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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:27 -0700 |
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En +parlant ainsi, j'entends bien n'en pas séparer le volume intitulé: +_Portraits de Femmes_, qu'on a jugé plus commode d'isoler et d'assortir +en une même suite, mais qui fait partie intégrante de ce que j'appelle +ma présente liquidation. Les portraits des morts seuls ont trouvé place +dans ces volumes; ç'a été un moyen de rendre la ressemblance de plus +en plus fidèle. J'ai ajouté çà et là bien des petites notes et corrigé +quelques erreurs. C'est à quoi les réimpressions surtout sont bonnes; +les auteurs en devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire +littéraire prête tant aux inadvertances par les particularités dont elle +abonde! Le docteur Boileau, frère du satirique, a écrit en latin un +petit traité sur les bévues des auteurs illustres; et, en les relevant, +on assure qu'il en a commis à son tour. J'ai fait de plus en plus mon +possible pour éviter de trop grossir cette liste fatale, où les +grands noms qui y figurent ne peuvent servir d'excuse qu'à eux-mêmes. +«L'histoire littéraire est une mer sans rivage,» avait coutume de dire +M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par conséquent ses +écueils, ses ennuis. Mais il faut vite ajouter qu'au milieu même des +soins infinis et minutieux qu'elle suppose, elle porte avec elle sa +douceur et sa récompense. + +Septembre 1843. + + + +BOILEAU[1] + +[Note 1: Cet article fut le premier du premier numéro de la _Revue +de Paris_ qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez +légère de _Littérature ancienne_, que le spirituel directeur (M. Véron) +avait pris sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi? +ces modèles toujours présents, venir les ranger parmi les _anciens_! +Quinze ans après, M. Cousin, à propos de Pascal, posait en principe, au +sein de l'Académie, qu'il était temps de traiter les auteurs du siècle +de Louis XIV comme des _anciens_; et l'Académie applaudissait.--Il est +vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entré méthodiquement +dans cette voie, on s'est mis à appliquer aux oeuvres du XVIIe siècle +tous les procédés de la critique comme l'entendaient les anciens +grammairiens. On s'est attaché à fixer le texte de chaque auteur; on en +a dressé des lexiques. Je ne blâme pas ces soins; bien loin de là, je +les honore, et j'en profite; le moment en était venu sans doute; mais +l'opiniâtreté du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop +souvent la vivacité de l'impression littéraire, et tient lieu du goût. +On creuse, on pioche à fond chaque coin et recoin du XVIIe siècle. +Est-on arrivé, pour cela, à le sentir, à le goûter avec plus de justesse +ou de délicatesse qu'auparavant?] + +Depuis plus d'un siècle que Boileau est mort, de longues et continuelles +querelles se sont élevées à son sujet. Tandis que la postérité +acceptait, avec des acclamations unanimes, la gloire des Corneille, +des Molière, des Racine, des La Fontaine, on discutait sans cesse, on +revisait avec une singulière rigueur les titres de Boileau au génie +poétique; et il n'a guère tenu à Fontenelle, à d'Alembert, à Helvétius, +à Condillac, à Marmontel, et par instants à Voltaire lui-même, que cette +grande renommée classique ne fût entamée. On sait le motif de presque +toutes les hostilités et les antipathies d'alors: c'est que Boileau +n'était pas _sensible_; on invoquait là-dessus certaine anecdote, +plus que suspecte, insérée à _l'Année littéraire_, et reproduite par +Helvétius; et comme au dix-huitième siècle le _sentiment_ se mêlait à +tout, à une description de Saint-Lambert, à un conte de Crébillon fils, +ou à l'histoire philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les +philosophes et les géomètres avaient pris Boileau en grande aversion[2]. +Pourtant, malgré leurs épigrammes et leurs demi-sourires, sa renommée +littéraire résista et se consolida de jour en jour. Le _Poète du bon +sens_, le _législateur de notre Parnasse_ garda son rang suprême. Le mot +de Voltaire, _Ne disons pas de mal de Nicolas, cela porte malheur_, fit +fortune et passa en proverbe; les idées positives du XVIIIe siècle et la +philosophie condillacienne, en triomphant, semblèrent marquer d'un sceau +plus durable la renommée du plus sensé, du plus logique et du plus +correct des poëtes. Mais ce fut surtout lorsqu'une école nouvelle +s'éleva en littérature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux +d'abord, commencèrent de mettre en avant des théories inusitées et les +appliquèrent dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations +on revint de toutes parts à Boileau comme à un ancêtre illustre et qu'on +se rallia à son nom dans chaque mêlée. Les académies proposèrent à +l'envi son éloge: les éditions de ses oeuvres se multiplièrent; des +commentateurs distingués, MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin, +l'environnèrent des assortiments de leur goût et de leur érudition; M. +Daunou en particulier, ce vénérable représentant de la littérature et +de la philosophie du XVIIIe siècle, rangea autour de Boileau, avec une +sorte de piété, tous les faits, tous les jugements, toutes les apologies +qui se rattachent à cette grande cause littéraire et philosophique. +Mais, cette fois, le concert de si dignes efforts n'a pas suffisamment +protégé Boileau contre ces idées nouvelles, d'abord obscures et +décriées, mais croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont +plus en effet, comme au XVIIIe siècle, de piquantes épigrammes et des +personnalités moqueuses; c'est une forte et sérieuse attaque contre les +principes et le fond même de la poétique de Boileau; c'est un examen +tout littéraire de ses inventions et de son style, un interrogatoire +sévère sur les qualités de poëte qui étaient ou n'étaient pas en lui. +Les épigrammes même ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre +lui en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais goût de les +répéter. Nous n'aurons pas de peine à nous les interdire dans le petit +nombre de pages que nous allons lui consacrer. Nous ne chercherons pas +non plus à instruire un procès régulier et à prononcer des conclusions +définitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec +nos lecteurs, de l'étudier dans son intimité, de l'envisager en détail +selon notre point de vue et les idées de notre siècle, passant tour à +tour de l'homme à l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au poëte de Louis le +Grand, n'éludant pas à la rencontre les graves questions d'art et de +style, les éclaircissant peut-être quelquefois sans prétendre jamais les +résoudre. Il est bon, à chaque époque littéraire nouvelle, de repasser +en son esprit et de revivifier les idées qui sont représentées par +certains noms devenus sacramentels, dût-on n'y rien changer, à peu +près comme à chaque nouveau règne on refrappe monnaie et on rajeunit +l'effigie sans altérer le poids. + +[Note 2: Rien ne saurait mieux donner idée du degré de défaveur que +la réputation de Boileau encourait à un certain moment, que de voir dans +l'excellent recueil intitulé _l'Esprit des Journaux_ (mars 1785, page +243) le passage suivant d'un article sur l'_Épître en vers_, adressé de +Montpellier aux rédacteurs du journal; ce passage, à mon sens, par son +incidence même et son hasard tout naturel, exprime mieux l'état de +l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: «Boileau, est-il +dit, qui vint ensuite (après Regnier), mit dans ce qu'il écrivit en ce +genre _la raison en vers harmonieux et pleins d'images_: c'est du plus +célèbre poëte de ce siècle que nous avons emprunté ce jugement sur les +Épîtres de Boileau, parce qu'une infinité de personnes dont l'autorité +n'est point à mépriser, affectant aujourd'hui d'en juger plus +défavorablement, nous avons craint, en nous élevant contre leur opinion, +de mettre nos erreurs à la place des leurs.» Que de précautions pour +oser louer!] + +De nos jours, une haute et philosophique méthode s'est introduite dans +toutes les branches de l'histoire. Quand il s'agit de juger la vie, les +actions, les écrits d'un homme célèbre, on commence par bien examiner et +décrire l'époque qui précéda sa venue, la société qui le reçut dans son +sein, le mouvement général imprimé aux esprits; on reconnaît et l'on +dispose, par avance, la grande scène où le personnage doit jouer son +rôle; du moment qu'il intervient, tous les développements de sa force, +tous les obstacles, tous les contrecoups sont prévus, expliqués, +justifiés; et de ce spectacle harmonieux il résulte par degrés, +dans l'âme du lecteur, une satisfaction pacifique où se repose +l'intelligence. Cette méthode ne triomphe jamais avec une évidence plus +entière et plus éclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'état, +les conquérants, les théologiens, les philosophes; mais quand elle +s'applique aux poètes et aux artistes, qui sont souvent des gens de +retraite et de solitude, les exceptions deviennent plus fréquentes et +il est besoin de prendre garde. Tandis que dans les ordres d'idées +différents, en politique, en religion, en philosophie, chaque homme, +chaque oeuvre tient son rang, et que tout fait bruit et nombre, le +médiocre à côté du passable, et le passable à côté de l'excellent, dans +l'art il n'y a que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici +peut toujours être une exception, un jeu de la nature, un caprice +du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et légitimes +raisonnements sur les races ou les époques prosaïques; mais il plaira +à Dieu que Pindare sorte un jour de Béotie, ou qu'un autre jour André +Chénier naisse et meure au XVIIIe siècle. Sans doute ces aptitudes +singulières, ces facultés merveilleuses reçues en naissant se +coordonnent toujours tôt ou tard avec le siècle dans lequel elles sont +jetées et en subissent dès inflexions durables. Mais pourtant ici +l'initiative humaine est en première ligne et moins sujette aux causes +générales; l'énergie individuelle modifie, et, pour ainsi dire, +s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas à l'artiste, +pour accomplir sa destinée, de se créer un asile obscur dans ce grand +mouvement d'alentour, de trouver quelque part un coin oublié, où il +puisse en paix tisser sa toile ou faire son miel? Il me semble donc que +lorsqu'on parle d'un artiste et d'un poëte, surtout d'un poëte qui ne +représente pas toute une époque, il est mieux de ne pas compliquer dès +l'abord son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en +tenir, en commençant, au caractère privé, aux liaisons domestiques, et +de suivre l'individu de près dans sa destinée intérieure, sauf ensuite, +quand on le connaîtra bien, à le traduire au grand jour, et à le +confronter avec son siècle. C'est ce que nous ferons simplement pour +Boileau. + +_Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats_ (1636), comme il le +dit lui-même dans sa dixième épître, Boileau passa son enfance et sa +première jeunesse rue de Harlay (ou peut-être rue de Jérusalem), dans +une maison du temps d'Henri IV, et eut à loisir sous les yeux le +spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mère +en bas âge; la famille était nombreuse et son père très-occupé; le jeune +enfant se trouva livré à lui-même, logé dans une guérite au grenier. Sa +santé en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il remarquait +tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit +rêveuse et que son jeune âge n'était pas environné de tendresse, il +s'accoutuma de bonne heure à voir les choses avec sens, sévérité et +brusquerie mordante. On le mit bientôt au collège, où il achevait sa +quatrième, lorsqu'il fut attaqué de la pierre; il fallut le tailler, et +l'opération faite en apparence avec succès lui laissa cependant pour le +reste de sa vie une très-grande incommodité. Au collège, Boileau lisait, +outre les auteurs classiques, beaucoup de poëmes modernes, de romans, +et, bien qu'il composât lui-même, selon l'usage des rhétoriciens, +d'assez mauvaises tragédies, son goût et son talent pour les vers +étaient déjà reconnus de ses maîtres. En sortant de philosophie, il fut +mis au droit; son père mort, il continua de demeurer chez son frère +Jérôme qui avait hérité de la charge de greffier, se fit recevoir +avocat, et bientôt, las de la chicane, il s'essaya à la théologie sans +plus de goût ni de succès. Il n'y obtint qu'un bénéfice de 800 livres +qu'il résigna après quelques années de jouissance, au profit, dit-on, de +la demoiselle Marie Poncher de Bretouville qu'il avait aimée et qui se +faisait religieuse. A part cet attachement, qu'on a même révoqué en +doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despréaux ait été fort +passionnée, et lui-même convient qu'il est _très-peu voluptueux_. Ce +petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premières années de +sa vie nous mènent jusqu'en 1660, époque où il débute dans le monde +littéraire par la publication de ses premières satires. + +Les circonstances extérieures étant données, l'état politique et social +étant connu, on conçoit quelle dut être sur une nature comme celle +de Boileau l'influence de cette première éducation, de ces habitudes +domestiques et de tout cet intérieur. Rien de tendre, rien de maternel +autour de cette enfance infirme et stérile; rien pour elle de bien +inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de +chicane auprès du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui +enlève et fasse qu'on s'écrie avec Ducis: «Oh! que toutes ces pauvres +maisons bourgeoises rient à mon coeur!» Sans doute à une époque +d'analyse et de retour sur soi-même, une âme d'enfant rêveur eût tiré +parti de cette gêne et de ce refoulement; mais il n'y fallait pas songer +alors, et d'ailleurs l'âme de Boileau n'y eût jamais été propre. Il y +avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque; +déjà Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poésie de ces +moeurs bourgeoises, de cette vie de cité et de basoche; mais Boileau +avait une retenue dans sa moquerie, une sobriété dans son sourire, qui +lui interdisait les débauches d'esprit de ses devanciers. Et puis les +moeurs avaient perdu en saillie depuis que la régularité d'Henri IV +avait passé dessus: Louis XIV allait imposer le décorum. Quant à l'effet +hautement poétique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune +vie commencée entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, comment y penser +en ce temps-là? Le sens du moyen-âge était complètement perdu; l'âme +seule d'un Milton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne +voyait guère dans une cathédrale que de gras chanoines et un lutrin. +Aussi que sort-il tout à coup, et pour premier essai, de cette verve de +vingt-quatre ans, de cette existence de poëte si longtemps misérable et +comprimée? Ce n'est ni la pieuse et sublime mélancolie du _Penseroso_ +s'égarant de nuit, tout en larmes, sous les cloîtres gothiques et les +arceaux solitaires; ni une charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur +les orgies nocturnes, les allées obscures et les escaliers en limaçon de +la Cité; ni une douce et onctueuse poésie de famille et de coin du feu, +comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est _Damon, ce grand +auteur_, qui fait ses adieux à la ville, d'après Juvénal; c'est une +autre satire sur les embarras des rues de Paris; c'est encore une +raillerie fine et saine des mauvais rimeurs qui fourmillaient alors et +avaient usurpé une grande réputation à la ville et à la cour. Le frère +de Gilles Boileau débutait, comme son caustique aîné, par prendre à +partie les Cotin et les Ménage. Pour verve unique, il avait _la haine +des sots livres_. + +Nous venons de dire que le sens du moyen-âge était déjà perdu depuis +longtemps; il n'avait pas survécu en France au XVIe siècle; l'invasion +grecque et romaine de la Renaissance l'avait étouffé. Toutefois, en +attendant que cette grande et longue décadence du moyen-âge fût menée à +terme, ce qui n'arriva qu'à la fin du XVIIIe siècle, en attendant que +l'ère véritablement moderne commençât pour la société et pour l'art en +particulier, la France, à peine reposée des agitations de la Ligue et de +la Fronde, se créait lentement une littérature, une poésie, tardive sans +doute et quelque peu artificielle, mais d'un mélange habilement fondu, +originale dans son imitation, et belle encore au déclin de la société +dont elle décorait la ruine. Le drame mis à part, on peut considérer +Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du mouvement +poétique qui se produisit durant les deux derniers siècles, aux sommités +et à la surface de la société française. Ils se distinguent tous les +deux par une forte dose d'esprit critique et par une opposition sans +pitié contre leurs devanciers immédiats. Malherbe est inexorable pour +Ronsard, Des Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour +Colletet, Ménage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout +celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'équité; pourtant, +même quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne l'ont jamais qu'à la +manière un peu vulgaire du bon sens, c'est-à-dire sans portée, sans +principes, avec des vues incomplètes, insuffisantes. Ce sont des +médecins empiriques; ils s'attaquent à des vices réels, mais extérieurs, +à des symptômes d'une poésie déjà corrompue au fond; et, pour la +régénérer, ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard et +Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent détestables, ils en +concluent qu'il n'y a de vrai goût, de poésie véritable, que chez les +anciens; ils négligent, ils ignorent, ils suppriment tout net les +grands rénovateurs de l'art au moyen-âge; ils en jugent à l'aveugle par +quelques pointes de Pétrarque, par quelques concetti du Tasse auxquels +s'étaient attachés les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis +XIII. Et lorsque dans leurs idées de réforme, ils ont décidé de revenir +à l'antiquité grecque et romaine, toujours fidèles à cette logique +incomplète du bon sens qui n'ose pousser au bout des choses, ils se +tiennent aux Romains de préférence aux Grecs; et le siècle d'Auguste +leur présente au premier aspect le type absolu du beau. Au reste, ces +incertitudes et ces inconséquences étaient inévitables en un siècle +épisodique, sous un règne en quelque sorte accidentel, et qui ne +plongeait profondément ni dans le passé ni dans l'avenir. Alors les +arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la même sphère et +d'être ramenés sans cesse au centre commun de leurs rayons, se tenaient +isolés chacun à son extrémité et n'agissaient qu'à la surface. Perrault, +Mansart, Lulli, Le Brun, Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux, +dans la manière et le procédé, des traits généraux de ressemblance, ne +s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnés +qu'ils étaient dans le technique et le métier. Aux époques vraiment +_palingénésiques_, c'est tout le contraire; Phidias qu'Homère inspire +suppléerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna commente Pétrarque ou +Dante avec son crayon; Chateaubriand comprend Bonaparte. Revenons à +Boileau. Il eût été trop dur d'appliquer à lui seul des observations qui +tombent sur tout son siècle, mais auxquelles il a nécessairement grande +part en qualité de poëte critique et de législateur littéraire. + +C'est là en effet le rôle et la position que prend Boileau par ses +premiers essais. Dès 1664, c'est-à-dire à l'âge de vingt-huit ans, nous +le voyons intimement lié avec tout ce que la littérature du temps a de +plus illustre, avec La Fontaine et Molière déjà célèbres, avec Racine +dont il devient le guide et le conseiller. Les dîners de la rue du +Vieux-Colombier s'arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le +dé de la critique. Il fréquente les meilleures compagnies, celles de M. +de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de Sévigné, connaît +les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses décisions en +matière de goût font loi. Présenté à la cour en 1669, il est nommé +historiographe en 1677; à cette époque, par la publication de presque +toutes ses satires et ses épîtres, de son _Art poétique_ et des quatre +premiers chants du _Lutrin_, il avait atteint le plus haut degré de sa +réputation. + +Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nommé historiographe; on +peut dire que sa carrière littéraire se termine à cet âge. En effet, +durant les quinze années qui suivent, jusqu'en 1693, il ne publia que +les deux derniers chants du _Lutrin_; et jusqu'à la fin de sa vie +(1711), c'est-à-dire pendant dix-huit autres années, il ne fit plus que +la satire _sur les Femmes, l'Ode à Namur_, les épîtres _à ses Vers, à +Antoine, et sur l'Amour de Dieu_, les satires _sur l'Homme_ et _sur +l'Équivoque_. Cherchons dans la vie privée de Boileau l'explication de +ces irrégularités, et tirons-en quelques conséquences sur la qualité de +son talent. + +Pendant le temps de sa renommée croissante, Boileau avait continué de +loger chez son frère le greffier Jérôme. Cet intérieur devait être assez +peu agréable au poëte, car la femme de Jérôme était, à ce qu'il paraît, +grondeuse et revêche. Mais les distractions du monde ne permettaient +guère alors à Boileau de se ressentir des chicanes domestiques qui +troublaient le ménage de son frère. En 1679, à la mort de Jérôme, il +logea quelques années chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais +bientôt, après avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre et +d'Alsace, il put acheter avec les libéralités du roi une petite maison +à Auteuil, et on l'y trouve installé dès 1687. Sa santé d'ailleurs, +toujours si délicate, s'était dérangée de nouveau; il éprouvait une +extinction de voix et une surdité qui lui interdisaient le monde et la +cour. C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend +à le mieux connaître; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas +alors, durant près de trente ans, livré à lui-même, faible de corps, +mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger +avec plus de vérité et de certitude ses productions antérieures et +assigner les limites de ses facultés. Eh bien! le dirons-nous? chose +étrange, inouïe! pendant ce long séjour aux champs, en proie aux +infirmités du corps qui, laissant l'âme entière, la disposent à la +tristesse et à la rêverie, pas un mot de conversation, pas une ligne +de correspondance, pas un vers qui trahisse chez Boileau une émotion +tendre, un sentiment naïf et vrai de la nature et de la campagne[3]. + +[Note 3: Afin d'être juste, il ne faut pourtant pas oublier que +quelques années auparavant (1677), dans l'Épître à M. de Lamoignon, le +poëte avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile près +La Roche-Guyon, où il était allé passer l'été chez son neveu Dongois. Il +y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraîches délices des champs, +les divers détails du paysage; c'est là qu'il est question de gaules +_non plantés_, + + Et de noyers souvent du passant insultés. + +Mais ces accidents champêtres, et toujours et avant tout ingénieux, +sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec +l'Age.--Puisque nous en sommes à ce détail, ne laissons pas de remarquer +encore que la fontaine _Polycrècne_, dont il est question dans la +même épître et qui arrose la vallée de Saint-Chéron, près de Bàville, +fontaine chantée en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du +temps, Rapin, Huet, etc., est restée connue dans le pays sous le nom de +_fontaine de Boileau_. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le +bassin a été abattu il y a peu d'années. Était-ce un présage? (Voir +ci-après l'épître en vers sur ce sujet.)] + + +Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et +profonde intelligence des choses naturelles, de s'en aller bien loin, au +delà des mers, parcourant les contrées aimées du soleil et la patrie des +citronniers, se balançant tout le soir dans une gondole, à Venise ou à +Baïa, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit: +voyez Horace, comme il s'accommode, pour rêver, d'un petit champ, d'une +petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, _et paulùm +sylvae super his foret_; voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et +s'oublier de longues heures sous un chêne; comme il entend à merveille +les bois, les eaux, les prés, les garennes et les lapins broutant le +thym et la rosée, les fermes avec leurs fumées, leurs colombiers et +leurs basses-cours. Et le bon Ducis, qui demeura lui-même à Auteuil, +comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les +revers de coteaux! «J'ai fait une lieue ce matin, écrit-il à l'un de ses +amis, dans les plaines de bruyères, et quelquefois entre des buissons +qui sont couverts de fleurs et qui chantent.» Rien de tout cela chez +Boileau. Que fait-il donc à Auteuil? Il y soigne sa santé, il y traite +ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y cause, +après boire, nouvelles de cour, Académie, abbé Cotin, Charpentier ou +Perrault, comme Nicole causait théologie sous les admirables ombrages de +Port-Royal; il écrit à Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir +du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode, +qu'il _y hasarde des choses fort neuves, jusqu'à parler de la plume +blanche que le roi a sur son chapeau_; les jours de verve, il rêve et +récite aux échos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namùr. +Ce qu'il fait de mieux, c'est assurément une ingénieuse _épître à +Antoine_: encore ce bon jardinier y est-il transformé en _gouverneur_ du +jardin; il ne _plante_ pas, mais _dirige_ l'if et le _chèvre-feuil_, et +_exerce_ sur les espaliers _l'art de la Quintinie_; il y avait même +à Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses infirmités +augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et Racine lui sont enlevés. +Disons, à la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le +talent avec une attention sévère, disons qu'il fut sensible à l'amitié +plus qu'à toute autre affection. Dans une lettre, datée de 1695 et +adressée à M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce +passage, le seul touchant peut-être que présente la correspondance de +Boileau: «Il me semble, monsieur, que voilà une longue lettre. Mais +quoi? le loisir que je me suis trouvé aujourd'hui à Auteuil m'a comme +transporté à Reims, où je me suis imaginé que je vous entretenois dans +votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous +ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium +surgentis.» Aux infirmités de l'âge se joignirent encore un procès +désagréable à soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau, +depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds à Versailles; il +jugeait tristement les choses et les hommes; et même, en matière de +goût, la décadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'à +regretter le temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine à +concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil +et qu'il vint mourir, en 1711, au cloître Notre-Dame, chez le chanoine +Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la piété sans doute, +comme le dit le Nécrologe de Port-Royal; mais l'économie y entra aussi +pour quelque chose, car il ne haïssait pas l'argent[4]. La vieillesse +du poëte historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du +Monarque. + +[Note 4: Cizeron-Rival, d'après Brossette, _Récréations +littéraires_.] + +On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion sur +Boileau. Ce n'est pas du tout un poëte, si l'on réserve ce titre aux +êtres fortement doués d'imagination et d'âme: son _Lutrin_ toutefois +nous révèle un talent capable d'invention, et surtout des beautés +pittoresques de détail. Boileau, selon nous, est un esprit sensé et +fin, poli et mordant, peu fécond; d'une agréable brusquerie; religieux +observateur du vrai goût; bon écrivain en vers; d'une correction +savante, d'un enjouement ingénieux; l'oracle de la cour et des lettrés +d'alors; tel qu'il fallait pour plaire à la fois à Patru et à M. de +Bussy, à M. Daguesseau et à madame de Sévigné, à M. Arnauld et à madame +de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agréer aux vieux, +pour être estimé de tous honnête homme et d'un mérite solide. C'est le +_poète-auteur_, sachant converser et vivre[5], mais véridique, irascible +à l'idée du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par +sentiment d'équité littéraire à une sorte d'attendrissement moral et +de rayonnement lumineux, comme dans son Épître à Racine[6]. Celui-ci +représente très-bien le côté tendre et passionné de Louis XIV et de sa +cour; Boileau en représente non moins parfaitement la gravité soutenue, +le bon sens probe relevé de noblesse, l'ordre décent. La littérature et +la poétique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion, +la philosophie, l'économie politique, la stratégie et tous les arts du +temps: c'est le même mélange de sens droit et d'insuffisance, de vues +provisoirement justes, mais peu décisives. + +[Note 5: Voir l'agréable conversation entre Despréaux, Racine, M. +Daguesseau, l'abbé Renaudot, etc., etc., écrite par Valincour et +publiée par Adry, à la fin de son édition de la _Princesse de Clèves_ +(1807).--Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du +sceptre, passa la très-grande moitié de sa vie à converser et à tenir +tête à tout venant: «Il est heureux comme un roi (écrivait Racine, +1698), dans sa solitude ou plutôt son hôtellerie d'Auteuil. Je l'appelle +ainsi, parce qu'il n'y a point de jour où il n'y ait quelque nouvel +écot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns +les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour +moi, j'aurois cent fois vendu la maison.» Ce qui pourtant explique qu'à +la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.] + +[Note 6: «La raison, dit Vauvenargues, n'était pas en Boileau +distincte du sentiment.» Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot) +ajoute: «C'était, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se +sentait saisi de la raison et de la vérité. La raison fut son génie; +c'était en lui un organe délicat, prompt, irritable, blessé d'un mauvais +sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant +comme une partie offensée sitôt que quelque chose venait à la choquer.» +Cette même raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il, dès +quinze ans, _la haine_ d'un sot livre, lui faisait _bénir_ son siècle +après _Phèdre_.] + +Il réforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort le +code, avec des idées de détail. Brossette le comparait à M. Domat qui +restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui écrivait du camp +près de Namur: «La vérité est que notre tranchée est quelque chose +de prodigieux, embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs +vallées avec une infinité de tours et de retours, autant presque qu'il y +a de rues à Paris.» Boileau répondait d'Auteuil, en parlant de la Satire +des Femmes qui l'occupait alors: «C'est un ouvrage qui me tue par la +multitude des transitions, qui sont, à mon sens, le plus difficile +chef-d'oeuvre de la poésie.» Boileau faisait le vers à la Vauban; les +transitions valent les circonvallations; la grande guerre n'était pas +encore inventée. Son Épître sur le passage du Rhin est tout à fait un +tableau de Van der Meulen. On a appelé Boileau le janséniste de notre +poésie; _janséniste_ est un peu fort, _gallican_ serait plus vrai. En +effet, la théorie poétique de Boileau ressemble souvent à la théorie +religieuse des évêques de 1682; sage en application, peu conséquente aux +principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et +dans la polémique avec Perrault, que se trahit cette infirmité propre +à la logique du sens commun. Perrault avait reproché à Homère une +multitude de mots bas, et _les mots bas_, selon Longin et Boileau, _sont +autant de marques honteuses qui flétrissent l'expression_. Jaloux de +défendre Homère, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique +de Perrault et d'en décorer son poëte à titre d'éloge, au lieu d'oser +admettre que la cour d'Agamemnon n'était pas tenue à la même étiquette +de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que +Longin, qui reproche des termes bas à plusieurs auteurs et à Hérodote en +particulier, ne parle pas d'Homère: preuve évidente que les oeuvres +de ce poëte ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses +expressions sont nobles. Mais voilà que, dans un petit traité, +Denis d'Halicarnasse, pour montrer que la beauté du style consiste +principalement dans l'arrangement des mots, a cité l'endroit de +l'Odyssée où, à l'arrivée de Télémaque, les chiens d'Eumée n'aboient +pas et remuent la queue; sur quoi le rhéteur ajoute que c'est bien ici +l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrément; car, dit-il, +la plupart des mots employés sont _très-vils_ et _très-bas_. Racine +lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, et vite il +la communique à Boileau qui niait les termes prétendus vils et bas, +reprochés par Perrault à Homère: «J'ai fait réflexion, lui écrit Racine, +qu'au lieu de dire que le mot d'âne est en grec un mot très-noble, vous +pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et +qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce _très-noble_ +me paraît un peu trop fort.» C'est là qu'en étaient ces grands hommes +en fait de théorie et de critique littéraire. Un autre jour, il y +eut devant Louis XIV une vive discussion à propos de l'expression +_rebrousser chemin_, que le roi désapprouvait comme basse, et que +condamnaient à l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau +seul, conseillé de son bon sens, osa défendre l'expression; mais il la +défendit bien moins comme nette et franche en elle-même que comme +reçue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas et d'Ablancourt +l'avaient employée. + +Si de la théorie poétique de Boileau nous passons à l'application qu'il +en fait en écrivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur +ce point l'idée générale tant de fois énoncée dans cet article. Le style +de Boileau, en effet, est sensé, soutenu, élégant et grave; mais cette +gravité va quelquefois jusqu'à la pesanteur, cette élégance jusqu'à la +fatigue, ce bon sens jusqu'à la vulgarité. Boileau, l'un des premiers et +plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers la manie des +périphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe; car +quel misérable progrès de versification, comme dit M. Émile Deschamps, +qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est _chiendent_ ou +_carotte_? «Je me souviens, écrit Boileau à M. de Maucroix, que M. de La +Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il +estimait davantage, c'étaient ceux où je loue le roi d'avoir établi la +manufacture des points de France à la place des points de Venise. Les +voici: c'est dans la première épître à Sa Majesté: + + Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles + Que payoit à leur art le luxe de nos villes.» + +Assurément, La Fontaine était bien humble de préférer ces vers +laborieusement élégants de Boileau à tous les autres; à ce prix, les +siens propres, si francs et si naïfs d'expression, n'eussent guère rien +valu. «Croiriez-vous, dit encore Boileau dans la môme lettre en parlant +de sa dixième Épître, croiriez-vous qu'un des endroits où tous ceux à +qui je l'ai récitée se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit +autre chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois +plus prétendre à l'approbation publique? cela est dit en quatre vers, +que je veux bien vous écrire ici, afin que vous me mandiez si vous les +approuvez: + + Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue, + Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue, + A jeté sur ma tête avec ses doigts pesants + Onze lustres complets surchargés de deux ans. + +«Il me semble que la perruque est assez heureusement frondée dans ces +vers.» Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle dans l'Ode +à Namur, Boileau parle _de la plume blanche que le roi a sur son +chapeau_[7]. En général, Boileau, en écrivant, attachait trop de prix +aux petites choses: sa théorie du style, celle de Racine lui-même, +n'était guère supérieure aux idées que professait le bon Rollin. «On ne +m'a pas fort accablé d'éloges sur le sonnet de ma parente, écrit Boileau +à Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des +choses de ma façon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas +avoir rien dit de plus gracieux que: + + A ses jeux innocents enfant associé, + +et + + Rompit de ses beaux jours le fil trop délié, + +et + + Fut le premier démon qui m'inspira des vers. + +[Note 7: «Il ne s'est jamais vanté, comme il est dit dans le +_Boloeana_, d'avoir le premier parlé en vers de notre artillerie, et son +dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs +vers d'anciens poëtes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parlé +le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en +avoir le premier parlé poétiquement, et par de nobles périphrases.» +(RACINE fils, _Mémoires_ sur la vie de son père.)] + +«C'est à vous à en juger.» Nous estimons ces vers fort bons sans doute, +mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une +lettre à Brossette, on lit encore ce curieux passage: «L'autre objection +que vous me faites est sur ce vers de ma Poétique: + + De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents. + +Vous croyez que + + Du Styx, de l'Achéron peindre les noirs torrents, + +seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille +un peu prosaïque, et qu'un homme vraiment poëte ne me fera jamais cette +difficulté, parce que _de Styx et d'Achéron_ est beaucoup plus soutenu +que _du Styx, de l'Achéron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire_ +seroit bien plus noble dans un vers, que _sur les bords fameux de la +Seine et de la Loire_. Mais ces agréments sont des mystères qu'Apollon +n'enseigne qu'à ceux qui sont véritablement initiés dans son art.» +La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. Où en +serions-nous, bon Dieu! si en ces sortes de choses gisait la poésie avec +tous ses _mystères_? Chez Boileau, cette timidité du bon sens, déjà +signalée, fait que la métaphore est bien souvent douteuse, incohérente, +trop tôt arrêtée et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue +et comme à pleins bords. + + Le François, né malin, forma le vaudeville, + Agréable indiscret, qui, conduit par le chant, + Passe de bouche en bouche et s'accroît en marchant. + +Qu'est-ce, je le demande, qu'un _indiscret_ qui _passe de bouche en +bouche_ et _s'accroît en marchant_? Ailleurs Boileau dira: + + Inventez des ressorts qui puissent m'attacher, + +comme si l'on _attachait_ avec des _ressorts_; des _ressorts poussent, +mettent en jeu_, mais _n'attachent_ pas. Il appellera Alexandre _ce +fougueux l'Angeli_, comme si l'Angeli, fou de roi, était réellement +un fou privé de raison; il fera _monter la trop courte beauté sur des +patins_, comme si une _beauté_ pouvait être _longue_ ou _courte_. Encore +un coup, chez Boileau la métaphore évidemment ne surgit presque jamais +une, entière, indivisible et tout armée: il la compose, il l'achève à +plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on aperçoit la +trace des soudures[8]. A cela près, et nos réserves une fois posées, +personne plus que nous ne rend hommage à cette multitude de traits +fins et solides, de descriptions artistement faites, à cette moquerie +tempérée, à ce mordant sans fiel, à cette causerie mêlée d'agrément et +de sérieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau[9]. Il nous +est impossible pourtant de ne pas préférer le style de Regnier ou de +Molière. + +[Note 8: Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera +des modifications apportées à cette théorie trop absolue que je donnais +ici de la métaphore. La métaphore, je suis venu à le reconnaître, n'a +pas besoin, pour être légitime et belle, d'être si complètement armée de +pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur matérielle si soutenue +jusque dans le moindre détail. S'adressant à l'esprit et faite avant +tout pour lui figurer l'idée, elle peut sur quelques points laisser +l'idée elle-même apparaître dans les intervalles de l'image. Ce défaut +de cuirasse, en fait de métaphore, n'est pas d'un grand inconvénient; il +suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit +la beauté de l'image employée, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une +image, et que c'est à l'idée surtout qu'il a affaire. Il en est de la +perfection métaphorique un peu comme de l'illusion scénique à laquelle +il ne faut pas trop sacrifier dans le sens matériel, puisque l'esprit +n'en est jamais dupe. Il y a même de l'élégance vraie et du gallicisme +dans l'incomplet de certaines métaphores.] + +[Note 9: Dans son éloge de Despréaux (_Hist. de l'Acad. des +Inscript._), M. de Boze a dit très-judicieusement: «Nous croyons qu'il +est inutile de vouloir donner au public une idée plus particulière des +Satires de M. Despréaux. Qu'ajouterions-nous à l'idée qu'il en a déjà? +Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations, +combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naître +dans notre langue! et de la nôtre, combien en ont-elles fait passer dans +celle des étrangers! Il y a peu de livres qui aient plus agréablement +exercé la mémoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il +fût aujourd'hui plus aisé de restituer, si toutes les copies et toutes +les éditions en étoient perdues.»] + +Que si maintenant on nous oppose qu'il n'était pas besoin de tant de +détours pour énoncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien +des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous +n'avons prétendu rien inventer; que nous avons seulement voulu +rafraîchir en notre esprit les idées que le nom de Boileau réveille, +remettre ce célèbre personnage en place, dans son siècle, avec ses +mérites et ses imperfections, et revoir sans préjugés, de près à la fois +et à distance, le correct, l'élégant, l'ingénieux rédacteur d'un code +poétique abrogé. + +Avril 1829. + + + +Comme correctif à cet article critique, on demande la permission +d'insérer ici la pièce de vers suivante, qui est postérieure de près de +quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jeté la pierre aux +statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute réponse, a droit +maintenant de faire remarquer qu'en écrivant _les Larmes de Racine_ et +_la Fontaine de Boileau_, il a témoigné, très-incomplètement sans doute, +de son admiration sincère pour ces deux poëtes, mais qu'en cela même il +a donné bien autant de gages peut-être que ne l'ont fait certains de ses +accusateurs. + + + +LA FONTAINE DE BOILEAU[10] + +[Note 10: Il est indispensable, en lisant la pièce qui suit, d'avoir +présente à la mémoire l'Épître VI de Boileau à M. de Lamoignon, dans +laquelle il parle de Bâville et de la vie qu'on y mène.] + +ÉPÎTRE + +A MADAME LA COMTESSE MOLÉ. + + Dans les jours d'autrefois qui n'a chanté Bâville? + Quand septembre apparu délivrait de la ville + Le grave Parlement assis depuis dix mois, + Bâville se peuplait des hôtes de son choix, + Et, pour mieux animer son illustre retraite, + Lamoignon conviait et savant et poëte. + Guy Patin accourait, et d'un éclat soudain + Faisait rire l'écho jusqu'au bout du jardin, + Soit que, du vieux Sénat l'âme tout occupée, + Il poignardât César en proclamant Pompée, + Soit que de l'antimoine il contât quelque tour. + Huet, d'un ton discret et plus fait à la cour, + Sans zèle et passion causait de toute chose, + Des enfants de Japhet, ou même d'une rose. + Déjà plein du sujet qu'il allait méditant, + Rapin[11] vantait le parc et célébrait l'étang. + Mais voici Despréaux, amenant sur ses traces + L'agrément sérieux, l'à-propos et les grâces. + + O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi, + Veux-tu bien, Despréaux, que je parle de toi, + Que j'en parle avec goût, avec respect suprême, + Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime! + + Fier de suivre à mon tour des hôtes dont le nom + N'a rien qui cède en gloire au nom de Lamoignon, + J'ai visité les lieux, et la tour, et l'allée + Où des fâcheux ta muse épiait la volée; + Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas; + La fontaine surtout, chère au vallon d'en bas, + La fontaine en tes vers _Polycrène_ épanchée, + Que le vieux villageois nomme aussi _la Rachée_[12], + Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau, + Chacun salue encor _Fontaine de Boileau_. + Par un des beaux matins des premiers jours d'automne, + Le long de ces coteaux qu'un bois léger couronne, + Nous allions, repassant par ton même chemin + Et le reconnaissant, ton Épître à la main. + Moi, comme un converti, plus dévot à ta gloire. + Épris du flot sacré, je me disais d'y boire: + Mais, hélas! ce jour-là, les simples gens du lieu + Avaient fait un lavoir de la source du dieu, + Et de femmes, d'enfants, tout un cercle à la ronde + Occupaient la naïade et m'en altéraient l'onde. + Mes guides cependant, d'une commune voix, + Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois, + Hautes cimes longtemps à l'entour respectées, + Qu'un dernier possesseur à terre avait jetées. + Malheur à qui, docile au cupide intérêt, + Déshonore le front d'une antique forêt, + Ou dépouille à plaisir la colline prochaine! + Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine! + + Était-ce donc présage, ô noble Despréaux, + Que la hache tombant sur ces arbres si beaux + Et ravageant l'ombrage où s'égaya ta muse? + Est-ce que des talents aussi la gloire s'use, + Et que, reverdissant en plus d'une saison, + On finit, à son tour, par joncher le gazon, + Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude, + Sous les coups des neveux dans leur ingratitude? + Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir. + Fut d'enseigner leur siècle et de le maintenir, + De lui marquer du doigt la limite tracée, + De lui dire où le goût modérait la pensée, + Où s'arrêtait à point l'art dans le naturel, + Et la dose de sens, d'agrément et de sel, + Ces talents-là, si vrais, pourtant plus que les autres + Sont sujets aux rebuts des temps comme les nôtres, + Bruyants, émancipés, prompts aux neuves douceurs, + Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs. + Si le même conseil préside aux beaux ouvrages, + La forme du talent varie avec les âges, + Et c'est un nouvel art que dans le goût présent + D'offrir l'éternel fond antique et renaissant. + Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idée + Fut toujours de justesse et d'à-propos guidée, + Qui d'abord épuras le beau règne où tu vins, + Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains? + J'aime ces questions, cette vue inquiète, + Audace du critique et presque du poëte. + Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu + Sortir chez nous du cercle où ta raison s'est plu. + Tout poëte aujourd'hui vise au parlementaire; + Après qu'il a chanté, nul ne saura se taire: + Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix; + Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix. + Il faudrait bien les suivre, ô Boileau, pour leur dire + Qu'ils égarent le souffle où leur doux chant s'inspire, + Et qui diffère tant, même en plein carrefour, + Du son rauque et menteur des trompettes du jour. + + Dans l'époque, à la fois magnifique et décente, + Qui comprit et qu'aida ta parole puissante, + Le vrai goût dominant, sur quelques points borné, + Chassait du moins le faux autre part confiné; + Celui-ci hors du centre usait ses représailles; + Il n'aurait affronté Chantilly ni Versailles, + Et, s'il l'avait osé, son impudent essor + Se fût brisé du coup sur le balustre d'or. + Pour nous, c'est autrement: par un confus mélange + Le bien s'allie au faux, et le tribun à l'ange. + Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery: + Lequel de nos meilleurs peut s'en croire à l'abri? + Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte; + L'esprit descend, dit-on:--la sottise remonte; + Tel même qu'on admire en a sa goutte au front, + Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond. + Comment tout démêler, tout dénoncer, tout suivre, + Aller droit à l'auteur sous le masque du livre, + Dire la clef secrète, et, sans rien diffamer, + Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer? + Voilà, cher Despréaux, voilà sur toute chose + Ce qu'en songeant à toi souvent je me propose, + Et j'en espère un peu mes doutes éclaircis + En m'asseyant moi-même aux bords où tu t'assis. + Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde, + J'aime à te voir d'ici parlant de notre monde + A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi: + Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi? + + Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire; + A Bâville aussi bien on t'en eût vu sourire, + Et tu tâchais plutôt d'en détourner le cours, + Avide d'ennoblir tes tranquilles discours, + De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage, + Comme en un Tusculum, les entretiens du sage, + Un concert de vertu, d'éloquence et d'honneur, + Et quel vrai but conduit l'honnête homme au bonheur. + + Ainsi donc, ce jour-là, venant de ta fontaine, + Nous suivions au retour les coteaux et la plaine, + Nous foulions lentement ces doux prés arrosés, + Nous perdions le sentier dans les endroits boisés, + Puis sa trace fuyait sous l'herbe épaisse et vive: + Est-ce bien ce côté? n'est-ce pas l'autre rive? + A trop presser son doute, on se trompe souvent; + Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant + Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite, + Et sa planche en ployant nous dit de passer vite: + On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs; + Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs. + Et riant, conversant de rien, de toute chose, + Retenant la pensée au calme qui repose, + On voyait le soleil vers le couchant rougir, + Des saules _non plantés_ les ombres s'élargir, + Et sous les longs rayons de cette heure plus sûre + S'éclairer les vergers en salles de verdure, + Jusqu'à ce que, tournant par un dernier coteau, + Nous eûmes retrouvé la route du château, + Où d'abord, en entrant, la pelouse apparue + Nous offrit du plus loin une enfant accourue[13], + Jeune fille demain en sa tendre saison, + Orgueil et cher appui de l'antique maison, + Fleur de tout un passé majestueux et grave, + Rejeton précieux où plus d'un nom se grave, + Qui refait l'espérance et les fraîches couleurs, + Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs, + Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tête, + Après les jours chargés de gloire et de tempête, + Porte légèrement tout ce poids des aïeux, + Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux. + +Au château du Marais, ce 22 août 1843. + + +[Note 11: Auteur du poème latin des _Jardins_: voir au livre III un +morceau sur Bâville, et deux odes latines du même. Voir aussi Huet, +_Poésies_ latines et _Mémoires_.] + +[Note 12: Une _rachée_: on appelle ainsi les rejetons nés de la +racine après qu'on a coupé le tronc. Les ormes qui ombrageaient +autrefois la fontaine avaient probablement été coupés pour repousser en +_rachée_: de là le nom.] + +[Note 13: Mademoiselle de Champlâtreux, depuis duchesse d'Ayen.] + +Pour compléter enfin la série de mes _rétractations_ ou _retouches_ sur +Despréaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI des +_Causeries du Lundi_ et qui a été reproduit en tête d'une édition même +de Boileau; et puis encore le chapitre à lui consacré au tome V de +_Port-Royal_. Êtes-vous content? et pour le coup en est-ce assez? + + + +PIERRE CORNEILLE + +En fait de critique et d'histoire littéraire, il n'est point, ce me +semble, de lecture plus récréante, plus délectable, et à la fois plus +féconde en enseignements de toute espèce, que les biographies bien +faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et sèches, ces +notices exiguës et précieuses, où l'écrivain a la pensée de briller, +et dont chaque paragraphe est effilé en épigramme; mais de larges, +copieuses, et parfois même diffuses histoires de l'homme et de ses +oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses +aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a dû +faire; le suivre en son intérieur et dans ses moeurs domestiques aussi +avant que l'on peut; le rattacher par tous les côtés à cette terre, à +cette existence réelle, à ces habitudes de chaque jour, dont les grands +hommes ne dépendent pas moins que nous autres, fond véritable sur lequel +ils ont pied, d'où ils partent pour s'élever quelque temps, et où ils +retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractère +complexe d'analyse et de poésie, s'entendent et se plaisent fort à ces +excellents livres. Walter Scott déclare, pour son compte, qu'il ne sait +point de plus intéressant ouvrage en toute la littérature anglaise que +l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commençons +aussi à estimer et à réclamer ces sortes d'études. De nos jours, les +grands hommes dans les lettres, quand bien même, par leurs mémoires +ou leurs confessions poétiques, ils seraient moins empressés d'aller +au-devant des révélations personnelles, pourraient encore mourir, fort +certains de ne point manquer après eux de démonstrateurs, d'analystes et +de biographes. Il n'en a pas été toujours ainsi; et lorsque nous venons +à nous enquérir de la vie, surtout de l'enfance et des débuts de nos +grands écrivains et poëtes du dix-septième siècle, c'est à grand'peine +que nous découvrons quelques traditions peu authentiques, quelques +anecdotes douteuses, dispersées dans les _Ana_. La littérature et la +poésie d'alors étaient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient +guère le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres +affaires; les biographes s'étaient imaginé, je ne sais pourquoi, que +l'histoire d'un écrivain était tout entière dans ses écrits, et leur +critique superficielle ne poussait pas jusqu'à l'homme au fond du poëte. +D'ailleurs, comme en ce temps les réputations étaient lentes à se faire, +et qu'on n'arrivait que tard à la célébrité, ce n'était que bien +plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque +admirateur empressé de son génie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait +de penser à sa biographie; ou encore cet historien était quelque parent +pieux et dévoué, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de +son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son +père. De là, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de +Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent +aux yeux, et en particulier une légèreté courante sur les premières +années littéraires, qui sont pourtant les plus décisives. + +Lorsqu'on ne commence à connaître un grand homme que dans le fort de sa +gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose +nous paraît si simple, que souvent on ne s'inquiète pas le moins du +monde de s'expliquer comment cela est advenu; de même que, lorsqu'on le +connaît dès l'abord et avant son éclat, on ne soupçonne pas d'ordinaire +ce qu'il devra être un jour: on vit auprès de lui sans songer à le +regarder, et l'on néglige sur son compte ce qu'il importerait le plus +d'en savoir. Les grands hommes eux-mêmes contribuent souvent à fortifier +cette double illusion par leur façon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs, +ils s'effacent, se taisent, éludent l'attention et n'affectent aucun +rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le +temps n'est pas mûr encore; plus tard, salués de tous et glorieux, ils +rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers; +ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le +Nil n'étale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie +de grand écrivain, de grand poëte, est celui-ci: saisir, embrasser et +analyser tout l'homme au moment où, par un concours plus ou moins +lent ou facile, son génie, son éducation et les circonstances se sont +accordés de telle sorte, qu'il ait enfanté son premier chef-d'oeuvre. Si +vous comprenez le poëte à ce moment critique, si vous dénouez ce noeud +auquel tout en lui se liera désormais, si vous trouvez, pour ainsi dire, +la clef de cet anneau mystérieux, moitié de fer, moitié de diamant, qui +rattache sa seconde existence, radieuse, éblouissante et solennelle, à +son existence première, obscure, refoulée, solitaire, et dont plus d'une +fois il voudrait dévorer la mémoire, alors on peut dire de vous que vous +possédez à fond et que vous savez votre poëte; vous avez franchi avec +lui les régions ténébreuses, comme Dante avec Virgile; vous êtes dignes +de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied à travers ses +autres merveilles. De _René_ au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand, +des premières _Méditations_ à tout ce que pourra créer jamais M. +de Lamartine, d'_Andromaque_ à _Athalie_, du _Cid_ à _Nicomède_, +l'initiation est facile: on tient à la main le fil conducteur, il ne +s'agit plus que de le dérouler. C'est un beau moment pour le critique +comme pour le poëte que celui où l'un et l'autre peuvent, chacun dans un +juste sens, s'écrier avec cet ancien: _Je l'ai trouvé!_ Le poëte trouve +la région où son génie peut vivre et se déployer désormais; le critique +trouve l'instinct et la loi de ce génie. Si le statuaire, qui est aussi +à sa façon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux +l'idée du poëte, pouvait toujours choisir l'instant où le poëte se +ressemble le plus à lui-même, nul doute qu'il ne le saisît au jour et à +l'heure où le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant +et sombre. A cette époque unique dans la vie, le génie, qui, depuis +quelque temps adulte et viril, habitait avec inquiétude, avec tristesse, +en sa conscience, et qui avait peine à s'empêcher d'éclater, est tout +d'un coup tiré de lui-même au bruit des acclamations, et s'épanouit à +l'aurore d'un triomphe. Avec les années, il deviendra peut-être +plus calme, plus reposé, plus mûr; mais aussi il perdra en naïveté +d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver à lui: +la fraîcheur du sentiment intime se sera effacée de son front; l'âme +prendra garde de s'y trahir: une contenance plus étudiée ou du moins +plus machinale aura remplacé la première attitude si libre et si vive. +Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe, +qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit +à plus forte raison le faire; il doit réaliser par son analyse sagace et +pénétrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole. +La statue une fois debout, le type une fois découvert et exprimé, il +n'aura plus qu'à le reproduire avec de légères modifications dans les +développements successifs de la vie du poëte, comme en une série de +bas-reliefs. Je ne sais si toute cette théorie, mi-partie poétique et +mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et +tant que les biographes des grands poëtes ne l'auront pas présente à +l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute, +mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront +des anecdotes, détermineront des dates, exposeront des querelles +littéraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et +d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires; +ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les prêtres du +dieu. + +Cela posé, nous nous garderons d'en faire une sévère application à +l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M. +Taschereau sur Pierre Corneille[14]. Dans cette histoire, aussi bien que +dans celle de Molière, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et +de lier tout ce qui nous est resté de traditions sur la vie de ces +illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pièces, et de +raconter les débats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce +assez volontiers à la prétention littéraire de juger les oeuvres, +de caractériser le talent, et s'en tient d'ordinaire là-dessus aux +conclusions que le temps et le goût ont consacrées. Quand les faits sont +clair-semés ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce +point d'y suppléer par les suppositions circonspectes et les inductions +légitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre, +et s'empresse d'arriver à des faits nouveaux: de là chez lui des +intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement +provoqué à combler. Les vies complètes, poétiques, pittoresques, +_vivantes_ en un mot, de Corneille et de Molière, restent à faire; +mais à M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une +scrupuleuse érudition, amassé, préparé, numéroté en quelque sorte, les +matériaux longtemps épars. Pour nous, dans le petit nombre d'idées que +nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup +au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre +qui nous les a suggérées. + +[Note 14: Ce morceau a été écrit à l'occasion de l'_Histoire de la +Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille_, par M. Jules Taschereau.] + +L'état général de la littérature au moment où un nouvel auteur y débute, +l'éducation particulière qu'a reçue cet auteur, et le génie propre que +lui a départi la nature, voilà trois influences qu'il importe de +démêler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire à chacune sa part, et +déterminer nettement ce qui revient de droit au pur génie. Or, quand +Corneille, né en 1606, parvint à l'âge où la poésie et le théâtre durent +commencer à l'occuper, vers 1624, à voir les choses en gros, d'un peu +loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands +noms de poëtes, aujourd'hui fort inégalement célèbres, lui apparurent +avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Théophile. Ronsard, +mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renommée immense, +et représentant la poésie du siècle expiré; Malherbe vivant, mais déjà +vieux, ouvrant la poésie du nouveau siècle, et placé à côté de Ronsard +par ceux qui ne regardaient pas de si près aux détails des querelles +littéraires; Théophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'éclat +de ses débuts semblant promettre d'égaler ses devanciers dans un +prochain avenir. Quant au théâtre, il était occupé depuis vingt ans par +un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait même +pas ses pièces sur l'affiche, tant il était notoirement le _poëte +dramatique_ par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai; +Théophile, par sa tragédie de _Pyrame et Thisbé_, y avait déjà porté +coup; Mairet, Rotrou, Scudery, étaient près d'arriver à la scène. Mais +toutes ces réputations à peine naissantes, qui faisaient l'entretien +précieux des ruelles à la mode, cette foule de beaux esprits de second +et de troisième ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous +de Maynard et de Racan, étaient perdus pour le jeune Corneille, qui +vivait à Rouen, et de là n'entendait que les grands éclats de la rumeur +publique. Ronsard, Malherbe, Théophile et Hardy, composaient donc à peu +près sa littérature moderne. Élevé d'ailleurs au collége des jésuites, +il y avait puisé une connaissance suffisante de l'antiquité; mais les +études du barreau, auquel on le destinait, et qui le menèrent jusqu'à sa +vingt et unième année, en 1627, durent retarder le développement de ses +goûts poétiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici +l'anecdote invraisemblable racontée par Fontenelle, et surtout sa +conclusion spirituellement ridicule, que c'est à cet amour qu'on doit +le grand Corneille, il est certain, de l'aveu même de notre auteur, que +cette première passion lui donna l'éveil et lui apprit à rimer. Il ne +nous semble même pas impossible que quelque circonstance particulière +de son aventure l'ait excité à composer _Mélite_, quoiqu'on ait peine à +voir quel rôle il y pourrait jouer. L'objet de sa passion était, à ce +qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en +épousant un maître des comptes de cette ville. Parfaitement belle et +spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne paraît pas +qu'elle ait jamais répondu à son amour respectueux autrement que par une +indulgente amitié. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois; +mais le génie croissant du poëte se contenait mal dans les madrigaux, +les sonnets et les pièces galantes par lesquels il avait commencé. Il +s'y trouvait _en prison_, et sentait que _pour produire il avait besoin +de la clef des champs. Cent vers lui coûtaient moins_, disait-il, _que +deux mots de chanson_. Le théâtre le tentait; les conseils de sa dame +contribuèrent sans doute à l'y encourager. Il fit _Mélite_, qu'il envoya +au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva _une assez jolie farce_, +et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en +1629, pour assister au succès de sa pièce. + +Le fait principal de ces premières années de la vie de Corneille est +sans contredit sa passion, et le caractère original de l'homme s'y +révèle déjà. Simple, candide, embarrassé et timide en paroles; assez +gauche, mais fort sincère et respectueux en amour, Corneille adore +une femme auprès de laquelle il échoue, et qui, après lui avoir donné +quelque espoir, en épouse un autre. Il nous parle lui-même d'un malheur +qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succès ne +l'aigrit pas contre sa _belle inhumaine_, comme il l'appelle: + + Je me trouve toujours en état de l'aimer; + Je me sens tout ému quand je l'entends nommer; + . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . + Et, toute mon amour en elle consommée, + Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée. + Aussi n'aimé-je rien; et nul objet vainqueur + N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur. + +Ce n'est que quinze ans après, que ce triste et doux souvenir, gardien +de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'épouser +une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de ménage, +dont nul écart ne le distraira au milieu des licences du monde comique +auquel il se trouve forcément mêlé. Je ne sais si je m'abuse, mais je +crois déjà voir en cette nature sensible, résignée et sobre, une naïveté +attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse +gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le +vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus à y voir ou, si l'on +veut, à y rêver tout cela, que j'aperçois le génie là-dessous, et qu'il +s'agit du grand Corneille[15]. + +[Note 15: On ne s'avise guère d'aller chercher dans les poésies +diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de +_Marie Stuart_, sait réciter et faire valoir à merveille. On y surprend +le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et +grondeur: + + STANCES. + + Marquise, si mon visage + A quelques traits un peu vieux, + Souvenez-vous qu'à mon âge + Vous ne vaudrez guère mieux. + + Le temps aux plus belles choses + Se plaît à faire un affront, + Et saura faner vos roses + Comme il a ridé mon front. + + Le même cours des planètes + Règle nos jours et nos nuits: + On m'a vu ce que vous êtes, + Vous serez ce que je suis. + + Cependant j'ai quelques charmes + Qui sont assez éclatants + Pour n'avoir pas trop d'alarmes + De ces ravages du temps. + + Vous en avez qu'on adore; + Mais ceux que vous méprisez + Pourroient bien durer encore + Quand ceux-là seront usés. + + Ils pourroient sauver la gloire + Des yeux qui me semblent doux, + Et dans mille ans faire croire + Ce qu'il me plaira de vous. + + Chez cette race nouvelle + Où j'aurai quelque crédit + Vous ne passerez pour belle + Qu'autant que je l'aurai dit. + + Pensez-y, belle marquise, + Quoiqu'un grison fasse effroi, + Il vaut bien qu'on le courtise, + Quand il est fait comme moi. + +Que dites-vous de ce ton? comme il est héroïque encore! Malherbe seul +et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diègue, s'il avait +affaire à une coquette, ne parlerait pas autrement.] + +Depuis 1620, époque où Corneille vint pour la première fois à Paris, +jusqu'en 1636, où il fit représenter _le Cid_, il acheva réellement son +éducation littéraire, qui n'avait été qu'ébauchée en province. Il se mit +en relation avec les beaux esprits et les poëtes du temps, surtout avec +ceux de son âge, Mairet, Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait +ignoré jusque-là, que Ronsard était un peu passé de mode, et que +Malherbe, mort depuis un an, l'avait détrôné dans l'opinion; que +Théophile, mort aussi, ne laissait qu'une mémoire équivoque et avait +déçu les espérances, que le théâtre s'ennoblissait et s'épurait par +les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en était plus à beaucoup près +l'unique soutien, et qu'à son grand déplaisir une troupe de jeunes +rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son héritage. +Corneille apprit surtout qu'il y avait des règles dont il ne s'était +pas douté à Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles à Paris: de +rester durant les cinq actes au même lieu ou d'en sortir, d'être ou +de n'être pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les +réguliers faisaient à ce sujet la guerre aux déréglés et aux ignorants. +Mairet tenait pour; Claveret se déclarait contre: Rotrou s'en souciait +peu; Scudery en discourait emphatiquement. Dans les diverses pièces +qu'il composa en cet espace de cinq années, Corneille s'attacha à +connaître à fond les habitudes du théâtre et à consulter le goût du +public; nous n'essaierons pas de le suivre dans ces tâtonnements. Il +fut vite agréé de la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se +l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le chérissaient et +l'exaltaient à l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une +de ces amitiés si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalité +ne put jamais refroidir. Moins âgé que Corneille, Rotrou l'avait +pourtant précédé au théâtre, et, au début, l'avait aidé de quelques +conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner à +son jeune ami le nom touchant de _père_; et certes s'il nous fallait +indiquer, dans cette période de sa vie, le trait le plus caractéristique +de son génie et de son âme, nous dirions que ce fut cette amitié +tendrement filiale pour l'honnête Rotrou, comme, dans la période +précédente, ç'avait été son pur et respectueux amour pour la femme dont +nous avons parlé. Il y avait là-dedans, selon nous, plus de présage de +grandeur sublime que dans _Mélite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du +Palais, la Suivante, la Place Royale, l'Illusion,_ et pour le moins +autant que dans _Médée_. + +Cependant Corneille faisait de fréquentes excursions à Rouen. Dans +l'un de ces voyages, il visita un M. de Châlons, ancien secrétaire des +commandements de la reine-mère, qui s'y était retiré dans sa vieillesse: +«Monsieur, lui dit le vieillard après les premières félicitations, le +genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire +passagère. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traités +dans notre goût par des mains comme les vôtres, produiraient de grands +effets. Apprenez leur langue, elle est aisée; je m'offre de vous montrer +ce que j'en sais, et, jusqu'à ce que vous soyez en état de lire par +vous-même, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro.» Ce +fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et dès qu'il +eut mis le pied sur cette noble poésie d'Espagne, il s'y sentit à l'aise +comme en une patrie. Génie loyal, plein d'honneur et de moralité, +marchant la tête haute, il devait se prendre d'une affection soudaine +et profonde pour les héros chevaleresques de cette brave nation. Son +impétueuse chaleur de coeur, sa sincérité d'enfant, son dévouement +inviolable en amitié, sa mélancolique résignation en amour, sa religion +du devoir, son caractère tout en dehors, naïvement grave et sentencieux, +beau de fierté et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre +espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en +rendre compte, au goût de sa nation et de son siècle, et s'y créa une +originalité unique au milieu de toutes les imitations banales qu'on en +faisait autour de lui. Ici, plus de tâtonnements ni de marche lentement +progressive, comme dans ses précédentes comédies. Aveugle et rapide en +son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux, +au pathétique, comme à des choses familières, et les produit en +un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui +n'appartient qu'à lui[16]. Au sortir de la première représentation du +_Cid_, notre théâtre est véritablement fondé; la France possède tout +entier le grand Corneille; et le poëte triomphant, qui, à l'exemple de +ses héros, parle hautement de lui-même comme il en pense, a droit de +s'écrier, sans peur de démenti, aux applaudissements de ses admirateurs +et au désespoir de ses envieux: + + Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. + Pour me faire admirer je ne fais point de ligue; + J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue; + Et mon ambition, pour faire un peu de bruit, + Ne les va point quêter de réduit en réduit. + Mon travail, sans appui, monte sur le théâtre; + Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre. + Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments, + J'arrache quelquefois des applaudissements; + Là, content du succès que le mérite donne, + Par d'illustres avis je n'éblouis personne. + Je satisfais ensemble et peuple et courtisans, + Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans; + Par leur seule beauté ma plume est estimée; + Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée, + Et pense toutefois n'avoir point de rival + A qui je fasse tort en le traitant d'égal[17]. + +[Note 16: J'insiste sur le style; le fond du _Cid_ est tout pris +à l'espagnol. M. Fauriel, dans une leçon, comparant les deux _Cids,_ +remarquait, comme différence, l'abrégé fréquent, rapide, que Corneille +avait fait des scènes plus développées de l'original: «Chez Corneille, +ajoutait-il, on dirait que tous les personnages _travaillent à l'heure_, +tant ils sont pressés de faire le plus de choses dans le moins de +temps!» Corneille sentait son public français.] + +[Note 17: Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse: + + Nous nous aimons un peu, c'est notre faible à tous. + Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous? + +Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.] + + +L'éclatant succès du _Cid_ et l'orgueil bien légitime qu'en ressentit et +qu'en témoigna Corneille soulevèrent contre lui tous ses rivaux de +la veille et tous les auteurs de tragédies, depuis Claveret jusqu'à +Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les détails de cette +querelle, qui est un des endroits les mieux éclaircis de notre histoire +littéraire. L'effet que produisit sur le poëte ce déchaînement de la +critique fut tel qu'on peut le conclure d'après le caractère de son +talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, était un génie pur, +instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque dénué des +qualités moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le +poëte le don supérieur et divin. Il n'était ni adroit, ni habile aux +détails, avait le jugement peu délicat, le goût peu sûr, le tact assez +obtus, et se rendait mal compte de ses procédés d'artiste; il se piquait +pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son génie +et son bon sens, il n'y avait rien ou à peu près, et ce bon sens, qui ne +manquait ni de subtilité ni de dialectique, devait faire mille efforts, +surtout s'il y était provoqué, pour se guinder jusqu'à ce génie, pour +l'embrasser, le comprendre et le régenter. Si Corneille était venu plus +tôt, avant l'Académie et Richelieu, à la place d'Alexandre Hardy par +exemple, sans doute il n'eût été exempt ni de chutes, ni d'écarts, ni de +méprises; peut-être même trouverait-on chez lui bien d'autres énormités +que celles dont notre goût se révolte en quelques-uns de ses plus +mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent été uniquement +selon la nature et la pente de son génie; et quand il se serait relevé, +quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s'y serait +précipité comme en sa région propre, il n'y eût pas traîné après lui +le bagage des règles, mille scrupules lourds et puérils, mille petits +empêchements à un plus large et vaste essor. La querelle du _Cid_, en +l'arrêtant dès son premier pas, en le forçant de revenir sur lui-même +et de confronter son oeuvre avec les règles, lui dérangea pour l'avenir +cette croissance prolongée et pleine de hasards, cette sorte de +végétation sourde et puissante à laquelle la nature semblait l'avoir +destiné. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la +critique; mais il réfléchit beaucoup intérieurement aux règles et +préceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par +y croire. Les dégoûts qui suivirent pour lui le triomphe du _Cid_ le +ramenèrent à Rouen dans sa famille, d'où il ne sortit de nouveau qu'en +1639, _Horace_ et _Cinna_ en main. Quitter l'Espagne dès l'instant qu'il +y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du +_Cid_, et renoncer de gaieté de coeur à tant de héros magnanimes qui +lui tendaient les bras, mais tourner à côté et s'attaquer à une _Rome +castillane_, sur la foi de Lucain et de Sénèque, ces Espagnols, +bourgeois sous Néron, c'était pour Corneille ne pas profiter de tous +ses avantages et mal interpréter la voix de son génie au moment où elle +venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins +les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries +amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on prêtait à ces vieux +républicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scène, +d'appliquer les maximes d'état et tout ce jargon politique et +diplomatique qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naudé, et auquel +Richelieu avait donné cours. Corneille se laissa probablement séduire +à ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur même il +sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers +succès qui marquèrent sa carrière durant ses quinze plus belles années. +_Polyeucte, Pompée, le Menteur, Rodogune, Héraclius, Don Sanche_ et +_Nicomède_ en sont les signes durables. Il rentra dans l'imitation +espagnole par _le Menteur_, comédie dont il faut admirer bien moins le +comique (Corneille n'y entendait rien) que l'_imbroglio_, le mouvement +et la fantaisie; il rentra encore dans le génie castillan par +_Héraclius_, surtout par _Nicomède_ et _Don Sanche_, ces deux admirables +créations, uniques sur notre théâtre, et qui, venues en pleine Fronde, +et par leur singulier mélange d'héroïsme romanesque et d'ironie +familière, soulevaient mille allusions malignes ou généreuses, et +arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu après ces +triomphes, qu'en 1653, affligé du mauvais succès de _Pertharite_, et +touché peut-être de sentiments et de remords chrétiens, Corneille +résolut de renoncer au théâtre. Il avait quarante-sept ans; il venait +de traduire en vers les premiers chapitres de l'_Imitation de +Jésus-Christ_, et voulait consacrer désormais son reste de verve à des +sujets pieux. + +Corneille s'était marié dès 1640; et, malgré ses fréquents voyages à +Paris, il vivait habituellement à Rouen en famille. Son frère Thomas +et lui avaient épousé les deux soeurs, et logeaient dans deux maisons +contiguës. Tous deux soignaient leur mère veuve. Pierre avait six +enfants; et comme alors les pièces de théâtre rapportaient plus aux +comédiens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'était pas sur les lieux +pour surveiller ses intérêts, il gagnait à peine de quoi soutenir sa +nombreuse famille. Sa nomination à l'Académie française n'est que de +1647. Il avait promis, avant d'être nommé, de s'arranger de manière à +passer à Paris la plus grande partie de l'année; mais il ne paraît pas +qu'il l'ait fait. Il ne vint s'établir dans la capitale qu'en 1662, et +jusque-là il ne retira guère les avantages que procure aux académiciens +l'assiduité aux séances. Les moeurs littéraires du temps ne +ressemblaient pas aux nôtres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule +d'implorer et de recevoir les libéralités des princes et seigneurs. +Corneille, en tête d'_Horace_, dit qu'_il a l'honneur d'être à Son +Éminence_; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Académie avait +_l'honneur d'être à M. le Chancelier_; c'est ainsi qu'Attale dit à la +reine Laodice, en parlant de Nicomède qu'il ne connaît pas: _Cet +homme est-il à vous?_ Les gentilshommes alors se vantaient d'être les +_domestiques_ d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mène à +expliquer et à excuser dans notre illustre poëte ces singulières +dédicaces à Richelieu, à Montauron, à Mazarin, à Fouquet, qui ont si +mal à propos scandalisé Voltaire, et que M. Taschereau a réduites +fort judicieusement à leur véritable valeur. Vers la même époque, en +Angleterre, les auteurs n'étaient pas en condition meilleure et on +trouve là-dessus de curieux détails dans les _Vies des poëtes_ par +Johnson et les Mémoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de +Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre où +le célèbre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de +compliments que d'écus. Ces moeurs subsistaient encore du temps de +Corneille; et quand même elles auraient commencé à passer d'usage, sa +pauvreté et ses charges de famille l'eussent empêché de s'en affranchir. +Sans doute il en souffrait par moments, et il déplore lui-même quelque +part _ce je ne sais quoi d'abaissement secret_, auquel un noble coeur a +peine à descendre; mais, chez lui, la nécessité était plus forte que les +délicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de son sublime et de +son pathétique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les +relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial; son +discours de réception à l'Académie, par exemple, est un chef-d'oeuvre de +mauvais goût, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut +juger de la sorte sa dédicace à Montauron, la plus attaquée de toutes, +et ridicule même lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure +et de convenance; il insista lourdement là où il devait glisser; lui, +pareil au fond à ses héros, entier par l'âme, mais brisé par le sort, il +se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble +front. Qu'y faire? Il y avait en lui, mêlée à l'inflexible nature du +vieil _Horace_, quelque partie de la nature débonnaire de _Pertharite_ +et de _Prusias_; lui aussi, il se fût écrié en certains moments, et sans +songer à la plaisanterie: + + Ah! ne me brouillez pas avec _le Cardinal_! + +On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en +blâmer. + +Corneille s'était imaginé, en 1653, qu'il renonçait à la scène. Pure +illusion! Cette retraite, si elle avait été possible, aurait sans doute +mieux valu pour son repos, et peut-être aussi pour sa gloire; mais il +n'avait pas un de ces tempéraments poétiques qui s'imposent à volonté +une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc +d'un encouragement et d'une libéralité de Fouquet, pour le rentraîner +sur la scène où il demeura vingt années encore, jusqu'en 1674, déclinant +de jour en jour au milieu de mécomptes sans nombre et de cruelles +amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous +arrêterons pour résumer les principaux traits de son génie et de son +oeuvre. + +La forme dramatique de Corneille n'a point la liberté de fantaisie que +se sont donnée Lope de Vega et Shakspeare, ni la sévérité exactement +régulière à laquelle Racine s'est assujetti. S'il avait osé, s'il était +venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort +peu soucié de graduer et d'étager ses actes, de lier ses scènes, de +concentrer ses effets sur un même point de l'espace et de la durée; il +aurait procédé au hasard, brouillant et débrouillant les fils de son +intrigue, changeant de lieu selon sa commodité, s'attardant en chemin, +et poussant devant lui ses personnages pêle-mêle jusqu'au mariage ou à +la mort. Au milieu de cette confusion se seraient détachées çà et là de +belles scènes, d'admirables groupes; car Corneille entend fort bien +le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses +personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement +par une parole mâle et brève, les contraste par des reparties tranchées, +et présente à l'oeil du spectateur des masses d'une savante structure. +Mais il n'avait pas le génie assez artiste pour étendre au drame entier +cette configuration concentrique qu'il a réalisée par places; et, +d'autre part, sa fantaisie n'était pas assez libre et alerte pour se +créer une forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non moins +réelle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans +quelques pièces de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans +Calderon. Ajoutez à ces imperfections naturelles l'influence d'une +poétique superficielle et méticuleuse, dont Corneille s'inquiétait +outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche, +d'indécis et d'incomplètement calculé dans l'ordonnance de ses +tragédies. Ses _Discours_ et ses _Examens_ nous donnent sur ce sujet +mille détails, où se révèlent les coins les plus cachés de l'esprit +du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unité de lieu le +tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: _Oh! que vous me gênez!_ +et avec quel soin il cherche à la réconcilier avec la _bienséance_. Il +n'y parvient pas toujours. _Pauline vient jusque dans une antichambre +pour trouver Sévère dont elle devrait attendre la visite dans son +cabinet._ Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général +d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui +jusqu'au sein d'une ville où celui-ci est le maître; _mais il était +impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette +échappée._ Quand il y avait pourtant nécessité absolue que l'action +se passât en deux lieux différents, voici l'expédient qu'imaginait +Corneille pour éluder la règle: «C'étoit que ces deux lieux n'eussent +point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais +nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris, +comme Paris, Rome; Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit à tromper +l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, +ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique, +dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur +à l'action qu'ils voient représenter.» Il se félicite presque comme +un enfant de la complexité d'_Héraclius_, et que _ce poëme soit si +embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention._ Ce qu'il nous fait +surtout remarquer dans _Othon_, _c'est qu'on n'a point encore vu de +pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun._ + +Les personnages de Corneille sont grands, généreux, vaillants, tout en +dehors, hauts de tête et nobles de coeur. Nourris la plupart dans +une discipline austère, ils ont sans cesse à la bouche des maximes +auxquelles ils rangent leur vie; et comme ils ne s'en écartent jamais, +on n'a pas de peine à les saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est +presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caractères +humains en cette vie. La moralité de ses héros est sans tache: comme +pères, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les +honore; aux endroits pathétiques, ils ont des accents sublimes qui +enlèvent et font pleurer; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois +une teinte de ridicule: ainsi don Sanche dans _le Cid_, ainsi Prusias et +Pertharite. Ses tyrans et ses marâtres sont tout d'une pièce comme ses +héros, méchants d'un bout à l'autre; et encore, à l'aspect d'une belle +action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner +subitement à la vertu: tels Grimoald et Arsinoé. Les hommes de +Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent sur +l'étiquette; ils raisonnent longuement et ergotent à haute voix avec +eux-mêmes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompée +et autres ont dû étudier la dialectique à Salamanque, et lire Aristote +d'après les Arabes. Ses héroïnes, ses _adorables furies_, se ressemblent +presque toutes: leur amour est subtil, combiné, alambiqué, et sort plus +de la tête que du coeur. On sent que Corneille connaissait peu les +femmes. Il a pourtant réussi à exprimer dans Chimène et dans Pauline +cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-même avait pratiquée en +sa jeunesse. Chose singulière! depuis sa rentrée au théâtre en 1659, +et dans les pièces nombreuses de sa décadence, _Attila, Bérénice, +Pulchérie, Suréna_, Corneille eut la manie de mêler l'amour à tout, +comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succès de Quinault et de +Racine l'entraînassent sur ce terrain, et qu'il voulût en remontrer à +ces _doucereux_, comme il les appelait. Il avait fini par se figurer +qu'il avait été en son temps bien autrement galant et amoureux que ces +jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la +tête comme un vieux berger. + +Le style de Corneille est le mérite par où il excelle à mon gré. +Voltaire, dans son commentaire, a montré sur ce point comme sur d'autres +une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies +origines de notre langue. Il reproche à tout moment à son auteur de +n'avoir ni grâce, ni élégance, ni clarté: il mesure, plume en main, +la hauteur des métaphores, et quand elles dépassent, il les trouve +gigantesques. Il retourne et déguise en prose ces phrases altières et +sonores qui vont si bien à l'allure des héros, et il se demande si c'est +là écrire et parler _français_. Il appelle grossièrement _solécisme_ ce +qu'il devrait qualifier d'_idiotisme_, et qui manque si complètement à +la langue étroite, symétrique, écourtée, et à _la française_, du XVIIIe +siècle. On se souvient des magnifiques vers de l'_Épître à Ariste_, dans +lesquels Corneille se glorifie lui-même après le triomphe du _Cid_: + + Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit. + +Voltaire a osé dire de cette belle épître: «Elle paraît écrite +entièrement dans le style de Régnier, sans grâce, sans finesse, sans +élégance, sans imagination; mais on y voit de la facilité et de la +naïveté.» Prusias, en parlant de son fils Nicomède que les victoires ont +exalté, s'écrie: + + Il ne veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes + Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes. + +Voltaire met en note: «_Des têtes au-dessus des bras_, il n'était +plus permis d'écrire ainsi en 1657.» Il serait certes piquant de lire +quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentées Voltaire. Pour nous, +le style de Corneille nous semble avec ses négligences une des plus +grandes manières du siècle qui eut Molière et Bossuet. La touche du +poëte est rude, sévère et vigoureuse. Je le comparerais volontiers à +un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'héroïques +portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, pétrissant +ainsi son oeuvre, lui donne un suprême caractère de vie avec mille +accidents heurtés qui l'accompagnent et l'achèvent; mais cela est +incorrect, cela n'est pas lisse ni _propre_, comme on dit. Il y a peu de +peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutôt +qu'éclatant; il tourne volontiers à l'abstrait, et l'imagination y +cède à la pensée et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes +d'état, aux géomètres, aux militaires, à ceux qui goûtent les styles de +Démosthène, de Pascal et de César. + +En somme, Corneille, génie pur, incomplet, avec ses hautes parties et +ses défauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes +et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure +seulement à leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu +touffus; une sève abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni +ombrage, ni fleurs. Ils feuillissent tard, se dépouillent tôt, et vivent +longtemps à demi dépouillés. Même après que leur front chauve a livré +ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par +endroits des rameaux perdus et de vertes poussées. Quand ils vont +mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gémissements à ce +tronc chargé d'armures, auquel Lucain a comparé le grand Pompée. + +Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses +ruineuses, sillonnées et chenues, qui tombent pièce à pièce et dont le +coeur est long à mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son âme +au théâtre. Hors de là il valait peu: brusque, lourd, taciturne et +mélancolique, son grand front ridé ne s'illuminait, son oeil terne et +voilé n'étincelait, sa voix sèche et sans grâce ne prenait de l'accent, +que lorsqu'il parlait du théâtre, et surtout du sien. Il ne savait pas +causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guère MM. de La +Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sévigné que pour leur lire ses +pièces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les +succès de ses jeunes rivaux l'importunaient; il s'en montrait affligé +et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlète. Quand +Racine eut parodié par la bouche de l'_Intimé_ ce vers du _Cid_: + + Ses rides sur son front ont gravé ses exploits, + +Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'écria naïvement: «Ne +tient-il donc qu'à un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les +vers des gens?» Une fois il s'adresse à Louis XIV qui a fait représenter +à Versailles _Sertorius, Oedipe_ et _Rodogune_; il implore la même +faveur pour _Othon, Pulchérie, Suréna_, et croit qu'un seul regard du +maître les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accusé +de démence et lisant _Oedipe_ pour réponse; puis il ajoute: + + Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres + Font encor quelque peine aux modernes illustres, + + S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner, + Je n'aurai pas longtemps à les importuner. + Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre: + C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre; + Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir, + Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir. + +Une autre fois, il disait à Chevreau: «J'ai pris congé du théâtre, et ma +poésie s'en est allée avec mes dents.» Corneille avait perdu deux de ses +enfants, deux fils, et sa pauvreté avait peine à produire les autres. Un +retard dans le payement de sa pension le laissa presque en détresse +à son lit de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand +vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, rue +d'Argenteuil, où il logeait. Charlotte Corday était arrière-petite-fille +d'une des filles de Pierre Corneille[18]. + +[Note 18: D'autres font d'elle seulement une arrière-petite-nièce du +grand tragique; il y a des doutes et même il y a eu des procès sur +cette généalogie. J'ai suivi M. Taschereau.--Voir, comme développement +particulier sur Corneille et sur _Polyeucte_, mon _Port-Royal_, tome I, +liv. I, chap. VI.] + + + +LA FONTAINE + +Dans ces rapides essais, par lesquels nous tâchons de ramener +l'attention de nos lecteurs et la nôtre à des souvenirs pacifiques de +littérature et de poésie, nous ne nous sommes nullement imposé la loi, +comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le +faire croire, de mettre en avant à toute force des idées soi-disant +nouvelles, de contrarier sans relâche les opinions reçues, de réformer, +de casser les jugements consacrés, d'exhumer coup sur coup des +réputations et d'en démolir. En supposant qu'un tel rôle convînt jamais +à quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? Le nôtre +est plus simple: nous avons quelques principes d'art et de critique +littéraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et +à l'amiable, aux auteurs illustres des deux siècles précédents. +D'ailleurs, l'impression qu'une dernière et plus fraîche lecture a +laissée en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naïve que +possible, voilà surtout ce qui décide du ton et de la couleur de notre +causerie; voilà ce qui nous a poussé à la sévérité contre Jean-Baptiste, +à l'estime pour Boileau, à l'admiration pour madame de Sévigné, +Mathurin Régnier et d'autres encore; aujourd'hui, c'est le tour de +La Fontaine[19]. En revenant sur lui après tant de panégyristes et de +biographes, après les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous +condamnons à n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et à ne faire +au plus que retraduire à notre guise et motiver un peu différemment +parfois les mêmes conclusions de louanges, les mêmes hommages d'une +critique désarmée et pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dût la +forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semblé inutiles, ne serait-ce +que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur, +nous savons au besoin et par conviction nous ranger à la suite de nos +devanciers dans la carrière. + +[Note 19: Dans l'ordre premier où parurent successivement plusieurs +de ces articles en 1829, ceux de _J.-B. Rousseau_ et de _Régnier_ +avaient précédé en date celui de _La Fontaine_. Quant à l'article sur +_madame de Sévigné_, il appartient de droit à celui de nos volumes qui, +dans la présente collection, est particulièrement consacré aux femmes; +il en fait le début.] + +Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loué La Fontaine avec une +ingénieuse sagacité, ils l'ont beaucoup trop détaché de son siècle, qui +était bien moins connu d'eux que de nous. Le XVIIIe siècle, en effet, +n'a su naturellement de l'époque de Louis XIV que la partie qui s'est +continuée et qui a prévalu sous Louis XV. Il en a ignoré ou dédaigné +tout un autre côté, par lequel le dernier règne regardait les +précédents, côté qui certes n'est pas le moins original, et que +Saint-Simon nous dévoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Mémoires, qui +jusqu'ici ont été envisagés surtout comme ruinant le prestige glorieux +et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils bien plutôt +restituer à cette mémorable époque un caractère de grandeur et de +puissance qu'on ne soupçonnait pas, et devoir la réhabiliter hautement +dans l'opinion, par les endroits mêmes qui détruisent les préjugés d'une +admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos +jugements sur le siècle de Louis XIV, comme il en a été de nos diverses +façons de voir touchant les choses de la Grèce et du moyen âge. D'abord, +par exemple, on étudiait peu ou du moins on entendait mal le théâtre +grec; on l'admirait pour des qualités qu'il n'avait pas; puis, quand, +y jetant un coup d'oeil rapide, on s'est aperçu que ces qualités qu'on +estimait indispensables manquaient souvent, on l'a traité assez à la +légère: témoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'étudiant mieux, comme +a fait M. Villemain, on est revenu à l'admirer précisément pour n'avoir +pas ces qualités de fausse noblesse et de continuelle dignité qu'on +avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait été désappointé de +n'y pas trouver. C'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le +moyen âge, la chevalerie et le gothique. A l'âge d'or de fantaisie et +d'_opéra_ rêvé par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan[20], ont succédé +des études plus sévères, qui ont jeté quelque trouble dans le premier +arrangement romanesque; puis ces études, de plus en plus fortes et +intelligentes, ont rencontré au fond un âge non plus d'or, mais de fer, +et pourtant merveilleux encore: de simples prêtres et des moines plus +hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les +grands ossements et les armures énormes nous effraient; un art de granit +et de pierre, savant, délicat, aérien, majestueux et mystique. Ainsi la +monarchie de Louis XIV, d'abord admirée pour l'apparente et fastueuse +régularité qu'y afficha le monarque et que célébra Voltaire, puis trahie +dans son infirmité réelle par les Mémoires de Dangeau, de la princesse +Palatine, et rapetissée à dessein par Lemontey, nous reparaît chez +Saint-Simon vaste, encombrée et flottante, dans une confusion qui n'est +pas sans grandeur et sans beauté, avec tous les rouages de plus en plus +inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude +conserve de formes et de mouvements, même après que l'esprit et le sens +des choses ont disparu; déjà sujette au bon plaisir despotique, mais mal +disciplinée encore à l'étiquette suprême qui finira par triompher. Or, +ceci bien posé, il est aisé de rétablir en leur vraie place et de voir +en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite +ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme +du maître. Sans cette connaissance générale, on court risque de les +considérer trop à part, et comme des êtres étranges et accidentels. +C'est ce que les critiques du dernier siècle n'ont pas évité en parlant +de La Fontaine: ils l'ont trop isolé et chargé dans leurs portraits; ils +lui ont supposé une personnalité beaucoup plus entière qu'il n'était +besoin, eu égard à ses oeuvres, et l'ont imaginé _bonhomme_ et _fablier_ +outre mesure. Il leur était bien plus facile de s'expliquer Racine +et Boileau, qui appartiennent à la partie régulière et apparente de +l'époque, et en sont la plus pure expression Littéraire. + +[Note 20: Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la même ligne, +pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait +D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort légers.] + +Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement général de leur +siècle, n'en conservent pas moins une individualité profonde et +indélébile: Molière en est le plus éclatant exemple. Il en est d'autres +qui, sans aller dans le sens de ce mouvement général, et en montrant par +conséquent une certaine originalité propre, en ont moins pourtant qu'ils +ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans +la manière qui les distingue de leurs contemporains une grande part +d'imitation de l'âge précédent; et, dans ce frappant contraste qu'ils +nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnaître et +rabattre ce qui revient de droit à leurs devanciers. C'est parmi les +hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine: nous l'avons déjà dit +ailleurs[21], il a été, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des +poëtes du XVIe siècle. + +[Note 21: Voir à la fin de ce volume un article du _Globe_, 15 +septembre 1827, on cette idée sur La Fontaine est développée. J'en ai +aussi parlé en ce sens dans le _Tableau de la Poésie française au XVIe +siècle_.] + +Né, en 1621, à Château-Thierry en Champagne, il reçut une éducation fort +négligée, et donna de bonne heure des preuves de son extrême facilité à +se laisser aller dans la vie et à obéir aux impressions du moment. Un +chanoine de Soissons lui ayant prêté un jour quelques livres de piété, +le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'état ecclésiastique, +et entra au séminaire. Il ne tarda pas à en sortir; et son père, en le +mariant, lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts. Mais +La Fontaine, avec son caractère naturel d'oubliance et de paresse, +s'accoutuma insensiblement à vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni +femme. Il n'était pourtant pas encore poète, ou du moins il ignorait +qu'il le fût. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait +en quartier d'hiver à Château-Thierry lut un jour devant lui l'ode de +Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV: + + Que direz-vous, races futures, etc., + +et La Fontaine, dès ce moment, se crut appelé à composer des odes: il en +fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais un de ses parents, nommé +Pintrel, et son camarade de collége, Maucroix, le détournèrent de ce +genre et l'engagèrent à étudier les anciens. C'est aussi vers ce temps +qu'il dut se mettre à la lecture de Rabelais, de Marot, et des poëtes +du XVIe siècle, véritable fonds d'une bibliothèque de province à cette +époque. Il publia, en 1654, une traduction en vers de _l'Eunuque_ de +Térence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de +Fouquet, emmena le poëte à Paris pour le présenter au surintendant. + +Ce voyage et cette présentation décidèrent du sort de La Fontaine. +Fouquet le prit en amitié, se l'attacha, et lui fit une pension de mille +francs, à condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une pièce +de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pièces, avec +_le Songe de Vaux_, sont les premières productions originales que nous +ayons de La Fontaine: elles se rapportent tout à fait au goût d'alors, à +celui de Saint-Évremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de +Voiture, et le _je ne sais quoi_ de mollesse et de rêverie voluptueuse +qui n'appartient qu'à notre délicieux auteur, y perce bien déjà, mais y +est encore trop chargé de fadeurs et de bel esprit. Le poëte de Fouquet +fut accueilli, dès son début, comme un des ornements les plus délicats +de cette société polie et galante de Saint-Mandé et de Vaux. Il était +fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulièrement +dans un monde privé; sa conversation, abandonnée et naïve, +s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions +savaient fort bien s'arrêter à temps pour n'être qu'un charme de +plus: il était certainement moins _bonhomme_ en société que le grand +Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour +à tour ses hommages et ses voeux. Il en convenait agréablement; il s'en +vantait même parfois, et causait volontiers de lui-même et de ses goûts +avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement +sourire. L'intimité surtout avait mille grâces avec lui: il y portait +un tour affectueux et de bon ton familier; il s'y livrait en homme qui +oublie tout le reste, et en prenait au sérieux ou en déroulait avec +badinage les moindres caprices. Son goût déclaré pour le beau sexe ne +rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient +bien. La Fontaine, en effet, comme Regnier son prédécesseur, aimait +avant tout _les amours faciles et de peu de défense_. Tandis qu'il +adressait à genoux, aux _Iris_, aux _Climènes_ et aux déesses, de +respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru +lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins +mystiques qui l'aidaient à prendre son martyre en patience. Parmi ses +bonnes fortunes à son arrivée dans la capitale, on cite la célèbre +Claudine, troisième femme de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante; +Colletet épousait toujours ses servantes. Notre poëte visitait souvent +le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et +courtisait Claudine tout en devisant, à souper, des auteurs du XVIe +siècle avec le mari, qui put lui donner là-dessus d'utiles conseils et +lui révéler des richesses dont il profita. Pendant les six premières +années de son séjour à Paris, et jusqu'à la chute de Fouquet, La +Fontaine produisit peu; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette +vie d'enchantement et de fête, aux délices d'une société choisie qui +goûtait son commerce ingénieux et appréciait ses galantes bagatelles; +mais ce songe s'évanouit par la captivité de l'enchanteur. Sur ces +entrefaites, la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin, ayant demandé au +poëte des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier +recueil des Contes parut en 1664: La Fontaine avait quarante-trois ans. +On a cherché à expliquer un début si tardif dans un génie si facile, et +certains critiques sont allés jusqu'à attribuer ce long silence à des +études _secrètes_, à une éducation laborieuse et prolongée. En vérité, +bien que La Fontaine n'ait pas cessé d'essayer et de cultiver à ses +moments de loisir son talent, depuis le jour où l'ode de Malherbe le lui +révéla, j'aime beaucoup mieux croire à sa paresse, à son sommeil, à +ses distractions, à tout ce qu'on voudra de naïf et d'oublieux en lui, +qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamné. Génie +instinctif, insouciant, volage et toujours livré au courant des +circonstances, on n'a qu'à rapprocher quelques traits de sa vie pour +le connaître et le comprendre. Au sortir du collège, un chanoine de +Soissons lui prête des livres pieux, et le voilà au séminaire; un +officier lui lit une ode de Malherbe, et le voilà poëte; Pintrel et +Maucroix lui conseillent l'antiquité, et le voilà qui rêve Quintilien et +raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et +ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur; +un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poëme +du _Quinquina_ pour madame de Bouillon encore, un opéra de _Daphné_ pour +Lulli, _la Captivité de saint Malc_ à la requête de MM. de Port-Royal; +ou bien ce seront des lettres, de longues lettres négligées et +fleuries, mêlées de vers et de prose, à sa femme, à M. de Maucroix, à +Saint-Évremond, aux Conti, aux Vendôme, à tous ceux enfin qui lui en +demanderont. La Fontaine dépensait son génie, comme son temps, comme sa +fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'à l'âge +de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les +occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin +d'être surmontée par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut +rencontré le genre qui lui convenait le mieux, celui du _conte_ et de +la _fable_, il était tout simple qu'il s'y adonnât avec une sorte +d'effusion, et qu'il y revînt de lui-même à plusieurs reprises, par +penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se méprenait un +peu sur lui-même; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur, +et sa poétique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et +Racine lui achevèrent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses +oeuvres. Mais cette légère inconséquence, qui lui est commune avec +d'autres grands esprits naïfs de son temps, n'a pas lieu d'étonner chez +lui, et elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur +la nature facile et accommodante de son génie. Un célèbre poëte de nos +jours, qu'on a souvent comparé à La Fontaine pour sa bonhomie aiguisée +de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'être créateur inimitable +dans un genre qu'on croyait usé, le même poëte populaire qui, dans ce +moment d'émotion politique, est rendu, après une trop longue captivité, +a ses amis et à la France, Béranger, n'a commencé aussi que vers +quarante ans à concevoir et à composer ses immortelles chansons. Mais, +pour lui, les causes du retard nous semblent différentes, et les jours +du silence ont été tout autrement employés. Jeté jeune et sans éducation +régulière au milieu d'une littérature compassée et d'une poésie sans +âme, il a dû hésiter longtemps, s'essayer en secret, se décourager +maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et, +en un mot, brûler bien des vers avant d'entrer en plein dans le genre +unique que les circonstances ouvrirent à son coeur de citoyen. Béranger, +comme tous les grands poëtes de ce temps, même les plus instinctifs, +a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait: un art +délicat et savant se cache sous ses rêveries les plus épicuriennes, sous +ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit à lui! mais cela +n'était ni du temps ni du génie de La Fontaine. + +Ce qu'est La Fontaine dans le _conte_, tout le monde le sait; ce qu'il +est dans la _fable_, on le sait aussi, on le sent; mais il est moins +aisé de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont trompés; ils +ont mis en action, selon le précepte, des animaux, des arbres, des +hommes, ont caché un sens fin, une morale saine sous ces petits drames, +et se sont étonnés ensuite d'être jugés si inférieurs à leur illustre +devancier: c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte +les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidité, se tient +davantage à son petit récit, et n'est pas encore tout à fait à l'aise +dans cette forme qui s'adaptait moins immédiatement à son esprit que +l'élégie ou le conte. Lorsque le second recueil parut, contenant +cinq livres, depuis le sixième jusqu'au onzième inclusivement, les +contemporains se récrièrent comme ils font toujours, et le mirent fort +au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au +complet la fable, telle que l'a inventée La Fontaine. Il avait fini +évidemment par y voir surtout un cadre commode à pensées, à sentiments, +à causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours +l'essentiel comme auparavant; la moralité de quatrain y vient au bout +par un reste d'habitude; mais la fable, plus libre en son cours, tourne +et dérive, tantôt à l'élégie et à l'idylle, tantôt à l'épître et au +conte: c'est une anecdote, une conversation, une lecture, élevées à la +poésie, un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte +rêveuse. La Fontaine est notre seul grand poëte personnel et rêveur +avant André Chénier. Il se met volontiers dans ses vers, et nous +entretient de lui, de son âme, de ses caprices et de ses faiblesses. Son +accent respire d'ordinaire la malice, la gaieté, et le conteur grivois +nous rit du coin de l'oeil, en branlant la tête. Mais souvent aussi il +a des tons qui viennent du coeur et une tendresse mélancolique qui le +rapproche des poëtes de notre âge. Ceux du XVIe siècle avaient bien +eu déjà quelque avant-goût de rêverie; mais elle manquait chez eux +d'inspiration individuelle, et ressemblait trop à un lieu-commun +uniforme, d'après Pétrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un +caractère primitif d'expression vive et discrète; il la débarrassa de +tout ce qu'elle pouvait avoir contracté de banal ou de sensuel; Platon, +par ce côté, lui fut bon à quelque chose comme il l'avait été à +Pétrarque; et quand le poëte s'écrie dans une de ses fables délicieuses: + + Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête? + Ai-je passé le temps d'aimer? + +ce mot _charme_, ainsi employé en un sens indéfini et tout métaphysique, +marque en poésie française un progrès nouveau qu'ont relevé et poursuivi +plus tard André Chénier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la +solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers +du XVIe siècle l'avantage d'avoir donné à ses tableaux des couleurs +fidèles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces +plaines immenses de blés où se promène de grand matin le maître, et où +l'allouette cache son nid; ces bruyères et ces buissons où fourmille +tout un petit monde; ces jolies garennes, dont les hôtes étourdis font +la cour à l'aurore dans la rosée et parfument de thym leur banquet, +c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais +les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers; +La Fontaine avait bien observé ces pays, sinon en maître des +eaux-et-forêts, du moins en poëte; il y était né, il y avait vécu +longtemps, et, même après qu'il se fut fixé dans la capitale, il +retournait chaque année vers l'automne à Château-Thierry, pour y visiter +son bien et le vendre en détail; car _Jean_, comme on sait, _mangeait le +fonds avec le revenu._ + +Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipé et que la mort soudaine +de Madame l'eut privé de la charge de gentilhomme qu'il remplissait +auprès d'elle, madame de La Sablière le recueillit dans sa maison et l'y +soigna pendant plus de vingt ans. Abandonné dans ses moeurs, perdu de +fortune, n'ayant plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son +talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les +auspices d'une femme aimable, au sein d'une société spirituelle et de +bon goût, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le +prix de ce bienfait; et cette inviolable amitié, familière à la fois +et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments +naturels qu'il réussit le mieux à exprimer. Aux pieds de madame de +La Sablière et des autres femmes distinguées qu'il célébrait en les +respectant, sa muse, parfois souillée, reprenait une sorte de pureté +et de fraîcheur, que ses goûts un peu vulgaires, et de moins en moins +scrupuleux avec l'âge, ne tendaient que trop à affaiblir. Sa vie, ainsi +ordonnée dans son désordre, devint double, et il en fit deux parts: +l'une, élégante, animée, spirituelle, au grand jour, bercée entre les +jeux de la poésie, et les illusions du coeur; l'autre, obscure et +honteuse, il faut le dire, et livrée à ces égarements prolongés des sens +que la jeunesse embellit du nom de volupté, mais qui sont comme un vice +au front du vieillard. Madame de La Sablière elle-même, qui reprenait La +Fontaine, n'avait pas été toujours exempte de passions humaines et de +faiblesses selon le monde; mais lorsque l'infidélité du marquis de La +Fare lui eut laissé le coeur libre et vide, elle sentit que nul autre +que Dieu ne pouvait désormais le remplir, et elle consacra ses dernières +années aux pratiques les plus actives de la charité chrétienne. Cette +conversion, aussi sincère qu'éclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine +en fut touché comme d'un exemple à suivre; sa fragilité et d'autres +liaisons qu'il contracta vers cette époque le détournèrent, et ce ne fut +que dix ans après, quand la mort de madame de La Sablière lui eut donné +un second et solennel avertissement, que cette bonne pensée germa en lui +pour n'en plus sortir. Mais, dès 1684, nous avons de lui un admirable +_Discours en vers_, qu'il lut le jour de sa réception à l'Académie +française, et dans lequel, s'adressant à sa bienfaitrice, il lui expose +avec candeur l'état de son âme: + + Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre, + J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens: + Les pensers amusants, les vagues entretiens, + Vains enfants du loisir, délices chimériques, + Les romans et le jeu, peste des républiques, + Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits, + Ridicule fureur qui se moque des lois, + Cent autres passions des sages condamnées, + Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années. + L'usage des vrais biens réparerait ces maux; + Je le sais, et je cours encore à des biens faux. + . . . . . . . . . . . . + Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent; + Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent: + Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard; + Car qui sait les moments prescrits à son départ? + Quels qu'ils soient, ils sont courts... + +C'est, on le voit, une confession grave, ingénue, où l'onction +religieuse et une haute moralité n'empêchent pas un reste de coup d'oeil +amoureux vers ces _chimériques délices_ dont on est mal détaché. Et puis +une simplicité d'exagération s'y mêle: les romans et le jeu qui ont +égaré le pécheur sont la _peste des républiques, une fureur qui se moque +des lois._ Et plus loin: + + Que me servent ces vers avec soin composés? + N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés? + C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre, + Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre; + Car je n'ai pas vécu, j'ai servi deux tyrans: + Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans. + Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre; + Votre réponse est prête, il me semble l'entendre: + C'est jouir des vrais biens avec tranquillité, + Faire usage du temps et de l'oisiveté, + S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême, + Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même, + Bannir le fol amour et les voeux impuissants, + Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants. + +Sincère, éloquente, sublime poésie, d'un tour singulier, où la vertu +trouve moyen de s'accommoder avec l'oisiveté, où _les Phyllis_ se +placent à côté de l'Être suprême, et qui fait naître un sourire dans une +larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu _le Dieu des bonnes gens_? il lui +en aurait moins coûté pour se convertir. + +Au premier abord, et à ne juger que par les oeuvres, l'art et le travail +paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de +la critique n'avait été éveillée sur ce point par quelques mots de ses +préfaces et par quelques témoignages contemporains, on n'eût jamais +songé probablement à en faire l'objet d'une question. Mais le poëte +_confesse_, en tête de _Psyché_, que _la prose lui coûte autant que +les vers_. Dans une de ses dernières fables au duc de Bourgogne, il se +plaint de _fabriquer à force de temps_ des vers moins sensés que la +prose du jeune prince. Ses manuscrits présentent beaucoup de ratures et +de changements; les mêmes morceaux y sont recopiés plusieurs fois, et +souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouvé, +tout entière de sa main, une première ébauche de la fable intitulée _le +Renard, les Mouches et le Hérisson_; et, en la comparant à celle qu'il +a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux +vers. Il est même plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux +errata: «Il s'est glissé, dit-il en tête de son second recueil, quelques +fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de +légers remèdes pour un défaut considérable. Si on veut avoir quelque +plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger +ces fautes à la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquées +par chaque errata, aussi bien pour les deux premières parties que pour +les dernières.» Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine +était de l'école de Boileau et de Racine en poésie; qu'il suivait les +mêmes procédés de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement +ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait en +face, que je le renverrais à Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais +il avait, comme tout poëte, ses secrets, ses finesses, sa correction +relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu +encore, mais davantage, dans ses contes; il y visait tout à fait dans +ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait à s'en +plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les +modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en +traduction: il s'en glorifie à tout propos: + + Térence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace; + Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse; + Je le dis aux rochers, etc... + Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse; + Plein de Machiavel, entêté de Bocace, + J'en parle si souvent qu'on en est étourdi; + J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi. + +Fera-t-on de lui un savant? Son érudition a pour cela de trop +singulières méprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a +écrit dans sa Vie d'Ésope: «Comme Planudes vivoit dans un siècle où la +mémoire des choses arrivées à Ésope ne devoit pas être encore éteinte, +j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laissé.» En écrivant +ceci, il oubliait que dix-neuf siècles s'étaient écoulés entre le +Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec +ne vivait guère plus de deux siècles avant le règne de Louis-le-Grand. +Dans une épître à Huet en faveur des anciens contre les modernes, et +à l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient à Platon, son +thème favori, et déclare qu'on ne pourrait trouver entre les sages +modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que + + La Grèce en fourmillait dans son moindre canton. + +Il attribue la décadence de l'ode en France à une cause qu'on +n'imaginerait jamais: + + ... l'ode, qui baisse un peu, + Veut de la patience, et nos gens ont du feu. + +D'ailleurs, en cette remarquable épître, il proteste contre l'imitation +servile des anciens, et cherche à exposer de quelle nature est la +sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin +de la deuxième épître d'André Chénier; l'idée au fond est la même, mais +on verra, en comparant l'une et l'autre expression, toute la différence +profonde qui sépare un poëte artiste comme Chénier, d'avec un poëte +d'instinct comme La Fontaine. + +Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poëtes, excepté Molière et +peut-être Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Régnier, +de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'André Chénier, l'est aussi de La +Fontaine: lorsqu'on a parcouru ses divers mérites, il faut ajouter +que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Molière au +contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style égale l'invention +sans doute, mais ne la dépasse pas; la manière de dire y réfléchit le +fond, sans l'éclipser. Quant à la façon de La Fontaine, elle est trop +connue et trop bien analysée ailleurs pour que j'essaye d'y revenir. +Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre une proportion assez +grande de fadeurs galantes et de faux goût pastoral, que nous blâmerions +dans Saint-Évremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en +effet ces fadeurs et ce faux goût n'en sont plus, du moment qu'ils ont +passé sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis de tout +le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite +dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions fréquentes +qui font fuir son style et dévier sa pensée; ses vers délicieux, en +découlant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'égarent et ne se +tiennent plus; mais cela même constitue une manière, et il en est de +cette manière comme de toutes celles des hommes de génie: ce qui autre +part serait indifférent ou mauvais, y devient un trait de caractère ou +une grâce piquante. + +La conversion de madame de La Sablière, que La Fontaine n'eut pas le +courage d'imiter, avait laissé notre poëte assez désoeuvré et solitaire. +Il continuait de loger chez cette dame; mais elle ne réunissait plus +la même compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait fréquemment pour +visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra, +pour se désennuyer, à la société du prince de Conti et de MM. de Vendôme +dont on sait les moeurs, et que, sans rien perdre au fond du côté de +l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et +dissolue, mal déguisée sous les roses d'Anacréon. Maucroix, Racine et +ses vrais amis s'affligeaient de ces déréglements sans excuse; l'austère +Boileau avait cessé de le voir. Saint-Évremond, qui cherchait à +l'attirer en Angleterre auprès de la duchesse de Mazarin, reçut de +la courtisane Ninon une lettre où elle lui disait: «J'ai su que vous +souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guère à Paris; sa +tête est bien affoiblie. C'est le destin des poëtes: le Tasse et +Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour +La Fontaine, il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la +dépense.» La tête de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon; +mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que +trop vrai: il touchait souvent de l'abbé de Chaulieu des gratifications +dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune +femme riche et belle, madame d'Hervart, s'attacha au poëte, lui offrit +l'attrait de sa maison, et devint pour lui, à force de soins et de +prévenances, une autre La Sablière. A la mort de cette dame, elle +recueillit le vieillard, et l'environna d'amitié jusqu'au dernier +moment. C'est chez elle que l'auteur de _Joconde_, touché enfin de +repentir, revêtit le cilice qui ne le quitta plus. Les détails de cette +pénitence sont touchants; La Fontaine la consacra publiquement par une +traduction du _Dies irae_, qu'il lut à l'Académie, et il avait formé +le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, à part le +refroidissement de la maladie et de l'âge, on peut douter que cette +tâche, tant de fois essayée par des poëtes repentants, eût été possible +à La Fontaine ou même à tout autre d'alors. A cette époque de croyances +régnantes et traditionnelles, c'étaient les sens d'ordinaire, et non la +raison, qui égaraient; on avait été libertin, on se faisait dévot; on +n'avait point passé par l'orgueil philosophique ni par l'impiété sèche; +on ne s'était pas attardé longuement dans les régions du doute; on ne +s'était pas senti maintes fois défaillir à la poursuite de la vérité. +Les sens charmaient l'âme pour eux-mêmes, et non comme une distraction +étourdissante et fougueuse, non par ennui et désespoir. Puis, quand on +avait épuisé les désordres, les erreurs, et qu'on revenait à la vérité +suprême, on trouvait un asile tout préparé, un confessionnal, un +oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on n'était pas, comme +de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement +renaissante, par des doutes effrayants, d'éternelles obscurités et un +abîme sans cesse ouvert:--je me trompe; il y eut un homme alors qui +éprouva tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'était +Pascal. + +Septembre 1829. + + + +J'écrivais ceci la même année, la même saison où je composais le recueil +de Poésies, _les Consolations_, c'est-à-dire dans une veine prononcée +de sensibilité religieuse. Depuis j'ai encore écrit sur La Fontaine +quelques pages qui se trouvent au tome VII des _Causeries du Lundi_, et +j'ai essayé d'y répondre aux dédains que M. de Lamartine avait prodigués +à ce charmant poëte. Au reste, si La Fontaine, dans ces dernières +années, a été bien légèrement traité par un grand poëte qui s'est +lui-même jugé par là, il a été étudié, approfondi par de savants +critiques, et si approfondi même qu'il est sorti d'entre leurs mains +comme transformé. