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+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13594 ***
+
+PORTRAITS LITTÉRAIRES
+
+PAR C.-A. SAINTE-BEUVE
+DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.
+
+Nouvelle Édition
+revue et corrigée.
+
+1862
+
+
+
+I
+
+BOILEAU, PIERRE CORNEILLE, LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU, LE
+BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDRÉ CHÉNIER, GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABBÉ
+PRÉVOST, M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPÈRE, BAYLE, LA BRUYÈRE,
+MILLEVOYE, CHARLES NODIER.
+
+Chaque publication de ces volumes de critique est une manière pour moi
+de liquider en quelque sorte le passé, de mettre ordre à mes affaires
+littéraires.» C'est ce que je disais dans une dernière édition de ces
+portraits, et j'ai tâché de m'en souvenir ici. Bien que ce ne soit
+qu'une édition nouvelle à laquelle un choix sévère a présidé, j'ai fait
+en sorte qu'elle parût à certains égards véritablement augmentée. En
+parlant ainsi, j'entends bien n'en pas séparer le volume intitulé:
+_Portraits de Femmes_, qu'on a jugé plus commode d'isoler et d'assortir
+en une même suite, mais qui fait partie intégrante de ce que j'appelle
+ma présente liquidation. Les portraits des morts seuls ont trouvé place
+dans ces volumes; ç'a été un moyen de rendre la ressemblance de plus
+en plus fidèle. J'ai ajouté çà et là bien des petites notes et corrigé
+quelques erreurs. C'est à quoi les réimpressions surtout sont bonnes;
+les auteurs en devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire
+littéraire prête tant aux inadvertances par les particularités dont elle
+abonde! Le docteur Boileau, frère du satirique, a écrit en latin un
+petit traité sur les bévues des auteurs illustres; et, en les relevant,
+on assure qu'il en a commis à son tour. J'ai fait de plus en plus mon
+possible pour éviter de trop grossir cette liste fatale, où les
+grands noms qui y figurent ne peuvent servir d'excuse qu'à eux-mêmes.
+«L'histoire littéraire est une mer sans rivage,» avait coutume de dire
+M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par conséquent ses
+écueils, ses ennuis. Mais il faut vite ajouter qu'au milieu même des
+soins infinis et minutieux qu'elle suppose, elle porte avec elle sa
+douceur et sa récompense.
+
+Septembre 1843.
+
+
+
+BOILEAU[1]
+
+[Note 1: Cet article fut le premier du premier numéro de la _Revue
+de Paris_ qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez
+légère de _Littérature ancienne_, que le spirituel directeur (M. Véron)
+avait pris sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi?
+ces modèles toujours présents, venir les ranger parmi les _anciens_!
+Quinze ans après, M. Cousin, à propos de Pascal, posait en principe, au
+sein de l'Académie, qu'il était temps de traiter les auteurs du siècle
+de Louis XIV comme des _anciens_; et l'Académie applaudissait.--Il est
+vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entré méthodiquement
+dans cette voie, on s'est mis à appliquer aux oeuvres du XVIIe siècle
+tous les procédés de la critique comme l'entendaient les anciens
+grammairiens. On s'est attaché à fixer le texte de chaque auteur; on en
+a dressé des lexiques. Je ne blâme pas ces soins; bien loin de là, je
+les honore, et j'en profite; le moment en était venu sans doute; mais
+l'opiniâtreté du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop
+souvent la vivacité de l'impression littéraire, et tient lieu du goût.
+On creuse, on pioche à fond chaque coin et recoin du XVIIe siècle.
+Est-on arrivé, pour cela, à le sentir, à le goûter avec plus de justesse
+ou de délicatesse qu'auparavant?]
+
+Depuis plus d'un siècle que Boileau est mort, de longues et continuelles
+querelles se sont élevées à son sujet. Tandis que la postérité
+acceptait, avec des acclamations unanimes, la gloire des Corneille,
+des Molière, des Racine, des La Fontaine, on discutait sans cesse, on
+revisait avec une singulière rigueur les titres de Boileau au génie
+poétique; et il n'a guère tenu à Fontenelle, à d'Alembert, à Helvétius,
+à Condillac, à Marmontel, et par instants à Voltaire lui-même, que cette
+grande renommée classique ne fût entamée. On sait le motif de presque
+toutes les hostilités et les antipathies d'alors: c'est que Boileau
+n'était pas _sensible_; on invoquait là-dessus certaine anecdote,
+plus que suspecte, insérée à _l'Année littéraire_, et reproduite par
+Helvétius; et comme au dix-huitième siècle le _sentiment_ se mêlait à
+tout, à une description de Saint-Lambert, à un conte de Crébillon fils,
+ou à l'histoire philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les
+philosophes et les géomètres avaient pris Boileau en grande aversion[2].
+Pourtant, malgré leurs épigrammes et leurs demi-sourires, sa renommée
+littéraire résista et se consolida de jour en jour. Le _Poète du bon
+sens_, le _législateur de notre Parnasse_ garda son rang suprême. Le mot
+de Voltaire, _Ne disons pas de mal de Nicolas, cela porte malheur_, fit
+fortune et passa en proverbe; les idées positives du XVIIIe siècle et la
+philosophie condillacienne, en triomphant, semblèrent marquer d'un sceau
+plus durable la renommée du plus sensé, du plus logique et du plus
+correct des poëtes. Mais ce fut surtout lorsqu'une école nouvelle
+s'éleva en littérature, lorsque certains esprits, bien peu nombreux
+d'abord, commencèrent de mettre en avant des théories inusitées et les
+appliquèrent dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations
+on revint de toutes parts à Boileau comme à un ancêtre illustre et qu'on
+se rallia à son nom dans chaque mêlée. Les académies proposèrent à
+l'envi son éloge: les éditions de ses oeuvres se multiplièrent; des
+commentateurs distingués, MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin,
+l'environnèrent des assortiments de leur goût et de leur érudition; M.
+Daunou en particulier, ce vénérable représentant de la littérature et
+de la philosophie du XVIIIe siècle, rangea autour de Boileau, avec une
+sorte de piété, tous les faits, tous les jugements, toutes les apologies
+qui se rattachent à cette grande cause littéraire et philosophique.
+Mais, cette fois, le concert de si dignes efforts n'a pas suffisamment
+protégé Boileau contre ces idées nouvelles, d'abord obscures et
+décriées, mais croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont
+plus en effet, comme au XVIIIe siècle, de piquantes épigrammes et des
+personnalités moqueuses; c'est une forte et sérieuse attaque contre les
+principes et le fond même de la poétique de Boileau; c'est un examen
+tout littéraire de ses inventions et de son style, un interrogatoire
+sévère sur les qualités de poëte qui étaient ou n'étaient pas en lui.
+Les épigrammes même ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre
+lui en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais goût de les
+répéter. Nous n'aurons pas de peine à nous les interdire dans le petit
+nombre de pages que nous allons lui consacrer. Nous ne chercherons pas
+non plus à instruire un procès régulier et à prononcer des conclusions
+définitives. Ce sera assez pour nous de causer librement de Boileau avec
+nos lecteurs, de l'étudier dans son intimité, de l'envisager en détail
+selon notre point de vue et les idées de notre siècle, passant tour à
+tour de l'homme à l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au poëte de Louis le
+Grand, n'éludant pas à la rencontre les graves questions d'art et de
+style, les éclaircissant peut-être quelquefois sans prétendre jamais les
+résoudre. Il est bon, à chaque époque littéraire nouvelle, de repasser
+en son esprit et de revivifier les idées qui sont représentées par
+certains noms devenus sacramentels, dût-on n'y rien changer, à peu
+près comme à chaque nouveau règne on refrappe monnaie et on rajeunit
+l'effigie sans altérer le poids.
+
+[Note 2: Rien ne saurait mieux donner idée du degré de défaveur que
+la réputation de Boileau encourait à un certain moment, que de voir dans
+l'excellent recueil intitulé _l'Esprit des Journaux_ (mars 1785, page
+243) le passage suivant d'un article sur l'_Épître en vers_, adressé de
+Montpellier aux rédacteurs du journal; ce passage, à mon sens, par son
+incidence même et son hasard tout naturel, exprime mieux l'état de
+l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: «Boileau, est-il
+dit, qui vint ensuite (après Regnier), mit dans ce qu'il écrivit en ce
+genre _la raison en vers harmonieux et pleins d'images_: c'est du plus
+célèbre poëte de ce siècle que nous avons emprunté ce jugement sur les
+Épîtres de Boileau, parce qu'une infinité de personnes dont l'autorité
+n'est point à mépriser, affectant aujourd'hui d'en juger plus
+défavorablement, nous avons craint, en nous élevant contre leur opinion,
+de mettre nos erreurs à la place des leurs.» Que de précautions pour
+oser louer!]
+
+De nos jours, une haute et philosophique méthode s'est introduite dans
+toutes les branches de l'histoire. Quand il s'agit de juger la vie, les
+actions, les écrits d'un homme célèbre, on commence par bien examiner et
+décrire l'époque qui précéda sa venue, la société qui le reçut dans son
+sein, le mouvement général imprimé aux esprits; on reconnaît et l'on
+dispose, par avance, la grande scène où le personnage doit jouer son
+rôle; du moment qu'il intervient, tous les développements de sa force,
+tous les obstacles, tous les contrecoups sont prévus, expliqués,
+justifiés; et de ce spectacle harmonieux il résulte par degrés,
+dans l'âme du lecteur, une satisfaction pacifique où se repose
+l'intelligence. Cette méthode ne triomphe jamais avec une évidence plus
+entière et plus éclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'état,
+les conquérants, les théologiens, les philosophes; mais quand elle
+s'applique aux poètes et aux artistes, qui sont souvent des gens de
+retraite et de solitude, les exceptions deviennent plus fréquentes et
+il est besoin de prendre garde. Tandis que dans les ordres d'idées
+différents, en politique, en religion, en philosophie, chaque homme,
+chaque oeuvre tient son rang, et que tout fait bruit et nombre, le
+médiocre à côté du passable, et le passable à côté de l'excellent, dans
+l'art il n'y a que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici
+peut toujours être une exception, un jeu de la nature, un caprice
+du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et légitimes
+raisonnements sur les races ou les époques prosaïques; mais il plaira
+à Dieu que Pindare sorte un jour de Béotie, ou qu'un autre jour André
+Chénier naisse et meure au XVIIIe siècle. Sans doute ces aptitudes
+singulières, ces facultés merveilleuses reçues en naissant se
+coordonnent toujours tôt ou tard avec le siècle dans lequel elles sont
+jetées et en subissent dès inflexions durables. Mais pourtant ici
+l'initiative humaine est en première ligne et moins sujette aux causes
+générales; l'énergie individuelle modifie, et, pour ainsi dire,
+s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas à l'artiste,
+pour accomplir sa destinée, de se créer un asile obscur dans ce grand
+mouvement d'alentour, de trouver quelque part un coin oublié, où il
+puisse en paix tisser sa toile ou faire son miel? Il me semble donc que
+lorsqu'on parle d'un artiste et d'un poëte, surtout d'un poëte qui ne
+représente pas toute une époque, il est mieux de ne pas compliquer dès
+l'abord son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en
+tenir, en commençant, au caractère privé, aux liaisons domestiques, et
+de suivre l'individu de près dans sa destinée intérieure, sauf ensuite,
+quand on le connaîtra bien, à le traduire au grand jour, et à le
+confronter avec son siècle. C'est ce que nous ferons simplement pour
+Boileau.
+
+_Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats_ (1636), comme il le
+dit lui-même dans sa dixième épître, Boileau passa son enfance et sa
+première jeunesse rue de Harlay (ou peut-être rue de Jérusalem), dans
+une maison du temps d'Henri IV, et eut à loisir sous les yeux le
+spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mère
+en bas âge; la famille était nombreuse et son père très-occupé; le jeune
+enfant se trouva livré à lui-même, logé dans une guérite au grenier. Sa
+santé en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il remarquait
+tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit
+rêveuse et que son jeune âge n'était pas environné de tendresse, il
+s'accoutuma de bonne heure à voir les choses avec sens, sévérité et
+brusquerie mordante. On le mit bientôt au collège, où il achevait sa
+quatrième, lorsqu'il fut attaqué de la pierre; il fallut le tailler, et
+l'opération faite en apparence avec succès lui laissa cependant pour le
+reste de sa vie une très-grande incommodité. Au collège, Boileau lisait,
+outre les auteurs classiques, beaucoup de poëmes modernes, de romans,
+et, bien qu'il composât lui-même, selon l'usage des rhétoriciens,
+d'assez mauvaises tragédies, son goût et son talent pour les vers
+étaient déjà reconnus de ses maîtres. En sortant de philosophie, il fut
+mis au droit; son père mort, il continua de demeurer chez son frère
+Jérôme qui avait hérité de la charge de greffier, se fit recevoir
+avocat, et bientôt, las de la chicane, il s'essaya à la théologie sans
+plus de goût ni de succès. Il n'y obtint qu'un bénéfice de 800 livres
+qu'il résigna après quelques années de jouissance, au profit, dit-on, de
+la demoiselle Marie Poncher de Bretouville qu'il avait aimée et qui se
+faisait religieuse. A part cet attachement, qu'on a même révoqué en
+doute, il ne semble pas que la jeunesse de Despréaux ait été fort
+passionnée, et lui-même convient qu'il est _très-peu voluptueux_. Ce
+petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premières années de
+sa vie nous mènent jusqu'en 1660, époque où il débute dans le monde
+littéraire par la publication de ses premières satires.
+
+Les circonstances extérieures étant données, l'état politique et social
+étant connu, on conçoit quelle dut être sur une nature comme celle
+de Boileau l'influence de cette première éducation, de ces habitudes
+domestiques et de tout cet intérieur. Rien de tendre, rien de maternel
+autour de cette enfance infirme et stérile; rien pour elle de bien
+inspirant ni de bien sympathique dans toutes ces conversations de
+chicane auprès du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui
+enlève et fasse qu'on s'écrie avec Ducis: «Oh! que toutes ces pauvres
+maisons bourgeoises rient à mon coeur!» Sans doute à une époque
+d'analyse et de retour sur soi-même, une âme d'enfant rêveur eût tiré
+parti de cette gêne et de ce refoulement; mais il n'y fallait pas songer
+alors, et d'ailleurs l'âme de Boileau n'y eût jamais été propre. Il y
+avait bien, il est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque;
+déjà Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poésie de ces
+moeurs bourgeoises, de cette vie de cité et de basoche; mais Boileau
+avait une retenue dans sa moquerie, une sobriété dans son sourire, qui
+lui interdisait les débauches d'esprit de ses devanciers. Et puis les
+moeurs avaient perdu en saillie depuis que la régularité d'Henri IV
+avait passé dessus: Louis XIV allait imposer le décorum. Quant à l'effet
+hautement poétique et religieux des monuments d'alentour sur une jeune
+vie commencée entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, comment y penser
+en ce temps-là? Le sens du moyen-âge était complètement perdu; l'âme
+seule d'un Milton pouvait en retrouver quelque chose, et Boileau ne
+voyait guère dans une cathédrale que de gras chanoines et un lutrin.
+Aussi que sort-il tout à coup, et pour premier essai, de cette verve de
+vingt-quatre ans, de cette existence de poëte si longtemps misérable et
+comprimée? Ce n'est ni la pieuse et sublime mélancolie du _Penseroso_
+s'égarant de nuit, tout en larmes, sous les cloîtres gothiques et les
+arceaux solitaires; ni une charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur
+les orgies nocturnes, les allées obscures et les escaliers en limaçon de
+la Cité; ni une douce et onctueuse poésie de famille et de coin du feu,
+comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est _Damon, ce grand
+auteur_, qui fait ses adieux à la ville, d'après Juvénal; c'est une
+autre satire sur les embarras des rues de Paris; c'est encore une
+raillerie fine et saine des mauvais rimeurs qui fourmillaient alors et
+avaient usurpé une grande réputation à la ville et à la cour. Le frère
+de Gilles Boileau débutait, comme son caustique aîné, par prendre à
+partie les Cotin et les Ménage. Pour verve unique, il avait _la haine
+des sots livres_.
+
+Nous venons de dire que le sens du moyen-âge était déjà perdu depuis
+longtemps; il n'avait pas survécu en France au XVIe siècle; l'invasion
+grecque et romaine de la Renaissance l'avait étouffé. Toutefois, en
+attendant que cette grande et longue décadence du moyen-âge fût menée à
+terme, ce qui n'arriva qu'à la fin du XVIIIe siècle, en attendant que
+l'ère véritablement moderne commençât pour la société et pour l'art en
+particulier, la France, à peine reposée des agitations de la Ligue et de
+la Fronde, se créait lentement une littérature, une poésie, tardive sans
+doute et quelque peu artificielle, mais d'un mélange habilement fondu,
+originale dans son imitation, et belle encore au déclin de la société
+dont elle décorait la ruine. Le drame mis à part, on peut considérer
+Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du mouvement
+poétique qui se produisit durant les deux derniers siècles, aux sommités
+et à la surface de la société française. Ils se distinguent tous les
+deux par une forte dose d'esprit critique et par une opposition sans
+pitié contre leurs devanciers immédiats. Malherbe est inexorable pour
+Ronsard, Des Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour
+Colletet, Ménage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout
+celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'équité; pourtant,
+même quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne l'ont jamais qu'à la
+manière un peu vulgaire du bon sens, c'est-à-dire sans portée, sans
+principes, avec des vues incomplètes, insuffisantes. Ce sont des
+médecins empiriques; ils s'attaquent à des vices réels, mais extérieurs,
+à des symptômes d'une poésie déjà corrompue au fond; et, pour la
+régénérer, ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard et
+Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent détestables, ils en
+concluent qu'il n'y a de vrai goût, de poésie véritable, que chez les
+anciens; ils négligent, ils ignorent, ils suppriment tout net les
+grands rénovateurs de l'art au moyen-âge; ils en jugent à l'aveugle par
+quelques pointes de Pétrarque, par quelques concetti du Tasse auxquels
+s'étaient attachés les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis
+XIII. Et lorsque dans leurs idées de réforme, ils ont décidé de revenir
+à l'antiquité grecque et romaine, toujours fidèles à cette logique
+incomplète du bon sens qui n'ose pousser au bout des choses, ils se
+tiennent aux Romains de préférence aux Grecs; et le siècle d'Auguste
+leur présente au premier aspect le type absolu du beau. Au reste, ces
+incertitudes et ces inconséquences étaient inévitables en un siècle
+épisodique, sous un règne en quelque sorte accidentel, et qui ne
+plongeait profondément ni dans le passé ni dans l'avenir. Alors les
+arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la même sphère et
+d'être ramenés sans cesse au centre commun de leurs rayons, se tenaient
+isolés chacun à son extrémité et n'agissaient qu'à la surface. Perrault,
+Mansart, Lulli, Le Brun, Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux,
+dans la manière et le procédé, des traits généraux de ressemblance, ne
+s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnés
+qu'ils étaient dans le technique et le métier. Aux époques vraiment
+_palingénésiques_, c'est tout le contraire; Phidias qu'Homère inspire
+suppléerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna commente Pétrarque ou
+Dante avec son crayon; Chateaubriand comprend Bonaparte. Revenons à
+Boileau. Il eût été trop dur d'appliquer à lui seul des observations qui
+tombent sur tout son siècle, mais auxquelles il a nécessairement grande
+part en qualité de poëte critique et de législateur littéraire.
+
+C'est là en effet le rôle et la position que prend Boileau par ses
+premiers essais. Dès 1664, c'est-à-dire à l'âge de vingt-huit ans, nous
+le voyons intimement lié avec tout ce que la littérature du temps a de
+plus illustre, avec La Fontaine et Molière déjà célèbres, avec Racine
+dont il devient le guide et le conseiller. Les dîners de la rue du
+Vieux-Colombier s'arrangent pour chaque semaine, et Boileau y tient le
+dé de la critique. Il fréquente les meilleures compagnies, celles de M.
+de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de Sévigné, connaît
+les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, et partout ses décisions en
+matière de goût font loi. Présenté à la cour en 1669, il est nommé
+historiographe en 1677; à cette époque, par la publication de presque
+toutes ses satires et ses épîtres, de son _Art poétique_ et des quatre
+premiers chants du _Lutrin_, il avait atteint le plus haut degré de sa
+réputation.
+
+Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nommé historiographe; on
+peut dire que sa carrière littéraire se termine à cet âge. En effet,
+durant les quinze années qui suivent, jusqu'en 1693, il ne publia que
+les deux derniers chants du _Lutrin_; et jusqu'à la fin de sa vie
+(1711), c'est-à-dire pendant dix-huit autres années, il ne fit plus que
+la satire _sur les Femmes, l'Ode à Namur_, les épîtres _à ses Vers, à
+Antoine, et sur l'Amour de Dieu_, les satires _sur l'Homme_ et _sur
+l'Équivoque_. Cherchons dans la vie privée de Boileau l'explication de
+ces irrégularités, et tirons-en quelques conséquences sur la qualité de
+son talent.
+
+Pendant le temps de sa renommée croissante, Boileau avait continué de
+loger chez son frère le greffier Jérôme. Cet intérieur devait être assez
+peu agréable au poëte, car la femme de Jérôme était, à ce qu'il paraît,
+grondeuse et revêche. Mais les distractions du monde ne permettaient
+guère alors à Boileau de se ressentir des chicanes domestiques qui
+troublaient le ménage de son frère. En 1679, à la mort de Jérôme, il
+logea quelques années chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais
+bientôt, après avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre et
+d'Alsace, il put acheter avec les libéralités du roi une petite maison
+à Auteuil, et on l'y trouve installé dès 1687. Sa santé d'ailleurs,
+toujours si délicate, s'était dérangée de nouveau; il éprouvait une
+extinction de voix et une surdité qui lui interdisaient le monde et la
+cour. C'est en suivant Boileau dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend
+à le mieux connaître; c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas
+alors, durant près de trente ans, livré à lui-même, faible de corps,
+mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on peut juger
+avec plus de vérité et de certitude ses productions antérieures et
+assigner les limites de ses facultés. Eh bien! le dirons-nous? chose
+étrange, inouïe! pendant ce long séjour aux champs, en proie aux
+infirmités du corps qui, laissant l'âme entière, la disposent à la
+tristesse et à la rêverie, pas un mot de conversation, pas une ligne
+de correspondance, pas un vers qui trahisse chez Boileau une émotion
+tendre, un sentiment naïf et vrai de la nature et de la campagne[3].
+
+[Note 3: Afin d'être juste, il ne faut pourtant pas oublier que
+quelques années auparavant (1677), dans l'Épître à M. de Lamoignon, le
+poëte avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile près
+La Roche-Guyon, où il était allé passer l'été chez son neveu Dongois. Il
+y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraîches délices des champs,
+les divers détails du paysage; c'est là qu'il est question de gaules
+_non plantés_,
+
+ Et de noyers souvent du passant insultés.
+
+Mais ces accidents champêtres, et toujours et avant tout ingénieux,
+sont rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec
+l'Age.--Puisque nous en sommes à ce détail, ne laissons pas de remarquer
+encore que la fontaine _Polycrècne_, dont il est question dans la
+même épître et qui arrose la vallée de Saint-Chéron, près de Bàville,
+fontaine chantée en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du
+temps, Rapin, Huet, etc., est restée connue dans le pays sous le nom de
+_fontaine de Boileau_. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le
+bassin a été abattu il y a peu d'années. Était-ce un présage? (Voir
+ci-après l'épître en vers sur ce sujet.)]
+
+
+Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette vive et
+profonde intelligence des choses naturelles, de s'en aller bien loin, au
+delà des mers, parcourant les contrées aimées du soleil et la patrie des
+citronniers, se balançant tout le soir dans une gondole, à Venise ou à
+Baïa, aux pieds d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit:
+voyez Horace, comme il s'accommode, pour rêver, d'un petit champ, d'une
+petite source d'eau vive, et d'un peu de bois au-dessus, _et paulùm
+sylvae super his foret_; voyez La Fontaine, comme il aime s'asseoir et
+s'oublier de longues heures sous un chêne; comme il entend à merveille
+les bois, les eaux, les prés, les garennes et les lapins broutant le
+thym et la rosée, les fermes avec leurs fumées, leurs colombiers et
+leurs basses-cours. Et le bon Ducis, qui demeura lui-même à Auteuil,
+comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants et les
+revers de coteaux! «J'ai fait une lieue ce matin, écrit-il à l'un de ses
+amis, dans les plaines de bruyères, et quelquefois entre des buissons
+qui sont couverts de fleurs et qui chantent.» Rien de tout cela chez
+Boileau. Que fait-il donc à Auteuil? Il y soigne sa santé, il y traite
+ses amis Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y cause,
+après boire, nouvelles de cour, Académie, abbé Cotin, Charpentier ou
+Perrault, comme Nicole causait théologie sous les admirables ombrages de
+Port-Royal; il écrit à Racine de vouloir bien le rappeler au souvenir
+du roi et de madame de Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode,
+qu'il _y hasarde des choses fort neuves, jusqu'à parler de la plume
+blanche que le roi a sur son chapeau_; les jours de verve, il rêve et
+récite aux échos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namùr.
+Ce qu'il fait de mieux, c'est assurément une ingénieuse _épître à
+Antoine_: encore ce bon jardinier y est-il transformé en _gouverneur_ du
+jardin; il ne _plante_ pas, mais _dirige_ l'if et le _chèvre-feuil_, et
+_exerce_ sur les espaliers _l'art de la Quintinie_; il y avait même
+à Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses infirmités
+augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et Racine lui sont enlevés.
+Disons, à la louange de l'homme bon, dont en ce moment nous jugeons le
+talent avec une attention sévère, disons qu'il fut sensible à l'amitié
+plus qu'à toute autre affection. Dans une lettre, datée de 1695 et
+adressée à M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce
+passage, le seul touchant peut-être que présente la correspondance de
+Boileau: «Il me semble, monsieur, que voilà une longue lettre. Mais
+quoi? le loisir que je me suis trouvé aujourd'hui à Auteuil m'a comme
+transporté à Reims, où je me suis imaginé que je vous entretenois dans
+votre jardin, et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous
+ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu velut somnium
+surgentis.» Aux infirmités de l'âge se joignirent encore un procès
+désagréable à soutenir, et le sentiment des malheurs publics. Boileau,
+depuis la mort de Racine, ne remit pas les pieds à Versailles; il
+jugeait tristement les choses et les hommes; et même, en matière de
+goût, la décadence lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'à
+regretter le temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine à
+concevoir, c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison d'Auteuil
+et qu'il vint mourir, en 1711, au cloître Notre-Dame, chez le chanoine
+Lenoir, son confesseur. Le principal motif fut la piété sans doute,
+comme le dit le Nécrologe de Port-Royal; mais l'économie y entra aussi
+pour quelque chose, car il ne haïssait pas l'argent[4]. La vieillesse
+du poëte historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du
+Monarque.
+
+[Note 4: Cizeron-Rival, d'après Brossette, _Récréations
+littéraires_.]
+
+On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion sur
+Boileau. Ce n'est pas du tout un poëte, si l'on réserve ce titre aux
+êtres fortement doués d'imagination et d'âme: son _Lutrin_ toutefois
+nous révèle un talent capable d'invention, et surtout des beautés
+pittoresques de détail. Boileau, selon nous, est un esprit sensé et
+fin, poli et mordant, peu fécond; d'une agréable brusquerie; religieux
+observateur du vrai goût; bon écrivain en vers; d'une correction
+savante, d'un enjouement ingénieux; l'oracle de la cour et des lettrés
+d'alors; tel qu'il fallait pour plaire à la fois à Patru et à M. de
+Bussy, à M. Daguesseau et à madame de Sévigné, à M. Arnauld et à madame
+de Maintenon, pour imposer aux jeunes courtisans, pour agréer aux vieux,
+pour être estimé de tous honnête homme et d'un mérite solide. C'est le
+_poète-auteur_, sachant converser et vivre[5], mais véridique, irascible
+à l'idée du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois par
+sentiment d'équité littéraire à une sorte d'attendrissement moral et
+de rayonnement lumineux, comme dans son Épître à Racine[6]. Celui-ci
+représente très-bien le côté tendre et passionné de Louis XIV et de sa
+cour; Boileau en représente non moins parfaitement la gravité soutenue,
+le bon sens probe relevé de noblesse, l'ordre décent. La littérature et
+la poétique de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion,
+la philosophie, l'économie politique, la stratégie et tous les arts du
+temps: c'est le même mélange de sens droit et d'insuffisance, de vues
+provisoirement justes, mais peu décisives.
+
+[Note 5: Voir l'agréable conversation entre Despréaux, Racine, M.
+Daguesseau, l'abbé Renaudot, etc., etc., écrite par Valincour et
+publiée par Adry, à la fin de son édition de la _Princesse de Clèves_
+(1807).--Le fait est que Boileau, de bonne heure en possession du
+sceptre, passa la très-grande moitié de sa vie à converser et à tenir
+tête à tout venant: «Il est heureux comme un roi (écrivait Racine,
+1698), dans sa solitude ou plutôt son hôtellerie d'Auteuil. Je l'appelle
+ainsi, parce qu'il n'y a point de jour où il n'y ait quelque nouvel
+écot, et souvent deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns
+les autres. Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour
+moi, j'aurois cent fois vendu la maison.» Ce qui pourtant explique qu'à
+la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.]
+
+[Note 6: «La raison, dit Vauvenargues, n'était pas en Boileau
+distincte du sentiment.» Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot)
+ajoute: «C'était, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se
+sentait saisi de la raison et de la vérité. La raison fut son génie;
+c'était en lui un organe délicat, prompt, irritable, blessé d'un mauvais
+sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant
+comme une partie offensée sitôt que quelque chose venait à la choquer.»
+Cette même raison si sensible, qui lui inspirait, nous dit-il, dès
+quinze ans, _la haine_ d'un sot livre, lui faisait _bénir_ son siècle
+après _Phèdre_.]
+
+Il réforma les vers, mais comme Colbert les finances, comme Pussort le
+code, avec des idées de détail. Brossette le comparait à M. Domat qui
+restaura la raison dans la jurisprudence. Racine lui écrivait du camp
+près de Namur: «La vérité est que notre tranchée est quelque chose
+de prodigieux, embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs
+vallées avec une infinité de tours et de retours, autant presque qu'il y
+a de rues à Paris.» Boileau répondait d'Auteuil, en parlant de la Satire
+des Femmes qui l'occupait alors: «C'est un ouvrage qui me tue par la
+multitude des transitions, qui sont, à mon sens, le plus difficile
+chef-d'oeuvre de la poésie.» Boileau faisait le vers à la Vauban; les
+transitions valent les circonvallations; la grande guerre n'était pas
+encore inventée. Son Épître sur le passage du Rhin est tout à fait un
+tableau de Van der Meulen. On a appelé Boileau le janséniste de notre
+poésie; _janséniste_ est un peu fort, _gallican_ serait plus vrai. En
+effet, la théorie poétique de Boileau ressemble souvent à la théorie
+religieuse des évêques de 1682; sage en application, peu conséquente aux
+principes. C'est surtout dans la querelle des anciens et des modernes et
+dans la polémique avec Perrault, que se trahit cette infirmité propre
+à la logique du sens commun. Perrault avait reproché à Homère une
+multitude de mots bas, et _les mots bas_, selon Longin et Boileau, _sont
+autant de marques honteuses qui flétrissent l'expression_. Jaloux de
+défendre Homère, Boileau, au lieu d'accueillir bravement la critique
+de Perrault et d'en décorer son poëte à titre d'éloge, au lieu d'oser
+admettre que la cour d'Agamemnon n'était pas tenue à la même étiquette
+de langage que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce que
+Longin, qui reproche des termes bas à plusieurs auteurs et à Hérodote en
+particulier, ne parle pas d'Homère: preuve évidente que les oeuvres
+de ce poëte ne renferment point un seul terme bas, et que toutes ses
+expressions sont nobles. Mais voilà que, dans un petit traité,
+Denis d'Halicarnasse, pour montrer que la beauté du style consiste
+principalement dans l'arrangement des mots, a cité l'endroit de
+l'Odyssée où, à l'arrivée de Télémaque, les chiens d'Eumée n'aboient
+pas et remuent la queue; sur quoi le rhéteur ajoute que c'est bien ici
+l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrément; car, dit-il,
+la plupart des mots employés sont _très-vils_ et _très-bas_. Racine
+lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, et vite il
+la communique à Boileau qui niait les termes prétendus vils et bas,
+reprochés par Perrault à Homère: «J'ai fait réflexion, lui écrit Racine,
+qu'au lieu de dire que le mot d'âne est en grec un mot très-noble, vous
+pourriez vous contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et
+qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce _très-noble_
+me paraît un peu trop fort.» C'est là qu'en étaient ces grands hommes
+en fait de théorie et de critique littéraire. Un autre jour, il y
+eut devant Louis XIV une vive discussion à propos de l'expression
+_rebrousser chemin_, que le roi désapprouvait comme basse, et que
+condamnaient à l'envi tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau
+seul, conseillé de son bon sens, osa défendre l'expression; mais il la
+défendit bien moins comme nette et franche en elle-même que comme
+reçue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas et d'Ablancourt
+l'avaient employée.
+
+Si de la théorie poétique de Boileau nous passons à l'application qu'il
+en fait en écrivant, il ne nous faudra, pour le juger, que pousser sur
+ce point l'idée générale tant de fois énoncée dans cet article. Le style
+de Boileau, en effet, est sensé, soutenu, élégant et grave; mais cette
+gravité va quelquefois jusqu'à la pesanteur, cette élégance jusqu'à la
+fatigue, ce bon sens jusqu'à la vulgarité. Boileau, l'un des premiers et
+plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers la manie des
+périphrases, dont nous avons vu sous Delille le grotesque triomphe; car
+quel misérable progrès de versification, comme dit M. Émile Deschamps,
+qu'un logogriphe en huit alexandrins, dont le mot est _chiendent_ ou
+_carotte_? «Je me souviens, écrit Boileau à M. de Maucroix, que M. de La
+Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes ouvrages qu'il
+estimait davantage, c'étaient ceux où je loue le roi d'avoir établi la
+manufacture des points de France à la place des points de Venise. Les
+voici: c'est dans la première épître à Sa Majesté:
+
+ Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles
+ Que payoit à leur art le luxe de nos villes.»
+
+Assurément, La Fontaine était bien humble de préférer ces vers
+laborieusement élégants de Boileau à tous les autres; à ce prix, les
+siens propres, si francs et si naïfs d'expression, n'eussent guère rien
+valu. «Croiriez-vous, dit encore Boileau dans la môme lettre en parlant
+de sa dixième Épître, croiriez-vous qu'un des endroits où tous ceux à
+qui je l'ai récitée se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit
+autre chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je ne dois
+plus prétendre à l'approbation publique? cela est dit en quatre vers,
+que je veux bien vous écrire ici, afin que vous me mandiez si vous les
+approuvez:
+
+ Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue,
+ Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue,
+ A jeté sur ma tête avec ses doigts pesants
+ Onze lustres complets surchargés de deux ans.
+
+«Il me semble que la perruque est assez heureusement frondée dans ces
+vers.» Cela rappelle cette autre hardiesse avec laquelle dans l'Ode
+à Namur, Boileau parle _de la plume blanche que le roi a sur son
+chapeau_[7]. En général, Boileau, en écrivant, attachait trop de prix
+aux petites choses: sa théorie du style, celle de Racine lui-même,
+n'était guère supérieure aux idées que professait le bon Rollin. «On ne
+m'a pas fort accablé d'éloges sur le sonnet de ma parente, écrit Boileau
+à Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que c'est une des
+choses de ma façon dont je m'applaudis le plus, et que je ne crois pas
+avoir rien dit de plus gracieux que:
+
+ A ses jeux innocents enfant associé,
+
+et
+
+ Rompit de ses beaux jours le fil trop délié,
+
+et
+
+ Fut le premier démon qui m'inspira des vers.
+
+[Note 7: «Il ne s'est jamais vanté, comme il est dit dans le
+_Boloeana_, d'avoir le premier parlé en vers de notre artillerie, et son
+dernier commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs
+vers d'anciens poëtes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir parlé
+le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit d'en
+avoir le premier parlé poétiquement, et par de nobles périphrases.»
+(RACINE fils, _Mémoires_ sur la vie de son père.)]
+
+«C'est à vous à en juger.» Nous estimons ces vers fort bons sans doute,
+mais non pas si merveilleux que Boileau semble le croire. Dans une
+lettre à Brossette, on lit encore ce curieux passage: «L'autre objection
+que vous me faites est sur ce vers de ma Poétique:
+
+ De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents.
+
+Vous croyez que
+
+ Du Styx, de l'Achéron peindre les noirs torrents,
+
+seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en cela l'oreille
+un peu prosaïque, et qu'un homme vraiment poëte ne me fera jamais cette
+difficulté, parce que _de Styx et d'Achéron_ est beaucoup plus soutenu
+que _du Styx, de l'Achéron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire_
+seroit bien plus noble dans un vers, que _sur les bords fameux de la
+Seine et de la Loire_. Mais ces agréments sont des mystères qu'Apollon
+n'enseigne qu'à ceux qui sont véritablement initiés dans son art.»
+La remarque est juste, mais l'expression est bien forte. Où en
+serions-nous, bon Dieu! si en ces sortes de choses gisait la poésie avec
+tous ses _mystères_? Chez Boileau, cette timidité du bon sens, déjà
+signalée, fait que la métaphore est bien souvent douteuse, incohérente,
+trop tôt arrêtée et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue
+et comme à pleins bords.
+
+ Le François, né malin, forma le vaudeville,
+ Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,
+ Passe de bouche en bouche et s'accroît en marchant.
+
+Qu'est-ce, je le demande, qu'un _indiscret_ qui _passe de bouche en
+bouche_ et _s'accroît en marchant_? Ailleurs Boileau dira:
+
+ Inventez des ressorts qui puissent m'attacher,
+
+comme si l'on _attachait_ avec des _ressorts_; des _ressorts poussent,
+mettent en jeu_, mais _n'attachent_ pas. Il appellera Alexandre _ce
+fougueux l'Angeli_, comme si l'Angeli, fou de roi, était réellement
+un fou privé de raison; il fera _monter la trop courte beauté sur des
+patins_, comme si une _beauté_ pouvait être _longue_ ou _courte_. Encore
+un coup, chez Boileau la métaphore évidemment ne surgit presque jamais
+une, entière, indivisible et tout armée: il la compose, il l'achève à
+plusieurs reprises; il la fabrique avec labeur, et l'on aperçoit la
+trace des soudures[8]. A cela près, et nos réserves une fois posées,
+personne plus que nous ne rend hommage à cette multitude de traits
+fins et solides, de descriptions artistement faites, à cette moquerie
+tempérée, à ce mordant sans fiel, à cette causerie mêlée d'agrément et
+de sérieux, qu'on trouve dans les bonnes pages de Boileau[9]. Il nous
+est impossible pourtant de ne pas préférer le style de Regnier ou de
+Molière.
+
+[Note 8: Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera
+des modifications apportées à cette théorie trop absolue que je donnais
+ici de la métaphore. La métaphore, je suis venu à le reconnaître, n'a
+pas besoin, pour être légitime et belle, d'être si complètement armée de
+pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur matérielle si soutenue
+jusque dans le moindre détail. S'adressant à l'esprit et faite avant
+tout pour lui figurer l'idée, elle peut sur quelques points laisser
+l'idée elle-même apparaître dans les intervalles de l'image. Ce défaut
+de cuirasse, en fait de métaphore, n'est pas d'un grand inconvénient; il
+suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit
+la beauté de l'image employée, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une
+image, et que c'est à l'idée surtout qu'il a affaire. Il en est de la
+perfection métaphorique un peu comme de l'illusion scénique à laquelle
+il ne faut pas trop sacrifier dans le sens matériel, puisque l'esprit
+n'en est jamais dupe. Il y a même de l'élégance vraie et du gallicisme
+dans l'incomplet de certaines métaphores.]
+
+[Note 9: Dans son éloge de Despréaux (_Hist. de l'Acad. des
+Inscript._), M. de Boze a dit très-judicieusement: «Nous croyons qu'il
+est inutile de vouloir donner au public une idée plus particulière des
+Satires de M. Despréaux. Qu'ajouterions-nous à l'idée qu'il en a déjà?
+Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations,
+combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait naître
+dans notre langue! et de la nôtre, combien en ont-elles fait passer dans
+celle des étrangers! Il y a peu de livres qui aient plus agréablement
+exercé la mémoire des hommes, et il n'y en a certainement point qu'il
+fût aujourd'hui plus aisé de restituer, si toutes les copies et toutes
+les éditions en étoient perdues.»]
+
+Que si maintenant on nous oppose qu'il n'était pas besoin de tant de
+détours pour énoncer sur Boileau une opinion si peu neuve et que bien
+des gens partagent au fond, nous rappellerons qu'en tout ceci nous
+n'avons prétendu rien inventer; que nous avons seulement voulu
+rafraîchir en notre esprit les idées que le nom de Boileau réveille,
+remettre ce célèbre personnage en place, dans son siècle, avec ses
+mérites et ses imperfections, et revoir sans préjugés, de près à la fois
+et à distance, le correct, l'élégant, l'ingénieux rédacteur d'un code
+poétique abrogé.
+
+Avril 1829.
+
+
+
+Comme correctif à cet article critique, on demande la permission
+d'insérer ici la pièce de vers suivante, qui est postérieure de près de
+quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jeté la pierre aux
+statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute réponse, a droit
+maintenant de faire remarquer qu'en écrivant _les Larmes de Racine_ et
+_la Fontaine de Boileau_, il a témoigné, très-incomplètement sans doute,
+de son admiration sincère pour ces deux poëtes, mais qu'en cela même il
+a donné bien autant de gages peut-être que ne l'ont fait certains de ses
+accusateurs.
+
+
+
+LA FONTAINE DE BOILEAU[10]
+
+[Note 10: Il est indispensable, en lisant la pièce qui suit, d'avoir
+présente à la mémoire l'Épître VI de Boileau à M. de Lamoignon, dans
+laquelle il parle de Bâville et de la vie qu'on y mène.]
+
+ÉPÎTRE
+
+A MADAME LA COMTESSE MOLÉ.
+
+ Dans les jours d'autrefois qui n'a chanté Bâville?
+ Quand septembre apparu délivrait de la ville
+ Le grave Parlement assis depuis dix mois,
+ Bâville se peuplait des hôtes de son choix,
+ Et, pour mieux animer son illustre retraite,
+ Lamoignon conviait et savant et poëte.
+ Guy Patin accourait, et d'un éclat soudain
+ Faisait rire l'écho jusqu'au bout du jardin,
+ Soit que, du vieux Sénat l'âme tout occupée,
+ Il poignardât César en proclamant Pompée,
+ Soit que de l'antimoine il contât quelque tour.
+ Huet, d'un ton discret et plus fait à la cour,
+ Sans zèle et passion causait de toute chose,
+ Des enfants de Japhet, ou même d'une rose.
+ Déjà plein du sujet qu'il allait méditant,
+ Rapin[11] vantait le parc et célébrait l'étang.
+ Mais voici Despréaux, amenant sur ses traces
+ L'agrément sérieux, l'à-propos et les grâces.
+
+ O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi,
+ Veux-tu bien, Despréaux, que je parle de toi,
+ Que j'en parle avec goût, avec respect suprême,
+ Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime!
+
+ Fier de suivre à mon tour des hôtes dont le nom
+ N'a rien qui cède en gloire au nom de Lamoignon,
+ J'ai visité les lieux, et la tour, et l'allée
+ Où des fâcheux ta muse épiait la volée;
+ Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas;
+ La fontaine surtout, chère au vallon d'en bas,
+ La fontaine en tes vers _Polycrène_ épanchée,
+ Que le vieux villageois nomme aussi _la Rachée_[12],
+ Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau,
+ Chacun salue encor _Fontaine de Boileau_.
+ Par un des beaux matins des premiers jours d'automne,
+ Le long de ces coteaux qu'un bois léger couronne,
+ Nous allions, repassant par ton même chemin
+ Et le reconnaissant, ton Épître à la main.
+ Moi, comme un converti, plus dévot à ta gloire.
+ Épris du flot sacré, je me disais d'y boire:
+ Mais, hélas! ce jour-là, les simples gens du lieu
+ Avaient fait un lavoir de la source du dieu,
+ Et de femmes, d'enfants, tout un cercle à la ronde
+ Occupaient la naïade et m'en altéraient l'onde.
+ Mes guides cependant, d'une commune voix,
+ Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois,
+ Hautes cimes longtemps à l'entour respectées,
+ Qu'un dernier possesseur à terre avait jetées.
+ Malheur à qui, docile au cupide intérêt,
+ Déshonore le front d'une antique forêt,
+ Ou dépouille à plaisir la colline prochaine!
+ Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine!
+
+ Était-ce donc présage, ô noble Despréaux,
+ Que la hache tombant sur ces arbres si beaux
+ Et ravageant l'ombrage où s'égaya ta muse?
+ Est-ce que des talents aussi la gloire s'use,
+ Et que, reverdissant en plus d'une saison,
+ On finit, à son tour, par joncher le gazon,
+ Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude,
+ Sous les coups des neveux dans leur ingratitude?
+ Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir.
+ Fut d'enseigner leur siècle et de le maintenir,
+ De lui marquer du doigt la limite tracée,
+ De lui dire où le goût modérait la pensée,
+ Où s'arrêtait à point l'art dans le naturel,
+ Et la dose de sens, d'agrément et de sel,
+ Ces talents-là, si vrais, pourtant plus que les autres
+ Sont sujets aux rebuts des temps comme les nôtres,
+ Bruyants, émancipés, prompts aux neuves douceurs,
+ Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs.
+ Si le même conseil préside aux beaux ouvrages,
+ La forme du talent varie avec les âges,
+ Et c'est un nouvel art que dans le goût présent
+ D'offrir l'éternel fond antique et renaissant.
+ Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idée
+ Fut toujours de justesse et d'à-propos guidée,
+ Qui d'abord épuras le beau règne où tu vins,
+ Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains?
+ J'aime ces questions, cette vue inquiète,
+ Audace du critique et presque du poëte.
+ Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu
+ Sortir chez nous du cercle où ta raison s'est plu.
+ Tout poëte aujourd'hui vise au parlementaire;
+ Après qu'il a chanté, nul ne saura se taire:
+ Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix;
+ Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix.
+ Il faudrait bien les suivre, ô Boileau, pour leur dire
+ Qu'ils égarent le souffle où leur doux chant s'inspire,
+ Et qui diffère tant, même en plein carrefour,
+ Du son rauque et menteur des trompettes du jour.
+
+ Dans l'époque, à la fois magnifique et décente,
+ Qui comprit et qu'aida ta parole puissante,
+ Le vrai goût dominant, sur quelques points borné,
+ Chassait du moins le faux autre part confiné;
+ Celui-ci hors du centre usait ses représailles;
+ Il n'aurait affronté Chantilly ni Versailles,
+ Et, s'il l'avait osé, son impudent essor
+ Se fût brisé du coup sur le balustre d'or.
+ Pour nous, c'est autrement: par un confus mélange
+ Le bien s'allie au faux, et le tribun à l'ange.
+ Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery:
+ Lequel de nos meilleurs peut s'en croire à l'abri?
+ Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte;
+ L'esprit descend, dit-on:--la sottise remonte;
+ Tel même qu'on admire en a sa goutte au front,
+ Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond.
+ Comment tout démêler, tout dénoncer, tout suivre,
+ Aller droit à l'auteur sous le masque du livre,
+ Dire la clef secrète, et, sans rien diffamer,
+ Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer?
+ Voilà, cher Despréaux, voilà sur toute chose
+ Ce qu'en songeant à toi souvent je me propose,
+ Et j'en espère un peu mes doutes éclaircis
+ En m'asseyant moi-même aux bords où tu t'assis.
+ Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde,
+ J'aime à te voir d'ici parlant de notre monde
+ A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi:
+ Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi?
+
+ Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire;
+ A Bâville aussi bien on t'en eût vu sourire,
+ Et tu tâchais plutôt d'en détourner le cours,
+ Avide d'ennoblir tes tranquilles discours,
+ De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage,
+ Comme en un Tusculum, les entretiens du sage,
+ Un concert de vertu, d'éloquence et d'honneur,
+ Et quel vrai but conduit l'honnête homme au bonheur.
+
+ Ainsi donc, ce jour-là, venant de ta fontaine,
+ Nous suivions au retour les coteaux et la plaine,
+ Nous foulions lentement ces doux prés arrosés,
+ Nous perdions le sentier dans les endroits boisés,
+ Puis sa trace fuyait sous l'herbe épaisse et vive:
+ Est-ce bien ce côté? n'est-ce pas l'autre rive?
+ A trop presser son doute, on se trompe souvent;
+ Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant
+ Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite,
+ Et sa planche en ployant nous dit de passer vite:
+ On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs;
+ Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs.
+ Et riant, conversant de rien, de toute chose,
+ Retenant la pensée au calme qui repose,
+ On voyait le soleil vers le couchant rougir,
+ Des saules _non plantés_ les ombres s'élargir,
+ Et sous les longs rayons de cette heure plus sûre
+ S'éclairer les vergers en salles de verdure,
+ Jusqu'à ce que, tournant par un dernier coteau,
+ Nous eûmes retrouvé la route du château,
+ Où d'abord, en entrant, la pelouse apparue
+ Nous offrit du plus loin une enfant accourue[13],
+ Jeune fille demain en sa tendre saison,
+ Orgueil et cher appui de l'antique maison,
+ Fleur de tout un passé majestueux et grave,
+ Rejeton précieux où plus d'un nom se grave,
+ Qui refait l'espérance et les fraîches couleurs,
+ Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs,
+ Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tête,
+ Après les jours chargés de gloire et de tempête,
+ Porte légèrement tout ce poids des aïeux,
+ Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.
+
+Au château du Marais, ce 22 août 1843.
+
+
+[Note 11: Auteur du poème latin des _Jardins_: voir au livre III un
+morceau sur Bâville, et deux odes latines du même. Voir aussi Huet,
+_Poésies_ latines et _Mémoires_.]
+
+[Note 12: Une _rachée_: on appelle ainsi les rejetons nés de la
+racine après qu'on a coupé le tronc. Les ormes qui ombrageaient
+autrefois la fontaine avaient probablement été coupés pour repousser en
+_rachée_: de là le nom.]
+
+[Note 13: Mademoiselle de Champlâtreux, depuis duchesse d'Ayen.]
+
+Pour compléter enfin la série de mes _rétractations_ ou _retouches_ sur
+Despréaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI des
+_Causeries du Lundi_ et qui a été reproduit en tête d'une édition même
+de Boileau; et puis encore le chapitre à lui consacré au tome V de
+_Port-Royal_. Êtes-vous content? et pour le coup en est-ce assez?
+
+
+
+PIERRE CORNEILLE
+
+En fait de critique et d'histoire littéraire, il n'est point, ce me
+semble, de lecture plus récréante, plus délectable, et à la fois plus
+féconde en enseignements de toute espèce, que les biographies bien
+faites des grands hommes: non pas ces biographies minces et sèches, ces
+notices exiguës et précieuses, où l'écrivain a la pensée de briller,
+et dont chaque paragraphe est effilé en épigramme; mais de larges,
+copieuses, et parfois même diffuses histoires de l'homme et de ses
+oeuvres: entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses
+aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a dû
+faire; le suivre en son intérieur et dans ses moeurs domestiques aussi
+avant que l'on peut; le rattacher par tous les côtés à cette terre, à
+cette existence réelle, à ces habitudes de chaque jour, dont les grands
+hommes ne dépendent pas moins que nous autres, fond véritable sur lequel
+ils ont pied, d'où ils partent pour s'élever quelque temps, et où ils
+retombent sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur caractère
+complexe d'analyse et de poésie, s'entendent et se plaisent fort à ces
+excellents livres. Walter Scott déclare, pour son compte, qu'il ne sait
+point de plus intéressant ouvrage en toute la littérature anglaise que
+l'histoire du docteur Johnson par Boswell. En France, nous commençons
+aussi à estimer et à réclamer ces sortes d'études. De nos jours, les
+grands hommes dans les lettres, quand bien même, par leurs mémoires
+ou leurs confessions poétiques, ils seraient moins empressés d'aller
+au-devant des révélations personnelles, pourraient encore mourir, fort
+certains de ne point manquer après eux de démonstrateurs, d'analystes et
+de biographes. Il n'en a pas été toujours ainsi; et lorsque nous venons
+à nous enquérir de la vie, surtout de l'enfance et des débuts de nos
+grands écrivains et poëtes du dix-septième siècle, c'est à grand'peine
+que nous découvrons quelques traditions peu authentiques, quelques
+anecdotes douteuses, dispersées dans les _Ana_. La littérature et la
+poésie d'alors étaient peu personnelles; les auteurs n'entretenaient
+guère le public de leurs propres sentiments ni de leurs propres
+affaires; les biographes s'étaient imaginé, je ne sais pourquoi, que
+l'histoire d'un écrivain était tout entière dans ses écrits, et leur
+critique superficielle ne poussait pas jusqu'à l'homme au fond du poëte.
