa tâche. +Nous nous sommes vus. Nous savons maintenant sur quoi nous pouvons +compter pour mener à bien notre grande oeuvre. Messieurs, vous pouvez +compter sur moi... non seulement pour l'action, mais pour ce qui doit +suivre l'action. Un pacte me lie à chacun de vous; je le tiendrai +religieusement. Vous recevrez le mot d'ordre. D'ici là, que chacun +reprenne ses occupations ordinaires. Maintenant, messieurs, +séparons-nous. + +Alors, tous, l'un après l'autre, vinrent baiser la main de Guise, +hommage royal que le jeune duc accepta comme une chose vraiment +naturelle. + +Puis ils sortirent, en s'espaçant de quelques minutes. + +Alors, la trappe de la cave se souleva et la tête de Pardaillan apparut. +Le chevalier était un peu pâle de ce qu'il venait de voir et d'entendre. +C'était un formidable secret qu'il venait de surprendre, un de ces +secrets qui tuent sans rémission. Et Pardaillan, qui n'eût pas tremblé +devant dix truands, Pardaillan qui avait tenu tête à un peuple déchaîné, +Pardaillan frissonna de se sentir maître--ou l'esclave!--d'un tel +secret. Devait-il assister, spectateur impuissant, à la tragédie qui +se préparait? Non! mille fois non! Une haine lui venait contre ces +conspirateurs... Pardaillan n'aimait pas le roi... Charles IX lui était +indifférent. + +Quel que fût le roi de France, lui était son propre roi... Mais +vraiment, ces gens lui apparaissaient bien vils! Tous, tous, ils +devaient au roi leurs places, leurs emplois, leurs honneurs... Tous +faisaient partie de sa cour, l'encensaient, l'adulaient! Et par-derrière +ils voulaient le frapper! + +Alors, quoi?... Les dénoncer?... Jamais, ah! jamais cela, par exemple! +Il n'était pas l'homme de ces basses besognes. + +Ces réflexions passèrent comme un éclair dans l'esprit du chevalier. +Et comme la contemplation n'était guère son fait, il se couvrit +soigneusement le visage de son manteau et s'élança dans l'allée, juste +au moment où Lubin se dirigeait vers lui pour refermer la porte laissée +ouverte par Montmorency. + +Lubin, à qui frère Thibaut avait fait la leçon, savait que huit poètes +devaient sortir par l'allée. Il avait compté, tout joyeux à l'idée +d'aller tenir compagnie à frère Thibaut. + +--Holà! cria-t-il en apercevant ce neuvième personnage qui dérangeait +son calcul, que faites-vous ici? + +Mais la stupéfaction de Lubin se changea instantanément en terreur. +Car il achevait à peine de parler qu'il reçut une violente bourrade, +laquelle l'allongea de tout son long dans l'allée. Pardaillan sauta +lestement par-dessus le gémissant Lubin, et aussitôt il se trouva dans +la rue. + + +XIV + +LE TIGRE A L'AFFÛT + +A cette heure-là, l'hôtellerie de la Devinière était fermée. Closes +également les boutiques d'alentour La rue était une solitude enténébrée. +Le silence était profond. Il fallait être un brave et hardi cavalier +pour s'aventurer seul dans les rues, qui dès le couvre-feu, devenaient +le vaste et inextricable domaine des truands, gueux, mauvais garçons, +capons, argotiers et francs bourgeois. + +Henri de Montmorency s'était engagé sans hésiter dans la rue +Saint-Denis. Sous son manteau, il tenait a la main une forte dague bien +emmanchée. + +Il marchait sans hâte, rasant les maisons à droite dans la direction de +la Seine. Tout à coup, il s'arrêta net s'enfonça dans un angle obscur, +s'immobilisa contre une borne. + +A vingt pas, se dirigeant vers lui, il venait de distinguer un groupe +confus qui, l'instant d'après, se dégagea des ténèbres et lui apparut, +composé de quatre personnes. + +--Des truands! songea le maréchal de Damville en assurant dans sa main +le manche de sa dague. + +Mais non. Ce ne pouvait être une bande de truands. Ces inconnus avaient +cette démarche assurée qui indique des gens en parfaite amitié avec le +guet et leur conscience. Ils causaient et le maréchal entendait leurs +rires étouffés. + +--Messieurs messieurs, disait à ce moment l'un d'eux, ne riez pas. Cette +personne a un nom. + +--La voix du duc d'Anjou! murmura sourdement Henri de Montmorency. + +--Et ce nom, mon prince? reprenait un autre de la bande. + +--Dans la rue Saint-Denis, on l'appelle Mme Jeanne, ou la Dame en noir. + +--Nom à donner froid au dos! + +--J'en conviens, messieurs. Mais qu'importe le nom de la mère si la +fille est jolie. Et peut-on rien voir de plus ravissant que cette petite +Loïse!... Ah! messieurs, vous allez voir la merveille, et je veux... + +Mais le maréchal n'écoutait plus. + +Le reste se perdit dans un murmure étouffé. + +Au nom de Jeanne, il avait violemment tressailli. Au nom de Loïse, il +avait étouffé un rugissement, et, presque sans prendre de précautions, +s'était jeté à la poursuite du duc d'Anjou et de son escorte. + +--Jeanne! Loïse!... + +Ces deux noms avaient retenti en lui comme un coup de tonnerre. Qu'était +cette Jeanne? Qu'était cette Loïse? Étaient-ce _elles_?... Oh! il +voulait le savoir à tout prix! Dût-il interroger le duc d'Anjou! Dût-il +provoquer le frère du roi! + +Un instant, Henri de Montmorency s'arrêta suffoqué. Quoi! seize ans +écoulés! Et ce nom qui pouvait ne pas la désigner, qui s'appliquait +peut-être à une quelconque, ce nom déchaînait en lui la passion qu'il +croyait éteinte. + +--Jeanne! Jeanne! + +Était-ce donc possible qu'il la revît, qu'il lui parlât! Était-ce +possible que, vivante, elle lui apparût encore, alors qu'il la croyait +morte, alors qu'il espérait avoir étouffé l'amour de jadis sous les +cendres de ses ambitions! + +Oui. Il aimait. Il aimait comme autrefois. Plus qu'autrefois +peut-être... + +La bande avait pris de l'avance. + +En quelques bonds, il la rejoignit. + +Et brusquement, une pensée terrible fulgura parmi les pensées +tumultueuses qui assaillaient son esprit, comme un coup de foudre +éclaire soudain un ciel chargé de nuées livides. + +--Mais si c'est elle! Si elle est à Paris! Avec sa fille!... Si François +l'apprend!... Si le hasard ou l'enfer les met en présence!... S'il +connaît ma trahison!... Oh! mon frère se dressant devant moi, comme +jadis, là-bas dans la forêt de châtaigniers!... François me demandant +compte de l'imposture!... Que dirai-je?... Que ferai-je?... + +Il essuya les grosses gouttes de sueur qui roulaient sur ses tempes. Et +un rire silencieux, un rire terrible résonna, condensa les vapeurs de +vengeance qui montaient à sa tête. + +--Je n'attendrai donc pas qu'Henri de Guise soit roi de France pour +devenir le chef de la maison de Montmorency! Et puisque François est de +trop, qu'il meure!... + +A ce moment, il vit que la bande s'était arrêtée devant l'hôtellerie de +la Devinière. + +Montmorency--ou Damville, si on veut lui donner le nom sous lequel il +était connu,--se colla contre un mur, sous un auvent, et là, presque +chancelant, la respiration rauque, il tâcha de voir, il tâcha +d'entendre... + +--Maurevert, la clef! dit la voix du duc d'Anjou. + +--La voici, monseigneur!... + +--Allons, messieurs!... + +Les quatre s'avancèrent vers la porte de la maison qui faisait vis-à-vis +à la Devinière... + +--Oh! gronda Henri de Damville, par l'enfer, il faut que je sache! + +Il eut un mouvement pour s'élancer. + +Mais il s'arrêta court, se renfonça sous son auvent... + +Devant la porte, un homme venait de se dresser soudain. Et cet homme +disait sans raillerie, sans colère: + +--Par Pilate et Barabbas, messieurs! Vous me forcez à désobéir aux +ordres de monsieur mon père! Que cette faute retombe sur vous seuls! + +--Quel est ce maître fou? dit le duc d'Anjou. + +--Eh! pardieu, Maugiron, c'est notre homme de tantôt! + +--C'est lui-même, ou Dieu me damne! s'écria Maugiron. Ah ça? mon digne +propriétaire, vous montez donc la garde devant votre maison? + +--Comme vous voyez, mon digne mignon, répondit Pardaillan. Le jour, la +nuit, je suis toujours là! + +--Ça! éclata le duc d'Anjou, finissons-en, monsieur le drôle; ôtez-vous +de là! + +--Ah! messieurs, fit Pardaillan d'une voix très calme, en s'adressant +à Quélus et à Maugiron, recommandez donc à votre laquais de se tenir +tranquille, ou il va se faire étriller, comme vous-mêmes, demain matin, +sur le petit Pré aux Clercs, vous allez vous faire estafiler? + +--Misérable! rugirent les gentilshommes. Ce n'est pas demain matin, +c'est tout de suite que tu vas mourir. + +Pardaillan tira son épée. + +Maurevert, sans dire un mot, s'était précipité. + +Mais il recula avec un hurlement de douleur et de rage. + +Le chevalier avait tiré son épée, de ce grand geste ample et rapide qui +faisait siffler Giboulée dans sa main. La lame décrivit un demi-cercle +flamboyant, s'abattit à revers comme une cravache d'acier, et cingla la +joue de Maurevert. Une longue éraflure sanguinolente marqua une trace +rouge sur cette joue, et Pardaillan, du même coup, tombant en garde, se +prit à dire posément: + +--Puisque vous voulez que ce soit tout de suite, je le veux bien, moi! +Mais, par Pilate! que dirait monsieur mon père, s'il me voyait ici? Ah! +monsieur, je suis au désespoir de lui désobéir en vous portant ce coup +de pointe! + +Cette fois, ce fut Maugiron qui hurla et recula, le bras droit inerte +laissant tomber son épée. + +Quélus, à son tour, s'élança. + +--Halte! fit la voix impérieuse du duc d'Anjou. + +Le duc écarta vivement Quélus et s'avança, désarmé, jusqu'à Pardaillan, +qui, baissant son épée, en appuya la pointe sur le bout de sa botte. + +--Monsieur, dit le duc d'Anjou, je vous tiens pour un brave gentilhomme. + +Pardaillan salua jusqu'à terre, mais son oeil ne perdit pas de vue un +instant ses adversaires. + +--Vous avez dit tout à l'heure des choses que vous regretteriez +amèrement si vous saviez à qui vous parlez. + +--Monsieur, dit Pardaillan, votre politesse me les fait déjà regretter, +quelque basse et indigne que soit la conduite d'un gentilhomme, c'est +aller un peu loin que de le traiter de laquais. Je m'excuse, et vous +m'en voyez tout marri. + +La phrase était si équivoque, si ambiguë, que le duc pâlit de honte. +Mais il était résolu à passer outre et à feindre de tenir pour valable +une excuse qui n'était qu'un nouvel affront. + +--J'accepte vos excuses, dit-il en nasillant, ce qui lui arrivait quand +il voulait se donner plus de majesté qu'il n'en avait en réalité. Et +maintenant que nous nous sommes expliqués je dois vous dire que j'ai +affaire dans cette maison. + +--Ah! ah! Que ne le disiez-vous tout de suite!... Affaire! Diable! Vous +avez affaire ici? + +--Affaire d'amour, monsieur! + +--Je ne m'en doutais pas, vraiment! + +--Vous allez donc nous laisser le passage libre? + +--Non! fit tranquillement Pardaillan. + +--Ah! prenez garde, monsieur! On dit que la patience du roi est courte. +Celle de son frère est encore plus courte!... + +En parlant ainsi, le duc d'Anjou cherchait à redresser sa taille. Car +il était assez petit et atteignait à peine à l'épaule de Pardaillan. Le +chevalier feignit de n'avoir pas compris qu'Henri d'Anjou venait, en +somme, de se nommer. Et, avec ingénuité, il répondit: + +--Monsieur, au nom de cette amitié toute neuve dont vous avez bien voulu +m'honorer, je vous supplie de ne pas insister: vous me désobligeriez +cruellement... + +La position devenait ridicule, c'est-à-dire terrible pour le duc +d'Anjou. Il pâlit de fureur et, dans un tressaillement de rage, il leva +la main. + +Au même instant, il sentit sur sa gorge la pointe de l'épée de +Pardaillan. Les trois gentilshommes jetèrent un cri et, saisissant le +duc, le ramenèrent violemment en arrière. + +--Chargeons! dit Quélus. + +--Non pas! répondit le duc qui frémissait de honte. Remettons la partie, +messieurs. Maugiron est hors de combat. Maurevert n'y voit plus. Quant +à moi, je ne puis décemment pas me commettre avec ce truand. Rengaine, +Quélus! Rengaine, mon ami, nous reviendrons en nombre. + +Et, s'adressant à Pardaillan qui, l'épée en garde, appuyé de la main +gauche à la porte, attendait, immobile, silencieux: + +--Au revoir, monsieur. Vous aurez de mes nouvelles... + +--Je souhaite qu'elles soient bonnes, monsieur! répondit le chevalier. + +L'instant d'après, la bande avait disparu. + +Pendant plus d'une heure, Pardaillan demeura à la même place, l'oreille +au guet, l'épée au poing. + +Mais la rue demeura dès lors déserte et silencieuse. + +Le chevalier, certain qu'il n'y aurait plus de nouvelle attaque, du +moins pour cette nuit, cogna du poing à la porte basse de la Devinière, +se fit ouvrir, et monta à sa chambre. + +Alors, sous prétexte de se rassurer encore, il ouvrit sa fenêtre et +plongea sur la chaussée un regard perçant. Mais, de cette hauteur, il +ne voyait plus rien, ou, s'il voyait quelque chose, ce n'était que +la petite fenêtre d'en face vers laquelle ses yeux se trouvèrent +invinciblement ramenés. La fenêtre était d'ailleurs obscure. Loïse et sa +mère dormaient. + +Nous devons dire que Pardaillan demeura tout d'abord atterré de ce +qu'il venait de faire. Il avait parfaitement reconnu le duc d'Anjou. Et +maintenant que le feu de l'action était tombé, il comprenait l'énormité +de son acte. + +Le frère du roi, héritier de la couronne, était en effet une figure +populaire à Paris. + +Pardaillan était badaud comme tout bon Parisien; et le visage du duc +d'Anjou lui était familier. Donc, malgré la nuit, il l'avait reconnu. +Et, comme nous l'avons dit, il en était atterré. Il constata avec +amertume qu'une sorte de fatalité le poussait à se mêler de ce qui ne le +regardait pas, et que, fils dénaturé, rebelle aux voeux sacrés de son +père, il prenait justement le contre-pied de ses sages conseils, que +pourtant il se jurait chaque matin d'observer religieusement. + +Finalement, il eut ce haussement d'épaules qui lui était familier et qui +signifiait: + +--Allons! le vin est tiré, il faudra bien le boire! Et au surplus, nous +verrons bien! + +En attendant, il se promit d'être prudent et de ne pas se rendre le +lendemain au Pré aux Clercs où il avait rendez-vous avec Quélus et +Maugiron. + +--J'ai servi de mon mieux l'un de ces gentilshommes, songea-t-il. Quant +à l'autre, je chercherai une occasion de lui rendre raison. Mais quant à +aller au Pré aux Clercs, ce serait me jeter dans les bras des sbires que +le duc d'Anjou ne manquera pas d'aposter et qui me conduiraient tout +droit à la Bastille. + +Content d'avoir ainsi arrangé les choses, il se coucha en rêvant à +Loïse. + +En bas, dans la rue, le maréchal de Damville avait assisté à toute la +scène sans reconnaître Pardaillan, qu'il avait à peine entrevu dans +cette nuit sombre, il y avait plusieurs mois de cela, et dont il +ignorait le nom comme la figure. + +Sans bouger de la place où il s'était immobilisé, il avait vu +l'intervention soudaine du jeune homme, le départ du duc d'Anjou et +de ses acolytes, et enfin la rentrée de Pardaillan à l'auberge de la +Devinière. + +Lorsqu'il fut certain que la rue serait désormais paisible, il quitta +son poste d'observation et, longeant les boutiques fermées, vint se +placer devant la maison dans laquelle le duc d'Anjou avait voulu +pénétrer. + +Alors la question se posa de nouveau en lui: + +--Quelle est cette Jeanne? Quelle est cette Loïse?... + +Elles! c'est certain! Coïncidence pour un nom, passe! Mais coïncidence +pour les deux noms! Est-ce possible? Non, non! ce sont elles!... C'est +elle qui est la!... Oh! il faut que je le sache, que je m'en assure!... +Je reviendrai au jour... Oui, mais si, d'ici là, elle disparaît?... Non, +il faut que je demeure ici jusqu'à ce que je sache!... + +Ses yeux levés interrogeaient, fouillaient, scrutaient fiévreusement le +visage muet de la maison. + +Le jour se leva. + +Peu à peu, les boutiques s'ouvrirent; la rue s'anima; les marchands +ambulants passèrent et virent avec étonnement cet homme pâle qui tenait +ses yeux fixés sur la maison... + +Henri de Montmorency ne bougeait pas. + +Parfois un frisson l'agitait. + +Tout à coup, là-haut, une fenêtre s'ouvrit, une tête de femme se montra +l'espace d'une seconde; mais cette seconde avait suffi. Henri de +Montmorency étouffa un cri en reconnaissant Jeanne de Piennes!... + + +XV + +CATHERINE DE MÉDICIS + +IL était neuf heures du soir. Dans la maison du pont de bois où nous +avons déjà introduit nos lecteurs; Catherine de Médicis et l'astrologue +Ruggieri attendaient le chevalier de Pardaillan auquel, on s'en +souvient, le Florentin avait donné rendez-vous. + +La reine écrivait à une table, tandis que l'astrologue se promenait +à pas lents, venant de temps à autre jeter un coup d'oeil sur ce +que Catherine écrivait, sans chercher d'ailleurs à cacher cette +indiscrétion, mais comme un homme qui a le droit d'être indiscret--ou +qui le prend. + +Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées dans une +corbeille. Et Catherine écrivait toujours. A peine une lettre finie, +elle en commençait une autre. + +La prodigieuse activité de cette reine se dépensait ainsi. + +C'est ainsi qu'après une lettre de huit pages serrées où elle exposait +à sa fille, la reine d'Espagne, la situation des partis religieux en +France et où elle demandait de décider le roi d'Espagne à intervenir, +elle écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui donner des +indications sur le palais des Tuileries; puis elle écrivait à Coligny +en termes caressants pour l'assurer que la paix de Saint-Germain serait +durable; puis elle achevait un billet à maître Jean Dorât; elle écrivait +ensuite au pape, puis au maître de cérémonies pour lui dire d'organiser +une fête. De temps à autre, et sans s'interrompre, elle jetait un mot +bref. + +--Ce jeune homme viendra-t-il? + +--Certainement. Mais que voulez-vous faire de ce spadassin? + +Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond regard sur +l'astrologue et dit: + +--J'ai besoin d'hommes, René. De grandes choses sont en l'air. Il me +faut des hommes... et surtout j'ai besoin d'un bon spadassin, comme tu +dis. + +--Nous avons Maurevert. + +--C'est vrai; mais Maurevert m'inquiète. Il en sait trop long +maintenant. Et puis Maurevert a été touché à son dernier duel. Son bras +a tremblé. Vienne une circonstance tragique, vienne une de ces secondes +terribles où le sort d'un empire repose sur une épée... que cette épée +tremble un millième de seconde... que le coup s'égare... et l'empire +s'écroule peut-être... René, le bras de ce jeune homme ne tremble pas! + +--Il sera à nous, rassurez-vous, Catherine. + +--A propos, René, l'hôtel que je t'ai fait construire est terminé. On +m'en a remis les clefs ce matin. + +--J'ai vu, ma reine, j'ai vu. J'en ai fait le tour par la rue du Four, +la rue des Deux-Écus et la rue de Grenelle. C'est tout l'emplacement de +l'hôtel de Soissons. Vous faites magnifiquement les choses. + +--Que dis-tu de la tour que je t'ai fait élever? + +--Je dis que jamais Paris n'aura vu une telle merveille de hardiesse +élégante. + +Mais déjà l'esprit de Catherine suivait une autre piste. + +--Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera utile. As-tu +essayé, René, d'établir sa destinée par la sublime connaissance que tu +as des astres? + +--Divers éléments me manquent encore; mais j'y arriverai. Au surplus, ma +reine, pourquoi vous inquiéter à ce point de ce hère? N'avez-vous pas +vos gentilshommes, vos créatures, vos femmes? + +--Oui, René, j'ai mes cent cinquante demoiselles, et, par elles, je +sais ce que cent cinquante ennemis peuvent confier à l'oreille d'une +maîtresse; oui, j'ai mes créatures jusque chez Guise, jusqu'en Béarn; et +par ces créatures je connais les plans de ceux qui veulent ma mort et, +au lieu d'être tuée, c'est moi qui tue; oui, j'ai mes gentilshommes et, +par eux, je tiens le Louvre et Paris. Mais je me défie, René!... + +Son regard se perdit dans le vague. + +--René, dit-elle d'une voix glacée, j'avais quatorze ans lorsque je +vins en France. J'en ai cinquante. Cela fait donc trente-six années de +souffrances et de tortures, trente-six années d'humiliations, de rage +d'autant plus terrible que je devais la déguiser sous des sourires, +trente-six années où j'ai été tour à tour méprisée, bafouée, réduite à +l'état de servante, et enfin haïe... mais d'être haïe, ce n'est rien!... +Cela a commencé le soir de mon mariage, René... + +--Catherine, Catherine! à quoi bon de tels souvenirs? + +--C'est que les souvenirs ravivent la haine! dit sourdement Catherine de +Médicis. Oui, la longue humiliation commença le soir de mon mariage et, +dusse-je vivre cent ans encore, je n'oublierai jamais cette minute où le +fils de François Ier, m'ayant conduite à notre appartement, s'inclina +devant moi et sortit sans me dire un mot... la nuit suivante et les +autres, il en fut de même... Lorsque mon époux devint roi de France, la +reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi... ce fut Diane de Poitiers. +Les années s'écoulèrent pour moi dans la solitude: un jour, j'appris +qu'Henri de France me voulait répudier. Tremblante, la rage au coeur, +j'interrogeai mon confesseur sur les motifs que pouvait faire valoir mon +royal époux... Sais-tu ce qu'il me répondit? + +Ruggieri secoua la tête. + +--Madame, dit le confesseur, le roi prétend que vous sentez la mort! + +Ruggieri tressaillit et pâlit. + +--Je sentais la mort! poursuivit Catherine de Médicis en reprenant place +dans son fauteuil. Comprends-tu? J'étais mortelle à tout ce que je +touchais... Et, chose affreuse, René, il semble qu'Henri II ait eu +raison de parler ainsi... Lorsque, poussé par ses conseillers, par Diane +de Poitiers elle-même, dont la générosité fut pour moi la dernière lie +du fiel, le roi se résolut à me garder, lorsque, sur les instances des +prêtres, il consentit à faire de moi sa véritable épouse, lorsque enfin +j'eus des enfants, ah! René... que furent ces enfants? François est mort +à vingt ans, après un an de règne, d'une effroyable maladie des oreilles +dont la source est restée inconnue. Seulement Ambroise Paré me dit qu'il +est mort de pourriture. + +Catherine s'arrêta un instant, les lèvres serrées, le front barré d'un +pli. + +--Regarde Charles! reprit-elle d'une voix plus sourde. Des crises +terribles l'abattent et, par moments, je me demande s'il ne va pas finir +dans la folie, dans la pourriture de l'intelligence, comme François +a fini dans la pourriture du corps. Regarde le duc d'Alençon, mon +dernier-né! avec son visage ravagé, ne semble-t-il pas marqué lui aussi +d'un signe fatal? Vois enfin le duc d'Anjou! (Et ici la voix âpre de +la reine prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il paraît +vigoureux, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui le connais, qui le soigne, je +vois seule les signes de débilité chez cet enfant incapable de lier deux +idées... + +--François est mort. Charles est condamné. Henri, avant peu sans doute, +va monter sur le trône et poser sur sa faible tête une couronne dont le +poids l'écrasera. Tu vois bien qu'il faut que je sois forte, moi, pour +régner sur la France, tandis qu'Henri s'amusera! + +Henri, qui seul m'aime et me comprend! Henri d'Anjou, que Charles +jalouse, pauvre enfant! Henri à qui on vient de refuser l'épée de +connétable! Henri, mon fils, enfin!... Que veux-tu, une mère ne se sent +vraiment mère que pour l'enfant qui est vraiment son enfant, selon son +coeur et son esprit!... + +--Et l'autre, madame... vous n'en parlez jamais... + +Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatèrent et plantèrent un regard +aigu dans les yeux de l'astrologue. + +--Je crois, dit-elle, que tu n'es pas dans ton bon sens. Prends bien +garde que jamais une question de ce genre ne t'échappe encore. + +--Pourtant, il faut que je parle! + +Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gardé la tête baissée. Et +ce fut dans cette attitude qu'il continua: + +--Oh! soyez sans crainte, madame, nul ne nous entendra; j'ai pris mes +précautions; nous sommes seuls... Si j'ose parler, ma reine, c'est que +j'ai interrogé les astres, et que les astres m'ont répondu! + +Catherine frissonna. + +Elle, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait devant la menace +des astres. + +Sûr désormais d'être écouté, Ruggieri continua: + +--Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille, vous! Ainsi, Catherine, +vous n'y songez jamais à l'autre! Moi, j'y songe. Moi, depuis longtemps, +je ne dors plus que d'un sommeil fiévreux. Et chaque fois que je +m'endors, Catherine, le même rêve sinistre se dresse au chevet de mon +lit. Je vois un homme qui sort d'un palais, par une nuit obscure, tandis +que la femme, l'amante, l'accouchée enfin, lui fait un dernier geste +implacable... cet homme a pleuré, supplié en vain... l'amante a prononcé +une irrévocable condamnation... l'homme sort donc du palais... sous son +manteau, il emporte on ne sait quoi... quelque chose qui vit pourtant, +car cela vagit, cela se plaint, cela crie grâce... et l'homme est +impitoyable, car l'homme, lâche une fois dans sa vie, a peur de la +femme!... + +Il va... il dépose le nouveau-né sur les marches d'une église... et puis +il se sauve! + +Catherine, les traits durs, murmura sourdement: + +--Tu oublies une chose, René! Tu oublias le meilleur! + +--Non, je n'oublie pas! Non, Catherine! Heureux si j'avais pu +oublier!... Avant d'emporter le nouveau-né pour l'abandonner, j'avais +laissé tomber sur ses lèvres une goutte d'une liqueur blanche... c'est +cela que vous voulez dire, n'est-ce pas?... + +--Sans doute! Puisque, grâce à ce poison, l'enfant ne pouvait pas vivre +plus de deux mois. Tu fus brave, René, tu fus stoïque... et je ne pus +me repentir de t'avoir aimé, puisque tu jetais, au néant la preuve de +l'adultère de la reine... Mais à quoi bon, encore une fois, éveiller de +tels souvenirs? C'est vrai, je t'ai aimé! Tu vins à une heure où le roi, +mon mari, me forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de +la cour me tournaient le dos, où l'on haussait les épaules quand je +parlais, où les domestiques eux-mêmes attendaient pour me servir que +Diane de Poitiers eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée, +dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour dans tes yeux un éclair +de pitié... Nous allâmes l'un vers l'autre... Nous passions des journées +à causer de Florence et des nuits à parler des astres. Tu m'enseignas +ton art sublime. Tu fis plus: tu me révélas les secrets des Borgia. +Grâce à toi, René, je connus _l'acqua tofana_, Grâce à toi, j'appris la +science qui fait de l'homme l'égal de Dieu puisqu'elle lui donne droit +de vie et de mort. J'appris à enfermer la mort dans un chaton de bague, +dans le parfum d'une fleur, dans le feuillet d'un livre, dans le baiser +d'une maîtresse. C'est de là que date ma fortune, René... C'est à toi +que je la devais. Tu en reçus la récompense qui te convenait... Tu +partageas la couche d'une reine!... + +--Et maintenant que je suis devenue la Reine, maintenant que, l'un après +l'autre, j'ai touché du doigt mes ennemis, maintenant que sur les ruines +entassées je vais échafauder une souveraine puissance qui étonnera le +monde, tu viens me parler du passé. René, hier est mort. C'est demain +qui compte! L'enfant? Pourquoi arrêterais-je ma pensée sur cet être +disparu? L'enfant, sans doute, a été ramassé par quelque femme qui l'a +emporté. Et puis, comme tu lui avais versé le germe de la mort, sans +doute, au bout de deux mois, il est rentré dans le néant dont il +n'aurait pas dû sortir... + +Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra fortement: + +--Et si je m'étais trompé? dit-il sourdement. Si la dose avait été +insuffisante! Ou si le miracle s'était accompli, reprit René. Si +l'enfant vivait!... + +--Malédiction! gronda la reine. + +--Écoutez, Catherine, écoutez! Que de fois, depuis cette nuit terrible, +j'ai interrogé les astres! Et les astres m'ont toujours répondu qu'il +vivait!... + +--Malédiction! répéta la reine. + +--Je ne vous en parlais pas, reprit l'astrologue, je gardais pour moi +terreur, douleur et remords. Mais maintenant, le silence, ma reine, +serait un crime... un crime envers vous qui êtes restée l'idole de ma +vie!... + +--Soit, dit-elle, admettons que l'enfant vive. Qu'est-ce que cela peut +me faire? Il vit, mais il ne saura jamais qui il est! Il vit, mais c'est +dans quelque quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre selon +toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons toujours où il est, +comme toujours il ignorera le nom de sa mère! + +--Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre force d'âme: l'enfant +est à Paris, et je l'ai vu! + +--Tu l'as vu! rugit la reine. Quand? Quand? + +--Hier.!... Et avant toutes choses, apprenez le nom de la femme qui l'a +recueilli, sauvé, élevé... + +--C'est? + +--Jeanne d'Albret!... + +--Fatalité!... Mon fils vivant!... La preuve de l'adultère aux mains de +mon implacable ennemie!... + +--Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri. + +--Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c'est Jeanne d'Albret qui a +élevé l'enfant, c'est qu'elle sait!... Comment? Je l'ignore! Mais elle +sait, te dis-je! Oh! tu vois qu'il faut qu'elle meure! Ah! Jeanne +d'Albret! Il ne s'agit plus de savoir si c'est ta race ou la mienne qui +régnera... De toi à moi, c'est une question de vie ou de mort!... Et +c'est toi qui mourras!... + +Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et sifflantes, Catherine +de Médicis s'apaisa par degrés. Elle redevint la froide statue... le +cadavre qu'elle semblait être au repos... + +--Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su la chose? + +--Hier, madame, je sortais de chez ce jeune homme... + +--Celui qui l'a sauvée? + +--Oui, ce Pardaillan. Au moment où je quittais l'auberge, je demeurai +pétrifié par une sorte de vision qui tout d'abord me stupéfia: un homme +venait vers moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux sur +ma tête, cet homme, il me sembla que c'était moi! Moi-même! Moi qui +marchais à l'encontre de moi! Mais moi tel que je devais être il y +a vingt-quatre ans! Ma première pensée fut que je devenais fou. Ma +deuxième fut de couvrir mon visage. Car, si cet homme m'avait vu, il eût +sans doute éprouvé la même impression que moi... Quand je revins de ma +stupeur, je le vis qui entrait à l'auberge que je venais de quitter... +J'étais bouleversé, Catherine!... Si vous aviez vu comme il avait l'air +triste!... + +--Palpitant, je rentrai dans l'auberge, je montai l'escalier à pas de +loup, je rejoignis le jeune homme... je le vis entrer chez ce Pardaillan +d'où je sortais... je collai mon oreille à la porte... J'entendis toute +leur conversation... et de cet entretien, Catherine, est sortie pour +moi la preuve implacable que c'est lui! que c'est notre fils! jadis +recueilli, sauvé, puis élevé par Jeanne d'Albret!... + +--Et lui... se doute-t-il? + +--Non, non! fit vivement Ruggieri. J'en réponds. + +--Mais que vient-il faire à Paris? + +--Il est au service de la reine de Navarre et, sans doute, il va +maintenant la rejoindre. + +Catherine retomba dans sa méditation. Que combinait-elle, à ce moment +où l'existence de son fils venait de lui être révélée? Quelles pensées +agitaient cette mère? + +Tout à coup, Catherine de Médicis tressaillit. + +--On frappe! dit-elle avec un accent de terreur. + +--C'est le chevalier de Pardaillan. Je lui ai donné rendez-vous pour dix +heures... + +--Le chevalier de Pardaillan! fit Catherine de Médicis en passant une +main sur son front poli comme un vieil ivoire. Ah! oui... Ecoute, +René... pourquoi allait-il chez Pardaillan?... sont-ils donc amis?... + +--Non, madame. Il venait simplement remercier le chevalier de la part de +la reine de Navarre. + +--Ainsi, ils ne sont pas amis? insista Catherine. + +--Du moins, ils se sont vus hier pour la première fois... + +--Va ouvrir, René, va mon ami, j'ai trouvé de l'occupation pour ce jeune +homme. Tu dis qu'il est pauvre, n'est-ce pas? et orgueilleux? Tu m'as +bien dit cela de ce Pardaillan? + +--Oui, madame, pauvre jusqu'à la misère; orgueilleux jusqu'à la démence. + +--C'est-à-dire capable de tout comprendre et de tout entreprendre. Va +ouvrir, René... + +Catherine de Médicis, pendant les deux minutes ou elle demeura seule, +esquissa rapidement son plan, et composa son visage, en sorte que, +lorsque le chevalier de Pardaillan parut, il ne vit devant lui qu'une +femme au sourire mélancolique, mais non plus sinistre, à l'attitude +fière, mais non plus hautaine. + +Il s'inclina profondément. Du premier coup d'oeil il avait reconnu +Catherine de Médicis. + +--Monsieur, dit celle-ci, savez-vous qui je suis? + +--Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Elle va mentir, c'est le moment +de mentir comme elle. + +Et tout haut, il répondit: + +--J'attends que vous me fassiez l'honneur de me le dire, madame. + +--Vous êtes devant la mère du roi, dit Catherine. + +Ruggieri admira le coup. Pardaillan se courba plus profondément encore, +puis, se redressant, il demeura debout dans cette pose naïve qui +lui seyait merveilleusement. Catherine l'examina avec une attention +soutenue. + +--Monsieur, reprit-elle alors, ce que vous avez fait hier est bien +beau... Se jeter ainsi dans une pareille mêlée et risquer la mort pour +sauver deux inconnues c'est admirable... + +--Je le sais, Majesté. + +--C'est d'autant plus beau que ces deux femmes ne vous étaient rien... + +--C'est vrai. Majesté: ces deux dames m'étaient parfaitement inconnues. + +--Mais vous savez leurs noms maintenant? + +--Je sais, répondit Pardaillan, que j'ai eu l'honneur de défendre de mon +mieux Sa Majesté la reine de Navarre et une de ses suivantes. + +--Je le sais aussi, monsieur, fit Catherine. Et c'est pourquoi j'ai +voulu vous connaître. Vous avez sauvé une reine, monsieur, et les reines +sont solidaires. Ce que ma cousine n'a peut-être pu faire, je veux le +faire moi. La reine de Navarre est pauvre et ses embarras sont grands. +Cependant, il est juste que vous soyez recompensé. + +--Oh! pour ce qui est de cela, que Votre Majesté se rassure: j'ai été +récompensé selon mon mérite. + +--Comment cela? + +--Par une parole que Sa Majesté la reine de Navarre a bien voulu me +dire. + +--Mais ma cousine de Navarre ne vous a-t-elle point offert quelque +situation auprès d'elle? + +--Si fait, madame. Mais j'ai dû refuser. + +--Pourquoi? fit vivement Catherine. + +--Parce qu'il m'est impossible de quitter Paris. + +--Et si je vous offrais d'entrer à mon service, que diriez-vous? Vous +ne voulez pas quitter Paris? Eh bien, c'est justement ce que je vous +demanderais. Chevalier, vous qui vous jetez tête baissée à la défense de +deux inconnues, voulez-vous contribuer à défendre votre reine? + +--Eh quoi! Votre Majesté a-t-elle donc besoin d'être défendue? s'écria +sincèrement Pardaillan. + +Un fugitif sourire passa sur les lèvres de la reine: elle tenait le +défaut de la cuirasse. + +--Oui! cela vous surprend! fit-elle de sa voix la plus séduisante. Et +pourtant, cela est, chevalier! Entourée d'ennemis, obligée de veiller +nuit et jour à la sûreté du roi, je passe ma vie à trembler. Vous ne +savez pas tout ce qui s'agite de sourdes ambitions autour d'un trône... + +Pardaillan tressaillit en songeant à ce complot dont il avait surpris le +secret à la Devinière. + +--Et pour me défendre, continua la reine, pour défendre le roi, je suis +presque seule. + +--Madame, dit le chevalier sans émotion apparente, il n'est pas un +gentilhomme digne de ce nom qui hésiterait à vous donner l'appui de son +épée. Une mère est sacrée. Majesté. Et quand cette mère est reine, ce +qui n'était qu'une obligation d'humanité devient un devoir auquel nul ne +peut se soustraire. + +--Ainsi, vous n'hésiteriez pas à prendre rang parmi ces trop rares +gentilshommes qui, ayant à la fois pitié de la reine et de la mère, se +dévouent pour moi? + +--Je vous suis acquis, madame, répondit Pardaillan. + +La reine réprima un tressaillement de joie... + +--Avant de vous dire ce que vous pouvez pour moi, reprit Catherine +de Médicis, je veux vous dire ce que je ferai pour vous... Vous êtes +pauvre, je vous enrichirai; vous êtes obscur, vous aurez les honneurs +auxquels peut prétendre un homme tel que vous. Et pour commencer, que +dites-vous d'un poste au Louvre, avec une rente de vingt mille livres? + +--Je dis que je suis ébloui, madame, et que je me demande si je rêve... + +--Vous ne rêvez pas, chevalier. C'est le devoir des reines de trouver de +l'occupation aux épées telle que la vôtre. + +--Voyons donc l'occupation, dit Pardaillan. + +--Monsieur, je vous ai parlé de mes ennemis qui sont ceux du roi. Or, je +vais vous dire, monsieur, comment j'agis lorsque je vois s'approcher de +moi un de mes ennemis. J'essaie d'abord de le désarmer par mes prières, +par mes larmes, et je dois dire que je réussis souvent... + +--Et quand Votre Majesté ne réussit pas? fit Pardaillan. + +--Alors, j'en appelle au jugement de Dieu. + +--Que Votre Majesté me pardonne... je ne saisis pas... + +--Eh bien!... Un de mes gentilshommes se dévoue; il va trouver l'ennemi, +le provoque en un loyal combat, le tue ou est tué... S'il est tué, il +est sûr d'être pleuré et vengé. S'il tue, il a sauvé sa reine et son +roi, qui, ni l'un ni l'autre, ne sont des ingrats... Que dites-vous du +moyen, monsieur? + +--Je dis que je ne demande qu'à tirer l'épée en champ clos, madame! + +--Ainsi... si je vous désigne un de ces êtres méchants... + +--J'irai le provoquer! fit Pardaillan, qui redressa sa taille. + +--Monsieur, dit la reine, vous avez reçu hier une visite... + +--J'en ai reçu plusieurs, madame... + +--Je veux parler de ce jeune homme qui vous est venu de la part de la +reine de Navarre. Celui-là, monsieur, est un de ces implacables ennemis +dont je vous parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de +tous, parce qu'il agit dans l'ombre et ne frappe qu'à coup sûr... +Celui-là me fait peur, monsieur... non pour moi, hélas! j'ai fait le +sacrifice de ma vie... mais pour mon pauvre enfant... votre roi! + +Pardaillan s'était pour ainsi dire ramassé sur lui-même. + +Son rêve d'un duel où il était le champion d'une reine et d'une mère, ce +rêve tombait, et il entrevoyait de sinistres réalités. + +--Hésiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la reine étonnée. + +Et l'accent de sa voix était devenu si menaçant que le chevalier, plus +que jamais, se redressa, se hérissa. + +--Je n'hésite pas. Majesté, dit-il, je refuse. + +Habituée à voir des échines courbées devant elle, à entendre des +paroles balbutiantes, Catherine de Médicis eut un moment de profonde +stupéfaction. Une légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua +à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais Catherine était +depuis longtemps habituée à dissimuler, elle qui dissimula toute sa vie. + +--Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons? fit-elle avec la même +douceur. + +--D'excellentes, madame, et qu'un grand coeur comme le vôtre comprendra +à l'instant. L'homme dont parle Votre Majesté est venu chez moi et m'a +appelé son ami; tant que cette amitié ne sera pas brisée par quelque +acte vil, cet homme m'est sacré. + +--Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent, chevalier. Et +comment s'appelle-t-il, votre ami? + +--Je l'ignore, madame. + +--Comment! Cet homme est votre ami, et vous ne savez pas son nom! + +--Il ne m'a pas fait l'honneur de me le dire. Au surplus, il est +moins étonnant d'ignorer le nom d'un ami que celui d'un ennemi aussi +implacable. + +Catherine baissa la tête, pensive. + +--Voilà un homme! songea-t-elle. Il n'en est que plus dangereux. Et +puisqu'il ne veut pas me servir... Monsieur, ajouta-t-elle tout haut, +je vous demandais ce nom pour voir si nous étions bien d'accord sur la +personne. Ne parlons donc plus de cet homme. Je comprends et respecte le +sentiment qui vous guide. + +--Ah! madame, vous m'en voyez tout heureux! Je craignais tant d'avoir +déplu à Votre Majesté!... + +--Et pourquoi donc? Fidèle à l'amitié, cela signifie: fort contre +l'ennemi commun. Allez, monsieur, et rappelez-vous que je me charge de +votre fortune. + +Demain matin, je vous attends au Louvre. + +Catherine de Médicis se leva. + +Pardaillan s'inclina devant la reine. + +Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait à la porte son +fidèle Pipeau, et reprenait le chemin de la Devinière en cherchant a +déchiffrer l'énigme vivante qu'était la reine Catherine... + +--Elle a dit: demain matin, au Louvre, conclut-il. Bon. On y sera. Le +Louvre, c'est la grande antichambre de la fortune! Décidément, je crois +que M. Pardaillan mon père se trompait!... + +Une heure après cette scène, Catherine de Médicis rentrait au Louvre, +faisait appeler son capitaine et lui disait: + +--Monsieur de Nancey, demain matin, a la première heure, vous prendrez +douze hommes et un carrosse, vous vous rendrez à l'hôtellerie de la +Devinière, rue Saint-Denis; vous arrêterez un conspirateur qui se +fait appeler le chevalier de Pardaillan, et vous le conduirez à la +Bastille... + + +XVI + +LE MARÉCHAL DE DAMVILLE + +Pardaillan se leva à l'aube après avoir très mal dormi. On n'arrive pas +tout d'un coup à la fortune sans que la pensée en soit profondément +troublée. + +Comme il était homme de méthode, il avait fini, à force de se tourner et +de se retourner dans son lit, par se tranquilliser sur tous les points +obscurs qui l'inquiétaient. + +Voici comment il avait arrangé les choses: + +1° Il se rendrait au Louvre, à l'invitation de Catherine de Médicis; + +2° Il irait à l'hôtel Coligny prévenir Déodat qu'il eût à quitter Paris +au plus tôt; + +3° Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi à la reine le plus +signalé service; + +4° Une fois sur de sa position nouvelle, il irait trouver la Dame en +noir, lui dirait son amour pour sa fille et, gentilhomme de la cour, +sans doute favori du roi, obtiendrait Loïse en mariage; + +5° Il ferait rechercher son père, et lui ferait une bonne et douce +vieillesse. + +Ayant ainsi arrangé sa vie, le chevalier avait pu dormir quelques +heures. + +Mais à l'aube, comme nous l'avons dit, il était debout. + +Il fit une toilette soignée. Il s'agissait de prouver aux gentilshommes +de la cour qu'un Pardaillan était à son aise sur tous les terrains. +Quand il fut prêt, n'ayant plus qu'à ceindre son épée accrochée au mur, +il constata qu'il avait encore deux ou trois heures devant lui avant de +pouvoir se présenter raisonnablement au Louvre. + +Il se dirigea donc vers la fenêtre sans grand espoir d'ailleurs +d'apercevoir Loïse. + +A ce moment. Pipeau grogna sourdement. Pardaillan ne prêta aucune +attention à ce grognement, et ouvrit sa fenêtre. + +Presque au même instant, la fenêtre de Loïse s'ouvrit avec violence, et +la jeune fille, les cheveux dénoués, les yeux hagards, apparut, leva la +tête vers Pardaillan et cria: + +--Venez! Venez! + +--Enfer! gronda Pardaillan. Que se passe-t-il? + +C'était la première fois que Loïse adressait la parole au chevalier. Et +c'était, selon toute apparence, pour implorer son secours, et il +fallait que le danger fût grave pour qu'elle eût osé jeter ce cri qui +ressemblait à un cri de terreur. + +--J'accours! rugit Pardaillan. + +A la même seconde, Pipeau fit entendre un aboi furieux, la porte vola en +éclats, une douzaine d'hommes armés se ruèrent dans la chambre et l'un +d'eux cria: + +--Au nom du roi!... + +Pardaillan voulut s'élancer vers son épée demeurée à la muraille; mais +avant qu'il eût pu faire un mouvement, il fut entouré, saisi par les +bras et par les jambes, et il tomba. + +--A moi, monsieur! cria la voie de Loïse. + +Et cette voix arracha au chevalier un rugissement. + +Dans un prodigieux effort, il tendit ses muscles... et, alors, il +constata que ses jambes étaient liées! Liés aussi ses bras. Il ferma les +yeux et, de ses paupières closes, jaillit une larme que dévora la fièvre +des joues... + +Pendant ce temps, le chien hurlait, pillait, mordait, dans le tas. Quand +le chevalier fut réduit à l'impuissance, Nancey compta autour de lui +deux morts et cinq blessés. + +Pardaillan avait assommé l'un des morts d'un coup de poing à la tempe. +Pipeau avait étranglé l'autre. + +--En route! commanda le capitaine. + +Pardaillan, tout ficelé, fut saisi, emporté... et le long aboi lugubre +du chien ponctua la défaite de son maître. + +Dans la rue, le chevalier ouvrit les yeux, et vit trois carrosses. L'un +était rangé contre la porte de l'hôtellerie et celui-là était pour lui. + +Les deux autres stationnaient devant la maison d'en face; le premier +était vide; dans le deuxième, Pardaillan reconnut Henri de Montmorency, +le maréchal de Damville! + +Il n'eut pas le temps d'en voir plus long, car il fut jeté dans le +carrosse qui lui était destiné, les mantelets furent aussitôt rabattus, +et il se trouva dans une prison roulante qui se mit aussitôt en +mouvement. + +Pardaillan était comme fou de fureur et de désespoir. + +Mais, si désespéré qu'il fût, il garda assez de sang-froid pour suivre +en imagination les tours et détours de la voiture qui l'entraînait. Il +connaissait admirablement son Paris et, au bout de quelques minutes, il +fut fixé... + +--On me conduit à la Bastille! + +La Bastille, c'était l'oubliette, c'était la tombe, c'était la mort +lente au fond de quelque cachot sans air. + +Pardaillan comprit qu'il était perdu. + +Au moment où celle qu'il aimait l'appelait à son secours et où elle +avouait ainsi qu'elle l'aimait! + +Lorsque la voiture, ayant franchi des ponts-levis et des portes, +s'arrêta enfin, lorsque Pardaillan fut descendu, il regarda autour de +lui et se vit dans une cour sombre, entouré de soldats. Il fut saisi par +deux ou trois geôliers herculéens qui le portèrent plutôt qu'ils ne +le firent marcher. Il franchit une porte de fer, pénétra dans un long +couloir humide dont les murs rongés de salpêtre laissaient suinter de +mortelles émanations; puis on monta un escalier de pierre en pas de vis, +puis on franchit deux grilles de fer, puis on longea un corridor et, +enfin, Pardaillan fut poussé dans une pièce assez vaste située au +troisième étage de la tour ouest. + +Il entendit la porte se refermer à grand bruit. + +Alors, comme on lui avait tranché ses liens, il jeta une longue clameur +de désespoir et se rua sur la porte qu'il secoua frénétiquement... + +Bientôt, il comprit que ses efforts étaient vains... + +Et il tomba sur les dalles, évanoui. + +Que se passait-il dans la maison de la rue Saint-Denis? Pourquoi Loïse, +qui n'avait jamais parlé au chevalier de Pardaillan, l'appelait-elle à +son secours? C'est ce que nous allons dire. + +Le maréchal de Damville avait, comme on l'a vu, reconnu Jeanne de +Piennes. + +Une fois sûr qu'il ne s'était pas trompé dans ses pressentiments, il +regarda autour de lui et s'aperçut qu'il faisait grand jour et que, des +boutiques voisines, on l'examinait curieusement. + +Alors il s'éloigna et rentra à l'hôtel de Mesmes qu'il habitait toutes +les fois qu'il venait à Paris. + +Il fit venir un de ses officiers et lui donna ses instructions. + +Il se jeta tout habillé sur un lit et dormit quelques heures. + +Vers le milieu de la nuit, c'est-à-dire à peu près vers le moment où, la +veille, il avait rencontré le duc d'Anjou et ses acolytes, il se leva, +s'arma soigneusement, et se dirigea vers la rue Saint-Denis. + +Il passa le reste de la nuit en faction à l'endroit même qu'il avait +choisi la nuit précédente. + +Au matin, deux carrosses arrivèrent, suivis de gens d'armes. Henri monta +dans l'un des deux carrosses, afin de ne pas être remarqué, et fit signe +à l'officier qu'il pouvait opérer. + +L'officier, suivi d'une demi-douzaine de soldats, entra dans la maison. +La propriétaire, vieille bigote, les reçut en tremblant et se signa, +épouvantée, lorsqu'elle entendit l'officier lui dire: + +--Madame, vous abritez dans votre logis deux femmes de la religion. Ces +deux huguenotes sont accusées d'accointances avec les ennemis du roi... +Et vous risquez fort de passer pour complice. + +--Moi!... + +--A moins que vous ne m'aidiez à les arrêter sans bruit. + +--Je suis à vos ordres, monsieur l'officier. Qui l'eût cru! Des +huguenotes chez moi! + +Tout en marmottant ces paroles entre les quatre dents qui lui restaient, +la bonne dévote montait l'escalier, suivie de l'officier et des soldats. + +Elle frappa. Et dès qu'elle eut compris que de l'intérieur on tirait le +verrou, elle s'effaça. + +Jeanne de Piennes se trouva en présence de l'officier. + +--Que désirez-vous, monsieur? + +L'officier rougit. La commission ne lui allait qu'à demi. Il s'agissait, +en somme, d'un bon petit guet-apens. Il n'avait nulle qualité pour +procéder à une arrestation. Et maintenant, devant cette femme, il +comprenait qu'il était odieux. + +Et plus tremblant que Jeanne, il répondit à demi-voix, comme honteux: + +--Madame... c'est un ordre rigoureux qu'il faut que j'exécute... +excusez-moi, je ne fais qu'obéir. + +--Quel ordre? dit Jeanne en jetant un regard d'angoisse sur la chambre +où se trouvait sa fille. + +--Je viens vous arrêter, madame. On vous accuse d'être de la religion et +d'avoir désobéi aux derniers édits. + +A ce moment, la porte de Loïse s'ouvrit. La jeune fille comprit tout +d'un regard. + +--Monsieur, dit alors la Dame en noir, vous faites erreur. + +--C'est ce qu'il vous sera facile d'établir, madame. + +En attendant, veuillez me suivre, sans bruit, je vous prie. + +--Ma fille! On me sépare de ma fille! s'écria Jeanne dont toute la +résolution tomba. + +Loïse avait jeté un cri. Affolée, sans savoir ce qu'elle faisait, elle +courut à la fenêtre, l'ouvrit violemment, aperçut le chevalier de +Pardaillan. Et son premier mot fut pour appeler cet homme à qui elle +n'avait jamais parlé: + +--Venez! Venez! + +L'officier, voyant que les choses allaient se gâter, entra dans le +logis, suivi de ses soldats. + +--Madame, s'écria-t-il, je vous jure que vous ne serez pas séparée de +mademoiselle, puisqu'il faut qu'elle vous suive. Je vous jure que je +vous conduis toutes les deux au même endroit... Obéissez donc sans bruit +car vous me forceriez à employer la violence, ce que je regretterais +toute la vie. + +Jeanne vit cet officier résolu à faire comme il disait. Elle comprit +le danger et l'inutilité d'une résistance. De plus, on lui affirmait +qu'elle ne serait pas séparée de Loïse. + +--C'est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermeté. +M'accordez-vous cinq minutes pour me préparer? + +--Volontiers, madame, répondit l'officier, heureux d'en être quitte à si +bon compte. + +Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait signe à la +vieille propriétaire d'entrer. + +Celle-ci obéit, après avoir consulté l'officier du regard. + +Jeanne, alors, courut à sa fille qu'elle arracha de la fenêtre et +qu'elle étreignit dans ses bras. + +--Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle. + +--Le seul homme qui puisse nous être de quelque secours. + +--Ce jeune chevalier qui regarde si souvent et si obstinément les +fenêtres de ce logis? + +--Oui, ma mère, répondit Loïse dans l'exaltation de la fièvre, et sans +songer que ces paroles étaient un aveu. + +--Tu l'aimes donc? + +Loïse pâlit, rougit et deux larmes perlèrent à ses cils. + +--Et lui? demanda Jeanne. + +--Je crois... oui... j'en suis sûre! balbutia Loïse. + +--S'il en est ainsi, tu penses que nous pouvons compter sur lui? + +--Ah! ma mère s'écria Loïse dans un élan de tout son coeur, c'est +l'homme le plus loyal, j'en répondrais sur ma tête! + +--Comment s'appelle-t-il? demanda Jeanne. + +Loïse leva ses jolis yeux effarés comme ceux d'une biche... + +--Mais..., fit-elle avec une adorable naïveté... je ne sais pas +encore... son nom... + +--Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire tout mouillé de pleurs. + +Et elle songea qu'elle aussi, jadis, avait aimé long-temps sans même +savoir le nom de celui qu'elle aimait. + +--C'est bien, dit-elle. Nous n'avons ni le temps, ni le choix! +Puisses-tu ne pas te tromper!... + +Elle courut à un coffret, en tira une lettre toute cachetée qu'elle +avait sans doute écrite depuis longtemps et, prenant une feuille de +papier, écrivit en hâte: + + Monsieur, + + Deux pauvres femmes éprouvées par le malheur se + confient à votre loyauté. Vous êtes jeune et, sans + doute, accessible à la pitié, à défaut de tout autre + sentiment. Si vous êtes tel que nous pensons, ma fille + et moi, vous remettrez à son adresse la lettre enveloppée + sous ce pli. + + _Soyez remercié et béni pour l'immense service que + vous nous aurez rendu. + + LA DAME EN NOIR. + +Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propriétaire: + +--Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre un grand service? + +--Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que vous étiez +huguenote, vous si belle et si sage personne. + +--Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de mentir? Eh bien, je vous +jure que je suis victime d'une erreur... à moins, ajouta-t-elle avec une +poignante tristesse, que tout ceci ne soit qu'une affreuse comédie. + +--En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi en quoi je puis vous +être utile, je ferai votre commission, dût-il m'en coûter! + +--Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il s'agit de remettre ce +pli à un jeune chevalier qui demeure là, dans cette hôtellerie, à la +dernière fenêtre, en haut. + +La vieille femme fit disparaître le papier. + +--Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère dame! Puisse +l'erreur être reconnue bien vite. Car qui ne vous aimerait et qui +pourrait soutenir que vous êtes vraiment des huguenotes? + +Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote et ouvert la porte. + +--Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle. + +L'officier salua et commença à descendre. Il eût pu s'inquiéter de ce +que sa prisonnière avait bien pu dire à la vieille propriétaire. Mais, +on l'a vu, il était passablement honteux du rôle qu'il jouait et, pourvu +qu'il réussît à ramener à l'hôtel de Mesmes la Dame en noir et sa fille, +il était résolu à n'en pas demander davantage. + +Henri de Montmorency, caché dans son carrosse, étouffa un rugissement de +joie furieuse en apercevant Jeanne et sa fille. Il ne s'était même pas +aperçu qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'hôtellerie de la +Devinière, et que des groupes nombreux commentaient l'événement. + +Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait devant la +porte. + +Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là. + +Au moment où le carrosse allait s'ébranler, Jeanne lui jeta un regard de +suprême recommandation. + +La vieille s'approcha vivement, à l'instant où les mantelets allaient se +rabattre, et murmura: + +--Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la lettre sera dans les +mains du chevalier de Pardaillan... + +Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'épouvante retentit, +et Jeanne, livide, voulut s'élancer. + +Mais, à cette seconde, les mantelets furent rabattus. + +Le carrosse se mit en mouvement... + +Jeanne tomba évanouie en murmurant: + +--Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalité!... + +Dame Maguelonne était comme certaines vieilles femmes qui n'ont rien à +faire: elle passait son temps à épier. Elle avait donc remarqué le jeune +cavalier; elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient ses +regards et comme elle était au mieux avec l'une des servantes de +l'hôtellerie, elle avait appris tout ce qu'on pouvait savoir du +chevalier de Pardaillan, alors que Loïse ignorait jusqu'à son nom. + +La vieille dame flaira donc une affaire d'amour dans laquelle elle +allait se trouver mêlée. + +Ce fut donc les yeux baissés, mais l'esprit en éveil, qu'elle entra à la +Devinière et dit à sa voisine, dame Huguette Landry Grégoire: + +--Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan. + +--Le chevalier de Pardaillan! s'écria maître Landry qui avait entendu. +Mais vous n'avez donc rien vu. + +--Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?... + +--Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le pourfendeur, +Pardaillan le matamore, eh bien, il est arrêté! + +--Arrêté! fit la vieille en pâlissant,--non pas qu'elle s'intéressât au +sort du chevalier, mais déjà elle craignait d'être compromise. + +Huguette Landry fit tristement signe que son mari disait l'exacte +vérité, tandis que l'aubergiste reprenait: + +--C'est bien son tour! Ça lui apprendra de saisir les bons bourgeois par +le collet et à les tenir suspendus dans le vide! + +--Et qu'a-t-il fait? + +--Il paraît qu'il conspirait avec les damnés huguenots. + +Pour le coup, dame Maguelonne se retira précipitamment, rentra chez elle +et enfouit la lettre dans une cachette. + +--Tout devient clair! songea-t-elle. C'étaient des huguenotes, et elles +conspiraient avec le parpaillot d'en face! + +Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse qui emportait +Jeanne de Piennes et sa fille arrivait à l'hôtel de Mesmes, entrait dans +la cour et la porte se refermait. + +L'officier fit alors descendre les deux femmes; en se serrant l'une +contre l'autre, elles suivirent l'officier qui les conduisit au premier +étage. + +Il s'arrêta devant la porte, et dit en s'inclinant: + +--Veuillez entrer là: ma mission est terminée. + +Jeanne de Piennes répondit par un signe de tête, et poussa la porte. + +Dès qu'elle fut entrée avec sa fille, cette porte se referma. + +Elles entendirent le bruit de la clef. + +La pièce où elles venaient d'être enfermées était de belles dimensions +et richement meublée. Les murs étaient couverts de tapisseries. Au fond +de la pièce, il y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre +à coucher au fond de laquelle se trouvait une deuxième chambre à +coucher. Et c'était tout. Cela composait un appartement de trois pièces +dont toutes les fenêtres donnaient sur la cour de l'hôtel. + +Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil. + +--Une lettre! s'écria Loïse en désignant du doigt un papier qui se +trouvait sur la table. Elle s'en saisit et lut: + + Les prisonnières n'ont aucun mal à redouter. Si elles désirent + quoi que ce soit, elles n'ont qu'à agiter la cloche qui se trouve + près de cette lettre. Une femme de chambre est à leur service et + accourra au premier signal. C'est cette femme qui servira aux + prisonnières leurs repas. Il y a toutes chances pour que cet + emprisonnement ne dure que quelques jours. + + +--Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura Loïse. Heureusement, mère, +il ne semble pas que nous soyons dans une prison! + +--Mieux vaudrait peut-être cent fois que nous fussions en réalité dans +une maison du roi. + +Jeanne secoua la tête, comme pour chasser de terribles soupçons qui lui +venaient. + +--Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons bientôt à quoi nous en +tenir. Mais, en attendant, j'ai une grave confidence à te faire. + +--Dites, ma mère, fit Loïse en s'asseyant près de Jeanne. + +--Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier. + +Loïse rougit. + +--Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'écria Jeanne. + +Loïse baissa la tête. + +La mère garda quelques minutes le silence, comme si maintenant elle eût +hésité à parler. + +--Nous savons son nom, à présent, reprit-elle lentement. + +--Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle le chevalier de +Pardaillan. + +Et Loïse prononça ces mots avec une telle tendresse que Jeanne +tressaillit. + +--Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec accablement. + +--Mère! mère! s'écria Loïse, on dirait en vérité que ce nom ne vous est +pas inconnu et qu'il vous cause quelque secret chagrin dont je ne me +rends pas compte... Et j'y songe! Déjà tout à l'heure, lorsque dame +Maguelonne a prononcé ce nom, vous avez jeté un cri où il y avait de +l'angoisse, et, eut-on dit, presque de la terreur... Vous vous êtes +évanouie, mère! Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre +quelque chose d'affreux!... + +--Ecoute, ma Loïse. Lorsque tu naquis, ta pauvre mère avait déjà éprouvé +bien des malheurs. De terribles catastrophes s'étaient abattues sur +elle. En sorte, Loïse, que, si tu n'avais pas été là, je serais morte +alors de douleur et de désespoir. Tu ne pourras jamais comprendre à quel +point je t'adorais... + +--Mère, je n'ai qu'à vous regarder pour m'en rendre compte! fit Loïse +tremblante. + +--Chère enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime maintenant. Je +t'aimais plus que moi-même, plus que tout au monde, puisque je t'aimais +plus que lui!... + +--Lui!... + +--Mon époux... ton père!... + + +--Ah! mère! Vous n'avez jamais voulu me dire son nom! + +--Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton père, Loïse, +s'appelait... François de Montmorency! + +Loïse jeta un faible cri. + +--Achevez, ma mère! s'écria-t-elle. + +Non pas qu'elle fût éblouie de ce grand nom, elle qui s'était toujours +crue de pauvre naissance; mais elle se souvenait alors que sa mère lui +avait toujours appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le plus +redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency. + +Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux lèvres de sa mère, +qui continua: + +--Ton père, Loïse, était parti pour une rude campagne. Je le croyais +mort. Un jour--jour de joie infinie et de malheur implacable--j'appris +qu'il vivait, j'appris qu'il était de retour et qu'il accourait vers +moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces nouvelles, c'était le +frère de ton père, et c'était Henri de Montmorency! Apprends aussi +une chose, mon enfant! C'est que cet homme, avant de me donner ces +nouvelles, t'avait fait enlever par un misérable... un tigre, comme il +l'appela lui-même. Et après m'avoir appris le retour de ton père, +après m'avoir appris qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je +démentais les paroles qu'il allait prononcer en présence de mon époux, +sur un signe de lui, tu serais égorgée! + +--Horreur!... + +--Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je souffris lorsque, +devant mon époux, Henri de Montmorency m'accusa de félonie! Je voulus +protester! mais, à chacun de mes gestes, je voyais son bras prêt à +donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait emportée... Je me +tus!... + +--Oh! mère! mère! s'écria Loïse en se jetant dans les bras de Jeanne, +comme vous avez dû souffrir! + +--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours dit qu'il y avait un +homme au monde que tu devais haïr, que tu devais fuir comme on fuit le +malheur et la mort... c'était Henri de Montmorency... + +--Et l'autre mère, l'autre!... fit Loïse d'une voix mourante. + +--L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enlevée!... + +--Oui, mère!... + +--Loïse, apprête ton courage... ce monstre s'appelait le chevalier de +Pardaillan! + +Loïse ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste. + +Elle demeura comme foudroyée, très pâle, et deux grosses larmes +roulèrent de ses yeux. + +--Le père de celui que j'aime! + +Jeanne la saisit dans ses bras, l'étreignit convulsivement. + +--Oui, dit-elle, enfiévrée, la tête perdue. Oui, ma Loïse bien-aimée, +nous sommes toutes deux marquées pour le malheur... Un homme généreux +te sauva, te rapporta à moi... et ce fut lui qui m'apprit le nom du +monstre... Oui, c'était le père de celui que tu aimes... car je sus que +le monstre avait un enfant... de quatre ou cinq ans... le tigre est mort +sans doute... mais l'enfant a grandi... + +Loïse ne disait rien. + +Elle aimait le fils de l'homme exécrable par qui sa mère avait été +condamnée à une vie de malheur! + +Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mêmes besognes que le +père? + +Pourquoi le jeune chevalier n'était-il pas accouru à son secours? + +Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il? + +Ah! il n'y avait plus à en douter! Ce chevalier de Pardaillan était +l'émissaire de l'homme qui l'emprisonnait et qui emprisonnait sa +mère!... + +--Oh! mère, dit-elle dans un murmure d'angoisse, mon coeur est brisé... + +--Pauvre chérie adorée... il le fallait, vois-tu, pour éviter de plus +grands malheurs... + +--Mon coeur est comme mort, reprit Loïse; mais ce n'est pas à moi que je +songe... + +--A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne en jetant un profond +regard sur sa fille. A lui, sans doute! Ah! mon enfant, détourne ta +pensée... + +Loïse secoua la tête. + +--Je songe, dit-elle avec un frémissement, à l'homme qui vient de nous +enlever, je crois deviner quel est cet homme... C'est... + +--Oh! tais-toi, tais-toi! bégaya Jeanne comme si le nom qui était sur +les lèvres de sa fille et sur ses propres lèvres à elle eût été une +malédiction... + +A ce moment, Jeanne étreignit sa fille plus violemment de son bras +droit, tandis que son bras gauche se tendait vers la porte qui venait de +s'ouvrir sans bruit... + +--Lui! murmura-t-elle en devenant livide... + +Sur le pas de la porte, livide lui-même, pareil à un spectre immobile, +se tenait Henri de Montmorency!... + + +XVII + +L'ESPIONNE + +Il est un personnage de ce récit que nous avons à peine entrevu et qu'il +est temps de mettre en lumière. Nous voulons parler de cette Alice de +Lux qui suivait la reine de Navarre. On a vu comment Jeanne d'Albret et +Alice de Lux, sauvées par le chevalier de Pardaillan, s'étaient rendues +toutes les deux chez le juif Isaac Ruben, et comment elles étaient +montées dans la voiture qui stationnait en dehors des murs, non loin de +la porte Saint-Martin. + +Le carrosse, enlevé par ses quatre bidets tarbes, avait contourné Paris, +passant au pied de la colline de Montmartre, puis piquait droit sur +Saint-Germain où avait été signée la paix entre catholiques et réformés, +paix qui n'était guère qu'un menaçant armistice. + +Jeanne d'Albret descendit dans une maison d'une ruelle qui débouchait +sur le côté droit du château. Là, elle trouva trois gentilshommes qui +l'attendaient dans la salle basse. + +--Venez, comte de Marillac, dit-elle à l'un d'eux. + +Celui qu'elle venait d'appeler ainsi était un jeune homme d'environ +vingt-cinq ans, vigoureusement découpé, la physionomie empreinte de +tristesse. A l'entrée de la reine et de sa suivante, cette physionomie +s'était soudain éclairée. + +Alice de Lux, de son côté, l'avait regardé. + +Un trouble inexprimable avait fait palpiter son sein. + +Déjà le comte de Marillac s'était incliné devant la reine, la suivait +dans le cabinet retiré où celle-ci venait de pénétrer. + +--Pourquoi Votre Majesté m'appelle-t-elle ainsi? demanda alors le jeune +homme. + +Jeanne d'Albret jeta un mélancolique regard sur le comte. + +--N'est-ce donc pas votre nom? dit-elle. Ne vous ai-je pas créé comte de +Marillac? + +--Je dois tout à Votre Majesté, vie, fortune, titre... Ma reconnaissance +ne finira qu'avec mon dernier battement de coeur... mais je m'appelle +Déodat... O ma reine! Vous ne voyez donc pas que vous êtes la seule à +me donner ce titre de comte de Marillac, et que tout le monde m'appelle +Déodat, l'enfant trouvé!... + +--Mon enfant, dit la reine avec une tendre sévérité, vous devez chasser +ces idées. Brave, loyal, intrépide, vous êtes marqué pour une belle +destinée si vous ne vous obstinez pas dans cette recherche mortelle qui +peut paralyser tout ce qu'il y a en vous de bon et de généreux... + +--Ah! fit le comte de Marillac d'une voix sourde, pourquoi ai-je surpris +cette conversation! Pourquoi la fatalité a-t-elle voulu que j'apprisse +le nom de ma mère! Et pourquoi ne suis-je pas mort le jour où, +apprenant ce nom, j'ai appris aussi que ma mère était la reine funeste, +l'implacable Médicis... + +A ce moment, un cri étouffé retentit dans la pièce voisine. + +Mais ni la reine de Navarre ni le comte de Marillac, tout entiers à +leurs pensées, n'entendirent ce cri. + +--Quoi qu'il en soit, reprit la reine avec fermeté, enfermez en +vous-même ce fatal secret. Vous savez combien je vous aime: je vous ai +élevé comme mon propre fils: vous avez couru la montagne avec mon +Henri; vous avez eu les mêmes maîtres... continuez donc à être mon fils +d'adoption... + +Le comte de Marillac s'inclina avec un respect plein d'émotion, saisit +la main de la reine et la porta à ses lèvres. + +--Maintenant, reprit la reine de Navarre, écoutez-moi, comte. J'ai +besoin dans Paris d'un homme dont je sois sûre. + +--Je serai cet homme-là! fit vivement Déodat. + +--J'attendais votre proposition, mon enfant, dit la reine en contenant +mal son émotion. Mais faites-y bien attention, c'est peut-être votre vie +que vous allez exposer. + +--Ma vie vous appartient. + +--Peut-être aussi, reprit lentement la reine de Navarre, aurez-vous +à risquer plus que la vie... peut-être vous trouverez-vous placé en +présence de circonstances où vous aurez à lutter contre votre propre +coeur... alors, mon enfant, c'est plus que du courage que j'attendrai de +vous, c'est une magnanimité d'âme que je ne puis espérer qu'en vous... + +--Quelles que soient les circonstances. Majesté, il me sera impossible +d'oublier que, si je vis, c'est à vous que je le dois! + +--Oui! murmura la reine pensive, il le faut! Écoute-moi, mon enfant, mon +cher fils... + +Alors Jeanne d'Albret, bien qu'elle fût certaine que nul ne guettait ses +paroles, se mit à parler bas. + +L'entretien, ou plutôt le monologue, dura une heure. + +Au bout de cette heure, le comte répéta en les résumant les instructions +qui venaient de lui être données. + +Jeanne d'Albret le saisit, l'attira à elle et, l'embrassant au front, +lui dit: + +--Va, mon fils, pars avec ma bénédiction... + +Déodat s'éloigna et traversa la pièce où attendaient les deux autres +gentilshommes. Il jeta un rapide regard autour de lui; mais, sans doute, +il ne trouva pas ce qu'il comptait voir ou revoir dans cette salle +basse, car il sortit dans la ruelle, détacha un cheval dont le bridon +était fixé au tourniquet d'un contrevent, se mit en selle et commença à +descendre la grande côte boisée, dans la direction de Paris. + +Au bout de vingt minutes, le comte de Marillac--ou Déodat, comme on +voudra rappeler--atteignit un groupe de chaumières ramassées autour d'un +pauvre clocher. Ce hameau s'appelait Mareil. Dans l'obscurité, le comte +distingua un bouquet de chêne et de buis au-dessus d'une porte. C'était +une auberge. + +Il soupira et mit pied à terre en se donnant comme excuse que les portes +de Paris étaient fermées à cette heure et qu'il valait mieux attendre +là le matin, plutôt que d'aller chercher un gîte du côté de Reuil ou de +Saint-Cloud. + +Il frappa à la porte du bouchon avec le pommeau de son épée. Au bout de +dix minutes, un paysan à demi aubergiste vint lui ouvrir; et sur le vu +de l'épée, plus encore que sur le vu d'un écu tout brillant, consentit à +servir au comte un repas sur le coin d'une table, près de l'âtre. + +Après le départ du comte de Marillac, la reine de Navarre était demeurée +quelques minutes seule et pensive. Puis elle frappa deux coups sur un +timbre avec un petit marteau. + +Une porte s'ouvrit et Alice de Lux parut. + +--Alice, dit Jeanne d'Albret, je vous ai dit, au moment où nous avons +été sauvées, que vous aviez été bien imprudente... + +--C'est vrai... mais je croyais avoir expliqué à Votre Majesté... + +--Alice, interrompit la reine, en disant que vous aviez été imprudente, +je me suis trompée... ou j'ai feint de me tromper; car, si je vous avais +dit à ce moment ma véritable pensée, peut-être eussiez-vous commis +quelque nouvelle imprudence qui, cette fois, m'eût été fatale. + +--Je ne comprends pas, madame, balbutia Alice de Lux. + +--Vous allez me comprendre tout à l'heure. Lorsque vous êtes venue à la +cour de Navarre, Alice, vous m'avez dit que vous étiez obligée de fuir +la colère de la reine Catherine parce que vous vouliez embrasser la +religion réformée... C'était il y a huit mois... je vous accueillis +comme j'ai toujours accueilli les persécutés; et comme vous étiez de +bonne naissance, je vous plaçai parmi mes filles d'honneur... Depuis +huit mois, avez-vous un reproche à m'adresser? + +--Votre Majesté m'a comblée, dit Alice, mais, puisque ma reine daigne +m'interroger, qu'elle me permette à mon tour de poser une question. +Ai-je donc démérité? N'ai-je pas, depuis huit mois, accompli avec zèle +tous les devoirs de ma charge? Ai-je jamais cherché à détourner quelque +gentilhomme des soucis de la guerre? + +--Je reconnais, fit la reine, que vous avez montré un zèle dont +quelques-uns ont pu être surpris. Que vous dirai-je? Je vous eusse +préférée catholique plutôt que protestante à ce point. Quant à votre +conduite vis-à-vis de mes gentilshommes, elle est irréprochable; enfin, +votre service a toujours été admirable, au point que, même lorsque vous +n'étiez pas de service, même quand je n'avais pas besoin de vous, +vous étiez toujours assez près de moi pour tout voir, sinon pour tout +entendre. + +Cette fois, l'accusation était si claire qu'Alice de Lux chancela. + +--Oh! Majesté, murmura-t-elle, j'ai horreur de comprendre? + +--Il faut pourtant que vous compreniez. Mes soupçons ne sont guère +éveillés que depuis une quinzaine de jours. Il faut que je me sépare de +vous, puisque j'ai acquis la conviction que vous me trahissez... + +--Votre Majesté me chasse! bégaya la jeune fille. + +--Oui, dit simplement la reine de Navarre. + +Alice de Lux, appuyée au dossier d'un fauteuil, jetait autour d'elle ces +yeux hagards qu'ont les condamnés. + +--Votre Majesté se trompe... je suis victime d'infâmes calomnies... + +--Écoutez, Alice, dit Jeanne d'Albret d'une voix si triste que la jeune +fille en frissonna, j'eusse pu vous livrer à nos juges; je n'en ai pas +le courage. Je me contente de vous renvoyer à votre maîtresse, la reine +Catherine... + +--Votre Majesté se trompe!... murmura encore Alice. + +La reine de Navarre secoua la tête. + +--Ce jour-là où j'entrai chez vous et où je vous surpris écrivant, +pourquoi, Alice, avez-vous jeté votre lettre au feu? + +--Madame! s'écria Alice, madame, il faut donc que je vous avoue la +vérité!... J'écrivais à celui que j'aime!... + +--C'est en effet ce que je supposai, et voilà pourquoi je me tus. Ce +jour où un de mes officiers vous vit causant avec un courrier qui +partait pour Paris, Alice... Le courrier s'éloigna précipitamment: il +n'est plus jamais revenu. Pourquoi? + +--Je lui donnais des commissions pour des amis que j'ai à Paris, madame! +Est-ce ma faute si cet homme n'est plus revenu? Qui sait, au surplus, +s'il n'a pas été tué? + +--Oui, c'est bien là les différentes explications que vous avez données, +et je vous crus. Cependant, il y a quinze jours, comme je vous le +disais, je commençai à vous soupçonner sérieusement. + +--Pourquoi, madame? pourquoi?... + +--Votre insistance pour m'accompagner à Paris me remit en mémoire les +faits que je viens de vous exposer, et beaucoup d'autres. Je me décidai, +Alice, parce que je voulais vous mettre à l'épreuve. Vous voyez à quel +point je répugnais à vous croire... ce que plusieurs de mes conseilleurs +vous accusaient d'être, puisque j'ai risqué ma vie dans l'espoir de +démontrer votre innocence. + +--Eh bien. Majesté, vous voyez bien que je suis innocente, puisque vous +vivez... + +--Ce n'est pas votre faute! fit sourdement la reine. Alice de Lux, vous +étiez de connivence avec ceux qui ont voulu me tuer. C'est vous qui avez +voulu que la litière passât sur le pont! C'est vous qui avez ouvert les +rideaux! C'est votre cri qui m'a désignée aux assassins. C'est à vous +que l'un d'eux a voulu remettre ce billet au moment où la litière se +renversait. Il paraît que j'étais encore moins troublée que vous, +puisque j'ai vu ce billet lorsqu'il tombait sur vos genoux, puisque je +l'ai ramassé sur le sol, puisque je l'ai gardé, puisque le voilà!... + +En disant ces mots, la reine de Navarre tendait à Alice un papier plié +en triangle et d'un format minuscule. + +La jeune fille tomba à genoux, ou plutôt s'écroula, écrasée par une +telle honte qu'il lui semblait que jamais plus elle n'oserait se +relever. + +--Lisez! ordonna Jeanne d'Albret. Lisez, car ce billet contient un ordre +de vos maîtres. + +L'espionne, subjuguée, déplia le billet, et elle lut: + + Si l'affaire réussit, soyez au Louvre demain matin. + Si l'affaire ne réussit pas, quittez votre poste + au plus tôt en demandant un congé en règle, et + venez dans la huitaine. La reine veut vous parler. + +Il n'y avait pas de signature. + +Un faible cri qui ressemblait à l'atroce gémissement de la honte se fit +jour à travers les lèvres tuméfiées de l'espionne. La reine de Navarre +laissa tomber sur Alice de Lux un regard de souveraine miséricorde. Puis +elle prononça: + +--Allez... + +L'espionne se releva lentement; elle vit la reine qui, le bras tendu, +lui montrait la porte, et elle recula jusqu'à ce qu'elle se trouvât +contre cette porte. De ses mains hésitantes, tremblantes, elle ouvrit, +sortit, et ce fut seulement alors qu'elle se mit à courir comme une +insensée. + +Jeanne d'Albret sortit à son tour et entra dans la salle basse où +l'attendaient les deux gentilshommes. + +--Nous partons, messieurs, dit-elle. + +Quelques instants plus tard, un carrosse, escorté par les deux +gentilshommes à cheval, s'éloignait rapidement. + +Alice de Lux, en quittant la maison, s'était mise à courir, pareille +à une insensée. Elle traversa l'esplanade qui se trouvait devant le +château. Tout à coup, elle s'arrêta, frissonnante, regarda autour +d'elle. + +--Où aller! murmura-t-elle. Où me cacher! Que vais-je devenir quand +il va savoir! Je suis perdue! Que faire? Aller à Paris? Me rendre aux +ordres de l'implacable Catherine? Oh! non, non!... Qu'ai-je fait?... +J'ai voulu assassiner la reine de Navarre?... Quelle abjection dans mon +âme! + +Elle s'assit sur une pierre, le menton dans les deux mains. + +Là-bas, dans les montagnes où le fils de Jeanne d'Albret courait le +loup quand il ne courait pas la jouvencelle, on l'appelait la Belle +Béarnaise. Et ce surnom lui seyait à merveille. + +Mais, dans cette minute, nul n'eût reconnu sa beauté dans ces traits +convulsés, dans ces yeux hagards... + +--Que faire? reprenait-elle. Fuir la reine Catherine?... Insensée! Pour +la fuir, il n'est qu'un refuge: la tombe... et je ne veux pas mourir... +Non! oh! non, je suis trop jeune pour mourir... Marche, misérable! Il +faut que tu ailles jusqu'au bout de ton infamie... Allons, debout, +espionne! La reine t'attend... + +Machinalement, elle s'était levée et avait repris le chemin qu'elle +venait de parcourir, s'orientant vers Paris au jugé, car elle +connaissait à peine le pays. + +Au bout d'une heure de marche, elle entrevit quelques maisons basses, et +regarda avidement. + +A dix pas d'elle, il lui parut qu'une de ces maisons basses devant +lesquelles elle s'était arrêtée laissait filtrer un peu de lumière. Avec +l'inconsciente résolution qui présidait à tous ses mouvements, elle se +dirigea vers cette lumière et frappa à une porte. On ouvrit presque +aussitôt. + +--Une chambre pour cette nuit, dit-elle. + +--Oui, fit l'aubergiste. Mais entrez vous chauffer. Vous grelottez, +madame. + +L'homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une sorte de salle +d'auberge qu'éclairait la flambée de l'âtre. + +Elle entra, et, instinctivement, se tourna vers cette lumière, vers +cette chaleur. Et elle vit un cavalier qui lui tournait le dos, accoudé +au coin d'une table. + +Du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme monta à ses joues +pâles, et un cri lui échappa. + +Le cavalier se retourna vivement: c'était Déodat. + +--Quoi! Alice! fit-il d'une voix ardente. Je ne rêve pas. C'est bien +vous! Vous au moment où mon âme était noyée de tristesse à la pensée +d'une longue séparation! + +Il l'avait entraînée vers la grande flamme claire du foyer, l'avait fait +asseoir, et il tenait ses mains dans les siennes. + +--Oh! mais vous êtes glacée... Vous tremblez, Alice... Vos mains sont +froides... Rapprochez-vous... là... plus près du feu... Comme vous êtes +pâle! Comme vous paraissez fatiguée... + +--Que vais-je lui dire! songeait-elle. + +Elle se taisait. Pourquoi?... Eh! pardieu! Est-ce qu'elle ne devait pas +être effarée de son audace? Quoi! cette jeune fille avait quitté la +reine de Navarre pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte qui la +compromettait à jamais, qui la perdait! Et il était assez ridicule pour +se demander les raisons de sa pâleur, de son angoisse, de son silence! + +Il est vrai qu'ils s'aimaient, qu'ils s'étaient juré leur foi, qu'ils +s'étaient fiancés! + +Ah! comme il regrettait, à cette heure, de n'avoir pas confié cet amour +à la reine de Navarre!... Elle eût consolé sa douce fiancée, la bonne et +maternelle reine! Elle lui eût fait prendre la séparation avec patience! + +Il serra ses deux mains avec plus de timidité. + +--Alice! murmura-t-il. + +Elle ferma à demi les yeux. + +--Voici l'horrible minute! songeait-elle. Oh! Mourir! avant que mes +lèvres se desserrent!... + +--Alice, reprit-il, cher ange de ma triste vie, si jamais j'avais +été assez misérable pour douter de votre amour, quelle preuve plus +magnifique et plus adorable eussiez-vous pu m'offrir que celle de cette +sublime confiance qui vous a poussée à partir parce que je partais!... + +Les yeux de la jeune fille s'emplirent d'étonnement. + +--Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement, il faut que +nul ne le sache... Venez... il en est temps encore... venez, ma chère +âme... dans une demi-heure, nous serons à Saint-Germain..., et nous +dirons tout à la reine... puis je reprendrai mon chemin, et vous +m'attendrez, paisible, confiante... + +Alice, alors, parla. Elle venait de trouver ce qu'il fallait dire: + +--La reine est partie... + +--Partie!... + +--Elle est bien loin, maintenant!... + +Il y eut un silence. Marillac, profondément troublé, contemplait avec un +inexprimable attendrissement Alice de Lux qui, maintenant, se remettait +un peu. + +Pour quelques heures ou quelques jours, l'explication redoutable était +écartée par le seul fait que le comte croyait à un coup de tête amoureux +de la jeune fille. + +--J'ai profité du moment même où Sa Majesté allait monter dans sa +voiture pour m'éloigner... j'ai entendu qu'on m'appelait, qu'on me +cherchait... puis j'ai vu le carrosse partir dans la nuit. + +--Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh! comprenez-moi, Alice. +Pour moi, vous demeurez la pure et noble fiancée que vous êtes, l'élue +de mon coeur. Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine? + +--Que m'importe ce qu'on pourra dire ou penser, puisque je vous ai vu... +Je ne pouvais supporter l'idée d'une plus longue séparation... et, +lorsque je vous ai vu prendre le chemin de Paris, une force irrésistible +m'a poussée à me mettre en route, moi aussi... + +En parlant ainsi, Alice de Lux paraissait bouleversée. Elle l'était +réellement. Seulement, ce n'était ni l'émoi de l'amour ni le trouble de +la pudeur. C'était son mensonge qui la bouleversait. Et c'était aussi +les suites de ce mensonge. + +Mais Déodat ne vit que l'explosion de l'amour. + +--Pardon, Alice, oh! pardon! s'écria-t-il dans le ravissement de son +âme. Vous êtes plus grande, plus fière, plus généreuse que moi, et je ne +mérite pas d'être aimé d'une fille telle que vous. Oui, oui, mon Alice, +vous êtes à moi, et je suis à vous tout entier, pour toujours; et cela +date du premier jour où je vous ai vue... Rappelez-vous, Alice... vous +veniez de Paris... vous étiez seule... votre voiture s'était brisée dans +la montagne... vos conducteurs vous avaient abandonnée... vaillante, +vous poursuiviez à pied votre chemin et je vous rencontrai sur les bords +de ce gave que vous ne pouviez traverser... et vous m'avez alors raconté +votre histoire... et, tandis que vous parliez, je vous admirais... +Longtemps, nous demeurâmes seuls, sous le grand noyer... et, lorsque +vint le crépuscule, je vous pris dans mes bras, je vous portai sur +l'autre bord du gave, je vous conduisis à la reine de Navarre... + +--C'est de ce jour, Alice, que date mon amour et, dusse-je vivre cent +existences, jamais je ne pourrai oublier cet instant où je vous portai +dans mes bras. Ah! c'est que vous entriez dans ma vie comme un rayon de +soleil pénètre dans un cachot! Oh! Alice, mon Alice! une fois encore, +vous venez de m'éclairer. Soyons-nous l'un à l'autre un monde de +bonheur, et oublions le reste de l'univers! Qu'importe ce qu'on dira... + +Alice de Lux appuya sa tête pâle sur le coeur de celui qu'elle aimait, +et elle murmura: + +--Oh! si tu disais vrai! Si nous pouvions oublier tout au monde! Ecoute, +écoute, mon cher amant... Moi aussi, j'étais triste à la mort. +Mois aussi, j'étais environnée de ténèbres. Moi aussi je souffrais +d'affreuses tortures. Non, ne t'interroge pas, tu es venu, et moi aussi +j'ai vu s'éclaircir le sinistre horizon où me poussait la fatalité. +Serions-nous donc deux maudits qu'un ange de miséricorde a jetés l'un +vers l'autre pour les sauver du désespoir! Oui, cela doit être! Eh bien, +puisque tu es tout pour moi, puisque je suis tout pour toi, fuyons, ô +mon amant, fuyons! Laissons la France! Franchissons les monts et au +besoin les mers! + +--Oh! chère adorée!... tu t'exaltes étrangement... + +--Non. Je suis calme. Et c'est dans tout le calme de mon esprit que je +te répète: partons. Allons en Espagne ou en Italie, plus loin, s'il le +faut. + +Le comte de Marillac secoua la tête lentement. + +--Ecoute-moi, mon Alice. Je te jure sur mon âme que, si j'étais libre, +je te répondrais: tu veux que nous partions... partons; allons où tu +voudras. + +--Mais vous n'êtes pas libre! fit Alice avec amertume. + +--Ne le sais-tu pas?... Un jour, je te dirai le secret de ma +naissance... et même le nom de ma mère... + +Alice tressaillit. Ce secret, elle l'avait surpris! + +Là-bas, dans la maison de Saint-Germain, c'était elle qui avait poussé +ce cri étouffé lorsque le comte de Marillac avait parlé de sa mère... +Catherine de Médicis! + +--Oui, reprit le jeune homme; un jour, bientôt, sans doute, je te dirai +tout! Mais sache dès à présent qu'il est quelqu'un au monde que je +vénère, au point de mourir s'il le faut pour sauver cette femme. Car +c'est une femme, Alice, tu la connais: c'est la reine de Navarre, celle +que nous appelons notre bonne reine. Elle m'a sauvé. Elle a été ma mère. +Je lui dois tout: la vie, l'honneur et les honneurs. Eh bien, la reine +Jeanne a besoin de moi. Si je partais en ce moment, ce ne serait pas +seulement une fuite, ce serait une lâcheté, une trahison. + +--Je comprends, fit-elle dans un souffle, en devenant livide. Alors, +nous ne partons pas? + +--Songe que de grands malheurs atteindraient notre reine, si je n'allais +pas à Paris! + +--Oui, oui, c'est vrai... la reine est menacée.. tu ne dois pas +partir... + +--Je te retrouve, généreuse amie!... Mais ne crois pas au moins que mon +devoir vis-à-vis de la reine me fasse oublier mon amour. Alice, puisque +la reine de Navarre est partie, puisque tu ne peux songer à la rejoindre +maintenant, tu viendras à Paris avec moi. Je sais une maison où tu seras +accueillie comme une fille... + +--Cette maison? interrogea-t-elle. + +--C'est celle de notre illustre chef, de l'amiral Coligny. + +A son tour, elle secoua la tête. + +--Tu ne veux pas te réfugier chez l'amiral? Demanda le comte. + +Elle ferma les yeux, comme accablée. + +--Je suis fatiguée, murmura-t-elle, fatiguée au point que je n'ai plus +ma tête à moi... si je pouvais dormir... là... près de ce feu... sous +ton regard... il me semble que toute ma fatigue s'en irait. + +Et comme si elle eût succombé au sommeil, elle renversa sa tête en +arrière. + +Le comte de Marillac, sur la pointe des pieds, alla demander à +l'aubergiste un ou deux oreillers, une couverture. + +Il arrangea les oreillers pour soutenir la tête de la bien-aimée, jeta +la couverture sur ses genoux et, comprenant à la régularité de sa +respiration qu'elle dormait paisiblement, s'assit lui-même, s'accouda à +la table, les yeux fixés sur elle. + +Profondément attendri, Déodat veillait sur sa fiancée. + +Alice de Lux méditait. + +Et il est nécessaire que nous essayions de résumer ici cette méditation. +Faute de ce soin, certaines attitudes de ces personnages demeureraient +incomprises. + +La situation de cette femme était tragique. Le drame, ici, était +exceptionnel. Un mot l'explique: l'espionne adorait le comte de +Marillac. Plutôt que de lui apparaître ce qu'elle était, elle fût morte +de mille morts. Déodat, fils de Catherine, appartenait corps et âme à +Jeanne d'Albret. Alice de Lux espionnait pour le compte de Catherine +de Médicis, pour perdre Jeanne d'Albret. De ces terribles prémisses +se dégageait une implacable conclusion: Alice et Déodat se trouvaient +ennemis, mais ennemis comme on pouvait l'être alors, c'est-à-dire que le +devoir de chacun d'eux était de tuer l'autre. Or, si Déodat ne savait +rien sur Alice, l'espionne savait tout sur l'émissaire de Jeanne +d'Albret. + +Ce que nous disons là, Alice de Lux le posa nettement dans son esprit +comme un effroyable théorème. + +Et cela posé, elle envisagea deux cas possibles: + +1° Elle se tuait; 2° elle vivait. + +Premier cas. Elle se tuait. La chose ne l'embarrassait pas. Elle portait +toujours sur elle à tout hasard un poison foudroyant. Donc, rien de plus +facile. Par là, elle échappait à la honte. Oui, mais elle renonçait à +une vie d'amour. + +Elle repoussa cette solution. + +Deuxième cas. Elle vivait. Elle pouvait essayer d'entraîner Déodat loin +de Paris. Oui, cela pouvait réussir. + +L'essentiel était qu'il ne sût rien. Elle pouvait essayer de s'arracher +à la domination de la reine Catherine. + +Se séparer de Déodat pour un temps impossible à délimiter. Inventer les +motifs d'une séparation. Revenir auprès de Catherine et attendre. Dès +qu'elle serait déliée de Catherine, elle rejoindrait le comte et le +déciderait à partir avec elle. + +Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine de Navarre?... Si +la reine parlait!... + +Pourquoi Jeanne d'Albret parlerait-elle, si lui se taisait?... + +Donc, il fallait qu'elle inventât quelque chose pour que Déodat ne +parlât jamais d'elle devant la reine de Navarre. + +Ces différents points adoptés, il n'y avait plus qu'à trouver le motif +de la séparation. + +Mais était-il besoin que la séparation fût complète? Non, cela n'était +pas utile. C'était même dangereux. + +Il fallait qu'elle pût le voir de temps en temps. + +L'aube commençait à blanchir les vitres épaisses de la salle d'auberge +lorsque l'espionne feignit de se réveiller. Elle sourit au comte de +Marillac. + +--Il est temps de prendre une décision, dit-il. Chère aimée, je vous +proposais de vous réfugier dans l'hôtel de l'amiral. + +--Vraiment? fit-elle d'un air d'ingénuité. Vous me proposiez cela? + +--Souvenez-vous, Alice... + +--Ah! oui, fit-elle vivement. Mais c'est une chose impossible, mon +bien-aimé. Songez que vous-même, autant que j'ai pu le comprendre, allez +habiter ce même hôtel... + +--C'est pourtant vrai, balbutia-t-il. + +--Ecoutez, mon cher amant. J'ai à Paris une vieille parente, quelque +chose comme une tante, un peu tombée dans le malheur, mais qui m'aime +bien. Sa maison est modeste. Mais j'y serai admirablement jusqu'au jour +où je pourrai être toute à vous... C'est là que vous allez me conduire, +mon ami. + +Voilà un bonheur! s'écria Déodat rayonnant, car il n'avait pas envisagé +sans une secrète terreur la solution qu'il avait proposée, l'hôtel +Coligny pouvait devenir un centre d'action violente.--Mais, ajouta-t-il, +pourrai-je vous voir? + +--Oh! répondit-elle avec volubilité, très facilement. Ma parente est +bonne personne... Je lui dirai une partie de mon doux secret... vous +viendrez deux fois la semaine, les lundis et les vendredis, si vous +voulez, vers neuf heures du soir... + +Il se mit à rire. Il était radieux que les choses s'arrangeassent ainsi. + +--A propos, fit-il, où demeure madame votre tante? + +--Rue de la Hache, répondit-elle sans hésitation. + +--Près de l'hôtel de la reine? s'écria-t-il en tressaillant. + +--C'est cela même. Non loin de la tour du nouvel hôtel. Vous verrez, +presque au coin de la rue de la Hache et de la rue Traversine, une +petite maison en retrait, avec une porte peinte en vert. C'est là... + +--Si près du Louvre! si près de la reine! murmura sourdement le comte... +Mais de quoi vais-je m'inquiéter là!... + +Et l'aubergiste étant apparu, il s'occupa de faire servir un déjeuner +sommaire à la jeune fille. Ils se mirent à table. Elle mangea de bon +appétit. Ce fut une heure charmante. + +Enfin, Déodat monta à cheval et prit Alice en croupe. Le comte prit un +trot assez rapide et, vers huit heures du matin, il entra dans Paris. + +Bientôt il atteignit la rue de la Hache et déposa sa compagne devant la +maison signalée. + +Puis il s'éloigna sans plus se retourner. + +Alice l'accompagna du regard jusqu'à ce qu'il eût tourné au coin. Alors +elle poussa un profond soupir; toute la force d'âme qui l'avait soutenue +jusque-là tomba d'un coup. + +Défaillante, elle heurta le marteau de la porte verte et murmura: + +--Adieu, peut-être à jamais, rêve d'amour! + +La porte s'ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de jardinet profond +de sept à huit pas, et pénétra dans la maison qui se composait d'un +rez-de-chaussée et d'un étage. Un mur assez élevé, dans lequel s'ouvrait +la porte verte, séparait le jardin de la rue de la Hache. + +Si la rue, en raison de l'ombre que projetait la grande bâtisse de +la reine Catherine, paraissait assez mystérieuse, la maison l'était +davantage encore. Personne n'y entrait jamais. + +Une femme d'une cinquantaine d'années l'habitait seule. + +Elle était connue dans le quartier sous le nom de dame Laura. Elle était +toujours proprement vêtue, et même avec une certaine recherche. Quand +elle sortait, elle se glissait silencieusement le long des murs, et ses +sorties avaient toujours lieu de grand matin ou au crépuscule. + +On en avait un peu peur, bien qu'elle parût bonne personne, et que, le +dimanche, elle assistât très régulièrement à la messe et aux offices. + +Laura, en voyant entrer Alice, n'eut pas un geste de surprise. Il y +avait pourtant près de dix mois que la jeune fille n'était venue dans la +maison. + +--Vous voilà, Alice! dit-elle sans émotion. + +--Brisée, meurtrie, ma bonne Laura, fatiguée, d'âme et de corps, +écoeurée de mon infamie, dégoûtée de vivre... + +--Allons, allons! Vous voilà partie encore... Vous êtes toujours la +même... exaltée, vous effarant d'un rien. + +--Prépare-moi un peu de cet élixir dont tu me donnais autrefois. + +La femme versa dans un gobelet d'argent quelques gouttes d'une bouteille +qu'elle tira d'une armoire. + +Alice absorba d'un trait la boisson qui venait de lui être préparée. +Elle parut en éprouver aussitôt une sorte de bien-être, et ses lèvres +pâlies reprirent leurs couleurs. + +Alors, elle examina toutes choses autour d'elle, comme si elle eût pris +plaisir à refaire connaissance avec cet intérieur. + +Ses yeux, tout à coup, tombèrent sur un portrait. + +Elle tressaillit et le contempla longuement. + +--Il faut enlever cette toile, dit-elle enfin. + +--Pour la mettre dans votre chambre à coucher? + +--Pour la détruire! fit Alice en rougissant. + +--Pauvre maréchal! grommela Laura qui, montant sur une chaise, décrocha +le tableau. + +Bientôt, elle eut décloué la toile; et elle la déchira en morceaux +qu'elle jeta dans le feu. Alice avait assisté sans dire un mot à cette +exécution qu'elle venait d'ordonner. + +--Laura, dit-elle avec une sorte d'embarras, il viendra ici, vendredi +soir, un jeune homme... + +La vieille qui, un sourire étrange au coin des lèvres, regardait se +consumer les derniers fragments du portrait, ramena son regard sur la +jeune fille. + +--Pourquoi me regardes-tu ainsi? fit Alice. Tu me plains, n'est-ce pas? +Eh bien, oui, je suis à plaindre, en effet... Mais écoute-moi bien... ce +jeune homme viendra tous les lundis et tous les vendredis... + +--Comme l'autre! dit Laura en attisant le feu. + +--Oui! comme l'autre... puisque les lundis et les vendredis sont les +seuls jours où je suis libre... Tu comprends ce que j'attends de toi, +n'est-ce pas, ma bonne Laura? + +--Je comprends très bien, Alice. Je redeviens votre parente... votre +vieille cousine? + +--Non, j'ai dit que tu es ma tante. + +--Bien. Je monte en grade. Votre nouvel amoureux doit être plus +important que ce pauvre maréchal de Damville. + +--Tais-toi, Laura! fit sourdement Alice. Henri de Montmorency n'était +que mon amant. + +--Et celui-ci? + +--Celui-ci... je l'aime!... + +--Et l'autre! non le maréchal!... mais le premier, ne l'aimiez-vous pas +aussi? + +--Le marquis de Pani-Garola! + +--Eh! oui, ce digne marquis! A propos, savez-vous ce qu'il devient? +Il est entré en religion. Cela vous étonne, n'est-ce pas? Moine à +vingt-quatre ans! + +--Moine! Le marquis de Pani-Garola! murmura Alice. + +--Maintenant le révérend Panigarola! répondit la vieille. Ainsi va la +vie. Hier démon, aujourd'hui ange de Dieu... Mais revenons à votre jeune +homme. Comment s'appelle-t-il? + +Alice de Lux n'entendit pas. Elle réfléchissait. + +--Oh! si cela était possible! murmura-t-elle. Je serais libre!... Tu +dis, reprit-elle tout haut, que le marquis s'est fait moine?... De quel +ordre? De quel couvent? + +--Il est aux carmes de la montagne Sainte-Geneviève. + +--Et il prêche? + +--A Saint-Germain-l'Auxerrois. + +--A Saint-Germain-l'Auxerrois. Bien. Laura, tu peux me sauver la vie, si +tu le veux... + +--Que faut-il que je fasse? + +--Obtiens du marquis... du révérend Panigarola qu'il m'entende en +confession. + +La vieille jeta un regard perçant sur Alice, mais elle ne vit qu'un +visage bouleversé par une profonde douleur et une immense espérance. + +--Oh! oh! songea-t-elle, il y a là quelque secret qu'il faut que je +sache... Ce sera peu facile, continua-t-elle en répondant à Alice. +Le révérend est assiégé..., mais, enfin, je pense que j'y arriverai, +surtout si je dis quelle nouvelle pénitente implore les secours du digne +père... + +--Garde-toi bien de dire qu'il s'agit de moi! s'écria Alice. Ecoute, +Laura, tu sais combien je t'aime, et quelle confiance j'ai en toi, +puisque tu m'as sauvée une fois déjà... + +--Oui, vous avez confiance en moi, mais vous ne m'avez pas encore dit le +nom de ce jeune homme qui doit venir... + +--Plus tard, Laura, plus tard! Ce nom, vois-tu, est un secret terrible. +Mieux vaudrait que je meure plutôt que de révéler qui il est... Mais +écoute... Tu sais ce que je souffre auprès de la maudite Catherine. Tu +sais quelle horreur j'ai de moi-même! Tu sais que je me suis vue infâme, +que j'ai voulu me tuer... et que, sans toi, sans tes soins qui m'ont +ranimée, sans ces maternelles caresses qui m'ont consolée, je serais +morte!... Eh bien, aujourd'hui plus que jamais, il faut que je cesse +d'être, comme tant de malheureuses, un instrument aux mains de cette +femme impitoyable. Si certaines choses que j'espère n'arrivent pas, il +n'y aura plus qu'un repos possible pour moi... la mort.! + +--La mort à votre âge! Allons, chassez-moi vite ces pensées funèbres, ou +je croirai que vous voulez imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui +est devenu le moine Panigarola, ce qui est une manière de mourir! + +A ces paroles, Alice frissonna. + +--Le moine, murmura-t-elle. + +--Rassurez-vous, madame, je me charge de vous faire entendre par lui en +confession. + +--Et quand? fit vivement la jeune fille. + +--Tenez... nous sommes aujourd'hui mardi. Eh bien, pas plus tard que +samedi soir; maintenant, laissez-moi vous poser une question: quel jour +comptez-vous aller au Louvre? + +--J'irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant. J'ai bien besoin +de repos, ma pauvre Laura, et ces quelques jours ne seront pas de trop +pour me remettre... + +Alice de Lux parut alors s'enfoncer dans une profonde rêverie que +respecta la vieille Laura. + +Le soir de ce jour, comme les lumières étaient éteintes et que tout +semblait dormir dans la maison, vers dix heures, la porte verte s'ouvrit +sans bruit, et une femme sortit dans la rue de la Hache. Elle se dirigea +d'un pas étouffé et rapide vers la tour de l'hôtel de la reine. + +Cette tour était percée d'étroites lucarnes qui éclairaient l'escalier +intérieur, et la première de ces lucarnes, grillée de barreaux solides, +se trouvait presque à hauteur d'homme. + +La femme s'arrêta devant cette lucarne et, se haussant sur la pointe des +pieds, allongeant le bras, laissa tomber un billet dans l'intérieur de +la tour construite pour l'astrologue Ruggieri. + +Cette femme, c'était la vieille Laura!... + + +XVIII + +PIPEAU + +Ce matin où le chevalier de Pardaillan fut arrêté, Pipeau, par un +sentiment d'amitié fraternelle, fit de son mieux pour défendre son +maître--son ami. + +Pardaillan fut vaincu. Pipeau fut vaincu, et s'enfuit. + +Une fois dans la rue le chien se mit à suivre le carrosse où l'on avait +jeté le chevalier. + +La queue et la tête basses, notre héros--c'est du chien que nous +parlons--arriva à la Bastille, et, dans la simplicité de son âme, voulut +naturellement y pénétrer. + +Le pauvre animal se heurta le museau à la pointe d'une hallebarde et, +ayant opéré une retraite, il fut accompagné dans cette retraite par une +grêle de pierres et de projectiles divers. Et quand il voulut revenir à +la charge, il se trouva devant une porte fermée. Il commença à faire +le tour de la forteresse à cette allure désordonnée qui lui était +habituelle. + +Quelques heures se passèrent pour la pauvre bête dans une sombre +inquiétude. + +Il finit par s'installer à une vingtaine de pas de la porte et du +pont-levis, et, le museau en l'air, inspecta cette chose énorme et +noirâtre où son maître s'était englouti. + +Le soir arriva. Des gens qui s'intéressèrent à la manoeuvre du chien +s'approchèrent de lui. L'un d'eux voulut l'emmener, il montra les crocs. + +Mais lorsque la nuit fut venue, il se décida à s'en aller et se dirigea +en droite ligne vers la Devinière. Il entra d'un trait, franchit la +salle commune que, d'un coup d'oeil, il inspecta et monta jusqu'à la +chambre de Pardaillan. + +La chambre était fermée et son maître n'y était pas: c'est ce dont il +s'assura en reniflant à la jointure de la porte. Triste à la mort, il +redescendit, et il pénétra dans la cuisine. + +--Te voilà, chien d'ivrogne!... cria Landry qui découpait une volaille +et, avec cette grâce spéciale que peuvent avoir les hippopotames, il +balança un instant sa jambe droite et lança son pied à toute volée. + +Il y eut un aboi sonore, immédiatement suivi d'un gémissement. Maître +Landry avait manqué son coup; l'homme avait tournoyé et s'était abattu, +entraîné par sa masse pesante. + +Lorsque les domestiques l'eurent relevé, non sans effort, et non sans +gémissements de l'aubergiste, celui-ci eut ce mot: + +--L'ennemi est en fuite, Huguette. + +Mais au même moment, il jeta un cri de désespoir, et de sa main +tremblante désigna le plat sur lequel il était en train de découper la +volaille à l'arrivée de Pipeau. + +La volaille avait disparu!... + +Le chien s'enfuit donc, lesté d'un beau poulet destiné à quelque riche +client et put, ce soir-là, dîner comme un roi. + +Pendant quelques jours, Pipeau disparut. + +Que devint-il en ces journées moroses? On le vit à deux ou trois +reprises regarder de loin l'auberge de la Devinière, comme un paradis +perdu. Mais le quartier de la Bastille devint son quartier général. + +Il y passait des journées entières, assis devant la porte par où son +maître avait disparu, le nez en l'air, très attentif. + +Nous le retrouvons, le dixième jour au matin, à cette même place. Le +pauvre Pipeau avait maigri. + +Tout à coup, il se mit sur ses quatre pattes, les joues frémissantes, +l'oeil enflammé, la queue doucement remuée. + +Pipeau venait d'apercevoir quelque chose. + +Là-haut, à l'une des étroites fenêtres, un visage apparaissait derrière +des barreaux! + +Pipeau fit quatre pas, huma l'air, écarquilla les yeux, regarda du nez, +regarda de l'oeil... et il fut soudain convaincu! + +Pipeau témoigna son allégresse en courant de ci et de là comme un +insensé, en tournoyant follement sur lui-même pour attraper sa queue, en +se roulant dans la boue, en rampant, en bondissant, enfin par toutes les +extravagances qui traduisent le bonheur d'un chien. + +Finalement, il s'approcha le plus près possible du fossé, leva la tête +vers le visage, et poussa trois abois clairs: + +--C'est moi! C'est moi! Regarde-moi donc!... + +--Pipeau! cria une voix qui tombait de la meurtrière. + +Le chien répondit par un coup de voix bref. + +--Attention! reprit la voix, qui semblait ne se préoccuper nullement +d'être entendue par les sentinelles voisines. + +Autre aboi très clair qui signifiait: + +--Je suis prêt! Que veux-tu? + +A ce moment, les sentinelles de garde devant la porte s'approchèrent. +Cette étrange conversation d'un chien avec un prisonnier leur paraissait +quelque chose de grave. + +Or, à cette même seconde, un objet blanc s'échappa de la petite fenêtre +et, vigoureusement lancé, décrivit sa trajectoire, franchit le fossé et +alla tomber à vingt pas du chien. + +Cet objet blanc était un papier roulé en boule et appesanti par un +caillou quelconque. + +Les gardes s'élancèrent. Mais, plus prompt que l'éclair. Pipeau avait +déjà atteint le papier et l'avait saisi dans sa gueule. + +A toutes jambes, il s'enfuit dans la rue Saint-Antoine. + +--Arrête! Arrête! s'écrièrent les gardes qui se lancèrent dans une +poursuite éperdue. + +En quelques secondes, le chien eut disparu à l'horizon. Alors les +gardes, en toute hâte, revinrent à la Bastille pour prévenir le +gouverneur de ce fait exorbitant: + +--Un prisonnier correspondait avec le dehors, envoyait des lettres! Et +son messager était un chien!... + +Ce prisonnier était Pardaillan. + +Quant à Pipeau, quand il fut hors d'atteinte, quand il s'arrêta +haletant, il lâcha la boule de papier qu'il avait emportée jusque-là, +s'en alla tranquillement, et regagna la Bastille. + +Un passant qui vit ce manège ramassa la boule, déplia soigneusement le +papier, l'examina sur ses deux Faces... + +Le papier ne portait aucune écriture, aucun signe... + +Le passant le rejeta... et le papier tomba dans le Ruisseau. + + +XIX + +LA BASTILLE + +Le chevalier de Pardaillan, lorsqu'il avait entendu se refermer la +porte, lorsqu'il avait compris que cette porte de son cachot était +inébranlable, était tombé sur les dalles presque sans connaissance. + +Quand il revint à lui, le premier emploi qu'il fit de son énergie fut +de se réduire au calme le plus absolu, et de dompter la fureur qui +bouillonnait en lui. + +Alors, il examina la chambre où il était enfermé. + +C'était une pièce assez vaste dont le plancher était composé de larges +dalles. Seulement, dans tout un angle, les dalles s'étant brisées, on +les avait remplacées par des carreaux. + +Les murs et la voûte surbaissée étaient en pierres de taille noircies +par le temps; mais elles n'étaient point trop humides, le cachot étant +situé assez haut dans la tour. + +Une étroite lucarne, placée assez haut, laissait entrer un peu--très +peu--de lumière et d'air. Mais en montant sur un escabeau de bois, siège +unique de cette prison, il était facile d'atteindre à cette fenêtre. + +Une botte de paille, une cruche pleine d'eau sur laquelle était déposé +un pain, achevaient l'ameublement de la chambre. + +Dans le corridor, on entendait le pas lent et sonore d'une sentinelle. + +Pardaillan se jeta sur la paille assez propre qui devait lui servir de +lit. Une couverture trouée, élimée, traînait sur cette paille. A l'actif +de notre héros, disons qu'à ce moment d'angoisse terrible pour un homme +qui savait parfaitement qu'on ne sort de la Bastille que--les pieds +devant, à ce moment, toute sa pensée se reporta vers Loïse. L'amertume +de son arrestation lui vint surtout de ce qu'il n'avait pu courir au +secours de sa petite voisine. + +--C'est moi qu'elle a appelé, songeait-il. C'est tout d'abord à moi +qu'elle a pensé dans le danger. Et me voici en prison! + +Le déchirement qu'il éprouva lui fut une révélation. + +--Je l'aime! + +Mais à quoi bon cet amour? la reverrait-il jamais? Est-ce qu'on sortait +de la Bastille! + +Et quel pouvait être ce danger qui l'avait menacée au point qu'elle +avait appelé à son secours un homme qu'elle connaissait à peine de vue? + +Ce fut au duc d'Anjou que Pardaillan songea. + +Sans doute le duc et ses acolytes étaient revenus de bon matin. Ou +peut-être même ne s'étaient-ils pas éloignés... + +Avec un immense désespoir, Pardaillan se dit que, s'il avait passé +la nuit dans la rue comme il en avait eu un instant la pensée, non +seulement il se fût trouvé là pour protéger Loïse, mais encore il n'eût +pas été arrêté! + +A force de songer à ce qu'il y avait de si terriblement ironique dans la +destinée qui le supprimait du monde des vivants, à l'heure même où il +eût pu être si heureux, il en vint à se demander pourquoi il était +arrêté... + +Il devinait vaguement que le coup venait de la reine Catherine. Et +pourtant, elle s'était montrée si bonne, si franche, elle lui avait +donné rendez-vous au Louvre avec une si naturelle fermeté, qu'il +refusait de s'arrêter à ce soupçon. + +Mais qui, alors? + +--Est-ce que ce complot que j'ai surpris... est-ce que le duc de +Guise... mais non! comment aurait-il su!... + +Le soir du sixième jour, il n'y tint plus et résolut de savoir au moins +de quel crime il était accusé. + +Lorsque le geôlier entra le soir dans son cachot, Pardaillan, pour la +première fois, lui adressa la parole. + +--Mon ami..., dit-il d'une voix très douce. + +Le geôlier le regarda de travers. + +--Il m'est défendu de parler aux prisonniers. + +--Un mot! Un seul! Pourquoi suis-je ici!... + +Le geôlier se dirigeait vers la porte. Il se retourna vers le jeune +homme et il le vit si bouleversé, si pâle, si pitoyable, que sans doute +il fut ému. + +--Écoutez, dit-il d'une voix un peu moins rude, je vous préviens pour la +dernière fois: il m'est défendu de vous parler; si vous persistiez, +je serais obligé de faire mon rapport au gouverneur. Et l'on vous +descendrait dans les cachots! + +--Eh bien, rugit Pardaillan, que cela arrive donc! Mais je veux savoir! +Je le veux, tu entends! Parle donc, misérable, ou je te jure que je vais +t'étrangler! + +Il fit un bond pour se ruer sur le geôlier. + +Mais celui-ci s'attendait sans doute à quelque attaque car, au, même +instant, il fut dans le corridor, et referma la porte violemment. +Pardaillan se jeta alors sur cette, porte; c'est à peine s'il réussit à +l'ébranler. Pendant toute la nuit et la journée du lendemain, il fit un +tel vacarme, il poussa de tels hurlements, il assena contre la porte de +tels coups, que le geôlier n'osa pénétrer dans le cachot. + +Seulement, le gouverneur prévenu prit une douzaine de soldats solidement +armés, et, ainsi escorté, se rendit au cachot du forcené. + +--C'est monsieur le gouverneur qui vient vous voir cria le geôlier à +travers la porte. + +--Enfin! je vais donc savoir! murmura Pardaillan. + +La porte fut ouverte. Les soldats croisèrent leurs hallebardes. +Pardaillan, dans une sorte d'accès de folie, allait s'élancer sur ces +hallebardes. + +Tout à coup, il s'arrêta court... + +Il venait d'apercevoir le gouverneur au milieu des soldats. + +Et ce gouverneur, il le reconnaissait! C'était l'un des conspirateurs +qu'il avait vus dans l'arrière-salle de la Devinière. + +--Ah! ah! fit le gouverneur, il paraît que la vue des hallebardes vous +produit le même effet qu'à tous les enragés de votre espèce! Vous +reculez maintenant! Bon, bon!... Vous ne dites plus rien?... Écoutez, je +suis une bonne âme, moi; que cela ne se renouvelle plus, vous entendez? +Sans quoi, à la première récidive, le cachot; à la deuxième, la +privation d'eau; à la troisième, la torture. + +Pardaillan avait, en effet, reculé de deux pas. + +--Allons! reprit le gouverneur, vous voilà sage... et prévenu! Gare le +chevalet L. + +Il fit un mouvement pour se retirer. Alors Pardaillan se porta vivement +en avant. + +--Monsieur le gouverneur, dit-il d'une voix dont le calme eût paru +admirable à qui eût su ce qui se passait en lui, j'ai une demande à vous +faire... Une simple demande... + +--Connu! Vous voulez savoir pourquoi vous êtes ici?... Eh bien, mon +cher, laissez-moi vous apprendre une chose, c'est que je ne m'inquiète +jamais de savoir le crime de mes prisonniers. Seulement, je puis vous +apprendre aussi que, selon toute probabilité, vous ne sortirez jamais +d'ici... Ainsi, tâchez de faire bon ménage avec moi et vos dignes +gardiens. + +--Je ne demande pas mieux monsieur le gouverneur, et je vous remercie de +vos bons conseils... mais là n'est pas la demande que je voulais vous +faire. + +--Que vouliez-vous donc? + +--Simplement du papier, une plume et de l'encre. + +--C'est défendu. + +--Monsieur le gouverneur, il s'agit d'une révélation. + +--Une révélation? + +--Oui, que je veux faire à vous-même par écrit, J'ai découvert par +hasard un complot. + +--Un complot! fit le gouverneur en pâlissant. + +--Un complot de huguenots, monsieur le gouverneur! Il ne s'agit rien de +moins que d'assassiner M. de Guise. + +--Ah! ah! diable! et vous avez découvert cela? + +--Je vous donnerai par écrit le moyen de faire saisir les damnés +huguenots et la preuve du complot. J'espère qu'on m'en saura gré et que +je pourrai rentrer en bonnes grâces... + +--Eh bien, s'il en est ainsi, je vous promets, moi, de faire tout au +monde pour hâter votre délivrance. + +Le digne gouverneur avait immédiatement établi son plan. + +Il laisserait le prisonnier écrire sa dénonciation, puis, sur le premier +prétexte, il le ferait descendre dans une de ces bonnes oubliettes où un +homme meurt en quelques mois. Armé des révélations, il deviendrait non +seulement le sauveur de Guise, selon lui futur roi de France, mais +encore le sauveur de la sainte Eglise. + +Un quart d'heure plus tard, le geôlier apporta à Pardaillan deux +feuilles de papier, de l'encre et des plumes toutes taillées. + +Le chevalier saisit avidement le papier. + +--Dans quelques jours je serai libre! s'écria-t-il. C'est votre maître +lui-même qui m'ouvrira les portés! + +--Mon maître? + +--Oui, le gouverneur, M. de Guitalens. + +Le geôlier hocha la tête et se retira. + +Le lendemain matin, de très bonne heure, il arriva. + +--Eh bien, cette révélation est-elle écrite? + +--Pas encore!... Vous comprenez... il faut que je me rappelle bien tout! + +--Hâtez-vous, en ce cas... monsieur le gouverneur est impatient! + +Pardaillan demeuré seul approcha l'escabeau de la fenêtre, se hâta d'y +monter et colla vivement son visage aux barreaux. + +Toute la journée, il inspecta du haut de son escabeau les abords de la +prison... Il aperçut à deux ou trois reprises son chien qui errait, et +murmura avec un sourire attendri: + +--Pauvre Pipeau!... + +Soudain, comme il prononçait ce mot, il étouffa un cri de joie folle. + +--J'ai trouvé! s'écria-t-il en descendant de son escabeau. + +Aussitôt, Pardaillan saisit l'une des deux feuilles de papier qui lui +avaient été remises et se mit à écrire. Puis il plia soigneusement le +papier et le cacha dans son pourpoint. + +Cela fait, à coups de talon, il brisa l'un des carreaux qui dans un +angle du cachot remplaçaient les dalles, choisit un morceau assez lourd +de ce grès et le cacha soigneusement. + +Le lendemain matin, il prit la feuille de papier sur laquelle il n'avait +rien écrit. + +Il la roula autour du morceau de carreau qu'il avait brisé, monta sur +l'escabeau, et, le coeur battant, reprit sa place à la fenêtre, ou +plutôt à la lucarne. + +Tout de suite, son regard tomba sur Pipeau. + +--Pipeau!... cria-t-il. + +De l'endroit où il se trouvait, il pouvait entrevoir un coin de la porte +d'entrée. Au cri qu'il poussa, il vit les sentinelles lever la tête. + +--Cela marche! gronda-t-il. + +Au même instant, prenant une légère reculée, il lança violemment dans +l'espace le morceau de carreau enveloppé de son papier blanc. + +L'instant qui suivit fut pour lui une seconde d'effroyable angoisse. +Il vit le papier rouler sur le sol, Pipeau le saisir, les gardes se +précipiter à la poursuite du chien. + +Et ce fut seulement lorsqu'il les vit revenir qu'il descendit de +l'escabeau. Il s'assit, passa les deux mains sur son front et murmura: + +--Si le chien a lâché le papier devant les gardes, je suis perdu! + +Bientôt, un bruit de pas précipités retentit dans le corridor. +Pardaillan était pâle comme un mort. + +La porte s'ouvrit violemment: le gouverneur apparut entouré de gardes. + +--Monsieur! gronda le gouverneur, vous allez me dire ce que contenait +la lettre que vous avez jetée, ou je vous fais mettre à la question sur +l'heure! + +Pardaillan poussa un profond soupir de joie. + +--Je suis sauvé! murmura-t-il. + +--En vain nierez-vous! reprit Guitalens. Vous avez été entendu appelant +le chien! Vous avez été vu! Répondez... + +--Je ne le nie pas. Je dirai plus. C'est que, depuis longtemps, mon +chien est dressé à ce genre d'exercices. + +--Il sait donc où il doit porter ce papier? + +--Il le sait parfaitement; il y a été cent fois. + +--C'est donc à cela que vous destiniez le papier, sous prétexte de +révélation à me faire!... Ah! vous me le paierez cher! Et à moins que +vous ne me disiez tout... A qui avez-vous écrit? + +--A une personne que je nommerai tout à l'heure devant vous seul. + +--Et c'est à cette personne que le chien va porter la lettre? + +--Non, mais à un de mes amis, un ami sûr et fidèle qui, dès ce soir, +remettra la lettre à la personne qui doit la lire. J'ajoute seulement +que mon ami a ses entrées au Louvre à toute heure. + +Le gouverneur Guitalens tressaillit. + +--La personne qui doit lire la lettre habite donc le Louvre? + +--Elle y habite! + +Guitalens réfléchit une minute. Le prisonnier répondait avec une telle +franchise ou plutôt avec un tel aplomb qu'un commencement d'inquiétude +vague se glissa dans l'esprit du gouverneur. + +--C'est bien, reprit-il. Maintenant, voulez-vous dire ce que contenait +la lettre? + +--Avec plaisir, monsieur de Guitalens, fit tranquillement Pardaillan. +Mais il vaudrait mieux que je vous dise cela seul à seul... Vous m'en +pouvez croire... + +--J'exige que vous parliez à l'instant. + +--Soit donc, monsieur! J'ai simplement écrit à la personne en question +qu'un soir, il n'y a pas long-temps, je me trouvais dans une auberge de +Paris qui se trouve rue Saint-Denis... + +--Silence! gronda le gouverneur en pâlissant. + +--Et où vont boire des poètes... et autres personnages... + +Guitalens devint livide. + +--Prisonnier, interrompit-il d'une voix tremblante, m'assurez-vous que +votre lettre est assez grave pour que nous en parlions seul à seul? + +--C'est un secret d'État, monsieur. + +--En ce cas, il vaut mieux en effet que je sois seul à vous entendre. + +Il se retourna et fit un geste. + +Soldats et geôliers sortirent à l'instant. + +--Monsieur, dit le chevalier, je ne dois pas vous surprendre beaucoup en +vous apprenant que la personne à qui est destinée ma lettre... + +--Plus bas! plus bas! supplia Guitalens. + +--C'est le roi de France! acheva Pardaillan. Maintenant, si vous tenez à +savoir ce que j'écris à Sa Majesté, j'ai fait un double de ma lettre à +votre intention; ce double, le voici. Lisez-le. + +Pardaillan tira de son pourpoint le papier sur lequel il avait écrit la +veille et le tendit au gouverneur. + +Voici ce que contenait le papier: + + + Sa Majesté est prévenue qu'il y a contre elle complot + d'assassinat. Messieurs de Guise, de Damville, de Tavannes, de + Cosseins, de Sainte-Foi, de Guitalens, gouverneur de la Bastille, + conspirent pour tuer le roi et faire sacrer à sa place M. le duc de + Guise. Sa Majesté aura la preuve du complot en faisant mettre à + la question le moine Thibaut, ou M. de Guitalens, l'un des plus + acharnés. La dernière réunion des conspirateurs a eu lieu dans une + arrière-salle de l'auberge de la Devinière, rue Saint-Denis. + + +Je suis perdu, bégaya Guitalens. Misérable! + +--Monsieur! dit Pardaillan, je cherche ma liberté, voilà tout! Mais je +puis vous sauver... + +--Vous!... vous me sauveriez! Et comment?... Dans quelques instants, le +roi saura l'horrible vérité... + +--Eh! s'écria Pardaillan, qui vous dit que le roi va être prévenu dans +quelques instants!... + +--La lettre! + +--Il ne l'aura que ce soir. Mon ami ne doit la porter que ce soir, à +huit heures, entendez-vous! Nous avons donc toute une journée devant +nous!... + +--Fuir?... Mais où fuir?... Je serai rejoint!... + +--Non! ne fuyez pas! Arrangez-vous simplement pour que la lettre ne +parvienne pas au roi! + +--Et comment? + +--Un seul homme est capable d'arrêter cette lettre dans sa route: c'est +moi. Faites-moi sortir d'ici; dans une heure, je suis chez mon ami, je +reprends la lettre, et je la brûle. + +--Et qui me garantit que vous feriez cela? balbutia-t-il. + +--Monsieur, s'écria le chevalier, regardez-moi. Je vous jure sur ma tête +que, si vous me faites sortir, cette lettre ne parviendra pas au roi. +Puisse-je être foudroyé si je mens!... Et maintenant, écoutez: ceci +est votre dernière chance. Je ne vous dirai plus rien; si vous ne me +relâchez, le roi que je sauve me fera bien relâcher, lui! Qu'est-ce +que je risque? De rester ici un jour, deux jours au plus... Tandis que +vous... si vous ne me faites sortir, vous êtes un homme mort... + +Guitalens demeura quelques minutes effondré sur l'escabeau, faisant +d'incroyables efforts pour ressaisir sa pensée vacillante. Le coup qui +le frappait était vraiment terrible; il se voyait condamné à mort; et +quelle mort! quelque supplice effroyable briserait sans doute son corps +avant qu'il ne se balançât au bout de l'une des cordes de Montfaucon! Il +claquait des dents. + +--Jurez-moi, bégaya-t-il, jurez-moi... sur le? Christ... sur +l'Evangile... que vous arriverez à temps... + +--Je jurerai tout ce que vous voudrez, fit Pardaillan d'une voix très +calme, mais je vous ferai observer que le temps passe... vos gardes +eux-mêmes vont s'étonner... + +--C'est vrai! fit Guitalens en essuyant son front couvert de sueur. +Monsieur, dans une demi-heure, vous serez dehors. + +Pardaillan eut assez de puissance sur lui-même pour commander à son +visage de n'exprimer qu'une joie de politesse. + +--Comme vous voudrez! répondit-il. + +Guitalens ouvrit la porte, rappela les gardes et, devant eux, se tourna +vers le prisonnier. + +--Monsieur, dit-il, votre secret vaut en effet la peine d'être transmis +à Sa Majesté. Je ne doute pas de la reconnaissance du roi, et j'espère +que, dans peu d'instants, je pourrai vous ouvrir moi-même les portes de +cette Bastille. + +Le geôlier de Pardaillan demeura stupéfait. + +Le gouverneur, en toute hâte, fit atteler son carrosse et y monta en +disant à voix haute qu'il se rendait au Louvre. Il s'y rendit en effet +et y demeura juste le temps nécessaire pour que ses gens pussent croire +qu'il avait parlé au roi. + +Au bout, non pas d'une demi-heure, comme il l'avait dit, mais d'une +heure, il était de retour et s'écriait devant quelques officiers: + +--Ah! c'est bien un grand service que cet homme rend à Sa Majesté! Mais, +messieurs, silence absolu sur tout ceci. + +Guitalens, séance tenante, se rendit à la prison de Pardaillan: + +--Monsieur, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer qu'en raison du +service que vous lui rendez Sa Majesté vous fait grâce... + +--J'en étais sûr!... fit Pardaillan en s'inclinant. Cinq minutes plus +tard, le chevalier était dehors. + +Le gouverneur l'avait escorté jusqu'au pont-levis, honneur qui prouvait +à tous en quelle estime il tenait son ancien prisonnier. Au moment où +Pardaillan allait s'éloigner, Guitalens lui serra la main d'une façon +significative. + +--Voulez-vous que je vous rassure? fit Pardaillan. + +Les yeux de Guitalens flamboyèrent. + +--Eh bien, écoutez donc: le papier que j'ai jeté à mon chien... + +--Oui... + +--L'ami qui devait le porter au roi... + +--Oui, oui... + +--Eh bien, l'ami n'existe pas; le papier était blanc... je suis +incapable d'une dénonciation, même pour sauver ma vie... + +Guitalens étouffa un cri où il y avait autant de joie que de regret. +Un instant, il eut la pensée de mettre sa main au collet de celui qui +avouait l'avoir joué. Mais comme c'était un homme à double face, il +supposa naturellement que Pardaillan pouvait mentir, que le papier +pouvait bien contenir la dénonciation... + +Il grimaça dans un sourire: + +--Vous êtes un charmant cavalier, et je suis vraiment heureux de vous +donner la clef des champs! + + +XX + +LA LETTRE DE JEANNE DE PIENNES + +Nous ramenons un instant nos lecteurs auprès de dame Maguelonne, la +vieille propriétaire de la maison où habitaient Jeanne de Piennes et sa +fille. On a vu que cette digne matrone s'était rendue à l'auberge de la +Devinière, comment elle y avait appris l'arrestation du chevalier +de Pardaillan qui concordait si étrangement avec celle de ses deux +locataires et comment elle était rentrée chez elle fort effrayée de +savoir que sa maison avait été un nid de conspiration huguenote. + +Sa première pensée fut de brûler la lettre qui lui avait été confiée par +Jeanne de Piennes. + +La terreur de passer pour complice la talonnait. Mais dame Maguelonne +était femme, vieille et dévote. Cette vénérable femme tremblait +d'épouvante à la pensée qu'on pourrait trouver chez elle cette +lettre--et cependant, elle ne la brûla pas! + +Lorsque, au bout de trois ou, quatre jours de combat contre sa peur, +dame Maguelonne se fut enfin résolue à ne pas brûler ce papier, elle eut +à subir un nouveau combat. + +En effet, dès qu'elle était seule, elle courait fermer sa porte et ses +fenêtres, allait prendre la lettre, s'asseyait, et passait des heures +entières à se demander: + +--Que peut-il y avoir là-dedans? + +Ce papier, mille et mille fois, elle le tourna en tous sens, en gratta +les joints avec son ongle, essaya au moyen d'une épingle de soulever le +repli. Tant il y eut qu'à la fin la lettre s'ouvrit. + +Le pli contenait un mot adressé au chevalier de Pardaillan, et une +lettre qui portait une suscription... Par le mot, la Dame en noir +suppliait le chevalier de faire parvenir la lettre à son adresse. + +Et cette adresse, c'était: + +Pour François, maréchal de Montmorency. + +La vieille demeura stupéfaite et remplie de remords. En effet, elle +voyait clairement qu'il n'y avait pas la moindre connivence entre la +Dame en noir et le chevalier de Pardaillan; d'où sa stupéfaction. Et +d'autre part, sa curiosité demeurait inassouvie, puisqu'il y avait une +deuxième lettre à ouvrir; d'où son remords. + +Héroïquement, elle résista plusieurs jours à l'envie démesurée de savoir +ce qu'une pauvre ouvrière comme sa locataire pouvait bien avoir à dire à +un grand seigneur comme François de Montmorency. + +Enfin, elle n'y tint plus. Elle courut à la lettre, la déposa sur une +table, s'assit et fit sauter le cachet. + +A ce moment, elle bondit. On venait de heurter à sa porte. + +Au même instant, cette porte s'ouvrit. La vieille jeta un cri de +terreur. Dans son impatience, elle avait oublié de s'enfermer. Et +quelqu'un entrait. + +Et ce quelqu'un, c'était le chevalier de Pardaillan! + +--Vous! cria dame Maguelonne en couvrant de ses mains tremblantes les +papiers restés sur la table. + +Le chevalier demeura un instant étonné. + +--Cette vieille me connaît donc? songeait-il. + +Puis saluant avec politesse: + +--Madame, dit-il, rassurez-vous, je ne vous veux aucun mal; +pardonnez-moi seulement d'entrer ainsi chez vous et de vous avoir +effrayée peut-être... un grave intérêt m'a fait oublier un instant les +convenances. + +--Oui, la lettre! fît la vieille réellement effarée. + +--Quelle lettre? demanda Pardaillan de plus en plus étonné. + +Dame Maguelonne se mordit les lèvres; elle venait de se trahir; elle +essaya maladroitement de cacher les papiers, mais Pardaillan les avait +vus et ne les perdait plus des yeux. + +--Vous n'êtes donc plus en prison? reprit la vieille. + +--Vous le voyez, madame; il y avait erreur et, l'erreur ayant été +reconnue, on m'a aussitôt relâché. + +Et ma première visite est pour vous, ma chère dame. Il y a dix jours, +j'ai été arrêté et conduit à la Bastille à la suite d'une erreur qui, +comme vous le voyez, n'a pas tardé à être reconnue. Or, au moment même +où mon logis était envahi, deux personnes qui demeurent chez vous +étaient menacées d'un grand danger, puisqu'elles m'appelaient à leur +secours. Je sais que ces deux personnes ont été enlevées violemment le +jour même de mon arrestation... + +--Au même moment. + +--C'est cela! Eh bien, madame, pouvez-vous me donner à ce sujet le +moindre renseignement? + +--Je vous dirai tout ce que je sais. La Dame en noir et sa fille Loïse +ont été arrêtées, dit-on, parce qu'elles complotaient avec vous. + +--Avec moi! + +--Mais il est bien évident qu'elles étaient innocentes, les pauvres +chères créatures, puisque vous l'êtes vous-même... + +--Et, dites-moi, qui est venu les arrêter? + +--Des soldats, un officier... + +--Un officier du roi?... + +--Dame, je ne sais pas trop... ah! s'il s'était agi de religieux, +j'aurais tout de suite reconnu le costume. + +--Le duc d'Anjou n'était pas parmi ces gens? + +--Oh! non! fit la vieille effrayée. + +--Vous n'avez aucune idée de l'endroit où on a dû les emmener? + +--Pour cela, non... j'étais si troublée, vous comprenez. + +--Mais, fit tout à coup le chevalier, lorsque je suis entré, vous avez +parlé d'une lettre. Est-ce que ces malheureuses femmes auraient écrit? + +Les mains de la vieille se crispèrent sur les papiers qu'elle avait fini +par faire tomber sur son tablier. + +--Voyons, madame, qu'est-ce que ces papiers, que vous froissez? + +--Monsieur, ce n'est pas moi que les ai ouverts, je vous le jure, +s'écria la vieille. + +Et d'un geste convulsif, elle tendit les papiers à Pardaillan qui les +saisit avidement... D'un coup d'oeil, il parcourut la lettre qui lui +était adressée. + +--Cette chère dame m'a fait promettre de vous remettre ces écrits, +continuait dame Maguelonne avec volubilité, je vous jure que je me suis +aussitôt rendue à la Devinière pour tenir ma promesse, mais vous étiez +arrêté, je les ai donc précieusement gardés... + +--Personne ne les a vus? + +--Personne, mon cher monsieur, personne au monde... + +--Qui donc les a ouverts?... + +--Eh! ils se sont ouverts tout seuls! + +--Mais vous les avez lus? + +--Un seul, monsieur, un seul! Celui qui vous était destiné... + +--Et l'autre? + +--J'allais le lire, mais vous êtes arrivé... + +--Madame, dit Pardaillan qui se leva, j'emporte ces papiers. Vous le +voyez, je suis chargé de faire parvenir cette lettre au maréchal de +Montmorency; rien au monde ne pourra m'empêcher d'exécuter la volonté de +celle qui m'a honoré de sa confiance. Quant à vous, madame, vous avez +commis une mauvaise action en ouvrant ces papiers. Je vous la pardonne à +une Condition... + +--Laquelle, mon bon jeune homme? + +--C'est que jamais vous ne parliez à âme qui vive de ces papiers... + +--Oh! pour cela, vous pouvez en être sûr! + +Le chevalier salua dame Maguelonne et se retira. Dehors, il retrouva +Pipeau qui l'attendait. Il franchit tranquillement la rue et entra dans +l'auberge. + +Maître Landry, qui portait un broc de vin à des clients, le laissa +tomber et s'arrêta, saisi d'étonnement. + +--Le chevalier! fit l'aubergiste atterré. + +--Remettez-vous, cher monsieur, je comprends toute la joie que vous +éprouvez à me revoir; mais enfin, ce n'est pas une raison pour ne pas me +demander si j'ai faim et ce que je mangerais bien. + +Pardaillan, après s'être restauré, se dirigea vers l'écurie, constata +que son cheval était toujours au râtelier et que la noble bête n'avait +pas souffert de son absence. + +Puis il monta à sa chambre, et son premier mouvement fut de ceindre son +épée qui était restée accrochée au mur. + +Alors, il relut trois ou quatre fois de suite le billet que lui avait +adressé la Dame en noir. + +--En somme, conclut-il, il s'agit de faire parvenir au maréchal, duc de +Montmorency, la lettre ci-jointe. + +Et, de même que dame Maguelonne, Pardaillan se demanda ce qu'il pouvait +bien y avoir de commun entre celle qu'il croyait être une pauvre +ouvrière, et le grand maréchal de Montmorency. + +La lettre était là, sur la table. + +Elle était ouverte... Mais certes, il ne la lirait pas!... + +Et pourtant!... Quel mal ferait-il en la lisant! Et qui sait s'il n'y +trouverait pas des indications précieuses sur les gens qui avaient +arrêté Loïse et sa mère! + +Sans aucun doute, la Dame en noir implorait la protection du maréchal de +Montmorency. + +--Qu'est-il besoin du maréchal? conclut-il. Si quelqu'un doit délivrer +Loïse et sa mère, c'est moi! Je ne veux pas qu'un autre s'en mêle!... +Allons, lisons!... + +Le jeune homme déplia donc brusquement le parchemin et se mit à lire. + +Quant il eut fini, le chevalier de Pardaillan était très pâle. + +Un profond soupir gonfla sa poitrine. + +Il reprit la lettre et la relut d'un bout à l'autre, revint sur deux +ou trois passages essentiels, répéta à demi-voix des phrases entières, +comme si le témoignage de ses yeux seuls eût été insuffisant pour le +convaincre. + +Et lorsque cette deuxième lecture fut terminée, cette fois la lettre +s'échappa de ses mains... Le chevalier de Pardaillan laissa tomber sa +tête sur sa poitrine et se mit à pleurer. + +La lettre de Jeanne de Piennes était datée du 20 août 1558, c'est-à-dire +de l'année même où François de Montmorency avait épousé Diane de France, +fille naturelle d'Henri II. + +Il y avait environ quatorze ans que cette lettre avait été écrite. La + voici: + + J'ai donc subi aujourd'hui la pire douleur qu'il soit donné à une + amante d'éprouver. Je l'ai subie, cette douleur, mon âme est encore + comme engourdie, mon coeur se déchire, et, pourtant, je ne meurs + pas! + + Peut-être mon heure n'est-elle pas venue encore. + + Et puis, ce qui me rattache à cette misérable vie, c'est de me + pencher sur le petit lit de l'enfant. Si je meurs, qui prendra soin + d'elle? Il faut que je vive... + + Elle a cinq ans. Si tu pouvais la voir, ô mon François! En ce + moment, elle dort, paisible, confiante... elle sait que sa mère + veille sur elle. Ses cheveux dénoués, épars sur l'oreiller, lui font + une auréole blonde; ses lèvres sourient. C'est ta fille, ô mon cher + époux! + + Aujourd'hui, François, ton mariage a été célébré. Toute la pauvre + rue que j'habite parle de la pompe de cette cérémonie et dit que Mme + Diane est la digne épouse d'un fier seigneur tel que toi... hélas! + n'étais-je donc pas digne d'assurer ton bonheur? + + Aujourd'hui, tout est bien fini. La dernière lueur d'espérance qui + vacillait dans mon âme vient de s'éteindre. + + Le jour où ton père me chassa, broya mon coeur comme s'il l'eût + saisi dans son gantelet des jours de bataille, le jour où, presque + folle, je sortis en trébuchant de cet hôtel où, pour te sauver, + je venais de signer ma pauvre déchéance, le jour où, éperdue, + agonisante, je m'enfonçai dans le noir Paris, ma fille dans mes + bras, ce jour-là, François, je crus avoir franchi les limites de la + douleur humaine... + + Hélas! Je n'avais pas encore vécu la présente journée!... + Aujourd'hui, c'est fini: tout est noir en moi. + + C'est fini, François! pourtant, un indissoluble lien te rattache + à moi. Ton enfant vit. Ton enfant vivra. C'est pour elle que j'ai + déchiré mes lèvres qui voulaient parler, c'est pour elle que j'ai + gravi les calvaires de désespoir, c'est pour elle que j'ai subi le + martyre... Ta fille vivra, François! + + Je devais me taire pour ma fille. Aujourd'hui, pour ma fille, je + dois parler... + + T'ai-je dit qu'elle s'appelle Loïse?... La chère enfant porte + admirablement ce joli nom. + + Que j'aie été frappée, moi, je l'admets. Que ma vie soit brisée, que + je sois déchue de mon titre d'épouse sans avoir mérité ce suprême + affront, soit! Mais je veux que Loïse soit heureuse: tout ce qui me + reste de vie, force, volonté, énergie, pensée, tout est là! Je ne + veux pas que Loïse soit injustement frappée comme je l'ai été. + + Pour cela, il faut que tu puisses ouvrir ton coeur à ta fille. Il + faut qu'elle puisse entrer la tête haute dans ta maison, il faut que + Loïse puisse prendre à ton foyer la place qui lui est due! Et + pour cela, mon cher époux, il faut que tu saches la terrible, la + solennelle vérité... + + Je t'appelle encore mon époux. Car tu demeureras tel jusqu'à la fin + de mes jours. + + Or, il faut que tu saches l'abominable crime qui nous a séparés. Tu + vas tout savoir: et que ton père fut cruel, et que ton frère fut + criminel, et que ton amante, ton épouse peut porter fièrement ton + nom, et que ta fille a le droit de venir s'asseoir dans la maison + des Montmorency. + + Cette lettre, François, je l'écris parce qu'il faut que la vérité + éclate. Mais pour l'envoyer, pour te la faire parvenir, j'attends + trois choses: + + La première, c'est que ton père soit mort. Car c'est sur toi que le + connétable ferait tomber le poids de sa haine s'il apprenait que le + fatal secret t'est connu. + + La deuxième, c'est que ma fille... ta Loïse... soit en âge de + défendre ma mémoire et de parler hardiment comme il convient à une + Montmorency, fille d'une de Piennes, héritière irréprochable des + Montmorency. + + La troisième, c'est que je me sente sur ma mort, ou qu'un grave + péril menace notre enfant. + + Tant que ces trois conditions ne seront pas remplies, ô mon + François, je veux demeurer dans mon ombre, heureuse encore de + pouvoir me dire qu'en me taisant j'assure la paix et le bonheur de + l'homme que j'ai tant aimé... + + Car ma vie à moi ne compte plus. Mais ce qui compte, François, c'est + la vie et le bonheur de notre enfant. + + Lorsque tu recevras cette lettre, Loïse sera assez grande pour te + parler. Ton père sera mort, et je n'aurai plus rien à redouter de ce + côté pour toi... + + Mais à ce moment-là aussi... ou je serai mourante, ou un danger sera + sûr la tête de Loïse. + + Dans les deux cas, François, la volonté suprême de ton amante, de + ton épouse, est que tu reportes sur Loïse cette affection dont + j'étais si fière, que tu coures à son secours, que tu la prennes + avec toi, que tu lui rendes le nom auquel elle n'a cessé d'avoir + droit, puisqu'elle est née quand j'étais ta femme, que tu lui fasses + enfin l'existence qui doit être la sienne: celle d'une héritière + directe des Montmorency. + + Et maintenant, François, mon amant, mon cher époux, voici l'affreux + secret. Tout notre malheur tient dans ces mots: + + Ton frère Henri m'aimait. + + Il ne craignit pas de me l'avouer. Mais j'espérais que la droiture + finirait par l'emporter chez cet homme si jeune encore. J'espérais + que mon amour pour toi me couvrirait contre l'injure de son amour + à lui. Je me tus pour ne pas déchaîner la guerre dans une illustre + famille. + + La nuit de ton départ pour la guerre, une confidence était sur mes + lèvres... Tu sais quels événements précipités se produisirent, et + que notre mariage eut lieu... Le lendemain, je t'attendis vainement: + tu étais parti! + + La confidence qui était sur mes lèvres, la voici, mon François: + j'étais enceinte, j'allais te donner un enfant! + + Cet enfant vint au monde pendant que tu te battais... c'est notre + Loïse. + + Dans ces mois terribles où je te crus mort; où je faillis mourir + moi-même, ton frère disparut, et j'espérai qu'il s'était éloigné + pour toujours. + + Un jour, ma fille me fut enlevée. Et comme éperdue je la cherchais, + ton frère m'apparut, m'annonça ton retour, et en même temps me + dit qu'il connaissait l'homme qui avait enlevé Loïse. Et comme je + demeurais toute palpitante du bonheur de te savoir vivant, comme je + demandais quelle folie pouvait pousser ton frère, alors, François, + s'ouvrit devant mes yeux l'abîme où j'allais m'engloutir. + + Notre Loïse était entre les mains d'un homme payé par ton frère... + un misérable qui s'appelait le chevalier de Pardaillan. Ce monstre + devait, sur un seul signe de ton frère, égorger la pauvre petite + créature... ta fille, François... ce cher petit ange... Et ce signe, + ton frère devait le faire au chevalier de Pardaillan si j'avais le + malheur de prononcer une seule parole devant toi, tandis que je + serais accusée... accusée de forfaiture par ton propre frère! + + Tu sais maintenant pourquoi je me tus lorsque ton frère m'accusa!... + Je me tus, François! Et pourtant, mon âme hurlait de désespoir, ma + chair criait sa souffrance! Je me tus, et la nature prit pitié de + moi sans doute... car je m'évanouis et, lorsque je revins à moi, tu + avais disparu... + + J'étais condamnée! mais Loïse, ta fille, était sauvée! + + Ah! François! maudit soit à jamais l'être abominable qui porte ton + nom... ton frère... + + Maudit soit ce Pardaillan, ce complice hideux qui avait accepté + l'effroyable besogne!... + + Mais il faut que tu saches le reste. Toi parti, ma fille me fut + rendue par un inconnu; je courus à Montmorency pour te dire tout: + tu étais en route pour Paris! Je courus à Paris... je vis le + connétable... + + Et le connétable qui sut toute la vérité par moi me donna à choisir: + Ou je renoncerais à mon titre d'épouse, ou tu serais enfermé au + Temple pour la vie! + + Je signai!... Et je disparus, meurtrie, brisée... mais ma fille me + restait! j'ai vécu pour elle! je vivrai pour elle... + + Maintenant, mon cher époux, tu sais l'effrayante vérité. + + Je te jure que, si j'avais été seule frappée, je serais morte, + emportant le terrible secret dans la tombe. + + Ce secret, je l'écris. Je te le ferai parvenir à l'heure de ma mort; + en mourant, je veux être sûre que ta Loïse va reprendre le rang + auquel elle a droit, et qu'une vie de bonheur va s'ouvrir devant + elle. + + Accours donc, ô mon époux! + + Quelle que soit l'année, quel que soit le jour, quelle que soit + l'heure où j'aurai décidé de te faire parvenir cette lettre, où + tu l'auras reçue, accours, suis le messager que je t'enverrai..., + accours auprès de ta femme innocente qui n'a jamais cessé d'être + digne de toi et de t'adorer, près de ta fille, ta Loïse, que je veux + remettre dans les bras de son père!... + + Jeanne de PIENNES, + + Duchesse de Montmorency. + + +Telle était la lettre que venait de lire le chevalier de Pardaillan! Par +une sorte de culte touchant, de révolte peut-être, par une conscience +de son droit moral et de sa parfaite innocence, la malheureuse Jeanne +l'avait signée de son titre: duchesse de Montmorency. + +Pendant quelques minutes, le jeune homme demeura immobile, comme s'il +eût appris quelque catastrophe. + +Et en effet, c'était une catastrophe qui s'abattait sur lui. + +Il pleurait silencieusement, les larmes coulaient le long de ses joues +sans qu'il songeât à les essuyer. + +Duchesse de Montmorency!... Loïse est la fille des Montmorency!... + +Cette sourde exclamation révélait une partie de son amertume. + +En effet, Pardaillan, pauvre hère, sans sou ni maille, eût pu épouser +Loïse, fille d'une modeste ouvrière. + +Mais Loïse, fille du maréchal de Montmorency, ne pouvait devenir +l'épouse du pauvre chevalier. + +Il faut bien se rendre compte de ce que ce nom de Montmorency évoquait +alors de formidable puissance et de splendeur. + +Avec le connétable, cette maison, l'une des plus fières de la noblesse +du royaume, avait connu l'apogée de la grandeur. Le connétable mort, +le nom gardait encore tout son prestige. Et si l'on songe que François +était devenu le chef d'un puissant parti qui faisait échec aux Guises +d'une part, et au roi, d'autre part, on comprendra que Pardaillan +éprouvât une sorte de vertige quand il mesurait la distance qui le +séparait maintenant de Loïse. + +--Tout est fini! murmura-t-il en répétant la parole désespérée qu'il +avait lue dans la lettre de la Dame en noir, c'est-à-dire de Jeanne de +Piennes... + +Par moments, pourtant, il semblait au chevalier qu'un peu d'espoir +rentrait dans son coeur. Si Loïse l'aimait! Si elle ne se laissait pas +éblouir par la situation nouvelle qui l'attendait!... + +--Mais non, pauvre fou! reprenait-il aussitôt. Lors même que Loïse +m'aimerait, est-ce que son père peut consentir à une telle mésalliance! +Que suis-je? Moins que rien, presque un truand aux yeux de beaucoup; un +aventurier sans feu ni lieu; je ne possède au monde que mon épée, mon +cheval et mon chien... + +Il se leva et fit quelques pas rapides dans la chambre. + +--Oh! fit-il en serrant les poings, j'oubliais encore cela. Non +seulement Loïse ne peut pas être à moi, non seulement elle ne m'aime +pas, selon toute vraisemblance, mais encore elle doit me haïr!... Le +jour où sa mère lui dira ce que mon père a fait, le jour où elle saura +que je m'appelle Pardaillan, quels sentiments pourra-t-elle avoir pour +moi, sinon ceux d'une répulsion instinctive? + +Il aimait Loïse et son père avait enlevé cette même Loïse pour une +monstrueuse besogne!... Il ne pouvait y avoir que haine et mépris dans +le coeur de Loïse pour le vieux Pardaillan... et pour son fils! + +--Eh bien, s'écria-t-il sourdement, puisqu'il en est ainsi, puisque tout +nous sépare, puisqu'elle doit me haïr, pourquoi m'occuperais-je d'elle +encore?... Oui! pourquoi porterais-je cette lettre?... Et que me fait à +moi Mme la duchesse de Montmorency, qui maudit mon père, qui me maudira +moi-même?... Et que me fait sa fille?... Elles sont malheureuses! Eh +bien, que d'autres courent à leur secours! + +Une étrange exaltation bouleversait le jeune homme. Il se promenait à +grand pas, gesticulait, lui si sobre de gestes, parlait à haute voix. Il +résumait sa situation. Elle était effrayante. + +Il avait contre lui la reine Catherine, il avait contre lui le duc +d'Anjou et ses mignons qu'il avait gravement offensés; il avait contre +lui le duc de Guise que Guitalens s'empresserait, sans doute, de mettre +au courant de ce qui s'était passé à la Bastille!... + +Il éclata d'un rire amer. + +--J'oubliais!... Dans la nomenclature de mes ennemis, j'oubliais +Montmorency! Peste! ce n'est pas là le moindre et, lorsque Mme de +Piennes lui aura répété ce que mon père a tenté contre sa fille, je +serai bien étonné si ce digne seigneur ne cherche pas à m'achever au cas +où la Médicis ne m'aurait pas déjà fait jeter dans quelque basse fosse! +au cas où les mignons ne m'auraient pas poignardé au détour de quelque +ruelle! En garde, messieurs! Gardez-vous, je me garde!... + +Et, tirant son épée, dans un de ces gestes flamboyants qui lui étaient +familiers, Pardaillan se fendit cinq ou six fois contre le mur... + +--Hé! Seigneur Jésus, à qui en avez-vous, monsieur le chevalier! + +Et Mme Huguette Grégoire apparut en prononçant ces mots de sa voix douée +et câline: + +--Je venais... pour ceci... + +Ceci? fit Pardaillan qui examina du coin de l'oeil un sac rebondi que +l'hôtesse déposait sur le coin de la table. + +--Oui, monsieur le chevalier. Lorsque vous avez été arrêté.. vous avez +oublié votre argent... là... Alors, vous comprenez... je vous l'ai +gardé... et je vous le rapporte! + +--Madame Huguette, vous mentez. + +--Moi, grand Dieu!... Je vous jure... + +--Ne jurez pas: c'est votre mari maître Landry, qui a raflé mes pauvres +écus; et, vous, bonne hôtesse, vous me les rapportez!... Madame +Grégoire, vous avez eu tort: cet argent, je le devais à maître Grégoire. +Je ne l'ai pas oublié: je l'ai laissé pour lui. + +--Mais qu'allez-vous devenir?... Partageons, au moins! + +--Ma chère Huguette, sachez une chose: c'est que je ne me sens jamais +aussi riche que lorsque je n'ai pas le sou. D'ailleurs, il me reste +cette agrafe, ajouta-t-il en désignant le bijou que lui avait envoyé la +reine de Navarre et qui était fixé à son chapeau. + +Huguette reprit le sac en soupirant. + +--Mais, continua le chevalier, je ne vous en aime pas moins... vous avez +bon coeur, Huguette... vous êtes aussi bonne que belle... Ah! Huguette, +je crois, décidément, que je vous adore!... + +Huguette baissa la tête et deux larmes perlèrent à ses cils. + +--Quoi! vous pleurez, Huguette? s'écria Pardaillan avec la même fièvre, +tandis que le désespoir éclatait dans ses yeux; vous pleurez! au moment +où je vous jure que je vous aime!... + +Huguette, doucement, se dégagea des bras de Pardaillan. + +--Comme vous devez souffrir! murmura-t-elle. + +Pardaillan tressaillit. + +--Moi! souffrir? Où prenez-vous que je souffre? + +Huguette releva ses beaux yeux sur le jeune homme. + +--Je pense, dit-elle avec mélancolie, que vous avez beaucoup de chagrin. +Oh! ne riez pas ainsi. Vous me faites mal, et vous vous faites plus de +mal encore à vous-même! Oui, monsieur le chevalier, vous avez le coeur +gros... parce que vous aimez... Croyez-vous donc que je ne m'en sois pas +aperçue?... Pardonnez-moi, je vous ai guetté... je vous ai vu passer +des heures et des heures à cette fenêtre, le regard fixé sur la petite +fenêtre d'en face... Vous aimez... vous avez laissé là votre coeur... +et celle qui a disparu l'a emporté avec elle... Et vous croyez, pauvre +jeune homme, qu'on ne vous aime pas... Eh bien, détrompez-vous... on +vous aime... + +--Comment le savez-vous? + +--Je le sais, monsieur, parce que, si je vous ai guetté, je l'ai +guettée, elle aussi! Je le sais, parce qu'il est facile de tromper +un indifférent, mais qu'il est impossible de tromper une femme... +jalouse... une femme qui aime! + +Pardaillan n'entendit pas ces mots puisqu'ils ne furent pas prononcés, +mais il comprit. + +--Huguette, vous êtes un ange... + +--Vous l'aimez donc bien? fit Huguette à voix basse. + +Il ne répondit pas et étreignit convulsivement les mains de l'hôtesse. + +Nous ne savons vraiment pas trop comment cette scène se serait terminée, +si la voix de maître Landry, qui appelait sa femme d'en bas, ne se fût +fait entendre. + +Huguette se sauva légèrement, à demi heureuse, à demi désolée. + +--Pauvre Huguette! songea Pardaillan. Elle m'aime et pourtant elle +cherchait à me consoler en me trompant. Mais c'est fini maintenant. +Loïse ne m'aime pas, ne peut pas m'aimer. Eh bien, je ne l'aime plus! Je +redeviens libre... libre de mon coeur, de ma pensée, de mes pas... Au +diable Paris!... Demain, je me mets à la recherche de mon père!... Et +quant à cette lettre... cette lettre... elle arrivera à son adresse +comme elle pourra!... + +En disant ces mots, Pardaillan saisit la lettre de Jeanne de Piennes, la +recacheta vivement, la fourra dans son pourpoint d'un mouvement rageur +et s'élança au-dehors, bien résolu à ne plus s'inquiéter de rien de ce +qui concernait Loïse et sa mère, et tous les Montmorency de France. + +Ce que fit Pardaillan dans cette journée, il est probable qu'il l'ignora +toujours lui-même. On le vit dans deux ou trois cabarets où il était +connu. Il ne prenait aucun soin de se cacher. Pourtant, sa position +était effrayante. + +Vers cinq heures, il se retrouva calme, de sang-froid, maître de lui. Il +regarda autour de lui, et se vit non loin de la Seine, presque en face +du Louvre, devant un somptueux hôtel. + +--L'hôtel de Montmorency!... Je n'irai pas, certes!... + +Presque en même temps, Pardaillan s'approchait de la grande porte, et +furieusement heurtait le marteau!... + + +XXI + +LE CONFESSEUR + +La veille de ce jour où le chevalier de Pardaillan sortit de la Bastille +grâce à la jolie ruse qu'il avait imaginée et où, malgré sa ferme +résolution, il s'était trouvé devant l'hôtel Montmorency, une scène +importante s'était passée dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois. + +Il était environ neuf heures du soir. Le prédicateur venait d'achever +son sermon devant une foule énorme qui avait envahi la basilique. + +Ce prédicateur était un moine superbe, de haute taille et de grande +allure. Il portait avec une sorte de distinction théâtrale le costume +noir et blanc de carme. + +On l'appelait le révérend Panigarola. + +Ce moine, malgré sa jeunesse, produisait une impression d'ascétisme +sévère qui corrigeait fort à propos l'enthousiasme assez peu religieux +qu'il soulevait chez ses belles auditrices. + +Il était, d'ailleurs, d'une remarquable beauté; il possédait l'art du +geste, ce grand geste des bras levés vers les voûtes lointaines et +qui s'abaissent tout à coup pour menacer ou pour bénir. Mais ce qu'on +admirait le plus en lui, c'était la véhémence de ses attaques qui +n'épargnaient pas même le roi. + +Ce Panigarola prêchait ouvertement la guerre à l'hérésie et +l'extermination des huguenots. Il englobait dans la même haine la +reine de Navarre, Jeanne d'Albret, son fils Henri, le prince de Condé, +l'amiral Coligny, enfin tous les huguenots et ceux qui, comme le roi +Charles IX, avaient la faiblesse de les tolérer. + +Panigarola inspirait une curiosité passionnée aux femmes qui +l'écoutaient. Pour quelques-unes et surtout pour les femmes du peuple, +c'était un saint homme que la reine Catherine avait fait venir d'Italie +pour sauver la France et racheter ses péchés. Mais pour la plupart des +nobles dames qui suivaient ses sermons, c'était plus et mieux qu'un +saint: c'était un homme qui avait beaucoup péché, et auquel, selon le +précepte de l'évangile, elles pardonnaient beaucoup. + +Elles l'avaient connu naguère, le brillant marquis de Pani-Garola! Il +était de toutes les fêtes; c'était alors un rude spadassin qui avait sur +la conscience une demi-douzaine de morts; un coureur de cabarets, un de +ces mignons bretteurs dont l'insolence, le luxe et la force étonnaient +le pauvre monde. Puis, tout à coup, il avait disparu. + +Et voici qu'on le retrouvait sous la robe de carme, plus beau que +jamais, plus flamboyant, mais l'anathème aux lèvres, alors qu'autrefois +ces lèvres n'avaient eu que des sourires. + +La foule, lentement, s'écoula et se répandit au-dehors en criant: + +--Mort aux huguenots! + +Il ne resta qu'une quinzaine de femmes qui se mirent en prière autour +d'un confessionnal. + +Mais un bedeau vint les prévenir que le révérend, très fatigué ce +soir-là, n'entendrait aucune de ses pénitentes. + +L'une, jeune et belle autant qu'on pouvait en juger sous les grands +voiles noirs dont elle était couverte, était affaissée sur un prie-Dieu; +parfois un frisson l'agitait. Lorsque le moine traversa l'église en +glissant silencieusement, sa compagne la poussa du coude et murmura: + +--Le voici qui vient, Alice! + +Alice de Lux releva la tête et frémit. + +Panigarola passa près de la pénitente et s'enferma dans le +confessionnal. + +--Eh bien? fit à voix basse la compagne d'Alice. + +--Laura... maintenant, je n'ose plus, répondit la jeune fille d'une voix +tremblante. Tu n'as pas prononcé mon nom, au moins? + +Alice s'approcha du confessionnal et s'agenouilla. Elle était séparée du +moine par un treillis en bois léger; en outre, ses voiles cachaient +son visage; enfin, l'obscurité était assez grande pour qu'elle ne pût +distinguer nettement le confesseur. + +--Je vous écoute, madame... + +Un court débat se fit en elle, et, tout à coup, sourdement, elle dit: + +--Marquis de Pani-Garola, je suis Alice de Lux. Je suis la femme que +vous avez aimée, que vous aimez peut-être encore... et cette femme vient +à vous en suppliante... + +--Je vous écoute, madame, répondit le moine de la même voix +indifférente. + +Alice tressaillit de terreur. Il lui sembla comprendre que, derrière +ce grillage, ce n'était pas un homme qui l'écoutait, mais une statue +impassible. + +--Clément, fit-elle avec ardeur, ne reconnaissez-vous pas ma voix?... + +--Il n'y a plus de Clément, madame, pas plus qu'il n'y a de marquis de +Pani-Garola. Il n'y a devant vous qu'un homme de Dieu qui vous entendra +en Dieu et qui suppliera Dieu d'avoir pitié de vous, si vous méritez +cette pitié... + +--Oh! balbutia Alice avec un désespoir concentré, il est impossible que +vous ayez oublié notre amour. + +--Madame, si vous me parlez ainsi, je serai obligé de me retirer. + +--Non, non, restez! Il faut que je vous parle!... + +--Faites-le donc comme si vous parliez à Dieu... + +--Soit!... Eh bien, écoutez-moi, mon révérend père... et vous me direz +si j'ai assez expié mes fautes et mes crimes, et si le bras de Dieu qui +s'est appesanti sur moi ne m'a pas assez frappée! + +--Je vous écoute, ma fille. + +--Je vais vous raconter la faute d'abord; puis je vous raconterai +l'expiation. Ainsi, vous pourrez juger. J'avais à peine seize ans. +J'étais belle. Une grande reine m'avait distinguée et m'avait prise +parmi ses filles d'honneur. Et comme j'étais orpheline, comme je n'avais +plus ni père ni mère, ni famille, cette reine m'assura qu'elle serait ma +mère et me tiendrait lieu de famille... + +--A cette époque, beaucoup de jeunes seigneurs me dirent qu'ils +m'aimaient... mais moi, je n'en aimais aucun. Je n'aimais personne!... +j'aimais le luxe... j'aimais les dentelles, j'aimais les bijoux... +et j'étais pauvre... La reine dont je vous parle me promit non pas +seulement le luxe, mais la richesse; je lui ai promis de lui obéir +aveuglément... Ce fut là mon premier crime; la vue de quelques écrins +remplis de diamants m'affola et, pour les posséder, pour m'en orner à ma +guise, j'eusse signé un pacte avec Satan... Hélas! le pacte fut signé... +un jour, la reine me fit venir dans son oratoire... elle ouvrit devant +moi un tiroir resplendissant de perles, d'émeraudes, de rubis, de +diamants... et elle me dit que tout cela était à moi si je lui +obéissais... Enfiévrée, les joues en feu, l'âme bouleversée, je +m'écriai: «Que faut-il faire? Majesté!...» La reine sourit, me prit +par la main, me conduisit dans une pièce qui précédait son oratoire et +souleva une tenture: derrière la tenture c'était la grande galerie qui +attenait aux appartements du roi.. là se promenaient les gentilshommes +que je connaissais tous. Elle m'en désigna un et me dit: «Fais-toi +aimer de cet homme!» + +--Un mois plus tard, continua Alice, si bas que le moine l'entendit à +peine, j'étais la maîtresse de ce gentilhomme... + +Alors, sans un geste, le moine demanda: + +--Comment s'appelait cet homme? + +--Oui! Vous voulez dire que j'ai eu tant d'amants qu'il faut préciser, +n'est-ce pas! Eh bien, il s'appelait Clément-Jacques de Pani-Garola. Il +était marquis. Il arrivait d'Italie. Vous avez dû le connaître un peu, +mon père! + +--Continuez, ma fille, dit tranquillement le moine. Cet homme vous +l'aimiez sans doute? Eh bien, si c'est là toute votre faute, je puis +vous garantir que Dieu vous pardonnera, comme je suis prêt à vous +absoudre... + +--Vous me raillez. Eh bien, soit encore. Raillez, mais écoutez: Ce +gentilhomme, je ne l'aimais pas! + +--Et lui? demanda sourdement le moine. + +--Lui!... il m'aima, il m'adora, du moins, je crois qu'il en fut +ainsi... Quoi qu'il en soit, mon révérend, un an après que j'eus reçu de +la reine l'ordre que je vous ai exposé, je devins mère... L'enfant vint +au monde dans une petite maison de la rue de la Hache que la reine +m'avait donnée... Cette naissance demeura secrète... le père emporta le +nouveau-né... + +--Je comprends, dit le moine en grinçant des dents. Un tardif sentiment +maternel a éclos dans votre coeur, le remords vous ronge, et vous voulez +savoir ce qu'est devenu l'enfant... Je puis vous renseigner sur ce +point... je le vois tous les jours! + +--L'enfant n'est donc pas mort!... gémit Alice dans un spasme +d'épouvante. Vous m'avez donc menti! Parlez! + +--Dieu permit que l'enfant vécût. Peut-être voulait-il en faire +l'instrument de ses justes colères!... Le père, ce marquis, ce brillant +et naïf gentilhomme, l'emporta, comme vous dites, le confia à une +nourrice et lui donna un nom... + +--Lequel? demanda Alice dans un souffle. + +--Celui qu'il portait lui-même. L'enfant s'appelle Jacques-Clément... + +--Où est-il? Où est-il? râla la mère. + +--Il est élevé dans un couvent de Paris... Je vous l'ai dit: c'est un +enfant du Seigneur... et peut-être le Seigneur le réserve-t-il pour +quelque héroïque aventure. Est-ce là ce que vous vouliez savoir? + +Écrasée, Alice garda le silence. + +Le moine, d'une voix âpre, comme éraillée par les puissantes émotions +qui se déchaînaient en lui, continua: + +--Vous avez voulu me parler, Alice! Eh bien, vous m'entendrez à votre +tour! Vous êtes venue troubler la paix qui commençait à s'étendre comme +un suaire sur mon misérable coeur... Ah! vous avez cru que l'enfant +était mort, et, repentante peut-être, vous êtes venue me demander +l'absolution du crime qui ne fut pas commis. + +Il ne vit pas le geste de dénégation désespérée que fit Alice, et +poursuivit: + +--Vous êtes-vous demandé pourquoi ce crime fut médité? Avez-vous cherché +à savoir pourquoi, ayant emporté l'enfant, je ne reparus plus auprès +de la mère, pourquoi je descendis dans l'enfer de l'orgie, et pourquoi +enfin je me suis jeté dans ce gouffre qui s'appelle un couvent!... + +--Clément! bégaya la jeune fille, non seulement je me le suis demandé, +mais je l'ai su presque aussitôt! Et c'est là ce qui m'amène à vos +pieds! + +Le moine tressaillit. + +--Voyons! Parlez! gronda-t-il. Racontez-moi ce que vous avez appris... +Dites-moi surtout les origines du crime, si vous voulez que je mesure le +mal et l'expiation! + +Alors, Alice de Lux, d'une voix entrecoupée, à peine perceptible, +commença. + +--La reine supposait que le parti de Montmorency avait cherché des +alliances en Italie. Elle savait que vous aviez passé par Vérone, +Mantoue, Parme et Venise. On vous avait vu avec François, maréchal de +Montmorency... La reine voulut avoir la preuve de cette conspiration, +et c'est pour cela que je devins votre maîtresse... Voilà l'origine du +crime. + +--Oui! fit le moine. Le crime lui-même, à présent. + +--Une nuit que vous dormiez profondément, harassé de mes caresses, je +profitai de votre sommeil pour... + +Elle s'arrêta, palpitante. + +--Vous n'osez achever. J'achèverai, moi! gronda Panigarola. Vous +profitâtes de mon sommeil pour me voler mes papiers... et, le lendemain +matin, ils étaient entre les mains de Catherine de Médicis! + +--Je m'aperçus tout de suite de ce qui était arrivé, continua le moine. +Et en peu de jours j'acquis la certitude que la femme que j'adorais +était une misérable espionne!... + +--Grâce! gémit Alice. Je me suis repentie... + +--Heureusement, ces papiers étaient insignifiants. Le maréchal de +Montmorency n'en dut pas moins prendre la fuite. La vie d'une douzaine +d'hommes tint à un fil. Je ne vous parle pas de la mienne! + +--Grâce! Taisez-vous!... + +--Un mois après, vous accouchiez... Moi, pendant ces mortelles journées, +j'avais étudié ma vengeance... + +--Effroyable vengeance! cria presque la jeune fille. Vous avez profité +de l'état de faiblesse où je me trouvais, du délire de la fièvre, pour +me faire écrire et signer une lettre que vous m'avez dictée mot à mot! +Et dans cette lettre, je m'accusais moi-même d'avoir tué mon enfant!... + +--N'était-ce pas convenu! Dites! N'avez-vous pas consenti à ce que +j'emporte l'enfant pour le tuer?... Amante perfide, mère sans coeur, +c'est vous qui maintenant m'accusez!... + +--Non! Non! gémit Alice terrorisée, je n'accuse pas, je supplie!... +Votre vengeance fut juste, mais comme elle fut terrible!... Cette lettre +que j'écrivis sous votre dictée! Cette lettre qui me livre au bourreau! +Cette lettre qui fait de moi une fiancée du gibet! C'est à Catherine de +Médicis que vous l'avez remise! + +--Oui! dit le moine avec une netteté glaciale... + +--Et sais-tu ce qui en est résulté! Dis! Le sais-tu!... Il en est +résulté que je suis devenue entre les mains de la reine un instrument +d'infamie! que je dus entreprendre de devenir la maîtresse de François +de Montmorency! que, n'ayant pas réussi à séduire cet homme qui passe +dans la vie comme un spectre glacé, je dus séduire son propre frère, +Henri! Je ne parle pas de mes autres amants! mais je te dis que je vis +dans la plus hideuse abjection, et que c'en est trop, que je ne puis +aller plus loin!... + +--Eh bien, fit le moine avec un sourire livide, qui vous empêche de +vous libérer!... Puisque vous savez maintenant que le crime ne fut pas +commis, que l'enfant est vivant!... + +--Oh! c'est affreux! sanglota la malheureuse. Votre vengeance est +atroce!... + +--Vous aviez adopté un métier: j'ai cherché le moyen de vous obliger à +le continuer, voilà tout! + +--Sans pitié!... oh! il est sans pitié!... + +--Qui vous dit que je sois sans pitié! s'écria Panigarola. M'avez-vous +jamais rien demandé? + +Alice frémit. Un espoir furieux fit irruption dans cette âme de ténèbre. + +--Oh! bégaya-t-elle, si cela était possible! + +--Dites-moi ce que je puis faire pour vous. + +--Clément, vous pouvez me sauver! Vous pouvez m'arracher à la honte, au +désespoir, à la mort! Et il suffit pour cela que vous prononciez un mot! +Clément, je t'ai fait beaucoup de mal... sois grand... sois généreux... +pardonne... + +--Que puis-je faire pour vous sauver? répéta le moine. + +--Tu peux tout!... ô Clément, c'est en suppliante que je suis venue... +songe que tu m'as aimée... Ecoute... je ne sais quel pacte te lie +maintenant à Catherine... mais je la connais... je sais beaucoup de ses +secrets... je sais qu'autant elle te soupçonnait jadis, autant elle +t'admire à présent... Elle ne peut rien te refuser. Clément!... Dis un +mot... et elle te rendra la fatale, l'horrible lettre. + +--C'est cela que vous êtes venue me demander! + +--Oui!... répondit-elle d'un souffle d'angoisse. + +--Vous ne vous trompez pas, reprit le moine avec une sorte de gravité. +Je puis beaucoup sur l'esprit de la reine. Je demanderai donc cette +lettre... A une condition... + +--Parle!... oh! tout ce que tu voudras! + +--Simplement ceci: prouvez-moi qu'il est utile que cette lettre vous +soit rendue... j'entends utile pour vous! + +Un effroi soudain agrandit les yeux d'Alice. Elle balbutia: + +--Mais ne vous ai-je pas dit... tout ce que je souffre!... + +--Ce ne peut être là une raison valable. + +--Je vous jure!... + +--Allons! je vois qu'il va falloir que je vous arrache moi-même votre +confession... Si vous voulez votre liberté, Alice, si vous souffrez dans +votre corps que vous livrez et dans votre coeur noyé de honte, c'est +qu'enfin vous aimez! Enfin!... Est-ce vrai?... Faut-il vous dire le nom +de celui que vous aimez?... Il s'appelle le comte de Marillac!... Si +cela est vrai, il faut évidemment que vous soyez libérée. + +--Eh bien, oui! c'est vrai! haleta l'espionne en joignant les mains. +J'aime! Pour la première fois de ma vie, j'aime avec tout mon coeur +et toute mon âme!... Laisse-moi aimer! que t'importe ce que je puis +devenir! Tu t'es vengé! J'ai souffert, j'ai expié... je disparaîtrai... +ô mon Clément... rappelle-toi que tu m'as aimée... rappelle-toi que, +dans mon indignité, mon coeur s'est ému pour toi... Sauve-moi... + +Panigarola demeura quelques instants silencieux. + +--Vous vous taisez? implora la jeune fille. + +--Je vais vous répondre, dit le carme d'une voix si rauque et si brisée +qu'à peine Alice la reconnut-elle... Vous me demandez d'aller trouver +Catherine et d'obtenir la lettre accusatrice? Eh bien, c'est impossible. +Je ne suis pas en faveur auprès de la reine comme vous le pensez et +comme je vous le disais moi-même, pour vous encourager à développer +toute votre pensée. Il y a très longtemps que je n'ai vu la reine, et il +est probable que je ne la verrai jamais. + +L'accent du moine était morne. Il parlait d'une voix pâle, si l'on peut +dire. Évidemment, sa pensée était ailleurs. Alice demeurait stupéfaite, +foudroyée sans comprendre. + +--Vous refusez de me sauver! murmura-t-elle. + +--Vous sauver! grondait le moine incapable de se contenir plus +longtemps. C'est-à-dire, du fond de mon malheur, contempler votre +félicité qui serait mon oeuvre! C'est-à-dire vous permettre d'aimer ce +Marillac!... + +Alice jeta une plainte étouffée. Le moine se révélait à elle. Ce n'était +pas le confesseur Panigarola, l'homme apaisé par la prière, le religieux +miséricordieux... c'était encore et toujours ce marquis de Pani-Garola, +ce gentilhomme aux passions dévorantes qu'elle avait connu! + +Elle se raidit contre le désespoir. Car maintenant une nouvelle terreur +lui venait. + +Comment Panigarola savait-il le nom de celui qu'elle appelait son +fiancé? Le moine lui-même allait le lui apprendre: + +--Croyez-vous que je vous ai perdue de vue un seul instant! Du fond +de mon cloître, je vous ai suivie pas à pas. J'ai vu vos gestes, j'ai +entendu vos paroles; il n'est pas un de vos actes, c'est-à-dire pas +une de vos trahisons, dont je ne pourrais vous refaire l'histoire; je +pourrais vous citer tous vos amants l'un après l'autre!... Mais ne +croyez pas que j'ai été jaloux. En vous livrant à la reine, je savais +ce que je faisais! Et c'était ma vengeance, cela! Vous venez à moi, et +c'est moi que vous voulez faire l'artisan de votre bonheur! Quoi! Je +vous révèle l'existence de votre enfant! J'essaie de réveiller en vous +un sentiment humain capable de vous valoir l'oubli à défaut de ma +pitié! Et vous ne songez qu'à votre amour! Insensée! Tu dis que c'est +l'absolution de tes crimes que tu es venue chercher ici! Dis plutôt une +malédiction! + +Le moine s'était levé. Il était sorti du confessionnal. Ses bras se +levaient vers le maître-autel dans un geste d'imprécation... Et ce +fut ainsi qu'il s'en alla, glissa comme un fantôme, secoué de rauques +sanglots, et s'évanouit au fond des ténèbres, laissant Alice renversée +en arrière, évanouie... + +Alors, la vieille Laura, avec un sourire au coin de ses lèvres minces, +accourut auprès d'Alice de Lux. + +--Fuyons, dit-elle avec un morne désespoir. Fuyons! C'est ici le séjour +de l'horreur, du crime et de la damnation! + +Alice de Lux passa une nuit affreuse. Mais telle était l'énergie morale +de cette femme qu'elle ne perdit pas un instant à se lamenter. + +--Lutter jusqu'au bout! dit-elle en frémissant. + +Si son ancien amant avait eu pitié d'elle, si le moine avait arraché à +Catherine de Médicis la terrible lettre qui la faisait son esclave, son +plan était de ne plus retourner au Louvre que pour dire à la reine: + +--Jusqu'ici, je vous ai servie. Maintenant, je reprends ma liberté. Je +ne vous demande rien que votre neutralité, je n'espère rien que d'être +oubliée de vous. + +Tout ce rêve de liberté, de bonheur, s'écroulait. Il fallait reprendre +la chaîne. Il fallait au plus tôt se rendre au Louvre, d'après les +ordres qu'elle avait reçus. + +Le lendemain matin, Alice de Lux avait repris son visage impassible. +Avec l'aide de Laura, elle s'habilla soigneusement et, accompagnée de la +vieille femme, se rendit au Louvre. + +Bientôt elle parvint dans les appartements privés de la reine. Catherine +de Médicis fut prévenue que Mlle Alice de Lux, de retour d'un long +voyage, sollicitait l'honneur de lui présenter ses devoirs. Elle fit +répondre qu'elle recevrait Alice dès qu'elle serait libre et que sa +fille d'honneur eût à ne pas s'éloigner du Louvre tant qu'elle ne +l'aurait pas vue. + +Catherine était en effet en conférence avec son confident, son ancien +amant, son véritable ami, l'astrologue Ruggieri. + +Catherine avait pleine confiance dans la science de Ruggieri. Et +Ruggieri lui-même n'était pas un charlatan. Il considérait l'astrologie +comme la seule science qui valût d'être étudiée. + +Au moment où nous pénétrons dans le cabinet de la reine, Ruggieri +prenait congé d'elle. + +--Ainsi, disait l'astrologue, c'est la paix? + +--Oui, René, la paix... la paix qui est parfois une arme plus redoutable +que la guerre. + +--Et vous pensez que Jeanne d'Albret viendra à Paris? + +--Elle viendra, René. + +--Coligny? + +--Il viendra. Condé, Henri de Béarn viendront... Songe donc à ce que je +t'ai recommandée. + +--Répandre le bruit que la reine de Navarre est malade? + +--C'est cela, mon bon René, dit Catherine avec un sourire, et je puis +t'assurer qu'elle est bien malade. Mais ce n'est pas tout... Tu oublies +le principal. + +--Répandre le bruit que Jeanne d'Albret a un autre enfant qu'Henri! fit +Ruggieri en pâlissant. + +--Oui, un enfant qui est même plus âgé qu'Henri de Béarn... et qui +aurait bien des droits... si Henri venait à disparaître... tu le +connais! ajouta-t-elle en fixant un regard dominateur sur l'astrologue. + +Celui-ci courba la tête et murmura dans un soupir. + +--Mon fils!... + +Puis se redressant: + +--Une calomnie, Catherine! + +--Oui, une calomnie, René!... + +--Personne ne voudra croire, fit-il en hochant la tête. + +--Le mensonge est l'arme des forts, l'arme de ceux qui ont regardé la +vie face à face et ont dit à la vie: tu n'es que néant! L'arme de ceux +qui ont sondé leur conscience, et ont dit à leur conscience: tu n'es +qu'imagination! Le vulgaire, le troupeau que nous gouvernons, doit avoir +la haine du mensonge. Mais nous, René, nous pouvons et nous devons +mentir, puisque le mensonge est le fond même de tout gouvernement +solide. + +--Je mentirai donc, ma belle reine! s'écria Ruggieri. + +--La reine de Navarre viendra à Paris, je te le répète. Il faut qu'avant +même son arrivée le mensonge ait déjà préparé nos voies. D'abord, +elle est malade, tu comprends? Ensuite, elle a un fils... pourquoi +t'assombris-tu? Et qui te dit que ce fils... je ne le réserve pas à de +hautes destinées! qui te dit qu'il ne sera pas roi de Navarre à la place +d'Henri!... + +--Ah! Catherine, murmura l'astrologue en appuyant ses lèvres sur la main +de la reine, comme vous êtes grande. + +--Va! fit la reine en souriant, va et songe à m'obéir... + +--Aveuglément! s'écria l'astrologue en s'élançant hors du cabinet. + +A son tour, Catherine de Médicis quitta ses appartements sans passer par +la salle où étaient réunies ses dames d'atours, et, par des couloirs +réservés, gagna le logis du roi. + +A mesure qu'elle approchait, elle entendait une sonnerie de chasse. +Charles IX, grand chasseur, avait une passion furieuse pour l'art de +la vénerie en général et pour tous les arts qui s'y rattachaient en +particulier. Il sonnait de la trompe à s'en époumoner, à s'en rendre +malade. + +Avant d'entrer chez le roi, Catherine composa son visage et prit son air +le plus mélancolique. Lorsqu'elle entra, Charles IX déposa aussitôt sa +trompe, et, s'avançant vers elle, la prit par une main, baisa cette main +et la conduisit enfin jusqu'à un grand fauteuil dans lequel la reine +s'assit. + +--Mon fils, dit alors Catherine, je viens, comme tous les matins, +m'informer de votre santé. Comment êtes-vous?... Tournez-vous vers la +fenêtre, que je vous voie... Mais vous me paraissez bien... très +bien... Ah! je respire... C'est que, voyez-vous, je ne vis plus depuis +qu'Ambroise Paré m'a affirmé que l'une de ces crises pouvait vous tuer +sur le coup; mais je n'en crois rien, Charles; d'ailleurs, j'ai ordonné +des prières secrètes dans trois églises et notamment à Notre-Dame. + +--Ce que vous me dites là, madame, me rassurerait si j'avais besoin +d'être rassuré; mais je suis comme vous; je ne crois nullement aux +sinistres prédictions de maître Paré, et ceux qui pourraient se réjouir +de ma mort devront attendre. + +--Amen! dit Catherine. Mais, mon fils, vous croyez donc qu'il y a des +gens qui se réjouiraient de la mort du roi! + +--Eh, madame, d'où vous viennent ces idées funèbres! + +--La constante inquiétude d'une mère, Charles, ne désarme jamais devant +les apparences de la sécurité. + +--Et moi, je vous dis que je me porte à merveille! Quant aux gens qui +se réjouissent en secret dès que j'ai la colique, ils sont partout et +jusque dans ce palais! + +--Vous voulez parler de messieurs les huguenots, mon fils. Eh bien, je +voulais justement vous entretenir à leur sujet. Si cela vous convient, +sire, le moment serait bon... + +Et Catherine jeta un regard significatif sur trois ou quatre personnes +de l'entourage royal qui, au moment où la reine mère était entrée, +s'étaient retirées dans un coin. + +Le roi se tourna vers ces personnes. + +--Messieurs, dit-il, la reine veut m'entretenir... Maître Pompéus, vous +reviendrez dans une heure pour ma leçon d'armes... Ah! apportez-moi donc +quelques-unes de ces lames arabes dont vous me parliez... Maître Crucé, +nous causerons demain de ferronnerie; je veux voir ce nouveau modèle de +serrure que vous avez inventé; messieurs, à bientôt. + +Le maître d'armes, Crucé, les gentilshommes sortirent après une profonde +salutation à la reine. Au moment où la reine mère était rentrée, +s'étaient retirées rapide regard. + +--Je vous écoute, madame! fit alors Charles IX en se jetant dans un +vaste fauteuil. Ici, Naysus! Euyalus! + +Deux magnifiques lévriers qui, depuis l'entrée de la reine, n'avaient +cessé de gronder, vinrent se coucher près du roi. + +--Charles, dit alors Catherine, est-ce que vous ne pensez pas que cette +longue dispute, ces guerres funestes où succombent l'un après l'autre +les meilleurs gentilshommes de l'un et l'autre parti ne finiront pas +par appauvrir l'héritage que vous tenez de votre père et que vous devez +transmettre intact à vos successeurs? + +--Si fait, pardieu! Je trouve que c'est vraiment payer trop cher le +plaisir d'entendre la messe, que de voir succomber tant de braves. + +--J'aime à vous voir dans ces dispositions, sire. + +--Je ne m'étonne que d'une chose, madame; c'est que ces dispositions +semblent vous étonner. N'ai-je pas toujours prêché que la paix devait +se faire entre les deux religions? C'est vous qui venez me prêcher la +concorde, alors que j'ai dû toujours résister à votre robuste appétit de +guerre et de massacre! C'en est assez par la mort-dieu! J'entends que ma +volonté soit faite, que tous vos muguets et mignons cessent de provoquer +les huguenots, et que ces moines damnés comme votre Panigarola... nous +verrons bien, pardieu! ajouta tout à coup Charles IX en se levant, qui +commande à Paris! + +Aux derniers mots, il marcha sur Catherine d'un air si menaçant que la +reine se leva en étendant le bras. + +--Eh! mon fils, s'écria-t-elle avec un rire forcé, on dirait vraiment +que c'est à votre mère que vous en voulez!... Mais, si vous m'en croyez, +vous n'arrêterez personne, pas plus Panigarola que Maugiron ou Quélus... + +--Je les arrêterai, si bon me semble, madame! J'arrêterai Henri s'il le +faut! + +--Bon! fit la reine, vous parlez de paix, et vous ne rêvez +qu'arrestations jusque dans votre famille! + +Mais déjà Charles IX, avec un grand geste de lassitude, se renversait +dans son fauteuil. Catherine l'attendait là. + +--Vous n'arrêterez personne, dit-elle, si je vous donne un bon moyen +d'assurer la paix générale. + +--Et il ne s'agit pas de quelque bon carnage, de quelque bataille +nouvelle, de quelque levée de troupes et d'argent? + +--Rien de tout cela, mon fils! + +--Je vous écoute, madame, dit Charles. + +--Voici longtemps que j'y songe. Pendant que vous me croyez occupée +à rêver de guerre comme je ne sais quelle héroïne, je ne suis +qu'une pauvre mère cherchant à assurer le bonheur de ses enfants, +insista-t-elle sur un mouvement de Charles. Et voici ce que j'ai trouvé, +mon fils: les huguenots ne sont plus rien, ou du moins cessent d'être +dangereux, s'ils n'ont plus Henri de Béarn et Coligny. Supposez que +Coligny et Henri de Béarn fassent leur soumission. + +--Jamais ils n'y consentiront! + +--Eh bien, s'écria Catherine triomphante, j'ai trouvé mieux que de leur +arracher une soumission qui serait peut-être hypocrite. J'ai trouvé +le moyen d'en faire les amis les plus ardents du roi, ses alliés! Que +pensez-vous que ferait le vieux Coligny, si vous lui donniez une armée +pour aller défendre dans les Pays-Bas ses coreligionnaires massacrés par +le duc d'Albe? + +--Je dis qu'il tomberait à mes pieds. Mais, Madame, ce serait la guerre +avec l'Espagnol! + +--Nous causerons de cela en conseil, mon fils. Je sais un moyen d'éviter +la guerre avec l'Espagne qui est et doit rester notre amie fidèle. Ceci +acquis, êtes-vous décidé à faire à l'amiral la proposition que je vous +dis? + +--Oui, morbleu! et même au prix d'une guerre avec l'Espagne, car, après +tout, vaut mieux guerre de frontière que guerre intestine! + +--Bien. Vous admettez qu'en ces conditions l'amiral est à nous? Voilà +donc les brouillons du parti huguenot qui n'ont plus de chef et viennent +se ranger autour de vous. + +--Sans doute. Mais Henri de Béarn? + +--Ah! voilà où mon idée a du bon! Henri de Béarn est votre ennemi... +eh bien, j'en fais plus que votre ami, j'en fais votre frère... en lui +faisant épouser votre soeur... ma fille Marguerite! + +--Margot! s'écria Charles stupéfait. + +--Elle-même! Croyez-vous qu'il refusera l'alliance? Croyez-vous que +l'orgueilleuse Jeanne d'Albret elle-même ne sera pas fière et heureuse +d'une pareille union? + +--L'idée est admirable, en effet. Mais qu'en dira Margot? + +--Marguerite dira ce que nous voudrons. + +--Par la mort-dieu! s'écria le roi en se levant, voilà, madame, une +belle et profonde pensée... Oui, oui, cela nous assure la paix... Le +Béarnais rentrant dans ma famille, et Coligny occupé aux Pays-Bas, il +n'y a plus de parti huguenot!... Ah! je respire! + +Et le roi Charles, en véritable enfant qu'il était, esquissa un pas de +danse, puis saisit sa mère à pleins bras et l'embrassa sur les deux +joues. + +Soudain, Catherine vit son fils pâlir. Charles porta sa main crispée à +son coeur et s'arrêta, haletant. Son regard se troubla. Ses pupilles +se dilatèrent. Puis ses traits se calmèrent. Son regard s'apaisa. Il +respira plus librement. + +--Vous le voyez, ma mère, dit-il avec un triste sourire, voici une crise +avortée. La joie que vous m'avez donnée me rend déjà plus fort... +Ah! s'il n'y avait plus autour de mon trône ni haines sourdes, ni +intrigues... si nous avions enfin la paix!... + +--Vous l'aurez, Charles! dit Catherine qui se leva. Reposez-vous en +votre mère qui veille sur vous... J'ai donc votre approbation pour +ouvrir des conférences en vue de ce mariage. + +--Oui, madame, allez... Et moi, je m'en vais de ce pas voir Margot et +lui faire entendre raison. + +La reine mère eut un sourire aigu. Elle regagna ses appartements, lente +et méditative, et entra dans son oratoire. + +--Paola, dit Catherine à une suivante italienne qui se tenait toujours à +sa portée, amène-moi Alice. + +Quelques instants plus tard, Alice de Lux pénétrait dans l'oratoire. + +--Vous voilà donc de retour, mon enfant, dit Catherine avec une grande +douceur. Vous êtes arrivée hier? + +--Non, madame, je suis arrivée il y a onze jours.... + +--Onze jours, et vous voilà aujourd'hui seulement! + +--J'étais bien fatiguée, madame, balbutia la fille d'honneur. + +--Oui, oui... je comprends, vous aviez besoin de vous reposer... et +peut-être aussi de réfléchir un peu... de convenir avec vous-même... +Mais laissons cela... Vous avez admirablement compris votre mission, +et je ne connais pas meilleure diplomate que vous... Vous en serez +récompensée. + +--Votre Majesté me comble, murmura la malheureuse. + +--Non, non, je ne dis que l'exacte vérité... grâce à vous, ma chère +ambassadrice, j'ai pu connaître à temps et déjouer les projets de notre +ennemie la plus déterminée... la reine Jeanne. Ah! à ce propos, soyez +complimentée pour le choix de vos courriers... tous des hommes sûrs et +diligents... et pour la rédaction de vos lettres... Oui, mon enfant, +vous nous avez rendu de grands services... Et ce n'est pas votre faute +si ces services n'ont pas été plus loin... + +--Je ne sais ce que veut dire Votre Majesté... + +--Alice, comment la reine de Navarre est-elle sortie de Paris?... Car +elle y est venue, je le sais... Racontez-moi donc un peu tout cela... +est-ce que vous faisiez partie du voyage? Ne m'a-t-on pas dit qu'il y +avait eu quelque chose comme une révolte sur le pont de bois?... + +Alice commença aussitôt le récit sommaire de L'échauffourée que nous +avons racontée. + +--Jésus! fit alors Catherine en joignant les mains. Est-il possible que +vous ayez couru pareil danger!... Quand je songe qu'un peu plus la reine +de Navarre était tuée, je ne puis m'empêcher de frissonner... car, après +tout, je ne veux pas sa mort, à cette pauvre reine... Et la preuve que +je ne lui veux aucun mal, c'est que je songe à faire la paix... et que +je vais vous envoyer auprès d'elle pour préparer son esprit à un grand +événement... Vous pourriez partir aujourd'hui même. + +En parlant ainsi, Catherine fixait un regard aigu sur Alice. La jeune +fille, la tête courbée, frissonnante, demeurait frappée de stupeur. + +--A propos, reprit tout à coup Catherine, que venait donc faire à Paris +la reine de Navarre? + +--Elle est venue vendre ses bijoux. Majesté. + +--Ah? Peccato! La pauvre chère... Ses bijoux!... Tiens, tiens... Et en +a-t-elle eu un bon prix, au moins?... Au fait, cela m'est égal, je ne +veux pas être indiscrète. Au surplus, elle est encore bien heureuse +d'avoir des bijoux à vendre... Moi, il ne m'en reste plus... que +quelques-uns... et encore, ils ne sont plus à moi... je les destine à +des amis... Tiens, regarde, Alice! Prends un peu ce coffret... là, sur +le prie-Dieu... bon. + +Alice avait obéi et déposait sur la table un coffret d'ébène que +Catherine ouvrit aussitôt. + +Ce coffret était agencé par rangées superposées; le premier rang apparut +aux yeux d'Alice. Il se composait d'une agrafe de ceinture et d'une +paire de pendants d'oreille. + +Alice demeura indifférente et glacée. La reine lui jeta un coup d'oeil +en dessous, et un mince sourire erra sur ses lèvres. + +--Peste! songea-t-elle. La demoiselle est devenue difficile!... Qu'en +penses-tu, mon enfant? reprit-elle tout haut. + +--Je dis que ces bijoux sont bien jolis, madame. + +--Oui, certes... L'eau de ces perles est admirable, et on y chercherait +en vain un défaut... Mais que disions-nous?... Ah! oui, que la reine +de Navarre avait vendu ses dernières pierreries chez... chez qui, +disais-tu? + +--Chez le juif Isaac Ruben, répondit Alice. + +--Oui, c'est bien cela. Et tu ajoutais que cette bonne reine était +partie... + +--Pour Saint-Germain, madame; puis pour Saintes. Je crois que, de +Saintes, Sa Majesté la reine de Navarre se rendra à La Rochelle. + +--Voyons, mon enfant, vous paraissez inquiète? Vous vous êtes pourtant +reposée dix jours. Et je n'ai rien dit pour les embarras que vous avez +pu me causer en ne vous rendant pas immédiatement à mes ordres... Mais +maintenant, il s'agit de faire bonne mine... encore un effort, ma petite +Alice... Je n'ai confiance qu'en toi, je suis entourée d'ennemis... tu +vas voir que je n'ai pas de secrets pour toi... Je vais t'apprendre une +grande nouvelle... Ma cousine de Navarre devient notre amie... elle +vient ici.... à Paris... à cette cour... + +A mesure que Catherine parlait, Alice devenait de plus en plus pâle. +Aux derniers mots, elle étouffa un cri que la reine feignit de ne pas +entendre. + +--Alors, poursuivit-elle, il faut que je fasse parvenir un message à la +reine de Navarre... un message verbal... Et c'est toi que je charge de +cette grande mission. + +Alice fit un geste comme pour interrompre la reine. + +--Tais-toi, continua celle-ci. Ecoute-moi bien, car tu saisis que notre +temps est précieux... tu vas partir. Dans une heure, pas plus tard, dans +une heure, tu trouveras à ta porte une chaise de voyage; tu mèneras +grand train... jusqu'à ce que tu aies rejoint la reine... Je vais te +charger d'une double mission... la première, ce sera de présenter à +la reine, avec toute la délicatesse nécessaire, les offres que je +t'exposerai dans un instant... la deuxième, ce sera, selon les +dispositions où tu la trouveras, de lui offrir... ou de ne pas lui +offrir... un cadeau... un petit cadeau... qui devra venir de toi-même, +tu entends... je n'y veux être pour rien... oh! rassure-toi... ce +cadeau... ce sera facile... c'est simplement une boîte de gants... +Tais-toi, je sais tout ce que tu pourrais objecter... tu diras, tu +inventeras ce que tu voudras pour expliquer que tu sois chargée par moi +du message... quant aux gants, je n'y suis pour rien... c'est toi qui +les as achetés à Paris pour faire plaisir à ta bienfaitrice... + +--Je supplie Votre Majesté de ne pas aller plus loin... + +--Elle a déjà compris les gants! songea Catherine. Et elle a peur!... + +Rapidement, elle retira le premier compartiment du coffret aux bijoux. +La deuxième rangée apparut. + +--Laissons-la respirer cinq minutes! poursuivit la reine en +elle-même.