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui à ce +jugement de La Bruyère dans son Discours de réception à l'Académie: «Un +autre, plus égal que Marot et plus poëte que Voiture, a le jeu, le tour +et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux +hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu'au +sublime: homme unique dans son genre d'écrire, toujours original, soit +qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au delà de ses modèles, +modèle lui-même difficile à imiter.»--Voir aussi le joli thème latin de +Fénelon à l'usage du duc de Bourgogne sur la mort de La Fontaine, _in +Fontani mortem_. Tout y est indiqué, même le _molle atque facetum_, qui +n'est autre que notre chère rêverie. + + + +RACINE + +I + +Les grands poëtes, les poëtes de génie, indépendamment des genres, et +sans faire acception de leur nature lyrique, épique ou dramatique, +peuvent se rapporter à deux familles glorieuses qui, depuis bien des +siècles, s'entremêlent et se détrônent tour à tour, se disputent +la prééminence en renommée, et entre lesquelles, selon les temps, +l'admiration des hommes s'est inégalement répartie. Les poëtes +primitifs, fondateurs, originaux sans mélange, nés d'eux-mêmes et fils +de leurs oeuvres, Homère, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, sont +quelquefois sacrifiés, préférés le plus souvent, toujours opposés +aux génies studieux, polis, dociles, essentiellement éducables et +perfectibles, des époques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les +chefs les plus brillants de cette famille secondaire, réputée, et avec +raison, inférieure à son aînée, mais d'ordinaire mieux comprise de tous, +plus accessible et plus chérie. Parmi nous, Corneille et Molière s'en +détachent par plus d'un côté; Boileau et Racine y appartiennent tout +à fait et la décorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus +accompli en ce genre, le plus vénéré de nos poëtes. C'est le propre +des écrivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimité des +suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux +en mérite, les dominent même en gloire, sont à chaque siècle remis en +question par une certaine classe de critiques. Cette différence de +renommée est une conséquence nécessaire de celle des talents. Les +uns véritablement prédestinés et divins, naissent avec leur lot, ne +s'occupent guère à le grossir grain à grain en cette vie, mais le +dispensent avec profusion et comme à pleines mains en leurs oeuvres; car +leur trésor est inépuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquiéter +ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas à +chaque heure de veille sur eux-mêmes; ils ne retournent pas la tête en +arrière à chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et +calculer celle qui leur reste; mais ils marchent à grandes journées sans +se lasser ni se contenter jamais. Des changement secrets s'accomplissent +en eux, au sein de leur génie, et quelquefois le transforment; ils +subissent ces changements comme des lois, sans s'y mêler, sans y aider +artificiellement, pas plus que l'homme ne hâte le temps où ses cheveux +blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements +de couleur de ses feuilles aux diverses saisons; et, procédant ainsi +d'après de grandes lois intérieures et une puissante donnée originelle, +ils arrivent à laisser trace de leur force en des oeuvres sublimes, +monumentales, d'un ordre réel et stable sous une irrégularité apparente +comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupées d'accidents, hérissées +de cimes, creusées de profondeurs: voilà pour les uns. Les autres ont +besoin de naître en des circonstances propices, d'être cultivés par +l'éducation et de mûrir au soleil; ils se développent lentement, +sciemment, se fécondent par l'étude et s'accouchent eux-mêmes avec art. +Ils montent par degrés, parcourent les intervalles et ne s'élancent pas +au but du premier bond; leur génie grandit avec le temps et s'édifie +comme un palais auquel on ajouterait chaque année une assise; ils ont +de longues heures de réflexion et de silence durant lesquelles ils +s'arrêtent pour réviser leur plan et délibérer: aussi l'édifice, si +jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide, +admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'oeil, et d'une exécution +achevée. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur découvre sans +peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'échelle d'idées +par laquelle a passé le génie de l'artiste. Or, suivant une remarque +très-fine et très-juste du Père Tournemire, on n'admire jamais dans un +auteur que les qualités dont on a le germe et la racine en soi. D'où +il suit que, dans les ouvrages des esprits supérieurs, il est un degré +relatif où chaque esprit inférieur s'élève, mais qu'il ne franchit pas, +et d'où il juge l'ensemble comme il peut. C'est presque comme pour les +familles de plantes étagées sur les Cordillères, et qui ne dépassent +jamais une certaine hauteur, ou plutôt c'est comme pour les familles +d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixé à une certaine limite. Que +si maintenant, à la hauteur relative où telle famille d'esprits peut +s'élever dans l'intelligence d'un poëme, il ne se rencontre pas une +qualité correspondante qui soit comme une pierre où mettre le pied, +comme une plate-forme d'où l'on contemple tout le paysage, s'il y a là +un roc à pic, un torrent, un abîme, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits +qui n'auront trouvé où poser leur vol s'en reviendront comme la colombe +de l'arche, sans même rapporter le rameau d'olivier.--Je suis à +Versailles, du côté du jardin, et je monte le grand escalier; l'haleine +me manque au milieu et je m'arrête; mais du moins je vois de là en +face de moi la ligne du château, ses ailes, et j'en apprécie déjà la +régularité, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque +sentier tournant qui grimpe à un donjon gothique, et que je m'arrête +d'épuisement à mi-côte, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain, +un arbre, un buisson, me dérobe la vue tout entière[22]. C'est là l'image +vraie des deux poésies. La poésie racinienne est construite de telle +sorte qu'à toute hauteur il se rencontre des degrés et des points +d'appui avec perspective pour les infirmes: l'oeuvre de Shakspeare a +l'accès plus rude, et l'oeil ne l'embrasse pas de tout point; nous +savons de fort honnêtes gens qui ont sué pour y aborder, et qui, après +s'être heurté la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyère, sont +revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien là-haut; mais, à +peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantée leur apparaissait +de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens +que ne l'était à Boileau celle de Montlhéry: + + Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue, + Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue, + Et, présentant de loin leur objet ennuyeux, + Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux. + +[Note 22: Il faut tout dire. Si les esprits supérieurs, les génies _à +pic_, ne prêtent pas pied à divers degrés aux esprits inférieurs, ils en +portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-mêmes les différences +d'élévation entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous +confondus dans la plaine au même niveau de terre.] + +Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhéry et l'oeuvre +de Shakspeare, et nous essaierons de monter, après tant d'autres +adorateurs, quelques-uns des degrés, glissants désormais à force d'être +usés, qui mènent au temple en marbre de Racine. + +Racine, né en 1639, à la Ferté-Milon, fut orphelin dès l'âge le plus +tendre. Sa mère, fille d'un procureur du roi des eaux-et-forêts à +Villers-Cotterets, et son père, contrôleur du grenier à sel de la +Ferté-Milon, moururent à peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. Âgé +de quatre ans, il fut confié aux soins de son grand-père maternel, qui +le mit très-jeune au Collége à Beauvais; et après la mort du vieillard, +il passa à Port-Royal-des-Champs, où sa grand'mère et une de ses +tantes s'étaient retirées. C'est de là que datent les premiers détails +intéressants qui nous aient été transmis sur l'enfance du poëte. +L'illustre solitaire Antoine Le Maître l'avait pris en amitié +singulière, et l'on voit par une lettre qui s'est conservée, et qu'il +lui écrivait dans une des persécutions, combien il lui recommande d'être +docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint +Chrysostome. Le _petit_ _Racine_ en vint rapidement à lire tous les +auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait +de sa main, les apprenait par coeur. C'était tour à tour Plutarque, +_le Banquet_ de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues, +_Théagène et Chariclée_[23]. Il décelait déjà sa nature discrète, +innocente et rêveuse, par de longues promenades, un livre à la main +(et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il +ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exerçait +dès lors à traduire en vers français les hymnes touchantes du Bréviaire, +qu'il a retravaillées depuis; mais il se complaisait surtout à célébrer +Port-Royal, le paysage, l'étang, les jardins et les prairies. Ces +productions de jeunesse que nous possédons attestent un sentiment vrai +sous l'inexpérience extrême et la faiblesse de l'expression et de la +couleur; avec un peu d'attention, on y démêle en quelques endroits +comme un écho lointain, comme un prélude confus des choeurs mélodieux +d'_Esther_: + + Je vois ce cloître vénérable, + Ces beaux lieux du Ciel bien aimés, + Qui de cent temples animés + Cachent la richesse adorable. + C'est dans ce chaste paradis + Que règne, en un trône de lis, + La Virginité sainte; + C'est là que mille anges mortels + D'une éternelle plainte + Gémissent au pied des autels. + + Sacrés palais de l'innocence, + Astres vivants, choeurs glorieux, + Qui faites voir de nouveaux cieux + Dans ces demeures du silence, + Non, ma plume n'entreprend pas + De tracer ici vos combats, + Vos jeûnes et vos veilles; + Il faut, pour en bien révérer + Les augustes merveilles, + Et les taire et les adorer. + +[Note 23: Un Grec érudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes +d'une traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne (Firmin Didot, +1841), a cru pouvoir signaler avec précision quelques traces, encore +inaperçues, du roman de _Théagène et Chariclée_, dans l'oeuvre de +Racine. Ainsi, quand Racine a risqué le vers fameux, + + Brûlé de plus de feux que je n'en allumai, + +il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage +où Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le +bûcher ou _foyer_, se sent lui-même au coeur un _foyer_ de chagrin plus +cuisant: je traduis à peu près; les curieux peuvent chercher le passage: +Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beauté, et il +n'a eu garde de l'omettre dans _Andromaque_. Héliodore est le premier +coupable; il aurait, au reste, racheté de beaucoup son crime, s'il était +vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eût fourni à Racine +le germe d'une des plus belles scènes, dans _Andromaque_ également. M. +Ampère, dans un article sur Amyot, avait déjà cru saisir des analogies +de ce genre. Mais je m'en tiens au _brûlé de plus de feux_: c'est une +fort jolie trouvaille.] + +Il quitta Port-Royal après trois ans de séjour, et vint faire sa logique +au collége d'Harcourt à Paris. Les impressions pieuses et sévères qu'il +avait reçues de ses premiers maîtres s'affaiblirent par degrés dans le +monde nouveau où il se trouva entraîné. Ses liaisons avec des jeunes +gens aimables et dissipés, avec l'abbé Le Vasseur, avec La Fontaine +qu'il connut dès ce temps-là, le mirent plus que jamais en goût de +poésie, de romans et de théâtre. Il faisait des sonnets galants en se +cachant de Port-Royal et des jansénistes, qui lui envoyaient lettres sur +lettres, avec menaces d'anathème. On le voit, dès 1660, en relation avec +les comédiens du Marais au sujet d'une pièce que nous ne connaissons +pas. Son ode aux _Nymphes de la Seine_ pour le mariage du roi était +remise à Chapelain, qui la recevait _avec la plus grande bonté du +monde_, et, _tout malade qu'il était, la retenait trois jours, y faisant +des remarques par écrit_: la plus considérable de ces remarques portait +sur les _Tritons_, qui n'ont jamais logé dans les fleuves, mais +seulement dans la mer. Cette pièce valut à Racine la protection de +Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant +du château de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place +les ouvriers maçons, vitriers, menuisiers. Le poëte est déjà tellement +habitué au tracas de Paris, qu'il se considère à Chevreuse comme en +exil; il y date ses lettres de _Babylone_; il raconte qu'il va au +cabaret deux ou trois fois le jour, payant à chacun son pourboire, et +qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: «Je lis des vers, +je tâche d'en faire; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis +pas moi-même sans aventures.» Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses +maîtres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour +l'en tirer. On lui représenta vivement la nécessité d'un état, et on le +décida à partir pour Uzès en Languedoc, chez un de ses oncles maternels, +chanoine régulier de Sainte-Geneviève, avec espérance d'un bénéfice. Le +voilà donc pendant tout l'hiver de 1661, le printemps et l'été de 1662, +à Uzès; tout en noir de la tête aux pieds; lisant saint Thomas pour +complaire au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler; +fort caressé de tous les maîtres d'école et de tous les curés des +environs, à cause de son oncle, et consulté par tous les poëtes et les +amoureux de province sur leurs vers, à cause de sa petite renommée +parisienne et de son ode célèbre _sur la Paix_; d'ailleurs sortant +peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui +semblaient durs et intéressés comme des _baillis_; se comparant à Ovide +au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'altérer et de +corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai français, +cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferté-Milon, +Château-Thierry et Reims. La nature elle-même ne le séduit que +médiocrement: «Si le pays de soi avoit un peu de délicatesse, et que les +rochers y fussent un peu moins fréquents, on le prendroit pour un vrai +pays de Cythère;» mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'étouffe, +et les cigales lui gâtent les rossignols. Il trouve les passions du Midi +violentes et portées à l'excès; pour lui, sensible et tempéré, il vit de +réflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans même +éprouver le besoin de composer. Ses lettres à l'abbé Le Vasseur sont +froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et légèrement +railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui s'épanouira dans +_Bérénice_ y perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes +et qu'allusions galantes; pas une crudité comme il en échappe entre +jeunes gens, pas un détail ignoble, et l'élégance la plus exquise jusque +dans la plus étroite familiarité. Les femmes de ce pays l'avaient ébloui +d'abord, et, peu de jours après son arrivée, il écrivait à La Fontaine +ces phrases qui donnent à penser: «Toutes les femmes y sont éclatantes, +et s'y ajustent d'une façon qui est la plus naturelle du monde; et pour +ce qui est de leur personne, + + Color verus, corpus solidum et succi plenum; + +mais comme c'est la première chose dont on m'a dit de me donner garde, +je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce seroit profaner la +maison d'un bénéficier comme celle où je suis, que d'y faire de longs +discours sur cette matière: _Domus mea, domus orationis_. C'est pourquoi +vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a +dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'être tout-à-fait, il faut du moins +que je sois muet; car, voyez-vous, il faut être régulier avec les +réguliers, comme j'ai été loup avec vous et avec les autres loups +vos compères.» Mais ses habitudes naturellement chastes et réservées +prévalurent, quand il ne fut plus entraîné par des compagnons de +plaisir; et quelques mois après, il répondait fort sérieusement à une +insinuation railleuse de l'abbé Le Vasseur que, Dieu merci, sa liberté +était sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son +coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apporté; et là-dessus il +raconte un danger récent auquel sa faiblesse a heureusement échappé. +Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'âme de +Racine, pour devoir être cité tout au long: «Il y a ici une demoiselle +fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais +vue qu'à cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvée fort belle; son +teint me paroissoit vif et éclatant; les yeux, grands et d'un beau noir, +la gorge et le reste de ce qui se découvre assez librement dans ce pays, +fort blanc. J'en avois toujours quelque idée assez tendre et assez +approchante d'une inclination; mais je ne la voyois qu'à l'église: car, +comme je vous ai mandé, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin +ne me l'avoit recommandé. Enfin je voulus voir si je n'étois point +trompé dans l'idée que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort +honnête. Je m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis là +m'est arrivé il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que de +voir quelle réponse elle me feroit. Je lui parlai donc indifféremment; +mais sitôt que j'ouvris la bouche et que je l'envisageai, je pensai +demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures, +comme si elle eût relevé de maladie; et cela me fit bien changer mes +idées. Néanmoins je ne demeurai pas, et elle me répondit d'un air fort +doux et fort obligeant; et, pour vous dire la vérité, il faut que je +l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle +dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour +elle du fond de leur coeur. Elle passe même pour une des plus sages et +des plus enjouées. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit +du moins à me délivrer de quelque commencement d'inquiétude; car je +m'étudie maintenant à vivre un peu plus raisonnablement, et à ne me pas +laisser emporter à toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat...» +Racine avait alors vingt-trois ans. La naïveté d'impressions et +l'enfance de coeur qui éclatent dans son récit marquent le point de +départ d'où il s'avança graduellement, à force d'expérience et d'étude, +jusqu'aux dernières profondeurs de la même passion dans _Phèdre_. +Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un +bénéfice qu'on lui promettait toujours; et, laissant là les chanoines et +la province, il revint à Paris, où son ode de _la Renommée aux Muses_ +lui valut une nouvelle gratification, son entrée à la cour, et d'être +connu de Despréaux et de Molière. _La Thébaïde_ suivit de près. +Jusque-là, Racine n'avait trouvé sur sa route que des protecteurs et des +amis; son premier succès dramatique éveilla l'envie, et, dès ce moment, +sa carrière fut semée d'embarras et de dégoûts, dont sa sensibilité +irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se décourager. La tragédie +d'_Alexandre_ le brouilla avec Molière et avec Corneille; avec Molière, +parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner à l'Hôtel de Bourgogne; +avec Corneille, parce que l'illustre vieillard déclara au jeune homme, +après avoir entendu sa pièce, qu'elle annonçait un grand talent pour la +poésie en général, mais non pour le théâtre. Aux représentations les +partisans de Corneille tâchèrent d'entraver le succès. Les uns disaient +que Taxile n'était point assez honnête homme; les autres, qu'il ne +méritait point sa perte; les uns, qu'Alexandre n'était point assez +amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scène que pour parler +d'amour. Lorsque parut _Andromaque_, on reprocha à Pyrrhus un reste de +férocité; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus achevé. C'était +une conséquence du système de Corneille, qui faisait ses héros tout +d'une pièce, bons ou mauvais de pied en cap; à quoi Racine répondait +fort judicieusement: «Aristote, bien éloigné de nous demander des héros +parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-à-dire +ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni +tout à fait bons ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils soient +extrêmement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit +plus l'indignation que la pitié du spectateur, ni qu'ils soient méchants +avec excès, parce qu'on n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc +qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de +faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les +fasse plaindre sans les faire détester.» J'insiste sur ce point, parce +que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalité +dramatique consistent précisément dans cette réduction des personnages +héroïques à des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans +cette analyse délicate des plus secrètes nuances du sentiment et de la +passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du +style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison +ininterrompue des idées et des sentiments; c'est que chez lui tout est +rempli sans vide et motivé sans réplique, et que jamais il n'y a +lieu d'être surpris de ces changements brusques, de ces retours sans +intermédiaire, de ces _volte-faces_ subites, dont Corneille a fait +souvent abus dans le jeu de ses caractères et dans la marche de ses +drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaître que, même en ceci, tout +l'avantage au théâtre soit du côté de Racine; mais, lorsqu'il parut, +toute la nouveauté était pour lui, et la nouveauté la mieux accommodée +au goût d'une cour où se mêlaient tant de faiblesses, où rien ne +brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse, +ouverte par une La Vallière, devait se clore par une Maintenon. Il +resterait toujours à savoir si ce procédé attentif et curieux, employé à +l'exclusion de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et +pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en, +à la société d'alors, qui, dans son oisiveté polie, ne réclamait pas un +drame plus agité, plus orageux, plus _transportant_, pour parler comme +madame de Sévigné, et qui s'en tenait volontiers à _Bérénice_, en +attendant _Phèdre_, le chef-d'oeuvre du genre. Cette pièce de _Bérénice_ +fut commandée à Racine par Madame, duchesse d'Orléans, qui soutenait +à la cour les nouveaux poëtes, et qui joua cette fois à Corneille le +mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec son jeune +rival. D'un autre côté, Boileau, ami fidèle et sincère, défendait +Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses découragements +passagers, et l'excitait, à force de sévérité, à des progrès sans +relâche. Ce contrôle journalier de Boileau eût été funeste assurément à +un auteur de libre génie, de verve impétueuse ou de grâce nonchalante, +à Molière, à La Fontaine, par exemple; il ne put être que profitable +à Racine, qui, avant de connaître Boileau, et sauf quelques pointes +à l'italienne, suivait déjà cette voie de correction et d'élégance +continue, où celui-ci le maintint et l'affermit. Je crois donc que +Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris à Racine _à +faire difficilement des vers faciles_; mais il allait un peu loin, si, +comme on l'assure, il lui donnait pour précepte _de faire ordinairement +le second vers avant le premier_. + +Depuis _Andromaque_, qui parut en 1667, jusqu'à _Phèdre_, dont le +triomphe est de 1677, dix années s'écoulèrent; on sait comment Racine +les remplit. Animé par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonné +à la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au +développement de son génie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, à +propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de théâtre, il lança +une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des représailles. A +force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un bénéfice, et +le privilège de la première édition d'_Andromaque_ est accordé au sieur +Racine, prieur de l'Épinai. Un régulier lui disputa ce prieuré; un +procès s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuyé se +désista, en se vengeant des juges par la comédie des _Plaideurs_ qu'on +dirait écrite par Molière, admirable farce dont la manière décèle un +coin inaperçu du poëte, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais, +Marot, même Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et +La Fontaine. Cette vie si pleine, où, sur un grand fonds d'étude, +s'ajoutaient les tracas littéraires, les visites à la cour, l'Académie à +partir de 1673, et peut-être aussi, comme on l'en a soupçonné, quelques +tendres faiblesses au théâtre, cette confusion de dégoûts, de plaisirs +et de gloire, retint Racine jusqu'à l'âge de trente-huit ans, +c'est-à-dire jusqu'en 1677, époque où il s'en dégagea pour se marier +chrétiennement et se convertir. + +Sans doute ses deux dernières pièces, _Iphigénie_ et _Phèdre_, avaient +excité contre l'auteur un redoublement d'orage: tous les auteurs +siffles, les jansénistes pamphlétaires, les grands seigneurs surannés +et les débris des _précieuses_, Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon, +j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas présent +le duc de Nevers, madame Des Houlières et l'Hôtel de Bouillon, s'étaient +ameutés sans pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient +pu inquiéter le poëte: mais enfin ses pièces avaient triomphé; le public +s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, qui ne flattait +jamais, même en amitié, décernait au vainqueur une magnifique épître, et +_bénissait_ et proclamait _fortuné_ le siècle qui voyait naître, _ces +pompeuses merveilles_. C'était donc moins que jamais pour Racine le +moment de quitter la scène où retentissait son nom; il y avait lieu pour +lui à l'enivrement, bien plus qu'au désappointement littéraire: aussi +sa résolution fut-elle tout-à-fait pure de ces bouderies mesquines +auxquelles on a essayé de la rapporter. Depuis quelque temps, et le +premier feu de l'âge, la première ferveur de l'esprit et des sens étant +dissipée, le souvenir de son enfance, de ses maîtres, de sa tante +religieuse à Port-Royal, avait ressaisi le coeur de Racine; et la +comparaison involontaire qui s'établissait en lui entre sa paisible +satisfaction d'autrefois et sa gloire présente, si amère et si troublée, +ne pouvait que le ramener au regret d'une vie régulière. Cette pensée +secrète qui le travaillait perce déjà dans la préface de _Phèdre_, et +dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit +de cette _douleur vertueuse_ d'une âme qui maudit le mal et s'y livre. +Son propre coeur lui expliquait celui de _Phèdre_; et si l'on suppose, +comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgré lui +au théâtre était quelque attache amoureuse dont il avait peine à se +dépouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider à faire +comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de déchirant, +de réellement senti et de plus particulier qu'à l'ordinaire dans les +combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de _Phèdre_ +est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empêcher lui-même de le +reconnaître, et ainsi fut presque vérifié le mot de l'auteur «qui +espéroit, au moyen de cette pièce, réconcilier la tragédie avec quantité +de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine.» Toutefois, +en s'enfonçant davantage dans ses réflexions de réforme, Racine jugea +qu'il était plus prudent et plus conséquent de renoncer au théâtre, et +il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se +réconcilia avec Port-Royal, se prépara, dans la vie domestique, à ses +devoirs de père; et, comme le roi le nomma à cette époque historiographe +ainsi que Boileau, il ne négligea pas non plus ses devoirs d'historien: +à cet effet, il commença par faire un espèce d'extrait du traité de +Lucien _sur la Manière d'écrire l'histoire_, et s'appliqua à la lecture +de Mézerai, de Vittorio Siri et autres. + +D'après le peu qu'on vient de lire sur le caractère, les moeurs et +les habitudes d'esprit de Racine, il serait déjà aisé de présumer les +qualités et les défauts essentiels de son oeuvre, de prévoir ce qu'il a +pu atteindre, et en même temps ce qui a dû lui manquer. Un grand art de +combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et +successive, plutôt que cette force de conception, simple et féconde, +qui agit simultanément et comme par voie de cristallisation autour de +plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la +présence d'esprit dans les moindres détails; une singulière adresse à ne +dévider qu'un seul fil à la fois; de l'habileté pour élaguer plutôt que +la puissance pour étreindre; une science ingénieuse d'introduire et +d'éconduire ses personnages; parfois la situation capitale éludée, soit +par un récit pompeux, soit par l'absence motivée du témoin le plus +embarrassant; et de même dans les caractères, rien de divergent ni +d'excentrique; les parties accessoires, les antécédents peu commodes +supprimés; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux +ou trois nuances assorties sur un fond simple;--puis, au milieu de tout +cela, une passion qu'on n'a pas vue naître, dont le flot arrive déjà +gonflé, mollement écumeux, et qui vous entraîne comme le courant blanchi +d'une belle eau: voilà le drame de Racine. Et si l'on descendait à son +style et à l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautés +du même ordre restreintes aux mêmes limites, et des variations de ton +mélodieuses sans doute, mais dans l'échelle d'une seule octave. Quelques +remarques, à propos de _Britannicus_, préciseront notre pensée et +la justifieront si, dans ces termes généraux, elle semblait un peu +téméraire. Il s'agit du premier crime de Néron, de celui par lequel il +échappe d'abord à l'autorité de sa mère et de ses gouverneurs. Dans +Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze à quinze ans, doux, +spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Néron ivre, pour le +rendre ridicule, le força de chanter; Britannicus se mit à chanter une +chanson, dans laquelle il était fait allusion à sa propre destinée si +précaire et à l'héritage paternel dont on l'avait dépouillé; et, au +lieu de rire et de se moquer, les convives émus, moins dissimulés qu'à +l'ordinaire, parce qu'ils étaient ivres, avaient marqué hautement leur +compassion. Pour Néron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel +féroce gronde depuis longtemps en son âme et n'épie que l'occasion de +se déchaîner; il a déjà essayé d'un poison lent contre Britannicus. La +débauche l'a saisi: il est soupçonné d'avoir souillé l'adolescence de sa +future victime; il néglige son épouse Octavie pour la courtisane Acté. +Sénèque a prêté son ministère à cette honteuse intrigue; Agrippine s'est +révoltée d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir +sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mère, petite-fille, soeur, +nièce et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituée à des +affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui échapper avec +le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages +principaux au moment où Racine commence sa pièce. Qu'a-t-il fait? Il est +allé d'abord au plus simple, il a trié ses acteurs; Burrhus l'a +dispensé de Sénèque, et Narcisse de Pallas. Othon et Sénécion, _jeunes +voluptueux_ qui perdent le prince, sont à peine nommés dans un endroit. +Il rapporte dans sa préface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine: +_Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in +partibus Pallantem_, et il ajoute: «Je ne dis que ce mot d'Agrippine, +car il y auroit trop de choses à en dire. C'est elle que je me suis +surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la +disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus.» Et malgré ce +dessein formel de l'auteur, le caractère d'Agrippine n'est exprimé +qu'imparfaitement: comme il fallait intéresser à sa disgrâce, ses plus +odieux vices sont rejetés dans l'ombre; elle devient un personnage peu +réel, vague, inexpliqué, une manière de mère tendre et jalouse; il n'est +plus guère question de ses adultères et de ses meurtres qu'en allusion, +à l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, à la place +d'Acté, intervient la romanesque Junie. Néron amoureux n'est plus que +le rival passionné de Britannicus, et les côtés hideux du tigre +disparaissent, ou sont touchés délicatement à la rencontre. Que dire du +dénouement? de Junie réfugiée aux Vestales, et placée sous la protection +du peuple, comme si le peuple protégeait quelqu'un sous Néron? Mais ce +qu'on a droit surtout de reprocher à Racine, c'est d'avoir soustrait aux +yeux la scène du festin. Britannicus est à table, on lui verse à boire; +quelqu'un de ses domestiques goûte le breuvage, comme c'est la coutume, +tant on est en garde contre un crime: mais Néron a tout prévu; le +breuvage s'est trouvé trop chaud, il faut y verser de l'eau froide +pour le rafraîchir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin +d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et +Locuste a été chargée de le préparer tel, sous la menace du supplice. +Soit dédain pour ces circonstances, soit difficulté de les exprimer en +vers, Racine les a négligées dans le récit de Burrhus: il se borne à +rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y +réussit; mais on doit avouer que même sur ce point il a rabattu de la +brièveté incisive, de la concision éclatante de Tacite. Trop souvent, +lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se +fraie une route entre les qualités extrêmes des originaux, et garde +prudemment le milieu de la chaussée, sans approcher des bords d'où l'on +voit le précipice. Nous préciserons tout-à-l'heure le fait pour ce qui +concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement à +Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Néron, s'écrie que +d'un côté l'on entendra _la fille de Germanicus_, et de l'autre _le fils +d'Aenobarbus_. + + Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus, + Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même, + Partagent à mes yeux l'autorité suprême. + +Or Tacite dit: _Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus +Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria lingua, +generis humani regimen expostulantes_. Racine a évidemment reculé devant +l'énergique insulte de _maître d'école_ adressée à Sénèque et celle de +_manchot_ et de _mutilé_ adressée à Burrhus, et son Agrippine n'accuse +pas ces pédagogues de vouloir _régenter_ le monde. En général, tous les +défauts du style de Racine proviennent de cette pudeur de goût qu'on a +trop exaltée en lui, et qui parfois le laisse en deçà du bien, en deçà +du mieux. + +_Britannicus, Phèdre, Athalie_, tragédie romaine, grecque et biblique, +ce sont là les trois grands titres dramatiques de Racine et sous +lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. Nous nous sommes +déjà expliqué sur notre admiration pour _Phèdre_; pourtant, on ne peut +se le dissimuler aujourd'hui, cette pièce est encore moins dans les +moeurs grecques que _Britannicus_ dans les moeurs romaines. Hippolyte +amoureux ressemble encore moins à l'Hippolyte chasseur, favori de Diane, +que Néron amoureux au Néron de Tacite; Phèdre reine mère et régente pour +son fils, à la mort supposée de son époux, compense amplement Junie +protégée par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-même laisse +beaucoup sans doute à désirer pour la vérité; il a déjà perdu le sens +supérieur des traditions mythologiques que possédaient si profondément +Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de +choses; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille, +constituent un fond de réalité qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine +tout ce qui n'est pas Phèdre et sa passion échappe et fuit: la triste +Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thésée, laissent à +peine trace dans notre mémoire. A y regarder de près, ce sont, entre les +traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingénieux, +mais peu faits pour éclairer: Racine admet d'une part la version de +Plutarque, qui suppose que Thésée, au lieu de descendre aux enfers, +avait été simplement retenu prisonnier par un roi d'Épire dont il avait +voulu ravir la femme pour son ami Pirithoüs, et d'autre part il fait +dire à Phèdre, sur la foi de la rumeur fabuleuse: + + Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers... + +Dans Euripide, Vénus apparaît en personne et se venge; dans Racine, +_Vénus tout entière à sa proie attachée_ n'est qu'une admirable +métaphore. Racine a quelquefois laissé à Euripide des détails de couleur +qui eussent été aussi des traits de passion: + + Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts! + Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière, + Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière? + +dit la Phèdre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup +plus prolongé: Phèdre voudrait d'abord se désaltérer à l'eau pure des +fontaines et s'étendre à l'ombre des peupliers; puis elle s'écrie qu'on +la conduise sur la montagne, dans les forêts de pins, où les chiens +chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien; enfin elle +désire l'arène sacrée de Limna, où s'exercent les coursiers rapides: +et la nourrice qui, à chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin: +«Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous étiez tout-à-l'heure sur +la montagne, à la poursuite des cerfs, et maintenant vous voilà éprise +du gymnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter +l'oracle...» Au troisième acte, au moment où Thésée, qu'on croyait mort, +arrive, et quand Phèdre, Oenone et Hippolyte sont en présence, Phèdre ne +trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'écriant: + + Je ne dois désormais songer qu'à me cacher; + +c'est imiter l'art ingénieux de Timanthe, qui, à l'instant solennel, +voila la tête d'Agamemnon. + +Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, à conclure avec Corneille +que Racine avait un bien plus grand talent pour la poésie en général que +pour le théâtre en particulier, et à soupçonner que, s'il fut dramatique +en son temps, c'est que son temps n'était qu'à cette mesure de +dramatique; mais que probablement, s'il avait vécu de nos jours, son +génie se serait de préférence ouvert une autre voie. La vie de retraite, +de ménage et d'étude, qu'il mena pendant les douze années de sa maturité +la plus entière, semblerait confirmer notre conjecture. Corneille aussi +essaya pendant quelques années de renoncer au théâtre; mais, quoique +déjà sur le déclin, il n'y put tenir, et rentra bientôt dans l'arène. +Rien de cette impatience ni de cette difficulté à se contenir ne paraît +avoir troublé le long silence de Racine. Il écrivait l'histoire de +Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononçait deux ou trois +discours d'académie, et s'exerçait à traduire quelques hymnes d'église. +Madame de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant +une pièce pour Saint-Cyr: de là le réveil en sursaut de Racine, à l'âge +de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carrière parcourue en deux +pas: _Esther_ pour son coup d'essai, _Athalie_ pour son coup de maître. +Ces deux ouvrages si soudains, si imprévus, si différents des autres, +ne démentent-ils pas notre opinion sur Racine? n'échappent-ils pas aux +critiques générales que nous avons hasardées sur son oeuvre? + +Racine, dans les sujets hébreux, est bien autrement à son aise que dans +les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacrés, partageant +les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au récit de +l'Écriture, ne se croit pas obligé de mêler l'autorité d'Aristote à +l'action, ni surtout de placer au coeur de son drame une intrigue +amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui, +s'appuyant sur une base éternelle, varie le plus dans ses formes selon +les temps, et par conséquent induit le plus en erreur le poëte). +Toutefois, malgré la parenté des religions et la communauté de certaines +croyances, il y a dans le judaïsme un élément à part, intime, primitif, +oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine +d'être pâle et infidèle, même avec un air d'exactitude: et cet élément +radical, si bien compris de Bossuet dans sa _Politique sacrée_, de M. de +Maistre en tous ses écrits, et du peintre anglais Martin dans son art, +n'était guère accessible au poëte doux et tendre qui ne voyait l'ancien +Testament qu'à travers le nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que +saint Paul. Commençons par l'architecture du temple dans _Athalie_: chez +les Hébreux, tout était figure, symbole, et l'importance des formes se +rattachait à l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans +Racine ce temple merveilleux bâti par Salomon, tout en marbre, en cèdre, +revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de palmes; je suis dans +le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze +de dix-huit coudées de haut, qui se nomment, l'une _Jachin_, l'autre +_Booz_; je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni +les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces chérubins de bois +d'olivier, hauts de dix coudées, qui enveloppent l'arche de leurs ailes. +La scène se passe sous un péristyle grec un peu nu, et je me sens déjà +moins disposé à admettre le _sacrifice de sang_ et l'immolation par +le couteau sacré, que si le poëte m'avait transporté dans ce temple +colossal où Salomon, le premier jour, égorgea pour hosties pacifiques +vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis. Des reproches +analogues peuvent s'adresser aux caractères et aux discours des +personnages. L'idolâtrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait être +opposée au culte de Jéhovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela, +n'est qu'un mauvais prêtre, débitant d'abstraites maximes; j'aurais +voulu entrevoir, grâce à lui, ces temples impurs de Baal, + + . . . . . Où siégeaient, sur de riches carreaux, + Cent idoles de jaspe aux têtes de taureaux; + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Où, sans lever jamais leurs têtes colossales, + Veillaient, assis en cercle et se regardant tous, + Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux. + +Le grand prêtre est beau, noble et terrible; mais on le conçoit plus +terrible encore et plus inexorable, pour être le ministre d'un Dieu de +colère. Quand il arme les lévites, et qu'il leur rappelle que leurs +ancêtres, à la voix de Moïse, ont autrefois massacré leurs frères +(«Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israël: «Que chaque homme place +son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frère, son ami, et celui +qui lui est le plus proche.» Les enfants de Lévi firent ce que Moïse +avait ordonné.» ), il délaie ce verset en périphrases évasives: + + Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites + Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israël + Rendit dans le désert un culte criminel, + De leurs plus chers parents saintement homicides, + Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides, + Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur + D'être seuls employés aux autels du Seigneur? + +En somme, _Athalie_ est une oeuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup +d'endroits magnifique, mais non pas si complète ni si désespérante qu'on +a bien voulu croire. Racine n'y a pas pénétré l'essence même de la +poésie hébraïque orientale[24]; il y marche sans cesse avec précaution +entre le naïf du sublime et le naïf du gracieux, et s'interdit +soigneusement l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine: + + Osias n'était plus; Dieu m'apparut: je vis + Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante; + Les bords éblouissants de sa robe flottante + Remplissaient le sacré parvis. + + Des séraphins debout sur des marches d'ivoire + Se voilaient devant lui de six ailes de feux; + Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux: + Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux! + Toute la terre est pleine de sa gloire! + +[Note 24: De la _poésie_, c'est possible; mais de la _religion_, +certes, il en avait pénétré l'essence. J'aurais plus d'un point à +modifier aujourd'hui dans mon premier jugement; il a commencé à me +paraître moins juste, quand des continuateurs exagérés me l'ont rendu +comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chrétien au +complet dans mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne à +en tirer les remarques que voici: «Quelle erreur nous avons soutenue +autrefois! Il nous paraissait qu'_Athalie_ aurait été plus belle, s'il y +avait eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc. +Cela, au contraire, présenté disproportionnément, nous eût caché le vrai +sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.--Peu de +décors dans Racine; et il a raison au fond: l'unité du Dieu invisible en +ressort mieux. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, entra dans +le Saint des Saints, il observa avec étonnement, dit Tacite, qu'il n'y +avait aucune image et que le sanctuaire était vide. C'était un dicton +populaire, en parlant des Juifs, que «_Nil praeter nubes et coeli numen +adorant_.»] + +Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie +voluptueux: + + Ainsi qu'on choisit une rose + Dans les guirlandes de Sarons, + Choisissez une vierge éclose + Parmi les lis de vos vallons: + Enivrez-vous de son haleine, + Écartez ses tresses d'ébène, + Goûtez les fruits de sa beauté. + Vivez, aimez, c'est la sagesse: + Hors le plaisir et la tendresse, + Tout est mensonge et vanité. + +Il ne dirait pas davantage: + + O tombeau! vous êtes mon père; + Et je dis aux vers de la terre: + Vous êtes ma mère et mes soeurs. + +L'avouerai-je? _Esther_, avec ses douceurs charmantes et ses aimables +peintures, _Esther_, moins dramatique qu'_Athalie_, et qui vise moins +haut, me semble plus complète en soi, et ne laisser rien à désirer. +Il est vrai que ce gracieux épisode de la Bible s'encadre entre deux +événements étranges, dont Racine se garde de dire un seul mot, à savoir +le somptueux festin d'Assuérus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le +massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours +entiers, sur la prière formelle de la Juive Esther. A cela près, ou +plutôt même à cause de l'omission, ce délicieux poëme, si parfait +d'ensemble, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me +semble le fruit le plus naturel qu'ait porté le génie de Racine. C'est +l'épanchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette âme +tendre qui ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se +noyer dans les larmes, et dont madame de Maintenon écrivait: «Racine, +qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur Lalie.» Vers ce +même temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui +sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'après +saint Paul que Racine traite comme il a déjà fait Tacite et la Bible, +c'est-à-dire en l'enveloppant de suavité et de nombre, mais en +l'affaiblissant quelquefois. Il est à regretter qu'il n'ait pas poussé +plus loin cette espèce de composition religieuse, et que, dans les huit +dernières années qui suivirent _Athalie_, il n'ait pas fini par jeter +avec originalité quelques-uns des sentiments personnels, tendres, +passionnés, fervents, que recelait son coeur. Certains passages des +lettres à son fils aîné, alors attaché à l'ambassade de Hollande, font +rêver une poésie intérieure et pénétrante qu'il n'a épanchée nulle part, +dont il a contenu en lui, durant des années, les délices incessamment +prêtes à déborder, ou qu'il a seulement répandue dans la prière, aux +pieds de Dieu, avec les larmes dont il était plein. La poésie alors, qui +faisait partie de la _littérature_, se distinguait tellement de la _vie_ +que rien ne ramenait de l'une à l'autre, que l'idée même ne venait pas +de les joindre, et qu'une fois consacré aux soins domestiques, aux +sentiments de père, aux devoirs de paroissien, on avait élevé une +muraille infranchissable entre les _Muses_ et soi. Au reste, comme nul +sentiment profond n'est stérile en nous, il arrivait que cette poésie +_rentrée_ et sans issue était dans la vie comme un parfum secret qui se +mêlait aux moindres actions, aux moindres paroles, y transpirait par une +voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de mérite et de +vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui +la lecture de ses lettres à son fils, déjà homme et lancé dans le monde, +lettres simples et paternelles, écrites au coin du feu, à côté de la +mère, au milieu des six autres enfants, empreintes à chaque ligne d'une +tendresse grave et d'une douceur austère, et où les réprimandes sur le +style, les conseils d'éviter les _répétitions de mots_ et les _locutions +de la Gazette de Hollande_, se mêlent naïvement aux préceptes de +conduite et aux avertissements chrétiens: «Vous avez eu quelque raison +d'attribuer l'heureux succès de votre voyage, par un si mauvais temps, +aux prières qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien; +mais votre mère et vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu +qu'il vous préservât de tout accident, et on faisoit la même chose à +Port-Royal.» Et plus bas: «M. de Torcy m'a appris que vous étiez dans la +_Gazette de Hollande_: si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour +la lire à vos petites soeurs, qui vous croiroient devenu un homme de +conséquence.» On voit que madame Racine songeait toujours à son fils +absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d'_un peu bon_ +sur la table, elle ne pouvait s'empêcher de dire: «Racine en auroit +volontiers mangé.» Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac, +apporta à la famille des nouvelles du fils chéri; on l'accabla de +questions, et ses réponses furent toutes satisfaisantes: «Mais je n'ai +osé, écrit l'excellent père, lui demander si vous pensiez un peu au bon +Dieu, et j'ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je l'aurois +souhaitée.» L'événement domestique le plus important des dernières +années de Racine est la profession que fit à Melun sa fille cadette, +âgée de dix-huit ans; il parle à son fils de la cérémonie, et en raconte +les détails à sa vieille tante, qui vivait toujours à Port-Royal dont +elle était abbesse[25]; il n'avait cessé de _sangloter_ pendant tout +l'office: ainsi, de ce coeur brisé, des trésors d'amour, des effusions +inexprimables s'échappaient par ces sanglots; c'était comme l'huile +versée du vase de Marie. Fénelon lui écrivit exprès pour le consoler. +Avec cette facilité excessive aux émotions, et cette sensibilité plus +vive, plus inquiète de jour en jour, on explique l'effet mortel que +causa à Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; mais +il était auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de poésie: +seulement, vers la fin, cette prédisposition inconnue avait dégénéré en +une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait +sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantième +année, vénéré et pleuré de tous, comblé de gloire, mais laissant, il +faut le dire, une postérité littéraire peu virile, et bien intentionnée +plutôt que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les +Duché et les Campistron au théâtre, les Jean-Baptiste et les Racine +fils dans l'ode et dans le poëme. Depuis ce temps jusqu'au nôtre, et à +travers toutes les variations de goût, la renommée de Racine a subsisté +sans atteinte et a constamment reçu des hommages unanimes, justes +au fond et mérités en tant qu'hommages, bien que parfois très-peu +intelligents dans les motifs. Des critiques sans portée ont abusé +du droit de le citer pour modèle, et l'ont trop souvent proposé à +l'imitation par ses qualités les plus inférieures; mais, pour qui sait +le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa vie, de +quoi se faire à jamais admirer comme grand poëte et chérir comme ami de +coeur. + +Décembre 1829. + +[Note 25: Si ce ne fut pas à Port-Royal même que la fille de Racine +fit profession, c'est que ce monastère persécuté ne pouvait plus depuis +longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine, +vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laissé de bien touchants +Mémoires, et réfugié alors à Melun, assista à toutes les cérémonies de +vêture.] + + + +II + +Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui +l'était peu. En d'autres temps, en des temps comme les nôtres, où les +proportions du drame doivent être si différentes de ce qu'elles étaient +alors, qu'aurait-il fait? Eût-il également tenté le théâtre? Son génie, +naturellement recueilli et paisible, eût-il suffi à cette intensité +d'action que réclame notre curiosité blasée, à cette vérité réelle dans +les moeurs et dans les caractères qui devient indispensable après une +époque de grande révolution, à cette philosophie supérieure qui donne à +tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un _imbroglio_, de +la couleur historique autre chose qu'un _badigeonnage_? Eût-il été de +force et d'humeur à mener toutes ces parties de front, à les maintenir +en présence et en harmonie, à les unir, à les enchaîner sous une forme +indissoluble et vivante; à les fondre l'une dans l'autre au feu des +passions? N'eût-il pas trouvé plus simple et plus conforme à sa nature +de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras étrangers +dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y +versant; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de +suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle +élégie, dont _Esther_ et _Bérénice_ sont les plus limpides, les plus +transparents réservoirs? C'est là une délicate question, sur laquelle on +ne peut exprimer que des conjectures: j'ai hasardé la mienne; elle n'a +rien d'irrévérent pour le génie de Racine. M. Étienne, dans son discours +de réception à l'Académie, déclare qu'il admire Molière bien plus comme +philosophe que comme poëte. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M. +Étienne, et dans Molière la qualité de poëte ne me paraît inférieure à +aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur +des _Deux Gendres_ de vouloir renverser l'autel du plus grand maître +de notre scène. Or, est-ce davantage vouloir renverser Racine que de +déclarer qu'on préfère chez lui la poésie pure au drame, et qu'on est +tenté de le rapporter à la famille des génies lyriques, des chantres +élégiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de célébrer l'_amour_ +(en prenant _amour_ dans le même sens que Dante et Platon)? + +Indépendamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui nous a surtout +confirmé dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la +disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues années de sa +retraite. Les facultés innées qu'on a exercées beaucoup et qu'on arrête +brusquement au milieu de la carrière, après les premiers instants donnés +au délassement et au repos, se réveillent et recommencent à désirer le +genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient à l'âme +qu'une plainte sourde, lointaine, étouffée, qui n'indique pas son objet +et nous livre à tout le vague de l'_ennui_. Bientôt l'inquiétude se +décide; la faculté sans aliment s'_affame_, pour ainsi dire; elle crie +au dedans de nous: c'est comme un coursier généreux qui hennit dans +l'étable et demande l'arène; on n'y peut tenir, et tous les projets +de retraite sont oubliés. Qu'on se figure, par exemple, à la place +de Racine, au sein du même loisir, quelqu'un de ces génies +incontestablement dramatiques, Shakspeare, Molière, Beaumarchais, Scott. +Oh! les premiers mois d'inaction passés, comme le cerveau du poète va +fermenter et se remplir! comme chaque idée, chaque sentiment va revêtir +à ses yeux un masque, un personnage, et marcher à ses côtés! que de +générations spontanées vont éclore de toutes parts et lever la tête sur +cette eau dormante! que d'êtres inachevés, flottants, passeront dans ses +rêves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront +comme à Tancrède dans la forêt enchantée! La reine Mab descendra en char +et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou +Dorine, Chérubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et +empressés, s'agiteront autour du maître, le tirailleront de mille côtés +pour qu'il prenne garde à leurs êtres chéris, à leurs amants séparés, à +leurs princesses malheureuses; ils les évoqueront devant lui, comme dans +l'Élysée antique le devin Tirésias, ou plutôt le vieil Anchise, évoquait +les âmes des héros qui n'avaient pas vécu; ils les feront passer par +groupes, ombres fugitives, rieuses ou éplorées, demandant la vie, et, +dans les limbes inexplicables de la pensée, attendant la lumière du +jour. Diana Vernon à cheval, franchissant les barrières et se perdant +dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras à Roméo; l'ingénue +Agnès à son balcon aussi, et rendant à son amant salut pour salut du +matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant +le page; que sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces +apparitions enchantées souriront au poëte et l'appelleront à elles du +sein de leur nuage. Il n'y résistera pas longtemps, et se relancera, +tête baissée, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun +reviendra à ses goûts et à sa nature. Beaumarchais, comme un joueur +excité par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et +la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-être, et comme un +voyageur simplement curieux qui a déjà vu beaucoup de siècles et de +pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque +de repasser, chemin faisant, par les mêmes aventures. Molière, penseur +profond, triste au dedans, ayant hâte de sortir de lui-même et +d'échapper à ses peines secrètes, sera cette fois d'un comique plus +grave ou plus fou qu'à l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grâce, de +fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette +famille), Corneille couvert de cicatrices, épuisé, mais infatigable et +sans relâche comme ses héros, pareil à ce valeureux comte de Fuentès +dont parle Bossuet, et qui combattit à Rocroi jusqu'au dernier soupir, +Corneille ramènera obstinément au combat ses vieilles bandes espagnoles +et ses drapeaux déchirés. + +Voilà les poëtes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla +jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait +quitté; qu'il n'eut point, à ses heures de rêverie, des apparitions +charmantes qui remuaient, comme autrefois, son coeur? Ce serait faire +injure à son génie. Mais ces créations mêmes vers lesquelles un doux +penchant dut le rentraîner d'abord, ces Monime, ces Phèdre, ces Bérénice +au long voile, ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, à la nuit +tombante, sous les traits de la Champmeslé, et qui s'enfuyaient, +comme Didon, dans les bocages, qu'étaient-elles, je le demande? Où +voulaient-elles le ramener? Différaient-elles beaucoup de l'_Élégie à la +voix gémissante_; + + Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars, + Belle, levant au ciel ses humides regards? + +Et quand il se fut tout à fait réfugié dans l'amour divin, ces formes +attrayantes d'un amour profane continuèrent-elles longtemps à repasser +dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt à les +dissiper et à les oublier: ses affections bientôt allèrent toutes +ailleurs; il ne pensait qu'à Port-Royal, alors persécuté, et se +complaisait délicieusement dans ses souvenirs d'enfance: «En effet, +dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui fût en meilleure +odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la +piété; on admiroit la manière grave et touchante dont les louanges de +Dieu y étoient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de +leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le +peu d'empressement des religieuses à y soutenir la conversation, leur +peu de curiosité pour savoir les choses du monde et même les affaires de +leurs proches; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui +ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient +l'intérieur de ce monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets +d'édification! Quelle paix! quel silence! quelle charité! quel amour +pour la pauvreté et pour la mortification! Un travail sans relâche, une +prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus +vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs, +nulle bizarrerie dans les mères, l'obéissance toujours prompte et le +commandement toujours raisonnable.» Et vers le même temps il écrivait à +son fils: «M. de Rost m'a appris que la Champmeslé étoit à l'extrémité, +de quoi il me paroît très-affligé; mais ce qui est le plus affligeant, +c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire +l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer +à la comédie, ayant déclaré, à ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit +très-glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand +elle verra la mort de plus près, elle changera de langage comme font +d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils +se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette +particularité dont elle étoit effrayée, et qu'elle a sue, comme je +crois, de M. le curé de Saint-Sulpice.» Et dans une autre lettre: «Le +pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement; sur quoi je vous dirai, +en passant, que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, qui +mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie, +très-repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de +mourir: du moins M. Despréaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé +d'Auteuil, qui l'assista à la mort; car elle est morte à Auteuil, dans +la maison d'un maître à danser, où elle étoit venue prendre l'air.» On a +besoin de croire, pour excuser ce ton de sécheresse, que Racine voulait +faire indirectement la leçon à son fils, et condamner ses propres +erreurs dans la personne de celle qui en avait été l'objet. Mais, même +en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, après avoir +lu et comparé ces passages, que les sentiments du poëte ne prenaient +plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmeslé lui était +depuis longtemps sortie de la mémoire. Port-Royal avait toute son âme; +il y puisait le calme, il y rapportait ses prières; il était plein des +gémissements de cette maison affligée, quand il fit entendre, pour +l'heureuse maison de Saint-Cyr, la mélodie touchante des choeurs +d'_Esther_[26]. En un mot, c'était la disposition lyrique qui +prévalait évidemment dans le poëte, et qui le plus souvent, au défaut +d'épanchement convenable, débordait dans ces larmes dont nous avons +parlé. Un de nos amis les plus chers, qui, pour être romantique, à +ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect profond et un +sincère amour, a essayé de retracer l'état intérieur de cette belle âme +dans une pièce de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que +nous insérons ici comme achevant de mettre en lumière notre point de vue +critique. + +[Note 26: Racine se trouvait précisément dans l'église du monastère +des Champs, quand l'archevêque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai +1679, à neuf heures du matin, pour renouveler la persécution qui avait +été interrompue durant dix années, mais qui, à partir de ce jour-là, +ne cessa plus jusqu'à l'entière ruine. Il causa quelque temps avec le +prélat qui, l'ayant aperçu, l'avait fait appeler par politesse. Plus +tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint à Versailles le +chargé d'affaires en titre des pauvres persécutées. Toutes les demandes +d'adoucissement près de l'archevêque, les suppliques pour obtenir tel ou +tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son crédit à +ces démarches, avec un zèle où il entrait quelque pensée d'expiation.] + + +LES LARMES DE RACINE. + +Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur Lalie. + +(MADAME DE MAINTENON.) + + Jean Racine, le grand poëte, + Le poëte aimant et pieux, + Après que sa lyre muette + Se fut voilée à tous les yeux, + Renonçant à la gloire humaine, + S'il sentait en son âme pleine + Le flot contenu murmurer, + Ne savait que fondre en prière, + Pencher l'urne dans la poussière + Aux pieds du Seigneur, et pleurer. + + Comme un coeur pur de jeune fille + Qui coule et déborde en secret, + A chaque peine de famille, + Au moindre bonheur, il pleurait; + A voir pleurer sa fille aînée; + A voir sa table couronnée + D'enfants, et lui-même au déclin; + A sentir les inquiétudes + De père, tout causant d'études, + Les soirs d'hiver, avec Rollin; + + Ou si dans la sainte patrie, + Berceau de ses rêves touchants, + Il s'égarait par la prairie + Au fond de Port-Royal-des-Champs; + S'il revoyait du cloître austère + Les longs murs, l'étang solitaire, + Il pleurait comme un exilé; + Pour lui, pleurer avait des charmes. + Le jour que mourait dans les larmes + Ou La Fontaine ou Champmeslé[27]. + + Surtout ces pleurs avec délices + En ruisseaux d'amour s'écoulaient, + Chaque fois que sous des cilices + Des fronts de seize ans se voilaient; + Chaque fois que des jeunes filles, + Le jour de leurs voeux, sous les grilles + S'en allaient aux yeux des parents, + Et foulant leurs bouquets de fête, + Livrant les cheveux de leur tête, + Épanchaient leur âme à torrents. + + Lui-même il dut payer sa dette; + Au temple il porta son agneau; + Dieu marquant sa fille cadette, + La dota du mystique anneau. + Au pied de l'autel avancée, + La douce et blanche fiancée + Attendait le divin Époux; + Mais, sans voir la cérémonie, + Parmi l'encens et l'harmonie + Sanglotait le père à genoux[28]. + +[Note 27: Il est permis de supposer, malgré ce qu'on a vu plus haut, +que le poëte donna secrètement à la Champmeslé quelques larmes et +quelques prières.] + +[Note 28: Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus chérie, qui se +fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une pièce de vers +fort touchante, où il décrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives +de ses émotions de père et de ses joies comme chrétien (Fauriel; _Vie de +Lope de Vega_). Mais Racine ne put que pleurer.] + + Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse, + Pareils à ceux qu'en sa ferveur + Madeleine la pécheresse + Répandit aux pieds du Sauveur; + Pareils aux flots de parfum rare + Qu'en pleurant la soeur de Lazare + De ses longs cheveux essuya; + Pleurs abondants comme les vôtres, + O le plus tendre des apôtres, + Avant le jour d'Alleluia! + + Prière confuse et muette, + Effusion de saints désirs, + Quel luth se fera l'interprète + De ces sanglots, de ces soupirs? + Qui démêlera le mystère + De ce coeur qui ne peut se taire, + Et qui pourtant n'a point de voix? + Qui dira le sens des murmures + Qu'éveille à travers les ramures + Le vent d'automne dans les bois? + + C'était une offrande avec plainte, + Comme Abraham en sut offrir; + C'était une dernière étreinte + Pour l'enfant qu'on a vu nourrir; + C'était un retour sur lui-même, + Pécheur relevé d'anathème, + Et sur les erreurs du passé; + Un cri vers le Juge sublime, + Pour qu'en faveur de la victime + Tout le reste fût effacé. + + C'était un rêve d'innocence, + Et qui le faisait sangloter, + De penser que, dès son enfance, + Il aurait pu ne pas quitter + Port-Royal et son doux rivage, + Son vallon calme dans l'orage, + Refuge propice aux devoirs; + Ses châtaigniers aux larges ombres, + Au dedans les corridors sombres, + La solitude des parloirs. + + Oh! si, les yeux mouillés encore, + Ressaisissant son luth dormant, + Il n'a pas dit, à voix sonore, + Ce qu'il sentait en ce moment; + S'il n'a pas raconté, poëte, + Son âme pudique et discrète, + Son holocauste et ses combats, + Le Maître qui tient la balance + N'a compris que mieux son silence: + O mortels, ne le blâmez pas! + + Celui qu'invoquent nos prières + Ne fait pas descendre les pleurs + Pour étinceler aux paupières, + Ainsi que la rosée aux fleurs; + Il ne fait pas sous son haleine + Palpiter la poitrine humaine, + Pour en tirer d'aimables sons; + Mais sa rosée est fécondante; + Mais son haleine, immense, ardente, + Travaille à fondre nos glaçons. + + Qu'importent ces chants qu'on exhale, + Ces harpes autour du saint lieu; + Que notre voix soit la cymbale + Marchant devant l'arche de Dieu; + Si l'âme, trop tôt consolée, + Comme une veuve non voilée + Dissipe ce qu'il faut sentir; + Si le coupable prend le change, + Et tout ce qu'il paye en louange, + S'il le retranche au repentir? + +Les derniers sentiments exprimés dans cette pièce ne furent point +étrangers à l'âme de Racine. Dans un très-beau cantique _sur la +Charité_, imité de saint Paul, il dit lui-même, en des termes assez +semblables, et dont notre ami paraît s'être souvenu: + + En vain je parlerais le langage des Anges, + En vain, mon Dieu, de tes louanges + Je remplirois tout l'univers: + Sans amour ma gloire n'égale + Que la gloire de la cymbale, + Qui d'un vain bruit frappe les airs. + +Si maintenant l'on m'objecte que cette théorie conjecturale serait +admissible peut-être si Racine n'avait pas fait _Athalie_, mais +qu'_Athalie_ seule répond victorieusement à tout et révèle dans le poëte +un génie essentiellement dramatique, je répliquerai à mon tour qu'en +admirant beaucoup _Athalie_, je ne lui reconnais point tant de portée; +que la quantité d'élévation, d'énergie et de sublime qui s'y trouve ne +me paraît pas du tout dépasser ce qu'il en faut pour réussir dans le +haut lyrique, dans la grande poésie religieuse, dans l'hymne, et qu'à +mon gré cette magnifique tragédie atteste seulement chez Racine des +qualités fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse +habituelle. + +L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramènera +involontairement aux mêmes conclusions sur la nature et la vocation de +son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque +chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoupé, qui se déploie et se +brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un +personnage à l'autre, et varie dans le même personnage selon les moments +de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie +s'aiguise, puis la colère se gonfle, et voilà que le dialogue ressemble +à la lutte étincelante de deux serpents entrelacés. Les gestes, les +inflexions de voix et les sinuosités du discours sont en parfaite +harmonie; les hasards naturels, les particularités journalières d'une +conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est +assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement; chaque fois +que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorité, étend la +main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma, +c'était tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux.--Les +personnages du drame, vivant de la vie réelle comme tout le monde, +doivent en rappeler à chaque instant les détails et les habitudes. +_Hier, aujourd'hui, demain_, sont des mots très-significatifs pour eux. +Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur +apparaissent au complet avec une singulière vivacité dans les moindres +circonstances. Il leur échappe souvent de dire: _Tel jour, à telle +heure, en tel endroit_. L'amour dont une âme est pleine, et qui cherche +un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des +comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprévues de +tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette, +et presse son jeune époux de partir; mais Roméo veut que ce soit le +rossignol qu'on entend, afin de rester encore. + +La douleur est superstitieuse; l'âme, en ses moments extrêmes, a de +singuliers retours; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y +rattacher à plaisir par les fils les plus déliés et les plus fragiles. +Desdemona, émue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans +savoir pourquoi, à _une chanson de Saule_ que lui chantait dans son +enfance une vieille esclave qu'avait sa mère. C'est ainsi que le lyrique +même, grâce aux détails naïfs qui le retiennent et le fixent dans la +réalité, ne fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement à l'effet +dramatique. + +Le pittoresque épique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame; +mais sans se mettre exprès à décrire, sans étaler sa toile pour peindre, +il est tel mot de pure causerie qui, jeté comme au hasard, va nous +donner la couleur des lieux et préciser d'avance le théâtre où se +déploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au château de Macbeth; +il en trouve le site agréable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a des +nids de martinets à chaque frise et à chaque créneau: preuve, dit-il, +que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits +pareils; les tragiques grecs en offriraient également. Racine n'en a +jamais. + +Le style de Racine se présente, dès l'abord, sous une teinte assez +uniforme d'élégance et de poésie; rien ne s'y détache particulièrement. +Le procédé en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage +principal, au lieu de répandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un +avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-même, +et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde +intérieur, au sein de ce _moi_, comme disent les philosophes: de là une +manière générale d'exposition et de récit qui suppose toujours dans +chaque héros ou chaque héroïne un certain loisir pour s'examiner +préalablement; de là encore tout un ordre d'images délicates, et un +tendre coloris de demi-jour, emprunté à une savante métaphysique du +coeur; mais peu ou point de réalité, et aucun de ces détails qui nous +ramènent à l'aspect humain de cette vie. La poésie de Racine élude les +détails, les dédaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble +impuissante à les saisir. Il y a dans _Bajazet_ un passage, entre +autres, fort admiré de Voltaire: Acomat explique à Osmin comment, malgré +les défenses rigoureuses du sérail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et +s'aimer: + + Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle + De la more d'Amurat fit courir la nouvelle. + La sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer, + Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer. + Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent; + De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent: + Et les dons achevant d'ébranler leur devoir, + Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir. + +Au lieu d'une explication nette et circonstanciée de la rencontre, comme +tout cela est touché avec précaution! comme le mot propre est habilement +évincé! _les esclaves tremblèrent! les gardes se troublèrent!_ Que +d'efforts en pure perte! que d'élégances déplacées dans la bouche sévère +du grand-vizir!--Monime a voulu s'étrangler avec son bandeau, ou, comme +dit Racine, _faire un affreux lien d'un sacré diadème_; elle apostrophe +ce diadème en vers enchanteurs que je me garderai bien de blâmer. Je +noterai seulement que, dans la colère et le mépris dont elle accable +ce _fatal tissu_, elle ne l'ose nommer qu'en termes généraux et avec +d'exquises injures. Il résulte de cette perpétuelle nécessité de +noblesse et d'élégance que s'impose le poëte, que lorsqu'il en vient +à quelques-unes de ces parties de transition qu'il est impossible de +relever et d'ennoblir, son vers inévitablement déroge, et peut alors +sembler prosaïque par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort +s'est amusé à noter dans _Esther_ le petit nombre de vers qu'il croit +entachés de prosaïsme. Au reste, Racine a tellement pris garde à ce +genre de reproche, qu'au risque de violer les convenances dramatiques, +il a su prêter des paroles pompeuses ou fleuries à ses personnages les +plus subalternes comme à ses héros les plus achevés. Il traite ses +confidentes sur le même pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi +majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a déjà remarqué que, dans +Euripide, le vieillard qui tient la place d'Arcas n'a qu'un langage +simple, non figuré, conforme à sa condition d'esclave: «Pourquoi donc +sortir de votre tente, ô roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est +assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore relevé la +sentinelle qui veille sur les retranchements?» Et c'est Agamemnon qui +dit: «Hélas! on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer; +le silence règne sur l'Euripe.» Dans Racine au contraire, Arcas prend +les devants en poésie, et il est le premier à s'écrier: + + Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune. + +Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le désordre d'une +nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, écrire une lettre +et l'effacer, y imprimer le cachet et le rompre, jeter à terre ses +tablettes et verser un torrent de larmes. Racine fils avoue avec candeur +qu'on peut regretter dans l'Iphigénie française cette vive peinture +de l'Agamemnon grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans +l'intérieur de la tente du héros, et de nommer certaines choses de la +vie par leur nom[29]. + +[Note 29: Euripide d'ailleurs ne s'était pas fait faute, on le voit, +de quelques anachronismes de moeurs et de moyens. On n'écrivait pas de +lettres au siège de Troie; il n'est jamais question d'écriture dans +Homère; mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'à +l'exactitude historique.] + +Le procédé continu d'analyse dont Racine fait usage, l'élégance +merveilleuse dont il revêt ses pensées, l'allure un peu solennelle et +arrondie de sa phrase, la mélodie cadencée de ses vers, tout contribue +à rendre son style tout à fait distinct de la plupart des styles +franchement et purement dramatiques. Talma, qui, dans ses dernières +années, en était venu à donner à ses rôles, surtout à ceux que lui +fournissait Corneille, une simplicité d'action, une familiarité +saisissante et sublime, l'aurait vainement essayé pour les héros de +Racine; il eût même été coupable de briser la déclamation soutenue de +leur discours, et de ramener à la causerie ce beau vers un peu chanté. +Est-ce à dire pourtant que le caractère dramatique manque entièrement à +cette manière de faire parler des personnages? Loin de notre pensée un +tel blasphème! Le style de Racine convient à ravir au genre de drame +qu'il exprime, et nous offre un composé parfait des mêmes qualités +heureuses. Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton; +dans cet idéal complet de délicatesse et de grâce, Monime, en vérité, +aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation douce et +choisie, d'un charme croissant, une confidence pénétrante et pleine +d'émotion, comme on se figure qu'en pouvait suggérer au poëte le +commerce paisible de cette société où une femme écrivait _la Princesse +de Clèves_; c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mêle à +tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, dans chaque +larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe brusquement des +tableaux de Rubens à ceux de M. Ingres, comme on a l'oeil rempli de +l'éclatante variété pittoresque du grand maître flamand, on ne voit +d'abord dans l'artiste français qu'un ton assez uniforme, une teinte +diffuse de pâle et douce lumière. Mais qu'on approche de plus près et +qu'on observe avec soin: mille nuances fines vont éclore sous le regard; +mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond et serré; on +ne peut plus en détacher ses yeux. C'est le cas de Racine lorsqu'on +vient à lui en quittant Molière ou Shakspeare: il demande alors plus +que jamais à être regardé de très-près et longtemps; ainsi seulement +on surprendra les secrets de sa manière: ainsi, dans l'atmosphère du +sentiment principal qui fait le fond de chaque tragédie, on verra +se dessiner et se mouvoir les divers caractères avec leurs traits +personnels; ainsi, les différences d'accentuation, fugitives et ténues, +deviendront saisissables, et prêteront une sorte de vérité relative au +langage de chacun; on saura avec précision jusqu'à quel point Racine est +dramatique, et dans quel sens il ne l'est pas. + +Racine a fait _les Plaideurs_; et, dans cette admirable farce, il a +tellement atteint du premier coup le vrai style de la comédie, qu'on +peut s'étonner qu'il s'en soit tenu à cet essai. Comment n'a-t-il pas +deviné, se dit involontairement la critique questionneuse de nos jours, +que l'emploi de ce style sincèrement dramatique, qu'il venait de dérober +à Molière, n'était pas limité à la comédie; que la passion la plus +sérieuse pouvait s'en servir et l'élever jusqu'à elle? Comment ne +s'est-il pas rappelé que le style de Corneille, en bien des endroits +pathétiques, ne diffère pas essentiellement de celui de Molière? il ne +s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de réforme dramatique qui +se poursuit maintenant sous nos yeux eût été dès lors accomplie.--C'est +que, sans doute, dans la tragédie telle qu'il la concevait, Racine +n'avait nullement besoin de ce franc et libre langage; c'est que _les +Plaideurs_ ne furent jamais qu'une débauche de table, un accident +de cabaret dans sa vie littéraire; c'est que d'invincibles préjugés +s'opposent toujours à ces fusions si simples que combine à son aise la +critique après deux siècles. Du temps de Racine, Fénelon, son ami, son +admirateur, et qui semble un de ses parents les plus proches par le +génie, écrivait de Molière: «En pensant bien, il parle souvent mal. Il +se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence +dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne +dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. +J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, l'_Avare_ est +moins mal écrit que les pièces qui sont en vers: il est vrai que la +versification françoise l'a gêné; il est vrai même qu'il a mieux réussi +pour les vers dans l'_Amphitryon_, où il a pris la liberté de faire des +vers irréguliers. Mais en général il me paroît, jusque dans sa prose, +ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions.» Il +faut se souvenir que l'auteur de cet étrange jugement avait la manière +d'écrire la plus antipathique à Molière qui se puisse imaginer. Il était +doux, fleuri, agréablement subtil, épris des antiques chimères, doué des +signes gracieux de l'avenir; et sa prose, _encor qu'un peu traînante_, +ne ressemblait pas mal à ces beaux vieillards divins dont il nous parle +souvent, à longue barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un +bâton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers un +temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il énonçait à +coup sûr, dans cette lettre à l'Académie, l'opinion de plus d'un esprit +délicat, de plus d'un académicien de son temps, et Racine lui-même se +serait probablement entendu avec lui pour critiquer sur beaucoup de +points la diction de Molière. + +La sienne est scrupuleuse, irréprochable, et tout l'éloge qu'on a +coutume de faire du style de Racine en général doit s'appliquer sans +réserve à sa diction. Nul n'a su mieux que lui la valeur des mots, le +pouvoir de leur position et de leurs alliances, l'art des transitions, +_ce chef-d'oeuvre le plus difficile de la poésie_, comme lui disait +Boileau; on peut voir là-dessus leur correspondance. En se tenant à un +vocabulaire un peu restreint, Racine a multiplié les combinaisons et les +ressources. On remarquera que dans ses tours il conserve par moments des +traces légères d'une langue antérieure à la sienne, et je trouve pour +mon compte un charme infini à ces idiotismes trop peu nombreux qui +lui ont valu d'être souligné quelquefois par les critiques du dernier +siècle. + +En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice, +ce me semble, à traiter Racine autrement que tous les vrais poëtes de +génie, à lui demander ce qu'il n'a pas, à ne pas le prendre pour ce +qu'il est, à ne pas accepter, en le jugeant, les conditions de sa +nature. Son style est complet en soi, aussi complet que son drame +lui-même; ce style est le produit d'une organisation rare et flexible, +modifiée par une éducation continuelle et par une multitude de +circonstances sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant +qu'aucun autre, et à force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie, +marqué au coin d'une individualité distincte, et nous retrace presque +partout le profil noble, tendre et mélancolique de l'homme avec la +date du temps. D'où il résulte aussi que vouloir ériger ce style en +_style-modèle_, le professer à tout propos et en toute occurrence, y +rapporter toutes les autres manières comme à un type invariable, c'est +bien peu le comprendre et l'admirer bien superficiellement, c'est le +renfermer tout entier dans ses qualités de grammaire et de diction. Nous +croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en déclarant le style de +Racine, comme celui de La Fontaine et de Bossuet, digne sans doute d'une +éternelle étude, mais impossible, mais inutile à imiter, et surtout +d'une forme peu applicable au drame nouveau, précisément parce qu'il +nous paraît si bien approprié à un genre de tragédie qui n'est plus. + +Janvier 1830. + + + +SUR LA REPRISE DE BÉRÉNICE AU THÉÂTRE-FRANÇAIS. + +(Janvier 1844.) + +Il y avait quelque hardiesse à revenir de nos jours à _Bérénice_, et +cette hardiesse pourtant, à la bien prendre, était de celles qui doivent +réussir. On peut considérer même que le moment présent et propice était +tout trouvé. Le goût a des flux et des reflux bizarres; ce sont des +courants qu'il faut suivre et qu'il ne faut pas craindre d'épuiser. +Après Moscow et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de +Stendhal, _Iphigénie en Aulide_ devait sembler une bien moins bonne +tragédie et un peu tiède; il voulait dire qu'après les grandes scènes et +les émotions terribles de nos révolutions et de nos guerres, il y +avait urgence d'introduire sur le théâtre un peu plus de mouvement et +d'intérêt présent. Mais aujourd'hui, après tant de bouleversements qui +ont eu lieu sur la scène, et de telles tentatives aventureuses dont on +paraît un peu lassé, _Iphigénie_ redevient de mise, elle reprend à son +tour toute sa vivacité et son coloris charmant. On en a tant vu, qu'un +peu de langueur même repose, rafraîchit et fait l'effet plutôt de +ranimer. Après les drames compliqués qui ont mis en oeuvre tant de +machines, l'extrême simplicité retrouve des chances de plaire; après _la +Tour de Nesle_ et _les Mystères de Paris_ (je les range parmi les +drames à machines), c'est bien le moins qu'on essaie d'_Ariane_ et de +_Bérénice_. + +Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux de l'oeuvre +de Racine, _Bérénice_ a droit de compter pour beaucoup. Certes, nous +n'irons pas l'élever au nombre de ses chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre +et la suite où ceux-ci viennent se ranger. Un homme de talent qui a +particulièrement étudié Racine, et qui s'y connaît à fond en matière +dramatique, classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragédies +du grand poëte: _Athalie_, _Iphigénie_, _Andromaque_, _Phèdre_ et +_Britannicus_. Je crois même qu'à titre de pièce achevée et accomplie, +de tragédie parfaite offrant le groupe dans toute sa beauté, il mettait +_Iphigénie_ au-dessus des autres, et la qualifiait le chef-d'oeuvre +de l'art sur notre théâtre. Mais, quoi qu'il en soit, la hauteur +d'_Athalie_ compense et emporte tout. _Bérénice_ ne saurait se citer +auprès de ces cinq productions hors de pair; elle ne soutiendrait même +pas le parallèle avec les autres pièces relativement secondaires, +telles que _Mithridate_ et _Bajazet_, et pourtant elle a sa grâce bien +particulière, son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages +de tout grand auteur ceux qu'il a faits selon son goût propre et son +faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porté à un +idéal supérieur. _Bérénice_, bien que commandée par Madame, me semble +tout à fait dans le goût secret et selon la pente naturelle de Racine; +c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui +s'abandonne, qui oublie Boileau, qui pense surtout à la Champmeslé, +et compose une musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau, +apprenant que Racine s'était engagé à traiter ce sujet sur la demande +de la duchesse d'Orléans, s'écria: «Si je m'y étais trouvé, je l'aurais +bien empêché de donner sa parole.» Mais on assure aussi que Racine +aimait mieux cette pièce que ses autres tragédies, qu'il avait pour elle +cette prédilection que Corneille portait à son _Attila_. Je n'admets +qu'à demi la similitude, mais je crois volontiers à la prédilection. +Cela devait être. _Bérénice_, chez lui, c'est la veine secrète, là veine +du milieu. + +On a quelquefois regretté que Racine n'eût pas fait d'élégies; mais +qu'est-ce donc dans ses pièces que ces rôles délicats, parfois un peu +pâles comme Aricie, bien souvent passionnés et enchanteurs, Atalide, +Monime, et surtout Bérénice? + +_Bérénice_ peut être dite une charmante et mélodieuse faiblesse dans +l'oeuvre de Racine, comme la Champmeslé le fut dans sa vie. + +Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles +semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient +l'oeuvre entière d'une teinte trop particulière et qui aurait sa +monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations qu'il doit consulter, +qu'il doit suivre, qu'il doit diriger et aussi réprimer mainte fois. +Dans l'ordre poétique comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix +de l'effort, de la lutte et de la constance; l'idéal habite les hauts +sommets. On oublie trop de nos jours ce devoir imposé au talent; sous +prétexte de _lyrisme_, chacun s'abandonne à sa pente, et l'on n'atteint +pas à l'oeuvre dernière dont on eût été capable. Aux époques tout à fait +saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est +pas contrarier son talent et aller contre Minerve que de se resserrer, +de se restreindre sur quelques points, de viser à s'élever et à +s'agrandir sur certains autres. Dans le beau siècle dont nous parlons, +ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se +personnifiait dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon +que la conscience intérieure que chaque talent porte naturellement +en soi prenne ainsi forme au dehors et se représente à temps dans la +personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; il n'y a plus moyen +de l'oublier ni de l'éluder. Molière, le grand comique, était sujet à +se répandre et à se distraire dans les délicieuses mais surabondantes +bouffonneries des Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y +attarder trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort. +Despréaux, c'est-à-dire la conscience littéraire, éleva la voix, et l'on +eut à son moment _le Misanthrope_. Ainsi de La Fontaine, qu'il fallut +tirer de ses dizains et de ses contes où il se complaisait si aisément, +pour l'appliquer à ses fables et lui faire porter ses plus beaux +fruits. Ainsi de Racine lui-même qui, au sortir des douceurs premières, +s'élevait à Burrhus et aspirait à _Phèdre_. Il retomba cette fois, il +fit _Bérénice_ sans Boileau, comme il s'était caché, enfant, de ses +maîtres pour lire le roman d'Héliodore. + +Mais ce n'est là qu'une raison de plus pour nous de surprendre la fibre +à nu et de pénétrer en ce point le plus reculé du coeur. Une personne, +un talent, ne sont pas bien connus à fond, tant qu'on n'a pas touché ce +point-là. De même qu'on dit qu'il faut passer tout un été à Naples et +un hiver à Saint-Pétersbourg, de même, quand on aborde Racine, il faut +aller franchement jusqu'à _Bérénice_. + +La pièce se donna pour la première fois sur le théâtre de l'hôtel +de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord plus de trente +représentations, un succès de larmes, des brochures critiques pour et +contre, des parodies bouffonnes au Théâtre-Italien, enfin tout ce qui +constitue les honneurs de la vogue. On lit partout l'anecdote de son +origine, l'ordre de Madame, ce duel poétique et galant de Racine et +de Corneille, la défaite de ce dernier. Mais indépendamment des +circonstances particulières qui favorisèrent le premier succès, et sur +lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaître que Racine a su tirer +d'un sujet si simple une pièce d'un intérêt durable, puisque toutes +les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontré un acteur et une actrice +dignes de ces rôles de Titus et de Bérénice, le public a retrouvé les +applaudissements et les larmes. Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux +années de Voltaire. En août 1724, la reprise de _Bérénice_ à la +Comédie-Française fut extrêmement goûtée. Mademoiselle Le Couvreur, +Quinault l'aîné et Quinault Du Fresne, jouaient les trois rôles +qu'avaient autrefois remplis mademoiselle de Champmeslé, Floridor, et le +mari de la Champmeslé. Les mêmes acteurs redonnèrent moins heureusement +la pièce en 1728. Mais surtout la tradition a conservé un vif souvenir +du triomphe de mademoiselle Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie +d'expression dans le personnage de cette reine attendrissante, que le +factionnaire même, placé sur la scène, laissa, dit-on, tomber son arme +et pleura[30]. _Bérénice_ reparut encore trois fois en décembre 1782 et +janvier 1783; ce fut son dernier soupir au XVIIIe siècle[31]. Avant la +reprise actuelle, elle avait été représentée en dernier lieu le 7 et +le 13 février 1807, c'est-à-dire il y a trente-sept ans. Mademoiselle +George jouait Bérénice, Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La pièce +ne fut donnée alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire avait +cessé, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous dit: «Il est +constant que _Bérénice_ n'a point fait pleurer à cette représentation, +mais qu'elle a fait bâiller; toutes les dissertations littéraires ne +sauraient détruire un fait aussi notoire.» Talma pourtant goûtait ce +rôle d'Antiochus ou celui de Titus, tel qu'il le concevait, et il en +disait, ainsi que de Nicomède, que c'étaient de ces rôles à jouer deux +fois par an, donnant à entendre par là que ce ton modéré, et assez +loin du haut tragique, détend et repose[32]. La reprise d'aujourd'hui a +réussi; on n'est pas tout à fait revenu aux larmes, mais on accorde de +vrais applaudissements. Jean-Jacques a raconté qu'il assista un jour à +une représentation de _Bérénice_ avec d'Alembert, et que la pièce leur +fit à tous deux un plaisir _auquel ils s'attendaient peu_. Il y a eu de +cette agréable surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; à +la lecture, on n'y voit guère qu'une ravissante élégie; à la +représentation, quelques-unes des qualités dramatiques se retrouvent, et +l'intérêt, sans aller jamais au comble, ne languit pas. + +[Note 30: Il y eut cinq représentations coup sur coup dans la seconde +quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conservés des recettes +ne répondent pas tout à fait à cette haute renommée de succès. Il faut +croire à ce succès pourtant, d'après l'impression qui en est restée; +La Harpe, dans le chapitre de son _Cours de Littérature_ où il juge +l'oeuvre, se plaît à rappeler le nom de Gaussin comme inséparable de +celui de Bérénice.] + +[Note 31: _L'Année littéraire_ (1783, tome I, page 137) constate +un certain succès et en parle comme nous le ferions nous-même, en +l'opposant aux succès plus bruyants du jour. Il put encore y avoir, +quelques années après, un retour de _Bérénice_ par mademoiselle +Desgarcins. J'en entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.] + +[Note 32: Il fut question encore d'une reprise en 1812; les rôles +étaient même déjà distribués entre mademoiselle Duchesnois, Talma et +Lafon. Talma aurait joué Titus; mais les choses en restèrent là. On +ne conçoit pas, en effet, que la représentation eût été possible sous +l'Empire après le _divorce_; on y aurait vu trop d'allusions.] + + +Érudits comme nous le sommes devenus et occupés de la couleur +historique, il y a pour nous, dans la représentation actuelle de +_Bérénice_, un intérêt d'étude et de souvenir. Voilà donc une de ces +pièces qui charmaient et enlevaient la jeune cour de Louis XIV à son +heure la plus brillante, et l'on s'en demande les raisons, et, tout +en jouissant du charme quelque peu amolli des vers, on se reporte aux +allusions d'autrefois. Elles étaient nombreuses dans _Bérénice_, elles +s'y croisaient en mille reflets, et il y a plaisir à croire les deviner +encore. Voltaire, avec son tact rapide, a très-bien indiqué la plus +essentielle et la plus voisine de l'inspiration première. «Henriette +d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine +et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de Titus et de +Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et +le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait +pas; mais elle avait encore un intérêt secret à voir cette victoire +représentée sur le théâtre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle +avait eus longtemps pour Louis XIV et du goût vif de ce prince pour +elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans +la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-soeur mirent un +frein à leurs désirs; mais il resta toujours dans leurs coeurs une +inclination secrète, toujours chère à l'un et à l'autre. Ce sont ces +sentiments qu'elle voulut voir développés sur la scène autant pour +sa consolation que pour son amusement.» On sait en effet, par +l'intéressante histoire qu'a tracée d'elle madame de La Fayette, combien +Madame et son royal beau-frère s'étaient aimés dans cette nuance aimable +qui laisse la limite confuse et qui prête surtout au rêve, à la poésie. +L'adorable princesse qui put dire à son lit de mort à Monsieur: _Je ne +vous ai jamais manqué_, aimait pourtant à se jouer dans les mille trames +gracieuses qui se compliquaient autour d'elle, et à s'enchanter du récit +de ce qu'elle inspirait. Racine, un peu plus que Corneille sans doute, +dut pénétrer dans ses arrière-pensées; il est permis pourtant de croire +que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les révélations +posthumes était beaucoup plus recouvert dans le moment même, et qu'en +acceptant le sujet d'une si belle main, le poëte ne sut pas au juste +combien l'intention tenait au coeur. Ses allusions, à lui, paraissent +s'être plutôt reportées au souvenir déjà éloigné de Marie de Mancini, +laquelle, dix années auparavant, avait pu dire au jeune roi à la veille +de la rupture: _Ah! Sire, vous êtes roi; vous pleurez! et je pars!_ + + Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez! + ............................................. + ...........Vous m'aimez, vous me le soutenez: + Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez! + +Il y avait dans le rapport général des situations, dans une rupture +également motivée sur les devoirs souverains et sur l'inviolable majesté +du rang, assez de points de ressemblance pour captiver à l'antique +histoire une cour si spirituelle, si empressée, et avant tout idolâtre +de son roi. Mais d'autres lueurs, d'autres reflets rapides et non pas +les moins touchants, venaient en quelque sorte se jouer à la traverse. +Lorsqu'en effet on représenta, en novembre 1670, la pièce désirée et +inspirée par Madame, cette princesse si chère à tous n'existait plus +depuis quelques mois; _Madame était morte!_ Or qu'on veuille songer à +tout ce qu'ajoutait son souvenir à l'oeuvre où sa pensée était entrée +pour une si grande part. Les sentiments discrets qu'elle avait nourris +circulaient déjà plus librement, trahis par la mort; ils s'échappaient +comme en vagues éclairs sur cette trame si fine; son âme aimable y +respirait; les allusions devenaient, pour ainsi dire, à double fond. +Tendresse, délicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait +tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce règne de La Vallière. + +C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu pour les +apprécier. Je relisais l'autre jour la brochure de M. Guillaume de +Schlegel, dans laquelle il compare la _Phèdre_ de Racine et celle +d'Euripide; il y exprime admirablement le genre de beauté de celle-ci, +ce caractère chaste et sacré de l'Hippolyte, qu'il assimile avec +grandeur au Méléagre et à l'Apollon antiques. Mais cette intelligence +attentive, cette élévation pénétrante qui s'applique si bien à +démontrer, à reconstituer à nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grèce, +l'éloquent critique ne daigne pas en faire usage à notre égard, et il +nous en laisse le soin sous prétexte d'incompétence, mais en réalité +comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphère. D'autres que lui, +d'éminents et ingénieux critiques que chacun sait, ont à leur tour +repris la tâche et réparé la brèche avec honneur. Sans doute la +tragédie française, si l'on excepte _Polyeucte_ et _Athalie_, n'est pas +exactement du même ordre que l'antique; celle-ci égale la beauté et +l'austérité de la statuaire; elle nous apparaît debout après des +siècles, et à travers toutes les mutilations, dans une attitude unique, +immortelle. Notre tragédie, à nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un +_cran_ plus bas; elle s'attaque particulièrement au coeur et à ses +sentiments délicats et déliés jusqu'au sein de la passion; elle +s'encadre avec la société, non plus avec le temple; elle vit à l'infini +sur des luttes, sur des scrupules intérieurs nés du christianisme ou de +la chevalerie, et dès longtemps élaborés par une élite polie et galante. +Mais là aussi se retrouvent la vérité, l'élévation, un genre de beauté; +seulement il s'agit presque d'un art différent. Ce n'est plus au groupe +de la statuaire antique et à cette première grandeur qu'on a affaire; ce +sont plutôt des tableaux finis qu'il s'agit, même à distance, de voir +dans leur cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquité non +moins que M. de Schlegel, et par les parties également augustes, M. +Quatremère de Quincy, a fait comprendre à merveille que les statues, les +objets d'art de la Grèce, rangés et classés dans nos musées, n'avaient +ni tout leur prix ni leur vrai sens; que, voués avant tout à une +destination publique et le plus souvent sacrée, c'était dans cet +encadrement primitif qu'il fallait les replacer en idée et les +concevoir. Pourquoi l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au +même effort équitable pour apprécier convenablement des oeuvres moins +hautes sans doute, plus délicates souvent, sociales au plus haut degré, +et qu'il suffit de reculer légèrement dans un passé encore peu lointain, +pour y ressaisir toutes les justesses et toutes les grâces? Si jamais +pièce réclama à bon droit chez le spectateur ce jeu quelque peu +complaisant de l'imagination et du souvenir, c'est à coup sûr +_Bérénice_; mais cette complaisance n'exige pas un effort bien pénible, +et l'on n'a pas trop à se plaindre, après tout, d'être simplement +obligé, pour subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles +années d'un grand règne, des _nuits enflammées_ et des _festons_ où +les chiffres mystérieux s'entrelaçaient. Quel moment en effet dans une +société que celui où des sentiments si nobles, si délicats, disons +même si subtils, et qui courraient presque risque de nous échapper +aujourd'hui, étaient saisis unanimement par un cercle avide qu'ils +occupaient aussitôt et passionnaient! _Bérénice_ est de ces oeuvres qui +honorent bien moins un poëte qu'une époque. + +Mme de La Fayette, qui était de ce cercle, et au premier rang, a écrit +d'_Esther_, cette autre tragédie commandée bien plus tard, cette autre +Juive aimable et qui correspond dans l'ordre religieux à sa première +soeur, que c'était une _comédie de couvent_. J'accepte le mot sans +défaveur, et je dirai à mon tour de _Bérénice_ que c'est moins une +tragédie qu'une comédie de coeur, une comédie-roman, contemporaine de +_Zayde_, et qui allait donner le ton à _la Princesse de Clèves_: + +Dans l'exquise préface qu'il a mise à sa pièce, Racine rapproche son +héroïne de Didon et voit de la ressemblance entre elles, sauf le +poignard et le bûcher. Mais Bérénice ne me fait pas tout à fait +l'impression de Didon; la nuance est plus douce, on sent dès l'abord, et +malgré toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle +pâlira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui. +L'Ariane de Thomas Corneille me rend bien plus le désespoir de Didon. +Bérénice, qui est si peu Juive, est déjà chrétienne, c'est-à-dire +résignée: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera peut-être +quelque disciple des apôtres qui lui indiquera le chemin de la Croix. + +Bérénice entre en scène comme aurait fait La Vallière, si elle eût osé; +elle entre le coeur tout plein de son amour, empressée de se dérober à +la foule des courtisans, ne pensant qu'à l'objet aimé, n'aimant en lui +que lui-même. Elle a besoin d'en parler à quelqu'un, d'épancher sa +reconnaissance, de répéter en cent façons dans ses discours ce nom adoré +de Titus en y mariant le sien. Pourtant, dès qu'Antiochus s'est enhardi +à parler pour son propre compte, elle sait l'arrêter d'une parole +vibrante et fière: on sort du ton de l'élégie; la note tragique se fait +sentir. + +Je ne sais à quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre des genres, +tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, mais qui sont le +soupir et la plainte de tous les coeurs bien touchés: + + Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien! + +Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculté de soumission et de +silence; on serait tenté de sourire à l'entendre tout d'abord s'exhaler: + + ...Je me suis tu cinq ans, + Madame, et vais encor me taire plus longtemps. + +Pourtant il échappe aux inconvénients de sa position par sa noblesse et +sa délicatesse constante; tout _roi de Comagène_ qu'il est, il ne tombe +jamais dans le ridicule de ce _roi de Naxe_, le pis-aller d'Ariane. +J'entends remarquer qu'il remplit exactement le même rôle que Ralph dans +_Indiana_. Après tout, en cette pièce qu'on a appelée une élégie à trois +personnages, Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de rêverie +et de tristesse, suffirait à sa gloire: + + Dans l'Orient désert quel devint mon ennui! + +Mais les allusions perpétuelles, au temps de la représentation première, +et tous les genres d'intérêt venaient aboutir à ce personnage impérial +de Titus et converger à son front comme les rayons du diadème. C'est par +lui et par sa lutte sérieuse que le poëte remettait son oeuvre sur +le pied tragique, et prétendait corriger ce que le reste de la pièce +pouvait avoir de trop amollissant: «Ce n'est point une nécessité, +disait-il en répondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il y ait +du sang et des morts dans une tragédie: il suffit que l'action en soit +grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient +excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui +fait tout le plaisir de la tragédie.» Geoffroy, qui cite ce passage dans +son feuilleton sur _Bérénice_, s'en fait une arme contre ceux qu'il +appelle les _voltairiens_ en tragédie, et qu'il représente comme altérés +de sang et et de carnage dramatique. Hélas! ce sont les voltairiens +aujourd'hui (s'il en était encore dans ce sens-là) qui se rangeraient du +côté de Geoffroy et que nous aurions peine à en distinguer. Titus donc +exprime en lui le caractère tragique, en ce sens qu'il soutient une +lutte généreuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire; qu'il +a le haut sentiment de la dignité souveraine et de ce qu'on doit à ce +rang de maître des humains. Au fond il n'a jamais hésité, pas plus qu'un +héros n'hésite en toute question de délicatesse suprême et d'honneur. On +est déchiré, on se détourne, on pleure, mais on marche toujours. Il +est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus +qu'Énée de qui il tient, n'est assez passionnément amoureux; que, s'il +l'était davantage, il céderait peut-être. Mais non: Racine, revenant +ici, dans le dernier acte, à l'inspiration supérieure et majestueuse de +la tragédie, a rendu énergiquement cette stabilité héroïque de l'âme à +travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui +demeure impossible: + + En quelque extrémité que vous m'ayez réduit, + Ma gloire inexorable à toute heure me suit; + Sans cesse elle présente à mon âme étonnée + L'empire incompatible avec notre hyménée, + Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits, + Je dois vous épouser encor moins que jamais. + Oui, madame, et je dois moins encore vous dire + Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire, + De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers, + Soupirer avec vous au bout de l'univers. + Vous-même rougiriez de ma lâche conduite... + +Voilà le langage d'une grande âme à celle qui peut l'entendre. Ainsi +c'est l'amour même, dans sa religieuse délicatesse, qui s'oppose au +bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus +serait plus intéressant s'il sacrifiait l'empire à l'amour, et s'il +allait vivre avec Bérénice dans quelque coin du monde, après avoir pris +congé des Romains: _une chaumière et son coeur!_ Geoffroy remarque avec +raison que Titus serait sifflé, s'il agissait ainsi au théâtre, «et +Rousseau, ajoute-t-il, mérite de l'être pour avoir consigné cette +opinion dans un livre de philosophie.» Tout se tient en morale: c'est +pour n'avoir pas senti cette délicatesse particulière, cette religion +de dignité et d'honneur qui enchaîne Titus, que Jean-Jacques a gâté +certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et +de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de madame +de Warens, le mari de Thérèse, n'a pas résisté à nous retracer +complaisamment des situations dignes d'oubli. + +Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de _Bérénice_ +pour qu'une action aussi simple puisse suffire à cinq actes, et qu'on ne +s'aperçoive du peu d'incidents qu'à la réflexion. Chaque acte est, à peu +de chose près, le même qui recommence; un des amoureux, dès qu'il est +trop en peine, fait chercher l'autre: + + A-t-on vu de ma part le roi de Comagène? + +Quand un plus long discours hâterait trop l'action, on s'arrête, on sort +sans s'expliquer, dans un trouble involontaire: + + Quoi? me quitter sitôt! et ne me dire rien! + . . . . . . . . . . . . + Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence? + +Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font aller +la pièce et en établissent l'économie concordent parfaitement et se +confondent avec les plus secrets ressorts de l'âme dans de pareilles +situations. L'utilité ne se distingue pas de la vérité même. De loin il +est difficile d'apercevoir dans _Bérénice_ cette sorte d'architecture +tragique qui fait que telle scène se dessine hautement et se détache au +regard. La grande scène voulue au troisième acte ne produit point ici de +péripétie proprement dite, car nous savons tout dès le second acte, et +il n'eût tenu qu'à Bérénice de le comprendre comme nous. J'ai vu deux +fois la pièce, et, à ne consulter que mon souvenir, sans recourir au +volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de +l'autre par quelque scène bien tranchée. S'il fallait exprimer l'ordre +de structure employé ici, je dirais que c'est simplement une longue +galerie en cinq appartements ou compartiments, et le tout revêtu de +peintures et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe +insensiblement de l'une à l'autre sans trop se rendre compte du chemin. +Cette nature d'intérêt, ce me semble, doit suffire; on ne sent jamais +d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit de rappeler en sa préface +que la véritable invention consiste à faire quelque chose de rien; ici +ce _rien_, c'est tout simplement le coeur humain, dont il a traduit les +moindres mouvements et développé les alternatives inépuisables. La lutte +du coeur plutôt que celle des faits, tel est en général le champ de +la tragédie française en son beau moment, et voilà pourquoi elle fait +surtout l'éloge, à mon sens, du goût de la société qui savait s'y +plaire. + +L'idée de reprendre _Bérénice_ devait venir du moment que mademoiselle +Rachel était là; et qu'à défaut de rôles modernes, elle continuait +à nous rendre tant de ces douces émotions d'une scène qui élève et +ennoblit. Si redonner de la nouveauté à Racine était une conquête, il +ne fallait pas craindre d'aller jusqu'au bout, et, après avoir fait son +entrée dans ces grands rôles qui sont comme les capitales de l'empire, +il y avait à se loger encore plus au coeur: _Bérénice_, quand il s'agit +de Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maître. +Mademoiselle Rachel a complètement réussi. Les difficultés du rôle +étaient réelles: Bérénice est un personnage tendre; le plus racinien +possible, le plus opposé aux héroïnes et aux _adorables furies_ de +Corneille; c'est une élégie; Mademoiselle Gaussin y avait surtout +triomphé à l'aide d'une mélodie perpétuelle et de cette musique; de ces +_larmes dans la voix_, dont l'expression a d'abord été trouvée pour elle +par La Harpe lui-même. Après _Ariane_, après _Phèdre_, mademoiselle +Rachel nous avait accoutumés à tout attendre, et à ne pas élever +d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si j'osais me +permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement qu'elle soit une +grande actrice, c'est combien elle est une personne distinguée. Le monde +tout d'abord ne s'y est pas mépris, et il l'a surtout adoptée à ce +titre de distinction d'esprit et d'intelligence. Elle est née telle. Ce +caractère se retrouve à chaque instant dans ses rôles; elle les choisit, +elle les compose, elle les proportionne à son usage, à ses moyens +physiques. Avec tous les dons qu'elle a reçus, si sur quelque point il +pouvait y avoir défaut, l'intelligence supérieure intervient à temps et +achève. Ainsi a-t-elle fait pour Bérénice. Un organe pur, encore vibrant +et à la fois attendri, un naturel, une beauté continue de diction, une +décence tout antique de pose, de gestes, de draperies, ce goût suprême +et discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment nés pour +le diadème, ce sont là les traits charmants sous lesquels Bérénice nous +est apparue; et lorsqu'au dernier acte, pendant le grand discours de +Titus, elle reste appuyée sur le bras du fauteuil, la tête comme abîmée +de douleur, puis lorsqu'à la fin elle se relève lentement, au débat des +deux princes, et prend, elle aussi, sa résolution magnanime, la majesté +tragique se retrouve alors, se déclare autant qu'il sied et comme l'a +entendu le poëte; l'idéal de la situation est devant nous.--Beauvallet, +on lui doit cette justice, a fort bien rendu le rôle de Titus; de son +organe accentué, trop accentué, on le sait, il a du moins marqué le coin +essentiel du rôle, et maintenu le côté toujours présent de la dignité +impériale. Quant à l'Antiochus, il est suffisant.--Ainsi, pour conclure, +nous devons à mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, mais aussi +l'honneur d'avoir goûté _Bérénice_, et il ne tient qu'à nous, grâce à +elle, de nous donner pour plus amateurs de la belle et classique poésie +en 1844 qu'on ne l'était en 1807. Nous en demandons bien pardon aux +voltairiens de ce temps-là. + +15 janvier 1844. + +Pour compléter ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que j'en ai +dit plus tard dans une étude reprise à fond et développée, au tome V de +_Port-Royal_ (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de désaccord qu'on +ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de la +maturité. + + + +JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU + +Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgrâces et +survivait à ce qu'on a bien voulu appeler _son siècle_. Les grands +écrivains comme les grands généraux avaient presque tous disparu. On +perdait des batailles en Flandre; on donnait droit de préséance aux +bâtards légitimés sur les ducs; on applaudissait Campistron. C'est +précisément alors, si l'on en croit un bruit assez généralement répandu +depuis une centaine d'années, que commença de briller un poëte illustre, +_notre grand lyrique_, comme disent encore quelques-uns. Né en 1669 ou +70 à Paris, d'un père cordonnier, qu'il renia plus tard, ou qu'au +moins il aurait certainement troqué très-volontiers contre un autre, +Jean-Baptiste Rousseau se sentit de bonne heure l'envie de sortir d'une +si basse condition. On ne sait trop comment se passèrent ses premières +années; il s'est bien gardé d'en parler jamais, et il paraît s'être +expressément interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'était +mal imiter Horace pour le début. Rousseau se destinait pourtant à la +poésie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et chagrin, et reçut +de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua auprès de grands +seigneurs qui le protégèrent, le baron de Breteuil, Bonrepeaux, +Chamillart, Tallard, et fut même attaché à ce dernier dans l'ambassade +d'Angleterre. Il avait vu à Londres Saint-Évremond; à Paris, il était +des familiers du _Temple_, des habitués du café _Laurens_; il s'essayait +au théâtre par de froides comédies; il paraphrasait les psaumes que le +maréchal de Noailles lui commandait pour la cour, et composait pour la +ville d'obscènes épigrammes, qu'il appelait les _Gloria Patri_ de ses +psaumes. Son existence littéraire, comme on voit, ne laissait pas de +devenir considérable: il était membre de l'Académie des Inscriptions; +l'opinion le désignait pour l'Académie française, comme héritier +présomptif de Boileau. En un mot, tout annonçait à J.-B. Rousseau qu'il +allait, durant quelques années, tenir un des premiers rangs, le premier +rang peut-être!... dans les cercles littéraires, entre La Motte, +Crébillon, La Fosse, Duché, La Grange-Chancel, Saurin, de l'Académie des +Sciences, et autres. Tout cela se passait vers 1710. + +Mais, comme nous l'avons déjà indiqué, et comme il le dit lui-même avec +une élégance parfaite, il s'était _accoquiné à la hantise_ du café +Laurens; c'était rue Dauphine, non loin du Théâtre-Français, qui de la +rue Guénégaud avait passé dans celle des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. +Les établissements de l'espèce des _cafés_ ne dataient guère que de ces +années-là, et remplaçaient avantageusement pour les auteurs et gens de +lettres le cabaret, où s'étaient encore enivrés sans vergogne Chapelle +et Boileau. Le café n'avait pas passé de mode, malgré la prédiction de +madame de Sévigné; bien au contraire, il devait exercer une assez grande +influence sur le XVIIIe siècle, sur cette époque si vive et si hardie, +nerveuse, irritable, toute de saillies, de conversations, de verve +artificielle, d'enthousiasme après quatre heures du soir; j'en prends +à témoin Voltaire et son amour du Moka. Ce café de la veuve _Laurens_ +était donc une espèce de café _Procope_ du temps; on y politiquait; on +y jugeait la pièce nouvelle; on s'y récitait à l'oreille l'épigramme de +Gacon sur _l'Athénaïs_ de La Grange-Chancel, le huitain de La Grange en +réponse aux critiques de M. Le Noble; on y comparait la musique de Lulli +et celle de Campra. Or, Rousseau, après quelques essais lyriques +peu goûtés, avait donné en 1696, au Théâtre-Français, la comédie +du _Flatteur_, qui n'avait eu qu'un demi-succès, et en 1700, _le +Capricieux_, qui réussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrâce aux +habitués du café et les chansonna dans de grossiers couplets à rimes +riches, ce qui le fit aussitôt reconnaître. On peut juger du scandale. +Rousseau se _désaccoquina_ du café et désavoua les couplets dans le +monde; mais on en parlait toujours; de temps à autre de nouveaux +couplets clandestins se retrouvaient sur les tables, sous les portes; +cette petite guerre dura dix ans et ouvrit le siècle. Enfin, en 1710, +quelques derniers couplets, si infâmes qu'on doit les croire fabriqués à +dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble à l'indignation. +Rousseau, non content de s'en laver, les imputa à Saurin; de là +procès en diffamation et en calomnie, arrêt du Parlement en 1712, et +bannissement de Rousseau à perpétuité hors du royaume. + +Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que fût alors le +noviciat des poëtes, son éducation lyrique devait être achevée. Il +avait déjà composé quelques odes, et sa haine contre La Motte, qui en +composait aussi, n'avait pas peu contribué, sans doute, à déterminer sa +vocation laborieuse et tardive. Qu'est-ce donc qu'un poëte lyrique? Avec +sa nature d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il prétendre à +l'être? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710? + +Un poëte lyrique, c'est une âme à nu qui passe et chante au milieu du +monde; et selon les temps, et les souffles divers, et les divers tons où +elle est montée, cette âme peut rendre bien des espèces de sons. Tantôt, +flottant entre un passé gigantesque et un éblouissant avenir, égarée +comme une harpe sous la main de Dieu, l'âme du prophète exhalera les +gémissements d'une époque qui finit, d'une loi qui s'éteint, et saluera +avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant +d'Emmanuel; tantôt, à des époques moins hautes, mais belles encore et +plus purement humaines, quand les rois sont héros ou fils de héros, +quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la +vertu ne sont toujours qu'une même chose, et que le plus adroit à la +lutte, le plus rapide à la course, est aussi le plus pieux, le plus +sage et le plus vaillant, le chantre lyrique, véritable prêtre comme le +statuaire, décernera au milieu d'une solennelle harmonie les louanges +des vainqueurs; il dira les noms des coursiers et s'ils sont de race +généreuse; il parlera des aïeux et des fondateurs de villes, et +réclamera les couronnes, les coupes ciselées et les trépieds d'or. Il +sera lyrique aussi, bien qu'avec moins de grandeur et de gloire, celui +qui, vivant dans les loisirs de l'abondance et à la cour des tyrans, +chantera les délices gracieuses de la vie et les pensées tristes qui +viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et à toutes les +époques de trouble et de renouvellement, quiconque, témoin des orages +politiques, en saisira par quelque côté le sens profond, la loi sublime, +et répondra à chaque accident aveugle par un écho intelligent et +sonore; ou quiconque, en ces jours de révolution et d'ébranlement, se +recueillera en lui-même et s'y fera un monde à part, un monde poétique +de sentiments et d'idées, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste +ou serein, de consolation ou de désespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-là +encore seront lyriques, et prendront place entre le petit nombre dont se +souvient l'humanité et dont elle adore les noms. Nous voilà bien loin de +Jean-Baptiste; il n'a rien été de tout cela. Fils honteux de son père, +sans enfance, vain, malicieux, clandestin, obscène en propos, de vie +équivoque, ballotté des cafés aux antichambres, il eût été bon peut-être +à donner quelques jolies chansons au _Temple_, s'il avait eu plus de +sensibilité, de naturel et de mollesse. On lui a fait honneur, et +Chaulieu l'a félicité agréablement, d'avoir refusé une place dans les +Fermes, que lui offrait le ministre Chamillart; mais ce refus nous +semble moins tenir à des principes d'honorable indépendance, qu'au goût +qu'avait Rousseau pour la vie de Paris et les tripots littéraires. Sans +dire positivement qu'il fût un malhonnête homme, sans trancher ici la +question restée indécise des derniers couplets, on peut affirmer que +ce fut un coeur bas, un caractère louche, tracassier, né pour la +domesticité des grands seigneurs; avec cela, nul génie, peu d'esprit, +tout en métier. Quand il eut quitté la France en 1712, et durant les +trente années _dignes de pitié_ qui succédèrent aux trente années +_dignes d'envie_, Rousseau, successivement protégé du comte du Luc, +du prince Eugène, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-même pour +mériter ces faveurs dont il vivait et rétablir sa réputation compromise. +Dans l'insignifiante correspondance qu'il entretenait avec d'Olivet, +Brossette, Des Fontaines et M. Boutet, on remarque un grand étalage +de principes religieux, moraux, et un caractère anti-philosophique +très-prononcé. En supposant cette conversion sincère, on s'étonne que +Rousseau n'ait pas plus tiré parti pour sa poésie de cette nature de +sentiments; c'était peut-être en effet la seule corde lyrique qui fût +capable de vibrer en ces temps-là. Les événements extérieurs dégoûtaient +par leur petitesse et leur pauvreté; la guerre se faisait misérablement +et même sans l'éclat des désastres; les querelles religieuses étaient +sottes, criardes, sans éloquence, quoique persécutrices; les moeurs, +infâmes et platement hideuses: c'était une société et un trône +sourdement en proie aux vers et à la pourriture. Ce qu'il y avait de +plus clair, c'est que l'ordre ancien dépérissait, que la religion était +en péril, et qu'on se précipitait dans un avenir mauvais et fatal. Voilà +ce que sentaient et disaient du moins les partisans et les débris du +dernier règne, M. Daguesseau et Racine fils par exemple. Or, sans faire +d'hypothèse gratuite, sans demander aux hommes plus que leur siècle ne +comporte, on conçoit, ce me semble, dans cette atmosphère de souvenirs +et d'affections, une âme tendre, chaste, austère, effrayée de la +contagion croissante et du débordement philosophique, fidèle au culte de +la monarchie de Louis XIV, assez éclairée pour dégager la religion du +jansénisme, et cette âme, alarmée, avant l'orage, de pressentiments +douloureux, et gémissant avec une douceur triste; quelque chose en un +mot comme Louis Racine, d'aussi honnête, et de plus fort en talent et en +lumières. Rousseau manqua à cette mission, dont il n'était pas digne. Il +avait reçu comme une lettre morte les traditions du règne qui finissait; +il s'y attacha obstinément; ses antipathies littéraires et sa jalousie +contre les talents rivaux l'y repoussèrent chaque jour de plus en plus; +il tint pour le dernier siècle, parce que le _petit Arouet_ était du +nouveau. Dans les poésies à la mode, il était bien plus choqué des +mauvaises rimes que du mauvais goût et des mauvais principes. De la +sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passé non plus que du présent; +son esprit était le plus terne des miroirs; rien ne s'y peignait, il +ne réfléchit rien; sans originalité, sans vue intime ou même finement +superficielle, sans vivacité de souvenirs, aussi loin des choeurs +d'_Esther_ que des vers datés de Philisbourg, tenant tout juste au +siècle de Louis XIV par l'_Ode sur Namur_, ce fut le moins lyrique de +tous les hommes à la moins lyrique de toutes les époques. + +Avec un auteur aussi peu naïf que Jean-Baptiste, chez qui tout vient de +labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile de rechercher, avant +l'examen des oeuvres, quelles furent les idées d'après lesquelles il +se dirigea, et de constater sa critique et sa poétique. Deux mots +suffiront. Le bon Brossette, ce personnage excellent mais banal, un des +dévots empressés de feu Despréaux, espèce de courtier littéraire, qui +caressait les illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et +faire collection de leurs lettres, s'était lourdement avisé, en écrivant +à Rousseau, de lui signaler, comme une découverte, dans l'_Ode à la +Fortune_, un passage qui semblait imité de Lucrèce. Là-dessus Rousseau +lui répondit: «Il est vrai, monsieur, et vous l'avez bien remarqué, que +j'ai eu en vue le passage de Lucrèce, _quò magis in dubiis_, etc., dans +la strophe que vous me citez de mon _Ode à la Fortune_; et je vous +avoue, puisque vous approuvez la manière dont je me suis approprié la +pensée de cet ancien, que je m'en sais meilleur gré que si j'en étois +l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui fait le poëte, +et non la pensée, qui appartient au philosophe et à l'orateur, comme à +lui.» L'aveu est formel; on conçoit maintenant que Saurin ait dit qu'il +ne regardait Rousseau que comme _le premier entre les plagiaires_. Les +jugements et les lectures de Rousseau répondaient à une aussi forte +poétique; c'est de finesse surtout qu'il manque. Il aime et admire +Regnier, mais il le range après Malherbe, et trouve qu'_il ne lui a +manqué que le bonheur de naître sous le règne de Louis le Grand_. Il +appelle Gresset un _génie supérieur_, et ne le chicane que sur ses +rimes: Des Fontaines se croit obligé de l'avertir que c'est aller un peu +trop loin. Il ne voit rien _de plus élevé ni de plus rempli de fureur et +de sublime_ que les vers de Duché, ce qui ne l'empêche pas d'écrire à +propos de M. de Monchesnay: «Je ne connois que lui (_M. de Monchesnay!_) +présentement (1716), qui sache faire des vers marqués au bon coin.» Au +même moment, il traite l'auteur du _Diable boiteux_ comme un faquin +du plus bas étage: «L'auteur, écrit-il, ne pouvoit mieux faire que +s'associer avec des danseurs de corde: son génie est dans sa véritable +sphère.» Réfugié à Bruxelles en 1724, il prie son ami l'abbé d'Olivet de +lui envoyer un paquet de tragédies; en voici la liste: elle serait plus +complète et plus piquante, si Rotrou ne s'y trouvait pas: + + _Venceslas_, de Rotrou; + _Cléopâtre_, de La Chapelle; + _Géta_, de Péchantré; + _Andronic_, _Tiridate_, de Campistron; + _Polyxène_, _Manlius_, _Thésée_, de La Fosse; + _Absalon_, de Duché. + +Je me suis trompé en disant que Rousseau ne s'inquiétait jamais de +l'idée; il a fait une ode _sur les Divinités poétiques_, dans laquelle +est exposé en style barbare un système d'allégorisation qui ne va à rien +moins qu'à mettre Bellone pour la guerre, Tisiphone pour la peur. Le +plus plaisant, c'est que pour cette démonstration _esthétique_, comme on +dirait aujourd'hui, il s'est imaginé de recourir à l'ombre d'Alcée: + + Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcée + Qui me la découvre à l'instant, + Et qui déjà, d'un oeil content, + Dévoile à ma vue empressée + Ces déités d'adoption, + Synonymes de la pensée, + Symboles de l'abstraction. + +Alcée se met donc à chanter en ces termes: + + Des sociétés temporelles + Le premier lien est la voix, + Qu'en divers sons l'homme, à son choix, + Modifie et fléchit pour elles; + Signes communs et naturels, + Où les âmes incorporelles + Se tracent aux sens corporels. + +Rousseau avait probablement attrapé ces lambeaux de métaphysique, sinon +dans le commerce d'Alcée, du moins dans les livres ou les conversations +de son ami M. de Crousaz. Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on +ne croirait. Ses odes en sont chamarrées; et ses _allégories_, qu'il +estimait autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en +oeuvre et le résultat direct du système. + +Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres de +Jean-Baptiste: nous laisserons de côté son théâtre, et puisque nous +avons nommé ses _allégories_, nous les frapperons tout d'abord. Le +fantastique au XVIIIe siècle, en France, avait dégénéré dans tous les +arts. De brillant, de gracieux, de grotesque ou de terrible qu'il était +au Moyen-Age et à la Renaissance, il était devenu froid, lourd et +superficiel; on le tourmentait comme une énigme, parce qu'on ne +l'entendait plus à demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre +chose qu'une folle réminiscence, une charmante étourderie, un caprice +étincelant, quelquefois un effroyable éclair sur un front serein; c'est +un jeu à la surface dont l'invisible ressort gît au plus profond de +l'âme de la Muse. Que les faciles et soudains mouvements de cette âme se +ralentissent et se perdent; que ce jeu de physionomie devienne calculé +et de pure convenance; qu'on sourie, qu'on éclate, qu'on grimace, qu'on +fasse la folle à tout propos, et voilà la Muse devenue une femme à la +mode, sotte, minaudière, insupportable; c'est à peu près ce qui arriva +de l'art au XVIIIe siècle. Le fantastique surtout, cette portion la plus +délicate et la plus insaisissable, y fut méconnu et défiguré. On eut +les Amours de Boucher; on eut des _oves_ et des _volutes_, au lieu +d'acanthes et d'arabesques de toutes formes: on eut _les Bijoux +indiscrets_, les métamorphoses de _la Pucelle_, _l'Écumoir_, _le Sopha_, +et ces contes de Voisenon où des hommes et des femmes sont changés en +anneaux ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu +la grâce frivole d'Hamilton; mais on n'était pas moins éloigné alors de +l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. On peut +rendre encore cette justice à J.-B. Rousseau, qu'à la moins fantastique +de toutes les époques, il a été le moins fantastique de tous les hommes. +Ses allégories sont jugées tout d'une voix: baroques, métaphysiques, +sophistiquées, sèches, inextricables, nul défaut n'y manque. Nous +renvoyons à _Torticolis_, à _la Grotte de Merlin_, au _Masque de +Laverne_, à _Morosophie_; lise et comprenne qui pourra! Le style est +d'un langage marotique hérissé de grec, et qu'on croirait forgé à +l'enclume de Chapelain; on ne sait pas où les prendre, et j'en dirais +volontiers, comme Saint-Simon de M. Pussort, que c'est un _fagot +d'épines_. + +Mais les odes, mais les cantates, voilà les vrais titres, les titres +immortels de Rousseau à la gloire! Patience, nous y arrivons.--Les odes +sont, ou sacrées, ou politiques, ou personnelles. Quand on a lu la +Bible, quand on a comparé au texte des prophètes les paraphrases de +Jean-Baptiste, on s'étonne peu qu'en taillant dans ce sublime éternel, +il en ait quelquefois détaché en lambeaux du grave et du noble; et l'on +admire bien plutôt qu'il ait si souvent affaibli, méconnu, remplacé les +beautés suprêmes qu'il avait sous la main. A prendre en effet la plus +renommée de ses imitations, celle du Cantique d'Ézéchias, qu'y voit-on? +Ici, la critique de détail est indispensable, et j'en demande pardon au +lecteur. Rousseau dit: + + J'ai vu mes tristes journées + Décliner vers leur penchant; + Au midi de mes années + Je touchois à mon couchant. + La Mort déployant ses ailes + Couvroit d'ombres éternelles + La clarté dont je jouis, + Et dans cette nuit funeste + Je cherchois en vain le reste + De mes jours évanouis. + + Grand Dieu, votre main réclame + Les dons que j'en ai reçus; + Elle vient couper la trame + Des jours qu'elle m'a tissus: + Mon dernier soleil se lève, + Et votre souffle m'enlève + De la terre des vivants, + Comme la feuille séchée, + Qui, de sa tige arrachée, + Devient le jouet des vents. + +Les quatre premiers vers de la première strophe sont bien, et les six +derniers passables grâce à l'harmonie, quoiqu'un peu vides et chargés +de mots; mais il fallait tenir compte du verset si touchant d'Isaïe: +«Hélas! ai-je dit, je ne verrai donc plus le Seigneur, le Seigneur dans +le séjour des vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec +moi la terre!» Ne plus voir les autres hommes, ses frères en douleurs, +voilà ce qui afflige surtout le mourant. La seconde strophe est faible +et commune, excepté les trois vers du milieu; à la place de cette +_trame_ usée qu'on voit partout, il y a dans le texte: «Le tissu de +ma vie a été tranché comme la trame du tisserand.» Qu'est devenu ce +tisserand auquel est comparé le Seigneur? Au lieu de la _feuille +séchée_, le texte donne: «Mon pèlerinage est fini; il a été emporté +comme la tente du pasteur.» Qu'est devenue cette tente du désert, +disparue du soir au matin, et si pareille à la vie? Et plus loin: + + Comme un lion plein de rage + Le mal a brisé mes os; + Le tombeau m'ouvre un passage + Dans ses lugubres cachots. + Victime foible et tremblante, + A cette image sanglante + Je soupire nuit et jour, + Et, dans ma crainte mortelle, + Je suis comme l'hirondelle + Sous la griffe du vautour. + +Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans +le texte: «Je criais vers vous comme les petits de l'hirondelle, et je +gémissais comme la colombe.» On voit que Rousseau a précisément laissé +de côté ce qu'il y a de plus neuf et de plus marqué dans l'original. Et +pourtant il aurait dû, ce semble, comprendre la force de ce cantique +si rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-être +coupable, que Dieu avait frappé à son midi, et qui avait besoin de +retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre +temps, auprès de nous, un grand poëte s'est inspiré aussi du Cantique +d'Ézéchias; lui aussi il a demandé grâce sous la verge de Dieu, et s'est +écrié en gémissant: + + Tous les jours sont à toi: que t'importe leur nombre? + Tu dis: le temps se hâte, ou revient sur ses pas. + Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre + Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas? + +Voilà comment on égale les prophètes sans les paraphraser; qu'on relise +la quatorzième des _secondes Méditations_; qu'on relise en même temps +dans les _premières_ le dithyrambe intitulé _Poésie sacrée_, et qu'on le +compare avec l'_Épode_ du premier livre de Jean-Baptiste. + +L'ode politique n'a aucun caractère dans Rousseau: il en partage la +faute avec les événements et les hommes qu'il célèbre. La naissance +du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des +Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 1715[33], la +bataille même de Péterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins +d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la postérité. Le +poëte a beau se démener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au +délire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre, à la mort +du prince de Conti, s'écrier dans le pindarisme de ses regrets: + + Peuples, dont la douleur aux larmes obstinée, + De ce prince chéri déplore le trépas, + Approchez, et voyez quelle est la destinée + Des grandeurs d'ici-bas. + +[Note 33: Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes +chrétiens au sujet de cet armement, un écho retentissant et harmonieux +des Croisades: + + ..................................... + Et des vents du midi la dévorante haleine + N'a consumé qu'à peine + Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon. + +] + + +De nos jours, si féconds en grands événements et en grands hommes, il en +est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts +de princes et de rois ont été d'éclatantes leçons, de merveilleux +compléments de fortune, des chutes ou des résurrections d'antiques +dynasties, de magnifiques symboles des destinées sociales. De telles +choses ont suscité le poëte qui les devait célébrer; l'ode politique a +été véritablement fondée en France; _les Funérailles de Louis XVIII_ en +sont le chef-d'oeuvre. + +Rousseau ne s'est pas contenté de mettre du pindarisme extérieur et +de l'enthousiasme à froid dans ses odes politiques, pour tâcher d'en +réchauffer les sujets: il a porté ces habitudes d'écolier jusque +dans les pièces les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus +domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est +touché; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence, +rien de mieux; c'était matière à des vers sentis et touchants; mais +Rousseau aime bien mieux déterrer dans Pindare une ode à Hiéron, roi de +Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Phérénicus, +n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. Là les +digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles +et à leur place. Rousseau calque le dessein de la pièce et tâche d'en +reproduire le mouvement. Dès le début, il voudrait nous faire croire +qu'il est en lutte avec le génie comme avec Protée; mais tout cet +attirail convenu de _regard furieux_, de _ministre terrible_, de +_souffle invincible_, de _tête échevelée_, de _sainte manie_, d'_assaut +victorieux_, de _joug impérieux_, ne trompe pas le lecteur, et le +soi-disant inspiré ressemble trop à ces faux braves qui, après s'être +frotté le visage et ébouriffé la perruque, se prétendent échappés avec +honneur d'une rencontre périlleuse. Puis vient la comparaison avec +Orphée et la prière aux trois soeurs filandières pour le comte du +Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe, +d'ordinaire peu favorable à Jean-Baptiste, mais attendri cette fois +comme Pluton, a jugées tout à fait _dignes d'Orphée_. Par malheur, ce +qui glace aussitôt, c'est que le moderne Orphée nous raconte que + + ... jamais sous les yeux de l'auguste Cybèle + La terre ne fit naître un plus parfait modèle + Entre les dieux mortels + +que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poëte avec l'abeille, +vers la fin de la pièce, est empruntée et affaiblie d'Horace. Quant à +l'harmonie tant vantée de ce simulacre d'ode, elle n'est que celle du +mètre que Rousseau emploie, qu'il n'a pas inventé, et dont il ne tire +jamais tout le parti possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient +aux strophes de Malherbe; il n'a pas le génie de construction rythmique. +S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux dépens du sens et de +la précision; la rime ne lui donne jamais l'image, comme il arrive +aux vrais poëtes; mais elle l'induit en dépense d'épithètes et de +périphrases. Félicitons-le pourtant d'avoir, avec Piron, La Faye, et +quelques autres, protesté contre les déplorables violations de forme +prêchées par La Motte et autorisées par Voltaire[34]. + +[Note 34: La plus belle ode que l'on doive à J.-B. Rousseau est +peut-être encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure pièce +lyrique du genre en est l'épitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre à +vérifier ce propos du malin: _Faute d'idée, il allait faire une ode!_] + +Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine réputation; +celle de _Circé_, en particulier, passe pour un beau morceau de +poésie musicale. Elle nous paraît, à nous, exactement comparable pour +l'harmonie à un choeur médiocre de _libretto_. Nul rhythme, nulle +science même dans ces petits vers si célèbres, et où fourmillent les +banalités de _redoutable_, _formidable_, _effroyable_, de _terreur_, +_fureur_ et _horreur_. Le caractère de la magicienne est aussi celui +d'une _Circé_ ou d'une _Médée_ d'opéra; elle ne ressemble pas même à +Calypso, et ne sort pas des fadaises et des frénésies dont Quinault a +donné recette. Jean-Baptiste avait probablement oublié de relire le +dixième livre de l'_Odyssée_, ou même, s'il l'avait relu, il y aurait +saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des époques et des +poésies, et s'il mêlait sans scrupule Orphée et Protée avec le comte de +Luc, Flore et Cérès avec le comte de Zinzindorf, il n'hésitait pas non +plus à madrigaliser l'antiquité, et à marier Danchet et Homère. Depuis +qu'on a _le Mendiant_ et _l'Aveugle_ d'André Chénier, on comprend ce que +pourrait être une _Circé_, et il n'est plus permis de citer celle de +Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur. + +Pour écrire avec génie, il faut penser avec génie; pour bien écrire, il +suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination et de goût. Boileau +en est la preuve: il imite, il traduit, il arrange à chaque instant les +idées et les expressions des anciens; mais tous ces larcins divers sont +artistement reçus et disposés sur un fond commun qui lui est propre: son +style a une couleur, une texture; Boileau est bon écrivain en vers. Le +style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas +une seule et même trame. Cette strophe commence avec éclat, puis finit +en détonnant; cette métaphore qui promettait avorte; cette image est +brillante, mais jure au milieu de son entourage terne, comme de l'argent +plaqué sur de l'étain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent +tantôt à Platon, tantôt à Pindare, tantôt même à Boileau et à Racine: +Rousseau s'en est emparé comme un rhétoricien fait d'une bonne +expression qu'il place à toute force dans le prochain discours. Ce qui +est bien de lui, c'est le prosaïque, le commun, la déclamation à vide, +ou encore le mauvais goût, comme les _livrées de Vertumne_ et les +_haleines qui fondent l'écorce des eaux_. A vrai dire, le style de +Rousseau n'existe pas. + +Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincère; nous la +préciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un jeune homme de vingt +ans, inconnu, nous arrivait un matin d'Auxerre ou de Rouen avec un +manuscrit contenant le _Cantique d'Ézéchias_, l'_Ode au comte du Luc_ et +la _Cantate de Circé_, ou l'équivalent, après avoir jeté un coup d'oeil +sur les trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins +on penserait à part soi: «Ce jeune homme n'est pas dénué d'habitude pour +les vers; il a déjà dû en brûler beaucoup; il sent assez bien l'harmonie +de détail, mais sa strophe est pesante et son vers symétrique. Son +style a de la gravité, quelque noblesse, mais peu d'images, peu de +consistance, nulle originalité; il y a de beaux traits, mais ils sont +pris. Le pire, c'est que l'auteur manque d'idées et qu'il se traîne pour +en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler beaucoup, car, +le génie n'y étant pas, il ne fera passablement qu'à force d'étude.» +Et là-dessus, tout haut on l'encouragerait fort, et tout bas on n'en +espérerait rien. + +Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguisé une trentaine +d'épigrammes en style marotique, assez obscènes et laborieusement +naïves; c'est à peu près ce qui reste aussi de Mellin de +Saint-Gelais[35]. + +[Note 35: «... Mellin de Saint-Gelais dont les poésies sont +fastidieuses à la mort, à dix ou douze épigrammes près, qui sont +véritablement excellentes.» (Lettre de Rousseau à Brossette, du 25 +janvier 1718). Mais Rousseau fait le bon apôtre quand il dit (29 janvier +1716): «Il y a des choses dont les libertins même un peu raisonnables +ne sauroient rire, et la liberté de l'épigramme doit avoir des bornes. +Marot et Saint-Gelais ne les ont point passées... S'ils ont badiné aux +dépens des religieux, ils n'ont point ri aux dépens de la religion.» +(Voir, si l'on veut s'édifier là-dessus, mon _Tableau de la Poésie +française au XVIe siècle_, 1843, page 37.)] + +Mêlé toute sa vie aux querelles littéraires, salué, comme Crébillon, +du nom de _grand_ par Des Fontaines, Le Franc et la faction +anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa réputation à mesure que la +gloire de son rival s'était affermie et que les principes philosophiques +avaient triomphé; il avait été même assez sévèrement apprécié par la +Harpe et Le Brun. Mais, depuis qu'au commencement de ce siècle d'ardents +et généreux athlètes ont rouvert l'arène lyrique et l'ont remplie de +luttes encore inouïes, cet instinct bas et envieux, qui est de toutes +les époques, a ramené Rousseau en avant sur la scène littéraire, comme +adversaire de nos jeunes contemporains: on a redoré sa vieille gloire et +recousu son drapeau. Gacon, de nos jours, se fût réconcilié avec lui, +et l'eût appelé _notre grand lyrique_. C'est cette tactique peu digne, +quoique éternelle, qui a provoqué dans cet article notre sévérité +franche et sans réserve. Si nous avions trouvé le nom de Jean-Baptiste +sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous serions gardé d'y +porter si rudement la main; ses malheurs seuls nous eussent désarmé tout +d'abord, et nous l'eussions laissé sans trouble à son rang, non loin de +Piron, de Gresset et de tant d'autres, qui certes le valaient bien. + +Juin 1829. + + + +Cet article, dont le ton n'est pas celui des précédents ni des suivants, +et dont l'auteur aujourd'hui désavoue entièrement l'amertume blessante, +a été reproduit ici comme pamphlet propre à donner idée du paroxysme +littéraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier le fond +de notre jugement sur les odes, qui n'est guère après tout que celui +qu'a porté Vauvenargues (_Je ne sais si Rousseau a surpassé Horace et +Pindare dans ses odes: s'il les a surpassés, j'en conclus que l'ode est +un mauvais genre, etc., etc._), il nous semble injuste et dur, en y +réfléchissant, de ne pas prendre en considération ces trente dernières +années de sa vie, où Rousseau montra jusqu'au bout de la constance et +une honorable fermeté à ne pas vouloir rentrer dans sa patrie par grâce, +sans jugement et réhabilitation. Quels qu'aient été sa conduite secrète, +ses nouveaux tracas à l'étranger, sa brouille avec le prince Eugène, +etc., etc., il demeura digne à l'article du bannissement. Sa +correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine fils, +Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties +qui recommandent son goût et qui tendent à relever son caractère. +Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant écrits depuis cette +date fatale) semblent même s'inspirer du sentiment énergique qu'il a de +sa propre innocence: «_Mais de ces langues diffamantes Dieu saura venger +l'innocent_, etc.,» et plusieurs semblables endroits. Il est fâcheux +que, non content de protester pour lui, il ait persisté à incriminer les +autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'_Éloge de Rollin_ +par de Boze). A le juger impartialement, on conçoit que l'abbé d'Olivet +et d'autres contemporains de mérite, sous l'influence et l'illusion de +l'amitié, aient pu dire, en parlant de lui, _l'illustre malheureux_. On +doit désirer (sans toutefois en être bien certain) qu'ils aient +plus raison que Lenglet-Dufresnoy dans ses _Pièces curieuses sur +Rousseau_.--Contradiction des jugements humains, même chez les plus +compétents! la première fois que j'eus l'honneur d'être présenté à M. de +Chateaubriand, il me reprit tout d'abord sur cet article; la première +fois que j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en +félicita. + + + +LE BRUN + +Vers l'époque où J.-B. Rousseau banni adressait à ses protecteurs +des odes composées au jour le jour, sans unité d'inspiration, et que +n'animait ni l'esprit du siècle nouveau ni celui du siècle passé, en +1729, à l'hôtel de Conti, naissait d'un des serviteurs du prince un +poëte qui devait bientôt consacrer aux idées d'avenir, à la philosophie, +à la liberté, à la nature, une lyre incomplète, mais neuve et sonore, et +que le temps ne brisera pas. C'est une remarque à faire qu'aux approches +des grandes crises politiques et au milieu des sociétés en dissolution, +sont souvent jetées d'avance, et comme par une ébauche anticipée, +quelques âmes douées vivement des trois ou quatre idées qui ne tarderont +pas à se dégager et qui prévaudront dans l'ordre nouveau. Mais en même +temps, chez ces individus de nature fortement originale, ces idées +précoces restent fixes, abstraites, isolées, déclamatoires. Si c'est +dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme en sera nue, +sèche et aride, comme tout ce qui vient avant la saison. Ces hommes +auront grand mépris de leur siècle, de sa mesquinerie, de sa corruption, +de son mauvais goût. Ils aspireront à quelque chose de mieux, au simple, +au grand, au vrai, et se dessécheront et s'aigriront à l'attendre; ils +voudront le tirer d'eux-mêmes; ils le demanderont à l'avenir, au passé, +et se feront antiques pour se rajeunir; puis les choses iront toujours, +les temps s'accompliront, la société mûrira, et lorsque éclatera la +crise, elle les trouvera déjà vieux, usés, presque en cendres; elle +en tirera des étincelles, et achèvera de les dévorer. Ils auront été +malheureux, âcres, moroses, peut-être violents et coupables. Il faudra +les plaindre, et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps et +de la leur. Ce sont des espèces de victimes publiques, des Prométhées +dont le foie est rongé par une fatalité intestine; tout l'enfantement de +la société retentit en eux, et les déchire; ils souffrent et meurent +du mal dont l'humanité, qui ne meurt pas, guérit, et dont elle sort +régénérée. Tels furent, ce me semble, au dernier siècle, Alfieri en +Italie, et Le Brun en France. + +Né dans un rang inférieur, sans fortune et à la charge d'un grand +seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux nécessités de sa condition. Il +mérita vite la faveur du prince de Conti par des éloges entremêlés +de conseils et de maximes philosophiques. A la fois secrétaire des +commandements et poëte lyrique, il releva le mieux qu'il put la +dépendance de sa vie par l'audace de sa pensée, et il s'habitua de bonne +heure à garder pour l'ode, ou même pour l'épigramme, cette verdeur +franche et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi, +plus tard, bien qu'il conservât au fond l'indépendance intérieure qu'il +avait annoncée dès ses premières années, on le voit toujours au service +de quelqu'un. Ses habitudes de domesticité trouvent moyen de se +concilier avec sa nature énergique. Au prince de Conti succèdent le +comte de Vaudreuil et M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte; +et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure ce +qu'il a été tout d'abord, méprisant les bassesses du temps, vivant +d'avenir, _effréné de gloire_, plein de sa mission de poëte, croyant en +son génie, rachetant une action plate par une belle ode, ou se vengeant +d'une ode contre son coeur par une épigramme sanglante. Sa vie +littéraire présente aussi la même continuité de principes, avec beaucoup +de taches et de mauvais endroits. Élève de Louis Racine, qui lui avait +légué le culte du grand siècle et celui de l'antiquité, nourri dans +l'admiration de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique, +il était simple que Le Brun s'accommodât peu des moeurs et des goûts +frivoles qui l'environnaient; qu'il se séparât de la cohue moqueuse et +raisonneuse des beaux-esprits à la mode; qu'il enveloppât dans une égale +aversion Saint-Lambert et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhière et +Dorat, Lemierre et Colardeau, et que, forcé de vivre des bienfaits d'un +prince, il se passât du moins d'un patron littéraire. Certes il y avait, +pour un poëte comme Le Brun, un beau rôle à remplir au XVIIIe siècle. +Lui-même en a compris toute la noblesse; il y a constamment visé, et en +a plus d'une fois dessiné les principaux traits. C'eût été d'abord de +vivre à part, loin des coteries et des salons patentés, dans le silence +du cabinet ou des champs; de travailler là, peu soucieux des succès +du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour une postérité +indéfinie; c'eût été d'ignorer les tracasseries et les petites guerres +jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois ou quatre grands hommes, +d'admirer sincèrement, et à leur prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques +et Voltaire, sans épouser leurs arrière-pensées ni les antipathies de +leurs sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il +vînt, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, et +s'appelassent-ils Clément, Marmontel ou Palissot. Voilà ce que concevait +Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains moments; mais il fut loin +d'y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par +vengeance ou mauvaise humeur. Au lieu de négliger simplement les salons +littéraires et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberté à son +génie et à sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure et +en masse. Il se délectait à la satire, et décochait ses traits à Gilbert +ou à Beaumarchais aussi volontiers qu'à La Harpe lui-même. Une fois, +par sa _Wasprie_, il compromit étrangement sa chasteté lyrique, en se +prenant au collet avec Fréron. Reconnaissons pourtant que sa conduite +ne fut souvent ni sans dignité ni sans courage. La noble façon dont il +adressa mademoiselle Corneille à Voltaire, la respectueuse indépendance +qu'il maintint en face de ce monarque du siècle, le soin qu'il mit +toujours à se distinguer de ses plats courtisans, l'amitié pour Buffon, +qu'il professait devant lui, ce sont là des traits qui honorent une vie +d'homme de lettres. Le Brun aimait les grandes existences à part: +celle de Buffon dut le séduire, et c'était encore un idéal qu'il eût +probablement aimé à réaliser pour lui-même. Peut-être, si la fortune lui +eût permis d'y arriver, s'il eût pu se fonder ainsi, loin d'un monde où +il se sentait déplacé, une vie grande, simple, auguste; s'il avait eu sa +tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et majestueuses allées, +pour y déclamer en paix et y raturer à loisir son poëme de _la Nature_; +si rien autour de lui n'avait froissé son âme hautaine et irritable, +peut-être toutes ces boutades de conduite, toutes ces sorties colériques +d'amour-propre eussent-elles complètement disparu: l'on n'eût pu lui +reprocher, comme à Buffon, que beaucoup de morgue et une excessive +plénitude de lui-même. Mais Le Brun fut longtemps aux prises avec la +gêne et les chagrins domestiques. Son procès avec sa femme que le prince +de Conti lui avait séduite[36], la banqueroute du prince de Guémené, puis +la Révolution, tout s'opposa à ce qu'il consolidât jamais son existence. +Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du besoin grâce aux +bienfaits du Gouvernement[37], il s'était logé dans les combles du +Palais-Royal, pour y trouver le calme nécessaire à la correction de ses +odes; c'était là sa tour de Montbar. Une servante mégère, qu'il avait +épousée, lui en faisait souvent une prison. A une telle âme, dans une +pareille vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur. + +[Note 36: On alla jusqu'à dire qu'il l'avait vendue au prince, +et, chose fâcheuse pour le caractère de Le Brun, plusieurs ont pu le +croire.--Voir son élégie infamante à _Némésis_, où il trouve moyen de +flétrir d'un seul coup sa _mère_, sa _soeur_ et sa _femme_! Une telle +élégie est unique dans son genre.] + +[Foonote 37: Le Brun dut ses bienfaits à son talent sans doute, à sa +renommée lyrique, mais par malheur aussi à sa méchanceté satirique +que le pouvoir achetait de sa servilité. On cite une épigramme contre +Carnot, lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandée à Le +Brun et payée d'une pension.] + +Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, presque +partout incomplet. Quelques hautes pensées, qui n'ont jamais quitté le +poëte depuis son enfance jusqu'à sa mort, dominent toutes ses belles +odes, s'y reproduisent sans cesse, et, à travers la diversité des +circonstances où il les composa, leur impriment un caractère marquant +d'unité. Patriotisme, adoration de la nature, liberté républicaine, +royauté du génie, telles sont les sources fécondes et retentissantes +auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne heure, et comme par +un instinct de sa mission future, il s'est pénétré du rôle de Tyrtée, et +il gourmande déjà nos défaites sous Contades, Soubise et Clermont, comme +plus tard il célébrera le _naufrage victorieux_ du _Vengeur_ et Marengo. +Au sortir des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythère +et d'Amathonte, dont il s'est tant moqué, mais dont il aurait dû se +garder davantage, il se réfugie au sein de la nature, comme en un temple +majestueux où il respire et se déploie plus à l'aise; il la voit peu et +sait peu la retracer sous les couleurs aimables et fraîches dont elle +se peint autour de lui; il préfère la contempler face à face dans ses +soleils, ses volcans, ses tremblements de terre, ses comètes échevelées, +et plonge avec Buffon à travers les déserts des temps. Quant à la +liberté, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons de +l'hôtel de Conti, sous Louis XV, il s'écrie avec une douleur de citoyen: + + Les Anténors vendent l'empire, + Thaïs l'achète d'un sourire; + L'or paie, absout les attentats. + Partout, à la cour, à l'armée, + Règne un dédain de renommée + Qui fait la chute des États; + +soit qu'il prélude à ses hymnes républicains dans les soirées du +ministère Calonne; soit même qu'en des temps horribles, auxquels ses +chants furent trop mêlés[38], et dont il n'eut pas le courage de se +séparer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont +le début, imité d'un psaume, ressemble à quelque chanson de Béranger: + + Prends les ailes de la colombe, + Prends, disais-je à mon âme, et fuis dans les déserts[39]. + +[Foonote 38: Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne +les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an +III; on y lit: + + Oh! que Vienne aux Français fit un présent funeste! + Toi qui de la Discorde allumas le flambeau, + Reine que nous donna la colère céleste, + Que la foudre n'a-t-elle embrasé ton berceau! + +Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les +transcrive. Le jour où le roi lui avait accordé une pension, il avait +pourtant fait un quatrain de remercîment qui finissait ainsi: + + Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur, + Coulez pour la reconnaissance! + +Une strophe de lui préluda à la violation des tombes de Saint-Denis et +sembla directement la provoquer. + + Purgeons le sol des patriotes, + Par les rois encore infecté: + La terre de la liberté + Rejette les os des despotes. + De ces monstres divinisés + _Que tous les cercueils soient brisés!_ + Que leur mémoire soit flétrie! + Et qu'avec leurs mânes errants + Sortent du sein de la patrie + _Les cadavres de ces tyrans!_ + +Tandis que Le Brun écrivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas +de peindre Marat. Ces _Rois de la lyre et du savant pinceau_, qu'avait +chantés André Chénier, étaient tous deux apostats de cette amitié +sainte.] + +[Note 39: De religion à proprement parler, et de rien qui y +ressemble, Le Brun en avait même moins qu'il ne convenait à son temps. +Il était là-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une +édition de La Fontaine annotée par lui, à propos du poëme de la +_Captivité de saint Malc_: «Ce petit poëme, _quoique le sujet en soit +pieux_, est rempli d'intérêt, de vers heureux et de beautés neuves.»] + +Enfin, toutes les fois qu'il veut décrire l'enthousiasme lyrique et +marquer les traits du vrai génie, Le Brun abonde en images éblouissantes +et sublimes. Si Corneille en personne se fût adressé à Voltaire, il +n'eût pas, certes, plus dignement parlé que Le Brun ne l'a fait en son +nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le poëte a conscience +de lui-même, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle sécurité +sincère, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la +justice des âges: + + Ceux dont le présent est l'idole + Ne laissent point de souvenir; + Dans un succès vain et frivole + Ils ont usé leur avenir. + Amants des roses passagères, + Ils ont les grâces mensongères + Et le sort des rapides fleurs. + Leur plus long règne est d'une aurore; + Mais le temps rajeunit encore + L'antique laurier des neuf Soeurs. + +Après cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous sera permis +d'insister sur ses défauts. Le principal, le plus grave selon nous, +celui qui gâte jusqu'à ses plus belles pages, est un défaut tout +systématique et calculé. Il avait beaucoup médité sur la langue +poétique, et pensait qu'elle devait être radicalement distincte de +la prose. En cela, il avait fort raison, et le procédé si vanté de +Voltaire, d'écrire les vers sous forme de prose pour juger s'ils sont +bons, ne mène qu'à faire des vers prosaïques, comme le sont, au reste, +trop souvent ceux de Voltaire. Mais, à force de méditer sur les +prérogatives de la poésie, Le Brun en était venu à envisager les +_hardiesses_ comme une qualité à part, indépendante du mouvement des +idées et de la marche du style, une sorte de beauté mystique touchant +à l'essence même de l'ode; de là, chez lui, un souci perpétuel des +_hardiesses_, un accouplement forcé des termes les plus disparates, un +placage extérieur de métaphores; de là, surtout vers la fin, un abus +intolérable de la Majuscule, une minutieuse personnification de tous +les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur au culte de la +déesse Raison et à ces temps d'apothéose pour toutes les vertus et +pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire à un poëte de nos jours +singulièrement spirituel, que Le Brun était + + Fougueux comme Pindare... et plus mythologique[40]. + +[Note 40: En fait de mythologie, rien n'égale chez Le Brun la strophe +suivante, tirée de l'ode sur _le triomphe de nos Paysages_, et que +Charles Nodier aime à citer avec sourire: + + La colline qui vers le pôle + Borne nos fertiles marais, + Occupe les enfants d'Éole + A broyer les dons de Cérès. + Vanvres que chérit Galatée + Sait du lait d'Io, d'Amalthée + Épaissir les flots écumeux; + Et Sèvres, d'une pure argile, + Compose l'albâtre fragile + Où Moka nous verse ses feux. + +Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins à +vent_; de l'autre côté, Vanvres, son _beurre_ et _ses fromages_; et la +_porcelaine_ de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait Ginguené au rédacteur +du journal _le Modérateur_ (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de +vers à mettre au-dessus de cette strophe.» Et Andrieux, l'Aristarque, +n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait été aussi beau, il +aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas un écolier qui +n'en rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, de ces veines +bizarres.] + +A part ce défaut, qui chez Le Brun avait dégénéré en une espèce de tic, +son style, son procédé et sa manière le rapprochent beaucoup d'Alfieri +et du peintre David, auxquels il ne nous paraît nullement inférieur. +C'est également quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec +et de décharné, de grec et d'académique, un retour laborieux vers le +simple et le vrai. D'un côté comme de l'autre, c'est avant tout une +protestation contre le mauvais goût régnant, une gageure d'échapper aux +fades pastorales et aux opéras langoureux, aux Amours de Boucher et aux +abbés de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musqués +de Bernis. L'accent déclamatoire perce à tout moment dans le talent de +Le Brun, lors même que ce talent s'abandonne le plus à sa pente. Ses +odes républicaines, excepté celle du _Vengeur_, semblent à bon droit +communes, sèches et glapissantes; elles ne lui furent peut-être pas pour +cela moins énergiquement inspirées par les circonstances. C'est qu'avec +beaucoup d'imagination il est naturellement peu coloriste, et qu'il a +besoin, pour arriver à une expression vivante, d'évoquer, comme par un +soubresaut galvanique, les êtres de l'ancienne mythologie. Son pinceau +maigre, quoique étincelant, joue d'ordinaire sur un fond abstrait; il ne +prend guère de splendeur large que lorsque le poëte songe à Buffon et +retrace d'après lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna +à Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger à satiété, +que l'illustre auteur des _Époques_ possédait à un haut degré, en vertu +de cette patience qu'il appelait génie. On rapporte qu'il recopia ses +_Époques_ jusqu'à dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il +passa une moitié de sa vie à les remanier la plume en main, à en trier +les brouillons, à les remettre au net et à en préparer une édition qui +ne vint pas. Une note, placée en tête de la première publication du +_Vengeur_, nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que le +poëte a composé cette ode, de soixante-dix vers environ, en très-peu de +jours et _presque d'un seul jet_. Si Le Brun avait eu plus de temps, il +aurait peut-être trouvé moyen de la gâter. + +En se déclarant contre le mauvais goût du temps par ses épigrammes et +par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en rester pur lui-même. Sans +aucune sensibilité, sans aucune disposition rêveuse et tendre, il aimait +ardemment les femmes, probablement à la manière de Buffon, quoiqu'en +seigneur moins suzerain et avec plus de galanterie. De là mille billets +en vers à propos de rien, et, pêle-mêle avec ses odes, une prodigieuse +quantité d'_Eglés_, de _Zirphés_, de _Delphires_, de _Céphises_, de +_Zélis_, et de _Zelmis_. Tantôt c'est un _persiflage doux et honnête à +une jeune coquette très-aimable et très-vaine qui m'appelait son berger +dans ses lettres, et qui prétendait à tous les talents et à tous les +coeurs_; tantôt ce sont des vers fugitifs _sur ce que M. de Voltaire, +bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille et de Varicour, les a mariées +toutes deux, après les avoir célébrées dans ses vers_. Enfin, vers le +temps d'Arcole et de Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa +fameuse querelle avec Legouvé, sur la question de savoir _si l'encre +sied ou ne sied pas aux doigts de rose_. + +Nous dirons un mot des élégies de Le Brun, parce que c'est pour nous +une occasion de parler d'André Chénier, dont le nom est sur nos lèvres +depuis le commencement de cet article, et auquel nous aspirons, comme à +une source vive et fraîche dans la brûlante aridité du désert. En 1763, +Le Brun, âgé de trente-quatre ans, adressait à l'Académie de La Rochelle +un discours sur Tibulle, où on lit ce passage: «Peut-être qu'au moment +où j'écris, tel auteur, vraiment animé du désir de la gloire et +dédaignant de se prêter à des succès frivoles, compose dans le silence +de son cabinet un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils +ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes +et des alcôves, et dont tout l'avenir parlera, parce que les grands du +jour n'en diront rien à leurs petits soupers.» André Chénier fut cet +homme; il était né en 1762, un an précisément avant la prédiction de Le +Brun. Vingt ans plus tard, on trouve les deux poëtes unis entre eux +par l'amitié et même par les goûts, malgré la différence des âges. Les +détails de cette société charmante, où vivaient ensemble, vers 1782, +Lebrun, Chénier, le marquis de Brazais, le chevalier de Pange, MM. +de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs de Paris, avec des +excursions fréquentes d'où l'on rapportait matière aux élégies du matin +et aux confidences du soir, tout cela est resté couvert d'un voile +mystérieux, grâce à l'insouciance et à la discrétion des éditeurs. On +devine pourtant et l'on rêve à plaisir ce petit monde heureux, d'après +quelques épîtres réciproques et quelques vers épars: + + Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère, + Ces vieilles amitiés de l'enfance première, + Quand tous quatre muets, sous un maître inhumain, + Jadis au châtiment nous présentions la main; + Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-mêmes; + De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime: + Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois, + A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, + Prête une oreille amie et cependant sévère. + +Le Brun dut aimer dès l'abord, chez le jeune André, un sentiment exquis +et profond de l'antique, une âme modeste, candide, indépendante, faite +pour l'étude et la retraite; il n'avait vu en Gilbert que le _corbeau du +Pinde_, il en vit dans Chénier le cygne. Un goût vif des plaisirs les +unissait encore. Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a célébrée +sous le nom d'Adélaïde se rapportent précisément au temps dont nous +parlons. Chénier, dans une délicieuse épître, dit à sa Muse qu'il envoie +au logis de son ami: + + ... Là, ta course fidèle + Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle; + S'il est ainsi, respecte un moment précieux; + Sinon, tu peux entrer... + +Et il ajoute sur lui-même: + + Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l'étude, + Adoucissent un peu ma triste solitude. + +Tous deux ont chanté leurs plaisirs et leurs peines d'amour en des +élégies qui sont, à coup sûr, les plus remarquables du temps[41]. Mais la +victoire reste tout entière du côté d'André Chénier. L'élégie de Le Brun +est sèche, nerveuse, vengeresse, déjà sur le retour, savante dans le +goût de Properce et de Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut +pas toujours le fade et le commun moderne. L'élégie d'André Chénier est +molle, fraîche, blonde, gracieusement éplorée, voluptueuse avec une +teinte de tristesse, et chaste même dans sa sensualité. La nature de +France, les bords de la Seine, les îles de la Marne, tout ce paysage +riant et varié d'alentour se mire en sa poésie comme en un beau fleuve; +on sent qu'il vient de Grèce, qu'il y est né, qu'il en est plein: mais +ses souvenirs d'un autre ciel se lient harmonieusement avec son émotion +présente, et ne font que l'éclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux +rayon. Cette charmante mythologie que le XVIIe siècle avait défigurée en +l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, il +la rajeunit avec un art admirable; il la fond merveilleusement dans la +couleur de ses tableaux, dans ses analyses de coeur, et autant qu'il le +faut seulement pour élever les moeurs d'alors à la poésie et à l'idéal. +Mais, par malheur, cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La +Révolution, qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite +société choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, qui +partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se trouva emporté bien +loin du sage André. On souffre à penser quel refroidissement, sans doute +même quelle aigreur, dut succéder à l'amitié fraternelle des premiers +temps. Ici tout renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survécut +treize années à son jeune ami, n'en a parlé depuis en aucun endroit; il +n'a pas daigné consacrer un seul vers à sa mémoire, tandis que chaque +jour, à chaque heure, il aurait dû s'écrier avec larmes: «J'ai connu un +poëte, et il est mort, et vous l'avez laissé tuer, et vous l'oubliez!» +Il est à craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques n'aient +aigri son coeur, et que l'échafaud d'André ne soit venu ayant la +réconciliation. Pour moi, j'ai peine à croire qu'il ne fût pas au nombre +de ceux dont l'infortuné poëte a dit avec un reproche mêlé de tendresse: + + Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix chérie + Un mot à travers ces barreaux + Eût versé quelque baume en mon âme flétrie; + De l'or peut-être à mes bourreaux... + Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre. + Vivez, amis; vivez contents. + En dépit de Bavus soyez lents à me suivre. + Peut-être en de plus heureux temps + J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune, + Détourné mes regards distraits; + A mon tour aujourd'hui mon malheur importune: + Vivez, amis, vivez en paix[42]. + +[Note 41: Au livre second des odes de Le Brun, la quinzième _A un +jeune Ami_ s'adresse évidemment à André: + + Souviens-toi des moeurs de Byzance; + Digne de ton berceau, maîtrise la beauté!... + +Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composée au moment +d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes (1787 +probablement).] + +[Note 42: Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de +conjecturer qu'en écrivant les vers suivants (voir l'édition d'Eugène +Renduel), Chénier a pu songer au jour où il se sentit déçu et blessé +dans son admiration première pour Le Brun: + + Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire, + J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire; + Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents + Soient les seuls en effet où germent les talents. + Un mortel peut toucher une lyre sublime, + Et n'avoir qu'un coeur faible, étroit, pusillanime, + Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter, + Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc. + +Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne sera +pas séparée de celle d'André Chénier. On se souviendra qu'il l'aima +longtemps, qu'il le prédit, qu'il le goûta en un siècle de peu de +poésie, et qu'il sentit du premier coup que ce jeune homme faisait ce +que lui-même aurait voulu faire. On lui tiendra compte de ses efforts, +de ses veilles, de sa poursuite infatigable de la gloire, de la +tradition lyrique qu'il soutint avec éclat, de cette flamme intérieure +enfin, qui ne lui échappait que par accès, et qui minait sa vie. On +verra en lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au +hasard, un des précurseurs aventureux du siècle dont a déjà resplendi +l'aurore. + +Juillet 1829. + +(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des +_Causeries du Lundi_) + + + + +MATHURIN REGNIER ET ANDRÉ CHÉNIER + +Hâtons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement à antithèses, +un parallèle académique que nous prétendons faire. En accouplant deux +hommes si éloignés par le temps où ils ont vécu, si différents par le +genre et la nature de leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de +tirer quelques étincelles plus ou moins vives, de faire jouer à l'oeil +quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue +essentiellement logique qui nous mène à joindre ces noms, et parce que, +des deux idées poétiques dont ils sont les types admirables, l'une, +sitôt qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complément. Une +voix pure, mélodieuse et savante, un front noble et triste, le génie +rayonnant de jeunesse, et, parfois, l'oeil voilé de pleurs; la volupté +dans toute sa fraîcheur et sa décence; la nature dans ses fontaines et +ses ombrages; une flûte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; le +beau pur, en un mot, voilà André Chénier. Une conversation brusque, +franche et à saillies; nulle préoccupation d'art, nul _quant-à-soi_; une +bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur, +du bon sens; une malice exquise, par instants une amère éloquence; des +récits enfumés de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en +guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot, +du laid et du grotesque à foison, c'est ainsi qu'on peut se figurer en +gros Mathurin Regnier. Placé à l'entrée de nos deux principaux siècles +littéraires, il leur tourne le dos et regarde le seizième; il y tend +la main aux aïeux gaulois, à Montaigne, à Ronsard, à Rabelais, de même +qu'André Chénier, jeté à l'issue de ces deux mêmes siècles classiques, +tend déjà les bras au nôtre, et semble le frère aîné des poètes +nouveaux. Depuis 1613, année où Regnier mourut, jusqu'en 1782, année +ou commencèrent les premiers chants d'André Chénier, je ne vois, en +exceptant les dramatiques, de poëte parent de ces deux grands hommes que +La Fontaine, qui en est comme un mélange agréablement tempéré. Rien donc +de plus piquant et de plus instructif que d'étudier dans leurs rapports +ces deux figures originales, à physionomie presque contraire, qui +se tiennent debout en sens inverse, chacune à un isthme de notre +littérature centrale, et, comblant l'espace et la durée qui les +séparent, de les adosser l'une à l'autre, de les joindre ensemble par +la pensée, comme le Janus de notre poésie. Ce n'est pas d'ailleurs en +différences et en contrastes que se passera toute cette comparaison: +Regnier et Chénier ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de +leurs époques chronologiques, le premier plus en arrière, le second plus +en avant, et qu'ils échappent par indépendance aux règles artificielles +qu'on subit autour d'eux. Le caractère de leur style et l'allure de +leurs vers sont les mêmes, et abondent en qualités pareilles; Chénier a +retrouvé par instinct et étude ce que Regnier faisait de tradition +et sans dessein; ils sont uniques en ce mérite, et notre jeune école +chercherait vainement deux maîtres plus consommés dans l'art d'écrire en +vers. + +Mathurin était né à Chartres, en Beauce, André, à Byzance, en Grèce; +tous deux se montrèrent poètes dès l'enfance. Tonsuré de bonne heure, +élevé dans le jeu de paume et le tripot de son père qui aimait la table +et le plaisir, Regnier dut au célèbre abbé de Tiron, son oncle, les +premiers préceptes de versification, et, dès qu'il fut en âge, quelques +bénéfices qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attaché en qualité de +chapelain à l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que médiocrement; mais, +comme Rabelais avait fait, il y attaqua de préférence les choses par +le côté de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son +train de vie qu'il n'avait guère interrompu en terre papale, et mourut +de débauche avant quarante ans. Né d'un savant ingénieux et d'une +Grecque brillante, André quitta très-jeune Byzance, sa patrie; mais il y +rêva souvent dans les délicieuses vallées du Languedoc, où il fut élevé; +et lorsque plus tard, entré au collège de Navarre, il apprit la plus +belle des langues, il semblait, comme a dit M. Villemain, se souvenir +des jeux de son enfance et des chants de sa mère. Sous-lieutenant dans +Angoumois, puis attaché à l'ambassade de Londres, il regretta amèrement +sa chère indépendance, et n'eut pas de repos qu'il ne l'eût reconquise. +Après plusieurs voyages, retiré aux environs de Paris, il commençait une +vie heureuse dans laquelle l'étude et l'amitié empiétaient de plus en +plus sur les plaisirs, quand la Révolution éclata. Il s'y lança avec +candeur, s'y arrêta à propos, y fit la part équitable au peuple et au +prince, et mourut sur l'échafaud en citoyen, se frappant le front en +poëte. L'excellent Regnier, né et grandi pendant les guerres civiles, +s'était endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de +l'ordre rétabli par Henri IV. + +Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idées auxquelles +d'ordinaire puisent les poëtes, Dieu, la nature, le génie, l'art, +l'amour, la vie proprement dite, nous verrons comme elles se sont +révélées aux deux hommes que nous étudions en ce moment, et sous quelle +face ils ont tenté de les reproduire. Et d'abord, à commencer par +Dieu, _ab Jove principium_, nous trouvons, et avec regret, que cette +magnifique et féconde idée est trop absente de leur poésie, et qu'elle +la laisse déserte du côté du ciel. Chez eux, elle n'apparaît même pas +pour être contestée; ils n'y pensent jamais, et s'en passent, voilà +tout. Ils n'ont assez longtemps vécu, ni l'un ni l'autre, pour arriver, +au sortir des plaisirs, à cette philosophie supérieure qui relève et +console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. Épicuriens et +sensuels, ils me font l'effet, Regnier, d'un abbé romain, Chénier, d'un +Grec d'autrefois. Chénier était un païen aimable, croyant à Palès, à +Vénus, aux Muses[43]; un Alcibiade candide et modeste, nourri de poésie, +d'amitié et d'amour. Sa sensibilité est vive et tendre; mais, tout en +s'attristant à l'aspect de la mort, il ne s'élève pas au-dessus des +croyances de Tibulle et d'Horace: + + Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre, + Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre. + Je ne veux point, couvert d'un funèbre _linceuil_, + Que les pontifes saints autour de mon cercueil, + Appelés aux accents de l'airain lent et sombre, + De leur chant lamentable accompagnent mon ombre, + Et sous des murs sacrés aillent ensevelir + Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir. + +[Note 43: Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: «Vers le même +temps où se retrouvaient à Pompéi toute une ville antique et tout l'art +grec et romain qui en sortait graduellement, piquante coïncidence! André +Chénier, un poëte grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant cet +admirable musée de statuaire antique à Naples, je songeais à lui; la +place de sa poésie est entre toutes ces Vénus, ces Ganymèdes et +ces Bacchus; c'est là son monde. Sa jeune _Tarentine_ y appartient +exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.--La poésie d'André +Chénier est l'accompagnement sur la flûte et sur la lyre de tout cet art +de marbre retrouvé.»] + +Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses variétés +riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa majesté +éternelle et sublime, aux Alpes, au Rhône, aux grèves de l'Océan. +Pourtant l'émotion religieuse que ces grands spectacles excitent en son +âme ne la fait jamais se fondre en prière _sous le poids de l'infini_. +C'est une émotion religieuse et philosophique à la fois, comme Lucrèce +et Buffon pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun était capable +d'en ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une +physique savante lui en a dévoilé; ce sont _les mondes roulant dans +les fleuves d'éther, les astres et leurs poids, leurs formes, leurs +distances_: + + Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses; + Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux. + Dans l'éternel concert je me place avec eux; + En moi leurs doubles lois agissent et respirent; + Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent: + Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour. + +On dirait, chose singulière! que l'esprit du poète se condense et se +matérialise à mesure qu'il s'agrandit et s'élève. Il ne lui arrive +jamais, aux heures de rêverie, de voir, dans les étoiles, des _fleurs +divines qui jonchent les parvis du saint lieu_, des âmes heureuses +qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un +mystérieux langage aux âmes humaines. Je lis, à ce propos, dans un +ouvrage inédit, le passage suivant, qui revient à ma pensée et la +complète: + +«Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guère André Chénier: cela +se conçoit. André Chénier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux +Lamartine qu'il n'est compris de lui. La poésie d'André Chénier n'a +point de religion ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage +dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variété et d'une +immortelle jeunesse, avec ses forêts verdoyantes, ses blés, ses vignes, +ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais le ciel est au-dessus, avec +son azur qui change à chaque heure du jour, avec ses horizons indécis, +ses _ondoyantes lueurs du matin et du soir_, et la nuit, avec ses fleurs +d'or, _dont le lis est jaloux_. Il est vrai que du milieu du paysage, +tout en s'y promenant ou couché à la renverse sur le gazon, on jouit du +ciel et de ses merveilleuses beautés, tandis que l'oeil humain, du haut +des nuages, l'oeil d'Élie sur son char, ne verrait en bas la terre +que comme une masse un peu confuse. Il est vrai encore que le paysage +réfléchit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosée, aussi bien que +dans le lac immense, tandis que le dôme du ciel ne réfléchit pas les +images projetées de la terre. Mais, après tout, le ciel est toujours le +ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur.» Ajoutez, pour être juste, +que le ciel qu'on voit du milieu du paysage d'André Chénier, ou qui s'y +réfléchit, est un ciel pur, serein, étoilé, mais physique, et que la +terre aperçue par le poète sacré, de dessus son char de feu, toute +confuse qu'elle paraît, est déjà une terre plus que terrestre pour ainsi +dire, harmonieuse, ondoyante, baignée de vapeurs, et idéalisée par la +distance. + +Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux que Chénier. Sa +profession ecclésiastique donne aux écarts de sa conduite un caractère +plus sérieux, et en apparence plus significatif. On peut se demander si +son libertinage ne s'appuyait pas d'une impiété systématique, et s'il +n'avait pas appris de quelque abbé romain l'athéisme, assez en vogue en +Italie vers ce temps-là. De plus, Regnier, qui avait vu dans ses voyages +de grands spectacles naturels, ne paraît guère s'en être ému. La +campagne, le silence, la solitude et tout ce qui ramène plus aisément +l'âme à elle-même et à Dieu, font place, en ses vers, au fracas des rues +de Paris, à l'odeur des tavernes et des cuisines, aux allées infectes +des plus misérables taudis. Pourtant Regnier, tout épicurien et débauché +qu'on le connaît, est revenu, vers la fin et par accès, à des sentiments +pieux et à des repentirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment +de poème sacré et des stances en font témoignage. Il est vrai que c'est +par ses douleurs physiques et par les aiguillons de ses maux qu'il +semble surtout amené à la contrition morale. Regnier, dans le cours de +sa vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les femmes, +toutes et sans choix. Ses aveux là-dessus ne laissent rien à désirer: + + Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour, + Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour, + Je me laisse emporter à mes flames communes, + Et cours souz divers vents de diverses fortunes. + Ravy de tous objects, j'ayme si vivement + Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement. + De toute eslection mon ame est despourveue, + Et nul object certain ne limite ma veue. + Toute femme m'agrée... + +Ennemi déclaré de ce qu'il appelle _l'honneur_, c'est-à-dire de la +délicatesse, préférant comme d'Aubigné l'_estre_ au _parestre_, il se +contente _d'un amour facile et de peu de défense_: + + Aymer en trop haut lieu une dame hautaine, + C'est aymer en souci le travail et la peine, + C'est nourrir son amour de respect et de soin. + +La Fontaine était du même avis quand il préférait ingénument les +_Jeannetons_ aux _Climènes_. Regnier pense que le même feu qui anime le +grand poëte échauffe aussi l'ardeur amoureuse, et il ne serait nullement +fâché que, chez lui, la poésie laissât tout à l'amour. On dirait qu'il +ne fait des vers qu'à son corps défendant; sa verve l'importune, et il +ne cède au génie qu'à la dernière extrémité. Si c'était en hiver du +moins, en décembre, au coin du feu, que ce maudit génie vînt le lutiner! +on n'a rien de mieux à faire alors que de lui donner audience: + + Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle, + Que Zéphire en ses rets surprend Flore la belle, + Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer, + Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer, + Ou bien lorsque Cérès de fourment se couronne, + Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone, + Ou lorsque le safran, la dernière des fleurs, + Dore le Scorpion de ses belles couleurs; + C'est alors que la verve insolemment m'outrage, + Que la raison forcée obéit à la rage. + Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu, + Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu. + +Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnête compagnon qu'il est, + + S'égayer au repos que la campagne donne, + Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne, + D'un bon mot fait rire, en si belle saison, + Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison! + +On le voit, l'art, à le prendre isolément, tenait peu de place dans les +idées de Regnier; il le pratiquait pourtant, et si quelque grammairien +chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s'y défendre en maître, +témoin sa belle satire neuvième contre Malherbe et les puristes. Il y +flétrit avec une colère étincelante de poésie ces réformateurs mesquins, +ces _regratteurs de mots_, qui prisent un style plutôt pour ce qui lui +manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait d'un génie +véritable qui ne doit ses grâces qu'à la nature, il se peint tout entier +dans ce vers d'inspiration: + + Les nonchalances sont ses plus grands artifices. + +Déjà il avait dit: + + La verve quelquefois s'égaye en la licence. + +Mais là où Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance de la +vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, dans la peinture +des intérieurs; ses satires sont une galerie d'admirables portraits +flamands. Son poëte, son pédant, son fat, son docteur, ont trop de +saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse _Macette_, +qui est la petite-fille de _Patelin_ et l'aïeule de _Tartufe_, montre +jusqu'où le génie de Regnier eût pu atteindre sans sa fin prématurée. +Dans ce chef-d'oeuvre, une ironie amère, une vertueuse indignation, +les plus hautes qualités de poésie, ressortent du cadre étroit et des +circonstances les plus minutieusement décrites de la vie réelle. Et +comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait rendu Regnier à de +plus chastes délicatesses d'amour, il nous y parle, en vers dignes de +Chénier, de + + ... la belle en qui j'ai la pensée + D'un doux imaginer si doucement blessée, + Qu'aymants et bien aymés, en nos doux passe-temps, + Nous rendons en amour jaloux les plus contents. + +Regnier avait le coeur honnête et bien placé; à part ce que Chénier +appelle _les douces faiblesses_, il ne composait pas avec les vices. +Indépendant de caractère et de parler franc, il vécut à la cour et avec +les grands seigneurs, sans ramper ni flatter. + +André de Chénier aima les femmes non moins vivement que Regnier, et d'un +amour non moins sensuel, mais avec des différences qui tiennent à son +siècle et à sa nature. Ce sont des Phrynés sans doute, du moins pour la +plupart, mais galantes et de haut ton; non plus des _Alizons_ ou des +_Jeannes_ vulgaires en de fétides réduits. Il nous introduit au boudoir +de Glycère; et la belle Amélie, et Rose à la danse nonchalante, et Julie +au rire étincelant, arrivent à la fête; l'orgie est complète et durera +jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le savait! Qu'est-ce donc que cette +Camille si sévère? Mais, dans l'une des nuits précédentes, son amant ne +l'a-t-il pas surprise elle-même aux bras d'un rival? Telles sont les +femmes d'André Chénier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes +grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait à elles +que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur à l'étude, +à la poésie, à l'amitié. «Choqué, dit-il quelque part dans une prose +énergique trop peu connue[44], choqué de voir les lettres si prosternées +et le genre humain ne pas songer à relever sa tête, je me livrai souvent +aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse: +mais, toujours dominé par l'amour de la poésie, des lettres et de +l'étude, souvent chagrin et découragé par la fortune ou par moi-même, +toujours soutenu par mes amis, je sentis que mes vers et ma prose, +goûtés ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune +bassesse n'a flétris. Ainsi, même dans les chaleurs de l'âge et des +passions, et même dans les instants où la dure nécessité a interrompu +mon indépendance, toujours occupé de ces idées favorites, et chez moi, +en voyage, le long des rues dans les promenades, méditant toujours sur +l'espoir, peut-être insensé, de voir renaître les bonnes disciplines, et +cherchant à la fois dans les histoires et dans la nature des choses _les +causes et les effets de la perfection et de la décadence des lettres_, +j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif +ce que nombre d'années m'ont fait mûrir de réflexions sur ces matières.» +André Chénier nous a dit le secret de son âme: sa vie ne fut pas une vie +de plaisir, mais d'art, et tendait à se purifier de plus en plus. Il +avait bien pu, dans un moment d'amoureuse ivresse et de découragement +moral, écrire à de Pange: + + Sans les dons de Vénus quelle serait la vie? + Dès l'instant où Vénus me doit être ravie, + Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux[45]. + +[Note 44: Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les +effets de la perfection et de la décadence des lettres. (_Édit._ de M. +Robert.)] + +[Note 45: Ces vers et toute la fin de l'élégie XXXIII sont une +imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de +l'élégiaque Mimnerme: Chénier les a enchâssés dans une sorte de trame.] + +Mais bientôt il pensait sérieusement au temps prochain où fuiraient loin +de lui _les jours couronnés de rose_; il rêvait, aux bords de la Marne, +quelque retraite indépendante et pure, quelque _saint loisir_, où les +beaux-arts, la poésie, la peinture (car il peignait volontiers), le +consoleraient des voluptés perdues, et où l'entoureraient un petit +nombre d'amis de son choix. André Chénier avait beaucoup réfléchi sur +l'amitié et y portait des idées sages, des principes sûrs, applicables +en tous les temps de dissidences littéraires: «J'ai évité, dit-il, de me +lier avec quantité de gens de bien et de mérite, dont il est honorable +d'être l'ami et utile d'être l'auditeur, mais que d'autres circonstances +ou d'autres idées ont fait agir et penser autrement que moi. L'amitié et +la conversation familière exigent au moins une conformité de principes: +sans cela, les disputes interminables dégénèrent en querelles, et +produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prévoir que mes amis +auraient lu avec déplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'écrire +m'eût été amer...» + +Suivant André Chénier, _l'art ne fait que des vers, le coeur seul est +poète_; mais cette pensée si vraie ne le détournait pas, aux heures de +calme et de paresse, d'amasser par des études exquises _l'or et la soie_ +qui devaient _passer en ses vers_. Lui-même nous a dévoilé tous les +ingénieux secrets de sa manière dans son poème de _l'Invention_, et dans +la seconde de ses épîtres, qui est, à la bien prendre, une admirable +satire. L'analyse la plus fine, les préceptes de composition les plus +intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grâce, +y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain +critique et didactique, il laisse bien loin derrière lui Boileau et le +prosaïsme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un +point. Chénier se rattache de préférence aux Grecs, de même que Regnier +aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on +le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur +qu'on ne l'a voulu établir depuis: + + La nature dicta vingt genres opposés, + D'un fil léger entre eux, chez les Grecs, divisés. + Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites, + N'aurait osé d'un autre envahir les limites; + Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon, + N'aurait point de Marot associé le ton. + +Chénier tenait donc pour la division des genres et pour l'intégrité de +leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scènes, non pas une +belle pièce. Il ne croyait point, par exemple, qu'on pût, dans une même +élégie, débuter dans le ton de Regnier, monter par degrés, passer par +nuances à l'accent de la douleur plaintive ou de la méditation amère, +pour se reprendre ensuite à la vie réelle et aux choses d'alentour. Son +talent, il est vrai, ne réclamait pas d'ordinaire, dans la durée d'une +même rêverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses émotions rapides, +qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour +à tour la surface de son âme, mais sans la bouleverser, sans lancer les +vagues au ciel et montrer à nu le sable du fond. Il compare sa muse +jeune et légère à l'harmonieuse cigale, _amante des buissons, qui,_ + + De rameaux en rameaux tour à tour reposée, + D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée, + S'égaie... + +et s'il est triste, _si sa main imprudente a tari son trésor_, si sa +maîtresse lui a fermé, ce soir-là, le _seuil inexorable_, une visite +d'ami, un sourire de _blanche voisine_, un livre entr'ouvert, un rien le +distrait, l'arrache à sa peine, et, comme il l'a dit avec une légèreté +négligente: + + On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole. + +Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de +délaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera +avant dans son âme et en armera toutes les puissances! Comme son ïambe +vengeur nous montrera d'un vers à l'autre _les enfants, les vierges +aux belles couleurs_ qui venaient de parer et de baiser l'agneau, _le +mangeant s'il est tendre_, et passera des fleurs et des rubans de la +fête aux _crocs sanglants du charnier populaire!_ Comme alors surtout +il aurait besoin de lie et de fange pour y _pétrir_ tous ces _bourreaux +barbouilleurs de lois!_ Mais, avant cette formidable époque[46], Chénier +ne sentit guère tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du +moins il répugnait à s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple où +évidemment ce scrupule nuisit à son génie, et où la touche de Regnier +lui fit faute. Notre poète, cédant à des considérations de fortune et de +famille, s'était laissé attacher à l'ambassade de Londres, et il passa +dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille dégoûts l'y +assaillirent; seul, à vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une +société aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y +avait laissés, et sa pauvreté honnête et indépendante[47]. C'est alors +qu'un soir, après avoir assez mal dîné à _Covent-Garden_, dans _Hood's +tavern_, comme il était de trop bonne heure pour se présenter en aucune +société, il se mit, au milieu du fracas, à écrire, dans une prose forte +et simple, tout ce qui se passait en son âme: qu'il s'ennuyait, qu'il +souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que +la solitude, si chère aux malheureux, est pour eux un grand mal encore +plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exaspèrent, _ils y ruminent leur +fiel_, ou, s'ils finissent par se résigner, c'est découragement et +faiblesse, c'est impuissance d'en appeler _des injustes institutions +humaines à la sainte nature primitive_; c'est, en un mot, à la façon +_des morts qui s'accoutument à porter la pierre de leur tombe, parce +qu'ils ne peuvent la soulever_;--que cette fatale résignation rend dur, +farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en +préserver. Puis il en vient aux ridicules et aux _politesses hautaines_ +de la noble société qui daigne l'admettre, à la dureté de ces grands +pour leurs inférieurs, à leur excessif attendrissement pour leurs +pareils; il raille en eux cette _sensibilité distinctive_ que Gilbert +avait déjà flétrie, et il termine en ces mots cette confidence de +lui-même à lui-même: «Allons, voilà une heure et demie de tuée; je m'en +vais. Je ne sais plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour +moi. Il n'y a ni apprêt ni élégance. Cela ne sera vu que de moi, et je +suis sûr que j'aurai un jour quelque plaisir à relire ce morceau de ma +triste et pensive jeunesse.» Oui, certes, Chénier relut plus d'une fois +ces pages touchantes, et lui _qui refeuilletait sans cesse et son âme et +sa vie_, il dut, à des heures plus heureuses, se reporter avec larmes +aux ennuis passés de son exil. Or j'ai soigneusement recherché dans ses +oeuvres les traces de ces premières et profondes souffrances; je n'y ai +trouvé d'abord que dix vers datés également de Londres, et du même temps +que le morceau de prose; puis, en regardant de plus près, l'idylle +intitulée _Liberté_ m'est revenue à la pensée, et j'ai compris que ce +berger aux noirs cheveux épars, à l'oeil farouche sous d'épais sourcils, +qui traîne après lui, dans les âpres sentiers et aux bords des torrents +pierreux, ses brebis maigres et affamées; qui brise sa flûte, abhorre +les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du +blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave; +j'ai compris que ce berger-là n'était autre que la poétique et idéale +personnification du souvenir de Londres, et de l'espèce de servitude +qu'y avait subie André; et je me suis demandé alors, tout en admirant du +profond de mon coeur cette idylle énergique et sublime, s'il n'eût pas +encore mieux valu que le poète se fût mis franchement en scène; qu'il +eût osé en vers ce qui ne l'avait pas effrayé dans sa prose naïve; qu'il +se fût montré à nous dans cette taverne enfumée, entouré de mangeurs et +d'indifférents, accoudé sur sa table, et rêvant,--rêvant à la patrie +absente, aux parents, aux amis, aux amantes, à ce qu'il y a de plus +jeune et de plus frais dans les sentiments humains; rêvant aux maux de +la solitude, à l'aigreur qu'elle engendre, à l'abattement où elle nous +prosterne, à toute cette haute métaphysique de la souffrance;--pourquoi +non?--puis, revenu à terre et rentré dans la vie réelle, qu'il eût +buriné en traits d'une empreinte ineffaçable ces grands qui l'écrasaient +et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait, +l'heure de sortir arrivée, qu'il eût fini par son coup d'oeil d'espoir +vers l'avenir, et son _forsan et hoec olim_? Ou, s'il lui déplaisait de +remanier en vers ce qui était jeté en prose, il avait en son souvenir +dix autres journées plus ou moins pareilles à celle-là, dix autres +scènes du même genre qu'il pouvait choisir et retracer[48]. + +[Note 46: Pour juger André Chénier comme homme politique, il faut +parcourir le _Journal de Paris_ de 90 et 91; sa signature s'y retrouve +fréquemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.--Relire aussi +comme témoignage de ses pensées intimes et combattues, vers le même +temps, l'admirable ode: _O Versailles, ô bois, ô portiques!_ etc., etc.] + +[Note 47: La fierté délicate d'André Chénier était telle que, durant +ce séjour à Londres, comme les fonctions d'_attaché_ n'avaient rien +de bien actif et que le premier secrétaire faisait tout, il s'abstint +d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de +La Luzerne trouvât cela mauvais et le dît un peu haut pour l'y décider.] + +[Note 48: Dans tout ce qui précède, j'avais supposé, d'après la +Notice et l'Édition de M. de Latouche, qu'André Chénier devait être +à Londres en décembre 1782, et que les vers et la prose où il en +maudissait le séjour étaient du même temps et de sa première jeunesse. +J'avais supposé aussi (page 161) qu'il n'était plus attaché à +l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Révolution et dès 1788. +Mais les indications données par M. de Latouche, à cet égard, paraissent +peu exactes: une Biographie d'André Chénier reste à faire (1852).] + +Les styles d'André Chénier et de Regnier, avons-nous déjà dit, sont un +parfait modèle de ce que notre langue permet au génie s'exprimant en +vers, et ici nous n'avons plus besoin de séparer nos éloges. Chez l'un +comme chez l'autre, même procédé chaud, vigoureux et libre; même luxe +et même aisance de pensée, qui pousse en tous sens et se développe +en pleine végétation, avec tous ses embranchements de relatifs et +d'incidences entre-croisées ou pendantes; même profusion d'irrégularités +heureuses et familières, d'idiotismes qui sentent leur fruit, grâces et +ornements inexplicables qu'ont sottement émondés les grammairiens, les +rhéteurs et les analystes; même promptitude et sagacité de coup d'oeil à +suivre l'idée courante sous la transparence des images, et à ne pas la +laisser fuir, dans son court trajet de telle figure à telle autre; même +art prodigieux enfin à mener à extrémité une métaphore, à la pousser de +tranchée en tranchée, et à la forcer de rendre, sans capitulation, tout +ce qu'elle contient; à la prendre à l'état de filet d'eau, à l'épandre, +à la chasser devant soi, à la grossir de toutes les affluences +d'alentour, jusqu'à ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve. +Quant à la forme, à l'allure du vers dans Regnier et dans Chénier, elle +nous semble, à peu de chose près, la meilleure possible, à savoir, +curieuse sans recherche et facile sans relâchement, tour à tour +oublieuse et attentive, et tempérant les agréments sévères par les +grâces négligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien +supérieurs à La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque +entièrement et qui n'a pour charme, de ce côté-là, que sa négligence. + +Que si l'on nous demande maintenant ce que nous prétendons conclure de +ce long parallèle que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'André +Chénier ou de Regnier nous préférons, lequel mérite la palme, à notre +gré; nous laisserons au lecteur le soin de décider ces questions et +autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une réflexion +pratique qui découle naturellement de ce qui précède, et que nous lui +soumettons: Regnier clôt une époque; Chénier en ouvre une autre. Regnier +résume en lui bon nombre de nos trouvères, Villon, Marot, Rabelais; il +y a dans son génie toute une partie d'épaisse gaieté et de bouffonnerie +joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait être +reproduite de nos jours. Chénier est le révélateur d'une poésie +d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui +des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutées +ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-mêmes et en leur lieu, nous +laissent aujourd'hui quelque chose à désirer. Or il arrive que chacun +d'eux possède précisément une des principales qualités qu'on regrette +chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit rêveuse et les _extases +choisies_; celui-là, le sentiment profond et l'expression vivante de la +réalité: comparés avec intelligence, rapprochés avec art, ils tendent +ainsi à se compléter réciproquement. Sans doute, s'il fallait se décider +entre leurs deux points de vue pris à part, et opter pour l'un à +l'exclusion de l'autre, le type d'André Chénier pur se concevrait encore +mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est même tel esprit +noble et délicat auquel tout accommodement, fût-il le mieux ménagé, +entre les deux genres, répugnerait comme une mésalliance, et qui aurait +difficilement bonne grâce à le tenter. Pourtant, et sans vouloir ériger +notre opinion en précepte, il nous semble que comme en ce bas monde, +même pour les rêveries les plus idéales, les plus fraîches et les plus +dorées, toujours le point de départ est sur terre, comme, quoi qu'on +fasse et où qu'on aille, la vie réelle est toujours là, avec ses +entraves et ses misères, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite +à mieux, nous ramène à elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne +pas l'omettre tout à fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres +comme elle a trace en nos âmes. Il nous semble, en un mot, et pour +revenir à l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple, +ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer +et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains poèmes de +sentiment, à la manière d'André Chénier. + +Août 1829. + +Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai été ramené à +m'occuper de Chénier: j'avais déjà parlé de Regnier dans le _Tableau +de la Poésie française au XVIe siècle_; j'en ai reparlé, non sans +complaisance et après une nouvelle lecture, dans l'_Introduction_ au +recueil des _Poètes français_ (Gide, 1861), tome 1, page XXXI. + + + +QUELQUES DOCUMENTS INÉDITS SUR ANDRÉ CHÉNIER[49] + +[Note 49: Cet article, postérieur de dix années au précédent, achève +et complète notre vue sur le poète; l'étude approfondie n'a fait que +vérifier notre premier idéal.] + +Voilà tout à l'heure vingt ans que la première édition d'André Chénier +a paru; depuis ce temps, il semble que tout a été dit sur lui; sa +réputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement +charmé, elles ont servi de base à des théories plus ou moins ingénieuses +ou subtiles, qui elles-mêmes ont déjà subi leur épreuve, qui +ont triomphé par un côté vrai et ont été rabattues aux endroits +contestables. En fait de raisonnement et d'_esthétique_, nous ne +recommencerions donc pas à parler de lui, à ajouter à ce que nous avons +dit ailleurs, à ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se +trouve qu'une circonstance favorable nous met à même d'introduire sur +son compte la seule nouveauté possible, c'est-à-dire quelque chose de +positif. + +L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de +Chénier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a +paru convenable dans le précieux résidu de manuscrits qu'il possède; +c'est à lui donc que nous devons d'avoir pénétré à fond dans le cabinet +de travail d'André, d'être entré dans cet _atelier du fondeur_ dont il +nous parle, d'avoir exploré les ébauches du peintre, et d'en pouvoir +sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu'il n'avait semblé +jusqu'ici; heureux d'apporter à notre tour aujourd'hui un nouveau petit +affluent à cette pure gloire! + +Et d'abord rendons, réservons au premier éditeur l'honneur et la +reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son édition de +1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui était possible et désirable +alors; en choisissant, en élaguant avec goût, en étant sobre surtout de +fragments et d'ébauches, il a agi dans l'intérêt du poète et comme dans +son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'édition de +1833, il a été jugé possible d'introduire de nouvelles petites pièces, +de simples restes qui avaient été négligés d'abord: c'est ce genre de +travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'épuiser. Il en +est un peu avec les manuscrits d'André Chénier comme avec le panier de +cerises de madame de Sévigné: on prend d'abord les plus belles, puis les +meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes. + +La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur +les poèmes inachevés: _Suzanne_, _Hermès_, _l'Amérique_. On a publié +dans l'édition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose +du poème de _Suzanne_. Je m'attacherai ici particulièrement au poème +d'_Hermès_, le plus philosophique de ceux que méditait André, et celui +par lequel il se rattache le plus directement à l'idée de son siècle. + +André, par l'ensemble de ses poésies connues, nous apparaît, avant 89, +comme le poète surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de +la Grèce antique et de l'élégie. Il semblerait qu'avant ce moment +d'explosion publique et de danger où il se jeta si généreusement à la +lutte, il vécût un peu en dehors des idées, des prédications favorites +de son temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les +résultats et les habitudes, il ne s'en occupât point avec ardeur et +préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un +artiste si désintéressé; et l'_Hermès_ nous le montre aussi pleinement +et aussi chaudement de son siècle, à sa manière, que pouvaient l'être +Haynal ou Diderot. + +La doctrine du XVIIIe siècle était, au fond, le matérialisme, ou le +panthéisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a +eu ses philosophes, et même ses poëtes en prose, Boulanger, Buffon; elle +devait provoquer son Lucrèce. Cela est si vrai, et c'était tellement le +mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poète, que, vers 1780 +et dans les années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du +même sujet et visant chacun à la gloire difficile d'un poëme sur la +nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'après Buffon; Fontanes, +dans sa première jeunesse, s'y essayait sérieusement, comme l'attestent +deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est +d'une réelle beauté. André Chénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, +par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était bien digne +de produire un vrai poëme didactique dans le grand sens. + +Mais la Révolution vint; dix années, fin de l'époque, s'écoulèrent +brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abîmèrent les projets ou +les hommes; les trois _Hermès_ manquèrent: la poésie du XVIIIe siècle +n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les _trois +Règnes_. + +Toutes les notes et tous les papiers d'André Chénier, relatifs à son +_Hermès_, sont marqués en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des +trois premières lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois +chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poëme devait avoir +trois chants, à ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la +terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme +en particulier, le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses +erreurs depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés, +l'origine des religions; le troisième sur la société politique, la +constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait +se clore par un exposé du système du monde selon la science la plus +avancée. + +Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le +caractérisent: + +«Il faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème métaphorique +d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet à des changements, des +révolutions, des fièvres, des dérangements dans la circulation de son +sang.» + +«Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes +les espèces animales et végétales naissant; et, au printemps, la terre +_proegnans_; et, dans les chaleurs de l'été, toutes les espèces animales +et végétales se livrant aux feux de l'amour et transmettant à leur +postérité les semences de vie confiées à leurs entrailles.» + +Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il, + + Que la terre est nubile et brûle d'être mère, + +devait être imité de celui de Virgile au livre II des _Géorgiques_: _Tum +Pater omnipotens_, etc., etc., quand Jupiter + + De sa puissante épouse emplit les vastes flancs. + +Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout faits, qui +attendent leur place. + +C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre «toutes les espèces +à qui la nature ou les plaisirs (_per Veneris res_) ont ouvert les +portes de la vie.» + +«Traduire quelque part, se dit-il, le _magnum crescendi immissis +certamen habenis_.» + +Il revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des atomes, ou, +comme il les appelle, des _organes secrets vivants_, dont l'infinité +constitue + + L'Océan éternel où bouillonne la vie. + +«Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours en égale +quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps +en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se travaillent, fermentent, se +subtilisent dans leur rapport avec le vase où ils sont actuellement +contenus. Ils entrent dans un végétal: ils en sont la sève, la force, +les sucs nourriciers. Ce végétal est mangé par quelque animal; alors +ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre +animal et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un chêne, ce qu'il y a +de plus subtil se rassemble dans le gland. + +«Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs périrent par +plusieurs causes à développer. Alors d'autres corps organisés (car les +_organes vivants secrets_ meuvent les végétaux, _minéraux_[50] et tout) +héritèrent de la quantité d'atomes de vie qui étaient entrés dans la +composition de celles qui s'étaient détruites, et se formèrent de leurs +débris.» + +Qu'une élégie à Camille ou l'ode _à la Jeune Captive_ soient plus +flatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois bien; mais +il ne faut pas moins en reconnaître et en constater la profondeur, la +portée poétique aussi. En retournant à Empédocle, André est de plus ici +le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis[51]. + +[Note 50: C'est peut-être _animaux_ qu'il a voulu dire; mais je +copie.] + +[Note 51: Qu'on ne s'étonne pas trop de voir le nom d'André ainsi +mêlé à des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est +un qui, par le brillant de son génie et la rapidité de son destin, +fut comme l'André Chénier de la science; et, dans la liste des +jeunes illustres diversement ravis avant l'âge, je dis volontiers: +Vauvenargues, Barnave, André, Hoche et Bichat.] + +Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par +l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant. +Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition pure, +et ce qui se rapporte à cette partie du poème, dans ses papiers, est +volontiers marqué en marge du mot flétrissant ([Greek: deisidaimonia]). +Ici l'on a peu à regretter qu'André n'ait pas mené plus loin ses +projets; il n'aurait en rien échappé, malgré toute sa nouveauté de +style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de +variante, le fond de d'Holbach ou de l'_Essai sur les Préjugés_: + +«Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un ouragan, une +inondation, une éruption de volcan, étaient regardés comme une vengeance +céleste... + +«L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes terribles, +se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les démons... Ainsi le +voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les +nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes +fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des +peuples, c'est-à-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais +l'imitation et l'autorité changent le caractère. De là souvent un peuple +qui aime à rire ne voit que diable et qu'enfer.» + +Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer: +«Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce +que partout on a appelé les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau +bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays +ont été immolés pour un éclat de tonnerre ou telle autre cause!... + + Partout sur des autels j'entends mugir Apis, + Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis.» + +Mais voici le génie d'expression qui se retrouve: «Des opinions +puissantes, un vaste échafaudage politique ou religieux, ont souvent été +produits par une idée sans fondement, une rêverie, un vain fantôme, + + Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons + La cavale agitée erre dans les vallons, + Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire, + Devient épouse et mère au souffle du Zéphire.» + +J'abrège les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait +aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions d'idées et à nos +désirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, à ne +pas vouloir pénétrer familièrement dans sa secrète pensée: + +«La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et des apologues +des sages (expliquer cela comme Lucrèce au livre III). C'est ainsi +que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mystères... +initiations. Le peuple prit au propre ce qui était dit au figuré. C'est +ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poëte Lucile, conservée +par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii): + + Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena + Vivere et esse homines, sic istic (_pour_ isti) omnia ficta + Vera putant[52]... + +Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son procès à +lui-même, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus +excusables que les hommes faits: _Illi enim simulacra homines putant +esse, hi Deos_[53].» + +[Note 52: Comme les enfants prennent les statues d'airain au sérieux +et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux +prennent pour vérités toutes les chimères.] + +[Note 53: «Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les +autres les prennent pour des Dieux.»--L'opposition entre ces pensées +d'André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal, s'offre +naturellement à l'esprit; lui-même il n'est pas sans y avoir songé, et +sans s'être posé l'objection. Je trouve cette note encore: «Mais quoi? +tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de +sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire: +beaucoup d'hommes, invinciblement attachés aux préjugés de leur enfance, +mettent leur gloire, leur piété, à prouver aux autres un système avant +de se le prouver à eux-mêmes. Ils disent: Ce système, je ne veux point +l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de manière +ou d'autre, il faut que je le démontre.--Alors, plus ils ont d'esprit, +de pénétration, de savoir, plus ils sont habiles à se faire illusion, à +inventer, à unir, à colorer les sophismes, à tordre et défigurer tous +les faits pour en étayer leur échafaudage... Et pour ne citer qu'un +exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui +regarde la métaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une +autre méthode.» Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que +pour André, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphère d'alors, et, +pour ainsi dire, à travers Condorcet.--Dans les fragments de mémoires +manuscrits de Chênedollé, qui avait beaucoup vécu avec des amis de notre +poète, je trouve cette note isolée et sans autre explication: «André +Chénier était athée avec délices.»] + +Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien, +le tableau des premières misères, des égarements et des anarchies de +l'humanité commençante. Les déluges, qu'il s'était d'abord proposé de +mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouvé leur +cadre dans celui-ci: + +«Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La +mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... l'éruption par +l'Hellespont... Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes: + + Et velus inventa est in montibus anchora summis. + (_Ovide_, Mét., liv. XV.) + +La ville d'_Ancyre_ fut fondée sur une montagne où l'on trouva une +ancre.» Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés au bord +de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les +membres des grands animaux primitifs errant au gré des ondes, et leurs +os, déposés en amas immenses sur les côtes des continents. Il ne voyait +dans les pagodes souterraines, d'après le voyageur Sonnerat, que les +habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient, +sous terre, les fureurs du soleil. Il eût expliqué, par quelque chose +d'analogue peut-être, la base impie de la religion des Éthiopiens et le +voeu présumé de son fondateur: + + Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude + Un peuple tout entier peut se faire une étude, + L'établir pour son culte, et de Dieux bienfaisants + Blasphémer de concert les augustes présents. + +A ces époques de tâtonnements et de délires, avant la vraie civilisation +trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées! «Que de +générations, l'une sur l'autre entassées, dont l'amas + + Sur les temps écoulés invisible et flottant + A tracé dans celle onde un sillon d'un instant!» + +Mais le poëte veut sortir de ces ténèbres, il en veut tirer l'humanité. +Et ici se serait placée probablement son étude de l'homme, l'analyse des +sens et des passions, la connaissance approfondie de notre être, tout le +parti enfin qu'en pourront tirer bientôt les habiles et les sages. Dans +l'explication du mécanisme de l'esprit humain, gît l'esprit des lois. + +André, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrèce, +eût été le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses +notes, à cet égard, ne laissent aucun doute. Il eût insisté sur les +langues, sur les mots: «rapides Protées, dit-il, ils revêtent la +teinture de tous nos sentiments. Ils dissèquent et étalent toutes les +moindres de nos pensées, comme un prisme fait les couleurs.» + +Mais les beautés d'idées ici se multiplient; le moraliste profond se +déclare et se termine souvent en poëte: + +«Les mêmes passions générales forment la constitution générale des +hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution particulière +des individus, et prenant le cours que leur indique une éducation +vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumière ou la +nuit. Ce sont mêmes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipère; +dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu +aigrit la plus douce liqueur.» + +«L'étude du coeur de l'homme est notre plus digne étude: + + Assis au centre obscur de cette forêt sombre + Qui fuit et se partage en des routes sans nombre, + Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part + Nous y pouvons au loin plonger un long regard.» + +Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du +labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le poète n'est pas immobile +longtemps: + +«En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai +assignées, souvent je perds le fil, mais je le retrouve: + + Ainsi dans les sentiers d'une forêt naissante, + A grands cris élancée, une meute pressante, + Aux vestiges connus dans les zéphyrs errants, + D'un agile chevreuil suit les pas odorants. + L'animal, pour tromper leur course suspendue, + Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue. + Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts + Leur narine inquiète interroge les airs, + Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle, + Ils volent à grands cris sur sa route fidèle.» + +La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal; la brusquerie du +début nous représente assez bien André en personne, causant: + +«L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec +lui. C'est bête. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme +s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a usé la vie est inquiet +et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usât à +son tour. Il crie: Tout est vanité!--Oui, tout est vain sans doute, et +cette manie, cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré +toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le +reste.» + +«La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose naît, meurt et +se dissout. Cette particule de terre a été du fumier, elle devient un +trône, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpétuelle, +dit Montaigne (à cette occasion, les conquérants, les bouleversements +successifs des invasions, des conquêtes, d'ici, de là...). Les hommes ne +font attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes: +il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport +qu'elles ont avec lui. Affecté d'une telle manière, il appelle un +accident un bien; affecté de telle autre manière, il l'appellera un mal. +La chose est pourtant la même, et rien n'a changé que lui. + + Et si le bien existe, il doit seul exister!» + +Je livre ces pensées hardies à la méditation et à la sentence de chacun, +sans commentaire. André Chénier rentrerait ici dans le système de +l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en +abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutôt à +l'éthique de Spinosa, de même que sa physiologie corpusculaire allait à +la philosophie zoologique de Lamarck. + +Le poëte se proposait de clore le morceau des sens par le développement +de cette idée: «Si quelques individus, quelques générations, quelques +peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empêche que +l'âme et le jugement du genre humain tout entier ne soient portés à la +vertu et à la vérité, comme le bois d'un arc, quoique courbé et plié un +moment, n'en a pas moins un désir invincible d'être droit et ne s'en +redresse pas moins dès qu'il le peut. Pourtant, quand une longue +habitude l'a tenu courbé, il ne se redresse plus; cela fournit un autre +emblème: + + . . . . Trahitur pars longa catenae (_Perse_)[54]. + . . . . . . . .Et traîne + Encore après ses pas la moitié de sa chaîne.» + +[Note 54: Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui, +après de violents efforts, arrache sa chaîne, mais en tire un long bout +après lui.] + +Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion utile +qui en dépend, la constitution des sociétés, la civilisation enfin, sous +l'influence des illustres sages, des Orphée, des Numa, auxquels le +poëte assimilait Moïse. Les fragments, déjà imprimés, de l'_Hermès_, se +rapportent plus particulièrement à ce chant final: aussi je n'ai que peu +à en dire. + +«Chaque individu dans l'état sauvage, écrit Chénier, est un tout +indépendant; dans l'état de société, il est partie du tout; il vit de +la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poëtes chaque germe, chaque +élément est seul et n'obéit qu'à son poids; mais quand tout cela est +arrangé, chacun est un tout à part, et en même temps une partie du grand +tout. Chaque monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre. +Tous ont leurs lois à part, et toutes ces lois diverses tendent à une +loi commune et forment l'univers... + + Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant, + Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant, + Ne gardent point eux-même une immobile place: + Chacun avec son monde emporté dans l'espace, + Ils cheminent eux-même: un invincible poids + Les courbe sous le joug d'infatigables lois, + Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible, + Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible.» + +C'était une bien grande idée à André que de consacrer ainsi ce troisième +chant à la description de l'ordre dans la société d'abord, puis à +l'exposé de l'ordre dans le système du monde, qui devenait l'idéal +réfléchissant et suprême. + +Il établit volontiers ses comparaisons d'un ordre à l'autre: «On peut +comparer, se dit-il, les âges instruits et savants, qui éclairent ceux +qui viennent après, à la queue étincelante des comètes.» + +Il se promettait encore de «comparer les premiers hommes civilisés, qui +vont civiliser leurs frères sauvages, aux éléphants privés qu'on envoie +apprivoiser les farouches; et par quels moyens ces derniers.»--Hasard +charmant! l'auteur du _Génie du Christianisme_, celui même à qui l'on +a dû de connaître d'abord l'étoile poétique d'André et _la Jeune +Captive_[55], a rempli comme à plaisir la comparaison désirée, lorsqu'il +nous a montré les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en +pirogues, avec les nouveaux catéchumènes qui chantaient de saints +cantiques: «Les néophytes répétaient les airs, dit-il, comme des oiseaux +privés chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux +sauvages.» + +[Note 55: M. de Chateaubriand tenait cette pièce de madame de +Beaumont, soeur de M. de La Luzerne, sous qui André avait été attaché +à l'ambassade d'Angleterre: elle-même avait directement connu le +poëte.--La pièce de _la Jeune Captive_ avait été déjà publiée dans _la +Décade_ le 20 nivôse an III, moins de six mois après la mort du poëte; +mais elle y était restée comme enfouie.] + +Le poëte, pour compléter ses tableaux, aurait parlé prophétiquement de +la découverte du Nouveau-Monde: «O Destins, hâtez-vous d'amener ce grand +jour qui... qui...; mais non, Destins, éloignez ce jour funeste, et, +s'il se peut, qu'il n'arrive jamais!» Et il aurait flétri les horreurs +qui suivirent la conquête. Il n'aurait pas moins présagé Gama et +triomphé avec lui des périls amoncelés que lui opposa en vain + + Des derniers Africains le Cap noir des Tempêtes! + +On a l'épilogue de l'_Hermès_ presque achevé: toute la pensée +philosophique d'André s'y résume et s'y exhale avec ferveur: + + O mon fils, mon _Hermès_, ma plus belle espérance; + O fruit des longs travaux de ma persévérance, + Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans, + Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents; + Confident de ma joie et remède à mes peines; + Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines, + Compagnon bien-aimé de mes pas incertains, + O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins? + Une mère longtemps se cache ses alarmes; + Elle-même à son fils veut attacher ses armes: + Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras + Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats. + Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espère? + Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père + Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux, + Tu pouvais sans péril, disciple curieux, + Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive + Donner un libre essor à ta langue naïve. + Plus de père aujourd'hui! Le mensonge est puissant, + Il règne: dans ses mains luit un fer menaçant. + De la vérité sainte il déteste l'approche; + Il craint que son regard ne lui fasse un reproche, + Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir, + Tout mensonge qu'il est, ne le fasse pâlir. + Mais la vérité seule est une, est éternelle; + Le mensonge varie, et l'homme trop fidèle + Change avec lui: pour lui les humains sont constants, + Et roulent de mensonge en mensonge flottants... + +Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplée: «Mais quand le temps +aura précipité dans l'abîme ce qui est aujourd'hui sur le faîte, et que +plusieurs siècles se seront écoulés l'un sur l'autre dans l'oubli, avec +tout l'attirail des préjugés qui appartiennent à chacun d'eux, pour +faire place à des siècles nouveaux et à des erreurs nouvelles... + + Le français ne sera dans ce monde nouveau + Qu'une écriture antique et non plus un langage; + Oh! si tu vis encore, alors peut-être un sage, + Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé, + Te retrouvant poudreux, obscur, demi rongé, + Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes: + Il verra si du moins tes feuilles innocentes + Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris + Qui vont sur toi, sans doute, éclater dans Paris;... + +alors, peut-être... on verra si... et si, en écrivant, j'ai connu +d'autre passion + + Que l'amour des humains et de la vérité!» + +Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la +philosophie du XVIIIe siècle, exprime aussi l'entière inspiration de +l'_Hermès_. En somme, on y découvre André sous un jour assez nouveau, +ce me semble, et à un degré de passion philosophique et de prosélytisme +sérieux auquel rien n'avait dû faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais +j'ai hâte d'en revenir à de plus riantes ébauches, et de m'ébattre avec +lui, avec le lecteur, comme par le passé, dans sa renommée gracieuse. + +Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses +d'idylles ou d'élégies, pourraient fournir matière à un triage complet; +j'y ai glané rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, +c'est de ne conserver aucun doute sur la manière de travailler d'André; +c'est d'assister à la suite de ses projets, de ses lectures, et de +saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il préparait. +Il voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la poésie +française, sur des idées ou des sentiments modernes: tel fut son voeu +constant, son but réfléchi; tout l'atteste. _Je veux qu'on imite les +anciens_, a-t-il écrit en tête d'un petit fragment du poème d'Oppien sur +_la Chasse_[56]; il ne fait pas autre chose; il se reprend aux anciens de +plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme +un jet d'eau à sa source, et par delà le Louis XIV: sans trop s'en +douter, et avec plus de goût, il tente de nouveau l'oeuvre de +Ronsard[57]. Les _Analecta_ de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui +contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple, +même de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle +d'André; c'était son livre de chevet et son bréviaire. C'est de là qu'il +a tiré sa jolie épigramme traduite d'Évenus de Paros: + + Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, etc.[58]; + +et cette autre épigramme d'Anyté: + + O Sauterelle, à toi, rossignol des fougères, etc.[59], + +qu'il imite en même temps d'Argentarius. La petite épitaphe qui commence +par ce vers: + + Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, etc.[60], + +est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Léonidas de Tarente. En comparant +et en suivant de près ce qu'il rend avec fidélité, ce qu'il élude, ce +qu'il rachète, on voit combien il était pénétré de ces grâces. Ses +papiers sont couverts de projets d'imitations semblables. En lisant une +épigramme de Platon sur Pan qui joue de la flûte, il en remarque +le dernier vers où il est question des _Nymphes hydriades_; je ne +connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se +propose de ne pas s'en tenir là avec elles. Il copie de sa main une +épigramme de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressée aux +_Nymphes hamadryades_ par un certain Cléonyme qui leur dédie des statues +dans un lieu planté de pins. Ainsi il va quêtant partout son butin +choisi. Tantôt, ce sont deux vers d'une petite idylle de Méléagre sur le +printemps: + + L'alcyon sur les mers, près des toits l'hirondelle, + Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomèle; + +tantôt, c'est un seul vers de Bion (Épithalame d'Achille et de +Déidamie): + + Et les baisers secrets et les lits clandestins; + +il les traduit exactement et se promet bien de les enchâsser quelque +part un jour[61]. Il guettait de l'oeil, comme une tendre proie, les +excellents vers de Denys le géographe, où celui-ci peint les femmes de +Lydie dans leurs danses en l'honneur de Bacchus, et les jeunes filles +qui sautent et bondissent _comme des faons nouvellement allaités_, + + ... Lacte mero mentes perculsa novellas; + +_et les vents, frémissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines +leurs tuniques élégantes_. Il voulait imiter l'idylle de Théocrite dans +laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un pâtre; chez +André, c'eût été une contre-partie probablement; on aurait vu une fille +des champs raillant un _beau_ de la ville, et lui disant: Allez, vous +préférez + + Aux belles de nos champs vos belles citadines. + +La troisième élégie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poète +suppose Sulpice éplorée, s'adressant à son amant Cérinthe et le +rappelant de la chasse, tentait aussi André et il en devait mettre une +imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus +esquissés sur lesquels nous l'entendrons lui-même: + +«Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants +charlatans qui demandaient pour la Mère des Dieux, et aussi de ceux qui, +à Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire +les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumône et +qu'Athénée a conservées.» + +[Note 56: Édition de 1833, tome II, page 319.] + +[Note 57: M. Patin, dans sa leçon d'ouverture publiée le 16 décembre +1838 (_Revue de Paris_), a rapproché exactement la tentative de Chénier +de l'oeuvre d'Horace chez les Latins.] + +[Note 58: Édition de 1833, tome II, page 344.] + +[Note 59: _Ibid._, page 344.] + +[Note 60: _Ibid._, page 327.] + +[Note 61: A mesure qu'il en augmente son trésor, il n'est pas +toujours sûr de ne pas les avoir employés déjà: «Je crois, dit-il en +un endroit, avoir déjà mis ce vers quelque part, mais je ne puis me +souvenir où.»] + +Il était si en quête de ces gracieuses chansons, de ces _noëls_ de +l'antiquité, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la poésie +chinoise, à peine connue de son temps; il regrette qu'un missionnaire +habile n'ait pas traduit en entier le _Chi-King_, le livre des vers, ou +du moins ce qui en reste. Deux pièces, citées dans le treizième volume +de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraître, l'avaient +surtout charmé. Dans une ode sur l'amitié fraternelle, il relève +les paroles suivantes: «Un frère pleure son frère avec des larmes +véritables. Son cadavre fût-il suspendu sur un abîme à la pointe d'un +rocher ou enfoncé dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un +tombeau.» + +«Voici, ajoute-t-il, une chanson écrite sous le règne d'Yao, 2,350 ans +avant Jésus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs +appellent _scholies_: Quand le soleil commence sa course, je me mets au +travail; et quand il descend sous l'horizon, je me laisse tomber dans +les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des +fruits de mon champ. Qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de +l'Empereur?» + +Et il se promet bien de la traduire dans ses _Bucoliques_. Ainsi tout +lui servait à ses fins ingénieuses; il extrayait de partout la Grèce. + +Est-ce un emprunt, est-ce une idée originale que ces lignes riantes que +je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? «O ver luisant +lumineux,... petite étoile terrestre,... ne te retire point encore.... +prête-moi la clarté de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend +dans le bois!» + +Pindare, cité par Plutarque au _Traité de l'Adresse et de l'Instinct des +Animaux_, s'est comparé aux dauphins qui sont sensibles à la musique; +André voulait encadrer l'image ainsi: «On peut faire un petit _quadro_ +d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il +jouera sur deux flûtes: + + Deux flûtes sur sa bouche, aux antres, aux Naïades, + Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oréades, + Répètent des amours. . . . . . . . . . . . . + +Et les dauphins accourent vers lui.» En attendant, il avait traduit, ou +plutôt développé, les vers de Pindare: + + Comme, aux jours de l'été, quand d'un ciel calme et pur + Sur la vague aplanie étincelle l'azur, + Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage, + S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage + Où, sous des doigts légers, une flûte aux doux sons + Vient égayer les mers de ses vives chansons; + Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +André, dans ses notes, emploie, à diverses reprises, cette expression: +_j'en pourrai faire un_ QUADRO; cela paraît vouloir dire un petit +tableau peint; car il était peintre aussi, comme il nous l'a appris dans +une élégie: + + Tantôt de mon pinceau les timides essais + Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès. + +Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous +l'ombrage, au bord d'une mer étincelante, et les dauphins arrivant aux +sons de sa double flûte divine! En l'indiquant, j'y vois comme un défi +que quelqu'un de nos jeunes peintres relèvera[62]. + +[Note 62: Peut-être aussi le poëte n'emploie-t-il, en certains cas, +cette expression de _Quadro_ que métaphoriquement et par allusion à son +petit cadre poétique.] + +Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromède exposée au +bord des flots, qui appelle la muse d'André: il cite et transcrit les +admirables vers de Manilius à ce sujet, au Ve livre des _Astronomiques_; +ce supplice d'où la grâce et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant +visage confus, allant chercher une blanche épaule qui le dérobe: + + Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis + Molliter ipsa suae custos est sola figurae. + Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos + Vestis, et effusi scopulis lusere capilli. + Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc. + +André remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromède à la +troisième personne que le poëte lui adresse brusquement ces vers: +_Te circum_, etc., sans la nommer en aucune façon. «C'est tout cela, +ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants +autour de _vous, infortunée Princesse_. Cela ôte de la grâce.» Je ne +crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi à la rhétorique secrète +d'André[63]. + +[Note 63: Il disait encore dans ce même exquis sentiment de la +diction poétique: «La huitième épigramme de Théocrite est belle +(Épitaphe de Cléonice); elle finit ainsi: Malheureux Cléonice, sous le +propre coucher des Pléiades, _cum Pleiadibus, occidisti_. Il faut la +traduire et rendre l'opposition de paroles... la mer t'a reçu avec elles +(les Pléiades).»] + +_Nina, ou la Folle par amour_, ce touchant drame de Marsollier, fut +représentée, pour la première fois, en 1786; André Chénier put y +assister; il dut être ému aux tendres sons de la romance de Dalayrac: + + Quand le bien-aimé reviendra + Près de sa languissante amie, etc. + +Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier +le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transporté en +Grèce, et où se retrouve jusqu'à l'écho des rimes de la romance: + +«La jeune fille qu'on appelait _la Belle de Scio_... Son amant mourut... +elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une +manière antique).--(J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un +_quadro_)... et, longtemps après elle, on chantait cette chanson faite +par elle dans sa folie: + + Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute. + Non, il est sous la tombe: il attend, il écoute. + Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras; + Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!» + +Et, comme _post-scriptum_, il indique en anglais la chanson du quatrième +acte d'_Hamlet_ que chante Ophélia dans sa folie: avide et pure abeille, +il se réserve de pétrir tout cela ensemble[64]! + +[Note 64: André était comme La Fontaine, qui disait: + + J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi. + +Il lisait tout. M. Piscatori père, qui l'a connu avant la Révolution, +m'a raconté qu'un jour, particulièrement, il l'avait entendu causer avec +feu et se développer sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laissé dans +l'esprit de M. Piscatori une impression singulière de nouveauté et +d'éloquence. Cette étude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait, +s'il en était besoin, de l'avoir autrefois rapproché longuement de +Regnier.] + +Fidèle à l'antique, il ne l'était pas moins à la nature; si, en imitant +les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent, +lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a réellement observé lui-même. +On sait le joli fragment: + + Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile, + Le soir remplis de lait trente vases d'argile. + Crains la génisse pourpre, au farouche regard... + +Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit: +vu _et fait à Catillon près Forges le 4 août 1792 et écrit à Gournay le +lendemain_. Ainsi le poète se rafraîchissait aux images de la nature, à +la veille du 10 août[65]. + +[Note 65: On se plaît à ces moindres détails sur les grands poëtes +aimés. A la fin de l'idylle intitulée _la Liberté_, entre le chevrier et +le berger, on lit sur le manuscrit: _Commencée le vendredi au soir 10, +et finie le dimanche au soir 12 mars 1787_. La pièce a un peu plus de +cent cinquante vers. On a là une juste mesure de la verve d'exécution +d'André: elle tient le milieu, pour la rapidité, entre la lenteur un peu +avare des poëtes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.] + +Deux fragments d'idylles, publiés dans l'édition de 1833, se peuvent +compléter heureusement, à l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait +négligées; je les rétablis ici dans leur ensemble. + + + +LES COLOMBES. + +Deux belles s'étaient baisées.... Le poëte berger, témoin jaloux de +leurs caresses, chante ainsi: + + «Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles, + Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles. + Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat, + Se plie, et de la neige effacerait l'éclat. + Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente, + Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante. + L'une a dit à sa soeur:--Ma soeur... + +(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...) + + L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours, + De ce réduit peut-être ignorent les détours; + Viens... + +(Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon bec +s'entrelacera dans le tien.) + + ... + L'autre a dit à sa soeur: Ma soeur, une fontaine + Coule dans ce bosquet... + +(L'oie ni le canard n'en ont jamais souillé les eaux, ni leurs cris... +Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre +tête et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.