+D'ailleurs, comme en ce temps les réputations étaient lentes à se faire,
+et qu'on n'arrivait que tard à la célébrité, ce n'était que bien
+plus tard encore, et dans la vieillesse du grand homme, que quelque
+admirateur empressé de son génie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait
+de penser à sa biographie; ou encore cet historien était quelque parent
+pieux et dévoué, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse de
+son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis Racine pour son
+père. De là, dans l'histoire de Corneille par son neveu, dans celle de
+Racine par son fils, mille ignorances, mille inexactitudes qui sautent
+aux yeux, et en particulier une légèreté courante sur les premières
+années littéraires, qui sont pourtant les plus décisives.
+
+Lorsqu'on ne commence à connaître un grand homme que dans le fort de sa
+gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais pu s'en passer, et la chose
+nous paraît si simple, que souvent on ne s'inquiète pas le moins du
+monde de s'expliquer comment cela est advenu; de même que, lorsqu'on le
+connaît dès l'abord et avant son éclat, on ne soupçonne pas d'ordinaire
+ce qu'il devra être un jour: on vit auprès de lui sans songer à le
+regarder, et l'on néglige sur son compte ce qu'il importerait le plus
+d'en savoir. Les grands hommes eux-mêmes contribuent souvent à fortifier
+cette double illusion par leur façon d'agir: jeunes, inconnus, obscurs,
+ils s'effacent, se taisent, éludent l'attention et n'affectent aucun
+rang, parce qu'ils n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le
+temps n'est pas mûr encore; plus tard, salués de tous et glorieux, ils
+rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire rudes et amers;
+ils ne racontent pas volontiers leur propre formation, pas plus que le
+Nil n'étale ses sources. Or, cependant, le point essentiel dans une vie
+de grand écrivain, de grand poëte, est celui-ci: saisir, embrasser et
+analyser tout l'homme au moment où, par un concours plus ou moins
+lent ou facile, son génie, son éducation et les circonstances se sont
+accordés de telle sorte, qu'il ait enfanté son premier chef-d'oeuvre. Si
+vous comprenez le poëte à ce moment critique, si vous dénouez ce noeud
+auquel tout en lui se liera désormais, si vous trouvez, pour ainsi dire,
+la clef de cet anneau mystérieux, moitié de fer, moitié de diamant, qui
+rattache sa seconde existence, radieuse, éblouissante et solennelle, à
+son existence première, obscure, refoulée, solitaire, et dont plus d'une
+fois il voudrait dévorer la mémoire, alors on peut dire de vous que vous
+possédez à fond et que vous savez votre poëte; vous avez franchi avec
+lui les régions ténébreuses, comme Dante avec Virgile; vous êtes dignes
+de l'accompagner sans fatigue et comme de plain-pied à travers ses
+autres merveilles. De _René_ au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand,
+des premières _Méditations_ à tout ce que pourra créer jamais M.
+de Lamartine, d'_Andromaque_ à _Athalie_, du _Cid_ à _Nicomède_,
+l'initiation est facile: on tient à la main le fil conducteur, il ne
+s'agit plus que de le dérouler. C'est un beau moment pour le critique
+comme pour le poëte que celui où l'un et l'autre peuvent, chacun dans un
+juste sens, s'écrier avec cet ancien: _Je l'ai trouvé!_ Le poëte trouve
+la région où son génie peut vivre et se déployer désormais; le critique
+trouve l'instinct et la loi de ce génie. Si le statuaire, qui est aussi
+à sa façon un magnifique biographe, et qui fixe en marbre aux yeux
+l'idée du poëte, pouvait toujours choisir l'instant où le poëte se
+ressemble le plus à lui-même, nul doute qu'il ne le saisît au jour et à
+l'heure où le premier rayon de gloire vient illuminer ce front puissant
+et sombre. A cette époque unique dans la vie, le génie, qui, depuis
+quelque temps adulte et viril, habitait avec inquiétude, avec tristesse,
+en sa conscience, et qui avait peine à s'empêcher d'éclater, est tout
+d'un coup tiré de lui-même au bruit des acclamations, et s'épanouit à
+l'aurore d'un triomphe. Avec les années, il deviendra peut-être
+plus calme, plus reposé, plus mûr; mais aussi il perdra en naïveté
+d'expression, et se fera un voile qu'on devra percer pour arriver à lui:
+la fraîcheur du sentiment intime se sera effacée de son front; l'âme
+prendra garde de s'y trahir: une contenance plus étudiée ou du moins
+plus machinale aura remplacé la première attitude si libre et si vive.
+Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, le critique biographe,
+qui a sous la main toute la vie et tous les instants de son auteur, doit
+à plus forte raison le faire; il doit réaliser par son analyse sagace et
+pénétrante ce que l'artiste figurerait divinement sous forme de symbole.
+La statue une fois debout, le type une fois découvert et exprimé, il
+n'aura plus qu'à le reproduire avec de légères modifications dans les
+développements successifs de la vie du poëte, comme en une série de
+bas-reliefs. Je ne sais si toute cette théorie, mi-partie poétique et
+mi-partie critique, est fort claire; mais je la crois fort vraie, et
+tant que les biographes des grands poëtes ne l'auront pas présente à
+l'esprit, ils feront des livres utiles, exacts, estimables sans doute,
+mais non des oeuvres de haute critique et d'art; ils rassembleront
+des anecdotes, détermineront des dates, exposeront des querelles
+littéraires: ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et
+d'y souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires;
+ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les prêtres du
+dieu.
+
+Cela posé, nous nous garderons d'en faire une sévère application à
+l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de publier M.
+Taschereau sur Pierre Corneille[14]. Dans cette histoire, aussi bien que
+dans celle de Molière, M. Taschereau a eu pour but de recueillir et
+de lier tout ce qui nous est resté de traditions sur la vie de ces
+illustres auteurs, de fixer la chronologie de leurs pièces, et de
+raconter les débats dont elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce
+assez volontiers à la prétention littéraire de juger les oeuvres,
+de caractériser le talent, et s'en tient d'ordinaire là-dessus aux
+conclusions que le temps et le goût ont consacrées. Quand les faits sont
+clair-semés ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne s'efforce
+point d'y suppléer par les suppositions circonspectes et les inductions
+légitimes d'une critique sagement conjecturale; mais il passe outre,
+et s'empresse d'arriver à des faits nouveaux: de là chez lui des
+intervalles et des lacunes que l'esprit du lecteur est involontairement
+provoqué à combler. Les vies complètes, poétiques, pittoresques,
+_vivantes_ en un mot, de Corneille et de Molière, restent à faire;
+mais à M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec une
+scrupuleuse érudition, amassé, préparé, numéroté en quelque sorte, les
+matériaux longtemps épars. Pour nous, dans le petit nombre d'idées que
+nous essaierons d'avancer sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup
+au travail de son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre
+qui nous les a suggérées.
+
+[Note 14: Ce morceau a été écrit à l'occasion de l'_Histoire de la
+Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille_, par M. Jules Taschereau.]
+
+L'état général de la littérature au moment où un nouvel auteur y débute,
+l'éducation particulière qu'a reçue cet auteur, et le génie propre que
+lui a départi la nature, voilà trois influences qu'il importe de
+démêler dans son premier chef-d'oeuvre pour faire à chacune sa part, et
+déterminer nettement ce qui revient de droit au pur génie. Or, quand
+Corneille, né en 1606, parvint à l'âge où la poésie et le théâtre durent
+commencer à l'occuper, vers 1624, à voir les choses en gros, d'un peu
+loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, trois grands
+noms de poëtes, aujourd'hui fort inégalement célèbres, lui apparurent
+avant tous les autres, savoir: Ronsard, Malherbe et Théophile. Ronsard,
+mort depuis longtemps, mais encore en possession d'une renommée immense,
+et représentant la poésie du siècle expiré; Malherbe vivant, mais déjà
+vieux, ouvrant la poésie du nouveau siècle, et placé à côté de Ronsard
+par ceux qui ne regardaient pas de si près aux détails des querelles
+littéraires; Théophile enfin, jeune, aventureux, ardent, et par l'éclat
+de ses débuts semblant promettre d'égaler ses devanciers dans un
+prochain avenir. Quant au théâtre, il était occupé depuis vingt ans par
+un seul homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait même
+pas ses pièces sur l'affiche, tant il était notoirement le _poëte
+dramatique_ par excellence. Sa dictature allait cesser, il est vrai;
+Théophile, par sa tragédie de _Pyrame et Thisbé_, y avait déjà porté
+coup; Mairet, Rotrou, Scudery, étaient près d'arriver à la scène. Mais
+toutes ces réputations à peine naissantes, qui faisaient l'entretien
+précieux des ruelles à la mode, cette foule de beaux esprits de second
+et de troisième ordre, qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous
+de Maynard et de Racan, étaient perdus pour le jeune Corneille, qui
+vivait à Rouen, et de là n'entendait que les grands éclats de la rumeur
+publique. Ronsard, Malherbe, Théophile et Hardy, composaient donc à peu
+près sa littérature moderne. Élevé d'ailleurs au collége des jésuites,
+il y avait puisé une connaissance suffisante de l'antiquité; mais les
+études du barreau, auquel on le destinait, et qui le menèrent jusqu'à sa
+vingt et unième année, en 1627, durent retarder le développement de ses
+goûts poétiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans admettre ici
+l'anecdote invraisemblable racontée par Fontenelle, et surtout sa
+conclusion spirituellement ridicule, que c'est à cet amour qu'on doit
+le grand Corneille, il est certain, de l'aveu même de notre auteur, que
+cette première passion lui donna l'éveil et lui apprit à rimer. Il ne
+nous semble même pas impossible que quelque circonstance particulière
+de son aventure l'ait excité à composer _Mélite_, quoiqu'on ait peine à
+voir quel rôle il y pourrait jouer. L'objet de sa passion était, à ce
+qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui devint madame Du Pont en
+épousant un maître des comptes de cette ville. Parfaitement belle et
+spirituelle, connue de Corneille depuis l'enfance, il ne paraît pas
+qu'elle ait jamais répondu à son amour respectueux autrement que par une
+indulgente amitié. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois;
+mais le génie croissant du poëte se contenait mal dans les madrigaux,
+les sonnets et les pièces galantes par lesquels il avait commencé. Il
+s'y trouvait _en prison_, et sentait que _pour produire il avait besoin
+de la clef des champs. Cent vers lui coûtaient moins_, disait-il, _que
+deux mots de chanson_. Le théâtre le tentait; les conseils de sa dame
+contribuèrent sans doute à l'y encourager. Il fit _Mélite_, qu'il envoya
+au vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva _une assez jolie farce_,
+et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen pour Paris, en
+1629, pour assister au succès de sa pièce.
+
+Le fait principal de ces premières années de la vie de Corneille est
+sans contredit sa passion, et le caractère original de l'homme s'y
+révèle déjà. Simple, candide, embarrassé et timide en paroles; assez
+gauche, mais fort sincère et respectueux en amour, Corneille adore
+une femme auprès de laquelle il échoue, et qui, après lui avoir donné
+quelque espoir, en épouse un autre. Il nous parle lui-même d'un malheur
+qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais succès ne
+l'aigrit pas contre sa _belle inhumaine_, comme il l'appelle:
+
+ Je me trouve toujours en état de l'aimer;
+ Je me sens tout ému quand je l'entends nommer;
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . .
+ Et, toute mon amour en elle consommée,
+ Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée.
+ Aussi n'aimé-je rien; et nul objet vainqueur
+ N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.
+
+Ce n'est que quinze ans après, que ce triste et doux souvenir, gardien
+de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour lui permettre d'épouser
+une autre femme; et alors il commence une vie bourgeoise et de ménage,
+dont nul écart ne le distraira au milieu des licences du monde comique
+auquel il se trouve forcément mêlé. Je ne sais si je m'abuse, mais je
+crois déjà voir en cette nature sensible, résignée et sobre, une naïveté
+attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et ses amours, une vertueuse
+gaucherie pleine de droiture et de candeur comme je l'aime dans le
+vicaire de Wakefield; et je me plais d'autant plus à y voir ou, si l'on
+veut, à y rêver tout cela, que j'aperçois le génie là-dessous, et qu'il
+s'agit du grand Corneille[15].
+
+[Note 15: On ne s'avise guère d'aller chercher dans les poésies
+diverses de Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de
+_Marie Stuart_, sait réciter et faire valoir à merveille. On y surprend
+le vieux Corneille, un peu amoureux, mais encore plus glorieux et
+grondeur:
+
+ STANCES.
+
+ Marquise, si mon visage
+ A quelques traits un peu vieux,
+ Souvenez-vous qu'à mon âge
+ Vous ne vaudrez guère mieux.
+
+ Le temps aux plus belles choses
+ Se plaît à faire un affront,
+ Et saura faner vos roses
+ Comme il a ridé mon front.
+
+ Le même cours des planètes
+ Règle nos jours et nos nuits:
+ On m'a vu ce que vous êtes,
+ Vous serez ce que je suis.
+
+ Cependant j'ai quelques charmes
+ Qui sont assez éclatants
+ Pour n'avoir pas trop d'alarmes
+ De ces ravages du temps.
+
+ Vous en avez qu'on adore;
+ Mais ceux que vous méprisez
+ Pourroient bien durer encore
+ Quand ceux-là seront usés.
+
+ Ils pourroient sauver la gloire
+ Des yeux qui me semblent doux,
+ Et dans mille ans faire croire
+ Ce qu'il me plaira de vous.
+
+ Chez cette race nouvelle
+ Où j'aurai quelque crédit
+ Vous ne passerez pour belle
+ Qu'autant que je l'aurai dit.
+
+ Pensez-y, belle marquise,
+ Quoiqu'un grison fasse effroi,
+ Il vaut bien qu'on le courtise,
+ Quand il est fait comme moi.
+
+Que dites-vous de ce ton? comme il est héroïque encore! Malherbe seul
+et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diègue, s'il avait
+affaire à une coquette, ne parlerait pas autrement.]
+
+Depuis 1620, époque où Corneille vint pour la première fois à Paris,
+jusqu'en 1636, où il fit représenter _le Cid_, il acheva réellement son
+éducation littéraire, qui n'avait été qu'ébauchée en province. Il se mit
+en relation avec les beaux esprits et les poëtes du temps, surtout avec
+ceux de son âge, Mairet, Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait
+ignoré jusque-là, que Ronsard était un peu passé de mode, et que
+Malherbe, mort depuis un an, l'avait détrôné dans l'opinion; que
+Théophile, mort aussi, ne laissait qu'une mémoire équivoque et avait
+déçu les espérances, que le théâtre s'ennoblissait et s'épurait par
+les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en était plus à beaucoup près
+l'unique soutien, et qu'à son grand déplaisir une troupe de jeunes
+rivaux le jugeaient assez lestement et se disputaient son héritage.
+Corneille apprit surtout qu'il y avait des règles dont il ne s'était
+pas douté à Rouen, et qui agitaient vivement les cervelles à Paris: de
+rester durant les cinq actes au même lieu ou d'en sortir, d'être ou
+de n'être pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les
+réguliers faisaient à ce sujet la guerre aux déréglés et aux ignorants.
+Mairet tenait pour; Claveret se déclarait contre: Rotrou s'en souciait
+peu; Scudery en discourait emphatiquement. Dans les diverses pièces
+qu'il composa en cet espace de cinq années, Corneille s'attacha à
+connaître à fond les habitudes du théâtre et à consulter le goût du
+public; nous n'essaierons pas de le suivre dans ces tâtonnements. Il
+fut vite agréé de la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se
+l'attacha comme un des cinq auteurs; ses camarades le chérissaient et
+l'exaltaient à l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou une
+de ces amitiés si rares dans les lettres, et que nul esprit de rivalité
+ne put jamais refroidir. Moins âgé que Corneille, Rotrou l'avait
+pourtant précédé au théâtre, et, au début, l'avait aidé de quelques
+conseils. Corneille s'en montra reconnaissant au point de donner à
+son jeune ami le nom touchant de _père_; et certes s'il nous fallait
+indiquer, dans cette période de sa vie, le trait le plus caractéristique
+de son génie et de son âme, nous dirions que ce fut cette amitié
+tendrement filiale pour l'honnête Rotrou, comme, dans la période
+précédente, ç'avait été son pur et respectueux amour pour la femme dont
+nous avons parlé. Il y avait là-dedans, selon nous, plus de présage de
+grandeur sublime que dans _Mélite, Clitandre, la Veuve, la Galerie du
+Palais, la Suivante, la Place Royale, l'Illusion,_ et pour le moins
+autant que dans _Médée_.
+
+Cependant Corneille faisait de fréquentes excursions à Rouen. Dans
+l'un de ces voyages, il visita un M. de Châlons, ancien secrétaire des
+commandements de la reine-mère, qui s'y était retiré dans sa vieillesse:
+«Monsieur, lui dit le vieillard après les premières félicitations, le
+genre de comique que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire
+passagère. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, traités
+dans notre goût par des mains comme les vôtres, produiraient de grands
+effets. Apprenez leur langue, elle est aisée; je m'offre de vous montrer
+ce que j'en sais, et, jusqu'à ce que vous soyez en état de lire par
+vous-même, de vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro.» Ce
+fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et dès qu'il
+eut mis le pied sur cette noble poésie d'Espagne, il s'y sentit à l'aise
+comme en une patrie. Génie loyal, plein d'honneur et de moralité,
+marchant la tête haute, il devait se prendre d'une affection soudaine
+et profonde pour les héros chevaleresques de cette brave nation. Son
+impétueuse chaleur de coeur, sa sincérité d'enfant, son dévouement
+inviolable en amitié, sa mélancolique résignation en amour, sa religion
+du devoir, son caractère tout en dehors, naïvement grave et sentencieux,
+beau de fierté et de prud'homie, tout le disposait fortement au genre
+espagnol; il l'embrassa avec ferveur, l'accommoda, sans trop s'en
+rendre compte, au goût de sa nation et de son siècle, et s'y créa une
+originalité unique au milieu de toutes les imitations banales qu'on en
+faisait autour de lui. Ici, plus de tâtonnements ni de marche lentement
+progressive, comme dans ses précédentes comédies. Aveugle et rapide en
+son instinct, il porte du premier coup la main au sublime, au glorieux,
+au pathétique, comme à des choses familières, et les produit en
+un langage superbe et simple que tout le monde comprend, et qui
+n'appartient qu'à lui[16]. Au sortir de la première représentation du
+_Cid_, notre théâtre est véritablement fondé; la France possède tout
+entier le grand Corneille; et le poëte triomphant, qui, à l'exemple de
+ses héros, parle hautement de lui-même comme il en pense, a droit de
+s'écrier, sans peur de démenti, aux applaudissements de ses admirateurs
+et au désespoir de ses envieux:
+
+ Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.
+ Pour me faire admirer je ne fais point de ligue;
+ J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;
+ Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,
+ Ne les va point quêter de réduit en réduit.
+ Mon travail, sans appui, monte sur le théâtre;
+ Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre.
+ Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments,
+ J'arrache quelquefois des applaudissements;
+ Là, content du succès que le mérite donne,
+ Par d'illustres avis je n'éblouis personne.
+ Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
+ Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;
+ Par leur seule beauté ma plume est estimée;
+ Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,
+ Et pense toutefois n'avoir point de rival
+ A qui je fasse tort en le traitant d'égal[17].
+
+[Note 16: J'insiste sur le style; le fond du _Cid_ est tout pris
+à l'espagnol. M. Fauriel, dans une leçon, comparant les deux _Cids,_
+remarquait, comme différence, l'abrégé fréquent, rapide, que Corneille
+avait fait des scènes plus développées de l'original: «Chez Corneille,
+ajoutait-il, on dirait que tous les personnages _travaillent à l'heure_,
+tant ils sont pressés de faire le plus de choses dans le moins de
+temps!» Corneille sentait son public français.]
+
+[Note 17: Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse:
+
+ Nous nous aimons un peu, c'est notre faible à tous.
+ Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous?
+
+Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.]
+
+
+L'éclatant succès du _Cid_ et l'orgueil bien légitime qu'en ressentit et
+qu'en témoigna Corneille soulevèrent contre lui tous ses rivaux de
+la veille et tous les auteurs de tragédies, depuis Claveret jusqu'à
+Richelieu. Nous n'insisterons pas ici sur les détails de cette
+querelle, qui est un des endroits les mieux éclaircis de notre histoire
+littéraire. L'effet que produisit sur le poëte ce déchaînement de la
+critique fut tel qu'on peut le conclure d'après le caractère de son
+talent et de son esprit. Corneille, avons-nous dit, était un génie pur,
+instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque dénué des
+qualités moyennes qui accompagnent et secondent si efficacement dans le
+poëte le don supérieur et divin. Il n'était ni adroit, ni habile aux
+détails, avait le jugement peu délicat, le goût peu sûr, le tact assez
+obtus, et se rendait mal compte de ses procédés d'artiste; il se piquait
+pourtant d'y entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son génie
+et son bon sens, il n'y avait rien ou à peu près, et ce bon sens, qui ne
+manquait ni de subtilité ni de dialectique, devait faire mille efforts,
+surtout s'il y était provoqué, pour se guinder jusqu'à ce génie, pour
+l'embrasser, le comprendre et le régenter. Si Corneille était venu plus
+tôt, avant l'Académie et Richelieu, à la place d'Alexandre Hardy par
+exemple, sans doute il n'eût été exempt ni de chutes, ni d'écarts, ni de
+méprises; peut-être même trouverait-on chez lui bien d'autres énormités
+que celles dont notre goût se révolte en quelques-uns de ses plus
+mauvais passages; mais du moins ses chutes alors eussent été uniquement
+selon la nature et la pente de son génie; et quand il se serait relevé,
+quand il aurait entrevu le beau, le grand, le sublime, et s'y serait
+précipité comme en sa région propre, il n'y eût pas traîné après lui
+le bagage des règles, mille scrupules lourds et puérils, mille petits
+empêchements à un plus large et vaste essor. La querelle du _Cid_, en
+l'arrêtant dès son premier pas, en le forçant de revenir sur lui-même
+et de confronter son oeuvre avec les règles, lui dérangea pour l'avenir
+cette croissance prolongée et pleine de hasards, cette sorte de
+végétation sourde et puissante à laquelle la nature semblait l'avoir
+destiné. Il s'effaroucha, il s'indigna d'abord des chicanes de la
+critique; mais il réfléchit beaucoup intérieurement aux règles et
+préceptes qu'on lui imposait, et il finit par s'y accommoder et par
+y croire. Les dégoûts qui suivirent pour lui le triomphe du _Cid_ le
+ramenèrent à Rouen dans sa famille, d'où il ne sortit de nouveau qu'en
+1639, _Horace_ et _Cinna_ en main. Quitter l'Espagne dès l'instant qu'il
+y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette glorieuse victoire du
+_Cid_, et renoncer de gaieté de coeur à tant de héros magnanimes qui
+lui tendaient les bras, mais tourner à côté et s'attaquer à une _Rome
+castillane_, sur la foi de Lucain et de Sénèque, ces Espagnols,
+bourgeois sous Néron, c'était pour Corneille ne pas profiter de tous
+ses avantages et mal interpréter la voix de son génie au moment où elle
+venait de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait pas moins
+les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. Outre les galanteries
+amoureuses et les beaux sentiments de rigueur qu'on prêtait à ces vieux
+républicains, on avait une occasion, en les produisant sur la scène,
+d'appliquer les maximes d'état et tout ce jargon politique et
+diplomatique qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naudé, et auquel
+Richelieu avait donné cours. Corneille se laissa probablement séduire
+à ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son erreur même il
+sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons pas dans les divers
+succès qui marquèrent sa carrière durant ses quinze plus belles années.
+_Polyeucte, Pompée, le Menteur, Rodogune, Héraclius, Don Sanche_ et
+_Nicomède_ en sont les signes durables. Il rentra dans l'imitation
+espagnole par _le Menteur_, comédie dont il faut admirer bien moins le
+comique (Corneille n'y entendait rien) que l'_imbroglio_, le mouvement
+et la fantaisie; il rentra encore dans le génie castillan par
+_Héraclius_, surtout par _Nicomède_ et _Don Sanche_, ces deux admirables
+créations, uniques sur notre théâtre, et qui, venues en pleine Fronde,
+et par leur singulier mélange d'héroïsme romanesque et d'ironie
+familière, soulevaient mille allusions malignes ou généreuses, et
+arrachaient d'universels applaudissements. Ce fut pourtant peu après ces
+triomphes, qu'en 1653, affligé du mauvais succès de _Pertharite_, et
+touché peut-être de sentiments et de remords chrétiens, Corneille
+résolut de renoncer au théâtre. Il avait quarante-sept ans; il venait
+de traduire en vers les premiers chapitres de l'_Imitation de
+Jésus-Christ_, et voulait consacrer désormais son reste de verve à des
+sujets pieux.
+
+Corneille s'était marié dès 1640; et, malgré ses fréquents voyages à
+Paris, il vivait habituellement à Rouen en famille. Son frère Thomas
+et lui avaient épousé les deux soeurs, et logeaient dans deux maisons
+contiguës. Tous deux soignaient leur mère veuve. Pierre avait six
+enfants; et comme alors les pièces de théâtre rapportaient plus aux
+comédiens qu'aux auteurs, et que d'ailleurs il n'était pas sur les lieux
+pour surveiller ses intérêts, il gagnait à peine de quoi soutenir sa
+nombreuse famille. Sa nomination à l'Académie française n'est que de
+1647. Il avait promis, avant d'être nommé, de s'arranger de manière à
+passer à Paris la plus grande partie de l'année; mais il ne paraît pas
+qu'il l'ait fait. Il ne vint s'établir dans la capitale qu'en 1662, et
+jusque-là il ne retira guère les avantages que procure aux académiciens
+l'assiduité aux séances. Les moeurs littéraires du temps ne
+ressemblaient pas aux nôtres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule
+d'implorer et de recevoir les libéralités des princes et seigneurs.
+Corneille, en tête d'_Horace_, dit qu'_il a l'honneur d'être à Son
+Éminence_; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Académie avait
+_l'honneur d'être à M. le Chancelier_; c'est ainsi qu'Attale dit à la
+reine Laodice, en parlant de Nicomède qu'il ne connaît pas: _Cet
+homme est-il à vous?_ Les gentilshommes alors se vantaient d'être les
+_domestiques_ d'un prince ou d'un seigneur. Tout ceci nous mène à
+expliquer et à excuser dans notre illustre poëte ces singulières
+dédicaces à Richelieu, à Montauron, à Mazarin, à Fouquet, qui ont si
+mal à propos scandalisé Voltaire, et que M. Taschereau a réduites
+fort judicieusement à leur véritable valeur. Vers la même époque, en
+Angleterre, les auteurs n'étaient pas en condition meilleure et on
+trouve là-dessus de curieux détails dans les _Vies des poëtes_ par
+Johnson et les Mémoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance de
+Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre où
+le célèbre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri plus de
+compliments que d'écus. Ces moeurs subsistaient encore du temps de
+Corneille; et quand même elles auraient commencé à passer d'usage, sa
+pauvreté et ses charges de famille l'eussent empêché de s'en affranchir.
+Sans doute il en souffrait par moments, et il déplore lui-même quelque
+part _ce je ne sais quoi d'abaissement secret_, auquel un noble coeur a
+peine à descendre; mais, chez lui, la nécessité était plus forte que les
+délicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de son sublime et de
+son pathétique, avait peu d'adresse et de tact. Il portait dans les
+relations de la vie quelque chose de gauche et de provincial; son
+discours de réception à l'Académie, par exemple, est un chef-d'oeuvre de
+mauvais goût, de plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut
+juger de la sorte sa dédicace à Montauron, la plus attaquée de toutes,
+et ridicule même lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua de mesure
+et de convenance; il insista lourdement là où il devait glisser; lui,
+pareil au fond à ses héros, entier par l'âme, mais brisé par le sort, il
+se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble
+front. Qu'y faire? Il y avait en lui, mêlée à l'inflexible nature du
+vieil _Horace_, quelque partie de la nature débonnaire de _Pertharite_
+et de _Prusias_; lui aussi, il se fût écrié en certains moments, et sans
+songer à la plaisanterie:
+
+ Ah! ne me brouillez pas avec _le Cardinal_!
+
+On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en
+blâmer.
+
+Corneille s'était imaginé, en 1653, qu'il renonçait à la scène. Pure
+illusion! Cette retraite, si elle avait été possible, aurait sans doute
+mieux valu pour son repos, et peut-être aussi pour sa gloire; mais il
+n'avait pas un de ces tempéraments poétiques qui s'imposent à volonté
+une continence de quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc
+d'un encouragement et d'une libéralité de Fouquet, pour le rentraîner
+sur la scène où il demeura vingt années encore, jusqu'en 1674, déclinant
+de jour en jour au milieu de mécomptes sans nombre et de cruelles
+amertumes. Avant de dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous
+arrêterons pour résumer les principaux traits de son génie et de son
+oeuvre.
+
+La forme dramatique de Corneille n'a point la liberté de fantaisie que
+se sont donnée Lope de Vega et Shakspeare, ni la sévérité exactement
+régulière à laquelle Racine s'est assujetti. S'il avait osé, s'il était
+venu avant d'Aubignac, Mairet, Chapelain, il se serait, je pense, fort
+peu soucié de graduer et d'étager ses actes, de lier ses scènes, de
+concentrer ses effets sur un même point de l'espace et de la durée; il
+aurait procédé au hasard, brouillant et débrouillant les fils de son
+intrigue, changeant de lieu selon sa commodité, s'attardant en chemin,
+et poussant devant lui ses personnages pêle-mêle jusqu'au mariage ou à
+la mort. Au milieu de cette confusion se seraient détachées çà et là de
+belles scènes, d'admirables groupes; car Corneille entend fort bien
+le groupe, et, aux moments essentiels, pose fort dramatiquement ses
+personnages. Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement
+par une parole mâle et brève, les contraste par des reparties tranchées,
+et présente à l'oeil du spectateur des masses d'une savante structure.
+Mais il n'avait pas le génie assez artiste pour étendre au drame entier
+cette configuration concentrique qu'il a réalisée par places; et,
+d'autre part, sa fantaisie n'était pas assez libre et alerte pour se
+créer une forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non moins
+réelle, non moins belle que l'autre, et comme nous l'admirons dans
+quelques pièces de Shakspeare, comme les Schlegel l'admirent dans
+Calderon. Ajoutez à ces imperfections naturelles l'influence d'une
+poétique superficielle et méticuleuse, dont Corneille s'inquiétait
+outre mesure, et vous aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche,
+d'indécis et d'incomplètement calculé dans l'ordonnance de ses
+tragédies. Ses _Discours_ et ses _Examens_ nous donnent sur ce sujet
+mille détails, où se révèlent les coins les plus cachés de l'esprit
+du grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unité de lieu le
+tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: _Oh! que vous me gênez!_
+et avec quel soin il cherche à la réconcilier avec la _bienséance_. Il
+n'y parvient pas toujours. _Pauline vient jusque dans une antichambre
+pour trouver Sévère dont elle devrait attendre la visite dans son
+cabinet._ Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général
+d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui
+jusqu'au sein d'une ville où celui-ci est le maître; _mais il était
+impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette
+échappée._ Quand il y avait pourtant nécessité absolue que l'action
+se passât en deux lieux différents, voici l'expédient qu'imaginait
+Corneille pour éluder la règle: «C'étoit que ces deux lieux n'eussent
+point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais
+nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris,
+comme Paris, Rome; Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit à tromper
+l'auditeur qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux,
+ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse et critique,
+dont il y a peu qui soient capables, la plupart s'attachant avec chaleur
+à l'action qu'ils voient représenter.» Il se félicite presque comme
+un enfant de la complexité d'_Héraclius_, et que _ce poëme soit si
+embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention._ Ce qu'il nous fait
+surtout remarquer dans _Othon_, _c'est qu'on n'a point encore vu de
+pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure aucun._
+
+Les personnages de Corneille sont grands, généreux, vaillants, tout en
+dehors, hauts de tête et nobles de coeur. Nourris la plupart dans
+une discipline austère, ils ont sans cesse à la bouche des maximes
+auxquelles ils rangent leur vie; et comme ils ne s'en écartent jamais,
+on n'a pas de peine à les saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est
+presque le contraire des personnages de Shakspeare et des caractères
+humains en cette vie. La moralité de ses héros est sans tache: comme
+pères, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire et on les
+honore; aux endroits pathétiques, ils ont des accents sublimes qui
+enlèvent et font pleurer; mais ses rivaux et ses maris ont quelquefois
+une teinte de ridicule: ainsi don Sanche dans _le Cid_, ainsi Prusias et
+Pertharite. Ses tyrans et ses marâtres sont tout d'une pièce comme ses
+héros, méchants d'un bout à l'autre; et encore, à l'aspect d'une belle
+action, il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner
+subitement à la vertu: tels Grimoald et Arsinoé. Les hommes de
+Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent sur
+l'étiquette; ils raisonnent longuement et ergotent à haute voix avec
+eux-mêmes jusque dans leur passion. Il y a du Normand. Auguste, Pompée
+et autres ont dû étudier la dialectique à Salamanque, et lire Aristote
+d'après les Arabes. Ses héroïnes, ses _adorables furies_, se ressemblent
+presque toutes: leur amour est subtil, combiné, alambiqué, et sort plus
+de la tête que du coeur. On sent que Corneille connaissait peu les
+femmes. Il a pourtant réussi à exprimer dans Chimène et dans Pauline
+cette vertueuse puissance de sacrifice, que lui-même avait pratiquée en
+sa jeunesse. Chose singulière! depuis sa rentrée au théâtre en 1659,
+et dans les pièces nombreuses de sa décadence, _Attila, Bérénice,
+Pulchérie, Suréna_, Corneille eut la manie de mêler l'amour à tout,
+comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succès de Quinault et de
+Racine l'entraînassent sur ce terrain, et qu'il voulût en remontrer à
+ces _doucereux_, comme il les appelait. Il avait fini par se figurer
+qu'il avait été en son temps bien autrement galant et amoureux que ces
+jeunes perruques blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la
+tête comme un vieux berger.
+
+Le style de Corneille est le mérite par où il excelle à mon gré.
+Voltaire, dans son commentaire, a montré sur ce point comme sur d'autres
+une souveraine injustice et une assez grande ignorance des vraies
+origines de notre langue. Il reproche à tout moment à son auteur de
+n'avoir ni grâce, ni élégance, ni clarté: il mesure, plume en main,
+la hauteur des métaphores, et quand elles dépassent, il les trouve
+gigantesques. Il retourne et déguise en prose ces phrases altières et
+sonores qui vont si bien à l'allure des héros, et il se demande si c'est
+là écrire et parler _français_. Il appelle grossièrement _solécisme_ ce
+qu'il devrait qualifier d'_idiotisme_, et qui manque si complètement à
+la langue étroite, symétrique, écourtée, et à _la française_, du XVIIIe
+siècle. On se souvient des magnifiques vers de l'_Épître à Ariste_, dans
+lesquels Corneille se glorifie lui-même après le triomphe du _Cid_:
+
+ Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.
+
+Voltaire a osé dire de cette belle épître: «Elle paraît écrite
+entièrement dans le style de Régnier, sans grâce, sans finesse, sans
+élégance, sans imagination; mais on y voit de la facilité et de la
+naïveté.» Prusias, en parlant de son fils Nicomède que les victoires ont
+exalté, s'écrie:
+
+ Il ne veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes
+ Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes.
+
+Voltaire met en note: «_Des têtes au-dessus des bras_, il n'était
+plus permis d'écrire ainsi en 1657.» Il serait certes piquant de lire
+quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentées Voltaire. Pour nous,
+le style de Corneille nous semble avec ses négligences une des plus
+grandes manières du siècle qui eut Molière et Bossuet. La touche du
+poëte est rude, sévère et vigoureuse. Je le comparerais volontiers à
+un statuaire qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'héroïques
+portraits, n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, pétrissant
+ainsi son oeuvre, lui donne un suprême caractère de vie avec mille
+accidents heurtés qui l'accompagnent et l'achèvent; mais cela est
+incorrect, cela n'est pas lisse ni _propre_, comme on dit. Il y a peu de
+peinture et de couleur dans le style de Corneille; il est chaud plutôt
+qu'éclatant; il tourne volontiers à l'abstrait, et l'imagination y
+cède à la pensée et au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes
+d'état, aux géomètres, aux militaires, à ceux qui goûtent les styles de
+Démosthène, de Pascal et de César.
+
+En somme, Corneille, génie pur, incomplet, avec ses hautes parties et
+ses défauts, me fait l'effet de ces grands arbres, nus, rugueux, tristes
+et monotones par le tronc, et garnis de rameaux et de sombre verdure
+seulement à leur sommet. Ils sont forts, puissants, gigantesques, peu
+touffus; une sève abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni
+ombrage, ni fleurs. Ils feuillissent tard, se dépouillent tôt, et vivent
+longtemps à demi dépouillés. Même après que leur front chauve a livré
+ses feuilles au vent d'automne, leur nature vivace jette encore par
+endroits des rameaux perdus et de vertes poussées. Quand ils vont
+mourir, ils ressemblent par leurs craquements et leurs gémissements à ce
+tronc chargé d'armures, auquel Lucain a comparé le grand Pompée.
+
+Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses
+ruineuses, sillonnées et chenues, qui tombent pièce à pièce et dont le
+coeur est long à mourir. Il avait mis toute sa vie et toute son âme
+au théâtre. Hors de là il valait peu: brusque, lourd, taciturne et
+mélancolique, son grand front ridé ne s'illuminait, son oeil terne et
+voilé n'étincelait, sa voix sèche et sans grâce ne prenait de l'accent,
+que lorsqu'il parlait du théâtre, et surtout du sien. Il ne savait pas
+causer, tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guère MM. de La
+Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sévigné que pour leur lire ses
+pièces. Il devint de plus en plus chagrin et morose avec les ans. Les
+succès de ses jeunes rivaux l'importunaient; il s'en montrait affligé
+et noblement jaloux, comme un taureau vaincu ou un vieil athlète. Quand
+Racine eut parodié par la bouche de l'_Intimé_ ce vers du _Cid_:
+
+ Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,
+
+Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'écria naïvement: «Ne
+tient-il donc qu'à un jeune homme de venir ainsi tourner en ridicule les
+vers des gens?» Une fois il s'adresse à Louis XIV qui a fait représenter
+à Versailles _Sertorius, Oedipe_ et _Rodogune_; il implore la même
+faveur pour _Othon, Pulchérie, Suréna_, et croit qu'un seul regard du
+maître les tirerait du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accusé
+de démence et lisant _Oedipe_ pour réponse; puis il ajoute:
+
+ Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres
+ Font encor quelque peine aux modernes illustres,
+
+ S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,
+ Je n'aurai pas longtemps à les importuner.
+ Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre:
+ C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;
+ Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir,
+ Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.
+
+Une autre fois, il disait à Chevreau: «J'ai pris congé du théâtre, et ma
+poésie s'en est allée avec mes dents.» Corneille avait perdu deux de ses
+enfants, deux fils, et sa pauvreté avait peine à produire les autres. Un
+retard dans le payement de sa pension le laissa presque en détresse
+à son lit de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand
+vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre 1684, rue
+d'Argenteuil, où il logeait. Charlotte Corday était arrière-petite-fille
+d'une des filles de Pierre Corneille[18].
+
+[Note 18: D'autres font d'elle seulement une arrière-petite-nièce du
+grand tragique; il y a des doutes et même il y a eu des procès sur
+cette généalogie. J'ai suivi M. Taschereau.--Voir, comme développement
+particulier sur Corneille et sur _Polyeucte_, mon _Port-Royal_, tome I,
+liv. I, chap. VI.]
+
+
+
+LA FONTAINE
+
+Dans ces rapides essais, par lesquels nous tâchons de ramener
+l'attention de nos lecteurs et la nôtre à des souvenirs pacifiques de
+littérature et de poésie, nous ne nous sommes nullement imposé la loi,
+comme certaines gens peu charitables ou mal instruits voudraient le
+faire croire, de mettre en avant à toute force des idées soi-disant
+nouvelles, de contrarier sans relâche les opinions reçues, de réformer,
+de casser les jugements consacrés, d'exhumer coup sur coup des
+réputations et d'en démolir. En supposant qu'un tel rôle convînt jamais
+à quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? Le nôtre
+est plus simple: nous avons quelques principes d'art et de critique
+littéraire, que nous essayons d'appliquer, sans violence toutefois et
+à l'amiable, aux auteurs illustres des deux siècles précédents.
+D'ailleurs, l'impression qu'une dernière et plus fraîche lecture a
+laissée en nous, impression pure, franche, aussi prompte et naïve que
+possible, voilà surtout ce qui décide du ton et de la couleur de notre
+causerie; voilà ce qui nous a poussé à la sévérité contre Jean-Baptiste,
+à l'estime pour Boileau, à l'admiration pour madame de Sévigné,
+Mathurin Régnier et d'autres encore; aujourd'hui, c'est le tour de
+La Fontaine[19]. En revenant sur lui après tant de panégyristes et de
+biographes, après les travaux de M. Walckenaer en particulier, nous nous
+condamnons à n'en rien dire de bien nouveau pour le fond, et à ne faire
+au plus que retraduire à notre guise et motiver un peu différemment
+parfois les mêmes conclusions de louanges, les mêmes hommages d'une
+critique désarmée et pleine d'amour. Mais ces redites pourtant, dût la
+forme seule les rajeunir, ne nous ont pas semblé inutiles, ne serait-ce
+que pour montrer que nous aussi, le dernier venu et le plus obscur,
+nous savons au besoin et par conviction nous ranger à la suite de nos
+devanciers dans la carrière.
+
+[Note 19: Dans l'ordre premier où parurent successivement plusieurs
+de ces articles en 1829, ceux de _J.-B. Rousseau_ et de _Régnier_
+avaient précédé en date celui de _La Fontaine_. Quant à l'article sur
+_madame de Sévigné_, il appartient de droit à celui de nos volumes qui,
+dans la présente collection, est particulièrement consacré aux femmes;
+il en fait le début.]
+
+Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loué La Fontaine avec une
+ingénieuse sagacité, ils l'ont beaucoup trop détaché de son siècle, qui
+était bien moins connu d'eux que de nous. Le XVIIIe siècle, en effet,
+n'a su naturellement de l'époque de Louis XIV que la partie qui s'est
+continuée et qui a prévalu sous Louis XV. Il en a ignoré ou dédaigné
+tout un autre côté, par lequel le dernier règne regardait les
+précédents, côté qui certes n'est pas le moins original, et que
+Saint-Simon nous dévoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Mémoires, qui
+jusqu'ici ont été envisagés surtout comme ruinant le prestige glorieux
+et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils bien plutôt
+restituer à cette mémorable époque un caractère de grandeur et de
+puissance qu'on ne soupçonnait pas, et devoir la réhabiliter hautement
+dans l'opinion, par les endroits mêmes qui détruisent les préjugés d'une
+admiration superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos
+jugements sur le siècle de Louis XIV, comme il en a été de nos diverses
+façons de voir touchant les choses de la Grèce et du moyen âge. D'abord,
+par exemple, on étudiait peu ou du moins on entendait mal le théâtre
+grec; on l'admirait pour des qualités qu'il n'avait pas; puis, quand,
+y jetant un coup d'oeil rapide, on s'est aperçu que ces qualités qu'on
+estimait indispensables manquaient souvent, on l'a traité assez à la
+légère: témoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'étudiant mieux, comme
+a fait M. Villemain, on est revenu à l'admirer précisément pour n'avoir
+pas ces qualités de fausse noblesse et de continuelle dignité qu'on
+avait cru y voir d'abord, et que plus tard on avait été désappointé de
+n'y pas trouver. C'est aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le
+moyen âge, la chevalerie et le gothique. A l'âge d'or de fantaisie et
+d'_opéra_ rêvé par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan[20], ont succédé
+des études plus sévères, qui ont jeté quelque trouble dans le premier
+arrangement romanesque; puis ces études, de plus en plus fortes et
+intelligentes, ont rencontré au fond un âge non plus d'or, mais de fer,
+et pourtant merveilleux encore: de simples prêtres et des moines plus
+hauts et plus puissants que les rois, des barons gigantesques dont les
+grands ossements et les armures énormes nous effraient; un art de granit
+et de pierre, savant, délicat, aérien, majestueux et mystique. Ainsi la
+monarchie de Louis XIV, d'abord admirée pour l'apparente et fastueuse
+régularité qu'y afficha le monarque et que célébra Voltaire, puis trahie
+dans son infirmité réelle par les Mémoires de Dangeau, de la princesse
+Palatine, et rapetissée à dessein par Lemontey, nous reparaît chez
+Saint-Simon vaste, encombrée et flottante, dans une confusion qui n'est
+pas sans grandeur et sans beauté, avec tous les rouages de plus en plus
+inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude
+conserve de formes et de mouvements, même après que l'esprit et le sens
+des choses ont disparu; déjà sujette au bon plaisir despotique, mais mal
+disciplinée encore à l'étiquette suprême qui finira par triompher. Or,
+ceci bien posé, il est aisé de rétablir en leur vraie place et de voir
+en leur vrai jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite
+ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme
+du maître. Sans cette connaissance générale, on court risque de les
+considérer trop à part, et comme des êtres étranges et accidentels.
+C'est ce que les critiques du dernier siècle n'ont pas évité en parlant
+de La Fontaine: ils l'ont trop isolé et chargé dans leurs portraits; ils
+lui ont supposé une personnalité beaucoup plus entière qu'il n'était
+besoin, eu égard à ses oeuvres, et l'ont imaginé _bonhomme_ et _fablier_
+outre mesure. Il leur était bien plus facile de s'expliquer Racine
+et Boileau, qui appartiennent à la partie régulière et apparente de
+l'époque, et en sont la plus pure expression Littéraire.
+
+[Note 20: Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la même ligne,
+pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait
+D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort légers.]
+
+Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement général de leur
+siècle, n'en conservent pas moins une individualité profonde et
+indélébile: Molière en est le plus éclatant exemple. Il en est d'autres
+qui, sans aller dans le sens de ce mouvement général, et en montrant par
+conséquent une certaine originalité propre, en ont moins pourtant qu'ils
+ne paraissent, bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre dans
+la manière qui les distingue de leurs contemporains une grande part
+d'imitation de l'âge précédent; et, dans ce frappant contraste qu'ils
+nous offrent avec ce qui les entoure, il faut savoir reconnaître et
+rabattre ce qui revient de droit à leurs devanciers. C'est parmi les
+hommes de cet ordre que nous rangeons La Fontaine: nous l'avons déjà dit
+ailleurs[21], il a été, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des
+poëtes du XVIe siècle.
+
+[Note 21: Voir à la fin de ce volume un article du _Globe_, 15
+septembre 1827, on cette idée sur La Fontaine est développée. J'en ai
+aussi parlé en ce sens dans le _Tableau de la Poésie française au XVIe
+siècle_.]
+
+Né, en 1621, à Château-Thierry en Champagne, il reçut une éducation fort
+négligée, et donna de bonne heure des preuves de son extrême facilité à
+se laisser aller dans la vie et à obéir aux impressions du moment. Un
+chanoine de Soissons lui ayant prêté un jour quelques livres de piété,
+le jeune La Fontaine se crut du penchant pour l'état ecclésiastique,
+et entra au séminaire. Il ne tarda pas à en sortir; et son père, en le
+mariant, lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts. Mais
+La Fontaine, avec son caractère naturel d'oubliance et de paresse,
+s'accoutuma insensiblement à vivre comme s'il n'avait eu ni charge ni
+femme. Il n'était pourtant pas encore poète, ou du moins il ignorait
+qu'il le fût. Le hasard le mit sur la voie. Un officier qui se trouvait
+en quartier d'hiver à Château-Thierry lut un jour devant lui l'ode de
+Malherbe dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV:
+
+ Que direz-vous, races futures, etc.,
+
+et La Fontaine, dès ce moment, se crut appelé à composer des odes: il en
+fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais un de ses parents, nommé
+Pintrel, et son camarade de collége, Maucroix, le détournèrent de ce
+genre et l'engagèrent à étudier les anciens. C'est aussi vers ce temps
+qu'il dut se mettre à la lecture de Rabelais, de Marot, et des poëtes
+du XVIe siècle, véritable fonds d'une bibliothèque de province à cette
+époque. Il publia, en 1654, une traduction en vers de _l'Eunuque_ de
+Térence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et substitut de
+Fouquet, emmena le poëte à Paris pour le présenter au surintendant.
+
+Ce voyage et cette présentation décidèrent du sort de La Fontaine.
+Fouquet le prit en amitié, se l'attacha, et lui fit une pension de mille
+francs, à condition qu'il en acquitterait chaque quartier par une pièce
+de vers, ballade ou madrigal, dizain ou sixain. Ces petites pièces, avec
+_le Songe de Vaux_, sont les premières productions originales que nous
+ayons de La Fontaine: elles se rapportent tout à fait au goût d'alors, à
+celui de Saint-Évremond et de Benserade, au marotisme de Sarasin et de
+Voiture, et le _je ne sais quoi_ de mollesse et de rêverie voluptueuse
+qui n'appartient qu'à notre délicieux auteur, y perce bien déjà, mais y
+est encore trop chargé de fadeurs et de bel esprit. Le poëte de Fouquet
+fut accueilli, dès son début, comme un des ornements les plus délicats
+de cette société polie et galante de Saint-Mandé et de Vaux. Il était
+fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et particulièrement
+dans un monde privé; sa conversation, abandonnée et naïve,
+s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, et ses distractions
+savaient fort bien s'arrêter à temps pour n'être qu'un charme de
+plus: il était certainement moins _bonhomme_ en société que le grand
+Corneille. Les femmes, le rien-faire et le sommeil se partageaient tour
+à tour ses hommages et ses voeux. Il en convenait agréablement; il s'en
+vantait même parfois, et causait volontiers de lui-même et de ses goûts
+avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant seulement
+sourire. L'intimité surtout avait mille grâces avec lui: il y portait
+un tour affectueux et de bon ton familier; il s'y livrait en homme qui
+oublie tout le reste, et en prenait au sérieux ou en déroulait avec
+badinage les moindres caprices. Son goût déclaré pour le beau sexe ne
+rendait son commerce dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient
+bien. La Fontaine, en effet, comme Regnier son prédécesseur, aimait
+avant tout _les amours faciles et de peu de défense_. Tandis qu'il
+adressait à genoux, aux _Iris_, aux _Climènes_ et aux déesses, de
+respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il avait cru
+lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des plaisirs moins
+mystiques qui l'aidaient à prendre son martyre en patience. Parmi ses
+bonnes fortunes à son arrivée dans la capitale, on cite la célèbre
+Claudine, troisième femme de Guillaume Colletet, et d'abord sa servante;
+Colletet épousait toujours ses servantes. Notre poëte visitait souvent
+le bon vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et
+courtisait Claudine tout en devisant, à souper, des auteurs du XVIe
+siècle avec le mari, qui put lui donner là-dessus d'utiles conseils et
+lui révéler des richesses dont il profita. Pendant les six premières
+années de son séjour à Paris, et jusqu'à la chute de Fouquet, La
+Fontaine produisit peu; il s'abandonna tout entier au bonheur de cette
+vie d'enchantement et de fête, aux délices d'une société choisie qui
+goûtait son commerce ingénieux et appréciait ses galantes bagatelles;
+mais ce songe s'évanouit par la captivité de l'enchanteur. Sur ces
+entrefaites, la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin, ayant demandé au
+poëte des contes en vers, il s'empressa de la satisfaire, et le premier
+recueil des Contes parut en 1664: La Fontaine avait quarante-trois ans.