--Que dis-tu de cela, ma petite Alice? fit-elle à haute voix. + +--Cela?... Quoi?... ce que vous disiez, madame, balbutia Alice en +passant une main sur son front. + +--Eh! non... cela!... ces rubis! Regarde donc, voyons! + +--Sur la deuxième rangée qui venait d'apparaître, rutilait un large +peigne d'or que couronnaient six gros rubis dont les feux sombres et +somptueux incendiaient la nuit du velours noir!... C'était un royal +bijou. + +--Ce peigne siéra merveilleusement à tes cheveux, dit la reine. On +dirait une couronne. Tu en es digne, ma fille. + +Alice, d'un mouvement désespéré, tordait ses belles mains. + +La reine prit le peigne et le fit chatoyer. + +--Au fait, s'écria-t-elle, tu ne m'as pas dit comment tu étais arrivée +là-bas... Raconte-moi un peu cela... + +--J'ai fait comme il était convenu, répondit Alice avec une volubilité +fiévreuse; le conducteur a fait rouler la voiture à l'endroit que vous +aviez indiqué; la voiture s'est brisée; j'ai attendu... quelqu'un est +venu... + +--Quelqu'un? fit la reine en relevant brusquement la tête. + +--Un gentilhomme de la reine de Navarre. Il m'a conduite à la reine... +j'ai fait le récit convenu... que j'avais voulu me convertir à la +réforme... que vous m'aviez persécutée... que j'avais résolu de me +réfugier en Béarn... La reine m'a accueillie... vous savez le reste... + +--Comment s'appelait ce gentilhomme? + +--Je n'ai jamais su son nom, dit Alice en frissonnant. Il est parti le +jour même... Ah! Majesté, vous voyez bien que je ne puis accomplir +cette mission, puisque j'étais persécutée par vous... Comment la reine +s'expliquerait-elle... + +--Et tu dis que tu n'as jamais su son nom... + +--Le nom de qui? fit Alice avec le sublime aplomb du désespoir. + +--Ce gentilhomme... Ah! oui, c'est vrai... il est parti le jour même... +n'en parlons plus. Quant aux soupçons que pourrait avoir Jeanne +d'Albret, tu n'es qu'une enfant... Tu es venue à Paris, j'ai su ta +présence, j'ai su que tu étais au mieux avec la reine de Navarre et dans +mon désir de conciliation, pour faire plaisir à ma nouvelle amie, c'est +toi que je charge de lui dire... ce que tu vas savoir tout à l'heure... +Mais parlons d'abord des gants. A propos, je t'engage vivement à ne +pas les essayer toi-même, et à ne pas même ouvrir la boîte qui les +contient... + +--Mais c'est impossible, madame! + +L'accent était cette fois si ferme, bien que la voix fût tremblante, que +Catherine fixa un regard aigu sur l'espionne. + +--Que vous arrive-t-il? demanda-t-elle. Dites-moi l'obstacle, nous +verrons à le tourner. + +--L'obstacle est infranchissable, madame. Je ne voulais pas en parler, +parce que je sens mon coeur se briser de honte toutes les fois que +j'arrête mon esprit sur ces choses. + +--Voyons! fit Catherine d'une voix rude. + +--La reine de Navarre... s'est aperçue... de ce que j'étais auprès +d'elle, madame. + +--Jeanne d'Albret vous a devinée! + +--Oui, madame! + +--Corps du Christ! gronda Catherine. Dites-moi, une fois pour toutes, +comment la chose est arrivée. + +Alice, les mains toujours sur les yeux, répondit: + +--Dans l'affaire du pont... quelqu'un a jeté sur mes genoux un billet.. +qui me donnait des ordres... Ce billet, je ne l'ai pas vu... la +reine l'a pris... elle avait déjà de vagues soupçons... ils se +sont transformés en certitude... elle m'a laissée venir jusqu'à +Saint-Germain, et là... elle m'a... chassée. + +Il y eut un instant de silence. + +L'espionne sanglotait doucement. Et ces sanglots étonnaient Catherine de +Médicis qui songeait qu'il devait y avoir--autre chose dans le coeur de +la jeune fille. En effet, il y avait--autre chose! Et Alice était bien +heureuse à ce moment d'avoir ce prétexte pour laisser déborder sa +douleur. + +--Allons, calme-toi, reprit la reine. Après tout, tu en es quitte à bon +compte. Le coup est dur... surtout pour moi. Ne crains pas que je te +renvoie... je te trouverai une occupation digne de ton intelligence... +et de ta beauté... Jamais nous ne parlerons plus de la reine de +Navarre... Jamais!... Mais tu as encore toute ma confiance, et je vais +te le prouver. + +Alice frémit. Quel nouveau coup allait la frapper?... + +--Voyons, reprit tout à coup la reine, te voilà plus calme. Ne songe +plus au passé... tu ne peux plus m'être utile loin de Paris, tu me seras +utile dans Paris, voilà tout. + +--Mais, madame, observa timidement l'espionne, ne m'avez-vous pas dit +que la reine de Navarre devait venir ici? + +--Oui; je l'espère, du moins... mais garde-toi bien d'en parler. Quel +mal vois-tu à ce que Jeanne d'Albret vienne ici? + +--Mais si elle me voit, madame?... Ne vaudrait-il pas mieux, pour Votre +Majesté surtout, et puis un peu pour moi aussi, que la reine de Navarre +ne me vît point? Si Votre Majesté y consentait, je m'éloignerais pour +quelque temps... + +--Tu as raison... il ne faut pas que Jeanne d'Albret te voie! + +La joie qu'éprouva l'espionne fut si puissante qu'elle ferma les yeux +pour ne pas montrer cette joie à la reine. + +--Tu ne te montreras donc pas au Louvre. D'ailleurs, pour la mission que +je te réserve, il n'est pas nécessaire que tu y paraisses... mais tu +ne quitteras point Paris, et nous correspondrons simplement.. Tu +continueras à habiter ta maison de la rue de la Hache. Tous les soirs, +tu me feras parvenir le résultat de tes observations. Voici comment... +Tu as vu le nouvel hôtel que je me suis fait bâtir? Tu as vu la tour?... +Eh bien, la première ouverture du bas de la tour est presque à hauteur +d'homme. Cette ouverture est barrée de deux barreaux; mais il y a place +pour passer la main; tous les soirs, tu viendras jeter là tes petites +missives; et lorsque j'aurai quelque ordre à te faire parvenir une main +te tendra le billet que tu auras à lire. Tu as bien compris tout cela? + +--Oui, Majesté! répéta Alice avec désespoir. + +--Très bien. Maintenant, sois attentive. D'abord, je vais t'annoncer une +chose. C'est que tu as assez fait pour moi pour que je fasse quelque +chose pour toi. Voilà près de six ans, Alice, que je t'emploie à mes +desseins, qui sont ceux du roi... ma fille! Maintenant, Alice, tu as +assez travaillé... la mission que je vais t'exposer sera la dernière... + +--Votre Majesté dit-elle vrai? s'écria Alice. + +--Très vrai, mon enfant. Je te jure qu'après ce dernier... service que +tu auras rendu à la royauté, tu seras libre. Je t'en fais le serment +sur ce Christ qui nous écoute! Mais moi je ne me considérerai pas comme +libre vis-à-vis de toi. Je t'enrichirai, Alice. D'abord, tu peux compter +que tu seras inscrite sur la cassette royale pour une pension de douze +mille écus. Ensuite, j'ai sept ou huit hôtels dans Paris, tu choisiras +celui que tu voudras, et je te le donnerai tout meublé, avec ses chevaux +et ses hommes d'armes; ensuite, le jour où tu te marieras, sur ma +cassette à moi tu recevras cent mille livres comptant. + +Alice, par un prodigieux effort de volonté, parvint à ne témoigner ni +approbation ni improbation. + +--Donc, reprit Catherine complètement rassurée, je te trouve quelque +beau gentilhomme qui t'aimera, que tu aimeras... Vous habitez à votre +guise Paris ou la province; vous venez ou vous ne venez pas à la Cour; +enfin, vous êtes entièrement libres, et toi, ma fille, tu es non +seulement libre, mais heureuse, riche, enviée... et tiens, mon enfant, +voici les bijoux que tu mettras le jour de ton mariage! + +En disant ces mots, Catherine souleva le deuxième compartiment +du coffret aux bijoux. La troisième rangée apparut. Elle était +éblouissante. + +Là, maintenu par de légères agrafes d'or, serpentait un collier de +diamants vraiment digne d'une souveraine pour un jour de sacre. Aux +quatre angles du compartiment, s'emboîtaient quatre bracelets massifs, +dont chacun laissait voir une perle grosse presque comme une noisette! +Les intervalles des bracelets au collier étaient occupés par des +pendants d'oreille incrustés de saphirs; enfin, au centre de l'espace +occupé par le collier était placée une agrafe composée de deux +monstrueuses émeraudes semblables à deux yeux glauques qui eussent +cherché à fasciner la jeune fille. + +--Oh! madame, il n'est pas possible que vous me destiniez une aussi +magnifique récompense... + +Et, en elle-même, la malheureuse songea: + +--La dernière honte! La dernière infamie! Et après, je serai libre!... +libre!... ô mon amant!... + +Et la reine, de son côté, pensait: + +--Hum! qu'a-t-elle donc?... Le troisième compartiment lui-même ne +l'émeut pas?... Nous verrons tout à l'heure ce qu'elle dira devant le +quatrième et dernier!... + +Alors, elle reprit à demi-voix comme si, dans son cynisme, elle eût +éprouvé tout de même quelque embarras. + +--Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas? Maintenant, la mission, +la voici... Fais-y bien attention, mon enfant, ceci est d'une +exceptionnelle gravité... Je t'ai pardonné de n'avoir pas réussi auprès +de François de Montmorency... Je ne te pardonnerais pas d'échouer auprès +de celui-ci... car c'est d'un homme qu'il s'agit... Il faut que cet +homme ait en toi une aveugle confiance... Il faut qu'à un moment donné +tu puisses me l'amener... où je te dirai... M'as-tu comprise? + +--Oui, madame, dit Alice avec une certaine fermeté. + +--L'homme, reprit la reine d'une voix qui siffla, l'homme est à Paris; +c'est mon ennemi mortel. Je te dirai comment tu pourras le trouver, le +rencontrer... Alors, ingénie-toi... invente, sois prudente comme le +serait une Borgia, sois belle comme l'était Diane, sois ce que tu +voudras, sois un génie!... mais cet homme, il me le faut! + +--Son nom? demanda Alice. + +--Le comte de Marillac! répondit Catherine de Médicis. + +--Ce nom résonna comme un coup de tonnerre aux oreilles d'Alice de Lux. +Livide, agitée d'un tremblement conduisit, cramponnée au dossier d'un +fauteuil, elle luttait avec une effroyable énergie, avec une suprême +dépense de toutes ses forces, pour garder un masque impassible, pour ne +pas crier, pour ne pas s'évanouir, pour ne pas provoquer un soupçon. + +Mais Catherine, en cet instant, l'avait profondément étudiée... devinée +peut-être... + +--Tu connais cet homme? dit-elle. + +--Non! + +--Et moi, je dis que tu le connais! + +--Non!... + +Catherine, ses yeux dans les yeux de l'espionne, la fouillait jusqu'au +fond de la conscience. + +Alice se renversa, tomba, pantelante, sans que la fascinatrice l'eût +touchée. + +Catherine mit un genou à terre. Et sa voix rauque jaillit non comme une +question, mais comme une affirmation définitive: + +--Tu l'aimes!... + +--Je ne le connais pas!... murmura Alice. + +Puis elle s'évanouit. Catherine tira de son aumônière un flacon de +cristal qu'elle déboucha avec précaution. Elle le fit respirer à la +jeune fille. L'effet fut immédiat. Une secousse violente galvanisa +Alice. Elle ouvrit les yeux. Son visage se couvrit d'une abondante +sueur. + +--Debout! gronda la reine. + +Alice de Lux obéit. Tandis qu'elle se relevait, Catherine reprenait sa +place dans son fauteuil. + +En même temps, son visage, prodigieusement habile à prendre toutes les +expressions, redevenait paisible et serein. Un sourire erra sur ses +lèvres. Et sa voix se fit caressante: + +--Que vous arrive-t-il donc, mon enfant? Êtes-vous à ce point fatiguée? +Voyons, parlez-moi sans crainte... vous savez bien que je vous aime +assez pour subir un peu vos caprices... + +Alice de Lux demeura un instant suspendue entre deux abîmes: la terreur +d'une supercherie possible, l'espoir que la reine, par affection, par +politique peut-être, la ménagerait. + +--Voyons, reprit la reine avec son bon sourire, avouez-moi que vous êtes +fatiguée... Eh! mon Dieu, je comprends cela, moi! Je vous demandais un +dernier service, voilà tout. Si cela dépasse vos forces, ne croyez pas +au moins que j'en profite pour rétracter mes promesses. Si vous voulez +vous reposer dès maintenant, sachez que je tiendrai tout ce que j'ai +promis, la dot de mariage, les écus, les bijoux, tout! + +Alice étudiait avec une attention passionnée les paroles, le geste, +la voix, la physionomie entière de la reine. La reine était vraiment +naturelle; il fut impossible à l'espionne de surprendre un indice +d'affectation ou d'ironie. + +--Oh! madame, s'écria-t-elle en joignant les mains, si Votre Majesté +daignait m'y autoriser!... + +--T'autoriser? A quoi? + +--Eh bien, oui, je suis fatiguée... au-delà de ce que Votre Majesté +pourrait supposer... + +--Ainsi, ce n'était pas le nom de l'homme qui te faisait pâlir? + +--Le nom de cet homme?... mais je l'ai déjà oublié, Majesté!... celui-là +ou un autre... qu'importe! Et lors même qu'il me ferait horreur. Votre +Majesté sait que je passerais outre... Non, madame, c'est la fatigue, +la fatigue seule... Oh! j'ai besoin de repos... de solitude... je ne +demande rien à Votre Majesté... D'ailleurs, elle m'a déjà comblée... je +suis riche, j'ai des terres, des bijoux plus que je n'en désire... tout +cela je le donnerais pour être un peu moi-même, pouvoir aller, venir, +rire et pleurer à ma guise... surtout pleurer!... + +Catherine hochait doucement la tête. + +--Pauvre petite! murmura-t-elle comme à part soi, comme elle a l'air de +souffrir! C'est de ma faute aussi... j'aurais dû m'apercevoir que cette +enfant aspirait à une vie de calme. + +L'espionne tomba à genoux et sanglota: + +--Oui, Majesté! c'est cela... une vie de calme! + +--Ainsi, c'est ton congé que tu veux, ma petite Alice? + +--Si Votre Majesté voulait me l'accorder, dit Alice en se relevant, je +lui en serais reconnaissante toute la vie... + +--Ainsi, reprit Catherine, en continuant à sourire, tu ne veux même pas +faire ce petit effort, ma petite, le dernier... + +--Oh! s'écria Alice, Votre Majesté ne m'a donc pas comprise! + +--Le dernier, Alice, le dernier!... + +--Ayez pitié de moi, ma reine!... + +--Bah! je te dis que tu peux encore faire ce petit effort, le dernier! +Ecoute, tu ne sais pas? je te donnerai un joyau d'une inestimable +valeur... Je l'ai là, dans ce coffret. + +--Votre Majesté m'a montré ces joyaux dont une princesse serait +jalouse... je ne les ai pas enviés... + +--Oui, mais le bijou du dernier compartiment, Alice! Tu ne peux te +figurer sa beauté! Tiens, laisse-moi seulement te le montrer, et tu +décideras ensuite! + +A ces mots, Catherine souleva rapidement le dernier compartiment du +coffret aux bijoux. Le fond apparut. Il était couvert de velours noir, +comme les autres rangées. + +--Regarde, dit Catherine de Médicis en se levant. + +Alice jeta un regard d'indifférence sur le nouveau bijou que lui +montrait la reine. Aussitôt, elle devint livide; elle fit deux pas +rapides, les mains en avant, comme pour conjurer un spectre, et un cri +rauque s'échappa de sa gorge: + +--La lettre!... Ma lettre!... + +Catherine de Médicis, au mouvement de l'espionne, saisit le papier et le +glissa dans son sein. + +--Ta lettre! gronda-t-elle. Tu la reconnais? C'est bien elle en effet. +Sais-tu ce que l'on fait aux mères qui ont tué leur enfant et qui +l'avouent cyniquement, comme tu l'avoues dans ta lettre? + +--C'est faux! hurla l'espionne. C'est faux! L'enfant n'est pas mort! + +--Mais l'aveu n'en existe pas moins, ricana Catherine. La mère +criminelle, Alice, on la traduit devant la cour prévôtale qui la +condamne à mort... + +--Grâce! Pitié!... L'enfant vit!... + +--Alors la mère coupable est livrée au bourreau... + +--Grâce! répéta Alice, qui tomba à genoux. + +Catherine frappa violemment sur un timbre, Paola apparut... + +--M. de Nancey! fit la reine. + +Le capitaine des gardes de Catherine se montra à ce moment à l'entrée de +l'oratoire. Au même instant, Alice fut debout, et, pantelante, dans un +souffle d'agonie, murmura: + +--J'obéis!... + +--Monsieur de Nancey, termina Catherine avec un sourire, vous voyez bien +Mlle de Lux? Eh bien, il est possible qu'un de ces jours elle ait besoin +de vous et de vos hommes. Retenez bien que vous devrez lui obéir, +la suivre où elle vous mènera, lui prêter main forte, et arrêter la +personne qu'elle vous désignera. Allez, et n'oubliez pas. + +Le capitaine s'inclina sans surprise, en homme qui en avait vu et +entendu bien d'autres. Dès qu'il fut disparu, Catherine se tourna vers +l'espionne; sa voix redevint dure. + +--Tu es décidée? bien décidée? + +--Oui, madame, bégaya la malheureuse. + +--Tu te mettras en rapport avec le comte de Marillac? + +--Oui, madame. + +--Bien; maintenant, écoute... Si tu me trahissais... ce n'est pas au +grand prévôt que je ferais parvenir ta lettre... j'aurais encore assez +pitié de toi pour te laisser vivre. + +Alice jeta à la terrible tourmenteuse un regard d'interrogation affolée. + +--C'est à un autre que je la ferais remettre! dit Catherine. Et j'y +joindrais l'histoire de ta vie, avec preuves à l'appui. + +--Un autre! balbutia l'infortunée. + +--Et cet autre s'appelle le comte de Marillac, acheva Catherine de +Médicis. + +Un long cri d'épouvanté et d'horreur retentit dans l'oratoire; et Alice +de Lux tomba à la renverse, aux pieds de la reine, sans connaissance... + + +XXII + +UNE RENCONTRE + +Nous avons vu à la suite de quels raisonnements Pardaillan avait pris la +résolution de ne plus s'occuper que de lui-même, et comment, ayant en +son pouvoir la lettre de Jeanne de Piennes à François de Montmorency, il +s'était décidé à ne pas la faire arriver à son adresse. + +Or, par maint tour et détour et après mainte station en divers cabarets +plus ou moins mal famés, il se dirigea vers l'hôtel de Montmorency et, +tout en s'affirmant qu'il n'y entrerait pas, heurta le marteau de la +grande porte. + +Ce ne fut pas la grande porte qui s'ouvrit, mais la porte bâtarde. Il en +sortit un Suisse gigantesque armé d'une trique. + +--Que voulez-vous? ronchonna ce colosse en agitant son bâton de l'air le +moins pacifique du monde. + +Le chevalier examina le Suisse depuis ses larges pieds jusqu'à son +toquet garni de plumes; mais pour apercevoir ce loquet, il dut lever la +tête. + +--Mon enfant, je voudrais parler à ton maître... + +Rien ne saurait dépeindre la stupeur, l'effarement et l'air de majesté +offensée du digne Suisse. + +--Vous dites? bégaya-t-il. + +--Je dis: Mon enfant, je voudrais parler à ton maître, le maréchal. + +Le Suisse demeura abasourdi. Puis il s'élança, la trique haute, avec un +rugissement de vengeance. + +Pardaillan, souple et léger comme une tige d'acier, fit un bond de côté. +Emporté par l'élan, le Suisse administra dans le vide un formidable coup +de bâton. Mais il n'avait pas plutôt exécuté ce mouvement qu'il sentit +que la trique lui était arrachée des mains avec une irrésistible +puissance; en même temps, Pardaillan la lui plaçait en travers des +jambes; le géant trébucha, trembla sur ses assises, battit l'air de ses +bras et finalement s'étala de son long en travers de la rue... + +Au même instant, il entendit un aboi sonore, et il sentit deux crocs +s'enfoncer dans le bas de son dos... + +--Au meurtre! clama le Suisse sur lequel Pipeau venait de s'élancer en +toute conscience. + +--Ici, Pipeau! commanda sévèrement le chevalier. Lâche ça! C'est un +mauvais morceau! + +Le chien obéit. Et Pardaillan, la trique dans la main gauche, offrit la +droite au géant consterné pour l'aider à se relever. + +--Me voilà condamné à ne pas m'asseoir, de huit jours au moins! fit le +Suisse en se redressant. + +--Ce n'est rien, dit Pardaillan consolateur. Et maintenant que je suis +céans, mon cher monsieur, voudriez-vous avoir la politesse de prévenir +M. le maréchal que le chevalier Jean de Pardaillan désire l'entretenir +pour affaire grave? + +--M. le Maréchal n'est pas en son hôtel, dit le Suisse. + +--Diable! Diable! Il n'est donc pas à Paris? + +--Mais non, monsieur... Aïe!... + +--Diable! Diable! Diable! fit Pardaillan, qui, tout en paraissant +désespéré, n'en éprouvait pas moins une sorte de joie amère au fond de +lui-même. Je reviendrai donc... + +Sur ces mots, Pardaillan appela Pipeau, et, ayant salué le Suisse d'un +geste affable, se retira. + +--Par Pilate! songeait-il en remontant à grandes enjambées le cours de +la Seine, j'ai fait ce que j'ai pu, moi!... Qu'elles se débrouillent +maintenant!... + +Le soir venait. En face de Pardaillan, de l'autre côté de l'eau, se +dressaient dans la brume les constructions inachevées du palais que +maître Delorme élevait pour Catherine de Médicis sur l'emplacement du +clos aux tuileries. Le chevalier s'arrêta sous un bouquet de hauts +peupliers que le mois d'avril couvrait déjà de frondaisons ténues, d'un +vert délicat. Il s'assit sur une large pierre de la grève et, la tête +dans ses deux mains, regarda couler les eaux. + +Au moment même où il était assis sur la pierre de la grève, Pardaillan +se faisait à lui-même une déclaration très grave: + +--Je ne puis me dissimuler que j'aime Loïse plus que ma vie, que je +l'aime sans espoir, et je suis malheureux du mal qui lui arrive. Je sais +parfaitement que, si j'arrive à la délivrer, un autre sera récompensé +par son amour... car une Montmorency peut-elle aimer un pauvre hère tel +que moi? Et pourtant l'idée de ne pas la secourir m'est insupportable. +Il faut donc que je me mette à sa recherche. Il faut que je la trouve! +Et puis après nous verrons... + +Le résultat de cette méditation au bord de la Seine fut que le chevalier +résolut d'écarter de son esprit tout espoir de récompense amoureuse, et +de se dévouer pour Loïse, quoi qu'il dût en advenir. + +Il se leva tout aussitôt, et prit le chemin de la Devinière. + +Il marchait de ce pas tranquille et souple qui est l'indice de la +robustesse, et venait d'entrer dans la rue Saint-Denis, lorsqu'il +entendit qu'on courait derrière lui. Bien qu'il fît nuit noire et que la +rue fût déserte, Pardaillan dédaigna de se retourner. Au même instant, +l'inconnu qui courait fut sur lui. + +Il y eut un choc violent. + +Bousculé à l'improviste, le chevalier chancela; il se remit aussitôt, +et, tirant furieusement son épée, il s'apprêtait à provoquer de la belle +façon le malappris trop pressé, lorsqu'il fut cloué sur place par ces +paroles que grommela l'inconnu: + +--Par Barabbas! On se range, au moins!... + +Lorsque le chevalier revint à lui, l'inconnu, toujours courant, avait +disparu. + +--Cette voix! murmura Pardaillan, ce juron... Oh! mais, on dirait que +c'est lui! mon père!... + +Et il se mit à courir, lui aussi. Mais il était trop tard. Il ne vit +plus personne dans la rue Saint-Denis. + +Lorsqu'il entra à la Devinière, sa première question à dame Huguette fut +pour s'informer si par hasard quelqu'un ne serait pas venu le demander +depuis dix minutes. + +Sur la réponse négative de l'hôtesse, il fut convaincu qu'il s'était +trompé et regrettait dès lors d'avoir laissé fuir le personnage qui +l'avait bousculé. + +Ayant copieusement dîné, le chevalier reboucla son ceinturon, compléta +son armement au moyen d'un court poignard à lame solide, et, par les +rues silencieuses, noires et désertes, se rendit à l'hôtel de l'amiral +Coligny. + +Comme le lui avait recommandé Déodat, il frappa trois coups légers à la +petite porte bâtarde. + +Presque aussitôt, il vit le judas s'entrouvrir. + +Pardaillan prononça à voix basse les deux mots convenus: + +--Jarnac et Moncontour... + +Aussitôt, la porte s'ouvrit et un homme parut, couvert d'une cuirasse de +cuir, un pistolet à la main. + +--Qui demandez-vous? + +--Je voudrais voir mon ami Déodat, fit Pardaillan. + +--Excusez-moi, monsieur, reprit l'homme qui s'adoucit aussitôt: +voulez-vous me dire votre nom? + +--Je suis le chevalier de Pardaillan. + +L'homme étouffa un cri de joie, ouvrit la porte toute grande et attira +le jeune homme dans l'intérieur d'une cour. + +--Monsieur de Pardaillan! s'écria-t-il alors. Ah! soyez le bienvenu! Je +désirais tant vous connaître!... + +--Pardonnez-moi, fit le chevalier, interloqué, mais... + +--Vous ne me connaissez pas, n'est-ce pas? Eh bien, nous ferons +connaissance... je suis M. de Téligny. + +Téligny, gendre de l'amiral Coligny, était un homme de vingt-huit à +trente ans. Il était fortement charpenté, et passait pour très fort aux +armes comme il était excellent dans le conseil. Il avait une physionomie +ouverte, des yeux très doux: il était de manières exquises, d'une +politesse raffinée, élégant d'allure, d'esprit très cultivé, et l'on +comprenait que la fille de l'amiral l'eût préféré à bien des partis plus +riches, et notamment, disait-on, au duc de Guise lui-même. + +Ayant introduit le chevalier dans la cour, le gentilhomme se hâta de +refermer solidement la porte, appela un domestique et lui remit son +pistolet en lui disant: + +--Nous n'attendons plus qu'une personne, tu sais qui: tu n'as donc pas à +te tromper... + +Puis, saisissant Pardaillan par la main, il lui fit traverser la cour, +lui fit monter un bel escalier de pierre et le fit entrer dans une +petite pièce. + +--Je veillais moi-même, expliquait-il tout en marchant, car nous avons +réunion ce soir: l'amiral est là, M. de Condé aussi, et Sa Majesté le +roi de Navarre... + +Cependant, Téligny, après avoir introduit le chevalier dans le cabinet, +l'avait serré dans ses bras avec une joie si évidente que le jeune homme +en fut doucement remué. + +--Voilà donc le héros qui a sauvé notre grande et noble Jeanne! s'écria +Téligny. Ah! chevalier, que de fois en ces derniers jours nous avons +désiré vous voir, vous remercier... + +--Ma foi, je vous avouerai que je ne savais guère en l'honneur de quelle +princesse je tirais l'épée... mais, excusez-moi, une affaire grave +m'oblige à venir demander l'aide de Déodat, qui a bien voulu se mettre à +ma disposition... + +--Nous y sommes tous, chevalier! s'écria Téligny. Quant au comte de +Marillac... + +--Le comte de Marillac? + +--C'est le véritable nom de notre cher Déodat. Je disais donc que, pour +celui-là, vous l'avez ensorcelé; il ne jure que par vous... + +--Est-il ce soir en cet hôtel? + +--Il y est. Je vais le mander. + +Téligny appela un valet et lui donna un ordre. + +Quelques instants s'écoulèrent. Puis des pas précipités se firent +entendre, une porte s'ouvrit, le comte de Marillac apparut, et courut à +Pardaillan les mains tendues. + +--Vous ici, cher ami! s'écria-t-il, serais-je assez heureux pour que +vous eussiez besoin de moi? Est-ce ma bourse, est-ce mon épée que vous +êtes venu chercher? Les deux sont à vous... + +Le chevalier sentit son coeur se dilater. + +--Vraiment, balbutia-t-il, je ne sais comment vous remercier... + +--Me remercier! s'écria Déodat. Mais c'est moi qui suis votre obligé... +nous le sommes tous ici, puisque vous avez sauvé notre grande reine... + +Téligny, voyant les deux amis partis dans le tête-à-tête, s'était retiré +discrètement. + +--On dirait, fit Pardaillan, que vous êtes moins sombre que le jour où +vous vîntes me voir en mon auberge. Vos yeux s'éclairent, vos lèvres +sourient... vous serait-il arrivé quelque heureux événement? + +--Dites un grand bonheur! Je suis amoureux. C'est en venant vous voir +que, près de Paris, j'ai rencontré celle que j'aimais... Sachez que je +puis la voir deux fois par semaine, en attendant... + +--En attendant... + +--Que je puisse la ramener en Béarn et l'épouser. Ma fiancée est seule +au monde... je suis son frère jusqu'au jour où je serai son époux. + +--Je comprends maintenant votre bonheur, fit Pardaillan. + +--Voilà l'égoïsme de l'amour! s'écria le comte. Je vous assomme avec +mes histoires que vous avez la politesse d'écouter patiemment, et je ne +songe même pas à vous demander... + +--En un mot, voici la chose, dit Pardaillan: je suis amoureux, comme +vous. + +--Nous célébrerons nos unions le même jour. + +--Attendez... J'aime, comme vous, mon cher, seulement, vous pouvez voir +votre fiancée deux fois par semaine, et moi je ne lui ai jamais parlé. +Vous êtes sûr d'être aimé, et moi je redoute d'être haï; vous savez où +trouver ce que vous aimez, et celle que j'aime a disparu. Or, je veux la +retrouver à tout prix, fût-ce pour m'entendre dire que je suis détesté. +Et c'est pour cela que je suis venu vous demander votre aide. + +--Comptez sur moi! dit chaleureusement le comte. Nous fouillerons Paris +ensemble. + +Pardaillan raconta brièvement l'histoire de son amour, son arrestation +au moment où Loïse l'appelait, son séjour à la Bastille, son départ, la +lettre qu'il était chargé de remettre, enfin, tout ce que savent déjà +nos lecteurs. + +Il ne tut dans tout cela que le nom de Montmorency, se réservant de le +dire au bon moment. Et ce moment serait celui où l'on commencerait les +recherches. + +--J'ai comme un vague soupçon, ajouta-t-il en terminant, du lieu où elle +peut être et de l'homme qui a pu avoir intérêt à enlever Loïse et sa +mère. + +--Très bien, cher ami; quand voulez-vous que nous commencions nos +recherches? + +--Mais dès demain. + +--Dès demain, bon; je suis tout à vous. Maintenant, venez, que je vous +présente à certaines personnes qui ont envie de vous voir. + +--Quelles sont ces personnes? + +--Le roi de Navarre, le prince de Condé, l'amiral... Venez, mon cher: +vous êtes connu ici, et votre histoire d'évasion de la Bastille va +achever de vous valoir l'admiration de ces grands seigneurs... + +Bon gré, mal gré, Pardaillan fut entraîné par le comte de Marillac. +Celui-ci traversa rapidement deux ou trois pièces et parvint dans le +grand salon d'honneur de l'hôtel de Coligny. + +Là, autour d'une table, étaient assis cinq personnages. + +Pardaillan reconnut immédiatement deux d'entre eux: Téligny, qu'il +venait de voir, et l'amiral Coligny qu'il avait eu l'occasion de voir de +loin deux ou trois fois. + +Le comte de Marillac, tenant toujours Pardaillan par la main, s'avança +jusqu'à la table et dit: + +--Sire, et vous, monseigneur, et vous, monsieur l'amiral, et vous, mon +cher colonel, voici le sauveur de la reine, M. le chevalier Jean de +Pardaillan. + +A ces mots, ces personnages levèrent sur le chevalier des yeux pleins de +bienveillance, de cordialité et d'admiration. + +--Touchez là jeune homme! s'écria, le premier, Coligny. Vous avez évité +à la réforme un irréparable malheur. + +Le chevalier saisit la main qui lui était tendue avec un respect et une +émotion visibles. + +--Et, moi aussi, je veux toucher cette main qui a sauvé ma mère, dit +alors avec un fort accent gascon des plus désagréables un jeune homme de +dix-sept à dix-huit ans, qui n'était autre que le roi de Navarre, futur +roi de France sous le nom d'Henri IV. + +Pardaillan plia le genou, selon les usages de l'époque, saisit la main +royale du bout de ses doigts et s'inclina sur elle avec une grâce +altière qui provoqua l'admiration du personnage placé à côté du roi. + +C'était un tout jeune homme aussi, paraissant à peine dix-neuf ans, +mais il y avait dans sa physionomie et ses attitudes on ne sait quoi de +chevaleresque et d'imposant qui manquait au Béarnais. C'était Henri Ier +de Bourbon, prince de Condé, cousin d'Henri de Navarre. + +Le prince de Condé tendit, lui aussi, la main a Pardaillan mais, +au moment où celui-ci s'inclina, il l'attira à lui et l'embrassa +cordialement en disant: + +--Chevalier, Sa Majesté la reine nous a dit que vous étiez un vrai +paladin des vieux âges; faisons donc comme faisaient les paladins quand +ils se rencontraient, et embrassons-nous... le roi de Navarre, mon +cousin, le permet... + +--Monseigneur, dit Pardaillan, qui reconnut à ces derniers mots le jeune +prince de Condé, je puis aujourd'hui accepter ce titre de paladin, +puisqu'il m'est donné par le fils de Louis de Bourbon, c'est-à-dire d'un +vaillant preux, le plus vaillant parmi ceux qui sont tombés sur les +champs de bataille. + +--Bien dit, ventre-saint-gris! s'écria le Béarnais. + +--Le dernier personnage, qui n'avait encore rien dit, félicita à son +tour le chevalier, en disant: + +--Si l'amitié du vieux d'Andelot peut vous être agréable, elle vous est +acquise, jeune homme... + +Cependant, le jeune roi de Navarre fixait un oeil rusé sur le chevalier, +et il cherchait peut-être quelque moyen de l'attacher à sa fortune, +lorsque la porte s'ouvrit; un de ces domestiques armés en guerre que +Pardaillan avait remarqués, alla vivement à l'amiral Coligny et lui +glissa deux mots à l'oreille. + +--Sire, dit Coligny, M. le maréchal de Montmorency a bien voulu se +rendre à mon invitation. Il est là. Et il attend le bon plaisir de Votre +Majesté. + +--Ce cher François! Je serai heureux de le voir. Qu'il entre! Monsieur +l'amiral, et vous, mon cousin, vous voudrez bien demeurer près de moi +pendant cette entrevue. + +Les autres personnages de cette scène se levèrent pour se retirer. + +--Eh bien! fit Déodat, en saisissant le bras de Pardaillan, à quoi +songez-vous donc? + +Pardaillan tressaillit, comme s'il s'éveillait d'un rêve. L'annonce que +le maréchal de Montmorency allait entrer dans cette salle l'avait plongé +dans une sorte de stupeur. + +--Pardon, balbutia-t-il. + +Et il s'inclina devant le roi de Navarre qui, pour la deuxième fois, lui +tendit la main et lui dit: + +--Le comte de Marillac m'a fait savoir que vous ne prisiez rien tant que +votre indépendance, et que vous entendiez vous tenir en dehors de +toutes querelles; cependant, je veux croire que notre rencontre aura +un lendemain et, quant à moi, je serais heureux de vous voir parmi les +nôtres. + +--Sire, répondit Pardaillan, je dois à tant de bienveillance une entière +franchise: les guerres religieuses m'effraient. Mais j'avoue à Votre +Majesté que, si l'ardente sympathie d'un pauvre diable comme moi peut +lui être utile, cette sympathie, vienne l'occasion, ne lui fera pas +défaut... + +--Bien, bien... nous reprendrons cet entretien, dit le roi. + +Pardaillan sortit avec Marillac. Le vieux d'Andelot et Téligny étaient +déjà sortis ensemble. + +--Quelle faiblesse vous a pris tout à l'heure, cher ami? demanda alors +Marillac. Vous avez paru tout ému et vous êtes encore pâle. + +--Écoutez, fit Pardaillan, c'est bien le maréchal de Montmorency qui va +être introduit auprès du roi? + +--Mais oui, fit Marillac étonné. + +--Eh bien, ce Montmorency, c'est le père de celle que j'aime! Il faut +que je lui remette la lettre que j'ai là sous mon pourpoint et qui me +brûle la poitrine. Si je ne lui remets pas cette lettre, je suis un +félon et j'enlève à Loïse sa protection la plus naturelle et la plus +sérieuse. Et si je la lui remets, cet homme va me haïr, et Loïse est +perdue à jamais pour moi!... + +L'homme qui était attendu dans l'hôtel de Coligny et qui venait d'être +introduit auprès du roi de Navarre, paraissait une quarantaine d'années. +Il était grand, de forte carrure, et ses membres avaient cette souplesse +particulière aux gens qui se livrent à de violents exercices du corps. + +Ses cheveux étaient blancs. Et c'était un étonnement pour l'oeil que +cette blancheur de vieillesse sur cette tête demeurée jeune: aucune ride +ne sillonnait ce visage; les yeux, sans flamme d'ailleurs, et comme +voilés, avaient un regard limpide. + +Avec les années, lentement, lambeau par lambeau, la douleur s'en était +allée. Mais la tristesse demeurait profonde, et pesait sur cet homme, +d'un même poids égal; de là, sans doigte, cette lassitude... + +L'amour très pur, très profond, qu'il avait éprouvé pour Jeanne de +Piennes, était encore tout entier dans son âme. + +Maintes fois, il avait éprouvé comme une vague tentation de la revoir; +mais toujours, il avait réfréné ces désirs, et alors il se jetait +toujours dans quelque entreprise guerrière ou politique où il déployait +de fébriles activités sans parvenir à se détacher du souvenir qui +l'obsédait. + +Il pensait peu à Henri de Montmorency. Lui avait-il pardonné? + +Non, sans doute. Mais il tâchait à l'oublier et il y parvenait +assez aisément, tandis que Jeanne était toujours présente dans son +imagination. + +Avec ce caractère, avec de telles racines d'amour dans le coeur, il est +presque inutile de dire que François de Montmorency n'avait jamais songé +à se refaire un autre bonheur, une autre famille, en un mot, une autre +vie. + +Il avait accepté pourtant son mariage avec Diane de France. + +En acceptant cette union, il avait surtout voulu échapper aux +tyranniques obsessions du vieux connétable, son père. + +Son existence avec Diane de France fut rigoureusement ce qu'ils avaient +convenu qu'elle serait: une simple association. + +Ils se voyaient à de longs intervalles: en huit ans, François de +Montmorency n'eut que trois ou quatre rencontres avec cette princesse +qui portait son nom fort dignement: c'est-à-dire que, si elle eut de +nombreux amants, comme l'affirme la chronique, elle eut toujours assez +d'estime et même d'affection pour son mari, pour sauver les apparences. + +Nous devons ajouter que deux ou trois fois François de Montmorency eut +aussi l'idée de se rendre au château. + +Un jour, il se mit en route avec l'intention bien arrêtée de refaire +l'histoire du crime qui avait brisé sa vie, de le connaître dans tous +ses détails. Il arriva, très décidé, jusqu'à une hauteur d'où, au +sortir d'un bois, on apercevait Montmorency et, plus loin, le hameau +de Margency. Mais là ses forces faiblirent. Et, pour ne pas montrer +l'émotion qui le bouleversait, il ordonna à son escorte de reprendre +sans lui le chemin de Paris. + +La destinée des hommes tient souvent à bien peu de chose: si François +avait eu le courage de pousser jusqu'à Margency et d'y recueillir +des témoignages, qui sait s'il ne fût pas bientôt arrivé à constater +l'innocence de Jeanne de Piennes? + +Il y eut pourtant une circonstance où cette innocence faillit éclater +aux yeux de François, sans qu'il l'eût cherchée. + +En 1567 eut lieu la bataille de Saint-Denis, entre huguenots et +catholiques. Les huguenots venaient de remporter quelques avantages et +s'étaient avancés tout près de Paris. Le connétable Anne fit une sortie, +chargea à la tête de sa cavalerie et, ce jour-là encore, il se fit un +grand carnage d'hérétiques. + +Seulement, dans la bagarre, le connétable fut blessé mortellement. Le +blessé fut transporté à l'hôtel de Mesmes qui appartenait à son fils, +Henri, duc de Damville. A ce moment, Henri était en Guyenne où il se +distinguait par son zèle à imposer la messe aux hérétiques. François se +trouvait à Paris. Il n'avait pas revu son père depuis trois ans. + +Il trouva le connétable couché, la tête emmaillotée, et dictant ses +dernières volontés à son scribe. + +Lorsque le vieux Montmorency eut terminé, il aperçut son fils aîné qui +venait d'entrer dans la chambre, et un rayon de joie illumina cette tête +de moribond. + +--Mon fils, dit-il, si près de la mort, on voit les choses autrement +qu'on ne les voyait... Peut-être, en de certaines circonstances, ne +me suis-je pas assez préoccupé de votre bonheur... Répondez-moi +franchement... êtes-vous heureux?... + +--Rassurez-vous, mon père, je suis aussi heureux qu'il m'est permis de +l'être. + +--Votre frère... + +François tressaillit et pâlit soudain. + +--Ne vous réconcilierez-vous pas avec lui?... + +--Jamais! répondit François d'une voix sourde. + +--Écoutez... peut-être est-il moins coupable... que vous ne pensez... + +François secoua violemment la tête. + +--Cette jeune femme, reprit le connétable, qu'est-elle devenue? + +--De qui parlez-vous, mon père?... + +--La fille... du seigneur de Piennes... Ah! je meurs... + +--Mon père, calmez-vous... Tout cela est mort pour moi! + +--François! Je te dis... qu'il faut la retrouver... elle... et son... + +--Le connétable n'eut pas le temps de prononcer le mot qui était sur ses +lèvres. Il entra en agonie, balbutia quelques paroles vides de sens et +expira. + +Ainsi le secret de Jeanne de Piennes ne fut pas révélé à François de +Montmorency qui ne chercha pas à savoir pourquoi son père voulait +retrouver Jeanne... caprice funèbre d'un esprit qui sombre dans le +néant, songea-t-il. + +François de Montmorency, après la bataille de Saint-Denis, vécut +retiré des champs de bataille. Un jour que la reine mère lui offrit un +commandement contre les huguenots, il refusa en disant qu'il considérait +les réformés comme des frères d'armes et non comme des ennemis. + +Cette attitude lui valut les soupçons et la haine de Catherine de +Médicis, qui essaya vainement de pénétrer ses secrets en lui envoyant +Alice de Lux. On a vu qu'Alice avait échoué. + +Ce fut sur ces entrefaites et dans cette situation d'esprit qu'il reçut +un jour la visite du comte de Marillac. + +Le comte venait, envoyé par Jeanne d'Albret; il obtint du maréchal la +promesse de se rencontrer avec le roi de Navarre. + +Henri de Béarn, venu secrètement à Paris avec le prince de Condé et +Coligny, prit rendez-vous avec François de Montmorency. Au jour dit, +à l'heure convenue, le maréchal se présenta à l'hôtel de la rue de +Béthisy. On a vu quel effet l'annonce de son arrivée produisit sur +Pardaillan. + +Nous laisserons le chevalier expliquer à son ami Marillac les causes de +son émotion et nous suivrons le maréchal, cette entrevue avec Henri de +Béarn ayant sur la suite de notre récit une influence considérable. + +Le Béarnais accueillit le maréchal avec gravité. + +--Salut! dit-il à l'illustre défenseur de Thérouanne. + +François s'inclina devant le jeune roi. + +--Sire, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me mander pour +m'entretenir de la situation générale des partis religieux. J'attends +que Votre Majesté veuille bien m'expliquer ses intentions et je lui +répondrai franchement. + +Tout rusé qu'il fût, le Béarnais fut désarçonné par cette netteté un peu +sèche. + +--Prenez ce siège, fit-il pour se donner le temps de réfléchir; je ne +souffrirai pas que le maréchal de Montmorency demeure debout quand je +suis assis, moi, simple cadet encore dans le métier des armes. + +Montmorency obéit. + +--Monsieur le maréchal, reprit le roi après un instant de silence +pendant lequel il étudia la mâle physionomie de son interlocuteur, je ne +vous parlerai pas de la confiance que j'ai en vous. Bien que nous ayons +combattu dans des camps opposés, je vous ai toujours tenu en singulière +estime, et la meilleure preuve, c'est que vous êtes ici, seul de tout +Paris, connaissant mon arrivée à l'asile que j'ai choisi. + +--Cette confiance m'honore, dit le maréchal, mais je ferai remarquer à +Votre Majesté qu'il n'est pas un seul gentilhomme capable de trahir son +secret. + +--Le résultat de cette confiance, continua le Béarnais, c'est que je +vous causerai à coeur ouvert et que, du premier mot, je vous dirai le +but de mon voyage à Paris. Monsieur le maréchal, nous avons l'intention +d'enlever Charles IX, roi de France. Qu'en pensez-vous? + +Coligny pâlit légèrement. Condé se mit à jouer nerveusement avec les +aiguillettes de son pourpoint. + +Le maréchal n'avait pas sourcillé. Sa voix demeura aussi calme que celle +du Béarnais. + +--Sire, dit-il. Votre Majesté m'interroge-t-elle sur la possibilité de +l'aventure ou sur les suites qu'elle pourrait avoir; soit en cas de +réussite, soit en cas d'échec? + +--Nous parlerons de cela tout à l'heure. Pour le moment, je désire +savoir seulement votre opinion sur... la justice de cet acte devenu +nécessaire. Voyons, qu'en dites-vous? Serez-vous pour nous? Serez-vous +contre nous? + +--Tout dépend, sire, de ce que vous voulez faire du roi de France. Je +n'ai ni à me louer ni à me plaindre de Charles IX. Mais il est mon roi. +Je lui dois aide et assistance. Donc, sire, avez-vous l'intention de +violenter le roi de France, et rêvez-vous quelque substitution de +famille sur le trône? Je suis contre vous! Cherchez-vous à obtenir de +justes garanties pour l'exercice libre de votre religion? Je demeure +neutre. En aucun cas, sire, je ne vous aiderai à cet enlèvement. + +--Voilà qui est parler net! Et l'on a plaisir à s'entretenir avec vous, +monsieur le maréchal. Voici pourquoi nous avons résolu d'enlever mon +cousin Charles. Je sais, nous savons que la reine mère prépare de +nouvelles guerres. Nos ressources sont épuisées. En hommes et en argent, +nous ne pouvons plus tenir campagne. Or, plus que jamais, nous sommes +menacés. L'acte que nous préparons est un acte de guerre parfaitement +légitime. Si Charles marchait à la tête de ses armées, ne chercherais-je +pas à le faire prisonnier?... + +--Oui, sire, et j'avoue que, si j'avais l'honneur d'être votre féal, au +lieu d'être celui du roi de France, je donnerais les deux mains à votre +projet. + +--Très bien. Reste donc la question de savoir ce que nous ferons du roi +quand il sera prisonnier... + +--En effet, sire, c'est là le point délicat, dit le maréchal. + +--Monsieur le maréchal, par mon père Antoine de Bourbon, descendant en +ligne directe de Robert, sixième fils de saint Louis, je me trouve être +premier prince du sang de la maison de France. J'ai donc quelque droit +de me mêler des affaires du royaume, et, s'il m'arrivait de concevoir +cette pensée qu'un jour, peut-être, la couronne de France devra se poser +sur ma tête, cette pensée ne pourrait être illégitime. Mais les Valois +règnent par la grâce de Dieu. J'attendrai donc la grâce de Dieu pour +savoir si les Bourbons, à leur tour, doivent occuper ce trône, le plus +beau du monde. + +--Sire, loin de suspecter les intentions de Votre Majesté, je ne veux +même pas me permettre de les scruter. + +--Je n'en veux pas à la couronne de Charles. Qu'il règne, ce cher +cousin, qu'il règne, autant du moins qu'on peut régner, quand on a pour +mère une Catherine de Médicis! Mais, ventre-saint-gris! si nous n'en +voulons pas à Charles, pourquoi nous en veut-il? Que signifient ces +persécutions de huguenots malgré la paix de Saint-Germain? Il faut que +tout cela ait une fin! Et comme nous ne sommes pas de force à tenir +campagne, il faut bien que j'obtienne par la persuasion ce que la guerre +ne peut nous donner! Et pour cela, ne faut-il pas que je puisse causer +tranquillement avec Charles, comme je cause avec vous en ce moment? +Voyons, duc, n'est-ce pas un acte légitime que nous entreprenons en +essayant de nous emparer de Charles? + +Il ne s'agissait plus d'une capture, d'un acte de guerre, mais d'un +entretien où les deux partis en présence seraient libres de signer ou de +repousser le contrat proposé. + +--Dans ces conditions, acheva le roi de Navarre, puis-je compter sur +vous? + +--Pour vous emparer du roi, sire? Franchise pour franchise. J'oublierai +l'entretien auquel j'ai eu l'honneur d'être convié. Mais je vous donne +ma parole, sire, que tout ce que je pourrai entreprendre pour protéger +le roi Charles, sans le prévenir, eh bien! je l'entreprendrai! + +--J'envie mon cousin, d'avoir des amis tels que vous, dit le Béarnais +avec un soupir. + +--Votre Majesté se trompe sur ces deux points. Je ne suis pas l'ami de +Charles. Je suis un serviteur de la France, voilà tout. Quant à être +votre ennemi, sire, je vous jure que nul ne fait des voeux plus ardents +et plus sincères que les miens pour que les huguenots soient enfin +traités selon la justice. + +--Merci, maréchal, dit le Béarnais, désappointé. Ainsi, nous ne devons +compter ni sur vous, ni sur vos amis? + +--Non, sire! dit François avec une modeste fermeté. Mais laissez-moi +ajouter que si, un jour, j'étais appelé dans un conseil qui se tiendrait +entre vous et le roi de France... + +--Eh bien? interrogea Coligny. + +--Si une entrevue avait lieu, continua François, et que Sa Majesté +Charles IX m'y appelle, je ne chercherais pas à savoir comment cette +entrevue a été préparée; j'appuierais de toutes mes forces sur les +décisions du roi, et je ne craindrais pas de proclamer que moi, +catholique, je suis honteux et indigné de l'attitude des catholiques... + +--Vous feriez cela, duc! s'écria le roi de Navarre. + +--Je m'y engage, sire, répondit François. + +--Duc, fit le Béarnais, je retiens votre parole. J'espère que l'entrevue +aura lieu bientôt. + +--Et moi, sire, je puis assurer Votre Majesté que mon dévouement lui +est acquis, excepté toutefois en ce qui concerne certaines entreprises, +ajouta François. + +Sur ces mots, le maréchal se retira, escorté par l'amiral qui tenait à +lui faire honneur, jusqu'à la porte de son hôtel. + +Comme ils traversaient la cour, précédés par deux laquais, mais sans +lumière, l'hôtel devant passer pour inhabité, deux hommes s'approchèrent +vivement de François de Montmorency. + +--Monsieur le maréchal, disait l'un des deux hommes, voulez-vous me +permettre de vous présenter un de mes amis en vous priant d'excuser les +circonstances de cette présentation. + +--Vos amis sont les miens, comte de Marillac, dit François en +reconnaissant celui qui lui parlait. + +--Voici donc M. le chevalier de Pardaillan, qui a une communication +urgente à vous faire. + +--Monsieur, fit le maréchal en s'adressant à Pardaillan, je serai en mon +hôtel demain toute la journée et serai heureux de vous y recevoir. + +--Ce n'est pas demain, dit Pardaillan d'une voix altérée, c'est tout de +suite que je sollicite l'honneur de m'entretenir avec le maréchal de +Montmorency. + +L'émotion de la voix, la tournure de la phrase à la fois impérative et +réservée produisirent une profonde impression sur le maréchal. + +--Venez donc, puisque l'affaire dont vous voulez me parler ne peut +souffrir de retard. + +Pardaillan fit rapidement ses adieux à Marillac pendant que le duc +faisait les siens à Coligny. Puis les deux hommes sortirent ensemble. +Telle était la confiance de Montmorency et sa crainte de compromettre le +secret du roi de Navarre qu'il n'avait amené aucune escorte avec lui. + +Le chemin de la rue de Béthisy à l'hôtel de Montmorency se fit +rapidement et silencieusement. + +La maréchal introduisit le chevalier dans un cabinet de l'hôtel, +attenant à la grande salle d'honneur. + +--Je vous laisse un instant, dit le maréchal, le temps de me débarrasser +de ma cotte de mailles. + +Demeuré seul, Pardaillan essuya la sueur qui coulait de son front. +L'instant à la fois désiré et redouté était donc arrivé! Il fallait donc +révéler à François de Montmorency qu'il avait une fille! Le maréchal +allait donc savoir que, s'il avait jusqu'alors ignoré l'existence de +cette fille, s'il avait répudié Jeanne de Piennes, s'il avait souffert, +il le devait à un Pardaillan! Et c'était un Pardaillan qui allait lui +dire tout cela. + +Le moment était venu où il allait à la fois se faire l'accusateur de son +père et perdre à jamais Loïse! + +Son regard, tout à coup, tomba sur un portrait accroché dans l'angle le +plus sombre du cabinet. Pardaillan fut secoué d'un long tressaillement. + +--Loïse! Loïse! murmura-t-il. + +Et aussitôt, cette pensée se fit jour dans son cerveau: + +--Comment le maréchal, qui ne sait pas qu'il a une fille, possède-t-il +le portrait de cette fille?... + +Mais bientôt, à force d'examiner les traits délicats de la jeune femme +merveilleusement belle que représentait la toile, la vérité lui apparut: + +--Ce n'est pas Loïse!... C'est sa mère, sa mère, quand elle était +jeune!... + +A ce moment, François de Montmorency rentra dans le cabinet et vit +le jeune homme en extase devant le portrait de Jeanne de Piennes. Il +s'avança jusqu'à Pardaillan et lui posa sa main sur l'épaule. + +--Vous regardiez cette femme... et vous la trouviez belle? + +--Il est vrai, monsieur... cette haute et noble dame est douée d'une +beauté qui m'a frappé. + +--Et peut-être, en votre âme encore pleine d'illusions, vous vous disiez +que vous seriez heureux de rencontrer sur le chemin de la vie une femme +pareille à celle-ci... + +--Vous avez lu dans ma pensée, monseigneur, dit Pardaillan avec une +douceur voilée de tristesse; je rêvais, en effet, de rencontrer pour +l'aimer, pour l'adorer, pour lui vouer ma vie et mes forces, la femme +dont le sourire rayonne sur cette toile, cette femme dont le front si +pur n'a jamais pu abriter une mauvaise pensée... + +Un sourire amer erra sur les lèvres du maréchal. + +--Jeune homme, dit-il, vous me plaisez... Cette sympathie est si vraie +que je vais vous conter une histoire. Cette femme est la femme d'un de +mes amis... ou plutôt elle l'a été... Elle était pauvre; son père +était l'ennemi de la famille de mon ami; celui-ci la vit, l'aima... +il l'épousa. Mais sachez bien que, pour l'épouser, il dut braver la +malédiction paternelle; il dut risquer de se mettre en révolte contre +son père, haut et puissant seigneur... Le jour même du mariage, mon ami +dut partir pour la guerre. Quand il revint savez-vous ce qu'il apprit? + +Pardaillan garda le silence. + +--La jeune fille au front pur, continua François d'une voix très calme, +eh bien, c'était une ribaude! Dès avant le mariage, elle trahissait mon +ami... Jeune homme, méfiez-vous des femmes! + +Le maréchal ajouta sans amertume apparente: + +--Mon ami avait placé en cette femme tout son amour, son espoir, son +bonheur, sa vie... Il fut condamné à la haine, au désespoir, au malheur, +et sa vie fut brisée, voilà tout. Qu'a-t-il fallu pour cela? Simplement +de rencontrer une jeune fille qui avait l'âme d'une ribaude... + +Pardaillan, sur ces mots, s'était levé; il s'approcha du maréchal et, +d'un ton ferme, prononça: + +--Votre ami se trompe, monseigneur... + +François leva sur le chevalier un regard surpris. + +--Ou plutôt, continua Pardaillan, vous vous trompez... + +Le maréchal imagina que son visiteur, encore naïf et plein de foi, +protestait d'une façon générale contre les accusations dont les hommes +accablent les femmes. + +Il eut un geste de politesse indifférente et dit: + +--Si vous m'en croyez, jeune homme, venons-en au motif de votre visite. +En quoi puis-je vous être utile? + +--Soit, fit Pardaillan. Monseigneur, j'habite rue Saint-Denis à +l'auberge de la Devinière. En face de l'auberge se dresse une maison +modeste, telle qu'en peuvent habiter les pauvres gens qui sont forcés à +quelque labeur pour assurer leur existence; les deux femmes dont je suis +venu vous entretenir, monseigneur, sont de ces pauvres gens dont je vous +parle. + +--Deux femmes! interrompit sourdement le maréchal. + +--Oui! La mère et la fille! + +--La mère et la fille! Leur nom? + +--Je l'ignore, monseigneur. Ou plutôt, je désire ne pas vous le faire +connaître pour l'instant. Mais il faut que je vous intéresse à ces deux +nobles créatures si malheureuses et, pour cela, il faut que je vous +raconte leur histoire. + +Ces derniers mots rassurèrent le maréchal dont l'imagination commençait +à être mise en éveil. + +--Je vous écoute, dit-il avec plus de bienveillance pour son +interlocuteur que pour les deux inconnues. + +--Ces deux femmes reprit alors le chevalier, sont considérées comme +dignes de tous les respects. La mère, surtout. Depuis quatorze ans +environ qu'elle habite ce pauvre logis, jamais la médisance n'a eu prise +sur elle. Tout ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle se tue au travail +des tapisseries pour donner à sa fille une éducation de princesse. Oui, +monseigneur, de princesse; car cette jeune fille sait lire, écrire, +broder et peindre des missels. Elle-même est un ange de douceur et de +bonté... + +--Chevalier, fit Montmorency, vous plaidez la cause de vos humbles +protégées avec une telle ardeur, que déjà je leur suis tout acquis. Que +faut-il faire? Parlez... + +--Un peu de patience, monsieur le maréchal. J'ai oublié de vous dire que +la mère dont on ne connaît pas le vrai nom s'appelle la Dame en noir. En +effet, elle est toujours en grand deuil. Il y a dans cette existence si +noble et si pure un épouvantable malheur... Ce malheur, je voudrais le +racheter au prix de mon sang, car quelqu'un des miens en est la cause... + +--Quelqu'un des vôtres, chevalier! + +--Oui, mon père, mon pauvre père! + +--Et comment votre père... + +--Je vais vous le dire, monseigneur, en vous faisant le récit de la +catastrophe qui a frappé cette noble dame. Sachez donc qu'elle a été +mariée... et que son mari dut s'absenter pour longtemps... Vous le +voyez, c'est comme l'histoire de l'ami dont vous me parlez. Après le +départ de son mari, cinq ou six mois après, cette dame mit au monde une +enfant. Tout à coup, le mari revint. Ce fut alors que mon père commit le +crime... + +--Le crime!... + +--Oui, monseigneur, fit Pardaillan tandis que deux larmes brûlantes +s'échappaient de ses yeux avec une double flamme de sacrifice... le +crime! Mon père enleva la petite fille. Et la mère, la mère qui adorait +son enfant, la mère qui fût morte pour éviter une larme au petit +ange, la mère, monseigneur, fut placée en présence de cette affreuse +alternative: ou elle consentirait à passer aux yeux de son mari pour +parjure et adultère, ou son enfant mourrait!... + +François de Montmorency était devenu horriblement pâle. + +--Le nom! gronda-t-il d'une voix rauque. + +--Il ne m'appartient pas de vous le dire, monseigneur... + +--Comment avez-vous su? Dites!... + +--Voici la fin. Ces deux femmes, la mère et la fille, viennent d'être +enlevées... elles m'ont fait parvenir une lettre qui est adressée à un +grand seigneur. Cette lettre, la voici! + +François ne vit que cette lettre qu'on lui tendait toute ouverte, mais +ne la prit pas tout de suite. + +Quoi! Il ne rêvait pas!... Ce jeune homme venait bien de lui retracer +l'histoire de Jeanne de Piennes!... Ah! Ce nom n'avait pas été prononcé, +mais il résonnait dans son coeur! + +Quoi! Jeanne vivante! Jeanne travaillant comme une humble ouvrière pour +élever sa fille!... sa fille!... + +Et cette lettre! Cette lettre sur laquelle il dardait un regard +flamboyant!... Elle contenait donc le récit de la lamentable tragédie! +C'était Jeanne qui lui écrivait! Jeanne innocente et fidèle! + +--Lisez! monseigneur, dit Pardaillan, lisez... et, quand vous aurez lu +interrogez-moi... car, si je ne fus pas témoin du crime, je suis du +moins le fils de l'homme qui est dénoncé à votre haine... et cet +Homme... mon père!... eh bien, il m'a parlé... Il m'a dit des choses que +jadis je n'ai pas comprises, mais qui sont demeurées gravées dans ma +mémoire... + +Alors le maréchal saisit la lettre. + +Tout de suite, il reconnut l'écriture de Jeanne. + +Il lut à grands traits, en deux ou trois reprises... + +Puis, quand il eut fini de lire, il se retourna vers le portrait, secoué +de sanglots terribles, s'abattit sur le parquet, se traîna sur les +genoux, les mains levées désespérément, avec un cri rauque qui faisait +explosion sur les lèvres livides. + +--Pardon! Pardon! + +Puis il demeura tout à coup immobile, sans connaissance. + +Le chevalier courut à lui. Il s'ingénia de son mieux à ranimer le +maréchal. Il le secoua, bassina son front d'eau fraîche, défit les +aiguillettes de son pourpoint... + +Au bout de quelques minutes, la syncope cessa; François ouvrit les yeux. +Il se leva. Une flamme étrange brillait dans ses yeux. Pardaillan voulut +parler. + +--Taisez-vous, murmura François, taisez-vous... plus tard... +attendez-moi... ici... promettez-moi... + +--Je vous le promets, dit Pardaillan. + +Montmorency plaça la lettre sous son pourpoint, sur son coeur, et +s'élança hors du cabinet. Il courut aux écuries, sella lui-même un +cheval, se fit ouvrir la porte de l'hôtel, et le chevalier entendit le +galop d'un cheval qui s'éloignait. + +Il était une heure du matin. François traversa Paris à fond de train. +Le cheval s'arrêta devant la porte Montmartre, fermée comme toutes les +portes de Paris. + +--Ordre du roi! hurla François dans la nuit. + +Le chef de poste sortit tout effaré, reconnut le maréchal, et s'empressa +de faire ouvrir la porte et baisser le pont-levis. + +Dans la campagne silencieuse et noire, la voix rauque de François +rugissait des lambeaux de paroles que couvraient les quadruples +sonorités du galop de son cheval. + +--Vivante!... Innocente!... Jeanne!.. ma fille!... + +Lorsque François atteignit Montmorency, près Margency, il se sentait +plus calme. + +Le maréchal tout droit, sans hésitation, piqua droit à la chaumière où +il était apparu à Jeanne et à Henri. + +--Ces gens vivent-ils encore? se disait-il. Oh! pourvu qu'ils vivent!... + +Ils vivaient! Bien vieux, bien cassés, mais ils vivaient! + +Aux rudes coups que frappa François, l'homme se réveilla, s'habilla et +demanda à travers la porte: + +--Qui va là? + +--Ouvrez, par le Ciel! gronda François. + +La femme, la vieille nourrice au chef branlant, avec la hâtive lenteur +des vieillards, sauta hors du lit, jeta un manteau sur ses épaules et +saisit la main de son homme. + +--C'est lui! fit-elle, bouleversée d'émotion. + +--Qui, lui? + +--Le seigneur de Montmorency et de Margency! Ouvre! Il sait tout, +maintenant! Puisqu'il vient!... + +Et elle arracha la barre de la porte, et elle dit: + +--Entrez, monseigneur, je vous attendais... entrez... je ne voulais pas +mourir... je savais que vous viendriez... + +L'homme avait allumé un flambeau de résine. + +Montmorency entra. Dans la lueur rouge du flambeau, il vit la vieille +debout devant lui, qui essayait de redresser sa taille courbée par l'âge +et les longs labeurs de la terre. + +--Vous venez pour tout savoir? dit-elle. + +--Oui! fit-il d'une voix brisée. + +--Venez, mon fils... + +François se leva et suivit la vieille qui marchait lentement, courbée, +en s'appuyant sur un bâton. + +--Eclaire-nous! commanda-t-elle à son homme. + +Elle ouvrit une porte, au fond. Le maréchal entra. Il se trouva dans une +petite pièce dont la propreté contrastait avec le reste du misérable +logis. Il y avait là un fauteuil, luxe étonnant dans cette chaumière, et +un grand lit à colonnes, couvert de sa courtepointe. Le lit n'était pas +défait. Sur le mur, au fond, il y avait deux ou trois images, une vierge +enluminée, un crucifix avec un peu de buis en travers, et, juste au +chevet, une miniature: le maréchal se reconnut, ses yeux se gonflèrent, +deux larmes en jaillirent... + +La vieille, alors, parla: + +--C'est ici qu'elle est venue, monseigneur, dès le lendemain de votre +départ; c'est ici, dans ce lit, qu'elle est restée quatre mois comme +morte parce qu'on lui avait dit: que vous l'aviez abandonnée, c'est +ici qu'elle a pleuré, prié, supplié en prononçant votre nom dans son +délire... + +Le maréchal tomba à genoux. + +--C'est ici que, lentement, elle est revenue à la vie... Dès lors, elle +s'habilla de deuil. + +--La Dame en noir! murmura sourdement François. + +--C'est dans ce lit, monseigneur, qu'est née Loïse, votre fille... + +Un frisson secoua Montmorency. + +--La naissance de l'enfant sauva la mère. Elle qui, peu à peu, +dépérissait, retrouva ses forces pour la petite. A mesure que Loïse +grandissait, la mère revenait à la vie. + +François étouffa une sorte de rugissement et, d'un revers de main, +essuya la sueur froide qui inondait son visage. + +--Faut-il vous dire le reste? demanda la nourrice. + +--Tout!... tout ce que vous savez... + +--Venez donc! fit la vieille. + +Elle sortit de la maison, suivie pas à pas par Montmorency. Au coin +d'une épaisse haie de houx et d'aubépine, la vieille s'arrêta, se +retourna, et son bras s'étendit vers la maison. + +--Regardez, monseigneur, dit-elle; on voit la fenêtre, en ce moment la +lune l'éclairé; en plein jour, de cette place, on verrait très bien +quelqu'un qui serait debout contre cette fenêtre, dans l'intérieur de la +maison, et on distinguerait tous les gestes que ferait ce quelqu'un. + +--Mon frère occupait ce poste près de la fenêtre quand je suis entré! + +La vieille, alors, se tourna vers son homme: + +--Raconte ce que tu as vu... + +L'homme s'approcha, s'inclina devant son seigneur et dit: + +--Les choses me sont restées dans la tête comme si elles étaient d'hier; +donc, ce jour-là, depuis le matin, j'avais travaillé dans ce champ-là, +de l'autre côté de cette haie; m'étant allongé à l'ombre pour dormir, +voici ce que je vis en me réveillant: un homme était là, à deux pas de +moi, tenant dans son manteau je ne savais trop quoi; il demeura là, +peut-être une demi-heure, et moi je ne bougeai pas; puis, tout à coup, +il se redressa à demi et s'en alla vite, courbé le long des haies; au +moment où il s'en allait, j'entrevis ce qu'il cachait dans son manteau: +c'était un enfant, mais j'étais loin de supposer que, cet enfant, +c'était la fille de notre dame... Voilà ce que je vis, monseigneur. + +La nourrice, alors, reprit: + +--Ce qui s'était passé entre elle, vous et Mgr Henri, je ne le sus pas +tout de suite, mais je le devinai en partie par les paroles désespérées +qui échappèrent à la pauvre mère... Un homme vint... il rapportait la +fillette... la mère faillit devenir folle de joie... Elle s'élança pour +vous retrouver, en nous défendant de la suivre... Qu'est-elle devenue? +Je ne sais. Les premières années, quand j'étais forte encore, je venais +à Paris à chaque anniversaire du malheur; mais jamais je ne pus vous +voir, jamais je ne pus la retrouver, elle... + +Le duc de Montmorency s'agenouilla. + +--Bénissez-moi donc, fit-il d'une voix brisée par les sanglots, car je +vous dis: Elle vit! Tant d'injustice recevra une éclatante réparation, +et Jeanne sera heureuse. + +L'humble paysanne fit ce que son seigneur lui demandait; elle étendit +sur sa tête ses mains tremblantes et le bénit... Alors, tous les trois +rentrèrent dans la maison. + +François s'enferma pendant une heure dans la petite pièce où était née +Loïse. Il y resta sans lumière. Les deux vieillards l'entendirent qui +pleurait, parlait à haute voix, tantôt avec des éclats de fureur, tantôt +avec une douceur infinie. + +Puis, lorsqu'un peu de calme fut redescendu en lui, il sortit de la +pièce, dit adieu aux deux vieux, et monta à cheval. A Montmorency, il +s'arrêta devant la maison du bailli et se contenta de demander des +parchemins sur lesquels il écrivit quelques lignes. Ces parchemins, la +vieille nourrice les reçut dès le lendemain: c'était une donation pour +elle et ses descendants de la maison qu'elle habitait et une donation de +vingt-cinq mille livres d'argent. + +En quittant le bailli, François se rendit au château; là encore, il y +eut grand émoi; mais le maréchal se contenta de faire venir l'intendant, +et lui donna ordre de tout mettre en état, disant que, sous peu, il +viendrait habiter le château; il insista surtout pour que toute une aile +fût remise à neuf et luxueusement agencée, ajoutant simplement qu'il +aurait l'honneur d'héberger deux princesses de haute qualité à qui cette +aile du château serait destinée. + +Alors seulement, il s'éloigna au galop, et prit le chemin de Paris. Il y +arriva comme on ouvrait les portes, et se dirigea en une course furieuse +vers son hôtel où Pardaillan l'attendait. + +Le chevalier avait passé cette nuit dans une inquiétude et une agitation +qui, lorsqu'il y songeait, ne laissaient pas que de le surprendre. + +Pourquoi le maréchal était-il parti? Où avait-il été? Peut-être +tâchait-il simplement de se calmer par une longue course? Ces questions, +pendant une heure, l'intéressèrent. + +Mais bientôt il comprit que la vraie, la redoutable question était de +savoir ce que le maréchal penserait de son père. Il est vrai que le +vieux Pardaillan avait lui-même ramené l'enfant. + +Le chevalier se souvenait parfaitement que son père le lui avait dit... +Et même, n'avait-il pas donné un diamant à la mère de la fillette +enlevée?... + +Mais tout cela constituait une médiocre excuse; le fait brutal et +terrible demeurait tout entier: le maréchal avait répudié sa femme! +Jeanne de Piennes avait souffert seize années de torture! + +Vers le matin, il se promenait à grands pas agités dans le cabinet, +lorsque la porte s'ouvrit. Montmorency entra: + +--Chevalier, dit-il, veuillez excuser la façon dont je vous ai quitté. +J'étais... fort ému... bouleversé... vous m'avez apporté la plus grande +joie de ma vie!... + +--Monsieur le maréchal, fit le chevalier d'une voix altérée, vous +oubliez que je suis le fils de M. de Pardaillan. + +--Non, je ne l'oublie pas! Et c'est ce qui fait que non seulement je +vous aime pour la joie que je vous dois, mais encore que je vous admire +pour le sacrifice consenti par vous... Car, évidemment, vous aimez votre +père!... + +--Oui, dit le jeune homme, j'ai pour M. de Pardaillan une affection +profonde. Comment en serait-il autrement? Je n'ai pas connu ma mère, et, +aussi loin que je remonte dans mon enfance, c'est mon père que je vois +penché sur mon berceau, soutenant mes pas incertains, pliant sa rudesse +de routier à mes exigences enfantines; puis, plus tard, entreprenant de +faire de moi un homme brave, me conduisant aux mêlées, me protégeant de +son épée; par les nuits froides où nous couchions sur la dure, que de +fois l'ai-je surpris à se dépouiller de son manteau pour me couvrir! Et +souvent, quand il me disait:--Tiens, mange et bois, je garde ma part +--pour plus tard, je fouillais dans son portemanteau et je m'apercevais +qu'il n'avait rien gardé pour lui. Oui, M. de Pardaillan m'apparaît +comme le digne ami dévoué jusqu'à la mort, à qui je dois tout... et que +j'aime... n'ayant que lui à aimer! + +--Chevalier, dit Montmorency ému, vous êtes un grand coeur. Vous qui +aimez votre père à ce point, vous n'avez pas hésité à m'apporter cette +lettre qui l'accuse formellement... + +Pardaillan releva fièrement la tête. + +--C'est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur le maréchal! Si j'ai +consenti, pour réparer une grande injustice, à vous apporter la lettre +accusatrice, c'est que je me réservais de défendre à l'occasion mon +père. Je dis: le défendre! Et par tous les moyens en mon pouvoir! Avant +que nous nous entretenions davantage, je vous demande de me dire en +toute franchise quelle attitude vous entendez prendre vis-à-vis de mon +père. Êtes-vous son ennemi? Je deviens le vôtre. Songez-vous à vous +venger du mal qu'il a pu faire? Je suis prêt à le défendre, le fer à la +main... + +Le chevalier s'arrêta, frémissant. + +Montmorency, pensif, le contemplait et l'admirait. Qu'eût-il dit s'il +eût su que ces paroles provocantes, Pardaillan les prononçait le +désespoir au coeur, s'il eût su qu'il aimait sa fille! + +--Chevalier, dit-il d'une voix grave, il n'existe et ne peut exister +pour moi qu'un seul Pardaillan: c'est celui qui vient de m'arracher à +un désespoir que les années faisaient plus profond. Si jamais je me +rencontrais avec votre père, ça serait pour le féliciter d'avoir un fils +tel que vous... + +--Ah! je puis vous dire maintenant que, si une parole de haine contre +mon père fût tombée de votre bouche, c'est la mort dans l'âme que je +fusse sorti d'ici! + +Le jeune homme vit qu'il avait failli trahir son secret. Il se hâta de +continuer: + +--Maintenant, monseigneur, maintenant je puis vous dire que mon père a +essayé de réparer le mal qu'il avait fait. + +--Comment cela? fit vivement le maréchal. + +--Je le tiens de lui-même. Il m'a raconté ces choses, ou plutôt, il me +les a à demi révélées, à une époque où certes il ne pensait pas que je +dusse avoir un jour l'honneur de vous être présenté. Monseigneur, c'est +M. de Pardaillan qui enleva l'enfant, c'est vrai; mais c'est lui qui la +ramena à la mère, malgré les ordres qu'il avait reçus... + +--Oui, oui, fit le maréchal, je vois comment les choses ont dû se +passer... il y a un criminel dans tout cela, et le vrai criminel porte +mon nom! Chevalier, je vais entreprendre la délivrance de la malheureuse +femme qui a tant souffert... Voulez-vous me faire un récit exact et +détaillé de tout ce que vous savez? + +Pardaillan raconta comment il avait été arrêté, et comment, à sa sortie +de la Bastille, il avait eu tout ouverte la lettre de Jeanne de Piennes. + +Un seul point demeura obscur dans son récit: pourquoi Jeanne de Piennes +et Loïse s'étaient-elles adressées à lui?... Il eut soin de glisser +rapidement sur ce passage dangereux. + +--Il y a deux pistes possibles, dit-il en terminant, je vous ai dit que +j'avais vu rôder le duc d'Anjou et ses mignons autour de la maison de la +rue Saint-Denis. Peut-être est-ce donc au frère du roi que vous devrez +demander compte de cette disparition. + +--Je connais Henri d'Anjou. L'action violente l'effraie. Il n'est pas +homme à risquer un scandale. + +--Alors, monseigneur, j'en reviens à la supposition qui n'a cessé de me +hanter. Je suppose qu'un hasard a pu mettre le maréchal de Damville en +présence de la duchesse de Montmorency, et que nous devons commencer nos +recherches du côté de l'hôtel de Mesmes. + +--Je crois que vous avez raison, fit le maréchal avec une violente +agitation. Je vais de ce pas trouver mon frère. Mais, dites-moi, si +vous ne m'aviez pas trouvé à Paris, vous eussiez donc entrepris cette +délivrance? Pourquoi? + +--Monseigneur, fit Pardaillan qui faillit se démonter, je considérais +comme un devoir de réparer en partie le mal dont mon père était +responsable en partie... + +--Oui, c'est vrai... vous êtes vraiment une belle nature, chevalier. +Pardonnez-moi ces questions... + +--Quant à ce qui est d'aller trouver le maréchal de Damville, reprit +Pardaillan qui se hâta de laisser tomber cette inquiétante partie de +l'entretien, j'imagine que la démarche est dangereuse... + +--Ah! s'écria François avec une exaltation concentrée, puisse-je le +rencontrer! Et nous verrons de quel côté frappera le danger! + +--Je ne parle pas pour vous, monseigneur, mais pour elles... C'est +d'elles seules qu'il s'agit! + +--Elles! fit le maréchal qui tressaillit. + +--Sans doute! Qui sait à quelles extrémités pourra se porter le duc de +Damville, si elles sont chez lui, et si vous allez le provoquer! Qui +sait quels ordres il aura donnés! + +--Ma fille! balbutia François en pâlissant. + +--Monseigneur, je vous demande un jour et une nuit de patience. +Laissez-moi faire! Je me charge, dès cette nuit, de savoir ce qui se +passe à l'hôtel de Mesmes. Si elles y sont, nous aviserons, et je crois +que nous devrons ruser... + +--En vérité, chevalier, s'écria François, plus je vous écoute, et plus +j'admire votre énergie et votre souplesse. Notre rencontre est un grand +bonheur pour moi... + +--Ainsi, monseigneur, vous me laissez faire? + +--Jusqu'à demain, oui! + +--Monseigneur, reprit froidement Pardaillan, jusqu'au jour où j'aurai pu +m'introduire à l'hôtel de Mesmes et où je saurai exactement ce qui s'y +passe. D'ailleurs, j'espère que, dès cette nuit, j'aurai réussi. + +--Faites donc, mon enfant. Et si vous réussissez, je vous devrai plus +que la vie... + +Le chevalier se leva pour se retirer. Le maréchal l'embrassa tendrement. + +Pardaillan s'éloigna à grands pas de l'hôtel de Montmorency. + + +XXIII + +MONSIEUR DE PARDAILLAN PÈRE + +Deux mois environ avant les événements que nous venons de raconter, deux +homme, vers le soir d'une froide journée, s'arrêtèrent dans l'unique +auberge des Ponts-de-Cé, près Angers. L'un d'eux avait le costume et les +allures de quelque capitaine rejoignant sa compagnie à petites étapes; +l'autre paraissait être son écuyer. + +Or, ce capitaine, c'était le maréchal de Damville qui, venant de +Bordeaux pour se rendre à Paris, s'était détourné de son chemin pour +s'arrêter aux Ponts-de-Cé. + +Et s'il voyageait en modeste équipage, c'est qu'il tenait sans doute à +ne pas attirer l'attention sur lui. + +Le maréchal avait un rendez-vous dans l'auberge des Ponts-de-Cé. A tout +moment, l'écuyer sortait sur la route et regardait dans la direction +d'Angers. + +Enfin, à la nuit noire, un cavalier s'arrêta devant l'auberge et, sans +descendre de cheval, s'informa d'un voyageur qui devait être arrivé la +veille ou le jour même. + +Cet homme fut mis en présence d'Henri de Montmorency qui esquissa un +signe mystérieux. + +Sur un signe semblable que fit le nouveau venu, le maréchal ferma +soigneusement sa porte et demanda vivement: + +--Vous venez du château d'Angers? + +--Oui, monseigneur. + +--Vous avez à me parler de la part du duc? + +--Quel duc, monseigneur? fit le cavalier. + +--Le duc de Guise! fit Montmorency à voix basse. + +--Nous sommes d'accord. Excusez toutes ces précautions, monsieur le +maréchal, nous sommes fort surveillés... + +--Bon! Guise est-il encore à Angers? + +--Non. Il en est reparti il y a trois jours et se rend à Paris. Le duc +d'Anjou est parti hier. + +--Savez-vous s'il y a eu entre eux quelque entente? + +--Je ne crois pas, monseigneur. Le duc d'Anjou est trop préoccupé de ses +mignons et de ses bigoudis. + +--Vous m'apportez donc quelque mot d'ordre d'Henri de Guise?... + +--Oui, monseigneur; le voici...: le 30 mars prochain, à neuf heures et +demie du soir, à l'auberge de la Devinière, à Paris, rue Saint-Denis. +Vous souviendrez-vous, monsieur le maréchal? + +--Je me souviendrai. + +--Vous demanderez M. de Ronsard, le poète. Vous serez masqué. Vous aurez +une plume rouge à votre toque. + +--Le 30 mars au soir, rue Saint-Denis, à la Devinière, bien. Est-ce +tout? + +--Oui, monseigneur. Puis-je me retirer? Car il ne faut pas que mon +absence ait été remarquée... + +--Allez, mon ami, allez... + +--Je vous serai reconnaissant de rendre compte à Mgr Henri de Guise que +je me suis bien acquitté de la commission, et de lui dire que je suis à +lui corps et âme, bien que j'appartienne au duc d'Anjou... en apparence! + +--Ce sera fait. Comment vous appelez-vous? + +--Maurevert, pour vous servir, ici et à Paris où je dois être sous peu. + +Et Maurevert, ayant salué, se retira. + +--Voilà une vraie figure de coquin, songea le maréchal. Comment Henri de +Guise peut-il employer de pareils serviteurs?... En voilà un qui trahit +son maître aujourd'hui. Qui dit qu'il ne vous trahira pas demain? Quant +à ce rendez-vous en pleine rue Saint-Denis, j'irai, mais je prendrai mes +précautions! + +Nos lecteurs ont déjà vu qu'Henri de Montmorency devait effectivement +assister à la réunion de la Devinière, en cette soirée où Ronsard et +ses poètes célébrèrent la muse antique, et où le duc de Guise et ses +acolytes cherchèrent le moyen de tuer un roi. + +Après le départ de Maurevert, l'écuyer monta dans la chambre du +maréchal. + +--Continuons-nous notre route, monseigneur? Demanda l'écuyer. + +--Ma foi non; nous ferons étape ici; mais sois prêt demain matin à la +première heure, et, en attendant, fais-moi monter à souper, la route m'a +creusé l'appétit. + +L'écuyer se retira en toute hâte pour exécuter les ordres de son maître. +A ce moment, Henri de Montmorency entendit des vociférations furieuses +éclater sous sa fenêtre, dans la petite cour. + +--Je vous dis que vous ne le mettrez pas là, corbleu! + +--Et moi, je vous dis qu'il est bien là! Par Pilate! Par Barabbas! + +--Cette voix! fit Henri en tressaillant. + +--Cette écurie est réservée aux bêtes de ces seigneurs. + +--Et moi, je vous jure que mon cheval n'ira pas dans l'étable parmi vos +vaches! + +--Monsieur le mendiant, vous vous ferez jeter dehors! + +--Monsieur mon hôte, vous vous ferez bâtonner! + +--Bâtonner! moi! Ah! pardine, on a bien raison de dire: Routier, +argotier! + +Le reste de la phrase se perdit dans une série d'interjections féroces, +qui bientôt se changèrent en hurlements, lesquels à leur tour devinrent +des gémissements. + +Henri était descendu rapidement dans la cour, et il aperçut deux ombres +dont l'une rossait l'autre avec la conscience et l'entrain d'une main +experte en ce genre d'exercice. + +--A l'aide! Au meurtre! cria l'aubergiste. + +Car l'ombre rossée n'était autre que l'hôtelier. + +Le rosseur, de son côté, suspendit son opération, salua courtoisement le +nouveau venu, et lui dit: + +--Monsieur, à votre épée et à votre allure, je vous devine gentilhomme. +Je le suis moi-même, et je prétends vous faire juge de l'algarade, si +vous y consentez. + +Le maréchal fit un signe de tête approbatif. + +--Donc, reprit l'inconnu en cherchant vainement à distinguer dans +l'obscurité les traits de son interlocuteur, ce manant que je viens +d'étriller de mon mieux prétend que je dois retirer mon cheval de +l'écurie pour lui faire passer la nuit dans l'étable. + +--L'écurie n'est que pour trois chevaux, gémit l'aubergiste; il y a +juste place pour la bête de ce seigneur, son cheval de main et celui de +son écuyer... + +--Où il y a place pour trois, il y a place pour quatre. Est-ce vrai, +monsieur?... Une si belle et si bonne bête! Je veux vous la montrer, +monsieur! Vous jugerez mieux ensuite. Holà, notre hôte, un falot! + +L'aubergiste, certain d'être appuyé par le voyageur qu'il supposait +très riche, d'après la commande de son souper, se hâta d'allumer une +lanterne. + +Mais aussitôt, Henri de Montmorency s'en saisit et en dirigea la lumière +sur l'inconnu. + +--Lui! songea-t-il. Je m'en doutais à la voix. + +En même temps, Henri poussait la porte de l'écurie et, jetant un coup +d'oeil à l'intérieur, apercevait auprès de ses trois chevaux un hongre +d'une effrayante maigreur, les os perçant la peau, le sabot usé, les +flancs raboteux. Pourtant, il se tenait ferme sur ses jarrets. + +--Voyez, monsieur, s'écriait cependant l'inconnu, voyez cette tête fine, +ce poil luisant, ces jambes fines, et dites-moi si une pareille bête est +digne de coucher à l'étable? + +Montmorency se retourna, son falot à la main, et murmura: + +--Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voilà un cheval de prix! + +L'inconnu demeura bouche bée, les yeux agrandis. Un cri, un nom allait +lui échapper. Montmorency l'arrêta d'un coup d'oeil, et reprit à haute +voix; + +--Monsieur, notre aubergiste consent à votre juste demande. Quant à +vous, vous m'honoreriez en acceptant de partager mon souper. Point de +façons! Entre gentilshommes... + +En parlant ainsi, à la grande stupéfaction de l'hôte, le maréchal de +Damville avait passé son bras sous celui de Pardaillan et l'entraîna +vers sa chambre. + +Le vieux Pardaillan, plus stupéfait encore que l'aubergiste, se laissa +faire sans prononcer un mot. + +Pourtant, dans le trajet de la cour à la chambre, il avait réfléchi sans +doute; car à peine la porte se fut-elle refermée sur le maréchal et sur +lui que, se campant sur ses hanches, il prononça sans la moindre émotion +apparente: + +--Enchanté de vous revoir en bonne santé, monseigneur! + +Puis, se dressant après le salut, et se campant, la tête haute, les yeux +plissés: + +--Un peu vieilli, par exemple... Ah! dame, vous aviez quelque chose +comme dix-neuf ans la dernière fois que j'eus l'honneur de vous +présenter mes hommages et, si je sais compter, vous devez en avoir +trente-cinq ou six; vous étiez alors ce qu'on appelle un joli brun, +monseigneur, et vous n'aviez pas votre pareil pour donner à votre +moustache un pli gracieux et terrible à la fois... Comme on change!... +Quoi, est-ce bien des cheveux gris que j'aperçois à vos tempes? Quel pli +amer a pris cette bouche! Et puis, comme votre visage s'est durci! Je +dois dire qu'il n'était déjà pas si tendre... Moi, comme vous voyez, je +suis à peu près le même... C'est que, passé un certain âge, nous autres, +vieux routiers, nous ne vieillissons plus... J'ai souvent, ouï parler de +vous, et toujours comme d'un pourfendeur _di primo cartello!_ Il paraît +que vous fendez un crâne en deux, fort proprement, et qu'on ne compte +plus les huguenots que vous tuâtes... Eh! Par Pilate, c'est moi qui vous +ai mis l'estramaçon à la main et qui vous enseigna le coup de tête, +ainsi que le coup de bandrolle, item le coup de pointe. Si j'étais +vaniteux, je m'enorgueillirais d'un élève tel que vous. Je ne le suis +pas. Dieu en soit loué, mais je m'enorgueillis tout de même. + +--Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency, faites-moi donc le +plaisir de partager mon souper. + +Le maréchal de Damville s'assit et, d'un geste, invita son commensal à +en faire autant. + +--Par obéissance, monseigneur! fit Pardaillan qui s'assit et, aussitôt, +avec un large soupir, décoiffa un grand pot de grès, lequel, étant +ouvert, répandit dans la chambre une odeur de fines rillettes. + +--Oh! ohî fit Pardaillan, c'est franche lippée, ce soir! + +Damville le regardait d'un oeil pensif. + +--Vous m'avez félicité tout à l'heure, dit-il avec un accent incisif et +âpre, il faut que je vous rende la pareille. Tudieu! Vous n'avez pas +vieilli, vous! Je vous ai reconnu rien qu'au geste. Et puis, d'ailleurs, +j'avais gardé un tel souvenir de vous!... (Le routier dressa l'oreille.) +Par exemple, ce qui a vieilli, c'est votre costume! Dieu me damne! on +dirait que c'est encore la même casaque que vous portiez le jour où vous +m'avez si vivement quitté. Pauvre casaque! Que vois-je? Un trou au coude +gauche... et des reprises... ah! ma foi, je renonce à les compter! Et +vos bottes! vos pauvres bottes! Mort-diable! mais vous portez un éperon +en fer et un autre en acier! Eh! ils n'ont même pas la même longueur! + +--Que voulez-vous, monseigneur! j'ai toujours eu la coquetterie de la +misère! + +Sur cette phrase, le vieux routier vida un gobelet de Saumur et cligna +des yeux en happant sa rude moustache du bout des lèvres. + +Montmorency avait posé son coude sur la table et, son menton dans sa +main, il contemplait fixement son hôte. + +--Or ça, dit-il tout à coup, qu'êtes-vous devenu depuis que je ne vous +ai vu? + +--J'ai vécu, monseigneur. + +--Où avez-vous habité? + +--Sur toutes les routes logeables, sous tous les cieux hospitaliers: +pourtant, je dois dire que j'ai habité Paris pendant deux années +environ. + +--Paris? Ah! ah!... Et pourquoi l'avez-vous quitté? + +--Pourquoi je l'ai quitté? fit Pardaillan dont l'oeil gris pétilla de +malice. Eh bien, je vais vous le dire, monseigneur. J'étais donc +à Paris, fort tranquille, et logé dans une fort bonne et belle +hôtellerie... j'étais heureux, je devenais gras. Or, un soir... tenez, +c'était en octobre dernier... + +Le maréchal tressaillit. + +--Un soir, donc, j'aperçus au détour d'une rue quelqu'un... une vieille +connaissance à moi. Il faut vous dire, monseigneur, que je tenais +essentiellement à éviter ce quelqu'un... figurez-vous que cet homme +voulait absolument faire mon bonheur malgré moi. Je me dis aussitôt: Si +je demeure à Paris, tôt ou tard, je finirai par me trouver nez à nez +avec lui! Et alors, adieu ma jolie misère que j'aime tant! Il faudra +être heureux, et puis parler, et puis donner des explications, et +puis... bref! je déménageai sans tambours ni trompettes, et repris la +grande route du hasard et de l'inconnu!... + +--Mais, fit Montmorency, j'étais justement à Paris à l'époque que vous +dites. + +--Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur! + +--Oui, j'y étais, reprit le maréchal; et même, il me souvient d'une +aventure qui m'arriva vers ce moment-là; attaqué un soir par des +truands, j'allais succomber lorsque je fus sauvé par un digne inconnu à +qui je fis don du meilleur de mes chevaux, mon bon Galaor... + +--Au diable soit le sauveur! grommela le vieux routier. + +Il y eut quelques minutes de silence. Le maréchal réfléchissait. + +--Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout à coup, avez-vous +remarqué une chose: c'est que nous ne nous sommes pas revus depuis seize +ans, que je vous tiens là devant moi depuis deux bonnes heures, et que +je ne vous ai pas encore demandé compte de votre trahison. + +--Pan! Il est venu! songea Pardaillan; Quelle trahison? + +Et comme Henri gardait le silence, hésitant peut-être à éveiller les +fantômes qui dormaient en lui: + +--J'y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front. Monseigneur veut +sans doute me parler de ce gueux, de ce sacripant, de ce traître, de ce +misérable qui avait tué un cerf dans les bois de monseigneur? Vous le +fîtes pendre à la basse branche d'un châtaignier que je vois encore. Bel +arbre, ma foi! Il est vrai, et je m'en accuse en toute humilité, dès que +monseigneur eut tourné les talons, je dépendis le fripon; à preuve qu'il +se sauva sans même me dire merci; ça m'apprendra. Ce fut une trahison, +je le confesse. + +--J'ignorais ce détail, monsieur de Pardaillan, fit Montmorency; + +--Ah! pour le coup, monseigneur, je donne ma langue au chat. + +--Je suis sûr que la mémoire va vous revenir! + +--En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens de certaines +trahisons du genre de celles que j'exposais. Monseigneur voudrait-il par +hasard faire allusion à l'affaire de Margency, après laquelle j'ai eu le +regret de le quitter? + +--Vous m'avez quitté parce que vous avez pensé que vous seriez pendu. + +--Pendu! Fi! monseigneur! Écartelé, roué vif, à la bonne heure! Mais +simplement pendu... je ne me serais pas donné la peine d'entreprendre +d'aussi longs voyages. Quant à l'affaire, je la confesse comme les +autres, monseigneur: je vous ai trahi, ce jour-là; j'ai rendu la petite +à sa mère. Que voulez-vous! J'ai entendu pleurer cette mère; je lui ai +entendu dire des choses qui m'ont donné le frisson; je ne savais pas +que la douleur humaine pût trouver de tels accents; et je ne savais pas +qu'il pût y avoir de telles douleurs. Laissez-moi achever ma confession +tout entière; depuis seize ans, il n'est pas un jour où je ne me sois +repenti de vous avoir obéi ce jour-là et d'avoir été cause de grands +malheurs. Et vous, monseigneur? + +Henri de Montmorency demeura quelques instants silencieux, puis il dit: + +--C'est bien, maître Pardaillan. Je vois que vous avez bonne mémoire. +J'en reviens donc maintenant à ce que je vous disais: vous m'avez +trahi. Or, je vous prie de remarquer que, cette trahison, je ne vous la +reproche pas. J'ai oublié. Je veux oublier. Je vous tiens pour un bon +et digne gentilhomme. Écoutez-moi donc, car je veux vous faire des +propositions que vous serez libre d'accepter ou de refuser; si vous +refusez, vous tirerez de votre côté, moi du mien, et tout sera dit. +Si vous acceptez, il ne, pourra en résulter pour vous qu'honneur et +bénéfice. + +Pardaillan se dit à lui-même: + +--Comme l'âge vous change un homme! Autrefois, pour le quart de ce que +je lui ai dit, il m'eût chargé, l'épée et le poignard aux mains... mais +que peut-il me vouloir? + +--Monsieur de Pardaillan, reprit le maréchal après un instant de +réflexion, savez-vous que bien des jeunes gens envieraient la fermeté de +votre regard. Autrefois, vous étiez redoutable; maintenant, vous devez +être terrible... + +--Heu! on connaît son métier de ferrailleur, voilà tout! + +--Bon! fit le maréchal avec un regard d'admiration; et ce furieux +appétit d'aventures qui vous distinguait? + +--L'appétit va, monseigneur; ce sont les occasions de le satisfaire qui +manquent. + +--En sorte, reprit Henri, que si on vous offrait de dîner tous les jours +à votre faim... + +--Cela dépend du genre de repas qu'on m'offrirait. Il y a aventure et +aventure. + +--Bien, fit le maréchal, écoutez-moi donc avec toute votre attention, +car ce que j'ai à vous dire est de la plus haute gravité. + +Il parut avoir une dernière hésitation, puis, se décidant: + +--Monsieur de Pardaillan, que pensez-vous du roi de France? + +--Le roi de France, monseigneur. Et que diable voulez-vous qu'un triste +hère comme moi puisse en penser, sinon que c'est le roi! + +--Pardaillan, dites-moi ce que vous pensez, et je vous engage ma parole +que nul ne connaîtra votre pensée... + +Pardaillan tressaillit. + +--Monseigneur, dit-il, je ne connais pas Sa Majesté: on dit le roi +faible et méchant; on le dit atteint d'une maladie qui peut lui donner +des accès de fureur; on dit qu'il est sans pitié comme sans courage; +voilà ce qu'on dit; mais moi, je ne sais rien... rien qu'une chose: +c'est qu'un roi pareil est incapable d'inspirer de véritables +dévouements. + +--Si telle est bien votre pensée, je crois que nous pourrons nous +entendre; vous êtes libre, vigoureux, plein de bravoure et d'adresse; +au lieu de gaspiller ces qualités en piètres aventures de grand chemin, +vous pourrez les employer à une oeuvre grandiose. Que diriez-vous, à +la place de ce roi maniaque, soupçonneux, impitoyable et malade, que +diriez-vous d'un roi qui serait la générosité faite homme, d'un roi qui +serait grand par le coeur et grand par la race, jeune, enthousiaste, +rêvant sans doute de s'illustrer, et par conséquent capable de donner à +tous ceux qui l'entoureraient l'occasion de s'illustrer eux-mêmes?... + +--Monseigneur, vous me proposez tout bonnement de conspirer contre le +roi... + +--Oui! fit nettement Montmorency. Auriez-vous peur? + +--De quoi pourrais-je avoir peur, puisque je n'ai même pas eu peur de +vous? + +--Alors, qui vous arrête? fit Montmorency en souriant de cette adroite +flatterie. D'ailleurs, je dois vous prévenir que je ne vous demande pas +une action directe, mais une action de seconde main. + +--Expliquez-vous, monseigneur, expliquez-vous.. + +--Voici: je suis engagé dans cette aventure; quelle qu'en soit l'issue, +j'irai jusqu'au bout. En cas de défaite, seul ou avec des indifférents, +je me défendrais mal. Enfin, j'ai besoin de quelqu'un qui veille sur moi +tandis que je garderai toute ma liberté d'action. + +--Je commence à comprendre, monseigneur. Je serai le bras qui agit sans +qu'on puisse connaître le cerveau qui a dirigé ce bras. + +--A merveille. La chose vous convient-elle? + +--Oui, si j'y trouve un intérêt. + +--Que demandez-vous? + +--Rien pour moi, sinon d'être défrayé de mes pas et démarches. + +--Vous toucherez cinq cents écus par mois tant que vous resterez à mon +service pour cette campagne. Est-ce assez? + +--C'est trop. Mais ceci, monseigneur, c'est un paiement et non une +récompense. + +--Si vous ne voulez rien pour vous, pour qui demandez-vous? + +--Pour mon fils. + +--Eh bien, que demandez-vous pour ce fils? + +--Si la campagne échoue, une somme de cent mille livres qui lui seront +assurées par donation. + +--Et si la campagne réussit? + +--C'est-à-dire si nous plaçons sur le trône un roi de notre choix? +Alors, monseigneur, ce n'est plus de l'argent que je vous demande. Mais +il me semble qu'une lieutenance avec promesse de capitainerie serait la +digne récompense du fils de l'homme qui vous aurait servi. + +--Quant aux cent mille livres, dit le maréchal, je m'y engage dès à +présent. Quant à la lieutenance, je m'engage à la mettre sur la liste +des conditions que je compte imposer. + +--Très bien, monseigneur, votre parole me suffit... pour l'instant... +Quand voulez-vous que je me trouve à Paris? + +Le maréchal réfléchit quelques instants. + +--Mais, dans deux mois par exemple, finit-il par dire. D'ici là, rien +de grave ne sera préparé. Il suffirait donc que vous soyez en mon hôtel +dans les premiers jours d'avril. + +--On y sera, monseigneur, et même avant. + +--Non pas. Il serait bon au contraire qu'on ne vous vît pas à Paris +jusque-là. De même, lorsque vous arriverez, il sera bon que vous vous +rendiez directement à l'hôtel de Mesmes sans qu'aucune figure de +connaissance ait été rencontrée par vous. + +--J'arriverai la nuit, dans la première huitaine d'avril. + +--Ce sera parfait ainsi. Maintenant, d'ici là, qu'allez-vous faire? + +--Peuh! Je vais tout doucement me rapprocher de Paris en bon flâneur. + +--Avez-vous besoin d'argent? + +Sans attendre la réponse, le maréchal appela son écuyer et lui dit +quelques mots à voix basse. L'écuyer sortit, et rentra quelques instants +plus tard avec un petit sac rebondi qu'il posa sur la table. + +--Voilà, fit le vieux routier, un genre de dessert auquel je n'ai pas +goûté depuis fort longtemps. + +Une heure après cette scène, tout dormait dans l'auberge. Seuls, +Montmorency et Pardaillan réfléchissaient encore avant de s'endormir, +l'un dans son lit, l'autre sur le foin du grenier où il avait élu +domicile. + +--Je viens, songeait le premier, de faire une acquisition que le duc de +Guise eût payée au poids de l'or. + +Et l'autre se disait: + +--Je risque ma tête, mais j'assure la fortune de mon enfant... + + +XXIV + +LES PRISONNIÈRES + +C'est aux premiers jours d'avril, c'est-à-dire vers l'époque où le vieux +Pardaillan, vêtu de neuf et transformé de pied en cap, se rapprochait de +Paris, et où son fils cherchait à se mettre en rapport avec François de +Montmorency, que nous nous transportons à l'hôtel de Mesmes où Jeanne de +Piennes et Loïse sont prisonnières depuis une douzaine de jours. + +Le maréchal de Damville, sombre et agité, se promenait seul dans une +vaste salle du premier étage. + +En retrouvant Jeanne, Henri s'était senti violemment ramené aux +sentiments de sa jeunesse. + +Du moment où il la retrouva, où il la revit, où il s'empara d'elle, il +comprit qu'il l'aimait encore. + +--Pourquoi suis-je si troublé de l'avoir retrouvée? Pourquoi éprouve-je +des ardeurs de passion que je croyais éteinte? Est-ce que je l'aimerais +maintenant plus que je ne l'aimais autrefois?... + +Comme Henri prononçait ces mots au plus profond de sa pensée, on heurta +à la porte. + +Il eut un geste d'impatience, et alla ouvrir. + +Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-Cé, et qui lui servait +d'écuyer, apparut. + +--Monseigneur, dit-il sans attendre d'être interrogé, une grave +nouvelle. Le frère de monseigneur est à Paris! + +Damville pâlît. + +--Je l'ai vu moi-même, poursuivit l'écuyer, je l'ai suivi; il est en son +hôtel. + +--C'est bien, laisse-moi. + +Demeuré seul, Henri de Montmorency se laissa tomber dans un fauteuil, +accablé! + +Car cet homme, son frère! c'était la vengeance qui, d'une minute à +l'autre, pouvait se dresser devant lui, menaçante, implacable! + +--Ah! si j'étais seul! gronda-t-il. Comme je l'attendrais d'un pied +ferme! ou plutôt comme j'irais le chercher, le braver, lui crier dans le +visage: Est-ce moi que vous êtes venu chercher à Paris! Me voilà! Que +voulez-vous!... Mais je ne suis plus seul! Elle est là! Et je l'aime! +Et je ne veux pas qu'il la trouve ici. Je ne veux pas qu'ils se +rencontrent! Qui sait s'il ne l'aime pas toujours, lui!... + +Pendant une heure, Henri de Montmorency continua sa promenade qui, peu à +peu, le calma. + +Enfin, un sourire parut sur ses lèvres. + +Peut-être avait-il trouvé ce qu'il cherchait, car il murmura: + +--Oui... là, elle sera en sûreté... j'ai un bon moyen de m'assurer la +fidélité de cette femme... nous verrons! + +En même temps, il se dirigea vers l'appartement où Jeanne de Piennes et +Loïse étaient enfermées. Arrivé à la porte, il écouta un instant et, +n'entendant aucun bruit, ouvrit doucement au moyen d'une clef qu'il +gardait sur lui, puis il poussa la porte, et s'arrêta en pâlissant: + +Jeanne et sa fille étaient devant lui! + +Serrées l'une contre l'autre, enlacées dans une étreinte comme pour se +protéger mutuellement, le sein palpitant, elles le regardaient avec un +indicible effroi. + +Il fit un pas, referma soigneusement la porte derrière lui, et s'avança +en disant: + +--Vous me reconnaissez, madame? + +Jeanne de Piennes se plaça résolument devant Loïse. Le rouge de la honte +empourpra son front. Elle dit: + +--Comment osez-vous paraître devant cette enfant? + +--Je vois maintenant que vous me reconnaissez! fit le maréchal. Je m'en +félicite. Je vois que je n'ai pas trop vieilli, comme on me le disait +récemment... tenez... quelqu'un dont vous avez dû garder le souvenir... +M. de Pardaillan! + +Loïse laissa échapper un cri plaintif et se couvrit le visage des deux +mains. + +L'exaltation du sentiment maternel transporta Jeanne aux dernières +limites de l'audace et décupla ses forces. + +--Monsieur, dit-elle d'une voix très pure et très calme, vous avez tort +d'évoquer devant ma fille d'aussi odieux souvenirs. Allez-vous-en, +croyez-moi. Vous avez commis une dernière lâcheté en nous arrachant au +pauvre bonheur qui me restait! + +Un frisson de fureur agita Montmorency. Ses poings se crispèrent. Mais +il se contint. + +--Oui, fit-il en hochant la tête, vous voilà bien telle que je vous ai +toujours vue; toutes les fois que je me suis trouvé en votre présence, +c'est de la haine ou de la terreur que j'ai lue sur votre visage... J'ai +à vous parler, madame. Et, comme vous, je pense qu'il est convenable que +notre entretien demeure de vous à moi. Je prie donc votre fille de se +retirer. + +Loïse jeta un de ses bras autour du cou de Jeanne. + +--Mère, s'écria-t-elle, je ne te quitterai pas! + +--Non, mon enfant, dit Jeanne, nous ne nous séparerons pas. Quoi que cet +homme puisse dire, ta mère est là pour te défendre... + +Henri rougit et pâlit coup sur coup. Son plan d'isoler Jeanne échouait. +Un instant, il se demanda s'il n'allait pas recourir à la violence. Mais +il vit Jeanne si décidée qu'il eut peur. + +--Que craignez-vous? fit-il d'une voix basse et rauque, suppliante et +menaçante à la fois. Si j'avais voulu vous séparer de votre fille, je +l'eusse déjà fait et facilement. Je ne l'ai pas voulu. Dites et pensez +ce que vous voudrez, vous ne m'ôterez pas le mérite de la franchise. Ah! +vous grondez! Toute votre attitude proteste. Vous ne pouvez empêcher +d'être ce qui est. Et ce qui est, c'est que, si François vous a +abandonnée lâchement, moi, je suis fidèle! + +Un cri d'horreur et d'indignation éclata sur les lèvres de Jeanne. + +--Misérable, cria-t-elle dans un élan où il semblait qu'elle fût +soulevée par tout son amour de jadis, misérable, c'est toi, c'est ta +félonie qui nous a séparés. Mais sache-le, loin de moi, François me +pleure, comme je le pleure! + +--Mère, mère! Je te reste! cria Loïse. + +--Oui, mon enfant, ma bien-aimée, tu me restes... et tu es bien +maintenant mon unique trésor... + +Henri contempla d'un oeil sombre le spectacle de la mère et de la fille +enlacées. + +--C'est bien, reprit-il en essayant de donner à sa voix un accent de +modération. Plus tard, vous me rendrez justice... oui! quand vous +saurez à quel péril je vous ai arrachées toutes deux, peut-être me +regarderez-vous avec moins d'horreur. Pour le moment, il faut que vous +sachiez ce que j'étais venu vous dire. Vous ne pouvez demeurer dans +cet hôtel. Ce même péril qui vous menaçait rue Saint-Denis vous menace +encore ici... Veuillez donc vous apprêter; dans une heure, une voiture +vous transportera dans une maison où vous serez en parfaite sûreté... +Adieu, madame! + +Un imperceptible mouvement de joie échappa à Jeanne. + +Mais le regard soupçonneux d'Henri saisit ce mouvement. + +--Je dois vous dire, fit-il froidement, que toute tentative, tout cri +pendant le trajet seraient au moins inutiles... à moins qu'ils ne soient +très dangereux... pour cette enfant. + +L'exaltation factice qui avait soutenu Jeanne en présence de son +redoutable ennemi tomba d'un coup. Elle éprouvait une de ces terreurs +qui paralysent la pensée. + +--C'est fini, songeait-elle. Ma fille est perdue, je suis perdue! + +En effet, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri lui prouvait que +cet homme était encore ce qu'il était jadis. + +Dans les journées qui venaient de s'écouler, la malheureuse mère s'était +reprise à espérer. Et pourtant, elle savait qu'elle était au pouvoir +d'Henri de Montmorency. + +En effet, on n'a peut-être pas oublié que, le jour où elles avaient été +amenées à l'hôtel de Mesmes, le maréchal, ouvrant soudain la porte, +était apparu à la mère et à la fille au moment même où elles +échangeaient des conjectures sur cet étrange emprisonnement. + +Mais, ce jour-là, Henri n'avait rien dit. Les jours s'étaient écoulés +sans qu'il osât risquer une nouvelle entrevue. + +Et, alors que Jeanne espérait que le remords l'avait touché peut-être, +le maréchal de Damville constatait que sa passion était plus violente +que jamais. + +Cet espoir de Jeanne venait de s'envoler. C'était bien toujours le même +Henri qu'elle avait connu. + +--Que va-t-il faire de nous? demanda-t-elle à demi-voix. + +--Courage, mère, fit Loïse. Qu'importe où cet homme nous conduira, +pourvu que nous ne soyons pas séparées? + +La nuit s'acheva sans qu'on fût venu les chercher, et ce fut seulement +sur le matin qu'elles s'endormirent, brisées, l'une près de l'autre. + +Un double événement empêcha le maréchal de Damville de donner suite, +cette nuit-là, à son projet. Chose étrange, en quittant Jeanne de +Piennes, il se trouva presque heureux. En somme, il avait porté le +premier coup. Et puis, son invention de dire qu'il les avait enlevées +pour les soustraire à un péril lui paraissait magnifique. + +Se séparer d'elles lui était certes pénible. Mais la certitude que +François était à Paris, de vagues pressentiments que son frère pourrait +bien venir à l'hôtel, le décidaient à cette séparation. + +Vers sept heures et demie, au crépuscule, il s'enveloppa d'un ample +manteau, posa sur sa tête une toque sans plume, passa un solide poignard +à sa ceinture et sortit de l'hôtel. + +Une demi-heure plus tard, il était rue de la Hache et s'arrêtait au coin +de la rue Traversière, devant la petite maison à la porte verte... la +maison d'Alice de Lux! + +Il frappa. Le silence demeura profond dans la maison. Et une lumière +qu'il venait de remarquer à travers les jointures s'éteignit aussitôt. + +--On se méfie! gronda-t-il. Donc elle est là. Par le diable, il faudra +bien qu'on m'ouvre! + +Il heurta plus fort. Et sans doute, à l'intérieur, on craignit que le +bruit n'attirât la curiosité sur cette maison qui avait absolument +besoin qu'on ne s'occupât pas d'elle, car Henri entendit des pas sur le +sable du petit jardin, et bientôt, à travers la porte, une voix aigre se +fit entendre: + +--Passez votre chemin, si vous ne voulez que j'appelle le guet... + +--Laura! s'écria Henri. + +Une exclamation étouffée lui répondit. + +--Ouvre, Laura, reprît le maréchal, ou, par tous les diables, j'entrerai +en sautant par-dessus le mur! + +La porte s'ouvrit aussitôt. + +--Vous, monseigneur! fit la vieille Laura. + +--Oui, moi, qu'y a-t-il d'étonnant?... + +--Depuis près d'un an... + +--Raison de plus pour m'accueillir avec empressement quand je reviens. +Ça, je veux parler à Alice. + +--Elle n'est pas à Paris, monseigneur! + +--Allons donc! ricana Henri; il n'était bruit que de son retour, l'autre +matin, dans le Louvre. + +--Elle est repartie! reprit énergiquement Laura. + +--En ce cas, je m'installe ici pour l'attendre, dusse-je l'attendre un +mois. + +--Veuillez entrer, monsieur, fit une voix, en même temps qu'une forme +blanche se dessinait sur le seuil de la maison. + +C'était Alice; le maréchal la reconnut aussitôt et la salua avec une +grâce non exempte de cette insolence que ce cavalier de haute envergure +se croyait en droit de laisser deviner. + +Alice était rentrée dans la maison... Laura ralluma les flambeaux. Le +maréchal se tourna vers Alice. Celle-ci debout, un peu pâle, les yeux +baissés, attendit que Laura fût sortie. + +--Je vous écoute, monsieur, dit-elle alors; vous forcez ma porte; vous +parlez haut, vous me saluez avec toute l'ironie dont vous êtes capable; +tout cela parce que j'ai été votre maîtresse. Voyons, qu'avez-vous à me +dire? + +Le maréchal demeura un instant étonné. + +--Ce que j'ai à vous dire! fit-il. Tout d'abord, vous demander pardon de +m'être ainsi présenté. + +Cependant, Henri avait parcouru du regard cette pièce qu'il connaissait +bien. + +--Rien de changé, fit-il, excepté deux choses. Vous d'abord, qui êtes +plus belle que jamais... + +--Ensuite? + +--Ensuite cette place vide... cette place où se trouvait un portrait... + +--Le vôtre, monsieur. Je vais d'un mot vous faire +comprendre pourquoi votre portrait n'est plus là, pourquoi on a tardé +à vous ouvrir, pourquoi je vous prie de m'expliquer vite ce que vous +attendez de moi et pourquoi je vous supplie enfin d'oublier que +j'existe... j'ai un amant. + +Ceci fut dit avec une netteté qui eût paru bien douloureuse ou bien +sublime à Henri s'il avait pu lire dans le coeur de son ancienne +maîtresse. + +Ce ne fut pas chez elle une bravade, un défi, ni un aveu: ce fut un +avertissement qui, en somme, était à l'honneur du maréchal, puisqu'on le +supposait capable de discrétion absolue. + +--Je suis remplacé, fit Henri sans se douter qu'il disait une +grossièreté; vous m'en voyez tout heureux; le genre de service que +je viens vous demander exigeait que vous m'ayez assez oublié pour +comprendre ce que je vais vous dire, et pas assez pour que vous m'ayez +conservé votre bonne volonté. + +--Elle vous est acquise. + +--Je vais donc m'expliquer très clairement, reprit Henri qui, sur un +signe d'Alice, prit place dans un fauteuil. + +A ce moment précis. Alice pâlit affreusement en étouffant un cri. Elle +saisit le maréchal par un bras, et, avec une vigueur centuplée par +quelque effroyable danger, l'entraîna vers un cabinet dont elle referma +la porte. + +A cette même seconde, la vieille Laura apparaissait, effarée. + +--Silence! dit Alice d'une voix rauque. J'ai entendu!... + +Ce qu'elle avait entendu, c'est que quelqu'un venait de s'arrêter à la +porte extérieure, et que ce quelqu'un ouvrait, et qu'il n'y avait qu'une +personne qui pût ouvrir ainsi: le comte de Marillac... + +En deux bonds, le comte franchit le jardin et apparut à Alice qui, +livide, bouleversée, debout au milieu de la pièce, s'appuyait à un +fauteuil. + +--Vous, cher bien-aimé, eut-elle la force de prononcer. + +--Alice! Alice! s'écria-t-il, seriez-vous malade? Ou bien quelque +émotion... + +--Oui, l'émotion, fit-elle, brisée par la secousse; l'émotion de vous +voir, la joie... + +Elle se raidit convulsivement et parvint à donner une physionomie +naturelle à son visage. + +Déodat demeurait étonné. Alice, qui l'observait, vit clairement ce qui +se passait dans l'esprit du jeune homme. + +--Suis-je assez petite fille! s'écria-t-elle en souriant; voici que j'ai +failli me trouver mal parce que je vous vois le jeudi au lieu de demain +vendredi. Mais c'est une si heureuse surprise, mon doux ami. + +--Chère Alice! murmura le jeune homme en la prenant dans ses bras et +en posant ses lèvres sur ses cheveux parfumés. Moi aussi, lorsque +j'approche de cette maison bénie, je sens mon coeur qui se dilate, et +une joie puissante qui me soulève, me transporte... + +Alice se rassurait, et songeait: + +--Le maréchal entendra... eh bien, que m'importe après tout! Il ne verra +pas Déodat... il ne le reconnaîtra pas... + +--Pardonnez-moi donc d'être venu sans vous prévenir, reprit le comte. + +--Cher aimé, vous pardonner! Alors que je suis si heureuse... + +--Hélas! tout le bonheur est pour moi, et il sera bien bref... Je venais +vous avertir que je ne pourrai pas, demain, passer près de vous les +heures de charme auxquelles vous m'avez habitué... + +--Je ne vous verrai pas demain! + +--Non, écoutez, mon amie... j'assiste ce soir, dans une heure, à une +fort grave réunion ou vont se trouver de hauts personnages... mais je ne +veux rien avoir de caché pour vous... + +Alice comprit que le comte allait lui dire des secrets politiques. Et, +sur-le-champ, cette torturante interrogation se posa dans son esprit +affolé: + +Comment l'empêcher de parler? Comment faire pour que Damville n'entende +pas? + +--N'êtes-vous pas le coeur de mon coeur, continuait Déodat, la pensée de +ma pensée? Sachez donc que ce soir... + +--A quoi bon, mon aimé... non taisez-vous... je ne veux rien entendre de +vous que des paroles d'amour... + +--Alice, fit le comte en souriant, vous êtes la compagne de ma vie, vous +devez être celle pour qui il n'y a point de secret en moi... + +--Parlez plus bas, je vous en supplie... + +--Parler bas? Et pourquoi?... Qui pourrait nous entendre?... + +--Laura, Laura! souffla Alice à bout de forces. Songez que ma tante est +curieuse... et bavarde... + +--Ah! pardieu, vous avez raison! Je n'y songeais pas! + +A ce moment, la porte s'ouvrit, Laura parut. + +--Chère enfant, dit-elle, j'ai à sortir quelques minutes... Je veux +profiter de la présence de M. le comte de Marillac pour ne pas vous +laisser seule... + +--Non! non! Ne sortez pas! s'écria Alice, hors d'elle. + +--Oh! Alice! murmura ardemment le jeune homme, vous vous défiez donc de +moi?... + +--Moi! s'écria-t-elle dans un élan, me défier de vous!... + +Pantelante, martyrisée par la nécessité de paraître calme, elle murmura: + +--Allez... Allez... ma tante... mais revenez vite... + +L'instant d'après, le comte de Marillac entendit la porte de la rue se +fermer très fort. + +--Nous voici seuls! dit-il avec un sourire. Et je vous veux persécuter +de ma confiance et de mes secrets... + +Elle fit une dernière tentative désespérée. + +--Venez... vous n'avez jamais vu ma chambre... Je veux vous la +montrer... + +Le jeune homme tressaillit. Une bouffée ardente monta à son front. Mais, +dans ce coeur généreux, le respect de celle qu'il considérait comme sa +fiancée s'imposa aussitôt. + +--Restons ici, répondit-il palpitant. Je n'ai d'ailleurs plus que +quelques minutes. Savez-vous qui m'attend, Alice? Le roi de Navarre! +Oui, le roi en personne. Et l'amiral de Coligny! Et le prince de +Condé... Ils se sont réunis rue de Béthisy... + +--Malheur sur moi, malheur sur nous! clama la malheureuse au fond de son +âme. + +--Sans compter quelqu'un que nous attendons... le maréchal de +Montmorency! + +Alice fut secouée d'un tressaillement terrible. Et si le comte n'eût pas +été, à ce moment, effrayé par ce tressaillement, il eût peut-être pu +remarquer Un bruit, quelque chose comme une exclamation étouffée, tout +près de lui, derrière une porte... + +--Qu'avez-vous, Alice! s'écria le jeune homme. Pourquoi +pâlissez-vous?... Oh! mais vous allez vous trouver mal!... + +--Moi? Non, non!... ou plutôt, tenez... en effet... je ne me sens pas +bien... + +Un instant, Alice se demanda si un évanouissement ne serait pas la seule +solution possible. Mais avec cette rapidité de calcul qu'elle possédait +au suprême degré, elle envisagea aussitôt que, si elle s'évanouissait, +Déodat chercherait de l'eau, qu'il ouvrirait peut-être la première porte +venue... celle du cabinet où se trouvait Henri de Montmorency! + +--C'est fini, reprit-elle alors, c'est passé... j'ai souvent de ces +vapeurs... + +--Pauvre cher ange! je vous ferai la vie si douce et si belle que ces +inquiétants malaises s'en iront... + +--Oui, oui, parlons de l'avenir, mon cher aimé... + +--Il faut que je vous quitte, Alice! Vous savez qui m'attend. Des +résolutions graves vont être prises. Écoutez, si notre plan réussit, +c'est la fin de toutes ces guerres... Alice, Alice, écoutez... il ne +s'agit de rien moins que d'enlever Charles IX et de lui imposer nos +conditions... + +Cette fois, un cri sourd échappa à Alice qui, faisant un suprême effort, +courut à la porte en disant: + +--Silence! Voici ma tante!... + +Elle ouvrit la porte, et Laura parut en effet. + +Alice n'avait prononcé ces mots que pour arrêter Déodat. Si elle eût été +moins bouleversée, elle se fût demandé pourquoi elle n'avait pas +entendu s'ouvrir la porte de la rue, et pourquoi l'apparition de Laura +coïncidait si bien avec ce qu'elle venait de dire. + +Quant au comte, il fut persuadé que la vieille femme venait en effet de +rentrer. + +--Donc, reprit-il comme s'il continuait une conversation commencée, nous +n'aurons pas demain notre bonne soirée. + +--Allez, allez, monsieur le comte, balbutia Alice, et que le Ciel vous +conduise!... + +Comme d'habitude, Déodat, devant la tante Laura, serra les mains de sa +fiancée. Comme d'habitude, elle le reconduisit jusqu'à la porte de la +rue. + +--Déodat, murmura-t-elle alors avec un frisson, ces vapeurs que vous +m'avez vues ne sont pas sans raison. Depuis quelques jours, je suis +inquiète, je fais des rêves terribles, de sinistres pressentiments +m'assaillent... + +--Enfant! Enfant!... + +--M'aimez-vous? demanda-t-elle en mettant toute son âme dans la +question. + +--Si je t'aime! Comment peux-tu me demander cela? + +--Eh bien, fit-elle avec une ardeur qui alarma le jeune homme, Déodat, +je t'en supplie en grâce, veille sur toi! Si ton père était là, je +te dirais: Défie-toi de ton père!... Déodat, je te dis plus encore: +Défie-toi de ta fiancée!... + +Et comme il cherchait à lui fermer la bouche par un baiser: + +--Est-ce qu'on sait! continua-t-elle fiévreusement. Est-ce que, dans +un sommeil, dans une folie, il ne peut pas m'échapper une parole +imprudente! Oh! Déodat, jure-moi de veiller, de t'assurer que l'eau que +tu bois, le fruit que tu manges ne sont pas empoisonnés... jure! jure... + +--Eh bien, je te le jure, dit-il effrayé de cette exaltation +d'épouvante. Mais, vraiment, tu finiras par me faire peur. Aurais-tu +entendu quoi que ce soit? que sais-tu?... + +--Moi! Rien, rien, je te jure! Rien que des pressentiments. Mais mes +pressentiments, à moi, ne me trompent jamais et deviennent de terribles +réalités... Déodat, j'ai ton serment de te défier nuit et jour. + +--Oui, chère adorée, tu as ce serment!... + +Elle l'étreignit convulsivement dans ses bras. Ils échangèrent un +dernier baiser, et, rapidement, le comte de Marillac s'éloigna dans la +nuit. + +Alice demeura une minute seule dans le jardin pour recueillir ses idées +et envisager la situation. Montmorency avait tout entendu. Cela, elle +en était sûre. Il essaierait de nier, mais elle savait bien qu'il avait +entendu. Tout!... + +Or, d'une part, le maréchal de Damville, attaché aux Guise, avait +intérêt à dénoncer les huguenots. D'autre part, sa haine contre son +frère devait le pousser à cette dénonciation, même dans le cas où il eût +voulu épargner les huguenots. + +La conclusion, dans le terrible syllogisme qu'elle échafaudait, fut +d'une clarté d'éclair: en sortant d'ici, le maréchal ira au Louvre et +dénoncera son frère, Coligny, Condé, Navarre... + +Déodat dénoncé comme les autres! c'était la mort... + +Le front dans les deux mains, les dents serrées, Alice lutta quelques +secondes à peine contre l'horrible nécessité qui se présentait à +elle: supprimer la possibilité de la dénonciation en supprimant le +dénonciateur possible. + +Bientôt, son esprit fut prêt. Le meurtre fut accepté, décidé. + +Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout ce débat avec +elle-même avait à peine duré une minute. La mort de Montmorency lui +apparut en même temps, pour ainsi dire, que la mort de Déodat. Elle se +vit poignardant le maréchal au moment même où elle vit son ami, son aimé +montant à l'échafaud. + +Alice rentra et, dans la pièce d'où sortait Déodat, décrocha rapidement +un court poignard acéré, solide, non un joujou de femme, mais l'arme +meurtrière avec sa pointe presque triangulaire, sa lame épaisse, son +manche bien en main. + +Elle plaça l'arme dans sa main, comme elle avait vu faire à des +Espagnols quand elle était à la cour de Jeanne d'Albret: la lame cachée +dans la manche du vêtement flottant, la pointe en haut. En sorte que, +dans un brusque mouvement, il n'y avait qu'à lever le bras pour que ce +bras se trouvât armé. + +Alors, sans une faiblesse, sans pâleur, elle alla au cabinet où Henri +était enfermé et l'ouvrit de la main gauche. + +Le maréchal était de taille élevée. A cause de cela, elle avait résolu +de le frapper quand ils seraient assis tous les deux, l'un en face de +l'autre, causant bien tranquillement. + +--Attention, se dit-elle, il va nier, soutenir qu'il n'a pas écouté; et, +tandis qu'il sera bien occupé à me le prouver, le moment sera propice... + +Le premier mot du maréchal de Damville fut: + +--Je dois vous prévenir, Alice, que j'ai entendu tout ce qui s'est dit +ici. + +Elle demeura comme stupide. Elle avait tout prévu, hormis cela. Un geste +d'effarement lui échappa. Dans le mouvement de la manche flottante, le +maréchal vit luire le poignard... + +Une seconde, il fut comme pensif. Puis, avançant d'un pas, il dit +tranquillement: + +--Je dois vous dire aussi que j'ai sur moi une cotte de mailles qui ne +me quitte jamais et contre laquelle s'émousserait votre poignard. + +Alice recula vivement jusqu'à la porte de sortie qu'elle ferma. Elle +s'appuya contre cette porte, et répondit: + +--Je regrette que vous m'ayez devinée, car cela va m'obliger à une lutte +répugnante où je risque d'avoir le dessous, mais je suis forcée de vous +tuer! + +Elle cessa dès lors de dissimuler son poignard, elle l'emmancha +solidement dans sa main; et elle fixa sur le maréchal un regard +intrépide. + +Henri de Montmorency eut un geste d'admiration. Puis, ramenant les yeux +autour de lui, par une sorte de prudence, il se plaça de façon que la +table demeurât entre Alice et lui. + +--Alice, dit-il sourdement, le résultat d'une lutte entre nous deux ne +saurait être douteux. + +--Je le sais! fit-elle avec un calme prodigieux; tuez-moi donc; vous ou +moi, il faut que l'un des deux meure ici. + +--Je ne vous tuerai point, et vous ne me tuerez point. Si je dois porter +les mains sur vous pour me livrer passage, je me contenterai de vous +désarmer, et je passerai sans vous faire grand mal; du moins, je +l'espère. En tout cas, n'espérez pas que je vous tuerai. + +Elle tressaillit. Par ce mot, le maréchal indiquait qu'il avait compris +son désespoir. + +--Mais, continua-t-il, si vous m'obligez à des violences, je vous +déclare que, le seuil de cette maison franchi, je me croirai libre de +faire tel usage qui me conviendra des secrets que j'ai surpris. + +Un tremblement agita la jeune femme. + +--Au contraire, si nous parvenons à nous entendre, je me croirai engagé +à un oubli absolu, et sur la foi de ma parole vous pourrez reprendre +toute sécurité... Voyons, si je vous engageais ma parole d'oublier? + +Elle secoua rudement la tête. + +--Je ne crois pas à votre parole, fit-elle. + +Henri pâlit légèrement. + +--Et si je vous donnais un gage? Un gage vivant! Écoutez, causons en +amis. Je devine en vous un furieux désespoir d'amour. Vous avez été +ma maîtresse. Je vous ai toujours vue alors un peu froide, et vous +intéressant à peine aux questions de coeur. Or, vous voici changée. Pour +que vous ayez vis-à-vis de moi l'attitude que vous avez, il faut que +vous aimiez de toute votre âme, de toute votre chair! Alice, vous +supposez que je veux me servir de ce que j'ai entendu. Je vous déclare: +vous ne voulez sauver ni le roi de Navarre, ni M. de Coligny, ni le +prince de Condé, ni... mon frère! Vous voulez sauver le comte de +Marillac. Qui est cet homme? Je l'ignore. Cet homme, Alice, c'est +simplement à mes yeux l'homme qu'en ce moment vous aimez plus que votre +vie, pour lequel vous voulez mourir!... + +Elle le regardait d'un regard étincelant, farouche. + +--Alice, il, est nécessaire que vous me répondiez; car si par hasard je +me trompais, ce que j'ai à vous dire n'aurait plus de signification. +Alice, vous ai-je bien comprise? + +--Oui. C'est bien ainsi que j'aime. Et c'est l'homme que vous dites que +j'aime ainsi. + +--Bon. Nous allons donc nous entendre. + +Elle haussa les épaules, avec une indifférence superbe. + +--C'est nécessaire, reprit Henri. Voulez-vous vous demander pourquoi je +suis si patient, pourquoi je m'exerce à être éloquent, moi qui suivant +mon tempérament devrais déjà vous avoir jetée hors d'ici? Pourquoi j'ai +besoin de vous? + +Pour la première fois depuis le commencement de cet entretien une lueur +humaine parut dans le regard fixe et farouche d'Alice. Le maréchal +saisit cette lueur. + +--Je commence à vous intéresser, dit-il. Je vous intéresserai davantage +tout à l'heure. Aux questions que je viens de poser, je vais répondre +moi-même. Pourquoi je suis patient, moi le soldat qu'on dit féroce? +Pourquoi j'ai compris votre amour, moi qui ai toujours fait profession +de mépriser l'amour? C'est que j'aime, Alice! C'est que mon amour est +aussi ardent, aussi furieux que le vôtre, et que mon désespoir, à moi, +est si profond, que j'en ai le vertige. Car l'homme que vous aimez vous +aime, vous! Et la femme que j'aime me déteste, me méprise, me hait! + +Le maréchal s'arrêta, en proie à une émotion si violente et si +communicative qu'Alice en trembla. Lentement, elle décroisa ses bras qui +retombèrent le long de ses hanches puissantes. + +Les doigts crispés sur le poignard se détendirent. + +L'arme glissa sur le parquet avec un bruit vibrant. + +Henri de Montmorency, s'il eût joué la comédie de la douleur, eût souri +de son triomphe. Mais Henri était sincère. Et c'était cette sincérité +qui désarmait Alice. + +Du moment qu'elle put mesurer la profondeur de l'amour et du désespoir +d'Henri, elle comprit qu'elle pouvait traiter de gré à gré avec cet +homme. + +Elle s'avança vers lui la main tendue. + +Le maréchal de Damville saisit cette main. Tout entier à l'évocation +de son amour dont il ne s'était jamais entretenu avec personne, il en +venait à oublier le but de sa visite. + +--Asseyez-vous, monsieur le maréchal, dit-elle doucement, et soyez +persuadé que le secret de votre douleur ne sortira jamais de mon coeur. + +--Je vous remercie, dit-il d'une voix sourde. + +Ils s'assirent l'un devant l'autre et se regardèrent avec une égale +expression de pitié. + +Le maréchal, plus calme, continua: + +--Si je n'avais pas surpris votre secret, si je ne vous avais pas vue +décidée à mourir, ou à tuer, je ne vous eusse pas parlé de cet amour qui +me ravage. Il se trouve maintenant que le service que je venais vous +demander devient une garantie pour vous, comme votre secret devient une +garantie pour moi. Je m'explique. Voici ce qui arrive. Je me suis emparé +de la femme que j'aime, et je la détiens prisonnière avec sa fille dans +mon hôtel. Pour huit jours, moins peut-être, il faut que cette femme +habite hors de chez moi, et cependant je veux être sûr qu'elle ne +m'échappera pas. Je venais vous demander le service + +--De me constituer sa gardienne! + +--Oui, répondit violemment le maréchal. + +De nouveau, ils se mesurèrent du regard. + +--Écoutez-moi, dit le maréchal, si je livre votre amant, vous pouvez +faire de moi l'homme le plus malheureux du royaume en prévenant le +maréchal de Montmorency que Jeanne de Piennes se trouve chez vous, que +Jeanne de Piennes est innocente du crime dont je l'ai accusée! + +Ces foudroyantes révélations, faites d'une voix farouche, produisirent +sur Alice une indicible impression. + +Et à la pensée de jouer dans ce drame le rôle odieux qu'on lui +destinait, elle frémit d'horreur. + +--Cela vous étonne, n'est-ce pas? fit Henri, que j'aime la femme de mon +frère! que j'aie réussi à les séparer! que je poursuive encore cette +femme de ma passion! Cela m'étonne bien plus moi-même. Maintenant, voici +le marché: gardez-moi Jeanne, soyez une gardienne prudente, insensible, +incorruptible... ou sinon... + +--Ou sinon? interrogea Alice blême d'angoisse. + +--En sortant d'ici, je dénonce votre amant, Marillac, et je l'envoie à +l'échafaud. + +--Et comme elle demeurait éperdue, palpitante, revenant peut-être à sa +pensée de meurtre, pensée de suicide, il ajouta: + +--Nous nous tenons, l'un l'autre. Je vous livre mon otage. Je prends la +vie de votre amant en garantie. Si vous ne consentez pas, c'est que vous +n'aimez pas! + +Alice de Lux se leva. Ses yeux fulgurants se levèrent au ciel, sa bouche +se crispa comme une imprécation. + +--Oh! mon amour! gronda-t-elle, échevelée, terrible, hideuse et +sublime; ô mon Déodat, pour toi, je descendrai le dernier échelon de +l'infamie!... + +Le maréchal s'inclina profondément devant elle. + +--Demain, murmura-t-il; demain à la nuit noire, Je serai ici. Disposez +tout pour vous assurer de vos prisonnières. + +Il sortit. Alice, les deux poings dans les yeux, la bouche écumante, +tomba à genoux et haleta. + +--Je touche au fond de l'ignominie... qui, oh! qui viendra me relever +dans cet abîme de honte!... + +--Moi! répondit une voix grave, forte, menaçante et pitoyable. + +Alice fit un bond terrible et se retourna. + +Panigarola était devant elle. + +--Le moine! bégaya-t-elle à demi folle. + +Dans l'encadrement de cette porte par où le maréchal de Damville venait +de disparaître, debout, drapé comme une statue dans les plis blancs et +noirs de sa robe, la figure immobile, le regard glacé, se tenait le +moine Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux... + + +XXV + +LE PÈRE ET LE FILS + +A peu près vers l'heure où Henri quittait la rue de la Hache et +reprenait le chemin de l'hôtel de Mesmes, c'est-à-dire un peu avant neuf +heures, un homme filait rapidement le long de la rue Saint-Denis. Cet +homme, qui marchait très vite, bouscula un passant sur lequel il alla +heurter sans l'avoir vu. Il poussa un juron, grommela quelques mots et, +sans daigner s'arrêter, continua sa course. + +L'homme stationna un instant devant l'auberge de la Devinière, qu'il +contempla avec une sorte d'émotion, et où il parut un instant vouloir +entrer. Mais, secouant la tête, il poursuivit rapidement son chemin en +murmurant: + +--Pas d'imprudence! j'ai bien le temps de le voir! + +Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux abords du Temple. Deux +minutes plus tard, il soulevait le marteau de la grande porte de l'hôtel +de Mesmes. Un judas s'ouvrit, une figure soupçonneuse parut derrière ce +judas, et une interrogation revêche en sortit. Alors l'homme répondit: + +--Dites simplement à M. le maréchal que l'homme qu'il a rencontré à +l'auberge des Ponts-de-Cé est arrivé et désire l'entretenir. + +La porte s'ouvrit à l'instant même. Un officier se montra et dit: + +--Vous venez des Ponts-de-Cé? + +--Oui-dà, bien que j'aie pris le chemin des écoliers. + +--Alors, vous êtes Pardaillan. + +--J'ai en effet l'honneur d'être M. de Pardaillan. Et vous? + +--C'est bien; ne vous fâchez pas: je suis homme à vous rendre raison +d'un oubli, si cet oubli vous a choqué. + +--Choqué grandement. D'autant que votre figure ne me revient pas le +moins du monde. + +--Je m'appelle Orthès et je suis vicomte d'Aspremont. A votre service, +quand vous voudrez, M. de Pardaillan. + +--Tout de suite, alors! Rien ne me tourne sur le coeur comme une +querelle refroidie. + +--Messieurs, messieurs!, intervint un deuxième officier. + +Le vicomte d'Aspremont haussa les épaules et dit à Pardaillan qui déjà +dégainait: + +--Monsieur, ne craignez rien, je tâcherai que la querelle ne refroidisse +pas trop. Mais le maréchal ne veut pas qu'on se batte ici. Et veuillez +entrer, car vous êtes attendu. + +Le routier pénétra dans l'hôtel dont la porte se referma lourdement. + +--Monsieur, reprit alors Orthès, je vais avoir l'honneur de vous +conduire à la chambre qui vous a été préparée. + +Précédé d'un laquais qui portait un flambeau, Orthès, vicomte +d'Aspremont, se mit en route, accompagné de Pardaillan, avec lequel, +selon les usages, il se mit à deviser gaiement, comme si un duel n'eût +pas été convenu entre eux. + +On monta ainsi, au deuxième étage de l'hôtel et on parvint à une grande +belle chambre. + +--Vous voici chez vous, fit Orthès. Voulez-vous souper? + +--Mille grâces. J'ai dîné, et bien dîné en arrivant à Paris. + +--Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une bonne nuit. + +--Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et que j'espère dormir +d'une traite jusqu'à l'aube. Mais, dites-moi, M. le maréchal n'est donc +pas en son hôtel? + +--Il est absent, en effet; mais il vous attendait pour aujourd'hui ou +demain et, dès qu'il arrivera, il sera prévenu. + +Les deux hommes se saluèrent. Orthès sortit. Et Pardaillan entendit la +porte de sa chambre se fermer à double tour. + +--Ouais! fit-il en tressaillant. On m'enferme! + +Il courut à la porte: elle était solide et la serrure eût défié toute +tentative d'effraction. Il courut alors à la fenêtre. Elle était au +deuxième étage; il n'y avait pas moyen de sauter d'une telle hauteur +sans se rompre les os, accident qui souriait aussi peu que possible au +vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur le lit, et grommela: + +--Triple niais! Je suis pris!... Pardieu, tout devient limpide, à +présent: la patience, la bonne grâce, les promesses et les écus de +Damville, là-bas, à l'auberge des Ponts-de-Cé! Ah! le lâche, le couard! +Et moi, comme un véritable étourneau, je vais donner tête baissée dans +le panneau... J'y suis; le maître a peur, il me veut faire occire par +ses valets!... Par Pilate et Barabbas! c'est bien ce que nous allons +voir!... + +Telle fut la première pensée de Pardaillan. + +Cependant, en y réfléchissant, il y avait un détail qui le déroutait. Le +maréchal lui avait positivement déclaré qu'il conspirait contre le roi +de France: terrible confidence qui pouvait le conduire à l'échafaud... + +--A moins, murmura-t-il, que cette conspiration +n'ait été imaginée pour me donner confiance!... Quoiqu'il en soit, je +suis pris. + +Persuadé qu'on allait venir l'estocader, Pardaillan n'en ferma pas moins +les yeux avec délices; dix secondes plus tard, un ronflement sonore +emplit la chambre. + +Lorsqu'il se réveilla, il s'aperçut qu'il faisait grand jour. + +--Tiens! fit-il, je ne suis pas mort! + +A l'instant, il fut sur pied. Presque en même temps, la porte s'ouvrit, +et le maréchal parut. Il était un peu pâle, et avait certainement passé +une plus mauvaise nuit que son prisonnier. + +--Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit. + +--Ma foi, monsieur, je me repens presque d'être venu. + +--Pourquoi?... Ah! oui, parce qu'on vous a enfermé. Pardonnez-moi cette +précaution. J'ai voulu vous éviter une rencontre... désagréable. + +--Je ne comprends pas un mot de ce que vous me dites là, monseigneur. + +--Il importe peu que vous compreniez. Je vais vous demander deux choses, +mon cher Pardaillan. La première, c'est que vous vous laissiez enfermer +pour aujourd'hui encore. Je vous jure que vous n'avez rien à craindre... + +Pardaillan fit la grimace. + +--Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de ne pas sortir de cette +chambre de toute la journée, et jusqu'à ce qu'on vienne vous chercher de +ma part! + +--J'aime mieux cela! Vous avez ma parole, monseigneur. Mais vous deviez +me demander deux choses... + +--Voici l'autre; je possède un trésor inestimable; il n'est pas en +sûreté ici, et je veux le transporter... dans une maison où il sera à +l'abri. Cette opération se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter +sur vous pour m'aider? + +--Monseigneur, du moment que j'ai consenti à entrer à votre service, +j'étais décidé à braver à côté de vous tous les périls. Comptez donc sur +moi... Mais vous craignez donc que le trésor en question ne vous soit +enlevé pendant le trajet. + +--Oui, je le crains, fit Henri d'une voix sombre... Voici donc ce que +j'ai combiné. A onze heures, la voiture quittera l'hôtel... + +--Ah! le trésor sera dans une voiture? + +--Oui, d'Aspremont conduira la voiture; moi, je serai à cheval en tête; +et vous, à pied, vous marcherez en arrière-garde, l'épée d'une main, le +pistolet dans l'autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque tenterait +d'approcher... + +--C'est dit, monseigneur. Une question seulement: cette expédition +a-t-elle quelque rapport avec... la campagne dont nous parlions aux +Ponts-de-Cé?... En d'autres termes, ce trésor... est-ce du métal?... ou +bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et en os? + +--Que voulez-vous dire? gronda Henri. Auriez-vous déjà appris... + +--Moi? Je n'ai rien appris, répondit Pardaillan, qui examinait +attentivement le maréchal; je me demande seulement si le trésor en +question ne serait pas... par exemple... une couronne? ajouta-t-il en +baissant la voix. + +--Il croit qu'il s'agit du roi! s'écria en lui-même le maréchal, dont la +physionomie s'éclaira aussitôt. + +--Parce qu'alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, monseigneur, je +redoublerais de précautions. + +--Ecoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu'il s'agit... de +ce que vous croyez... mais faites comme si réellement vous alliez +escorter... une couronne. + +--Bon! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le roi!... + +Mais, une réflexion soudaine traversant son esprit, il demanda: + +--Ainsi, monseigneur, j'ai été enfermé à mon arrivée parce qu'on craint +que je n'apprisse quelle personne était prisonnière en cet hôtel? + +--C'est exact! dit le maréchal. + +--Bien, fit résolument Pardaillan; je ne bougerai d'ici de toute la +journée et, ce soir, je serai prêt. + +Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le vieux routier se +dit: + +--Puisqu'on n'a pas voulu que je sache qui était prisonnier ici, +pourquoi venir me le dire? Et puisque je le sais maintenant, pourquoi la +précaution de m'obliger à rester enfermé toute la journée?... Non! ce +n'est pas le roi qui est prisonnier! Ce qu'il y a c'est qu'on me cache +quelque chose... que je dois ignorer jusqu'à ce soir... et que je veux +savoir tout de suite, moi! + +Cela dit, Pardaillan commença par s'assurer qu'on ne l'avait pas +enfermé: il était libre; la porte s'ouvrait sur un corridor dans +lequel il fit quelques pas, jusqu'au large et monumental escalier qui +descendait vers la cour. + +Il rebroussa chemin, persuadé qu'il serait infailliblement rencontré. +Repassant devant la porte de sa chambre, il longea le corridor dans +l'autre sens et finit par se heurter à une porte qu'il ouvrit. Cette +porte donnait sur un petit escalier tournant. + +Content de cette première découverte, il rentra chez lui, à petits pas, +médita, siffla des airs de chasse, tambourina les vitraux de sa fenêtre, +bref, s'ennuya du mieux qu'il put. + +Vers onze heures, un laquais se présenta qui dressa la table, et couvrit +cette table des éléments d'un déjeuner plantureux accompagné de flacons +de réjouissante apparence. + +Tandis que l'aventurier se mettait à table et attaquait le déjeuner avec +un appétit d'un estomac de vingt ans, le laquais disparut et revint +quelques minutes après, porteur d'un sac d'argent. Les magnifiques dents +solides et blanches du routier se découvrirent dans un large sourire. + +--Oh! oh! Qu'est-ce que cela? fit-il. + +--Le premier mois de monsieur l'officier que monsieur l'intendant de +Monseigneur m'a remis. + +--Voilà un laquais d'une exaspérante politesse! pensa Pardaillan.--Eh +bien, fit-il tout haut, dites-moi, mon ami, savez-vous ce que contient +ce sac? + +--Oui, mon officier: six cents écus. + +--Six cents! Mais je ne dois en toucher que cinq cents! + +--C'est vrai, mais il y a les frais du voyage: c'est ce que M. +l'intendant m'a chargé d'expliquer à monsieur l'officier. + +--Cent écus pour le voyage! Merci, mon ami. Ayez l'obligeance d'ouvrir +ce sac. + +--C'est fait, mon officier, dit le laquais en obéissant. + +--Prenez-y cinq écus. Bien, mettez-les dans votre poche. Vous irez boire +à ma santé. + +--Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu'à terre. Je vous +promets de boire demain vos écus. + +--Pourquoi demain, mon ami? Pourquoi pas aujourd'hui? + +--J'ai ordre de me tenir à la disposition de monsieur l'officier toute +la journée. + +--Voilà ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan. Ainsi tu dois?... + +--Ne pas quitter monsieur l'officier, servir monsieur l'officier sans +m'éloigner. + +--Décidément, voilà un animal qui a la politesse bien gênante, songea le +routier. Mais j'y songe! fit-il tout à coup. Et mon cheval! Mon pauvre +cheval! Mon ami, remets la main dans le sac. Prends-y encore cinq écus. + +--Je les tiens. + +--Bon, tu vas me faire le plaisir d'aller immédiatement au cabaret du +Veau-qui-tète, entre la Truanderie et le Louvre. Tu paieras un compte +d'une dizaine de livres que j'ai oublié de solder hier; le reste sera +pour toi; et tu ramèneras mon cheval. Va, mon ami!... + +Le laquais ne bougea pas. + +--Eh bien? fit Pardaillan. + +--J'irai demain, mon officier. Les écuries de Monseigneur sont à la +disposition de monsieur l'officier. + +Pardaillan regardait déjà autour de lui pour voir s'il ne trouverait pas +quelque canne à casser sur le dos du laquais lorsqu'une idée subite le +calma. + +Il se mit à rire! et, comme son déjeuner tirait à sa fin, il versa une +rasade qu'il offrit à son geôlier. + +--Comment t'appelles-tu, mon ami? dit-il. + +--Didier, pour vous servir, mon officier. + +--Très bien, Didier, avale-moi ça hardiment, puisque tu ne peux aller te +désaltérer au-dehors. + +Le laquais secoua la tête et répondit: + +--Monsieur l'intendant m'a prévenu que, si j'acceptais un seul verre +de vin de monsieur l'officier, je serais cassé aux gages, et peut-être +quelque chose de pis encore. + +--Le truand! le misérable capon qui m'assassine de sa politesse! rugit +intérieurement le routier. C'est bon, reprit-il, tu es fidèle et +obéissant. Tu iras droit en paradis. + +En même temps, il se leva, fit deux ou trois tours dans la chambre, +pendant que le laquais rangeait la table. Puis il s'approcha de la porte +qu'il ferma à double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant +une main sur l'épaule: + +--Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journée? Tu vas rester là à +m'ennuyer, à m'empêcher de dormir? + +--Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le couloir. + +--Mais enfin, s'il me plaisait de sortir d'ici, tu me suivrais donc +comme mon ombre? + +--Non pas, mon officier. Mais j'irais prévenir à l'instant monsieur +l'intendant. + +--Didier, que dirais-tu si j'essayais de t'étrangler? + +--Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voilà tout. + +--Tu crierais? Non! Reste à savoir si je t'en laisserais le temps! + +En même temps qu'il prononçait ces mots, Pardaillan saisit vivement son +écharpe qu'il venait de dénouer; et, avant que le malheureux laquais +eût pu faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et le +bâillonnait solidement. + +--Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme mort. + +Didier tomba à genoux et, ne pouvant pas parler, joignit les mains geste +qui pouvait passer pour une supplication assez éloquente, malgré le +silence forcé du suppliant. + +--Bon! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi, me voici débarrassé +de tes agaçants--monsieur l'officier. Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu +décidé à m'obéir? + +Le pauvre laquais, par une mimique expressive, jura l'obéissance la plus +fidèle. + +--Très bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce pourpoint galonné et +armorié, ces chausses de drap jaune et cette toque à aigrette... Tu vas +revêtir ma casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai du +somptueux costume que tu portes si bien. C'est une lubie. Je veux voir +quel air j'aurai en laquais de monsieur l'intendant de monseigneur. + +Tout en parlant, l'aventurier aidait le laquais à se dévêtir: car le +pauvre homme, tout tremblant, n'y fût pas arrivé tout seul. En quelques +minutes, le changement fut opéré: Didier était vêtu en Pardaillan et +Pardaillan se carrait dans le costume armorié du laquais. + +--Maintenant, couche-toi, monsieur l'officier, fit Pardaillan. + +Le laquais obéit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui couvrit la tête, +comme on fait pour ne pas être gêné par la lumière du jour. + +--Si tu entends la porte s'ouvrir, ajouta-t-il, tu te mettras à ronfler, +et tu ne feras pas un mouvement, à moins que tu ne veuilles que je te +coupe les deux oreilles.... + +Alors, il sortit de la chambre et s'installa dans le couloir. + +Il régnait dans ce couloir une certaine obscurité. Pardaillan se dirigea +à tâtons vers le petit escalier tournant que nous avons signalé. Mais il +n'avait pas fait deux pas que cette porte s'ouvrit et livra passage à +un homme dont Pardaillan reconnut la tournure: c'était l'écuyer qui +accompagnait le maréchal pendant son séjour à l'auberge des Ponts-de-Cé. + +Le vieux routier fit immédiatement demi-tour. L'instant d'après, il +était rejoint par l'homme: + +--Monsieur de Pardaillan, que fait-il? murmura l'écuyer. + +--Dort! souffla laconiquement Pardaillan. + +L'écuyer entrouvrit la porte, aperçut le faux Pardaillan sur le lit et +referma la porte en disant à voix basse: + +--C'est bien; ne bouge pas d'ici; dès qu'il sera réveillé, viens me +prévenir. + +Là-dessus, celui que Pardaillan appelait l'écuyer du maréchal poursuivit +son chemin à pas étouffés, et descendit le grand escalier. + +--Ouf! murmura l'aventurier. J'en ai la sueur dans le dos! Mais +maintenant, je crois que je suis tranquille pour une heure ou deux. +Allons! à la découverte!... + +Aussitôt il gagna le petit escalier et commença à descendre. + +--Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il. + +Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur l'étroit palier du +premier étage. Là une porte était ménagée, qui permettait d'entrer dans +les appartements du maréchal. + +Pardaillan allait passer outre et continuer à descendre, lorsqu'à +travers cette porte un bruit de voix lui parvint. + +Vivement, il colla son oreille à la serrure. Et, très nettement, il +entendit prononcer son nom à diverses reprises. + +A peu près vers le moment où Pardaillan bâillonnait le laquais Didier, +une chaise sans armoiries s'arrêtait devant l'hôtel de Mesmes; un homme +en sortait mystérieusement et pénétrait aussitôt dans l'hôtel. + +Sans doute, c'était un personnage d'importance, car il fut introduit à +l'instant même dans le cabinet du maréchal de Damville. Celui-ci, +en apercevant son visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine +émotion, en disant à voix basse: + +--Vous ici!... quelle imprudence!... + +--L'imprudence eût été plus grande encore si je m'étais rendu chez +monseigneur de Guise ou chez Tavannes. Et pourtant, la chose est si +grave que je devais vous prévenir au plus tôt. Depuis hier, je ne vis +pas; j'ai pu tout à l'heure m'échapper de la Bastille sans éveiller +de soupçons; je vais tout vous dire; il faut que Guise soit prévenu +aujourd'hui. Il y va de notre tête à tous... + +--Vous exagérez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant, devant l'air +effaré de son visiteur, ne put s'empêcher de pâlir. + +Ce visiteur n'était autre, en effet, que Guitalens, le gouverneur de la +Bastille. + +--Voyons! qu'y a-t-il? reprit le maréchal. + +--Sommes-nous seuls? + +--Parfaitement seuls. Mais pour plus de précaution, venez. + +Le maréchal introduisit alors Guitalens dans une étroite pièce qui +faisait suite à son cabinet. + +--Là! fit-il. Nous sommes maintenant séparés des gens de l'hôtel par mon +cabinet, ma salle d'armes et une antichambre. Quant à cette porte, elle +donne sur un escalier dérobé. Expliquez-vous donc sans crainte. + +--Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil, il y a que nous +sommes probablement perdus. Il y a un homme dans Paris qui connaît notre +secret. + +--Un homme connaît notre secret! s'écria le maréchal. + +--Hélas! ce n'est que trop vrai. Cet homme a assisté à notre dernière +réunion de l'auberge de la Devinière. + +--Quel est cet homme? Comment s'appelle-t-il? + +--Pardaillan, dit Guitalens. + +--Pardaillan! s'écria Henri stupéfait. Un homme qui paraît la +cinquantaine, bien qu'il ait plus de soixante ans, grand, maigre, sec, +la moustache grise et rude? + +--Pas du tout! Le Pardaillan dont je vous parle est un jeune homme. + +--En ce cas, c'est son fils! le fils dont il m'a parlé! + +--Son fils? fit Guitalens sans comprendre. + +--Oui! je m'entends; continuez... vous disiez que ce Pardaillan a +surpris notre secret à l'auberge de la Devinière; un mot d'abord: +êtes-vous sûr que ce jeune homme est seul à connaître le complot? + +--Oui; je le crois du moins. + +--En ce cas, nous pouvons nous rassurer: je sais un moyen de m'emparer +de ce Pardaillan et de le réduire au silence. Mais comment avez-vous su? + +--Parce que je l'ai eu en mon pouvoir pendant quelques jours en +ma qualité de gouverneur de la Bastille; il m'a été amené; on m'a +recommandé de le surveiller étroitement... + +--Mais alors, la question est des plus simples. + +--Comment cela? + +--Est-ce qu'il n'y a plus d'oubliettes à la Bastille? + +Mais il est libre! Il est dehors! J'ai dû le laisser partir. + +Le maréchal se demanda un instant si Guitalens n'était pas devenu fou. + +--Calmez-vous, mon cher Guitalens. Expliquez-vous avec plus de +précision. Si ce jeune homme est bien celui que je crois, le mal n'est +peut-être pas aussi grand qu'il vous apparaît. + +--Le Ciel vous entende! fit Guitalens. + +Et il entreprit le récit de la tragi-comédie qui s'était passée à la +Bastille et à laquelle ont assisté nos lecteurs. + +--Qu'en dites-vous? ajouta-t-il en terminant. + +--Je dis que c'est merveilleux, et qu'il faut à tout prix nous attacher +ce jeune homme. J'en fais mon affaire. + +--Vous le connaissez donc? + +--Non, mais je connais quelqu'un qui le connaît, et cela suffit; allez, +mon cher Guitalens, et rassurez-vous; je me charge de prévenir le duc de +Guise en cas de danger... mais de danger, il n'y en aura pas: ce soir ou +demain, le jeune Pardaillan sera en notre pouvoir. + +--Votre tranquillité me fait du bien, dit Guitalens; je commence à +respirer; si ce sacripant tombe en notre pouvoir, comme vous le pensez, +ramenez-le-moi... vous savez qu'il y a encore de bonnes oubliettes à la +Bastille. + +--Soyez donc tranquille; demain, je vous amène le jeune Pardaillan pieds +et poings liés, à moins toutefois qu'il n'y ait quelque chose de mieux à +en faire... + +Guitalens regagna sa chaise aussi mystérieusement, mais un peu plus +rassuré qu'il n'en était sorti. + +A ce moment même, le vieux Pardaillan rentrait dans sa chambre, +reprenait son costume, obligeait Didier à remettre le sien sur son dos +avec rapidité, et lui disait: + +--Cent écus pour toi si tu ne dis pas un mot de ce qui t'est arrivé; +un coup de poignard dans le ventre si jamais tu en parles à qui que ce +soit. Choisis. + +--Je choisis les cent écus, pardieu!, fit Didier, trop heureux d'en être +quitte à si bon compte. + +Et, sans façon, il se mit à puiser dans le sac. + +--Maintenant, fit Pardaillan, va prévenir M. l'intendant que je +suis réveillé, comme il t'en a donné l'ordre tout à l'heure dans le +couloir... + +Pardaillan s'installa dans un fauteuil, les jambes allongées, remplit +son verre comme s'il eût été occupé à boire, et attendit les événements. + +Ce qu'il venait d'entendre dans le petit escalier tournant avait +complètement modifié ses idées; car nos lecteurs ont compris que +Pardaillan avait surpris la partie la plus intéressante de l'entretien +qui venait d'avoir lieu entre le maréchal et le gouverneur de la +Bastille. + +Qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas une personne que le maréchal tenait +à lui cacher, il ne s'en soucia plus. Le danger que courait son fils +l'absorba, et il se mit à réfléchir aux moyens de prévenir au plus tôt +le jeune cavalier. + +Sa conclusion fut ce qu'elle devait être: + +--Je vais à l'instant même sortir de l'hôtel et me rendre à l'hôtellerie +de la Devinière. Si quelqu'un veut s'opposer à ma sortie, ma foi, je +tue! On s'expliquera ensuite. + +Sur ce, il boucla son épée, s'assura qu'elle jouait bien dans le +fourreau, et déjà il s'apprêtait à sortir de la chambre lorsque Damville +parut. + +--Eh bien, fit le maréchal, avez-vous fait un bon somme? Etes-vous +dispos pour ce soir, maître Pardaillan? + +--Je vois, monseigneur, que vous êtes bien renseigné. Peste! vous avez +des serviteurs qui savent tout voir et tout rapporter! Quoi qu'il en +soit, vous pouvez être tranquille! Je suis maintenant capable de veiller +trois jours et trois nuits. + +--Je ne vous en demande pas tant: à minuit tout sera fini. + +--Et à cette heure-là, je serai libre, monseigneur? + +--Libre comme l'air; libre d'aller où bon vous semblera; mais, bien +entendu, cette chambre demeure à votre disposition pendant toute la +campagne projetée... A propos, ne m'avez-vous pas parlé d'un jeune +homme... votre fils... + +--Si fait, monseigneur, dit Pardaillan qui tressaillit. + +--Le croyez-vous capable de donner, à l'occasion, un bon coup d'épée? + +--Lui? Il ne rêve que plaies et bosses! + +--Eh bien, amenez-le-moi demain sans plus tarder. Où loge-t-il? + +--Vers la montagne Sainte-Geneviève. + +--Ainsi, je puis compter sur ce jeune homme? + +--Comme sur moi-même. + +Le maréchal sortit. + +--Voilà qui change les choses, murmura le vieux routier en dégrafant +son épée; puisqu'il compte que je lui amènerai mon fils demain, il +n'entreprendra rien aujourd'hui; ce soir, à minuit, dès que je serai +libre, je ferai un petit tour du côté de la Devinière, et nous verrons. +D'ici là, inutile de risquer quelque algarade compromettante. Dormons! + +Cette fois, Pardaillan se jeta sur son lit et s'endormit tout de bon +jusqu'à l'heure du souper. + +A dix heures, Henri de Montmorency prit ses dernières dispositions. + +Gille, son écuyer, son intendant, son âme damnée pour tout dire, +connut seul la retraite où Jeanne de Piennes et sa fille devaient être +transportées. Il fut expédié en avant avec ordre de se tenir dans la rue +de la Hache et de surveiller les abords de la maison à la porte verte. + +Le vicomte d'Aspremont devait conduire la voiture jusqu'à l'entrée de +la rue de la Hache. Là, il devait mettre pied à terre, tandis que le +maréchal, conduisant les chevaux par la bride, amènerait la voiture à +l'entrée de la maison. + +Quant à Pardaillan, il devait marcher en arrière-garde et s'arrêter à +l'endroit même où s'arrêterait d'Aspremont. + +De cette façon, le maréchal et son écuyer étaient les seuls à savoir en +quel endroit précis la voiture s'était arrêtée. Pardaillan ignorerait +même toujours ce que cette voiture avait contenu. + +A onze heures, Orthès, vicomte d'Aspremont, se présenta chez Pardaillan +et lui dit: + +--Quand il vous plaira, monsieur... + +Les deux hommes descendirent ensemble. + +Dans la cour de l'hôtel, la voiture attendait, prête à démarrer. Sans +doute la personne qu'elle devait transporter y était déjà installée, car +les mantelets étaient soigneusement rabattus et fermés à clef... + +D'Aspremont se plaça vivement en postillon. Henri, à cheval, fît une +dernière recommandation à Pardaillan. + +--Nous irons au pas! tenez-vous à dix pas derrière la voiture et, si +quelqu'un veut approcher, n'hésitez pas... vous m'avez compris? + +Pour toute réponse, Pardaillan montra l'épée nue qu'il tenait sous son +manteau. + +Il était en outre armé d'un pistolet et d'un poignard. + +Sur un signe du maréchal, la grande porte de l'hôtel s'ouvrit; Henri +prît la tête; la voiture suivit; Pardaillan se mit en marche, scrutant +l'obscurité profonde de ses yeux perçants. + +--Si nous sommes attaqués, se dit-il, ce ne sera sûrement pas aux abords +de l'hôtel. + +A ce moment la voiture tournait dans une ruelle. Un coup de feu retentit +soudain et jeta un éclair dans la nuit. + +--En avant! hurla le maréchal. + +D'Aspremont, qui avait été visé sans être atteint, enfonça ses éperons +dans les flancs du cheval conducteur, la voiture s'ébranla au galop. + +--Lâches! voleurs de femmes! rugit une voix rauque et altérée. Arrêtez! +arrêtez! + +La voiture et le maréchal fuyaient. + +A peine le coup de feu eut-il retenti, à peine le véhicule se fût-il +lancé au galop, à peine ces quelques cris eurent-ils été jetés dans +le silence, que Pardaillan aperçut une ombre qui courait derrière la +voiture. + +--Voilà le moment d'agir! songea-t-il. + +Il jeta un regard sur la pointe de son épée, et il se lança en avant, à +la poursuite de l'inconnu qui lui-même galopait éperdument, cherchant à +rattraper le maréchal. + +Cette course furieuse dura une minute. + +Pardaillan atteignit l'inconnu, et, arrivant sur lui, lui porta un coup +de pointe furieux. + +Mais l'inconnu avait sans doute entendu courir derrière lui. + +Au moment où Pardaillan arrivait, il se retourna, et un bond agile lui +évita le coup terrible que lui destinait son agresseur. Pardaillan +profita de ce mouvement de l'inconnu pour se placer entre la voiture et +lui. Il lui barrait ainsi le chemin. + +L'inconnu se rua en avant, la tête haute. + +A l'instant même, les deux fers se croisèrent... + +Les épées une fois engagées, les adversaires devinrent silencieux, +chacun d'eux ayant reconnu en l'autre un escrimeur de force supérieure. +L'obscurité était profonde, et c'est à peine s'ils se distinguaient. + +Cependant, le vieux Pardaillan se tenait sur la réserve, son but étant +simplement d'arrêter l'inconnu assez longtemps pour qu'il ne pût +rejoindre la voiture dont le grondement se perdait au loin. L'inconnu, +au contraire, voulait absolument passer et passer vite. + +Il tâta donc deux ou trois fois le fer de son adversaire et, au jugé, se +fendit à fond dans un coup droit et violent. + +On entendit ce froissement de fer qui ressemble au bruit de la soie qui +se déchire: le coup était paré. + +L'inconnu se jeta en avant tête baissée: + +--Par Pilate! gronda-t-il. + +--Par Barabbas! rugit au même instant Pardaillan. + +Les deux jurons retentirent simultanément. + +Et à peine eurent-ils été proférés que les deux épées se baissèrent +ensemble, et que ce double cri se fit entendre: + +--Mon père! s'écria l'inconnu. + +--Mon fils! répondit le vieux Pardaillan. + +Il y eut une minute de silence, pendant laquelle le chevalier, prêtant +l'oreille, essaya de percevoir un dernier bruit qui pût lui indiquer de +quel côté s'était dirigé Damville. + +Mais il n'entendit plus rien!... + +--Perdues! murmura-t-il avec accablement. + +Le vieux routier, pendant cette minute, avait cherché ce qu'il pourrait +bien dire à son fils. Il sentait un vague besoin de se disculper et +devinait instinctivement que le chevalier était en droit de lui faire +des reproches. + +Il se campa donc dans son attitude de dignité offensée et, le poing sur +la hanche, commença l'attaque: + +--Après une si longue absence, je vous retrouve, mon fils. Et comment +vous retrouve-je? Désobéissant pleinement à mes conseils que vous aviez +juré de suivre, et que vous eussiez dû considérer comme des ordres! +Je vous avais commandé de vous défier des hommes, des femmes et de +vous-même! Et vous voici, faisant le chevalier errant. Triste métier, +mon fils. + +--Mon père, dit le chevalier d'une voix si altérée que le vieux routier +en tressaillit, votre intervention me plonge dans un mortel désespoir. +Nous sommes dans deux camps ennemis... + +--Eh! mort-dieu! qui vous empêche de venir avec nous? Ce sera tout +profit. Cent mille livres vous sont assurées, et peut-être une compagnie +vous sera-t-elle... + +--Taisez-vous! taisez-vous! s'écria le chevalier. Ah! mon père, ne +devinez-vous pas ce que je souffre, et quel est mon chagrin de vous +entendre parler ainsi!... Adieu, mon père... + +--Vous me quittez! + +--N'est-ce pas vous qui m'y forcez? s'écria le jeune homme tout +frémissant. Songez, mon père, songez qu'il a pu arriver, cette nuit, un +événement funeste: j'ai tiré l'épée contre vous! + +Le chevalier fit quelques pas de retraite précipités. Le vieux +Pardaillan chancela et alla s'asseoir sur une borne cavalière. + +--Qu'est-ce à dire? gronda-t-il. Mon fils me quitte? Nous sommes +ennemis?... Mais alors... qu'est-ce que je vais faire dans la vie, +moi?... Que va devenir cette pauvre vieille carcasse?... Je vivais... +l'espoir de le voir se frayer un chemin, devenir quelque capitaine +redouté... l'espoir qu'il fermerait mes yeux au dernier moment... que +sais-je? et tout s'effondre?... + +Deux grosses larmes coulèrent sur les joues tannées du routier et +allèrent perler au bout de ses moustaches grises. + +Au même instant, il se sentit saisir par les deux mains et il eut un +cri de joie rauque, presque terrible, en reconnaissant son fils qui se +penchait vers lui et qui lui disait: + +--Eh bien, non, je ne peux pas vous quitter ainsi!... + +--Eh! mort de tous les diables! fulmina le vieux Pardaillan, commençons +par nous embrasser! + +Le père et le fils s'étreignirent avec une joie délirante chez l'un, +avec une joie mêlée de douleur chez l'autre. + +--Laisse-moi te voir! s'écria le vieux routier... Si fait, j'y vois tout +de même, moi, je suis comme les chats... Mordieu! mais tu n'es plus le +même! Te voilà fort comme les plus forts... Quelle envergure!... Et ton +poignet! Peste! Mais je ne voudrais pas m'y frotter encore, moi qui +connais le fin du fin de l'escrime! Ah! ah! Tu as donc adopté mon juron? +Comme tu as poussé ton--Par Pilate! je me suis dit tout de suite:--Ça, +c'est mon propre sang qui crie! Allons, viens! + +--Pas par ici, mon père, s'il vous plaît. Allons chez moi. + +--Et où est-ce, ton chez-toi? A la Devinière, je parie? + +--Mais oui, mon père. + +--Bon! Et sais-tu ce qu'est la Devinière pour toi en ce moment? Un +coupe-gorge, un traquenard... + +--Ainsi, vous croyez?... + +--Je crois que tu dois commencer par tourner le dos à la Devinière. Je +connais un certain Guitalens qui enrage après toi et qui serait charmé +de te loger dans une de ses oubliettes. Allons, viens... + +Cette fois, le chevalier se laissa entraîner sans résistance. + +Vingt minutes plus tard, le père et le fils pénétraient au +Marteau-qui-cogne, cabaret borgne situé sur les confins de la +Truanderie, ruelle Montorgueil. + +Au premier étage du cabaret, dans une salle étroite, ils s'installaient +devant un souper improvisé, et le vieux Pardaillan s'écria joyeusement: + +--Maintenant, raconte-moi tout! Tout depuis mon départ de Paris! Et +d'abord, que faisais-tu à guetter cette voiture? Tu savais donc qu'elle +allait sortir, et l'heure? + +--Oui, répondit le chevalier. + +--Et ce qu'elle contenait? + +--Oui! fit encore le chevalier, mais d'une voix plus sombre. + +--Eh bien, tu es plus avancé que moi! Moi, j'escortais la voiture sans +savoir ce qu'elle emportait! + +--Donc, mon père, commença le chevalier, vous saurez que maître +Landry Grégoire, le patron de la Devinière, jouit d'une réputation +extraordinaire pour un certain nombre de mets appréciés. Ce matin, je +m'étais mis dans la tête de voir ce qui se passait à l'hôtel de Mesmes. +En conséquence, je me harnache en guerre, et me voilà parti. Dans la +rue, je rejoins Huguette... vous vous rappelez Huguette, mon père? + +--La belle Huguette? Je n'aurais garde de l'oublier! + +--Eh bien, je suis au mieux avec elle. C'est une bonne personne, dont le +coeur s'émeut facilement, Bref, je la rejoins et j'allais la dépasser en +la saluant d'un sourire lorsqu'elle me demande si je ne lui ferai pas +l'honneur de l'accompagner. Par politesse, je lui demande jusqu'où elle +va. Et elle me répond que, comme toutes les semaines, elle va porter des +pâtés chez Mme de Nevers, chez la jeune duchesse de Guise et, enfin, +chez le maréchal de Damville. Je crois, mon père, que, de ma vie, je +n'ai éprouvé pareille émotion. + +--Cette bonne Mme Huguette! fit le vieux routier. + +--Bref, à la grande joie de dame Huguette, je lui dis que je l'ai +rejointe justement dans l'intention de lui tenir compagnie. Nous passons +à l'hôtel de Guise, puis à l'hôtel de Nevers, puis nous arrivons à +l'hôtel de Mesmes. Il y a un jardin derrière l'hôtel. Ce jardin a une +porte. C'est par cette porte qu'entre dame Huguette pour se rendre +directement aux offices de bouche, qui sont sur les derrières de +l'hôtel. Au moment où dame Huguette pénètre dans le jardin, j'y entre +avec elle. + +--Eh bien, s'écrie-t-elle, que faites-vous? + +--Vous le voyez, je vous accompagne jusqu'à l'office. Vous direz que je +suis votre cousin, votre frère, tout ce que vous voudrez; mais je veux +entrer. + +--Ah! monsieur le chevalier, si M. l'intendant le sait, vous nous ferez +perdre la pratique du maréchal, acheva Huguette. Mais, comme je n'avais +nullement l'air attendri, elle poussa un soupir et me laissa entrer avec +elle. Nous pénétrons dans une sorte de vestibule. A gauche, s'ouvrent +les cuisines, à droite, l'office. Au fond, une porte. Huguette se dirige +à droite, et, au moment où elle va entrer: «Je vous attends ici!» lui +dis-je. Un peu tremblante et désolée, elle entre, et moi, marchant droit +à la porte du fond, je l'ouvre, et je vois un cabinet où je m'enferme. +Dix minutes se passent. J'entends Huguette qui sort. J'en profite pour +me glisser dans l'office. + +--Hum! fit le vieux routier. Position dangereuse, mon fils! Et qu'est-il +arrivé, dis-moi vite! + +--Il est arrivé, mon père, que, par la fenêtre, j'ai vu une servante +escorter dame Huguette dans le jardin, où elles m'ont cherché toutes +deux; et que, de guerre lasse, Huguette est partie. Mais j'avais eu le +temps d'examiner la servante, nommée Jeannette, de constater qu'elle +était toute jeune... + +Voilà donc ce que tu allais faire à l'hôtel de Mesmes! + +--Vous ne le pensez pas, mon père! Toujours est-il que j'attendis +Jeannette et que, lorsqu'elle revint, je la pris tout simplement dans +mes bras, et que mon baiser étouffa le cri effarouché qu'elle voulait +pousser. Sachez seulement qu'au bout d'une demi-heure la pauvre +Jeannette était persuadée que j'étais amoureux fou d'elle; j'appris en +même temps qu'elle devait se marier, pour plaire à M. l'intendant.... +Elle devait se marier avec le neveu dudit intendant, palefrenier chez le +maréchal de Damville. J'ai appris que l'intendant s'appelle Gilles, et +le neveu Gillot. J'appris que Jeannette n'aimait pas le sieur Gillot, +et qu'elle détestait le sieur Gilles. Et nous allions entamer de plus +douées confidences, lorsque, tout à coup, on marche dans le vestibule. +Jeannette ouvre une armoire, et me pousse dedans, à l'instant où la +porte s'ouvrait. + +--Jeannette, dit l'intendant, les prisonnières ne t'ont rien dit ce +matin? Les prisonnières! J'en fus presque défaillant dans mon armoire. + +Ici, le chevalier avala un verre de vin, essuya son front moite de +sueur, puis continua: + +--Non, monsieur l'intendant, elles ne m'ont rien dit, répondit +Jeannette. Pas plus ce matin que les autres jours, d'ailleurs. Ces dames +sont bien tristes... + +--J'espère, reprit l'intendant, que tu n'as soufflé mot à personne de +la présence de ces étrangères dans l'hôtel, à personne, pas même à mon +neveu! + +--Oh! monsieur, vous m'avez tant menacée, qu'il n'y a pas de danger que +j'en parle. + +--Bon! Souviens-toi que monseigneur te fera une bonne dot si tu es bien +sage, si tu obéis... Demain, elles ne seront plus ici. Monseigneur les +rend à la liberté. Tu comprends. Jeannette, ce sont des parentes du +maréchal. Il voulait faire épouser à la plus jeune un beau parti dont la +donzelle ne veut pas. Il a fait tout ce qu'il a pu pour la décider. Mais +puisqu'elles sont aussi obstinées, la fille et la mère, ma foi, il y +renonce. Et il les renvoie... tout cela, entre nous, tu comprends? + +--Soyez donc tranquille, monsieur. + +--Dès ce soir, elles partiront. Monseigneur est à bout de patience. +Allons, au revoir. Jeannette, tu es une fille intelligente, et tu +épouseras Gillot. + +--Oui! compte là-dessus, vieux fou! interrompit Pardaillan père. Cette +Jeannette m'a l'air d'une gaillarde bien trop futée pour épouser ce +dadais de Gillot. Si je lui coupais les oreilles à celui-là aussi? Et +quelles étaient ces parentes?... + +--Vous allez le savoir, mon père, continua le chevalier. A peine eus-je +compris que l'intendant du diable s'était éloigné que je sortis de mon +armoire. + +--Vite, me dit Jeannette, allez-vous-en maintenant. + +--Vous reviendrez demain matin si... si je vous plais. + +--Tu me plais. Jeannette. Et c'est pourquoi je reste. Pourquoi veux-tu +que je m'en aille? + +--Parce que c'est l'heure... l'heure où mon prétendu vient me faire sa +cour. Allez-vous-en, je vous en supplie. S'il vous voyait, toute la +maison accourrait à ses cris. + +--Non seulement je ne m'en irai pas, mais tu vas me conduire... + +--Où donc? + +--Où cela? Chez les dames dont parlait l'intendant... + +--Ah! pour le coup, vous êtes fou, s'écria d'abord Jeannette. Mais, +petit à petit, je réussis à la convaincre et elle finit par se rendre +à ce que je lui demandais. Elle ajouta qu'elle ne pourrait me conduire +chez les prisonnières, qu'au soir, vers huit heures. Je flairais une +feinte et supposais que Jeannette allait me prier de revenir le soir, +lorsqu'elle termina en rougissant quelque peu: + +--D'ici là, monsieur, vous resterez dans ma chambre, où je vais vous +conduire, et où je vous apporterai à manger. + +Là-dessus, je la remercie du mieux que je peux. Elle me dit de la +suivre. Elle traverse vivement le vestibule, je la suis. Elle ouvre une +porte et pénètre dans un couloir obscur en forme de voûte. Je continue à +la suivre. Tout à coup, à l'autre bout du couloir, apparaît quelqu'un... + +--Le damné Gilles! s'écria le vieux Pardaillan. + +--Non, monsieur, c'était Gillot! J'avais remarqué dans le couloir, à +droite, un renfoncement que je venais de dépasser de deux ou trois +pas. Dans le renfoncement, il y avait une porte. Tandis que Jeannette +s'arrête pétrifiée, moi, me dissimulant derrière elle, je rétrograde +jusqu'au renfoncement. Jeannette tourne la tête et voit mon opération. +Elle se met à causer à voix très haute avec Gillot. Pendant ce temps, +j'ouvre et je me trouve au haut de l'escalier des caves! Je repousse +doucement la porte et j'écoute. + +--Et où vas-tu comme ça, Gillot? + +--D'abord à l'office pour t'embrasser. Jeannette. + +--Ensuite? reprend la fille. + +--Ensuite, tu sauras que l'oncle Gilles m'a donné l'ordre de préparer +pour ce soir la grande chaise à mantelets, avec deux bons chevaux, le +tout bien attelé pour onze heures du soir. Et comme la chaise n'a pas +servi depuis longtemps, et que je vais passer deux bonnes heures à la +mettre en état, je vais chercher une bouteille pour me mettre en train. + +--Mais la porte est fermée! + +--Je l'ai ouverte tout à l'heure. Jeannette. + +--Bon! Viens-t-en un peu avec moi à l'office. Tu as bien le temps. + +--Non pas, peste! + +--Là-dessus, la porte s'ouvre et j'entrevois Jeannette effrayée, qui +se cache le visage dans ses deux mains. J'avais commencé à descendre à +reculons. A mesure que Gillot s'avance, je recule d'une marche. Enfin, +me voilà en bas, je m'aplatis contre la muraille, dans l'espoir que +Gillot ne me verra pas, et que je pourrai remonter, tandis qu'il +cherchera son vin. Mais voilà cet imbécile qui allume un flambeau! Il +m'aperçoit et demeure, un instant, atterré. Enfin, l'esprit lui revient, +et il veut pousser un grand cri. Mais trop tard! Je l'avais déjà saisi à +la gorge. Il était temps!... Car, au même instant, j'entends au haut de +l'escalier une voix qui bougonne contre la négligence de l'officier +des caves! C'était l'oncle Gilles qui refermait la porte à clef!... +Jeannette s'était sauvée sans doute... + +--Diable! diable! grommela le vieux Pardaillan. Ainsi, te voilà enfermé +dans la cave!... Je me demande comment tu vas faire, par exemple! + +--Mais, monsieur, puisque me voici près de vous c'est que j'en suis +sorti! La porte était bel et bien fermée à triple tour. Moi, je tenais +toujours mon Gillot par la gorge pour l'empêcher de hurler. Tout à coup, +je le vois qui, du blanc, passe au rouge, et, du rouge, au violet. Alors +je desserre. Il se jette à mes pieds en disant: + +--Grâce, monsieur le truand! Laissez-moi vivre, je ne vous dénoncerai +pas! + +--Il t'a pris pour un truand! s'écria le vieux routier. + +--Il y avait de quoi, monsieur. D'ailleurs, je n'ai eu garde de le +détromper: mais, pour plus de sûreté, je l'ai aussitôt bâillonné. + +--Et tu dis que ceci est arrivé vers quelle heure? + +--Mais il pouvait être onze heures du matin, monsieur. + +--Juste au moment où je bâillonnai maître Didier! + +--Je ne vous comprends pas, mon père. + +--Je te raconterai cela. Mais poursuis ton récit. Tu en étais au moment +où tu bâillonnes Gillot... + +--Oui. Vous pensez si j'étais inquiet. Une heure se passe, puis deux! +Pour comble, le flambeau consumé jette ses dernières lueurs et s'éteint. +Me voilà dans une profonde obscurité, assis sur les marches de +l'escalier, écoutant avec une profonde anxiété, attendant que quelque +officier de cave vienne chercher du vin pour me frayer un passage +au-dehors, le pistolet d'une main, le poignard de l'autre. Mais les +heures passent. Je n'entends aucun bruit. Et songeant à ce qu'avait dit +Gillot à Jeannette, songeant à cette voiture qui devait être prête pour +onze heures, je me demande avec angoisse si les prisonnières vont être +enlevées sans que je sache où on les conduit, sans que je puisse rien +faire pour les délivrer!... + +--J'avoue que ta position n'était pas gaie. Mais, enfin, tu as pu ouvrir +la porte? + +--Non, elle m'a été ouverte... par Jeannette. + +--Bonne petite Jeannette! + +--Vite, vite, me dit-elle. J'ai pu prendre la clef pour une minute. +Sauvez-vous! + +--Quelle heure est-il? lui demandais-je tout enfiévré. + +--Un peu plus de dix heures. + +Je respire; la voiture ne doit partir qu'à onze heures! + +J'embrasse Jeannette de tout mon coeur. + +Vous reviendrez? me demanda-t-elle. + +--Certes! Comment pourrais-je t'oublier! + +--Et Gillot? fait-elle tout à coup en se rappelant son fiancé. + +--Gillot? Il dort!... + +Alors elle s'élance dans les caves. Moi, je gagne le jardin. Je le +traverse en quelques bonds. Je trouve la porte fermée. Je saute +par-dessus le mur. Je fais le tour de l'hôtel. Et, voyant qu'il est trop +tard pour aller prévenir les personnes que cette affaire intéressait, +je me décide à attendre seul la voiture... Au bout d'une demi-heure, je +vois la grande porte de l'hôtel s'ouvrir. Je vais me poster au coin de +la première ruelle. La voiture s'y engage. Et je remarque qu'elle est +escortée par un seul cavalier qui marche en avant. Mon plan est aussitôt +fait; abattre le postillon d'un coup de pistolet, désarçonner le +cavalier, l'obliger à se battre avec moi, le tuer ou le blesser, puis +défoncer les mantelets de la voiture et délivrer les prisonnières... Je +fais feu sur le postillon... Vous savez le reste, mon père!... + +--Mais, fit alors le vieux routier, je t'avais demandé de me raconter +tout ce que tu as fait depuis mon départ, et ceci n'est qu'une journée. + +--Ah! monsieur, s'écria le chevalier, c'est que l'importance de cette +journée vous indique l'importance du reste! Si j'ai voulu pénétrer coûte +que coûte dans l'hôtel de Mesmes, c'est que ma vie est attachée à la +vie de ces deux femmes! c'est qu'il faut que je les délivre, ou j'y +mourrai!... Une question tout d'abord, à laquelle je vous supplie de +répondre... + +--Parle, mon enfant, dit le vieux Pardaillan. + +--Eh bien, fit le chevalier avec hésitation, vous escortiez la voiture, +n'est-ce pas? + +--Oui, chevalier. J'étais même chargé de tuer tout ce qui tenterait d'en +approcher. + +--Donc, reprit le chevalier, vous savez où va la voiture!... + +--Non, mon enfant! Je te le dis; tu me crois, n'est-ce pas? + +--Je vous crois, mon père! fit le chevalier avec une douleur concentrée. + +--Mais, reprit le routier, si je ne puis te dire où va le damné +maréchal, tu peux me dire, toi, quelles sont ces prisonnières qu'on +enlève avec tant de mystère. + +--Mon père, rappelez-vous ce qui a été dit le jour de votre départ. +Rappelez-vous cette femme dont vous avez jadis enlevé la fille... + +Le vieux routier tressaillit et devint un peu pâle. + +--Eh bien, cette fille, cette enfant, Loïse de Piennes... ou mieux, +Loïse de Montmorency... + +--Tu l'aimes!... + +--Je l'aime. Je l'aime sans espoir. Et pourtant, je veux la délivrer! Et +c'est elle qui se trouve dans cette voiture! Elle et sa mère!... + +--Ah! Je comprends tout, maintenant! Je comprends les précautions prises +hier et aujourd'hui contre moi. Car, si j'avais su la vérité, ce que tu +as entrepris, je l'eusse entrepris, moi! + +--Mais enfin, mon père, comment se fait-il que je vous retrouve au +service du maréchal? Depuis quand êtes-vous dans son hôtel? + +--Depuis hier soir seulement. Et j'y ai été gardé à vue. Seulement, +le maréchal m'avait dît qu'à partir de minuit je serais libre. Je me +proposais de te rejoindre à cette heure-là. + +Le vieux Pardaillan fit alors à son fils le récit de sa rencontre avec +Damville aux Ponts-de-Cé et ce qui en était résulté. Le chevalier, à son +tour, compléta son récit en racontant les principaux événements de sa +vie depuis le départ de son père. + +Il fut résolu que le vieux Pardaillan retournerait à l'hôtel de Mesmes +et qu'il servirait le maréchal avec fidélité en ce qui concernait son +plan de campagne politique. + +C'était le meilleur moyen d'arriver à savoir ce qu'étaient devenues +Jeanne de Piennes et sa fille. + +--Au besoin, ajouta le routier, il y a quelqu'un qui doit être instruit +de cela. C'est celui qui conduisait: un certain vicomte d'Aspremont. Et, +celui-là, je le forcerai à parler. + +--Moi, je vais prévenir le maréchal de Montmorency de ce qui vient de +se passer. Et je vous attendrai ensuite à la Devinière... songez avec +quelle impatience! + +--A la Devinière, malheureux! Tu veux donc retourner à la Bastille! + +--C'est vrai, je n'y songeais plus. + +--Tu vas demeurer ici. Je suis au mieux, depuis longtemps, avec la +maîtresse du Marteau-qui-cogne. + +--Bien, mais vous irez chercher Pipeau, mon chien. + +--J'irai, mon fils! + + +XXVI + +AU LOUVRE + +Le chevalier dormit deux ou trois heures sur un méchant matelas qui se +trouvait dans un galetas dénommé «la chambre des princes». + +Vers neuf heures du matin, le chevalier était sur pied. + +Il se rendit directement à l'hôtel Montmorency et trouva le maréchal qui +l'attendait avec une sombre impatience. + +Cette journée et cette nuit, François les avait passées à agiter des +pensées confuses et contradictoires. + +Tantôt, il convenait que le jeune chevalier avait eu raison et que la +ruse, en cette affaire, serait plus utile que la force. Parfois, il +arrêtait son esprit avec une sorte de charme effaré sur cet événement +qui, par moments, lui semblait chimérique; il avait une fille de +dix-sept ans, dont toujours il avait ignoré l'existence! Alors, il +souriait, et, presque aussitôt, ses yeux s'emplissaient de larmes. +D'autres fois, il songeait à cette mère admirable, à Jeanne, dont il +avait reconstitué le martyre depuis sa dramatique visite à Margency; et +alors, il comprenait qu'il n'avait cessé de l'aimer... + +Et alors, un redoutable problème se posait; et, bien qu'il fît des +efforts pour écarter la question, elle revenait implacable: il était +marié à Diane de France. + +Lorsque le chevalier arriva, il n'osa l'interroger; mais son regard +ardent parla pour lui... + +Maintenant, ce n'était plus qu'un homme: un homme qui souffrait. Il lut +dans ses yeux toute l'angoisse de l'attente. + +--Monseigneur, dit-il, je ne m'étais pas trompé... elles étaient bien à +l'hôtel de Mesmes. + +--Elles étaient! fit le maréchal sourdement. + +--Ce qui veut dire qu'elles n'y sont plus. Ah! Monseigneur, il y a dans +tout cela une fatalité inconcevable. J'ai failli les délivrer... un coup +de pistolet tiré à faux, un bras qui tremble... + +--Vous vous êtes donc battu? s'écria François. + +--Oui, monseigneur, mais je n'ai pas réussi. + +--Battu pour moi!... Chevalier, je vous ai déjà tant de gratitude que je +ne sais comment vous exprimer mon amitié. Ainsi, reprit le maréchal en +serrant les poings, c'est bien mon frère qui s'acharne contre elle. Et +cet homme est de ma famille, de mon sang!... Voyons, racontez-moi ce que +vous savez!... + +Le chevalier entama le même récit qu'il avait fait à son père. Mais il +omit de citer le vieux Pardaillan. Tel quel, ce récit n'en frappa pas +moins le maréchal d'une sorte d'admiration. + +--Vous avez fait cela! s'écria-t-il. + +--Oui, monseigneur, répondit simplement le chevalier; cela n'a +d'ailleurs servi qu'à nous bien convaincre que le maréchal de Damville +était le ravisseur. Quant à la voiture, où a-t-elle été? Voilà ce que je +saurai peut-être avant peu... + +François saisit violemment la main de Pardaillan. + +--Et moi, jeune homme, je vous dis qu'il faut que je le sache à +l'instant! Êtes-vous homme à répéter ce que vous m'avez raconté, +même s'il peut en résulter quelque danger pour vous, même devant mon +frère?... + +--Je suis prêt! fit Pardaillan, avec sa figure de glace. + +--En ce cas, vous êtes prêt à me suivre chez le roi? + +--A l'instant même, fit le chevalier. + +--C'est bien. Nous allons de ce pas nous rendre au Louvre. Que le roi +fasse justice. Et si le roi se dérobe... + +--Eh bien? fit le chevalier haletant. + +--Alors, répondit le maréchal d'une voix sombre, si le jugement des +hommes me fait défaut, j'en appellerai au jugement de Dieu. [2] + +[Note 2: C'est le vieux nom du duel.] + +Le maréchal s'élança vers son appartement. + +--Malepeste! grommela Pardaillan. Chez le roi!... C'est-à-dire chez la +reine Catherine! la digne femme qui m'a fait jeter à la Bastille, et qui +va s'empresser de me faire