--Elles vont, elles +se promènent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent, +mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se +polissent leur plumage l'une à l'autre). + + Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes, + Dit[66]: O les beaux oiseaux! ô les belles compagnes! + Il s'arrêta longtemps à contempler leurs jeux; + Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux, + Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes, + Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes; + Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat, + Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.» + +[Note 66: Ce voyageur est-il le même que le berger du commencement? +ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais +plutôt, mais ce n'est pas bien clair.] + +L'édition de 1833 (tome II, page 339) donne également cette épitaphe +d'un amant ou d'un époux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de +prose qui éclairent le dessein du poëte: + + Mes mânes à Clytie.--Adieu, Clytie, adieu. + Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu? + Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore? + Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore, + Rêver au peu de jours où j'ai vécu pour toi, + Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi, + D'Élysée à mon coeur la paix devient amère, + Et la terre à mes os ne sera plus légère. + Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin + Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein, + Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adorée; + C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée, + Et sur ta bouche encore aime à se reposer. + Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser. + +Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Chénier, en voici +une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des +gémissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme +échevelée, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur +la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit à l'approche du voyageur +qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend des fleurs et +de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe en disant: O jeune +infortunée... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte à +cheval, et s'en va la tête penchée et mélancoliquement, il s'en va + + Pensant à son épouse et craignant de mourir. + +Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa famille ce qu'il a +vu le matin.) + +Mais c'est assez de fragments: donnons une pièce inédite entière, +une perle retrouvée, _la jeune Locrienne_, vrai pendant de _la jeune +Tarentine_. A son brusque début, on l'a pu prendre pour un fragment, +et c'est ce qui l'aura fait négliger; mais André aime ces entrées en +matière imprévues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui achève de +chanter: + + «Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour; + Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue + Ne cause un grand malheur, et je serais perdue! + Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?» + + Nous aimions sa naïve et riante folie. + Quand soudain, se levant, un sage d'Italie, + Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé, + Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé + Du muet de Samos qu'admire Métaponte, + Dit: «Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte? + Des moeurs saintes jadis furent votre trésor. + Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or, + Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères. + Hélas! qu'avez-vous fait des maximes austères + De ce berger sacré que Minerve autrefois + Daignait former en songe à vous donner des lois?» + Disant ces mots, il sort... Elle était interdite; + Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite; + Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus, + Ses chansons, sa gaieté, sont bientôt revenus. + Un jeune Thurien[67], aussi beau qu'elle est belle + (Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle: + Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier + Le grave Pythagore et son grave écolier. + +[Note 67: _Thurii_, colonie grecque fondée aux environs de Sybaris, +dans le golfe de Tarente, par les Athéniens.] + +Parmi les ïambes inédits, j'en trouve un dont le début rappelle, pour la +forme, celui de la gracieuse élégie; c'est un brusque reproche que le +poëte se suppose adressé par la bouche de ses adversaires, et auquel il +répond soudain en l'interrompant: + + Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brûlées + Serpentent des fleuves de fiel.» + J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées, + Cueilli le poétique miel: + + Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière; + Dans tous mes vers on pourra voir + Si ma muse naquit haineuse et meurtrière. + Frustré d'un amoureux espoir, + + Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe + Immole un beau-père menteur; + Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe + Que j'apprête un lacet vengeur. + + Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures. + La patrie allume ma voix; + La paix seule aguerrit mes pieuses morsures, + Et mes fureurs servent les lois. + + Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses, + Le feu, le fer, arment mes mains; + Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses, + C'est donner la vie aux humains. + +Sur un petit feuillet, à travers une quantité d'abréviations et de mots +grecs substitués aux mots français correspondants, mais que la rime rend +possibles à retrouver, on arrive à lire cet autre ïambe écrit pendant +les fêtes théâtrales de la Révolution après le 10 août; l'excès des +précautions indique déjà l'approche de la Terreur: + + Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres, + Il nie, il jure sur l'autel; + Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres, + A nos turpitudes célèbres, + Nous voulons attacher un éclat immortel. + + De l'oubli taciturne et de son onde noire + Nous savons détourner le cours. + Nous appelons sur nous l'éternelle mémoire; + Nos forfaits, notre unique histoire, + Parent de nos cités les brillants carrefours. + + O gardes de Louis, sous les voûtes royales + Par nos ménades déchirés, + Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales, + Orné nos portes triomphales, + Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés. + + Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche, + Cruel même dans son repos, + Vient sourire aux succès de sa rage farouche, + Et, la soif encore à la bouche, + Ruminer tout le sang dont il a bu les flots. + + Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence + Dignes de notre liberté, + Dignes des vils tyrans qui dévorent la France, + Dignes de l'atroce démence + Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté! + +Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flûte +aux dauphins accourus, nous avons touché tous les tons. C'est peut-être +au lendemain même de ce dernier ïambe rutilant, que le poëte, en quelque +secret voyage à Versailles, adressait cette ode heureuse à Fanny: + + Mai de moins de roses, l'automne + De moins de pampres se couronne, + Moins d'épis flottent en moissons, + Que sur mes lèvres, sur ma lyre, + Fanny, tes regards, ton sourire, + Ne font éclore de chansons. + + Les secrets pensers de mon âme + Sortent en paroles de flamme, + A ton nom doucement émus: + Ainsi la nacre industrieuse + Jette sa perle précieuse, + Honneur des sultanes d'Ormuz. + + Ainsi, sur son mûrier fertile, + Le ver du Cathay mêle et file + Sa trame étincelante d'or. + Viens, mes Muses pour ta parure + De leur soie immortelle et pure + Versent un plus riche trésor. + + Les perles de la poésie + Forment, sous leurs doigts d'ambroisie, + D'un collier le brillant contour. + Viens, Fanny: que ma main suspende + Sur ton sein cette noble offrande... + +La pièce reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque +qu'un seul vers, et possible à deviner; je me figure qu'à cet appel +flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit _Viens_, Fanny +s'est approchée en effet, que la main du poëte va poser sur son sein nu +le collier de poésie, mais que tout d'un coup les regards se troublent, +se confondent, que la poésie s'oublie, et que le poëte comblé s'écrie, +ou plutôt murmure en finissant: + + Tes bras sont le collier d'amour[68]! + +[Note 68: Ou peut-être plus simplement: + + Ton sein est le trône d'amour! + +] + +Il résulte, pour moi, de cette quantité d'indications et de glanures que +je suis bien loin d'épuiser, il doit résulter pour tous, ce me semble, +que, maintenant que la gloire de Chénier est établie et permet, sur son +compte, d'oser tout désirer, il y a lieu véritablement à une édition +plus complète et définitive de ses oeuvres, où l'on profiterait des +travaux antérieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pensé à cet +_idéal_ d'édition pour ce charmant poëte, qu'on appellera, si l'on veut, +le classique de la décadence, mais qui est, certes, notre plus grand +classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui +dans les esquisses et les projets d'idylle et d'élégie, je veux +esquisser aussi ce projet d'édition qui est parfois mon idylle. En tête +donc se verrait, pour la première fois, le portrait d'André d'après le +précieux tableau que possède M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de +faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poëte. Puis on +recueillerait les divers morceaux et les témoignages intéressants sur +André, à commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans +lesquelles l'auteur du _Génie du Christianisme_ l'a tout d'abord révélé +à la France, comme dans l'auréole de l'échafaud. Viendrait alors la +notice que M. de Latouche a mise dans l'édition de 1819, et d'autres +morceaux écrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que +d'entrer pour une part, mais où surtout il ne faudrait pas omettre +quelques pages de M. Brizeux, insérées autrefois au _Globe_ sur le +portrait, une lettre de M. de Latour sur une édition de Malherbe annotée +en marge par André (_Revue de Paris_ 1834), le jugement porté ici même +(_Revue des Deux Mondes_) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il +se peut, détachées du poétique épisode de _Stello_ par M. de Vigny. On +traiterait, en un mot, André comme un _ancien_, sur lequel on ne sait +que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement +tous les jugements, les indices et témoignages. Il y aurait à compléter +peut-être, sur plusieurs points, les renseignements biographiques; +quelques personnes qui ont connu André vivent encore; son neveu, M. +Gabriel de Chénier, à qui déjà nous devons tant pour ce travail, a +conservé des traditions de famille bien précises. Une note qu'il me +communique m'apprend quelques particularités de plus sur la mère des +Chénier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua à jamais aux +mers de Byzance l'étoile d'André. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle +était propre soeur (chose piquante!) de la grand'mère de M. Thiers. Il +se trouve ainsi qu'André Chénier est oncle, à la mode de Bretagne, de M. +Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, après coup, un +pronostic. André a pris de la Grèce le côté poétique, idéal, rêveur, le +culte chaste de la muse au sein des doctes vallées: mais n'y aurait-il +rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacité, des hardiesses +et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'État qui +parurent vers la fin de la guerre du Péloponèse, et, pour tout dire en +bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de +la parole athénienne? + +Mais je reviens à mon idylle, à mon édition oisive. Il serait bon +d'y joindre un petit précis contenant, en deux pages, l'histoire des +manuscrits. C'est un point à fixer (prenez-y garde), et qui devient +presque douteux à l'égard d'André, comme s'il était véritablement un +ancien. Il s'est accrédité, parmi quelques admirateurs du poëte, un +bruit, que l'édition de 1833 semble avoir consacré; on a parlé de trois +portefeuilles, dans lesquels il aurait classé ses diverses oeuvres par +ordre de progrès et d'achèvement: les deux premiers de ces portefeuilles +se seraient perdus, et nous ne posséderions que le dernier, le plus +misérable, duquel pourtant on aurait tiré toutes ces belles choses. J'ai +toujours eu peine à me figurer cela. L'examen des manuscrits restants +m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile à concevoir. Je +trouve, en effet, sans sortir du résidu que nous possédons, les diverses +manières des trois prétendus portefeuilles: par exemple, l'idylle +intitulée _la Liberté_ s'y trouve d'abord dans un simple canevas de +prose, puis en vers, avec la date précise du jour et de l'heure où elle +fut commencée et achevée. La préface que le poëte aurait esquissée pour +le portefeuille perdu, et qui a été introduite pour la première fois +dans l'édition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet +de choix et de copie au net, comme en méditent tous les auteurs. Bref, +je me borne à dire, sur _les trois portefeuilles_, que je ne les ai +jamais bien conçus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que +jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela +pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chénier, dépositaire des +traditions de famille, et témoin des premiers dépouillements. Je tiens +de lui une note détaillée sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel, +très-peu jaloux de contredire. André Chénier voulait ressusciter la +Grèce; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un +manuscrit grec retrouvé au XVIe siècle, venir allumer, entre amis, des +guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance[69]. + +[Note 69: Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parlé +d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait à consulter, +ainsi que le docte possesseur. Je crois néanmoins qu'il ne faudrait pas, +en fait de variantes, remettre en question ce qui a été un parti pris +avec goût. Toute édition d'écrits posthumes et inachevés est une espèce +de toilette qui a demandé quelques épingles: prenez garde de venir +épiloguer après coup là-dessus.] + +Voilà pour les préliminaires; mais le principal, ce qui devrait +former le corps même de l'édition désirée, ce qui, par la difficulté +d'exécution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le +commentaire courant qui y serait nécessaire, l'indication complète des +diverses et multiples imitations, qui donc l'exécutera? L'érudition, le +goût d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait +besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne +que nous avons porté à André. On ne se figure pas jusqu'où André a +poussé l'imitation, l'a compliquée, l'a condensée; il a dit dans une +belle épître: + + Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages, + Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages + Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant, + Il s'admire et se plaît de se voir si savant. + Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaître + Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être. + Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant + La couture invisible et qui va serpentant, + Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère... + +Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons été _vers lui_, et +lui-même nous a étonné par la quantité de ces industrieuses coutures +qu'il nous a révélées çà et là: _junctura callidus acri_. Quand il n'a +l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Médée: + + Au sang de ses enfants, de vengeance égarée, + Une mère plongea sa main dénaturée, etc., + +il se souvient d'Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau; il se +souvient des vers de Virgile (églogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois +traduits étant au collége. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi +de ces réminiscences à triple fond, de ces imitations à triple _suture_. +Son Bacchus, _Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée!_ est un composé +du Bacchus des _Métamorphoses_, de celui des _Noces de Thétis et de +Pélée_; le Silène de Virgile s'y ajoute à la fin[70]. Quand on relit +un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait André par coeur, les +imitations sortent à chaque pas. Dans ce fragment d'élégie: + + Mais si Plutus revient, de sa source dorée, + Conduire dans mes mains quelque veine égarée, + A mes signes, du fond de son appartement, + Si ma blanche voisine a souri mollement..., + +je croyais n'avoir affaire qu'à Horace: + + Nunc et latentis proditor intimo + Gratus puellae risus ab angulo; + +et c'est à Perse qu'on est plus directement redevable: + + ... Visa est si forte pecunia, sive + +[Note 70: Je trouve ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus: + + C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange, + Au visage de vierge, au front ceint de vendange, + Qui dompte et fait courber sous son char gémissant + Du Lynx aux cent couleurs le front obéissant... + +J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de +l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils décorent: + + Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents... + Vous, du blond Anio Naïade au pied fluide; + Vous, filles du Zéphire et de la Nuit humide, + Fleurs... + Syrinx parle et respire aux lèvres du berger... + Et le dormir suave au bord d'une fontaine... + Et la blanche brebis de laine appesantie..., + +et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguisé d'Horace, à l'adresse +prochaine de quelque sot, + + Grand rimeur aux dépens de ses ongles rongés. + +] + + Candida vicini subrisit molle puella, + Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . . + +On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du _Mendiant_: + + Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines; + +il est traduit des _Noces de Thétis et de Pélée_: + + Queis permulsa domus jucundo risit odore. + +On est tenté de croire qu'André avait devant lui, sur sa table, ce poëme +entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la même forme le poëme +mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n'est plus Catulle; +on est en plein Lucrèce: + + Sur leurs bases d'argent, des formes animées + Élèvent dans leurs mains des torches enflammées... + Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes + Lampedas igniferas manibus retinentia dextris. + +Mais ce Lucrèce n'est lui-même ici qu'un écho, un reflet magnifique +d'Homère (_Odyssée_, liv. VII, vers 100). André les avait tous présents +à la fois.--Jusque dans les endroits où l'imitation semble le mieux +couverte, on arrive à soupçonner le larcin de Prométhée. L'humble Phèdre +a dit: + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit + Fons prima multos: rara mens intelligit + Quod _interiore_ condidit cura _angulo_; + +et Chénier: + + . . . . . . L'inventeur est celui... + Qui, _fouillant_ des objets les plus _sombres retraites_, + Étale et fait briller leurs richesses secrètes. + +N'est-ce là qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du +prosaïque _interior angulus_, et _fouillant_ pour _intelligit_?--On a un +échantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points. + +Au sein de cette future édition difficile, mais possible, d'André +Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté les profils un +peu évanouis de tant de poëtes antiques; on ferait passer devant soi +toutes les fines questions de la poétique française; on les agiterait à +loisir. Il y aurait là, peut-être, une gloire de commentateur à saisir +encore; on ferait son oeuvre et son nom, à bord d'un autre, à bord +d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe. +Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie qu'on ne +franchira pas, c'est là le train de la vie. + +Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes querelles +politiques et de formidables assauts, à ce qu'on assure[71], de croire +intéresser le monde avec ces débris de mélodie, de pensée et d'étude, +uniquement propres à faire mieux connaître un poëte, un homme, lequel, +après tout, vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour +voulu, à l'heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre sur +la brèche sociale, et mourir? + +1er Février 1839. + +[Note 71: C'était le moment de ce qu'on a appelé la _Coalition_, dans +laquelle les gagnants de Juillet, sous prétexte qu'on n'avait pas le +vrai gouvernement parlementaire, s'étaient mis à assiéger le ministère +et à le vouloir renverser coûte que coûte, comme si la dynastie était +assez fondée et de force à résister au contre-coup.] + + + +GEORGE FARCY[72] + +[Note 72: Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de +Farcy, publié chez M. Hachette (1831).] + +La Révolution de Juillet a mis en lumière peu d'hommes nouveaux, elle +a dévoré peu d'hommes anciens; elle a été si prompte, si spontanée, si +confuse, si populaire, elle a été si exclusivement l'oeuvre des masses, +l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guère donné aux personnages déjà +connus le temps d'y assister et d'y coopérer, sinon vers les dernières +heures, et qu'elle ne s'est pas donné à elle-même le temps de produire +ses propres personnages. Tout ce qui avait déjà un nom s'y est rallié un +peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a dû s'en retirer trop +tôt. Consultez les listes des héroïques victimes; pas une illustration, +ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une +gloire antérieure; c'était bien du pur et vrai peuple, c'étaient bien de +vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs. +Le nom de Farcy est peut-être le seul qui frappe et arrête, et encore +combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée! comme il disparaissait +timidement dans le bruit et l'éclat de tant de noms contemporains! comme +il avait besoin de travaux et d'années pour signifier aux yeux du public +ce que l'amitié y lisait déjà avec confiance! Mais la mort, et une +telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue +n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinée de notre ami que +pour la couronner. + +Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa +vocation était ailleurs: son goût, ses études, son talent original, +les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la +philosophie; il semblait né pour soutenir et continuer avec indépendance +le mouvement spiritualiste émané de l'École normale. Il n'avait traversé +la poésie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et +comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment où +les forces de son esprit plus rassis et plus mûr se rassemblaient sur +l'objet auquel il était éminemment propre et qui allait devenir l'étude +de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces rêves +inachevés, ces soupirs exhalés çà et là dans la solitude, le long des +grandes routes, au sein des îles d'Italie, au milieu des nuits de +l'Atlantique; ces vagues plaintes de première jeunesse, qui, s'il avait +vécu, auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec quelque +fleur séchée, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces +mystères qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pâles +et indécis où sont pourtant épars tous les traits de son âme, nous les +publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au début, frappé à la +poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps à tous ceux +qui l'ont connu, ne saurait désormais demeurer indifférent à la patrie. + +Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction +honnête, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois +lorsqu'il perdit son père et sa mère; sa grand'mère le recueillit et le +fit élever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le +faubourg Saint-Jacques; il y commença ses études, et lorsqu'il fut +assez avancé, il les poursuivit au collège de Louis-le-Grand, dont +l'institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses études +terminées, il entra à l'École normale, et il en sortait lorsque +l'ordonnance du ministre Corbière brisa l'institution en 1822. + +Durant ces vingt-deux années, comment s'était passée la vie de +l'orphelin Farcy? La portion extérieure en est fort claire et fort +simple; il étudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia +l'amitié de ses condisciples et de ses maîtres; il allait deux fois le +jour au collège; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes +les quinzaines pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il +fit régulièrement durant toutes ces belles et fécondes années; mais +ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il désirait +secrètement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la +nature, la société; mais ces tourbillons de sentiments que la puberté +excitée et comprimée éveille avec elle; mais son jeune espoir, ses +vastes pensées de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus +intime, son point sensible et caché, son côté pudique; mais son roman, +mais son coeur, qui nous le dira? + +Une grande timidité, beaucoup de réserve, une sorte de sauvagerie; une +douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux, +de pétulant, de fugitif; le commerce très-agréable et assez prompt, +l'intimité très-difficile et jamais absolue; une répugnance marquée +à vous entretenir de lui-même, de sa propre vie, de ses propres +sensations, à remonter en causant et à se complaire familièrement dans +ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il +n'avait jamais été apprivoisé au sein de la famille, comme s'il n'y +avait rien eu d'aimé et de choyé, de doré et de fleuri dans son enfance; +une ardeur inquiète, déjà fatiguée, se manifestant par du mouvement +plutôt que par des rayons; l'instinct voyageur à un haut degré; l'humeur +libre, franche, indépendante, élancée, un peu fauve, comme qui dirait +d'un chamois ou d'un oiseau [73]; mais avec cela un coeur d'homme ouvert +à l'attendrissement et capable au besoin de stoïcisme: un front +pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisément; +l'adoration du beau, de l'honnête; l'indignation généreuse contre le +mal; sa narine s'enflant alors et sa lèvre se relevant, pleine de +dédain; puis un coup d'oeil rapide et sûr, une parole droite et concise, +un nerf philosophique très-perfectionné: tel nous apparaît Farcy au +sortir de l'École normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone, +beaucoup senti déjà et beaucoup vu; il s'était donné à lui-même, à côté +de l'éducation classique qu'il avait reçue, une éducation morale plus +intérieure et toute solitaire. + +[Note 73: «A sa taille mince, à des favoris d'un blond vif, on +l'eût pris pour un Écossais,» a dit de lui M. de Latouche +(_Vallée-aux-Loups_). Ce trait est saisi d'après nature, il peint tout +Farcy au physique et résume les plus minutieuses descriptions qu'on +pourrait faire de lui: Écossais de physionomie et aussi de philosophie, +c'est juste cela.] + +L'École normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, près de +son maître et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa à poursuivre +les études philosophiques vers lesquelles il se sentait appelé. Mais le +régime déplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait +aux jeunes hommes libéraux et indépendants aucun espoir prochain +de trouver place, même aux rangs les plus modestes. Une éducation +particulière chez une noble dame russe se présenta, avec tous les +avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaînes; Farcy +accepta. Il avait beaucoup désiré connaître le monde, le voir de près +dans son éclat, dans les séductions de son opulence, respirer les +parfums des robes de femmes, ouïr les musiques des concerts, s'ébattre +sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en +spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'égalité +qu'il aurait voulu, et il en souffrait amèrement. C'était là une +arrière-pensée poignante que toute l'amabilité délicate et ingénieuse de +la mère[74] ne put assoupir dans l'âme du jeune précepteur. Il se contint +durant près de trois ans. Puis enfin, trouvant son pécule assez grossi +et sa chaîne par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des +notes qu'il écrivait alors, l'expression exagérée, mais bien vive, du +sentiment de fierté qui l'ulcérait: «Que me parlez-vous de joie? Oh! +voyez, voyez mon âme encore marquée des flétrissantes empreintes de +l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes +n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux être libre... Ah! j'ai +dédaigné de plus douces chaînes; je veux être libre. J'aime mieux +vivre avec dignité et tristesse que de trouver des joies factices dans +l'esclavage et le mépris de moi-même.» + +[Note 74: La belle madame de Narischkin.] + +Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur (1825) +qu'il publia une traduction du troisième volume des _Éléments de la +Philosophie de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart. Ce travail, +entrepris d'après les conseils de M. Cousin, était précédé d'une +introduction dans laquelle Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait +avec précision divers points délicats de psychologie. Il donna aussi +quelques articles littéraires au _Globe_ dans les premiers temps de sa +fondation. + +Enfin, vers septembre 1826, voilà Farcy libre, maître de lui-même; il a +de quoi se suffire durant quelques années, il part; tout froissé encore +du contact de la société, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre +que tout poëte, que tout savant, que tout chrétien, que tout amant +désire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de +voir et de sentir, de s'inonder de lumière, de se repaître de la couleur +des lieux, de l'aspect général des villes et des campagnes, de se +pénétrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une âme +harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là, peu de choses +l'intéressent; l'antiquité ne l'occupe guère, la société moderne ne +l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression +fut particulière. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence +de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines désolées où +plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de +brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des +routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur +de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome moderne ne remplit pas son +attente; son goût simple et pur repoussait les colifichets: «Décidément, +écrivait-il, je ne suis pas fort émerveillé de Saint-Pierre, ni du pape, +ni des cardinaux, ni des cérémonies de la Semaine sainte, celle de la +bénédiction de Pâques exceptée.» De plus, il ne trouvait pas là assez +d'agréable mêlé à l'imposant antique pour qu'on en pût faire un séjour +de prédilection. Mais Naples, Naples, à la bonne heure! Non pas la ville +même, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y révoltent: +«Quel peuple abandonné dans ses allures, dans ses paroles, dans ses +moeurs! Il y a là une atmosphère de volupté grossière qui relâcherait +les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur +santé doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs[75].» Mais le +golfe, la mer, les îles, c'était bien là pour lui le pays enchanté +où l'on demeure et où l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage +admirable, appuyé contre une colonne, et la vague se brisant +amoureusement à ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières, +ce charme indicible, cet attiédissement voluptueux, cette transformation +éthérée de tout son être, si divinement décrite par Chateaubriand au +cinquième livre des _Martyrs_! Ischia, qu'a chantée Lamartine, fut +encore le lieu qu'il préféra entre tous ces lieux. Il s'y établit, et y +passa la saison des chaleurs. La solitude, la poésie, l'amitié, un peu +d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre +français, d'un caractère aimable et facile, d'un talent bien vif et +bien franc, se trouvait à Ischia en même temps que Farcy; tous deux +se convinrent et s'aimèrent. Chaque matin, l'un allait à ses croquis, +l'autre à ses rêves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une +bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Pétrarque, André +Chénier, Byron; songeant à la beauté de quelque jeune fille qu'il avait +vue chez son hôtesse; se redisant, dans une position assez semblable, +quelqu'une de ces strophes chéries, qui réalisent à la fois l'idéal +comme poésie mélodieuse et comme souvenir de bonheur: + + Combien de fois, près du rivage + Où Nisida dort sur les mers, + La beauté crédule ou volage + Accourut à nos doux concerts! + Combien de fois la barque errante + Berça sur l'onde transparente + Deux couples par l'amour conduits, + Tandis qu'une déesse amie + Jetait sur la vague endormie + Le voile parfumé des nuits! + +[Note 75: + + Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet, + +a dit Stace de Naples: la dernière partie du vers se vérifie à Naples, +mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la première. Le _miscet_ +règne; c'est l'_honos_ qui n'est pas resté.] + +En passant à Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre +d'introduction auprès de son illustre compatriote, il composa des vers +et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet _qu'il fit +le plus cavalier possible_, comme il l'écrivit depuis à M. Viguier, de +peur que le grand poëte ne crût voir arriver un rimeur bien pédant, bien +humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable +encouragèrent Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa donc +plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia; il les envoyait +en France à son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maître à +l'École normale, réclamant de lui un avis sincère, de bonnes et franches +critiques, et, comme il disait, _des critiques antiques avec le mot +propre sans périphrase_. Pour exprimer toute notre pensée, ces vers de +Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit +d'une puissante et riche faculté très-fatiguée, et en quelque sorte +épuisée avant la production: on y trouve peu d'éclat et de fraîcheur; +son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le +sentiment qui l'inspire est profond, continu, élevé; la faculté +philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui +résulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un +stoïcisme triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant +une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée à un ami +victime de l'amour; elle est sublime de gravité tendre et d'accent à la +fois viril et ému. Dans la pièce à madame O'R...., alors enceinte, on +remarquera une strophe qui ferait honneur à Lamartine lui-même: c'est +celle où le poëte, s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa +mère, s'écrie: + + Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence, + N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance, + Épuisé les faveurs d'un climat enchanté; + Comme au sein de l'artiste une sublime image, + N'es-tu pas né parmi les oeuvres du vieil âge? + N'es-tu pas fils de la beauté? + +Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il le sentit +lui-même de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement +la poésie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en +abstenir: «Je ne voudrais pas, écrivait-il à M. Viguier, que mes vers +fussent de ceux dont on dit: _Mais cela n'est pas mal en vérité!_ et +qu'on laisse là pour passer à autre chose.» Sans donc renoncer, dès le +début, à cette chère et consolante poésie, il ne s'empressa aucunement +de s'y livrer tout entier. D'autres idées le prirent à cette époque: il +avait dû aller en Grèce avec son ami Colin; mais ce dernier ayant été +obligé par des raisons privées de retourner en France, Farcy ajourna +son projet. Ses économies d'ailleurs tiraient à leur fin. L'ambition de +faire fortune, pour contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa +au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort +coûteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement +l'abusa[76]. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin de l'année +1827, revint à Paris, où il ne passa que huit jours, et ne vit qu'à +peine ses amis, pour éviter leurs conseils et remontrances, puis partit +en Angleterre, d'où il s'embarqua pour le Brésil. Nous le retrouvons à +Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette +année d'absence s'était passée pour lui dans les ennuis, les mécomptes, +et que sa candeur avait été jouée. Il ne s'expliquait jamais là-dessus +qu'avec une extrême réserve; il avait ceci pour constante maxime: «Si tu +veux que ton secret reste caché, ne le dis à personne; car pourquoi +un autre serait-il plus discret que toi-même dans tes affaires? Ta +confidence est déjà pour lui un mauvais exemple et une excuse.» Et +encore: «Ne nous plaignons jamais de notre destinée: qui se fait +plaindre se fait mépriser.» Mais nous avons trouvé, dans un journal +qu'il écrivait à son usage, quelques détails précieux sur cette année de +solitude et d'épreuves: + +«J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire _George et Mary_, +sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le dimanche matin; +il m'a fallu le joindre à Gravesend: c'est de là que j'ai adressé mes +derniers adieux à mes amis de France. J'ai encore éprouvé une fois +combien les émotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, +sont rares pour moi; à moins que ce ne soient pas là mes occasions +solennelles. J'ai quitté l'Angleterre pour l'Amérique, avec autant +d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un +mille: il en a été de même de la France, mais il n'en a pas été de +même de l'Italie: c'est là que j'ai joui pour la première fois de +mon indépendance, c'est là que j'ai été le plus puissant de corps et +d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employé de temps et de forces! +Ai-je mérité ma liberté?--Quand je pense que je n'avais déjà plus alors +que des réminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacité et +la fraîcheur de mes sensations et de mes pensées d'autrefois! Était-ce +seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'étais devenu plus +sévère avec moi-même?--Mais la pureté d'âme, mais les croyances encore +naïves, mais les rêves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur +rien, c'en était déjà fait pour moi. Je ne voyais qu'un présent dont +il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni +bonheur à faire partager à personne, parce que l'avenir ne m'offrait que +des jouissances déjà usées avec des moyens plus restreints; et ne pas +croître dans la vie, c'est déchoir.--Et cependant, du moins, tout ce que +je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fête +dans la nature; c'était vraiment un concert de la terre, des cieux, de +la mer, des forêts et des hommes; c'était une harmonie ineffable, qui +me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et quand je +croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon tour, par un travail et +par un succès égal à mes forces et au ton du choeur qui m'environnait, +j'étais heureux;--oui, j'étais heureux, quoique seul; heureux par la +nature et avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la +moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement dans +cette félicité. La peur de quelque dépense m'a retenu, et la vanité, et +pis encore, m'ont emporté plus d'argent qu'il n'en eût fallu pour jouir +en roi de ce que j'avais sous les yeux.--La société?...--moi qui ne vaux +rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être +plus jamais rien que la solitude et _le sombre plaisir d'un coeur +mélancolique_.--Mais il faudrait des événements et des sentiments pour +appuyer cela; il faudrait au moins des études sérieuses pour me rendre +témoignage à moi-même. Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et +c'est pourquoi il est si aisé au premier venu de me faire abandonner ce +qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marqué assez +profondément au fond de mon âme, et il me reste toujours une part qu'on +ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce +secret parfum lui-même s'évaporera-t-il?» + +[Note 76: M. Jacques Coste, qui vendit au ministère les _Tablettes +universelles_ en 1823 et qui fonda ensuite le journal _le Temps_.] + +Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation, +son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude du ciel, tout +contribuait à développer démesurément chez lui son habitude de rêverie +sans objet et sans résultat. + +«29 _juillet_.--Encore dix jours au plus, j'espère, et nous serons à +Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au +milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me +fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis +maintenant passer la moitié d'une belle nuit, seul, à rêver en me +promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour à la chambre +et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui +m'entoure. C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que l'âge, +en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette +disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables à qui veut +occuper son esprit. La pensée arrive alors, non plus seulement comme +vérité, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une +tristesse dans tout ce qui vous environne, qui pénètre par tous les +sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à goutte +sur le coeur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais rien qui doive +être plus doux que de se promener à cette heure-là avec une femme +aimée.» Pauvre Farcy! voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne +un démenti à son projet contemplatif, et qu'avec un seul être de plus, +avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans les plus +doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en +effet il ne lui a manqué d'abord qu'une femme aimée, pour entrer en +pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes. + +«29 _novembre, Rio-Janeiro_.--Que n'ai-je écouté ma répugnance à +m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes antérieures, +et qui, du côté du caractère, me semblait plus habile qu'estimable! Mais +l'amour de m'enrichir m'a séduit. En voyant ses relations rétablies +sur le pied de l'amitié et de la confiance avec les gens les plus +distingués, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et de la +pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne +fût que l'ennui de me déranger qui me déconseillât cette démarche. Je me +suis dit qu'il fallait s'habituer à vivre avec tous les caractères et +tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un +homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au +succès. J'ai résisté à mes penchants, qui me portaient à la vie +solitaire et contemplative. J'ai ployé mon caractère impatient jusqu'à +condescendre aux désirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais +au-dessous de moi en tout, excepté dans un talent équivoque de faire +fortune. Si je m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce +sous les yeux, où je vivais avec Molière (_le philhellène_), avec qui +j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien! +cet argent que je me suis refusé d'une part, je l'ai dépensé de l'autre +inutilement, ennuyeusement, à voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous +mes goûts, l'espoir assez voisin de quelque réputation par mes vers, et, +par là encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce faisant, +j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me préparer de grands +éloges de la part de la prudence humaine, et, l'événement arrivé, il se +trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voilà à deux +mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, forcé de +recourir à la pitié des autres, en leur présentant pour titre à +leur confiance une histoire qui ressemble à un roman +très-invraisemblable;--et, pour terminer peut-être ma peine et cette +plate comédie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet, +reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulté grossièrement en public, +sans que je lui en eusse donné le moindre motif;--convaincu que le +duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et ne pouvant m'y +soustraire;--ne sachant, si je suis blessé, où trouver mille reis pour +me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misère extrême, et +peut-être la mort ou l'hôpital;--et cependant, _content et aimé des +Dieux_.--Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (_les +Dieux_) prendront cette dernière folie. _Je ne sais_, oui, c'est le seul +mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché de bonne +foi et de sang-froid; d'où je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de +mal dans cette démarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas +clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, +de voler, de calomnier, et même d'être adultère (quoique la chose soit +aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains cas). Je conclus +donc que, pour un coeur droit qui se présentera devant eux avec cette +ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la +justice humaine: _Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus +doux_; transportant ici le doute, comme il convient à des Dieux, de +l'esprit des juges à celui de l'accusé.» + +L'affaire du duel terminée (et elle le fut à l'honneur de Farcy), +l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en sortir, grâce à +l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois, +qui allèrent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda à tous deux une +profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici. + +De retour en France, Farcy était désormais un homme achevé: il avait +l'expérience du monde, il avait connu la misère, il avait visité et +senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractère était +mûr par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette +dernière métamorphose de son être lui donnait une sorte d'aisance au +dehors dont il était fier en secret: «Voici l'âge, se disait-il, où tout +devient sérieux, où ma personne ne s'efface plus devant les autres, où +mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec moi en toutes manières, +où mes pensées et mes sentiments ne sont plus seulement des rêves de +jeune homme auxquels on s'intéresse si on en a le temps, et qu'on +néglige sans façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi même, +tout prend dans mes rapports avec les autres un caractère plus positif; +sans entrer dans les affaires, je ne me défie plus de mes idées ou de +mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que +je les désapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions +demandent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague, +ont un but; je veux influer sur les autres, etc.» + +En même temps que cette défiance excessive de lui-même faisait place +à une noble aisance, l'âpreté tranchante dans les jugements et les +opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidité, +cédait chez lui à une vue des choses plus calme, plus étendue et plus +bienveillante. Les élans généreux ne lui manquaient jamais; il était +toujours capable de vertueuses colères; mais sa sagesse désespérait +moins promptement des hommes; elle entendait davantage les tempéraments +et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier, +ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries +abandonnées, à lui épancher quelque chose de son impartialité +intelligente, il lui arrivait de rencontrer à l'improviste dans l'âme de +Farcy je ne sais quel endroit sensible, pétulant, récalcitrant, par où +cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui échappait; c'était +comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette +facilité à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en jour +chez Farcy. Il en était venu à tout considérer et à tout comprendre. Je +le comparerais, pour la sagesse prématurée, à Vauvenargues, et plusieurs +de ses pensées morales semblent écrites en prose par André Chénier: + +«Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre dans ses +jugements, passionné dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses +actions. + +«Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses +actions et ses paroles sont sans conséquence. + +«Il n'a pas encore d'idées arrêtées; il cherche à connaître et vit avec +les livres plus qu'avec les hommes; il ramène tout, par désir d'unité, +par élan de pensée, par ignorance, au point de vue le plus simple et +le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien +intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait. + +«Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout intérêt son +droit, toute action son explication et presque son excuse. + +«On s'établit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de +contemplatif dans les premières années de la jeunesse; on est un peu +plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a à vivre pour soi, +pour son bien-être, son plaisir, pour le développement de toutes ses +facultés, et non-seulement pour réaliser un type abstrait et simple; on +vit de tout son corps et de toute son âme, avec des hommes, et non +seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de +l'action et de la réaction, remplace la conception de l'idée abstraite +et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnée +dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a +vécu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes +nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugements d'autrefois +nous revient à l'esprit avec honte; on laisse désormais pour le monde +le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-à-dire éclairer les +esprits, modérer les passions.» + +Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Université; le +ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait donné qu'un court espoir. Il +accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M. +Morin, à Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le +reste du temps il vivait à Paris, jouissant de ses anciens amis et des +nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire était +alors divisé en partis, en écoles, en salons, en coteries. Farcy regarda +tout et n'épousa rien inconsidérément. Dans les arts et la poésie, il +recherchait le beau, le passionné, le sincère, et faisait la plus grande +part à ce qui venait de l'âme et à ce qui allait à l'âme. En politique, +il adoptait les idées généreuses, propices à la cause des peuples, et +embrassait avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité +humaine. Quant aux individus célèbres, représentants des opinions qu'il +partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait dans la solitude, +il les aimait, il les révérait sans doute, mais il ne relevait d'aucun, +et, homme comme eux, il savait se conserver en leur présence une liberté +digne et ingénue, aussi éloignée de la révolte que de la flatterie. +Parmi le petit nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au +_Globe_, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre à faire +apprécier l'étendue de ses idées politiques et la mesure de son +indépendance personnelle. + +Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait +inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant, c'était l'amour; +cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées du tropique, il avait +soupçonné devoir être si doux; cet amour dont il n'avait guère eu en +Italie que les délices sensuelles, et dont son âme, qui avait tout +anticipé, regrettait amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors. +Il écrivait dans une note: + +«Je rends grâces â Dieu; + +«De ce qu'il m'a fait homme et non point femme; + +«De ce qu'il m'a fait Français; + +«De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le +contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de caractère. + +«Je me plains du sort, + +«Qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni naissance. + +«Je me plains de moi-même, + +«Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma pudeur +naturelle, tué en moi la foi et l'amour.» + +Non, Farcy, ton regret même l'atteste, non, tu n'avais pas rejeté ta +pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton âme! Mais +chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisément cédé par le +côté sensuel, s'était comme infiltrée et développée outre mesure dans +l'esprit, et, au lieu de la mâle assurance virile qui charme et qui +subjugue, au lieu de ces rapides étincelles du regard, + + Qui d'un désir craintif font rougir la beauté[77], + +elle s'était changée avec l'âge en défiance de toi-même, en répugnance à +oser, en promptitude à se décourager et à se troubler devant la beauté +superbe. Non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton coeur; tu en étais +plutôt resté au premier, au timide et novice amour; mais sans la +fraîcheur naïve, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le +mystère; avec la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri +ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacité +judicieuse qui te représentait les inconvénients, les difficultés et les +suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient plus, comme à dix-neuf +ans, l'être unique de la vapeur d'une émanation lumineuse et odorante; +ce n'était pas l'amour, c'était l'harmonie de tes facultés et de leur +développement que tu avais brisée dans ton être! Ton malheur est celui +de bien des hommes de notre âge. + +[Note 77: Lamartine.] + +Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait +en idées et ce qu'il avait éprouvé en sentiments devait cesser dans son +âme, et qu'il était temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tête, +chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un défi, il +se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, à cette époque, une +femme connue par ses ouvrages, par l'agrément de son commerce et sa +beauté[78], s'imaginant qu'il en était épris, et tâchant, à force de +soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimât trop +obscurément, soit que la préoccupation de cette femme distinguée fût +ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux. +Pourtant il l'était, quoique moins profondément qu'il n'eût fallu +pour que cela fût une passion. Voici quelques vers commencés que nous +trouvons dans ses papiers: + + Thérèse, que les Dieux firent en vain si belle, + Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle, + Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs, + Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire, + Et qui rêvez d'amour comme on rêve de gloire, + L'oeil fier et non voilé de pleurs; + + Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire, + Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière, + La foule des vassaux s'empressant sur vos pas; + Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre, + Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendre + Des voeux qu'on murmure plus bas; + + Thérèse, pour longtemps adieu!..... + +[Note 78: Le respect nous empêche de la nommer; mais Béranger l'a +chantée, et tous ses amis la reconnaîtront ici sous le nom d'Hortense.] + +La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été crayonnée +en prose. Les vers y auraient peu ajouté, je pense, pour l'éclat et +le mouvement; ils auraient retranché peut-être à la fermeté et à la +concision. + +«Thérèse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que +d'aimer; pour qui la beauté n'est qu'une puissance, comme le courage et +le génie; + +«Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui rêvez d'amour +comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide; + +«Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses +hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire, +que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat; + +«Thérèse, pour longtemps adieu! car j'espérerais en vain auprès de vous +de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce +qu'il m'offre; + +«Car, où mon amour est dédaigné, mon orgueil n'accepte pas d'autre +place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par +mes respects. + +«Mon âge n'est point fait à ces empressements paisibles, à ce partage si +nombreux; je sais mal, auprès de la beauté, séparer l'amitié de l'amour; +j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement auprès de vous. + +«Une âme plus faible ou plus tendre accueillera peut-être celui que +d'autres ont dédaigné; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une +autre image charmera mes tristesses rêveuses, et je ne verrai plus vos +lèvres dédaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas. + +«Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux où la +nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps où mon coeur +sera paisible, où mes yeux seront distraits auprès de vous! Adieu +jusques à nos vieux jours!» + +Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante se +rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait +marqué le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit, +le tableau que Farcy a tracé de souvenir est un chef-d'oeuvre de +délicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple +et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas +conté autrement. + +«19 _juin_.--Hélène se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur; +elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain, tandis que ses lèvres +se contractaient, agitées par la colère. Elle retomba sur le divan, à +demi assise, à demi couchée, appuyant sa tête sur une main, tandis que +l'autre était fort occupée à ramener les plis de sa robe.--Ghérard jeta +les yeux sur elle; à l'instant toute sa colère se changea en confusion. +Il vint à quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminée, ému et +inquiet. Après un moment de silence: «Hélène, lui dit-il d'une voix +troublée, je vous ai affligée, et pourtant je vous jure...»--«Moi, +monsieur? non, vous ne m'avez point affligée; vos offenses n'ont pas ce +pouvoir sur moi.»--«Hélène, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi, +je l'avoue; mais pardonnez-moi...»--«Vous pardonner!... Je n'ai pour +vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai déjà oublié vos paroles.» + +«Ghérard s'approcha vivement d'elle:--«Hélène, lui dit-il en cherchant à +s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens...»--«Laissez-moi, +lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne +vous suffit-il pas d'une injure?» + +«Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant son front dans +ses mains, puis tout à coup se retourna, les yeux humides de larmes; il +se jeta à ses pieds, et ses mains s'avançaient vers elle, de sorte qu'il +la serrait presque dans ses bras. + +«Oui, s'écria-t-il, je vous ai offensée, je le sais bien; oui, je suis +rude, grossier; mais je vous aime, Hélène; oh! cela, je vous défie d'en +douter. Et si vous n'avez pas pitié de moi, vous qui êtes si bonne, +Hélène, qui réconciliez ceux qui se haïssent...» Et voyant qu'elle se +défendait faiblement: «Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des +reproches, punissez-moi, châtiez-moi, j'ai tout mérité. Oui, vous devez +me châtier comme un enfant grossier. Hélène, dit-il en osant poser son +visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'après +m'avoir puni, vous me pardonnez.» + +«Ghérard était beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux +d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine. Il était là, +tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se sentit pas la force de +l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage; +puis sa tête s'abaissa elle-même avec sa main: elle sourit doucement en +le voyant ainsi penché sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en +se laissant aller à son coeur et à sa pensée, qui achevaient le tableau +commencé devant ses yeux, sur le visage de Ghérard, au lieu de sa main, +elle posa ses lèvres. + +«Elle se leva au même instant, effrayée de ce qu'elle avait fait, et +cherchant à se dégager des bras de Ghérard qui l'avaient enlacée. Le +coeur de Ghérard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient +chercher les yeux d'Hélène sous leurs paupières abaissées. «Oh! ma belle +amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chrétien, j'aurais +baisé la main qui m'eût frappé; voudriez-vous m'empêcher d'achever ma +pénitence?» Et plus hardi à mesure qu'elle était plus confuse, il la +serra dans ses bras, et il rendit à ses lèvres qui fuyaient les siennes, +le baiser qu'il en avait reçu. + +«Elle alla s'asseoir à quelques pas de lui, et l'heureux Ghérard, pour +dissiper le trouble qu'il avait causé, commença à l'entretenir de ses +projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.--«Ghérard, +lui dit-elle après un long silence, ces folies d'aujourd'hui, +oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment...»--«Ah! dit +Ghérard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh! +promettez-moi que cet instant passé, vous ne vous en souviendrez pas +pour me faire expier à force de froideur et de réserve un bonheur si +grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis à une école trop sévère +pour que je ne tremble pas de paraître fier d'une faveur.» + +«Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage.» Et +Ghérard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur.» + +Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué une petite +maison dans le charmant vallon d'Aulnay, près de Fontenay-aux-Roses où +l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le +voisinage des bois, l'amitié de quelques habitants du vallon, peut-être +aussi le souvenir des noms célèbres qui ont passé là, les parfums +poétiques que les camélias de Chateaubriand ont laissés alentour, tout +lui faisait d'Aulnay un séjour de bonne, de simple et délicieuse vie. Il +réalisait pour son compte le voeu qu'un poëte de ses amis avait laissé +échapper autrefois en parcourant ce joli paysage: + + Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre! + Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre + Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tressé, + Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé! + Là, mille fleurs sans nom, délices de l'abeille; + Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille; + Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers; + Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers; + Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes; + Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes + Au vert doux et touffu des endroits non frayés, + Et grimpant au sommet le long des flancs rayés; + Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules + Plus qu'à demi noyés, et cachant leurs épaules + Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs; + De petits horizons nuancés de rougeurs; + De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages + Entrevus d'assez loin à travers des feuillages; + Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps, + Loin de Paris, du bruit des propos inconstants, + Vivre sans souvenir!......... + +Dans cette retraite heureuse et variée, l'âme de Farcy s'ennoblissait de +jour en jour; son esprit s'élevait, loin des fumées des sens, aux plus +hautes et aux plus sereines pensées. La politique active et quotidienne +ne l'occupait que médiocrement, et sans doute, la veille des +Ordonnances, il en était encore à ses méditations métaphysiques et +morales, ou à quelque lecture, comme celle des _Harmonies_, dans +laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement +ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont empreintes +d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime: + +«Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-même sa +statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont +se forme notre image. C'est à la nature à décider si ce sera la statue +d'un adolescent, d'un homme mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tâchons +seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les regards. Du reste, +pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce +soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Vénus de Praxitèle.» + +«Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses +saints commandements.» + +«Ils moururent irréprochables dans la guerre comme dans l'amitié[79].» + +[Note 79: Cette épitaphe et la précédente se trouvent citées par +Jean-Jacques au livre IV de l'_Émile_.] + +«Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général des armées +espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il a entrepris contre les +ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles.» + +Peut-être, après tout, ces nobles épitaphes de héros ne lui +revinrent-elles à l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des +Ordonnances à l'insurrection, et comme un écho naturel des héroïques +battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures après midi, +à la nouvelle du combat, il arrivait à Paris, rue d'Enfer, chez son ami +Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit à une panoplie +d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un +sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir +et lui recommandait la prudence: «Eh! qui se dévouera, madame, lui +répondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons +pas?» Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui +parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaité; il vit quelques +amis: les conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du +_Globe_, et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot, où M. +Dubois, rédacteur en chef du journal, était détenu. Les troupes royales +occupaient les Champs-Élysées, et il lui fallut passer la nuit dans +l'appartement de M. Dubois. Son idée fixe, sa crainte était le manque de +direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signalés, et il +n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin à la ville, par le +faubourg et la rue Saint-Honoré, de compagnie avec M. Magnin; chemin +faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colère au coeur et +aussi l'espoir. Arrivé à la rue Dauphine, il se sépara de M. Magnin en +disant: «Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laissé ici près, +et me battre.» Il revit pourtant dans la matinée M. Cousin, qui voulut +le retenir à la mairie du onzième arrondissement, et M. Géruzez, auquel +il dit cette parole d'une magnanime équité: «Voici des événements dont, +plus que personne, nous profiterons; c'est donc à nous d'y prendre part +et d'y aider[80].» Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du +côté du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la +rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est à l'angle de cette rue et de +la rue Saint-Honoré; Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan et +de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas +d'une balle dans la poitrine. C'est là, et non, comme on l'a fait, à la +porte de l'hôtel de Nantes, que devrait être placée la pierre funéraire +consacrée à sa mémoire. Farcy survécut près de deux heures à sa +blessure. M. Littré, son ami, qui combattait au même rang et aux pieds +duquel il tomba, le fit transporter à la distance de quelques pas, dans +la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena précisément M. +Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait +rien: Farcy parla peu, bien qu'il eût toute sa présence d'esprit. M. +Loyson lui demanda s'il désirait faire appeler quelque parent, quelque +ami; Farcy dit qu'il ne désirait personne; et comme M. Loyson insistait, +le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas +informé à temps pour venir. Une fois seulement, à un bruit plus violent +qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eût le +dessous et ne fût refoulé; on le rassura; ce furent ses dernières +paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-même, sans ivresse +comme sans regret. (29 juillet 1830.) + +[Note 80: C'est tout à fait le même raisonnement généreux qui anime, +dans Homère, Sarpédon s'adressant à Glaucus au moment de l'assaut du +camp (_Iliade_, XII): «O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous +honorés en Lycie et par le siége, et par les mets et les coupes +d'honneur? pourquoi tous nous considèrent-ils comme des dieux, et à quel +titre, aux rives du Xanthe, possédons-nous notre grand domaine, riche en +vergers et en terres fécondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous +faut faire tête au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la +mêlée, afin qu'au moins chacun des nôtres dise, etc., etc...» Pour Farcy +les avantages à conquérir avaient certes moins de splendeur, et le grand +_domaine_, c'eût été une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et +plus est noble l'héroïsme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est +pur le sentiment du devoir.] + +Le corps fut transporté et inhumé au Père-Lachaise, dans la partie du +cimetière où reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et +entre autres M. Guigniaut, prononcèrent de touchants adieux. + +Les amis de Farcy n'ont pas été infidèles au culte de la noble victime; +ils lui ont élevé un monument funéraire qui devra être replacé au +véritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits +sur la toile. M. Cousin lui a dédié sa traduction des _Lois_ de Platon, +se souvenant que Farcy était mort en combattant pour les _lois_. Et +nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81]. + +[Note 81: Deux poëtes généreux et délicats, dont l'un avait connu +Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et +Brizeux, ont consacré à sa mémoire des vers que nous n'avons garde +d'omettre dans cette liste d'hommages funèbres. Voici ceux de M. +Deschamps: + + Que ne suis-je couché dans un tombeau profond, + Percé comme Farcy d'une balle de plomb, + Lui dont l'âme était pure, et si pure la vie, + Sans troubles ni remords également suivie! + Lui qui, lorsque j'étais dans l'_île Procida_, + Sur le bord de la mer un matin m'aborda, + Me parla de Paris, de nos amis de France, + De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance... + Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison, + Lut dans André Chénier: _O Sminthée Apollon!_ + Et quand il eut fini cette belle lecture, + Ému par le climat et la douce nature, + Se leva brusquement, et me tendant la main, + Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin. + +M. Brizeux a dit: + +A LA MÉMOIRE DE GEORGE FARCY. + + Il adorait + La France, la Poésie et la Philosophie. + Que la patrie conserve son nom! + (Victor Cousin.) + + Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaître, + Toi que si jeune encore on citait comme un maître. + Pauvre coeur qui d'un souffle, hélas! t'intimidais, + Attentif à cacher l'or pur que tu gardais! + Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grèves, + Beaux pays enchantés où se plaisaient tes rêves, + Ta bouche eut un instant la douceur de Platon; + Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton, + Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lèvre, + Fantasque, impatient, rétif comme la chèvre! + Ainsi tu te plaisais à secouer la main + Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin. + Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre, + Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre. + Paix à toi, noble coeur! ici tu fus pleuré + Par un ami bien vrai, de toi-même ignoré; + Là-haut, réjouis-toi! Platon parmi les Ombres + Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres. +] + +Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre propre nom, +disons-le avec sincérité, le sentiment que nous inspire la mémoire de +Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; en songeant à la mort +de notre ami, nous serions tenté plutôt de l'envier. Que ferait-il +aujourd'hui, s'il vivait? que penserait-il? que sentirait-il? Ah! +certes, il serait encore le même, loyal, solitaire, indépendant, ne +jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au +lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans +un Collége royal; rien d'ailleurs ne serait changé à sa vie modeste, +ni à ses pensées; il n'aurait que quelques illusions de moins, et ce +désappointement pénible que le régime héritier de la Révolution +de Juillet fait éprouver à toutes les âmes amoureuses d'idées et +d'honneur[82]. Il aurait foi moins que jamais aux hommes; et, sans +désespérer des progrès d'avenir, il serait triste et dégoûté dans le +présent. Son stoïcisme se serait réfugié encore plus avant dans la +contemplation silencieuse des choses; la réalité pratique, indigne de le +passionner, ne lui apparaîtrait de jour en jour davantage que sous le +côté médiocre des intérêts et du bien-être; il s'y accommoderait en +sage, avec modération; mais cela seul est déjà trop: la tiédeur s'ensuit +à la longue; fatigué d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire, +comme chez beaucoup d'esprits supérieurs, l'aurait peut-être gagné avec +l'âge: il a mieux fait de bien mourir!--Disons seulement, en usant d'un +mot du choeur antique: «Ah! si les belles et bonnes âmes comme la sienne +pouvaient avoir deux jeunesses[83]!» + +[Note 82: Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais +pas écrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des +hommes de ma génération partagèrent. Et cette monarchie, malgré ses +mérites raisonnés, ne put jamais s'absoudre de cette tâche originelle +qui la fit sembler peureuse et circonspecte à l'excès en naissant. On +est coupable en France, quelque intérêt qu'on allègue, si l'on manque, +faute d'élan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne se +retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions +lieu, en 1830, d'espérer pour la nôtre un régime plus actif et plus +généreux que celui de la parole. Nous fûmes refoulés et nous souffrîmes. +La littérature me consola.] + +[Note 83: Euripide, _Hercules furens_ (édit. de Boissonade, v. 648).] + +Juin 1831. + +NOTE.--Bien des années après avoir écrit cette Notice, j'ai reçu de M. +Géruzez, héritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui +me concernait moi-même, et qui m'a montré que Farcy avait bien voulu +s'occuper de mes essais poétiques d'alors: il y juge _Joseph Delorme_ et +_les Consolation_, d'une manière psychologique et morale qui est à lui. +Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est à la +fois assez sévère pour que j'ose le reproduire ici: + +«Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), dit-il, c'était une +âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens +qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et +instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où +on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et une âme façonnée +à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes, +et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des +talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une heure qui amène le +dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans +richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union +mieux assortie est interdite par la fortune. + +«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un +pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte. + +«Aujourd'hui (dans _les Consolations_) il sort de sa débauche et de son +ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un +combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement. +Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse, +avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient la paix et la +joie. + +«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est +un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses +impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant +beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et pousser sa +passion avec emportement et audace; plus tard peut-être: aujourd'hui il +cherche, il attend et se défie. + +«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour. +L'étude, la méditation religieuse, l'amitié l'occupent si elles ne +le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art +noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que +n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme et de +sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire à tout, et n'est maître +de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et +d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand nombre +n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit ou +habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement +naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à +côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible qu'on +retrouve dans certaines scènes de Shakspeare (_Lear_, etc), qui excite +notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime. + +«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera +avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son âme, les +pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses +membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son +indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement +du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais +non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. Cet +état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va plus mal au +poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé; à qui il faut +l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion. + +«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais +il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par +l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans +sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le +contraste; il chérit son étroit horizon où il est à l'abri de ce qui +le gêne, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste +perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace +l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de +fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la +comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est +étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de +la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses +tableaux manquent d'air et de lointains fuyants. + +«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là-dedans qu'est le +poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si +je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de +l'incrédulité à l'élan vers Dieu. + +«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...» + +Ici s'arrête la note inachevée. Si jamais le troisième Recueil qui fait +suite immédiatement aux _Consolations_ et à _Joseph Delorme_, et qui +n'est que le développement critique et poétique des mêmes sentiments +dans une application plus précise, vient à paraître (ce qui ne saurait +avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer +sur soi-même, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points +confirmé. + + + +DIDEROT + +J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations, les pensées, +tous les détails du caractère, des moeurs, de la biographie, en un mot, +des grands écrivains; surtout quand cette biographie comparée n'existe +pas déjà rédigée par un autre, et qu'on a pour son propre compte à la +construire, à la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours +avec les écrits d'un mort célèbre, poëte ou philosophe; on l'étudie, on +le retourne, on l'interroge à loisir; on le fait poser devant soi; c'est +presque comme si l'on passait quinze jours à la campagne à faire le +portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est +plus à l'aise avec son modèle, et le tête-à-tête, en même temps qu'il +exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarité. +Chaque trait s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette +physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque étoile qui +apparaît successivement sous le regard et vient luire à son point dans +la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, général, qu'une +première vue avait embrassé, se mêle et s'incorpore par degrés une +réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée et vivement +scintillante; on sent naître, on voit venir la ressemblance; et le jour, +le moment où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la +gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en +vain sous les cheveux déjà clair-semés,--à ce moment l'analyse disparaît +dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l'homme. Il y +a plaisir en tout temps à ces sortes d'études secrètes, et il y aura +toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en +saura tirer. Toujours, nous le croyons, le goût et l'art donneront de +l'à-propos et quelque durée aux oeuvres les plus courtes, et les plus +individuelles, si, en exprimant une portion même restreinte de la nature +et de la vie, elles sont marquées de ce sceau unique de diamant, dont +l'empreinte se reconnaît tout d'abord, qui se transmet inaltérable et +imperfectible à travers les siècles, et qu'on essayerait vainement +d'expliquer ou de contrefaire. Les révolutions passent sur les peuples, +et font tomber les rois comme des têtes de pavots; les sciences +s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'épuisent; et cependant +la moindre perle, autrefois éclose du cerveau de l'homme, si le temps +et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure +aujourd'hui qu'à l'heure de sa naissance. On peut découvrir demain toute +l'Égypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en +tenter de nouvelles, l'ode d'Horace à Lycoris n'en sera, ni plus +ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les +philosophies, les religions sont là, à côté, avec leurs profondeurs et +leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide +et une fois née, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage, +dominant cet océan qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus +cristalline, plus radieuse au soleil après chaque tempête. Ceci ne veut +pas dire au moins que la perle et l'océan d'où elle est sortie un jour +ne soient pas liés par beaucoup de rapports profonds et mystérieux, +ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout indépendant de la +philosophie, de la science et des révolutions d'alentour. Oh! pour cela, +non; chaque océan donne ses perles, chaque climat les mûrit diversement +et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de +l'Islande. Seulement l'art, dans la force de génération qui lui est +propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de définitif, qui crée à un +moment donné et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les +niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni +au poids ni à la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles, +organise une certaine quantité de touts, grands et petits, dont les plus +choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante, +n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les +artistes jetés en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de +produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce _quelque +chose_ soit le mieux, et porte en soi, précieusement gravée à l'un des +coins, la marque éternelle. Voilà ce que nous avions besoin de nous dire +avant de nous remettre, nous, critique littéraire, à l'étude curieuse de +l'art, et à l'examen attentif des grands individus du passé; il nous a +semblé que, malgré ce qui a éclaté dans le monde et ce qui s'y remue +encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'André +Chénier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps +fort rares, ne serait pas plus une puérilité aujourd'hui qu'il y a un +an; et en nous prenant cette fois à Diderot philosophe et artiste, en +le suivant de près dans son intimité attrayante, en le voyant dire, en +l'écoutant penser aux heures les plus familières, nous y avons gagné du +moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant +quelques jours l'affligeant spectacle de la société environnante, tant +de misère et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si +dévorant égoïsme dans les classes élevées, les gouvernements sans idées +ni grandeur, des nations héroïques qu'on immole, le sentiment de patrie +qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombée +dans l'arène d'où elle a le monde à reconquérir, et l'avenir de plus en +plus nébuleux, recélant un rivage qui n'apparaît pas encore. + +Il n'en était pas tout à fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre +de destruction commençait alors à s'entamer au vif dans la théorie +philosophique et politique; la tâche, malgré les difficultés du moment, +semblait fort simple; les obstacles étaient bien tranchés, et l'on se +portait à l'assaut avec un concert admirable et des espérances à la fois +prochaines et infinies. Diderot, si diversement jugé, est de tous +les hommes du XVIIIe siècle celui dont la personne résume le plus +complétement l'insurrection philosophique avec ses caractères les plus +larges et les plus contrastés. Il s'occupa peu de politique, et la +laissa à Montesquieu, à Jean-Jacques et à Raynal; mais en philosophie +il fut en quelque sorte l'âme et l'organe du siècle, le théoricien +dirigeant par excellence. Jean-Jacques était spiritualiste, et par +moments une espèce de calviniste socinien: il niait les arts, les +sciences, l'industrie, la perfectibilité, et par toutes ces faces +heurtait son siècle plutôt qu'il ne le réfléchissait. Il faisait, à +plusieurs égards, exception dans cette société libertine, matérialiste +et éblouie de ses propres lumières. D'Alembert était prudent, +circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractère, +sceptique en tout ce qui sortait de la géométrie; ayant deux paroles, +une pour le public, l'autre dans le privé, philosophe de l'école de +Fontenelle; et le XVIIIe siècle avait l'audace au front, l'indiscrétion +sur les lèvres, la foi dans l'incrédulité, le débordement des discours, +et lâchait la vérité et l'erreur à pleines mains. Buffon ne manquait pas +de foi en lui-même et en ses idées, mais il ne les prodiguait pas; il +les élaborait à part, et ne les émettait que par intervalles, sous +une forme pompeuse dont la magnificence était à ses yeux le mérite +triomphant. Or, le XVIIIe siècle passe avec raison pour avoir été +prodigue d'idées, familier et prompt, tout à tous, ne haïssant pas le +déshabillé; et quand il s'était trop échauffé en causant de verve, en +dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait +pas faute alors, le bon siècle, d'ôter sa perruque, comme l'abbé +Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vanté +depuis sa mort pour ses subtiles et ingénieuses analyses, ne vécut pas +au coeur de son époque, et n'en représente aucunement la plénitude, le +mouvement et l'ardeur. Il était cité avec considération par quelques +hommes célèbres; d'autres l'estimaient d'assez mince étoffe. En somme, +on s'occupait peu de lui; il n'avait guère d'influence. Il mourut dans +l'isolement, atteint d'une sorte de marasme causé par l'oubli. Juger +la philosophie du XVIIIe siècle d'après Condillac, c'est se décider +d'avance à la voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée. +Quelque état qu'on en fasse, elle était plus forte que cela. Cabanis et +M. de Tracy, qui ont beaucoup insisté, comme par précaution oratoire, +sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement, +pour les solutions métaphysiques d'origine et de fin, de substance et +de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de +sensibilité, à Condorcet, à d'Holbach, à Diderot; et Condillac est +précisément muet sur ces énigmes, autour desquelles la curiosité de son +siècle se consuma. Quant à Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude +d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il +s'inquiéta peu de construire ou même d'embrasser toute la théorie +métaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus +pressé, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups, +harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses +flèches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla même +jusqu'à railler à la légère les travaux de son époque à l'aide desquels +la chimie et la physiologie cherchaient à éclairer les mystères de +l'organisation. Après la Théodicée de Leibnitz, les anguilles de Needham +lui paraissaient une des plus drôles imaginations qu'on pût avoir. La +faculté philosophique du siècle avait donc besoin, pour s'individualiser +en un génie, d'une tête à conception plus patiente et plus sérieuse que +Voltaire, d'un cerveau moins étroit et moins effilé que Condillac; il +lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'élévation solide que +dans Buffon, plus d'ampleur et de décision fervente que chez d'Alembert, +une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts, +que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et +fertile nature, ouverte à tous les germes, et les fécondant en son sein, +les transformant presque au hasard par une force spontanée et confuse; +moule vaste et bouillonnant où tout se fond, où tout se broie, où tout +fermente; capacité la plus encyclopédique qui fût alors, mais capacité +active, dévorante à la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce +qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et +aussi de fumée; Diderot, passant d'une machine à bas qu'il démonte et +décrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considérations de +Bordeu; disséquant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement +que Condillac, dédoublant le fil de cheveu le plus ténu sans qu'il se +brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'être, de l'espace, de +la nature, et taillant en plein dans la grande géométrie métaphysique +quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que +Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent +été chrétiens[84]; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture, +alternant du fait à la rêverie, flottant de la majesté au cynisme, bon +jusque dans son désordre, un peu mystique dans son incrédulité, et +auquel il n'a manqué, comme à son siècle, pour avoir l'harmonie, qu'un +rayon divin, un _fiat lux_, une idée régulatrice, un Dieu[85]. + +[Note 84: _Chrétiens?_ cela est plus vrai de Malebranche que de +Leibnitz.] + +[Note 85: Grimm avait déjà comparé la tête de Diderot à la nature +telle que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage, +simple et majestueuse, bonne et sublime, _mais sans aucun principe +dominant, sans maître et sans Dieu_.] + +Tel devait être, au XVIIIe siècle, l'homme fait pour présider à +l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipliné des penseurs, +celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier +librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration +contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau +et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les +géomètres, les mécaniciens et les littérateurs, entre ces derniers et +les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les défenseurs du goût +ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'était lui +qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolément, qui les +appréciait de meilleure grâce, et les portait le plus complaisamment +dans son coeur; qui, avec le moins de personnalité et de _quant-à-soi_, +se transportait le plus volontiers de l'un à l'autre. Il était donc bien +propre à être le centre mobile, le pivot du tourbillon; à mener la ligue +à l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et +de grandiose dans l'allure. La tête haute et un peu chauve, le front +vaste, les tempes découvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse +larme, le cou nu et, comme il l'a dit, _débraillé, le dos bon et rond_, +les bras tendus vers l'avenir; mélange de grandeur et de trivialité, +d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie; +tel qu'il était, et non tel que l'avaient gâté Falconet et Vanloo, je me +le figure dans le mouvement théorique du siècle, précédant dignement +ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un +ascendant sans morgue, d'un héroïsme souillé d'impur, glorieux malgré +leurs vices, gigantesques dans la mêlée, au fond meilleurs que leur vie: +Mirabeau, Danton, Kléber. + +Denis Diderot était né à Langres, en octobre 1713, d'un père coutelier. +Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par héritage dans +la famille avec les humbles vertus, la piété, le sens et l'honneur des +vieux temps. Le jeune Denis, l'aîné des enfants, fut d'abord destiné à +l'état ecclésiastique, pour succéder à un oncle chanoine. On le mit de +bonne heure aux Jésuites de la ville, et il y fit de rapides progrès. +Ces premières années, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait à +se rappeler et qu'il a consacrée en plusieurs endroits de ses écrits, +laissèrent dans sa sensibilité de profondes empreintes. En 1760, au +Grandval, chez le baron d'Holbach, partagé entre la société la plus +séduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il rédigeait pour +l'Encyclopédie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient à l'esprit +avec larmes; il remontait par la rêverie le cours de sa _triste et +tortueuse compatriote_, la Marne, qu'il retrouvait là, sous ses yeux, au +pied des coteaux de Chenevières et de Champigny; son coeur nageait dans +les souvenirs, et il écrivait à son amie, mademoiselle Voland: «Un des +moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans, +et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver du +collège, les bras chargés des prix que j'avais remportés, et les épaules +chargées des couronnes qu'on m'avait décernées, et qui, trop larges pour +mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, +il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer. +C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui pleure!» Madame +de Vandeul, fille unique et si chérie de Diderot, nous a laissé quelques +anecdotes sur l'enfance de son père, que nous ne répéterons pas, et +qui toutes attestent la vivacité d'impressions, la pétulance, la bonté +facile de cette jeune et précoce nature. Diderot a cela de particulier +entre les grands hommes du XVIIIe siècle, d'avoir eu une _famille_, une +famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement, de s'y être +rattaché toujours avec effusion, cordialité et bonheur. Philosophe à la +mode et personnage célèbre, il eut toujours son bon père _le forgeron_, +comme il disait, son frère l'abbé, sa soeur la ménagère, sa chère +petite fille Angélique; il parlait d'eux tous délicieusement; il ne fut +satisfait que lorsqu'il eut envoyé à Langres son ami Grimm embrasser son +vieux père. Je n'ai guère vu trace de rien de pareil chez Jean-Jacques, +d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, ou ce même M. de Grimm, +ou M. Arouet de Voltaire. + +Les jésuites cherchèrent à s'attacher Diderot; il eut une veine +d'ardente dévotion; on le tonsura vers douze ans, et on essaya même un +jour de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus à l'aise. Ce +petit événement décida son père à l'amener à Paris, où il le plaça au +collège d'Harcourt. Le jeune Diderot s'y montra bon écolier et surtout +excellent camarade. On rapporte que l'abbé de Bernis et lui dînèrent +plus d'une fois alors au cabaret à six sous par tête[86]. Ses études +finies, il entra chez un procureur, M. Clément de Ris, son compatriote, +pour y étudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien vite. Ce +dégoût de la chicane le brouilla avec son père, qui sentait le besoin +de brider, de mater par l'étude un naturel aussi passionné, et qui le +pressait de faire choix d'un état quelconque ou de rentrer sous le toit +paternel. Mais le jeune Diderot sentait déjà ses forces, et une vocation +irrésistible l'entraînait hors des voies communes. Il osa désobéir à ce +bon père qu'il vénérait, et seul, sans appui, brouillé avec sa famille +(quoique sa mère le secourût sous main et par intervalles), logé dans un +taudis, dînant toujours à six sous, le voilà qui tente de se fonder +une existence d'indépendance et d'étude; la géométrie et le grec le +passionnent, et il rêve la gloire du théâtre. En attendant, tous les +genres de travaux qui s'offraient lui étaient bien venus; le métier de +journaliste, comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi +c'eût été le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons +pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire +le précepteur particulier des fils d'un riche financier, mais cette vie +d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa +plus sûre ressource était de donner des leçons de mathématiques: il +apprenait lui-même tout en montrant aux autres. C'est plaisir de +retrouver, dans _le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise_ +avec laquelle il se promenait _au Luxembourg en été, dans l'allée des +Soupirs_, et de le voir trottant, au sortir de là, sur le pavé de Paris, +_en manchettes déchirées et en bas de laine noire recousus par derrière +avec du fil blanc_. Lui qui regretta plus tard si éloquemment _sa +vieille robe de chambre_, combien davantage ne dut-il pas regretter +cette redingote de peluche qui lui eût retracé toute sa vie de jeunesse, +de misère et d'épreuves! Comme il l'aurait fièrement suspendue dans son +cabinet décoré d'un luxe récent! Comme il se serait écrié à plus juste +titre, en voyant cette relique, telle qu'il les aimait: «Elle me +rappelle mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon +coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre +toujours au besoin qui s'adresse à moi, il me trouve la même affabilité; +je l'écoute, je le conseille, je le plains. Mon âme ne s'est point +endurcie, ma tête ne s'est point relevée; mon dos est bon et rond comme +ci-devant. C'est le même ton de franchise, c'est la même sensibilité; +mon luxe est de fraîche date, et le poison n'a point encore Agi.» Et que +n'eût-il pas ajouté, si l'éternelle redingote de peluche s'était trouvée +précisément la même qu'il portait ce jour de mardi gras où, tombé au +plus bas de la détresse, épuisé de marche, défaillant d'inanition, +secouru par la pitié d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait +un sou vaillant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner +plutôt que d'exposer son semblable à une journée de pareilles tortures? + +[Note 86: Diderot, dans l'avertissement qui précède l'_Addition à la +Lettre sur les Sourds et Muets_, déclare qu'_il n'a jamais eu l'honneur +de voir M. l'abbé de Bernis_; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot +n'était pas censé auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe +scrupuleux, que l'anecdote des joyeux dîners à six sous par tête entre +le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour +cela moins authentique.] + +Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'étaient pas ce qu'on +pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait à mademoiselle Voland +(t. II, p. 108), l'aversion qu'il conçut de bonne heure pour les faciles +et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonné, nécessiteux, ardent, +dont la plume acquit par la suite un renom d'impureté; qui, selon son +propre témoignage, possédait assez bien son Pétrone, et des petits +madrigaux infâmes de Catulle pouvait réciter les trois quarts sans +honte; ce jeune homme échappa à la corruption du vice, et, dans l'âge le +plus furieux, parvint à sauver les trésors de ses sens et les illusions +de son coeur. Il dut ce bienfait à l'amour. La jeune fille qu'il aima +était une demoiselle déchue, une ouvrière pauvre, vivant honnêtement +avec sa mère du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine, +la désira éperdument, se fit agréer d'elle, et l'épousa malgré les +remontrances économiques de la mère; seulement il contracta ce mariage +en secret, pour éviter l'opposition de sa propre famille, que trompaient +sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, a +jugé fort dédaigneusement l'Annette de Diderot, à laquelle il préfère +de beaucoup sa Thérèse. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes +de grands hommes, il paraît en effet que, bonne femme au fond, madame +Diderot était d'un caractère tracassier, d'un esprit commun, d'une +éducation vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire à +ses affections. Tous ces fâcheux inconvénients, que le temps développa, +disparurent alors dans l'éclat de sa beauté. Diderot eut d'elle jusqu'à +quatre enfants, dont un seul, une fille, survécut. Après une de ses +premières couches, il expédia la mère et sans doute aussi le nourrisson +à Langres, près de sa famille, pour forcer la réconciliation. Ce moyen +pathétique réussit, et toutes les préventions qui avaient duré des +années s'évanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accablé de +nouvelles charges, livré à des travaux pénibles, traduisant, aux gages +des libraires, quelques ouvrages anglais, une _Histoire de la Grèce_, un +_Dictionnaire de Médecine_, et méditant déjà l'Encyclopédie, Diderot se +désenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si +pesamment grevé son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix +années, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute +la seconde moitié de sa vie, quelques femmes telles que madame de +Prunevaux plus passagèrement, l'engagèrent dans des liaisons étroites +qui devinrent comme le tissu même de son existence intérieure. Madame de +Puisieux fut la première: coquette et aux expédients, elle ajouta aux +embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'_Essai sur +le Mérite et la Vertu_, qu'il fit les _Pensées philosophiques_, +l'_Interprétation de la Nature_, la _Lettre sur les Aveugles_, et les +_Bijoux indiscrets_, offrande mieux assortie et moins sévère. Madame +Diderot, négligée par son mari, se resserra dans ses goûts peu élevés; +elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha +plus tard à son domestique que par l'éducation de sa fille. On +comprendra, d'après de telles circonstances, comment celui des +philosophes du siècle qui sentit et pratiqua le mieux la moralité de la +famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de père, de fils, +de frère, eut en même temps une si fragile idée de la sainteté du +mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisément +sous quelle inspiration personnelle il fit dire à l'O-taïtien dans le +_Supplément au Voyage de Bougainville_: «Rien te paraît-il plus insensé +qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande +une constance qui n'y peut être, et qui viole la liberté du mâle et de +la femelle en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité +qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu; qu'un +serment d'immutabilité de deux êtres de chair à la face d'un ciel qui +n'est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine, au bas +d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur +une pierre qui s'ébranle?» Ce fut une singulière destinée de Diderot, +et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naïve et +contagieuse, d'avoir éprouvé ou inspiré dans sa vie des sentiments si +disproportionnés avec le mérite véritable des personnes. Son premier, +son plus violent amour, l'enchaîna pour jamais à une femme qui n'avait +aucune convenance réelle avec lui. Sa plus violente amitié, qui fut +aussi passionnée qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin, +piquant, agréable, mais coeur égoïste et sec[87]. Enfin la plus violente +admiration qu'il fit naître lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur +fétichiste de son philosophe, comme Brossette l'était de son poëte, +espèce de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'athéisme. Femme, +ami, disciple, Diderot se méprit donc dans ses choix; La Fontaine n'eût +pas été plus malencontreux que lui; au reste, à part le chapitre de sa +femme, il ne semble guère que lui-même il se soit jamais avisé de ses +méprises. + +[Note 87: Ceci est trop sévère pour Grimm; je suis revenu, depuis, à +de meilleures idées sur son compte, en l'étudiant de près.] + +Tout homme doué de grandes facultés, et venu en des temps où elles +peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son siècle et +l'humanité, d'une oeuvre en rapport avec les besoins généraux de +l'époque et qui aide à la marche du progrès. Quels que soient ses goûts +particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de +hors-d'oeuvre, il doit à la société un monument public, sous peine +de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinée. Montesquieu par +l'_Esprit des Lois_, Rousseau par l'_Émile_ et la _Contrat social_, +Buffon par l'_Histoire naturelle_, Voltaire par tout l'ensemble de ses +travaux, ont rendu témoignage à cette loi sainte du génie, en vertu de +laquelle il se consacre à l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on +en ait dit légèrement, n'y a pas non plus manqué[88]. On lui accorde +de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie +incomparable, les chaudes esquisses, les riches prêts à fonds perdu dans +les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres, +des causeries, des contes, les _petits-papiers_, comme il les appelait, +c'est-à-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, _la +Religieuse_, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La +Carlière, les héritiers du curé de Thivet;--ce que nous tenons ici à lui +maintenir, c'est son titre social, sa pièce monumentale, l'Encyclopédie! +Ce ne devait être à l'origine qu'une traduction revue et augmentée du +Dictionnaire anglais de Chalmers, une spéculation de librairie. Diderot +féconda l'idée première et conçut hardiment un répertoire universel +de la connaissance humaine à son époque. Il mit vingt-cinq ans à +l'exécuter. Il fut à l'intérieur la pierre angulaire et vivante de +cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les +persécutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y était +attaché surtout par convenance d'intérêt, et dont la Préface ingénieuse +a beaucoup trop assumé, pour ceux qui ne lisent que les préfaces, la +gloire éminente de l'ensemble, déserta au beau milieu de l'entreprise, +laissant Diderot se débattre contre l'acharnement des dévots, la +pusillanimité des libraires, et sous un énorme surcroît de rédaction. +Grâce à sa prodigieuse verve de travail, à l'universalité de ses +connaissances, à cette facilité multiple acquise de bonne heure dans +la détresse, grâce surtout à ce talent moral de rallier autour de +lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet édifice +audacieux, d'une masse à la fois menaçante et régulière: si l'on cherche +le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait +mieux que personne les défauts de son oeuvre; il se les exagérait même, +eut égard au temps, et se croyant né pour les arts, pour la géométrie, +pour le théâtre, il déplorait mainte fois sa vie engagée et perdue dans +une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si mêlée. Qu'il fût +admirablement organisé pour la géométrie et les arts, je ne le nie pas; +mais certes, les choses étant ce qu'elles étaient alors, une grande +révolution, comme il l'a lui-même remarqué[89], s'accomplissant dans les +sciences, qui descendaient de la haute géométrie et de la contemplation +métaphysique pour s'étendre à la morale; aux belles-lettres, à +l'histoire de la nature, à la physique expérimentale et à l'industrie; +de plus, les arts au XVIIIe siècle étant faussement détournés de leur +but supérieur et rabaissés à servir de porte-voix philosophique ou +d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions générales, il +était difficile à Diderot de faire un plus utile, un plus digne +et mémorable emploi de sa faculté puissante qu'en la vouant à +l'Encyclopédie. Il servit et précipita, par cette oeuvre civilisatrice, +la révolution qu'il avait signalée dans les sciences. Je sais d'ailleurs +quels reproches sévères et réversibles sur tout le siècle doivent +tempérer ces éloges, et j'y souscris entièrement; mais l'esprit +antireligieux qui présida à l'Encyclopédie et à toute la philosophie +d'alors ne saurait être exclusivement jugé de notre point de vue +d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en +reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, _Écrasons l'infâme!_ tout +décisif et inexorable qu'il semble, demande lui-même à être analysé et +interprété. Avant de reprocher à la philosophie de n'avoir pas +compris le vrai et durable christianisme, l'intime et réelle doctrine +catholique, il convient de se souvenir que le dépôt en était alors +confié, d'une part aux jésuites intrigants et mondains, de l'autre aux +jansénistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranchés dans les +parlements, pratiquaient dès ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur +la grâce, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et +qu'ils réalisaient pour les hérétiques, dans les culs de basse-fosse des +cachots, l'abîme effrayant de Pascal. C'était là l'_infâme_ qui, tous +les jours, calomniait auprès des philosophes le christianisme dont elle +usurpait le nom; l'_infâme_ en vérité, que la philosophie est parvenue à +_écraser_ dans la lutte, en s'abîmant sous une ruine commune. Diderot, +dès ses premières _Pensées philosophiques_, paraît surtout choqué de +cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de +Nicole, d'Arnauld et de Pascal prête au Dieu chrétien; et c'est au nom +de l'humanité méconnue et d'une sainte commisération pour ses semblables +qu'il aborde la critique audacieuse où sa fougue ne lui permit plus de +s'arrêter. Ainsi de la plupart des novateurs incrédules: au point de +départ, une même protestation généreuse les unit. L'Encyclopédie ne fut +donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloître avec des +savants et des penseurs de toute espèce distribués à chaque étage. Elle +ne fut pas une pyramide de granit à base immobile; elle n'eut rien de +ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec +lenteur à travers des siècles fervents vers un Dieu adoré et béni. On +l'a comparée à l'impie Babel; j'y verrais plutôt une de ces tours +de guerre, de ces machines de siége, mais énormes, gigantesques, +merveilleuses, comme en décrit Polybe, comme en imagine le Tasse. +L'arbre pacifique de Bacon y est façonné en catapulte menaçante. Il y +a des parties ruineuses, inégales, beaucoup de plâtras, des fragments +cimentés et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre: +l'édifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour +appliquer ici un mot éloquent de Diderot lui-même, «la statue de +l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se +détachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en +sont pas d'argile.» + +[Note 88: C'est une rétractation partielle, une rectification de +ce que j'avais écrit précédemment dans un article du _Globe_, dont je +reproduis ici le début: + +«Il y a dans _Werther_ un passage qui m'a toujours frappé par son +admirable justesse: Werther compare l'homme de génie qui passe au milieu +de son siècle, à un fleuve abondant, rapide, aux crues inégales, +aux ondes parfois débordées; sur chaque rive se trouvent d'honnêtes +propriétaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs +jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent +toujours que le fleuve ne déborde au temps des grandes eaux et ne +détruise leur petit bien-être; ils s'entendent donc pour lui pratiquer +des saignées à droite et à gauche, pour lui creuser des fossés, des +rigoles; et les plus habiles profitent même de ces eaux détournées pour +arroser leur héritage, et s'en font des viviers et des étangs à leur +fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et intéressée de tous +les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un génie supérieur +n'apparaît peut-être dans aucun cas particulier avec plus d'évidence que +dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On était dans un +siècle d'analyse et de destruction, on s'inquiétait bien moins d'opposer +aux idées en décadence des systèmes complets, réfléchis, désintéressés, +dans lesquels les idées nouvelles de philosophie, de religion, de morale +et de politique s'édifiassent selon l'ordre le plus général et le plus +vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce à +quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain +les grands esprits de l'époque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tentèrent +de s'élever à de hautes théories morales ou scientifiques; ou bien +ils s'égaraient dans de pleines chimères, dans des utopies de rêveurs +sublimes; ou bien, infidèles à leur dessein, ils retombaient malgré eux, +à tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en +brèche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui était +et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il +voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette +tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler +comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position +fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses +facultés sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable +au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si +abondant en lui-même, disparut presque au milieu de toutes les saignées +et de tous les canaux par lesquels on le détourna. La gêne et le besoin, +une singulière facilité de caractère, une excessive prodigalité de vie +et de conversation, la camaraderie encyclopédique et philosophique, tout +cela soutira continuellement le plus métaphysicien et le plus artiste +des génies de cette époque. Grimm, dans sa _Correspondance littéraire_, +d'Holbach dans ses prédications d'athéisme, Raynal dans son _Histoire +des deux Indes_, détournèrent à leur profit plus d'une féconde artère de +ce grand fleuve dont ils étaient riverains. Diderot, bon qu'il était +par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout à tous, se +laissait aller à cette façon de vivre; content de produire des idées, et +se souciant peu de leur usage, il se livrait à son penchant intellectuel +et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, à penser d'abord, à +penser surtout et toujours, puis à parler de ses pensées, à les écrire +à ses amis, à ses maîtresses; à les jeter dans des articles de journal, +dans des articles d'encyclopédie, dans des romans imparfaits, dans des +notes, dans des mémoires sur des points spéciaux; lui, le génie le plus +synthétique de son siècle, il ne laissa pas de monument. + +«Ou plutôt ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit +unique et substantiel est empreint en tous ces fragments épars, le +lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie, +amour et admiration, recompose aisément ce qui est jeté dans un désordre +apparent, reconstruit ce qui est inachevé, et finit par embrasser d'un +coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette +figure forte, bienveillante et hardie, colorée par le sourire, abstraite +par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de +toutes nos têtes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du +Schiller tout ensemble.»] + +[Note 89: _Interprétation de la Nature_.] + +L'athéisme de Diderot, bien qu'il l'affichât par moments avec une +déplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement +pris au mot, se réduit le plus souvent à la négation d'un Dieu méchant +et vengeur, d'un Dieu fait à l'image des bourreaux de Calas et de La +Barre. Diderot est revenu fréquemment sur cette idée, et l'a présentée +sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantôt, +comme dans l'entretien avec la maréchale de Broglie, c'est un jeune +Mexicain qui, las de son travail, se promène un jour au bord du grand +Océan; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre +pose sur le rivage; il s'y couche, et, bercé par la vague, rasant du +regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mère sur je ne +sais quelle contrée située au delà et peuplée d'habitants merveilleux +lui repassent en idée comme de folles chimères; il n'y peut croire, et +cependant le sommeil vient avec le balancement et la rêverie, la planche +se détache du rivage, le vent s'accroît, et voilà le jeune raisonneur +embarqué. Il ne se réveille qu'en pleine eau. Un doute s'élève alors +dans son esprit: s'il s'était trompé en ne croyant pas! si sa grand'mère +avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il +touche à la plage inconnue. Le vieillard, maître du pays, est là qui le +reçoit à l'arrivée. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu +pincée avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incrédule? ou bien +ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insensé par les cheveux et se +complaire à le traîner durant une éternité sur le rivage[90]?--Tantôt, +comme dans une lettre à mademoiselle Voland, c'est un moine, galant +homme et point du tout enfroqué, avec qui son ami Damilaville l'a fait +dîner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'était une des +plus puissantes affections de l'homme: «Un coeur paternel, repris-je; +non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que c'est; c'est +un secret heureusement ignoré, même des enfants.» Puis continuant, +j'ajoutai: «Les premières années que je passai à Paris avaient été fort +peu réglées; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon père, sans +qu'il fût besoin de la lui exagérer. Cependant la calomnie n'y avait +pas manqué. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion +d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point. Je partis plein +de confiance dans sa bonté. Je pensais qu'il me verrait, que je me +jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que +tout serait oublié. Je pensai juste.» Là, je m'arrêtai et je demandai à +mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: «Soixante +lieues, mon père; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais +trouvé mon père moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il +y en avait eu mille?--Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si +loin?--Et s'il avait été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?...» +En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel; et mon +religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.» + +[Note 90: On lit au tome second des _Essais_ de Nicole: «... En +considérant avec effroi ces démarches téméraires et vagabondes de la +plupart des hommes, qui les mènent à la mort éternelle, je m'imagine de +voir une île épouvantable, entourée de précipices escarpés qu'un nuage +épais empêche de voir, et environnée d'un torrent de feu qui reçoit tous +ceux qui tombent du haut de ces précipices. Tous les chemins et tous les +sentiers se terminent à ces précipices, à l'exception d'un seul, mais +très-étroit et très-difficile à reconnoître, qui aboutit à un pont par +lequel on évite le torrent de feu et l'on arrive à un lieu de sûreté et +de lumière... Il y a dans cette île un nombre infini d'hommes à qui l'on +commande de marcher incessamment. Un vent impétueux les presse et ne +leur permet pas de retarder. On les avertit seulement que tous les +chemins n'ont pour fin que le précipice; qu'il n'y en a qu'un seul où +ils se puissent sauver, et que cet unique chemin est très-difficile à +remarquer. Mais, nonobstant ces avertissements, ces misérables, sans +songer à chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils +le connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne +s'occupent que du soin de leur équipage, du désir de commander aux +compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de quelque +divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent +insensiblement vers le bord du précipice, d'où ils sont emportés dans +ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en a seulement un +très-petit nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui, +l'ayant découvert, y marchent avec grande circonspection, et, trouvant +ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent enfin à un lieu de sûreté +et de repos.» L'image de Nicole n'est pas consolante; au chapitre V du +traité _de la Crainte de Dieu_, on peut chercher une autre scène de +_carnage spirituel_, dans laquelle n'éclate pas moins ce qu'on a droit +d'appeler le _terrorisme de la Grâce_: on conçoit que Diderot ait trouvé +ces doctrines funestes à l'humanité, et qu'il ait voulu faire à son +tour, sous image d'île et d'océan, une contre-partie au tableau de +Nicole.--Il y a aussi dans Pascal une comparaison du monde avec une île +déserte, et les hommes y sont également de _misérables égarés_.] + +Diderot a exposé ses idées sur la substance, la cause et l'origine des +choses dans l'_Interprétation de la Nature_, sous le couvert de +Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans +l'_Entretien avec d'Alembert_ et le _Rêve_ singulier qu'il prête à ce +philosophe. Il nous suffira de dire que son matérialisme n'est pas un +mécanisme géométrique et aride, mais un vitalisme confus, fécond et +puissant, une fermentation spontanée, incessante, évolutive, où, jusque +dans le moindre atome, la sensibilité latente ou dégagée subsiste +toujours présente. C'était l'opinion de Bordeu et des physiologistes, +la même que Cabanis a depuis si éloquemment exprimée. A la manière +dont Diderot sentait la nature extérieure, la nature pour ainsi dire +_naturelle_, celle que les expériences des savants n'ont pas encore +torturée et falsifiée, les bois, les eaux, la douceur des champs, +l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il +devait être profondément religieux par organisation, car nul n'était +plus sympathique et plus ouvert à la vie universelle. Seulement, cette +vie de la nature et des êtres, il la laissait volontiers obscure, +flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recelée au sein des +germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des +forêts, s'exhalant avec les bouffées des brises; il ne la rassemblait +pas vers un centre, il ne l'idéalisait pas dans l'exemplaire radieux +d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage +qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'années avant de mourir, +l'_Essai sur la Vie de Sénèque_, il s'est plu à traduire le passage +suivant d'une lettre à Lucilius, qui le transporte d'admiration: «S'il +s'offre à vos regards une vaste forêt, peuplée d'arbres antiques, dont +les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelacés vous dérobent +l'aspect du ciel, cette hauteur démesurée, ce silence profond, ces +masses d'ombre que la distance épaissit et rend continues, tant de +signes ne vous _intiment_-ils pas la présence d'un Dieu?» C'est Diderot +qui souligne le mot _intimer_. Je suis heureux de trouver dans le même +ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu +d'oubli peut-être de ses propres excès cyniques et philosophiques, mais +aussi un dégoût amer, un désaveu formel du matérialisme immoral et +corrupteur. J'aime qu'il reproche à La Mettrie de n'avoir pas _les +premières idées des vrais fondements de la morale_, «de cet arbre +immense dont la tête touche aux cieux, et dont les racines pénètrent +jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la décence, la +politesse, les vertus les plus légères, s'il en est de telles, +sont attachées comme la feuille au rameau, qu'on déshonore en l'en +dépouillant.» Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la +vertu avec Helvétius et Saurin; il en fait à mademoiselle Voland un +récit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconséquence du +siècle. Ces messieurs niaient le sens moral inné, le motif essentiel et +désintéressé de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. «Le plaisant, +ajoute-t-il, c'est que, la dispute à peine terminée, ces honnêtes gens +se mirent, sans s'en apercevoir, à dire les choses les plus fortes en +faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et à faire eux-mêmes +la réfutation de leur opinion. Mais Socrate, à ma place, la leur aurait +arrachée.» Il dit en un endroit au sujet de Grimm: «La sévérité des +principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une à l'usage +des souverains.» Toutes ces idées excellentes sur la vertu, la morale +et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le +recueillement et l'espèce de solitude qu'il tâcha de se procurer durant +les années souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis étaient +morts, les autres dispersés; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient +souvent. Aux conversations désormais fatigantes, il préférait la robe de +chambre et sa bibliothèque du cinquième sous les tuiles, au coin de la +rue Taranne et de celle de Saint-Benoît; il lisait toujours, méditait +beaucoup et soignait avec délices l'éducation de sa fille. Sa vie +bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui être +d'un grand apaisement intérieur; et toutefois peut-être, à de certains +moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux père: +«Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais +je trouve que ma tête repose plus doucement encore sur celui de la +religion et des lois.»