+On a cherché à expliquer un début si tardif dans un génie si facile, et
+certains critiques sont allés jusqu'à attribuer ce long silence à des
+études _secrètes_, à une éducation laborieuse et prolongée. En vérité,
+bien que La Fontaine n'ait pas cessé d'essayer et de cultiver à ses
+moments de loisir son talent, depuis le jour où l'ode de Malherbe le lui
+révéla, j'aime beaucoup mieux croire à sa paresse, à son sommeil, à
+ses distractions, à tout ce qu'on voudra de naïf et d'oublieux en lui,
+qu'admettre cet ennuyeux noviciat auquel il se serait condamné. Génie
+instinctif, insouciant, volage et toujours livré au courant des
+circonstances, on n'a qu'à rapprocher quelques traits de sa vie pour
+le connaître et le comprendre. Au sortir du collège, un chanoine de
+Soissons lui prête des livres pieux, et le voilà au séminaire; un
+officier lui lit une ode de Malherbe, et le voilà poëte; Pintrel et
+Maucroix lui conseillent l'antiquité, et le voilà qui rêve Quintilien et
+raffole de Platon en attendant Baruch. Fouquet lui commande dizains et
+ballades, il en fait; madame de Bouillon, des contes, et il est conteur;
+un autre jour ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poëme
+du _Quinquina_ pour madame de Bouillon encore, un opéra de _Daphné_ pour
+Lulli, _la Captivité de saint Malc_ à la requête de MM. de Port-Royal;
+ou bien ce seront des lettres, de longues lettres négligées et
+fleuries, mêlées de vers et de prose, à sa femme, à M. de Maucroix, à
+Saint-Évremond, aux Conti, aux Vendôme, à tous ceux enfin qui lui en
+demanderont. La Fontaine dépensait son génie, comme son temps, comme sa
+fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'à l'âge
+de quarante ans il en parut moins prodigue que plus tard, c'est que les
+occasions lui manquaient en province, et que sa paresse avait besoin
+d'être surmontée par une douce violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut
+rencontré le genre qui lui convenait le mieux, celui du _conte_ et de
+la _fable_, il était tout simple qu'il s'y adonnât avec une sorte
+d'effusion, et qu'il y revînt de lui-même à plusieurs reprises, par
+penchant comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se méprenait un
+peu sur lui-même; il se piquait de beaucoup de correction et de labeur,
+et sa poétique qu'il tenait en gros de Maucroix, et que Boileau et
+Racine lui achevèrent, s'accordait assez mal avec la tournure de ses
+oeuvres. Mais cette légère inconséquence, qui lui est commune avec
+d'autres grands esprits naïfs de son temps, n'a pas lieu d'étonner chez
+lui, et elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur
+la nature facile et accommodante de son génie. Un célèbre poëte de nos
+jours, qu'on a souvent comparé à La Fontaine pour sa bonhomie aiguisée
+de malice, et qui a, comme lui, la gloire d'être créateur inimitable
+dans un genre qu'on croyait usé, le même poëte populaire qui, dans ce
+moment d'émotion politique, est rendu, après une trop longue captivité,
+a ses amis et à la France, Béranger, n'a commencé aussi que vers
+quarante ans à concevoir et à composer ses immortelles chansons. Mais,
+pour lui, les causes du retard nous semblent différentes, et les jours
+du silence ont été tout autrement employés. Jeté jeune et sans éducation
+régulière au milieu d'une littérature compassée et d'une poésie sans
+âme, il a dû hésiter longtemps, s'essayer en secret, se décourager
+maintes fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, et,
+en un mot, brûler bien des vers avant d'entrer en plein dans le genre
+unique que les circonstances ouvrirent à son coeur de citoyen. Béranger,
+comme tous les grands poëtes de ce temps, même les plus instinctifs,
+a su parfaitement ce qu'il faisait et pourquoi il le faisait: un art
+délicat et savant se cache sous ses rêveries les plus épicuriennes, sous
+ses inspirations les plus ferventes; honneur en soit à lui! mais cela
+n'était ni du temps ni du génie de La Fontaine.
+
+Ce qu'est La Fontaine dans le _conte_, tout le monde le sait; ce qu'il
+est dans la _fable_, on le sait aussi, on le sent; mais il est moins
+aisé de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y sont trompés; ils
+ont mis en action, selon le précepte, des animaux, des arbres, des
+hommes, ont caché un sens fin, une morale saine sous ces petits drames,
+et se sont étonnés ensuite d'être jugés si inférieurs à leur illustre
+devancier: c'est que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte
+les premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidité, se tient
+davantage à son petit récit, et n'est pas encore tout à fait à l'aise
+dans cette forme qui s'adaptait moins immédiatement à son esprit que
+l'élégie ou le conte. Lorsque le second recueil parut, contenant
+cinq livres, depuis le sixième jusqu'au onzième inclusivement, les
+contemporains se récrièrent comme ils font toujours, et le mirent fort
+au-dessous du premier. C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au
+complet la fable, telle que l'a inventée La Fontaine. Il avait fini
+évidemment par y voir surtout un cadre commode à pensées, à sentiments,
+à causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y est plus toujours
+l'essentiel comme auparavant; la moralité de quatrain y vient au bout
+par un reste d'habitude; mais la fable, plus libre en son cours, tourne
+et dérive, tantôt à l'élégie et à l'idylle, tantôt à l'épître et au
+conte: c'est une anecdote, une conversation, une lecture, élevées à la
+poésie, un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de plainte
+rêveuse. La Fontaine est notre seul grand poëte personnel et rêveur
+avant André Chénier. Il se met volontiers dans ses vers, et nous
+entretient de lui, de son âme, de ses caprices et de ses faiblesses. Son
+accent respire d'ordinaire la malice, la gaieté, et le conteur grivois
+nous rit du coin de l'oeil, en branlant la tête. Mais souvent aussi il
+a des tons qui viennent du coeur et une tendresse mélancolique qui le
+rapproche des poëtes de notre âge. Ceux du XVIe siècle avaient bien
+eu déjà quelque avant-goût de rêverie; mais elle manquait chez eux
+d'inspiration individuelle, et ressemblait trop à un lieu-commun
+uniforme, d'après Pétrarque et Bembe. La Fontaine lui rendit un
+caractère primitif d'expression vive et discrète; il la débarrassa de
+tout ce qu'elle pouvait avoir contracté de banal ou de sensuel; Platon,
+par ce côté, lui fut bon à quelque chose comme il l'avait été à
+Pétrarque; et quand le poëte s'écrie dans une de ses fables délicieuses:
+
+ Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?
+ Ai-je passé le temps d'aimer?
+
+ce mot _charme_, ainsi employé en un sens indéfini et tout métaphysique,
+marque en poésie française un progrès nouveau qu'ont relevé et poursuivi
+plus tard André Chénier et ses successeurs. Ami de la retraite, de la
+solitude, et peintre des champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers
+du XVIe siècle l'avantage d'avoir donné à ses tableaux des couleurs
+fidèles qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces
+plaines immenses de blés où se promène de grand matin le maître, et où
+l'allouette cache son nid; ces bruyères et ces buissons où fourmille
+tout un petit monde; ces jolies garennes, dont les hôtes étourdis font
+la cour à l'aurore dans la rosée et parfument de thym leur banquet,
+c'est la Beauce, la Sologne, la Champagne, la Picardie; j'en reconnais
+les fermes avec leurs mares, avec les basses-cours et les colombiers;
+La Fontaine avait bien observé ces pays, sinon en maître des
+eaux-et-forêts, du moins en poëte; il y était né, il y avait vécu
+longtemps, et, même après qu'il se fut fixé dans la capitale, il
+retournait chaque année vers l'automne à Château-Thierry, pour y visiter
+son bien et le vendre en détail; car _Jean_, comme on sait, _mangeait le
+fonds avec le revenu._
+
+Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipé et que la mort soudaine
+de Madame l'eut privé de la charge de gentilhomme qu'il remplissait
+auprès d'elle, madame de La Sablière le recueillit dans sa maison et l'y
+soigna pendant plus de vingt ans. Abandonné dans ses moeurs, perdu de
+fortune, n'ayant plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son
+talent une inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les
+auspices d'une femme aimable, au sein d'une société spirituelle et de
+bon goût, avec toutes les douceurs de l'aisance. Il sentit vivement le
+prix de ce bienfait; et cette inviolable amitié, familière à la fois
+et respectueuse, que la mort seule put rompre, est un des sentiments
+naturels qu'il réussit le mieux à exprimer. Aux pieds de madame de
+La Sablière et des autres femmes distinguées qu'il célébrait en les
+respectant, sa muse, parfois souillée, reprenait une sorte de pureté
+et de fraîcheur, que ses goûts un peu vulgaires, et de moins en moins
+scrupuleux avec l'âge, ne tendaient que trop à affaiblir. Sa vie, ainsi
+ordonnée dans son désordre, devint double, et il en fit deux parts:
+l'une, élégante, animée, spirituelle, au grand jour, bercée entre les
+jeux de la poésie, et les illusions du coeur; l'autre, obscure et
+honteuse, il faut le dire, et livrée à ces égarements prolongés des sens
+que la jeunesse embellit du nom de volupté, mais qui sont comme un vice
+au front du vieillard. Madame de La Sablière elle-même, qui reprenait La
+Fontaine, n'avait pas été toujours exempte de passions humaines et de
+faiblesses selon le monde; mais lorsque l'infidélité du marquis de La
+Fare lui eut laissé le coeur libre et vide, elle sentit que nul autre
+que Dieu ne pouvait désormais le remplir, et elle consacra ses dernières
+années aux pratiques les plus actives de la charité chrétienne. Cette
+conversion, aussi sincère qu'éclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine
+en fut touché comme d'un exemple à suivre; sa fragilité et d'autres
+liaisons qu'il contracta vers cette époque le détournèrent, et ce ne fut
+que dix ans après, quand la mort de madame de La Sablière lui eut donné
+un second et solennel avertissement, que cette bonne pensée germa en lui
+pour n'en plus sortir. Mais, dès 1684, nous avons de lui un admirable
+_Discours en vers_, qu'il lut le jour de sa réception à l'Académie
+française, et dans lequel, s'adressant à sa bienfaitrice, il lui expose
+avec candeur l'état de son âme:
+
+ Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre,
+ J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens:
+ Les pensers amusants, les vagues entretiens,
+ Vains enfants du loisir, délices chimériques,
+ Les romans et le jeu, peste des républiques,
+ Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits,
+ Ridicule fureur qui se moque des lois,
+ Cent autres passions des sages condamnées,
+ Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.
+ L'usage des vrais biens réparerait ces maux;
+ Je le sais, et je cours encore à des biens faux.
+ . . . . . . . . . . . .
+ Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent;
+ Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent:
+ Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard;
+ Car qui sait les moments prescrits à son départ?
+ Quels qu'ils soient, ils sont courts...
+
+C'est, on le voit, une confession grave, ingénue, où l'onction
+religieuse et une haute moralité n'empêchent pas un reste de coup d'oeil
+amoureux vers ces _chimériques délices_ dont on est mal détaché. Et puis
+une simplicité d'exagération s'y mêle: les romans et le jeu qui ont
+égaré le pécheur sont la _peste des républiques, une fureur qui se moque
+des lois._ Et plus loin:
+
+ Que me servent ces vers avec soin composés?
+ N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés?
+ C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,
+ Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre;
+ Car je n'ai pas vécu, j'ai servi deux tyrans:
+ Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans.
+ Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre;
+ Votre réponse est prête, il me semble l'entendre:
+ C'est jouir des vrais biens avec tranquillité,
+ Faire usage du temps et de l'oisiveté,
+ S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême,
+ Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même,
+ Bannir le fol amour et les voeux impuissants,
+ Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants.
+
+Sincère, éloquente, sublime poésie, d'un tour singulier, où la vertu
+trouve moyen de s'accommoder avec l'oisiveté, où _les Phyllis_ se
+placent à côté de l'Être suprême, et qui fait naître un sourire dans une
+larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu _le Dieu des bonnes gens_? il lui
+en aurait moins coûté pour se convertir.
+
+Au premier abord, et à ne juger que par les oeuvres, l'art et le travail
+paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, et si l'attention de
+la critique n'avait été éveillée sur ce point par quelques mots de ses
+préfaces et par quelques témoignages contemporains, on n'eût jamais
+songé probablement à en faire l'objet d'une question. Mais le poëte
+_confesse_, en tête de _Psyché_, que _la prose lui coûte autant que
+les vers_. Dans une de ses dernières fables au duc de Bourgogne, il se
+plaint de _fabriquer à force de temps_ des vers moins sensés que la
+prose du jeune prince. Ses manuscrits présentent beaucoup de ratures et
+de changements; les mêmes morceaux y sont recopiés plusieurs fois, et
+souvent avec des corrections heureuses. Par exemple, on a retrouvé,
+tout entière de sa main, une première ébauche de la fable intitulée _le
+Renard, les Mouches et le Hérisson_; et, en la comparant à celle qu'il
+a fait imprimer, on voit que les deux versions n'ont de commun que deux
+vers. Il est même plaisant de voir quel soin religieux il apporte aux
+errata: «Il s'est glissé, dit-il en tête de son second recueil, quelques
+fautes dans l'impression. J'en ai fait faire un errata; mais ce sont de
+légers remèdes pour un défaut considérable. Si on veut avoir quelque
+plaisir de la lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger
+ces fautes à la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles sont marquées
+par chaque errata, aussi bien pour les deux premières parties que pour
+les dernières.» Que conclure de toutes ces preuves? Que La Fontaine
+était de l'école de Boileau et de Racine en poésie; qu'il suivait les
+mêmes procédés de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement
+ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait en
+face, que je le renverrais à Baruch, et que je ne le croirais pas. Mais
+il avait, comme tout poëte, ses secrets, ses finesses, sa correction
+relative; il s'en souciait peu ou point dans ses lettres en vers; peu
+encore, mais davantage, dans ses contes; il y visait tout à fait dans
+ses fables. Sa paresse lui grossissait la peine, et il aimait à s'en
+plaindre par manie. La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les
+modernes Italiens et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en
+traduction: il s'en glorifie à tout propos:
+
+ Térence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace;
+ Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse;
+ Je le dis aux rochers, etc...
+ Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse;
+ Plein de Machiavel, entêté de Bocace,
+ J'en parle si souvent qu'on en est étourdi;
+ J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi.
+
+Fera-t-on de lui un savant? Son érudition a pour cela de trop
+singulières méprises, et se permet des confusions trop charmantes. Il a
+écrit dans sa Vie d'Ésope: «Comme Planudes vivoit dans un siècle où la
+mémoire des choses arrivées à Ésope ne devoit pas être encore éteinte,
+j'ai cru qu'il savoit par tradition ce qu'il a laissé.» En écrivant
+ceci, il oubliait que dix-neuf siècles s'étaient écoulés entre le
+Phrygien et celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec
+ne vivait guère plus de deux siècles avant le règne de Louis-le-Grand.
+Dans une épître à Huet en faveur des anciens contre les modernes, et
+à l'honneur de Quintilien en particulier, il en revient à Platon, son
+thème favori, et déclare qu'on ne pourrait trouver entre les sages
+modernes un seul approchant de ce grand philosophe, tandis que
+
+ La Grèce en fourmillait dans son moindre canton.
+
+Il attribue la décadence de l'ode en France à une cause qu'on
+n'imaginerait jamais:
+
+ ... l'ode, qui baisse un peu,
+ Veut de la patience, et nos gens ont du feu.
+
+D'ailleurs, en cette remarquable épître, il proteste contre l'imitation
+servile des anciens, et cherche à exposer de quelle nature est la
+sienne. Nous conseillons aux curieux de comparer ce passage avec la fin
+de la deuxième épître d'André Chénier; l'idée au fond est la même, mais
+on verra, en comparant l'une et l'autre expression, toute la différence
+profonde qui sépare un poëte artiste comme Chénier, d'avec un poëte
+d'instinct comme La Fontaine.
+
+Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poëtes, excepté Molière et
+peut-être Corneille, ce qui est vrai de Marot, de Ronsard, de Régnier,
+de Malherbe, de Boileau, de Racine et d'André Chénier, l'est aussi de La
+Fontaine: lorsqu'on a parcouru ses divers mérites, il faut ajouter
+que c'est encore par le style qu'il vaut le mieux. Chez Molière au
+contraire, chez Dante, Shakspeare et Milton, le style égale l'invention
+sans doute, mais ne la dépasse pas; la manière de dire y réfléchit le
+fond, sans l'éclipser. Quant à la façon de La Fontaine, elle est trop
+connue et trop bien analysée ailleurs pour que j'essaye d'y revenir.
+Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre une proportion assez
+grande de fadeurs galantes et de faux goût pastoral, que nous blâmerions
+dans Saint-Évremond et Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en
+effet ces fadeurs et ce faux goût n'en sont plus, du moment qu'ils ont
+passé sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis de tout
+le charme d'alentour. La Fontaine manque un peu de souffle et de suite
+dans ses compositions; il a, chemin faisant, des distractions fréquentes
+qui font fuir son style et dévier sa pensée; ses vers délicieux, en
+découlant comme un ruisseau, sommeillent parfois, ou s'égarent et ne se
+tiennent plus; mais cela même constitue une manière, et il en est de
+cette manière comme de toutes celles des hommes de génie: ce qui autre
+part serait indifférent ou mauvais, y devient un trait de caractère ou
+une grâce piquante.
+
+La conversion de madame de La Sablière, que La Fontaine n'eut pas le
+courage d'imiter, avait laissé notre poëte assez désoeuvré et solitaire.
+Il continuait de loger chez cette dame; mais elle ne réunissait plus
+la même compagnie qu'autrefois, et elle s'absentait fréquemment pour
+visiter des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se livra,
+pour se désennuyer, à la société du prince de Conti et de MM. de Vendôme
+dont on sait les moeurs, et que, sans rien perdre au fond du côté de
+l'esprit, il exposa aux regards de tous une vieillesse cynique et
+dissolue, mal déguisée sous les roses d'Anacréon. Maucroix, Racine et
+ses vrais amis s'affligeaient de ces déréglements sans excuse; l'austère
+Boileau avait cessé de le voir. Saint-Évremond, qui cherchait à
+l'attirer en Angleterre auprès de la duchesse de Mazarin, reçut de
+la courtisane Ninon une lettre où elle lui disait: «J'ai su que vous
+souhaitiez La Fontaine en Angleterre; on n'en jouit guère à Paris; sa
+tête est bien affoiblie. C'est le destin des poëtes: le Tasse et
+Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait du philtre amoureux pour
+La Fontaine, il n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la
+dépense.» La tête de La Fontaine ne baissait pas comme le croyait Ninon;
+mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et des sales amours n'est que
+trop vrai: il touchait souvent de l'abbé de Chaulieu des gratifications
+dont il faisait un singulier et triste usage. Par bonheur, une jeune
+femme riche et belle, madame d'Hervart, s'attacha au poëte, lui offrit
+l'attrait de sa maison, et devint pour lui, à force de soins et de
+prévenances, une autre La Sablière. A la mort de cette dame, elle
+recueillit le vieillard, et l'environna d'amitié jusqu'au dernier
+moment. C'est chez elle que l'auteur de _Joconde_, touché enfin de
+repentir, revêtit le cilice qui ne le quitta plus. Les détails de cette
+pénitence sont touchants; La Fontaine la consacra publiquement par une
+traduction du _Dies irae_, qu'il lut à l'Académie, et il avait formé
+le dessein de paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, à part le
+refroidissement de la maladie et de l'âge, on peut douter que cette
+tâche, tant de fois essayée par des poëtes repentants, eût été possible
+à La Fontaine ou même à tout autre d'alors. A cette époque de croyances
+régnantes et traditionnelles, c'étaient les sens d'ordinaire, et non la
+raison, qui égaraient; on avait été libertin, on se faisait dévot; on
+n'avait point passé par l'orgueil philosophique ni par l'impiété sèche;
+on ne s'était pas attardé longuement dans les régions du doute; on ne
+s'était pas senti maintes fois défaillir à la poursuite de la vérité.
+Les sens charmaient l'âme pour eux-mêmes, et non comme une distraction
+étourdissante et fougueuse, non par ennui et désespoir. Puis, quand on
+avait épuisé les désordres, les erreurs, et qu'on revenait à la vérité
+suprême, on trouvait un asile tout préparé, un confessionnal, un
+oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on n'était pas, comme
+de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au sein d'une foi vaguement
+renaissante, par des doutes effrayants, d'éternelles obscurités et un
+abîme sans cesse ouvert:--je me trompe; il y eut un homme alors qui
+éprouva tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'était
+Pascal.
+
+Septembre 1829.
+
+
+
+J'écrivais ceci la même année, la même saison où je composais le recueil
+de Poésies, _les Consolations_, c'est-à-dire dans une veine prononcée
+de sensibilité religieuse. Depuis j'ai encore écrit sur La Fontaine
+quelques pages qui se trouvent au tome VII des _Causeries du Lundi_, et
+j'ai essayé d'y répondre aux dédains que M. de Lamartine avait prodigués
+à ce charmant poëte. Au reste, si La Fontaine, dans ces dernières
+années, a été bien légèrement traité par un grand poëte qui s'est
+lui-même jugé par là, il a été étudié, approfondi par de savants
+critiques, et si approfondi même qu'il est sorti d'entre leurs mains
+comme transformé. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui à ce
+jugement de La Bruyère dans son Discours de réception à l'Académie: «Un
+autre, plus égal que Marot et plus poëte que Voiture, a le jeu, le tour
+et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade aux
+hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits sujets jusqu'au
+sublime: homme unique dans son genre d'écrire, toujours original, soit
+qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au delà de ses modèles,
+modèle lui-même difficile à imiter.»--Voir aussi le joli thème latin de
+Fénelon à l'usage du duc de Bourgogne sur la mort de La Fontaine, _in
+Fontani mortem_. Tout y est indiqué, même le _molle atque facetum_, qui
+n'est autre que notre chère rêverie.
+
+
+
+RACINE
+
+I
+
+Les grands poëtes, les poëtes de génie, indépendamment des genres, et
+sans faire acception de leur nature lyrique, épique ou dramatique,
+peuvent se rapporter à deux familles glorieuses qui, depuis bien des
+siècles, s'entremêlent et se détrônent tour à tour, se disputent
+la prééminence en renommée, et entre lesquelles, selon les temps,
+l'admiration des hommes s'est inégalement répartie. Les poëtes
+primitifs, fondateurs, originaux sans mélange, nés d'eux-mêmes et fils
+de leurs oeuvres, Homère, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, sont
+quelquefois sacrifiés, préférés le plus souvent, toujours opposés
+aux génies studieux, polis, dociles, essentiellement éducables et
+perfectibles, des époques moyennes. Horace, Virgile, le Tasse, sont les
+chefs les plus brillants de cette famille secondaire, réputée, et avec
+raison, inférieure à son aînée, mais d'ordinaire mieux comprise de tous,
+plus accessible et plus chérie. Parmi nous, Corneille et Molière s'en
+détachent par plus d'un côté; Boileau et Racine y appartiennent tout
+à fait et la décorent, surtout Racine, le plus merveilleux, le plus
+accompli en ce genre, le plus vénéré de nos poëtes. C'est le propre
+des écrivains de cet ordre d'avoir pour eux la presque unanimité des
+suffrages, tandis que leurs illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux
+en mérite, les dominent même en gloire, sont à chaque siècle remis en
+question par une certaine classe de critiques. Cette différence de
+renommée est une conséquence nécessaire de celle des talents. Les
+uns véritablement prédestinés et divins, naissent avec leur lot, ne
+s'occupent guère à le grossir grain à grain en cette vie, mais le
+dispensent avec profusion et comme à pleines mains en leurs oeuvres; car
+leur trésor est inépuisable au dedans. Ils font, sans trop s'inquiéter
+ni se rendre compte de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas à
+chaque heure de veille sur eux-mêmes; ils ne retournent pas la tête en
+arrière à chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont parcourue et
+calculer celle qui leur reste; mais ils marchent à grandes journées sans
+se lasser ni se contenter jamais. Des changement secrets s'accomplissent
+en eux, au sein de leur génie, et quelquefois le transforment; ils
+subissent ces changements comme des lois, sans s'y mêler, sans y aider
+artificiellement, pas plus que l'homme ne hâte le temps où ses cheveux
+blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou l'arbre les changements
+de couleur de ses feuilles aux diverses saisons; et, procédant ainsi
+d'après de grandes lois intérieures et une puissante donnée originelle,
+ils arrivent à laisser trace de leur force en des oeuvres sublimes,
+monumentales, d'un ordre réel et stable sous une irrégularité apparente
+comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupées d'accidents, hérissées
+de cimes, creusées de profondeurs: voilà pour les uns. Les autres ont
+besoin de naître en des circonstances propices, d'être cultivés par
+l'éducation et de mûrir au soleil; ils se développent lentement,
+sciemment, se fécondent par l'étude et s'accouchent eux-mêmes avec art.
+Ils montent par degrés, parcourent les intervalles et ne s'élancent pas
+au but du premier bond; leur génie grandit avec le temps et s'édifie
+comme un palais auquel on ajouterait chaque année une assise; ils ont
+de longues heures de réflexion et de silence durant lesquelles ils
+s'arrêtent pour réviser leur plan et délibérer: aussi l'édifice, si
+jamais il se termine, est-il d'une conception savante, noble, lucide,
+admirable, d'une harmonie qui d'abord saisit l'oeil, et d'une exécution
+achevée. Pour le comprendre, l'esprit du spectateur découvre sans
+peine et monte avec une sorte d'orgueil paisible l'échelle d'idées
+par laquelle a passé le génie de l'artiste. Or, suivant une remarque
+très-fine et très-juste du Père Tournemire, on n'admire jamais dans un
+auteur que les qualités dont on a le germe et la racine en soi. D'où
+il suit que, dans les ouvrages des esprits supérieurs, il est un degré
+relatif où chaque esprit inférieur s'élève, mais qu'il ne franchit pas,
+et d'où il juge l'ensemble comme il peut. C'est presque comme pour les
+familles de plantes étagées sur les Cordillères, et qui ne dépassent
+jamais une certaine hauteur, ou plutôt c'est comme pour les familles
+d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixé à une certaine limite. Que
+si maintenant, à la hauteur relative où telle famille d'esprits peut
+s'élever dans l'intelligence d'un poëme, il ne se rencontre pas une
+qualité correspondante qui soit comme une pierre où mettre le pied,
+comme une plate-forme d'où l'on contemple tout le paysage, s'il y a là
+un roc à pic, un torrent, un abîme, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits
+qui n'auront trouvé où poser leur vol s'en reviendront comme la colombe
+de l'arche, sans même rapporter le rameau d'olivier.--Je suis à
+Versailles, du côté du jardin, et je monte le grand escalier; l'haleine
+me manque au milieu et je m'arrête; mais du moins je vois de là en
+face de moi la ligne du château, ses ailes, et j'en apprécie déjà la
+régularité, tandis que si je gravis sur les bords du Rhin quelque
+sentier tournant qui grimpe à un donjon gothique, et que je m'arrête
+d'épuisement à mi-côte, il pourra se faire qu'un mouvement de terrain,
+un arbre, un buisson, me dérobe la vue tout entière[22]. C'est là l'image
+vraie des deux poésies. La poésie racinienne est construite de telle
+sorte qu'à toute hauteur il se rencontre des degrés et des points
+d'appui avec perspective pour les infirmes: l'oeuvre de Shakspeare a
+l'accès plus rude, et l'oeil ne l'embrasse pas de tout point; nous
+savons de fort honnêtes gens qui ont sué pour y aborder, et qui, après
+s'être heurté la vue sur quelque butte ou sur quelque bruyère, sont
+revenus en jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien là-haut; mais, à
+peine redescendus en plaine, la maudite tour enchantée leur apparaissait
+de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune aux pauvres gens
+que ne l'était à Boileau celle de Montlhéry:
+
+ Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue,
+ Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,
+ Et, présentant de loin leur objet ennuyeux,
+ Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.
+
+[Note 22: Il faut tout dire. Si les esprits supérieurs, les génies _à
+pic_, ne prêtent pas pied à divers degrés aux esprits inférieurs, ils en
+portent un peu la peine, et ne distinguent pas eux-mêmes les différences
+d'élévation entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous
+confondus dans la plaine au même niveau de terre.]
+
+Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhéry et l'oeuvre
+de Shakspeare, et nous essaierons de monter, après tant d'autres
+adorateurs, quelques-uns des degrés, glissants désormais à force d'être
+usés, qui mènent au temple en marbre de Racine.
+
+Racine, né en 1639, à la Ferté-Milon, fut orphelin dès l'âge le plus
+tendre. Sa mère, fille d'un procureur du roi des eaux-et-forêts à
+Villers-Cotterets, et son père, contrôleur du grenier à sel de la
+Ferté-Milon, moururent à peu d'intervalle de temps l'un de l'autre. Âgé
+de quatre ans, il fut confié aux soins de son grand-père maternel, qui
+le mit très-jeune au Collége à Beauvais; et après la mort du vieillard,
+il passa à Port-Royal-des-Champs, où sa grand'mère et une de ses
+tantes s'étaient retirées. C'est de là que datent les premiers détails
+intéressants qui nous aient été transmis sur l'enfance du poëte.
+L'illustre solitaire Antoine Le Maître l'avait pris en amitié
+singulière, et l'on voit par une lettre qui s'est conservée, et qu'il
+lui écrivait dans une des persécutions, combien il lui recommande d'être
+docile et de bien soigner, durant son absence, ses onze volumes de saint
+Chrysostome. Le _petit_ _Racine_ en vint rapidement à lire tous les
+auteurs grecs dans le texte; il en faisait des extraits, les annotait
+de sa main, les apprenait par coeur. C'était tour à tour Plutarque,
+_le Banquet_ de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues,
+_Théagène et Chariclée_[23]. Il décelait déjà sa nature discrète,
+innocente et rêveuse, par de longues promenades, un livre à la main
+(et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes dont il
+ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent naissant s'exerçait
+dès lors à traduire en vers français les hymnes touchantes du Bréviaire,
+qu'il a retravaillées depuis; mais il se complaisait surtout à célébrer
+Port-Royal, le paysage, l'étang, les jardins et les prairies. Ces
+productions de jeunesse que nous possédons attestent un sentiment vrai
+sous l'inexpérience extrême et la faiblesse de l'expression et de la
+couleur; avec un peu d'attention, on y démêle en quelques endroits
+comme un écho lointain, comme un prélude confus des choeurs mélodieux
+d'_Esther_:
+
+ Je vois ce cloître vénérable,
+ Ces beaux lieux du Ciel bien aimés,
+ Qui de cent temples animés
+ Cachent la richesse adorable.
+ C'est dans ce chaste paradis
+ Que règne, en un trône de lis,
+ La Virginité sainte;
+ C'est là que mille anges mortels
+ D'une éternelle plainte
+ Gémissent au pied des autels.
+
+ Sacrés palais de l'innocence,
+ Astres vivants, choeurs glorieux,
+ Qui faites voir de nouveaux cieux
+ Dans ces demeures du silence,
+ Non, ma plume n'entreprend pas
+ De tracer ici vos combats,
+ Vos jeûnes et vos veilles;
+ Il faut, pour en bien révérer
+ Les augustes merveilles,
+ Et les taire et les adorer.
+
+[Note 23: Un Grec érudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes
+d'une traduction de _Paul et Virginie_ en grec moderne (Firmin Didot,
+1841), a cru pouvoir signaler avec précision quelques traces, encore
+inaperçues, du roman de _Théagène et Chariclée_, dans l'oeuvre de
+Racine. Ainsi, quand Racine a risqué le vers fameux,
+
+ Brûlé de plus de feux que je n'en allumai,
+
+il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage
+où Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le
+bûcher ou _foyer_, se sent lui-même au coeur un _foyer_ de chagrin plus
+cuisant: je traduis à peu près; les curieux peuvent chercher le passage:
+Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beauté, et il
+n'a eu garde de l'omettre dans _Andromaque_. Héliodore est le premier
+coupable; il aurait, au reste, racheté de beaucoup son crime, s'il était
+vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eût fourni à Racine
+le germe d'une des plus belles scènes, dans _Andromaque_ également. M.
+Ampère, dans un article sur Amyot, avait déjà cru saisir des analogies
+de ce genre. Mais je m'en tiens au _brûlé de plus de feux_: c'est une
+fort jolie trouvaille.]
+
+Il quitta Port-Royal après trois ans de séjour, et vint faire sa logique
+au collége d'Harcourt à Paris. Les impressions pieuses et sévères qu'il
+avait reçues de ses premiers maîtres s'affaiblirent par degrés dans le
+monde nouveau où il se trouva entraîné. Ses liaisons avec des jeunes
+gens aimables et dissipés, avec l'abbé Le Vasseur, avec La Fontaine
+qu'il connut dès ce temps-là, le mirent plus que jamais en goût de
+poésie, de romans et de théâtre. Il faisait des sonnets galants en se
+cachant de Port-Royal et des jansénistes, qui lui envoyaient lettres sur
+lettres, avec menaces d'anathème. On le voit, dès 1660, en relation avec
+les comédiens du Marais au sujet d'une pièce que nous ne connaissons
+pas. Son ode aux _Nymphes de la Seine_ pour le mariage du roi était
+remise à Chapelain, qui la recevait _avec la plus grande bonté du
+monde_, et, _tout malade qu'il était, la retenait trois jours, y faisant
+des remarques par écrit_: la plus considérable de ces remarques portait
+sur les _Tritons_, qui n'ont jamais logé dans les fleuves, mais
+seulement dans la mer. Cette pièce valut à Racine la protection de
+Chapelain et une gratification de Colbert. Son cousin Vitart, intendant
+du château de Chevreuse, l'y envoya une fois pour surveiller en sa place
+les ouvriers maçons, vitriers, menuisiers. Le poëte est déjà tellement
+habitué au tracas de Paris, qu'il se considère à Chevreuse comme en
+exil; il y date ses lettres de _Babylone_; il raconte qu'il va au
+cabaret deux ou trois fois le jour, payant à chacun son pourboire, et
+qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: «Je lis des vers,
+je tâche d'en faire; je lis les aventures de l'Arioste, et je ne suis
+pas moi-même sans aventures.» Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses
+maîtres, le voyant ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour
+l'en tirer. On lui représenta vivement la nécessité d'un état, et on le
+décida à partir pour Uzès en Languedoc, chez un de ses oncles maternels,
+chanoine régulier de Sainte-Geneviève, avec espérance d'un bénéfice. Le
+voilà donc pendant tout l'hiver de 1661, le printemps et l'été de 1662,
+à Uzès; tout en noir de la tête aux pieds; lisant saint Thomas pour
+complaire au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler;
+fort caressé de tous les maîtres d'école et de tous les curés des
+environs, à cause de son oncle, et consulté par tous les poëtes et les
+amoureux de province sur leurs vers, à cause de sa petite renommée
+parisienne et de son ode célèbre _sur la Paix_; d'ailleurs sortant
+peu, s'ennuyant beaucoup dans une ville dont tous les habitants lui
+semblaient durs et intéressés comme des _baillis_; se comparant à Ovide
+au bord du Pont-Euxin, et ne craignant rien tant que d'altérer et de
+corrompre dans le patois du Midi cet excellent et vrai français,
+cette pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferté-Milon,
+Château-Thierry et Reims. La nature elle-même ne le séduit que
+médiocrement: «Si le pays de soi avoit un peu de délicatesse, et que les
+rochers y fussent un peu moins fréquents, on le prendroit pour un vrai
+pays de Cythère;» mais ces rochers l'importunent; la chaleur l'étouffe,
+et les cigales lui gâtent les rossignols. Il trouve les passions du Midi
+violentes et portées à l'excès; pour lui, sensible et tempéré, il vit de
+réflexion et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans même
+éprouver le besoin de composer. Ses lettres à l'abbé Le Vasseur sont
+froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et légèrement
+railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui s'épanouira dans
+_Bérénice_ y perce de toutes parts; ce ne sont que citations italiennes
+et qu'allusions galantes; pas une crudité comme il en échappe entre
+jeunes gens, pas un détail ignoble, et l'élégance la plus exquise jusque
+dans la plus étroite familiarité. Les femmes de ce pays l'avaient ébloui
+d'abord, et, peu de jours après son arrivée, il écrivait à La Fontaine
+ces phrases qui donnent à penser: «Toutes les femmes y sont éclatantes,
+et s'y ajustent d'une façon qui est la plus naturelle du monde; et pour
+ce qui est de leur personne,
+
+ Color verus, corpus solidum et succi plenum;
+
+mais comme c'est la première chose dont on m'a dit de me donner garde,
+je ne veux pas en parler davantage; aussi bien ce seroit profaner la
+maison d'un bénéficier comme celle où je suis, que d'y faire de longs
+discours sur cette matière: _Domus mea, domus orationis_. C'est pourquoi
+vous devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. On m'a
+dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'être tout-à-fait, il faut du moins
+que je sois muet; car, voyez-vous, il faut être régulier avec les
+réguliers, comme j'ai été loup avec vous et avec les autres loups
+vos compères.» Mais ses habitudes naturellement chastes et réservées
+prévalurent, quand il ne fut plus entraîné par des compagnons de
+plaisir; et quelques mois après, il répondait fort sérieusement à une
+insinuation railleuse de l'abbé Le Vasseur que, Dieu merci, sa liberté
+était sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il remporterait son
+coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait apporté; et là-dessus il
+raconte un danger récent auquel sa faiblesse a heureusement échappé.
+Ce passage est assez peu connu, et jette assez de jour dans l'âme de
+Racine, pour devoir être cité tout au long: «Il y a ici une demoiselle
+fort bien faite et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais
+vue qu'à cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvée fort belle; son
+teint me paroissoit vif et éclatant; les yeux, grands et d'un beau noir,
+la gorge et le reste de ce qui se découvre assez librement dans ce pays,
+fort blanc. J'en avois toujours quelque idée assez tendre et assez
+approchante d'une inclination; mais je ne la voyois qu'à l'église: car,
+comme je vous ai mandé, je suis assez solitaire, et plus que mon cousin
+ne me l'avoit recommandé. Enfin je voulus voir si je n'étois point
+trompé dans l'idée que j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort
+honnête. Je m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis là
+m'est arrivé il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein que de
+voir quelle réponse elle me feroit. Je lui parlai donc indifféremment;
+mais sitôt que j'ouvris la bouche et que je l'envisageai, je pensai
+demeurer interdit. Je trouvai sur son visage de certaines bigarrures,
+comme si elle eût relevé de maladie; et cela me fit bien changer mes
+idées. Néanmoins je ne demeurai pas, et elle me répondit d'un air fort
+doux et fort obligeant; et, pour vous dire la vérité, il faut que je
+l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe pour fort belle
+dans la ville, et je connois beaucoup de jeunes gens qui soupirent pour
+elle du fond de leur coeur. Elle passe même pour une des plus sages et
+des plus enjouées. Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit
+du moins à me délivrer de quelque commencement d'inquiétude; car je
+m'étudie maintenant à vivre un peu plus raisonnablement, et à ne me pas
+laisser emporter à toutes sortes d'objets. Je commence mon noviciat...»
+Racine avait alors vingt-trois ans. La naïveté d'impressions et
+l'enfance de coeur qui éclatent dans son récit marquent le point de
+départ d'où il s'avança graduellement, à force d'expérience et d'étude,
+jusqu'aux dernières profondeurs de la même passion dans _Phèdre_.
+Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il s'ennuya d'attendre un
+bénéfice qu'on lui promettait toujours; et, laissant là les chanoines et
+la province, il revint à Paris, où son ode de _la Renommée aux Muses_
+lui valut une nouvelle gratification, son entrée à la cour, et d'être
+connu de Despréaux et de Molière. _La Thébaïde_ suivit de près.
+Jusque-là, Racine n'avait trouvé sur sa route que des protecteurs et des
+amis; son premier succès dramatique éveilla l'envie, et, dès ce moment,
+sa carrière fut semée d'embarras et de dégoûts, dont sa sensibilité
+irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se décourager. La tragédie
+d'_Alexandre_ le brouilla avec Molière et avec Corneille; avec Molière,
+parce qu'il lui retira l'ouvrage pour le donner à l'Hôtel de Bourgogne;
+avec Corneille, parce que l'illustre vieillard déclara au jeune homme,
+après avoir entendu sa pièce, qu'elle annonçait un grand talent pour la
+poésie en général, mais non pour le théâtre. Aux représentations les
+partisans de Corneille tâchèrent d'entraver le succès. Les uns disaient
+que Taxile n'était point assez honnête homme; les autres, qu'il ne
+méritait point sa perte; les uns, qu'Alexandre n'était point assez
+amoureux; les autres, qu'il ne venait sur la scène que pour parler
+d'amour. Lorsque parut _Andromaque_, on reprocha à Pyrrhus un reste de
+férocité; on l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus achevé. C'était
+une conséquence du système de Corneille, qui faisait ses héros tout
+d'une pièce, bons ou mauvais de pied en cap; à quoi Racine répondait
+fort judicieusement: «Aristote, bien éloigné de nous demander des héros
+parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c'est-à-dire
+ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni
+tout à fait bons ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils soient
+extrêmement bons, parce que la punition d'un homme de bien exciteroit
+plus l'indignation que la pitié du spectateur, ni qu'ils soient méchants
+avec excès, parce qu'on n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc
+qu'ils aient une bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de
+faiblesse, et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les
+fasse plaindre sans les faire détester.» J'insiste sur ce point, parce
+que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable originalité
+dramatique consistent précisément dans cette réduction des personnages
+héroïques à des proportions plus humaines, plus naturelles, et dans
+cette analyse délicate des plus secrètes nuances du sentiment et de la
+passion. Ce qui distingue Racine, avant tout, dans la composition du
+style comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison
+ininterrompue des idées et des sentiments; c'est que chez lui tout est
+rempli sans vide et motivé sans réplique, et que jamais il n'y a
+lieu d'être surpris de ces changements brusques, de ces retours sans
+intermédiaire, de ces _volte-faces_ subites, dont Corneille a fait
+souvent abus dans le jeu de ses caractères et dans la marche de ses
+drames. Nous sommes pourtant loin de reconnaître que, même en ceci, tout
+l'avantage au théâtre soit du côté de Racine; mais, lorsqu'il parut,
+toute la nouveauté était pour lui, et la nouveauté la mieux accommodée
+au goût d'une cour où se mêlaient tant de faiblesses, où rien ne
+brillait qu'en nuances, et dont, pour tout dire, la chronique amoureuse,
+ouverte par une La Vallière, devait se clore par une Maintenon. Il
+resterait toujours à savoir si ce procédé attentif et curieux, employé à
+l'exclusion de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et
+pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en,
+à la société d'alors, qui, dans son oisiveté polie, ne réclamait pas un
+drame plus agité, plus orageux, plus _transportant_, pour parler comme
+madame de Sévigné, et qui s'en tenait volontiers à _Bérénice_, en
+attendant _Phèdre_, le chef-d'oeuvre du genre. Cette pièce de _Bérénice_
+fut commandée à Racine par Madame, duchesse d'Orléans, qui soutenait
+à la cour les nouveaux poëtes, et qui joua cette fois à Corneille le
+mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec son jeune
+rival. D'un autre côté, Boileau, ami fidèle et sincère, défendait
+Racine contre la cohue des auteurs, le relevait de ses découragements
+passagers, et l'excitait, à force de sévérité, à des progrès sans
+relâche. Ce contrôle journalier de Boileau eût été funeste assurément à
+un auteur de libre génie, de verve impétueuse ou de grâce nonchalante,
+à Molière, à La Fontaine, par exemple; il ne put être que profitable
+à Racine, qui, avant de connaître Boileau, et sauf quelques pointes
+à l'italienne, suivait déjà cette voie de correction et d'élégance
+continue, où celui-ci le maintint et l'affermit. Je crois donc que
+Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait d'avoir appris à Racine _à
+faire difficilement des vers faciles_; mais il allait un peu loin, si,
+comme on l'assure, il lui donnait pour précepte _de faire ordinairement
+le second vers avant le premier_.
+
+Depuis _Andromaque_, qui parut en 1667, jusqu'à _Phèdre_, dont le
+triomphe est de 1677, dix années s'écoulèrent; on sait comment Racine
+les remplit. Animé par la jeunesse et l'amour de la gloire, aiguillonné
+à la fois par ses admirateurs et ses envieux, il se livra tout entier au
+développement de son génie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, à
+propos d'une attaque de Nicole contre les auteurs de théâtre, il lança
+une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des représailles. A
+force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu un bénéfice, et
+le privilège de la première édition d'_Andromaque_ est accordé au sieur
+Racine, prieur de l'Épinai. Un régulier lui disputa ce prieuré; un
+procès s'ensuivit, auquel personne n'entendit rien; et Racine ennuyé se
+désista, en se vengeant des juges par la comédie des _Plaideurs_ qu'on
+dirait écrite par Molière, admirable farce dont la manière décèle un
+coin inaperçu du poëte, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais,
+Marot, même Scarron, et tenait sa place au cabaret entre Chapelle et
+La Fontaine. Cette vie si pleine, où, sur un grand fonds d'étude,
+s'ajoutaient les tracas littéraires, les visites à la cour, l'Académie à
+partir de 1673, et peut-être aussi, comme on l'en a soupçonné, quelques
+tendres faiblesses au théâtre, cette confusion de dégoûts, de plaisirs
+et de gloire, retint Racine jusqu'à l'âge de trente-huit ans,
+c'est-à-dire jusqu'en 1677, époque où il s'en dégagea pour se marier
+chrétiennement et se convertir.
+
+Sans doute ses deux dernières pièces, _Iphigénie_ et _Phèdre_, avaient
+excité contre l'auteur un redoublement d'orage: tous les auteurs
+siffles, les jansénistes pamphlétaires, les grands seigneurs surannés
+et les débris des _précieuses_, Boyer, Leclerc, Coras, Perrin, Pradon,
+j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, surtout dans le cas présent
+le duc de Nevers, madame Des Houlières et l'Hôtel de Bouillon, s'étaient
+ameutés sans pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient
+pu inquiéter le poëte: mais enfin ses pièces avaient triomphé; le public
+s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, qui ne flattait
+jamais, même en amitié, décernait au vainqueur une magnifique épître, et
+_bénissait_ et proclamait _fortuné_ le siècle qui voyait naître, _ces
+pompeuses merveilles_. C'était donc moins que jamais pour Racine le
+moment de quitter la scène où retentissait son nom; il y avait lieu pour
+lui à l'enivrement, bien plus qu'au désappointement littéraire: aussi
+sa résolution fut-elle tout-à-fait pure de ces bouderies mesquines
+auxquelles on a essayé de la rapporter. Depuis quelque temps, et le
+premier feu de l'âge, la première ferveur de l'esprit et des sens étant
+dissipée, le souvenir de son enfance, de ses maîtres, de sa tante
+religieuse à Port-Royal, avait ressaisi le coeur de Racine; et la
+comparaison involontaire qui s'établissait en lui entre sa paisible
+satisfaction d'autrefois et sa gloire présente, si amère et si troublée,
+ne pouvait que le ramener au regret d'une vie régulière. Cette pensée
+secrète qui le travaillait perce déjà dans la préface de _Phèdre_, et
+dut le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il fit
+de cette _douleur vertueuse_ d'une âme qui maudit le mal et s'y livre.
+Son propre coeur lui expliquait celui de _Phèdre_; et si l'on suppose,
+comme il est assez vraisemblable, que ce qui le retenait malgré lui
+au théâtre était quelque attache amoureuse dont il avait peine à se
+dépouiller, la ressemblance devient plus intime et peut aider à faire
+comprendre tout ce qu'il a mis en cette circonstance de déchirant,
+de réellement senti et de plus particulier qu'à l'ordinaire dans les
+combats de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de _Phèdre_
+est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empêcher lui-même de le
+reconnaître, et ainsi fut presque vérifié le mot de l'auteur «qui
+espéroit, au moyen de cette pièce, réconcilier la tragédie avec quantité
+de personnes célèbres par leur piété et par leur doctrine.» Toutefois,
+en s'enfonçant davantage dans ses réflexions de réforme, Racine jugea
+qu'il était plus prudent et plus conséquent de renoncer au théâtre, et
+il en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, se
+réconcilia avec Port-Royal, se prépara, dans la vie domestique, à ses
+devoirs de père; et, comme le roi le nomma à cette époque historiographe
+ainsi que Boileau, il ne négligea pas non plus ses devoirs d'historien:
+à cet effet, il commença par faire un espèce d'extrait du traité de
+Lucien _sur la Manière d'écrire l'histoire_, et s'appliqua à la lecture
+de Mézerai, de Vittorio Siri et autres.
+
+D'après le peu qu'on vient de lire sur le caractère, les moeurs et
+les habitudes d'esprit de Racine, il serait déjà aisé de présumer les
+qualités et les défauts essentiels de son oeuvre, de prévoir ce qu'il a
+pu atteindre, et en même temps ce qui a dû lui manquer. Un grand art de
+combinaison, un calcul exact d'agencement, une construction lente et
+successive, plutôt que cette force de conception, simple et féconde,
+qui agit simultanément et comme par voie de cristallisation autour de
+plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; de la
+présence d'esprit dans les moindres détails; une singulière adresse à ne
+dévider qu'un seul fil à la fois; de l'habileté pour élaguer plutôt que
+la puissance pour étreindre; une science ingénieuse d'introduire et
+d'éconduire ses personnages; parfois la situation capitale éludée, soit
+par un récit pompeux, soit par l'absence motivée du témoin le plus
+embarrassant; et de même dans les caractères, rien de divergent ni
+d'excentrique; les parties accessoires, les antécédents peu commodes
+supprimés; et pourtant rien de trop nu ni de trop monotone, mais deux
+ou trois nuances assorties sur un fond simple;--puis, au milieu de tout
+cela, une passion qu'on n'a pas vue naître, dont le flot arrive déjà
+gonflé, mollement écumeux, et qui vous entraîne comme le courant blanchi
+d'une belle eau: voilà le drame de Racine. Et si l'on descendait à son
+style et à l'harmonie de sa versification, on y suivrait des beautés
+du même ordre restreintes aux mêmes limites, et des variations de ton
+mélodieuses sans doute, mais dans l'échelle d'une seule octave. Quelques
+remarques, à propos de _Britannicus_, préciseront notre pensée et
+la justifieront si, dans ces termes généraux, elle semblait un peu
+téméraire. Il s'agit du premier crime de Néron, de celui par lequel il
+échappe d'abord à l'autorité de sa mère et de ses gouverneurs. Dans
+Tacite, Britannicus est un jeune homme de quatorze à quinze ans, doux,
+spirituel et triste. Un jour, au milieu d'un festin, Néron ivre, pour le
+rendre ridicule, le força de chanter; Britannicus se mit à chanter une
+chanson, dans laquelle il était fait allusion à sa propre destinée si
+précaire et à l'héritage paternel dont on l'avait dépouillé; et, au
+lieu de rire et de se moquer, les convives émus, moins dissimulés qu'à
+l'ordinaire, parce qu'ils étaient ivres, avaient marqué hautement leur
+compassion. Pour Néron, tout pur de sang qu'il est encore, son naturel
+féroce gronde depuis longtemps en son âme et n'épie que l'occasion de
+se déchaîner; il a déjà essayé d'un poison lent contre Britannicus. La
+débauche l'a saisi: il est soupçonné d'avoir souillé l'adolescence de sa
+future victime; il néglige son épouse Octavie pour la courtisane Acté.
+Sénèque a prêté son ministère à cette honteuse intrigue; Agrippine s'est
+révoltée d'abord, puis a fini par embrasser son fils et par lui offrir
+sa maison pour les rendez-vous. Agrippine, mère, petite-fille, soeur,
+nièce et veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituée à des
+affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui échapper avec
+le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois personnages
+principaux au moment où Racine commence sa pièce. Qu'a-t-il fait? Il est
+allé d'abord au plus simple, il a trié ses acteurs; Burrhus l'a
+dispensé de Sénèque, et Narcisse de Pallas. Othon et Sénécion, _jeunes
+voluptueux_ qui perdent le prince, sont à peine nommés dans un endroit.
+Il rapporte dans sa préface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine:
+_Quae, cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in
+partibus Pallantem_, et il ajoute: «Je ne dis que ce mot d'Agrippine,
+car il y auroit trop de choses à en dire. C'est elle que je me suis
+surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la
+disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus.» Et malgré ce
+dessein formel de l'auteur, le caractère d'Agrippine n'est exprimé
+qu'imparfaitement: comme il fallait intéresser à sa disgrâce, ses plus
+odieux vices sont rejetés dans l'ombre; elle devient un personnage peu
+réel, vague, inexpliqué, une manière de mère tendre et jalouse; il n'est
+plus guère question de ses adultères et de ses meurtres qu'en allusion,
+à l'usage de ceux qui ont lu l'histoire dans Tacite. Enfin, à la place
+d'Acté, intervient la romanesque Junie. Néron amoureux n'est plus que
+le rival passionné de Britannicus, et les côtés hideux du tigre
+disparaissent, ou sont touchés délicatement à la rencontre. Que dire du
+dénouement? de Junie réfugiée aux Vestales, et placée sous la protection
+du peuple, comme si le peuple protégeait quelqu'un sous Néron? Mais ce
+qu'on a droit surtout de reprocher à Racine, c'est d'avoir soustrait aux
+yeux la scène du festin. Britannicus est à table, on lui verse à boire;
+quelqu'un de ses domestiques goûte le breuvage, comme c'est la coutume,
+tant on est en garde contre un crime: mais Néron a tout prévu; le
+breuvage s'est trouvé trop chaud, il faut y verser de l'eau froide
+pour le rafraîchir, et c'est cette eau froide qu'on a eu le soin
+d'empoisonner. L'effet est soudain; ce poison tue sur l'heure, et
+Locuste a été chargée de le préparer tel, sous la menace du supplice.
+Soit dédain pour ces circonstances, soit difficulté de les exprimer en
+vers, Racine les a négligées dans le récit de Burrhus: il se borne à
+rendre l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il y
+réussit; mais on doit avouer que même sur ce point il a rabattu de la
+brièveté incisive, de la concision éclatante de Tacite. Trop souvent,
+lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il traduit la Bible, Racine se
+fraie une route entre les qualités extrêmes des originaux, et garde
+prudemment le milieu de la chaussée, sans approcher des bords d'où l'on
+voit le précipice. Nous préciserons tout-à-l'heure le fait pour ce qui
+concerne la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement à
+Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Néron, s'écrie que
+d'un côté l'on entendra _la fille de Germanicus_, et de l'autre _le fils
+d'Aenobarbus_.
+
+ Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus,
+ Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même,
+ Partagent à mes yeux l'autorité suprême.
+
+Or Tacite dit: _Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus
+Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria lingua,
+generis humani regimen expostulantes_. Racine a évidemment reculé devant
+l'énergique insulte de _maître d'école_ adressée à Sénèque et celle de
+_manchot_ et de _mutilé_ adressée à Burrhus, et son Agrippine n'accuse
+pas ces pédagogues de vouloir _régenter_ le monde. En général, tous les
+défauts du style de Racine proviennent de cette pudeur de goût qu'on a
+trop exaltée en lui, et qui parfois le laisse en deçà du bien, en deçà
+du mieux.