saisir! + +Un quart d'heure plus tard, le maréchal reparut. + +Il fit signe au chevalier de le suivre. + +Dans la cour, attendait un carrosse. Le maréchal et Pardaillan y prirent +place, avec quatre pages. + +Pendant le chemin, François de Montmorency et Pardaillan ne se parlèrent +pas. + +On arriva au Louvre. + +Ce matin-là, il y avait réception chez le roi, c'est-à-dire que Charles +IX avait admis ses courtisans à son grand lever. Le jeune roi paraissait +de bonne humeur; il venait d'entraîner tout son monde pour visiter +un nouveau cabinet aménagé au rez-de-chaussée, au-dessous de ses +appartements. + +C'était une pièce de dimensions assez vastes en elle-même, mais en somme +plutôt petite, relativement aux immenses salles du Louvre; Charles IX +prétendait en faire son cabinet d'armes et de chasses. La fenêtre de +ce cabinet s'ouvrait sur la Seine et dominait la berge de sept à huit +pieds. Il n'y avait pas de quai ou port à cet endroit; la Seine coulait, +libre et capricieuse, creusant des sinuosités, des baies minuscules dans +le sable. + +Au moment où nous pénétrons dans ce cabinet, où une quinzaine de +personnes étaient rassemblées, le roi Charles IX, tenant à la main une +arquebuse que venait de lui remettre son orfèvre-armurier Crucé, jetait +de longs regards enivrés sur le paysage qu'il avait sous les yeux. + +Et comme son imagination était émue par ce spectacle, l'émotion se +transmit au coeur, et il murmura doucement: + +--Marie!... + +--Sire, dit Crucé, le système nouveau de cette arquebuse permet de viser +avec une justesse extraordinaire. + +--Ah! vraiment! fit le roi qui, arraché à son rêve, tressaillit et se +mit à examiner l'arme. + +Un valet s'arrêta à deux pas du roi. + +----Qu'y a-t-il? demanda Charles IX. + +--Sire, M. le maréchal de Montmorency est là qui sollicite l'honneur +d'être introduit auprès de Votre Majesté. + +--Montmorency! s'écria Charles IX comme s'il n'eût pu en croire ses +oreilles. Il aura entendu parler de la grande paix qui se fait. Et il +veut cesser de bouder. Qu'il entre! + +Charles IX s'assit aussitôt dans un grand fauteuil de bois d'ébène +sculpté richement. Et tous les assistants debout se rangèrent à droite +et à gauche du fauteuil. + +Alors, on vit la porte s'ouvrir toute grande, et les quatre pages du +maréchal entrèrent par deux, le poing sur la hanche, et se placèrent +deux à droite deux à gauche de la porte, dans une attitude raidie. Puis +le maréchal fit son entrée, suivi du chevalier de Pardaillan. + +François de Montmorency s'arrêta à trois pas du fauteuil et s'inclina +profondément. Puis, se redressant, il attendit que le roi lui adressât +la parole. + +Charles IX contempla un instant en silence la noble tête du maréchal, +campé dans une attitude de force et de dignité. + +Seul, Henri de Guise fixait sur le maréchal un regard dédaigneux et +presque haineux. + +--Soyez le bienvenu, monsieur le maréchal, dit enfin Charles IX. Depuis +si longtemps que vous avez déserté la cour de France, on pouvait +craindre que vous ne fussiez mort. Je vous vois heureusement bien +vivant. + +Ayant satisfait sa petite rancune par ces railleries anodines, Charles +IX ajouta d'un ton plus sérieux; + +--L'essentiel est que vous êtes là et que vous nous revenez enfin. +Encore une fois, soyez le bienvenu. + +--Sire, dit Montmorency, je suis venu supplier Votre Majesté de +m'accorder audience. + +--Vous l'avez... Parlez. + +--Sire, j'entends l'honneur d'une audience particulière. + +--Eh bien, soit... + +A peine le roi eut-il prononcé ce mot que tous les courtisans, y compris +le duc d'Anjou, frère de Charles IX, s'inclinèrent ensemble et battirent +en retraite vers la porte. + +--Pourquoi ce jeune homme demeure-t-il? fit le roi en désignant +Pardaillan. + +Le chevalier tressaillit et ramena son regard sur Charles IX. En entrant +dans le cabinet, les yeux de Pardaillan s'étaient tout d'abord portés +sur Quélus, Maugiron et Maurevert. Et il avait souri comme il savait +sourire par moments, c'est-à-dire avec cette impertinence glaciale qui +lui était particulière. Sans doute les deux mignons d'Anjou et Maurevert +le reconnurent aussi, car ils se mirent à le dévisager d'un air fort +insolent. + +Montmorency se hâta de répondre: + +--Sire, le chevalier de Pardaillan que voici est un témoin de ce que je +vais dire. Je sollicite pour lui le même honneur que pour moi... + +Charles IX fit un signe de tête approbatif. + +--Ce n'est pas tout, sire, poursuivit alors le maréchal. Puisque je vois +Votre Majesté si bien disposée à mon égard, j'oserai la supplier de +donner des ordres pour que M. le maréchal de Damville soit mandé au +Louvre toute affaire cessante. + +--Mais c'est donc un conseil de famille que vous voulez tenir en notre +présence? + +--Oui, sire, dit François d'une voix singulière. Et comme le roi de +France est le père de tous ses sujets, il est raisonnable que ce conseil +se tienne en présence du père. + +Charles IX connaissait très bien la haine qui divisait les deux frères. +Mais, cette haine, il en ignorait les causes. Il eut le pressentiment +qu'il allait connaître ces causes que les deux maréchaux avaient tenues +si secrètes pendant de longues années. Il frappa donc avec un marteau +d'argent, et, son valet de chambre s'étant montré à l'instant, il +demanda Cosseins, son capitaine des gardes. + +--Votre Majesté a oublié qu'elle a donné congé à M. de Cosseins pour +trois jours, dit le valet de chambre. + +--C'est vrai, pardieu! Mais le capitaine des gardes de Mme la reine mère +est là, faites-le venir! + +Une minute plus tard, le capitaine de Nancey entrait dans le cabinet. + +Quelle que fût la puissance de l'étiquette, Nancey, en apercevant le +chevalier de Pardaillan qu'il avait arrêté lui-même et bel et bien +conduit à la Bastille, s'arrêta, frappé de stupeur, les yeux agrandis. + +Pardaillan parut examiner avec une profonde attention une arquebuse +accrochée à la muraille; puis, comme Nancey continuait à le considérer, +hypnotisé, le chevalier se décida a lui faire des yeux, du sourire et de +la main, un petit signe amical, presque protecteur. + +--Eh bien fit le roi en fronçant les sourcils, que vous arrive-t-il, +Nancey? + +--Pardon, sire, mille fois pardon! balbutia le capitaine, je viens +d'avoir un éblouissement, un étourdissement... + +--C'est bon! reprit le roi. Rendez-vous à l'instant à l'hôtel de Mesmes +et dites à M. de Damville que je veux lui parler. + +Le capitaine se courba en deux et sortit. + +--Et maintenant, sire, dit alors François de Montmorency, je dois dire +à Votre Majesté que je suis venu demander justice et que, devant elle, +j'accuserai le maréchal de Damville de félonie, mensonge et crime de +rapt. Et ce n'est pas seulement à votre justice souveraine que j'en +appelle! C'est encore à votre honneur! Les terribles choses que j'ai à +raconter doivent demeurer secrètes, sire! + +--Monsieur le maréchal, dit le roi, puisque vous le voulez, nous serons +donc l'arbitre de cette affaire. + +--Votre Majesté me comble. Mais, en raison même de la gravité des +accusations que je prétends porter contre mon propre frère, ne +convient-il pas qu'il soit présent avant que je n'entre dans le détail? +Il s'agit de deux femmes... + +--C'est juste, maréchal, c'est juste. + +--Un long silence embarrassé suivit ces paroles, et près d'une +demi-heure se passa. Enfin, le roi demanda: + +--Vous pouvez toutefois me dire dès à présent qui sont ces deux femmes? + +--Oui, sire: deux humbles ouvrières. + +--Des ouvrières? s'écria Charles IX étonné. + +--Sire, elles s'occupaient de broderies ou tapisseries, ce qui leur +assurait leur pauvre existence. + +--Et où logeaient-elles? demanda le roi. Je me suis occupé moi-même des +broderies d'armoiries, et je crois connaître les cinq ou six ouvrières +qui, dans Paris, sont capables de mener à bien ce genre de travaux. + +--Sire, elles logeaient rue Saint-Denis. + +--Rue Saint-Denis! s'exclama vivement Charles IX. En face d'une auberge? + +--L'auberge de la Devinière, sire! + +--C'est cela! s'écria le roi en frappant ses mains l'une contre l'autre. +Je la connais! c'est à coup sûr la plus habile brodeuse d'armoiries et +devises qui soit dans Paris. + +Et, avec un sourire attendri, Charles IX se rappela cette scène où il +avait offert à Marie Touchet la tapisserie exécutée par la brodeuse de +la rue Saint-Denis et portant la devise:--Je charme tout. + +François de Montmorency, violemment ému, était devenu très pâle. Et, +lorsque Charles IX, pensif, ajouta:--On l'appelait la Dame en noir..., +le maréchal éclata. Un sanglot gonfla sa poitrine. Et, d'une voix rauque +de désespoir, il répondit: + +--La Dame en noir!... Parce qu'on lui a arraché son nom, sa fortune, +sa situation! Parce qu'un maudit et un criminel par aveuglement l'ont +condamnée! Le maudit, c'est mon frère, sire! Le criminel, c'est moi!... +La Dame en noir, sire, s'appelle Jeanne, comtesse de Piennes et de +Margency! Elle s'est appelée duchesse de Montmorency!... + +Le roi, devant cette révélation, demeura sombre, étonné, hésitant. Il +connaissait de Jeanne de Piennes ce que l'on en savait couramment: +à-savoir que, mariée secrètement à François de Montmorency, elle avait +été répudiée, grâce à l'insistance du connétable auprès du roi Henri II, +et grâce à l'insistance du roi Henri II auprès de la cour de Rome. + +Il savait, en outre, que sa soeur naturelle Diane, devenue l'épouse +de François, avait toujours vécu séparée du maréchal, et il se vit en +présence d'un redoutable problème de coeur et de famille. + +Le maréchal, à la contraction de sa physionomie, comprit ce qui se +passait dans l'âme de Charles IX. + +--Sire! s'écria-t-il haletant, il n'est question en ce moment d'aucun +mariage à défaire ou à refaire. C'est à votre seule justice que je +suis venu faire appel justice pour deux malheureuses qui, après tant +d'infortune, ont été arrachées au peu de bonheur qui leur restait! C'est +un ravisseur que je viens accuser ici... et le ravisseur, le voilà! + +François de Montmorency tendit violemment son poing fermé vers la porte +qui s'ouvrait à ce moment, livrant passage à Damville. + +Dix-sept ans qu'ils ne s'étaient vus!... + +--Sire, dit Henri de cette voix âpre, et métallique qu'il avait dans ses +fortes émotions, vous m'avez fait l'honneur de m'appeler, me voici aux +ordres de Votre Majesté. + +Le chevalier de Pardaillan s'était reculé et comme effacé dans un angle. + +De sorte qu'Henri ne l'avait pas vu. + +Qu'avait imaginé Henri, prévenu par Nancey, non seulement pour empêcher +François de l'accuser, mais encore pour le perdre à l'instant, l'envoyer +à la Bastille, peut-être à l'échafaud!... + +C'était simple et effroyable: + +Le secret surpris chez Alice de Lux, le secret qu'il avait juré de ne +pas révéler, il allait le dénoncer!... + +Simplement dire que le roi de Navarre, le prince de Condé, Coligny +étaient à Paris, et que François de Montmorency les avait vus, et qu'ils +avaient conspiré l'enlèvement du roi! + +--Monsieur de Damville, dit le roi, je vous ai fait venir sur la demande +expresse de votre frère. Écoutez donc, s'il vous plaît, ce que M. le +maréchal de Montmorency veut dire. Vous répondrez ensuite... Parlez, +maréchal. + +--Sire, dit François, plaise à Votre Majesté de demander à M. de +Damville ce qu'il a fait de Jeanne de Piennes, et de Loïse, sa fille, ma +fille... + +Il y eut une seconde de silence funèbre. + +Le maréchal ajouta: + +--Que, s'il veut bien de bonne foi répondre et s'engager à ne plus +poursuivre ces nobles et infortunées créatures, je le tiens quitte du +reste. + +--Répondez, maréchal de Damville, dit le roi. + +Henri se redressa. Son regard alla de côté à François, regard rouge, +aigu, mortel. Et voici ce qu'il dit: + +--Sire, pour que je réponde dignement, plaise à Votre Majesté de +demander à M. le maréchal s'il n'a pas été dans un hôtel de la rue de +Béthisy? quelles personnes il y a vues? et ce qui a été convenu? + +François devint pâle comme un mort. + +--Misérable! râla-t-il d'une voix si basse que le roi ne l'entendit pas. + +--Puisque le maréchal ne répond pas, reprit Henri, je vais répondre pour +lui!... + +--Un instant, monseigneur! fit soudain une voix calme. + +Le chevalier de Pardaillan s'avança jusqu'au fauteuil, se plaçant ainsi +entre les deux frères. Et, avant qu'on eût songé à lui imposer silence, +avant qu'Henri fût revenu de l'étonnement que lui causait l'intervention +de cet inconnu, le chevalier poursuivit: + +--Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais, appelé comme témoin, je +dois parler. Et je me permets de dire à Mgr le maréchal de Damville que +la réponse à sa question ne saurait intéresser en quoi que ce soit Sa +Majesté... + +--Et pourquoi? gronda Henri. Qui êtes-vous donc, vous qui osez parler +devant le roi sans qu'on vous interroge! + +--Qui je suis? Peu importe!... Ce qui importe, c'est qu'il est +complètement inutile de parier de la rue de Béthisy si nous ne parlons +pas d'abord de la rue Saint-Denis!... de l'auberge de la Devinière!.. de +l'arrière-salle de cette auberge!... des poètes qui s'y réunissent!... + +A mesure que le chevalier parlait, Henri de Montmorency pliait les +épaules, courbait les reins, comme si chaque parole fût jeté sur lui +quelque poids énorme. + +--Que signifie cela? s'écria Charles IX. + +--Simplement que la question de Mgr de Damville était oiseuse et n'a +rien à voir dans l'affaire qui nous rassemble. + +--Est-ce vrai, Damville? demanda le roi. Est-il vrai que votre question +soit inutile à l'affaire qui vous réunit en notre présence, vous et +votre frère? + +Henri poussa un soupir et répondit: + +--C'est vrai, sire!... + +François adressa au chevalier un regard d'une éloquente gratitude. + +Mais la curiosité du roi était éveillée maintenant, ses soupçons, +peut-être! Charles fronça le sourcil. Son front d'ivoire jauni se +plissa. + +--Pourtant, fit-il avec une sourde colère, c'est dans une intention +quelconque que vous avez ainsi parlé. Vous avez parlé de la rue de +Béthisy... De quel hôtel s'agit-il? Parlez!... + +Il était évident que le roi songeait à l'hôtel Coligny, rendez-vous +naturel des huguenots. + +Henri comprit que de sa promptitude dépendait maintenant sa vie... S'il +ne trouvait pas une prompte réponse, son frère était perdu; mais le +damné inconnu qui le tenait sous son regard de flamme dénonçait la scène +de la Devinière!... + +--Sire, dit-il, j'ai voulu parler de l'hôtel de la duchesse de Guise... +C'est une histoire de femmes. + +--Ah! ah! fit Charles IX avec un sourire. + +--Je l'avoue, sire, cette histoire serait pénible à raconter pour moi, +un ami du duc de Guise. + +Charles IX détestait cordialement Henri de Guise, en qui il sentait un +redoutable compétiteur. Il connaissait d'ailleurs la conduite de sa +femme qui, pour le quart d'heure était au mieux avec le comte de +Saint-Mégrin. + +--Je comprends, mort-dieu! s'écria le roi en riant. Mais que vient faire +en tout ceci l'auberge de la Devinière? + +Pardaillan jeta à Henri un regard qui signifiait: «Vous nous sauvez, je +vous sauve!» et répondit: + +--Sire, si vous daignez le permettre, je dirai à Votre Majesté que +l'auberge de la Devinière est un lieu où se réunissent des poètes pour +causer de poésie... des dames, de grandes dames y viennent aussi causer +de poésie... seulement, il arrive parfois que le poète porte pourpoint +de satin mauve, manteau de soie violette, haut de chausses à rubans... + +C'était le portrait de Saint-Mégrin. + +Le roi eut un nouveau rire et grommela dans ses dents: + +--Mort-diable! je donnerais bien cent écus pour que ce cher Guise ait +entendu... + +Lorsque le roi eut fini de rire, François essuya la sueur qui inondait +son front et reprit: + +--Sire, j'ose rappeler à Votre Majesté que je suis venu, confiant dans +sa justice, réclamer la liberté de deux malheureuses femmes qu'on +détient malgré elles. + +--Oui, c'est vrai. Montmorency, expliquez votre cause. + +--Sire, je l'ai dit à Votre Majesté; Jeanne, comtesse de Piennes, et sa +fille Loïse ont été ravies de leur logis, rue Saint-Denis, par violence; +elles sont détenues prisonnières; je dis que c'est M. de Damville ici +présent qui est le ravisseur. + +--Vous entendez, Damville? fit le roi. Que répondez-vous? + +--Que je nie, sire! dit sourdement Henri. Je ne sais de quoi il est +question. Je n'ai pas vu depuis dix-sept ans les personnes dont il +s'agit. C'est donc à moi de réclamer justice. + +--Sire, dit à son tour François d'une voix qui avait repris toute sa +fermeté, la démarche que j'ai tentée auprès de Votre Majesté serait +inqualifiable si je n'avais la preuve de ce que j'avance. Voici M. le +chevalier de Pardaillan qui a passé la journée d'hier et une partie de +la soirée, jusqu'à onze heures, caché dans l'hôtel de Mesmes. Si Votre +Majesté l'y autorise, le chevalier est prêt à dire ce qu'il a vu et +entendu. + +--Approchez, monsieur, et parlez, dit le roi. + +Le chevalier fit deux pas en avant et salua avec sa grâce un peu raide +et hautaine. + +Damville ne put s'empêcher de frémir. + +--Ah! songea-t-il en lui-même, c'est là le fils?... + +--Sire, dit le chevalier, puisque nous en sommes aux questions, +voulez-vous me permettre de demander à Mgr de Damville par quel bout il +veut que je commence mon récit? + +--Je ne comprends pas, monsieur, fit Damville. + +--A votre guise, monseigneur, je commencerai par la fin, c'est-à-dire +par la voiture qui sort mystérieusement; par le commencement, +c'est-à-dire par les facéties de votre intendant Gille; ou enfin, même, +par le milieu, c'est-à-dire par certaine conversation où il s'agit de +toutes sortes de choses et de gens, notamment de votre serviteur le +chevalier de Pardaillan, conversation dans laquelle joua un rôle +quelqu'un qui venait de la Bastille exprès pour vous en entretenir. + +A ces derniers mots qui lui prouvaient clairement que le chevalier +connaissait l'entretien qu'il avait eu avec Guitalens, Damville +chancela, livide, hagard. Et il balbutia: + +--Commencez par où vous voudrez, monsieur! + +--La victoire est à nous! pensa Pardaillan. + +Et, certain qu'avec la menace déguisée dont il venait de faire usage, il +obtiendrait tous les aveux qu'il voulait, il ouvrait déjà la bouche pour +commencer son récit, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit soudain. Les +paroles s'étranglèrent dans sa gorge, et il demeura les yeux fixés sur +la personne qui venait d'apparaître. + +--Qui ose entrer sans être mandé? gronda Charles IX. Comment! c'est +vous, madame?... + +C'était Catherine de Médicis. + +Elle s'avança, laissant la porte ouverte. + +--Voici l'orage! pensa Pardaillan. + +La reine mère s'avançait avec ce sourire mince qui donnait à sa +physionomie une si terrible expression de cruauté. + +--Mais, madame, reprit Charles IX en pâlissant de colère, j'ai donné +audience particulière à M. le maréchal de Montmorency, et nul, ici, pas +même vous, n'a le droit... + +--Je le sais, sire, dit tranquillement Catherine; mais vous +m'approuverez quand je vous aurai dit qu'il y a ici un ennemi de la +reine, votre mère, du duc d'Anjou, votre frère, et de vous-même! + +Pardaillan demeura très calme. + +--Que voulez-vous dire, madame? s'écria Charles IX. + +--Je veux dire qu'il y a ici quelqu'un à qui il a fallu une singulière +audace pour oser pénétrer dans le Louvre, après avoir insulté le duc +d'Anjou, votre frère, après avoir porté sur lui des mains criminelles, +enfin, après m'avoir bafouée. + +--Nommez-le! Nommez-le donc, par tous les diables! + +--C'est celui qu'on appelle Pardaillan! Le voici. + +--Holà! gronda le roi en se levant. Gardes!... capitaine, saisissez cet +homme. + +Avant que le roi eût achevé de parler, les mignons et Maurevert, +devançant les gardes, s'élancèrent dans le cabinet en hurlant: + +--Sus! sus! A mort!... + +En même temps, ils avaient tiré leurs épées. + +Quélus venait en tête. Derrière lui, Maugiron, Saint-Mégrin et +Maurevert. Puis, Nancey et les gardes. + +François et Henri étaient demeurés aussi stupéfaits l'un que l'autre; +mais, tandis que François songeait déjà à intercéder pour le chevalier, +Henri, pâle de joie, comprenait que cet incident le sauvait. + +Quant à Pardaillan, dès l'entrée de la reine, il s'était tenu sur ses +gardes. Dans l'instant qui suivit, on le vit saisir l'épée de Quélus, +la lui arracher, la briser sur ses genoux et en jeter les morceaux à la +figure des assaillants qui, devant cette chose énorme, inouïe, d'une +rébellion en présence du roi, s'arrêtèrent, se regardèrent, stupides, +puis, tous ensemble, foncèrent. + +Or, ce temps d'arrêt, si rapide qu'il eût été, avait suffi à Pardaillan +pour concevoir et exécuter une de ces bravades folles auxquelles il +semblait se complaire par fantaisie. + +Quélus avait sa toque sur la tête... On entendit une voix d'un calme +féroce, d'une ironie aiguë, proférer ces mots: + +--Saluez donc la justice du roi!... + +Quélus, en même temps, poussa un cri de douleur. Pardaillan venait de +lui arracher sa toque, brisant les longues épingles d'or qui la fixaient +et, par la même occasion, arrachant quelques poignées de cheveux. + +La toque tomba aux pieds de Catherine. + +Son coup fait, Pardaillan, bondissant en arrière, avait sauté sur le +rebord de la fenêtre ouverte en criant: + +--Au revoir, messieurs... + +Et il sauta! + +Il sauta à l'instant précis où Maurevert et Maugiron atteignaient la +fenêtre et allaient le saisir. + +Ils le virent retomber à pieds joints, se retourner, tandis que, +hurlants, ils montraient le poing, et, grave, sans hâte, soulever son +chapeau dans un grand geste, puis s'en aller, de son pas souple et +tranquille. + +--L'arquebuse! L'arquebuse! vociféra le duc d'Anjou. + +Pardaillan entendit, mais ne se retourna pas. + +Maurevert, qui passait pour bon tireur, saisit une arquebuse toute +chargée, ajusta le chevalier. + +La détonation retentit. + +Pardaillan ne se retourna pas. + +--Oh! le démon! gronda Maurevert. Je l'ai manqué!... + +Et des bateliers qui descendaient la Seine virent avec étonnement cette +fenêtre du Louvre à laquelle se montraient cinq ou six gentilshommes +penchés, le poing tendu, hurlant d'apocalyptiques menaces. + +Les quelques minutes qui suivirent furent, dans le cabinet royal, +pleines de confusion et exemptes d'étiquette, chacun donnant son avis +sans écouter celui du voisin. + +--Qu'on m'en donne l'ordre! cria Maurevert, et, ce soir, cet homme sera +au pouvoir de Sa Majesté. + +--Vous avez l'ordre! fit Catherine. + +Maurevert s'élança, suivi des mignons, excepté Quélus qui se plaignait +de la tête. + +En même temps, le roi, frappant du poing sur le bras du fauteuil où il +s'était assis, grondait. + +--Par la mort-dieu, je veux qu'on fouille Paris! Je veux que le rebelle +soit tout à l'heure à la Bastille! Ah! monsieur de Montmorency, je vous +félicite des gens que vous m'amenez! + +--Monsieur le maréchal a toujours eu le tort de ne pas surveiller qui il +fréquente, dit Catherine d'une voix miel et fiel. + +Henri de Damville sourit, il triomphait. + +François laissait passer l'orage. + +--M. de Montmorency fréquente les ennemis du roi, dit rageusement le duc +de Guise. + +--Prenez garde, duc! répondit François; je puis vous répondre, à vous +qui n'êtes ni la reine ni le roi... + +Et, tout bas, en le touchant du bout du doigt à la poitrine et en le +regardant dans les yeux, il ajouta: + +--Ou du moins, pas encore, malgré vos désirs! + +Guise, épouvanté, recula. + +--Sire, reprit Catherine, ce chevalier de Pardaillan m'a insultée dans +une circonstance que je raconterai à Votre Majesté. Il a osé porter les +mains sur votre frère... + +--Ce n'est pardieu que trop vrai! fit le duc d'Anjou d'une voix +nonchalante, en lissant sa barbe rare avec un peigne. + +Catherine de Médicis, pendant ce temps, poursuivait: + +--Sire, cet homme est un dangereux ennemi pour moi, pour le duc +d'Anjou... + +--Cela suffit, dit Charles IX. Je prétends qu'on l'arrête et qu'on +instruise son procès. Ainsi, on verra que j'aime ma famille... car +j'aime ma famille, moi, autant qu'elle m'aime... + +Satisfait de cette pointe sournoise qu'il lançait à sa mère et à son +frère, le roi redevint tout joyeux et fit signe qu'il voulait être seul. +Catherine sortit avec le duc d'Anjou, suivis des yeux par le roi. Les +autres assistants se retirèrent aussi. Mais François de Montmorency +demeura ferme à son poste; ce que voyant, Henri de Damville demeura +également. + +Le roi les regarda avec étonnement. + +--Je croyais avoir dit que l'audience était terminée, fit-il. + +--Sire, dit François d'un ton ferme. Votre Majesté m'a promis de me +rendre justice: j'attends! + +--C'est vrai, après tout, fit Charles IX. Parlez donc... + +--Puisque, reprit alors le maréchal, puisque M. de Pardaillan n'est plus +là, je dirai ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu... Une voiture a quitté +l'hôtel de Mesmes cette nuit à onze heures, emmenant secrètement deux +femmes. En vain le nierait-on!... + +--Je ne le nie pas, dit froidement Damville. Et, puisqu'on m'y oblige, +je ferai ici une confidence que je ne ferais devant personne au monde. + +Il regarda avec inquiétude du côté de la porte, et, mystérieusement, +acheva: + +--Sire, une grande duchesse et sa suivante en mal d'aventure sont venues +me demander l'hospitalité et m'ont prié de les ramener à leur hôtel. +Votre Majesté exige-t-elle le nom de cette haute dame?... + +--Non pas, par la mort-dieu! s'écria Charles IX en riant. + +François se tordit les mains avec une rage désespérée. Il comprit, qu'il +ne pourrait convaincre le roi. + +Mal vu à la cour, tandis que son frère y était en pleine faveur, +dépourvu de preuves irrécusables, il avait vu s'enfuir avec Pardaillan +sa seule chance de succès. + +--Allons, vous voyez que vous vous êtes trompé, maréchal, dit le roi. +Allez, messieurs, allez... Holà, un instant: nous voyons avec peine +et chagrin la plus noble maison de France divisée par des querelles +intestines... J'espère, je veux que tout cela cesse bientôt... + +Les deux frères s'inclinèrent et sortirent: Henri, radieux, François, la +rage au coeur. + +Dans la pièce voisine, le maréchal de Montmorency mît lourdement sa main +sur l'épaule de son frère. + +--Je vois que votre arme est toujours la même, dit-il d'une voix rauque +et sifflante: mensonge et calomnie! + +--J'en ai d'autres à votre service! dit Henri. + +François jeta sur son frère un regard sanglant. + +--Ecoute, gronda-t-il. Je veux te laisser le temps de réfléchir. Mais, +lorsque je me présenterai à l'hôtel de Mesmes, tout sera fini. Si, à ce +moment, tu ne rends les deux malheureuses que tu m'as volées, prends +garde! Chez toi, au Louvre, dans la rue, partout où je te trouverai, je +te tuerai! Attends-moi! + +--Je t'attends! répondit Henri. + + +XXVII + +LE PREMIER AMANT + +Revenant de deux jours en arrière, nous entrerons dans le couvent +des Carmes qui occupait un vaste emplacement sur la montagne +Sainte-Geneviève. + +Outre ce couvent, les Carmes avaient encore un établissement au pied de +la montagne, place Maubert. + +Le couvent de la montagne Sainte-Geneviève comportait différents +bâtiments, un cloître, une chapelle et de vastes jardins. + +Plus un couvent avait de moines mendiants, plus il était riche. Les +Carmes en avaient une douzaine. Mais ce que n'avaient pas les autres +couvents, et ce qu'avait celui des Carmes, c'était deux êtres +exceptionnels pour un couvent. + +Le premier était un enfant. + +Le deuxième, c'était le--crieur des trépassés. + +L'enfant avait quatre ou cinq ans. Il était pâle, chétif, avec un visage +souffreteux et jaune. Il n'aimait pas à jouer dans les grands jardins. +Il fuyait la société des moines. On l'appelait tantôt Jacques, tantôt +Clément. Il était de nature craintive, un peu sombre, et très sauvage. + +Un seul moine avait trouvé grâce devant cet enfant, c'était le frère +crieur des trépassés. Celui-ci, dès que le couvre-feu avait sonné à +Notre-Dame, avait pour mission de se promener dans les rues noires et +silencieuses. + +D'une main, il portait un falot pour éclairer sa route; de l'autre, +une sonnette qu'il agitait de loin en loin. Et alors sa voix lugubre +s'élevait: + +--Mes frères, priez Dieu pour l'âme des trépassés!... + +Bien que ces fonctions fussent des plus humbles, le frère crieur était +considéré et même craint. On disait que ce frère était arrivé au +couvent muni par le pape de redoutables pouvoirs. C'était d'ailleurs +un prédicateur de haute éloquence, d'une hardiesse étrange. Il avait +sollicité et obtenu aussitôt l'emploi de vaquer la nuit par les rues en +criant aux bourgeois de prier pour les trépassés. + +On l'appelait le révérend Panigarola, bien qu'il n'eût pas encore +les titres nécessaires pour être traité de révérend. Dès que la nuit +tombait, Panigarola, s'il n'avait pas quelque sermon nocturne à +prononcer, se couvrait d'un manteau noir, saisissait sa clochette et sa +lanterne et s'en allait par les rues, ne rentrant souvent qu'au matin, +exténué, brisé de fatigue par sa morne promenade. + +Alors il s'enfermait dans sa cellule. Il ne parlait à personne, dans le +couvent, qu'à l'abbé ou au prieur. + +Tel qu'il était, Panigarola plaisait au petit Jacques. Seul, il pouvait +approcher de l'enfant qui, sans cela, eût vécu à l'abandon. On les +voyait rôder ensemble dans l'après-midi, à travers le jardin où tout +renaissait. + +Le moine appelait Jacques--mon enfant d'une voix paisible et douce, +l'enfant appelait le moine--bon ami. + +Ce jour-là, le moine et l'enfant, vers deux heures de l'après-midi, +étaient assis sur un banc, tandis que la communauté chantait un office à +la chapelle. + +Le moine avait sur ses genoux un missel écrit en gros caractères et +imprimé en latin. Mais le livre contenait aussi quelques prières en +cette langue qu'on appelait encore--la vulgaire et qui était la langue +française. + +Le petit Jacques-Clément était debout près de lui. + +Le moine posa son doigt sur une ligne, et l'enfant, en hésitant, lut: + +--Notre père... qui êtes au Ciel... qui est-ce, ce père, bon ami? + +--C'est Dieu, mon enfant... Dieu qui est le père de tous les hommes... + +--Ainsi, dit l'enfant pensif, nous avons deux pères... + +--Oui, mon enfant. + +--Tu as un père, bon ami? Et le frère sonneur? Et les deux gros chantres +qui ont de si vilaines figures? + +--Bien certainement. + +--Et les enfants qui, quelquefois, passent par-dessus le mur pour +prendre des fruits, est-ce qu'ils ont chacun leur père? + +--Mais oui, mon enfant... + +--Alors, pourquoi est-ce que je n'ai pas de père, moi? + +Le moine pâlit. Un tressaillement de souffrance et d'amertume le secoua. + +--Qui t'a dit que tu n'as pas de père?... + +--Mais, fit le petit, je le vois bien... Si j'avais un père, il serait +ici avec moi... je vois bien que les autres enfants, le dimanche, quand +ils viennent à la chapelle... chacun d'eux a un père ou une mère... moi, +je n'ai ni père ni mère. + +Panigarola demeura sombre, perplexe, agitant des réponses et n'osant les +formuler. + +L'enfant reprit; + +--N'est-ce pas, bon ami, que je n'ai pas de père, pas de mère... que je +suis seul, tout seul? + +--Et moi! fit enfin le moine d'une voix qui eût effrayé un autre enfant, +que suis-je donc?... + +Le petit Jacques-Clément considéra son bon ami d'un oeil attentif, +étonne. + +--Toi? dit-il... tu n'es pas mon père! + +Le moine eut un sursaut terrible de sa conscience, tandis qu'il +demeurait pâle et glacé. Il lutta un moment contre l'envie furieuse de +saisir dans ses bras l'enfant d'Alice! + +Il se renferma dans un silence farouche; affaissé, ramassé sur lui-même, +il considéra avec horreur et délice la radieuse vision de femme qui +flottait devant lui. + +Brusquement, Panigarola se leva du banc de pierre où il était assis et, +sombre, méditatif, ayant oublié l'enfant, il se dirigea vers un escalier +qui montait à sa cellule. + +Dans sa cellule, Panigarola s'assit, un peu soulagé par l'ombre où il se +baignait. Et maintenant, il songeait: + +--Si encore, ô Christ, je croyais en toi! si j'avais pu anéantir ma +pensée, mon âme, mes sentiments, dans cet océan obscur qui s'appelle +la Foi!... J'ai tout tenté en vain... je ne crois pas... je ne croirai +jamais... + +Il souffla et son poing tomba lourdement sur la table. + +--Il faut donc que je la revoie!... Depuis la scène du confessionnal, ma +passion rallumée ne me laisse plus de répit... je fatigue, je brise +mon corps à de somnolentes promenades sans fin à travers la ville +silencieuse, et, quand je parviens enfin à m'endormir, le rêve, plus +cruel que, la réalité, me l'apporte et la met dans mes bras!... Il faut +que je la revoie!... Mais que lui dirai-je, insensé? Où trouverai-je +l'étincelle sacrée qui enflammera cette âme putride et en fera une âme +aussi belle que son corps?... + +Alors la tempête, qui hurlait dans cette conscience, se déchaîna plus +furieuse. + +--Et que m'importe son âme! rugit-il en lui-même. Que m'importe qu'elle +ait trahi! Qu'elle ait eu des amants! Alice! Où es-tu? Je te veux, je +t'aime je t'aime!... + +Lorsque le révérend Panigarola parut au réfectoire, les yeux baissés, +les bras croisés, les jeunes moines remarquèrent sa pâleur cadavérique. + +La nuit vint. + +Il jeta sur ses épaules un manteau noir et alla se faire ouvrir la porte +du couvent. + +D'habitude, il allait au hasard, sans chemin convenu. + +Ce soir-là, il marcha droit au Louvre et s'enfonça ensuite dans les +ruelles qui enveloppaient le palais des rois... + +Bientôt, il arriva rue de la Hache. + +Il s'arrêta presque en face de la maison à la porte verte et attendit. +Ce n'était pas la première fois qu'il venait se réfugier dans cette +encoignure sombre. Et souvent, par les nuits sans lune, après avoir +long-temps erré à travers Paris, il finissait par aboutir là, comme un +oiseau nocturne. + +Ce soir-là, il déposa doucement sa clochette et son falot qu'il avait +éteint en atteignant la rue de la Hache. + +Ainsi, il serait libre de ses mouvements. + +Panigarola était venu avec l'intention fortement arrêtée d'entrer tout +de suite dans la maison. Et, lorsqu'il fut arrivé, lorsqu'il se fut tapi +dans son encoignure, il comprit combien lui était difficile cette chose +si simple qui consistait à heurter un marteau pour se faire ouvrir une +porte. + +Cent fois, il fut décidé; et cent fois, au moment même où il se +disait:--Allons!, il se renfonça plus farouchement, plus désespérément +dans l'ombre. + +Comme il était là, hésitant, finissant par se demander s'il ne valait +pas mieux escalader le mur ou plutôt s'en aller, la porte s'ouvrit... il +y eut un chuchotement... le moine demeura pétrifié d'angoisse. + +Ce qu'il redoutait se produisit: il entendit un baiser, si doux qu'eût +été ce baiser. + +Il allait s'élancer... Au même instant, l'homme s'en alla rapidement, la +porte se referma... + +Cet homme, c'était le comte de Marillac. Panigarola put le suivre un +instant des yeux: ce fut une rapide vision aussitôt effacée. + +--L'homme qu'elle aime! gronda-t-il. Il s'en va heureux, l'âme radieuse; +et moi, misérable, moi!... + +Longtemps figé à la même place, le moine lutta contre la douleur de la +jalousie comme s'il l'eût éprouvée pour la première fois. + +Enfin, après peut-être une heure d'attente, il se dirigea résolument +sur la porte. Au moment où il allait frapper, cette porte s'ouvrit de +nouveau. + +Panigarola n'eut que le temps de s'effacer contre la muraille. + +Ce fut encore un homme qui sortit et s'éloigna rapidement: cette fois, +c'était le maréchal de Damville. + +Le moine ne le reconnut pas. Peut-être ne prêta-t-il qu'une attention +médiocre à ce fait qu'un homme sortait de chez Alice... après l'autre! + +Il repoussa la porte et entra dans le jardin. La vieille Laura qui avait +escorté Henri n'était pas femme à s'effrayer. Au premier coup d'oeil, +elle reconnut Panigarola. + +--Silence! dit le moine en lui saisissant le bras. + +Et, certain que la gouvernante ne tenterait rien contre lui, il pénétra +dans la maison que venaient de quitter l'un après l'autre le comte +de Marillac et Henri de Montmorency. Après le départ du maréchal, +l'espionne écrasée de honte était tombée à genoux en s'écriant;--Qui +donc viendra me relever dans cet abîme d'ignominie! + +Ces paroles désespérées, Panigarola les entendit, les recueillit +avidement, et il répondit: + +--Moi!... + +Alice s'était relevée d'un bond, stupéfaite, épouvantée de cette +apparition inattendue. A l'instant même, elle reconnut le marquis de +Pani-Garola, son premier amant. Sa première pensée fut que le moine +avait réfléchi depuis la scène de la confession, qu'il s'était repenti, +qu'il avait eu pitié d'elle, peut-être!... qu'il avait arraché à +Catherine de Médicis la terrible lettre accusatrice!... qu'il lui +rapportait cette lettre!... + +Elle dompta son émotion, força sa physionomie à s'éclairer d'un sourire +et, très doucement, elle dit: + +--Vous, Clément... vous ici... Vous avez entendu ce que je disais, +n'est-ce pas?... Vous avez compris le désespoir qui me torture... + +Pendant qu'elle parlait ainsi avec une douceur humiliée, Panigarola +était entré, refermant derrière lui la porte, et il écoutait, immobile, +glacé en apparence, dévoré en réalité par tous les feux de sa passion. +Panigarola demanda: + +--Quel est cet homme qui sort d'ici? + +Un imperceptible sourire de triomphe passa dans les yeux d'Alice; le +moine était jaloux! donc il était à sa merci! + +Elle se rapprocha vivement de lui: + +--Cet homme, dit-elle, m'a infligé une des plus affreuses humiliations +que j'aie subies. Et vous savez pourtant si j'ai été assez humiliée. + +--Son nom? + +--Le maréchal de Damville! répondit Alice. + +--Un de vos amants? fit-il avec une sourde rage. + +--Clément, dit-elle, soyez généreux... ou, sans cela, je ne comprendrais +pas votre présence sous mon toit... Voulez-vous savoir ce que le +maréchal de Damville est venu me demander?... + +Comme s'il n'eût pas entendu ce qu'Alice venait de dire, le moine +bégaya: + +--Je suis venu vous proposer un marché + +--Un marché? fit-elle d'une voix soudain glacée. Parlez!... + +--Ai-je dit un marché? balbutia le moine. Pardonnez-moi, je suis fort +troublé... J'ai des choses dans la tête que je voudrais vous dire... je +suis bien malheureux, Alice. + +Une idée soudaine illumina la nuit de son amour et devint pour lui comme +une étoile sur laquelle on se guide. Et ce fut avec la sérénité que lui +donnait un nouvel espoir qu'il reprit: + +--Alice, j'ai vu notre enfant... aujourd'hui même. + +La jeune femme tressaillit, pâlit, tout à coup bouleversée. + +--Mon enfant! murmura-t-elle sourdement. Où est-il?.. + +--Je vous l'ai dit: il est élevé dans un couvent... + +--Les couvents de Paris sont innombrables et fermés comme des +citadelles, reprit-elle amèrement. Si vous vous contentez de cette +indication, autant me dire que vous êtes venu me tourmenter... Ah! +Monsieur, l'autre soir vous n'avez frappé que l'amante et vous ne fûtes +que cruel; ce soir, vous frappez la mère et vous êtes odieux!... + +--Est-ce que vraiment elle aimerait son enfant! songea le moine qui +tressaillit d'une joie profonde. + +Lentement, il reprit: + +--Je l'ai vu aujourd'hui, Alice. Et savez-vous ce qu'il me disait? Il me +demandait pourquoi tous les enfants ont un père et pourquoi il n'en a +pas, lui... + +Elle cria avec une sorte de fureur mêlée de jalousie: + +--Et vous avez pu supporter une question pareille sans crier:--Oh! mon +fils, ton père, c'est moi! O moine! moine que vous êtes! Ah! marquis +de Pani-Garola, j'avais pu croire que du moine vous aviez pris l'habit +seulement! je vois que vous en avez l'âme. + +--Il ne m'a pas demandé cela seulement, reprit le moine d'une voix +terrible d'indifférence apparente; il m'a demandé aussi pourquoi il +n'avait pas de mère!... + +Alice se tordait les mains. Elle comprenait maintenant ou croyait +comprendre! Ce fils, c'était la vengeance que son premier amant tenait +en réserve! + +Ce soir, il lui apprenait que l'enfant demandait sa mère... il le lui +montrait seul, triste, pauvre petit abandonné... une autre fois, il +viendrait lui raconter les larmes et le désespoir de l'enfant... puis +bientôt peut-être que le petit se mourait, miné par le chagrin; + +--C'est cet entant qui m'a fait réfléchir, continua tout à coup +le moine. C'est vrai, Alice, j'ai médité contre vous d'affreuses +vengeances... mais je me suis demandé si, voulant vous atteindre, +j'avais le droit de frapper l'enfant. Alice, voulez-vous voir votre +fils... notre fils! + +--Oh! si vous faisiez cela!... Pardonnez-moi, Clément, tout à l'heure, +j'ai été dure, emportée... C'est fini... Donc, vous me laisseriez voir +mon fils... Ah! Clément, si vous faisiez cela... je dirais... que vous +êtes un saint, et je vous vénérerais. + +--Voici donc ma pensée, dit-il. Vous vous êtes confessée à moi. Je vais +me confesser à vous. Dans ce que je vais vous dire, certaines choses +vous surprendront peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout, vous jugerez +ensuite... Je crois, Alice, ne vous rien apprendre de nouveau en vous +disant que je vous aime encore. + +--Je le sais, dit fermement Alice. + +--Bien! Pourtant, la scène de Saint-Germain-l'Auxerrois mérite que j'en +précise le sens. Dix fois j'ai résisté à l'envie forcenée de planter mes +doigts dans votre gorge. Et, si je vous avais tuée, Alice, c'eût été par +amour. Vous comprenez maintenant que toutes mes violences ne furent que +des formes atténuées de cet amour, puisque je songeais à vous tuer et +que je ne l'ai pas fait!... Je dois vous prévenir, Alice, que, tout ce +qu'un homme peut entreprendre pour oublier un amour, je l'ai entrepris. +Il paraît que je vous aimais bien, puisque je ne suis pas arrivé à vous +oublier. Ainsi, Alice, ma haine me cacha mon amour, et, pauvre fou, j'ai +pu croire à la mort de mon amour. + +De nouveau, Alice fit un signe affirmatif. + +--J'ai lutté, Alice, j'ai lutté terriblement contre cet amour plus fort +que le mépris. J'ai été vaincu, et me voici! + +Alice comprit que le moment était venu où la vraie pensée de son ancien +amant allait se révéler. + +--Tout à l'heure, reprit en effet le moine, lorsque je suis entré, j'ai +vu combien vous êtes malheureuse. La situation est donc d'une clarté +effroyable; il y a trois êtres qui souffrent affreusement: moi, vous, +l'enfant. + +A ce brusque rappel, la mère frémit. + +--Moi, continua le moine, qui ai compris l'impossibilité de vivre sans +vous; l'enfant qui meurt faute d'une caresse maternelle; vous qui, selon +votre propre expression, roulez dans des abîmes d'ignominie. Je suis +donc venu vous dire ceci: voulez-vous remonter du fond de votre abîme? +Voulez-vous que l'enfant vive? Voulez-vous que, moi-même, je sorte du +cercle d'enfer où vous m'avez enfermé? + +--Comment? balbutia-t-elle. + +--En partant avec moi, avec l'enfant! Je suis riche. Là-bas, en Italie, +je suis un homme considérable par ma famille et par ma fortune. + +Un indicible espoir le faisait palpiter. Il saisit la main de la jeune +femme. + +--Ecoute, dit-il en laissant déborder sa passion: nous irons où tu +voudras. Nous pouvons être heureux encore. Je suis capable d'un effort +d'amour tel que j'anéantirai le passé dans mon esprit, le mépris dans +mon âme, et que j'en arriverai à te considérer comme la vierge pure que +tu étais jadis. Mon nom, je te le donne. Ma fortune est à toi. Ma vie, +je te la livre. Tu veux bien, n'est-ce pas? + +--Non, répondit Alice. + +--Non? gronda le moine. + +--Ecoutez, Clément, dit-elle avec une gravité, une tranquillité qui +n'étaient peut-être qu'un excès de désespoir. Vous me torturez en me +faisant ces propositions qui tiennent du rêve irréalisable... + +--Pourquoi rêve? Pourquoi irréalisable? Doutes-tu de la puissance de mon +amour? + +--Je ne doute pas de ton amour. Clément! Je te crois capable +d'oublier!... Mais, de nous deux, il y a quelqu'un qui jamais +n'oubliera... c'est moi! + +--Que veux-tu dire? + +--Que j'aime! cria-t-elle dans un éclat farouche. Que j'aime au point +d'être scélérate et criminelle, et que, le jour où je dirai adieu à mon +bien-aimé, je dirai adieu à la vie!... Je mourrais désespérée si je +mourais loin de lui!... + +Elle avait un éclair de folie dans les yeux. + +Hébété, stupide de douleur, Panigarola comprit que tout était fini. + +Dans un geste machinal où revenait peut-être l'habitude de ses gestes de +la chaire, il leva les bras au ciel, comme pour attester ou implorer. + +Mais Panigarola ne croyait pas... + +Ses bras retombèrent lentement... Et, silencieux, il parut s'enfoncer, +s'évanouir dans la nuit, comme un spectre. Un instant plus tard, Alice +entendit sa clochette et sa voix, déjà lointaine, qui criait: + +--Priez pour les trépassés!... + + +XXVIII + +LE SIÈGE DU--MARTEAU-QUI-COGNE + +Après l'intéressante conversation qu'il avait eue avec son fils dans le +cabaret borgne du Marteau-qui-cogne, M. de Pardaillan père était parti, +joyeux et perplexe. La joie venait de ce que Pardaillan père se trouvait +être dans le parti de Damville et Pardaillan fils dans le parti de +Montmorency. + +--De quoi diable se mêle-t-il? maugréait le vieux routier. Voilà qu'il +aime la petite Loïse, maintenant! Comme si Paris manquait de filles +bonnes à aimer! Il a fallu que ce soit justement celle-là et non une +autre! Sans cela, tout irait à merveille... + +Le Vieux Pardaillan haussait les épaules. + +--Tout de même, continua-t-il, je ne quitterai pas Damville, et je ferai +le bonheur du chevalier, malgré lui, s'il faut. Je l'amènerai à des +pensées plus raisonnables. Il a tout ce qu'il faut, mort-dieu! + +Il faisait jour lorsque le routier arriva à l'hôtel de Mesmes. + +--Monseigneur vous attend avec impatience, lui dit le laquais qui lui +ouvrit. + +Henri, après son expédition nocturne, avait passé le reste de la nuit +à se promener et à méditer; la disparition du vieux Pardaillan ne +l'inquiétait pas outre mesure; il le savait capable de se tirer des plus +mauvais pas. + +--Monseigneur, dit le routier en rentrant chez Damville, je vous +avouerai que je tombe de sommeil. + +--Qu'est-il arrivé? fit vivement le maréchal. Vous avez été attaqué? + +--Mais oui, ou plutôt c'est vous qu'on attaquait; en somme, il est fort +heureux que je me sois trouvé là... + +--Mais qui m'a attaqué? Est-ce à moi qu'on en voulait, ou à la voiture? + +--Je crois bien que c'est à tous les deux. + +--Et vous êtes arrivé à arrêter celui ou ceux qui attaquaient? Parlez +donc, par tous les diables! + +--Eh! monseigneur, on voit que vous avez bien dormi, vous. Mais moi qui +ai couru toute la nuit, vous comprenez?... Enfin, bref, voici la chose. +A peine étions-nous à deux cents pas de l'hôtel que le coup de pistolet +a retenti. La voiture file, je me précipite. Et je vois un grand +gaillard qui courait à toutes jambes pour vous rattraper. Je le rejoins. +Je me mets entre la voiture et lui. + +--Au large! me crie-t-il. + +--Bon! bon! lui répondis-je, si vous êtes pressé, l'ami, tâchez de +passer. Moi, je ne bouge plus d'ici. + +--Il ne dit plus rien et fonce sur moi. Tudiable, quels coups!... Voyant +que le gaillard était déterminé et paraissait de première force, je lui +sers quelques-unes de mes meilleures bottes, mais sans l'atteindre. Tout +à coup, il fait un bond de côté. Le coquin m'échappe. Il n'avait pas +peur, mais voulait faire un crochet pour rejoindre la voiture... + +--Il ne l'a pas rejoint? s'écria le maréchal inquiet. + +--Attendez, monseigneur. Le voilà reparti à courir. Je recours derrière +lui. Je n'ai pas tardé à le rejoindre d'assez loin, il est vrai, mais +sans pouvoir mettre la main sur lui... + +--Il vous a échappé! + +--Attendez donc! Voilà mon coquin qui franchit le fleuve. + +Le maréchal respira. Pardaillan s'aperçut qu'il était, dès lors, +rassuré. + +--Bon! songea-t-il. La voiture n'a pas franchi les ponts. C'est toujours +cela que je saurai. Alors, continua-t-il à haute voix, commence une +longue chasse qui ne s'est terminée qu'au petit jour. Nous avons +parcouru l'Université en tous sens. Et, pour en finir, j'ai fini par +acculer le gibier près de la porte Bordet. Voyant qu'il est pris, il +fait face bravement et me présente sa pointe. Là-dessus, je lui sers +ma botte des grands jours, vous savez, monseigneur, celle que je vous +enseignai jadis?... Et je le cloue du premier coup!... C'est dommage, +car c'était un brave. + +--Pardaillan, dit le maréchal, vous m'avez rendu un immense service. Et, +comme ce service n'a rien à voir avec la campagne pour laquelle je vous +ai engagé, je vais donner l'ordre à mon intendant de vous compter deux +cents écus de six livres. Allez vous reposer, mon cher Pardaillan, +allez... + +--Un mot. Monseigneur a-t-il pu conduire son trésor à bon port? + +--Certes. Grâce à vous, et grâce à ce brave Orthès... + +--Ah! M. d'Aspremont? + +--Lui-même; c'est lui qui conduisait. C'est un bon compagnon, comme +vous. Tâchez de vous faire de lui un ami. + +--On tâchera, monseigneur! + +Le vieux routier regagna la chambre où il avait si bien bâillonné Didier +le laquais, et se jeta tout habillé sur son lit. + +Cependant, avant de fermer les yeux, il demanda à Didier qui était +attaché à son service: + +--Est-ce qu'il n'y a pas dans l'hôtel un certain Gillot? + +--Oui, monsieur l'officier; c'est le premier palefrenier. + +--Est-ce qu'il n'y a pas aussi une certaine Jeannette? + +--C'est la servante qui a soin de l'office. + +--Eh bien, va me chercher Gillot et Jeannette. + +Bien qu'étonné, le laquais s'empressa d'obéir; car on savait que M. de +Pardaillan était du dernier mieux avec monseigneur. Dix minutes plus +tard, une jeune fille, frimousse éveillée, retroussée, candide et +malicieuse de petite Parisienne, entra dans la chambre et esquissa une +révérence. + +--C'est toi qui es Jeannette? fit Pardaillan. + +--Oui, monsieur l'officier. + +--Eh bien, je suis content de t'avoir vue. Prends ces deux écus-là, sur +la cheminée, et va-t'en. Jeannette, tu es une bonne petite fille. + +Si effarée et stupéfaite que fût la servante, elle n'en accepta pas +moins le présent qui lui était fait si étrangement et sortit après un +sourire et une révérence. + +Cinq minutes après se présentait à son tour un grand benêt de garçon à +tignasse jaune et à sourire niais. + +--Est-ce toi qui t'appelles Gillot? fit Pardaillan. + +--Oui, monsieur l'officier! fit le palefrenier ébahi. + +--Eh bien, Gillot, mon ami, je t'ai appelé pour te dire que ta tête me +déplaît. Cela a l'air de t'étonner? Gronda le vieux routier. Tu es bien +impertinent, mon ami! + +--Excusez-moi, monsieur, fit Gillot en devenant cramoisi, je ne le ferai +plus. + +--A la bonne heure; pour cette fois je te pardonne. Va-t'en, et n'oublie +pas que je meurs d'envie de te couper les deux oreilles... + +Gillot s'enfuit avec la rapidité d'une épouvante bien excusable; et +Pardaillan s'endormit paisiblement. + +Lorsqu'il se réveilla après quelques heures de sommeil, il apprit par +Didier que le maréchal de Damville venait de partir pour le Louvre où le +roi lui faisait l'honneur de le mander. + +En sautant de son lit, la première chose qu'il vit fut la pile de deux +cents écus que maître Gille avait fait déposer sur la cheminée pendant +qu'il dormait. + +--Voilà une maison où il pleut des écus! se dit-il. Cela devient grave +et nous présage une rude campagne. + +Cela dit, le vieux routier répara le désordre de sa toilette, puis il +entassa religieusement ses écus dans une ceinture de cuir qu'il portait +autour des reins. + +--Dois-je attendre le retour du maréchal? songea-t-il quand il fut prêt +de pied en cap; ou plutôt, ne dois-je pas profiter de son absence?... +Allons voir le chevalier mon fils! + +Pardaillan se mit aussitôt en route vers le cabaret du +Marteau-qui-cogne. Chemin faisant, il se frappa le front. + +--J'ai oublié que je dois aller chercher à la Devinière maître Pipeau! + +Sans plus réfléchir, il bifurqua aussitôt vers l'auberge de la +Devinière, qu'il atteignit, alla s'asseoir modestement dans un coin et, +toujours avec la même modestie, choisit une table où se dressait un +magnifique couvert pour quatre personnes qui n'étaient pas encore +arrivées. + +--Cette table est retenue, monsieur! lui fit observer une jeune +servante. + +Pardaillan parut très étonné de l'observation et s'installa à la table +en question. + +Quelques instants plus tard, Pardaillan vit arriver d'un air majestueux +un vieux domestique. + +Ce digne représentant de l'autorité de maître Landry n'était autre que +Lubin, ancien moine placé là pour de mystérieuses besognes auxquelles il +ne comprenait rien, mais dont il profitait pour engraisser de son mieux. + +--On vous a dit que la table est retenue! commença Lubin d'une voix +qu'il voulait autoritaire. + +--Bonjour, maître Lubin! fit le vieux routier. + +--Bonté divine! C'est monsieur de Pardaillan! + +--Lui-même! fît Pardaillan. Je vois, maître Lubin, que vous accueillez +avec une sévérité déplacée les amis de votre patron qui font cent lieues +pour le venir voir. Vous êtes bien gras, monsieur Lubin! Vous êtes +outrecuidant de graisse. Aussi, disparaissez à l'instant! Et envoyez-moi +votre maître... + +Lubin bredouilla quelques mots d'excuse. Bientôt, dans les cuisines de +la Devinière, le bruit se répandit que M. de Pardaillan était de retour, +et Landry, plus obèse que jamais, la figure blafarde, s'approcha du +vieux routier qui s'écria: + +--Eh quoi! cher monsieur Landry, vous voilà? Je lis la joie sur votre +visage! + +--Elle est bien sincère, monsieur! fît Landry avec une grimace. Est-ce +que nous vous possédons pour longtemps? + +--Non, mon cher monsieur, je ne viens qu'en passant. + +--Est-ce qu'on vous a prévenu, monsieur, que cette table était retenue? + +--Qui doit dîner ici? + +--M. le vicomte Orthès d'Aspremont, dit Landry en se rengorgeant. M. le +vicomte traite aujourd'hui trois notables bourgeois qui sont les sieurs +Crucé, Pezou et Kervier. + +--Tiens! tiens! pensa Pardaillan. En ce cas, je laisse la place libre, +fit-il. Seulement, mettez-moi, tout près, dans ce petit cabinet... + +--A l'instant même, monsieur! fit Landry rayonnant. + +Au moment où il allait se retirer pour veiller lui-même au dîner de +Pardaillan, celui-ci le retint par un bras, et lui dit: + +--Est-ce que je ne vous devais pas quelques pauvres écus? + +--Si fait! balbutia Landry, méfiant. + +--Eh bien, tout à l'heure, vous me direz à combien cela peut monter, et +nous serons quittes. + +En même temps, Pardaillan frappait sur sa ceinture qui rendit un son +argentin. + +Quelques minutes plus tard, on servait un plantureux dîner dans le petit +cabinet, et Pardaillan, ayant fermé la porte vitrée, défendit qu'on vînt +le déranger. + +Seul, Pipeau fut admis dans le cabinet où Pardaillan l'appela. + +Une fois installé dans le cabinet, Pardaillan constata trois choses. La +première, c'est qu'à travers le léger rideau qui couvrait les vitraux +de la porte il pouvait voir tout ce qui se passait dans la salle qui +commençait à se vider; la deuxième, c'est qu'en entrebâillant légèrement +cette porte il entendrait facilement tout ce qui se dirait à la fameuse +table retenue pour M. le vicomte d'Aspremont et les trois bourgeois; la +troisième, enfin, c'est que le chien était armé de crocs formidables. + +En conséquence, Pardaillan arrangea le rideau pour bien voir, entrouvrit +la porte pour mieux entendre, et donna une caresse au chien pour se +mettre dans ses bonnes grâces. + +A ce moment, comme la salle était presque vide, Pardaillan, à travers +le rideau de la porte vitrée, vit entrer trois personnages. Il reconnut +aussitôt celui qui venait en tête: c'était Orthès, vicomte d'Aspremont. + +Il jeta un regard inquiet dans la salle et eut un geste de contrariété +en paraissant chercher quelqu'un qui ne se trouvait pas là. Les trois +hommes prirent place à la table que Pardaillan avait cédée, et l'un +d'eux dit: + +--Il faut qu'il soit arrivé quelque chose à Crucé, car jamais il ne +manque nos rendez-vous. + +--Bon! pensa Pardaillan. Il paraît que ce n'est pas la première fois que +ces gens se réunissent. + +--Le voici! fit tout à coup le vicomte qui était placé face à la porte +d'entrée et tournait le dos au cabinet. + +En effet, à ce moment, Crucé entrait. Il se dirigea vers les trois +personnages et prit place à la table en disant: + +--J'arrive du Louvre... de là, mon retard. + +--Ah! oui, fit Pezou avec un gros rire, vous fréquentez le petit +roitelet, le maigre Chariot. + +--Baste! fit Crucé. Je suis son orfèvre. Je suis aussi son armurier, et +je viens de lui vendre une arquebuse perfectionnée... + +--Et que dit le roi? demanda Orthès. + +--Le roi est tout à la paix. Le roi veut qu'on s'embrasse! Catholiques +et huguenots, mécréants et fidèles serviteurs de l'Eglise doivent se +jurer amitié, fraternité, assistance et affection! Le roi a envoyé un +exprès à M. de Coligny! Le roi a écrit à la reine de Navarre! Le +roi veut marier sa soeur à Henri de Béarn! Voilà ce que dit le roi, +messieurs! + +--Bon! bon! grogna le vicomte, nous lui ferons chanter bientôt une autre +litanie! + +Crucé reprit alors: + +--Mais tout cela ne m'aurait pas empêché d'arriver à l'heure. Ce qui m'a +retardé, c'est que j'ai voulu voir la fin d'une scène étrange qui vient +de se passer en plein Louvre. Le petit Charlot voulait raccommoder +Damville et Montmorency, et obliger les deux frères ennemis à +s'embrasser; je vous dis que le roitelet est tout à la paix. Mais notre +grand maréchal a tenu bon, à ce qu'il paraît... Toujours est-il que les +deux frères étaient avec le roi, qui avait fait sortir tout le monde de +son cabinet. J'ai écouté à la porte, et j'ai surpris des éclats de voix; +malgré tout, je n'entendais pas grand-chose, lorsque voici la reine +Catherine, la grande reine, qui arrive, traverse l'antichambre, entre +et laisse la porte ouverte. Nous nous approchons tous, Anjou, Guise, +Maugiron, Quélus, Maurevert, Saint-Mégrin, et en outre Nancey et ses +gardes que la reine avait amenés. Le roi s'émeut. La reine, sans se +laisser imposer silence, désigne du doigt un jeune homme qui escortait +Montmorency et l'accuse de félonie, lèse-majesté et violences envers le +duc d'Anjou. Le roi pâlit, ou plutôt jaunit. Il donne l'ordre de saisir +le Pardaillan... + +--Comment! le Pardaillan! s'écria d'Aspremont. + +Dans son petit cabinet, le vieux routier avait frémi. + +--Mais oui! continuait Crucé, c'est ainsi que s'appelle le jeune homme +en question. + +--Mais Pardaillan est vieux, bien qu'alerte. Je le connais: nous devons +nous battre. + +--Jeune, monsieur le vicomte, tout jeune! Ah! Montmorency a de rudes +compagnons. + +--Mais non! Il n'était pas avec Montmorency. Il était avec Damville. +Vous avez mal vu, mal compris! + +--J'ai parfaitement vu, au contraire. Mais ce que vous dites prouve +tout simplement qu'il y a deux Pardaillan. Vous connaissez le vôtre. Je +connais le mien, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Car c'est lui qui a fait +manquer l'affaire du Pont de Bois... mais, suffit! pour en finir, au +moment où le roi donne l'ordre d'arrêter Pardaillan, nous nous élançons +tous, Quélus en tête. Mais voilà l'enragé qui brise l'épée de Quélus, +qui lui arrache sa toque, qui, dans le tumulte, profère encore des +insultes, qui, enfin, saute par la fenêtre et disparaît. Maurevert le +tire et le manque... aussitôt, les mignons, d'une part, Nancey et ses +gardes, d'autre part, quittent le Louvre pour courir à la recherche +du jeune truand et l'arrêter partout où il se trouvera, et je vous +réponds... + +Crucé en était là de son récit, lorsque la porte du petit cabinet +s'ouvrit brusquement, et les quatre convives effarés virent se dresser +devant eux le vieux Pardaillan qui, un peu pâle, mais souriant, disait +de sa voix la plus polie: + +--Messieurs, permettez que je passe, s'il vous plaît. Je suis très +pressé... + +La table, en effet, faisait obstacle... + +--Monsieur de Pardaillan! s'écria Orthès d'Aspremont. + +--Place donc! puisque je vous dis que je suis pressé! + +En même temps qu'il grondait ces mots, Pardaillan repoussa violemment +la table; les flacons culbutèrent, les plats s'entrechoquèrent; au +même instant, pâle de rage, d'Aspremont sautait sur son épée, mettait +flamberge au vent et hurlait: + +--Ah! par la mort-Dieu, si pressé que vous soyez, vous me rendrez raison +de l'insulte! + +--Prenez garde, monsieur, fit Pardaillan, j'ai l'épée mauvaise quand je +suis pressé! Croyez-moi, remettons la chose! + +--A l'instant! sur-le-champ! vociféra le vicomte. + +--Vous n'êtes pas galant, monsieur Orthès, vicomte d'Aspremont! Soit +donc! Mais, ajouta Pardaillan, les dents serrées, la voix sifflante, +vous allez vous en repentir! + +A peine en garde, d'Aspremont poussa une botte furieuse. Pardaillan +était blessé à la main, et le sang coulait. + +Dans la même seconde, le vieux routier sentit ses doigts se raidir et sa +main devenir pesante; l'épée allait lui échapper... il la saisit de +la main gauche et se rua sur son adversaire par une série de coups +si furieux et si méthodiques à la fois que d'Aspremont, en quelques +instants, fut acculé au mur après avoir renversé plusieurs tables. + +Ceci s'était fait si rapidement que les nombreux témoins de cette scène +ne virent qu'une série d'éclairs et n'entendirent qu'une série de +froissements précipités. Il y eut un dernier éclair, un froissement, +et on vit d'Aspremont s'affaisser, rendant un flot de sang; il avait +l'épaule droite traversée de part en part. + +Pardaillan, sans dire un mot, rengaina l'épée encore rouge, se précipita +au-dehors, fendit la foule et se mit à courir. + +Dans sa hâte, il avait oublié Pipeau qu'il devait ramener au chevalier. +Mais peut-être le chien avait-il éprouvé une instinctive sympathie pour +lui car, s'étant par hasard retourné, Pardaillan le vit qui trottait sur +ses talons. + +En un quart d'heure, le vieux routier atteignit le cabaret du +Marteau-qui-cogne. + +--Catho! Catho! vociféra-t-il en entrant dans le bouge. + +Aux appels furieux de Pardaillan, Catho descendit un escalier de bois en +criant: + +--Bon! bon! Est-ce de l'hydromel qu'il vous faut? + +--Mon fils!... Ce jeune homme que je t'avais confié!... + +--Eh bien?... demanda Catho. + +--Eh bien! qu'est-il devenu?... Où est-il?... + +--Ma foi, il a dormi comme un moine: puis il est parti, et n'est pas de +retour encore... + +Le vieux routier bouillait d'impatience; mais il était évident que Catho +ne pouvait lui fournir aucun renseignement. + +--Donne-moi donc de quoi faire une mesure d'hypocras, et de quoi sécher +cette égratignure. + +Quelques minutes plus tard, Catho plaçait devant Pardaillan du vin, du +sucre candi, de l'ambre, de la cannelle, du musc et des amandes. Puis, +une infusion de vin chaud mêlé d'huile et de plantes diverses. + +Le vin chaud mêlé d'huile où des simples plantes avaient bouilli était +pour panser la plaie de sa main droite; blessure légère, ce qu'il +constata en remuant les doigts. + +Le vin froid, le sucre candi, l'ambre, la cannelle, le musc et les +amandes étaient pour l'hypocras que Pardaillan se mit à fabriquer. +Cependant, il tenait les yeux fixés sur la porte qu'il dévorait du +regard, et grommelait: + +--Il lui arrivera malheur! Pourquoi diable se mêle-t-il de ce qui ne le +regarde pas? Que diable allait-il faire au Louvre?... + +Le vieux Pardaillan avait achevé la préparation de son hypocras et +commençait à déguster cette boisson compliquée, lorsque Pipeau aboya +joyeusement et s'élança au-dehors: l'instant d'après, le chevalier entra +et, apercevant son père: + +--Alerte! Alerte! Je suis poursuivi! + +En quittant le Louvre de la façon qu'on a vue, le chevalier de +Pardaillan, après un détour ayant constaté que personne n'était à ses +trousses, avait pris le chemin de l'hôtel de Montmorency qu'il ne tarda +pas à atteindre. + +Le maréchal arriva une demi-heure après le chevalier, et commença par le +serrer dans ses bras en lui disant: + +--Ah! mon cher enfant, votre présence d'esprit m'a sauvé la vie, et l'a +sauvée sans doute à d'autres personnages... + +--Monseigneur, fit le jeune homme, je ne sais de quoi vous voulez +parler. J'ai déjà oublié, ajouta-t-il avec un sourire, qu'il existe dans +Paris une rue de Béthisy... + +--Aussi généreux que brave! fit le maréchal. Mais pourquoi la reine +Catherine vous a-t-elle accusé?... + +--Sa Majesté me veut mal de mort parce que je n'ai pas voulu tirer +l'épée contre un gentilhomme qui me fait l'honneur d'être mon ami. Vous +le connaissez, c'est le comte de Marillac... Quant au duc d'Anjou, il +est vrai que je l'ai quelque peu malmené certain soir où il venait +rôder sous les fenêtres de deux personnes qui logeaient alors rue +Saint-Denis... + +Le maréchal pâlit. + +--Vous pensez donc, gronda-t-il, que le frère du roi... + +--Je vous l'ai dit, monseigneur, et c'est la première piste que je +vous avais indiquée pour retrouver les deux nobles dames que nous +recherchons. + +François de Montmorency, son front dans une main, paraissait méditer sur +cette voie qui s'offrait à ses recherches. + +--Non! fit-il en secouant la tête. Ce ne peut être Anjou... Mon frère +seul est capable d'avoir médité et exécuté cette infamie. C'est à lui +qu'il faut que j'en demande raison... + +Et, tendant la main au chevalier: + +--Ainsi, dit-il, c'est pour les défendre que vous vous êtes exposé à la +colère de ces puissants personnages! + +--Monseigneur, balbutia le jeune homme, je vous ai dit que j'avais à +réparer le mal causé jadis par mon père. + +--Et vous allez sans doute quitter Paris? + +--Moi! s'écria le chevalier avec étonnement. + +--Songez que, si on vous trouve, vous êtes perdu!... + +--Je n'espère rien que de moi-même! dit Pardaillan. Je ne quitterai pas +cette ville, monseigneur. + +Une flamme d'orgueil et d'audace illumina un instant la physionomie du +chevalier. + +--Monseigneur, reprit-il, puis-je vous demander ce qui est résulté de +votre entrevue avec le maréchal de Damville? + +--Mon frère nie! répondit François d'une voix sombre. + +--Il nie! Pourtant j'ai entendu, j'ai vu!... + +--Après votre départ, il avait la partie belle pour nier. + +--Mais là n'est plus la question maintenant. Il faut trouver le moyen +d'obliger l'ennemi à capituler... Avez-vous pris une décision? + +--Oui, mon jeune ami. Et c'est d'aller à l'hôtel de Mesmes. J'ai laissé +à mon frère trois jours de réflexion suprême. Après quoi, je le tuerai +ou il me tuera... + +Le ton avec lequel le maréchal prononça ces paroles prouva au chevalier +que rien ne pourrait le faire changer d'idée. + +François de Montmorency reprit alors: + +--Passons à vous, maintenant. Vous êtes mon hôte, jusqu'au jour où il +n'y aura plus danger pour vous à sortir d'ici. + +--Excusez-moi, monseigneur... j'ai déjà accepté l'hospitalité d'une +personne qui m'est chère. + +Le maréchal crut qu'il s'agissait de quelque maîtresse chez qui le jeune +homme comptait se réfugier, et n'insista pas. Seulement, il demanda: + +--Comment ferai-je donc pour vous prévenir si j'ai besoin de vous? + +--Monseigneur, je viendrai ici tous les jours, ou j'enverrai quelqu'un +qui a toute ma confiance. Mais, si une complication survenait, on me +trouvera à l'auberge du Marteau-qui-cogne. + +Là-dessus, le jeune homme fit ses adieux au maréchal, qui le serra dans +ses bras. + +Une fois dehors, le chevalier se mit à marcher de ce pas tranquille +et fier qui lui était habituel. Il se disait qu'au cas où on le +chercherait, la meilleure manière d'attirer l'attention et de se faire +arrêter était de se mettre à courir. + +Quoi qu'il en soit, il avait l'oeil au guet; mais, ne voyant rien +de suspect dans les rues paisibles, il s'abandonna peu à peu à ses +rêveries. Le malheur est que, lorsqu'on rêve ainsi, on ne voit plus rien +autour de soi. Pardaillan ne vit pas la silhouette de Maurevert contre +lequel il faillit se cogner. + +La chose se passait à l'angle d'une ruelle proche du Louvre. + +Pardaillan ne vit rien, lui, et poursuivit en même temps son chemin qui +le conduisait au Marteau-qui-cogne et son rêve qui le conduisait aux +pieds de Loïse. Mais Maurevert, qui n'avait aucune raison de rêver à ce +moment-là, vit parfaitement le chevalier. Il bondit de joie et s'enfonça +dans la boutique obscure d'un fripier. Lorsque Tardaillan fut passé, +Maurevert sortit de la boutique et avisa un garde qui, son service fini, +se promenait. Il lui dit deux mots, et le garde se mit à courir. A ce +moment arrivèrent Quélus et Maugiron avec lesquels Maurevert avait +rendez-vous. Il les mit au courant de la rencontre qu'il venait de faire +et s'élança à la poursuite de Pardaillan. + +Tout ce mouvement échappa, bien entendu, au chevalier. + +Au moment où il entrait dans la ruelle Montorgueil, où se trouvait le +cabaret du Marteau-qui-cogne, il entendit soudain derrière lui le bruit +de pas nombreux et précipités. S'étant retourné, il vit une bande +composée d'une dizaine de gardes, en tête desquels marchaient Quélus et +Maugiron; quelques pas en avant de tous, venait Maurevert. + +Pardaillan allongea le pas. + +--Arrête, arrête! hurla Maurevert. + +--Au nom du roi! hurla le sergent. + +Pardaillan, son poignard à la main, prit alors une allure plus rapide. +Son intention était de passer devant le cabaret sans s'y arrêter, et +d'aller se perdre dans le dédale de ruelles qui formait un inextricable +lacis entre la nouvelle église Saint-Eustache et la place de Grève. + +Mais, au moment où il s'élançait, à l'autre extrémité de la rue +Montorgueil, il vit s'avancer une troupe du guet. + +Le chevalier était pris! Une légère sueur pointa à la racine de ses +cheveux. Comme il hésitait pour savoir s'il essaierait de foncer sur +l'ennemi qui était devant lui, un chien courut se jeter dans ses jambes. + +--Pipeau! s'écria Pardaillan. C'est donc que mon père est là!... + +Et il se jeta dans le cabaret en criant: + +--Alerte! Je suis poursuivi... + +Le vieux Pardaillan bondit jusqu'à la porte. Un coup d'oeil le +convainquit de la gravité de la situation. + +Fermer la porte et la verrouiller fut pour le vieux routier l'affaire +d'un instant. + +A la même seconde, des coups violents furent frappés. + +--Ouvrez, hurlait-on. + +--Barricadons! fit le vieux Pardaillan. + +Les tables, les escabeaux s'entassaient à l'intérieur, devant la porte. +Du dehors, les coups devenaient plus furieux. + +--Nous le tenons! vociférait une voix que le chevalier reconnut pour +être celle de Maurevert. + +--Catho! Catho! appela le routier. + +La grosse Catho était là, qui assistait sans trop d'émotion à la +bagarre. Et il faut dire que, si elle eut quelque émotion, ce fut plutôt +à la pensée que ce jeune homme, si brave et si beau, allait être emmené +par les gens du roi. + +--Me voici, monsieur, dit-elle. + +--Un mot. Un seul. Es-tu contre nous? Es-tu avec nous? + +--Avec vous, monsieur, répondit Catho paisiblement. + +--Tu es une bonne fille, Catho. Je te revaudrai cela. + +Et le vieux Pardaillan glissa ce mot dans l'oreille de son fils:--Si +elle avait pris parti pour eux, je la tuais raide! + +--Que t'arrive-t-il? reprit le routier. + +--Je vous raconterai la chose, monsieur. C'est toute une histoire assez +longue. + +M. de Pardaillan père eut ce mot: + +--Catho, du vin!... Raconte, mon fils, nous avons le temps! + +Et, tandis que des coups sourds ébranlaient la porte, tandis qu'on +entendait au-dedans les aboiements féroces de Pipeau, et au-dehors les +hurlements du sergent, le chevalier, en quelques mots brefs et calmes, +en un récit méthodique et tranquille, raconta la scène du Louvre. + +La porte, sous un coup violent, se fendit du haut en bas. + +--Catho! fit le routier. + +--Me voici, monsieur. + +--Tu as de l'huile, n'est-ce pas, ma fille? + +--De la très bonne huile de noix. + +--Bon! Y a-t-il une cheminée, là-haut? + +--Oui, monsieur. + +--Catho, tu es une bonne fille. Monte là-haut et allume un grand feu, un +bon feu, tu entends, un feu à faire griller un cochon ou à faire rôtir +un moine... + +La grosse Catho s'élança, saisit des fagots et monta. + +--A nous! fit M. de Pardaillan père. + +Et, suivi du chevalier, il se précipita dans les caves. Dix minutes plus +tard, trois jarres d'huile étaient en haut, plus tout ce qu'il y avait +de pain dans l'auberge, plus une cinquantaine de bouteilles, plus un +levier de fer et une pioche trouvés dans la cave. + +--Voici les munitions! dit le père, en désignant l'huile. + +--Et voici les provisions! dit le fils. + +--A l'escalier! reprit le vieux. + +L'escalier était en bois. L'escalier était vermoulu. L'escalier ne +tenait plus qu'à quelques crampons. + +--Catho? cria le routier, tu veux bien que je démolisse ta maison?... + +--Démolissez, monsieur! répondit Catho qui, sur le feu, plaçait une +énorme marmite de fer, et dans la marmite, versait une jarre d'huile. + +Les deux hommes, à coups de pioche, à coups de levier, attaquèrent +l'escalier par ses crampons. Quand les crampons qui le scellaient au mur +furent arrachés, ils montèrent en haut et, du pied, des mains, se mirent +à pousser. + +Une clameur terrible retentit: la porte était enfoncée: gardes et gens +du guet, pêle-mêle, se jetaient à l'intérieur et repoussaient les +obstacles accumulés. + +A ce moment, à cette clameur répondit un effroyable fracas: c'était +l'escalier qui s'effondrait! + +--Catho! est-ce que ça chauffe? + +--Ça brûle, monsieur!... + +La marmite d'huile bouillante fut traînée au bord du trou auquel +aboutissait l'escalier lorsqu'il y avait un escalier. + +La salle du bas était pleine de gens qui démolissaient la barricade et +criaient: + +--Une échelle! Une échelle!... + +Pardaillan père se pencha et cria: + +--Messieurs, retirez-vous, ou nous allons vous échauder! + +Avec une vaste cuiller, il puisa l'huile bouillante et, à toute volée, +en lança le contenu sur les assaillants. Ah! ce fut un beau concert de +hurlements, de clameurs et de menaces!... En vingt secondes, la salle du +bas était vide! + +--Catho! chauffe, ma fille! chauffe toujours! + +--Je chauffe, monsieur!... + +La rue était pleine de vociférations. Une clameur plus haute retentit: +un menuisier apportait une longue échelle. + +--Par la fenêtre! hurla Maurevert. + +--Bon! fit le vieux Pardaillan, nouvelle tactique!... Attendez, mes +enfants, nous allons rire!... + +L'échelle, violemment, fut posée contre la fenêtre et, ses montants +s'appuyant sur les vitraux, les firent sauter en éclats. Le vieux +routier ouvrit la fenêtre et se pencha: sept ou huit hommes montaient +l'un derrière l'autre... il fit un signe... Le chevalier accourut. Le +père et le fils saisirent les montants de l'échelle et unirent leurs +deux forces... + +L'échelle, un instant, se balança puis retomba lourdement, s'abattit... +deux hommes écrasés demeurèrent sur la chaussée boueuse. Au même +instant, la marmite fut posée sur le rebord de la fenêtre; d'une +secousse violente, les deux assiégés la vidèrent... il y eut un tonnerre +de hurlements et, dans la même seconde, la place fut vide. + +Les assiégeants effarés, stupides devant une pareille résistance, se +concertaient... Quinze hommes ébouillantés ou blessés étaient hors de +combat, les deux Pardaillan n'avaient pas une égratignure. + +Paisible, Catho avait replacé sa marmite sur le feu et faisait chauffer +une nouvelle jarre d'huile. + +Seulement, elle poussa tout de même un soupir de commerçante et murmura: + +--De la si bonne huile de noix, quel dommage!... + +Dehors, les assiégeants cherchaient à s'entendre pour une nouvelle +attaque. + +--Puisque les enragés aiment ce qui brûle, hurla Maurevert, donnons-leur +du feu! + +--Oui! oui! brûlons la bauge et les sangliers! + +--Seigneur! fit Catho, croyez-vous qu'ils vont nous brûler? + +--Je le crois, dit le vieux routier. + +--Catho! reprit tout à coup le chevalier, qu'y a-t-il derrière ce mur? + +--Dame... il y a la maison de mon voisin, le marchand de volailles +vivantes. + +--Je te comprends, mon fils! s'écria le père. Essayons de passer chez le +marchand de volailles. + +Le chevalier saisit la pioche et attaqua le mur. Le vieux Pardaillan, +d'un geste, l'arrêta: + +--Cet homme va entendre les coups et prévenir les gardes: au lieu de +fuir, nous ouvrons la brèche qui leur livre passage. + +--C'est un risque à courir, dit froidement le chevalier. J'aime mieux +mourir dans un corps à corps que mourir dans le brasier que cette maison +va être tout à l'heure... + +--Va donc, mon fils!... + +Les coups de pioche commencèrent à retentir sourdement. + +Le mur était épais, solide. Au-dehors, heureusement, le tumulte +continuait. Mais des fascines s'accumulaient au pied de la maison. + +Catho, d'un geste, appela le routier à la fenêtre et, du doigt, lui +montra un homme qui, dans la rue, se lamentait, se tordait les bras, +s'arrachait les cheveux: + +--Le marchand de volailles! dit-elle. + +Quelques instants plus tard, un épais tourbillon de fumée monta au ciel +et, bientôt, la flamme s'élança en langues écarlates et commença à +lécher les murs de la maison. + +La maison brûla. On eut toutes les peines à éteindre ensuite l'incendie +qui avait gagné les maisons voisines et menaçait toute la rue. Quelques +voisins subirent des pertes graves; mais cela comptait pour peu de +choses; l'essentiel était que Maurevert, Quélus et Maugiron purent se +rendre au Louvre bras dessus, bras dessous. + +Maurevert fut reçu par la reine Catherine de Médicis. + +Les deux mignons le furent par le duc d'Anjou. + +--Madame, dit le premier à la reine mère devant Nancey qui faillit en +avoir la jaunisse de jalousie, madame. Votre Majesté est vengée: nous +avons pris le jeune truand comme un renard au terrier, et nous l'y avons +enfumé, c'est-à-dire bel et bien grillé, moyennant un feu de joie dont +nous avons fait flamber sa maison. + +--Maurevert, dit Catherine, je parlerai de vous au roi. + +Quant à Quélus et Maugiron, ils dirent au duc d'Anjou: + +--Monseigneur, vous êtes vengé... Sans Maurevert, qui a eu des +hésitations inexplicables, nous aurions déjà pu vous annoncer la chose +depuis une heure. Enfin, c'est fait. L'insolent ne vous regardera plus +en face. Il est mort, brûlé vif. + +--Vous êtes vraiment de bons amis, dit le duc d'Anjou en se passant du +cosmétique sur les sourcils. Je voudrais être le roi, rien que pour +pouvoir vous récompenser selon vos mérites. + + +XXIX + +COMMENT M. DE PARDAILLAN FILS DÉSOBÉIT UNE FOIS ENCORE À M. DE +PARDAILLAN PÈRE + +Ni Pardaillan père ni Pardaillan fils n'étaient morts. Ils s'étaient bel +et bien tirés de la fournaise, en passant par le trou fait à la pioche. + +Les trois assiégés se trouvèrent dans une sorte de grenier où le voisin +serrait ses sacs de grains pour les volailles qu'il nourrissait. Ce +grenier était fermé d'une vieille porte dont on fit sauter la serrure. +Alors, ils se précipitèrent dans un escalier qui aboutissait à la +cuisine. + +Cette cuisine ouvrait, d'une part, sur la boutique; mais, par là, on +aboutissait à la rue, c'est-à-dire en plein traquenard. D'autre part, +elle donnait sur une cour assez vaste, dont les quatre côtes étaient +occupés par des poulaillers. Les murs de clôture étaient assez élevés. +Mais il était facile de les franchir en montant sur le toit d'un +poulailler. + +Le chevalier, le premier, se hissa à la force du poignet. Il tendit la +main à Catho, qui en un instant le rejoignit; puis ce fut le tour du +vieux Pardaillan. De là à la crête du mur, cela devenait un jeu. Et une +fois sur le mur, ils n'eurent plus qu'à se laisser tomber. + +Ils se trouvèrent alors dans un jardin de maraîcher. + +--Que vas-tu faire? demanda le routier à Catho. + +--Je suis ruinée, dit-elle. Que vais-je devenir? + +--Tu ne peux nous suivre: il faut nous séparer. + +Le chevalier, trouvant que son père en usait peut-être avec quelque +ingratitude, voulut intervenir. + +--Si elle nous suit, dit le routier, nous sommes pris, et elle aussi: +une bonne corde pour tous les trois! La truanderie est à deux pas; que +Catho s'y réfugie. Une fois là, elle est imprenable. Quant à nous, nous +verrons. Allons, Catho, ma fille, est-ce que cela ne te paraît pas +juste? + +--Très juste! dit-elle. Mais que vais-je devenir sans un sou! + +--Tends ton tablier! + +Catho releva les coins de son tablier. Le vieux Pardaillan dégrafa sa +ceinture de cuir et, non sans un soupir d'adieu, en versa le contenu +intégralement dans le tablier. + +--Mais il y a là près de cinq cents écus! s'écria Catho. + +--Plus de six cents, ma fille! + +--C'est plus que ne valait le taudis!... + +--Prends toujours. Tu reconstruiras une autre auberge, et tu nous +aideras peut-être un jour à la brûler aussi. Seulement, ne l'appelle +plus l'Auberge du Marteau qui cogne! Appelle-la l'Auberge des deux Morts +qui parlent! Adieu... + +--Adieu, fit à son tour le chevalier, je regrette de ne rien pouvoir +joindre aux écus de monsieur mon père... + +--Si fait: vous pouvez y joindre votre offrande, monsieur le chevalier! +s'écria vivement Catho. + +Elle tendit sa joue. Et cette ribaude rougit... + +Le chevalier sourit et l'embrassa de tout son coeur sur les deux joues, +ce qui était plus que Catho demandait. + +Les deux hommes s'éloignèrent alors rapidement, franchirent la porte du +jardin et se trouvèrent dans une ruelle. + +M. de Pardaillan père, suivi de son fils, se mit à longer vivement la +ruelle et aboutit à la rue du Roi de Sicile; de là, tournant à droite, +les deux hommes tombèrent dans la rue Saint-Antoine, grande artère du +Paris d'alors. + +--Ça! causons un peu de nos affaires, maintenant, dit le routier. Elles +me paraissent quelque peu embrouillées. + +--Elles me semblent fort claires, à moi! dit le chevalier. Nous sommes +tous deux en état de rébellion flagrante. + +--Que dirais-tu d'une petite promenade hors Paris? + +Ils allaient ainsi, devisant paisiblement, et ne prenant pas la peine +de se cacher. D'ailleurs, la rue Saint-Antoine remplie de bourgeois, de +passants, de marchands, les cachait: ils étaient perdus dans la foule +assez nombreuse des piétons. + +--Mon père, répondit Pardaillan, il m'est impossible de quitter Paris en +ce moment. + +--Impossible! Or ça, tu veux donc que nous soyons pendus? ou écartelés? +ou roués vifs?... + +--Non, père, je vous supplie de partir... Quant à moi, il faut que je +reste... Mais que se passe-t-il là? + +En disant ces mots, le chevalier s'élança. Le vieux Pardaillan l'arrêta +par le bras. + +--Où courez-vous encore? De quoi diable vous mêlez-vous? Vous ne voulez +vous défier ni des hommes, ni des femmes, ni de votre coeur? + +Ah! monsieur, s'écria le chevalier, ce que j'ai vu des hommes m'oblige à +les mépriser presque tous; je crains les femmes; et, quant à mon coeur, +je le maudis pour les mauvais tours qu'il me joue! Vous voyez donc bien +que je suis vos avis... + +En parlant ainsi, le chevalier, d'une secousse, s'arracha à l'étreinte +de son père. Le vieux routier demeura un instant stupéfait. + +--Voilà ce qu'il appelle suivre des avis? gronda-t-il. Je crois qu'il +finira sur l'échafaud et il ne me restera que la ressource de l'y +accompagner! Allons!... + +Et il s'élança à son tour vers le gros rassemblement qui obstruait la +rue Saint-Antoine. + +A cet endroit de la rue, au-dessus de la boutique d'un marchand de +simples et herbes desséchées dont l'enseigne était vouée--au grand +Hippocrate, ledit marchand avait depuis longtemps fait creuser une +niche. Dans cette niche, il avait placé une statuette en bois peint +figurant un vénérable vieillard habillé à la grecque, possesseur d'une +belle barbe, et qui n'était autre que le grand Hippocrate en personne. +Or, peu à peu, ce personnage avait changé d'identité. Le grand +Hippocrate était devenu peu à peu et tout doucement le grand saint +Antoine. + +Or, de même que sur une foule de points dans Paris, de zélés serviteurs +de l'Eglise avaient installé au-dessous de la niche, devant la porte +de la boutique, une table sur laquelle ils avaient placé une corbeille +destinée à recevoir les dons des fidèles à saint Antoine. Ceux qui +étaient riches mettaient un denier ou un sou; ceux qui étaient pauvres +jetaient un liard; enfin, les moins fortunés mettaient dans la corbeille +du pain, des légumes pour la soupe de saint Antoine, et ceux qui +n'avaient rien du tout faisaient une croix et une prière. + +Il va sans dire que, tous les soirs, les quêteurs des couvents venaient +recueillir le contenu de la corbeille. + +Cela dit, on comprendra l'indignation publique lorsqu'un bourgeois étant +venu à passer refusa formellement de déposer aucune aumône. + +--Saluez au moins le grand saint Antoine, lui cria-t-on. + +--Mais, objecta le bourgeois, c'est Hippocrate! + +Là-dessus, on cria au blasphème. + +--Mort au huguenot! + +--Mort au parpaillot! + +A ce moment passa une litière traînée par un cheval blanc, et dans +laquelle se trouvait une jeune femme à l'oeil doux, au visage expressif. +La litière fut naturellement arrêtée par la foule, et la jeune femme +écarta les rideaux pour voir ce qui se passait. A peine eut-elle aperçu +le bourgeois que l'on malmenait qu'elle s'écria: + +--Quoi! c'est l'illustre Ramus que l'on traite ainsi! + +Le bourgeois, entendant cette voix amie, fit tous ses efforts pour se +rapprocher de la litière. + +--Laissez-le! criait la jeune femme. Je vous dis que c'est le savant +Ramus!... + +La foule ne comprit qu'une chose: c'est que cette femme prenait le +parti du--huguenot et, ayant remarqué que la litière ne portait pas +d'armoiries, preuve que la femme n'était pas de noblesse et qu'il n'y +avait pas de ménagement à garder pour elle, cria tout d'une voix: + +--A mort la parpaillote! Qu'on les brûle tous deux! + +La litière se trouva aussitôt entourée, et la foule qui, jusque-là, +s'était plutôt amusée, devint tout à coup furieuse, s'exalta de ses +propres clameurs; en quelques instants, la situation devint menaçante +pour la jeune femme, et elle se mit à jeter des cris de détresse. Ramus, +le visage ensanglanté, s'accrochait désespérément aux rideaux de la +litière. + +--Place! place! hurla tout à coup une voix éclatante. + +Alors, on vit un jeune homme foncer tête baissée à travers la foule, +écarter les plus enragés à coups de poing, arriver à la litière, et là, +tirant une longue rapière, en porter des coups furieux aux assaillants +les plus rapprochés. + +Un cercle se forma autour du chevalier de Pardaillan--car c'était lui. + +La jeune femme, voyant le secours inespéré qui lui arrivait, reprit +courage et tendit la main au vieux Ramus, qui se hissa dans la litière +en murmurant: + +--Je suis sauvé pour cette fois... mais c'est grand-pitié qu'un peuple +en vienne à de si terribles méchancetés... + +La foule, voyant sa proie lui échapper, se mit à jeter des hurlements +féroces, mais la flamboyante Giboulée décrivait de si rapides cercles +avec sa pointe que le vide se maintenait autour du chevalier. + +Cependant les plus furieux allaient se ruer dans un assaut désespéré, +lorsque des cris de douleur retentirent sur les derniers rangs de la +foule qui se dispersa comme devant un ouragan; c'était M. de Pardaillan +père qui arrivait à la rescousse et s'escrimait si bien de sa rapière +qu'en quelques instants il eut pris place près de la litière, de l'autre +côté de son fils. + +Avec une pareille escorte, la litière se trouva assez protégée pour +avancer rapidement. + +Et comme, en somme, on ne savait pas trop de quoi il s'agissait, la +foule s'arrêta, se contentant de menacer du poing les deux sauveurs qui, +cent pas plus loin, remirent leurs épées au fourreau. + +Pardaillan père, une fois le danger passé, avait rejoint Pardaillan fils +en grommelant: + +--De quoi diable t'es-tu encore mêlé là?... + +Le chevalier ne répondit pas: il était tout à l'émotion qui lui venait +en s'apercevant que la litière suivait exactement le chemin qu'il avait +pris le jour où il avait suivi la Dame en noir avec l'intention bien +arrêtée de lui dire qu'il aimait sa fille Loïse! + +Et que devint cette émotion lorsque la litière entra dans la rue des +Barrés!... + +Enfin, le coeur du chevalier se mit à battre plus fort que jamais +lorsque la litière s'arrêta devant la maison où il avait vu entrer +Jeanne de Piennes!... + +Le vieux Ramus descendit de la litière, suivi de la jeune femme qui +sauta légèrement à terre. + +--Entrez, dit-elle de sa voix douce, entrez, mon bon père, Il faut que +vous vous reposiez quelque peu. + +--Vous êtes une charmante enfant, dit Ramus, qui ne paraissait pas trop +ému de ce qui venait de lui arriver; et j'aurai grand plaisir à me +reposer en votre société. + +Et, comme la porte s'ouvrait au coup de marteau, le savant entra dans la +maison. Alors la jeune femme se tourna vers le chevalier et son père. + +--Entrez, dit-elle avec une tendre autorité. + +Le chevalier eût bien voulu s'en aller: la curiosité de connaître cette +maison où était entrée la mère de Loïse l'emporta. + +L'intérieur de la maison était d'aspect de bourgeoisie. Ils pénétrèrent +dans une salle à manger, et la dame ordonna à une servante d'apporter +des rafraîchissements. + +--Messieurs, dit-elle alors, je m'appelle Marie Touchet. Me ferez-vous +la grâce de me dire à qui je dois d'être en vie? + +Le chevalier ouvrait déjà la bouche. Le vieux routier lui marcha sur le +pied et se hâta de répondre: + +--Madame, je m'appelle Brisard, ancien sergent des années du roi, et +mon jeune camarade que voici et qui est gentilhomme s'appelle M. de La +Rochette. + +Marie Touchet remercia ses deux sauveurs en termes émus et voulut leur +faire promettre de la revenir voir, ce à quoi ils ne voulurent pas +s'engager. + +--Quelles relations Jeanne de Piennes pouvait-elle avoir avec la dame +que nous quittons? se demandait le chevalier. + +--Je me demande à quoi nous sert d'avoir exposé notre vie pour ces +inconnus! dit le vieux routier. Sans compter qu'un peu plus, vous alliez +dire votre nom, alors que nous devons nous cacher... nous défier de +Paris tout entier! + +--Oh! mon père, croyez-vous donc que cette femme qui nous doit la vie +serait capable de nous trahir? + +--Je me méfierais du meilleur de mes amis en ce moment. + +Le lendemain, Marie Touchet reçut la visite du roi Charles IX, qui, +comme toujours, vint seul et secrètement. + +Elle le mit au courant de ce qui s'était passé la veille et ajouta: + +--Mon cher sire, si vous avez quelque amour pour moi, vous récompenserez +ce vieux sergent qui se nomme Brisard et ce jeune gentilhomme, si brave, +M. de La Rochette. + +--Je le veux, dit le roi, je le veux, ma chère Marie. + +Le roi ordonna de rechercher activement Brisard, ancien sergent, et un +gentilhomme nommé de La Rochette, et qu'on les lui amenât dès qu'ils +seraient trouvés. Malgré d'activés recherches, on ne put mettre la main +ni sur Brisard, ni sur La Rochette! Le roi en fut très contrarié, et son +grand prévôt tomba en disgrâce. + + +XXX + +LE GÎTE + +En quittant la maison de la rue des Barrés, le père et le fils +discutèrent, en se promenant sur les bords de la Seine, de l'endroit où, +ils se cacheraient et de ce qui leur restait à faire. Tout en discutant, +ils descendaient le cours du fleuve, et ils vinrent à passer devant une +guinguette. + +--J'ai faim! dit le chevalier. + +--Et moi, j'enrage de soif, dit le vieux routier. Entrons! J'espère que +tu as de l'argent pour payer une omelette et une bouteille. + +Le chevalier se fouilla et fit un signe négatif. + +--J'ai tout donné à Catho! reprit le vieux routier. + +--Monsieur, je pense que nous ne devons pas le regretter. Catho nous a +sauvé la vie... + +--Je ne dis pas non; mais, si nous mourons de faim et de soif, elle +n'aura pas sauvé grand-chose!... + +Avec un soupir, les deux hommes s'éloignèrent de la guinguette. Tristes +et silencieux, ils continuèrent à descendre le cours du fleuve. + +--Chevalier, dit tout à coup le vieux Pardaillan, nous cherchons la +pitance et le gîte... viens, faisons-nous renards et loups... reprenons +la route, reprenons ensemble nos longues étapes que guide le hasard; +nous parcourrons la France, nous verrons le monde entier, si tel est +notre bon plaisir!... + +Au discours du vieux routier, le chevalier répondit en secouant la tête; +il ne voulait pas quitter Paris parce que Loïse était à Paris. Du moins, +il avait la conviction qu'elle y était. + +--Ainsi, reprit le père, tu refuses encore de me suivre? + +--Mon père, je vous l'ai déjà dit: plutôt que de quitter Paris, je +mourrais. + +--Bon, bon... cherchons donc un gîte? + +--Je crois, monsieur, en avoir trouvé un, fit le chevalier. + +--Voyons. Est-ce quelque bel arbre bien feuillu? + +--Rien de cela, monsieur: c'est un palais, l'hôtel de Montmorency. Le +noble duc m'a offert l'hospitalité. Allons la lui demander pour tous +deux. + +--Ouais, tu oublies donc, chevalier, que j'enlevai jadis sa fille et +que ce digne maréchal doit avoir conservé quelque bonne dent contre ton +père? + +--Vous vous trompez; s'il y a eu rancune, cette rancune est maintenant +évanouie. + +--Je ne m'y fie pas. Mais enfin, puisque tu as l'hospitalité chez +Montmorency, que ne le disais-tu plus tôt? Cela m'eût épargné des +inquiétudes. Voilà donc ton gîte tout trouvé. + +--Le vôtre aussi, mon père. + +--Ne t'inquiète pas de moi. Du moment que tu as un gîte, le mien est +tout trouvé aussi. + +--Et c'est? + +--Pardieu, l'hôtel de Mesmes! Allons, chevalier, je t'accompagne +jusqu'au bac, et puis je prendrai le chemin du Temple. Nous aurons ainsi +un pied dans l'un et l'autre camp. + +Ce plan, après réflexion, parut le plus simple et le meilleur au +chevalier qui l'adopta aussitôt. + +En arrivant au bac qui était presque en face du palais que Catherine +faisait bâtir sur l'emplacement de l'ancienne Tuilerie, le père et le +fils s'embrassèrent; le bateau étant à ce moment sur l'autre rive, le +chevalier dut attendre quelques moments et en profita pour dire à son +père: + +--Monsieur, vous m'avez déjà rendu le service d'aller à la Devinière +pour ramener mon chien Pipeau. Or, j'y ai laissé un autre ami auquel je +tiens assez... + +--Serait-ce un autre chien? + +--Non, monsieur, c'est un cheval. + +--Diable! Mais nous sommes riches. Un cheval vaut de l'argent, s'il est +bon... + +--Il est excellent. Mais gardez-vous de le vendre, mon père! + +--Et pourquoi? + +--Parce qu'il s'appelle Galaor! fit en souriant le chevalier. + +--Galaor! réfléchit le vieux routier. Galaor... où ai-je entendu ce +nom-là?... Galaor... j'y suis! C'est aux Ponts-de-Cé... M. de Damville +me racontait l'histoire d'une aventure à lui arrivée, et où il avait été +sauvé. Ah ça! mais c'est donc toi qui as sauvé Damville?... + +Le chevalier sourit. + +--Et tu ne le disais pas! Vive Dieu!... + +A ce moment, le bac accostait et le chevalier embarqua, tandis que +le vieux routier, tout joyeux, tout courant, prenait le chemin de la +Devinière... + +En arrivant à l'hôtel de Montmorency, le chevalier, suivi de Pipeau, se +fit conduire au maréchal. + +--Monseigneur, lui dit-il simplement, la personne à qui je comptais +demander l'hospitalité n'est pas à Paris... + +Sans rien dire, le maréchal prit le chevalier par la main et le +conduisit dans une chambre magnifique. + +--Chevalier, lui dit-il, vous êtes chez vous. + +Pendant ce temps. M. de Pardaillan père arrivait à la Devinière, tout +courant, se précipitait dans les cuisines et demandait d'une voix +empressée: + +--Où est Galaor?... + +--Galaor? fit Landry stupéfait. Il est à son écurie. Mais cet homme que +vous avez blessé... + +--Quelle écurie, mort-diable? interrompit Pardaillan. + +--A droite de la cour, dit l'aubergiste effaré. + +Le vieux routier n'entendait plus. Déjà il courait à l'écurie indiquée, +suivi de maître Landry, qui lui désigna un beau cheval aubère à tête +fine et intelligente. + +--Voici Galaor! dit-il. Mais le blessé... + +--Vous m'ennuyez, maître Landry, avec votre vicomte d'Aspremont, s'écria +Pardaillan qui commençait à seller Galaor. Est-ce ma faute s'il est +tombé sur la pointe de mon épée? Eh bien, voyons, est-il mort? + +--Mais il n'est pas mort, monsieur! + +--Diable!... Ah! le misérable! Et qu'en avez-vous fait? + +--C'est ce que je voulais vous dire. Quand il eut repris ses sens, il a +dit que la chose vous coûterait cher! + +--Bah! vraiment? + +--Et il a voulu être porté à l'hôtel de Mesmes! + +--Diable, diable!... fit Pardaillan qui s'arrêta court et se mit à +réfléchir. Bah! s'écria-t-il tout à coup, Galaor arrangera tout cela! +Allons, adieu, maître Landry. + +Sur ce, le vieux Pardaillan sauta en selle et s'éloigna au trot rapide +de Galaor. Bientôt, il arriva à l'hôtel de Mesmes, fit placer Galaor +à l'écurie par Gillot qui reconnut aussitôt l'ancienne monture du +maréchal, et se demanda grâce à quel sortilège ce cheval, qui avait +disparu tout à coup, était ramené par l'homme qui lui voulait couper les +oreilles. + +Cependant, le vieux Pardaillan s'était rendu chez le maréchal. + +--Je vous attendais, dit celui-ci. Nous avons diverses questions à +régler. + +--D'abord la question d'Aspremont? fit Pardaillan. + +--Oui; je vous avais recommandé de vous faire son ami, et voici qu'on me +le ramène en triste état; vous me privez d'un fidèle serviteur... + +--Je vous en ramène un autre, monseigneur. + +--Où est-il? fit vivement le maréchal. + +--A l'écurie, monseigneur. Si j'osais vous faire une prière, ce serait +de descendre avec moi jusqu'à vos écuries. + +Le maréchal, intrigué, acquiesça d'un geste et suivit Pardaillan. +Celui-ci descendit dans la cour, ouvrît la porte de l'écurie et montra +du doigt, sans rien dire, Galaor attaché à son râtelier. + +--Mon ancien destrier de bataille! fit le maréchal étonné. Qui me l'a +ramené?... Vous?... + +--Moi, monseigneur. Il m'a été donné comme vous l'aviez donné; et celui +qui vient de m'en faire présent, c'est celui-là même qui, certain soir +où vous étiez attaqué par des truands, vous prêta main-forte. + +--C'est vrai; cet inconnu m'a sauvé la vie, dit le maréchal. + +--Cet inconnu, c'est le chevalier de Pardaillan, fils unique et héritier +de votre humble serviteur! + +--Venez, dit le maréchal qui, sortant de l'écurie, remonta rapidement à +son cabinet, agité, silencieux, tandis que le vieux routier l'examinait +en dessous, en souriant. Expliquez-moi tout d'abord votre duel avec +Orthès. + +--Mon Dieu, monseigneur, c'est bien simple: lorsque je suis arrivé ici, +M. d'Aspremont m'a regardé et m'a parlé d'une façon qui m'a déplu. Je le +lui ai dit. En galant homme qu'il est, il a compris. Aujourd'hui, nous +avons trouvé l'occasion de nous exprimer en douceur toute l'estime que +nous avons l'un pour l'autre. + +--Ainsi, pas de haine entre vous? + +--Pas la moindre haine, dit sincèrement Pardaillan. + +--Bon. Venons-en donc à Galaor, c'est-à-dire à votre fils. Vous dites +que c'est lui qui, si heureusement, me prêta main-forte? + +--La preuve, monseigneur, c'est qu'il m'a donné Galaor en signe de +reconnaissance. + +--Votre fils, mon cher, est un vrai brave. Vous m'aviez promis de me +l'amener. + +Le vieux routier réfléchit un instant; et, pour dérouter entièrement le +maréchal, il résolut d'employer l'arme la plus redoutable: la vérité. + +--Monseigneur, dit-il, j'ai proposé à mon fils d'être à vous: il ne +l'a pas voulu parce qu'il est déjà à M. de Montmorency. Mon fils, +monseigneur, a surpris un redoutable secret: il a assisté à votre +entrevue, à l'auberge de la Devinière. Il a donc tout lieu de redouter +votre colère ou la terreur de quelqu'un de vos acolytes, M. de +Guitalens, par exemple. Il est persuadé que, si vous le teniez, vous +l'enverriez à la Bastille, d'où il s'est échappé par miracle. Voilà les +bonnes et solides raisons qu'il m'a données, pour ne pas venir ici. En +outre, il est à Montmorency. Or, je suis à vous, moi! Il en résulte +que je me trouve dans la nécessité ou de vous trahir, ce qui serait +abominable, ou de devenir l'ennemi de mon fils, ce qui me paraît plus +impossible encore. + +--Mais, demanda le maréchal, pourquoi le jeune homme est-il contre moi? + +--Il n'est pas contre vous, il est avec Montmorency, voilà tout. Il vous +en veut si peu, monseigneur, et il a si peu envie de chercher à vous +nuire, qu'il va quitter Paris dès ce soir... + +--Et pourquoi diable quitte-t-il Paris?... Pardaillan, franchise pour +franchise. Il est très vrai que j'ai eu un instant l'idée de le rendre +à Guitalens, dont il a surpris la conversation avec moi, je veux que le +diable m'écorche vif, si je sais comment! Pardaillan, votre fils a +le génie de la bravoure; mais il est sans appui. Amenez-le-moi! je +l'enrichis! + +--Vous oubliez, monseigneur, qu'en raison même de cette attitude qu'il +a eue au Louvre, il est poursuivi, traqué, et qu'il lui faut quitter +Paris, sous peine d'être pendu. + +--Dans mon hôtel, le chevalier sera plus en sûreté que dans le château +où, sans aucun doute, mon frère l'envoie. + +--Mais, si je ne me trompe, il doit être déjà parti. La chose pressait. +En effet, voici ce qui nous est arrivé. + +Ici, Pardaillan raconta le siège du Marteau-qui-cogne. + +--Vous voyez, acheva le vieux routier, qu'il était temps que le +chevalier quittât Paris. + +--Mais alors, vous êtes tout aussi compromis que lui! Pourquoi êtes-vous +resté? + +--Parce que je vous avais promis de vous aider, monseigneur, dit +simplement Pardaillan. + +Le maréchal tendit sa main au vieux routier, qui s'inclina plutôt pour +cacher son sourire, que par respect. + +Ce fut ainsi que les deux Pardaillan, après avoir failli se trouver sans +gîte, eurent définitivement chacun un véritable palais pour demeure. + + +XXXI + +LA REINE MÈRE + +Trois jours après la scène du Louvre, ainsi qu'il l'avait annoncé à son +frère, François de Montmorency se rendit à l'hôtel de Mesmes, résolu à +terminer d'un coup de foudre cette haine de dix-sept ans. Le chevalier +de Pardaillan avait insisté vainement pour l'accompagner. + +Il était environ sept heures du soir, lorsque le maréchal arriva +devant l'hôtel de Mesmes. Il fit un signe à son écuyer qui, en cette +circonstance, remplissait les fonctions de héraut d'armes. + +Sans descendre de cheval, l'écuyer sonna du cor. + +La grande porte de l'hôtel demeura fermée. + +Il y eut un nouvel appel de cor, puis un troisième. + +Le silence demeura profond. + +Aux environs, quelques têtes se montrèrent un instant à des fenêtres, +puis disparurent aussitôt. + +Alors, sur un nouveau signe du maréchal, le héraut d'armes mit pied à +terre et heurta rudement le marteau de la porte. Un judas glissa dans sa +ramure. + +--Qui demandez-vous? fit une voix. + +--Nous demandons, dît le héraut, Henri de Montmorency, qu'on appelle duc +de Damville. + +--Que lui voulez-vous? reprit la même voix. + +--Nous venons lui demander justice pour une injure dont il nous frappa. +Que s'il refuse, nous en appellerons au jugement de Dieu. + +La porte s'entrebâilla. Un officier, aux armes de Damville, sortit, se +découvrit, s'inclina devant François et dit: + +--Monseigneur, je suis fâché d'avoir à vous apprendre une mauvaise +nouvelle: l'hôtel est vide depuis hier. Mon maître, monseigneur de +Damville, sur ordre exprès de Sa Majesté le roi, a dû subitement quitter +Paris. + +François pâlit et jeta un sombre regard sur l'hôtel. + +--Monseigneur, reprit l'officier, que s'il vous plaît de vous reposer en +cette demeure, je m'empresserai d'y exercer, vis-à-vis de vous, les lois +de l'hospitalité. + +François regarda le héraut, qui répondit. + +--Nous refusons l'hospitalité offerte. + +L'officier, alors, se couvrit, rentra dans l'hôtel et referma la porte. +Alors, le héraut sonna du cor, et, par trois fois, appela à haute voix +Henri de Montmorency. Puis, il mit pied à terre, s'approcha de la grande +porte et dit: + +--Henri de Montmorency, nous sommes venus te demander raison d'une +injure grave. Nous t'avons prévenu que nous serions à ta porte ce soir. +Nous déclarons que tu as fui lâchement, nous te déclarons félon, et nous +te laissons notre gant en signe de défi, tant est juste notre cause! + +A ces mots, François déganta sa main droite. + +Le héraut prit le gant; dans la sacoche de son cheval, il prit un +marteau et un clou; et, s'approchant alors de la grande porte de +l'hôtel, il y cloua le gant. + +Quelques minutes encore, François de Montmorency attendit pour voir si +ce suprême outrage serait relevé par son frère, car il ne doutait pas +qu'il ne fût dans l'hôtel. + +Puis, voyant que la porte demeurait fermée, et n'entendant aucun bruit, +il se retira. + +A ce moment, deux hommes se montrèrent au coin même de cette ruelle, où +le chevalier de Pardaillan avait tenté son attaque contre le maréchal de +Damville: c'était le chevalier lui-même et le comte de Marillac. + +En effet, dès que François de Montmorency eut quitté son hôtel, le +chevalier en était sorti presque aussitôt, et avait couru rue de +Béthisy, où il avait trouvé le comte. En deux mots, il lui avait raconté +la tentative qu'allait faire le maréchal. Marillac n'avait en somme que +peu d'intérêt à aider Montmorency, malgré la sympathie qu'il éprouvait +pour lui. Mais, en revanche, il s'était mis une fois pour toutes à la +disposition du chevalier, pour lequel son amitié et son admiration +allaient grandissant. Aussi, n'hésitât-il pas à suivre son ami, qui +l'entraîna à l'hôtel de Mesmes. + +--Si le maréchal entre dans son hôtel, expliqua Pardaillan, et que nous +ne le voyons pas en sortir, nous y entrerons, et il faudra bien qu'on +nous dise ce qu'il est devenu. + +--Je ne crois pas qu'il entre, fit le comte. Je connais assez Damville +pour supposer qu'il voudra éviter cette entrevue. + +Les deux jeunes gens, cachés dans une encoignure, assistèrent donc à la +scène que nous venons de retracer. + +--Vous voyez que j'avais deviné juste, dit le comte de Marillac, lorsque +le maréchal fut parti. + +Ils revinrent alors vers l'hôtel Coligny, le comte pensif, le chevalier +inquiet, de cette profonde inquiétude qui serre la gorge, et qu'il +cachait sous ce masque de froideur et ces saillies qui lui étaient +habituelles. + +En arrivant devant l'hôtel Coligny, Pardaillan tendit sa main et annonça +qu'il retournait près du maréchal. + +Mais le comte le retint. + +--Voulez-vous, dit-il, me faire un grand plaisir? Il s'agit simplement +de dîner avec moi ce soir; puis, vers neuf heures, je vous emmènerai +quelque part, où je meurs d'envie de vous présenter à une personne... + +--A qui donc? fit le chevalier en souriant. + +--A ma fiancée. Vous acceptez? Vous êtes libre ce soir?... + +--Je suis libre, mon ami; mais fusse-je enfermé à la Bastille, que, pour +avoir l'honneur d'être présenté à celle que vous appelez votre fiancée, +je démolirais la Bastille! + +Devisant ainsi, et se disant le plus simplement du monde de ces choses +énormes, les deux amis se dirigèrent vers une guinguette, où ils +dînèrent de bon appétit. + +Vers neuf heures, le comte de Marillac, suivi du chevalier, prit le +chemin de la rue de la Hache. + +Il avait été maintes fois question, entre Pardaillan et Marillac, de la +scène du Pont de bois; mais jamais Pardaillan n'avait songé à dire que, +ce jour-là, la reine de Navarre était accompagnée d'une jeune fille. +De son côté, Alice de Lux n'avait jamais dit à son fiancé qu'elle se +trouvait dans cette circonstance auprès de Jeanne d'Albret; en effet, +il eût fallu expliquer comment la reine, avait été attaquée; elle +craignait, par un mot imprudent, de révéler son attitude... + +Il en résultait d'une part: Marillac ignorait que Pardaillan eût sauvé +sa fiancée; de l'autre, Pardaillan ignorait que la compagne de la reine +de Navarre fût précisément cette jeune fille, dont son ami l'avait +entretenu avec tant de passion. + +Cela dit, revenons à Alice de Lux. Il y avait en elle de l'anxiété et +de la terreur. L'anxiété venait de la présence chez elle de Jeanne +de Piennes et de Loïse. Elle avait, il est vrai, pris toutes ses +précautions. Jeanne et sa fille étaient logées au premier, dans deux +chambres qui donnaient sur le derrière de la maison. Elles y étaient +enfermées à clef. Mais, enfin, un hasard pouvait révéler leur présence à +Marillac. + +Et alors, comment expliquerait-elle cette présence? + +Ce qui provoquait sa terreur, c'était un laconique billet qu'elle venait +de recevoir. + +On n'a pas oublié que ses conventions avec la reine Catherine +l'obligeaient à déposer, tous les soirs, dans la plus basse fenêtre de +la tour, construite pour l'astrologue Ruggieri, une sorte de rapport de +police. Généralement, elle se contentait de quelques mots vagues, tracés +d'une écriture contrefaite: + +--Rien de nouveau à dire... ou bien--J'ai vu l'homme, tout va bien... + +Ce soir-là, au moment où Alice jetait son rapport, elle se sentit saisir +par la main, et, dans cette main, on glissa un papier plié. + +Ce billet venait de Catherine de Médicis, mais ne portait aucune +signature, aucun signe qui pût laisser deviner qui l'avait sinon écrit, +du moins dicté. + +Voici ce qu'il contenait: + +Retenez l'homme, ce soir, jusqu'à dix heures. Renvoyez-le à cette heure +sans tarder. S'il veut passer la nuit chez vous, trouvez un prétexte; +mais qu'à dix heures il soit dans la rue; on veut bien ajouter qu'il ne +lui arrivera pas de mal. + +La cynique supposition que le comte voudrait peut-être passer la nuit +dans la maison amena une flamme de honte sur les joues d'Alice de Lux, +et deux larmes brûlantes à ses yeux. Quant aux derniers mots du billet, +ils ne la rassuraient pas!... Si Catherine de Médicis voulait que le +comte fût dans la rue à dix heures, c'est qu'elle avait l'intention +de le faire attaquer, enlever... que savait-elle?... toutes sortes de +sinistres pressentiments l'assaillaient... + +Et, lorsqu'elle entendit heurter le marteau, sa résolution fut prise à +l'instant. Coûte que coûte, arrive qu'arrive, elle décida de retenir +Marillac toute la nuit, s'il le fallait... + +Quelques instants plus tard, le comte entra dans la pièce. + +--Chère Alice, dit-il, je veux vous présenter le chevalier de +Pardaillan, que je considère comme un frère. + +Alice frémit. Du premier coup d'oeil, elle avait reconnu le jeune homme +du Pont de bois, celui qui, après avoir sauvé la reine de Navarre, +l'avait accompagnée chez le Juif du Temple. + +Pardaillan, qui, après s'être incliné, relevait la tête, la reconnut +aussi à l'instant même. Il y eut chez Alice un moment de poignante +angoisse. + +Pardaillan ne fit pas un geste de surprise, et il eut si parfaitement +l'air de voir Alice pour la première fois qu'elle-même s'y trompa. + +Aussitôt, elle se rassura, du moins en ce qui concernait ce nouveau +danger. + +--Comment se fait-il, se demandait Pardaillan, que je retrouve ici la +suivante de la reine de Navarre? Pourquoi paraît-elle si troublée, si +inquiète?... Je me rappelle que la reine lui a reproché, d'étrange +façon, de l'avoir entraînée au Pont de bois... + +Et le chevalier se mit à étudier sérieusement la jeune femme. Au bout +de quelques minutes, tous les trois causaient gaiement. Et, cependant, +Alice voyait avec terreur l'aiguille de l'horloge avancer vers dix +heures. + +--Comment faire, maintenant? Comment lui dire? + +Dix heures sonnèrent. Elle tressaillit et se mit à parler avec +volubilité; et sa causerie eût paru charmante à tout autre qu'à +Pardaillan, dont les soupçons s'éveillaient à chaque mot qu'elle +prononçait. Il lui semblait qu'elle avait des gestes équivoques; il lui +surprenait des pâleurs soudaines et des rougeurs excessives, qui étaient +étranges; et il ne fut pas surpris du cri de terreur qu'elle jeta, au +moment où le comte, se levant, annonça qu'il était temps de se retirer. + +--Pour Dieu, fit-elle d'une voix haletante, demeurez encore!... + +--Chère âme, dit Marillac, voici encore de vos terreurs... + +--Madame, dit le chevalier avec un accent tel qu'elle comprit ce qui se +passait dans son esprit, je vous jure que, ce soir, il n'arrivera rien +de fâcheux à mon ami. + +Elle lui jeta un regard de souveraine reconnaissance, et n'eut que la +force de murmurer au comte: + +--Allez donc, mon bien-aimé, mais souvenez-vous que vous m'avez juré de +veiller sur vous-même... + +Et, comme ils sortaient tous trois dans le jardinet, elle se pencha +brusquement à l'oreille de Pardaillan: + +--Par pitié, ne le quittez pas qu'il ne soit en sûreté... Je crois qu'on +veut le tuer... + +Le chevalier ne put réprimer un tressaillement. + +Les deux hommes sortirent et s'éloignèrent. Long-temps, Alice demeura +dans la nuit, sur le pas de sa porte; mais enfin, n'entendant rien, elle +rentra presque rassurée. + +--Qu'en pensez-vous? demanda le comte à Pardaillan. + +--Je pense... eh bien, oui, c'est vraiment une adorable jeune femme... + +--Avez-vous vu, reprit le comte, comme elle m'a recommandé de veiller +sur moi-même. Elle a, par moments, des peurs inexplicables... + +--Eh! fit vivement le chevalier, qui vous prouve que ces peurs ne sont +pas justifiées? Je crois bien que les femmes ont de certains instincts +supérieurs aux raisonnements des hommes... + +A ce moment, comme ils entraient dans la rue de Béthisy, une ombre, qui +les avait suivis pas à pas, s'approcha d'eux soudain. Les deux jeunes +gens se mirent en garde. + +--Messieurs, dit l'homme qui venait de les rejoindre, ne redoutez rien, +je vous prie. J'ai simplement deux mots à dire à celui d'entre vous qui +est le comte de Marillac. + +Pardaillan tressaillit: il venait de reconnaître la voix de Maurevert. +Il garda le silence et remonta son manteau pour cacher son visage. +Marillac répondit: + +--C'est moi, monsieur. Qu'avez-vous à me dire? + +--Monsieur le comte, je voudrais vous parler seul à seul. + +--Vous pouvez parler devant monsieur, qui est mon ami. + +Maurevert hésita un moment, cherchant à entrevoir le visage de +Pardaillan. Enfin, il se décida: + +--Monsieur le comte, dit-il, je suis chargé par une personne de vous +prier de m'accompagner jusque chez elle... + +--Qui est cette personne? fit Marillac. + +--Une femme d'un rang auguste, voilà tout ce que je puis dire, puisque +nous ne sommes pas seuls et que ce secret n'est pas à moi. + +--Jusqu'où dois-je vous accompagner, si je m'y décide? + +--Jusqu'à la première maison du Pont de bois, monsieur le comte... mais +vous devez être seul. + +Vivement, Pardaillan entraîna alors Marillac à quelques pas de +Maurevert. + +--Savez-vous quel est l'homme qui vous parle? C'est Maurevert, l'un des +sbires de Catherine. Et savez-vous qui vous attend à la maison du Pont +de bois? C'est la Médicis elle-même! + +--Vous en êtes bien sûr? + +--J'en mettrais ma main au feu. Ainsi, mon cher, renvoyons Maurevert +avec tous les honneurs qui lui sont dus, c'est-à-dire... + +Pardaillan n'eut pas le temps d'achever sa phrase. + +Marillac s'était retourné vers Maurevert, et, avec une sorte de +désespoir fébrile, avait dit: + +--Je suis prêt à vous suivre, monsieur!... (Il faut bien que je voie +enfin ma mère de près? songea-t-il avec une terrible amertume.) + +--Que faites-vous! s'écria Pardaillan. + +--Venez donc, monsieur le comte! dit Maurevert. + +Le chevalier essaya de retenir Marillac. Celui-ci, en proie à un trouble +incompréhensible, saisit son ami dans ses bras, comme pour lui dire un +suprême adieu, colla sa bouche à son oreille, et, d'une voix palpitante, +prononça: + +--Mon cher, je vous dis adieu, et je vous bénis pour tout le bonheur que +m'a donné votre charmante amitié... + +--Ah ça! murmura Pardaillan, devenez-vous fou? + +--Non! Car j'espère bien que Catherine de Médicis va me faire +assassiner, et ce sera beau, voyez-vous! + +--Par la mort-Dieu! je ne vous quitte pas! + +--Tu vas me quitter, Pardaillan! Car, là où je vais, tu ne peux venir! +Pardaillan, ce n'est pas le comte de Marillac qui va chez la reine +mère... oui, je dis bien, la reine mère... C'est Déodat; c'est l'enfant +ramassé sur les marches d'une église! Maintenant, veux-tu savoir +pourquoi, sachant que je vais être assassiné, je vais chez la reine?... + +--Oui, oh! oui, fit Pardaillan qui haletait. + +--Eh bien, c'est parce que je veux connaître ma mère! Et que Catherine +de Médicis... est ma mère!... + +Et, s'arrachant de l'étreinte de son ami, le comte fit un signe à +Maurevert et s'élança rapidement dans la direction du Pont de bois. + +Le chevalier demeura quelques minutes comme étourdi. + +--Déodat, fils de la Médicis! murmura-t-il. + +Puis, reprenant son sang-froid, il s'élança à son tour vers la maison +qu'il connaissait bien, décidé à en surveiller les abords tant que le +comte y serait, et à y pénétrer au besoin. + +Et, tout en courant, tout en arrangeant son dispositif de bataille avec +cet esprit de méthode qui était une de ses grandes forces, une question +se posait dans son esprit: + +--Alice de Lux savait-elle que Maurevert guettait Marillac dans la rue? + +En peu d'instants, il atteignit le Pont de bois. + +Le chevalier examina un instant la maison mystérieuse où il avait pris +contact avec Catherine de Médicis. La maison était muette, sa face toute +voilée d'ombre. + +--Reine, magicienne, démon, tout ce qu'elle voudra! mais qu'elle ne +touche pas à un cheveu du comte. Car j'irais la chercher au fond de son +Louvre, et, du roi de France, je ferais un orphelin avant l'heure! + +Pardaillan se cacha, la dague au poing, les yeux fixés sur la maison +mystérieuse du Pont de bois. + +Dans cette maison, c'était une scène poignante qui se déroulait à ce +moment, malgré la froideur apparente des paroles échangées, avec, pour +acteurs, la reine Catherine, l'astrologue Ruggieri, Déodat, l'enfant +trouvé--la mère, le père, le fils. + +Mais, pour donner à cette scène toute sa signification, nous précéderons +Déodat de Marillac dans la maison, comme déjà nous y avons une fois +précédé Pardaillan. Cette fois, Catherine de Médicis n'écrit pas. Elle +se pose cette question: + +--Viendra-t-il? + +Ruggieri la contemple silencieusement, avec une angoisse grandissante. + +Voici ce que dit Catherine: + +--Je ne veux pas qu'il meure ce soir. Je vais le sonder, savoir qui il +est, mettre à nu son âme. S'il est tel que je l'espère, si je reconnais +en lui mon sang et ma race, il est sauvé. Tu es le père, et je comprends +tes appréhensions. Moi, René, je suis la mère; mais je suis aussi la +reine. Je dois donc étouffer les cris de la maternité, songer aux choses +de l'État, et, si cet homme s'écarte de moi, il mourra! + +--Catherine, dit Ruggieri qui, dans ses moments d'émotion, oubliait +l'étiquette, qu'il vive ou meure, en quoi cela peut-il intéresser les +affaires de l'État? Qui saura jamais... + +--Toute la question est là! interrompit Catherine d'une voix sourde. Si +le secret devait toujours être gardé, je m'efforcerais d'oublier que +quelqu'un par le monde peut, un jour, se dresser devant moi et me +demander compte de sa détresse. Oui, je crois que je parviendrais à +l'oublier. Mais vivre avec cette menace perpétuelle impossible! Crois-tu +donc que mon coeur, à moi aussi, ne se soit pas ému quand tu m'as dit +qu'il vivait! + +--Ah! madame, s'écria amèrement l'astrologue, pourquoi ne pas me dire +que vous avez résolu sa mort et que rien ne peut le sauver! + +--Je te répète qu'il n'est pas condamné!... pas encore!... Je veux +que mon fils, mon vrai fils selon mon coeur, mon Henri, soit roi sans +conteste. Que Dieu appelle à lui ce malheureux Charles, et voilà Henri +sur le trône. Cela se fera très simplement. Oui, mais devant nous se +dresse un ennemi terrible. Il faudra que nous succombions ou qu'ils +soient exterminés. Les Bourbons, René, voilà notre ennemi! Jeanne +d'Albret, astucieuse, ambitieuse, convoite la couronne de France pour +son fils, Henri de Béarn. Si je ne suis pas devenue folle, je dois +penser que la meilleure méthode pour me défendre, c'est de supprimer +Jeanne d'Albret... que son fils se trouve sans royaume, et voilà les +Bourbons écrasés à jamais!... Or, qui mettre sur le trône de Navarre? +Qui! sinon quelqu'un qui serait à moi, qui serait de ma race. Mon fils +Henri, roi de France... et lui... ce fils inavouable, roi de Navarre? + +Ruggieri secoua tristement la tête, et, lorsqu'il entendit frapper, +lorsqu'il eut introduit Maurevert suivi de Marillac, il ne put +s'empêcher de frémir en jetant à son fils un regard à la dérobée. + +Maurevert, d'ailleurs, ne demeura pas dans la maison. + +Dans la salle du rez-de-chaussée, Ruggieri et Marillac demeurèrent un +instant seuls, silencieux. + +--Soyez le bienvenu dans cette maison, monsieur le comte! finit par dire +l'astrologue. + +Marillac, bouleversé lui-même par une indicible émotion, ne remarqua pas +le trouble qui agitait Ruggieri. Il se contenta de s'incliner, et, comme +Ruggieri lui faisait un signe, il le suivit d'un pas ferme. + +Arrivé au premier étage, Ruggieri poussa une porte et s'effaça pour +laisser passer le comte le premier. + +--Ma mère! songea le jeune homme. + +--Voilà donc mon fils! pensa la reine. + +--Monsieur, dit froidement Catherine, je ne sais si vous me +reconnaissez... + +--Vous êtes..., dit Marillac, emporté par l'irrésistible besoin de +passion filiale qui germait en lui. + +--Eh bien? interrogea Catherine, dont le coeur à cet instant battit +sourdement. + +--Je reconnais Votre Majesté, reprit le comte, vous êtes la mère... du +roi Charles IX de France... + +--Bien, monsieur. Je vais vous parler en toute franchise. J'ai su que +vous étiez à Paris; ce que vous y êtes venu faire, quelles personnes +vous y avez accompagnées, je ne veux pas le savoir... Je sais seulement +que le comte de Marillac est un ami fidèle de notre cousine d'Albret; je +sais que la reine Jeanne a, en vous, une confiance sans borne; et comme +je veux parler à cette grande reine à coeur ouvert, j'ai pensé que vous +lui seriez un messager agréable... + +Le comte, faisant un effort sur lui-même, répondit d'une voix très +calme: + +--J'attends les communications dont Votre Majesté veut bien me charger, +et j'ose vous assurer, madame, qu'elles seront fidèlement transmises à +ma reine... + +--Il ne sait rien! pensa Catherine, qui eut un soupir de soulagement. Et +comment saurait-il, d'ailleurs? + +--Ce que j'ai à vous dire, reprit-elle, est d'une extrême gravité. +D'abord, comte, ne vous étonnez pas que je vous reçoive ici, la nuit, en +présence d'un seul ami fidèle, au lieu de vous recevoir au Louvre. Il y +a à cela deux motifs: le premier, c'est que tout le monde ignore votre +présence à Paris et celle de certains personnages. Le deuxième, c'est +que toute la négociation dont je vous charge doit demeurer secrète... + +Le comte s'inclina. + +--Ensuite, continua la reine, je dois vous expliquer pourquoi je vous +confie la solution de la redoutable querelle qui, hélas! a déjà coûté +tant de sang aux hommes, tant de larmes aux mères... et je ne suis pas +seulement reine; moi aussi, je suis mère! + +Cette parole, d'une incroyable imprudence, en un tel moment, provoqua +chez Déodat--chez le fils!--une prodigieuse explosion de douleur +intérieure. Ce sentiment fut si violent que le comte devint livide et +il fût tombé s'il ne se fût appuyé au dossier d'une chaise. Catherine, +toute à sa pensée, ne s'aperçut de rien. Mais Ruggieri avait vu, lui... +avait compris!... + +--Il sait!... rugit-il au fond de lui-même. + +--Je vous ai choisi, continua la reine, parce que je sais combien Jeanne +d'Albret vous aime. Je vous ai choisi parce que j'ai des vues sur +vous... + +--Des vues sur moi! s'écria le comte avec une profonde amertume dont +Ruggieri saisit le sens. Aurais-je donc l'honneur d'être déjà connu de +Votre Majesté?... + +--Oui, monsieur, je vous connais... et même depuis beaucoup plus de +temps que vous ne pouvez supposer... + +--J'attends que Votre Majesté m'expose ses vues, dit Marillac d'une voix +altérée. + +--Tout à l'heure, comte. Pour le moment, je dois vous indiquer les +propositions franches qu'en toute loyauté je vous charge de faire +parvenir à ma cousine d'Albret. Veuillez m'écouter attentivement et +noter chaque article dans votre mémoire. Ainsi, j'aurai tout fait pour +la paix du monde et, si quelque calamité frappe le royaume, je n'en +serai responsable ni devant Dieu, ni devant les rois de la terre. + +--A tort ou à raison, je suis considérée comme représentant le parti de +la messe; à tort ou à raison aussi, Jeanne d'Albret est considérée comme +représentant la religion nouvelle. Voici donc ce que je lui propose: une +paix durable et définitive; le droit pour les réformés d'entretenir un +prêtre et d'élever un temple dans les principales villes; trois temples +à Paris; dix places fortes choisies par la reine de Navarre, à titre +de refuge et de garantie; vingt emplois à la cour réservés aux +religionnaires; le droit pour eux de professer en chaire leur théologie; +le droit d'accession à tous emplois, aussi bien qu'aux catholiques... +Que pensez-vous de ces conditions, monsieur le comte? + +--Madame, dit Marillac, je pense que, si elles étaient observées, les +guerres de religion seraient à jamais éteintes. + +--Bien. Voici maintenant les garanties que j'offre spontanément, car on +pourrait juger insuffisantes ma parole et la signature sacrée du roi... + +Marillac ne répondant pas, la reine poursuivit. + +--Le duc d'Albe extermine la religion réformée dans les Pays-Bas. +J'offre de constituer une armée qui, au nom du roi de France, portera +secours à vos frères des Pays-Bas, et ce, malgré toute mon affection +pour la reine d'Espagne et pour Philippe. Afin qu'il n'y ait point de +doute, l'amiral Coligny prendra lui-même le commandement suprême et +choisira ses principaux lieutenants. Que dites-vous de cela, comte? + +--Ah! madame, ce serait réaliser le voeu le plus cher de l'amiral!... + +--Bien. Voici maintenant la garantie par où on verra éclater la +sincérité de mes offres et mon désir d'une paix définitive. Il me reste +une fille que se disputent les plus grands princes de la chrétienté. Ma +fille, en effet, c'est un gage d'alliance inaltérable. La maison où elle +entrera sera à jamais l'amie de la maison de France: j'offre ma fille +Marguerite en mariage au roi Henri de Navarre. Qu'en dites-vous, comte? + +--Madame, j'ai entendu dire que vous êtes un génie en politique; je vois +qu'on ne se trompe pas. + +--Vous croyez donc que Jeanne d'Albret acceptera mes propositions et +quelle désarmera... + +--Devant votre magnanimité, oui. Majesté!... Elle n'eût pas désarmé +devant la force et la violence. Ma reine, comme Votre Majesté, +est animée d'un sincère désir de paix. Elle accueillera avec joie +l'assurance que, désormais, il n'y aura plus de différence entre un +catholique et un réformé... + +--Vous porterez donc mes propositions à Jeanne d'Albret. Je vous nomme +mon ambassadeur secret pour cette circonstance, et voici la lettre qui +en fait foi. + +A ces mots, Catherine tendit au comte un parchemin tout ouvert et déjà +recouvert du sceau royal. + +La reine réfléchissait. Elle tournait et retournait dans sa tête la +pensée qu'elle voulait émettre et jetait à la dérobée de sombres regards +sur ce jeune homme qui était son fils. + +Enfin, elle commença d'une voix hésitante: + +--Maintenant, comte, nous en avons fini avec les affaires de l'Etat et +de l'Eglise. Il est temps que nous parlions de vous. Et tout d'abord, +je veux vous poser une question bien franche, à laquelle vous répondrez +franchement, j'espère... Jusqu'à quel point êtes-vous attaché à la reine +de Navarre? Jusqu'où peut aller votre dévouement pour elle? + +Marillac frissonna. La question était toute simple en apparence. Mais +fut-ce l'accent de Catherine? Le comte crut y entrevoir une sourde +menace contre Jeanne d'Albret. + +Catherine se douta peut-être de l'effet qu'elle venait de produire, car +elle reprit, sans attendre la réponse: + +--Comprenez-moi bien, comte. La reine de Navarre, si elle accepte, comme +je n'en doute pas, les propositions que je lui soumets, viendra à Paris +pour les fêtes de la grande réconciliation. Je veux, en effet, que le +mariage de ma fille avec le jeune Henri soit l'occasion d'une joie +populaire dont on gardera le souvenir pendant des siècles. Sachez donc +que je rêve pour Henri de Béarn une destinée glorieuse. Puisqu'il va +être de la famille, je lui veux un royaume véritable et digne de lui. +Qu'est-ce que la Navarre? Un joli coin de terre sous le ciel, certes, et +qui serait encore un royaume acceptable pour un gentilhomme dépourvu de +tout au monde. Mais, pour Henri de Béarn, je veux quelque chose comme +une autre France... la Pologne, par exemple! + +--La Pologne! s'écria le comte étonné. + +--Oui, mon cher comte. J'ai des nouvelles sérieuses de ce grand Etat. +Avant peu, sans doute, je pourrai disposer de ce beau trône... Je le +réserve à un de mes fils. Et Henri de Béarn ne sera-t-il pas aussi mon +fils, du jour où il aura épousé Marguerite de France? Dès lors, la +Navarre n'a plus de roi. + +--Majesté, dit fermement Marillac, je ne crois pas que Jeanne d'Albret +abandonne jamais la Navarre... + +--Tout est possible, comte, même que Jeanne et son fils refusent la +gloire que je rêve pour eux, dans mon ardent désir d'effacer un triste +passé. Mais enfin, si vous vous trompiez... si, pour une raison ou une +autre, la Navarre se trouvait libre... eh bien, il lui faudrait un +roi... Vous, monsieur! + +Cette déclaration produisit sur Marillac l'effet d'un coup de foudre: il +eut la sensation violente, instantanée, que Catherine savait qu'il était +son fils. Un tremblement convulsif l'agita. + +--Moi! balbutia-t-il, moi! roi de Navarre! + +--Vous, comte, dit tranquillement Catherine. + +--Moi! reprit Marillac. Mais, madame, pour qu'un pauvre être sans nom +devienne un roi, il faut de puissants motifs. + +--Je les trouverai. Ne vous inquiétez pas, comte! + +--Vous ne me comprenez pas, madame! Ce n'est pas le motif de ma royauté +que je cherche! C'est le motif qui vous pousse, vous, à vouloir faire +de moi un roi! C'est la pensée qui vous guide! Ah! madame, c'est cela +seulement que je veux savoir, le reste n'est rien! + +L'exaltation du comte surprit Catherine; mais elle l'attribua à +l'étonnement. + +--Qu'importe, comte! dit-elle. Ne vous ai-je pas dit que j'avais des +vues sur vous? Saisissez la fortune qui passe à portée de votre main, +sans vous inquiéter du caprice qui l'a poussée de votre côté. Toute la +question maintenant est, pour moi, de savoir le degré d'affection qui +vous rattache à Jeanne d'Albret. Car c'est sur vous que je compte pour +faire aboutir une entreprise que je mûris... + +Et comme le comte faisait un mouvement: + +--C'est-à-dire, ajouta-t-elle avec un sourire livide, l'entreprise qui +doit assurer à Henri de Béarn un autre royaume... + +Marillac baissa la tête. + +--Madame, dit-il d'une voix qui, triste et sourde au début, finit par +devenir éclatante, madame, je ne sonderai donc pas les intentions de +Votre Majesté, et me bornerai à répondre aux questions qu'elle me pose. +Vous avez prononcé, tout à l'heure, un mot qui m'a profondément ému. +Vous avez dit: moi aussi, je suis mère!... Vous devez comprendre aussi, +du moins je le suppose toujours, quelle peut-être l'affection d'un fils +pour sa mère... + +Une sorte de pâleur livide s'était étendue sur le visage de Catherine. + +--Monsieur, dit-elle sourdement, vous avez d'étranges façons de vous +exprimer... + +--Pardonnez-moi, madame, dit Marillac avec une froideur terrible: il +m'est permis de tout supposer, de douter de tout, depuis que j'ai été +abandonné par ma mère. + +--Monsieur!... Un gentilhomme peut douter de tout au monde, excepté de +la parole d'une reine! + +--Ah! madame, vous m'avez demandé quelle est mon affection pour ma +reine. C'est celle d'un fils! Je ne suis pas un gentilhomme, moi! +J'ignore qui fut mon père. Qui suis-je, moi? Moi, que vous voulez faire +monter sur un trône! Un enfant trouvé, madame! Une femme, une seule, a +eu pitié de moi. Cette femme m'a ramassé, m'a pris dans ses bras, +m'a emporté, m'a élevé à l'égal de son fils; cette femme, c'est une +véritable mère... c'est ma reine... c'est la grande et noble Jeanne +d'Albret... Un dernier mot, quant à ma véritable mère, celle qui m'a +abandonné, ce que je puis souhaiter pour elle, c'est de ne jamais la +connaître!... + +Le comte de Marillac, en disant ces mots, se recula, croisa les bras sur +sa poitrine et attendit. Mais il connaissait mal la reine. Sans émotion +apparente, sans qu'un pli de son visage eût tressailli, elle se contenta +de hocher la tête. + +--Je comprends, monsieur, dit-elle, je comprends tout ce que vous avez +dû souffrir, et je comprends aussi votre affection pour ma cousine +d'Albret. Je vois qu'on ne m'avait pas trompée. Vous êtes bien l'homme +au noble coeur qu'on m'avait dépeint. Pour le moment, il suffit que vous +fassiez tenir à la reine les propositions que j'ai formulées... + +Selon l'usage, Catherine, en donnant ainsi congé au comte, lui tendit +sa main à baiser. Mais, sans doute que le jeune homme ne vit pas ce +mouvement. Car il se contenta de s'incliner profondément. + +Ruggieri fit un mouvement pour l'accompagner. Mais Catherine le retint +d'un regard. Dès qu'elle eut compris que Marillac avait atteint la salle +du rez-de-chaussée, elle saisit la main de l'astrologue. + +--Il sait! dit-elle. + +--Je ne crois pas! balbutia Ruggier!... + +--Et moi, je te dis qu'il sait! Allons, vite, le signal!... + +--Madame! madame! c'est notre enfant!... + +Violemment, elle l'entraîna à la fenêtre qu'elle ouvrit. + +--Le signal! gronda-t-elle. + +A ce moment, Marillac apparaissait sur le pont. Catherine entrevit sa +haute et ferme silhouette élégante. + +--Grâce, Catherine! bégaya le père épouvanté. Grâce pour l'enfant de +notre amour! + +Catherine, sans rien dire, lui arracha un sifflet qu'il portait suspendu +à une chaînette d'or, et elle l'approcha de ses lèvres. Elle allait +siffler, jeter le signal dont elle parlait... + +A ce moment, sur les décombres, en face de la fenêtre, une ombre venait +de se dresser. L'homme, ainsi entrevu par Catherine et Ruggieri, +rejoignit rapidement le comte, le prit par le bras et tous deux +s'éloignèrent. + +Cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan. + +--Il s'était fait accompagner! murmura Catherine avec un accent de rage +qui épouvanta Ruggieri. + +--Oui! répondit celui-ci. Et, sans doute, d'autres hommes sont postés +dans le voisinage. Nos quatre spadassins n'en viendraient pas à bout... +D'ailleurs... voyez, il est trop tard! + +Catherine jeta violemment le sifflet contre le mur et grinça: + +--Il m'échappe, pour ce soir... mais ce n'est que partie remise. Je sais +maintenant où le trouver... Il sait tout, René! Comment? Par qui? Ah! +sans aucun doute, par l'infernale Jeanne d'Albret! C'est elle qui lui a +dit la vérité... Mais comment a-t-elle su, elle-même?... Oh! il faut que +cet homme meure avant peu... il faut que Jeanne disparaisse... + + +XXXII + +A QUOI S'AMUSAIT LE PETIT JACQUES-CLÉMENT + +Le chevalier de Pardaillan accompagna Marillac jusqu'à la porte de +l'hôtel Coligny. Il était à ce moment environ minuit. Pendant le trajet, +Marillac, violemment ému de la scène que nous venons de raconter, ne dit +que peu de mots. Mais il pria son ami d'entrer avec lui dans l'hôtel, ce +à quoi Pardaillan consentit. + +Le comte fit réveiller aussitôt le roi de Navarre, Coligny et leurs +compagnons. + +Dès qu'ils furent réunis, Marillac leur dit que Catherine de Médicis +connaissait leur retraite. + +--Il faut fuir, dit Coligny simplement. + +--Il faut rester, répondit le roi de Navarre avec fermeté, mais sans +pouvoir réprimer un frisson. Si Catherine n'a pas encore fait cerner +cette maison, c'est qu'elle a des intentions qu'il faut connaître à tout +prix. + +--Votre Majesté est dans le vrai, dit Marillac. + +Il raconta alors, de point en point, son entrevue avec la reine. Une +longue discussion s'ensuivit, et il fut convenu que la reine Jeanne, +véritable chef des huguenots, devait être mise au courant. Les +propositions de Catherine furent d'ailleurs bien accueillies par +Coligny, qui rêvait sincèrement la paix et que l'idée d'aller porter +secours aux protestants des Pays-Bas enthousiasma. + +On décida que Marillac partirait aussitôt que possible. + +Il alla retrouver Pardaillan qui s'était à moitié endormi dans un +fauteuil et lui expliqua ce qui se passait. + +--Voici, ajouta-t-il en terminant, ce que j'attends de vous, mon ami. +Mon absence peut durer un mois. En cette affaire, c'est un bonheur que +j'aie songé à vous présenter à Alice. Vous irez la voir; vous lui direz +que je vais retrouver la reine de Navarre, et, pour que la séparation +lui soit adoucie, dites-lui que je compte profiter de ce voyage pour +raconter notre amour à la reine. Il est vraisemblable que Jeanne +d'Albret va venir à Paris: à ce moment-là, j'espère, rien ne s'opposera +à ce qu'Alice devienne ma femme. + +Les deux amis passèrent une heure encore à deviser de ce qui les +intéressait le plus au monde. Pardaillan de Loïse, et Marillac, d'Alice +de Lux. Puis ils s'embrassèrent, et le chevalier regagna l'hôtel de +Montmorency pour y prendre un peu de repos. + +Quant à Marillac, il partit au point du jour comme c'était convenu. + +Quelques jours plus tard, le bruit commença à se répandre dans Paris +que la paix de Saint-Germain, de boiteuse et mal assise qu'elle était, +allait devenir parfaitement solide sur ses pieds et tout à fait +inamovible. + +Bientôt, ce fut bien mieux: on apprit que le roi Henri de Béarn devait +épouser Marguerite de France et que des fêtes magnifiques devaient avoir +lieu à ce propos, et que Jeanne d'Albret allait faire son entrée +dans Paris, escortée de tout ce que le royaume comptait de huguenots +illustres. + +Le chevalier de Pardaillan, pendant toute cette période, erra à travers +Paris, comme une âme en peine. Ses recherches pour retrouver Loïse +n'aboutissaient à aucun résultat. + +Le maréchal de Montmorency, de plus en plus sombre, commençait à perdre +tout espoir. Et le pauvre chevalier en arrivait à se dire que, sans +aucun doute, Loïse et sa mère avaient été entraînées au fond de quelque +province. + +Quant à son père, non seulement il ne lui apportait pas les nouvelles +promises, mais il avait complètement disparu. + +Le chevalier avait, le jour même du départ de son ami, tenu sa promesse +en allant voir Alice de Lux. Celle-ci l'accueillit avec une sorte de +joie fiévreuse, qui était bien rare chez cette fille habituée à la +plus extrême prudence. Son premier mot fut pour demander si son fiancé +n'avait pas été assailli, en sortant de chez elle. + +--Rassurez-vous, madame, répondit Pardaillan; tout s'est passé le mieux +du monde. + +--Cependant, monsieur, vous venez seul..., dit Alice. + +Pardaillan raconta alors comment ce gentilhomme inconnu les avait +accostés, comme ce gentilhomme avait invité le comte à le suivre jusque +chez la reine... + +--Chez la reine! s'écria Alice frémissante. Au Louvre?... + +--Non, pas au Louvre, madame! mais en certaine maison du Pont de bois. +Et il en est sorti parfaitement sain et sauf, à telles enseignes que, +moi, qui l'attendais à la porte, je l'ai accompagné jusqu'à l'hôtel de +la rue de Béthisy. + +--Et, reprit Alice pensive, hésitante et troublée, il ne vous a rien dit +de cette étrange entrevue? + +--Si fait. M. le comte est chargé d'une ambassade secrète auprès de la +reine de Navarre, il a dû quitter Paris ce matin et m'a chargé de vous +venir rassurer. + +Alice avait pâli. Elle se mordait les lèvres. Mille questions qu'elle +n'osait formuler se pressaient dans son esprit. Une seule chose +rassurait Pardaillan: de toute évidence, elle aimait sincèrement +Marillac. + +Mais alors que signifiait ce trouble? Le plus naturellement du monde, il +acheva sa mission en disant à Alice: + +--Mais ce n'est pas tout, madame. Mon ami m'a chargé de vous dire +qu'il veut profiter de son voyage auprès de la reine de Navarre pour +l'informer de son amour pour vous... + +Pardaillan avait à peine achevé ces mots qu'Alice se mit à trembler +convulsivement. Elle murmura: + +--Je suis perdue! + +--Vous m'avez sans doute mal compris, madame! s'écria Pardaillan. M. le +comte est résolu à demander à la reine l'autorisation de vous épouser +dès son retour à Paris.. Je pensais vous apporter une grande joie... + +--Oui... en effet..., balbutia Alice, c'est une bien grande joie... ah! +je me meurs... + +Alice de Lux, en effet, était tombée à la renverse, évanouie. Elle +demeurait immobile, comme morte. Et le chevalier, avec un indicible +mélange de pitié et de doute, vit que, dans l'évanouissement, deux +larmes, qui roulaient sur les joues de la malheureuse, indiquaient +seules qu'elle vivait encore. + +A ses cris, la vieille Laura arriva effarée; elle avait d'ailleurs tout +écouté à travers la porte. + +--Ne vous inquiétez pas, dit-elle avec un sourire qui parut bizarre à +Pardaillan, ma nièce est sujette à ces vertiges. + +En parlant ainsi, la vieille bassinait les tempes d'Alice avec du +vinaigre et s'efforçait de lui faire avaler quelques gouttes d'un +élixir, contenu dans un petit flacon. + +--Ah! fit le chevalier, madame est votre nièce? + +--Oui, monsieur... Eh bien, mon enfant, vous avez éprouvé quelque +douleur? une peine de coeur, peut-être? + +Alice, qui rouvrait les yeux, aperçut le chevalier. + +--Non, répondit-elle en faisant un effort presque sublime. + +--Une joie, alors? insista l'atroce vieille. + +--Oui!... fit Alice d'une voix infiniment triste. + +L'instant d'après, elle paraissait remise. Elle avait, d'ailleurs, +repris son sang-froid et reconquis cette force d'âme qui faisait d'elle +une femme réellement extraordinaire. Le chevalier, par discrétion, +voulut se retirer. Mais elle le retint et voulut savoir par le détail +tout ce que Pardaillan savait. + +Enfin, il se retira, plus intrigué que jamais, se promettant bien de +déchiffrer le mystère qu'il devinait là. Mais, lorsque, quelques jours +plus tard, il voulut faire une visite à Alice, il trouva la maison +fermée comme l'hôtel de Mesmes. Il interrogea des voisins; mais nul ne +put lui donner le moindre renseignement. + +Le chevalier, désoeuvré, mortellement ennuyé, employait donc le plus +clair de son temps à se promener dans Paris. Un jour qu'il avait franchi +les ponts et qu'il errait dans l'Université, le hasard le conduisit sur +la montagne Sainte-Geneviève, dans une ruelle solitaire, qui longeait le +couvent des Carmes, sur son flanc gauche. + +Diverses maisons s'adossaient aux murailles du couvent des Barrés. +Et même, plusieurs de ces maisons, par une porté de derrière, +communiquaient avec le couvent. C'étaient en général des boutiques que +les moines subventionnaient en secret, et où on vendait des objets de +piété. + +Dans l'une de ces boutiques, on fabriquait des fleurs artificielles, +comme on en met sur les autels, dans les églises. + +Ce jour-là, comme il faisait très chaud, les gens de la boutique +travaillaient sur le pas de la porte, dans la rue. + +Il y avait là un homme, qui paraissait diriger le travail, deux femmes, +une jeune fille, activement occupés à façonner des fleurs. A quelques +pas de ce groupe, un enfant travaillait tout seul... + +Pardaillan s'arrêta à le contempler. + +En effet, l'enfant était remarquable par la vive intelligence qui +éclairait ses grands yeux profonds. Il était pâle et malingre. Il +dégageait de la tristesse. + +Parfois, il reculait au bout de son petit bras tendu le bout de branche +artificielle qu'il travaillait, et clignait des yeux pour mieux +l'examiner; alors, il rectifiait les détails qui lui semblaient +défectueux, et la besogne reprenait, plus acharnée, plus passionnée. Cet +enfant avait une âme d'artiste. + +Sans savoir pourquoi, Pardaillan s'intéressait à ce travail, au point +d'en être ému. + +--Que fais-tu là, petit? demanda le chevalier. Tu travailles? + +--Oh! non, monsieur, je m'amuse. + +--Oui-da? Mais c'est très joli ce que tu fais... + +La glace était rompue. Le chevalier s'était accroupi près de l'enfant. +Et il s'amusait, lui aussi! Il redressait des bouts de branches, piquait +des fleurettes qui tremblotaient sur leur tige en fil de fer. + +--Je fais de l'aubépine. + +--De l'aubépine? Mais pourquoi faire? + +--Ah! voilà... j'ai un petit jardin à moi tout seul. + +--Où cela donc? + +--Là, dans le grand jardin du couvent, tout contre la chapelle. + +--Et tu veux y planter de l'aubépine? sourit Pardaillan. + +--Oh! non, c'est pour l'entourer... + +--Mais pourquoi n'y mets-tu pas de la véritable aubépine? Et puis, +l'aubépine ne fleurit pas en cette saison?... + +--Ah! voilà... c'est pour ça... mon aubépine, à moi, sera toujours +fleurie... vous voyez bien! + +--Je vois. Elle est vraiment jolie, ton aubépine + +--N'est-ce pas? fit le petit artiste, ravi de cette approbation, +d'ailleurs méritée. Je m'appelle Clément. Et puis, vous ne savez pas? + +--Non, mon petit, je ne sais pas... + +--Eh bien, écoutez: je n'ai pas de mère, moi, savez-vous pourquoi? + +--Non, mon enfant, dit le chevalier ému. + +--Bon ami me l'a dit. Si je n'ai pas de mère, c'est qu'elle est morte... +Savez-vous ce que c'est d'être mort? Eh bien, on vous met dans la +terre... ma mère est dans la terre, au cimetière des Innocents... + +Le petit artiste continua: + +--Vous ne savez pas? Quand j'aurai beaucoup d'aubépine, quand il y en +aura tout autour de mon petit jardin et que ça fera un gros buisson, un +jour, je prendrai tout et j'irai mettre mon aubépine là-bas, où ma mère +est dans la terre... + +--Au cimetière des Innocents? + +--Oui. Bon ami m'a dit qu'elle est là; mais il a été bien long à me le +dire... De cette façon, ma mère sera contente, n'est-ce pas? + +--Certainement, mon petit, très contente. + +La conversation s'arrêta là, l'enfant s'étant remis à son travail avec +une attention telle que le chevalier n'eut pas le courage de l'en +déranger par d'importunes questions. + +Comme il se retirait, il entendit la cloche du couvent qui sonnait. +S'étant retourné alors, il vit un moine à figure pâle qui prenait +l'enfant par la main, et il l'entendit qui disait: + +--Allons, mon petit Jacques, il est temps de rentrer... + +--Bon, pensa le chevalier, il paraît que mon petit ami s'appelle Clément +et Jacques... + + +XXXIII + +LES CAVES DE L'HÔTEL DE MESMES + +Nous laisserons pour le moment M. de Pardaillan fils, pour nous occuper +de M. de Pardaillan père. Qu'était-il devenu? Pourquoi n'avait-il pas +cherché à revoir le chevalier? + +Transportons-nous à l'hôtel de Mesmes, le lendemain du jour où François +de Montmorency, accompagné de son héraut d'armes, vint faire sa +provocation. + +Henri, caché derrière un rideau de fenêtre, avait assisté à la +provocation. L'insulte était grave et définitive. Mais peut-être +Damville ne jugeait-il pas le moment venu de la relever, car il donna +l'ordre de laisser le gant où il était. + +D'ailleurs, l'hôtel devait passer pour inhabité. La plupart des +domestiques avaient été envoyés dans une autre maison que le maréchal +possédait, dans la rue des Fossés-Montmartre, non loin des marais de +la Grange-Batelière. La petite garnison de l'hôtel y avait été envoyée +aussi. En sorte qu'il n'y avait plus autour de Damville que trois ou +quatre soldats, un officier, le vieux Pardaillan et deux domestiques. +Jeannette, promue au rang de cuisinière, faisait à manger à tout le +monde, en prenant des précautions toutes les fois qu'elle sortait. + +D'Aspremont, blessé, avait été porté dans la maison des +Fossés-Montmartre. + +Le lendemain de la provocation, donc, le maréchal de Damville, qui +avait pour Orthès tout autant d'affection qu'il en pouvait avoir pour +quelqu'un, alla voir le blessé et eut avec lui une longue conversation, +où il fut surtout question de Pardaillan. Le maréchal rentra, pensif, à +l'hôtel de Mesmes et fit appeler Pardaillan. + +--Monsieur de Pardaillan, lui demanda-t-il, savez-vous quelles personnes +se trouvaient dans la voiture qui a été attaquée, la nuit où nous sommes +sortis d'ici? + +--Je ne m'en doute pas, monseigneur! + +--Savez-vous qui avait intérêt à attaquer cette voiture? + +--Là-dessus, je puis vous répondre, puisque vous m'en avez instruit +vous-même: votre frère, le maréchal. + +--Oui. Et ne m'avez-vous pas affirmé que votre fils ne peut être à moi, +parce qu'il est à mon frère? + +--En effet, monseigneur... mais ces questions... + +--Attendez, monsieur... Vous m'avez dit que vous aviez tué l'homme qui +nous avait attaqués... Eh bien, l'homme que vous avez tué se porte à +merveille! + +--Ah! ah! voilà du nouveau, dit froidement le vieux routier qui, d'un +geste rapide, s'assura que sa dague et sa rapière étaient en bonne place +et prêtes à fonctionner. + +--Vous voyez que je suis bien renseigné. Mais je sais autre chose. +Voulez-vous que je vous en instruise? + +--Monseigneur est aujourd'hui d'une obligeance dont je lui serai +toujours reconnaissant. + +--Bon. Savez-vous comment s'appelle l'homme que vous n'avez pas +poursuivi jusqu'à la porte Bordet, que vous avez accompagné bras dessus, +bras dessous, jusqu'au cabaret du Marteau-qui-cogne, que vous n'avez +nullement cloué d'un coup d'épée, et qui vient rôder autour de l'hôtel, +en sorte que je le ferai prendre et ficeler... + +--Je serais charmé de le savoir, monseigneur. + +--Eh bien, il s'appelle le chevalier de Pardaillan, et c'est votre fils! + +--Le même qui vous tira des mains des truands? interrogea le vieux +routier avec une insolence admirable. + +Le maréchal demeura un moment sans voix. Il s'attendait à voir pâlir +Pardaillan, et Pardaillan lui riait au nez. + +--Ne nous fâchons pas, reprit sourdement Damville, ou, du moins, pas +encore. Voyons: ce que je viens de vous dire est-il exact? + +--Du moment que vous le dites, monseigneur, je serais bien audacieux +d'affirmer le contraire: vous dites que mon fils vous a attaqué, cela +doit être. Vous dites que je l'ai accompagné. C'est possible. Il ne me +reste qu'à vous féliciter d'avoir été si bien renseigné. + +Les deux hommes se mesurèrent du regard. Et, cette fois encore, ce fut +le tout-puissant seigneur qui baissa les yeux devant l'aventurier. +Pardaillan continua: + +--Mon langage vous déplaît, monsieur le maréchal. Est-ce ma faute?... +Comment! Je me trouve en présence de la pire solution! Pour vous rester +fidèle, je risque de devenir l'ennemi de mon fils. Je m'efforce à +concilier vos intérêts avec les siens! + +--Pardaillan, la question n'est pas là... + +--Où est-elle donc, monseigneur? + +--Votre fils doit savoir quelles personnes se trouvaient dans la +voiture? + +--Je l'ignore, monseigneur!... + +--Allons donc! Non seulement il le sait, mais il a dû vous le dire! + +--Vous vous trompez, monseigneur! + +Le maréchal s'avança de deux pas rapides vers Pardaillan: + +--Et qui sait si vous n'êtes pas d'accord avec lui! Le fils chez +Montmorency, le père chez Damville... la chose s'arrangeait +d'elle-même... monsieur de Pardaillan, vous et votre fils, je vous tiens +pour des misérables! + +Le vieux routier se redressa, un peu pâle. + +--Monseigneur, dit-il d'une voix terriblement paisible, je tiendrai cet +outrage pour nul et non avenu tant que vous n'aurez pas relevé le gant +qui pend encore à votre porte. + +Damville bondit, fou de fureur, et se précipita la dague haute sur +Pardaillan... + +Pardaillan l'attendit de pied ferme. Le bras du maréchal qui s'était +levé ne retomba pas sur lui, il le saisit au poignet, l'arme s'échappa. +Henri jeta un hurlement. + +--Monseigneur, dit Pardaillan, je pourrais vous tuer; c'est mon droit; +je vous laisse vivre pour que vous puissiez vous laver de l'outrage de +Montmorency; remerciez-moi! + +--C'est toi qui vas mourir! rugît Henri. A moi! A moi!... + +--Bataille, donc! fit Pardaillan qui tira sa rapière. + +A ce moment, tout ce qui restait de monde dans l'hôtel se ruait dans +la pièce aux cris du maître. Pardaillan vit qu'il avait devant lui six +hommes armés. + +--Sus! Sus! hurla Henri. Pas de quartier! + +Pardaillan, traçant un vaste demi-cercle avec sa rapière, bondit vers la +gauche de la pièce. + +--Ici, la, meute! cria-t-il. + +Les assaillants se ruèrent de ce côté, dégageant ainsi la porte. C'est +ce que voulait Pardaillan. En un clin d'oeil, il plaça sa rapière entre +ses dents solides comme des dents de loup, empoigna un énorme fauteuil +et le lança à toute volée sur les assaillants qui refluèrent vers le +fond. + +Au même instant, il remit l'épée à la main et se jeta vers la porte +qu'il franchit en poussant un éclat de rire. + +En quelques bonds, Pardaillan, poursuivi par la meute enragée, atteignit +le bas de l'escalier. Là, il y avait une porte qui ouvrait sur cette +cour. Il fondit sur elle pour l'ouvrir. + +--Malédiction! gronda-t-il. + +La porte était fermée! + +--Sus! Sus! Nous le tenons! vociféra l'officier. + +Au bas de l'escalier, vers la gauche, commençait le couloir qui +aboutissait aux offices et aux derrières de la maison; de là, Pardaillan +pouvait sauter dans le jardin, et, là, il eût été sauvé... mais, du +premier coup d'oeil, il vit que la porte qui ouvrait sur le vestibule de +l'office était fermée. + +Il était pris dans ce boyau, avec, devant lui, sept furieux solidement +armés, derrière lui une porte infranchissable. + +Alors il calcula ses chances. Les assaillants ne pouvaient plus +l'envelopper; ils ne pouvaient marcher que trois de front, et, encore, +en se gênant. + +--A la rigueur, dit-il entre ses dents, je puis arriver à les tuer l'un +après l'autre. + +C'est ce qu'il résolut, n'ayant plus que cette alternative, ou de faire +ce grand carnage, ou de mourir. + +Les coups, cependant, pleuvaient sur lui. Il les paraît, ripostait à +chaque seconde; sa longue rapière s'enfonçait dans le tas; un homme +était blessé; les autres poussaient d'effroyables hurlements. + +Une épée l'atteignit à son épaule et déchira son pourpoint. + +La blessure saigna légèrement. + +Il avait déjà reculé de cinq pas; il n'y avait encore que trois de ses +assaillants blessés, l'un d'eux, il est vrai, hors de combat, étendu à +terre, tout râlant. + +A ce moment, il sentit une étrange pesanteur à sa main droite: c'était +la blessure que lui avait faite d'Aspremont qui se rouvrait. + +Il saisit son épée de la main gauche. + +--Sus! sus! vociférait Henri. Il est aux abois! + +--A nous la bote! hurlaient les autres. + +Et cela faisait dans ce boyau obscur, avec les froissements de l'acier, +les coups secs des battements, les râles, les jurons énormes, un vacarme +indescriptible. + +Un coup de pointe blessa le routier au poignet gauche au moment où, +après s'être fendu à fond sur l'officier, il faisait une retraite du +corps. L'officier roula sur le sol qu'il talonna un instant: il était +mort! + +Pardaillan n'avait plus que quatre hommes devant lui. + +Mais il était exténué; sa main gauche le faisait horriblement souffrir; +il dut reprendre l'épée de la droite; et, haletant, il s'appuya de la +gauche au mur. Un nuage passait devant ses yeux. Il allait tomber... Il +recula encore de deux pas pour éviter un coup furieux que lui portait +Damville. Mais il fut atteint au genou au même instant par un soldat. + +--C'est fini, murmura-t-il. + +Son épée lui tomba de la main... + +Cet instant était celui où il reculait en se soutenant toujours de la +main au mur. + +Tout à coup, il eut la sensation que ce mur s'entrouvrait, il vit un +trou noir béer près de lui, et, à bout de forces, presque évanoui, il +s'y laissa tomber!... + +--Fermez la porte! vociféra Henri, et laissez-le crever dans cette +cave!... + +Les soldats obéirent; la porte fut solidement fermée et verrouillée. +C'est en effet dans la cave que le vieux Pardaillan avait roulé--dans +cette même cave où son fils s'était trouvé enfermé. En s'appuyant de +la main à la porte qui était simplement poussée, il avait ouvert cette +porte et s'était laissé tomber, dans un dernier effort de l'instinct +vital. + +Pardaillan avait roulé le long des marches et était demeuré étendu sans +vie sur le sol de la cave. Si le maréchal l'y avait suivi, il n'eût +eu qu'à l'achever d'un coup de poignard. Mais Damville ne croyait pas +l'enragé aussi atteint qu'il l'était. Il redouta les suites de ce combat +dans l'obscurité, alors que sa troupe était déjà si réduite. + +--Dans quelques jours, pensa-t-il, il n'y aura plus là qu'un cadavre que +j'enverrai jeter à la Seine! + +Le vieux Pardaillan, cependant, ne bougeait plus. Il perdait beaucoup +de sang par ses blessures, et, en somme, il risquait de mourir là +d'épuisement. Mais ces vieux reîtres avaient l'âme chevillée au +corps. Au bout d'une heure d'évanouissement, le corps étendu au bas de +l'escalier commença à remuer les bras, puis les jambes; puis la tête se +redressa; puis, enfin, ranimé par la fraîcheur de la cave, le routier se +souleva, s'assit, passa ses mains sur son front. + +Enfin, il put penser. Et sa première pensée fut: + +--Tiens! Je ne suis pas mort? + +Soudain, l'une de ses mains se posa sur quelque chose de frais, de +poussiéreux, de rond, ou plutôt de cylindrique. + +--Une bouteille! s'exclama-t-il. Est-ce possible?... D'un coup sec +appliqué au hasard sur le sol, le goulot de la bouteille sauta. + +Pardaillan se mit à boire avec délices: ce qu'il buvait, c'était un vin +frais, généreux, capiteux, doux au palais, chaud au coeur. + +Déjà l'effet du vin généreux se faisait sentir. Pardaillan comprenait +que ses forces lui revenaient, avec les forces, la mémoire. + +--C'est bon! fit-il en hochant la tête. Puisque je n'ai pas été tué, +puisqu'ils ne sont pas descendus m'achever ici, voyons à prendre des +forces. Et d'abord, où en suis-je? + +Là-dessus, Pardaillan, qui s'y connaissait certes mieux qu'un +chirurgien, se mit à se palper, à se visiter longuement. + +Le résultat de cet auto-examen fut celui-ci: + +Premièrement, il avait une plaie contuse en arrière de la tête; ladite +plaie provenant sans doute de la chute le long de l'escalier de la cave; +item, pour les mêmes causes, une dent brisée et le nez écorché; item, +pour les mêmes motifs, une douleur lancinante au coude du bras droit. + +Deuxièmement, il avait une blessure à la main droite provenant de son +duel avec d'Aspremont, ladite blessure s'étant rouverte pendant la mêlée +dans le couloir. + +Troisièmement, une estafilade au poignet gauche. + +Quatrièmement, une plaie profonde un peu au-dessus du genou droit. + +Cinquièmement, l'épaule droite déchirée. + +Sixièmement, une blessure pénétrante au sein droit. + +Tout compte fait, et l'examen le plus sévère ayant été établi, +Pardaillan ne se trouva pas autre plaie ou blessure, et estima qu'en +somme il n'y avait pas dans tout cela de quoi mourir au fond d'une cave. + +Alors, il entreprit de bander ses blessures. + +Tant bien que mal, il put se défaire de ses vêtements. Et comme il +portait chemise sous le pourpoint, il s'écria: + +--Voilà, pardieu, de quoi panser et bander vingt blessures!. + +N'ayant pas d'eau pour laver ces blessures, ce fut avec du vin que +Pardaillan les lava. + +Il put se mettre debout et, à tâtons, s'exerça à faire quelques pas. Il +eut un grognement de satisfaction; en somme, la vieille machine tenait +bon. + +Sur ce, il chercha un coin pas trop humide, pas trop dur, et s'y +endormit profondément. + +Lorsqu'il se réveilla, il regarda autour de lui, essayant de percer les +ténèbres de la cave. + +--Ah ça, grommela-t-il, est-ce bien la peine de se préoccuper de mes +blessures? Si je ne me trompe, dans quatre ou cinq jours au plus tard, +la mort viendra me guérir de ces plaies et m'offrir le repos pour +jamais! En effet, je vais mourir de faim... + +En parlant ainsi, Pardaillan se leva, retrouva l'escalier qui montait à +la porte et essaya de voir si, par quelque manière, il en viendrait à +bout..., mais il se rendit compte facilement qu'autant eût valu essayer +de percer les épaisses murailles qui servaient de fondements à l'hôtel. + +Alors seulement, la pensée lui vint que, s'il ne pouvait pas ouvrir, il +n'en était pas de même de ceux qui étaient au-dehors, et qu'on pouvait +venir l'égorger pendant son sommeil. + +Par une bizarre contradiction, ou par un dernier espoir, Pardaillan, qui +consentait à mourir de faim, se refusa énergiquement à mourir égorgé; +il résolut de barricader la porte et d'empêcher qu'on pût entrer dans la +cave, puisqu'il ne pouvait en sortir. + +Il redescendit donc l'escalier pour se mettre en quête des matériaux +nécessaires, et, pour se donner du coeur à l'ouvrage, commença par se +diriger vers le coin aux bouteilles; il en saisit une qu'il décapita et +la porta à ses lèvres. A côté, il découvrit une vraie mine de jambons. +Ils étaient proprement arrangés sur de la paille, en sorte que +Pardaillan, en attaquant le premier, se dit avec satisfaction: + +--Voici le lit, voici les boissons rafraîchissantes et voici la +nourriture aussi agréable que substantielle. + +Ajoutons qu'il parvint à barricader la porte au moyen de madriers. + +Il était sûr, désormais, qu'on ne pourrait plus arriver à lui pendant +son sommeil, sans le réveiller. + +Et comme, s'il avait perdu sa rapière dans le combat, il avait au moins +conservé sa dague, il avait de quoi se défendre. + +Peu à peu, il s'habitua à l'obscurité; le mince filet de lumière qui +tombait d'un soupirail finit par lui paraître un véritable rayon de +jour. + +Il put ainsi se rendre compte des jours et des nuits. + +Le temps s'écoulait cependant. Grâce à une constitution de fer +Pardaillan triompha rapidement de la fièvre. + +Les blessures se cicatrisèrent. + +Malheureusement, la mine aux jambons s'épuisa avec non moins de +rapidité. Et pourtant, avec son habitude des sièges, le vieux +renard avait tout de suite pensé à se rationner, il l'avait fait +scrupuleusement le premier moment. + +Malgré l'économie qui devint vite de la parcimonie, pour se tourner +enfin en ladrerie, Pardaillan s'aperçut un jour qu'il ne lui restait +plus qu'un jambon. + +A ce moment, il y avait peut-être un mois, ou peut-être plus encore +qu'il était enfermé dans cette cave. + +Les blessures étaient guéries. + +Somme toute, jusque-là, il n'avait souffert ni de la faim, ni de la +soif. Mais maintenant le problème allait se poser à nouveau; et, cette +fois, il était inéluctable. + +En effet, pendant ce long séjour, Pardaillan avait employé son temps et +toutes les ressources de son imagination à trouver un moyen d'évasion. + +Les projets se succédèrent dans son esprit, mais, à la pratique, il dut +en reconnaître l'inanité et les abandonner l'un après l'autre. Il n'y +avait aucun moyen de sortir de là! + +Dans deux jours, trois jours au plus, il allait se trouver sans vivres! +Et alors commencerait une longue et terrible agonie pour aboutir à la +mort la plus douloureuse! + + +XXXIV + +JEANNE D'ALBRET + +Au moment où le comte de Marillac se mit en route pour accomplir la +mission de confiance que lui avait donnée Catherine, la reine de Navarre +se trouvait à La Rochelle, place forte considérée par les réformés comme +le meilleur de leurs refuges. + +Jeanne d'Albret avait concentré là les forces dont elle disposait. Elle +avait imaginé un plan aussi simple que hardi, et qui comportait deux +actions simultanées. + +Il consistait à réunir sous les murs de La Rochelle tout ce qu'il y +avait de protestants en France décidés à risquer un grand coup pour +conquérir la liberté de conscience. + +Une fois cette armée réunie et organisée, elle en prendrait le +commandement elle-même et marcherait droit sur Paris. + +Telle était la première action du plan. + +La deuxième consistait à tenter, dans l'intérieur même de Paris, un coup +de main qui devait coïncider avec l'apparition de Jeanne d'Albret sur +les hauteurs de Montmartre par où elle comptait attaquer. + +Ce coup de main, c'était l'enlèvement du roi Charles IX que l'on eût +transporté au camp des réformés. + +Coligny, Condé, Henri de Béarn devaient prendre les devants, s'installer +dans Paris et y préparer l'enlèvement. + +Telle était la deuxième action du plan. + +La résultante de ces deux combinaisons, la voici: + +Jeanne d'Albret apparaissait sous les murs de Paris avec une armée forte +d'environ quinze mille fantassins, deux mille cavaliers, vingt canons. A +un signal donné par elle du haut de Montmartre, Henri de Béarn, suivi de +Condé et de Coligny, montait à cheval; quatre cents huguenots parisiens +se formaient autour de lui; cette troupe traversait la ville assiégée +et marchait sur la porte Montmartre en criant aux Parisiens que le roi +Charles IX se trouvait dans le camp huguenot. + +Jeanne d'Albret comptait ainsi entrer dans Paris presque sans coup +férir, se réunir à son fils, marcher sur le Louvre, et, là, imposer ses +conditions à Catherine de Médicis. + +Les choses en étaient là lorsque Jeanne d'Albret reçut une lettre qui la +troubla fort et ébranla ses résolutions. + +La lettre venait de Charles IX et lui était apportée par un gentilhomme +du roi. + +En substance, Charles IX assurait la reine de Navarre de sa bonne +volonté, affirmait son sincère désir de terminer à jamais les luttes +qui ensanglantaient le royaume, et lui donnait rendez-vous à Blois pour +discuter des conditions d'une paix durable et définitive. + +Pendant quelques jours, Jeanne d'Albret, tout en continuant ses +préparatifs, eut l'esprit préoccupé de cette lettre. Elle avait +simplement dit à l'envoyé du roi qu'elle ferait tenir une réponse. + +Le soir du seizième jour, après son départ de Paris, le comte de +Marillac arriva en vue de La Rochelle. + +Son coeur battit à la pensée qu'il allait revoir la reine. + +Or, les seize journées de route monotone qu'il venait d'accomplir, +il les avait passées à se demander comment la reine de Navarre +accueillerait son idée de mariage avec Alice de Lux. Quand il y +songeait, il ne voyait pas quelle objection elle pourrait bien faire à +ce mariage. + +Mais, pour la première fois, il éprouvait de vagues inquiétudes. +Qu'était-ce qu'Alice de Lux? D'où venait-elle? + +Le comte de Marillac n'était et ne pouvait être jaloux. Il était +inquiet, voilà tout: inquiet non pas de ce qu'il penserait, lui, +d'Alice; mais de ce qu'en penserait la reine. Que savait-il d'Alice de +Lux? + +Donc, le comte de Marillac était violemment agité en entrant dans la +ville de La Rochelle. Il s'informa aussitôt de la maison où logeait la +reine. + +Lorsque Marillac se trouva en présence de Jeanne d'Albret, il oublia +toutes ses préoccupations personnelles et il eut un moment de joie qui +éclata dans ses yeux. La reine lui tendit sa main qu'il baisa avec une +affection passionnée. + +--Vous voilà donc, mon cher enfant, dit la reine émue. + +Jeanne d'Albret considéra un instant le comte avec une tendresse grave. +Une question était sur ses lèvres, et elle hésitait à la formuler. +Attentif aux pensées de la reine, Marillac comprit et dit: + +--Sa Majesté le roi de Navarre est en parfaite santé, madame, et aucun +danger ne le menaçait à l'heure où j'ai quitté Paris. J'en dirai autant +de monsieur l'amiral et de monsieur le prince. + +--C'est mon fils qui vous envoie? demanda la reine. + +--Non, madame, fit Déodat. Je vous suis député par madame Catherine qui +a pris soin de m'accréditer auprès de Votre Majesté. + +En même temps, il tira de son pourpoint la lettre de Catherine de +Médicis et, mettant un genou à terre, la tendit à Jeanne d'Albret. +Le comte de Marillac ne se releva que lorsque Jeanne d'Albret eut lu +entièrement la missive. + +--Vous avez donc vu la mère du roi de France? + +--Je l'ai vue, madame. + +Marillac fit un récit fidèle et circonstancié de son entrevue avec +Catherine, en tout ce qui concernait les propositions de paix et de +mariage. + +--Comte, dit la reine lorsque Marillac eut fini de parler, je vous +chargerai de porter une réponse à la reine mère. En même temps, vous +serez porteur d'une lettre pour le roi Charles IX. Et, enfin, je +vous donnerai des lettres pour le roi de Navarre et M. de Coligny. Je +réfléchirai aujourd'hui et demain aux propositions qui nous sont faites. +Après-demain, je rassemblerai notre conseil, et il sera délibéré sur +toutes ces graves questions. Vous pourrez donc reprendre dans trois +jours le chemin de Paris. Pour le moment, laissons de côté la politique +et la guerre, et parlons de vous, mon cher comte... Ainsi, vous avez vu +la reine Catherine? + +--Oui, madame, j'ai vu ma mère... et ma mère a reconnu en moi le fils +qu'elle a abandonné... + +--Êtes-vous bien sûr de cela? + +--Votre Majesté va en juger. Ma mère n'a pas prononcé un mot +d'affection; ma mère n'a pas eu un geste qui pût laisser supposer +qu'elle me reconnaissait: ma mère n'a pas eu pour moi un regard de +pitié... + +--Courage, mon enfant, dit Jeanne d'Albret. + +--C'est fini, madame. Je ne crois pas que la reine Catherine soit autre +chose pour moi qu'une reine ennemie. Je n'ai parlé à Votre Majesté que +des propositions que la reine mère me chargeait de lui porter. Mais, à +moi aussi, elle a fait une proposition... + +--A vous comte! s'écria Jeanne en tressaillant. + +--La voici, madame: on offrirait à Sa Majesté Henri de Béarn le trône de +Pologne, de façon que la Navarre se trouve sans roi... + +--Et alors? dit Jeanne d'Albret. + +--Alors, Majesté, si le roi votre fils acceptait de régner sur la +Pologne, on mettrait un autre roi sur le trône de Navarre... et ce +roi, madame... ah! c'est à peine si j'ose vous répéter ces étranges +combinaisons ce serait moi!... + +Jeanne d'Albret demeura longtemps silencieuse et méditative. Oui! comme +l'avait dit le comte, c'était bien là une preuve absolue que Catherine +de Médicis avait reconnu son fils en Déodat... + +Quant à l'éventualité qu'Henri de Béarn pût aller occuper le trône de +Pologne, Jeanne résolut de ne pas s'y arrêter un instant. Certes, la +Pologne était un beau royaume. Mais Jeanne d'Albret, Navarraise dans +l'âme, n'eût pas abandonné son pays même pour le trône de France. + +Et quant à Henri lui-même, malgré son extrême jeunesse, elle lui +soupçonnait de plus vastes ambitions, et peut-être qu'un jour le roi de +France fût un Bourbon et qu'il portât ce double titre: Roi de France et +de Navarre... + +--Que pensez-vous de cette royauté qu'on vous offre? + +--Je pense, madame, répondit sans hésitation le comte de Marillac, que +je me sens inapte à régner. Je n'ai pas la taille d'un roi. J'ajoute +que je n'envisagerais pas sans une sorte d'horreur la nécessité de +m'installer dans la maison de mon roi, de ma reine. + +Le comte était fort ému en prononçant ces paroles. + +--Madame, ajouta-t-il, si j'osais parler de bonheur, moi que jusqu'à ce +jour vous avez vu désespéré... y a-t-il un bonheur possible pour moi?... +Ah! madame, l'heure est venue de vous dire toute ma pensée, de vous +parler à coeur ouvert, comme à la seule qui m'ait témoigné quelque +intérêt. + +--Eh bien, comte?... + +--Eh bien, madame, j'aime!... + +Le visage de Jeanne d'Albret s'éclaira. + +--Cher enfant! Si vous saviez comme je suis heureuse... Car, si vous +aimez, c'est que vous devez être aimé... comme vous le méritez... + +--Je suis sûr qu'elle m'aime autant que je l'aime... + +--En effet, dit doucement la reine, c'est un grand bonheur qui vous +arrive, mon enfant. Mais vous ne m'avez pas dit encore le nom de votre +élue... + +Marillac frémit. Un malaise inexprimable s'empara de lui. + +--Vous la connaissez, madame, dit-il d'une voix tremblante. Elle a été +aussi malheureuse que je l'ai été. Comme moi, elle a trouvé en Votre +Majesté un asile de douceur et de bonté. Faible, sans appui, fuyant +la persécution, seule au monde, vous l'avez recueillie avec cette +inépuisable générosité d'âme qui fait que le monde vous aimera plus +encore qu'il n'admirera en vous la guerrière de génie... + +--Alice de Lux! murmura la reine de Navarre. + +--Vous l'avez dit, madame! fit Marillac en jetant sur la reine un regard +d'ardente curiosité. + +Mais déjà la reine s'était faite impénétrable. Oui, Jeanne d'Albret +possédait vraiment cette haute générosité d'âme dont le comte venait +de parler, puisqu'elle sut retenir le cri douloureux qui allait faire +explosion sur ses lèvres. + +--Vous ne me dites rien, madame, reprit Marillac tout pâle. De grâce, +que pensez-vous?... + +--Eh bien, je n'en pense rien en ce moment. Je la connais peu. Je lui ai +parlé une douzaine de fois en tout. + +Le comte comprit que la reine était troublée. + +--Madame, s'écria-t-il, il est nécessaire que je sache votre pensée tout +entière... + +Jeanne d'Albret avait baissé la tête. Le comte lui demandait une vérité +terrible--ou un mensonge. + +--Madame, reprit-il avec plus d'ardeur, si Votre Majesté ne me répond +pas, c'est qu'elle condamne ma fiancée... + +--Je n'ai rien contre Alice de Lux, dit Jeanne d'Albret. + +Mais ce mensonge fut dit d'une voix si basse que Marillac, plus que +jamais, eut l'intuition de la catastrophe qu'il attendait, pour ainsi +dire. + +--Madame, ayez pitié d'un malheureux qui vous porte dans son coeur, qui +n'a que vous au monde, pour qui vous êtes famille, amitié, affection, +tout!... Madame, votre parole ne me suffit pas... c'est un serment qu'il +me faut... Jurez-moi que vous venez de dire la vérité!... + +--Comte de Marillac, je vais vous donner une preuve d'affection telle +que mon fils seul eût pu en attendre une semblable de moi... Je ne puis +vous répondre... Je ne puis faire le serment que vous me demandez avant +d'avoir vu Alice de Lux... Je la verrai, je lui parlerai et alors, mon +enfant, je vous répondrai... Ce que je puis vous répéter, c'est que +je ne connais pas cette jeune fille et que je vous aime assez pour la +vouloir connaître avant de vous dire si elle est digne ou non de votre +amour... + +Un rauque sanglot se brisa dans la gorge du jeune homme. + +--Où est Alice de Lux? demanda la reine. + +--A Paris, répondit le comte d'une voix presque inintelligible. Rue de +la Hache. La maison à porte verte, près de la nouvelle tour... + +--C'est bien, dit Jeanne d'Albret, demain je partirai pour Paris... + +--Madame! balbutia le comte avec angoisse. + +--Nous partirons ensemble, reprit la reine. Vous prendrez le +commandement de mon escorte. Allez, comte... + +Le jeune homme sortit en titubant... Dehors, il respira péniblement, +s'arrêta quelques minutes... + +--Mais, rugit-il au fond de lui-même, il y a donc une vérité sur Alice? +Quelque chose que j'ignore? + +Il rentra, brisé par la fatigue morale plus encore que par la fatigue +physique, dans l'hôtellerie où il était descendu. + +Lorsqu'il se présenta à la reine de Navarre, celle-ci put juger des +ravages qui s'étaient faits dans l'esprit de Marillac. Ses traits +s'étaient durcis. Sa parole était devenue brève et rauque. + +--Que va-t-il devenir lorsqu'il saura? songea la reine. + +Elle évita soigneusement de parler d'Alice et donna au comte ses +instructions pour que l'on pût partir dans la journée même. + +--Nous allons à Blois, dit-elle en terminant. Puisque Charles me donne +rendez-vous dans cette ville, je ne veux pas fuir la conférence qu'il +m'offre. De Blois, nous irons à Paris, quel que soit le résultat de la +conférence. Nous irons officiellement si la paix se fait, nous irons +secrètement dans le cas contraire... + +Le comte s'inclina sans répondre et sortit pour s'occuper, avec une +activité fébrile, des préparatifs du départ. + + +XXXV + +ÉTONNEMENT DE GILLES ET GILLOT + +Lorsque Charles IX sortit de Paris pour se rendre à Blois, il remarqua, +non sans mécontentement, que son escorte comprenait les seigneurs +catholiques les plus enragés contre les huguenots. + +De ce nombre était le duc de Guise, plus brillant, plus souriant que +jamais. Le maréchal de Damville faisait aussi partie de l'escorte +royale. La veille du départ, Henri avait fait venir son intendant--son +âme damnée--, le sieur Gilles, et avait eu avec lui un long entretien +relatif aux prisonnières de la rue de la Hache. + +--Tu m'en réponds sur ta tête, avait conclu le maréchal. Dans peu de +temps, bien des choses seront arrangées. Et alors le roi fera un peu ce +que voudrai. Mon matamore de frère ira pourrir dans quelque Bastille. +D'ici là, prudence, et veille nuit et jour. A propos, ajouta +négligemment Damville, il y a, dans les caves de mon hôtel, un cadavre +dont il sera bon de se débarrasser. + +--Le cadavre de l'enragé spadassin, fit Gilles. C'est bien simple, +monseigneur. Nous le sortirons de là par une nuit obscure et nous irons +le confier à la Seine. + +Il en résulta que, quelques jours après le départ de la cour pour les +conférences de Blois, maître Gilles appela son neveu Gillot. + +--Gillot, dit gravement l'intendant, nous allons ce soir débarrasser les +caves de l'hôtel du cadavre qui achève d'y pourrir. + +La physionomie de Gillot s'éclaircit à l'instant même. + +--Pardieu! dit-il, s'il ne s'agit que d'enterrer le damné Pardaillan, je +suis votre homme! + +--En route! fit l'oncle. + +--En route! répéta le neveu, brandissant un couteau. + +Alors Gilles ceignit une lourde épée qu'il avait décrochée d'une +panoplie de son maître. Il passa deux pistolets à sa ceinture et +remplaça son bonnet par un casque. + +Puis ils sortirent. Dans la remise de la maison, il y avait une petite +charrette. Gillot attacha un âne à la charrette. + +--Prends aussi une corde, ordonna l'oncle. Nous la lui attacherons au +cou avec une bonne pierre... + +Ces préparatifs achevés, ils se mirent en route, l'oncle marchant +en avant l'épée d'une main, la lanterne de l'autre, le neveu venait +derrière, traînant l'âne par la bride. Ils arrivèrent sans encombre à +l'hôtel de Mesmes, firent entrer l'âne et la charrette dans la cour, +barricadèrent la porte et se rendirent tout droit à l'office, où, d'un +grand coup de vin, ils se remirent de leurs émotions. + +L'heure était venue d'exécuter la deuxième partie de l'expédition. +Minuit sonna au temple tout proche. Gillot se signa, et Gilles saisit +les clefs de la cave. Devant la porte de la cave, ils s'arrêtèrent un +moment. Puis l'intendant poussa les verrous extérieurs, donna deux tours +de clef, et la porte s'entrebâilla. L'intendant, d'un coup de pied, +poussa la porte. Mais elle résista. + +--Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Gillot. + +--Imbécile! dit Gilles, cela veut dire qu'il s'est barricadé lorsqu'on +l'a poursuivi et traqué. Allons, il s'agit de démolir tout cela! + +L'oeuvre de démolition commença aussitôt. Au bout d'une heure de +travail, le passage se trouva libre, la porte s'ouvrit toute grande, +ils descendirent l'escalier, Gilles toujours en avant, sa lanterne à +la main. Il était d'ailleurs si assuré maintenant qu'il n'avait plus +affaire qu'à un cadavre, qu'il avait dédaigné de descendre avec l'épée. +Gillot le suivait pas à pas, son couteau à la main. + +La cave était vaste et se composait de plusieurs compartiments; il +y avait des coins et des recoins, des trous sombres derrière des +futailles: l'exploration commença... Dans un coin du troisième +compartiment, Gilles se baissa tout à coup avec un cri étouffé: + +--Des ossements! s'écria-t-il. + +--Les rats l'ont rongé! + +--Mais ce ne sont pas les ossements d'un homme! + +Les ossements étudiés, les deux nocturnes visiteurs se regardèrent avec +stupéfaction. + +--Des os de jambons, fit l'oncle. + +--Des bouteilles vides! ajouta le neveu en montrant non loin de là une +montagne de flacons décapités. + +--Le misérable, avant de mourir, a bien mangé et bien bu!... + +La recherche recommença plus acharnée. Au bout de deux heures, la cave +avait été explorée jusque dans ses recoins les plus cachés: il fut +évident que le cadavre de Pardaillan n'y était plus. + +--Voilà qui est étrange, murmura Gilles. + +--J'en reviens à mon dire, fit Gillot: les rats l'ont mangé! seulement, +ils n'ont même pas laissé les os. + +--Imbécile! dit l'oncle. + +C'était son mot favori quand il parlait à son neveu. Cependant, force +lui fut de se rendre à l'explication de Gillot, En effet, une nouvelle +perquisition demeura sans résultat, et il était certain que Pardaillan +n'avait pu s'évader. + +--Après tout, dit-il, cela nous évitera la peine d'aller Jusqu'à la +Seine. + +N'ayant plus rien à faire dans la cave, l'oncle et le neveu reprirent le +chemin de l'escalier. En mettant le pied sur la première marche, Gilles +leva machinalement les yeux vers la porte qu'il avait laissée grande +ouverte, et il poussa un cri terrible: cette porte était fermée. + +En quelques bonds, il l'atteignit, poussé par l'espoir que peut-être +il l'avait lui-même poussée par mégarde. Et là, il constata que non +seulement elle était poussée, mais encore qu'elle était fermée à double +tour!... + +--Que se passe-t-il? demanda Gillot. + +--Ce qui se passe! hurla Gilles. Nous sommes enfermés!... + +Gillot demeura hébété, secoué d'un tremblement convulsif... A ce moment, +un strident éclat de rire retentit derrière la porte fermée. + +Et les cheveux de Gillot se hérissèrent sur sa tête! Car, cette voix, il +la reconnaissait! + +C'était le vieux Pardaillan qui venait de pousser cet éclat de rire. +Nous l'avons laissé au moment où, n'ayant plus qu'un jambon pour toute +provision, il entrevoyait avec horreur le supplice de la famine comme le +terme fatal de sa carrière d'aventures. Lorsque ce dernier jambon fut +épuisé, lorsqu'après avoir une centième fois fouillé la cave dans tous +les sens Pardaillan se fut bien convaincu qu'il ne lui restait plus qu'à +mourir, il prit une résolution: + +Il se soutiendrait avec du vin tant qu'il pourrait. Et, au moment où les +souffrances de la faim deviendraient pressantes, eh bien, il échapperait +à la torture par le suicide: d'un coup de dague, il en finirait. + +Couché près de son tas de bouteilles, il y avait sans doute plusieurs +heures qu'il n'avait mangé et se demandait s'il ne valait pas mieux +se tuer tout de suite. Tout à coup, il lui sembla entendre un bruit +derrière la porte, il se releva d'un bond, se rapprocha, haletant, de +l'escalier, et écouta... + +Et ce qu'il entendit lui causa une joie telle qu'il eut de la peine à +retenir un cri. Il se dissimula dans un coin au pied de l'escalier; +Gilles et Gillot passèrent à deux pas de lui. + +Il attendit qu'ils se fussent enfoncés dans le fond de la cave. Alors il +n'eut qu'à remonter, et tranquillement, il ferma la porte. Son premier +mouvement fut alors de détaler, mais, s'étant convaincu que l'hôtel +était parfaitement désert, la curiosité le prit de savoir ce que +diraient les deux fossoyeurs improvisés. + +Il entendit enfin l'oncle et le neveu s'approcher de la porte, une fois +leur perquisition terminée. Et, satisfait de l'adieu qu'il leur jeta +sous forme d'un éclat de rire et d'une menace, il s'éloigna. + +Le vieux routier, bien qu'il eût habité peu de temps l'hôtel, le +connaissait pourtant de fond en comble. Rendu à la liberté par le tour +de passe-passe auquel nous venons d'assister, il se rendit directement +à l'office, alluma un flambeau, visita les armoires et commença par se +réconforter de quelques victuailles oubliées. Alors il chercha les clefs +des appartements et, les ayant trouvées, il se mit à visiter l'hôtel. + +Il parvint dans une grande salle où se trouvait un grand miroir. Il en +profita pour s'inspecter de la tête aux pieds et constata qu'il était +à faire peur. Il n'avait plus de chapeau, ses vêtements étaient en +lambeaux, tachés de boue, de sang et de vin. Il n'avait plus d'épée. +D'ailleurs, ses blessures étaient toutes fermées, et, sauf une cicatrice +rougeâtre au nez, son visage était à peu près intact. + +--Procédons avec ordre et méthode, dit Pardaillan. + +Aussitôt, il pénétra dans la chambre à coucher du maréchal; il avisa une +haute armoire ventrue à laquelle il essaya toutes ses clefs. A force de +fouiller la serrure avec la pointe de sa dague, il finit par la faire +sauter. + +--Tiens! fit-il, voila l'armoire qui s'ouvre! + +Elle était remplie de linge et de vêtements. Il procéda alors à une +toilette complète dont il avait le plus grand besoin. Quand il fut +somptueusement habillé, il prit à une panoplie une solide rapière. + +En continuant ses recherches, il arriva dans un cabinet écarté, où il +tomba en arrêt devant un coffre armé de trois serrures. Au bout d'une +heure de travail, les trois serrures avaient sauté. Pardaillan ouvrit le +coffre et demeura ébloui: il était plein d'or et d'argent; il y avait là +tout un