--Il mourut en juillet 1784[91]. + +[Note 91: Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors +à ses débuts, publia dans quelque almanach littéraire le récit d'une +_visite_ qu'il avait faite au philosophe, récit piquant, un peu +burlesque, où les qualités naïves de l'original sont prises en +caricature. Diderot s'en montra très-mécontent. Garat présageait par ce +trait son talent de plume, mais aussi sa légèreté morale. Cette _visite +chez Diderot_, qu'on peut lire recueillie par M. Auguis dans ses +_Révélations indiscrètes du XVIIIe siècle_, est peut-être le premier +exemple en notre littérature du style _à la Janin_; dans ce genre de +charge fine, l'échantillon de Garat reste charmant.] + +Comme artiste et critique, Diderot fut éminent. Sans doute sa théorie du +drame n'a guère de valeur que comme démenti donné au convenu, au faux +goût, à l'éternelle mythologie de l'époque, comme rappel à la vérité des +moeurs, à la réalité des sentiments, à l'observation de la nature; +il échoua dès qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idée de morale le +préoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en général, dans +toute son esthétique, il méconnut les limites, les ressources propres +et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame +en moraliste, la statuaire et la peinture en littérateur; le style +essentiel, l'exécution mystérieuse, la touche sacrée, ce je ne sais quoi +d'accompli, d'achevé, qui est à la fois l'indispensable, ce _sine qua +non_ de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne à +l'adresse de la postérité,--sans doute ce coin précieux lui a échappé +souvent; il a tâtonné alentour, et n'y a pas toujours posé le doigt +avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont causé de ces éblouissements +d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Térence, pour +Richardson et pour Greuze: voilà les défauts. Mais aussi que de verve, +que de raison dans les détails! quelle chaude poursuite du vrai, du bon, +de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans +ce siècle irrévérent! quelle critique pénétrante, honnête, amoureuse, +jusqu'alors inconnue! comme elle épouse son auteur dès qu'elle y prend +goût! comme elle le suit, l'enveloppe, le développe, le choie +et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette à +l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutôt à l'auteur +des _Saisons_, à M. de Saint-Lambert, _qui, entre les gens de lettres, +est une des peaux les plus sensibles_ (nous dirions aujourd'hui _un des +épidermes_); à M. de La Harpe, qui a _du nombre, de l'éloquence, du +style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous +de la mamelle gauche_, + + _... Quod laeva in parte mamillae + Nil salit Arcadico juveni..._ + +JUV. + +Demandez à l'abbé Raynal, _qui serait sur la ligne de M. de La Harpe, +s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de goût_; au digne, +au sage et honnête Thomas enfin, qui, à l'opposé du même M. de La Harpe, +_met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines_, et qui, en +écrivant _sur les femmes_, a trouvé moyen de composer _un si bon, un si +estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe_. + +En prononçant le nom de femmes, nous avons touché la source la plus +abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses +meilleurs morceaux, les plus délicieux d'entre ses _petits papiers_, +sont certainement ceux où il les met en scène, où il raconte les +abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou +victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; où il +peint quelque coin du monde, quelque intérieur auquel elles ont été +mêlées. Les moindres récits courent alors sous sa plume, rapides, +entraînants, simples, loin d'aucun système, empreints, sans affectation, +des circonstances les plus familières, et comme venant d'un homme qui a +de bonne heure vécu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'âme et +la poésie dessous. De telles scènes, de tels portraits ne s'analysent +pas. Omettant les choses plus connues, je recommande à ceux qui ne l'ont +pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin, +jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de +diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que +désintéressés. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sensée +et indulgente; c'est de la raison, de la décence, de l'honnêteté, je +dirais presque de la vertu, à la portée d'une jolie actrice, bonne et +franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de +Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux déjà pour être sage), +Horace lui-même n'aurait pas donné d'autres préceptes, des conseils +mieux pris dans le réel, dans le possible, dans l'humanité; et certes il +ne les eût pas assaisonnés de maximes plus saines, d'indications plus +fines sur l'art du comédien. Ces Lettres à mademoiselle Jodin, publiées +pour la première fois en 1821, présageaient dignement celles à +mademoiselle Voland, que nous possédons enfin aujourd'hui. Ici Diderot +se révèle et s'épanche tout entier. Ses goûts, ses moeurs, la tournure +secrète de ses idées et de ses désirs; ce qu'il était dans la maturité +de l'âge et de la pensée; sa sensibilité intarissable au sein des plus +arides occupations et sous les paquets d'épreuves de l'_Encyclopédie_; +ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville +natale, de la maison paternelle et des _vordes_ sauvages où s'ébattait +son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu +d'amis, d'oisiveté entremêlée d'émotions et de lectures; et puis, au +milieu de cette société charmante, à laquelle il se laisse aller tout +en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimaçantes, les +épisodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses +récits; madame d'Épinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon +bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole, +aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et +discordant, près de sa moitié au fin sourire; l'abbé Galiani, _trésor +dans les jours pluvieux_, meuble si indispensable que _tout le +monde voudrait en avoir un à la campagne, si on en faisait chez les +tabletiers_; l'incomparable portrait d'_Uranie_, de cette belle et +auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus +désespérante des femmes qui disent: Je vous aime;--un franc parler sur +les personnages célèbres; Voltaire, _ce méchant et extraordinaire enfant +des Délices_, qui a beau critiquer, railler, se démener, et qui _verra +toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans +s'élever sur la pointe du pied, le passeront de la tête, car il n'est +que le second dans tous les genres_; Rousseau, cet être incohérent, +_excessif, tournant perpétuellement autour d'une capucinière où il se +fourrera un beau matin, et sans cesse ballotté de l'athéisme au baptême +des cloches_;--c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot, +homme, moraliste, peintre et critique, se montre à nu dans cette +Correspondance, si heureusement conservée, si à propos offerte à +l'admiration empressée de nos contemporains. Plus efficacement que nos +paroles, elle ravivera, elle achèvera dans leur mémoire une image +déjà vieillie, mais toujours présente. Nous y renvoyons bien vite les +lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que +nous en avons trop dit[92]. Nous leur rappellerons en même temps, +comme dédommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand +écrivain, inséré autrefois dans ce recueil par un des hommes[93] qui ont +le mieux soutenu et perpétué de nos jours la tradition de Diderot, pour +la verve chaude et féconde, le génie facile, abondant, passionné, le +charme sans fin des causeries et la bonté prodigue du caractère. + +Juin 1831. + +[Note 92: On peut voir aussi deux articles détaillés sur cette +Correspondance dans _le Globe_, 20 septembre et 5 octobre 1830.] + +[Note 93: M. Ch. Nodier (_Revue de Paris_).] + + +J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII +des _Causeries du Lundi_. + + + + +L'ABBÉ PRÉVOST + +On a comparé souvent l'impression mélancolique que produisent sur nous +les bibliothèques, où sont entassés les travaux de tant de générations +défuntes, à l'effet d'un cimetière peuplé de tombes. Cela ne nous a +jamais semblé plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosité +vague ou un labeur trop empressé, mais guidé par une intention +particulière d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piété +studieuse à accomplir envers une mémoire. Si pourtant l'objet de notre +étude ce jour-là, et en quelque sorte de notre dévotion, est un de ces +morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet +ne saurait être ce que nous disons; l'autel alors nous apparaît trop +lumineux; il s'en échappe incessamment un puissant éclat qui chasse bien +loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idées de durée et de +vie. La médiocrité, non plus, n'est guère propre à faire naître en nous +un sentiment d'espèce si délicate; l'impression qu'elle cause n'a rien +que de stérile, et ressemble à de la fatigue ou à de la pitié. Mais ce +qui nous donne à songer plus particulièrement et ce qui suggère à notre +esprit mille pensées d'une morale pénétrante, c'est quand il s'agit d'un +de ces hommes en partie célèbres et en partie oubliés, dans la mémoire +desquels, pour ainsi dire, la lumière et l'ombre se joignent; dont +quelque production toujours debout reçoit encore un vif rayon qui semble +mieux éclairer la poussière et l'obscurité de tout le reste; c'est +quand nous touchons à l'une de ces renommées recommandables et jadis +brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles +aujourd'hui, dans leur silence, de la beauté d'un cloître qui tombe, et +à demi couchées, désertes et en ruine. Or, à part un très-petit nombre +de noms grandioses et fortunés qui, par l'à-propos de leur venue, +l'étoile constante de leurs destins, et aussi l'immensité des choses +humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement, +conservent ce privilège éternel de ne pas vieillir, ce sort un peu +sombre, mais fatal, est commun à tout ce qui porte dans l'ordre des +lettres le titre de talent et même celui de génie. Les admirations +contemporaines les plus unanimes et les mieux méritées ne peuvent +rien contre; la résignation la plus humble, comme la plus opiniâtre +résistance, ne hâte ni ne retarde ce moment inévitable, où le grand +poëte, le grand écrivain, entre dans la postérité, c'est-à-dire où les +générations dont il fut le charme et l'âme, cédant la scène à d'autres, +lui-même il passe de la bouche ardente et confuse des hommes à +l'indifférence, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus +souvent, est la dernière consécration des monuments accomplis. Sans +doute quelques pèlerins du génie, comme Byron les appelle, viennent +encore et jusqu'à la fin se succéderont alentour; mais la société en +masse s'est portée ailleurs et fréquente d'autres lieux. Une bien forte +part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge déjà dans +l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans +tristesse, soit qu'on l'éprouve pour soi-même, soit qu'on l'applique à +d'autres, nous devons tâcher du moins qu'il nous laisse sans amertume. +Il n'a rien, à le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de +décourager; c'est un des mille côtés de la loi universelle. Ne nous +y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit, +l'exagération de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Prémunis +par là contre bien des agitations insensées, sachons nous tenir à un +calme grave, à une habitude réfléchie et naturelle, qui nous fasse tout +goûter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, dégagée +des préoccupations superbes, et, en sauvant nos productions sincères des +changeantes saillies du jour et des jargons bigarrés qui passent, nous +établisse dans la situation intime la meilleure pour y épancher le +plus de ces vérités réelles, de ces beautés simples, de ces sentiments +humains bien ménagés, dont, sous des formes plus ou moins neuves +et durables, les âges futurs verront se confirmer à chaque épreuve +l'éternelle jeunesse. + +Cette réflexion nous a été inspirée au sujet de l'abbé Prévost, et nous +croyons que c'est une de celles qui, de nos jours, lui viendraient le +plus naturellement à lui-même, s'il pouvait se contempler dans le passé. +Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carrière, il ait +jamais positivement obtenu ce quelque chose qui, à un moment déterminé, +éclate de la plénitude d'un disque éblouissant, et qu'on appelle la +gloire; plutôt que la gloire, il eut de la célébrité diffuse, et posséda +les honneurs du talent, sans monter jusqu'au génie. Ce fut pourtant, si +l'on parle un instant avec lui la langue vaguement complaisante de Louis +XIV, ce fut, à tout prendre, un heureux et facile génie, d'un savoir +étendu et lucide, d'une vaste mémoire, inépuisable en oeuvres, également +propre aux histoires sérieuses et aux amusantes, renommé pour les grâces +du style et la vivacité des peintures, et dont les productions, à peine +écloses, faisaient, disait-on alors, _les délices des coeurs sensibles +et des belles imaginations_. Ses romans, en effet, avaient un cours +prodigieux; on les contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les +continuait sous son nom, ce qui est arrivé pour le _Cléveland_; les +libraires demandaient _du l'abbé Prévost_, comme précédemment du +Saint-Évremond; lui-même, il ne les laissait guère en souffrance, et +ses oeuvres, y compris _le Pour et Contre_ et l'_Histoire générale des +Voyages_, vont beaucoup au delà de cent volumes. De tous ces estimables +travaux, parmi lesquels on compte une bonne part de créations, que +reste-t-il dont on se souvienne et qu'on relise? Si dans notre jeunesse +nous nous sommes trouvés à portée de quelque ancienne bibliothèque de +famille, nous avons pu lire _Cléveland_, _le Doyen de Killerine_, les +_Mémoires d'un Homme de qualité_, que nous recommandaient nos oncles +ou nos pères; mais, à part une occasion de ce genre, on les estime sur +parole, on ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va +presque jamais jusqu'à la fin, pas plus que pour l'_Astrée_ ou pour +_Clélie_; la manière en est déjà trop loin de notre goût, et rebute par +son développement, au lieu de prendre; il n'y a que _Manon Lescaut_ qui +réussisse toujours dans son accorte négligence, et dont la fraîcheur +sans fard soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre échappé en un jour +de bonheur à l'abbé Prévost, et sans plus de peine assurément que les +innombrables épisodes, à demi réels, à demi inventés, dont il a semé ses +écrits, soutient à jamais son nom au-dessus du flux des années, et le +classe de pair, en lieu sûr, à côté de l'élite des écrivains et des +inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine, un +mois dans leur vie, où à la fois leur coeur s'est trouvé plus abondant, +leur timbre plus pur, leur regard doué de plus de transparence et de +clarté, leur génie plus familier et plus présent; où un fruit rapide +leur est né et a mûri sous cette harmonieuse conjonction de tous +les astres intérieurs; où, en un mot, par une oeuvre de dimension +quelconque, mais complète, ils se sont élevés d'un jet à l'idéal +d'eux-mêmes! Bernardin de Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, Benjamin +Constant par son _Adolphe_, ont eu cette bonne fortune, qu'on mérite +toujours si on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de résumé +admirable, au regard sommaire de l'avenir. On commence à croire que, +sans cette tour solitaire de René, qui s'en détache et monte dans la +nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait confusément à +distance[94]. L'abbé Prévost, sous cet aspect, n'a rien à envier à tous +ces hommes. Avec infiniment moins d'ambition qu'aucun, il a son point +sur lequel il est autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste à jamais, +et, en dépit des révolutions du goût et des modes sans nombre qui en +éclipsent le vrai règne, elle peut garder au fond sur son propre +sort cette indifférence folâtre et languissante qu'on lui connaît. +Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-être et par +trop simple de métaphysique et de nuances; mais quand l'assaisonnement +moderne se sera évaporé, quand l'enluminure fatigante aura pâli, cette +fille incompréhensible se retrouvera la même, plus fraîche seulement par +le contraste. L'écrivain qui nous l'a peinte restera apprécié dans le +calme, comme étant arrivé à la profondeur la plus inouïe de la passion +par le simple naturel d'un récit, et pour avoir fait de sa plume, en +cette circonstance, un emploi cher à certains coeurs dans tous les +temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera pas, ou qu'il +n'atteindra du moins que quand, le goût des choses saines étant épuisé, +il n'y aura plus de regret à mourir. + +[Note 94: J'écrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce +léger M. de Loménie (qui n'est qu'un écho de son monde), d'avoir attendu +la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensée à son sujet, +ne m'ont pas bien lu. Béranger, au contraire, avait fort remarqué ce +passage, et il s'amusait quelquefois à taquiner M. de Chateaubriand sur +ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.] + +Mais si la postérité s'en tient, dans l'essor de son coup d'oeil, à +cette brève compréhension d'un homme, à ce relevé rapide d'une oeuvre, +il y a, jusque dans son sein, des curiosités plus scrupuleuses et plus +patientes qui éprouvent le besoin d'insister davantage, de revenir à +la connaissance des portions disparues, et de retrouver épars dans +l'ensemble, plus mélangés sans doute mais aussi plus étalés, la plupart +des mérites dont la pièce principale se compose. On veut suivre dans la +continuité de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque sorte, +l'étoffe et la qualité de ce génie dont on a déjà vu le plus brillant +échantillon, mais un échantillon, après tout, qui tient étroitement au +reste, et n'en est d'ordinaire qu'un accident mieux venu. C'est ce que +nous tâchons de faire aujourd'hui pour l'abbé Prévost. Un attrait tout +particulier, dès qu'on l'a entrevu, invite à s'informer de lui et à +désirer de l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse +décente de son langage, laissent transpirer à son insu une sensibilité +intérieure profondément tendre, et, sous la généralité de sa morale +et la multiplicité de ses récits, il est aisé de saisir les traces +personnelles d'une expérience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut +pour lui le premier de ses romans et comme la matière de tous les +autres. Il naquit, sur la fin du XVIIe siècle, en avril 1697, à Hesdin +dans l'Artois, d'une honnête famille et même noble; son père était +procureur du roi au bailliage. Le jeune Prévost fit ses premières études +chez les jésuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa +rhétorique au collége d'Harcourt, à Paris. On le soigna fort à cause des +rares talents qu'il produisit de bonne heure, et les jésuites l'avaient +déjà entraîné au noviciat lorsqu'un jour (il avait seize ans), les idées +de monde l'ayant assailli, il quitta tout pour s'engager en qualité de +simple volontaire. La dernière guerre de Louis XIV tirait à sa fin; les +emplois à l'armée étaient devenus très-rares; mais il avait l'espérance, +commune à une infinité de jeunes gens, d'être avancé aux premières +occasions; et, comme lui-même il l'a dit par la suite en réponse à ceux +qui calomniaient cette partie de sa vie, «il n'étoit pas si disgracié +du côté de la naissance et de la fortune qu'il ne pût espérer de +faire heureusement son chemin.» Las pourtant d'attendre, et la guerre +d'ailleurs finissant, il retourna à La Flèche chez les pères jésuites, +qui le reçurent avec toutes sortes de caresses; il en fut séduit au +point de s'engager presque définitivement dans l'Ordre; il composa, en +l'honneur de saint François Xavier, une ode qui ne s'est pas conservée. +Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de +la retraite, il reprit le métier des armes _avec plus du distinction_, +dit-il, _et d'agrément_, avec quelque grade par conséquent, lieutenance +ou autre. Les détails manquent sur cette époque critique de sa vie[95]. +On n'a qu'une phrase de lui qui donne suffisamment à penser et qui +révèle la teinte à la direction de ses sentiments durant les orages de +sa première jeunesse: «Quelques années se passèrent, dit-il (à ce métier +des armes); vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes +de M. de Cambrai, que la sagesse demandoit bien des précautions qui +m'échappèrent. Je laisse à juger quels devoient être, depuis l'âge de +vingt à vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui a +composé le _Cléveland_ trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin +d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au _tombeau_: c'est le +nom que je donne à l'Ordre respectable où j'allai m'ensevelir, et où +je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis +ignorèrent ce que j'étois devenu.» Cet Ordre respectable dont il parle, +et dans lequel il entra à l'âge de vingt-quatre ans environ, est celui +des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur; il y resta cinq ou six +ans dans les pratiques religieuses et dans l'assiduité de l'étude; nous +le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette âme passionnée, et par trop +maniable aux impressions successives, ne pouvait se fixer à rien; elle +était du nombre de ces natures déliées qu'on traverse et qu'on ébranle +aisément sans les tenir; elle avait puisé dans l'ingénuité de son propre +fonds et avait développé en elle, par l'excellente éducation qu'elle +avait reçue, mille sentiments honnêtes, délicats et pieux, capables, ce +semble, à volonté, de l'honorer parmi les hommes ou de la sanctifier +dans la retraite, et elle ne savait se résoudre ni à l'un ni à l'autre +de ces partis; elle en essayait continuellement tour à tour; la +fragilité se perpétuait sous les remords; le monde, ses plaisirs, +la variété de ses événements, de ses peintures, la tendresse de ses +liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des tentations +irrésistibles pour ce coeur trop tôt sevré, et, d'une autre part, aucun +de ces biens ne parvenait à le remplir au moment de la jouissance. Le +repentir alors et une sorte d'irritation croissante contre un ennemi +toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis +extrêmes dont l'austérité ne tardait pas à mollir; et, après une lutte +nouvelle, en un sens contraire au précédent, il retombait encore de +la cellule dans les aventures. On a conservé de lui le fragment d'une +lettre écrite à l'un de ses frères au commencement de son entrée chez +les bénédictins; elle se rapporte au temps de son séjour à Saint-Ouen, +vers 1721. Il y touche cet état moral de son âme en traits ingénus +et suaves qui marquent assez qu'il n'est pas guéri: «Je connois la +foiblesse de mon coeur, et je sens de quelle importance il est pour +son repos de ne point m'appliquer à des sciences stériles qui le +laisseraient dans la sécheresse et dans la langueur; il faut, si je +veux être heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force +l'impression de grâce qui m'y a amené; il faut que je veille sans cesse +à éloigner tout ce qui pourroit l'affoiblir. Je n'aperçois que trop tous +les jours de quoi je redeviendrois capable, si je perdois un moment +de vue la grande règle, ou même si je regardois avec la moindre +complaisance certaines images qui ne se présentent que trop souvent à +mon esprit, et qui n'auroient encore que trop de force pour me séduire, +quoiqu'elles soient à demi effacées. Qu'on a de peine, mon cher frère, +à reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa +foiblesse; et qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a +trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre!» + +[Note 95: Le biographe de l'édition de 1810, qui est le même que +celui de l'édition de 1783, a copié sur ce point le biographe qui a +publié les _Pensées de l'abbé Prévost_ en 1764, et qui lui-même s'en +était tenu aux explications insérées dans le nombre 47 du _Pour et +Contre_.--On a imprimé dans je ne sais quel livre _d'Ana_, que Prévost +étant tombé amoureux d'une dame, à Hesdin probablement, son père, qui +voyait cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir à la porte de la +dame pour morigéner son fils au passage, et que celui-ci, dans la +rapidité du mouvement qu'il fit pour s'échapper, heurta si violemment +son père que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas +là une calomnie atroce, c'est un conte, et Prévost a bien assez +de catastrophes dans sa vie sans celle-là. (Voir dans la _Décade +philosophique_ du 20 thermidor an XI une lettre de M. L. Prévost +d'Exiles, qui dément et réfute péremptoirement cette anecdote sur son +grand-oncle).] + +L'idéal de l'abbé Prévost, son rêve dès sa jeunesse, le modèle de +félicité vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournèrent longtemps pour +lui des erreurs trop vives, c'était un mélange d'étude et de monde, de +religion et d'honnête plaisir, dont il s'est plu en beaucoup d'occasions +à flatter le tableau. Une fois engagé dans des liens indissolubles, il +tâcha que toute image trop émouvante et trop propice aux désirs fût +soigneusement bannie de ce plan un peu chimérique, où le devoir était la +mesure de la volupté. On aime à s'étendre avec lui, en plus d'un +endroit des _Mémoires d'un Homme de qualité_ et de _Cléveland_, sur ces +promenades méditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu +des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces +conversations morales entre amis, _qu'Horace et Boileau ont marquées_, +nous dit-il, _comme un des plus beaux traits dont ils composent la +vie heureuse_. Son christianisme est doux et tempéré, on le voit; +accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui _ordonne à la +fois la pratique de la morale et la croyance des mystères_, d'ailleurs +nullement farouche, fondé sur la Grâce et sur l'amour, fleuri +d'atticisme, ayant passé par le noviciat des jésuites et s'en étant +dégagé avec candeur, bien qu'avec un souvenir toujours reconnaissant. +Gresset, dans plusieurs morceaux de ses épîtres, nous en donnerait +quelque idée que Prévost certainement ne désavouerait pas: + + _Blandus honos, hilarisque tamen cum pondère virtus._ + +Boileau, plus sévère et aussi humain, Boileau, que je me reproche de +n'avoir pas assez loué autrefois sur ce point non plus que sur quelques +autres, a été inspiré de cet esprit de piété solide dans son Épître à +l'abbé Renaudot. L'admirable caractère de Tiberge, dans _Manon Lescaut_, +en offre en action toutes les lumières et toutes les vertus réunies. Du +milieu des bouleversements de sa jeunesse et des nécessités matérielles +qui en furent la suite, Prévost tendit d'un effort constant à cette +sagesse pleine d'humilité, et il mérita d'en cueillir les fruits dès +l'âge mûr. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers +maîtres, et les impressions qu'il avait reçues d'eux ne le quitteront +jamais. Il est possible, à la rigueur, que la philosophie, alors +commençante, l'ait séduit un moment dans l'intervalle de sa sortie de +La Flèche à son entrée chez les bénédictins, et que le personnage de +Cléveland représente quelques souvenirs personnels de cette époque. Mais +au fond c'était une nature soumise, non raisonneuse, altérée des sources +supérieures, encline à la spiritualité, largement crédule à l'invisible; +une intelligence de la famille de Malebranche en métaphysique; une de +ces âmes qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cécile, _se portent d'une ardeur +étonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour +elles-mêmes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans +mesure_, et s'en croient empêchées par les _ténèbres des sens_ et le +poids de la chair. Il obéit à un élan de cette voix mystique en entrant +chez les bénédictins: seulement il compta trop sur ses forces, ou +peut-être, parce qu'il s'en défiait beaucoup, il se hâta de s'interdire +solennellement toute récidive de défaillance. Le sacrifice une fois +consommé, la conscience lucide lui revint: «Je reconnus, dit-il, que ce +coeur si vif étoit encore brûlant sous la cendre. La perte de ma +liberté m'affligea jusqu'aux larmes. Il étoit trop tard. Je cherchai ma +consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'étude; mes +livres étoient mes amis fidèles, _mais ils étoient morts comme moi!_» + +L'étude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs, +mais mélancoliques et toujours uniformes; ce genre d'étude surtout, +héritage démembré des Mabillon, austère, interminable, monotone comme +une pénitence, sans mélange d'invention et de grâces, pouvait suffire +uniquement à la vie d'un dom Martenne, non à celle de dom Prévost. Il y +était propre toutefois, mais il l'était aussi à trop d'autres matières +plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les diverses maisons +de l'Ordre à Saint-Ouen de Rouen, où il eut une polémique à son +avantage avec un jésuite appelé Le Brun; à l'abbaye du Bec, où, tout en +approfondissant la théologie, il fit connaissance d'un grand seigneur +retiré de la cour qui lui donna peut-être la pensée de son premier +roman; à Saint-Germer, où il professa les humanités; à Évreux et aux +Blancs-Manteaux de Paris, où il prêcha avec une vogue merveilleuse; +enfin à Saint-Germain-des-Prés, espèce de capitale de l'Ordre, où on +l'appliqua en dernier lieu au _Gallia Christiana_, dont un volume +presque entier, dit-on, est de lui. Il commença dès lors, selon toute +apparence, à rédiger les _Mémoires d'un Homme de qualité_, et en même +temps, par la multitude d'histoires intéressantes qu'il contait à ravir, +il faisait le charme des veillées du cloître. Un léger mécontentement, +qui n'était qu'un prétexte, mais en réalité ses idées, dont le cours le +détournait plus que jamais ailleurs, l'engagèrent à solliciter de Rome +sa translation dans une branche moins rigide de l'Ordre; ce fut pour +Cluny qu'il s'arrêta. Il obtint sa demande; le bref devait être fulminé +par l'évêque d'Amiens à un jour marqué; Prévost y comptait, et de grand +matin il s'échappa du couvent, en laissant pour les supérieurs des +lettres où il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue qu'il +avait ignorée jusqu'au dernier moment, le bref ne fut pas fulminé, et +sa position de déserteur devint tellement fausse qu'il n'y vit d'autre +issue qu'une fuite en Hollande. Le général de la congrégation tenta bien +une démarche amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prévost, déjà +parti, n'en fut pas informé. Ce grand pas une fois fait, il dut en +accepter toutes les conséquences. Riche de savoir, rompu à l'étude, +propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et +d'aventures éprouvées ou recueillies qui s'étaient amassées en lui +dans le silence, il saisit sa plume facile et courante pour ne la plus +abandonner; et par ses romans, ses compilations, ses traductions, ses +journaux, ses histoires, il s'ouvrit rapidement une large place dans le +monde littéraire. Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente +et un ans, et demeura ainsi hors de France au moins six années, tant +en Hollande qu'en Angleterre. Dès les premiers temps de son exil, nous +voyons paraître de lui les _Mémoires d'un Homme de qualité_, un volume +traduit de l'_Histoire universelle_ du président de Thou, une _Histoire +métallique du royaume des Pays-Bas_, également traduite. _Cléveland_ +vint ensuite, puis _Manon_, et _le Pour et Contre_, dont la publication +commencée en 1733 ne finit qu'en 1740. Prévost était déjà rentré en +France lorsqu'il publia _le Doyen de Killerine_, en 1735. Comme ceci +n'est pas un inventaire exact, ni même un jugement général des nombreux +écrits de notre auteur, nous ne nous arrêterons qu'à ceux qui nous +aideront à le peindre. + +Les _Mémoires d'un Homme de qualité_ nous semblent sans contredit, et +_Manon_ à part, _Manon_ qui n'en est du reste qu'un charmant épisode par +post-scriptum,--nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux +conservé des romans de l'abbé Prévost, celui où, ne s'étant pas encore +blasé sur le romanesque et l'imaginaire, il se tient davantage à ce +qu'il a senti en lui ou observé alentour. Tandis que, dans ses romans +postérieurs, il se perd en des espaces de lieu considérables et se prend +à des personnages d'outre-mer, qu'il affuble de caractères hybrides et +dont la vraisemblance, contestable dès lors, ne supporte pas un coup +d'oeil aujourd'hui, dans ces Mémoires au contraire il nous retrace en +perfection, et sans y songer, les manières et les sentiments de la bonne +société vers la fin du règne de Louis XIV. Le côté satirique que préfère +Le Sage manque ici tout à fait; la grossièreté et la licence, qui se +faisaient jour à tout instant sous ces beaux dehors, n'y ont aucune +place. J'omets toujours _Manon_ et son Paris du temps du _Système_, son +Paris de vice et de boue, où toutes les ordures sont entassées, quoique +d'occasion seulement, remarquez-le bien, quoique jetées là sans dessein +de les faire ressortir, et d'un bout à l'autre éclairées d'un même +reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prévost, c'est le monde +honnête et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, après l'avoir +certainement pratiqué, l'a regretté beaucoup du fond de la province et +des cloîtres; c'est le monde délicat, galant et plein d'honneur, tel que +Louis XIV aurait voulu le fixer, comme Boileau et Racine nous en ont +décoré l'idéal, qui est à portée de la cour, mais qui s'en abstient +souvent; où Montausier a passé, où la Régence n'est point parvenue. +Prévost tourne en plein ses récits au noble, au sérieux, au pathétique, +et s'enchante aisément. Son roman,--oui, son roman, nonobstant la fille +de joie et l'escroc que vous en connaissez, procède en ligne assez +directe de l'_Astrée_, de la _Clélie_ et de ceux de madame de La +Fayette. De composition et d'art dans le cours de son premier ouvrage, +non plus que dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis +raconte ce qui lui est arrivé, à lui, et ce que d'autres lui ont raconté +d'eux-mêmes; tout cela se mêle et se continue à l'aventure; nulle +proportion de plans; une lumière volontiers égale; un style délicieux, +rapide, distribué au hasard, quoique avec un instinct de goût inaperçu; +enjambant les routes, les intervalles, les préambules, tout ce que nous +décririons aujourd'hui; voyageant par les paysages en carrosse bien +roulant et les glaces levées; sautant, si l'on est à bord d'un vaisseau, +sur _une infinité de cordages et d'instruments de mer_, sans désirer +ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire, +s'épanouissant mille fois sur quelques scènes de coeur, renouvelées +à profusion, et dont les plus touchantes ne sont pas même encadrées. +L'ouvrage se partage nettement en deux parts: l'auteur, voyant que la +première avait réussi, y rattacha l'autre. Dans cette première, qui est +la plus courte, après avoir moralisé au début sur les grandes passions, +les avoir distinguées de la pure concupiscence, et s'être efforcé d'y +saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues, +le marquis raconte les malheurs de son père, les siens propres, ses +voyages en Angleterre, en Allemagne, sa captivité en Turquie[96], la mort +de sa chère Sélima, qu'il y avait épousée et avec laquelle il était venu +à Rome. C'est l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait +dire avec un accent de conviction naïve bien aussi pénétrant que nos +obscurités fastueuses: «Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter +le nom de plaisir, il est vrai néanmoins qu'ils ont une douceur infinie +pour une personne mortellement affligée[97].» Jeté par ce désespoir au +sein de la religion, dans l'abbaye de...., où il séjourne trois ans, le +marquis en est tiré, à force de violences obligeantes, par M. le duc +de..., qui le conjure de servir de guide à son fils dans divers voyages. +Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et +l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune +sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils du Mentor à son +élève, son souci continuel et respectueux pour _la gloire de cet +aimable marquis_; ce qu'il lui recommande et lui permet de lecture, le +_Télémaque_, _la Princesse de Clèves_; pourquoi il lui défend la langue +espagnole; son soin que chez un homme de cette qualité, destiné aux +grandes affaires du monde, l'étude ne devienne pas une _passion comme +chez un suppôt d'université_; les éclaircissements qu'il lui donne sur +les inclinations des sexes et les bizarreries du coeur, tous ces détails +ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentiment des +moeurs et du ton d'alors, fait plus, et à moins de frais, que ne +pourraient nos flots de couleur locale. L'amour du marquis pour dona +Diana, l'assassinat de cette beauté et surtout le mariage au lit de +mort, sont d'un intérêt qui, dans l'ordre romanesque, répond assez +à celui de _Bérénice_ en tragédie. Après le voyage d'Espagne et de +Portugal, et durant la traversée pour la Hollande, M. de Renoncour +rencontre inopinément dans le vaisseau ses deux neveux, les fils +d'Amulem, frère de Sélima; et cette gracieuse _turquerie_, jetée au +travers de nos gentilshommes français, ne cause qu'autant de surprise +qu'il convient. Arrivé à terre, le digne gouverneur rejoint son +beau-frère lui-même, et les voilà se racontant leurs destinées mutuelles +depuis la séparation. Il y est parlé, entre autres particularités, +d'une certaine Oscine, à qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepté, +d'être, en l'épousant, _une des plus heureuses personnes de l'Asie_[98]. +Quant à ces fils d'Amulem, à ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve +que le plus charmant des deux est une nièce qu'on avait déguisée de la +sorte pour la sûreté du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de +sa Diana, n'a pas pris garde à ce piége innocent, et, à force d'aimer +son jeune ami Mémiscès, il devient, sans le savoir, infidèle à la +mémoire de ce qu'il a tant pleuré. En général, ces personnages sont +oublieux, mobiles, adonnés à leurs impressions et d'un laisser-aller qui +par instants fait sourire; l'amour leur naît subitement d'un clin +d'oeil comme chez des oisifs et des âmes inoccupées; ils ont des +songes merveilleux; ils donnent ou reçoivent des coups d'épée avec une +incroyable promptitude; ils guérissent par des poudres et des huiles +secrètes; ils s'évanouissent et renaissent rapidement à chaque accès de +douleur ou de joie. C'est l'espèce du gentilhomme poli de ce temps-là +que le romancier nous a quelque peu arrangée à sa manière. Le jeune +Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la +dernière abjection, conservent les caractères essentiels de ce type et +le réalisent également sous ses revers les plus opposés. Le premier, +malgré ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien +involontaires, prélude déjà à tous les honneurs de la vertu d'un +Grandisson; le chevalier, après quelques escroqueries et un assassinat +de peu de conséquence, demeure sans contredit le plus prévenant par sa +bonne mine et le plus honnête des infortunés. La démarcation entre les +deux marquis, entre le marquis simple homme de qualité et le marquis +fils de duc, est tranchée fidèlement; la prérogative ducale reluit dans +toute la splendeur du préjugé. L'embarras du bon M. de Renoncour quand +son élève veut épouser sa nièce, les représentations qu'il adresse à la +pauvre enfant, en lui disant du jeune homme: _Avez-vous oublié ce qu'il +est né?_ son recours en désespoir de cause au père du marquis, au +noble duc, qui reçoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop +impossible, et l'effleure avec une légèreté de grand ton qui serait à +nos yeux le suprême de l'impertinence; ces traits-là, que l'âge a rendus +piquants, ne coûtaient rien à l'abbé Prévost, et n'empruntaient aucune +intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire autant de +l'inclination du vieux marquis pour la belle milady R... Prévost n'a +voulu que rendre son héros perplexe et intéressant: le comique s'y est +glissé à son insu, mais un comique délicat à saisir, tempéré d'aménité, +que le respect domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il +s'en mêle dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose. + +[Note 96: Pendant qu'il est captif en Turquie, son maître Salem veut +le convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chrétien, s'élève +contre l'impureté sensuelle sanctionnée par Mahomet, Salem lui fait +le raisonnement que voici: «Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup se +communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoître à eux que par +des figures. La première loi, qui fut celle des Juifs, en est remplie. +Il ne leur proposoit, pour motif et pour récompense de la vertu, que des +plaisirs charnels et des félicités grossières. La loi des chrétiens, qui +a suivi celle des Juifs, étoit beaucoup plus parfaite, parce qu'elle +donnoit tout à l'esprit, qui est sans contredit au-dessus du corps... +C'est un second état par lequel ce Dieu bon a voulu faire passer les +hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls biens du corps, +comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, comme dans +l'Évangile des chrétiens, c'est la félicité du corps et de l'esprit que +l'Alcoran promet tout à la fois aux véritables croyants.» Il est curieux +que Salem, c'est-à-dire notre abbé Prévost, ait conçu une manière +d'union des lois juive et chrétienne au sein de la loi musulmane, par un +raisonnement tout pareil à celui qui vient d'être si hardiment développé +de nos jours dans le saint-simonisme.] + +[Note 97: Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aïssé (1728): +«Il y a ici un nouveau livre intitulé _Mémoires d'un Homme de qualité +retiré du monde_. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190 +pages en fondant en larmes.» Ce n'est que de la première partie des +_Mémoires d'un Homme de qualité_ que peut parler mademoiselle Aïssé; 190 +pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?] + +[Note 98: Il est question dans la _Cléopâtre_ de La Calprenède d'une +grande dame que Tiridate sauve à la nage, au moment où elle se noyait +près du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve être _une des plus +importantes personnes de la terre_.] + +J'aime beaucoup moins le _Cléveland_ que les _Mémoires d'un Homme de +qualité_: dans le temps on avait peut-être un autre avis; aujourd'hui +les invraisemblances et les chimères en rendent la lecture presque aussi +fade que celle d'_Amadis_. Nous ne pouvons revenir à cette géographie +fabuleuse, à cette nature de _Pyrame et Thisbé_, vaguement remplie de +rochers, de grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les +raisonnements philosophiques d'une haute mélancolie que se font en +plusieurs endroits Cléveland et le comte de Clarendon. L'examen à +peu près psychologique, auquel s'applique le héros au début du livre +sixième, nous montre la droiture lumineuse, l'élévation sereine des +idées, compatibles avec les conséquences pratiques les plus arides et +les plus amères. L'impuissance de la philosophie solitaire en face des +maux réels y est vivement mise à nu, et la tentative de suicide par où +finit Cléveland exprime pour nous et conclut visiblement cette moralité +plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a dû alors le sembler à son +auteur. Quant au _Doyen de Killerine_, le dernier en date des trois +grands romans de Prévost, c'est une lecture qui, bien qu'elle languisse +parfois et se prolonge sans discrétion, reste en somme infiniment +agréable, si l'on y met un peu de complaisance. Ce bon doyen de +Killerine, passablement ridicule à la manière d'Abraham Adams, avec ses +deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, tuteur cordial +et embarrassé de ses frères et de sa jolie soeur, me fait l'effet d'une +poule qui, par mégarde, a couvé de petits canards; il est sans cesse +occupé d'aller de Dublin à Paris pour ramener l'un ou l'autre qui +s'écarte et se lance sur le grand étang du monde. Ce genre de vie, +auquel il est si peu propre, l'engage au milieu des situations les plus +amusantes pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scène de boudoir +où la coquette essaye de le séduire, ou bien lorsque, remplissant un +rôle de femme dans un rendez-vous de nuit, il reçoit, à son corps +défendant, les baisers passionnés de l'amant qui n'y voit goutte. L'abbé +Desfontaines, dans ses _Observations sur les Écrits modernes_, parmi de +justes critiques du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est +montré de trop sévère humeur contre l'excellent doyen, en le traitant +de personnage plat et d'homme aussi insupportable au lecteur qu'à +sa famille. Pour sa famille, je ne répondrais pas qu'il l'amusât +constamment; mais nous qui ne sommes pas amoureux, le moyen de lui en +vouloir quand il nous dit: «Je lui prouvai par un raisonnement sans +réplique que ce qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable, +fidélité nécessaire, étoient autant de chimères que la religion et +l'ordre même de la nature ne connoissoient pas dans un sens si badin?» +Malgré les démonstrations du doyen, les passions de tous ces jolis +couples allaient toujours et se compliquaient follement; l'aimable Rose, +dans sa logique de coeur, ne soutenait pas moins à son frère Patrice +qu'en dépit du sort qui le séparait de son amante, ils étaient, lui et +elle, dignes d'envie, _et que des peines causées par la fidélité et la +tendresse méritaient le nom du plus charmant bonheur_. Au reste, _le +Doyen de Killerine_ est peut-être de tous les romans de Prévost celui où +se décèle le mieux sa manière de faire un livre. Il ne compose pas avec +une idée ni suivant un but; il se laisse porter à des événements +qui s'entremêlent selon l'occurrence, et aux divers sentiments qui, +là-dessus, serpentent comme les rivières aux contours des vallées. +Chez lui, le plan des surfaces décide tout; un flot pousse l'autre; +le phénomène domine; rien n'est conçu par masse, rien n'est assis ni +organisé. + +_Le Pour et Contre_, «ouvrage périodique d'un goût nouveau, dans lequel +on s'explique librement sur ce qui peut intéresser la curiosité du +public en matière de sciences, d'arts, de livres, etc., etc., +sans prendre aucun parti et sans offenser personne,» demeura +consciencieusement fidèle à son titre. Il ressemble pour la forme aux +journaux anglais d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et +de soigné, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur. +Quelques numéros du plagiaire Desfontaines et de Lefebvre-de-Saint-Marc, +continuateur de Prévost, ne doivent pas être mis sur son compte. La +littérature anglaise y est jugée fort au long dans la personne des plus +célèbres écrivains; on y lit des notices détaillées sur Roscommon, +Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes et +copieuses de Shakspeare; une traduction du _Marc-Antoine_ de Dryden, et +d'une comédie de Steele. Prévost avait étudié sur les lieux, et admirait +sans réserve l'Angleterre, ses moeurs, sa politique, ses femmes et son +théâtre. Les ouvrages, alors récents, de Le Sage, de madame de Tencin, +de Crébillon fils, de Marivaux, sont critiqués par leur rival, à mesure +qu'ils paraissent, avec une sûreté de goût qui repose toujours sur un +fonds de bienveillance; on sent quelle préférence secrète il accordait +aux anciens, à D'Urfé, même à mademoiselle de Scudéry, et quel regret il +nourrissait de _ces romans étendus, de ces composés enchanteurs_; mais +il n'y a trace nulle part de susceptibilité littéraire ni de jalousie +de métier. Il ne craint pas même à l'occasion (générosité que l'on aura +peine à croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux +ses confrères, _le Mercure de France_ et _le Verdun_. En retour, quand +Prévost a eu à parler de lui-même et de ses propres livres, il l'a fait +de bonne grâce, et ne s'est pas chicané sur les éloges. Je trouve, +dans le nombre 36, tome III, un compte rendu de _Manon Lescaut_ qui se +termine ainsi: «.... Quel art n'a-t-il pas fallu pour intéresser le +lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes +disgrâces qui arrivent à cette fille corrompue!... Au reste, le +caractère de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis +rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, ni +réflexions sophistiques; c'est la nature même qui écrit. Qu'un auteur +empesé et fardé paroît fade en comparaison! Celui-ci ne court point +après l'esprit ou plutôt après ce qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un +style laconiquement constipé, mais un style coulant, plein et expressif. +Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies +et des sentiments naturels[99].» Une ou deux fois Prévost fut appelé sur +le terrain de la défense personnelle, et il s'en tira toujours avec +dignité et mesure. Attaqué par un jésuite du _Journal de Trévoux_ au +sujet d'un article sur Ramsay, il répliqua si décemment que les jésuites +sentirent leur tort et désavouèrent cette première sortie. Il releva +avec plus de verdeur les calomnies de l'abbé Lenglet-Dufresnoy; mais sa +justification morale l'exigeait, et on doit à cette nécessité heureuse +quelques-unes des explications dont nous avons fait usage sur les +événements de sa vie. Ce que nous n'avons pas mentionné encore et ce qui +résulte, quoique plus vaguement, du même passage, c'est que, depuis son +séjour en Hollande, Prévost n'avait pas été guéri de cette inclination +à la tendresse d'où tant de souffrances lui étaient venues. Sa figure, +dit-on, et ses agréments avaient touché une demoiselle protestante d'une +haute naissance, qui voulait l'épouser. _Pour se soustraire à cette +passion indiscrète_, ajoute son biographe de 1764, Prévost passa en +Angleterre; mais comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on +a droit de conjecturer qu'il ne se défendait qu'à demi contre une si +furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accusé de s'être laissé +enlever par une belle: Prévost répondit que de tels enlèvements +n'allaient qu'aux _Médor_ et aux _Renaud_, et il exposa en manière de +réfutation le portrait suivant, tracé de lui par lui-même: «Ce _Médor_, +si chéri des belles, est un homme de trente-sept à trente-huit ans, +qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens +chagrins; qui passe quelquefois des semaines entières dans son cabinet, +et qui emploie tous les jours sept ou huit heures à l'étude; qui cherche +rarement les occasions de se réjouir; qui résiste même à celles qui lui +sont offertes, et qui préfère une heure d'entretien avec un ami de +bon sens à tout ce qu'on appelle _plaisirs du monde_ et passe-temps +agréables: civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente éducation, +mais peu galant; d'une humeur douce, mais mélancolique; sobre enfin et +réglé dans sa conduite. Je me suis peint fidèlement, sans examiner si ce +portrait flatte mon amour-propre ou s'il le blesse.» + +[Note 99: On remarque, il est vrai, dans ce _nombre_ une circonstance +qui semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y +parle, deux pages plus loin, de la _Bibliothèque des Romans_ de Gordon +de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas tout +à fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacré à une défense +personnelle, est bien expressément de Prévost. Mais on doit croire +que Prévost, alors en Angleterre, ne parla la première fois de la +_Bibliothèque des Romans_ que d'après quelques renseignements et sans +l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'éloge, qui ne dément +pas la paternité présumée, ce numéro où il est question de _Manon +Lescaut_ fait partie d'une série dont Prévost s'est avoué le rédacteur. +Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas écrit ainsi, sans plus de +façon, des articles d'éloges sur ses propres romans?] + +_Le Pour et Contre_ nous offre aussi une foule d'anecdotes du jour, de +faits singuliers, véritables ébauches et matériaux de romans; l'histoire +de dona Maria et la vie du duc de Riperda sont les plus remarquables. Un +savant Anglais, M. Hooker, s'était plu, dans un journal de son pays, +à développer une comparaison ingénieuse de l'antique retraite de +Cassiodore avec l'_Arcadie_ de Philippe Sydney et le pays de Forez au +temps de Céladon. Cassiodore déjà vieux, comme on sait, et dégoûté de la +cour par la disgrâce de Boëce, se retira au monastère de Viviers, qu'il +avait bâti dans une de ses terres, et s'y livra avec ses religieux à +l'étude des anciens manuscrits, surtout à celle des saintes Lettres, à +la culture de la terre et à l'exercice de la piété. Prévost s'étend avec +complaisance sur les douceurs de cette vie commune et diverse; c'est +évidemment son idéal qu'il retrouve dans ce monastère de Cassiodore; +c'est son Saint-Germain-des-Prés, son La Flèche, mais avec bien +autrement de soleil, d'aisance et d'agréments. Et quant à la +ressemblance avec l'_Arcadie_ et le pays de Céladon, que l'écrivain +anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s'en effarouche +aucunement, car il est persuadé, dit-il, «que dans l'_Arcadie_ et dans +le pays de Forez, avec des principes de justice et de charité, tels que +la fiction les y représente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose +aux habitants, il ne leur manquoit que les idées de religion plus justes +pour en faire des gens très-agréables au Ciel[100].» + +[Note 100: On peut lire à ce sujet une gracieuse lettre de +Mademoiselle, cousine de Louis XIV, à madame de Motteville, où elle +trace à son tour un plan de solitude divertissante qui se ressent +également de l'_Astrée_, et qui d'ailleurs fait un parfait pendant à +l'idéal de Prévost d'après Cassiodore, par un couvent de carmélites +qu'elle exige dans le voisinage.] + +Après six années d'exil environ, Prévost eut la permission de rentrer en +France sous l'habit ecclésiastique séculier. Le cardinal de Bissy qui +l'avait connu à Saint-Germain, et le prince de Conti, le protégèrent +efficacement; ce dernier le nomma son aumônier. Ainsi rétabli dans la +vie paisible, et désormais au-dessus du besoin, Prévost, jeune encore, +partagea son temps entre la composition de nombreux ouvrages et les +soins de la société brillante où il se délassait. Le travail d'écrire +lui était devenu si familier que ce n'en était plus un pour lui: il +pouvait à la fois laisser courir sa plume et suivre une conversation. +Nous devons dire que les écrits volumineux dont est remplie la dernière +moitié de sa carrière se ressentent de cette facilité extrême dégénérée +en habitude. Que ce soit une compilation, un roman, une traduction de +Richardson, de Hume ou de Cicéron qu'il entreprenne; que ce soit une +_Histoire de Guillaume-le-Conquérant_ ou une _Histoire des Voyages_, +c'est le même style agréable, mais fluidement monotone, qui court +toujours et trop vite pour se teindre de la variété des sujets. Toute +différence s'efface, toute inégalité se nivelle, tout relief se polit +et se fond dans cette veine rapide d'une invariable élégance. Nous +ne signalerons, entre les productions dernières de sa prolixité, que +l'_Histoire d'une Grecque moderne_, joli roman dont l'idée est aussi +délicate qu'indéterminée. Une jeune Grecque d'abord vouée au sérail, +puis rachetée par un seigneur français qui en voulait faire sa +maîtresse, résistant à l'amour de son libérateur, et n'étant peut-être +pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce _peut-être_ surtout, +adroitement ménagé, que rien ne tranche, que la démonstration environne, +effleure à tout moment et ne parvient jamais à saisir; il y avait là +matière à une oeuvre charmante et subtile dans le goût de Crébillon +fils: celle de Prévost, quoique gracieuse, est un peu trop exécutée au +hasard[101]. Prévost vivait ainsi, heureux d'une étude facile, d'un monde +choisi et du calme des sens, quand un léger service de correction de +feuilles rendu à un chroniqueur satirique le compromit sans qu'il y eût +songé, et l'envoya encore faire un tour à Bruxelles. Cette disgrâce +inattendue fut de courte durée et ne lui valut que de nouveaux +protecteurs. A son retour, il reprit sa place chez le prince de Conti, +qui l'occupa aux matériaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier +Daguesseau, de son côté, le chargea de rédiger l'_Histoire générale des +Voyages_[102]. Son désintéressement au milieu de ces sources de faveur et +même de richesse ne se démentit pas; il se refusait aux combinaisons qui +lui eussent été le plus fructueuses; il abandonnait les profits à son +libraire, avec qui on a remarqué (je le crois bien) qu'il vécut toujours +en très-bonne intelligence. Je crains même que, comme quelques gens de +lettres trop faciles et abandonnés, il ne se soit mis à la merci du +spéculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une vache et deux +poules lui suffisaient[103]. Une petite maison qu'il avait achetée à +Saint-Firmin, près de Chantilly, était sa perspective d'avenir ici-bas, +l'horizon borné et riant auquel il méditait de confiner sa vieillesse. +Il s'y rendait un jour seul par la forêt (23 novembre 1763), quand une +soudaine attaque d'apoplexie l'étendit à terre sans connaissance. Des +paysans survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant +mort, un chirurgien ignorant procéda sur l'heure à l'ouverture. Prévost, +réveillé par le scalpel, ne recouvra le sentiment que pour expirer dans +d'affreuses douleurs. On trouva chez lui un petit papier, écrit de sa +main, qui contenait ces mots: + +Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans ma retraite: + +1° L'un de raisonnement:--la Religion prouvée par ce qu'il y a de +plus certain dans les connaissances humaines; méthode historique et +philosophique qui entraîne la ruine des objections; + +2° L'autre historique:--histoire de la conduite de Dieu pour le soutien +de la foi depuis l'origine du Christianisme; + +3° Le troisième de morale:--l'esprit de la Religion dans l'ordre de la +société. + +Ainsi se termina, par une catastrophe digne du _Cléveland_, cette vie +romanesque et agitée. Prévost appartient en littérature à la génération +pâlissante, mais noble encore, qui suivit immédiatement et acheva +l'époque de Louis XIV. C'est un écrivain du XVIIe siècle dans le XVIIIe, +un _l'abbé Fleury_ dans le roman; c'est le contemporain de Le Sage, de +Racine fils, de madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de +Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de +sculpteurs, cette génération n'en compte guère et ne s'en inquiète pas; +pour tout musicien, elle a le mélodieux Rameau. Du fond de ce déclin +paisible, Prévost se détache plus vivement qu'aucun autre. Antérieur +par sa manière au règne de l'analyse et de la philosophie, il ne +copie pourtant pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustré par un +formidable prédécesseur; son genre est une invention aussi originale que +naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants de l'un et de +l'autre siècle, la gloire qu'il se développe ne rappelle que lui. +Il ressuscite avec ampleur, après Louis XIV, après cette précieuse +élaboration de goût et de sentiments, ce que d'Urfé et mademoiselle de +Scudery avaient prématurément déployé; et bien que chez lui il se mêle +encore trop de convention, de fadeur et de chimère, il atteint souvent +et fait pénétrer aux routes secrètes de la vraie nature humaine; il +tient dans la série des peintres du coeur et des moralistes aimables une +place d'où il ne pourrait disparaître sans qu'on aperçût un grand vide. + +Septembre 1831. + +[Note 101: On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De +Launay) à M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que +vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aïssé en a donné +l'idée; mais cela est bien brodé, car elle n'avait que trois ou quatre +ans quand on l'amena en France.» Mademoiselle Aïssé, mademoiselle De +Launay, l'abbé Prévost, trois modèles contemporains des sentiments les +plus naturels dans la plus agréable diction!] + +[Note 102: Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait +précédemment donné à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les +premiers volumes de _Cléveland_ que sous la condition expresse que +Cléveland se ferait catholique au dernier volume.] + +[Note 103: Jean-Jacques, dont c'était aussi le voeu, mais qui ne s'y +tenait pas, eut occasion, à ses débuts, de rencontrer souvent l'abbé +Prévost chez leur ami commun Mussard, à Passy; il en parle dans ses +_Confessions_ (partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret +pour les moments heureux passés dans une société choisie. Énumérant les +amis distingués que s'était faits l'excellent Mussard: «A leur tête, +dit-il, je mets l'abbé Prévost, homme très-aimable et très-simple, dont +le coeur vivifiait ses écrits dignes de l'immortalité, et qui n'avait +rien dans la société du coloris qu'il donnait à ses ouvrages.» Il est +permis de croire que l'abbé Prévost avait eu autrefois ce _coloris_ de +conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.] + + +Pour compléter cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre: +_L'Abbé Prévost et les Bénédictins_, dans les _Derniers Portraits_; et, +dans le tome IX des _Causeries du Lundi_, celle qui a pour titre: _Le +Buste de l'abbé Prévost_. + + + +M. ANDRIEUX + +M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus dignes +d'une génération littéraire qui eut bien son prix et sa gloire. Né à +Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et aussi attique de +langue que s'il était né à Reims, à Château-Thierry ou à deux pas de la +Sainte-Chapelle. Ayant achevé ses études et son droit à Paris avant la +Révolution, il s'essaya, durant ses instants de loisir, à composer pour +le théâtre. Ami de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de +sensibilité coulante et facile que le premier, avec bien moins de +saillie et de jet naturel que le second, mais plus sagace, _emunctae +naris_, plus nourri de l'antiquité, avec plus de critique enfin et de +goût que tous deux, il préluda par _Anaximandre_, bluette grecque, de ce +grec un peu _dix-huitième siècle_, qu'_Anacharsis_ avait mis à la mode; +en 1787, il prit tout à fait rang par les _Étourdis_, le plus aimable et +le plus vif de ses ouvrages dramatiques[104]. Mais le véritable rôle de +M. Andrieux, sa véritable spécialité, au milieu de cette gaie et douce +amitié qui l'unissait à Ducis, Collin et Picard, c'était d'être leur +juge, leur conseiller intime, leur Despréaux familier et charmant, +l'arbitre des grâces et des élégances dans cette petite réunion, +héritière des traditions du grand siècle et des souvenirs du souper +d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait rayé de l'ongle un mot, une pensée, +une faute de grammaire ou de vraisemblance, il n'y avait rien à redire; +Collin obéissait; le vieux Ducis regrettait que Thomas eût manqué d'un +si indispensable censeur, et il l'invoquait pour lui-même en vers +grondants et mâles qui rappellent assez la veine de Corneille: + + J'ai besoin du censeur implacable, endurci, + Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi; + C'est à toi de régler ma fougue impétueuse, + De contenir mes bonds sous une bride heureuse, + Et de voir sans péril, asservi sous ta loi, + Mon génie, encor vert, galoper devant toi. + Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide, + Imposer à ma muse une marche timide. + Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser, + Sachant marcher son pas, sache aussi s'élancer. + Loin de nous le mesquin, l'étroit et le servile! + Ainsi, comme à Collin, tu pourras m'être utile. + +[Note 104: Un jour il disait à propos de Suard: «Sa préface de La +Bruyère, c'est son Cid.» On peut retourner cet agréable mot. Le Cid +d'Andrieux, ce sont ses _Étourdis_; il y laissa presque tout son +aiguillon.] + +C'était en général à la diction que se bornait cette surveillance +de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce temps les +questions plus élevées et plus fondamentales de l'_art_, comme on dit; +quelques maximes générales, quelques préceptes de tradition suffisaient; +mais on savait alors en diction, en fait de vrai et légitime langage, +mille particularités et nuances qui vont se perdant et s'oubliant +chaque jour dans une confusion, inévitable peut-être, mais certainement +fâcheuse. M. Andrieux était maître consommé pour l'appréciation de +ces nuances, pour le discernement et la pratique de cette synonymie +française la plus exquise. C'est ce qui fait que, bien que très-court et +très-mince de fond, son joli conte du _Meunier de Sans-Souci_ demeure un +chef-d'oeuvre, un pendant au _Roi d'Yvetot_ de Béranger, un brin de thym +à côté du brin de serpolet. On voit dans une pièce fugitive à son ami +Deschamps, auteur de _la Revanche forcée_, quelle différence essentielle +l'habile connaisseur établit entre Grécourt et Chaulieu, et même entre +Bernis et Grécourt. Si ces distinctions, que nous sentons à peine +aujourd'hui, nous faisaient sourire, comme microscopiques et +insignifiantes, ne nous en vantons pas trop! Les _à-peu-près_, dont on +ne se rend plus compte, sont un symptôme invariable de décadence en +littérature. Je crois bien qu'on s'occupe d'idées plus larges, de +théories plus radicales et plus absolues; mais il en est peut-être à ce +sujet des littératures qui se décomposent, comme des corps organiques en +dissolution, lesquels donnent alors accès en eux par tous les pores aux +éléments généraux, l'air, la lumière, la chaleur: ces corps humains et +vivants étaient mieux portants, à coup sûr, quand ils avaient assez +de loisir et de discernement pour songer surtout à la décence de la +démarche, aux parfums des cheveux, aux nuances du teint et à la beauté +des ongles. + +Dans les changements proposés pour _Polyeucte_ et _Nicomêde_, et où il +ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, M. Andrieux se +montre comme aux pieds du grand Corneille et lui demandant la permission +d'ôter, en soufflant, quelques grains de poussière à son beau cothurne. +Cette image piquante nous offre le critique respectueux et minutieux +dans ses proportions vraies, et le doux air d'espièglerie qui s'y mêle +n'y messied pas. + +M. Andrieux avait donc reçu en naissant un grain de notre sel attique, +une goutte de miel de notre Hymette, et il les a mis sobrement à profit, +il les a sagement ménagés jusqu'au bout. Il était érudit, studieux avec +friandise, intimement versé dans Horace, dont il donnait d'agréables et +familières traductions, sachant tant soit peu le grec, et par conséquent +beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son temps: +car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas du tout, et, +quelques années plus tard, la génération littéraire suivante, dite +_littérature de l'Empire_, et dont était M. de Jouy, sut à peine le +latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de commun avec l'Allemagne que +d'être né dans la capitale alsacienne, et qui faisait fi de tout ce +qui était germanique, avait moins de répugnance pour la littérature +anglaise, et il la posséda, comme avait fait Suard, par le côté +d'Addison, de Pope, de Goldsmith, et des moralistes ou poëtes du siècle +de la reine Anne. + +À partir de 1814, M. Andrieux professa au Collége de France, comme, +depuis plusieurs années déjà, il professait à l'intérieur de l'École +Polytechnique, et ses cours publics, fort suivis et fort aimés de la +jeunesse, devinrent son occupation favorite, son bonheur et toute +sa vie. Nous serions peu à même d'en parler au long, les ayant trop +inégalement entendus, et rien d'ailleurs n'en ayant été imprimé +jusqu'ici. Mais ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M. +Andrieux y déploya dans un cadre plus général les qualités précieuses +de critique, de finesse délicate, de malice inoffensive et ingénieuse, +qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont ses amis particuliers +avaient joui. Sincèrement bonhomme, quoiqu'il affectât un peu cette +ressemblance avec La Fontaine, fertile en anecdotes choisies et bien +dites, causeur toujours écouté [105], moralisant beaucoup, et rajeunissant +par le ton ou l'à-propos les vérités et les conseils qui, sur ses +lèvres, n'étaient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent +qui pouvait sembler de médiocre haleine, ce que bien des talents plus +forts ont trouvé trop long et trop lourd; il a fourni une carrière non +interrompue de dix-huit années de professorat; et, comme il le disait +lui-même à sa dernière leçon, il est mort presque sur la brèche. + +[Note 105: On sait le joli mot de M. Villemain à propos de cette voix +faible de M. Andrieux, qui n'était qu'un filet et qu'un souffle: «Il se +fait entendre à force de se faire écouter.»] + +Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur comique; il +avait du bon comédien; il lisait en perfection, avec un art infini, il +jouait et dialoguait ses lectures. Avec son filet de voix, avec une +mimique qui n'était qu'à lui, il tenait son auditoire en suspens, il +excellait à mettre en scène et comme en action de petits préceptes, de +jolis riens qui ne s'imprimeraient pas. + +Dans les querelles littéraires qui s'étaient élevées durant les +dernières années, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait être douteuse; +cette opinion lui était dictée par ses antécédents, ses souvenirs, la +nature de son goût, les qualités qu'il avait, et aussi par l'absence de +celles qu'il n'avait pas; mais sa bienveillance naturelle ne s'altérait +jamais, même en s'aiguisant de malice; il embrassait peu les +innovations, il raillait de sa vois fine les novateurs, mais comme il +aurait raillé M. Poinsinet, en homme de grâce et d'urbanité; point de +gros mot ni de tonnerre. + +M. Andrieux est resté fidèle, toute sa vie, aux doctrines philosophiques +et politiques de sa jeunesse. Il mêlait volontiers à son enseignement +des préceptes évangéliques qui rappelaient la manière morale de +Bernardin de Saint-Pierre: il prêchait l'amour des hommes et +l'indulgence, comme il convenait à l'ami de Collin l'optimiste, du bon +Ducis, et au peintre d'Helvétius. Politiquement, M. Andrieux a fait +preuve d'une constante fermeté qui ne s'est jamais démentie, soit au +fort de la Révolution où il se maintint par d'excès, soit au sein du +Tribunal où il lutta contre l'usurpation despotique et mérita d'être +éliminé, soit enfin durant le cours entier de la Restauration; sa +délicatesse un peu frêle et son aménité extrême furent toujours exemptes +de transactions et de faiblesse sur ce chapitre du patriotisme et des +principes de 89 [106]. En somme, ce fut un honorable caractère, et plus +fort peut-être que son talent; mais ce talent lui-même était rare. M. +Andrieux avait reçu un don peu abondant, mais distingué et précieux; +il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son nom restera dans la +littérature française, tant qu'un sens net s'attachera au mot de _goût_. + +17 mai 1833. + +[Note 106: Il écrivait à M. Parent-Réal, son ancien collègue +au Tribunal, le 20 novembre 1831: «Nous avons vu quarante ans de +révolutions: pensez-vous que nous soyons à la fin? Nous avons vu aussi +tous les gouvernements qui se sont succédé l'un après l'autre, être +aveugles, égoïstes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils +tombés.... _interea patitar justus_: la pauvre nation, victime +innocente, est livrée, comme Prométhée, au bec éternel des vautours.» +Ces phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le +discours, si judicieux d'ailleurs, qu'il prononça à l'Académie +française, en venant y succéder à l'aimable auteur des _Étourdis_: «M. +Andrieux est mort, content de laisser ses deux filles unies à deux +hommes d'esprit et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande +considération, content de son siècle, content de voir la Révolution +française triomphante sans désordres et sans excès.» M. Andrieux, à tort +ou à raison, était moins optimiste que son spirituel panégyriste ne l'a +cru.] + + + + +M. JOUFFROY + +Il y a une génération qui, née tout à la fin du dernier siècle, encore +enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est émancipée et a pris la robe +virile au milieu des orages de 1814 et 1815. Cette génération dont l'âge +actuel est environ quarante ans, et dont la presque totalité lutta, sous +la Restauration, contre l'ancien régime politique et religieux, occupe +aujourd'hui les affaires, les Chambres, les Académies, les sommités +du pouvoir ou de la science. La Révolution de 1830, à laquelle cette +génération avait tant poussé par sa lutte des quinze années, s'est faite +en grande partie pour elle, et a été le signal de son avénement. Le gros +de la génération dont il s'agit constituait, par un mélange d'idées +voltairiennes, bonapartistes et semi-républicaines, ce qu'on appelait le +libéralisme. Mais il y avait une élite qui, sortant de ce niveau de bon +sens, de préjugés et de passions, s'inquiétait du fond des choses et du +terme, aspirait à fonder, à achever avec quelque élément nouveau ce +que nos pères n'avaient pu qu'entreprendre avec l'inexpérience des +commencements. Dans l'appréciation philosophique de l'homme, dans la vue +des temps et de l'histoire, cette jeune élite éclairée se croyait, non +sans apparence de raison, supérieure à ses adversaires d'abord, et aussi +à ses pères qui avaient défailli ou s'étaient rétrécis et aigris à la +tâche. Le plus philosophe et le plus réfléchi de tous, dans une de ces +pages merveilleuses qui s'échappent brillamment du sein prophétique +de la jeunesse et qui sont comme un programme idéal qu'on ne remplit +jamais,--le plus calme, le plus lumineux esprit de cette élite écrivait +en 1823[107]: «Une génération nouvelle s'élève qui a pris naissance au +sein du scepticisme dans le temps où les deux partis avaient la parole. +Elle a écouté et elle a compris... Et déjà ces enfants ont dépassé leurs +pères et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait +pressentir à eux: ils s'attachent à cette perspective ravissante avec +enthousiasme, avec conviction, avec résolution... Supérieurs à tout +ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés ni par le fanatisme +renaissant, ni par l'égoïsme sans croyance qui couvre la société... Ils +ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur époque; ils +comprennent ce que leurs pères n'ont point compris, ce que leurs tyrans +corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une révolution, et +ils le savent parce qu'ils sont venus à propos.» + +[Note 107: L'article, écrit en 1823, n'a été publié qu'en 1825, dans +_le Globe_.] + +Dans le morceau (_Comment les Dogmes finissent_) dont nous pourrions +citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le plus explicite et le +plus général assurément qui ait formulé les espérances de la jeune élite +persécutée, M. Jouffroy envisageait le dogme religieux, ce semble, +encore plus que le dogme politique; il annonçait en termes expressifs la +religion philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui +ne s'est plus retrouvée que dans la tentative néo-chrétienne du +saint-simonisme. Vers ce même temps de 1823, de mémorables travaux +historiques, appliqués soit au Moyen-Age par M. Thierry, soit à l'époque +moderne par M. Thiers, marquaient et justifiaient en plusieurs points +ces prétentions de la génération nouvelle, qui visait à expliquer et à +dominer le passé, et qui comptait faire l'avenir. _Le Globe_, fondé en +1824, vint opérer une sorte de révolution dans la critique, et, par +son vif et chaleureux éclectisme, réalisa une certaine unité entre des +travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapprochés sans cela. Sur +la masse constitutionnelle et libérale, fonds estimable mais assez peu +éclairé de l'Opposition, il s'organisa donc une élite nombreuse et +variée, une brillante école à plusieurs nuances; philosophie, histoire, +critique, essai d'art nouveau, chaque partie de l'étude et de la pensée +avait ses hommes. Je n'indique qu'à peine l'art, parce que, bien que +sorti d'un mouvement parallèle, il appartient à une génération un peu +plus récente, et, à d'autres égards, trop différente de celle que +nous voulons ici caractériser. Quoi qu'il en soit, vers la fin de la +Restauration, et grâce aux travaux et aux luttes enhardies de cette +jeunesse déjà en pleine virilité, le spectacle de la société française +était mouvant et beau: les espérances accrues s'étaient à la fois +précisées davantage; elles avaient perdu peut-être quelque chose de ce +premier mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient, +en 1823, à l'exaltation solitaire et aux persécutions; mais l'avenir +restait bien assez menaçant et chargé d'augures pour qu'il y eût place +encore à de vastes projets, à d'héroïques pressentiments. On allait à +une révolution, on se le disait; on gravissait une colline inégale, sans +voir au juste où était le sommet, mais il ne pouvait être loin. Du haut +de ce sommet, et tout obstacle franchi, que découvrirait-on? C'était là +l'inquiétude et aussi l'encouragement de la plupart; car, à coup sûr, ce +qu'on verrait alors, même au prix des périls, serait grand et consolant. +On accomplirait la dernière moitié de la tâche, on appliquerait la +vérité et la justice, on rajeunirait le monde. Les pères avaient dû +mourir dans le désert, on serait la génération qui touche au but et +qui arrive. Tandis qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le +dernier sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitôt, a surgi +au détour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut +l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute réflexion. +Or, ce rideau de terrain n'étant plus là pour borner la vue, lorsque +l'étonnement et le tumulte de la victoire furent calmés, quand la +poussière tomba peu à peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant +soi eut cessé de remplir les regards, qu'aperçut-on enfin? Une espèce de +plaine, une plaine qui recommençait, plus longue qu'avant la dernière +colline, et déjà fangeuse. La masse libérale s'y rua pesamment comme +dans une Lombardie féconde; l'élite fut débordée, déconcertée, éparse. +Plusieurs qu'on réputait des meilleurs firent comme la masse, et +prétendirent qu'elle faisait bien. Il devint clair, à ceux qui avaient +espéré mieux, que ce ne serait pas cette génération si pleine de +promesses et tant flattée par elle-même, qui arriverait. + +Et non-seulement elle n'arrivera pas à ce grand but social qu'elle +présageait et qu'elle parut longtemps mériter d'atteindre; mais on +reconnaît même que la plupart, détournés ou découragés depuis lors, ne +donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres individuelles +et de monuments de leur esprit. On les voit ingénieux, distingués, +remarquables; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne +et grandir à distance, comme certains de nos pères, auteurs du premier +mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber les autres et puisse +devenir le signe représentatif, par excellence, de sa génération: soit +que, dans ces partages des grandes renommées aux dépens des moyennes, il +se glisse toujours trop de mensonge et d'oubli de la réalité pour que +les contemporains très-rapprochés s'y prêtent; soit qu'en effet parmi +ces natures si diversement douées il n'y ait pas, à proprement parler, +un génie supérieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans +l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui intercepte et +atténue ce qui, en d'autres temps, eût été du vrai génie. + +Cependant, si de plus près, et sans se borner aux résultats extérieurs +qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidèlement, on examine et +l'on étudie en eux-mêmes les esprits distingués[108] dont nous parlons, +que de talents heureux, originaux! quelle promptitude, quelle ouverture +de pensée! quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors +supérieurs à leur oeuvre, à leur action! On se demande ce qui les +arrête, pourquoi ils ne sont ni plus féconds, eux si faciles, ni plus +certains, eux autrefois si ardents; on se pose, comme une énigme, ces +belles intelligences en partie infructueuses. Mais parmi celles qui +méritent le plus l'étude et qui appellent longtemps le regard par +l'étendue, la sérénité et une sorte de froideur, au premier aspect, +immobile, apparaît surtout M. Jouffroy, celui-là même dont nous avons +signalé le premier manifeste éloquent. Dans une génération où chacun +presque possède à un haut degré la facilité de saisir et de comprendre +ce qui s'offre, son caractère distinctif, à lui par-dessus tous, est +encore la compréhension, l'intelligence. S'il est exact, comme il le dit +quelque part, que l'air que nous respirons sache douer au berceau les +esprits distingués de notre siècle, de celle de toutes les qualités +qui est la plus difficile et la moins commune, de _l'étendue_, il faut +croire que, sur la montagne du Jura où il est né, un air plus vif, un +ciel plus vaste et plus clair, ont de bonne heure reculé l'horizon et +fait un spectacle spacieux dans son âme comme dans sa Prunelle. + +[Note 108: Le mot _distingué_, qui revient fréquemment dans cet +article et qui s'applique si bien à la génération qu'on y représente, a +commencé d'être pris dans le sens où on l'emploie aujourd'hui, à partir +de la fin du XVIIe siècle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au +vieux Saint-Évremond: «S'il (_votre recommandé_) est amoureux du mérite +qu'on appelle ici _distingué_, peut-être que votre souhait sera rempli; +car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.» +Il paraît toutefois que ce mot _distingué_ pris absolument, et sans être +déterminé par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'était +pas encore pleinement autorisé à la fin du XVIIIe siècle. Je trouve +dans l'_Esprit des Journaux_, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre +là-dessus, tirée du _Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand +à mademoiselle Émilie d'Ursel, âgée de cinq ans_. Dans des observations +qui suivent, on répond fort bien à ce _gentilhomme flamand_, un peu +puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des écrits +ces mots _aventuriers_ dont parle La Bruyère, qui font fortune quelque +temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit; +et à propos de _distingué_ tout court qui choquait alors beaucoup de +gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par +d'assez bonnes raisons: «On parle d'un peintre et on dit que c'est un +homme _distingué_: on sait bien que ce doit être par ses tableaux; +pourquoi sera-t-on obligé de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbé Delille +est un homme de lettres _distingué_, est-il quelque Français qui s'avise +de me demander par quoi? + +«Pourquoi ne dirait-on pas un homme _distingué_, absolument, comme on +dit un homme _supérieur_? car ce dernier indique une relation même plus +immédiate. Dans toutes les langues, et surtout dans les plus belles, les +mots qui n'ont été employés d'abord qu'avec des régimes s'en séparent +ensuite et conservent un sens très-précis, très-clair, même en restant +tout seuls.»--Nous recommandons humblement cette note au Dictionnaire de +l'Académie française.] + +L'intelligence à un degré excellent, l'intelligence en ce qu'elle a de +large, de profond et de recueilli, de parfaitement net et clarifié, +voilà donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, et qui se déclare +à la première observation, soit qu'on juge le philosophe sur ses pages +lentes et pleines, soit qu'on assiste au développement continu et +régulier de sa parole. Je comparerais cette intelligence à un miroir +presque plan, très-légèrement concave, qui a la faculté de s'égaler aux +objets devant lesquels il est placé, et même de les dépasser en tous +sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces miroirs à +facettes qui tournent et brillent volontiers, ne représentant en saillie +qu'une étroite portion de l'objet à la fois; ce n'est pas de ces miroirs +ardents, trop concentriques, d'où naît bientôt la flamme. Car il y a +aussi des intelligences trop vives, trop impatientes en présence de +l'objet. Elles ne se tiennent pas aisément à le réfléchir, elles +l'absorbent ou vont au-devant, elles font irruption au travers et y +laissent d'éclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde, +est sujet à cette manière. Chez lui, l'_acies_, le _celeritas ingenii_ +l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de +longanimité dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut nul ennui +des préliminaires et d'un appareil qui, quelquefois aussi, semble bien +lent. + +A l'égard des objets de l'intelligence, on peut se comporter de deux +manières. Tout esprit est plus ou moins armé, en présence des idées, +du bouclier ou miroir de la réflexion, et du glaive de l'invention, de +l'action pénétrante et remuante: réfléchir et oser. Le génie consiste +dans l'alliance proportionnée des deux moyens, avec la prédominance +d'oser. M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa première +période, il se servait aussi du glaive qui simplifie, débarrasse et +ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait avec mille éclairs, +quand il tranchait cette périlleuse question, _Comment les Dogmes +finissent_. Mais depuis lors, et par une loi naturelle aux esprits, +laquelle a reçu chez lui une application plus prompte, c'est dans le +miroir, dans l'intelligence et l'exposition des choses, qu'il s'est par +degrés replié et qu'il se déploie aujourd'hui de préférence. Le miroir +en son sein est devenu plus large, plus net et plus reposé que jamais, +d'une sérénité admirable, bien qu'un peu glacée, un beau lac de Nantua +dans ses montagnes. + +Mais tout lac, en reflétant les objets, les décolore et leur imprime +une sorte d'humide frisson conforme à son onde, au lieu de la chaleur +naturelle et de la vie. Il y a ainsi à dire que l'intelligence +exclusivement étalée décolore le monde, en refroidit le tableau et est +trop sujette à le réfléchir par les aspects analogues à elle-même, par +les pures abstractions et idées qui s'en détachent comme des ombres. + +Il y a à dire que l'intelligence, si fidèle qu'elle soit, ne donne pas +tout, que son miroir le plus étendu ne représente pas suffisamment +certains points de la réalité, même dans la sphère de l'esprit. Le +tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volonté et de +pensée pénétrante dont nous avons parlé, se réfléchissent assez peu et +tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont +réellement de valeur et d'effet dans le progrès commun. Il faut avoir +agi beaucoup par les idées et continuer d'agir et de pousser le glaive +devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place à distance +a pourtant de poids et d'effet dans la mêlée, Or, M. Jouffroy, dans ses +lucides et placides représentations d'intelligence, en est venu souvent +à ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communiquée aux hommes +par les hommes, à ne croire que médiocrement à l'efficacité d'un génie +individuel vivement employé. L'énergie des forces initiales l'atteint +peu. Il est trop question avec lui, au point de vue où il se place, de +se croiser les bras et de regarder,--avec lui qui, à l'heure la plus +ardente de sa jeunesse, peignant la noble élite dont il faisait partie, +écrivait: «L'espérance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les +apôtres prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du +monde... Ils ont foi à la vérité et à la vertu, ou plutôt, par une +providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces +deux images impérissables de la Divinité, sans lesquelles le monde ne +saurait aller longtemps, se sont emparées de leurs coeurs pour revivre +par eux et pour rajeunir l'humanité.» + +Et c'est ici, peut-être, que s'explique un coin de l'énigme que nous +nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si supérieures +à leur action et à leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans +l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui coupe et +atténue des talents, capables en d'autres époques de monter au génie, et +quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose +qui procure aux esprits l'étendue, ce n'est, je le crains, qu'un +même fait diversement exprimé; car cette étendue si précoce, cette +intelligence ouverte et traversée, qui se laisse, faire et accueille +tour à tour ou à la fois toutes choses, est l'inverse de la +concentration nécessaire au génie, qui, si élargi qu'il soit, tient +toujours de l'allure du glaive. + +Mais voilà que nous sommes déjà en plein à peindre l'homme, et nous +n'avons pas encore donné l'idée de sa philosophie, de son rôle dans la +science, de la méthode qu'il y apporte, et des résultats dont il peut +l'avoir enrichie. C'est que nous ne toucherons qu'à peine ces endroits +réguliers sur lesquels notre incompétence est grande; d'autres les +traiteront ou les ont assez traités. M. Leroux, dans un bien remarquable +article[109], a entamé, avec le philosophe et le psychologiste, une +discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le Chevalier[110] a fait +également. Et puis, nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous +affecte de moins en moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble +et nécessaire exercice, une gymnastique de la pensée que doit pratiquer +pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est +perpétuellement à recommencer pour chaque génération depuis trois mille +ans, et elle est bonne en cela; c'est une exploration vers les hauts +lieux, loin des objets voisins qui offusquent; elle replace sur nos +têtes à leur vrai point les questions éternelles, mais elle ne les +résout et ne les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de vérités +de détail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; mais +dans la prétention principale qui la constitue, et qui s'adresse à +l'abîme infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. Aussi je lui dirai +à peu près comme Paul-Louis Courier disait de l'histoire: «Pourvu que ce +soit exprimé à merveille, et qu'il y ait bien des vérités, de saines et +précieuses observations de détail, il m'est égal à bord de quel système +et à la suite de quelle méthode tout cela est embarqué.» Ce n'est donc +pas le philosophe éclectique, le régulateur de la méthode des faits de +conscience, le continuateur de Stewart et de Reid, celui qui, avec son +modeste ami M. Damiron, s'est installé à demeure dans la psychologie +d'abord conquise, sillonnée, et bientôt laissée derrière par M. Cousin, +et qui y règne aujourd'hui à peu près seul comme un vice-roi émancipé, +ce n'est pas ce représentant de la science que nous discuterons en +M. Jouffroy[111]; c'est l'homme seulement que nous voulons de lui, +l'écrivain, le penseur, une des figures intéressantes et assez +mystérieuses qui nous reviennent inévitablement dans le cercle de notre +époque, un personnage qui a beaucoup occupé notre jeune inquiétude +contemplative, une parole qui pénètre, et un front qui fait rêver. + +[Note 109: _Revue encyclopédique_.] + +[Note 110: _Revue du Progrès social_.] + +[Note 111: Ce que j'ai avancé de la philosophie me semble surtout vrai +de la psychologie. La psychologie en elle-même (si je l'ose dire), à +part un certain nombre de vérités de détail et de remarques fines qu'on +en peut tirer, ne sert guère qu'au sentiment solitaire du contemplateur +et ne se transmet pas. Comme science, elle est perpétuellement à +recommencer pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pêcheur +à la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord +d'une rivière doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans +l'eau, et aperçoit mille nuances particulières à son visage. Son +illusion est de croire pouvoir aller au delà de ce sentiment +d'observation contemplative; car, s'il veut tirer le poisson hors de +l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de pêche, le poisson, +c'est sa propre image, c'est soi-même, au moindre effort et au moindre +ébranlement, tout se trouble, la proie s'évanouit, le phénomène à saisir +n'est déjà plus.] + +M. Théodore Jouffroy est né en 1796, au hameau des Pontets près de +Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale +de cultivateurs. Son grand-père, qui vécut tard, et dont la jeunesse +s'était passée en quelque charge de l'ancien régime, avait conservé +beaucoup de solennité, une grandeur polie et presque seigneuriale dans +les manières. La famille était si unie, que les biens de l'oncle et du +père de M. Jouffroy restèrent _indivis_, malgré l'absence de l'oncle qui +était commerçant, jusqu'à la mort du père. Il fit ses premières études à +Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle prêtre; de là il partit pour +Dijon, où il suivit le collége sans y être renfermé, lisant beaucoup à +part des cours, et se formant avec indépendance. Il avait un goût marqué +pour les comédies, et essaya même d'en composer. Reçu élève de l'École +Normale par l'inspecteur-général, M. Roger, qui fut frappé de son +savoir; il vint à Paris en 1813. Sa haute taille, ses manières simples +et franches, une sorte de rudesse âpre qu'il n'avait pas dépouillée, +tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui +était fier d'en être; ses camarades lui donnèrent le sobriquet de +_Sicambre_. Ses premiers essais à l'École attestaient une lecture +immense, et particulièrement des études historiques très-nourries. Un +grand mouvement d'émulation animait alors l'intérieur de l'École; les +élèves provinciaux, entrés l'année précédente, MM. Dubois, Albrand aîné, +Cayx, etc., s'étaient mis en devoir de lutter avec les élèves parisiens, +jusque-là en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron, +Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, achevèrent de constituer +en bon pied les provinciaux. Cette première année se passa pour eux à +des exercices historiques et littéraires; il fallait la révolution de +1814 pour qu'une spécialité philosophique pût être créée au sein de +l'École par M. Cousin. MM. La Romiguière et Boyer-Collard n'avaient +professé qu'à la Faculté des Lettres, mais aucun enseignement +philosophique approprié ne s'adressait aux élèves; M. Cousin eut, en +1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent +ses premiers disciples. + +Je me suis demandé souvent si M. Jouffroy avait bien rencontré sa +vocation la plus satisfaisante en s'adonnant à la philosophie; je me +le suis demandé toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou +descriptives où sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu +traiter de l'Art et du Beau avec une délicatesse si sentie et une +expansion qui semble augmentée par l'absence, _ripae ulterioris amore_, +ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matières qu'il +déduit avec une lucidité constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'âme +sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exilé. Mais +non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi +de toutes ses facultés cachées, si quelques portions pittoresques ou +passionnées restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait +évidemment pour cette réflexion vaste et éclaircie. Son tort, si nous +osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le +génie actif qui s'y mêlait à l'origine, d'avoir effacé l'imagination +platonique qui prêtait sa couleur aux objets et baignait à son gré les +horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le +bien, il a pris sa science au sérieux et a voulu que rien de téméraire +et de hasardé n'y restât. La réserve a empiété de jour en jour sur +l'audace. En proie durant quinze années à cet inquiétant problème de +la destinée humaine, il a voulu mettre ordre à ses doutes, à ses +conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calmé, mais +il s'y est refroidi. Sa raison est demeurée victorieuse, mais quelque +chose en lui a regretté la flamme, et son regard paraît souffrant. Nous +disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare mérite +moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une +contrition. + +Le retour de l'île d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs +des volontaires royaux à la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout +simplement que ces jeunes philosophes n'étaient pas bonapartistes, et +qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable à la pensée +que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo +Ortis, inséré au _Courrier Français_ en 1819, je trouve exprimé à nu, et +avec une fermeté de style à la Salluste, ce sentiment d'opposition aux +conquêtes et à la force militaire: «Un peuple ne doit tirer l'épée que +pour défendre ou conquérir son indépendance. S'il attaque ses voisins +pour les soumettre à son pouvoir, il se déshonore; s'il envahit leur +territoire sous le prétexte d'y fonder la liberté, on le trompe ou il se +trompe lui-même. Violer tous les droits d'une nation pour les rétablir, +est à la fois l'inconséquence la plus étrange et l'action la plus +injuste. + +«L'amour de la liberté commença la Révolution française; l'Europe, +désavouant la politique de ses rois, nous accordait son estime et son +admiration. Mais bientôt les applaudissements cessèrent. La justice +avait été foulée aux pieds par les factions; la liberté devait périr +avec elle: aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques +années, pour accréditer auprès du peuple des chefs ambitieux et servir +d'instrument à l'établissement du despotisme. + +«Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, et +l'héroïsme de nos soldats prostitué. L'épée française devait être +plantée sur la frontière délivrée, pour avertir l'Europe de notre +justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie. +Elle fit partout de funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout, +mais on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter.» + +Ce que M. Jouffroy exprimait si énergiquement en 1819, il ne le sentait +pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une première invasion et à la +menace d'une seconde. Ses craintes réalisées, et dans toute l'amertume +du rôle de vaincu, il reprit avec ses amis les études philosophiques; un +sentiment exalté de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils +étaient dans leur période stoïque, dans cette période de Fichte, par +où passent d'abord toutes les âmes vertueuses. M. Jouffroy gagna le +doctorat avec deux thèses remarquables, l'une sur _le Beau et le +Sublime_, et l'autre sur _la Causalité_. A partir de 1816, il devint +maître de conférences à l'École, et fut en même temps attaché au collège +Bourbon jusqu'en 1822, époque où M. Corbière, qui avait brisé l'École, +le destitua aussi de ses fonctions au collége. M. Jouffroy, au sortir de +l'École, entretenait une correspondance active d'idées et d'épanchements +avec ses amis dispersés en province, avec MM. Damiron et Dubois +particulièrement, qu'on avait envoyés à Falaise, et ensuite avec ce +dernier, à Limoges. C'étaient souvent des saillies d'imagination +philosophique, non pas sur un tel point spécial et borné, mais sur +l'ensemble des choses et leur harmonie, sur la destinée future, le rôle +des planètes dans l'ascension des âmes, et l'espérance de rejoindre +en ces Élysées supérieurs les devanciers illustres qu'on aura le plus +aimés, Platon ou Montaigne. On surprend là tout à nu l'homme qui plus +tard, et déjà tempéré par la méthode, n'a pu s'empêcher de lancer +ses ingénieux et hardis paradoxes sur _le Sommeil_, et qui consacre +plusieurs leçons de son cours à la question de _la vie antérieure_. +C'étaient encore, dans cette correspondance, des retours de désir vers +le pays natal, vers la montagne d'où il tirait sa source, et le besoin +de peindre à ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels +dont il était sevré: «Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines, +la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les murmures et les +balancements de nos sapins, le vêtement de brouillard que chaque matin +ils prennent, et la funèbre obscurité de leurs ombres? et l'hiver, dans +la tempête, les tourbillons de neige soulevés, les chemins disparus sous +de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut +de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim et de froid, tandis que +les familles s'assemblent au bruit des toits ébranlés, et prient Dieu +pour le voyageur? O mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je?» + +En 1820, ayant perdu son père, il revit ce Jura tant désiré, et toute +sa chère Helvétie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, qui, placé alors +à Besançon, et lui-même atteint de cruelles douleurs et pertes +domestiques, y cherchait un allégement dans l'entretien de l'amitié et +dans les impressions pacifiantes d'une majestueuse nature. M. Dubois a +écrit et a bien voulu nous lire un récit de cette époque de sa vie où +son âme et celle de M. Jouffroy se confondirent si étroitement. Un tel +morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, où revivent +à côté des circonstances individuelles les émotions religieuses et +politiques d'alors, serait la révélation biographique la plus directe, +tant sur les deux amis que sur toute la génération d'élite à laquelle +ils appartiennent. Mais il faut se borner à une pâle idée. Après avoir +reconnu et salué le toit patriarcal, le bois de sapins en face, à +gauche, qui projette en montant ses _funèbres ombres_, avoir foulé la +mousse épaisse, les humides lisières où sont les fraises, et s'être +assis derrière le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit dès le +berceau une lèvre éloquente, il s'agissait pour les deux amis de se +donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les revoir et de les +montrer; pour M. Dubois, de les découvrir;--car c'était tout au plus si +ce dernier les avait, en venant, aperçues de loin à l'horizon dans la +brume, et comme un ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami +un matin, dès avant le lever du soleil, à travers les vallées et les +prairies, jusqu'à la pente de la Dôle qu'ils gravirent. La Dôle est le +point culminant du Jura, et où le Doubs prend sa source. En montant par +un certain versant et par des sentiers bien choisis, on arrive au plus +haut sans rien découvrir, et, au dernier pas exactement qui vous porte +au plateau du sommet, tout se déclare. C'est ce qui eut lieu pour M. +Dubois, à qui son guide habile ménageait la surprise: «Toutes les Alpes, +comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul jet!» L'amphithéâtre +glorieux encadrant le pays de Vaud, le miroir du Léman, dans un coin la +Savoie rabaissée au pied du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel +que la plume, quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de décrire; la +vapeur et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manières, +voilà ce qui l'assaillit d'abord et le stupéfia. M. Jouffroy, plus +familier à l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en jouissant de +l'immobile extase de l'ami qu'il avait guidé; il reportait son regard +avec sourire tantôt sur le spectacle éclatant, et tantôt sur le +visage ébloui; il était comme satisfait de sa lente démonstration si +magnifiquement couronnée, il était satisfait de sa montagne. A quelques +pas en avant, un pâtre debout, les bras croisés et appuyé sur son bâton, +semblait aussi absorbé dans la grandeur des choses; le philosophe en fut +vivement frappé, et dit: «Il y a en cette âme que voilà toutes les mêmes +impressions que dans les nôtres.»--Les images nombreuses et si belles +dans la bouche de M. Jouffroy, où le pâtre intervient souvent, datent de +cette rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son émouvant discours +sur _la Destinée humaine_: «Le pâtre rêve comme nous à cette infinie +création dont il n'est qu'un fragment; il se sent comme nous perdu dans +cette chaîne d'êtres dont les extrémités lui échappent; entre lui et les +animaux qu'il garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui +arrive de se demander si, de même qu'il est supérieur à eux, il n'y +aurait pas d'autres êtres supérieurs à lui..., et de son propre droit, +de l'autorité de son intelligence qu'on qualifie d'infirme et de bornée, +il a l'audace de poser au Créateur cette haute et mélancolique question: +Pourquoi m'as-tu fait? et que signifie le rôle que je joue ici-bas?» +Dans ses leçons sur _le Beau_, qui par malheur n'ont été nulle part +recueillies, M. Jouffroy disait fréquemment d'une voix pénétrée: «Tout +parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-même, le minéral le plus +informe vit d'une vie sourde, et nous parle un langage mystérieux; et ce +langage, le pâtre, dans sa solitude, l'entend, l'écoute, le sait autant +et plus que le savant et le philosophe, autant que le poëte!» + +Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, M. Jouffroy s'étant +adressé au pâtre pour le choix d'un certain sentier, le pâtre, sans +sortir de son silence, fit signe du bâton et rentra dans son immobilité. +Avant de savoir que M. Jouffroy avait eu cette matinée culminante sur +la Dôle, qu'il avait remarqué ce pâtre sur ce plateau, et que sa +contemplation avait trouvé à une heure déterminée de sa jeunesse une +forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, je me l'étais souvent +figuré, en effet, sur un plateau élevé des montagnes, avec moins de +soleil, il est vrai, avec un horizon moins meublé de réalités et +d'images, bien qu'avec autant d'air dans les cieux. A propos de son +cours sur _la Destinée humaine_, où il semblait n'indiquer qu'à peine +aux jeunes âmes inquiètes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors +lui entendre nommer, on disait dans un article du _Globe_ de décembre +1830: «Comme un pasteur solitaire, mélancoliquement amoureux du désert +et de la nuit, il demeure immobile et debout sur son tertre sans +verdure; mais du geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse +à ses pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse à tout hasard au +bercail, du seul côté où il peut y en avoir un.» + +Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; s'il +envisage l'histoire, s'il décrit géographiquement les lieux, c'est par +masses et formes générales, sans scrupule des détails, et avec une sorte +de vérité ou d'illusion toujours majestueuse. «Les événements, a-t-il +dit quelque part, sont si absolument déterminés par les idées, et les +idées se succèdent et s'enchaînent d'une manière si fatale, que la seule +chose dont le philosophe puisse être tenté, c'est de se croiser les bras +et de regarder s'accomplir des révolutions auxquelles les hommes peuvent +si peu.» Voilà tout entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir, +regarder, assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade sur la +Dôle est-elle une merveilleuse figure de la destinée de M. Jouffroy. +Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de la sorte son Sinaï dans sa +jeunesse, sa mystérieuse montagne où la destinée s'est comme offerte aux +yeux, mieux éclairée seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul +ne le sait que nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres, +n'est guère que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment +envolé. + +Dans cette ascension de la Dôle, j'ai oublié, pour compléter la scène, +de dire qu'outre les deux amis et le pâtre, il y avait là un vieux +capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, révolutionnaire de +vieille souche et grand lecteur de Voltaire. Comme il redescendait le +premier dans le sentier indiqué, et qu'il voyait les deux amis avoir +peine à se détacher du sommet et se retourner encore, il les gourmandait +de leur lenteur, en criant: «Quand on a vu, on a vu!» Ce capitaine +voltairien, près du pâtre, dut paraître au philosophe le bon sens +goguenard et prosaïque, à côté du bon sens naïf et profond. + +Quelquefois, à travers leurs courses de la journée, il arrivait aux deux +amis de passer à diverses reprises la frontière; ils se sentaient plus +libres alors, soulagés du poids que le régime de ce temps imposait aux +nobles âmes, et ils entonnaient de concert _la Marseillaise_, comme un +défi et une espérance. Le soir, quand ils trouvaient des feux presque +éteints, qu'avaient allumés les bergers, ils s'asseyaient auprès, et M. +Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, se rappelait les +irruptions des Barbares, lesquels, comme des brassées de bois vert, +la Providence avait jetés de temps à autre dans le foyer expirant des +civilisations. Nul, s'il l'avait voulu, n'aurait eu plus que lui, au +service de sa pensée, de ces grandes images agrestes et naturelles. + +En 1821, de retour à Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercèrent l'un +sur l'autre une influence continue fort vive: M. Jouffroy initiait +philosophiquement son ami qui n'avait pas, jusque-là, secoué tout à fait +l'autorité en matière religieuse; M. Dubois entrecoupait par ses élans +politiques ce qu'aurait eu de trop métaphysique et spéculatif le cours +d'idées du philosophe. Leur santé à tous deux s'était fort altérée. +M. Jouffroy acquit dès lors cette constitution plus nerveuse et cette +délicatesse fine de complexion, si d'accord avec son âme, mais que +quelque chose de plus robuste avait dissimulée. M. Cousin s'était engagé +dans le carbonarisme et y poussait avec prosélytisme; après quelque +hésitation, les deux amis y entrèrent, mais par M. Augustin Thierry, +dans une vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin, +Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquèrent à aucune des démonstrations +civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand et à celui de Camille +Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitué; M. Dubois l'était déjà. En +1823, notre philosophe écrivait dans la solitude cet article, _Comment +les Dogmes finissent_, où éclatent la vertu et la foi frémissantes sous +la persécution, où retentit dans le langage de la philosophie comme un +écho sacré des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais élevé à une plus +grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulée; depuis il +s'est épanché, étendu, élargi, en descendant à la manière des fleuves, +dont le flot peut s'accroître, mais ne regagne plus le niveau de la +source.--En septembre 1824, _le Globe_ fut fondé. + +Il semble aujourd'hui, à ouïr certaines gens, que _le Globe_ n'eût pour +but que de faire arriver plus commodément au pouvoir messieurs les +doctrinaires grands et petits, après avoir passé six longues années à +s'encenser les uns les autres. Peu de mots remettront à leur place ces +ignorances et ces injures. M. Dubois, destitué, traduisait la Chronique +de Flodoard pour la collection de M. Guizot, écrivait quelques articles +aux _Tablettes universelles_, qui trop tôt manquèrent, se dévorait enfin +dans l'intimité d'hommes fervents, étouffés comme lui, et dans +les conversations brûlantes de chaque jour. M. Leroux, qui, après +d'excellentes études faites à Rennes au même collège que M. Dubois, +et avant de prendre rang comme une des natures de penseur les plus +puissantes et les plus ubéreuses d'aujourd'hui, était simplement ouvrier +typographe, M. Leroux avait imaginé, avec M. Lachevardière, imprimeur, +d'entreprendre un journal utile, composé d'extraits de littérature +étrangère, d'analyses des principaux voyages et de faits curieux et +instructifs rassemblés avec choix. Il communiqua son cadre d'essai à M. +Dubois, qui jugea que, dans cette simple idée de magasin à l'anglaise, +il n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter une +portion de doctrine, y introduire les questions de liberté littéraire, +se poser contre la littérature impériale, et, sans songer à la politique +puisqu'on était en pleine Censure, fonder du moins une critique nouvelle +et philosophique. Des deux idées combinées de MM. Leroux et Dubois, +naquit _le Globe_; mais celle de M. Dubois, bien que venue à l'occasion +de l'autre, était évidemment l'idée active, saillante et nécessaire; +aussi imprima-t-il au _Globe_ le caractère de sa propre physionomie. +M. Leroux y maintint toutefois sur le second plan l'exécution de son +projet; et toute cette matière de voyages, de faits étrangers, de +particularités scientifiques, qui occupa longtemps les premières pages +du _Globe_ avant l'invasion de la politique quotidienne, était ménagée +par lui. Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M. +Leroux ne se fit d'ailleurs au _Globe_, jusqu'en 1830, qu'une position +bien inférieure à ses rares mérites et à sa portée d'esprit; par +modestie, par fierté, cachant des convictions entières sous une bonhomie +qu'on aurait dû forcer, il s'effaça trop; quatre ou cinq morceaux de +fonds qu'il se décida à y écrire frappèrent beaucoup, mais ne l'y +assirent pas au rang qu'il aurait fallu. Il dirigeait le matériel du +journal, mais en fait d'idées il y passa toujours plus ou moins pour un +rêveur. Ses opinions, afin de prévaloir, avaient besoin d'arriver par M. +Dubois[112]. + +[Note 112: Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la +maintenons, bien que nos sentiments et nos jugements à l'égard de M. +Leroux aient changé à mesure qu'il changeait lui-même. Ce n'est plus de +sa modestie qu'il semblerait à propos de venir parler aujourd'hui. Lui +aussi il est entré à pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet Océan +Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son détroit de Magellan. Nous +l'avions connu et aimé homme _distingué_, nous l'abandonnons révélateur +et prophète. Mais nous irions jusqu'à regretter de l'avoir connu et +loué, quand nous le voyons provoquer l'outrage, à propos de Jouffroy +mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux de +cet homme excellent, quand nous le voyons déverser l'amertume sur +l'irréprochable et intègre M. Damiron; et tout cela parce que M. Leroux +veut faire de Jouffroy son _précurseur_ comme il a fait de M. Cousin son +_Antechrist_.--Qu'il nous suffise de répéter ici que, nonobstant toutes +les variations subséquentes, cet historique du _Globe_ reste d'une +parfaite exactitude.] + +M. Dubois s'était donc mis à l'oeuvre en septembre 1824, secondé de M. +Leroux, et moyennant les avances financières de M. Lachevardière. MM. +Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, ne pouvaient lui manquer. M. +Trognon travailla aussi dès les premiers numéros. Comme il y avait +exposition de peinture au début, M. Thiers se chargea d'en rendre +compte; sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien depuis au +journal. M. Mérimée donna quelque chose d'abord, mais ne continua pas sa +collaboration. Quelques jeunes gens, élèves distingués de MM. Jouffroy +et Damiron, entrèrent de bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et +Duchâtel, qui n'étaient pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers. +Ils connaissaient les doctrinaires sans doute, ils étaient liés, ainsi +que leurs maîtres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-être de loin +avec M. Royer-Collard; personne dans cette réunion commençante +n'en était aux préjugés brutaux et aux déclamations ineptes du +_Constitutionnel_; mais par M. Dubois, âme du journal, un vif sentiment +révolutionnaire et girondin se tenait en garde; et, dès que la Censure +fut levée, cette pointe généreuse perça en toute occasion. M. de +Rémusat, le plus doctrinaire assurément des rédacteurs du _Globe_ par la +subtilité de son esprit, par ses habitudes et ses liens de société, ne +toucha longtemps que des sujets de pure littérature et de poésie; ce +qu'il faisait avec une souplesse bien élégante. M. Duvergier de Hauranne +n'avait pas à un moindre degré la préoccupation littéraire, et son zèle +spirituel s'attaquait, dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et +d'Irlande, à des points délicats de la controverse romantique. Ce n'est +guère à M. Magnin toujours net et progressif, ou à M. Ampère survenu +plus tard et adonné aux excursions studieuses, qu'on imputera un rôle +dans la prétendue ligue. _Le Globe_ n'a pas été fondé et n'a pas grandi +sous le patronage des doctrinaires, c'est-à-dire des trois ou quatre +hommes éminents à qui s'adressait alors ce nom. La bourse de M. +Lachevardière, l'idée de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voilà les +données primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs, +des proscrits de l'Université, ce furent les vrais fondateurs; la +génération des salons qui s'y joignit ensuite n'étouffa jamais l'autre. + +Le public, qui aime à faire le moins de frais possible en renommée, et +qui est dur à accepter des noms nouveaux, voyant _le Globe_ surgir, +tenta d'en expliquer le succès, et presque le talent, par l'influence +invisible et suprême de quelques personnages souvent cités. Ces +personnages étaient sans doute bienveillants au _Globe_, mais cette +bienveillance, tempérée de blâme fréquent ou même d'épigrammes légères, +ne justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financièrement, +lorsqu'en 1828, _le Globe_ devenant tout à fait politique, M. +Lachevardière retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les +doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au +cautionnement; mais c'était un simple placement de fonds sans enjeu. +Du reste, occupés de leurs propres travaux, ces messieurs n'ont jamais +contribué de leur plume à l'illustration du journal; une seule fois, +s'il m'en souvient, M. Guizot écrivit une colonne officieuse sur un +tableau de M. Gérard; peut-être a-t-il récidivé pour quelque autre cas +analogue, mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; M. +de Broglie n'y a jamais écrit. Les prétendus patrons hantaient si peu ce +lieu-là, qu'il a été possible à l'un des rédacteurs assidus de n'avoir +pas, une seule fois durant les six ans, l'honneur d'y rencontrer leur +visage. La verdeur de certains articles allait, de temps à autre, +éveiller leur sévérité et raviver les nuances. M. Royer-Collard réprouva +hautement l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamné, +quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-même, bien que plus +rapproché du journal par son âge et par ses amis, s'en séparait crûment +dans la conversation; il ne répondait pas de ses disciples, il censurait +leur marche, et savait marquer plus d'un défaut avec quelque trait de +cette verve incomparable qu'on lui pardonne toujours, et que _le Globe_ +ne lui paya jamais qu'en respects. + +Si l'on examine enfin l'allure et le langage du _Globe_ depuis qu'il +devint expressément politique, c'est-à-dire sous les ministères +Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, une fermeté de ton +qu'aucun organe de l'opposition d'alors n'a surpassées. Le ministère +Martignac y fut attaqué de bonne heure avec une exigence dont MM. de +Rémusat, Duchâtel et Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui +de s'étonner. La question des Jésuites et de la liberté absolue +d'enseignement prêta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois, à une +controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque pour le +moment, mais du moins aussi peu doctrinaire que possible. M. de Rémusat, +qui traita presque seul la politique des derniers mois avant Juillet, +durant la prison de M. Dubois, ne détourna pas un seul instant le +journal de la ligne extrême où il était lancé; vers cette fin de la +lutte, toutes les pensées n'en faisaient qu'une pour la délivrance, il +semblait même qu'il y eût dans cette rédaction du _Globe_ des vues et +des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. Quand M. Thiers, au +début du _National_, développait sa théorie constitutionnelle, et venait +professer Delorme comme résumé de son Histoire de la Révolution, ces +articles ingénieux étaient regardés comme de purs jeux de forme et +des fictions un peu vaines au prix de la grande question populaire +et sociale; et ce n'était pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi, +c'était M. Duchâtel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence +marquée, division au _Globe_ en quelque matière, cette dissidence +portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. L'école +romantique des poëtes ne put jamais faire irruption au _Globe_, et +le gagner comme organe à elle; mais elle y avait des alliés et des +intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui qui écrit ces lignes, +penchaient plus ou moins du côté novateur en poésie; MM. Dubois, +Duvergier, de Rémusat, et l'ensemble de la rédaction, étaient en +méfiance, quoique généralement bienveillants. Tous ces petits mouvements +intérieurs se dessinèrent avec feu à l'occasion du drame de _Hernani_, +qui eut pour résultat d'augmenter la bienveillance. Mais, hélas! +rapprochement littéraire, union politique, tout cela manqua bientôt. + +Au _Globe_, M. Jouffroy tint une grande place; il était le philosophe +généralisateur, le dogmatique par excellence, de même que M. Damiron +était le psychologue analyste et sagace, de même que M. Dubois était +le politique ému et acéré, le critique chaleureux. Indépendamment des +articles recueillis dans le volume des _Mélanges_, M. Jouffroy en a +écrit plusieurs sur des sujets d'histoire ou de géographie, et y a porté +sa large manière. Il cherchait à tirer des antécédents historiques, des +conditions géographiques et de l'esprit religieux des peuples, la loi de +leur mouvement et de leur destinée. Les résultats les plus généraux de +ses méditations à ce sujet sont consignés dans deux leçons d'un cours +particulier professé par lui en 1826 (_de l'État actuel de l'Humanité_). +Il ne s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion +active et stimulante, l'appel à l'énergie morale d'un chacun; il n'y +imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, le calme +et le quiétisme brahmanique aux assistants éclairés, sous peine +de déchéance aveugle et de fatuité. Au contraire, il y marquait +l'initiative à la civilisation chrétienne, et le devoir d'agir à chacun +de ses membres; il y disait avec plainte: «Comment aurions-nous des +hommes politiques, des hommes d'État, quand les questions dont la +solution réfléchie peut seule les former ne sont pas même poses, pas +même soupçonnées de ceux qui sont assis au gouvernail; quand, au lieu +de regarder à l'horizon, ils regardent à leurs pieds; quand, au lieu +d'étudier l'avenir du monde, et dans cet avenir celui de l'Europe, et +dans celui de l'Europe la mission de leur pays, ils ne s'inquiètent, ils +ne s'occupent que des détails du ménage national?... Nous ne concevons +pas que tant de gens de conscience se jettent dans les affaires +politiques, et poussent le char de notre fortune dans un sens ou clans +un autre, avant d'avoir songé à se poser ces grandes questions.... Je +sais que la marche de l'humanité est tracée, et que Dieu n'a pas laissé +son avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques +hommes: mais ce que nous ne pouvons empêcher ni faire, nous pouvons du +moins le retarder ou le précipiter par notre mauvaise ou bonne conduite. +Dans les larges cadres de la destinée que la Providence a faite au +monde, il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le +dévouement des héros et l'égoïsme des lâches.» + +C'était dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honoré, à l'ouverture +d'un des cours particuliers auxquels le confinait l'interdiction +universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. Ces cours privés +étaient fort recherchés; quelques esprits déjà mûrs, des camarades du +maître, des médecins depuis célèbres, une élite studieuse des salons, +plusieurs représentants de la jeune et future pairie, composaient +l'auditoire ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement était +petit, et une réunion plus apparente serait aisément devenue suspecte +avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement, à ces +prédications de la philosophie; on y arrivait comme avec ferveur et +discrétion; il semblait qu'on y vînt puiser à une science nouvelle et +défendue, qu'on y anticipât quelque chose de la foi épurée de l'avenir. +Quand les quinze ou vingt auditeurs s'étaient rassemblés lentement, que +la clef avait été retirée de la porte extérieure, et que les derniers +coups de sonnette avaient cessé, le professeur, debout, appuyé à la +cheminée, commençait presque à voix basse, et après un long silence. La +figure, la personne même de M. Jouffroy est une de celles qui frappent +le plus au premier aspect, par je ne sais quoi de mélancolique, de +réservé, qui fait naître l'idée involontaire d'un mystérieux et noble +inconnu. Il commençait donc à parler; il parlait du Beau, ou du Bien +moral, ou de l'immortalité de l'âme; ces jours-là, son teint plus +affaibli, sa joue légèrement creusée, le bleu plus profond de son +regard, ajoutaient dans les esprits aux réminiscences idéales du +_Phédon_. Son accent, après la première moitié assez monotone, s'élevait +et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait ou se remplissait +de rayons. Son éloquence déployée prolongeait l'heure et ne pouvait se +résoudre à finir. Le jour qui baissait agrandissait la scène; on ne +sortait que croyant et pénétré, et en se félicitant des germes reçus. +Depuis qu'il professe en public, M. Jouffroy a justifié ce qu'on +attendait de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement +privé, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant d'alors[113]. + +[Note 113: Voir, si l'on veut, dans les poésies de Joseph Delorme deux +pièces adressées à M. Jouffroy, qui n'y est pas nommé, l'une à M***: _O +vous qui lorsque seul_, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: _Le +Soir de la Jeunesse_. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que +cette dernière pièce a été également inspirée par lui.--Dans une +dernière édition de _Joseph Delorme_ (1861), on peut lire (page 299) une +lettre de Jouffroy adressée à l'auteur; il s'était en partie reconnu.] + +M. Jouffroy en était, en ces années-là, à cette période heureuse où luit +l'étoile de la jeunesse, à la période de nouveauté et d'invention; il se +sentait, à l'égard de chaque vérité successive, dans la fraîcheur d'un +premier amour; depuis, il se répète, il se souvient, il développe. Le +malheur a voulu qu'avec sa facilité de parler et son indolence d'écrire, +il ait improvisé ses leçons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle +part été fixées dans leur verve délicate et leur vivacité naissante. M. +Jouffroy se détermine malaisément à écrire, bien qu'une fois à l'oeuvre +sa plume jouisse de tant d'abondance. Il n'a publié d'original que la +préface en tête des _Esquisses morales_ de Stewart, et ses articles, +la plupart recueillis dans les _Mélanges_: l'introduction promise des +Oeuvres de Reid n'a pas paru. Philosophe et démonstrateur éloquent +encore plus qu'écrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste, +convie peu M. Jouffroy; il souffre évidemment et retarde le plus +possible de s'y emprisonner; il la déborde toujours. La lutte étroite, +la joute de la pensée et du style ne lui va pas. Il ne s'applique point +à la fermeté de Pascal; sa forme, à lui, quand il lui en faut une, est +belle et ample, mais lâchée, comme on dit. + +Saint Jérôme appelle quelque part saint Hilaire, évêque de Poitiers, _le +Rhône de l'éloquence gauloise_. M. Jouffroy serait bien plutôt une Loire +épanouie qu'un Rhône impétueux, comme elle lent, large, inégalement +profond, noyant démesurément ses rives. + +M. Jouffroy, entré à la Chambre depuis deux ans, a montré peu +d'inclination pour la politique, et s'est à peine efforcé d'y réussir. +On le conçoit; dans ses habitudes de pensée et de parole, il a besoin +d'espace et de temps pour se dérouler, et de silence en face de lui. +Il avait contre son début, dans cette assemblée assez vulgaire, d'être +suspect de métaphysique dès le moindre préambule. Et pourtant la parole, +hardiment prise en deux ou trois occasions, eût vaincu ce préjugé; M. +Jouffroy aurait eu beau jeu à entamer la question européenne selon ses +idées de tout temps, à tracer le rôle obligé de la France, et à flétrir +pour le coup la politique _de ménage_ à laquelle on l'assujettit: il +n'en a rien fait, soit que l'humeur contemplative ait prédominé et +l'ait découragé de l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si +ouverte à entendre, il ait souri sur son banc avec dédain[114]. + +[Note 114: M. Jouffroy, depuis, s'est décidé à parler, et il l'a +fait avec le succès que nous présagions, bien que dans un sens un peu +différent de celui qui nous semblait probable à cette date de décembre +1833, et que nous eussions préféré.] + +Car, malgré tout le progrès de la disposition contemplative, il y a en +M. Jouffroy le côté dédaigneux, ironique, l'ancien côté actif refoulé, +qui se fait sentir amèrement par retours, et qui tranche, comme un +éclair, sur un grand fonds de calme et d'ennui. Il y a le vieil homme, +qui fut sévère au passé, hostile aux révélations, l'adversaire railleur +du baron d'Eckstein, le philosophe qui ignore et supprime ce qui le +gêne, comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie +du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier mouvement +susceptible et chatouilleux, la lèvre qui s'amincit et se pince, une +rougeur rapide à une joue qui soudain pâlit. + +Mais il y a tout aussitôt et très-habituellement le côté bon, +plébéien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode aux +intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe presque outrageux, vous +démontre au long des clartés et sait y démêler de nouvelles finesses; +une disposition humaine et morale, une bienveillance qui prend intérêt, +qui ne se dégoûte ni ne s'émousse plus. L'idée de devoir préside à +cette noble partie de l'âme que nous peignons; si le premier mouvement +s'échappe quelquefois, la seconde pensée répare toujours. + +Outre les travaux et écrits ultérieurs qu'on a droit d'espérer de M. +Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne pouvons nous +empêcher de lui demander, parce qu'il nous y semble admirablement +propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproché à +quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman; nous sommes +persuadé qu'un roman de lui, un vrai roman, serait un trésor de +psychologie profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine +par là un jour! il s'y fondera à côté de la science une gloire plus +durable; Pétrarque doit la sienne à ses vers vulgaires, qui seuls ont +vécu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a déjà projeté), +ce serait un lieu sûr pour toute sa psychologie réelle, qui consiste, +selon nous, en observations détachées plutôt qu'en système; ce serait +un refuge brillant pour toutes les facultés poétiques de sa nature qui +n'ont pas donné. Je la vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce +_Woldemar_ non subtil, bien supérieur à l'autre de Jacobi. L'exposition +serait lente, spacieuse, aérée, comme celles de l'Américain dont +l'auteur a tant aimé la prairie et les mers[115]. Il y aurait dès l'abord +des pâturages inclinés et de ces tableaux de moeurs antiques que savent +les hommes des hautes terres. Les personnages surviendraient dans cette +région avec harmonie et beauté. Le héros, l'amant, flotterait de +la passion à la philosophie, et on le suivrait pas à pas dans ses +défaillances touchantes et dans ses reprises généreuses. Comme l'amitié, +comme l'amour naissant qui s'y cache, se revêtiraient d'un coloris sans +fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs mystères par des aspects +aplanis! Comme les pâles et arides intervalles s'étendraient avec +tristesse jusqu'au sein des vertes années! Que la lutte serait longue, +marquée de sacrifice, et que le triomphe du devoir coûterait de pleurs +silencieux! Allez, osez, ô Vous dont le drame est déjà consommé au +dedans; remontez un jour en idée cette Dôle avec votre ami vieilli; et +là, non plus par le soleil du matin, mais à l'heure plus solennelle du +couchant, reposez devant nous le mélancolique problème des destinées; +au terme de vos récits abondants et sous une forme qui se grave, +montrez-nous le sommet de la vie, la dernière vue de l'expérience, la +masse au loin qui gagne et se déploie, l'individu qui souffre comme +toujours, et le divin, l'inconsolé désir ici-bas du poëte, de l'amant et +du sage! + +Décembre 1833. + +[Note 115: Fenimore Cooper.] + + +M. Jouffroy, que nous tâchions ainsi de peindre avec un soin et des +couleurs où se mêlait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant +à tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu après, +un volume posthume de _Nouveaux Mélanges philosophiques_; la haine et +l'esprit de parti s'en emparèrent. Les funérailles de l'honnête homme +et du sage furent célébrées par des querelles furieuses; l'infamie des +insultes particulières aux gazettes ecclésiastiques n'y manqua pas. Un +penseur mélancolique a dit: «Tenons-nous bien, ne mourons pas; car, +sitôt morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, servira +de marchepied à quelqu'un pour se faire voir et pérorer. Trop heureux +si, derrière notre pierre, le lâche et le méchant ne s'abritent pas pour +lancer leurs flèches, comme Pâris caché derrière le tombeau d'Ilus!» + + + + +M. AMPÈRE + +Le vrai savant, l'_inventeur_, dans les lois de l'univers et dans les +choses naturelles, en venant au monde est doué d'une organisation +particulière comme le poëte, le musicien. Sa qualité dominante, en +apparence moins spéciale, parce qu'elle appartient plus ou moins à +tous les hommes et surtout à un certain âge de la vie où le besoin +d'apprendre et de découvrir nous possède, lui est propre par le degré +d'intensité, de sagacité, d'étendue. Chercher la cause et la raison des +choses, trouver leurs lois, le tente, et là où d'autres passent avec +indifférence ou se laissent bercer dans la contemplation par le +sentiment, il est poussé à voir au delà et il pénètre. Noble faculté +qui, à ce degré de développement, appelle et subordonne à elle toutes +les passions de l'être et ses autres puissances! On en a eu, à la fin +du XVIIIe siècle et au commencement du nôtre, de grands et sublimes +exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et tant d'autres à des rangs +voisins, ont excellé dans cette faculté de trouver les rapports élevés +et difficiles des choses cachées, de les poursuivre profondément, de les +coordonner, de les rendre. Ils ont à l'envi reculé les bornes du connu +et repoussé la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle part +peut-être cette faculté de l'intelligence avide, cet appétit du savoir +et de la découverte, et tout ce qu'il entraîne, n'a été plus en saillie, +plus à nu et dans un exemple mieux démontrable que chez M. Ampère qu'il +est permis de nommer tout à côté d'eux, tant pour la portée de toutes +les idées que pour la grandeur particulière d'un résultat. Chez ces +autres hommes éminents que j'ai cités, une volonté froide et supérieure +dirigeait la recherche, l'arrêtait à temps, l'appesantissait sur des +points médités, et, comme il arrivait trop souvent, la suspendait pour +se détourner à des emplois moindres. Chez M. Ampère, l'idée même était +maîtresse. Sa brusque invasion, son accroissement irrésistible, le +besoin de la saisir, de la presser dans tous ses enchaînements, de +l'approfondir en tous ses points, entraînaient ce cerveau puissant +auquel la volonté ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est +le triomphe, le surcroît, si l'on veut, et l'indiscrétion de l'idée +savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne ou s'y +confond. L'imagination, l'art ingénieux et compliqué, la ruse des +moyens, l'ardeur même de coeur, y passent et l'augmentent. Quand une +idée possède cet esprit inventeur, il n'entend plus à rien autre chose, +et il va au bout dans tous les sens de cette idée comme après une proie, +ou plutôt elle va au bout en lui, se conduisant elle-même, et c'est lui +qui est la proie. Si M. Ampère avait eu plus de cette volonté suivie, +de ce caractère régulier, et, on peut le dire, plus ou moins ironique, +positif et sec, dont étaient munis les hommes que nous avons nommés, il +ne nous donnerait pas un tel spectacle, et, en lui reconnaissant plus de +conduite d'esprit et d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant +en quête, le chercheur de causes aussi à nu. + +Il est résulté aussi de cela qu'à côté de sa pensée si grande et de sa +science irrassasiable, il y a, grâce à cette vocation imposée, à cette +direction impérieuse qu'il subit et ne se donne pas, il y a tous les +instincts primitifs et les passions de coeur conservées, la sensibilité +que s'était de bonne heure trop retranchée la froideur des autres, +restée chez lui entière, les croyances morales toujours émues, la +naïveté, et de plus en plus jusqu'au bout, à travers les fortes +spéculations, une inexpérience craintive, une enfance, qui ne semblent +point de notre temps, et toutes sortes de contrastes. + +Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge et Cuvier, ce +sont, par exemple, leurs prétentions ou leurs qualités d'hommes d'État, +d'hommes politiques influents, ce sont les titres et les dignités dont +ils recouvrent et quelquefois affublent leur vrai génie. Voilà, si je ne +me trompe, des _distractions_ aussi et des _absences_ de ce génie, et, +qui pis est, volontaires. Chez M. Ampère, les contrastes sont sans doute +d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est qu'ici la +vanité du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses également y +paraissent, elles restent plus naïves et comme touchantes, laissant +subsister l'entière vénération dans le sourire. + +Deux parts sont à faire dans l'histoire des savants: le côté sévère, +proprement historique, qui comprend leurs découvertes positives et ce +qu'ils ont ajouté d'essentiel au monument de la connaissance humaine, et +puis leur esprit en lui-même et l'anecdote de leur vie. La solide part +de la vie scientifique de M. Ampère étant retracée ci-après par un juge +bien compétent, M. Littré[116], nous avons donc à faire connaître, s'il +se peut, l'homme même, à tâcher de le suivre dans son origine, dans +sa formation active, son étendue, ses digressions et ses mélanges, à +dérouler ses phases diverses, ses vicissitudes d'esprit, ses richesses +d'âme, et à fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette +élite de la famille humaine dont il est un des fils glorieux. + +[Note 116: L'article de M. Littré suivait immédiatement le nôtre dans +la _Revue des Deux Mondes_.] + +André-Marie Ampère naquit à Lyon le 20 janvier 1775. Son père, +négociant retiré, homme assez instruit, l'éleva lui-même au village +de Polémieux[117], où se passèrent de nombreuses années. Dans ce pays +sauvage, montueux, séparé des routes, l'enfant grandissait, libre sous +son père, et apprenait tout presque de lui-même. Les combinaisons +mathématiques l'occupèrent de bonne heure; et, dans la convalescence +d'une maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux d'un +biscuit qu'on lui avait donné. Son père avait commencé de lui enseigner +le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition singulière pour les +mathématiques, il la favorisa, procurant à l'enfant les livres +nécessaires, et ajournant l'étude approfondie du latin à un âge plus +avancé. Le jeune Ampère connaissait déjà toute la partie élémentaire des +mathématiques et l'application de l'algèbre à la géométrie, lorsque le +besoin de pousser au delà le fit aller un jour à Lyon avec son père. M. +l'abbé Daburon (depuis inspecteur général des études) vit entrer alors +dans la bibliothèque du collège M. Ampère, menant son fils de onze à +douze ans, très-petit pour son âge. M. Ampère demanda pour son fils +les ouvrages d'Euler et de Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils +étaient en latin: sur quoi l'enfant parut consterné de ne pas savoir le +latin; et le père dit: «Je les expliquerai à mon fils»; et M. Daburon +ajouta: «Mais c'est le calcul différentiel qu'on y emploie, le +savez-vous?» Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon lui offrit +de lui donner quelques leçons, et cela se fit. + +[Note 117: Un document précis, qui nous est fourni depuis, le fait +naître à ce village de Polémieux; M. Ampère s'était dit toujours né à +Lyon.] + +Vers ce temps, à défaut de l'emploi des infiniment petits, l'enfant +avait de lui-même cherché, m'a-t-on dit, une solution du problème des +tangentes par une méthode qui se rapprochait de celle qu'on appelle +méthode des limites. Je renvoie le propos, dans ses termes mêmes, aux +géomètres. + +Les soins de M. Daburon tirèrent le jeune émule de Pascal de son +embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En même temps un +ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succès de botanique, lui en +inspirait le goût, et le guidait pour les premières connaissances. Le +monde naturel, visible, si vivant et si riche en ces belles contrées, +s'ouvrait à lui dans ses secrets, comme le monde de l'espace et +des nombres. Il lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres, +particulièrement l'Encyclopédie, d'un bout à l'autre. Rien n'échappait +à sa curiosité d'intelligence; et une fois qu'il avait conçu, rien ne +sortait plus de sa mémoire. Il savait donc et il sut toujours, entre +autres choses, tout ce que l'Encyclopédie contenait, y compris le +blason. Ainsi son jeune esprit préludait à cette universalité de +connaissances qu'il embrassa jusqu'à la fin. S'il débuta par savoir au +complet l'Encyclopédie du XVIIIe siècle, il resta encyclopédique toute +sa vie. Nous le verrons, en 1804, combiner une refonte générale +des connaissances humaines; et ses derniers travaux sont un plan +d'encyclopédie nouvelle. + +Il apprit tout de lui-même, avons-nous dit, et sa pensée y gagna en +vigueur et en originalité; il apprit tout à son heure et à sa fantaisie, +et il n'y prit aucune habitude de discipline. + +Fit-il des vers dès ce temps-là, ou n'est-ce qu'un peu plus tard? Quoi +qu'il en soit, les mathématiques, jusqu'en 93, l'occupèrent surtout. A +dix-huit ans, il étudiait la _Mécanique analytique_ de Lagrange, dont +il avait refait presque tous les calculs; et il a répété souvent qu'il +savait alors autant de mathématiques qu'il en a jamais su. + +La Révolution de 89, en éclatant, avait retenti jusqu'à l'âme du +studieux mais impétueux jeune homme, et il en avait accepté l'augure +avec transport. Il y avait, se plaisait-il à dire quelquefois, trois +événements qui avaient eu un grand empire, un empire décisif sur sa vie: +l'un était la lecture de l'Éloge de Descartes par Thomas, lecture +à laquelle il devait son premier sentiment d'enthousiasme pour les +sciences physiques et philosophiques. Le second événement était sa +première communion qui détermina en lui le sentiment religieux et +catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffaçable. Enfin il comptait +pour le troisième de ces événements décisifs la prise de la Bastille, +qui avait développé et exalté d'abord son sentiment libéral. Ce +sentiment, bien modifié ensuite, et par son premier mariage dans une +famille royaliste et dévote, et plus tard par ses retours sincères à la +soumission religieuse et ses ménagements forcés sous la Restauration, +s'est pourtant maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe +et dans son essence. M. Ampère, par sa foi et son espoir constant en la +pensée humaine, en la science et en ses conquêtes, est resté vraiment +de 89. Si son caractère intimidé se déconcertait et faisait faute, son +intelligence gardait son audace. Il eut foi, toujours et de plus en +plus, et avec coeur, à la civilisation, à ses bienfaits, à la science +infatigable en marche vers _les dernières limites, s'il en est, des +progrès de l'esprit humain_[118]. Il disait donc vrai en comptant pour +beaucoup chez lui le sentiment _libéral_ que le premier éclat de +tonnerre de 89 avait Enflammé. + +[Note 118: Préface de l'_Essai sur la Philosophie des Sciences_.] + +D'illustres savants, que j'ai nommés déjà, et dont on a relevé +fréquemment les sécheresses morales, conservèrent aussi jusqu'au bout, +et malgré beaucoup d'autres côtés moins libéraux, le goût, l'amour +des sciences et de leurs progrès; mais, notons-le, c'était celui des +sciences purement mathématiques, physiques et naturelles. M. Ampère, +différent d'eux et plus libéral en ceci, n'omettait jamais, dans son +zèle de savant, la pensée morale et civilisatrice, et, en ayant espoir +aux résultats, il croyait surtout et toujours à l'âme de la science. + +En même temps que, déjà jeune homme, les livres, les idées et les +événements l'occupaient ainsi, les affections morales ne cessaient pas +d'être toutes-puissantes sur son coeur. Toute sa vie il sentit le +besoin de l'amitié, d'une communication expansive, active, et de chaque +instant: il lui fallait verser sa pensée et en trouver l'écho autour +de lui. De ses deux soeurs, il perdit l'aînée, qui avait eu beaucoup +d'action sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilité dans des vers +composés longtemps après. Ce fut une grande douleur. Mais la calamité de +novembre 93 surpassa tout. Son père était juge de paix à Lyon avant le +siége, et pendant le siége il avait continué de l'être, tandis que la +femme et les enfants étaient restés à la campagne. Après la prise de +la ville, on lui fit un crime d'avoir conservé ses fonctions; on le +traduisit au tribunal révolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous +les yeux la lettre touchante, et vraiment sublime de simplicité, dans +laquelle il fait ses derniers adieux à sa femme. Ce serait une pièce de +plus à ajouter à toutes celles qui attestent la sensibilité courageuse +et l'élévation pure de l'âme humaine en ces extrémités. Je cite quelques +passages religieusement, et sans y altérer un mot: + + «J'ai reçu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a versé un + baume vivifiant sur les plaies morales que fait à mon âme le regret + d'être méconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus + cruelle séparation, une patrie que j'ai tant chérie et dont j'ai + tant à coeur la prospérité. Je désire que ma mort soit le sceau + d'une réconciliation générale entre tous nos frères. Je la pardonne + à ceux qui s'en réjouissent, à ceux qui l'ont provoquée, et à ceux + qui l'ont ordonnée. J'ai lieu de croire que la vengeance nationale, + dont je suis une des plus innocentes victimes, ne s'étendra pas sur + le peu de biens qui nous suffisait, grâce à la sage économie et à + notre frugalité, qui fut ta vertu favorite.... Après ma confiance en + l'Éternel, dans le sein duquel j'espère que ce qui restera de moi + sera porté, ma plus douce consolation est que tu chériras ma mémoire + autant que tu m'as été chère. Ce retour m'est dû. Si du séjour de + l'Éternité, où notre chère fille m'a précédé, il m'était donné + de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers + enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils + jouir d'un meilleur sort que leur père et avoir toujours devant les + yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opère en nos + coeurs l'innocence et la justice, malgré la fragilité de notre + nature!... Ne parle pas à ma Joséphine du malheur de son père, fais + en sorte qu'elle l'ignore; _quant à mon fils, il n'y a rien que + je n'attende de lui_. Tant que tu les posséderas et qu'ils te + posséderont, embrassez-vous en mémoire de moi: je vous laisse à tous + mon coeur.» + +Suivent quelques soins d'économie domestique, quelques avis de +restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique probité; le tout +signé en ces mots: _J.-J. Ampère, époux, père, ami, et citoyen toujours +fidèle_. Ainsi mourut, avec résignation, avec grandeur, et s'exprimant +presque comme Jean-Jacques eût pu faire, cet homme simple, ce négociant +retiré, ce juge de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants +illustres, comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de +la Révolution, dévorés par elle, mais pieux jusqu'au bout, et ne la +maudissant pas! + +Parmi ses notes dernières et ses instructions d'économie à sa femme, je +trouve encore ces lignes expressives, qui se rapportent à ce fils de +qui il attendait tout: «Il s'en faut beaucoup, ma chère amie, que je te +laisse riche, et même une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer à ma +mauvaise conduite ni à aucune dissipation. Ma plus grande dépense a été +l'achat des livres et des instruments de géométrie dont notre fils ne +pouvait se passer pour son instruction; mais cette dépense même était +une sage économie, puisqu'il n'a jamais eu d'autre maître que lui-même.» + +Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa douleur ou +plutôt sa stupeur suspendit et opprima pendant quelque temps toutes ses +facultés. Il était tombé dans une espèce d'idiotisme, et passait sa +journée à faire de petits tas de sable, sans que plus rien de savant +s'y traçât. Il ne sortit de son état morne que par la botanique, cette +science innocente dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques +sur ce sujet lui tombèrent un jour sous la main, et le remirent sur +la trace d'un goût déjà ancien. Ce fut bientôt un enthousiasme, un +entraînement sans bornes; car rien ne s'ébranlait à demi dans cet esprit +aux pentes rapides. Vers ce même temps, par une coïncidence heureuse, un +_Corpus poetarum latinorum_, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers +d'Horace dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui révéla +la muse latine. C'était l'ode à Licinius et cette strophe: + + Saepius ventis agitatur ingens + Pinus, et celsae graviore casu + Decidunt turres, feriuntque summos + Fulmina montes. + +Il se remit dès lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux poëtes +les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce goût, cette science des +poëtes se mêla passionnément à sa botanique, et devint comme un chant +perpétuel avec lequel il accompagnait ses courses vagabondes. Il errait +tout le jour par les bois et les campagnes, herborisant, récitant +aux vents des vers latins dont il s'enchantait, véritable magie qui +endormait ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il +rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait +dans un petit jardin, observant l'ordre des familles naturelles. Ces +années de 94 à 97 furent toutes poétiques, comme celles qui avaient +précédé avaient été principalement adonnées à la géométrie et aux +mathématiques. Nous le verrons bientôt revenir à ces dernières sciences, +y joignant physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour +de longues années, à l'idéologie, à la métaphysique, jusqu'à ce que la +physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et pour sa gloire: +singulière alternance de facultés et de produits dans cette intelligence +féconde, qui s'enrichit et se bouleverse, se retrouve et s'accroît +incessamment. + +Celui qui, à dix-huit ans, avait lu la _Mécanique analytique_ de +Lagrange, récitait donc à vingt ans les poëtes, se berçait du rhythme +latin, y mêlait l'idiome toscan, et s'essayait même à composer des +vers dans cette dernière langue. Il entamait aussi le grec. Il y a une +description célèbre du cheval chez Homère, Virgile et le Tasse[119]: il +aimait à la réciter successivement dans les trois langues. + +[Note 119: Homère, Iliade, VI; Virgile, Énéide, XI; et le Tasse, +probablement Jérusalem délivrée, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin +de sa prison, est comparé au coursier belliqueux qui rompt ses liens.] + +Le sentiment de la nature vivante et champêtre lui créait en ces moments +toute une nouvelle existence dont il s'enivrait. Circonstance piquante +et qui est bien de lui! cette nature qu'il aimait et qu'il parcourait en +tous sens alors avec ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il +ne la voyait pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut levé +seulement plus tard. Il était myope, et il vint jusqu'à un certain âge +sans porter de lunettes ni se douter de la différence. C'est un jour, +dans l'île Barbe, que, M. Ballanche lui ayant mis des lunettes sans trop +de dessein, un cri d'admiration lui échappa comme à une seconde vue tout +d'un coup révélée: il contemplait pour la première fois la nature +dans ses couleurs distinctes et ses horizons, comme il est donné à la +prunelle humaine. + +Cette époque de sentiment et de poésie fut complète pour le jeune +Ampère. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre dans les +papiers de tous genres amassés devant nous et qui nous sont confiés, +trésor d'un fils. Il écrivit beaucoup de vers français et ébaucha une +multitude de poëmes, tragédies, comédies, sans compter les chansons, +madrigaux, charades, etc. Je trouve des scènes écrites d'une tragédie +d'_Agis_, des fragments, des projets d'une tragédie de _Conradin_, d'une +_Iphigénie en Tauride_..., d'une autre pièce où paraissaient Carbon et +Sylla, d'une autre où figuraient Vespasien et Titus; un morceau d'un +poëme moral sur la vie; des vers qui célèbrent l'Assemblée constituante; +une ébauche de poëme sur les sciences naturelles; un commencement assez +long d'une grande épopée intitulée _l'Américide_, dont le héros était +Christophe Colomb. Chacun de ces commencements, d'ordinaire, forme deux +ou trois feuillets de sa grosse écriture d'écolier, de cette écriture +qui avait comme peur sans cesse de ne pas être assez lisible; et la +tirade s'arrête brusquement, coupée le plus souvent par des _x_ et _y_, +par la _formule générale pour former immédiatement toutes les puissances +d'un polynôme quelconque_: je ne fais que copier. Vers ce temps, il +construisait aussi une espèce de langue philosophique dans laquelle il +fit des vers; mais on a là-dessus trop peu de données pour en parler. Ce +qu'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose où manque, +non pas la facilité, mais l'art, ce que prouve cette littérature +poétique, blasonnée d'algèbre, c'est l'étonnante variété, l'exubérance +et inquiétude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans, dont la +direction définitive n'était pas trouvée. Le soulèvement s'essayait +sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. Mais un sentiment +supérieur, le sentiment le plus cher et le plus universel de la +jeunesse, manquait encore, et le coeur allait éclater. + +Je trouve sur une feuille, dès longtemps jaunie, ces lignes tracées. En +les transcrivant, je ne me permets point d'en altérer un seul mot, non +plus que pour toutes les citations qui suivront. Le jeune homme disait: + + «Parvenu à l'âge où les lois me rendaient maître de moi-même, mon + coeur soupirait tout bas de l'être encore. Libre et insensible + jusqu'à cet âge, il s'ennuyait de son oisiveté. Élevé dans une + solitude presque entière, l'étude et la lecture, qui avaient fait + si longtemps mes plus chères délices, me laissaient tomber dans une + apathie que je n'avais jamais ressentie, et le cri de la nature + répandait dans mon âme une inquiétude vague et insupportable. Un + jour que je me promenais après le coucher du soleil, le long d'un + ruisseau solitaire...» + +Le fragment s'arrête brusquement ici. Que vit-il le long de ce ruisseau? +Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et +sous le titre: _Amorum_, contient, jour par jour, toute une histoire +naïve de ses sentiments, de son amour, de son mariage, et va jusqu'à la +mort de l'objet aimé. Qui le croirait? ou plutôt, en y réfléchissant, +pourquoi n'en serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu chargé de +pensées et de rides, et qui semblait n'avoir dû vivre que dans le monde +des nombres, il a été un énergique adolescent: la jeunesse aussi l'a +touché, en passant, de son auréole; il a aimé, il a pu plaire; et tout +cela, avec les ans, s'était recouvert, s'était oublié; il se serait +peut-être étonné comme nous, s'il avait retrouvé, en cherchant quelque +mémoire de géométrie, ce journal de son coeur, ce cahier d'_Amorum_ +enseveli. + +Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire Primerose et +du pasteur Walter, revenez à notre mémoire pour faire accompagnement +naturel et pour sourire avec nous à cette autre jeunesse! Si Euler ou +Haller ont aimé, s'ils avaient écrit dans un registre leurs journées +d'alors, n'auraient-ils pas souvent dit ainsi? + + Dimanche, 10 avril (96).--Je l'ai vue pour la première fois. + + Samedi, 20 août.--Je suis allé chez elle, et on m'y a prêté les + _Novelle morali_ de Soave. + + ... Samedi, 3 septembre.--M. Couppier étant parti la veille, je suis + allé rendre les _Novelle morali_; on m'a donné à choisir dans la + bibliothèque; j'ai pris madame Des Houlières, je suis resté un + moment seul avec elle. + + Dimanche, 4.--J'ai accompagné les deux soeurs après la messe, et + j'ai rapporté le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle + serait seule, sa mère et sa soeur partant le mercredi. + + ... Vendredi, 16.--Je fus rendre le second volume de Bernardin. Je + fis la conversation avec elle et Génie. Je promis des comédies pour + le lendemain. + + Samedi, 17.--Je les portai, et je commençai à ouvrir mon coeur. + + Dimanche, 18.--Je la vis jouer aux dames après la messe. + + Lundi, 19.--J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles + espérances et la défense d'y retourner avant le retour de sa mère. + + Samedi, 24.--Je fus rendre le troisième volume de Bernardin avec + madame Des Houlières; je rapportai le quatrième et _la Dunciade_, et + le parapluie. + + Lundi, 26.--Je fus rendre _la Dunciade_ et le parapluie; je la + trouvai dans le jardin sans oser lui parler. + + Vendredi, 30.--Je portai la quatrième volume de Bernardin et Racine; + je m'ouvris à la mère, que je trouvai dans la salle à mesurer de la + toile. + +Remarquez, voilà le mot dit à la mère, treize jours après le premier +aveu à la fille: marche régulière des amours antiques et vertueuses! + +Je continue en choisissant: + + Samedi, 12 novembre.--Madame Carron (_la mère_) étant sortie, je + parlai un peu à Julie qui me rembourra bien et sortit. Élise (_la + soeur_) me dit de passer l'hiver sans plus parler. + + Mercredi, 16.--La mère me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne + m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Élise + qui me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grâce + les _Lettres provinciales_. + + ... Vendredi, 9 décembre à dix heures du matin.--Elle m'ouvrit la + porte en bonnet de nuit et me parla un moment tête à tête dans la + cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu. + Je revins à Polémieux l'après-dîner.» + +Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est ainsi. Madame +Des Houlières et madame de Sévigné, et _Richelieu_, on vient de le voir, +s'y mêlent agréablement; les chansons galantes vont leur train: la +trigonométrie n'est pas oubliée. On s'amuse à mesurer la hauteur du +clocher de Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de résidence de l'amie. +Une éclipse a lieu en ce temps-là, on l'observe. Au retour, l'astronome +amoureux lira une élégie _très-passionnée_ de Saint-Lambert (_Je ne +sentais auprès des belles_, etc., etc.), ou bien il traduira en vers un +choeur de l'_Aminte_. Une autre fois, il prête son étui de mathématiques +au cousin de sa fiancée, et il rapporte _la Princesse de Clèves_. Ses +plus grandes joies, c'est de s'asseoir près de Julie sous prétexte d'une +partie de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise qu'elle a +laissée tomber, de baiser une rose qu'elle a touchée, de lui donner la +main à la promenade pour franchir un hausse-pied, de la voir au jardin +composer un bouquet de jasmin, de troëne, d'aurone et de campanule +double dont elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit +tableau: ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera +_le talisman_. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigné +dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls dont nous +citerons quelques-uns, à cause du mouvement qui les anime et de la grâce +du dernier: + + Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries + Où je t'ai vue errer sous un dais de lilas! + Que j'aime à répéter aux Nymphes attendries, + Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas! + Au bord de ce ruisseau dont les ondes chéries + Ont à mes yeux séduits réfléchi tes appas. + Sur les débris des fleurs que les mains ont cueillies, + Que j'aime à respirer l'air que tu respiras! + Les voilà ces jasmins dont je t'avais parée; + Ce bouquet de troëne a touché les cheveux... + +Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme La Fontaine +s'essayait alors, jeune et non sans poésie, à des rimes galantes et +tendres: _mistis carminibus non sine fistula_.--Mais le plus beau jour +de ces saisons amoureuses nous est assez désigné par une inscription +plus grosse sur le cahier: LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle +complète, telle qu'on la pourrait croire traduite d'_Hermann et +Dorothée_, ou extraite d'une page oubliée des _Confessions_: + +«Elles vinrent enfin nous voir (_à Polémieux_) à trois heures trois +quarts. Nous fûmes dans l'allée, où je montai sur le grand cerisier, +d'où je jetai des cerises à Julie, Élise et ma soeur; tout le monde +vint. Ensuite je cédai ma place à François, qui nous baissa des branches +où nous cueillions nous-mêmes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta +le goûter; elle s'assit sur une planche à terre avec ma soeur et Élise, +et je me mis sur l'herbe à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui +avaient été sur ses genoux. Nous fûmes tous les quatre au grand jardin +où elle accepta un lis de ma main. Nous allâmes ensuite voir le +ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux +mains pour le remonter. Je m'étais assis à côté d'elle au bord du +ruisseau, loin d'Élise et de ma soeur; nous les accompagnâmes le +soir jusqu'au moulin à vent, où je m'assis encore à côté d'elle pour +observer, nous quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une +lumière charmante. Elle emporta un second lis que je lui donnai, en +passant pour s'en aller, dans le grand jardin.» + +Pourtant il fallait penser à l'avenir. Le jeune Ampère était sans +fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On décida, qu'il +irait à Lyon; on agita même un moment s'il n'entrerait pas dans le +commerce; mais la science l'emporta. Il donna des leçons particulières +de mathématiques. Logé grande rue Mercière, chez MM. Périsse, libraires, +cousins de sa fiancée, son temps se partageait entre ses études et ses +courses à Saint-Germain, où il s'échappait fréquemment. Cependant, +par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel des idées +mathématiques reprenait le dessus dans son esprit; il y joignait les +études physiques. La _Chimie_ de Lavoisier, publiée depuis quelques +années, mais de doctrine si récente, saisissait vivement tous les jeunes +esprits savants; et pendant que Davy, comme son frère nous le raconte, +la lisait en Angleterre avec grande émulation et ardent désir d'y +ajouter, M. Ampère la lisait à Lyon dans un esprit semblable. De +grand matin, de quatre à six heures, même avant les mois d'été, il se +réunissait en conférence avec quelques amis, à un cinquième étage, place +des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des noms bien connus des Lyonnais, +Journel, Bonjour et Barret (depuis prêtre et jésuite), tous caractères +originaux et de bon aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour +avoir occasion de les nommer à côté de leur ami, MM. Bredin et Beuchot; +mais on m'assure qu'ils n'étaient pas de la petite réunion même. On y +lisait à haute voix le traité de Lavoisier, et M. Ampère, qui ne le +connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se récrier à cette exposition +si lucide de découvertes si imprévues. Au sortir de la séance matinale, +et comme édifié par la science, on s'en allait diligemment chacun à ses +travaux du jour. + +Admirable jeunesse, âge audacieux, saison féconde, où tout s'exalte et +coexiste à la fois, qui aime et qui médite, qui scrute et découvre, et +qui chante, qui suffit à tout; qui ne laisse rien d'inexploré de ce qui +la tente, et qui est tentée de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse à +jamais regrettée, qui, à l'entrée de la carrière, sous le ciel qui lui +verse les rayons, à demi penchée hors du char, livre des deux mains +toutes ses râpes et pousse de front tous ses coursiers! + +Le mariage de M. Ampère et de Mademoiselle Julie Carron eut lieu, +religieusement et secrètement encore, le 15 thermidor an VII (août +1799), et civilement quelques semaines après. M. Ballanche, par un +épithalame en prose, célébra, dans le mode antique, la félicité de son +ami et les chastes rayons de l'étoile nuptiale du soir se levant _sur +les montagnes de Polémieux_. Pour le nouvel époux, les deux premières +années se passèrent dans le même bonheur, dans les mêmes études. Il +continuait ses leçons de mathématiques à Lyon, et y demeurait avec sa +femme, qui d'ailleurs était souvent à Saint-Germain. Elle lui donna un +fils, celui qui honore aujourd'hui et confirme son nom. Mais bientôt +la santé de la mère déclina, et quand M. Ampère fut nommé, en décembre +1801, professeur de physique et de chimie à l'École centrale de l'Ain, +il dut aller s'établir seul à Bourg, laissant à Lyon sa femme souffrante +avec son enfant. Les correspondances surabondantes que nous avons sous +les yeux, et qui comprennent les deux années qui suivirent, jusqu'à la +mort de sa femme, représentent pour nous, avec un intérêt aussi intime +et dans une révélation aussi naïve, le journal qui précéda le mariage +et qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la série de ses +travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre sans +interruption. A peine arrivé à Bourg, il mit en état le cabinet de +physique, le laboratoire de chimie, et commença du mieux qu'il put, avec +des instruments incomplets, ses expériences. La chimie lui plaisait +surtout: elle était, de toutes les parties de la physique, celle qui +l'invitait le plus naturellement, comme plus voisine des causes. Il s'en +exprime avec charme: «Ma chimie, écrit-il, a commencé aujourd'hui: de +superbes expériences ont inspiré une espèce d'enthousiasme. De douze +auditeurs, il en est resté quatre après la leçon, je leur ai assigné +des emplois, etc.» Parmi les professeurs de Bourg, un seul fut bientôt +particulièrement lié avec lui; M. Clerc, professeur de mathématiques, +qui s'était mis tard à cette science, et qui n'avait qu'entamé les +parties transcendantes, mais homme de candeur et de mérite, devint le +collaborateur de M. Ampère dans un ouvrage qui devait avoir pour titre: +_Leçons élémentaires sur les séries et autres formules indéfinies_. Cet +ouvrage, qui avait été mené presque à fin, n'a jamais paru. C'est vers +ce temps que M. Ampère lut dans le _Moniteur_ le programme du prix de +60,000 francs proposé par Bonaparte, en ces termes: «Je désire donner +en encouragement une somme de 60,000 francs à celui qui, par ses +expériences et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au +galvanisme un pas comparable à celui qu'ont fait faire à ces sciences +Franklin et Volta,... mon but spécial étant d'encourager et de fixer +l'attention des physiciens sur cette partie de la physique, qui est, à +mon sens, le chemin des grandes découvertes.» M. Ampère, aussitôt cet +exemplaire du _Moniteur_ reçu de Lyon, écrivait à sa femme: «Mille +remercîments à ton cousin de ce qu'il m'a envoyé, c'est un prix de +60,000 francs que je tâcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est +précisément le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que +j'ai commencé d'imprimer; mais il faut le perfectionner, et confirmer ma +théorie par de nouvelles expériences.» Cet ouvrage, interrompu comme le +précédent, n'a jamais été achevé. Il s'écrie encore avec cette bonhomie +si belle quand elle a le génie derrière pour appuyer sa confiance: «Oh! +mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande me fait nommer au Lycée de +Lyon et que je gagne le prix de 60,000 francs, je serai bien content, +car tu ne manqueras plus de rien...» Ce fut Davy qui gagna le prix par +sa découverte des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction +électrique, et par sa décomposition des terres. Si M. Ampère avait fait +quinze ans plus tôt ses découvertes électro-magnétiques, nul doute qu'il +n'eût au moins balancé le prix. Certes, il a répondu aussi directement +que l'illustre Anglais à l'appel du premier Consul, dans _ce chemin des +grandes découvertes_: il a rempli en 1820 sa belle part du programme de +Napoléon. + +Mais une autre idée, une idée purement mathématique, vint alors à la +traverse dans son esprit. Laissons-le raconter lui-même: + + «Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'étais proposé un problème + de mon invention, que je n'avais point pu résoudre directement, mais + dont j'avais trouvé par hasard une solution dont je connaissais la + justesse sans pouvoir la démontrer. Cela me revenait souvent dans + l'esprit, et j'ai cherché vingt fois à trouver directement cette + solution. Depuis quelques jours cette idée me suivait partout. + Enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver avec une foule + de considérations curieuses et nouvelles sur la théorie des + probabilités. Comme je crois qu'il y a peu de mathématiciens en + France qui puissent résoudre ce problème en moins de temps, je ne + doute pas que sa publication dans une brochure d'une vingtaine + de pages ne me fût un bon moyen de parvenir à une chaire de + mathématiques dans un lycée. Ce petit ouvrage d'algèbre pure, et où + l'on n'a besoin d'aucune figure, sera rédigé après-demain; je le + relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine prochaine, que je te + l'enverrai...» + +Et plus loin: + + «J'ai travaillé fortement hier à mon petit ouvrage. Ce problème est + peu de chose en lui-même, mais la manière dont je l'ai résolu et les + difficultés qu'il présentait lui donnent du prix. Rien n'est plus + propre d'ailleurs à faire juger de ce que je puis faire en ce + genre...» + +Et encore: + + «J'ai fait hier une importante découverte sur la théorie du jeu en + parvenant à résoudre un nouveau problème plus difficile encore que + le précédent, et que je travaille à insérer dans le même ouvrage, + ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau + commencement plus court que l'ancien.... Je suis sûr qu'il me + vaudra, pourvu qu'il soit imprimé à temps, une place de lycée; car, + dans l'état où il est à présent, il n'y a guère de mathématiciens + en France capables d'en faire un pareil: je te dis cela comme je le + pense, pour que tu ne le dises à personne.» + +Le mémoire, qui fut intitulé _Essai sur la théorie mathématique du jeu_, +et qui devait être terminé en une huitaine, subit, selon l'habitude +de cette pensée ardente et inquiète, un grand nombre de refontes, de +remaniements, et la correspondance est remplie de l'annonce de l'envoi +toujours retardé. Rien ne nous a mis plus à même de juger combien ce qui +dominait chez M. Ampère, dès le temps de sa jeunesse, était l'abondance +d'idées, l'opulence de moyens, plutôt que le parti pris et le choix. Il +voyait tour à tour et sans relâche toutes les faces d'une idée, d'une +invention; il en parcourait irrésistiblement tous les points de vue; il +ne s'arrêtait pas. + +Je m'imagine (que les mathématiciens me pardonnent si je m'égare), je +m'imagine qu'il y a dans cet ordre de vérités, comme dans celles de +la pensée plus usuelle et plus accessible, une expression unique, la +meilleure entre plusieurs, la plus droite, la plus simple, la plus +nécessaire. Le grand Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien +que La Bruyère; il trouve des vérités aussi difficiles, aussi rares, +je le crois; mais La Bruyère exprime d'un mot ce que l'autre étend. En +analyse mathématique, il en doit être ainsi: le style y est quelque +chose. Or, tout style (la vérité de l'idée étant donnée) est un choix +entre plusieurs expressions; c'est une décision prompte et nette, un +coup d'État dans l'exécution. Je m'imagine encore qu'Euler, Lagrange, +avaient cette expression prompte, nette, élégante, cette économie +continue du développement, qui s'alliait à leur fécondité intérieure et +la servait à merveille. Autant que je puis me le figurer par l'extérieur +du procédé dont le fond m'échappe, M. Ampère était plutôt en analyse un +inventeur fécond, égal à tous en combinaisons difficiles, mais retardé +par l'embarras de choisir; il était moins décidément _écrivain_. + +Une grande inquiétude de M. Ampère allait à savoir si toutes les +formules de son mémoire étaient bien nouvelles, si d'autres, à son insu, +ne l'avaient pas devancé. Mais à qui s'adresser pour cette question +délicate? Il y avait à l'École centrale de Lyon un professeur de +mathématiques, M. Roux, également secrétaire de l'Athénée. C'est de lui +que M. Ampère attendit quelque temps cette réponse avec anxiété, comme +un véritable oracle. Mais il finit par découvrir que les connaissances +du bon M. Roux en mathématiques n'allaient pas là. Enfin, M. de Lalande +étant venu à Bourg vers ce temps, M. Ampère lui présenta son travail, ou +plutôt le travail, lu à une séance de la Société d'émulation de l'Ain, à +laquelle M. de Lalande assistait, fut remis à l'examen d'une commission +dont ce dernier faisait partie. M. de Lalande, après de grands éloges +fort sincères, finit par demander à l'auteur des exemples en nombre de +ses formules algébriques, ajoutant que c'était pour mettre dans son +rapport les résultats à la portée de tout le monde: «J'ai conclu de tout +cela, écrit M. Ampère, qu'il n'avait pas voulu se donner la peine de +suivre mes calculs, qui exigent, en effet, de profondes connaissances +en mathématiques. Je lui ferai des exemples; mais je persiste à faire +imprimer mon ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air +d'un ouvrage d'écolier.» A la fin de 1802, MM. Delambre et Villar, +chargés d'organiser les lycées dans cette partie de la France, vinrent à +Bourg, et M. Ampère trouva dans M. Delambre le juge qu'il désirait et un +appui efficace. Le mémoire sur la _Théorie mathématique du jeu_, alors +imprimé, donna au savant examinateur une première idée assez haute du +jeune mathématicien. Un autre mémoire sur l'_Application à la mécanique +des formules du calcul des variations_, composé en très-peu de jours +à son intention, et qu'il entendit dans une séance de la Société +d'émulation, ajouta à cette idée. Le nouveau mémoire que nous venons de +mentionner, et qui eut aussi toutes ses vicissitudes (particulièrement +une certaine aventure de charrette sur le grand chemin de Bourg à Lyon, +et dans laquelle il faillit être perdu), copié enfin au net, fut porté à +Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre, revenu de +sa tournée. Celui-ci le présenta à l'Institut, et le fit lire à M. de +Laplace. Cependant M. Ampère, nommé professeur de mathématiques et +d'astronomie, avait passé, selon son désir, au Lycée de Lyon. + +Mais d'autres événements non moins importants, et bien contraires, +s'étaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu de ses travaux +continus à Bourg, de ses leçons à l'École centrale, et des leçons +particulières qu'il y ajoutait, on se figurerait difficilement à quel +point allait la préoccupation morale, la sollicitude passionnée qui +remplissait ses lettres de chaque jour. Il écrit régulièrement par +chaque voyage du messager, la poste étant trop coûteuse. Ces détails +d'économie, de tendresse, l'avarice où il est de son temps, l'effusion +de ses souvenirs et de ses inquiétudes, l'espoir, dans lequel il vit, +d'aller à Lyon à quelque courte vacance de Pâques, tout cela se mêle, +d'une bien piquante et touchante façon, à son mémoire de mathématiques, +au récit de ses expériences chimiques, aux petites maladresses qui +parfois y éclatent, aux petites supercheries, dit-il, à l'aide +desquelles il les répare. Mais il faut citer la promenade entière d'un +de ses grands jours de congé: dans le commencement de la lettre, il +vient de s'écrier comme un écolier: _Quand viendront les vacances!_ + + «... J'en étais à cette exclamation quand j'ai pris tout à coup + une résolution qui te paraîtra peut-être singulière. J'ai voulu + retourner avec le paquet de tes lettres dans le pré, derrière + l'hôpital, où j'avais été les lire avant mes voyages de Lyon, avec + tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont + j'avais, ce jour-là, fait provision, et j'en ai recueilli au + contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres + sont douces à lire! il faut avoir ton âme pour écrire des choses qui + vont si bien au coeur, sans le vouloir, à ce qu'il semble. Je suis + resté jusqu'à deux heures assis sous un arbre, un joli pré a droite, + la rivière, où flottaient d'aimables canards, à gauche et devant + moi. Derrière était le bâtiment de l'hôpital. Tu conçois que j'avais + pris la précaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma + lettre pour aller à midi faire cette partie, que je n'irais pas + dîner aujourd'hui chez elle. Elle croit que je dîne en ville; mais, + comme j'avais bien déjeuné, je m'en suis mieux trouvé de ne dîner + que d'amour. A deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si + à mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai + voulu me promener et herboriser. J'ai remonté la Ressouse dans les + prés, et, en continuant toujours d'en côtoyer le bord, je suis + arrivé à vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le + lointain à une demi-lieue de la ville et que j'avais bien envie de + parcourir. Arrivé là, la rivière, par un détour subit, m'a ôté toute + espérance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc + fallu y renoncer, et je suis venu par la route du Bourg au village + de Ceyzériat, plantée de peupliers d'Italie qui en font une superbe + avenue;... j'avais à la main un paquet de plantes.» + +La jolie église de Brou n'est pas oubliée ailleurs dans ses récits. +Voilà bien des promenades tout au long, comme les aimaient La Fontaine +et Ducis.--Je voudrais que les jeunes professeurs exilés en province, et +souffrant de ces belles années contenues, si bien employées du reste et +si décisives, pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un +homme de génie pauvre, obscur alors, et s'efforçant comme eux; ils +apprendraient à redoubler de foi dans l'étude, dans les affections +sévères: ils s'enhardiraient pour l'avenir. + +Les idées religieuses avaient été vives chez le jeune Ampère à l'époque +de sa première communion; nous ne voyons pas qu'elles aient cessé +complètement dans les années qui suivirent; mais elles s'étaient +certainement affaiblies. L'absence, la douleur et l'exaltation chaste +les réveillèrent avec puissance. On sait, et l'on a dit souvent, que +M. Ampère était religieux, qu'il était croyant au christianisme, comme +d'autres illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz, +les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en général, que ces +savants restèrent constamment fermes et calmes dans la naïveté et la +profondeur de leur foi, et je le crois pour plusieurs, pour les Jussieu, +pour Euler, par exemple. Quant au grand Haller, il est nécessaire de +lire le journal de sa vie pour découvrir sa lutte perpétuelle et ses +combats sous cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est +presque autant tourmenté que Pascal. M. Ampère était de ceux-ci, de +ceux que l'épreuve tourmente, et, quoique sa foi fût réelle et qu'en +définitive elle triomphât, elle ne resta ni sans éclipses ni sans +vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps: + + «... J'ai été chercher dans la petite chambre au-dessus du + laboratoire, où est toujours mon bureau, le portefeuille en soie, + J'en veux faire la revue ce soir, après avoir répondu à tous les + articles de ta dernière lettre, et t'avoir priée, d'après une suite + d'idées qui se sont depuis une heure succédé dans ma tête, de + m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout à l'heure. + L'état de mon esprit est singulier: il est comme un homme qui + se noierait dans son crachat... Les idées de Dieu, d'Éternité, + dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination, et, + après bien des pensées et des réflexions singulières dont le détail + serait trop long, je me suis déterminé à te demander le _Psautier + français_ de La Harpe, qui doit être à la maison, broché, je crois, + en papier vert, et un livre d'_Heures_ à ton choix.» + +Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher pertinemment +de cet homme de génie qui se noie, nous dit-il, en sa pensée comme _en +son crachat_. Je trouve encore quelques endroits qui dénotent un retour +pratique: «Je finis cette lettre, parce que j'entends sonner une messe +où je veux aller demander la guérison de ma Julie.» Et encore: «Je +veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour vous +deux.»--Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours à la réunion avec sa +femme, il n'en voyait le moyen que dans sa nomination au futur Lycée de +Lyon, et s'écriait: «Ah! Lycée, Lycée, quand viendras-tu à mon secours?» + +Le Lycée vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se mourait. Les +dernières lignes du journal parleront pour moi, et mieux que moi: + + 17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.--Je revins de Bourg pour ne + plus quitter ma Julie. + + ... 15 mai, dimanche.--Je fus à l'église de Polémieux, pour la + première fois depuis la mort de ma soeur. + + ... 7 juin, mardi, saint Robert.--Ce jour a décidé du reste de ma + vie. + + 14, mardi.--On me fit attendre le petit-lait à l'hôpital. J'entrai + dans l'église d'où sortait un mort. Communion spirituelle. + + ... 13 juillet, mercredi, _à neuf heures du matin!_ + + +(Suivent les deux versets:) + + Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia + circumdabit. + Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris. + Amen. + +C'est sous le coup menaçant de cette douleur, et à l'extrémité de toute +espérance, que dut être écrite la prière suivante, où l'un des versets +précédents se retrouve: + +«Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir créé, racheté, et éclairé de +votre divine lumière en me faisant naître dans le sein de l'Église +catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous après mes +égarements; je vous remercie de me les avoir pardonnés. Je sens que vous +voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient +consacrés. M'ôterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en êtes le +maître, ô mon Dieu! mes crimes m'ont mérité ce châtiment. Mais peut-être +écouterez-vous encore la voix de vos miséricordes: _Multa flagella +peccatoris, sperantem autem_, etc. J'espère en vous, ô mon Dieu! mais je +serai soumis à votre arrêt, quel qu'il soit. J'eusse préféré la mort; +mais je ne méritais pas le ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger +dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passée dans la douleur +me mérite une bonne mort dont je me suis rendu indigne. O Seigneur, Dieu +de miséricorde, daignez me réunir dans le ciel à ce que vous m'aviez +permis d'aimer sur la terre!» + +Ce serait mentir à la mémoire de M. Ampère que d'omettre de telles +pièces quand on les a sous les yeux, de même que c'eût été mentir à la +mémoire de Pascal que de supprimer son petit parchemin. M. de Condorcet +lui-même ne l'oserait pas. + +Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuée de Cessac, président de +la section de la guerre, nomma en vendémiaire an XIII (1804) M. Ampère +répétiteur d'analyse à l'École polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui +ne lui offrait plus que des souvenirs déchirants, et arriva dans la +capitale, où pour lui une nouvelle vie commence. + +De même qu'en 93, après la mort de son père, il n'était parvenu à sortir +de la stupeur où il était tombé que par une étude toute fraîche, la +botanique et la poésie latine, dont le double attrait l'avait ranimé, +de même, après la mort de sa femme, il ne put échapper à l'abattement +extrême et s'en relever que par une nouvelle étude survenante, qui fît, +en quelque sorte, révulsion sur son intelligence. En tête d'un des +nombreux projets d'ouvrages de métaphysique qu'il a ébauchés, je trouve +cette phrase qui ne laisse aucun doute: «C'est en 1803 que je commençai +à m'occuper presque exclusivement de recherches sur les phénomènes aussi +variés qu'intéressants que l'intelligence humaine offre à l'observateur +qui sait se soustraire à l'influence des habitudes.» C'était s'y prendre +d'une façon scabreuse pour tenir fidèlement cette promesse de soumission +religieuse et de foi qu'il avait scellée sur la tombe d'une épouse. +N'admirez-vous pas ici la contradiction inhérente à l'esprit humain, +dans toute sa naïveté? La Religion, la Science, double besoin immortel! +A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se +croit-elle sûre de son objet et apaisée, que voilà l'autre qui se relève +et qui demande pâture à son tour. Et si l'on n'y prend garde, c'est +celle qui se croyait sûre qui va être ébranlée ou dévorée. + +M. Ampère l'éprouva: en moins de deux ou trois années, il se trouva +lancé bien loin de l'ordre d'idées où il croyait s'être réfugié pour +toujours. L'idéologie alors était au plus haut point de faveur et +d'éclat dans le monde savant: la persécution même l'avait rehaussée. +La société d'Auteuil florissait encore. L'Institut ou, après lui, +les Académies étrangères proposaient de graves sujets d'analyse +intellectuelle aux élèves, aux émules, s'il s'en trouvait, des Cabanis +et des Tracy. M. Ampère put aisément être présenté aux principaux de ce +monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degérando. Mais celui +qui eut dès lors le plus de rapports avec lui et le plus d'action sur +sa pensée, fut M. Maine de Biran, lequel, déjà connu par son Mémoire de +_l'Habitude_, travaillait à se détacher arec originalité du point de vue +de ses premiers maîtres. + +_Se savoir soi-même_, pour une âme avide de savoir, c'est le plus +attrayant des abîmes: M. Ampère n'y résista pas. Dès floréal an XIII +(1805), un ami bien fidèle, M. Ballanche, lui adressait de Lyon ces +avertissements, où se peignent les craintes de l'amitié redoublées par +une imagination tendre: + + «... Ce que vous me dites au sujet de vos succès en métaphysique me + désole. Je vois avec peine qu'à trente ans vous entriez dans une + nouvelle carrière. On ne va pas loin quand on change tous les jours + de route. Songez bien qu'il n'y a que de très-grands succès qui + puissent justifier votre abandon des mathématiques, où ceux que vous + avez déjà eus présagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais + que vous ne pouvez mettre de frein à votre cerveau. + + «Cette idéologie ne fera-t-elle point quelque tort à vos sentiments + religieux? Prenez bien garde, mon cher et très-cher ami, vous êtes + sur la pointe d'un précipice: pour peu que la tête vous tourne, je + ne sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empêcher d'être inquiet. + Votre imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue + et vous tyrannise. Quelle différence il y a entre nous et Noël! + J'ai retrouvé ici les jeunes gens qui appartiennent comme moi à la + société que vous savez. Combien ils sont heureux! Combien je + désirerais leur ressembler!...» + +Mais une autre lettre un peu postérieure (mars 1806) achève de nous +révéler l'intérieur de ces nobles âmes troublées et de les éclairer du +dedans par un rayon trop direct, trop prolongé et trop admirable de +nuance, pour que nous le dérobions. Nulle part l'auteur d'_Orphée_ n'a +été plus élégiaque et plus harmonieux, en même temps que la réalité s'y +ajoute et que la souffrance y est présente: + + «J'ai reçu, mon cher ami, votre énorme lettre; elle m'a horriblement + fatigué. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien à vous + dire, aucun conseil à vous donner. Nous sommes deux misérables + créatures à qui les inconséquences ne coûtent rien. Un brasier est + dans votre coeur, le néant s'est logé dans le mien. Vous tenez + beaucoup trop à la vie, et j'y tiens trop peu. Vous êtes trop + passionné, et j'ai trop d'indifférence. Mon pauvre ami, nous sommes + tous les deux bien à plaindre. Vous avez été ces jours-ci l'objet de + toutes mes pensées, et voilà ce que je crois à votre sujet. Il faut + que vous quittiez Paris, que vous renonciez aux projets que vous + aviez formés en y allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver, + je ne dis pas le bonheur, mais au moins le repos, dans cette + solitude de tout ce qui tient à vos affections. L'air natal vous + vaudra encore mieux, il sera peut-être un baume pour votre mal. + Camille Jordan part pour Paris. Il a le projet de former à Lyon un + Salon des Arts, qui serait organisé à peu près comme les Athénées de + Paris. Il y aurait différents cours. Camille m'a consulté sur les + professeurs dont on pourrait faire choix. Je lui ai parlé de vous, + je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espèce de cours qui + serait bien fait pour réussir: ce serait d'embrasser toutes les + sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y + être étranger, d'en saisir les faits généraux, d'en faire apercevoir + les points de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la + philosophie ou la génération de toutes les connaissances humaines + (_toujours l'universalité, on le voit_). Je m'explique sans doute + mal, mais vous savez ce que je veux dire... Il est sûr qu'outre ce + cours du Salon des Arts, vous pourriez avoir, comme autrefois, des + cours particuliers, ou travailler à quelque ouvrage. Vous seriez ici + avec vos amis, vous éviteriez les abîmes de la solitude, vous vous + retrouveriez peut-être. Si une fois vous pouviez compter sur une + existence agréable et honorable, vous pourriez vous associer une + femme de votre choix, et qui parviendrait peut-être à combler + le vide qu'a laissé dans votre coeur la perte de vos anciennes + affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous pouvez + me répondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville vous + répugnerait; mais, de bonne foi, cette répugnance n'est-elle pas un + enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, où tous les sentiments + s'affaiblissent, où toutes les douleurs morales finissent, on + trouvera très-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le + fruit de l'inconstance de nos affections et de l'instabilité de nos + sentiments, même les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui + connaissent mieux le coeur humain, ceux qui auront étudié un peu le + vôtre, ceux enfin dont l'opinion et l'amitié peuvent être quelque + chose pour vous, sauront bien que votre âme expansive a besoin d'une + âme qui réponde à chaque instant à la vôtre. Ainsi, dans tous les + cas, vous serez justifié: les indifférents, comme vos connaissances + et vos amis, trouveront cela très-naturel. Voyez, mon cher ami, à + quoi vous êtes exposé. La solitude ne vous vaut rien, non plus + qu'à moi. Revenez au milieu de vos amis, et mariez-vous dans votre + patrie.... + + «... Au risque de vous fâcher, je dois vous dire ici la vérité. Vous + ne savez pas encore ce que c'est que de résister à vos penchants, et + c'est ainsi que vous vous exposez à les faire devenir de véritables + passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gré de + chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalité qui nous + soumet et nous entraîne à chaque instant? Étudiez votre coeur, + descendez dans votre âme, et lorsque vous apercevrez un sentiment + nouveau, cherchez à savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour + éteindre un feu de cheminée que ce soit devenu un grand incendie. + Il y a des malheurs sans remède, il faut nous consoler. Il y a des + malheurs que notre faute a occasionnés ou empirés, il faut nous + corriger. Les petites choses vous agitent, que doit-ce être des + grandes?... Modérez-vous sur les choses indifférentes de la vie, et + vous parviendrez à être modéré sur les choses importantes...» + +Et pour conclusion finale: + + «Ceux qui nous connaîtraient bien comprendraient la raison des + inconséquences de Jean-Jacques Rousseau.» + +M. Ampère ne retourna pas à Lyon: il resta à Paris, plus actif d'idées +et de sentiments que jamais. Il se remaria au mois de juillet même de +cette année: ce second mariage lui donna une fille. Cette lettre de M. +Ballanche, au reste, sera la dernière pièce confidentielle que nous +nous permettrons: elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampère. En +avançant dans le récit d'une vie, ces sortes de confidences, moins +essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins permises. La +pudeur de l'homme mûr a quelque chose de plus inviolable, et c'est le +travail surtout qui marque le milieu de la journée. Dans le récit d'une +vie comme dans la vie même, les sentiments émus, cette brise du matin, +ne reparaissent convenablement qu'au soir. + +Quoi qu'il en ait dit dans la note citée plus haut, M. Ampère, si +fortement occupé de métaphysique, ne s'y livrait pas exclusivement. Les +mathématiques et les sciences physiques ne cessaient de partager son +zèle. Six mémoires sur différents sujets de mathématiques insérés tant +dans le _Journal de l'École polytechnique_ que dans le Recueil de +l'Institut (des savants étrangers), déterminèrent le choix que fit de +lui, en 1814, l'Académie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nommé +secrétaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures (mars 1806), +il suivait assidûment les travaux de ce comité, et ne devint secrétaire +honoraire que lorsqu'il eût donné sa démission en faveur de M. Thénard, +dont la position alors était moins établie que la sienne. Il fut de +plus successivement nommé inspecteur général de l'Université (1808), et +professeur d'analyse et de mécanique à l'École polytechnique (1809), +où il n'avait été jusque-là qu'à titre de répétiteur, professant par +intérim. En un mot, sa vie de savant s'étendait sur toutes les bases. + +Dans l'histoire des sciences physico-mathématiques, comme va le faire +connaître M. Littré, la mémoire de M. Ampère est à jamais sauvée de +l'oubli, à cause de sa grande découverte sur l'électro-magnétisme en +1820. Dans l'histoire de la philosophie, pourquoi faut-il que ce grand +esprit, qui s'est occupé de métaphysique pendant plus de trente ans, ne +doive vraisemblablement laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran +lui-même, le métaphysicien profond près de qui il se place, n'a laissé +qu'un témoignage imparfait de sa pensée dans son ancien traité de +_l'Habitude_ et dans le récent volume publié par M. Cousin[120]. Après M. +de Tracy, à côté de M. de Biran, M. Ampère venait pourtant à merveille +pour réparer une lacune. M. Cousin a remarqué que ce qui manque à +la philosophie de M. de Biran, où la _volonté_ réhabilitée joue le +principal rôle, c'est l'admission de l'_intelligence_, de la _raison_, +distincte comme faculté, avec tout son cortége d'idées générales, de +conceptions. Nul plus que M. Ampère n'était propre à introduire dans le +point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran, cette partie essentielle +qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on considère sa tournure +métaphysique, il n'était pas, comme M. de Biran, la _volonté_ même, dans +sa persistance et son unité progressive; il était surtout l'_idée_. Sans +nier la sensation, trop grand physicien pour cela, sans la méconnaître +dans toutes ses variétés et ses nuances, combien il était propre, +ce semble, entre M. de Tracy et M. de Biran à intervenir avec +l'_intelligence_[121], et à remeubler ainsi l'âme de ses concepts les plus +divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec plus de +richesse et de réalité que les philosophes éclectiques qui ont suivi, +lesquels, n'étant ni physiciens, ni naturalistes, ni mathématiciens, +ni autre chose que psychologues, sont toujours restés par rapport aux +classes des _idées_ dans une abstraction et dans un vague qui dépeuple +l'âme et en mortifie, à mon gré, l'étude. Par malheur, si M. de Biran +se tient trop étroitement à cette volonté retrouvée, à cette causalité +interne ressaisie, comme à un axe sûr et à un sommet, d'où émane tout +mouvement, M. Ampère, moins retenu et plus ouvert dans sa métaphysique, +alla et dériva au flot de l'idée. A travers ce domaine infini de +l'intelligence, dans la sphère de la raison et de la réflexion, comme +dans une demeure à lui bien connue, il alla changeant, remuant, +déplaçant sans cesse les objets; les classifications psychologiques se +succédaient à son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est +mort sans nous avoir suffisamment expliqué la dernière, nous laissant +sur le fond de sa pensée dans une confusion qui n'était pas en lui. + +[Note 120: M. Naville, de Genève, dépositaire des manuscrits de Maine +de Biran, en a publié, depuis, des portions considérables.] + +[Note 121: Nous pourrions citer, d'après les plus anciens papiers et +projets d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes +de cette large part faite à l'_intelligence_, qui corrigeait tout à +fait le point de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et +l'environnait d'une extrême étendue. Ainsi ce début qu'on trouve à un +_Plan d'une histoire de l'intelligence humaine_: «L'homme, sous le point +de vue intellectuel, a la faculté d'acquérir et celle de conserver. La +faculté d'acquérir se subdivise en trois principales: il acquiert +par ses sens, par le déploiement de l'activité motrice qui nous fait +découvrir les causes, par la réflexion qu'on peut définir la faculté +d'apercevoir des relations, qui s'applique également aux produits de la +sensibilité et à ceux de l'activité. On aperçoit des relations entre les +premiers par la comparaison, entre les seconds par l'observation +des effets que produisent les causes. On doit donc diviser tous les +phénomènes que présente l'intelligence en quatre systèmes: le système +sensitif, le système actif, le système comparatif et le système +étiologique.» Dans un résumé des idées psychologiques de M. Ampère, +rédigé en 1811 par son ami M. Bredin, de Lyon, je trouve: «On peut +rapporter tous les phénomènes psychologiques à trois systèmes: sensitif, +cognitif, intellectuel.» Ce système cognitif et ce système intellectuel, +qui semblent un double emploi, sont différents pour lui, en ce qu'il +attribue seulement au système cognitif la distinction du _moi_ et du +_non-moi_, qui se tire de l'activité propre de l'être d'après M. +de Biran: il réservait au système intellectuel, proprement dit, la +perception de tous les autres rapports. Quoique cela manque un peu de +rigueur, la lacune signalée par M. Cousin chez M. de Biran était au +moins sentie et comblée, plutôt deux fois qu'une.] + +En attendant que la seconde partie de sa classification, qui embrasse +les sciences _noologiques_, soit publiée, et dans l'espérance surtout +qu'un fils, seul capable de débrouiller ces précieux papiers, s'y +appliquera un jour, nous ne dirons ici que très-peu, occupé surtout à +ne pas être infidèle. M. Ampère, dans une note où nous puisons, nous +indique lui-même la première marche de son esprit. Il voulait appliquer +à la psychologie la méthode qui a si bien réussi aux sciences physiques +depuis deux siècles: c'est ce que beaucoup ont voulu depuis Locke. Mais +en quoi consistait l'appropriation du moyen à la science nouvelle? +Ici M. Ampère parle d'_une difficulté première qui lui semblait +insurmontable, et dont M. le chevalier de Biran lui fournit la +solution_. Cette difficulté tenait sans doute à la connaissance +originelle de l'idée de cause et à la distinction du _moi_ d'avec le +monde extérieur. Il nous apprend aussi que, dans sa recherche sur le +fondement de nos connaissances, il a commencé par rejeter l'existence +_objective_ et qu'il a été disciple de Kant: «Mais repoussé bientôt, +dit-il, par ce nouvel idéalisme comme Reid l'avait été par celui +de Hume, je l'ai vu disparaître devant l'examen de la nature des +connaissances objectives généralement admises.» Tout ceci, on le voit, +n'est qu'indiqué par lui, et laisse à désirer bien des explications. +Quoi qu'il en soit, en s'efforçant constamment de classer les faits +de l'intelligence selon l'ordre naturel, M. Ampère en vint aux quatre +points de vue et aux deux époques principales qui les embrassent, tels +qu'il les a exposés dans la préface de son _Essai sur la Philosophie des +Sciences_. Ceux qui ont fréquenté l'école des psychologues distingués +de notre âge, et qui ont aussi entendu les leçons dans lesquelles M. +Ampère, au Collège de France, aborda la psychologie, peuvent seuls dire +combien, dans sa description et son dénombrement des divers groupes de +faits, l'intelligence humaine leur semblait tout autrement riche et +peuplée que dans les distinctions de facultés, justes sans doute, mais +nues et un peu stériles, de nos autres maîtres. Dès l'abord, dans la +psychologie de ceux-ci, on distingue _sensibilité_, _raison_, _activité +libre_, et on suit chacune séparément, toujours occupé, en quelque +sorte, de préserver l'une de ces facultés du contact des autres, de peur +qu'on ne les croie mêlées en nature et qu'on ne les confonde. M. Ampère +y allait plus librement et par une méthode plus vraiment naturelle. Si +Bernard de Jussieu, dans ses promenades à travers la campagne, avait dit +constamment en coupant la tige des plantes: «Prenons bien garde, ceci +est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse; l'un n'est pas +l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la sève;» il aurait fait +une anatomie, sans doute utile et qu'il faut faire, mais qui n'est pas +tout, et les trois quarts des divers caractères qui président à la +formation de ses groupes naturels lui auraient échappé dans leur vivant +ensemble.--L'anatomie radicale psychologique, ce que M. Ampère appelle +l'_idéogénie_, serait venue, dans sa méthode, plus tard à fond; mais +elle ne serait venue qu'après le dénombrement et le classement complet, +mais surtout la préoccupation des facultés distinctes ne scindait pas, +dès l'abord, les groupes analogues, et ne les empêchait pas de se +multiplier à ses regards dans leur diversité. + +La quantité de remarques neuves et ingénieuses, de points profonds +et piquants d'observation, qui remplissaient une leçon de M. Ampère, +distrayaient aisément l'auditeur de l'ensemble du plan, que le maître +oubliait aussi quelquefois, mais qu'il retrouvait tôt ou tard à travers +ces détours. On se sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine, +en pleine et haute philosophie antérieure au XVIIIe siècle; on se serait +cru, à cette ampleur de discussion, avec un contemporain des Leibniz, +des Malebranche, des Arnauld; il les citait à propos, familièrement, +même les secondaires et les plus oubliés de ce temps-là, M. de La +Chambre, par exemple; et puis on se retrouvait tout aussitôt avec le +contemporain très-présent de M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait +fait un intéressant chapitre, indépendamment de tout système et de tout +lien, des cas psychologiques singuliers et des véritables découvertes +de détail dont il semait ses leçons. J'indique en ce genre le phénomène +qu'il appelait de _concrétion_, sur lequel on peut lire l'analyse de +M. Roulin insérée dans l'_Essai de classification des Sciences_. +Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce chapitre de +_miscellanées_ psychologiques, comme il en a fait un sur des +singularités d'histoire naturelle. + +A partir de 1816, la petite société philosophique qui se réunissait chez +M., de Biran avait pris plus de suite, et l'émulation s'en mêlait. On y +remarquait M. Stapfer, le docteur Bertrand, Loyson, M. Cousin. Animé par +les discussions fréquentes, M. Ampère était près, vers 1820, de produire +une exposition de son système de philosophie, lorsque l'annonce de la +découverte physique de M. Oersted le vint ravir irrésistiblement dans un +autre train de pensées, d'où est sortie sa gloire. En 1829, malade et +réparant sa santé à Orange, à Hières, aux tiédeurs du Midi, il revint, +dans les conversations avec son fils, à ses idées interrompues; mais +ce ne fut plus la métaphysique seulement, ce fut l'ensemble des +connaissances humaines et son ancien projet d'universalité qu'il se +remit à embrasser avec ardeur. L'Épître en vers que lui a adressée son +fils à ce sujet, et le volume de l'_Essai de classification_ qui a paru, +sont du moins ici de publics et permanents témoignages. M. Ampère, en +même temps qu'il sentait la vie lui revenir encore, dut avoir, en cette +saison, de pures jouissances. S'il lui fut jamais donné de ressentir un +certain calme, ce dut être alors. En reportant son regard, du haut de la +montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes, et dont +il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre un moment au +bonheur serein du sage et reconnaître en souriant ses domaines. Il n'est +pas jusqu'aux vers latins, adressés à son fils en tête du tableau, qui +n'aient dû lui retracer un peu ses souvenirs poétiques de 95, un temps +plein de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient +cessé en lui: ses inquiétudes, du moins, étaient plus bas. Depuis +des années, les chagrins intérieurs, les instincts infinis, une +correspondance active avec son ancien ami le Père Barret, le souffle +même de la Restauration, l'avaient ramené à cette foi et à cette +soumission qu'il avait si bien exprimée en 1803, et dont il relut sans +doute de nouveau la formule touchante. Jusqu'à la fin, et pendant les +années qui suivirent, nous l'avons toujours vu allier et concilier sans +plus d'effort, et de manière à frapper d'étonnement et de respect, la +foi et la science, la croyance et l'espoir en la pensée humaine et +l'adoration envers la parole révélée. + +Outre cette vue supérieure par laquelle il saisissait le fond et le lien +des sciences, M. Ampère n'a cessé, à aucun moment, de suivre en détail, +et souvent de devancer et d'éclairer, dans ses aperçus, plusieurs de +celles dont il aimait particulièrement le progrès. Dès 1809, au sortir +de la séance de l'Institut du lundi 27 février (j'ai sous les yeux sa +note écrite et développée), il n'hésitait pas, d'après les expériences +rapportées par MM. Gay-Lussac et Thénard, et plus hardiment qu'eux, à +considérer le chlore (alors appelé acide muriatique oxygéné) comme un +corps simple. Mais ce n'était là qu'un point. En 1816, il publiait dans +les _Annales de Chimie et de Physique_ sa classification naturelle des +corps simples, y donnant le premier essai de l'application à la +chimie des méthodes qui ont tant profité aux sciences naturelles. +Il établissait entre les propriétés des corps une multitude de +rapprochements qu'on n'avait point faits; il expliquait des phénomènes +encore sans lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces +explications ont été vérifiés depuis par les expériences. La +classification elle-même a été admise par M. Chevreul dans le +_Dictionnaire des Sciences naturelles_, et elle a servi de base à celle +qu'a adoptée M. Beudant dans son _Traité de Minéralogie_. Toujours +éclairé par la théorie, il lisait à l'Académie des Sciences, peu après +sa réception, un mémoire sur la double réfraction, où il donnait la +loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que l'expérience eût fait +connaître qu'il en existe de tels[122]. En 1824, le travail de M. Geoffroy +Saint-Hilaire sur la présence et la transformation de la vertèbre dans +les insectes attira la sagacité, toujours prête, de M. Ampère, et lui +fit ajouter à ce sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses, +qui se trouvent consignées au tome second des _Annales des Sciences +naturelles_[123]. Lorsque M. Ampère reproduisit cette vue en 1832, à son +cours du Collége de France, M. Cuvier, contraire en général à cette +manière _raisonneuse_ d'envisager l'organisation, combattit au même +Collége, dans sa chaire voisine, le collègue qui faisait incursion +au coeur de son domaine; il le combattit avec ce ton excellent de +discussion, que M. Ampère, en répondant, gardait de même, et auquel il +ajoutait de plus une expression de respect, comme s'il eût été quelqu'un +de moindre: noble contradiction de vues, ou plutôt noble échange, auquel +nous avons assisté, entre deux grandes lumières trop tôt disparues! Si +une observation de M. Geoffroy Saint-Hilaire avait suggéré à M. Ampère +ses vues sur l'organisation des insectes, la découverte de M. Gay-Lussac +sur les proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un gaz +composé et ceux des gaz composants, lui devenait un moyen de concevoir, +sur la structure atomique et moléculaire des corps inorganiques, une +théorie qui remplace celle de Wollaston[124]. De même, une idée de +Herschel, se combinant en lui avec les résultats chimiques de Davy, +lui suggérait une théorie nouvelle de la formation de la terre. Cette +théorie a été lucidement exposée dans cette _Revue_ même _des Deux +Mondes_, en juillet 1833. On y peut prendre une idée de la manière de ce +vaste et libre esprit: l'hypothèse antique retrouvée dans sa grandeur, +l'hypothèse à la façon presque des Thalès et des Démocrite, mais portant +sur des faits qui ont la rigueur moderne. + +[Note 122: Nous noterons encore, pour compléter ces indications de +travaux, un Mémoire sur la loi de Mariotte, imprimé en 1814; un Mémoire +sur des propriétés nouvelles des axes de rotation des corps, imprimé +dans le Recueil de l'Académie des Sciences; un autre sur les équations +générales du mouvement, dans le Journal de Mathématiques de M. Liouville +(juin 1836).] + +[Note 123: _Annales des Sciences naturelles_, t. II, page 295. M. N... +n'est autre que M. Ampère.] + +[Note 124: On la trouve dans la _Bibliothèque universelle_, t. XLIX, +et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (_Revue encyclopédique_, +Novembre 1832).] + +Après avoir tant fait, tant pensé, sans parler des inquiétudes +perpétuelles du dedans qu'il se suscitait, on conçoit qu'à soixante et +un ans M. Ampère, dans toute la force et le zèle de l'intelligence, eût +usé un corps trop faible. Parti pour sa tournée d'inspecteur général, il +se trouva malade dès Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisée +par l'air du Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer. +Arrivé à Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigné +dans le collége, et on espérait prolonger une amélioration légère, +lorsqu'une fièvre subite au cerveau l'emporta le 10 juin 1836, à cinq +heures du matin, entouré et soigné par tous avec un respect filial, mais +en réalité loin des siens, loin d'un fils. + +Il resterait peut-être à varier, à égayer décemment ce portrait, de +quelques-unes de ces naïvetés nombreuses et bien connues qui composent, +autour du nom de l'illustre savant, une sorte de légende courante, comme +les bons mots malicieux autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampère, +avec des différences d'originalité, irait naturellement s'asseoir entre +La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet sur ce +point, nous ne le risquerons pas. M. Ampère savait mieux les choses de +la nature et de l'univers que celles des hommes et de la société. Il +manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la +proportion dans les rapports de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et +si pénétrant au delà, ne savait pas réduire les objets habituels. Son +esprit immense était le plus souvent comme une mer agitée; la première +vague soudaine y faisait montagne; le liège flottant ou le grain de +sable y était aisément lancé jusqu'aux cieux. + +Malgré le préjugé vulgaire sur les savants, ils ne sont pas toujours +ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux de haut génie, +la nature a, dans plus d'un cas, combiné et proportionné l'organisation. +Quelques-uns, armés au complet, outre la pensée puissante intérieure, +ont l'enveloppe extérieure endurcie, l'oeil vigilant et impérieux, la +parole prompte, qui impose, et toutes les défenses. Qui a vu Dupuytren +et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte +d'ironie douce, calme, insouciante et égoïste, comme chez Lagrange, +compose un autre genre de défense. Ici, chez M, Ampère, toute la +richesse de la pensée et de l'organisation est laissée, pour ainsi dire, +plus à la merci des choses, et le bouillonnement intérieur reste à +découvert. Il n'y a ni l'enveloppe sèche qui isole et garantit, ni le +reste de l'organisation armée qui applique et fait valoir. C'est le pur +savant au sein duquel on plonge. + +Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent pénétrés et +jugés par l'esprit supérieur auquel ils ne peuvent refuser une espèce de +génie, les voilà maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, même +ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'aperçoivent qu'il hésite et croit +dépendre, ils se sentent supérieurs à leur tour à lui par un point +commode, et ils prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampère +aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait à eux, il +s'inquiétait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes (et je ne parte +pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener, +qui les savent contenir, quand ceux-ci même les blessent ou les +exploitent. Le caractère, estimable ou non, mais doué de conduite et de +persistance même intéressée, quand il se joint à un génie incontestable, +les frappe et a gain de cause en définitive dans leur appréciation. Je +ne dis pas qu'ils aient tout à fait tort, le caractère tel quel, la +volonté froide et présente, étant déjà beaucoup. Mais je cherche à +m'expliquer comment la perte de M. Ampère, à un âge encore peu avancé, +n'a pas fait à l'instant aux yeux du monde, même savant, tout le vide +qu'y laisse en effet son génie. + +Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) qui fut +jamais meilleur, à la fois plus dévoué sans réserve à la science, et +plus sincèrement croyant aux bons effets de la science pour les hommes? +Combien il était vif sur la civilisation, sur les écoles, sur les +lumières! Il y avait certains résultats réputés positifs, ceux de +Malthus, par exemple, qui le mettaient en colère: il était tout +_sentimental_ à cet égard; sa philanthropie de coeur se révoltait de +ce qui violait, selon lui, la moralité nécessaire, l'efficacité +bienfaisante de la science. D'autres savants illustres ont donné avec +mesure et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on dût +en ménager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea moins à ce qu'il +y a de personnel dans la gloire. Pour ceux qui l'abordaient, c'était un +puits ouvert. A toute heure, il disait tout. Étant un soir avec ses amis +Camille Jordan et Degérando, il se mit à leur exposer le système du +monde; il parla treize heures avec une lucidité continue; et comme le +monde est infini, et que tout s'y enchaîne, et qu'il le savait de cercle +en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la fatigue ne +l'avait arrêté, il parlerait, je crois, encore. O Science! voilà bien à +découvert ta pure source sacrée, bouillonnante!--Ceux qui l'ont entendu, +à ses leçons, dans les dernières années au Collége de France, se +promenant le long de sa longue table comme il eût fait dans l'allée +de Polémieux, et discourant durant des heures, comprendront cette +perpétuité de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre, +il était coutumier de faire, avec une attache à l'idée, avec un oubli de +lui-même qui devenait merveille. Au sortir d'une charade ou de quelque +longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les sphères. Virgile, +en une sublime églogue, a peint le demi-dieu barbouillé de lie, que les +bergers enchaînent: il ne fallait pas l'enchaîner, lui, le distrait et +le simple, pour qu'il commençât: + + Namque canebat, uti magnum per inane coacta + Semina terrarumque animaeque marisque fuissent, + Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis + Omnia, etc., etc. + + Il enchaînait de tout les semences fécondes, + Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air, + Les fleuves descendus du sein de Jupiter... + +Et celui qui, tout à l'heure, était comme le plus petit, parlait +incontinent comme les antiques aveugles,--comme ils auraient parlé, +venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est resté et qu'il vit dans notre +mémoire, dans notre coeur. + +15 février 1837. + +(On a fait à cette Notice l'honneur de la joindre à une publication +posthume de M. Ampère; mais comme il ne nous a pas été donné de la +revoir nous-même, c'est ici qu'on est plus assuré d'en lire le texte +dans toute son exactitude.) + + + +DU GÉNIE CRITIQUE ET DE BAYLE + +La critique s'appliquant à tout, il y en a de diverses sortes selon +les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la critique +historique, littéraire, grammaticale et philologique, etc. Mais en la +considérant moins dans la diversité des sujets que dans le procédé +qu'elle y emploie, dans la disposition et l'allure qu'elle y apporte, +on peut distinguer en gros deux espèces de critique, l'une reposée, +concentrée, plus spéciale et plus lente, éclaircissant et quelquefois +ranimant le passé, en déterrant et en discutant les débris, distribuant +et classant toute une série d'auteurs ou de connaissances; les Casaubon, +les Fabricius, les Mabillon, les Fréret, sont les maîtres en ce +genre sévère et profond. Nous y rangerons aussi ceux des critiques +littéraires, à proprement parler, qui, à tête reposée, s'exercent sur +des sujets déjà fixés et établis, recherchent les caractères et les +beautés particulières aux anciens auteurs, et construisent des Arts +poétiques ou des Rhétoriques, à l'exemple d'Aristote et de Quintilien. +Dans l'autre genre de critique, que le mot de _journaliste_ exprime +assez bien, je mets cette faculté plus diverse, mobile, empressée, +pratique, qui ne s'est guère développée que depuis trois siècles, qui, +des correspondances des savants où elle se trouvait à la gêne, a passé +vite dans les journaux, les a multipliés sans relâche, et est devenue, +grâce à l'imprimerie dont elle est une conséquence, l'un des plus actifs +instruments modernes. Il est arrivé qu'il y a eu, pour les ouvrages de +l'esprit, une critique alerte, quotidienne, publique, toujours présente, +une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi parler; +tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilité de la médecine se peut +dire, à plus forte raison, pour ou contre l'utilité de cette critique +pratique à laquelle les bien portants même, en littérature, n'échappent +pas. Quoi qu'il en soit, le génie critique, dans tout ce qu'il a de +mobile, de libre et de divers, y a grandi et s'est révélé. Il s'est +mis en campagne pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les +hasards et les inégalités du métier lui ont souri, les bigarrures et +les fatigues du chemin l'ont flatté. Toujours en haleine, aux écoutes, +faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, sans système autre +que son instinct et l'expérience, il a fait la guerre au jour le jour, +selon le pays, _la guerre à l'oeil_, ainsi que s'exprime Bayle lui-même, +qui est le génie personnifié de cette critique. + +Bayle, obligé de sortir de France comme calviniste relaps, réfugié à +Rotterdam, où ses écrits de tolérance aliénèrent bientôt de lui le +violent Jurieu, persécuté alors et tracassé par les théologiens de sa +communion, Bayle mort la plume à la main en les réfutant, a rempli un +grand rôle philosophique dont le XVIIIe siècle interpréta le sens en le +forçant un peu, et que M. Leroux a bien cherché à rétablir et à préciser +dans un excellent article de son _Encyclopédie_. Ce n'est pas ce qui +nous occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne relèverons en lui que +les traits essentiels du génie critique qu'il représente à un degré +merveilleux dans sa pureté et son plein, dans son empressement +discursif, dans sa curiosité affamée, dans sa sagacité pénétrante, dans +sa versatilité perpétuelle et son appropriation à chaque chose: ce +génie, selon nous, domine même son rôle philosophique et cette mission +morale qu'il a remplie; il peut servir du moins à en expliquer le plus +naturellement les phases et les incertitudes. + +Bayle, né au Carlat, dans le comté de Foix, en 1647, d'une famille +patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne heure aux études, +au latin, au grec, d'abord dans la maison paternelle, puis à l'académie +de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, il fit une maladie causée par ses +lectures excessives; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main, +mais relisait Plutarque et Montaigne de préférence. Étant passé à +vingt-deux ans à l'académie de Toulouse, il se laissa gagner à +quelques livres de controverse et à des raisonnements qui lui parurent +convaincants, et, ayant abjuré sa religion, il écrivit à son frère +aîné une lettre très-ardente de prosélytisme pour l'engager à venir à +Toulouse se faire instruire de la vérité. Quelques mois plus tard, ce +zèle du jeune Bayle s'était refroidi; les doutes le travaillaient, et, +dix-sept mois après sa conversion, sortant secrètement de Toulouse, il +revint à sa famille et au calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il +n'y était d'abord: «Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie +la censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son épingle du +jeu qu'il n'y laisse quelque chose.» Bayle laissa dans cette première +école qu'il fit tout son feu de croyance, tout son aiguillon de +prosélytisme; à partir de ce moment, il ne lui en resta plus. Chacun +apporte ainsi dans sa jeunesse sa dose de foi, d'amour, de passion, +d'enthousiasme; chez quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse; +je ne parle que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne +réside pas essentiellement dans l'âme, dans la pensée, et qui a son +auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns donc cette +dose de chaleur de sang résiste au premier échec, au premier coup de +tête, et se perpétue jusqu'à un âge plus ou moins avancé. Quand cela va +trop loin et dure obstinément, c'est presque une infirmité de l'esprit +sous l'apparence de la force, c'est une véritable incapacité de mûrir. +Il y a des natures poétiques ou philosophiques qui restent jusqu'au +bout, et à travers leurs diverses transformations, toujours opiniâtres, +incandescentes, à la merci du tempérament. Bayle, autrement favorisé +et pétri selon un plus doux mélange, se trouva, dès sa première flamme +jetée, une nature tout aussitôt réduite et consommée, et à partir de là +il ne perdit plus jamais son équilibre. Première disposition admirable +pour exceller au génie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique +ou même trop convaincu, ou épris d'une autre passion quelconque. + +Bayle alla continuer ses études à Genève en 1670, et il y devint +précepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de la république, +et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur de Coppet. Il commence à +connaître le monde, les savants, M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M. +Tronchin, M. Burlamaqui, M. Constant, toutes ces figures protestantes +sérieuses et appliquées. On établit des conférences de jeunes gens, pour +lesquelles il s'essaie à déployer ses ressources de bel esprit, ses +premiers lieux communs d'érudition, et où M. Basnage, autre illustre +jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste à des sermons, à des +expériences de philosophie naturelle, et, à propos des expériences de +M. Chouet sur le venin des vipères et sur la pesanteur de l'air, il +remarque que c'est là le génie du siècle et des philosophes modernes. +A l'occasion des controverses et querelles entre les théologiens de sa +religion, il énonce déjà sa maxime de garder toujours _une oreille pour +l'accusé_. A vingt-quatre ans, sa tolérance est fondée autant qu'elle le +sera jamais. La philosophie péripatéticienne, qu'il avait apprise +chez les jésuites de Toulouse, ne le retient pas le moins du monde en +présence du système de Descartes auquel il s'applique; mais ne croyez +pas qu'il s'y livre. Quand plus tard il s'agira pour lui d'aller +s'établir en Hollande, il laissera échapper son secret: «Le +cartésianisme, dit-il, ne sera pas une affaire (_un obstacle_); je le +regarde simplement comme une hypothèse ingénieuse qui peut servir à +expliquer certains effets naturels... Plus j'étudie la philosophie, +«plus j'y trouve d'incertitude. La différence entre les sectes ne va +qu'à quelque probabilité de plus ou de moins. Il n'y en a point encore +qui ait frappé au but, et jamais on n'y frappera apparemment, tant sont +grandes les profondeurs de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi +bien que dans celles de la grâce. Ainsi vous pouvez dire à M. Gaillard +(_qui s'entremettait pour lui_) que je suis un philosophe sans +entêtement, et qui regarde Aristote, Épicure, Descartes, comme des +inventeurs de conjectures que l'on suit ou que l'on quitte, selon que +l'on veut chercher plutôt un tel qu'un tel amusement d'esprit.» C'est +ainsi qu'on le voit engager ses cousins à prendre le plus qu'ils +pourront de philosophie péripatéticienne, sauf à s'en défaire ensuite +quand ils auront goûté la nouvelle: «Ils garderont de celle-là la +méthode de pousser vivement et subtilement une objection et de répondre +nettement et précisément aux difficultés.» Ce mot que Bayle a lâché, de +prendre telle ou telle philosophie selon l'_amusement_ d'esprit qu'on +cherche pour le moment, est significatif et trahit une disposition chez +lui instinctive, le fort, ou, si l'on veut, le faible de son génie. Ce +mot lui revient souvent; le côté de l'amusement de l'esprit le frappe, +le séduit en toute chose. Il prend plaisir à voir _les petites Furies_ +qui se logent dans les écrits des théologiens, dans les attaques de M. +Spanheim et les réponses de M. Amyrault; il ajoute, il est vrai, par +correctif: _s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se divertir, en +voyant les faiblesses de l'homme_. Mais l'amusement du curieux, on le +sent, est chose essentielle pour lui. Il se met à la fenêtre et +regarde passer chaque chose; les nouvelles mêmes l'_amusent_. Il est +_nouvelliste à toute outrance_; sa curiosité est _affamée_ par les +victoires de Louis XIV. Il _amuse_ son frère par le récit de la mort du +comte de Saint-Pol. Plus loin, il exprime son grand plaisir de lire +_le Comte de Gabalis_, quoique, au reste, plusieurs endroits profanes +fassent beaucoup de peine aux consciences tendres. Ces consciences +tendres ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines +matières, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui ni non; +mais il note leur scrupule, de même qu'il exprime son plaisir. Cette +indifférence du fond, il faut bien le dire, cette tolérance prompte, +facile, aiguisée de plaisir, est une des conditions essentielles du +génie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste à courir +au premier signe sur le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à +s'y jouer en maître et à connaître de toutes choses. Il avertit en un +endroit son frère cadet qu'il lui parle des livres sans aucun égard à la +bonté ou à l'utilité qu'on en peut tirer: «Et ce qui me détermine à vous +en faire mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, ou que je les ai +lus, ou que j'en ai ouï parler.» + +Bayle ne peut s'empêcher de faire ainsi; il s'en plaint, il s'en blâme, +et retombe toujours: «Le dernier livre que je vois, écrit-il de Genève +à son frère, est celui que je préfère à tous les autres.» Langues, +philosophie, histoire, antiquité, géographie, livres galants, il se +jette à tout, selon que ces diverses matières lui sont offertes: «D'où +que cela procède, il est certain que jamais amant volage n'a plus +souvent changé de maîtresse, que moi de livres.» Il attribue ces +échappées de son esprit à quelque manque de discipline dans son +éducation: «Je ne songe jamais à la manière dont j'ai été conduit dans +mes études, que les larmes ne m'en viennent aux yeux. C'est dans l'âge +au-dessous de vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors +qu'il faut faire son emplette.» Il regrette le temps qu'il a perdu jeune +à chasser les cailles et à hâter les vignerons (ce dut être pourtant un +pauvre chasseur toujours et un compagnon peu rustique que Bayle, et +il ne put guère jouir des champs que pendant la saison qu'il passa, +affaibli de santé, aux bords de l'Ariége); il regrette môme le temps +qu'il a employé à étudier six ou sept heures par jour, parce +qu'il n'observait aucun ordre, et qu'il étudiait sans cesse par +_anticipation_. Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'_un_ +_dessert d'esprit_; il faut faire provision de pain et de viande solide +avant de se disperser aux friandises. «Je vous l'ai déjà dit, écrit-il +encore à son frère, la démangeaison de savoir en gros et en général +diverses choses est une maladie flatteuse (_amabilis insania_), qui ne +laisse pas de faire beaucoup de mal. J'ai été autrefois touché de cette +même avidité, et je puis dire qu'elle m'a été fort préjudiciable.» Mais +voilà, au moment même du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; il +voudrait tout savoir, même les détails rustiques, lui qui tout à l'heure +regrettait le temps perdu à la chasse; il demande mainte observation à +son frère sur les verreries de Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le +presse de questions sur les nobles de sa province, sur les tenants et +aboutissants de chaque famille: «Je sais bien que la généalogie ne fait +pas votre étude, comme elle aurait été ma marotte si j'eusse été d'une +fortune à étudier selon ma fantaisie.» Il complimente son frère et se +réjouit de le voir touché de la même passion que lui, _de connoître +jusqu'aux moindres particularités des grands hommes_. A propos de ses +migraines fréquentes, ce n'est pas l'étude qui en est cause, suivant +lui, parce qu'il ne s'applique pas beaucoup à ce qu'il lit: «Je ne sais +jamais, quand je commence une composition, ce que je dirai dans la +seconde période. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement l'esprit.... +Aussi pressens-je que, quand même je pourrois rencontrer dans la suite +quelque emploi à grand loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je +lirois beaucoup, je retiendrois diverses choses _vago more_, et puis +c'est tout.» Ces passages et bien d'autres encore témoignent à quel +degré Bayle possédait l'instinct, la vocation critique dans le sens où +nous la définissons. + +Ce génie, dans son idéal complet (et Bayle réalise cet idéal plus +qu'aucun autre écrivain), est au revers du génie créateur et poétique, +du génie philosophique avec système; il prend tout en considération, +fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, sauf à revenir bientôt. +Tout esprit qui a en soi une part d'art ou de système n'admet volontiers +que ce qui est analogue à son point de vue, à sa prédilection. Le génie +critique n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de préoccupé, aucun +_quant à soi_. Il ne reste pas dans son centre ou à peu de distance; +il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, ni dans son +académie; il ne craint pas de se mésallier; il va partout, le long des +rues, s'informant, accostant; la curiosité l'allèche, et il ne s'épargne +pas les régals qui se présentent. Il est, jusqu'à un certain point, tout +à tous, comme l'Apôtre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme +dans le critique véritablement doué. Mais gare aux retours! que Jurieu +se méfie[125]! l'infidélité est un trait de ces esprits divers et +intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous les côtés +d'une question, ils ne se font pas faute de se réfuter eux-mêmes et de +retourner la tablature. Combien de fois Bayle n'a-t-il pas changé +de rôle, se déguisant tantôt en nouveau converti, tantôt en vieux +catholique romain, heureux de cacher son nom et de voir sa pensée faire +route nouvelle en croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait +suffire à la célérité et aux revirements toujours justes de son esprit +mobile, empressé, accueillant. Quelque vastes que soient les espaces et +le champ défini, il ne peut promettre de s'y renfermer, ni s'empêcher, +comme il le dit admirablement, de _faire des courses sur toutes sortes +d'auteurs_. Le voilà peint d'un mot. + +Bayle s'ennuya beaucoup durant son séjour à Coppet, où il était +précepteur des fils du comte de Dhona. Le précurseur de Voltaire +pressentait-il, dans ce château depuis si célèbre, l'influence contraire +du génie futur du lieu? Le fait est que Bayle aimait peu les champs, +qu'il n'avait aucun tour rêveur dans l'esprit, rien qui le consolât dans +le commerce avec la nature. Plus mélancolique que gai de tempérament, +mais parce qu'il était _de petite complexion_, avec de l'agrément et +du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'étude, la +conversation des lettrés et philosophes. Son désir de Paris et de tout +ce qui l'en pourrait rapprocher était grand. Il a maintes fois exprimé +le regret de n'être pas né dans une ville capitale, et il confesse dans +sa _Réponse aux Questions d'un Provincial_ qu'il a été éclairé sur les +ressources de Paris pour avoir senti le préjudice de la privation. Il +quitta donc Coppet pour Rouen dans cette idée de se rapprocher à tout +prix du centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des +bibliothèques: «J'ai fait comme toutes les grandes armées qui sont sur +pied, pour ou contre la France, elles décampent de partout où elles +ne trouvent point de fourrages ni de vivres.» Précepteur à Rouen et +mécontent encore, précepteur à Paris enfin, mais sans liberté, sans +loisir, introduit aux conférences qui se tenaient chez M. Ménage, et +connaissant M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses +liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie à Sedan, et dut +se remettre aux exercices dialectiques qu'il avait un peu négligés pour +les lettres. Pendant toutes ces années, sa faculté critique ne se +fait jour que par sa correspondance, qui est abondante. Il ne devint +véritablement auteur que par sa _Lettre sur les Comètes_ (1682). Un an +auparavant, sa chaire de philosophie à Sedan avait été supprimée, et +après quelque séjour à Paris il s'était décidé à accepter une chaire +de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui à Rotterdam. Sa +_Critique générale de l'Histoire du Calvinisme du Père Maimbourg_ parut +cette même année 1682, et jusqu'en décembre 1706, époque de sa mort, sa +carrière, à l'ombre de la statue d'Érasme, ne fut plus marquée que par +des écrits, des controverses littéraires ou philosophiques; après ses +disputes de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, après son +petit démêlé avec le domestique chatouilleux de la reine Christine, les +plus graves événements pour lui furent ses déménagements (en 1688 et en +1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers. La perte de sa +chaire, en 1693, lui fut moins fâcheuse à supporter qu'il n'aurait +semblé, et, dans la modération de ses goûts, il y vit surtout l'occasion +de loisir et d'étude libre qui lui en revenait; il se félicite presque +d'échapper aux conflits, cabales et _entremangeries professorales_ qui +règnent dans toutes les académies. + +[Note 125: Bayle a-t-il été l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit +les malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des _Nouveaux +Mémoires d'Histoire, de Critique et de Littérature_, par l'abbé +d'Arligny? Grande question sur laquelle les avis sont partagés. (Voir +les mêmes _Mémoires_, t. VII, page 47.)] + +En tête d'une des lettres de sa _Critique générale_, Bayle nous dit +avoir remarqué, dès ses jeunes ans, _une chose qui lui parut bien +jolie et bien imitable_, dans l'_Histoire de l'Académie française_ de +Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherché, en lisant +un livre, l'esprit et le génie de l'auteur que le sujet même qu'on y +traitait. Bayle applique cette méthode au Père Maimbourg; et nous, au +milieu de tous ces ouvrages si _bigarrés de pensées_, de ces ouvrages +pareils à des _rivières qui serpentent_, nous appliquerons la méthode +à Bayle lui-même, nous occupant de sa personne plus que des objets +nombreux où il se disperse[126]. + +[Note 126: Sur le caractère de Bayle, on peut lire quelques pages +agréables de D'Israeli _Curiosities of Literature_, t. III.] + +Bayle, d'après ce qu'on vient de voir, a toujours très-peu résidé à +Paris, malgré son vif désir. Il y passa quelques mois comme précepteur, +en 1675; il y vint quelquefois pendant ses vacances de Sedan; il y resta +dans l'intervalle de son retour de Sedan à son départ pour Rotterdam: +mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle +société de ces années brillantes; son langage et ses habitudes s'en +ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute cause que +Bayle paraît à la fois en avance et en retard sur son siècle, en retard +d'au moins cinquante ans par son langage, sa façon de parler, sinon +provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue, +interminable, à la latine, à la manière du XVIe siècle, à peu près +impossible à bien ponctuer[127]; en avance par son dégagement d'esprit et +son peu de préoccupation pour les formes régulières et les doctrines que +le XVIIe siècle remit en honneur après la grande anarchie du XVIe. +De Toulouse à Genève, de Genève à Sedan, de Sedan à Rotterdam, Bayle +contourne, en quelque sorte, la France du pur XVIIe siècle sans y +entrer. Il y a de ces existences pareilles à des arches de pont qui, +sans entrer dans le plein de la rivière, l'embrassent et unissent, les +deux rives. Si Bayle eût vécu au centre de la société lettrée de son +âge, de cette société polie que M. Roederer vient d'étudier avec une +minutie qui n'est pas sans agrément, et avec une prédilection qui ne +nuit pas à l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le monde vers 1675, +c'est-à-dire au moment de la culture la plus châtiée de la littérature +de Louis XIV, avait passé ses heures de loisir dans quelques-uns des +salons d'alors, chez madame de La Sablière, chez le président Lamoignon, +ou seulement chez Boileau à Auteuil, il se fût fait malgré lui une +grande révolution en son style. Eût-ce été un bien? y aurait-il gagné? +Je ne le crois pas. Il se serait défait sans doute de ses vieux termes +_ruer, bailler,_ de ses proverbes un peu rustiques. Il n'aurait pas dit +qu'il voudrait bien aller de temps en temps à Paris _se ravictuailler +en esprit et en connoissances;_ il n'aurait pas parlé de madame de +La Sablière comme d'une femme de grand esprit _qui a toujours à ses +trousses La Fontaine, Racine_ (ce qui est inexact pour ce dernier), _et +les philosophes du plus grand nom;_ il aurait redoublé de scrupules pour +éviter dans son style _les équivoques, les vers, et l'emploi dans la +même période d'un_ on _pour_ il, etc., toutes choses auxquelles, dans +la préface de son _Dictionnaire critique_, il assure bien gratuitement +qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait plus tant osé +écrire _à toute bride_ (madame de Sévigné disait _à bride abattue_) ce +qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon compte, je serais fâché +de cette perte; je l'aime mieux avec ses images franches, imprévues, +pittoresques, malgré leur mélange. Il me rappelle le vieux Pasquier +avec un tour plus dégagé, ou Montaigne avec moins de soin à aiguiser +l'expression. Écoutez-le disant à son frère cadet qui le consulte: «Ce +qui est propre à l'un ne l'est pas à l'autre; il faut donc faire la +guerre à l'oeil et se gouverner selon la portée de chaque génie... il +faut exercer contre son esprit le personnage d'un questionneur fâcheux, +se faire expliquer sans rémission tout ce qu'il plaît de demander.» +Comme cela est joli et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait +jamais longtemps attendre, rachète de reste cette _phrase longue_ que +Voltaire reprochait aux jansénistes, qu'avait en effet le grand Arnauld, +mais que le Père Maimbourg n'avait pas moins. Bayle lui-même remarque, +à ce sujet des périodes du Père Maimbourg, que ceux qui s'inquiètent si +fort des règles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbé +Fléchier ou le Père Bouhours, se dépouillent de tant de grâces vives et +animées, qu'ils perdent plus d'un côté qu'ils ne gagnent de l'autre. +Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques les _périodes_ +du Père Maimbourg, n'a pas échappé à son tour au défaut de trop écourter +la phrase; ou plutôt Montesquieu fait bien ce qu'il fait; mais ne +regrettons pas de retrouver chez Bayle la phrase au hasard et étendue, +cette liberté de façon à la Montaigne, qui est, il l'avoue ingénument, +_de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il va dire_. +Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et de cabinet, il +ne l'eût pas fait à Paris; il eût pris garde davantage, il eût voulu se +polir; cela eût bridé et ralenti sa critique. + +[Note 127: J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle à son point +de départ. On en peut prendre un échantillon dans une de ses lettres +(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est +à tort qu'il y a un point avant les mots: _par cette lecture,_ il n'y +fallait qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la façon du XVIe +siècle, ou du moins de celle du XVIIe libre et non académique; il ne +s'en défit jamais. En avançant pourtant et à force d'écrire, sa phrase, +si riche d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle +s'épura, s'allégea beaucoup, et souvent même se troussa fort lestement.] + +Une des conditions du génie critique dans la plénitude où Bayle nous le +représente, c'est de n'avoir pas d'_art_ à soi, de _style_: hâtons-nous +d'expliquer notre pensée. Quand on a un style à soi, comme Montaigne, +par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus +soucieux de la pensée qu'on exprime et de la manière aiguisée dont on +l'exprime, que de la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe, +qu'on critique; on a une préoccupation bien légitime de sa propre +oeuvre, qui se fait à travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois à ses +dépens. Cette distraction limite le génie critique. Si Bayle l'avait +eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le goût +des _Essais_, et n'eût pas écrit ses _Nouvelles de la République des +Lettres_, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus, +quand on a un _art_ à soi, une poésie, comme Voltaire, par exemple, qui +certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand, à coup sûr, +depuis Bayle, on a un goût décidé, qui, quelque souple qu'il soit, +atteint vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derrière soi +à l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-là. On en fait +involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son +fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon +Bayle n'avait rien de semblable. De passion aucune: l'équilibre même; +une parfaite idée de la profonde bizarrerie du coeur et de l'esprit +humain, et que tout est possible, et que rien n'est sûr. De style, il +en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter à la +lutte comme Courier, La Bruyère ou Montaigne lui-même; il en avait +suffisamment, malgré ses longueurs et ses parenthèses, grâce à ses +expressions charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire que +pour la clarté et la netteté du sens: heureux critique! Enfin il n'avait +pas d'_art_, de _poésie_, par-devers lui. L'excellent Bayle n'a, je +crois, jamais fait un vers français en sa jeunesse, de même qu'il n'a +jamais rêvé aux champs, ce qui n'était guère de son temps encore, ou +qu'il n'a jamais été amoureux, passionnément amoureux d'une femme, ce +qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et +consiste, pour les ouvrages où il se déguise, à dispenser mille petites +circonstances, à assortir mille petites adresses afin de mieux divertir +le lecteur et de lui colorer la fiction: il prévient lui-même son frère +de ces artifices ingénieux, à propos de la _Lettre des Comètes_. + +Je veux énumérer encore d'autres manques de talents, ou de passions, ou +de dons supérieurs, qui ont fait de Bayle le plus accompli critique qui +se soit rencontré dans son genre, rien n'étant venu à la traverse pour +limiter ou troubler le rare développement de sa faculté principale, de +sa passion unique. Quant à la religion d'abord, il faut bien avouer +qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'être religieux +avec ferveur et zèle en cultivant chez soi cette faculté critique et +discursive, relâchée et accommodante. Le métier de critique est comme un +voyage perpétuel avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes de +pays, par curiosité. Or, comme on sait, + + Rarement à courir le monde + On devient plus homme de bien; + +rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupé du but +invisible. Il faut dans la piété un grand jeûne d'esprit, un +retranchement fréquent, même à l'égard des commerces innocents et +purement agréables, le contraire enfin de se répandre. La façon dont +Bayle était religieux (et nous croyons qu'il l'était à un certain degré) +cadrait à merveille avec le génie critique qu'il avait en partage. Bayle +était religieux, disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de +ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux prières +publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments de résignation +et de confiance en Dieu, qu'il manifeste dans ses lettres. Quoiqu'il +avertisse quelque part[128] de ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur +comme à de bons témoins de ses pensées, plusieurs de celles où il parle +de la perte de sa place respirent un ton de modération qui ne semble pas +tenir seulement à une humeur calme, à une philosophie modeste, mais bien +à une soumission mieux fondée et à un véritable esprit de christianisme. +En d'autres endroits voisins des précédents, nous le savons, +l'expression est toute philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans +le vrai, il ne convient pas de presser les choses; il faut laisser +coexister à son heure et à son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait +pas [129]. Nous aimons donc à trouver que le mot de _bon Dieu_ revient +souvent dans ses lettres d'un accent de naïveté sincère. Après cela, la +religion inquiète médiocrement Bayle; il ne se retranche par scrupule +aucun raisonnement qui lui semble juste, aucune lecture qui lui paraît +divertissante. Dans une lettre, tout à côté d'une belle phrase +sincère sur la Providence, il mentionnera _Hexameron rustique_ de +La Mothe-Le-Vayer avec ses obscénités: «_Sed omnia sana sanis_.» +ajoute-t-il tout aussitôt, et le voilà satisfait. Si, par impossible, +quelque bel esprit janséniste avait entretenu une correspondance +littéraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles qui +suivent? «M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a composé en françois +les Vies de quatre Pères de l'Église grecque, vient de publier celle de +saint Ambroise, l'un des Pères de l'Église latine. M. Ferrier, bon poëte +françois, vient de faire imprimer les _Préceptes galants_: c'est une +espèce de traité semblable à l'_Art d'aimer_ d'Ovide.» Et quelques +lignes plus bas: «On fait beaucoup de cas de _la Princesse de Clèves_. +Vous avez ouï parler sans doute de deux décrets du pape, etc.» Plus +ou moins de religion qu'il n'en avait aurait altéré la candeur et +l'expansion critique de Bayle. + +[Note 128: _Nouvelles de la République des Lettres_, avril 1684.] + +[Note 129: Voir une lettre intéressante (_Oeuv. div._, I, 184) où il +explique pourquoi il n'était pas en bonne odeur de religion.--L'illustre +Joseph de Maistre, si acharné aux athées, ne s'est pas montré trop +rigoureux à l'endroit de Bayle: «Bayle même, le père de l'incrédulité +moderne, ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses écarts les plus +condamnables on ne lui trouve point une grande envie de persuader, +encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; il nie +moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent même il +est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme dans +l'article _Leucippe_ de son _Dictionnaire_).» _Principe générateur des +Constitutions politiques_, LXII.