+
+_Britannicus, Phèdre, Athalie_, tragédie romaine, grecque et biblique,
+ce sont là les trois grands titres dramatiques de Racine et sous
+lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. Nous nous sommes
+déjà expliqué sur notre admiration pour _Phèdre_; pourtant, on ne peut
+se le dissimuler aujourd'hui, cette pièce est encore moins dans les
+moeurs grecques que _Britannicus_ dans les moeurs romaines. Hippolyte
+amoureux ressemble encore moins à l'Hippolyte chasseur, favori de Diane,
+que Néron amoureux au Néron de Tacite; Phèdre reine mère et régente pour
+son fils, à la mort supposée de son époux, compense amplement Junie
+protégée par le peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-même laisse
+beaucoup sans doute à désirer pour la vérité; il a déjà perdu le sens
+supérieur des traditions mythologiques que possédaient si profondément
+Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui on embrasse tout un ordre de
+choses; le paysage, la religion, les rites, les souvenirs de famille,
+constituent un fond de réalité qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine
+tout ce qui n'est pas Phèdre et sa passion échappe et fuit: la triste
+Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thésée, laissent à
+peine trace dans notre mémoire. A y regarder de près, ce sont, entre les
+traditions contradictoires, des efforts de conciliation ingénieux,
+mais peu faits pour éclairer: Racine admet d'une part la version de
+Plutarque, qui suppose que Thésée, au lieu de descendre aux enfers,
+avait été simplement retenu prisonnier par un roi d'Épire dont il avait
+voulu ravir la femme pour son ami Pirithoüs, et d'autre part il fait
+dire à Phèdre, sur la foi de la rumeur fabuleuse:
+
+ Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers...
+
+Dans Euripide, Vénus apparaît en personne et se venge; dans Racine,
+_Vénus tout entière à sa proie attachée_ n'est qu'une admirable
+métaphore. Racine a quelquefois laissé à Euripide des détails de couleur
+qui eussent été aussi des traits de passion:
+
+ Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!
+ Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière,
+ Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière?
+
+dit la Phèdre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est beaucoup
+plus prolongé: Phèdre voudrait d'abord se désaltérer à l'eau pure des
+fontaines et s'étendre à l'ombre des peupliers; puis elle s'écrie qu'on
+la conduise sur la montagne, dans les forêts de pins, où les chiens
+chassent le cerf, et qu'elle veut lancer le dard thessalien; enfin elle
+désire l'arène sacrée de Limna, où s'exercent les coursiers rapides:
+et la nourrice qui, à chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin:
+«Quelle est donc cette nouvelle fantaisie? Vous étiez tout-à-l'heure sur
+la montagne, à la poursuite des cerfs, et maintenant vous voilà éprise
+du gymnase et des exercices des chevaux! Il faut envoyer consulter
+l'oracle...» Au troisième acte, au moment où Thésée, qu'on croyait mort,
+arrive, et quand Phèdre, Oenone et Hippolyte sont en présence, Phèdre ne
+trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'écriant:
+
+ Je ne dois désormais songer qu'à me cacher;
+
+c'est imiter l'art ingénieux de Timanthe, qui, à l'instant solennel,
+voila la tête d'Agamemnon.
+
+Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, à conclure avec Corneille
+que Racine avait un bien plus grand talent pour la poésie en général que
+pour le théâtre en particulier, et à soupçonner que, s'il fut dramatique
+en son temps, c'est que son temps n'était qu'à cette mesure de
+dramatique; mais que probablement, s'il avait vécu de nos jours, son
+génie se serait de préférence ouvert une autre voie. La vie de retraite,
+de ménage et d'étude, qu'il mena pendant les douze années de sa maturité
+la plus entière, semblerait confirmer notre conjecture. Corneille aussi
+essaya pendant quelques années de renoncer au théâtre; mais, quoique
+déjà sur le déclin, il n'y put tenir, et rentra bientôt dans l'arène.
+Rien de cette impatience ni de cette difficulté à se contenir ne paraît
+avoir troublé le long silence de Racine. Il écrivait l'histoire de
+Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononçait deux ou trois
+discours d'académie, et s'exerçait à traduire quelques hymnes d'église.
+Madame de Maintenon le tira de son inaction vers 1688, en lui demandant
+une pièce pour Saint-Cyr: de là le réveil en sursaut de Racine, à l'âge
+de quarante-huit ans; une nouvelle et immense carrière parcourue en deux
+pas: _Esther_ pour son coup d'essai, _Athalie_ pour son coup de maître.
+Ces deux ouvrages si soudains, si imprévus, si différents des autres,
+ne démentent-ils pas notre opinion sur Racine? n'échappent-ils pas aux
+critiques générales que nous avons hasardées sur son oeuvre?
+
+Racine, dans les sujets hébreux, est bien autrement à son aise que dans
+les sujets grecs et romains. Nourri des livres sacrés, partageant
+les croyances du peuple de Dieu, il se tient strictement au récit de
+l'Écriture, ne se croit pas obligé de mêler l'autorité d'Aristote à
+l'action, ni surtout de placer au coeur de son drame une intrigue
+amoureuse (et l'amour est de toutes les choses humaines celle qui,
+s'appuyant sur une base éternelle, varie le plus dans ses formes selon
+les temps, et par conséquent induit le plus en erreur le poëte).
+Toutefois, malgré la parenté des religions et la communauté de certaines
+croyances, il y a dans le judaïsme un élément à part, intime, primitif,
+oriental, qu'il importe de saisir et de mettre en saillie, sous peine
+d'être pâle et infidèle, même avec un air d'exactitude: et cet élément
+radical, si bien compris de Bossuet dans sa _Politique sacrée_, de M. de
+Maistre en tous ses écrits, et du peintre anglais Martin dans son art,
+n'était guère accessible au poëte doux et tendre qui ne voyait l'ancien
+Testament qu'à travers le nouveau, et n'avait pour guide vers Samuel que
+saint Paul. Commençons par l'architecture du temple dans _Athalie_: chez
+les Hébreux, tout était figure, symbole, et l'importance des formes se
+rattachait à l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans
+Racine ce temple merveilleux bâti par Salomon, tout en marbre, en cèdre,
+revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de palmes; je suis dans
+le vestibule, et je ne vois pas les deux fameuses colonnes de bronze
+de dix-huit coudées de haut, qui se nomment, l'une _Jachin_, l'autre
+_Booz_; je ne vois ni la mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni
+les lions; je ne devine pas dans le tabernacle ces chérubins de bois
+d'olivier, hauts de dix coudées, qui enveloppent l'arche de leurs ailes.
+La scène se passe sous un péristyle grec un peu nu, et je me sens déjà
+moins disposé à admettre le _sacrifice de sang_ et l'immolation par
+le couteau sacré, que si le poëte m'avait transporté dans ce temple
+colossal où Salomon, le premier jour, égorgea pour hosties pacifiques
+vingt-deux mille boeufs et cent vingt mille brebis. Des reproches
+analogues peuvent s'adresser aux caractères et aux discours des
+personnages. L'idolâtrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait être
+opposée au culte de Jéhovah dans la personne de Mathan, qui, sans cela,
+n'est qu'un mauvais prêtre, débitant d'abstraites maximes; j'aurais
+voulu entrevoir, grâce à lui, ces temples impurs de Baal,
+
+ . . . . . Où siégeaient, sur de riches carreaux,
+ Cent idoles de jaspe aux têtes de taureaux;
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Où, sans lever jamais leurs têtes colossales,
+ Veillaient, assis en cercle et se regardant tous,
+ Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux.
+
+Le grand prêtre est beau, noble et terrible; mais on le conçoit plus
+terrible encore et plus inexorable, pour être le ministre d'un Dieu de
+colère. Quand il arme les lévites, et qu'il leur rappelle que leurs
+ancêtres, à la voix de Moïse, ont autrefois massacré leurs frères
+(«Voici ce que dit le Seigneur, Dieu d'Israël: «Que chaque homme place
+son glaive sur sa cuisse, et que chacun tue son frère, son ami, et celui
+qui lui est le plus proche.» Les enfants de Lévi firent ce que Moïse
+avait ordonné.» ), il délaie ce verset en périphrases évasives:
+
+ Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites
+ Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israël
+ Rendit dans le désert un culte criminel,
+ De leurs plus chers parents saintement homicides,
+ Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides,
+ Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur
+ D'être seuls employés aux autels du Seigneur?
+
+En somme, _Athalie_ est une oeuvre imposante d'ensemble, et par beaucoup
+d'endroits magnifique, mais non pas si complète ni si désespérante qu'on
+a bien voulu croire. Racine n'y a pas pénétré l'essence même de la
+poésie hébraïque orientale[24]; il y marche sans cesse avec précaution
+entre le naïf du sublime et le naïf du gracieux, et s'interdit
+soigneusement l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine:
+
+ Osias n'était plus; Dieu m'apparut: je vis
+ Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante;
+ Les bords éblouissants de sa robe flottante
+ Remplissaient le sacré parvis.
+
+ Des séraphins debout sur des marches d'ivoire
+ Se voilaient devant lui de six ailes de feux;
+ Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux:
+ Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux!
+ Toute la terre est pleine de sa gloire!
+
+[Note 24: De la _poésie_, c'est possible; mais de la _religion_,
+certes, il en avait pénétré l'essence. J'aurais plus d'un point à
+modifier aujourd'hui dans mon premier jugement; il a commencé à me
+paraître moins juste, quand des continuateurs exagérés me l'ont rendu
+comme dans un miroir grossissant. Je reprendrai le Racine chrétien au
+complet dans mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne à
+en tirer les remarques que voici: «Quelle erreur nous avons soutenue
+autrefois! Il nous paraissait qu'_Athalie_ aurait été plus belle, s'il y
+avait eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc.
+Cela, au contraire, présenté disproportionnément, nous eût caché le vrai
+sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.--Peu de
+décors dans Racine; et il a raison au fond: l'unité du Dieu invisible en
+ressort mieux. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, entra dans
+le Saint des Saints, il observa avec étonnement, dit Tacite, qu'il n'y
+avait aucune image et que le sanctuaire était vide. C'était un dicton
+populaire, en parlant des Juifs, que «_Nil praeter nubes et coeli numen
+adorant_.»]
+
+Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie
+voluptueux:
+
+ Ainsi qu'on choisit une rose
+ Dans les guirlandes de Sarons,
+ Choisissez une vierge éclose
+ Parmi les lis de vos vallons:
+ Enivrez-vous de son haleine,
+ Écartez ses tresses d'ébène,
+ Goûtez les fruits de sa beauté.
+ Vivez, aimez, c'est la sagesse:
+ Hors le plaisir et la tendresse,
+ Tout est mensonge et vanité.
+
+Il ne dirait pas davantage:
+
+ O tombeau! vous êtes mon père;
+ Et je dis aux vers de la terre:
+ Vous êtes ma mère et mes soeurs.
+
+L'avouerai-je? _Esther_, avec ses douceurs charmantes et ses aimables
+peintures, _Esther_, moins dramatique qu'_Athalie_, et qui vise moins
+haut, me semble plus complète en soi, et ne laisser rien à désirer.
+Il est vrai que ce gracieux épisode de la Bible s'encadre entre deux
+événements étranges, dont Racine se garde de dire un seul mot, à savoir
+le somptueux festin d'Assuérus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le
+massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura deux jours
+entiers, sur la prière formelle de la Juive Esther. A cela près, ou
+plutôt même à cause de l'omission, ce délicieux poëme, si parfait
+d'ensemble, si rempli de pudeur, de soupirs et d'onction pieuse, me
+semble le fruit le plus naturel qu'ait porté le génie de Racine. C'est
+l'épanchement le plus pur, la plainte la plus enchanteresse de cette âme
+tendre qui ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se
+noyer dans les larmes, et dont madame de Maintenon écrivait: «Racine,
+qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur Lalie.» Vers ce
+même temps, il composa pour Saint-Cyr quatre cantiques spirituels qui
+sont au nombre de ses plus beaux ouvrages. Il y en a deux d'après
+saint Paul que Racine traite comme il a déjà fait Tacite et la Bible,
+c'est-à-dire en l'enveloppant de suavité et de nombre, mais en
+l'affaiblissant quelquefois. Il est à regretter qu'il n'ait pas poussé
+plus loin cette espèce de composition religieuse, et que, dans les huit
+dernières années qui suivirent _Athalie_, il n'ait pas fini par jeter
+avec originalité quelques-uns des sentiments personnels, tendres,
+passionnés, fervents, que recelait son coeur. Certains passages des
+lettres à son fils aîné, alors attaché à l'ambassade de Hollande, font
+rêver une poésie intérieure et pénétrante qu'il n'a épanchée nulle part,
+dont il a contenu en lui, durant des années, les délices incessamment
+prêtes à déborder, ou qu'il a seulement répandue dans la prière, aux
+pieds de Dieu, avec les larmes dont il était plein. La poésie alors, qui
+faisait partie de la _littérature_, se distinguait tellement de la _vie_
+que rien ne ramenait de l'une à l'autre, que l'idée même ne venait pas
+de les joindre, et qu'une fois consacré aux soins domestiques, aux
+sentiments de père, aux devoirs de paroissien, on avait élevé une
+muraille infranchissable entre les _Muses_ et soi. Au reste, comme nul
+sentiment profond n'est stérile en nous, il arrivait que cette poésie
+_rentrée_ et sans issue était dans la vie comme un parfum secret qui se
+mêlait aux moindres actions, aux moindres paroles, y transpirait par une
+voie insensible, et leur communiquait une bonne odeur de mérite et de
+vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui
+la lecture de ses lettres à son fils, déjà homme et lancé dans le monde,
+lettres simples et paternelles, écrites au coin du feu, à côté de la
+mère, au milieu des six autres enfants, empreintes à chaque ligne d'une
+tendresse grave et d'une douceur austère, et où les réprimandes sur le
+style, les conseils d'éviter les _répétitions de mots_ et les _locutions
+de la Gazette de Hollande_, se mêlent naïvement aux préceptes de
+conduite et aux avertissements chrétiens: «Vous avez eu quelque raison
+d'attribuer l'heureux succès de votre voyage, par un si mauvais temps,
+aux prières qu'on a faites pour vous. Je compte les miennes pour rien;
+mais votre mère et vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu
+qu'il vous préservât de tout accident, et on faisoit la même chose à
+Port-Royal.» Et plus bas: «M. de Torcy m'a appris que vous étiez dans la
+_Gazette de Hollande_: si je l'avois su, je l'aurois fait acheter pour
+la lire à vos petites soeurs, qui vous croiroient devenu un homme de
+conséquence.» On voit que madame Racine songeait toujours à son fils
+absent, et que, chaque fois qu'on servait quelque chose d'_un peu bon_
+sur la table, elle ne pouvait s'empêcher de dire: «Racine en auroit
+volontiers mangé.» Un ami qui revenait de Hollande, M. de Bonnac,
+apporta à la famille des nouvelles du fils chéri; on l'accabla de
+questions, et ses réponses furent toutes satisfaisantes: «Mais je n'ai
+osé, écrit l'excellent père, lui demander si vous pensiez un peu au bon
+Dieu, et j'ai eu peur que la réponse ne fût pas telle que je l'aurois
+souhaitée.» L'événement domestique le plus important des dernières
+années de Racine est la profession que fit à Melun sa fille cadette,
+âgée de dix-huit ans; il parle à son fils de la cérémonie, et en raconte
+les détails à sa vieille tante, qui vivait toujours à Port-Royal dont
+elle était abbesse[25]; il n'avait cessé de _sangloter_ pendant tout
+l'office: ainsi, de ce coeur brisé, des trésors d'amour, des effusions
+inexprimables s'échappaient par ces sanglots; c'était comme l'huile
+versée du vase de Marie. Fénelon lui écrivit exprès pour le consoler.
+Avec cette facilité excessive aux émotions, et cette sensibilité plus
+vive, plus inquiète de jour en jour, on explique l'effet mortel que
+causa à Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; mais
+il était auparavant, et depuis longtemps, malade du mal de poésie:
+seulement, vers la fin, cette prédisposition inconnue avait dégénéré en
+une sorte d'hydropisie lente qui dissolvait ses humeurs et le livrait
+sans ressort au moindre choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantième
+année, vénéré et pleuré de tous, comblé de gloire, mais laissant, il
+faut le dire, une postérité littéraire peu virile, et bien intentionnée
+plutôt que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, les
+Duché et les Campistron au théâtre, les Jean-Baptiste et les Racine
+fils dans l'ode et dans le poëme. Depuis ce temps jusqu'au nôtre, et à
+travers toutes les variations de goût, la renommée de Racine a subsisté
+sans atteinte et a constamment reçu des hommages unanimes, justes
+au fond et mérités en tant qu'hommages, bien que parfois très-peu
+intelligents dans les motifs. Des critiques sans portée ont abusé
+du droit de le citer pour modèle, et l'ont trop souvent proposé à
+l'imitation par ses qualités les plus inférieures; mais, pour qui sait
+le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa vie, de
+quoi se faire à jamais admirer comme grand poëte et chérir comme ami de
+coeur.
+
+Décembre 1829.
+
+[Note 25: Si ce ne fut pas à Port-Royal même que la fille de Racine
+fit profession, c'est que ce monastère persécuté ne pouvait plus depuis
+longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine,
+vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laissé de bien touchants
+Mémoires, et réfugié alors à Melun, assista à toutes les cérémonies de
+vêture.]
+
+
+
+II
+
+Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un genre qui
+l'était peu. En d'autres temps, en des temps comme les nôtres, où les
+proportions du drame doivent être si différentes de ce qu'elles étaient
+alors, qu'aurait-il fait? Eût-il également tenté le théâtre? Son génie,
+naturellement recueilli et paisible, eût-il suffi à cette intensité
+d'action que réclame notre curiosité blasée, à cette vérité réelle dans
+les moeurs et dans les caractères qui devient indispensable après une
+époque de grande révolution, à cette philosophie supérieure qui donne à
+tout cela un sens, et fait de l'action autre chose qu'un _imbroglio_, de
+la couleur historique autre chose qu'un _badigeonnage_? Eût-il été de
+force et d'humeur à mener toutes ces parties de front, à les maintenir
+en présence et en harmonie, à les unir, à les enchaîner sous une forme
+indissoluble et vivante; à les fondre l'une dans l'autre au feu des
+passions? N'eût-il pas trouvé plus simple et plus conforme à sa nature
+de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces embarras étrangers
+dans lesquels elle aurait pu se perdre comme dans le sable, en s'y
+versant; de la faire rentrer en son lit pour n'en plus sortir, et de
+suivre solitaire le cours harmonieux de cette grande et belle
+élégie, dont _Esther_ et _Bérénice_ sont les plus limpides, les plus
+transparents réservoirs? C'est là une délicate question, sur laquelle on
+ne peut exprimer que des conjectures: j'ai hasardé la mienne; elle n'a
+rien d'irrévérent pour le génie de Racine. M. Étienne, dans son discours
+de réception à l'Académie, déclare qu'il admire Molière bien plus comme
+philosophe que comme poëte. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M.
+Étienne, et dans Molière la qualité de poëte ne me paraît inférieure à
+aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel auteur
+des _Deux Gendres_ de vouloir renverser l'autel du plus grand maître
+de notre scène. Or, est-ce davantage vouloir renverser Racine que de
+déclarer qu'on préfère chez lui la poésie pure au drame, et qu'on est
+tenté de le rapporter à la famille des génies lyriques, des chantres
+élégiaques et pieux, dont la mission ici-bas est de célébrer l'_amour_
+(en prenant _amour_ dans le même sens que Dante et Platon)?
+
+Indépendamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui nous a surtout
+confirmé dans notre opinion, c'est le silence de Racine et la
+disposition d'esprit qu'il marqua durant les longues années de sa
+retraite. Les facultés innées qu'on a exercées beaucoup et qu'on arrête
+brusquement au milieu de la carrière, après les premiers instants donnés
+au délassement et au repos, se réveillent et recommencent à désirer le
+genre de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient à l'âme
+qu'une plainte sourde, lointaine, étouffée, qui n'indique pas son objet
+et nous livre à tout le vague de l'_ennui_. Bientôt l'inquiétude se
+décide; la faculté sans aliment s'_affame_, pour ainsi dire; elle crie
+au dedans de nous: c'est comme un coursier généreux qui hennit dans
+l'étable et demande l'arène; on n'y peut tenir, et tous les projets
+de retraite sont oubliés. Qu'on se figure, par exemple, à la place
+de Racine, au sein du même loisir, quelqu'un de ces génies
+incontestablement dramatiques, Shakspeare, Molière, Beaumarchais, Scott.
+Oh! les premiers mois d'inaction passés, comme le cerveau du poète va
+fermenter et se remplir! comme chaque idée, chaque sentiment va revêtir
+à ses yeux un masque, un personnage, et marcher à ses côtés! que de
+générations spontanées vont éclore de toutes parts et lever la tête sur
+cette eau dormante! que d'êtres inachevés, flottants, passeront dans ses
+rêves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui parleront
+comme à Tancrède dans la forêt enchantée! La reine Mab descendra en char
+et se posera sur ce front endormi. Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou
+Dorine, Chérubin ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et
+empressés, s'agiteront autour du maître, le tirailleront de mille côtés
+pour qu'il prenne garde à leurs êtres chéris, à leurs amants séparés, à
+leurs princesses malheureuses; ils les évoqueront devant lui, comme dans
+l'Élysée antique le devin Tirésias, ou plutôt le vieil Anchise, évoquait
+les âmes des héros qui n'avaient pas vécu; ils les feront passer par
+groupes, ombres fugitives, rieuses ou éplorées, demandant la vie, et,
+dans les limbes inexplicables de la pensée, attendant la lumière du
+jour. Diana Vernon à cheval, franchissant les barrières et se perdant
+dans le taillis; Juliette au balcon tendant les bras à Roméo; l'ingénue
+Agnès à son balcon aussi, et rendant à son amant salut pour salut du
+matin au soir; la moqueuse Suzanne et la belle comtesse habillant
+le page; que sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces
+apparitions enchantées souriront au poëte et l'appelleront à elles du
+sein de leur nuage. Il n'y résistera pas longtemps, et se relancera,
+tête baissée, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. Chacun
+reviendra à ses goûts et à sa nature. Beaumarchais, comme un joueur
+excité par l'abstinence, tentera de nouveau avec fureur les chances et
+la folie des intrigues. Scott, plus insouciant peut-être, et comme un
+voyageur simplement curieux qui a déjà vu beaucoup de siècles et de
+pays, mais qui n'est pas las encore, se remettra en marche au risque
+de repasser, chemin faisant, par les mêmes aventures. Molière, penseur
+profond, triste au dedans, ayant hâte de sortir de lui-même et
+d'échapper à ses peines secrètes, sera cette fois d'un comique plus
+grave ou plus fou qu'à l'ordinaire. Shakspeare redoublera de grâce, de
+fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille enfin (car il est de cette
+famille), Corneille couvert de cicatrices, épuisé, mais infatigable et
+sans relâche comme ses héros, pareil à ce valeureux comte de Fuentès
+dont parle Bossuet, et qui combattit à Rocroi jusqu'au dernier soupir,
+Corneille ramènera obstinément au combat ses vieilles bandes espagnoles
+et ses drapeaux déchirés.
+
+Voilà les poëtes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur ressembla
+jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce qu'il avait
+quitté; qu'il n'eut point, à ses heures de rêverie, des apparitions
+charmantes qui remuaient, comme autrefois, son coeur? Ce serait faire
+injure à son génie. Mais ces créations mêmes vers lesquelles un doux
+penchant dut le rentraîner d'abord, ces Monime, ces Phèdre, ces Bérénice
+au long voile, ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, à la nuit
+tombante, sous les traits de la Champmeslé, et qui s'enfuyaient,
+comme Didon, dans les bocages, qu'étaient-elles, je le demande? Où
+voulaient-elles le ramener? Différaient-elles beaucoup de l'_Élégie à la
+voix gémissante_;
+
+ Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars,
+ Belle, levant au ciel ses humides regards?
+
+Et quand il se fut tout à fait réfugié dans l'amour divin, ces formes
+attrayantes d'un amour profane continuèrent-elles longtemps à repasser
+dans ses songes? Pour moi, je ne le crois point. Il fut prompt à les
+dissiper et à les oublier: ses affections bientôt allèrent toutes
+ailleurs; il ne pensait qu'à Port-Royal, alors persécuté, et se
+complaisait délicieusement dans ses souvenirs d'enfance: «En effet,
+dit-il, il n'y avoit point de maison religieuse qui fût en meilleure
+odeur que Port-Royal. Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la
+piété; on admiroit la manière grave et touchante dont les louanges de
+Dieu y étoient chantées, la simplicité et en même temps la propreté de
+leur église, la modestie des domestiques, la solitude des parloirs, le
+peu d'empressement des religieuses à y soutenir la conversation, leur
+peu de curiosité pour savoir les choses du monde et même les affaires de
+leurs proches; en un mot, une entière indifférence pour tout ce qui
+ne regardoit point Dieu. Mais combien les personnes qui connoissoient
+l'intérieur de ce monastère y trouvoient-elles de nouveaux sujets
+d'édification! Quelle paix! quel silence! quelle charité! quel amour
+pour la pauvreté et pour la mortification! Un travail sans relâche, une
+prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois les plus
+vils et les plus humiliants, aucune impatience dans les soeurs,
+nulle bizarrerie dans les mères, l'obéissance toujours prompte et le
+commandement toujours raisonnable.» Et vers le même temps il écrivait à
+son fils: «M. de Rost m'a appris que la Champmeslé étoit à l'extrémité,
+de quoi il me paroît très-affligé; mais ce qui est le plus affligeant,
+c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je veux dire
+l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse refuse de renoncer
+à la comédie, ayant déclaré, à ce qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit
+très-glorieux pour elle de mourir comédienne. Il faut espérer que, quand
+elle verra la mort de plus près, elle changera de langage comme font
+d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers quand ils
+se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui m'apprit hier cette
+particularité dont elle étoit effrayée, et qu'elle a sue, comme je
+crois, de M. le curé de Saint-Sulpice.» Et dans une autre lettre: «Le
+pauvre M. Boyer est mort fort chrétiennement; sur quoi je vous dirai,
+en passant, que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, qui
+mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé à la comédie,
+très-repentante de sa vie passée, mais surtout fort affligée de
+mourir: du moins M. Despréaux me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé
+d'Auteuil, qui l'assista à la mort; car elle est morte à Auteuil, dans
+la maison d'un maître à danser, où elle étoit venue prendre l'air.» On a
+besoin de croire, pour excuser ce ton de sécheresse, que Racine voulait
+faire indirectement la leçon à son fils, et condamner ses propres
+erreurs dans la personne de celle qui en avait été l'objet. Mais, même
+en tenant compte de l'intention, on peut conclure hardiment, après avoir
+lu et comparé ces passages, que les sentiments du poëte ne prenaient
+plus la forme dramatique, et que la figure de la Champmeslé lui était
+depuis longtemps sortie de la mémoire. Port-Royal avait toute son âme;
+il y puisait le calme, il y rapportait ses prières; il était plein des
+gémissements de cette maison affligée, quand il fit entendre, pour
+l'heureuse maison de Saint-Cyr, la mélodie touchante des choeurs
+d'_Esther_[26]. En un mot, c'était la disposition lyrique qui
+prévalait évidemment dans le poëte, et qui le plus souvent, au défaut
+d'épanchement convenable, débordait dans ces larmes dont nous avons
+parlé. Un de nos amis les plus chers, qui, pour être romantique, à
+ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect profond et un
+sincère amour, a essayé de retracer l'état intérieur de cette belle âme
+dans une pièce de vers qu'il ne nous est pas permis de louer, mais que
+nous insérons ici comme achevant de mettre en lumière notre point de vue
+critique.
+
+[Note 26: Racine se trouvait précisément dans l'église du monastère
+des Champs, quand l'archevêque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai
+1679, à neuf heures du matin, pour renouveler la persécution qui avait
+été interrompue durant dix années, mais qui, à partir de ce jour-là,
+ne cessa plus jusqu'à l'entière ruine. Il causa quelque temps avec le
+prélat qui, l'ayant aperçu, l'avait fait appeler par politesse. Plus
+tard, surtout quand sa tante fut abbesse, il devint à Versailles le
+chargé d'affaires en titre des pauvres persécutées. Toutes les demandes
+d'adoucissement près de l'archevêque, les suppliques pour obtenir tel ou
+tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son crédit à
+ces démarches, avec un zèle où il entrait quelque pensée d'expiation.]
+
+
+LES LARMES DE RACINE.
+
+Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur Lalie.
+
+(MADAME DE MAINTENON.)
+
+ Jean Racine, le grand poëte,
+ Le poëte aimant et pieux,
+ Après que sa lyre muette
+ Se fut voilée à tous les yeux,
+ Renonçant à la gloire humaine,
+ S'il sentait en son âme pleine
+ Le flot contenu murmurer,
+ Ne savait que fondre en prière,
+ Pencher l'urne dans la poussière
+ Aux pieds du Seigneur, et pleurer.
+
+ Comme un coeur pur de jeune fille
+ Qui coule et déborde en secret,
+ A chaque peine de famille,
+ Au moindre bonheur, il pleurait;
+ A voir pleurer sa fille aînée;
+ A voir sa table couronnée
+ D'enfants, et lui-même au déclin;
+ A sentir les inquiétudes
+ De père, tout causant d'études,
+ Les soirs d'hiver, avec Rollin;
+
+ Ou si dans la sainte patrie,
+ Berceau de ses rêves touchants,
+ Il s'égarait par la prairie
+ Au fond de Port-Royal-des-Champs;
+ S'il revoyait du cloître austère
+ Les longs murs, l'étang solitaire,
+ Il pleurait comme un exilé;
+ Pour lui, pleurer avait des charmes.
+ Le jour que mourait dans les larmes
+ Ou La Fontaine ou Champmeslé[27].
+
+ Surtout ces pleurs avec délices
+ En ruisseaux d'amour s'écoulaient,
+ Chaque fois que sous des cilices
+ Des fronts de seize ans se voilaient;
+ Chaque fois que des jeunes filles,
+ Le jour de leurs voeux, sous les grilles
+ S'en allaient aux yeux des parents,
+ Et foulant leurs bouquets de fête,
+ Livrant les cheveux de leur tête,
+ Épanchaient leur âme à torrents.
+
+ Lui-même il dut payer sa dette;
+ Au temple il porta son agneau;
+ Dieu marquant sa fille cadette,
+ La dota du mystique anneau.
+ Au pied de l'autel avancée,
+ La douce et blanche fiancée
+ Attendait le divin Époux;
+ Mais, sans voir la cérémonie,
+ Parmi l'encens et l'harmonie
+ Sanglotait le père à genoux[28].
+
+[Note 27: Il est permis de supposer, malgré ce qu'on a vu plus haut,
+que le poëte donna secrètement à la Champmeslé quelques larmes et
+quelques prières.]
+
+[Note 28: Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus chérie, qui se
+fit religieuse; il composa sur cette prise de voile une pièce de vers
+fort touchante, où il décrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives
+de ses émotions de père et de ses joies comme chrétien (Fauriel; _Vie de
+Lope de Vega_). Mais Racine ne put que pleurer.]
+
+ Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse,
+ Pareils à ceux qu'en sa ferveur
+ Madeleine la pécheresse
+ Répandit aux pieds du Sauveur;
+ Pareils aux flots de parfum rare
+ Qu'en pleurant la soeur de Lazare
+ De ses longs cheveux essuya;
+ Pleurs abondants comme les vôtres,
+ O le plus tendre des apôtres,
+ Avant le jour d'Alleluia!
+
+ Prière confuse et muette,
+ Effusion de saints désirs,
+ Quel luth se fera l'interprète
+ De ces sanglots, de ces soupirs?
+ Qui démêlera le mystère
+ De ce coeur qui ne peut se taire,
+ Et qui pourtant n'a point de voix?
+ Qui dira le sens des murmures
+ Qu'éveille à travers les ramures
+ Le vent d'automne dans les bois?
+
+ C'était une offrande avec plainte,
+ Comme Abraham en sut offrir;
+ C'était une dernière étreinte
+ Pour l'enfant qu'on a vu nourrir;
+ C'était un retour sur lui-même,
+ Pécheur relevé d'anathème,
+ Et sur les erreurs du passé;
+ Un cri vers le Juge sublime,
+ Pour qu'en faveur de la victime
+ Tout le reste fût effacé.
+
+ C'était un rêve d'innocence,
+ Et qui le faisait sangloter,
+ De penser que, dès son enfance,
+ Il aurait pu ne pas quitter
+ Port-Royal et son doux rivage,
+ Son vallon calme dans l'orage,
+ Refuge propice aux devoirs;
+ Ses châtaigniers aux larges ombres,
+ Au dedans les corridors sombres,
+ La solitude des parloirs.
+
+ Oh! si, les yeux mouillés encore,
+ Ressaisissant son luth dormant,
+ Il n'a pas dit, à voix sonore,
+ Ce qu'il sentait en ce moment;
+ S'il n'a pas raconté, poëte,
+ Son âme pudique et discrète,
+ Son holocauste et ses combats,
+ Le Maître qui tient la balance
+ N'a compris que mieux son silence:
+ O mortels, ne le blâmez pas!
+
+ Celui qu'invoquent nos prières
+ Ne fait pas descendre les pleurs
+ Pour étinceler aux paupières,
+ Ainsi que la rosée aux fleurs;
+ Il ne fait pas sous son haleine
+ Palpiter la poitrine humaine,
+ Pour en tirer d'aimables sons;
+ Mais sa rosée est fécondante;
+ Mais son haleine, immense, ardente,
+ Travaille à fondre nos glaçons.
+
+ Qu'importent ces chants qu'on exhale,
+ Ces harpes autour du saint lieu;
+ Que notre voix soit la cymbale
+ Marchant devant l'arche de Dieu;
+ Si l'âme, trop tôt consolée,
+ Comme une veuve non voilée
+ Dissipe ce qu'il faut sentir;
+ Si le coupable prend le change,
+ Et tout ce qu'il paye en louange,
+ S'il le retranche au repentir?
+
+Les derniers sentiments exprimés dans cette pièce ne furent point
+étrangers à l'âme de Racine. Dans un très-beau cantique _sur la
+Charité_, imité de saint Paul, il dit lui-même, en des termes assez
+semblables, et dont notre ami paraît s'être souvenu:
+
+ En vain je parlerais le langage des Anges,
+ En vain, mon Dieu, de tes louanges
+ Je remplirois tout l'univers:
+ Sans amour ma gloire n'égale
+ Que la gloire de la cymbale,
+ Qui d'un vain bruit frappe les airs.
+
+Si maintenant l'on m'objecte que cette théorie conjecturale serait
+admissible peut-être si Racine n'avait pas fait _Athalie_, mais
+qu'_Athalie_ seule répond victorieusement à tout et révèle dans le poëte
+un génie essentiellement dramatique, je répliquerai à mon tour qu'en
+admirant beaucoup _Athalie_, je ne lui reconnais point tant de portée;
+que la quantité d'élévation, d'énergie et de sublime qui s'y trouve ne
+me paraît pas du tout dépasser ce qu'il en faut pour réussir dans le
+haut lyrique, dans la grande poésie religieuse, dans l'hymne, et qu'à
+mon gré cette magnifique tragédie atteste seulement chez Racine des
+qualités fortes et puissantes qui couronnaient dignement sa tendresse
+habituelle.
+
+L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramènera
+involontairement aux mêmes conclusions sur la nature et la vocation de
+son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style dramatique? C'est quelque
+chose de simple, de familier, de vif, d'entrecoupé, qui se déploie et se
+brise, qui monte et redescend, qui change sans effort en passant d'un
+personnage à l'autre, et varie dans le même personnage selon les moments
+de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis l'ironie
+s'aiguise, puis la colère se gonfle, et voilà que le dialogue ressemble
+à la lutte étincelante de deux serpents entrelacés. Les gestes, les
+inflexions de voix et les sinuosités du discours sont en parfaite
+harmonie; les hasards naturels, les particularités journalières d'une
+conversation qui s'anime, se reproduisent en leur lieu. Auguste est
+assis avec Cinna dans son cabinet et lui parle longuement; chaque fois
+que Cinna veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorité, étend la
+main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu de Talma,
+c'était tout le style dramatique mis en dehors et traduit aux yeux.--Les
+personnages du drame, vivant de la vie réelle comme tout le monde,
+doivent en rappeler à chaque instant les détails et les habitudes.
+_Hier, aujourd'hui, demain_, sont des mots très-significatifs pour eux.
+Les plus chers souvenirs dont se nourrit leur passion favorite leur
+apparaissent au complet avec une singulière vivacité dans les moindres
+circonstances. Il leur échappe souvent de dire: _Tel jour, à telle
+heure, en tel endroit_. L'amour dont une âme est pleine, et qui cherche
+un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, en tire des images, des
+comparaisons sans nombre, en fait jaillir des sources imprévues de
+tendresse. Juliette, au balcon, croit entendre le chant de l'alouette,
+et presse son jeune époux de partir; mais Roméo veut que ce soit le
+rossignol qu'on entend, afin de rester encore.
+
+La douleur est superstitieuse; l'âme, en ses moments extrêmes, a de
+singuliers retours; elle semble, avant de quitter cette vie, s'y
+rattacher à plaisir par les fils les plus déliés et les plus fragiles.
+Desdemona, émue du vague pressentiment de sa fin, revient toujours, sans
+savoir pourquoi, à _une chanson de Saule_ que lui chantait dans son
+enfance une vieille esclave qu'avait sa mère. C'est ainsi que le lyrique
+même, grâce aux détails naïfs qui le retiennent et le fixent dans la
+réalité, ne fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement à l'effet
+dramatique.
+
+Le pittoresque épique, le descriptif pompeux sied mal au style du drame;
+mais sans se mettre exprès à décrire, sans étaler sa toile pour peindre,
+il est tel mot de pure causerie qui, jeté comme au hasard, va nous
+donner la couleur des lieux et préciser d'avance le théâtre où se
+déploiera la passion. Duncan arrive avec sa suite au château de Macbeth;
+il en trouve le site agréable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a des
+nids de martinets à chaque frise et à chaque créneau: preuve, dit-il,
+que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde en traits
+pareils; les tragiques grecs en offriraient également. Racine n'en a
+jamais.
+
+Le style de Racine se présente, dès l'abord, sous une teinte assez
+uniforme d'élégance et de poésie; rien ne s'y détache particulièrement.
+Le procédé en est d'ordinaire analytique et abstrait; chaque personnage
+principal, au lieu de répandre sa passion au dehors en ne faisant qu'un
+avec elle, regarde le plus souvent cette passion au dedans de lui-même,
+et la raconte par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde
+intérieur, au sein de ce _moi_, comme disent les philosophes: de là une
+manière générale d'exposition et de récit qui suppose toujours dans
+chaque héros ou chaque héroïne un certain loisir pour s'examiner
+préalablement; de là encore tout un ordre d'images délicates, et un
+tendre coloris de demi-jour, emprunté à une savante métaphysique du
+coeur; mais peu ou point de réalité, et aucun de ces détails qui nous
+ramènent à l'aspect humain de cette vie. La poésie de Racine élude les
+détails, les dédaigne, et quand elle voudrait y atteindre, elle semble
+impuissante à les saisir. Il y a dans _Bajazet_ un passage, entre
+autres, fort admiré de Voltaire: Acomat explique à Osmin comment, malgré
+les défenses rigoureuses du sérail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et
+s'aimer:
+
+ Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle
+ De la more d'Amurat fit courir la nouvelle.
+ La sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer,
+ Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer.
+ Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent;
+ De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent:
+ Et les dons achevant d'ébranler leur devoir,
+ Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir.
+
+Au lieu d'une explication nette et circonstanciée de la rencontre, comme
+tout cela est touché avec précaution! comme le mot propre est habilement
+évincé! _les esclaves tremblèrent! les gardes se troublèrent!_ Que
+d'efforts en pure perte! que d'élégances déplacées dans la bouche sévère
+du grand-vizir!--Monime a voulu s'étrangler avec son bandeau, ou, comme
+dit Racine, _faire un affreux lien d'un sacré diadème_; elle apostrophe
+ce diadème en vers enchanteurs que je me garderai bien de blâmer. Je
+noterai seulement que, dans la colère et le mépris dont elle accable
+ce _fatal tissu_, elle ne l'ose nommer qu'en termes généraux et avec
+d'exquises injures. Il résulte de cette perpétuelle nécessité de
+noblesse et d'élégance que s'impose le poëte, que lorsqu'il en vient
+à quelques-unes de ces parties de transition qu'il est impossible de
+relever et d'ennoblir, son vers inévitablement déroge, et peut alors
+sembler prosaïque par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort
+s'est amusé à noter dans _Esther_ le petit nombre de vers qu'il croit
+entachés de prosaïsme. Au reste, Racine a tellement pris garde à ce
+genre de reproche, qu'au risque de violer les convenances dramatiques,
+il a su prêter des paroles pompeuses ou fleuries à ses personnages les
+plus subalternes comme à ses héros les plus achevés. Il traite ses
+confidentes sur le même pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi
+majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a déjà remarqué que, dans
+Euripide, le vieillard qui tient la place d'Arcas n'a qu'un langage
+simple, non figuré, conforme à sa condition d'esclave: «Pourquoi donc
+sortir de votre tente, ô roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est
+assoupi dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore relevé la
+sentinelle qui veille sur les retranchements?» Et c'est Agamemnon qui
+dit: «Hélas! on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer;
+le silence règne sur l'Euripe.» Dans Racine au contraire, Arcas prend
+les devants en poésie, et il est le premier à s'écrier:
+
+ Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.
+
+Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le désordre d'une
+nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, écrire une lettre
+et l'effacer, y imprimer le cachet et le rompre, jeter à terre ses
+tablettes et verser un torrent de larmes. Racine fils avoue avec candeur
+qu'on peut regretter dans l'Iphigénie française cette vive peinture
+de l'Agamemnon grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans
+l'intérieur de la tente du héros, et de nommer certaines choses de la
+vie par leur nom[29].
+
+[Note 29: Euripide d'ailleurs ne s'était pas fait faute, on le voit,
+de quelques anachronismes de moeurs et de moyens. On n'écrivait pas de
+lettres au siège de Troie; il n'est jamais question d'écriture dans
+Homère; mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'à
+l'exactitude historique.]
+
+Le procédé continu d'analyse dont Racine fait usage, l'élégance
+merveilleuse dont il revêt ses pensées, l'allure un peu solennelle et
+arrondie de sa phrase, la mélodie cadencée de ses vers, tout contribue
+à rendre son style tout à fait distinct de la plupart des styles
+franchement et purement dramatiques. Talma, qui, dans ses dernières
+années, en était venu à donner à ses rôles, surtout à ceux que lui
+fournissait Corneille, une simplicité d'action, une familiarité
+saisissante et sublime, l'aurait vainement essayé pour les héros de
+Racine; il eût même été coupable de briser la déclamation soutenue de
+leur discours, et de ramener à la causerie ce beau vers un peu chanté.
+Est-ce à dire pourtant que le caractère dramatique manque entièrement à
+cette manière de faire parler des personnages? Loin de notre pensée un
+tel blasphème! Le style de Racine convient à ravir au genre de drame
+qu'il exprime, et nous offre un composé parfait des mêmes qualités
+heureuses. Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton;
+dans cet idéal complet de délicatesse et de grâce, Monime, en vérité,
+aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation douce et
+choisie, d'un charme croissant, une confidence pénétrante et pleine
+d'émotion, comme on se figure qu'en pouvait suggérer au poëte le
+commerce paisible de cette société où une femme écrivait _la Princesse
+de Clèves_; c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mêle à
+tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, dans chaque
+larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe brusquement des
+tableaux de Rubens à ceux de M. Ingres, comme on a l'oeil rempli de
+l'éclatante variété pittoresque du grand maître flamand, on ne voit
+d'abord dans l'artiste français qu'un ton assez uniforme, une teinte
+diffuse de pâle et douce lumière. Mais qu'on approche de plus près et
+qu'on observe avec soin: mille nuances fines vont éclore sous le regard;
+mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond et serré; on
+ne peut plus en détacher ses yeux. C'est le cas de Racine lorsqu'on
+vient à lui en quittant Molière ou Shakspeare: il demande alors plus
+que jamais à être regardé de très-près et longtemps; ainsi seulement
+on surprendra les secrets de sa manière: ainsi, dans l'atmosphère du
+sentiment principal qui fait le fond de chaque tragédie, on verra
+se dessiner et se mouvoir les divers caractères avec leurs traits
+personnels; ainsi, les différences d'accentuation, fugitives et ténues,
+deviendront saisissables, et prêteront une sorte de vérité relative au
+langage de chacun; on saura avec précision jusqu'à quel point Racine est
+dramatique, et dans quel sens il ne l'est pas.
+
+Racine a fait _les Plaideurs_; et, dans cette admirable farce, il a
+tellement atteint du premier coup le vrai style de la comédie, qu'on
+peut s'étonner qu'il s'en soit tenu à cet essai. Comment n'a-t-il pas
+deviné, se dit involontairement la critique questionneuse de nos jours,
+que l'emploi de ce style sincèrement dramatique, qu'il venait de dérober
+à Molière, n'était pas limité à la comédie; que la passion la plus
+sérieuse pouvait s'en servir et l'élever jusqu'à elle? Comment ne
+s'est-il pas rappelé que le style de Corneille, en bien des endroits
+pathétiques, ne diffère pas essentiellement de celui de Molière? il ne
+s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de réforme dramatique qui
+se poursuit maintenant sous nos yeux eût été dès lors accomplie.--C'est
+que, sans doute, dans la tragédie telle qu'il la concevait, Racine
+n'avait nullement besoin de ce franc et libre langage; c'est que _les
+Plaideurs_ ne furent jamais qu'une débauche de table, un accident
+de cabaret dans sa vie littéraire; c'est que d'invincibles préjugés
+s'opposent toujours à ces fusions si simples que combine à son aise la
+critique après deux siècles. Du temps de Racine, Fénelon, son ami, son
+admirateur, et qui semble un de ses parents les plus proches par le
+génie, écrivait de Molière: «En pensant bien, il parle souvent mal. Il
+se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence
+dit en quatre mots, avec la plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne
+dit qu'avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias.
+J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, l'_Avare_ est
+moins mal écrit que les pièces qui sont en vers: il est vrai que la
+versification françoise l'a gêné; il est vrai même qu'il a mieux réussi
+pour les vers dans l'_Amphitryon_, où il a pris la liberté de faire des
+vers irréguliers. Mais en général il me paroît, jusque dans sa prose,
+ne parler point assez simplement pour exprimer toutes les passions.» Il
+faut se souvenir que l'auteur de cet étrange jugement avait la manière
+d'écrire la plus antipathique à Molière qui se puisse imaginer. Il était
+doux, fleuri, agréablement subtil, épris des antiques chimères, doué des
+signes gracieux de l'avenir; et sa prose, _encor qu'un peu traînante_,
+ne ressemblait pas mal à ces beaux vieillards divins dont il nous parle
+souvent, à longue barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un
+bâton d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers un
+temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il énonçait à
+coup sûr, dans cette lettre à l'Académie, l'opinion de plus d'un esprit
+délicat, de plus d'un académicien de son temps, et Racine lui-même se
+serait probablement entendu avec lui pour critiquer sur beaucoup de
+points la diction de Molière.
+
+La sienne est scrupuleuse, irréprochable, et tout l'éloge qu'on a
+coutume de faire du style de Racine en général doit s'appliquer sans
+réserve à sa diction. Nul n'a su mieux que lui la valeur des mots, le
+pouvoir de leur position et de leurs alliances, l'art des transitions,
+_ce chef-d'oeuvre le plus difficile de la poésie_, comme lui disait
+Boileau; on peut voir là-dessus leur correspondance. En se tenant à un
+vocabulaire un peu restreint, Racine a multiplié les combinaisons et les
+ressources. On remarquera que dans ses tours il conserve par moments des
+traces légères d'une langue antérieure à la sienne, et je trouve pour
+mon compte un charme infini à ces idiotismes trop peu nombreux qui
+lui ont valu d'être souligné quelquefois par les critiques du dernier
+siècle.
+
+En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice,
+ce me semble, à traiter Racine autrement que tous les vrais poëtes de
+génie, à lui demander ce qu'il n'a pas, à ne pas le prendre pour ce
+qu'il est, à ne pas accepter, en le jugeant, les conditions de sa
+nature. Son style est complet en soi, aussi complet que son drame
+lui-même; ce style est le produit d'une organisation rare et flexible,
+modifiée par une éducation continuelle et par une multitude de
+circonstances sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant
+qu'aucun autre, et à force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie,
+marqué au coin d'une individualité distincte, et nous retrace presque
+partout le profil noble, tendre et mélancolique de l'homme avec la
+date du temps. D'où il résulte aussi que vouloir ériger ce style en
+_style-modèle_, le professer à tout propos et en toute occurrence, y
+rapporter toutes les autres manières comme à un type invariable, c'est
+bien peu le comprendre et l'admirer bien superficiellement, c'est le
+renfermer tout entier dans ses qualités de grammaire et de diction. Nous
+croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en déclarant le style de
+Racine, comme celui de La Fontaine et de Bossuet, digne sans doute d'une
+éternelle étude, mais impossible, mais inutile à imiter, et surtout
+d'une forme peu applicable au drame nouveau, précisément parce qu'il
+nous paraît si bien approprié à un genre de tragédie qui n'est plus.
+
+Janvier 1830.
+
+
+
+SUR LA REPRISE DE BÉRÉNICE AU THÉÂTRE-FRANÇAIS.
+
+(Janvier 1844.)
+
+Il y avait quelque hardiesse à revenir de nos jours à _Bérénice_, et
+cette hardiesse pourtant, à la bien prendre, était de celles qui doivent
+réussir. On peut considérer même que le moment présent et propice était
+tout trouvé. Le goût a des flux et des reflux bizarres; ce sont des
+courants qu'il faut suivre et qu'il ne faut pas craindre d'épuiser.
+Après Moscow et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de
+Stendhal, _Iphigénie en Aulide_ devait sembler une bien moins bonne
+tragédie et un peu tiède; il voulait dire qu'après les grandes scènes et
+les émotions terribles de nos révolutions et de nos guerres, il y
+avait urgence d'introduire sur le théâtre un peu plus de mouvement et
+d'intérêt présent. Mais aujourd'hui, après tant de bouleversements qui
+ont eu lieu sur la scène, et de telles tentatives aventureuses dont on
+paraît un peu lassé, _Iphigénie_ redevient de mise, elle reprend à son
+tour toute sa vivacité et son coloris charmant. On en a tant vu, qu'un
+peu de langueur même repose, rafraîchit et fait l'effet plutôt de
+ranimer. Après les drames compliqués qui ont mis en oeuvre tant de
+machines, l'extrême simplicité retrouve des chances de plaire; après _la
+Tour de Nesle_ et _les Mystères de Paris_ (je les range parmi les
+drames à machines), c'est bien le moins qu'on essaie d'_Ariane_ et de
+_Bérénice_.
+
+Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux de l'oeuvre
+de Racine, _Bérénice_ a droit de compter pour beaucoup. Certes, nous
+n'irons pas l'élever au nombre de ses chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre
+et la suite où ceux-ci viennent se ranger. Un homme de talent qui a
+particulièrement étudié Racine, et qui s'y connaît à fond en matière
+dramatique, classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragédies
+du grand poëte: _Athalie_, _Iphigénie_, _Andromaque_, _Phèdre_ et
+_Britannicus_. Je crois même qu'à titre de pièce achevée et accomplie,
+de tragédie parfaite offrant le groupe dans toute sa beauté, il mettait
+_Iphigénie_ au-dessus des autres, et la qualifiait le chef-d'oeuvre
+de l'art sur notre théâtre. Mais, quoi qu'il en soit, la hauteur
+d'_Athalie_ compense et emporte tout. _Bérénice_ ne saurait se citer
+auprès de ces cinq productions hors de pair; elle ne soutiendrait même
+pas le parallèle avec les autres pièces relativement secondaires,
+telles que _Mithridate_ et _Bajazet_, et pourtant elle a sa grâce bien
+particulière, son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages
+de tout grand auteur ceux qu'il a faits selon son goût propre et son
+faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porté à un
+idéal supérieur. _Bérénice_, bien que commandée par Madame, me semble
+tout à fait dans le goût secret et selon la pente naturelle de Racine;
+c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui
+s'abandonne, qui oublie Boileau, qui pense surtout à la Champmeslé,
+et compose une musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau,
+apprenant que Racine s'était engagé à traiter ce sujet sur la demande
+de la duchesse d'Orléans, s'écria: «Si je m'y étais trouvé, je l'aurais
+bien empêché de donner sa parole.» Mais on assure aussi que Racine
+aimait mieux cette pièce que ses autres tragédies, qu'il avait pour elle
+cette prédilection que Corneille portait à son _Attila_. Je n'admets
+qu'à demi la similitude, mais je crois volontiers à la prédilection.
+Cela devait être. _Bérénice_, chez lui, c'est la veine secrète, là veine
+du milieu.
+
+On a quelquefois regretté que Racine n'eût pas fait d'élégies; mais
+qu'est-ce donc dans ses pièces que ces rôles délicats, parfois un peu
+pâles comme Aricie, bien souvent passionnés et enchanteurs, Atalide,
+Monime, et surtout Bérénice?