trésor. + +--Voyons, dit-il, je ne suis pas un truand. Je n'emporterai donc pas cet +or qui est à M. de Damville. Très bien. Mais M. de Damville me doit une +indemnité de guerre que j'estime à trois mille livres. + +A mesure qu'il parlait ainsi, le vieux Pardaillan puisait dans le +coffre. Lorsqu'il eut garni sa ceinture de cuir des trois mille livres +qu'il avait comptées en pièces d'or, il referma soigneusement le coffre, +puis le cabinet, puis toutes les chambres qu'il avait ouvertes. Et ainsi +habillé de neuf des pieds à la tête, une bonne épée au côté, la ceinture +garnie, il se dirigea d'un pas léger vers la grande porte de l'hôtel. + +Il se rendit à l'auberge de la Devinière, où il interrogea maître Landry +qui lui apprit que la cour était à Blois, + +--Mais, ajouta le digne aubergiste, permettez-moi, monsieur, de vous +féliciter du bien qui vous arrive; je vois, au superbe costume que vous +portez, que vos affaires sont en bon train. + +--En effet, maître Landry; je viens de faire un petit voyage... Ce petit +voyage m'a enrichi, ce qui va me permettre de régler le vieux compte que +nous avons ensemble. + +--Ah! monsieur, s'écria Landry, j'ai toujours dit que vous étiez un +parfait galant homme. + +--Ah! misérable! s'écria soudain le vieux routier. Tu vas payer cher ta +trahison! + +Landry demeura ébahi, la bouche ouverte, les yeux ronds de surprise, +tandis que Pardaillan, repoussant la table à laquelle il était assis, +s'élançait au-dehors comme un forcené. + +Qu'était-il donc arrivé à Pardaillan? il avait vu passer, devant la +Devinière, Orthès d'Aspremont à qui, non sans raison, il attribuait sa +dispute avec le maréchal. + +C'était bien d'Aspremont qui passait, en effet, sa blessure ne lui ayant +pas permis de suivre Damville. Malheureusement, il paraît que d'Aspremont +était pressé; car il marchait d'un bon pas, et, lorsque Pardaillan +arriva au coin de rue où il l'avait vu tourner, son adversaire avait +disparu. Tout maugréant, il prit le chemin de l'hôtel de Montmorency. + +--Pourvu qu'il ne soit rien arrivé au chevalier! songeait-il. Ces +Montmorency sont une mauvaise race. Je viens d'en avoir une nouvelle +preuve avec Henri François est-il meilleur?... + +Contre son attente, le vieux Pardaillan trouva à l'hôtel Montmorency son +fils qui le serra dans ses bras. + +--Que vous est-il arrivé, mon père? demanda le chevalier. + +--Je te raconterai cela. Je reviens de très loin. Mais, toi-même, mon +cher chevalier, que t'est-il donc arrivé? + +--A moi, monsieur?... mais rien que je sache. + +--Cependant tu as la mine d'un moine qui, par hasard, aurait réellement +fait carême. Tu es pâle, tu es triste... + +--Dites-moi votre histoire, mon père, fit le chevalier, je vous dirai la +mienne après. + +Le vieux routier ne se fit pas prier et raconta son aventure point par +point. + +--En sorte, fit le chevalier en riant, que Gilles et Gillot sont +maintenant à votre place? + +--Avec cette différence que, si je me suis nourri de jambons, ils en +seront réduits à se nourrir des os que je leur ai laissés. + +Le chevalier ne put s'empêcher de rire. + +--Et maintenant, reprit son père, à ton tour, chevalier. + +--Mon père, vous savez bien ce qui m'attriste. + +--Ah! oui... les deux donzelles en question. Elles ne sont donc pas +retrouvées? + +--Hélas! Le maréchal de Montmorency et moi, nous avons en vain fouillé +tout Paris... J'ai voulu alors quitter le maréchal, et, ne vous voyant +plus, m'en aller. Nous n'avons plus d'espoir ni l'un ni l'autre... + +--Par la mort-Dieu! Par Pilate! Par Barabbas! + +--Que vous arrive-t-il, mon père? + +--J'ai trouvé! rugit le vieux Pardaillan. + +--Quoi! Qu'avez-vous trouvé!... + +--Où elles sont! ou plutôt le moyen de le savoir, ce qui revient au +même! + +--Mon père, prenez garde de me donner une fausse joie qui me tuerait! + +--Je te dis que j'ai trouvé, corbacque! Partons!... + +--Partons, mon père! fit le chevalier avec une hâte fébrile. + +En route le vieux Pardaillan s'expliqua. + +--Il y a un homme qui sait assurément où se trouvent tes deux princesses +au bois dormant. Et, cet homme, c'est le damné intendant de Damville, +celui qui sait tous les secrets du maître. + +--Gilles!... Ah! vous avez raison... courons, mon père! + +Le père et le fils se mirent à courir et, arrivés à l'hôtel de Mesmes, +ils y entrèrent par le jardin. Quelques instants plus tard, ils étaient +devant la porte de la cave. Homme de sang-froid s'il en fut, le vieux +routier retint son fils qui voulait ouvrir aussitôt, et se mit à +écouter. Sans doute, de l'intérieur, Gilles et Gillot avaient entendu +les pas, car à peine Pardaillan et son fils se furent-ils arrêtés devant +la porte qu'une voix lamentable leur parvint: + +--Ouvrez, au nom du Ciel! Ouvrez, qui que vous soyez!... + +--Qui êtes-vous? demanda le vieux routier. + +--Je suis maître Gilles, l'intendant de Mgr de Damville. Nous avons été +enfermés dans cette cave par un misérable, un homme de sac et de corde, +un truand... + +--Assez! Assez, maître Gilles! s'écria Pardaillan qui éclata de rire. + +--Le damné Pardaillan! se lamenta Gilles en reconnaissant la voix de +celui qu'il avait voulu enterrer. + +--Lui-même, mon digne intendant! Maître Gilles, écoutez-moi bien. + +--Je vous écoute, monsieur! haleta l'intendant. + +--J'ai eu pitié de vous... et c'est pour cela que je reviens. Je me suis +dit qu'il serait indigne d'un chrétien de vous laisser, ici, mourir +lentement de faim... Alors, je viens pour vous pendre!... + +--Miséricorde! Vous me voulez pendre! + +On entendit un gémissement et un sanglot. Pardaillan ouvrit la porte. +Et, dans l'obscurité, il aperçut Gilles, à genoux sur l'une des marches +de l'escalier; il était livide, hideux. + +--Chevalier, dit le vieux routier, demeurez à cette porte; armez vos +pistolets; et, si l'un de ces deux misérables fait mine de vouloir +sortir, tuez-le sans pitié. + +--Grâce, monseigneur, gémit l'intendant. + +--Tu as peur, continua Pardaillan. Et si je t'offrais un moyen de sauver +ta vie? + +--Oh! bégaya le vieillard en tendant ses bras avec désespoir: tout ce +que vous voudrez, tout! demandez-moi ce que j'ai pu entasser d'or et +d'argent depuis que je vis. + +--Je ne veux pas de ton argent, dit le vieux routier. + +--Quoi alors? Dites! Parlez! + +--Je ne te tuerai pas. Tu ne seras pas pendu. Et même tu pourras t'en +aller d'ici, à une seule condition... Tu me diras où ton maître le +maréchal a conduit la dame de Piennes et sa fille... + +Gilles leva des yeux hagards vers Pardaillan. + +--Vous me demandez cela? dit-il. C'est cela que vous voulez savoir pour +me donner vie sauve? + +--Oui. Tu vois que tu en es quitte à bon compte. + +Gilles, qui était à genoux, se releva. Gilles, qui grelottait et +claquait des dents, se raidit et n'eut plus un frémissement. D'une voix +ferme, il dit: + +--Tuez-moi donc: cela, vous ne le saurez pas! + +--Par tous les diables d'enfer! grommela Pardaillan. Ce vieux est +superbe! Dommage que je sois forcé de le tuer! + +Il tira sa dague et, de sa même voix glaciale, il dit: + +--Pour ta bravoure, tu ne seras pas pendu. Mais je vais te tuer d'un +seul coup, au coeur, si tu ne parles... + +--Voici mon coeur, dit le vieux Gilles en déchirant son pourpoint d'un +coup violent. Seulement, si le désir d'un mourant vous est sacré, je +vous supplie de dire à Mgr de Damville que je suis mort pour lui... + +Les deux Pardaillan demeurèrent saisis d'étonnement. + +--Monsieur de Pardaillan, fit tout à coup une voix qui grelottait. + +Le routier se retourna et aperçut Gillot qui sortait de derrière une +futaille. + +--N'aie pas peur, dit-il: ton tour va venir; ton digne oncle d'abord, +toi ensuite. + +--Je le sais, fit Gillot, tout blême, et, pour me sauver, je vais vous +proposer un marché. Je sais où se trouvent les deux personnes que vous +cherchez... + +--Il ment! gronda le vieillard qui, se débarrassant de l'étreinte de +Pardaillan, se précipita sur son neveu. + +Mais il n'eut pas le temps de l'atteindre que déjà Pardaillan l'avait +saisi à la gorge et le remettait au chevalier. + +--Parle! dit-il alors à Gillot. + +--Il ne sait rien! Il ment! vociféra Gilles. + +--Je ne mens pas, mon oncle, dit Gillot qui reprenait de l'aplomb. +Le jour où j'ai reçu l'ordre de préparer la voiture, et où j'ai eu +précisément affaire à ce digne jeune homme que voici, toutes ces +manigances m'ont mis la cervelle à l'envers; et, à dix heures, j'ai +suivi l'expédition. Je sais où la voiture s'est arrêtée, et je m'offre +d'y conduire ces messieurs... + +--Où est-ce? palpita le chevalier. + +--Rue de la Hache! fit Gillot. + +--Rue de la Hache! s'exclama le chevalier stupéfait, à l'esprit de qui +l'image d'Alice de Lux se présenta aussitôt. + +Mais il y avait d'autres maisons que la sienne dans la rue. Il était +impossible que la fiancée de Marillac eût de pareilles accointances avec +le duc de Damville! + +--Voyons, reprit-il. Quel est l'endroit exact? + +--Tais-toi! Tais-toi, infâme! hurlait le vieux Gilles. + +--Monsieur, la maison est facile à reconnaître, elle fait le coin de la +rue Traversine: elle a un jardin, et il y a une porte verte à ce jardin. + +Le cri de rage que poussa l'intendant eût suffi pour démontrer que +Gillot venait de dire la vérité. + +--Courons! s'écria le vieux Pardaillan. + +Mais le chevalier demeurait immobile, tout pâle. + +Il songeait qu'il s'était présenté à diverses reprises dans la maison de +la rue de la Hache et qu'il avait toujours trouvé porte close depuis son +entretien avec Alice. Il se demandait avec angoisse quel mystère cachait +la vie d'Alice et quel malheur pour Déodat allait sortir de ce mystère. + +--Allons! dit-il enfin. Je saurai la vérité en l'interrogeant !... si je +la retrouve! + +Le vieux Pardaillan ne comprit pas ces paroles, mais il s'apprêta à +suivre son fils. + +--Vous avez tous les deux la vie sauve, dit-il à Gilles et à Gillot. +Allez vous faire pendre ailleurs! + +--Hélas! Pendu, je le serai certainement! fit l'intendant. + +--Je témoignerai de votre fidélité, dit le chevalier. Rassurez-vous, je +vous promets d'informer le maréchal de Damville de la belle résistance +que vous avez faite. + +Pendant cette discussion, Gillot avait disparu. Sans doute, il ne tenait +pas à se retrouver seul à seul avec son oncle. Gilles s'était assis sur +un billot et, la tête dans les mains, réfléchissait à son triste +sort. Les deux Pardaillan le laissèrent à ses funèbres méditations et +sortirent de l'hôtel pour se rendre aussitôt rue de la Hache. + +--Qui peut bien demeurer dans la maison à porte verte? demanda le vieux +routier. Sans doute quelque officier de Damville qui s'est retranché là +avec une petite garnison. Je vous propose donc, mon fils, d'attendre la +nuit. + +Le chevalier eut un instant d'hésitation, puis il dit: + +--Mon père, je crois qu'en cette affaire il faut que j'agisse seul... + +--Ah ça! tu connais donc la maison? + +--Oui. Et je ne redoute qu'une chose: c'est qu'elle soit inhabitée... en +ce moment. + +--Je ne comprends pas, chevalier. Je pressens seulement qu'il y a là un +secret. + +--Qui n'est pas à moi! C'est le secret d'un ami que j'aime comme un +frère... + +--Et tu veux y aller seul? Tu m'assures qu'il n'y a pas de danger? + +--Aucun danger, mon père. + +--Bon. En ce cas, je t'attendrai au bout de la rue. + +--Non. Séparons-nous ici. Peut-être vous verrait-on. Et, si on +s'aperçoit que quelqu'un peut intervenir, cela suffirait sans doute pour +que la porte ne soit pas ouverte. + +--Je vais donc t'attendre... où cela? + +--Mais, mon père, vous pouvez m'attendre chez Catho! + +--Bah! tu l'as donc revue, pendant que je me consumais au fond de la +cave? + +--Oui; avec l'argent que vous lui avez remis, elle a installé, rue +Tiquetonne, un nouveau cabaret. + +--Qui s'appelle? + +--L'Auberge des deux morts qui parlent. + +--Ah! digne Catho! excellente Catho! tu t'es souvenue!... Je +l'épouserai, chevalier! + +Sur cette boutade, le père et le fils se séparèrent; le chevalier +continuant son chemin vers la rue de la Hache, le vieux routier +s'acheminant vers le nouveau cabaret de Catho pour y attendre son fils +en dégustant une pinte d'hypocras. + +Rue Tiquetonne, il vit en effet une auberge avec une devanture et une +enseigne toutes neuves. C'était l'Auberge des deux morts qui parlent. +Seulement, pour corriger ce que l'enseigne pouvait avoir de trop +macabre, Catho avait fait peindre deux noirs... deux Maures qui étaient +censés tenir conversation en agitant leurs gobelets. Pendant que le +vieux Pardaillan admirait l'enseigne et entrait dans le cabaret, le +chevalier approchait de la maison à la porte verte. Tout de suite, il +remarqua que les contrevents étaient soigneusement rabattus sur les +fenêtres, comme si la maison eût été inhabitée. Le coeur battant, il +heurta le marteau. La porte demeura fermée, la maison silencieuse. +Mais, cette fois, le chevalier était décidé à savoir ce qui se passait +derrière ces murs et à savoir ce qu'il y avait dans ce silence et +ce mystère. Alors, il jeta un coup d'oeil à droite et à gauche pour +s'assurer qu'aucun voisin ne l'épiait, puis, s'élançant d'un bond, il +atteignit la crête du mur de bordure. Alors il se hissa à la force +du poignet et sauta dans le jardin, et marcha droit à la porte de la +maison, décidé à faire sauter la serrure. Au moment où il y arrivait, +cette porte s'entrouvrit et, dans la pénombre, une forme blanche apparut +à Pardaillan. C'était Alice de Lux! + +Comme elle était changée! Comme elle était pâle! Et comme sa voix parut +rauque, presque dure, lorsqu'elle dit: + +--Hâtez-vous d'entrer puisque vous forcez ma porte! + +Le chevalier obéit. Alice de Lux le fit pénétrer dans cette pièce où +Marillac l'avait présenté. Elle demeura debout. Elle ne lui offrit pas +de siège. + +--Pourquoi me persécutez-vous ainsi? dit-elle. + +--Madame, dit le chevalier en se remettant de l'émotion qui +l'étreignait, votre accueil étrange m'aurait déjà chassé de cette +demeure, si un puissant intérêt... + +--Un mot seulement: venez-vous de sa part?... + +--Vous me demandez, je crois, si je vous suis envoyé par le comte de +Marillac? + +--Oui, monsieur. Oui, continua-t-elle en s'animant, ce ne peut être que +lui qui vous envoie. Il a vu la reine de Navarre, n'est-ce pas? Et la +reine a parlé! La reine a voulu le sauver de la hideuse créature que je +suis! Il sait! + +--Madame, s'écria Pardaillan, vous commettez une affreuse erreur; ce +n'est pas le comte de Marillac qui m'envoie! + +Alice de Lux, qui était blanche comme une morte, rougit légèrement, puis +devint livide. + +--Ce n'est pas lui qui vous envoie, balbutia-t-elle. Qu'ai-je dit? +Insensée!... + +Elle se couvrit le visage de ses deux mains. Le chevalier s'agenouilla: + +--Madame, dit Pardaillan d'une voix si mâle et si douce qu'elle semblait +l'accent idéal de la franchise et de la pitié, madame, je vous supplie +de croire que j'ai déjà oublié les paroles échappées à votre délire! Ce +que je sais, c'est l'amour prodigieux que vous portez à mon ami! + +--Parlez-moi encore, bégaya-t-elle. Il y a long-temps que je souffre +seule, toute seule avec moi-même! + +Et le chevalier, maintenant, oubliait pourquoi il était venu! Il se +releva, saisit les deux mains d'Alice, l'attira à lui, la prit dans ses +bras, et ses lèvres, doucement, se posèrent sur les cheveux parfumés de +la jeune femme. + +Et, tout cela fut si vraiment, si profondément fraternel qu'Alice ne se +rappelait avoir jamais éprouvé pareille impression d'apaisement et de +douceur. + +--Ainsi, reprit-elle plus calme, le comte n'est pas de retour à Paris? + +--Non, madame. + +--Et, fit-elle avec hésitation, vous n'en avez reçu aucune nouvelle? +Vous ne savez pas ce qu'il fait... ce qu'il pense? + +--Je n'en ai pas de nouvelles, madame; mais tout le monde sait à Paris +que la reine de Navarre est à Blois, en conférence avec le roi de +France. Il est donc certain que le comte se trouve à Blois, depuis plus +de quinze jours. + +--Quinze jours!... + +--Tout autant, madame. Or, pour un cavalier comme le comte, de Blois à +Paris, il y a quatre journées de marche. + +Un éclair de joie puissante parut dans les yeux d'Alice. Avec son tact +ordinaire, le chevalier ne tirait aucune conclusion de ce qu'il venait +de dire. Mais cette conclusion s'imposait d'elle-même à l'esprit +d'Alice: + +--Si la reine de Navarre m'avait dénoncée, il serait ici depuis +longtemps! + +Donc, selon toute vraisemblance, Jeanne d'Albret n'avait pas parlé. +Alice redevint la charmante maîtresse de maison qu'elle était. Sur son +appel, la vieille Laura apporta des fruits, des rafraîchissements, des +confitures, selon la mode. Mais Pardaillan ne voulut goûter à aucune des +douceurs qu'elle lui présenta. + +--Chevalier, dit-elle, lorsqu'elle fut arrivée à se rendre maîtresse de +sa propre émotion, me pardonnerez-vous jamais la façon indigne dont je +vous ai accueilli... j'étais folle... + +--Ne pensons plus à cela, madame. Et, puisque vous me traitez en ami, +puis-je vous demander un sacrifice? + +--Quel qu'il soit, je suis prête! + +--Sachez donc que moi aussi j'aime. Maintenant, supposez, madame, que le +comte, votre fiancé, soit détenu prisonnier chez moi... et supposez que +vous veniez me demander sa liberté!... Ah! madame, à votre agitation, +je vois que vous m'avez compris! Un seul mot, un seul: le sacrifice que +vous êtes prête à accomplir pour moi ira-t-il jusqu'à rendre la liberté +à Jeanne de Piennes et à sa fille? + +A mesure que le chevalier parlait, Alice paraissait plus bouleversée. + +--Vous aimez Loïse... Loïse de Montmorency... + +--Oui, madame! + +--Malheureuse!... murmura sourdement Alice, tout ce qui m'approche est +flétri!... + +--Vous ne pouvez me la rendre, n'est-ce pas?... + +--Loïse et sa mère ne sont plus ici!... Elles ne sont plus ici, depuis +le lendemain du jour où vous m'avez annoncé que le comte de Marillac +allait voir la reine de Navarre. + +--Damville les a reprises! gronda le chevalier... Oh! cet homme se +cache! Mais, dusse-je parcourir la France, je mettrai la main sur lui! +Et alors... + +--Non, chevalier! Le maréchal ne les a pas reprises. C'est moi qui leur +ai rendu la liberté... + +--Libres! Elles sont libres!... + +--Lorsque je me suis vue condamnée lorsque j'ai compris que mon noble +fiancé allait me maudire ah! chevalier, quel horrible enchevêtrement de +malheur dans ma vie!... je n'avais plus à redouter les révélations dont +Damville me menaçait, puisque ces révélations, la reine de Navarre +les faisait elle-même!... Je monte chez les prisonnières... Je leur +dis:--Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait allez... vous êtes +libres!... Et voici que si ce funeste accès de générosité ne m'était pas +venu Loïse sortirait maintenant d'ici, emmenée par vous qui l'aimez! Ah! +oui, je suis maudite! + +Vous exagérez le malheur, madame, dit doucement le chevalier. C'est déjà +une joie immense pour moi de savoir que Loïse n'est plus au pouvoir du +damné maréchal... Mais ne vous ont-elles pas dit où elles comptaient se +retirer? + +--Hélas! j'étais si bouleversée que je n'ai même pas songé à le leur +demander... + +Il y eut un moment de silence. + +--Je voudrais, dit Pardaillan, vous poser une question... Rassurez-vous, +madame, elle m'est toute personnelle... Vous avez dû parfois vous +entretenir avec elles?... + +--Deux ou trois fois seulement. + +--Eh bien, reprit le chevalier, dans ces circonstances... ou d'autres... +enfin, tenez, madame, je veux savoir si jamais mon nom a été prononcé +par Loïse... + +--Jamais, dit Alice. + +Un nuage passa sur le front du jeune homme. + +--Pourquoi aurait-elle parlé de moi? songea-t-il, elle m'a oublié depuis +longtemps... Et pourtant c'est bien moi qu'elle appela à son secours, le +matin où je fus arrêté. + +Pardaillan n'avait plus rien à faire chez Alice de Lux. Il prit donc +congé. Mais la jeune femme le supplia de la revenir voir. Il promit. +Cette infortunée lui inspirait un profond intérêt. + +En quittant la maison de la rue de la Hache, Pardaillan se rendit rue +Tiquetonne, au cabaret des Deux-morts-qui-parlent. + + +XXXVI + +UN ÉPISODE HOMÉRIQUE + +Le vieux Pardaillan, rue Tiquetonne, fut accueilli à bras ouverts par +la digne hôtesse, dame Catho. Le routier, d'un coup d'oeil, inspecta le +cabaret. + +--Catho, dit Pardaillan, tu mérites d'être félicitée. Ton auberge est +admirable! + +--Grâce à vous, fit Catho. Grâce à vos beaux écus. Mais je pense que +celle-ci ne brûlera pas comme l'autre! + +Pardaillan s'installa à une table, et, comme il lui était impossible de +demeurer inoccupé, il engouffra un repas pantagruélique. + +Tout à coup, des trompettes retentirent au loin; il reboucla son épée, +posa sa toque à plume noire sur le coin de son oreille gauche, et, +redressant sa moustache, s'en fut vers la rue de Montmartre d'où venait +le bruit des trompettes, après avoir prévenu Catho qu'il serait de +retour dans peu de minutes pour retrouver son fils. + +--Vous allez donc voir l'entrée du roi? fit Catho. + +--Ah! ah! c'est donc Charles que signalent ces trompettes guerrières? + +--Oui, monsieur. On dit que le roi sera accompagné de Mme de Navarre +et son fils, ainsi que d'une foule de seigneurs huguenots, qui se sont +embrassés avec les gentilshommes catholiques. + +--Bon! Et moi qui voyais la guerre!... Enfin, allons voir les beaux +habits et les belles armes des gardes. + +Ayant dit, Pardaillan remonta la rue Tiquetonne et ne tarda pas à +déboucher rue Montmartre. Mais, là, il fut pris dans un remous de peuple +et porté, poussé contre la porte d'une maison. + +--Un sol la chaise! Qui veut voir et entendre? On verra notre sire, +le roi, on verra madame Catherine dans son carrosse d'or, on verra +messieurs de Guise sur leurs grands chevaux, on verra... un sol la +chaise!... + +Ainsi glapissait un gamin. Pardaillan lui donna quelques pièces de menue +monnaie et se hissa sur la chaise, qui était placée contre la porte +de la maison en question. Cette porte était solidement fermée. Et, en +levant les yeux, Pardaillan s'aperçut que les fenêtres de l'unique étage +étaient closes également, à l'encontre des maisons voisines où toutes +les fenêtres étaient garnies de têtes curieuses. + +De son poste, Pardaillan dominait maintenant la foule et voyait +s'approcher lentement le cortège royal, tandis que les cloches de toutes +les églises de Paris sonnaient à toute volée, et que les couleuvrines du +Louvre tonnaient. D'abord vint une compagnie des bourgeois du quartier, +en armes; ils s'avançaient en répétant: + +--Le roi! Le roi! Place pour notre roi! + +Devant eux, la foule refluait à droite et à gauche, s'ouvrant comme la +mer sous l'éperon d'un navire. Derrière eux, marchaient une compagnie +d'arquebusiers, puis des pertuisaniers, et, enfin, apparaissaient +les gardes du roi, précédés d'un double rang de trompettes à cheval. +Aussitôt après, dans un somptueux carrosse doré, surmonté d'une +couronne, traîné par douze chevaux blancs, caparaçonnés d'or dont chacun +était tenu en main par un suisse gigantesque, apparaissait la pâle +figure de Charles IX. + +Dans le même carrosse, sur la même banquette que Charles IX, assis à sa +gauche, se trouvait Henri de Béarn qui, lui, multipliait les saluts, +faisait des signes amicaux aux hommes, et riait aux femmes. + +Derrière le carrosse royal, venait une lourde machine non moins dorée, +dans laquelle avait pris place Catherine de Médicis. Près d'elle, Jeanne +d'Albret. Catherine ne cessait de saluer le peuple que pour sourire à +Jeanne. + +Perché sur sa chaise, Pardaillan assistait à cette féerie avec un +sourire goguenard. + +--Voilà les huguenots dans la place, grommelait-il. Mais ce n'est pas le +tout que d'entrer. Comment vont-ils sortir? + +Tout à coup, son regard se croisa avec un regard flamboyant, auquel il +s'accrocha pour ainsi dire. + +--Le maréchal de Damville! gronda le routier. + +En même temps, il saluait de son plus gracieux sourire et de son plus +beau geste. Damville, d'une violente secousse, avait arrêté son cheval +et demeurait pétrifié, les yeux rivés sur ce Pardaillan qu'il croyait +mort. + +--Oh! oh! songeait à ce moment le vieux routier, la fête est complète. +Tous mes assassins me regardent! + +Il redoubla les sourires et les saluts. En effet, près de Damville, +trois ou quatre cavaliers s'étaient arrêtés. + +--L'homme que nous avons grillé dans le cabaret! s'écria l'un. + +--Celui qui est mort avec le chevalier de Pardaillan, fit un autre. + +Ces cavaliers qui étaient de la suite du duc d'Anjou, c'étaient Quélus, +Maugiron, Saint-Mégrin et Maurevert... + +Cependant Pardaillan, que tous ces regards convergés vers lui ne +troublaient aucunement, commençait à se dire que la rencontre pourrait +bien fort mal tourner pour lui. En conséquence, il essaya de descendre +de sa chaise afin de se faufiler dans la foule et de disparaître. +Malheureusement, la foule était si tassée, si compacte autour de lui, +que force lui fut de demeurer immobile sur son piédestal. + +Au moment où Pardaillan cherchait inutilement à descendre de sa chaise, +le duc d'Anjou, s'étant retourné, s'aperçut que plusieurs de ses +gentilshommes s'étaient arrêtés. Il appela Quélus, son favori, qui, +s'approchant de lui, se mit à lui parler vivement. Le duc d'Anjou fit +alors un signe au capitaine de ses gardes. Puis tout ce monde, entraîné +par la marche du cortège, continua à s'avancer. + +--Les choses se gâtent! pensa le vieux routier. + +Il faut noter, en effet, que Pardaillan n'était pas le seul perché +sur une chaise. Près de lui, à sa gauche, il y avait une table qui +supportait sept ou huit curieux. A sa droite, une sorte de tréteau était +couvert par une quinzaine de personnes. Il y avait aussi des chaises en +quantité. Pardaillan prit le seul parti qui lui restait à prendre: il +fit basculer sa chaise qui tomba; l'instant d'après, il se trouva sur la +chaussée au milieu de gens qui hurlaient, furieux. L'aspect martial de +Pardaillan leur imposa silence. + +Il fallait, coûte que coûte, sortir de cette foule et disparaître au +plus tôt. A ce moment, au lieu de s'ouvrir devant lui, la foule reflua +violemment et, pour ne pas être entraîné, Pardaillan s'accrocha au +marteau de la porte devant laquelle sa chaise était placée. Que se +passait-il? + +On eût dit qu'une partie du cortège royal faisait demi-tour, revenant +sur ses pas. Une vingtaine de cavaliers, au grand trot, accouraient +sans s'inquiéter des cris de terreur des femmes et des blasphèmes des +bourgeois. Il y eut une fuite éperdue des vagues populaires. + +Et Pardaillan, accroché à son marteau, vit couler le flot sans +comprendre les causes de cette fuite. Enfin, il se vit seul, tout seul +contre cette porte. Alors, il lâcha le marteau et se retourna. Or, dans +le mouvement brusque qu'il exécuta, le marteau frappa sur son clou +arrondi. + +Pardaillan se retourna, et demeura tout ébaubi: il se trouvait seul dans +un grand demi-cercle dont la corde était formée par des maisons de la +rue et dont la ligne de circonférence était formée par des cavaliers +sur un rang. Le cavalier qui se trouvait au milieu de cette ligne était +Henri de Montmorency, duc de Damville, maréchal des armées du roi. + +Près de lui, un homme au sourire mauvais couvait Pardaillan d'un regard +mortel. C'était Orthès, vicomte d'Aspremont. A l'aile droite de la +courbe, se trouvaient Maurevert et Saint-Mégrin. A l'aile gauche, Quélus +et Maugiron. + +Pardaillan se redressa et, d'une voix de fanfare, il dit: + +--Bonjour, messieurs les assassins! + +Un murmure féroce parcourut le rang des cavaliers. L'un d'eux fit un +geste et tous se turent: c'était le capitaine des gardes du duc d'Anjou. +Il dit: + +--Monsieur de Pardaillan, votre épée! + +--Allons donc! claironna la voix, de Pardaillan. Tu veux mon épée: viens +la prendre! + +En même temps, il tira sa rapière en un de ces gestes flamboyants dont +avait hérité son fils. + +--Monsieur, votre épée! gronda encore le capitaine d'Anjou. + +--Dans ton coeur ou ton ventre! à ton choix! grinça Pardaillan. + +--Finissons-en! dit Damville. + +--Un instant, fit une voix fielleuse. Monsieur que voici est le père +d'un certain chevalier de Pardaillan qui a osé insulter Sa Majesté le +roi. Prenons-le vivant! Et la torture saura bien lui faire dire où est +son fils! + +C'était Maurevert qui parlait ainsi. Le conseil était terrible Les yeux +de Damville jetèrent une lueur sanglante. + +--Oui! oui! vivant! Et qu'il dise où est son fils!... + +--Le voilà! tonna une voix vibrante, rugissante. + +A cette seconde, il y eut dans la troupe un désordre inexprimable: on +vit l'un des cavaliers tomber, rouler dans la poussière de la chaussée; +et, à sa place, sur son cheval, apparut un jeune homme à la figure figée +dans un sourire d'intense ironie, mais aux yeux flamboyants; et ce +nouveau venu, par une audacieuse manoeuvre, affolait le cheval dont il +venait de s'emparer, lui labourant les flancs à coups d'éperon, lui +brisant la bouche à coups de furieuses saccades sur le mors; la bête +hennissait de douleur, se mettait à ruer, à se cabrer, faisait feu +des quatre sabots; le cercle se reculait, la foule fuyait avec des +hurlements; et le vieux Pardaillan Jetait un cri: + +--Mon fils!... + +--Tenez bon, monsieur! répondit le chevalier. + +En sortant de la maison de la rue de la Hache, le chevalier, arrêté un +moment rue de Beauvais par la foule qui attendait le passage du roi, +avait pu reprendre son chemin vers le cabaret des Deux-morts-qui-parlent +lorsque cette foule s'était précipitée vers la rue Montmartre. + +Là, un groupe énorme de badauds stationnait autour de quelque chose +qu'il ne voyait pas. Mais ce que vit parfaitement le chevalier, ce fut +la haute stature de Damville. + +La première pensée du chevalier fut de s'écarter pour ne pas être +reconnu, et de cherchera gagner la rue Tiquetonne, Et déjà il commençait +à opérer son mouvement de retraite, lorsqu'il crut reconnaître la voix +de son père! Aussitôt, il se rua tête baissée dans la foule! + +Il passa. En quelques secondes, il parvint aux cavaliers qui entouraient +Pardaillan. Il vit son père acculé contre la porte. + +S'accrocher à l'étrivière du premier cheval auquel il se heurta, se +hisser d'un élan sur la selle, placer la pointe de sa dague sur la gorge +du cavalier stupéfait et terrifié fut pour lui l'affaire d'un instant. + +--Descendez, monsieur! dit le chevalier. + +--Vous êtes fou, monsieur! + +--Non, je suis fatigué, et j'ai besoin d'un cheval. Descendez, ou je +vous tue! + +Le cavalier leva le pommeau de son épée pour assommer l'étrange +adversaire. Mais il n'eut pas le temps d'achever. Un coup de dague en +pleine poitrine l'atteignit. Il se renversa et roula. Le chevalier +enfourcha la bête et dégaina sa rapière. Et, furieusement, il bondit. +Cela avait eu la rapidité et le flamboiement d'un éclair. + +Un large espace demeura vide autour du vieux routier. Et il y eut alors +quelques secondes de répit pendant lesquelles chacun étudia rapidement +la situation. Le chevalier, au centre de cet espace vide, avait arrêté +son cheval frémissant et le maintenait d'une main de fer. + +Ces quelques secondes de répit étaient mises à profit par le vieux +Pardaillan. Les tables, les chaises, les échelles qui avaient servi aux +curieux, maintenant en déroute, il s'en emparait, les entassait avec la +prodigieuse habileté qu'il avait de ces sortes d'opérations, et à ce +rempart, qui se dressait devant la porte à laquelle il était acculé, il +ne laissait qu'un étroit passage. + +--Pour le chevalier, quand il sera désarçonné, grommela-t-il. + +Les cavaliers amenés par le capitaine des gardes d'Anjou n'attendaient +qu'un signe de leur chef. Le capitaine dit en s'adressant aux deux +Pardaillan: + +--Messieurs, au nom du roi, faites-y bien attention!... Vous +rendez-vous? + +--Non, dit froidement le chevalier. + +--Vous faites rébellion? En avant donc!... Gardes, emparez-vous de ces +deux hommes!... + +Les gardes d'un côté, les mignons de l'autre, se précipitèrent l'épée +haute sur le chevalier qu'il fallait saisir ou tuer avant d'arriver au +vieux Pardaillan. Le chevalier comprit que la dernière minute était +arrivée. Sa pensée suprême fut pour Loïse. Mais cette pensée ne fit que +traverser son cerveau. + +Au moment où l'attaque reprenait plus furieuse, et cette fois +définitive, il voulut recommencer la manoeuvre désespérée qui venait de +lui réussir. Il rassembla donc les rênes et porta aux flancs de la +bête un double coup terrible. Mais le cheval, au lieu de s'enlever, +s'abattit!... + +--Malédiction! rugit le chevalier qui, sautant agilement, se retrouva +l'épée à la main. + +Que s'était-il passé? Dès la première intervention du chevalier, l'un +des assaillants avait mis pied à terre et assuré dans sa main une de ces +courtes dagues a large lame qui étaient des armes si meurtrières. Cet +homme, c'était Maurevert. Il suivit d'un oeil attentif les mouvements +du chevalier, et, au moment ou le capitaine criait:--En avant!. il se +précipita à pied, se cramponna à la bride du cheval et lui enfonça sa +dague en plein poitrail, d'un coup sur et violent. Atteinte au coeur, la +bête s'affaissa agonisante. Le chevalier s'apprêta à mourir, et déjà il +commençait à fourrager de sa rapière dans la masse qui grouillait autour +de lui. + +--Par ici! hurla le vieux Pardaillan + +Le chevalier retourna la tête, vit le rempart élevé par son père; un +éclair de dernier espoir brilla dans ses yeux et il se précipita vers +l'ouverture. A peine fut-il en sûreté que l'ouverture fut bouchée par la +chute d'un tréteau que le vieux routier avait maintenu suspendu à bout +de bras. + +Le père et le fils se trouvèrent enfermés dans cette citadelle +improvisée. Ils échangèrent un regard qui fut leur suprême étreinte +d'adieu car ils n'avaient le temps ni de s'embrasser, ni même de se +serrer la main. + +Les chevaux avaient marché en rang serré sur l'obstacle. Mais il y eut +un recul, avec des hennissements de douleur, les bêtes se cabrant, les +cavaliers jurant comme des païens: le vieux Pardaillan à gauche, le +chevalier à droite, commençaient à s'escrimer; d'instant en instant, +avec une sûreté terrifiante avec une rapidité d'éclair, les deux épées +surgissaient d'entre les barreaux des chaises entassées, d'entre les +pieds de table, s'élançaient comme des vipères d'acier piquaient les +chevaux aux naseaux, aux poitrails et les deux indomptables assiégés, +silencieux, ramassés sur eux-mêmes, le vieux routier dans une attitude +de bête sauvage qui aspire le carnage, le jeune, imperturbable et froid, +apparaissaient comme des Titans d'un autre âge. + +Le capitaine, d'un geste, arrêta encore l'attaque; cette tactique ne +réussissant pas, il fallait en employer une autre. + +--Es-tu blessé? dit le vieux Pardaillan. + +--Pas une égratignure, et vous, mon père? + +--Rien encore. Tâchons de bien mourir, par Pilate! + +--Tâchons de ne pas mourir, dit froidement le chevalier. + +--Pied à terre! commanda le capitaine + +Une douzaine de cavaliers sautèrent à bas de leurs chevaux. + +Alors, ce fut un cercle d'épées qui se forma autour du rempart; douze ou +quinze pointes convergèrent sur les Pardaillan. + +--Rendez-vous donc par la Mort-Dieu! dit le capitaine. + +Les Pardaillan secouèrent la tête. Le capitaine haussa les épaules et +dit: + +--Prenez-les! + +Ensemble, à ce mot qui leur fut un signal d'attaque ensemble les épées +fulgurèrent, les pointes fouillèrent a travers les bois, deux ou trois +lames se cassèrent d'un coup sec, quatre hommes tombèrent, du sang +gicla, et la bande recula pour un nouvel assaut. + +C'était un succès; les deux Pardaillan étaient rouges de sang, blessés +tous deux à la tête, aux bras, à la poitrine. + +--Adieu, chevalier! fit le vieux routier en tombant sur un genou. + +--Adieu, mon père! dit le chevalier. + +Le capitaine fit un signe et cria: + +--Démolissez, d'abord!... + +Et, de nouveau, le formidable rang d'acier s'avança comme une bête +monstrueuse, en dardant ses pointes. Au même instant, sous des coups +furieux, la barricade s'écroula, le passage se trouva libre. + +--Voici la fin de la fin! s'écria le vieux Pardaillan dans un suprême +éclat de rire. + +En même temps, il portait deux ou trois coups de pointe. + +--Adieu, Loïse! murmura le chevalier dans un frémissement de tout son +être, en fermant un instant les yeux. + +Et, lorsqu'il les rouvrit, ces yeux, il demeura pantelant, ébloui, +extasié, frappé d'un étonnement surhumain, rêvant qu'il était mort +ou que, dans le vertige de l'angoisse, une consolante et radieuse +apparition lui était survenue pour le conduire aux portes de l'infini. +Et voici ce qu'il voyait: + +Les pointes des épées menaçantes qui étaient à un pouce de sa poitrine +s'étaient relevées ou abaissées. Les assaillants reculaient à droite et +à gauche, étonnés, fascinés, laissant libre une route bordée d'acier qui +aboutissait à Henri de Montmorency à cheval, immobile, pétrifié, +couvert d'une pâleur livide. Dans ce chemin, une femme vêtue de deuil +s'avançait, lente et majestueuse... + +--La Dame en noir! haletait le chevalier. Et, sur le seuil de la maison, +devant la porte où s'élevait la barricade, devant cette porte qui venait +de s'ouvrir soudain, se tenait une jeune fille, adorable dans sa pose à +la fois craintive et hardie, avec ses cheveux dorés lui faisant un nimbe +glorieux, son doux visage pâle,--et, du seuil élevé, elle abaissait sur +le chevalier un long regard chargé d'admiration et d'effroi... + +--Loïse! bégaya le jeune homme qui, d'un mouvement très doux, se mit à +genoux sur le sol baigné de sang. + +Deux larmes perlèrent au bord des longs cils de la jeune fille. Et son +regard se voila alors d'une céleste tendresse. + +--Puissances du Ciel, je vais mourir... elle m'aime!... + +Le chevalier tomba à la renverse, évanoui, tandis que le vieux +Pardaillan, mordant sa rude moustache grise, grommelait: + +--Ah! c'est Loïse, Loïson, Loïsette?... Eh bien, je ne suis pas fâché de +trépasser avec ce spectacle-là dans les yeux! + +La Dame en noir s'avançait vers Henri de Montmorency. + +Au moment où la porte s'était brusquement ouverte, où cette femme était +ainsi apparue, se jetant entre les épées et les blessés, les assaillants +s'étaient reculés effarés. + +Jeanne de Piennes s'arrêta à deux pas du maréchal de Damville. + +--Monseigneur, dit Jeanne de Piennes, je prends ces deux hommes: ils +sont à moi. L'un d'eux est celui qui m'a ramené l'enfant qui m'avait été +volée; l'autre est son fils. + +Le maréchal avait longuement tressailli. Ses yeux sanglants regardèrent, +farouches, autour de lui, puis revinrent à Jeanne de Piennes. Et, sous +son regard à elle, sous ce regard limpide, il se courba, vaincu... D'une +voix rauque, à peine perceptible, il répondit: + +--Ces deux hommes sont à vous, madame... prenez-les!... + +Et sous ses coups de saccade violente, son cheval recula; mais il +s'arrêta, et Henri demeura présent... un nouveau sourire fugitif et +terrible tordit sa bouche. Jeanne de Piennes s'était retournée vers le +capitaine des gardes du duc d'Anjou; + +--Monsieur, dit-elle, vous accomplissez ici une mission... + +--Ordre du roi, madame! fit le capitaine d'une voix ferme. Je dois +arrêter ces deux gentilshommes... + +--Monsieur, je m'appelle Jeanne, comtesse de Piennes, duchesse de +Montmorency... + +Le capitaine s'inclina profondément. + +--Je vous suis une caution vivante, poursuivit Jeanne. Ma parole vous +répond des deux prisonniers. + +--S'il en est ainsi, madame, dit le capitaine, à Dieu ne plaise que je +mette en doute la caution de haute, noble et puissante dame de Piennes +et de Montmorency. Et si les deux prisonniers ne doivent pas quitter +cette maison... + +--Ils ne la quitteront pas, monsieur! + +--J'obéis, madame. J'ajoute: je suis heureux d'obéir, car ce sont deux +braves. + +Jeanne de Piennes s'inclina et se retourna vers les deux blessés qui, +s'étant relevés, assistaient à cette partie de la scène en faisant +d'héroïques efforts pour se tenir debout. Aux derniers mots du +capitaine, d'un même mouvement, ils remirent leurs épées aux fourreaux. +Jeanne de Piennes s'avança vers le vieux Pardaillan: + +--Monsieur, dit-elle de sa voix douce et fière, voulez-vous me faire le +grand honneur de vous reposer dans ma pauvre maison?... + +Elle tendit sa main. + +Alors, d'un geste timide, Loïse présenta sa main au chevalier. Il la +saisit en frissonnant et se redressa de toute sa taille. La porte se +referma sur Loïse et le chevalier... + +--Capitaine! gronda Henri, vingt gardes devant cette maison, nuit +et jour! Vous me répondez sur votre tête des prisonniers... et des +prisonnières!... + +Au loin, les canons du Louvre tonnaient. + + +XXXVII + +LE DIAMANT + +Le séjour des deux prisonnières dans le logis de la rue de la Hache +avait été aussi triste qu'on peut l'imaginer: mais la souffrance morale +n'avait été compliquée d'aucune souffrance physique, Alice de Lux se +maintenait dans son rôle de geôlière; elle s'y maintenait avec honte, +avec désespoir, et elle tâchait au moins d'atténuer ce qu'il y avait +d'odieux dans ce rôle. + +Les jours et les nuits s'écoulaient mornes, désolés. + +Cependant, cette claustration au fond de deux pièces étroites avait +altéré la santé de Jeanne de Piennes. Elle résistait au mal avec cette +vaillance qu'on lui connaît. + +Oui, elle envisageait maintenant la mort comme le suprême repos. En +effet, son dernier espoir s'était évanoui. Quel espoir? La lettre +qu'elle avait écrite à François de Montmorency!... + +Elle ne doutait pas que cette lettre n'eût été remise. En interrogeant +Alice de Lux, elle avait pu se convaincre que le maréchal était à Paris. +Il lui semblait impossible que François n'eût pas reçu cette lettre +touchante où elle avait raconté la vérité sur la tragédie de Margency. +Et François n'était pas accouru à son appel! François l'abandonnait, la +croyait encore coupable! + +Un moment, elle s'était raccrochée à cet espoir que le chevalier de +Pardaillan n'avait pas remis la lettre. + +Mais, à force d'y songer, elle s'affirmait que cela même était +impossible. Elle en arriva donc à admettre que François de Montmorency +l'abandonnait. + +Quant à Loïse, depuis qu'elle savait que ce jeune homme en qui elle +avait eu si naïvement confiance était le fils de l'homme qui l'avait +enlevée jadis, elle faisait d'inutiles efforts pour le détester ou pour +l'oublier. Telle était la situation morale des deux femmes, lorsqu'un +soir Alice de Lux monta chez elles. + +Elle était plus pâle que d'habitude. Jeanne et Loïse la considéraient +avec un effroi mêlé de pitié. Alice se tint devant la Dame en noir, les +yeux baissés. + +--Madame, dit-elle, rendez-moi au moins cette justice que j'ai tout fait +pour adoucir votre captivité. + +--Cela est vrai, dit Jeanne, et je ne me plains pas. + +--Une abominable circonstance de ma malheureuse vie, madame, m'a obligée +à me faire geôlière. + +--Vous me l'avez dit, et je vous plains! + +--Ainsi, dit Alice qui frissonna légèrement, lorsque vous serez libres, +vous ne vous en irez pas en me maudissant... + +--Libres!... Hélas! le serons-nous jamais! + +--Vous l'êtes! + +Un tressaillement agita Jeanne de Piennes. Loïse pâlit. + +--Vous êtes libres toutes les deux, reprit Alice avec une calme fermeté; +cette circonstance dont je vous parlais n'existe plus. Adieu, madame, +adieu, chère demoiselle... + +A ces mots, Alice de Lux se retira. La mère et la fille demeurèrent un +instant comme accablées de la triste joie qu'elles éprouvaient. Puis +elles s'embrassèrent dans une étreinte pleine d'effusion. A ce moment, +une pensée fit tressaillir Jeanne de Piennes. Elle allait se trouver +avec sa fille sans aucune ressource, sans logis, sans pain. Retourner à +la maison de la rue Saint-Denis, c'était sans aucun doute retomber au +pouvoir d'Henri de Montmorency. + +Jeanne comprenait qu'elle n'aurait plus la force de travailler pour sa +fille, comme jadis. + +--Qu'allons-nous devenir? ne put-elle s'empêcher de murmurer. + +--Ma mère, dit bravement Loïse, comme si elle eût suivi pas à pas la +pensée de Jeanne, vous avez travaillé pour nous deux; maintenant, ce +sera mon tour, voilà tout!... + +A ce moment, Alice de Lux reparut devant Jeanne de Piennes. + +--Madame, dit-elle d'une voix altérée, pardonnez-moi d'avoir entendu +votre entretien; j'ai écouté... ceci est un des malheurs de ma vie: j'ai +pris, j'ai dû prendre l'habitude d'écouter autour de moi... Vous vous +trouvez sans ressources, j'aurais dû y songer; je suis riche, madame. +Laissez-moi la joie de faire un peu de bien... + +A ces mots, elle déposa sur le coin d'une table une bourse qui pouvait +contenir une centaine d'écus d'or. Une vive rougeur empourpra le visage +de Jeanne de Piennes. + +Loïse se détourna avec embarras. Alice s'agenouilla. + +--Madame, dit-elle d'une voix brisée, c'est une mourante qui vous offre +ce peu d'or destiné à rendre moins durs à cette noble demoiselle les +premiers temps... + +Jeanne regarda sa fille et tressaillit. + +--Je vous ai fait tant de mal, continua Alice, en acceptant de vous +garder ici détenues, que j'en ai comme le coeur rongé. Je vous jure +que vous adoucirez les derniers jours d'une malheureuse en recevant ce +faible présent. + +Jeanne de Piennes laissa tomber sur la geôlière un regard d'infinie +miséricorde. Elle tendit ses mains à Alice qui les saisit et les baisa +ardemment. Jeanne prit la bourse. + +Elle voulut dire quelques paroles d'adieu à cette étrange geôlière pour +qui elle n'éprouvait plus que de la pitié, mais déjà Alice s'était +relevée et avait disparu. + +--Partons! dit alors Jeanne. + +Sur le premier moment, l'idée qu'elle était libre, qu'elle échappait +enfin à Henri, lui causa une joie qui ranima ses joues flétries. Un pâle +sourire se joua sur ses lèvres. + +En attendant, il fallait trouver un logis quelconque. Rue Montmartre, +une petite maison inhabitée lui sembla réunir les conditions de +modestie, de calme et d'éloignement qu'elle recherchait. Elle s'y +installa aussitôt, et commença à faire avec Loïse des plans de départ. + +Loïse regardait sa mère avec inquiétude: jamais elle ne l'avait vue +aussi fiévreuse. Dans la journée même, Jeanne dut s'aliter. Le délire la +prit. Loïse, seule à lutter, n'en lutta qu'avec plus de fermeté. + +Des jours se passèrent. Jeanne, pour cette fois, échappa à la mort qui +la guettait. Mais, lorsqu'elle put se relever, elle comprit qu'elle +était condamnée. Elle ne respirait plus qu'avec difficulté et, plusieurs +fois par nuit, les suffocations jadis espacées à de longs intervalles +venaient la menacer. + +Un jour, comme elles causaient tristement, Loïse s'efforçant de sourire, +la mère cherchant à lui donner l'illusion de la pleine santé revenue, ce +jour-là, donc, comme elles convenaient de quitter Paris le lendemain, +elles entendirent de grandes rumeurs dans la rue. + +Deux ou trois heures s'écoulèrent. La mère et la fille, assises l'une +près de l'autre et se tenant par la main, écoutaient avec indifférence +les bruits du dehors qui faisaient paraître plus profond le silence de +la maison. Tout à coup, elles tressaillirent. Le marteau de la porte +venait de retentir. + +--Qui peut frapper? murmura Jeanne. + +Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Mais, à ce moment, elle +demeura clouée sur place. Elle venait d'entendre prononcer le nom de +Pardaillan! Et ce nom, il était crié parmi des insultes, des menaces, +des clameurs de haine! + +Autour de la porte de leur maison, il y avait un demi-cercle de +cavaliers qui entouraient quelqu'un qu'elles ne pouvaient voir, vu que +ce quelqu'un s'était ramassé contre la porte, sous l'auvent. Mais, si +elles ne le voyaient pas, elles entendaient son nom. + +Pardaillan! Lui! L'homme qui avait enlevé Loïse! + +Etait-ce la punition du crime? A ce moment, un double cri étouffé +échappa aux deux femmes. + +--Lui! avait murmuré Jeanne de Piennes, Henri de Montmorency! + +--Le chevalier de Pardaillan! murmura de son côté Loïse. + +--Notre mauvais génie est là! continua la mère. Loïse, mon enfant, qui +sait si le damné Pardaillan ne nous a pas découvertes! Qui sait si +ce n'est pas lui qui a amené ici son maître! Mais qu'as-tu donc, ma +fille?... Tu pleures!... + +--Mère! oh! mère! + +Et, confuse, éperdue, Loïse ajouta: + +--Il faut le sauver!... Je meurs s'il meurt! + +--Sauver! s'écria Jeanne. Sauver qui?... Mon enfant, reviens à toi... +nous n'avons personne à sauver ici... Il n'y a là que nos deux plus +cruels ennemis! + +--Ah! ma mère, je suis sûre que lui n'est pas notre ennemi. Malgré tout, +je ne puis le croire déloyal... + +Jeanne de Piennes se pencha davantage, et, apercevant le chevalier, elle +comprit ce qui se passait dans le coeur de sa fille... Mais son regard +ne s'attacha qu'un instant au chevalier. Elle devint soudain très pâle, +les yeux agrandis par l'étonnement, regardant quelqu'un que Loïse ne +voyait pas. Et, ce quelqu'un, c'était celui dont elle conservait l'image +nettement et pieusement gravée dans sa mémoire, celui auquel elle avait +voué une reconnaissance infinie, l'homme qui lui avait ramené sa petite +Loïse!... + +Elle saisit la main de sa fille et dit simplement: + +--Viens!... + +Elles descendirent et ouvrirent la porte. Et, grandie par le sacrifice, +transfigurée, auguste, elle apparut aux yeux des assaillants... On sait +le reste. + +Lorsque les deux femmes, soutenant les blessés, furent rentrées dans +la maison, lorsque ta porte eut été solidement refermée, leur première +occupation fut de panser les éraflures et estafilades qu'ils avaient +reçues. Les deux hommes se laissaient faire silencieusement. + +--Du diable, songeait le père, si je ne voudrais pas être blessé tous +les jours pour être soigné par les mains de cette petite fille-là! + +--Je suis au paradis! songeait le fils de son côté. + +Par un sentiment de convenances tout naturel, c'était Jeanne de Piennes +qui soignait le chevalier, tandis que Loïse s'occupait du vieux +Pardaillan. + +Lorsque les pansements furent achevés, le vieux routier se leva du +fauteuil et, saluant, il dit: + +--Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon fils, le chevalier de +Pardaillan, et moi-même, Honoré-Guy-Henri de Pardaillan, de la branche +cadette des Pardaillan, famille réputée dans le Languedoc pour ses hauts +faits et sa pauvreté. Pauvres, nous le sommes, madame, avec toute la +fierté qui convient; mais, par la Mort-Dieu, nous avons le coeur bien +placé, et nous mettons à votre disposition les deux vies que vous venez +de sauver... + +--Monsieur, dit Jeanne d'une voix altérée, c'est à peine si ma +gratitude, à moi, se trouve satisfaite par ce que je viens de faire... + +--Je ne comprends pas, madame... + +--Ne me reconnaissez-vous pas?... Reconnaissez-vous au moins ce diamant +que vous avez laissé tomber dans la main de ma fille en cette nuit de +douleur où je gagnais Paris? + +--Je me souviens parfaitement, madame. J'ai voulu simplement dire que je +ne comprenais pas votre gratitude, alors que vous devriez me haïr. + +--Et voilà, monsieur, ce qui fait que moi-même je demeure profondément +troublée et que mon étonnement est inexprimable. Je vois en vous l'homme +généreux qui me ramena ma fille. J'avais toujours ignoré votre nom que +vous m'apprenez vous-même, c'est le nom de l'homme qui avait enlevé +Loïse. + +--Je vais donc faire cesser votre étonnement, au risque d'encourir votre +malédiction, dit alors le vieux Pardaillan d'une voix ferme: l'homme +qui avait enlevé la pauvre petite pour obéir à Henri de Montmorency et +l'homme qui vous la ramena, ces deux hommes-là, madame, n'en font qu'un, +et il est devant vous... Oui, c'est vrai, madame, je commis le crime. +Et, dans mon existence aigrie par la misère, c'est la seule action +sérieusement blâmable que j'aie à me reprocher... mais il est non moins +vrai que je fus pris de remords et que ce fut seulement à la minute où +je rendis l'enfant que je pus respirer à l'aise... + +--Loïse, dit Jeanne de Piennes, voici l'homme généreux, l'homme de coeur +qui encourut la haine d'un terrible seigneur pour te rendre à ta mère... + +Loïse s'avança vers le vieux routier, saisit ses deux mains et lui +tendit son front charmant. + +--Mon enfant, dit-il, les souhaits d'un vieux coureur de routes ne sont +peut-être pas un talisman de bonheur; mais, s'il ne fallait que donner +ma pauvre vie pour vous rendre heureuse, ce serait une joie pour moi que +de mourir. + +Jeanne, alors passa au doigt de sa fille la bague ornée du fameux +diamant. + +--J'avais juré qu'il ne me quitterait jamais, dit-elle; ma fille tiendra +mon serment. + +A ce moment les yeux de Loïse rencontrèrent ceux du chevalier, et elle +pâlit sous l'effet d'un sentiment plus profond, comme si cette bague du +malheur qu'on venait de lui passer au doigt fût devenue la bague de ses +fiançailles. + +Après la première heure écoulée dans ces émotions, ce fut au tour du +chevalier de parler. La Dame en noir lui demanda s'il avait bien reçu +la lettre qu'il devait faire parvenir à François de Montmorency. Le +chevalier raconta alors comment il avait été arrêté, mis à la Bastille, +et comment il en était sorti. + +Loïse l'écoutait avidement et croyait entendre quelque fabuleux récit du +temps de Charlemagne. Jeanne de Piennes, elle, écoutait avec angoisse. +Et, lorsque le chevalier en vint à dire que le maréchal de Montmorency +avait reçu et lu la lettre, elle ne put retenir une douloureuse +exclamation: + +--Ah! s'écria-t-elle, il m'a donc condamnée, puisqu'il n'est pas là î... + +Le chevalier comprit le sens exact de ce cri de douleur. + +--Madame, je vous demande trois jours pour vous raconter la fin de ce +que j'avais à vous dire: deux jours pour cicatriser ces coups d'épingle, +un jour pour faire une démarche... Alors vous saurez quel accueil M. le +maréchal a pu faire à votre lettre. Je crois, oui, vraiment, je crois +que ce n'est pas à moi à dire ce que fut cet accueil. + +Si mystérieuses que fussent ces paroles, Jeanne, malgré elle, en conçut +un immense espoir. + +On s'occupa alors d'installer les deux Pardaillan. Ce n'était pas la +place qui manquait, mais les meubles faisaient défaut. Finalement, le +vieux Pardaillan et son fils exigèrent d'être relégués dans une sorte de +grenier abondamment garni de foin. + +Ce fut donc dans ce foin que les deux hommes se couchèrent lorsque la +nuit fut venue. Jamais le chevalier n'avait trouvé une couche aussi +douce et jamais il n'avait eu des rêves aussi heureux dans son sommeil. + +Mais le vieux Pardaillan, lui, se mit, selon une vieille habitude, +à--étudier la localité, selon son mot. Cette étude l'amena à +l'oeil-de-boeuf qui éclairait ce grenier et qui s'ouvrait sur la rue. Et +ce qu'il vit lui fit faire une grimace. + +Vingt soldats que commandait un officier étaient installés sur la +chaussée. Ils avaient allumé des torches dont les reflets rouges et +tristes éclairaient leurs silhouettes. La plupart d'entre eux dormaient +sur la chaussée même, roulés dans leurs manteaux. Mais quatre, appuyés +sur des arquebuses, demeuraient debout contre la porte. + +La situation était plus terrible que jamais pour les deux indomptables +aventuriers. + +--Amour, amour! grommela le vieux routier en hochant la tête, voilà +bien de tes coups!... Nous sommes bel et bien perdus et cette fois sans +rémission!... + +Là-dessus, le vieux Pardaillan s'étendit dans le foin près de son fils +et, l'ayant longuement regardé dormir, s'endormit à son tour. + + +Le lendemain matin, un rayon de soleil passant par la lucarne arrondie +en forme d'oeil de boeuf réveilla le vieux Pardaillan. Il aperçut son +fils qui, un coude sur le genou, le menton dans la main, paraissait +absorbé dans quelque pénible réflexion. + +--Eh! qu'as-tu, chevalier? Voilà dix minutes que je te surveille du coin +de l'oeil, et, si je n'entends pas les gémissements que tu pousses en +toi-même, je les devine! + +--Je ne gémis pas, mon père: je réfléchis. + +--Peut-on savoir à quoi? + +A ces soldats qui gardent la porte. Or, il faut que j'aille trouver le +maréchal de Montmorency, et que je l'amène ici, continua le chevalier +avec un désespoir concentré. J'y réussirai, mon père! Je suis sûr d'y +réussir, y eût-il mille gardes dans cette rue! Le maréchal, c'est tout +naturel, emmènera sa fille. Alors, mon père, il ne me restera plus qu'à +assister au mariage de Mlle de Montmorency avec le riche et puissant +seigneur que lui destine sans aucun doute le maréchal, et puis nous +serons libres... de faire le tour de l'univers! + +--Tu veux dire le tour de la place de Grève? + +Le chevalier haussa les épaules, non pour ce que venait de dire son +père, mais pour répondre à sa propre pensée. + +--En tout cas, reprit son père, tu as demandé trois jours pour aller +chercher le maréchal. + +Le chevalier secoua la tête. + +--J'ai demandé trois jours, dit-il, parce que je me croyais plus +sérieusement blessé que je ne suis. Mais je suis fort. + +--Or ça, comment vas-tu sortir? Moi qui n'ai rien promis, je t'avoue que +je ne vois pas le moyen... + +--Le maréchal sera ici aujourd'hui même... + +Le vieux Pardaillan se mit à siffler un air de chasse, et le chevalier +commença ses recherches. + +--J'ai trouvé! dit-il au bout d'une heure. + +--Au diable les donzelles! Voyons, qu'as-tu trouvé? + +Le chevalier lui montra une lucarne qui s'ouvrait sur la toiture. + +--Quoi! Tu veux passer par les toits? + +--Puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Faites-moi la courte échelle, mon +père, que je puisse atteindre cette chatière... + +--Tu es décidé? Eh bien, va! + +Le vieux Pardaillan plaça ses mains entrelacées de façon que le +chevalier pût y poser le pied comme sur une marche. Le jeune homme +s'élança, atteignit les épaules, et, levant les bras se cramponna au +rebord de la lucarne. Quelques instants plus tard, il était sur le toit +de la maison. + +Le chevalier se trouvait sur le revers de la toiture qui était opposé à +la rue. Sa vue s'étendait sur une série de petites cours et de jardins. +S'il descendait dans la cour de la maison, il était dans une impasse. Il +n'y avait qu'un moyen. C'était de gagner le toit de la maison voisine. + +La position du chevalier était des plus dangereuses. Il se demandait +comment faire lorsqu'il entendit un léger bruit, un signal d'appel. + +--Psst! faisait-on. + +Il leva la tête vers le toit de la maison voisine et aperçut, encadrée +dans une étroite fenêtre une figure d'homme qui l'examinait avec un +singulier intérêt. + +--Où ai-je vu ce visage-là? pensa le chevalier. + +L'homme était vieux. Il portait une barbe blanche. Il avait des yeux +doux, calmes, avec un regard lumineux. + +--Rentrez chez vous, dit cet homme. + +--Que je rentre, monsieur? + +--Oui. Vous cherchez à vous sauver n'est-ce pas? Eh bien, le chemin que +vous prenez est impossible. La maison où vous êtes prisonnier communique +avec la mienne par une porte que j'ai condamnée, mais que j'ouvrirai! + +Le chevalier retint une exclamation de joie Il voulut remercier le +vieillard. Mais celui-ci avait déjà disparu. + +--Mais où diable ai-je vu cet homme? pensa de nouveau le chevalier, qui +se laissa tomber dans le grenier. + +--Que se passe-t-il? demanda le vieux Pardaillan + +Le chevalier raconta ce qui venait de se passer Le père et le fils +se mirent aussitôt à déblayer le foin qui était entassé et cachait +évidemment la porte signalée par l'inconnu--si cet inconnu n'était pas +un traître! A leur joie intense, la porte leur apparut enfin, et, en +même temps, ils entendirent que, derrière cette porte, on se livrait à +un certain travail. Au bout de quelques minutes, la porte s'ouvrit, et +un vieillard de haute taille, vêtu de velours noir, apparut et dit: + +--Monsieur Brisard, et vous, monsieur de La Rochette, soyez les +bienvenus. + +Le vieux Pardaillan se frappa le front. + +--Les deux noms que je donnais à la dame! murmura-t-il Je me souviens +parfaitement de vous, monsieur... + +--Ramus, dit le vieillard avec une noble simplicité. + +--Ramus! C'est bien cela. Seulement, je vais vous dire, monsieur. Je ne +m'appelle pas Brisard et n'ai jamais été sergent d'armes, comme je vous +le dis. Le chevalier que voici ne s'appelle pas M. de La Rochette... + +Ramus souriait. + +--Je vous donnai alors ces deux noms parce que nous avions intérêt à +nous cacher... Je m'appelle Honoré de Pardaillan, et monsieur que voici +est mon fils, le chevalier Jean de Pardaillan. + +--Messieurs, dit Ramus, j'ai assisté au terrible combat d'hier. Hélas! +En quels temps vivons-nous!... Et je vais vous expliquer comment je me +trouve ici. Mais veuillez d'abord entrer... + +Les deux Pardaillan obéirent, et Ramus leur fit descendre un escalier. +Ils se trouvèrent alors dans une belle salle à manger d'apparence +cossue. + +--Messieurs, dit Ramus, comme je vous le disais, je m'étais hier posté +dans cette rue pour voir le passage du roi. Je vis donc le défilé du +cortège, et j'assistai ensuite à l'effrayant combat que vous avez livré. +Là, j'ai entendu vos noms. Mais la politesse m'obligeait à m'en tenir à +ceux que vous m'aviez donnés vous-mêmes... Vie pour vie! Je vous devais +la mienne. J'ai voulu racheter la vôtre... Hier, je vins donc trouver le +propriétaire de cette maison et je l'ai louée pour trois jours, car il +n'a pas voulu me la céder plus longtemps. + +--Vous n'avez plus qu'à me suivre. Vous sortirez d'ici de la façon la +plus naturelle du monde, c'est-à-dire par la porte, laquelle porte n'est +point surveillée, car elle donne sur la ruelle... + +--Monsieur, dit alors le chevalier, pour des motifs que monsieur mon +père vous expliquera, nous ne pouvons partir... du moins pas tout de +suite. Je serai donc seul, pour l'instant, à profiter de l'issue que +vous nous offrez. + +--Venez, jeune homme! + +Le savant descendit encore un escalier. Le chevalier se trouva devant +une porte qu'il entrebâilla. + +Il constata.. alors qu'il se trouvait dans la ruelle aux Fossoyeurs, +perpendiculaire à la rue Montmartre. La ruelle n'était nullement +surveillée. + +Au lieu de prendre la rue Montmartre où il risquait de se heurter aux +gardes, le chevalier descendit en courant la ruelle, fit un assez long +détour et prit le chemin de l'hôtel de Montmorency, où il ne tarda pas a +arriver. + +Quelques instants plus tard, Pardaillan se trouvait en présence du +maréchal qui, fiévreusement, lui dit: + +--Vous voici, cher ami, je n'attendais plus que vous. Nous allons +partir... + +--Partir, monseigneur? Quitter Paris? + +--Oui. J'ai des raisons de croire que nous continuerions en vain à +fouiller Paris. On m'a signalé une mystérieuse escorte qui, sur la route +de Guyenne, accompagne une voiture, fermée... Elles sont là, chevalier! +La Guyenne, c'est le gouvernement de Damville. Nous rejoindrons cette +escorte, nous l'attaquerons. + +--Monseigneur, j'oserai vous prier d'attendre jusqu'à ce soir pour +quitter Paris, dit le chevalier, pour le moment, je vous prie de +m'accompagner seul, à pied... + +--Pardaillan, vous savez quelque chose! + +--Venez, monseigneur, dit le chevalier avec un accent où il y avait à +dose égale de l'ironie et du désespoir. + +--Allons!... Mais songez que le temps est précieux. + +L'instant d'après, ils étaient en route et bientôt ils arrivaient à la +ruelle des Fossoyeurs sans avoir fait la moindre rencontre qui pût les +arrêter. Ils frappèrent. Ramus ouvrit. Ils entrèrent dans la maison et, +arrivés dans cette belle salle à manger où Ramus avait introduit les +deux Pardaillan, le chevalier dit simplement: + +--Monsieur Ramus, voulez-vous pousser votre générosité jusqu'à nous +laisser seuls pour une heure dans cette salle? + +--Cette maison est à vous, mon enfant, dit le vieux savant, qui se +retira dans une pièce du rez-de-chaussée. + +--Où sommes-nous? fit le maréchal étonné. + +--Monseigneur, dit le chevalier, je vous demande de m'attendre ici +quelques minutes... + +Le chevalier sortit et François de Montmorency demeura seul. Le jeune +homme regagna rapidement le grenier où il avait dormi. Il y retrouva le +vieux Pardaillan qui s'écria aussitôt: + +--Elles t'attendent; elles s'inquiètent de toi... + +Le chevalier s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur une botte de foin. + +--Mon père, dit-il, ayez la bonté de prévenir Mme de Piennes et Mlle de +Montmorency que le maréchal est là. + +--Diable! fit simplement le vieux routier qui, s'approchant de son fils +et lui mettant la main sur l'épaule, murmura: Chevalier!... + +--Mon père? + +--Tu souffres, hein?... raconte-moi un peu cela... + +--Vous faites erreur, mon père, dit le chevalier de cette voix qui +était terrible dans sa tranquillité: j'ai été chercher le maréchal de +Montmorency pour qu'il emmène sa fille. Il est là. Voilà tout... + +--Bon, bon! grogna en lui-même le vieux routier Tu veux garder pour toi +ta douleur. Garde-la; tout à l'heure, nous pleurerons ensemble... + +En même temps, il descendit à l'étage où se trouvaient Jeanne de Piennes +et Loïse... Quant au chevalier, il chercha un coin obscur du grenier +afin quelles ne le vissent point lorsqu'elles traverseraient pour entrer +dans la maison de Ramus. + +François de Montmorency était demeuré immobile les yeux tournés vers la +porte par où avait disparu le chevalier. Cette porte s'ouvrit lentement, +Jeanne de Piennes apparut. Elle était toujours habillée de ces vêtements +noirs qui rehaussaient la tragique beauté de son visage pâle, illuminé +par ses grands yeux profonds. Elle vit François et s'arrêta comme +pétrifiée, les mains jointes. + +Pourtant, le vieux Pardaillan l'avait prévenue!... Et il semblait qu'il +y eût surtout dans ce regard un étonnement infini. + +François, en la voyant, fut secoué comme par une furieuse décharge +électrique. + +Il marcha vers elle... + +Comme elle, il avait joint ses mains... + +Quand il fut près d'elle, il se mit à genoux, son front se courba +jusqu'aux pieds de la statue du Deuil, et alors les sanglots firent +explosion dans sa gorge et sur ses lèvres. + +--Pardon... pardon... pardon!... + +Ses mains saisissaient les mains glacées de Jeanne + +Puis, de ce même mouvement insensible, comme s'il se fût haussé vers le +ciel, il se mettait debout, l'enlaçait de ses bras, son visage était +près du visage de Jeanne... + +Et, comme il allait parler, Jeanne, d'un mouvement très doux, mit ses +deux bras autour de son cou, laissa tomber sa tête sur l'épaule de +François... + +Ah! pourquoi François, à cet instant, fut-il saisi d'une terreur +étrange? + +Ce mouvement des bras de Jeanne, il le reconnaissait! Ce sourire, +cette attitude de la tête chérie qui se penche sur son épaule, il les +reconnaissait!... + +--Jeanne! Jeanne! bégaya François avec angoisse. + +Et Jeanne murmurait: + +--O mon bien-aimé, tu vas le savoir enfin, le cher secret quoi je n'ose +t'avouer depuis trois mois... Il faut que tu le saches... puis nous +irons ensemble le dire à mon père. + +--Jeanne! Jeanne! cria le maréchal, pantelant. + +--Ecoute, mon François... écoute-moi bien... cette minute est +solennelle... Mon bien-aimé, je suis ta femme, et notre union est +bénie... + +--Jeanne! Jeanne! hurla le maréchal. + +--Ecoute... voici le cher secret, si doux et si redoutable... François, +je vais être mère... + +Une clameur de désespoir, une imprécation terrible, un mot s'exhalèrent +ensemble des lèvres du maréchal: + +--Folle!... Elle est folle! + +Et il tomba à la renverse, foudroyé, sans connaissance. + +Le maréchal de Montmorency venait de retrouver celle qu'il avait tant +aimée. + +Qu'allait-il advenir de la réunion de ces deux êtres qui se +chérissaient, du jeune amour du chevalier de Pardaillan, de la lutte +engagée entre huguenots et catholiques? + +C'est ce que nos lecteurs connaîtront en lisant: + +L'ÉPOPÉE D'AMOUR + + + + +TABLE + + I. Les deux frères + II. Minuit! + III. La gloire du nom + IV. Le serment fraternel + V. Loïse + VI. Pardaillan + VII. La route de Paris + VIII. L'immolation + IX. La dame en noir + X. Pardaillan, Galaor, Pipeau et Giboulée + XI. Vox populi, vox Dei + XII. Les trois ambassadeur + XIII. Une cérémonie païenne + XIV. Le tigre à l'affût + XV. Catherine de Médicis + XVI. Le maréchal de Damville + XVII. L'espionne + XVIII. Pipeau + XIX. La Bastille + XX. La lettre de Jeanne de Piennes + XXI. Le confesseur + XXII. Une rencontre + XXIII. Monsieur de Pardaillan père + XXIV. Les prisonnières + XXV. Le père et le fils + XXVI. Au Louvre + XXVII. Le premier amant + XXVIII. Le siège du--Marteau-qui-cogne + XXIX. Comment M. de Pardaillan fils désobéit + une fois encore à M. de Pardaillan père + XXX. Le gîte + XXXI. La reine mère + XXXII. A quoi s'amusait le petit Jacques + XXXIII. Les caves de l'hôtel de Mesmes + XXXIV. Jeanne d'Albret + XXXV. Étonnement de Gilles et Gillot + XXXVI. Un épisode homérique + XXXVII. Le diamant + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan - 01, by Michel Zévaco + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN - 01 *** + +***** This file should be named 13207-8.txt or 13207-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/2/0/13207/ + +Produced by Renald Levesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Pardaillan - 01 + +Author: Michel Zévaco + +Release Date: August 17, 2004 [EBook #13207] +[Last updated: May 17, 2012] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN - 01 *** + + + + +Produced by Renald Levesque + + + + + +</pre> + + +<h3>MICHEL ZÉVACO</h3> + + +<h2>LES PARDAILLAN-1</h2> + +<br><br><br> + +<h1>Les Pardaillan</h1> + +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<h3>LES DEUX FRÈRES</h3> + +<p>La maison était basse, toute en rez-de-chaussée, avec +un humble visage. Près d'une fenêtre ouverte, dans un +fauteuil armorié, un homme, un grand vieillard à tête +blanche; une de ces rudes physionomies comme en +portaient les capitaines qui avaient survécu aux épopées +guerrières du temps du roi François I.</p> + +<p>Il fixait un morne regard sur la masse grise du +manoir féodal des Montmorency, qui dressait au loin +dans l'azur l'orgueil de ses tours menaçantes.</p> + +<p>Puis ses yeux se détournèrent. Un soupir terrible +comme une silencieuse imprécation gonfla sa poitrine; +il demanda:</p> + +<p>—Ma fille?... Où est ma fille?...</p> + +<p>Une servante, qui rangeait la salle, répondit:</p> + +<p>—Mademoiselle a été au bois cueillir du muguet.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai, c'est le printemps. Les haies +embaument. Chaque arbre est un bouquet. Tout rit, +tout chante, des fleurs partout. Mais la fleur la plus +belle, ma Jeanne, ma noble et chaste enfant, c'est +toi...</p> + +<p>Son regard, alors, se reporta sur la formidable +silhouette du manoir accroupi sur la colline.</p> + +<p>—Tout ce que je hais est là! gronda-t-il. Là est la +puissance qui m'a brisé, anéanti! Oui, moi, seigneur +de Piennes, autrefois maître de toute une contrée, +j'en suis réduit à vivre presque misérable, dans cet +humble coin de terre que m'a laissé la rapacité du +Connétable!... Que dis-je, insensé! Mais ne cherche-t-il +pas, en ce moment même, à me chasser de ce dernier +refuge!...</p> + +<p>Deux larmes silencieuses creusèrent un amer sillon +parmi les rides de ce visage désespéré.</p> + +<p>Soudain, il pâlit affreusement: un cavalier, vêtu de +noir, entrait et s'inclinait devant lui!...</p> + +<p>—Enfer!... Le bailli de Montmorency!...</p> + +<p>—Seigneur de Piennes, dit l'homme noir, je viens +de recevoir de mon maître le connétable un papier +que j'ai ordre de vous communiquer à l'instant: ce +papier que voici, c'est la copie d'un arrêt du Parlement +de Paris en date d'hier, samedi 25 avril de cet +an 1553. L'arrêt porte que vous occupez indûment le +domaine de Margency; que le roi Louis XII outrepassa +son droit en vous conférant la propriété de cette terre +qui doit faire retour à la maison de Montmorency, et +qu'il vous est enjoint de restituer castel, hameau, +prairies et bois.</p> + +<p>Le seigneur de Piennes ne fit pas un mouvement, +pas un geste. Seulement, une pâleur plus grande se +répandit sur son visage, et sa voix tremblante s'éleva:</p> + +<p>—O mon digne sire Louis douzième! et vous, illustre +François Ier! sortirez-vous de vos tombes pour voir +comme on traite celui qui, sur quarante champs de +bataille, a risqué sa vie et versé son sang? Revenez, +sires! Et vous assisterez à ce grand spectacle du vieux +soldat dépouillé parcourant les routes de l'Ile-de-France +pour mendier un morceau de pain!</p> + +<p>Devant ce désespoir, le bailli trembla.</p> + +<p>Furtivement, il déposa sur une table le parchemin +maudit, et il recula, gagna la porte et s'enfuit.</p> + +<p>Alors, dans la pauvre maison, on entendit une clameur +funèbre déchirante:</p> + +<p>—Et ma fille! Ma fille! Ma Jeanne! ma fille est +sans abri! Ma Jeanne est sans pain! Montmorency! +malédiction sur toi et toute ta race.</p> + +<p>La catastrophe était effroyable. En effet, Margency, +qui depuis Louis XII appartenait au seigneur de +Piennes, était tout ce qui restait de son ancienne +splendeur à cet homme qui avait jadis gouverné la +Picardie. Dans l'effondrement de sa fortune, il s'était +réfugié dans cette pauvre terre enclavée dans les +domaines du connétable.</p> + +<p>Maintenant, c'était fini! L'arrêt du Parlement, +c'était, pour Jeanne de Piennes et son père, la +misère honteuse.</p> + +<p>Jeanne avait seize ans. Mince, frêle, fière, d'une +exquise élégance, elle semblait une créature faite pour +le ravissement des yeux, une émanation de ce radieux +printemps, pareille, en sa grâce un peu sauvage, à une +aubépine qui tremble sous la rosée au soleil levant.</p> + +<p>Ce dimanche 26 avril 1553, elle était sortie comme +tous les jours, à la même heure.</p> + +<p>Elle avait pénétré dans la forêt de châtaigniers à +laquelle s'appuyait Margency. Sous un bois, Jeanne, +oppressée, une main sur son coeur, se mit à marcher +rapidement en murmurant:</p> + +<p>—Oserai-je lui dire? Ce soir, oui, dès ce soir, je +parlerai!... je dirai ce secret terrible... et si doux!</p> + +<p>Soudain, deux bras robustes et tendres l'enlacèrent. +Une bouche frémissante chercha sa bouche:</p> + +<p>—Toi, enfin! Toi, mon amour...</p> + +<p>—Mon François! mon cher seigneur!...</p> + +<p>—Mais qu'as-tu, mon aimée? Tu trembles...</p> + +<p>Il se pencha, l'enlaça d'une étreinte plus forte.</p> + +<p>—C'était un beau grand garçon au regard droit, au +visage doux, au front haut et calme.</p> + +<p>Or, ce jeune homme s'appelait François de Montmorency!... +Oui! c'était le fils aîné de ce connétable +Anne qui venait d'arracher au seigneur de Piennes le +dernier lambeau de sa fortune!</p> + +<p>Enlacés, ils marchaient lentement parmi les fleurs +ouvertes, dont l'âme s'épandait en mystérieux effluves.</p> + +<p>Parfois, un tressaillement agitait l'amante. Elle +s'arrêtait, prêtait l'oreille et murmurait:</p> + +<p>—On nous suit... on nous épie... as-tu entendu?</p> + +<p>—Quelque bouvreuil effarouché, mon doux amour...</p> + +<p>—François! François! oh! j'ai peur...</p> + +<p>—Peur? Chère aimée! depuis trois mois que tu +es mienne, depuis l'heure bénie où notre amour +impatient a devancé la loi des hommes pour obéir à +la loi de la nature, plus que jamais, Jeanne, tu es sous +ma protection. Que crains-tu? Bientôt tu porteras +mon nom. La haine qui divise nos deux pères, je la +briserai!...</p> + +<p>—Je le sais, mon seigneur, je le sais! Et même si +ce bonheur ne m'était pas réservé, je serais heureuse +encore d'être à toi tout entière. Oh! aime-moi, aime-moi, +mon François! car un malheur est sur ma +tête!</p> + +<p>—Je t'adore, Jeanne. J'en jure le ciel, rien au monde +ne pourra faire que tu ne sois ma femme!</p> + +<p>Un éclat de rire, sourdement, retentit tout près...</p> + +<p>—Ainsi, continuait François, si quelque peine secrète +t'agite, confie-la à ton amant... ton époux.</p> + +<p>—Oui, oui!... ce soir. Ecoute, à minuit, je t'attendrai... +chez ma bonne nourrice... il faut que tu +saches!...</p> + +<p>—A minuit, donc, bien-aimée...</p> + +<p>—Et maintenant, va, pars... adieu... à ce soir...</p> + +<p>—Une dernière étreinte les unit. Un dernier baiser +les fit frissonner. Puis François de Montmorency +s'élança, disparut sous les fourrés.</p> + +<p>Une minute Jeanne de Piennes demeura à la même +place, émue, palpitante.</p> + +<p>Enfin, avec un soupir, elle se retourna. Au même +instant, elle devint très pâle: quelqu'un était devant +elle—un homme d'une vingtaine d'années, figure +violente, oeil sombre, allure hautaine. Jeanne eut un +cri d'épouvanté:</p> + +<p>—Vous, Henri! vous!</p> + +<p>—Moi, Jeanne! Il paraît que je vous effraie! Par +la mort-dieu, n'ai-je donc pas le droit de vous parler,... +comme lui... comme mon frère!</p> + +<p>Elle demeura tremblante. Et lui, éclatant de rire:</p> + +<p>—Si je ne l'ai pas, ce droit, je le prends! Oui, c'est +moi Jeanne! moi qui ai sinon tout entendu, du moins +tout vu! Tout! vos baisers et vos étreintes! Tout, +vous dis-je, par l'enfer! Vous m'avez fait souffrir +comme un damné! Et maintenant, écoutez-moi! Sang +du Christ, ne vous ai-je pas le premier déclaré mon +amour? Est-ce que je ne vaux pas François?</p> + +<p>—Henri, dit-elle, je vous aime et vous aimerai +toujours comme un frère... le frère de celui à qui j'ai +donné ma vie. Et il faut que mon affection pour vous +soit grande, puisque je n'ai jamais dit un mot à +François...</p> + +<p>—Ah! c'est plutôt pour lui épargner une inquiétude! +Mais dites-lui que je vous aime! Qu'il vienne, +les armes à la main, me demander des comptes!</p> + +<p>—C'en est trop, Henri! Ces paroles me sont +odieuses, et j'ai besoin de toutes mes forces pour me +souvenir encore que vous êtes son frère!</p> + +<p>—Son frère?... Son rival! Réfléchissez, Jeanne!</p> + +<p>Le jeune homme grinça des dents, et haleta:</p> + +<p>—Donc, vous me repoussez!... Parlez! mais parlez +donc!... Vous vous taisez?... Ah! prenez garde!</p> + +<p>—Puissent les menaces que je lis dans vos yeux +retomber sur moi seule!</p> + +<p>Henri frissonna.</p> + +<p>—Au revoir, Jeanne de Piennes, gronda-t-il; vous +m'entendez?... Au revoir... et non adieu!...</p> + +<p>Alors ses yeux s'injectèrent. Il eut un geste violent, +secoua la tête comme un sanglier blessé et se rua +à travers la forêt.</p> + +<p>—Puisse-je être seule frappée! balbutia Jeanne.</p> + +<p>Et comme elle disait ces mots, quelque chose d'inconnu, +de lointain, d'inexprimable, tressaillit au fond, +tout au fond de son être. D'un geste instinctif, elle +porta les mains à ses flancs, et tomba à genoux; prise +d'une terreur folle, elle bégaya:</p> + +<p>—Seule! seule! Mais, malheureuse, je ne suis plus +seule! mais il y a en moi un être qui vit et veut +vivre!</p> +<br><br><br> + +<h3>II</h3> + +<h3>MINUIT!</h3> + +<p>Le silence et les ténèbres d'une nuit sans lune pesaient +sur la vallée de Montmorency. Onze heures sonnèrent +lentement au clocher de Margency.</p> + +<p>Jeanne de Piennes s'était redressée pour compter +les coups, cessant d'actionner son rouet!... Elle murmura:</p> + +<p>—Ce soir, quand je suis rentrée, pourquoi mon père +paraissait-il bouleversé?... Pourquoi, si convulsivement, +m'a-t-il serrée sur son coeur? Comme il était +pâle! En vain, j'ai essayé de lui arracher son secret...</p> + +<p>Enfin, elle éteignit le flambeau, s'enveloppa d'une +mante et, poussant la porte, marcha vers une maison +paysanne située à cinquante pas.</p> + +<p>Comme elle longeait une haie toute parfumée de +rosés sauvages, il lui sembla qu'une ombre, une forme +humaine, se dressait de l'autre côté de la haie.</p> + +<p>—François!... appela-t-elle, palpitante.</p> + +<p>Rien ne lui répondit... et, secouant la tête, elle poursuivit +son chemin. Alors, cette ombre se mit en mouvement, +se glissa vers la demeure du seigneur de +Piennes, alla droit à une fenêtre éclairée; et l'homme, +rudement, frappa.</p> + +<p>Le seigneur de Piennes ne s'était pas couché. A pas +lents, le dos voûté, il se promenait dans la salle, +l'esprit tendu dans une recherche affreuse: qu'allait +devenir sa Jeanne!</p> + +<p>Le coup frappé à la fenêtre arrêta soudain sa +morne promenade, et l'immobilisa dans l'attente pantelante +d'une dernière catastrophe.</p> + +<p>Le seigneur de Piennes, alors, ouvrit, regarda!...</p> + +<p>Et un rugissement de haine, de douleur et de désespoir +déchira sa gorge... Celui qui frappait, c'était un +fils de l'implacable ennemi, c'était Henri de Montmorency!</p> + +<p>Le vieillard se retourna: d'un bond, il courut à une +panoplie, décrocha deux épées, les jeta sur la table.</p> + +<p>Henri avait franchi la fenêtre, échevelé, hagard.</p> + +<p>D'un signe violent, le seigneur de Piennes montra les +deux épées.</p> + +<p>Henri secoua la tête, haussa les épaules et saisit la +main du vieillard.</p> + +<p>—Je ne suis pas venu pour me mesurer avec vous, +dit-il d'une voix démente; pour quoi faire? Je vous +tuerais. Et d'ailleurs, je n'ai pas de haine contre vous, +moi! Est-ce que cela me regarde que mon père vous +ait fait disgracier? Je sais! oh! je sais: par le connétable, +vous avez perdu votre gouvernement; de +riche et puissant que vous étiez, vous êtes pauvre +et misérable!...</p> + +<p>—Qu'es-tu donc venu faire ici? Parle! gronda le +vieux capitaine.</p> + +<p>—Tu veux savoir pourquoi je suis ici? C'est parce +que je sais que tu dois aux Montmorency la misère +qui t'accable! Oui, c'est parce que je connais ta haine, +vieillard insensé, que je viens te crier: N'est-il pas +un abominable sacrilège que Jeanne de Piennes soit la +maîtresse de François de Montmorency!...</p> + +<p>Le seigneur de Piennes chancela. Un nuage rouge +passa devant ses yeux. Ses pupilles se dilatèrent. Sa +main se leva pour une insulte suprême. Henri de +Montmorency, d'un geste foudroyant, saisit cette main +et la serra à la broyer.</p> + +<p>—Tu doutes! rugit-il. Vieillard stupide! Je te dis +que ta fille, à cette minute même, est dans les bras de +mon frère! Viens! viens!</p> + +<p>Stupide, en effet, sans forces, sans voix, le père de +Jeanne fut violemment entraîné par le jeune homme +qui, d'un coup de pied, ouvrit la porte: l'instant +d'après, tous deux étaient devant la chambre de +Jeanne... Cette chambre était vide!...</p> + +<p>Le seigneur de Piennes leva au ciel des bras chargés +de malédiction et sa clameur désespérée traversa +lamentablement le silence de la nuit.</p> + +<p>Puis courbé, râlant, vacillant, se heurtant à la +muraille, il parvint à regagner la salle... Henri s'était +enfui dans la nuit, comme dut jadis s'enfuir Caïn.</p> + +<p>Jeanne de Piennes avait marché jusqu'à la maison +paysanne. Le premier coup de minuit sonna: au +détour du sentier, à trois pas d'elle, François apparut...</p> + +<p>Elle le reconnut aussitôt et, au même instant, elle +fut dans ses bras. L'étreinte fut presque violente: +ils s'aimaient vraiment de toute leur âme.</p> + +<p>—Mon aimée, dit alors François de Montmorency, +les minutes nous sont comptées ce soir. Un cavalier +vient d'arriver au manoir, devançant mon père d'une +heure: il faut que le connétable me trouve au château... +Parle donc, bien-aimée... dis-moi quel est le +secret qui t'oppresse. Quoi que tu aies à me confier, +souviens-toi que c'est un époux qui t'écoute...</p> + +<p>—Un époux, mon François! Oh! tu m'enivres de +bonheur...</p> + +<p>—Un époux, Jeanne: je le jure par mon nom +glorieux et sans tache jusqu'à ce jour!</p> + +<p>—Eh bien, fit-elle toute palpitante, écoute...</p> + +<p>Il se pencha. Elle appuya sa tête sur son épaule. +Elle allait parler... elle cherchait la parole d'aveu...</p> + +<p>A ce moment, un cri terrible, un cri d'horrible +agonie déchira le silence des choses...</p> + +<p>—C'est la voix de mon père! balbutia Jeanne épouvantée. +François! François! on égorge mon père!...</p> + +<p>Elle s'était arrachée des bras de l'amant; elle se mit +à courir; en quelques secondes elle fut devant la +maison et vit la porte et la fenêtre ouvertes... Un +instant plus tard, elle était dans la salle: son père +râlait dans un fauteuil. Elle se jeta sur lui, toute +secouée de sanglots, saisit sa tête blanche dans ses +bras...</p> + +<p>—Mon père, mon père, c'est moi! c'est ta Jeanne!</p> + +<p>Le vieillard ouvrit les yeux et les fixa sur sa fille.</p> + +<p>Sous ce regard elle recula de deux pas; entre eux, +il ne fut pas besoin de paroles: elle comprit qu'il +savait tout! Et inconsciente, elle avoua:</p> + +<p>—Pardon, père! pardon de l'avoir aimé, de l'aimer +encore!... Voyons, père, ne me regarde pas ainsi... tu +veux donc que ta pauvre petite Jeanne meure à tes +pieds, de désespoir!... Ce n'est pas ma faute, va, +si je l'aime... une force inconnue m'a jetée dans ses +bras... Oh! père..., si tu savais comme je l'aime!...</p> + +<p>A mesure qu'elle parlait, le seigneur de Piennes +s'était redressé de toute sa hauteur. Sans répondre, +il la conduisit jusqu'au seuil de la maison, étendit le +bras dans la nuit, et il prononça:</p> + +<p>—Allez, je n'ai plus de fille!...</p> + +<p>Elle chancela; un gémissement râla dans sa gorge...</p> + +<p>A ce moment une voix chaude s'éleva soudain:</p> + +<p>—Vous vous trompez, monseigneur. Vous avez +encore une fille. C'est votre fils qui vous le jure!</p> + +<p>En même temps, François de Montmorency apparut +dans le cercle de lumière, tandis que Jeanne jetait un +cri d'espoir insensé et que le seigneur de Piennes +reculait en bégayant:</p> + +<p>—L'amant de ma fille!... ici!... devant moi!...</p> + +<p>Calme, sans un frémissement. François se courba.</p> + +<p>—Monseigneur, voulez-vous de moi pour votre fils?</p> + +<p>—Mon fils! balbutia le vieillard. Vous, mon fils! +Qu'ai-je entendu? Est-ce une sanglante moquerie!...</p> + +<p>François saisit les mains de Jeanne:</p> + +<p>—Monseigneur, daigne votre bonté accorder à François +de Montmorency votre fille Jeanne pour épouse +légitime, dit-il avec plus de fermeté encore.</p> + +<p>—Épouse légitime!... Je rêve!... Ignorez-vous donc...</p> + +<p>—Je sais tout, monseigneur! Mon mariage avec +Jeanne de Piennes réparera toutes les injustices, effacera +tous les malheurs... J'attends, mon père, que vous +prononciez le sort de ma vie...</p> + +<p>Une joie immense descendit dans l'âme du vieillard, +et déjà des paroles de bénédiction montaient à ses +lèvres, lorsqu'une pensée foudroyante traversa son +cerveau:</p> + +<p>—Cet homme voit que je vais mourir! Moi mort, il +se rira de la fille comme il se rit du père!...</p> + +<p>—Décidez, monseigneur, reprit François.</p> + +<p>—Père, mon vénéré père, supplia Jeanne.</p> + +<p>—Vous voulez épouser ma fille? dit alors le +vieillard.</p> + +<p>Le jeune homme comprit ce qui se passait dans le +coeur de ce mourant. Un rayon de loyauté mâle et +douce illumina son front. Et il répondit:</p> + +<p>—Dès demain, mon père! dès demain!...</p> + +<p>—Demain! dit le seigneur de Piennes, je serai +mort!...</p> + +<p>—Demain, vous vivrez... et de longs jours encore, +pour bénir vos enfants.</p> + +<p>—Demain! râla le vieillard avec une immense +amertume. Trop tard! c'est fini... Je meurs maudit... +désespéré!</p> + +<p>François regarda autour de lui et vit que les domestiques +de la maison, réveillés, s'étaient rassemblés.</p> + +<p>Alors une sublime pensée descendit en lui.</p> + +<p>Il enlaça d'un bras la jeune fille éperdue, fit signe +à deux serviteurs de saisir le fauteuil où agonisait le +seigneur de Piennes, et sa voix solennelle s'éleva:</p> + +<p>—A l'église! commanda-t-il. Mon père, il est minuit: +votre chapelain peut dire sa première messe... ce sera +celle de l'union des familles de Piennes et de Montmorency.</p> + +<p>—Oh! je rêve!... je rêve!... répéta le vieillard.</p> + +<p>Alors, le coeur désespéré du vieux capitaine se +fondit.</p> + +<p>Ses yeux se remplirent de larmes, et sa main livide +se tendit vers le noble enfant de la race maudite!</p> + +<p>Dix minutes plus tard, dans la petite chapelle de +Margency, le prêtre officiait à l'autel. Au premier +rang se tenaient François et Jeanne. En arrière d'eux, +dans le fauteuil même où on l'avait transporté, le +seigneur de Piennes. Et en arrière encore, deux femmes, +trois hommes, les gens de la maison, témoins de +ce mariage tragique.</p> + +<p>Bientôt les anneaux furent échangés et les mains +frémissantes des amants s'étreignirent.</p> + +<p>Puis l'officiant murmura une bénédiction:</p> + +<p>—François de Montmorency, Jeanne de Piennes, au +nom du Dieu vivant, vous êtes unis dans l'éternité...</p> + +<p>Alors les deux époux se retournèrent vers le seigneur +de Piennes comme pour lui demander sa bénédiction, à lui.</p> + +<p>Un instant, il leur sourit...</p> + +<p>Puis ses bras retombèrent pesamment... et ce sourire +demeura figé à jamais sur ses lèvres décolorées:</p> + +<p>Le seigneur de Piennes venait d'expirer!...</p> +<br><br><br> + +<h3>III</h3> + +<h3>LA GLOIRE DU NOM</h3> + +<p>Une heure plus tard, François pénétrait dans le +manoir de Montmorency... Il avait remis la jeune +épousée toute en pleurs aux mains de la nourrice, +confidente de leurs amours, et, serrant Jeanne dans +ses bras, il lui avait dit qu'il serait de retour près +d'elle à la pointe du jour, dès qu'il aurait salué son +père dont un cavalier lui avait annoncé l'arrivée.</p> + +<p>Lorsque François entra dans la salle des armes, il +vit le connétable Anne de Montmorency assis dans un +somptueux fauteuil surélevé de trois marches. Cinquante +capitaines immobiles à ses côtés attendaient +en silence.</p> + +<p>François n'avait pas vu son père depuis deux ans. +Il s'avança jusqu'au pied du trône.</p> + +<p>Près de ce trône, se tenait Henri, arrivé depuis un +quart d'heure. Il était blême et tremblant.</p> + +<p>A quoi songeait ce jeune homme de vingt ans?</p> + +<p>François de Montmorency ne vit pas le sanglant +regard de son frère; profondément, il s'inclina devant +le chef de famille. Le connétable, voyant la forte +carrure de son aîné et sa taille vigoureuse, eut un +sourire: ce furent toutes ses effusions paternelles.</p> + +<p>Alors, sans un geste, il parla, tranquille et terrible:</p> + +<p>—Écoutez-moi. Vous savez le désastre qu'a subi +l'empereur Charles Quint sous les murs de Metz, au +dernier mois de décembre. Le froid et la maladie, en +quelques jours, ont détruit sa grande armée de +soixante mille hommes d'armes et reîtres... Tous nous +jugeâmes alors que c'était la fin de l'Empire! L'Espagnol +détruit, le huguenot écrasé par moi dans les pays +de langue d'oc, la paix semblait assurée; et, tout ce +printemps, Sa Majesté Henri II l'a passé en fêtes, +danses et tournois... Le réveil est terrible!</p> + +<p>Le connétable ajouta plus sourdement:</p> + +<p>—Oui, les éléments qui se mêlent parfois de donner +aux conquérants d'effroyables leçons ont infligé à +Charles Quint une mémorable défaite! Oui, l'empereur +a pleuré en abandonnant ses quartiers où il +laissait vingt mille cadavres, quinze mille malades et +quatre-vingts pièces d'artillerie!... Mais le voila qui +relève la tête!</p> + +<p>—Hier, à trois heures, la première nouvelle nous en +est arrivée; l'empereur Charles Quint se prépare à +envahir la Picardie et l'Artois! Cet homme de fer a +constitué sa grande armée. Et à l'heure même où +je parle, un corps d'infanterie et d'artillerie se porte +à marches forcées sur Thérouanne. Écoutez tous, Thérouanne +prise, c'est la France envahie, vous entendez +bien! Voici ce que Sa Majesté et moi nous avons +décidé: mon armée se concentre sous Paris et partira +dans deux jours. Mais, en attendant un corps de +deux mille cavaliers va courir à Thérouanne, s'y +enfermer et y lutter jusqu'à la mort pour arrêter +l'ennemi.</p> + +<p>—Jusqu'à la mort! rugirent les capitaines.</p> + +<p>—Or continua le connétable, pour cette aventureuse +expédition, il fallait un chef jeune, indomptable, +téméraire. Ce chef, je l'ai choisi!... François, mon fils, +c'est toi!...</p> + +<p>—Moi? s'exclama François avec un cri de désespoir.</p> + +<p>—Toi! Oui, toi qui vas sauver ton roi, ton père et +ton pays à la fois!... Deux mille cavaliers sont là! +Revêts tes armes! Sois parti dans un quart d'heure! +Va, et ne t'arrête plus que dans Thérouanne où il +faudra vaincre ou mourir!... Henri, tu resteras au +manoir et le mettra en état de défense!</p> + +<p>Henri se mordit les lèvres jusqu'au sang pour +étouffer un rugissement de joie furieuse.</p> + +<p>—Jeanne est à moi! gronda-t-il au fond de lui-même.</p> + +<p>François, livide, fit un pas, et haleta:</p> + +<p>—Quoi! mon père! s'écria-t-il. Moi!... moi!...</p> + +<p>Les yeux hagards, l'âme convulsée, il eut l'atroce +vision de Jeanne... de l'épouse... abandonnée...</p> + +<p>—Moi! répéta-t-il. Horreur!... Impossible!...</p> + +<p>Le connétable fronça les sourcils, et d'une voix +rauque:</p> + +<p>—A cheval, François de Montmorency! à cheval!...</p> + +<p>—Mon père, écoutez-moi!... Deux heures! une +heure! Je vous demande une heure! cria François.</p> + +<p>Le connétable Anne de Montmorency se dressa tout +debout.</p> + +<p>—Vous discutez les ordres du roi et de votre chef!</p> + +<p>—Une heure! mon père. Et je cours à la mort!...</p> + +<p>—Par le tonnerre du ciel! un mot encore, François +de Montmorency... un seul... et, pour la gloire du nom +que vous portez, je vous arrête de mes propres +mains.</p> + +<p>L'outrage était formidable, François redressa la +tête. Tout disparut de son esprit: amour, femme, +rêve de bonheur. Et sa parole couvrit la parole du +vieux chef:</p> + +<p>—Que la foudre écrase donc celui qui a jamais pu +dire qu'un Montmorency recule! Pour la gloire du +nom, j'obéis, mon père, je pars! Mais si je reviens +vivant, monsieur le connétable, nous aurons un terrible +compte à régler. Adieu!...</p> + +<p>D'un pas rude, il traversa les rangs des capitaines +épouvantés de cette provocation inouïe, de ce rendez-vous +donné au maître tout-puissant des armées, au +père!</p> + +<p>Tous les visages, tournés vers le connétable, attendaient +un ordre d'arrestation.</p> + +<p>Mais un étrange sourire détendit les lèvres du chef, +et ceux qui étaient près de lui l'entendirent murmurer:</p> + +<p>—C'est un Montmorency!</p> + +<p>Dix minutes plus tard, François était dans la cour +d'honneur, cuirassé, harnaché, prêt à monter à cheval. +Il se tourna vers un page:</p> + +<p>—Mon frère Henri! dit-il. Qu'on aille appeler mon +frère.</p> + +<p>—Me voici, François!...</p> + +<p>Henri de Montmorency apparut dans la lumière des +torches.</p> + +<p>François le saisit par la main, sans remarquer que +cette main brûlait de fièvre.</p> + +<p>—Henri, dit-il, es-tu vraiment un frère pour moi?</p> + +<p>—Qui te permet d'en douter?</p> + +<p>—Pardonne! je souffre tant! Tu vas comprendre. +Je pars, Henri, je pars pour ne plus revenir, peut-être... +et je laisse derrière moi une immense détresse... +Ecoute de toute ton âme; car de ta réponse va dépendre +ma suprême résolution. Tu connais Jeanne... la +fille du seigneur de Piennes...</p> + +<p>—Je la connais! répondit sourdement Henri.</p> + +<p>—Eh bien, voici le malheur... Je pars... Et Jeanne et +moi, nous nous aimons!...</p> + +<p>Henri étouffa un rugissement de rage.</p> + +<p>—Tais-toi, continua François. Ecoute jusqu'au bout. +Depuis six mois, nous nous aimons; depuis trois mois, +nous sommes l'un à l'autre; depuis deux heures, elle +s'appelle Montmorency... comme moi!</p> + +<p>Une sorte de gémissement râla dans la gorge +d'Henri.</p> + +<p>—Ne t'étonne pas, poursuivit fiévreusement François; +ne t'exclame pas! Elle-même te dira demain +que le chapelain de Margency nous a unis cette nuit. +Mais ce n'est pas tout! En ce moment Jeanne pleure +sur un cadavre: le seigneur de Piennes est mort! +Mort dans l'église même, tout à l'heure, en me jetant +un dernier regard qui m'ordonnait de veiller sur le +bonheur de son enfant! Et ce n'est pas tout encore! +Margency fait retour à la maison du connétable! Oh! +Henri, Henri, ceci est affreux! Je laisse Jeanne seule +au monde, sans défense ni ressource... m'entends-tu? +me comprends-tu?</p> + +<p>—J'entends... je comprends!</p> + +<p>—Frère, écoute-moi bien à présent. Acceptes-tu le +dépôt que je veux te confier? Me jures-tu de veiller +sur la femme que j'aime et qui porte mon nom?...</p> + +<p>Henri frissonna longuement, mais il répondit:</p> + +<p>—Je te le jure!</p> + +<p>—Si la guerre m'épargne, je retrouverai l'épouse +dans la maison de mon père, sans que jamais elle +ait souffert en mon absence. Car tu seras là pour la +protéger, la défendre. Me le jures-tu?</p> + +<p>—Je te le jure!</p> + +<p>—Si je succombe, tu révéleras ce secret au connétable +et tu lui imposeras la volonté de ton frère +mort: que ma part du patrimoine mette à jamais +ma veuve à l'abri de la pauvreté, et lui fasse une +existence honorée. Me le jures-tu?</p> + +<p>—Je te le jure! répondit Henri pour la troisième +fois.</p> + +<p>François l'étreignit alors dans ses bras en disant:</p> + +<p>—Tu as juré... souviens-toi!...</p> + +<p>A peine fut-il en selle qu'il alla se placer à la tête +des deux mille cavaliers rassemblés sur une esplanade.</p> + +<p>Et aussitôt, levant le bras, d'une clameur éclatante +et désespérée que le vieux Montmorency dut entendre +du fond de son manoir, il cria:</p> + +<p>—En avant! Jusqu'à la mort!</p> +<br><br><br> + + +<h3>IV</h3> + +<h3>LE SERMENT FRATERNEL</h3> + +<p>Le corps du seigneur de Piennes revêtu de ses habits +de gala, les mains croisées sur son épée nue, comme +une statue de tombeau, avait été placé, selon l'usage, +au milieu de la salle d'honneur, sur un petit lit de +camp.</p> + +<p>Jeanne, toute pâle de cette nuit qu'elle venait de +passer à veiller son père, se dirigeait vers la fenêtre +qu'elle entrouvrit.</p> + +<p>A ce moment, au loin, retentit un galop de cheval.</p> + +<p>—Le voilà! s'écria la jeune femme.</p> + +<p>Ses yeux se fixèrent sur la porte qui allait livrer +passage à son cher François.</p> + +<p>Cette porte s'ouvrit. Jeanne, qui allait s'élancer, +demeura pétrifiée, et un grand frisson glacial la parcourut: +le frère de François parut. Henri de Montmorency +fit trois pas, s'arrêta devant elle, la tête +couverte, sans s'incliner.</p> + +<p>—Madame, dit-il, je suis porteur de nouvelles que +j'ai juré de vous transmettre dès ce matin; sans quoi +vous ne me verriez pas ici, en pareil moment, à la +place de celui que vous attendiez... François est parti +cette nuit...</p> + +<p>Elle laissa échapper un faible gémissement.</p> + +<p>—Parti? dit-elle timidement. Parti... mais, pour +revenir bientôt, sans doute?... aujourd'hui même, +peut-être?</p> + +<p>—François ne reviendra pas!</p> + +<p>Jeanne porta ses deux mains à son sein palpitant.</p> + +<p>—La guerre se déchaîne. François a sollicité et +obtenu l'honneur de se porter dans Thérouanne pour +y arrêter l'armée de Charles Quint... Arrêter l'empereur +avec une poignée de cavaliers, c'est vouloir +mourir!... Je vous dois toute ma pensée, madame... la +pensée de mon frère: pris malgré lui dans une inextricable +situation, placé dans l'alternative de désavouer +un mariage qu'il regrette ou d'encourir la +disgrâce du connétable, François a choisi de tous les +suicides le plus glorieux.</p> + +<p>Jeanne devint aussi blanche que le cadavre de son +père.</p> + +<p>Un cri terrible jaillit de sa gorge. Elle s'abattit sur +les genoux. Et, dans l'atroce douleur qui faisait bondir +son coeur, dans la foudroyante catastrophe qui la +terrassait, un mot, un seul, résuma, condensa tout +son désespoir.</p> + +<p>—Mon enfant!... mon pauvre enfant!...</p> + +<p>Longtemps elle demeura ainsi prostrée, sanglotante, +oubliant la présence d'Henri, oubliant son père +mort, s'oubliant elle-même, ah! surtout elle-même.</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle. Où va le mari doit aller la +femme. Ce soir, je partirai pour Thérouanne!...</p> + +<p>—Partir! vous! gronda le frère de François. Allons +donc! vous n'y songez pas! traverser un pays envahi, +des lignes ennemies!... Vous ne partirez pas!</p> + +<p>—Qui m'en empêchera?</p> + +<p>—Moi!</p> + +<p>Et brusquement, la passion l'emporta, l'affola, se déchaîna +en lui. Il saisit la jeune femme dans ses bras, +l'étreignit convulsivement, et d'une voix ardente:</p> + +<p>—Jeanne! Jeanne! Il est parti! Il vous abandonne! +Trop lâche pour proclamer son amour, il ne vous +aime donc pas! Mais moi,—moi, Jeanne! je vous +adore à en perdre la raison, à en braver le ciel et +l'enfer, à poignarder mon père de mes mains, si mon +père s'opposait à mon amour! Jeanne! ô Jeanne!</p> + +<p>Que François meure donc de la mort des faibles +puisqu'il n'a pas su vous garder! Moi, je vous veux! +moi, je vous revendiquerai devant l'univers! O Jeanne, +un mot d'espoir! ou plutôt, non, ne dites rien... un +seul de vos regards sans colère me dira si je puis +espérer...</p> + +<p>Jeanne l'entendait à peine. Toute sa volonté, toute +sa force, elle les employait à se dégager de l'étreinte +furieuse. Soudain, elle put s'arracher des bras de +l'homme.</p> + +<p>Alors, Jeanne, debout, amincie, agrandie, pour ainsi +dire, par la tension de son être, jeta un long regard +sur Henri. Elle fit un pas. Son bras s'allongea. Son +doigt toucha le front d'Henri. Et elle dit:</p> + +<p>—Chapeau bas, monsieur. Sinon devant la femme, +du moins devant la mort!</p> + +<p>Henri tressaillit. Son regard trouble se posa un +instant sur le cadavre, qu'il sembla apercevoir pour +la première fois. D'un geste lent, il porta la main à +son front, comme vaincu, comme pour se découvrir. +Mais ce geste, il ne l'acheva pas. Son bras retomba. +Ses yeux s'injectèrent de sang. Tout l'orgueil et toute +la violence de sa race montèrent à son cerveau en +une bouffée ardente:</p> + +<p>—Par la mort-diable! savez-vous, madame, que je +suis ici chez moi, et que seul, après mon père, j'ai le +droit d'y demeurer couvert!</p> + +<p>—Chez vous! éclata la jeune femme sans comprendre.</p> + +<p>—Chez moi! Oui, chez moi! L'arrêt du Parlement +communiqué ici restitue Margency à notre maison, et +je ne souffrirai pas qu'une vassale...</p> + +<p>Il n'acheva pas. D'un bond, Jeanne avait couru à +une cassette enfermant les papiers du mort, l'avait +ouverte, avait déplié le premier parchemin qui s'offrait +à elle, l'avait parcouru et, le laissant tomber, +sa voix s'élevait, couvrant celle de Montmorency, +appelant les serviteurs:</p> + +<p>—Guillaume! Jacques! Toussaint! Pierre! venez +tous!</p> + +<p>—Madame! voulut interrompre Henri.</p> + +<p>Les serviteurs en deuil étaient entrés et, avec eux, +plusieurs paysans de Margency.</p> + +<p>—Entrez tous, continuait Jeanne enfiévrée, soutenue +par une étrange exaltation. Entrez tous! Et apprenez +la nouvelle: je ne suis plus ici chez moi!...</p> + +<p>Jeanne saisit une main glacée du cadavre et la +secoua.</p> + +<p>—N'est-ce pas, mon père, que nous ne sommes plus +ici chez nous? N'est-ce pas qu'on nous chasse? N'est-ce +pas, père, que tu ne veux pas rester une minute de +plus dans la maison de la race maudite?... Allons, +vous autres! n'entendez-vous pas que le seigneur de +Piennes n'est plus ici chez lui!</p> + +<p>Les joues brûlantes, les pommettes pourpres, les +yeux en feu, la jeune femme courait d'un serviteur +à l'autre, les poussait avec une force irrésistible, les +plaçait autour du lit de camp... et, quand la manoeuvre +fut prête, elle fit un signe.</p> + +<p>Huit hommes saisirent le lit, le soulevèrent sur +leurs épaules, et les autres se formèrent en cortège, +avec de sourdes malédictions, Jeanne marchant en +tête!...</p> + +<p>Henri, comme dans un cauchemar, vit le cadavre +franchir la porte, puis Jeanne disparaître et, au loin, +dans le village, il n'entendit plus qu'un sourd murmure +d'imprécations...</p> + +<p>Alors, violemment, il frappa le sol du pied, sortit, +sauta sur son cheval et il s'enfuit...</p> + +<p>Jeanne, en arrivant chez la vieille nourrice où elle +avait ordonné de porter le corps, tomba à la renverse, +écrasée. Presque aussitôt, une fièvre intense se déclara; +elle perdit la connaissance des choses, et seul +le délire témoigna qu'elle vivait encore.</p> + + +<p>Henri passa une nuit terrible, avec des accès de +honte humiliée, des accès de fureur démente, et des +crises de passion. Le lendemain, il retourna à Margency, +prêt à tout,—peut-être à un meurtre. Une nouvelle +l'écrasa: Jeanne se mourait!</p> + +<p>Dès lors, il revint tous les jours rôder autour de +la maison paysanne...</p> + +<p>Cela dura des mois. Près d'une année s'écoula... une +année atroce pendant laquelle sa passion s'exaspéra, +pendant laquelle aussi il apprit tout à coup que Thérouanne +avait succombé, que la place avait été rasée, +que la garnison avait été passée au fil de l'épée, que +François avait disparu!...</p> + +<p>Mort peut-être?...</p> + +<p>Il l'espéra! Oui, dans l'âme de ce frère, germa, +grandit et se fortifia l'abominable espoir...</p> + +<p>Et il en eut l'irrévocable conviction le jour où +quelques hommes d'armes exténués, amaigris, en +lambeaux, passèrent par Montmorency et s'arrêtèrent +au manoir.</p> + +<p>Ils racontèrent la prise de Thérouanne, la ville +incendiée, rasée, le grand massacre de la garnison...</p> + +<p>Quant au chef, quant à Montmorency, disparu!</p> + +<p>On l'avait vu un moment derrière une barricade +que plus de trois mille assaillants attaquaient...</p> + +<p>Et tranquille désormais, Henri se remit à rôder +autour de la maison, attendant patiemment que +Jeanne fût enfin guérie.</p> + +<p>Un jour—onze mois après le départ de son +frère!—il aperçut enfin Jeanne dans le pauvre verger +de la vieille nourrice. A la palpitation de son coeur, +il comprit que l'amour était tout-puissant en lui.</p> + +<p>Jeanne était en grand deuil. Elle tenait dans ses +bras un enfant qu'elle serrait passionnément sur son +sein.</p> + +<p>Henri s'en retourna lentement, combinant un plan.</p> + +<p>Enfin, Jeanne était guérie! Enfin, il allait pouvoir +agir! C'était simple: enlever la jeune femme et l'emmener +de force au manoir.</p> + +<p>En arrivant dans la cour d'honneur, il vit un +cavalier tout poudreux qui venait de mettre pied à +terre.</p> + +<p>Henri pâlit...</p> + +<p>Mais il lui sembla que cet homme avait une figure +joyeuse, qu'il était porteur d'une nouvelle qu'il devait +croire heureuse...</p> + +<p>Mais à peine ce cavalier l'eut-il aperçu qu'il se +dirigea vers lui et, d'une voix paisible, il dit en s'inclinant:</p> + +<p>—Monseigneur François de Montmorency, délivré +de sa captivité, sera, après-demain, dans le manoir +de ses pères. Il m'a fait l'honneur de m'envoyer en +avant pour prévenir de son arrivée son bien-aimé +frère...</p> + +<p>Henri devint livide; dans un éclair, il entrevit son +frère se dressant en justicier, le frappant du coup +mortel.</p> + +<p>Puis il s'abattit tout d'une pièce, foudroyé, assommé +comme un boeuf à l'abattoir...</p> +<br><br><br> + + +<h3>V</h3> + +<h3>LOÏSE</h3> + + +<p>Pendant quatre mois, Jeanne avait lutté contre la +mort. Dans la pauvre chambre de paysans où on +l'avait couchée, elle se débattit des jours et des nuits +contre la fièvre cérébrale qui devait ou la tuer ou la +laisser folle.</p> + +<p>Au bout du quatrième mois, elle était hors de danger, +et la fièvre avait disparu pour toujours. Pourtant, +quand elle était seule, elle prononçait tout bas de +vagues paroles d'infinie tendresse, adressées à qui?... +Elle seule le savait!</p> + +<p>Deux autres mois s'écoulèrent ainsi.</p> + +<p>Un matin d'automne, comme la fenêtre ouverte +laissait entrer le soleil d'octobre, doux comme un +adieu de l'été, Jeanne se sentit plus forte et voulut se +lever.</p> + +<p>Mais à peine eut-elle fait deux pas qu'elle porta vivement +les mains à ses flancs en poussant un cri de +détresse: la première douleur de l'enfantement venait +de lui infliger sa redoutable morsure.</p> + +<p>La nourrice la coucha. Quand elle revint à elle, +quand elle put soulever ses paupières alourdies, quand +elle put regarder, un long frémissement de joie et +d'amour la fit palpiter tout entière: là, tout contre +elle, sur le même oreiller, ses deux poings minuscules +solidement fermés, ses paupières closes, sa petite +figure blanche comme du lait, rosé comme une feuille +de rosé, ses lèvres entrouvertes par un faible vagissement, +l'enfant, l'être tant espéré, tant adoré, l'enfant +était là!...</p> + +<p>—C'est une fille! murmura la vieille nourrice.</p> + +<p>—Loïse! balbutia Jeanne dans un souffle imperceptible.</p> + +<p>Elle tourna son visage vers l'enfant, n'osant le toucher, +osant à peine bouger.</p> + +<p>—Pauvre adorée... pauvre mignonne innocente... +c'est donc vrai!... Tu n'auras pas de père!...</p> + +<p>Loïse grandit en force et en beauté. Dès que ses +traits commencèrent à se former, il fut évident que +cette fillette serait un miracle de grâce et d'harmonie.</p> + +<p>Chaque regard de la mère était une extase; chacune +de ses paroles, un acte d'adoration. Elle n'aima +pas son enfant, elle l'idolâtra. Le soir seulement, à +l'heure où l'enfant s'endormait sur son coeur, Jeanne +parvenait à détacher non pas son âme, mais sa pensée, +de sa fille... et elle songeait à l'amant... à l'époux... au +père!</p> + +<p>François!... le cher amant!... l'homme à qui elle +s'était donnée sans restriction, tout entière!...</p> + +<p>Était-ce donc vrai qu'il était parti honteusement, +sous un prétexte de guerre?... Était-ce donc bien vrai +qu'il l'avait abandonnée, qu'il ne reviendrait plus?</p> + +<p>Mort peut-être... Aucune nouvelle!... Rien!...</p> + +<p>Et l'enfant qui dormait, parfois se réveillait soudain +sous la pluie tiède des larmes qui tombaient +sur son front...</p> + +<p>L'hiver se passa. Jeanne sortait rarement et ne +s'éloignait jamais du jardin. Elle avait conservé une +sourde terreur de sa dernière rencontre avec Henri +de Montmorency, et elle tremblait à la seule pensée +de se trouver devant lui...</p> + +<p>Puis le printemps revint, très précoce.</p> + +<p>En mars, Loïse allait vers son sixième mois—les +premiers bourgeons éclatèrent, et tout redevint +radieux dans l'univers, excepté dans le coeur de la +pauvre abandonnée.</p> + +<p>Un jour, vers la fin de ce mois de mars, la nourrice +et son homme allèrent couper du bois dans la forêt.</p> + +<p>Jeanne se trouvait dans sa chambre, contemplant +avec une inexprimable tendresse Loïse endormie sur +le lit.</p> + +<p>Cette chambre donnait sur le jardin, par une fenêtre +à ce moment entrouverte.</p> + +<p>Tout à coup, un bruit de pas se fit entendre dans la +première pièce qui donnait sur la route, et une voix +s'éleva, implorant la charité. Jeanne entra dans cette +pièce, et voyant un moine quêteur qui tendait sa besace, +coupa une miche de pain et la tendit en disant:</p> + +<p>—Allez en paix, bon frère!</p> + +<p>Le quêteur remercia en nasillant, combla Jeanne de +bénédiction, et finalement se retira.</p> + +<p>Alors Jeanne rentra dans sa chambre. Son premier +regard fut pour le lit où reposait Loïse.</p> + +<p>Et un cri horrible, un cri sans expression humaine, +un cri de louve à qui on arrache ses petits, un cri de +mère enfin, jaillit de tout son être épouvanté:</p> + +<p>Loïse avait disparu!</p> + +<p>Jeanne chercha son enfant avec la fureur, avec +l'irrésistible rage d'un être qui cherche sa vie. Pendant +quatre heures, hagarde, échevelée, rugissante, +effrayante à voir, elle battit les haies, les fourrés, se +déchira, s'ensanglanta.</p> + +<p>La pensée lui vint soudain que l'enfant était à la +maison... elle bondit, arriva haletante...</p> + +<p>Au milieu de la grande pièce, un homme était là, +debout, livide, fatal... Henri de Montmorency!</p> + +<p>—Vous! vous qui ne m'apparaissez qu'aux heures +sinistres de ma vie!</p> + +<p>D'un élan il fut sur elle, lui saisit les deux poignets,—et +d'une voix basse, rauque, rapide:</p> + +<p>—Vous cherchez votre fille? Dites!... Oui! vous la +cherchez! Eh bien, sachez ceci: votre fille, c'est moi +qui l'ai! Je l'ai prise! Je la tiens! Malheur à elle si +vous ne m'écoutez!</p> + +<p>—Toi! hurla-t-elle. Toi, misérable félon!</p> + +<p>—Tais-toi, gronda-t-il en lui meurtrissant les poignets. +Écoute, écoute bien! si tu veux la revoir...</p> + +<p>La mère n'entendit que ce mot: la revoir! Sa +fureur se fondit. Elle se mit à supplier:</p> + +<p>—La revoir! Oh! qu'avez-vous dit! La revoir!... +Dites! oh! redites, par pitié! j'embrasserai vos +genoux, je baiserai la trace de vos pas! Ma fille! +Rends-moi mon enfant!...</p> + +<p>—Ecoute, te dis-je!... Ta fille, à cette minute, est +aux mains d'un homme à moi. Un homme? Un tigre, +si je veux, un esclave! Nous avons convenu ceci: +écoute: ne bouge pas!... Voici ce qui est convenu: +que je m'approche de cette fenêtre, que je lève ma +toque en l'air, et l'homme prendra sa dague et l'enfoncera +dans la gorge de l'enfant...</p> + +<p>Elle tomba à genoux, et de son front heurta la +terre battue, voulant crier grâce, ne pouvant pas.</p> + +<p>—Relève-toi! gronda-t-il.</p> + +<p>Elle obéit promptement, et toujours avec un geste +affreux des mains tendues, suppliantes.</p> + +<p>—Es-tu décidée à obéir? reprit le fauve.</p> + +<p>Elle fit oui, de la tête, démente, pantelante, terrible +et sublime...</p> + +<p>—Ecoute, maintenant, François... mon frère... Eh +bien, il arrive!... Tu entends? Ici, devant toi, je vais +lui parler... Si tu ne dis pas que je mens, si tu te +tais... ce soir ta fille est dans tes bras... Si tu dis un +seul mot, je lève la toque... ta fille meurt!... Regarde, +regarde... Voici François qui vient...</p> + +<p>Sur la route de Montmorency, un tourbillon de +poussière accourait, comme poussé par une rafale... et +de ce tourbillon sortait une voix frénétique:</p> + +<p>—Jeanne, Jeanne... C'est moi. Me voici!</p> + +<p>—François! François! hurla Jeanne délirante. A +moi!</p> + +<p>D'un pas d'une tranquillité féroce, Henri se rapprocha +de la fenêtre et gronda:</p> + +<p>—C'est donc toi qui auras tué ta fille!</p> + +<p>—Grâce! Grâce! Je me tais! J'obéis!</p> + +<p>A cette seconde, François de Montmorency poussa +violemment la porte et, haletant d'émotion, ivre de +joie et d'amour, s'arrêta chancelant, tendit les bras, +murmurant:</p> + +<p>—Jeanne!... Ma bien-aimée!</p> + +<p>Mais ses bras, lentement, retombèrent.</p> + +<p>Pâle de bonheur, François devint livide d'épouvanté.</p> + +<p>Quoi! il arrivait! il retrouvait l'amante, la chère +épousée! Et elle était là, immobile, statue de l'effroi... +du remords peut-être!... François fit trois pas rapides.</p> + +<p>—Jeanne! répéta-t-il.</p> + +<p>Un soupir d'agonie râla dans la gorge de la mère. +Elle eut comme un sursaut de son être pour se jeter +dans les bras de l'homme adoré. Son regard dément +se posa sur Henri. Il avait sa toque à la main, et son +bras se levait!...</p> + +<p>—Non! non, bégaya la mère.</p> + +<p>—Jeanne! répéta François dans un cri terrible.</p> + +<p>Et son regard, à lui aussi, se tourna vers Henri.</p> + +<p>—Mon frère!...</p> + +<p>Tous les deux, le frère et l'épouse gardèrent un +silence effrayant. Alors, François, d'un geste lent, +croisa ses bras sur sa poitrine. Et grave, solennel +comme un juge, triste comme un condamné, il parla:</p> + +<p>—Depuis un an, pas un battement de mon coeur qui +ne fût pour la femme à qui librement ce coeur s'est +à jamais donné, pour l'épouse qui porte mon nom. +J'accours, le coeur plein d'amour, la tête enfiévrée de +bonheur... et l'épouse tourne la tête... et le frère n'ose +me regarder!...</p> + +<p>Ce que souffrit Jeanne dans cette minute fut inconcevable. +L'effroyable supplice dépassait les bornes de +la conception humaine. Elle aimait! Elle adorait!</p> + +<p>Et pendant que son coeur la poussait aux bras de +l'époux, de l'amant, ses yeux fixés sur l'infernal auteur +du supplice s'attachaient invinciblement à la main +qui, d'un signe, pouvait tuer sa fille!</p> + +<p>Sa fille! Sa Loïse! Ce pauvre petit ange d'innocence! +Cette radieuse merveille de grâce et de +beauté! Quoi! égorgée!</p> + +<p>Jeanne se tordait les mains. Une écume de sang +moussait au coin de ses lèvres: la malheureuse, pour +étouffer le cri de son amour, se mordait les lèvres.</p> + +<p>A peine François eut-il fini de parler qu'Henri se +tourna à demi vers lui.</p> + +<p>Sans quitter la fenêtre ouverte, sa main menaçante +prête au funeste signal, d'une voix que sa tranquillité +en cette épouvantable seconde rendait sinistre, il +prononça:</p> + +<p>—Frère, la vérité est triste. Mais tu vas la savoir +tout entière.</p> + +<p>—Parle! gronda François.</p> + +<p>—Cette femme..., dit Henri.</p> + +<p>—Cette femme... ma femme...</p> + +<p>—Eh bien, je l'ai chassée, moi, ton frère!</p> + +<p>François chancela. Jeanne laissa entendre une sorte +de gémissement lointain, sans expression humaine.</p> + +<p>—Frère, cette femme qui porte ton nom est indigne. +Cette femme t'a trahi. Et c'est pourquoi moi, ton +frère, en ton lieu et place, je l'ai chassée comme on +chasse une ribaude.</p> + +<p>L'accusation était capitale: la femme adultère était +fouettée en place publique et pendue haut et court.</p> + +<p>La minute qui suivit l'accusation fut tragique.</p> + +<p>Henri, prêt à tout événement, la main gauche crispée +à sa dague, la droite serrant la toque... le signal +fatal!... Henri tenait sous son regard Jeanne et François;—il +était calme en apparence, et roulait dans +sa tête la pensée d'un double meurtre si la vérité +éclatait.</p> + +<p>Jeanne, sous le coup de fouet de l'abominable accusation, +se redressa. Pendant un instant inappréciable, +l'amante fut plus forte en elle que la mère; une +secousse la galvanisa comme la décharge d'un courant +électrique peut galvaniser un cadavre. Elle eut un en +avant fébrile de tout son corps; à ce moment, le bras +d'Henri commença de se lever... La malheureuse vit +le mouvement, avança, recula, bégaya on ne sait quoi +de confus... et elle baissa la tête.</p> + +<p>Quant à François, il chancela. Lorsqu'il se fut +dompté, lorsqu'il fut sûr de ne pas saisir dans ses +mains puissantes l'adultère et de l'étrangler, François +marcha sur Jeanne qu'il domina de sa haute +stature. Quelque chose d'incompréhensible éclata sur +ses lèvres blanches, quelque chose qui signifiait sans +doute:</p> + +<p>—Est-ce vrai?</p> + +<p>Jeanne, les yeux fixés sur Henri, garda un silence +mortel, car elle espérait être tuée.</p> + +<p>—Est-ce vrai?</p> + +<p>Le supplice allait au-delà des forces. Jeanne tomba. +Non pas même à genoux, mais sur le sol, prostrée, se +soulevant à grand effort sur une main, et dans un +mouvement spasmodique, la tête toujours tournée +vers Henri, et toujours son regard atroce de désespoir +surveillant le geste assassin.</p> + +<p>Et ce fut alors seulement qu'elle murmura, ou crut +murmurer, car on n'entendit pas ses paroles:</p> + +<p>—Oh! mais achève-moi donc! mais tu vois bien +que je meurs pour que notre fille vive!...</p> + +<p>Et elle ne fut plus qu'un corps inerte chez qui la +violente palpitation des tempes indiquait seule la vie.</p> + +<p>François la regarda un instant, comme le premier +homme biblique put sans doute regarder le paradis +perdu puis il se retourna vers la porte, et sans un cri, +sans un gémissement, s'en alla, très lent et un peu +courbé.</p> + +<p>Henri le suivit,—à distance.</p> + +<p>Il ne s'inquiéta pas de Jeanne.</p> + +<p>Qu'elle mourût, qu'elle vécût, il n'y songea pas.</p> + +<p>Si elle vivait, elle était à lui maintenant! Si elle +mourait, eh bien, il avait du moins arraché de son +esprit l'atroce tourment de la jalousie.</p> + +<p>Et ce fut dans cette solennelle et affreuse minute +qu'Henri comprit toute l'étendue de sa haine contre +son frère. Il le voyait écrasé... et il ne se sentit pas +satisfait.</p> + +<p>Il voulait encore autre chose!... Quoi?... que François +souffrît exactement la souffrance qu'il avait +endurée, la même!...</p> + +<p>Et il le suivait avec une patience de chasseur.</p> + +<p>François ne fut pas étonné de voir son frère. Et +simplement, comme s'il eût continué un entretien +depuis longtemps commencé, il demanda:</p> + +<p>—Raconte-moi comment ces choses se sont passées.</p> + +<p>—A quoi bon, frère? Pourquoi te tourmenter ainsi +d'un mal que rien ne peut guérir... rien!</p> + +<p>—Tu te trompes, Henri! Quelque chose peut me +guérir, dit sourdement François. La mort de +l'homme!....</p> + +<p>—Henri tressaillit. Il pâlit un peu. Mais aussitôt une +flamme étrange brilla dans ses yeux.</p> + +<p>—Tu le veux?</p> + +<p>—Je le veux! dit François. Tu m'avais juré de +veiller sur elle... oh! tais-toi!... pas de reproche, pas +de récrimination de ma part! Mais toi, tu me dois un +récit fidèle du crime et le nom du criminel!... tu me +dois cela, Henri!</p> + +<p>—J'obéis. A peine fûtes-vous parti, monseigneur, +que la demoiselle de Piennes témoigna à l'homme +combien peu elle vous regrettait!...</p> + +<p>—L'homme!... qui?... Le nom de l'homme!...</p> + +<p>—Patience, monseigneur!... Peut-être, dès avant +votre départ, l'homme avait-il partagé votre bonne +fortune. Peut-être ne voulait-elle de vous que le nom +et la fortune et la puissance que vous assurait votre +qualité de fils aîné! Oui, monseigneur, cela doit être!</p> + +<p>—Maintenant que j'y pense, monseigneur, maintenant +que l'heure est venue de dire toute la vérité, je +ne me contente plus de conjecturer: j'affirme... Dès +avant vous, comprenez-moi bien, monseigneur, +l'homme avait possédé Jeanne de Piennes... vous ne +fûtes que le second!</p> + +<p>Un rugissement gronda dans la poitrine de François.</p> + +<p>—Parle...</p> + +<p>—J'obéis, reprit Henri. Lors de votre départ, les +relations entre l'homme et Jeanne de Piennes continuèrent. +Ils étaient libres désormais. Jeanne avait un +nom, un titre. Vous absent, le mari parti, l'amant fut +heureux au-delà de tout ce que je puis vous dire... Ce +furent des nuits de délices... L'homme vous tenait de +près, monseigneur! le jour où il apprit votre arrivée, +il fit ce que vous eussiez fait! sa passion était satisfaite; +il ne voulut pas qu'une de vos maisons fût +souillée plus longtemps: il chassa l'adultère; il +chassa la ribaude!</p> + +<p>François fut saisi d'un vertige: l'abîme était plus +profond, plus insondable qu'il n'avait cru. Le regard +qu'il attacha sur Henri fut celui d'un fou... Et Henri, +la bouche crispée, le visage convulsé par la haine, la +parole sifflante, acheva:</p> + +<p>—Il ne vous faut plus que le nom de l'homme, mon +seigneur mon frère? Le voici! L'amant de Jeanne de +Piennes, monseigneur, s'appelle Henri de Montmorency...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>VI</h3> + +<h3>PARDAILLAN</h3> + +<p>Ce n'était pas une comédie qu'avait jouée Henri en +menaçant Jeanne de faire tuer la petite Loïse: bien +réellement, l'enfant était aux mains d'un homme; bien +réellement, cet homme guettait le signal; bien réellement, +il avait accepté de plonger sa dague dans la +gorge de la pauvrette, si Henri, son maître, donnait +le signal.</p> + +<p>Il s'appelait Pardaillan, ou plutôt le chevalier de +Pardaillan. Il était d'une vieille famille de l'Armagnac, +qui, au XIIIe siècle, acquit la seigneurie de Gondrin, +près Condom. Cette famille se divisa en deux branches. +La branche aînée fournit à l'histoire quelques +noms connus: une de ces descendantes fut la célèbre +Montespan; le duc d'Antin, qui a donné son nom à un +quartier de Paris, descendait donc de cette branche +dont un autre rameau se rattacha à la famille de +Comminges.</p> + +<p>La deuxième branche demeure obscure et pauvre. +Nous ne pouvons rien contre sa pauvreté; mais +quant à l'obscurité, nous espérons bien qu'elle se sera +dissipée aux yeux de nos lecteurs, lorsque nous aurons +raconté la vie étrange, fabuleuse et prestigieuse du +héros extraordinaire qui, bientôt, fera son apparition +dans ce récit.</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan était un homme d'une +cinquantaine d'années, un reître vieilli sous le harnais +de guerre, un de ces soldats d'aventure que connaissaient +toutes les routes de France et des pays voisins, +toujours à la solde du plus payant et dernier enchérisseur...</p> + +<p>Le connétable de Montmorency, dans sa grande +croisade au pays d'Armagnac, le ramassa, pauvre, +gueux, sans sou ni maille, aux environs de Lectoure, +se l'attacha, reconnut en lui une épée invincible, et le +donna à son fils Henri.</p> + +<p>Lorsque le connétable partit pour sa campagne dans +l'Artois et que François de Montmorency se fut élancé +vers Thérouanne, le chevalier de Pardaillan demeura +au manoir près d'Henri. Dans le courant de cette +année, Henri, prévoyant peut-être qu'il aurait un jour +besoin d'un dévouement aveugle, s'attacha à Pardaillan, +s'employa à le conquérir par des dons, par sa +faveur, par toutes les caresses qui pouvaient séduire +un vieux soldat: Pardaillan devint sa chose, Pardaillan +se fût fait pendre pour son maître, Pardaillan +n'attendait qu'une occasion de mourir pour lui!</p> + +<p>Un jour le vieux chevalier apprit la nouvelle qui +venait de se répandre dans tout le manoir: Monseigneur +François de Montmorency revenait!...</p> + +<p>Le surlendemain, au matin, Henri, sombre, pâle, +agité, l'emmena à Margency, lui montra la maison de +la vieille nourrice et lui ordonna d'enlever Loïse; une +heure après, Pardaillan revenait au point où l'attendait +son maître: il tenait dans ses bras la pauvre +petite créature.</p> + +<p>Alors, Henri lui donna ses instructions que Pardaillan +écouta en faisant la grimace. En même temps, il +lui glissa une bague ornée d'un magnifique diamant: +le prix de l'horrible meurtre convenu!</p> + +<p>Henri pénétra dans la maison et attendit le retour +de Jeanne. On sait la double et dramatique scène qui +se produisit...</p> + +<p>Pardaillan vit arriver François... il demeura les yeux +fixés sur la fenêtre, un peu pâle seulement, la fillette +endormie dans ses bras; c'était horrible...</p> + +<p>Quand il vit sortir François, quand il vit Henri, à +son tour, quitter la maison, Pardaillan eut un profond +soupir de soulagement: le signal ne viendrait plus +maintenant!... Et alors, qui se fût trouvé près de lui +l'eût entendu grommeler:</p> + +<p>—C'est heureux que ce signal ne m'ait pas été +donné! Car j'eusse été obligé de désobéir, de me +sauver, de reprendre la vie errante d'autrefois, avec +une vengeance de Montmorency à mes trousses!... Et +je suis bien vieux... bien las!... Allons, mademoiselle, +faites la risette!... Quant au reste... ma foi, j'obéis!... +Il n'y a pas de mal, je pense, à garder cette petite un +mois ou deux, comme j'en ai reçu l'ordre...</p> + +<p>Alors, très doucement, le reître enveloppa l'enfant +dans un pli de son manteau et s'éloigna. Il parvint à +une maison basse qui s'élevait au pied de la grande +tour du manoir et entra: un petit garçon de quatre +ou cinq ans courut à sa rencontre, les bras ouverts.</p> + +<p>—Jean, mon fils, dit Pardaillan, je t'amène une +petite soeur.</p> + +<p>Et s'adressant à une paysanne qui filait au rouet:</p> + +<p>—Eh! la Mathurine, voici une petite fille à qui il +faudra donner du lait... Et puis, pas un mot à âme +qui vive!</p> + +<p>La servante jura d'être muette comme la tombe, +prit la délicieuse petite créature dans ses bras, et +s'occupa à l'instant de lui donner du lait, de l'installer...</p> + +<p>Quant au petit garçon, il ouvrait de grands yeux +pétillants d'astuce et d'intelligence. C'était un enfant +admirablement bâti, dont chaque mouvement révélait +la force d'un jeune loup et la souplesse d'un jeune +chat.</p> + +<p>C'était le fils du vieux routier, qui, habitant lui-même +le manoir, le faisait élever dans cette chaumière +où il l'allait voir tous les jours. Où Pardaillan +avait-il eu ce fils? De quelle dame en mal de galanterie +l'avait-il eu? C'était un mystère dont il ne parlait +jamais...</p> + +<p>Il le prit sur ses genoux, et dans son oeil gris +s'alluma une flamme de tendresse... Mais Jean, d'un +geste volontaire, se débarrassa de l'étreinte paternelle, +se laissa glisser à terre, courut à son petit lit où +la Mathurine avait déposé Loïse, et saisit la frêle +fillette dans ses bras nerveux.</p> + +<p>—Oh! petit père! oh! la mignonne petite soeur!...</p> + +<p>Pardaillan se leva brusquement, les yeux plissés, et +sortit tout pensif, songeant à la mère! songeant à +son désespoir, à lui, si son Jean disparaissait!</p> + +<p>Une heure après, Pardaillan était à Margency. Tantôt +se glissant le long des haies, tantôt rampant, il +s'approcha de la fenêtre, regarda, écouta.</p> + +<p>Oh! les lamentations de l'amante à son réveil! Les +accès de fureur! les crises de démence où elle se +maudissait de son silence, où elle voulait courir, rejoindre +François, tout lui dire!... Et aussitôt la pensée de +Loïse égorgée l'arrêtait!...</p> + +<p>Et la malheureuse râlait:</p> + +<p>—Mais j'ai obéi, moi! Je me suis tue! Je me suis +assassinée!... Il m'a promis de me rendre ma fille... +n'est-ce pas qu'il a juré?... Il me la rendra, dites? +Loïse!... Où es-tu?...</p> + +<p>Pardaillan, écoutant ces accents du désespoir humain, +claqua des dents, rivé à sa place, épouvanté de +ce qu'il avait fait!...</p> + +<p>Enfin, il se recula d'abord doucement, puis plus +vite, puis se mit à courir comme un insensé.</p> + +<p>Lorsqu'il arriva à la chaumière de la Mathurine, il +faisait nuit. La Mathurine montra à son maître Loïse +qui dormait près de son fils. Jean, de son petit bras, +soutenait la tête si naïvement confiante, d'une sublime +confiance, de la fillette. Alors, doucement, pour ne pas +la réveiller, il la prit, l'enveloppa soigneusement, et +se dirigea vers la porte. Au moment de sortir, il se +retourna et d'une voix enrouée, il dit:</p> + +<p>—Vous réveillerez Jean. Vous l'habillerez. Vous le +préparerez pour un long voyage... que tout soit prêt +dans une heure... Ah! vous irez dire à mon valet qu'il +amène ici mon cheval tout sellé... avec mon porte-manteau...</p> + +<p>Et Pardaillan, laissant la servante stupéfaite, reprit +le chemin de Margency, avec, dans ses bras, la fille +de Jeanne.</p> + +<p>Jeanne, écrasée par l'horrible fatigue de son désespoir, +la tête vide, somnolait fiévreusement sur un +fauteuil, des paroles confuses aux lèvres, tandis que +la vieille nourrice, en pleurant, rafraîchissait son +front avec des linges mouillés.</p> + +<p>—Allons, enfant, suppliait la vieille femme, allons, +pauvre chère demoiselle, il faut vous coucher...</p> + +<p>—Loïse! Loïse! murmurait la mère.</p> + +<p>Et à cet instant, une grande ombre parut; Jeanne +bondit, d'un geste frénétique, lui arrachait quelque +chose que cette ombre portait dans ses bras; ce +quelque chose, elle l'emportait avec un mouvement +de voleuse, le déposait sur le fauteuil, et elle se +jetait à genoux... et déjà, sans un mot, sans une larme, +sans songer à embrasser sa fille, avec la dextérité +instinctive de ses mains tremblantes, elle déshabillait +rapidement l'enfant... Seulement elle bredouillait:</p> + +<p>—Pourvu qu'elle n'ait pas de mal, à présent! pourvu +qu'on ne lui ai pas fait mal... voyons ça, voyons...</p> + +<p>En un instant, l'enfant fut toute nue, heureuse, +comme les bébés, de remuer bras et jambes dans un +fouillis frais et rosé. Avidement, gloutonnement, la +mère la saisit, l'examina, la palpa, la dévora du regard +depuis les cheveux jusqu'aux ongles des pieds...</p> + +<p>Alors, elle couvrit son corps de baisers furieux, les +épaules, la bouche, les yeux, au hasard des lèvres, les +fossettes des coudes, les mains, les pieds, tout, toute +sa fille.</p> + +<p>Pardaillan regardait cela.</p> + +<p>Brusquement, la mère se tourna vers lui, se traîna +vers lui, sur ses genoux, saisit ses mains, les baisa...</p> + +<p>—Madame! Madame!</p> + +<p>—Si! si! je veux embrasser vos mains! c'est vous +qui me ramenez ma fille! Qui êtes-vous? Laissez! Je +puis bien baiser vos mains qui ont porté ma fille! +Votre nom? Votre nom! Que je le bénisse jusqu'à la +fin de mes jours!...</p> + +<p>Pardaillan fit un effort pour se dégager.</p> + +<p>—Votre nom? répéta Jeanne.</p> + +<p>—Un vieux soldat, madame... aujourd'hui ici... +demain ailleurs... peu importe mon nom...</p> + +<p>—Comment avez-vous ramené ma fille?</p> + +<p>—Mon Dieu, madame, c'est bien simple... une conversation +surprise... j'ai vu un homme qui emportait +une fillette... je le connaissais... je l'ai interrogé... voilà +tout!</p> + +<p>Pardaillan rougissait, pâlissait, bredouillait.</p> + +<p>—Alors, reprit-elle, vous ne voulez pas me dire votre +nom, pour que je le bénisse?</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame... à quoi bon?...</p> + +<p>—Alors!... Dites-moi le nom de l'autre!...</p> + +<p>—Le nom de celui qui a enlevé la petite?</p> + +<p>—Oui! Vous le connaissez! Le nom du misérable +qui a accepté de tuer ma fille?</p> + +<p>—Vous voulez que je vous dise son nom... moi!...</p> + +<p>—Oui! Son nom!... que je le maudisse à jamais!...</p> + +<p>Pardaillan hésita une minute. Il cherchait un nom +quelconque. Et subitement une pensée profonde descendit +dans les obscurités de cette conscience, pensée +de remords, et aussi pensée rédemptrice... Un peu pâle, +il murmura:</p> + +<p>—Il s'appelle le chevalier de Pardaillan!</p> +<br><br><br> + + +<h3>VII</h3> + +<h3>LA ROUTE DE PARIS</h3> + +<p>Dans la forêt de châtaigniers, sous la haute futaie, le +soir qui descendait sur la vallée de Montmorency +était déjà la nuit. Henri, en proférant l'épouvantable +calomnie où il s'accusait lui-même pour mieux perdre +Jeanne, Henri regarda avidement son frère. Il ne vit +qu'une face blafarde d'où giclait le double éclair d'un +regard insensé.</p> + +<p>Tout à coup, il ploya légèrement: la main de François +venait de s'abattre sur son épaule. Et François +disait:</p> + +<p>—Tu vas mourir!</p> + +<p>D'un prodigieux effort, Henri bondit en arrière. Au +même instant, il tira son épée et tomba en garde.</p> + +<p>François, d'un geste lent, sans hâte, dégaina...</p> + +<p>L'instant d'après, les deux frères étaient en garde +l'un devant l'autre, les épées croisées, les yeux dans +les yeux.</p> + +<p>Pendant une seconde ou deux, il n'y eut plus que +le cliquetis de l'acier, le souffle rauque des deux respirations, +puis un bref juron d'Henri, puis encore un +temps de silence... et puis, tout à coup, un soupir, un +cri, le bruit sourd et lourd d'un corps qui tombe tout +d'une masse.</p> + +<p>L'épée de François venait de traverser le côté droit +de la poitrine d'Henri, au-dessus de la troisième côte.</p> + +<p>François mit un genou en terre.</p> + +<p>Il s'aperçut qu'Henri vivait encore. Brusquement, +il tira sa dague, et d'un geste furieux la leva...</p> + +<p>—Meurs, gronda-t-il, meurs, misérable!...</p> + +<p>A cette seconde, une lueur rougeâtre éclaira le +visage d'Henri.</p> + +<p>—Mon frère! Mon frère! murmura François d'une +voix de fou, comme si, vraiment, il eût alors seulement +reconnu son frère.</p> + +<p>Il se releva et détourna la tête.</p> + +<p>Alors il vit deux bûcherons dont la cabane s'élevait +à quinze pas, et qui étaient accourus, une torche de +résine à la main, attirés par le choc des épées...</p> + +<p>Incapable de prononcer un mot, François, d'un +geste tragique, leur montra le corps de son frère...!</p> + +<p>Deux heures plus tard, François arriva au manoir.</p> + +<p>Le chef du poste au pont-levis jeta un faible cri de +surprise et d'effroi en le voyant. Et il montra à un +officier les cheveux du fils aîné du connétable. Ces +cheveux, noirs le matin, étaient maintenant tout +blancs comme des cheveux de vieillard.</p> + +<p>—Monseigneur, dit l'officier, nous avons fait préparer +votre appartement, et...</p> + +<p>—Qu'on m'amène un cheval, interrompit François.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, un valet amenait une +monture, et l'officier tenant l'étrier demandait:</p> + +<p>—Monseigneur sera sans doute bientôt de retour!...</p> + +<p>François sauta en selle, et répondit:</p> + +<p>—Jamais!</p> + +<p>Aussitôt, il rendit la main et, dès qu'il fut hors de +l'enceinte, piqua furieusement et disparut.</p> + +<p>—François! François! François!</p> + +<p>Ce triple appel désolé, enivré, haletant, retentit à +cette seconde même, et une femme apparut, tenant +un enfant.</p> + +<p>Mais sans doute Montmorency n'entendit pas ce cri +déchirant, car il ne se retourna pas. Et le bruit du +galop de son cheval s'éteignit dans le lointain.</p> + +<p>La femme, alors, s'approcha du groupe de soldats +et d'officiers éclairés par des torches, qui avaient +salué le départ de leur maître et assisté avec étonnement +à cette sorte de fuite.</p> + +<p>—Où va-t-il? demanda-t-elle d'une voix brisée.</p> + +<p>L'officier reconnut la demoiselle de Piennes. Il se +découvrit et répondit:</p> + +<p>—Qui le sait, madame?...</p> + +<p>—Quand reviendra-t-il?...</p> + +<p>—Il a dit: jamais!</p> + +<p>—Par là... où cela conduit-il?</p> + +<p>—Route de Paris, madame.</p> + +<p>—Paris. Bon!...</p> + +<p>Jeanne se mit aussitôt en chemin, serrant nerveusement +dans ses bras Loïse endormie.</p> + +<p>Forte de son amour d'amante et de son amour de +mère, elle s'enfonça dans la nuit, sous les grands +arbres de la forêt, que les rafales de mars courbaient +en salutations majestueuses entrevues dans l'ombre.</p> + +<p>Environ une heure après le départ de François de +Montmorency, des bûcherons apportèrent sur une +civière le corps ensanglanté de son frère Henri. Henri +fut porté dans son appartement, et le chirurgien du +château sonda la blessure.</p> + +<p>—Il vivra, dit-il, mais, de six mois, il ne pourra se +lever.</p> + +<p>Les bûcherons avaient reconnu François au moment +du duel. Mais l'événement leur parut si étrange et +si redoutable qu'ils ne voulurent rien dire. On supposa +donc que le deuxième fils du connétable avait +dû être attaqué par des routiers.</p> + +<p>Ce fut vers la même heure que le chevalier de +Pardaillan quitta Montmorency. Il ignorait ce qui +venait de se passer au manoir. Mais l'eût-il su qu'il +fût parti quand même. En effet, Pardaillan connaissait +admirablement Henri de Montmorency, et savait +qu'il n'y avait pas de pitié à attendre de lui.</p> + +<p>—En somme, grommelait-il, en rendant l'enfant j'ai +trahi mon vindicatif seigneur. Tudiable! C'est qu'il +adore voir un corps se balancer au bout d'une corde, +ce digne maître!</p> + +<p>Ayant ainsi raisonné, ayant soigneusement examiné +la ferrure de son cheval et bourré son porte-manteau, +le chevalier de Pardaillan se mit en selle, plaça devant +lui son petit Jean, salua le manoir d'un grand geste +héroïque et railleur, et se mit en route d'un bon trot +dans la direction de Paris.</p> + +<p>Au bout d'un bon temps de trot de vingt minutes, +le cavalier crut apercevoir une ombre à deux pas de +son cheval et, au même instant, celui-ci fit un brusque +écart, puis s'arrêta net. Pardaillan se pencha, +distingua une femme, et presque aussitôt la reconnut. +Il tressaillit.</p> + +<p>Jeanne, cependant, continuait à marcher. Peut-être +n'avait-elle pas entendu venir le cavalier.</p> + +<p>—Madame..., fit doucement le routier.</p> + +<p>Jeanne s'arrêta.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, je suis bien sur le chemin de +Paris?</p> + +<p>—Oui, madame. Mais vraiment... vous allez ainsi, +toute seule, en forêt, par la nuit?... Voulez-vous me +permettre de vous tenir compagnie?...</p> + +<p>Elle secoua la tête, murmura un faible remerciement.</p> + +<p>—Quoi! vous voulez être seule? reprit le cavalier.</p> + +<p>—Seule, oui, je ne crains rien.</p> + +<p>—Mais, madame, reprit-il, avez-vous au moins des +parents à Paris? Savez-vous où vous irez?</p> + +<p>—Non... Je ne sais pas...</p> + +<p>—Mais vous avez sans doute de l'argent?... ne +vous offensez pas, je vous prie...</p> + +<p>Un violent combat parut se livrer dans l'esprit du +cavalier qui maugréa, pesta, jura tout bas, puis, prenant +une soudaine résolution, se pencha vers Jeanne, +déposa sur la poitrine de la petite Loïse un objet +brillant, et s'enfuit au galop après avoir murmuré +ces mots:</p> + +<p>—Madame, ne maudissez pas trop le chevalier de +Pardaillan... c'est un de mes amis!</p> + +<p>Jeanne reconnut alors que le cavalier était l'homme +qui lui avait rendu sa petite Loïse. Et, ayant examiné +l'objet brillant, elle vit que c'était un magnifique +diamant enchâssé dans une bague.</p> + +<p>Ce diamant c'était celui qu'Henri de Montmorency +avait donné à Pardaillan pour payer l'enlèvement de +Loïse!...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>VIII</h3> + +<h3>L'IMMOLATION</h3> + +<p>LE connétable de Montmorency, d'un pas agité, se +promenait dans la vaste salle d'honneur de son hôtel, +à Paris. Ses gentilshommes disséminés sur les banquettes, +ou debout par groupes, se racontaient à voix +basse d'étranges choses.</p> + +<p>Tout d'abord que le connétable, s'étant penché tout +à l'heure à une fenêtre, avait vu une femme debout +devant le grand portail de l'hôtel, exténuée, paraissait-il, +très pâle et un enfant dans les bras. Et le connétable +avait donné l'ordre d'aller chercher cette femme +et de l'introduire: elle attendait maintenant dans un +cabinet voisin.</p> + +<p>Ensuite, que le fils du connétable, que l'on croyait +mort, était arrivé soudain dans la nuit, qu'il avait eu +une longue et orageuse entrevue avec son père, et +qu'il était reparti pour une destination inconnue.</p> + +<p>Que la nouvelle venait d'arriver de Montmorency +que le deuxième fils du connétable, Henri, avait été +attaqué dans la forêt et grièvement blessé.</p> + +<p>Enfin, que Sa Majesté Henri II devait, ce jour-là +même, à quatre heures, faire une visite, au chef de +ses armées. On en concluait qu'une nouvelle campagne +se préparait.</p> + +<p>Plus d'une fois le connétable s'était avancé jusqu'à +la porte du cabinet où on avait introduit la femme.</p> + +<p>Et toujours il avait reculé, frappant du pied avec +colère, reprenant sa promenade dans le demi-silence +de la salle d'honneur. Enfin, il parut se décider, +poussa brusquement la porte, et entra.</p> + +<p>Au milieu du cabinet, la femme, debout, attendait. +Elle avait déposé son enfant endormi dans un fauteuil, +et, appuyée au dossier, le contemplait... Rudement, il +demanda:</p> + +<p>—Que voulez-vous, madame?</p> + +<p>—Monseigneur...</p> + +<p>—Oui, reprit le connétable, ce n'est pas moi que +vous attendiez, n'est-ce pas? Au lieu du fils que l'on +espère encore séduire par de mielleuses paroles, c'est +le père inexorable qui paraît! Et cela vous déconcerte, +n'est-ce pas?</p> + +<p>Jeanne de Piennes releva son douloureux visage:</p> + +<p>—Monseigneur, il est vrai que j'espérais voir François... +mais une femme de ma race ne peut se déconcerter +à se trouver en présence du père de son +époux!</p> + +<p>—Votre époux! gronda le connétable en serrant +les poings. Croyez-moi, je vous engage à ne point +invoquer ce titre devant moi! François m'a tout +raconté cette nuit. Tout, entendez-vous bien! Je sais +que vous et votre père avez été assez habiles pour +arracher à la faiblesse de mon fils un mariage. Quel +mariage, d'ailleurs! nocturne et honteux comme un +vol!...</p> + +<p>—Vous mentez, monsieur!</p> + +<p>—Par le Ciel! que dit-elle là?...</p> + +<p>—Je dis, monsieur, que vous avez seulement l'habit +d'un gentilhomme! Je dis que votre couronne de +cheveux blancs ne vous mettrait pas à l'abri du soufflet +vengeur, si mon père, assassiné par vous, se +trouvait près de moi! Je dis que vous parlez à une +femme qui porte votre nom, monsieur!</p> + +<p>L'accent de ces paroles avait été en se haussant +pour ainsi dire, depuis la simple dignité de la femme +offensée jusqu'à la majesté d'une reine.</p> + +<p>Montmorency, étonné, rougit, pâlit et parut un +instant balancer pour jeter un ordre... Puis le vieux +chef des armées du roi s'inclina profondément. Il +était dompté.</p> + +<p>—Monseigneur, reprit alors Jeanne en comprimant +la violente agitation de son sein, vous m'avez dit tout +à l'heure que vous saviez tout!... Non, monseigneur, +vous ne savez pas tout! Vous ignorez l'affreuse +vérité, comme l'ignore mon maître et mari, comme +l'ignore l'époux de mon coeur, l'homme à qui j'ai +donné ma vie, à qui je voudrai éviter une larme au +prix de mon sang!... Cette vérité, monseigneur, vous +devez l'entendre pour mon honneur, pour le bonheur +de François, pour la vie de l'innocente créature +qu'abrite votre toit en ce moment... l'enfant de notre +amour!</p> + +<p>Étonné par la noblesse du geste et par la douleur +de l'accent, fasciné par tant de beauté et de simplicité, +le vieux Montmorency, pour la deuxième fois, +s'inclina.</p> + +<p>—Parlez donc, madame, dit-il.</p> + +<p>Et en même temps, ses yeux se portèrent sur la +petite Loïse endormie. Jeanne saisit ce regard au vol. +Quelque chose comme une aube d'espoir illumina +son âme. Avec ce mouvement d'orgueil qu'ont toutes +les mères, elle prit la mignonne créature dans ses +bras, l'embrassa longuement et, avec une timidité +douloureuse, avec un sourire mouillé de pleurs, la +tendit au formidable aïeul.</p> + +<p>Peut-être, à cette fugitive minute, le coeur de Montmorency +fut-il attendri! Il eut un geste vague des +bras comme pour saisir l'enfant, et il demanda:</p> + +<p>—Comment s'appelle-t'il?...</p> + +<p>—Elle s'appelle Loïse! dit Jeanne, palpitante de +tendresse.</p> + +<p>Une moue dédaigneuse plissa les lèvres du connétable. +Une fille!... Elle recula en pâlissant, tandis +que lui reprenait:</p> + +<p>—Je vous promets, madame, de vous écouter maintenant!... +Parlez donc sans crainte, et exposez-moi +cette vérité dont vous vouliez m'entretenir.</p> + +<p>Jeanne comprit que le lien qui était en train de se +former d'elle à Montmorency venait de se briser. +Mais une femme qui aime recèle dans son coeur des +forces qui sont pour l'homme un sujet de stupéfaction. +Elle rassembla toute son énergie, et entreprit +de se justifier aux yeux du père de François.</p> + +<p>Avec cette voix qui était comme une mélodie d'un +charme à la fois délicat et puissant, avec cette poésie +naturelle qu'elle puisait dans son amour, elle dit ses +premières rencontres avec François, l'irrésistible tendresse +qui les avait poussés l'un vers l'autre, leurs +aveux, puis la faute, puis la scène du mariage nocturne, +les menaces d'Henri, la naissance de Loïse, et +enfin l'effroyable supplice final où son coeur d'amante +et de mère avait été broyé...</p> + +<p>Elle dit tout, n'omit aucun détail; le vieux Montmorency +l'écouta sans prononcer une parole. Son +oeil se plissait, son esprit, indifférent à ce drame +lamentable, cherchait une ruse...</p> + +<p>—Relevez-vous, madame, dit-il enfin. Je suis +convaincu que vous dites la vérité...</p> + +<p>—Oh! s'écria Jeanne avec exaltation. Loïse est +sauvée!...</p> + +<p>Ce cri de la mère troubla un instant l'âme obscure +du guerrier. Mais aussitôt il se remit et reprit:</p> + +<p>—J'ignorais d'ailleurs tout ce que vous venez de +raconter touchant mon fils Henri. François ne m'en +a point parlé (il mentait), et, tout à l'heure, en vous +disant que je savais tout, je faisais seulement allusion +à ce mariage secret qui m'a gravement offensé +dans mon autorité paternelle et dans nos intérêts de +famille. Ce mariage est impossible, madame!</p> + +<p>—Ce mariage, murmura Jeanne frappée au coeur, +n'est ni possible ni impossible: il est: voilà tout!...</p> + +<p>Avec tranquillité, le connétable tira de son pourpoint +deux parchemins et en déplia un.</p> + +<p>—Lisez ceci, dit-il.</p> + +<p>Jeanne parcourut d'un trait le parchemin. Elle +devint livide. Le papier ne contenait que quelques +lignes.</p> + +<p>Ces lignes, les voici:</p> + +<p>—A tous présents et à venir, salut.</p> + +<p>—Ordre est donné à notre prévôt, messire Tellier, +de se saisir de la personne de François, comte de +Margency, aîné de la maison de Montmorency, colonel +de notre infanterie suisse, et de le conduire en notre +prison du Temple où il demeurera jusqu'à ce qu'il +plaise à Dieu de l'appeler à Lui. Nous le voulons et +mandons ainsi à notre prévôt et tous officiers de +notre prévôté, car tel est notre bon plaisir.</p> + +<p>—Monseigneur! Oh! monseigneur! bégaya enfin +Jeanne, que vous a fait François? Oh! vous voulez +m'éprouver, m'effrayer! La prison perpétuelle!... +ô mon François!...</p> + +<p>—Madame, dit Montmorency, avec un calme sinistre, +ce parchemin n'est pas signé encore. Je suis, +madame, connétable des armées du roi et grand-maître +de France. Dans quelques instants, le roi sera +dans cet hôtel. Je n'aurai qu'à lui présenter ce papier, +et à lui dire: Plaise à Votre Majesté d'apposer sa +griffe au bas de ce parchemin. Et demain, madame, +commencera la prison pour celui que vous aimez.</p> + +<p>—Oh! c'est affreux! Ma raison s'égare! Mais que +vous a-t-il fait, seigneur? Que vous a-t-il fait?</p> + +<p>—Il vous a épousée: là est son crime...</p> + +<p>—Son crime! balbutia l'infortunée dont la raison, +vraiment, s'égarait... Oh! monseigneur, ne punissez +que moi!</p> + +<p>Une flamme s'alluma dans l'oeil du vieux Montmorency +qui, froidement, continua:</p> + +<p>—Maintenant, madame, voici un deuxième parchemin. +C'est un acte de renonciation volontaire à votre +mariage...</p> + +<p>—Non non! oh! pas cela! haleta Jeanne dans +un cri déchirant. Tuez-moi! mais pas cela...</p> + +<p>—Je sais combien un divorce est chose grave, et +qu'il est difficile de faire casser un mariage. Mais, le +roi aidant...</p> + +<p>—Grâce! Pitié! Justice, monseigneur! cria Jeanne.</p> + +<p>—La bonne volonté de notre Saint-Père nous est +acquise... vous n'avez qu'à signer...</p> + +<p>—Pitié! oh! laissez-moi François!</p> + +<p>—Signez, madame, et le Saint-Père cassera le +mariage...</p> + +<p>—Ma fille, monseigneur! La fille de François! +Vous lui volez son père!... Vous lui arrachez son +nom!...</p> + +<p>—C'en est assez, madame. Tout à l'heure, je présenterai +l'un ou l'autre de ces deux parchemins au +roi. François sera demain au Temple si, dès ce soir, +je ne puis expédier à Rome votre renonciation. Signez +et vous le sauvez...</p> + +<p>—Grâce! grâce! sanglota l'épouse martyre. Non! +non!</p> + +<p>—Le roi! Le roi! Vive le roi!...</p> + +<p>Des cris éclataient dans la cour d'honneur. Une +fanfare de trompettes retentit. On entendit les pas +précipités des gentilshommes qui couraient au-devant +d'Henri II. La porte s'ouvrit violemment et un +homme cria:</p> + +<p>—Monseigneur! monseigneur! voici Sa Majesté!...</p> + +<p>—Adieu, madame, dit lentement Montmorency. +Déchirez cette renonciation. Moi, je vais faire signer +au roi l'ordre d'emprisonner mon fils!</p> + +<p>—Arrêtez! je signe! râla la martyre.</p> + +<p>Et elle signa!... Puis elle tomba à la renverse, tandis +qu'un de ses bras, dans un geste instinctif et +sublime, cherchait encore à protéger Loïse...</p> + +<p>Le connétable fondit sur le parchemin, le saisit, le +cacha dans son pourpoint et, de son pas lourd de +tueur d'hommes et de femmes, se porta à la rencontre +d'Henri II.</p> + +<p>Dans la cour, les cris de joie éclataient furieusement:</p> + +<p>—Vive le roi! Vive le roi! Vive le connétable!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>IX</h3> + +<h3>LA DAME EN NOIR</h3> + +<p>Le mariage secret de François de Montmorency et de +Jeanne de Piennes fut cassé par le pape. En l'année +1558, François, maréchal des armées royales, épousa +Diane de France, fille naturelle du roi. Quinze jours +avant l'époque fixée pour la cérémonie, il alla trouver +la princesse.</p> + +<p>—Madame, lui dit-il, je ne sais quels sont vos sentiments +à mon égard. Pardonnez-moi la franchise brutale +de mon langage: je ne vous aime pas, et ne vous +aimerai jamais...</p> + +<p>La princesse écoutait en souriant.</p> + +<p>—On nous marie, continua François. En acceptant +l'insigne honneur de devenir votre époux, j'obéis au +roi et au connétable qui veulent cette union pour +des raisons politiques. Je vous offense, je le sais...</p> + +<p>—Non pas, monsieur le maréchal, fit vivement +Diane.</p> + +<p>—Si mon coeur était libre, dit alors François, il +serait à vous; car vous êtes belle parmi les plus belles. +Mais...</p> + +<p>—Mais votre coeur est à une autre?...</p> + +<p>—Non, madame! Et je me suis mal exprimé: +mon coeur est mort, voilà tout!...</p> + +<p>Diane se leva. C'était une grande belle femme qui +ne manquait ni de coeur ni d'esprit.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, dit-elle doucement, venant +de tout autre que vous, une pareille franchise m'eût +en effet offensée. Mais à vous, monsieur, je pardonne +tout... Obéissons donc au voeu du roi, et gardons chacun +notre coeur. C'est bien ainsi que vous l'entendez?...</p> + +<p>—Madame..., murmura François en pâlissant... car +peut-être avait-il espéré une autre réponse.</p> + +<p>—Allez, monsieur le maréchal. Je respecterai le +deuil de votre coeur...</p> + +<p>C'est ainsi que fut conclu le pacte.</p> + +<p>Après la cérémonie, François se lança à corps perdu +dans une série de dangereuses campagnes; mais la +mort ne voulait pas de lui.</p> + +<p>Quant à Henri, il ne revit pas son aîné. On eût dit, +d'ailleurs, que les deux frères cherchaient à s'éviter.</p> + +<p>Quand l'un guerroyait dans le Nord, l'autre se trouvait +dans le Midi.</p> + +<p>Le jour de la rencontre devait pourtant venir, et de +terribles drames se préparaient pour ce jour-là...</p> + +<p>Car les deux frères aimaient toujours la même +femme, maintenant disparue, sans qu'aucun d'eux, +malgré des recherches ardentes, eût jamais pu la +retrouver.</p> + +<p>Qu'était-elle donc devenue, cette femme tant adorée? +Plus heureuse que François, avait-elle trouvé un +refuge dans la mort? Non! Jeanne vivait!...</p> + +<p>Comment la malheureuse avait-elle quitté l'hôtel +de Montmorency après l'effroyable scène où s'était +consommé son sacrifice? Comment ne mourut-elle +pas de désespoir?</p> + +<p>Il nous a été impossible de reconstituer les épisodes +de cette existence flétrie.</p> + +<p>Nous retrouvons Jeanne dans une pauvre maison +de la rue Saint-Denis. Elle habite tout en haut, sous +les toits, un étroit logement composé de trois petites +pièces. Et dès l'instant même où nous la retrouvons, +nous possédons le secret de la force étrange qui a +permis à Jeanne de vivre.</p> + +<p>Entrons dans la maison... pénétrons dans une pièce +claire, pauvre, mais arrangée avec un goût délicieux... +regardons le tableau admirable qui s'offre à nos +yeux... écoutons!...</p> + +<p>Jeanne vient d'entrer dans cette petite pièce et se +dirige vers l'embrasure de la fenêtre où est assise une +jeune fille.</p> + +<p>En passant, elle s'arrête un instant devant le miroir, +se regarde, et songe:</p> + +<p>—Comme il me trouverait flétrie, s'il me voyait à +présent!... Me reconnaîtrait-il seulement? Hélas! Je +ne suis plus la Jeanne de jadis, je ne suis plus celle +qu'il appelait la Fée du printemps... je ne suis plus +que la Dame en noir...</p> + +<p>Jeanne se trompe!... Elle est admirablement belle. +Sa pâleur n'enlève rien à l'idéale beauté de son visage, +à la parfaite pureté des lignes, à l'harmonieuse +splendeur de ses cheveux...</p> + +<p>L'éclat de ses yeux s'est seulement adouci et comme +voilé.</p> + +<p>Mais elle est toujours la femme radieusement belle +que les gens du voisinage appellent—la Dame en +noir parce qu'elle porte sur ses vêtements le même +deuil éternel que dans son coeur.</p> + +<p>Et ces yeux voilés reprennent eux-mêmes tout leur +tendre éclat, cette bouche close reprend aussi son +adorable sourire lorsque le regard de Jeanne se reporte +sur la jeune fille qui, dans l'embrasure de la +fenêtre, se penche et s'active sur un travail de tapisserie.</p> + +<p>Ah! c'est que cette petite ouvrière aux doigts rosés +qui courent dans la laine, c'est sa fille! sa Loïse!...</p> + +<p>Loïse paraît seize printemps...</p> + +<p>Ses yeux, d'un bleu intense, semblent réfléchir l'infinie +pureté d'un ciel de mai. Ses cheveux forment +autour de son front de neige un nimbe nuageux, +presque fluide tant ils sont fins et soyeux.</p> + +<p>On ne sait quelle force de souplesse et de fierté se +dégage de ce merveilleux ensemble.</p> + +<p>Et pourtant... Quelle mélancolie sur ce front si radieux, +si noble de lignes, si expressif!...</p> + +<p>Jeanne s'est approchée de son enfant.</p> + +<p>La mère et la fille se sourient... et quiconque les +verrait en ce moment se demanderait laquelle des +deux est la plus admirable, et jurerait que ce sont +deux soeurs que quelques années séparent à peine!</p> + +<p>Jeanne s'assied devant Loïse, prend l'autre extrémité +de la tapisserie et se met à travailler activement.</p> + +<p>—Mère, dit Loïse, reposez-vous. Voilà trois nuits +que vous passez sur cet ouvrage...</p> + +<p>—Chère Loïse!... Tu oublies que je dois porter +cette tapisserie aujourd'hui même à cette jeune +dame...</p> + +<p>—Que vous m'avez dit de bonne bourgeoisie... +dame Marie Touchet, je crois?...</p> + +<p>—Oui, mon enfant...</p> + +<p>—Ah! ma mère, pourquoi ne sommes-nous pas, +nous aussi, de bourgeoisie?... Pourquoi sommes-nous +de pauvres ouvrières?... Je dis cela pour vous, ajouta +vivement Loïse, car, moi, je suis si heureuse!...</p> + +<p>Jeanne jette un profond regard sur sa fille, et murmure +en tressaillant:</p> + +<p>—De bourgeoisie!... Pauvre enfant sans nom!... Que +dirais-tu si tu savais que tu t'appelles Loïse de +Montmorency?...</p> + +<p>—A quoi songez-vous, ma mère?</p> + +<p>—Je songe, mon enfant, ma petite Loïse adorée, +que peut-être tu n'étais pas née pour ce pénible labeur... +et que c'est bien triste pour moi de voir des +piqûres d'aiguilles au bout de tes jolis doigts...</p> + +<p>Jeanne saisit la main de sa fille et couvre ses doigts +de baisers. Loïse éclate d'un joli rire sonore, clair, +d'une charmante gaieté.</p> + +<p>—Bon, ma mère! s'écrie-t-elle. Croyez-vous donc que +j'aie des mains de jeune princesse?...</p> + +<p>La mère tressaille profondément.</p> + +<p>—Qui sait, reprend-elle, qui sait si, sans ces deux +hommes maudits...</p> + +<p>Loïse laisse tomber son aiguille, et, très émue, cette +fois:</p> + +<p>—Ah! ma mère! quand me direz-vous ce terrible +secret qui pèse sur votre vie?...</p> + +<p>—Jamais! jamais! murmure sourdement Jeanne.</p> + +<p>—Quand me direz-vous, reprend Loïse qui n'a pas +entendu, le nom des deux hommes, cause du malheur +qui est dans votre existence, je le sens!... De ces +deux noms, vous ne m'en avez jamais dit qu'un!...</p> + +<p>—Oui, Loïse!... Le nom du chevalier de Pardaillan!...</p> + +<p>—Je ne l'oublie pas, ma mère! Et je vous jure +que, cet homme, je le déteste de toutes mes forces, +pour ce mal inconnu qu'il vous a fait!... Mais l'autre! +l'autre, plus criminel encore, m'avez-vous dit!...</p> + +<p>—Jamais! jamais!, reprend Jeanne au fond de +son coeur.</p> + +<p>Loïse respecte le silence de sa mère, et pousse un +soupir. Les deux femmes se penchent vers la tapisserie, +et on ne voit plus que leurs deux mains agiles +qui vont et viennent, tandis que leurs cheveux se touchent, +se frôlent...</p> + +<p>Bientôt la tapisserie est terminée.</p> + +<p>Jeanne, alors, s'enveloppe d'une mante et, après +avoir serré Loïse sur son coeur, sort pour se rendre +chez la dame qui a commandé cet ouvrage... dame +Marie Touchet.</p> + +<p>Loïse a accompagné sa mère jusque sur le palier. +Elle rentre alors et, comme attirée par une force +invincible, court à la fenêtre de l'autre pièce qui +donne sur la rue Saint-Denis...</p> + +<p>En face, se dresse une grande maison: l'hôtellerie +de la Devinière.</p> + +<p>Loïse lève sa tête charmante vers l'hôtellerie, craintivement, +furtivement, tandis que son jeune sein se +gonfle d'espoir et d'émoi. Là-haut, à une fenêtre de +grenier, apparaît un jeune cavalier... Du bout des +doigts, il envoie un baiser à Loïse...</p> + +<p>Loïse hésite, rougit, pâlit... elle demeure un instant +les yeux fixés sur l'inconnu... et ce regard est peut-être +un aveu.</p> + +<p>Ce jeune cavalier porte un nom qu'ignore Loïse et +qui, s'il était prononcé, retentirait comme une malédiction +dans le coeur de jeune fille qui s'ouvre à +l'amour le plus pur.</p> + +<p>Car le jeune cavalier s'appelle le chevalier Jean de +Pardaillan!...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>X</h3> + +<h3>PARDAILLAN, GALAOR. PIPEAU ET GIBOULÉE</h3> + +<p>Ce Jean de Pardaillan habitait depuis près de trois +années une assez belle chambre située tout en haut +de l'hôtellerie de la Devinière et donnant sur la rue +Saint-Denis. Nous allons voir comment et pourquoi +un pauvre hère comme lui pouvait se permettre le +luxe de loger à la Devinière, la première rôtisserie +du quartier, renommée dans tout Paris au point que +Ronsard et sa bande de poètes y venaient faire ripaille; +la Devinière, ainsi baptisée quarante ans +auparavant par maître Rabelais en personne!</p> + +<p>Jean de Pardaillan, disons-nous, était un pauvre +hère, un sans-le-sou. C'était un jeune homme d'une +vingtaine d'années, grand, mince, flexible comme une +épée vivante.</p> + +<p>Été comme hiver, on le voyait vêtu du même costume +de velours gris; il ne portait pas la toque, +mais une sorte de chapeau rond, en feutre gris—ce +genre de chapeau qu'Henri III devait plus tard mettre +à la mode, et dont Pardaillan fut sans aucun +doute l'inventeur. A ce chapeau s'accrochait une +plume de coq rouge qui chatoyait au soleil et lui +donnait crâne allure. Ses bottes en peau gris de souris, +modelant la jambe fine et nerveuse, montaient +aux cuisses presque jusqu'au haut-de-chausses. Le talon +soutenait des éperons formidables; au ceinturon +de cuir éraillé, éraflé, pendait une rapière démesurée, +et lorsque, des éperons, l'oeil montait à cette rapière, +de cette rapière à la large poitrine serrée dans un +pourpoint rapiécé, de la poitrine aux moustaches hérissées, +des moustaches aux yeux flamboyants, et enfin +des yeux au chapeau posé sur l'oreille, en bataille, les +hommes gardaient de cet ensemble une impression +de force qui leur inspirait instantanément un respect +non dissimulé; les femmes, une impression d'élégance +et de beauté du diable, que plus d'une avait +de la peine à dissimuler.</p> + +<p>Dans toute la rue Saint-Denis et dans le voisinage, +le chevalier de Pardaillan était connu et redouté. Plus +d'un mari faisait la grimace en le voyant passer, fier +comme le roi, gueux comme un truand; mais plus +d'une bourgeoise se retournait avec un sourire, et +même des grandes dames soulevaient les rideaux +de leur litière pour l'accompagner du regard.</p> + +<p>Et lui, candide au fond, ne voyant rien de toute +cette admiration qui lui faisait escorte, faisait résonner +ses éperons et passait, le nez au vent, comme un +jeune loup cherchant aventure—aventure de bataille, +aventure d'amour, coups à donner ou à recevoir, +grands déploiements de l'étincelante rapière, baisers +furtifs, tout lui était bon!...</p> + +<p>Donc, le chevalier de Pardaillan, hormis sa santé, +sa force et son élégance, ne possédait rien au monde.</p> + +<p>Ou plutôt nous nous trompons: il possédait Galaor! +il possédait Pipeau! il possédait Giboulée!</p> + +<p>Qu'était-ce que Galaor? Un cheval!</p> + +<p>Pipeau? Un chien!</p> + +<p>Giboulée? Une rapière!</p> + +<p>Six mois environ avant le jour où nous avons vu +Jean de Pardaillan envoyer de haut et de loin ce baiser +qui révélait en lui tout un état d'âme, M. de Pardaillan +le père avait appelé son fils.</p> + +<p>Le vieux routier logeait dans cette hôtellerie de la +Devinière depuis deux ans. Il occupait avec son fils +un étroit cabinet noir qui donnait sur une sombre +cour.</p> + +<p>—Mon fils, dit-il, je vous fais mes adieux...</p> + +<p>—Quoi! monsieur, vous partez donc! s'écria le +jeune homme avec un élan qui chatouilla le coeur de +son père.</p> + +<p>—Oui, mon enfant, je pars!... Toutefois, je vous +propose de vous emmener avec moi...</p> + +<p>Le jeune chevalier, qui rougissait rarement, qui +pâlissait encore moins souvent, rougit et pâlit coup +sur coup à cette proposition.</p> + +<p>—Je vous propose de vous emmener; mais je crois +vraiment que vous feriez mieux de demeurer à Paris... +Paris, mon cher, c'est la grande marmite où les sorcières +font bouillir ensemble la bonne et la mauvaise +fortune. Restez, mon enfant. Quelque chose me dit +que, dans la distribution que font les sorcières de leur +marmite, c'est la bonne fortune qui vous tombera en +partage... Aussi disais-je bien: je vous fais mes +adieux.</p> + +<p>—Mais, mon père! fit Jean plus ému qu'il ne voulait +le paraître, qui vous oblige à vous éloigner?</p> + +<p>—Une foule de choses—et d'autres encore. Que +voulez-vous? J'ai la nostalgie de la grande route. Je +regrette les coups de soleil et les averses. J'étouffe +dans Paris, moi. Enfin, il faut que je m'en aille!</p> + +<p>Peut-être le vieux Pardaillan, avait-il un motif plus +impérieux de fuir Paris. Car il paraissait tout embarrassé.</p> + +<p>Il se hâta de continuer:</p> + +<p>—Au moment de nous quitter, peut-être pour toujours, +car je suis bien vieux, je regrette, chevalier, de +n'avoir à vous laisser que des conseils. Au moins ces +conseils, qui constituent tout votre héritage, sont-ils +dignes d'être précieusement observés... Je m'en vais, +mon cher fils; mais je puis me vanter d'avoir fait de +vous un homme capable de lutter contre cette chose +perverse et maléficieuse qu'on appelle la vie. Vous +êtes un escrimeur accompli, et il n'y a pas un maître +d'armes dans tout le royaume capable de parer +les bottes que je vous ai enseignées. Dans les seize +ans qui viennent de s'écouler, je vous ai emmené avec +moi; et soit sur mon cheval, soit sur mon dos quand +vous étiez petit; soit sur vos jambes ou sur la monture +que vous procurait le hasard, quand vous étiez +adolescent, vous avez parcouru en tous sens les pays +de France, de Bourgogne, de Provence et de langue +d'oc et de la langue d'oïl. Vous avez donc appris les +choses—les plus difficiles qui soient: savoir dormir +sur la dure, avec la selle sous la tête; savoir se coucher +sans manger; avoir froid et chaud indifféremment... +oui, vous savez tout cela, mon fils, et c'est +pourquoi vous êtes bâti de fer et d'acier!</p> + +<p>Le vieux Pardaillan regarda une minute son fils +avec une orgueilleuse admiration. Puis il reprit:</p> + +<p>—Et pourtant, vous eussiez pu vivre heureux et +tranquille, me succéder dans un bon emploi, au sein +de la richesse et de la prospérité, sous un maître noble +comme le roi, plus riche que le roi!... Un crime +a décidé autrement de ma destinée et de la vôtre.</p> + +<p>—Un crime, mon père! s'écria Jean tout palpitant.</p> + +<p>—Un crime ou un acte imbécile: c'est tout un. Et +c'est moi qui le commis...</p> + +<p>—Vous! Impossible! Vous, le coeur le plus tendre...</p> + +<p>—Comme vous y allez! Écoutez. Après une existence +de routier, de hère, de sacripant, de malandrin, +j'avais donc fini par trouver la tranquillité: bombance, +bons vins et le reste; tout ce qui constitue +l'honnêteté de la vie. Mais, un jour, mon maître me +donna une petite commission des plus faciles: enlever +une effrontée d'enfant au maillot. Je le fis et +reçus en récompense un diamant qui valait bien trois +mille écus. J'eus promesse du double si je gardais la +petite... Je ne vous parle pas d'une autre clause du +traité, que j'étais décidé dès la première minute à ne +pas tenir...</p> + +<p>-Eh bien, mon père?</p> + +<p>-Eh bien, je fis la sottise de prêter l'oreille à je +ne sais quelle absurde voix qui murmurait je ne sais +plus trop quoi dans mon coeur. Bref, je rendis l'enfant! +Et criminel jusqu'au bout, j'offris le diamant +à la mère.</p> + +<p>—Le nom de cette mère? Le nom du maître qui +vous donnait de ces commissions?...</p> + +<p>—Le secret n'est pas à moi, mon fils... Je continue. +Grâce à ce crime, vous êtes pauvre comme Job ne le +fut jamais. Maintenant, chevalier, écoutez ce que +j'avais à vous dire... Écoutez, s'il vous plaît, de tout +votre coeur, et recueillez l'héritage de mes bons et +loyaux conseils... Les voici... Premièrement, méfiez-vous +des hommes. Il n'en est pas un qui vaille beaucoup +plus que la vieille corde qui devrait le pendre. +Si vous voyez quelqu'un se noyer, tirez-lui votre chapeau +et passez. Si vous apercevez des truands qui +attaquent un bourgeois à un coin de rue, tirez sur +l'autre coin. Si quelqu'un se dit votre ami, demandez-vous +aussitôt quel mal il vous souhaite. Si un homme +déclare qu'il vous veut du bien, mettez une cotte de +mailles. Si on vous appelle à l'aide, bouchez-vous les +deux oreilles... Me promettez-vous de ne pas oublier +ces paroles?</p> + +<p>—Je vous le promets, monsieur... Ensuite?</p> + +<p>—Deuxièmement, méfiez-vous des femmes. La plus +douce cache une furie. Leurs cheveux fins sont des +serpents qui enlacent et étouffent. Leurs yeux poignardent. +Leur sourire empoisonne. Vous m'entendez +bien, mon fils? Ayez des femmes tant qu'il vous +plaira. Mais ne vous donnez à aucune, si vous ne +voulez flétrir votre vie, si vous ne voulez périr accablé, +par les mensonges et les trahisons. Méfiez-vous +des femmes.</p> + +<p>—Je vous le promets, monsieur. Ensuite?...</p> + +<p>—Troisièmement, méfiez-vous de vous-même. Ah! +surtout de vous-même! Écartez violemment dès le +début de votre vie les mauvais conseils de miséricorde, +d'amour et de pitié, tous les pièges que votre +coeur ne manquera pas de vous tendre. C'est l'affaire +de quelques années. Très facilement avec un peu de +bonne volonté, vous deviendrez comme les autres +hommes: dur, impitoyable, égoïste, et alors vous +serez solidement armé. M'avez-vous bien entendu?</p> + +<p>—Oui, mon père, et je vous promets de m'exercer +de mon mieux.</p> + +<p>—Bon! Je pars donc tranquille. Je vous laisse +Giboulée, ajouta Pardaillan, qui jeta un regard caressant +sur une longue rapière accrochée au mur.</p> + +<p>Il la prit et ceignit lui-même le cuir verni autour +des reins de son fils.</p> + +<p>—Là! Vous voilà chevalier pour de bon, maintenant! +Soyez fort contre vous-même, fort contre les +femmes, fort contre les hommes! Adieu, mon fils, +adieu...</p> + +<p>Ce fut ainsi que Jean demeura seul au monde, et +qu'il acquit Giboulée.</p> + +<p>Une quinzaine de jours après le départ de son père, +le chevalier de Pardaillan se promenait un soir, tout +mélancolique, sur les bords de la Seine, lorsqu'il vit +une bande de gamins lier les pattes à un pauvre chien +avec l'intention évidente de le noyer. Fondre sur la +bande, la disperser à coups de taloches, délier la malheureuse +bête fut, pour le chevalier, l'affaire d'un +instant.</p> + +<p>—Bon! pensa-t-il, monsieur mon père m'a recommandé +de laisser se noyer les hommes, mais non les +chiens. Je ne lui désobéis donc pas...</p> + +<p>Inutile d'ajouter que l'animal ainsi sauvé s'attacha +à son libérateur et le suivit pas à pas lorsqu'il s'en +alla. Il l'avait appelé Pipeau.</p> + +<p>Pipeau était un chien berger à poil roux ébouriffé, +ni beau ni laid, mais d'une jolie ligne, et surtout +admirable par l'intelligence et la mansuétude de ses +yeux bruns. Il possédait une mâchoire à briser du +fer; il était un peu fou, aimait à courir frénétiquement +aux moineaux, fonçant tête baissée, renversant +tout sur son passage, et l'air très étonné, quand il +s'arrêtait, que les moineaux ne l'eussent pas attendu.</p> + +<p>Le soir où il rentra à l'auberge accompagné de +Pipeau, c'est-à-dire une quinzaine après le départ si +étrange de, son père, Pardaillan monta tristement à +son pauvre cabinet noir et jeta un regard navré sur +la tristesse de ce gîte.</p> + +<p>—Il n'est pas possible, grommela-t-il, que j'habite +plus longtemps ce taudis. J'y mourrais, maintenant +que M. de Pardaillan n'est plus là pour l'égayer. Par +Pilate et Barabbas, comme disait mon père, il me +faut une chambre logeable. Oui, mais où la trouver?</p> + +<p>Comme il réfléchissait ainsi, il s'aperçut que la +porte qui faisait vis-à-vis à la sienne était entrouverte.</p> + +<p>Il y alla aussitôt, la poussa doucement, et passa la +tête. Il n'y avait personne dans la chambre, belle +grande pièce, ornée d'un bon lit, de plusieurs chaises; +et même d'une table, d'un fauteuil.</p> + +<p>—Voilà mon affaire! se dit Pardaillan.</p> + +<p>Il ouvrit la fenêtre: elle donnait sur la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Il allait retirer sa tête lorsque ses yeux s'étant portés +sur la maison d'en face, plus basse que l'hôtellerie, +il vit, à une fenêtre qui s'ouvrait sur le toit de +cette maison, une tête de jeune fille, si belle, avec ses +cheveux d'un blond d'or, et l'air si doux, si candide +et si fier que Pardaillan crut avoir entrevu un être +paradisiaque. Et que fut-ce lorsqu'au bout de quelques +instants il reconnut une jeune fille rencontrée +plusieurs fois dans la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Au cri qu'il avait poussé, elle leva la tête, rougit, +ferma la fenêtre et disparut. Mais Pardaillan demeura +une heure à la même place, et il y fût demeuré plus +longtemps encore si une voix ne l'avait subitement +arraché à sa contemplation. Il se retourna en fronçant +le sourcil et se vit en présence de maître Landry +Grégoire, successeur de son père; propriétaire actuel +de l'hôtellerie de la Devinière.</p> + +<p>Maître Landry avait été dans son enfance un être +chétif et si court sur jambes que les clients de la +rôtisserie l'avaient surnommé Landry Cul-de-Lampe. +Au fur et à mesure qu'il avait avancé en âge, au lieu +de pousser en hauteur, il s'était développé en largeur; +maître Landry apparaissait comme une sorte +de boule, placée en équilibre sur deux masses charnues +et surmontée d'une tête en pain de sucre, percée +de deux petits yeux craintifs, méfiants, fouilleurs et +sournois.</p> + +<p>—Je venais justement chez vous, monsieur le chevalier, +dit maître Landry.</p> + +<p>—Eh bien, vous y êtes! fit Pardaillan.</p> + +<p>—Comment, j'y suis!</p> + +<p>—Mais oui, j'ai changé de logis: à partir de ce +soir, je m'installe ici.</p> + +<p>Maître Grégoire devint cramoisi.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, je venais vous dire qu'il m'est +impossible de continuer à vous loger dans le cabinet +noir...</p> + +<p>—Vous voyez bien! Nous sommes d'accord.</p> + +<p>—A plus forte raison, poursuivit Grégoire exaspéré, +ne puis-je vous céder cette chambre qui vaut +ses cinquante écus par an. Il est temps que je parle, +monsieur le chevalier... Lorsque M. votre père me fit +l'honneur de venir loger chez moi, voici deux ans de +cela, il promit de me payer régulièrement. Au bout +de six mois, n'ayant pas encore reçu un denier, je +me présentai à M. votre père, et le priai de me payer +l'arriéré...</p> + +<p>—Et que fit mon vénérable père? Il vous paya, je +pense.</p> + +<p>—Il me rossa, monsieur! dit Landry avec une +majestueuse indignation.</p> + +<p>—Et dès lors, vous fûtes convaincu de l'impertinence +qu'il y a à réclamer de l'argent à un honorable +gentilhomme?</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit simplement le maître de la +Devinière. Mais je dois dire que M. votre père me +rendait quelques services. Il protégeait ma rôtisserie, +et n'avait pas son pareil pour prendre un ivrogne par +les reins et le jeter à la rue.</p> + +<p>—En ce cas, c'est vous qui lui redevez, maître +Landry. N'importe, je vous fais crédit.</p> + +<p>Landry, qui était déjà cramoisi, devint violet. Il +souffla pendant deux minutes. Puis il reprit:</p> + +<p>—Trêve de plaisanterie, monsieur.</p> + +<p>—Que voulez-vous donc? Expliquez-vous, que diable!</p> + +<p>—Monsieur, je veux que vous vous en alliez, à +moins que vous ne puissiez me payer les deux ans +d'arriérés que vous me devez, vous et M. votre père!</p> + +<p>—Est-ce votre dernier mot, maître?</p> + +<p>—Mon dernier mot. J'entends que dès demain le +cabinet soit libre!</p> + +<p>Tranquillement, le chevalier passa dans son logis, +prit dans un coin un bâton court, le même qui avait +servi à son père, saisit Landry par l'une des courtes +nageoires qui lui servaient de bras, leva le bâton et +le laissa retomber sur l'échiné de l'aubergiste.</p> + +<p>—Un bon fils doit imiter les vertus de son père, dit-il; +mon père vous a rossé: mon devoir est de vous +rosser!...</p> + +<p>Et Pardaillan se mit, en effet, à rosser maître Grégoire +avec une conscience qui prouvait qu'il ne savait +rien faire à demi. L'aubergiste poussa des hurlements +effroyables, et ses clameurs retentirent dans toute la +maison.</p> + +<p>En un instant, la chambre fut envahie par les domestiques.</p> + +<p>Alors, Pardaillan poussa le malheureux Grégoire +vers la fenêtre qu'il ouvrit toute grande, le saisit, le +harponna solidement, le passa à travers la fenêtre, +et, les bras tendus, le tint suspendu dans le vide.</p> + +<p>—Dehors, vous autres! dit-il de sa voix calme et +mordante, dehors, ou je le laisse tomber!...</p> + +<p>—Allez-vous-en! allez-vous-en!... gémit l'aubergiste +plus mort que vif.</p> + +<p>Il y eut une retraite précipitée des domestiques. +Seule, Mme Landry demeura, et il faut dire qu'elle +ne semblait pas effarée outre mesure de la périlleuse +situation où se trouvait, son mari.</p> + +<p>—Grâce, monsieur le chevalier! murmura Landry.</p> + +<p>—Nous sommes d'accord, n'est-ce pas? Plus de +ces demandes intempestives?...</p> + +<p>—Jamais! Jamais!</p> + +<p>—Et je pourrai habiter cette chambre?</p> + +<p>—Oui, oui!... Mais rentrez-moi, pour l'amour de la +Vierge!... Je meurs!...</p> + +<p>Le chevalier, sans se presser, réintégra l'aubergiste +dans la chambre, et l'assit presque évanoui dans le +fauteuil où Mme Landry s'empressa de lui bassiner +les tempes.</p> + +<p>—Ah! monsieur le chevalier, dit-elle avec un regard +qui n'avait rien de trop sévère, quelle peur vous +m'avez faite!</p> + +<p>Lorsque Landry revint à lui, il eut avec le chevalier +de Pardaillan une explication à la suite de laquelle il +fut convenu que la belle chambre demeurerait le logis +du jeune homme, et que même il pourrait prendre ses +repas du soir dans la rôtisserie, à condition qu'il continuât +le genre de services qu'avait rendus son père.</p> + +<p>Et ce fut ainsi que la paix fut signée entre maître +Landry Grégoire et l'aventurier.</p> + +<p>Un soir, le chevalier de Pardaillan sortait d'un +bouge de la rue des Francs-Bourgeois où il venait de +boire avec quelques truands de ses amis force mesures +d'hypocras. Il était à peu près ivre. C'est-à-dire +que sa fine moustache se hérissait plus que jamais, +et que Giboulée en bataille derrière les mollets occupait +toute la largeur de l'étroite rue. Il chantait un +sonnet à la mode, de maître Ronsard.</p> + +<p>—Au meurtre! au truand! cria une voix dans le +lointain, une voix de vieillard, semblait-il.</p> + +<p>—Or ça, disait Pardaillan, les cris viennent de la +rue Saint-Antoine; d'après les conseils de mon père, +je dois tourner les talons et gagner la Devinière. +Ainsi fais-je, il me semble!</p> + +<p>Il ne tarda pas à arriver rue Saint-Antoine.</p> + +<p>—Tiens, fit-il, j'aurais pourtant juré que j'avais +tourné vers la rue Saint-Denis!...</p> + +<p>Là, il aperçut deux hommes que serraient de près +une dizaine de truands. Tous les deux étaient à cheval. +L'un d'eux tenait en main une troisième monture +toute sellée. C'était un vieillard, vêtu comme un serviteur +de grande maison. C'était lui qui criait:</p> + +<p>—Au meurtre! Au guet!</p> + +<p>Mais les truands, sachant bien que personne n'interviendrait +et que le guet, en entendant les cris, +s'écarterait prudemment, ne s'occupaient pas du +vieux, et entouraient l'autre cavalier qui, sans prononcer +une parole, se défendait énergiquement, à +preuve les deux francs-bourgeois qui étaient étendus +sur la chaussée, le crâne fracassé.</p> + +<p>Cependant cet homme, si vigoureux et si courageux +qu'il fût, allait succomber.</p> + +<p>—Tenez bon, monsieur! cria tout à coup une voix +calme et plutôt railleuse, on vient à vous!...</p> + +<p>En même temps, Pardaillan surgit dans la mêlée +et commença à faire, pleuvoir sur les truands une +grêle de coups. Il n'avait pas dégainé la fameuse +Giboulée; mais saisissant par le cou les deux premiers +de la bande qui lui tombèrent sous la main, il +les rapprocha l'un de l'autre, d'un irrésistible et rapide +mouvement; les deux faces se heurtèrent, les +deux nez commencèrent à saigner; alors par un mouvement +inverse, Pardaillan les sépara, les poussa l'un +à droite, l'autre à gauche, les lança, pareils à une +double catapulte; chacun des truands alla rouler à +dix pas, entraînant dans sa chute deux ou trois de +ses camarades, et aussitôt le chevalier se plaça devant +l'inconnu assailli et, d'un geste large, tira la flamboyante +Giboulée...</p> + +<p>Les truands furent-ils épouvantés de la manoeuvre +et de la force musculaire qu'elle prouvait? Toujours +est-il qu'il se fit parmi eux un mouvement de retraite +silencieuse et précipitée; en un instant, tous avaient +disparu, emportant leurs blessés, comme des fantômes +qui s'évanouissaient dans la nuit.</p> + +<p>—Par la mordieu, mon brave! s'écria alors le cavalier +inconnu, vous m'avez sauvé la vie!</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan rengaina froidement son +épée, souleva son chapeau, et dit:</p> + +<p>—Savez-vous, monsieur, ce que je viens de faire?</p> + +<p>—Eh! par le diable! Vous venez de me sauver, +vous dis-je!</p> + +<p>—Non pas: j'ai désobéi au voeu formel de mon +père... Et je crains bien qu'il ne m'en arrive +malheur.</p> + +<p>Ces derniers mots furent prononcés d'un ton glacial +qui firent frissonner l'inconnu.</p> + +<p>—En tout cas, reprit-il, vous m'avez rendu un fier +service. Acceptez en souvenir de cette rencontre la +monture que mon domestique tient en main. Galaor +est le meilleur cheval de mes écuries.</p> + +<p>—Soit! J'accepte le cheval! répondit Pardaillan +avec le ton et le geste d'un roi acceptant l'hommage +d'un sujet.</p> + +<p>Et avec la légèreté d'un cavalier qui, dès cinq ans, +avait chevauché par monts et par vaux, il sauta sur +Galaor.</p> + +<p>L'inconnu fit de la main un signe d'adieu et s'éloigna +en homme pressé.</p> + +<p>Au moment où le vieux serviteur se disposait à suivre +son maître à distance respectueuse, Pardaillan +s'approcha de lui, et lui demanda à voix basse:</p> + +<p>—Y a-t-il inconvénient à ce que je sache le nom de +ce seigneur pour qui j'ai commis le crime de désobéir +au voeu de mon père?...</p> + +<p>—Aucun, monsieur, fit le vieillard étonné.</p> + +<p>—Alors, ce cavalier?</p> + +<p>—C'est Mgr Henri de Montmorency, maréchal de +Damville...</p> + +<p>Ce soir-là, Jean de Pardaillan ramena donc un nouvel +hôte à l'auberge de la Devinière; il arriva au moment +où on fermait l'hôtellerie: sans rien demander +à personne, il conduisit Galaor à l'écurie, l'installa à +la meilleure place et versa une mesure d'avoine dans +la mangeoire.</p> + +<p>Galaor était un aubère cap de more qui pouvait +aller sur ses quatre ans; il avait la tête fine, le front +large, les naseaux ouverts, le garrot bien dessiné, la +croupe souple, les jambes sèches. C'était une bête +magnifique.</p> + +<p>—Ah ça! que diable faites-vous donc là? demanda +tout à coup la voix grasse de maître Landry.</p> + +<p>Pardaillan tourna légèrement la tête vers la boule +de graisse que représentait l'aubergiste et répondit +par-dessus l'épaule:</p> + +<p>—J'examine le produit de mon dernier crime.</p> + +<p>Landry frissonna.</p> + +<p>—Ainsi, dit-il, ce cheval est à vous?</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, maître Landry, répondit Pardaillan.</p> + +<p>—Et, continua l'aubergiste, je devrai le nourrir?</p> + +<p>—Ah ça! voudriez-vous d'aventure que cette noble +bête mourût de faim?...</p> + +<p>Et le chevalier, s'étant assuré par un dernier regard +que Galaor ne manquait de rien, souhaita le bonsoir +à l'aubergiste atterré, et s'en fut se coucher.</p> + +<p>A partir de ce jour, on ne vit plus Pardaillan que +monté sur Galaor, et Pipeau le précédant le nez au +vent, en quête de tout ce qui était bon à manger et +à voler aux devantures des marchands de volailles; +quant à Galaor, pour rien au monde il ne se dérangeait +de la ligne droite. Il faut ajouter que, pour un +murmure, pour un regard de travers, la redoutable +Giboulée sortait toute seule de son fourreau.