--Rappelons encore ce mot sur Bayle, qui +a son application en divers sens: «Tout est dans Bayle, mais il faut +l'en tirer.» (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, comme M. Sayous l'a +cru.)] + +Si nous osions nous égayer tant soit peu à quelqu'un de ces badinages +chez lui si fréquents, nous pourrions soutenir que la faculté critique +de Bayle a été merveilleusement servie par son manque de désir amoureux +et de passion galante[130]. Il est fâcheux sans doute qu'il se soit laissé +aller à quelque licence de propos et de citations. L'obscénité de +Bayle (on l'a dit avec raison) n'est que celle même des savants qui +s'émancipent sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains +dévots n'en gardent pas non plus dans l'expression, dès qu'il s'agit de +ces choses, et l'on a remarqué qu'ils aiment à salir la volupté, pour en +dégoûter sans doute. Bayle n'a pas d'intention si profonde. Il n'aime +guère la femme; il ne songe pas à se marier: «Je ne sais si un certain +fonds de paresse et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte +de soins, un goût excessif pour l'étude et une humeur un peu portée au +chagrin, ne me feront toujours préférer l'état de garçon à celui d'homme +marié.» Il n'éprouve pas même au sujet de la femme et contre elle cette +espèce d'émotion d'un savant une fois trompé, de l'_antiquaire_ dans +Scott, contre le _genre-femme_. Un jour à Coppet, en 1672, c'est-à-dire +à vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, il prêta à +une demoiselle le roman de _Zayde_; mais celle-ci ne le lui rendait pas: +«Fâché de voir lire si lentement _un livre_, je lui ai dit cent fois le +_tardigrada, domiporta_ et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de +la tortue. Certes, voilà bien «des gens propres à dévorer les +bibliothèques!» Dans un autre moment de galanterie, en 1675, il écrit à +mademoiselle Minutoli; et, à cet effet, il se pavoise de bel esprit, se +raille de son incapacité à déchiffrer les modes, lui cite, pour être +léger, deux vers de Ronsard sur les cornes du bélier, et les applique à +un mari: «Au reste, mademoiselle, dit-il à un endroit, le coup de dent +que vous baillez à celui qui vous a louée, etc.» L'état naturel et +convenable de Bayle à l'égard du sexe est un état d'indifférence et +de quiétisme. Il ne faut pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se +ressouvienne de Ronsard ou de Brantôme pour tâcher de se faire un ton à +la mode. S'il a perdu à ce manque d'émotions tendres quelque délicatesse +et finesse de jugement, il y a gagné du temps pour l'étude [131], une plus +grande capacité pour ces impressions moyennes qui sont l'ordinaire du +critique, et l'ignorance de ces dégoûts qui ont fait dire à La Fontaine: +_Les délicats sont malheureux_. Si Bayle en demeura exempt, l'abbé +Prévost, critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, ne fut +pas sans en souffrir. + +[Note 130: Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu +n'est pas une objection à ce qu'on remarque ici. En supposant (ce qui me +paraît fort possible) que l'abbé d'Olivet ait été bien informé, et que +son récit, consigné dans les _Mémoires_ de D'Artigny, mérite quelque +attention, il en résulterait que Bayle, âgé de vingt-huit ans alors, +dérogea un moment, auprès de la femme avenante du ministre, aux +habitudes de son humeur et au régime de toute sa vie. L'occasion aidant, +il n'était pas besoin de grande passion pour cela.] + +[Note 131: Dans une note de son article _Érasme_ du _Dictionnaire +critique_, parlant des transgressions avec les personnes qui sont +obligées de sauver les apparences, il dit de ce ton de naïveté un peu +narquoise qui lui va si bien: «Elles exigent des préliminaires, elles se +font assiéger dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un +bénéfice qui demande résidence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une +fois dans cette espèce d'engagement; on ne s'en retire qu'avec un +morceau de chaîne qui forme bientôt une nouvelle captivité. Aussi on +m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres à la +main ne sauroit trouver assez de temps pour toutes _ces choses_.] + +On lit dans la préface du _Dictionnaire critique_: «Divertissements, +parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la campagne, visites et +telles autres récréations nécessaires à quantité de gens d'étude, à ce +qu'ils disent, ne sont pas mon fait; je n'y perds point de temps.» Il +était donc utile à Bayle de ne point aimer la campagne; il lui était +utile même d'avoir cette santé frêle, ennemie de la bonne chère, ne +sollicitant jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend, +l'obligeaient souvent à des jeûnes de trente et quarante heures +continues. Son sérieux habituel, plus voisin de la mélancolie que de +la gaieté, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au chagrin ni à la +bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait fort par moments, et +on aurait été près alors de le loger dans la classe des rieurs. Il se +sentit toujours peu porté aux mathématiques; ce fut la seule science +qu'il n'aborda pas et ne désira pas posséder. Elle absorbe en effet, +détourne un esprit critique, chercheur et à la piste des particularités; +elle dispense des livres, ce qui n'était pas du tout le fait de Bayle. +La dialectique, qu'il pratiqua d'abord à demi par goût et à demi par +métier (étant professeur de philosophie), finit par le passionner et par +empiéter un peu sur sa faculté littéraire. Il a dit de Nicole et l'on +peut dire de lui que «sa coutume de pousser les raisonnements jusqu'aux +derniers recoins de la dialectique le rendoit mal propre à composer des +pièces d'éloquence.» Ce désintéressement où il était pour son propre +compte dans l'éloquence et la poésie le rendait d'autre part plus +complet, plus fidèle dans son office de rapporteur de la république +des lettres. Il est curieux surtout à entendre parler des poètes et +pousseurs de beaux sentiments, qu'il considère assez volontiers comme +une espèce à part, sans en faire une classe supérieure. Pour nous qui en +introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranché +tant d'autres qualités, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne +pouvons nous empêcher de sourire des mélanges et associations bizarres +que fait Bayle, bizarres pour nous à cause de la perspective, mais +prompts et naïfs reflets de son impression contemporaine: le ballet de +_Psyché_ au niveau des _Femmes_ _savantes_; l'_Hippolyte_ de M. Racine +et celui de M. Pradon, _qui sont deux tragédies très-achevées_; Bossuet +côte à côte avec_ le Comte de Gabalis_, l'_Iphigénie_ et sa préface +qu'il aime presque autant que la pièce, à côté de _Circé_, opéra à +machines. En rendant compte de la réception de Boileau à l'Académie, +il trouve que «M. Boileau est d'un mérite si distingué qu'il eût été +difficile à messieurs de l'Académie de remplir aussi avantageusement +qu'ils ont fait la place de M. de Bezons.» On le voit, Bayle est +un véritable républicain en littérature. Cet idéal de tolérance +universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans +un État divisé en dix religions comme dans une cité partagée en diverses +classes d'artisans, cette belle page de son _Commentaire philosophique_, +il la réalise dans sa république des livres, et, quoiqu'il soit plus +aisé de faire s'_entre-supporter_ mutuellement les livres que les +hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su +tant concilier et tant goûter. + +Un des écueils de ce goût si vif pour les livres eût été l'engouement et +une certaine idée exagérée de la supériorité des auteurs, quelque chose +de ce que n'évitent pas les subalternes et caudataires en ce genre, +comme Brossette. Bayle, sous quelque dehors de naïveté, n'a rien de +cela. On lui reprochait d'abord d'être trop prodigue de louanges; mais +il s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans +l'expression envers les auteurs ne lui dérobèrent jamais le fond. Son +bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition littéraire pour les +illustres: «J'ai assez de vanité, écrit-il à son frère, pour souhaiter +qu'on ne connoisse pas de moi ce que j'en connois, et pour être bien +aise qu'à la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau côté d'un +auteur, on me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu +personnellement plus de personnes célèbres par leurs écrits, vous verrez +que ce n'est pas si grand'chose que de composer un bon livre...» C'est +dans une lettre suivante à ce même frère cadet qui se mêlait de le +vouloir pousser à je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant: +«Si vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurité et un état médiocre et +tranquille, je vous assure que je n'en sais rien.... Je n'ai jamais pu +souffrir le miel, mais pour le sucre je l'ai toujours trouvé agréable: +voilà deux choses douces que bien des gens aiment.» Toute la +délicatesse, toute la sagacité de Bayle, se peuvent apprécier dans ce +trait et dans le précédent. + +L'équilibre et la prudence que nous avons notés en lui, cette humeur +de tranquillité et de paresse dont il fait souvent profession, ne +l'induisirent jamais à aucun de ces ménagements pour lui-même, à rien de +cet égoïsme discret dont son contemporain Fontenelle offre, pour ainsi +dire, le chef-d'oeuvre. La parcimonie, le méticuleux propre à certaines +natures analytiques et sceptiques, est chose étrangère à sa veine. +Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualité grandement +distinctive, il se montre abondant, prodigue et généreux, comme tous les +génies. + +Le moment le plus actif et le plus fécond de cette vie si égale fut vers +l'année 1686. Bayle, âgé de trente-neuf ans, poursuivait ses _Nouvelles +de la République des Lettres_, publiait sa _France toute catholique_, +contre les persécutions de Louis XIV, préparait son _Commentaire +philosophique_, et en même temps, dans une note qu'il rédigeait _Nouv. +de la Rép. des Lett._, mars 1686, sur son écrit anonyme de _la France +toute catholique_, note plus modérée et plus avouable assurément que +celle que l'abbé Prévost insérait dans son _Pour et Contre_ sur +son chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesurée et +spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, après avoir tancé +les catholiques sur l'article des violences, pourrait bientôt _toucher +cette corde des violences_ avec les protestants eux-mêmes qui n'en +étaient pas exempts, et qu'alors il y aurait lieu à des _représailles_. +La _Réponse d'un nouveau Converti_ et le fameux _Avis aux Protestants_, +toute cette contre-partie de la question, qui remplit la seconde moitié +de la carrière de Bayle, était ainsi présagée. La maladie qui lui +survint l'année suivante (1687), par excès de travail, le força de +se dédoubler, en quelque sorte, dans ce rôle à la fois littéraire et +philosophique; il dut interrompre ses _Nouvelles de la République des +Lettres_. Peu auparavant, il écrivait à l'un de ses amis, en réponse à +certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul dessein de quitter +sa fonction de journaliste, qu'il n'en était point las du tout, qu'il +n'y avait pas d'apparence qu'il le fût de longtemps, et que c'était +l'occupation qui convenait le mieux à son humeur. Il disait cela après +trois années de pratique, au contraire de la plupart des journalistes +qui se dégoûtent si vite du métier. C'était chez lui force de vocation. +Au temps qu'il était encore professeur de philosophie, il éprouvait un +grand ennui à l'arrivée de tous les livres de la foire de Francfort, +si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait que ses fonctions lui +ôtassent le loisir de cette pâture. Il s'était pris d'admiration et +d'émulation pour la belle invention des journaux par M. de Sallo, pour +ceux que continuait de donner à Paris M. l'abbé de La Roque, pour les +_Actes des Érudits_ de Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il +se plaça tout d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie, +modérée, pénétrante, par ses analyses exactes, ingénieuses, et même par +les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et dont la tradition et +la manière seraient perdues depuis longtemps, si on n'en retrouvait des +traces encore à la fin du _Journal_ actuel _des Savants_[132]; petites +notes où chaque mot est pesé dans la balance de l'ancienne et +scrupuleuse critique, comme dans celle d'un honnête joaillier +d'Amsterdam. Cette critique modeste de Bayle, qui est républicaine de +Hollande, qui va à pied, qui s'excuse de ses défauts auprès du public +sur ce qu'elle a peine à se procurer les livres, qui prie les auteurs +de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, ou du moins les +curieux de les prêter pour quelques jours, cette critique n'est-elle pas +en effet (si surtout on la compare à la nôtre et à son éclat que je +ne veux pas lui contester) comme ces millionnaires solides, rivaux et +vainqueurs du grand roi, et si simples au port et dans leur comptoir? +D'elle à nous, c'est toute la différence de l'ancien au nouveau notaire, +si bien marquée l'autre jour par M. de Balzac dans sa _Fleur des +Pois_[133]. + +[Note 132: Dirigé par M. Daunou.] + +[Note 133: _La Fleur des Pois_, un de ces romans à la Balzac, qui +promettent et qui ne tiennent pas.] + +Après qu'il eut renoncé à ses _Nouvelles de la République des Lettres_, +la faculté critique de Bayle se rejeta sur son _Dictionnaire_, dont la +confection et la révision l'occupèrent durant dix années, depuis 1694 +jusqu'en 1704. Il publia encore par délassement (1704) la _Réponse aux +Questions d'un Provincial_, dont le commencement n'est autre chose qu'un +assemblage d'aménités littéraires. Mais ses disputes avec Le Clerc, +Bernard et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que +ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une manière +d'amusement, elles achevèrent d'user sa santé si frêle et sa _petite +complexion_. La poitrine, qu'il avait toujours eue délicate, se prit; il +tomba dans l'indifférence et le dégoût de la vie à cinquante-neuf ans. +Un symptôme grave, c'est ce qu'il écrivait à un ami en novembre 1706, +un mois environ avant sa mort: «Quand même ma santé me permettroit de +travailler à un supplément du Dictionnaire, je n'y travaillerois +pas; je me suis dégoûté de tout ce qui n'est point «matière de +raisonnement...» Bayle dégoûté de son Dictionnaire, de sa critique, de +son amour des faits et des particularités de personnes, est tout à fait +comme Chaulieu sans amabilité, tel que mademoiselle De Launay nous dit +l'avoir vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de +détails sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses oeuvres +diverses sont là pour qui le voudra bien connaître. Comme qualité +qui tient encore à l'essence de son génie critique, il faut noter sa +parfaite indépendance, indépendance par rapport à l'or et par rapport +aux honneurs. Il est touchant de voir quelles précautions et quelles +ruses il fallut à milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre: +«Un tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors très-inutile; mais +présentement il m'est devenu si nécessaire, que je ne saurois plus m'en +passer...» Reconnaissant d'un tel cadeau, il resta sourd à toute autre +insinuation du grand seigneur son ami. On n'était pourtant pas loin du +temps où certains grands offraient au spirituel railleur Guy Patin un +louis d'or sous son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir dîner +chez eux; On se serait arraché Bayle s'il avait voulu, car il était +devenu, du fond de son cabinet, une espèce de roi des beaux esprits. Le +plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse +de l'_Avis aux Protestants_, soit qu'il l'ait réellement composé, soit +qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. Il y poussa l'anonyme +jusqu'à avoir besoin d'être clandestin. Sa sincérité dut souffrir d'être +si à la gêne et réduite à tant de faux-fuyants. + +Bayle restera-t-il? est-il resté? demandera quelqu'un; relit-on Bayle? +Oui, à la gloire du génie critique, Bayle est resté et restera autant +et plus que les trois quarts des poëtes et orateurs, excepté les +très-grands. Il dure, sinon par telle ou telle composition particulière, +du moins par l'ensemble de ses travaux. Les neuf volumes in-folio que +cela forme en tout, les quatre volumes principalement de ses _oeuvres +diverses_, préférables au Dictionnaire[134], bien que moins connues, sont +une des lectures les plus agréables et commodes. Quand on veut se dire +que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que chaque génération +s'évertue à découvrir ou à refaire ce que ses pères ont souvent mieux +vu, qu'il est presque aussi aisé en effet de découvrir de nouveau les +choses que de les déterrer de dessous les monceaux croissants de livres +et de souvenirs; quand on veut réfléchir sans fatigue sur bien des +suites de pensées vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on +prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. Le bon et +savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de sa vie, avouait ne plus +supporter que cette lecture d'érudition digérée et facile. La lecture de +Bayle, pour parler un moment son style, est comme la collation légère +des _après-disnées_ reposées et déclinantes, la nourriture ou plutôt le +_dessert_ de ces heures médiocrement animées que l'étude désintéressée +colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins par l'intensité et +l'éclat que par la durée, l'innocence et la sûreté des sensations, +pourraient se dire les meilleures de la vie[135]. + +Décembre 1835. + +[Note 134: Dans une note du _Journal des Savants_ (juin 1836), M. +Daunou, en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur +Bayle, a trouvé que son Dictionnaire, principal titre de sa renommée, +n'avait pas obtenu ici l'attention qu'il méritait. Ce n'est pas en effet +en lisant ce Dictionnaire qu'on apprend à l'apprécier, c'est en s'en +servant. Un homme d'esprit a comparé drôlement le Dictionnaire de Bayle, +où le texte disparaît sous les notes, à ces petites boutiques +ambulantes lentement traînées par un petit âne qui disparaît sous la +multitude de jouets et de marchandises de toutes sortes étalées sur +chaque point aux regards des passants: ce petit âne, c'est le texte.] + +[Note 135: On ne sera pas fâché de lire ici l'opinion de La Fontaine +sur Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve à la fin d'une +lettre à M. Simon de Troyes, dans laquelle il décrit à cet ami un dîner +et la conversation qu'on y tint (février 1686): + + Aux journaux de Hollande il nous fallut passer; + Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique. + Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser + L'occasion d'un trait piquant et satirique, + Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin: + Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin, + S'il osoit; car il a le goût avec l'étude. + Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude; + Il paroît circonspect; mais attendons la fin. + Tout faiseur de journaux doit tribut au malin. + Le Clerc prétend du sien tirer d'autres usages; + Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;] + +Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: Tous deux ont un bon +style et le langage sain. Le jugement en gros sur ces deux personnages, + + Et ce fut de moi qu'il partit, + C'est que l'un cherche à plaire aux sages, + L'autre veut plaire aux gens d'esprit. + +Il leur plaît. Vous aurez peut-être peine à croire Qu'on ait dans un +repas de tels discours tenus: + + On tint ces discours; on fit plus, + On fut au sermon après boire... + +Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifférent à +rappeler; Voltaire a très-bien parlé de Bayle en maint endroit, mais +jamais mieux qu'à la fin d'une lettre au Père Tournemine (1735): «M. +Newton, dit-il, a été aussi vertueux qu'il a été grand philosophe: +tels sont pour la plupart ceux qui sont bien pénétrés de l'amour des +sciences, qui n'en font point un indigne métier, et qui ne les font +point servir aux misérables fureurs de l'esprit de parti. Tel a été le +docteur Clarke; tel était le fameux archevèque Tillotson; tel était +le grand Galilée; tel notre Descartes; tel a été Bayle, cet esprit si +étendu, si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils +peuvent être, seront à jamais la bibliothèque des nations. Ses moeurs +n'étaient pas moins respectables que son génie. Le désintéressement et +l'amour de la paix comme de la vérité étaient son caractère; _c'était +une âme divine._» + + + +LA BRUYÈRE + +Vers 1687, année où parut le livre des _Caractères_, le siècle de Louis +XIV arrivait à ce qu'on peut appeler sa troisième période; les grandes +oeuvres qui avaient illustré son début et sa plus brillante moitié +étaient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais +se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans +cette littérature glorieuse. La première, à laquelle Louis XIV ne fit +que donner son nom et que prêter plus ou moins sa faveur, lui vint toute +formée de l'époque précédente; j'y range les poëtes et les écrivains nés +de 1620 à 1626, ou même avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal, Molière, +La Fontaine, madame de Sévigné. La maturité de ces écrivains répond +ou au commencement ou aux plus belles années du règne auquel on les +rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une +nourriture antérieures. Une seconde génération très-distincte et propre +au règne même de Louis XIV, est celle en tête de laquelle on voit +Boileau et Racine, et qui peut nommer encore Fléchier, Bourdaloue, etc., +etc., tous écrivains ou poëtes, nés à dater de 1632, et qui débutèrent +dans le monde au plus tôt vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau +et Racine avaient à peu près terminé leur oeuvre à cette date de +1687; ils étaient tout occupés de leurs fonctions d'historiographes. +Heureusement, Racine allait être tiré de son silence de dix années par +madame de Maintenon. Bossuet régnait pleinement par son génie en ce +milieu du grand règne, et sa vieillesse commençante en devait longtemps +encore soutenir et rehausser la majesté. C'était donc un admirable +moment que cette fin d'été radieuse, pour une production nouvelle de +mûrs et brillants esprits. La Bruyère et Fénelon parurent et achevèrent, +par des grâces imprévues, la beauté d'un tableau qui se calmait +sensiblement et auquel il devenait d'autant plus difficile de rien +ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si l'on peut ainsi dire, +était alors d'une merveilleuse sérénité. La chaleur modérée de tant de +nobles oeuvres, l'épuration continue qui s'en était suivie, la constance +enfin des astres et de la saison, avaient amené l'atmosphère des esprits +à un état tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui +saurait naître, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une +pensée ne resterait dans l'ombre, et que tout naîtrait dans son vrai +jour. Conjoncture unique! éclaircissement favorable en même temps que +redoutable à toute pensée! car combien il faudra de netteté et de +justesse dans la nouveauté et la profondeur! La Bruyère en triompha. +Vers les mêmes années, ce qui devait nourrir à sa naissance et composer +l'aimable génie de Fénelon était également disposé et comme pétri de +toutes parts; mais la fortune et le caractère de La Bruyère ont quelque +chose de plus singulier. + +On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyère, et cette +obscurité ajoute, comme on l'a remarqué, à l'effet de son oeuvre, et, on +peut dire, au bonheur piquant de sa destinée. S'il n'y a pas une +seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la +publication, ne soit venue et restée en lumière, il n'y a pas, en +revanche, un détail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le +rayon du siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage +de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé. + +Jean de La Bruyère était né dans un village proche Dourdan, en 1639, +disent les uns; en 1644, disent les autres et D'Olivet le premier, qui +le fait mourir à cinquante-deux ans (1696). En adoptant cette date de +1644[136], La Bruyère aurait eu vingt ans quand parut _Andromaque;_ ainsi +tous les fruits successifs de ces riches années mûrirent pour lui et +furent le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hâter, la chaleur +féconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'années d'étude +ou de loisir durant lesquelles il dut se borner à lire avec douceur et +réflexion, allant au fond des choses et attendant! Il résulte d'une note +écrite vers 1720 par le Père Bougerel ou par le Père Le Long, dans des +mémoires particuliers qui se trouvaient à la bibliothèque de l'Oratoire, +que La Bruyère a été de cette congrégation[137]. Cela veut-il dire qu'il +y fut simplement élevé ou qu'il y fut engagé quelque temps? Sa première +relation avec Bossuet se rattache peut-être à cette circonstance. Quoi +qu'il en soit, il venait d'acheter une charge de trésorier de France à +Caen lorsque Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'où, l'appela près +de M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyère passa le reste de +ses jours à l'hôtel de Condé à Versailles, attaché au prince en qualité +d'homme de lettres avec mille écus de Pension. + +[Note 136: On sait enfin maintenant, après bien des tâtonnements, et +d'une manière positive, que La Bruyère est né à Paris et y a été +baptisé le 17 août 1645. Le registre des naissances de la paroisse +Saint-Christophe-en-Cité eu fait foi.] + +[Note 137: Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives +du Royaume.] + +D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le célèbre auteur, mais +dont la parole a de l'autorité, nous dit en des termes excellents: +«On me l'a dépeint comme un philosophe, qui ne songeoit qu'à vivre +tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et +des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé +à une joie modeste, et ingénieux à la faire naître; poli dans ses +manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition, +même celle de montrer de l'esprit[138].» Le témoignage de l'académicien se +trouve confirmé d'une manière frappante par celui de Saint-Simon, +qui insiste, avec l'autorité d'un témoin non suspect d'indulgence, +précisément sur ces mêmes qualités de bon goût et de sagesse: «Le +public, dit-il, perdit bientôt après (1696) un homme illustre par son +esprit, par son style et par la connoissance des hommes; mes; je veux +dire La Bruyère, qui mourut d'apoplexie à Versailles, après avoir +surpassé Théophraste en travaillant d'après lui et avoir peint les +hommes de notre temps dans ses nouveaux _Caractères_ d'une manière +inimitable. C'étoit d'ailleurs un fort honnête homme, de très-bonne +compagnie, simple, sans rien de pédant et fort désintéressé. Je +l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son âge et +sa santé pouvoient faire espérer de lui.» Boileau se montrait un peu +plus difficile en fait de ton et de manières que le duc de Saint-Simon, +quand il écrivait à Racine, 19 mai 1687: Maximilien (_pourquoi ce +sobriquet de Maximilien?_) m'est venu voir à Auteuil et m'a lu quelque +chose de son _Théophraste_. C'est un fort honnête homme à qui il ne +manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable qu'il a +envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite.» +Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. La Bruyère était déjà, un +peu à ses yeux un homme des générations nouvelles, un de ceux en qui +volontiers l'on trouve que l'envie d'avoir de l'esprit après nous, et +autrement que nous, est plus grande qu'il ne faudrait. + +[Note 138: J'hésite presque à glisser cette parole de Ménage, moins +bon juge: elle concorde pourtant: «Il n'y a pas longtemps que M. de La +«Bruyère m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu +«assez de temps pour le bien connoître. Il m'a paru que ce _n'étoit «pas +un grand parleur.» (_Menagiana_, tome III.)--On a opposé depuis à cette +idée qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyère quelques mots tirés de +lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il résulterait +que La Bruyère était sujet à des accès de joie extravagante; c'est peu +probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres mots +par les cheveux. Mais enfin il paraît bien qu'il était très-gai par +moments.] + +Ce même Saint-Simon, qui regrettait La Bruyère et qui avait plus d'une +fois causé avec lui[139], nous peint la maison de Condé et M. le Duc en +particulier, l'élève du philosophe, en des traits qui réfléchissent sur +l'existence intérieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc +(1710), il nous dit avec ce feu qui mêle tout, et qui fait tout voir à +la fois: «Il étoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux, +mais en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine à +s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes +d'une excellente éducation (_je le crois bien_), de la politesse et +des grâces même quand il vouloit, mais il vouloit très-rarement... +Sa férocité étoit extrême, et se montroit en tout. C'étoit une meule +toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis +n'étoient jamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par +des plaisanteries cruelles en face, etc.» A l'année 1697, il raconte +comment, tenant les États de Bourgogne à Dijon à la place de M. le +Prince son père, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amitié des +princes et une bonne leçon à ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en +effet, poussé Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser +sa tabatière de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui +offrit à boire; le pauvre _Théodas_ si naïf, si ingénu, si bon +convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux +vomissements[140]. Tel était le petit-fils du grand Condé et l'élève de La +Bruyère. Déjà le poëte Sarasin était mort autrefois sous le bâton d'un +Conti dont il était secrétaire. A la manière énergique dont Saint-Simon +nous parle de cette race des Condés, on voit comment par degrés en elle +le héros en viendra à n'être plus que quelque chose tenant du chasseur +ou du sanglier. Du temps de La Bruyère, l'esprit y conservait une grande +part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, «M. le Prince +l'avoit presque toujours à Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le +mettoit de toutes ses parties, c'étoit de toute la maison de Condé à qui +l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit +en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et +de plaisanteries.» La Bruyère dut tirer un fruit inappréciable, comme +observateur, d'être initié de près à cette famille si remarquable alors +par ce mélange d'heureux dons, d'urbanité brillante, de férocité et de +débauche[141]. Toutes ses remarques sur les _héros_ et les _enfants des +Dieux_ naissent de là: il y a toujours dissimulé l'amertume: «Les +enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature et +en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des +années. Le mérite chez eus devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils +sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de +l'enfance.» Au chapitre des _Grands_, il s'est échappé à dire ce qu'il +avait dû penser si souvent: «L'avantage des Grands sur les autres hommes +est immense par un endroit: je leur cède leur bonne chère, leurs riches +ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, +leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à +leur service des gens qui les égalent par le coeur et par l'esprit, +et qui les passent quelquefois.» Les réflexions inévitables que le +scandale, des moeurs princières lui inspirait n'étaient pas perdues, on +peut le croire, et ressortaient moyennant détour: «Il y a des misères +sur la terre qui saisissent le coeur: il manque à quelques-uns jusqu'aux +aliments; ils redoutent l'hiver; ils appréhendent de vivre. L'on mange +ailleurs des fruits précoces: l'on force la terre et les saisons pour +fournir à sa délicatesse. De simples bourgeois, seulement à cause +qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la +nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes +extrémités, je me jette et me réfugie dans la médiocrité.» Les _simples +bourgeois_ viennent là bien à propos pour endosser le reproche, mais je +ne répondrais pas que la pensée ne fût écrite un soir en rentrant d'un +de ces soupers de demi-dieux, où M. le Duc _poussait de Champagne_ +Santeul[142]. + +[Note 139: Une pensée inévitable naît, de ce rapprochement: Quand La +Bruyère et le duc de Saint-Simon causaient ensemble à Versailles dans +l'embrasure d'une croisée, lequel des deux était le peintre de son +siècle? Ils l'étaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre +alors avoué, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu +voilés et mystérieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin, +et dont les portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux +à nu.] + +[Note 140: Au tome second des _Oeuvres choisies_ de La Monnoye (page +296), on lit un récit détaillé de cette mort de Santeul par La Monnoye; +témoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement à l'appui du dire de +Saint-Simon: Santeul s'était levé le 4 août, encore gai et bien portant; +il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les onze +heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie. +La Monnoye, qui devait dîner avec lui ce jour-là, le vint voir dans +l'après-midi et le trouva moribond; il causa même du malade avec M. le +Duc, qui témoigna s'y intéresser beaucoup. Après cela, les symptômes +extraordinaires rapportés par La Monnoye, et les réponses peu nettes des +médecins, aussi bien que le traitement employé, s'accorderaient assez +avec le récit de Saint-Simon; on conçoit que la chose ait été étouffée +le plus possible. On se demande seulement si les effets de la tabatière +avalée au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au lendemain +onze heures du matin; c'est un cas de médecine légale que je laisse aux +experts.] + +[Note 141: La Bruyère descendait d'un ancien ligueur, très-fameux +dans les Mémoires du temps, et qui joua à Paris un des grands rôles +municipaux dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le +petit-fils, précepteur d'un Bourbon, ait pu étudier de si près la race. +Notre moraliste dut songer, en souriant, à cet aïeul qu'il ne nomme pas, +un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyère des Croisades dont il +plaisante. Voir dans la _Satyre Ménippée_ de Le Duchat les nombreux +passages où il est question de ces La Bruyère, père et fils (car ils +étaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me trompe +fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital dans +l'expérience secrète et la maturité du penseur.] + +[Note 142: Bien des passages de Mme de Staël (De Launay) viennent à +l'appui de ce qu'a dû sentir La Bruyère; ainsi dans une lettre à Mme +Du Deffand (17 septembre 1747): «Les Grands, à force de s'étendre, +deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle +étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la +philosophie.» Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui +contenait en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condés: +«Elle, a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que _les Princes +étoient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en +eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les +autres hommes._»] + +La Bruyère, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'idée de +traduire Théophraste, et il pensa à glisser à la suite et à la faveur +de sa traduction quelques-unes de ses propres réflexions sur les moeurs +modernes. Cette traduction de Théophraste n'était-elle pour lui qu'un +prétexte, ou fut-elle vraiment l'occasion déterminante et le premier +dessein principal? On pencherait plutôt pour cette supposition moindre, +en voyant la forme de l'édition dans laquelle parurent d'abord les +_Caractères_, et combien Théophraste y occupe une grande place. La +Bruyère était très-pénétré de cette idée, par laquelle il ouvre son +premier chapitre, que _tout est dit, et_ que _l'on vient trop tard +après plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent_. Il +se déclare de l'avis que nous avons vu de nos jours partagé par Courier, +lire et relire sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les +imiter quelquefois: «On ne sauroit en écrivant rencontrer le parfait, +et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation.» Aux +anciens, La Bruyère ajoute _les habiles d'entre les modernes_ comme +ayant enlevé à leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau. +C'est dans cette disposition qu'il commence à _glaner_, et chaque épi, +chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pensée du +difficile, du mûr et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec +gravité, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du siècle où il +écrit. Ce n'était plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui +avaient porté les grands coups vivaient. Molière était mort; longtemps +après Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres +restaient là rangés. Quels noms! quel auditoire auguste, consommé, +déjà un peu sombre de front, et un peu silencieux! Dans son discours à +l'Académie, La Bruyère lui-même les a énumérés en face; il les avait +passés en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces +Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, _écueil des +mauvais ouvrages!_ et ce Roi _retiré dans son balustre_, qui les domine +tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient +aussi demander la gloire! La Bruyère a tout prévu, et il ose. Il sait la +mesure qu'il faut tenir et le point où il faut frapper. Modeste et sûr, +il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier +coup, sa place qui ne le cède à aucune autre est gagnée. Ceux qui, par +une certaine disposition trop rare de l'esprit et du coeur, _sont en +état_, comme il dit, _de se livrer au plaisir que donne la perfection +d'un ouvrage_, ceux-là éprouvent une émotion, d'eux seuls concevable, en +ouvrant la petite édition in-12, d'un seul volume, année 1688, de trois +cent soixante pages, en fort gros caractères, desquelles Théophraste, +avec le discours préliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant +que, sauf les perfectionnements réels et nombreux que reçurent les +éditions suivantes, tout La Bruyère est déjà là. + +Plus tard, à partir de la troisième édition, La Bruyère ajouta +successivement et beaucoup à chacun de ses seize chapitres. Des +pensées qu'il avait peut-être gardées en portefeuille dans sa première +circonspection, des ridicules que son livre même fit lever devant lui, +des originaux qui d'eux-mêmes se livrèrent, enrichirent et accomplirent +de mille façons le chef-d'oeuvre. La première édition renferme surtout +incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation +et l'irritation de la publicité les firent naître sous la plume de +l'auteur, qui avait principalement songé d'abord à des réflexions et +remarques morales, s'appuyant même à ce sujet du titre de _Proverbes_ +donné au livre de Salomon. Les _Caractères_ ont singulièrement gagné aux +additions; mais on voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine +simple du livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette +première et plus courte forme [143]. + +En le faisant naître en 1644, La Bruyère avait quarante-trois ans en 87. +Ses habitudes étaient prises, sa vie réglée; il n'y changea rien. La +gloire soudaine qui lui vint ne l'éblouit pas; il y avait songé de +longue main, l'avait retournée en tous sens, et savait fort bien qu'il +aurait pu ne point l'avoir et ne pas valoir moins pour cela. Il avait +dit dès sa première édition: «Combien d'hommes admirables et qui avoient +de très-beaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent +encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais!» Loué, +attaqué, recherché, il se trouva seulement peut-être un peu moins +heureux après qu'avant son succès, et regretta sans doute à certains +jours d'avoir livré au public une si grande part de son secret. Les +imitateurs qui lui survinrent de tous côtés, les abbés de Villiers, les +abbés de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alléaume et autres, qu'il +ne connut pas et que les Hollandais ne surent jamais bien distinguer de +lui[144], ces auteurs _nés copistes_ qui s'attachent à tout succès comme +les mouches aux mets délicats, ces _Trublets_ d'alors, durent par +moments lui causer de l'impatience: on a cru que son conseil à un auteur +_né copiste_ (chap. _des Ouvrages de l'Esprit_), qui ne se trouvait pas +dans les premières éditions, s'adressait à cet honnête abbé de Villiers. +Reçu à l'Académie le 15 juin 1693, époque où il y avait déjà eu en +France sept éditions des Caractères, La Bruyère mourut subitement +d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en pleine gloire, avant que les +biographes et commentateurs eussent avisé encore à l'approcher, à le +saisir dans sa condition modeste et à noter ses réponses[145]. On lit dans +la note manuscrite de la bibliothèque de l'Oratoire, citée par Adry, +que madame la marquise de Belleforière, de qui il était fort l'ami, +pourroit donner quelques mémoires sur sa vie «et son caractère.» +Cette madame de Belleforière n'a rien dit et n'a probablement pas été +interrogée. Vieille en 1720, date de la note manuscrite, était-elle une +de ces personnes dont La Bruyère, au chapitre _du Coeur_, devait avoir +l'idée présente quand il disait: «Il y a quelquefois dans le cours de +la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous +défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis: de +si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y +renoncer par vertu.» Était-elle celle-là même qui lui faisait penser ce +mot d'une délicatesse qui va à la grandeur? «L'on peut être touché de +certaines beautés si parfaites et d'un mérite si éclatant, que l'on se +borne à les voir et à leur parler[146].» + +[Note 143: M. Walckenaer, dans son _Étude sur La Bruyère_, a rappelé +une agréable anecdote tirée des Mémoires de l'Académie de Berlin et qui +s'était conservée par tradition: «M. de La Bruyère, a dit Formey, qui +le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un +libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés, et s'amusait +avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en +amitié. Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet: +«Voulez-vous imprimer ceci (c'était _les Caractères_)? Je ne sais si +vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera +pour ma petite amie.» Le libraire, plus incertain de la réussite que +l'auteur, entreprit l'édition; mais à peine l'eut-il exposée en vente +qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce +livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la +dot imprévue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus +avantageux et que M. de Maupertuis avait connue.» On sait le nom du +mari; M. Édouard Fournier, dans ses recherches sur La Bruyère, l'a +retrouvé. Elle épousa Juli ou Juilly, un honnête homme de la finance, +qui devint fermier général et qui garda une réputation sans tache. Il +eut de la petite Michallet, en se mariant, plus de cent mille +livres argent comptant. Ce livre, d'une expérience amère et presque +misanthropique, devenu la dot d'une jeune fille: singulier contraste!] + +[Note 144: On lit dans les _Mémoires de Trévoux_ (mars et avril 1701), +à propos des _Sentiments critiques sur les Caractères de M. de La +Bruyère_ (1701):«Depuis que les Caractères de M. de La Bruyère ont été +donnés au public, outre les traductions en diverses langues et les +dix éditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente +volumes à peu près dans ce style: _Ouvrage dans le goût des Caractères; +Théophraste moderne, ou nouveaux Caractères des Moeurs; suite des +Caractères de Théophraste ut des Moeurs de ce siècle; les différents +Caractères des Femmes du siècle; Caractères tirés de l'Écriture sainte, +et appliqués aux Moeurs du siècle; Caractères naturels des hommes, +en forme de dialogue; Portraits sérieux et critiques; Caractères des +Vertus et des Vices_. Enfin tout le pays des Lettres a été inondé de +Caractères...»] + +[Note 145: Il paraît qu'une première fois, en 1691, et sans le +solliciter, La Bruyère avait obtenu sept voix pour l'Académie par le bon +office de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de +le croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur +des _Caractères_. On a le mot de remercîment que lui adressa La Bruyère +(_Nouvelles Lettres_ de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est même la seule +lettre qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agréablement +grondeur à Santeul, imprimé sans aucun soin dans le _Santoliana_.] + +[Note 146: Cette dame a pu être Marie-Renée de Belleforière, fille +du Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Hélène de Hénin, fille du +seigneur de Querevain, mariée à Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur de +Belleforière (Voir Moréri). J'inclinerais pour la première.] + +Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rêver +plus d'une sorte de vie cachée pour La Bruyère, d'après quelques-unes de +ses pensées qui recèlent toute une destinée, et, comme il semble, tout +un roman enseveli. A la manière dont il parle de l'amitié, de ce _goût_ +qu'elle a et _auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres_, +on croirait qu'il a renoncé pour elle à l'amour; et, à la façon dont +il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez +l'expérience d'un grand amour pour devoir négliger l'amitié. Cette +diversité de pensées accomplies, desquelles on pourrait tirer tour à +tour plusieurs manières d'existences charmantes ou profondes, et +qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre +expérience, s'explique d'un mot: Molière, sans être Alceste, ni +Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La +Bruyère, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'être +successivement chaque coeur; il est du petit nombre de ces hommes qui +ont tout su. + +Molière, à l'étudier de près, ne fait pas ce qu'il prêche. Il représente +les inconvénients, les passions, les ridicules, et dans sa vie il y +tombe; La Bruyère jamais. Les petites inconséquences du _Tartufe_, il +les a saisies, et son _Onuphre_ est irréprochable[147]: de même pour +sa conduite, il pense à tout et se conforme à ses maximes, à son +expérience. Molière est poëte, entraîné, irrégulier, mélange de naïveté +et de feu, et plus grand, plus aimable peut-être par ses contradictions +mêmes: La Bruyère est sage. Il ne se maria jamais: «Un homme libre, +avait-il observé, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut +s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de +pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est +engagé; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.» Ceux +à qui ce calcul de célibat déplairait pour La Bruyère, peuvent supposer +qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta fidèle à un souvenir dans +le renoncement. + +[Note 147: La Motte a dit: «Dans son tableau de _l'Hypocrite_, La +Bruyère commence toujours par effacer un trait du _Tartufe_, et ensuite +il en _recouche_ un tout contraire.»] + +On a remarqué souvent combien la beauté humaine de son coeur se déclare +énergiquement à travers la science inexorable de son esprit: «Il faut +des saisies de terre, des enlèvements de meubles, des prisons et des +supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est +une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les +hommes traitent les autres hommes.» Que de réformes, poursuivies depuis +lors et non encore menées à fin, contient cette parole! le coeur d'un +Fénelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyère s'étonne, +comme d'une chose _toujours nouvelle_, de ce que madame de Sévigné +trouvait tout simple, ou seulement un peu drôle: le XVIIIe siècle, qui +s'étonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page +sublime sur les paysans: «Certains animaux farouches, etc. (chap. _de +l'Homme_).» On s'est accordé à reconnaître La Bruyère dans le portrait +du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgré +ses études profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez +quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent, _si c'est une +occasion de vous obliger_. + +Il était religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonné, comme en +fait foi son chapitre des _Esprits forts_; qui, venu le dernier, répond +tout ensemble à une beauté secrète de composition, à une précaution +ménagée d'avance contre des attaques qui n'ont pas manqué, et à une +conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincère; +mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dénote le +philosophe aisément dégagé du temps où il vit, pour appuyer surtout +et couvrir ses attaques contre la fausse dévotion alors régnante. +La Bruyère n'a pas déserté sur ce point l'héritage de Molière: il a +continué cette guerre courageuse sur une scène bien plus resserrée +(l'autre scène, d'ailleurs, n'eût plus été permise), mais avec des +armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le +courtisan, _qui autrefois portait ses cheveux_, en perruque désormais, +l'habit serré et le bas uni, parce qu'il est dévot; il a fait plus que +de dénoncer à l'avance les représailles impies de la Régence, par le +trait ineffaçable: _Un dévot est celui qui sous un roi athée serait +athée_; il a adressé à Louis XIV même ce conseil direct, à peine voilé +en éloge: «C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la +cour et de la rendre pieuse; instruit jusques où le courtisan veut lui +plaire et aux dépens de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec +prudence; il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie +ou le sacrilége; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et +de son industrie.» + +Malgré ses dialogues sur le quiétisme, malgré quelques mots qu'on +regrette de lire sur la révocation de l'édit de Nantes, et quelque +endroit favorable à la magie, je serais tenté plutôt de soupçonner La +Bruyère de liberté d'esprit que du contraire. _Né chrétien et Français_, +il se trouva plus d'une fois, comme il dit, _contraint dans la satire_; +car, s'il songeait surtout à Boileau en parlant ainsi, il devait par +contre-coup songer un peu à lui-même, et à ces _grands sujets_ qui lui +étaient _défendus_. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitôt il +s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu à faire (s'ils ne +l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans étonnement de toutes les +circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins +d'après tel ou tel mot détaché, que d'après l'habitude entière de son +jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en +style, il se rejoint assez aisément à Montaigne. + +On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels, dont ce que je +dis ici n'a nullement la prétention de dispenser. Le premier morceau en +date est celui de l'abbé D'Olivet dans son _Histoire de l'Académie_. On +y voit trace d'une manière de juger littéralement l'illustre auteur, qui +devait âtre partagée de plus d'un esprit _classique_ à la fin du XVIIe +et au commencement du XVIIIe siècle: c'est le développement et, selon +moi, l'éclaircissement du mot un peu obscur de Boileau à Racine. +D'Olivet trouve à La Bruyère trop d'_art_, trop d'_esprit_, quelque abus +de _métaphores_: «Quant au style précisément, M. de La Bruyère ne doit +pas être lu sans défiance, parce qu'il a donné, mais pourtant avec une +modération qui, de nos jours, tiendroit lieu de mérite, dans ce style +affecté, guindé, entortillé, etc.» Nicole, dont La Bruyère a paru dire +en un endroit _qu'il ne pensoit pas assez_ [148], devait trouver, en +revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop +vivement de raffiner la tâche. Nous reviendrons sur cela tout à l'heure. +On regrette qu'à côté de ces jugements, qui, partant d'un homme de +goût et d'autorité, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procuré plus +de détails, au moins académiques, sur La Bruyère. La réception de La +Bruyère à l'Académie donna lieu à des querelles, dont lui-même nous a +entretenus dans la préface de son Discours et qui laissent à désirer +quelques explications[149]. Si heureux d'emblée qu'eût été La Bruyère, il +lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte à son tour comme Corneille, +comme Molière en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est obligé +d'alléguer son chapitre des _Esprits forts_ et de supposer à l'ordre de +ses matières un dessein religieux un peu subtil, pour mettre à couvert +sa foi. Il est obligé de nier la réalité de ses portraits, de rejeter +au visage des fabricateurs _ces insolentes clefs_ comme il les appelle: +Martial avait déjà dit excellemment: _Improbe facit qui in alieno libro +ingeniosus est._ «En vérité, je ne doute point, s'écrie La Bruyère avec +un accent d'orgueil auquel l'outrage a forcé sa modestie, que le +public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis quelques +années de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et +d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits.» +Quel est ce corbeau qui croassa, ce _Théobalde_ qui bâilla si fort et si +haut à la harangue de La Bruyère, et qui, avec quelques académiciens, +faux confrères, ameuta les coteries et _le Mercure Galant_, lequel se +vengeait (c'est tout simple) d'avoir été mis _immédiatement au-dessous +de rien_[150]? Benserade, à qui le signalement de _Théobalde_ sied assez, +était mort; était-ce Boursault qui, sans appartenir à l'Académie, avait +pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? Était-ce le vieux Boyer +[151] ou quelque autre de même force? D'Olivet montre trop de discrétion +là-dessus. Les deux autres morceaux essentiels à lire sur La Bruyère +sont une Notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un _Éloge_ +approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau qui se +trouve dans _l'Esprit des Journaux_ (févr. 1782), et où l'auteur anonyme +apprécie fort délicatement lui-même la Notice de Suard, que La Bruyère, +déjà moins lu et moins recherché au dire de D'Olivet, n'avait pas été +complétement mis à sa place par le XVIIIe siècle; Voltaire en avait +parlé légèrement dans le _Siècle de Louis XIV_: «Le marquis de +Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'être Fontanes ou +Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont parlé de La Bruyère, +qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais +Vauvenargues lui-même n'a pas l'estime et l'autorité qui devraient +appartenir à un écrivain qui participe à la fois de la sage étendue +d'esprit de Locke, de la pensée originale de Montesquieu, de la verve de +style de Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire; il n'a pu faire +ni la réputation de La Bruyère ni la sienne.» Cinquante ans de plus, en +achevant de consacrer La Bruyère comme génie, ont donné à Vauvenargues +lui-même le vernis des maîtres. La Bruyère, que le XVIIIe siècle +était ainsi lent à apprécier, avait avec ce siècle plus d'un point de +ressemblance qu'il faut suivre de plus près encore. + +[Note 148: Toutes les anciennes _clefs_ nomment en effet Nicole comme +étant celui que désigne ce trait _(Des Ouvrages de l'Esprit: Deux +écrivains dans leurs ouvrages_, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il +se rapporterait beaucoup mieux à Balzac.--J'ai discuté ce point ailleurs +(_Port-Royal,_ tome II, p. 390).] + +[Note 149: Il fut reçu le même jour que l'abbé Bignon et par M. +Charpentier, qui, en sa qualité de partisan des anciens, le mit +lourdement au-dessous de Théophraste; la phrase, dite en face, est assez +peu aimable: «Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et +souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est +cause que ses portraits ressembleront toujours; mais il est à craindre +que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant +qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer _avec ceux sur +«qui vous les avez tirés._» On voit que si La Bruyère _tirait_ +ses portraits, M. Charpentier _tirait_ ses phrases, mais un peu +différemment.] + +[Note 150: Voici un échantillon des aménités que _le Mercure_ +prodiguait à La Bruyère (juin 1693): «M. de La Bruyère a fait une +traduction des Caractères de Théophraste, et il y a joint un recueil de +Portraits satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement +ou très, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'écrire devroient +être persuadés que la satyre fait souffrir la piété du Roi, et faire +réflexion que l'on n'a jamais ouï ce Monarque rien dire de désobligeant +à personne. (_Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la +dénonciation._) La satyre n'étoit pas du goût de Madame la Dauphine, et +j'avois commencé une réponse aux Caractères du vivant de cette princesse +qu'elle avoit fort approuvée et qu'elle devoit prendre sous sa +protection, parce qu'elle repoussoit la médisance. L'ouvrage de M. de La +Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une couverture et +qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pièces +détachées... Rien n'est plus aisé que de faire trois ou quatre pages +d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il n'y a pas lieu de +croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes moeurs ait fait +obtenir à M. de La Bruyère la place qu'il a dans l'Académie. Il a peint +les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a +prononcé il s'est peint lui-même... Fier de _sept_ éditions que ses +Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux ouvrage, il +exagère son mérite...» Et _le Mercure_ conclut, en remuant sottement +sa propre injure, que tout le monde a jugé du discours _qu'il était +directement au-dessous de rien_. Certes, l'exemple de telles injustices +appliquées aux plus délicats et aux plus fins modèles serait capable +de consoler ceux qui ont du moins le culte du passé, de toutes les +grossièretés qu'eux-mêmes ils ont souvent à essuyer dans le présent.] + +[Note 151: Ce serait plutôt Boursault que Boyer; car je me rappelle +que Segrais a dit à propos des épigrammes de Boileau contre Boyer: «Le +pauvre M. Boyer n'a jamais offensé personne.»--Je m'étais mis, comme on +voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses _Mémoires +sur Fontenelle_, page 225, m'est venu donner la clef de l'énigme et +le nom des masques. Il paraît bien qu'il s'agit en effet de Thomas +Corneille et de Fontenelle, ligués avec De Visé: Fontenelle était de +l'Académie à cette date; lui et son oncle Thomas faisaient volontiers au +dehors de la littérature de feuilletons et écrivaient, comme on dirait, +dans les _petits journaux_. On sait le mot de Boileau à propos de +la Motte: «C'est dommage qu'il ait été _s'encanailler_ de ce petit +Fontenelle.»] + +Dans ces diverses études charmantes ou fortes sur La Bruyère, comme +celles de Suard et de Fabre, au milieu de mille sortes d'ingénieux +éloges, un mot est lâché qui étonne, appliqué à un aussi grand écrivain +du XVIIe siècle. Suard dit en propres termes que La Bruyère avait _plus +d'imagination que de goût_. Fabre, après une analyse complète de ses +mérites, conclut à le placer dans le si petit nombre des parfaits +modèles de l'art d'écrire, _s'il montrait toujours autant de goût qu'il +prodigue d'esprit et de talent_[152]. C'est la première fois qu'à propos +d'un des maîtres du grand siècle on entend toucher cette corde délicate, +et ceci tient à ce que La Bruyère, venu tard et innovant véritablement +dans le style, penche déjà vers l'âge suivant. Il nous a tracé une +courte histoire de la prose française en ces termes: «L'on écrit +régulièrement depuis vingt années; l'on est esclave de la construction; +l'on a enrichi la langue de nouveaux tours, secoué le joug du latinisme, +et réduit le style à la phrase purement françoise; l'on a presque +retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers +rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre; l'on a +mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il +est capable: cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.» Cet +esprit, que La Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style, +dont Bussy, Pellisson, Fléchier, Bouhours, lui offraient bien +des exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou +d'originalité, il l'y voulut donc introduire. Après Pascal et La +Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une délicate +manière, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme +critique, avait exprimé bien des vérités en vers avec une certaine +perfection. La Bruyère voulut faire dans la prose quelque chose +d'analogue, et, comme il se le disait peut-être tout bas, quelque chose +de mieux et de plus fin. Il y a nombre de pensées droites, justes, +proverbiales, mais trop aisément communes, dans Boileau, que La Bruyère +n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. Il devait trouver +au fond de son âme que c'était un peu trop de pur bon sens, et, sauf le +vers qui relève, aussi peu rare que bien des lignes de Nicole. Chez lui +tout devient plus détourné et plus neuf; c'est un repli de plus qu'il +pénètre. Par exemple, au lieu de ce genre de sentences familières à +l'auteur de l'_Art poétique_: + + Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, etc., + +il nous dit, dans cet admirable chapitre _des Ouvrages de l'Esprit_, +qui est son _Art poétique_ à lui et sa _Rhétorique_: «Entre toutes les +différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il +n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en +parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout +ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit +qui veut se faire entendre.» On sent combien la sagacité si vraie, si +judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant sur la raison +saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas récente, +sur le caractère de novateur entrevu chez La Bruyère, je pourrais faire +usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint +avec Coste et Brillon à ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes +en matière de style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phrase +précédemment citée de D'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère y +aidait _insensiblement_. Il était bientôt temps que le siècle finît: la +pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naître +dans un grand esprit; elle deviendra bientôt chez d'autres un tourment +plein de saillies et d'étincelles. Les _Lettres Persanes_, si bien +annoncées et préparées par La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la +seconde époque. La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais +il est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce point il +confine au XVIIIe siècle plus qu'aucun grand écrivain de son âge; +Vauvenargues, à quelques égards, est plus du XVIIe siècle que lui. Mais +non...; La Bruyère en est encore pleinement, de son siècle incomparable, +en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de +rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût Simple. + +[Note 152: Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprète des traditions +pures, a écrit: «La Bruyère qui possède si bien sa langue, qui la +maîtrise, qui l'orne, qui l'enrichit, l'altère aussi quelquefois et en +viole les règles.» (_Jugements historiques et littéraires sur quelques +Écrivains..._ 1840, page 250.)] + +Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout, le +pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses de la nature +plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un +jour favorable la petite ville qui lui paraît _peinte sur le penchant de +la colline!_ Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du +prince et du pasteur, le troupeau, répandu par la prairie, qui broute +l'herbe _menue et tendre!_ Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir eu +l'idée d'insérer au chapitre du Coeur les deux pensées que voici: «Il y +a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et où +l'on aimerait à vivre.»--«Il me semble que l'on dépend des lieux pour +l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.» Jean-Jacques +et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront +de développer un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour +ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que +traduire poétiquement le mot de La Bruyère, quand il s'écriera: + + Objets inanimés, avez-vous donc une âme + Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer? + +La Bruyère est plein de ces germes brillants. + +Il a déjà l'art (bien supérieur à celui des _transitions_ qu'exigeait +trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air, +par une sorte de lien caché, mais qui reparaît, d'endroits en endroits, +inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu'à des +fragments rangés les uns après les autres, et l'on marche dans un savant +dédale où le fil ne cesse pas. Chaque pensée se corrige, se développe, +s'éclaire, par les environnantes. Puis l'imprévu s'en mêle à tout +moment, et, dans ce jeu continuel d'entrées en matière et de sorties, +on est plus d'une fois enlevé à de soudaines hauteurs que le discours +continu ne permettrait pas: _Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre +empire_, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imaginé ou +simplement encadré au chapitre _des Jugements: Il disoit que l'esprit +dans cette belle personne étroit un diamant bien mis en oeuvre_, etc., +est lui-même un adorable joyau que tout le goût d'un André Chénier +n'aurait pas _mis en oeuvre_ et en valeur plus artistement. Je dis André +Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et des noms; et, +chaque fois que j'en viens à ce passage de La Bruyère, le motif aimable + + Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine, etc., + +me revient en mémoire et se met à chanter en moi[153]. + +[Note 153: M. de Barante, dans quelques pages élevées où il juge +l'Éloge de La Bruyère par Fabre (_Mélanges littéraires_, tome II), a +contesté cet artifice extrême du moraliste écrivain, que Fabro aussi +avait présenté un peu fortement. Pour moi, en relisant les _Caractères_, +la rhétorique m'échappe, si l'on veut, mais j'y sons déplus en plus la +science de la Muse.] + +Si l'on s'étonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de +points au XVIIe siècle, La Bruyère n'y ait pas été plus invoqué et +célébré, il y a une première réponse: C'est qu'il était trop sage, trop +désintéressé et reposé pour cela; c'est qu'il s'était trop appliqué à +l'homme pris en général ou dans ses variétés de toute espèce, et il +parut un allié peu actif, peu spécial, à ce siècle d'hostilité et de +passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait +disparu. La mode s'était mêlée dans la gloire du livre, et les modes +passent. Fontenelle (_Cyclias_) ouvrit le XVIIIe siècle, en étant +discret à bon droit sur La Bruyère qui l'avait blessé; Fontenelle, en +demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi +un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, à +Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyère Malezieu, un des familiers +de la maison de Condé, un peu le collègue de notre philosophe dans +l'éducation de la duchesse du Maine et de ses frères, et qui avait lu le +manuscrit des _Caractères_ avant la publication; mais Voltaire ne paraît +pas s'en être soucié. Il convenait à un esprit calme et fin comme +l'était Suard, de réparer cette négligence injuste, avant qu'elle +s'autorisât[154]. Aujourd'hui, La Bruyère n'est plus à remettre à son +rang. On se révolte, il est vrai, de temps à autre, contre ces belles +réputations simples et hautes, conquises à si peu de frais, ce semble; +on en veut secouer le joug; mais, à chaque effort contre elles, de près, +on retrouve cette multitude de pensées admirables, concises, éternelles, +comme autant de chaînons indestructibles: on y est repris de toutes +parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain. + +[Note 154: On peut voir au tome II des Mémoires de Garât sur Suard, p. +268 et suiv., avec quel à-propos celui-ci cita et commenta un jour le +chapitre des _Grands_ dans le salon de M. De Vaines.] + +La Bruyère fournirait à des choix piquants de mois et de pensées qui se +rapprocheraient avec agrément de pensées presque pareilles de nos +jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent à +l'improviste les analyses intérieures de nos contemporains. J'avais noté +un endroit où il parle des jeunes gens, lesquels, à cause des passions +_qui les amusent_, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil» +lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de _Lélia_ sur les +promenades solitaires de Sténio. J'avais noté aussi sa plainte sur +l'infirmité du coeur humain trop tôt consolé, qui manque _de sources +inépuisables de douleur pour certaines pertes_, et je la rapprochais +d'une plainte pareille dans _Atala_. La rêverie, enfin, à côté des +personnes qu'on aime, apparaît dans tout son charme chez La Bruyère. +Mais, bien que, d'après la remarque de Fabre, La Bruyère ait dit que_ le +choix des pensées est invention_, il faut convenir que cette invention +est trop facile et trop séduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans +réserve.--En politique, il a de simples traits qui percent les époques +et nous arrivent comme des flèches: «Ne penser qu'à soi et au présent, +source d'erreur en politique.» + +Il est principalement un point sur lequel les écrivains de notre temps +ne sauraient trop méditer La Bruyère, et sinon l'imiter, du moins +l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve +d'une grande sagesse: avec un talent immense, il n'a écrit que pour dire +ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant +une fois de madame Guizot, nous avons indiqué de combien de pensées +mémorables elle avait parsemé ses nombreux et obscurs articles, d'où +il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les allât discerner +et détacher. La Bruyère, né pour la perfection dans un siècle qui la +favorisait, n'a pas été obligé de semer ainsi ses pensées dans des +ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants; mais plutôt il +les a mises chacune à part, en saillie, sous la face apparente, et comme +on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons étendus. +«L'homme du meilleur esprit, dit-il, est inégal...; il entre en verve, +mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit +point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix +revienne?» C'est de cette habitude, de cette nécessité de _chanter_ avec +toute espèce de voix, d'avoir de la verve à toute heure, que sont nés +la plupart des défauts littéraires de notre temps. Sous tant de formes +gentilles, sémillantes ou solennelles, allez au fond: la nécessité de +remplir des feuilles d'impression, de pousser à la colonne ou au volume +sans faire semblant, est là. Il s'ensuit un développement démesuré du +détail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au +passage, ne sachant si pareille occasion se retrouvera. Je ne saurais +dire combien il en résulte, à mon sens, jusqu'au sein des plus grands +talents, dans les plus beaux poèmes, dans les plus belles pages en +prose,--oh! beaucoup de savoir-faire, de facilité, de dextérité, de +main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais quoi que +le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de goût +lui-même peut laisser passer dans la quantité s'il ne prend garde, le +simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle _chique_ en +peinture et qui est l'affaire d'un pouce encore habile même alors que +l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de _chique_ dans les plus belles +productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce +que, parlant au général, l'application ne saurait tomber sur aucun +illustre en particulier. Il y a des endroits où, en marchant dans +l'oeuvre, dans le poëme, dans le roman, l'homme qui a le pied fait +s'aperçoit qu'il est sur le creux: ce creux ne rend pas l'écho le moins +sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? C'est presque là un +secret de procédé qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas +décréditer le métier. L'heureux et sage La Bruyère n'était point tel en +son temps; il traduisait à son loisir Théophraste et produisait chaque +pensée essentielle à son heure. Il est vrai que ses mille écus de +pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement à l'hôtel de +Condé lui procuraient une condition à l'aise qui n'a point d'analogue +aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure à nos mérites +laborieux, son premier petit in-12 devrait être à demeure sur notre +table, à nous tous écrivains modernes, si abondants et si assujettis, +pour nous rappeler un peu à l'amour de la sobriété, à la proportion de +la pensée au langage. Ce serait beaucoup déjà que d'avoir regret de ne +pouvoir faire ainsi. + +Aujourd'hui que l'_Art poétique_ de Boileau est véritablement abrogé +et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_ +serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la +lecture d'un chapitre de _l'Imitation_ est pour les âmes tendres. + +La Bruyère, après cela, a bien d'autres applications possibles par cette +foule de pensées ingénieusement profondes sur l'homme et sur la vie. +A qui voudrait se réformer et se prémunir contre les erreurs, les +exagérations, les faux entraînements, il faudrait, comme au premier jour +de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive à le +goûter et on ne le découvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est déjà +soi-même au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien, +et ayant déjà épuisé à faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est +beaucoup néanmoins que de savoir se consoler ou même se chagriner avec +lui. + +1er Juillet 1836. + + + + +MILLEVOYE + +Quand on cherche, dans la poésie de la fin du XVIIIe siècle et dans +celle de l'Empire, des talents qui annoncent à quelque degré ceux de +notre temps et qui y préparent, on trouve Le Brun et André Chénier, +comme visant déjà, l'un à l'élévation et au grandiose lyrique, l'autre +à l'exquis de l'art; on trouve aussi (pour ne parler que des poëtes en +vers), dans les tons, encore timides, de l'élégie mélancolique et de la +méditation rêveuse, Fontanes et Millevoye. Le poëte du _Jour des Morts_ +et celui de la _Chute des Feuilles_ sont des précurseurs de Lamartine +comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans l'ode, comme l'est André +Chénier pour tout un côté de l'école de l'art. Ce rôle de précurseur, en +relevant par la précocité ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou +d'incomplet, offre toujours, dans l'histoire littéraire, quelque chose +qui attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, facile, +qui n'a en rien l'ambition de ce rôle et qui ignore absolument qu'elle +le remplit; s'il se produit en oeuvres légères, courtes, inachevées, +mais sorties et senties du coeur; s'il se termine en une brève jeunesse, +il devient tout à fait intéressant. C'est là le sort de Millevoye; c'est +la pensée que son nom harmonieux suggère. Entre Delille qui finit et +Lamartine qui prélude, entre ces deux grands règnes de poëtes, dans +l'intervalle, une pâle et douce étoile un moment a brillé; c'est lui. + +Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement de +force et de nerf que Millevoye, mais qui était, à quelques égards aussi, +simple précurseur d'un art éclatant, Le Brun tente des voies ardues, +heurte à toutes les portes de l'Olympe lyrique, et, après plus de bruit +que de gloire, meurt, corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont +à aucun temps triomphé. Il y a dans cette destinée quelque chose de +toujours _à côté_, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes, +connu par des débuts poétiques purs et touchants, s'en retire bientôt, +s'endort dans la paresse, et s'éclipse dans les dignités: c'est là une +fin non poétique, assez discordante, et que l'imagination n'admet pas. +André Chénier, lui, nature gracieuse et studieuse, mais énergique +pourtant et passionnée, vaincu violemment et intercepté avant l'heure, +a son harmonie à la fois délicate et grande. Millevoye, en son moindre +geste, a la sienne également. Chez lui, l'accord est parfait entre le +moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'égaye, il +soupire, et, dans son gémissement s'en va, un soir, au vent d'automne, +comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet de sa plus douce +plainte; il incline la tête, comme fait la marguerite coupée par la +charrue, ou le pavot surchargé par la pluie. De tous les jeunes poëtes +qui ne meurent ni de désespoir, ni de fièvre chaude, ni par le couteau, +mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des +fleurs dont c'était le terme marqué, Millevoye nous semble le plus aimé, +le plus en vue, et celui qui restera. + +Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons poëtes, et si nous +ne le sommes pourtant pas décidément, il existe ou il a existé une +certaine fleur de sentiments, de désirs, une certaine rêverie première, +qui bientôt s'en va dans les travaux prosaïques, et qui expire dans +l'occupation de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts +des hommes, comme un poëte qui meurt jeune, tandis que l'homme survit. +Millevoye est au dehors comme le type personnifié de ce poëte jeune qui +ne devait pas vivre, et qui meurt, à trente ans plus ou moins, en chacun +de nous[155]. + +[Note 155: M. Alfred de Musset m'a adressé, à l'occasion de ce +passage, de très-aimables vers auxquels j'ai répondu. (Voir dans les +_Pensées d'Août_.)] + +Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre de traits +sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye est né à Abbeville +le 24 décembre 1782, et par conséquent, s'il vivait aujourd'hui, il +aurait à peu près le même âge (un peu moins) que Béranger. Il reçut +tous les soins affectueux et l'éducation de famille; son père était +négociant; un oncle, frère de son père, qui logeait sous le même toit, +donna à l'enfant les premières notions de latin, et on l'envoya bientôt +suivre les classes au collège. Il en profita jusqu'en 94, où ce collège +fut supprimé. Deux de ses maîtres, qui s'étaient fort attachés à lui, +bons humanistes et hellénistes, lui continuèrent leurs soins. L'enfant +avait annoncé sa vocation précoce par de petites fables en vers +français, et les dignes professeurs, émerveillés, favorisèrent cette +disposition plutôt que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son +père à l'âge de treize ans; dix ans après, il célébrait cette douleur, +encore sensible, dans l'élégie qui a pour titre _l'Anniversaire_. Il +reporta sur sa mère une plus vive tendresse. Des sentiments de famille +naturels et purs, une facilité de talent non combattue, bientôt +l'émotion rapide, mobile, du plaisir et de la rêverie, c'est là le fonds +entier de sa jeunesse, ce sont les caractères qui, en simples et légers +délinéaments, pour ainsi dire, vont passer de l'âme de Millevoye dans sa +poésie. + +Il vint à Paris âgé de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 le cours +de belles-lettres professé à l'École centrale des Quatre-Nations par M. +Dumas. Il trouva en ce nouveau maître, qui succédait cette année-là à M. +de Fontanes, un élève affaibli, mais encore suffisant, de la môme école +littéraire, un homme instruit et doux, qui s'attacha à lui et l'entoura +de conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et sains. +M. Dumas, dans une notice qu'il a écrite sur Millevoye, nous apprend +lui-même qu'il eut à le ramener d'une admiration un peu excessive +pour Florian à des modèles plus sérieux et plus solides. Ses études +terminées, le jeune homme songea à prendre un état; il essaya du barreau +et entra quelque temps dans une étude de procureur. Il sortit de là +pour être commis libraire dans la maison Treuttel et Würtz, espérant +concilier son goût d'étude avec ce commerce des livres. Le pastoral +Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le jeune Millevoye +était, au fond du magasin, absorbé dans une lecture, le chef passa et +lui dit: «Jeune homme, vous lisez! vous ne serez jamais libraire.» +Après deux ans de cette tentative infructueuse, Millevoye, en effet, y +renonça. Il avait d'ailleurs amassé en portefeuille un certain nombre de +pièces légères; il avait composé son _Passage du mont Saint-Bernard_, +une _Satire sur les Romans nouveaux_, couronnée par l'Académie de Lyon, +et sa pièce des _Plaisirs du Poète_. Il publia ces essais de 1801 à +1804[156], et ne vécut plus que de la vie littéraire, et aussi de la vie +du monde, tout entier au moment et au Caprice. + +[Note 156: Dans _la Décade_ de l'an XII (4e trimestre, page 561, n° +du 30 fructidor), on lit sur _les Plaisirs du Poëte et autres +premiers opuscules de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et +bienveillant, quoique sec; la mesure du jeune poëte y est bien prise.] + +Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les +genres de poésie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera +assez les juger. On y trouverait de la facilité toujours, mais trop +d'indécision et de pâleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il +ne s'est pas assez connu lui-même, et a sans cesse accordé aux conseils +une grande part dans ses choix. Ayant commencé très-jeune à produire et +à publier, dans un temps où le peu de concurrence des talents et un goût +vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement à la mode, il +a subi l'inconvénient d'achever et de _doubler_, en quelque sorte, sa +rhétorique, en public, dans les concours d'académie. Il y a nombre de +ces prix ou de ces _accessits_ sur lesquels la critique de nos jours, +qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout +à fait incompétente à prononcer. On a pu trouver ingénieux, dans le +temps, cet endroit de son poëme d'_Austerlitz_, où il parle noblement de +la baïonnette en vers: + + Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne; + Ici frappe de près le poignard de Bayonne. + +Tel passage du _Voyageur_, cité par M. Dumas, a pu exciter +l'enthousiasme de Victorin Fabre, généreux émule, qui y voyait l'un des +beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible à nous autres, nés +d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres défauts, d'avoir pour +ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais même la +moindre préférence. La faible couleur est si passée, que le discernement +n'y prend plus. Les _Discours en vers_ de Millevoye, ses _Dialogues_ +rimés d'après Lucien, ses tragédies, ses traductions de l'_Iliade_ ou +des _Églogues_ selon la manière de l'abbé Delille, nous semblent, chez +lui, des thèmes plus ou moins étrangers, que la circonstance académique +ou le goût du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se +laissant dire peut-être que la gloire sérieuse était de ce côté. Nous +nous en tiendrons à sa gloire aimable, à ce que sa seule sensibilité +lui inspira, à ce qui fait de lui le poëte de nos mélancolies et de nos +romances. + +Les poëtes particulièrement (notons ceci) sont très-sujets à rencontrer +d'honnêtes personnes, d'ailleurs instruites et sensées, mais qui ne +semblent occupées que de les détourner de leur vrai talent. Les trois +quarts des prétendus juges, ne se formant idée de la valeur des oeuvres +que d'après les genres, conseilleront toujours au poëte aimable, léger, +sensible, quelque chose de grand, de sérieux, d'important; et ils +seront très-disposés à attacher plus de considération à ce qui les aura +convenablement ennuyés. La postérité n'est pas du tout ainsi; il lui +est parfaitement indifférent, à elle, qu'on ait cultivé d'une manière +estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle +vous prend et vous classe sans façon pour votre part originale et +neuve, si petite que vous l'ayez apportée[157]. Que Millevoye, tenté +par l'immense succès des _Géorgiques_ de Delille et par l'espérance +d'arriver, avec un grand ouvrage, à l'Académie, ait terminé un chant de +plus ou de moins de sa traduction de l'_Iliade_, elle s'en soucie peu; +et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup. +Sans croire faire injure au tendre poëte, nous sommes déjà ici de la +postérité dans nos indifférences, dans nos préférences. + +[Note 157: Il y a une piquante épigramme de Martial où ce qu'il dit de +ses Épigrammes mêmes peut s'appliquer aux élégies, à toute cette poésie +vivante et vraie: «Tu crois, dit-il à un de ces estimables conseillers, +que mes épigrammes n'ont rien de sérieux; mais c'est le contraire; +celui-là véritablement n'est pas sérieux qui nous vient chanter pour la +centième fois avec emphase le festin de Térée ou de Thyeste... C'est +pourtant là ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore +sur parole.--Oui, on le loue, mais moi, on me lit.» + + Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.] + +Son premier recueil d'Élégies est de 1812; il en avait composé la +plupart dans les années qui avaient précédé, et sa _Chute des Feuilles_, +par où le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux +Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'Élégie, qu'il a ajouté +en tête, Millevoye, qui se plaît à suivre l'histoire de cette veine de +poésie en notre littérature, marque assez sa prédilection et la trace où +il a essayé de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine, +il cite les passages de sensibilité et de plainte qu'il rapporte à +l'élégie; et, quels que soient les éloges sans réserve qu'il donne +à Parny, le maître récent du genre, on prévoit qu'il pourra faire +entendre, à son tour, quelque nouvel et mol accent. L'élégie chez +Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle, +unique pourtant, énergique et intéressante, conduite dans ses incidents +divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du côté +de l'exécution et du style pour garder sa beauté. C'est une variété +d'émotions et de sujets élégiaques, selon le sens grec du genre, une +demeure abandonnée, un bois détruit, une feuille qui tombe, tout ce qui +peut prêter à un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide[158]. + +[Note 158: Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que +probablement j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note +écrite sur lui en toute sincérité dans un livret de _Pensées_: «Le grand +tort, le malheur de Parny est d'avoir fait son poëme de _la Guerre des +Dieux_: il subit par là le sort de Piron à cause de son ode, de Laclos +pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommée politique pour son +_Faublas_, le sort auquel Voltaire n'échappe, pour sa _Pucelle_, qu'à +la faveur de ses cent autres volumes où elle se noie, le sort qu'un +immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplié le +nombre de certains couplets sans aveu. On évite de s'occuper de Parny +comme de Laclos. La mode ayant changé en poésie, les nouveaux venus le +méprisent, les moraux le conspuent, personne ne le défend. Ceux qui ont +assez de goût encore pour l'apprécier, ont aussi le bon goût de ne pas +le dire. Cela d'ailleurs n'en vaut pas la peine, et l'injustice se +consacrera. Et quelle vigueur pourtant par éclairs! quel plus beau +mouvement, quel plus désolé délire que dans l'étincelante élégie: + + J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux!.... + +«Il a de la passion; Millevoye n'en a pas.»] + +La perle du recueil, la pièce dont tous se souviennent, comme on se +souvenait d'abord du _Passereau de Lesbie_ dans le recueil de Catulle, +est la première, la _Chute des Feuilles_. Millevoye l'a corrigée, on ne +sait pourquoi, à diverses reprises, et en a donné jusqu'à deux variantes +consécutives. Je me hâte de dire que la seule version que j'admette et +que j'admire, c'est la première, celle qui a obtenu le prix aux Jeux +Floraux, et qui est d'ordinaire reléguée parmi les notes. Cette pièce +que chacun sait par coeur, et qui est l'expression délicieuse d'une +mélancolie toujours sentie, suffit à sauver le nom poétique de +Millevoye, comme la pièce de Fontenay suffit à Chaulieu, comme celle du +_Cimetière_ suffit à Gray. + + Anacréon n'a laissé qu'une page + Qui flotte encor sur l'abîme des temps, + +a dit M. Delavigne d'après Horace. Millevoye a laissé au courant du flot +sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne +plus mourir. On m'apprenait dernièrement que cette _Chute des Feuilles_, +traduite par un poëte russe, avait été de là retraduite en anglais par +le docteur Bowring, et de nouveau citée en français, comme preuve, je +crois, du génie rêveur et mélancolique des poëtes du Nord. La pauvre +feuille avait bien voyagé, et le nom de Millevoye s'était perdu en +chemin. Une pareille inadvertance n'est fâcheuse que pour le critique +qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne +peut véritablement s'en séparer. Ce bonheur qu'ont certains poëtes +d'atteindre, un matin, sans y viser, à quelque chose de bien venu, qui +prend aussitôt place dans toutes les mémoires, mérite qu'on l'envie, +et faisait dire dernièrement devant moi à l'un de nos chercheurs moins +heureux: «Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poëme, s'écriait-il; +quelque chose d'art, si petit que ce fût de dimension, mais que la +perfection ait couronné, et dont à jamais on se souvînt; voilà ce que +je tente, ce à quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or +marqué à mon nom, et qui s'ajouterait à cette richesse des âges, à ce +trésor accumulé qui déjà comble la mesure!...» Et mon inquiet poëte +ajoutait: «Oh! rien que _le Cimetière_ de Gray, _la Jeune Captive_ de +Chénier, la _Chute des Feuilles_ de Millevoye!» + +Millevoye a surtout mérité ce bonheur, j'imagine, parce qu'il ne le +cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait point à ses +élégies le même prix, je l'ai dit déjà, qu'à ses autres ouvrages +académiques, et ce n'est que vers la fin qu'il parut comprendre que +c'était là son principal talent. Facile, insouciant, tendre, vif, +spirituel et non malicieux, il menait une vie de monde, de dissipation, +ou d'étude par accès et de brusque retraite. Il s'abandonnait à ses +amis; il ne s'irritait jamais des critiques du dehors; il cédait outre +mesure aux conseils du dedans; dès qu'on lui disait de corriger, il le +faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille élevée, assez blond, il +avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, toute l'élégance du +jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, et il partait soudain pour +une promenade de cheval; il écrivait ses vers au retour de là, ou en +rentrant de quelque déjeuner folâtre. Aucune des histoires romanesques, +que quelques biographes lui ont attribuées, n'est exacte; mais il dut +en avoir réellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La jolie pièce du +_Déjeuner_ nous raconte bien des matinées de ses printemps. Il essayait +du luxe et de la simplicité tour à tour, et passait d'un entresol +somptueux à quelque riante chambrette d'un village d'auprès de Paris. +Il aimait beaucoup les chevaux, et les plus fringants[159]. Après chaque +livre ou chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il +courait de Paris à Abbeville, pour y voir sa mère, sa famille, ses +vieux professeurs; il se remettait au grec près de ceux-ci. Il aimait +tendrement sa mère; quand elle venait à Paris, elle l'avait tout entier. +Un jour, l'Archi-Chancelier Cambacérès, chez qui il allait souvent, +lui dit: «Vous viendrez dîner chez moi demain.»--«Je ne puis pas, +Monseigneur, répondit-il, je suis invité.»--«Chez l'Empereur donc?» +répliqua le second personnage de l'Empire.--«Chez ma mère,» repartit le +poëte. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que Racine, en +réponse à une invitation de M. le Duc, montrait à l'écuyer du prince, et +qu'il tenait absolument à manger en famille avec ses _pauvres enfants_, +le grand Racine qu'il était. + +[Note 159: On peut lire à ce propos une histoire de cheval assez +agréablement contée par Arnault, _Souvenirs d'un Sexagénaire_, t. IV, p. +217 et suiv.] + +Il reste plaisant toujours que le personnage qu'était là-bas M. le Duc, +se trouve ici devenu le _citoyen_ Cambacérès. + +Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, très-répandu, très-vif au +plaisir, très-amoureux des vers, vivait ainsi. Il n'était pas encore +malade et au lait d'ânesse, et certaines historiettes que des personnes, +qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu à broder sur son compte, ne +sont, je le répète, que des jeux d'imagination, et comme une sorte de +légende romanesque qu'on a essayé de rattacher au nom de l'auteur de _la +Chute des Feuilles_ et du _Poëte mourant_. Il ne devint malade de la +poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-là il était seulement délicat +et volontiers mélancolique, bien qu'enclin aussi à se dissiper. On doit +croire qu'en avançant dans la jeunesse, et plus près du moment où sa +santé allait s'altérer, sa mélancolie augmenta, et par conséquent son +penchant à l'élégie. Le premier livre des poésies rangées sous ce titre +porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces présages. +C'est alors que les beautés attrayantes, volages, passaient et +repassaient plus souvent devant ses yeux: + + Elles me disaient: «Compose + De plus gracieux écrits, + Dont le baiser, dont la rose, + Soient le sujet et le prix.» + A cette voix adorée + Je ne pus me refuser, + Et de ma lyre effleurée + Le chant n'eut que la durée + De la rose ou du baiser. + +Dans _le Poëte mourant_, admirable soupir, qui est toute son histoire, +les pressentiments vont à la certitude et l'on dirait qu'il a écrit +cette pièce d'adieux, à la veille suprême, comme Gilbert et André +Chénier: + + Compagnons dispersés de mon triste voyage, + O mes amis, ô vous qui me fûtes si chers! + De mes chants imparfaits recueillez l'héritage, + Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers. + Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne. + Femmes! etc., etc.... + +Le poëte de Millevoye meurt pour avoir trop goûté de cet arbre où le +plaisir habite avec la mort; l'extrême langueur s'exhale dans cette voix +parfaitement distincte, mais affaiblie [160]; il n'a pas su dire à temps +comme un élégiaque plus récent, qui s'écrie sous une inspiration +semblable: + + Ôtez, ôtez bien loin toute grâce émouvante, + Tous regards où le coeur se reprend et s'enchante; + Ôtez l'objet funeste au guerrier trop meurtri! + Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme, + Ces airs, ces tours de tête, ô femmes, votre charme; + Doux charme par où j'ai péri! + +[Note 160: Un critique ingénieux l'a exprimé plus énergiquement que +nous: «Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui manque; +c'est Narcisse qui s'écoule en eau par amour.»] + +Le service qu'il réclamait de ses amis, pour ses vers à sauver du +naufrage, Millevoye le rendait alors même, autant qu'il était en lui, +à ceux d'André Chénier. Le premier, il cita des fragments du poëme de +l'Aveugle dans les notes de son second livre d'Élégies, de même que M. +de Chateaubriand avait cité la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce +morceau, par lui signalé, d'un poëte inconnu, et les autres reliques +qui allaient suivre, effaceraient bientôt toutes ses propres tentatives +d'élégie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cité dans +sa candeur: toute jalousie, même celle de l'art, était loin de lui. Ce +second livre des Élégies de Millevoye reste bien inférieur au premier, +quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en +lui-même est faible, et ce poëte charmant, mélodieux, correct, a besoin +de la sensibilité toujours présente. Comme il a manqué, par exemple, +ce beau sujet d'Eschyle désertant Athènes qui lui préfère un rival! Je +cherche, j'attends quelque écho de ce grand vers résonnant d'Eschyle, +et je ne trouve que notre alexandrin clair et flûté. Millevoye n'a pas +l'invention du style, l'illumination, l'image perpétuelle et renouvelée; +il a de l'oreille et de l'âme, et, quand il dit en poëte amoureux ce +qu'il sent, il touche. Hors de là, il manque sa veine. + +Nous avons comparé plus d'une fois la muse d'André Chénier au portrait +qu'il fait lui-même d'une de ses idylles, à cette jeune fille, chère à +Palès, qui sait se parer avec un art souverain dans ses grâces naïves: + + De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil + Court cette jeune fille au teint frais et vermeil: + Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle, + Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle, + L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants: + D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs, + Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête, + Et sa flûte à la main......... + +La muse de Millevoye est bergère aussi, mais sans cet art inné qui +se met à tout, et par lequel la fille de Chénier, sous sa corbeille, +s'égale aisément aux reines ou aux déesses. Elle, sensible bergère, pour +emprunter à son poëte même des traits qui la peignent, elle est assez +belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagère où se sont +oubliées les heures, elle rapporte + + Un doux souvenir dans son âme, + Dans ses yeux une douce flamme, + Une feuille dans ses cheveux. + +Le troisième livre d'Élégies de Millevoye se compose d'espèces de +romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrées dans +ses poëmes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce +_Charlemagne_, cet _Alfred_, où il en a inséré; je trouvais l'ensemble +élégant, monotone et pâli, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un +contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la nôtre encore, qui +me voyait indifférent, se mit à me chanter d'une voix émue, et l'oeil +humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie +d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les +sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vécu, combien pour de +jeunes coeurs, aujourd'hui éteints ou refroidis, cette légère poésie +avait été une fois la musique de l'âme, et comment on avait usé de ces +chants aussi pour charmer et pour aimer. C'était le temps de la mode +d'Ossian et d'un Charlemagne enjolivé, le temps de la fausse Gaule +poétique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours +d'Ampère, de la ballade avant Victor Hugo; c'était le style de 1813 ou +de la reine Hortense, _le beau Dunois_ de M. Alexandre de Laborde, le +_Vous me quittez pour aller à la gloire_ de M. de Ségur. Millevoye paya +tribut à ce genre, il en fut le poëte le plus orné, le plus mélodieux. +Son fabliau d'_Emma_ et d'_Éginhard_ offre toute une allusion +chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge +au départ du chevalier, + + Priant tout haut qu'il revienne vainqueur, + Priant tout bas qu'il revienne fidèle[161]. + +[Note 161: Tibulle avait dit, Élégie première, livre II: + + Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate + Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet. + +Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arrière-pensée, de +cette duplicité de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais +pathétique et touchante, se rencontre dans Homère au chant XIX de +_l'Iliade_, quand les captives conduites par Briséis se lamentent autour +du corps de Patrocle, «tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur +soi-même et sur son propre malheur.»] + +Il y a loin de là à _la Neige_, qui est le même sujet traité par M. de +Vigny dans un tout autre style, dans un goût rare et, je crois, plus +durable, mais qui a aussi sa teinte particulière de 1824, c'est-à-dire +le précieux. + +Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la +tendresse du coloris et de l'expression, celle de _Morgane_ (dans le +poëme de _Charlemagne_); la fée y rappelle au chevalier la bonheur du +premier soir: + + L'anneau d'azur du serment fut le gage: + Le jour tomba; l'astre mystérieux + Vint argenter les ombres du bocage, + Et l'univers disparut à nos yeux. + +Je recommanderai encore, d'après mon ami qui la chantait à ravir, la +romance intitulée _le Tombeau du Poète persan_, et ce dernier couplet où +la fille du poëte expire sous le cyprès paternel: + + Sa voix mourante a son luth solitaire + Confie encore un chant délicieux, + Mais ce doux chant, commencé sur la terre, + Devait, hélas! s'achever dans les cieux. + +Il y a certes dans ces accents comme un écho avant-coureur des premiers +chants de Lamartine, qui devait dire à son tour en son _Invocation_: + + Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre, + Souviens-loi de moi dans les cieux. + +En général, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces élégies de son +premier livre où il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie pièce du +_Déjeuner_ même, me font l'effet de ce que pouvaient être plusieurs des +premiers vers de Lamartine, de ces vers légers qu'à une certaine époque +il a brûlés, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment +chrétien dans l'élégie, remonta à des hauteurs inconnues depuis +Pétrarque. Millevoye n'était qu'un épicurien poëte, qui avait eu Parny +pour maître, quoique déjà plus rêveur. + +Si l'on pouvait apporter de la précision dans de semblables aperçus, je +m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la rêverie, pour +l'amour filial, pour la mélodie, pour les instincts du goût, l'âme, le +talent de Millevoye est comme la légère esquisse, encore épicurienne, +dont le génie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrétien. + +En refaisant le _Poète mourant_ dans de grandes proportions lyriques +et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes +_Méditations_ semble avoir pris soin lui-même de manifester toute notre +idée et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui, +disons seulement que l'un n'y éteint pas entièrement l'autre. Le _Poète +mourant_ de Millevoye, à distance du chantre merveilleux, garde son +accent, garde son timide et plus terrestre parfum; églantier de nos +climats, venu avant l'oranger d'Italie[162]. + +[Note 162: Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine +délicatement exprimé dans une page du roman de _Madame de Mably_, par M. +Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades ou +romances, par sa dernière surtout, celle du _Beffroi_, donné le ton et +la _note_ aux premières de madame Desbordes-Valmore.] + +Millevoye a jeté, sous le titre de _Dizains_ et de _Huitains_, une +certaine quantité d'épigrammes d'un tour heureux, d'une pensée fine ou +tendre. Le huitain du _Phénix_ et de la _Colombe_ est pour le sentiment +une petite élégie. Il a fait quelques épigrammes proprement dites, sans +fiel; de ce nombre une _épitaphe_ qui pourrait bien avoir trait à Suard. +C'aurait été, au reste, sa seule inimitié littéraire, et elle ne parait +pas avoir été bien vive, pas plus vive que son objet. + +Si Millevoye n'avait pas de passions littéraires, il en eut encore moins +de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a +essayé de faire de lui un pieux Français dévoué au trône légitime. Un +autre biographe, après 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous +le montrer comme un fidèle de l'Empire. Millevoye avait chanté l'un, et +commençait à fêter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de +bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui, +comme dans l'Églogue, était le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un +poète élégiaque. + +Millevoye s'était marié dans son pays vers 1813; époux et père, sa vie +semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait à dîner quelques amis à +Épagnette, près d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le +clocher qu'on apercevait dans le lointain était celui du Pont-Rémi ou +de Long, deux prochains villages. Obéissant à l'une de ces promptes +saillies comme il en avait, le poète se leva de table à l'instant, et +dit de seller son cheval pour faire lui-même cette reconnaissance, cette +espèce de course au clocher. Mais à peine était-il en route, que le +cheval, qu'il n'avait pas monté depuis longtemps, le renversa. Il eut +le col du fémur cassé, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit, +déterminèrent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 août 1816. Il +avait passé les six dernières semaines à Neuilly, et ne revint à Paris +que tout à la fin; la veille de sa mort, il avait demandé et lu des +pages de Fénelon. + +Son souvenir est resté intéressant et cher; ce qui a suivi de brillant +ne l'a pas effacé. Toutes les fois qu'on a à parler des derniers éclats +harmonieux d'une voix puissante qui s'éteint, on rappelle le chant du +cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura à parler des premiers +accords doucement expirants, signal d'un chant plus mélodieux, et +comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le +rossignol, le nom de Millevoye se présentera. Il est venu, il a fleuri +aux premières brises; mais l'hiver recommençant l'a interrompu. Il a sa +place assurée pourtant dans l'histoire de la poésie française, et sa +_Chute des Feuilles_ en marque un moment. + +1er Juin 1837. + + + + +DES SOIRÉES LITTÉRAIRES +ou +LES POÈTES ENTRE EUX. + +Les soirées littéraires, dans lesquelles les poëtes se réunissent pour +se lire leurs vers et se faire part mutuellement de leurs plus fraîches +prémices, ne sont pas du tout une singularité de notre temps. Cela s'est +déjà passé de la sorte aux autres époques de civilisation raffinée; +et du moment que la poésie, cessant d'être la voix naïve des races +errantes, l'oracle de la jeunesse des peuples, a formé un art ingénieux +et difficile, dont un goût particulier, un tour délicat et senti, +une inspiration mêlée d'étude, ont fait quelque chose d'entièrement +distinct, il a été bien naturel et presque inévitable que les hommes +voués à ce rare et précieux métier se recherchassent, voulussent +s'essayer entre eux et se dédommager d'avance d'une popularité +lointaine, désormais fort douteuse à obtenir, par une appréciation +réciproque, attentive et complaisante. En Grèce, en cette patrie +longtemps sacrée des Homérides, lorsque l'âge des vrais grands hommes et +de la beauté sévère dans l'art se fut par degrés évanoui, et qu'on +en vint aux mille caprices de la grâce et d'une originalité combinée +d'imitation, les poëtes se rassemblèrent à l'envi. Fuyant ces brutales +révolutions militaires qui bouleversaient la Grèce après Alexandre, +on les vit se blottir, en quelque sorte, sous l'aile pacifique des +Ptolémées; et là ils fleurirent, ils brillèrent aux yeux les uns des +autres; ils se composèrent en pléiade. Et qu'on ne dise pas qu'il n'en +sortit rien que de maniéré et de faux; le charmant Théocrite en était. +A Rome, sous Auguste et ses successeurs, ce fut de même. Ovide avait à +regretter, du fond de sa Scythie, bien des succès littéraires dont il +était si vain, et auxquels il avait sacrifié peut-être les confidences +indiscrètes d'où la disgrâce lui était venue. Stace, Silius, et ces +_mille et un_[163] auteurs et poëtes de Rome dont on peut demander les +noms à Juvénal, se nourrissaient de lectures, de réunions, et les tièdes +atmosphères des soirées d'alors, qui soutenaient quelques talents +timides en danger de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de +médiocres qui n'aurait pas dû naître. Au Moyen-Age, les troubadours nous +offrent tous les avantages et les inconvénients de ces petites +sociétés directement organisées pour la poésie: éclat précoce, facile +efflorescence, ivresse gracieuse, et puis débilité, monotonie et fadeur. +En Italie, dès le XIVe siècle, sous Pétrarque et Boccace, et, plus tard, +au XVe au XVIe, les poëtes se réunirent encore dans des cercles à demi +poétiques, à demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si +compliqué à la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons +toutefois qu'au XIVe siècle, du temps de Pétrarque et de Boccace, à +cette époque de grande et sérieuse renaissance, lorsqu'il s'agissait +tout ensemble de retrouver l'antiquité et de fonder le moderne avenir +littéraire, le but des rapprochements était haut, varié, le moyen +indispensable, et le résultat heureux, tandis qu'au XVIe siècle il +n'était plus question que d'une flatteuse récréation du coeur et de +l'esprit, propice sans doute encore au développement de certaines +imaginations tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant +déjà de bien près aux abus des académies pédantes, à la corruption des +_Guarini_ et des _Marini_. Ce qui avait eu lieu en Italie se refléta par +une imitation rapide dans toutes les autres littératures, en Espagne, en +Angleterre, en France; partout des groupes de poëtes se formèrent, +des écoles artificielles naquirent, et on complota entre soi pour des +innovations chargées d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baïf, +furent les chefs de cette ligue poétique, qui, bien qu'elle ait échoué +dans son objet principal, a eu tant d'influence sur l'établissement de +notre littérature classique. Les traditions de ce culte mutuel, de cet +engouement idolâtre, de ces largesses d'admiration puisées dans un fonds +d'enthousiasme et de candeur, se perpétuèrent jusqu'à mademoiselle de +Scudery, et s'éteignirent à l'hôtel de Rambouillet. Le bon sens qui +succéda, et qui, grâce aux poëtes de génie du XVIIe siècle, devint un +des traits marquants et populaires de notre littérature, fit justice +d'une mode si fatale au goût, ou du moins ne la laissa subsister que +dans les rangs subalternes des rimeurs inconnus. Au XVIIIe siècle, +la philosophie, en imprimant son cachet à tout, mit bon ordre à ces +récidives de tendresse auxquelles les poëtes sont sujets si on les +abandonne à eux-mêmes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre compte +toutes les activités, toutes les effervescences, et ne sut pas elle-même +en séparer toutes les manies. En fait de ridicule, le pendant de l'hôtel +de Rambouillet ou des poëtes à la suite de la Pléiade, ce serait au +XVIIIe siècle La Mettrie, d'Argens et Naigeon, _le petit ouragan +Naigeon_, comme Diderot l'appelle, dans une débauche d'athéisme entre +eux. + +[Note 163: Cet article avait d'abord été écrit pour _le Livre des Cent +et Un_. On y répondait indirectement et sans amertume à un article _de +la Camaraderie littéraire_ qui fit du bruit dans le temps, et que le +très-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de +partial et d'exagéré.] + +Pour être juste toutefois, n'oublions pas que cette époque fut le règne +de ce qu'on appelait _poésie légère_, et que, depuis le quatrain du +marquis de Sainte-Aulaire jusqu'à _la Confession de Zulmé_, il naquit +une multitude de fadaises prodigieusement spirituelles, qui, avec les +in-folio de l'_Encyclopédie_, faisaient l'ordinaire des toilettes et des +soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil à une poésie distincte ni à +une secte isolée de poëtes. Ce genre léger était plutôt le rendez-vous +commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des +mousquetaires, des philosophes, des géomètres et des abbés. Les lectures +d'ouvrages en vers n'avaient pas lieu à petit bruit _entre soi_. Un +auteur de tragédie ou comédie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je +suppose, obtenait un salon à la mode, ouvert à tout ce qu'il y avait de +mieux; c'était un sûr moyen, pour peu qu'on eût bonne mine et quelque +débit, de se faire connaître; les femmes disaient du bien de la pièce; +on en parlait à l'acteur influent, au gentilhomme de la Chambre, et +le jeune auteur, ainsi poussé, arrivait s'il en était digne. Mais il +fallait surtout assez d'intrépidité et ne pas sortir des formes reçues. +Une fois, chez madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu, +essaya de lire _Paul et Virginie_: l'histoire était simple et la voix +du lecteur tremblait; tout le monde bâilla, et, au bout d'un demi-quart +d'heure, M. de Buffon, qui avait le verbe haut, cria au laquais: _Qu'on +mette les chevaux à ma voiture_! + +De nos jours, la poésie, en reparaissant parmi nous, après une absence +incontestable, sous des formes quelque peu étranges, avec un sentiment +profond et nouveau, avait à vaincre bien des périls, à traverser bien +des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux +précurseur de cette poésie à la fois éclatante et intime, et ce qu'il +lui fallut de génie opiniâtre pour croire en lui-même et persister. Mais +lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire il l'achève: il +n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas. +De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, après lui, ont +senti le besoin de se rallier; de s'entendre à l'avance, et de préluder +quelque temps à l'abri de cette société orageuse qui grondait alentour. +Ces sortes d'intimités, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art +aux époques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles +soutiennent dans les commencements, et à une certaine saison de la vie +des poëtes, contre l'indifférence du dehors; elles permettent à quelques +parties du talent, craintives et tendres, de s'épanouir, avant que le +souffle aride les ait séchées. Mais dès qu'elles se prolongent et se +régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de rapetisser, +d'endormir le génie, de le soustraire aux chances humaines et à ces +tempêtes qui enracinent, de le payer d'adulations minutieuses qu'il se +croit obligé de rendre avec une prodigalité de roi. Il suit de là que +le sentiment du vrai et du réel s'altère, qu'on adopte un monde de +convention et qu'on ne s'adresse qu'à lui. On est insensiblement poussé +à la forme, à l'apparence; de si près et entre gens si experts, nulle +intention n'échappe, nul procédé technique ne passe inaperçu; on +applaudit à tout: chaque mot qui scintille, chaque accident de la +composition, chaque éclair d'image est remarqué, salué, accueilli. Les +endroits qu'un ami équitable noterait d'un triple crayon, les faux +brillants de verre que la sérieuse critique rayerait d'un trait de son +diamant, ne font pas matière d'un doute en ces indulgentes cérémonies. +Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un détail +hasardé, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence +semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. _C'est +étonnant_ devient synonyme de _C'est beau_; quand on dit _Oh!_ il est +bien entendu qu'on a dit _Ah!_ tout comme dans le vocabulaire de M. de +Talleyrand[164]. Au milieu de cette admiration haletante et morcelée, +l'idée de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet général de l'oeuvre, +ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni de plein ne +se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille facettes. +L'artiste, sur ces réunions, ne fait donc aucunement l'épreuve du +public, même de ce public choisi, bienveillant à l'art, accessible aux +vraies beautés, et dont il faut en définitive remporter le suffrage. +Quant au génie pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien +graves inquiétudes. Le jour où un sentiment profond et passionné le +prend au coeur, où une douleur sublime l'aiguillonne, il se défait +aisément de ces coquetteries frivoles, et brise, en se relevant, tous +les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger +est plutôt pour ces timides et mélancoliques talents, comme il s'en +trouve, qui se défient d'eux-mêmes, qui s'ouvrent amoureusement aux +influences, qui s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de +confiance crédule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-là, ils peuvent +avec le temps, et sous le coup des infatigables éloges, s'égarer en des +voies fantastiques qui les éloignent de leur simplicité naturelle. Il +leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discrètement à la faveur, +d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion +réservée où ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi +par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas poëtes. + +[Note 164: Ceci fait allusion à une anecdote souvent répétée de la +Présentation de l'abbé de Périgord à Versailles.] + +Quand les soirées littéraires entre poëtes ont pris une tournure +régulière, qu'on les renouvelle fréquemment, qu'on les dispose avec +artifice, et qu'il n'est bruit de tous côtés que de ces intérieurs +délicieux, beaucoup veulent en être; les visiteurs assidus, les +auditeurs littéraires se glissent; les rimeurs qu'on tolère, parce +qu'ils imitent et qu'ils admirent, récitent à leur tour et applaudissent +d'autant plus. Et dans les salons, au milieu d'une assemblée non +officiellement poétique, si deux ou trois poëtes se rencontrent par +hasard, oh! la bonne fortune! vite un échantillon de ces fameuses +soirées! le proverbe ne viendra que plus tard, la contredanse est +suspendue, c'est la maîtresse de la maison qui vous prie, et déjà +tout un cercle de femmes élégantes vous écoute; le moyen de s'y +refuser?--Allons, poëte, exécutez-vous de bonne grâce! Si vous ne +savez pas d'aventure quelque monologue de tragédie, fouillez dans vos +souvenirs personnels; entre vos confidences d'amour, prenez la plus +pudique; entre vos désespoirs, choisissez le plus profond; étalez-leur +tout cela! et le lendemain, au réveil, demandez-vous ce que vous avez +fait de votre chasteté d'émotion et de vos plus doux mystères. + +André Chénier, que les poëtes de nos jours ont si justement apprécié, ne +l'entendait pas ainsi. Il savait échapper aux ovations stériles et à ces +curieux de société qui _se sont toujours fait gloire d'honorer les neuf +Soeurs_. Il répondait aux importunités d'usage, qu'_il n'avait rien_, et +que _d'ailleurs il ne lisait guère_. Ses soirées, à lui, se composaient +de son _jeune Abel_, des frères Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph: + + C'est là le cercle entier qui, le soir, quelquefois, + A des vers, non sans peine obtenus de ma voix, + Prête une oreille amie et cependant sévère. + +Cette sévérité, hors de mise en plus nombreuse compagnie, et qui a tant +de prix quand elle se trouve mêlée à une sympathie affectueuse, ne doit +jamais tourner trop exclusivement à la critique littéraire. Boileau, +dans le cours de la touchante et grave amitié qu'il entretint avec +Racine, eut sans doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre génie. +S'il avait exercé le même empire et la même direction sur La Fontaine, +qu'on songe à ce qu'il lui aurait retranché! L'ami du poëte, le +_confident de ses jeunes mystères_, comme a dit encore Chénier, a besoin +d'entrer dans les ménagements d'une sensibilité qui ne se découvre à lui +qu'avec pudeur et parce qu'elle espère au fond un complice. C'est un +faible en ce monde que la poésie; c'est souvent une plaie secrète qui +demande une main légère: le goût, on le sent, consiste quelquefois à se +taire sur l'expression et à laisser passer. Pourtant, même dans ces +cas d'une poésie tout intime et mouillée de larmes, il ne faudrait pas +manquer à la franchise par fausse indulgence. Qu'on ne s'y trompe pas: +les douleurs célébrées avec harmonie sont déjà des blessures à peu près +cicatrisées, et la part de l'art s'étend bien avant jusque dans les plus +réelles effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois +faits, tendent d'eux-mêmes à se produire; ce sont des oiseaux longtemps +couvés qui prennent des ailes et qui s'envoleront par le monde un matin. +Lors donc qu'on les expose encore naissants au regard d'un ami, il doit +être toujours sous-entendu qu'on le consulte, et qu'après votre première +émotion passée et votre rougeur, il y a lieu pour lui à un jugement. + +Quelques amitiés solides et variées, un petit nombre d'intimités au sein +des êtres plus rapprochés de nous par le hasard ou la nature, intimités +dont l'accord moral est la suprême convenance; des liaisons avec les +maîtres de l'art, étroites s'il se peut, discrètes cependant, qui ne +soient pas des chaînes, qu'on cultive à distance et qui honorent; +beaucoup de retraite, de liberté dans la vie, de comparaison rassise et +d'élan solitaire, c'est certainement, en une société dissoute ou factice +comme la nôtre, pour le poëte qui n'est pas en proie à trop de gloire ni +adonné au tumulte du drame, la meilleure condition d'existence heureuse, +d'inspiration soutenue et d'originalité sans mélange. Je me figure que +Manzoni en sa Lombardie, Wordsworth resté fidèle à ses lacs, tous deux +profonds et purs génies intérieurs, réalisent à leur manière l'idéal de +cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres qu'eux. +Rêver plus, vouloir au delà, imaginer une réunion complète de ceux qu'on +admire, souhaiter les embrasser d'un seul regard et les entendre sans +cesse et à la fois, voilà ce que chaque poëte adolescent a dû croire +possible; mais, du moment que ce n'est là qu'une scène d'Arcadie, un +épisode futur des Champs-Elysées, les parodies imparfaites que la +société réelle offre en échange ne sont pas dignes qu'on s'y arrête +et qu'on sacrifie à leur vanité. Lors même que, fasciné par les plus +gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontré autour de soi une +portion de son rêve et qu'on s'abandonne à en jouir, les mécomptes +ne tardent pas; le côté des amours-propres se fait bientôt jour, et +corrompt les douceurs les mieux apprêtées; de toutes ces affections +subtiles qui s'entrelacent les unes aux autres, il sort inévitablement +quelque chose d'amer. + +Un autre voeu moins chimérique, un désir moins vaste et bien légitime +que forme l'âme en s'ouvrant à là poésie, c'est d'obtenir accès jusqu'à +l'illustre poëte contemporain qu'elle préfère, dont les rayons l'ont +d'abord touchée, et de gagner une secrète place dans son coeur. Ah! sans +doute, s'il vit de nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendré à +la mélodie, dont les épanchements et les sources murmurantes ont éveillé +les nôtres comme le bruit des eaux qui s'appellent, celui à qui nous +pouvons dire, de vivant à vivant, et dans un aveu troublé, (_con +vergognosa fronte_), ce que Dante adressait à l'ombre du doux Virgile: + + Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte + Che spande di parlar si largo tiume? + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore + Che m' lian fatto cercar lo tuo volume; + Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore..., + +sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne doit pas +lui être indifférent de l'entendre. Schiller et Goëthe, de nos jours, +présentent le plus haut type de ces incomparables hyménées de génies, de +ces adoptions sacrées et fécondes. Ici tout est simple, tout est vrai, +tout élève. Heureuses de telles amitiés, quand la fatalité humaine, qui +se glisse partout, les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les +délie, et, consumant la plus jeune, la plus dévouée, la plus tendre au +sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus cher tombeau! A +défaut de ces choix resserrés et éternels, il peut exister de poëte à +poëte une mâle familiarité, à laquelle il est beau d'être admis, et +dont l'impression franche dédommage sans peine des petits attroupements +concertés. On se visite après l'absence, on se retrouve en des lieux +divers, on se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares, +des heures de fête, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le grand +Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons si noblement +menées; et c'est sur ce pied de cordialité libre que Moore, Rogers, +Shelley, pratiquaient l'amitié avec lui. En général, moins les +rencontres entre poètes qui s'aiment ont de but littéraire, plus elles +donnent de vrai bonheur et laissent d'agréables pensées. Il y a bien des +années déjà, Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse, +et Lamartine qui les avait reçus au passage dans son château de +Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau soir +d'été, une côte verdoyante d'où la vue planait sur cette riche contrée +de Bourgogne; et, au milieu de l'exubérante nature et du spectacle +immense que recueillait en lui-même le plus jeune, le plus ardent de +ces trois grands poëtes, Lamartine et Nodier, par un retour facile, se +racontaient un coin de leur vie dans un âge ignoré, leurs piquantes +disgrâces, leurs molles erreurs, de ces choses oubliées qui revivent une +dernière fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, l'éclair +évanoui, retombent à jamais dans l'abîme du passé. Voilà sans doute une +rencontre harmonieuse, et comme il en faut peu pour remplir à souhait +et décorer la mémoire; mais il y a loin de ces hasards-là à une soirée +priée à Paris, même quand nos trois poëtes y assisteraient. + +Après tout, l'essentiel et durable entretien des poëtes, celui qui ne +leur manque ni ne leur pèse jamais, qui ne perd rien, en se renouvelant, +de sa sérénité idéale ni de sa suave autorité, ils ne doivent pas le +chercher trop au dehors; il leur appartient à eux-mêmes de se le donner. +Milton, vieux, aveugle et sans gloire, se faisant lire Homère ou la +Bible par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et +conversait de longues heures avec les antiques génies. Machiavel nous a +raconté, dans une lettre mémorable, comment après sa journée passée aux +champs, à l'auberge, aux propos vulgaires, le soir tombant, il revenait +à son cabinet, et, dépouillant à la porte son habit villageois couvert +d'ordure et de boue, il s'apprêtait à entrer dignement dans les cours +augustes des hommes de l'antiquité. Ce que le sévère historien a si +hautement compris, le poëte surtout le doit faire; c'est dans +ce recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les +impérissables maîtres, qu'il peut retrouver tout ce que les frottements +et la poussière du jour ont enlevé à sa foi native, à sa blancheur +privilégiée. Là il rencontre, comme Dante au vestibule de son Enfer, les +cinq ou six poëtes souverains dont il est épris; il les interroge, il +les entend; il convoque leur noble et incorruptible école (_la bella +scuola_), dont toutes les réponses le raffermissent contre les disputes +ambiguës des écoles éphémères; il éclaircit, à leur flamme céleste, son +observation des hommes et des choses; il y épure la réalité sentie dans +laquelle il puise, la séparant avec soin de sa portion pesante, inégale +et grossière; et, à force de s'envelopper de _leurs saintes reliques_, +suivant l'expression de Chénier, à force d'être attentif et fidèle à la +propre voix de son coeur, il arrive à créer comme eux selon sa mesure, +et à mériter peut-être que d'autres conversent avec lui un jour. + +1831. + + + +CHARLES NODIER[165] + +[Note 165: Au moment où cette réimpression (1844) s'achève, la mort, +qui se hâte, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus +consacrées à un vivant: _inter Divos habitus_.--(Seulement, pour éviter +la disproportion entre les volumes, on a mis à la fin du tome premier ce +que l'ordre naturel eût fait placer à la fin du second.)] + +Le titre de _littérateur_ a quelque chose de vague, et c'est le seul +pourtant qui définisse avec exactitude certains esprits, certains +écrivains. On peut être littérateur, sans être du tout historien, sans +être décidément poëte, sans être romancier par excellence. L'historien +est comme un fonctionnaire officiel et grave, qui suit ou fraye les +grandes routes et tient le centre du pays. Le poëte recherche les +sentiers de traverse le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du +foyer, ou sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et +les _belles-lettres_ peuvent n'être que fort secondaires pour eux, et +l'historien lui-même, qui s'en passe moins aisément, y voit surtout +l'usage positif et sévère. On peut être littérateur aussi, sans devenir +un érudit critique à proprement parler; le métier et le talent d'érudit +offrent quelque chose de distinct, de précis, de consécutif et de +rigoureux. Un littérateur, dans le sens vague et flottant où je le +laisse, serait au besoin et à plaisir un peu de tout cela, un peu ou +beaucoup, mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur +littérateur aime les livres, il aime la poésie, il s'essaye aux romans, +il s'égaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il grapille +sans cesse à l'érudition; il abonde surtout aux particularités, aux +circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; une note à la façon de +Bayle est son triomphe. Il peut vivre au milieu de ces diversités, de +ces trente rayons d'une petite bibliothèque choisie, sans faire un choix +lui-même et en touchant à tout: voilà ses délices. Il y a plus: poëte, +romancier, préfacier, commentateur, biographe, le littérateur est +volontiers à la fois amateur et nécessiteux, libre et commandé; il +obéira maintes fois au libraire, sans cesser d'être aux ordres de sa +propre fantaisie. Cette nécessité qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne +se l'avoue: dans son imprévu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eût +pas donné d'une autre manière; elle supplée par accès et fait émulation +en quelque sorte à son imagination même. Sa vie intellectuelle ainsi, +dans sa variété et son recommencement de tous les jours, est le +contraire d'une spécialité, d'une voie droite, d'une chaussée régulière. +Oh! combien je comprends que les parents sages d'autrefois ne +voulussent pas de littérateurs parmi leurs enfants! Les historiens, les +philosophes, les érudits, les linguistes, les _spéciaux_, tous tant +qu'ils sont, encaissés dans leur rainure (en laquelle une fois entrés, +notez-le bien, ils arrivent le plus souvent à l'autre bout par la force +des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), tous ces esprits +justement établis sont d'abord assez de l'avis des parents, et +professent eux-mêmes une sorte de dédain pour le littérateur, tel que je +le laisse flotter, et pour ce peu de carrière régulièrement tracée, pour +cette école buissonnière prolongée à travers toutes sortes de sujets et +de livres; jusqu'à ce qu'enfin ce littérateur errant, par la multitude +de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, la flexibilité de +sa plume, la richesse et la fertilité de ses miscellanées, se fasse un +nom, une position, je ne dis pas plus utile, mais plus considérable que +celle des trois quarts des spéciaux; et alors il est une puissance à son +tour, il a cours et crédit devant tous, il est reconnu. + +Nul écrivain de nos jours ne saurait mieux prêter à nous définir d'une +manière vivante le littérateur indéfini, comme je l'entends, que ce +riche, aimable et presque insaisissable polygraphe,--Charles Nodier. + +Ce qui caractérise précisément son personnage littéraire, c'est de +n'avoir eu aucun parti spécial, de s'être essayé dans tout, de façon +à montrer qu'il aurait pu réussir à tout, de s'être porté sur maints +points à certains moments avec une vivacité extrême, avec une +surexcitation passionnée, et d'avoir été vu presque aussitôt ailleurs, +philologue ici, romanesque là, bibliographe et werthérien, académique +cet autre jour avec effusion et solennité, et le lendemain ou la veille +le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs: un mélange animé +de Gabriel Naudé et de Cazotte, légèrement cadet de René et d'Oberman, +représentant tout à fait en France un essai d'organisation dépaysée de +Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Français à travers tout, Comtois d'accent +et de saveur de langage, comme La Monnoye était Bourguignon, mariant le +_Ménagiana_ à _Lara_, curieux à étudier surtout en ce que seul il +semble lier au présent des arrière-fonds et des lointains fuyants de +littérature, donnant la main de Bonneville à M. de Balzac, et de Diderot +à M. Hugo. Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie littéraire, c'est +une riche, brillante et innombrable armée, où l'on trouve toutes +les bannières, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses +d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis le +quartier-général. + +C'est le quartier-général, en effet, la discipline seule qui de bonne +heure a manqué à ces recrues généreuses et faciles, à ces ardentes +levées de bande qui eurent leur coup de collier chacune, mais qui, trop +vite, la plupart, ont plié. Je me figure une armée en bataille d'avant +Louvois; chaque compagnie s'est déployée sous son chef à sa guise; +chaque capitaine, chaque colonel a étalé son écharpe et sa casaque de +fantaisie. En tout, Nodier a été un peu ainsi; s'il étudie la botanique +ou les insectes,--ces brillants coléoptères à qui sa plume déroba leurs +couleurs,--dans le pli de science où il se joue, c'est à un point de +vue particulier toujours et sans tant s'inquiéter des classifications +générales et des grands systèmes naturels: Jean-Jacques de même en était +à la botanique d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il +cultive, s'en tient volontiers à la chimie d'avant Lavoisier, comme il +reviendrait à l'alchimie ou aux vertus occultes d'avant Bacon; après +l'_Encyclopédie_, il croit aux songes; en linguistique, il semble un +contemporain de Court de Gébelin, non pas des Grimm ou des Humboldt. +C'est toujours ce corps d'armée d'avant le grand ordonnateur Louvois. + +On dirait que dans sa destinée prodigue, dans cette vocation mobile +qui aime à s'épandre hors du centre, il se reflète quelque chose de +la destinée de sa province elle-même, si tard réunie. Il y a en lui, +littérairement parlant, du Comtois d'avant la réunion, du fédéraliste +girondin. + +A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de révolution et de +coupures si fréquentes? Qu'on songe à la date de sa naissance. Nous +aurons à rappeler tout à l'heure les impressions de son enfance précoce, +les orages de son adolescence émancipée, cette vie de frontière aux +lisières des monts, aux années d'émigration et d'anarchie, entre le +Directoire expirant et l'Empire qui n'était pas né; car c'est bien alors +que son imagination a pris son pli ineffaçable, et que l'idéal en lui à +grands traits hasardeux, s'est formé. L'honneur de Nodier dans l'avenir +consistera, quoi qu'il en soit, à représenter à merveille cette époque +convulsive où il fut jeté, cette génération littéraire, adolescente +au Consulat, coupée par l'Empire, assez jeune encore au début de +la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de +contre-temps historique: ou _trop tôt ou trop tard!_ + +_Trop tôt_; car si elle eût tardé jusqu'à la Restauration, si elle eût +débuté fraîchement à l'origine, elle aurait eu quinze années de pleine +liberté et d'ouverte carrière à courir tout d'une haleine.--_Trop tard_; +car si elle se fût produite aussi bien vers 1780, si elle fût entrée en +scène le lendemain de Jean-Jacques, elle aurait eu chance de se faire +virile en ces dix années, de prendre rang et consistance avant les +orages de 89. + +Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus été elle-même, +c'est-à-dire une génération poétique jetée de côté et interceptée par un +char de guerre, une génération vouée à des instincts qu'exaltèrent et +réprimèrent à l'instant les choses, et dont les rares individus parurent +d'abord marqués au front d'un pâle éclair égaré. _Hélas! nous aurions +pu être!_ a dit l'aimable miss Landon dans un refrain mélancolique, +récemment cité par M. Chasles. C'est la devise de presque toutes les +existences. Seulement ici, de ces existences littéraires d'alors qui ont +manqué et qui _auraient pu être_, il en est une qui a surgi, qui, +malgré tout, a brillé, qui, sans y songer, a hérité à la longue de ces +infortunes des autres et des siennes propres, qui les résume en soi avec +éclat et charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et +subsistant. Cela fait aussi une gloire. + +J'insiste encore, car, pour le littérateur, c'est tout si on le peut +rattacher à un vrai moment social, si on peut sceller à jamais son nom à +un anneau quelconque de cette grande chaîne de l'histoire. Quelle fut, +à les prendre dans leur ensemble, la direction principale et historique +des générations qui arrivaient à la virilité en 89, et de celles qui +y atteignaient vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberté, la +tribune; pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte +qu'on peut dire, en abrégeant, que les générations politiques et +révolutionnaires de 89 eurent pour mot d'ordre _le droit_, et que les +générations obéissantes et militaires de l'Empire eurent pour mot +d'ordre _le devoir_. Or, nos générations, à nous, romanesques et +poétiques, n'ont guère eu pour mot d'ordre que _la fantaisie_. + +Mais que devinrent les éclaireurs avancés, les enfants perdus de nos +générations encore lointaines, lorsque, s'ébattant aux dernières soirées +du Directoire, essayant leur premier essor aux jeunes soleils du +Consulat, et croyant déjà à la plénitude de leur printemps, ils furent +pris par l'Empire, séparés par lui de leur avenir espéré, et enfermés +de toutes parts un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de +Popilius? Ce fut un vrai cri de rage[166]. + +[Note 166: On peut lire dans _les Méditations du Cloître_, qui font +suite au _Peintre de Saltzbourg_, le paragraphe qui commence ainsi: +«Voilà une génération tout entière, etc., etc.»] + +Deux seuls grands esprits souvent cités résistèrent à cet Empire et lui +tinrent tête, M. de Chateaubriand et madame de Staël. Mais remarquez +bien qu'ils étaient très au complet, et comme en armes, quand il +survint. M. de Chateaubriand se faisait déjà homme en 89; dix ans +d'exil, d'émigration et de solitude achevèrent de le tremper. Madame de +Staël, de même, ne put être supprimée par l'Empire, auquel elle était +antérieure de position prise et de renommée fondée. Nés dix ou quinze +ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en 1800, ces deux +chefs de la pensée eussent-ils fait tête aussi fermement à l'assaut? Du +moins, on l'avouera, les difficultés pour eux eussent été tout autres. + +Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermédiaire génie dont +nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit être né à Besançon le 29 +avril 1780, si tant est qu'il s'en souvienne rigoureusement lui-même; +le contrariant Quérard le fait naître en 1783 seulement; Weiss, son ami +d'enfance, le suppose né en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore +parfaitement éclairci, et je le livre aux élucubrations des Mathanasius +futurs. Son père, avocat distingué, avait été de l'Oratoire et avait +professé la rhétorique à Lyon. Il fut le premier et longtemps l'unique +maître de ce fils adoré (fils naturel, je le crois), dont l'éducation +ainsi resta presque entièrement privée et qui ne parut au collège que +dans les classes supérieures. Le jeune Nodier suivit pourtant à Besançon +les cours de l'École centrale et fut élève de M. Ordinaire, de M. Droz. +Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il s'est plu à nous +les peindre, ne sont-elles pas une réflexion fort élargie, une pure +réfraction du souvenir à distance au sein d'une vaste et mobile +imagination? Nous nous garderions bien, quand nous le pourrions, de +chercher à suivre le réel biographique dans ce qui est surtout vrai +comme impression et comme peinture, et d'y décolorer à plaisir ce que le +charmant auteur a si richement fondu et déployé. Ce que nous demandons +à l'enfance et à la jeunesse de Nodier, c'est moins une suite de faits +positifs et d'incidents sans importance que ses émotions mêmes et ses +songes; or, de sa part, les souvenirs légèrement _romancés_ nous les +rendent d'autant mieux. + +Les premiers sentiments du jeune Nodier le poussèrent tout à fait dans +le sens de la Révolution. Son père fut le second maire constitutionnel +de Besançon; M. Ordinaire avait été le premier. L'enfant, dès onze ou +douze ans, prononçait des discours au club. Une députation de ce club de +Besançon alla rendre visite au général Pichegru qui avait repoussé les +Autrichiens, du côté de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; deux +commissaires le demandèrent à son père: «Donnez-nous-le, nous le ferons +voyager!» Pichegru lui fit accueil et l'assit même sur ses genoux, car +l'enfant, très-jeune, était de plus très-mince et petit, il n'a grandi +que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-général et +partagea le lit d'un aide de camp. Cette excursion fut féconde pour sa +jeune âme; mille tableaux s'y gravèrent, mille couleurs la remplirent. +Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aimé. Mais lorsqu'ensuite, dans +son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout à parler de Pichegru +comme d'une pure victime, comme d'un bon Français et d'un loyal +défenseur du sol, il fut moins fidèle à l'information de l'histoire qu'à +la reconnaissance et au pieux désir. + +Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, ancien +officier du génie, forcé de quitter Besançon par suite du décret qui +interdisait aux ci-devant nobles le séjour dans les places de guerre, +alla habiter Novilars, château à deux lieues de là; il emmena le jeune +Nodier avec lui. C'était un savant, un sage, une espèce de Linné +bisontin. Il donna à l'enfant des leçons de mathématiques et d'histoire +naturelle, mais l'élève ne mordit qu'à cette dernière. C'est là qu'il +commença ses études entomologiques, ses collections, s'attachant aux +coléoptères particulièrement: il y acquit des connaissances réelles, +découvrit l'organe de l'ouïe chez les insectes: une dissertation publiée +à Besançon en l'an VI (1798) en fait foi. M. Duméril confirma depuis +cette opinion, ou même, selon son jeune et jaloux devancier, s'en +empara: il y eut réclamation dans les journaux[167]. Dès ce temps, Nodier +avait commencé un poëme sur les charmants objets de ses études; on +en citait de jolis vers que quelques mémoires, en le voulant bien, +retrouveraient peut-être encore. Je n'ai pu saisir que les deux +premiers: + + Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours, + Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours... + +[Note 167: On peut voir dans la _Décade_, 3e trimestre de l'an XII, p. +377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il résulte cependant que +M. Duméril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait +négligée et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile +à obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,--surtout si l'on a +causé avec lui.] + +Mais qu'est-il besoin de poëme? ne l'avons-nous pas dans _Séraphine_, +aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapré que les ailes de ces +papillons sans nombre que l'auteur décrit amoureusement et qu'il étale? +Quand on est poëte, quand la lumière se joue dans l'atmosphère sereine +de l'esprit ou en colore à son gré les transparentes vapeurs, il n'est +que mieux d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les +rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir. +Tous ces _Souvenirs_ enchanteurs de Nodier, qui commencent par +_Séraphine_, ont pour muse et pour fée, non pas le _Souvenir_ même, +beaucoup trop précis et trop distinct, mais l'adorable _Réminiscence_. +C'est bien important, à propos de Nodier, de poser dès l'abord en quoi +la réminiscence diffère du souvenir. Un amant disait à sa maîtresse +qui brûlait chaque fois les lettres reçues, et qui pourtant s'en +ressouvenait mieux: + + Au lieu d'un froid tiroir où dort le souvenir, + J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir, + Qui dans sa vigilance à lui seul se confie, + Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie, + Les mêle à son désir, les plie en mille tours, + Incessamment les change et s'en souvient toujours. + Abus délicieux! confusion charmante! + Passé qui s'embellit de lui-même et s'augmente! + Forêt dont le mystère invite et fait songer, + Où la Réminiscence, ainsi qu'un faon léger, + T'attire sur sa trace au milieu d'avenues + Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues! + +C'est ce faon léger des lointains mystérieux, ce daim à demi fuyant de +l'Égérie secrète, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier +vieillissant a suivi. + +Au retour de Novilars, il fréquenta à Besançon les cours de l'École +centrale; dès 1797, il était adjoint au bibliothécaire de la ville, +avec de petits appointements qui lui permirent quelque indépendance. +Jusqu'alors il avait été plutôt timide et d'une allure toute poétique; +il commença de s'émanciper, et ces vives années de son adolescence +purent paraître très-dissipées et très-oisives. Son père l'aurait voulu +avocat; il suivit le droit à Besançon, mais inexactement et sans fruit. +A cette époque il en était déjà aux romans, soit à les pratiquer, soit à +les écrire. L'influence de _Werther_ fut très-grande sur lui et l'exalta +singulièrement. La mode y poussait; le plus flatteur triomphe d'un +jeune-France en ce temps-là consistait à obtenir des parents de porter +l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers +accès d'enthousiasme germanique, Nodier ne savait que fort peu +l'allemand; il lisait plus directement Shakspeare; mais il avait +pour ainsi dire le don des langues; il les déchiffrait très-vite et +d'instinct, et en général il sait tout comme par réminiscence. Rien +d'étonnant que, comme toutes les réminiscences, ses connaissances, +d'autant plus ingénieuses, soient parfois un peu hasardées. + +Il se trouva impliqué en 1799 (an vu) dans quelque petite échauffourée +politique. Il s'agissait d'_un complot contre la sûreté de l'État_. +Condamné d'abord par contumace, il fut ensuite acquitté à la majorité +d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il avait perdu sa place de +bibliothécaire-adjoint; son père l'envoya à Paris (vers 1800) pour y +continuer ses études interrompues; il y porta des romans déjà faits, et +y contracta de nouvelles liaisons politiques. Après un premier séjour +à Paris, il fut rappelé à Besançon; c'était l'époque où les émigrés +commençaient à rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui étaient +encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles +affections avec les anciennes. Revenu à Paris à l'époque où Bonaparte +consul visait de près à l'empire, il y fit _la Napoléone_ (1802), encore +plus républicaine que royaliste: le dernier vers y salue _l'échafaud de +Sidney_. Il publia presque en même temps le petit roman des _Proscrits_, +et, dans un genre fort différent, une _Bibliographie entomologique_; +il avait écrit des articles dans un journal d'opposition intitulé _le +Citoyen français_, qui paraissait pendant la première année du Consulat. +Il avait déjà fait imprimer à Besançon, en 1801, et tirer à vingt-cinq +exemplaires _Quelques Pensées de Shakspeare_, avec cette épigraphe de +Bonneville: + + Génie agreste et pur qu'ils traitent de barbare. + +En quittant chaque fois Besançon, Nodier y laissait un ami qu'il +revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il émerveillait de ses +nouveaux récits, au coeur de qui il gravait comme sur l'écorce du hêtre +les chiffres du moment, et que quarante années écoulées depuis lors +n'ont pas arraché du même lieu. Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe +comme Nodier, et, qui plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des +derniers de cette franche et docte race provinciale à la façon du XVIe +siècle, héritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent Weiss est +resté dans sa ville natale comme un exemplaire déposé de la vie première +et de l'âme de son ami, un exemplaire sans les arabesques et les +dorures, mais avec les corrections à la main, avec les marges entières +précieuses, et ce qu'on appelle en bibliographie les _témoins_. Qui donc +n'a pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fidèles qui est resté +au toit quand nous l'avons déserté, le pigeon casanier qui garde la +tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est le tome premier de +nous-même, et celui presque toujours qui nous représente le mieux. Pour +savoir le Nodier d'alors, c'est bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop +lassé de s'entendre, qu'il eût fallu interroger, que le témoin mémoratif +et glorieux d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, si +pleine de souvenirs (avant que le Génie militaire eût gâté Chamars), il +s'épanchait en abondants et naïfs récits, et faisait revivre sous les +grands feuillages d'automne les confidences des printemps d'autrefois, +désespoirs ardents, philtres mortels, consolations promptes, complots, +terreurs crédules, fuites errantes, une fenêtre escaladée, les années +légères. + +Je me représente Nodier à ces heures de jeunesse, lorsque, superbe et +puissant d'espérance, ou, ce qui revient au même, prodigue de désespoir, +il partit pour Paris du pied de sa montagne comme pour une conquête. Il +n'était pas tel que nous le voyons aujourd'hui lorsqu'à pas lents, un +peu voûté et comme affaissé, il s'achemine tous les jours régulièrement +par les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Académie les +jours de séance, _afin que cela l'amuse_, comme dirait La Fontaine. +«Vous l'avez rencontré cent fois, vous l'avez coudoyé, dit un spirituel +critique, qui en cette occasion est peintre[168], et sans savoir pourquoi +vous avez remarqué sa figure anguleuse et grave, son pas incertain et +aventureux, _son oeil vif et las_, sa démarche fantasque et pensive.» +Prenez garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore +sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de singuliers +réveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais ainsi +dans une de ces cours de l'Institut que les profanes traversent +irrévérencieusement pour raccourcir leur chemin, comme on traverse +une église,--un jour que je le rencontrais donc, et qu'arrivé tout +fraîchement moi-même de sa Franche-Comté et de son Jura, je lui en +rappelais avec feu quelques grands sites, il m'écoutait en souriant; +mais j'avais cherché vainement le nom de _Cerdon_ pour le rattacher à +cette haute et austère entrée dans la montagne après Pont-d'Ain: ce nom +de _Cerdon_, que je ne retrouvais pas et que je balbutiais inexactement, +avait dérouté à lui-même sa mémoire, et nous avions tourné autour, +sachant au juste de quel lieu il s'agissait, mais sans le bien dénommer. +Il m'avait quitté, il était loin, lorsque du fond de la seconde cour, +et du seuil même de l'illustre _portique_, un cri, un accent net et +vibrant, le mot de _Cerdon_, qui lui était revenu, et qu'il me lançait +avec une joie fière en se retournant, m'arriva comme un rappel sonore +du pâtre matinal aux échos de la montagne: le Nodier jeune et puissant +était retrouvé! + +[Note 168: _Portraits littéraires_, par M. Planche.] + +Les soirs même de dimanche, en cet _Arsenal_ toujours gracieux et +embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par mégarde, à causer et à +rajeunir, si, debout à la cheminée, il s'engage en un attachant récit +qui ne va plus cesser, à mesure que sa parole élégante et flexible se +déroule, écoutez, assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui +a faibli, comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'éclaire, la +voix monte, le geste lui-même, à peine sorti de sa longue indolence, est +éloquent. Je me figure un Vergniaud qui cause. + +Dans le Nodier d'aujourd'hui, à travers la fatigue, il y a encore, par +accès, du montagnard élancé à haute et large poitrine, de même que dans +celui d'autrefois et jusqu'en sa pleine force, on dut entrevoir toujours +quelque chose de ce qui a promptement fléchi. Les Francs-Comtois +transplantés ne sont-ils pas volontiers comme cela[169]? + +[Note 169: Jouffroy, par exemple.] + +Quoi qu'il en soit, lui, il était tel lorsque ses premiers séjours à +Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle des aventures. +J'ajourne pour un instant les échappées politiques: littérairement on le +possède dès ce moment-là, d'une manière complète et circonstanciée, dans +quelques petits ouvrages de lui qui furent conçus sous ces coups de +soleil ardents, sous ces premières lunes sanglantes et bizarres. + +_Le Peintre de Saltzbourg_, journal des émotions d'un coeur souffrant, +suivi des _Méditations du Cloître_, 1803. + +_Le dernier Chapitre de mon Roman_, 1803. + +_Essais d'un jeune Barde_, 1804. + +_Les Tristes_, ou _Mélanges tirés des tablettes d'un Suicide_, 1806. +J'y ajouterais le roman intitulé _les Proscrits_, si on pouvait se le +procurer[170]; mais j'y joins celui d'_Adèle_, qui, publié beaucoup plus +tard, remonte pour la première idée et l'ébauche de la composition à ces +années de prélude. En relisant ces divers écrits, en tâchant, s'il se +peut, pour les _Essais d'un jeune Barde_ et pour _les Tristes_, de +ressaisir l'édition originale (car dans les volumes des _oeuvres +complètes_ la physionomie particulière de ces petits recueils s'est +perdue et comme fondue), on surprend à merveille les affinités +sentimentales et poétiques de Nodier dans leurs origines. + +[Note 170: On le peut assez aisément, car il a été réimprimé en 1820 +(_Stella_ ou _les Proscrits_). L'auteur l'a rejeté depuis avec raison, +comme trop juvénile et peu digne de ses _Oeuvres complètes_. Les autres +ouvrages dont je parle en dispensent.] + +Il est d'avant _René_, bien qu'il n'éclate qu'un peu après et à côté. Il +n'a pas non plus besoin d'_Oberman_ pour naître, bien qu'il le lise de +bonne heure et qu'il l'admire aussitôt; mais si Oberman et René sont +pour lui des frères aînés et plus mûris, ce ne sont pas ses parents +directs, ses pères. Nodier, au début, se rattache plus directement à +Saint-Preux, mais à Saint-Preux germanisé, vaporisé, werthérisé. Il a lu +aussi _les dernières Aventures du jeune d'Olban_, publiées en 1777, et +il s'en ressent d'une manière sensible. Mais qu'est-ce, me dira-t-on, +que _les Aventures du jeune d'Olban_? Avant 89, il y avait en France un +très-réel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont +on est tout surpris à l'examiner de près: les drames de Diderot, de +Mercier, les traductions et les préfaces de Le Tourneur, celles de +Bonneville. Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, y +répondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, en était. +Or Ramond, depuis membre grave des assemblées politiques, de l'Académie +des Sciences, et historien si éminent des Pyrénées, Ramond jeune, +nourri dans Strasbourg, sa patrie, des premiers sucs de la littérature +allemande mûrissante, en fut légèrement enivré. Séjournant en Suisse et +dans une sorte d'exil commandé, à ce qu'il semble, par quelque passion +malheureuse, il publia à Verdun, en 1777, _les Aventures du jeune +d'Olban_ qui finissent à la Werther par un coup de pistolet, et l'année +suivante il publia encore, dans la même ville, un volume d'Élégies +alsaciennes de plus de sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de +facture; on y lit cette rustique approbation signée du bailli du lieu: +_Permis d'imprimer les Élégies ci-devant_. Nodier, à la veille du +_Peintre de Saltzbourg_, se ressouvenait du roman de Ramond [171], il +ajouta même à son _Peintre_, par manière d'épilogue, une pièce intitulée +_le Suicide et les Pèlerins_, qui n'est qu'une mise en vers du dernier +chapitre en prose de _d'Olban_. Comme talent d'écrire (bien que Ramond +en ait montré dans ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison à +faire entre _le Peintre de Saltzbourg_ et le roman alsacien; mais c'est +le même fonds de sentimentalité. + +[Note 171: Il a poussé la complaisance et la longanimité du souvenir +jusqu'à donner une édition des _Aventures de d'Olban_, avec notice, +1829, chez Techener.] + +Les _Essais d'un jeune Barde_ sont dédiés par Nodier à Nicolas +Bonneville; c'est à lui surtout, à ses _âpres et sauvages, mais fières +et vigoureuses_ traductions, comme il les appelle, qu'il avait dû d'être +initié au théâtre allemand. Bonneville avait débuté jeune par des +poésies originales où l'on remarque de la verve; ensuite il s'était +livré au travail de traducteur. Vers 1786, en tête d'un _Choix de petits +romans imités de l'allemand_, il avait mis pour son compte une préface +où il pousse le cri famélique et orgueilleux des génies méconnus. Il n'y +manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et étale avec vigueur. +Il est l'un des premiers qui aient commencé d'entonner cette lugubre +et emphatique complainte qui n'a fait que grossir depuis, et dont +l'opiniâtre refrain revient à redire: _Admire-moi, ou je me tue!_ La +Révolution le dispersa violemment hors de la littérature[172]. Voilà bien +quelques-uns des précurseurs parmi cette génération werthérienne d'avant +89, dont fut encore Granville, aussi décousu, plus malheureux que +Bonneville, et qui semble lui disputer un pan de ce manteau superbe et +quelque peu troué qui se déchira tout à fait entre ses mains. Granville, +auteur du _Dernier Homme_, poëme en prose dont Nodier s'est fait depuis +l'éditeur, et que M. Creusé de Lesser a rimé, Granville, atteint comme +Gilbert d'une fièvre chaude, se noya le 1er février 1805 à Amiens, dans +le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin. + +[Note 172: Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans +_les Prisons de Paris sous le Consulat_, chap. I, et la note VIII du +_Dernier Banquet des Girondins_.] + +Je demande pardon de remuer de si tristes frénésies; mais il le faut, +puisque c'est de la généalogie littéraire. Remarquez que le secret +du malheur de ces écrivains tourmentés est en grande partie dans la +disproportion de l'effort avec le talent. Car de _talent_, à proprement +parler, c'est-à-dire de pouvoir créateur, de faculté expressive, de mise +en oeuvre heureuse, ils n'en avaient que peu; ils n'ont laissé que des +lambeaux aussi déchirés que leur vie, des canevas informes que les +imaginations enthousiastes ont eu besoin de revêtir de couleurs +complaisantes, de leurs propres couleurs à elles, pour les admirer. + +Ce fut sans doute un malheur de Nodier au début, que de Se prendre de +ce côté, et de se trouver engagé par je ne sais quelle fascination +irrésistible vers ces faux et troublants modèles. Je conçois et j'admets +qu'à l'entrée de la vie, les premières affections, même littéraires, ne +soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de _la +Neuvaine de la Chandeleur_, Nodier en commençant explique très-bien +comme quoi il n'y a de véritable enfance qu'au village, ou du moins en +province, dans des coins à part, bien loin des rendez-vous des capitales +et de la rue Saint-Honoré. De même en littérature, en poésie, les +premières impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres, +s'attachent à des oeuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais +qui nous ont touché un matin par quelque coin pénétrant, comme le son +d'une certaine cloche, comme un nid imprévu au rebord d'un buisson, +_comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit +solitaire_. Ainsi l'_Estelle_ de Florian ou la _Lina_ de Droz, les +_Fragments_ de Ballanche ou les _Nuits Élyséennes_ de Gleizes, peuvent +toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une Iliade. Même +plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l'avouant jamais, +préférer _Valérie_ à Sophocle; on peut, et en l'avouant, préférer le +_Lac_ des _Méditations_ à _Phèdre_ elle-même. Dans l'enfance donc et +dans l'adolescence encore, rien de mieux littérairement, poétiquement, +que de se plaire, durant les récréations du coeur, à quelques sentiers +favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou +tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-à-dire les +admirations légitimes et consacrées, à mesure qu'on avance, on ne les +évite pas impunément; tout ce qui compte y a passé, et l'on y doit +passer à son tour: ce sont les voies sacrées qui mènent à la Ville +éternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l'estime humaine. +Nodier, si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui, +jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler, +qu'à la traverse, et ne s'y enfonça à aucun moment en droiture. Je ne +sais quelle fatalité de destinée ou quel tourbillon romanesque, du +_Peintre de Saltzbourg_ à _Jean Sbogar_, le jeta toujours par les +précipices ou sur les lisières, à droite ou à gauche de ces grandes +lignes où convergent en définitive les seules et vraies figures du poëme +humain comme de l'histoire. Par un généreux mais décevant instinct, il +s'en alla accoster d'emblée, en littérature comme en politique, ceux +surtout qui étaient dehors et qui lui parurent immolés, Bonneville ou +Granville, comme Oudet et Pichegru. + +Et plus tard, tout à fait mûr et le plus ingénieux des sceptiques, ne +voudra-t-il pas réhabiliter Cyrano? il appellera Perrault un autre +Homère. + +Jeune, deux choses entre autres le sauvèrent et permirent qu'à la fin, +arrivé à son tour, reposé ou du moins assis, et comptant devant lui les +débris amassés, il se fît une richesse. Et d'abord, si sincère qu'il se +montrât dans le transport d'expression de ses douleurs juvéniles, il +était trop poëte pour que son imagination, à certains moments, ne les +lui exagérât point beaucoup, et, à d'autres moments aussi, ne les +vint pas distraire et presque guérir. Sa sensibilité, tempérée par la +fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un sérieux aussi continu que +de loin on pourrait le croire. Et par exemple, en ce temps même du +_Peintre de Saltzbourg_, il écrivait _le dernier Chapitre de mon Roman_, +réminiscence très-égayée d'une génération légère qui avait eu, comme il +l'a très-bien dit, _Faublas_ pour _Télémaque_. J'aime peu à tous égards +ce _dernier Chapitre_, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son +modèle par des côtés non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je +ne sais en ce genre-là de vraiment délicat que le petit conte: _Point +de Lendemain_, de Denon, qu'on peut citer sans danger, puisqu'on ne +trouvera nulle part à le lire[173]. Mais dans ce _dernier Chapitre_, la +mélancolie était raillée, et il y était fait justice des Werthers à la +mode, de façon à rassurer contre les autres écrits de l'auteur lui-même. +Il ne manque souvent à l'ardeur fiévreuse de la jeunesse et à ces +fumeuses exaltations de tête, qu'une soupape de sûreté qui empêche +l'explosion et rétablisse de temps en temps l'équilibre: _le dernier +Chapitre de mon Roman_ prouverait qu'ici, dès l'origine, cette espèce de +garantie était trouvée. + +[Note 173: Paris, 1812, Didot l'aîné: tiré à très peu d'exemplaires.] + +Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair d'entre tous +ces faux modèles secondaires auxquels il faisait trop d'honneur en s'y +attachant, et qui ne devaient bientôt plus vivre que par lui, c'est tout +simplement le talent, le don, le jeu d'écrire, la faculté et le bonheur +d'exprimer et de peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment +charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maître, à laisser +courir tout cela. + +On peut se donner l'agrément, et j'y invite, de lire dans _Trilby_, dès +la troisième ou quatrième page, une certaine phrase infinie qui commence +par ces mots: «Quand Jeannie, de retour du lac...» Jamais ruban +soyeux fut-il plus flexueusement dévidé, jamais soupir de lutin +plus amoureusement filé, jamais fil blanc de _bonne Vierge_ plus +incroyablement affiné et allongé sous les doigts d'une reine Mab? Eh +bien! quand on est destiné à écrire cette phrase-là, ou celles encore de +la magique danse des castagnettes dans _Inès de las Sierras_, on éprouve +trop de dédommagement secret à décrire même ses erreurs, même ses +désespoirs, pour ne pas devoir leur échapper bientôt et leur survivre. + +Nodier écrivain, s'il faut le définir, c'est proprement un _Arioste_ de +la phrase. Or, si Werther qu'on semble au début, quand je ne sais quel +Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on en revient. + +Ces fines qualités de style se présageaient déjà vivement dans _le +Peintre de Saltzbourg_, qui n'a plus guère conservé d'intérêt que par +là. A travers le chimérique de l'action, le vague et l'exalté des +caractères, on y peut relever quelques tableaux de nature qui +rappelaient alors les touches encore récentes de Bernardin de +Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de Chateaubriand +et d'Oberman. Nodier, grand _styliste_ prédestiné, a de bonne heure +excellé à revêtir les formes et les teintes d'alentour: une de ses +images favorites est celle de la _pierre de Bologne_, qui garde, dit-on, +quelque temps les rayons dont elle a été pénétrée. _Le Peintre de +Saltzbourg_ avait de plus, sur quelques points de sa palette, ses rayons +à lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, datée du 10 octobre: +«Oui, je le répète, l'hiver dans toute son indigence, l'hiver avec +ses astres pâles et ses phénomènes désastreux, me promet plus de +ravissements que l'orgueilleuse profusion des beaux jours...» Si cette +page se fût trouvée aussi bien dans l'_Émile_ ou dans le _Génie du +Christianisme_, elle aurait été mainte fois citée. Je note encore une +admirable description du matin (14 septembre), qui se termine par ces +traits de maître: «... Chaque heure qui s'approche amène d'autres +scènes. Quelquefois, un seul coup de vent suffit pour tout changer. +Toutes les forêts s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les +ruisseaux se rident, et tous les échos soupirent.» + +De plus en plus, en avançant, le style de Nodier, avec une grâce et +une souplesse qui ne seront qu'à lui et qui composeront son caractère, +atteindra à peindre de la sorte les mouvements prompts, les reflets +soudains, les chatoiements infinis de la verdure et des eaux, moins sans +doute, dans toute scène, les grands traits saillants et simples +qu'une multitude de surfaces nuancées et d'intervalles qui semblaient +indéfinissables et qu'il exprime. Ainsi, dans _Jean Sbogar_, sa plume +saisira le vol des goëlands qui s'élèvent à perte de vue et redescendent +_en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d'une bergère échappé à sa +main_[174]. Ainsi, à un autre endroit, il prolongera dans le sable fin et +mobile de la plage les ondulations vagues qui bercent la voiture et le +rêve d'Antonia[175]. Son mouvement de style, aux places heureuses, est +tout à fait tel, parfois rapide et plus souvent bercé. + +[Note 174: Chap. IV.] + +[Note 175: Chap. V.] + +Le roman d'_Adèle_, que je rapporte à cette première époque de Nodier, +s'ouvre avec intérêt et vie: il y a du soleil. Le monde rentrant des +émigrés en province y est assez fidèlement rendu. Les déclamations même +sur la noblesse, sur les inégalités sociales, sur les sciences, ces +traces présentes de Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du +moment. Bien des pages y sont délicieuses de simplicité et de fraîcheur: +celle, par exemple, à la date du 17 avril, sur les fleurs préférées et +les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit déjà ce choix de l'_ancolie_ +qui en fait la fleur de Nodier, comme la _pervenche_ est celle de +Rousseau[176]. A la date du 8 juin, je note un doux projet d'Éden, un +rêve adolescent de chaumière; et puis (8 mai) l'ascension à la Dôle, le +_Chalet des Faucilles_, ce joli nid à romans qu'on appelle pays de Vaud, +et l'éblouissante splendeur des monts d'au delà, de laquelle on peut +rapprocher encore, dans la nouvelle d'_Amélie_, la plus flottante +description de brume automnale et matinale au bord du lac de Neuchâtel; +car c'est le triomphe de cette plume amusée d'avoir à dérouler ainsi des +réseaux tour à tour scintillants ou Vaporeux. + +[Note 176: Aimé De Loy, poëte franc-comtois des plus errants et des +plus naufragés, mais dont l'amitié vient de recueillir les débris sous +le titre de _Feuilles aux Vents_, a dit quelque part, en célébrant une +de ses riantes stations passagères: + + J'y cultive, au pied d'un coteau, + La fleur de Nodier, l'ancolie, + Si chère à la mélancolie, + Et la pervenche de Rousseau.] + +Après cela, malgré les grâces courantes, les longs rubans flexibles et +les méandres de mots, les caractères, dans ce petit roman d'_Adèle_, +laissent fortement à désirer. Adèle n'est pas une vraie femme de +chambre, ce qu'il faudrait pour que la donnée eût toute sa hardiesse +originale; elle n'est qu'une demoiselle déclassée et méconnue. Maugis ne +diffère en rien du pur traître des vieux romans de chevalerie ou de ceux +de l'éternel mélodrame. La conduite de Gaston et des autres manque tout +à fait d'une certaine faculté de justesse et de raisonnement qui n'est +jamais tellement absente dans la vie. Ce ne sont que personnages qui +croient, se détrompent, s'exaltent encore, ne vérifient rien, et se +jettent par une fenêtre ou se cassent d'autre façon la tête, un peu +comme dans les romans de l'abbé Prévost, mais d'un abbé Prévost piqué de +Werther. Chez l'abbé Prévost ils s'évanouissaient simplement, ici ils se +tuent. + +_Les Tristes_, écrits dans des quarts d'heure de vie errante, ne sont +qu'un recueil de différentes petites pièces (prose ou vers), originales +ou imitées de l'allemand, de l'anglais, et qui sentent le lecteur +familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique glaneur dans tous les +champs de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes +égarées, même affreuse catastrophe, _L'inconnu_, auteur supposé des +_Tristes_, se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster +(le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme Gaston +dans _Adéle_ se fait, je crois, sauter la tête. Ce qui a manqué à ces +personnages infortunés de Nodier, si souvent reproduits par lui, ç'a été +de se résumer à temps en un type unique, distinct, et qui prit rang à +son tour, du droit de l'art, entre ces hautes figures de Werther, de +René et de Manfred, illustre postérité d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a +fait que fournir les plus intéressants et, sans comparaison, les plus +regrettables dans cette suite de cadets trop pâlissants, qui ont tant +fait couler de pleurs d'un jour, de _d'Olban_ à _Antony_. + +Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes filles, il a +mieux atteint à l'idéal voulu, et, dans le charme de les peindre, son +pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin de plus d'effort. Remarquez +pourtant comme le premier pli se garde toujours, comme le trait marquant +qui s'est prononcé à nu dans la jeunesse se transforme, se déguise, +s'arrange, mais se reproduit inévitable au fond et ne se corrige jamais. +Même dans les plus expansives et sereines réminiscences des soirs +d'automne de la maturité, même quand il semble le plus loin de Charles +Munster et de Gaston de Germancé, quand il n'est plus que _Maxime Odin_, +le doux railleur légèrement attendri, quand près de sa Séraphine, +en d'aimables gronderies, il est assis sur le banc de l'allée des +marronniers, le lendemain de sa nocturne enjambée au _bassin des +Salamandres_; quand se multiplient et se diversifient à ravir sous son +récit les plus rougissantes scènes adolescentes et (idéal du premier +désir!) ce bouquet de cerises malicieusement promené sur les lèvres +de celui qu'on croit endormi; lorsque véritablement il paraît ne plus +vouloir emprunter de ses précédents romans trop ensanglantés que les +souriantes prémices ou les douleurs embellies, comme étaient dans +_Thérèse Aubert_ les adieux à la _Butte des Rosiers_ et ce baiser à +travers les feuilles d'une rose; quand donc on se croit assuré qu'il +en est là, tout d'un coup... qu'est-ce? méfiez-vous, attendez!... le +procédé final n'a pas changé; l'adorable idylle, la pastorale enchantée, +tout amoureusement tressée qu'elle semble, va se trancher net encore à +la Werther ou à la _Werthérie_, sinon par un coup de pistolet, au moins +par une petite vérole qui tue, par un anévrisme qui rompt, par une +convulsion délirante; Séraphine, Thérèse, Clémentine, Amélie, Cécile, +Adèle, toutes ces amantes qu'il a touchées au front, elles en sont là; +il a comme résumé leur destin en un seul dans ces Stances mélodieuses, +où du moins le rhythme et l'image ont tout revêtu et adouci: + + Elle était bien jolie, au matin, sans atours, + De son jardin naissant visitant les merveilles, + Dans leur nid d'ambroisie épiant les abeilles, + Et du parterre en fleurs suivant les longs détours. + + Elle était bien jolie, au bal de la soirée, + Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front, + Et que, de bleus saphirs ou de roses parée, + De la danse folâtre elle menait le rond. + + Elle était bien jolie, à l'abri de son voile + Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit, + Quand pour la voir, de loin, nous étions là, sans bruit, + Heureux de la connaître au reflet d'une étoile. + + Elle était bien jolie; et de pensers touchants, + D'un espoir vague et doux chaque jour embellie, + L'amour lui manquait seul pour être plus jolie!... + «Paix! voilà son convoi qui passe dans les champs!...» + +Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptée, son +imagination avait pris de bonne heure ce tour dans le sentiment de sa +propre destinée et dans l'expérience des malheurs particuliers, réels, +auxquels il est temps de venir. + +Nous serons bref dans un détail que lui-même nous a orné de couleurs si +vivantes en mainte page de ses _Souvenirs_. Il suffira de nous rabattre +à quelques points précis et moins illustrés. En 1802, _la Napoléone_, +dont les copies se multiplièrent à l'infini, et une foule de petits +écrits séditieux qui s'imprimaient clandestinement chez le républicain +Dabin et se distribuaient sous le manteau, attirèrent les recherches +de la police. Dabin fut arrêté. On m'assure que Nodier, dans un moment +d'exaltation généreuse, écrivit à Fouché et se dénonça lui-même comme +auteur de _la Napoléone_[177]. Quoi qu'il en soit, Fouché avait pour +bibliothécaire le Père Oudet, ancien ami du père de Nodier dans +l'Oratoire. Cette circonstance ne laissa pas de tempérer les premières +sévérités politiques contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoyé à +son père à Besançon; mais d'actives liaisons avec les émigrés rentrants +et avec les ennemis du Gouvernement en général le compromirent de +nouveau. Accusé d'avoir pris part à l'évasion de Bourmont, il s'évada +lui-même de la ville, et n'y revint qu'après qu'un jugement rendu l'eut +mis à l'abri. Il dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppé dans +la grande machination dénoncée par Méhée sous le nom d'_alliance des +jacobins et des royalistes_: il était en danger de passer pour un +_trait-d'union_ des deux partis. Prévenu à temps, il gagna la campagne +et resta errant jusque vers le commencement de 1806, soit dans le Jura +français, soit en Suisse[178]. C'est dans cet intervalle qu'il produisit +_les Tristes_, et même le _Dictionnaire des Onomatopées_, singulière +inspiration chez un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un +instinct philologique qui grandira. + +[Note 177: Depuis que cette notice est écrite, je suis arrivé à +recueillir des informations tout à fait exactes et singulières sur ce +point de la vie de Nodier. Ce fut lui qui se dénonça en effet par une +lettre, dont voici le texte dans toute son excentricité, et qui sent son +Werther au premier chef: + +«Parvenu au comble de l'infortune et du désespoir; abandonné de tout +ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections; à vingt-cinq ans j'ai +survécu à tout amour et à toute amitié. + +«Un ouvrage intitulé _la Napoléone_ et dirigé contre le Premier Consul a +paru il y a deux ans. La police en a recherché l'auteur. C'est moi. + +«Il me reste du moins le bonheur d'être coupable, et de pouvoir vous +demander la prison, l'exil ou l'échafaud. + +«Sans attendre des hommes et de vous ni égards ni pitié, je vous apporte +ma liberté. Demain l'usage en serait peut-être terrible. Quiconque a pu +beaucoup aimer, peut haïr avec excès, et mon temps est venu. + +«Je m'appelle Charles Nodier. + +«Je loge hôtel Berlin, rue des Frondeurs.» + +L'adresse, digne de la lettre, est: «Au Premier Consul, et, en son +lieu, à l'un des préfets du Palais.» La date est du 25 frimaire an XII +(décembre 1803); ce qui fait remonter la date de _la Napoléone_ à 1801. + +On conçoit que, sur le vu de cette lettre, il ait été donné un ordre du +Grand-Juge «de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de Nodier, +de l'interroger sur ses motifs pour écrire et sur les projets qu'il +pourrait avoir.» + +Je reviendrai peut-être un jour sur ce fol épisode, si j'en viens à +traiter le Nodier réel et à le suivre de plus près.] + +[Note 178: M. Mérimée, successeur de Nodier à l'Académie, et qui, +ayant à prononcer son Éloge, s'en est acquitté un peu ironiquement, a +dit en parlant de cette époque de sa vie où il était peut-être moins +persécuté qu'il ne se l'imaginait: «Il croyait fuir les gendarmes et +poursuivait les papillons.»] + +En 1806, son mandat d'arrêt fut levé et converti en un permis de séjour +à Dôle, sous la surveillance du sous-préfet, M. de Roujoux, homme +aimable, instruit, qui préparait dès lors son estimable essai des +_Révolutions des Arts et des Sciences_. Nodier y connut beaucoup +Benjamin Constant, qui avait à Dôle une partie de sa famille: leurs +esprits souples et brillants, leurs sensibilités promptes et à demi +brisées devaient du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un +cours de littérature qui fut très-suivi, et s'il avait laissé le +temps aux préventions politiques de s'effacer, l'Université aurait +probablement fini par l'accueillir. Le préfet Jean de Bry lui portait +intérêt; le ministre Fouché associait son nom à des souvenirs +oratoriens. Ces années ne furent donc pas absolument malheureuses, +les sentiments consolants de la jeunesse les embellissaient, et de +fréquentes tournées au village de Quintigny, qui recélait pour son coeur +une espérance charmante, lui décoraient l'avenir. Il rêvait de faire +une _Flore_ du Jura; il rêvait mieux, une vie heureuse, domestique, +studieuse, sous l'humble toit verdoyant. Il a exprimé lui-même ces +poétiques douceurs d'alors à quelques années de là, lorsque dans son +exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte mélodieuse vers les +saisons déjà regrettables: + + Qui me rendra l'aspect des plantes familières, + Mes antiques forêts aux coupoles altières, + Des bouquets du printemps mon parterre épaissi, + Le houx aux lances meurtrières, + L'ancolie au front obscurci + Qui se penche sur les bruyères, + Le jonc qui des étangs protège les lisières, + Et la pâle anémone et l'éclatant souci? + Les arbres que j'aimais ne croissent point ici. + + O riant Quintigny, vallon rempli de grâces, + Temple de mes amours, trône de mon printemps, + Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans, + Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces? + Le hasard a-t-il respecté + Ce bocage si frais que mes mains ont planté, + Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue + Où je plaignais Werther que j'aurais imité?... + +Rien n'est doux et brillant comme de regarder à distance nos jeunes +années malheureuses à travers ce prisme qu'on appelle une larme. + +Le poëte, chez Nodier, est déjà bien avancé, bien en train de mûrir: +une circonstance particulière vint développer en lui le philologue, le +lexicographe, et lui permit dès lors de pousser de front ce goût vif +à côté de ses autres prédilections un peu contrastantes. Le chevalier +Herbert Croft, baronnet anglais, prisonnier de guerre à Amiens, où il +s'occupait de travaux importants sur les classiques grecs, latins et +français, eut besoin d'un secrétaire et d'un collaborateur: Nodier lui +fut indiqué et fut agréé; il obtint l'autorisation d'aller près de lui. +Il nous a peint plus tard son vieil ami sous le nom légèrement adouci +de sir Robert Grove, dans son attachante nouvelle d'_Amélie_. Il +était impossible de toucher un tel portrait à la Sterne avec une plus +gracieuse et, pour ainsi dire, affectueuse ironie: «Ce qui faisait +sourire l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier, +faisait en même temps pleurer l'âme. On se disait: Voilà pourtant ce +que nous sommes, quand nous sommes tout ce qu'il nous est permis d'être +au-dessus de notre espèce!» + +Sans plus recourir au portrait un peu flatté du vieux savant dans +_Amélie_ et en m'en tenant aux notices critiques de Nodier même, du +vivant ou peu après la mort du chevalier[179], il en résulte que sir +Herbert Croft, ancien élève de l'évêque Lowth qui a écrit l'_Essai sur +la Poésie des Hébreux_, l'élève aussi et le collaborateur du docteur +Johnson soit pour la _Vie d'Young_, soit pour les travaux du +Dictionnaire, avait de plus en plus creusé et raffiné dans les +recherches littéraires et dans l'étude singulière des mots. Doué par la +nature de l'organe le plus exquis des commentateurs, il l'avait encore +armé d'une loupe grossissante qui ne se fixait plus décidément que +sur les _infiniment petits_ de la grammaire. «M. le chevalier Croft, +écrivait de lui Nodier émancipé dans un article un peu railleur, peut se +dire hautement l'Épicure de la syntaxe et le Leibnitz du rudiment; il a +trouvé l'atome, la monade grammaticale....» Quand il s'appliquait à un +classique, sous prétexte de l'éclaircir, il y piquait de tous points +ses vrilles imperceptibles et petit à petit destructives, presque comme +celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliothèques. Son analyse +pointilleuse prétendait mettre à nu, par exemple, dans telle période +de Massillon (car sir Herbert travaillait beaucoup sur nos auteurs +français), une quantité déterminée de _consonnances_ et d'_assonnances_ +qu'une éloquence harmonieuse sait trouver d'elle-même, mais qu'elle +dérobe à la critique et qu'à ce degré de rigueur elle ne calcule jamais. +Ce fut durant la participation de Nodier, comme secrétaire, aux travaux +du chevalier, que celui-ci fit paraître son _Horace éclairci par la +ponctuation_, ouvrage curieux et subtil, dont le titre seul promet, +parmi les hasards de la conjecture, bien des aperçus piquants. A ses +profondes préoccupations érudites, sir Herbert joignait par accident +certaines vues libres, romantiques, comme des ressouvenirs du biographe +d'Young. Il fut le premier à tirer d'un entier oubli _le dernier Homme_ +de Granville, _cette admirable ébauche d'épopée_, s'écriait Nodier, +_et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux_. On voit par combien de +points vifs devaient se toucher d'abord le jeune secrétaire et le vieux +maître. + +[Note 179: Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des +_Mélanges de Littérature et de Critique_ de Charles Nodier, recueillis +par Barginet (de Grenoble), 1820.] + +L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu croire. Après +une année environ, l'amour de l'indépendance et la passion de l'histoire +naturelle ramenèrent Nodier dans son village de Quintigny. Il s'était +marié, il allait être père: de nouveaux projets commençaient. Pourtant +les relations avec le chevalier portèrent leur fruit; cette veine +d'études philologiques aboutit en 1811 au livre ingénieux des _Questions +de Littérature légale_. Il faut tout dire: le bon chevalier Croft, qui +n'était pas tout à fait sir Grove, se montra un peu jaloux de son élève +et du succès de cette _brochure populaire_, comme il la qualifia non +sans quelque intention de dédain: sur deux ou trois points de textes +comparés, il revendiqua même, à mots couverts, la priorité de la note. +Nodier, en rendant compte dans les _Débats_ de l'ouvrage où perçait +cette petite aigreur, la releva avec une vivacité spirituelle et polie, +mais assez aiguisée à son tour. A la mort du chevalier, il ne se +ressouvint plus que de ses mérites dans un article nécrologique détaillé +et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant l'instant même où +l'élève philologue s'est émancipé: comme dans toute émancipation, il y a +eu un brin de révolte. + +Ce livre des _Questions de Littérature légale_, fort augmenté depuis +l'édition de 1812, et qui, sous son titre à la Bartole, contient une +quantité de particularités et d'aménités littéraires des plus curieuses +relativement au plagiat, à l'imitation, aux pastiches, etc., etc., est +d'une lecture fort agréable, fort diverse, et représente à merveille le +genre de mérite et de piquant qui recommande tout ce côté considérable +des travaux de Nodier. Dans ses _Onomatopées_, dans sa _Linguistique_, +dans ses _Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque_, dans cette foule +de petites dissertations fines, annexées comme des cachets précieux au +_Bulletin du Bibliophile_[180], on le retrouve le même de manière et +de méthode, si méthode il y a, d'érudition courante, rompue, variée, +excursive. Ne lui demandez pas une discussion suivie et rigoureuse, +armée de précautions, appuyée aux lignes établies de l'histoire, aux +grands résultats acquis et aux jugements généraux de la littérature. Il +s'échappe à tout moment _par la tangente_, il ne vise qu'à des points +spéciaux, à des trouvailles imprévues, à des raretés d'exception où il +se porte tout entier et où son scepticisme déguisé agite l'hyperbole. Sa +critique, c'est bien souvent une vraie guerre de guérillas, une Fronde +qui fait échec aux grands corps réguliers de la littérature et de +l'histoire. Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement +perpétuel, le _hors-d'oeuvre_ à la fin d'un grand banquet, après une +littérature finie. Athénée, en son temps, n'a guère fait autre chose. +Bayle parle quelque part de ces lectures mélangées qui sont comme le +_dessert_ de l'esprit. Nodier accommode par goût l'érudition pour les +estomacs rassasiés et dédaigneux. Son livre des _Questions légales_, par +exemple, c'est proprement un _quatre-mendiants_ de la littérature; on +passe des heures musardes à y grappiller sans besoin, à y ronger avec +délices. Il a poussé en ce sens le Bayle et le Montaigne à leurs +extrêmes conséquences; ce ne sont plus que miettes friandes. + +[Note 180: Chez Techener.] + +Les esprits fermes, à régime sain, qui n'ont jamais eu de dégoût +indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'appétit judicieux, +empressés de mordre d'abord à quelque pièce de bonne digestion, pourront +se demander souvent à quoi bon ces raffinements de coup d'oeil sur des +riens, ces jeux de l'ongle sur des écorces, ces dégustations exquises +sur le plus rare des _Ana_; à quoi bon de savoir si la _sphère_ au +frontispice est un insigne tout spécial des Elzevirs, et si leur large +guirlande de _roses trémières_ ne leur a pas été en maint cas dérobée. +Les esprits même les plus en délicatesse de littérature pourront +désirer quelquefois plus de circonspection et de sévérité dans certains +jugements qui atteignent des noms connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld +n'est pas formellement accusé, à l'article IV des _Questions_, d'être +un plagiaire de Corbinelli; mais cette singulière accusation, une fois +soulevée, n'est pas non plus réfutée et réduite à néant, comme il +l'aurait fallu. Pascal, à l'article V, demeure hautement accusé d'avoir +pillé Montaigne; son plagiat est même proclamé le plus évident et le +plus _manifestement intentionnel_ que l'on connaisse, et l'on oublie +que Pascal, mort depuis plusieurs années lorsqu'on recueillit et qu'on +publia ses _Pensées_, ne peut répondre des petits papiers qu'on y inséra +et qui, pour lui, n'étaient que des notes dont il se réservait l'usage. +Ses pieux amis, les éditeurs, plus versés dans saint Augustin que dans +Montaigne, ne s'aperçurent pas qu'ils avaient affaire par endroits à des +extraits de ce dernier, et négligèrent naturellement d'en avertir. On +aurait à multiplier les remarques de ce genre à propos de la critique +de notre ingénieux et poétique érudit. Un jour, dans un article sur le +cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui qu'il +appelle tout à coup _le sage et vertueux Balzac_, oubliant trop que cet +estimable écrivain n'était pas le moins du monde un philosophe ni un +sage, mais bien un utile pédant doué de nombre, sous qui notre prose a +fait et doublé une excellente rhétorique: voilà tout. + +Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux érudits, dans +ses _Éléments de Linguistique_, Nodier a développé un système entier +de formation des langues, l'histoire imagée du mot depuis sa première +éclosion sur les lèvres de l'homme jusqu'à l'invention de l'écriture +et à l'achèvement des idiomes. Ces sortes de questions dépassent de +beaucoup le cercle des conjectures sur lesquelles nous nous permettons +d'exprimer et même d'avoir un avis. Un savant article du baron +d'Eckstein[181] vint protester au nom des résultats et des procédés +de l'école historique: il fut sévère. En revanche, de consolants et +affectueux articles de M. Vinet[182] exprimèrent l'admiration sans réserve +et bien flatteuse d'un lecteur sérieux, complétement séduit. + +[Note 181: _Journal de L'Institut historique_, 2e livraison.] + +[Note 182: _Essais de Philosophie morale_. + +A des endroits un peu moins antédiluviens, et où nous nous sentirions +plus à même de prendre parti, il nous semble que Nodier, érudit, ne +triomphe jamais plus sûrement, ne s'ébat jamais avec une plus heureuse +licence qu'en plein XVIe siècle, en cette époque de liberté, de +fantaisie aussi et de vaste bigarrure, et de style français déjà +excellent. Il est de son mieux quand il disserte à fond sur le _Cymbalum +mundi_, et la réhabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre +passer pour son chef-d'oeuvre, à moins qu'on ne le préfère discourant, +après Naudé, sur les Mazarinades, et épuisant la théorie des deux +éditions du _Mascurat_. + +Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier +bibliographe, lexicographe et philologue, qu'après tout, l'élève du +chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, et que même pour +les doctes excentricités qu'il jugeait en souriant et que depuis il nous +a peintes, il s'en inocula dès lors quelques-unes avec originalité? En +attendant, il est curieux de voir comme, dès 1812, son butin se grossit, +comme sa pacotille encyclopédique se bigarre et s'amasse. Encore un +moment, encore le voyage d'Illyrie, et nous posséderons Nodier au +complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes. + +Comptons un peu et récapitulons, comme par le trou du kaléidoscope, +quelques points au hasard dans l'étincelant pêle-mêle d'idéal qui +survivra. Il aime, il caresse d'imagination les proscrits, les brigands +héroïques, les grands destins avortés, les lutins invisibles, les livres +anonymes qui ont besoin d'une clef, les auteurs illustres cachés +sous l'anagramme, les patois persistants à l'encontre des langues +souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de raretés et de +mystères, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes ingénieux et qui +sont des échancrures de vérités, la liberté de la presse d'avant Louis +XIV, la publicité littéraire d'avant l'imprimerie, l'orthographe surtout +d'avant Voltaire: il fera une guerre à mort aux _a_ des imparfaits. + +Vers 1811, l'ennui de ses facultés mobiles, bientôt à l'étroit dans le +riant Quintigny, et l'espérance de trouver des ressources à l'étranger, +le poussèrent en Italie, et de là en Carniole: il fut nommé +bibliothécaire à Laybach. Son caractère aimable et la douceur de ses +moeurs lui ayant procuré, comme partout, des protecteurs et des amis, +il fut chargé de la direction de la librairie et devint, à ce titre, +propriétaire et rédacteur en chef d'un journal intitulé _le Télégraphe_, +qu'il publia d'abord en trois langues, français, allemand et italien, +puis en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y inséra, sur la +langue et la littérature du pays, de nombreux articles dont on peut +prendre idée par ceux qu'il mit plus tard dans le _Journal des Débats_ +[183]. _Jean Sbogar_ et _Smarra_, et _Mademoiselle de Marsan_, furent, dès +cette époque, ses secrètes et poétiques Conquêtes. + +[Note 183: Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses _Mélanges +de Littérature et de Critique_, 1820. + +L'arrivée de Fouché comme gouverneur semblait devoir donner à sa fortune +une face nouvelle; la place de secrétaire-général de l'intendance +d'Illyrie lui fut proposée; il négligea ces avantages, et l'occasion +rapide ne revint pas. L'abandon des provinces illyriennes le ramena en +France, à Paris, ce centre final d'où jusque-là il avait toujours été +repoussé. Il entra dans la rédaction des _Débats_, alors _Journal de +l'Empire_, et que dirigeait encore M. Étienne. On assure que quand +Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le suppléa dans les +feuilletons en conservant l'ancienne signature et en imitant sa manière; +si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient plusieurs +morceaux de lui. On court risque, avec Nodier, comme avec Diderot, de +le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont signé; il faut +prendre garde, en retour, de lui trop rapporter bien des écrits plus +apparents on ne le retrouve pas. + +Nodier, revenu en France, avait trente ans passés; il doit être mûr; +le voilà au centre; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de +l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, l'atmosphère est bien +fiévreuse, et les temps plus que jamais sont dissipants. Je n'essayerai +pas de le deviner et de le suivre à travers ces enthousiastes chaleurs +de la première et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le +rejetèrent à douze années en arrière, aux fougues politiques du +Consulat: le 18 mars, il écrivit dans le _Journal des Débats_ une autre +_Napoléone_, une philippique à l'envi de celle que Benjamin Constant y +lançait vers le même moment. Il résista mieux à l'épreuve du lendemain. +Non pas tout à fait Napoléon, il est vrai, mais Fouché le fit venir, et +lui demanda ce qu'il voulait.--«Eh bien! donnez-moi cinq cents francs... +pour aller à Gand.» Il est l'auteur de la pièce intitulée _Bonaparte au +4 mai_, qui parut dans _le Nain jaune_ et dans _le Moniteur de Gand_; +il est l'auteur du vote attribué à divers royalistes, et qui circula au +_Champ-de-Mai_: «Puisqu'on veut absolument pour la France un souverain +qui monte à cheval, je vote pour Franconi.» Au reste, il se déroba de +Paris durant la plus grande partie des Cent-Jours, et les passa à la +campagne dans un château ami. + +Les années qui suivent, et où se rassemble avec redoublement son reste +de jeunesse, suffisent à peine, ce semble, à tant d'emplois divers d'une +verve continuelle et en tous sens exhalée: journaliste, romancier, +bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et très-assidu au théâtre, +témoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur dès +le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par accès vers +les champs, des reprises de tendresse pour l'histoire naturelle et +l'entomologie: un jour, ou plutôt une nuit, qu'il errait au bois de +Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne à la main, il se vit +arrêté comme malfaiteur. + +Il demeura jusqu'en 1820 dans la rédaction des _Débats_, et ne passa +qu'alors à celle de la _Quotidienne_, sans préjudice des journaux de +rencontre. Il publia _Jean Sbogar_ en 1818, _Thérèse Aubert_ en 1819, +_Adèle_ en 1820, _Smarra_ en 1821, _Trilby_ en 1822: je ne touche qu'aux +productions bien visibles. Chacun de ces rapides écrits était comme +un écho français, et bien à nous, qui répondait aux enthousiasmes +qui commençaient à nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur +définitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur +ensemble, leur multiplicité dénonçait un talent bien fertile, une +incontestable richesse, et il reste à citer de tous de ravissantes pages +d'écrivain. A dater de 1820, la position littéraire de Nodier prit +manifestement de la consistance. + +Pour mettre un peu d'ordre à notre sujet et éviter (ce qui en est +l'écueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni +l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le +dénombrement, impossible peut-être à l'auteur lui-même, de tous les +écrits qui lui sont échappés. Deux questions, qui dominent l'étendue +de son talent, nous semblent à poser: 1° la nature et surtout le degré +d'influence des grands modèles étrangers sur Nodier, qui, au premier +aspect, les réfléchit; 2° sa propre influence sur l'école moderne qu'il +devança, qu'il présageait dès 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit +le premier en 1820. + +L'influence des modèles étrangers sur Nodier (on peut déjà le conclure +de notre étude suivie) est encore plus apparente que réelle. On a vu à +ses débuts sa vocation marquée, on a saisi ses inclinations à l'origine. +Il procède de _Werther_ sans doute; mais on ne se compromet pas en +affirmant que si _Werther_ n'eût pas existé, il l'aurait inventé. Il ne +connut longtemps de la littérature allemande que ce qui nous en arrivait +par madame de Staël après Bonneville; mais l'esprit lui en arrivait +surtout: la ballade de _Lénore_, _le Roi des Aulnes_, _la Fiancée de +Corinthe_, _le Songe_ de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres +secrètes de fantaisie et de terreur. _Jean Sbogar_, conçu en 1812 sur +les lieux mêmes de la scène, était autre chose certainement que le +_Charles Moor_ de Schiller, et n'avait pas besoin de _Rob-Roy_. Ces +neuves et vivantes descriptions du paysage, la scène dramatique +d'Antonia au piano devant cette glace qui lui réfléchit brusquement, +au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tête pâle et immobile de +l'amant inconnu, ce sont là des marques aussi de franche possession et +d'indépendante investiture. _Trilby_, le frais lutin, put naître sans +l'_Ondine_ de La Motte-Fouqué; _Smarra_ se réclamait surtout d'Apulée. +Il serait chimérique de prétendre ressaisir et désigner, au sein d'un +talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de +tous les rayons étrangers qui y rencontraient, y éveillaient une lumière +vive et mille jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse +naturalisation en France durent imprimer à l'imagination de Nodier un +nouvel ébranlement, une toute récente émulation de fantaisie; la lecture +du _Majorat_ le provoqua peut-être ou ne nuisit pas du moins à _Inès_ ou +à _Lydie_; _le Songe d'or_, ou _la Fée aux Miettes_, purent également se +ressentir de contes plus ou moins analogues; mais n'avait-il pas, sans +tant de provocations du dehors, cette autre lignée bien directe au coin +du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En +somme, il m'est évident que Nodier se trouve originellement en France de +cette famille poétique d'Hoffmann et des autres, et que s'il répond si +vite sur ce ton au moindre appel, c'est qu'il a l'accent en lui. Ce +qu'ils traduisent en chants ou en récits, il se ressouvient tout +aussitôt de l'avoir pensé, de l'avoir rêvé. Nodier peut être dit un +frère cadet (bien Français d'ailleurs) des grands poëtes romantiques +étrangers, et il le faut maintenir en même temps original: il était en +grand train d'ébaucher de son côté ce qui éclatait du leur. + +A l'égard de l'école française moderne, ce fut un frère aîné des plus +empressés et des plus influents. On l'a vu, vingt ans auparavant, le +plus matinal au téméraire assaut et séparé tout d'un coup de ceux-là, à +jamais inconnus, qui probablement eussent aidé et succédé. Nulle aigreur +ne suivit en lui ces mécomptes du talent et de la gloire. Les jeunes +essais, qui désormais rejoignent ses espérances brisées, le retrouvent +souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il +avait connu et aimé Millevoye faiblissant; il enhardissait De Latouche, +éditeur d'André Chénier; il n'eut qu'un cri d'admiration et de tendresse +pour le chant inouï de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure, +à la suite d'un article qui n'était pas sans réserve, si je ne me +trompe, sur _Han d'Islande_; il découvrit vite, au langage vibrant du +jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un +voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille, +vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le même temps, par ses +publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces +auxquelles il prit une part effective au moins au début, il poussait +à l'intelligence du gothique, au respect des monuments de la vieille +France. Ses préfaces spirituelles, qu'en toute circonstance il ne +haïssait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai père +de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les +savantes expériences de sa prose cadencée, les artifices de déroulement +de sa plume en de certaines pages merveilleuses eussent été plus +appréciés encore et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les +avait pu confondre par endroits avec les alanguissements inévitables dus +à la fatigue d'écrire beaucoup, à la nécessité d'écrire toujours. Nombre +de ses images, qui expriment des nuances, des éclairs, des mouvements +presque inexprimables (comme celle du goëland qui tombe, citée plus +haut), étaient faites pour illustrer et couronner l'audace; et, dans une +Poétique de l'école moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul +peut-être n'aurait apporté un plus riche contingent d'exemples. Le petit +volume de Poésies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait +pu, s'il avait concentré ses facultés de grâce et d'harmonie en un seul +genre, et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour +de lui était négligente d'elle-même et de ses propres trésors par trop +dissipés. Deux ou trois tendres élégies, quelques chansonnettes +nées d'une larme, surtout des contes délicieux datés d'époques déjà +anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tôt +songé, il y aurait eu là en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un +dégoût bien vrai de la gloire, un pur amour du rêve y respiraient: + + Loué soit Dieu! puisque dans ma misère, + De tous les biens qu'il voulut m'enlever, + Il m'a laissé le bien que je préfère: + O mes amis, quel plaisir de rêver, + De se livrer au cours de ses pensées, + Par le hasard l'une à l'autre enlacées, + Non par dessein: le dessein y nuirait! + L'heureux loisir qui délasse ma vie + Perd de son charme en perdant son secret; + Il est volage, irrégulier, distrait; + Le nonchaloir ajoute à son attrait, + Et sa douceur est dans sa fantaisie. + On se néglige, il semble qu'on s'oublie, + Et cependant on se possède mieux. + On doit alors à la bonté des Dieux + Deux attributs de leur grandeur suprême; + Car on existe, on est tout par soi-même, + Et l'on embrasse et les temps et les lieux. + En fait de biens chacun a son système, + Desquels le moindre a du prix à mon gré: + Si l'un pourtant doit être préféré, + Jouir est bon, mais c'est rêver que j'aime[184]. + +[Note 184: _Le Fou du Pirée_, conte._ + +La clarté facile et la grâce mélodieuse distinguent ce petit nombre de +vers de Nodier; et il s'étend même assez souvent avec complaisance sur +ce chapitre des qualités naturelles, pour qu'on y puisse voir sans +malice une leçon insinuante à ses jeunes amis. En homme revenu et sage, +il se faisait toutes les objections; en ami chaud, il ne les disait pas. +Voici une pièce de lui peu connue, et qui n'a pas été insérée dans son +volume de vers: c'est une petite Poétique, telle, ce me semble, qu'à +deux ou trois mots près l'aurait pu signer La Fontaine. + + +DU STYLE. + + + «Tout bon habitant du Marais + Fait des vers qui ne coûtent guère, + Moi c'est ainsi que je les fais, + Et, si je voulois les mieux faire, + Je les ferois bien plus mauvais.» + + C'est ainsi que parlait Chapelle, + Et moi je pense comme lui. + Le vers qui vient sans qu'on l'appelle, + Voilà le vers qu'on se rappelle. + Rimer autrement, c'est ennui. + + Peu m'importe que la pensée + Qui s'égare en objets divers, + Dans une phrase cadencée + Soumette sa marche pressée + Aux règles faciles des vers; + + Ou que la prose journalière, + Avec moins d'étude et d'apprêts, + L'enlace, vive et familière, + Comme les bras d'un jeune lierre + Un orme géant des forêts; + + Si la manière en est bannie + Et qu'un sens toujours de saison + S'y déploie avec harmonie, + Sans prêter les droits du génie + Aux débauches de la raison. + + La parole est la voix de l'âme, + Elle vit par le sentiment; + Elle est comme une pure flamme + Que la nuit du néant réclame [185] + Quand elle manque d'aliment. + + Elle part prompte et fugitive, + Comme la flèche qui fend l'air, + Et son trait vif, rapide et clair, + Va frapper la foule attentive + D'un jour plus brillant que l'éclair. + + Si quelque gêne l'emprisonne, + Déliez-vous de son lien. + Tout effort est contraire au bien, + Et la parole en vain foisonne, + Sitôt que le coeur ne dit rien. + + Le simple, c'est le beau que j'aime, + Qui, sans frais, sans tours éclatants, + Fait le charme de tous les temps. + Je donnerais un long poème + Pour un cri du coeur que j'entends. + + En vain une muse fardée + S'enlumine d'or et d'azur, + Le naturel est bien plus sûr. + Le mot doit mûrir sur l'idée, + Et puis tomber comme un fruit mûr. + +[Note 185: Je n'aime pas cette _nuit du néant_ qui _réclame_ une +_flamme_; c'est la rime qui a donné cela.] + +Cette coulante doctrine de la facilité naturelle, cet épicuréisme de la +diction, si bon à opposer en temps et lieu au stoïcisme guindé de l'art, +a pourtant ses limites; et quand l'auteur dit qu'en style _tout effort +est contraire au bien_, il n'entend parler que de l'effort qui se +trahit, il oublie celui qui se dérobe. + +Un an avant la publication de ses propres Poésies, Nodier donnait, de +concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de +Surville[186], qui est en grande partie de sa façon. Il s'était prononcé +dans ses _Questions de Littérature légale_ contre l'authenticité des +premières Poésies de Clotilde, et s'était même appuyé alors de l'opinion +exprimée par M. de Roujoux[187]. Mais ce dernier possédait un manuscrit de +M. de Surville avec des ébauches inédites de pastiches nouveaux, et les +deux amis, malgré leur jugement antérieur, ne purent résister au plaisir +de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente. + +[Note 186: _Poésies inédites_ de Clotilde de Surville, chez Nepveu, +1826.] + +[Note 187: Au tome II, page 89, des _Révolutions des Sciences et des +Beaux-Arts_.] + +Comme, après tout, la prétendue Clotilde est un poëte de l'école +poétique moderne, un bouton d'églantine éclos en serre à la veille de la +renaissance de 1800, il convenait à Nodier, ce précurseur universel, d'y +toucher du doigt. Il se trouve mêlé, plus on y regarde, à toutes les +brillantes formes d'essai, à tous les déguisements du romantisme. + +En résumé, Nodier, par rapport à la nouvelle école qu'il aurait pu +songer à se rattacher et à conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et +aimer, Nodier sans prétention, sans morgue, sans regret, ne fut aux +poëtes survenants que le frère aîné, comme je l'ai dit, et le premier +camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant, +désintéressé, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le coeur +et le plus sensible. Si on l'eût écouté, volontiers il ne leur eût été +qu'un héraut d'armes. + +Sur ces entrefaites, son existence s'était assise enfin et fixée. Il +avait tâché de renoncer, dès 1820, à la politique si effervescente; son +insouciance pour sa fortune personnelle n'avait pas changé. En 1824, M. +Corbière, ministre de l'intérieur et bibliophile très-éclairé, le +nomma, sur sa réputation et sans qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de +l'Arsenal en remplacement de l'abbé Grosier qui venait de mourir. +Un nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se +prolonge, est toujours embarrassante à finir; rien n'est pénible à +démêler comme les confins des âges (_Lucanus an Appulus, anceps_); il +faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans +sa retraite une fois trouvée, au soleil, au milieu des livres dont +une élite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna: des +après-midi flâneuses, des matinées studieuses, liseuses, et de plus en +plus productives de pages toujours plus goûtées. Je me figure que bien +des journées de Le Sage, de l'abbé Prévost vieillissant, se passaient +ainsi. Les travaux même non voulus, les heures assujetties dont on +se plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des +enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en +avançant, il faut croire que la fatigue intérieure et trop réelle se +trompe, s'élude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais +quel penseur misanthropique a dit, en façon de recette et de conseil: +«Un peu d'amertume dans les talents sur l'âge est comme quelque chose +d'astringent qui donne du ton.» Assez d'écrivains éminents en ont eu de +reste: ils n'ont pas ménagé cette dose d'astringent; Nodier, lui, en +manque tout à fait, et pourtant sa veine de talent a plutôt gagné, elle +s'est comme échauffée d'une douce chaleur, en déployant au couchant +la diversité de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa manière +quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualités +élargies n'ont pas dépassé la mesure en se continuant, et elles ont +rencontré, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes +les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse, +Nodier écrivain reprend une sève plus montante et plus colorée. +_Séraphine_, _Amélie_, la fleur de ces récits heureux, l'ont assez +prouvé: qu'on y ajoute la première partie d'_Inès_, on aura le plus +parfait et le dernier mot de sa manière. Qu'on ne dédaigne pas non plus, +comme échantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, où, +sous prétexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin: il y a +tel petit extrait sur la _reliure_ moderne, qui commence, à la lettre, +par un hymne au rossignol[188]. + +[Note 188: Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une +dernière nouvelle de lui, intitulée _Franciscus Columna_, où il se +retrouve tout entier sous sa double forme; c'est un coin de roman logé +dans un cadre de bibliographie, une fleur toute fraîche conservée entre +les feuillets d'un vieux livre.] + +En 1832, ses oeuvres complètes, et pourtant choisies encore, parurent +pour la première fois, et vinrent déployer, en une série imposante, +les titres jusqu'alors épars d'une renommée qui dès longtemps ne se +contestait plus. En 1834, l'Académie française, réparant de trop longs +délais, le choisit à l'unanimité en remplacement de M. Laya. Nodier, qui +s'était pris tant de fois de raillerie au célèbre corps, fut saisi d'une +joie toute naïve et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de +récipiendaire ne respire peut-être, à l'égal du sien, l'expansion sentie +de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un dévouement sans +réserve à ses devoirs d'académicien: le Dictionnaire futur n'a pas de +fondateur plus absorbé ni plus amusé que lui. Et qui donc serait plus +capable, en effet, de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures +de chaque mot à travers la langue? Odyssée pour Odyssée, celle-là, à ses +yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime d'autant plus, +il se passionne, en sceptique qu'on croirait crédule, à ces menues +questions de vocabulaire, d'étymologie, d'orthographe; prenez garde! +elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu'une façon +détournée et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi souvent il se +délasse de l'ennui de trop penser. Il s'en délasse à moins de frais, +avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal +rajeunissant, où tous ceux qui y reviennent après des années retrouvent +un passé encore présent, un frais sentiment d'eux-mêmes, et des +souvenirs qui semblent à peine des regrets, dans une atmosphère de +poésie, de grâce et d'indulgence. + +1er Mai 1840. + + + +CHARLES NODIER +APRÈS LES FUNÉRAILLES[189]. + +[Note 189: Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes +parurent quelques jours après, dans la _Revue des Deux Mondes_.] + +La mort est à l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait +sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui pour Charles Nodier. La +littérature contemporaine, qu'on dit si éparse et sans drapeau, ne se +donne plus rendez-vous qu'à de funèbres convois. La mort de Charles +Nodier n'a pas semblé moins prématurée que celle de Casimir Delavigne; +et quoiqu'il eût passé le terme de soixante ans, ce qui est toujours un +long âge pour une vie si remplie de pensées et d'émotions, on ne peut, +quand on l'a connu, c'est-à-dire aimé, s'ôter de l'idée qu'il est +mort jeune. C'est que Nodier l'était en effet; une certaine jeunesse +d'imagination et de poésie a revêtu jusqu'au bout chacune de ses +paroles, chaque ligne échappée de lui; le souffle léger ne l'a pas +quitté un instant. Quand il n'était point brisé par la fatigue et +succombant à la défaillance, il se relevait aussitôt et redevenait le +Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le +geste, même par l'attitude. Il y a de ces organisations élancées et +gracieuses qui ressemblent à un peuplier: on a dit de cet arbre qu'il a +toujours l'air jeune, même quand il est vieux. Dans des vers charmants +que les lecteurs de cette _Revue_ n'ont certes pas oubliés, Alfred de +Musset, répondant à des vers non moins aimables du vieux maître[190], lui +disait, à propos de cette fraîcheur et presque de cette renaissance du +talent: + + Si jamais ta tête qui penche + Devient blanche, + Ce sera comme l'amandier, + Cher Nodier. + + Ce qui le blanchit n'est pas l'âge, + Ni l'orage; + C'est la fraîche rosée en pleurs + Dans les fleurs. + +[Note 190: _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet et du 15 août 1843.] + +Nous-même, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour essayer de +caractériser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple +et si coloré, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie[191]. On ne +trouvera pas que ce soit trop d'en rassembler encore une fois les traits +si regrettables et plus que jamais présents à tous, en ce moment +de mystère et de deuil où le moule se brise, où la forme visible +s'évanouit. + +[Note 191: _Revue_ du 1er mai 1840; il s'agit de l'article précédent.] + +Charles Nodier était né à Besançon, en avril 1780; il fit ses études +dans sa ville natale, et, sauf quelques échappées à Paris, il passa sa +première jeunesse dans sa province bien-aimée. Aussi peut-on dire qu'il +resta Comtois toute sa vie; au milieu de sa diction si pure et de sa +limpide éloquence, il avait gardé de certains accents du pays qui +marquaient par endroits, donnaient à l'originalité plus de saveur, et +l'imprégnaient à la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut +errante, poétique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. Là-dessus les +souvenirs des contemporains ne tarissent pas; quand une fois le nom de +Nodier est prononcé devant le bon Weiss (aujourd'hui inconsolable), +devant quelqu'un de ces amis et de ces témoins d'autrefois, tout +un passé s'ébranle et se réveille, les histoires, les aventures +s'enchaînent et se multiplient, l'Odyssée commence. Combien elle +abondait surtout aux lèvres de Nodier lui-même, dans ces soirées de +dimanche où debout, appuyé à la cheminée, un peu penché, il renonçait à +sa veine de whist, décidément trop contraire ce soir-là, et consentait à +se ressouvenir! Bien que dans ses _Souvenirs de Jeunesse_, et dans cette +foule d'anecdotes et de nouvelles publiées, il n'ait cessé de puiser à +la source secrète et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si +on ne l'a pas entendu causer, on ne le connaît, on ne l'apprécie comme +conteur qu'à demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua toutes +les aventures, politique et sentimentale tour à tour, passant de la +conspiration à l'idylle, de l'étude innocente et austère au délire +romanesque, mais arrêtant, coupant le tout assez à temps pour n'en +recueillir que l'émotion et n'en posséder que le rêve. Nul plus que lui +n'évita ce que les autres prudents recherchent et recommandent si fort, +la grande route, la route battue; mais il connut, il découvrit tous les +sentiers. Que de miel, que de rosée à travers les ronces! En ne songeant +qu'à pousser au hasard les heures et à tromper éperdument les ennuis, il +amassait le butin pour les années apaisées, pour la saison tardive du +sage. Nous en avons joui à le lire, à l'écouter; lui-même en a joui à y +revenir. + +De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses essais, de +toutes ses erreurs même, il était résulté à la longue, chez cette nature +la mieux douée, un fonds unique, riche, fin, mobile, propre aux plus +délicates fleurs, aux fruits les plus savoureux. De toutes ces aimables +soeurs de notre jeunesse qui nous quittent une à une en chemin, et qu'il +nous faut ensevelir, il lui en était resté deux, jusqu'au dernier jour +fidèles, deux muses se jouant à ses côtés, et qui n'ont déserté qu'à +l'heure toute suprême le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grâce. + +Aucun écrivain n'était plus fait que Nodier pour représenter et +pour exprimer par une définition vivante ce que c'est qu'un homme +_littéraire_, en donnant à ce mot son acception la plus précise et la +plus exquise. Nos hommes distingués, nos personnages éminents dans les +grandes carrières tracées, ne se rendent pas toujours bien compte de ce +genre de mérite compliqué, fugitif, et sont tentés de le méconnaître. +L'exemple de Nodier est là qui les réfute aujourd'hui et de la seule +manière convenable en telle matière, c'est-à-dire qui les réfute avec +charme. Être un esprit _littéraire_, ce n'est pas, comme on peut le +croire, venir jeune à Paris avec toute sorte de facilité et d'aptitude, +y observer, y deviner promptement le goût du jour, la vogue dominante, +juger avec une sorte d'indifférence et s'appliquer vite à ce qui promet +le succès, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau +sujet propre à intéresser les contemporains et à pousser haut l'auteur. +Non, il peut y avoir dans le rôle que je viens de tracer beaucoup de +talent _littéraire_ sans doute, mais l'esprit même, l'inspiration qui +caractérisent cette nature particulière n'y est pas. Tout homme né +littéraire aime avant tout les lettres pour elles-mêmes; il les aime +pour lui, selon la veine de son caprice, selon l'attrait de sa chimère: +_Quem tu Melpomene semel_. Il laisse la foule, si elle lui déplaît, et +s'en va égarer ses belles années dans les sentiers. Les sujets qu'il +choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui +arrivent point par le bruit du dehors et comme un écho de l'opinion +populaire; ils tiennent plutôt à quelque fibre de son coeur, ou il ne +les demande qu'à l'écho des bois. Ce sont parfois des poursuites, des +entraînements singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux +et qui ne songent qu'à arriver ne se rendent pas bien compte, et +auxquels ils sourient non sans quelque pitié. Patience! tout cela un +jour s'achève et se compose. Cet intérêt qui manquait d'abord au sujet, +le talent le lui imprime, et il le crée pour ceux qui viennent après +lui. Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-là, et l'élite +des générations humaines saura le goûter. Qui donc plus que Nodier a +prodigué en littérature, même en critique, ces créations piquantes, +imprévues, non point si passagères qu'on pourrait le croire? elles +s'ajouteront au dépôt des pièces curieuses et délicates, dont les +connaisseurs futurs, les Nodier de l'avenir s'occuperont. + +Nous disons que Nodier fut toujours le même jusqu'à la fin, toujours le +Nodier des jeunes années; nous devons faire remarquer pourtant que sa +vie littéraire se peut diviser en deux parts sensiblement différentes. +Il ne vint s'établir à Paris qu'au commencement de la Restauration, et, +pendant ces années politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander +à cette imagination si vive le calme souriant où nous l'avons vu depuis. +En usant alors à la hâte ce surplus des passions dont le milieu de +la vie se trouve souvent comme embarrassé, il se préparait à cette +indifférence du sage, à cette bienveillance finale, inaltérable, à peine +aiguisée d'une légère ironie. Fixé à l'Arsenal depuis 1824, il put, pour +la première fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue +par l'orage; sa maturité d'écrivain date de là. Il était de ces natures +excellentes qui, comme les vins généreux, s'améliorent et se bonifient +encore en avançant. Plus sa destinée continua depuis ce premier moment +de s'établir et de se consolider, plus aussi son talent gagna en +vigueur, en louable et libre emploi. Nommé il y a dix ans à l'Académie +française, il y trouva une carrière toute préparée et enfin régulière +pour ses facultés sérieuses, pour ses études les plus chéries. Ce qu'il +avait entrepris et déjà exécuté de travaux et d'articles pour le nouveau +Dictionnaire historique de la langue française ne saurait être apprécié +en ce moment que de ceux qui en ont entendu la lecture; ce qui est bien +certain, c'est qu'il gardait, jusque dans des sujets en apparence +voués au technique et à une sorte de sécheresse, toute la grâce et la +fertilité de ses développements; il n'avait pas seulement la science de +la philologie, il en avait surtout la muse[192]. + +[Note 192: On a raconté une anecdote assez piquante: Nodier lisait +dans une séance particulière de l'Académie l'article _Abolition_ du +Dictionnaire: «Abolition, substantif féminin, etc., etc...; prononcez +_abolicion._--«Votre dernière remarque me paraît inutile, dit un +académicien présent, car on sait bien que devant l'_i_ le _t_ a toujours +le son du _c_.»--«Mon cher confrère, ayez _picié_ de mon ignorance, +répond Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'_amicié_ de me +répéter la _moicié_ de ce que vous venez de me dire.» On juge de +l'éclat de rire universel qui saisit la docte assemblée; on ajoute que +l'académicien réfuté (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.] + +Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous a jamais paru +plus fécond d'idées, plus inépuisable d'aperçus, plus sûr de sa plume +toujours si flexible et si légère, qu'en ces dernières années et dans +les morceaux mêmes dont il enrichissait nos recueils, fiers à bon droit +de son nom. Il avait acquis avec l'âge assez d'autorité, ou, si ce mot +est trop grave pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre +franchement l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou peut-être +de nos progrès les plus vantés. Le docteur _Nèophobus_ ne s'y épargnait +pas, et ceux même qui se trouvaient atteints en passant ne lui +gardaient pas rancune. Le propre de Nodier, son vrai don, était d'être +inévitablement aimé. Il faut lui savoir gré pourtant, un gré sérieux, +d'avoir, en plus d'une circonstance, opposé aux abus littéraires cette +expression franche, cette contradiction indépendante qui, dans une +nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait tout son +prix. + +Le dernier morceau qu'il ait donné à cette _Revue_, le dernier acte de +présence de Nodier, ç'a été ses agréables stances à M. Alfred de Musset: + + J'ai lu ta vive Odyssée + Cadencée, + J'ai lu tes sonnets aussi, + Dieu merci!... + +On peut dire de cette jolie pièce mélodieuse, touchante, et dont le +rhythme gracieux, mais exprès tombant et un peu affaibli, exprime à +ravir un sourire déjà las, qu'elle a été le chant de cygne de Nodier: + + Mais reviens à la vesprée + Peu parée, + Bercer encor ton ami + Endormi. + +Nodier, depuis bien des années, et même sans qu'aucune maladie positive +se déclarât, ressentait souvent des fatigues extrêmes qui le faisaient +se mettre au lit avant le soir, chercher le sommeil avant l'heure. Il +aimait le sommeil, comme La Fontaine, et il l'a chanté en des vers +délicieux, peu connus et que nous demandons à citer, comme exemple du +jeu facile et habituel de cette fantaisie sensible: + +LE SOMMEIL. + + Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange, + Souffre sans s'émouvoir que je baise son front; + Depuis que ces doux mots que l'amour seul échange + Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront; + + Depuis qu'avec langueur j'assiste à la veillée + Qu'enchantent son langage et son rire vermeil, + Et la rose de mai sur sa joue effeuillée, + Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil; + + Le Sommeil, ce menteur au consolant mystère, + Qui déjoue à son gré les vains succès du Temps, + Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire + Épand l'or du jeune âge et les fleurs du printemps. + + Il vient; et, bondissant, la Jeunesse animée + Reprend ses jeux badins, son essor étourdi; + Et je puise l'amour à sa coupe embaumée + Où roule en serpentant le myrte reverdi. + + Comme un enchantement d'espérance et de joie, + Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux, + Où, sous des réseaux d'or et des voiles de soie, + S'enchaînent des Esprits inconnus dans les cieux; + + Soit que, dans un soleil où le jour n'a point d'ombre, + Il me promène errant sur un firmament bleu, + Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre + Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu: + + L'une tombe en riant et danse dans la plaine, + Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon; + L'une au zéphyr du soir emprunte son haleine, + A l'astre du berger l'autre vole un rayon. + + C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme, + C'est moi qui les instruis à ne rien refuser. + Je n'ai jamais payé leurs rigueurs d'une larme, + Et leur lèvre jamais ne dénie un baiser. + + Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes, + Sur mes yeux éblouis ses éclairs décevants! + S'il ne s'éteignait pas, ce bonheur des mensonges, + Dans le néant des jours où souffrent les vivants! + + Ou si la mort était ce que mon coeur envie, + Quelque sommeil bien long, d'un long rêve charmé, + La nuit des jours passés, le songe de la vie! + Quel bonheur de mourir pour être encore aimé!... + +Ainsi pensait-il depuis que s'étaient enfuies les belles années dans +lesquelles le poète s'accoutume trop à enfermer tout son destin. Le +souvenir, la réminiscence, le songe, venaient donc à son aide, et lui +obéissaient au moindre signe, comme des esprits familiers et consolants. +Plus d'une fois, nous l'avons vu, le matin, à quelque réunion d'amis +à laquelle il était convié et dont il était l'âme: il arrivait +au rendez-vous, fatigué, pâli, se traînant à peine; aux bonjours +affectueux, aux questions empressées, il ne répondait d'abord que par +une plainte, par une pensée de mort qu'on avait hâte d'étouffer. La +réunion était complète, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait par +degrés, que sa parole facile, élégante, retrouvait ses accents vibrants +et doux, que le souvenir évoquait en lui les Ombres de ce passé charmant +qu'il redemandait tout à l'heure au sommeil; le conteur-poète était +devant nous; nous possédions Nodier encore une fois tout entier. Depuis +des années, il avait si souvent parlé de la mort, et nous l'avions en +toute rencontre retrouvé si vivant par l'esprit qu'on ne pouvait se +figurer qu'il ne s'exagérât pas un peu ses maux, et à lui aussi on +pourrait appliquer ce qu'on disait de M. Michaud, que la durée même +de nos craintes refaisait à la longue nos espérances. On était tenté +surtout de répéter avec M. Alfred de Musset: + + Ami, toi qu'a piqué l'abeille, + Ton coeur veille, + Et tu n'en saurais ni guérir, + Ni mourir. + +Mais non, il y avait plus que la piqûre de l'abeille; l'aiguillon fatal +était là. C'est trop longtemps insister et nous complaire à de gracieux +retours que la gravité de la fin dernière vient couvrir et dominer. +Nodier est mort en homme des espérances immortelles, en homme religieux +et en chrétien. Ces idées, ces croyances du berceau et de la tombe, +étaient de tout temps demeurées présentes à son imagination, à son +coeur. Entouré de la famille la plus aimable et la plus aimée, d'une +famille que l'adoption dès longtemps n'avait pas craint de faire plus +nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui Jouaient la veille encore, +ne pouvant rien comprendre à ces approches funèbres, de sa charmante +fille, sa plus fidèle image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie, +Nodier a traversé les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut +les soutenir et les relever; si une pensée de prévoyance humaine est +venue par moments tomber sur les siens, elle a été comprise, devinée et +rassurée par la parole d'un ministre, son confrère, l'ami naturel des +lettres[193]. Les témoignages d'intérêt et d'affection, durant toute sa +maladie, ont été unanimes, universels; il y était sensible; il croyait +trop à l'amitié qu'il inspirait pour s'en étonner. Il exprimait +pourtant, parfois, et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne +attendri, combien tout cela lui paraissait presque disproportionné avec +une vie qui lui semblait, à lui, avoir toujours été si incomplète et si +précaire. Ainsi l'auraient pensé d'eux-mêmes Le Sage ou l'abbé Prévost +mourants[194]; + +Nodier allait être déjà un mort illustre. C'est un honneur de ce pays-ci +et de cette France, on l'a remarqué, que l'esprit, à lui seul, y tienne +tant de place, que, dès qu'il y a eu sur un talent ce rayon du ciel, la +grâce et le charme, il soit finalement compris, apprécié, aimé, et qu'on +sente si vite ce qu'on va perdre en le perdant. Comme le disait devant +moi une femme de goût[195], ce serait un grand seigneur ou un simple +écrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement: en +France, à une certaine heure, il n'y a que l'esprit qui compte. Oui, +l'esprit charmant, l'esprit aidé et servi du coeur. L'intérêt public, +celui du monde proprement dit celui du peuple même; on l'a vu aux +funérailles de Nodier cet intérêt d'autant plus touchant ici qu'il est +plus désintéressé, éclate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien +été, qui n'a rien pu, qui n'a exercé d'autre pouvoir que le don de +plaire et de charmer, ce nom-là est en un moment dans toutes les +bouches, et tous le pleurent. + +1er Février 1844. + +[Note 193: M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.] + +[Note 194: Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant, +que je préfère à d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme +cette heure de vérité, ce mot toutefois qu'il faudrait être lui pour +prononcer comme il convient, avec sensibilité et ironie, avec un sourire +dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur +qui lui arrivaient en foule et ne cessèrent plus, dès qu'on le sut en +danger: «Qui est-ce qui dirait, à voir tout cela, que je n'ai toujours +été qu'un pauvre diable?»--Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre il ne +voyait pas la Muse immortelle qui debout était derrière.] + +[Note 195: La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M. +Molé.] + + + +APPENDICE + + +LA FONTAINE, PAGE 54. + + (L'article suivant, écrit dans _le Globe_ (15 septembre 1827), à + propos des Fables de La Fontaine rapprochées de celles des autres + auteurs par M. Robert, ajoute quelques détails et quelques + développements au morceau que contient ce volume.) + +La littérature du siècle de Louis XIV repose sur la littérature +française du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle; elle y a +pris naissance, y a germé et en est sortie; c'est là qu'il faut se +reporter si l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuité, et +se faire une idée complète et naturelle de ses développements. Pour +apprécier, en toute connaissance de cause, Racine et son système +tragique, il n'est certes pas inutile d'avoir vu ce système, encore +méconnaissable chez Jodelle et Garnier, recevoir grossièrement, sous la +plume de Hardy, la forme qu'il ne perdra plus désormais, et n'arriver +à l'auteur des _Frères ennemis_ qu'après les élaborations de Mairet et +avec la sanction du grand Corneille. On ne porterait de Molière qu'un +jugement imparfait et hasardé si on l'isolait des vieux écrivains +français auxquels il reprenait son bien sans façon, depuis Rabelais et +Larivey jusqu'à Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-même, ce +strict réformateur, qui, à force d'épurer et de châtier la langue, lui +laissa trop peu de sa liberté première et de ses heureuses nonchalances, +Boileau ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de +Malherbe; et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est +forcé de remonter à Ronsard, à Des Portes, à Regnier, en un mot à toute +cette école que le précurseur de Despréaux eut à combattre. Mais si ces +études préliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce +pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages? +Contemporain et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier +abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du génie; +et ce serait plutôt à Molière qu'il ressemblerait, si l'on voulait qu'il +ressemblât à quelqu'un parmi les grands poëtes de son âge. Rien qu'à +lire une de ses fables ou l'un de ses contes après l'_Épître au Roi_ ou +l'_Iphigénie_, on sent qu'il a son idiome propre, ses modèles à part et +ses prédilections secrètes. Il est fort facile et fort vrai de dire que +La Fontaine se pénétra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit +avec originalité; mais de Marot et de Rabelais à La Fontaine il n'y a +pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie de +talent et de goût qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite et +si naturelle analogie de manière, à cette longue distance, a besoin +d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a dû +trouver en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et +respectables maîtres, qui l'aura introduit dans leur familiarité: car +l'idée ne lui serait jamais venue de _restituer_ immédiatement leur +_faire_ et leur _dire_, ainsi que l'a tenté de nos jours le savant +et ingénieux Courier. Ce n'était pas à beaucoup près un travailleur +opiniâtre ni un érudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur +de manuscrits, comme on l'a récemment avancé[196], et il employait ses +nuits à tout autre chose qu'à feuilleter de poudreux auteurs, ou à pâlir +sur Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort à lire durant +le jour. Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes +fables, M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne prétend nullement +indiquer les sources où notre immortel fabuliste a puisé: «Je suis bien +persuadé, dit-il, que la plupart lui ont été totalement inconnues.» Un +tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent +esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous +essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle +de M. Walckenaer, d'exposer avec précision quelles furent, selon nous, +l'éducation et les études de La Fontaine, quelles sortes de traditions +littéraires lui vinrent de ses devanciers, et passèrent encore à +plusieurs poëtes de l'âge suivant. + +[Note 196: C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette thèse: il +avait intérêt à voir en toutes choses le laborieux.] + +Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport à La +Fontaine et à son époque, les anciens poëmes français antérieurs à la +découverte de l'imprimerie, si l'on excepte le _Roman de la Rose,_ dont +le souvenir s'était conservé, grâce à Marot, durant le XVIe siècle, et +qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, en +effet, fut employée dans l'origine à fixer et à répandre les textes des +écrivains grecs et latins, bien plus qu'à exhumer les oeuvres de nos +vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait à eux; il arriva +seulement que leurs successeurs profitèrent, depuis lors, du bénéfice +général, et participèrent aux honneurs de l'impression. Marot, le +premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver de +l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maîtres: il restaura +à grand'peine et publia Villon; il donna une édition du _Roman de la +Rose,_ dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son érudition +n'était pas profonde, même en pareille matière, et très-probablement il +déchiffrait cette langue surannée avec moins de sagacité et de certitude +que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Méon ou M. Robert par +exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurèrent le culte +des antiquités nationales et les laissèrent en partage aux érudits, aux +Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, dont +les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent +d'erreurs et attestent une extrême inexpérience. L'école de Malherbe, +par son dédain absolu pour le passé, n'était guère propre à réveiller le +goût des curiosités gauloises, et on ne le retrouve un peu vif que chez +Guillaume Colletet, Ménage, du Cange, Chapelain, La Monnoye, tous doctes +de profession. Ce fut seulement au XVIIIe siècle que les fabliaux et +les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations et d'études +sérieuses. Irons-nous donc, à l'exemple de certains critiques, ranger La +Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de son temps, et mettre le +bonhomme tout juste entre Ménage et La Monnoye, lesquels, comme on sait, +tournaient si galamment les vers grecs et les offraient aux dames en +guise de madrigaux? Il y a dans un recueil manuscrit du XIVe siècle une +fable du _Renard_ et du _Corbeau,_ et dans cette fable on lit ce vers: + + Tenait en son bec un fourmage, + +qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure, +avec plusieurs personnes de mérite consultées par M. Robert, que notre +fabuliste a évidemment dérobé son vers à l'obscur Ysopet, et que, pour +s'en donner l'honneur, il s'est bien gardé d'éventer le larcin? Ainsi, +le comte de Caylus, dès qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi +d'un bel enthousiasme, crut y découvrir tout La Fontaine et tout +Molière, et se plaignit amèrement du silence obstiné que ces illustres +plagiaires avaient gardé sur leurs victimes. Un critique éclairé du +_Journal des Débats,_ séduit par quelques traits de vague ressemblance, +et cédant aussi à cette influence secrète qu'exerce le paradoxe sur +les meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup «et à nos +contes, et à nos poëmes, et à nos _proverbes_, depuis le _Roman +de Renart_, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu +connaissance, jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment +dans une de ses fables.» Quant aux farces de Tabarin, quant à nos +contes, à nos poëmes _imprimés,_ je pourrais tomber d'accord avec le +savant critique; mais le _Roman de Renart_, alors manuscrit et inconnu, +où le bonhomme l'eût-il été déterrer? et quand on le lui aurait mis +entre les mains, de quelle façon s'y fût-il pris pour le déchiffrer, +même _à grand renfort de besicles_, comme disent Rabelais et Paul-Louis? +On voit dans le _Ménagiana_ que Ménage (ou peut-être La Monnoye; je +ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas à l'éditeur) eut +communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio, +intitulé _le Renart contrefait_, espèce de parodie du _Roman de Renart._ +A propos d'un passage du poëme, il remarque que Mr de La Fontaine aurait +pu en tirer parti pour une fable, et sa manière de dire fait entendre +assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait pas. Nous +persisterons donc à croire, jusqu'à démonstration positive du contraire, +qu'en matière de poëmes et de romans d'une pareille date, l'aimable +conteur était d'une ignorance précisément égale à celle de Marot, de +Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture; on pourra même trouver +que ces derniers le dispensaient assez naturellement des autres. + +L'esprit léger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait animé nos +auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'épigrammes, ne s'était +pas éteint vers le milieu du XVIe siècle, avec l'école de Marot, en la +personne de Saint-Gelais. Malgré Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et leurs +prétentions tragiques, épiques et pindariques, cet esprit, immortel en +France, avait survécu, s'était insinué jusque parmi leur auguste troupe, +et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulée, leur avait +dicté bien souvent une chanson gracieuse et légère. D'Aubigné et +Regnier, grands admirateurs et défenseurs de Ronsard, appartenaient par +leur talent à l'ancienne poésie, et lui rendaient son accent d'énergie +familière et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naïve; Passerat et +Gilles Durant lui conservaient son badinage ingénieux et ses piquantes +finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement ces +habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus d'une fois, dans +l'épigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urfé, Colletet, mademoiselle de +Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres illustres de cet +âge, aimaient notre ancienne littérature, tout en lui préférant la leur. +Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet italien avait détrôné +le rondeau gaulois, les ballades et les chants royaux: Voiture, Sarasin, +Benserade, y revinrent, et cherchèrent de plus à reproduire le style des +maîtres du genre. Mais déjà, depuis 1621, La Fontaine était né, vers le +même temps que Molière, quinze ans avant Boileau, dix-huit ans avant +Racine. + +Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres disent +1664). Ils avaient été précédés, et non pas annoncés, en 1654, par la +faible comédie de _l'Eunuque_. La Fontaine avait donc quarante et un +ans lorsqu'il commençait au grand jour sa carrière poétique. Quelle +explication donner de ce début tardif? Son génie avait-il jusque-là +sommeillé dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-même? Ou bien +s'était-il préparé, par une longue et laborieuse éducation, à cette +facilité merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa +vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du +bonhomme ne coûtèrent pas moins à enfanter que les odes de Malherbe? +J'avoue qu'_a priori_ cette dernière opinion me répugne; et, sans être +de ceux qui croient à la suffisance absolue de l'instinct en poésie, je +crois bien moins encore à l'efficacité de vingt années de veilles, quand +il s'agit d'une fable ou d'un conte, dût la fable être celle de la +_Laitière_ et du _Pot au lait_, et le conte celui de _la Courtisane +amoureuse_. Que La Fontaine ait travaillé et soigné ses ouvrages, ce ne +peut être aujourd'hui l'objet d'un doute. Il _confesse_, dans la +préface de _Psyché_, «que la prose lui coûte autant que les vers.» +Ses manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les mêmes +détails.) Ce soin extrême n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de +Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardât de moins près +pour cette foule de vers galants et badins dont il semait négligemment +sa correspondance. Mais même en poussant aussi loin qu'on voudra cette +exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, d'après un précepte +de rhétorique assez faux à mon gré, que chez lui la composition était +d'autant moins facile que les résultats le paraissent davantage, on +n'en viendra pas pour cela à comprendre par quel enchaînement d'études +secrètes, et, pour ainsi dire, par quelle série d'épreuves et +d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au Parnasse et +mérita, le jour précis qu'il eut quarante et un ans, de recevoir des +neuf vierges le _chapeau de laurier,_ attribut de maître en poésie, +à peu près comme on reçoit un bonnet de docteur. En vérité, autant +vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il était, il dormit d'un long +somme jusqu'à cet âge, et se trouva poëte au réveil. Mais le mot +de l'énigme est plus simple. Livré, après une première éducation +très-incomplète, à toutes les dissipations de la jeunesse et des sens, +La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui passait par +Château-Thierry, l'ode de Malherbe: _Que direz-vous, races futures,_ +etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son génie prit feu +aussitôt comme celui de Malebranche à la lecture du livre de _l'Homme._ +Dès lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques et dans le +genre de Malherbe, mais il s'en dégoûta vite; puis galants et dans le +goût de Voiture, et il y réussit mieux. Malheureusement, rien ne nous +a été transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de son parent +Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit sérieusement à l'étude de +l'antiquité: il lut et relut avec délices Térence, Horace, Virgile, dans +les textes; Homère, Anacréon, Platon et Plutarque, dans les traductions. +Quant aux auteurs français, il avait ceux du temps, passablement +nombreux, et la littérature du dernier siècle, qui était encore fort +en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de La Fontaine, +maître des eaux et forêts à Château-Thierry, devait passer pour un +très-agréable poëte de province, quand un oncle de sa femme, le +conseiller Jannart, s'avisa de le présenter au surintendant Fouquet, +vers 1654. Ainsi introduit à la cour et dans le grand monde littéraire, +il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, madrigaux, +sixains, dizains, poëmes allégoriques, et put bientôt paraître le +successeur immédiat de Voiture et de Sarasin, le rival de Saint-Évremond +et de Benserade; c'était le même ton, la même couleur d'adulation et de +galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de simplicité et de sentiment. +A cette époque, La Fontaine fréquentait avec assiduité la maison de +Guillaume Colletet, père du rimeur crotté et famélique, depuis fustigé +par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulièrement enclin, selon +l'expression de Ménage, aux amours _ancillaires_, avait épousé, l'une +après l'autre, trois de ses servantes, et en était, pour le moment, à +sa troisième et dernière, appelée Claudine, dont la beauté, jointe à la +réputation d'esprit que lui faisait son mari débonnaire, attirait chez +elle une foule d'adorateurs. Comme on y causait beaucoup littérature, et +que Colletet avait une connaissance particulière et un amour ardent de +nos vieux poëtes[197], La Fontaine ne dut pas moins retirer d'instruction +auprès de l'époux que d'agrément auprès de la dame. Je suis sûr que plus +tard il lui arriva de regretter la table du bon Colletet, où, avec +bien d'autres licences, il avait celle d'admirer à son aise Crétin, +Coquillart, Guillaume Alexis, Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfé, +voire même Ronsard[198], sans craindre les bourrasques de Boileau. Et +Racine, le doux et tendre Racine, qui avait plus d'un faible de commun +avec La Fontaine, n'était-il pas obligé aussi de se cacher de Boileau, +pour oser rire des facéties de Scarron? + +[Note 197: Colletet avait été l'un des cinq auteurs qui formaient le +conseil littéraire de Richelieu; et, grâce aux largesses du cardinal, il +avait pu acheter dans le faubourg Saint-Marceau, tout à côté de l'ancien +logement de Baïf, une maison que Ronsard avait autrefois habitée; +circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de remémorer. Il y +eut un moment où les deux Colletet père et fils, et la belle-mère de +celui-ci, la _belle-maman_, comme il disait, se faisaient à qui mieux +mieux en madrigaux les honneurs du Parnasse: ce qui devait prêter assez +matière aux rieurs du temps (_Mémoires de Critique et de Littérature_, +par d'Artigny, tome VI).] + +[Note 198: Il faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu +qu'il se trouve chez La Fontaine, n'y figure guère autrement ni mieux +que chez les autres contemporains; dans une lettre de lui à Racine +(1686), on lit: _Ronsard est dur, sans goût, sans choix_, etc.; et +il lui oppose Racan, si élégant et agréable malgré son ignorance. La +Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisément, avait +pour lors adopté sur Ronsard l'opinion courante, et un peu oublié ce +qu'autrefois le vieux Colletet lui avait dû en raconter.] + +Nous n'avons pas l'intention de suivre plus longtemps la vie de notre +poëte. Qu'il nous suffise d'avoir rappelé que, durant les vingt ans +écoulés depuis l'aventure de l'ode jusqu'à la publication de _Joconde_ +(1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le genre et +sur le ton à la mode, un grand nombre de vers dont très-peu nous sont +restés, et que s'il y porta depuis 1664, c'est-à-dire depuis les débuts +de Boileau et de Racine, plus de goût, de correction, de maturité, et +parut adopter comme une seconde manière, il garda toujours assez de la +première pour qu'on reconnût en lui le commensal du vieux Colletet, le +disciple de Voiture, et l'ami de Saint-Évremond. Ce n'est pas seulement +à la physionomie de son style qu'on s'en aperçoit: le choix peu +scrupuleux de ses sujets, et, encore plus, le déréglement absolu de sa +vie, se ressentaient des habitudes de la _bonne_ Régence; le favori de +Fouquet avait longtemps vécu au milieu des scandales de Saint-Mandé; il +les avait célébrés, partagés, et était resté fidèle aux moeurs autant +qu'à la mémoire d'_Oronte_. Louis XIV du moins, même avant sa réforme, +voulait qu'on mît dans le désordre plus de mesure et de _décorum_. Ces +circonstances réunies nous semblent propres à expliquer la défaveur de +La Fontaine à la cour, et l'injustice dont on accuse l'auteur de l'_Art +poétique_ de s'être rendu coupable envers lui. + +A ne les considérer que sous le côté littéraire, il est permis de +soupçonner que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-être pas tout +ce qu'il fallait pour s'apprécier complétement l'un l'autre; ils +représentaient, en quelque sorte, deux systèmes différents, sinon +opposés, de langue et de poésie. Un long parallèle entre eux serait +superflu. On connaît assez les principes et les préceptes de notre +législateur littéraire. Son ami, trop humble pour se croire son rival, +en continuant de cheminer dans les voies tracées, se contentait d'être +le dernier et le plus parfait de nos vieux poëtes. C'était, il est vrai, +un vieux poëte unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant +à nul autre, ni à _maître Vincent_, ni à _maître Clément_, ni à _maître +François_; un vieux poëte, adorateur de Platon, _fou de Machiavel_, +_entêté de Boccace_, qui chérissait Homère et l'Arioste, oubliait de +dîner pour Tite-Live, goûtait Térence en profitant de Tabarin, qu'une +ode de Malherbe transportait presque à l'égal de _Peau d'Ane_, et dont +l'admiration vive et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait +toutes les beautés, s'ouvrait à toutes les impressions, en recevait +indifféremment du _nord_ ou du _midi_, et trouvait place même pour +le prophète Baruch, quand Baruch il y avait[199]. De tant de richesses +amassées au jour le jour, sans efforts et sans dessein, déposées et +fondues ensemble dans le naturel le plus heureux du monde, s'était formé +avec l'âge cet inimitable style, à la fois trop complexe et trop simple +pour être défini, et qu'on caractérise en l'appelant celui de La +Fontaine. Que Boileau n'ait pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et +Louis Racine l'assurent) que ce style n'appartient pas en propre à La +Fontaine, et n'est qu'un emprunt de Marot et de Rabelais, nous répugnons +à le croire; ou, s'il l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait +pas. Sa dissertation sur _Joconde_, et vingt passages formels où il rend +à son confrère un éclatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est +pourtant vraisemblable que le censeur austère qui se repentait d'avoir +loué Voiture, qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-Évremond un +_charlatan de ruelles_, ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence +sur la fadeur galante, la morale _lubrique_, les restes de faux goût et +les négligences nombreuses du charmant poëte[200]. Mais ce ne serait +pas assez pour motiver l'omission du nom de La Fontaine dans _l'Art +poétique_, si l'on ne songeait que, par son attachement pour Fouquet, +et principalement par la publication de ses contes, le bonhomme avait +provoqué le mécontentement du monarque, si sévère en fait de convenance, +et qu'il eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les +Saint-Évremond et les Bussy, beaux-esprits espiègles et libertins, +furent également victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier, +je ne dis pas l'amitié, mais l'équité, à la peur de déplaire; du moins +aucune pensée de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se +glisser ensuite entre les deux grands écrivains un refroidissement qui +augmenta avec les années, la faute n'en fut pas à lui tout entière. +Lui-même il déplorait sincèrement, dans l'homme illustre et bon, les +penchants, désormais sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus +au commerce des honnêtes gens de son âge. Ainsi s'étaient tristement +évanouies ces brillantes et douces réunions de la rue du Vieux-Colombier +et de la maison d'Auteuil. Molière et Racine avaient de bonne heure +cessé de se voir; Chapelle, adonné à des goûts crapuleux, était perdu +pour ses amis, et La Fontaine aussi les affligeait par de longs +désordres qui souillèrent à la fois son génie et sa vieillesse. + +[Note 199: La Fontaine ayant appris que le savant Huet désirait voir +la traduction italienne des _Institutions_ de Quintilien par Toscanella, +qu'il possédait, s'empressa de la lui offrir en y joignant cette Épitre +naïve en l'honneur des anciens et de Quintilien: ce qui prouvait, dit +Huet, la candeur du poëte, lequel, en se déclarant pour les anciens +contre les modernes dont il était l'un des plus agréables auteurs, +plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le _Commentaire_ latin +de Huet sur lui-même, qui renferme de curieux jugements peu connus sur +Boileau, Corneille et autres: on s'en tient d'ordinaire au _Huetiana_, +qui n'est pas la même chose.] + +[Note 200: Dans une lettre à Charles Perrault (1701), Boileau, voulant +montrer qu'on n'a point envié la gloire aux poëtes modernes dans ce +siècle, dit: «Avec quels battements de mains n'y a-t-on point reçu les +ouvrages de Voiture, de Sarasin et de La Fontaine! etc.» On le voit, +pour lui La Fontaine était de cette famille un peu antérieure au pur et +grand goût de Louis XIV.] + +Comme poëte, il fut, avons-nous dit, le dernier de son école, et n'eut, +à proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions point, +toutefois, que bien des rapports d'inclinations et même de talent le +liaient à Chapelle et à Chaulieu; que, jusqu'au temps de sa conversion, +il venait fréquemment deviser et boire sous les marronniers du Temple, à +la même table où s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau et le jeune +Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole, puisa au +sein de cette société joyeuse, où circulait l'esprit des deux Régences, +certaines habitudes gauloises de licence, de malice et de gaieté, qui +firent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur de Villon, +quoiqu'à dire vrai Voltaire n'eût peut-être jamais lu Villon, et que, +pour un convive du Temple, il parlât trop lestement de La Fontaine... + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + TABLE DES MATIÈRES + DU PREMIER VOLUME. + + + + Préface. + Boileau. + La Fontaine de Boileau, épître. + Pierre Corneille. + La Fontaine, + Racine. + La reprise de _Bérénice_. + Jean-Baptiste Rousseau. + Le Brun. + Mathurin Regnier et André Chénier. + Documents inédits sur André Chénier. + George Farcy. + Diderot. + L'abbé Prévost. + M. Andrieux. + M. Jouffroy. + M. Ampère. + Du Génie critique et de Bayle. + La Bruyère. + Millevoye. + Des Soirées littéraires. + Charles Nodier. + Charles Nodier après les funérailles. + Appendice sur La Fontaine. + + FIN DE LA TABLE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Portraits littéraires, Tome I +by C.-A. Sainte-Beuve + +*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13594 *** |