+
+_Bérénice_ peut être dite une charmante et mélodieuse faiblesse dans
+l'oeuvre de Racine, comme la Champmeslé le fut dans sa vie.
+
+Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses qu'elles
+semblent par exception, revinssent trop souvent; elles affecteraient
+l'oeuvre entière d'une teinte trop particulière et qui aurait sa
+monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations qu'il doit consulter,
+qu'il doit suivre, qu'il doit diriger et aussi réprimer mainte fois.
+Dans l'ordre poétique comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix
+de l'effort, de la lutte et de la constance; l'idéal habite les hauts
+sommets. On oublie trop de nos jours ce devoir imposé au talent; sous
+prétexte de _lyrisme_, chacun s'abandonne à sa pente, et l'on n'atteint
+pas à l'oeuvre dernière dont on eût été capable. Aux époques tout à fait
+saines et excellentes, les choses ne se pratiquent pas ainsi. Ce n'est
+pas contrarier son talent et aller contre Minerve que de se resserrer,
+de se restreindre sur quelques points, de viser à s'élever et à
+s'agrandir sur certains autres. Dans le beau siècle dont nous parlons,
+ce devoir rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se
+personnifiait dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon
+que la conscience intérieure que chaque talent porte naturellement
+en soi prenne ainsi forme au dehors et se représente à temps dans la
+personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; il n'y a plus moyen
+de l'oublier ni de l'éluder. Molière, le grand comique, était sujet à
+se répandre et à se distraire dans les délicieuses mais surabondantes
+bouffonneries des Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y
+attarder trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort.
+Despréaux, c'est-à-dire la conscience littéraire, éleva la voix, et l'on
+eut à son moment _le Misanthrope_. Ainsi de La Fontaine, qu'il fallut
+tirer de ses dizains et de ses contes où il se complaisait si aisément,
+pour l'appliquer à ses fables et lui faire porter ses plus beaux
+fruits. Ainsi de Racine lui-même qui, au sortir des douceurs premières,
+s'élevait à Burrhus et aspirait à _Phèdre_. Il retomba cette fois, il
+fit _Bérénice_ sans Boileau, comme il s'était caché, enfant, de ses
+maîtres pour lire le roman d'Héliodore.
+
+Mais ce n'est là qu'une raison de plus pour nous de surprendre la fibre
+à nu et de pénétrer en ce point le plus reculé du coeur. Une personne,
+un talent, ne sont pas bien connus à fond, tant qu'on n'a pas touché ce
+point-là. De même qu'on dit qu'il faut passer tout un été à Naples et
+un hiver à Saint-Pétersbourg, de même, quand on aborde Racine, il faut
+aller franchement jusqu'à _Bérénice_.
+
+La pièce se donna pour la première fois sur le théâtre de l'hôtel
+de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord plus de trente
+représentations, un succès de larmes, des brochures critiques pour et
+contre, des parodies bouffonnes au Théâtre-Italien, enfin tout ce qui
+constitue les honneurs de la vogue. On lit partout l'anecdote de son
+origine, l'ordre de Madame, ce duel poétique et galant de Racine et
+de Corneille, la défaite de ce dernier. Mais indépendamment des
+circonstances particulières qui favorisèrent le premier succès, et sur
+lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaître que Racine a su tirer
+d'un sujet si simple une pièce d'un intérêt durable, puisque toutes
+les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontré un acteur et une actrice
+dignes de ces rôles de Titus et de Bérénice, le public a retrouvé les
+applaudissements et les larmes. Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux
+années de Voltaire. En août 1724, la reprise de _Bérénice_ à la
+Comédie-Française fut extrêmement goûtée. Mademoiselle Le Couvreur,
+Quinault l'aîné et Quinault Du Fresne, jouaient les trois rôles
+qu'avaient autrefois remplis mademoiselle de Champmeslé, Floridor, et le
+mari de la Champmeslé. Les mêmes acteurs redonnèrent moins heureusement
+la pièce en 1728. Mais surtout la tradition a conservé un vif souvenir
+du triomphe de mademoiselle Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie
+d'expression dans le personnage de cette reine attendrissante, que le
+factionnaire même, placé sur la scène, laissa, dit-on, tomber son arme
+et pleura[30]. _Bérénice_ reparut encore trois fois en décembre 1782 et
+janvier 1783; ce fut son dernier soupir au XVIIIe siècle[31]. Avant la
+reprise actuelle, elle avait été représentée en dernier lieu le 7 et
+le 13 février 1807, c'est-à-dire il y a trente-sept ans. Mademoiselle
+George jouait Bérénice, Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La pièce
+ne fut donnée alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire avait
+cessé, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous dit: «Il est
+constant que _Bérénice_ n'a point fait pleurer à cette représentation,
+mais qu'elle a fait bâiller; toutes les dissertations littéraires ne
+sauraient détruire un fait aussi notoire.» Talma pourtant goûtait ce
+rôle d'Antiochus ou celui de Titus, tel qu'il le concevait, et il en
+disait, ainsi que de Nicomède, que c'étaient de ces rôles à jouer deux
+fois par an, donnant à entendre par là que ce ton modéré, et assez
+loin du haut tragique, détend et repose[32]. La reprise d'aujourd'hui a
+réussi; on n'est pas tout à fait revenu aux larmes, mais on accorde de
+vrais applaudissements. Jean-Jacques a raconté qu'il assista un jour à
+une représentation de _Bérénice_ avec d'Alembert, et que la pièce leur
+fit à tous deux un plaisir _auquel ils s'attendaient peu_. Il y a eu de
+cette agréable surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; à
+la lecture, on n'y voit guère qu'une ravissante élégie; à la
+représentation, quelques-unes des qualités dramatiques se retrouvent, et
+l'intérêt, sans aller jamais au comble, ne languit pas.
+
+[Note 30: Il y eut cinq représentations coup sur coup dans la seconde
+quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conservés des recettes
+ne répondent pas tout à fait à cette haute renommée de succès. Il faut
+croire à ce succès pourtant, d'après l'impression qui en est restée;
+La Harpe, dans le chapitre de son _Cours de Littérature_ où il juge
+l'oeuvre, se plaît à rappeler le nom de Gaussin comme inséparable de
+celui de Bérénice.]
+
+[Note 31: _L'Année littéraire_ (1783, tome I, page 137) constate
+un certain succès et en parle comme nous le ferions nous-même, en
+l'opposant aux succès plus bruyants du jour. Il put encore y avoir,
+quelques années après, un retour de _Bérénice_ par mademoiselle
+Desgarcins. J'en entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.]
+
+[Note 32: Il fut question encore d'une reprise en 1812; les rôles
+étaient même déjà distribués entre mademoiselle Duchesnois, Talma et
+Lafon. Talma aurait joué Titus; mais les choses en restèrent là. On
+ne conçoit pas, en effet, que la représentation eût été possible sous
+l'Empire après le _divorce_; on y aurait vu trop d'allusions.]
+
+
+Érudits comme nous le sommes devenus et occupés de la couleur
+historique, il y a pour nous, dans la représentation actuelle de
+_Bérénice_, un intérêt d'étude et de souvenir. Voilà donc une de ces
+pièces qui charmaient et enlevaient la jeune cour de Louis XIV à son
+heure la plus brillante, et l'on s'en demande les raisons, et, tout
+en jouissant du charme quelque peu amolli des vers, on se reporte aux
+allusions d'autrefois. Elles étaient nombreuses dans _Bérénice_, elles
+s'y croisaient en mille reflets, et il y a plaisir à croire les deviner
+encore. Voltaire, avec son tact rapide, a très-bien indiqué la plus
+essentielle et la plus voisine de l'inspiration première. «Henriette
+d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine
+et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de Titus et de
+Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur l'amour le plus vrai et
+le plus tendre ennoblissait le sujet, et en cela elle ne se trompait
+pas; mais elle avait encore un intérêt secret à voir cette victoire
+représentée sur le théâtre: elle se ressouvenait des sentiments qu'elle
+avait eus longtemps pour Louis XIV et du goût vif de ce prince pour
+elle. Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble dans
+la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-soeur mirent un
+frein à leurs désirs; mais il resta toujours dans leurs coeurs une
+inclination secrète, toujours chère à l'un et à l'autre. Ce sont ces
+sentiments qu'elle voulut voir développés sur la scène autant pour
+sa consolation que pour son amusement.» On sait en effet, par
+l'intéressante histoire qu'a tracée d'elle madame de La Fayette, combien
+Madame et son royal beau-frère s'étaient aimés dans cette nuance aimable
+qui laisse la limite confuse et qui prête surtout au rêve, à la poésie.
+L'adorable princesse qui put dire à son lit de mort à Monsieur: _Je ne
+vous ai jamais manqué_, aimait pourtant à se jouer dans les mille trames
+gracieuses qui se compliquaient autour d'elle, et à s'enchanter du récit
+de ce qu'elle inspirait. Racine, un peu plus que Corneille sans doute,
+dut pénétrer dans ses arrière-pensées; il est permis pourtant de croire
+que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les révélations
+posthumes était beaucoup plus recouvert dans le moment même, et qu'en
+acceptant le sujet d'une si belle main, le poëte ne sut pas au juste
+combien l'intention tenait au coeur. Ses allusions, à lui, paraissent
+s'être plutôt reportées au souvenir déjà éloigné de Marie de Mancini,
+laquelle, dix années auparavant, avait pu dire au jeune roi à la veille
+de la rupture: _Ah! Sire, vous êtes roi; vous pleurez! et je pars!_
+
+ Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!
+ .............................................
+ ...........Vous m'aimez, vous me le soutenez:
+ Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez!
+
+Il y avait dans le rapport général des situations, dans une rupture
+également motivée sur les devoirs souverains et sur l'inviolable majesté
+du rang, assez de points de ressemblance pour captiver à l'antique
+histoire une cour si spirituelle, si empressée, et avant tout idolâtre
+de son roi. Mais d'autres lueurs, d'autres reflets rapides et non pas
+les moins touchants, venaient en quelque sorte se jouer à la traverse.
+Lorsqu'en effet on représenta, en novembre 1670, la pièce désirée et
+inspirée par Madame, cette princesse si chère à tous n'existait plus
+depuis quelques mois; _Madame était morte!_ Or qu'on veuille songer à
+tout ce qu'ajoutait son souvenir à l'oeuvre où sa pensée était entrée
+pour une si grande part. Les sentiments discrets qu'elle avait nourris
+circulaient déjà plus librement, trahis par la mort; ils s'échappaient
+comme en vagues éclairs sur cette trame si fine; son âme aimable y
+respirait; les allusions devenaient, pour ainsi dire, à double fond.
+Tendresse, délicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait
+tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce règne de La Vallière.
+
+C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu pour les
+apprécier. Je relisais l'autre jour la brochure de M. Guillaume de
+Schlegel, dans laquelle il compare la _Phèdre_ de Racine et celle
+d'Euripide; il y exprime admirablement le genre de beauté de celle-ci,
+ce caractère chaste et sacré de l'Hippolyte, qu'il assimile avec
+grandeur au Méléagre et à l'Apollon antiques. Mais cette intelligence
+attentive, cette élévation pénétrante qui s'applique si bien à
+démontrer, à reconstituer à nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grèce,
+l'éloquent critique ne daigne pas en faire usage à notre égard, et il
+nous en laisse le soin sous prétexte d'incompétence, mais en réalité
+comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphère. D'autres que lui,
+d'éminents et ingénieux critiques que chacun sait, ont à leur tour
+repris la tâche et réparé la brèche avec honneur. Sans doute la
+tragédie française, si l'on excepte _Polyeucte_ et _Athalie_, n'est pas
+exactement du même ordre que l'antique; celle-ci égale la beauté et
+l'austérité de la statuaire; elle nous apparaît debout après des
+siècles, et à travers toutes les mutilations, dans une attitude unique,
+immortelle. Notre tragédie, à nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un
+_cran_ plus bas; elle s'attaque particulièrement au coeur et à ses
+sentiments délicats et déliés jusqu'au sein de la passion; elle
+s'encadre avec la société, non plus avec le temple; elle vit à l'infini
+sur des luttes, sur des scrupules intérieurs nés du christianisme ou de
+la chevalerie, et dès longtemps élaborés par une élite polie et galante.
+Mais là aussi se retrouvent la vérité, l'élévation, un genre de beauté;
+seulement il s'agit presque d'un art différent. Ce n'est plus au groupe
+de la statuaire antique et à cette première grandeur qu'on a affaire; ce
+sont plutôt des tableaux finis qu'il s'agit, même à distance, de voir
+dans leur cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquité non
+moins que M. de Schlegel, et par les parties également augustes, M.
+Quatremère de Quincy, a fait comprendre à merveille que les statues, les
+objets d'art de la Grèce, rangés et classés dans nos musées, n'avaient
+ni tout leur prix ni leur vrai sens; que, voués avant tout à une
+destination publique et le plus souvent sacrée, c'était dans cet
+encadrement primitif qu'il fallait les replacer en idée et les
+concevoir. Pourquoi l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au
+même effort équitable pour apprécier convenablement des oeuvres moins
+hautes sans doute, plus délicates souvent, sociales au plus haut degré,
+et qu'il suffit de reculer légèrement dans un passé encore peu lointain,
+pour y ressaisir toutes les justesses et toutes les grâces? Si jamais
+pièce réclama à bon droit chez le spectateur ce jeu quelque peu
+complaisant de l'imagination et du souvenir, c'est à coup sûr
+_Bérénice_; mais cette complaisance n'exige pas un effort bien pénible,
+et l'on n'a pas trop à se plaindre, après tout, d'être simplement
+obligé, pour subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles
+années d'un grand règne, des _nuits enflammées_ et des _festons_ où
+les chiffres mystérieux s'entrelaçaient. Quel moment en effet dans une
+société que celui où des sentiments si nobles, si délicats, disons
+même si subtils, et qui courraient presque risque de nous échapper
+aujourd'hui, étaient saisis unanimement par un cercle avide qu'ils
+occupaient aussitôt et passionnaient! _Bérénice_ est de ces oeuvres qui
+honorent bien moins un poëte qu'une époque.
+
+Mme de La Fayette, qui était de ce cercle, et au premier rang, a écrit
+d'_Esther_, cette autre tragédie commandée bien plus tard, cette autre
+Juive aimable et qui correspond dans l'ordre religieux à sa première
+soeur, que c'était une _comédie de couvent_. J'accepte le mot sans
+défaveur, et je dirai à mon tour de _Bérénice_ que c'est moins une
+tragédie qu'une comédie de coeur, une comédie-roman, contemporaine de
+_Zayde_, et qui allait donner le ton à _la Princesse de Clèves_:
+
+Dans l'exquise préface qu'il a mise à sa pièce, Racine rapproche son
+héroïne de Didon et voit de la ressemblance entre elles, sauf le
+poignard et le bûcher. Mais Bérénice ne me fait pas tout à fait
+l'impression de Didon; la nuance est plus douce, on sent dès l'abord, et
+malgré toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle
+pâlira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui.
+L'Ariane de Thomas Corneille me rend bien plus le désespoir de Didon.
+Bérénice, qui est si peu Juive, est déjà chrétienne, c'est-à-dire
+résignée: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera peut-être
+quelque disciple des apôtres qui lui indiquera le chemin de la Croix.
+
+Bérénice entre en scène comme aurait fait La Vallière, si elle eût osé;
+elle entre le coeur tout plein de son amour, empressée de se dérober à
+la foule des courtisans, ne pensant qu'à l'objet aimé, n'aimant en lui
+que lui-même. Elle a besoin d'en parler à quelqu'un, d'épancher sa
+reconnaissance, de répéter en cent façons dans ses discours ce nom adoré
+de Titus en y mariant le sien. Pourtant, dès qu'Antiochus s'est enhardi
+à parler pour son propre compte, elle sait l'arrêter d'une parole
+vibrante et fière: on sort du ton de l'élégie; la note tragique se fait
+sentir.
+
+Je ne sais à quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre des genres,
+tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, mais qui sont le
+soupir et la plainte de tous les coeurs bien touchés:
+
+ Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien!
+
+Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculté de soumission et de
+silence; on serait tenté de sourire à l'entendre tout d'abord s'exhaler:
+
+ ...Je me suis tu cinq ans,
+ Madame, et vais encor me taire plus longtemps.
+
+Pourtant il échappe aux inconvénients de sa position par sa noblesse et
+sa délicatesse constante; tout _roi de Comagène_ qu'il est, il ne tombe
+jamais dans le ridicule de ce _roi de Naxe_, le pis-aller d'Ariane.
+J'entends remarquer qu'il remplit exactement le même rôle que Ralph dans
+_Indiana_. Après tout, en cette pièce qu'on a appelée une élégie à trois
+personnages, Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de rêverie
+et de tristesse, suffirait à sa gloire:
+
+ Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!
+
+Mais les allusions perpétuelles, au temps de la représentation première,
+et tous les genres d'intérêt venaient aboutir à ce personnage impérial
+de Titus et converger à son front comme les rayons du diadème. C'est par
+lui et par sa lutte sérieuse que le poëte remettait son oeuvre sur
+le pied tragique, et prétendait corriger ce que le reste de la pièce
+pouvait avoir de trop amollissant: «Ce n'est point une nécessité,
+disait-il en répondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il y ait
+du sang et des morts dans une tragédie: il suffit que l'action en soit
+grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient
+excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui
+fait tout le plaisir de la tragédie.» Geoffroy, qui cite ce passage dans
+son feuilleton sur _Bérénice_, s'en fait une arme contre ceux qu'il
+appelle les _voltairiens_ en tragédie, et qu'il représente comme altérés
+de sang et et de carnage dramatique. Hélas! ce sont les voltairiens
+aujourd'hui (s'il en était encore dans ce sens-là) qui se rangeraient du
+côté de Geoffroy et que nous aurions peine à en distinguer. Titus donc
+exprime en lui le caractère tragique, en ce sens qu'il soutient une
+lutte généreuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire; qu'il
+a le haut sentiment de la dignité souveraine et de ce qu'on doit à ce
+rang de maître des humains. Au fond il n'a jamais hésité, pas plus qu'un
+héros n'hésite en toute question de délicatesse suprême et d'honneur. On
+est déchiré, on se détourne, on pleure, mais on marche toujours. Il
+est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus
+qu'Énée de qui il tient, n'est assez passionnément amoureux; que, s'il
+l'était davantage, il céderait peut-être. Mais non: Racine, revenant
+ici, dans le dernier acte, à l'inspiration supérieure et majestueuse de
+la tragédie, a rendu énergiquement cette stabilité héroïque de l'âme à
+travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui
+demeure impossible:
+
+ En quelque extrémité que vous m'ayez réduit,
+ Ma gloire inexorable à toute heure me suit;
+ Sans cesse elle présente à mon âme étonnée
+ L'empire incompatible avec notre hyménée,
+ Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits,
+ Je dois vous épouser encor moins que jamais.
+ Oui, madame, et je dois moins encore vous dire
+ Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire,
+ De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers,
+ Soupirer avec vous au bout de l'univers.
+ Vous-même rougiriez de ma lâche conduite...
+
+Voilà le langage d'une grande âme à celle qui peut l'entendre. Ainsi
+c'est l'amour même, dans sa religieuse délicatesse, qui s'oppose au
+bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus
+serait plus intéressant s'il sacrifiait l'empire à l'amour, et s'il
+allait vivre avec Bérénice dans quelque coin du monde, après avoir pris
+congé des Romains: _une chaumière et son coeur!_ Geoffroy remarque avec
+raison que Titus serait sifflé, s'il agissait ainsi au théâtre, «et
+Rousseau, ajoute-t-il, mérite de l'être pour avoir consigné cette
+opinion dans un livre de philosophie.» Tout se tient en morale: c'est
+pour n'avoir pas senti cette délicatesse particulière, cette religion
+de dignité et d'honneur qui enchaîne Titus, que Jean-Jacques a gâté
+certaines de ses plus belles pages par je ne sais quoi de choquant et
+de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, et que l'amant de madame
+de Warens, le mari de Thérèse, n'a pas résisté à nous retracer
+complaisamment des situations dignes d'oubli.
+
+Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de _Bérénice_
+pour qu'une action aussi simple puisse suffire à cinq actes, et qu'on ne
+s'aperçoive du peu d'incidents qu'à la réflexion. Chaque acte est, à peu
+de chose près, le même qui recommence; un des amoureux, dès qu'il est
+trop en peine, fait chercher l'autre:
+
+ A-t-on vu de ma part le roi de Comagène?
+
+Quand un plus long discours hâterait trop l'action, on s'arrête, on sort
+sans s'expliquer, dans un trouble involontaire:
+
+ Quoi? me quitter sitôt! et ne me dire rien!
+ . . . . . . . . . . . .
+ Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence?
+
+Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font aller
+la pièce et en établissent l'économie concordent parfaitement et se
+confondent avec les plus secrets ressorts de l'âme dans de pareilles
+situations. L'utilité ne se distingue pas de la vérité même. De loin il
+est difficile d'apercevoir dans _Bérénice_ cette sorte d'architecture
+tragique qui fait que telle scène se dessine hautement et se détache au
+regard. La grande scène voulue au troisième acte ne produit point ici de
+péripétie proprement dite, car nous savons tout dès le second acte, et
+il n'eût tenu qu'à Bérénice de le comprendre comme nous. J'ai vu deux
+fois la pièce, et, à ne consulter que mon souvenir, sans recourir au
+volume, il m'est presque impossible de distinguer nettement un acte de
+l'autre par quelque scène bien tranchée. S'il fallait exprimer l'ordre
+de structure employé ici, je dirais que c'est simplement une longue
+galerie en cinq appartements ou compartiments, et le tout revêtu de
+peintures et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe
+insensiblement de l'une à l'autre sans trop se rendre compte du chemin.
+Cette nature d'intérêt, ce me semble, doit suffire; on ne sent jamais
+d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit de rappeler en sa préface
+que la véritable invention consiste à faire quelque chose de rien; ici
+ce _rien_, c'est tout simplement le coeur humain, dont il a traduit les
+moindres mouvements et développé les alternatives inépuisables. La lutte
+du coeur plutôt que celle des faits, tel est en général le champ de
+la tragédie française en son beau moment, et voilà pourquoi elle fait
+surtout l'éloge, à mon sens, du goût de la société qui savait s'y
+plaire.
+
+L'idée de reprendre _Bérénice_ devait venir du moment que mademoiselle
+Rachel était là; et qu'à défaut de rôles modernes, elle continuait
+à nous rendre tant de ces douces émotions d'une scène qui élève et
+ennoblit. Si redonner de la nouveauté à Racine était une conquête, il
+ne fallait pas craindre d'aller jusqu'au bout, et, après avoir fait son
+entrée dans ces grands rôles qui sont comme les capitales de l'empire,
+il y avait à se loger encore plus au coeur: _Bérénice_, quand il s'agit
+de Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maître.
+Mademoiselle Rachel a complètement réussi. Les difficultés du rôle
+étaient réelles: Bérénice est un personnage tendre; le plus racinien
+possible, le plus opposé aux héroïnes et aux _adorables furies_ de
+Corneille; c'est une élégie; Mademoiselle Gaussin y avait surtout
+triomphé à l'aide d'une mélodie perpétuelle et de cette musique; de ces
+_larmes dans la voix_, dont l'expression a d'abord été trouvée pour elle
+par La Harpe lui-même. Après _Ariane_, après _Phèdre_, mademoiselle
+Rachel nous avait accoutumés à tout attendre, et à ne pas élever
+d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si j'osais me
+permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement qu'elle soit une
+grande actrice, c'est combien elle est une personne distinguée. Le monde
+tout d'abord ne s'y est pas mépris, et il l'a surtout adoptée à ce
+titre de distinction d'esprit et d'intelligence. Elle est née telle. Ce
+caractère se retrouve à chaque instant dans ses rôles; elle les choisit,
+elle les compose, elle les proportionne à son usage, à ses moyens
+physiques. Avec tous les dons qu'elle a reçus, si sur quelque point il
+pouvait y avoir défaut, l'intelligence supérieure intervient à temps et
+achève. Ainsi a-t-elle fait pour Bérénice. Un organe pur, encore vibrant
+et à la fois attendri, un naturel, une beauté continue de diction, une
+décence tout antique de pose, de gestes, de draperies, ce goût suprême
+et discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment nés pour
+le diadème, ce sont là les traits charmants sous lesquels Bérénice nous
+est apparue; et lorsqu'au dernier acte, pendant le grand discours de
+Titus, elle reste appuyée sur le bras du fauteuil, la tête comme abîmée
+de douleur, puis lorsqu'à la fin elle se relève lentement, au débat des
+deux princes, et prend, elle aussi, sa résolution magnanime, la majesté
+tragique se retrouve alors, se déclare autant qu'il sied et comme l'a
+entendu le poëte; l'idéal de la situation est devant nous.--Beauvallet,
+on lui doit cette justice, a fort bien rendu le rôle de Titus; de son
+organe accentué, trop accentué, on le sait, il a du moins marqué le coin
+essentiel du rôle, et maintenu le côté toujours présent de la dignité
+impériale. Quant à l'Antiochus, il est suffisant.--Ainsi, pour conclure,
+nous devons à mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, mais aussi
+l'honneur d'avoir goûté _Bérénice_, et il ne tient qu'à nous, grâce à
+elle, de nous donner pour plus amateurs de la belle et classique poésie
+en 1844 qu'on ne l'était en 1807. Nous en demandons bien pardon aux
+voltairiens de ce temps-là.
+
+15 janvier 1844.
+
+Pour compléter ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que j'en ai
+dit plus tard dans une étude reprise à fond et développée, au tome V de
+_Port-Royal_ (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de désaccord qu'on
+ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de la
+maturité.
+
+
+
+JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU
+
+Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgrâces et
+survivait à ce qu'on a bien voulu appeler _son siècle_. Les grands
+écrivains comme les grands généraux avaient presque tous disparu. On
+perdait des batailles en Flandre; on donnait droit de préséance aux
+bâtards légitimés sur les ducs; on applaudissait Campistron. C'est
+précisément alors, si l'on en croit un bruit assez généralement répandu
+depuis une centaine d'années, que commença de briller un poëte illustre,
+_notre grand lyrique_, comme disent encore quelques-uns. Né en 1669 ou
+70 à Paris, d'un père cordonnier, qu'il renia plus tard, ou qu'au
+moins il aurait certainement troqué très-volontiers contre un autre,
+Jean-Baptiste Rousseau se sentit de bonne heure l'envie de sortir d'une
+si basse condition. On ne sait trop comment se passèrent ses premières
+années; il s'est bien gardé d'en parler jamais, et il paraît s'être
+expressément interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'était
+mal imiter Horace pour le début. Rousseau se destinait pourtant à la
+poésie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et chagrin, et reçut
+de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua auprès de grands
+seigneurs qui le protégèrent, le baron de Breteuil, Bonrepeaux,
+Chamillart, Tallard, et fut même attaché à ce dernier dans l'ambassade
+d'Angleterre. Il avait vu à Londres Saint-Évremond; à Paris, il était
+des familiers du _Temple_, des habitués du café _Laurens_; il s'essayait
+au théâtre par de froides comédies; il paraphrasait les psaumes que le
+maréchal de Noailles lui commandait pour la cour, et composait pour la
+ville d'obscènes épigrammes, qu'il appelait les _Gloria Patri_ de ses
+psaumes. Son existence littéraire, comme on voit, ne laissait pas de
+devenir considérable: il était membre de l'Académie des Inscriptions;
+l'opinion le désignait pour l'Académie française, comme héritier
+présomptif de Boileau. En un mot, tout annonçait à J.-B. Rousseau qu'il
+allait, durant quelques années, tenir un des premiers rangs, le premier
+rang peut-être!... dans les cercles littéraires, entre La Motte,
+Crébillon, La Fosse, Duché, La Grange-Chancel, Saurin, de l'Académie des
+Sciences, et autres. Tout cela se passait vers 1710.
+
+Mais, comme nous l'avons déjà indiqué, et comme il le dit lui-même avec
+une élégance parfaite, il s'était _accoquiné à la hantise_ du café
+Laurens; c'était rue Dauphine, non loin du Théâtre-Français, qui de la
+rue Guénégaud avait passé dans celle des Fossés-Saint-Germain-des-Prés.
+Les établissements de l'espèce des _cafés_ ne dataient guère que de ces
+années-là, et remplaçaient avantageusement pour les auteurs et gens de
+lettres le cabaret, où s'étaient encore enivrés sans vergogne Chapelle
+et Boileau. Le café n'avait pas passé de mode, malgré la prédiction de
+madame de Sévigné; bien au contraire, il devait exercer une assez grande
+influence sur le XVIIIe siècle, sur cette époque si vive et si hardie,
+nerveuse, irritable, toute de saillies, de conversations, de verve
+artificielle, d'enthousiasme après quatre heures du soir; j'en prends
+à témoin Voltaire et son amour du Moka. Ce café de la veuve _Laurens_
+était donc une espèce de café _Procope_ du temps; on y politiquait; on
+y jugeait la pièce nouvelle; on s'y récitait à l'oreille l'épigramme de
+Gacon sur _l'Athénaïs_ de La Grange-Chancel, le huitain de La Grange en
+réponse aux critiques de M. Le Noble; on y comparait la musique de Lulli
+et celle de Campra. Or, Rousseau, après quelques essais lyriques
+peu goûtés, avait donné en 1696, au Théâtre-Français, la comédie
+du _Flatteur_, qui n'avait eu qu'un demi-succès, et en 1700, _le
+Capricieux_, qui réussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrâce aux
+habitués du café et les chansonna dans de grossiers couplets à rimes
+riches, ce qui le fit aussitôt reconnaître. On peut juger du scandale.
+Rousseau se _désaccoquina_ du café et désavoua les couplets dans le
+monde; mais on en parlait toujours; de temps à autre de nouveaux
+couplets clandestins se retrouvaient sur les tables, sous les portes;
+cette petite guerre dura dix ans et ouvrit le siècle. Enfin, en 1710,
+quelques derniers couplets, si infâmes qu'on doit les croire fabriqués à
+dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble à l'indignation.
+Rousseau, non content de s'en laver, les imputa à Saurin; de là
+procès en diffamation et en calomnie, arrêt du Parlement en 1712, et
+bannissement de Rousseau à perpétuité hors du royaume.
+
+Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que fût alors le
+noviciat des poëtes, son éducation lyrique devait être achevée. Il
+avait déjà composé quelques odes, et sa haine contre La Motte, qui en
+composait aussi, n'avait pas peu contribué, sans doute, à déterminer sa
+vocation laborieuse et tardive. Qu'est-ce donc qu'un poëte lyrique? Avec
+sa nature d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il prétendre à
+l'être? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710?
+
+Un poëte lyrique, c'est une âme à nu qui passe et chante au milieu du
+monde; et selon les temps, et les souffles divers, et les divers tons où
+elle est montée, cette âme peut rendre bien des espèces de sons. Tantôt,
+flottant entre un passé gigantesque et un éblouissant avenir, égarée
+comme une harpe sous la main de Dieu, l'âme du prophète exhalera les
+gémissements d'une époque qui finit, d'une loi qui s'éteint, et saluera
+avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et le char vivant
+d'Emmanuel; tantôt, à des époques moins hautes, mais belles encore et
+plus purement humaines, quand les rois sont héros ou fils de héros,
+quand les demi-dieux ne sont morts que d'hier, quand la force et la
+vertu ne sont toujours qu'une même chose, et que le plus adroit à la
+lutte, le plus rapide à la course, est aussi le plus pieux, le plus
+sage et le plus vaillant, le chantre lyrique, véritable prêtre comme le
+statuaire, décernera au milieu d'une solennelle harmonie les louanges
+des vainqueurs; il dira les noms des coursiers et s'ils sont de race
+généreuse; il parlera des aïeux et des fondateurs de villes, et
+réclamera les couronnes, les coupes ciselées et les trépieds d'or. Il
+sera lyrique aussi, bien qu'avec moins de grandeur et de gloire, celui
+qui, vivant dans les loisirs de l'abondance et à la cour des tyrans,
+chantera les délices gracieuses de la vie et les pensées tristes qui
+viendront parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et à toutes les
+époques de trouble et de renouvellement, quiconque, témoin des orages
+politiques, en saisira par quelque côté le sens profond, la loi sublime,
+et répondra à chaque accident aveugle par un écho intelligent et
+sonore; ou quiconque, en ces jours de révolution et d'ébranlement, se
+recueillera en lui-même et s'y fera un monde à part, un monde poétique
+de sentiments et d'idées, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste
+ou serein, de consolation ou de désespoir, ciel, chaos ou enfer; ceux-là
+encore seront lyriques, et prendront place entre le petit nombre dont se
+souvient l'humanité et dont elle adore les noms. Nous voilà bien loin de
+Jean-Baptiste; il n'a rien été de tout cela. Fils honteux de son père,
+sans enfance, vain, malicieux, clandestin, obscène en propos, de vie
+équivoque, ballotté des cafés aux antichambres, il eût été bon peut-être
+à donner quelques jolies chansons au _Temple_, s'il avait eu plus de
+sensibilité, de naturel et de mollesse. On lui a fait honneur, et
+Chaulieu l'a félicité agréablement, d'avoir refusé une place dans les
+Fermes, que lui offrait le ministre Chamillart; mais ce refus nous
+semble moins tenir à des principes d'honorable indépendance, qu'au goût
+qu'avait Rousseau pour la vie de Paris et les tripots littéraires. Sans
+dire positivement qu'il fût un malhonnête homme, sans trancher ici la
+question restée indécise des derniers couplets, on peut affirmer que
+ce fut un coeur bas, un caractère louche, tracassier, né pour la
+domesticité des grands seigneurs; avec cela, nul génie, peu d'esprit,
+tout en métier. Quand il eut quitté la France en 1712, et durant les
+trente années _dignes de pitié_ qui succédèrent aux trente années
+_dignes d'envie_, Rousseau, successivement protégé du comte du Luc,
+du prince Eugène, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-même pour
+mériter ces faveurs dont il vivait et rétablir sa réputation compromise.
+Dans l'insignifiante correspondance qu'il entretenait avec d'Olivet,
+Brossette, Des Fontaines et M. Boutet, on remarque un grand étalage
+de principes religieux, moraux, et un caractère anti-philosophique
+très-prononcé. En supposant cette conversion sincère, on s'étonne que
+Rousseau n'ait pas plus tiré parti pour sa poésie de cette nature de
+sentiments; c'était peut-être en effet la seule corde lyrique qui fût
+capable de vibrer en ces temps-là. Les événements extérieurs dégoûtaient
+par leur petitesse et leur pauvreté; la guerre se faisait misérablement
+et même sans l'éclat des désastres; les querelles religieuses étaient
+sottes, criardes, sans éloquence, quoique persécutrices; les moeurs,
+infâmes et platement hideuses: c'était une société et un trône
+sourdement en proie aux vers et à la pourriture. Ce qu'il y avait de
+plus clair, c'est que l'ordre ancien dépérissait, que la religion était
+en péril, et qu'on se précipitait dans un avenir mauvais et fatal. Voilà
+ce que sentaient et disaient du moins les partisans et les débris du
+dernier règne, M. Daguesseau et Racine fils par exemple. Or, sans faire
+d'hypothèse gratuite, sans demander aux hommes plus que leur siècle ne
+comporte, on conçoit, ce me semble, dans cette atmosphère de souvenirs
+et d'affections, une âme tendre, chaste, austère, effrayée de la
+contagion croissante et du débordement philosophique, fidèle au culte de
+la monarchie de Louis XIV, assez éclairée pour dégager la religion du
+jansénisme, et cette âme, alarmée, avant l'orage, de pressentiments
+douloureux, et gémissant avec une douceur triste; quelque chose en un
+mot comme Louis Racine, d'aussi honnête, et de plus fort en talent et en
+lumières. Rousseau manqua à cette mission, dont il n'était pas digne. Il
+avait reçu comme une lettre morte les traditions du règne qui finissait;
+il s'y attacha obstinément; ses antipathies littéraires et sa jalousie
+contre les talents rivaux l'y repoussèrent chaque jour de plus en plus;
+il tint pour le dernier siècle, parce que le _petit Arouet_ était du
+nouveau. Dans les poésies à la mode, il était bien plus choqué des
+mauvaises rimes que du mauvais goût et des mauvais principes. De la
+sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passé non plus que du présent;
+son esprit était le plus terne des miroirs; rien ne s'y peignait, il
+ne réfléchit rien; sans originalité, sans vue intime ou même finement
+superficielle, sans vivacité de souvenirs, aussi loin des choeurs
+d'_Esther_ que des vers datés de Philisbourg, tenant tout juste au
+siècle de Louis XIV par l'_Ode sur Namur_, ce fut le moins lyrique de
+tous les hommes à la moins lyrique de toutes les époques.
+
+Avec un auteur aussi peu naïf que Jean-Baptiste, chez qui tout vient de
+labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile de rechercher, avant
+l'examen des oeuvres, quelles furent les idées d'après lesquelles il
+se dirigea, et de constater sa critique et sa poétique. Deux mots
+suffiront. Le bon Brossette, ce personnage excellent mais banal, un des
+dévots empressés de feu Despréaux, espèce de courtier littéraire, qui
+caressait les illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et
+faire collection de leurs lettres, s'était lourdement avisé, en écrivant
+à Rousseau, de lui signaler, comme une découverte, dans l'_Ode à la
+Fortune_, un passage qui semblait imité de Lucrèce. Là-dessus Rousseau
+lui répondit: «Il est vrai, monsieur, et vous l'avez bien remarqué, que
+j'ai eu en vue le passage de Lucrèce, _quò magis in dubiis_, etc., dans
+la strophe que vous me citez de mon _Ode à la Fortune_; et je vous
+avoue, puisque vous approuvez la manière dont je me suis approprié la
+pensée de cet ancien, que je m'en sais meilleur gré que si j'en étois
+l'auteur, par la raison que c'est l'expression seule qui fait le poëte,
+et non la pensée, qui appartient au philosophe et à l'orateur, comme à
+lui.» L'aveu est formel; on conçoit maintenant que Saurin ait dit qu'il
+ne regardait Rousseau que comme _le premier entre les plagiaires_. Les
+jugements et les lectures de Rousseau répondaient à une aussi forte
+poétique; c'est de finesse surtout qu'il manque. Il aime et admire
+Regnier, mais il le range après Malherbe, et trouve qu'_il ne lui a
+manqué que le bonheur de naître sous le règne de Louis le Grand_. Il
+appelle Gresset un _génie supérieur_, et ne le chicane que sur ses
+rimes: Des Fontaines se croit obligé de l'avertir que c'est aller un peu
+trop loin. Il ne voit rien _de plus élevé ni de plus rempli de fureur et
+de sublime_ que les vers de Duché, ce qui ne l'empêche pas d'écrire à
+propos de M. de Monchesnay: «Je ne connois que lui (_M. de Monchesnay!_)
+présentement (1716), qui sache faire des vers marqués au bon coin.» Au
+même moment, il traite l'auteur du _Diable boiteux_ comme un faquin
+du plus bas étage: «L'auteur, écrit-il, ne pouvoit mieux faire que
+s'associer avec des danseurs de corde: son génie est dans sa véritable
+sphère.» Réfugié à Bruxelles en 1724, il prie son ami l'abbé d'Olivet de
+lui envoyer un paquet de tragédies; en voici la liste: elle serait plus
+complète et plus piquante, si Rotrou ne s'y trouvait pas:
+
+ _Venceslas_, de Rotrou;
+ _Cléopâtre_, de La Chapelle;
+ _Géta_, de Péchantré;
+ _Andronic_, _Tiridate_, de Campistron;
+ _Polyxène_, _Manlius_, _Thésée_, de La Fosse;
+ _Absalon_, de Duché.
+
+Je me suis trompé en disant que Rousseau ne s'inquiétait jamais de
+l'idée; il a fait une ode _sur les Divinités poétiques_, dans laquelle
+est exposé en style barbare un système d'allégorisation qui ne va à rien
+moins qu'à mettre Bellone pour la guerre, Tisiphone pour la peur. Le
+plus plaisant, c'est que pour cette démonstration _esthétique_, comme on
+dirait aujourd'hui, il s'est imaginé de recourir à l'ombre d'Alcée:
+
+ Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcée
+ Qui me la découvre à l'instant,
+ Et qui déjà, d'un oeil content,
+ Dévoile à ma vue empressée
+ Ces déités d'adoption,
+ Synonymes de la pensée,
+ Symboles de l'abstraction.
+
+Alcée se met donc à chanter en ces termes:
+
+ Des sociétés temporelles
+ Le premier lien est la voix,
+ Qu'en divers sons l'homme, à son choix,
+ Modifie et fléchit pour elles;
+ Signes communs et naturels,
+ Où les âmes incorporelles
+ Se tracent aux sens corporels.
+
+Rousseau avait probablement attrapé ces lambeaux de métaphysique, sinon
+dans le commerce d'Alcée, du moins dans les livres ou les conversations
+de son ami M. de Crousaz. Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on
+ne croirait. Ses odes en sont chamarrées; et ses _allégories_, qu'il
+estimait autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en
+oeuvre et le résultat direct du système.
+
+Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres de
+Jean-Baptiste: nous laisserons de côté son théâtre, et puisque nous
+avons nommé ses _allégories_, nous les frapperons tout d'abord. Le
+fantastique au XVIIIe siècle, en France, avait dégénéré dans tous les
+arts. De brillant, de gracieux, de grotesque ou de terrible qu'il était
+au Moyen-Age et à la Renaissance, il était devenu froid, lourd et
+superficiel; on le tourmentait comme une énigme, parce qu'on ne
+l'entendait plus à demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre
+chose qu'une folle réminiscence, une charmante étourderie, un caprice
+étincelant, quelquefois un effroyable éclair sur un front serein; c'est
+un jeu à la surface dont l'invisible ressort gît au plus profond de
+l'âme de la Muse. Que les faciles et soudains mouvements de cette âme se
+ralentissent et se perdent; que ce jeu de physionomie devienne calculé
+et de pure convenance; qu'on sourie, qu'on éclate, qu'on grimace, qu'on
+fasse la folle à tout propos, et voilà la Muse devenue une femme à la
+mode, sotte, minaudière, insupportable; c'est à peu près ce qui arriva
+de l'art au XVIIIe siècle. Le fantastique surtout, cette portion la plus
+délicate et la plus insaisissable, y fut méconnu et défiguré. On eut
+les Amours de Boucher; on eut des _oves_ et des _volutes_, au lieu
+d'acanthes et d'arabesques de toutes formes: on eut _les Bijoux
+indiscrets_, les métamorphoses de _la Pucelle_, _l'Écumoir_, _le Sopha_,
+et ces contes de Voisenon où des hommes et des femmes sont changés en
+anneaux ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu
+la grâce frivole d'Hamilton; mais on n'était pas moins éloigné alors de
+l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. On peut
+rendre encore cette justice à J.-B. Rousseau, qu'à la moins fantastique
+de toutes les époques, il a été le moins fantastique de tous les hommes.
+Ses allégories sont jugées tout d'une voix: baroques, métaphysiques,
+sophistiquées, sèches, inextricables, nul défaut n'y manque. Nous
+renvoyons à _Torticolis_, à _la Grotte de Merlin_, au _Masque de
+Laverne_, à _Morosophie_; lise et comprenne qui pourra! Le style est
+d'un langage marotique hérissé de grec, et qu'on croirait forgé à
+l'enclume de Chapelain; on ne sait pas où les prendre, et j'en dirais
+volontiers, comme Saint-Simon de M. Pussort, que c'est un _fagot
+d'épines_.
+
+Mais les odes, mais les cantates, voilà les vrais titres, les titres
+immortels de Rousseau à la gloire! Patience, nous y arrivons.--Les odes
+sont, ou sacrées, ou politiques, ou personnelles. Quand on a lu la
+Bible, quand on a comparé au texte des prophètes les paraphrases de
+Jean-Baptiste, on s'étonne peu qu'en taillant dans ce sublime éternel,
+il en ait quelquefois détaché en lambeaux du grave et du noble; et l'on
+admire bien plutôt qu'il ait si souvent affaibli, méconnu, remplacé les
+beautés suprêmes qu'il avait sous la main. A prendre en effet la plus
+renommée de ses imitations, celle du Cantique d'Ézéchias, qu'y voit-on?
+Ici, la critique de détail est indispensable, et j'en demande pardon au
+lecteur. Rousseau dit:
+
+ J'ai vu mes tristes journées
+ Décliner vers leur penchant;
+ Au midi de mes années
+ Je touchois à mon couchant.
+ La Mort déployant ses ailes
+ Couvroit d'ombres éternelles
+ La clarté dont je jouis,
+ Et dans cette nuit funeste
+ Je cherchois en vain le reste
+ De mes jours évanouis.
+
+ Grand Dieu, votre main réclame
+ Les dons que j'en ai reçus;
+ Elle vient couper la trame
+ Des jours qu'elle m'a tissus:
+ Mon dernier soleil se lève,
+ Et votre souffle m'enlève
+ De la terre des vivants,
+ Comme la feuille séchée,
+ Qui, de sa tige arrachée,
+ Devient le jouet des vents.
+
+Les quatre premiers vers de la première strophe sont bien, et les six
+derniers passables grâce à l'harmonie, quoiqu'un peu vides et chargés
+de mots; mais il fallait tenir compte du verset si touchant d'Isaïe:
+«Hélas! ai-je dit, je ne verrai donc plus le Seigneur, le Seigneur dans
+le séjour des vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec
+moi la terre!» Ne plus voir les autres hommes, ses frères en douleurs,
+voilà ce qui afflige surtout le mourant. La seconde strophe est faible
+et commune, excepté les trois vers du milieu; à la place de cette
+_trame_ usée qu'on voit partout, il y a dans le texte: «Le tissu de
+ma vie a été tranché comme la trame du tisserand.» Qu'est devenu ce
+tisserand auquel est comparé le Seigneur? Au lieu de la _feuille
+séchée_, le texte donne: «Mon pèlerinage est fini; il a été emporté
+comme la tente du pasteur.» Qu'est devenue cette tente du désert,
+disparue du soir au matin, et si pareille à la vie? Et plus loin:
+
+ Comme un lion plein de rage
+ Le mal a brisé mes os;
+ Le tombeau m'ouvre un passage
+ Dans ses lugubres cachots.
+ Victime foible et tremblante,
+ A cette image sanglante
+ Je soupire nuit et jour,
+ Et, dans ma crainte mortelle,
+ Je suis comme l'hirondelle
+ Sous la griffe du vautour.
+
+Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne lisait dans
+le texte: «Je criais vers vous comme les petits de l'hirondelle, et je
+gémissais comme la colombe.» On voit que Rousseau a précisément laissé
+de côté ce qu'il y a de plus neuf et de plus marqué dans l'original. Et
+pourtant il aurait dû, ce semble, comprendre la force de ce cantique
+si rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-être
+coupable, que Dieu avait frappé à son midi, et qui avait besoin de
+retrouver le reste de ses jours pour se repentir et pleurer. De notre
+temps, auprès de nous, un grand poëte s'est inspiré aussi du Cantique
+d'Ézéchias; lui aussi il a demandé grâce sous la verge de Dieu, et s'est
+écrié en gémissant:
+
+ Tous les jours sont à toi: que t'importe leur nombre?
+ Tu dis: le temps se hâte, ou revient sur ses pas.
+ Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre
+ Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas?
+
+Voilà comment on égale les prophètes sans les paraphraser; qu'on relise
+la quatorzième des _secondes Méditations_; qu'on relise en même temps
+dans les _premières_ le dithyrambe intitulé _Poésie sacrée_, et qu'on le
+compare avec l'_Épode_ du premier livre de Jean-Baptiste.
+
+L'ode politique n'a aucun caractère dans Rousseau: il en partage la
+faute avec les événements et les hommes qu'il célèbre. La naissance
+du duc de Bretagne, la mort du prince de Conti, la guerre civile des
+Suisses en 1712, l'armement des Turcs contre Venise en 1715[33], la
+bataille même de Péterwaradin, tout cela eut dans le temps plus ou moins
+d'importance, mais n'en a presque aucune aux yeux de la postérité. Le
+poëte a beau se démener, se commander l'enthousiasme, se provoquer au
+délire, il en est pour ses frais, et l'on rit de l'entendre, à la mort
+du prince de Conti, s'écrier dans le pindarisme de ses regrets:
+
+ Peuples, dont la douleur aux larmes obstinée,
+ De ce prince chéri déplore le trépas,
+ Approchez, et voyez quelle est la destinée
+ Des grandeurs d'ici-bas.
+
+[Note 33: Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes
+chrétiens au sujet de cet armement, un écho retentissant et harmonieux
+des Croisades:
+
+ .....................................
+ Et des vents du midi la dévorante haleine
+ N'a consumé qu'à peine
+ Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.
+
+]
+
+
+De nos jours, si féconds en grands événements et en grands hommes, il en
+est advenu tout autrement. De simples naissances, de simples morts
+de princes et de rois ont été d'éclatantes leçons, de merveilleux
+compléments de fortune, des chutes ou des résurrections d'antiques
+dynasties, de magnifiques symboles des destinées sociales. De telles
+choses ont suscité le poëte qui les devait célébrer; l'ode politique a
+été véritablement fondée en France; _les Funérailles de Louis XVIII_ en
+sont le chef-d'oeuvre.
+
+Rousseau ne s'est pas contenté de mettre du pindarisme extérieur et
+de l'enthousiasme à froid dans ses odes politiques, pour tâcher d'en
+réchauffer les sujets: il a porté ces habitudes d'écolier jusque
+dans les pièces les plus personnelles et, pour ainsi dire, les plus
+domestiques. Le comte du Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est
+touché; il veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence,
+rien de mieux; c'était matière à des vers sentis et touchants; mais
+Rousseau aime bien mieux déterrer dans Pindare une ode à Hiéron, roi de
+Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques par son coursier Phérénicus,
+n'a pu recevoir le prix en personne pour cause de maladie. Là les
+digressions mythologiques sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles
+et à leur place. Rousseau calque le dessein de la pièce et tâche d'en
+reproduire le mouvement. Dès le début, il voudrait nous faire croire
+qu'il est en lutte avec le génie comme avec Protée; mais tout cet
+attirail convenu de _regard furieux_, de _ministre terrible_, de
+_souffle invincible_, de _tête échevelée_, de _sainte manie_, d'_assaut
+victorieux_, de _joug impérieux_, ne trompe pas le lecteur, et le
+soi-disant inspiré ressemble trop à ces faux braves qui, après s'être
+frotté le visage et ébouriffé la perruque, se prétendent échappés avec
+honneur d'une rencontre périlleuse. Puis vient la comparaison avec
+Orphée et la prière aux trois soeurs filandières pour le comte du
+Luc; on y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe,
+d'ordinaire peu favorable à Jean-Baptiste, mais attendri cette fois
+comme Pluton, a jugées tout à fait _dignes d'Orphée_. Par malheur, ce
+qui glace aussitôt, c'est que le moderne Orphée nous raconte que
+
+ ... jamais sous les yeux de l'auguste Cybèle
+ La terre ne fit naître un plus parfait modèle
+ Entre les dieux mortels
+
+que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poëte avec l'abeille,
+vers la fin de la pièce, est empruntée et affaiblie d'Horace. Quant à
+l'harmonie tant vantée de ce simulacre d'ode, elle n'est que celle du
+mètre que Rousseau emploie, qu'il n'a pas inventé, et dont il ne tire
+jamais tout le parti possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient
+aux strophes de Malherbe; il n'a pas le génie de construction rythmique.
+S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux dépens du sens et de
+la précision; la rime ne lui donne jamais l'image, comme il arrive
+aux vrais poëtes; mais elle l'induit en dépense d'épithètes et de
+périphrases. Félicitons-le pourtant d'avoir, avec Piron, La Faye, et
+quelques autres, protesté contre les déplorables violations de forme
+prêchées par La Motte et autorisées par Voltaire[34].
+
+[Note 34: La plus belle ode que l'on doive à J.-B. Rousseau est
+peut-être encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure pièce
+lyrique du genre en est l'épitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre à
+vérifier ce propos du malin: _Faute d'idée, il allait faire une ode!_]
+
+Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine réputation;
+celle de _Circé_, en particulier, passe pour un beau morceau de
+poésie musicale. Elle nous paraît, à nous, exactement comparable pour
+l'harmonie à un choeur médiocre de _libretto_. Nul rhythme, nulle
+science même dans ces petits vers si célèbres, et où fourmillent les
+banalités de _redoutable_, _formidable_, _effroyable_, de _terreur_,
+_fureur_ et _horreur_. Le caractère de la magicienne est aussi celui
+d'une _Circé_ ou d'une _Médée_ d'opéra; elle ne ressemble pas même à
+Calypso, et ne sort pas des fadaises et des frénésies dont Quinault a
+donné recette. Jean-Baptiste avait probablement oublié de relire le
+dixième livre de l'_Odyssée_, ou même, s'il l'avait relu, il y aurait
+saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des époques et des
+poésies, et s'il mêlait sans scrupule Orphée et Protée avec le comte de
+Luc, Flore et Cérès avec le comte de Zinzindorf, il n'hésitait pas non
+plus à madrigaliser l'antiquité, et à marier Danchet et Homère. Depuis
+qu'on a _le Mendiant_ et _l'Aveugle_ d'André Chénier, on comprend ce que
+pourrait être une _Circé_, et il n'est plus permis de citer celle de
+Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur.