</p> + +<p>Pardaillan sur Galaor, compliqué de Pipeau, aggravé +de Giboulée, devint donc la terreur du quartier—nous +voulons dire la terreur des insolents, des hobereaux +pillards, des spadassins et des capitans qui pullulaient; +car le chevalier n'intervenait jamais dans +une querelle que pour défendre le plus faible.</p> + +<p>Un jour, Pardaillan s'occupait dans sa chambre à +raccommoder son pourpoint. Ordinairement, c'était +Mme Landry qui s'occupait de ce soin. Mais la belle +aubergiste, ayant surpris le chevalier les yeux fixés +sur le toit d'en face, boudait depuis quelques jours, +retirée sous la tente, c'est-à-dire parmi ses casseroles.</p> + +<p>Ayant tant bien que mal réparé l'accroc qu'il essayait +de faire disparaître, Pardaillan remit son pourpoint, +ceignit son épée et s'apprêta à sortir. Mais +avant de s'éloigner, il se mit à la fenêtre: juste à +ce moment, il vit la Dame en noir qui sortait de la +maison et prenait la direction de la rue Saint-Antoine. +Au même instant, Loïse parut à la fenêtre.</p> + +<p>Emporté peut-être par une sorte de bravade à la +misère de son costume, par un défi à l'impossibilité +d'être aimé tel qu'il se voyait, pour la première fois, +d'un geste tout instinctif, il envoya un baiser...</p> + +<p>Loïse rougit, il est vrai! maïs elle demeura une +seconde à regarder le chevalier, sans colère, puis, +lentement, elle rentra.</p> + +<p>—Oh! songea Pardaillan dont le coeur se mit à battre +la chamade, mais on dirait qu'elle n'est pas indignée! +Oh! Il faut que, sur-le-champ, je parle à sa +mère!...</p> + +<p>Un roué eût dit:—Je vais profiter de l'absence de +la mère pour aller me jeter aux pieds de cette belle +enfant!...</p> + +<p>Sans plus réfléchir, le chevalier s'élança en coup +de vent et rattrapa la Dame en noir au moment où +elle tournait l'angle de la rue Saint-Denis et prenait +la rue Saint-Antoine, dans la direction de la Bastille.</p> + +<p>Mais alors, il n'osa plus! Et il se contenta de suivre +la Dame en noir à distance respectueuse.</p> + +<p>Arrivée non loin de la place Baudoyer, Jeanne +tourna à droite dans ce dédale de ruelles qui servaient +de communication entre la rue Saint-Antoine et le +port Saint-Paul, derrière la place de Grève.</p> + +<p>Elle finit par s'arrêter dans la rue des Barrés, à +l'endroit précis où s'était élevé jadis un couvent de +carmes.</p> + +<p>La maison devant laquelle Jeanne de Piennes s'était +arrêtée était située sur l'emplacement même de l'ancien +couvent; elle était entourée de beaux jardins; +elle était petite, mais de belle apparence, bien qu'un +peu mystérieuse.</p> + +<p>Pardaillan vit la Dame en noir heurter le marteau, +et, bientôt après, entrer dans la maison.</p> + +<p>—Je lui parlerai quand elle sortira, pensa-t-il. Il +faut que je lui parle!</p> + +<p>Et il se posta en sentinelle, à un bout de la rue.</p> + +<p>Une servante avait introduit Jeanne et l'avait conduite +au premier étage, dans une pièce agréablement +meublée.</p> + +<p>A son entrée, un jeune homme et une femme qui +étaient assis l'un près de l'autre tournèrent la tête.</p> + +<p>—Ah! fit la femme, voici ma tapisserie!</p> + +<p>—Bon! dit le jeune homme en s'adressant à +Jeanne. Avez-vous tenu compte de l'inscription que je +vous fis tenir?</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit Jeanne.</p> + +<p>—Quelle inscription? demanda la femme d'une +voix timide et très douce.</p> + +<p>—Vous allez voir! répondit le jeune homme.</p> + +<p>Ce jeune homme semblait âgé de vingt ans au plus. +Il était habillé comme un riche bourgeois, de drap +fin; son vêtement était noir; mais à sa toque de +velours noir resplendissait un diamant énorme.</p> + +<p>Il était de taille moyenne, et paraissait de santé +délicate; son visage était pâle et même bilieux; il +avait le front bombé; les yeux sournois ne regardaient +pas en face; la bouche se plissait ordinairement +sous l'effort d'un sourire en général mauvais, +parfois sinistre, mais qui, en ce moment, était plein +d'une réelle cordialité; les mains s'agitaient et les +doigts se contractaient par suite de quelque manie; +peut-être ce jeune homme était-il atteint d'une maladie +nerveuse.</p> + +<p>Quant à la femme, elle accusait trois ou quatre ans +de plus que son compagnon. C'était une jolie blonde +d'allure modeste et qui, dans une foule, ne devait +pas provoquer ce murmure qui forme comme un +sillage d'admiration sur le passage de certaines femmes +souveraines par la beauté. Tout en elle était +modestie, effacement presque craintif; mais elle avait +des yeux d'une douceur infinie et d'une tendresse +extraordinaire lorsqu'elle les posait sur le jeune +homme.</p> + +<p>—Voyons l'inscription! reprit-elle avec une curiosité +impatiente.</p> + +<p>—Regardez, Marie! fit le jeune homme en prenant +la tapisserie des mains de la Dame en noir.</p> + +<p>Cette tapisserie représentait une série de bouquets +de fleurs de lis qui s'entrelaçaient et couraient autour +de l'étoffé; au centre se dessinait un cartouche sur +fond bleu; et c'est sur ce cartouche que se détachait +en lettres d'or l'inscription suivante:</p> + +<p>JE CHARME TOUT.</p> + +<p>Celle qu'on avait appelée Marie leva sur le jeune +homme un regard interrogateur. Celui-ci frotta lentement +ses mains pâles et dit avec un sourire heureux:</p> + +<p>—Chère Marie, vous ne devinez pas?</p> + +<p>—Non, mon bien-aimé Charles...</p> + +<p>—Eh bien, ce sera là désormais votre devise, +Marie...</p> + +<p>—Oh! Charles... mon bon Charles...</p> + +<p>—Savez-vous où j'ai trouvé cette inscription?</p> + +<p>—Comment devinerais-je, mon doux ami?</p> + +<p>—Eh bien, s'écria Charles triomphalement, c'est +dans votre nom!...—Je charme tout n'est que l'anagramme +de Marie Touchet, votre nom!—Vous +n'avez qu'à vérifier...</p> + +<p>Alors, toute rouge d'un réel bonheur, elle se jeta +dans les bras de son amant qui la serra sur sa poitrine +avec une indicible expression de tendresse.</p> + +<p>Jeanne de Piennes avait assisté, immobile et douloureuse, +à cette scène de bonheur intime et paisible.</p> + +<p>—Comme ils s'aiment! songea-t-elle. Comme ils sont +heureux, ce bon bourgeois et cette douce bourgeoise! +Hélas! moi aussi, j'aurais pu être heureuse!...</p> + +<p>—Oui, Marie, disait à voix basse le jeune homme, +oui, c'est à cela que j'ai songé ces temps derniers! +Car c'est à toi seule que je rêve au fond de mon +Louvre! Et tandis que ma mère me croit occupé à +la destruction des huguenots, tandis que mon frère +d'Anjou se demande si je songe au moyen de le tuer, +tandis que Guise cherche à surprendre sur mon front +le secret de sa destinée, moi je songe que je t'aime, +toi seule, puisque seule tu m'aimes!</p> + +<p>Marie écoutait ces paroles avec ivresse... Elle oubliait +la présence de la Dame en noir.</p> + +<p>—Sire! sire! fit-elle, presque à haute voix, vous +m'enivrez de bonheur.</p> + +<p>—Sire! murmura Jeanne. Le roi de France!...</p> + +<p>Et dans sa pauvre imagination tant martyrisée, une +secousse violente se produisit. Elle était devant Charles IX... +L'homme que tant de fois elle avait rêvé +d'approcher pour implorer justice... non pour elle, ah! +certes! mais pour sa fille, pour sa Loïse!...</p> + +<p>Haletante, la tête en feu, elle fit un pas en avant.</p> + +<p>Charles IX avait enlacé Marie Touchet dans ses +bras. Il reprit à demi-voix:</p> + +<p>—Il n'y a pas de sire, ici! Il n'y a pas de majesté, +tu entends. Marie? Il n'y a que Charles! Ton bon +Charles, comme tu m'appelles... Car il n'y a que toi, +Marie, pour dire que je suis bon et cela me soulage, +vois-tu, cela jette une lumière dans l'horreur de mes +pensées... Le roi! Je suis le roi!... Marie, je suis un +pauvre enfant que sa mère déteste, que ses frères +haïssent! Au Louvre, je n'ose pas manger, j'ai peur +du verre d'eau qu'on m'apporte, j'ai peur de l'air que +je respire... Ici, je mange, je dors, je bois sans crainte, +ici! ah! je respire à pleins poumons!</p> + +<p>—Charles! Charles! calme-toi...</p> + +<p>Mais Charles IX s'exaltait. Ses yeux flamboyaient. +Sa parole était devenue rauque et sifflante.</p> + +<p>—Je te dis qu'ils veulent ma mort! grinça-t-il tout +à coup sans prendre la précaution de baisser la voix. +Ah! Marie, Marie! Sauve-moi, cache-moi!... J'ai lu +dans leurs pensées, te dis-je! J'ai fouillé leurs consciences, +et j'y ai vu ma condamnation écrite en lettres de flamme!</p> + +<p>—Charles! par grâce, calme-toi!... Oh! voilà encore +ton accès!... Charles! reviens à toi! Tu es près +de moi...</p> + +<p>Mais le roi s'abattit dans un fauteuil, les yeux +convulsés, en proie à une crise violente.</p> + +<p>Jeanne s'était élancée pour aider Marie.</p> + +<p>—Oh! madame, balbutia celle-ci, par pitié pour mon +pauvre Charles si malheureux, jamais un mot de +ceci!</p> + +<p>—Rassurez-vous! dit Jeanne avec dignité, je sais +trop ce qu'est la douleur humaine, et c'est la douleur +qui m'a appris le silence....</p> + +<p>Marie fit un signe de tête pour remercier.</p> + +<p>—Puis-je vous être utile? reprit Jeanne.</p> + +<p>—Non, non, fit vivement Marie; soyez remerciée +et bénie... Je connais ces redoutables crises... Charles, +dans quelques instants, sera à lui...</p> + +<p>—En ce cas, je vous quitte...</p> + +<p>—Ah! madame! s'écria Marie avec un élan de +reconnaissance, vous avez toutes les délicatesses... +Comme vous avez dû aimer!...</p> + +<p>Un fugitif et douloureux sourire passa sur les lèvres +décolorées de Jeanne, qui fit un signe d'adieu et se +retira.</p> + +<p>A peine avait-elle disparu que Charles IX ouvrit les +yeux, jeta autour de lui un regard anxieux et, voyant +Marie penchée sur lui, sourit tristement.</p> + +<p>—Encore un accès? fit-il avec une sourde angoisse.</p> + +<p>—Rien, presque rien, mon Charles!</p> + +<p>—Il y avait ici quelqu'un tout à l'heure... ah! oui... +la femme qui a fait cette tapisserie... Où est-elle?...</p> + +<p>—Partie, mon Charles, partie depuis deux minutes...</p> + +<p>—Avant l'accès?</p> + +<p>—Oui, oui, mon bon Charles, avant!... Allons, te +voilà remis... bois un peu de cet élixir... là... repose +un instant ta pauvre tête... là... sur mon coeur... mon +bon Charles.</p> + +<p>Elle s'était assise, l'avait attiré sur ses genoux, et +Charles, docile comme un enfant, obéissait, penchait +sa tête pâle et sombre.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XI</h3> + +<h3>VOX POPULI, VOX DEI!...</h3> + +<p>Le chevalier de Pardaillan avait attendu la sortie de +Jeanne avec la patience d'un amoureux. Il était résolu +à lui parler. Pour lui dire quoi? Qu'il aimait sa fille? +Qu'il la voulait pour épouse? Cela, peut-être.</p> + +<p>Lorsqu'il la vit sortir et revenir vers lui, il prépara +donc un discours très propre; selon lui, à produire +une vive émotion sur celle qui l'écouterait.</p> + +<p>Malheureusement, à la minute où la Dame en noir +passa près de lui, il en vint justement à oublier le +commencement de son discours, le plus beau passage, +selon lui toujours. Il demeura donc bouche bée... +Jeanne passa.</p> + +<p>Pardaillan s'élança alors, en se disant qu'il se donnait +jusqu'à la rue Saint-Dente pour aborder la Dame +en noir, ne songeant même pas que le moyen le plus +convenable après tout, c'était de se présenter au logis +de la dame.</p> + +<p>Mais lorsqu'il déboucha dans la rue Saint-Antoine, +il trouva que l'aspect de Paris avait changé, comme +parfois, à l'approche des premières rafales d'une tempête, +l'Océan change brusquement de face.</p> + +<p>Des groupes nombreux, bourgeois et peuple mêlés, +marchaient dans la direction du Louvre. La grande +artère était devenue une fleuve d'hommes d'où montaient +des murmures menaçants, parfois des éclats +de voix.</p> + +<p>Que se passait-il?</p> + +<p>Pardaillan cherchait à ne pas perdre de vue la +Dame en noir qui marchait à vingt pas devant lui.</p> + +<p>A un moment, un de ces remous violents qui font +tourbillonner les foules sans qu'on sache pourquoi se +produisit. Jeanne, enveloppée dans ce remous, disparut. +Le chevalier s'élança, distribuant force horions, +jouant des coudes, et se frayant un passage à coups +de bourrades; mais il ne retrouva plus la Dame en +noir.</p> + +<p>Devant lui, bras dessus, bras dessous, marchaient +trois hommes, trois hercules, avec des cous de taureaux, +des faces rouges, des yeux menaçants. Et la +foule, sur leur passage, vociférait:</p> + +<p>—Vive Kervier! Vive Pezou! Vive Crucé!</p> + +<p>—Quels sont ces trois éléphants? demanda Pardaillan.</p> + +<p>—Comment, monsieur! répondit un bourgeois, +vous ne connaissez pas Crucé, l'orfèvre du pont de +bois? Et Pezou, le boucher de la rue du Roi-de-Sicile? +Et Kervier, le libraire de l'Université?</p> + +<p>—Excusez-moi, j'arrive de province, dit Pardaillan. +Ah!... c'est là le boucher, le libraire et l'orfèvre? +Bon! je suis content d'avoir vu cela, moi!</p> + +<p>—Les trois grands amis de M. de Guise!</p> + +<p>—Peste! C'est bien de l'honneur pour M. de Guise!</p> + +<p>—Oui, monsieur! les défenseurs de la sainte religion.</p> + +<p>A ce moment, Pardaillan arrivait près du pont de +bois. Là, une foule énorme, agitée, poussait des clameurs:</p> + +<p>—Vive Guise!... Mort aux huguenots!</p> + +<p>—Vous entendez? dit le bourgeois. Vous entendez +le peuple? Or, vous le savez, <i>vox populi, vox +Dei!...</i></p> + +<p>—Pardon, observa doucement le chevalier, je n'entends +pas l'anglais...</p> + +<p>—Ce n'est pas de l'anglais, monsieur, fit l'homme +avec dédain. C'est du latin. Et ce latin-là signifie que +la voix du peuple, c'est la voix de Dieu.</p> + +<p>Le bourgeois, à ce moment, fut séparé de Pardaillan +par une poussée du peuple: une forte escouade +d'arbalétriers et d'arquebusiers du guet déblayait les +abords du pont pour laisser le passage libre à Henri +de Guise.</p> + +<p>Pardaillan était placé à l'entrée du pont, contre la +première maison du côté gauche: une vieille bâtisse +à demi ruinée, et qui probablement était abandonnée, +car les fenêtres en étaient closes, tandis que toutes +les autres maisons du pont laissaient voir des spectateurs +jusque sur leurs toits.</p> + +<p>Cependant, le chevalier remarqua que la première +maison du côté droit qui faisait vis-à-vis à la bâtisse +abandonnée était également fermée: une seule de +ses fenêtres était ouverte, mais cette fenêtre était +grillée d'un treillis épais.</p> + +<p>Derrière ce treillis, dans l'ombre, Pardaillan crut +voir un instant une figure de femme dont les yeux +incandescents jetaient des regards de flamme sur la +foule, qui sourdement grondait:</p> + +<p>—Mort aux huguenots!...</p> + +<p>Pourquoi?... Il n'y avait pas à ce moment de huguenots +dans Paris. Ou s'il y en avait, ils se cachaient!</p> + +<p>Pardaillan vit tout à coup l'orfèvre, le boucher et +le libraire, Crucé, Pezou et Kervier, parcourir vivement +des groupes et donner un mot d'ordre. Dès +qu'ils avaient passé, on criait de plus belle:</p> + +<p>—Sus au parpaillot! Mort à Béarn! A l'eau, +Albret!...</p> + +<p>Alors Crucé, Pezou et Kervier vinrent se poster sur +le côté gauche du pont, à trois pas du chevalier.</p> + +<p>—Par Pilate et Barabbas! grommela-t-il, je crois que +je vais voir aujourd'hui des choses intéressantes!...</p> + +<p>—Ah! ah! hurlait à ce moment Crucé, voici M. de +Biron qui passe! Biron le boiteux!...</p> + +<p>—Et M. de Mesmes, seigneur de Malassise! ajouta +Kervier.</p> + +<p>—Les signataires de la paix de Saint-Germain! +vociféra Pezou. Les amis des damnés huguenots!...</p> + +<p>Autour d'eux, la foule trépigna de joie et hurla:</p> + +<p>—A bas la paix de Saint-Germain! Mort aux parpaillots!</p> + +<p>Crucé leva les yeux vers la fenêtre grillée où Pardaillan +avait cru remarquer un visage de femme. +Cette fois, c'était un visage d'homme qui apparaissait +derrière le treillis épais. Cet homme échangea un +rapide signal avec Crucé, puis disparut dans l'intérieur...</p> + +<p>Pénétrons un instant dans cette maison.</p> + +<p>Là, dans la pièce à la fenêtre grillée, une femme +grande, maigre, tout enveloppée de noir, avec une +tête d'oiseau de proie, nez de vautour, bouche serrée, +regard perçant, est assise dans un vaste fauteuil.</p> + +<p>Cette femme, c'est la veuve d'Henri II, la mère de +Charles IX, Catherine de Médicis...</p> + +<p>Près d'elle, un homme jeune encore, et qui a dû être +fort beau, emphatique de geste, théâtral d'allure, avec +on ne sait quoi de souple dans la démarche, et de +félin dans les attitudes...</p> + +<p>Cet homme, c'est Ruggieri, l'astrologue...</p> + +<p>Que font-ils là tous les deux? Quelles mystérieuses +accointances permettent à l'astrologue florentin de +garder devant la reine cette attitude ou il y a plus +de caresse que de respect?</p> + +<p>Catherine frappe nerveusement du bout du pied.</p> + +<p>—Patience, patience, <i>Catharina mia</i>, dit Ruggieri</p> + +<p>—Et tu es sûr, René, qu'elle est à Paris?</p> + +<p>—Tout à fait sûr! La reine de Navarre est entrée +hier secrètement dans Paris. Jeanne d'Albret est sans +doute venue voir quelque important personnage.</p> + +<p>—Mais comment l'as-tu su, René?...</p> + +<p>—Eh! comment l'aurais-je su, sinon par la belle +Béarnaise que vous avez placée près d'elle?</p> + +<p>—Alice de Lux?...</p> + +<p>—Elle-même! Ah! c'est une fille précieuse.</p> + +<p>—Et tu es sûr que Jeanne d'Albret va passer sur +ce pont?</p> + +<p>—Croyez-vous, sans cela, que j'y aurais appelé +Crucé, Pezou et Kervier? fit Ruggieri en haussant les +Épaules.</p> + +<p>—Oh! murmura Catherine de Médicis en serrant +ses mains l'une contre l'autre, c'est que je la hais, +vois-tu, cette Jeanne d'Albret! Guise n'est rien. Je le +tiens dans ma main et je le briserai quand je voudrai. +Mais Albret, voilà l'ennemi, René, le seul ennemi vraiment +redoutable pour moi! Ah! si je pouvais donc +la tenir ici, et l'étrangler de mes mains!...</p> + +<p>—Bah! ma reine, fit Ruggieri, laissez cette besogne +au bon peuple de Paris. Tenez, le voilà qui s'apprête! +Écoutez!</p> + +<p>En effet, d'effroyables hurlements éclataient au-dehors.</p> + +<p>Ruggieri s'était approché du treillis, suivi de Catherine.</p> + +<p>—Je ne vois qu'Henri de Guise, haleta sourdement +Catherine de Médicis.</p> + +<p>—Regardez là-bas... au bout du pont... cette litière, +derrière l'escorte... La litière ne peut plus reculer... +la foule l'enserre... tout à l'heure, en arrivant ici... les +rideaux vont s'écarter un instant... et ce sera bien du +diable si notre ami Crucé ne reconnaît pas la reine +de Navarre!...</p> + +<p>Sur le pont, Henri de Guise s'avançait, suivi d'une +trentaine de cavaliers. Il saluait du geste et du sourire, +et de temps à autre il criait:</p> + +<p>—Vive la messe!</p> + +<p>—Vive la messe! Mort aux huguenots! répétait +la multitude qui délirait.</p> + +<p>C'était un redoutable et magnifique spectacle. Ces +seigneurs de l'escorte, montés sur des chevaux splendidement +harnachés, portaient des costumes éclatants +où rutilaient des pierreries... mais le plus beau de +tous, le plus étincelant, c'était leur chef: Henri de +Guise. C'est tout au plus s'il avait vingt ans. Il était +de haute taille, bien pris, avec un visage où éclatait +un somptueux orgueil.</p> + +<p>—Guise! Guise! vociférait le peuple, avec des acclamations +que Catherine de Médicis écoutait en incrustant +ses ongles acérés dans les paumes de ses mains.</p> + +<p>Et là-bas, dans la petite maison, de la rue des Barrés, +dans le logis de Marie Touchet, le roi de France +dormait paisiblement, la tête sur l'épaule maternelle +de sa maîtresse...</p> + +<p>Cependant, Henri de Guise et son escorte avaient +franchi le pont. Mais alors, ils trouvèrent la foule si +compacte qu'ils durent s'arrêter plusieurs minutes. A +ce moment, derrière eux, éclatèrent des clameurs si +féroces que le duc de Guise, instinctivement, porta +la main à sa dague et fit volte-face.</p> + +<p>Non, ce n'était pas à lui qu'on en voulait!...</p> + +<p>Une litière, s'avançant à grand-peine, arrivait au +débouché du pont, devant la maison en ruine près de +laquelle se tenaient Crucé, Pezou et Kervier. Cette +litière était modeste, et ses rideaux de cuir étaient +hermétiquement fermés.</p> + +<p>A ce moment, les rideaux s'ouvrirent l'espace d'une +seconde. Mais cette seconde avait suffi!...</p> + +<p>—Enfer! rugit Crucé dont la voix de stentor domina +les clameurs. C'est la reine de Navarre! Mort à la +parpaillote! Mort à Jeanne d'Albret!...</p> + +<p>Et avec ses amis, il se rua sur la litière.</p> + +<p>—Enfin! murmura Catherine avec un terrible +sourire.</p> + +<p>En un instant, un groupe nombreux et discipliné +avait entouré la litière, gesticulant et vociférant:</p> + +<p>—Albret! Albret! Mort à Albret! A l'eau, la huguenote!...</p> + +<p>La litière fut soulevée comme un fétu de paille par +les lames de l'océan; renversée, piétinée, elle disparut...</p> + +<p>Mais les deux femmes qu'elle contenait avaient eu +le temps de sauter à terre.</p> + +<p>—Pitié pour Sa Majesté! cria la plus jeune des +deux femmes, d'une merveilleuse beauté.</p> + +<p>—La voilà! La voilà! tonnèrent Crucé et Pezou +en désignant l'autre dame, qui tenait à la main une +sorte de petit sac en cuir.</p> + +<p>C'était Jeanne d'Albret, en effet!...</p> + +<p>D'un geste de souveraine majesté, elle ramena son +voile sur son visage. Une poussée puissante, irrésistible, +la jeta contre la porte de la maison en ruine +avec celle qui l'accompagnait. Mille bras se levèrent. +La reine de Navarre allait être saisie, broyée, +déchirée...</p> + +<p>A cet instant, Catherine de Médicis et Ruggieri, du +haut de leur fenêtre, le duc de Guise, du haut de son +cheval, virent un spectacle inouï, fantastique et merveilleux... +Un jeune homme venait de s'élancer, balayant +la foule à coups de poing, à coups de tête, à +coups de coude, entrant, pénétrant comme un coin +de fer, et semblant faire le vide autour de lui, par +une sorte de formidable roulis de ses épaules... En +un clin d'oeil, il se forma un espace entre la porte +de la maison en ruine à laquelle s'appuyaient les deux +femmes, et la multitude furieuse à la tête de laquelle +se trouvaient l'orfèvre, le boucher et le libraire.</p> + +<p>Alors, le jeune homme tira sa longue et solide rapière +qui flamboya, et se mit à décrire un moulinet +vertigineux, qu'il n'interrompit que pour lancer de +seconde en seconde des coups de pointe furieux, tandis +que la cohue stupéfaite, épouvantée, reculait, +élargissant le demi-cercle!...</p> + +<p>—René! gronda Catherine, il faut que ce jeune +homme meure ou qu'il soit à moi!</p> + +<p>—J'y pensais! répondit Ruggieri en s'élançant.</p> + +<p>—Saint-Mégrin! disait de son côté le duc de Guise, +tâche donc de savoir qui est cet enragé. Cornes du +diable, le magnifique sanglier.</p> + +<p>Cet enragé, comme disait Guise, ce sanglier qui +tenait tête à la meute humaine, c'était le chevalier +de Pardaillan.</p> + +<p>Au moment où Crucé et sa bande se jetaient sur la litière, +il avait vu que cette litière contenait deux femmes.</p> + +<p>Ce fut, pendant presque une demi-minute, l'homérique +image d'un rocher qu'assaillent vainement des +vagues déchaînées. Le peuple tourbillonnait autour de +Pardaillan avec d'effroyables vociférations. Crucé, +Kervier et Pezou lui jetaient des menaces apocalyptiques. +Et Pardaillan, ramassé sur lui-même, les mâchoires +serrées, sans un mot, sans un geste inutile, +faisait tournoyer la flamboyante Giboulée.</p> + +<p>Le demi-cercle se resserrait, malgré la résistance +du premier rang; des masses profondes, par-derrière, +poussaient, avec de tumultueux mouvements de flux +et de reflux.</p> + +<p>Pardaillan comprit qu'il allait être écrasé..</p> + +<p>Il jeta sur Jeanne d'Albret et sa compagne un regard +qui eut la durée d'un éclair, et cria:</p> + +<p>—Rangez-vous!</p> + +<p>Les deux femmes obéirent.</p> + +<p>Alors, lui, toujours couvert par la longue rapière, +se pencha en avant, en équilibre sur la jambe gauche, +tandis que, du pied droit, il se mettait à décocher +contre la porte vermoulue des ruades forcenées.</p> + +<p>Au premier coup de talon, qui résonna comme un +choc de madrier, la multitude comprit la manoeuvre, +poussa une clameur de rage, et essaya de se ruer sur +l'insensé qui tentait le miracle de sauver la huguenote. +Deux ou trois hommes tombèrent, sanglants, et +Giboulée décrivit un cercle d'acier flamboyant.</p> + +<p>Au deuxième coup de talon, la porte ébranlée gémit, +et une de ses ferrures tomba. Au troisième, elle s'ouvrit +violemment, la serrure fracassée.</p> + +<p>—Venez, Alice! dit Jeanne d'Albret d'une voix +étrangement calme.</p> + +<p>Le peuple, en voyant que sa victime lui échappait +pour l'instant, jeta un rugissement tel qu'il sembla +que la vieille maison allait s'écrouler; Crucé, Pezou +et Kervier, maintenant, ne se trouvaient plus en tête; +ils avaient disparu dans les vastes remous de cette +houle humaine; il y eut comme un assaut, la marche +irrésistible d'un mascaret, le dévalement gigantesque +d'une trombe qui s'abat... mais cette masse d'hommes +écrasés les uns sur les autres, poussant, poussés, +vint s'arrêter, haletante, rugissante, émiettée +par ses propres mouvements, devant la porte refermée!...</p> + +<p>En effet, à peine la reine de Navarre avait-elle disparu +que Pardaillan, cessant son moulinet, porta à +droite, à gauche, devant, au hasard, une dizaine de +coups de pointe dont chacun fut suivi d'un hurlement +de douleur. Puis, dans cet espace de temps; inappréciable +où la multitude s'arrêta, hésitante, hébétée, il +bondit en arrière, à corps perdu, repoussa la porte +et jeta autour de lui un regard de flamme...</p> + +<p>La maison, ancien logis d'un menuisier ou d'un +charpentier, était pleine de madriers. Saisir cinq ou +six de ces madriers, les arc-bouter contre la porte, +établir un rempart solidement échafaudé, fut pour +le chevalier l'affaire d'une minute.</p> + +<p>Le premier mot de Jeanne d'Albret fut:</p> + +<p>—Êtes-vous de la religion, monsieur <a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Footnote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (return) </a> Êtes-vous protestant?</blockquote> + +<p>—Eh! madame, je suis de la religion de vivre... +surtout en ce moment où mauvais marchand serait +celui qui achèterait ma peau pour plus d'un sol.</p> + +<p>Jeanne d'Albret jeta un regard d'admiration sur +ce jeune homme en lambeaux, les mains déchirées de +sanglantes éraflures, qui continuait à sourire.</p> + +<p>—Si nous devons mourir, reprit la reine de Navarre, +je veux, avant, vous remercier et vous dire qu'à +l'instant de ma mort j'aurai connu le plus héroïque +gentilhomme que j'aie jamais vu...</p> + +<p>—Oh! murmura Pardaillan, nous ne sommes pas +morts encore: nous avons bien trois minutes devant +nous!...</p> + +<p>D'un coup d'oeil, il avait examiné l'endroit où il se +trouvait. C'était une pièce immense qui avait dû +servir d'atelier à un charpentier. Il n'y avait pas de +plafond. C'était le toit lui-même qui couvrait cet atelier, +et ce toit était soutenu par trois poutres verticales +qui semblaient aller chercher leur base à travers +le plancher, dans les caves.</p> + +<p>En moins de temps qu'il ne le faut pour l'écrire, +Pardaillan avait parcouru la pièce. En arrivant au +fond, c'est-à-dire au côté qui donnait sur le fleuve, il +aperçut une trappe ouverte qui permettait de descendre +aux caves.</p> + +<p>D'un cri, il appela les deux femmes qui accoururent.</p> + +<p>—Descendez! fit-il.</p> + +<p>—Et vous? demanda la reine.</p> + +<p>—Descendez toujours, madame!</p> + +<p>Jeanne d'Albret et sa compagne obéirent. Au bas +de l'escalier, elles trouvèrent qu'elles étaient non pas +dans une cave, mais dans une pièce pareille à celle +du dessus; sous le plancher, elles entendaient des +clapotements... la maison était construite sur pilotis! +Et c'était la Seine qui coulait au-dessous.</p> + +<p>A ce moment, une minute à peu près s'était écoulée +depuis l'instant où elles étaient entrées dans la +maison.</p> + +<p>Jeanne d'Albret prêta l'oreille une seconde.</p> + +<p>Dans une sorte d'accalmie des rafales populaires, +elle crut entendre là-haut comme un grincement de +scie... mais cela dura l'espace d'un éclair et, de nouveau, +l'énorme mugissement de la foule couvrit tous +les bruits.</p> + +<p>Jeanne d'Albret eut l'intuition qu'on devait pouvoir +communiquer avec le fleuve... son pied, tout à coup, +heurta un anneau de fer... elle se baissa avec un cri +de joie puissante, le souleva d'un effort inouï, arracha +la trappe de son alvéole... et là, sous ses yeux, avec le +rauque soupir du condamné qui a la vie sauve, oui, +là, elle aperçut une échelle qui descendait au +fleuve!...</p> + +<p>Et au bas de cette échelle, une barque!</p> + +<p>—Monsieur, monsieur, rugit-elle.</p> + +<p>—Me voici! tonna Pardaillan.. Si nous mourons, +ce sera en nombreuse compagnie!...</p> + +<p>Et le chevalier apparut au haut de l'escalier, tenant +une grosse corde à la main. Sur cette corde, il s'arc-bouta, +d'un effort tel que les muscles de ses jambes +saillirent, et que les veines de ses tempes parurent +prêtes à éclater.</p> + +<p>A ce moment, la hideuse multitude affamée de mort, +dans un effrayant fracas, se précipitait, se ruait...</p> + +<p>—A mort! à mort! à mort!...</p> + +<p>A ce moment, aussi, Pardaillan, d'une dernière +secousse frénétique, semblable à un titan qui cherche +à déraciner un chêne séculaire, tira sur la corde!...</p> + +<p>Un craquement formidable se fit entendre, la maison +parut osciller un instant, puis, parmi d'atroces +clameurs de désespoir, un grondement puissant, quelque +chose comme un roulement de tonnerre... la +maison s'effondrait! Les poutres se déchiraient! la +toiture tout entière tombait d'un bloc: blessant, tuant +par centaines les meurtriers!...</p> + +<p>Que s'était-il passé?</p> + +<p>Pardaillan avait scié les trois poutres qui portaient +la toiture!... Pardaillan les avait liées avec la même +corde!</p> + +<p>Pardaillan, en secouant frénétiquement cette corde, +avait fait tomber les poutres! Et alors, d'un bond, +d'un saut, il se lança dans le vide, tomba au pied de +l'escalier, et se rua vers Jeanne d'Albret, tandis que, +sur le plancher qu'il venait de quitter, s'effondrait la +toiture de la vieille maison!...</p> + +<p>La reine, d'un geste, lui montra le fleuve, l'échelle, +la barque!... En un instant, ils y furent tous les +trois... Le chevalier coupa la corde qui retenait la +légère embarcation, et celle-ci, entraînée par le courant, +se mit à filer dans la direction du Louvre.</p> + +<p>Pardaillan dirigea la barque au moyen d'une godille +qu'il trouva au fond. Cinq minutes plus tard, il abordait +au-dessous du Louvre, à l'endroit même où se +trouvait quelques années auparavant l'enclos des +Tuileries, et où Catherine de Médicis faisait alors +construire un palais par son architecte Philibert +Delorme.</p> + +<p>Lorsqu'ils furent débarqués, Pardaillan s'arrêta sur +la berge, le chapeau à la main.</p> + +<p>—Monsieur, dit alors Jeanne d'Albret avec ce calme +énergique dont elle ne s'était pas départie un seul +instant, je suis la reine de Navarre... Et vous?</p> + +<p>—Je m'appelle le chevalier de Pardaillan, madame.</p> + +<p>—Vous venez, monsieur, de rendre à la maison de +Bourbon un service qu'elle n'oubliera jamais...</p> + +<p>Le chevalier fit un geste.</p> + +<p>—Ne vous en défendez pas, reprit la reine... pas +devant moi, du moins! ajouta-t-elle avec amertume.</p> + +<p>Pardaillan saisit l'allusion: avoir défendu la huguenote, +c'était peut-être mériter la mort!</p> + +<p>—Ni devant vous, ni devant personne, madame, dit-il. +J'ai conscience d'avoir, en effet, rendu un grand +service à Votre Majesté, puisque je lui ai sauvé la +vie; mais je dois déclarer que j'ignorais quelle grande +reine j'avais l'honneur de défendre.</p> + +<p>Jeanne d'Albret, qui depuis des années commandait +à des héros et devait se connaître en héroïsme, fut +frappée de cette dignité froide, corrigée par on ne +savait quoi d'ironique et de gouailleur, qui émanait +de toute la personne du chevalier.</p> + +<p>—Monsieur, reprit la reine après l'avoir examiné +avec admiration, si vous voulez me suivre au camp +de mon fils Henri, votre fortune est faite.</p> + +<p>Pardaillan tressaillit et dressa l'oreille au mot de +fortune.</p> + +<p>Au même instant, l'image de la jeune fille aux +cheveux d'or, de l'adorable voisine qu'il guettait pendant +des heures à la fenêtre, cette radieuse image +passa devant ses yeux.</p> + +<p>Il eut donc une grimace de regret pour cette fortune +qui s'évanouissait à peine entrevue, et répondit en +s'inclinant avec une grâce altière:</p> + +<p>—Que Votre Majesté daigne accepter l'hommage de +ma reconnaissance: mais c'est à Paris que j'ai résolu +de chercher fortune.</p> + +<p>—C'est bien, monsieur. Mais au cas où quelqu'un +des miens désirerait vous rencontrer, où vous trouverait-il?</p> + +<p>—A l'auberge de la Devinière, madame, rue Saint-Denis.</p> + +<p>Jeanne d'Albret fit alors un signe de tête et se +tourna vers sa compagne.</p> + +<p>—Alice, vous avez été bien imprudente de faire +passer la litière par le pont...</p> + +<p>—Je croyais le passage libre. Majesté, répondit +avec assez de fermeté la jeune fille.</p> + +<p>—Alice, reprit la reine, vous avez été bien imprudente +de lever les rideaux...</p> + +<p>—Un mouvement de curiosité... fit Alice avec moins +d'assurance.</p> + +<p>—Alice, continua Jeanne d'Albret, vous avez été +bien imprudente enfin de prononcer tout haut mon +nom devant cette foule hostile...</p> + +<p>—J'avais la tête perdue, madame! répondit la jeune +fille, cette fois dans un véritable balbutiement.</p> + +<p>—Ce n'est pas pour vous en faire le reproche, mon +enfant. Mais enfin, quelqu'un qui eût voulu me livrer +n'eût pas agi autrement...</p> + +<p>—Oh! Majesté!...</p> + +<p>—Une autre fois, soyez plus prudente, acheva la +reine avec tant de sérénité qu'Alice de Lux (Ruggieri +nous a appris son nom) fut aussitôt rassurée.</p> + +<p>—Monsieur le chevalier, dit alors Jeanne d'Albret, +je vais abuser de vous...</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, madame.</p> + +<p>—Bien. Merci. Veuillez donc nous suivre à distance +là où nous allons... Sous la protection d'une épée telle +que la vôtre, je ne craindrais pas de traverser une +armée.</p> + +<p>Pardaillan reçut sans faiblir le compliment. Seulement, +il poussa un soupir et murmura:</p> + +<p>—Quel dommage que je ne puisse plus quitter +Paris!... Monsieur mon père me l'avait bien dit... +Méfie-toi des femmes!... Me voilà ficelé par les cheveux +d'or de ma voisine...</p> + +<p>Tout en monologuant, le chevalier suivait à dix pas, +l'oeil au guet, la main à la garde de l'épée, les deux +femmes qui, rapidement, s'enfoncèrent dans Paris.</p> + +<p>Le soir commençait à tomber.</p> + +<p>Pardaillan qui, dans sa hâte à suivre la mère de +Loïse, était parti sans déjeuner, commençait à ressentir +de furieux tiraillements d'estomac.</p> + +<p>Après d'innombrables détours, Jeanne d'Albret et +sa compagne arrivèrent enfin au Temple.</p> + +<p>En face de la sombre prison dont la grande tour +noircie par le temps dominait le quartier comme +une menace, une maison d'apparence bourgeoise +s'élevait d'un étage.</p> + +<p>Sur un geste de la Reine, Alice de Lux heurta à la +porte. Presque aussitôt on ouvrit.</p> + +<p>Jeanne d'Albret fit signe à Pardaillan de se rapprocher.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, vous avez maintenant le droit +de connaître mes affaires. Entrez donc, je vous prie.</p> + +<p>—Madame, dit Pardaillan, Votre Majesté s'abuse: +je n'ai qu'un droit, celui de me tenir à ses ordres.</p> + +<p>La porte, cependant, s'était refermée. Les trois +visiteurs furent conduits par une domestique, sorte +de géant femelle, jusqu'à une pièce étroite, mal +meublée, mais assez propre.</p> + +<p>Là, un vieillard à nez recourbé, à longue barbe +biblique, était assis à une table sur laquelle se trouvaient +trois balances de différents calibres.</p> + +<p>—Ah! ah! fit-il avec une cordialité exagérée, c'est +encore vous, madame... madame... comment donc, +déjà? C'est qu'il y a trois ans que je ne vous ai +vue... mais votre nom est inscrit là, dans mon coffre...</p> + +<p>—Madame Leroux, dit la reine sèchement.</p> + +<p>—C'est bien cela! J'allais le dire! Et vous avez +encore quelque collier de perles, quelque agrafe de +diamant à vendre à ce bon Isaac Ruben?</p> + +<p>Nous prierons notre lecteur de se souvenir que +la reine de Navarre, au moment où elle avait sauté de +la litière, tenait à la main un sac de cuir. Ce sac, +Jeanne d'Albret l'ouvrit, et en versa le contenu, +pêle-mêle.</p> + +<p>Les yeux d'Isaac Ruben pétillèrent. Il allongea les +mains sur les diamants, les rubis, les émeraudes, les +pierres précieuses qui chatoyaient sur la table et +croisaient leurs feux.</p> + +<p>La reine de Navarre était alors une femme de +quarante-deux ans. Elle portait encore le deuil de +son mari, Antoine de Bourbon, mort en 1562. Elle +avait des yeux gris, avec un regard puissant qui +pénétrait jusqu'à l'âme. Sa voix provoquait les enthousiasmes. +Sa bouche avait un pli sévère; et, au +premier abord, cette femme paraissait glaciale. Mais +quand la passion l'animait, elle se transformait.</p> + +<p>Jeanne d'Albret n'avait qu'une passion: son fils. +C'est pour son fils que, femme simple, éprise de la +vie patriarcale du Béarn, elle s'était jetée à corps +perdu dans la vie des camps.</p> + +<p>Cependant, Isaac Ruben venait de trier les pierres.</p> + +<p>Il les examina, le sourcil froncé par l'effort du +calcul.</p> + +<p>—Madame, dit brusquement le Juif en levant la +tête, il y a là pour cent cinquante mille écus de +pierres.</p> + +<p>—C'est exact, dit Jeanne d'Albret.</p> + +<p>—Je vous offre cent quarante-cinq mille écus. Le +reste représente mon bénéfice et mes risques. Comment +voulez-vous que je vous paie?</p> + +<p>—Comme la dernière fois.</p> + +<p>—En une lettre à l'un de mes correspondants?</p> + +<p>—Oui. Seulement, ce n'est pas à votre correspondant +de Bordeaux que je veux avoir à faire.</p> + +<p>—Choisissez, madame. J'ai des correspondants +partout. Le nom de la ville?</p> + +<p>—Saintes.</p> + +<p>Sans plus rien dire, le Juif se mit à écrire quelques +lignes, les signa, déposa un cachet spécial sur +le parchemin, relut soigneusement cette sorte de +lettre de change, et la tendit à Jeanne d'Albret qui, +l'ayant lue, la cacha dans son sein.</p> + +<p>Isaac Ruben se leva en disant:</p> + +<p>—Je demeure à vos ordres, madame, pour toute +opération de ce genre.</p> + +<p>La reine de Navarre tressaillit, et un soupir vite +réprimé gonfla son sein: ce qu'elle venait de vendre, +c'étaient ses derniers bijoux; il ne lui restait plus +rien!...</p> + +<p>Faisant de la main un signe d'adieu au marchand, +elle se retira suivie d'Alice. Pardaillan les suivit.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XII</h3> + +<h3>LES TROIS AMBASSADEURS</h3> + +<p>JEANNE D'ALBRET sortit de Paris par la porte Saint-Martin, +voisine du Temple. A deux cents toises de là, +attendait une voiture que conduisaient deux postillons. +La reine de Navarre marcha jusqu'à cette voiture +sans prononcer une parole. Elle fit monter +Alice de Lux la première, et, se tournant alors vers +Pardaillan:</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, vous n'êtes pas de ceux qu'on +remercie. Je veux seulement vous dire que j'emporte +le souvenir d'un des derniers paladins qui soient au +Monde...</p> + +<p>En même temps, elle tendit sa main.</p> + +<p>Avec cette grâce altière qui lui était propre, le +chevalier se pencha sur cette main et la baisa +respectueusement.</p> + +<p>La voiture s'éloigna au galop de ses petits tarbes +nerveux.</p> + +<p>Longtemps, il demeura là tout rêveur.</p> + +<p>—Un paladin! Moi!... songeait-il. Et pourquoi pas! +Oui! Pourquoi n'entreprendrais-je pas de montrer +aux hommes de mon temps que la force virile, le +courage indomptable sont des vices hideux quand +ils sont mis à la disposition de l'esprit de haine et +d'intrigue; et qu'ils deviennent des vertus, quand...</p> + +<p>Au mot de vertu, il leva les épaules, renvoya Giboulée +dans ses mollets, d'un coup de talon, et grommela:</p> + +<p>—M. de Pardaillan, mon père, m'a pourtant fait +jurer de me défier surtout de moi-même! Allons +voir s'il reste quelque perdreau ou quelque carcasse +de poulet chez maître Landry!</p> + +<p>Une heure plus tard, dans la rôtisserie de la Devinière, +il était attablé devant une magnifique volaille +que Mme Landry Grégoire découpait elle-même, ce +qui lui permettait de faire valoir la rondeur d'un +bras nu jusqu'au coude.</p> + +<p>Une fois rassasié, Pardaillan s'en fut tranquillement +se coucher, tandis que maître Landry poussait +un soupir de désespoir en constatant que trois flacons +avaient succombé aux attaques de son hôte.</p> + +<p>Le lendemain, fatigué de la grande bataille de la +veille, Pardaillan se réveilla assez tard. Il se leva, +passa son haut-de-chausses et se mit en devoir de +raccommoder son pourpoint, opération qui lui était +des plus familières.</p> + +<p>Il s'était placé près de la fenêtre pour avoir du +jour, et tournait le dos à la porte. Il venait de boucher +un premier trou et attaquait un accroc situé +en pleine poitrine lorsqu'on gratta légèrement à la +porte.</p> + +<p>—Entrez! cria-t-il sans se déranger.</p> + +<p>La porte s'ouvrit. Il entendit la voix grasse de +maître Landry Grégoire qui disait avec respect:</p> + +<p>—C'est ici, mon prince, c'est ici même...</p> + +<p>Et ayant tourné la tête par-dessus son épaule +pour voir de quel prince il s'agissait, Pardaillan +aperçut en effet le plus magnifique seigneur qui +eût jamais franchi le seuil de la Devinière: hautes +bottes en peau fine, à éperons d'or, haut-de-chausses +en velours violet, pourpoint de satin, aiguillettes d'or, +rubans mauves, grand manteau de satin violet pâle, +toque à plume violette agrafée à une émeraude; et, +dans ce costume, un jeune homme frisé, musqué, +pommadé, parfumé, moustaches relevées au fer, joues +fardées, lèvres passées au rouge: un mignon splendide.</p> + +<p>Le chevalier se leva et, son aiguille à la main, dit:</p> + +<p>—Veuillez entrer, monsieur.</p> + +<p>—Va, dit l'inconnu, va dire à ton maître que +Paul de Stuer de Caussade, comte de Saint-Mégrin, +désire avoir l'honneur de l'entretenir.</p> + +<p>—Pardon, dit froidement le chevalier, quel maître?</p> + +<p>—Mais le tien, ventre de biche! J'ai dit ton +maître, par le sambleu!</p> + +<p>Pardaillan devint de glace, et avec la superbe tranquillité +qui le caractérisait, répondit:</p> + +<p>—Mon maître, c'est moi!</p> + +<p>Saint-Mégrin fut étonné ou ne le fut pas; il +demeura impassible, craignant surtout de déranger +la dentelle de sa collerette. Seulement, il laissa +tomber ces mots:</p> + +<p>—Seriez-vous, d'aventure, monsieur le chevalier de +Pardaillan?</p> + +<p>—J'ai cet honneur.</p> + +<p>Saint-Mégrin, dans toutes les règles de l'art, se +découvrit et exécuta sa révérence la plus exquise.</p> + +<p>Pardaillan ramena sur ses épaules son vieux manteau +déteint et, d'un geste, désigna au comte l'unique +fauteuil de la chambre, tandis qu'il s'asseyait sur +une chaise.</p> + +<p>—Chevalier, dit Saint-Mégrin, je vous suis dépêché +par Mgr le duc de Guise pour vous dire qu'il vous +tient en grande estime et haute admiration.</p> + +<p>—Croyez bien, monsieur, fit Pardaillan du ton le +plus naturel, que je lui rends cette estime et cette +admiration.</p> + +<p>—L'affaire d'hier vous a mis en fort belle posture. +Et tout à l'heure, au lever de Sa Majesté, le +récit en fut fait au roi par son poète favori, Jean +Dorât, qui a assisté à la chose.</p> + +<p>—Bon! Et qu'a-t-il dit, ce poète?</p> + +<p>—Que vous méritiez la Bastille pour avoir sauvé +deux criminelles.</p> + +<p>—Et qu'a dit le roi?</p> + +<p>—Si vous étiez homme de cour, vous sauriez +que Sa Majesté parle très peu... Quoi qu'il en soit, +vous passez maintenant pour un Alcide ou un +Achille. Tenir tête à tout un peuple pour protéger +deux femmes, c'est fabuleux cela! Et, surtout, ce +moulinet de la rapière! Et les coups de pointe de +la fin! Et cette maison qui s'écroule!... Bref, Mgr le +duc de Guise serait charmé de vous être agréable. +Et pour preuve, il m'a chargé de vous supplier +d'accepter ce petit diamant comme une première +marque de son amitié. Oh! ne refusez pas, vous +feriez injure à ce grand capitaine.</p> + +<p>—Mais je ne refuse pas, dit Pardaillan.</p> + +<p>Et il passa à son doigt la magnifique bague que +lui tendait le comte.</p> + +<p>—Or ça, dit Saint-Mégrin, venons-en aux choses +sérieuses. Notre grand Henri de Guise remonte sa +maison en vue de certains événements qui se préparent. +Voulez-vous en être? La question est franche.</p> + +<p>—J'y répondrai par la même franchise: je désire +n'être que d'une seule maison.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—La mienne!</p> + +<p>—Est-ce la réponse que je dois rapporter au duc +de Guise?</p> + +<p>—Dîtes à monseigneur que je suis touché jusqu'aux +larmes de sa haute bienveillance, et que j'irai +moi-même lui porter ma réponse.</p> + +<p>—Bon! pensa Saint-Mégrin, il est à nous. Mais il +se réserve de discuter le prix de l'épée qu'il apporte.</p> + +<p>Tout plein de cette idée, il tendit une main qui +fut serrée du bout des doigts.</p> + +<p>Le chevalier l'accompagna jusqu'à sa porte où +eurent lieu force salamalecs et salutations.</p> + +<p>—Hum! songea Pardaillan quand il fut seul. Voilà +ce que je puis appeler une proposition inespérée. +Etre de la suite du duc de Guise! Mais c'est la +fortune, cela! Non, je n'accepterai pas!... Pourquoi?</p> + +<p>Pardaillan se mit à arpenter sa chambre avec +agitation.</p> + +<p>—Eh! pardieu, j'y suis! Je n'accepterai point +parce que monsieur mon père m'a recommandé de +me défier!...</p> + +<p>Content d'avoir trouvé ou feint de trouver cette +explication, et de n'avoir pas à s'interroger davantage, +le chevalier contempla avec admiration le diamant +que lui avait laissé Saint-Mégrin.</p> + +<p>—Cela vaut bien cent pistoles, murmura-t-il. Peut-être +cent vingt? Qui sait si on ne m'en donnera +pas cent cinquante?</p> + +<p>Il en était à deux cents pistoles lorsque la porte +s'ouvrit de nouveau, et Pardaillan vit entrer un +homme enveloppé d'un long manteau, simplement +vêtu comme un marchand. Cet homme salua profondément +le chevalier stupéfait et dit:</p> + +<p>—C'est bien devant monsieur le chevalier de Pardaillan +que j'ai l'honneur de m'incliner?</p> + +<p>—En effet monsieur. Que puis-je pour votre service?</p> + +<p>—Je vais vous le dire, monsieur, dit l'inconnu, qui +dévorait le jeune homme du regard. Mais avant tout, +voudriez-vous me faire le plaisir de me dire quel +jour vous êtes né? Quelle heure? Quel mois? Quelle +année?</p> + +<p>L'inconnu, malgré l'étrangeté de ses questions, +n'avait pas l'air d'un fou.</p> + +<p>—Monsieur, dit Pardaillan avec la plus grande +douceur, tout ce que je puis vous dire, c'est que +je suis né en 49, au mois de février. Quant au jour +et à l'heure, je les ignore.</p> + +<p>—<i>Peccato!</i> murmura le bizarre visiteur. Enfin! +je tâcherai de reconstituer l'horoscope du mieux que +je pourrai. Monsieur, continua-t-il à haute voix, +êtes-vous libre?</p> + +<p>—Ménageons-le se dit le chevalier.—Libre, monsieur? +Eh! qui peut se vanter de l'être? Le roi +l'est-il, alors qu'il ne peut faire un pas hors de son +Louvre? Libre! comme vous y allez, mon cher +monsieur! C'est comme si vous me demandiez si +je suis riche. Libre! Par Pilate! Si par là vous +entendez que je puis me lever à midi et me coucher +à l'aube, que je puis, sans crainte, sans remords, +sans regarder qui me suit, entrer au cabaret ou à +l'église, manger si j'ai faim, boire si j'ai soif... (la +paix. Pipeau! Qu'as-tu à grogner, imbécile!) embrasser +les deux joues de la belle madame Huguette, ou +pincer les servantes de la Corne d'Or, battre Paris +le jour ou la nuit à ma guise (n'ayez pas peur il ne +mord pas!), me moquer des truands et du guet, +n'avoir de guide que ma fantaisie et de maître que +l'heure du moment, oui monsieur, je suis libre! Et +vous?</p> + +<p>L'inconnu se dirigea vers la table et y déposa un +sac qu'il sortit de dessous son manteau.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il alors, il y a là deux cents écus.</p> + +<p>—Deux cents écus? Diable!</p> + +<p>—De six livres.</p> + +<p>—Oh! oh! De six livres? Vous dites: de six +livres?</p> + +<p>—Parisis, monsieur!</p> + +<p>—Parisis! Eh bien, monsieur, voilà un honnête +sac.</p> + +<p>—Il est à vous, fit brusquement l'homme.</p> + +<p>—En ce cas, dit Pardaillan avec cette froide +tranquillité qu'il prenait tout à coup parfois, en ce +cas, permettez que je le mette en lieu sûr. Maintenant, +dites-moi pourquoi ces deux cents écus de +six livres parisis sont à moi.</p> + +<p>L'inconnu croyait avoir écrasé un homme. Ce fut +lui qui le fut. Il s'attendait à des remerciements +enthousiastes, il reçut la question de Pardaillan en +pleine poitrine. Toutefois, il se remit promptement, +et, reconnaissant au fond de lui-même qu'il avait +affaire à un rude jouteur, il résolut d'assommer d'un +mot son adversaire.</p> + +<p>—Ces deux cents écus sont à vous, dit-il, parce +que je suis venu vous acheter votre liberté.</p> + +<p>Pardaillan ne sourcilla pas, ne fit pas un mouvement.</p> + +<p>—En ce cas, monsieur, prononça-t-il du bout des +dents, c'est neuf cent quatre-vingt-dix-neuf mille huit +cents écus de six livres parisis que vous me redevez, +pas un de moins, pas un de plus. J'ai dit.</p> + +<p>—<i>Briccone!</i> murmura l'homme dont les épaules +ployèrent. Ouf, monsieur! C'est donc à un million +d'écus que vous estimez votre liberté?</p> + +<p>—Pour la première année, dit Pardaillan sans +broncher.</p> + +<p>Cette fois, René Ruggieri—que l'on a sûrement +deviné—s'avoua vaincu.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il après avoir jeté un regard d'admiration +sur le chevalier, je vois que vous maniez +la parole comme l'épée et que vous connaissez toutes +les escrimes. Je vous demande pardon d'avoir essayé +de vous étonner. Et je viens au fait de mon affaire. +Gardez votre liberté, monsieur. Vous êtes homme de +coeur et d'esprit, comme vous avez prouvé hier que +vous avez du coeur. <i>Perhacco</i>, monsieur! Vous avez +une épée qui tranche et des mots qui assomment! +Que diriez-vous si je vous proposais de mettre l'un +et l'autre au service d'une cause noble et juste +entre toutes, d'une sainte cause pour mieux dire! +Et d'une princesse puissante, bonne, généreuse...</p> + +<p>—Laissons la cause et voyons la princesse. Serait-ce +Mme de Montpensier?</p> + +<p>—Non, certes! fit vivement Ruggieri. Mais tenez, ne +cherchez pas! Qu'il vous suffise de savoir que c'est +la princesse la plus puissante qu'il soit en France.</p> + +<p>—Cependant, il faut bien que je sache à qui et +à quoi j'engage ma foi?</p> + +<p>—Juste! on ne peut plus juste! Venez donc, s'il +vous plaît, demain soir, sur le coup de dix heures, +au pont de bois, et frappez trois coups à la première +maison qui est à droite du pont...</p> + +<p>Pardaillan ne put s'empêcher de tressaillir en songeant +à cette figure pâle qu'il avait cru entrevoir +derrière le mystérieux treillis de la fenêtre grillée.</p> + +<p>—On y sera! dit-il d'un ton bref.</p> + +<p>—C'est tout ce que voulais... pour l'instant! +répondit Ruggieri.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, l'étrange visiteur avait +disparu. Et Pardaillan se mit à songer:</p> + +<p>—Je veux que le diable m'arrache un à un les poils +de ma moustache si cette princesse ne s'appelle pas +Catherine de Médicis!</p> + +<p>Pardaillan en était là de ses réflexions lorsque, +pour la troisième fois, la porte s'ouvrit.</p> + +<p>Il sursauta, tout de bon effaré, lui qui mettait +son point d'honneur à ne s'effarer de rien. Mais presque +aussitôt, son étonnement, sans diminuer d'intensité, +changea de sujet. En effet, l'homme qui entrait +était le vivant portrait de l'homme qui venait de +sortir. C'était le même air de sombre orgueil, le +même port de tête emphatique, les mêmes traits +accentués, le même regard de flamme.</p> + +<p>Seulement l'homme aux deux cents écus (René +Ruggieri, on le sait) paraissait âgé de quarante-cinq +ans. Il était de moyenne taille. Le feu de ses yeux +se voilait d'hypocrisie. Il semblait se fier plus à la +ruse qu'à la force.</p> + +<p>Le nouveau venu, au contraire, n'accusait que +vingt-cinq ans, était de haute stature; la franchise +éclatait dans son regard, son orgueil était de la +fierté.</p> + +<p>Mais une lourde tristesse paraissait peser sur lui; +il y avait dans cet homme on ne sait quoi de fatal.</p> + +<p>Les deux hommes s'étudièrent un instant et, bien +que l'un parût l'antithèse de l'autre, ils se sentirent +tous deux comme rassurés par une indéfinissable +sympathie.</p> + +<p>—Êtes-vous le chevalier de Pardaillan? demanda ce +troisième visiteur.</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit Pardaillan avec une douceur +qui ne lui était pas habituelle. Me ferez-vous l'honneur +de me dire qui j'ai la joie de recevoir dans +mon pauvre logis?</p> + +<p>A cette question, l'étranger tressaillit et pâlit légèrement.</p> + +<p>—C'est juste. La politesse veut que je vous dise +mon nom. Je m'appelle Déodat. Déodat tout court. +Déodat sans plus. C'est-à-dire un nom qui n'en est +pas un. Un nom qui crie qu'on n'a ni père ni mère. +Déodat, monsieur, signifie: donné à Dieu. En effet, +je suis un enfant trouvé, ramassé devant le porche +d'une église. Arraché à ce Dieu à qui mes parents +inconnus m'avaient donné. Confié par le hasard à +une femme qui a été pour moi plus qu'un Dieu. +Voilà mon nom, monsieur, et l'histoire de ce nom.</p> + +<p>—Et cette femme qui vous recueillit?</p> + +<p>—C'est la reine de Navarre.</p> + +<p>—Mme d'Albret!</p> + +<p>—Oui, monsieur. Et ceci me rappelle à ma mission, +que je vous demande pardon d'avoir oubliée +pour vous entretenir de ma médiocre personne...</p> + +<p>—Bon! je la connais!</p> + +<p>—Vous la connaissez?</p> + +<p>—Oui. La reine de Navarre vous envoie me dire +qu'elle me remercie encore de l'avoir tirée, hier, des +mains de ces enragés; elle vous charge de me réitérer +l'offre qu'elle m'a faite d'entrer à son service; et +enfin, elle m'adresse par votre entremise quelque +bijoux précieux. Est-ce bien cela?</p> + +<p>—Comment savez-vous?...</p> + +<p>—C'est bien simple. J'ai reçu ce matin un ambassadeur +de certain grand seigneur qui m'a donné un +fort beau diamant et qui m'a demandé si je voulais +servir son maître; j'ai ensuite reçu un mystérieux +député qui m'a remis deux cents écus et m'a fait savoir +que certaine princesse me veut compter parmi ses +gentilshommes. Enfin, vous voici, vous, troisième. +Et je suppose que l'ordre logique des choses va se +continuer.</p> + +<p>—Voici en effet le bijou, fit Déodat en tendant +au chevalier une splendide agrafe composée de trois +rubis.</p> + +<p>—Que vous disais-je! s'écria Pardaillan qui saisit +l'agrafe.</p> + +<p>—Sa Majesté, continua Déodat, m'a chargé de +vous dire qu'elle avait distrait ce bijou de certain +sac que vous avez dû voir. Elle ajoute que jamais +elle n'oubliera ce qu'elle vous doit. Et quant à prendre +rang dans son armée, vous le ferez quand cela +vous conviendra.</p> + +<p>—Mais, demanda Pardaillan, vous avez donc rencontré +la reine?</p> + +<p>—Je ne l'ai pas rencontrée: je l'attendais à +Saint-Germain, d'où Sa Majesté est partie pour Saintes, +après m'avoir donné la commission qui m'amène +près de vous.</p> + +<p>—Bon. Une autre question: Avez-vous rencontré, +en montant ici, un homme enveloppé d'un manteau, +paraissant âgé de quarante à cinquante ans?</p> + +<p>—Je n'ai rencontré personne, fit Déodat.</p> + +<p>—Dernière question: Quand repartez-vous?</p> + +<p>—Je ne repars pas, répondit Déodat dont la physionomie +redevint sombre; la reine de Navarre m'a +chargé de diverses missions qui me demanderont +du temps.</p> + +<p>—Bon. En ce cas, votre logement est tout trouvé; +vous vous installez ici.</p> + +<p>—Mille grâces, chevalier. Je suis attendu chez +quelqu'un qui... Mais que dis-je là?... Fi! J'aurais +un secret pour un homme tel que vous! Je suis attendu +chez M. de Téligny, qui est secrètement à Paris.</p> + +<p>—Le gendre de l'amiral Coligny?</p> + +<p>—Lui-même. Et c'est à l'hôtel de l'amiral, rue de +Béthisy, que vous devriez me venir demander, si +ma bonne étoile voulait jamais que vous eussiez +besoin de moi. Mais il vous suffira de frapper trois +coups à la petite porte bâtarde. Et quand on aura +tiré le judas, vous direz: Jarnac et Moncontour.</p> + +<p>—A merveille, cher ami. Mais à propos de Téligny, +savez-vous ce qui se dit assez couramment?</p> + +<p>—Que Téligny est pauvre? Qu'il n'a pour tout +apanage que son intrépidité et son esprit? Que +l'amiral eut grand tort de donner sa fille à un gentilhomme +sans fortune?</p> + +<p>—On dit cela. Mais on dit aussi autre chose. On, +c'est un certain truand, homme de sac et de corde +qui a été employé à plus d'une besogne et qui a +vu beaucoup. On m'a donc affirmé que, la veille du +mariage de Téligny, un gentilhomme de haute envergure +se serait présenté chez l'amiral pour lui dire +qu'il aimait sa fille Louise.</p> + +<p>—Ce gentilhomme, interrompit Déodat, s'appelle +Henri de Guise. Vous voyez que je connais l'histoire. +Oui, c'est vrai. Henri de Guise aimait Louise de Coligny. +Il vint représenter à l'amiral que l'union de la +maison de Guise et de la maison de Châtillon représentée +par Coligny mettrait fin aux guerres religieuses; +enfin, l'orgueilleux gentilhomme plia jusqu'à +pleurer devant l'amiral, en le priant de rompre le +mariage projeté et de lui accorder Louise.</p> + +<p>—C'est bien cela. Et que répondit l'amiral?</p> + +<p>—L'amiral répondit qu'il n'avait qu'une parole et +que cette parole était engagée à Téligny. Il ajouta +que d'ailleurs ce mariage était voulu par sa fille +qui, en somme, prétendit-il, était le premier juge en +cette affaire. Henri de Guise partit désespéré. Téligny +épousa Louise de Coligny. Et, de chagrin, Guise se +jeta à la tête de Catherine de Clèves, qu'il vient +d'épouser il y a dix mois.</p> + +<p>—Laquelle Catherine, assure-t-on, aime partout où +elle peut, excepté chez son mari!</p> + +<p>—Elle a un amant, fit Déodat.</p> + +<p>—Qui s'appelle?</p> + +<p>—Saint-Mégrin. Le connaîtriez-vous?</p> + +<p>—Je le connais depuis ce matin. Mais cher ami, +laissez-moi vous apprendre une nouvelle: Henri de +Guise est à Paris.</p> + +<p>—Vous êtes sûr? s'exclama Déodat, qui tressaillit.</p> + +<p>—Je l'ai vu de mes yeux. Et je vous réponds que +le bon peuple de Paris ne lui a pas ménagé les +acclamations!</p> + +<p>Déodat boucla rapidement son épée, et jeta son +manteau sur ses épaules:</p> + +<p>—Adieu, fit-il d'un ton bref, soudain redevenu +sombre. Laissez-moi vous embrasser, ajouta-t-il. Je +viens de passer une heure de joie paisible comme +j'en ai connu bien peu dans ma vie.</p> + +<p>—J'allais vous proposer la fraternelle accolade, +répondit le chevalier.</p> + +<p>Les deux jeunes gens s'embrassèrent cordialement.</p> + +<p>—N'oubliez pas, dit Déodat; l'hôtel Coligny... la +petite porte...</p> + +<p>—Jarnac et Moncontour. Soyez tranquille, cher ami. +Le jour où j'aurai besoin qu'on vienne se faire tuer +près de moi, c'est à vous que je penserai d'abord.</p> + +<p>—Merci! dit simplement Déodat.</p> + +<p>Et il s'éloigna en toute hâte. Quant à Pardaillan, +son premier soin fut de courir chez un fripier pour +remplacer ses vêtements. Il choisit un costume de +velours gris tout pareil à celui qu'il quittait, avec +cette différence que celui-ci était entièrement neuf. +Puis il fixa l'agrafe de rubis à son chapeau neuf pour +y maintenir la plume de coq. Puis il alla chez le Juif +Isaac Ruben pour lui vendre le beau diamant du +duc de Guise, dont il eut cent soixante pistoles.</p> + +<br><br><br> + + +<h3>XIII</h3> + +<h3>UNE CÉRÉMONIE PAÏENNE</h3> + +<p>Le soir commençait à tomber lorsque Pardaillan revint +à la Devinière. Instinctivement, ses yeux se levèrent +vers la petite fenêtre où tant de fois était apparu +le charmant visage de Loïse. Mais la fenêtre était +fermée.</p> + +<p>Le chevalier poussa un soupir et se tourna vers le +perron de la Devinière. A gauche de ce perron, il +aperçut alors trois gentilshommes qui, le nez en l'air, +semblaient examiner attentivement la maison où demeurait +la Dame en noir.</p> + +<p>—Vous dites que c'est bien là, Maurevert? fit l'un +d'eux.</p> + +<p>—C'est là, comte de Quélus. Au premier, la propriétaire, +vieille dame bigote, sourde et confite en +prière. Le deuxième est à moi depuis ce matin.</p> + +<p>—Maugiron, reprit celui qu'on venait d'appeler +comte de Quélus, conçois-tu ces bizarres passions de +Son Altesse pour ces petites bourgeoises?</p> + +<p>—Moins que des bourgeoises, Quélus. Lui qui a la +cour!...</p> + +<p>—Mieux que la cour, Maugiron: il a Margot!</p> + +<p>Les deux jeunes gentilshommes éclatèrent de rire +et continuèrent à causer entre eux sans s'occuper de +Maurevert, pour lequel ils cherchaient à peine à déguiser +un sentiment de mépris et de crainte.</p> + +<p>Maurevert s'était éloigné en disant:</p> + +<p>—A ce soir, messieurs!</p> + +<p>Quélus et Maugiron allaient en faire autant lorsqu'ils +virent se dresser devant eux un jeune homme +qui, avec une politesse glaciale, mit son chapeau à la +main et demanda:</p> + +<p>—Messieurs, voulez-vous me faire la grâce de me +dire ce que vous regardiez si attentivement dans cette +maison?</p> + +<p>Les deux gentilshommes échangèrent un coup d'oeil</p> + +<p>—Pourquoi nous posez-vous cette question, monsieur? +fit Maugiron avec hauteur.</p> + +<p>—Parce que, dit Pardaillan, cette maison m'appartient.</p> + +<p>—Et vous supposez, dit Quélus, que nous aurions +envie de Racheter?</p> + +<p>—Ma maison n'est pas à vendre, messieurs, fit +Pardaillan.</p> + +<p>—Alors, que voulez-vous?</p> + +<p>—Vous dire simplement ceci: je ne veux pas qu'on +regarde ce qui m'appartient, et surtout qu'on en rie.</p> + +<p>—Vous ne voulez pas! s'écria Maugiron avec +Colère.</p> + +<p>—Viens, fit Quélus. C'est un fou.</p> + +<p>—Messieurs, dit Pardaillan toujours impassible, je +ne suis pas fou. Je vous répète que je hais les insolents +qui regardent ce qu'ils ne doivent pas voir...</p> + +<p>—Mordieu! Vous allez vous faire couper les +oreilles!</p> + +<p>—Et que j'ai l'habitude de châtier ceux dont le +rire me déplaît, acheva Pardaillan. Allez rire ailleurs.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Quélus. Et où diable voulez-vous que +nous allions rire?</p> + +<p>—Mais, par exemple, dans le petit Pré aux Clercs.</p> + +<p>—C'est bien. Et quand?</p> + +<p>—Tout de suite, si vous voulez!</p> + +<p>—Non pas. Mais demain matin, vers les dix heures, +nous y serons, mon ami et moi. Et vous, Monsieur, +tâchez de bien rire ce soir. Car, demain, vous +ne rirez plus.</p> + +<p>—J'y tâcherai, messieurs! dit Pardaillan qui salua +d'un grand geste de sa plume de coq...</p> + +<p>Quélus et Maugiron s'éloignèrent dans la direction +qu'avait déjà prise Maurevert.</p> + +<p>Pardaillan, inquiet et troublé, entra dans la salle de +la Devinière, et s'attabla.</p> + +<p>—Que diable faisaient là ces deux étourneaux?... +Et l'autre, avec sa figure d'oiseau de mauvais augure!... +Seraient-ils venus là pour elle?... Par les cornes +de tous les enfers! Si cela était!...</p> + +<p>Le raisonnement aidant, et aussi un bon flacon de +vin d'Anjou, Pardaillan parvint à se rassurer, et, selon +ses habitudes d'observateur, se mit à regarder +autour de lui.</p> + +<p>Ce soir-là, il y avait grand remue-ménage dans l'auberge. +Les servantes dressaient le couvert pour une +forte tablée dans une pièce voisine. Maître Landry et +ses queux agitaient force casseroles.</p> + +<p>—Ah ça! demanda le chevalier à Lubin, qui le servait, +il y aura donc belle et nombreuse société ce soir?</p> + +<p>—Oui, monsieur. Et vous m'en voyez tout joyeux.</p> + +<p>—Pourquoi joyeux?</p> + +<p>—D'abord parce que messieurs les poètes sont fort +généreux... ils boivent bien, et me font boire.</p> + +<p>—Ce sont donc des poètes qui vont venir?</p> + +<p>—Comme tous les mois, le premier vendredi, monsieur +le chevalier. Ils se réunissent pour dire des poésies +qui me feraient rougir, si je n'étais trop occupé +à boire pour écouter.</p> + +<p>—Bon. Ensuite?... Ton autre motif de joie?</p> + +<p>—Ah oui! Eh bien, c'est que frère Thibaut va venir.</p> + +<p>—Le moine? Est-il donc aussi poète?</p> + +<p>—Non. Mais... excusez-moi, monsieur le chevalier, +voici justement... une plume rouge...</p> + +<p>Et, sans finir sa phrase, Lubin, qui paraissait fort +embarrassé, se précipita au-devant d'un cavalier qui +venait d'entrer dans la salle. Ce cavalier avait une +plume rouge à sa toque. Il s'enveloppait soigneusement +de son manteau qu'il relevait jusqu'au nez. Mais, +si bien qu'il dissimulât son visage, Pardaillan aperçut +un instant ce visage.</p> + +<p>—M. de Cosseins! murmura-t-il.</p> + +<p>Cosseins était le capitaine des gardes de Charles IX, +c'est-à-dire le premier personnage militaire du Louvre.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cette société de poètes dont font +partie le capitaine des gardes et le moine Thibaut? +songea le chevalier. Pourquoi est-ce Lubin cet ancien +moine qui a quitté son couvent et qui s'est fait garçon +d'hôtellerie par amour de la bonne chère et non maître +Landry qui va au-devant d'un pareil personnage?</p> + +<p>Et, avec une curiosité surexcitée, il suivit des yeux +le manège de Lubin et de Cosseins. Landry, occupé à +ses fourneaux dans la rôtisserie, n'avait pas fait attention +au nouveau venu, bien que, de la cuisine située +à gauche de la grande salle, il pût voir par une +large baie ce qui se passait dans l'auberge.</p> + +<p>Or, Lubin et le capitaine pénétrèrent dans la salle +où les servantes dressaient le couvert.</p> + +<p>—C'est ici qu'aura lieu le banquet, messire poète, +fit Lubin en essayant vainement de dévisager l'homme +à la plume rouge.</p> + +<p>—Allons plus loin! dit Cosseins.</p> + +<p>La salle suivante était vide et donnait dans une quatrième +salle également vide, mais où des sièges étaient +préparés.</p> + +<p>A gauche de cette salle s'ouvrait un cabinet noir. +Cosseins y entra.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que cette porte? demanda le +capitaine.</p> + +<p>—Elle ouvre sur l'allée qui longe les quatre salles +et aboutit à la rue.</p> + +<p>—Nul ne peut entrer par ici?</p> + +<p>Lubin sourit et montra les deux énormes verrous +qui maintenaient la porte massive.</p> + +<p>—C'est bien. Où se tiendra le moine?</p> + +<p>—Frère Thibaut? Dans la grande salle, devant la +porte du banquet. Oh! personne n'entrera, et vous +pourrez à l'aise vous débiter vos sonnets et vos ballades.</p> + +<p>—C'est que, vous comprenez, il y a tant de jaloux +qui seraient bien aises de s'emparer de nos productions!</p> + +<p>Cosseins, satisfait sans doute de son inspection, retraversa +les salles, gagna la porte du salon et disparut.</p> + +<p>—Que diable va-t-il se passer ce soir à la Devinière? +se demanda Pardaillan.</p> + +<p>Le chevalier n'était pas homme à perdre son temps +en méditation. Il connaissait l'hôtellerie de fond en +comble.</p> + +<p>Il se leva donc sans affectation, appela Pipeau d'un +claquement de langue, et pénétra dans la salle du +banquet où trois servantes effarées achevaient de +mettre le couvert. Il passa rapidement, et entra dans +la pièce vide en refermant derrière lui la porte. Puis +il atteignit la pièce où étaient rangés des sièges, et +enfin le cabinet noir qui donnait sur l'allée.</p> + +<p>Ce cabinet n'était d'ailleurs qu'une sorte de caveau +aux murailles en pierre humide, et tout tapissé de +toiles d'araignées. Il communiquait avec l'allée par la +lourde porte que nous avons signalée, et avec la pièce +aux sièges par une porte percée d'un judas.</p> + +<p>Or, ce caveau, c'était l'antichambre des caves de +maître Landry. Dans le fond s'ouvrait une trappe que +fermait un couvercle à anneau de fer.</p> + +<p>Pardaillan, toujours suivi de son fidèle Pipeau, s'enfonça +dans l'escalier qui descendait aux caves, les +visita soigneusement, et, n'ayant remarqué rien d'anormal, +revint s'installer dans le cabinet noir en laissant +ouverte la trappe des caves.</p> + +<p>Nous reviendrons dans la grande salle de l'auberge.</p> + +<p>Là, vers neuf heures, apparurent trois hommes très +enveloppés et portant à leurs toques des plumes +rouges.</p> + +<p>Lubin courut au-devant de ces mystérieux personnages +et les introduisit dans la salle du banquet.</p> + +<p>Dix minutes plus tard, deux autres cavaliers, puis +enfin trois nouveaux, tous ayant une plume rouge à la +toque, entrèrent à la Devinière et furent conduits par +Lubin qui, alors, murmura:</p> + +<p>—Huit plumes rouges. Le compte y est!</p> + +<p>A ce moment, un moine a barbe blanche, aux yeux +sournois, à la figure rubiconde, franchit à son tour +le seuil.</p> + +<p>—Frère Thibaut! s'écria Lubin en s'élançant à la +rencontre du moine.</p> + +<p>—Mon frère, dit celui-ci à voix basse, nos huit +poètes sont-ils arrivés?</p> + +<p>—Ils sont là, répondit Lubin.</p> + +<p>—Très bien. Veuillez donc m'écouter, mon cher +frère. Il s'agit de choses graves. Vous comprenez. +Ce sont des poètes étrangers qui viennent discuter +avec les nôtres.</p> + +<p>—Mais, mon frère, comment se fait-il que vous +soyez mêlé à des questions de poésie?</p> + +<p>—Frère Lubin, fit sévèrement le moine, si notre +révérend et vénérable abbé, Mgr Sorbin de Sainte-Foi, +a permis que vous quittassiez le couvent pour venir +faire ripaille et bombance en cette auberge... Si le +révérend, prenant en pitié votre soif inextinguible, +vous a donné une preuve aussi extraordinaire de sa +mansuétude, ce n'est pas qu'il vous tolère par surcroît +le péché mortel de la curiosité! Vous n'avez +pas de questions à poser. Ou sinon, vous rentrez au +couvent!</p> + +<p>—Miséricorde! Je vous jure, mon frère...</p> + +<p>—C'est bien. Maintenant, dressez-moi une petite +table là, devant la porte de cette salle, car je me sens +quelque appétit.</p> + +<p>—Que vous donnerai-je à dîner, mon cher frère?</p> + +<p>—La moindre des choses: une moitié de poularde, +une friture de Seine, un pâté, une omelette et des +confitures, avec quatre bouteilles de vin d'Anjou...</p> + +<p>—Le moine s'installa donc devant la porte, de façon +que nul ne pût entrer sans sa permission.</p> + +<p>Lorsque Lubin eut apporté sur la table les éléments +du repas modeste demandé par frère Thibaut, celui-ci +reprit:</p> + +<p>—Maintenant, frère Lubin, écoutez-moi bien. Vous +connaissez l'allée qui aboutit au cabinet noir? Eh +bien, vous allez vous mettre en sentinelle à la porte +de cette allée, sur la rue, jusqu'à ce que je vous en +relève.</p> + +<p>Lubin, qui voyait s'évanouir tous ses rêves gastronomiques +et bachiques, poussa un soupir qui eût +attendri un tigre. Mais frère Thibaut ne parut pas +s'en apercevoir.</p> + +<p>—Si quelqu'un veut entrer dans l'allée, continua-t-il, +vous vous y opposerez. Si ce quelqu'un persiste, vous +pousserez un cri d'alarme. Allez, mon cher frère, +hâtez-vous...</p> + +<p>Force fut à Lubin d'obéir.</p> + +<p>Alors, frère Thibaut attaqua consciencieusement sa +demi-poularde.</p> + +<p>La demie de neuf heures sonna. A ce moment, six +nouveaux personnages firent leur entrée dans l'auberge.</p> + +<p>—Voici les mécréants! grogna frère Thibaut. Je +suis comme frère Lubin, moi. Je ne comprends pas +pourquoi on me force à garder la porte pour des +faiseurs de phébus comme ce Ronsard, ce Baïf, ce +Rémy Belleau, ce Jean Dorât... ce Jodelle et ce Pontus +de Thyard!</p> + +<p>En grommelant ainsi, frère Thibaut dévisageait +successivement les six poètes et se rangeait pour +les laisser entrer dans la salle du banquet.</p> + +<p>Il va sans dire que l'arrivée des poètes et leur disparition +étaient passées inaperçues. Et pour se rendre +un compte exact de cette scène, notre lecteur doit se +figurer la grande salle de la Devinière pleine de +soldats, d'écoliers, d'aventuriers, de gentilshommes; +Ça et là, quelques ribaudes; au milieu de la salle, +un bohémien qui fait des tours de passe-passe; +les éclats de rire, les chansons, les cris des buveurs, +le fracas des pots d'étain et des gobelets qui s'entrechoquent.</p> + +<p>Les six poètes de la Pléiade (Joachim du Bellay, +le septième, était mort en 1560) entrèrent donc sans +avoir éveillé la moindre curiosité, et passèrent dans +la salle du festin.</p> + +<p>Là, Jean Dorât arrêta d'un geste ses confrères, et +leur dit;</p> + +<p>—Nous voici donc, une fois encore, unis dans la +célébration de nos mystères. Je puis dire que nous +sommes ici la fleur de la poésie antique et moderne, +et que jamais assemblée de plus fiers docteurs en +l'art sublime ne fut plus digne de monter au Parnasse +pour y saluer les dieux tutélaires. Je vous ai +parlé, il y a huit jours, de ces quelques étrangers qui +désirent assister à la célébration d'un de nos mystères.</p> + +<p>—Sont-ce des poètes tragiques? demanda Jodelle.</p> + +<p>—Nullement. Et même ils ne sont pas poètes. Mais +je réponds que ce sont d'honnêtes gens. Ils m'ont +confié leurs noms sous le sceau du secret. Maître +Ronsard approuve leur admission.</p> + +<p>—Mais s'ils nous trahissent? observa Rémy Belleau.</p> + +<p>—Ils ont juré le silence, répondit vivement Dorât. +D'ailleurs, messieurs, ils repartent dès demain, il est +vraisemblable qu'ils ne reviendront jamais à Paris.</p> + +<p>Pontus de Thyard, qui était mangeur et buveur +d'élite, Pontus qu'on appelait le—Grand Pontus à +cause de sa taille herculéenne, Pontus dit alors:</p> + +<p>—Moi, je trouve qu'on dîne de mauvaise humeur et +qu'on digère mal quand...</p> + +<p>—Ces nobles étrangers n'assisteront pas à notre +agape! interrompit Dorât.</p> + +<p>Alors, les six poètes entonnèrent en choeur une +chanson bachique. Et ce fut aux accents de cette +chanson qu'ils firent leur entrée dans la salle du fond +où se trouvaient déjà les huit inconnus aux plumes +rouges.</p> + +<p>Ils étaient assis sur deux rangées, comme des gens +venus au spectacle. Tous étaient masqués.</p> + +<p>Les six poètes eurent l'air de ne pas les avoir vus.</p> + +<p>A peine furent-ils entrés que leur chanson bachique +se transforma en une mélopée au rythme bizarre +qui devait être une invocation.</p> + +<p>En même temps, ils se rangèrent sur un seul rang +devant le panneau du fond de la salle qui faisait +vis-à-vis à la porte du cabinet noir par où on accédait +aux caves.</p> + +<p>Aussitôt, Jean Dorât ouvrit la porte d'un vaste +placard qui occupait tout le panneau.</p> + +<p>Ce placard s'évidait profondément en forme d'alcôve.</p> + +<p>Et voici ce que les huit spectateurs virent alors.</p> + +<p>Au fond de cette alcôve se dressait une sorte d'autel +antique. Cet autel, qui était en granit rosé, affectait +la forme primitive et rudimentaire des grandes +pierres qui, jadis, au temps des mystères, servaient +aux sacrifices. Mais son soubassement était orné de +sculptures et de médaillons; l'un de ces médaillons +représentait Phébus ou Apollon, dieu de la poésie; +dans un autre, c'était Cérès, déesse des moissons; +un troisième figurait Mercure, dieu du commerce et +des voleurs, en réalité, dieu de l'ingéniosité.</p> + +<p>A gauche et à droite de l'autel, étaient accrochées +des tuniques blanches et des couronnes de feuillage.</p> + +<p>Enfin, par un incroyable mais véridique caprice ou +peut-être par un mélange de paganisme et de religion +chrétienne, d'où certainement était banni tout esprit +de profanation, ou peut-être enfin par un singulier +oubli, en arrière de l'autel, un peu à gauche, accrochée +au mur, très étonnée sans doute de se trouver là, +c'était une enluminure représentant la Vierge qui +écrasait un serpent!...</p> + +<p>A peine la porte de l'alcôve fut-elle ouverte que +Jean Dorât y entra, décrocha les tuniques blanches +et les couronnes et les tendit à ses amis. En un instant +les six poètes furent habillés comme des prêtres +de quelque temple de Delphes et couronnés de feuillage +et de fleurs entrelacés.</p> + +<p>Alors, ils se placèrent à gauche de l'autel, et commencèrent, +en grec, un couplet modulé sur une musique +primitive; le couplet terminé, ils évoluèrent en +file et vinrent se placer à droite de l'autel où eut +lieu, sur la même musique, la reprise d'un deuxième +couplet, figurant sans aucun doute l'antistrophe, tandis +que le premier avait figuré la strophe.</p> + +<p>Ronsard s'avança vers un brûle-parfum et y jeta le +contenu d'une cassolette qu'il venait de prendre sur +l'autel. Aussitôt, une fumée blanche et légère s'éleva +dans les airs, emplissant l'alcôve de la salle d'une +odeur subtile de myrrhe ou de cinname.</p> + +<p>Alors, il y eut une reprise en choeur sur une mélopée +plus lente. Puis, tout se fut de nouveau.</p> + +<p>Les poètes s'étaient débarrassés de leurs tuniques +blanches, mais avaient gardé sur leurs têtes leurs +couronnes de fleurs.</p> + +<p>La porte de l'alcôve fut soudain refermée.</p> + +<p>Et les poètes, attaquant le chant bachique qui avait +servi d'entrée à cette étrange scène de paganisme, se +mirent en file et disparurent dans la salle du festin, +où aussitôt on entendit le choc des verres, le bruit des +conversations et des éclats de rire.</p> + +<p>—Voilà de bien grands fous, ou de dignes philosophes! +grommela le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>Nos lecteurs n'ont pas oublié, en effet, que le chevalier +s'était introduit dans le cabinet noir, prêt à +s'engouffrer dans la trappe de la cave au moindre +danger d'être découvert.</p> + +<p>Après la disparition des poètes, les huit hommes +masques se levèrent.</p> + +<p>—Sacrilège et profanation! gronda l'un d'eux qui +ôta son masque.</p> + +<p>—L'évoque Sorbin de Sainte-Foi! murmura Pardaillan, +qui étouffa une exclamation de surprise.</p> + +<p>—Et l'on m'oblige, moi, reprit Sorbin, à assister +à de telles infamies! Ah! la foi s'en va. L'hérésie +nous étouffe! Il n'est que temps d'agir!...</p> + +<p>—Que voulez-vous, monseigneur! s'écria un autre +qui retira également son masque. Dorât est des nôtres. +Il nous couvre. Il surveille cette réunion. Où voulez-vous +aller? Chez vous? Dans une heure, nous étions +tous arrêtés. Partout, la prévôté fait bonne surveillance. +Ici, nous sommes en sûreté!</p> + +<p>Et, dans celui qui venait de parler ainsi, Pardaillan +reconnut Cosseins, le capitaine des gardes du roi!</p> + +<p>Il n'était pas au bout de ses surprises.</p> + +<p>Car, les six autres s'étant démasqués à leur tour, il +reconnut avec stupéfaction le duc Henri de Guise et +son oncle, le cardinal de Lorraine!</p> + +<p>Quant aux quatre derniers, il ne les connaissait pas.</p> + +<p>—Ne nous occupons pas, dit le cardinal de Lorraine, +de la comédie de ces poètes. Plus tard, nous verrons +à étouffer cette hérésie nouvelle... Plus tard, quand +nous serons les maîtres. Cosseins, vous avez étudié les +lieux?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Vous répondez que nous y sommes en sûreté?</p> + +<p>—Sur ma tête!</p> + +<p>—Eh bien, messieurs, parlons de nos affaires, dit +alors le duc de Guise d'un ton d'autorité. Calmez-vous, +monsieur l'évêque, les temps sont proches. +Lorsqu'il y aura sur le trône de France un roi digne +de ce nom, vous prendrez votre revanche. Je vous ai +juré que l'hérésie serait exterminée; vous me verrez +à l'oeuvre. Où en sommes-nous? Parlez le premier, +mon oncle.</p> + +<p>—Moi, dit le cardinal de Lorraine, j'ai fait les +recherches nécessaires, et je puis maintenant prouver +que les Capétiens ont été des usurpateurs et que +ceux qui leur ont succédé n'ont fait que perpétuer +l'usurpation. Par Luther, duc de Lorraine, vous descendez +de Charlemagne, Henri.</p> + +<p>—Et vous, maréchal de Tavannes? dit Henri.</p> + +<p>—J'ai mille fantassins prêts à marcher.</p> + +<p>—Et vous, maréchal de Damville?</p> + +<p>Pardaillan tressaillit. Le maréchal de Damville! +Celui qu'il avait tiré des mains des truands! Celui +qui lui avait donné Galaor!...</p> + +<p>—J'ai quatre mille arquebusiers et trois mille gens +d'armes à cheval, dit Henri de Montmorency. Mais je +tiens à rappeler mes conditions.</p> + +<p>—Voyez si je les oublie, fit Henri de Guise avec un +sourire: votre frère François saisi, vous devenez +le chef de la maison de Montmorency, et vous avez +l'épée de connétable de votre père. Est-ce bien cela?</p> + +<p>Henri de Montmorency s'inclina.</p> + +<p>Et Pardaillan vit luire dans ses yeux une rapide +flamme d'ambition ou de haine.</p> + +<p>—A vous, monsieur de Guitalens! reprit le duc de +Guise.</p> + +<p>—Moi, en ma qualité de gouverneur de la Bastille, +mon rôle m'est tout tracé. Qu'on m'amèn le prisonnier +en question, et je réponds qu'il ne sortira +pas vivant.</p> + +<p>Qui était le prisonnier en question?...</p> + +<p>—A vous, de Cosseins! dit Henri de Guise.</p> + +<p>—Je réponds des gardes du Louvre. Les compagnies +sont à moi. Au premier signal, je le saisis, je le mets +dans une voiture et le conduis à M. de Guitalens!...</p> + +<p>—A vous, monsieur Marcel.</p> + +<p>—Moi, maître Le Charron m'a supplanté dans mon +poste de prévôt des marchands. Mais j'ai le peuple +avec moi. De la Bastille au Louvre, tous les quarteniers +et dizainiers sont prêts à faire marcher leurs hommes +quand je voudrai.</p> + +<p>—A vous, monsieur l'évoque.</p> + +<p>—Dès demain, dit Sorbin de Sainte-Foi, je commence +la grande prédication contre Charles, protecteur +des hérétiques. Dès demain, je lâche mes prédicateurs, +et les chaires de toutes les églises de Paris +se mettent à tonner.</p> + +<p>Henri de Guise demeura une minute rêveur.</p> + +<p>—Et le duc d'Anjou? Qu'en ferons-nous? demanda +tout à coup Tavannes. Et le duc d'Alençon?</p> + +<p>—Les frères du roi! murmura Guise en tressaillant.</p> + +<p>—La famille est maudite! répondit âprement Sorbin +de Sainte-Foi. Frappons d'abord à la tête; les +membres tombent en pourriture!</p> + +<p>—Messieurs, dit alors Henri de Guise, à chaque +jour suffit sa tâche. Nous nous sommes vus. Nous +savons maintenant sur quoi nous pouvons compter +pour mener à bien notre grande oeuvre. Messieurs, +vous pouvez compter sur moi... non seulement pour +l'action, mais pour ce qui doit suivre l'action. Un +pacte me lie à chacun de vous; je le tiendrai religieusement. +Vous recevrez le mot d'ordre. D'ici là, +que chacun reprenne ses occupations ordinaires. Maintenant, +messieurs, séparons-nous.</p> + +<p>Alors, tous, l'un après l'autre, vinrent baiser la +main de Guise, hommage royal que le jeune duc +accepta comme une chose vraiment naturelle.</p> + +<p>Puis ils sortirent, en s'espaçant de quelques minutes.</p> + +<p>Alors, la trappe de la cave se souleva et la tête de +Pardaillan apparut. Le chevalier était un peu pâle +de ce qu'il venait de voir et d'entendre. C'était un formidable +secret qu'il venait de surprendre, un de ces +secrets qui tuent sans rémission. Et Pardaillan, qui +n'eût pas tremblé devant dix truands, Pardaillan qui +avait tenu tête à un peuple déchaîné, Pardaillan frissonna +de se sentir maître—ou l'esclave!—d'un tel +secret. Devait-il assister, spectateur impuissant, à la +tragédie qui se préparait? Non! mille fois non! Une +haine lui venait contre ces conspirateurs... Pardaillan +n'aimait pas le roi... Charles IX lui était indifférent.</p> + +<p>Quel que fût le roi de France, lui était son propre +roi... Mais vraiment, ces gens lui apparaissaient bien +vils! Tous, tous, ils devaient au roi leurs places, leurs +emplois, leurs honneurs... Tous faisaient partie de sa +cour, l'encensaient, l'adulaient! Et par-derrière ils +voulaient le frapper!</p> + +<p>Alors, quoi?... Les dénoncer?... Jamais, ah! jamais +cela, par exemple! Il n'était pas l'homme de ces +basses besognes.</p> + +<p>Ces réflexions passèrent comme un éclair dans +l'esprit du chevalier. Et comme la contemplation +n'était guère son fait, il se couvrit soigneusement le +visage de son manteau et s'élança dans l'allée, juste +au moment où Lubin se dirigeait vers lui pour refermer +la porte laissée ouverte par Montmorency.</p> + +<p>Lubin, à qui frère Thibaut avait fait la leçon, savait +que huit poètes devaient sortir par l'allée. Il avait +compté, tout joyeux à l'idée d'aller tenir compagnie +à frère Thibaut.</p> + +<p>—Holà! cria-t-il en apercevant ce neuvième personnage +qui dérangeait son calcul, que faites-vous +ici?</p> + +<p>Mais la stupéfaction de Lubin se changea instantanément +en terreur. Car il achevait à peine de parler +qu'il reçut une violente bourrade, laquelle l'allongea +de tout son long dans l'allée. Pardaillan sauta +lestement par-dessus le gémissant Lubin, et aussitôt +il se trouva dans la rue.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XIV</h3> + +<h3>LE TIGRE A L'AFFÛT</h3> + + +<p>A cette heure-là, l'hôtellerie de la Devinière était +fermée. Closes également les boutiques d'alentour +La rue était une solitude enténébrée. Le silence était +profond. Il fallait être un brave et hardi cavalier +pour s'aventurer seul dans les rues, qui dès le +couvre-feu, devenaient le vaste et inextricable domaine +des truands, gueux, mauvais garçons, capons, argotiers +et francs bourgeois.</p> + +<p>Henri de Montmorency s'était engagé sans hésiter +dans la rue Saint-Denis. Sous son manteau, il tenait +a la main une forte dague bien emmanchée.</p> + +<p>Il marchait sans hâte, rasant les maisons à droite +dans la direction de la Seine. Tout à coup, il s'arrêta +net s'enfonça dans un angle obscur, s'immobilisa +contre une borne.</p> + +<p>A vingt pas, se dirigeant vers lui, il venait de distinguer +un groupe confus qui, l'instant d'après, se +dégagea des ténèbres et lui apparut, composé de quatre +personnes.</p> + +<p>—Des truands! songea le maréchal de Damville +en assurant dans sa main le manche de sa dague.</p> + +<p>Mais non. Ce ne pouvait être une bande de truands. +Ces inconnus avaient cette démarche assurée qui +indique des gens en parfaite amitié avec le guet et +leur conscience. Ils causaient et le maréchal entendait +leurs rires étouffés.</p> + +<p>—Messieurs messieurs, disait à ce moment l'un +d'eux, ne riez pas. Cette personne a un nom.</p> + +<p>—La voix du duc d'Anjou! murmura sourdement +Henri de Montmorency.</p> + +<p>—Et ce nom, mon prince? reprenait un autre de +la bande.</p> + +<p>—Dans la rue Saint-Denis, on l'appelle Mme Jeanne, +ou la Dame en noir.</p> + +<p>—Nom à donner froid au dos!</p> + +<p>—J'en conviens, messieurs. Mais qu'importe le nom +de la mère si la fille est jolie. Et peut-on rien voir de +plus ravissant que cette petite Loïse!... Ah! messieurs, +vous allez voir la merveille, et je veux...</p> + +<p>Mais le maréchal n'écoutait plus.</p> + +<p>Le reste se perdit dans un murmure étouffé.</p> + +<p>Au nom de Jeanne, il avait violemment tressailli. Au +nom de Loïse, il avait étouffé un rugissement, et, +presque sans prendre de précautions, s'était jeté à la +poursuite du duc d'Anjou et de son escorte.</p> + +<p>—Jeanne! Loïse!...</p> + +<p>Ces deux noms avaient retenti en lui comme un +coup de tonnerre. Qu'était cette Jeanne? Qu'était cette +Loïse? Étaient-ce <i>elles</i>?... Oh! il voulait le savoir à +tout prix! Dût-il interroger le duc d'Anjou! Dût-il +provoquer le frère du roi!</p> + +<p>Un instant, Henri de Montmorency s'arrêta suffoqué. +Quoi! seize ans écoulés! Et ce nom qui pouvait +ne pas la désigner, qui s'appliquait peut-être à une +quelconque, ce nom déchaînait en lui la passion qu'il +croyait éteinte.</p> + +<p>—Jeanne! Jeanne!</p> + +<p>Était-ce donc possible qu'il la revît, qu'il lui parlât! +Était-ce possible que, vivante, elle lui apparût encore, +alors qu'il la croyait morte, alors qu'il espérait avoir +étouffé l'amour de jadis sous les cendres de ses +ambitions!</p> + +<p>Oui. Il aimait. Il aimait comme autrefois. Plus +qu'autrefois peut-être...</p> + +<p>La bande avait pris de l'avance.</p> + +<p>En quelques bonds, il la rejoignit.</p> + +<p>Et brusquement, une pensée terrible fulgura parmi +les pensées tumultueuses qui assaillaient son esprit, +comme un coup de foudre éclaire soudain un ciel +chargé de nuées livides.</p> + +<p>—Mais si c'est elle! Si elle est à Paris! Avec sa +fille!... Si François l'apprend!... Si le hasard ou l'enfer +les met en présence!... S'il connaît ma trahison!... +Oh! mon frère se dressant devant moi, comme jadis, +là-bas dans la forêt de châtaigniers!... François me +demandant compte de l'imposture!... Que dirai-je?... +Que ferai-je?...</p> + +<p>Il essuya les grosses gouttes de sueur qui roulaient +sur ses tempes. Et un rire silencieux, un rire terrible +résonna, condensa les vapeurs de vengeance qui montaient +à sa tête.</p> + +<p>—Je n'attendrai donc pas qu'Henri de Guise soit +roi de France pour devenir le chef de la maison de +Montmorency! Et puisque François est de trop, qu'il +meure!...</p> + +<p>A ce moment, il vit que la bande s'était arrêtée +devant l'hôtellerie de la Devinière.</p> + +<p>Montmorency—ou Damville, si on veut lui donner +le nom sous lequel il était connu,—se colla contre un +mur, sous un auvent, et là, presque chancelant, la respiration +rauque, il tâcha de voir, il tâcha d'entendre...</p> + +<p>—Maurevert, la clef! dit la voix du duc d'Anjou.</p> + +<p>—La voici, monseigneur!...</p> + +<p>—Allons, messieurs!...</p> + +<p>Les quatre s'avancèrent vers la porte de la maison +qui faisait vis-à-vis à la Devinière...</p> + +<p>—Oh! gronda Henri de Damville, par l'enfer, il faut +que je sache!</p> + +<p>Il eut un mouvement pour s'élancer.</p> + +<p>Mais il s'arrêta court, se renfonça sous son auvent...</p> + +<p>Devant la porte, un homme venait de se dresser +soudain. Et cet homme disait sans raillerie, sans +colère:</p> + +<p>—Par Pilate et Barabbas, messieurs! Vous me forcez +à désobéir aux ordres de monsieur mon père! Que +cette faute retombe sur vous seuls!</p> + +<p>—Quel est ce maître fou? dit le duc d'Anjou.</p> + +<p>—Eh! pardieu, Maugiron, c'est notre homme de +tantôt!</p> + +<p>—C'est lui-même, ou Dieu me damne! s'écria +Maugiron. Ah ça? mon digne propriétaire, vous +montez donc la garde devant votre maison?</p> + +<p>—Comme vous voyez, mon digne mignon, répondit +Pardaillan. Le jour, la nuit, je suis toujours là!</p> + +<p>—Ça! éclata le duc d'Anjou, finissons-en, monsieur +le drôle; ôtez-vous de là!</p> + +<p>—Ah! messieurs, fit Pardaillan d'une voix très +calme, en s'adressant à Quélus et à Maugiron, recommandez +donc à votre laquais de se tenir tranquille, +ou il va se faire étriller, comme vous-mêmes, demain +matin, sur le petit Pré aux Clercs, vous allez vous +faire estafiler?</p> + +<p>—Misérable! rugirent les gentilshommes. Ce n'est +pas demain matin, c'est tout de suite que tu vas +mourir.</p> + +<p>Pardaillan tira son épée.</p> + +<p>Maurevert, sans dire un mot, s'était précipité.</p> + +<p>Mais il recula avec un hurlement de douleur et de +rage.</p> + +<p>Le chevalier avait tiré son épée, de ce grand geste +ample et rapide qui faisait siffler Giboulée dans sa +main. La lame décrivit un demi-cercle flamboyant, +s'abattit à revers comme une cravache d'acier, et cingla +la joue de Maurevert. Une longue éraflure sanguinolente +marqua une trace rouge sur cette joue, et +Pardaillan, du même coup, tombant en garde, se prit +à dire posément:</p> + +<p>—Puisque vous voulez que ce soit tout de suite, +je le veux bien, moi! Mais, par Pilate! que dirait +monsieur mon père, s'il me voyait ici? Ah! monsieur, +je suis au désespoir de lui désobéir en vous portant +ce coup de pointe!</p> + +<p>Cette fois, ce fut Maugiron qui hurla et recula, le +bras droit inerte laissant tomber son épée.</p> + +<p>Quélus, à son tour, s'élança.</p> + +<p>—Halte! fit la voix impérieuse du duc d'Anjou.</p> + +<p>Le duc écarta vivement Quélus et s'avança, désarmé, +jusqu'à Pardaillan, qui, baissant son épée, en appuya +la pointe sur le bout de sa botte.</p> + +<p>—Monsieur, dit le duc d'Anjou, je vous tiens pour +un brave gentilhomme.</p> + +<p>Pardaillan salua jusqu'à terre, mais son oeil ne +perdit pas de vue un instant ses adversaires.</p> + +<p>—Vous avez dit tout à l'heure des choses que vous +regretteriez amèrement si vous saviez à qui vous +parlez.</p> + +<p>—Monsieur, dit Pardaillan, votre politesse me les +fait déjà regretter, quelque basse et indigne que soit +la conduite d'un gentilhomme, c'est aller un peu loin +que de le traiter de laquais. Je m'excuse, et vous +m'en voyez tout marri.</p> + +<p>La phrase était si équivoque, si ambiguë, que le duc +pâlit de honte. Mais il était résolu à passer outre et à +feindre de tenir pour valable une excuse qui n'était +qu'un nouvel affront.</p> + +<p>—J'accepte vos excuses, dit-il en nasillant, ce qui lui +arrivait quand il voulait se donner plus de majesté +qu'il n'en avait en réalité. Et maintenant que nous +nous sommes expliqués je dois vous dire que j'ai +affaire dans cette maison.</p> + +<p>—Ah! ah! Que ne le disiez-vous tout de suite!... +Affaire! Diable! Vous avez affaire ici?</p> + +<p>—Affaire d'amour, monsieur!</p> + +<p>—Je ne m'en doutais pas, vraiment!</p> + +<p>—Vous allez donc nous laisser le passage libre?</p> + +<p>—Non! fit tranquillement Pardaillan.</p> + +<p>—Ah! prenez garde, monsieur! On dit que la +patience du roi est courte. Celle de son frère est +encore plus courte!...</p> + +<p>En parlant ainsi, le duc d'Anjou cherchait à redresser +sa taille. Car il était assez petit et atteignait à +peine à l'épaule de Pardaillan. Le chevalier feignit +de n'avoir pas compris qu'Henri d'Anjou venait, en +somme, de se nommer. Et, avec ingénuité, il répondit:</p> + +<p>—Monsieur, au nom de cette amitié toute neuve +dont vous avez bien voulu m'honorer, je vous supplie +de ne pas insister: vous me désobligeriez cruellement...</p> + +<p>La position devenait ridicule, c'est-à-dire terrible +pour le duc d'Anjou. Il pâlit de fureur et, dans un +tressaillement de rage, il leva la main.</p> + +<p>Au même instant, il sentit sur sa gorge la pointe +de l'épée de Pardaillan. Les trois gentilshommes jetèrent +un cri et, saisissant le duc, le ramenèrent +violemment en arrière.</p> + +<p>—Chargeons! dit Quélus.</p> + +<p>—Non pas! répondit le duc qui frémissait de +honte. Remettons la partie, messieurs. Maugiron est +hors de combat. Maurevert n'y voit plus. Quant à moi, +je ne puis décemment pas me commettre avec ce +truand. Rengaine, Quélus! Rengaine, mon ami, nous +reviendrons en nombre.</p> + +<p>Et, s'adressant à Pardaillan qui, l'épée en garde, +appuyé de la main gauche à la porte, attendait, immobile, +silencieux:</p> + +<p>—Au revoir, monsieur. Vous aurez de mes nouvelles...</p> + +<p>—Je souhaite qu'elles soient bonnes, monsieur! +répondit le chevalier.</p> + +<p>L'instant d'après, la bande avait disparu.</p> + +<p>Pendant plus d'une heure, Pardaillan demeura à +la même place, l'oreille au guet, l'épée au poing.</p> + +<p>Mais la rue demeura dès lors déserte et silencieuse.</p> + +<p>Le chevalier, certain qu'il n'y aurait plus de nouvelle +attaque, du moins pour cette nuit, cogna du +poing à la porte basse de la Devinière, se fit ouvrir, +et monta à sa chambre.</p> + +<p>Alors, sous prétexte de se rassurer encore, il ouvrit +sa fenêtre et plongea sur la chaussée un regard perçant. +Mais, de cette hauteur, il ne voyait plus rien, +ou, s'il voyait quelque chose, ce n'était que la petite +fenêtre d'en face vers laquelle ses yeux se trouvèrent +invinciblement ramenés. La fenêtre était d'ailleurs +obscure. Loïse et sa mère dormaient.</p> + +<p>Nous devons dire que Pardaillan demeura tout +d'abord atterré de ce qu'il venait de faire. Il avait +parfaitement reconnu le duc d'Anjou. Et maintenant +que le feu de l'action était tombé, il comprenait +l'énormité de son acte.</p> + +<p>Le frère du roi, héritier de la couronne, était en +effet une figure populaire à Paris.</p> + +<p>Pardaillan était badaud comme tout bon Parisien; +et le visage du duc d'Anjou lui était familier. Donc, +malgré la nuit, il l'avait reconnu. Et, comme nous +l'avons dit, il en était atterré. Il constata avec amertume +qu'une sorte de fatalité le poussait à se mêler +de ce qui ne le regardait pas, et que, fils dénaturé, +rebelle aux voeux sacrés de son père, il prenait justement +le contre-pied de ses sages conseils, que pourtant +il se jurait chaque matin d'observer religieusement.</p> + +<p>Finalement, il eut ce haussement d'épaules qui lui +était familier et qui signifiait:</p> + +<p>—Allons! le vin est tiré, il faudra bien le boire! +Et au surplus, nous verrons bien!</p> + +<p>En attendant, il se promit d'être prudent et de ne +pas se rendre le lendemain au Pré aux Clercs où il +avait rendez-vous avec Quélus et Maugiron.</p> + +<p>—J'ai servi de mon mieux l'un de ces gentilshommes, +songea-t-il. Quant à l'autre, je chercherai une +occasion de lui rendre raison. Mais quant à aller au +Pré aux Clercs, ce serait me jeter dans les bras +des sbires que le duc d'Anjou ne manquera pas +d'aposter et qui me conduiraient tout droit à la +Bastille.</p> + +<p>Content d'avoir ainsi arrangé les choses, il se coucha +en rêvant à Loïse.</p> + +<p>En bas, dans la rue, le maréchal de Damville avait +assisté à toute la scène sans reconnaître Pardaillan, +qu'il avait à peine entrevu dans cette nuit sombre, +il y avait plusieurs mois de cela, et dont il ignorait +le nom comme la figure.</p> + +<p>Sans bouger de la place où il s'était immobilisé, il +avait vu l'intervention soudaine du jeune homme, le +départ du duc d'Anjou et de ses acolytes, et enfin la +rentrée de Pardaillan à l'auberge de la Devinière.</p> + +<p>Lorsqu'il fut certain que la rue serait désormais +paisible, il quitta son poste d'observation et, longeant +les boutiques fermées, vint se placer devant +la maison dans laquelle le duc d'Anjou avait voulu +pénétrer.</p> + +<p>Alors la question se posa de nouveau en lui:</p> + +<p>—Quelle est cette Jeanne? Quelle est cette Loïse?...</p> + +<p>Elles! c'est certain! Coïncidence pour un nom, passe! +Mais coïncidence pour les deux noms! Est-ce possible? +Non, non! ce sont elles!... C'est elle qui est la!... +Oh! il faut que je le sache, que je m'en assure!... Je +reviendrai au jour... Oui, mais si, d'ici là, elle disparaît?... +Non, il faut que je demeure ici jusqu'à ce que +je sache!...</p> + +<p>Ses yeux levés interrogeaient, fouillaient, scrutaient +fiévreusement le visage muet de la maison.</p> + +<p>Le jour se leva.</p> + +<p>Peu à peu, les boutiques s'ouvrirent; la rue s'anima; +les marchands ambulants passèrent et virent avec +étonnement cet homme pâle qui tenait ses yeux fixés +sur la maison...</p> + +<p>Henri de Montmorency ne bougeait pas.</p> + +<p>Parfois un frisson l'agitait.</p> + +<p>Tout à coup, là-haut, une fenêtre s'ouvrit, une tête +de femme se montra l'espace d'une seconde; mais +cette seconde avait suffi. Henri de Montmorency +étouffa un cri en reconnaissant Jeanne de Piennes!...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XV</h3> + +<h3>CATHERINE DE MÉDICIS</h3> + +<p>IL était neuf heures du soir. Dans la maison du pont +de bois où nous avons déjà introduit nos lecteurs; +Catherine de Médicis et l'astrologue Ruggieri attendaient +le chevalier de Pardaillan auquel, on s'en souvient, +le Florentin avait donné rendez-vous.</p> + +<p>La reine écrivait à une table, tandis que l'astrologue +se promenait à pas lents, venant de temps à +autre jeter un coup d'oeil sur ce que Catherine écrivait, +sans chercher d'ailleurs à cacher cette indiscrétion, +mais comme un homme qui a le droit d'être +indiscret—ou qui le prend.</p> + +<p>Un monceau de lettres déjà cachetées étaient entassées +dans une corbeille. Et Catherine écrivait toujours. +A peine une lettre finie, elle en commençait une +autre.</p> + +<p>La prodigieuse activité de cette reine se dépensait +ainsi.</p> + +<p>C'est ainsi qu'après une lettre de huit pages serrées +où elle exposait à sa fille, la reine d'Espagne, la situation +des partis religieux en France et où elle demandait +de décider le roi d'Espagne à intervenir, elle +écrivait à Philibert Delorme, son architecte, pour lui +donner des indications sur le palais des Tuileries; +puis elle écrivait à Coligny en termes caressants pour +l'assurer que la paix de Saint-Germain serait durable; +puis elle achevait un billet à maître Jean Dorât; elle +écrivait ensuite au pape, puis au maître de cérémonies +pour lui dire d'organiser une fête. De temps à +autre, et sans s'interrompre, elle jetait un mot bref.</p> + +<p>—Ce jeune homme viendra-t-il?</p> + +<p>—Certainement. Mais que voulez-vous faire de ce +spadassin?</p> + +<p>Catherine de Médicis posa la plume, jeta un profond +regard sur l'astrologue et dit:</p> + +<p>—J'ai besoin d'hommes, René. De grandes choses +sont en l'air. Il me faut des hommes... et surtout +j'ai besoin d'un bon spadassin, comme tu dis.</p> + +<p>—Nous avons Maurevert.</p> + +<p>—C'est vrai; mais Maurevert m'inquiète. Il en sait +trop long maintenant. Et puis Maurevert a été touché +à son dernier duel. Son bras a tremblé. Vienne une +circonstance tragique, vienne une de ces secondes +terribles où le sort d'un empire repose sur une épée... +que cette épée tremble un millième de seconde... que +le coup s'égare... et l'empire s'écroule peut-être... René, +le bras de ce jeune homme ne tremble pas!</p> + +<p>—Il sera à nous, rassurez-vous, Catherine.</p> + +<p>—A propos, René, l'hôtel que je t'ai fait construire +est terminé. On m'en a remis les clefs ce matin.</p> + +<p>—J'ai vu, ma reine, j'ai vu. J'en ai fait le tour +par la rue du Four, la rue des Deux-Écus et la rue de +Grenelle. C'est tout l'emplacement de l'hôtel de Soissons. +Vous faites magnifiquement les choses.</p> + +<p>—Que dis-tu de la tour que je t'ai fait élever?</p> + +<p>—Je dis que jamais Paris n'aura vu une telle merveille +de hardiesse élégante.</p> + +<p>Mais déjà l'esprit de Catherine suivait une autre +piste.</p> + +<p>—Oui, reprit-elle lentement, ce jeune homme me sera +utile. As-tu essayé, René, d'établir sa destinée par la +sublime connaissance que tu as des astres?</p> + +<p>—Divers éléments me manquent encore; mais j'y +arriverai. Au surplus, ma reine, pourquoi vous inquiéter +à ce point de ce hère? N'avez-vous pas vos gentilshommes, +vos créatures, vos femmes?</p> + +<p>—Oui, René, j'ai mes cent cinquante demoiselles, +et, par elles, je sais ce que cent cinquante ennemis +peuvent confier à l'oreille d'une maîtresse; oui, j'ai +mes créatures jusque chez Guise, jusqu'en Béarn; +et par ces créatures je connais les plans de ceux qui +veulent ma mort et, au lieu d'être tuée, c'est moi qui +tue; oui, j'ai mes gentilshommes et, par eux, je tiens +le Louvre et Paris. Mais je me défie, René!...</p> + +<p>Son regard se perdit dans le vague.</p> + +<p>—René, dit-elle d'une voix glacée, j'avais quatorze +ans lorsque je vins en France. J'en ai cinquante. Cela +fait donc trente-six années de souffrances et de tortures, +trente-six années d'humiliations, de rage d'autant +plus terrible que je devais la déguiser sous des +sourires, trente-six années où j'ai été tour à tour +méprisée, bafouée, réduite à l'état de servante, et +enfin haïe... mais d'être haïe, ce n'est rien!... Cela a +commencé le soir de mon mariage, René...</p> + +<p>—Catherine, Catherine! à quoi bon de tels souvenirs?</p> + +<p>—C'est que les souvenirs ravivent la haine! dit +sourdement Catherine de Médicis. Oui, la longue humiliation +commença le soir de mon mariage et, dusse-je +vivre cent ans encore, je n'oublierai jamais cette minute +où le fils de François Ier, m'ayant conduite à notre +appartement, s'inclina devant moi et sortit sans me +dire un mot... la nuit suivante et les autres, il en fut +de même... Lorsque mon époux devint roi de France, +la reine, la vraie reine, ce ne fut pas moi... ce fut Diane +de Poitiers. Les années s'écoulèrent pour moi dans la +solitude: un jour, j'appris qu'Henri de France me voulait +répudier. Tremblante, la rage au coeur, j'interrogeai +mon confesseur sur les motifs que pouvait faire +valoir mon royal époux... Sais-tu ce qu'il me répondit?</p> + +<p>Ruggieri secoua la tête.</p> + +<p>—Madame, dit le confesseur, le roi prétend que +vous sentez la mort!</p> + +<p>Ruggieri tressaillit et pâlit.</p> + +<p>—Je sentais la mort! poursuivit Catherine de Médicis +en reprenant place dans son fauteuil. Comprends-tu? +J'étais mortelle à tout ce que je touchais... Et, +chose affreuse, René, il semble qu'Henri II ait eu raison +de parler ainsi... Lorsque, poussé par ses conseillers, +par Diane de Poitiers elle-même, dont la générosité +fut pour moi la dernière lie du fiel, le roi se +résolut à me garder, lorsque, sur les instances des +prêtres, il consentit à faire de moi sa véritable épouse, +lorsque enfin j'eus des enfants, ah! René... que furent +ces enfants? François est mort à vingt ans, après un +an de règne, d'une effroyable maladie des oreilles dont +la source est restée inconnue. Seulement Ambroise +Paré me dit qu'il est mort de pourriture.</p> + +<p>Catherine s'arrêta un instant, les lèvres serrées, le +front barré d'un pli.</p> + +<p>—Regarde Charles! reprit-elle d'une voix plus +sourde. Des crises terribles l'abattent et, par moments, +je me demande s'il ne va pas finir dans la folie, dans +la pourriture de l'intelligence, comme François a fini +dans la pourriture du corps. Regarde le duc d'Alençon, +mon dernier-né! avec son visage ravagé, ne semble-t-il +pas marqué lui aussi d'un signe fatal? Vois +enfin le duc d'Anjou! (Et ici la voix âpre de la reine +prit une expression de tendresse qui surprenait.) Il +paraît vigoureux, n'est-ce pas? Eh bien, moi qui le +connais, qui le soigne, je vois seule les signes de +débilité chez cet enfant incapable de lier deux idées...</p> + +<p>—François est mort. Charles est condamné. Henri, +avant peu sans doute, va monter sur le trône et poser +sur sa faible tête une couronne dont le poids l'écrasera. +Tu vois bien qu'il faut que je sois forte, moi, pour +régner sur la France, tandis qu'Henri s'amusera!</p> + +<p>Henri, qui seul m'aime et me comprend! Henri +d'Anjou, que Charles jalouse, pauvre enfant! Henri à +qui on vient de refuser l'épée de connétable! Henri, +mon fils, enfin!... Que veux-tu, une mère ne se sent +vraiment mère que pour l'enfant qui est vraiment +son enfant, selon son coeur et son esprit!...</p> + +<p>—Et l'autre, madame... vous n'en parlez jamais...</p> + +<p>Catherine tressaillit. Ses yeux se dilatèrent et plantèrent +un regard aigu dans les yeux de l'astrologue.</p> + +<p>—Je crois, dit-elle, que tu n'es pas dans ton bon +sens. Prends bien garde que jamais une question de +ce genre ne t'échappe encore.</p> + +<p>—Pourtant, il faut que je parle!</p> + +<p>Ruggieri, en laissant tomber ces mots, avait gardé +la tête baissée. Et ce fut dans cette attitude qu'il +continua:</p> + +<p>—Oh! soyez sans crainte, madame, nul ne nous +entendra; j'ai pris mes précautions; nous sommes +seuls... Si j'ose parler, ma reine, c'est que j'ai interrogé +les astres, et que les astres m'ont répondu!</p> + +<p>Catherine frissonna.</p> + +<p>Elle, qui ne tremblait pas devant le crime, tremblait +devant la menace des astres.</p> + +<p>Sûr désormais d'être écouté, Ruggieri continua:</p> + +<p>—Ainsi, madame, vous pouvez dormir tranquille, +vous! Ainsi, Catherine, vous n'y songez jamais à +l'autre! Moi, j'y songe. Moi, depuis longtemps, je ne +dors plus que d'un sommeil fiévreux. Et chaque fois +que je m'endors, Catherine, le même rêve sinistre se +dresse au chevet de mon lit. Je vois un homme qui +sort d'un palais, par une nuit obscure, tandis que la +femme, l'amante, l'accouchée enfin, lui fait un dernier +geste implacable... cet homme a pleuré, supplié en +vain... l'amante a prononcé une irrévocable condamnation... +l'homme sort donc du palais... sous son manteau, +il emporte on ne sait quoi... quelque chose qui +vit pourtant, car cela vagit, cela se plaint, cela crie +grâce... et l'homme est impitoyable, car l'homme, +lâche une fois dans sa vie, a peur de la femme!...</p> + +<p>Il va... il dépose le nouveau-né sur les marches d'une +église... et puis il se sauve!</p> + +<p>Catherine, les traits durs, murmura sourdement:</p> + +<p>—Tu oublies une chose, René! Tu oublias le meilleur!</p> + +<p>—Non, je n'oublie pas! Non, Catherine! Heureux +si j'avais pu oublier!... Avant d'emporter le nouveau-né +pour l'abandonner, j'avais laissé tomber sur ses +lèvres une goutte d'une liqueur blanche... c'est cela +que vous voulez dire, n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Sans doute! Puisque, grâce à ce poison, l'enfant +ne pouvait pas vivre plus de deux mois. Tu fus brave, +René, tu fus stoïque... et je ne pus me repentir de +t'avoir aimé, puisque tu jetais, au néant la preuve de +l'adultère de la reine... Mais à quoi bon, encore une +fois, éveiller de tels souvenirs? C'est vrai, je t'ai +aimé! Tu vins à une heure où le roi, mon mari, me +forçait à saluer sa maîtresse, où les gentilshommes de +la cour me tournaient le dos, où l'on haussait les +épaules quand je parlais, où les domestiques eux-mêmes +attendaient pour me servir que Diane de Poitiers +eût confirmé mes ordres. Seule, méprisée, humiliée, +dévorée de rage et de désespoir, je vis un jour +dans tes yeux un éclair de pitié... Nous allâmes l'un +vers l'autre... Nous passions des journées à causer de +Florence et des nuits à parler des astres. Tu m'enseignas +ton art sublime. Tu fis plus: tu me révélas les +secrets des Borgia. Grâce à toi, René, je connus <i>l'acqua +tofana</i>, Grâce à toi, j'appris la science qui fait de +l'homme l'égal de Dieu puisqu'elle lui donne droit de +vie et de mort. J'appris à enfermer la mort dans un +chaton de bague, dans le parfum d'une fleur, dans le +feuillet d'un livre, dans le baiser d'une maîtresse. +C'est de là que date ma fortune, René... C'est à toi +que je la devais. Tu en reçus la récompense qui te +convenait... Tu partageas la couche d'une reine!...</p> + +<p>—Et maintenant que je suis devenue la Reine, maintenant +que, l'un après l'autre, j'ai touché du doigt +mes ennemis, maintenant que sur les ruines entassées +je vais échafauder une souveraine puissance qui étonnera +le monde, tu viens me parler du passé. René, +hier est mort. C'est demain qui compte! L'enfant? +Pourquoi arrêterais-je ma pensée sur cet être disparu? +L'enfant, sans doute, a été ramassé par quelque +femme qui l'a emporté. Et puis, comme tu lui +avais versé le germe de la mort, sans doute, au bout +de deux mois, il est rentré dans le néant dont il n'aurait +pas dû sortir...</p> + +<p>Ruggieri saisit la main de Catherine et la serra +fortement:</p> + +<p>—Et si je m'étais trompé? dit-il sourdement. Si la +dose avait été insuffisante! Ou si le miracle s'était +accompli, reprit René. Si l'enfant vivait!...</p> + +<p>—Malédiction! gronda la reine.</p> + +<p>—Écoutez, Catherine, écoutez! Que de fois, depuis +cette nuit terrible, j'ai interrogé les astres! Et les +astres m'ont toujours répondu qu'il vivait!...</p> + +<p>—Malédiction! répéta la reine.</p> + +<p>—Je ne vous en parlais pas, reprit l'astrologue, je +gardais pour moi terreur, douleur et remords. Mais +maintenant, le silence, ma reine, serait un crime... un +crime envers vous qui êtes restée l'idole de ma vie!...</p> + +<p>—Soit, dit-elle, admettons que l'enfant vive. Qu'est-ce +que cela peut me faire? Il vit, mais il ne saura +jamais qui il est! Il vit, mais c'est dans quelque +quartier ignoré, fils sans nom, enfant trouvé, pauvre +selon toute vraisemblance. Il vit, mais nous ignorerons +toujours où il est, comme toujours il ignorera +le nom de sa mère!</p> + +<p>—Catherine, dit Ruggieri, apprêtez toute votre +force d'âme: l'enfant est à Paris, et je l'ai vu!</p> + +<p>—Tu l'as vu! rugit la reine. Quand? Quand?</p> + +<p>—Hier.!... Et avant toutes choses, apprenez le nom +de la femme qui l'a recueilli, sauvé, élevé...</p> + +<p>—C'est?</p> + +<p>—Jeanne d'Albret!...</p> + +<p>—Fatalité!... Mon fils vivant!... La preuve de +l'adultère aux mains de mon implacable ennemie!...</p> + +<p>—Elle ignore, sans aucun doute! balbutia Ruggieri.</p> + +<p>—Tais-toi! Tais-toi! gronda-t-elle. Puisque c'est +Jeanne d'Albret qui a élevé l'enfant, c'est qu'elle +sait!... Comment? Je l'ignore! Mais elle sait, te dis-je! +Oh! tu vois qu'il faut qu'elle meure! Ah! Jeanne +d'Albret! Il ne s'agit plus de savoir si c'est ta race +ou la mienne qui régnera... De toi à moi, c'est une +question de vie ou de mort!... Et c'est toi qui mourras!...</p> + +<p>Après ces paroles qui lui échappèrent, rauques et +sifflantes, Catherine de Médicis s'apaisa par degrés. +Elle redevint la froide statue... le cadavre qu'elle semblait +être au repos...</p> + +<p>—Parle! dit-elle alors. Quand et comment as-tu su +la chose?</p> + +<p>—Hier, madame, je sortais de chez ce jeune +homme...</p> + +<p>—Celui qui l'a sauvée?</p> + +<p>—Oui, ce Pardaillan. Au moment où je quittais +l'auberge, je demeurai pétrifié par une sorte de vision +qui tout d'abord me stupéfia: un homme venait vers +moi. Et, chose effrayante qui fit dresser mes cheveux +sur ma tête, cet homme, il me sembla que +c'était moi! Moi-même! Moi qui marchais à l'encontre +de moi! Mais moi tel que je devais être il y a +vingt-quatre ans! Ma première pensée fut que je devenais +fou. Ma deuxième fut de couvrir mon visage. +Car, si cet homme m'avait vu, il eût sans doute +éprouvé la même impression que moi... Quand je revins +de ma stupeur, je le vis qui entrait à l'auberge +que je venais de quitter... J'étais bouleversé, Catherine!... +Si vous aviez vu comme il avait l'air triste!...</p> + +<p>—Palpitant, je rentrai dans l'auberge, je montai +l'escalier à pas de loup, je rejoignis le jeune homme... +je le vis entrer chez ce Pardaillan d'où je sortais... +je collai mon oreille à la porte... J'entendis toute leur +conversation... et de cet entretien, Catherine, est sortie +pour moi la preuve implacable que c'est lui! que +c'est notre fils! jadis recueilli, sauvé, puis élevé par +Jeanne d'Albret!...</p> + +<p>—Et lui... se doute-t-il?</p> + +<p>—Non, non! fit vivement Ruggieri. J'en réponds.</p> + +<p>—Mais que vient-il faire à Paris?</p> + +<p>—Il est au service de la reine de Navarre et, sans +doute, il va maintenant la rejoindre.</p> + +<p>Catherine retomba dans sa méditation. Que combinait-elle, +à ce moment où l'existence de son fils venait +de lui être révélée? Quelles pensées agitaient cette +mère?</p> + +<p>Tout à coup, Catherine de Médicis tressaillit.</p> + +<p>—On frappe! dit-elle avec un accent de terreur.</p> + +<p>—C'est le chevalier de Pardaillan. Je lui ai donné +rendez-vous pour dix heures...</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan! fit Catherine de Médicis +en passant une main sur son front poli comme +un vieil ivoire. Ah! oui... Ecoute, René... pourquoi +allait-il chez Pardaillan?... sont-ils donc amis?...</p> + +<p>—Non, madame. Il venait simplement remercier le +chevalier de la part de la reine de Navarre.</p> + +<p>—Ainsi, ils ne sont pas amis? insista Catherine.</p> + +<p>—Du moins, ils se sont vus hier pour la première +fois...</p> + +<p>—Va ouvrir, René, va mon ami, j'ai trouvé de l'occupation +pour ce jeune homme. Tu dis qu'il est pauvre, +n'est-ce pas? et orgueilleux? Tu m'as bien dit +cela de ce Pardaillan?</p> + +<p>—Oui, madame, pauvre jusqu'à la misère; orgueilleux +jusqu'à la démence.</p> + +<p>—C'est-à-dire capable de tout comprendre et de +tout entreprendre. Va ouvrir, René...</p> + +<p>Catherine de Médicis, pendant les deux minutes ou +elle demeura seule, esquissa rapidement son plan, et +composa son visage, en sorte que, lorsque le chevalier +de Pardaillan parut, il ne vit devant lui qu'une femme +au sourire mélancolique, mais non plus sinistre, à l'attitude +fière, mais non plus hautaine.</p> + +<p>Il s'inclina profondément. Du premier coup d'oeil +il avait reconnu Catherine de Médicis.</p> + +<p>—Monsieur, dit celle-ci, savez-vous qui je suis?</p> + +<p>—Tenons-nous bien, songea Pardaillan. Elle va mentir, +c'est le moment de mentir comme elle.</p> + +<p>Et tout haut, il répondit:</p> + +<p>—J'attends que vous me fassiez l'honneur de me +le dire, madame.</p> + +<p>—Vous êtes devant la mère du roi, dit Catherine.</p> + +<p>Ruggieri admira le coup. Pardaillan se courba plus +profondément encore, puis, se redressant, il demeura +debout dans cette pose naïve qui lui seyait merveilleusement. +Catherine l'examina avec une attention +soutenue.</p> + +<p>—Monsieur, reprit-elle alors, ce que vous avez fait +hier est bien beau... Se jeter ainsi dans une pareille +mêlée et risquer la mort pour sauver deux inconnues +c'est admirable...</p> + +<p>—Je le sais, Majesté.</p> + +<p>—C'est d'autant plus beau que ces deux femmes +ne vous étaient rien...</p> + +<p>—C'est vrai. Majesté: ces deux dames m'étaient +parfaitement inconnues.</p> + +<p>—Mais vous savez leurs noms maintenant?</p> + +<p>—Je sais, répondit Pardaillan, que j'ai eu l'honneur +de défendre de mon mieux Sa Majesté la reine +de Navarre et une de ses suivantes.</p> + +<p>—Je le sais aussi, monsieur, fit Catherine. Et c'est +pourquoi j'ai voulu vous connaître. Vous avez sauvé +une reine, monsieur, et les reines sont solidaires. Ce +que ma cousine n'a peut-être pu faire, je veux le faire +moi. La reine de Navarre est pauvre et ses embarras +sont grands. Cependant, il est juste que vous soyez +recompensé.</p> + +<p>—Oh! pour ce qui est de cela, que Votre Majesté +se rassure: j'ai été récompensé selon mon mérite.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Par une parole que Sa Majesté la reine de Navarre +a bien voulu me dire.</p> + +<p>—Mais ma cousine de Navarre ne vous a-t-elle +point offert quelque situation auprès d'elle?</p> + +<p>—Si fait, madame. Mais j'ai dû refuser.</p> + +<p>—Pourquoi? fit vivement Catherine.</p> + +<p>—Parce qu'il m'est impossible de quitter Paris.</p> + +<p>—Et si je vous offrais d'entrer à mon service, que +diriez-vous? Vous ne voulez pas quitter Paris? Eh +bien, c'est justement ce que je vous demanderais. +Chevalier, vous qui vous jetez tête baissée à la défense +de deux inconnues, voulez-vous contribuer à +défendre votre reine?</p> + +<p>—Eh quoi! Votre Majesté a-t-elle donc besoin +d'être défendue? s'écria sincèrement Pardaillan.</p> + +<p>Un fugitif sourire passa sur les lèvres de la reine: +elle tenait le défaut de la cuirasse.</p> + +<p>—Oui! cela vous surprend! fit-elle de sa voix la plus +séduisante. Et pourtant, cela est, chevalier! Entourée +d'ennemis, obligée de veiller nuit et jour à la sûreté du +roi, je passe ma vie à trembler. Vous ne savez pas tout +ce qui s'agite de sourdes ambitions autour d'un trône...</p> + +<p>Pardaillan tressaillit en songeant à ce complot dont +il avait surpris le secret à la Devinière.</p> + +<p>—Et pour me défendre, continua la reine, pour défendre +le roi, je suis presque seule.</p> + +<p>—Madame, dit le chevalier sans émotion apparente, +il n'est pas un gentilhomme digne de ce nom +qui hésiterait à vous donner l'appui de son épée. Une +mère est sacrée. Majesté. Et quand cette mère est +reine, ce qui n'était qu'une obligation d'humanité +devient un devoir auquel nul ne peut se soustraire.</p> + +<p>—Ainsi, vous n'hésiteriez pas à prendre rang parmi +ces trop rares gentilshommes qui, ayant à la fois +pitié de la reine et de la mère, se dévouent pour moi?</p> + +<p>—Je vous suis acquis, madame, répondit Pardaillan.</p> + +<p>La reine réprima un tressaillement de joie...</p> + +<p>—Avant de vous dire ce que vous pouvez pour +moi, reprit Catherine de Médicis, je veux vous dire +ce que je ferai pour vous... Vous êtes pauvre, +je vous enrichirai; vous êtes obscur, vous aurez +les honneurs auxquels peut prétendre un homme +tel que vous. Et pour commencer, que dites-vous +d'un poste au Louvre, avec une rente de vingt mille +livres?</p> + +<p>—Je dis que je suis ébloui, madame, et que je me +demande si je rêve...</p> + +<p>—Vous ne rêvez pas, chevalier. C'est le devoir des +reines de trouver de l'occupation aux épées telle que +la vôtre.</p> + +<p>—Voyons donc l'occupation, dit Pardaillan.</p> + +<p>—Monsieur, je vous ai parlé de mes ennemis qui +sont ceux du roi. Or, je vais vous dire, monsieur, +comment j'agis lorsque je vois s'approcher de moi +un de mes ennemis. J'essaie d'abord de le désarmer +par mes prières, par mes larmes, et je dois dire que +je réussis souvent...</p> + +<p>—Et quand Votre Majesté ne réussit pas? fit Pardaillan.</p> + +<p>—Alors, j'en appelle au jugement de Dieu.</p> + +<p>—Que Votre Majesté me pardonne... je ne saisis +pas...</p> + +<p>—Eh bien!... Un de mes gentilshommes se dévoue; +il va trouver l'ennemi, le provoque en un loyal combat, +le tue ou est tué... S'il est tué, il est sûr d'être +pleuré et vengé. S'il tue, il a sauvé sa reine et son +roi, qui, ni l'un ni l'autre, ne sont des ingrats... Que +dites-vous du moyen, monsieur?</p> + +<p>—Je dis que je ne demande qu'à tirer l'épée en +champ clos, madame!</p> + +<p>—Ainsi... si je vous désigne un de ces êtres méchants...</p> + +<p>—J'irai le provoquer! fit Pardaillan, qui redressa +sa taille.</p> + +<p>—Monsieur, dit la reine, vous avez reçu hier une +visite...</p> + +<p>—J'en ai reçu plusieurs, madame...</p> + +<p>—Je veux parler de ce jeune homme qui vous est +venu de la part de la reine de Navarre. Celui-là, monsieur, +est un de ces implacables ennemis dont je vous +parlais, peut-être le plus acharné, le plus terrible de +tous, parce qu'il agit dans l'ombre et ne frappe qu'à +coup sûr... Celui-là me fait peur, monsieur... non pour +moi, hélas! j'ai fait le sacrifice de ma vie... mais pour +mon pauvre enfant... votre roi!</p> + +<p>Pardaillan s'était pour ainsi dire ramassé sur lui-même.</p> + +<p>Son rêve d'un duel où il était le champion d'une +reine et d'une mère, ce rêve tombait, et il entrevoyait +de sinistres réalités.</p> + +<p>—Hésiteriez-vous, mon cher monsieur? fit la +reine étonnée.</p> + +<p>Et l'accent de sa voix était devenu si menaçant que +le chevalier, plus que jamais, se redressa, se hérissa.</p> + +<p>—Je n'hésite pas. Majesté, dit-il, je refuse.</p> + +<p>Habituée à voir des échines courbées devant elle, +à entendre des paroles balbutiantes, Catherine de Médicis +eut un moment de profonde stupéfaction. Une +légère rougeur qui monta à son visage blême indiqua +à Ruggieri la fureur qui se déchaînait en elle. Mais +Catherine était depuis longtemps habituée à dissimuler, +elle qui dissimula toute sa vie.</p> + +<p>—Vous nous donnerez au moins de bonnes raisons? +fit-elle avec la même douceur.</p> + +<p>—D'excellentes, madame, et qu'un grand coeur +comme le vôtre comprendra à l'instant. L'homme +dont parle Votre Majesté est venu chez moi et m'a +appelé son ami; tant que cette amitié ne sera pas brisée +par quelque acte vil, cet homme m'est sacré.</p> + +<p>—Voilà, en effet, des raisons qui me convainquent, +chevalier. Et comment s'appelle-t-il, votre ami?</p> + +<p>—Je l'ignore, madame.</p> + +<p>—Comment! Cet homme est votre ami, et vous +ne savez pas son nom!</p> + +<p>—Il ne m'a pas fait l'honneur de me le dire. Au +surplus, il est moins étonnant d'ignorer le nom d'un +ami que celui d'un ennemi aussi implacable.</p> + +<p>Catherine baissa la tête, pensive.</p> + +<p>—Voilà un homme! songea-t-elle. Il n'en est que +plus dangereux. Et puisqu'il ne veut pas me servir... +Monsieur, ajouta-t-elle tout haut, je vous demandais +ce nom pour voir si nous étions bien d'accord sur la +personne. Ne parlons donc plus de cet homme. Je +comprends et respecte le sentiment qui vous guide.</p> + +<p>—Ah! madame, vous m'en voyez tout heureux! Je +craignais tant d'avoir déplu à Votre Majesté!...</p> + +<p>—Et pourquoi donc? Fidèle à l'amitié, cela signifie: +fort contre l'ennemi commun. Allez, monsieur, +et rappelez-vous que je me charge de votre fortune.</p> + +<p>Demain matin, je vous attends au Louvre.</p> + +<p>Catherine de Médicis se leva.</p> + +<p>Pardaillan s'inclina devant la reine.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, il était dehors, retrouvait +à la porte son fidèle Pipeau, et reprenait le chemin +de la Devinière en cherchant a déchiffrer +l'énigme vivante qu'était la reine Catherine...</p> + +<p>—Elle a dit: demain matin, au Louvre, conclut-il. +Bon. On y sera. Le Louvre, c'est la grande antichambre +de la fortune! Décidément, je crois que M. Pardaillan +mon père se trompait!...</p> + +<p>Une heure après cette scène, Catherine de Médicis +rentrait au Louvre, faisait appeler son capitaine et +lui disait:</p> + +<p>—Monsieur de Nancey, demain matin, a la première +heure, vous prendrez douze hommes et un +carrosse, vous vous rendrez à l'hôtellerie de la Devinière, +rue Saint-Denis; vous arrêterez un conspirateur +qui se fait appeler le chevalier de Pardaillan, +et vous le conduirez à la Bastille...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XVI</h3> + +<h3>LE MARÉCHAL DE DAMVILLE</h3> + + +<p>Pardaillan se leva à l'aube après avoir très mal +dormi. On n'arrive pas tout d'un coup à la fortune +sans que la pensée en soit profondément troublée.</p> + +<p>Comme il était homme de méthode, il avait fini, à +force de se tourner et de se retourner dans son lit, +par se tranquilliser sur tous les points obscurs qui +l'inquiétaient.</p> + +<p>Voici comment il avait arrangé les choses:</p> + +<p>1° Il se rendrait au Louvre, à l'invitation de Catherine +de Médicis;</p> + +<p>2° Il irait à l'hôtel Coligny prévenir Déodat qu'il +eût à quitter Paris au plus tôt;</p> + +<p>3° Il provoquerait Henri de Guise et rendrait ainsi +à la reine le plus signalé service;</p> + +<p>4° Une fois sur de sa position nouvelle, il irait +trouver la Dame en noir, lui dirait son amour pour +sa fille et, gentilhomme de la cour, sans doute favori +du roi, obtiendrait Loïse en mariage;</p> + +<p>5° Il ferait rechercher son père, et lui ferait une +bonne et douce vieillesse.</p> + +<p>Ayant ainsi arrangé sa vie, le chevalier avait pu +dormir quelques heures.</p> + +<p>Mais à l'aube, comme nous l'avons dit, il était debout.</p> + +<p>Il fit une toilette soignée. Il s'agissait de prouver +aux gentilshommes de la cour qu'un Pardaillan était +à son aise sur tous les terrains. Quand il fut prêt, +n'ayant plus qu'à ceindre son épée accrochée au mur, +il constata qu'il avait encore deux ou trois heures +devant lui avant de pouvoir se présenter raisonnablement +au Louvre.</p> + +<p>Il se dirigea donc vers la fenêtre sans grand espoir +d'ailleurs d'apercevoir Loïse.</p> + +<p>A ce moment. Pipeau grogna sourdement. Pardaillan +ne prêta aucune attention à ce grognement, et +ouvrit sa fenêtre.</p> + +<p>Presque au même instant, la fenêtre de Loïse s'ouvrit +avec violence, et la jeune fille, les cheveux dénoués, +les yeux hagards, apparut, leva la tête vers +Pardaillan et cria:</p> + +<p>—Venez! Venez!</p> + +<p>—Enfer! gronda Pardaillan. Que se passe-t-il?</p> + +<p>C'était la première fois que Loïse adressait la parole +au chevalier. Et c'était, selon toute apparence, +pour implorer son secours, et il fallait que le danger +fût grave pour qu'elle eût osé jeter ce cri qui ressemblait +à un cri de terreur.</p> + +<p>—J'accours! rugit Pardaillan.</p> + +<p>A la même seconde, Pipeau fit entendre un aboi +furieux, la porte vola en éclats, une douzaine d'hommes +armés se ruèrent dans la chambre et l'un d'eux +cria:</p> + +<p>—Au nom du roi!...</p> + +<p>Pardaillan voulut s'élancer vers son épée demeurée +à la muraille; mais avant qu'il eût pu faire un mouvement, +il fut entouré, saisi par les bras et par les +jambes, et il tomba.</p> + +<p>—A moi, monsieur! cria la voie de Loïse.</p> + +<p>Et cette voix arracha au chevalier un rugissement.</p> + +<p>Dans un prodigieux effort, il tendit ses muscles... +et, alors, il constata que ses jambes étaient liées! Liés +aussi ses bras. Il ferma les yeux et, de ses paupières +closes, jaillit une larme que dévora la fièvre des +joues...</p> + +<p>Pendant ce temps, le chien hurlait, pillait, mordait, +dans le tas. Quand le chevalier fut réduit à l'impuissance, +Nancey compta autour de lui deux morts et +cinq blessés.</p> + +<p>Pardaillan avait assommé l'un des morts d'un coup +de poing à la tempe. Pipeau avait étranglé l'autre.</p> + +<p>—En route! commanda le capitaine.</p> + +<p>Pardaillan, tout ficelé, fut saisi, emporté... et le long +aboi lugubre du chien ponctua la défaite de son +maître.</p> + +<p>Dans la rue, le chevalier ouvrit les yeux, et vit trois +carrosses. L'un était rangé contre la porte de l'hôtellerie +et celui-là était pour lui.</p> + +<p>Les deux autres stationnaient devant la maison d'en +face; le premier était vide; dans le deuxième, Pardaillan +reconnut Henri de Montmorency, le maréchal +de Damville!</p> + +<p>Il n'eut pas le temps d'en voir plus long, car il fut +jeté dans le carrosse qui lui était destiné, les mantelets +furent aussitôt rabattus, et il se trouva dans +une prison roulante qui se mit aussitôt en mouvement.</p> + +<p>Pardaillan était comme fou de fureur et de désespoir.</p> + +<p>Mais, si désespéré qu'il fût, il garda assez de sang-froid +pour suivre en imagination les tours et détours +de la voiture qui l'entraînait. Il connaissait admirablement +son Paris et, au bout de quelques minutes, il +fut fixé...</p> + +<p>—On me conduit à la Bastille!</p> + +<p>La Bastille, c'était l'oubliette, c'était la tombe, +c'était la mort lente au fond de quelque cachot sans +air.</p> + +<p>Pardaillan comprit qu'il était perdu.</p> + +<p>Au moment où celle qu'il aimait l'appelait à son +secours et où elle avouait ainsi qu'elle l'aimait!</p> + +<p>Lorsque la voiture, ayant franchi des ponts-levis et +des portes, s'arrêta enfin, lorsque Pardaillan fut descendu, +il regarda autour de lui et se vit dans une +cour sombre, entouré de soldats. Il fut saisi par deux +ou trois geôliers herculéens qui le portèrent plutôt +qu'ils ne le firent marcher. Il franchit une porte de +fer, pénétra dans un long couloir humide dont les +murs rongés de salpêtre laissaient suinter de mortelles +émanations; puis on monta un escalier de +pierre en pas de vis, puis on franchit deux grilles de +fer, puis on longea un corridor et, enfin, Pardaillan +fut poussé dans une pièce assez vaste située au troisième +étage de la tour ouest.</p> + +<p>Il entendit la porte se refermer à grand bruit.</p> + +<p>Alors, comme on lui avait tranché ses liens, il jeta +une longue clameur de désespoir et se rua sur la +porte qu'il secoua frénétiquement...</p> + +<p>Bientôt, il comprit que ses efforts étaient vains...</p> + +<p>Et il tomba sur les dalles, évanoui.</p> + +<p>Que se passait-il dans la maison de la rue Saint-Denis? +Pourquoi Loïse, qui n'avait jamais parlé au +chevalier de Pardaillan, l'appelait-elle à son secours? +C'est ce que nous allons dire.</p> + +<p>Le maréchal de Damville avait, comme on l'a vu, +reconnu Jeanne de Piennes.</p> + +<p>Une fois sûr qu'il ne s'était pas trompé dans ses +pressentiments, il regarda autour de lui et s'aperçut +qu'il faisait grand jour et que, des boutiques voisines, +on l'examinait curieusement.</p> + +<p>Alors il s'éloigna et rentra à l'hôtel de Mesmes qu'il +habitait toutes les fois qu'il venait à Paris.</p> + +<p>Il fit venir un de ses officiers et lui donna ses instructions.</p> + +<p>Il se jeta tout habillé sur un lit et dormit quelques +heures.</p> + +<p>Vers le milieu de la nuit, c'est-à-dire à peu près vers +le moment où, la veille, il avait rencontré le duc d'Anjou +et ses acolytes, il se leva, s'arma soigneusement, +et se dirigea vers la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Il passa le reste de la nuit en faction à l'endroit +même qu'il avait choisi la nuit précédente.</p> + +<p>Au matin, deux carrosses arrivèrent, suivis de gens +d'armes. Henri monta dans l'un des deux carrosses, +afin de ne pas être remarqué, et fit signe à l'officier +qu'il pouvait opérer.</p> + +<p>L'officier, suivi d'une demi-douzaine de soldats, entra +dans la maison. La propriétaire, vieille bigote, +les reçut en tremblant et se signa, épouvantée, lorsqu'elle +entendit l'officier lui dire:</p> + +<p>—Madame, vous abritez dans votre logis deux femmes +de la religion. Ces deux huguenotes sont accusées +d'accointances avec les ennemis du roi... Et vous risquez +fort de passer pour complice.</p> + +<p>—Moi!...</p> + +<p>—A moins que vous ne m'aidiez à les arrêter sans +bruit.</p> + +<p>—Je suis à vos ordres, monsieur l'officier. Qui l'eût +cru! Des huguenotes chez moi!</p> + +<p>Tout en marmottant ces paroles entre les quatre +dents qui lui restaient, la bonne dévote montait l'escalier, +suivie de l'officier et des soldats.</p> + +<p>Elle frappa. Et dès qu'elle eut compris que de l'intérieur +on tirait le verrou, elle s'effaça.</p> + +<p>Jeanne de Piennes se trouva en présence de l'officier.</p> + +<p>—Que désirez-vous, monsieur?</p> + +<p>L'officier rougit. La commission ne lui allait qu'à +demi. Il s'agissait, en somme, d'un bon petit guet-apens. +Il n'avait nulle qualité pour procéder à une +arrestation. Et maintenant, devant cette femme, il +comprenait qu'il était odieux.</p> + +<p>Et plus tremblant que Jeanne, il répondit à demi-voix, +comme honteux:</p> + +<p>—Madame... c'est un ordre rigoureux qu'il faut que +j'exécute... excusez-moi, je ne fais qu'obéir.</p> + +<p>—Quel ordre? dit Jeanne en jetant un regard d'angoisse +sur la chambre où se trouvait sa fille.</p> + +<p>—Je viens vous arrêter, madame. On vous accuse +d'être de la religion et d'avoir désobéi aux derniers +édits.</p> + +<p>A ce moment, la porte de Loïse s'ouvrit. La jeune +fille comprit tout d'un regard.</p> + +<p>—Monsieur, dit alors la Dame en noir, vous faites +erreur.</p> + +<p>—C'est ce qu'il vous sera facile d'établir, madame.</p> + +<p>En attendant, veuillez me suivre, sans bruit, je vous +prie.</p> + +<p>—Ma fille! On me sépare de ma fille! s'écria +Jeanne dont toute la résolution tomba.</p> + +<p>Loïse avait jeté un cri. Affolée, sans savoir ce +qu'elle faisait, elle courut à la fenêtre, l'ouvrit violemment, +aperçut le chevalier de Pardaillan. Et son premier +mot fut pour appeler cet homme à qui elle n'avait +jamais parlé:</p> + +<p>—Venez! Venez!</p> + +<p>L'officier, voyant que les choses allaient se gâter, +entra dans le logis, suivi de ses soldats.</p> + +<p>—Madame, s'écria-t-il, je vous jure que vous ne serez +pas séparée de mademoiselle, puisqu'il faut qu'elle +vous suive. Je vous jure que je vous conduis toutes +les deux au même endroit... Obéissez donc sans bruit +car vous me forceriez à employer la violence, ce que +je regretterais toute la vie.</p> + +<p>Jeanne vit cet officier résolu à faire comme il disait. +Elle comprit le danger et l'inutilité d'une résistance. +De plus, on lui affirmait qu'elle ne serait pas +séparée de Loïse.</p> + +<p>—C'est bien, monsieur, dit-elle en reprenant sa fermeté. +M'accordez-vous cinq minutes pour me préparer?</p> + +<p>—Volontiers, madame, répondit l'officier, heureux +d'en être quitte à si bon compte.</p> + +<p>Et il sortit avec ses soldats, tandis que Jeanne faisait +signe à la vieille propriétaire d'entrer.</p> + +<p>Celle-ci obéit, après avoir consulté l'officier du +regard.</p> + +<p>Jeanne, alors, courut à sa fille qu'elle arracha de +la fenêtre et qu'elle étreignit dans ses bras.</p> + +<p>—Qui appelais-tu, mon enfant? demanda-t-elle.</p> + +<p>—Le seul homme qui puisse nous être de quelque +secours.</p> + +<p>—Ce jeune chevalier qui regarde si souvent et si +obstinément les fenêtres de ce logis?</p> + +<p>—Oui, ma mère, répondit Loïse dans l'exaltation +de la fièvre, et sans songer que ces paroles étaient +un aveu.</p> + +<p>—Tu l'aimes donc?</p> + +<p>Loïse pâlit, rougit et deux larmes perlèrent à ses cils.</p> + +<p>—Et lui? demanda Jeanne.</p> + +<p>—Je crois... oui... j'en suis sûre! balbutia Loïse.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, tu penses que nous pouvons +compter sur lui?</p> + +<p>—Ah! ma mère s'écria Loïse dans un élan de tout +son coeur, c'est l'homme le plus loyal, j'en répondrais +sur ma tête!</p> + +<p>—Comment s'appelle-t-il? demanda Jeanne.</p> + +<p>Loïse leva ses jolis yeux effarés comme ceux d'une +biche...</p> + +<p>—Mais..., fit-elle avec une adorable naïveté... je ne +sais pas encore... son nom...</p> + +<p>—Oh! candeur! murmura Jeanne avec un sourire +tout mouillé de pleurs.</p> + +<p>Et elle songea qu'elle aussi, jadis, avait aimé long-temps +sans même savoir le nom de celui qu'elle aimait.</p> + +<p>—C'est bien, dit-elle. Nous n'avons ni le temps, ni +le choix! Puisses-tu ne pas te tromper!...</p> + +<p>Elle courut à un coffret, en tira une lettre toute cachetée +qu'elle avait sans doute écrite depuis longtemps +et, prenant une feuille de papier, écrivit en hâte:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Monsieur,</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">Deux pauvres femmes éprouvées par le malheur se</p> +<p class="i2">confient à votre loyauté. Vous êtes jeune et, sans</p> +<p class="i2">doute, accessible à la pitié, à défaut de tout autre</p> +<p class="i2">sentiment. Si vous êtes tel que nous pensons, ma fille</p> +<p class="i2">et moi, vous remettrez à son adresse la lettre enveloppée</p> +<p class="i2">sous ce pli.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2"><i>Soyez remercié et béni pour l'immense service que</i></p> +<p class="i2"><i>vous nous aurez rendu.</i></p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i2">LA DAME EN NOIR.</p> + </div> </div> + +<p>Alors, elle cacheta le tout, et appelant la propriétaire:</p> + +<p>—Dame Maguelonne, dit-elle, voulez-vous me rendre +un grand service?</p> + +<p>—Je le veux, ma fille. Et pourtant, qui eût cru que +vous étiez huguenote, vous si belle et si sage personne.</p> + +<p>—Dame Maguelonne, me croyez-vous capable de +mentir? Eh bien, je vous jure que je suis victime d'une +erreur... à moins, ajouta-t-elle avec une poignante tristesse, +que tout ceci ne soit qu'une affreuse comédie.</p> + +<p>—En ce cas, fit la dévote avec fermeté, dites-moi +en quoi je puis vous être utile, je ferai votre commission, +dût-il m'en coûter!</p> + +<p>—Il ne vous en coûtera rien, ma bonne dame. Il +s'agit de remettre ce pli à un jeune chevalier qui demeure +là, dans cette hôtellerie, à la dernière fenêtre, +en haut.</p> + +<p>La vieille femme fit disparaître le papier.</p> + +<p>—Dans dix minutes, votre lettre sera arrivée. Chère +dame! Puisse l'erreur être reconnue bien vite. Car +qui ne vous aimerait et qui pourrait soutenir que vous +êtes vraiment des huguenotes?</p> + +<p>Jeanne, cependant, avait remercié la digne bigote +et ouvert la porte.</p> + +<p>—Monsieur, nous sommes prêtes, dit-elle.</p> + +<p>L'officier salua et commença à descendre. Il eût pu +s'inquiéter de ce que sa prisonnière avait bien pu dire +à la vieille propriétaire. Mais, on l'a vu, il était passablement +honteux du rôle qu'il jouait et, pourvu qu'il +réussît à ramener à l'hôtel de Mesmes la Dame en +noir et sa fille, il était résolu à n'en pas demander +davantage.</p> + +<p>Henri de Montmorency, caché dans son carrosse, +étouffa un rugissement de joie furieuse en apercevant +Jeanne et sa fille. Il ne s'était même pas aperçu +qu'une arrestation venait d'avoir lieu dans l'hôtellerie +de la Devinière, et que des groupes nombreux commentaient +l'événement.</p> + +<p>Jeanne et Loïse montèrent dans le carrosse qui stationnait +devant la porte.</p> + +<p>Dame Maguelonne les avait suivies jusque-là.</p> + +<p>Au moment où le carrosse allait s'ébranler, Jeanne +lui jeta un regard de suprême recommandation.</p> + +<p>La vieille s'approcha vivement, à l'instant où les +mantelets allaient se rabattre, et murmura:</p> + +<p>—Soyez sans crainte: dans quelques minutes, la +lettre sera dans les mains du chevalier de Pardaillan...</p> + +<p>Un cri terrible, un cri d'angoisse, d'horreur et d'épouvante +retentit, et Jeanne, livide, voulut s'élancer.</p> + +<p>Mais, à cette seconde, les mantelets furent rabattus.</p> + +<p>Le carrosse se mit en mouvement...</p> + +<p>Jeanne tomba évanouie en murmurant:</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan!... Oh! la fatalité!...</p> + +<p>Dame Maguelonne était comme certaines vieilles +femmes qui n'ont rien à faire: elle passait son temps +à épier. Elle avait donc remarqué le jeune cavalier; +elle avait fini par savoir à quelle adresse allaient ses +regards et comme elle était au mieux avec l'une des +servantes de l'hôtellerie, elle avait appris tout ce +qu'on pouvait savoir du chevalier de Pardaillan, alors +que Loïse ignorait jusqu'à son nom.</p> + +<p>La vieille dame flaira donc une affaire d'amour +dans laquelle elle allait se trouver mêlée.</p> + +<p>Ce fut donc les yeux baissés, mais l'esprit en éveil, +qu'elle entra à la Devinière et dit à sa voisine, dame +Huguette Landry Grégoire:</p> + +<p>—Je voudrais parler au chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan! s'écria maître Landry +qui avait entendu. Mais vous n'avez donc rien vu.</p> + +<p>—Non... je ne sais rien... Que se passe-t-il?...</p> + +<p>—Eh bien, le terrible Pardaillan... Pardaillan le +pourfendeur, Pardaillan le matamore, eh bien, il est +arrêté!</p> + +<p>—Arrêté! fit la vieille en pâlissant,—non pas +qu'elle s'intéressât au sort du chevalier, mais déjà +elle craignait d'être compromise.</p> + +<p>Huguette Landry fit tristement signe que son mari +disait l'exacte vérité, tandis que l'aubergiste reprenait:</p> + +<p>—C'est bien son tour! Ça lui apprendra de saisir +les bons bourgeois par le collet et à les tenir suspendus +dans le vide!</p> + +<p>—Et qu'a-t-il fait?</p> + +<p>—Il paraît qu'il conspirait avec les damnés huguenots.</p> + +<p>Pour le coup, dame Maguelonne se retira précipitamment, +rentra chez elle et enfouit la lettre dans +une cachette.</p> + +<p>—Tout devient clair! songea-t-elle. C'étaient des +huguenotes, et elles conspiraient avec le parpaillot +d'en face!</p> + +<p>Pendant que ceci se passait rue Saint-Denis, le carrosse +qui emportait Jeanne de Piennes et sa fille arrivait +à l'hôtel de Mesmes, entrait dans la cour et la +porte se refermait.</p> + +<p>L'officier fit alors descendre les deux femmes; en +se serrant l'une contre l'autre, elles suivirent l'officier +qui les conduisit au premier étage.</p> + +<p>Il s'arrêta devant la porte, et dit en s'inclinant:</p> + +<p>—Veuillez entrer là: ma mission est terminée.</p> + +<p>Jeanne de Piennes répondit par un signe de tête, +et poussa la porte.</p> + +<p>Dès qu'elle fut entrée avec sa fille, cette porte se +referma.</p> + +<p>Elles entendirent le bruit de la clef.</p> + +<p>La pièce où elles venaient d'être enfermées était de +belles dimensions et richement meublée. Les murs +étaient couverts de tapisseries. Au fond de la pièce, il +y avait une porte ouverte. Elle donnait sur une chambre +à coucher au fond de laquelle se trouvait une +deuxième chambre à coucher. Et c'était tout. Cela +composait un appartement de trois pièces dont toutes +les fenêtres donnaient sur la cour de l'hôtel.</p> + +<p>Jeanne se laissa tomber dans un fauteuil.</p> + +<p>—Une lettre! s'écria Loïse en désignant du doigt +un papier qui se trouvait sur la table. Elle s'en saisit +et lut:</p> + +<blockquote> +Les prisonnières n'ont aucun mal à redouter. Si +elles désirent quoi que ce soit, elles n'ont qu'à agiter +la cloche qui se trouve près de cette lettre. Une +femme de chambre est à leur service et accourra +au premier signal. C'est cette femme qui servira +aux prisonnières leurs repas. Il y a toutes chances +pour que cet emprisonnement ne dure que quelques +jours.</blockquote> + +<p>—Qu'est-ce que tout cela signifie? murmura Loïse. +Heureusement, mère, il ne semble pas que nous +soyons dans une prison!</p> + +<p>—Mieux vaudrait peut-être cent fois que nous fussions +en réalité dans une maison du roi.</p> + +<p>Jeanne secoua la tête, comme pour chasser de terribles +soupçons qui lui venaient.</p> + +<p>—Attendons, mon enfant, attendons. Nous saurons +bientôt à quoi nous en tenir. Mais, en attendant, j'ai +une grave confidence à te faire.</p> + +<p>—Dites, ma mère, fit Loïse en s'asseyant près de +Jeanne.</p> + +<p>—Mon enfant, il s'agit de ce jeune cavalier.</p> + +<p>Loïse rougit.</p> + +<p>—Il est donc bien vrai que tu l'aimes! s'écria +Jeanne.</p> + +<p>Loïse baissa la tête.</p> + +<p>La mère garda quelques minutes le silence, comme +si maintenant elle eût hésité à parler.</p> + +<p>—Nous savons son nom, à présent, reprit-elle lentement.</p> + +<p>—Oui. Dame Maguelonne nous l'a appris. Il s'appelle +le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>Et Loïse prononça ces mots avec une telle tendresse +que Jeanne tressaillit.</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan! murmura-t-elle avec +accablement.</p> + +<p>—Mère! mère! s'écria Loïse, on dirait en vérité que +ce nom ne vous est pas inconnu et qu'il vous cause +quelque secret chagrin dont je ne me rends pas +compte... Et j'y songe! Déjà tout à l'heure, lorsque +dame Maguelonne a prononcé ce nom, vous avez jeté +un cri où il y avait de l'angoisse, et, eut-on dit, presque +de la terreur... Vous vous êtes évanouie, mère! +Oh! je tremble... il me semble que je vais apprendre +quelque chose d'affreux!...</p> + +<p>—Ecoute, ma Loïse. Lorsque tu naquis, ta pauvre +mère avait déjà éprouvé bien des malheurs. De terribles +catastrophes s'étaient abattues sur elle. En sorte, +Loïse, que, si tu n'avais pas été là, je serais morte +alors de douleur et de désespoir. Tu ne pourras jamais +comprendre à quel point je t'adorais...</p> + +<p>—Mère, je n'ai qu'à vous regarder pour m'en rendre +compte! fit Loïse tremblante.</p> + +<p>—Chère enfant!... Oui, je t'aimais comme je t'aime +maintenant. Je t'aimais plus que moi-même, plus +que tout au monde, puisque je t'aimais plus que +lui!...</p> + +<p>—Lui!...</p> + +<p>—Mon époux... ton père!...</p> + + +<p>—Ah! mère! Vous n'avez jamais voulu me dire +son nom!</p> + +<p>—Eh bien, tu vas le savoir! L'heure est venue. Ton +père, Loïse, s'appelait... François de Montmorency!</p> + +<p>Loïse jeta un faible cri.</p> + +<p>—Achevez, ma mère! s'écria-t-elle.</p> + +<p>Non pas qu'elle fût éblouie de ce grand nom, elle +qui s'était toujours crue de pauvre naissance; mais +elle se souvenait alors que sa mère lui avait toujours +appris que l'un des deux hommes qu'elle devait le +plus redouter au monde s'appelait Henri de Montmorency.</p> + +<p>Palpitante, elle se suspendit, pour ainsi dire, aux +lèvres de sa mère, qui continua:</p> + +<p>—Ton père, Loïse, était parti pour une rude campagne. +Je le croyais mort. Un jour—jour de joie infinie +et de malheur implacable—j'appris qu'il vivait, +j'appris qu'il était de retour et qu'il accourait vers +moi... Or, sache que l'homme qui me donnait ces +nouvelles, c'était le frère de ton père, et c'était Henri +de Montmorency! Apprends aussi une chose, mon +enfant! C'est que cet homme, avant de me donner +ces nouvelles, t'avait fait enlever par un misérable... +un tigre, comme il l'appela lui-même. Et après m'avoir +appris le retour de ton père, après m'avoir appris +qu'il t'avait fait enlever, il ajouta que, si je démentais +les paroles qu'il allait prononcer en présence de mon +époux, sur un signe de lui, tu serais égorgée!</p> + +<p>—Horreur!...</p> + +<p>—Oui, horreur! Car jamais nul ne saura ce que je +souffris lorsque, devant mon époux, Henri de Montmorency +m'accusa de félonie! Je voulus protester! +mais, à chacun de mes gestes, je voyais son bras prêt +à donner le signal de ta mort au tigre qui t'avait +emportée... Je me tus!...</p> + +<p>—Oh! mère! mère! s'écria Loïse en se jetant dans +les bras de Jeanne, comme vous avez dû souffrir!</p> + +<p>—Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai toujours +dit qu'il y avait un homme au monde que tu +devais haïr, que tu devais fuir comme on fuit le malheur +et la mort... c'était Henri de Montmorency...</p> + +<p>—Et l'autre mère, l'autre!... fit Loïse d'une voix +mourante.</p> + +<p>—L'autre, mon enfant, celui qui t'avait enlevée!...</p> + +<p>—Oui, mère!...</p> + +<p>—Loïse, apprête ton courage... ce monstre s'appelait +le chevalier de Pardaillan!</p> + +<p>Loïse ne poussa pas un cri, ne fit pas un geste.</p> + +<p>Elle demeura comme foudroyée, très pâle, et deux +grosses larmes roulèrent de ses yeux.</p> + +<p>—Le père de celui que j'aime!</p> + +<p>Jeanne la saisit dans ses bras, l'étreignit convulsivement.</p> + +<p>—Oui, dit-elle, enfiévrée, la tête perdue. Oui, ma +Loïse bien-aimée, nous sommes toutes deux marquées +pour le malheur... Un homme généreux te +sauva, te rapporta à moi... et ce fut lui qui m'apprit +le nom du monstre... Oui, c'était le père de celui que +tu aimes... car je sus que le monstre avait un enfant... +de quatre ou cinq ans... le tigre est mort sans doute... +mais l'enfant a grandi...</p> + +<p>Loïse ne disait rien.</p> + +<p>Elle aimait le fils de l'homme exécrable par qui sa +mère avait été condamnée à une vie de malheur!</p> + +<p>Et qui savait si ce fils n'accomplissait pas les mêmes +besognes que le père?</p> + +<p>Pourquoi le jeune chevalier n'était-il pas accouru à +son secours?</p> + +<p>Pourquoi, depuis si longtemps, les guettait-il?</p> + +<p>Ah! il n'y avait plus à en douter! Ce chevalier de +Pardaillan était l'émissaire de l'homme qui l'emprisonnait +et qui emprisonnait sa mère!...</p> + +<p>—Oh! mère, dit-elle dans un murmure d'angoisse, +mon coeur est brisé...</p> + +<p>—Pauvre chérie adorée... il le fallait, vois-tu, pour +éviter de plus grands malheurs...</p> + +<p>—Mon coeur est comme mort, reprit Loïse; mais +ce n'est pas à moi que je songe...</p> + +<p>—A quoi songes-tu donc, mon enfant? fit Jeanne +en jetant un profond regard sur sa fille. A lui, sans +doute! Ah! mon enfant, détourne ta pensée...</p> + +<p>Loïse secoua la tête.</p> + +<p>—Je songe, dit-elle avec un frémissement, à l'homme +qui vient de nous enlever, je crois deviner quel +est cet homme... C'est...</p> + +<p>—Oh! tais-toi, tais-toi! bégaya Jeanne comme si +le nom qui était sur les lèvres de sa fille et sur ses +propres lèvres à elle eût été une malédiction...</p> + +<p>A ce moment, Jeanne étreignit sa fille plus violemment +de son bras droit, tandis que son bras gauche se +tendait vers la porte qui venait de s'ouvrir sans bruit...</p> + +<p>—Lui! murmura-t-elle en devenant livide...</p> + +<p>Sur le pas de la porte, livide lui-même, pareil à un +spectre immobile, se tenait Henri de Montmorency!...</p> +<br><br><br> + + +<h3>XVII</h3> + +<h3>L'ESPIONNE</h3> + +<p>Il est un personnage de ce récit que nous avons à +peine entrevu et qu'il est temps de mettre en lumière. +Nous voulons parler de cette Alice de Lux qui +suivait la reine de Navarre. On a vu comment Jeanne +d'Albret et Alice de Lux, sauvées par le chevalier de +Pardaillan, s'étaient rendues toutes les deux chez le +juif Isaac Ruben, et comment elles étaient montées +dans la voiture qui stationnait en dehors des murs, +non loin de la porte Saint-Martin.</p> + +<p>Le carrosse, enlevé par ses quatre bidets tarbes, +avait contourné Paris, passant au pied de la colline +de Montmartre, puis piquait droit sur Saint-Germain +où avait été signée la paix entre catholiques et réformés, +paix qui n'était guère qu'un menaçant armistice.</p> + +<p>Jeanne d'Albret descendit dans une maison d'une +ruelle qui débouchait sur le côté droit du château. +Là, elle trouva trois gentilshommes qui l'attendaient +dans la salle basse.</p> + +<p>—Venez, comte de Marillac, dit-elle à l'un d'eux.</p> + +<p>Celui qu'elle venait d'appeler ainsi était un jeune +homme d'environ vingt-cinq ans, vigoureusement découpé, +la physionomie empreinte de tristesse. A l'entrée +de la reine et de sa suivante, cette physionomie +s'était soudain éclairée.</p> + +<p>Alice de Lux, de son côté, l'avait regardé.</p> + +<p>Un trouble inexprimable avait fait palpiter son sein.</p> + +<p>Déjà le comte de Marillac s'était incliné devant la +reine, la suivait dans le cabinet retiré où celle-ci venait +de pénétrer.</p> + +<p>—Pourquoi Votre Majesté m'appelle-t-elle ainsi? +demanda alors le jeune homme.</p> + +<p>Jeanne d'Albret jeta un mélancolique regard sur le +comte.</p> + +<p>—N'est-ce donc pas votre nom? dit-elle. Ne vous +ai-je pas créé comte de Marillac?</p> + +<p>—Je dois tout à Votre Majesté, vie, fortune, titre... +Ma reconnaissance ne finira qu'avec mon dernier +battement de coeur... mais je m'appelle Déodat... O +ma reine! Vous ne voyez donc pas que vous êtes la +seule à me donner ce titre de comte de Marillac, et +que tout le monde m'appelle Déodat, l'enfant trouvé!...</p> + +<p>—Mon enfant, dit la reine avec une tendre sévérité, +vous devez chasser ces idées. Brave, loyal, intrépide, +vous êtes marqué pour une belle destinée si +vous ne vous obstinez pas dans cette recherche mortelle +qui peut paralyser tout ce qu'il y a en vous de +bon et de généreux...</p> + +<p>—Ah! fit le comte de Marillac d'une voix sourde, +pourquoi ai-je surpris cette conversation! Pourquoi +la fatalité a-t-elle voulu que j'apprisse le nom de ma +mère! Et pourquoi ne suis-je pas mort le jour où, apprenant +ce nom, j'ai appris aussi que ma mère était +la reine funeste, l'implacable Médicis...</p> + +<p>A ce moment, un cri étouffé retentit dans la pièce +voisine.</p> + +<p>Mais ni la reine de Navarre ni le comte de Marillac, +tout entiers à leurs pensées, n'entendirent ce cri.</p> + +<p>—Quoi qu'il en soit, reprit la reine avec fermeté, +enfermez en vous-même ce fatal secret. Vous savez +combien je vous aime: je vous ai élevé comme mon +propre fils: vous avez couru la montagne avec mon +Henri; vous avez eu les mêmes maîtres... continuez +donc à être mon fils d'adoption...</p> + +<p>Le comte de Marillac s'inclina avec un respect plein +d'émotion, saisit la main de la reine et la porta à ses +lèvres.</p> + +<p>—Maintenant, reprit la reine de Navarre, écoutez-moi, +comte. J'ai besoin dans Paris d'un homme dont +je sois sûre.</p> + +<p>—Je serai cet homme-là! fit vivement Déodat.</p> + +<p>—J'attendais votre proposition, mon enfant, dit la +reine en contenant mal son émotion. Mais faites-y +bien attention, c'est peut-être votre vie que vous allez +exposer.</p> + +<p>—Ma vie vous appartient.</p> + +<p>—Peut-être aussi, reprit lentement la reine de Navarre, +aurez-vous à risquer plus que la vie... peut-être +vous trouverez-vous placé en présence de circonstances +où vous aurez à lutter contre votre propre coeur... +alors, mon enfant, c'est plus que du courage que j'attendrai +de vous, c'est une magnanimité d'âme que je +ne puis espérer qu'en vous...</p> + +<p>—Quelles que soient les circonstances. Majesté, il +me sera impossible d'oublier que, si je vis, c'est à +vous que je le dois!</p> + +<p>—Oui! murmura la reine pensive, il le faut! Écoute-moi, +mon enfant, mon cher fils...</p> + +<p>Alors Jeanne d'Albret, bien qu'elle fût certaine que +nul ne guettait ses paroles, se mit à parler bas.</p> + +<p>L'entretien, ou plutôt le monologue, dura une heure.</p> + +<p>Au bout de cette heure, le comte répéta en les résumant +les instructions qui venaient de lui être données.</p> + +<p>Jeanne d'Albret le saisit, l'attira à elle et, l'embrassant +au front, lui dit:</p> + +<p>—Va, mon fils, pars avec ma bénédiction...</p> + +<p>Déodat s'éloigna et traversa la pièce où attendaient +les deux autres gentilshommes. Il jeta un rapide regard +autour de lui; mais, sans doute, il ne trouva pas +ce qu'il comptait voir ou revoir dans cette salle basse, +car il sortit dans la ruelle, détacha un cheval dont le +bridon était fixé au tourniquet d'un contrevent, se +mit en selle et commença à descendre la grande côte +boisée, dans la direction de Paris.</p> + +<p>Au bout de vingt minutes, le comte de Marillac—ou +Déodat, comme on voudra rappeler—atteignit +un groupe de chaumières ramassées autour d'un pauvre +clocher. Ce hameau s'appelait Mareil. Dans l'obscurité, +le comte distingua un bouquet de chêne et de +buis au-dessus d'une porte. C'était une auberge.</p> + +<p>Il soupira et mit pied à terre en se donnant comme +excuse que les portes de Paris étaient fermées à cette +heure et qu'il valait mieux attendre là le matin, plutôt +que d'aller chercher un gîte du côté de Reuil ou +de Saint-Cloud.</p> + +<p>Il frappa à la porte du bouchon avec le pommeau +de son épée. Au bout de dix minutes, un paysan à +demi aubergiste vint lui ouvrir; et sur le vu de l'épée, +plus encore que sur le vu d'un écu tout brillant, consentit +à servir au comte un repas sur le coin d'une +table, près de l'âtre.</p> + +<p>Après le départ du comte de Marillac, la reine de +Navarre était demeurée quelques minutes seule et +pensive. Puis elle frappa deux coups sur un timbre +avec un petit marteau.</p> + +<p>Une porte s'ouvrit et Alice de Lux parut.</p> + +<p>—Alice, dit Jeanne d'Albret, je vous ai dit, au moment +où nous avons été sauvées, que vous aviez été +bien imprudente...</p> + +<p>—C'est vrai... mais je croyais avoir expliqué à Votre +Majesté...</p> + +<p>—Alice, interrompit la reine, en disant que vous +aviez été imprudente, je me suis trompée... ou j'ai +feint de me tromper; car, si je vous avais dit à ce +moment ma véritable pensée, peut-être eussiez-vous +commis quelque nouvelle imprudence qui, cette fois, +m'eût été fatale.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, madame, balbutia Alice +de Lux.</p> + +<p>—Vous allez me comprendre tout à l'heure. Lorsque +vous êtes venue à la cour de Navarre, Alice, vous +m'avez dit que vous étiez obligée de fuir la colère de +la reine Catherine parce que vous vouliez embrasser +la religion réformée... C'était il y a huit mois... je vous +accueillis comme j'ai toujours accueilli les persécutés; +et comme vous étiez de bonne naissance, je vous +plaçai parmi mes filles d'honneur... Depuis huit mois, +avez-vous un reproche à m'adresser?</p> + +<p>—Votre Majesté m'a comblée, dit Alice, mais, puisque +ma reine daigne m'interroger, qu'elle me permette +à mon tour de poser une question. Ai-je donc +démérité? N'ai-je pas, depuis huit mois, accompli +avec zèle tous les devoirs de ma charge? Ai-je jamais +cherché à détourner quelque gentilhomme des soucis +de la guerre?</p> + +<p>—Je reconnais, fit la reine, que vous avez montré +un zèle dont quelques-uns ont pu être surpris. Que +vous dirai-je? Je vous eusse préférée catholique plutôt +que protestante à ce point. Quant à votre conduite +vis-à-vis de mes gentilshommes, elle est irréprochable; +enfin, votre service a toujours été admirable, au +point que, même lorsque vous n'étiez pas de service, +même quand je n'avais pas besoin de vous, vous étiez +toujours assez près de moi pour tout voir, sinon pour +tout entendre.</p> + +<p>Cette fois, l'accusation était si claire qu'Alice de +Lux chancela.</p> + +<p>—Oh! Majesté, murmura-t-elle, j'ai horreur de comprendre?</p> + +<p>—Il faut pourtant que vous compreniez. Mes soupçons +ne sont guère éveillés que depuis une quinzaine +de jours. Il faut que je me sépare de vous, puisque +j'ai acquis la conviction que vous me trahissez...</p> + +<p>—Votre Majesté me chasse! bégaya la jeune fille.</p> + +<p>—Oui, dit simplement la reine de Navarre.</p> + +<p>Alice de Lux, appuyée au dossier d'un fauteuil, jetait +autour d'elle ces yeux hagards qu'ont les condamnés.</p> + +<p>—Votre Majesté se trompe... je suis victime d'infâmes +calomnies...</p> + +<p>—Écoutez, Alice, dit Jeanne d'Albret d'une voix si +triste que la jeune fille en frissonna, j'eusse pu vous +livrer à nos juges; je n'en ai pas le courage. Je me +contente de vous renvoyer à votre maîtresse, la reine +Catherine...</p> + +<p>—Votre Majesté se trompe!... murmura encore +Alice.</p> + +<p>La reine de Navarre secoua la tête.</p> + +<p>—Ce jour-là où j'entrai chez vous et où je vous surpris +écrivant, pourquoi, Alice, avez-vous jeté votre +lettre au feu?</p> + +<p>—Madame! s'écria Alice, madame, il faut donc que +je vous avoue la vérité!... J'écrivais à celui que +j'aime!...</p> + +<p>—C'est en effet ce que je supposai, et voilà pourquoi +je me tus. Ce jour où un de mes officiers vous +vit causant avec un courrier qui partait pour Paris, +Alice... Le courrier s'éloigna précipitamment: il n'est +plus jamais revenu. Pourquoi?</p> + +<p>—Je lui donnais des commissions pour des amis +que j'ai à Paris, madame! Est-ce ma faute si cet +homme n'est plus revenu? Qui sait, au surplus, s'il +n'a pas été tué?</p> + +<p>—Oui, c'est bien là les différentes explications que +vous avez données, et je vous crus. Cependant, il y a +quinze jours, comme je vous le disais, je commençai à +vous soupçonner sérieusement.</p> + +<p>—Pourquoi, madame? pourquoi?...</p> + +<p>—Votre insistance pour m'accompagner à Paris me +remit en mémoire les faits que je viens de vous exposer, +et beaucoup d'autres. Je me décidai, Alice, +parce que je voulais vous mettre à l'épreuve. Vous +voyez à quel point je répugnais à vous croire... ce que +plusieurs de mes conseilleurs vous accusaient d'être, +puisque j'ai risqué ma vie dans l'espoir de démontrer +votre innocence.</p> + +<p>—Eh bien. Majesté, vous voyez bien que je suis +innocente, puisque vous vivez...</p> + +<p>—Ce n'est pas votre faute! fit sourdement la reine. +Alice de Lux, vous étiez de connivence avec ceux qui +ont voulu me tuer. C'est vous qui avez voulu que la +litière passât sur le pont! C'est vous qui avez ouvert +les rideaux! C'est votre cri qui m'a désignée aux assassins. +C'est à vous que l'un d'eux a voulu remettre +ce billet au moment où la litière se renversait. Il paraît +que j'étais encore moins troublée que vous, puisque +j'ai vu ce billet lorsqu'il tombait sur vos genoux, +puisque je l'ai ramassé sur le sol, puisque je l'ai +gardé, puisque le voilà!...</p> + +<p>En disant ces mots, la reine de Navarre tendait à +Alice un papier plié en triangle et d'un format minuscule.</p> + +<p>La jeune fille tomba à genoux, ou plutôt s'écroula, +écrasée par une telle honte qu'il lui semblait que jamais +plus elle n'oserait se relever.</p> + +<p>—Lisez! ordonna Jeanne d'Albret. Lisez, car ce billet +contient un ordre de vos maîtres.</p> + +<p>L'espionne, subjuguée, déplia le billet, et elle lut:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i2">Si l'affaire réussit, soyez au Louvre demain matin.</p> +<p class="i2">Si l'affaire ne réussit pas, quittez votre poste</p> +<p class="i2">au plus tôt en demandant un congé en règle, et</p> +<p class="i2">venez dans la huitaine. La reine veut vous parler.</p> + </div> </div> + +<p>Il n'y avait pas de signature.</p> + +<p>Un faible cri qui ressemblait à l'atroce gémissement +de la honte se fit jour à travers les lèvres tuméfiées +de l'espionne. La reine de Navarre laissa tomber +sur Alice de Lux un regard de souveraine miséricorde. +Puis elle prononça:</p> + +<p>—Allez...</p> + +<p>L'espionne se releva lentement; elle vit la reine +qui, le bras tendu, lui montrait la porte, et elle recula +jusqu'à ce qu'elle se trouvât contre cette porte. +De ses mains hésitantes, tremblantes, elle ouvrit, sortit, +et ce fut seulement alors qu'elle se mit à courir +comme une insensée.</p> + +<p>Jeanne d'Albret sortit à son tour et entra dans la +salle basse où l'attendaient les deux gentilshommes.</p> + +<p>—Nous partons, messieurs, dit-elle.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, un carrosse, escorté +par les deux gentilshommes à cheval, s'éloignait rapidement.</p> + +<p>Alice de Lux, en quittant la maison, s'était mise à +courir, pareille à une insensée. Elle traversa l'esplanade +qui se trouvait devant le château. Tout à coup, +elle s'arrêta, frissonnante, regarda autour d'elle.</p> + +<p>—Où aller! murmura-t-elle. Où me cacher! Que +vais-je devenir quand il va savoir! Je suis perdue! +Que faire? Aller à Paris? Me rendre aux ordres de +l'implacable Catherine? Oh! non, non!... Qu'ai-je +fait?... J'ai voulu assassiner la reine de Navarre?... +Quelle abjection dans mon âme!</p> + +<p>Elle s'assit sur une pierre, le menton dans les deux +mains.</p> + +<p>Là-bas, dans les montagnes où le fils de Jeanne +d'Albret courait le loup quand il ne courait pas la +jouvencelle, on l'appelait la Belle Béarnaise. Et ce +surnom lui seyait à merveille.</p> + +<p>Mais, dans cette minute, nul n'eût reconnu sa +beauté dans ces traits convulsés, dans ces yeux hagards...</p> + +<p>—Que faire? reprenait-elle. Fuir la reine Catherine?... +Insensée! Pour la fuir, il n'est qu'un refuge: la +tombe... et je ne veux pas mourir... Non! oh! non, +je suis trop jeune pour mourir... Marche, misérable! +Il faut que tu ailles jusqu'au bout de ton infamie... +Allons, debout, espionne! La reine t'attend...</p> + +<p>Machinalement, elle s'était levée et avait repris le +chemin qu'elle venait de parcourir, s'orientant vers +Paris au jugé, car elle connaissait à peine le pays.</p> + +<p>Au bout d'une heure de marche, elle entrevit quelques +maisons basses, et regarda avidement.</p> + +<p>A dix pas d'elle, il lui parut qu'une de ces maisons +basses devant lesquelles elle s'était arrêtée laissait +filtrer un peu de lumière. Avec l'inconsciente résolution +qui présidait à tous ses mouvements, elle se +dirigea vers cette lumière et frappa à une porte. On +ouvrit presque aussitôt.</p> + +<p>—Une chambre pour cette nuit, dit-elle.</p> + +<p>—Oui, fit l'aubergiste. Mais entrez vous chauffer. +Vous grelottez, madame.</p> + +<p>L'homme ouvrit une autre porte, elle donnait sur une +sorte de salle d'auberge qu'éclairait la flambée de l'âtre.</p> + +<p>Elle entra, et, instinctivement, se tourna vers cette +lumière, vers cette chaleur. Et elle vit un cavalier qui +lui tournait le dos, accoudé au coin d'une table.</p> + +<p>Du premier coup, elle le reconnut. Car une flamme +monta à ses joues pâles, et un cri lui échappa.</p> + +<p>Le cavalier se retourna vivement: c'était Déodat.</p> + +<p>—Quoi! Alice! fit-il d'une voix ardente. Je ne rêve +pas. C'est bien vous! Vous au moment où mon âme +était noyée de tristesse à la pensée d'une longue +séparation!</p> + +<p>Il l'avait entraînée vers la grande flamme claire du +foyer, l'avait fait asseoir, et il tenait ses mains +dans les siennes.</p> + +<p>—Oh! mais vous êtes glacée... Vous tremblez, Alice... +Vos mains sont froides... Rapprochez-vous... là... plus +près du feu... Comme vous êtes pâle! Comme vous +paraissez fatiguée...</p> + +<p>—Que vais-je lui dire! songeait-elle.</p> + +<p>Elle se taisait. Pourquoi?... Eh! pardieu! Est-ce +qu'elle ne devait pas être effarée de son audace? +Quoi! cette jeune fille avait quitté la reine de Navarre +pour le rejoindre, accomplissant ainsi un acte +qui la compromettait à jamais, qui la perdait! Et il +était assez ridicule pour se demander les raisons de +sa pâleur, de son angoisse, de son silence!</p> + +<p>Il est vrai qu'ils s'aimaient, qu'ils s'étaient juré leur +foi, qu'ils s'étaient fiancés!</p> + +<p>Ah! comme il regrettait, à cette heure, de n'avoir +pas confié cet amour à la reine de Navarre!... Elle +eût consolé sa douce fiancée, la bonne et maternelle +reine! Elle lui eût fait prendre la séparation avec +patience!</p> + +<p>Il serra ses deux mains avec plus de timidité.</p> + +<p>—Alice! murmura-t-il.</p> + +<p>Elle ferma à demi les yeux.</p> + +<p>—Voici l'horrible minute! songeait-elle. Oh! Mourir! +avant que mes lèvres se desserrent!...</p> + +<p>—Alice, reprit-il, cher ange de ma triste vie, si +jamais j'avais été assez misérable pour douter de +votre amour, quelle preuve plus magnifique et plus +adorable eussiez-vous pu m'offrir que celle de cette +sublime confiance qui vous a poussée à partir parce +que je partais!...</p> + +<p>Les yeux de la jeune fille s'emplirent d'étonnement.</p> + +<p>—Mais ce que vous avez fait, Alice, reprenait-il doucement, +il faut que nul ne le sache... Venez... il en est +temps encore... venez, ma chère âme... dans une demi-heure, +nous serons à Saint-Germain..., et nous dirons +tout à la reine... puis je reprendrai mon chemin, et +vous m'attendrez, paisible, confiante...</p> + +<p>Alice, alors, parla. Elle venait de trouver ce qu'il +fallait dire:</p> + +<p>—La reine est partie...</p> + +<p>—Partie!...</p> + +<p>—Elle est bien loin, maintenant!...</p> + +<p>Il y eut un silence. Marillac, profondément troublé, +contemplait avec un inexprimable attendrissement +Alice de Lux qui, maintenant, se remettait un peu.</p> + +<p>Pour quelques heures ou quelques jours, l'explication +redoutable était écartée par le seul fait que +le comte croyait à un coup de tête amoureux de la +jeune fille.</p> + +<p>—J'ai profité du moment même où Sa Majesté allait +monter dans sa voiture pour m'éloigner... j'ai entendu +qu'on m'appelait, qu'on me cherchait... puis j'ai vu +le carrosse partir dans la nuit.</p> + +<p>—Ceci est un grand malheur, dit le comte. Oh! +comprenez-moi, Alice. Pour moi, vous demeurez la +pure et noble fiancée que vous êtes, l'élue de mon +coeur. Mais que va-t-on dire? Que va penser la reine?</p> + +<p>—Que m'importe ce qu'on pourra dire ou penser, +puisque je vous ai vu... Je ne pouvais supporter l'idée +d'une plus longue séparation... et, lorsque je vous ai +vu prendre le chemin de Paris, une force irrésistible +m'a poussée à me mettre en route, moi aussi...</p> + +<p>En parlant ainsi, Alice de Lux paraissait bouleversée. +Elle l'était réellement. Seulement, ce n'était ni +l'émoi de l'amour ni le trouble de la pudeur. C'était +son mensonge qui la bouleversait. Et c'était aussi les +suites de ce mensonge.</p> + +<p>Mais Déodat ne vit que l'explosion de l'amour.</p> + +<p>—Pardon, Alice, oh! pardon! s'écria-t-il dans le ravissement +de son âme. Vous êtes plus grande, plus +fière, plus généreuse que moi, et je ne mérite pas +d'être aimé d'une fille telle que vous. Oui, oui, mon +Alice, vous êtes à moi, et je suis à vous tout entier, +pour toujours; et cela date du premier jour où je +vous ai vue... Rappelez-vous, Alice... vous veniez de +Paris... vous étiez seule... votre voiture s'était brisée +dans la montagne... vos conducteurs vous avaient +abandonnée... vaillante, vous poursuiviez à pied votre +chemin et je vous rencontrai sur les bords de ce gave +que vous ne pouviez traverser... et vous m'avez alors +raconté votre histoire... et, tandis que vous parliez, je +vous admirais... Longtemps, nous demeurâmes seuls, +sous le grand noyer... et, lorsque vint le crépuscule, +je vous pris dans mes bras, je vous portai sur l'autre +bord du gave, je vous conduisis à la reine de Navarre...</p> + +<p>—C'est de ce jour, Alice, que date mon amour et, +dusse-je vivre cent existences, jamais je ne pourrai +oublier cet instant où je vous portai dans mes bras. +Ah! c'est que vous entriez dans ma vie comme un +rayon de soleil pénètre dans un cachot! Oh! Alice, +mon Alice! une fois encore, vous venez de m'éclairer. +Soyons-nous l'un à l'autre un monde de bonheur, et +oublions le reste de l'univers! Qu'importe ce qu'on +dira...</p> + +<p>Alice de Lux appuya sa tête pâle sur le coeur de +celui qu'elle aimait, et elle murmura:</p> + +<p>—Oh! si tu disais vrai! Si nous pouvions oublier +tout au monde! Ecoute, écoute, mon cher amant... +Moi aussi, j'étais triste à la mort. Mois aussi, j'étais +environnée de ténèbres. Moi aussi je souffrais d'affreuses +tortures. Non, ne t'interroge pas, tu es venu, et +moi aussi j'ai vu s'éclaircir le sinistre horizon où me +poussait la fatalité. Serions-nous donc deux maudits +qu'un ange de miséricorde a jetés l'un vers l'autre +pour les sauver du désespoir! Oui, cela doit être! +Eh bien, puisque tu es tout pour moi, puisque je suis +tout pour toi, fuyons, ô mon amant, fuyons! Laissons +la France! Franchissons les monts et au besoin les +mers!</p> + +<p>—Oh! chère adorée!... tu t'exaltes étrangement...</p> + +<p>—Non. Je suis calme. Et c'est dans tout le calme +de mon esprit que je te répète: partons. Allons en +Espagne ou en Italie, plus loin, s'il le faut.</p> + +<p>Le comte de Marillac secoua la tête lentement.</p> + +<p>—Ecoute-moi, mon Alice. Je te jure sur mon âme +que, si j'étais libre, je te répondrais: tu veux que +nous partions... partons; allons où tu voudras.</p> + +<p>—Mais vous n'êtes pas libre! fit Alice avec +amertume.</p> + +<p>—Ne le sais-tu pas?... Un jour, je te dirai le secret +de ma naissance... et même le nom de ma mère...</p> + +<p>Alice tressaillit. Ce secret, elle l'avait surpris!</p> + +<p>Là-bas, dans la maison de Saint-Germain, c'était +elle qui avait poussé ce cri étouffé lorsque le comte +de Marillac avait parlé de sa mère... Catherine de +Médicis!</p> + +<p>—Oui, reprit le jeune homme; un jour, bientôt, sans +doute, je te dirai tout! Mais sache dès à présent +qu'il est quelqu'un au monde que je vénère, au point +de mourir s'il le faut pour sauver cette femme. Car +c'est une femme, Alice, tu la connais: c'est la reine +de Navarre, celle que nous appelons notre bonne +reine. Elle m'a sauvé. Elle a été ma mère. Je lui dois +tout: la vie, l'honneur et les honneurs. Eh bien, la +reine Jeanne a besoin de moi. Si je partais en ce +moment, ce ne serait pas seulement une fuite, ce serait +une lâcheté, une trahison.</p> + +<p>—Je comprends, fit-elle dans un souffle, en devenant +livide. Alors, nous ne partons pas?</p> + +<p>—Songe que de grands malheurs atteindraient notre +reine, si je n'allais pas à Paris!</p> + +<p>—Oui, oui, c'est vrai... la reine est menacée.. tu +ne dois pas partir...</p> + +<p>—Je te retrouve, généreuse amie!... Mais ne crois +pas au moins que mon devoir vis-à-vis de la reine me +fasse oublier mon amour. Alice, puisque la reine de +Navarre est partie, puisque tu ne peux songer à la +rejoindre maintenant, tu viendras à Paris avec moi. +Je sais une maison où tu seras accueillie comme une +fille...</p> + +<p>—Cette maison? interrogea-t-elle.</p> + +<p>—C'est celle de notre illustre chef, de l'amiral +Coligny.</p> + +<p>A son tour, elle secoua la tête.</p> + +<p>—Tu ne veux pas te réfugier chez l'amiral? Demanda +le comte.</p> + +<p>Elle ferma les yeux, comme accablée.</p> + +<p>—Je suis fatiguée, murmura-t-elle, fatiguée au point +que je n'ai plus ma tête à moi... si je pouvais dormir... +là... près de ce feu... sous ton regard... il me semble +que toute ma fatigue s'en irait.</p> + +<p>Et comme si elle eût succombé au sommeil, elle +renversa sa tête en arrière.</p> + +<p>Le comte de Marillac, sur la pointe des pieds, alla +demander à l'aubergiste un ou deux oreillers, une +couverture.</p> + +<p>Il arrangea les oreillers pour soutenir la tête de la +bien-aimée, jeta la couverture sur ses genoux et, +comprenant à la régularité de sa respiration qu'elle +dormait paisiblement, s'assit lui-même, s'accouda à la +table, les yeux fixés sur elle.</p> + +<p>Profondément attendri, Déodat veillait sur sa +fiancée.</p> + +<p>Alice de Lux méditait.</p> + +<p>Et il est nécessaire que nous essayions de résumer +ici cette méditation. Faute de ce soin, certaines attitudes +de ces personnages demeureraient incomprises.</p> + +<p>La situation de cette femme était tragique. Le +drame, ici, était exceptionnel. Un mot l'explique: +l'espionne adorait le comte de Marillac. Plutôt que de +lui apparaître ce qu'elle était, elle fût morte de mille +morts. Déodat, fils de Catherine, appartenait corps et +âme à Jeanne d'Albret. Alice de Lux espionnait pour +le compte de Catherine de Médicis, pour perdre Jeanne +d'Albret. De ces terribles prémisses se dégageait une +implacable conclusion: Alice et Déodat se trouvaient +ennemis, mais ennemis comme on pouvait l'être alors, +c'est-à-dire que le devoir de chacun d'eux était de tuer +l'autre. Or, si Déodat ne savait rien sur Alice, l'espionne +savait tout sur l'émissaire de Jeanne d'Albret.</p> + +<p>Ce que nous disons là, Alice de Lux le posa nettement +dans son esprit comme un effroyable théorème.</p> + +<p>Et cela posé, elle envisagea deux cas possibles:</p> + +<p>1° Elle se tuait; 2° elle vivait.</p> + +<p>Premier cas. Elle se tuait. La chose ne l'embarrassait +pas. Elle portait toujours sur elle à tout hasard +un poison foudroyant. Donc, rien de plus facile. Par +là, elle échappait à la honte. Oui, mais elle renonçait +à une vie d'amour.</p> + +<p>Elle repoussa cette solution.</p> + +<p>Deuxième cas. Elle vivait. Elle pouvait essayer d'entraîner +Déodat loin de Paris. Oui, cela pouvait réussir.</p> + +<p>L'essentiel était qu'il ne sût rien. Elle pouvait essayer +de s'arracher à la domination de la reine Catherine.</p> + +<p>Se séparer de Déodat pour un temps impossible à +délimiter. Inventer les motifs d'une séparation. Revenir +auprès de Catherine et attendre. Dès qu'elle serait +déliée de Catherine, elle rejoindrait le comte et le +déciderait à partir avec elle.</p> + +<p>Oui, mais si, pendant ce temps, il revoyait la reine +de Navarre?... Si la reine parlait!...</p> + +<p>Pourquoi Jeanne d'Albret parlerait-elle, si lui se +taisait?...</p> + +<p>Donc, il fallait qu'elle inventât quelque chose pour +que Déodat ne parlât jamais d'elle devant la reine de +Navarre.</p> + +<p>Ces différents points adoptés, il n'y avait plus qu'à +trouver le motif de la séparation.</p> + +<p>Mais était-il besoin que la séparation fût complète? +Non, cela n'était pas utile. C'était même dangereux.</p> + +<p>Il fallait qu'elle pût le voir de temps en temps.</p> + +<p>L'aube commençait à blanchir les vitres épaisses de +la salle d'auberge lorsque l'espionne feignit de se réveiller. +Elle sourit au comte de Marillac.</p> + +<p>—Il est temps de prendre une décision, dit-il. Chère +aimée, je vous proposais de vous réfugier dans l'hôtel +de l'amiral.</p> + +<p>—Vraiment? fit-elle d'un air d'ingénuité. Vous me +proposiez cela?</p> + +<p>—Souvenez-vous, Alice...</p> + +<p>—Ah! oui, fit-elle vivement. Mais c'est une chose impossible, +mon bien-aimé. Songez que vous-même, autant +que j'ai pu le comprendre, allez habiter ce même hôtel...</p> + +<p>—C'est pourtant vrai, balbutia-t-il.</p> + +<p>—Ecoutez, mon cher amant. J'ai à Paris une vieille +parente, quelque chose comme une tante, un peu +tombée dans le malheur, mais qui m'aime bien. Sa +maison est modeste. Mais j'y serai admirablement +jusqu'au jour où je pourrai être toute à vous... C'est +là que vous allez me conduire, mon ami.</p> + +<p>Voilà un bonheur! s'écria Déodat rayonnant, +car il n'avait pas envisagé sans une secrète terreur la +solution qu'il avait proposée, l'hôtel Coligny pouvait +devenir un centre d'action violente.—Mais, ajouta-t-il, +pourrai-je vous voir?</p> + +<p>—Oh! répondit-elle avec volubilité, très facilement. +Ma parente est bonne personne... Je lui dirai une +partie de mon doux secret... vous viendrez deux fois +la semaine, les lundis et les vendredis, si vous voulez, +vers neuf heures du soir...</p> + +<p>Il se mit à rire. Il était radieux que les choses +s'arrangeassent ainsi.</p> + +<p>—A propos, fit-il, où demeure madame votre tante?</p> + +<p>—Rue de la Hache, répondit-elle sans hésitation.</p> + +<p>—Près de l'hôtel de la reine? s'écria-t-il en tressaillant.</p> + +<p>—C'est cela même. Non loin de la tour du nouvel +hôtel. Vous verrez, presque au coin de la rue +de la Hache et de la rue Traversine, une petite maison +en retrait, avec une porte peinte en vert. C'est +là...</p> + +<p>—Si près du Louvre! si près de la reine! murmura +sourdement le comte... Mais de quoi vais-je m'inquiéter +là!...</p> + +<p>Et l'aubergiste étant apparu, il s'occupa de faire +servir un déjeuner sommaire à la jeune fille. Ils se +mirent à table. Elle mangea de bon appétit. Ce fut +une heure charmante.</p> + +<p>Enfin, Déodat monta à cheval et prit Alice en +croupe. Le comte prit un trot assez rapide et, vers +huit heures du matin, il entra dans Paris.</p> + +<p>Bientôt il atteignit la rue de la Hache et déposa sa +compagne devant la maison signalée.</p> + +<p>Puis il s'éloigna sans plus se retourner.</p> + +<p>Alice l'accompagna du regard jusqu'à ce qu'il eût +tourné au coin. Alors elle poussa un profond soupir; +toute la force d'âme qui l'avait soutenue jusque-là +tomba d'un coup.</p> + +<p>Défaillante, elle heurta le marteau de la porte verte +et murmura:</p> + +<p>—Adieu, peut-être à jamais, rêve d'amour!</p> + +<p>La porte s'ouvrit. La jeune fille traversa une sorte de +jardinet profond de sept à huit pas, et pénétra dans la +maison qui se composait d'un rez-de-chaussée et d'un +étage. Un mur assez élevé, dans lequel s'ouvrait +la porte verte, séparait le jardin de la rue de la +Hache.</p> + +<p>Si la rue, en raison de l'ombre que projetait la +grande bâtisse de la reine Catherine, paraissait assez +mystérieuse, la maison l'était davantage encore. Personne +n'y entrait jamais.</p> + +<p>Une femme d'une cinquantaine d'années l'habitait +seule.</p> + +<p>Elle était connue dans le quartier sous le nom de +dame Laura. Elle était toujours proprement vêtue, et +même avec une certaine recherche. Quand elle sortait, +elle se glissait silencieusement le long des murs, et +ses sorties avaient toujours lieu de grand matin ou +au crépuscule.</p> + +<p>On en avait un peu peur, bien qu'elle parût bonne +personne, et que, le dimanche, elle assistât très régulièrement +à la messe et aux offices.</p> + +<p>Laura, en voyant entrer Alice, n'eut pas un geste de +surprise. Il y avait pourtant près de dix mois que la +jeune fille n'était venue dans la maison.</p> + +<p>—Vous voilà, Alice! dit-elle sans émotion.</p> + +<p>—Brisée, meurtrie, ma bonne Laura, fatiguée, +d'âme et de corps, écoeurée de mon infamie, dégoûtée +de vivre...</p> + +<p>—Allons, allons! Vous voilà partie encore... Vous +êtes toujours la même... exaltée, vous effarant d'un +rien.</p> + +<p>—Prépare-moi un peu de cet élixir dont tu me +donnais autrefois.</p> + +<p>La femme versa dans un gobelet d'argent quelques +gouttes d'une bouteille qu'elle tira d'une armoire.</p> + +<p>Alice absorba d'un trait la boisson qui venait de +lui être préparée. Elle parut en éprouver aussitôt une +sorte de bien-être, et ses lèvres pâlies reprirent leurs +couleurs.</p> + +<p>Alors, elle examina toutes choses autour d'elle, +comme si elle eût pris plaisir à refaire connaissance +avec cet intérieur.</p> + +<p>Ses yeux, tout à coup, tombèrent sur un portrait.</p> + +<p>Elle tressaillit et le contempla longuement.</p> + +<p>—Il faut enlever cette toile, dit-elle enfin.</p> + +<p>—Pour la mettre dans votre chambre à coucher?</p> + +<p>—Pour la détruire! fit Alice en rougissant.</p> + +<p>—Pauvre maréchal! grommela Laura qui, montant +sur une chaise, décrocha le tableau.</p> + +<p>Bientôt, elle eut décloué la toile; et elle la déchira +en morceaux qu'elle jeta dans le feu. Alice avait assisté +sans dire un mot à cette exécution qu'elle venait +d'ordonner.</p> + +<p>—Laura, dit-elle avec une sorte d'embarras, il viendra +ici, vendredi soir, un jeune homme...</p> + +<p>La vieille qui, un sourire étrange au coin des lèvres, +regardait se consumer les derniers fragments du +portrait, ramena son regard sur la jeune fille.</p> + +<p>—Pourquoi me regardes-tu ainsi? fit Alice. Tu me +plains, n'est-ce pas? Eh bien, oui, je suis à plaindre, +en effet... Mais écoute-moi bien... ce jeune homme +viendra tous les lundis et tous les vendredis...</p> + +<p>—Comme l'autre! dit Laura en attisant le feu.</p> + +<p>—Oui! comme l'autre... puisque les lundis et les +vendredis sont les seuls jours où je suis libre... Tu +comprends ce que j'attends de toi, n'est-ce pas, ma +bonne Laura?</p> + +<p>—Je comprends très bien, Alice. Je redeviens votre +parente... votre vieille cousine?</p> + +<p>—Non, j'ai dit que tu es ma tante.</p> + +<p>—Bien. Je monte en grade. Votre nouvel amoureux +doit être plus important que ce pauvre maréchal de +Damville.</p> + +<p>—Tais-toi, Laura! fit sourdement Alice. Henri de +Montmorency n'était que mon amant.</p> + +<p>—Et celui-ci?</p> + +<p>—Celui-ci... je l'aime!...</p> + +<p>—Et l'autre! non le maréchal!... mais le premier, +ne l'aimiez-vous pas aussi?</p> + +<p>—Le marquis de Pani-Garola!</p> + +<p>—Eh! oui, ce digne marquis! A propos, savez-vous +ce qu'il devient? Il est entré en religion. Cela +vous étonne, n'est-ce pas? Moine à vingt-quatre +ans!</p> + +<p>—Moine! Le marquis de Pani-Garola! murmura +Alice.</p> + +<p>—Maintenant le révérend Panigarola! répondit la +vieille. Ainsi va la vie. Hier démon, aujourd'hui ange +de Dieu... Mais revenons à votre jeune homme. Comment +s'appelle-t-il?</p> + +<p>Alice de Lux n'entendit pas. Elle réfléchissait.</p> + +<p>—Oh! si cela était possible! murmura-t-elle. Je +serais libre!... Tu dis, reprit-elle tout haut, que le +marquis s'est fait moine?... De quel ordre? De quel +couvent?</p> + +<p>—Il est aux carmes de la montagne Sainte-Geneviève.</p> + +<p>—Et il prêche?</p> + +<p>—A Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>—A Saint-Germain-l'Auxerrois. Bien. Laura, tu peux +me sauver la vie, si tu le veux...</p> + +<p>—Que faut-il que je fasse?</p> + +<p>—Obtiens du marquis... du révérend Panigarola +qu'il m'entende en confession.</p> + +<p>La vieille jeta un regard perçant sur Alice, mais elle +ne vit qu'un visage bouleversé par une profonde douleur +et une immense espérance.</p> + +<p>—Oh! oh! songea-t-elle, il y a là quelque secret +qu'il faut que je sache... Ce sera peu facile, continua-t-elle +en répondant à Alice. Le révérend est assiégé..., +mais, enfin, je pense que j'y arriverai, surtout si je dis +quelle nouvelle pénitente implore les secours du digne +père...</p> + +<p>—Garde-toi bien de dire qu'il s'agit de moi! +s'écria Alice. Ecoute, Laura, tu sais combien je t'aime, +et quelle confiance j'ai en toi, puisque tu m'as sauvée +une fois déjà...</p> + +<p>—Oui, vous avez confiance en moi, mais vous ne +m'avez pas encore dit le nom de ce jeune homme qui +doit venir...</p> + +<p>—Plus tard, Laura, plus tard! Ce nom, vois-tu, est +un secret terrible. Mieux vaudrait que je meure plutôt +que de révéler qui il est... Mais écoute... Tu sais +ce que je souffre auprès de la maudite Catherine. +Tu sais quelle horreur j'ai de moi-même! Tu sais que +je me suis vue infâme, que j'ai voulu me tuer... et que, +sans toi, sans tes soins qui m'ont ranimée, sans ces +maternelles caresses qui m'ont consolée, je serais +morte!... Eh bien, aujourd'hui plus que jamais, il +faut que je cesse d'être, comme tant de malheureuses, +un instrument aux mains de cette femme impitoyable. +Si certaines choses que j'espère n'arrivent pas, +il n'y aura plus qu'un repos possible pour moi... la +mort.!</p> + +<p>—La mort à votre âge! Allons, chassez-moi vite +ces pensées funèbres, ou je croirai que vous voulez +imiter votre beau marquis de Pani-Garola qui est +devenu le moine Panigarola, ce qui est une manière +de mourir!</p> + +<p>A ces paroles, Alice frissonna.</p> + +<p>—Le moine, murmura-t-elle.</p> + +<p>—Rassurez-vous, madame, je me charge de vous +faire entendre par lui en confession.</p> + +<p>—Et quand? fit vivement la jeune fille.</p> + +<p>—Tenez... nous sommes aujourd'hui mardi. Eh bien, +pas plus tard que samedi soir; maintenant, laissez-moi +vous poser une question: quel jour comptez-vous +aller au Louvre?</p> + +<p>—J'irai au Louvre samedi matin. Laisse-moi maintenant. +J'ai bien besoin de repos, ma pauvre Laura, et +ces quelques jours ne seront pas de trop pour me +remettre...</p> + +<p>Alice de Lux parut alors s'enfoncer dans une profonde +rêverie que respecta la vieille Laura.</p> + +<p>Le soir de ce jour, comme les lumières étaient +éteintes et que tout semblait dormir dans la maison, +vers dix heures, la porte verte s'ouvrit sans bruit, et +une femme sortit dans la rue de la Hache. Elle se dirigea +d'un pas étouffé et rapide vers la tour de l'hôtel +de la reine.</p> + +<p>Cette tour était percée d'étroites lucarnes qui éclairaient +l'escalier intérieur, et la première de ces lucarnes, +grillée de barreaux solides, se trouvait presque +à hauteur d'homme.</p> + +<p>La femme s'arrêta devant cette lucarne et, se haussant +sur la pointe des pieds, allongeant le bras, +laissa tomber un billet dans l'intérieur de la tour +construite pour l'astrologue Ruggieri.</p> + +<p>Cette femme, c'était la vieille Laura!...</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>XVIII</h3> + +<h3>PIPEAU</h3> + +<p>Ce matin où le chevalier de Pardaillan fut arrêté, +Pipeau, par un sentiment d'amitié fraternelle, fit de +son mieux pour défendre son maître—son ami.</p> + +<p>Pardaillan fut vaincu. Pipeau fut vaincu, et s'enfuit.</p> + +<p>Une fois dans la rue le chien se mit à suivre le +carrosse où l'on avait jeté le chevalier.</p> + +<p>La queue et la tête basses, notre héros—c'est du +chien que nous parlons—arriva à la Bastille, et, dans +la simplicité de son âme, voulut naturellement y +pénétrer.</p> + +<p>Le pauvre animal se heurta le museau à la pointe +d'une hallebarde et, ayant opéré une retraite, il fut +accompagné dans cette retraite par une grêle de +pierres et de projectiles divers. Et quand il voulut +revenir à la charge, il se trouva devant une porte +fermée. Il commença à faire le tour de la forteresse +à cette allure désordonnée qui lui était habituelle.</p> + +<p>Quelques heures se passèrent pour la pauvre bête +dans une sombre inquiétude.</p> + +<p>Il finit par s'installer à une vingtaine de pas de la +porte et du pont-levis, et, le museau en l'air, inspecta +cette chose énorme et noirâtre où son maître s'était +englouti.</p> + +<p>Le soir arriva. Des gens qui s'intéressèrent à la +manoeuvre du chien s'approchèrent de lui. L'un d'eux +voulut l'emmener, il montra les crocs.</p> + +<p>Mais lorsque la nuit fut venue, il se décida à s'en +aller et se dirigea en droite ligne vers la Devinière. +Il entra d'un trait, franchit la salle commune que, +d'un coup d'oeil, il inspecta et monta jusqu'à la +chambre de Pardaillan.</p> + +<p>La chambre était fermée et son maître n'y était +pas: c'est ce dont il s'assura en reniflant à la jointure +de la porte. Triste à la mort, il redescendit, et il pénétra +dans la cuisine.</p> + +<p>—Te voilà, chien d'ivrogne!... cria Landry qui +découpait une volaille et, avec cette grâce spéciale +que peuvent avoir les hippopotames, il balança un +instant sa jambe droite et lança son pied à toute +volée.</p> + +<p>Il y eut un aboi sonore, immédiatement suivi d'un +gémissement. Maître Landry avait manqué son coup; +l'homme avait tournoyé et s'était abattu, entraîné par +sa masse pesante.</p> + +<p>Lorsque les domestiques l'eurent relevé, non sans +effort, et non sans gémissements de l'aubergiste, celui-ci +eut ce mot:</p> + +<p>—L'ennemi est en fuite, Huguette.</p> + +<p>Mais au même moment, il jeta un cri de désespoir, +et de sa main tremblante désigna le plat sur lequel +il était en train de découper la volaille à l'arrivée de +Pipeau.</p> + +<p>La volaille avait disparu!...</p> + +<p>Le chien s'enfuit donc, lesté d'un beau poulet destiné +à quelque riche client et put, ce soir-là, dîner +comme un roi.</p> + +<p>Pendant quelques jours, Pipeau disparut.</p> + +<p>Que devint-il en ces journées moroses? On le vit +à deux ou trois reprises regarder de loin l'auberge de +la Devinière, comme un paradis perdu. Mais le quartier +de la Bastille devint son quartier général.</p> + +<p>Il y passait des journées entières, assis devant la +porte par où son maître avait disparu, le nez en l'air, +très attentif.</p> + +<p>Nous le retrouvons, le dixième jour au matin, à +cette même place. Le pauvre Pipeau avait maigri.</p> + +<p>Tout à coup, il se mit sur ses quatre pattes, les +joues frémissantes, l'oeil enflammé, la queue doucement +remuée.</p> + +<p>Pipeau venait d'apercevoir quelque chose.</p> + +<p>Là-haut, à l'une des étroites fenêtres, un visage +apparaissait derrière des barreaux!</p> + +<p>Pipeau fit quatre pas, huma l'air, écarquilla les +yeux, regarda du nez, regarda de l'oeil... et il fut soudain +convaincu!</p> + +<p>Pipeau témoigna son allégresse en courant de ci et +de là comme un insensé, en tournoyant follement sur +lui-même pour attraper sa queue, en se roulant dans +la boue, en rampant, en bondissant, enfin par toutes +les extravagances qui traduisent le bonheur d'un +chien.</p> + +<p>Finalement, il s'approcha le plus près possible du +fossé, leva la tête vers le visage, et poussa trois abois +clairs:</p> + +<p>—C'est moi! C'est moi! Regarde-moi donc!...</p> + +<p>—Pipeau! cria une voix qui tombait de la meurtrière.</p> + +<p>Le chien répondit par un coup de voix bref.</p> + +<p>—Attention! reprit la voix, qui semblait ne se +préoccuper nullement d'être entendue par les sentinelles +voisines.</p> + +<p>Autre aboi très clair qui signifiait:</p> + +<p>—Je suis prêt! Que veux-tu?</p> + +<p>A ce moment, les sentinelles de garde devant la +porte s'approchèrent. Cette étrange conversation d'un +chien avec un prisonnier leur paraissait quelque +chose de grave.</p> + +<p>Or, à cette même seconde, un objet blanc s'échappa +de la petite fenêtre et, vigoureusement lancé, décrivit +sa trajectoire, franchit le fossé et alla tomber à vingt +pas du chien.</p> + +<p>Cet objet blanc était un papier roulé en boule et +appesanti par un caillou quelconque.</p> + +<p>Les gardes s'élancèrent. Mais, plus prompt que +l'éclair. Pipeau avait déjà atteint le papier et l'avait +saisi dans sa gueule.</p> + +<p>A toutes jambes, il s'enfuit dans la rue Saint-Antoine.</p> + +<p>—Arrête! Arrête! s'écrièrent les gardes qui se +lancèrent dans une poursuite éperdue.</p> + +<p>En quelques secondes, le chien eut disparu à l'horizon. +Alors les gardes, en toute hâte, revinrent à la +Bastille pour prévenir le gouverneur de ce fait exorbitant:</p> + +<p>—Un prisonnier correspondait avec le dehors, envoyait +des lettres! Et son messager était un chien!...</p> + +<p>Ce prisonnier était Pardaillan.</p> + +<p>Quant à Pipeau, quand il fut hors d'atteinte, quand +il s'arrêta haletant, il lâcha la boule de papier qu'il +avait emportée jusque-là, s'en alla tranquillement, et +regagna la Bastille.</p> + +<p>Un passant qui vit ce manège ramassa la boule, déplia +soigneusement le papier, l'examina sur ses deux +Faces...</p> + +<p>Le papier ne portait aucune écriture, aucun signe...</p> + +<p>Le passant le rejeta... et le papier tomba dans le +Ruisseau.</p> +<br><br><br> + + +<h3>XIX</h3> + +<h3>LA BASTILLE</h3> + + +<p>Le chevalier de Pardaillan, lorsqu'il avait entendu +se refermer la porte, lorsqu'il avait compris que cette +porte de son cachot était inébranlable, était tombé +sur les dalles presque sans connaissance.</p> + +<p>Quand il revint à lui, le premier emploi qu'il fit de +son énergie fut de se réduire au calme le plus absolu, +et de dompter la fureur qui bouillonnait en lui.</p> + +<p>Alors, il examina la chambre où il était enfermé.</p> + +<p>C'était une pièce assez vaste dont le plancher était +composé de larges dalles. Seulement, dans tout un +angle, les dalles s'étant brisées, on les avait remplacées +par des carreaux.</p> + +<p>Les murs et la voûte surbaissée étaient en pierres de +taille noircies par le temps; mais elles n'étaient point +trop humides, le cachot étant situé assez haut dans +la tour.</p> + +<p>Une étroite lucarne, placée assez haut, laissait entrer +un peu—très peu—de lumière et d'air. Mais +en montant sur un escabeau de bois, siège unique de +cette prison, il était facile d'atteindre à cette fenêtre.</p> + +<p>Une botte de paille, une cruche pleine d'eau sur +laquelle était déposé un pain, achevaient l'ameublement +de la chambre.</p> + +<p>Dans le corridor, on entendait le pas lent et sonore +d'une sentinelle.</p> + +<p>Pardaillan se jeta sur la paille assez propre qui +devait lui servir de lit. Une couverture trouée, élimée, +traînait sur cette paille. A l'actif de notre héros, +disons qu'à ce moment d'angoisse terrible pour un +homme qui savait parfaitement qu'on ne sort de la +Bastille que—les pieds devant, à ce moment, toute +sa pensée se reporta vers Loïse. L'amertume de son +arrestation lui vint surtout de ce qu'il n'avait pu +courir au secours de sa petite voisine.</p> + +<p>—C'est moi qu'elle a appelé, songeait-il. C'est tout +d'abord à moi qu'elle a pensé dans le danger. Et me +voici en prison!</p> + +<p>Le déchirement qu'il éprouva lui fut une révélation.</p> + +<p>—Je l'aime!</p> + +<p>Mais à quoi bon cet amour? la reverrait-il jamais? +Est-ce qu'on sortait de la Bastille!</p> + +<p>Et quel pouvait être ce danger qui l'avait menacée +au point qu'elle avait appelé à son secours un homme +qu'elle connaissait à peine de vue?</p> + +<p>Ce fut au duc d'Anjou que Pardaillan songea.</p> + +<p>Sans doute le duc et ses acolytes étaient revenus de +bon matin. Ou peut-être même ne s'étaient-ils pas +éloignés...</p> + +<p>Avec un immense désespoir, Pardaillan se dit que, +s'il avait passé la nuit dans la rue comme il en avait +eu un instant la pensée, non seulement il se fût +trouvé là pour protéger Loïse, mais encore il n'eût +pas été arrêté!</p> + +<p>A force de songer à ce qu'il y avait de si terriblement +ironique dans la destinée qui le supprimait du monde +des vivants, à l'heure même où il eût pu être si +heureux, il en vint à se demander pourquoi il était +arrêté...</p> + +<p>Il devinait vaguement que le coup venait de la reine +Catherine. Et pourtant, elle s'était montrée si bonne, +si franche, elle lui avait donné rendez-vous au Louvre +avec une si naturelle fermeté, qu'il refusait de s'arrêter +à ce soupçon.</p> + +<p>Mais qui, alors?</p> + +<p>—Est-ce que ce complot que j'ai surpris... est-ce que +le duc de Guise... mais non! comment aurait-il su!...</p> + +<p>Le soir du sixième jour, il n'y tint plus et résolut +de savoir au moins de quel crime il était accusé.</p> + +<p>Lorsque le geôlier entra le soir dans son cachot, Pardaillan, +pour la première fois, lui adressa la parole.</p> + +<p>—Mon ami..., dit-il d'une voix très douce.</p> + +<p>Le geôlier le regarda de travers.</p> + +<p>—Il m'est défendu de parler aux prisonniers.</p> + +<p>—Un mot! Un seul! Pourquoi suis-je ici!...</p> + +<p>Le geôlier se dirigeait vers la porte. Il se retourna +vers le jeune homme et il le vit si bouleversé, si pâle, +si pitoyable, que sans doute il fut ému.</p> + +<p>—Écoutez, dit-il d'une voix un peu moins rude, je +vous préviens pour la dernière fois: il m'est défendu +de vous parler; si vous persistiez, je serais obligé de +faire mon rapport au gouverneur. Et l'on vous descendrait +dans les cachots!</p> + +<p>—Eh bien, rugit Pardaillan, que cela arrive donc! +Mais je veux savoir! Je le veux, tu entends! Parle +donc, misérable, ou je te jure que je vais t'étrangler!</p> + +<p>Il fit un bond pour se ruer sur le geôlier.</p> + +<p>Mais celui-ci s'attendait sans doute à quelque attaque +car, au, même instant, il fut dans le corridor, et +referma la porte violemment. Pardaillan se jeta +alors sur cette, porte; c'est à peine s'il réussit à +l'ébranler. Pendant toute la nuit et la journée du lendemain, +il fit un tel vacarme, il poussa de tels hurlements, +il assena contre la porte de tels coups, que le +geôlier n'osa pénétrer dans le cachot.</p> + +<p>Seulement, le gouverneur prévenu prit une douzaine +de soldats solidement armés, et, ainsi escorté, +se rendit au cachot du forcené.</p> + +<p>—C'est monsieur le gouverneur qui vient vous voir +cria le geôlier à travers la porte.</p> + +<p>—Enfin! je vais donc savoir! murmura Pardaillan.</p> + +<p>La porte fut ouverte. Les soldats croisèrent leurs +hallebardes. Pardaillan, dans une sorte d'accès de +folie, allait s'élancer sur ces hallebardes.</p> + +<p>Tout à coup, il s'arrêta court...</p> + +<p>Il venait d'apercevoir le gouverneur au milieu des +soldats.</p> + +<p>Et ce gouverneur, il le reconnaissait! C'était l'un +des conspirateurs qu'il avait vus dans l'arrière-salle +de la Devinière.</p> + +<p>—Ah! ah! fit le gouverneur, il paraît que la vue des +hallebardes vous produit le même effet qu'à tous les +enragés de votre espèce! Vous reculez maintenant! +Bon, bon!... Vous ne dites plus rien?... Écoutez, je suis +une bonne âme, moi; que cela ne se renouvelle plus, +vous entendez? Sans quoi, à la première récidive, le +cachot; à la deuxième, la privation d'eau; à la troisième, +la torture.</p> + +<p>Pardaillan avait, en effet, reculé de deux pas.</p> + +<p>—Allons! reprit le gouverneur, vous voilà sage... +et prévenu! Gare le chevalet L.</p> + +<p>Il fit un mouvement pour se retirer. Alors Pardaillan +se porta vivement en avant.</p> + +<p>—Monsieur le gouverneur, dit-il d'une voix dont le +calme eût paru admirable à qui eût su ce qui se +passait en lui, j'ai une demande à vous faire... Une +simple demande...</p> + +<p>—Connu! Vous voulez savoir pourquoi vous êtes +ici?... Eh bien, mon cher, laissez-moi vous apprendre +une chose, c'est que je ne m'inquiète jamais de savoir +le crime de mes prisonniers. Seulement, je puis vous +apprendre aussi que, selon toute probabilité, vous ne +sortirez jamais d'ici... Ainsi, tâchez de faire bon ménage +avec moi et vos dignes gardiens.</p> + +<p>—Je ne demande pas mieux monsieur le gouverneur, +et je vous remercie de vos bons conseils... mais +là n'est pas la demande que je voulais vous faire.</p> + +<p>—Que vouliez-vous donc?</p> + +<p>—Simplement du papier, une plume et de l'encre.</p> + +<p>—C'est défendu.</p> + +<p>—Monsieur le gouverneur, il s'agit d'une révélation.</p> + +<p>—Une révélation?</p> + +<p>—Oui, que je veux faire à vous-même par écrit, +J'ai découvert par hasard un complot.</p> + +<p>—Un complot! fit le gouverneur en pâlissant.</p> + +<p>—Un complot de huguenots, monsieur le gouverneur! +Il ne s'agit rien de moins que d'assassiner +M. de Guise.</p> + +<p>—Ah! ah! diable! et vous avez découvert cela?</p> + +<p>—Je vous donnerai par écrit le moyen de faire +saisir les damnés huguenots et la preuve du complot. +J'espère qu'on m'en saura gré et que je pourrai +rentrer en bonnes grâces...</p> + +<p>—Eh bien, s'il en est ainsi, je vous promets, moi, +de faire tout au monde pour hâter votre délivrance.</p> + +<p>Le digne gouverneur avait immédiatement établi +son plan.</p> + +<p>Il laisserait le prisonnier écrire sa dénonciation, +puis, sur le premier prétexte, il le ferait descendre +dans une de ces bonnes oubliettes où un homme +meurt en quelques mois. Armé des révélations, il +deviendrait non seulement le sauveur de Guise, selon +lui futur roi de France, mais encore le sauveur de la +sainte Eglise.</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, le geôlier apporta à +Pardaillan deux feuilles de papier, de l'encre et des +plumes toutes taillées.</p> + +<p>Le chevalier saisit avidement le papier.</p> + +<p>—Dans quelques jours je serai libre! s'écria-t-il. +C'est votre maître lui-même qui m'ouvrira les portés!</p> + +<p>—Mon maître?</p> + +<p>—Oui, le gouverneur, M. de Guitalens.</p> + +<p>Le geôlier hocha la tête et se retira.</p> + +<p>Le lendemain matin, de très bonne heure, il arriva.</p> + +<p>—Eh bien, cette révélation est-elle écrite?</p> + +<p>—Pas encore!... Vous comprenez... il faut que je me +rappelle bien tout!</p> + +<p>—Hâtez-vous, en ce cas... monsieur le gouverneur +est impatient!</p> + +<p>Pardaillan demeuré seul approcha l'escabeau de la +fenêtre, se hâta d'y monter et colla vivement son +visage aux barreaux.</p> + +<p>Toute la journée, il inspecta du haut de son escabeau +les abords de la prison... Il aperçut à deux ou +trois reprises son chien qui errait, et murmura avec +un sourire attendri:</p> + +<p>—Pauvre Pipeau!...</p> + +<p>Soudain, comme il prononçait ce mot, il étouffa un +cri de joie folle.</p> + +<p>—J'ai trouvé! s'écria-t-il en descendant de son +escabeau.</p> + +<p>Aussitôt, Pardaillan saisit l'une des deux feuilles +de papier qui lui avaient été remises et se mit à +écrire. Puis il plia soigneusement le papier et le cacha +dans son pourpoint.</p> + +<p>Cela fait, à coups de talon, il brisa l'un des carreaux +qui dans un angle du cachot remplaçaient les dalles, +choisit un morceau assez lourd de ce grès et le cacha +soigneusement.</p> + +<p>Le lendemain matin, il prit la feuille de papier sur +laquelle il n'avait rien écrit.</p> + +<p>Il la roula autour du morceau de carreau qu'il +avait brisé, monta sur l'escabeau, et, le coeur battant, +reprit sa place à la fenêtre, ou plutôt à la lucarne.</p> + +<p>Tout de suite, son regard tomba sur Pipeau.</p> + +<p>—Pipeau!... cria-t-il.</p> + +<p>De l'endroit où il se trouvait, il pouvait entrevoir +un coin de la porte d'entrée. Au cri qu'il poussa, il vit +les sentinelles lever la tête.</p> + +<p>—Cela marche! gronda-t-il.</p> + +<p>Au même instant, prenant une légère reculée, il +lança violemment dans l'espace le morceau de carreau +enveloppé de son papier blanc.</p> + +<p>L'instant qui suivit fut pour lui une seconde d'effroyable +angoisse. Il vit le papier rouler sur le sol, +Pipeau le saisir, les gardes se précipiter à la poursuite +du chien.</p> + +<p>Et ce fut seulement lorsqu'il les vit revenir qu'il +descendit de l'escabeau. Il s'assit, passa les deux mains +sur son front et murmura:</p> + +<p>—Si le chien a lâché le papier devant les gardes, +je suis perdu!</p> + +<p>Bientôt, un bruit de pas précipités retentit dans le +corridor. Pardaillan était pâle comme un mort.</p> + +<p>La porte s'ouvrit violemment: le gouverneur apparut +entouré de gardes.</p> + +<p>—Monsieur! gronda le gouverneur, vous allez me +dire ce que contenait la lettre que vous avez jetée, +ou je vous fais mettre à la question sur l'heure!</p> + +<p>Pardaillan poussa un profond soupir de joie.</p> + +<p>—Je suis sauvé! murmura-t-il.</p> + +<p>—En vain nierez-vous! reprit Guitalens. Vous avez +été entendu appelant le chien! Vous avez été vu! +Répondez...</p> + +<p>—Je ne le nie pas. Je dirai plus. C'est que, depuis +longtemps, mon chien est dressé à ce genre d'exercices.</p> + +<p>—Il sait donc où il doit porter ce papier?</p> + +<p>—Il le sait parfaitement; il y a été cent fois.</p> + +<p>—C'est donc à cela que vous destiniez le papier, +sous prétexte de révélation à me faire!... Ah! vous +me le paierez cher! Et à moins que vous ne me disiez +tout... A qui avez-vous écrit?</p> + +<p>—A une personne que je nommerai tout à l'heure +devant vous seul.</p> + +<p>—Et c'est à cette personne que le chien va porter +la lettre?</p> + +<p>—Non, mais à un de mes amis, un ami sûr et +fidèle qui, dès ce soir, remettra la lettre à la personne +qui doit la lire. J'ajoute seulement que mon ami a +ses entrées au Louvre à toute heure.</p> + +<p>Le gouverneur Guitalens tressaillit.</p> + +<p>—La personne qui doit lire la lettre habite donc +le Louvre?</p> + +<p>—Elle y habite!</p> + +<p>Guitalens réfléchit une minute. Le prisonnier répondait +avec une telle franchise ou plutôt avec un +tel aplomb qu'un commencement d'inquiétude vague +se glissa dans l'esprit du gouverneur.</p> + +<p>—C'est bien, reprit-il. Maintenant, voulez-vous dire +ce que contenait la lettre?</p> + +<p>—Avec plaisir, monsieur de Guitalens, fit tranquillement +Pardaillan. Mais il vaudrait mieux que je +vous dise cela seul à seul... Vous m'en pouvez croire...</p> + +<p>—J'exige que vous parliez à l'instant.</p> + +<p>—Soit donc, monsieur! J'ai simplement écrit à la +personne en question qu'un soir, il n'y a pas long-temps, +je me trouvais dans une auberge de Paris +qui se trouve rue Saint-Denis...</p> + +<p>—Silence! gronda le gouverneur en pâlissant.</p> + +<p>—Et où vont boire des poètes... et autres personnages...</p> + +<p>Guitalens devint livide.</p> + +<p>—Prisonnier, interrompit-il d'une voix tremblante, +m'assurez-vous que votre lettre est assez grave pour +que nous en parlions seul à seul?</p> + +<p>—C'est un secret d'État, monsieur.</p> + +<p>—En ce cas, il vaut mieux en effet que je sois +seul à vous entendre.</p> + +<p>Il se retourna et fit un geste.</p> + +<p>Soldats et geôliers sortirent à l'instant.</p> + +<p>—Monsieur, dit le chevalier, je ne dois pas vous +surprendre beaucoup en vous apprenant que la personne +à qui est destinée ma lettre...</p> + +<p>—Plus bas! plus bas! supplia Guitalens.</p> + +<p>—C'est le roi de France! acheva Pardaillan. Maintenant, +si vous tenez à savoir ce que j'écris à Sa +Majesté, j'ai fait un double de ma lettre à votre +intention; ce double, le voici. Lisez-le.</p> + +<p>Pardaillan tira de son pourpoint le papier sur +lequel il avait écrit la veille et le tendit au gouverneur.</p> + +<p>Voici ce que contenait le papier:</p> + +<blockquote> + +<p>—Sa Majesté est prévenue qu'il y a contre elle complot +d'assassinat. Messieurs de Guise, de Damville, +de Tavannes, de Cosseins, de Sainte-Foi, de Guitalens, +gouverneur de la Bastille, conspirent pour +tuer le roi et faire sacrer à sa place M. le duc de +Guise. Sa Majesté aura la preuve du complot en +faisant mettre à la question le moine Thibaut, ou +M. de Guitalens, l'un des plus acharnés. La dernière +réunion des conspirateurs a eu lieu dans une arrière-salle +de l'auberge de la Devinière, rue Saint-Denis.</p> + +</blockquote> + +<p>Je suis perdu, bégaya Guitalens. Misérable!</p> + +<p>—Monsieur! dit Pardaillan, je cherche ma liberté, +voilà tout! Mais je puis vous sauver...</p> + +<p>—Vous!... vous me sauveriez! Et comment?... Dans +quelques instants, le roi saura l'horrible vérité...</p> + +<p>—Eh! s'écria Pardaillan, qui vous dit que le roi +va être prévenu dans quelques instants!...</p> + +<p>—La lettre!</p> + +<p>—Il ne l'aura que ce soir. Mon ami ne doit la +porter que ce soir, à huit heures, entendez-vous! Nous +avons donc toute une journée devant nous!...</p> + +<p>—Fuir?... Mais où fuir?... Je serai rejoint!...</p> + +<p>—Non! ne fuyez pas! Arrangez-vous simplement +pour que la lettre ne parvienne pas au roi!</p> + +<p>—Et comment?</p> + +<p>—Un seul homme est capable d'arrêter cette lettre +dans sa route: c'est moi. Faites-moi sortir d'ici; +dans une heure, je suis chez mon ami, je reprends +la lettre, et je la brûle.</p> + +<p>—Et qui me garantit que vous feriez cela? balbutia-t-il.</p> + +<p>—Monsieur, s'écria le chevalier, regardez-moi. Je +vous jure sur ma tête que, si vous me faites sortir, +cette lettre ne parviendra pas au roi. Puisse-je être +foudroyé si je mens!... Et maintenant, écoutez: ceci +est votre dernière chance. Je ne vous dirai plus rien; +si vous ne me relâchez, le roi que je sauve me fera +bien relâcher, lui! Qu'est-ce que je risque? De rester +ici un jour, deux jours au plus... Tandis que vous... si +vous ne me faites sortir, vous êtes un homme mort...</p> + +<p>Guitalens demeura quelques minutes effondré sur +l'escabeau, faisant d'incroyables efforts pour ressaisir +sa pensée vacillante. Le coup qui le frappait était +vraiment terrible; il se voyait condamné à mort; +et quelle mort! quelque supplice effroyable briserait +sans doute son corps avant qu'il ne se balançât au +bout de l'une des cordes de Montfaucon! Il claquait +des dents.</p> + +<p>—Jurez-moi, bégaya-t-il, jurez-moi... sur le? Christ... +sur l'Evangile... que vous arriverez à temps...</p> + +<p>—Je jurerai tout ce que vous voudrez, fit Pardaillan +d'une voix très calme, mais je vous ferai observer que +le temps passe... vos gardes eux-mêmes vont s'étonner...</p> + +<p>—C'est vrai! fit Guitalens en essuyant son front +couvert de sueur. Monsieur, dans une demi-heure, +vous serez dehors.</p> + +<p>Pardaillan eut assez de puissance sur lui-même pour +commander à son visage de n'exprimer qu'une joie +de politesse.</p> + +<p>—Comme vous voudrez! répondit-il.</p> + +<p>Guitalens ouvrit la porte, rappela les gardes et, devant +eux, se tourna vers le prisonnier.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il, votre secret vaut en effet la +peine d'être transmis à Sa Majesté. Je ne doute pas +de la reconnaissance du roi, et j'espère que, dans peu +d'instants, je pourrai vous ouvrir moi-même les portes +de cette Bastille.</p> + +<p>Le geôlier de Pardaillan demeura stupéfait.</p> + +<p>Le gouverneur, en toute hâte, fit atteler son carrosse +et y monta en disant à voix haute qu'il se rendait au +Louvre. Il s'y rendit en effet et y demeura juste le +temps nécessaire pour que ses gens pussent croire +qu'il avait parlé au roi.</p> + +<p>Au bout, non pas d'une demi-heure, comme il l'avait +dit, mais d'une heure, il était de retour et s'écriait +devant quelques officiers:</p> + +<p>—Ah! c'est bien un grand service que cet homme +rend à Sa Majesté! Mais, messieurs, silence absolu +sur tout ceci.</p> + +<p>Guitalens, séance tenante, se rendit à la prison de +Pardaillan:</p> + +<p>—Monsieur, lui dit-il, je suis heureux de vous annoncer +qu'en raison du service que vous lui rendez +Sa Majesté vous fait grâce...</p> + +<p>—J'en étais sûr!... fit Pardaillan en s'inclinant. +Cinq minutes plus tard, le chevalier était dehors.</p> + +<p>Le gouverneur l'avait escorté jusqu'au pont-levis, +honneur qui prouvait à tous en quelle estime il tenait +son ancien prisonnier. Au moment où Pardaillan allait +s'éloigner, Guitalens lui serra la main d'une façon +significative.</p> + +<p>—Voulez-vous que je vous rassure? fit Pardaillan.</p> + +<p>Les yeux de Guitalens flamboyèrent.</p> + +<p>—Eh bien, écoutez donc: le papier que j'ai jeté +à mon chien...</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—L'ami qui devait le porter au roi...</p> + +<p>—Oui, oui...</p> + +<p>—Eh bien, l'ami n'existe pas; le papier était blanc... +je suis incapable d'une dénonciation, même pour +sauver ma vie...</p> + +<p>Guitalens étouffa un cri où il y avait autant de +joie que de regret. Un instant, il eut la pensée de +mettre sa main au collet de celui qui avouait l'avoir +joué. Mais comme c'était un homme à double face, +il supposa naturellement que Pardaillan pouvait mentir, +que le papier pouvait bien contenir la dénonciation...</p> + +<p>Il grimaça dans un sourire:</p> + +<p>—Vous êtes un charmant cavalier, et je suis vraiment +heureux de vous donner la clef des champs!</p> +<br><br><br> + + +<h3>XX</h3> + +<h3>LA LETTRE DE JEANNE DE PIENNES</h3> + + +<p>Nous ramenons un instant nos lecteurs auprès de +dame Maguelonne, la vieille propriétaire de la maison +où habitaient Jeanne de Piennes et sa fille. On +a vu que cette digne matrone s'était rendue à l'auberge +de la Devinière, comment elle y avait appris +l'arrestation du chevalier de Pardaillan qui concordait +si étrangement avec celle de ses deux locataires +et comment elle était rentrée chez elle fort effrayée +de savoir que sa maison avait été un nid de conspiration +huguenote.</p> + +<p>Sa première pensée fut de brûler la lettre qui lui +avait été confiée par Jeanne de Piennes.</p> + +<p>La terreur de passer pour complice la talonnait. +Mais dame Maguelonne était femme, vieille et dévote. +Cette vénérable femme tremblait d'épouvante à la +pensée qu'on pourrait trouver chez elle cette lettre—et +cependant, elle ne la brûla pas!</p> + +<p>Lorsque, au bout de trois ou, quatre jours de combat +contre sa peur, dame Maguelonne se fut enfin +résolue à ne pas brûler ce papier, elle eut à subir un +nouveau combat.</p> + +<p>En effet, dès qu'elle était seule, elle courait fermer +sa porte et ses fenêtres, allait prendre la lettre, s'asseyait, +et passait des heures entières à se demander:</p> + +<p>—Que peut-il y avoir là-dedans?</p> + +<p>Ce papier, mille et mille fois, elle le tourna en tous +sens, en gratta les joints avec son ongle, essaya au +moyen d'une épingle de soulever le repli. Tant il y eut +qu'à la fin la lettre s'ouvrit.</p> + +<p>Le pli contenait un mot adressé au chevalier de +Pardaillan, et une lettre qui portait une suscription... +Par le mot, la Dame en noir suppliait le chevalier +de faire parvenir la lettre à son adresse.</p> + +<p>Et cette adresse, c'était:</p> + +<p>Pour François, maréchal de Montmorency.</p> + +<p>La vieille demeura stupéfaite et remplie de remords. +En effet, elle voyait clairement qu'il n'y avait pas la +moindre connivence entre la Dame en noir et le +chevalier de Pardaillan; d'où sa stupéfaction. Et +d'autre part, sa curiosité demeurait inassouvie, puisqu'il +y avait une deuxième lettre à ouvrir; d'où son +remords.</p> + +<p>Héroïquement, elle résista plusieurs jours à l'envie +démesurée de savoir ce qu'une pauvre ouvrière comme +sa locataire pouvait bien avoir à dire à un grand +seigneur comme François de Montmorency.</p> + +<p>Enfin, elle n'y tint plus. Elle courut à la lettre, +la déposa sur une table, s'assit et fit sauter le cachet.</p> + +<p>A ce moment, elle bondit. On venait de heurter à +sa porte.</p> + +<p>Au même instant, cette porte s'ouvrit. La vieille +jeta un cri de terreur. Dans son impatience, elle avait +oublié de s'enfermer. Et quelqu'un entrait.</p> + +<p>Et ce quelqu'un, c'était le chevalier de Pardaillan!</p> + +<p>—Vous! cria dame Maguelonne en couvrant de +ses mains tremblantes les papiers restés sur la table.</p> + +<p>Le chevalier demeura un instant étonné.</p> + +<p>—Cette vieille me connaît donc? songeait-il.</p> + +<p>Puis saluant avec politesse:</p> + +<p>—Madame, dit-il, rassurez-vous, je ne vous veux +aucun mal; pardonnez-moi seulement d'entrer ainsi +chez vous et de vous avoir effrayée peut-être... un +grave intérêt m'a fait oublier un instant les convenances.</p> + +<p>—Oui, la lettre! fît la vieille réellement effarée.</p> + +<p>—Quelle lettre? demanda Pardaillan de plus en +plus étonné.</p> + +<p>Dame Maguelonne se mordit les lèvres; elle venait +de se trahir; elle essaya maladroitement de cacher les +papiers, mais Pardaillan les avait vus et ne les perdait +plus des yeux.</p> + +<p>—Vous n'êtes donc plus en prison? reprit la vieille.</p> + +<p>—Vous le voyez, madame; il y avait erreur et, +l'erreur ayant été reconnue, on m'a aussitôt relâché.</p> + +<p>Et ma première visite est pour vous, ma chère dame. +Il y a dix jours, j'ai été arrêté et conduit à la Bastille +à la suite d'une erreur qui, comme vous le voyez, n'a +pas tardé à être reconnue. Or, au moment même où +mon logis était envahi, deux personnes qui demeurent +chez vous étaient menacées d'un grand danger, puisqu'elles +m'appelaient à leur secours. Je sais que ces +deux personnes ont été enlevées violemment le jour +même de mon arrestation...</p> + +<p>—Au même moment.</p> + +<p>—C'est cela! Eh bien, madame, pouvez-vous me +donner à ce sujet le moindre renseignement?</p> + +<p>—Je vous dirai tout ce que je sais. La Dame en +noir et sa fille Loïse ont été arrêtées, dit-on, parce +qu'elles complotaient avec vous.</p> + +<p>—Avec moi!</p> + +<p>—Mais il est bien évident qu'elles étaient innocentes, +les pauvres chères créatures, puisque vous l'êtes +vous-même...</p> + +<p>—Et, dites-moi, qui est venu les arrêter?</p> + +<p>—Des soldats, un officier...</p> + +<p>—Un officier du roi?...</p> + +<p>—Dame, je ne sais pas trop... ah! s'il s'était agi de +religieux, j'aurais tout de suite reconnu le costume.</p> + +<p>—Le duc d'Anjou n'était pas parmi ces gens?</p> + +<p>—Oh! non! fit la vieille effrayée.</p> + +<p>—Vous n'avez aucune idée de l'endroit où on a dû +les emmener?</p> + +<p>—Pour cela, non... j'étais si troublée, vous comprenez.</p> + +<p>—Mais, fit tout à coup le chevalier, lorsque je suis +entré, vous avez parlé d'une lettre. Est-ce que ces +malheureuses femmes auraient écrit?</p> + +<p>Les mains de la vieille se crispèrent sur les papiers +qu'elle avait fini par faire tomber sur son tablier.</p> + +<p>—Voyons, madame, qu'est-ce que ces papiers, que +vous froissez?</p> + +<p>—Monsieur, ce n'est pas moi que les ai ouverts, +je vous le jure, s'écria la vieille.</p> + +<p>Et d'un geste convulsif, elle tendit les papiers à +Pardaillan qui les saisit avidement... D'un coup d'oeil, +il parcourut la lettre qui lui était adressée.</p> + +<p>—Cette chère dame m'a fait promettre de vous +remettre ces écrits, continuait dame Maguelonne avec +volubilité, je vous jure que je me suis aussitôt rendue +à la Devinière pour tenir ma promesse, mais vous +étiez arrêté, je les ai donc précieusement gardés...</p> + +<p>—Personne ne les a vus?</p> + +<p>—Personne, mon cher monsieur, personne au +monde...</p> + +<p>—Qui donc les a ouverts?...</p> + +<p>—Eh! ils se sont ouverts tout seuls!</p> + +<p>—Mais vous les avez lus?</p> + +<p>—Un seul, monsieur, un seul! Celui qui vous était +destiné...</p> + +<p>—Et l'autre?</p> + +<p>—J'allais le lire, mais vous êtes arrivé...</p> + +<p>—Madame, dit Pardaillan qui se leva, j'emporte ces +papiers. Vous le voyez, je suis chargé de faire parvenir +cette lettre au maréchal de Montmorency; rien au +monde ne pourra m'empêcher d'exécuter la volonté +de celle qui m'a honoré de sa confiance. Quant à +vous, madame, vous avez commis une mauvaise action +en ouvrant ces papiers. Je vous la pardonne à une +Condition...</p> + +<p>—Laquelle, mon bon jeune homme?</p> + +<p>—C'est que jamais vous ne parliez à âme qui vive +de ces papiers...</p> + +<p>—Oh! pour cela, vous pouvez en être sûr!</p> + +<p>Le chevalier salua dame Maguelonne et se retira. +Dehors, il retrouva Pipeau qui l'attendait. Il franchit +tranquillement la rue et entra dans l'auberge.</p> + +<p>Maître Landry, qui portait un broc de vin à des +clients, le laissa tomber et s'arrêta, saisi d'étonnement.</p> + +<p>—Le chevalier! fit l'aubergiste atterré.</p> + +<p>—Remettez-vous, cher monsieur, je comprends +toute la joie que vous éprouvez à me revoir; mais +enfin, ce n'est pas une raison pour ne pas me demander +si j'ai faim et ce que je mangerais bien.</p> + +<p>Pardaillan, après s'être restauré, se dirigea vers +l'écurie, constata que son cheval était toujours au +râtelier et que la noble bête n'avait pas souffert de +son absence.</p> + +<p>Puis il monta à sa chambre, et son premier mouvement +fut de ceindre son épée qui était restée accrochée +au mur.</p> + +<p>Alors, il relut trois ou quatre fois de suite le billet +que lui avait adressé la Dame en noir.</p> + +<p>—En somme, conclut-il, il s'agit de faire parvenir +au maréchal, duc de Montmorency, la lettre ci-jointe.</p> + +<p>Et, de même que dame Maguelonne, Pardaillan se +demanda ce qu'il pouvait bien y avoir de commun +entre celle qu'il croyait être une pauvre ouvrière, et +le grand maréchal de Montmorency.</p> + +<p>La lettre était là, sur la table.</p> + +<p>Elle était ouverte... Mais certes, il ne la lirait pas!...</p> + +<p>Et pourtant!... Quel mal ferait-il en la lisant! Et qui +sait s'il n'y trouverait pas des indications précieuses +sur les gens qui avaient arrêté Loïse et sa mère!</p> + +<p>Sans aucun doute, la Dame en noir implorait la +protection du maréchal de Montmorency.</p> + +<p>—Qu'est-il besoin du maréchal? conclut-il. Si quelqu'un +doit délivrer Loïse et sa mère, c'est moi! Je ne +veux pas qu'un autre s'en mêle!... Allons, lisons!...</p> + +<p>Le jeune homme déplia donc brusquement le parchemin +et se mit à lire.</p> + +<p>Quant il eut fini, le chevalier de Pardaillan était très +pâle.</p> + +<p>Un profond soupir gonfla sa poitrine.</p> + +<p>Il reprit la lettre et la relut d'un bout à l'autre, +revint sur deux ou trois passages essentiels, répéta à +demi-voix des phrases entières, comme si le témoignage +de ses yeux seuls eût été insuffisant pour le +convaincre.</p> + +<p>Et lorsque cette deuxième lecture fut terminée, +cette fois la lettre s'échappa de ses mains... Le chevalier +de Pardaillan laissa tomber sa tête sur sa poitrine +et se mit à pleurer.</p> + +<p>La lettre de Jeanne de Piennes était datée du +20 août 1558, c'est-à-dire de l'année même où François +de Montmorency avait épousé Diane de France, fille +naturelle d'Henri II.</p> + +<p>Il y avait environ quatorze ans que cette lettre avait +été écrite. La voici:</p> +<blockquote> + +<p>J'ai donc subi aujourd'hui la pire douleur qu'il +soit donné à une amante d'éprouver. Je l'ai subie, +cette douleur, mon âme est encore comme engourdie, +mon coeur se déchire, et, pourtant, je ne meurs pas!</p> + +<p>Peut-être mon heure n'est-elle pas venue encore.</p> + +<p>Et puis, ce qui me rattache à cette misérable vie, +c'est de me pencher sur le petit lit de l'enfant. Si je +meurs, qui prendra soin d'elle? Il faut que je vive...</p> + +<p>Elle a cinq ans. Si tu pouvais la voir, ô mon +François! En ce moment, elle dort, paisible, confiante... +elle sait que sa mère veille sur elle. Ses cheveux +dénoués, épars sur l'oreiller, lui font une auréole +blonde; ses lèvres sourient. C'est ta fille, ô mon cher +époux!</p> + +<p>Aujourd'hui, François, ton mariage a été célébré. +Toute la pauvre rue que j'habite parle de la +pompe de cette cérémonie et dit que Mme Diane +est la digne épouse d'un fier seigneur tel que toi... +hélas! n'étais-je donc pas digne d'assurer ton bonheur?</p> + +<p>Aujourd'hui, tout est bien fini. La dernière lueur +d'espérance qui vacillait dans mon âme vient de +s'éteindre.</p> + +<p>Le jour où ton père me chassa, broya mon coeur +comme s'il l'eût saisi dans son gantelet des jours de +bataille, le jour où, presque folle, je sortis en trébuchant +de cet hôtel où, pour te sauver, je venais de +signer ma pauvre déchéance, le jour où, éperdue, +agonisante, je m'enfonçai dans le noir Paris, ma fille +dans mes bras, ce jour-là, François, je crus avoir +franchi les limites de la douleur humaine...</p> + +<p>Hélas! Je n'avais pas encore vécu la présente +journée!... Aujourd'hui, c'est fini: tout est noir en +moi.</p> + +<p>C'est fini, François! pourtant, un indissoluble lien +te rattache à moi. Ton enfant vit. Ton enfant vivra. +C'est pour elle que j'ai déchiré mes lèvres qui voulaient +parler, c'est pour elle que j'ai gravi les calvaires +de désespoir, c'est pour elle que j'ai subi le martyre... +Ta fille vivra, François!</p> + +<p>Je devais me taire pour ma fille. Aujourd'hui, +pour ma fille, je dois parler...</p> + +<p>T'ai-je dit qu'elle s'appelle Loïse?... La chère enfant +porte admirablement ce joli nom.</p> + +<p>Que j'aie été frappée, moi, je l'admets. Que ma +vie soit brisée, que je sois déchue de mon titre +d'épouse sans avoir mérité ce suprême affront, soit! +Mais je veux que Loïse soit heureuse: tout ce qui +me reste de vie, force, volonté, énergie, pensée, tout +est là! Je ne veux pas que Loïse soit injustement +frappée comme je l'ai été.</p> + +<p>Pour cela, il faut que tu puisses ouvrir ton coeur +à ta fille. Il faut qu'elle puisse entrer la tête haute +dans ta maison, il faut que Loïse puisse prendre à +ton foyer la place qui lui est due! Et pour cela, mon +cher époux, il faut que tu saches la terrible, la +solennelle vérité...</p> + +<p>Je t'appelle encore mon époux. Car tu demeureras +tel jusqu'à la fin de mes jours.</p> + +<p>Or, il faut que tu saches l'abominable crime qui +nous a séparés. Tu vas tout savoir: et que ton père +fut cruel, et que ton frère fut criminel, et que ton +amante, ton épouse peut porter fièrement ton nom, +et que ta fille a le droit de venir s'asseoir dans la +maison des Montmorency.</p> + +<p>Cette lettre, François, je l'écris parce qu'il faut +que la vérité éclate. Mais pour l'envoyer, pour te la +faire parvenir, j'attends trois choses:</p> + +<p>La première, c'est que ton père soit mort. Car +c'est sur toi que le connétable ferait tomber le poids +de sa haine s'il apprenait que le fatal secret t'est +connu.</p> + +<p>La deuxième, c'est que ma fille... ta Loïse... soit +en âge de défendre ma mémoire et de parler hardiment +comme il convient à une Montmorency, fille +d'une de Piennes, héritière irréprochable des Montmorency.</p> + +<p>La troisième, c'est que je me sente sur ma mort, +ou qu'un grave péril menace notre enfant.</p> + +<p>Tant que ces trois conditions ne seront pas remplies, +ô mon François, je veux demeurer dans mon +ombre, heureuse encore de pouvoir me dire qu'en +me taisant j'assure la paix et le bonheur de l'homme +que j'ai tant aimé...</p> + +<p>Car ma vie à moi ne compte plus. Mais ce qui +compte, François, c'est la vie et le bonheur de notre +enfant.</p> + +<p>Lorsque tu recevras cette lettre, Loïse sera assez +grande pour te parler. Ton père sera mort, et je +n'aurai plus rien à redouter de ce côté pour toi...</p> + +<p>Mais à ce moment-là aussi... ou je serai mourante, +ou un danger sera sûr la tête de Loïse.</p> + +<p>Dans les deux cas, François, la volonté suprême +de ton amante, de ton épouse, est que tu reportes +sur Loïse cette affection dont j'étais si fière, que tu +coures à son secours, que tu la prennes avec toi, que +tu lui rendes le nom auquel elle n'a cessé d'avoir droit, +puisqu'elle est née quand j'étais ta femme, que tu lui +fasses enfin l'existence qui doit être la sienne: celle +d'une héritière directe des Montmorency.</p> + +<p>Et maintenant, François, mon amant, mon cher +époux, voici l'affreux secret. Tout notre malheur tient +dans ces mots:</p> + +<p>Ton frère Henri m'aimait.</p> + +<p>Il ne craignit pas de me l'avouer. Mais j'espérais +que la droiture finirait par l'emporter chez cet homme +si jeune encore. J'espérais que mon amour pour toi +me couvrirait contre l'injure de son amour à lui. +Je me tus pour ne pas déchaîner la guerre dans une +illustre famille.</p> + +<p>La nuit de ton départ pour la guerre, une confidence +était sur mes lèvres... Tu sais quels événements +précipités se produisirent, et que notre mariage eut +lieu... Le lendemain, je t'attendis vainement: tu étais +parti!</p> + +<p>La confidence qui était sur mes lèvres, la voici, +mon François: j'étais enceinte, j'allais te donner un +enfant!</p> + +<p>Cet enfant vint au monde pendant que tu te battais... +c'est notre Loïse.</p> + +<p>Dans ces mois terribles où je te crus mort; où je +faillis mourir moi-même, ton frère disparut, et j'espérai +qu'il s'était éloigné pour toujours.</p> + +<p>Un jour, ma fille me fut enlevée. Et comme éperdue +je la cherchais, ton frère m'apparut, m'annonça +ton retour, et en même temps me dit qu'il connaissait +l'homme qui avait enlevé Loïse. Et comme je +demeurais toute palpitante du bonheur de te savoir +vivant, comme je demandais quelle folie pouvait +pousser ton frère, alors, François, s'ouvrit devant mes +yeux l'abîme où j'allais m'engloutir.</p> + +<p>Notre Loïse était entre les mains d'un homme +payé par ton frère... un misérable qui s'appelait le +chevalier de Pardaillan. Ce monstre devait, sur un +seul signe de ton frère, égorger la pauvre petite +créature... ta fille, François... ce cher petit ange... Et +ce signe, ton frère devait le faire au chevalier de +Pardaillan si j'avais le malheur de prononcer une +seule parole devant toi, tandis que je serais accusée... +accusée de forfaiture par ton propre frère!</p> + +<p>Tu sais maintenant pourquoi je me tus lorsque +ton frère m'accusa!... Je me tus, François! Et pourtant, +mon âme hurlait de désespoir, ma chair criait +sa souffrance! Je me tus, et la nature prit pitié de +moi sans doute... car je m'évanouis et, lorsque je +revins à moi, tu avais disparu...</p> + +<p>J'étais condamnée! mais Loïse, ta fille, était sauvée!</p> + +<p>Ah! François! maudit soit à jamais l'être abominable +qui porte ton nom... ton frère...</p> + +<p>Maudit soit ce Pardaillan, ce complice hideux qui +avait accepté l'effroyable besogne!...</p> + +<p>Mais il faut que tu saches le reste. Toi parti, ma +fille me fut rendue par un inconnu; je courus à +Montmorency pour te dire tout: tu étais en route +pour Paris! Je courus à Paris... je vis le connétable...</p> + +<p>Et le connétable qui sut toute la vérité par moi +me donna à choisir: Ou je renoncerais à mon titre +d'épouse, ou tu serais enfermé au Temple pour la +vie!</p> + +<p>Je signai!... Et je disparus, meurtrie, brisée... +mais ma fille me restait! j'ai vécu pour elle! je vivrai +pour elle...</p> + +<p>Maintenant, mon cher époux, tu sais l'effrayante +vérité.</p> + +<p>Je te jure que, si j'avais été seule frappée, je +serais morte, emportant le terrible secret dans la +tombe.</p> + +<p>Ce secret, je l'écris. Je te le ferai parvenir à +l'heure de ma mort; en mourant, je veux être sûre +que ta Loïse va reprendre le rang auquel elle a droit, +et qu'une vie de bonheur va s'ouvrir devant elle.</p> + +<p>Accours donc, ô mon époux!</p> + +<p>Quelle que soit l'année, quel que soit le jour, +quelle que soit l'heure où j'aurai décidé de te faire +parvenir cette lettre, où tu l'auras reçue, accours, suis +le messager que je t'enverrai..., accours auprès de ta +femme innocente qui n'a jamais cessé d'être digne +de toi et de t'adorer, près de ta fille, ta Loïse, que je +veux remettre dans les bras de son père!...</p> + +<p>Jeanne de PIENNES,</p> + +<p>Duchesse de Montmorency.</p> + +</blockquote> + +<p>Telle était la lettre que venait de lire le chevalier +de Pardaillan! Par une sorte de culte touchant, de +révolte peut-être, par une conscience de son droit +moral et de sa parfaite innocence, la malheureuse +Jeanne l'avait signée de son titre: duchesse de Montmorency.</p> + +<p>Pendant quelques minutes, le jeune homme demeura +immobile, comme s'il eût appris quelque catastrophe.</p> + +<p>Et en effet, c'était une catastrophe qui s'abattait +sur lui.</p> + +<p>Il pleurait silencieusement, les larmes coulaient le +long de ses joues sans qu'il songeât à les essuyer.</p> + +<p>Duchesse de Montmorency!... Loïse est la fille des +Montmorency!...</p> + +<p>Cette sourde exclamation révélait une partie de +son amertume.</p> + +<p>En effet, Pardaillan, pauvre hère, sans sou ni +maille, eût pu épouser Loïse, fille d'une modeste ouvrière.</p> + +<p>Mais Loïse, fille du maréchal de Montmorency, +ne pouvait devenir l'épouse du pauvre chevalier.</p> + +<p>Il faut bien se rendre compte de ce que ce nom +de Montmorency évoquait alors de formidable puissance +et de splendeur.</p> + +<p>Avec le connétable, cette maison, l'une des plus +fières de la noblesse du royaume, avait connu l'apogée +de la grandeur. Le connétable mort, le nom gardait +encore tout son prestige. Et si l'on songe que +François était devenu le chef d'un puissant parti qui +faisait échec aux Guises d'une part, et au roi, d'autre +part, on comprendra que Pardaillan éprouvât une +sorte de vertige quand il mesurait la distance qui le +séparait maintenant de Loïse.</p> + +<p>—Tout est fini! murmura-t-il en répétant la parole +désespérée qu'il avait lue dans la lettre de la +Dame en noir, c'est-à-dire de Jeanne de Piennes...</p> + +<p>Par moments, pourtant, il semblait au chevalier +qu'un peu d'espoir rentrait dans son coeur. Si Loïse +l'aimait! Si elle ne se laissait pas éblouir par la situation +nouvelle qui l'attendait!...</p> + +<p>—Mais non, pauvre fou! reprenait-il aussitôt. Lors +même que Loïse m'aimerait, est-ce que son père peut +consentir à une telle mésalliance! Que suis-je? Moins +que rien, presque un truand aux yeux de beaucoup; +un aventurier sans feu ni lieu; je ne possède au +monde que mon épée, mon cheval et mon chien...</p> + +<p>Il se leva et fit quelques pas rapides dans la chambre.</p> + +<p>—Oh! fit-il en serrant les poings, j'oubliais encore +cela. Non seulement Loïse ne peut pas être à moi, +non seulement elle ne m'aime pas, selon toute vraisemblance, +mais encore elle doit me haïr!... Le jour +où sa mère lui dira ce que mon père a fait, le jour +où elle saura que je m'appelle Pardaillan, quels sentiments +pourra-t-elle avoir pour moi, sinon ceux d'une +répulsion instinctive?</p> + +<p>Il aimait Loïse et son père avait enlevé cette même +Loïse pour une monstrueuse besogne!... Il ne pouvait +y avoir que haine et mépris dans le coeur de Loïse +pour le vieux Pardaillan... et pour son fils!</p> + +<p>—Eh bien, s'écria-t-il sourdement, puisqu'il en est +ainsi, puisque tout nous sépare, puisqu'elle doit me +haïr, pourquoi m'occuperais-je d'elle encore?... Oui! +pourquoi porterais-je cette lettre?... Et que me fait +à moi Mme la duchesse de Montmorency, qui maudit +mon père, qui me maudira moi-même?... Et que me +fait sa fille?... Elles sont malheureuses! Eh bien, que +d'autres courent à leur secours!</p> + +<p>Une étrange exaltation bouleversait le jeune homme. +Il se promenait à grand pas, gesticulait, lui si +sobre de gestes, parlait à haute voix. Il résumait sa +situation. Elle était effrayante.</p> + +<p>Il avait contre lui la reine Catherine, il avait contre +lui le duc d'Anjou et ses mignons qu'il avait gravement +offensés; il avait contre lui le duc de Guise +que Guitalens s'empresserait, sans doute, de mettre +au courant de ce qui s'était passé à la Bastille!...</p> + +<p>Il éclata d'un rire amer.</p> + +<p>—J'oubliais!... Dans la nomenclature de mes ennemis, +j'oubliais Montmorency! Peste! ce n'est pas là +le moindre et, lorsque Mme de Piennes lui aura répété +ce que mon père a tenté contre sa fille, je serai +bien étonné si ce digne seigneur ne cherche pas à +m'achever au cas où la Médicis ne m'aurait pas déjà +fait jeter dans quelque basse fosse! au cas où les +mignons ne m'auraient pas poignardé au détour de +quelque ruelle! En garde, messieurs! Gardez-vous, +je me garde!...</p> + +<p>Et, tirant son épée, dans un de ces gestes flamboyants +qui lui étaient familiers, Pardaillan se fendit +cinq ou six fois contre le mur...</p> + +<p>—Hé! Seigneur Jésus, à qui en avez-vous, monsieur +le chevalier!</p> + +<p>Et Mme Huguette Grégoire apparut en prononçant +ces mots de sa voix douée et câline:</p> + +<p>—Je venais... pour ceci...</p> + +<p>Ceci? fit Pardaillan qui examina du coin de l'oeil +un sac rebondi que l'hôtesse déposait sur le coin de +la table.</p> + +<p>—Oui, monsieur le chevalier. Lorsque vous avez +été arrêté.. vous avez oublié votre argent... là... Alors, +vous comprenez... je vous l'ai gardé... et je vous le +rapporte!</p> + +<p>—Madame Huguette, vous mentez.</p> + +<p>—Moi, grand Dieu!... Je vous jure...</p> + +<p>—Ne jurez pas: c'est votre mari maître Landry, +qui a raflé mes pauvres écus; et, vous, bonne hôtesse, +vous me les rapportez!... Madame Grégoire, vous avez +eu tort: cet argent, je le devais à maître Grégoire. +Je ne l'ai pas oublié: je l'ai laissé pour lui.</p> + +<p>—Mais qu'allez-vous devenir?... Partageons, au +moins!</p> + +<p>—Ma chère Huguette, sachez une chose: c'est que +je ne me sens jamais aussi riche que lorsque je n'ai +pas le sou. D'ailleurs, il me reste cette agrafe, ajouta-t-il +en désignant le bijou que lui avait envoyé la +reine de Navarre et qui était fixé à son chapeau.</p> + +<p>Huguette reprit le sac en soupirant.</p> + +<p>—Mais, continua le chevalier, je ne vous en aime +pas moins... vous avez bon coeur, Huguette... vous +êtes aussi bonne que belle... Ah! Huguette, je crois, +décidément, que je vous adore!...</p> + +<p>Huguette baissa la tête et deux larmes perlèrent à +ses cils.</p> + +<p>—Quoi! vous pleurez, Huguette? s'écria Pardaillan +avec la même fièvre, tandis que le désespoir éclatait +dans ses yeux; vous pleurez! au moment où je vous +jure que je vous aime!...</p> + +<p>Huguette, doucement, se dégagea des bras de Pardaillan.</p> + +<p>—Comme vous devez souffrir! murmura-t-elle.</p> + +<p>Pardaillan tressaillit.</p> + +<p>—Moi! souffrir? Où prenez-vous que je souffre?</p> + +<p>Huguette releva ses beaux yeux sur le jeune homme.</p> + +<p>—Je pense, dit-elle avec mélancolie, que vous avez +beaucoup de chagrin. Oh! ne riez pas ainsi. Vous me +faites mal, et vous vous faites plus de mal encore à +vous-même! Oui, monsieur le chevalier, vous avez le +coeur gros... parce que vous aimez... Croyez-vous donc +que je ne m'en sois pas aperçue?... Pardonnez-moi, +je vous ai guetté... je vous ai vu passer des heures et +des heures à cette fenêtre, le regard fixé sur la petite +fenêtre d'en face... Vous aimez... vous avez laissé là +votre coeur... et celle qui a disparu l'a emporté avec +elle... Et vous croyez, pauvre jeune homme, qu'on ne +vous aime pas... Eh bien, détrompez-vous... on vous +aime...</p> + +<p>—Comment le savez-vous?</p> + +<p>—Je le sais, monsieur, parce que, si je vous ai +guetté, je l'ai guettée, elle aussi! Je le sais, parce +qu'il est facile de tromper un indifférent, mais qu'il +est impossible de tromper une femme... jalouse... une +femme qui aime!</p> + +<p>Pardaillan n'entendit pas ces mots puisqu'ils ne +furent pas prononcés, mais il comprit.</p> + +<p>—Huguette, vous êtes un ange...</p> + +<p>—Vous l'aimez donc bien? fit Huguette à voix +basse.</p> + +<p>Il ne répondit pas et étreignit convulsivement les +mains de l'hôtesse.</p> + +<p>Nous ne savons vraiment pas trop comment cette +scène se serait terminée, si la voix de maître Landry, +qui appelait sa femme d'en bas, ne se fût fait entendre.</p> + +<p>Huguette se sauva légèrement, à demi heureuse, à +demi désolée.</p> + +<p>—Pauvre Huguette! songea Pardaillan. Elle m'aime +et pourtant elle cherchait à me consoler en me +trompant. Mais c'est fini maintenant. Loïse ne m'aime +pas, ne peut pas m'aimer. Eh bien, je ne l'aime plus! +Je redeviens libre... libre de mon coeur, de ma pensée, +de mes pas... Au diable Paris!... Demain, je me mets +à la recherche de mon père!... Et quant à cette lettre... +cette lettre... elle arrivera à son adresse comme +elle pourra!...</p> + +<p>En disant ces mots, Pardaillan saisit la lettre de +Jeanne de Piennes, la recacheta vivement, la fourra +dans son pourpoint d'un mouvement rageur et s'élança +au-dehors, bien résolu à ne plus s'inquiéter de +rien de ce qui concernait Loïse et sa mère, et tous +les Montmorency de France.</p> + +<p>Ce que fit Pardaillan dans cette journée, il est probable +qu'il l'ignora toujours lui-même. On le vit dans +deux ou trois cabarets où il était connu. Il ne prenait +aucun soin de se cacher. Pourtant, sa position +était effrayante.</p> + +<p>Vers cinq heures, il se retrouva calme, de sang-froid, +maître de lui. Il regarda autour de lui, et se +vit non loin de la Seine, presque en face du Louvre, +devant un somptueux hôtel.</p> + +<p>—L'hôtel de Montmorency!... Je n'irai pas, +certes!...</p> + +<p>Presque en même temps, Pardaillan s'approchait +de la grande porte, et furieusement heurtait le marteau!...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXI</h3> + +<h3>LE CONFESSEUR</h3> + +<p>La veille de ce jour où le chevalier de Pardaillan sortit +de la Bastille grâce à la jolie ruse qu'il avait imaginée +et où, malgré sa ferme résolution, il s'était trouvé +devant l'hôtel Montmorency, une scène importante +s'était passée dans l'église Saint-Germain-l'Auxerrois.</p> + +<p>Il était environ neuf heures du soir. Le prédicateur +venait d'achever son sermon devant une foule énorme +qui avait envahi la basilique.</p> + +<p>Ce prédicateur était un moine superbe, de haute +taille et de grande allure. Il portait avec une sorte +de distinction théâtrale le costume noir et blanc de +carme.</p> + +<p>On l'appelait le révérend Panigarola.</p> + +<p>Ce moine, malgré sa jeunesse, produisait une impression +d'ascétisme sévère qui corrigeait fort à propos +l'enthousiasme assez peu religieux qu'il soulevait +chez ses belles auditrices.</p> + +<p>Il était, d'ailleurs, d'une remarquable beauté; il possédait +l'art du geste, ce grand geste des bras levés +vers les voûtes lointaines et qui s'abaissent tout à +coup pour menacer ou pour bénir. Mais ce qu'on admirait +le plus en lui, c'était la véhémence de ses attaques +qui n'épargnaient pas même le roi.</p> + +<p>Ce Panigarola prêchait ouvertement la guerre à +l'hérésie et l'extermination des huguenots. Il englobait +dans la même haine la reine de Navarre, Jeanne +d'Albret, son fils Henri, le prince de Condé, l'amiral +Coligny, enfin tous les huguenots et ceux qui, comme +le roi Charles IX, avaient la faiblesse de les tolérer.</p> + +<p>Panigarola inspirait une curiosité passionnée aux +femmes qui l'écoutaient. Pour quelques-unes et surtout +pour les femmes du peuple, c'était un saint homme +que la reine Catherine avait fait venir d'Italie +pour sauver la France et racheter ses péchés. Mais +pour la plupart des nobles dames qui suivaient ses +sermons, c'était plus et mieux qu'un saint: c'était +un homme qui avait beaucoup péché, et auquel, selon +le précepte de l'évangile, elles pardonnaient beaucoup.</p> + +<p>Elles l'avaient connu naguère, le brillant marquis +de Pani-Garola! Il était de toutes les fêtes; c'était +alors un rude spadassin qui avait sur la conscience +une demi-douzaine de morts; un coureur de cabarets, +un de ces mignons bretteurs dont l'insolence, le +luxe et la force étonnaient le pauvre monde. Puis, +tout à coup, il avait disparu.</p> + +<p>Et voici qu'on le retrouvait sous la robe de carme, +plus beau que jamais, plus flamboyant, mais l'anathème +aux lèvres, alors qu'autrefois ces lèvres n'avaient +eu que des sourires.</p> + +<p>La foule, lentement, s'écoula et se répandit au-dehors +en criant:</p> + +<p>—Mort aux huguenots!</p> + +<p>Il ne resta qu'une quinzaine de femmes qui se mirent +en prière autour d'un confessionnal.</p> + +<p>Mais un bedeau vint les prévenir que le révérend, +très fatigué ce soir-là, n'entendrait aucune de ses pénitentes.</p> + +<p>L'une, jeune et belle autant qu'on pouvait en juger +sous les grands voiles noirs dont elle était couverte, +était affaissée sur un prie-Dieu; parfois un frisson +l'agitait. Lorsque le moine traversa l'église en glissant +silencieusement, sa compagne la poussa du coude +et murmura:</p> + +<p>—Le voici qui vient, Alice!</p> + +<p>Alice de Lux releva la tête et frémit.</p> + +<p>Panigarola passa près de la pénitente et s'enferma +dans le confessionnal.</p> + +<p>—Eh bien? fit à voix basse la compagne d'Alice.</p> + +<p>—Laura... maintenant, je n'ose plus, répondit la +jeune fille d'une voix tremblante. Tu n'as pas prononcé +mon nom, au moins?</p> + +<p>Alice s'approcha du confessionnal et s'agenouilla. +Elle était séparée du moine par un treillis en bois +léger; en outre, ses voiles cachaient son visage; enfin, +l'obscurité était assez grande pour qu'elle ne pût +distinguer nettement le confesseur.</p> + +<p>—Je vous écoute, madame...</p> + +<p>Un court débat se fit en elle, et, tout à coup, sourdement, +elle dit:</p> + +<p>—Marquis de Pani-Garola, je suis Alice de Lux. Je +suis la femme que vous avez aimée, que vous aimez +peut-être encore... et cette femme vient à vous en suppliante...</p> + +<p>—Je vous écoute, madame, répondit le moine de +la même voix indifférente.</p> + +<p>Alice tressaillit de terreur. Il lui sembla comprendre +que, derrière ce grillage, ce n'était pas un homme +qui l'écoutait, mais une statue impassible.</p> + +<p>—Clément, fit-elle avec ardeur, ne reconnaissez-vous +pas ma voix?...</p> + +<p>—Il n'y a plus de Clément, madame, pas plus qu'il +n'y a de marquis de Pani-Garola. Il n'y a devant vous +qu'un homme de Dieu qui vous entendra en Dieu et +qui suppliera Dieu d'avoir pitié de vous, si vous méritez +cette pitié...</p> + +<p>—Oh! balbutia Alice avec un désespoir concentré, +il est impossible que vous ayez oublié notre amour.</p> + +<p>—Madame, si vous me parlez ainsi, je serai obligé +de me retirer.</p> + +<p>—Non, non, restez! Il faut que je vous parle!...</p> + +<p>—Faites-le donc comme si vous parliez à Dieu...</p> + +<p>—Soit!... Eh bien, écoutez-moi, mon révérend +père... et vous me direz si j'ai assez expié mes fautes +et mes crimes, et si le bras de Dieu qui s'est appesanti +sur moi ne m'a pas assez frappée!</p> + +<p>—Je vous écoute, ma fille.</p> + +<p>—Je vais vous raconter la faute d'abord; puis je +vous raconterai l'expiation. Ainsi, vous pourrez juger. +J'avais à peine seize ans. J'étais belle. Une grande +reine m'avait distinguée et m'avait prise parmi ses +filles d'honneur. Et comme j'étais orpheline, comme +je n'avais plus ni père ni mère, ni famille, cette reine +m'assura qu'elle serait ma mère et me tiendrait lieu +de famille...</p> + +<p>—A cette époque, beaucoup de jeunes seigneurs me +dirent qu'ils m'aimaient... mais moi, je n'en aimais +aucun. Je n'aimais personne!... j'aimais le luxe... +j'aimais les dentelles, j'aimais les bijoux... et j'étais +pauvre... La reine dont je vous parle me promit non +pas seulement le luxe, mais la richesse; je lui ai promis +de lui obéir aveuglément... Ce fut là mon premier crime; +la vue de quelques écrins remplis de +diamants m'affola et, pour les posséder, pour m'en +orner à ma guise, j'eusse signé un pacte avec Satan... +Hélas! le pacte fut signé... un jour, la reine me fit +venir dans son oratoire... elle ouvrit devant moi un +tiroir resplendissant de perles, d'émeraudes, de rubis, +de diamants... et elle me dit que tout cela était +à moi si je lui obéissais... Enfiévrée, les joues en feu, +l'âme bouleversée, je m'écriai: «Que faut-il faire? Majesté!...» La reine sourit, me prit par la main, +me conduisit dans une pièce qui précédait son oratoire +et souleva une tenture: derrière la tenture c'était +la grande galerie qui attenait aux appartements +du roi.. là se promenaient les gentilshommes que je +connaissais tous. Elle m'en désigna un et me dit: +«Fais-toi aimer de cet homme!»</p> + +<p>—Un mois plus tard, continua Alice, si bas que le +moine l'entendit à peine, j'étais la maîtresse de ce +gentilhomme...</p> + +<p>Alors, sans un geste, le moine demanda:</p> + +<p>—Comment s'appelait cet homme?</p> + +<p>—Oui! Vous voulez dire que j'ai eu tant d'amants +qu'il faut préciser, n'est-ce pas! Eh bien, il s'appelait +Clément-Jacques de Pani-Garola. Il était marquis. Il +arrivait d'Italie. Vous avez dû le connaître un peu, +mon père!</p> + +<p>—Continuez, ma fille, dit tranquillement le moine. +Cet homme vous l'aimiez sans doute? Eh bien, si +c'est là toute votre faute, je puis vous garantir que +Dieu vous pardonnera, comme je suis prêt à vous +absoudre...</p> + +<p>—Vous me raillez. Eh bien, soit encore. Raillez, +mais écoutez: Ce gentilhomme, je ne l'aimais pas!</p> + +<p>—Et lui? demanda sourdement le moine.</p> + +<p>—Lui!... il m'aima, il m'adora, du moins, je crois +qu'il en fut ainsi... Quoi qu'il en soit, mon révérend, +un an après que j'eus reçu de la reine l'ordre que je +vous ai exposé, je devins mère... L'enfant vint au +monde dans une petite maison de la rue de la Hache +que la reine m'avait donnée... Cette naissance demeura +secrète... le père emporta le nouveau-né...</p> + +<p>—Je comprends, dit le moine en grinçant des +dents. Un tardif sentiment maternel a éclos dans votre +coeur, le remords vous ronge, et vous voulez savoir +ce qu'est devenu l'enfant... Je puis vous renseigner +sur ce point... je le vois tous les jours!</p> + +<p>—L'enfant n'est donc pas mort!... gémit Alice dans +un spasme d'épouvante. Vous m'avez donc menti! +Parlez!</p> + +<p>—Dieu permit que l'enfant vécût. Peut-être voulait-il +en faire l'instrument de ses justes colères!... Le +père, ce marquis, ce brillant et naïf gentilhomme, +l'emporta, comme vous dites, le confia à une nourrice +et lui donna un nom...</p> + +<p>—Lequel? demanda Alice dans un souffle.</p> + +<p>—Celui qu'il portait lui-même. L'enfant s'appelle +Jacques-Clément...</p> + +<p>—Où est-il? Où est-il? râla la mère.</p> + +<p>—Il est élevé dans un couvent de Paris... Je vous +l'ai dit: c'est un enfant du Seigneur... et peut-être le +Seigneur le réserve-t-il pour quelque héroïque aventure. +Est-ce là ce que vous vouliez savoir?</p> + +<p>Écrasée, Alice garda le silence.</p> + +<p>Le moine, d'une voix âpre, comme éraillée par les +puissantes émotions qui se déchaînaient en lui, continua:</p> + +<p>—Vous avez voulu me parler, Alice! Eh bien, vous +m'entendrez à votre tour! Vous êtes venue troubler +la paix qui commençait à s'étendre comme un suaire +sur mon misérable coeur... Ah! vous avez cru que +l'enfant était mort, et, repentante peut-être, vous êtes +venue me demander l'absolution du crime qui ne fut +pas commis.</p> + +<p>Il ne vit pas le geste de dénégation désespérée que +fit Alice, et poursuivit:</p> + +<p>—Vous êtes-vous demandé pourquoi ce crime fut +médité? Avez-vous cherché à savoir pourquoi, ayant +emporté l'enfant, je ne reparus plus auprès de la +mère, pourquoi je descendis dans l'enfer de l'orgie, +et pourquoi enfin je me suis jeté dans ce gouffre qui +s'appelle un couvent!...</p> + +<p>—Clément! bégaya la jeune fille, non seulement +je me le suis demandé, mais je l'ai su presque aussitôt! +Et c'est là ce qui m'amène à vos pieds!</p> + +<p>Le moine tressaillit.</p> + +<p>—Voyons! Parlez! gronda-t-il. Racontez-moi ce que +vous avez appris... Dites-moi surtout les origines du +crime, si vous voulez que je mesure le mal et l'expiation!</p> + +<p>Alors, Alice de Lux, d'une voix entrecoupée, à peine +perceptible, commença.</p> + +<p>—La reine supposait que le parti de Montmorency +avait cherché des alliances en Italie. Elle savait que +vous aviez passé par Vérone, Mantoue, Parme et Venise. +On vous avait vu avec François, maréchal de +Montmorency... La reine voulut avoir la preuve de +cette conspiration, et c'est pour cela que je devins +votre maîtresse... Voilà l'origine du crime.</p> + +<p>—Oui! fit le moine. Le crime lui-même, à présent.</p> + +<p>—Une nuit que vous dormiez profondément, harassé +de mes caresses, je profitai de votre sommeil +pour...</p> + +<p>Elle s'arrêta, palpitante.</p> + +<p>—Vous n'osez achever. J'achèverai, moi! gronda +Panigarola. Vous profitâtes de mon sommeil pour me +voler mes papiers... et, le lendemain matin, ils étaient +entre les mains de Catherine de Médicis!</p> + +<p>—Je m'aperçus tout de suite de ce qui était arrivé, +continua le moine. Et en peu de jours j'acquis la certitude +que la femme que j'adorais était une misérable +espionne!...</p> + +<p>—Grâce! gémit Alice. Je me suis repentie...</p> + +<p>—Heureusement, ces papiers étaient insignifiants. +Le maréchal de Montmorency n'en dut pas moins +prendre la fuite. La vie d'une douzaine d'hommes tint +à un fil. Je ne vous parle pas de la mienne!</p> + +<p>—Grâce! Taisez-vous!...</p> + +<p>—Un mois après, vous accouchiez... Moi, pendant +ces mortelles journées, j'avais étudié ma vengeance...</p> + +<p>—Effroyable vengeance! cria presque la jeune fille. +Vous avez profité de l'état de faiblesse où je me trouvais, +du délire de la fièvre, pour me faire écrire et +signer une lettre que vous m'avez dictée mot à mot! +Et dans cette lettre, je m'accusais moi-même d'avoir +tué mon enfant!...</p> + +<p>—N'était-ce pas convenu! Dites! N'avez-vous pas +consenti à ce que j'emporte l'enfant pour le tuer?... +Amante perfide, mère sans coeur, c'est vous qui maintenant +m'accusez!...</p> + +<p>—Non! Non! gémit Alice terrorisée, je n'accuse +pas, je supplie!... Votre vengeance fut juste, mais comme +elle fut terrible!... Cette lettre que j'écrivis sous +votre dictée! Cette lettre qui me livre au bourreau! +Cette lettre qui fait de moi une fiancée du gibet! +C'est à Catherine de Médicis que vous l'avez remise!</p> + +<p>—Oui! dit le moine avec une netteté glaciale...</p> + +<p>—Et sais-tu ce qui en est résulté! Dis! Le sais-tu!... +Il en est résulté que je suis devenue entre les +mains de la reine un instrument d'infamie! que je +dus entreprendre de devenir la maîtresse de François +de Montmorency! que, n'ayant pas réussi à séduire +cet homme qui passe dans la vie comme un spectre +glacé, je dus séduire son propre frère, Henri! Je ne +parle pas de mes autres amants! mais je te dis que +je vis dans la plus hideuse abjection, et que c'en est +trop, que je ne puis aller plus loin!...</p> + +<p>—Eh bien, fit le moine avec un sourire livide, qui +vous empêche de vous libérer!... Puisque vous savez +maintenant que le crime ne fut pas commis, que l'enfant +est vivant!...</p> + +<p>—Oh! c'est affreux! sanglota la malheureuse. Votre +vengeance est atroce!...</p> + +<p>—Vous aviez adopté un métier: j'ai cherché le +moyen de vous obliger à le continuer, voilà tout!</p> + +<p>—Sans pitié!... oh! il est sans pitié!...</p> + +<p>—Qui vous dit que je sois sans pitié! s'écria Panigarola. +M'avez-vous jamais rien demandé?</p> + +<p>Alice frémit. Un espoir furieux fit irruption dans +cette âme de ténèbre.</p> + +<p>—Oh! bégaya-t-elle, si cela était possible!</p> + +<p>—Dites-moi ce que je puis faire pour vous.</p> + +<p>—Clément, vous pouvez me sauver! Vous pouvez +m'arracher à la honte, au désespoir, à la mort! Et +il suffit pour cela que vous prononciez un mot! Clément, +je t'ai fait beaucoup de mal... sois grand... sois +généreux... pardonne...</p> + +<p>—Que puis-je faire pour vous sauver? répéta le +moine.</p> + +<p>—Tu peux tout!... ô Clément, c'est en suppliante +que je suis venue... songe que tu m'as aimée... Ecoute... +je ne sais quel pacte te lie maintenant à Catherine... +mais je la connais... je sais beaucoup de ses secrets... +je sais qu'autant elle te soupçonnait jadis, autant elle +t'admire à présent... Elle ne peut rien te refuser. Clément!... +Dis un mot... et elle te rendra la fatale, l'horrible +lettre.</p> + +<p>—C'est cela que vous êtes venue me demander!</p> + +<p>—Oui!... répondit-elle d'un souffle d'angoisse.</p> + +<p>—Vous ne vous trompez pas, reprit le moine avec +une sorte de gravité. Je puis beaucoup sur l'esprit de +la reine. Je demanderai donc cette lettre... A une +condition...</p> + +<p>—Parle!... oh! tout ce que tu voudras!</p> + +<p>—Simplement ceci: prouvez-moi qu'il est utile que +cette lettre vous soit rendue... j'entends utile pour +vous!</p> + +<p>Un effroi soudain agrandit les yeux d'Alice. Elle +balbutia:</p> + +<p>—Mais ne vous ai-je pas dit... tout ce que je souffre!...</p> + +<p>—Ce ne peut être là une raison valable.</p> + +<p>—Je vous jure!...</p> + +<p>—Allons! je vois qu'il va falloir que je vous arrache +moi-même votre confession... Si vous voulez votre +liberté, Alice, si vous souffrez dans votre corps que +vous livrez et dans votre coeur noyé de honte, c'est +qu'enfin vous aimez! Enfin!... Est-ce vrai?... Faut-il +vous dire le nom de celui que vous aimez?... Il s'appelle +le comte de Marillac!... Si cela est vrai, il faut +évidemment que vous soyez libérée.</p> + +<p>—Eh bien, oui! c'est vrai! haleta l'espionne en joignant +les mains. J'aime! Pour la première fois de ma +vie, j'aime avec tout mon coeur et toute mon âme!... +Laisse-moi aimer! que t'importe ce que je puis devenir! +Tu t'es vengé! J'ai souffert, j'ai expié... je +disparaîtrai... ô mon Clément... rappelle-toi que tu m'as +aimée... rappelle-toi que, dans mon indignité, mon +coeur s'est ému pour toi... Sauve-moi...</p> + +<p>Panigarola demeura quelques instants silencieux.</p> + +<p>—Vous vous taisez? implora la jeune fille.</p> + +<p>—Je vais vous répondre, dit le carme d'une voix +si rauque et si brisée qu'à peine Alice la reconnut-elle... +Vous me demandez d'aller trouver Catherine et +d'obtenir la lettre accusatrice? Eh bien, c'est impossible. +Je ne suis pas en faveur auprès de la reine +comme vous le pensez et comme je vous le disais +moi-même, pour vous encourager à développer toute +votre pensée. Il y a très longtemps que je n'ai vu la +reine, et il est probable que je ne la verrai jamais.</p> + +<p>L'accent du moine était morne. Il parlait d'une voix +pâle, si l'on peut dire. Évidemment, sa pensée était +ailleurs. Alice demeurait stupéfaite, foudroyée sans +comprendre.</p> + +<p>—Vous refusez de me sauver! murmura-t-elle.</p> + +<p>—Vous sauver! grondait le moine incapable de +se contenir plus longtemps. C'est-à-dire, du fond de +mon malheur, contempler votre félicité qui serait mon +oeuvre! C'est-à-dire vous permettre d'aimer ce Marillac!...</p> + +<p>Alice jeta une plainte étouffée. Le moine se révélait +à elle. Ce n'était pas le confesseur Panigarola, l'homme +apaisé par la prière, le religieux miséricordieux... +c'était encore et toujours ce marquis de Pani-Garola, +ce gentilhomme aux passions dévorantes qu'elle avait +connu!</p> + +<p>Elle se raidit contre le désespoir. Car maintenant +une nouvelle terreur lui venait.</p> + +<p>Comment Panigarola savait-il le nom de celui qu'elle +appelait son fiancé? Le moine lui-même allait le lui +apprendre:</p> + +<p>—Croyez-vous que je vous ai perdue de vue un seul +instant! Du fond de mon cloître, je vous ai suivie +pas à pas. J'ai vu vos gestes, j'ai entendu vos paroles; +il n'est pas un de vos actes, c'est-à-dire pas une de +vos trahisons, dont je ne pourrais vous refaire l'histoire; +je pourrais vous citer tous vos amants l'un +après l'autre!... Mais ne croyez pas que j'ai été jaloux. +En vous livrant à la reine, je savais ce que je +faisais! Et c'était ma vengeance, cela! Vous venez +à moi, et c'est moi que vous voulez faire l'artisan de +votre bonheur! Quoi! Je vous révèle l'existence de +votre enfant! J'essaie de réveiller en vous un sentiment +humain capable de vous valoir l'oubli à défaut +de ma pitié! Et vous ne songez qu'à votre amour! +Insensée! Tu dis que c'est l'absolution de tes crimes +que tu es venue chercher ici! Dis plutôt une malédiction!</p> + +<p>Le moine s'était levé. Il était sorti du confessionnal. +Ses bras se levaient vers le maître-autel dans un geste +d'imprécation... Et ce fut ainsi qu'il s'en alla, glissa +comme un fantôme, secoué de rauques sanglots, et +s'évanouit au fond des ténèbres, laissant Alice renversée +en arrière, évanouie...</p> + +<p>Alors, la vieille Laura, avec un sourire au coin de +ses lèvres minces, accourut auprès d'Alice de Lux.</p> + +<p>—Fuyons, dit-elle avec un morne désespoir. Fuyons! +C'est ici le séjour de l'horreur, du crime et de la damnation!</p> + +<p>Alice de Lux passa une nuit affreuse. Mais telle +était l'énergie morale de cette femme qu'elle ne perdit +pas un instant à se lamenter.</p> + +<p>—Lutter jusqu'au bout! dit-elle en frémissant.</p> + +<p>Si son ancien amant avait eu pitié d'elle, si le moine +avait arraché à Catherine de Médicis la terrible lettre +qui la faisait son esclave, son plan était de ne plus +retourner au Louvre que pour dire à la reine:</p> + +<p>—Jusqu'ici, je vous ai servie. Maintenant, je reprends +ma liberté. Je ne vous demande rien que votre +neutralité, je n'espère rien que d'être oubliée de +vous.</p> + +<p>Tout ce rêve de liberté, de bonheur, s'écroulait. Il +fallait reprendre la chaîne. Il fallait au plus tôt se +rendre au Louvre, d'après les ordres qu'elle avait +reçus.</p> + +<p>Le lendemain matin, Alice de Lux avait repris son +visage impassible. Avec l'aide de Laura, elle s'habilla +soigneusement et, accompagnée de la vieille femme, +se rendit au Louvre.</p> + +<p>Bientôt elle parvint dans les appartements privés +de la reine. Catherine de Médicis fut prévenue que +Mlle Alice de Lux, de retour d'un long voyage, sollicitait +l'honneur de lui présenter ses devoirs. Elle fit +répondre qu'elle recevrait Alice dès qu'elle serait libre +et que sa fille d'honneur eût à ne pas s'éloigner du +Louvre tant qu'elle ne l'aurait pas vue.</p> + +<p>Catherine était en effet en conférence avec son +confident, son ancien amant, son véritable ami, l'astrologue +Ruggieri.</p> + +<p>Catherine avait pleine confiance dans la science de +Ruggieri. Et Ruggieri lui-même n'était pas un charlatan. +Il considérait l'astrologie comme la seule +science qui valût d'être étudiée.</p> + +<p>Au moment où nous pénétrons dans le cabinet de +la reine, Ruggieri prenait congé d'elle.</p> + +<p>—Ainsi, disait l'astrologue, c'est la paix?</p> + +<p>—Oui, René, la paix... la paix qui est parfois une +arme plus redoutable que la guerre.</p> + +<p>—Et vous pensez que Jeanne d'Albret viendra à +Paris?</p> + +<p>—Elle viendra, René.</p> + +<p>—Coligny?</p> + +<p>—Il viendra. Condé, Henri de Béarn viendront... +Songe donc à ce que je t'ai recommandée.</p> + +<p>—Répandre le bruit que la reine de Navarre est +malade?</p> + +<p>—C'est cela, mon bon René, dit Catherine avec +un sourire, et je puis t'assurer qu'elle est bien +malade. Mais ce n'est pas tout... Tu oublies le principal.</p> + +<p>—Répandre le bruit que Jeanne d'Albret a un autre +enfant qu'Henri! fit Ruggieri en pâlissant.</p> + +<p>—Oui, un enfant qui est même plus âgé qu'Henri +de Béarn... et qui aurait bien des droits... si Henri +venait à disparaître... tu le connais! ajouta-t-elle en +fixant un regard dominateur sur l'astrologue.</p> + +<p>Celui-ci courba la tête et murmura dans un soupir.</p> + +<p>—Mon fils!...</p> + +<p>Puis se redressant:</p> + +<p>—Une calomnie, Catherine!</p> + +<p>—Oui, une calomnie, René!...</p> + +<p>—Personne ne voudra croire, fit-il en hochant la +tête.</p> + +<p>—Le mensonge est l'arme des forts, l'arme de ceux +qui ont regardé la vie face à face et ont dit à la vie: +tu n'es que néant! L'arme de ceux qui ont sondé leur +conscience, et ont dit à leur conscience: tu n'es +qu'imagination! Le vulgaire, le troupeau que nous +gouvernons, doit avoir la haine du mensonge. Mais +nous, René, nous pouvons et nous devons mentir, +puisque le mensonge est le fond même de tout gouvernement +solide.</p> + +<p>—Je mentirai donc, ma belle reine! s'écria Ruggieri.</p> + +<p>—La reine de Navarre viendra à Paris, je te le +répète. Il faut qu'avant même son arrivée le mensonge +ait déjà préparé nos voies. D'abord, elle est +malade, tu comprends? Ensuite, elle a un fils... pourquoi +t'assombris-tu? Et qui te dit que ce fils... je ne +le réserve pas à de hautes destinées! qui te dit qu'il +ne sera pas roi de Navarre à la place d'Henri!...</p> + +<p>—Ah! Catherine, murmura l'astrologue en appuyant +ses lèvres sur la main de la reine, comme vous +êtes grande.</p> + +<p>—Va! fit la reine en souriant, va et songe à +m'obéir...</p> + +<p>—Aveuglément! s'écria l'astrologue en s'élançant +hors du cabinet.</p> + +<p>A son tour, Catherine de Médicis quitta ses appartements +sans passer par la salle où étaient réunies +ses dames d'atours, et, par des couloirs réservés, gagna +le logis du roi.</p> + +<p>A mesure qu'elle approchait, elle entendait une sonnerie +de chasse. Charles IX, grand chasseur, avait +une passion furieuse pour l'art de la vénerie en général +et pour tous les arts qui s'y rattachaient en +particulier. Il sonnait de la trompe à s'en époumoner, +à s'en rendre malade.</p> + +<p>Avant d'entrer chez le roi, Catherine composa son +visage et prit son air le plus mélancolique. Lorsqu'elle +entra, Charles IX déposa aussitôt sa trompe, +et, s'avançant vers elle, la prit par une main, baisa +cette main et la conduisit enfin jusqu'à un grand +fauteuil dans lequel la reine s'assit.</p> + +<p>—Mon fils, dit alors Catherine, je viens, comme +tous les matins, m'informer de votre santé. Comment +êtes-vous?... Tournez-vous vers la fenêtre, que +je vous voie... Mais vous me paraissez bien... très +bien... Ah! je respire... C'est que, voyez-vous, je ne vis +plus depuis qu'Ambroise Paré m'a affirmé que l'une +de ces crises pouvait vous tuer sur le coup; mais je +n'en crois rien, Charles; d'ailleurs, j'ai ordonné des +prières secrètes dans trois églises et notamment à +Notre-Dame.</p> + +<p>—Ce que vous me dites là, madame, me rassurerait +si j'avais besoin d'être rassuré; mais je suis +comme vous; je ne crois nullement aux sinistres prédictions +de maître Paré, et ceux qui pourraient se réjouir +de ma mort devront attendre.</p> + +<p>—Amen! dit Catherine. Mais, mon fils, vous croyez +donc qu'il y a des gens qui se réjouiraient de la mort +du roi!</p> + +<p>—Eh, madame, d'où vous viennent ces idées funèbres!</p> + +<p>—La constante inquiétude d'une mère, Charles, ne +désarme jamais devant les apparences de la sécurité.</p> + +<p>—Et moi, je vous dis que je me porte à merveille! +Quant aux gens qui se réjouissent en secret dès que +j'ai la colique, ils sont partout et jusque dans ce +palais!</p> + +<p>—Vous voulez parler de messieurs les huguenots, +mon fils. Eh bien, je voulais justement vous entretenir +à leur sujet. Si cela vous convient, sire, le moment +serait bon...</p> + +<p>Et Catherine jeta un regard significatif sur trois ou +quatre personnes de l'entourage royal qui, au moment +où la reine mère était entrée, s'étaient retirées +dans un coin.</p> + +<p>Le roi se tourna vers ces personnes.</p> + +<p>—Messieurs, dit-il, la reine veut m'entretenir... +Maître Pompéus, vous reviendrez dans une heure pour +ma leçon d'armes... Ah! apportez-moi donc quelques-unes +de ces lames arabes dont vous me parliez... Maître +Crucé, nous causerons demain de ferronnerie; je +veux voir ce nouveau modèle de serrure que vous avez +inventé; messieurs, à bientôt.</p> + +<p>Le maître d'armes, Crucé, les gentilshommes sortirent +après une profonde salutation à la reine. Au moment +où la reine mère était rentrée, s'étaient retirées +rapide regard.</p> + +<p>—Je vous écoute, madame! fit alors Charles IX en +se jetant dans un vaste fauteuil. Ici, Naysus! Euyalus!</p> + +<p>Deux magnifiques lévriers qui, depuis l'entrée de +la reine, n'avaient cessé de gronder, vinrent se coucher +près du roi.</p> + +<p>—Charles, dit alors Catherine, est-ce que vous ne +pensez pas que cette longue dispute, ces guerres funestes +où succombent l'un après l'autre les meilleurs +gentilshommes de l'un et l'autre parti ne finiront pas +par appauvrir l'héritage que vous tenez de votre père +et que vous devez transmettre intact à vos successeurs?</p> + +<p>—Si fait, pardieu! Je trouve que c'est vraiment +payer trop cher le plaisir d'entendre la messe, que de +voir succomber tant de braves.</p> + +<p>—J'aime à vous voir dans ces dispositions, sire.</p> + +<p>—Je ne m'étonne que d'une chose, madame; c'est +que ces dispositions semblent vous étonner. N'ai-je +pas toujours prêché que la paix devait se faire entre +les deux religions? C'est vous qui venez me prêcher +la concorde, alors que j'ai dû toujours résister à votre +robuste appétit de guerre et de massacre! C'en +est assez par la mort-dieu! J'entends que ma volonté +soit faite, que tous vos muguets et mignons cessent +de provoquer les huguenots, et que ces moines damnés +comme votre Panigarola... nous verrons bien, pardieu! +ajouta tout à coup Charles IX en se levant, +qui commande à Paris!</p> + +<p>Aux derniers mots, il marcha sur Catherine d'un air +si menaçant que la reine se leva en étendant le bras.</p> + +<p>—Eh! mon fils, s'écria-t-elle avec un rire forcé, on +dirait vraiment que c'est à votre mère que vous en +voulez!... Mais, si vous m'en croyez, vous n'arrêterez +personne, pas plus Panigarola que Maugiron ou Quélus...</p> + +<p>—Je les arrêterai, si bon me semble, madame! +J'arrêterai Henri s'il le faut!</p> + +<p>—Bon! fit la reine, vous parlez de paix, et vous +ne rêvez qu'arrestations jusque dans votre famille!</p> + +<p>Mais déjà Charles IX, avec un grand geste de lassitude, +se renversait dans son fauteuil. Catherine l'attendait +là.</p> + +<p>—Vous n'arrêterez personne, dit-elle, si je vous +donne un bon moyen d'assurer la paix générale.</p> + +<p>—Et il ne s'agit pas de quelque bon carnage, de +quelque bataille nouvelle, de quelque levée de troupes +et d'argent?</p> + +<p>—Rien de tout cela, mon fils!</p> + +<p>—Je vous écoute, madame, dit Charles.</p> + +<p>—Voici longtemps que j'y songe. Pendant que vous +me croyez occupée à rêver de guerre comme je ne +sais quelle héroïne, je ne suis qu'une pauvre mère +cherchant à assurer le bonheur de ses enfants, insista-t-elle +sur un mouvement de Charles. Et voici +ce que j'ai trouvé, mon fils: les huguenots ne sont +plus rien, ou du moins cessent d'être dangereux, s'ils +n'ont plus Henri de Béarn et Coligny. Supposez que +Coligny et Henri de Béarn fassent leur soumission.</p> + +<p>—Jamais ils n'y consentiront!</p> + +<p>—Eh bien, s'écria Catherine triomphante, j'ai +trouvé mieux que de leur arracher une soumission +qui serait peut-être hypocrite. J'ai trouvé le moyen +d'en faire les amis les plus ardents du roi, ses alliés! +Que pensez-vous que ferait le vieux Coligny, si vous +lui donniez une armée pour aller défendre dans les +Pays-Bas ses coreligionnaires massacrés par le duc +d'Albe?</p> + +<p>—Je dis qu'il tomberait à mes pieds. Mais, Madame, +ce serait la guerre avec l'Espagnol!</p> + +<p>—Nous causerons de cela en conseil, mon fils. Je +sais un moyen d'éviter la guerre avec l'Espagne qui +est et doit rester notre amie fidèle. Ceci acquis, êtes-vous +décidé à faire à l'amiral la proposition que je +vous dis?</p> + +<p>—Oui, morbleu! et même au prix d'une guerre +avec l'Espagne, car, après tout, vaut mieux guerre de +frontière que guerre intestine!</p> + +<p>—Bien. Vous admettez qu'en ces conditions l'amiral +est à nous? Voilà donc les brouillons du parti huguenot +qui n'ont plus de chef et viennent se ranger +autour de vous.</p> + +<p>—Sans doute. Mais Henri de Béarn?</p> + +<p>—Ah! voilà où mon idée a du bon! Henri de +Béarn est votre ennemi... eh bien, j'en fais plus que +votre ami, j'en fais votre frère... en lui faisant épouser +votre soeur... ma fille Marguerite!</p> + +<p>—Margot! s'écria Charles stupéfait.</p> + +<p>—Elle-même! Croyez-vous qu'il refusera l'alliance? +Croyez-vous que l'orgueilleuse Jeanne d'Albret elle-même +ne sera pas fière et heureuse d'une pareille +union?</p> + +<p>—L'idée est admirable, en effet. Mais qu'en dira +Margot?</p> + +<p>—Marguerite dira ce que nous voudrons.</p> + +<p>—Par la mort-dieu! s'écria le roi en se levant, +voilà, madame, une belle et profonde pensée... Oui, +oui, cela nous assure la paix... Le Béarnais rentrant +dans ma famille, et Coligny occupé aux Pays-Bas, il +n'y a plus de parti huguenot!... Ah! je respire!</p> + +<p>Et le roi Charles, en véritable enfant qu'il était, esquissa +un pas de danse, puis saisit sa mère à pleins +bras et l'embrassa sur les deux joues.</p> + +<p>Soudain, Catherine vit son fils pâlir. Charles porta +sa main crispée à son coeur et s'arrêta, haletant. Son +regard se troubla. Ses pupilles se dilatèrent. Puis ses +traits se calmèrent. Son regard s'apaisa. Il respira +plus librement.</p> + +<p>—Vous le voyez, ma mère, dit-il avec un triste sourire, +voici une crise avortée. La joie que vous m'avez +donnée me rend déjà plus fort... Ah! s'il n'y avait +plus autour de mon trône ni haines sourdes, ni intrigues... +si nous avions enfin la paix!...</p> + +<p>—Vous l'aurez, Charles! dit Catherine qui se leva. +Reposez-vous en votre mère qui veille sur vous... J'ai +donc votre approbation pour ouvrir des conférences +en vue de ce mariage.</p> + +<p>—Oui, madame, allez... Et moi, je m'en vais de ce +pas voir Margot et lui faire entendre raison.</p> + +<p>La reine mère eut un sourire aigu. Elle regagna ses +appartements, lente et méditative, et entra dans son +oratoire.</p> + +<p>—Paola, dit Catherine à une suivante italienne qui +se tenait toujours à sa portée, amène-moi Alice.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, Alice de Lux pénétrait +dans l'oratoire.</p> + +<p>—Vous voilà donc de retour, mon enfant, dit Catherine +avec une grande douceur. Vous êtes arrivée hier?</p> + +<p>—Non, madame, je suis arrivée il y a onze jours....</p> + +<p>—Onze jours, et vous voilà aujourd'hui seulement!</p> + +<p>—J'étais bien fatiguée, madame, balbutia la fille +d'honneur.</p> + +<p>—Oui, oui... je comprends, vous aviez besoin de +vous reposer... et peut-être aussi de réfléchir un peu... +de convenir avec vous-même... Mais laissons cela... +Vous avez admirablement compris votre mission, et +je ne connais pas meilleure diplomate que vous... +Vous en serez récompensée.</p> + +<p>—Votre Majesté me comble, murmura la malheureuse.</p> + +<p>—Non, non, je ne dis que l'exacte vérité... grâce à +vous, ma chère ambassadrice, j'ai pu connaître à +temps et déjouer les projets de notre ennemie la plus +déterminée... la reine Jeanne. Ah! à ce propos, soyez +complimentée pour le choix de vos courriers... tous +des hommes sûrs et diligents... et pour la rédaction +de vos lettres... Oui, mon enfant, vous nous avez rendu +de grands services... Et ce n'est pas votre faute si ces +services n'ont pas été plus loin...</p> + +<p>—Je ne sais ce que veut dire Votre Majesté...</p> + +<p>—Alice, comment la reine de Navarre est-elle sortie +de Paris?... Car elle y est venue, je le sais... Racontez-moi +donc un peu tout cela... est-ce que vous faisiez +partie du voyage? Ne m'a-t-on pas dit qu'il y avait eu +quelque chose comme une révolte sur le pont de +bois?...</p> + +<p>Alice commença aussitôt le récit sommaire de +L'échauffourée que nous avons racontée.</p> + +<p>—Jésus! fit alors Catherine en joignant les mains. +Est-il possible que vous ayez couru pareil danger!... +Quand je songe qu'un peu plus la reine de Navarre +était tuée, je ne puis m'empêcher de frissonner... car, +après tout, je ne veux pas sa mort, à cette pauvre +reine... Et la preuve que je ne lui veux aucun mal, +c'est que je songe à faire la paix... et que je vais vous +envoyer auprès d'elle pour préparer son esprit à un +grand événement... Vous pourriez partir aujourd'hui +même.</p> + +<p>En parlant ainsi, Catherine fixait un regard aigu +sur Alice. La jeune fille, la tête courbée, frissonnante, +demeurait frappée de stupeur.</p> + +<p>—A propos, reprit tout à coup Catherine, que venait +donc faire à Paris la reine de Navarre?</p> + +<p>—Elle est venue vendre ses bijoux. Majesté.</p> + +<p>—Ah? Peccato! La pauvre chère... Ses bijoux!... +Tiens, tiens... Et en a-t-elle eu un bon prix, au +moins?... Au fait, cela m'est égal, je ne veux pas être +indiscrète. Au surplus, elle est encore bien heureuse +d'avoir des bijoux à vendre... Moi, il ne m'en reste +plus... que quelques-uns... et encore, ils ne sont plus à +moi... je les destine à des amis... Tiens, regarde, Alice! +Prends un peu ce coffret... là, sur le prie-Dieu... bon.</p> + +<p>Alice avait obéi et déposait sur la table un coffret +d'ébène que Catherine ouvrit aussitôt.</p> + +<p>Ce coffret était agencé par rangées superposées; +le premier rang apparut aux yeux d'Alice. Il se composait +d'une agrafe de ceinture et d'une paire de pendants +d'oreille.</p> + +<p>Alice demeura indifférente et glacée. La reine lui +jeta un coup d'oeil en dessous, et un mince sourire +erra sur ses lèvres.</p> + +<p>—Peste! songea-t-elle. La demoiselle est devenue +difficile!... Qu'en penses-tu, mon enfant? reprit-elle +tout haut.</p> + +<p>—Je dis que ces bijoux sont bien jolis, madame.</p> + +<p>—Oui, certes... L'eau de ces perles est admirable, +et on y chercherait en vain un défaut... Mais que disions-nous?... +Ah! oui, que la reine de Navarre avait +vendu ses dernières pierreries chez... chez qui, disais-tu?</p> + +<p>—Chez le juif Isaac Ruben, répondit Alice.</p> + +<p>—Oui, c'est bien cela. Et tu ajoutais que cette +bonne reine était partie...</p> + +<p>—Pour Saint-Germain, madame; puis pour Saintes. +Je crois que, de Saintes, Sa Majesté la reine de +Navarre se rendra à La Rochelle.</p> + +<p>—Voyons, mon enfant, vous paraissez inquiète? +Vous vous êtes pourtant reposée dix jours. Et je n'ai +rien dit pour les embarras que vous avez pu me causer +en ne vous rendant pas immédiatement à mes ordres... +Mais maintenant, il s'agit de faire bonne mine... +encore un effort, ma petite Alice... Je n'ai confiance +qu'en toi, je suis entourée d'ennemis... tu vas voir que +je n'ai pas de secrets pour toi... Je vais t'apprendre +une grande nouvelle... Ma cousine de Navarre devient +notre amie... elle vient ici.... à Paris... à cette cour...</p> + +<p>A mesure que Catherine parlait, Alice devenait de +plus en plus pâle. Aux derniers mots, elle étouffa un +cri que la reine feignit de ne pas entendre.</p> + +<p>—Alors, poursuivit-elle, il faut que je fasse parvenir +un message à la reine de Navarre... un message verbal... +Et c'est toi que je charge de cette grande mission.</p> + +<p>Alice fit un geste comme pour interrompre la reine.</p> + +<p>—Tais-toi, continua celle-ci. Ecoute-moi bien, car tu +saisis que notre temps est précieux... tu vas partir. +Dans une heure, pas plus tard, dans une heure, tu +trouveras à ta porte une chaise de voyage; tu mèneras +grand train... jusqu'à ce que tu aies rejoint la +reine... Je vais te charger d'une double mission... la +première, ce sera de présenter à la reine, avec toute +la délicatesse nécessaire, les offres que je t'exposerai +dans un instant... la deuxième, ce sera, selon les dispositions +où tu la trouveras, de lui offrir... ou de ne +pas lui offrir... un cadeau... un petit cadeau... qui devra +venir de toi-même, tu entends... je n'y veux être +pour rien... oh! rassure-toi... ce cadeau... ce sera facile... +c'est simplement une boîte de gants... Tais-toi, +je sais tout ce que tu pourrais objecter... tu diras, +tu inventeras ce que tu voudras pour expliquer que +tu sois chargée par moi du message... quant aux gants, +je n'y suis pour rien... c'est toi qui les as achetés à +Paris pour faire plaisir à ta bienfaitrice...</p> + +<p>—Je supplie Votre Majesté de ne pas aller plus +loin...</p> + +<p>—Elle a déjà compris les gants! songea Catherine. +Et elle a peur!...</p> + +<p>Rapidement, elle retira le premier compartiment +du coffret aux bijoux. La deuxième rangée apparut.</p> + +<p>—Laissons-la respirer cinq minutes! poursuivit la +reine en elle-même.—Que dis-tu de cela, ma petite +Alice? fit-elle à haute voix.</p> + +<p>—Cela?... Quoi?... ce que vous disiez, madame, +balbutia Alice en passant une main sur son front.</p> + +<p>—Eh! non... cela!... ces rubis! Regarde donc, +voyons!</p> + +<p>—Sur la deuxième rangée qui venait d'apparaître, rutilait +un large peigne d'or que couronnaient six gros +rubis dont les feux sombres et somptueux incendiaient +la nuit du velours noir!... C'était un royal +bijou.</p> + +<p>—Ce peigne siéra merveilleusement à tes cheveux, +dit la reine. On dirait une couronne. Tu en es digne, +ma fille.</p> + +<p>Alice, d'un mouvement désespéré, tordait ses belles +mains.</p> + +<p>La reine prit le peigne et le fit chatoyer.</p> + +<p>—Au fait, s'écria-t-elle, tu ne m'as pas dit comment +tu étais arrivée là-bas... Raconte-moi un peu cela...</p> + +<p>—J'ai fait comme il était convenu, répondit Alice +avec une volubilité fiévreuse; le conducteur a fait +rouler la voiture à l'endroit que vous aviez indiqué; +la voiture s'est brisée; j'ai attendu... quelqu'un est +venu...</p> + +<p>—Quelqu'un? fit la reine en relevant brusquement +la tête.</p> + +<p>—Un gentilhomme de la reine de Navarre. Il m'a +conduite à la reine... j'ai fait le récit convenu... que +j'avais voulu me convertir à la réforme... que vous +m'aviez persécutée... que j'avais résolu de me réfugier +en Béarn... La reine m'a accueillie... vous savez le reste...</p> + +<p>—Comment s'appelait ce gentilhomme?</p> + +<p>—Je n'ai jamais su son nom, dit Alice en frissonnant. +Il est parti le jour même... Ah! Majesté, vous +voyez bien que je ne puis accomplir cette mission, +puisque j'étais persécutée par vous... Comment la +reine s'expliquerait-elle...</p> + +<p>—Et tu dis que tu n'as jamais su son nom...</p> + +<p>—Le nom de qui? fit Alice avec le sublime aplomb +du désespoir.</p> + +<p>—Ce gentilhomme... Ah! oui, c'est vrai... il est parti +le jour même... n'en parlons plus. Quant aux soupçons +que pourrait avoir Jeanne d'Albret, tu n'es qu'une +enfant... Tu es venue à Paris, j'ai su ta présence, j'ai +su que tu étais au mieux avec la reine de Navarre et +dans mon désir de conciliation, pour faire plaisir à +ma nouvelle amie, c'est toi que je charge de lui +dire... ce que tu vas savoir tout à l'heure... Mais parlons +d'abord des gants. A propos, je t'engage vivement +à ne pas les essayer toi-même, et à ne pas même +ouvrir la boîte qui les contient...</p> + +<p>—Mais c'est impossible, madame!</p> + +<p>L'accent était cette fois si ferme, bien que la voix +fût tremblante, que Catherine fixa un regard aigu sur +l'espionne.</p> + +<p>—Que vous arrive-t-il? demanda-t-elle. Dites-moi +l'obstacle, nous verrons à le tourner.</p> + +<p>—L'obstacle est infranchissable, madame. Je ne +voulais pas en parler, parce que je sens mon coeur +se briser de honte toutes les fois que j'arrête mon +esprit sur ces choses.</p> + +<p>—Voyons! fit Catherine d'une voix rude.</p> + +<p>—La reine de Navarre... s'est aperçue... de ce que +j'étais auprès d'elle, madame.</p> + +<p>—Jeanne d'Albret vous a devinée!</p> + +<p>—Oui, madame!</p> + +<p>—Corps du Christ! gronda Catherine. Dites-moi, +une fois pour toutes, comment la chose est arrivée.</p> + +<p>Alice, les mains toujours sur les yeux, répondit:</p> + +<p>—Dans l'affaire du pont... quelqu'un a jeté sur mes +genoux un billet.. qui me donnait des ordres... Ce billet, +je ne l'ai pas vu... la reine l'a pris... elle avait déjà +de vagues soupçons... ils se sont transformés en certitude... +elle m'a laissée venir jusqu'à Saint-Germain, +et là... elle m'a... chassée.</p> + +<p>Il y eut un instant de silence.</p> + +<p>L'espionne sanglotait doucement. Et ces sanglots +étonnaient Catherine de Médicis qui songeait qu'il +devait y avoir—autre chose dans le coeur de la +jeune fille. En effet, il y avait—autre chose! Et +Alice était bien heureuse à ce moment d'avoir ce prétexte +pour laisser déborder sa douleur.</p> + +<p>—Allons, calme-toi, reprit la reine. Après tout, tu +en es quitte à bon compte. Le coup est dur... surtout +pour moi. Ne crains pas que je te renvoie... je te trouverai +une occupation digne de ton intelligence... et de +ta beauté... Jamais nous ne parlerons plus de la reine +de Navarre... Jamais!... Mais tu as encore toute ma +confiance, et je vais te le prouver.</p> + +<p>Alice frémit. Quel nouveau coup allait la frapper?...</p> + +<p>—Voyons, reprit tout à coup la reine, te voilà plus +calme. Ne songe plus au passé... tu ne peux plus +m'être utile loin de Paris, tu me seras utile dans +Paris, voilà tout.</p> + +<p>—Mais, madame, observa timidement l'espionne, +ne m'avez-vous pas dit que la reine de Navarre devait +venir ici?</p> + +<p>—Oui; je l'espère, du moins... mais garde-toi bien +d'en parler. Quel mal vois-tu à ce que Jeanne d'Albret +vienne ici?</p> + +<p>—Mais si elle me voit, madame?... Ne vaudrait-il +pas mieux, pour Votre Majesté surtout, et puis un +peu pour moi aussi, que la reine de Navarre ne me +vît point? Si Votre Majesté y consentait, je m'éloignerais +pour quelque temps...</p> + +<p>—Tu as raison... il ne faut pas que Jeanne d'Albret +te voie!</p> + +<p>La joie qu'éprouva l'espionne fut si puissante qu'elle +ferma les yeux pour ne pas montrer cette joie à la reine.</p> + +<p>—Tu ne te montreras donc pas au Louvre. D'ailleurs, +pour la mission que je te réserve, il n'est pas +nécessaire que tu y paraisses... mais tu ne quitteras +point Paris, et nous correspondrons simplement.. +Tu continueras à habiter ta maison de la rue de la +Hache. Tous les soirs, tu me feras parvenir le résultat +de tes observations. Voici comment... Tu as vu le +nouvel hôtel que je me suis fait bâtir? Tu as vu la +tour?... Eh bien, la première ouverture du bas de la +tour est presque à hauteur d'homme. Cette ouverture +est barrée de deux barreaux; mais il y a place +pour passer la main; tous les soirs, tu viendras jeter +là tes petites missives; et lorsque j'aurai quelque ordre +à te faire parvenir une main te tendra le billet +que tu auras à lire. Tu as bien compris tout cela?</p> + +<p>—Oui, Majesté! répéta Alice avec désespoir.</p> + +<p>—Très bien. Maintenant, sois attentive. D'abord, je +vais t'annoncer une chose. C'est que tu as assez fait +pour moi pour que je fasse quelque chose pour toi. +Voilà près de six ans, Alice, que je t'emploie à mes +desseins, qui sont ceux du roi... ma fille! Maintenant, +Alice, tu as assez travaillé... la mission que je vais +t'exposer sera la dernière...</p> + +<p>—Votre Majesté dit-elle vrai? s'écria Alice.</p> + +<p>—Très vrai, mon enfant. Je te jure qu'après ce +dernier... service que tu auras rendu à la royauté, tu +seras libre. Je t'en fais le serment sur ce Christ qui +nous écoute! Mais moi je ne me considérerai pas +comme libre vis-à-vis de toi. Je t'enrichirai, Alice. D'abord, +tu peux compter que tu seras inscrite sur la +cassette royale pour une pension de douze mille écus. +Ensuite, j'ai sept ou huit hôtels dans Paris, tu choisiras +celui que tu voudras, et je te le donnerai tout +meublé, avec ses chevaux et ses hommes d'armes; +ensuite, le jour où tu te marieras, sur ma cassette à +moi tu recevras cent mille livres comptant.</p> + +<p>Alice, par un prodigieux effort de volonté, parvint +à ne témoigner ni approbation ni improbation.</p> + +<p>—Donc, reprit Catherine complètement rassurée, je +te trouve quelque beau gentilhomme qui t'aimera, que +tu aimeras... Vous habitez à votre guise Paris ou +la province; vous venez ou vous ne venez pas à la +Cour; enfin, vous êtes entièrement libres, et toi, ma +fille, tu es non seulement libre, mais heureuse, riche, +enviée... et tiens, mon enfant, voici les bijoux que tu +mettras le jour de ton mariage!</p> + +<p>En disant ces mots, Catherine souleva le deuxième +compartiment du coffret aux bijoux. La troisième rangée +apparut. Elle était éblouissante.</p> + +<p>Là, maintenu par de légères agrafes d'or, serpentait +un collier de diamants vraiment digne d'une souveraine +pour un jour de sacre. Aux quatre angles du +compartiment, s'emboîtaient quatre bracelets massifs, +dont chacun laissait voir une perle grosse presque +comme une noisette! Les intervalles des bracelets au +collier étaient occupés par des pendants d'oreille incrustés +de saphirs; enfin, au centre de l'espace occupé +par le collier était placée une agrafe composée +de deux monstrueuses émeraudes semblables à deux +yeux glauques qui eussent cherché à fasciner la jeune +fille.</p> + +<p>—Oh! madame, il n'est pas possible que vous me +destiniez une aussi magnifique récompense...</p> + +<p>Et, en elle-même, la malheureuse songea:</p> + +<p>—La dernière honte! La dernière infamie! Et après, +je serai libre!... libre!... ô mon amant!...</p> + +<p>Et la reine, de son côté, pensait:</p> + +<p>—Hum! qu'a-t-elle donc?... Le troisième compartiment +lui-même ne l'émeut pas?... Nous verrons tout +à l'heure ce qu'elle dira devant le quatrième et dernier!...</p> + +<p>Alors, elle reprit à demi-voix comme si, dans son +cynisme, elle eût éprouvé tout de même quelque embarras.</p> + +<p>—Ainsi, c'est convenu, n'est-ce pas? Maintenant, la +mission, la voici... Fais-y bien attention, mon enfant, +ceci est d'une exceptionnelle gravité... Je t'ai pardonné +de n'avoir pas réussi auprès de François de Montmorency... +Je ne te pardonnerais pas d'échouer auprès +de celui-ci... car c'est d'un homme qu'il s'agit... Il faut +que cet homme ait en toi une aveugle confiance... Il +faut qu'à un moment donné tu puisses me l'amener... +où je te dirai... M'as-tu comprise?</p> + +<p>—Oui, madame, dit Alice avec une certaine fermeté.</p> + +<p>—L'homme, reprit la reine d'une voix qui siffla, +l'homme est à Paris; c'est mon ennemi mortel. Je +te dirai comment tu pourras le trouver, le rencontrer... +Alors, ingénie-toi... invente, sois prudente comme +le serait une Borgia, sois belle comme l'était +Diane, sois ce que tu voudras, sois un génie!... mais +cet homme, il me le faut!</p> + +<p>—Son nom? demanda Alice.</p> + +<p>—Le comte de Marillac! répondit Catherine de +Médicis.</p> + +<p>—Ce nom résonna comme un coup de tonnerre aux +oreilles d'Alice de Lux. Livide, agitée d'un tremblement +conduisit, cramponnée au dossier d'un fauteuil, +elle luttait avec une effroyable énergie, avec +une suprême dépense de toutes ses forces, pour +garder un masque impassible, pour ne pas crier, pour +ne pas s'évanouir, pour ne pas provoquer un soupçon.</p> + +<p>Mais Catherine, en cet instant, l'avait profondément +étudiée... devinée peut-être...</p> + +<p>—Tu connais cet homme? dit-elle.</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Et moi, je dis que tu le connais!</p> + +<p>—Non!...</p> + +<p>Catherine, ses yeux dans les yeux de l'espionne, la +fouillait jusqu'au fond de la conscience.</p> + +<p>Alice se renversa, tomba, pantelante, sans que la +fascinatrice l'eût touchée.</p> + +<p>Catherine mit un genou à terre. Et sa voix rauque +jaillit non comme une question, mais comme une +affirmation définitive:</p> + +<p>—Tu l'aimes!...</p> + +<p>—Je ne le connais pas!... murmura Alice.</p> + +<p>Puis elle s'évanouit. Catherine tira de son aumônière +un flacon de cristal qu'elle déboucha avec précaution. +Elle le fit respirer à la jeune fille. L'effet fut +immédiat. Une secousse violente galvanisa Alice. Elle +ouvrit les yeux. Son visage se couvrit d'une abondante +sueur.</p> + +<p>—Debout! gronda la reine.</p> + +<p>Alice de Lux obéit. Tandis qu'elle se relevait, Catherine +reprenait sa place dans son fauteuil.</p> + +<p>En même temps, son visage, prodigieusement habile +à prendre toutes les expressions, redevenait paisible +et serein. Un sourire erra sur ses lèvres. Et sa +voix se fit caressante:</p> + +<p>—Que vous arrive-t-il donc, mon enfant? Êtes-vous +à ce point fatiguée? Voyons, parlez-moi sans crainte... +vous savez bien que je vous aime assez pour subir +un peu vos caprices...</p> + +<p>Alice de Lux demeura un instant suspendue entre +deux abîmes: la terreur d'une supercherie possible, +l'espoir que la reine, par affection, par politique peut-être, +la ménagerait.</p> + +<p>—Voyons, reprit la reine avec son bon sourire, +avouez-moi que vous êtes fatiguée... Eh! mon Dieu, je +comprends cela, moi! Je vous demandais un dernier +service, voilà tout. Si cela dépasse vos forces, ne +croyez pas au moins que j'en profite pour rétracter +mes promesses. Si vous voulez vous reposer dès +maintenant, sachez que je tiendrai tout ce que j'ai +promis, la dot de mariage, les écus, les bijoux, +tout!</p> + +<p>Alice étudiait avec une attention passionnée les +paroles, le geste, la voix, la physionomie entière de la +reine. La reine était vraiment naturelle; il fut impossible +à l'espionne de surprendre un indice d'affectation +ou d'ironie.</p> + +<p>—Oh! madame, s'écria-t-elle en joignant les mains, +si Votre Majesté daignait m'y autoriser!...</p> + +<p>—T'autoriser? A quoi?</p> + +<p>—Eh bien, oui, je suis fatiguée... au-delà de ce +que Votre Majesté pourrait supposer...</p> + +<p>—Ainsi, ce n'était pas le nom de l'homme qui te +faisait pâlir?</p> + +<p>—Le nom de cet homme?... mais je l'ai déjà oublié, +Majesté!... celui-là ou un autre... qu'importe! +Et lors même qu'il me ferait horreur. Votre Majesté +sait que je passerais outre... Non, madame, c'est la +fatigue, la fatigue seule... Oh! j'ai besoin de repos... +de solitude... je ne demande rien à Votre Majesté... +D'ailleurs, elle m'a déjà comblée... je suis riche, j'ai +des terres, des bijoux plus que je n'en désire... tout +cela je le donnerais pour être un peu moi-même, pouvoir +aller, venir, rire et pleurer à ma guise... surtout +pleurer!...</p> + +<p>Catherine hochait doucement la tête.</p> + +<p>—Pauvre petite! murmura-t-elle comme à part soi, +comme elle a l'air de souffrir! C'est de ma faute +aussi... j'aurais dû m'apercevoir que cette enfant +aspirait à une vie de calme.</p> + +<p>L'espionne tomba à genoux et sanglota:</p> + +<p>—Oui, Majesté! c'est cela... une vie de calme!</p> + +<p>—Ainsi, c'est ton congé que tu veux, ma petite +Alice?</p> + +<p>—Si Votre Majesté voulait me l'accorder, dit Alice +en se relevant, je lui en serais reconnaissante toute +la vie...</p> + +<p>—Ainsi, reprit Catherine, en continuant à sourire, +tu ne veux même pas faire ce petit effort, ma petite, +le dernier...</p> + +<p>—Oh! s'écria Alice, Votre Majesté ne m'a donc +pas comprise!</p> + +<p>—Le dernier, Alice, le dernier!...</p> + + + +<p>—Ayez pitié de moi, ma reine!...</p> + +<p>—Bah! je te dis que tu peux encore faire ce petit +effort, le dernier! Ecoute, tu ne sais pas? je te donnerai +un joyau d'une inestimable valeur... Je l'ai là, +dans ce coffret.</p> + +<p>—Votre Majesté m'a montré ces joyaux dont une +princesse serait jalouse... je ne les ai pas enviés...</p> + +<p>—Oui, mais le bijou du dernier compartiment, +Alice! Tu ne peux te figurer sa beauté! Tiens, laisse-moi +seulement te le montrer, et tu décideras ensuite!</p> + +<p>A ces mots, Catherine souleva rapidement le dernier +compartiment du coffret aux bijoux. Le fond +apparut. Il était couvert de velours noir, comme les +autres rangées.</p> + +<p>—Regarde, dit Catherine de Médicis en se levant.</p> + +<p>Alice jeta un regard d'indifférence sur le nouveau +bijou que lui montrait la reine. Aussitôt, elle devint +livide; elle fit deux pas rapides, les mains en avant, +comme pour conjurer un spectre, et un cri rauque +s'échappa de sa gorge:</p> + +<p>—La lettre!... Ma lettre!...</p> + +<p>Catherine de Médicis, au mouvement de l'espionne, +saisit le papier et le glissa dans son sein.</p> + +<p>—Ta lettre! gronda-t-elle. Tu la reconnais? C'est +bien elle en effet. Sais-tu ce que l'on fait aux mères +qui ont tué leur enfant et qui l'avouent cyniquement, +comme tu l'avoues dans ta lettre?</p> + +<p>—C'est faux! hurla l'espionne. C'est faux! L'enfant +n'est pas mort!</p> + +<p>—Mais l'aveu n'en existe pas moins, ricana Catherine. +La mère criminelle, Alice, on la traduit devant +la cour prévôtale qui la condamne à mort...</p> + +<p>—Grâce! Pitié!... L'enfant vit!...</p> + +<p>—Alors la mère coupable est livrée au bourreau...</p> + +<p>—Grâce! répéta Alice, qui tomba à genoux.</p> + +<p>Catherine frappa violemment sur un timbre, Paola +apparut...</p> + +<p>—M. de Nancey! fit la reine.</p> + +<p>Le capitaine des gardes de Catherine se montra à +ce moment à l'entrée de l'oratoire. Au même instant, +Alice fut debout, et, pantelante, dans un souffle d'agonie, +murmura:</p> + +<p>—J'obéis!...</p> + +<p>—Monsieur de Nancey, termina Catherine avec un +sourire, vous voyez bien Mlle de Lux? Eh bien, il est +possible qu'un de ces jours elle ait besoin de vous +et de vos hommes. Retenez bien que vous devrez lui +obéir, la suivre où elle vous mènera, lui prêter main +forte, et arrêter la personne qu'elle vous désignera. +Allez, et n'oubliez pas.</p> + +<p>Le capitaine s'inclina sans surprise, en homme qui +en avait vu et entendu bien d'autres. Dès qu'il fut +disparu, Catherine se tourna vers l'espionne; sa voix +redevint dure.</p> + +<p>—Tu es décidée? bien décidée?</p> + +<p>—Oui, madame, bégaya la malheureuse.</p> + +<p>—Tu te mettras en rapport avec le comte de +Marillac?</p> + +<p>—Oui, madame.</p> + +<p>—Bien; maintenant, écoute... Si tu me trahissais... +ce n'est pas au grand prévôt que je ferais parvenir +ta lettre... j'aurais encore assez pitié de toi pour te +laisser vivre.</p> + +<p>Alice jeta à la terrible tourmenteuse un regard +d'interrogation affolée.</p> + +<p>—C'est à un autre que je la ferais remettre! dit +Catherine. Et j'y joindrais l'histoire de ta vie, avec +preuves à l'appui.</p> + +<p>—Un autre! balbutia l'infortunée.</p> + +<p>—Et cet autre s'appelle le comte de Marillac, +acheva Catherine de Médicis.</p> + +<p>Un long cri d'épouvanté et d'horreur retentit dans +l'oratoire; et Alice de Lux tomba à la renverse, aux +pieds de la reine, sans connaissance...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXII</h3> + +<h3>UNE RENCONTRE</h3> + +<p>Nous avons vu à la suite de quels raisonnements +Pardaillan avait pris la résolution de ne plus s'occuper +que de lui-même, et comment, ayant en son +pouvoir la lettre de Jeanne de Piennes à François +de Montmorency, il s'était décidé à ne pas la faire +arriver à son adresse.</p> + +<p>Or, par maint tour et détour et après mainte +station en divers cabarets plus ou moins mal famés, +il se dirigea vers l'hôtel de Montmorency et, tout en +s'affirmant qu'il n'y entrerait pas, heurta le marteau +de la grande porte.</p> + +<p>Ce ne fut pas la grande porte qui s'ouvrit, mais +la porte bâtarde. Il en sortit un Suisse gigantesque +armé d'une trique.</p> + +<p>—Que voulez-vous? ronchonna ce colosse en agitant +son bâton de l'air le moins pacifique du monde.</p> + +<p>Le chevalier examina le Suisse depuis ses larges +pieds jusqu'à son toquet garni de plumes; mais +pour apercevoir ce loquet, il dut lever la tête.</p> + +<p>—Mon enfant, je voudrais parler à ton maître...</p> + +<p>Rien ne saurait dépeindre la stupeur, l'effarement +et l'air de majesté offensée du digne Suisse.</p> + +<p>—Vous dites? bégaya-t-il.</p> + +<p>—Je dis: Mon enfant, je voudrais parler à ton +maître, le maréchal.</p> + +<p>Le Suisse demeura abasourdi. Puis il s'élança, la +trique haute, avec un rugissement de vengeance.</p> + +<p>Pardaillan, souple et léger comme une tige d'acier, +fit un bond de côté. Emporté par l'élan, le Suisse +administra dans le vide un formidable coup de bâton. +Mais il n'avait pas plutôt exécuté ce mouvement +qu'il sentit que la trique lui était arrachée des +mains avec une irrésistible puissance; en même +temps, Pardaillan la lui plaçait en travers des jambes; +le géant trébucha, trembla sur ses assises, battit +l'air de ses bras et finalement s'étala de son long +en travers de la rue...</p> + +<p>Au même instant, il entendit un aboi sonore, et +il sentit deux crocs s'enfoncer dans le bas de son +dos...</p> + +<p>—Au meurtre! clama le Suisse sur lequel Pipeau +venait de s'élancer en toute conscience.</p> + +<p>—Ici, Pipeau! commanda sévèrement le chevalier. +Lâche ça! C'est un mauvais morceau!</p> + +<p>Le chien obéit. Et Pardaillan, la trique dans la +main gauche, offrit la droite au géant consterné pour +l'aider à se relever.</p> + +<p>—Me voilà condamné à ne pas m'asseoir, de huit +jours au moins! fit le Suisse en se redressant.</p> + +<p>—Ce n'est rien, dit Pardaillan consolateur. Et +maintenant que je suis céans, mon cher monsieur, +voudriez-vous avoir la politesse de prévenir M. le maréchal +que le chevalier Jean de Pardaillan désire +l'entretenir pour affaire grave?</p> + +<p>—M. le Maréchal n'est pas en son hôtel, dit le +Suisse.</p> + +<p>—Diable! Diable! Il n'est donc pas à Paris?</p> + +<p>—Mais non, monsieur... Aïe!...</p> + +<p>—Diable! Diable! Diable! fit Pardaillan, qui, +tout en paraissant désespéré, n'en éprouvait pas +moins une sorte de joie amère au fond de lui-même. +Je reviendrai donc...</p> + +<p>Sur ces mots, Pardaillan appela Pipeau, et, ayant +salué le Suisse d'un geste affable, se retira.</p> + +<p>—Par Pilate! songeait-il en remontant à grandes +enjambées le cours de la Seine, j'ai fait ce que +j'ai pu, moi!... Qu'elles se débrouillent maintenant!...</p> + +<p>Le soir venait. En face de Pardaillan, de l'autre +côté de l'eau, se dressaient dans la brume les constructions +inachevées du palais que maître Delorme +élevait pour Catherine de Médicis sur l'emplacement +du clos aux tuileries. Le chevalier s'arrêta sous un +bouquet de hauts peupliers que le mois d'avril +couvrait déjà de frondaisons ténues, d'un vert délicat. +Il s'assit sur une large pierre de la grève et, la +tête dans ses deux mains, regarda couler les eaux.</p> + +<p>Au moment même où il était assis sur la pierre +de la grève, Pardaillan se faisait à lui-même une +déclaration très grave:</p> + +<p>—Je ne puis me dissimuler que j'aime Loïse plus +que ma vie, que je l'aime sans espoir, et je suis +malheureux du mal qui lui arrive. Je sais parfaitement +que, si j'arrive à la délivrer, un autre sera +récompensé par son amour... car une Montmorency +peut-elle aimer un pauvre hère tel que moi? Et +pourtant l'idée de ne pas la secourir m'est insupportable. +Il faut donc que je me mette à sa recherche. +Il faut que je la trouve! Et puis après nous +verrons...</p> + +<p>Le résultat de cette méditation au bord de la Seine +fut que le chevalier résolut d'écarter de son esprit +tout espoir de récompense amoureuse, et de se +dévouer pour Loïse, quoi qu'il dût en advenir.</p> + +<p>Il se leva tout aussitôt, et prit le chemin de la +Devinière.</p> + +<p>Il marchait de ce pas tranquille et souple qui est +l'indice de la robustesse, et venait d'entrer dans la rue +Saint-Denis, lorsqu'il entendit qu'on courait derrière +lui. Bien qu'il fît nuit noire et que la rue fût déserte, +Pardaillan dédaigna de se retourner. Au même instant, +l'inconnu qui courait fut sur lui.</p> + +<p>Il y eut un choc violent.</p> + +<p>Bousculé à l'improviste, le chevalier chancela; il +se remit aussitôt, et, tirant furieusement son épée, +il s'apprêtait à provoquer de la belle façon le malappris +trop pressé, lorsqu'il fut cloué sur place par +ces paroles que grommela l'inconnu:</p> + +<p>—Par Barabbas! On se range, au moins!...</p> + +<p>Lorsque le chevalier revint à lui, l'inconnu, toujours +courant, avait disparu.</p> + +<p>—Cette voix! murmura Pardaillan, ce juron... Oh! +mais, on dirait que c'est lui! mon père!...</p> + +<p>Et il se mit à courir, lui aussi. Mais il était trop +tard. Il ne vit plus personne dans la rue Saint-Denis.</p> + +<p>Lorsqu'il entra à la Devinière, sa première question +à dame Huguette fut pour s'informer si par +hasard quelqu'un ne serait pas venu le demander +depuis dix minutes.</p> + +<p>Sur la réponse négative de l'hôtesse, il fut convaincu +qu'il s'était trompé et regrettait dès lors d'avoir +laissé fuir le personnage qui l'avait bousculé.</p> + +<p>Ayant copieusement dîné, le chevalier reboucla +son ceinturon, compléta son armement au moyen +d'un court poignard à lame solide, et, par les rues +silencieuses, noires et désertes, se rendit à l'hôtel +de l'amiral Coligny.</p> + +<p>Comme le lui avait recommandé Déodat, il frappa +trois coups légers à la petite porte bâtarde.</p> + +<p>Presque aussitôt, il vit le judas s'entrouvrir.</p> + +<p>Pardaillan prononça à voix basse les deux mots +convenus:</p> + +<p>—Jarnac et Moncontour...</p> + +<p>Aussitôt, la porte s'ouvrit et un homme parut, +couvert d'une cuirasse de cuir, un pistolet à la +main.</p> + +<p>—Qui demandez-vous?</p> + +<p>—Je voudrais voir mon ami Déodat, fit Pardaillan.</p> + +<p>—Excusez-moi, monsieur, reprit l'homme qui +s'adoucit aussitôt: voulez-vous me dire votre nom?</p> + +<p>—Je suis le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>L'homme étouffa un cri de joie, ouvrit la porte +toute grande et attira le jeune homme dans l'intérieur +d'une cour.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan! s'écria-t-il alors. Ah! +soyez le bienvenu! Je désirais tant vous connaître!...</p> + +<p>—Pardonnez-moi, fit le chevalier, interloqué, mais...</p> + +<p>—Vous ne me connaissez pas, n'est-ce pas? +Eh bien, nous ferons connaissance... je suis M. de +Téligny.</p> + +<p>Téligny, gendre de l'amiral Coligny, était un +homme de vingt-huit à trente ans. Il était fortement +charpenté, et passait pour très fort aux armes +comme il était excellent dans le conseil. Il avait +une physionomie ouverte, des yeux très doux: il +était de manières exquises, d'une politesse raffinée, +élégant d'allure, d'esprit très cultivé, et l'on comprenait +que la fille de l'amiral l'eût préféré à bien +des partis plus riches, et notamment, disait-on, au +duc de Guise lui-même.</p> + +<p>Ayant introduit le chevalier dans la cour, le gentilhomme +se hâta de refermer solidement la porte, +appela un domestique et lui remit son pistolet en lui +disant:</p> + +<p>—Nous n'attendons plus qu'une personne, tu sais +qui: tu n'as donc pas à te tromper...</p> + +<p>Puis, saisissant Pardaillan par la main, il lui fit +traverser la cour, lui fit monter un bel escalier de +pierre et le fit entrer dans une petite pièce.</p> + +<p>—Je veillais moi-même, expliquait-il tout en marchant, +car nous avons réunion ce soir: l'amiral est +là, M. de Condé aussi, et Sa Majesté le roi de +Navarre...</p> + +<p>Cependant, Téligny, après avoir introduit le chevalier +dans le cabinet, l'avait serré dans ses bras +avec une joie si évidente que le jeune homme en +fut doucement remué.</p> + +<p>—Voilà donc le héros qui a sauvé notre grande et +noble Jeanne! s'écria Téligny. Ah! chevalier, que de +fois en ces derniers jours nous avons désiré vous +voir, vous remercier...</p> + +<p>—Ma foi, je vous avouerai que je ne savais guère +en l'honneur de quelle princesse je tirais l'épée... +mais, excusez-moi, une affaire grave m'oblige à venir +demander l'aide de Déodat, qui a bien voulu se mettre +à ma disposition...</p> + +<p>—Nous y sommes tous, chevalier! s'écria Téligny. +Quant au comte de Marillac...</p> + +<p>—Le comte de Marillac?</p> + +<p>—C'est le véritable nom de notre cher Déodat. +Je disais donc que, pour celui-là, vous l'avez ensorcelé; +il ne jure que par vous...</p> + +<p>—Est-il ce soir en cet hôtel?</p> + +<p>—Il y est. Je vais le mander.</p> + +<p>Téligny appela un valet et lui donna un ordre.</p> + +<p>Quelques instants s'écoulèrent. Puis des pas précipités +se firent entendre, une porte s'ouvrit, le comte +de Marillac apparut, et courut à Pardaillan les mains +tendues.</p> + +<p>—Vous ici, cher ami! s'écria-t-il, serais-je assez +heureux pour que vous eussiez besoin de moi? +Est-ce ma bourse, est-ce mon épée que vous êtes +venu chercher? Les deux sont à vous...</p> + +<p>Le chevalier sentit son coeur se dilater.</p> + +<p>—Vraiment, balbutia-t-il, je ne sais comment vous +remercier...</p> + +<p>—Me remercier! s'écria Déodat. Mais c'est moi +qui suis votre obligé... nous le sommes tous ici, +puisque vous avez sauvé notre grande reine...</p> + +<p>Téligny, voyant les deux amis partis dans le tête-à-tête, +s'était retiré discrètement.</p> + +<p>—On dirait, fit Pardaillan, que vous êtes moins +sombre que le jour où vous vîntes me voir en mon +auberge. Vos yeux s'éclairent, vos lèvres sourient... +vous serait-il arrivé quelque heureux événement?</p> + +<p>—Dites un grand bonheur! Je suis amoureux. +C'est en venant vous voir que, près de Paris, j'ai +rencontré celle que j'aimais... Sachez que je puis la +voir deux fois par semaine, en attendant...</p> + +<p>—En attendant...</p> + +<p>—Que je puisse la ramener en Béarn et l'épouser. +Ma fiancée est seule au monde... je suis son frère +jusqu'au jour où je serai son époux.</p> + +<p>—Je comprends maintenant votre bonheur, fit +Pardaillan.</p> + +<p>—Voilà l'égoïsme de l'amour! s'écria le comte. Je +vous assomme avec mes histoires que vous avez la +politesse d'écouter patiemment, et je ne songe même +pas à vous demander...</p> + +<p>—En un mot, voici la chose, dit Pardaillan: je +suis amoureux, comme vous.</p> + +<p>—Nous célébrerons nos unions le même jour.</p> + +<p>—Attendez... J'aime, comme vous, mon cher, seulement, +vous pouvez voir votre fiancée deux fois par +semaine, et moi je ne lui ai jamais parlé. Vous êtes +sûr d'être aimé, et moi je redoute d'être haï; vous +savez où trouver ce que vous aimez, et celle que +j'aime a disparu. Or, je veux la retrouver à tout prix, +fût-ce pour m'entendre dire que je suis détesté. Et +c'est pour cela que je suis venu vous demander +votre aide.</p> + +<p>—Comptez sur moi! dit chaleureusement le comte. +Nous fouillerons Paris ensemble.</p> + +<p>Pardaillan raconta brièvement l'histoire de son +amour, son arrestation au moment où Loïse l'appelait, +son séjour à la Bastille, son départ, la lettre qu'il +était chargé de remettre, enfin, tout ce que savent +déjà nos lecteurs.</p> + +<p>Il ne tut dans tout cela que le nom de Montmorency, +se réservant de le dire au bon moment. Et +ce moment serait celui où l'on commencerait les +recherches.</p> + +<p>—J'ai comme un vague soupçon, ajouta-t-il en +terminant, du lieu où elle peut être et de l'homme +qui a pu avoir intérêt à enlever Loïse et sa +mère.</p> + +<p>—Très bien, cher ami; quand voulez-vous que +nous commencions nos recherches?</p> + +<p>—Mais dès demain.</p> + +<p>—Dès demain, bon; je suis tout à vous. Maintenant, +venez, que je vous présente à certaines personnes +qui ont envie de vous voir.</p> + +<p>—Quelles sont ces personnes?</p> + +<p>—Le roi de Navarre, le prince de Condé, l'amiral... +Venez, mon cher: vous êtes connu ici, et votre +histoire d'évasion de la Bastille va achever de vous +valoir l'admiration de ces grands seigneurs...</p> + +<p>Bon gré, mal gré, Pardaillan fut entraîné par le +comte de Marillac. Celui-ci traversa rapidement deux +ou trois pièces et parvint dans le grand salon d'honneur +de l'hôtel de Coligny.</p> + +<p>Là, autour d'une table, étaient assis cinq personnages.</p> + +<p>Pardaillan reconnut immédiatement deux d'entre +eux: Téligny, qu'il venait de voir, et l'amiral Coligny +qu'il avait eu l'occasion de voir de loin deux ou +trois fois.</p> + +<p>Le comte de Marillac, tenant toujours Pardaillan +par la main, s'avança jusqu'à la table et dit:</p> + +<p>—Sire, et vous, monseigneur, et vous, monsieur +l'amiral, et vous, mon cher colonel, voici le sauveur +de la reine, M. le chevalier Jean de Pardaillan.</p> + +<p>A ces mots, ces personnages levèrent sur le chevalier +des yeux pleins de bienveillance, de cordialité +et d'admiration.</p> + +<p>—Touchez là jeune homme! s'écria, le premier, +Coligny. Vous avez évité à la réforme un irréparable +malheur.</p> + +<p>Le chevalier saisit la main qui lui était tendue +avec un respect et une émotion visibles.</p> + +<p>—Et, moi aussi, je veux toucher cette main qui a +sauvé ma mère, dit alors avec un fort accent gascon +des plus désagréables un jeune homme de dix-sept +à dix-huit ans, qui n'était autre que le roi de +Navarre, futur roi de France sous le nom d'Henri IV.</p> + +<p>Pardaillan plia le genou, selon les usages de l'époque, +saisit la main royale du bout de ses doigts et +s'inclina sur elle avec une grâce altière qui provoqua +l'admiration du personnage placé à côté du roi.</p> + +<p>C'était un tout jeune homme aussi, paraissant à +peine dix-neuf ans, mais il y avait dans sa physionomie +et ses attitudes on ne sait quoi de chevaleresque +et d'imposant qui manquait au Béarnais. C'était +Henri Ier de Bourbon, prince de Condé, cousin +d'Henri de Navarre.</p> + +<p>Le prince de Condé tendit, lui aussi, la main a Pardaillan +mais, au moment où celui-ci s'inclina, il l'attira +à lui et l'embrassa cordialement en disant:</p> + +<p>—Chevalier, Sa Majesté la reine nous a dit que vous +étiez un vrai paladin des vieux âges; faisons donc +comme faisaient les paladins quand ils se rencontraient, +et embrassons-nous... le roi de Navarre, mon +cousin, le permet...</p> + +<p>—Monseigneur, dit Pardaillan, qui reconnut à ces +derniers mots le jeune prince de Condé, je puis aujourd'hui +accepter ce titre de paladin, puisqu'il m'est +donné par le fils de Louis de Bourbon, c'est-à-dire +d'un vaillant preux, le plus vaillant parmi ceux qui +sont tombés sur les champs de bataille.</p> + +<p>—Bien dit, ventre-saint-gris! s'écria le Béarnais.</p> + +<p>—Le dernier personnage, qui n'avait encore rien dit, +félicita à son tour le chevalier, en disant:</p> + +<p>—Si l'amitié du vieux d'Andelot peut vous être +agréable, elle vous est acquise, jeune homme...</p> + +<p>Cependant, le jeune roi de Navarre fixait un oeil +rusé sur le chevalier, et il cherchait peut-être quelque +moyen de l'attacher à sa fortune, lorsque la porte +s'ouvrit; un de ces domestiques armés en guerre que +Pardaillan avait remarqués, alla vivement à l'amiral +Coligny et lui glissa deux mots à l'oreille.</p> + +<p>—Sire, dit Coligny, M. le maréchal de Montmorency +a bien voulu se rendre à mon invitation. Il est là. Et +il attend le bon plaisir de Votre Majesté.</p> + +<p>—Ce cher François! Je serai heureux de le voir. +Qu'il entre! Monsieur l'amiral, et vous, mon cousin, +vous voudrez bien demeurer près de moi pendant +cette entrevue.</p> + +<p>Les autres personnages de cette scène se levèrent +pour se retirer.</p> + +<p>—Eh bien! fit Déodat, en saisissant le bras de +Pardaillan, à quoi songez-vous donc?</p> + +<p>Pardaillan tressaillit, comme s'il s'éveillait d'un +rêve. L'annonce que le maréchal de Montmorency +allait entrer dans cette salle l'avait plongé dans une +sorte de stupeur.</p> + +<p>—Pardon, balbutia-t-il.</p> + +<p>Et il s'inclina devant le roi de Navarre qui, pour la +deuxième fois, lui tendit la main et lui dit:</p> + +<p>—Le comte de Marillac m'a fait savoir que vous ne +prisiez rien tant que votre indépendance, et que vous +entendiez vous tenir en dehors de toutes querelles; +cependant, je veux croire que notre rencontre aura +un lendemain et, quant à moi, je serais heureux de +vous voir parmi les nôtres.</p> + +<p>—Sire, répondit Pardaillan, je dois à tant de bienveillance +une entière franchise: les guerres religieuses +m'effraient. Mais j'avoue à Votre Majesté que, si +l'ardente sympathie d'un pauvre diable comme moi +peut lui être utile, cette sympathie, vienne l'occasion, +ne lui fera pas défaut...</p> + +<p>—Bien, bien... nous reprendrons cet entretien, dit +le roi.</p> + +<p>Pardaillan sortit avec Marillac. Le vieux d'Andelot +et Téligny étaient déjà sortis ensemble.</p> + +<p>—Quelle faiblesse vous a pris tout à l'heure, cher +ami? demanda alors Marillac. Vous avez paru tout +ému et vous êtes encore pâle.</p> + +<p>—Écoutez, fit Pardaillan, c'est bien le maréchal de +Montmorency qui va être introduit auprès du roi?</p> + +<p>—Mais oui, fit Marillac étonné.</p> + +<p>—Eh bien, ce Montmorency, c'est le père de celle +que j'aime! Il faut que je lui remette la lettre que +j'ai là sous mon pourpoint et qui me brûle la +poitrine. Si je ne lui remets pas cette lettre, je suis +un félon et j'enlève à Loïse sa protection la plus +naturelle et la plus sérieuse. Et si je la lui remets, +cet homme va me haïr, et Loïse est perdue à jamais +pour moi!...</p> + +<p>L'homme qui était attendu dans l'hôtel de Coligny +et qui venait d'être introduit auprès du roi de Navarre, +paraissait une quarantaine d'années. Il était +grand, de forte carrure, et ses membres avaient cette +souplesse particulière aux gens qui se livrent à de +violents exercices du corps.</p> + +<p>Ses cheveux étaient blancs. Et c'était un étonnement +pour l'oeil que cette blancheur de vieillesse sur +cette tête demeurée jeune: aucune ride ne sillonnait +ce visage; les yeux, sans flamme d'ailleurs, et comme +voilés, avaient un regard limpide.</p> + +<p>Avec les années, lentement, lambeau par lambeau, +la douleur s'en était allée. Mais la tristesse demeurait +profonde, et pesait sur cet homme, d'un même poids +égal; de là, sans doigte, cette lassitude...</p> + +<p>L'amour très pur, très profond, qu'il avait éprouvé +pour Jeanne de Piennes, était encore tout entier dans +son âme.</p> + +<p>Maintes fois, il avait éprouvé comme une vague +tentation de la revoir; mais toujours, il avait réfréné +ces désirs, et alors il se jetait toujours dans quelque +entreprise guerrière ou politique où il déployait de +fébriles activités sans parvenir à se détacher du souvenir +qui l'obsédait.</p> + +<p>Il pensait peu à Henri de Montmorency. Lui avait-il +pardonné?</p> + +<p>Non, sans doute. Mais il tâchait à l'oublier et il y +parvenait assez aisément, tandis que Jeanne était toujours +présente dans son imagination.</p> + +<p>Avec ce caractère, avec de telles racines d'amour +dans le coeur, il est presque inutile de dire que François +de Montmorency n'avait jamais songé à se refaire +un autre bonheur, une autre famille, en un mot, une +autre vie.</p> + +<p>Il avait accepté pourtant son mariage avec Diane +de France.</p> + +<p>En acceptant cette union, il avait surtout voulu +échapper aux tyranniques obsessions du vieux connétable, +son père.</p> + +<p>Son existence avec Diane de France fut rigoureusement +ce qu'ils avaient convenu qu'elle serait: une +simple association.</p> + +<p>Ils se voyaient à de longs intervalles: en huit ans, +François de Montmorency n'eut que trois ou quatre +rencontres avec cette princesse qui portait son nom +fort dignement: c'est-à-dire que, si elle eut de nombreux +amants, comme l'affirme la chronique, elle eut +toujours assez d'estime et même d'affection pour son +mari, pour sauver les apparences.</p> + +<p>Nous devons ajouter que deux ou trois fois François +de Montmorency eut aussi l'idée de se rendre +au château.</p> + +<p>Un jour, il se mit en route avec l'intention bien +arrêtée de refaire l'histoire du crime qui avait brisé +sa vie, de le connaître dans tous ses détails. Il arriva, +très décidé, jusqu'à une hauteur d'où, au sortir d'un +bois, on apercevait Montmorency et, plus loin, le +hameau de Margency. Mais là ses forces faiblirent. Et, +pour ne pas montrer l'émotion qui le bouleversait, il +ordonna à son escorte de reprendre sans lui le chemin +de Paris.</p> + +<p>La destinée des hommes tient souvent à bien peu +de chose: si François avait eu le courage de pousser +jusqu'à Margency et d'y recueillir des témoignages, +qui sait s'il ne fût pas bientôt arrivé à constater +l'innocence de Jeanne de Piennes?</p> + +<p>Il y eut pourtant une circonstance où cette innocence +faillit éclater aux yeux de François, sans qu'il +l'eût cherchée.</p> + +<p>En 1567 eut lieu la bataille de Saint-Denis, entre +huguenots et catholiques. Les huguenots venaient de +remporter quelques avantages et s'étaient avancés +tout près de Paris. Le connétable Anne fit une sortie, +chargea à la tête de sa cavalerie et, ce jour-là encore, +il se fit un grand carnage d'hérétiques.</p> + +<p>Seulement, dans la bagarre, le connétable fut blessé +mortellement. Le blessé fut transporté à l'hôtel de +Mesmes qui appartenait à son fils, Henri, duc de +Damville. A ce moment, Henri était en Guyenne où il +se distinguait par son zèle à imposer la messe aux +hérétiques. François se trouvait à Paris. Il n'avait pas +revu son père depuis trois ans.</p> + +<p>Il trouva le connétable couché, la tête emmaillotée, +et dictant ses dernières volontés à son scribe.</p> + +<p>Lorsque le vieux Montmorency eut terminé, il aperçut +son fils aîné qui venait d'entrer dans la chambre, +et un rayon de joie illumina cette tête de moribond.</p> + +<p>—Mon fils, dit-il, si près de la mort, on voit les +choses autrement qu'on ne les voyait... Peut-être, en +de certaines circonstances, ne me suis-je pas assez +préoccupé de votre bonheur... Répondez-moi franchement... +êtes-vous heureux?...</p> + +<p>—Rassurez-vous, mon père, je suis aussi heureux +qu'il m'est permis de l'être.</p> + +<p>—Votre frère...</p> + +<p>François tressaillit et pâlit soudain.</p> + +<p>—Ne vous réconcilierez-vous pas avec lui?...</p> + +<p>—Jamais! répondit François d'une voix sourde.</p> + +<p>—Écoutez... peut-être est-il moins coupable... que +vous ne pensez...</p> + +<p>François secoua violemment la tête.</p> + +<p>—Cette jeune femme, reprit le connétable, qu'est-elle +devenue?</p> + +<p>—De qui parlez-vous, mon père?...</p> + +<p>—La fille... du seigneur de Piennes... Ah! je meurs...</p> + +<p>—Mon père, calmez-vous... Tout cela est mort pour +moi!</p> + +<p>—François! Je te dis... qu'il faut la retrouver... +elle... et son...</p> + +<p>—Le connétable n'eut pas le temps de prononcer le +mot qui était sur ses lèvres. Il entra en agonie, balbutia +quelques paroles vides de sens et expira.</p> + +<p>Ainsi le secret de Jeanne de Piennes ne fut pas +révélé à François de Montmorency qui ne chercha pas +à savoir pourquoi son père voulait retrouver Jeanne... +caprice funèbre d'un esprit qui sombre dans le néant, +songea-t-il.</p> + +<p>François de Montmorency, après la bataille de Saint-Denis, +vécut retiré des champs de bataille. Un jour +que la reine mère lui offrit un commandement contre +les huguenots, il refusa en disant qu'il considérait les +réformés comme des frères d'armes et non comme des +ennemis.</p> + +<p>Cette attitude lui valut les soupçons et la haine de +Catherine de Médicis, qui essaya vainement de pénétrer +ses secrets en lui envoyant Alice de Lux. On a vu +qu'Alice avait échoué.</p> + +<p>Ce fut sur ces entrefaites et dans cette situation d'esprit +qu'il reçut un jour la visite du comte de Marillac.</p> + +<p>Le comte venait, envoyé par Jeanne d'Albret; il +obtint du maréchal la promesse de se rencontrer avec +le roi de Navarre.</p> + +<p>Henri de Béarn, venu secrètement à Paris avec le +prince de Condé et Coligny, prit rendez-vous avec +François de Montmorency. Au jour dit, à l'heure convenue, +le maréchal se présenta à l'hôtel de la rue de +Béthisy. On a vu quel effet l'annonce de son arrivée +produisit sur Pardaillan.</p> + +<p>Nous laisserons le chevalier expliquer à son ami +Marillac les causes de son émotion et nous suivrons +le maréchal, cette entrevue avec Henri de Béarn ayant +sur la suite de notre récit une influence considérable.</p> + +<p>Le Béarnais accueillit le maréchal avec gravité.</p> + +<p>—Salut! dit-il à l'illustre défenseur de Thérouanne.</p> + +<p>François s'inclina devant le jeune roi.</p> + +<p>—Sire, dit-il, vous m'avez fait l'honneur de me mander +pour m'entretenir de la situation générale des +partis religieux. J'attends que Votre Majesté veuille +bien m'expliquer ses intentions et je lui répondrai +franchement.</p> + +<p>Tout rusé qu'il fût, le Béarnais fut désarçonné par +cette netteté un peu sèche.</p> + +<p>—Prenez ce siège, fit-il pour se donner le temps de +réfléchir; je ne souffrirai pas que le maréchal de +Montmorency demeure debout quand je suis assis, +moi, simple cadet encore dans le métier des armes.</p> + +<p>Montmorency obéit.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, reprit le roi après un instant +de silence pendant lequel il étudia la mâle physionomie +de son interlocuteur, je ne vous parlerai pas de +la confiance que j'ai en vous. Bien que nous ayons +combattu dans des camps opposés, je vous ai toujours +tenu en singulière estime, et la meilleure preuve, c'est +que vous êtes ici, seul de tout Paris, connaissant mon +arrivée à l'asile que j'ai choisi.</p> + +<p>—Cette confiance m'honore, dit le maréchal, mais +je ferai remarquer à Votre Majesté qu'il n'est pas un +seul gentilhomme capable de trahir son secret.</p> + +<p>—Le résultat de cette confiance, continua le Béarnais, +c'est que je vous causerai à coeur ouvert et que, +du premier mot, je vous dirai le but de mon voyage +à Paris. Monsieur le maréchal, nous avons l'intention +d'enlever Charles IX, roi de France. Qu'en pensez-vous?</p> + +<p>Coligny pâlit légèrement. Condé se mit à jouer +nerveusement avec les aiguillettes de son pourpoint.</p> + +<p>Le maréchal n'avait pas sourcillé. Sa voix demeura +aussi calme que celle du Béarnais.</p> + +<p>—Sire, dit-il. Votre Majesté m'interroge-t-elle sur la +possibilité de l'aventure ou sur les suites qu'elle pourrait +avoir; soit en cas de réussite, soit en cas d'échec?</p> + +<p>—Nous parlerons de cela tout à l'heure. Pour le +moment, je désire savoir seulement votre opinion sur... +la justice de cet acte devenu nécessaire. Voyons, qu'en +dites-vous? Serez-vous pour nous? Serez-vous contre +nous?</p> + +<p>—Tout dépend, sire, de ce que vous voulez faire du +roi de France. Je n'ai ni à me louer ni à me plaindre +de Charles IX. Mais il est mon roi. Je lui dois aide et +assistance. Donc, sire, avez-vous l'intention de violenter +le roi de France, et rêvez-vous quelque substitution +de famille sur le trône? Je suis contre vous! Cherchez-vous +à obtenir de justes garanties pour l'exercice libre +de votre religion? Je demeure neutre. En aucun cas, +sire, je ne vous aiderai à cet enlèvement.</p> + +<p>—Voilà qui est parler net! Et l'on a plaisir à s'entretenir +avec vous, monsieur le maréchal. Voici pourquoi +nous avons résolu d'enlever mon cousin Charles. +Je sais, nous savons que la reine mère prépare de +nouvelles guerres. Nos ressources sont épuisées. En +hommes et en argent, nous ne pouvons plus tenir +campagne. Or, plus que jamais, nous sommes menacés. +L'acte que nous préparons est un acte de guerre +parfaitement légitime. Si Charles marchait à la tête +de ses armées, ne chercherais-je pas à le faire prisonnier?...</p> + +<p>—Oui, sire, et j'avoue que, si j'avais l'honneur +d'être votre féal, au lieu d'être celui du roi de France, +je donnerais les deux mains à votre projet.</p> + +<p>—Très bien. Reste donc la question de savoir ce +que nous ferons du roi quand il sera prisonnier...</p> + +<p>—En effet, sire, c'est là le point délicat, dit le +maréchal.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, par mon père Antoine de +Bourbon, descendant en ligne directe de Robert, +sixième fils de saint Louis, je me trouve être premier +prince du sang de la maison de France. J'ai donc +quelque droit de me mêler des affaires du royaume, +et, s'il m'arrivait de concevoir cette pensée qu'un jour, +peut-être, la couronne de France devra se poser sur +ma tête, cette pensée ne pourrait être illégitime. Mais +les Valois règnent par la grâce de Dieu. J'attendrai +donc la grâce de Dieu pour savoir si les Bourbons, à +leur tour, doivent occuper ce trône, le plus beau du +monde.</p> + +<p>—Sire, loin de suspecter les intentions de Votre +Majesté, je ne veux même pas me permettre de les +scruter.</p> + +<p>—Je n'en veux pas à la couronne de Charles. Qu'il +règne, ce cher cousin, qu'il règne, autant du moins +qu'on peut régner, quand on a pour mère une Catherine +de Médicis! Mais, ventre-saint-gris! si nous n'en +voulons pas à Charles, pourquoi nous en veut-il? Que +signifient ces persécutions de huguenots malgré la +paix de Saint-Germain? Il faut que tout cela ait une +fin! Et comme nous ne sommes pas de force à tenir +campagne, il faut bien que j'obtienne par la persuasion +ce que la guerre ne peut nous donner! Et pour +cela, ne faut-il pas que je puisse causer tranquillement +avec Charles, comme je cause avec vous en ce +moment? Voyons, duc, n'est-ce pas un acte légitime +que nous entreprenons en essayant de nous emparer +de Charles?</p> + +<p>Il ne s'agissait plus d'une capture, d'un acte de +guerre, mais d'un entretien où les deux partis en présence +seraient libres de signer ou de repousser le +contrat proposé.</p> + +<p>—Dans ces conditions, acheva le roi de Navarre, +puis-je compter sur vous?</p> + +<p>—Pour vous emparer du roi, sire? Franchise pour +franchise. J'oublierai l'entretien auquel j'ai eu l'honneur +d'être convié. Mais je vous donne ma parole, sire, +que tout ce que je pourrai entreprendre pour protéger +le roi Charles, sans le prévenir, eh bien! je l'entreprendrai!</p> + +<p>—J'envie mon cousin, d'avoir des amis tels que +vous, dit le Béarnais avec un soupir.</p> + +<p>—Votre Majesté se trompe sur ces deux points. Je +ne suis pas l'ami de Charles. Je suis un serviteur de +la France, voilà tout. Quant à être votre ennemi, sire, +je vous jure que nul ne fait des voeux plus ardents et +plus sincères que les miens pour que les huguenots +soient enfin traités selon la justice.</p> + +<p>—Merci, maréchal, dit le Béarnais, désappointé. +Ainsi, nous ne devons compter ni sur vous, ni sur vos +amis?</p> + +<p>—Non, sire! dit François avec une modeste fermeté. +Mais laissez-moi ajouter que si, un jour, j'étais +appelé dans un conseil qui se tiendrait entre vous et +le roi de France...</p> + +<p>—Eh bien? interrogea Coligny.</p> + +<p>—Si une entrevue avait lieu, continua François, et +que Sa Majesté Charles IX m'y appelle, je ne chercherais +pas à savoir comment cette entrevue a été préparée; +j'appuierais de toutes mes forces sur les décisions +du roi, et je ne craindrais pas de proclamer +que moi, catholique, je suis honteux et indigné de +l'attitude des catholiques...</p> + +<p>—Vous feriez cela, duc! s'écria le roi de Navarre.</p> + +<p>—Je m'y engage, sire, répondit François.</p> + +<p>—Duc, fit le Béarnais, je retiens votre parole. J'espère +que l'entrevue aura lieu bientôt.</p> + +<p>—Et moi, sire, je puis assurer Votre Majesté que +mon dévouement lui est acquis, excepté toutefois en +ce qui concerne certaines entreprises, ajouta François.</p> + +<p>Sur ces mots, le maréchal se retira, escorté par +l'amiral qui tenait à lui faire honneur, jusqu'à la porte +de son hôtel.</p> + +<p>Comme ils traversaient la cour, précédés par deux +laquais, mais sans lumière, l'hôtel devant passer pour +inhabité, deux hommes s'approchèrent vivement de +François de Montmorency.</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, disait l'un des deux hommes, +voulez-vous me permettre de vous présenter un +de mes amis en vous priant d'excuser les circonstances +de cette présentation.</p> + +<p>—Vos amis sont les miens, comte de Marillac, dit +François en reconnaissant celui qui lui parlait.</p> + +<p>—Voici donc M. le chevalier de Pardaillan, qui a +une communication urgente à vous faire.</p> + +<p>—Monsieur, fit le maréchal en s'adressant à Pardaillan, +je serai en mon hôtel demain toute la journée +et serai heureux de vous y recevoir.</p> + +<p>—Ce n'est pas demain, dit Pardaillan d'une voix +altérée, c'est tout de suite que je sollicite l'honneur de +m'entretenir avec le maréchal de Montmorency.</p> + +<p>L'émotion de la voix, la tournure de la phrase à la +fois impérative et réservée produisirent une profonde +impression sur le maréchal.</p> + +<p>—Venez donc, puisque l'affaire dont vous voulez me +parler ne peut souffrir de retard.</p> + +<p>Pardaillan fit rapidement ses adieux à Marillac pendant +que le duc faisait les siens à Coligny. Puis les +deux hommes sortirent ensemble. Telle était la confiance +de Montmorency et sa crainte de compromettre +le secret du roi de Navarre qu'il n'avait amené aucune +escorte avec lui.</p> + +<p>Le chemin de la rue de Béthisy à l'hôtel de Montmorency +se fit rapidement et silencieusement.</p> + +<p>La maréchal introduisit le chevalier dans un cabinet +de l'hôtel, attenant à la grande salle d'honneur.</p> + +<p>—Je vous laisse un instant, dit le maréchal, le temps +de me débarrasser de ma cotte de mailles.</p> + +<p>Demeuré seul, Pardaillan essuya la sueur qui coulait +de son front. L'instant à la fois désiré et redouté +était donc arrivé! Il fallait donc révéler à François +de Montmorency qu'il avait une fille! Le maréchal +allait donc savoir que, s'il avait jusqu'alors ignoré +l'existence de cette fille, s'il avait répudié Jeanne de +Piennes, s'il avait souffert, il le devait à un Pardaillan! +Et c'était un Pardaillan qui allait lui dire tout cela.</p> + +<p>Le moment était venu où il allait à la fois se faire +l'accusateur de son père et perdre à jamais Loïse!</p> + +<p>Son regard, tout à coup, tomba sur un portrait +accroché dans l'angle le plus sombre du cabinet. +Pardaillan fut secoué d'un long tressaillement.</p> + +<p>—Loïse! Loïse! murmura-t-il.</p> + +<p>Et aussitôt, cette pensée se fit jour dans son +cerveau:</p> + +<p>—Comment le maréchal, qui ne sait pas qu'il a une +fille, possède-t-il le portrait de cette fille?...</p> + +<p>Mais bientôt, à force d'examiner les traits délicats +de la jeune femme merveilleusement belle que représentait +la toile, la vérité lui apparut:</p> + +<p>—Ce n'est pas Loïse!... C'est sa mère, sa mère, quand +elle était jeune!...</p> + +<p>A ce moment, François de Montmorency rentra dans +le cabinet et vit le jeune homme en extase devant le +portrait de Jeanne de Piennes. Il s'avança jusqu'à +Pardaillan et lui posa sa main sur l'épaule.</p> + +<p>—Vous regardiez cette femme... et vous la trouviez +belle?</p> + +<p>—Il est vrai, monsieur... cette haute et noble dame +est douée d'une beauté qui m'a frappé.</p> + +<p>—Et peut-être, en votre âme encore pleine d'illusions, +vous vous disiez que vous seriez heureux de +rencontrer sur le chemin de la vie une femme pareille +à celle-ci...</p> + +<p>—Vous avez lu dans ma pensée, monseigneur, dit +Pardaillan avec une douceur voilée de tristesse; je +rêvais, en effet, de rencontrer pour l'aimer, pour +l'adorer, pour lui vouer ma vie et mes forces, la +femme dont le sourire rayonne sur cette toile, cette +femme dont le front si pur n'a jamais pu abriter une +mauvaise pensée...</p> + +<p>Un sourire amer erra sur les lèvres du maréchal.</p> + +<p>—Jeune homme, dit-il, vous me plaisez... Cette sympathie +est si vraie que je vais vous conter une histoire. +Cette femme est la femme d'un de mes amis... ou +plutôt elle l'a été... Elle était pauvre; son père était +l'ennemi de la famille de mon ami; celui-ci la vit, +l'aima... il l'épousa. Mais sachez bien que, pour l'épouser, +il dut braver la malédiction paternelle; il dut +risquer de se mettre en révolte contre son père, haut +et puissant seigneur... Le jour même du mariage, mon +ami dut partir pour la guerre. Quand il revint savez-vous +ce qu'il apprit?</p> + +<p>Pardaillan garda le silence.</p> + +<p>—La jeune fille au front pur, continua François +d'une voix très calme, eh bien, c'était une ribaude! +Dès avant le mariage, elle trahissait mon ami... Jeune +homme, méfiez-vous des femmes!</p> + +<p>Le maréchal ajouta sans amertume apparente:</p> + +<p>—Mon ami avait placé en cette femme tout son +amour, son espoir, son bonheur, sa vie... Il fut condamné +à la haine, au désespoir, au malheur, et sa vie +fut brisée, voilà tout. Qu'a-t-il fallu pour cela? Simplement +de rencontrer une jeune fille qui avait l'âme +d'une ribaude...</p> + +<p>Pardaillan, sur ces mots, s'était levé; il s'approcha +du maréchal et, d'un ton ferme, prononça:</p> + +<p>—Votre ami se trompe, monseigneur...</p> + +<p>François leva sur le chevalier un regard surpris.</p> + +<p>—Ou plutôt, continua Pardaillan, vous vous trompez...</p> + +<p>Le maréchal imagina que son visiteur, encore naïf +et plein de foi, protestait d'une façon générale contre +les accusations dont les hommes accablent les femmes.</p> + +<p>Il eut un geste de politesse indifférente et dit:</p> + +<p>—Si vous m'en croyez, jeune homme, venons-en +au motif de votre visite. En quoi puis-je vous être +utile?</p> + +<p>—Soit, fit Pardaillan. Monseigneur, j'habite rue +Saint-Denis à l'auberge de la Devinière. En face de +l'auberge se dresse une maison modeste, telle qu'en +peuvent habiter les pauvres gens qui sont forcés à +quelque labeur pour assurer leur existence; les deux +femmes dont je suis venu vous entretenir, monseigneur, +sont de ces pauvres gens dont je vous parle.</p> + +<p>—Deux femmes! interrompit sourdement le maréchal.</p> + +<p>—Oui! La mère et la fille!</p> + +<p>—La mère et la fille! Leur nom?</p> + +<p>—Je l'ignore, monseigneur. Ou plutôt, je désire ne +pas vous le faire connaître pour l'instant. Mais il faut +que je vous intéresse à ces deux nobles créatures si +malheureuses et, pour cela, il faut que je vous raconte +leur histoire.</p> + +<p>Ces derniers mots rassurèrent le maréchal dont +l'imagination commençait à être mise en éveil.</p> + +<p>—Je vous écoute, dit-il avec plus de bienveillance +pour son interlocuteur que pour les deux inconnues.</p> + +<p>—Ces deux femmes reprit alors le chevalier, sont +considérées comme dignes de tous les respects. La +mère, surtout. Depuis quatorze ans environ qu'elle habite +ce pauvre logis, jamais la médisance n'a eu prise +sur elle. Tout ce qu'on sait d'elle, c'est qu'elle se tue au +travail des tapisseries pour donner à sa fille une éducation +de princesse. Oui, monseigneur, de princesse; +car cette jeune fille sait lire, écrire, broder et peindre +des missels. Elle-même est un ange de douceur et de +bonté...</p> + +<p>—Chevalier, fit Montmorency, vous plaidez la cause +de vos humbles protégées avec une telle ardeur, que +déjà je leur suis tout acquis. Que faut-il faire? Parlez...</p> + +<p>—Un peu de patience, monsieur le maréchal. J'ai +oublié de vous dire que la mère dont on ne connaît +pas le vrai nom s'appelle la Dame en noir. En effet, +elle est toujours en grand deuil. Il y a dans cette +existence si noble et si pure un épouvantable malheur... +Ce malheur, je voudrais le racheter au prix de +mon sang, car quelqu'un des miens en est la cause...</p> + +<p>—Quelqu'un des vôtres, chevalier!</p> + +<p>—Oui, mon père, mon pauvre père!</p> + +<p>—Et comment votre père...</p> + +<p>—Je vais vous le dire, monseigneur, en vous faisant +le récit de la catastrophe qui a frappé cette noble +dame. Sachez donc qu'elle a été mariée... et que son +mari dut s'absenter pour longtemps... Vous le voyez, +c'est comme l'histoire de l'ami dont vous me parlez. +Après le départ de son mari, cinq ou six mois après, +cette dame mit au monde une enfant. Tout à coup, +le mari revint. Ce fut alors que mon père commit le +crime...</p> + +<p>—Le crime!...</p> + +<p>—Oui, monseigneur, fit Pardaillan tandis que deux +larmes brûlantes s'échappaient de ses yeux avec une +double flamme de sacrifice... le crime! Mon père +enleva la petite fille. Et la mère, la mère qui adorait +son enfant, la mère qui fût morte pour éviter une +larme au petit ange, la mère, monseigneur, fut placée +en présence de cette affreuse alternative: ou elle +consentirait à passer aux yeux de son mari pour parjure +et adultère, ou son enfant mourrait!...</p> + +<p>François de Montmorency était devenu horriblement pâle.</p> + +<p>—Le nom! gronda-t-il d'une voix rauque.</p> + +<p>—Il ne m'appartient pas de vous le dire, monseigneur...</p> + +<p>—Comment avez-vous su? Dites!...</p> + +<p>—Voici la fin. Ces deux femmes, la mère et la fille, +viennent d'être enlevées... elles m'ont fait parvenir +une lettre qui est adressée à un grand seigneur. Cette +lettre, la voici!</p> + +<p>François ne vit que cette lettre qu'on lui tendait +toute ouverte, mais ne la prit pas tout de suite.</p> + +<p>Quoi! Il ne rêvait pas!... Ce jeune homme venait +bien de lui retracer l'histoire de Jeanne de Piennes!... +Ah! Ce nom n'avait pas été prononcé, mais il résonnait +dans son coeur!</p> + +<p>Quoi! Jeanne vivante! Jeanne travaillant comme +une humble ouvrière pour élever sa fille!... sa fille!...</p> + +<p>Et cette lettre! Cette lettre sur laquelle il dardait +un regard flamboyant!... Elle contenait donc le récit +de la lamentable tragédie! C'était Jeanne qui lui +écrivait! Jeanne innocente et fidèle!</p> + +<p>—Lisez! monseigneur, dit Pardaillan, lisez... et, +quand vous aurez lu interrogez-moi... car, si je ne fus +pas témoin du crime, je suis du moins le fils de +l'homme qui est dénoncé à votre haine... et cet +Homme... mon père!... eh bien, il m'a parlé... Il m'a +dit des choses que jadis je n'ai pas comprises, mais +qui sont demeurées gravées dans ma mémoire...</p> + +<p>Alors le maréchal saisit la lettre.</p> + +<p>Tout de suite, il reconnut l'écriture de Jeanne.</p> + +<p>Il lut à grands traits, en deux ou trois reprises...</p> + +<p>Puis, quand il eut fini de lire, il se retourna vers le +portrait, secoué de sanglots terribles, s'abattit sur le +parquet, se traîna sur les genoux, les mains levées +désespérément, avec un cri rauque qui faisait explosion +sur les lèvres livides.</p> + +<p>—Pardon! Pardon!</p> + +<p>Puis il demeura tout à coup immobile, sans connaissance.</p> + +<p>Le chevalier courut à lui. Il s'ingénia de son mieux +à ranimer le maréchal. Il le secoua, bassina son +front d'eau fraîche, défit les aiguillettes de son pourpoint...</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, la syncope cessa; +François ouvrit les yeux. Il se leva. Une flamme +étrange brillait dans ses yeux. Pardaillan voulut +parler.</p> + +<p>—Taisez-vous, murmura François, taisez-vous... plus +tard... attendez-moi... ici... promettez-moi...</p> + +<p>—Je vous le promets, dit Pardaillan.</p> + +<p>Montmorency plaça la lettre sous son pourpoint, +sur son coeur, et s'élança hors du cabinet. Il courut +aux écuries, sella lui-même un cheval, se fit ouvrir +la porte de l'hôtel, et le chevalier entendit le galop +d'un cheval qui s'éloignait.</p> + +<p>Il était une heure du matin. François traversa +Paris à fond de train. Le cheval s'arrêta devant la +porte Montmartre, fermée comme toutes les portes +de Paris.</p> + +<p>—Ordre du roi! hurla François dans la nuit.</p> + +<p>Le chef de poste sortit tout effaré, reconnut le +maréchal, et s'empressa de faire ouvrir la porte et +baisser le pont-levis.</p> + +<p>Dans la campagne silencieuse et noire, la voix rauque +de François rugissait des lambeaux de paroles +que couvraient les quadruples sonorités du galop de +son cheval.</p> + +<p>—Vivante!... Innocente!... Jeanne!.. ma fille!...</p> + +<p>Lorsque François atteignit Montmorency, près Margency, +il se sentait plus calme.</p> + +<p>Le maréchal tout droit, sans hésitation, piqua +droit à la chaumière où il était apparu à Jeanne +et à Henri.</p> + +<p>—Ces gens vivent-ils encore? se disait-il. Oh! +pourvu qu'ils vivent!...</p> + +<p>Ils vivaient! Bien vieux, bien cassés, mais ils +vivaient!</p> + +<p>Aux rudes coups que frappa François, l'homme +se réveilla, s'habilla et demanda à travers la porte:</p> + +<p>—Qui va là?</p> + +<p>—Ouvrez, par le Ciel! gronda François.</p> + +<p>La femme, la vieille nourrice au chef branlant, +avec la hâtive lenteur des vieillards, sauta hors du +lit, jeta un manteau sur ses épaules et saisit la +main de son homme.</p> + +<p>—C'est lui! fit-elle, bouleversée d'émotion.</p> + +<p>—Qui, lui?</p> + +<p>—Le seigneur de Montmorency et de Margency! +Ouvre! Il sait tout, maintenant! Puisqu'il vient!...</p> + +<p>Et elle arracha la barre de la porte, et elle dit:</p> + +<p>—Entrez, monseigneur, je vous attendais... entrez... +je ne voulais pas mourir... je savais que vous +viendriez...</p> + +<p>L'homme avait allumé un flambeau de résine.</p> + +<p>Montmorency entra. Dans la lueur rouge du flambeau, +il vit la vieille debout devant lui, qui essayait +de redresser sa taille courbée par l'âge et les longs +labeurs de la terre.</p> + +<p>—Vous venez pour tout savoir? dit-elle.</p> + +<p>—Oui! fit-il d'une voix brisée.</p> + +<p>—Venez, mon fils...</p> + +<p>François se leva et suivit la vieille qui marchait +lentement, courbée, en s'appuyant sur un bâton.</p> + +<p>—Eclaire-nous! commanda-t-elle à son homme.</p> + +<p>Elle ouvrit une porte, au fond. Le maréchal entra. +Il se trouva dans une petite pièce dont la propreté +contrastait avec le reste du misérable logis. Il y +avait là un fauteuil, luxe étonnant dans cette chaumière, +et un grand lit à colonnes, couvert de sa +courtepointe. Le lit n'était pas défait. Sur le mur, +au fond, il y avait deux ou trois images, une vierge +enluminée, un crucifix avec un peu de buis en travers, +et, juste au chevet, une miniature: le maréchal +se reconnut, ses yeux se gonflèrent, deux larmes en +jaillirent...</p> + +<p>La vieille, alors, parla:</p> + +<p>—C'est ici qu'elle est venue, monseigneur, dès le +lendemain de votre départ; c'est ici, dans ce lit, +qu'elle est restée quatre mois comme morte parce +qu'on lui avait dit: que vous l'aviez abandonnée, +c'est ici qu'elle a pleuré, prié, supplié en prononçant +votre nom dans son délire...</p> + +<p>Le maréchal tomba à genoux.</p> + +<p>—C'est ici que, lentement, elle est revenue à la vie... +Dès lors, elle s'habilla de deuil.</p> + +<p>—La Dame en noir! murmura sourdement François.</p> + +<p>—C'est dans ce lit, monseigneur, qu'est née Loïse, +votre fille...</p> + +<p>Un frisson secoua Montmorency.</p> + +<p>—La naissance de l'enfant sauva la mère. Elle qui, +peu à peu, dépérissait, retrouva ses forces pour la +petite. A mesure que Loïse grandissait, la mère revenait +à la vie.</p> + +<p>François étouffa une sorte de rugissement et, d'un +revers de main, essuya la sueur froide qui inondait +son visage.</p> + +<p>—Faut-il vous dire le reste? demanda la nourrice.</p> + +<p>—Tout!... tout ce que vous savez...</p> + +<p>—Venez donc! fit la vieille.</p> + +<p>Elle sortit de la maison, suivie pas à pas par Montmorency. +Au coin d'une épaisse haie de houx et +d'aubépine, la vieille s'arrêta, se retourna, et son +bras s'étendit vers la maison.</p> + +<p>—Regardez, monseigneur, dit-elle; on voit la fenêtre, +en ce moment la lune l'éclairé; en plein jour, +de cette place, on verrait très bien quelqu'un qui +serait debout contre cette fenêtre, dans l'intérieur +de la maison, et on distinguerait tous les gestes que +ferait ce quelqu'un.</p> + +<p>—Mon frère occupait ce poste près de la fenêtre +quand je suis entré!</p> + +<p>La vieille, alors, se tourna vers son homme:</p> + +<p>—Raconte ce que tu as vu...</p> + +<p>L'homme s'approcha, s'inclina devant son seigneur +et dit:</p> + +<p>—Les choses me sont restées dans la tête comme +si elles étaient d'hier; donc, ce jour-là, depuis le +matin, j'avais travaillé dans ce champ-là, de l'autre +côté de cette haie; m'étant allongé à l'ombre pour +dormir, voici ce que je vis en me réveillant: un +homme était là, à deux pas de moi, tenant dans +son manteau je ne savais trop quoi; il demeura +là, peut-être une demi-heure, et moi je ne bougeai +pas; puis, tout à coup, il se redressa à demi et s'en +alla vite, courbé le long des haies; au moment où il +s'en allait, j'entrevis ce qu'il cachait dans son manteau: +c'était un enfant, mais j'étais loin de supposer +que, cet enfant, c'était la fille de notre dame... Voilà +ce que je vis, monseigneur.</p> + +<p>La nourrice, alors, reprit:</p> + +<p>—Ce qui s'était passé entre elle, vous et Mgr Henri, +je ne le sus pas tout de suite, mais je le devinai en +partie par les paroles désespérées qui échappèrent à +la pauvre mère... Un homme vint... il rapportait la +fillette... la mère faillit devenir folle de joie... Elle +s'élança pour vous retrouver, en nous défendant de +la suivre... Qu'est-elle devenue? Je ne sais. Les premières +années, quand j'étais forte encore, je venais +à Paris à chaque anniversaire du malheur; mais +jamais je ne pus vous voir, jamais je ne pus la +retrouver, elle...</p> + +<p>Le duc de Montmorency s'agenouilla.</p> + +<p>—Bénissez-moi donc, fit-il d'une voix brisée par +les sanglots, car je vous dis: Elle vit! Tant d'injustice +recevra une éclatante réparation, et Jeanne sera +heureuse.</p> + +<p>L'humble paysanne fit ce que son seigneur lui +demandait; elle étendit sur sa tête ses mains tremblantes +et le bénit... Alors, tous les trois rentrèrent +dans la maison.</p> + +<p>François s'enferma pendant une heure dans la +petite pièce où était née Loïse. Il y resta sans +lumière. Les deux vieillards l'entendirent qui pleurait, +parlait à haute voix, tantôt avec des éclats de fureur, +tantôt avec une douceur infinie.</p> + +<p>Puis, lorsqu'un peu de calme fut redescendu en +lui, il sortit de la pièce, dit adieu aux deux vieux, +et monta à cheval. A Montmorency, il s'arrêta devant +la maison du bailli et se contenta de demander des +parchemins sur lesquels il écrivit quelques lignes. +Ces parchemins, la vieille nourrice les reçut dès +le lendemain: c'était une donation pour elle et ses +descendants de la maison qu'elle habitait et une +donation de vingt-cinq mille livres d'argent.</p> + +<p>En quittant le bailli, François se rendit au château; +là encore, il y eut grand émoi; mais le +maréchal se contenta de faire venir l'intendant, et +lui donna ordre de tout mettre en état, disant que, +sous peu, il viendrait habiter le château; il insista +surtout pour que toute une aile fût remise à neuf +et luxueusement agencée, ajoutant simplement qu'il +aurait l'honneur d'héberger deux princesses de haute +qualité à qui cette aile du château serait destinée.</p> + +<p>Alors seulement, il s'éloigna au galop, et prit le +chemin de Paris. Il y arriva comme on ouvrait les +portes, et se dirigea en une course furieuse vers son +hôtel où Pardaillan l'attendait.</p> + +<p>Le chevalier avait passé cette nuit dans une inquiétude +et une agitation qui, lorsqu'il y songeait, ne +laissaient pas que de le surprendre.</p> + +<p>Pourquoi le maréchal était-il parti? Où avait-il +été? Peut-être tâchait-il simplement de se calmer par +une longue course? Ces questions, pendant une heure, +l'intéressèrent.</p> + +<p>Mais bientôt il comprit que la vraie, la redoutable +question était de savoir ce que le maréchal penserait +de son père. Il est vrai que le vieux Pardaillan +avait lui-même ramené l'enfant.</p> + +<p>Le chevalier se souvenait parfaitement que son +père le lui avait dit... Et même, n'avait-il pas donné +un diamant à la mère de la fillette enlevée?...</p> + +<p>Mais tout cela constituait une médiocre excuse; +le fait brutal et terrible demeurait tout entier: le +maréchal avait répudié sa femme! Jeanne de Piennes +avait souffert seize années de torture!</p> + +<p>Vers le matin, il se promenait à grands pas agités +dans le cabinet, lorsque la porte s'ouvrit. Montmorency +entra:</p> + +<p>—Chevalier, dit-il, veuillez excuser la façon dont +je vous ai quitté. J'étais... fort ému... bouleversé... +vous m'avez apporté la plus grande joie de ma vie!...</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, fit le chevalier d'une +voix altérée, vous oubliez que je suis le fils de +M. de Pardaillan.</p> + +<p>—Non, je ne l'oublie pas! Et c'est ce qui fait que +non seulement je vous aime pour la joie que je +vous dois, mais encore que je vous admire pour le +sacrifice consenti par vous... Car, évidemment, vous +aimez votre père!...</p> + +<p>—Oui, dit le jeune homme, j'ai pour M. de Pardaillan +une affection profonde. Comment en serait-il +autrement? Je n'ai pas connu ma mère, et, aussi +loin que je remonte dans mon enfance, c'est mon +père que je vois penché sur mon berceau, soutenant +mes pas incertains, pliant sa rudesse de routier +à mes exigences enfantines; puis, plus tard, +entreprenant de faire de moi un homme brave, me +conduisant aux mêlées, me protégeant de son épée; +par les nuits froides où nous couchions sur la dure, +que de fois l'ai-je surpris à se dépouiller de son +manteau pour me couvrir! Et souvent, quand il me +disait:—Tiens, mange et bois, je garde ma part +—pour plus tard, je fouillais dans son portemanteau +et je m'apercevais qu'il n'avait rien gardé pour +lui. Oui, M. de Pardaillan m'apparaît comme le +digne ami dévoué jusqu'à la mort, à qui je dois +tout... et que j'aime... n'ayant que lui à aimer!</p> + +<p>—Chevalier, dit Montmorency ému, vous êtes un +grand coeur. Vous qui aimez votre père à ce point, +vous n'avez pas hésité à m'apporter cette lettre qui +l'accuse formellement...</p> + +<p>Pardaillan releva fièrement la tête.</p> + +<p>—C'est que je ne vous ai pas tout dit, monsieur +le maréchal! Si j'ai consenti, pour réparer une grande +injustice, à vous apporter la lettre accusatrice, c'est +que je me réservais de défendre à l'occasion mon père. +Je dis: le défendre! Et par tous les moyens en +mon pouvoir! Avant que nous nous entretenions +davantage, je vous demande de me dire en toute +franchise quelle attitude vous entendez prendre +vis-à-vis de mon père. Êtes-vous son ennemi? Je +deviens le vôtre. Songez-vous à vous venger du mal +qu'il a pu faire? Je suis prêt à le défendre, le fer à +la main...</p> + +<p>Le chevalier s'arrêta, frémissant.</p> + +<p>Montmorency, pensif, le contemplait et l'admirait. +Qu'eût-il dit s'il eût su que ces paroles provocantes, +Pardaillan les prononçait le désespoir au coeur, s'il +eût su qu'il aimait sa fille!</p> + +<p>—Chevalier, dit-il d'une voix grave, il n'existe et ne +peut exister pour moi qu'un seul Pardaillan: c'est +celui qui vient de m'arracher à un désespoir que les +années faisaient plus profond. Si jamais je me rencontrais +avec votre père, ça serait pour le féliciter +d'avoir un fils tel que vous...</p> + +<p>—Ah! je puis vous dire maintenant que, si une +parole de haine contre mon père fût tombée de votre +bouche, c'est la mort dans l'âme que je fusse sorti +d'ici!</p> + +<p>Le jeune homme vit qu'il avait failli trahir son +secret. Il se hâta de continuer:</p> + +<p>—Maintenant, monseigneur, maintenant je puis vous +dire que mon père a essayé de réparer le mal qu'il +avait fait.</p> + +<p>—Comment cela? fit vivement le maréchal.</p> + +<p>—Je le tiens de lui-même. Il m'a raconté ces choses, +ou plutôt, il me les a à demi révélées, à une époque +où certes il ne pensait pas que je dusse avoir un +jour l'honneur de vous être présenté. Monseigneur, +c'est M. de Pardaillan qui enleva l'enfant, c'est vrai; +mais c'est lui qui la ramena à la mère, malgré les +ordres qu'il avait reçus...</p> + +<p>—Oui, oui, fit le maréchal, je vois comment les +choses ont dû se passer... il y a un criminel dans tout +cela, et le vrai criminel porte mon nom! Chevalier, je +vais entreprendre la délivrance de la malheureuse +femme qui a tant souffert... Voulez-vous me faire un +récit exact et détaillé de tout ce que vous savez?</p> + +<p>Pardaillan raconta comment il avait été arrêté, et +comment, à sa sortie de la Bastille, il avait eu tout +ouverte la lettre de Jeanne de Piennes.</p> + +<p>Un seul point demeura obscur dans son récit: pourquoi +Jeanne de Piennes et Loïse s'étaient-elles adressées +à lui?... Il eut soin de glisser rapidement sur ce +passage dangereux.</p> + +<p>—Il y a deux pistes possibles, dit-il en terminant, +je vous ai dit que j'avais vu rôder le duc d'Anjou et +ses mignons autour de la maison de la rue Saint-Denis. +Peut-être est-ce donc au frère du roi que vous +devrez demander compte de cette disparition.</p> + +<p>—Je connais Henri d'Anjou. L'action violente l'effraie. +Il n'est pas homme à risquer un scandale.</p> + +<p>—Alors, monseigneur, j'en reviens à la supposition +qui n'a cessé de me hanter. Je suppose qu'un hasard +a pu mettre le maréchal de Damville en présence de +la duchesse de Montmorency, et que nous devons +commencer nos recherches du côté de l'hôtel de +Mesmes.</p> + +<p>—Je crois que vous avez raison, fit le maréchal +avec une violente agitation. Je vais de ce pas trouver +mon frère. Mais, dites-moi, si vous ne m'aviez pas +trouvé à Paris, vous eussiez donc entrepris cette +délivrance? Pourquoi?</p> + +<p>—Monseigneur, fit Pardaillan qui faillit se démonter, +je considérais comme un devoir de réparer en +partie le mal dont mon père était responsable en +partie...</p> + +<p>—Oui, c'est vrai... vous êtes vraiment une belle +nature, chevalier. Pardonnez-moi ces questions...</p> + +<p>—Quant à ce qui est d'aller trouver le maréchal +de Damville, reprit Pardaillan qui se hâta de laisser +tomber cette inquiétante partie de l'entretien, j'imagine +que la démarche est dangereuse...</p> + +<p>—Ah! s'écria François avec une exaltation concentrée, +puisse-je le rencontrer! Et nous verrons de quel +côté frappera le danger!</p> + +<p>—Je ne parle pas pour vous, monseigneur, mais +pour elles... C'est d'elles seules qu'il s'agit!</p> + +<p>—Elles! fit le maréchal qui tressaillit.</p> + +<p>—Sans doute! Qui sait à quelles extrémités pourra +se porter le duc de Damville, si elles sont chez lui, et +si vous allez le provoquer! Qui sait quels ordres il +aura donnés!</p> + +<p>—Ma fille! balbutia François en pâlissant.</p> + +<p>—Monseigneur, je vous demande un jour et une +nuit de patience. Laissez-moi faire! Je me charge, +dès cette nuit, de savoir ce qui se passe à l'hôtel de +Mesmes. Si elles y sont, nous aviserons, et je crois +que nous devrons ruser...</p> + +<p>—En vérité, chevalier, s'écria François, plus je +vous écoute, et plus j'admire votre énergie et votre +souplesse. Notre rencontre est un grand bonheur pour +moi...</p> + +<p>—Ainsi, monseigneur, vous me laissez faire?</p> + +<p>—Jusqu'à demain, oui!</p> + +<p>—Monseigneur, reprit froidement Pardaillan, jusqu'au +jour où j'aurai pu m'introduire à l'hôtel de +Mesmes et où je saurai exactement ce qui s'y passe. +D'ailleurs, j'espère que, dès cette nuit, j'aurai réussi.</p> + +<p>—Faites donc, mon enfant. Et si vous réussissez, +je vous devrai plus que la vie...</p> + +<p>Le chevalier se leva pour se retirer. Le maréchal +l'embrassa tendrement.</p> + +<p>Pardaillan s'éloigna à grands pas de l'hôtel de Montmorency.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIII</h3> + +<h3>MONSIEUR DE PARDAILLAN PÈRE</h3> + +<p>Deux mois environ avant les événements que nous +venons de raconter, deux homme, vers le soir d'une +froide journée, s'arrêtèrent dans l'unique auberge des +Ponts-de-Cé, près Angers. L'un d'eux avait le costume +et les allures de quelque capitaine rejoignant sa compagnie +à petites étapes; l'autre paraissait être son +écuyer.</p> + +<p>Or, ce capitaine, c'était le maréchal de Damville +qui, venant de Bordeaux pour se rendre à Paris, s'était +détourné de son chemin pour s'arrêter aux Ponts-de-Cé.</p> + +<p>Et s'il voyageait en modeste équipage, c'est qu'il +tenait sans doute à ne pas attirer l'attention sur +lui.</p> + +<p>Le maréchal avait un rendez-vous dans l'auberge +des Ponts-de-Cé. A tout moment, l'écuyer sortait sur +la route et regardait dans la direction d'Angers.</p> + +<p>Enfin, à la nuit noire, un cavalier s'arrêta devant +l'auberge et, sans descendre de cheval, s'informa d'un +voyageur qui devait être arrivé la veille ou le jour +même.</p> + +<p>Cet homme fut mis en présence d'Henri de Montmorency +qui esquissa un signe mystérieux.</p> + +<p>Sur un signe semblable que fit le nouveau venu, le +maréchal ferma soigneusement sa porte et demanda +vivement:</p> + +<p>—Vous venez du château d'Angers?</p> + +<p>—Oui, monseigneur.</p> + +<p>—Vous avez à me parler de la part du duc?</p> + +<p>—Quel duc, monseigneur? fit le cavalier.</p> + +<p>—Le duc de Guise! fit Montmorency à voix basse.</p> + +<p>—Nous sommes d'accord. Excusez toutes ces précautions, +monsieur le maréchal, nous sommes fort +surveillés...</p> + +<p>—Bon! Guise est-il encore à Angers?</p> + +<p>—Non. Il en est reparti il y a trois jours et se +rend à Paris. Le duc d'Anjou est parti hier.</p> + +<p>—Savez-vous s'il y a eu entre eux quelque entente?</p> + +<p>—Je ne crois pas, monseigneur. Le duc d'Anjou +est trop préoccupé de ses mignons et de ses bigoudis.</p> + +<p>—Vous m'apportez donc quelque mot d'ordre +d'Henri de Guise?...</p> + +<p>—Oui, monseigneur; le voici...: le 30 mars prochain, +à neuf heures et demie du soir, à l'auberge de +la Devinière, à Paris, rue Saint-Denis. Vous souviendrez-vous, +monsieur le maréchal?</p> + +<p>—Je me souviendrai.</p> + +<p>—Vous demanderez M. de Ronsard, le poète. Vous +serez masqué. Vous aurez une plume rouge à votre +toque.</p> + +<p>—Le 30 mars au soir, rue Saint-Denis, à la Devinière, +bien. Est-ce tout?</p> + +<p>—Oui, monseigneur. Puis-je me retirer? Car il ne +faut pas que mon absence ait été remarquée...</p> + +<p>—Allez, mon ami, allez...</p> + +<p>—Je vous serai reconnaissant de rendre compte à +Mgr Henri de Guise que je me suis bien acquitté de +la commission, et de lui dire que je suis à lui corps +et âme, bien que j'appartienne au duc d'Anjou... en +apparence!</p> + +<p>—Ce sera fait. Comment vous appelez-vous?</p> + +<p>—Maurevert, pour vous servir, ici et à Paris où je +dois être sous peu.</p> + +<p>Et Maurevert, ayant salué, se retira.</p> + +<p>—Voilà une vraie figure de coquin, songea le maréchal. +Comment Henri de Guise peut-il employer de +pareils serviteurs?... En voilà un qui trahit son maître +aujourd'hui. Qui dit qu'il ne vous trahira pas +demain? Quant à ce rendez-vous en pleine rue Saint-Denis, +j'irai, mais je prendrai mes précautions!</p> + +<p>Nos lecteurs ont déjà vu qu'Henri de Montmorency +devait effectivement assister à la réunion de la Devinière, +en cette soirée où Ronsard et ses poètes célébrèrent +la muse antique, et où le duc de Guise et ses +acolytes cherchèrent le moyen de tuer un roi.</p> + +<p>Après le départ de Maurevert, l'écuyer monta dans +la chambre du maréchal.</p> + +<p>—Continuons-nous notre route, monseigneur? Demanda +l'écuyer.</p> + +<p>—Ma foi non; nous ferons étape ici; mais sois +prêt demain matin à la première heure, et, en attendant, +fais-moi monter à souper, la route m'a creusé +l'appétit.</p> + +<p>L'écuyer se retira en toute hâte pour exécuter les +ordres de son maître. A ce moment, Henri de Montmorency +entendit des vociférations furieuses éclater +sous sa fenêtre, dans la petite cour.</p> + +<p>—Je vous dis que vous ne le mettrez pas là, corbleu!</p> + +<p>—Et moi, je vous dis qu'il est bien là! Par Pilate! +Par Barabbas!</p> + +<p>—Cette voix! fit Henri en tressaillant.</p> + +<p>—Cette écurie est réservée aux bêtes de ces seigneurs.</p> + +<p>—Et moi, je vous jure que mon cheval n'ira pas +dans l'étable parmi vos vaches!</p> + +<p>—Monsieur le mendiant, vous vous ferez jeter +dehors!</p> + +<p>—Monsieur mon hôte, vous vous ferez bâtonner!</p> + +<p>—Bâtonner! moi! Ah! pardine, on a bien raison +de dire: Routier, argotier!</p> + +<p>Le reste de la phrase se perdit dans une série +d'interjections féroces, qui bientôt se changèrent en +hurlements, lesquels à leur tour devinrent des gémissements.</p> + +<p>Henri était descendu rapidement dans la cour, et +il aperçut deux ombres dont l'une rossait l'autre avec +la conscience et l'entrain d'une main experte en ce +genre d'exercice.</p> + +<p>—A l'aide! Au meurtre! cria l'aubergiste.</p> + +<p>Car l'ombre rossée n'était autre que l'hôtelier.</p> + +<p>Le rosseur, de son côté, suspendit son opération, +salua courtoisement le nouveau venu, et lui dit:</p> + +<p>—Monsieur, à votre épée et à votre allure, je vous +devine gentilhomme. Je le suis moi-même, et je prétends +vous faire juge de l'algarade, si vous y consentez.</p> + +<p>Le maréchal fit un signe de tête approbatif.</p> + +<p>—Donc, reprit l'inconnu en cherchant vainement à +distinguer dans l'obscurité les traits de son interlocuteur, +ce manant que je viens d'étriller de mon +mieux prétend que je dois retirer mon cheval de +l'écurie pour lui faire passer la nuit dans l'étable.</p> + +<p>—L'écurie n'est que pour trois chevaux, gémit +l'aubergiste; il y a juste place pour la bête de ce +seigneur, son cheval de main et celui de son écuyer...</p> + +<p>—Où il y a place pour trois, il y a place pour +quatre. Est-ce vrai, monsieur?... Une si belle et si +bonne bête! Je veux vous la montrer, monsieur! Vous +jugerez mieux ensuite. Holà, notre hôte, un falot!</p> + +<p>L'aubergiste, certain d'être appuyé par le voyageur +qu'il supposait très riche, d'après la commande de +son souper, se hâta d'allumer une lanterne.</p> + +<p>Mais aussitôt, Henri de Montmorency s'en saisit et +en dirigea la lumière sur l'inconnu.</p> + +<p>—Lui! songea-t-il. Je m'en doutais à la voix.</p> + +<p>En même temps, Henri poussait la porte de l'écurie +et, jetant un coup d'oeil à l'intérieur, apercevait auprès +de ses trois chevaux un hongre d'une effrayante maigreur, +les os perçant la peau, le sabot usé, les flancs +raboteux. Pourtant, il se tenait ferme sur ses jarrets.</p> + +<p>—Voyez, monsieur, s'écriait cependant l'inconnu, +voyez cette tête fine, ce poil luisant, ces jambes fines, +et dites-moi si une pareille bête est digne de coucher +à l'étable?</p> + +<p>Montmorency se retourna, son falot à la main, et +murmura:</p> + +<p>—Vous avez raison, monsieur de Pardaillan, voilà +un cheval de prix!</p> + +<p>L'inconnu demeura bouche bée, les yeux agrandis. +Un cri, un nom allait lui échapper. Montmorency +l'arrêta d'un coup d'oeil, et reprit à haute voix;</p> + +<p>—Monsieur, notre aubergiste consent à votre juste +demande. Quant à vous, vous m'honoreriez en acceptant +de partager mon souper. Point de façons! Entre +gentilshommes...</p> + +<p>En parlant ainsi, à la grande stupéfaction de l'hôte, +le maréchal de Damville avait passé son bras sous +celui de Pardaillan et l'entraîna vers sa chambre.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan, plus stupéfait encore que l'aubergiste, +se laissa faire sans prononcer un mot.</p> + +<p>Pourtant, dans le trajet de la cour à la chambre, il +avait réfléchi sans doute; car à peine la porte se fut-elle +refermée sur le maréchal et sur lui que, se campant +sur ses hanches, il prononça sans la moindre +émotion apparente:</p> + +<p>—Enchanté de vous revoir en bonne santé, monseigneur!</p> + +<p>Puis, se dressant après le salut, et se campant, la +tête haute, les yeux plissés:</p> + +<p>—Un peu vieilli, par exemple... Ah! dame, vous +aviez quelque chose comme dix-neuf ans la dernière +fois que j'eus l'honneur de vous présenter mes hommages +et, si je sais compter, vous devez en avoir +trente-cinq ou six; vous étiez alors ce qu'on appelle +un joli brun, monseigneur, et vous n'aviez pas votre +pareil pour donner à votre moustache un pli gracieux +et terrible à la fois... Comme on change!... Quoi, est-ce +bien des cheveux gris que j'aperçois à vos tempes? +Quel pli amer a pris cette bouche! Et puis, +comme votre visage s'est durci! Je dois dire qu'il +n'était déjà pas si tendre... Moi, comme vous voyez, +je suis à peu près le même... C'est que, passé un certain +âge, nous autres, vieux routiers, nous ne vieillissons +plus... J'ai souvent, ouï parler de vous, et toujours +comme d'un pourfendeur <i>di primo cartello!</i> +Il paraît que vous fendez un crâne en deux, fort proprement, +et qu'on ne compte plus les huguenots que +vous tuâtes... Eh! Par Pilate, c'est moi qui vous ai +mis l'estramaçon à la main et qui vous enseigna le +coup de tête, ainsi que le coup de bandrolle, item le +coup de pointe. Si j'étais vaniteux, je m'enorgueillirais +d'un élève tel que vous. Je ne le suis pas. Dieu en soit +loué, mais je m'enorgueillis tout de même.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, dit Henri de Montmorency, +faites-moi donc le plaisir de partager mon +souper.</p> + +<p>Le maréchal de Damville s'assit et, d'un geste, +invita son commensal à en faire autant.</p> + +<p>—Par obéissance, monseigneur! fit Pardaillan qui +s'assit et, aussitôt, avec un large soupir, décoiffa un +grand pot de grès, lequel, étant ouvert, répandit dans +la chambre une odeur de fines rillettes.</p> + +<p>—Oh! ohî fit Pardaillan, c'est franche lippée, ce +soir!</p> + +<p>Damville le regardait d'un oeil pensif.</p> + +<p>—Vous m'avez félicité tout à l'heure, dit-il avec un +accent incisif et âpre, il faut que je vous rende la +pareille. Tudieu! Vous n'avez pas vieilli, vous! Je +vous ai reconnu rien qu'au geste. Et puis, d'ailleurs, +j'avais gardé un tel souvenir de vous!... (Le routier +dressa l'oreille.) Par exemple, ce qui a vieilli, c'est +votre costume! Dieu me damne! on dirait que c'est +encore la même casaque que vous portiez le jour où +vous m'avez si vivement quitté. Pauvre casaque! Que +vois-je? Un trou au coude gauche... et des reprises... +ah! ma foi, je renonce à les compter! Et vos bottes! +vos pauvres bottes! Mort-diable! mais vous portez +un éperon en fer et un autre en acier! Eh! ils n'ont +même pas la même longueur!