+
+Pour écrire avec génie, il faut penser avec génie; pour bien écrire, il
+suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination et de goût. Boileau
+en est la preuve: il imite, il traduit, il arrange à chaque instant les
+idées et les expressions des anciens; mais tous ces larcins divers sont
+artistement reçus et disposés sur un fond commun qui lui est propre: son
+style a une couleur, une texture; Boileau est bon écrivain en vers. Le
+style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et ne forme pas
+une seule et même trame. Cette strophe commence avec éclat, puis finit
+en détonnant; cette métaphore qui promettait avorte; cette image est
+brillante, mais jure au milieu de son entourage terne, comme de l'argent
+plaqué sur de l'étain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent
+tantôt à Platon, tantôt à Pindare, tantôt même à Boileau et à Racine:
+Rousseau s'en est emparé comme un rhétoricien fait d'une bonne
+expression qu'il place à toute force dans le prochain discours. Ce qui
+est bien de lui, c'est le prosaïque, le commun, la déclamation à vide,
+ou encore le mauvais goût, comme les _livrées de Vertumne_ et les
+_haleines qui fondent l'écorce des eaux_. A vrai dire, le style de
+Rousseau n'existe pas.
+
+Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincère; nous la
+préciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un jeune homme de vingt
+ans, inconnu, nous arrivait un matin d'Auxerre ou de Rouen avec un
+manuscrit contenant le _Cantique d'Ézéchias_, l'_Ode au comte du Luc_ et
+la _Cantate de Circé_, ou l'équivalent, après avoir jeté un coup d'oeil
+sur les trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins
+on penserait à part soi: «Ce jeune homme n'est pas dénué d'habitude pour
+les vers; il a déjà dû en brûler beaucoup; il sent assez bien l'harmonie
+de détail, mais sa strophe est pesante et son vers symétrique. Son
+style a de la gravité, quelque noblesse, mais peu d'images, peu de
+consistance, nulle originalité; il y a de beaux traits, mais ils sont
+pris. Le pire, c'est que l'auteur manque d'idées et qu'il se traîne pour
+en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler beaucoup, car,
+le génie n'y étant pas, il ne fera passablement qu'à force d'étude.»
+Et là-dessus, tout haut on l'encouragerait fort, et tout bas on n'en
+espérerait rien.
+
+Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguisé une trentaine
+d'épigrammes en style marotique, assez obscènes et laborieusement
+naïves; c'est à peu près ce qui reste aussi de Mellin de
+Saint-Gelais[35].
+
+[Note 35: «... Mellin de Saint-Gelais dont les poésies sont
+fastidieuses à la mort, à dix ou douze épigrammes près, qui sont
+véritablement excellentes.» (Lettre de Rousseau à Brossette, du 25
+janvier 1718). Mais Rousseau fait le bon apôtre quand il dit (29 janvier
+1716): «Il y a des choses dont les libertins même un peu raisonnables
+ne sauroient rire, et la liberté de l'épigramme doit avoir des bornes.
+Marot et Saint-Gelais ne les ont point passées... S'ils ont badiné aux
+dépens des religieux, ils n'ont point ri aux dépens de la religion.»
+(Voir, si l'on veut s'édifier là-dessus, mon _Tableau de la Poésie
+française au XVIe siècle_, 1843, page 37.)]
+
+Mêlé toute sa vie aux querelles littéraires, salué, comme Crébillon,
+du nom de _grand_ par Des Fontaines, Le Franc et la faction
+anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa réputation à mesure que la
+gloire de son rival s'était affermie et que les principes philosophiques
+avaient triomphé; il avait été même assez sévèrement apprécié par la
+Harpe et Le Brun. Mais, depuis qu'au commencement de ce siècle d'ardents
+et généreux athlètes ont rouvert l'arène lyrique et l'ont remplie de
+luttes encore inouïes, cet instinct bas et envieux, qui est de toutes
+les époques, a ramené Rousseau en avant sur la scène littéraire, comme
+adversaire de nos jeunes contemporains: on a redoré sa vieille gloire et
+recousu son drapeau. Gacon, de nos jours, se fût réconcilié avec lui,
+et l'eût appelé _notre grand lyrique_. C'est cette tactique peu digne,
+quoique éternelle, qui a provoqué dans cet article notre sévérité
+franche et sans réserve. Si nous avions trouvé le nom de Jean-Baptiste
+sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous serions gardé d'y
+porter si rudement la main; ses malheurs seuls nous eussent désarmé tout
+d'abord, et nous l'eussions laissé sans trouble à son rang, non loin de
+Piron, de Gresset et de tant d'autres, qui certes le valaient bien.
+
+Juin 1829.
+
+
+
+Cet article, dont le ton n'est pas celui des précédents ni des suivants,
+et dont l'auteur aujourd'hui désavoue entièrement l'amertume blessante,
+a été reproduit ici comme pamphlet propre à donner idée du paroxysme
+littéraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier le fond
+de notre jugement sur les odes, qui n'est guère après tout que celui
+qu'a porté Vauvenargues (_Je ne sais si Rousseau a surpassé Horace et
+Pindare dans ses odes: s'il les a surpassés, j'en conclus que l'ode est
+un mauvais genre, etc., etc._), il nous semble injuste et dur, en y
+réfléchissant, de ne pas prendre en considération ces trente dernières
+années de sa vie, où Rousseau montra jusqu'au bout de la constance et
+une honorable fermeté à ne pas vouloir rentrer dans sa patrie par grâce,
+sans jugement et réhabilitation. Quels qu'aient été sa conduite secrète,
+ses nouveaux tracas à l'étranger, sa brouille avec le prince Eugène,
+etc., etc., il demeura digne à l'article du bannissement. Sa
+correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine fils,
+Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties
+qui recommandent son goût et qui tendent à relever son caractère.
+Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant écrits depuis cette
+date fatale) semblent même s'inspirer du sentiment énergique qu'il a de
+sa propre innocence: «_Mais de ces langues diffamantes Dieu saura venger
+l'innocent_, etc.,» et plusieurs semblables endroits. Il est fâcheux
+que, non content de protester pour lui, il ait persisté à incriminer les
+autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'_Éloge de Rollin_
+par de Boze). A le juger impartialement, on conçoit que l'abbé d'Olivet
+et d'autres contemporains de mérite, sous l'influence et l'illusion de
+l'amitié, aient pu dire, en parlant de lui, _l'illustre malheureux_. On
+doit désirer (sans toutefois en être bien certain) qu'ils aient
+plus raison que Lenglet-Dufresnoy dans ses _Pièces curieuses sur
+Rousseau_.--Contradiction des jugements humains, même chez les plus
+compétents! la première fois que j'eus l'honneur d'être présenté à M. de
+Chateaubriand, il me reprit tout d'abord sur cet article; la première
+fois que j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en
+félicita.
+
+
+
+LE BRUN
+
+Vers l'époque où J.-B. Rousseau banni adressait à ses protecteurs
+des odes composées au jour le jour, sans unité d'inspiration, et que
+n'animait ni l'esprit du siècle nouveau ni celui du siècle passé, en
+1729, à l'hôtel de Conti, naissait d'un des serviteurs du prince un
+poëte qui devait bientôt consacrer aux idées d'avenir, à la philosophie,
+à la liberté, à la nature, une lyre incomplète, mais neuve et sonore, et
+que le temps ne brisera pas. C'est une remarque à faire qu'aux approches
+des grandes crises politiques et au milieu des sociétés en dissolution,
+sont souvent jetées d'avance, et comme par une ébauche anticipée,
+quelques âmes douées vivement des trois ou quatre idées qui ne tarderont
+pas à se dégager et qui prévaudront dans l'ordre nouveau. Mais en même
+temps, chez ces individus de nature fortement originale, ces idées
+précoces restent fixes, abstraites, isolées, déclamatoires. Si c'est
+dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme en sera nue,
+sèche et aride, comme tout ce qui vient avant la saison. Ces hommes
+auront grand mépris de leur siècle, de sa mesquinerie, de sa corruption,
+de son mauvais goût. Ils aspireront à quelque chose de mieux, au simple,
+au grand, au vrai, et se dessécheront et s'aigriront à l'attendre; ils
+voudront le tirer d'eux-mêmes; ils le demanderont à l'avenir, au passé,
+et se feront antiques pour se rajeunir; puis les choses iront toujours,
+les temps s'accompliront, la société mûrira, et lorsque éclatera la
+crise, elle les trouvera déjà vieux, usés, presque en cendres; elle
+en tirera des étincelles, et achèvera de les dévorer. Ils auront été
+malheureux, âcres, moroses, peut-être violents et coupables. Il faudra
+les plaindre, et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps et
+de la leur. Ce sont des espèces de victimes publiques, des Prométhées
+dont le foie est rongé par une fatalité intestine; tout l'enfantement de
+la société retentit en eux, et les déchire; ils souffrent et meurent
+du mal dont l'humanité, qui ne meurt pas, guérit, et dont elle sort
+régénérée. Tels furent, ce me semble, au dernier siècle, Alfieri en
+Italie, et Le Brun en France.
+
+Né dans un rang inférieur, sans fortune et à la charge d'un grand
+seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux nécessités de sa condition. Il
+mérita vite la faveur du prince de Conti par des éloges entremêlés
+de conseils et de maximes philosophiques. A la fois secrétaire des
+commandements et poëte lyrique, il releva le mieux qu'il put la
+dépendance de sa vie par l'audace de sa pensée, et il s'habitua de bonne
+heure à garder pour l'ode, ou même pour l'épigramme, cette verdeur
+franche et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi,
+plus tard, bien qu'il conservât au fond l'indépendance intérieure qu'il
+avait annoncée dès ses premières années, on le voit toujours au service
+de quelqu'un. Ses habitudes de domesticité trouvent moyen de se
+concilier avec sa nature énergique. Au prince de Conti succèdent le
+comte de Vaudreuil et M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte;
+et pourtant, au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure ce
+qu'il a été tout d'abord, méprisant les bassesses du temps, vivant
+d'avenir, _effréné de gloire_, plein de sa mission de poëte, croyant en
+son génie, rachetant une action plate par une belle ode, ou se vengeant
+d'une ode contre son coeur par une épigramme sanglante. Sa vie
+littéraire présente aussi la même continuité de principes, avec beaucoup
+de taches et de mauvais endroits. Élève de Louis Racine, qui lui avait
+légué le culte du grand siècle et celui de l'antiquité, nourri dans
+l'admiration de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique,
+il était simple que Le Brun s'accommodât peu des moeurs et des goûts
+frivoles qui l'environnaient; qu'il se séparât de la cohue moqueuse et
+raisonneuse des beaux-esprits à la mode; qu'il enveloppât dans une égale
+aversion Saint-Lambert et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhière et
+Dorat, Lemierre et Colardeau, et que, forcé de vivre des bienfaits d'un
+prince, il se passât du moins d'un patron littéraire. Certes il y avait,
+pour un poëte comme Le Brun, un beau rôle à remplir au XVIIIe siècle.
+Lui-même en a compris toute la noblesse; il y a constamment visé, et en
+a plus d'une fois dessiné les principaux traits. C'eût été d'abord de
+vivre à part, loin des coteries et des salons patentés, dans le silence
+du cabinet ou des champs; de travailler là, peu soucieux des succès
+du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour une postérité
+indéfinie; c'eût été d'ignorer les tracasseries et les petites guerres
+jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois ou quatre grands hommes,
+d'admirer sincèrement, et à leur prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques
+et Voltaire, sans épouser leurs arrière-pensées ni les antipathies de
+leurs sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il
+vînt, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, et
+s'appelassent-ils Clément, Marmontel ou Palissot. Voilà ce que concevait
+Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains moments; mais il fut loin
+d'y atteindre. Caustique et irascible, il se montra souvent injuste par
+vengeance ou mauvaise humeur. Au lieu de négliger simplement les salons
+littéraires et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberté à son
+génie et à sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure et
+en masse. Il se délectait à la satire, et décochait ses traits à Gilbert
+ou à Beaumarchais aussi volontiers qu'à La Harpe lui-même. Une fois,
+par sa _Wasprie_, il compromit étrangement sa chasteté lyrique, en se
+prenant au collet avec Fréron. Reconnaissons pourtant que sa conduite
+ne fut souvent ni sans dignité ni sans courage. La noble façon dont il
+adressa mademoiselle Corneille à Voltaire, la respectueuse indépendance
+qu'il maintint en face de ce monarque du siècle, le soin qu'il mit
+toujours à se distinguer de ses plats courtisans, l'amitié pour Buffon,
+qu'il professait devant lui, ce sont là des traits qui honorent une vie
+d'homme de lettres. Le Brun aimait les grandes existences à part:
+celle de Buffon dut le séduire, et c'était encore un idéal qu'il eût
+probablement aimé à réaliser pour lui-même. Peut-être, si la fortune lui
+eût permis d'y arriver, s'il eût pu se fonder ainsi, loin d'un monde où
+il se sentait déplacé, une vie grande, simple, auguste; s'il avait eu sa
+tour solitaire au milieu de son parc, ses vastes et majestueuses allées,
+pour y déclamer en paix et y raturer à loisir son poëme de _la Nature_;
+si rien autour de lui n'avait froissé son âme hautaine et irritable,
+peut-être toutes ces boutades de conduite, toutes ces sorties colériques
+d'amour-propre eussent-elles complètement disparu: l'on n'eût pu lui
+reprocher, comme à Buffon, que beaucoup de morgue et une excessive
+plénitude de lui-même. Mais Le Brun fut longtemps aux prises avec la
+gêne et les chagrins domestiques. Son procès avec sa femme que le prince
+de Conti lui avait séduite[36], la banqueroute du prince de Guémené, puis
+la Révolution, tout s'opposa à ce qu'il consolidât jamais son existence.
+Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du besoin grâce aux
+bienfaits du Gouvernement[37], il s'était logé dans les combles du
+Palais-Royal, pour y trouver le calme nécessaire à la correction de ses
+odes; c'était là sa tour de Montbar. Une servante mégère, qu'il avait
+épousée, lui en faisait souvent une prison. A une telle âme, dans une
+pareille vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur.
+
+[Note 36: On alla jusqu'à dire qu'il l'avait vendue au prince,
+et, chose fâcheuse pour le caractère de Le Brun, plusieurs ont pu le
+croire.--Voir son élégie infamante à _Némésis_, où il trouve moyen de
+flétrir d'un seul coup sa _mère_, sa _soeur_ et sa _femme_! Une telle
+élégie est unique dans son genre.]
+
+[Foonote 37: Le Brun dut ses bienfaits à son talent sans doute, à sa
+renommée lyrique, mais par malheur aussi à sa méchanceté satirique
+que le pouvoir achetait de sa servilité. On cite une épigramme contre
+Carnot, lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandée à Le
+Brun et payée d'une pension.]
+
+Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, presque
+partout incomplet. Quelques hautes pensées, qui n'ont jamais quitté le
+poëte depuis son enfance jusqu'à sa mort, dominent toutes ses belles
+odes, s'y reproduisent sans cesse, et, à travers la diversité des
+circonstances où il les composa, leur impriment un caractère marquant
+d'unité. Patriotisme, adoration de la nature, liberté républicaine,
+royauté du génie, telles sont les sources fécondes et retentissantes
+auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne heure, et comme par
+un instinct de sa mission future, il s'est pénétré du rôle de Tyrtée, et
+il gourmande déjà nos défaites sous Contades, Soubise et Clermont, comme
+plus tard il célébrera le _naufrage victorieux_ du _Vengeur_ et Marengo.
+Au sortir des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythère
+et d'Amathonte, dont il s'est tant moqué, mais dont il aurait dû se
+garder davantage, il se réfugie au sein de la nature, comme en un temple
+majestueux où il respire et se déploie plus à l'aise; il la voit peu et
+sait peu la retracer sous les couleurs aimables et fraîches dont elle
+se peint autour de lui; il préfère la contempler face à face dans ses
+soleils, ses volcans, ses tremblements de terre, ses comètes échevelées,
+et plonge avec Buffon à travers les déserts des temps. Quant à la
+liberté, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons de
+l'hôtel de Conti, sous Louis XV, il s'écrie avec une douleur de citoyen:
+
+ Les Anténors vendent l'empire,
+ Thaïs l'achète d'un sourire;
+ L'or paie, absout les attentats.
+ Partout, à la cour, à l'armée,
+ Règne un dédain de renommée
+ Qui fait la chute des États;
+
+soit qu'il prélude à ses hymnes républicains dans les soirées du
+ministère Calonne; soit même qu'en des temps horribles, auxquels ses
+chants furent trop mêlés[38], et dont il n'eut pas le courage de se
+séparer hautement, il exhale dans le silence cette ode touchante, dont
+le début, imité d'un psaume, ressemble à quelque chanson de Béranger:
+
+ Prends les ailes de la colombe,
+ Prends, disais-je à mon âme, et fuis dans les déserts[39].
+
+[Foonote 38: Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne
+les a pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an
+III; on y lit:
+
+ Oh! que Vienne aux Français fit un présent funeste!
+ Toi qui de la Discorde allumas le flambeau,
+ Reine que nous donna la colère céleste,
+ Que la foudre n'a-t-elle embrasé ton berceau!
+
+Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les
+transcrive. Le jour où le roi lui avait accordé une pension, il avait
+pourtant fait un quatrain de remercîment qui finissait ainsi:
+
+ Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur,
+ Coulez pour la reconnaissance!
+
+Une strophe de lui préluda à la violation des tombes de Saint-Denis et
+sembla directement la provoquer.
+
+ Purgeons le sol des patriotes,
+ Par les rois encore infecté:
+ La terre de la liberté
+ Rejette les os des despotes.
+ De ces monstres divinisés
+ _Que tous les cercueils soient brisés!_
+ Que leur mémoire soit flétrie!
+ Et qu'avec leurs mânes errants
+ Sortent du sein de la patrie
+ _Les cadavres de ces tyrans!_
+
+Tandis que Le Brun écrivait ces horreurs en 93, David ne craignait pas
+de peindre Marat. Ces _Rois de la lyre et du savant pinceau_, qu'avait
+chantés André Chénier, étaient tous deux apostats de cette amitié
+sainte.]
+
+[Note 39: De religion à proprement parler, et de rien qui y
+ressemble, Le Brun en avait même moins qu'il ne convenait à son temps.
+Il était là-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une
+édition de La Fontaine annotée par lui, à propos du poëme de la
+_Captivité de saint Malc_: «Ce petit poëme, _quoique le sujet en soit
+pieux_, est rempli d'intérêt, de vers heureux et de beautés neuves.»]
+
+Enfin, toutes les fois qu'il veut décrire l'enthousiasme lyrique et
+marquer les traits du vrai génie, Le Brun abonde en images éblouissantes
+et sublimes. Si Corneille en personne se fût adressé à Voltaire, il
+n'eût pas, certes, plus dignement parlé que Le Brun ne l'a fait en son
+nom. Il faut voir encore comme en toute occasion le poëte a conscience
+de lui-même, comme il a foi en sa gloire, et avec quelle sécurité
+sincère, du milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la
+justice des âges:
+
+ Ceux dont le présent est l'idole
+ Ne laissent point de souvenir;
+ Dans un succès vain et frivole
+ Ils ont usé leur avenir.
+ Amants des roses passagères,
+ Ils ont les grâces mensongères
+ Et le sort des rapides fleurs.
+ Leur plus long règne est d'une aurore;
+ Mais le temps rajeunit encore
+ L'antique laurier des neuf Soeurs.
+
+Après cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous sera permis
+d'insister sur ses défauts. Le principal, le plus grave selon nous,
+celui qui gâte jusqu'à ses plus belles pages, est un défaut tout
+systématique et calculé. Il avait beaucoup médité sur la langue
+poétique, et pensait qu'elle devait être radicalement distincte de
+la prose. En cela, il avait fort raison, et le procédé si vanté de
+Voltaire, d'écrire les vers sous forme de prose pour juger s'ils sont
+bons, ne mène qu'à faire des vers prosaïques, comme le sont, au reste,
+trop souvent ceux de Voltaire. Mais, à force de méditer sur les
+prérogatives de la poésie, Le Brun en était venu à envisager les
+_hardiesses_ comme une qualité à part, indépendante du mouvement des
+idées et de la marche du style, une sorte de beauté mystique touchant
+à l'essence même de l'ode; de là, chez lui, un souci perpétuel des
+_hardiesses_, un accouplement forcé des termes les plus disparates, un
+placage extérieur de métaphores; de là, surtout vers la fin, un abus
+intolérable de la Majuscule, une minutieuse personnification de tous
+les substantifs, qui reporte involontairement le lecteur au culte de la
+déesse Raison et à ces temps d'apothéose pour toutes les vertus et
+pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire à un poëte de nos jours
+singulièrement spirituel, que Le Brun était
+
+ Fougueux comme Pindare... et plus mythologique[40].
+
+[Note 40: En fait de mythologie, rien n'égale chez Le Brun la strophe
+suivante, tirée de l'ode sur _le triomphe de nos Paysages_, et que
+Charles Nodier aime à citer avec sourire:
+
+ La colline qui vers le pôle
+ Borne nos fertiles marais,
+ Occupe les enfants d'Éole
+ A broyer les dons de Cérès.
+ Vanvres que chérit Galatée
+ Sait du lait d'Io, d'Amalthée
+ Épaissir les flots écumeux;
+ Et Sèvres, d'une pure argile,
+ Compose l'albâtre fragile
+ Où Moka nous verse ses feux.
+
+Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses _moulins à
+vent_; de l'autre côté, Vanvres, son _beurre_ et _ses fromages_; et la
+_porcelaine_ de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait Ginguené au rédacteur
+du journal _le Modérateur_ (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup de
+vers à mettre au-dessus de cette strophe.» Et Andrieux, l'Aristarque,
+n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait été aussi beau, il
+aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas un écolier qui
+n'en rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, de ces veines
+bizarres.]
+
+A part ce défaut, qui chez Le Brun avait dégénéré en une espèce de tic,
+son style, son procédé et sa manière le rapprochent beaucoup d'Alfieri
+et du peintre David, auxquels il ne nous paraît nullement inférieur.
+C'est également quelque chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec
+et de décharné, de grec et d'académique, un retour laborieux vers le
+simple et le vrai. D'un côté comme de l'autre, c'est avant tout une
+protestation contre le mauvais goût régnant, une gageure d'échapper aux
+fades pastorales et aux opéras langoureux, aux Amours de Boucher et aux
+abbés de Watteau, aux descriptions de Saint-Lambert et aux vers musqués
+de Bernis. L'accent déclamatoire perce à tout moment dans le talent de
+Le Brun, lors même que ce talent s'abandonne le plus à sa pente. Ses
+odes républicaines, excepté celle du _Vengeur_, semblent à bon droit
+communes, sèches et glapissantes; elles ne lui furent peut-être pas pour
+cela moins énergiquement inspirées par les circonstances. C'est qu'avec
+beaucoup d'imagination il est naturellement peu coloriste, et qu'il a
+besoin, pour arriver à une expression vivante, d'évoquer, comme par un
+soubresaut galvanique, les êtres de l'ancienne mythologie. Son pinceau
+maigre, quoique étincelant, joue d'ordinaire sur un fond abstrait; il ne
+prend guère de splendeur large que lorsque le poëte songe à Buffon et
+retrace d'après lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna
+à Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger à satiété,
+que l'illustre auteur des _Époques_ possédait à un haut degré, en vertu
+de cette patience qu'il appelait génie. On rapporte qu'il recopia ses
+_Époques_ jusqu'à dix-huit fois. Le Brun faisait ainsi de ses odes. Il
+passa une moitié de sa vie à les remanier la plume en main, à en trier
+les brouillons, à les remettre au net et à en préparer une édition qui
+ne vint pas. Une note, placée en tête de la première publication du
+_Vengeur_, nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que le
+poëte a composé cette ode, de soixante-dix vers environ, en très-peu de
+jours et _presque d'un seul jet_. Si Le Brun avait eu plus de temps, il
+aurait peut-être trouvé moyen de la gâter.
+
+En se déclarant contre le mauvais goût du temps par ses épigrammes et
+par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en rester pur lui-même. Sans
+aucune sensibilité, sans aucune disposition rêveuse et tendre, il aimait
+ardemment les femmes, probablement à la manière de Buffon, quoiqu'en
+seigneur moins suzerain et avec plus de galanterie. De là mille billets
+en vers à propos de rien, et, pêle-mêle avec ses odes, une prodigieuse
+quantité d'_Eglés_, de _Zirphés_, de _Delphires_, de _Céphises_, de
+_Zélis_, et de _Zelmis_. Tantôt c'est un _persiflage doux et honnête à
+une jeune coquette très-aimable et très-vaine qui m'appelait son berger
+dans ses lettres, et qui prétendait à tous les talents et à tous les
+coeurs_; tantôt ce sont des vers fugitifs _sur ce que M. de Voltaire,
+bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille et de Varicour, les a mariées
+toutes deux, après les avoir célébrées dans ses vers_. Enfin, vers le
+temps d'Arcole et de Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa
+fameuse querelle avec Legouvé, sur la question de savoir _si l'encre
+sied ou ne sied pas aux doigts de rose_.
+
+Nous dirons un mot des élégies de Le Brun, parce que c'est pour nous
+une occasion de parler d'André Chénier, dont le nom est sur nos lèvres
+depuis le commencement de cet article, et auquel nous aspirons, comme à
+une source vive et fraîche dans la brûlante aridité du désert. En 1763,
+Le Brun, âgé de trente-quatre ans, adressait à l'Académie de La Rochelle
+un discours sur Tibulle, où on lit ce passage: «Peut-être qu'au moment
+où j'écris, tel auteur, vraiment animé du désir de la gloire et
+dédaignant de se prêter à des succès frivoles, compose dans le silence
+de son cabinet un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils
+ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes
+et des alcôves, et dont tout l'avenir parlera, parce que les grands du
+jour n'en diront rien à leurs petits soupers.» André Chénier fut cet
+homme; il était né en 1762, un an précisément avant la prédiction de Le
+Brun. Vingt ans plus tard, on trouve les deux poëtes unis entre eux
+par l'amitié et même par les goûts, malgré la différence des âges. Les
+détails de cette société charmante, où vivaient ensemble, vers 1782,
+Lebrun, Chénier, le marquis de Brazais, le chevalier de Pange, MM.
+de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs de Paris, avec des
+excursions fréquentes d'où l'on rapportait matière aux élégies du matin
+et aux confidences du soir, tout cela est resté couvert d'un voile
+mystérieux, grâce à l'insouciance et à la discrétion des éditeurs. On
+devine pourtant et l'on rêve à plaisir ce petit monde heureux, d'après
+quelques épîtres réciproques et quelques vers épars:
+
+ Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,
+ Ces vieilles amitiés de l'enfance première,
+ Quand tous quatre muets, sous un maître inhumain,
+ Jadis au châtiment nous présentions la main;
+ Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-mêmes;
+ De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime:
+ Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois,
+ A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,
+ Prête une oreille amie et cependant sévère.
+
+Le Brun dut aimer dès l'abord, chez le jeune André, un sentiment exquis
+et profond de l'antique, une âme modeste, candide, indépendante, faite
+pour l'étude et la retraite; il n'avait vu en Gilbert que le _corbeau du
+Pinde_, il en vit dans Chénier le cygne. Un goût vif des plaisirs les
+unissait encore. Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a célébrée
+sous le nom d'Adélaïde se rapportent précisément au temps dont nous
+parlons. Chénier, dans une délicieuse épître, dit à sa Muse qu'il envoie
+au logis de son ami:
+
+ ... Là, ta course fidèle
+ Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle;
+ S'il est ainsi, respecte un moment précieux;
+ Sinon, tu peux entrer...
+
+Et il ajoute sur lui-même:
+
+ Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l'étude,
+ Adoucissent un peu ma triste solitude.
+
+Tous deux ont chanté leurs plaisirs et leurs peines d'amour en des
+élégies qui sont, à coup sûr, les plus remarquables du temps[41]. Mais la
+victoire reste tout entière du côté d'André Chénier. L'élégie de Le Brun
+est sèche, nerveuse, vengeresse, déjà sur le retour, savante dans le
+goût de Properce et de Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut
+pas toujours le fade et le commun moderne. L'élégie d'André Chénier est
+molle, fraîche, blonde, gracieusement éplorée, voluptueuse avec une
+teinte de tristesse, et chaste même dans sa sensualité. La nature de
+France, les bords de la Seine, les îles de la Marne, tout ce paysage
+riant et varié d'alentour se mire en sa poésie comme en un beau fleuve;
+on sent qu'il vient de Grèce, qu'il y est né, qu'il en est plein: mais
+ses souvenirs d'un autre ciel se lient harmonieusement avec son émotion
+présente, et ne font que l'éclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux
+rayon. Cette charmante mythologie que le XVIIe siècle avait défigurée en
+l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, il
+la rajeunit avec un art admirable; il la fond merveilleusement dans la
+couleur de ses tableaux, dans ses analyses de coeur, et autant qu'il le
+faut seulement pour élever les moeurs d'alors à la poésie et à l'idéal.
+Mais, par malheur, cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La
+Révolution, qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite
+société choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, qui
+partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se trouva emporté bien
+loin du sage André. On souffre à penser quel refroidissement, sans doute
+même quelle aigreur, dut succéder à l'amitié fraternelle des premiers
+temps. Ici tout renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survécut
+treize années à son jeune ami, n'en a parlé depuis en aucun endroit; il
+n'a pas daigné consacrer un seul vers à sa mémoire, tandis que chaque
+jour, à chaque heure, il aurait dû s'écrier avec larmes: «J'ai connu un
+poëte, et il est mort, et vous l'avez laissé tuer, et vous l'oubliez!»
+Il est à craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques n'aient
+aigri son coeur, et que l'échafaud d'André ne soit venu ayant la
+réconciliation. Pour moi, j'ai peine à croire qu'il ne fût pas au nombre
+de ceux dont l'infortuné poëte a dit avec un reproche mêlé de tendresse:
+
+ Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix chérie
+ Un mot à travers ces barreaux
+ Eût versé quelque baume en mon âme flétrie;
+ De l'or peut-être à mes bourreaux...
+ Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.
+ Vivez, amis; vivez contents.
+ En dépit de Bavus soyez lents à me suivre.
+ Peut-être en de plus heureux temps
+ J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,
+ Détourné mes regards distraits;
+ A mon tour aujourd'hui mon malheur importune:
+ Vivez, amis, vivez en paix[42].
+
+[Note 41: Au livre second des odes de Le Brun, la quinzième _A un
+jeune Ami_ s'adresse évidemment à André:
+
+ Souviens-toi des moeurs de Byzance;
+ Digne de ton berceau, maîtrise la beauté!...
+
+Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composée au moment
+d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes (1787
+probablement).]
+
+[Note 42: Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de
+conjecturer qu'en écrivant les vers suivants (voir l'édition d'Eugène
+Renduel), Chénier a pu songer au jour où il se sentit déçu et blessé
+dans son admiration première pour Le Brun:
+
+ Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire,
+ J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire;
+ Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents
+ Soient les seuls en effet où germent les talents.
+ Un mortel peut toucher une lyre sublime,
+ Et n'avoir qu'un coeur faible, étroit, pusillanime,
+ Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter,
+ Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc.
+
+Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne sera
+pas séparée de celle d'André Chénier. On se souviendra qu'il l'aima
+longtemps, qu'il le prédit, qu'il le goûta en un siècle de peu de
+poésie, et qu'il sentit du premier coup que ce jeune homme faisait ce
+que lui-même aurait voulu faire. On lui tiendra compte de ses efforts,
+de ses veilles, de sa poursuite infatigable de la gloire, de la
+tradition lyrique qu'il soutint avec éclat, de cette flamme intérieure
+enfin, qui ne lui échappait que par accès, et qui minait sa vie. On
+verra en lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au
+hasard, un des précurseurs aventureux du siècle dont a déjà resplendi
+l'aurore.
+
+Juillet 1829.
+
+(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des
+_Causeries du Lundi_)
+
+
+
+
+MATHURIN REGNIER ET ANDRÉ CHÉNIER
+
+Hâtons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement à antithèses,
+un parallèle académique que nous prétendons faire. En accouplant deux
+hommes si éloignés par le temps où ils ont vécu, si différents par le
+genre et la nature de leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de
+tirer quelques étincelles plus ou moins vives, de faire jouer à l'oeil
+quelques reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue
+essentiellement logique qui nous mène à joindre ces noms, et parce que,
+des deux idées poétiques dont ils sont les types admirables, l'une,
+sitôt qu'on l'approfondit, appelle l'autre et en est le complément. Une
+voix pure, mélodieuse et savante, un front noble et triste, le génie
+rayonnant de jeunesse, et, parfois, l'oeil voilé de pleurs; la volupté
+dans toute sa fraîcheur et sa décence; la nature dans ses fontaines et
+ses ombrages; une flûte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; le
+beau pur, en un mot, voilà André Chénier. Une conversation brusque,
+franche et à saillies; nulle préoccupation d'art, nul _quant-à-soi_; une
+bouche de satyre aimant encore mieux rire que mordre; de la rondeur,
+du bon sens; une malice exquise, par instants une amère éloquence; des
+récits enfumés de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en
+guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; en un mot,
+du laid et du grotesque à foison, c'est ainsi qu'on peut se figurer en
+gros Mathurin Regnier. Placé à l'entrée de nos deux principaux siècles
+littéraires, il leur tourne le dos et regarde le seizième; il y tend
+la main aux aïeux gaulois, à Montaigne, à Ronsard, à Rabelais, de même
+qu'André Chénier, jeté à l'issue de ces deux mêmes siècles classiques,
+tend déjà les bras au nôtre, et semble le frère aîné des poètes
+nouveaux. Depuis 1613, année où Regnier mourut, jusqu'en 1782, année
+ou commencèrent les premiers chants d'André Chénier, je ne vois, en
+exceptant les dramatiques, de poëte parent de ces deux grands hommes que
+La Fontaine, qui en est comme un mélange agréablement tempéré. Rien donc
+de plus piquant et de plus instructif que d'étudier dans leurs rapports
+ces deux figures originales, à physionomie presque contraire, qui
+se tiennent debout en sens inverse, chacune à un isthme de notre
+littérature centrale, et, comblant l'espace et la durée qui les
+séparent, de les adosser l'une à l'autre, de les joindre ensemble par
+la pensée, comme le Janus de notre poésie. Ce n'est pas d'ailleurs en
+différences et en contrastes que se passera toute cette comparaison:
+Regnier et Chénier ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de
+leurs époques chronologiques, le premier plus en arrière, le second plus
+en avant, et qu'ils échappent par indépendance aux règles artificielles
+qu'on subit autour d'eux. Le caractère de leur style et l'allure de
+leurs vers sont les mêmes, et abondent en qualités pareilles; Chénier a
+retrouvé par instinct et étude ce que Regnier faisait de tradition
+et sans dessein; ils sont uniques en ce mérite, et notre jeune école
+chercherait vainement deux maîtres plus consommés dans l'art d'écrire en
+vers.
+
+Mathurin était né à Chartres, en Beauce, André, à Byzance, en Grèce;
+tous deux se montrèrent poètes dès l'enfance. Tonsuré de bonne heure,
+élevé dans le jeu de paume et le tripot de son père qui aimait la table
+et le plaisir, Regnier dut au célèbre abbé de Tiron, son oncle, les
+premiers préceptes de versification, et, dès qu'il fut en âge, quelques
+bénéfices qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attaché en qualité de
+chapelain à l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que médiocrement; mais,
+comme Rabelais avait fait, il y attaqua de préférence les choses par
+le côté de la raillerie. A son retour, il reprit, plus que jamais, son
+train de vie qu'il n'avait guère interrompu en terre papale, et mourut
+de débauche avant quarante ans. Né d'un savant ingénieux et d'une
+Grecque brillante, André quitta très-jeune Byzance, sa patrie; mais il y
+rêva souvent dans les délicieuses vallées du Languedoc, où il fut élevé;
+et lorsque plus tard, entré au collège de Navarre, il apprit la plus
+belle des langues, il semblait, comme a dit M. Villemain, se souvenir
+des jeux de son enfance et des chants de sa mère. Sous-lieutenant dans
+Angoumois, puis attaché à l'ambassade de Londres, il regretta amèrement
+sa chère indépendance, et n'eut pas de repos qu'il ne l'eût reconquise.
+Après plusieurs voyages, retiré aux environs de Paris, il commençait une
+vie heureuse dans laquelle l'étude et l'amitié empiétaient de plus en
+plus sur les plaisirs, quand la Révolution éclata. Il s'y lança avec
+candeur, s'y arrêta à propos, y fit la part équitable au peuple et au
+prince, et mourut sur l'échafaud en citoyen, se frappant le front en
+poëte. L'excellent Regnier, né et grandi pendant les guerres civiles,
+s'était endormi en bon bourgeois et en joyeux compagnon au sein de
+l'ordre rétabli par Henri IV.
+
+Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idées auxquelles
+d'ordinaire puisent les poëtes, Dieu, la nature, le génie, l'art,
+l'amour, la vie proprement dite, nous verrons comme elles se sont
+révélées aux deux hommes que nous étudions en ce moment, et sous quelle
+face ils ont tenté de les reproduire. Et d'abord, à commencer par
+Dieu, _ab Jove principium_, nous trouvons, et avec regret, que cette
+magnifique et féconde idée est trop absente de leur poésie, et qu'elle
+la laisse déserte du côté du ciel. Chez eux, elle n'apparaît même pas
+pour être contestée; ils n'y pensent jamais, et s'en passent, voilà
+tout. Ils n'ont assez longtemps vécu, ni l'un ni l'autre, pour arriver,
+au sortir des plaisirs, à cette philosophie supérieure qui relève et
+console. La corde de Lamartine ne vibrait pas en eux. Épicuriens et
+sensuels, ils me font l'effet, Regnier, d'un abbé romain, Chénier, d'un
+Grec d'autrefois. Chénier était un païen aimable, croyant à Palès, à
+Vénus, aux Muses[43]; un Alcibiade candide et modeste, nourri de poésie,
+d'amitié et d'amour. Sa sensibilité est vive et tendre; mais, tout en
+s'attristant à l'aspect de la mort, il ne s'élève pas au-dessus des
+croyances de Tibulle et d'Horace:
+
+ Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,
+ Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.
+ Je ne veux point, couvert d'un funèbre _linceuil_,
+ Que les pontifes saints autour de mon cercueil,
+ Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,
+ De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,
+ Et sous des murs sacrés aillent ensevelir
+ Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.
+
+[Note 43: Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: «Vers le même
+temps où se retrouvaient à Pompéi toute une ville antique et tout l'art
+grec et romain qui en sortait graduellement, piquante coïncidence! André
+Chénier, un poëte grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant cet
+admirable musée de statuaire antique à Naples, je songeais à lui; la
+place de sa poésie est entre toutes ces Vénus, ces Ganymèdes et
+ces Bacchus; c'est là son monde. Sa jeune _Tarentine_ y appartient
+exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.--La poésie d'André
+Chénier est l'accompagnement sur la flûte et sur la lyre de tout cet art
+de marbre retrouvé.»]
+
+Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses variétés
+riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa majesté
+éternelle et sublime, aux Alpes, au Rhône, aux grèves de l'Océan.
+Pourtant l'émotion religieuse que ces grands spectacles excitent en son
+âme ne la fait jamais se fondre en prière _sous le poids de l'infini_.
+C'est une émotion religieuse et philosophique à la fois, comme Lucrèce
+et Buffon pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun était capable
+d'en ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une
+physique savante lui en a dévoilé; ce sont _les mondes roulant dans
+les fleuves d'éther, les astres et leurs poids, leurs formes, leurs
+distances_:
+
+ Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses;
+ Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux.
+ Dans l'éternel concert je me place avec eux;
+ En moi leurs doubles lois agissent et respirent;
+ Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent:
+ Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.
+
+On dirait, chose singulière! que l'esprit du poète se condense et se
+matérialise à mesure qu'il s'agrandit et s'élève. Il ne lui arrive
+jamais, aux heures de rêverie, de voir, dans les étoiles, des _fleurs
+divines qui jonchent les parvis du saint lieu_, des âmes heureuses
+qui respirent un air plus pur, et qui parlent, durant les nuits, un
+mystérieux langage aux âmes humaines. Je lis, à ce propos, dans un
+ouvrage inédit, le passage suivant, qui revient à ma pensée et la
+complète:
+
+«Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guère André Chénier: cela
+se conçoit. André Chénier, s'il vivait, devrait comprendre bien mieux
+Lamartine qu'il n'est compris de lui. La poésie d'André Chénier n'a
+point de religion ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage
+dont Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variété et d'une
+immortelle jeunesse, avec ses forêts verdoyantes, ses blés, ses vignes,
+ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais le ciel est au-dessus, avec
+son azur qui change à chaque heure du jour, avec ses horizons indécis,
+ses _ondoyantes lueurs du matin et du soir_, et la nuit, avec ses fleurs
+d'or, _dont le lis est jaloux_. Il est vrai que du milieu du paysage,
+tout en s'y promenant ou couché à la renverse sur le gazon, on jouit du
+ciel et de ses merveilleuses beautés, tandis que l'oeil humain, du haut
+des nuages, l'oeil d'Élie sur son char, ne verrait en bas la terre
+que comme une masse un peu confuse. Il est vrai encore que le paysage
+réfléchit le ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosée, aussi bien que
+dans le lac immense, tandis que le dôme du ciel ne réfléchit pas les
+images projetées de la terre. Mais, après tout, le ciel est toujours le
+ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur.» Ajoutez, pour être juste,
+que le ciel qu'on voit du milieu du paysage d'André Chénier, ou qui s'y
+réfléchit, est un ciel pur, serein, étoilé, mais physique, et que la
+terre aperçue par le poète sacré, de dessus son char de feu, toute
+confuse qu'elle paraît, est déjà une terre plus que terrestre pour ainsi
+dire, harmonieuse, ondoyante, baignée de vapeurs, et idéalisée par la
+distance.
+
+Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux que Chénier. Sa
+profession ecclésiastique donne aux écarts de sa conduite un caractère
+plus sérieux, et en apparence plus significatif. On peut se demander si
+son libertinage ne s'appuyait pas d'une impiété systématique, et s'il
+n'avait pas appris de quelque abbé romain l'athéisme, assez en vogue en
+Italie vers ce temps-là. De plus, Regnier, qui avait vu dans ses voyages
+de grands spectacles naturels, ne paraît guère s'en être ému. La
+campagne, le silence, la solitude et tout ce qui ramène plus aisément
+l'âme à elle-même et à Dieu, font place, en ses vers, au fracas des rues
+de Paris, à l'odeur des tavernes et des cuisines, aux allées infectes
+des plus misérables taudis. Pourtant Regnier, tout épicurien et débauché
+qu'on le connaît, est revenu, vers la fin et par accès, à des sentiments
+pieux et à des repentirs pleins de larmes. Quelques sonnets, un fragment
+de poème sacré et des stances en font témoignage. Il est vrai que c'est
+par ses douleurs physiques et par les aiguillons de ses maux qu'il
+semble surtout amené à la contrition morale. Regnier, dans le cours de
+sa vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les femmes,
+toutes et sans choix. Ses aveux là-dessus ne laissent rien à désirer:
+
+ Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour,
+ Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour,
+ Je me laisse emporter à mes flames communes,
+ Et cours souz divers vents de diverses fortunes.
+ Ravy de tous objects, j'ayme si vivement
+ Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement.
+ De toute eslection mon ame est despourveue,
+ Et nul object certain ne limite ma veue.
+ Toute femme m'agrée...
+
+Ennemi déclaré de ce qu'il appelle _l'honneur_, c'est-à-dire de la
+délicatesse, préférant comme d'Aubigné l'_estre_ au _parestre_, il se
+contente _d'un amour facile et de peu de défense_:
+
+ Aymer en trop haut lieu une dame hautaine,
+ C'est aymer en souci le travail et la peine,
+ C'est nourrir son amour de respect et de soin.
+
+La Fontaine était du même avis quand il préférait ingénument les
+_Jeannetons_ aux _Climènes_. Regnier pense que le même feu qui anime le
+grand poëte échauffe aussi l'ardeur amoureuse, et il ne serait nullement
+fâché que, chez lui, la poésie laissât tout à l'amour. On dirait qu'il
+ne fait des vers qu'à son corps défendant; sa verve l'importune, et il
+ne cède au génie qu'à la dernière extrémité. Si c'était en hiver du
+moins, en décembre, au coin du feu, que ce maudit génie vînt le lutiner!
+on n'a rien de mieux à faire alors que de lui donner audience:
+
+ Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,
+ Que Zéphire en ses rets surprend Flore la belle,
+ Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer,
+ Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer,
+ Ou bien lorsque Cérès de fourment se couronne,
+ Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone,
+ Ou lorsque le safran, la dernière des fleurs,
+ Dore le Scorpion de ses belles couleurs;
+ C'est alors que la verve insolemment m'outrage,
+ Que la raison forcée obéit à la rage.
+ Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,
+ Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu.
+
+Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnête compagnon qu'il est,
+
+ S'égayer au repos que la campagne donne,
+ Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne,
+ D'un bon mot fait rire, en si belle saison,
+ Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison!
+
+On le voit, l'art, à le prendre isolément, tenait peu de place dans les
+idées de Regnier; il le pratiquait pourtant, et si quelque grammairien
+chicaneur le poussait sur ce terrain, il savait s'y défendre en maître,
+témoin sa belle satire neuvième contre Malherbe et les puristes. Il y
+flétrit avec une colère étincelante de poésie ces réformateurs mesquins,
+ces _regratteurs de mots_, qui prisent un style plutôt pour ce qui lui
+manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait d'un génie
+véritable qui ne doit ses grâces qu'à la nature, il se peint tout entier
+dans ce vers d'inspiration:
+
+ Les nonchalances sont ses plus grands artifices.
+
+Déjà il avait dit:
+
+ La verve quelquefois s'égaye en la licence.
+
+Mais là où Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance de la
+vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, dans la peinture
+des intérieurs; ses satires sont une galerie d'admirables portraits
+flamands. Son poëte, son pédant, son fat, son docteur, ont trop de
+saillie pour s'oublier jamais, une fois connus. Sa fameuse _Macette_,
+qui est la petite-fille de _Patelin_ et l'aïeule de _Tartufe_, montre
+jusqu'où le génie de Regnier eût pu atteindre sans sa fin prématurée.
+Dans ce chef-d'oeuvre, une ironie amère, une vertueuse indignation,
+les plus hautes qualités de poésie, ressortent du cadre étroit et des
+circonstances les plus minutieusement décrites de la vie réelle. Et
+comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait rendu Regnier à de
+plus chastes délicatesses d'amour, il nous y parle, en vers dignes de
+Chénier, de
+
+ ... la belle en qui j'ai la pensée
+ D'un doux imaginer si doucement blessée,
+ Qu'aymants et bien aymés, en nos doux passe-temps,
+ Nous rendons en amour jaloux les plus contents.
+
+Regnier avait le coeur honnête et bien placé; à part ce que Chénier
+appelle _les douces faiblesses_, il ne composait pas avec les vices.
+Indépendant de caractère et de parler franc, il vécut à la cour et avec
+les grands seigneurs, sans ramper ni flatter.
+
+André de Chénier aima les femmes non moins vivement que Regnier, et d'un
+amour non moins sensuel, mais avec des différences qui tiennent à son
+siècle et à sa nature. Ce sont des Phrynés sans doute, du moins pour la
+plupart, mais galantes et de haut ton; non plus des _Alizons_ ou des
+_Jeannes_ vulgaires en de fétides réduits. Il nous introduit au boudoir
+de Glycère; et la belle Amélie, et Rose à la danse nonchalante, et Julie
+au rire étincelant, arrivent à la fête; l'orgie est complète et durera
+jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le savait! Qu'est-ce donc que cette
+Camille si sévère? Mais, dans l'une des nuits précédentes, son amant ne
+l'a-t-il pas surprise elle-même aux bras d'un rival? Telles sont les
+femmes d'André Chénier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes
+grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait à elles
+que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur à l'étude,
+à la poésie, à l'amitié. «Choqué, dit-il quelque part dans une prose
+énergique trop peu connue[44], choqué de voir les lettres si prosternées
+et le genre humain ne pas songer à relever sa tête, je me livrai souvent
+aux distractions et aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse:
+mais, toujours dominé par l'amour de la poésie, des lettres et de
+l'étude, souvent chagrin et découragé par la fortune ou par moi-même,
+toujours soutenu par mes amis, je sentis que mes vers et ma prose,
+goûtés ou non, seraient mis au rang du petit nombre d'ouvrages qu'aucune
+bassesse n'a flétris. Ainsi, même dans les chaleurs de l'âge et des
+passions, et même dans les instants où la dure nécessité a interrompu
+mon indépendance, toujours occupé de ces idées favorites, et chez moi,
+en voyage, le long des rues dans les promenades, méditant toujours sur
+l'espoir, peut-être insensé, de voir renaître les bonnes disciplines, et
+cherchant à la fois dans les histoires et dans la nature des choses _les
+causes et les effets de la perfection et de la décadence des lettres_,
+j'ai cru qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif
+ce que nombre d'années m'ont fait mûrir de réflexions sur ces matières.»
+André Chénier nous a dit le secret de son âme: sa vie ne fut pas une vie
+de plaisir, mais d'art, et tendait à se purifier de plus en plus. Il
+avait bien pu, dans un moment d'amoureuse ivresse et de découragement
+moral, écrire à de Pange:
+
+ Sans les dons de Vénus quelle serait la vie?
+ Dès l'instant où Vénus me doit être ravie,
+ Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux[45].
+
+[Note 44: Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les
+effets de la perfection et de la décadence des lettres. (_Édit._ de M.
+Robert.)]
+
+[Note 45: Ces vers et toute la fin de l'élégie XXXIII sont une
+imitation et une traduction des fragments divers qui nous restent de
+l'élégiaque Mimnerme: Chénier les a enchâssés dans une sorte de trame.]
+
+Mais bientôt il pensait sérieusement au temps prochain où fuiraient loin
+de lui _les jours couronnés de rose_; il rêvait, aux bords de la Marne,
+quelque retraite indépendante et pure, quelque _saint loisir_, où les
+beaux-arts, la poésie, la peinture (car il peignait volontiers), le
+consoleraient des voluptés perdues, et où l'entoureraient un petit
+nombre d'amis de son choix. André Chénier avait beaucoup réfléchi sur
+l'amitié et y portait des idées sages, des principes sûrs, applicables
+en tous les temps de dissidences littéraires: «J'ai évité, dit-il, de me
+lier avec quantité de gens de bien et de mérite, dont il est honorable
+d'être l'ami et utile d'être l'auditeur, mais que d'autres circonstances
+ou d'autres idées ont fait agir et penser autrement que moi. L'amitié et
+la conversation familière exigent au moins une conformité de principes:
+sans cela, les disputes interminables dégénèrent en querelles, et
+produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prévoir que mes amis
+auraient lu avec déplaisir ce que j'ai toujours eu dessein d'écrire
+m'eût été amer...»
+
+Suivant André Chénier, _l'art ne fait que des vers, le coeur seul est
+poète_; mais cette pensée si vraie ne le détournait pas, aux heures de
+calme et de paresse, d'amasser par des études exquises _l'or et la soie_
+qui devaient _passer en ses vers_. Lui-même nous a dévoilé tous les
+ingénieux secrets de sa manière dans son poème de _l'Invention_, et dans
+la seconde de ses épîtres, qui est, à la bien prendre, une admirable
+satire. L'analyse la plus fine, les préceptes de composition les plus
+intimes, s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de grâce,
+y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. Sur ce terrain
+critique et didactique, il laisse bien loin derrière lui Boileau et le
+prosaïsme ordinaire de ses axiomes. Nous n'insisterons ici que sur un
+point. Chénier se rattache de préférence aux Grecs, de même que Regnier
+aux Latins et aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on
+le sait, la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur
+qu'on ne l'a voulu établir depuis:
+
+ La nature dicta vingt genres opposés,
+ D'un fil léger entre eux, chez les Grecs, divisés.
+ Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,
+ N'aurait osé d'un autre envahir les limites;
+ Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,
+ N'aurait point de Marot associé le ton.
+
+Chénier tenait donc pour la division des genres et pour l'intégrité de
+leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles scènes, non pas une
+belle pièce. Il ne croyait point, par exemple, qu'on pût, dans une même
+élégie, débuter dans le ton de Regnier, monter par degrés, passer par
+nuances à l'accent de la douleur plaintive ou de la méditation amère,
+pour se reprendre ensuite à la vie réelle et aux choses d'alentour. Son
+talent, il est vrai, ne réclamait pas d'ordinaire, dans la durée d'une
+même rêverie, plus d'une corde et plus d'un ton. Ses émotions rapides,
+qui toutes sont diverses, et toutes furent vraies un moment, rident tour
+à tour la surface de son âme, mais sans la bouleverser, sans lancer les
+vagues au ciel et montrer à nu le sable du fond. Il compare sa muse
+jeune et légère à l'harmonieuse cigale, _amante des buissons, qui,_
+
+ De rameaux en rameaux tour à tour reposée,
+ D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée,
+ S'égaie...
+
+et s'il est triste, _si sa main imprudente a tari son trésor_, si sa
+maîtresse lui a fermé, ce soir-là, le _seuil inexorable_, une visite
+d'ami, un sourire de _blanche voisine_, un livre entr'ouvert, un rien le
+distrait, l'arrache à sa peine, et, comme il l'a dit avec une légèreté
+négligente:
+
+ On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole.
+
+Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et de
+délaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur alors percera
+avant dans son âme et en armera toutes les puissances! Comme son ïambe
+vengeur nous montrera d'un vers à l'autre _les enfants, les vierges
+aux belles couleurs_ qui venaient de parer et de baiser l'agneau, _le
+mangeant s'il est tendre_, et passera des fleurs et des rubans de la
+fête aux _crocs sanglants du charnier populaire!_ Comme alors surtout
+il aurait besoin de lie et de fange pour y _pétrir_ tous ces _bourreaux
+barbouilleurs de lois!_ Mais, avant cette formidable époque[46], Chénier
+ne sentit guère tout le parti qu'on peut tirer du laid dans l'art, ou du
+moins il répugnait à s'en salir. Nous citerons un remarquable exemple où
+évidemment ce scrupule nuisit à son génie, et où la touche de Regnier
+lui fit faute. Notre poète, cédant à des considérations de fortune et de
+famille, s'était laissé attacher à l'ambassade de Londres, et il passa
+dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille dégoûts l'y
+assaillirent; seul, à vingt ans, sans amis, perdu au milieu d'une
+société aristocratique, il regrettait la France et les coeurs qu'il y
+avait laissés, et sa pauvreté honnête et indépendante[47]. C'est alors
+qu'un soir, après avoir assez mal dîné à _Covent-Garden_, dans _Hood's
+tavern_, comme il était de trop bonne heure pour se présenter en aucune
+société, il se mit, au milieu du fracas, à écrire, dans une prose forte
+et simple, tout ce qui se passait en son âme: qu'il s'ennuyait, qu'il
+souffrait, et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; que
+la solitude, si chère aux malheureux, est pour eux un grand mal encore
+plus qu'un grand plaisir; car ils s'y exaspèrent, _ils y ruminent leur
+fiel_, ou, s'ils finissent par se résigner, c'est découragement et
+faiblesse, c'est impuissance d'en appeler _des injustes institutions
+humaines à la sainte nature primitive_; c'est, en un mot, à la façon
+_des morts qui s'accoutument à porter la pierre de leur tombe, parce
+qu'ils ne peuvent la soulever_;--que cette fatale résignation rend dur,
+farouche, sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en
+préserver. Puis il en vient aux ridicules et aux _politesses hautaines_
+de la noble société qui daigne l'admettre, à la dureté de ces grands
+pour leurs inférieurs, à leur excessif attendrissement pour leurs
+pareils; il raille en eux cette _sensibilité distinctive_ que Gilbert
+avait déjà flétrie, et il termine en ces mots cette confidence de
+lui-même à lui-même: «Allons, voilà une heure et demie de tuée; je m'en
+vais. Je ne sais plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour
+moi. Il n'y a ni apprêt ni élégance. Cela ne sera vu que de moi, et je
+suis sûr que j'aurai un jour quelque plaisir à relire ce morceau de ma
+triste et pensive jeunesse.» Oui, certes, Chénier relut plus d'une fois
+ces pages touchantes, et lui _qui refeuilletait sans cesse et son âme et
+sa vie_, il dut, à des heures plus heureuses, se reporter avec larmes
+aux ennuis passés de son exil. Or j'ai soigneusement recherché dans ses
+oeuvres les traces de ces premières et profondes souffrances; je n'y ai
+trouvé d'abord que dix vers datés également de Londres, et du même temps
+que le morceau de prose; puis, en regardant de plus près, l'idylle
+intitulée _Liberté_ m'est revenue à la pensée, et j'ai compris que ce
+berger aux noirs cheveux épars, à l'oeil farouche sous d'épais sourcils,
+qui traîne après lui, dans les âpres sentiers et aux bords des torrents
+pierreux, ses brebis maigres et affamées; qui brise sa flûte, abhorre
+les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse la plainte du
+blond chevrier et maudit toute consolation, parce qu'il est esclave;
+j'ai compris que ce berger-là n'était autre que la poétique et idéale
+personnification du souvenir de Londres, et de l'espèce de servitude
+qu'y avait subie André; et je me suis demandé alors, tout en admirant du
+profond de mon coeur cette idylle énergique et sublime, s'il n'eût pas
+encore mieux valu que le poète se fût mis franchement en scène; qu'il
+eût osé en vers ce qui ne l'avait pas effrayé dans sa prose naïve; qu'il
+se fût montré à nous dans cette taverne enfumée, entouré de mangeurs et
+d'indifférents, accoudé sur sa table, et rêvant,--rêvant à la patrie
+absente, aux parents, aux amis, aux amantes, à ce qu'il y a de plus
+jeune et de plus frais dans les sentiments humains; rêvant aux maux de
+la solitude, à l'aigreur qu'elle engendre, à l'abattement où elle nous
+prosterne, à toute cette haute métaphysique de la souffrance;--pourquoi
+non?--puis, revenu à terre et rentré dans la vie réelle, qu'il eût
+buriné en traits d'une empreinte ineffaçable ces grands qui l'écrasaient
+et croyaient l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait,
+l'heure de sortir arrivée, qu'il eût fini par son coup d'oeil d'espoir
+vers l'avenir, et son _forsan et hoec olim_? Ou, s'il lui déplaisait de
+remanier en vers ce qui était jeté en prose, il avait en son souvenir
+dix autres journées plus ou moins pareilles à celle-là, dix autres
+scènes du même genre qu'il pouvait choisir et retracer[48].
+
+[Note 46: Pour juger André Chénier comme homme politique, il faut
+parcourir le _Journal de Paris_ de 90 et 91; sa signature s'y retrouve
+fréquemment, et d'ailleurs sa marque est assez sensible.--Relire aussi
+comme témoignage de ses pensées intimes et combattues, vers le même
+temps, l'admirable ode: _O Versailles, ô bois, ô portiques!_ etc., etc.]
+
+[Note 47: La fierté délicate d'André Chénier était telle que, durant
+ce séjour à Londres, comme les fonctions d'_attaché_ n'avaient rien
+de bien actif et que le premier secrétaire faisait tout, il s'abstint
+d'abord de toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de
+La Luzerne trouvât cela mauvais et le dît un peu haut pour l'y décider.]
+
+[Note 48: Dans tout ce qui précède, j'avais supposé, d'après la
+Notice et l'Édition de M. de Latouche, qu'André Chénier devait être
+à Londres en décembre 1782, et que les vers et la prose où il en
+maudissait le séjour étaient du même temps et de sa première jeunesse.
+J'avais supposé aussi (page 161) qu'il n'était plus attaché à
+l'ambassade d'Angleterre aux approches de la Révolution et dès 1788.
+Mais les indications données par M. de Latouche, à cet égard, paraissent
+peu exactes: une Biographie d'André Chénier reste à faire (1852).]
+
+Les styles d'André Chénier et de Regnier, avons-nous déjà dit, sont un
+parfait modèle de ce que notre langue permet au génie s'exprimant en
+vers, et ici nous n'avons plus besoin de séparer nos éloges. Chez l'un
+comme chez l'autre, même procédé chaud, vigoureux et libre; même luxe
+et même aisance de pensée, qui pousse en tous sens et se développe
+en pleine végétation, avec tous ses embranchements de relatifs et
+d'incidences entre-croisées ou pendantes; même profusion d'irrégularités
+heureuses et familières, d'idiotismes qui sentent leur fruit, grâces et
+ornements inexplicables qu'ont sottement émondés les grammairiens, les
+rhéteurs et les analystes; même promptitude et sagacité de coup d'oeil à
+suivre l'idée courante sous la transparence des images, et à ne pas la
+laisser fuir, dans son court trajet de telle figure à telle autre; même
+art prodigieux enfin à mener à extrémité une métaphore, à la pousser de
+tranchée en tranchée, et à la forcer de rendre, sans capitulation, tout
+ce qu'elle contient; à la prendre à l'état de filet d'eau, à l'épandre,
+à la chasser devant soi, à la grossir de toutes les affluences
+d'alentour, jusqu'à ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand fleuve.
+Quant à la forme, à l'allure du vers dans Regnier et dans Chénier, elle
+nous semble, à peu de chose près, la meilleure possible, à savoir,
+curieuse sans recherche et facile sans relâchement, tour à tour
+oublieuse et attentive, et tempérant les agréments sévères par les
+grâces négligeantes. Sur ce point, ils sont l'un et l'autre bien
+supérieurs à La Fontaine, chez qui la forme rythmique manque presque
+entièrement et qui n'a pour charme, de ce côté-là, que sa négligence.
+
+Que si l'on nous demande maintenant ce que nous prétendons conclure de
+ce long parallèle que nous aurions pu prolonger encore; lequel d'André
+Chénier ou de Regnier nous préférons, lequel mérite la palme, à notre
+gré; nous laisserons au lecteur le soin de décider ces questions et
+autres pareilles, si bon lui semble. Voici seulement une réflexion
+pratique qui découle naturellement de ce qui précède, et que nous lui
+soumettons: Regnier clôt une époque; Chénier en ouvre une autre. Regnier
+résume en lui bon nombre de nos trouvères, Villon, Marot, Rabelais; il
+y a dans son génie toute une partie d'épaisse gaieté et de bouffonnerie
+joviale, qui tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait être
+reproduite de nos jours. Chénier est le révélateur d'une poésie
+d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y a chez lui
+des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs ont ajoutées
+ou ajouteront. Tous deux, complets en eux-mêmes et en leur lieu, nous
+laissent aujourd'hui quelque chose à désirer. Or il arrive que chacun
+d'eux possède précisément une des principales qualités qu'on regrette
+chez l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit rêveuse et les _extases
+choisies_; celui-là, le sentiment profond et l'expression vivante de la
+réalité: comparés avec intelligence, rapprochés avec art, ils tendent
+ainsi à se compléter réciproquement. Sans doute, s'il fallait se décider
+entre leurs deux points de vue pris à part, et opter pour l'un à
+l'exclusion de l'autre, le type d'André Chénier pur se concevrait encore
+mieux maintenant que le type pur de Regnier; il est même tel esprit
+noble et délicat auquel tout accommodement, fût-il le mieux ménagé,
+entre les deux genres, répugnerait comme une mésalliance, et qui aurait
+difficilement bonne grâce à le tenter. Pourtant, et sans vouloir ériger
+notre opinion en précepte, il nous semble que comme en ce bas monde,
+même pour les rêveries les plus idéales, les plus fraîches et les plus
+dorées, toujours le point de départ est sur terre, comme, quoi qu'on
+fasse et où qu'on aille, la vie réelle est toujours là, avec ses
+entraves et ses misères, qui nous enveloppe, nous importune, nous excite
+à mieux, nous ramène à elle, ou nous refoule ailleurs, il est bon de ne
+pas l'omettre tout à fait, et de lui donner quelque trace en nos oeuvres
+comme elle a trace en nos âmes. Il nous semble, en un mot, et pour
+revenir à l'objet de cet article, que la touche de Regnier, par exemple,
+ne serait point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer
+et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains poèmes de
+sentiment, à la manière d'André Chénier.
+
+Août 1829.
+
+Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai été ramené à
+m'occuper de Chénier: j'avais déjà parlé de Regnier dans le _Tableau
+de la Poésie française au XVIe siècle_; j'en ai reparlé, non sans
+complaisance et après une nouvelle lecture, dans l'_Introduction_ au
+recueil des _Poètes français_ (Gide, 1861), tome 1, page XXXI.
+
+
+
+QUELQUES DOCUMENTS INÉDITS SUR ANDRÉ CHÉNIER[49]
+
+[Note 49: Cet article, postérieur de dix années au précédent, achève
+et complète notre vue sur le poète; l'étude approfondie n'a fait que
+vérifier notre premier idéal.]
+
+Voilà tout à l'heure vingt ans que la première édition d'André Chénier
+a paru; depuis ce temps, il semble que tout a été dit sur lui; sa
+réputation est faite; ses oeuvres, lues et relues, n'ont pas seulement
+charmé, elles ont servi de base à des théories plus ou moins ingénieuses
+ou subtiles, qui elles-mêmes ont déjà subi leur épreuve, qui
+ont triomphé par un côté vrai et ont été rabattues aux endroits
+contestables. En fait de raisonnement et d'_esthétique_, nous ne
+recommencerions donc pas à parler de lui, à ajouter à ce que nous avons
+dit ailleurs, à ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais il se
+trouve qu'une circonstance favorable nous met à même d'introduire sur
+son compte la seule nouveauté possible, c'est-à-dire quelque chose de
+positif.
+
+L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, M. Gabriel de
+Chénier, nous ont permis de rechercher et de transcrire ce qui nous a
+paru convenable dans le précieux résidu de manuscrits qu'il possède;
+c'est à lui donc que nous devons d'avoir pénétré à fond dans le cabinet
+de travail d'André, d'être entré dans cet _atelier du fondeur_ dont il
+nous parle, d'avoir exploré les ébauches du peintre, et d'en pouvoir
+sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu'il n'avait semblé
+jusqu'ici; heureux d'apporter à notre tour aujourd'hui un nouveau petit
+affluent à cette pure gloire!
+
+Et d'abord rendons, réservons au premier éditeur l'honneur et la
+reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, dans son édition de
+1819, a fait des manuscrits tout l'usage qui était possible et désirable
+alors; en choisissant, en élaguant avec goût, en étant sobre surtout de
+fragments et d'ébauches, il a agi dans l'intérêt du poète et comme dans
+son intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'édition de
+1833, il a été jugé possible d'introduire de nouvelles petites pièces,
+de simples restes qui avaient été négligés d'abord: c'est ce genre de
+travail que nous venons poursuivre, sans croire encore l'épuiser. Il en
+est un peu avec les manuscrits d'André Chénier comme avec le panier de
+cerises de madame de Sévigné: on prend d'abord les plus belles, puis les
+meilleures restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.
+
+La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits porte sur
+les poèmes inachevés: _Suzanne_, _Hermès_, _l'Amérique_. On a publié
+dans l'édition de 1833 les morceaux en vers et les canevas en prose
+du poème de _Suzanne_. Je m'attacherai ici particulièrement au poème
+d'_Hermès_, le plus philosophique de ceux que méditait André, et celui
+par lequel il se rattache le plus directement à l'idée de son siècle.
+
+André, par l'ensemble de ses poésies connues, nous apparaît, avant 89,
+comme le poète surtout de l'art pur et des plaisirs, comme l'homme de
+la Grèce antique et de l'élégie. Il semblerait qu'avant ce moment
+d'explosion publique et de danger où il se jeta si généreusement à la
+lutte, il vécût un peu en dehors des idées, des prédications favorites
+de son temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les
+résultats et les habitudes, il ne s'en occupât point avec ardeur et
+préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que de le juger un
+artiste si désintéressé; et l'_Hermès_ nous le montre aussi pleinement
+et aussi chaudement de son siècle, à sa manière, que pouvaient l'être
+Haynal ou Diderot.
+
+La doctrine du XVIIIe siècle était, au fond, le matérialisme, ou le
+panthéisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra l'appeler; elle a
+eu ses philosophes, et même ses poëtes en prose, Boulanger, Buffon; elle
+devait provoquer son Lucrèce. Cela est si vrai, et c'était tellement le
+mouvement et la pente d'alors de solliciter un tel poète, que, vers 1780
+et dans les années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du
+même sujet et visant chacun à la gloire difficile d'un poëme sur la
+nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'après Buffon; Fontanes,
+dans sa première jeunesse, s'y essayait sérieusement, comme l'attestent
+deux fragments, dont l'un surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est
+d'une réelle beauté. André Chénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et,
+par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était bien digne
+de produire un vrai poëme didactique dans le grand sens.
+
+Mais la Révolution vint; dix années, fin de l'époque, s'écoulèrent
+brusquement avec ce qu'elles promettaient, et abîmèrent les projets ou
+les hommes; les trois _Hermès_ manquèrent: la poésie du XVIIIe siècle
+n'eut pas son Buffon. Delille ne fit que rimer gentiment les _trois
+Règnes_.
+
+Toutes les notes et tous les papiers d'André Chénier, relatifs à son
+_Hermès_, sont marqués en marge d'un delta; un chiffre, ou l'une des
+trois premières lettres de l'alphabet grec, indique celui des trois
+chants auquel se rapporte la note ou le fragment. Le poëme devait avoir
+trois chants, à ce qu'il semble: le premier sur l'origine de la
+terre, la formation des animaux, de l'homme; le second sur l'homme
+en particulier, le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses
+erreurs depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés,
+l'origine des religions; le troisième sur la société politique, la
+constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout devait
+se clore par un exposé du système du monde selon la science la plus
+avancée.
+
+Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier chant et le
+caractérisent:
+
+«Il faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème métaphorique
+d'un grand animal qui vit, se meut et est sujet à des changements, des
+révolutions, des fièvres, des dérangements dans la circulation de son
+sang.»
+
+«Il faut finir le chant Ier par une magnifique description de toutes
+les espèces animales et végétales naissant; et, au printemps, la terre
+_proegnans_; et, dans les chaleurs de l'été, toutes les espèces animales
+et végétales se livrant aux feux de l'amour et transmettant à leur
+postérité les semences de vie confiées à leurs entrailles.»
+
+Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il,
+
+ Que la terre est nubile et brûle d'être mère,
+
+devait être imité de celui de Virgile au livre II des _Géorgiques_: _Tum
+Pater omnipotens_, etc., etc., quand Jupiter
+
+ De sa puissante épouse emplit les vastes flancs.
+
+Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout faits, qui
+attendent leur place.
+
+C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre «toutes les espèces
+à qui la nature ou les plaisirs (_per Veneris res_) ont ouvert les
+portes de la vie.»
+
+«Traduire quelque part, se dit-il, le _magnum crescendi immissis
+certamen habenis_.»
+
+Il revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des atomes, ou,
+comme il les appelle, des _organes secrets vivants_, dont l'infinité
+constitue
+
+ L'Océan éternel où bouillonne la vie.
+
+«Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours en égale
+quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils passent de corps
+en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se travaillent, fermentent, se
+subtilisent dans leur rapport avec le vase où ils sont actuellement
+contenus. Ils entrent dans un végétal: ils en sont la sève, la force,
+les sucs nourriciers. Ce végétal est mangé par quelque animal; alors
+ils se transforment en sang et en cette substance qui produira un autre
+animal et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un chêne, ce qu'il y a
+de plus subtil se rassemble dans le gland.
+
+«Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs périrent par
+plusieurs causes à développer. Alors d'autres corps organisés (car les
+_organes vivants secrets_ meuvent les végétaux, _minéraux_[50] et tout)
+héritèrent de la quantité d'atomes de vie qui étaient entrés dans la
+composition de celles qui s'étaient détruites, et se formèrent de leurs
+débris.»
+
+Qu'une élégie à Camille ou l'ode _à la Jeune Captive_ soient plus
+flatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois bien; mais
+il ne faut pas moins en reconnaître et en constater la profondeur, la
+portée poétique aussi. En retournant à Empédocle, André est de plus ici
+le contemporain et comme le disciple de Lamarck et de Cabanis[51].
+
+[Note 50: C'est peut-être _animaux_ qu'il a voulu dire; mais je
+copie.]
+
+[Note 51: Qu'on ne s'étonne pas trop de voir le nom d'André ainsi
+mêlé à des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est
+un qui, par le brillant de son génie et la rapidité de son destin,
+fut comme l'André Chénier de la science; et, dans la liste des
+jeunes illustres diversement ravis avant l'âge, je dis volontiers:
+Vauvenargues, Barnave, André, Hoche et Bichat.]
+
+Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par
+l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second chant.
+Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition pure,
+et ce qui se rapporte à cette partie du poème, dans ses papiers, est
+volontiers marqué en marge du mot flétrissant ([Greek: deisidaimonia]).
+Ici l'on a peu à regretter qu'André n'ait pas mené plus loin ses
+projets; il n'aurait en rien échappé, malgré toute sa nouveauté de
+style, au lieu commun d'alentour, et il aurait reproduit, sans trop de
+variante, le fond de d'Holbach ou de l'_Essai sur les Préjugés_:
+
+«Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un ouragan, une
+inondation, une éruption de volcan, étaient regardés comme une vengeance
+céleste...
+
+«L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes terribles,
+se jeta dans toutes les superstitions, le feu, les démons... Ainsi le
+voyageur, dans les terreurs de la nuit, regarde et voit dans les
+nuages des centaures, des lions, des dragons, et mille autres formes
+fantastiques. Les superstitions prirent la teinture de l'esprit des
+peuples, c'est-à-dire des climats. Rapide multitude d'exemples. Mais
+l'imitation et l'autorité changent le caractère. De là souvent un peuple
+qui aime à rire ne voit que diable et qu'enfer.»
+
+Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer:
+«Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne pas oublier ce
+que partout on a appelé les jugements de Dieu, les fers rouges, l'eau
+bouillante, les combats particuliers. Que d'hommes dans tous les pays
+ont été immolés pour un éclat de tonnerre ou telle autre cause!...
+
+ Partout sur des autels j'entends mugir Apis,
+ Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis.»
+
+Mais voici le génie d'expression qui se retrouve: «Des opinions
+puissantes, un vaste échafaudage politique ou religieux, ont souvent été
+produits par une idée sans fondement, une rêverie, un vain fantôme,
+
+ Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons
+ La cavale agitée erre dans les vallons,
+ Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire,
+ Devient épouse et mère au souffle du Zéphire.»
+
+J'abrège les indications sur cette portion de son sujet qu'il aurait
+aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions d'idées et à nos
+désirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du moment qu'on le peut, à ne
+pas vouloir pénétrer familièrement dans sa secrète pensée:
+
+«La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et des apologues
+des sages (expliquer cela comme Lucrèce au livre III). C'est ainsi
+que l'on fit tels et tels dogmes, tels et tels dieux... mystères...
+initiations. Le peuple prit au propre ce qui était dit au figuré. C'est
+ici qu'il faut traduire une belle comparaison du poëte Lucile, conservée
+par Lactance (Inst. div., liv. I, ch. xxii):
+
+ Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena
+ Vivere et esse homines, sic istic (_pour_ isti) omnia ficta
+ Vera putant[52]...
+
+Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son procès à
+lui-même, ajoute avec beaucoup de sens, que les enfants sont plus
+excusables que les hommes faits: _Illi enim simulacra homines putant
+esse, hi Deos_[53].»
+
+[Note 52: Comme les enfants prennent les statues d'airain au sérieux
+et croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux
+prennent pour vérités toutes les chimères.]
+
+[Note 53: «Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les
+autres les prennent pour des Dieux.»--L'opposition entre ces pensées
+d'André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal, s'offre
+naturellement à l'esprit; lui-même il n'est pas sans y avoir songé, et
+sans s'être posé l'objection. Je trouve cette note encore: «Mais quoi?
+tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous plus d'esprit, de
+sens, de savoir?... Non; mais voici une source d'erreur bien ordinaire:
+beaucoup d'hommes, invinciblement attachés aux préjugés de leur enfance,
+mettent leur gloire, leur piété, à prouver aux autres un système avant
+de se le prouver à eux-mêmes. Ils disent: Ce système, je ne veux point
+l'examiner pour moi. Il est vrai, il est incontestable, et, de manière
+ou d'autre, il faut que je le démontre.--Alors, plus ils ont d'esprit,
+de pénétration, de savoir, plus ils sont habiles à se faire illusion, à
+inventer, à unir, à colorer les sophismes, à tordre et défigurer tous
+les faits pour en étayer leur échafaudage... Et pour ne citer qu'un
+exemple et un grand exemple, il est bien clair que, dans tout ce qui
+regarde la métaphysique et la religion, Pascal n'a jamais suivi une
+autre méthode.» Cela est beaucoup moins clair pour nous aujourd'hui que
+pour André, qui ne voyait Pascal que dans l'atmosphère d'alors, et,
+pour ainsi dire, à travers Condorcet.--Dans les fragments de mémoires
+manuscrits de Chênedollé, qui avait beaucoup vécu avec des amis de notre
+poète, je trouve cette note isolée et sans autre explication: «André
+Chénier était athée avec délices.»]
+
+Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un Pline l'Ancien,
+le tableau des premières misères, des égarements et des anarchies de
+l'humanité commençante. Les déluges, qu'il s'était d'abord proposé de
+mettre dans le premier chant, auraient sans doute mieux trouvé leur
+cadre dans celui-ci:
+
+«Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La
+mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... l'éruption par
+l'Hellespont... Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes:
+
+ Et velus inventa est in montibus anchora summis.
+ (_Ovide_, Mét., liv. XV.)
+
+La ville d'_Ancyre_ fut fondée sur une montagne où l'on trouva une
+ancre.» Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés au bord
+de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus de son niveau, les
+membres des grands animaux primitifs errant au gré des ondes, et leurs
+os, déposés en amas immenses sur les côtes des continents. Il ne voyait
+dans les pagodes souterraines, d'après le voyageur Sonnerat, que les
+habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et fuyaient,
+sous terre, les fureurs du soleil. Il eût expliqué, par quelque chose
+d'analogue peut-être, la base impie de la religion des Éthiopiens et le
+voeu présumé de son fondateur:
+
+ Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude
+ Un peuple tout entier peut se faire une étude,
+ L'établir pour son culte, et de Dieux bienfaisants
+ Blasphémer de concert les augustes présents.
+
+A ces époques de tâtonnements et de délires, avant la vraie civilisation
+trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées! «Que de
+générations, l'une sur l'autre entassées, dont l'amas
+
+ Sur les temps écoulés invisible et flottant
+ A tracé dans celle onde un sillon d'un instant!»
+
+Mais le poëte veut sortir de ces ténèbres, il en veut tirer l'humanité.
+Et ici se serait placée probablement son étude de l'homme, l'analyse des
+sens et des passions, la connaissance approfondie de notre être, tout le
+parti enfin qu'en pourront tirer bientôt les habiles et les sages. Dans
+l'explication du mécanisme de l'esprit humain, gît l'esprit des lois.
+
+André, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV de Lucrèce,
+eût été le disciple exact de Locke, de Condillac et de Bonnet: ses
+notes, à cet égard, ne laissent aucun doute. Il eût insisté sur les
+langues, sur les mots: «rapides Protées, dit-il, ils revêtent la
+teinture de tous nos sentiments. Ils dissèquent et étalent toutes les
+moindres de nos pensées, comme un prisme fait les couleurs.»
+
+Mais les beautés d'idées ici se multiplient; le moraliste profond se
+déclare et se termine souvent en poëte:
+
+«Les mêmes passions générales forment la constitution générale des
+hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution particulière
+des individus, et prenant le cours que leur indique une éducation
+vicieuse ou autre, produisent le crime ou la vertu, la lumière ou la
+nuit. Ce sont mêmes plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipère;
+dans l'une elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu
+aigrit la plus douce liqueur.»
+
+«L'étude du coeur de l'homme est notre plus digne étude:
+
+ Assis au centre obscur de cette forêt sombre
+ Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,
+ Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part
+ Nous y pouvons au loin plonger un long regard.»
+
+Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au carrefour du
+labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le poète n'est pas immobile
+longtemps:
+
+«En poursuivant dans toutes les actions humaines les causes que j'y ai
+assignées, souvent je perds le fil, mais je le retrouve:
+
+ Ainsi dans les sentiers d'une forêt naissante,
+ A grands cris élancée, une meute pressante,
+ Aux vestiges connus dans les zéphyrs errants,
+ D'un agile chevreuil suit les pas odorants.
+ L'animal, pour tromper leur course suspendue,
+ Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue.
+ Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts
+ Leur narine inquiète interroge les airs,
+ Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle,
+ Ils volent à grands cris sur sa route fidèle.»
+
+La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal; la brusquerie du
+début nous représente assez bien André en personne, causant:
+
+«L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles ont avec
+lui. C'est bête. Le jeune homme se perd dans un tas de projets comme
+s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui a usé la vie est inquiet
+et triste. Son importune envie ne voudrait pas que la jeunesse l'usât à
+son tour. Il crie: Tout est vanité!--Oui, tout est vain sans doute, et
+cette manie, cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré
+toi lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que tout le
+reste.»
+
+«La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose naît, meurt et
+se dissout. Cette particule de terre a été du fumier, elle devient un
+trône, et, qui plus est, un roi. Le monde est une branloire perpétuelle,
+dit Montaigne (à cette occasion, les conquérants, les bouleversements
+successifs des invasions, des conquêtes, d'ici, de là...). Les hommes ne
+font attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes:
+il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses que dans le rapport
+qu'elles ont avec lui. Affecté d'une telle manière, il appelle un
+accident un bien; affecté de telle autre manière, il l'appellera un mal.
+La chose est pourtant la même, et rien n'a changé que lui.
+
+ Et si le bien existe, il doit seul exister!»
+
+Je livre ces pensées hardies à la méditation et à la sentence de chacun,
+sans commentaire. André Chénier rentrerait ici dans le système de
+l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir Dieu; mais comme il s'en
+abstient absolument, il faut convenir que cette morale va plutôt à
+l'éthique de Spinosa, de même que sa physiologie corpusculaire allait à
+la philosophie zoologique de Lamarck.
+
+Le poëte se proposait de clore le morceau des sens par le développement
+de cette idée: «Si quelques individus, quelques générations, quelques
+peuples, donnent dans un vice ou dans une erreur, cela n'empêche que
+l'âme et le jugement du genre humain tout entier ne soient portés à la
+vertu et à la vérité, comme le bois d'un arc, quoique courbé et plié un
+moment, n'en a pas moins un désir invincible d'être droit et ne s'en
+redresse pas moins dès qu'il le peut. Pourtant, quand une longue
+habitude l'a tenu courbé, il ne se redresse plus; cela fournit un autre
+emblème:
+
+ . . . . Trahitur pars longa catenae (_Perse_)[54].
+ . . . . . . . .Et traîne
+ Encore après ses pas la moitié de sa chaîne.»
+
+[Note 54: Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui,
+après de violents efforts, arrache sa chaîne, mais en tire un long bout
+après lui.]
+
+Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion utile
+qui en dépend, la constitution des sociétés, la civilisation enfin, sous
+l'influence des illustres sages, des Orphée, des Numa, auxquels le
+poëte assimilait Moïse. Les fragments, déjà imprimés, de l'_Hermès_, se
+rapportent plus particulièrement à ce chant final: aussi je n'ai que peu
+à en dire.
+
+«Chaque individu dans l'état sauvage, écrit Chénier, est un tout
+indépendant; dans l'état de société, il est partie du tout; il vit de
+la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poëtes chaque germe, chaque
+élément est seul et n'obéit qu'à son poids; mais quand tout cela est
+arrangé, chacun est un tout à part, et en même temps une partie du grand
+tout. Chaque monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre.
+Tous ont leurs lois à part, et toutes ces lois diverses tendent à une
+loi commune et forment l'univers...
+
+ Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant,
+ Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant,
+ Ne gardent point eux-même une immobile place:
+ Chacun avec son monde emporté dans l'espace,
+ Ils cheminent eux-même: un invincible poids
+ Les courbe sous le joug d'infatigables lois,
+ Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible,
+ Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible.»
+
+C'était une bien grande idée à André que de consacrer ainsi ce troisième
+chant à la description de l'ordre dans la société d'abord, puis à
+l'exposé de l'ordre dans le système du monde, qui devenait l'idéal
+réfléchissant et suprême.
+
+Il établit volontiers ses comparaisons d'un ordre à l'autre: «On peut
+comparer, se dit-il, les âges instruits et savants, qui éclairent ceux
+qui viennent après, à la queue étincelante des comètes.»
+
+Il se promettait encore de «comparer les premiers hommes civilisés, qui
+vont civiliser leurs frères sauvages, aux éléphants privés qu'on envoie
+apprivoiser les farouches; et par quels moyens ces derniers.»--Hasard
+charmant! l'auteur du _Génie du Christianisme_, celui même à qui l'on
+a dû de connaître d'abord l'étoile poétique d'André et _la Jeune
+Captive_[55], a rempli comme à plaisir la comparaison désirée, lorsqu'il
+nous a montré les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves en
+pirogues, avec les nouveaux catéchumènes qui chantaient de saints
+cantiques: «Les néophytes répétaient les airs, dit-il, comme des oiseaux
+privés chantent pour attirer dans les rets de l'oiseleur les oiseaux
+sauvages.»
+
+[Note 55: M. de Chateaubriand tenait cette pièce de madame de
+Beaumont, soeur de M. de La Luzerne, sous qui André avait été attaché
+à l'ambassade d'Angleterre: elle-même avait directement connu le
+poëte.--La pièce de _la Jeune Captive_ avait été déjà publiée dans _la
+Décade_ le 20 nivôse an III, moins de six mois après la mort du poëte;
+mais elle y était restée comme enfouie.]
+
+Le poëte, pour compléter ses tableaux, aurait parlé prophétiquement de
+la découverte du Nouveau-Monde: «O Destins, hâtez-vous d'amener ce grand
+jour qui... qui...; mais non, Destins, éloignez ce jour funeste, et,
+s'il se peut, qu'il n'arrive jamais!» Et il aurait flétri les horreurs
+qui suivirent la conquête. Il n'aurait pas moins présagé Gama et
+triomphé avec lui des périls amoncelés que lui opposa en vain
+
+ Des derniers Africains le Cap noir des Tempêtes!
+
+On a l'épilogue de l'_Hermès_ presque achevé: toute la pensée
+philosophique d'André s'y résume et s'y exhale avec ferveur:
+
+ O mon fils, mon _Hermès_, ma plus belle espérance;
+ O fruit des longs travaux de ma persévérance,
+ Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans,
+ Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents;
+ Confident de ma joie et remède à mes peines;
+ Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,
+ Compagnon bien-aimé de mes pas incertains,
+ O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins?
+ Une mère longtemps se cache ses alarmes;
+ Elle-même à son fils veut attacher ses armes:
+ Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras
+ Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.
+ Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espère?
+ Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père
+ Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux,
+ Tu pouvais sans péril, disciple curieux,
+ Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive
+ Donner un libre essor à ta langue naïve.
+ Plus de père aujourd'hui! Le mensonge est puissant,
+ Il règne: dans ses mains luit un fer menaçant.
+ De la vérité sainte il déteste l'approche;
+ Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,
+ Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,
+ Tout mensonge qu'il est, ne le fasse pâlir.
+ Mais la vérité seule est une, est éternelle;
+ Le mensonge varie, et l'homme trop fidèle
+ Change avec lui: pour lui les humains sont constants,
+ Et roulent de mensonge en mensonge flottants...
+
+Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplée: «Mais quand le temps
+aura précipité dans l'abîme ce qui est aujourd'hui sur le faîte, et que
+plusieurs siècles se seront écoulés l'un sur l'autre dans l'oubli, avec
+tout l'attirail des préjugés qui appartiennent à chacun d'eux, pour
+faire place à des siècles nouveaux et à des erreurs nouvelles...
+
+ Le français ne sera dans ce monde nouveau
+ Qu'une écriture antique et non plus un langage;
+ Oh! si tu vis encore, alors peut-être un sage,
+ Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé,
+ Te retrouvant poudreux, obscur, demi rongé,
+ Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes:
+ Il verra si du moins tes feuilles innocentes
+ Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris
+ Qui vont sur toi, sans doute, éclater dans Paris;...
+
+alors, peut-être... on verra si... et si, en écrivant, j'ai connu
+d'autre passion
+
+ Que l'amour des humains et de la vérité!»
+
+Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la
+philosophie du XVIIIe siècle, exprime aussi l'entière inspiration de
+l'_Hermès_. En somme, on y découvre André sous un jour assez nouveau,
+ce me semble, et à un degré de passion philosophique et de prosélytisme
+sérieux auquel rien n'avait dû faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais
+j'ai hâte d'en revenir à de plus riantes ébauches, et de m'ébattre avec
+lui, avec le lecteur, comme par le passé, dans sa renommée gracieuse.
+
+Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et des esquisses
+d'idylles ou d'élégies, pourraient fournir matière à un triage complet;
+j'y ai glané rapidement, mais non sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout,
+c'est de ne conserver aucun doute sur la manière de travailler d'André;
+c'est d'assister à la suite de ses projets, de ses lectures, et de
+saisir les moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il préparait.
+Il voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la poésie
+française, sur des idées ou des sentiments modernes: tel fut son voeu
+constant, son but réfléchi; tout l'atteste. _Je veux qu'on imite les
+anciens_, a-t-il écrit en tête d'un petit fragment du poème d'Oppien sur
+_la Chasse_[56]; il ne fait pas autre chose; il se reprend aux anciens de
+plus haut qu'on n'avait fait sous Racine et Boileau; il y revient comme
+un jet d'eau à sa source, et par delà le Louis XIV: sans trop s'en
+douter, et avec plus de goût, il tente de nouveau l'oeuvre de
+Ronsard[57]. Les _Analecta_ de Brunck, qui avaient paru en 1776, et qui
+contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, de simple,
+même de mignard ou de sauvage, devinrent la lecture la plus habituelle
+d'André; c'était son livre de chevet et son bréviaire. C'est de là qu'il
+a tiré sa jolie épigramme traduite d'Évenus de Paros:
+
+ Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, etc.[58];
+
+et cette autre épigramme d'Anyté:
+
+ O Sauterelle, à toi, rossignol des fougères, etc.[59],
+
+qu'il imite en même temps d'Argentarius. La petite épitaphe qui commence
+par ce vers:
+
+ Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, etc.[60],
+
+est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Léonidas de Tarente. En comparant
+et en suivant de près ce qu'il rend avec fidélité, ce qu'il élude, ce
+qu'il rachète, on voit combien il était pénétré de ces grâces. Ses
+papiers sont couverts de projets d'imitations semblables. En lisant une
+épigramme de Platon sur Pan qui joue de la flûte, il en remarque
+le dernier vers où il est question des _Nymphes hydriades_; je ne
+connaissais pas encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se
+propose de ne pas s'en tenir là avec elles. Il copie de sa main une
+épigramme de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressée aux
+_Nymphes hamadryades_ par un certain Cléonyme qui leur dédie des statues
+dans un lieu planté de pins. Ainsi il va quêtant partout son butin
+choisi. Tantôt, ce sont deux vers d'une petite idylle de Méléagre sur le
+printemps:
+
+ L'alcyon sur les mers, près des toits l'hirondelle,
+ Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomèle;
+
+tantôt, c'est un seul vers de Bion (Épithalame d'Achille et de
+Déidamie):
+
+ Et les baisers secrets et les lits clandestins;
+
+il les traduit exactement et se promet bien de les enchâsser quelque
+part un jour[61]. Il guettait de l'oeil, comme une tendre proie, les
+excellents vers de Denys le géographe, où celui-ci peint les femmes de
+Lydie dans leurs danses en l'honneur de Bacchus, et les jeunes filles
+qui sautent et bondissent _comme des faons nouvellement allaités_,
+
+ ... Lacte mero mentes perculsa novellas;
+
+_et les vents, frémissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines
+leurs tuniques élégantes_. Il voulait imiter l'idylle de Théocrite dans
+laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages d'un pâtre; chez
+André, c'eût été une contre-partie probablement; on aurait vu une fille
+des champs raillant un _beau_ de la ville, et lui disant: Allez, vous
+préférez
+
+ Aux belles de nos champs vos belles citadines.
+
+La troisième élégie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le poète
+suppose Sulpice éplorée, s'adressant à son amant Cérinthe et le
+rappelant de la chasse, tentait aussi André et il en devait mettre une
+imitation dans la bouche d'une femme. Mais voici quelques projets plus
+esquissés sur lesquels nous l'entendrons lui-même:
+
+«Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces mendiants
+charlatans qui demandaient pour la Mère des Dieux, et aussi de ceux qui,
+à Rhodes, mendiaient pour la corneille et pour l'hirondelle; et traduire
+les deux jolies chansons qu'ils disaient en demandant cette aumône et
+qu'Athénée a conservées.»
+
+[Note 56: Édition de 1833, tome II, page 319.]
+
+[Note 57: M. Patin, dans sa leçon d'ouverture publiée le 16 décembre
+1838 (_Revue de Paris_), a rapproché exactement la tentative de Chénier
+de l'oeuvre d'Horace chez les Latins.]
+
+[Note 58: Édition de 1833, tome II, page 344.]
+
+[Note 59: _Ibid._, page 344.]
+
+[Note 60: _Ibid._, page 327.]
+
+[Note 61: A mesure qu'il en augmente son trésor, il n'est pas
+toujours sûr de ne pas les avoir employés déjà: «Je crois, dit-il en
+un endroit, avoir déjà mis ce vers quelque part, mais je ne puis me
+souvenir où.»]
+
+Il était si en quête de ces gracieuses chansons, de ces _noëls_ de
+l'antiquité, qu'il en allait chercher d'analogues jusque dans la poésie
+chinoise, à peine connue de son temps; il regrette qu'un missionnaire
+habile n'ait pas traduit en entier le _Chi-King_, le livre des vers, ou
+du moins ce qui en reste. Deux pièces, citées dans le treizième volume
+de la grande Histoire de la Chine qui venait de paraître, l'avaient
+surtout charmé. Dans une ode sur l'amitié fraternelle, il relève
+les paroles suivantes: «Un frère pleure son frère avec des larmes
+véritables. Son cadavre fût-il suspendu sur un abîme à la pointe d'un
+rocher ou enfoncé dans l'eau infecte d'un gouffre, il lui procurera un
+tombeau.»
+
+«Voici, ajoute-t-il, une chanson écrite sous le règne d'Yao, 2,350 ans
+avant Jésus-Christ. C'est une de ces petites chansons que les Grecs
+appellent _scholies_: Quand le soleil commence sa course, je me mets au
+travail; et quand il descend sous l'horizon, je me laisse tomber dans
+les bras du sommeil. Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des
+fruits de mon champ. Qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de
+l'Empereur?»
+
+Et il se promet bien de la traduire dans ses _Bucoliques_. Ainsi tout
+lui servait à ses fins ingénieuses; il extrayait de partout la Grèce.
+
+Est-ce un emprunt, est-ce une idée originale que ces lignes riantes que
+je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? «O ver luisant
+lumineux,... petite étoile terrestre,... ne te retire point encore....
+prête-moi la clarté de ta lampe pour aller trouver ma mie qui m'attend
+dans le bois!»
+
+Pindare, cité par Plutarque au _Traité de l'Adresse et de l'Instinct des
+Animaux_, s'est comparé aux dauphins qui sont sensibles à la musique;
+André voulait encadrer l'image ainsi: «On peut faire un petit _quadro_
+d'un jeune enfant assis sur le bord de la mer, sous un joli paysage. Il
+jouera sur deux flûtes:
+
+ Deux flûtes sur sa bouche, aux antres, aux Naïades,
+ Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oréades,
+ Répètent des amours. . . . . . . . . . . . .
+
+Et les dauphins accourent vers lui.» En attendant, il avait traduit, ou
+plutôt développé, les vers de Pindare:
+
+ Comme, aux jours de l'été, quand d'un ciel calme et pur
+ Sur la vague aplanie étincelle l'azur,
+ Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,
+ S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage
+ Où, sous des doigts légers, une flûte aux doux sons
+ Vient égayer les mers de ses vives chansons;
+ Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+André, dans ses notes, emploie, à diverses reprises, cette expression:
+_j'en pourrai faire un_ QUADRO; cela paraît vouloir dire un petit
+tableau peint; car il était peintre aussi, comme il nous l'a appris dans
+une élégie:
+
+ Tantôt de mon pinceau les timides essais
+ Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.
+
+Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, sous
+l'ombrage, au bord d'une mer étincelante, et les dauphins arrivant aux
+sons de sa double flûte divine! En l'indiquant, j'y vois comme un défi
+que quelqu'un de nos jeunes peintres relèvera[62].
+
+[Note 62: Peut-être aussi le poëte n'emploie-t-il, en certains cas,
+cette expression de _Quadro_ que métaphoriquement et par allusion à son
+petit cadre poétique.]
+
+Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromède exposée au
+bord des flots, qui appelle la muse d'André: il cite et transcrit les
+admirables vers de Manilius à ce sujet, au Ve livre des _Astronomiques_;
+ce supplice d'où la grâce et la pudeur n'ont pas disparu, ce charmant
+visage confus, allant chercher une blanche épaule qui le dérobe:
+
+ Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis
+ Molliter ipsa suae custos est sola figurae.
+ Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos
+ Vestis, et effusi scopulis lusere capilli.
+ Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc.
+
+André remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromède à la
+troisième personne que le poëte lui adresse brusquement ces vers:
+_Te circum_, etc., sans la nommer en aucune façon. «C'est tout cela,
+ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur met les alcyons volants
+autour de _vous, infortunée Princesse_. Cela ôte de la grâce.» Je ne
+crois pas abuser du lecteur en l'initiant ainsi à la rhétorique secrète
+d'André[63].
+
+[Note 63: Il disait encore dans ce même exquis sentiment de la
+diction poétique: «La huitième épigramme de Théocrite est belle
+(Épitaphe de Cléonice); elle finit ainsi: Malheureux Cléonice, sous le
+propre coucher des Pléiades, _cum Pleiadibus, occidisti_. Il faut la
+traduire et rendre l'opposition de paroles... la mer t'a reçu avec elles
+(les Pléiades).»]
+
+_Nina, ou la Folle par amour_, ce touchant drame de Marsollier, fut
+représentée, pour la première fois, en 1786; André Chénier put y
+assister; il dut être ému aux tendres sons de la romance de Dalayrac:
+
+ Quand le bien-aimé reviendra
+ Près de sa languissante amie, etc.
+
+Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et justifier
+le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de Nina, transporté en
+Grèce, et où se retrouve jusqu'à l'écho des rimes de la romance:
+
+«La jeune fille qu'on appelait _la Belle de Scio_... Son amant mourut...
+elle devint folle... Elle courait les montagnes (la peindre d'une
+manière antique).--(J'en pourrai, un jour, faire un tableau, un
+_quadro_)... et, longtemps après elle, on chantait cette chanson faite
+par elle dans sa folie:
+
+ Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute.
+ Non, il est sous la tombe: il attend, il écoute.
+ Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras;
+ Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!»
+
+Et, comme _post-scriptum_, il indique en anglais la chanson du quatrième
+acte d'_Hamlet_ que chante Ophélia dans sa folie: avide et pure abeille,
+il se réserve de pétrir tout cela ensemble[64]!
+
+[Note 64: André était comme La Fontaine, qui disait:
+
+ J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.
+
+Il lisait tout. M. Piscatori père, qui l'a connu avant la Révolution,
+m'a raconté qu'un jour, particulièrement, il l'avait entendu causer avec
+feu et se développer sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laissé dans
+l'esprit de M. Piscatori une impression singulière de nouveauté et
+d'éloquence. Cette étude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait,
+s'il en était besoin, de l'avoir autrefois rapproché longuement de
+Regnier.]
+
+Fidèle à l'antique, il ne l'était pas moins à la nature; si, en imitant
+les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, souvent,
+lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a réellement observé lui-même.
+On sait le joli fragment:
+
+ Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile,
+ Le soir remplis de lait trente vases d'argile.
+ Crains la génisse pourpre, au farouche regard...
+
+Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le manuscrit:
+vu _et fait à Catillon près Forges le 4 août 1792 et écrit à Gournay le
+lendemain_. Ainsi le poète se rafraîchissait aux images de la nature, à
+la veille du 10 août[65].
+
+[Note 65: On se plaît à ces moindres détails sur les grands poëtes
+aimés. A la fin de l'idylle intitulée _la Liberté_, entre le chevrier et
+le berger, on lit sur le manuscrit: _Commencée le vendredi au soir 10,
+et finie le dimanche au soir 12 mars 1787_. La pièce a un peu plus de
+cent cinquante vers. On a là une juste mesure de la verve d'exécution
+d'André: elle tient le milieu, pour la rapidité, entre la lenteur un peu
+avare des poëtes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.]
+
+Deux fragments d'idylles, publiés dans l'édition de 1833, se peuvent
+compléter heureusement, à l'aide de quelques lignes de prose qu'on avait
+négligées; je les rétablis ici dans leur ensemble.
+
+
+
+LES COLOMBES.
+
+Deux belles s'étaient baisées.... Le poëte berger, témoin jaloux de
+leurs caresses, chante ainsi:
+
+ «Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles,
+ Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles.
+ Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat,
+ Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.
+ Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente,
+ Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.
+ L'une a dit à sa soeur:--Ma soeur...
+
+(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...)
+
+ L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours,
+ De ce réduit peut-être ignorent les détours;
+ Viens...
+
+(Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon bec
+s'entrelacera dans le tien.)
+
+ ...
+ L'autre a dit à sa soeur: Ma soeur, une fontaine
+ Coule dans ce bosquet...
+
+(L'oie ni le canard n'en ont jamais souillé les eaux, ni leurs cris...
+Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y baignerons notre
+tête et nos ailes, et mon bec ira polir ton plumage.--Elles vont, elles
+se promènent en roucoulant au bord de l'eau; elles boivent, se baignent,
+mangent; puis, sur un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se
+polissent leur plumage l'une à l'autre).
+
+ Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes,
+ Dit[66]: O les beaux oiseaux! ô les belles compagnes!
+ Il s'arrêta longtemps à contempler leurs jeux;
+ Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,
+ Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,
+ Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes;
+ Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,
+ Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.»
+
+[Note 66: Ce voyageur est-il le même que le berger du commencement?
+ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais
+plutôt, mais ce n'est pas bien clair.]
+
+L'édition de 1833 (tome II, page 339) donne également cette épitaphe
+d'un amant ou d'un époux, que je reproduis, en y ajoutant les lignes de
+prose qui éclairent le dessein du poëte:
+
+ Mes mânes à Clytie.--Adieu, Clytie, adieu.
+ Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu?
+ Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore?
+ Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,
+ Rêver au peu de jours où j'ai vécu pour toi,
+ Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi,
+ D'Élysée à mon coeur la paix devient amère,
+ Et la terre à mes os ne sera plus légère.
+ Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin
+ Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,
+ Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adorée;
+ C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée,
+ Et sur ta bouche encore aime à se reposer.
+ Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.
+
+Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Chénier, en voici
+une: Un voyageur, en passant sur un chemin, entend des pleurs et des
+gémissements. Il s'avance, il voit au bord d'un ruisseau une jeune femme
+échevelée, tout en pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur
+la pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit à l'approche du voyageur
+qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend des fleurs et
+de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe en disant: O jeune
+infortunée... (quelque chose de tendre et d'antique); puis il remonte à
+cheval, et s'en va la tête penchée et mélancoliquement, il s'en va
+
+ Pensant à son épouse et craignant de mourir.
+
+Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa famille ce qu'il a
+vu le matin.)
+
+Mais c'est assez de fragments: donnons une pièce inédite entière,
+une perle retrouvée, _la jeune Locrienne_, vrai pendant de _la jeune
+Tarentine_. A son brusque début, on l'a pu prendre pour un fragment,
+et c'est ce qui l'aura fait négliger; mais André aime ces entrées en
+matière imprévues, dramatiques; c'est la jeune Locrienne qui achève de
+chanter:
+
+ «Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour;
+ Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue
+ Ne cause un grand malheur, et je serais perdue!
+ Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?»
+
+ Nous aimions sa naïve et riante folie.
+ Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,
+ Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé,
+ Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé
+ Du muet de Samos qu'admire Métaponte,
+ Dit: «Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte?
+ Des moeurs saintes jadis furent votre trésor.
+ Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,
+ Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.
+ Hélas! qu'avez-vous fait des maximes austères
+ De ce berger sacré que Minerve autrefois
+ Daignait former en songe à vous donner des lois?»
+ Disant ces mots, il sort... Elle était interdite;
+ Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite;
+ Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus,
+ Ses chansons, sa gaieté, sont bientôt revenus.
+ Un jeune Thurien[67], aussi beau qu'elle est belle
+ (Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle:
+ Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier
+ Le grave Pythagore et son grave écolier.
+
+[Note 67: _Thurii_, colonie grecque fondée aux environs de Sybaris,
+dans le golfe de Tarente, par les Athéniens.]
+
+Parmi les ïambes inédits, j'en trouve un dont le début rappelle, pour la
+forme, celui de la gracieuse élégie; c'est un brusque reproche que le
+poëte se suppose adressé par la bouche de ses adversaires, et auquel il
+répond soudain en l'interrompant:
+
+ Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brûlées
+ Serpentent des fleuves de fiel.»
+ J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées,
+ Cueilli le poétique miel:
+
+ Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière;
+ Dans tous mes vers on pourra voir
+ Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.
+ Frustré d'un amoureux espoir,
+
+ Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe
+ Immole un beau-père menteur;
+ Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe
+ Que j'apprête un lacet vengeur.
+
+ Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures.
+ La patrie allume ma voix;
+ La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,
+ Et mes fureurs servent les lois.
+
+ Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,
+ Le feu, le fer, arment mes mains;
+ Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses,
+ C'est donner la vie aux humains.
+
+Sur un petit feuillet, à travers une quantité d'abréviations et de mots
+grecs substitués aux mots français correspondants, mais que la rime rend
+possibles à retrouver, on arrive à lire cet autre ïambe écrit pendant
+les fêtes théâtrales de la Révolution après le 10 août; l'excès des
+précautions indique déjà l'approche de la Terreur:
+
+ Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres,
+ Il nie, il jure sur l'autel;
+ Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,
+ A nos turpitudes célèbres,
+ Nous voulons attacher un éclat immortel.
+
+ De l'oubli taciturne et de son onde noire
+ Nous savons détourner le cours.
+ Nous appelons sur nous l'éternelle mémoire;
+ Nos forfaits, notre unique histoire,
+ Parent de nos cités les brillants carrefours.