</p> + +<p>—Que voulez-vous, monseigneur! j'ai toujours eu +la coquetterie de la misère!</p> + +<p>Sur cette phrase, le vieux routier vida un gobelet +de Saumur et cligna des yeux en happant sa rude +moustache du bout des lèvres.</p> + +<p>Montmorency avait posé son coude sur la table et, +son menton dans sa main, il contemplait fixement +son hôte.</p> + +<p>—Or ça, dit-il tout à coup, qu'êtes-vous devenu depuis +que je ne vous ai vu?</p> + +<p>—J'ai vécu, monseigneur.</p> + +<p>—Où avez-vous habité?</p> + +<p>—Sur toutes les routes logeables, sous tous les +cieux hospitaliers: pourtant, je dois dire que j'ai +habité Paris pendant deux années environ.</p> + +<p>—Paris? Ah! ah!... Et pourquoi l'avez-vous quitté?</p> + +<p>—Pourquoi je l'ai quitté? fit Pardaillan dont l'oeil +gris pétilla de malice. Eh bien, je vais vous le dire, +monseigneur. J'étais donc à Paris, fort tranquille, et +logé dans une fort bonne et belle hôtellerie... j'étais +heureux, je devenais gras. Or, un soir... tenez, c'était +en octobre dernier...</p> + +<p>Le maréchal tressaillit.</p> + +<p>—Un soir, donc, j'aperçus au détour d'une rue quelqu'un... +une vieille connaissance à moi. Il faut vous dire, +monseigneur, que je tenais essentiellement à éviter +ce quelqu'un... figurez-vous que cet homme voulait +absolument faire mon bonheur malgré moi. Je me dis +aussitôt: Si je demeure à Paris, tôt ou tard, je +finirai par me trouver nez à nez avec lui! Et alors, +adieu ma jolie misère que j'aime tant! Il faudra +être heureux, et puis parler, et puis donner des +explications, et puis... bref! je déménageai sans +tambours ni trompettes, et repris la grande route du +hasard et de l'inconnu!...</p> + +<p>—Mais, fit Montmorency, j'étais justement à Paris +à l'époque que vous dites.</p> + +<p>—Tiens, tiens! Comme cela se trouve, monseigneur!</p> + +<p>—Oui, j'y étais, reprit le maréchal; et même, il +me souvient d'une aventure qui m'arriva vers ce +moment-là; attaqué un soir par des truands, j'allais +succomber lorsque je fus sauvé par un digne inconnu +à qui je fis don du meilleur de mes chevaux, mon bon +Galaor...</p> + +<p>—Au diable soit le sauveur! grommela le vieux +routier.</p> + +<p>Il y eut quelques minutes de silence. Le maréchal +réfléchissait.</p> + +<p>—Mon cher monsieur de Pardaillan, fit-il tout à +coup, avez-vous remarqué une chose: c'est que nous +ne nous sommes pas revus depuis seize ans, que je +vous tiens là devant moi depuis deux bonnes heures, +et que je ne vous ai pas encore demandé compte de +votre trahison.</p> + +<p>—Pan! Il est venu! songea Pardaillan; Quelle +trahison?</p> + +<p>Et comme Henri gardait le silence, hésitant peut-être +à éveiller les fantômes qui dormaient en lui:</p> + +<p>—J'y suis, fit Pardaillan qui se frappa le front. +Monseigneur veut sans doute me parler de ce gueux, +de ce sacripant, de ce traître, de ce misérable qui +avait tué un cerf dans les bois de monseigneur? Vous +le fîtes pendre à la basse branche d'un châtaignier +que je vois encore. Bel arbre, ma foi! Il est vrai, et +je m'en accuse en toute humilité, dès que monseigneur +eut tourné les talons, je dépendis le fripon; à +preuve qu'il se sauva sans même me dire merci; ça +m'apprendra. Ce fut une trahison, je le confesse.</p> + +<p>—J'ignorais ce détail, monsieur de Pardaillan, fit +Montmorency;</p> + +<p>—Ah! pour le coup, monseigneur, je donne ma +langue au chat.</p> + +<p>—Je suis sûr que la mémoire va vous revenir!</p> + +<p>—En effet, dit froidement Pardaillan; je me souviens +de certaines trahisons du genre de celles que +j'exposais. Monseigneur voudrait-il par hasard faire +allusion à l'affaire de Margency, après laquelle j'ai eu +le regret de le quitter?</p> + +<p>—Vous m'avez quitté parce que vous avez pensé +que vous seriez pendu.</p> + +<p>—Pendu! Fi! monseigneur! Écartelé, roué vif, à +la bonne heure! Mais simplement pendu... je ne me +serais pas donné la peine d'entreprendre d'aussi longs +voyages. Quant à l'affaire, je la confesse comme les +autres, monseigneur: je vous ai trahi, ce jour-là; j'ai +rendu la petite à sa mère. Que voulez-vous! J'ai entendu +pleurer cette mère; je lui ai entendu dire des +choses qui m'ont donné le frisson; je ne savais pas +que la douleur humaine pût trouver de tels accents; +et je ne savais pas qu'il pût y avoir de telles douleurs. +Laissez-moi achever ma confession tout entière; +depuis seize ans, il n'est pas un jour où je ne me +sois repenti de vous avoir obéi ce jour-là et d'avoir +été cause de grands malheurs. Et vous, monseigneur?</p> + +<p>Henri de Montmorency demeura quelques instants +silencieux, puis il dit:</p> + +<p>—C'est bien, maître Pardaillan. Je vois que vous +avez bonne mémoire. J'en reviens donc maintenant +à ce que je vous disais: vous m'avez trahi. Or, je +vous prie de remarquer que, cette trahison, je ne vous +la reproche pas. J'ai oublié. Je veux oublier. Je vous +tiens pour un bon et digne gentilhomme. Écoutez-moi +donc, car je veux vous faire des propositions que +vous serez libre d'accepter ou de refuser; si vous +refusez, vous tirerez de votre côté, moi du mien, et +tout sera dit. Si vous acceptez, il ne, pourra en résulter +pour vous qu'honneur et bénéfice.</p> + +<p>Pardaillan se dit à lui-même:</p> + +<p>—Comme l'âge vous change un homme! Autrefois, +pour le quart de ce que je lui ai dit, il m'eût chargé, +l'épée et le poignard aux mains... mais que peut-il me +vouloir?</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, reprit le maréchal après +un instant de réflexion, savez-vous que bien des jeunes +gens envieraient la fermeté de votre regard. Autrefois, +vous étiez redoutable; maintenant, vous devez +être terrible...</p> + +<p>—Heu! on connaît son métier de ferrailleur, voilà +tout!</p> + +<p>—Bon! fit le maréchal avec un regard d'admiration; +et ce furieux appétit d'aventures qui vous distinguait?</p> + +<p>—L'appétit va, monseigneur; ce sont les occasions +de le satisfaire qui manquent.</p> + +<p>—En sorte, reprit Henri, que si on vous offrait de +dîner tous les jours à votre faim...</p> + +<p>—Cela dépend du genre de repas qu'on m'offrirait. +Il y a aventure et aventure.</p> + +<p>—Bien, fit le maréchal, écoutez-moi donc avec toute +votre attention, car ce que j'ai à vous dire est de la +plus haute gravité.</p> + +<p>Il parut avoir une dernière hésitation, puis, se décidant:</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, que pensez-vous du roi de +France?</p> + +<p>—Le roi de France, monseigneur. Et que diable +voulez-vous qu'un triste hère comme moi puisse en +penser, sinon que c'est le roi!</p> + +<p>—Pardaillan, dites-moi ce que vous pensez, et je +vous engage ma parole que nul ne connaîtra votre +pensée...</p> + +<p>Pardaillan tressaillit.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, je ne connais pas Sa Majesté: +on dit le roi faible et méchant; on le dit atteint d'une +maladie qui peut lui donner des accès de fureur; on +dit qu'il est sans pitié comme sans courage; voilà ce +qu'on dit; mais moi, je ne sais rien... rien qu'une +chose: c'est qu'un roi pareil est incapable d'inspirer +de véritables dévouements.</p> + +<p>—Si telle est bien votre pensée, je crois que nous +pourrons nous entendre; vous êtes libre, vigoureux, +plein de bravoure et d'adresse; au lieu de gaspiller +ces qualités en piètres aventures de grand chemin, +vous pourrez les employer à une oeuvre grandiose. +Que diriez-vous, à la place de ce roi maniaque, soupçonneux, +impitoyable et malade, que diriez-vous d'un +roi qui serait la générosité faite homme, d'un roi qui +serait grand par le coeur et grand par la race, +jeune, enthousiaste, rêvant sans doute de s'illustrer, +et par conséquent capable de donner à tous ceux +qui l'entoureraient l'occasion de s'illustrer eux-mêmes?...</p> + +<p>—Monseigneur, vous me proposez tout bonnement +de conspirer contre le roi...</p> + +<p>—Oui! fit nettement Montmorency. Auriez-vous +peur?</p> + +<p>—De quoi pourrais-je avoir peur, puisque je n'ai +même pas eu peur de vous?</p> + +<p>—Alors, qui vous arrête? fit Montmorency en souriant +de cette adroite flatterie. D'ailleurs, je dois vous +prévenir que je ne vous demande pas une action directe, +mais une action de seconde main.</p> + +<p>—Expliquez-vous, monseigneur, expliquez-vous..</p> + +<p>—Voici: je suis engagé dans cette aventure; quelle +qu'en soit l'issue, j'irai jusqu'au bout. En cas de défaite, +seul ou avec des indifférents, je me défendrais +mal. Enfin, j'ai besoin de quelqu'un qui veille sur moi +tandis que je garderai toute ma liberté d'action.</p> + +<p>—Je commence à comprendre, monseigneur. Je +serai le bras qui agit sans qu'on puisse connaître le +cerveau qui a dirigé ce bras.</p> + +<p>—A merveille. La chose vous convient-elle?</p> + +<p>—Oui, si j'y trouve un intérêt.</p> + +<p>—Que demandez-vous?</p> + +<p>—Rien pour moi, sinon d'être défrayé de mes pas +et démarches.</p> + +<p>—Vous toucherez cinq cents écus par mois tant +que vous resterez à mon service pour cette campagne. +Est-ce assez?</p> + +<p>—C'est trop. Mais ceci, monseigneur, c'est un paiement +et non une récompense.</p> + +<p>—Si vous ne voulez rien pour vous, pour qui demandez-vous?</p> + +<p>—Pour mon fils.</p> + +<p>—Eh bien, que demandez-vous pour ce fils?</p> + +<p>—Si la campagne échoue, une somme de cent +mille livres qui lui seront assurées par donation.</p> + +<p>—Et si la campagne réussit?</p> + +<p>—C'est-à-dire si nous plaçons sur le trône un roi +de notre choix? Alors, monseigneur, ce n'est plus +de l'argent que je vous demande. Mais il me semble +qu'une lieutenance avec promesse de capitainerie +serait la digne récompense du fils de l'homme qui +vous aurait servi.</p> + +<p>—Quant aux cent mille livres, dit le maréchal, je +m'y engage dès à présent. Quant à la lieutenance, +je m'engage à la mettre sur la liste des conditions +que je compte imposer.</p> + +<p>—Très bien, monseigneur, votre parole me suffit... +pour l'instant... Quand voulez-vous que je me trouve +à Paris?</p> + +<p>Le maréchal réfléchit quelques instants.</p> + +<p>—Mais, dans deux mois par exemple, finit-il par +dire. D'ici là, rien de grave ne sera préparé. Il suffirait +donc que vous soyez en mon hôtel dans les premiers +jours d'avril.</p> + +<p>—On y sera, monseigneur, et même avant.</p> + +<p>—Non pas. Il serait bon au contraire qu'on ne +vous vît pas à Paris jusque-là. De même, lorsque vous +arriverez, il sera bon que vous vous rendiez directement +à l'hôtel de Mesmes sans qu'aucune figure de +connaissance ait été rencontrée par vous.</p> + +<p>—J'arriverai la nuit, dans la première huitaine +d'avril.</p> + +<p>—Ce sera parfait ainsi. Maintenant, d'ici là, qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Peuh! Je vais tout doucement me rapprocher +de Paris en bon flâneur.</p> + +<p>—Avez-vous besoin d'argent?</p> + +<p>Sans attendre la réponse, le maréchal appela son +écuyer et lui dit quelques mots à voix basse. L'écuyer +sortit, et rentra quelques instants plus tard avec un +petit sac rebondi qu'il posa sur la table.</p> + +<p>—Voilà, fit le vieux routier, un genre de dessert +auquel je n'ai pas goûté depuis fort longtemps.</p> + +<p>Une heure après cette scène, tout dormait dans +l'auberge. Seuls, Montmorency et Pardaillan réfléchissaient +encore avant de s'endormir, l'un dans son +lit, l'autre sur le foin du grenier où il avait élu +domicile.</p> + +<p>—Je viens, songeait le premier, de faire une acquisition +que le duc de Guise eût payée au poids de +l'or.</p> + +<p>Et l'autre se disait:</p> + +<p>—Je risque ma tête, mais j'assure la fortune de mon +enfant...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIV</h3> + +<h3>LES PRISONNIÈRES</h3> + +<p>C'est aux premiers jours d'avril, c'est-à-dire vers +l'époque où le vieux Pardaillan, vêtu de neuf et transformé +de pied en cap, se rapprochait de Paris, et où +son fils cherchait à se mettre en rapport avec François +de Montmorency, que nous nous transportons à +l'hôtel de Mesmes où Jeanne de Piennes et Loïse sont +prisonnières depuis une douzaine de jours.</p> + +<p>Le maréchal de Damville, sombre et agité, se promenait +seul dans une vaste salle du premier étage.</p> + +<p>En retrouvant Jeanne, Henri s'était senti violemment +ramené aux sentiments de sa jeunesse.</p> + +<p>Du moment où il la retrouva, où il la revit, où il +s'empara d'elle, il comprit qu'il l'aimait encore.</p> + +<p>—Pourquoi suis-je si troublé de l'avoir retrouvée? +Pourquoi éprouve-je des ardeurs de passion que je +croyais éteinte? Est-ce que je l'aimerais maintenant +plus que je ne l'aimais autrefois?...</p> + +<p>Comme Henri prononçait ces mots au plus profond +de sa pensée, on heurta à la porte.</p> + +<p>Il eut un geste d'impatience, et alla ouvrir.</p> + +<p>Cet homme que nous avons entrevu aux Ponts-de-Cé, +et qui lui servait d'écuyer, apparut.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il sans attendre d'être interrogé, +une grave nouvelle. Le frère de monseigneur est à +Paris!</p> + +<p>Damville pâlît.</p> + +<p>—Je l'ai vu moi-même, poursuivit l'écuyer, je l'ai +suivi; il est en son hôtel.</p> + +<p>—C'est bien, laisse-moi.</p> + +<p>Demeuré seul, Henri de Montmorency se laissa +tomber dans un fauteuil, accablé!</p> + +<p>Car cet homme, son frère! c'était la vengeance qui, +d'une minute à l'autre, pouvait se dresser devant lui, +menaçante, implacable!</p> + +<p>—Ah! si j'étais seul! gronda-t-il. Comme je l'attendrais +d'un pied ferme! ou plutôt comme j'irais le +chercher, le braver, lui crier dans le visage: Est-ce +moi que vous êtes venu chercher à Paris! Me voilà! +Que voulez-vous!... Mais je ne suis plus seul! Elle +est là! Et je l'aime! Et je ne veux pas qu'il la trouve +ici. Je ne veux pas qu'ils se rencontrent! Qui sait s'il +ne l'aime pas toujours, lui!...</p> + +<p>Pendant une heure, Henri de Montmorency continua +sa promenade qui, peu à peu, le calma.</p> + +<p>Enfin, un sourire parut sur ses lèvres.</p> + +<p>Peut-être avait-il trouvé ce qu'il cherchait, car il +murmura:</p> + +<p>—Oui... là, elle sera en sûreté... j'ai un bon moyen +de m'assurer la fidélité de cette femme... nous verrons!</p> + +<p>En même temps, il se dirigea vers l'appartement où +Jeanne de Piennes et Loïse étaient enfermées. Arrivé +à la porte, il écouta un instant et, n'entendant aucun +bruit, ouvrit doucement au moyen d'une clef qu'il +gardait sur lui, puis il poussa la porte, et s'arrêta +en pâlissant:</p> + +<p>Jeanne et sa fille étaient devant lui!</p> + +<p>Serrées l'une contre l'autre, enlacées dans une +étreinte comme pour se protéger mutuellement, le +sein palpitant, elles le regardaient avec un indicible +effroi.</p> + +<p>Il fit un pas, referma soigneusement la porte derrière +lui, et s'avança en disant:</p> + +<p>—Vous me reconnaissez, madame?</p> + +<p>Jeanne de Piennes se plaça résolument devant Loïse. +Le rouge de la honte empourpra son front. Elle dit:</p> + +<p>—Comment osez-vous paraître devant cette enfant?</p> + +<p>—Je vois maintenant que vous me reconnaissez! +fit le maréchal. Je m'en félicite. Je vois que je n'ai +pas trop vieilli, comme on me le disait récemment... +tenez... quelqu'un dont vous avez dû garder le souvenir... +M. de Pardaillan!</p> + +<p>Loïse laissa échapper un cri plaintif et se couvrit +le visage des deux mains.</p> + +<p>L'exaltation du sentiment maternel transporta +Jeanne aux dernières limites de l'audace et décupla +ses forces.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle d'une voix très pure et très +calme, vous avez tort d'évoquer devant ma fille +d'aussi odieux souvenirs. Allez-vous-en, croyez-moi. +Vous avez commis une dernière lâcheté en nous arrachant +au pauvre bonheur qui me restait!</p> + +<p>Un frisson de fureur agita Montmorency. Ses poings +se crispèrent. Mais il se contint.</p> + +<p>—Oui, fit-il en hochant la tête, vous voilà bien telle +que je vous ai toujours vue; toutes les fois que je me +suis trouvé en votre présence, c'est de la haine ou de +la terreur que j'ai lue sur votre visage... J'ai à vous +parler, madame. Et, comme vous, je pense qu'il est +convenable que notre entretien demeure de vous à +moi. Je prie donc votre fille de se retirer.</p> + +<p>Loïse jeta un de ses bras autour du cou de +Jeanne.</p> + +<p>—Mère, s'écria-t-elle, je ne te quitterai pas!</p> + +<p>—Non, mon enfant, dit Jeanne, nous ne nous +séparerons pas. Quoi que cet homme puisse dire, ta +mère est là pour te défendre...</p> + +<p>Henri rougit et pâlit coup sur coup. Son plan d'isoler +Jeanne échouait. Un instant, il se demanda s'il +n'allait pas recourir à la violence. Mais il vit Jeanne +si décidée qu'il eut peur.</p> + +<p>—Que craignez-vous? fit-il d'une voix basse et rauque, +suppliante et menaçante à la fois. Si j'avais voulu +vous séparer de votre fille, je l'eusse déjà fait et +facilement. Je ne l'ai pas voulu. Dites et pensez ce +que vous voudrez, vous ne m'ôterez pas le mérite de +la franchise. Ah! vous grondez! Toute votre attitude +proteste. Vous ne pouvez empêcher d'être ce qui est. +Et ce qui est, c'est que, si François vous a abandonnée +lâchement, moi, je suis fidèle!</p> + +<p>Un cri d'horreur et d'indignation éclata sur les +lèvres de Jeanne.</p> + +<p>—Misérable, cria-t-elle dans un élan où il semblait +qu'elle fût soulevée par tout son amour de jadis, +misérable, c'est toi, c'est ta félonie qui nous a séparés. +Mais sache-le, loin de moi, François me pleure, +comme je le pleure!</p> + +<p>—Mère, mère! Je te reste! cria Loïse.</p> + +<p>—Oui, mon enfant, ma bien-aimée, tu me restes... +et tu es bien maintenant mon unique trésor...</p> + +<p>Henri contempla d'un oeil sombre le spectacle de la +mère et de la fille enlacées.</p> + +<p>—C'est bien, reprit-il en essayant de donner à sa +voix un accent de modération. Plus tard, vous me rendrez +justice... oui! quand vous saurez à quel péril +je vous ai arrachées toutes deux, peut-être me regarderez-vous +avec moins d'horreur. Pour le moment, il +faut que vous sachiez ce que j'étais venu vous dire. +Vous ne pouvez demeurer dans cet hôtel. Ce même +péril qui vous menaçait rue Saint-Denis vous menace +encore ici... Veuillez donc vous apprêter; dans une +heure, une voiture vous transportera dans une maison +où vous serez en parfaite sûreté... Adieu, madame!</p> + +<p>Un imperceptible mouvement de joie échappa à +Jeanne.</p> + +<p>Mais le regard soupçonneux d'Henri saisit ce mouvement.</p> + +<p>—Je dois vous dire, fit-il froidement, que toute +tentative, tout cri pendant le trajet seraient au moins +inutiles... à moins qu'ils ne soient très dangereux... +pour cette enfant.</p> + +<p>L'exaltation factice qui avait soutenu Jeanne en +présence de son redoutable ennemi tomba d'un coup. +Elle éprouvait une de ces terreurs qui paralysent la +pensée.</p> + +<p>—C'est fini, songeait-elle. Ma fille est perdue, je suis +perdue!</p> + +<p>En effet, l'entretien qu'elle venait d'avoir avec Henri +lui prouvait que cet homme était encore ce qu'il +était jadis.</p> + +<p>Dans les journées qui venaient de s'écouler, la malheureuse +mère s'était reprise à espérer. Et pourtant, +elle savait qu'elle était au pouvoir d'Henri de Montmorency.</p> + +<p>En effet, on n'a peut-être pas oublié que, le jour où +elles avaient été amenées à l'hôtel de Mesmes, le maréchal, +ouvrant soudain la porte, était apparu à la mère +et à la fille au moment même où elles échangeaient +des conjectures sur cet étrange emprisonnement.</p> + +<p>Mais, ce jour-là, Henri n'avait rien dit. Les jours +s'étaient écoulés sans qu'il osât risquer une nouvelle +entrevue.</p> + +<p>Et, alors que Jeanne espérait que le remords l'avait +touché peut-être, le maréchal de Damville constatait +que sa passion était plus violente que jamais.</p> + +<p>Cet espoir de Jeanne venait de s'envoler. C'était bien +toujours le même Henri qu'elle avait connu.</p> + +<p>—Que va-t-il faire de nous? demanda-t-elle à demi-voix.</p> + +<p>—Courage, mère, fit Loïse. Qu'importe où cet homme +nous conduira, pourvu que nous ne soyons pas +séparées?</p> + +<p>La nuit s'acheva sans qu'on fût venu les chercher, +et ce fut seulement sur le matin qu'elles s'endormirent, +brisées, l'une près de l'autre.</p> + +<p>Un double événement empêcha le maréchal de +Damville de donner suite, cette nuit-là, à son projet. +Chose étrange, en quittant Jeanne de Piennes, il se +trouva presque heureux. En somme, il avait porté le +premier coup. Et puis, son invention de dire qu'il les +avait enlevées pour les soustraire à un péril lui +paraissait magnifique.</p> + +<p>Se séparer d'elles lui était certes pénible. Mais la +certitude que François était à Paris, de vagues pressentiments +que son frère pourrait bien venir à l'hôtel, +le décidaient à cette séparation.</p> + +<p>Vers sept heures et demie, au crépuscule, il s'enveloppa +d'un ample manteau, posa sur sa tête une +toque sans plume, passa un solide poignard à sa ceinture +et sortit de l'hôtel.</p> + +<p>Une demi-heure plus tard, il était rue de la Hache +et s'arrêtait au coin de la rue Traversière, devant la +petite maison à la porte verte... la maison d'Alice de +Lux!</p> + +<p>Il frappa. Le silence demeura profond dans la maison. +Et une lumière qu'il venait de remarquer à travers +les jointures s'éteignit aussitôt.</p> + +<p>—On se méfie! gronda-t-il. Donc elle est là. Par le +diable, il faudra bien qu'on m'ouvre!</p> + +<p>Il heurta plus fort. Et sans doute, à l'intérieur, on +craignit que le bruit n'attirât la curiosité sur cette +maison qui avait absolument besoin qu'on ne s'occupât +pas d'elle, car Henri entendit des pas sur le sable +du petit jardin, et bientôt, à travers la porte, une voix +aigre se fit entendre:</p> + +<p>—Passez votre chemin, si vous ne voulez que j'appelle +le guet...</p> + +<p>—Laura! s'écria Henri.</p> + +<p>Une exclamation étouffée lui répondit.</p> + +<p>—Ouvre, Laura, reprît le maréchal, ou, par tous +les diables, j'entrerai en sautant par-dessus le mur!</p> + +<p>La porte s'ouvrit aussitôt.</p> + +<p>—Vous, monseigneur! fit la vieille Laura.</p> + +<p>—Oui, moi, qu'y a-t-il d'étonnant?...</p> + +<p>—Depuis près d'un an...</p> + +<p>—Raison de plus pour m'accueillir avec empressement +quand je reviens. Ça, je veux parler à Alice.</p> + +<p>—Elle n'est pas à Paris, monseigneur!</p> + +<p>—Allons donc! ricana Henri; il n'était bruit que de +son retour, l'autre matin, dans le Louvre.</p> + +<p>—Elle est repartie! reprit énergiquement Laura.</p> + +<p>—En ce cas, je m'installe ici pour l'attendre, +dusse-je l'attendre un mois.</p> + +<p>—Veuillez entrer, monsieur, fit une voix, en +même temps qu'une forme blanche se dessinait sur +le seuil de la maison.</p> + +<p>C'était Alice; le maréchal la reconnut aussitôt et la +salua avec une grâce non exempte de cette insolence +que ce cavalier de haute envergure se croyait en +droit de laisser deviner.</p> + +<p>Alice était rentrée dans la maison... Laura ralluma +les flambeaux. Le maréchal se tourna vers +Alice. Celle-ci debout, un peu pâle, les yeux baissés, +attendit que Laura fût sortie.</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur, dit-elle alors; vous forcez +ma porte; vous parlez haut, vous me saluez avec +toute l'ironie dont vous êtes capable; tout cela parce +que j'ai été votre maîtresse. Voyons, qu'avez-vous à +me dire?</p> + +<p>Le maréchal demeura un instant étonné.</p> + +<p>—Ce que j'ai à vous dire! fit-il. Tout d'abord, vous +demander pardon de m'être ainsi présenté.</p> + +<p>Cependant, Henri avait parcouru du regard cette +pièce qu'il connaissait bien.</p> + +<p>—Rien de changé, fit-il, excepté deux choses. Vous +d'abord, qui êtes plus belle que jamais...</p> + +<p>—Ensuite?</p> + +<p>—Ensuite cette place vide... cette place où se +trouvait un portrait...</p> + +<p>—Le vôtre, monsieur. Je vais d'un mot vous faire +comprendre pourquoi votre portrait n'est plus là, +pourquoi on a tardé à vous ouvrir, pourquoi je vous +prie de m'expliquer vite ce que vous attendez de moi +et pourquoi je vous supplie enfin d'oublier que +j'existe... j'ai un amant.</p> + +<p>Ceci fut dit avec une netteté qui eût paru bien douloureuse +ou bien sublime à Henri s'il avait pu lire +dans le coeur de son ancienne maîtresse.</p> + +<p>Ce ne fut pas chez elle une bravade, un défi, ni un +aveu: ce fut un avertissement qui, en somme, était +à l'honneur du maréchal, puisqu'on le supposait capable +de discrétion absolue.</p> + +<p>—Je suis remplacé, fit Henri sans se douter qu'il +disait une grossièreté; vous m'en voyez tout heureux; +le genre de service que je viens vous demander exigeait +que vous m'ayez assez oublié pour comprendre +ce que je vais vous dire, et pas assez pour que vous +m'ayez conservé votre bonne volonté.</p> + +<p>—Elle vous est acquise.</p> + +<p>—Je vais donc m'expliquer très clairement, reprit +Henri qui, sur un signe d'Alice, prit place dans un +fauteuil.</p> + +<p>A ce moment précis. Alice pâlit affreusement en +étouffant un cri. Elle saisit le maréchal par un bras, +et, avec une vigueur centuplée par quelque effroyable +danger, l'entraîna vers un cabinet dont elle referma +la porte.</p> + +<p>A cette même seconde, la vieille Laura apparaissait, +effarée.</p> + +<p>—Silence! dit Alice d'une voix rauque. J'ai entendu!...</p> + +<p>Ce qu'elle avait entendu, c'est que quelqu'un venait +de s'arrêter à la porte extérieure, et que ce quelqu'un +ouvrait, et qu'il n'y avait qu'une personne qui pût ouvrir +ainsi: le comte de Marillac...</p> + +<p>En deux bonds, le comte franchit le jardin et apparut +à Alice qui, livide, bouleversée, debout au milieu +de la pièce, s'appuyait à un fauteuil.</p> + +<p>—Vous, cher bien-aimé, eut-elle la force de prononcer.</p> + +<p>—Alice! Alice! s'écria-t-il, seriez-vous malade? Ou +bien quelque émotion...</p> + +<p>—Oui, l'émotion, fit-elle, brisée par la secousse; +l'émotion de vous voir, la joie...</p> + +<p>Elle se raidit convulsivement et parvint à donner +une physionomie naturelle à son visage.</p> + +<p>Déodat demeurait étonné. Alice, qui l'observait, vit +clairement ce qui se passait dans l'esprit du jeune +homme.</p> + +<p>—Suis-je assez petite fille! s'écria-t-elle en souriant; +voici que j'ai failli me trouver mal parce que je vous +vois le jeudi au lieu de demain vendredi. Mais c'est +une si heureuse surprise, mon doux ami.</p> + +<p>—Chère Alice! murmura le jeune homme en la +prenant dans ses bras et en posant ses lèvres sur ses +cheveux parfumés. Moi aussi, lorsque j'approche de +cette maison bénie, je sens mon coeur qui se dilate, +et une joie puissante qui me soulève, me transporte...</p> + +<p>Alice se rassurait, et songeait:</p> + +<p>—Le maréchal entendra... eh bien, que m'importe +après tout! Il ne verra pas Déodat... il ne le reconnaîtra +pas...</p> + +<p>—Pardonnez-moi donc d'être venu sans vous prévenir, +reprit le comte.</p> + +<p>—Cher aimé, vous pardonner! Alors que je suis +si heureuse...</p> + +<p>—Hélas! tout le bonheur est pour moi, et il sera +bien bref... Je venais vous avertir que je ne pourrai +pas, demain, passer près de vous les heures de charme +auxquelles vous m'avez habitué...</p> + +<p>—Je ne vous verrai pas demain!</p> + +<p>—Non, écoutez, mon amie... j'assiste ce soir, dans +une heure, à une fort grave réunion ou vont se trouver +de hauts personnages... mais je ne veux rien avoir +de caché pour vous...</p> + +<p>Alice comprit que le comte allait lui dire des secrets +politiques. Et, sur-le-champ, cette torturante interrogation +se posa dans son esprit affolé:</p> + +<p>Comment l'empêcher de parler? Comment faire +pour que Damville n'entende pas?</p> + +<p>—N'êtes-vous pas le coeur de mon coeur, continuait +Déodat, la pensée de ma pensée? Sachez donc que +ce soir...</p> + +<p>—A quoi bon, mon aimé... non taisez-vous... je ne +veux rien entendre de vous que des paroles d'amour...</p> + +<p>—Alice, fit le comte en souriant, vous êtes la compagne +de ma vie, vous devez être celle pour qui il n'y +a point de secret en moi...</p> + +<p>—Parlez plus bas, je vous en supplie...</p> + +<p>—Parler bas? Et pourquoi?... Qui pourrait nous +entendre?...</p> + +<p>—Laura, Laura! souffla Alice à bout de forces. +Songez que ma tante est curieuse... et bavarde...</p> + +<p>—Ah! pardieu, vous avez raison! Je n'y songeais +pas!</p> + +<p>A ce moment, la porte s'ouvrit, Laura parut.</p> + +<p>—Chère enfant, dit-elle, j'ai à sortir quelques +minutes... Je veux profiter de la présence de +M. le comte de Marillac pour ne pas vous laisser +seule...</p> + +<p>—Non! non! Ne sortez pas! s'écria Alice, hors +d'elle.</p> + +<p>—Oh! Alice! murmura ardemment le jeune homme, +vous vous défiez donc de moi?...</p> + +<p>—Moi! s'écria-t-elle dans un élan, me défier de +vous!...</p> + +<p>Pantelante, martyrisée par la nécessité de paraître +calme, elle murmura:</p> + +<p>—Allez... Allez... ma tante... mais revenez vite...</p> + +<p>L'instant d'après, le comte de Marillac entendit la +porte de la rue se fermer très fort.</p> + +<p>—Nous voici seuls! dit-il avec un sourire. Et je vous +veux persécuter de ma confiance et de mes secrets...</p> + +<p>Elle fit une dernière tentative désespérée.</p> + +<p>—Venez... vous n'avez jamais vu ma chambre... Je +veux vous la montrer...</p> + +<p>Le jeune homme tressaillit. Une bouffée ardente +monta à son front. Mais, dans ce coeur généreux, le +respect de celle qu'il considérait comme sa fiancée +s'imposa aussitôt.</p> + +<p>—Restons ici, répondit-il palpitant. Je n'ai d'ailleurs +plus que quelques minutes. Savez-vous qui m'attend, +Alice? Le roi de Navarre! Oui, le roi en personne. Et +l'amiral de Coligny! Et le prince de Condé... Ils se +sont réunis rue de Béthisy...</p> + +<p>—Malheur sur moi, malheur sur nous! clama la +malheureuse au fond de son âme.</p> + +<p>—Sans compter quelqu'un que nous attendons... +le maréchal de Montmorency!</p> + +<p>Alice fut secouée d'un tressaillement terrible. Et si +le comte n'eût pas été, à ce moment, effrayé par ce +tressaillement, il eût peut-être pu remarquer Un bruit, +quelque chose comme une exclamation étouffée, tout +près de lui, derrière une porte...</p> + +<p>—Qu'avez-vous, Alice! s'écria le jeune homme. Pourquoi +pâlissez-vous?... Oh! mais vous allez vous trouver +mal!...</p> + +<p>—Moi? Non, non!... ou plutôt, tenez... en effet... +je ne me sens pas bien...</p> + +<p>Un instant, Alice se demanda si un évanouissement +ne serait pas la seule solution possible. Mais avec +cette rapidité de calcul qu'elle possédait au suprême +degré, elle envisagea aussitôt que, si elle s'évanouissait, +Déodat chercherait de l'eau, qu'il ouvrirait peut-être +la première porte venue... celle du cabinet où se +trouvait Henri de Montmorency!</p> + +<p>—C'est fini, reprit-elle alors, c'est passé... j'ai souvent +de ces vapeurs...</p> + +<p>—Pauvre cher ange! je vous ferai la vie si douce +et si belle que ces inquiétants malaises s'en iront...</p> + +<p>—Oui, oui, parlons de l'avenir, mon cher aimé...</p> + +<p>—Il faut que je vous quitte, Alice! Vous savez qui +m'attend. Des résolutions graves vont être prises. +Écoutez, si notre plan réussit, c'est la fin de toutes +ces guerres... Alice, Alice, écoutez... il ne s'agit de rien +moins que d'enlever Charles IX et de lui imposer nos +conditions...</p> + +<p>Cette fois, un cri sourd échappa à Alice qui, faisant +un suprême effort, courut à la porte en disant:</p> + +<p>—Silence! Voici ma tante!...</p> + +<p>Elle ouvrit la porte, et Laura parut en effet.</p> + +<p>Alice n'avait prononcé ces mots que pour arrêter +Déodat. Si elle eût été moins bouleversée, elle se fût +demandé pourquoi elle n'avait pas entendu s'ouvrir +la porte de la rue, et pourquoi l'apparition de Laura +coïncidait si bien avec ce qu'elle venait de dire.</p> + +<p>Quant au comte, il fut persuadé que la vieille femme +venait en effet de rentrer.</p> + +<p>—Donc, reprit-il comme s'il continuait une conversation +commencée, nous n'aurons pas demain notre +bonne soirée.</p> + +<p>—Allez, allez, monsieur le comte, balbutia Alice, +et que le Ciel vous conduise!...</p> + +<p>Comme d'habitude, Déodat, devant la tante Laura, +serra les mains de sa fiancée. Comme d'habitude, +elle le reconduisit jusqu'à la porte de la rue.</p> + +<p>—Déodat, murmura-t-elle alors avec un frisson, ces +vapeurs que vous m'avez vues ne sont pas sans raison. +Depuis quelques jours, je suis inquiète, je fais des rêves +terribles, de sinistres pressentiments m'assaillent...</p> + +<p>—Enfant! Enfant!...</p> + +<p>—M'aimez-vous? demanda-t-elle en mettant toute +son âme dans la question.</p> + +<p>—Si je t'aime! Comment peux-tu me demander +cela?</p> + +<p>—Eh bien, fit-elle avec une ardeur qui alarma le +jeune homme, Déodat, je t'en supplie en grâce, veille +sur toi! Si ton père était là, je te dirais: Défie-toi +de ton père!... Déodat, je te dis plus encore: Défie-toi +de ta fiancée!...</p> + +<p>Et comme il cherchait à lui fermer la bouche par +un baiser:</p> + +<p>—Est-ce qu'on sait! continua-t-elle fiévreusement. +Est-ce que, dans un sommeil, dans une folie, il ne peut +pas m'échapper une parole imprudente! Oh! Déodat, +jure-moi de veiller, de t'assurer que l'eau que tu bois, +le fruit que tu manges ne sont pas empoisonnés... +jure! jure...</p> + +<p>—Eh bien, je te le jure, dit-il effrayé de cette +exaltation d'épouvante. Mais, vraiment, tu finiras par +me faire peur. Aurais-tu entendu quoi que ce soit? +que sais-tu?...</p> + +<p>—Moi! Rien, rien, je te jure! Rien que des pressentiments. +Mais mes pressentiments, à moi, ne me +trompent jamais et deviennent de terribles réalités... +Déodat, j'ai ton serment de te défier nuit et jour.</p> + +<p>—Oui, chère adorée, tu as ce serment!...</p> + +<p>Elle l'étreignit convulsivement dans ses bras. Ils +échangèrent un dernier baiser, et, rapidement, le +comte de Marillac s'éloigna dans la nuit.</p> + +<p>Alice demeura une minute seule dans le jardin pour +recueillir ses idées et envisager la situation. Montmorency +avait tout entendu. Cela, elle en était sûre. Il +essaierait de nier, mais elle savait bien qu'il avait +entendu. Tout!...</p> + +<p>Or, d'une part, le maréchal de Damville, attaché aux +Guise, avait intérêt à dénoncer les huguenots. D'autre +part, sa haine contre son frère devait le pousser à +cette dénonciation, même dans le cas où il eût voulu +épargner les huguenots.</p> + +<p>La conclusion, dans le terrible syllogisme qu'elle +échafaudait, fut d'une clarté d'éclair: en sortant +d'ici, le maréchal ira au Louvre et dénoncera son +frère, Coligny, Condé, Navarre...</p> + +<p>Déodat dénoncé comme les autres! c'était la mort...</p> + +<p>Le front dans les deux mains, les dents serrées, +Alice lutta quelques secondes à peine contre l'horrible +nécessité qui se présentait à elle: supprimer la +possibilité de la dénonciation en supprimant le dénonciateur +possible.</p> + +<p>Bientôt, son esprit fut prêt. Le meurtre fut accepté, +décidé.</p> + +<p>Elle rentra dans la maison; et, rappelons-le, tout +ce débat avec elle-même avait à peine duré une minute. +La mort de Montmorency lui apparut en même +temps, pour ainsi dire, que la mort de Déodat. Elle +se vit poignardant le maréchal au moment même où +elle vit son ami, son aimé montant à l'échafaud.</p> + +<p>Alice rentra et, dans la pièce d'où sortait Déodat, +décrocha rapidement un court poignard acéré, solide, +non un joujou de femme, mais l'arme meurtrière avec +sa pointe presque triangulaire, sa lame épaisse, son +manche bien en main.</p> + +<p>Elle plaça l'arme dans sa main, comme elle avait vu +faire à des Espagnols quand elle était à la cour de +Jeanne d'Albret: la lame cachée dans la manche du +vêtement flottant, la pointe en haut. En sorte que, +dans un brusque mouvement, il n'y avait qu'à lever +le bras pour que ce bras se trouvât armé.</p> + +<p>Alors, sans une faiblesse, sans pâleur, elle alla au +cabinet où Henri était enfermé et l'ouvrit de la main +gauche.</p> + +<p>Le maréchal était de taille élevée. A cause de cela, +elle avait résolu de le frapper quand ils seraient +assis tous les deux, l'un en face de l'autre, causant +bien tranquillement.</p> + +<p>—Attention, se dit-elle, il va nier, soutenir qu'il n'a +pas écouté; et, tandis qu'il sera bien occupé à me le +prouver, le moment sera propice...</p> + +<p>Le premier mot du maréchal de Damville fut:</p> + +<p>—Je dois vous prévenir, Alice, que j'ai entendu tout +ce qui s'est dit ici.</p> + +<p>Elle demeura comme stupide. Elle avait tout prévu, +hormis cela. Un geste d'effarement lui échappa. Dans +le mouvement de la manche flottante, le maréchal +vit luire le poignard...</p> + +<p>Une seconde, il fut comme pensif. Puis, avançant +d'un pas, il dit tranquillement:</p> + +<p>—Je dois vous dire aussi que j'ai sur moi une +cotte de mailles qui ne me quitte jamais et contre +laquelle s'émousserait votre poignard.</p> + +<p>Alice recula vivement jusqu'à la porte de sortie +qu'elle ferma. Elle s'appuya contre cette porte, et +répondit:</p> + +<p>—Je regrette que vous m'ayez devinée, car cela va +m'obliger à une lutte répugnante où je risque d'avoir +le dessous, mais je suis forcée de vous tuer!</p> + +<p>Elle cessa dès lors de dissimuler son poignard, elle +l'emmancha solidement dans sa main; et elle fixa sur +le maréchal un regard intrépide.</p> + +<p>Henri de Montmorency eut un geste d'admiration. +Puis, ramenant les yeux autour de lui, par une sorte +de prudence, il se plaça de façon que la table demeurât +entre Alice et lui.</p> + +<p>—Alice, dit-il sourdement, le résultat d'une lutte +entre nous deux ne saurait être douteux.</p> + +<p>—Je le sais! fit-elle avec un calme prodigieux; +tuez-moi donc; vous ou moi, il faut que l'un des deux +meure ici.</p> + +<p>—Je ne vous tuerai point, et vous ne me tuerez +point. Si je dois porter les mains sur vous pour me +livrer passage, je me contenterai de vous désarmer, +et je passerai sans vous faire grand mal; du moins, +je l'espère. En tout cas, n'espérez pas que je vous +tuerai.</p> + +<p>Elle tressaillit. Par ce mot, le maréchal indiquait +qu'il avait compris son désespoir.</p> + +<p>—Mais, continua-t-il, si vous m'obligez à des violences, +je vous déclare que, le seuil de cette maison +franchi, je me croirai libre de faire tel usage qui me +conviendra des secrets que j'ai surpris.</p> + +<p>Un tremblement agita la jeune femme.</p> + +<p>—Au contraire, si nous parvenons à nous entendre, +je me croirai engagé à un oubli absolu, et sur la foi +de ma parole vous pourrez reprendre toute sécurité... +Voyons, si je vous engageais ma parole d'oublier?</p> + +<p>Elle secoua rudement la tête.</p> + +<p>—Je ne crois pas à votre parole, fit-elle.</p> + +<p>Henri pâlit légèrement.</p> + +<p>—Et si je vous donnais un gage? Un gage vivant! +Écoutez, causons en amis. Je devine en vous un +furieux désespoir d'amour. Vous avez été ma maîtresse. +Je vous ai toujours vue alors un peu froide, +et vous intéressant à peine aux questions de coeur. +Or, vous voici changée. Pour que vous ayez vis-à-vis +de moi l'attitude que vous avez, il faut que vous aimiez +de toute votre âme, de toute votre chair! Alice, +vous supposez que je veux me servir de ce que j'ai +entendu. Je vous déclare: vous ne voulez sauver ni +le roi de Navarre, ni M. de Coligny, ni le prince de +Condé, ni... mon frère! Vous voulez sauver le comte +de Marillac. Qui est cet homme? Je l'ignore. Cet +homme, Alice, c'est simplement à mes yeux l'homme +qu'en ce moment vous aimez plus que votre vie, +pour lequel vous voulez mourir!...</p> + +<p>Elle le regardait d'un regard étincelant, farouche.</p> + +<p>—Alice, il, est nécessaire que vous me répondiez; +car si par hasard je me trompais, ce que j'ai à vous +dire n'aurait plus de signification. Alice, vous ai-je +bien comprise?</p> + +<p>—Oui. C'est bien ainsi que j'aime. Et c'est l'homme +que vous dites que j'aime ainsi.</p> + +<p>—Bon. Nous allons donc nous entendre.</p> + +<p>Elle haussa les épaules, avec une indifférence superbe.</p> + +<p>—C'est nécessaire, reprit Henri. Voulez-vous vous +demander pourquoi je suis si patient, pourquoi je +m'exerce à être éloquent, moi qui suivant mon tempérament +devrais déjà vous avoir jetée hors d'ici? +Pourquoi j'ai besoin de vous?</p> + +<p>Pour la première fois depuis le commencement de +cet entretien une lueur humaine parut dans le regard +fixe et farouche d'Alice. Le maréchal saisit cette +lueur.</p> + +<p>—Je commence à vous intéresser, dit-il. Je vous intéresserai +davantage tout à l'heure. Aux questions que +je viens de poser, je vais répondre moi-même. Pourquoi +je suis patient, moi le soldat qu'on dit féroce? +Pourquoi j'ai compris votre amour, moi qui ai toujours +fait profession de mépriser l'amour? C'est que +j'aime, Alice! C'est que mon amour est aussi ardent, +aussi furieux que le vôtre, et que mon désespoir, à +moi, est si profond, que j'en ai le vertige. Car l'homme +que vous aimez vous aime, vous! Et la femme que +j'aime me déteste, me méprise, me hait!</p> + +<p>Le maréchal s'arrêta, en proie à une émotion si violente +et si communicative qu'Alice en trembla. Lentement, +elle décroisa ses bras qui retombèrent le long +de ses hanches puissantes.</p> + +<p>Les doigts crispés sur le poignard se détendirent.</p> + +<p>L'arme glissa sur le parquet avec un bruit vibrant.</p> + +<p>Henri de Montmorency, s'il eût joué la comédie de +la douleur, eût souri de son triomphe. Mais Henri +était sincère. Et c'était cette sincérité qui désarmait +Alice.</p> + +<p>Du moment qu'elle put mesurer la profondeur de +l'amour et du désespoir d'Henri, elle comprit qu'elle +pouvait traiter de gré à gré avec cet homme.</p> + +<p>Elle s'avança vers lui la main tendue.</p> + +<p>Le maréchal de Damville saisit cette main. Tout +entier à l'évocation de son amour dont il ne s'était +jamais entretenu avec personne, il en venait à oublier +le but de sa visite.</p> + +<p>—Asseyez-vous, monsieur le maréchal, dit-elle doucement, +et soyez persuadé que le secret de votre douleur +ne sortira jamais de mon coeur.</p> + +<p>—Je vous remercie, dit-il d'une voix sourde.</p> + +<p>Ils s'assirent l'un devant l'autre et se regardèrent +avec une égale expression de pitié.</p> + +<p>Le maréchal, plus calme, continua:</p> + +<p>—Si je n'avais pas surpris votre secret, si je ne vous +avais pas vue décidée à mourir, ou à tuer, je ne vous +eusse pas parlé de cet amour qui me ravage. Il se +trouve maintenant que le service que je venais vous +demander devient une garantie pour vous, comme +votre secret devient une garantie pour moi. Je m'explique. +Voici ce qui arrive. Je me suis emparé de la +femme que j'aime, et je la détiens prisonnière avec +sa fille dans mon hôtel. Pour huit jours, moins peut-être, +il faut que cette femme habite hors de chez +moi, et cependant je veux être sûr qu'elle ne +m'échappera pas. Je venais vous demander le service...</p> + +<p>—De me constituer sa gardienne!</p> + +<p>—Oui, répondit violemment le maréchal.</p> + +<p>De nouveau, ils se mesurèrent du regard.</p> + +<p>—Écoutez-moi, dit le maréchal, si je livre votre +amant, vous pouvez faire de moi l'homme le plus malheureux +du royaume en prévenant le maréchal de +Montmorency que Jeanne de Piennes se trouve chez +vous, que Jeanne de Piennes est innocente du crime +dont je l'ai accusée!</p> + +<p>Ces foudroyantes révélations, faites d'une voix farouche, +produisirent sur Alice une indicible impression.</p> + +<p>Et à la pensée de jouer dans ce drame le rôle +odieux qu'on lui destinait, elle frémit d'horreur.</p> + +<p>—Cela vous étonne, n'est-ce pas? fit Henri, que +j'aime la femme de mon frère! que j'aie réussi à les +séparer! que je poursuive encore cette femme de ma +passion! Cela m'étonne bien plus moi-même. Maintenant, +voici le marché: gardez-moi Jeanne, soyez une +gardienne prudente, insensible, incorruptible... ou +sinon...</p> + +<p>—Ou sinon? interrogea Alice blême d'angoisse.</p> + +<p>—En sortant d'ici, je dénonce votre amant, Marillac, +et je l'envoie à l'échafaud.</p> + +<p>—Et comme elle demeurait éperdue, palpitante, revenant +peut-être à sa pensée de meurtre, pensée de +suicide, il ajouta:</p> + +<p>—Nous nous tenons, l'un l'autre. Je vous livre mon +otage. Je prends la vie de votre amant en garantie. +Si vous ne consentez pas, c'est que vous n'aimez +pas!</p> + +<p>Alice de Lux se leva. Ses yeux fulgurants se levèrent +au ciel, sa bouche se crispa comme une imprécation.</p> + +<p>—Oh! mon amour! gronda-t-elle, échevelée, terrible, +hideuse et sublime; ô mon Déodat, pour toi, je +descendrai le dernier échelon de l'infamie!...</p> + +<p>Le maréchal s'inclina profondément devant elle.</p> + +<p>—Demain, murmura-t-il; demain à la nuit noire, +Je serai ici. Disposez tout pour vous assurer de vos +prisonnières.</p> + +<p>Il sortit. Alice, les deux poings dans les yeux, la +bouche écumante, tomba à genoux et haleta.</p> + +<p>—Je touche au fond de l'ignominie... qui, oh! qui +viendra me relever dans cet abîme de honte!...</p> + +<p>—Moi! répondit une voix grave, forte, menaçante +et pitoyable.</p> + +<p>Alice fit un bond terrible et se retourna.</p> + +<p>Panigarola était devant elle.</p> + +<p>—Le moine! bégaya-t-elle à demi folle.</p> + +<p>Dans l'encadrement de cette porte par où le maréchal +de Damville venait de disparaître, debout, drapé +comme une statue dans les plis blancs et noirs de sa +robe, la figure immobile, le regard glacé, se tenait le +moine Panigarola, le premier amant d'Alice de Lux...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXV</h3> + +<h3>LE PÈRE ET LE FILS</h3> + +<p>A peu près vers l'heure où Henri quittait la rue de la +Hache et reprenait le chemin de l'hôtel de Mesmes, +c'est-à-dire un peu avant neuf heures, un homme filait +rapidement le long de la rue Saint-Denis. Cet homme, +qui marchait très vite, bouscula un passant sur lequel +il alla heurter sans l'avoir vu. Il poussa un juron, +grommela quelques mots et, sans daigner s'arrêter, +continua sa course.</p> + +<p>L'homme stationna un instant devant l'auberge de +la Devinière, qu'il contempla avec une sorte d'émotion, +et où il parut un instant vouloir entrer. Mais, +secouant la tête, il poursuivit rapidement son chemin +en murmurant:</p> + +<p>—Pas d'imprudence! j'ai bien le temps de le voir!</p> + +<p>Il tourna alors dans une ruelle qui aboutit aux +abords du Temple. Deux minutes plus tard, il soulevait +le marteau de la grande porte de l'hôtel de Mesmes. +Un judas s'ouvrit, une figure soupçonneuse parut +derrière ce judas, et une interrogation revêche en +sortit. Alors l'homme répondit:</p> + +<p>—Dites simplement à M. le maréchal que l'homme +qu'il a rencontré à l'auberge des Ponts-de-Cé est arrivé +et désire l'entretenir.</p> + +<p>La porte s'ouvrit à l'instant même. Un officier se +montra et dit:</p> + +<p>—Vous venez des Ponts-de-Cé?</p> + +<p>—Oui-dà, bien que j'aie pris le chemin des écoliers.</p> + +<p>—Alors, vous êtes Pardaillan.</p> + +<p>—J'ai en effet l'honneur d'être M. de Pardaillan. +Et vous?</p> + +<p>—C'est bien; ne vous fâchez pas: je suis homme +à vous rendre raison d'un oubli, si cet oubli vous a +choqué.</p> + +<p>—Choqué grandement. D'autant que votre figure +ne me revient pas le moins du monde.</p> + +<p>—Je m'appelle Orthès et je suis vicomte d'Aspremont. +A votre service, quand vous voudrez, M. de +Pardaillan.</p> + +<p>—Tout de suite, alors! Rien ne me tourne sur le +coeur comme une querelle refroidie.</p> + +<p>—Messieurs, messieurs!, intervint un deuxième +officier.</p> + +<p>Le vicomte d'Aspremont haussa les épaules et dit +à Pardaillan qui déjà dégainait:</p> + +<p>—Monsieur, ne craignez rien, je tâcherai que la +querelle ne refroidisse pas trop. Mais le maréchal ne +veut pas qu'on se batte ici. Et veuillez entrer, car +vous êtes attendu.</p> + +<p>Le routier pénétra dans l'hôtel dont la porte se referma +lourdement.</p> + +<p>—Monsieur, reprit alors Orthès, je vais avoir l'honneur +de vous conduire à la chambre qui vous a été +préparée.</p> + +<p>Précédé d'un laquais qui portait un flambeau, +Orthès, vicomte d'Aspremont, se mit en route, +accompagné de Pardaillan, avec lequel, selon +les usages, il se mit à deviser gaiement, +comme si un duel n'eût pas été convenu entre +eux.</p> + +<p>On monta ainsi, au deuxième étage de l'hôtel et on +parvint à une grande belle chambre.</p> + +<p>—Vous voici chez vous, fit Orthès. Voulez-vous +souper?</p> + +<p>—Mille grâces. J'ai dîné, et bien dîné en arrivant +à Paris.</p> + +<p>—Il ne me reste donc qu'à vous souhaiter une +bonne nuit.</p> + +<p>—Ma foi, il est vrai que je tombe de sommeil et +que j'espère dormir d'une traite jusqu'à l'aube. Mais, +dites-moi, M. le maréchal n'est donc pas en son hôtel?</p> + +<p>—Il est absent, en effet; mais il vous attendait +pour aujourd'hui ou demain et, dès qu'il arrivera, il +sera prévenu.</p> + +<p>Les deux hommes se saluèrent. Orthès sortit. Et +Pardaillan entendit la porte de sa chambre se fermer +à double tour.</p> + +<p>—Ouais! fit-il en tressaillant. On m'enferme!</p> + +<p>Il courut à la porte: elle était solide et la serrure +eût défié toute tentative d'effraction. Il courut alors +à la fenêtre. Elle était au deuxième étage; il n'y avait +pas moyen de sauter d'une telle hauteur sans se rompre +les os, accident qui souriait aussi peu que possible +au vieux routier. Il jeta rageusement sa toque sur +le lit, et grommela:</p> + +<p>—Triple niais! Je suis pris!... Pardieu, tout devient +limpide, à présent: la patience, la bonne grâce, les +promesses et les écus de Damville, là-bas, à l'auberge +des Ponts-de-Cé! Ah! le lâche, le couard! Et moi, +comme un véritable étourneau, je vais donner tête +baissée dans le panneau... J'y suis; le maître a peur, +il me veut faire occire par ses valets!... Par Pilate et +Barabbas! c'est bien ce que nous allons voir!...</p> + +<p>Telle fut la première pensée de Pardaillan.</p> + +<p>Cependant, en y réfléchissant, il y avait un détail +qui le déroutait. Le maréchal lui avait positivement +déclaré qu'il conspirait contre le roi de France: +terrible confidence qui pouvait le conduire à l'échafaud...</p> + +<p>—A moins, murmura-t-il, que cette conspiration +n'ait été imaginée pour me donner confiance!... Quoiqu'il +en soit, je suis pris.</p> + +<p>Persuadé qu'on allait venir l'estocader, Pardaillan +n'en ferma pas moins les yeux avec délices; dix secondes +plus tard, un ronflement sonore emplit la +chambre.</p> + +<p>Lorsqu'il se réveilla, il s'aperçut qu'il faisait grand +jour.</p> + +<p>—Tiens! fit-il, je ne suis pas mort!</p> + +<p>A l'instant, il fut sur pied. Presque en même temps, +la porte s'ouvrit, et le maréchal parut. Il était un peu +pâle, et avait certainement passé une plus mauvaise +nuit que son prisonnier.</p> + +<p>—Vous voici fidèle au rendez-vous, et au jour dit.</p> + +<p>—Ma foi, monsieur, je me repens presque d'être +venu.</p> + +<p>—Pourquoi?... Ah! oui, parce qu'on vous a enfermé. +Pardonnez-moi cette précaution. J'ai voulu vous +éviter une rencontre... désagréable.</p> + +<p>—Je ne comprends pas un mot de ce que vous me +dites là, monseigneur.</p> + +<p>—Il importe peu que vous compreniez. Je vais vous +demander deux choses, mon cher Pardaillan. La première, +c'est que vous vous laissiez enfermer pour aujourd'hui +encore. Je vous jure que vous n'avez rien +à craindre...</p> + +<p>Pardaillan fit la grimace.</p> + +<p>—Alors, reprit Henri, donnez-moi votre parole de +ne pas sortir de cette chambre de toute la journée, +et jusqu'à ce qu'on vienne vous chercher de ma part!</p> + +<p>—J'aime mieux cela! Vous avez ma parole, monseigneur. +Mais vous deviez me demander deux +choses...</p> + +<p>—Voici l'autre; je possède un trésor inestimable; +il n'est pas en sûreté ici, et je veux le transporter... +dans une maison où il sera à l'abri. Cette opération +se fera ce soir à onze heures. Puis-je compter sur +vous pour m'aider?</p> + +<p>—Monseigneur, du moment que j'ai consenti à +entrer à votre service, j'étais décidé à braver à côté +de vous tous les périls. Comptez donc sur moi... Mais +vous craignez donc que le trésor en question ne vous +soit enlevé pendant le trajet.</p> + +<p>—Oui, je le crains, fit Henri d'une voix sombre... +Voici donc ce que j'ai combiné. A onze heures, la voiture +quittera l'hôtel...</p> + +<p>—Ah! le trésor sera dans une voiture?</p> + +<p>—Oui, d'Aspremont conduira la voiture; moi, je +serai à cheval en tête; et vous, à pied, vous marcherez +en arrière-garde, l'épée d'une main, le pistolet +dans l'autre, prêt à tuer sans miséricorde quiconque +tenterait d'approcher...</p> + +<p>—C'est dit, monseigneur. Une question seulement: +cette expédition a-t-elle quelque rapport avec... la +campagne dont nous parlions aux Ponts-de-Cé?... En +d'autres termes, ce trésor... est-ce du métal?... ou +bien ne serait-ce pas plutôt un trésor en chair et +en os?</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? gronda Henri. Auriez-vous +déjà appris...</p> + +<p>—Moi? Je n'ai rien appris, répondit Pardaillan, +qui examinait attentivement le maréchal; je me demande +seulement si le trésor en question ne serait +pas... par exemple... une couronne? ajouta-t-il en +baissant la voix.</p> + +<p>—Il croit qu'il s'agit du roi! s'écria en lui-même +le maréchal, dont la physionomie s'éclaira aussitôt.</p> + +<p>—Parce qu'alors, acheva Pardaillan, vous comprenez, +monseigneur, je redoublerais de précautions.</p> + +<p>—Ecoutez, Pardaillan. Je ne puis pas vous dire qu'il +s'agit... de ce que vous croyez... mais faites comme si +réellement vous alliez escorter... une couronne.</p> + +<p>—Bon! pensa Pardaillan. Ils ont déjà enlevé le +roi!...</p> + +<p>Mais, une réflexion soudaine traversant son esprit, +il demanda:</p> + +<p>—Ainsi, monseigneur, j'ai été enfermé à mon arrivée +parce qu'on craint que je n'apprisse quelle personne +était prisonnière en cet hôtel?</p> + +<p>—C'est exact! dit le maréchal.</p> + +<p>—Bien, fit résolument Pardaillan; je ne bougerai +d'ici de toute la journée et, ce soir, je serai prêt.</p> + +<p>Dès que le maréchal fut sorti sur cette assurance, le +vieux routier se dit:</p> + +<p>—Puisqu'on n'a pas voulu que je sache qui était +prisonnier ici, pourquoi venir me le dire? Et puisque +je le sais maintenant, pourquoi la précaution de +m'obliger à rester enfermé toute la journée?... Non! +ce n'est pas le roi qui est prisonnier! Ce qu'il y a c'est +qu'on me cache quelque chose... que je dois ignorer +jusqu'à ce soir... et que je veux savoir tout de suite, +moi!</p> + +<p>Cela dit, Pardaillan commença par s'assurer qu'on +ne l'avait pas enfermé: il était libre; la porte s'ouvrait +sur un corridor dans lequel il fit quelques pas, +jusqu'au large et monumental escalier qui descendait +vers la cour.</p> + +<p>Il rebroussa chemin, persuadé qu'il serait infailliblement +rencontré. Repassant devant la porte de sa +chambre, il longea le corridor dans l'autre sens et +finit par se heurter à une porte qu'il ouvrit. Cette +porte donnait sur un petit escalier tournant.</p> + +<p>Content de cette première découverte, il rentra +chez lui, à petits pas, médita, siffla des airs de chasse, +tambourina les vitraux de sa fenêtre, bref, s'ennuya +du mieux qu'il put.</p> + +<p>Vers onze heures, un laquais se présenta qui dressa +la table, et couvrit cette table des éléments d'un déjeuner +plantureux accompagné de flacons de réjouissante apparence.</p> + +<p>Tandis que l'aventurier se mettait à table et attaquait +le déjeuner avec un appétit d'un estomac de +vingt ans, le laquais disparut et revint quelques minutes +après, porteur d'un sac d'argent. Les magnifiques +dents solides et blanches du routier se découvrirent +dans un large sourire.</p> + +<p>—Oh! oh! Qu'est-ce que cela? fit-il.</p> + +<p>—Le premier mois de monsieur l'officier que monsieur +l'intendant de Monseigneur m'a remis.</p> + +<p>—Voilà un laquais d'une exaspérante politesse! +pensa Pardaillan.—Eh bien, fit-il tout haut, dites-moi, +mon ami, savez-vous ce que contient ce sac?</p> + +<p>—Oui, mon officier: six cents écus.</p> + +<p>—Six cents! Mais je ne dois en toucher que cinq +cents!</p> + +<p>—C'est vrai, mais il y a les frais du voyage: c'est +ce que M. l'intendant m'a chargé d'expliquer à monsieur +l'officier.</p> + +<p>—Cent écus pour le voyage! Merci, mon ami. Ayez +l'obligeance d'ouvrir ce sac.</p> + +<p>—C'est fait, mon officier, dit le laquais en obéissant.</p> + +<p>—Prenez-y cinq écus. Bien, mettez-les dans votre +poche. Vous irez boire à ma santé.</p> + +<p>—Merci, mon officier, fit le laquais en saluant jusqu'à +terre. Je vous promets de boire demain vos écus.</p> + +<p>—Pourquoi demain, mon ami? Pourquoi pas aujourd'hui?</p> + +<p>—J'ai ordre de me tenir à la disposition de monsieur +l'officier toute la journée.</p> + +<p>—Voilà ce que je voulais savoir, grommela Pardaillan. +Ainsi tu dois?...</p> + +<p>—Ne pas quitter monsieur l'officier, servir monsieur +l'officier sans m'éloigner.</p> + +<p>—Décidément, voilà un animal qui a la politesse +bien gênante, songea le routier. Mais j'y songe! fit-il +tout à coup. Et mon cheval! Mon pauvre cheval! +Mon ami, remets la main dans le sac. Prends-y encore +cinq écus.</p> + +<p>—Je les tiens.</p> + +<p>—Bon, tu vas me faire le plaisir d'aller immédiatement +au cabaret du Veau-qui-tète, entre la Truanderie +et le Louvre. Tu paieras un compte d'une dizaine +de livres que j'ai oublié de solder hier; le reste +sera pour toi; et tu ramèneras mon cheval. Va, mon +ami!...</p> + +<p>Le laquais ne bougea pas.</p> + +<p>—Eh bien? fit Pardaillan.</p> + +<p>—J'irai demain, mon officier. Les écuries de Monseigneur +sont à la disposition de monsieur l'officier.</p> + +<p>Pardaillan regardait déjà autour de lui pour voir +s'il ne trouverait pas quelque canne à casser sur le +dos du laquais lorsqu'une idée subite le calma.</p> + +<p>Il se mit à rire! et, comme son déjeuner tirait à +sa fin, il versa une rasade qu'il offrit à son geôlier.</p> + +<p>—Comment t'appelles-tu, mon ami? dit-il.</p> + +<p>—Didier, pour vous servir, mon officier.</p> + +<p>—Très bien, Didier, avale-moi ça hardiment, puisque +tu ne peux aller te désaltérer au-dehors.</p> + +<p>Le laquais secoua la tête et répondit:</p> + +<p>—Monsieur l'intendant m'a prévenu que, si j'acceptais +un seul verre de vin de monsieur l'officier, +je serais cassé aux gages, et peut-être quelque chose +de pis encore.</p> + +<p>—Le truand! le misérable capon qui m'assassine +de sa politesse! rugit intérieurement le routier. C'est +bon, reprit-il, tu es fidèle et obéissant. Tu iras droit +en paradis.</p> + +<p>En même temps, il se leva, fit deux ou trois tours +dans la chambre, pendant que le laquais rangeait la +table. Puis il s'approcha de la porte qu'il ferma à +double tour. Alors, il revint au laquais, et lui mettant +une main sur l'épaule:</p> + +<p>—Ainsi, tu ne dois pas me quitter de la journée? +Tu vas rester là à m'ennuyer, à m'empêcher de +dormir?</p> + +<p>—Non pas, mon officier. Je dois me tenir dans le +couloir.</p> + +<p>—Mais enfin, s'il me plaisait de sortir d'ici, tu me +suivrais donc comme mon ombre?</p> + +<p>—Non pas, mon officier. Mais j'irais prévenir à +l'instant monsieur l'intendant.</p> + +<p>—Didier, que dirais-tu si j'essayais de t'étrangler?</p> + +<p>—Je ne dirais rien, mon officier. Je crierais, voilà +tout.</p> + +<p>—Tu crierais? Non! Reste à savoir si je t'en laisserais +le temps!</p> + +<p>En même temps qu'il prononçait ces mots, Pardaillan +saisit vivement son écharpe qu'il venait de dénouer; +et, avant que le malheureux laquais eût pu +faire un geste, il la lui enroulait autour du visage et +le bâillonnait solidement.</p> + +<p>—Si tu bouges, si tu fais du bruit, tu es un homme +mort.</p> + +<p>Didier tomba à genoux et, ne pouvant pas parler, +joignit les mains geste qui pouvait passer pour une +supplication assez éloquente, malgré le silence forcé +du suppliant.</p> + +<p>—Bon! fit Pardaillan. Te voilà raisonnable. Et moi, +me voici débarrassé de tes agaçants—monsieur l'officier. +Maintenant, écoute-moi bien. Es-tu décidé à +m'obéir?</p> + +<p>Le pauvre laquais, par une mimique expressive, +jura l'obéissance la plus fidèle.</p> + +<p>—Très bien. Fais-moi donc le plaisir de retirer ce +pourpoint galonné et armorié, ces chausses de drap +jaune et cette toque à aigrette... Tu vas revêtir ma +casaque et enfiler mes bottes, pendant que je me parerai +du somptueux costume que tu portes si bien. +C'est une lubie. Je veux voir quel air j'aurai en laquais +de monsieur l'intendant de monseigneur.</p> + +<p>Tout en parlant, l'aventurier aidait le laquais à se dévêtir: +car le pauvre homme, tout tremblant, n'y fût +pas arrivé tout seul. En quelques minutes, le changement +fut opéré: Didier était vêtu en Pardaillan et Pardaillan +se carrait dans le costume armorié du laquais.</p> + +<p>—Maintenant, couche-toi, monsieur l'officier, fit +Pardaillan.</p> + +<p>Le laquais obéit et se jeta sur le lit. Pardaillan lui +couvrit la tête, comme on fait pour ne pas être gêné +par la lumière du jour.</p> + +<p>—Si tu entends la porte s'ouvrir, ajouta-t-il, tu te +mettras à ronfler, et tu ne feras pas un mouvement, +à moins que tu ne veuilles que je te coupe les deux +oreilles....</p> + +<p>Alors, il sortit de la chambre et s'installa dans le +couloir.</p> + +<p>Il régnait dans ce couloir une certaine obscurité. +Pardaillan se dirigea à tâtons vers le petit escalier +tournant que nous avons signalé. Mais il n'avait pas +fait deux pas que cette porte s'ouvrit et livra passage +à un homme dont Pardaillan reconnut la tournure: +c'était l'écuyer qui accompagnait le maréchal +pendant son séjour à l'auberge des Ponts-de-Cé.</p> + +<p>Le vieux routier fit immédiatement demi-tour. L'instant +d'après, il était rejoint par l'homme:</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, que fait-il? murmura +l'écuyer.</p> + +<p>—Dort! souffla laconiquement Pardaillan.</p> + +<p>L'écuyer entrouvrit la porte, aperçut le faux Pardaillan +sur le lit et referma la porte en disant à voix +basse:</p> + +<p>—C'est bien; ne bouge pas d'ici; dès qu'il sera réveillé, +viens me prévenir.</p> + +<p>Là-dessus, celui que Pardaillan appelait l'écuyer +du maréchal poursuivit son chemin à pas étouffés, et +descendit le grand escalier.</p> + +<p>—Ouf! murmura l'aventurier. J'en ai la sueur dans +le dos! Mais maintenant, je crois que je suis tranquille +pour une heure ou deux. Allons! à la découverte!...</p> + +<p>Aussitôt il gagna le petit escalier et commença à +descendre.</p> + +<p>—Il fait noir comme dans un four, grommela-t-il.</p> + +<p>Comme il achevait ces mots, il posait le pied sur +l'étroit palier du premier étage. Là une porte était +ménagée, qui permettait d'entrer dans les appartements +du maréchal.</p> + +<p>Pardaillan allait passer outre et continuer à descendre, +lorsqu'à travers cette porte un bruit de voix +lui parvint.</p> + +<p>Vivement, il colla son oreille à la serrure. Et, très +nettement, il entendit prononcer son nom à diverses +reprises.</p> + + +<p>A peu près vers le moment où Pardaillan bâillonnait +le laquais Didier, une chaise sans armoiries s'arrêtait +devant l'hôtel de Mesmes; un homme en sortait +mystérieusement et pénétrait aussitôt dans l'hôtel.</p> + +<p>Sans doute, c'était un personnage d'importance, car +il fut introduit à l'instant même dans le cabinet du +maréchal de Damville. Celui-ci, en apercevant son +visiteur, alla au-devant de lui avec une certaine émotion, +en disant à voix basse:</p> + +<p>—Vous ici!... quelle imprudence!...</p> + +<p>—L'imprudence eût été plus grande encore si je +m'étais rendu chez monseigneur de Guise ou chez +Tavannes. Et pourtant, la chose est si grave que je +devais vous prévenir au plus tôt. Depuis hier, je ne +vis pas; j'ai pu tout à l'heure m'échapper de la Bastille +sans éveiller de soupçons; je vais tout vous dire; +il faut que Guise soit prévenu aujourd'hui. Il y va +de notre tête à tous...</p> + +<p>—Vous exagérez, Guitalens, fit Damville, qui, cependant, +devant l'air effaré de son visiteur, ne put +s'empêcher de pâlir.</p> + +<p>Ce visiteur n'était autre, en effet, que Guitalens, le +gouverneur de la Bastille.</p> + +<p>—Voyons! qu'y a-t-il? reprit le maréchal.</p> + +<p>—Sommes-nous seuls?</p> + +<p>—Parfaitement seuls. Mais pour plus de précaution, +venez.</p> + +<p>Le maréchal introduisit alors Guitalens dans une +étroite pièce qui faisait suite à son cabinet.</p> + +<p>—Là! fit-il. Nous sommes maintenant séparés des +gens de l'hôtel par mon cabinet, ma salle d'armes et +une antichambre. Quant à cette porte, elle donne sur +un escalier dérobé. Expliquez-vous donc sans crainte.</p> + +<p>—Eh bien, fit Guitalens en tombant sur un fauteuil, +il y a que nous sommes probablement perdus. +Il y a un homme dans Paris qui connaît notre secret.</p> + +<p>—Un homme connaît notre secret! s'écria le maréchal.</p> + +<p>—Hélas! ce n'est que trop vrai. Cet homme a assisté +à notre dernière réunion de l'auberge de la Devinière.</p> + +<p>—Quel est cet homme? Comment s'appelle-t-il?</p> + +<p>—Pardaillan, dit Guitalens.</p> + +<p>—Pardaillan! s'écria Henri stupéfait. Un homme +qui paraît la cinquantaine, bien qu'il ait plus de +soixante ans, grand, maigre, sec, la moustache grise +et rude?</p> + +<p>—Pas du tout! Le Pardaillan dont je vous parle +est un jeune homme.</p> + +<p>—En ce cas, c'est son fils! le fils dont il m'a +parlé!</p> + +<p>—Son fils? fit Guitalens sans comprendre.</p> + +<p>—Oui! je m'entends; continuez... vous disiez que +ce Pardaillan a surpris notre secret à l'auberge de la +Devinière; un mot d'abord: êtes-vous sûr que ce +jeune homme est seul à connaître le complot?</p> + +<p>—Oui; je le crois du moins.</p> + +<p>—En ce cas, nous pouvons nous rassurer: je sais +un moyen de m'emparer de ce Pardaillan et de le +réduire au silence. Mais comment avez-vous su?</p> + +<p>—Parce que je l'ai eu en mon pouvoir pendant +quelques jours en ma qualité de gouverneur de la +Bastille; il m'a été amené; on m'a recommandé de +le surveiller étroitement...</p> + +<p>—Mais alors, la question est des plus simples.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a plus d'oubliettes à la Bastille?</p> + +<p>Mais il est libre! Il est dehors! J'ai dû le laisser +partir.</p> + +<p>Le maréchal se demanda un instant si Guitalens +n'était pas devenu fou.</p> + +<p>—Calmez-vous, mon cher Guitalens. Expliquez-vous +avec plus de précision. Si ce jeune homme est bien +celui que je crois, le mal n'est peut-être pas aussi +grand qu'il vous apparaît.</p> + +<p>—Le Ciel vous entende! fit Guitalens.</p> + +<p>Et il entreprit le récit de la tragi-comédie qui s'était +passée à la Bastille et à laquelle ont assisté nos lecteurs.</p> + +<p>—Qu'en dites-vous? ajouta-t-il en terminant.</p> + +<p>—Je dis que c'est merveilleux, et qu'il faut à tout +prix nous attacher ce jeune homme. J'en fais mon +affaire.</p> + +<p>—Vous le connaissez donc?</p> + +<p>—Non, mais je connais quelqu'un qui le connaît, +et cela suffit; allez, mon cher Guitalens, et rassurez-vous; +je me charge de prévenir le duc de Guise en +cas de danger... mais de danger, il n'y en aura pas: +ce soir ou demain, le jeune Pardaillan sera en notre +pouvoir.</p> + +<p>—Votre tranquillité me fait du bien, dit Guitalens; +je commence à respirer; si ce sacripant tombe en +notre pouvoir, comme vous le pensez, ramenez-le-moi... +vous savez qu'il y a encore de bonnes oubliettes +à la Bastille.</p> + +<p>—Soyez donc tranquille; demain, je vous amène +le jeune Pardaillan pieds et poings liés, à moins toutefois +qu'il n'y ait quelque chose de mieux à en +faire...</p> + +<p>Guitalens regagna sa chaise aussi mystérieusement, +mais un peu plus rassuré qu'il n'en était sorti.</p> + +<p>A ce moment même, le vieux Pardaillan rentrait +dans sa chambre, reprenait son costume, obligeait +Didier à remettre le sien sur son dos avec rapidité, et +lui disait:</p> + +<p>—Cent écus pour toi si tu ne dis pas un mot de +ce qui t'est arrivé; un coup de poignard dans le +ventre si jamais tu en parles à qui que ce soit. +Choisis.</p> + +<p>—Je choisis les cent écus, pardieu!, fit Didier, +trop heureux d'en être quitte à si bon compte.</p> + +<p>Et, sans façon, il se mit à puiser dans le sac.</p> + +<p>—Maintenant, fit Pardaillan, va prévenir M. l'intendant +que je suis réveillé, comme il t'en a donné +l'ordre tout à l'heure dans le couloir...</p> + +<p>Pardaillan s'installa dans un fauteuil, les jambes +allongées, remplit son verre comme s'il eût été occupé +à boire, et attendit les événements.</p> + +<p>Ce qu'il venait d'entendre dans le petit escalier +tournant avait complètement modifié ses idées; car +nos lecteurs ont compris que Pardaillan avait surpris +la partie la plus intéressante de l'entretien qui venait +d'avoir lieu entre le maréchal et le gouverneur de la +Bastille.</p> + +<p>Qu'il y eût ou qu'il n'y eût pas une personne que +le maréchal tenait à lui cacher, il ne s'en soucia plus. +Le danger que courait son fils l'absorba, et il se mit +à réfléchir aux moyens de prévenir au plus tôt le +jeune cavalier.</p> + +<p>Sa conclusion fut ce qu'elle devait être:</p> + +<p>—Je vais à l'instant même sortir de l'hôtel et me +rendre à l'hôtellerie de la Devinière. Si quelqu'un veut +s'opposer à ma sortie, ma foi, je tue! On s'expliquera +ensuite.</p> + +<p>Sur ce, il boucla son épée, s'assura qu'elle jouait +bien dans le fourreau, et déjà il s'apprêtait à sortir +de la chambre lorsque Damville parut.</p> + +<p>—Eh bien, fit le maréchal, avez-vous fait un bon +somme? Etes-vous dispos pour ce soir, maître Pardaillan?</p> + +<p>—Je vois, monseigneur, que vous êtes bien renseigné. +Peste! vous avez des serviteurs qui savent +tout voir et tout rapporter! Quoi qu'il en soit, vous +pouvez être tranquille! Je suis maintenant capable +de veiller trois jours et trois nuits.</p> + +<p>—Je ne vous en demande pas tant: à minuit tout +sera fini.</p> + +<p>—Et à cette heure-là, je serai libre, monseigneur?</p> + +<p>—Libre comme l'air; libre d'aller où bon vous +semblera; mais, bien entendu, cette chambre demeure +à votre disposition pendant toute la campagne projetée... +A propos, ne m'avez-vous pas parlé d'un jeune +homme... votre fils...</p> + +<p>—Si fait, monseigneur, dit Pardaillan qui tressaillit.</p> + +<p>—Le croyez-vous capable de donner, à l'occasion, +un bon coup d'épée?</p> + +<p>—Lui? Il ne rêve que plaies et bosses!</p> + +<p>—Eh bien, amenez-le-moi demain sans plus tarder. +Où loge-t-il?</p> + +<p>—Vers la montagne Sainte-Geneviève.</p> + +<p>—Ainsi, je puis compter sur ce jeune homme?</p> + +<p>—Comme sur moi-même.</p> + +<p>Le maréchal sortit.</p> + +<p>—Voilà qui change les choses, murmura le vieux +routier en dégrafant son épée; puisqu'il compte que +je lui amènerai mon fils demain, il n'entreprendra +rien aujourd'hui; ce soir, à minuit, dès que je serai +libre, je ferai un petit tour du côté de la Devinière, +et nous verrons. D'ici là, inutile de risquer quelque +algarade compromettante. Dormons!</p> + +<p>Cette fois, Pardaillan se jeta sur son lit et s'endormit +tout de bon jusqu'à l'heure du souper.</p> + +<p>A dix heures, Henri de Montmorency prit ses dernières +dispositions.</p> + +<p>Gille, son écuyer, son intendant, son âme damnée +pour tout dire, connut seul la retraite où Jeanne de +Piennes et sa fille devaient être transportées. Il fut +expédié en avant avec ordre de se tenir dans la rue de +la Hache et de surveiller les abords de la maison à +la porte verte.</p> + +<p>Le vicomte d'Aspremont devait conduire la voiture +jusqu'à l'entrée de la rue de la Hache. Là, il devait +mettre pied à terre, tandis que le maréchal, conduisant +les chevaux par la bride, amènerait la voiture à +l'entrée de la maison.</p> + +<p>Quant à Pardaillan, il devait marcher en arrière-garde +et s'arrêter à l'endroit même où s'arrêterait +d'Aspremont.</p> + +<p>De cette façon, le maréchal et son écuyer étaient +les seuls à savoir en quel endroit précis la voiture +s'était arrêtée. Pardaillan ignorerait même toujours ce +que cette voiture avait contenu.</p> + +<p>A onze heures, Orthès, vicomte d'Aspremont, se présenta +chez Pardaillan et lui dit:</p> + +<p>—Quand il vous plaira, monsieur...</p> + +<p>Les deux hommes descendirent ensemble.</p> + +<p>Dans la cour de l'hôtel, la voiture attendait, prête +à démarrer. Sans doute la personne qu'elle devait +transporter y était déjà installée, car les mantelets +étaient soigneusement rabattus et fermés à +clef...</p> + +<p>D'Aspremont se plaça vivement en postillon. Henri, +à cheval, fît une dernière recommandation à Pardaillan.</p> + +<p>—Nous irons au pas! tenez-vous à dix pas derrière +la voiture et, si quelqu'un veut approcher, n'hésitez +pas... vous m'avez compris?</p> + +<p>Pour toute réponse, Pardaillan montra l'épée nue +qu'il tenait sous son manteau.</p> + +<p>Il était en outre armé d'un pistolet et d'un poignard.</p> + +<p>Sur un signe du maréchal, la grande porte de l'hôtel +s'ouvrit; Henri prît la tête; la voiture suivit; +Pardaillan se mit en marche, scrutant l'obscurité profonde +de ses yeux perçants.</p> + +<p>—Si nous sommes attaqués, se dit-il, ce ne sera sûrement +pas aux abords de l'hôtel.</p> + +<p>A ce moment la voiture tournait dans une ruelle. +Un coup de feu retentit soudain et jeta un éclair dans +la nuit.</p> + +<p>—En avant! hurla le maréchal.</p> + +<p>D'Aspremont, qui avait été visé sans être atteint, +enfonça ses éperons dans les flancs du cheval conducteur, +la voiture s'ébranla au galop.</p> + +<p>—Lâches! voleurs de femmes! rugit une voix rauque +et altérée. Arrêtez! arrêtez!</p> + +<p>La voiture et le maréchal fuyaient.</p> + +<p>A peine le coup de feu eut-il retenti, à peine le +véhicule se fût-il lancé au galop, à peine ces quelques +cris eurent-ils été jetés dans le silence, que Pardaillan +aperçut une ombre qui courait derrière la voiture.</p> + +<p>—Voilà le moment d'agir! songea-t-il.</p> + +<p>Il jeta un regard sur la pointe de son épée, et il +se lança en avant, à la poursuite de l'inconnu qui lui-même +galopait éperdument, cherchant à rattraper le +maréchal.</p> + +<p>Cette course furieuse dura une minute.</p> + +<p>Pardaillan atteignit l'inconnu, et, arrivant sur lui, +lui porta un coup de pointe furieux.</p> + +<p>Mais l'inconnu avait sans doute entendu courir derrière +lui.</p> + +<p>Au moment où Pardaillan arrivait, il se retourna, +et un bond agile lui évita le coup terrible que lui destinait +son agresseur. Pardaillan profita de ce mouvement +de l'inconnu pour se placer entre la voiture +et lui. Il lui barrait ainsi le chemin.</p> + +<p>L'inconnu se rua en avant, la tête haute.</p> + +<p>A l'instant même, les deux fers se croisèrent...</p> + +<p>Les épées une fois engagées, les adversaires devinrent +silencieux, chacun d'eux ayant reconnu en l'autre +un escrimeur de force supérieure. L'obscurité était +profonde, et c'est à peine s'ils se distinguaient.</p> + +<p>Cependant, le vieux Pardaillan se tenait sur la réserve, +son but étant simplement d'arrêter l'inconnu +assez longtemps pour qu'il ne pût rejoindre la voiture +dont le grondement se perdait au loin. L'inconnu, +au contraire, voulait absolument passer et passer +vite.</p> + +<p>Il tâta donc deux ou trois fois le fer de son adversaire +et, au jugé, se fendit à fond dans un coup droit +et violent.</p> + +<p>On entendit ce froissement de fer qui ressemble au +bruit de la soie qui se déchire: le coup était paré.</p> + +<p>L'inconnu se jeta en avant tête baissée:</p> + +<p>—Par Pilate! gronda-t-il.</p> + +<p>—Par Barabbas! rugit au même instant Pardaillan.</p> + +<p>Les deux jurons retentirent simultanément.</p> + +<p>Et à peine eurent-ils été proférés que les deux épées +se baissèrent ensemble, et que ce double cri se fit +entendre:</p> + +<p>—Mon père! s'écria l'inconnu.</p> + +<p>—Mon fils! répondit le vieux Pardaillan.</p> + +<p>Il y eut une minute de silence, pendant laquelle le +chevalier, prêtant l'oreille, essaya de percevoir un +dernier bruit qui pût lui indiquer de quel côté s'était +dirigé Damville.</p> + +<p>Mais il n'entendit plus rien!...</p> + +<p>—Perdues! murmura-t-il avec accablement.</p> + +<p>Le vieux routier, pendant cette minute, avait cherché +ce qu'il pourrait bien dire à son fils. Il sentait +un vague besoin de se disculper et devinait instinctivement +que le chevalier était en droit de lui faire des +reproches.</p> + +<p>Il se campa donc dans son attitude de dignité offensée +et, le poing sur la hanche, commença l'attaque:</p> + +<p>—Après une si longue absence, je vous retrouve, +mon fils. Et comment vous retrouve-je? Désobéissant +pleinement à mes conseils que vous aviez juré de +suivre, et que vous eussiez dû considérer comme des +ordres! Je vous avais commandé de vous défier des +hommes, des femmes et de vous-même! Et vous voici, +faisant le chevalier errant. Triste métier, mon fils.</p> + +<p>—Mon père, dit le chevalier d'une voix si altérée +que le vieux routier en tressaillit, votre intervention +me plonge dans un mortel désespoir. Nous sommes +dans deux camps ennemis...</p> + +<p>—Eh! mort-dieu! qui vous empêche de venir avec +nous? Ce sera tout profit. Cent mille livres vous sont +assurées, et peut-être une compagnie vous sera-t-elle...</p> + +<p>—Taisez-vous! taisez-vous! s'écria le chevalier. Ah! +mon père, ne devinez-vous pas ce que je souffre, et +quel est mon chagrin de vous entendre parler ainsi!... +Adieu, mon père...</p> + +<p>—Vous me quittez!</p> + +<p>—N'est-ce pas vous qui m'y forcez? s'écria le +jeune homme tout frémissant. Songez, mon père, songez +qu'il a pu arriver, cette nuit, un événement funeste: +j'ai tiré l'épée contre vous!</p> + +<p>Le chevalier fit quelques pas de retraite précipités. +Le vieux Pardaillan chancela et alla s'asseoir sur une +borne cavalière.</p> + +<p>—Qu'est-ce à dire? gronda-t-il. Mon fils me quitte? +Nous sommes ennemis?... Mais alors... qu'est-ce que +je vais faire dans la vie, moi?... Que va devenir cette +pauvre vieille carcasse?... Je vivais... l'espoir de le +voir se frayer un chemin, devenir quelque capitaine +redouté... l'espoir qu'il fermerait mes yeux +au dernier moment... que sais-je? et tout s'effondre?...</p> + +<p>Deux grosses larmes coulèrent sur les joues tannées +du routier et allèrent perler au bout de ses moustaches +grises.</p> + +<p>Au même instant, il se sentit saisir par les deux +mains et il eut un cri de joie rauque, presque terrible, +en reconnaissant son fils qui se penchait vers lui et +qui lui disait:</p> + +<p>—Eh bien, non, je ne peux pas vous quitter ainsi!...</p> + +<p>—Eh! mort de tous les diables! fulmina le vieux +Pardaillan, commençons par nous embrasser!</p> + +<p>Le père et le fils s'étreignirent avec une joie délirante +chez l'un, avec une joie mêlée de douleur chez +l'autre.</p> + +<p>—Laisse-moi te voir! s'écria le vieux routier... Si +fait, j'y vois tout de même, moi, je suis comme les +chats... Mordieu! mais tu n'es plus le même! Te +voilà fort comme les plus forts... Quelle envergure!... +Et ton poignet! Peste! Mais je ne voudrais pas m'y +frotter encore, moi qui connais le fin du fin de l'escrime! +Ah! ah! Tu as donc adopté mon juron? +Comme tu as poussé ton—Par Pilate! je me suis +dit tout de suite:—Ça, c'est mon propre sang qui +crie! Allons, viens!</p> + +<p>—Pas par ici, mon père, s'il vous plaît. Allons chez +moi.</p> + +<p>—Et où est-ce, ton chez-toi? A la Devinière, je +parie?</p> + +<p>—Mais oui, mon père.</p> + +<p>—Bon! Et sais-tu ce qu'est la Devinière pour toi en +ce moment? Un coupe-gorge, un traquenard...</p> + +<p>—Ainsi, vous croyez?...</p> + +<p>—Je crois que tu dois commencer par tourner le +dos à la Devinière. Je connais un certain Guitalens +qui enrage après toi et qui serait charmé de te loger +dans une de ses oubliettes. Allons, viens...</p> + +<p>Cette fois, le chevalier se laissa entraîner sans résistance.</p> + +<p>Vingt minutes plus tard, le père et le fils pénétraient +au Marteau-qui-cogne, cabaret borgne situé sur les +confins de la Truanderie, ruelle Montorgueil.</p> + +<p>Au premier étage du cabaret, dans une salle étroite, +ils s'installaient devant un souper improvisé, et le +vieux Pardaillan s'écria joyeusement:</p> + +<p>—Maintenant, raconte-moi tout! Tout depuis mon +départ de Paris! Et d'abord, que faisais-tu à guetter +cette voiture? Tu savais donc qu'elle allait sortir, et +l'heure?</p> + +<p>—Oui, répondit le chevalier.</p> + +<p>—Et ce qu'elle contenait?</p> + +<p>—Oui! fit encore le chevalier, mais d'une voix plus +sombre.</p> + +<p>—Eh bien, tu es plus avancé que moi! Moi, j'escortais +la voiture sans savoir ce qu'elle emportait!</p> + +<p>—Donc, mon père, commença le chevalier, vous +saurez que maître Landry Grégoire, le patron de la +Devinière, jouit d'une réputation extraordinaire pour +un certain nombre de mets appréciés. Ce matin, je +m'étais mis dans la tête de voir ce qui se passait à +l'hôtel de Mesmes. En conséquence, je me harnache +en guerre, et me voilà parti. Dans la rue, je rejoins +Huguette... vous vous rappelez Huguette, mon père?</p> + +<p>—La belle Huguette? Je n'aurais garde de l'oublier!</p> + +<p>—Eh bien, je suis au mieux avec elle. C'est une +bonne personne, dont le coeur s'émeut facilement, +Bref, je la rejoins et j'allais la dépasser en la saluant +d'un sourire lorsqu'elle me demande si je ne lui ferai +pas l'honneur de l'accompagner. Par politesse, je lui +demande jusqu'où elle va. Et elle me répond que, +comme toutes les semaines, elle va porter des pâtés +chez Mme de Nevers, chez la jeune duchesse de Guise +et, enfin, chez le maréchal de Damville. Je crois, mon +père, que, de ma vie, je n'ai éprouvé pareille émotion.</p> + +<p>—Cette bonne Mme Huguette! fit le vieux routier.</p> + +<p>—Bref, à la grande joie de dame Huguette, je lui +dis que je l'ai rejointe justement dans l'intention de +lui tenir compagnie. Nous passons à l'hôtel de Guise, +puis à l'hôtel de Nevers, puis nous arrivons à l'hôtel +de Mesmes. Il y a un jardin derrière l'hôtel. Ce jardin +a une porte. C'est par cette porte qu'entre dame Huguette +pour se rendre directement aux offices de bouche, +qui sont sur les derrières de l'hôtel. Au moment +où dame Huguette pénètre dans le jardin, j'y entre +avec elle.</p> + +<p>—Eh bien, s'écrie-t-elle, que faites-vous?</p> + +<p>—Vous le voyez, je vous accompagne jusqu'à +l'office. Vous direz que je suis votre cousin, votre +frère, tout ce que vous voudrez; mais je veux entrer.</p> + +<p>—Ah! monsieur le chevalier, si M. l'intendant le +sait, vous nous ferez perdre la pratique du maréchal, +acheva Huguette. Mais, comme je n'avais +nullement l'air attendri, elle poussa un soupir et me +laissa entrer avec elle. Nous pénétrons dans une sorte +de vestibule. A gauche, s'ouvrent les cuisines, à droite, +l'office. Au fond, une porte. Huguette se dirige à +droite, et, au moment où elle va entrer: «Je vous +attends ici!» lui dis-je. Un peu tremblante et désolée, +elle entre, et moi, marchant droit à la porte du +fond, je l'ouvre, et je vois un cabinet où je m'enferme. +Dix minutes se passent. J'entends Huguette qui sort. +J'en profite pour me glisser dans l'office.</p> + +<p>—Hum! fit le vieux routier. Position dangereuse, +mon fils! Et qu'est-il arrivé, dis-moi vite!</p> + +<p>—Il est arrivé, mon père, que, par la fenêtre, j'ai +vu une servante escorter dame Huguette dans le jardin, +où elles m'ont cherché toutes deux; et que, de +guerre lasse, Huguette est partie. Mais j'avais eu le +temps d'examiner la servante, nommée Jeannette, de +constater qu'elle était toute jeune...</p> + +<p>Voilà donc ce que tu allais faire à l'hôtel de +Mesmes!</p> + +<p>—Vous ne le pensez pas, mon père! Toujours est-il +que j'attendis Jeannette et que, lorsqu'elle revint, je +la pris tout simplement dans mes bras, et que mon +baiser étouffa le cri effarouché qu'elle voulait pousser. +Sachez seulement qu'au bout d'une demi-heure la +pauvre Jeannette était persuadée que j'étais amoureux +fou d'elle; j'appris en même temps qu'elle devait +se marier, pour plaire à M. l'intendant.... Elle +devait se marier avec le neveu dudit intendant, palefrenier +chez le maréchal de Damville. J'ai appris que +l'intendant s'appelle Gilles, et le neveu Gillot. J'appris +que Jeannette n'aimait pas le sieur Gillot, et qu'elle +détestait le sieur Gilles. Et nous allions entamer de +plus douées confidences, lorsque, tout à coup, on +marche dans le vestibule. Jeannette ouvre une armoire, +et me pousse dedans, à l'instant où la porte s'ouvrait.</p> + +<p>—Jeannette, dit l'intendant, les prisonnières ne t'ont +rien dit ce matin? Les prisonnières! J'en fus +presque défaillant dans mon armoire.</p> + +<p>Ici, le chevalier avala un verre de vin, essuya son +front moite de sueur, puis continua:</p> + +<p>—Non, monsieur l'intendant, elles ne m'ont rien dit, +répondit Jeannette. Pas plus ce matin que les autres +jours, d'ailleurs. Ces dames sont bien tristes...</p> + +<p>—J'espère, reprit l'intendant, que tu n'as soufflé +mot à personne de la présence de ces étrangères +dans l'hôtel, à personne, pas même à mon neveu!</p> + +<p>—Oh! monsieur, vous m'avez tant menacée, +qu'il n'y a pas de danger que j'en parle.</p> + +<p>—Bon! Souviens-toi que monseigneur te fera une +bonne dot si tu es bien sage, si tu obéis... Demain, +elles ne seront plus ici. Monseigneur les rend à la +liberté. Tu comprends. Jeannette, ce sont des parentes +du maréchal. Il voulait faire épouser à la +plus jeune un beau parti dont la donzelle ne veut +pas. Il a fait tout ce qu'il a pu pour la décider. +Mais puisqu'elles sont aussi obstinées, la fille et la +mère, ma foi, il y renonce. Et il les renvoie... tout +cela, entre nous, tu comprends?</p> + +<p>—Soyez donc tranquille, monsieur.</p> + +<p>—Dès ce soir, elles partiront. Monseigneur est à +bout de patience. Allons, au revoir. Jeannette, tu +es une fille intelligente, et tu épouseras Gillot.</p> + +<p>—Oui! compte là-dessus, vieux fou! interrompit +Pardaillan père. Cette Jeannette m'a l'air d'une gaillarde +bien trop futée pour épouser ce dadais de +Gillot. Si je lui coupais les oreilles à celui-là aussi? +Et quelles étaient ces parentes?...</p> + +<p>—Vous allez le savoir, mon père, continua le chevalier. +A peine eus-je compris que l'intendant du diable +s'était éloigné que je sortis de mon armoire.</p> + +<p>—Vite, me dit Jeannette, allez-vous-en maintenant.</p> + +<p>—Vous reviendrez demain matin si... si je vous plais.</p> + +<p>—Tu me plais. Jeannette. Et c'est pourquoi je +reste. Pourquoi veux-tu que je m'en aille?</p> + +<p>—Parce que c'est l'heure... l'heure où mon prétendu +vient me faire sa cour. Allez-vous-en, je vous +en supplie. S'il vous voyait, toute la maison accourrait +à ses cris.</p> + +<p>—Non seulement je ne m'en irai pas, mais tu +vas me conduire...</p> + +<p>—Où donc?</p> + +<p>—Où cela? Chez les dames dont parlait l'intendant...</p> + +<p>—Ah! pour le coup, vous êtes fou, s'écria +d'abord Jeannette. Mais, petit à petit, je réussis à la +convaincre et elle finit par se rendre à ce que je lui +demandais. Elle ajouta qu'elle ne pourrait me conduire +chez les prisonnières, qu'au soir, vers huit heures. +Je flairais une feinte et supposais que Jeannette +allait me prier de revenir le soir, lorsqu'elle termina +en rougissant quelque peu:</p> + +<p>—D'ici là, monsieur, vous resterez dans ma chambre, +où je vais vous conduire, et où je vous apporterai +à manger.</p> + +<p>Là-dessus, je la remercie du mieux que je peux. +Elle me dit de la suivre. Elle traverse vivement le +vestibule, je la suis. Elle ouvre une porte et pénètre +dans un couloir obscur en forme de voûte. Je continue +à la suivre. Tout à coup, à l'autre bout du couloir, +apparaît quelqu'un...</p> + +<p>—Le damné Gilles! s'écria le vieux Pardaillan.</p> + +<p>—Non, monsieur, c'était Gillot! J'avais remarqué +dans le couloir, à droite, un renfoncement que je +venais de dépasser de deux ou trois pas. Dans le renfoncement, +il y avait une porte. Tandis que Jeannette +s'arrête pétrifiée, moi, me dissimulant derrière elle, +je rétrograde jusqu'au renfoncement. Jeannette tourne +la tête et voit mon opération. Elle se met à causer +à voix très haute avec Gillot. Pendant ce temps, +j'ouvre et je me trouve au haut de l'escalier des +caves! Je repousse doucement la porte et j'écoute.</p> + +<p>—Et où vas-tu comme ça, Gillot?</p> + +<p>—D'abord à l'office pour t'embrasser. Jeannette.</p> + +<p>—Ensuite? reprend la fille.</p> + +<p>—Ensuite, tu sauras que l'oncle Gilles m'a donné +l'ordre de préparer pour ce soir la grande chaise à +mantelets, avec deux bons chevaux, le tout bien +attelé pour onze heures du soir. Et comme la chaise +n'a pas servi depuis longtemps, et que je vais passer +deux bonnes heures à la mettre en état, je +vais chercher une bouteille pour me mettre en +train.</p> + +<p>—Mais la porte est fermée!</p> + +<p>—Je l'ai ouverte tout à l'heure. Jeannette.</p> + +<p>—Bon! Viens-t-en un peu avec moi à l'office. Tu +as bien le temps.</p> + +<p>—Non pas, peste!</p> + +<p>—Là-dessus, la porte s'ouvre et j'entrevois Jeannette +effrayée, qui se cache le visage dans ses deux mains. +J'avais commencé à descendre à reculons. A mesure +que Gillot s'avance, je recule d'une marche. Enfin, +me voilà en bas, je m'aplatis contre la muraille, dans +l'espoir que Gillot ne me verra pas, et que je pourrai +remonter, tandis qu'il cherchera son vin. Mais +voilà cet imbécile qui allume un flambeau! Il m'aperçoit +et demeure, un instant, atterré. Enfin, l'esprit lui +revient, et il veut pousser un grand cri. Mais +trop tard! Je l'avais déjà saisi à la gorge. Il était +temps!... Car, au même instant, j'entends au haut de +l'escalier une voix qui bougonne contre la négligence +de l'officier des caves! C'était l'oncle Gilles qui refermait +la porte à clef!... Jeannette s'était sauvée sans +doute...</p> + +<p>—Diable! diable! grommela le vieux Pardaillan. +Ainsi, te voilà enfermé dans la cave!... Je me demande +comment tu vas faire, par exemple!</p> + +<p>—Mais, monsieur, puisque me voici près de vous +c'est que j'en suis sorti! La porte était bel et bien +fermée à triple tour. Moi, je tenais toujours mon +Gillot par la gorge pour l'empêcher de hurler. Tout +à coup, je le vois qui, du blanc, passe au rouge, et, +du rouge, au violet. Alors je desserre. Il se jette à mes +pieds en disant:</p> + +<p>—Grâce, monsieur le truand! Laissez-moi vivre, je +ne vous dénoncerai pas!</p> + +<p>—Il t'a pris pour un truand! s'écria le vieux routier.</p> + +<p>—Il y avait de quoi, monsieur. D'ailleurs, je n'ai eu +garde de le détromper: mais, pour plus de sûreté, je +l'ai aussitôt bâillonné.</p> + +<p>—Et tu dis que ceci est arrivé vers quelle heure?</p> + +<p>—Mais il pouvait être onze heures du matin, +monsieur.</p> + +<p>—Juste au moment où je bâillonnai maître Didier!</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, mon père.</p> + +<p>—Je te raconterai cela. Mais poursuis ton récit. +Tu en étais au moment où tu bâillonnes Gillot...</p> + +<p>—Oui. Vous pensez si j'étais inquiet. Une heure se +passe, puis deux! Pour comble, le flambeau consumé +jette ses dernières lueurs et s'éteint. Me voilà dans +une profonde obscurité, assis sur les marches de +l'escalier, écoutant avec une profonde anxiété, attendant +que quelque officier de cave vienne chercher +du vin pour me frayer un passage au-dehors, le pistolet +d'une main, le poignard de l'autre. Mais les +heures passent. Je n'entends aucun bruit. Et songeant +à ce qu'avait dit Gillot à Jeannette, songeant +à cette voiture qui devait être prête pour onze heures, +je me demande avec angoisse si les prisonnières vont +être enlevées sans que je sache où on les conduit, +sans que je puisse rien faire pour les délivrer!...</p> + +<p>—J'avoue que ta position n'était pas gaie. Mais, +enfin, tu as pu ouvrir la porte?</p> + +<p>—Non, elle m'a été ouverte... par Jeannette.</p> + +<p>—Bonne petite Jeannette!</p> + +<p>—Vite, vite, me dit-elle. J'ai pu prendre la clef pour +une minute. Sauvez-vous!</p> + +<p>—Quelle heure est-il? lui demandais-je tout +enfiévré.</p> + +<p>—Un peu plus de dix heures.</p> + +<p>Je respire; la voiture ne doit partir qu'à onze +heures!</p> + +<p>J'embrasse Jeannette de tout mon coeur.</p> + +<p>Vous reviendrez? me demanda-t-elle.</p> + +<p>—Certes! Comment pourrais-je t'oublier!</p> + +<p>—Et Gillot? fait-elle tout à coup en se rappelant +son fiancé.</p> + +<p>—Gillot? Il dort!...</p> + +<p>Alors elle s'élance dans les caves. Moi, je gagne le +jardin. Je le traverse en quelques bonds. Je trouve +la porte fermée. Je saute par-dessus le mur. Je fais +le tour de l'hôtel. Et, voyant qu'il est trop tard pour +aller prévenir les personnes que cette affaire intéressait, +je me décide à attendre seul la voiture... Au +bout d'une demi-heure, je vois la grande porte de +l'hôtel s'ouvrir. Je vais me poster au coin de la première +ruelle. La voiture s'y engage. Et je remarque +qu'elle est escortée par un seul cavalier qui marche +en avant. Mon plan est aussitôt fait; abattre le +postillon d'un coup de pistolet, désarçonner le cavalier, +l'obliger à se battre avec moi, le tuer ou le blesser, +puis défoncer les mantelets de la voiture et délivrer +les prisonnières... Je fais feu sur le postillon... +Vous savez le reste, mon père!...</p> + +<p>—Mais, fit alors le vieux routier, je t'avais demandé +de me raconter tout ce que tu as fait depuis mon +départ, et ceci n'est qu'une journée.</p> + +<p>—Ah! monsieur, s'écria le chevalier, c'est que l'importance +de cette journée vous indique l'importance +du reste! Si j'ai voulu pénétrer coûte que coûte +dans l'hôtel de Mesmes, c'est que ma vie est attachée +à la vie de ces deux femmes! c'est qu'il faut que je +les délivre, ou j'y mourrai!... Une question tout +d'abord, à laquelle je vous supplie de répondre...</p> + +<p>—Parle, mon enfant, dit le vieux Pardaillan.</p> + +<p>—Eh bien, fit le chevalier avec hésitation, vous +escortiez la voiture, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, chevalier. J'étais même chargé de tuer tout +ce qui tenterait d'en approcher.</p> + +<p>—Donc, reprit le chevalier, vous savez où va la +voiture!...</p> + +<p>—Non, mon enfant! Je te le dis; tu me crois, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Je vous crois, mon père! fit le chevalier avec +une douleur concentrée.</p> + +<p>—Mais, reprit le routier, si je ne puis te dire où +va le damné maréchal, tu peux me dire, toi, quelles +sont ces prisonnières qu'on enlève avec tant de mystère.</p> + +<p>—Mon père, rappelez-vous ce qui a été dit le jour +de votre départ. Rappelez-vous cette femme dont +vous avez jadis enlevé la fille...</p> + +<p>Le vieux routier tressaillit et devint un peu pâle.</p> + +<p>—Eh bien, cette fille, cette enfant, Loïse de Piennes... +ou mieux, Loïse de Montmorency...</p> + +<p>—Tu l'aimes!...</p> + +<p>—Je l'aime. Je l'aime sans espoir. Et pourtant, je +veux la délivrer! Et c'est elle qui se trouve dans cette +voiture! Elle et sa mère!...</p> + +<p>—Ah! Je comprends tout, maintenant! Je comprends +les précautions prises hier et aujourd'hui contre +moi. Car, si j'avais su la vérité, ce que tu as +entrepris, je l'eusse entrepris, moi!</p> + +<p>—Mais enfin, mon père, comment se fait-il que je +vous retrouve au service du maréchal? Depuis quand +êtes-vous dans son hôtel?</p> + +<p>—Depuis hier soir seulement. Et j'y ai été gardé +à vue. Seulement, le maréchal m'avait dît qu'à partir +de minuit je serais libre. Je me proposais de te rejoindre +à cette heure-là.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan fit alors à son fils le récit de +sa rencontre avec Damville aux Ponts-de-Cé et ce qui +en était résulté. Le chevalier, à son tour, compléta +son récit en racontant les principaux événements de +sa vie depuis le départ de son père.</p> + +<p>Il fut résolu que le vieux Pardaillan retournerait à +l'hôtel de Mesmes et qu'il servirait le maréchal avec +fidélité en ce qui concernait son plan de campagne +politique.</p> + +<p>C'était le meilleur moyen d'arriver à savoir ce +qu'étaient devenues Jeanne de Piennes et sa fille.</p> + +<p>—Au besoin, ajouta le routier, il y a quelqu'un qui +doit être instruit de cela. C'est celui qui conduisait: +un certain vicomte d'Aspremont. Et, celui-là, je le +forcerai à parler.</p> + +<p>—Moi, je vais prévenir le maréchal de Montmorency +de ce qui vient de se passer. Et je vous attendrai +ensuite à la Devinière... songez avec quelle impatience!</p> + +<p>—A la Devinière, malheureux! Tu veux donc retourner +à la Bastille!</p> + +<p>—C'est vrai, je n'y songeais plus.</p> + +<p>—Tu vas demeurer ici. Je suis au mieux, depuis +longtemps, avec la maîtresse du Marteau-qui-cogne.</p> + +<p>—Bien, mais vous irez chercher Pipeau, mon chien.</p> + +<p>—J'irai, mon fils!</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXVI</h3> + +<h3>AU LOUVRE</h3> + +<p>Le chevalier dormit deux ou trois heures sur un méchant +matelas qui se trouvait dans un galetas dénommé +«la chambre des princes».</p> + +<p>Vers neuf heures du matin, le chevalier était sur +pied.</p> + +<p>Il se rendit directement à l'hôtel Montmorency et +trouva le maréchal qui l'attendait avec une sombre +impatience.</p> + +<p>Cette journée et cette nuit, François les avait passées +à agiter des pensées confuses et contradictoires.</p> + +<p>Tantôt, il convenait que le jeune chevalier avait eu +raison et que la ruse, en cette affaire, serait plus +utile que la force. Parfois, il arrêtait son esprit avec +une sorte de charme effaré sur cet événement qui, +par moments, lui semblait chimérique; il avait une +fille de dix-sept ans, dont toujours il avait ignoré +l'existence! Alors, il souriait, et, presque aussitôt, ses +yeux s'emplissaient de larmes. D'autres fois, il songeait +à cette mère admirable, à Jeanne, dont il avait +reconstitué le martyre depuis sa dramatique visite à +Margency; et alors, il comprenait qu'il n'avait cessé +de l'aimer...</p> + +<p>Et alors, un redoutable problème se posait; et, bien +qu'il fît des efforts pour écarter la question, elle revenait +implacable: il était marié à Diane de France.</p> + +<p>Lorsque le chevalier arriva, il n'osa l'interroger; +mais son regard ardent parla pour lui...</p> + +<p>Maintenant, ce n'était plus qu'un homme: un homme +qui souffrait. Il lut dans ses yeux toute l'angoisse +de l'attente.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, je ne m'étais pas trompé... +elles étaient bien à l'hôtel de Mesmes.</p> + +<p>—Elles étaient! fit le maréchal sourdement.</p> + +<p>—Ce qui veut dire qu'elles n'y sont plus. Ah! Monseigneur, +il y a dans tout cela une fatalité inconcevable. +J'ai failli les délivrer... un coup de pistolet tiré +à faux, un bras qui tremble...</p> + +<p>—Vous vous êtes donc battu? s'écria François.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, mais je n'ai pas réussi.</p> + +<p>—Battu pour moi!... Chevalier, je vous ai déjà tant +de gratitude que je ne sais comment vous exprimer +mon amitié. Ainsi, reprit le maréchal en serrant les +poings, c'est bien mon frère qui s'acharne contre +elle. Et cet homme est de ma famille, de mon sang!... +Voyons, racontez-moi ce que vous savez!...</p> + +<p>Le chevalier entama le même récit qu'il avait fait +à son père. Mais il omit de citer le vieux Pardaillan. +Tel quel, ce récit n'en frappa pas moins le maréchal +d'une sorte d'admiration.</p> + +<p>—Vous avez fait cela! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Oui, monseigneur, répondit simplement le chevalier; +cela n'a d'ailleurs servi qu'à nous bien convaincre +que le maréchal de Damville était le ravisseur. Quant +à la voiture, où a-t-elle été? Voilà ce que je saurai +peut-être avant peu...</p> + +<p>François saisit violemment la main de Pardaillan.</p> + +<p>—Et moi, jeune homme, je vous dis qu'il faut +que je le sache à l'instant! Êtes-vous homme à répéter +ce que vous m'avez raconté, même s'il peut +en résulter quelque danger pour vous, même devant +mon frère?...</p> + +<p>—Je suis prêt! fit Pardaillan, avec sa figure de +glace.</p> + +<p>—En ce cas, vous êtes prêt à me suivre chez le roi?</p> + +<p>—A l'instant même, fit le chevalier.</p> + +<p>—C'est bien. Nous allons de ce pas nous rendre +au Louvre. Que le roi fasse justice. Et si le roi se +dérobe...</p> + +<p>—Eh bien? fit le chevalier haletant.</p> + +<p>—Alors, répondit le maréchal d'une voix sombre, +si le jugement des hommes me fait défaut, j'en appellerai +au jugement de Dieu. <a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a></p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Footnote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (return) </a> C'est le vieux nom du duel.</blockquote> + +<p>Le maréchal s'élança vers son appartement.</p> + +<p>—Malepeste! grommela Pardaillan. Chez le roi!... +C'est-à-dire chez la reine Catherine! la digne femme +qui m'a fait jeter à la Bastille, et qui va s'empresser +de me faire saisir!</p> + +<p>Un quart d'heure plus tard, le maréchal reparut.</p> + +<p>Il fit signe au chevalier de le suivre.</p> + +<p>Dans la cour, attendait un carrosse. Le maréchal et +Pardaillan y prirent place, avec quatre pages.</p> + +<p>Pendant le chemin, François de Montmorency et +Pardaillan ne se parlèrent pas.</p> + +<p>On arriva au Louvre.</p> + +<p>Ce matin-là, il y avait réception chez le roi, c'est-à-dire +que Charles IX avait admis ses courtisans à son +grand lever. Le jeune roi paraissait de bonne humeur; +il venait d'entraîner tout son monde pour visiter un +nouveau cabinet aménagé au rez-de-chaussée, au-dessous +de ses appartements.</p> + +<p>C'était une pièce de dimensions assez vastes en elle-même, +mais en somme plutôt petite, relativement aux +immenses salles du Louvre; Charles IX prétendait +en faire son cabinet d'armes et de chasses. La fenêtre +de ce cabinet s'ouvrait sur la Seine et dominait la +berge de sept à huit pieds. Il n'y avait pas de quai ou +port à cet endroit; la Seine coulait, libre et capricieuse, +creusant des sinuosités, des baies minuscules +dans le sable.</p> + +<p>Au moment où nous pénétrons dans ce cabinet, où +une quinzaine de personnes étaient rassemblées, le +roi Charles IX, tenant à la main une arquebuse que +venait de lui remettre son orfèvre-armurier Crucé, +jetait de longs regards enivrés sur le paysage qu'il +avait sous les yeux.</p> + +<p>Et comme son imagination était émue par ce spectacle, +l'émotion se transmit au coeur, et il murmura +doucement:</p> + +<p>—Marie!...</p> + +<p>—Sire, dit Crucé, le système nouveau de cette arquebuse +permet de viser avec une justesse extraordinaire.</p> + +<p>—Ah! vraiment! fit le roi qui, arraché à son +rêve, tressaillit et se mit à examiner l'arme.</p> + +<p>Un valet s'arrêta à deux pas du roi.</p> + +<p>——Qu'y a-t-il? demanda Charles IX.</p> + +<p>—Sire, M. le maréchal de Montmorency est là qui +sollicite l'honneur d'être introduit auprès de Votre +Majesté.</p> + +<p>—Montmorency! s'écria Charles IX comme s'il +n'eût pu en croire ses oreilles. Il aura entendu parler +de la grande paix qui se fait. Et il veut cesser de bouder. +Qu'il entre!</p> + +<p>Charles IX s'assit aussitôt dans un grand fauteuil +de bois d'ébène sculpté richement. Et tous les assistants +debout se rangèrent à droite et à gauche du +fauteuil.</p> + +<p>Alors, on vit la porte s'ouvrir toute grande, et les +quatre pages du maréchal entrèrent par deux, le poing +sur la hanche, et se placèrent deux à droite deux à +gauche de la porte, dans une attitude raidie. Puis le +maréchal fit son entrée, suivi du chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>François de Montmorency s'arrêta à trois pas du +fauteuil et s'inclina profondément. Puis, se redressant, +il attendit que le roi lui adressât la parole.</p> + +<p>Charles IX contempla un instant en silence la noble +tête du maréchal, campé dans une attitude de force +et de dignité.</p> + +<p>Seul, Henri de Guise fixait sur le maréchal un regard +dédaigneux et presque haineux.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu, monsieur le maréchal, dit enfin +Charles IX. Depuis si longtemps que vous avez déserté +la cour de France, on pouvait craindre que vous ne +fussiez mort. Je vous vois heureusement bien vivant.</p> + +<p>Ayant satisfait sa petite rancune par ces railleries +anodines, Charles IX ajouta d'un ton plus sérieux;</p> + +<p>—L'essentiel est que vous êtes là et que vous nous +revenez enfin. Encore une fois, soyez le bienvenu.</p> + +<p>—Sire, dit Montmorency, je suis venu supplier +Votre Majesté de m'accorder audience.</p> + +<p>—Vous l'avez... Parlez.</p> + +<p>—Sire, j'entends l'honneur d'une audience particulière.</p> + +<p>—Eh bien, soit...</p> + +<p>A peine le roi eut-il prononcé ce mot que tous les +courtisans, y compris le duc d'Anjou, frère de Charles IX, +s'inclinèrent ensemble et battirent en retraite +vers la porte.</p> + +<p>—Pourquoi ce jeune homme demeure-t-il? fit le +roi en désignant Pardaillan.</p> + +<p>Le chevalier tressaillit et ramena son regard sur +Charles IX. En entrant dans le cabinet, les yeux de +Pardaillan s'étaient tout d'abord portés sur Quélus, +Maugiron et Maurevert. Et il avait souri comme il +savait sourire par moments, c'est-à-dire avec cette +impertinence glaciale qui lui était particulière. Sans +doute les deux mignons d'Anjou et Maurevert le +reconnurent aussi, car ils se mirent à le dévisager +d'un air fort insolent.</p> + +<p>Montmorency se hâta de répondre:</p> + +<p>—Sire, le chevalier de Pardaillan que voici est un +témoin de ce que je vais dire. Je sollicite pour lui le +même honneur que pour moi...</p> + +<p>Charles IX fit un signe de tête approbatif.</p> + +<p>—Ce n'est pas tout, sire, poursuivit alors le maréchal. +Puisque je vois Votre Majesté si bien disposée +à mon égard, j'oserai la supplier de donner des ordres +pour que M. le maréchal de Damville soit mandé au +Louvre toute affaire cessante.</p> + +<p>—Mais c'est donc un conseil de famille que vous +voulez tenir en notre présence?</p> + +<p>—Oui, sire, dit François d'une voix singulière. Et +comme le roi de France est le père de tous ses sujets, +il est raisonnable que ce conseil se tienne en présence +du père.</p> + +<p>Charles IX connaissait très bien la haine qui divisait +les deux frères. Mais, cette haine, il en ignorait +les causes. Il eut le pressentiment qu'il allait connaître +ces causes que les deux maréchaux avaient tenues +si secrètes pendant de longues années. Il frappa donc +avec un marteau d'argent, et, son valet de chambre +s'étant montré à l'instant, il demanda Cosseins, son +capitaine des gardes.</p> + +<p>—Votre Majesté a oublié qu'elle a donné congé à +M. de Cosseins pour trois jours, dit le valet de chambre.</p> + +<p>—C'est vrai, pardieu! Mais le capitaine des gardes +de Mme la reine mère est là, faites-le venir!</p> + +<p>Une minute plus tard, le capitaine de Nancey entrait +dans le cabinet.</p> + +<p>Quelle que fût la puissance de l'étiquette, Nancey, +en apercevant le chevalier de Pardaillan qu'il avait +arrêté lui-même et bel et bien conduit à la Bastille, +s'arrêta, frappé de stupeur, les yeux agrandis.</p> + +<p>Pardaillan parut examiner avec une profonde attention +une arquebuse accrochée à la muraille; puis, comme +Nancey continuait à le considérer, hypnotisé, le chevalier +se décida a lui faire des yeux, du sourire et de +la main, un petit signe amical, presque protecteur.</p> + +<p>—Eh bien fit le roi en fronçant les sourcils, que +vous arrive-t-il, Nancey?</p> + +<p>—Pardon, sire, mille fois pardon! balbutia le capitaine, +je viens d'avoir un éblouissement, un étourdissement...</p> + +<p>—C'est bon! reprit le roi. Rendez-vous à l'instant à +l'hôtel de Mesmes et dites à M. de Damville que je +veux lui parler.</p> + +<p>Le capitaine se courba en deux et sortit.</p> + +<p>—Et maintenant, sire, dit alors François de Montmorency, +je dois dire à Votre Majesté que je suis +venu demander justice et que, devant elle, j'accuserai +le maréchal de Damville de félonie, mensonge et crime +de rapt. Et ce n'est pas seulement à votre justice souveraine +que j'en appelle! C'est encore à votre honneur! +Les terribles choses que j'ai à raconter doivent +demeurer secrètes, sire!</p> + +<p>—Monsieur le maréchal, dit le roi, puisque vous le +voulez, nous serons donc l'arbitre de cette affaire.</p> + +<p>—Votre Majesté me comble. Mais, en raison même +de la gravité des accusations que je prétends porter +contre mon propre frère, ne convient-il pas qu'il soit +présent avant que je n'entre dans le détail? Il s'agit +de deux femmes...</p> + +<p>—C'est juste, maréchal, c'est juste.</p> + +<p>—Un long silence embarrassé suivit ces paroles, et +près d'une demi-heure se passa. Enfin, le roi demanda:</p> + +<p>—Vous pouvez toutefois me dire dès à présent qui +sont ces deux femmes?</p> + +<p>—Oui, sire: deux humbles ouvrières.</p> + +<p>—Des ouvrières? s'écria Charles IX étonné.</p> + +<p>—Sire, elles s'occupaient de broderies ou tapisseries, +ce qui leur assurait leur pauvre existence.</p> + +<p>—Et où logeaient-elles? demanda le roi. Je me suis +occupé moi-même des broderies d'armoiries, et je crois +connaître les cinq ou six ouvrières qui, dans Paris, +sont capables de mener à bien ce genre de travaux.</p> + +<p>—Sire, elles logeaient rue Saint-Denis.</p> + +<p>—Rue Saint-Denis! s'exclama vivement Charles IX. +En face d'une auberge?</p> + +<p>—L'auberge de la Devinière, sire!</p> + +<p>—C'est cela! s'écria le roi en frappant ses mains +l'une contre l'autre. Je la connais! c'est à coup sûr la +plus habile brodeuse d'armoiries et devises qui soit +dans Paris.</p> + +<p>Et, avec un sourire attendri, Charles IX se rappela +cette scène où il avait offert à Marie Touchet la tapisserie +exécutée par la brodeuse de la rue Saint-Denis +et portant la devise:—Je charme tout.</p> + +<p>François de Montmorency, violemment ému, était +devenu très pâle. Et, lorsque Charles IX, pensif, +ajouta:—On l'appelait la Dame en noir..., le maréchal +éclata. Un sanglot gonfla sa poitrine. Et, d'une +voix rauque de désespoir, il répondit:</p> + +<p>—La Dame en noir!... Parce qu'on lui a arraché son +nom, sa fortune, sa situation! Parce qu'un maudit +et un criminel par aveuglement l'ont condamnée! Le +maudit, c'est mon frère, sire! Le criminel, c'est +moi!... La Dame en noir, sire, s'appelle Jeanne, comtesse +de Piennes et de Margency! Elle s'est appelée +duchesse de Montmorency!...</p> + +<p>Le roi, devant cette révélation, demeura sombre, +étonné, hésitant. Il connaissait de Jeanne de Piennes +ce que l'on en savait couramment: à-savoir que, mariée +secrètement à François de Montmorency, elle +avait été répudiée, grâce à l'insistance du connétable +auprès du roi Henri II, et grâce à l'insistance du roi +Henri II auprès de la cour de Rome.</p> + +<p>Il savait, en outre, que sa soeur naturelle Diane, +devenue l'épouse de François, avait toujours vécu séparée +du maréchal, et il se vit en présence d'un +redoutable problème de coeur et de famille.</p> + +<p>Le maréchal, à la contraction de sa physionomie, +comprit ce qui se passait dans l'âme de Charles IX.</p> + +<p>—Sire! s'écria-t-il haletant, il n'est question en ce +moment d'aucun mariage à défaire ou à refaire. C'est +à votre seule justice que je suis venu faire appel +justice pour deux malheureuses qui, après tant d'infortune, +ont été arrachées au peu de bonheur qui leur +restait! C'est un ravisseur que je viens accuser ici... +et le ravisseur, le voilà!</p> + +<p>François de Montmorency tendit violemment son +poing fermé vers la porte qui s'ouvrait à ce moment, +livrant passage à Damville.</p> + +<p>Dix-sept ans qu'ils ne s'étaient vus!...</p> + +<p>—Sire, dit Henri de cette voix âpre, et métallique +qu'il avait dans ses fortes émotions, vous m'avez fait +l'honneur de m'appeler, me voici aux ordres de Votre +Majesté.</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan s'était reculé et comme +effacé dans un angle.</p> + +<p>De sorte qu'Henri ne l'avait pas vu.</p> + +<p>Qu'avait imaginé Henri, prévenu par Nancey, non +seulement pour empêcher François de l'accuser, mais +encore pour le perdre à l'instant, l'envoyer à la Bastille, +peut-être à l'échafaud!...</p> + +<p>C'était simple et effroyable:</p> + +<p>Le secret surpris chez Alice de Lux, le secret qu'il +avait juré de ne pas révéler, il allait le dénoncer!...</p> + +<p>Simplement dire que le roi de Navarre, le prince +de Condé, Coligny étaient à Paris, et que François de +Montmorency les avait vus, et qu'ils avaient conspiré +l'enlèvement du roi!</p> + +<p>—Monsieur de Damville, dit le roi, je vous ai fait +venir sur la demande expresse de votre frère. Écoutez +donc, s'il vous plaît, ce que M. le maréchal de Montmorency +veut dire. Vous répondrez ensuite... Parlez, +maréchal.</p> + +<p>—Sire, dit François, plaise à Votre Majesté de demander +à M. de Damville ce qu'il a fait de Jeanne de +Piennes, et de Loïse, sa fille, ma fille...</p> + +<p>Il y eut une seconde de silence funèbre.</p> + +<p>Le maréchal ajouta:</p> + +<p>—Que, s'il veut bien de bonne foi répondre et s'engager +à ne plus poursuivre ces nobles et infortunées +créatures, je le tiens quitte du reste.</p> + +<p>—Répondez, maréchal de Damville, dit le roi.</p> + +<p>Henri se redressa. Son regard alla de côté à François, +regard rouge, aigu, mortel. Et voici ce qu'il dit:</p> + +<p>—Sire, pour que je réponde dignement, plaise à +Votre Majesté de demander à M. le maréchal s'il n'a +pas été dans un hôtel de la rue de Béthisy? quelles +personnes il y a vues? et ce qui a été convenu?</p> + +<p>François devint pâle comme un mort.</p> + +<p>—Misérable! râla-t-il d'une voix si basse que le roi +ne l'entendit pas.</p> + +<p>—Puisque le maréchal ne répond pas, reprit Henri, +je vais répondre pour lui!...</p> + +<p>—Un instant, monseigneur! fit soudain une voix +calme.</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan s'avança jusqu'au fauteuil, +se plaçant ainsi entre les deux frères. Et, avant +qu'on eût songé à lui imposer silence, avant qu'Henri +fût revenu de l'étonnement que lui causait l'intervention +de cet inconnu, le chevalier poursuivit:</p> + +<p>—Sire, je demande pardon à Votre Majesté, mais, +appelé comme témoin, je dois parler. Et je me permets +de dire à Mgr le maréchal de Damville que la +réponse à sa question ne saurait intéresser en quoi +que ce soit Sa Majesté...</p> + +<p>—Et pourquoi? gronda Henri. Qui êtes-vous donc, +vous qui osez parler devant le roi sans qu'on vous +interroge!</p> + +<p>—Qui je suis? Peu importe!... Ce qui importe, +c'est qu'il est complètement inutile de parier de la +rue de Béthisy si nous ne parlons pas d'abord de la +rue Saint-Denis!... de l'auberge de la Devinière!.. de +l'arrière-salle de cette auberge!... des poètes qui s'y +réunissent!...</p> + +<p>A mesure que le chevalier parlait, Henri de Montmorency +pliait les épaules, courbait les reins, comme +si chaque parole fût jeté sur lui quelque poids +énorme.</p> + +<p>—Que signifie cela? s'écria Charles IX.</p> + +<p>—Simplement que la question de Mgr de Damville +était oiseuse et n'a rien à voir dans l'affaire qui nous +rassemble.</p> + +<p>—Est-ce vrai, Damville? demanda le roi. Est-il vrai +que votre question soit inutile à l'affaire qui vous +réunit en notre présence, vous et votre frère?</p> + +<p>Henri poussa un soupir et répondit:</p> + +<p>—C'est vrai, sire!...</p> + +<p>François adressa au chevalier un regard d'une éloquente +gratitude.</p> + +<p>Mais la curiosité du roi était éveillée maintenant, +ses soupçons, peut-être! Charles fronça le sourcil. +Son front d'ivoire jauni se plissa.</p> + +<p>—Pourtant, fit-il avec une sourde colère, c'est dans +une intention quelconque que vous avez ainsi parlé. +Vous avez parlé de la rue de Béthisy... De quel hôtel +s'agit-il? Parlez!...</p> + +<p>Il était évident que le roi songeait à l'hôtel Coligny, +rendez-vous naturel des huguenots.</p> + +<p>Henri comprit que de sa promptitude dépendait +maintenant sa vie... S'il ne trouvait pas une prompte +réponse, son frère était perdu; mais le damné inconnu +qui le tenait sous son regard de flamme dénonçait +la scène de la Devinière!...</p> + +<p>—Sire, dit-il, j'ai voulu parler de l'hôtel de la duchesse +de Guise... C'est une histoire de femmes.</p> + +<p>—Ah! ah! fit Charles IX avec un sourire.</p> + +<p>—Je l'avoue, sire, cette histoire serait pénible à +raconter pour moi, un ami du duc de Guise.</p> + +<p>Charles IX détestait cordialement Henri de Guise, +en qui il sentait un redoutable compétiteur. Il connaissait +d'ailleurs la conduite de sa femme qui, pour +le quart d'heure était au mieux avec le comte de +Saint-Mégrin.</p> + +<p>—Je comprends, mort-dieu! s'écria le roi en riant. +Mais que vient faire en tout ceci l'auberge de la +Devinière?</p> + +<p>Pardaillan jeta à Henri un regard qui signifiait: +«Vous nous sauvez, je vous sauve!» et répondit:</p> + +<p>—Sire, si vous daignez le permettre, je dirai à Votre +Majesté que l'auberge de la Devinière est un lieu où +se réunissent des poètes pour causer de poésie... des +dames, de grandes dames y viennent aussi causer de +poésie... seulement, il arrive parfois que le poète porte +pourpoint de satin mauve, manteau de soie violette, +haut de chausses à rubans...</p> + +<p>C'était le portrait de Saint-Mégrin.</p> + +<p>Le roi eut un nouveau rire et grommela dans ses +dents:</p> + +<p>—Mort-diable! je donnerais bien cent écus pour que +ce cher Guise ait entendu...</p> + +<p>Lorsque le roi eut fini de rire, François essuya la +sueur qui inondait son front et reprit:</p> + +<p>—Sire, j'ose rappeler à Votre Majesté que je suis +venu, confiant dans sa justice, réclamer la liberté de +deux malheureuses femmes qu'on détient malgré elles.</p> + +<p>—Oui, c'est vrai. Montmorency, expliquez votre +cause.</p> + +<p>—Sire, je l'ai dit à Votre Majesté; Jeanne, comtesse +de Piennes, et sa fille Loïse ont été ravies de +leur logis, rue Saint-Denis, par violence; elles sont +détenues prisonnières; je dis que c'est M. de Damville +ici présent qui est le ravisseur.</p> + +<p>—Vous entendez, Damville? fit le roi. Que répondez-vous?</p> + +<p>—Que je nie, sire! dit sourdement Henri. Je ne +sais de quoi il est question. Je n'ai pas vu depuis dix-sept +ans les personnes dont il s'agit. C'est donc à moi +de réclamer justice.</p> + +<p>—Sire, dit à son tour François d'une voix qui avait +repris toute sa fermeté, la démarche que j'ai tentée +auprès de Votre Majesté serait inqualifiable si je +n'avais la preuve de ce que j'avance. Voici M. le chevalier +de Pardaillan qui a passé la journée d'hier et +une partie de la soirée, jusqu'à onze heures, caché +dans l'hôtel de Mesmes. Si Votre Majesté l'y autorise, +le chevalier est prêt à dire ce qu'il a vu et entendu.</p> + +<p>—Approchez, monsieur, et parlez, dit le roi.</p> + +<p>Le chevalier fit deux pas en avant et salua avec sa +grâce un peu raide et hautaine.</p> + +<p>Damville ne put s'empêcher de frémir.</p> + +<p>—Ah! songea-t-il en lui-même, c'est là le fils?...</p> + +<p>—Sire, dit le chevalier, puisque nous en sommes +aux questions, voulez-vous me permettre de demander +à Mgr de Damville par quel bout il veut que je commence +mon récit?</p> + +<p>—Je ne comprends pas, monsieur, fit Damville.</p> + +<p>—A votre guise, monseigneur, je commencerai par +la fin, c'est-à-dire par la voiture qui sort mystérieusement; +par le commencement, c'est-à-dire par les facéties +de votre intendant Gille; ou enfin, même, par le +milieu, c'est-à-dire par certaine conversation où il +s'agit de toutes sortes de choses et de gens, notamment +de votre serviteur le chevalier de Pardaillan, +conversation dans laquelle joua un rôle quelqu'un qui +venait de la Bastille exprès pour vous en entretenir.</p> + +<p>A ces derniers mots qui lui prouvaient clairement +que le chevalier connaissait l'entretien qu'il avait eu +avec Guitalens, Damville chancela, livide, hagard. Et +il balbutia:</p> + +<p>—Commencez par où vous voudrez, monsieur!</p> + +<p>—La victoire est à nous! pensa Pardaillan.</p> + +<p>Et, certain qu'avec la menace déguisée dont il venait +de faire usage, il obtiendrait tous les aveux qu'il +voulait, il ouvrait déjà la bouche pour commencer son +récit, lorsque la porte du cabinet s'ouvrit soudain. +Les paroles s'étranglèrent dans sa gorge, et il demeura +les yeux fixés sur la personne qui venait d'apparaître.</p> + +<p>—Qui ose entrer sans être mandé? gronda Charles IX. +Comment! c'est vous, madame?...</p> + +<p>C'était Catherine de Médicis.</p> + +<p>Elle s'avança, laissant la porte ouverte.</p> + +<p>—Voici l'orage! pensa Pardaillan.</p> + +<p>La reine mère s'avançait avec ce sourire mince qui +donnait à sa physionomie une si terrible expression +de cruauté.</p> + +<p>—Mais, madame, reprit Charles IX en pâlissant de +colère, j'ai donné audience particulière à M. le maréchal +de Montmorency, et nul, ici, pas même vous, n'a +le droit...</p> + +<p>—Je le sais, sire, dit tranquillement Catherine; +mais vous m'approuverez quand je vous aurai dit qu'il +y a ici un ennemi de la reine, votre mère, du duc +d'Anjou, votre frère, et de vous-même!</p> + +<p>Pardaillan demeura très calme.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, madame? s'écria Charles IX.</p> + +<p>—Je veux dire qu'il y a ici quelqu'un à qui il a +fallu une singulière audace pour oser pénétrer dans +le Louvre, après avoir insulté le duc d'Anjou, votre +frère, après avoir porté sur lui des mains criminelles, +enfin, après m'avoir bafouée.</p> + +<p>—Nommez-le! Nommez-le donc, par tous les diables!</p> + +<p>—C'est celui qu'on appelle Pardaillan! Le voici.</p> + +<p>—Holà! gronda le roi en se levant. Gardes!... capitaine, +saisissez cet homme.</p> + +<p>Avant que le roi eût achevé de parler, les mignons +et Maurevert, devançant les gardes, s'élancèrent dans +le cabinet en hurlant:</p> + +<p>—Sus! sus! A mort!...</p> + +<p>En même temps, ils avaient tiré leurs épées.</p> + +<p>Quélus venait en tête. Derrière lui, Maugiron, Saint-Mégrin +et Maurevert. Puis, Nancey et les gardes.</p> + +<p>François et Henri étaient demeurés aussi stupéfaits +l'un que l'autre; mais, tandis que François songeait +déjà à intercéder pour le chevalier, Henri, pâle de +joie, comprenait que cet incident le sauvait.</p> + +<p>Quant à Pardaillan, dès l'entrée de la reine, il s'était +tenu sur ses gardes. Dans l'instant qui suivit, on le +vit saisir l'épée de Quélus, la lui arracher, la briser +sur ses genoux et en jeter les morceaux à la figure +des assaillants qui, devant cette chose énorme, inouïe, +d'une rébellion en présence du roi, s'arrêtèrent, se +regardèrent, stupides, puis, tous ensemble, foncèrent.</p> + +<p>Or, ce temps d'arrêt, si rapide qu'il eût été, avait +suffi à Pardaillan pour concevoir et exécuter une de +ces bravades folles auxquelles il semblait se complaire +par fantaisie.</p> + +<p>Quélus avait sa toque sur la tête... On entendit une +voix d'un calme féroce, d'une ironie aiguë, proférer +ces mots:</p> + +<p>—Saluez donc la justice du roi!...</p> + +<p>Quélus, en même temps, poussa un cri de douleur. +Pardaillan venait de lui arracher sa toque, brisant +les longues épingles d'or qui la fixaient et, par la +même occasion, arrachant quelques poignées de +cheveux.</p> + +<p>La toque tomba aux pieds de Catherine.</p> + +<p>Son coup fait, Pardaillan, bondissant en arrière, +avait sauté sur le rebord de la fenêtre ouverte en +criant:</p> + +<p>—Au revoir, messieurs...</p> + +<p>Et il sauta!</p> + +<p>Il sauta à l'instant précis où Maurevert et Maugiron +atteignaient la fenêtre et allaient le saisir.</p> + +<p>Ils le virent retomber à pieds joints, se retourner, +tandis que, hurlants, ils montraient le poing, et, grave, +sans hâte, soulever son chapeau dans un grand geste, +puis s'en aller, de son pas souple et tranquille.</p> + +<p>—L'arquebuse! L'arquebuse! vociféra le duc d'Anjou.</p> + +<p>Pardaillan entendit, mais ne se retourna pas.</p> + +<p>Maurevert, qui passait pour bon tireur, saisit +une arquebuse toute chargée, ajusta le chevalier.</p> + +<p>La détonation retentit.</p> + +<p>Pardaillan ne se retourna pas.</p> + +<p>—Oh! le démon! gronda Maurevert. Je l'ai manqué!...</p> + +<p>Et des bateliers qui descendaient la Seine virent +avec étonnement cette fenêtre du Louvre à laquelle +se montraient cinq ou six gentilshommes penchés, le +poing tendu, hurlant d'apocalyptiques menaces.</p> + +<p>Les quelques minutes qui suivirent furent, dans le +cabinet royal, pleines de confusion et exemptes d'étiquette, +chacun donnant son avis sans écouter celui +du voisin.</p> + +<p>—Qu'on m'en donne l'ordre! cria Maurevert, et, ce +soir, cet homme sera au pouvoir de Sa Majesté.</p> + +<p>—Vous avez l'ordre! fit Catherine.</p> + +<p>Maurevert s'élança, suivi des mignons, excepté Quélus +qui se plaignait de la tête.</p> + +<p>En même temps, le roi, frappant du poing sur le +bras du fauteuil où il s'était assis, grondait.</p> + +<p>—Par la mort-dieu, je veux qu'on fouille Paris! Je +veux que le rebelle soit tout à l'heure à la Bastille! +Ah! monsieur de Montmorency, je vous félicite des +gens que vous m'amenez!</p> + +<p>—Monsieur le maréchal a toujours eu le tort de ne +pas surveiller qui il fréquente, dit Catherine d'une +voix miel et fiel.</p> + +<p>Henri de Damville sourit, il triomphait.</p> + +<p>François laissait passer l'orage.</p> + +<p>—M. de Montmorency fréquente les ennemis du roi, +dit rageusement le duc de Guise.</p> + +<p>—Prenez garde, duc! répondit François; je puis +vous répondre, à vous qui n'êtes ni la reine ni le +roi...</p> + +<p>Et, tout bas, en le touchant du bout du doigt à la +poitrine et en le regardant dans les yeux, il ajouta:</p> + +<p>—Ou du moins, pas encore, malgré vos désirs!</p> + +<p>Guise, épouvanté, recula.</p> + +<p>—Sire, reprit Catherine, ce chevalier de Pardaillan +m'a insultée dans une circonstance que je raconterai +à Votre Majesté. Il a osé porter les mains sur votre +frère...</p> + +<p>—Ce n'est pardieu que trop vrai! fit le duc d'Anjou +d'une voix nonchalante, en lissant sa barbe rare +avec un peigne.</p> + +<p>Catherine de Médicis, pendant ce temps, poursuivait:</p> + +<p>—Sire, cet homme est un dangereux ennemi pour +moi, pour le duc d'Anjou...</p> + +<p>—Cela suffit, dit Charles IX. Je prétends qu'on +l'arrête et qu'on instruise son procès. Ainsi, on verra +que j'aime ma famille... car j'aime ma famille, moi, +autant qu'elle m'aime...</p> + +<p>Satisfait de cette pointe sournoise qu'il lançait à sa +mère et à son frère, le roi redevint tout joyeux et fit +signe qu'il voulait être seul. Catherine sortit avec le +duc d'Anjou, suivis des yeux par le roi. Les autres +assistants se retirèrent aussi. Mais François de Montmorency +demeura ferme à son poste; ce que voyant, +Henri de Damville demeura également.</p> + +<p>Le roi les regarda avec étonnement.</p> + +<p>—Je croyais avoir dit que l'audience était terminée, +fit-il.</p> + +<p>—Sire, dit François d'un ton ferme. Votre Majesté +m'a promis de me rendre justice: j'attends!</p> + +<p>—C'est vrai, après tout, fit Charles IX. Parlez +donc...</p> + +<p>—Puisque, reprit alors le maréchal, puisque M. de +Pardaillan n'est plus là, je dirai ce qu'il a vu, ce qu'il +a entendu... Une voiture a quitté l'hôtel de Mesmes +cette nuit à onze heures, emmenant secrètement deux +femmes. En vain le nierait-on!...</p> + +<p>—Je ne le nie pas, dit froidement Damville. Et, +puisqu'on m'y oblige, je ferai ici une confidence que +je ne ferais devant personne au monde.</p> + +<p>Il regarda avec inquiétude du côté de la porte, et, +mystérieusement, acheva:</p> + +<p>—Sire, une grande duchesse et sa suivante en mal +d'aventure sont venues me demander l'hospitalité et +m'ont prié de les ramener à leur hôtel. Votre Majesté +exige-t-elle le nom de cette haute dame?...</p> + +<p>—Non pas, par la mort-dieu! s'écria Charles IX +en riant.</p> + +<p>François se tordit les mains avec une rage désespérée. +Il comprit, qu'il ne pourrait convaincre le roi.</p> + +<p>Mal vu à la cour, tandis que son frère y était en +pleine faveur, dépourvu de preuves irrécusables, il +avait vu s'enfuir avec Pardaillan sa seule chance de +succès.</p> + +<p>—Allons, vous voyez que vous vous êtes trompé, +maréchal, dit le roi. Allez, messieurs, allez... Holà, un +instant: nous voyons avec peine et chagrin la plus +noble maison de France divisée par des querelles +intestines... J'espère, je veux que tout cela cesse +bientôt...</p> + +<p>Les deux frères s'inclinèrent et sortirent: Henri, +radieux, François, la rage au coeur.</p> + +<p>Dans la pièce voisine, le maréchal de Montmorency +mît lourdement sa main sur l'épaule de son frère.</p> + +<p>—Je vois que votre arme est toujours la même, +dit-il d'une voix rauque et sifflante: mensonge et +calomnie!</p> + +<p>—J'en ai d'autres à votre service! dit Henri.</p> + +<p>François jeta sur son frère un regard sanglant.</p> + +<p>—Ecoute, gronda-t-il. Je veux te laisser le temps de +réfléchir. Mais, lorsque je me présenterai à l'hôtel de +Mesmes, tout sera fini. Si, à ce moment, tu ne rends +les deux malheureuses que tu m'as volées, prends +garde! Chez toi, au Louvre, dans la rue, partout où +je te trouverai, je te tuerai! Attends-moi!</p> + +<p>—Je t'attends! répondit Henri.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXVII</h3> + +<h3>LE PREMIER AMANT</h3> + +<p>Revenant de deux jours en arrière, nous entrerons +dans le couvent des Carmes qui occupait un vaste +emplacement sur la montagne Sainte-Geneviève.</p> + +<p>Outre ce couvent, les Carmes avaient encore un +établissement au pied de la montagne, place Maubert.</p> + +<p>Le couvent de la montagne Sainte-Geneviève comportait +différents bâtiments, un cloître, une chapelle +et de vastes jardins.</p> + +<p>Plus un couvent avait de moines mendiants, plus +il était riche. Les Carmes en avaient une douzaine. +Mais ce que n'avaient pas les autres couvents, et ce +qu'avait celui des Carmes, c'était deux êtres exceptionnels +pour un couvent.</p> + +<p>Le premier était un enfant.</p> + +<p>Le deuxième, c'était le—crieur des trépassés.</p> + +<p>L'enfant avait quatre ou cinq ans. Il était pâle, +chétif, avec un visage souffreteux et jaune. Il n'aimait +pas à jouer dans les grands jardins. Il fuyait la +société des moines. On l'appelait tantôt Jacques, tantôt +Clément. Il était de nature craintive, un peu +sombre, et très sauvage.</p> + +<p>Un seul moine avait trouvé grâce devant cet enfant, +c'était le frère crieur des trépassés. Celui-ci, dès que +le couvre-feu avait sonné à Notre-Dame, avait pour +mission de se promener dans les rues noires et +silencieuses.</p> + +<p>D'une main, il portait un falot pour éclairer sa +route; de l'autre, une sonnette qu'il agitait de loin +en loin. Et alors sa voix lugubre s'élevait:</p> + +<p>—Mes frères, priez Dieu pour l'âme des trépassés!...</p> + +<p>Bien que ces fonctions fussent des plus humbles, le +frère crieur était considéré et même craint. On disait +que ce frère était arrivé au couvent muni par le pape +de redoutables pouvoirs. C'était d'ailleurs un prédicateur +de haute éloquence, d'une hardiesse étrange. Il +avait sollicité et obtenu aussitôt l'emploi de vaquer la +nuit par les rues en criant aux bourgeois de prier +pour les trépassés.</p> + +<p>On l'appelait le révérend Panigarola, bien qu'il n'eût +pas encore les titres nécessaires pour être traité de +révérend. Dès que la nuit tombait, Panigarola, s'il +n'avait pas quelque sermon nocturne à prononcer, se +couvrait d'un manteau noir, saisissait sa clochette et +sa lanterne et s'en allait par les rues, ne rentrant +souvent qu'au matin, exténué, brisé de fatigue par sa +morne promenade.</p> + +<p>Alors il s'enfermait dans sa cellule. Il ne parlait à +personne, dans le couvent, qu'à l'abbé ou au prieur.</p> + +<p>Tel qu'il était, Panigarola plaisait au petit Jacques. +Seul, il pouvait approcher de l'enfant qui, sans cela, +eût vécu à l'abandon. On les voyait rôder ensemble +dans l'après-midi, à travers le jardin où tout renaissait.</p> + +<p>Le moine appelait Jacques—mon enfant d'une +voix paisible et douce, l'enfant appelait le moine—bon +ami.</p> + +<p>Ce jour-là, le moine et l'enfant, vers deux heures +de l'après-midi, étaient assis sur un banc, tandis que +la communauté chantait un office à la chapelle.</p> + +<p>Le moine avait sur ses genoux un missel écrit en +gros caractères et imprimé en latin. Mais le livre +contenait aussi quelques prières en cette langue qu'on +appelait encore—la vulgaire et qui était la langue +française.</p> + +<p>Le petit Jacques-Clément était debout près de lui.</p> + +<p>Le moine posa son doigt sur une ligne, et l'enfant, +en hésitant, lut:</p> + +<p>—Notre père... qui êtes au Ciel... qui est-ce, ce +père, bon ami?</p> + +<p>—C'est Dieu, mon enfant... Dieu qui est le père de +tous les hommes...</p> + +<p>—Ainsi, dit l'enfant pensif, nous avons deux pères...</p> + +<p>—Oui, mon enfant.</p> + +<p>—Tu as un père, bon ami? Et le frère sonneur? +Et les deux gros chantres qui ont de si vilaines +figures?</p> + +<p>—Bien certainement.</p> + +<p>—Et les enfants qui, quelquefois, passent par-dessus +le mur pour prendre des fruits, est-ce qu'ils +ont chacun leur père?</p> + +<p>—Mais oui, mon enfant...</p> + +<p>—Alors, pourquoi est-ce que je n'ai pas de père, +moi?</p> + +<p>Le moine pâlit. Un tressaillement de souffrance et +d'amertume le secoua.</p> + +<p>—Qui t'a dit que tu n'as pas de père?...</p> + +<p>—Mais, fit le petit, je le vois bien... Si j'avais un +père, il serait ici avec moi... je vois bien que les +autres enfants, le dimanche, quand ils viennent à la +chapelle... chacun d'eux a un père ou une mère... moi, +je n'ai ni père ni mère.</p> + +<p>Panigarola demeura sombre, perplexe, agitant des +réponses et n'osant les formuler.</p> + +<p>L'enfant reprit;</p> + +<p>—N'est-ce pas, bon ami, que je n'ai pas de père, +pas de mère... que je suis seul, tout seul?</p> + +<p>—Et moi! fit enfin le moine d'une voix qui eût +effrayé un autre enfant, que suis-je donc?...</p> + +<p>Le petit Jacques-Clément considéra son bon ami +d'un oeil attentif, étonne.</p> + +<p>—Toi? dit-il... tu n'es pas mon père!</p> + +<p>Le moine eut un sursaut terrible de sa conscience, +tandis qu'il demeurait pâle et glacé. Il lutta un moment +contre l'envie furieuse de saisir dans ses bras +l'enfant d'Alice!</p> + +<p>Il se renferma dans un silence farouche; affaissé, +ramassé sur lui-même, il considéra avec horreur et +délice la radieuse vision de femme qui flottait devant +lui.</p> + +<p>Brusquement, Panigarola se leva du banc de pierre +où il était assis et, sombre, méditatif, ayant oublié +l'enfant, il se dirigea vers un escalier qui montait à sa +cellule.</p> + +<p>Dans sa cellule, Panigarola s'assit, un peu soulagé +par l'ombre où il se baignait. Et maintenant, il songeait:</p> + +<p>—Si encore, ô Christ, je croyais en toi! si j'avais +pu anéantir ma pensée, mon âme, mes sentiments, +dans cet océan obscur qui s'appelle la Foi!... J'ai +tout tenté en vain... je ne crois pas... je ne croirai +jamais...</p> + +<p>Il souffla et son poing tomba lourdement sur la +table.</p> + +<p>—Il faut donc que je la revoie!... Depuis la scène +du confessionnal, ma passion rallumée ne me laisse +plus de répit... je fatigue, je brise mon corps à de +somnolentes promenades sans fin à travers la ville +silencieuse, et, quand je parviens enfin à m'endormir, +le rêve, plus cruel que, la réalité, me l'apporte et la +met dans mes bras!... Il faut que je la revoie!... +Mais que lui dirai-je, insensé? Où trouverai-je l'étincelle +sacrée qui enflammera cette âme putride et en +fera une âme aussi belle que son corps?...</p> + +<p>Alors la tempête, qui hurlait dans cette conscience, +se déchaîna plus furieuse.</p> + +<p>—Et que m'importe son âme! rugit-il en lui-même. +Que m'importe qu'elle ait trahi! Qu'elle ait eu des +amants! Alice! Où es-tu? Je te veux, je t'aime je +t'aime!...</p> + +<p>Lorsque le révérend Panigarola parut au réfectoire, +les yeux baissés, les bras croisés, les jeunes moines +remarquèrent sa pâleur cadavérique.</p> + +<p>La nuit vint.</p> + +<p>Il jeta sur ses épaules un manteau noir et alla se +faire ouvrir la porte du couvent.</p> + +<p>D'habitude, il allait au hasard, sans chemin convenu.</p> + +<p>Ce soir-là, il marcha droit au Louvre et s'enfonça +ensuite dans les ruelles qui enveloppaient le palais +des rois...</p> + +<p>Bientôt, il arriva rue de la Hache.</p> + +<p>Il s'arrêta presque en face de la maison à la porte +verte et attendit. Ce n'était pas la première fois qu'il +venait se réfugier dans cette encoignure sombre. Et +souvent, par les nuits sans lune, après avoir long-temps +erré à travers Paris, il finissait par aboutir là, +comme un oiseau nocturne.</p> + +<p>Ce soir-là, il déposa doucement sa clochette et son falot +qu'il avait éteint en atteignant la rue de la Hache.</p> + +<p>Ainsi, il serait libre de ses mouvements.</p> + +<p>Panigarola était venu avec l'intention fortement +arrêtée d'entrer tout de suite dans la maison. Et, +lorsqu'il fut arrivé, lorsqu'il se fut tapi dans son encoignure, +il comprit combien lui était difficile cette chose +si simple qui consistait à heurter un marteau pour se +faire ouvrir une porte.</p> + +<p>Cent fois, il fut décidé; et cent fois, au moment +même où il se disait:—Allons!, il se renfonça plus +farouchement, plus désespérément dans l'ombre.</p> + +<p>Comme il était là, hésitant, finissant par se demander +s'il ne valait pas mieux escalader le mur ou plutôt +s'en aller, la porte s'ouvrit... il y eut un chuchotement... +le moine demeura pétrifié d'angoisse.</p> + +<p>Ce qu'il redoutait se produisit: il entendit un baiser, +si doux qu'eût été ce baiser.</p> + +<p>Il allait s'élancer... Au même instant, l'homme s'en +alla rapidement, la porte se referma...</p> + +<p>Cet homme, c'était le comte de Marillac. +Panigarola put le suivre un instant des yeux: ce +fut une rapide vision aussitôt effacée.</p> + +<p>—L'homme qu'elle aime! gronda-t-il. Il s'en va +heureux, l'âme radieuse; et moi, misérable, moi!...</p> + +<p>Longtemps figé à la même place, le moine lutta +contre la douleur de la jalousie comme s'il l'eût +éprouvée pour la première fois.</p> + +<p>Enfin, après peut-être une heure d'attente, il se +dirigea résolument sur la porte. Au moment où il +allait frapper, cette porte s'ouvrit de nouveau.</p> + +<p>Panigarola n'eut que le temps de s'effacer contre la +muraille.</p> + +<p>Ce fut encore un homme qui sortit et s'éloigna +rapidement: cette fois, c'était le maréchal de Damville.</p> + +<p>Le moine ne le reconnut pas. Peut-être ne prêta-t-il +qu'une attention médiocre à ce fait qu'un homme +sortait de chez Alice... après l'autre!</p> + +<p>Il repoussa la porte et entra dans le jardin. +La vieille Laura qui avait escorté Henri n'était pas +femme à s'effrayer. Au premier coup d'oeil, elle +reconnut Panigarola.</p> + +<p>—Silence! dit le moine en lui saisissant le bras.</p> + +<p>Et, certain que la gouvernante ne tenterait rien +contre lui, il pénétra dans la maison que venaient +de quitter l'un après l'autre le comte de Marillac et +Henri de Montmorency. Après le départ du maréchal, +l'espionne écrasée de honte était tombée à genoux en +s'écriant;—Qui donc viendra me relever dans cet +abîme d'ignominie!</p> + +<p>Ces paroles désespérées, Panigarola les entendit, les +recueillit avidement, et il répondit:</p> + +<p>—Moi!...</p> + +<p>Alice s'était relevée d'un bond, stupéfaite, épouvantée +de cette apparition inattendue. A l'instant +même, elle reconnut le marquis de Pani-Garola, son +premier amant. Sa première pensée fut que le moine +avait réfléchi depuis la scène de la confession, qu'il +s'était repenti, qu'il avait eu pitié d'elle, peut-être!... +qu'il avait arraché à Catherine de Médicis la terrible +lettre accusatrice!... qu'il lui rapportait cette lettre!...</p> + +<p>Elle dompta son émotion, força sa physionomie à +s'éclairer d'un sourire et, très doucement, elle dit:</p> + +<p>—Vous, Clément... vous ici... Vous avez entendu ce +que je disais, n'est-ce pas?... Vous avez compris le +désespoir qui me torture...</p> + +<p>Pendant qu'elle parlait ainsi avec une douceur +humiliée, Panigarola était entré, refermant derrière +lui la porte, et il écoutait, immobile, glacé en apparence, +dévoré en réalité par tous les feux de sa +passion. Panigarola demanda:</p> + +<p>—Quel est cet homme qui sort d'ici?</p> + +<p>Un imperceptible sourire de triomphe passa dans +les yeux d'Alice; le moine était jaloux! donc il était +à sa merci!</p> + +<p>Elle se rapprocha vivement de lui:</p> + +<p>—Cet homme, dit-elle, m'a infligé une des plus +affreuses humiliations que j'aie subies. Et vous savez +pourtant si j'ai été assez humiliée.</p> + +<p>—Son nom?</p> + +<p>—Le maréchal de Damville! répondit Alice.</p> + +<p>—Un de vos amants? fit-il avec une sourde rage.</p> + +<p>—Clément, dit-elle, soyez généreux... ou, sans cela, +je ne comprendrais pas votre présence sous mon +toit... Voulez-vous savoir ce que le maréchal de Damville +est venu me demander?...</p> + +<p>Comme s'il n'eût pas entendu ce qu'Alice venait de +dire, le moine bégaya:</p> + +<p>—Je suis venu vous proposer un marché</p> + +<p>—Un marché? fit-elle d'une voix soudain glacée. +Parlez!...</p> + +<p>—Ai-je dit un marché? balbutia le moine. Pardonnez-moi, +je suis fort troublé... J'ai des choses dans +la tête que je voudrais vous dire... je suis bien +malheureux, Alice.</p> + +<p>Une idée soudaine illumina la nuit de son amour +et devint pour lui comme une étoile sur laquelle on +se guide. Et ce fut avec la sérénité que lui donnait +un nouvel espoir qu'il reprit:</p> + +<p>—Alice, j'ai vu notre enfant... aujourd'hui même.</p> + +<p>La jeune femme tressaillit, pâlit, tout à coup bouleversée.</p> + +<p>—Mon enfant! murmura-t-elle sourdement. Où est-il?..</p> + +<p>—Je vous l'ai dit: il est élevé dans un couvent...</p> + +<p>—Les couvents de Paris sont innombrables et fermés +comme des citadelles, reprit-elle amèrement. Si +vous vous contentez de cette indication, autant me +dire que vous êtes venu me tourmenter... Ah! Monsieur, +l'autre soir vous n'avez frappé que l'amante et +vous ne fûtes que cruel; ce soir, vous frappez la +mère et vous êtes odieux!...</p> + +<p>—Est-ce que vraiment elle aimerait son enfant! +songea le moine qui tressaillit d'une joie profonde.</p> + +<p>Lentement, il reprit:</p> + +<p>—Je l'ai vu aujourd'hui, Alice. Et savez-vous ce +qu'il me disait? Il me demandait pourquoi tous les +enfants ont un père et pourquoi il n'en a pas, lui...</p> + +<p>Elle cria avec une sorte de fureur mêlée de jalousie:</p> + +<p>—Et vous avez pu supporter une question pareille +sans crier:—Oh! mon fils, ton père, c'est moi! O +moine! moine que vous êtes! Ah! marquis de Pani-Garola, +j'avais pu croire que du moine vous aviez pris +l'habit seulement! je vois que vous en avez l'âme.</p> + +<p>—Il ne m'a pas demandé cela seulement, reprit le +moine d'une voix terrible d'indifférence apparente; +il m'a demandé aussi pourquoi il n'avait pas de +mère!...</p> + +<p>Alice se tordait les mains. Elle comprenait maintenant +ou croyait comprendre! Ce fils, c'était la vengeance +que son premier amant tenait en réserve!</p> + +<p>Ce soir, il lui apprenait que l'enfant demandait sa +mère... il le lui montrait seul, triste, pauvre petit +abandonné... une autre fois, il viendrait lui raconter +les larmes et le désespoir de l'enfant... puis bientôt +peut-être que le petit se mourait, miné par le chagrin;</p> + +<p>—C'est cet entant qui m'a fait réfléchir, continua tout +à coup le moine. C'est vrai, Alice, j'ai médité contre +vous d'affreuses vengeances... mais je me suis demandé +si, voulant vous atteindre, j'avais le droit de frapper +l'enfant. Alice, voulez-vous voir votre fils... notre fils!</p> + +<p>—Oh! si vous faisiez cela!... Pardonnez-moi, Clément, +tout à l'heure, j'ai été dure, emportée... C'est +fini... Donc, vous me laisseriez voir mon fils... Ah! +Clément, si vous faisiez cela... je dirais... que vous +êtes un saint, et je vous vénérerais.</p> + +<p>—Voici donc ma pensée, dit-il. Vous vous êtes +confessée à moi. Je vais me confesser à vous. Dans +ce que je vais vous dire, certaines choses vous surprendront +peut-être. Écoutez-moi jusqu'au bout, vous +jugerez ensuite... Je crois, Alice, ne vous rien apprendre +de nouveau en vous disant que je vous aime +encore.</p> + +<p>—Je le sais, dit fermement Alice.</p> + +<p>—Bien! Pourtant, la scène de Saint-Germain-l'Auxerrois +mérite que j'en précise le sens. Dix fois +j'ai résisté à l'envie forcenée de planter mes doigts +dans votre gorge. Et, si je vous avais tuée, Alice, +c'eût été par amour. Vous comprenez maintenant que +toutes mes violences ne furent que des formes atténuées +de cet amour, puisque je songeais à vous tuer +et que je ne l'ai pas fait!... Je dois vous prévenir, +Alice, que, tout ce qu'un homme peut entreprendre +pour oublier un amour, je l'ai entrepris. Il paraît que +je vous aimais bien, puisque je ne suis pas arrivé à +vous oublier. Ainsi, Alice, ma haine me cacha mon +amour, et, pauvre fou, j'ai pu croire à la mort de +mon amour.</p> + +<p>De nouveau, Alice fit un signe affirmatif.</p> + +<p>—J'ai lutté, Alice, j'ai lutté terriblement contre cet +amour plus fort que le mépris. J'ai été vaincu, et me +voici!</p> + +<p>Alice comprit que le moment était venu où la vraie +pensée de son ancien amant allait se révéler.</p> + +<p>—Tout à l'heure, reprit en effet le moine, lorsque +je suis entré, j'ai vu combien vous êtes malheureuse. +La situation est donc d'une clarté effroyable; il y a +trois êtres qui souffrent affreusement: moi, vous, +l'enfant.</p> + +<p>A ce brusque rappel, la mère frémit.</p> + +<p>—Moi, continua le moine, qui ai compris l'impossibilité +de vivre sans vous; l'enfant qui meurt faute +d'une caresse maternelle; vous qui, selon votre propre +expression, roulez dans des abîmes d'ignominie. +Je suis donc venu vous dire ceci: voulez-vous remonter +du fond de votre abîme? Voulez-vous que l'enfant +vive? Voulez-vous que, moi-même, je sorte du cercle +d'enfer où vous m'avez enfermé?</p> + +<p>—Comment? balbutia-t-elle.</p> + +<p>—En partant avec moi, avec l'enfant! Je suis riche. +Là-bas, en Italie, je suis un homme considérable par +ma famille et par ma fortune.</p> + +<p>Un indicible espoir le faisait palpiter. Il saisit la +main de la jeune femme.</p> + +<p>—Ecoute, dit-il en laissant déborder sa passion: +nous irons où tu voudras. Nous pouvons être heureux +encore. Je suis capable d'un effort d'amour tel que +j'anéantirai le passé dans mon esprit, le mépris dans +mon âme, et que j'en arriverai à te considérer comme +la vierge pure que tu étais jadis. Mon nom, je te le +donne. Ma fortune est à toi. Ma vie, je te la livre. +Tu veux bien, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Non, répondit Alice.</p> + +<p>—Non? gronda le moine.</p> + +<p>—Ecoutez, Clément, dit-elle avec une gravité, une +tranquillité qui n'étaient peut-être qu'un excès de +désespoir. Vous me torturez en me faisant ces propositions +qui tiennent du rêve irréalisable...</p> + +<p>—Pourquoi rêve? Pourquoi irréalisable? Doutes-tu +de la puissance de mon amour?</p> + +<p>—Je ne doute pas de ton amour. Clément! Je te +crois capable d'oublier!... Mais, de nous deux, il y a +quelqu'un qui jamais n'oubliera... c'est moi!</p> + +<p>—Que veux-tu dire?</p> + +<p>—Que j'aime! cria-t-elle dans un éclat farouche. +Que j'aime au point d'être scélérate et criminelle, et +que, le jour où je dirai adieu à mon bien-aimé, je +dirai adieu à la vie!... Je mourrais désespérée si je +mourais loin de lui!...</p> + +<p>Elle avait un éclair de folie dans les yeux.</p> + +<p>Hébété, stupide de douleur, Panigarola comprit que +tout était fini.</p> + +<p>Dans un geste machinal où revenait peut-être +l'habitude de ses gestes de la chaire, il leva les bras +au ciel, comme pour attester ou implorer.</p> + +<p>Mais Panigarola ne croyait pas...</p> + +<p>Ses bras retombèrent lentement... Et, silencieux, il +parut s'enfoncer, s'évanouir dans la nuit, comme un +spectre. Un instant plus tard, Alice entendit sa clochette +et sa voix, déjà lointaine, qui criait:</p> + +<p>—Priez pour les trépassés!...</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>XXVIII</h3> + +<h3>LE SIÈGE DU MARTEAU-QUI-COGNE</h3> + +<p>Après l'intéressante conversation qu'il avait eue avec +son fils dans le cabaret borgne du Marteau-qui-cogne, +M. de Pardaillan père était parti, joyeux et +perplexe. La joie venait de ce que Pardaillan père se +trouvait être dans le parti de Damville et Pardaillan +fils dans le parti de Montmorency.</p> + +<p>—De quoi diable se mêle-t-il? maugréait le vieux +routier. Voilà qu'il aime la petite Loïse, maintenant! +Comme si Paris manquait de filles bonnes à aimer! +Il a fallu que ce soit justement celle-là et non une +autre! Sans cela, tout irait à merveille...</p> + +<p>Le Vieux Pardaillan haussait les épaules.</p> + +<p>—Tout de même, continua-t-il, je ne quitterai pas +Damville, et je ferai le bonheur du chevalier, malgré +lui, s'il faut. Je l'amènerai à des pensées plus raisonnables. +Il a tout ce qu'il faut, mort-dieu!</p> + +<p>Il faisait jour lorsque le routier arriva à l'hôtel de +Mesmes.</p> + +<p>—Monseigneur vous attend avec impatience, lui dit +le laquais qui lui ouvrit.</p> + +<p>Henri, après son expédition nocturne, avait passé +le reste de la nuit à se promener et à méditer; la +disparition du vieux Pardaillan ne l'inquiétait pas +outre mesure; il le savait capable de se tirer des +plus mauvais pas.</p> + +<p>—Monseigneur, dit le routier en rentrant chez Damville, +je vous avouerai que je tombe de sommeil.</p> + +<p>—Qu'est-il arrivé? fit vivement le maréchal. Vous +avez été attaqué?</p> + +<p>—Mais oui, ou plutôt c'est vous qu'on attaquait; en +somme, il est fort heureux que je me sois trouvé là...</p> + +<p>—Mais qui m'a attaqué? Est-ce à moi qu'on en +voulait, ou à la voiture?</p> + +<p>—Je crois bien que c'est à tous les deux.</p> + +<p>—Et vous êtes arrivé à arrêter celui ou ceux qui +attaquaient? Parlez donc, par tous les diables!</p> + +<p>—Eh! monseigneur, on voit que vous avez bien +dormi, vous. Mais moi qui ai couru toute la nuit, +vous comprenez?... Enfin, bref, voici la chose. A peine +étions-nous à deux cents pas de l'hôtel que le coup de +pistolet a retenti. La voiture file, je me précipite. Et +je vois un grand gaillard qui courait à toutes jambes +pour vous rattraper. Je le rejoins. Je me mets entre +la voiture et lui.</p> + +<p>—Au large! me crie-t-il.</p> + +<p>—Bon! bon! lui répondis-je, si vous êtes +pressé, l'ami, tâchez de passer. Moi, je ne bouge +plus d'ici.</p> + +<p>—Il ne dit plus rien et fonce sur moi. Tudiable, +quels coups!... Voyant que le gaillard était déterminé +et paraissait de première force, je lui sers quelques-unes +de mes meilleures bottes, mais sans l'atteindre. +Tout à coup, il fait un bond de côté. Le coquin +m'échappe. Il n'avait pas peur, mais voulait faire +un crochet pour rejoindre la voiture...</p> + +<p>—Il ne l'a pas rejoint? s'écria le maréchal inquiet.</p> + +<p>—Attendez, monseigneur. Le voilà reparti à courir. +Je recours derrière lui. Je n'ai pas tardé à le rejoindre +d'assez loin, il est vrai, mais sans pouvoir mettre la +main sur lui...</p> + +<p>—Il vous a échappé!</p> + +<p>—Attendez donc! Voilà mon coquin qui franchit le +fleuve.</p> + +<p>Le maréchal respira. Pardaillan s'aperçut qu'il était, +dès lors, rassuré.</p> + +<p>—Bon! songea-t-il. La voiture n'a pas franchi les +ponts. C'est toujours cela que je saurai. Alors, continua-t-il +à haute voix, commence une longue chasse qui +ne s'est terminée qu'au petit jour. Nous avons parcouru +l'Université en tous sens. Et, pour en finir, +j'ai fini par acculer le gibier près de la porte Bordet. +Voyant qu'il est pris, il fait face bravement et me présente +sa pointe. Là-dessus, je lui sers ma botte des +grands jours, vous savez, monseigneur, celle que je +vous enseignai jadis?... Et je le cloue du premier +coup!... C'est dommage, car c'était un brave.</p> + +<p>—Pardaillan, dit le maréchal, vous m'avez rendu +un immense service. Et, comme ce service n'a rien +à voir avec la campagne pour laquelle je vous ai +engagé, je vais donner l'ordre à mon intendant de +vous compter deux cents écus de six livres. Allez vous +reposer, mon cher Pardaillan, allez...</p> + +<p>—Un mot. Monseigneur a-t-il pu conduire son trésor +à bon port?</p> + +<p>—Certes. Grâce à vous, et grâce à ce brave Orthès...</p> + +<p>—Ah! M. d'Aspremont?</p> + +<p>—Lui-même; c'est lui qui conduisait. C'est un bon +compagnon, comme vous. Tâchez de vous faire de lui +un ami.</p> + +<p>—On tâchera, monseigneur!</p> + +<p>Le vieux routier regagna la chambre où il avait si +bien bâillonné Didier le laquais, et se jeta tout habillé +sur son lit.</p> + +<p>Cependant, avant de fermer les yeux, il demanda +à Didier qui était attaché à son service:</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a pas dans l'hôtel un certain +Gillot?</p> + +<p>—Oui, monsieur l'officier; c'est le premier palefrenier.</p> + +<p>—Est-ce qu'il n'y a pas aussi une certaine Jeannette?</p> + +<p>—C'est la servante qui a soin de l'office.</p> + +<p>—Eh bien, va me chercher Gillot et Jeannette.</p> + +<p>Bien qu'étonné, le laquais s'empressa d'obéir; car +on savait que M. de Pardaillan était du dernier mieux +avec monseigneur. Dix minutes plus tard, une jeune +fille, frimousse éveillée, retroussée, candide et malicieuse +de petite Parisienne, entra dans la chambre et +esquissa une révérence.</p> + +<p>—C'est toi qui es Jeannette? fit Pardaillan.</p> + +<p>—Oui, monsieur l'officier.</p> + +<p>—Eh bien, je suis content de t'avoir vue. Prends +ces deux écus-là, sur la cheminée, et va-t'en. Jeannette, +tu es une bonne petite fille.</p> + +<p>Si effarée et stupéfaite que fût la servante, elle n'en +accepta pas moins le présent qui lui était fait si étrangement +et sortit après un sourire et une révérence.</p> + +<p>Cinq minutes après se présentait à son tour un +grand benêt de garçon à tignasse jaune et à sourire +niais.</p> + +<p>—Est-ce toi qui t'appelles Gillot? fit Pardaillan.</p> + +<p>—Oui, monsieur l'officier! fit le palefrenier ébahi.</p> + +<p>—Eh bien, Gillot, mon ami, je t'ai appelé pour te dire +que ta tête me déplaît. Cela a l'air de t'étonner? Gronda +le vieux routier. Tu es bien impertinent, mon ami!</p> + +<p>—Excusez-moi, monsieur, fit Gillot en devenant +cramoisi, je ne le ferai plus.</p> + +<p>—A la bonne heure; pour cette fois je te pardonne. +Va-t'en, et n'oublie pas que je meurs d'envie de te +couper les deux oreilles...</p> + +<p>Gillot s'enfuit avec la rapidité d'une épouvante bien +excusable; et Pardaillan s'endormit paisiblement.</p> + +<p>Lorsqu'il se réveilla après quelques heures de sommeil, +il apprit par Didier que le maréchal de Damville +venait de partir pour le Louvre où le roi lui faisait +l'honneur de le mander.</p> + +<p>En sautant de son lit, la première chose qu'il vit fut +la pile de deux cents écus que maître Gille avait fait +déposer sur la cheminée pendant qu'il dormait.</p> + +<p>—Voilà une maison où il pleut des écus! se dit-il. +Cela devient grave et nous présage une rude campagne.</p> + +<p>Cela dit, le vieux routier répara le désordre de sa +toilette, puis il entassa religieusement ses écus dans +une ceinture de cuir qu'il portait autour des reins.</p> + +<p>—Dois-je attendre le retour du maréchal? songea-t-il +quand il fut prêt de pied en cap; ou plutôt, ne dois-je +pas profiter de son absence?... Allons voir le chevalier +mon fils!</p> + +<p>Pardaillan se mit aussitôt en route vers le cabaret +du Marteau-qui-cogne. Chemin faisant, il se frappa +le front.</p> + +<p>—J'ai oublié que je dois aller chercher à la Devinière +maître Pipeau!</p> + +<p>Sans plus réfléchir, il bifurqua aussitôt vers l'auberge +de la Devinière, qu'il atteignit, alla s'asseoir +modestement dans un coin et, toujours avec la même +modestie, choisit une table où se dressait un magnifique +couvert pour quatre personnes qui n'étaient pas +encore arrivées.</p> + +<p>—Cette table est retenue, monsieur! lui fit observer +une jeune servante.</p> + +<p>Pardaillan parut très étonné de l'observation et +s'installa à la table en question.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, Pardaillan vit arriver +d'un air majestueux un vieux domestique.</p> + +<p>Ce digne représentant de l'autorité de maître Landry +n'était autre que Lubin, ancien moine placé là +pour de mystérieuses besognes auxquelles il ne comprenait +rien, mais dont il profitait pour engraisser de +son mieux.</p> + +<p>—On vous a dit que la table est retenue! commença +Lubin d'une voix qu'il voulait autoritaire.</p> + +<p>—Bonjour, maître Lubin! fit le vieux routier.</p> + +<p>—Bonté divine! C'est monsieur de Pardaillan!</p> + +<p>—Lui-même! fît Pardaillan. Je vois, maître Lubin, +que vous accueillez avec une sévérité déplacée les +amis de votre patron qui font cent lieues pour le +venir voir. Vous êtes bien gras, monsieur Lubin! Vous +êtes outrecuidant de graisse. Aussi, disparaissez à +l'instant! Et envoyez-moi votre maître...</p> + +<p>Lubin bredouilla quelques mots d'excuse. Bientôt, +dans les cuisines de la Devinière, le bruit se répandit +que M. de Pardaillan était de retour, et Landry, plus +obèse que jamais, la figure blafarde, s'approcha du +vieux routier qui s'écria:</p> + +<p>—Eh quoi! cher monsieur Landry, vous voilà? Je +lis la joie sur votre visage!</p> + +<p>—Elle est bien sincère, monsieur! fît Landry avec +une grimace. Est-ce que nous vous possédons pour +longtemps?</p> + +<p>—Non, mon cher monsieur, je ne viens qu'en passant.</p> + +<p>—Est-ce qu'on vous a prévenu, monsieur, que cette +table était retenue?</p> + +<p>—Qui doit dîner ici?</p> + +<p>—M. le vicomte Orthès d'Aspremont, dit Landry +en se rengorgeant. M. le vicomte traite aujourd'hui +trois notables bourgeois qui sont les sieurs Crucé, +Pezou et Kervier.</p> + +<p>—Tiens! tiens! pensa Pardaillan. En ce cas, je +laisse la place libre, fit-il. Seulement, mettez-moi, tout +près, dans ce petit cabinet...</p> + +<p>—A l'instant même, monsieur! fit Landry rayonnant.</p> + +<p>Au moment où il allait se retirer pour veiller lui-même +au dîner de Pardaillan, celui-ci le retint par un +bras, et lui dit:</p> + +<p>—Est-ce que je ne vous devais pas quelques pauvres +écus?</p> + +<p>—Si fait! balbutia Landry, méfiant.</p> + +<p>—Eh bien, tout à l'heure, vous me direz à combien +cela peut monter, et nous serons quittes.</p> + +<p>En même temps, Pardaillan frappait sur sa ceinture +qui rendit un son argentin.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, on servait un plantureux +dîner dans le petit cabinet, et Pardaillan, ayant +fermé la porte vitrée, défendit qu'on vînt le déranger.</p> + +<p>Seul, Pipeau fut admis dans le cabinet où Pardaillan +l'appela.</p> + +<p>Une fois installé dans le cabinet, Pardaillan constata +trois choses. La première, c'est qu'à travers le léger +rideau qui couvrait les vitraux de la porte il pouvait +voir tout ce qui se passait dans la salle qui commençait +à se vider; la deuxième, c'est qu'en entrebâillant +légèrement cette porte il entendrait facilement tout +ce qui se dirait à la fameuse table retenue pour +M. le vicomte d'Aspremont et les trois bourgeois; la +troisième, enfin, c'est que le chien était armé de crocs +formidables.</p> + +<p>En conséquence, Pardaillan arrangea le rideau pour +bien voir, entrouvrit la porte pour mieux entendre, +et donna une caresse au chien pour se mettre dans +ses bonnes grâces.</p> + +<p>A ce moment, comme la salle était presque vide, +Pardaillan, à travers le rideau de la porte vitrée, vit +entrer trois personnages. Il reconnut aussitôt celui qui +venait en tête: c'était Orthès, vicomte d'Aspremont.</p> + +<p>Il jeta un regard inquiet dans la salle et eut un +geste de contrariété en paraissant chercher quelqu'un +qui ne se trouvait pas là. Les trois hommes prirent +place à la table que Pardaillan avait cédée, et l'un +d'eux dit:</p> + +<p>—Il faut qu'il soit arrivé quelque chose à Crucé, +car jamais il ne manque nos rendez-vous.</p> + +<p>—Bon! pensa Pardaillan. Il paraît que ce n'est pas +la première fois que ces gens se réunissent.</p> + +<p>—Le voici! fit tout à coup le vicomte qui était +placé face à la porte d'entrée et tournait le dos au +cabinet.</p> + +<p>En effet, à ce moment, Crucé entrait. Il se dirigea +vers les trois personnages et prit place à la table en +disant:</p> + +<p>—J'arrive du Louvre... de là, mon retard.</p> + +<p>—Ah! oui, fit Pezou avec un gros rire, vous fréquentez +le petit roitelet, le maigre Chariot.</p> + +<p>—Baste! fit Crucé. Je suis son orfèvre. Je suis +aussi son armurier, et je viens de lui vendre une +arquebuse perfectionnée...</p> + +<p>—Et que dit le roi? demanda Orthès.</p> + +<p>—Le roi est tout à la paix. Le roi veut qu'on s'embrasse! +Catholiques et huguenots, mécréants et fidèles +serviteurs de l'Eglise doivent se jurer amitié, fraternité, +assistance et affection! Le roi a envoyé un +exprès à M. de Coligny! Le roi a écrit à la reine de +Navarre! Le roi veut marier sa soeur à Henri de +Béarn! Voilà ce que dit le roi, messieurs!</p> + +<p>—Bon! bon! grogna le vicomte, nous lui ferons +chanter bientôt une autre litanie!</p> + +<p>Crucé reprit alors:</p> + +<p>—Mais tout cela ne m'aurait pas empêché d'arriver +à l'heure. Ce qui m'a retardé, c'est que j'ai voulu voir +la fin d'une scène étrange qui vient de se passer en +plein Louvre. Le petit Charlot voulait raccommoder +Damville et Montmorency, et obliger les deux frères +ennemis à s'embrasser; je vous dis que le roitelet est +tout à la paix. Mais notre grand maréchal a tenu bon, +à ce qu'il paraît... Toujours est-il que les deux frères +étaient avec le roi, qui avait fait sortir tout le monde +de son cabinet. J'ai écouté à la porte, et j'ai surpris +des éclats de voix; malgré tout, je n'entendais pas +grand-chose, lorsque voici la reine Catherine, la +grande reine, qui arrive, traverse l'antichambre, entre +et laisse la porte ouverte. Nous nous approchons tous, +Anjou, Guise, Maugiron, Quélus, Maurevert, Saint-Mégrin, +et en outre Nancey et ses gardes que la reine +avait amenés. Le roi s'émeut. La reine, sans se laisser +imposer silence, désigne du doigt un jeune homme +qui escortait Montmorency et l'accuse de félonie, +lèse-majesté et violences envers le duc d'Anjou. Le +roi pâlit, ou plutôt jaunit. Il donne l'ordre de saisir +le Pardaillan...</p> + +<p>—Comment! le Pardaillan! s'écria d'Aspremont.</p> + +<p>Dans son petit cabinet, le vieux routier avait frémi.</p> + +<p>—Mais oui! continuait Crucé, c'est ainsi que s'appelle +le jeune homme en question.</p> + +<p>—Mais Pardaillan est vieux, bien qu'alerte. Je le +connais: nous devons nous battre.</p> + +<p>—Jeune, monsieur le vicomte, tout jeune! Ah! +Montmorency a de rudes compagnons.</p> + +<p>—Mais non! Il n'était pas avec Montmorency. Il +était avec Damville. Vous avez mal vu, mal compris!</p> + +<p>—J'ai parfaitement vu, au contraire. Mais ce que +vous dites prouve tout simplement qu'il y a deux +Pardaillan. Vous connaissez le vôtre. Je connais le +mien, et ce n'est pas d'aujourd'hui. Car c'est lui qui +a fait manquer l'affaire du Pont de Bois... mais, +suffit! pour en finir, au moment où le roi donne l'ordre +d'arrêter Pardaillan, nous nous élançons tous, +Quélus en tête. Mais voilà l'enragé qui brise l'épée de +Quélus, qui lui arrache sa toque, qui, dans le tumulte, +profère encore des insultes, qui, enfin, saute par la +fenêtre et disparaît. Maurevert le tire et le manque... +aussitôt, les mignons, d'une part, Nancey et ses gardes, +d'autre part, quittent le Louvre pour courir à la +recherche du jeune truand et l'arrêter partout où il +se trouvera, et je vous réponds...</p> + +<p>Crucé en était là de son récit, lorsque la porte du +petit cabinet s'ouvrit brusquement, et les quatre +convives effarés virent se dresser devant eux le vieux +Pardaillan qui, un peu pâle, mais souriant, disait de +sa voix la plus polie:</p> + +<p>—Messieurs, permettez que je passe, s'il vous plaît. +Je suis très pressé...</p> + +<p>La table, en effet, faisait obstacle...</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan! s'écria Orthès d'Aspremont.</p> + +<p>—Place donc! puisque je vous dis que je suis +pressé!</p> + +<p>En même temps qu'il grondait ces mots, Pardaillan +repoussa violemment la table; les flacons culbutèrent, +les plats s'entrechoquèrent; au même instant, pâle de +rage, d'Aspremont sautait sur son épée, mettait flamberge +au vent et hurlait:</p> + +<p>—Ah! par la mort-Dieu, si pressé que vous soyez, +vous me rendrez raison de l'insulte!</p> + +<p>—Prenez garde, monsieur, fit Pardaillan, j'ai l'épée +mauvaise quand je suis pressé! Croyez-moi, remettons +la chose!</p> + +<p>—A l'instant! sur-le-champ! vociféra le vicomte.</p> + +<p>—Vous n'êtes pas galant, monsieur Orthès, vicomte +d'Aspremont! Soit donc! Mais, ajouta Pardaillan, les +dents serrées, la voix sifflante, vous allez vous en +repentir!</p> + +<p>A peine en garde, d'Aspremont poussa une botte +furieuse. Pardaillan était blessé à la main, et le sang +coulait.</p> + +<p>Dans la même seconde, le vieux routier sentit ses +doigts se raidir et sa main devenir pesante; l'épée +allait lui échapper... il la saisit de la main gauche et +se rua sur son adversaire par une série de coups si +furieux et si méthodiques à la fois que d'Aspremont, +en quelques instants, fut acculé au mur après avoir +renversé plusieurs tables.</p> + +<p>Ceci s'était fait si rapidement que les nombreux +témoins de cette scène ne virent qu'une série d'éclairs +et n'entendirent qu'une série de froissements précipités. +Il y eut un dernier éclair, un froissement, et on +vit d'Aspremont s'affaisser, rendant un flot de sang; +il avait l'épaule droite traversée de part en part.</p> + +<p>Pardaillan, sans dire un mot, rengaina l'épée encore +rouge, se précipita au-dehors, fendit la foule et se +mit à courir.</p> + +<p>Dans sa hâte, il avait oublié Pipeau qu'il devait +ramener au chevalier. Mais peut-être le chien avait-il +éprouvé une instinctive sympathie pour lui car, s'étant +par hasard retourné, Pardaillan le vit qui trottait sur +ses talons.</p> + +<p>En un quart d'heure, le vieux routier atteignit le +cabaret du Marteau-qui-cogne.</p> + +<p>—Catho! Catho! vociféra-t-il en entrant dans le +bouge.</p> + +<p>Aux appels furieux de Pardaillan, Catho descendit +un escalier de bois en criant:</p> + +<p>—Bon! bon! Est-ce de l'hydromel qu'il vous faut?</p> + +<p>—Mon fils!... Ce jeune homme que je t'avais +confié!...</p> + +<p>—Eh bien?... demanda Catho.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-il devenu?... Où est-il?...</p> + +<p>—Ma foi, il a dormi comme un moine: puis il est +parti, et n'est pas de retour encore...</p> + +<p>Le vieux routier bouillait d'impatience; mais il était +évident que Catho ne pouvait lui fournir aucun renseignement.</p> + +<p>—Donne-moi donc de quoi faire une mesure d'hypocras, +et de quoi sécher cette égratignure.</p> + +<p>Quelques minutes plus tard, Catho plaçait devant +Pardaillan du vin, du sucre candi, de l'ambre, de +la cannelle, du musc et des amandes. Puis, une +infusion de vin chaud mêlé d'huile et de plantes +diverses.</p> + +<p>Le vin chaud mêlé d'huile où des simples plantes +avaient bouilli était pour panser la plaie de sa main +droite; blessure légère, ce qu'il constata en remuant +les doigts.</p> + +<p>Le vin froid, le sucre candi, l'ambre, la cannelle, le +musc et les amandes étaient pour l'hypocras que Pardaillan +se mit à fabriquer. Cependant, il tenait les +yeux fixés sur la porte qu'il dévorait du regard, et +grommelait:</p> + +<p>—Il lui arrivera malheur! Pourquoi diable se mêle-t-il +de ce qui ne le regarde pas? Que diable allait-il +faire au Louvre?...</p> + +<p>Le vieux Pardaillan avait achevé la préparation de +son hypocras et commençait à déguster cette boisson +compliquée, lorsque Pipeau aboya joyeusement et +s'élança au-dehors: l'instant d'après, le chevalier entra +et, apercevant son père:</p> + +<p>—Alerte! Alerte! Je suis poursuivi!</p> + +<p>En quittant le Louvre de la façon qu'on a vue, le +chevalier de Pardaillan, après un détour ayant constaté +que personne n'était à ses trousses, avait pris le +chemin de l'hôtel de Montmorency qu'il ne tarda pas +à atteindre.</p> + +<p>Le maréchal arriva une demi-heure après le chevalier, +et commença par le serrer dans ses bras en lui +disant:</p> + +<p>—Ah! mon cher enfant, votre présence d'esprit m'a +sauvé la vie, et l'a sauvée sans doute à d'autres personnages...</p> + +<p>—Monseigneur, fit le jeune homme, je ne sais de +quoi vous voulez parler. J'ai déjà oublié, ajouta-t-il +avec un sourire, qu'il existe dans Paris une rue de +Béthisy...</p> + +<p>—Aussi généreux que brave! fit le maréchal. Mais +pourquoi la reine Catherine vous a-t-elle accusé?...</p> + +<p>—Sa Majesté me veut mal de mort parce que je +n'ai pas voulu tirer l'épée contre un gentilhomme qui +me fait l'honneur d'être mon ami. Vous le connaissez, +c'est le comte de Marillac... Quant au duc d'Anjou, il +est vrai que je l'ai quelque peu malmené certain soir +où il venait rôder sous les fenêtres de deux personnes +qui logeaient alors rue Saint-Denis...</p> + +<p>Le maréchal pâlit.</p> + +<p>—Vous pensez donc, gronda-t-il, que le frère du +roi...</p> + +<p>—Je vous l'ai dit, monseigneur, et c'est la première +piste que je vous avais indiquée pour retrouver les +deux nobles dames que nous recherchons.</p> + +<p>François de Montmorency, son front dans une main, +paraissait méditer sur cette voie qui s'offrait à ses +recherches.</p> + +<p>—Non! fit-il en secouant la tête. Ce ne peut être +Anjou... Mon frère seul est capable d'avoir médité et +exécuté cette infamie. C'est à lui qu'il faut que j'en +demande raison...</p> + +<p>Et, tendant la main au chevalier:</p> + +<p>—Ainsi, dit-il, c'est pour les défendre que vous vous +êtes exposé à la colère de ces puissants personnages!</p> + +<p>—Monseigneur, balbutia le jeune homme, je vous +ai dit que j'avais à réparer le mal causé jadis par mon +père.</p> + +<p>—Et vous allez sans doute quitter Paris?</p> + +<p>—Moi! s'écria le chevalier avec étonnement.</p> + +<p>—Songez que, si on vous trouve, vous êtes perdu!...</p> + +<p>—Je n'espère rien que de moi-même! dit Pardaillan. +Je ne quitterai pas cette ville, monseigneur.</p> + +<p>Une flamme d'orgueil et d'audace illumina un instant +la physionomie du chevalier.</p> + +<p>—Monseigneur, reprit-il, puis-je vous demander ce +qui est résulté de votre entrevue avec le maréchal +de Damville?</p> + +<p>—Mon frère nie! répondit François d'une voix +sombre.</p> + +<p>—Il nie! Pourtant j'ai entendu, j'ai vu!...</p> + +<p>—Après votre départ, il avait la partie belle pour +nier.</p> + +<p>—Mais là n'est plus la question maintenant. Il faut +trouver le moyen d'obliger l'ennemi à capituler... Avez-vous +pris une décision?</p> + +<p>—Oui, mon jeune ami. Et c'est d'aller à l'hôtel de +Mesmes. J'ai laissé à mon frère trois jours de réflexion +suprême. Après quoi, je le tuerai ou il me +tuera...</p> + +<p>Le ton avec lequel le maréchal prononça ces paroles +prouva au chevalier que rien ne pourrait le faire +changer d'idée.</p> + +<p>François de Montmorency reprit alors:</p> + +<p>—Passons à vous, maintenant. Vous êtes mon hôte, +jusqu'au jour où il n'y aura plus danger pour vous à +sortir d'ici.</p> + +<p>—Excusez-moi, monseigneur... j'ai déjà accepté +l'hospitalité d'une personne qui m'est chère.</p> + +<p>Le maréchal crut qu'il s'agissait de quelque maîtresse +chez qui le jeune homme comptait se réfugier, +et n'insista pas. Seulement, il demanda:</p> + +<p>—Comment ferai-je donc pour vous prévenir si j'ai +besoin de vous?</p> + +<p>—Monseigneur, je viendrai ici tous les jours, ou +j'enverrai quelqu'un qui a toute ma confiance. Mais, +si une complication survenait, on me trouvera à l'auberge +du Marteau-qui-cogne.</p> + +<p>Là-dessus, le jeune homme fit ses adieux au maréchal, +qui le serra dans ses bras.</p> + +<p>Une fois dehors, le chevalier se mit à marcher de +ce pas tranquille et fier qui lui était habituel. Il se +disait qu'au cas où on le chercherait, la meilleure +manière d'attirer l'attention et de se faire arrêter +était de se mettre à courir.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, il avait l'oeil au guet; mais, ne +voyant rien de suspect dans les rues paisibles, il +s'abandonna peu à peu à ses rêveries. Le malheur +est que, lorsqu'on rêve ainsi, on ne voit plus rien +autour de soi. Pardaillan ne vit pas la silhouette de +Maurevert contre lequel il faillit se cogner.</p> + +<p>La chose se passait à l'angle d'une ruelle proche du +Louvre.</p> + +<p>Pardaillan ne vit rien, lui, et poursuivit en même +temps son chemin qui le conduisait au Marteau-qui-cogne +et son rêve qui le conduisait aux pieds de Loïse. +Mais Maurevert, qui n'avait aucune raison de rêver à +ce moment-là, vit parfaitement le chevalier. Il bondit +de joie et s'enfonça dans la boutique obscure d'un +fripier. Lorsque Tardaillan fut passé, Maurevert sortit +de la boutique et avisa un garde qui, son service fini, +se promenait. Il lui dit deux mots, et le garde se mit +à courir. A ce moment arrivèrent Quélus et Maugiron +avec lesquels Maurevert avait rendez-vous. Il les mit +au courant de la rencontre qu'il venait de faire et +s'élança à la poursuite de Pardaillan.</p> + +<p>Tout ce mouvement échappa, bien entendu, au chevalier.</p> + +<p>Au moment où il entrait dans la ruelle Montorgueil, +où se trouvait le cabaret du Marteau-qui-cogne, il entendit +soudain derrière lui le bruit de pas nombreux +et précipités. S'étant retourné, il vit une bande composée +d'une dizaine de gardes, en tête desquels marchaient +Quélus et Maugiron; quelques pas en avant +de tous, venait Maurevert.</p> + +<p>Pardaillan allongea le pas.</p> + +<p>—Arrête, arrête! hurla Maurevert.</p> + +<p>—Au nom du roi! hurla le sergent.</p> + +<p>Pardaillan, son poignard à la main, prit alors une +allure plus rapide. Son intention était de passer devant +le cabaret sans s'y arrêter, et d'aller se perdre +dans le dédale de ruelles qui formait un inextricable +lacis entre la nouvelle église Saint-Eustache et la +place de Grève.</p> + +<p>Mais, au moment où il s'élançait, à l'autre extrémité +de la rue Montorgueil, il vit s'avancer une troupe du +guet.</p> + +<p>Le chevalier était pris! Une légère sueur pointa à +la racine de ses cheveux. Comme il hésitait pour savoir +s'il essaierait de foncer sur l'ennemi qui était +devant lui, un chien courut se jeter dans ses jambes.</p> + +<p>—Pipeau! s'écria Pardaillan. C'est donc que mon +père est là!...</p> + +<p>Et il se jeta dans le cabaret en criant:</p> + +<p>—Alerte! Je suis poursuivi...</p> + +<p>Le vieux Pardaillan bondit jusqu'à la porte. Un coup +d'oeil le convainquit de la gravité de la situation.</p> + +<p>Fermer la porte et la verrouiller fut pour le vieux +routier l'affaire d'un instant.</p> + +<p>A la même seconde, des coups violents furent frappés.</p> + +<p>—Ouvrez, hurlait-on.</p> + +<p>—Barricadons! fit le vieux Pardaillan.</p> + +<p>Les tables, les escabeaux s'entassaient à l'intérieur, +devant la porte. Du dehors, les coups devenaient plus +furieux.</p> + +<p>—Nous le tenons! vociférait une voix que le chevalier +reconnut pour être celle de Maurevert.</p> + +<p>—Catho! Catho! appela le routier.</p> + +<p>La grosse Catho était là, qui assistait sans trop +d'émotion à la bagarre. Et il faut dire que, si elle eut +quelque émotion, ce fut plutôt à la pensée que ce +jeune homme, si brave et si beau, allait être emmené +par les gens du roi.</p> + +<p>—Me voici, monsieur, dit-elle.</p> + +<p>—Un mot. Un seul. Es-tu contre nous? Es-tu avec +nous?</p> + +<p>—Avec vous, monsieur, répondit Catho paisiblement.</p> + +<p>—Tu es une bonne fille, Catho. Je te revaudrai +cela.</p> + +<p>Et le vieux Pardaillan glissa ce mot dans l'oreille +de son fils:—Si elle avait pris parti pour eux, je la +tuais raide!</p> + +<p>—Que t'arrive-t-il? reprit le routier.</p> + +<p>—Je vous raconterai la chose, monsieur. C'est toute +une histoire assez longue.</p> + +<p>M. de Pardaillan père eut ce mot:</p> + +<p>—Catho, du vin!... Raconte, mon fils, nous avons +le temps!</p> + +<p>Et, tandis que des coups sourds ébranlaient la +porte, tandis qu'on entendait au-dedans les aboiements +féroces de Pipeau, et au-dehors les hurlements +du sergent, le chevalier, en quelques mots brefs et +calmes, en un récit méthodique et tranquille, raconta +la scène du Louvre.</p> + +<p>La porte, sous un coup violent, se fendit du haut +en bas.</p> + +<p>—Catho! fit le routier.</p> + +<p>—Me voici, monsieur.</p> + +<p>—Tu as de l'huile, n'est-ce pas, ma fille?</p> + +<p>—De la très bonne huile de noix.</p> + +<p>—Bon! Y a-t-il une cheminée, là-haut?</p> + +<p>—Oui, monsieur.</p> + +<p>—Catho, tu es une bonne fille. Monte là-haut et +allume un grand feu, un bon feu, tu entends, un feu +à faire griller un cochon ou à faire rôtir un moine...</p> + +<p>La grosse Catho s'élança, saisit des fagots et monta.</p> + +<p>—A nous! fit M. de Pardaillan père.</p> + +<p>Et, suivi du chevalier, il se précipita dans les caves. +Dix minutes plus tard, trois jarres d'huile étaient en +haut, plus tout ce qu'il y avait de pain dans l'auberge, +plus une cinquantaine de bouteilles, plus un levier de +fer et une pioche trouvés dans la cave.</p> + +<p>—Voici les munitions! dit le père, en désignant +l'huile.</p> + +<p>—Et voici les provisions! dit le fils.</p> + +<p>—A l'escalier! reprit le vieux.</p> + +<p>L'escalier était en bois. L'escalier était vermoulu. +L'escalier ne tenait plus qu'à quelques crampons.</p> + +<p>—Catho? cria le routier, tu veux bien que je démolisse +ta maison?...</p> + +<p>—Démolissez, monsieur! répondit Catho qui, sur +le feu, plaçait une énorme marmite de fer, et dans +la marmite, versait une jarre d'huile.</p> + +<p>Les deux hommes, à coups de pioche, à coups de +levier, attaquèrent l'escalier par ses crampons. Quand +les crampons qui le scellaient au mur furent arrachés, +ils montèrent en haut et, du pied, des mains, se mirent +à pousser.</p> + +<p>Une clameur terrible retentit: la porte était enfoncée: +gardes et gens du guet, pêle-mêle, se jetaient à +l'intérieur et repoussaient les obstacles accumulés.</p> + +<p>A ce moment, à cette clameur répondit un effroyable +fracas: c'était l'escalier qui s'effondrait!</p> + +<p>—Catho! est-ce que ça chauffe?</p> + +<p>—Ça brûle, monsieur!...</p> + +<p>La marmite d'huile bouillante fut traînée au bord +du trou auquel aboutissait l'escalier lorsqu'il y avait +un escalier.</p> + +<p>La salle du bas était pleine de gens qui démolissaient +la barricade et criaient:</p> + +<p>—Une échelle! Une échelle!...</p> + +<p>Pardaillan père se pencha et cria:</p> + +<p>—Messieurs, retirez-vous, ou nous allons vous échauder!</p> + +<p>Avec une vaste cuiller, il puisa l'huile bouillante et, +à toute volée, en lança le contenu sur les assaillants. +Ah! ce fut un beau concert de hurlements, de clameurs +et de menaces!... En vingt secondes, la salle +du bas était vide!</p> + +<p>—Catho! chauffe, ma fille! chauffe toujours!</p> + +<p>—Je chauffe, monsieur!...</p> + +<p>La rue était pleine de vociférations. Une clameur +plus haute retentit: un menuisier apportait une longue +échelle.</p> + +<p>—Par la fenêtre! hurla Maurevert.</p> + +<p>—Bon! fit le vieux Pardaillan, nouvelle tactique!... +Attendez, mes enfants, nous allons rire!...</p> + +<p>L'échelle, violemment, fut posée contre la fenêtre +et, ses montants s'appuyant sur les vitraux, les firent +sauter en éclats. Le vieux routier ouvrit la fenêtre et +se pencha: sept ou huit hommes montaient l'un derrière +l'autre... il fit un signe... Le chevalier accourut. +Le père et le fils saisirent les montants de l'échelle +et unirent leurs deux forces...</p> + +<p>L'échelle, un instant, se balança puis retomba lourdement, +s'abattit... deux hommes écrasés demeurèrent +sur la chaussée boueuse. Au même instant, la marmite +fut posée sur le rebord de la fenêtre; d'une secousse +violente, les deux assiégés la vidèrent... il y eut un +tonnerre de hurlements et, dans la même seconde, la +place fut vide.</p> + +<p>Les assiégeants effarés, stupides devant une pareille +résistance, se concertaient... Quinze hommes ébouillantés +ou blessés étaient hors de combat, les deux +Pardaillan n'avaient pas une égratignure.</p> + +<p>Paisible, Catho avait replacé sa marmite sur le feu +et faisait chauffer une nouvelle jarre d'huile.</p> + +<p>Seulement, elle poussa tout de même un soupir de +commerçante et murmura:</p> + +<p>—De la si bonne huile de noix, quel dommage!...</p> + +<p>Dehors, les assiégeants cherchaient à s'entendre +pour une nouvelle attaque.</p> + +<p>—Puisque les enragés aiment ce qui brûle, hurla +Maurevert, donnons-leur du feu!</p> + +<p>—Oui! oui! brûlons la bauge et les sangliers!</p> + +<p>—Seigneur! fit Catho, croyez-vous qu'ils vont nous +brûler?</p> + +<p>—Je le crois, dit le vieux routier.</p> + +<p>—Catho! reprit tout à coup le chevalier, qu'y a-t-il +derrière ce mur?</p> + +<p>—Dame... il y a la maison de mon voisin, le marchand +de volailles vivantes.</p> + +<p>—Je te comprends, mon fils! s'écria le père. Essayons +de passer chez le marchand de volailles.</p> + +<p>Le chevalier saisit la pioche et attaqua le mur. Le +vieux Pardaillan, d'un geste, l'arrêta:</p> + +<p>—Cet homme va entendre les coups et prévenir les +gardes: au lieu de fuir, nous ouvrons la brèche qui +leur livre passage.</p> + +<p>—C'est un risque à courir, dit froidement le chevalier. +J'aime mieux mourir dans un corps à corps +que mourir dans le brasier que cette maison va être +tout à l'heure...</p> + +<p>—Va donc, mon fils!...</p> + +<p>Les coups de pioche commencèrent à retentir sourdement.</p> + +<p>Le mur était épais, solide. Au-dehors, heureusement, +le tumulte continuait. Mais des fascines s'accumulaient +au pied de la maison.</p> + +<p>Catho, d'un geste, appela le routier à la fenêtre et, +du doigt, lui montra un homme qui, dans la rue, se +lamentait, se tordait les bras, s'arrachait les cheveux:</p> + +<p>—Le marchand de volailles! dit-elle.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, un épais tourbillon de +fumée monta au ciel et, bientôt, la flamme s'élança en +langues écarlates et commença à lécher les murs de +la maison.</p> + +<p>La maison brûla. On eut toutes les peines à éteindre +ensuite l'incendie qui avait gagné les maisons voisines +et menaçait toute la rue. Quelques voisins subirent +des pertes graves; mais cela comptait pour peu de +choses; l'essentiel était que Maurevert, Quélus et +Maugiron purent se rendre au Louvre bras dessus, +bras dessous.</p> + +<p>Maurevert fut reçu par la reine Catherine de Médicis.</p> + +<p>Les deux mignons le furent par le duc d'Anjou.</p> + +<p>—Madame, dit le premier à la reine mère devant +Nancey qui faillit en avoir la jaunisse de jalousie, +madame. Votre Majesté est vengée: nous avons pris +le jeune truand comme un renard au terrier, et nous +l'y avons enfumé, c'est-à-dire bel et bien grillé, moyennant +un feu de joie dont nous avons fait flamber sa +maison.</p> + +<p>—Maurevert, dit Catherine, je parlerai de vous au +roi.</p> + +<p>Quant à Quélus et Maugiron, ils dirent au duc d'Anjou:</p> + +<p>—Monseigneur, vous êtes vengé... Sans Maurevert, +qui a eu des hésitations inexplicables, nous aurions +déjà pu vous annoncer la chose depuis une heure. +Enfin, c'est fait. L'insolent ne vous regardera plus en +face. Il est mort, brûlé vif.</p> + +<p>—Vous êtes vraiment de bons amis, dit le duc d'Anjou +en se passant du cosmétique sur les sourcils. Je +voudrais être le roi, rien que pour pouvoir vous récompenser +selon vos mérites.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXIX</h3> + + +<h3>COMMENT M. DE PARDAILLAN FILS DÉSOBÉIT<br> +UNE FOIS ENCORE À M. DE PARDAILLAN PÈRE</h3> + +<p>Ni Pardaillan père ni Pardaillan fils n'étaient morts. +Ils s'étaient bel et bien tirés de la fournaise, en passant +par le trou fait à la pioche.</p> + +<p>Les trois assiégés se trouvèrent dans une sorte de +grenier où le voisin serrait ses sacs de grains pour les +volailles qu'il nourrissait. Ce grenier était fermé d'une +vieille porte dont on fit sauter la serrure. Alors, ils se +précipitèrent dans un escalier qui aboutissait à la +cuisine.</p> + +<p>Cette cuisine ouvrait, d'une part, sur la boutique; +mais, par là, on aboutissait à la rue, c'est-à-dire en +plein traquenard. D'autre part, elle donnait sur une +cour assez vaste, dont les quatre côtes étaient occupés +par des poulaillers. Les murs de clôture étaient +assez élevés. Mais il était facile de les franchir en +montant sur le toit d'un poulailler.</p> + +<p>Le chevalier, le premier, se hissa à la force du poignet. +Il tendit la main à Catho, qui en un instant le +rejoignit; puis ce fut le tour du vieux Pardaillan. De +là à la crête du mur, cela devenait un jeu. Et une +fois sur le mur, ils n'eurent plus qu'à se laisser +tomber.</p> + +<p>Ils se trouvèrent alors dans un jardin de maraîcher.</p> + +<p>—Que vas-tu faire? demanda le routier à Catho.</p> + +<p>—Je suis ruinée, dit-elle. Que vais-je devenir?</p> + +<p>—Tu ne peux nous suivre: il faut nous séparer.</p> + +<p>Le chevalier, trouvant que son père en usait peut-être +avec quelque ingratitude, voulut intervenir.</p> + +<p>—Si elle nous suit, dit le routier, nous sommes pris, +et elle aussi: une bonne corde pour tous les trois! +La truanderie est à deux pas; que Catho s'y réfugie. +Une fois là, elle est imprenable. Quant à nous, nous +verrons. Allons, Catho, ma fille, est-ce que cela ne te +paraît pas juste?</p> + +<p>—Très juste! dit-elle. Mais que vais-je devenir sans +un sou!</p> + +<p>—Tends ton tablier!</p> + +<p>Catho releva les coins de son tablier. Le vieux Pardaillan +dégrafa sa ceinture de cuir et, non sans un +soupir d'adieu, en versa le contenu intégralement dans +le tablier.</p> + +<p>—Mais il y a là près de cinq cents écus! s'écria +Catho.</p> + +<p>—Plus de six cents, ma fille!</p> + +<p>—C'est plus que ne valait le taudis!...</p> + +<p>—Prends toujours. Tu reconstruiras une autre auberge, +et tu nous aideras peut-être un jour à la brûler +aussi. Seulement, ne l'appelle plus l'Auberge du Marteau +qui cogne! Appelle-la l'Auberge des deux Morts +qui parlent! Adieu...</p> + +<p>—Adieu, fit à son tour le chevalier, je regrette de +ne rien pouvoir joindre aux écus de monsieur mon +père...</p> + +<p>—Si fait: vous pouvez y joindre votre offrande, +monsieur le chevalier! s'écria vivement Catho.</p> + +<p>Elle tendit sa joue. Et cette ribaude rougit...</p> + +<p>Le chevalier sourit et l'embrassa de tout son coeur +sur les deux joues, ce qui était plus que Catho demandait.</p> + +<p>Les deux hommes s'éloignèrent alors rapidement, +franchirent la porte du jardin et se trouvèrent dans +une ruelle.</p> + +<p>M. de Pardaillan père, suivi de son fils, se mit à +longer vivement la ruelle et aboutit à la rue du Roi +de Sicile; de là, tournant à droite, les deux hommes +tombèrent dans la rue Saint-Antoine, grande artère du +Paris d'alors.</p> + +<p>—Ça! causons un peu de nos affaires, maintenant, +dit le routier. Elles me paraissent quelque peu embrouillées.</p> + +<p>—Elles me semblent fort claires, à moi! dit le +chevalier. Nous sommes tous deux en état de rébellion +flagrante.</p> + +<p>—Que dirais-tu d'une petite promenade hors +Paris?</p> + +<p>Ils allaient ainsi, devisant paisiblement, et ne prenant +pas la peine de se cacher. D'ailleurs, la rue Saint-Antoine +remplie de bourgeois, de passants, de marchands, +les cachait: ils étaient perdus dans la foule +assez nombreuse des piétons.</p> + +<p>—Mon père, répondit Pardaillan, il m'est impossible +de quitter Paris en ce moment.</p> + +<p>—Impossible! Or ça, tu veux donc que nous soyons +pendus? ou écartelés? ou roués vifs?...</p> + +<p>—Non, père, je vous supplie de partir... Quant à +moi, il faut que je reste... Mais que se passe-t-il +là?</p> + +<p>En disant ces mots, le chevalier s'élança. Le vieux +Pardaillan l'arrêta par le bras.</p> + +<p>—Où courez-vous encore? De quoi diable vous mêlez-vous? +Vous ne voulez vous défier ni des hommes, +ni des femmes, ni de votre coeur?</p> + +<p>Ah! monsieur, s'écria le chevalier, ce que j'ai vu +des hommes m'oblige à les mépriser presque tous; je +crains les femmes; et, quant à mon coeur, je le maudis +pour les mauvais tours qu'il me joue! Vous voyez +donc bien que je suis vos avis...</p> + +<p>En parlant ainsi, le chevalier, d'une secousse, s'arracha +à l'étreinte de son père. Le vieux routier demeura +un instant stupéfait.</p> + +<p>—Voilà ce qu'il appelle suivre des avis? gronda-t-il. +Je crois qu'il finira sur l'échafaud et il ne me restera +que la ressource de l'y accompagner! Allons!...</p> + +<p>Et il s'élança à son tour vers le gros rassemblement +qui obstruait la rue Saint-Antoine.</p> + +<p>A cet endroit de la rue, au-dessus de la boutique +d'un marchand de simples et herbes desséchées dont +l'enseigne était vouée—au grand Hippocrate, ledit +marchand avait depuis longtemps fait creuser une +niche. Dans cette niche, il avait placé une statuette +en bois peint figurant un vénérable vieillard habillé +à la grecque, possesseur d'une belle barbe, et qui +n'était autre que le grand Hippocrate en personne. +Or, peu à peu, ce personnage avait changé d'identité. +Le grand Hippocrate était devenu peu à peu et +tout doucement le grand saint Antoine.</p> + +<p>Or, de même que sur une foule de points dans +Paris, de zélés serviteurs de l'Eglise avaient installé +au-dessous de la niche, devant la porte de la boutique, +une table sur laquelle ils avaient placé une +corbeille destinée à recevoir les dons des fidèles à +saint Antoine. Ceux qui étaient riches mettaient un +denier ou un sou; ceux qui étaient pauvres jetaient +un liard; enfin, les moins fortunés mettaient dans +la corbeille du pain, des légumes pour la soupe de +saint Antoine, et ceux qui n'avaient rien du tout +faisaient une croix et une prière.</p> + +<p>Il va sans dire que, tous les soirs, les quêteurs +des couvents venaient recueillir le contenu de la +corbeille.</p> + +<p>Cela dit, on comprendra l'indignation publique +lorsqu'un bourgeois étant venu à passer refusa formellement +de déposer aucune aumône.</p> + +<p>—Saluez au moins le grand saint Antoine, lui +cria-t-on.</p> + +<p>—Mais, objecta le bourgeois, c'est Hippocrate!</p> + +<p>Là-dessus, on cria au blasphème.</p> + +<p>—Mort au huguenot!</p> + +<p>—Mort au parpaillot!</p> + +<p>A ce moment passa une litière traînée par un +cheval blanc, et dans laquelle se trouvait une jeune +femme à l'oeil doux, au visage expressif. La litière +fut naturellement arrêtée par la foule, et la jeune +femme écarta les rideaux pour voir ce qui se passait. +A peine eut-elle aperçu le bourgeois que l'on +malmenait qu'elle s'écria:</p> + +<p>—Quoi! c'est l'illustre Ramus que l'on traite +ainsi!</p> + +<p>Le bourgeois, entendant cette voix amie, fit tous +ses efforts pour se rapprocher de la litière.</p> + +<p>—Laissez-le! criait la jeune femme. Je vous dis +que c'est le savant Ramus!...</p> + +<p>La foule ne comprit qu'une chose: c'est que cette +femme prenait le parti du—huguenot et, ayant +remarqué que la litière ne portait pas d'armoiries, +preuve que la femme n'était pas de noblesse et qu'il +n'y avait pas de ménagement à garder pour elle, cria +tout d'une voix:</p> + +<p>—A mort la parpaillote! Qu'on les brûle tous +deux!</p> + +<p>La litière se trouva aussitôt entourée, et la foule +qui, jusque-là, s'était plutôt amusée, devint tout à +coup furieuse, s'exalta de ses propres clameurs; en +quelques instants, la situation devint menaçante pour +la jeune femme, et elle se mit à jeter des cris de +détresse. Ramus, le visage ensanglanté, s'accrochait +désespérément aux rideaux de la litière.</p> + +<p>—Place! place! hurla tout à coup une voix +éclatante.</p> + +<p>Alors, on vit un jeune homme foncer tête baissée +à travers la foule, écarter les plus enragés à coups +de poing, arriver à la litière, et là, tirant une longue +rapière, en porter des coups furieux aux assaillants +les plus rapprochés.</p> + +<p>Un cercle se forma autour du chevalier de Pardaillan—car +c'était lui.</p> + +<p>La jeune femme, voyant le secours inespéré qui +lui arrivait, reprit courage et tendit la main au +vieux Ramus, qui se hissa dans la litière en +murmurant:</p> + +<p>—Je suis sauvé pour cette fois... mais c'est grand-pitié +qu'un peuple en vienne à de si terribles +méchancetés...</p> + +<p>La foule, voyant sa proie lui échapper, se mit à +jeter des hurlements féroces, mais la flamboyante +Giboulée décrivait de si rapides cercles avec sa +pointe que le vide se maintenait autour du chevalier.</p> + +<p>Cependant les plus furieux allaient se ruer dans +un assaut désespéré, lorsque des cris de douleur +retentirent sur les derniers rangs de la foule qui se +dispersa comme devant un ouragan; c'était M. de Pardaillan +père qui arrivait à la rescousse et s'escrimait +si bien de sa rapière qu'en quelques instants il +eut pris place près de la litière, de l'autre côté de +son fils.</p> + +<p>Avec une pareille escorte, la litière se trouva +assez protégée pour avancer rapidement.</p> + +<p>Et comme, en somme, on ne savait pas trop de +quoi il s'agissait, la foule s'arrêta, se contentant +de menacer du poing les deux sauveurs qui, cent +pas plus loin, remirent leurs épées au fourreau.</p> + +<p>Pardaillan père, une fois le danger passé, avait +rejoint Pardaillan fils en grommelant:</p> + +<p>—De quoi diable t'es-tu encore mêlé là?...</p> + +<p>Le chevalier ne répondit pas: il était tout à +l'émotion qui lui venait en s'apercevant que la litière +suivait exactement le chemin qu'il avait pris le jour +où il avait suivi la Dame en noir avec l'intention +bien arrêtée de lui dire qu'il aimait sa fille Loïse!</p> + +<p>Et que devint cette émotion lorsque la litière entra +dans la rue des Barrés!...</p> + +<p>Enfin, le coeur du chevalier se mit à battre plus +fort que jamais lorsque la litière s'arrêta devant la +maison où il avait vu entrer Jeanne de Piennes!...</p> + +<p>Le vieux Ramus descendit de la litière, suivi de la +jeune femme qui sauta légèrement à terre.</p> + +<p>—Entrez, dit-elle de sa voix douce, entrez, mon bon +père, Il faut que vous vous reposiez quelque peu.</p> + +<p>—Vous êtes une charmante enfant, dit Ramus, qui +ne paraissait pas trop ému de ce qui venait de lui +arriver; et j'aurai grand plaisir à me reposer en +votre société.</p> + +<p>Et, comme la porte s'ouvrait au coup de marteau, +le savant entra dans la maison. Alors la jeune femme +se tourna vers le chevalier et son père.</p> + +<p>—Entrez, dit-elle avec une tendre autorité.</p> + +<p>Le chevalier eût bien voulu s'en aller: la curiosité +de connaître cette maison où était entrée la mère +de Loïse l'emporta.</p> + +<p>L'intérieur de la maison était d'aspect de bourgeoisie. +Ils pénétrèrent dans une salle à manger, et la +dame ordonna à une servante d'apporter des rafraîchissements.</p> + +<p>—Messieurs, dit-elle alors, je m'appelle Marie Touchet. +Me ferez-vous la grâce de me dire à qui je dois +d'être en vie?</p> + +<p>Le chevalier ouvrait déjà la bouche. Le vieux routier +lui marcha sur le pied et se hâta de répondre:</p> + +<p>—Madame, je m'appelle Brisard, ancien sergent des +années du roi, et mon jeune camarade que voici et +qui est gentilhomme s'appelle M. de La Rochette.</p> + +<p>Marie Touchet remercia ses deux sauveurs en +termes émus et voulut leur faire promettre de la +revenir voir, ce à quoi ils ne voulurent pas s'engager.</p> + +<p>—Quelles relations Jeanne de Piennes pouvait-elle +avoir avec la dame que nous quittons? se demandait +le chevalier.</p> + +<p>—Je me demande à quoi nous sert d'avoir exposé +notre vie pour ces inconnus! dit le vieux routier. Sans +compter qu'un peu plus, vous alliez dire votre nom, +alors que nous devons nous cacher... nous défier de +Paris tout entier!</p> + +<p>—Oh! mon père, croyez-vous donc que cette femme +qui nous doit la vie serait capable de nous trahir?</p> + +<p>—Je me méfierais du meilleur de mes amis en ce +moment.</p> + +<p>Le lendemain, Marie Touchet reçut la visite du roi +Charles IX, qui, comme toujours, vint seul et secrètement.</p> + +<p>Elle le mit au courant de ce qui s'était passé la +veille et ajouta:</p> + +<p>—Mon cher sire, si vous avez quelque amour pour +moi, vous récompenserez ce vieux sergent qui se +nomme Brisard et ce jeune gentilhomme, si brave, +M. de La Rochette.</p> + +<p>—Je le veux, dit le roi, je le veux, ma chère Marie.</p> + +<p>Le roi ordonna de rechercher activement Brisard, +ancien sergent, et un gentilhomme nommé de La +Rochette, et qu'on les lui amenât dès qu'ils seraient +trouvés. Malgré d'activés recherches, on ne put mettre +la main ni sur Brisard, ni sur La Rochette! Le +roi en fut très contrarié, et son grand prévôt tomba +en disgrâce.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXX</h3> + +<h3>LE GÎTE</h3> + +<p>En quittant la maison de la rue des Barrés, le père +et le fils discutèrent, en se promenant sur les bords de +la Seine, de l'endroit où, ils se cacheraient et de ce +qui leur restait à faire. Tout en discutant, ils descendaient +le cours du fleuve, et ils vinrent à passer +devant une guinguette.</p> + +<p>—J'ai faim! dit le chevalier.</p> + +<p>—Et moi, j'enrage de soif, dit le vieux routier. +Entrons! J'espère que tu as de l'argent pour payer +une omelette et une bouteille.</p> + +<p>Le chevalier se fouilla et fit un signe négatif.</p> + +<p>—J'ai tout donné à Catho! reprit le vieux routier.</p> + +<p>—Monsieur, je pense que nous ne devons pas le +regretter. Catho nous a sauvé la vie...</p> + +<p>—Je ne dis pas non; mais, si nous mourons de +faim et de soif, elle n'aura pas sauvé grand-chose!...</p> + +<p>Avec un soupir, les deux hommes s'éloignèrent de +la guinguette. Tristes et silencieux, ils continuèrent à +descendre le cours du fleuve.</p> + +<p>—Chevalier, dit tout à coup le vieux Pardaillan, +nous cherchons la pitance et le gîte... viens, faisons-nous +renards et loups... reprenons la route, reprenons +ensemble nos longues étapes que guide le +hasard; nous parcourrons la France, nous verrons +le monde entier, si tel est notre bon plaisir!...</p> + +<p>Au discours du vieux routier, le chevalier répondit +en secouant la tête; il ne voulait pas quitter Paris +parce que Loïse était à Paris. Du moins, il avait la +conviction qu'elle y était.</p> + +<p>—Ainsi, reprit le père, tu refuses encore de me +suivre?</p> + +<p>—Mon père, je vous l'ai déjà dit: plutôt que de +quitter Paris, je mourrais.</p> + +<p>—Bon, bon... cherchons donc un gîte?</p> + +<p>—Je crois, monsieur, en avoir trouvé un, fit le +chevalier.</p> + +<p>—Voyons. Est-ce quelque bel arbre bien feuillu?</p> + +<p>—Rien de cela, monsieur: c'est un palais, l'hôtel +de Montmorency. Le noble duc m'a offert l'hospitalité. +Allons la lui demander pour tous deux.</p> + +<p>—Ouais, tu oublies donc, chevalier, que j'enlevai +jadis sa fille et que ce digne maréchal doit avoir +conservé quelque bonne dent contre ton père?</p> + +<p>—Vous vous trompez; s'il y a eu rancune, cette +rancune est maintenant évanouie.</p> + +<p>—Je ne m'y fie pas. Mais enfin, puisque tu as l'hospitalité +chez Montmorency, que ne le disais-tu plus +tôt? Cela m'eût épargné des inquiétudes. Voilà donc +ton gîte tout trouvé.</p> + +<p>—Le vôtre aussi, mon père.</p> + +<p>—Ne t'inquiète pas de moi. Du moment que tu +as un gîte, le mien est tout trouvé aussi.</p> + +<p>—Et c'est?</p> + +<p>—Pardieu, l'hôtel de Mesmes! Allons, chevalier, +je t'accompagne jusqu'au bac, et puis je prendrai le +chemin du Temple. Nous aurons ainsi un pied dans +l'un et l'autre camp.</p> + +<p>Ce plan, après réflexion, parut le plus simple et le +meilleur au chevalier qui l'adopta aussitôt.</p> + +<p>En arrivant au bac qui était presque en face du +palais que Catherine faisait bâtir sur l'emplacement +de l'ancienne Tuilerie, le père et le fils s'embrassèrent; +le bateau étant à ce moment sur l'autre rive, +le chevalier dut attendre quelques moments et en +profita pour dire à son père:</p> + +<p>—Monsieur, vous m'avez déjà rendu le service +d'aller à la Devinière pour ramener mon chien Pipeau. +Or, j'y ai laissé un autre ami auquel je tiens assez...</p> + +<p>—Serait-ce un autre chien?</p> + +<p>—Non, monsieur, c'est un cheval.</p> + +<p>—Diable! Mais nous sommes riches. Un cheval +vaut de l'argent, s'il est bon...</p> + +<p>—Il est excellent. Mais gardez-vous de le vendre, +mon père!</p> + +<p>—Et pourquoi?</p> + +<p>—Parce qu'il s'appelle Galaor! fit en souriant le +chevalier.</p> + +<p>—Galaor! réfléchit le vieux routier. Galaor... où +ai-je entendu ce nom-là?... Galaor... j'y suis! C'est +aux Ponts-de-Cé... M. de Damville me racontait l'histoire +d'une aventure à lui arrivée, et où il avait été +sauvé. Ah ça! mais c'est donc toi qui as sauvé Damville?...</p> + +<p>Le chevalier sourit.</p> + +<p>—Et tu ne le disais pas! Vive Dieu!...</p> + +<p>A ce moment, le bac accostait et le chevalier embarqua, +tandis que le vieux routier, tout joyeux, tout +courant, prenait le chemin de la Devinière...</p> + +<p>En arrivant à l'hôtel de Montmorency, le chevalier, +suivi de Pipeau, se fit conduire au maréchal.</p> + +<p>—Monseigneur, lui dit-il simplement, la personne +à qui je comptais demander l'hospitalité n'est pas à +Paris...</p> + +<p>Sans rien dire, le maréchal prit le chevalier par +la main et le conduisit dans une chambre magnifique.</p> + +<p>—Chevalier, lui dit-il, vous êtes chez vous.</p> + +<p>Pendant ce temps. M. de Pardaillan père arrivait +à la Devinière, tout courant, se précipitait dans les +cuisines et demandait d'une voix empressée:</p> + +<p>—Où est Galaor?...</p> + +<p>—Galaor? fit Landry stupéfait. Il est à son écurie. +Mais cet homme que vous avez blessé...</p> + +<p>—Quelle écurie, mort-diable? interrompit Pardaillan.</p> + +<p>—A droite de la cour, dit l'aubergiste effaré.</p> + +<p>Le vieux routier n'entendait plus. Déjà il courait +à l'écurie indiquée, suivi de maître Landry, qui lui +désigna un beau cheval aubère à tête fine et intelligente.</p> + +<p>—Voici Galaor! dit-il. Mais le blessé...</p> + +<p>—Vous m'ennuyez, maître Landry, avec votre vicomte +d'Aspremont, s'écria Pardaillan qui commençait +à seller Galaor. Est-ce ma faute s'il est tombé +sur la pointe de mon épée? Eh bien, voyons, est-il +mort?</p> + +<p>—Mais il n'est pas mort, monsieur!</p> + +<p>—Diable!... Ah! le misérable! Et qu'en avez-vous +fait?</p> + +<p>—C'est ce que je voulais vous dire. Quand il eut +repris ses sens, il a dit que la chose vous coûterait +cher!</p> + +<p>—Bah! vraiment?</p> + +<p>—Et il a voulu être porté à l'hôtel de Mesmes!</p> + +<p>—Diable, diable!... fit Pardaillan qui s'arrêta court +et se mit à réfléchir. Bah! s'écria-t-il tout à coup, +Galaor arrangera tout cela! Allons, adieu, maître +Landry.</p> + +<p>Sur ce, le vieux Pardaillan sauta en selle et s'éloigna +au trot rapide de Galaor. Bientôt, il arriva à +l'hôtel de Mesmes, fit placer Galaor à l'écurie par +Gillot qui reconnut aussitôt l'ancienne monture +du maréchal, et se demanda grâce à quel sortilège +ce cheval, qui avait disparu tout à coup, était +ramené par l'homme qui lui voulait couper les +oreilles.</p> + +<p>Cependant, le vieux Pardaillan s'était rendu chez +le maréchal.</p> + +<p>—Je vous attendais, dit celui-ci. Nous avons diverses +questions à régler.</p> + +<p>—D'abord la question d'Aspremont? fit Pardaillan.</p> + +<p>—Oui; je vous avais recommandé de vous faire +son ami, et voici qu'on me le ramène en triste état; +vous me privez d'un fidèle serviteur...</p> + +<p>—Je vous en ramène un autre, monseigneur.</p> + +<p>—Où est-il? fit vivement le maréchal.</p> + +<p>—A l'écurie, monseigneur. Si j'osais vous faire une +prière, ce serait de descendre avec moi jusqu'à vos +écuries.</p> + +<p>Le maréchal, intrigué, acquiesça d'un geste et suivit +Pardaillan. Celui-ci descendit dans la cour, ouvrît la +porte de l'écurie et montra du doigt, sans rien dire, +Galaor attaché à son râtelier.</p> + +<p>—Mon ancien destrier de bataille! fit le maréchal +étonné. Qui me l'a ramené?... Vous?...</p> + +<p>—Moi, monseigneur. Il m'a été donné comme vous +l'aviez donné; et celui qui vient de m'en faire présent, +c'est celui-là même qui, certain soir où vous +étiez attaqué par des truands, vous prêta main-forte.</p> + +<p>—C'est vrai; cet inconnu m'a sauvé la vie, dit le +maréchal.</p> + +<p>—Cet inconnu, c'est le chevalier de Pardaillan, fils +unique et héritier de votre humble serviteur!</p> + +<p>—Venez, dit le maréchal qui, sortant de l'écurie, +remonta rapidement à son cabinet, agité, silencieux, +tandis que le vieux routier l'examinait en dessous, en +souriant. Expliquez-moi tout d'abord votre duel avec +Orthès.</p> + +<p>—Mon Dieu, monseigneur, c'est bien simple: lorsque +je suis arrivé ici, M. d'Aspremont m'a regardé et +m'a parlé d'une façon qui m'a déplu. Je le lui ai dit. +En galant homme qu'il est, il a compris. Aujourd'hui, +nous avons trouvé l'occasion de nous exprimer en +douceur toute l'estime que nous avons l'un pour +l'autre.</p> + +<p>—Ainsi, pas de haine entre vous?</p> + +<p>—Pas la moindre haine, dit sincèrement Pardaillan.</p> + +<p>—Bon. Venons-en donc à Galaor, c'est-à-dire à +votre fils. Vous dites que c'est lui qui, si heureusement, +me prêta main-forte?</p> + +<p>—La preuve, monseigneur, c'est qu'il m'a donné +Galaor en signe de reconnaissance.</p> + +<p>—Votre fils, mon cher, est un vrai brave. Vous +m'aviez promis de me l'amener.</p> + +<p>Le vieux routier réfléchit un instant; et, pour +dérouter entièrement le maréchal, il résolut d'employer +l'arme la plus redoutable: la vérité.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il, j'ai proposé à mon fils d'être +à vous: il ne l'a pas voulu parce qu'il est déjà à +M. de Montmorency. Mon fils, monseigneur, a surpris +un redoutable secret: il a assisté à votre entrevue, +à l'auberge de la Devinière. Il a donc tout lieu +de redouter votre colère ou la terreur de quelqu'un +de vos acolytes, M. de Guitalens, par exemple. Il est +persuadé que, si vous le teniez, vous l'enverriez à la +Bastille, d'où il s'est échappé par miracle. Voilà les +bonnes et solides raisons qu'il m'a données, pour ne +pas venir ici. En outre, il est à Montmorency. Or, +je suis à vous, moi! Il en résulte que je me trouve +dans la nécessité ou de vous trahir, ce qui serait +abominable, ou de devenir l'ennemi de mon fils, ce qui +me paraît plus impossible encore.</p> + +<p>—Mais, demanda le maréchal, pourquoi le jeune +homme est-il contre moi?</p> + +<p>—Il n'est pas contre vous, il est avec Montmorency, +voilà tout. Il vous en veut si peu, monseigneur, et +il a si peu envie de chercher à vous nuire, qu'il va +quitter Paris dès ce soir...</p> + +<p>—Et pourquoi diable quitte-t-il Paris?... Pardaillan, +franchise pour franchise. Il est très vrai que j'ai eu un +instant l'idée de le rendre à Guitalens, dont il a surpris +la conversation avec moi, je veux que le diable +m'écorche vif, si je sais comment! Pardaillan, votre +fils a le génie de la bravoure; mais il est sans appui. +Amenez-le-moi! je l'enrichis!</p> + +<p>—Vous oubliez, monseigneur, qu'en raison même +de cette attitude qu'il a eue au Louvre, il est poursuivi, +traqué, et qu'il lui faut quitter Paris, sous peine d'être +pendu.</p> + +<p>—Dans mon hôtel, le chevalier sera plus en sûreté +que dans le château où, sans aucun doute, mon frère +l'envoie.</p> + +<p>—Mais, si je ne me trompe, il doit être déjà parti. +La chose pressait. En effet, voici ce qui nous est +arrivé.</p> + +<p>Ici, Pardaillan raconta le siège du Marteau-qui-cogne.</p> + +<p>—Vous voyez, acheva le vieux routier, qu'il était +temps que le chevalier quittât Paris.</p> + +<p>—Mais alors, vous êtes tout aussi compromis que +lui! Pourquoi êtes-vous resté?</p> + +<p>—Parce que je vous avais promis de vous aider, +monseigneur, dit simplement Pardaillan.</p> + +<p>Le maréchal tendit sa main au vieux routier, qui +s'inclina plutôt pour cacher son sourire, que par +respect.</p> + +<p>Ce fut ainsi que les deux Pardaillan, après avoir +failli se trouver sans gîte, eurent définitivement chacun +un véritable palais pour demeure.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXI</h3> + +<h3>LA REINE MÈRE</h3> + +<p>Trois jours après la scène du Louvre, ainsi qu'il +l'avait annoncé à son frère, François de Montmorency +se rendit à l'hôtel de Mesmes, résolu à terminer +d'un coup de foudre cette haine de dix-sept ans. Le +chevalier de Pardaillan avait insisté vainement pour +l'accompagner.</p> + +<p>Il était environ sept heures du soir, lorsque le maréchal +arriva devant l'hôtel de Mesmes. Il fit un signe +à son écuyer qui, en cette circonstance, remplissait +les fonctions de héraut d'armes.</p> + +<p>Sans descendre de cheval, l'écuyer sonna du cor.</p> + +<p>La grande porte de l'hôtel demeura fermée.</p> + +<p>Il y eut un nouvel appel de cor, puis un troisième.</p> + +<p>Le silence demeura profond.</p> + +<p>Aux environs, quelques têtes se montrèrent un instant +à des fenêtres, puis disparurent aussitôt.</p> + +<p>Alors, sur un nouveau signe du maréchal, le héraut +d'armes mit pied à terre et heurta rudement le marteau +de la porte. Un judas glissa dans sa ramure.</p> + +<p>—Qui demandez-vous? fit une voix.</p> + +<p>—Nous demandons, dît le héraut, Henri de Montmorency, +qu'on appelle duc de Damville.</p> + +<p>—Que lui voulez-vous? reprit la même voix.</p> + +<p>—Nous venons lui demander justice pour une injure +dont il nous frappa. Que s'il refuse, nous en +appellerons au jugement de Dieu.</p> + +<p>La porte s'entrebâilla. Un officier, aux armes de +Damville, sortit, se découvrit, s'inclina devant François +et dit:</p> + +<p>—Monseigneur, je suis fâché d'avoir à vous apprendre +une mauvaise nouvelle: l'hôtel est vide depuis +hier. Mon maître, monseigneur de Damville, sur ordre +exprès de Sa Majesté le roi, a dû subitement quitter +Paris.</p> + +<p>François pâlit et jeta un sombre regard sur l'hôtel.</p> + +<p>—Monseigneur, reprit l'officier, que s'il vous plaît +de vous reposer en cette demeure, je m'empresserai +d'y exercer, vis-à-vis de vous, les lois de l'hospitalité.</p> + +<p>François regarda le héraut, qui répondit.</p> + +<p>—Nous refusons l'hospitalité offerte.</p> + +<p>L'officier, alors, se couvrit, rentra dans l'hôtel et +referma la porte. Alors, le héraut sonna du cor, et, +par trois fois, appela à haute voix Henri de Montmorency. +Puis, il mit pied à terre, s'approcha de la +grande porte et dit:</p> + +<p>—Henri de Montmorency, nous sommes venus te +demander raison d'une injure grave. Nous t'avons prévenu +que nous serions à ta porte ce soir. Nous déclarons +que tu as fui lâchement, nous te déclarons félon, +et nous te laissons notre gant en signe de défi, tant +est juste notre cause!</p> + +<p>A ces mots, François déganta sa main droite.</p> + +<p>Le héraut prit le gant; dans la sacoche de son +cheval, il prit un marteau et un clou; et, s'approchant +alors de la grande porte de l'hôtel, il y cloua le +gant.</p> + +<p>Quelques minutes encore, François de Montmorency +attendit pour voir si ce suprême outrage serait relevé +par son frère, car il ne doutait pas qu'il ne fût dans +l'hôtel.</p> + +<p>Puis, voyant que la porte demeurait fermée, et n'entendant +aucun bruit, il se retira.</p> + +<p>A ce moment, deux hommes se montrèrent au coin +même de cette ruelle, où le chevalier de Pardaillan +avait tenté son attaque contre le maréchal de Damville: +c'était le chevalier lui-même et le comte de +Marillac.</p> + +<p>En effet, dès que François de Montmorency eut +quitté son hôtel, le chevalier en était sorti presque +aussitôt, et avait couru rue de Béthisy, où il avait +trouvé le comte. En deux mots, il lui avait raconté +la tentative qu'allait faire le maréchal. Marillac n'avait +en somme que peu d'intérêt à aider Montmorency, +malgré la sympathie qu'il éprouvait pour lui. Mais, +en revanche, il s'était mis une fois pour toutes à la +disposition du chevalier, pour lequel son amitié et +son admiration allaient grandissant. Aussi, n'hésitât-il +pas à suivre son ami, qui l'entraîna à l'hôtel de +Mesmes.</p> + +<p>—Si le maréchal entre dans son hôtel, expliqua Pardaillan, +et que nous ne le voyons pas en sortir, nous +y entrerons, et il faudra bien qu'on nous dise ce qu'il +est devenu.</p> + +<p>—Je ne crois pas qu'il entre, fit le comte. Je +connais assez Damville pour supposer qu'il voudra +éviter cette entrevue.</p> + +<p>Les deux jeunes gens, cachés dans une encoignure, +assistèrent donc à la scène que nous venons de retracer.</p> + +<p>—Vous voyez que j'avais deviné juste, dit le comte +de Marillac, lorsque le maréchal fut parti.</p> + +<p>Ils revinrent alors vers l'hôtel Coligny, le comte +pensif, le chevalier inquiet, de cette profonde inquiétude +qui serre la gorge, et qu'il cachait sous ce masque +de froideur et ces saillies qui lui étaient habituelles.</p> + +<p>En arrivant devant l'hôtel Coligny, Pardaillan tendit +sa main et annonça qu'il retournait près du maréchal.</p> + +<p>Mais le comte le retint.</p> + +<p>—Voulez-vous, dit-il, me faire un grand plaisir? +Il s'agit simplement de dîner avec moi ce soir; puis, +vers neuf heures, je vous emmènerai quelque part, où +je meurs d'envie de vous présenter à une personne...</p> + +<p>—A qui donc? fit le chevalier en souriant.</p> + +<p>—A ma fiancée. Vous acceptez? Vous êtes libre ce +soir?...</p> + +<p>—Je suis libre, mon ami; mais fusse-je enfermé à +la Bastille, que, pour avoir l'honneur d'être présenté à +celle que vous appelez votre fiancée, je démolirais la +Bastille!</p> + +<p>Devisant ainsi, et se disant le plus simplement du +monde de ces choses énormes, les deux amis se dirigèrent +vers une guinguette, où ils dînèrent de bon +appétit.</p> + +<p>Vers neuf heures, le comte de Marillac, suivi du +chevalier, prit le chemin de la rue de la Hache.</p> + +<p>Il avait été maintes fois question, entre Pardaillan +et Marillac, de la scène du Pont de bois; mais +jamais Pardaillan n'avait songé à dire que, ce jour-là, +la reine de Navarre était accompagnée d'une jeune +fille. De son côté, Alice de Lux n'avait jamais dit +à son fiancé qu'elle se trouvait dans cette circonstance +auprès de Jeanne d'Albret; en effet, il eût fallu +expliquer comment la reine, avait été attaquée; elle +craignait, par un mot imprudent, de révéler son attitude...</p> + +<p>Il en résultait d'une part: Marillac ignorait que +Pardaillan eût sauvé sa fiancée; de l'autre, Pardaillan +ignorait que la compagne de la reine de Navarre fût +précisément cette jeune fille, dont son ami l'avait +entretenu avec tant de passion.</p> + +<p>Cela dit, revenons à Alice de Lux. Il y avait en +elle de l'anxiété et de la terreur. L'anxiété venait de la +présence chez elle de Jeanne de Piennes et de Loïse. +Elle avait, il est vrai, pris toutes ses précautions. +Jeanne et sa fille étaient logées au premier, dans deux +chambres qui donnaient sur le derrière de la maison. +Elles y étaient enfermées à clef. Mais, enfin, un hasard +pouvait révéler leur présence à Marillac.</p> + +<p>Et alors, comment expliquerait-elle cette présence?</p> + +<p>Ce qui provoquait sa terreur, c'était un laconique +billet qu'elle venait de recevoir.</p> + +<p>On n'a pas oublié que ses conventions avec la reine +Catherine l'obligeaient à déposer, tous les soirs, dans +la plus basse fenêtre de la tour, construite pour +l'astrologue Ruggieri, une sorte de rapport de police. +Généralement, elle se contentait de quelques mots +vagues, tracés d'une écriture contrefaite:</p> + +<p>—Rien de nouveau à dire... ou bien—J'ai vu l'homme, +tout va bien...</p> + +<p>Ce soir-là, au moment où Alice jetait son rapport, +elle se sentit saisir par la main, et, dans cette main, +on glissa un papier plié.</p> + +<p>Ce billet venait de Catherine de Médicis, mais ne +portait aucune signature, aucun signe qui pût laisser +deviner qui l'avait sinon écrit, du moins dicté.</p> + +<p>Voici ce qu'il contenait:</p> + +<p>Retenez l'homme, ce soir, jusqu'à dix heures. Renvoyez-le +à cette heure sans tarder. S'il veut passer la +nuit chez vous, trouvez un prétexte; mais qu'à dix +heures il soit dans la rue; on veut bien ajouter qu'il +ne lui arrivera pas de mal.</p> + +<p>La cynique supposition que le comte voudrait peut-être +passer la nuit dans la maison amena une flamme +de honte sur les joues d'Alice de Lux, et deux larmes +brûlantes à ses yeux. Quant aux derniers mots +du billet, ils ne la rassuraient pas!... Si Catherine de +Médicis voulait que le comte fût dans la rue à dix +heures, c'est qu'elle avait l'intention de le faire attaquer, +enlever... que savait-elle?... toutes sortes de sinistres +pressentiments l'assaillaient...</p> + +<p>Et, lorsqu'elle entendit heurter le marteau, sa résolution +fut prise à l'instant. Coûte que coûte, arrive +qu'arrive, elle décida de retenir Marillac toute la nuit, +s'il le fallait...</p> + +<p>Quelques instants plus tard, le comte entra dans +la pièce.</p> + +<p>—Chère Alice, dit-il, je veux vous présenter le chevalier +de Pardaillan, que je considère comme un +frère.</p> + +<p>Alice frémit. Du premier coup d'oeil, elle avait reconnu +le jeune homme du Pont de bois, celui qui, +après avoir sauvé la reine de Navarre, l'avait accompagnée +chez le Juif du Temple.</p> + +<p>Pardaillan, qui, après s'être incliné, relevait la tête, +la reconnut aussi à l'instant même. Il y eut chez +Alice un moment de poignante angoisse.</p> + +<p>Pardaillan ne fit pas un geste de surprise, et il eut +si parfaitement l'air de voir Alice pour la première +fois qu'elle-même s'y trompa.</p> + +<p>Aussitôt, elle se rassura, du moins en ce qui concernait +ce nouveau danger.</p> + +<p>—Comment se fait-il, se demandait Pardaillan, que +je retrouve ici la suivante de la reine de Navarre? +Pourquoi paraît-elle si troublée, si inquiète?... Je me +rappelle que la reine lui a reproché, d'étrange façon, +de l'avoir entraînée au Pont de bois...</p> + +<p>Et le chevalier se mit à étudier sérieusement la +jeune femme. Au bout de quelques minutes, tous les +trois causaient gaiement. Et, cependant, Alice voyait +avec terreur l'aiguille de l'horloge avancer vers dix +heures.</p> + +<p>—Comment faire, maintenant? Comment lui dire?</p> + +<p>Dix heures sonnèrent. Elle tressaillit et se mit à +parler avec volubilité; et sa causerie eût paru charmante +à tout autre qu'à Pardaillan, dont les soupçons +s'éveillaient à chaque mot qu'elle prononçait. Il lui +semblait qu'elle avait des gestes équivoques; il lui +surprenait des pâleurs soudaines et des rougeurs excessives, +qui étaient étranges; et il ne fut pas surpris +du cri de terreur qu'elle jeta, au moment où le +comte, se levant, annonça qu'il était temps de se +retirer.</p> + +<p>—Pour Dieu, fit-elle d'une voix haletante, demeurez +encore!...</p> + +<p>—Chère âme, dit Marillac, voici encore de vos +terreurs...</p> + +<p>—Madame, dit le chevalier avec un accent tel +qu'elle comprit ce qui se passait dans son esprit, je +vous jure que, ce soir, il n'arrivera rien de fâcheux à +mon ami.</p> + +<p>Elle lui jeta un regard de souveraine reconnaissance, +et n'eut que la force de murmurer au comte:</p> + +<p>—Allez donc, mon bien-aimé, mais souvenez-vous que +vous m'avez juré de veiller sur vous-même...</p> + +<p>Et, comme ils sortaient tous trois dans le jardinet, +elle se pencha brusquement à l'oreille de Pardaillan:</p> + +<p>—Par pitié, ne le quittez pas qu'il ne soit en sûreté... +Je crois qu'on veut le tuer...</p> + +<p>Le chevalier ne put réprimer un tressaillement.</p> + +<p>Les deux hommes sortirent et s'éloignèrent. Long-temps, +Alice demeura dans la nuit, sur le pas de sa +porte; mais enfin, n'entendant rien, elle rentra presque +rassurée.</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous? demanda le comte à Pardaillan.</p> + +<p>—Je pense... eh bien, oui, c'est vraiment une adorable +jeune femme...</p> + +<p>—Avez-vous vu, reprit le comte, comme elle m'a +recommandé de veiller sur moi-même. Elle a, par +moments, des peurs inexplicables...</p> + +<p>—Eh! fit vivement le chevalier, qui vous prouve +que ces peurs ne sont pas justifiées? Je crois bien +que les femmes ont de certains instincts supérieurs +aux raisonnements des hommes...</p> + +<p>A ce moment, comme ils entraient dans la rue de +Béthisy, une ombre, qui les avait suivis pas à pas, +s'approcha d'eux soudain. Les deux jeunes gens se +mirent en garde.</p> + +<p>—Messieurs, dit l'homme qui venait de les rejoindre, +ne redoutez rien, je vous prie. J'ai simplement +deux mots à dire à celui d'entre vous qui est le comte +de Marillac.</p> + +<p>Pardaillan tressaillit: il venait de reconnaître la +voix de Maurevert. Il garda le silence et remonta +son manteau pour cacher son visage. Marillac répondit:</p> + +<p>—C'est moi, monsieur. Qu'avez-vous à me dire?</p> + +<p>—Monsieur le comte, je voudrais vous parler seul +à seul.</p> + +<p>—Vous pouvez parler devant monsieur, qui est +mon ami.</p> + +<p>Maurevert hésita un moment, cherchant à entrevoir +le visage de Pardaillan. Enfin, il se décida:</p> + +<p>—Monsieur le comte, dit-il, je suis chargé par une +personne de vous prier de m'accompagner jusque +chez elle...</p> + +<p>—Qui est cette personne? fit Marillac.</p> + +<p>—Une femme d'un rang auguste, voilà tout ce que +je puis dire, puisque nous ne sommes pas seuls et +que ce secret n'est pas à moi.</p> + +<p>—Jusqu'où dois-je vous accompagner, si je m'y +décide?</p> + +<p>—Jusqu'à la première maison du Pont de bois, +monsieur le comte... mais vous devez être seul.</p> + +<p>Vivement, Pardaillan entraîna alors Marillac à quelques +pas de Maurevert.</p> + +<p>—Savez-vous quel est l'homme qui vous parle? +C'est Maurevert, l'un des sbires de Catherine. Et savez-vous +qui vous attend à la maison du Pont de bois? +C'est la Médicis elle-même!</p> + +<p>—Vous en êtes bien sûr?</p> + +<p>—J'en mettrais ma main au feu. Ainsi, mon cher, +renvoyons Maurevert avec tous les honneurs qui lui +sont dus, c'est-à-dire...</p> + +<p>Pardaillan n'eut pas le temps d'achever sa phrase.</p> + +<p>Marillac s'était retourné vers Maurevert, et, avec +une sorte de désespoir fébrile, avait dit:</p> + +<p>—Je suis prêt à vous suivre, monsieur!... (Il faut +bien que je voie enfin ma mère de près? songea-t-il +avec une terrible amertume.)</p> + +<p>—Que faites-vous! s'écria Pardaillan.</p> + +<p>—Venez donc, monsieur le comte! dit Maurevert.</p> + +<p>Le chevalier essaya de retenir Marillac. Celui-ci, en +proie à un trouble incompréhensible, saisit son ami +dans ses bras, comme pour lui dire un suprême adieu, +colla sa bouche à son oreille, et, d'une voix palpitante, +prononça:</p> + +<p>—Mon cher, je vous dis adieu, et je vous bénis pour +tout le bonheur que m'a donné votre charmante +amitié...</p> + +<p>—Ah ça! murmura Pardaillan, devenez-vous fou?</p> + +<p>—Non! Car j'espère bien que Catherine de Médicis +va me faire assassiner, et ce sera beau, voyez-vous!</p> + +<p>—Par la mort-Dieu! je ne vous quitte pas!</p> + +<p>—Tu vas me quitter, Pardaillan! Car, là où je vais, +tu ne peux venir! Pardaillan, ce n'est pas le comte de +Marillac qui va chez la reine mère... oui, je dis bien, +la reine mère... C'est Déodat; c'est l'enfant ramassé +sur les marches d'une église! Maintenant, veux-tu +savoir pourquoi, sachant que je vais être assassiné, +je vais chez la reine?...</p> + +<p>—Oui, oh! oui, fit Pardaillan qui haletait.</p> + +<p>—Eh bien, c'est parce que je veux connaître ma +mère! Et que Catherine de Médicis... est ma mère!...</p> + +<p>Et, s'arrachant de l'étreinte de son ami, le comte fit +un signe à Maurevert et s'élança rapidement dans la +direction du Pont de bois.</p> + +<p>Le chevalier demeura quelques minutes comme +étourdi.</p> + +<p>—Déodat, fils de la Médicis! murmura-t-il.</p> + +<p>Puis, reprenant son sang-froid, il s'élança à son tour +vers la maison qu'il connaissait bien, décidé à en +surveiller les abords tant que le comte y serait, et à y +pénétrer au besoin.</p> + +<p>Et, tout en courant, tout en arrangeant son dispositif +de bataille avec cet esprit de méthode qui était +une de ses grandes forces, une question se posait +dans son esprit:</p> + +<p>—Alice de Lux savait-elle que Maurevert guettait +Marillac dans la rue?</p> + +<p>En peu d'instants, il atteignit le Pont de bois.</p> + +<p>Le chevalier examina un instant la maison mystérieuse +où il avait pris contact avec Catherine de +Médicis. La maison était muette, sa face toute voilée +d'ombre.</p> + +<p>—Reine, magicienne, démon, tout ce qu'elle voudra! +mais qu'elle ne touche pas à un cheveu du comte. +Car j'irais la chercher au fond de son Louvre, +et, du roi de France, je ferais un orphelin avant +l'heure!</p> + +<p>Pardaillan se cacha, la dague au poing, les yeux +fixés sur la maison mystérieuse du Pont de bois.</p> + +<p>Dans cette maison, c'était une scène poignante qui +se déroulait à ce moment, malgré la froideur apparente +des paroles échangées, avec, pour acteurs, la +reine Catherine, l'astrologue Ruggieri, Déodat, l'enfant +trouvé—la mère, le père, le fils.</p> + +<p>Mais, pour donner à cette scène toute sa signification, +nous précéderons Déodat de Marillac dans la +maison, comme déjà nous y avons une fois précédé +Pardaillan. Cette fois, Catherine de Médicis n'écrit +pas. Elle se pose cette question:</p> + +<p>—Viendra-t-il?</p> + +<p>Ruggieri la contemple silencieusement, avec une +angoisse grandissante.</p> + +<p>Voici ce que dit Catherine:</p> + +<p>—Je ne veux pas qu'il meure ce soir. Je vais le +sonder, savoir qui il est, mettre à nu son âme. S'il est +tel que je l'espère, si je reconnais en lui mon sang +et ma race, il est sauvé. Tu es le père, et je comprends +tes appréhensions. Moi, René, je suis la mère; mais +je suis aussi la reine. Je dois donc étouffer les cris +de la maternité, songer aux choses de l'État, et, si cet +homme s'écarte de moi, il mourra!</p> + +<p>—Catherine, dit Ruggieri qui, dans ses moments +d'émotion, oubliait l'étiquette, qu'il vive ou meure, en +quoi cela peut-il intéresser les affaires de l'État? +Qui saura jamais...</p> + +<p>—Toute la question est là! interrompit Catherine +d'une voix sourde. Si le secret devait toujours être +gardé, je m'efforcerais d'oublier que quelqu'un par +le monde peut, un jour, se dresser devant moi et me +demander compte de sa détresse. Oui, je crois que +je parviendrais à l'oublier. Mais vivre avec cette menace +perpétuelle impossible! Crois-tu donc que mon +coeur, à moi aussi, ne se soit pas ému quand tu m'as +dit qu'il vivait!</p> + +<p>—Ah! madame, s'écria amèrement l'astrologue, +pourquoi ne pas me dire que vous avez résolu sa +mort et que rien ne peut le sauver!</p> + +<p>—Je te répète qu'il n'est pas condamné!... pas encore!... +Je veux que mon fils, mon vrai fils selon +mon coeur, mon Henri, soit roi sans conteste. Que +Dieu appelle à lui ce malheureux Charles, et voilà +Henri sur le trône. Cela se fera très simplement. Oui, +mais devant nous se dresse un ennemi terrible. Il +faudra que nous succombions ou qu'ils soient exterminés. +Les Bourbons, René, voilà notre ennemi! +Jeanne d'Albret, astucieuse, ambitieuse, convoite la +couronne de France pour son fils, Henri de Béarn. +Si je ne suis pas devenue folle, je dois penser que la +meilleure méthode pour me défendre, c'est de supprimer +Jeanne d'Albret... que son fils se trouve sans +royaume, et voilà les Bourbons écrasés à jamais!... +Or, qui mettre sur le trône de Navarre? Qui! sinon +quelqu'un qui serait à moi, qui serait de ma race. +Mon fils Henri, roi de France... et lui... ce fils inavouable, +roi de Navarre?</p> + +<p>Ruggieri secoua tristement la tête, et, lorsqu'il entendit +frapper, lorsqu'il eut introduit Maurevert suivi +de Marillac, il ne put s'empêcher de frémir en jetant +à son fils un regard à la dérobée.</p> + +<p>Maurevert, d'ailleurs, ne demeura pas dans la maison.</p> + +<p>Dans la salle du rez-de-chaussée, Ruggieri et Marillac +demeurèrent un instant seuls, silencieux.</p> + +<p>—Soyez le bienvenu dans cette maison, monsieur le +comte! finit par dire l'astrologue.</p> + +<p>Marillac, bouleversé lui-même par une indicible émotion, +ne remarqua pas le trouble qui agitait Ruggieri. +Il se contenta de s'incliner, et, comme Ruggieri lui +faisait un signe, il le suivit d'un pas ferme.</p> + +<p>Arrivé au premier étage, Ruggieri poussa une porte +et s'effaça pour laisser passer le comte le premier.</p> + +<p>—Ma mère! songea le jeune homme.</p> + +<p>—Voilà donc mon fils! pensa la reine.</p> + +<p>—Monsieur, dit froidement Catherine, je ne sais si +vous me reconnaissez...</p> + +<p>—Vous êtes..., dit Marillac, emporté par l'irrésistible +besoin de passion filiale qui germait en lui.</p> + +<p>—Eh bien? interrogea Catherine, dont le coeur à +cet instant battit sourdement.</p> + +<p>—Je reconnais Votre Majesté, reprit le comte, vous +êtes la mère... du roi Charles IX de France...</p> + +<p>—Bien, monsieur. Je vais vous parler en toute franchise. +J'ai su que vous étiez à Paris; ce que vous y êtes +venu faire, quelles personnes vous y avez accompagnées, +je ne veux pas le savoir... Je sais seulement que +le comte de Marillac est un ami fidèle de notre cousine +d'Albret; je sais que la reine Jeanne a, en vous, +une confiance sans borne; et comme je veux parler +à cette grande reine à coeur ouvert, j'ai pensé que vous +lui seriez un messager agréable...</p> + +<p>Le comte, faisant un effort sur lui-même, répondit +d'une voix très calme:</p> + +<p>—J'attends les communications dont Votre Majesté +veut bien me charger, et j'ose vous assurer, madame, +qu'elles seront fidèlement transmises à ma reine...</p> + +<p>—Il ne sait rien! pensa Catherine, qui eut un soupir +de soulagement. Et comment saurait-il, d'ailleurs?</p> + +<p>—Ce que j'ai à vous dire, reprit-elle, est d'une extrême +gravité. D'abord, comte, ne vous étonnez pas +que je vous reçoive ici, la nuit, en présence d'un seul +ami fidèle, au lieu de vous recevoir au Louvre. Il y a +à cela deux motifs: le premier, c'est que tout le monde +ignore votre présence à Paris et celle de certains personnages. +Le deuxième, c'est que toute la négociation +dont je vous charge doit demeurer secrète...</p> + +<p>Le comte s'inclina.</p> + +<p>—Ensuite, continua la reine, je dois vous expliquer +pourquoi je vous confie la solution de la redoutable +querelle qui, hélas! a déjà coûté tant de sang aux +hommes, tant de larmes aux mères... et je ne suis pas +seulement reine; moi aussi, je suis mère!</p> + +<p>Cette parole, d'une incroyable imprudence, en un tel +moment, provoqua chez Déodat—chez le fils!—une +prodigieuse explosion de douleur intérieure. Ce sentiment +fut si violent que le comte devint livide et il +fût tombé s'il ne se fût appuyé au dossier d'une +chaise. Catherine, toute à sa pensée, ne s'aperçut de +rien. Mais Ruggieri avait vu, lui... avait compris!...</p> + +<p>—Il sait!... rugit-il au fond de lui-même.</p> + +<p>—Je vous ai choisi, continua la reine, parce que je +sais combien Jeanne d'Albret vous aime. Je vous ai +choisi parce que j'ai des vues sur vous...</p> + +<p>—Des vues sur moi! s'écria le comte avec une profonde +amertume dont Ruggieri saisit le sens. Aurais-je +donc l'honneur d'être déjà connu de Votre Majesté?...</p> + +<p>—Oui, monsieur, je vous connais... et même depuis +beaucoup plus de temps que vous ne pouvez supposer...</p> + +<p>—J'attends que Votre Majesté m'expose ses vues, +dit Marillac d'une voix altérée.</p> + +<p>—Tout à l'heure, comte. Pour le moment, je dois +vous indiquer les propositions franches qu'en toute +loyauté je vous charge de faire parvenir à ma cousine +d'Albret. Veuillez m'écouter attentivement et noter +chaque article dans votre mémoire. Ainsi, j'aurai tout +fait pour la paix du monde et, si quelque calamité +frappe le royaume, je n'en serai responsable ni devant +Dieu, ni devant les rois de la terre.</p> + +<p>—A tort ou à raison, je suis considérée comme représentant +le parti de la messe; à tort ou à raison +aussi, Jeanne d'Albret est considérée comme représentant +la religion nouvelle. Voici donc ce que je lui +propose: une paix durable et définitive; le droit pour +les réformés d'entretenir un prêtre et d'élever un +temple dans les principales villes; trois temples à +Paris; dix places fortes choisies par la reine de +Navarre, à titre de refuge et de garantie; vingt emplois +à la cour réservés aux religionnaires; le droit +pour eux de professer en chaire leur théologie; le +droit d'accession à tous emplois, aussi bien qu'aux +catholiques... Que pensez-vous de ces conditions, monsieur +le comte?</p> + +<p>—Madame, dit Marillac, je pense que, si elles +étaient observées, les guerres de religion seraient à +jamais éteintes.</p> + +<p>—Bien. Voici maintenant les garanties que j'offre +spontanément, car on pourrait juger insuffisantes ma +parole et la signature sacrée du roi...</p> + +<p>Marillac ne répondant pas, la reine poursuivit.</p> + +<p>—Le duc d'Albe extermine la religion réformée dans +les Pays-Bas. J'offre de constituer une armée qui, au +nom du roi de France, portera secours à vos frères +des Pays-Bas, et ce, malgré toute mon affection pour +la reine d'Espagne et pour Philippe. Afin qu'il n'y ait +point de doute, l'amiral Coligny prendra lui-même le +commandement suprême et choisira ses principaux +lieutenants. Que dites-vous de cela, comte?</p> + +<p>—Ah! madame, ce serait réaliser le voeu le plus +cher de l'amiral!...</p> + +<p>—Bien. Voici maintenant la garantie par où on +verra éclater la sincérité de mes offres et mon désir +d'une paix définitive. Il me reste une fille que se disputent +les plus grands princes de la chrétienté. Ma +fille, en effet, c'est un gage d'alliance inaltérable. La +maison où elle entrera sera à jamais l'amie de la maison +de France: j'offre ma fille Marguerite en mariage +au roi Henri de Navarre. Qu'en dites-vous, comte?</p> + +<p>—Madame, j'ai entendu dire que vous êtes un génie +en politique; je vois qu'on ne se trompe pas.</p> + +<p>—Vous croyez donc que Jeanne d'Albret acceptera +mes propositions et quelle désarmera...</p> + +<p>—Devant votre magnanimité, oui. Majesté!... Elle +n'eût pas désarmé devant la force et la violence. Ma +reine, comme Votre Majesté, est animée d'un sincère +désir de paix. Elle accueillera avec joie l'assurance +que, désormais, il n'y aura plus de différence entre +un catholique et un réformé...</p> + +<p>—Vous porterez donc mes propositions à Jeanne +d'Albret. Je vous nomme mon ambassadeur secret +pour cette circonstance, et voici la lettre qui en fait +foi.</p> + +<p>A ces mots, Catherine tendit au comte un parchemin +tout ouvert et déjà recouvert du sceau royal.</p> + +<p>La reine réfléchissait. Elle tournait et retournait +dans sa tête la pensée qu'elle voulait émettre et jetait +à la dérobée de sombres regards sur ce jeune homme +qui était son fils.</p> + +<p>Enfin, elle commença d'une voix hésitante:</p> + +<p>—Maintenant, comte, nous en avons fini avec les +affaires de l'Etat et de l'Eglise. Il est temps que nous +parlions de vous. Et tout d'abord, je veux vous poser +une question bien franche, à laquelle vous répondrez +franchement, j'espère... Jusqu'à quel point êtes-vous +attaché à la reine de Navarre? Jusqu'où peut aller +votre dévouement pour elle?</p> + +<p>Marillac frissonna. La question était toute simple +en apparence. Mais fut-ce l'accent de Catherine? +Le comte crut y entrevoir une sourde menace contre +Jeanne d'Albret.</p> + +<p>Catherine se douta peut-être de l'effet qu'elle venait +de produire, car elle reprit, sans attendre la réponse:</p> + +<p>—Comprenez-moi bien, comte. La reine de Navarre, +si elle accepte, comme je n'en doute pas, les propositions +que je lui soumets, viendra à Paris pour les fêtes +de la grande réconciliation. Je veux, en effet, que le +mariage de ma fille avec le jeune Henri soit l'occasion +d'une joie populaire dont on gardera le souvenir pendant +des siècles. Sachez donc que je rêve pour Henri +de Béarn une destinée glorieuse. Puisqu'il va être de +la famille, je lui veux un royaume véritable et digne +de lui. Qu'est-ce que la Navarre? Un joli coin de +terre sous le ciel, certes, et qui serait encore un +royaume acceptable pour un gentilhomme dépourvu +de tout au monde. Mais, pour Henri de Béarn, je +veux quelque chose comme une autre France... la +Pologne, par exemple!</p> + +<p>—La Pologne! s'écria le comte étonné.</p> + +<p>—Oui, mon cher comte. J'ai des nouvelles sérieuses +de ce grand Etat. Avant peu, sans doute, je pourrai +disposer de ce beau trône... Je le réserve à un de mes +fils. Et Henri de Béarn ne sera-t-il pas aussi mon fils, +du jour où il aura épousé Marguerite de France? +Dès lors, la Navarre n'a plus de roi.</p> + +<p>—Majesté, dit fermement Marillac, je ne crois +pas que Jeanne d'Albret abandonne jamais la Navarre...</p> + +<p>—Tout est possible, comte, même que Jeanne et +son fils refusent la gloire que je rêve pour eux, +dans mon ardent désir d'effacer un triste passé. +Mais enfin, si vous vous trompiez... si, pour une raison +ou une autre, la Navarre se trouvait libre... eh +bien, il lui faudrait un roi... Vous, monsieur!</p> + +<p>Cette déclaration produisit sur Marillac l'effet d'un +coup de foudre: il eut la sensation violente, instantanée, +que Catherine savait qu'il était son fils. Un +tremblement convulsif l'agita.</p> + +<p>—Moi! balbutia-t-il, moi! roi de Navarre!</p> + +<p>—Vous, comte, dit tranquillement Catherine.</p> + +<p>—Moi! reprit Marillac. Mais, madame, pour qu'un +pauvre être sans nom devienne un roi, il faut de puissants +motifs.</p> + +<p>—Je les trouverai. Ne vous inquiétez pas, comte!</p> + +<p>—Vous ne me comprenez pas, madame! Ce n'est +pas le motif de ma royauté que je cherche! C'est le +motif qui vous pousse, vous, à vouloir faire de moi +un roi! C'est la pensée qui vous guide! Ah! madame, +c'est cela seulement que je veux savoir, le reste n'est +rien!</p> + +<p>L'exaltation du comte surprit Catherine; mais elle +l'attribua à l'étonnement.</p> + +<p>—Qu'importe, comte! dit-elle. Ne vous ai-je pas dit +que j'avais des vues sur vous? Saisissez la fortune +qui passe à portée de votre main, sans vous inquiéter +du caprice qui l'a poussée de votre côté. Toute la +question maintenant est, pour moi, de savoir le degré +d'affection qui vous rattache à Jeanne d'Albret. Car +c'est sur vous que je compte pour faire aboutir une +entreprise que je mûris...</p> + +<p>Et comme le comte faisait un mouvement:</p> + +<p>—C'est-à-dire, ajouta-t-elle avec un sourire livide, +l'entreprise qui doit assurer à Henri de Béarn un +autre royaume...</p> + +<p>Marillac baissa la tête.</p> + +<p>—Madame, dit-il d'une voix qui, triste et sourde au +début, finit par devenir éclatante, madame, je ne sonderai +donc pas les intentions de Votre Majesté, et me +bornerai à répondre aux questions qu'elle me pose. +Vous avez prononcé, tout à l'heure, un mot qui m'a +profondément ému. Vous avez dit: moi aussi, je suis +mère!... Vous devez comprendre aussi, du moins je +le suppose toujours, quelle peut-être l'affection d'un +fils pour sa mère...</p> + +<p>Une sorte de pâleur livide s'était étendue sur le +visage de Catherine.</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle sourdement, vous avez d'étranges +façons de vous exprimer...</p> + +<p>—Pardonnez-moi, madame, dit Marillac avec une +froideur terrible: il m'est permis de tout supposer, +de douter de tout, depuis que j'ai été abandonné par +ma mère.</p> + +<p>—Monsieur!... Un gentilhomme peut douter de +tout au monde, excepté de la parole d'une reine!</p> + +<p>—Ah! madame, vous m'avez demandé quelle est +mon affection pour ma reine. C'est celle d'un fils! +Je ne suis pas un gentilhomme, moi! J'ignore qui fut +mon père. Qui suis-je, moi? Moi, que vous voulez +faire monter sur un trône! Un enfant trouvé, madame! +Une femme, une seule, a eu pitié de moi. +Cette femme m'a ramassé, m'a pris dans ses bras, +m'a emporté, m'a élevé à l'égal de son fils; cette +femme, c'est une véritable mère... c'est ma reine... +c'est la grande et noble Jeanne d'Albret... Un dernier +mot, quant à ma véritable mère, celle qui m'a abandonné, +ce que je puis souhaiter pour elle, c'est de ne +jamais la connaître!...</p> + +<p>Le comte de Marillac, en disant ces mots, se recula, +croisa les bras sur sa poitrine et attendit. Mais il +connaissait mal la reine. Sans émotion apparente, +sans qu'un pli de son visage eût tressailli, elle se contenta +de hocher la tête.</p> + +<p>—Je comprends, monsieur, dit-elle, je comprends +tout ce que vous avez dû souffrir, et je comprends +aussi votre affection pour ma cousine d'Albret. Je +vois qu'on ne m'avait pas trompée. Vous êtes bien +l'homme au noble coeur qu'on m'avait dépeint. Pour +le moment, il suffit que vous fassiez tenir à la reine +les propositions que j'ai formulées...</p> + +<p>Selon l'usage, Catherine, en donnant ainsi congé au +comte, lui tendit sa main à baiser. Mais, sans doute +que le jeune homme ne vit pas ce mouvement. Car il +se contenta de s'incliner profondément.</p> + +<p>Ruggieri fit un mouvement pour l'accompagner. +Mais Catherine le retint d'un regard. Dès qu'elle eut +compris que Marillac avait atteint la salle du rez-de-chaussée, +elle saisit la main de l'astrologue.</p> + +<p>—Il sait! dit-elle.</p> + +<p>—Je ne crois pas! balbutia Ruggier!...</p> + +<p>—Et moi, je te dis qu'il sait! Allons, vite, le signal!...</p> + +<p>—Madame! madame! c'est notre enfant!...</p> + +<p>Violemment, elle l'entraîna à la fenêtre qu'elle ouvrit.</p> + +<p>—Le signal! gronda-t-elle.</p> + +<p>A ce moment, Marillac apparaissait sur le pont. +Catherine entrevit sa haute et ferme silhouette élégante.</p> + +<p>—Grâce, Catherine! bégaya le père épouvanté. +Grâce pour l'enfant de notre amour!</p> + +<p>Catherine, sans rien dire, lui arracha un sifflet +qu'il portait suspendu à une chaînette d'or, et elle +l'approcha de ses lèvres. Elle allait siffler, jeter le +signal dont elle parlait...</p> + +<p>A ce moment, sur les décombres, en face de la +fenêtre, une ombre venait de se dresser. L'homme, +ainsi entrevu par Catherine et Ruggieri, rejoignit rapidement +le comte, le prit par le bras et tous deux +s'éloignèrent.</p> + +<p>Cet homme, c'était le chevalier de Pardaillan.</p> + +<p>—Il s'était fait accompagner! murmura Catherine +avec un accent de rage qui épouvanta Ruggieri.</p> + +<p>—Oui! répondit celui-ci. Et, sans doute, d'autres +hommes sont postés dans le voisinage. Nos quatre +spadassins n'en viendraient pas à bout... D'ailleurs... +voyez, il est trop tard!</p> + +<p>Catherine jeta violemment le sifflet contre le mur +et grinça:</p> + +<p>—Il m'échappe, pour ce soir... mais ce n'est que +partie remise. Je sais maintenant où le trouver... Il +sait tout, René! Comment? Par qui? Ah! sans aucun +doute, par l'infernale Jeanne d'Albret! C'est elle qui +lui a dit la vérité... Mais comment a-t-elle su, elle-même?... +Oh! il faut que cet homme meure avant +peu... il faut que Jeanne disparaisse...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXII</h3> + +<h3>A QUOI S'AMUSAIT LE PETIT JACQUES-CLÉMENT</h3> + +<p>Le chevalier de Pardaillan accompagna Marillac jusqu'à +la porte de l'hôtel Coligny. Il était à ce moment +environ minuit. Pendant le trajet, Marillac, violemment +ému de la scène que nous venons de raconter, +ne dit que peu de mots. Mais il pria son ami d'entrer +avec lui dans l'hôtel, ce à quoi Pardaillan consentit.</p> + +<p>Le comte fit réveiller aussitôt le roi de Navarre, +Coligny et leurs compagnons.</p> + +<p>Dès qu'ils furent réunis, Marillac leur dit que Catherine +de Médicis connaissait leur retraite.</p> + +<p>—Il faut fuir, dit Coligny simplement.</p> + +<p>—Il faut rester, répondit le roi de Navarre avec +fermeté, mais sans pouvoir réprimer un frisson. Si +Catherine n'a pas encore fait cerner cette maison, +c'est qu'elle a des intentions qu'il faut connaître à +tout prix.</p> + +<p>—Votre Majesté est dans le vrai, dit Marillac.</p> + +<p>Il raconta alors, de point en point, son entrevue +avec la reine. Une longue discussion s'ensuivit, et il +fut convenu que la reine Jeanne, véritable chef des +huguenots, devait être mise au courant. Les propositions +de Catherine furent d'ailleurs bien accueillies +par Coligny, qui rêvait sincèrement la paix et que +l'idée d'aller porter secours aux protestants des Pays-Bas +enthousiasma.</p> + +<p>On décida que Marillac partirait aussitôt que possible.</p> + +<p>Il alla retrouver Pardaillan qui s'était à moitié +endormi dans un fauteuil et lui expliqua ce qui se +passait.</p> + +<p>—Voici, ajouta-t-il en terminant, ce que j'attends +de vous, mon ami. Mon absence peut durer un mois. +En cette affaire, c'est un bonheur que j'aie songé à +vous présenter à Alice. Vous irez la voir; vous lui +direz que je vais retrouver la reine de Navarre, et, +pour que la séparation lui soit adoucie, dites-lui que je +compte profiter de ce voyage pour raconter notre +amour à la reine. Il est vraisemblable que Jeanne +d'Albret va venir à Paris: à ce moment-là, j'espère, +rien ne s'opposera à ce qu'Alice devienne ma +femme.</p> + +<p>Les deux amis passèrent une heure encore à deviser +de ce qui les intéressait le plus au monde. Pardaillan +de Loïse, et Marillac, d'Alice de Lux. Puis ils s'embrassèrent, +et le chevalier regagna l'hôtel de Montmorency +pour y prendre un peu de repos.</p> + +<p>Quant à Marillac, il partit au point du jour comme +c'était convenu.</p> + +<p>Quelques jours plus tard, le bruit commença à se +répandre dans Paris que la paix de Saint-Germain, de +boiteuse et mal assise qu'elle était, allait devenir +parfaitement solide sur ses pieds et tout à fait inamovible.</p> + +<p>Bientôt, ce fut bien mieux: on apprit que le roi +Henri de Béarn devait épouser Marguerite de France +et que des fêtes magnifiques devaient avoir lieu à ce +propos, et que Jeanne d'Albret allait faire son entrée +dans Paris, escortée de tout ce que le royaume comptait +de huguenots illustres.</p> + +<p>Le chevalier de Pardaillan, pendant toute cette période, +erra à travers Paris, comme une âme en peine. +Ses recherches pour retrouver Loïse n'aboutissaient +à aucun résultat.</p> + +<p>Le maréchal de Montmorency, de plus en plus sombre, +commençait à perdre tout espoir. Et le pauvre +chevalier en arrivait à se dire que, sans aucun doute, +Loïse et sa mère avaient été entraînées au fond de +quelque province.</p> + +<p>Quant à son père, non seulement il ne lui apportait +pas les nouvelles promises, mais il avait complètement +disparu.</p> + +<p>Le chevalier avait, le jour même du départ de son +ami, tenu sa promesse en allant voir Alice de Lux. +Celle-ci l'accueillit avec une sorte de joie fiévreuse, +qui était bien rare chez cette fille habituée à la +plus extrême prudence. Son premier mot fut pour +demander si son fiancé n'avait pas été assailli, en +sortant de chez elle.</p> + +<p>—Rassurez-vous, madame, répondit Pardaillan; tout +s'est passé le mieux du monde.</p> + +<p>—Cependant, monsieur, vous venez seul..., dit +Alice.</p> + +<p>Pardaillan raconta alors comment ce gentilhomme +inconnu les avait accostés, comme ce gentilhomme +avait invité le comte à le suivre jusque chez la reine...</p> + +<p>—Chez la reine! s'écria Alice frémissante. Au Louvre?...</p> + +<p>—Non, pas au Louvre, madame! mais en certaine +maison du Pont de bois. Et il en est sorti parfaitement +sain et sauf, à telles enseignes que, moi, qui +l'attendais à la porte, je l'ai accompagné jusqu'à l'hôtel +de la rue de Béthisy.</p> + +<p>—Et, reprit Alice pensive, hésitante et troublée, +il ne vous a rien dit de cette étrange entrevue?</p> + +<p>—Si fait. M. le comte est chargé d'une ambassade +secrète auprès de la reine de Navarre, il a dû quitter +Paris ce matin et m'a chargé de vous venir rassurer.</p> + +<p>Alice avait pâli. Elle se mordait les lèvres. Mille +questions qu'elle n'osait formuler se pressaient dans +son esprit. Une seule chose rassurait Pardaillan: de +toute évidence, elle aimait sincèrement Marillac.</p> + +<p>Mais alors que signifiait ce trouble? Le plus naturellement +du monde, il acheva sa mission en disant à +Alice:</p> + +<p>—Mais ce n'est pas tout, madame. Mon ami m'a +chargé de vous dire qu'il veut profiter de son voyage +auprès de la reine de Navarre pour l'informer de son +amour pour vous...</p> + +<p>Pardaillan avait à peine achevé ces mots qu'Alice +se mit à trembler convulsivement. Elle murmura:</p> + +<p>—Je suis perdue!</p> + +<p>—Vous m'avez sans doute mal compris, madame! +s'écria Pardaillan. M. le comte est résolu à demander +à la reine l'autorisation de vous épouser dès son retour +à Paris.. Je pensais vous apporter une grande +joie...</p> + +<p>—Oui... en effet..., balbutia Alice, c'est une bien +grande joie... ah! je me meurs...</p> + +<p>Alice de Lux, en effet, était tombée à la renverse, +évanouie. Elle demeurait immobile, comme morte. Et +le chevalier, avec un indicible mélange de pitié et de +doute, vit que, dans l'évanouissement, deux larmes, +qui roulaient sur les joues de la malheureuse, indiquaient +seules qu'elle vivait encore.</p> + +<p>A ses cris, la vieille Laura arriva effarée; elle avait +d'ailleurs tout écouté à travers la porte.</p> + +<p>—Ne vous inquiétez pas, dit-elle avec un sourire qui +parut bizarre à Pardaillan, ma nièce est sujette à ces +vertiges.</p> + +<p>En parlant ainsi, la vieille bassinait les tempes +d'Alice avec du vinaigre et s'efforçait de lui faire avaler +quelques gouttes d'un élixir, contenu dans un +petit flacon.</p> + +<p>—Ah! fit le chevalier, madame est votre nièce?</p> + +<p>—Oui, monsieur... Eh bien, mon enfant, vous avez +éprouvé quelque douleur? une peine de coeur, peut-être?</p> + +<p>Alice, qui rouvrait les yeux, aperçut le chevalier.</p> + +<p>—Non, répondit-elle en faisant un effort presque +sublime.</p> + +<p>—Une joie, alors? insista l'atroce vieille.</p> + +<p>—Oui!... fit Alice d'une voix infiniment triste.</p> + +<p>L'instant d'après, elle paraissait remise. Elle avait, +d'ailleurs, repris son sang-froid et reconquis cette +force d'âme qui faisait d'elle une femme réellement +extraordinaire. Le chevalier, par discrétion, voulut se +retirer. Mais elle le retint et voulut savoir par le détail +tout ce que Pardaillan savait.</p> + +<p>Enfin, il se retira, plus intrigué que jamais, se +promettant bien de déchiffrer le mystère qu'il devinait +là. Mais, lorsque, quelques jours plus tard, il +voulut faire une visite à Alice, il trouva la maison +fermée comme l'hôtel de Mesmes. Il interrogea des +voisins; mais nul ne put lui donner le moindre renseignement.</p> + +<p>Le chevalier, désoeuvré, mortellement ennuyé, employait +donc le plus clair de son temps à se promener +dans Paris. Un jour qu'il avait franchi les ponts et +qu'il errait dans l'Université, le hasard le conduisit sur +la montagne Sainte-Geneviève, dans une ruelle solitaire, +qui longeait le couvent des Carmes, sur son +flanc gauche.</p> + +<p>Diverses maisons s'adossaient aux murailles du couvent +des Barrés. Et même, plusieurs de ces maisons, +par une porté de derrière, communiquaient avec le +couvent. C'étaient en général des boutiques que les +moines subventionnaient en secret, et où on vendait +des objets de piété.</p> + +<p>Dans l'une de ces boutiques, on fabriquait des fleurs +artificielles, comme on en met sur les autels, dans les +églises.</p> + +<p>Ce jour-là, comme il faisait très chaud, les gens de +la boutique travaillaient sur le pas de la porte, dans +la rue.</p> + +<p>Il y avait là un homme, qui paraissait diriger le +travail, deux femmes, une jeune fille, activement +occupés à façonner des fleurs. A quelques pas de ce +groupe, un enfant travaillait tout seul...</p> + +<p>Pardaillan s'arrêta à le contempler.</p> + +<p>En effet, l'enfant était remarquable par la vive +intelligence qui éclairait ses grands yeux profonds. +Il était pâle et malingre. Il dégageait de la tristesse.</p> + +<p>Parfois, il reculait au bout de son petit bras tendu +le bout de branche artificielle qu'il travaillait, et +clignait des yeux pour mieux l'examiner; alors, il +rectifiait les détails qui lui semblaient défectueux, et +la besogne reprenait, plus acharnée, plus passionnée. +Cet enfant avait une âme d'artiste.</p> + +<p>Sans savoir pourquoi, Pardaillan s'intéressait à ce +travail, au point d'en être ému.</p> + +<p>—Que fais-tu là, petit? demanda le chevalier. Tu +travailles?</p> + +<p>—Oh! non, monsieur, je m'amuse.</p> + +<p>—Oui-da? Mais c'est très joli ce que tu fais...</p> + +<p>La glace était rompue. Le chevalier s'était accroupi +près de l'enfant. Et il s'amusait, lui aussi! Il redressait +des bouts de branches, piquait des fleurettes qui +tremblotaient sur leur tige en fil de fer.</p> + +<p>—Je fais de l'aubépine.</p> + +<p>—De l'aubépine? Mais pourquoi faire?</p> + +<p>—Ah! voilà... j'ai un petit jardin à moi tout seul.</p> + +<p>—Où cela donc?</p> + +<p>—Là, dans le grand jardin du couvent, tout contre +la chapelle.</p> + +<p>—Et tu veux y planter de l'aubépine? sourit Pardaillan.</p> + +<p>—Oh! non, c'est pour l'entourer...</p> + +<p>—Mais pourquoi n'y mets-tu pas de la véritable aubépine? +Et puis, l'aubépine ne fleurit pas en cette +saison?...</p> + +<p>—Ah! voilà... c'est pour ça... mon aubépine, à moi, +sera toujours fleurie... vous voyez bien!</p> + +<p>—Je vois. Elle est vraiment jolie, ton aubépine</p> + +<p>—N'est-ce pas? fit le petit artiste, ravi de cette +approbation, d'ailleurs méritée. Je m'appelle Clément. +Et puis, vous ne savez pas?</p> + +<p>—Non, mon petit, je ne sais pas...</p> + +<p>—Eh bien, écoutez: je n'ai pas de mère, moi, +savez-vous pourquoi?</p> + +<p>—Non, mon enfant, dit le chevalier ému.</p> + +<p>—Bon ami me l'a dit. Si je n'ai pas de mère, c'est +qu'elle est morte... Savez-vous ce que c'est d'être +mort? Eh bien, on vous met dans la terre... ma mère +est dans la terre, au cimetière des Innocents...</p> + +<p>Le petit artiste continua:</p> + +<p>—Vous ne savez pas? Quand j'aurai beaucoup d'aubépine, +quand il y en aura tout autour de mon petit +jardin et que ça fera un gros buisson, un jour, je +prendrai tout et j'irai mettre mon aubépine là-bas, +où ma mère est dans la terre...</p> + +<p>—Au cimetière des Innocents?</p> + +<p>—Oui. Bon ami m'a dit qu'elle est là; mais il a été +bien long à me le dire... De cette façon, ma mère +sera contente, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Certainement, mon petit, très contente.</p> + +<p>La conversation s'arrêta là, l'enfant s'étant remis à +son travail avec une attention telle que le chevalier +n'eut pas le courage de l'en déranger par d'importunes +questions.</p> + +<p>Comme il se retirait, il entendit la cloche du couvent +qui sonnait. S'étant retourné alors, il vit un +moine à figure pâle qui prenait l'enfant par la main, +et il l'entendit qui disait:</p> + +<p>—Allons, mon petit Jacques, il est temps de rentrer...</p> + +<p>—Bon, pensa le chevalier, il paraît que mon petit +ami s'appelle Clément et Jacques...</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXIII</h3> + +<h3>LES CAVES DE L'HÔTEL DE MESMES</h3> + +<p>Nous laisserons pour le moment M. de Pardaillan +fils, pour nous occuper de M. de Pardaillan père. +Qu'était-il devenu? Pourquoi n'avait-il pas cherché à +revoir le chevalier?</p> + +<p>Transportons-nous à l'hôtel de Mesmes, le lendemain +du jour où François de Montmorency, accompagné +de son héraut d'armes, vint faire sa provocation.</p> + +<p>Henri, caché derrière un rideau de fenêtre, avait +assisté à la provocation. L'insulte était grave et définitive. +Mais peut-être Damville ne jugeait-il pas le +moment venu de la relever, car il donna l'ordre de +laisser le gant où il était.</p> + +<p>D'ailleurs, l'hôtel devait passer pour inhabité. La +plupart des domestiques avaient été envoyés dans une +autre maison que le maréchal possédait, dans la rue +des Fossés-Montmartre, non loin des marais de la +Grange-Batelière. La petite garnison de l'hôtel y avait +été envoyée aussi. En sorte qu'il n'y avait plus autour +de Damville que trois ou quatre soldats, un officier, +le vieux Pardaillan et deux domestiques. Jeannette, +promue au rang de cuisinière, faisait à manger à tout +le monde, en prenant des précautions toutes les fois +qu'elle sortait.</p> + +<p>D'Aspremont, blessé, avait été porté dans la maison +des Fossés-Montmartre.</p> + +<p>Le lendemain de la provocation, donc, le maréchal +de Damville, qui avait pour Orthès tout autant d'affection +qu'il en pouvait avoir pour quelqu'un, alla voir +le blessé et eut avec lui une longue conversation, où +il fut surtout question de Pardaillan. Le maréchal +rentra, pensif, à l'hôtel de Mesmes et fit appeler +Pardaillan.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, lui demanda-t-il, savez-vous +quelles personnes se trouvaient dans la voiture +qui a été attaquée, la nuit où nous sommes sortis +d'ici?</p> + +<p>—Je ne m'en doute pas, monseigneur!</p> + +<p>—Savez-vous qui avait intérêt à attaquer cette +voiture?</p> + +<p>—Là-dessus, je puis vous répondre, puisque vous +m'en avez instruit vous-même: votre frère, le maréchal.</p> + +<p>—Oui. Et ne m'avez-vous pas affirmé que votre fils +ne peut être à moi, parce qu'il est à mon frère?</p> + +<p>—En effet, monseigneur... mais ces questions...</p> + +<p>—Attendez, monsieur... Vous m'avez dit que vous +aviez tué l'homme qui nous avait attaqués... Eh bien, +l'homme que vous avez tué se porte à merveille!</p> + +<p>—Ah! ah! voilà du nouveau, dit froidement le +vieux routier qui, d'un geste rapide, s'assura que sa +dague et sa rapière étaient en bonne place et prêtes +à fonctionner.</p> + +<p>—Vous voyez que je suis bien renseigné. Mais je +sais autre chose. Voulez-vous que je vous en instruise?</p> + +<p>—Monseigneur est aujourd'hui d'une obligeance +dont je lui serai toujours reconnaissant.</p> + +<p>—Bon. Savez-vous comment s'appelle l'homme que +vous n'avez pas poursuivi jusqu'à la porte Bordet, +que vous avez accompagné bras dessus, bras dessous, +jusqu'au cabaret du Marteau-qui-cogne, que vous +n'avez nullement cloué d'un coup d'épée, et qui vient +rôder autour de l'hôtel, en sorte que je le ferai +prendre et ficeler...</p> + +<p>—Je serais charmé de le savoir, monseigneur.</p> + +<p>—Eh bien, il s'appelle le chevalier de Pardaillan, +et c'est votre fils!</p> + +<p>—Le même qui vous tira des mains des truands? +interrogea le vieux routier avec une insolence admirable.</p> + +<p>Le maréchal demeura un moment sans voix. Il +s'attendait à voir pâlir Pardaillan, et Pardaillan lui +riait au nez.</p> + +<p>—Ne nous fâchons pas, reprit sourdement Damville, +ou, du moins, pas encore. Voyons: ce que je +viens de vous dire est-il exact?</p> + +<p>—Du moment que vous le dites, monseigneur, je +serais bien audacieux d'affirmer le contraire: vous +dites que mon fils vous a attaqué, cela doit être. +Vous dites que je l'ai accompagné. C'est possible. Il +ne me reste qu'à vous féliciter d'avoir été si bien +renseigné.</p> + +<p>Les deux hommes se mesurèrent du regard. Et, cette +fois encore, ce fut le tout-puissant seigneur qui baissa +les yeux devant l'aventurier. Pardaillan continua:</p> + +<p>—Mon langage vous déplaît, monsieur le maréchal. +Est-ce ma faute?... Comment! Je me trouve en présence +de la pire solution! Pour vous rester fidèle, je +risque de devenir l'ennemi de mon fils. Je m'efforce +à concilier vos intérêts avec les siens!</p> + +<p>—Pardaillan, la question n'est pas là...</p> + +<p>—Où est-elle donc, monseigneur?</p> + +<p>—Votre fils doit savoir quelles personnes se trouvaient +dans la voiture?</p> + +<p>—Je l'ignore, monseigneur!...</p> + +<p>—Allons donc! Non seulement il le sait, mais il a +dû vous le dire!</p> + +<p>—Vous vous trompez, monseigneur!</p> + +<p>Le maréchal s'avança de deux pas rapides vers Pardaillan:</p> + +<p>—Et qui sait si vous n'êtes pas d'accord avec lui! +Le fils chez Montmorency, le père chez Damville... la +chose s'arrangeait d'elle-même... monsieur de Pardaillan, +vous et votre fils, je vous tiens pour des misérables!</p> + +<p>Le vieux routier se redressa, un peu pâle.</p> + +<p>—Monseigneur, dit-il d'une voix terriblement paisible, +je tiendrai cet outrage pour nul et non avenu +tant que vous n'aurez pas relevé le gant qui pend +encore à votre porte.</p> + +<p>Damville bondit, fou de fureur, et se précipita la +dague haute sur Pardaillan...</p> + +<p>Pardaillan l'attendit de pied ferme. Le bras du maréchal +qui s'était levé ne retomba pas sur lui, il le +saisit au poignet, l'arme s'échappa. Henri jeta un hurlement.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Pardaillan, je pourrais vous +tuer; c'est mon droit; je vous laisse vivre pour que +vous puissiez vous laver de l'outrage de Montmorency; +remerciez-moi!</p> + +<p>—C'est toi qui vas mourir! rugît Henri. A moi! A +moi!...</p> + +<p>—Bataille, donc! fit Pardaillan qui tira sa rapière.</p> + +<p>A ce moment, tout ce qui restait de monde dans +l'hôtel se ruait dans la pièce aux cris du maître. Pardaillan +vit qu'il avait devant lui six hommes armés.</p> + +<p>—Sus! Sus! hurla Henri. Pas de quartier!</p> + +<p>Pardaillan, traçant un vaste demi-cercle avec sa +rapière, bondit vers la gauche de la pièce.</p> + +<p>—Ici, la, meute! cria-t-il.</p> + +<p>Les assaillants se ruèrent de ce côté, dégageant +ainsi la porte. C'est ce que voulait Pardaillan. En un +clin d'oeil, il plaça sa rapière entre ses dents solides +comme des dents de loup, empoigna un énorme fauteuil +et le lança à toute volée sur les assaillants qui +refluèrent vers le fond.</p> + +<p>Au même instant, il remit l'épée à la main et se +jeta vers la porte qu'il franchit en poussant un éclat +de rire.</p> + +<p>En quelques bonds, Pardaillan, poursuivi par la +meute enragée, atteignit le bas de l'escalier. Là, il y +avait une porte qui ouvrait sur cette cour. Il fondit +sur elle pour l'ouvrir.</p> + +<p>—Malédiction! gronda-t-il.</p> + +<p>La porte était fermée!</p> + +<p>—Sus! Sus! Nous le tenons! vociféra l'officier.</p> + +<p>Au bas de l'escalier, vers la gauche, commençait +le couloir qui aboutissait aux offices et aux derrières +de la maison; de là, Pardaillan pouvait sauter dans le +jardin, et, là, il eût été sauvé... mais, du premier coup +d'oeil, il vit que la porte qui ouvrait sur le vestibule +de l'office était fermée.</p> + +<p>Il était pris dans ce boyau, avec, devant lui, sept +furieux solidement armés, derrière lui une porte infranchissable.</p> + +<p>Alors il calcula ses chances. Les assaillants ne pouvaient +plus l'envelopper; ils ne pouvaient marcher que +trois de front, et, encore, en se gênant.</p> + +<p>—A la rigueur, dit-il entre ses dents, je puis arriver +à les tuer l'un après l'autre.</p> + +<p>C'est ce qu'il résolut, n'ayant plus que cette alternative, +ou de faire ce grand carnage, ou de mourir.</p> + +<p>Les coups, cependant, pleuvaient sur lui. Il les paraît, +ripostait à chaque seconde; sa longue rapière +s'enfonçait dans le tas; un homme était blessé; les +autres poussaient d'effroyables hurlements.</p> + +<p>Une épée l'atteignit à son épaule et déchira son +pourpoint.</p> + +<p>La blessure saigna légèrement.</p> + +<p>Il avait déjà reculé de cinq pas; il n'y avait encore +que trois de ses assaillants blessés, l'un d'eux, il est +vrai, hors de combat, étendu à terre, tout râlant.</p> + +<p>A ce moment, il sentit une étrange pesanteur à sa +main droite: c'était la blessure que lui avait faite +d'Aspremont qui se rouvrait.</p> + +<p>Il saisit son épée de la main gauche.</p> + +<p>—Sus! sus! vociférait Henri. Il est aux abois!</p> + +<p>—A nous la bote! hurlaient les autres.</p> + +<p>Et cela faisait dans ce boyau obscur, avec les froissements +de l'acier, les coups secs des battements, les +râles, les jurons énormes, un vacarme indescriptible.</p> + +<p>Un coup de pointe blessa le routier au poignet gauche +au moment où, après s'être fendu à fond sur l'officier, +il faisait une retraite du corps. L'officier roula +sur le sol qu'il talonna un instant: il était mort!</p> + +<p>Pardaillan n'avait plus que quatre hommes devant +lui.</p> + +<p>Mais il était exténué; sa main gauche le faisait +horriblement souffrir; il dut reprendre l'épée de la +droite; et, haletant, il s'appuya de la gauche au mur. +Un nuage passait devant ses yeux. Il allait tomber... +Il recula encore de deux pas pour éviter un coup +furieux que lui portait Damville. Mais il fut atteint +au genou au même instant par un soldat.</p> + +<p>—C'est fini, murmura-t-il.</p> + +<p>Son épée lui tomba de la main...</p> + +<p>Cet instant était celui où il reculait en se soutenant +toujours de la main au mur.</p> + +<p>Tout à coup, il eut la sensation que ce mur s'entrouvrait, +il vit un trou noir béer près de lui, et, à +bout de forces, presque évanoui, il s'y laissa tomber!...</p> + +<p>—Fermez la porte! vociféra Henri, et laissez-le +crever dans cette cave!...</p> + +<p>Les soldats obéirent; la porte fut solidement fermée +et verrouillée. C'est en effet dans la cave que le +vieux Pardaillan avait roulé—dans cette même cave +où son fils s'était trouvé enfermé. En s'appuyant de +la main à la porte qui était simplement poussée, il +avait ouvert cette porte et s'était laissé tomber, dans +un dernier effort de l'instinct vital.</p> + +<p>Pardaillan avait roulé le long des marches et était +demeuré étendu sans vie sur le sol de la cave. Si le +maréchal l'y avait suivi, il n'eût eu qu'à l'achever +d'un coup de poignard. Mais Damville ne croyait pas +l'enragé aussi atteint qu'il l'était. Il redouta les suites +de ce combat dans l'obscurité, alors que sa troupe +était déjà si réduite.</p> + +<p>—Dans quelques jours, pensa-t-il, il n'y aura plus +là qu'un cadavre que j'enverrai jeter à la Seine!</p> + +<p>Le vieux Pardaillan, cependant, ne bougeait plus. Il +perdait beaucoup de sang par ses blessures, et, en +somme, il risquait de mourir là d'épuisement. Mais +ces vieux reîtres avaient l'âme chevillée au corps. +Au bout d'une heure d'évanouissement, le corps +étendu au bas de l'escalier commença à remuer les +bras, puis les jambes; puis la tête se redressa; +puis, enfin, ranimé par la fraîcheur de la cave, le +routier se souleva, s'assit, passa ses mains sur son +front.</p> + +<p>Enfin, il put penser. Et sa première pensée fut:</p> + +<p>—Tiens! Je ne suis pas mort?</p> + +<p>Soudain, l'une de ses mains se posa sur quelque +chose de frais, de poussiéreux, de rond, ou plutôt de +cylindrique.</p> + +<p>—Une bouteille! s'exclama-t-il. Est-ce possible?... +D'un coup sec appliqué au hasard sur le sol, le +goulot de la bouteille sauta.</p> + +<p>Pardaillan se mit à boire avec délices: ce qu'il +buvait, c'était un vin frais, généreux, capiteux, doux +au palais, chaud au coeur.</p> + +<p>Déjà l'effet du vin généreux se faisait sentir. Pardaillan +comprenait que ses forces lui revenaient, avec +les forces, la mémoire.</p> + +<p>—C'est bon! fit-il en hochant la tête. Puisque je +n'ai pas été tué, puisqu'ils ne sont pas descendus +m'achever ici, voyons à prendre des forces. Et d'abord, +où en suis-je?</p> + +<p>Là-dessus, Pardaillan, qui s'y connaissait certes +mieux qu'un chirurgien, se mit à se palper, à se visiter +longuement.</p> + +<p>Le résultat de cet auto-examen fut celui-ci:</p> + +<p>Premièrement, il avait une plaie contuse en arrière +de la tête; ladite plaie provenant sans doute de la +chute le long de l'escalier de la cave; item, pour les +mêmes causes, une dent brisée et le nez écorché; +item, pour les mêmes motifs, une douleur lancinante +au coude du bras droit.</p> + +<p>Deuxièmement, il avait une blessure à la main +droite provenant de son duel avec d'Aspremont, ladite +blessure s'étant rouverte pendant la mêlée dans le +couloir.</p> + +<p>Troisièmement, une estafilade au poignet gauche.</p> + +<p>Quatrièmement, une plaie profonde un peu au-dessus +du genou droit.</p> + +<p>Cinquièmement, l'épaule droite déchirée.</p> + +<p>Sixièmement, une blessure pénétrante au sein droit.</p> + +<p>Tout compte fait, et l'examen le plus sévère ayant +été établi, Pardaillan ne se trouva pas autre plaie ou +blessure, et estima qu'en somme il n'y avait pas dans +tout cela de quoi mourir au fond d'une cave.</p> + +<p>Alors, il entreprit de bander ses blessures.</p> + +<p>Tant bien que mal, il put se défaire de ses vêtements. +Et comme il portait chemise sous le pourpoint, +il s'écria:</p> + +<p>—Voilà, pardieu, de quoi panser et bander vingt +blessures!.</p> + +<p>N'ayant pas d'eau pour laver ces blessures, ce fut +avec du vin que Pardaillan les lava.</p> + +<p>Il put se mettre debout et, à tâtons, s'exerça à +faire quelques pas. Il eut un grognement de satisfaction; +en somme, la vieille machine tenait bon.</p> + +<p>Sur ce, il chercha un coin pas trop humide, pas +trop dur, et s'y endormit profondément.</p> + +<p>Lorsqu'il se réveilla, il regarda autour de lui, +essayant de percer les ténèbres de la cave.</p> + +<p>—Ah ça, grommela-t-il, est-ce bien la peine de se +préoccuper de mes blessures? Si je ne me trompe, +dans quatre ou cinq jours au plus tard, la mort viendra +me guérir de ces plaies et m'offrir le repos pour +jamais! En effet, je vais mourir de faim...</p> + +<p>En parlant ainsi, Pardaillan se leva, retrouva l'escalier +qui montait à la porte et essaya de voir si, par +quelque manière, il en viendrait à bout..., mais il se +rendit compte facilement qu'autant eût valu essayer +de percer les épaisses murailles qui servaient de fondements +à l'hôtel.</p> + +<p>Alors seulement, la pensée lui vint que, s'il ne pouvait +pas ouvrir, il n'en était pas de même de ceux +qui étaient au-dehors, et qu'on pouvait venir l'égorger +pendant son sommeil.</p> + +<p>Par une bizarre contradiction, ou par un dernier +espoir, Pardaillan, qui consentait à mourir de +faim, se refusa énergiquement à mourir égorgé; +il résolut de barricader la porte et d'empêcher +qu'on pût entrer dans la cave, puisqu'il ne pouvait +en sortir.</p> + +<p>Il redescendit donc l'escalier pour se mettre en +quête des matériaux nécessaires, et, pour se donner +du coeur à l'ouvrage, commença par se diriger vers +le coin aux bouteilles; il en saisit une qu'il décapita et +la porta à ses lèvres. A côté, il découvrit une vraie +mine de jambons. Ils étaient proprement arrangés +sur de la paille, en sorte que Pardaillan, en attaquant +le premier, se dit avec satisfaction:</p> + +<p>—Voici le lit, voici les boissons rafraîchissantes et +voici la nourriture aussi agréable que substantielle.</p> + +<p>Ajoutons qu'il parvint à barricader la porte au +moyen de madriers.</p> + +<p>Il était sûr, désormais, qu'on ne pourrait plus +arriver à lui pendant son sommeil, sans le réveiller.</p> + +<p>Et comme, s'il avait perdu sa rapière dans le combat, +il avait au moins conservé sa dague, il avait de +quoi se défendre.</p> + +<p>Peu à peu, il s'habitua à l'obscurité; le mince filet +de lumière qui tombait d'un soupirail finit par lui +paraître un véritable rayon de jour.</p> + +<p>Il put ainsi se rendre compte des jours et des nuits.</p> + +<p>Le temps s'écoulait cependant. Grâce à une constitution +de fer Pardaillan triompha rapidement de la +fièvre.</p> + +<p>Les blessures se cicatrisèrent.</p> + +<p>Malheureusement, la mine aux jambons s'épuisa +avec non moins de rapidité. Et pourtant, avec son +habitude des sièges, le vieux renard avait tout de +suite pensé à se rationner, il l'avait fait scrupuleusement +le premier moment.</p> + +<p>Malgré l'économie qui devint vite de la parcimonie, +pour se tourner enfin en ladrerie, Pardaillan s'aperçut +un jour qu'il ne lui restait plus qu'un jambon.</p> + +<p>A ce moment, il y avait peut-être un mois, ou peut-être +plus encore qu'il était enfermé dans cette cave.</p> + +<p>Les blessures étaient guéries.</p> + +<p>Somme toute, jusque-là, il n'avait souffert ni de la +faim, ni de la soif. Mais maintenant le problème allait +se poser à nouveau; et, cette fois, il était inéluctable.</p> + +<p>En effet, pendant ce long séjour, Pardaillan avait +employé son temps et toutes les ressources de son +imagination à trouver un moyen d'évasion.</p> + +<p>Les projets se succédèrent dans son esprit, mais, +à la pratique, il dut en reconnaître l'inanité et les +abandonner l'un après l'autre. Il n'y avait aucun +moyen de sortir de là!</p> + +<p>Dans deux jours, trois jours au plus, il allait se +trouver sans vivres! Et alors commencerait une +longue et terrible agonie pour aboutir à la mort la +plus douloureuse!</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXIV</h3> + +<h3>JEANNE D'ALBRET</h3> + +<p>Au moment où le comte de Marillac se mit en route +pour accomplir la mission de confiance que lui avait +donnée Catherine, la reine de Navarre se trouvait à +La Rochelle, place forte considérée par les réformés +comme le meilleur de leurs refuges.</p> + +<p>Jeanne d'Albret avait concentré là les forces dont +elle disposait. Elle avait imaginé un plan aussi simple +que hardi, et qui comportait deux actions simultanées.</p> + +<p>Il consistait à réunir sous les murs de La Rochelle +tout ce qu'il y avait de protestants en France décidés +à risquer un grand coup pour conquérir la liberté +de conscience.</p> + +<p>Une fois cette armée réunie et organisée, elle en +prendrait le commandement elle-même et marcherait +droit sur Paris.</p> + +<p>Telle était la première action du plan.</p> + +<p>La deuxième consistait à tenter, dans l'intérieur +même de Paris, un coup de main qui devait coïncider +avec l'apparition de Jeanne d'Albret sur les hauteurs +de Montmartre par où elle comptait attaquer.</p> + +<p>Ce coup de main, c'était l'enlèvement du roi Charles IX +que l'on eût transporté au camp des réformés.</p> + +<p>Coligny, Condé, Henri de Béarn devaient prendre +les devants, s'installer dans Paris et y préparer l'enlèvement.</p> + +<p>Telle était la deuxième action du plan.</p> + +<p>La résultante de ces deux combinaisons, la +voici:</p> + +<p>Jeanne d'Albret apparaissait sous les murs de +Paris avec une armée forte d'environ quinze mille +fantassins, deux mille cavaliers, vingt canons. A un +signal donné par elle du haut de Montmartre, Henri +de Béarn, suivi de Condé et de Coligny, montait à +cheval; quatre cents huguenots parisiens se formaient +autour de lui; cette troupe traversait la ville +assiégée et marchait sur la porte Montmartre en +criant aux Parisiens que le roi Charles IX se trouvait +dans le camp huguenot.</p> + +<p>Jeanne d'Albret comptait ainsi entrer dans Paris +presque sans coup férir, se réunir à son fils, marcher +sur le Louvre, et, là, imposer ses conditions à Catherine +de Médicis.</p> + +<p>Les choses en étaient là lorsque Jeanne d'Albret +reçut une lettre qui la troubla fort et ébranla ses +résolutions.</p> + +<p>La lettre venait de Charles IX et lui était apportée +par un gentilhomme du roi.</p> + +<p>En substance, Charles IX assurait la reine de +Navarre de sa bonne volonté, affirmait son sincère +désir de terminer à jamais les luttes qui ensanglantaient +le royaume, et lui donnait rendez-vous à Blois +pour discuter des conditions d'une paix durable et +définitive.</p> + +<p>Pendant quelques jours, Jeanne d'Albret, tout en +continuant ses préparatifs, eut l'esprit préoccupé de +cette lettre. Elle avait simplement dit à l'envoyé du +roi qu'elle ferait tenir une réponse.</p> + +<p>Le soir du seizième jour, après son départ de +Paris, le comte de Marillac arriva en vue de La +Rochelle.</p> + +<p>Son coeur battit à la pensée qu'il allait revoir la +reine.</p> + +<p>Or, les seize journées de route monotone qu'il venait +d'accomplir, il les avait passées à se demander +comment la reine de Navarre accueillerait son idée +de mariage avec Alice de Lux. Quand il y songeait, +il ne voyait pas quelle objection elle pourrait bien +faire à ce mariage.</p> + +<p>Mais, pour la première fois, il éprouvait de vagues +inquiétudes. Qu'était-ce qu'Alice de Lux? D'où venait-elle?</p> + +<p>Le comte de Marillac n'était et ne pouvait être +jaloux. Il était inquiet, voilà tout: inquiet non pas +de ce qu'il penserait, lui, d'Alice; mais de ce qu'en +penserait la reine. Que savait-il d'Alice de Lux?</p> + +<p>Donc, le comte de Marillac était violemment agité +en entrant dans la ville de La Rochelle. Il s'informa +aussitôt de la maison où logeait la reine.</p> + +<p>Lorsque Marillac se trouva en présence de Jeanne +d'Albret, il oublia toutes ses préoccupations personnelles +et il eut un moment de joie qui éclata dans +ses yeux. La reine lui tendit sa main qu'il baisa avec +une affection passionnée.</p> + +<p>—Vous voilà donc, mon cher enfant, dit la reine +émue.</p> + +<p>Jeanne d'Albret considéra un instant le comte avec +une tendresse grave. Une question était sur ses lèvres, +et elle hésitait à la formuler. Attentif aux pensées de +la reine, Marillac comprit et dit:</p> + +<p>—Sa Majesté le roi de Navarre est en parfaite santé, +madame, et aucun danger ne le menaçait à l'heure +où j'ai quitté Paris. J'en dirai autant de monsieur +l'amiral et de monsieur le prince.</p> + +<p>—C'est mon fils qui vous envoie? demanda la +reine.</p> + +<p>—Non, madame, fit Déodat. Je vous suis député +par madame Catherine qui a pris soin de m'accréditer +auprès de Votre Majesté.</p> + +<p>En même temps, il tira de son pourpoint la lettre +de Catherine de Médicis et, mettant un genou à terre, +la tendit à Jeanne d'Albret. Le comte de Marillac ne +se releva que lorsque Jeanne d'Albret eut lu entièrement +la missive.</p> + +<p>—Vous avez donc vu la mère du roi de France?</p> + +<p>—Je l'ai vue, madame.</p> + +<p>Marillac fit un récit fidèle et circonstancié de son +entrevue avec Catherine, en tout ce qui concernait les +propositions de paix et de mariage.</p> + +<p>—Comte, dit la reine lorsque Marillac eut fini de +parler, je vous chargerai de porter une réponse à la +reine mère. En même temps, vous serez porteur d'une +lettre pour le roi Charles IX. Et, enfin, je vous donnerai +des lettres pour le roi de Navarre et M. de Coligny. +Je réfléchirai aujourd'hui et demain aux propositions +qui nous sont faites. Après-demain, je rassemblerai +notre conseil, et il sera délibéré sur toutes +ces graves questions. Vous pourrez donc reprendre +dans trois jours le chemin de Paris. Pour le moment, +laissons de côté la politique et la guerre, et parlons +de vous, mon cher comte... Ainsi, vous avez vu la +reine Catherine?</p> + +<p>—Oui, madame, j'ai vu ma mère... et ma mère a +reconnu en moi le fils qu'elle a abandonné...</p> + +<p>—Êtes-vous bien sûr de cela?</p> + +<p>—Votre Majesté va en juger. Ma mère n'a pas +prononcé un mot d'affection; ma mère n'a pas eu un +geste qui pût laisser supposer qu'elle me reconnaissait: +ma mère n'a pas eu pour moi un regard de +pitié...</p> + +<p>—Courage, mon enfant, dit Jeanne d'Albret.</p> + +<p>—C'est fini, madame. Je ne crois pas que la reine +Catherine soit autre chose pour moi qu'une reine +ennemie. Je n'ai parlé à Votre Majesté que des propositions +que la reine mère me chargeait de lui porter. +Mais, à moi aussi, elle a fait une proposition...</p> + +<p>—A vous comte! s'écria Jeanne en tressaillant.</p> + +<p>—La voici, madame: on offrirait à Sa Majesté +Henri de Béarn le trône de Pologne, de façon que la +Navarre se trouve sans roi...</p> + +<p>—Et alors? dit Jeanne d'Albret.</p> + +<p>—Alors, Majesté, si le roi votre fils acceptait de +régner sur la Pologne, on mettrait un autre roi sur +le trône de Navarre... et ce roi, madame... ah! c'est +à peine si j'ose vous répéter ces étranges combinaisons +ce serait moi!...</p> + +<p>Jeanne d'Albret demeura longtemps silencieuse et +méditative. Oui! comme l'avait dit le comte, c'était +bien là une preuve absolue que Catherine de Médicis +avait reconnu son fils en Déodat...</p> + +<p>Quant à l'éventualité qu'Henri de Béarn pût aller +occuper le trône de Pologne, Jeanne résolut de ne +pas s'y arrêter un instant. Certes, la Pologne était un +beau royaume. Mais Jeanne d'Albret, Navarraise dans +l'âme, n'eût pas abandonné son pays même pour le +trône de France.</p> + +<p>Et quant à Henri lui-même, malgré son extrême jeunesse, +elle lui soupçonnait de plus vastes ambitions, +et peut-être qu'un jour le roi de France fût un Bourbon +et qu'il portât ce double titre: Roi de France et +de Navarre...</p> + +<p>—Que pensez-vous de cette royauté qu'on vous +offre?</p> + +<p>—Je pense, madame, répondit sans hésitation le +comte de Marillac, que je me sens inapte à régner. +Je n'ai pas la taille d'un roi. J'ajoute que je n'envisagerais +pas sans une sorte d'horreur la nécessité de +m'installer dans la maison de mon roi, de ma reine.</p> + +<p>Le comte était fort ému en prononçant ces paroles.</p> + +<p>—Madame, ajouta-t-il, si j'osais parler de bonheur, +moi que jusqu'à ce jour vous avez vu désespéré... y +a-t-il un bonheur possible pour moi?... Ah! madame, +l'heure est venue de vous dire toute ma pensée, de +vous parler à coeur ouvert, comme à la seule qui m'ait +témoigné quelque intérêt.</p> + +<p>—Eh bien, comte?...</p> + +<p>—Eh bien, madame, j'aime!...</p> + +<p>Le visage de Jeanne d'Albret s'éclaira.</p> + +<p>—Cher enfant! Si vous saviez comme je suis heureuse... +Car, si vous aimez, c'est que vous devez être +aimé... comme vous le méritez...</p> + +<p>—Je suis sûr qu'elle m'aime autant que je l'aime...</p> + +<p>—En effet, dit doucement la reine, c'est un grand +bonheur qui vous arrive, mon enfant. Mais vous ne +m'avez pas dit encore le nom de votre élue...</p> + +<p>Marillac frémit. Un malaise inexprimable s'empara +de lui.</p> + +<p>—Vous la connaissez, madame, dit-il d'une voix +tremblante. Elle a été aussi malheureuse que je l'ai +été. Comme moi, elle a trouvé en Votre Majesté un +asile de douceur et de bonté. Faible, sans appui, +fuyant la persécution, seule au monde, vous l'avez +recueillie avec cette inépuisable générosité d'âme qui +fait que le monde vous aimera plus encore qu'il n'admirera +en vous la guerrière de génie...</p> + +<p>—Alice de Lux! murmura la reine de Navarre.</p> + +<p>—Vous l'avez dit, madame! fit Marillac en jetant +sur la reine un regard d'ardente curiosité.</p> + +<p>Mais déjà la reine s'était faite impénétrable. Oui, +Jeanne d'Albret possédait vraiment cette haute générosité +d'âme dont le comte venait de parler, puisqu'elle +sut retenir le cri douloureux qui allait faire +explosion sur ses lèvres.</p> + +<p>—Vous ne me dites rien, madame, reprit Marillac +tout pâle. De grâce, que pensez-vous?...</p> + +<p>—Eh bien, je n'en pense rien en ce moment. Je la +connais peu. Je lui ai parlé une douzaine de fois en +tout.</p> + +<p>Le comte comprit que la reine était troublée.</p> + +<p>—Madame, s'écria-t-il, il est nécessaire que je sache +votre pensée tout entière...</p> + +<p>Jeanne d'Albret avait baissé la tête. Le comte lui +demandait une vérité terrible—ou un mensonge.</p> + +<p>—Madame, reprit-il avec plus d'ardeur, si Votre +Majesté ne me répond pas, c'est qu'elle condamne ma +fiancée...</p> + +<p>—Je n'ai rien contre Alice de Lux, dit Jeanne +d'Albret.</p> + +<p>Mais ce mensonge fut dit d'une voix si basse que +Marillac, plus que jamais, eut l'intuition de la catastrophe +qu'il attendait, pour ainsi dire.</p> + +<p>—Madame, ayez pitié d'un malheureux qui vous +porte dans son coeur, qui n'a que vous au monde, +pour qui vous êtes famille, amitié, affection, tout!... +Madame, votre parole ne me suffit pas... c'est un serment +qu'il me faut... Jurez-moi que vous venez de dire +la vérité!...</p> + +<p>—Comte de Marillac, je vais vous donner une +preuve d'affection telle que mon fils seul eût pu en +attendre une semblable de moi... Je ne puis vous répondre... +Je ne puis faire le serment que vous me demandez +avant d'avoir vu Alice de Lux... Je la verrai, +je lui parlerai et alors, mon enfant, je vous répondrai... +Ce que je puis vous répéter, c'est que je ne connais +pas cette jeune fille et que je vous aime assez +pour la vouloir connaître avant de vous dire si elle +est digne ou non de votre amour...</p> + +<p>Un rauque sanglot se brisa dans la gorge du jeune +homme.</p> + +<p>—Où est Alice de Lux? demanda la reine.</p> + +<p>—A Paris, répondit le comte d'une voix presque +inintelligible. Rue de la Hache. La maison à porte +verte, près de la nouvelle tour...</p> + +<p>—C'est bien, dit Jeanne d'Albret, demain je partirai +pour Paris...</p> + +<p>—Madame! balbutia le comte avec angoisse.</p> + +<p>—Nous partirons ensemble, reprit la reine. Vous +prendrez le commandement de mon escorte. Allez, +comte...</p> + +<p>Le jeune homme sortit en titubant... Dehors, il respira +péniblement, s'arrêta quelques minutes...</p> + +<p>—Mais, rugit-il au fond de lui-même, il y a donc +une vérité sur Alice? Quelque chose que j'ignore?</p> + +<p>Il rentra, brisé par la fatigue morale plus encore +que par la fatigue physique, dans l'hôtellerie où il +était descendu.</p> + +<p>Lorsqu'il se présenta à la reine de Navarre, celle-ci +put juger des ravages qui s'étaient faits dans l'esprit +de Marillac. Ses traits s'étaient durcis. Sa parole était +devenue brève et rauque.</p> + +<p>—Que va-t-il devenir lorsqu'il saura? songea la +reine.</p> + +<p>Elle évita soigneusement de parler d'Alice et donna +au comte ses instructions pour que l'on pût partir +dans la journée même.</p> + +<p>—Nous allons à Blois, dit-elle en terminant. Puisque +Charles me donne rendez-vous dans cette ville, je +ne veux pas fuir la conférence qu'il m'offre. De Blois, +nous irons à Paris, quel que soit le résultat de la +conférence. Nous irons officiellement si la paix se +fait, nous irons secrètement dans le cas contraire...</p> + +<p>Le comte s'inclina sans répondre et sortit pour s'occuper, +avec une activité fébrile, des préparatifs du +départ.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXV</h3> + +<h3>ÉTONNEMENT DE GILLES ET GILLOT</h3> + +<p>Lorsque Charles IX sortit de Paris pour se rendre à +Blois, il remarqua, non sans mécontentement, que +son escorte comprenait les seigneurs catholiques les +plus enragés contre les huguenots.</p> + +<p>De ce nombre était le duc de Guise, plus brillant, +plus souriant que jamais. Le maréchal de Damville +faisait aussi partie de l'escorte royale. La veille du départ, +Henri avait fait venir son intendant—son âme +damnée—, le sieur Gilles, et avait eu avec lui un long +entretien relatif aux prisonnières de la rue de la +Hache.</p> + +<p>—Tu m'en réponds sur ta tête, avait conclu le maréchal. +Dans peu de temps, bien des choses seront +arrangées. Et alors le roi fera un peu ce que voudrai. +Mon matamore de frère ira pourrir dans quelque +Bastille. D'ici là, prudence, et veille nuit et jour. A +propos, ajouta négligemment Damville, il y a, dans +les caves de mon hôtel, un cadavre dont il sera bon +de se débarrasser.</p> + +<p>—Le cadavre de l'enragé spadassin, fit Gilles. C'est +bien simple, monseigneur. Nous le sortirons de là par +une nuit obscure et nous irons le confier à la Seine.</p> + +<p>Il en résulta que, quelques jours après le départ de +la cour pour les conférences de Blois, maître Gilles +appela son neveu Gillot.</p> + +<p>—Gillot, dit gravement l'intendant, nous allons ce +soir débarrasser les caves de l'hôtel du cadavre qui +achève d'y pourrir.</p> + +<p>La physionomie de Gillot s'éclaircit à l'instant +même.</p> + +<p>—Pardieu! dit-il, s'il ne s'agit que d'enterrer le +damné Pardaillan, je suis votre homme!</p> + +<p>—En route! fit l'oncle.</p> + +<p>—En route! répéta le neveu, brandissant un +couteau.</p> + +<p>Alors Gilles ceignit une lourde épée qu'il avait décrochée +d'une panoplie de son maître. Il passa deux +pistolets à sa ceinture et remplaça son bonnet par +un casque.</p> + +<p>Puis ils sortirent. Dans la remise de la maison, il +y avait une petite charrette. Gillot attacha un âne à +la charrette.</p> + +<p>—Prends aussi une corde, ordonna l'oncle. Nous la +lui attacherons au cou avec une bonne pierre...</p> + +<p>Ces préparatifs achevés, ils se mirent en route, l'oncle +marchant en avant l'épée d'une main, la lanterne +de l'autre, le neveu venait derrière, traînant l'âne par +la bride. Ils arrivèrent sans encombre à l'hôtel de +Mesmes, firent entrer l'âne et la charrette dans la +cour, barricadèrent la porte et se rendirent tout droit +à l'office, où, d'un grand coup de vin, ils se remirent +de leurs émotions.</p> + +<p>L'heure était venue d'exécuter la deuxième partie +de l'expédition. Minuit sonna au temple tout proche. +Gillot se signa, et Gilles saisit les clefs de la cave. +Devant la porte de la cave, ils s'arrêtèrent un moment. +Puis l'intendant poussa les verrous extérieurs, donna +deux tours de clef, et la porte s'entrebâilla. L'intendant, +d'un coup de pied, poussa la porte. Mais elle +résista.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela veut dire? murmura Gillot.</p> + +<p>—Imbécile! dit Gilles, cela veut dire qu'il s'est +barricadé lorsqu'on l'a poursuivi et traqué. Allons, il +s'agit de démolir tout cela!</p> + +<p>L'oeuvre de démolition commença aussitôt. Au bout +d'une heure de travail, le passage se trouva libre, la +porte s'ouvrit toute grande, ils descendirent l'escalier, +Gilles toujours en avant, sa lanterne à la main. Il +était d'ailleurs si assuré maintenant qu'il n'avait plus +affaire qu'à un cadavre, qu'il avait dédaigné de descendre +avec l'épée. Gillot le suivait pas à pas, son +couteau à la main.</p> + +<p>La cave était vaste et se composait de plusieurs +compartiments; il y avait des coins et des recoins, +des trous sombres derrière des futailles: l'exploration +commença... Dans un coin du troisième compartiment, +Gilles se baissa tout à coup avec un cri étouffé:</p> + +<p>—Des ossements! s'écria-t-il.</p> + +<p>—Les rats l'ont rongé!</p> + +<p>—Mais ce ne sont pas les ossements d'un homme!</p> + +<p>Les ossements étudiés, les deux nocturnes visiteurs +se regardèrent avec stupéfaction.</p> + +<p>—Des os de jambons, fit l'oncle.</p> + +<p>—Des bouteilles vides! ajouta le neveu en montrant +non loin de là une montagne de flacons décapités.</p> + +<p>—Le misérable, avant de mourir, a bien mangé et +bien bu!...</p> + +<p>La recherche recommença plus acharnée. Au bout +de deux heures, la cave avait été explorée jusque dans +ses recoins les plus cachés: il fut évident que le cadavre +de Pardaillan n'y était plus.</p> + +<p>—Voilà qui est étrange, murmura Gilles.</p> + +<p>—J'en reviens à mon dire, fit Gillot: les rats l'ont +mangé! seulement, ils n'ont même pas laissé les os.</p> + +<p>—Imbécile! dit l'oncle.</p> + +<p>C'était son mot favori quand il parlait à son neveu. +Cependant, force lui fut de se rendre à l'explication +de Gillot, En effet, une nouvelle perquisition demeura +sans résultat, et il était certain que Pardaillan n'avait +pu s'évader.</p> + +<p>—Après tout, dit-il, cela nous évitera la peine d'aller +Jusqu'à la Seine.</p> + +<p>N'ayant plus rien à faire dans la cave, l'oncle et le +neveu reprirent le chemin de l'escalier. En mettant +le pied sur la première marche, Gilles leva machinalement +les yeux vers la porte qu'il avait laissée grande +ouverte, et il poussa un cri terrible: cette porte était +fermée.</p> + +<p>En quelques bonds, il l'atteignit, poussé par l'espoir +que peut-être il l'avait lui-même poussée par mégarde. +Et là, il constata que non seulement elle était +poussée, mais encore qu'elle était fermée à double +tour!...</p> + +<p>—Que se passe-t-il? demanda Gillot.</p> + +<p>—Ce qui se passe! hurla Gilles. Nous sommes enfermés!...</p> + +<p>Gillot demeura hébété, secoué d'un tremblement +convulsif... A ce moment, un strident éclat de rire retentit +derrière la porte fermée.</p> + +<p>Et les cheveux de Gillot se hérissèrent sur sa tête! +Car, cette voix, il la reconnaissait!</p> + +<p>C'était le vieux Pardaillan qui venait de pousser +cet éclat de rire. Nous l'avons laissé au moment où, +n'ayant plus qu'un jambon pour toute provision, il +entrevoyait avec horreur le supplice de la famine +comme le terme fatal de sa carrière d'aventures. Lorsque +ce dernier jambon fut épuisé, lorsqu'après avoir +une centième fois fouillé la cave dans tous les sens +Pardaillan se fut bien convaincu qu'il ne lui restait +plus qu'à mourir, il prit une résolution:</p> + +<p>Il se soutiendrait avec du vin tant qu'il pourrait. Et, +au moment où les souffrances de la faim deviendraient +pressantes, eh bien, il échapperait à la torture +par le suicide: d'un coup de dague, il en finirait.</p> + +<p>Couché près de son tas de bouteilles, il y avait sans +doute plusieurs heures qu'il n'avait mangé et se demandait +s'il ne valait pas mieux se tuer tout de +suite. Tout à coup, il lui sembla entendre un bruit +derrière la porte, il se releva d'un bond, se rapprocha, +haletant, de l'escalier, et écouta...</p> + +<p>Et ce qu'il entendit lui causa une joie telle qu'il eut +de la peine à retenir un cri. Il se dissimula dans un +coin au pied de l'escalier; Gilles et Gillot passèrent +à deux pas de lui.</p> + +<p>Il attendit qu'ils se fussent enfoncés dans le fond +de la cave. Alors il n'eut qu'à remonter, et tranquillement, +il ferma la porte. Son premier mouvement fut +alors de détaler, mais, s'étant convaincu que l'hôtel +était parfaitement désert, la curiosité le prit de savoir +ce que diraient les deux fossoyeurs improvisés.</p> + +<p>Il entendit enfin l'oncle et le neveu s'approcher de +la porte, une fois leur perquisition terminée. Et, satisfait +de l'adieu qu'il leur jeta sous forme d'un éclat +de rire et d'une menace, il s'éloigna.</p> + +<p>Le vieux routier, bien qu'il eût habité peu de temps +l'hôtel, le connaissait pourtant de fond en comble. +Rendu à la liberté par le tour de passe-passe auquel +nous venons d'assister, il se rendit directement à l'office, +alluma un flambeau, visita les armoires et commença +par se réconforter de quelques victuailles oubliées. +Alors il chercha les clefs des appartements et, +les ayant trouvées, il se mit à visiter l'hôtel.</p> + +<p>Il parvint dans une grande salle où se trouvait un +grand miroir. Il en profita pour s'inspecter de la tête +aux pieds et constata qu'il était à faire peur. Il n'avait +plus de chapeau, ses vêtements étaient en lambeaux, +tachés de boue, de sang et de vin. Il n'avait plus +d'épée. D'ailleurs, ses blessures étaient toutes fermées, +et, sauf une cicatrice rougeâtre au nez, son +visage était à peu près intact.</p> + +<p>—Procédons avec ordre et méthode, dit Pardaillan.</p> + +<p>Aussitôt, il pénétra dans la chambre à coucher du +maréchal; il avisa une haute armoire ventrue à laquelle +il essaya toutes ses clefs. A force de fouiller +la serrure avec la pointe de sa dague, il finit par la +faire sauter.</p> + +<p>—Tiens! fit-il, voila l'armoire qui s'ouvre!</p> + +<p>Elle était remplie de linge et de vêtements. Il procéda +alors à une toilette complète dont il avait le +plus grand besoin. Quand il fut somptueusement habillé, +il prit à une panoplie une solide rapière.</p> + +<p>En continuant ses recherches, il arriva dans un cabinet +écarté, où il tomba en arrêt devant un coffre +armé de trois serrures. Au bout d'une heure de travail, +les trois serrures avaient sauté. Pardaillan ouvrit +le coffre et demeura ébloui: il était plein d'or +et d'argent; il y avait là tout un trésor.</p> + +<p>—Voyons, dit-il, je ne suis pas un truand. Je n'emporterai +donc pas cet or qui est à M. de Damville. +Très bien. Mais M. de Damville me doit une indemnité +de guerre que j'estime à trois mille +livres.</p> + +<p>A mesure qu'il parlait ainsi, le vieux Pardaillan puisait +dans le coffre. Lorsqu'il eut garni sa ceinture de +cuir des trois mille livres qu'il avait comptées en pièces +d'or, il referma soigneusement le coffre, puis le +cabinet, puis toutes les chambres qu'il avait ouvertes. +Et ainsi habillé de neuf des pieds à la tête, une +bonne épée au côté, la ceinture garnie, il se dirigea +d'un pas léger vers la grande porte de l'hôtel.</p> + +<p>Il se rendit à l'auberge de la Devinière, où il interrogea +maître Landry qui lui apprit que la cour était +à Blois.</p> + +<p>—Mais, ajouta le digne aubergiste, permettez-moi, +monsieur, de vous féliciter du bien qui vous arrive; +je vois, au superbe costume que vous portez, que vos +affaires sont en bon train.</p> + +<p>—En effet, maître Landry; je viens de faire un +petit voyage... Ce petit voyage m'a enrichi, ce qui va +me permettre de régler le vieux compte que nous +avons ensemble.</p> + +<p>—Ah! monsieur, s'écria Landry, j'ai toujours dit +que vous étiez un parfait galant homme.</p> + +<p>—Ah! misérable! s'écria soudain le vieux routier. +Tu vas payer cher ta trahison!</p> + +<p>Landry demeura ébahi, la bouche ouverte, les yeux +ronds de surprise, tandis que Pardaillan, repoussant +la table à laquelle il était assis, s'élançait au-dehors +comme un forcené.</p> + +<p>Qu'était-il donc arrivé à Pardaillan? il avait vu +passer, devant la Devinière, Orthès d'Aspremont à +qui, non sans raison, il attribuait sa dispute avec le +maréchal.</p> + +<p>C'était bien d'Aspremont qui passait, en effet, sa +blessure ne lui ayant pas permis de suivre Damville. +Malheureusement, il paraît que d'Aspremont était +pressé; car il marchait d'un bon pas, et, lorsque Pardaillan +arriva au coin de rue où il l'avait vu tourner, +son adversaire avait disparu. Tout maugréant, il prit +le chemin de l'hôtel de Montmorency.</p> + +<p>—Pourvu qu'il ne soit rien arrivé au chevalier! +songeait-il. Ces Montmorency sont une mauvaise race. +Je viens d'en avoir une nouvelle preuve avec Henri +François est-il meilleur?...</p> + +<p>Contre son attente, le vieux Pardaillan trouva à l'hôtel +Montmorency son fils qui le serra dans ses bras.</p> + +<p>—Que vous est-il arrivé, mon père? demanda le +chevalier.</p> + +<p>—Je te raconterai cela. Je reviens de très loin. +Mais, toi-même, mon cher chevalier, que t'est-il donc +arrivé?</p> + +<p>—A moi, monsieur?... mais rien que je sache.</p> + +<p>—Cependant tu as la mine d'un moine qui, par +hasard, aurait réellement fait carême. Tu es pâle, tu +es triste...</p> + +<p>—Dites-moi votre histoire, mon père, fit le chevalier, +je vous dirai la mienne après.</p> + +<p>Le vieux routier ne se fit pas prier et raconta son +aventure point par point.</p> + +<p>—En sorte, fit le chevalier en riant, que Gilles et +Gillot sont maintenant à votre place?</p> + +<p>—Avec cette différence que, si je me suis nourri de +jambons, ils en seront réduits à se nourrir des os +que je leur ai laissés.</p> + +<p>Le chevalier ne put s'empêcher de rire.</p> + +<p>—Et maintenant, reprit son père, à ton tour, chevalier.</p> + +<p>—Mon père, vous savez bien ce qui m'attriste.</p> + +<p>—Ah! oui... les deux donzelles en question. Elles +ne sont donc pas retrouvées?</p> + +<p>—Hélas! Le maréchal de Montmorency et moi, +nous avons en vain fouillé tout Paris... J'ai voulu +alors quitter le maréchal, et, ne vous voyant plus, +m'en aller. Nous n'avons plus d'espoir ni l'un ni +l'autre...</p> + +<p>—Par la mort-Dieu! Par Pilate! Par Barabbas!</p> + +<p>—Que vous arrive-t-il, mon père?</p> + +<p>—J'ai trouvé! rugit le vieux Pardaillan.</p> + +<p>—Quoi! Qu'avez-vous trouvé!...</p> + +<p>—Où elles sont! ou plutôt le moyen de le savoir, +ce qui revient au même!</p> + +<p>—Mon père, prenez garde de me donner une fausse +joie qui me tuerait!</p> + +<p>—Je te dis que j'ai trouvé, corbacque! Partons!...</p> + +<p>—Partons, mon père! fit le chevalier avec une +hâte fébrile.</p> + +<p>En route le vieux Pardaillan s'expliqua.</p> + +<p>—Il y a un homme qui sait assurément où se trouvent +tes deux princesses au bois dormant. Et, cet +homme, c'est le damné intendant de Damville, celui +qui sait tous les secrets du maître.</p> + +<p>—Gilles!... Ah! vous avez raison... courons, mon +père!</p> + +<p>Le père et le fils se mirent à courir et, arrivés à +l'hôtel de Mesmes, ils y entrèrent par le jardin. Quelques +instants plus tard, ils étaient devant la porte +de la cave. Homme de sang-froid s'il en fut, le vieux +routier retint son fils qui voulait ouvrir aussitôt, et +se mit à écouter. Sans doute, de l'intérieur, Gilles et +Gillot avaient entendu les pas, car à peine Pardaillan +et son fils se furent-ils arrêtés devant la porte qu'une +voix lamentable leur parvint:</p> + +<p>—Ouvrez, au nom du Ciel! Ouvrez, qui que vous +soyez!...</p> + +<p>—Qui êtes-vous? demanda le vieux routier.</p> + +<p>—Je suis maître Gilles, l'intendant de Mgr de Damville. +Nous avons été enfermés dans cette cave par un +misérable, un homme de sac et de corde, un truand...</p> + +<p>—Assez! Assez, maître Gilles! s'écria Pardaillan +qui éclata de rire.</p> + +<p>—Le damné Pardaillan! se lamenta Gilles en reconnaissant +la voix de celui qu'il avait voulu enterrer.</p> + +<p>—Lui-même, mon digne intendant! Maître Gilles, +écoutez-moi bien.</p> + +<p>—Je vous écoute, monsieur! haleta l'intendant.</p> + +<p>—J'ai eu pitié de vous... et c'est pour cela que je +reviens. Je me suis dit qu'il serait indigne d'un chrétien +de vous laisser, ici, mourir lentement de faim... +Alors, je viens pour vous pendre!...</p> + +<p>—Miséricorde! Vous me voulez pendre!</p> + +<p>On entendit un gémissement et un sanglot. Pardaillan +ouvrit la porte. Et, dans l'obscurité, il aperçut +Gilles, à genoux sur l'une des marches de l'escalier; +il était livide, hideux.</p> + +<p>—Chevalier, dit le vieux routier, demeurez à cette +porte; armez vos pistolets; et, si l'un de ces deux misérables +fait mine de vouloir sortir, tuez-le sans pitié.</p> + +<p>—Grâce, monseigneur, gémit l'intendant.</p> + +<p>—Tu as peur, continua Pardaillan. Et si je t'offrais +un moyen de sauver ta vie?</p> + +<p>—Oh! bégaya le vieillard en tendant ses bras avec +désespoir: tout ce que vous voudrez, tout! demandez-moi +ce que j'ai pu entasser d'or et d'argent depuis +que je vis.</p> + +<p>—Je ne veux pas de ton argent, dit le vieux routier.</p> + +<p>—Quoi alors? Dites! Parlez!</p> + +<p>—Je ne te tuerai pas. Tu ne seras pas pendu. Et +même tu pourras t'en aller d'ici, à une seule condition... +Tu me diras où ton maître le maréchal a conduit +la dame de Piennes et sa fille...</p> + +<p>Gilles leva des yeux hagards vers Pardaillan.</p> + +<p>—Vous me demandez cela? dit-il. C'est cela que +vous voulez savoir pour me donner vie sauve?</p> + +<p>—Oui. Tu vois que tu en es quitte à bon compte.</p> + +<p>Gilles, qui était à genoux, se releva. Gilles, qui grelottait +et claquait des dents, se raidit et n'eut plus +un frémissement. D'une voix ferme, il dit:</p> + +<p>—Tuez-moi donc: cela, vous ne le saurez pas!</p> + +<p>—Par tous les diables d'enfer! grommela Pardaillan. +Ce vieux est superbe! Dommage que je sois forcé +de le tuer!</p> + +<p>Il tira sa dague et, de sa même voix glaciale, il dit:</p> + +<p>—Pour ta bravoure, tu ne seras pas pendu. Mais +je vais te tuer d'un seul coup, au coeur, si tu ne +parles...</p> + +<p>—Voici mon coeur, dit le vieux Gilles en déchirant +son pourpoint d'un coup violent. Seulement, si le +désir d'un mourant vous est sacré, je vous supplie +de dire à Mgr de Damville que je suis mort pour +lui...</p> + +<p>Les deux Pardaillan demeurèrent saisis d'étonnement.</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, fit tout à coup une +voix qui grelottait.</p> + +<p>Le routier se retourna et aperçut Gillot qui sortait +de derrière une futaille.</p> + +<p>—N'aie pas peur, dit-il: ton tour va venir; ton digne +oncle d'abord, toi ensuite.</p> + +<p>—Je le sais, fit Gillot, tout blême, et, pour me sauver, +je vais vous proposer un marché. Je sais où se +trouvent les deux personnes que vous cherchez...</p> + +<p>—Il ment! gronda le vieillard qui, se débarrassant +de l'étreinte de Pardaillan, se précipita sur son +neveu.</p> + +<p>Mais il n'eut pas le temps de l'atteindre que déjà +Pardaillan l'avait saisi à la gorge et le remettait au +chevalier.</p> + +<p>—Parle! dit-il alors à Gillot.</p> + +<p>—Il ne sait rien! Il ment! vociféra Gilles.</p> + +<p>—Je ne mens pas, mon oncle, dit Gillot qui reprenait +de l'aplomb. Le jour où j'ai reçu l'ordre de préparer +la voiture, et où j'ai eu précisément affaire à +ce digne jeune homme que voici, toutes ces manigances +m'ont mis la cervelle à l'envers; et, à dix heures, +j'ai suivi l'expédition. Je sais où la voiture s'est +arrêtée, et je m'offre d'y conduire ces messieurs...</p> + +<p>—Où est-ce? palpita le chevalier.</p> + +<p>—Rue de la Hache! fit Gillot.</p> + +<p>—Rue de la Hache! s'exclama le chevalier stupéfait, +à l'esprit de qui l'image d'Alice de Lux se présenta +aussitôt.</p> + +<p>Mais il y avait d'autres maisons que la sienne dans +la rue. Il était impossible que la fiancée de Marillac +eût de pareilles accointances avec le duc de Damville!</p> + +<p>—Voyons, reprit-il. Quel est l'endroit exact?</p> + +<p>—Tais-toi! Tais-toi, infâme! hurlait le vieux Gilles.</p> + +<p>—Monsieur, la maison est facile à reconnaître, elle +fait le coin de la rue Traversine: elle a un jardin, et +il y a une porte verte à ce jardin.</p> + +<p>Le cri de rage que poussa l'intendant eût suffi pour +démontrer que Gillot venait de dire la vérité.</p> + +<p>—Courons! s'écria le vieux Pardaillan.</p> + +<p>Mais le chevalier demeurait immobile, tout pâle.</p> + +<p>Il songeait qu'il s'était présenté à diverses reprises +dans la maison de la rue de la Hache et qu'il avait +toujours trouvé porte close depuis son entretien avec +Alice. Il se demandait avec angoisse quel mystère +cachait la vie d'Alice et quel malheur pour Déodat +allait sortir de ce mystère.</p> + +<p>—Allons! dit-il enfin. Je saurai la vérité en l'interrogeant +!... si je la retrouve!</p> + +<p>Le vieux Pardaillan ne comprit pas ces paroles, +mais il s'apprêta à suivre son fils.</p> + +<p>—Vous avez tous les deux la vie sauve, dit-il à Gilles +et à Gillot. Allez vous faire pendre ailleurs!</p> + +<p>—Hélas! Pendu, je le serai certainement! fit l'intendant.</p> + +<p>—Je témoignerai de votre fidélité, dit le chevalier. +Rassurez-vous, je vous promets d'informer le maréchal +de Damville de la belle résistance que vous avez +faite.</p> + +<p>Pendant cette discussion, Gillot avait disparu. Sans +doute, il ne tenait pas à se retrouver seul à seul avec +son oncle. Gilles s'était assis sur un billot et, la tête +dans les mains, réfléchissait à son triste sort. Les +deux Pardaillan le laissèrent à ses funèbres méditations +et sortirent de l'hôtel pour se rendre aussitôt +rue de la Hache.</p> + +<p>—Qui peut bien demeurer dans la maison à porte +verte? demanda le vieux routier. Sans doute quelque +officier de Damville qui s'est retranché là avec une +petite garnison. Je vous propose donc, mon fils, d'attendre +la nuit.</p> + +<p>Le chevalier eut un instant d'hésitation, puis il dit:</p> + +<p>—Mon père, je crois qu'en cette affaire il faut que +j'agisse seul...</p> + +<p>—Ah ça! tu connais donc la maison?</p> + +<p>—Oui. Et je ne redoute qu'une chose: c'est qu'elle +soit inhabitée... en ce moment.</p> + +<p>—Je ne comprends pas, chevalier. Je pressens seulement +qu'il y a là un secret.</p> + +<p>—Qui n'est pas à moi! C'est le secret d'un ami que +j'aime comme un frère...</p> + +<p>—Et tu veux y aller seul? Tu m'assures qu'il n'y +a pas de danger?</p> + +<p>—Aucun danger, mon père.</p> + +<p>—Bon. En ce cas, je t'attendrai au bout de la rue.</p> + +<p>—Non. Séparons-nous ici. Peut-être vous verrait-on. +Et, si on s'aperçoit que quelqu'un peut intervenir, +cela suffirait sans doute pour que la porte ne soit +pas ouverte.</p> + +<p>—Je vais donc t'attendre... où cela?</p> + +<p>—Mais, mon père, vous pouvez m'attendre chez +Catho!</p> + +<p>—Bah! tu l'as donc revue, pendant que je me consumais +au fond de la cave?</p> + +<p>—Oui; avec l'argent que vous lui avez remis, elle +a installé, rue Tiquetonne, un nouveau cabaret.</p> + +<p>—Qui s'appelle?</p> + +<p>—L'Auberge des deux morts qui parlent.</p> + +<p>—Ah! digne Catho! excellente Catho! tu t'es souvenue!... +Je l'épouserai, chevalier!</p> + +<p>Sur cette boutade, le père et le fils se séparèrent; +le chevalier continuant son chemin vers la rue de la +Hache, le vieux routier s'acheminant vers le nouveau +cabaret de Catho pour y attendre son fils en dégustant +une pinte d'hypocras.</p> + +<p>Rue Tiquetonne, il vit en effet une auberge avec une +devanture et une enseigne toutes neuves. C'était l'Auberge +des deux morts qui parlent. Seulement, pour +corriger ce que l'enseigne pouvait avoir de trop macabre, +Catho avait fait peindre deux noirs... deux +Maures qui étaient censés tenir conversation en agitant +leurs gobelets. Pendant que le vieux Pardaillan +admirait l'enseigne et entrait dans le cabaret, le chevalier +approchait de la maison à la porte verte. Tout +de suite, il remarqua que les contrevents étaient soigneusement +rabattus sur les fenêtres, comme si la +maison eût été inhabitée. Le coeur battant, il heurta +le marteau. La porte demeura fermée, la maison silencieuse. +Mais, cette fois, le chevalier était décidé à +savoir ce qui se passait derrière ces murs et à savoir +ce qu'il y avait dans ce silence et ce mystère. Alors, +il jeta un coup d'oeil à droite et à gauche pour s'assurer +qu'aucun voisin ne l'épiait, puis, s'élançant d'un +bond, il atteignit la crête du mur de bordure. Alors +il se hissa à la force du poignet et sauta dans le jardin, +et marcha droit à la porte de la maison, décidé +à faire sauter la serrure. Au moment où il y arrivait, +cette porte s'entrouvrit et, dans la pénombre, une +forme blanche apparut à Pardaillan. C'était Alice de +Lux!</p> + +<p>Comme elle était changée! Comme elle était pâle! +Et comme sa voix parut rauque, presque dure, lorsqu'elle dit:</p> + +<p>—Hâtez-vous d'entrer puisque vous forcez ma +porte!</p> + +<p>Le chevalier obéit. Alice de Lux le fit pénétrer dans +cette pièce où Marillac l'avait présenté. Elle demeura +debout. Elle ne lui offrit pas de siège.</p> + +<p>—Pourquoi me persécutez-vous ainsi? dit-elle.</p> + +<p>—Madame, dit le chevalier en se remettant de +l'émotion qui l'étreignait, votre accueil étrange m'aurait +déjà chassé de cette demeure, si un puissant intérêt...</p> + +<p>—Un mot seulement: venez-vous de sa part?...</p> + +<p>—Vous me demandez, je crois, si je vous suis envoyé +par le comte de Marillac?</p> + +<p>—Oui, monsieur. Oui, continua-t-elle en s'animant, +ce ne peut être que lui qui vous envoie. Il a vu la +reine de Navarre, n'est-ce pas? Et la reine a parlé! +La reine a voulu le sauver de la hideuse créature que +je suis! Il sait!</p> + +<p>—Madame, s'écria Pardaillan, vous commettez une +affreuse erreur; ce n'est pas le comte de Marillac qui +m'envoie!</p> + +<p>Alice de Lux, qui était blanche comme une morte, +rougit légèrement, puis devint livide.</p> + +<p>—Ce n'est pas lui qui vous envoie, balbutia-t-elle. +Qu'ai-je dit? Insensée!...</p> + +<p>Elle se couvrit le visage de ses deux mains. Le chevalier +s'agenouilla:</p> + +<p>—Madame, dit Pardaillan d'une voix si mâle et si +douce qu'elle semblait l'accent idéal de la franchise +et de la pitié, madame, je vous supplie de croire que +j'ai déjà oublié les paroles échappées à votre délire! +Ce que je sais, c'est l'amour prodigieux que vous portez +à mon ami!</p> + +<p>—Parlez-moi encore, bégaya-t-elle. Il y a long-temps +que je souffre seule, toute seule avec moi-même!</p> + +<p>Et le chevalier, maintenant, oubliait pourquoi il +était venu! Il se releva, saisit les deux mains d'Alice, +l'attira à lui, la prit dans ses bras, et ses lèvres, doucement, +se posèrent sur les cheveux parfumés de la +jeune femme.</p> + +<p>Et, tout cela fut si vraiment, si profondément fraternel +qu'Alice ne se rappelait avoir jamais éprouvé +pareille impression d'apaisement et de douceur.</p> + +<p>—Ainsi, reprit-elle plus calme, le comte n'est pas +de retour à Paris?</p> + +<p>—Non, madame.</p> + +<p>—Et, fit-elle avec hésitation, vous n'en avez reçu +aucune nouvelle? Vous ne savez pas ce qu'il fait... ce +qu'il pense?</p> + +<p>—Je n'en ai pas de nouvelles, madame; mais tout +le monde sait à Paris que la reine de Navarre est à +Blois, en conférence avec le roi de France. Il est donc +certain que le comte se trouve à Blois, depuis plus +de quinze jours.</p> + +<p>—Quinze jours!...</p> + +<p>—Tout autant, madame. Or, pour un cavalier comme +le comte, de Blois à Paris, il y a quatre journées +de marche.</p> + +<p>Un éclair de joie puissante parut dans les yeux +d'Alice. Avec son tact ordinaire, le chevalier ne tirait +aucune conclusion de ce qu'il venait de dire. Mais +cette conclusion s'imposait d'elle-même à l'esprit +d'Alice:</p> + +<p>—Si la reine de Navarre m'avait dénoncée, il serait +ici depuis longtemps!</p> + +<p>Donc, selon toute vraisemblance, Jeanne d'Albret +n'avait pas parlé. Alice redevint la charmante maîtresse +de maison qu'elle était. Sur son appel, la +vieille Laura apporta des fruits, des rafraîchissements, +des confitures, selon la mode. Mais Pardaillan +ne voulut goûter à aucune des douceurs qu'elle +lui présenta.</p> + +<p>—Chevalier, dit-elle, lorsqu'elle fut arrivée à se +rendre maîtresse de sa propre émotion, me pardonnerez-vous +jamais la façon indigne dont je vous ai +accueilli... j'étais folle...</p> + +<p>—Ne pensons plus à cela, madame. Et, puisque +vous me traitez en ami, puis-je vous demander un +sacrifice?</p> + +<p>—Quel qu'il soit, je suis prête!</p> + +<p>—Sachez donc que moi aussi j'aime. Maintenant, +supposez, madame, que le comte, votre fiancé, soit +détenu prisonnier chez moi... et supposez que vous +veniez me demander sa liberté!... Ah! madame, +à votre agitation, je vois que vous m'avez +compris! Un seul mot, un seul: le sacrifice que +vous êtes prête à accomplir pour moi ira-t-il jusqu'à +rendre la liberté à Jeanne de Piennes et à sa +fille?</p> + +<p>A mesure que le chevalier parlait, Alice paraissait +plus bouleversée.</p> + +<p>—Vous aimez Loïse... Loïse de Montmorency...</p> + +<p>—Oui, madame!</p> + +<p>—Malheureuse!... murmura sourdement Alice, tout +ce qui m'approche est flétri!...</p> + +<p>—Vous ne pouvez me la rendre, n'est-ce pas?...</p> + +<p>—Loïse et sa mère ne sont plus ici!... Elles ne sont +plus ici, depuis le lendemain du jour où vous m'avez +annoncé que le comte de Marillac allait voir la reine +de Navarre.</p> + +<p>—Damville les a reprises! gronda le chevalier... +Oh! cet homme se cache! Mais, dusse-je parcourir +la France, je mettrai la main sur lui! Et alors...</p> + +<p>—Non, chevalier! Le maréchal ne les a pas reprises. +C'est moi qui leur ai rendu la liberté...</p> + +<p>—Libres! Elles sont libres!...</p> + +<p>—Lorsque je me suis vue condamnée lorsque j'ai +compris que mon noble fiancé allait me maudire +ah! chevalier, quel horrible enchevêtrement de malheur +dans ma vie!... je n'avais plus à redouter les +révélations dont Damville me menaçait, puisque ces +révélations, la reine de Navarre les faisait elle-même!... +Je monte chez les prisonnières... Je leur +dis:—Pardonnez-moi le mal que je vous ai fait +allez... vous êtes libres!... Et voici que si ce +funeste accès de générosité ne m'était pas venu +Loïse sortirait maintenant d'ici, emmenée par vous +qui l'aimez! Ah! oui, je suis maudite!</p> + +<p>Vous exagérez le malheur, madame, dit doucement +le chevalier. C'est déjà une joie immense pour +moi de savoir que Loïse n'est plus au pouvoir du +damné maréchal... Mais ne vous ont-elles pas dit où +elles comptaient se retirer?</p> + +<p>—Hélas! j'étais si bouleversée que je n'ai même +pas songé à le leur demander...</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>—Je voudrais, dit Pardaillan, vous poser une question... +Rassurez-vous, madame, elle m'est toute personnelle... +Vous avez dû parfois vous entretenir avec +elles?...</p> + +<p>—Deux ou trois fois seulement.</p> + +<p>—Eh bien, reprit le chevalier, dans ces circonstances... +ou d'autres... enfin, tenez, madame, je veux +savoir si jamais mon nom a été prononcé par +Loïse...</p> + +<p>—Jamais, dit Alice.</p> + +<p>Un nuage passa sur le front du jeune homme.</p> + +<p>—Pourquoi aurait-elle parlé de moi? songea-t-il, +elle m'a oublié depuis longtemps... Et pourtant c'est +bien moi qu'elle appela à son secours, le matin où je +fus arrêté.</p> + +<p>Pardaillan n'avait plus rien à faire chez Alice de +Lux. Il prit donc congé. Mais la jeune femme le supplia +de la revenir voir. Il promit. Cette infortunée +lui inspirait un profond intérêt.</p> + +<p>En quittant la maison de la rue de la Hache, Pardaillan +se rendit rue Tiquetonne, au cabaret des Deux-morts-qui-parlent.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXVI</h3> + +<h3>UN ÉPISODE HOMÉRIQUE</h3> + +<p>Le vieux Pardaillan, rue Tiquetonne, fut accueilli à +bras ouverts par la digne hôtesse, dame Catho. Le +routier, d'un coup d'oeil, inspecta le cabaret.</p> + +<p>—Catho, dit Pardaillan, tu mérites d'être félicitée. +Ton auberge est admirable!</p> + +<p>—Grâce à vous, fit Catho. Grâce à vos beaux +écus. Mais je pense que celle-ci ne brûlera pas comme +l'autre!</p> + +<p>Pardaillan s'installa à une table, et, comme il lui +était impossible de demeurer inoccupé, il engouffra +un repas pantagruélique.</p> + +<p>Tout à coup, des trompettes retentirent au loin; +il reboucla son épée, posa sa toque à plume noire sur +le coin de son oreille gauche, et, redressant sa moustache, +s'en fut vers la rue de Montmartre d'où venait +le bruit des trompettes, après avoir prévenu Catho +qu'il serait de retour dans peu de minutes pour +retrouver son fils.</p> + +<p>—Vous allez donc voir l'entrée du roi? fit Catho.</p> + +<p>—Ah! ah! c'est donc Charles que signalent ces +trompettes guerrières?</p> + +<p>—Oui, monsieur. On dit que le roi sera accompagné +de Mme de Navarre et son fils, ainsi que d'une +foule de seigneurs huguenots, qui se sont embrassés +avec les gentilshommes catholiques.</p> + +<p>—Bon! Et moi qui voyais la guerre!... Enfin, +allons voir les beaux habits et les belles armes des +gardes.</p> + +<p>Ayant dit, Pardaillan remonta la rue Tiquetonne et +ne tarda pas à déboucher rue Montmartre. Mais, là, +il fut pris dans un remous de peuple et porté, poussé +contre la porte d'une maison.</p> + +<p>—Un sol la chaise! Qui veut voir et entendre? On verra +notre sire, le roi, on verra madame Catherine dans +son carrosse d'or, on verra messieurs de Guise sur +leurs grands chevaux, on verra... un sol la chaise!...</p> + +<p>Ainsi glapissait un gamin. Pardaillan lui donna quelques +pièces de menue monnaie et se hissa sur la +chaise, qui était placée contre la porte de la maison +en question. Cette porte était solidement fermée. +Et, en levant les yeux, Pardaillan s'aperçut que les +fenêtres de l'unique étage étaient closes également, +à l'encontre des maisons voisines où toutes les fenêtres +étaient garnies de têtes curieuses.</p> + +<p>De son poste, Pardaillan dominait maintenant la foule +et voyait s'approcher lentement le cortège royal, tandis +que les cloches de toutes les églises de Paris sonnaient +à toute volée, et que les couleuvrines du Louvre +tonnaient. D'abord vint une compagnie des bourgeois +du quartier, en armes; ils s'avançaient en répétant:</p> + +<p>—Le roi! Le roi! Place pour notre roi!</p> + +<p>Devant eux, la foule refluait à droite et à gauche, +s'ouvrant comme la mer sous l'éperon d'un navire. +Derrière eux, marchaient une compagnie d'arquebusiers, +puis des pertuisaniers, et, enfin, apparaissaient +les gardes du roi, précédés d'un double rang de trompettes +à cheval. Aussitôt après, dans un somptueux +carrosse doré, surmonté d'une couronne, traîné par +douze chevaux blancs, caparaçonnés d'or dont chacun +était tenu en main par un suisse gigantesque, apparaissait +la pâle figure de Charles IX.</p> + +<p>Dans le même carrosse, sur la même banquette que +Charles IX, assis à sa gauche, se trouvait Henri de +Béarn qui, lui, multipliait les saluts, faisait des signes +amicaux aux hommes, et riait aux femmes.</p> + +<p>Derrière le carrosse royal, venait une lourde machine +non moins dorée, dans laquelle avait pris place +Catherine de Médicis. Près d'elle, Jeanne d'Albret. +Catherine ne cessait de saluer le peuple que pour +sourire à Jeanne.</p> + +<p>Perché sur sa chaise, Pardaillan assistait à cette +féerie avec un sourire goguenard.</p> + +<p>—Voilà les huguenots dans la place, grommelait-il. +Mais ce n'est pas le tout que d'entrer. Comment +vont-ils sortir?</p> + +<p>Tout à coup, son regard se croisa avec un regard +flamboyant, auquel il s'accrocha pour ainsi dire.</p> + +<p>—Le maréchal de Damville! gronda le routier.</p> + +<p>En même temps, il saluait de son plus gracieux +sourire et de son plus beau geste. Damville, d'une +violente secousse, avait arrêté son cheval et demeurait +pétrifié, les yeux rivés sur ce Pardaillan qu'il +croyait mort.</p> + +<p>—Oh! oh! songeait à ce moment le vieux routier, +la fête est complète. Tous mes assassins me regardent!</p> + +<p>Il redoubla les sourires et les saluts. En effet, près de +Damville, trois ou quatre cavaliers s'étaient arrêtés.</p> + +<p>—L'homme que nous avons grillé dans le cabaret! +s'écria l'un.</p> + +<p>—Celui qui est mort avec le chevalier de Pardaillan, +fit un autre.</p> + +<p>Ces cavaliers qui étaient de la suite du duc +d'Anjou, c'étaient Quélus, Maugiron, Saint-Mégrin et +Maurevert...</p> + +<p>Cependant Pardaillan, que tous ces regards convergés +vers lui ne troublaient aucunement, commençait +à se dire que la rencontre pourrait bien fort +mal tourner pour lui. En conséquence, il essaya de +descendre de sa chaise afin de se faufiler dans la +foule et de disparaître. Malheureusement, la foule était +si tassée, si compacte autour de lui, que force +lui fut de demeurer immobile sur son piédestal.</p> + +<p>Au moment où Pardaillan cherchait inutilement +à descendre de sa chaise, le duc d'Anjou, s'étant +retourné, s'aperçut que plusieurs de ses gentilshommes +s'étaient arrêtés. Il appela Quélus, son favori, +qui, s'approchant de lui, se mit à lui parler vivement. +Le duc d'Anjou fit alors un signe au capitaine +de ses gardes. Puis tout ce monde, entraîné +par la marche du cortège, continua à s'avancer.</p> + +<p>—Les choses se gâtent! pensa le vieux routier.</p> + +<p>Il faut noter, en effet, que Pardaillan n'était pas +le seul perché sur une chaise. Près de lui, à sa +gauche, il y avait une table qui supportait sept ou +huit curieux. A sa droite, une sorte de tréteau +était couvert par une quinzaine de personnes. Il y +avait aussi des chaises en quantité. Pardaillan prit +le seul parti qui lui restait à prendre: il fit basculer sa +chaise qui tomba; l'instant d'après, il se trouva sur la +chaussée au milieu de gens qui hurlaient, furieux. +L'aspect martial de Pardaillan leur imposa silence.</p> + +<p>Il fallait, coûte que coûte, sortir de cette foule +et disparaître au plus tôt. A ce moment, au lieu +de s'ouvrir devant lui, la foule reflua violemment +et, pour ne pas être entraîné, Pardaillan s'accrocha +au marteau de la porte devant laquelle sa chaise +était placée. Que se passait-il?</p> + +<p>On eût dit qu'une partie du cortège royal faisait +demi-tour, revenant sur ses pas. Une vingtaine de +cavaliers, au grand trot, accouraient sans s'inquiéter +des cris de terreur des femmes et des blasphèmes +des bourgeois. Il y eut une fuite éperdue des +vagues populaires.</p> + +<p>Et Pardaillan, accroché à son marteau, vit couler +le flot sans comprendre les causes de cette fuite. +Enfin, il se vit seul, tout seul contre cette porte. +Alors, il lâcha le marteau et se retourna. Or, dans +le mouvement brusque qu'il exécuta, le marteau +frappa sur son clou arrondi.</p> + +<p>Pardaillan se retourna, et demeura tout ébaubi: +il se trouvait seul dans un grand demi-cercle dont +la corde était formée par des maisons de la rue et +dont la ligne de circonférence était formée par des +cavaliers sur un rang. Le cavalier qui se trouvait +au milieu de cette ligne était Henri de Montmorency, +duc de Damville, maréchal des armées du roi.</p> + +<p>Près de lui, un homme au sourire mauvais couvait +Pardaillan d'un regard mortel. C'était Orthès, vicomte +d'Aspremont. A l'aile droite de la courbe, se +trouvaient Maurevert et Saint-Mégrin. A l'aile gauche, +Quélus et Maugiron.</p> + +<p>Pardaillan se redressa et, d'une voix de fanfare, +il dit:</p> + +<p>—Bonjour, messieurs les assassins!</p> + +<p>Un murmure féroce parcourut le rang des cavaliers. +L'un d'eux fit un geste et tous se turent: +c'était le capitaine des gardes du duc d'Anjou. Il dit:</p> + +<p>—Monsieur de Pardaillan, votre épée!</p> + +<p>—Allons donc! claironna la voix, de Pardaillan. +Tu veux mon épée: viens la prendre!</p> + +<p>En même temps, il tira sa rapière en un de ces +gestes flamboyants dont avait hérité son fils.</p> + +<p>—Monsieur, votre épée! gronda encore le capitaine +d'Anjou.</p> + +<p>—Dans ton coeur ou ton ventre! à ton choix! +grinça Pardaillan.</p> + +<p>—Finissons-en! dit Damville.</p> + +<p>—Un instant, fit une voix fielleuse. Monsieur que +voici est le père d'un certain chevalier de Pardaillan +qui a osé insulter Sa Majesté le roi. Prenons-le +vivant! Et la torture saura bien lui faire dire où +est son fils!</p> + +<p>C'était Maurevert qui parlait ainsi. Le conseil +était terrible Les yeux de Damville jetèrent une +lueur sanglante.</p> + +<p>—Oui! oui! vivant! Et qu'il dise où est son fils!...</p> + +<p>—Le voilà! tonna une voix vibrante, rugissante.</p> + +<p>A cette seconde, il y eut dans la troupe un désordre +inexprimable: on vit l'un des cavaliers tomber, +rouler dans la poussière de la chaussée; et, à sa +place, sur son cheval, apparut un jeune homme à la +figure figée dans un sourire d'intense ironie, mais +aux yeux flamboyants; et ce nouveau venu, par +une audacieuse manoeuvre, affolait le cheval dont +il venait de s'emparer, lui labourant les flancs à +coups d'éperon, lui brisant la bouche à coups de furieuses +saccades sur le mors; la bête hennissait de +douleur, se mettait à ruer, à se cabrer, faisait feu des +quatre sabots; le cercle se reculait, la foule fuyait avec +des hurlements; et le vieux Pardaillan Jetait un cri:</p> + +<p>—Mon fils!...</p> + +<p>—Tenez bon, monsieur! répondit le chevalier.</p> + +<p>En sortant de la maison de la rue de la Hache, +le chevalier, arrêté un moment rue de Beauvais par +la foule qui attendait le passage du roi, avait pu +reprendre son chemin vers le cabaret des Deux-morts-qui-parlent +lorsque cette foule s'était précipitée +vers la rue Montmartre.</p> + +<p>Là, un groupe énorme de badauds stationnait autour +de quelque chose qu'il ne voyait pas. Mais ce +que vit parfaitement le chevalier, ce fut la haute +stature de Damville.</p> + +<p>La première pensée du chevalier fut de s'écarter +pour ne pas être reconnu, et de cherchera gagner +la rue Tiquetonne, Et déjà il commençait à opérer +son mouvement de retraite, lorsqu'il crut reconnaître +la voix de son père! Aussitôt, il se rua tête +baissée dans la foule!</p> + +<p>Il passa. En quelques secondes, il parvint aux +cavaliers qui entouraient Pardaillan. Il vit son père +acculé contre la porte.</p> + +<p>S'accrocher à l'étrivière du premier cheval auquel +il se heurta, se hisser d'un élan sur la selle, placer +la pointe de sa dague sur la gorge du cavalier stupéfait +et terrifié fut pour lui l'affaire d'un instant.</p> + +<p>—Descendez, monsieur! dit le chevalier.</p> + +<p>—Vous êtes fou, monsieur!</p> + +<p>—Non, je suis fatigué, et j'ai besoin d'un cheval. +Descendez, ou je vous tue!</p> + +<p>Le cavalier leva le pommeau de son épée pour +assommer l'étrange adversaire. Mais il n'eut pas le +temps d'achever. Un coup de dague en pleine poitrine +l'atteignit. Il se renversa et roula. Le chevalier +enfourcha la bête et dégaina sa rapière. Et, furieusement, +il bondit. Cela avait eu la rapidité et le +flamboiement d'un éclair.</p> + +<p>Un large espace demeura vide autour du vieux +routier. Et il y eut alors quelques secondes de répit +pendant lesquelles chacun étudia rapidement la situation. +Le chevalier, au centre de cet espace vide, +avait arrêté son cheval frémissant et le maintenait +d'une main de fer.</p> + +<p>Ces quelques secondes de répit étaient mises à profit +par le vieux Pardaillan. Les tables, les chaises, les +échelles qui avaient servi aux curieux, maintenant en +déroute, il s'en emparait, les entassait avec la prodigieuse +habileté qu'il avait de ces sortes d'opérations, et +à ce rempart, qui se dressait devant la porte à laquelle +il était acculé, il ne laissait qu'un étroit passage.</p> + +<p>—Pour le chevalier, quand il sera désarçonné, +grommela-t-il.</p> + +<p>Les cavaliers amenés par le capitaine des gardes +d'Anjou n'attendaient qu'un signe de leur chef. Le +capitaine dit en s'adressant aux deux Pardaillan:</p> + +<p>—Messieurs, au nom du roi, faites-y bien attention!... +Vous rendez-vous?</p> + +<p>—Non, dit froidement le chevalier.</p> + +<p>—Vous faites rébellion? En avant donc!... +Gardes, emparez-vous de ces deux hommes!...</p> + +<p>Les gardes d'un côté, les mignons de l'autre, se +précipitèrent l'épée haute sur le chevalier qu'il fallait +saisir ou tuer avant d'arriver au vieux Pardaillan. Le +chevalier comprit que la dernière minute était arrivée. +Sa pensée suprême fut pour Loïse. Mais cette +pensée ne fit que traverser son cerveau.</p> + +<p>Au moment où l'attaque reprenait plus furieuse, +et cette fois définitive, il voulut recommencer la +manoeuvre désespérée qui venait de lui réussir. Il +rassembla donc les rênes et porta aux flancs de la +bête un double coup terrible. Mais le cheval, au lieu +de s'enlever, s'abattit!...</p> + +<p>—Malédiction! rugit le chevalier qui, sautant agilement, +se retrouva l'épée à la main.</p> + +<p>Que s'était-il passé? Dès la première intervention +du chevalier, l'un des assaillants avait mis pied à +terre et assuré dans sa main une de ces courtes +dagues a large lame qui étaient des armes si meurtrières. +Cet homme, c'était Maurevert. Il suivit d'un +oeil attentif les mouvements du chevalier, et, au moment +ou le capitaine criait:—En avant!. il se +précipita à pied, se cramponna à la bride du cheval +et lui enfonça sa dague en plein poitrail, d'un coup +sur et violent. Atteinte au coeur, la bête s'affaissa +agonisante. Le chevalier s'apprêta à mourir, et déjà +il commençait à fourrager de sa rapière dans la +masse qui grouillait autour de lui.</p> + +<p>—Par ici! hurla le vieux Pardaillan</p> + +<p>Le chevalier retourna la tête, vit le rempart élevé +par son père; un éclair de dernier espoir brilla +dans ses yeux et il se précipita vers l'ouverture. A +peine fut-il en sûreté que l'ouverture fut bouchée par +la chute d'un tréteau que le vieux routier avait maintenu +suspendu à bout de bras.</p> + +<p>Le père et le fils se trouvèrent enfermés dans +cette citadelle improvisée. Ils échangèrent un regard +qui fut leur suprême étreinte d'adieu car ils +n'avaient le temps ni de s'embrasser, ni même de +se serrer la main.</p> + +<p>Les chevaux avaient marché en rang serré sur +l'obstacle. Mais il y eut un recul, avec des hennissements +de douleur, les bêtes se cabrant, les cavaliers +jurant comme des païens: le vieux Pardaillan à +gauche, le chevalier à droite, commençaient à s'escrimer; +d'instant en instant, avec une sûreté terrifiante +avec une rapidité d'éclair, les deux épées surgissaient +d'entre les barreaux des chaises entassées, d'entre les +pieds de table, s'élançaient comme des vipères d'acier +piquaient les chevaux aux naseaux, aux poitrails et les +deux indomptables assiégés, silencieux, ramassés sur +eux-mêmes, le vieux routier dans une attitude de bête +sauvage qui aspire le carnage, le jeune, imperturbable et +froid, apparaissaient comme des Titans d'un autre âge.</p> + +<p>Le capitaine, d'un geste, arrêta encore l'attaque; +cette tactique ne réussissant pas, il fallait en employer +une autre.</p> + +<p>—Es-tu blessé? dit le vieux Pardaillan.</p> + +<p>—Pas une égratignure, et vous, mon père?</p> + +<p>—Rien encore. Tâchons de bien mourir, par +Pilate!</p> + +<p>—Tâchons de ne pas mourir, dit froidement le +chevalier.</p> + +<p>—Pied à terre! commanda le capitaine</p> + +<p>Une douzaine de cavaliers sautèrent à bas de leurs +chevaux.</p> + +<p>Alors, ce fut un cercle d'épées qui se forma autour +du rempart; douze ou quinze pointes convergèrent +sur les Pardaillan.</p> + +<p>—Rendez-vous donc par la Mort-Dieu! dit le capitaine.</p> + +<p>Les Pardaillan secouèrent la tête. Le capitaine +haussa les épaules et dit:</p> + +<p>—Prenez-les!</p> + +<p>Ensemble, à ce mot qui leur fut un signal d'attaque +ensemble les épées fulgurèrent, les pointes +fouillèrent a travers les bois, deux ou trois lames +se cassèrent d'un coup sec, quatre hommes tombèrent, +du sang gicla, et la bande recula pour un +nouvel assaut.</p> + +<p>C'était un succès; les deux Pardaillan étaient +rouges de sang, blessés tous deux à la tête, aux bras, +à la poitrine.</p> + +<p>—Adieu, chevalier! fit le vieux routier en tombant +sur un genou.</p> + +<p>—Adieu, mon père! dit le chevalier.</p> + +<p>Le capitaine fit un signe et cria:</p> + +<p>—Démolissez, d'abord!...</p> + +<p>Et, de nouveau, le formidable rang d'acier s'avança +comme une bête monstrueuse, en dardant ses pointes. +Au même instant, sous des coups furieux, la +barricade s'écroula, le passage se trouva libre.</p> + +<p>—Voici la fin de la fin! s'écria le vieux Pardaillan +dans un suprême éclat de rire.</p> + +<p>En même temps, il portait deux ou trois coups +de pointe.</p> + +<p>—Adieu, Loïse! murmura le chevalier dans un +frémissement de tout son être, en fermant un +instant les yeux.</p> + +<p>Et, lorsqu'il les rouvrit, ces yeux, il demeura pantelant, +ébloui, extasié, frappé d'un étonnement surhumain, +rêvant qu'il était mort ou que, dans le vertige +de l'angoisse, une consolante et radieuse apparition +lui était survenue pour le conduire aux portes de +l'infini. Et voici ce qu'il voyait:</p> + +<p>Les pointes des épées menaçantes qui étaient à +un pouce de sa poitrine s'étaient relevées ou abaissées. +Les assaillants reculaient à droite et à gauche, +étonnés, fascinés, laissant libre une route bordée +d'acier qui aboutissait à Henri de Montmorency à +cheval, immobile, pétrifié, couvert d'une pâleur livide. +Dans ce chemin, une femme vêtue de deuil s'avançait, +lente et majestueuse...</p> + +<p>—La Dame en noir! haletait le chevalier. +Et, sur le seuil de la maison, devant la porte où +s'élevait la barricade, devant cette porte qui venait +de s'ouvrir soudain, se tenait une jeune fille, adorable +dans sa pose à la fois craintive et hardie, avec ses cheveux +dorés lui faisant un nimbe glorieux, son doux visage +pâle,—et, du seuil élevé, elle abaissait sur le chevalier +un long regard chargé d'admiration et d'effroi...</p> + +<p>—Loïse! bégaya le jeune homme qui, d'un mouvement +très doux, se mit à genoux sur le sol baigné +de sang.</p> + +<p>Deux larmes perlèrent au bord des longs cils de la +jeune fille. Et son regard se voila alors d'une céleste +tendresse.</p> + +<p>—Puissances du Ciel, je vais mourir... elle m'aime!...</p> + +<p>Le chevalier tomba à la renverse, évanoui, tandis +que le vieux Pardaillan, mordant sa rude moustache +grise, grommelait:</p> + +<p>—Ah! c'est Loïse, Loïson, Loïsette?... Eh bien, je +ne suis pas fâché de trépasser avec ce spectacle-là +dans les yeux!</p> + +<p>La Dame en noir s'avançait vers Henri de Montmorency.</p> + +<p>Au moment où la porte s'était brusquement +ouverte, où cette femme était ainsi apparue, se +jetant entre les épées et les blessés, les assaillants +s'étaient reculés effarés.</p> + +<p>Jeanne de Piennes s'arrêta à deux pas du maréchal +de Damville.</p> + +<p>—Monseigneur, dit Jeanne de Piennes, je prends +ces deux hommes: ils sont à moi. L'un d'eux est +celui qui m'a ramené l'enfant qui m'avait été volée; +l'autre est son fils.</p> + +<p>Le maréchal avait longuement tressailli. Ses yeux +sanglants regardèrent, farouches, autour de lui, puis +revinrent à Jeanne de Piennes. Et, sous son regard à +elle, sous ce regard limpide, il se courba, vaincu... +D'une voix rauque, à peine perceptible, il répondit:</p> + +<p>—Ces deux hommes sont à vous, madame... prenez-les!...</p> + +<p>Et sous ses coups de saccade violente, son cheval +recula; mais il s'arrêta, et Henri demeura présent... +un nouveau sourire fugitif et terrible tordit sa bouche. +Jeanne de Piennes s'était retournée vers le +capitaine des gardes du duc d'Anjou;</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle, vous accomplissez ici une +mission...</p> + +<p>—Ordre du roi, madame! fit le capitaine d'une +voix ferme. Je dois arrêter ces deux gentilshommes...</p> + +<p>—Monsieur, je m'appelle Jeanne, comtesse de Piennes, +duchesse de Montmorency...</p> + +<p>Le capitaine s'inclina profondément.</p> + +<p>—Je vous suis une caution vivante, poursuivit +Jeanne. Ma parole vous répond des deux prisonniers.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, madame, dit le capitaine, à +Dieu ne plaise que je mette en doute la caution +de haute, noble et puissante dame de Piennes et de +Montmorency. Et si les deux prisonniers ne doivent +pas quitter cette maison...</p> + +<p>—Ils ne la quitteront pas, monsieur!</p> + +<p>—J'obéis, madame. J'ajoute: je suis heureux +d'obéir, car ce sont deux braves.</p> + +<p>Jeanne de Piennes s'inclina et se retourna vers +les deux blessés qui, s'étant relevés, assistaient à +cette partie de la scène en faisant d'héroïques efforts +pour se tenir debout. Aux derniers mots du capitaine, +d'un même mouvement, ils remirent leurs épées aux +fourreaux. Jeanne de Piennes s'avança vers le vieux +Pardaillan:</p> + +<p>—Monsieur, dit-elle de sa voix douce et fière, +voulez-vous me faire le grand honneur de vous reposer +dans ma pauvre maison?...</p> + +<p>Elle tendit sa main.</p> + +<p>Alors, d'un geste timide, Loïse présenta sa main +au chevalier. Il la saisit en frissonnant et se redressa +de toute sa taille. La porte se referma sur Loïse et +le chevalier...</p> + +<p>—Capitaine! gronda Henri, vingt gardes devant +cette maison, nuit et jour! Vous me répondez sur +votre tête des prisonniers... et des prisonnières!...</p> + +<p>Au loin, les canons du Louvre tonnaient.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>XXXVII</h3> + +<h3>LE DIAMANT</h3> + +<p>Le séjour des deux prisonnières dans le logis de +la rue de la Hache avait été aussi triste qu'on peut +l'imaginer: mais la souffrance morale n'avait été +compliquée d'aucune souffrance physique, Alice de +Lux se maintenait dans son rôle de geôlière; elle +s'y maintenait avec honte, avec désespoir, et elle +tâchait au moins d'atténuer ce qu'il y avait d'odieux +dans ce rôle.</p> + +<p>Les jours et les nuits s'écoulaient mornes, désolés.</p> + +<p>Cependant, cette claustration au fond de deux +pièces étroites avait altéré la santé de Jeanne de +Piennes. Elle résistait au mal avec cette vaillance +qu'on lui connaît.</p> + +<p>Oui, elle envisageait maintenant la mort comme +le suprême repos. En effet, son dernier espoir s'était +évanoui. Quel espoir? La lettre qu'elle avait écrite +à François de Montmorency!...</p> + +<p>Elle ne doutait pas que cette lettre n'eût été +remise. En interrogeant Alice de Lux, elle avait pu +se convaincre que le maréchal était à Paris. Il lui +semblait impossible que François n'eût pas reçu +cette lettre touchante où elle avait raconté la vérité +sur la tragédie de Margency. Et François n'était pas +accouru à son appel! François l'abandonnait, la +croyait encore coupable!</p> + +<p>Un moment, elle s'était raccrochée à cet espoir +que le chevalier de Pardaillan n'avait pas remis la +lettre.</p> + +<p>Mais, à force d'y songer, elle s'affirmait que cela +même était impossible. Elle en arriva donc à admettre +que François de Montmorency l'abandonnait.</p> + +<p>Quant à Loïse, depuis qu'elle savait que ce jeune +homme en qui elle avait eu si naïvement confiance +était le fils de l'homme qui l'avait enlevée jadis, elle +faisait d'inutiles efforts pour le détester ou pour +l'oublier. Telle était la situation morale des deux +femmes, lorsqu'un soir Alice de Lux monta chez elles.</p> + +<p>Elle était plus pâle que d'habitude. Jeanne et +Loïse la considéraient avec un effroi mêlé de pitié. +Alice se tint devant la Dame en noir, les yeux baissés.</p> + +<p>—Madame, dit-elle, rendez-moi au moins cette justice +que j'ai tout fait pour adoucir votre captivité.</p> + +<p>—Cela est vrai, dit Jeanne, et je ne me plains pas.</p> + +<p>—Une abominable circonstance de ma malheureuse +vie, madame, m'a obligée à me faire geôlière.</p> + +<p>—Vous me l'avez dit, et je vous plains!</p> + +<p>—Ainsi, dit Alice qui frissonna légèrement, lorsque +vous serez libres, vous ne vous en irez pas en me +maudissant...</p> + +<p>—Libres!... Hélas! le serons-nous jamais!</p> + +<p>—Vous l'êtes!</p> + +<p>Un tressaillement agita Jeanne de Piennes. Loïse +pâlit.</p> + +<p>—Vous êtes libres toutes les deux, reprit Alice +avec une calme fermeté; cette circonstance dont je +vous parlais n'existe plus. Adieu, madame, adieu, +chère demoiselle...</p> + +<p>A ces mots, Alice de Lux se retira. La mère et la +fille demeurèrent un instant comme accablées de +la triste joie qu'elles éprouvaient. Puis elles s'embrassèrent +dans une étreinte pleine d'effusion. A ce +moment, une pensée fit tressaillir Jeanne de Piennes. +Elle allait se trouver avec sa fille sans aucune ressource, +sans logis, sans pain. Retourner à la maison +de la rue Saint-Denis, c'était sans aucun doute retomber +au pouvoir d'Henri de Montmorency.</p> + +<p>Jeanne comprenait qu'elle n'aurait plus la force +de travailler pour sa fille, comme jadis.</p> + +<p>—Qu'allons-nous devenir? ne put-elle s'empêcher +de murmurer.</p> + +<p>—Ma mère, dit bravement Loïse, comme si elle +eût suivi pas à pas la pensée de Jeanne, vous avez +travaillé pour nous deux; maintenant, ce sera mon +tour, voilà tout!...</p> + +<p>A ce moment, Alice de Lux reparut devant Jeanne +de Piennes.</p> + +<p>—Madame, dit-elle d'une voix altérée, pardonnez-moi +d'avoir entendu votre entretien; j'ai écouté... +ceci est un des malheurs de ma vie: j'ai pris, j'ai +dû prendre l'habitude d'écouter autour de moi... +Vous vous trouvez sans ressources, j'aurais dû y +songer; je suis riche, madame. Laissez-moi la joie +de faire un peu de bien...</p> + +<p>A ces mots, elle déposa sur le coin d'une table une +bourse qui pouvait contenir une centaine d'écus +d'or. Une vive rougeur empourpra le visage de Jeanne +de Piennes.</p> + +<p>Loïse se détourna avec embarras. Alice s'agenouilla.</p> + +<p>—Madame, dit-elle d'une voix brisée, c'est une mourante +qui vous offre ce peu d'or destiné à rendre +moins durs à cette noble demoiselle les premiers +temps...</p> + +<p>Jeanne regarda sa fille et tressaillit.</p> + +<p>—Je vous ai fait tant de mal, continua Alice, en +acceptant de vous garder ici détenues, que j'en ai +comme le coeur rongé. Je vous jure que vous adoucirez +les derniers jours d'une malheureuse en recevant +ce faible présent.</p> + +<p>Jeanne de Piennes laissa tomber sur la geôlière un +regard d'infinie miséricorde. Elle tendit ses mains à +Alice qui les saisit et les baisa ardemment. Jeanne +prit la bourse.</p> + +<p>Elle voulut dire quelques paroles d'adieu à cette +étrange geôlière pour qui elle n'éprouvait plus que +de la pitié, mais déjà Alice s'était relevée et avait +disparu.</p> + +<p>—Partons! dit alors Jeanne.</p> + +<p>Sur le premier moment, l'idée qu'elle était libre, +qu'elle échappait enfin à Henri, lui causa une joie +qui ranima ses joues flétries. Un pâle sourire se +joua sur ses lèvres.</p> + +<p>En attendant, il fallait trouver un logis quelconque. +Rue Montmartre, une petite maison inhabitée lui +sembla réunir les conditions de modestie, de calme +et d'éloignement qu'elle recherchait. Elle s'y installa +aussitôt, et commença à faire avec Loïse des plans +de départ.</p> + +<p>Loïse regardait sa mère avec inquiétude: jamais +elle ne l'avait vue aussi fiévreuse. Dans la journée +même, Jeanne dut s'aliter. Le délire la prit. Loïse, +seule à lutter, n'en lutta qu'avec plus de fermeté.</p> + +<p>Des jours se passèrent. Jeanne, pour cette fois, +échappa à la mort qui la guettait. Mais, lorsqu'elle +put se relever, elle comprit qu'elle était condamnée. +Elle ne respirait plus qu'avec difficulté et, plusieurs +fois par nuit, les suffocations jadis espacées +à de longs intervalles venaient la menacer.</p> + +<p>Un jour, comme elles causaient tristement, Loïse +s'efforçant de sourire, la mère cherchant à lui donner +l'illusion de la pleine santé revenue, ce jour-là, +donc, comme elles convenaient de quitter Paris le +lendemain, elles entendirent de grandes rumeurs dans +la rue.</p> + +<p>Deux ou trois heures s'écoulèrent. La mère et la +fille, assises l'une près de l'autre et se tenant par la +main, écoutaient avec indifférence les bruits du dehors +qui faisaient paraître plus profond le silence +de la maison. Tout à coup, elles tressaillirent. Le +marteau de la porte venait de retentir.</p> + +<p>—Qui peut frapper? murmura Jeanne.</p> + +<p>Elle se leva et se dirigea vers la fenêtre. Mais, à +ce moment, elle demeura clouée sur place. Elle +venait d'entendre prononcer le nom de Pardaillan! +Et ce nom, il était crié parmi des insultes, des menaces, +des clameurs de haine!</p> + +<p>Autour de la porte de leur maison, il y avait un +demi-cercle de cavaliers qui entouraient quelqu'un +qu'elles ne pouvaient voir, vu que ce quelqu'un +s'était ramassé contre la porte, sous l'auvent. Mais, +si elles ne le voyaient pas, elles entendaient son nom.</p> + +<p>Pardaillan! Lui! L'homme qui avait enlevé Loïse!</p> + +<p>Etait-ce la punition du crime? A ce moment, un +double cri étouffé échappa aux deux femmes.</p> + +<p>—Lui! avait murmuré Jeanne de Piennes, Henri +de Montmorency!</p> + +<p>—Le chevalier de Pardaillan! murmura de son +côté Loïse.</p> + +<p>—Notre mauvais génie est là! continua la mère. +Loïse, mon enfant, qui sait si le damné Pardaillan ne +nous a pas découvertes! Qui sait si ce n'est pas lui +qui a amené ici son maître! Mais qu'as-tu donc, +ma fille?... Tu pleures!...</p> + +<p>—Mère! oh! mère!</p> + +<p>Et, confuse, éperdue, Loïse ajouta:</p> + +<p>—Il faut le sauver!... Je meurs s'il meurt!</p> + +<p>—Sauver! s'écria Jeanne. Sauver qui?... Mon +enfant, reviens à toi... nous n'avons personne à sauver +ici... Il n'y a là que nos deux plus cruels ennemis!</p> + +<p>—Ah! ma mère, je suis sûre que lui n'est pas +notre ennemi. Malgré tout, je ne puis le croire +déloyal...</p> + +<p>Jeanne de Piennes se pencha davantage, et, apercevant +le chevalier, elle comprit ce qui se passait +dans le coeur de sa fille... Mais son regard ne s'attacha +qu'un instant au chevalier. Elle devint soudain +très pâle, les yeux agrandis par l'étonnement, regardant +quelqu'un que Loïse ne voyait pas. Et, ce quelqu'un, +c'était celui dont elle conservait l'image +nettement et pieusement gravée dans sa mémoire, +celui auquel elle avait voué une reconnaissance infinie, +l'homme qui lui avait ramené sa petite Loïse!...</p> + +<p>Elle saisit la main de sa fille et dit simplement:</p> + +<p>—Viens!...</p> + +<p>Elles descendirent et ouvrirent la porte. Et, grandie +par le sacrifice, transfigurée, auguste, elle apparut +aux yeux des assaillants... On sait le reste.</p> + +<p>Lorsque les deux femmes, soutenant les blessés, +furent rentrées dans la maison, lorsque ta porte +eut été solidement refermée, leur première occupation +fut de panser les éraflures et estafilades +qu'ils avaient reçues. Les deux hommes se laissaient +faire silencieusement.</p> + +<p>—Du diable, songeait le père, si je ne voudrais +pas être blessé tous les jours pour être soigné par +les mains de cette petite fille-là!</p> + +<p>—Je suis au paradis! songeait le fils de son côté.</p> + +<p>Par un sentiment de convenances tout naturel, +c'était Jeanne de Piennes qui soignait le chevalier, +tandis que Loïse s'occupait du vieux Pardaillan.</p> + +<p>Lorsque les pansements furent achevés, le vieux +routier se leva du fauteuil et, saluant, il dit:</p> + +<p>—Madame, j'ai l'honneur de vous présenter mon +fils, le chevalier de Pardaillan, et moi-même, Honoré-Guy-Henri +de Pardaillan, de la branche cadette des +Pardaillan, famille réputée dans le Languedoc pour +ses hauts faits et sa pauvreté. Pauvres, nous le sommes, +madame, avec toute la fierté qui convient; mais, +par la Mort-Dieu, nous avons le coeur bien placé, et +nous mettons à votre disposition les deux vies que +vous venez de sauver...</p> + +<p>—Monsieur, dit Jeanne d'une voix altérée, c'est +à peine si ma gratitude, à moi, se trouve satisfaite +par ce que je viens de faire...</p> + +<p>—Je ne comprends pas, madame...</p> + +<p>—Ne me reconnaissez-vous pas?... Reconnaissez-vous +au moins ce diamant que vous avez laissé tomber +dans la main de ma fille en cette nuit de douleur +où je gagnais Paris?</p> + +<p>—Je me souviens parfaitement, madame. J'ai voulu +simplement dire que je ne comprenais pas votre +gratitude, alors que vous devriez me haïr.</p> + +<p>—Et voilà, monsieur, ce qui fait que moi-même +je demeure profondément troublée et que mon étonnement +est inexprimable. Je vois en vous l'homme généreux +qui me ramena ma fille. J'avais toujours ignoré +votre nom que vous m'apprenez vous-même, c'est le +nom de l'homme qui avait enlevé Loïse.</p> + +<p>—Je vais donc faire cesser votre étonnement, au +risque d'encourir votre malédiction, dit alors le vieux +Pardaillan d'une voix ferme: l'homme qui avait +enlevé la pauvre petite pour obéir à Henri de Montmorency +et l'homme qui vous la ramena, ces deux +hommes-là, madame, n'en font qu'un, et il est devant +vous... Oui, c'est vrai, madame, je commis le crime. +Et, dans mon existence aigrie par la misère, c'est +la seule action sérieusement blâmable que j'aie à +me reprocher... mais il est non moins vrai que je fus +pris de remords et que ce fut seulement à la minute +où je rendis l'enfant que je pus respirer à l'aise...</p> + +<p>—Loïse, dit Jeanne de Piennes, voici l'homme +généreux, l'homme de coeur qui encourut la haine +d'un terrible seigneur pour te rendre à ta mère...</p> + +<p>Loïse s'avança vers le vieux routier, saisit ses deux +mains et lui tendit son front charmant.</p> + +<p>—Mon enfant, dit-il, les souhaits d'un vieux coureur +de routes ne sont peut-être pas un talisman de +bonheur; mais, s'il ne fallait que donner ma pauvre +vie pour vous rendre heureuse, ce serait une joie +pour moi que de mourir.</p> + +<p>Jeanne, alors passa au doigt de sa fille la bague +ornée du fameux diamant.</p> + +<p>—J'avais juré qu'il ne me quitterait jamais, dit-elle; +ma fille tiendra mon serment.</p> + +<p>A ce moment les yeux de Loïse rencontrèrent ceux +du chevalier, et elle pâlit sous l'effet d'un sentiment +plus profond, comme si cette bague du malheur qu'on +venait de lui passer au doigt fût devenue la bague de +ses fiançailles.</p> + +<p>Après la première heure écoulée dans ces émotions, +ce fut au tour du chevalier de parler. La Dame en +noir lui demanda s'il avait bien reçu la lettre qu'il +devait faire parvenir à François de Montmorency. +Le chevalier raconta alors comment il avait été +arrêté, mis à la Bastille, et comment il en était +sorti.</p> + +<p>Loïse l'écoutait avidement et croyait entendre +quelque fabuleux récit du temps de Charlemagne. +Jeanne de Piennes, elle, écoutait avec angoisse. Et, +lorsque le chevalier en vint à dire que le maréchal +de Montmorency avait reçu et lu la lettre, elle ne +put retenir une douloureuse exclamation:</p> + +<p>—Ah! s'écria-t-elle, il m'a donc condamnée, puisqu'il +n'est pas là î...</p> + +<p>Le chevalier comprit le sens exact de ce cri de +douleur.</p> + +<p>—Madame, je vous demande trois jours pour vous +raconter la fin de ce que j'avais à vous dire: deux +jours pour cicatriser ces coups d'épingle, un jour +pour faire une démarche... Alors vous saurez quel +accueil M. le maréchal a pu faire à votre lettre. +Je crois, oui, vraiment, je crois que ce n'est pas à +moi à dire ce que fut cet accueil.</p> + +<p>Si mystérieuses que fussent ces paroles, Jeanne, +malgré elle, en conçut un immense espoir.</p> + +<p>On s'occupa alors d'installer les deux Pardaillan. +Ce n'était pas la place qui manquait, mais les meubles +faisaient défaut. Finalement, le vieux Pardaillan +et son fils exigèrent d'être relégués dans une +sorte de grenier abondamment garni de foin.</p> + +<p>Ce fut donc dans ce foin que les deux hommes se +couchèrent lorsque la nuit fut venue. Jamais le chevalier +n'avait trouvé une couche aussi douce et jamais +il n'avait eu des rêves aussi heureux dans son sommeil.</p> + +<p>Mais le vieux Pardaillan, lui, se mit, selon une +vieille habitude, à—étudier la localité, selon son +mot. Cette étude l'amena à l'oeil-de-boeuf qui éclairait +ce grenier et qui s'ouvrait sur la rue. Et ce +qu'il vit lui fit faire une grimace.</p> + +<p>Vingt soldats que commandait un officier étaient +installés sur la chaussée. Ils avaient allumé des +torches dont les reflets rouges et tristes éclairaient +leurs silhouettes. La plupart d'entre eux dormaient +sur la chaussée même, roulés dans leurs manteaux. +Mais quatre, appuyés sur des arquebuses, demeuraient +debout contre la porte.</p> + +<p>La situation était plus terrible que jamais pour +les deux indomptables aventuriers.</p> + +<p>—Amour, amour! grommela le vieux routier en hochant +la tête, voilà bien de tes coups!... Nous sommes +bel et bien perdus et cette fois sans rémission!...</p> + +<p>Là-dessus, le vieux Pardaillan s'étendit dans le +foin près de son fils et, l'ayant longuement regardé +dormir, s'endormit à son tour.</p> + + +<p>Le lendemain matin, un rayon de soleil passant +par la lucarne arrondie en forme d'oeil de boeuf +réveilla le vieux Pardaillan. Il aperçut son fils qui, +un coude sur le genou, le menton dans la main, paraissait +absorbé dans quelque pénible réflexion.</p> + +<p>—Eh! qu'as-tu, chevalier? Voilà dix minutes que +je te surveille du coin de l'oeil, et, si je n'entends +pas les gémissements que tu pousses en toi-même, +je les devine!</p> + +<p>—Je ne gémis pas, mon père: je réfléchis.</p> + +<p>—Peut-on savoir à quoi?</p> + +<p>A ces soldats qui gardent la porte. Or, il faut +que j'aille trouver le maréchal de Montmorency, et +que je l'amène ici, continua le chevalier avec un +désespoir concentré. J'y réussirai, mon père! Je +suis sûr d'y réussir, y eût-il mille gardes dans +cette rue! Le maréchal, c'est tout naturel, emmènera +sa fille. Alors, mon père, il ne me restera plus +qu'à assister au mariage de Mlle de Montmorency +avec le riche et puissant seigneur que lui destine +sans aucun doute le maréchal, et puis nous serons +libres... de faire le tour de l'univers!</p> + +<p>—Tu veux dire le tour de la place de Grève?</p> + +<p>Le chevalier haussa les épaules, non pour ce que +venait de dire son père, mais pour répondre à sa +propre pensée.</p> + +<p>—En tout cas, reprit son père, tu as demandé trois +jours pour aller chercher le maréchal.</p> + +<p>Le chevalier secoua la tête.</p> + +<p>—J'ai demandé trois jours, dit-il, parce que je me +croyais plus sérieusement blessé que je ne suis. +Mais je suis fort.</p> + +<p>—Or ça, comment vas-tu sortir? Moi qui n'ai rien +promis, je t'avoue que je ne vois pas le moyen...</p> + +<p>—Le maréchal sera ici aujourd'hui même...</p> + +<p>Le vieux Pardaillan se mit à siffler un air de +chasse, et le chevalier commença ses recherches.</p> + +<p>—J'ai trouvé! dit-il au bout d'une heure.</p> + +<p>—Au diable les donzelles! Voyons, qu'as-tu trouvé?</p> + +<p>Le chevalier lui montra une lucarne qui s'ouvrait +sur la toiture.</p> + +<p>—Quoi! Tu veux passer par les toits?</p> + +<p>—Puisqu'il n'y a pas d'autre chemin. Faites-moi la +courte échelle, mon père, que je puisse atteindre +cette chatière...</p> + +<p>—Tu es décidé? Eh bien, va!</p> + +<p>Le vieux Pardaillan plaça ses mains entrelacées +de façon que le chevalier pût y poser le pied comme +sur une marche. Le jeune homme s'élança, atteignit +les épaules, et, levant les bras se cramponna +au rebord de la lucarne. Quelques instants plus +tard, il était sur le toit de la maison.</p> + +<p>Le chevalier se trouvait sur le revers de la toiture +qui était opposé à la rue. Sa vue s'étendait +sur une série de petites cours et de jardins. S'il +descendait dans la cour de la maison, il était dans +une impasse. Il n'y avait qu'un moyen. C'était de +gagner le toit de la maison voisine.</p> + +<p>La position du chevalier était des plus dangereuses. +Il se demandait comment faire lorsqu'il +entendit un léger bruit, un signal d'appel.</p> + +<p>—Psst! faisait-on.</p> + +<p>Il leva la tête vers le toit de la maison voisine et +aperçut, encadrée dans une étroite fenêtre une +figure d'homme qui l'examinait avec un singulier +intérêt.</p> + +<p>—Où ai-je vu ce visage-là? pensa le chevalier.</p> + +<p>L'homme était vieux. Il portait une barbe blanche. +Il avait des yeux doux, calmes, avec un regard lumineux.</p> + +<p>—Rentrez chez vous, dit cet homme.</p> + +<p>—Que je rentre, monsieur?</p> + +<p>—Oui. Vous cherchez à vous sauver n'est-ce +pas? Eh bien, le chemin que vous prenez est impossible. +La maison où vous êtes prisonnier communique +avec la mienne par une porte que j'ai condamnée, +mais que j'ouvrirai!</p> + +<p>Le chevalier retint une exclamation de joie Il +voulut remercier le vieillard. Mais celui-ci avait +déjà disparu.</p> + +<p>—Mais où diable ai-je vu cet homme? pensa de +nouveau le chevalier, qui se laissa tomber dans le +grenier.</p> + +<p>—Que se passe-t-il? demanda le vieux Pardaillan</p> + +<p>Le chevalier raconta ce qui venait de se passer +Le père et le fils se mirent aussitôt à déblayer +le foin qui était entassé et cachait évidemment la +porte signalée par l'inconnu—si cet inconnu n'était +pas un traître! A leur joie intense, la porte leur +apparut enfin, et, en même temps, ils entendirent +que, derrière cette porte, on se livrait à un certain +travail. Au bout de quelques minutes, la porte +s'ouvrit, et un vieillard de haute taille, vêtu de +velours noir, apparut et dit:</p> + +<p>—Monsieur Brisard, et vous, monsieur de La Rochette, +soyez les bienvenus.</p> + +<p>Le vieux Pardaillan se frappa le front.</p> + +<p>—Les deux noms que je donnais à la dame! murmura-t-il +Je me souviens parfaitement de vous, +monsieur...</p> + +<p>—Ramus, dit le vieillard avec une noble simplicité.</p> + +<p>—Ramus! C'est bien cela. Seulement, je vais +vous dire, monsieur. Je ne m'appelle pas Brisard +et n'ai jamais été sergent d'armes, comme je vous +le dis. Le chevalier que voici ne s'appelle pas M. de +La Rochette...</p> + +<p>Ramus souriait.</p> + +<p>—Je vous donnai alors ces deux noms parce +que nous avions intérêt à nous cacher... Je m'appelle +Honoré de Pardaillan, et monsieur que voici +est mon fils, le chevalier Jean de Pardaillan.</p> + +<p>—Messieurs, dit Ramus, j'ai assisté au terrible +combat d'hier. Hélas! En quels temps vivons-nous!... +Et je vais vous expliquer comment je me +trouve ici. Mais veuillez d'abord entrer...</p> + +<p>Les deux Pardaillan obéirent, et Ramus leur fit +descendre un escalier. Ils se trouvèrent alors dans +une belle salle à manger d'apparence cossue.</p> + +<p>—Messieurs, dit Ramus, comme je vous le disais, +je m'étais hier posté dans cette rue pour voir le +passage du roi. Je vis donc le défilé du cortège, et +j'assistai ensuite à l'effrayant combat que vous avez +livré. Là, j'ai entendu vos noms. Mais la politesse +m'obligeait à m'en tenir à ceux que vous m'aviez +donnés vous-mêmes... Vie pour vie! Je vous devais +la mienne. J'ai voulu racheter la vôtre... Hier, je +vins donc trouver le propriétaire de cette maison et +je l'ai louée pour trois jours, car il n'a pas voulu me +la céder plus longtemps.</p> + +<p>—Vous n'avez plus qu'à me suivre. Vous sortirez +d'ici de la façon la plus naturelle du monde, +c'est-à-dire par la porte, laquelle porte n'est point +surveillée, car elle donne sur la ruelle...</p> + +<p>—Monsieur, dit alors le chevalier, pour des motifs +que monsieur mon père vous expliquera, nous +ne pouvons partir... du moins pas tout de suite. +Je serai donc seul, pour l'instant, à profiter de +l'issue que vous nous offrez.</p> + +<p>—Venez, jeune homme!</p> + +<p>Le savant descendit encore un escalier. Le chevalier +se trouva devant une porte qu'il entrebâilla.</p> + +<p>Il constata.. alors qu'il se trouvait dans la ruelle +aux Fossoyeurs, perpendiculaire à la rue Montmartre. +La ruelle n'était nullement surveillée.</p> + +<p>Au lieu de prendre la rue Montmartre où il risquait +de se heurter aux gardes, le chevalier descendit +en courant la ruelle, fit un assez long détour et +prit le chemin de l'hôtel de Montmorency, où il ne +tarda pas a arriver.</p> + +<p>Quelques instants plus tard, Pardaillan se trouvait +en présence du maréchal qui, fiévreusement, lui dit:</p> + +<p>—Vous voici, cher ami, je n'attendais plus que +vous. Nous allons partir...</p> + +<p>—Partir, monseigneur? Quitter Paris?</p> + +<p>—Oui. J'ai des raisons de croire que nous +continuerions en vain à fouiller Paris. On m'a signalé +une mystérieuse escorte qui, sur la route de +Guyenne, accompagne une voiture, fermée... Elles +sont là, chevalier! La Guyenne, c'est le gouvernement +de Damville. Nous rejoindrons cette escorte, +nous l'attaquerons.</p> + +<p>—Monseigneur, j'oserai vous prier d'attendre jusqu'à +ce soir pour quitter Paris, dit le chevalier, pour le +moment, je vous prie de m'accompagner seul, à pied...</p> + +<p>—Pardaillan, vous savez quelque chose!</p> + +<p>—Venez, monseigneur, dit le chevalier avec un +accent où il y avait à dose égale de l'ironie et du +désespoir.</p> + +<p>—Allons!... Mais songez que le temps est précieux.</p> + +<p>L'instant d'après, ils étaient en route et bientôt +ils arrivaient à la ruelle des Fossoyeurs sans avoir +fait la moindre rencontre qui pût les arrêter. Ils +frappèrent. Ramus ouvrit. Ils entrèrent dans la +maison et, arrivés dans cette belle salle à manger +où Ramus avait introduit les deux Pardaillan, le +chevalier dit simplement:</p> + +<p>—Monsieur Ramus, voulez-vous pousser votre générosité +jusqu'à nous laisser seuls pour une heure +dans cette salle?</p> + +<p>—Cette maison est à vous, mon enfant, dit le +vieux savant, qui se retira dans une pièce du rez-de-chaussée.</p> + +<p>—Où sommes-nous? fit le maréchal étonné.</p> + +<p>—Monseigneur, dit le chevalier, je vous demande +de m'attendre ici quelques minutes...</p> + +<p>Le chevalier sortit et François de Montmorency +demeura seul. Le jeune homme regagna rapidement +le grenier où il avait dormi. Il y retrouva le vieux +Pardaillan qui s'écria aussitôt:</p> + +<p>—Elles t'attendent; elles s'inquiètent de toi...</p> + +<p>Le chevalier s'assit, ou plutôt se laissa tomber sur +une botte de foin.</p> + +<p>—Mon père, dit-il, ayez la bonté de prévenir +Mme de Piennes et Mlle de Montmorency que le +maréchal est là.</p> + +<p>—Diable! fit simplement le vieux routier qui, +s'approchant de son fils et lui mettant la main sur +l'épaule, murmura: Chevalier!...</p> + +<p>—Mon père?</p> + +<p>—Tu souffres, hein?... raconte-moi un peu cela...</p> + +<p>—Vous faites erreur, mon père, dit le chevalier +de cette voix qui était terrible dans sa tranquillité: +j'ai été chercher le maréchal de Montmorency pour +qu'il emmène sa fille. Il est là. Voilà tout...</p> + +<p>—Bon, bon! grogna en lui-même le vieux routier +Tu veux garder pour toi ta douleur. Garde-la; tout +à l'heure, nous pleurerons ensemble...</p> + +<p>En même temps, il descendit à l'étage où se +trouvaient Jeanne de Piennes et Loïse... Quant au +chevalier, il chercha un coin obscur du grenier afin +quelles ne le vissent point lorsqu'elles traverseraient +pour entrer dans la maison de Ramus.</p> + +<p>François de Montmorency était demeuré immobile +les yeux tournés vers la porte par où avait disparu +le chevalier. Cette porte s'ouvrit lentement, Jeanne +de Piennes apparut. Elle était toujours habillée de +ces vêtements noirs qui rehaussaient la tragique +beauté de son visage pâle, illuminé par ses grands +yeux profonds. Elle vit François et s'arrêta comme +pétrifiée, les mains jointes.</p> + +<p>Pourtant, le vieux Pardaillan l'avait prévenue!... Et +il semblait qu'il y eût surtout dans ce regard un +étonnement infini.</p> + +<p>François, en la voyant, fut secoué comme par une +furieuse décharge électrique.</p> + +<p>Il marcha vers elle...</p> + +<p>Comme elle, il avait joint ses mains...</p> + +<p>Quand il fut près d'elle, il se mit à genoux, son +front se courba jusqu'aux pieds de la statue du +Deuil, et alors les sanglots firent explosion dans sa +gorge et sur ses lèvres.</p> + +<p>—Pardon... pardon... pardon!...</p> + +<p>Ses mains saisissaient les mains glacées de Jeanne</p> + +<p>Puis, de ce même mouvement insensible, comme s'il +se fût haussé vers le ciel, il se mettait debout, l'enlaçait +de ses bras, son visage était près du visage de Jeanne...</p> + +<p>Et, comme il allait parler, Jeanne, d'un mouvement +très doux, mit ses deux bras autour de son cou, +laissa tomber sa tête sur l'épaule de François...</p> + +<p>Ah! pourquoi François, à cet instant, fut-il saisi +d'une terreur étrange?</p> + +<p>Ce mouvement des bras de Jeanne, il le reconnaissait! +Ce sourire, cette attitude de la tête chérie +qui se penche sur son épaule, il les reconnaissait!...</p> + +<p>—Jeanne! Jeanne! bégaya François avec angoisse.</p> + +<p>Et Jeanne murmurait:</p> + +<p>—O mon bien-aimé, tu vas le savoir enfin, le cher +secret quoi je n'ose t'avouer depuis trois mois... Il +faut que tu le saches... puis nous irons ensemble +le dire à mon père.</p> + +<p>—Jeanne! Jeanne! cria le maréchal, pantelant.</p> + +<p>—Ecoute, mon François... écoute-moi bien... cette +minute est solennelle... Mon bien-aimé, je suis ta +femme, et notre union est bénie...</p> + +<p>—Jeanne! Jeanne! hurla le maréchal.</p> + +<p>—Ecoute... voici le cher secret, si doux et si redoutable... +François, je vais être mère...</p> + +<p>Une clameur de désespoir, une imprécation terrible, +un mot s'exhalèrent ensemble des lèvres du +maréchal:</p> + +<p>—Folle!... Elle est folle!</p> + +<p>Et il tomba à la renverse, foudroyé, sans connaissance.</p> + +<p>Le maréchal de Montmorency venait de retrouver +celle qu'il avait tant aimée.</p> + +<p>Qu'allait-il advenir de la réunion de ces deux êtres +qui se chérissaient, du jeune amour du chevalier +de Pardaillan, de la lutte engagée entre huguenots +et catholiques?</p> + +<p>C'est ce que nos lecteurs connaîtront en lisant:</p> + +<p>L'ÉPOPÉE D'AMOUR</p> + + + + +<p>TABLE</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>I. Les deux frères</p> +<p>II. Minuit!</p> +<p>III. La gloire du nom</p> +<p>IV. Le serment fraternel</p> +<p>V. Loïse</p> +<p>VI. Pardaillan</p> +<p>VII. La route de Paris</p> +<p>VIII. L'immolation</p> +<p>IX. La dame en noir</p> +<p>X. Pardaillan, Galaor, Pipeau et Giboulée</p> +<p>XI. Vox populi, vox Dei</p> +<p>XII. Les trois ambassadeur</p> +<p>XIII. Une cérémonie païenne</p> +<p>XIV. Le tigre à l'affût</p> +<p>XV. Catherine de Médicis</p> +<p>XVI. Le maréchal de Damville</p> +<p>XVII. L'espionne</p> +<p>XVIII. Pipeau</p> +<p>XIX. La Bastille</p> +<p>XX. La lettre de Jeanne de Piennes</p> +<p>XXI. Le confesseur</p> +<p>XXII. Une rencontre</p> +<p>XXIII. Monsieur de Pardaillan père</p> +<p>XXIV. Les prisonnières</p> +<p>XXV. Le père et le fils</p> +<p>XXVI. Au Louvre</p> +<p>XXVII. Le premier amant</p> +<p>XXVIII. Le siège du—Marteau-qui-cogne</p> +<p>XXIX. Comment M. de Pardaillan fils désobéit</p> +<p class="i6">une fois encore à M. de Pardaillan père</p> +<p>XXX. Le gîte</p> +<p>XXXI. La reine mère</p> +<p>XXXII. A quoi s'amusait le petit Jacques</p> +<p>XXXIII. Les caves de l'hôtel de Mesmes</p> +<p>XXXIV. Jeanne d'Albret</p> +<p>XXXV. Étonnement de Gilles et Gillot</p> +<p>XXXVI. Un épisode homérique</p> +<p>XXXVII. Le diamant</p> + </div> </div> +<br><br><br> +<h3>FIN DU PREMIER ÉPISODE</h3> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Pardaillan - 01, by Michel Zévaco + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARDAILLAN - 01 *** + +***** This file should be named 13207-h.htm or 13207-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/3/2/0/13207/ + +Produced by Renald Levesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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