+
+ O gardes de Louis, sous les voûtes royales
+ Par nos ménades déchirés,
+ Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales,
+ Orné nos portes triomphales,
+ Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.
+
+ Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche,
+ Cruel même dans son repos,
+ Vient sourire aux succès de sa rage farouche,
+ Et, la soif encore à la bouche,
+ Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.
+
+ Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence
+ Dignes de notre liberté,
+ Dignes des vils tyrans qui dévorent la France,
+ Dignes de l'atroce démence
+ Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté!
+
+Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la double flûte
+aux dauphins accourus, nous avons touché tous les tons. C'est peut-être
+au lendemain même de ce dernier ïambe rutilant, que le poëte, en quelque
+secret voyage à Versailles, adressait cette ode heureuse à Fanny:
+
+ Mai de moins de roses, l'automne
+ De moins de pampres se couronne,
+ Moins d'épis flottent en moissons,
+ Que sur mes lèvres, sur ma lyre,
+ Fanny, tes regards, ton sourire,
+ Ne font éclore de chansons.
+
+ Les secrets pensers de mon âme
+ Sortent en paroles de flamme,
+ A ton nom doucement émus:
+ Ainsi la nacre industrieuse
+ Jette sa perle précieuse,
+ Honneur des sultanes d'Ormuz.
+
+ Ainsi, sur son mûrier fertile,
+ Le ver du Cathay mêle et file
+ Sa trame étincelante d'or.
+ Viens, mes Muses pour ta parure
+ De leur soie immortelle et pure
+ Versent un plus riche trésor.
+
+ Les perles de la poésie
+ Forment, sous leurs doigts d'ambroisie,
+ D'un collier le brillant contour.
+ Viens, Fanny: que ma main suspende
+ Sur ton sein cette noble offrande...
+
+La pièce reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il n'y manque
+qu'un seul vers, et possible à deviner; je me figure qu'à cet appel
+flatteur et tendre, au son de cette voix qui lui dit _Viens_, Fanny
+s'est approchée en effet, que la main du poëte va poser sur son sein nu
+le collier de poésie, mais que tout d'un coup les regards se troublent,
+se confondent, que la poésie s'oublie, et que le poëte comblé s'écrie,
+ou plutôt murmure en finissant:
+
+ Tes bras sont le collier d'amour[68]!
+
+[Note 68: Ou peut-être plus simplement:
+
+ Ton sein est le trône d'amour!
+
+]
+
+Il résulte, pour moi, de cette quantité d'indications et de glanures que
+je suis bien loin d'épuiser, il doit résulter pour tous, ce me semble,
+que, maintenant que la gloire de Chénier est établie et permet, sur son
+compte, d'oser tout désirer, il y a lieu véritablement à une édition
+plus complète et définitive de ses oeuvres, où l'on profiterait des
+travaux antérieurs en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pensé à cet
+_idéal_ d'édition pour ce charmant poëte, qu'on appellera, si l'on veut,
+le classique de la décadence, mais qui est, certes, notre plus grand
+classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je suis aujourd'hui
+dans les esquisses et les projets d'idylle et d'élégie, je veux
+esquisser aussi ce projet d'édition qui est parfois mon idylle. En tête
+donc se verrait, pour la première fois, le portrait d'André d'après le
+précieux tableau que possède M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de
+faire graver, pour en assurer l'image unique aux amis du poëte. Puis on
+recueillerait les divers morceaux et les témoignages intéressants sur
+André, à commencer par les courtes, mais consacrantes paroles, dans
+lesquelles l'auteur du _Génie du Christianisme_ l'a tout d'abord révélé
+à la France, comme dans l'auréole de l'échafaud. Viendrait alors la
+notice que M. de Latouche a mise dans l'édition de 1819, et d'autres
+morceaux écrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous que
+d'entrer pour une part, mais où surtout il ne faudrait pas omettre
+quelques pages de M. Brizeux, insérées autrefois au _Globe_ sur le
+portrait, une lettre de M. de Latour sur une édition de Malherbe annotée
+en marge par André (_Revue de Paris_ 1834), le jugement porté ici même
+(_Revue des Deux Mondes_) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il
+se peut, détachées du poétique épisode de _Stello_ par M. de Vigny. On
+traiterait, en un mot, André comme un _ancien_, sur lequel on ne sait
+que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement et curieusement
+tous les jugements, les indices et témoignages. Il y aurait à compléter
+peut-être, sur plusieurs points, les renseignements biographiques;
+quelques personnes qui ont connu André vivent encore; son neveu, M.
+Gabriel de Chénier, à qui déjà nous devons tant pour ce travail, a
+conservé des traditions de famille bien précises. Une note qu'il me
+communique m'apprend quelques particularités de plus sur la mère des
+Chénier, cette spirituelle et belle Grecque, qui marqua à jamais aux
+mers de Byzance l'étoile d'André. Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle
+était propre soeur (chose piquante!) de la grand'mère de M. Thiers. Il
+se trouve ainsi qu'André Chénier est oncle, à la mode de Bretagne, de M.
+Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, après coup, un
+pronostic. André a pris de la Grèce le côté poétique, idéal, rêveur, le
+culte chaste de la muse au sein des doctes vallées: mais n'y aurait-il
+rien, dans celui que nous connaissons, de la vivacité, des hardiesses
+et des ressources quelque peu versatiles d'un de ces hommes d'État qui
+parurent vers la fin de la guerre du Péloponèse, et, pour tout dire en
+bon langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels princes de
+la parole athénienne?
+
+Mais je reviens à mon idylle, à mon édition oisive. Il serait bon
+d'y joindre un petit précis contenant, en deux pages, l'histoire des
+manuscrits. C'est un point à fixer (prenez-y garde), et qui devient
+presque douteux à l'égard d'André, comme s'il était véritablement un
+ancien. Il s'est accrédité, parmi quelques admirateurs du poëte, un
+bruit, que l'édition de 1833 semble avoir consacré; on a parlé de trois
+portefeuilles, dans lesquels il aurait classé ses diverses oeuvres par
+ordre de progrès et d'achèvement: les deux premiers de ces portefeuilles
+se seraient perdus, et nous ne posséderions que le dernier, le plus
+misérable, duquel pourtant on aurait tiré toutes ces belles choses. J'ai
+toujours eu peine à me figurer cela. L'examen des manuscrits restants
+m'a rendu cette supposition de plus en plus difficile à concevoir. Je
+trouve, en effet, sans sortir du résidu que nous possédons, les diverses
+manières des trois prétendus portefeuilles: par exemple, l'idylle
+intitulée _la Liberté_ s'y trouve d'abord dans un simple canevas de
+prose, puis en vers, avec la date précise du jour et de l'heure où elle
+fut commencée et achevée. La préface que le poëte aurait esquissée pour
+le portefeuille perdu, et qui a été introduite pour la première fois
+dans l'édition de 1833 (tome I, page 23), prouverait au plus un projet
+de choix et de copie au net, comme en méditent tous les auteurs. Bref,
+je me borne à dire, sur _les trois portefeuilles_, que je ne les ai
+jamais bien conçus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est moins que
+jamais mon impression de croire aux autres, et que j'ai en cela
+pour garant l'opinion formelle de M. G. de Chénier, dépositaire des
+traditions de famille, et témoin des premiers dépouillements. Je tiens
+de lui une note détaillée sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel,
+très-peu jaloux de contredire. André Chénier voulait ressusciter la
+Grèce; pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un
+manuscrit grec retrouvé au XVIe siècle, venir allumer, entre amis, des
+guerres de commentateurs: ce serait pousser trop loin la Renaissance[69].
+
+[Note 69: Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parlé
+d'un curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait à consulter,
+ainsi que le docte possesseur. Je crois néanmoins qu'il ne faudrait pas,
+en fait de variantes, remettre en question ce qui a été un parti pris
+avec goût. Toute édition d'écrits posthumes et inachevés est une espèce
+de toilette qui a demandé quelques épingles: prenez garde de venir
+épiloguer après coup là-dessus.]
+
+Voilà pour les préliminaires; mais le principal, ce qui devrait
+former le corps même de l'édition désirée, ce qui, par la difficulté
+d'exécution, la fera, je le crains, longtemps attendre, je veux dire le
+commentaire courant qui y serait nécessaire, l'indication complète des
+diverses et multiples imitations, qui donc l'exécutera? L'érudition, le
+goût d'un Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait
+besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune amour moderne
+que nous avons porté à André. On ne se figure pas jusqu'où André a
+poussé l'imitation, l'a compliquée, l'a condensée; il a dit dans une
+belle épître:
+
+ Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,
+ Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages
+ Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,
+ Il s'admire et se plaît de se voir si savant.
+ Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaître
+ Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.
+ Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant
+ La couture invisible et qui va serpentant,
+ Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère...
+
+Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons été _vers lui_, et
+lui-même nous a étonné par la quantité de ces industrieuses coutures
+qu'il nous a révélées çà et là: _junctura callidus acri_. Quand il n'a
+l'air que de traduire un morceau d'Euripide sur Médée:
+
+ Au sang de ses enfants, de vengeance égarée,
+ Une mère plongea sa main dénaturée, etc.,
+
+il se souvient d'Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau; il se
+souvient des vers de Virgile (églogue VIII), qu'il a, dit-il, autrefois
+traduits étant au collége. A tout moment, chez lui, on rencontre ainsi
+de ces réminiscences à triple fond, de ces imitations à triple _suture_.
+Son Bacchus, _Viens, ô divin Bacchus, ô jeune Thyonée!_ est un composé
+du Bacchus des _Métamorphoses_, de celui des _Noces de Thétis et de
+Pélée_; le Silène de Virgile s'y ajoute à la fin[70]. Quand on relit
+un auteur ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait André par coeur, les
+imitations sortent à chaque pas. Dans ce fragment d'élégie:
+
+ Mais si Plutus revient, de sa source dorée,
+ Conduire dans mes mains quelque veine égarée,
+ A mes signes, du fond de son appartement,
+ Si ma blanche voisine a souri mollement...,
+
+je croyais n'avoir affaire qu'à Horace:
+
+ Nunc et latentis proditor intimo
+ Gratus puellae risus ab angulo;
+
+et c'est à Perse qu'on est plus directement redevable:
+
+ ... Visa est si forte pecunia, sive
+
+[Note 70: Je trouve ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus:
+
+ C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange,
+ Au visage de vierge, au front ceint de vendange,
+ Qui dompte et fait courber sous son char gémissant
+ Du Lynx aux cent couleurs le front obéissant...
+
+J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de
+l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils décorent:
+
+ Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents...
+ Vous, du blond Anio Naïade au pied fluide;
+ Vous, filles du Zéphire et de la Nuit humide,
+ Fleurs...
+ Syrinx parle et respire aux lèvres du berger...
+ Et le dormir suave au bord d'une fontaine...
+ Et la blanche brebis de laine appesantie...,
+
+et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguisé d'Horace, à l'adresse
+prochaine de quelque sot,
+
+ Grand rimeur aux dépens de ses ongles rongés.
+
+]
+
+ Candida vicini subrisit molle puella,
+ Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . .
+
+On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du _Mendiant_:
+
+ Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines;
+
+il est traduit des _Noces de Thétis et de Pélée_:
+
+ Queis permulsa domus jucundo risit odore.
+
+On est tenté de croire qu'André avait devant lui, sur sa table, ce poëme
+entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la même forme le poëme
+mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n'est plus Catulle;
+on est en plein Lucrèce:
+
+ Sur leurs bases d'argent, des formes animées
+ Élèvent dans leurs mains des torches enflammées...
+ Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes
+ Lampedas igniferas manibus retinentia dextris.
+
+Mais ce Lucrèce n'est lui-même ici qu'un écho, un reflet magnifique
+d'Homère (_Odyssée_, liv. VII, vers 100). André les avait tous présents
+à la fois.--Jusque dans les endroits où l'imitation semble le mieux
+couverte, on arrive à soupçonner le larcin de Prométhée. L'humble Phèdre
+a dit:
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit
+ Fons prima multos: rara mens intelligit
+ Quod _interiore_ condidit cura _angulo_;
+
+et Chénier:
+
+ . . . . . . L'inventeur est celui...
+ Qui, _fouillant_ des objets les plus _sombres retraites_,
+ Étale et fait briller leurs richesses secrètes.
+
+N'est-ce là qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction du
+prosaïque _interior angulus_, et _fouillant_ pour _intelligit_?--On a un
+échantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.
+
+Au sein de cette future édition difficile, mais possible, d'André
+Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté les profils un
+peu évanouis de tant de poëtes antiques; on ferait passer devant soi
+toutes les fines questions de la poétique française; on les agiterait à
+loisir. Il y aurait là, peut-être, une gloire de commentateur à saisir
+encore; on ferait son oeuvre et son nom, à bord d'un autre, à bord
+d'un charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe.
+Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie qu'on ne
+franchira pas, c'est là le train de la vie.
+
+Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes querelles
+politiques et de formidables assauts, à ce qu'on assure[71], de croire
+intéresser le monde avec ces débris de mélodie, de pensée et d'étude,
+uniquement propres à faire mieux connaître un poëte, un homme, lequel,
+après tout, vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour
+voulu, à l'heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre sur
+la brèche sociale, et mourir?
+
+1er Février 1839.
+
+[Note 71: C'était le moment de ce qu'on a appelé la _Coalition_, dans
+laquelle les gagnants de Juillet, sous prétexte qu'on n'avait pas le
+vrai gouvernement parlementaire, s'étaient mis à assiéger le ministère
+et à le vouloir renverser coûte que coûte, comme si la dynastie était
+assez fondée et de force à résister au contre-coup.]
+
+
+
+GEORGE FARCY[72]
+
+[Note 72: Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de
+Farcy, publié chez M. Hachette (1831).]
+
+La Révolution de Juillet a mis en lumière peu d'hommes nouveaux, elle
+a dévoré peu d'hommes anciens; elle a été si prompte, si spontanée, si
+confuse, si populaire, elle a été si exclusivement l'oeuvre des masses,
+l'exploit de la jeunesse, qu'elle n'a guère donné aux personnages déjà
+connus le temps d'y assister et d'y coopérer, sinon vers les dernières
+heures, et qu'elle ne s'est pas donné à elle-même le temps de produire
+ses propres personnages. Tout ce qui avait déjà un nom s'y est rallié un
+peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom a dû s'en retirer trop
+tôt. Consultez les listes des héroïques victimes; pas une illustration,
+ni dans la science, ni dans les lettres, ni dans les armes, pas une
+gloire antérieure; c'était bien du pur et vrai peuple, c'étaient bien de
+vrais jeunes hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs.
+Le nom de Farcy est peut-être le seul qui frappe et arrête, et encore
+combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée! comme il disparaissait
+timidement dans le bruit et l'éclat de tant de noms contemporains! comme
+il avait besoin de travaux et d'années pour signifier aux yeux du public
+ce que l'amitié y lisait déjà avec confiance! Mais la mort, et une
+telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie plus longue
+n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinée de notre ami que
+pour la couronner.
+
+Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le croyons, sa
+vocation était ailleurs: son goût, ses études, son talent original,
+les conseils de ses amis les plus influents, le portaient vers la
+philosophie; il semblait né pour soutenir et continuer avec indépendance
+le mouvement spiritualiste émané de l'École normale. Il n'avait traversé
+la poésie qu'en courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et
+comme on traverse certains pays et certaines passions. Au moment où
+les forces de son esprit plus rassis et plus mûr se rassemblaient sur
+l'objet auquel il était éminemment propre et qui allait devenir l'étude
+de sa vie, la Providence nous l'enleva. Ces vers donc, ces rêves
+inachevés, ces soupirs exhalés çà et là dans la solitude, le long des
+grandes routes, au sein des îles d'Italie, au milieu des nuits de
+l'Atlantique; ces vagues plaintes de première jeunesse, qui, s'il avait
+vécu, auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec quelque
+fleur séchée, quelque billet dont l'encre a jauni, quelques-uns de ces
+mystères qu'on n'oublie pas et qu'on ne dit pas; ces essais un peu pâles
+et indécis où sont pourtant épars tous les traits de son âme, nous les
+publions comme ce qui reste d'un homme jeune, mort au début, frappé à la
+poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps à tous ceux
+qui l'ont connu, ne saurait désormais demeurer indifférent à la patrie.
+
+Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novembre 1800, d'une extraction
+honnête, mais fort obscure. Enfant unique, il avait quinze mois
+lorsqu'il perdit son père et sa mère; sa grand'mère le recueillit et le
+fit élever. On le mit de bonne heure en pension chez M. Gandon, dans le
+faubourg Saint-Jacques; il y commença ses études, et lorsqu'il fut
+assez avancé, il les poursuivit au collège de Louis-le-Grand, dont
+l'institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses études
+terminées, il entra à l'École normale, et il en sortait lorsque
+l'ordonnance du ministre Corbière brisa l'institution en 1822.
+
+Durant ces vingt-deux années, comment s'était passée la vie de
+l'orphelin Farcy? La portion extérieure en est fort claire et fort
+simple; il étudia beaucoup, se distingua dans ses classes, se concilia
+l'amitié de ses condisciples et de ses maîtres; il allait deux fois le
+jour au collège; il sortait probablement tous les dimanches ou toutes
+les quinzaines pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il
+fit régulièrement durant toutes ces belles et fécondes années; mais
+ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il désirait
+secrètement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait le monde, la
+nature, la société; mais ces tourbillons de sentiments que la puberté
+excitée et comprimée éveille avec elle; mais son jeune espoir, ses
+vastes pensées de voyages, d'ambition, d'amour; mais son voeu le plus
+intime, son point sensible et caché, son côté pudique; mais son roman,
+mais son coeur, qui nous le dira?
+
+Une grande timidité, beaucoup de réserve, une sorte de sauvagerie; une
+douceur habituelle qu'interrompait parfois quelque chose de nerveux,
+de pétulant, de fugitif; le commerce très-agréable et assez prompt,
+l'intimité très-difficile et jamais absolue; une répugnance marquée
+à vous entretenir de lui-même, de sa propre vie, de ses propres
+sensations, à remonter en causant et à se complaire familièrement dans
+ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, comme s'il
+n'avait jamais été apprivoisé au sein de la famille, comme s'il n'y
+avait rien eu d'aimé et de choyé, de doré et de fleuri dans son enfance;
+une ardeur inquiète, déjà fatiguée, se manifestant par du mouvement
+plutôt que par des rayons; l'instinct voyageur à un haut degré; l'humeur
+libre, franche, indépendante, élancée, un peu fauve, comme qui dirait
+d'un chamois ou d'un oiseau [73]; mais avec cela un coeur d'homme ouvert
+à l'attendrissement et capable au besoin de stoïcisme: un front
+pudique comme celui d'une jeune fille, et d'abord rougissant aisément;
+l'adoration du beau, de l'honnête; l'indignation généreuse contre le
+mal; sa narine s'enflant alors et sa lèvre se relevant, pleine de
+dédain; puis un coup d'oeil rapide et sûr, une parole droite et concise,
+un nerf philosophique très-perfectionné: tel nous apparaît Farcy au
+sortir de l'École normale; il avait donc, du sein de sa vie monotone,
+beaucoup senti déjà et beaucoup vu; il s'était donné à lui-même, à côté
+de l'éducation classique qu'il avait reçue, une éducation morale plus
+intérieure et toute solitaire.
+
+[Note 73: «A sa taille mince, à des favoris d'un blond vif, on
+l'eût pris pour un Écossais,» a dit de lui M. de Latouche
+(_Vallée-aux-Loups_). Ce trait est saisi d'après nature, il peint tout
+Farcy au physique et résume les plus minutieuses descriptions qu'on
+pourrait faire de lui: Écossais de physionomie et aussi de philosophie,
+c'est juste cela.]
+
+L'École normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, près de
+son maître et de son ami M. Victor Cousin, et se disposa à poursuivre
+les études philosophiques vers lesquelles il se sentait appelé. Mais le
+régime déplorable qui asservissait l'instruction publique ne laissait
+aux jeunes hommes libéraux et indépendants aucun espoir prochain
+de trouver place, même aux rangs les plus modestes. Une éducation
+particulière chez une noble dame russe se présenta, avec tous les
+avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaînes; Farcy
+accepta. Il avait beaucoup désiré connaître le monde, le voir de près
+dans son éclat, dans les séductions de son opulence, respirer les
+parfums des robes de femmes, ouïr les musiques des concerts, s'ébattre
+sous l'ombrage des parcs; il vit, il eut tout cela, mais non en
+spectateur libre et oisif, non sur ce pied complet d'égalité
+qu'il aurait voulu, et il en souffrait amèrement. C'était là une
+arrière-pensée poignante que toute l'amabilité délicate et ingénieuse de
+la mère[74] ne put assoupir dans l'âme du jeune précepteur. Il se contint
+durant près de trois ans. Puis enfin, trouvant son pécule assez grossi
+et sa chaîne par trop pesante, il la secoua. Je trouve, dans des
+notes qu'il écrivait alors, l'expression exagérée, mais bien vive, du
+sentiment de fierté qui l'ulcérait: «Que me parlez-vous de joie? Oh!
+voyez, voyez mon âme encore marquée des flétrissantes empreintes de
+l'esclavage, voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes
+n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux être libre... Ah! j'ai
+dédaigné de plus douces chaînes; je veux être libre. J'aime mieux
+vivre avec dignité et tristesse que de trouver des joies factices dans
+l'esclavage et le mépris de moi-même.»
+
+[Note 74: La belle madame de Narischkin.]
+
+Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur (1825)
+qu'il publia une traduction du troisième volume des _Éléments de la
+Philosophie de l'Esprit humain_, par Dugald Stewart. Ce travail,
+entrepris d'après les conseils de M. Cousin, était précédé d'une
+introduction dans laquelle Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait
+avec précision divers points délicats de psychologie. Il donna aussi
+quelques articles littéraires au _Globe_ dans les premiers temps de sa
+fondation.
+
+Enfin, vers septembre 1826, voilà Farcy libre, maître de lui-même; il a
+de quoi se suffire durant quelques années, il part; tout froissé encore
+du contact de la société, c'est la nature qu'il cherche, c'est la terre
+que tout poëte, que tout savant, que tout chrétien, que tout amant
+désire: c'est l'Italie. Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de
+voir et de sentir, de s'inonder de lumière, de se repaître de la couleur
+des lieux, de l'aspect général des villes et des campagnes, de se
+pénétrer de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une âme
+harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là, peu de choses
+l'intéressent; l'antiquité ne l'occupe guère, la société moderne ne
+l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. A Rome, son impression
+fut particulière. Ce qu'il en aima seulement, ce fut ce sublime silence
+de mort quand on en approche; ce furent ces vastes plaines désolées où
+plus rien ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de
+brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb sur des
+routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques dans la noirceur
+de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome moderne ne remplit pas son
+attente; son goût simple et pur repoussait les colifichets: «Décidément,
+écrivait-il, je ne suis pas fort émerveillé de Saint-Pierre, ni du pape,
+ni des cardinaux, ni des cérémonies de la Semaine sainte, celle de la
+bénédiction de Pâques exceptée.» De plus, il ne trouvait pas là assez
+d'agréable mêlé à l'imposant antique pour qu'on en pût faire un séjour
+de prédilection. Mais Naples, Naples, à la bonne heure! Non pas la ville
+même, trop souvent les chaleurs y accablent, et les gens y révoltent:
+«Quel peuple abandonné dans ses allures, dans ses paroles, dans ses
+moeurs! Il y a là une atmosphère de volupté grossière qui relâcherait
+les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie pour refaire leur
+santé doivent porter leurs projets de sagesse ailleurs[75].» Mais le
+golfe, la mer, les îles, c'était bien là pour lui le pays enchanté
+où l'on demeure et où l'on oublie. Combien de fois, sur ce rivage
+admirable, appuyé contre une colonne, et la vague se brisant
+amoureusement à ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières,
+ce charme indicible, cet attiédissement voluptueux, cette transformation
+éthérée de tout son être, si divinement décrite par Chateaubriand au
+cinquième livre des _Martyrs_! Ischia, qu'a chantée Lamartine, fut
+encore le lieu qu'il préféra entre tous ces lieux. Il s'y établit, et y
+passa la saison des chaleurs. La solitude, la poésie, l'amitié, un peu
+d'amour sans doute, y remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre
+français, d'un caractère aimable et facile, d'un talent bien vif et
+bien franc, se trouvait à Ischia en même temps que Farcy; tous deux
+se convinrent et s'aimèrent. Chaque matin, l'un allait à ses croquis,
+l'autre à ses rêves, et ils se retrouvaient le soir. Farcy restait une
+bonne partie du jour dans un bois d'orangers, relisant Pétrarque, André
+Chénier, Byron; songeant à la beauté de quelque jeune fille qu'il avait
+vue chez son hôtesse; se redisant, dans une position assez semblable,
+quelqu'une de ces strophes chéries, qui réalisent à la fois l'idéal
+comme poésie mélodieuse et comme souvenir de bonheur:
+
+ Combien de fois, près du rivage
+ Où Nisida dort sur les mers,
+ La beauté crédule ou volage
+ Accourut à nos doux concerts!
+ Combien de fois la barque errante
+ Berça sur l'onde transparente
+ Deux couples par l'amour conduits,
+ Tandis qu'une déesse amie
+ Jetait sur la vague endormie
+ Le voile parfumé des nuits!
+
+[Note 75:
+
+ Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet,
+
+a dit Stace de Naples: la dernière partie du vers se vérifie à Naples,
+mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la première. Le _miscet_
+règne; c'est l'_honos_ qui n'est pas resté.]
+
+En passant à Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant pas de lettre
+d'introduction auprès de son illustre compatriote, il composa des vers
+et les lui adressa; il eut soin d'y joindre un petit billet _qu'il fit
+le plus cavalier possible_, comme il l'écrivit depuis à M. Viguier, de
+peur que le grand poëte ne crût voir arriver un rimeur bien pédant, bien
+humble et bien vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable
+encouragèrent Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa donc
+plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia; il les envoyait
+en France à son excellent ami M. Viguier, qu'il avait eu pour maître à
+l'École normale, réclamant de lui un avis sincère, de bonnes et franches
+critiques, et, comme il disait, _des critiques antiques avec le mot
+propre sans périphrase_. Pour exprimer toute notre pensée, ces vers de
+Farcy nous semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit
+d'une puissante et riche faculté très-fatiguée, et en quelque sorte
+épuisée avant la production: on y trouve peu d'éclat et de fraîcheur;
+son harmonie ne s'exhale pas, son style ne rayonne pas; mais le
+sentiment qui l'inspire est profond, continu, élevé; la faculté
+philosophique s'y manifeste avec largeur et mouvement. L'impression qui
+résulte de ces vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un
+stoïcisme triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant
+une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée à un ami
+victime de l'amour; elle est sublime de gravité tendre et d'accent à la
+fois viril et ému. Dans la pièce à madame O'R...., alors enceinte, on
+remarquera une strophe qui ferait honneur à Lamartine lui-même: c'est
+celle où le poëte, s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa
+mère, s'écrie:
+
+ Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence,
+ N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance,
+ Épuisé les faveurs d'un climat enchanté;
+ Comme au sein de l'artiste une sublime image,
+ N'es-tu pas né parmi les oeuvres du vieil âge?
+ N'es-tu pas fils de la beauté?
+
+Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il le sentit
+lui-même de bonne heure et mieux que personne; il aimait vivement
+la poésie, mais il savait surtout qu'on doit ou y exceller ou s'en
+abstenir: «Je ne voudrais pas, écrivait-il à M. Viguier, que mes vers
+fussent de ceux dont on dit: _Mais cela n'est pas mal en vérité!_ et
+qu'on laisse là pour passer à autre chose.» Sans donc renoncer, dès le
+début, à cette chère et consolante poésie, il ne s'empressa aucunement
+de s'y livrer tout entier. D'autres idées le prirent à cette époque: il
+avait dû aller en Grèce avec son ami Colin; mais ce dernier ayant été
+obligé par des raisons privées de retourner en France, Farcy ajourna
+son projet. Ses économies d'ailleurs tiraient à leur fin. L'ambition de
+faire fortune, pour contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa
+au point de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort
+coûteuse avec un homme qui le leurra de promesses et finalement
+l'abusa[76]. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin de l'année
+1827, revint à Paris, où il ne passa que huit jours, et ne vit qu'à
+peine ses amis, pour éviter leurs conseils et remontrances, puis partit
+en Angleterre, d'où il s'embarqua pour le Brésil. Nous le retrouvons à
+Paris en avril 1829. Tout ce que ses amis surent alors, c'est que cette
+année d'absence s'était passée pour lui dans les ennuis, les mécomptes,
+et que sa candeur avait été jouée. Il ne s'expliquait jamais là-dessus
+qu'avec une extrême réserve; il avait ceci pour constante maxime: «Si tu
+veux que ton secret reste caché, ne le dis à personne; car pourquoi
+un autre serait-il plus discret que toi-même dans tes affaires? Ta
+confidence est déjà pour lui un mauvais exemple et une excuse.» Et
+encore: «Ne nous plaignons jamais de notre destinée: qui se fait
+plaindre se fait mépriser.» Mais nous avons trouvé, dans un journal
+qu'il écrivait à son usage, quelques détails précieux sur cette année de
+solitude et d'épreuves:
+
+«J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire _George et Mary_,
+sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le dimanche matin;
+il m'a fallu le joindre à Gravesend: c'est de là que j'ai adressé mes
+derniers adieux à mes amis de France. J'ai encore éprouvé une fois
+combien les émotions, dans ce qu'on appelle les occasions solennelles,
+sont rares pour moi; à moins que ce ne soient pas là mes occasions
+solennelles. J'ai quitté l'Angleterre pour l'Amérique, avec autant
+d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour une promenade d'un
+mille: il en a été de même de la France, mais il n'en a pas été de
+même de l'Italie: c'est là que j'ai joui pour la première fois de
+mon indépendance, c'est là que j'ai été le plus puissant de corps et
+d'esprit. Et cependant que j'y ai mal employé de temps et de forces!
+Ai-je mérité ma liberté?--Quand je pense que je n'avais déjà plus alors
+que des réminiscences d'enthousiasme, que je regrettais la vivacité et
+la fraîcheur de mes sensations et de mes pensées d'autrefois! Était-ce
+seulement que les enfants s'amusent de tout, et que j'étais devenu plus
+sévère avec moi-même?--Mais la pureté d'âme, mais les croyances encore
+naïves, mais les rêves qui embrassent tout, parce qu'ils ne reposent sur
+rien, c'en était déjà fait pour moi. Je ne voyais qu'un présent dont
+il fallait jouir, et jouir seul, parce que je n'avais ni richesses, ni
+bonheur à faire partager à personne, parce que l'avenir ne m'offrait que
+des jouissances déjà usées avec des moyens plus restreints; et ne pas
+croître dans la vie, c'est déchoir.--Et cependant, du moins, tout ce que
+je voyais alors agissait sur moi pour me ranimer; tout me faisait fête
+dans la nature; c'était vraiment un concert de la terre, des cieux, de
+la mer, des forêts et des hommes; c'était une harmonie ineffable, qui
+me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et quand je
+croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon tour, par un travail et
+par un succès égal à mes forces et au ton du choeur qui m'environnait,
+j'étais heureux;--oui, j'étais heureux, quoique seul; heureux par la
+nature et avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la
+moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement dans
+cette félicité. La peur de quelque dépense m'a retenu, et la vanité, et
+pis encore, m'ont emporté plus d'argent qu'il n'en eût fallu pour jouir
+en roi de ce que j'avais sous les yeux.--La société?...--moi qui ne vaux
+rien que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être
+plus jamais rien que la solitude et _le sombre plaisir d'un coeur
+mélancolique_.--Mais il faudrait des événements et des sentiments pour
+appuyer cela; il faudrait au moins des études sérieuses pour me rendre
+témoignage à moi-même. Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et
+c'est pourquoi il est si aisé au premier venu de me faire abandonner ce
+qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien marqué assez
+profondément au fond de mon âme, et il me reste toujours une part qu'on
+ne peut ni corrompre ni m'enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce
+secret parfum lui-même s'évaporera-t-il?»
+
+[Note 76: M. Jacques Coste, qui vendit au ministère les _Tablettes
+universelles_ en 1823 et qui fonda ensuite le journal _le Temps_.]
+
+Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation,
+son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude du ciel, tout
+contribuait à développer démesurément chez lui son habitude de rêverie
+sans objet et sans résultat.
+
+«29 _juillet_.--Encore dix jours au plus, j'espère, et nous serons à
+Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies jouissances au
+milieu de cette nature grande et nouvelle. De jour en jour je me
+fortifie dans l'habitude de la contemplation solitaire. Je puis
+maintenant passer la moitié d'une belle nuit, seul, à rêver en me
+promenant, sans songer que la nuit est le temps du retour à la chambre
+et du repos, sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui
+m'entoure. C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que l'âge,
+en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera cette
+disposition. Il me semble que c'est une des plus favorables à qui veut
+occuper son esprit. La pensée arrive alors, non plus seulement comme
+vérité, mais comme sentiment. Il y a un calme, une douceur, une
+tristesse dans tout ce qui vous environne, qui pénètre par tous les
+sens; et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à goutte
+sur le coeur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais rien qui doive
+être plus doux que de se promener à cette heure-là avec une femme
+aimée.» Pauvre Farcy! voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne
+un démenti à son projet contemplatif, et qu'avec un seul être de plus,
+avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans les plus
+doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa solitude. C'est qu'en
+effet il ne lui a manqué d'abord qu'une femme aimée, pour entrer en
+pleine possession de la vie et pour s'apprivoiser parmi les hommes.
+
+«29 _novembre, Rio-Janeiro_.--Que n'ai-je écouté ma répugnance à
+m'engager avec une personne dont je connaissais les fautes antérieures,
+et qui, du côté du caractère, me semblait plus habile qu'estimable! Mais
+l'amour de m'enrichir m'a séduit. En voyant ses relations rétablies
+sur le pied de l'amitié et de la confiance avec les gens les plus
+distingués, j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et de la
+pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai craint que ce ne
+fût que l'ennui de me déranger qui me déconseillât cette démarche. Je me
+suis dit qu'il fallait s'habituer à vivre avec tous les caractères et
+tous les principes; qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un
+homme d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement au
+succès. J'ai résisté à mes penchants, qui me portaient à la vie
+solitaire et contemplative. J'ai ployé mon caractère impatient jusqu'à
+condescendre aux désirs souvent capricieux d'un homme que j'estimais
+au-dessous de moi en tout, excepté dans un talent équivoque de faire
+fortune. Si je m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce
+sous les yeux, où je vivais avec Molière (_le philhellène_), avec qui
+j'aimerais mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. Eh bien!
+cet argent que je me suis refusé d'une part, je l'ai dépensé de l'autre
+inutilement, ennuyeusement, à voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous
+mes goûts, l'espoir assez voisin de quelque réputation par mes vers, et,
+par là encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce faisant,
+j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me préparer de grands
+éloges de la part de la prudence humaine, et, l'événement arrivé, il se
+trouve que je n'ai fait qu'une grosse sottise... Enfin me voilà à deux
+mille lieues de mon pays, sans ressources, sans occupation, forcé de
+recourir à la pitié des autres, en leur présentant pour titre à
+leur confiance une histoire qui ressemble à un roman
+très-invraisemblable;--et, pour terminer peut-être ma peine et cette
+plate comédie, un duel qui m'arrive pour demain avec un mauvais sujet,
+reconnu tel de tout le monde, qui m'a insulté grossièrement en public,
+sans que je lui en eusse donné le moindre motif;--convaincu que le
+duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et ne pouvant m'y
+soustraire;--ne sachant, si je suis blessé, où trouver mille reis pour
+me faire traiter, ayant ainsi en perspective la misère extrême, et
+peut-être la mort ou l'hôpital;--et cependant, _content et aimé des
+Dieux_.--Je dois avouer pourtant que je ne sais comment ils (_les
+Dieux_) prendront cette dernière folie. _Je ne sais_, oui, c'est le seul
+mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché de bonne
+foi et de sang-froid; d'où je conclus qu'il n'y a pas au fond tant de
+mal dans cette démarche que beaucoup le disent, puisqu'il n'est pas
+clair comme le jour qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison,
+de voler, de calomnier, et même d'être adultère (quoique la chose soit
+aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains cas). Je conclus
+donc que, pour un coeur droit qui se présentera devant eux avec cette
+ignorance pour excuse, ils se serviront de l'axiome de nos juges de la
+justice humaine: _Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus
+doux_; transportant ici le doute, comme il convient à des Dieux, de
+l'esprit des juges à celui de l'accusé.»
+
+L'affaire du duel terminée (et elle le fut à l'honneur de Farcy),
+l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en sortir, grâce à
+l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La Rochefoucauld et Pontois,
+qui allèrent au-devant de sa pudeur. Farcy leur en garda à tous deux une
+profonde reconnaissance que nous sommes heureux de consigner ici.
+
+De retour en France, Farcy était désormais un homme achevé: il avait
+l'expérience du monde, il avait connu la misère, il avait visité et
+senti la nature; les illusions ne le tentaient plus; son caractère était
+mûr par tous les points; et la conscience qu'il eut d'abord de cette
+dernière métamorphose de son être lui donnait une sorte d'aisance au
+dehors dont il était fier en secret: «Voici l'âge, se disait-il, où tout
+devient sérieux, où ma personne ne s'efface plus devant les autres, où
+mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec moi en toutes manières,
+où mes pensées et mes sentiments ne sont plus seulement des rêves de
+jeune homme auxquels on s'intéresse si on en a le temps, et qu'on
+néglige sans façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi même,
+tout prend dans mes rapports avec les autres un caractère plus positif;
+sans entrer dans les affaires, je ne me défie plus de mes idées ou de
+mes sentiments, je ne les renferme plus en moi; je dis aux uns que
+je les désapprouve, aux autres que je les aime; toutes mes questions
+demandent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre dans le vague,
+ont un but; je veux influer sur les autres, etc.»
+
+En même temps que cette défiance excessive de lui-même faisait place
+à une noble aisance, l'âpreté tranchante dans les jugements et les
+opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement et la timidité,
+cédait chez lui à une vue des choses plus calme, plus étendue et plus
+bienveillante. Les élans généreux ne lui manquaient jamais; il était
+toujours capable de vertueuses colères; mais sa sagesse désespérait
+moins promptement des hommes; elle entendait davantage les tempéraments
+et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, quand M. Viguier,
+ce sage optimiste par excellence, cherchait, dans ses causeries
+abandonnées, à lui épancher quelque chose de son impartialité
+intelligente, il lui arrivait de rencontrer à l'improviste dans l'âme de
+Farcy je ne sais quel endroit sensible, pétulant, récalcitrant, par où
+cette nature, douce et sauvage tout ensemble, lui échappait; c'était
+comme un coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette
+facilité à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en jour
+chez Farcy. Il en était venu à tout considérer et à tout comprendre. Je
+le comparerais, pour la sagesse prématurée, à Vauvenargues, et plusieurs
+de ses pensées morales semblent écrites en prose par André Chénier:
+
+«Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre dans ses
+jugements, passionné dans ses sentiments, audacieux et timide dans ses
+actions.
+
+«Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le monde; ses
+actions et ses paroles sont sans conséquence.
+
+«Il n'a pas encore d'idées arrêtées; il cherche à connaître et vit avec
+les livres plus qu'avec les hommes; il ramène tout, par désir d'unité,
+par élan de pensée, par ignorance, au point de vue le plus simple et
+le plus abstrait; il raisonne au lieu d'observer, il est logicien
+intraitable; le droit non-seulement domine, mais opprime le fait.
+
+«Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout intérêt son
+droit, toute action son explication et presque son excuse.
+
+«On s'établit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide et de
+contemplatif dans les premières années de la jeunesse; on est un peu
+plus avant dans le secret des Dieux; on sent qu'on a à vivre pour soi,
+pour son bien-être, son plaisir, pour le développement de toutes ses
+facultés, et non-seulement pour réaliser un type abstrait et simple; on
+vit de tout son corps et de toute son âme, avec des hommes, et non
+seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort contraire, de
+l'action et de la réaction, remplace la conception de l'idée abstraite
+et subtile, et morte pour ainsi dire, puisqu'elle n'est pas incarnée
+dans le monde... On va, on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a
+vécu, et l'on se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes
+nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugements d'autrefois
+nous revient à l'esprit avec honte; on laisse désormais pour le monde
+le temps faire ce qu'il a fait pour nous, c'est-à-dire éclairer les
+esprits, modérer les passions.»
+
+Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans l'Université; le
+ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait donné qu'un court espoir. Il
+accepta donc un enseignement de philosophie dans l'institution de M.
+Morin, à Fontenay-aux-Roses; il s'y rendait deux fois par semaine, et le
+reste du temps il vivait à Paris, jouissant de ses anciens amis et des
+nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire était
+alors divisé en partis, en écoles, en salons, en coteries. Farcy regarda
+tout et n'épousa rien inconsidérément. Dans les arts et la poésie, il
+recherchait le beau, le passionné, le sincère, et faisait la plus grande
+part à ce qui venait de l'âme et à ce qui allait à l'âme. En politique,
+il adoptait les idées généreuses, propices à la cause des peuples, et
+embrassait avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité
+humaine. Quant aux individus célèbres, représentants des opinions qu'il
+partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait dans la solitude,
+il les aimait, il les révérait sans doute, mais il ne relevait d'aucun,
+et, homme comme eux, il savait se conserver en leur présence une liberté
+digne et ingénue, aussi éloignée de la révolte que de la flatterie.
+Parmi le petit nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au
+_Globe_, le morceau sur Benjamin Constant est bien propre à faire
+apprécier l'étendue de ses idées politiques et la mesure de son
+indépendance personnelle.
+
+Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se sentait
+inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant, c'était l'amour;
+cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées du tropique, il avait
+soupçonné devoir être si doux; cet amour dont il n'avait guère eu en
+Italie que les délices sensuelles, et dont son âme, qui avait tout
+anticipé, regrettait amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors.
+Il écrivait dans une note:
+
+«Je rends grâces â Dieu;
+
+«De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;
+
+«De ce qu'il m'a fait Français;
+
+«De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le
+contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de caractère.
+
+«Je me plains du sort,
+
+«Qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni naissance.
+
+«Je me plains de moi-même,
+
+«Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma pudeur
+naturelle, tué en moi la foi et l'amour.»
+
+Non, Farcy, ton regret même l'atteste, non, tu n'avais pas rejeté ta
+pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton âme! Mais
+chez toi la pudeur de l'adolescence, qui avait trop aisément cédé par le
+côté sensuel, s'était comme infiltrée et développée outre mesure dans
+l'esprit, et, au lieu de la mâle assurance virile qui charme et qui
+subjugue, au lieu de ces rapides étincelles du regard,
+
+ Qui d'un désir craintif font rougir la beauté[77],
+
+elle s'était changée avec l'âge en défiance de toi-même, en répugnance à
+oser, en promptitude à se décourager et à se troubler devant la beauté
+superbe. Non, tu n'avais pas tué l'amour dans ton coeur; tu en étais
+plutôt resté au premier, au timide et novice amour; mais sans la
+fraîcheur naïve, sans l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le
+mystère; avec la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri
+ou vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacité
+judicieuse qui te représentait les inconvénients, les difficultés et les
+suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient plus, comme à dix-neuf
+ans, l'être unique de la vapeur d'une émanation lumineuse et odorante;
+ce n'était pas l'amour, c'était l'harmonie de tes facultés et de leur
+développement que tu avais brisée dans ton être! Ton malheur est celui
+de bien des hommes de notre âge.
+
+[Note 77: Lamartine.]
+
+Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce qu'il savait
+en idées et ce qu'il avait éprouvé en sentiments devait cesser dans son
+âme, et qu'il était temps enfin d'avoir une passion, un amour. La tête,
+chez lui, sollicitait le coeur; et il se portait en secret un défi, il
+se faisait une gageure d'aimer. Il vit beaucoup, à cette époque, une
+femme connue par ses ouvrages, par l'agrément de son commerce et sa
+beauté[78], s'imaginant qu'il en était épris, et tâchant, à force de
+soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimât trop
+obscurément, soit que la préoccupation de cette femme distinguée fût
+ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy un amant malheureux.
+Pourtant il l'était, quoique moins profondément qu'il n'eût fallu
+pour que cela fût une passion. Voici quelques vers commencés que nous
+trouvons dans ses papiers:
+
+ Thérèse, que les Dieux firent en vain si belle,
+ Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle,
+ Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs,
+ Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire,
+ Et qui rêvez d'amour comme on rêve de gloire,
+ L'oeil fier et non voilé de pleurs;
+
+ Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire,
+ Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière,
+ La foule des vassaux s'empressant sur vos pas;
+ Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre,
+ Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendre
+ Des voeux qu'on murmure plus bas;
+
+ Thérèse, pour longtemps adieu!.....
+
+[Note 78: Le respect nous empêche de la nommer; mais Béranger l'a
+chantée, et tous ses amis la reconnaîtront ici sous le nom d'Hortense.]
+
+La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été crayonnée
+en prose. Les vers y auraient peu ajouté, je pense, pour l'éclat et
+le mouvement; ils auraient retranché peut-être à la fermeté et à la
+concision.
+
+«Thérèse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de dominer que
+d'aimer; pour qui la beauté n'est qu'une puissance, comme le courage et
+le génie;
+
+«Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; qui rêvez d'amour
+comme un autre de combats et de gloire, l'oeil fier et jamais humide;
+
+«Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure de ses
+hommages, ne cherche personne; que nul penser secret ne vient distraire,
+que nul espoir n'excite, que nul regret n'abat;
+
+«Thérèse, pour longtemps adieu! car j'espérerais en vain auprès de vous
+de ce que votre coeur ne saurait me donner, et je ne veux pas de ce
+qu'il m'offre;
+
+«Car, où mon amour est dédaigné, mon orgueil n'accepte pas d'autre
+place; je ne veux pas flatter votre orgueil par mes ardeurs comme par
+mes respects.
+
+«Mon âge n'est point fait à ces empressements paisibles, à ce partage si
+nombreux; je sais mal, auprès de la beauté, séparer l'amitié de l'amour;
+j'irai chercher ailleurs ce que je chercherais vainement auprès de vous.
+
+«Une âme plus faible ou plus tendre accueillera peut-être celui que
+d'autres ont dédaigné; d'autres discours rempliront mes souvenirs; une
+autre image charmera mes tristesses rêveuses, et je ne verrai plus vos
+lèvres dédaigneuses et vos yeux qui ne regardent pas.
+
+«Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux lieux où la
+nature accueillera l'automne de ma vie, jusqu'aux temps où mon coeur
+sera paisible, où mes yeux seront distraits auprès de vous! Adieu
+jusques à nos vieux jours!»
+
+Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante se
+rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont elle aurait
+marqué le plus vif et le plus aimable moment. Quoi qu'il en soit,
+le tableau que Farcy a tracé de souvenir est un chef-d'oeuvre de
+délicatesse, d'attendrissement gracieux, de naturel choisi, d'art simple
+et vraiment attique: Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas
+conté autrement.
+
+«19 _juin_.--Hélène se tut, mais ses joues se couvrirent de rougeur;
+elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain, tandis que ses lèvres
+se contractaient, agitées par la colère. Elle retomba sur le divan, à
+demi assise, à demi couchée, appuyant sa tête sur une main, tandis que
+l'autre était fort occupée à ramener les plis de sa robe.--Ghérard jeta
+les yeux sur elle; à l'instant toute sa colère se changea en confusion.
+Il vint à quelques pas d'elle, s'appuyant sur la cheminée, ému et
+inquiet. Après un moment de silence: «Hélène, lui dit-il d'une voix
+troublée, je vous ai affligée, et pourtant je vous jure...»--«Moi,
+monsieur? non, vous ne m'avez point affligée; vos offenses n'ont pas ce
+pouvoir sur moi.»--«Hélène, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler ainsi,
+je l'avoue; mais pardonnez-moi...»--«Vous pardonner!... Je n'ai pour
+vous ni ressentiment ni pardon, et j'ai déjà oublié vos paroles.»
+
+«Ghérard s'approcha vivement d'elle:--«Hélène, lui dit-il en cherchant à
+s'emparer de sa main: pour un mot dont je me repens...»--«Laissez-moi,
+lui dit-elle en retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne
+vous suffit-il pas d'une injure?»
+
+«Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant son front dans
+ses mains, puis tout à coup se retourna, les yeux humides de larmes; il
+se jeta à ses pieds, et ses mains s'avançaient vers elle, de sorte qu'il
+la serrait presque dans ses bras.
+
+«Oui, s'écria-t-il, je vous ai offensée, je le sais bien; oui, je suis
+rude, grossier; mais je vous aime, Hélène; oh! cela, je vous défie d'en
+douter. Et si vous n'avez pas pitié de moi, vous qui êtes si bonne,
+Hélène, qui réconciliez ceux qui se haïssent...» Et voyant qu'elle se
+défendait faiblement: «Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des
+reproches, punissez-moi, châtiez-moi, j'ai tout mérité. Oui, vous devez
+me châtier comme un enfant grossier. Hélène, dit-il en osant poser son
+visage sur ses genoux, si vous me frappez, alors je croirai qu'après
+m'avoir puni, vous me pardonnez.»
+
+«Ghérard était beau; une de ses joues s'appuyait sur les genoux
+d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine. Il était là,
+tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se sentit pas la force de
+l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et l'abaissa vers son visage;
+puis sa tête s'abaissa elle-même avec sa main: elle sourit doucement en
+le voyant ainsi penché sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en
+se laissant aller à son coeur et à sa pensée, qui achevaient le tableau
+commencé devant ses yeux, sur le visage de Ghérard, au lieu de sa main,
+elle posa ses lèvres.
+
+«Elle se leva au même instant, effrayée de ce qu'elle avait fait, et
+cherchant à se dégager des bras de Ghérard qui l'avaient enlacée. Le
+coeur de Ghérard nageait dans la joie, et ses yeux rayonnants allaient
+chercher les yeux d'Hélène sous leurs paupières abaissées. «Oh! ma belle
+amie, lui dit-il en la retenant, comme un bon chrétien, j'aurais
+baisé la main qui m'eût frappé; voudriez-vous m'empêcher d'achever ma
+pénitence?» Et plus hardi à mesure qu'elle était plus confuse, il la
+serra dans ses bras, et il rendit à ses lèvres qui fuyaient les siennes,
+le baiser qu'il en avait reçu.
+
+«Elle alla s'asseoir à quelques pas de lui, et l'heureux Ghérard, pour
+dissiper le trouble qu'il avait causé, commença à l'entretenir de ses
+projets pour le lendemain, auxquels il voulait l'associer.--«Ghérard,
+lui dit-elle après un long silence, ces folies d'aujourd'hui,
+oubliez-les, je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment...»--«Ah! dit
+Ghérard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! Mais vous, oh!
+promettez-moi que cet instant passé, vous ne vous en souviendrez pas
+pour me faire expier à force de froideur et de réserve un bonheur si
+grand. Et moi, ma belle amie, vous m'avez mis à une école trop sévère
+pour que je ne tremble pas de paraître fier d'une faveur.»
+
+«Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez donc sage.» Et
+Ghérard le lui jura, en baisant sa main qu'il pressa sur son coeur.»
+
+Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué une petite
+maison dans le charmant vallon d'Aulnay, près de Fontenay-aux-Roses où
+l'appelaient ses occupations. Cette convenance, la douceur du lieu, le
+voisinage des bois, l'amitié de quelques habitants du vallon, peut-être
+aussi le souvenir des noms célèbres qui ont passé là, les parfums
+poétiques que les camélias de Chateaubriand ont laissés alentour, tout
+lui faisait d'Aulnay un séjour de bonne, de simple et délicieuse vie. Il
+réalisait pour son compte le voeu qu'un poëte de ses amis avait laissé
+échapper autrefois en parcourant ce joli paysage:
+
+ Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre!
+ Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre
+ Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tressé,
+ Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé!
+ Là, mille fleurs sans nom, délices de l'abeille;
+ Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille;
+ Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers;
+ Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers;
+ Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes;
+ Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes
+ Au vert doux et touffu des endroits non frayés,
+ Et grimpant au sommet le long des flancs rayés;
+ Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules
+ Plus qu'à demi noyés, et cachant leurs épaules
+ Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs;
+ De petits horizons nuancés de rougeurs;
+ De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages
+ Entrevus d'assez loin à travers des feuillages;
+ Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps,
+ Loin de Paris, du bruit des propos inconstants,
+ Vivre sans souvenir!.........
+
+Dans cette retraite heureuse et variée, l'âme de Farcy s'ennoblissait de
+jour en jour; son esprit s'élevait, loin des fumées des sens, aux plus
+hautes et aux plus sereines pensées. La politique active et quotidienne
+ne l'occupait que médiocrement, et sans doute, la veille des
+Ordonnances, il en était encore à ses méditations métaphysiques et
+morales, ou à quelque lecture, comme celle des _Harmonies_, dans
+laquelle il se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement
+ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont empreintes
+d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment sublime:
+
+«Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter lui-même sa
+statue pour son tombeau, et chacun de nos actes est un des traits dont
+se forme notre image. C'est à la nature à décider si ce sera la statue
+d'un adolescent, d'un homme mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tâchons
+seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les regards. Du reste,
+pourvu que les formes en soient nobles et pures, il importe peu que ce
+soit Apollon ou Hercule, la Diane chasseresse ou la Vénus de Praxitèle.»
+
+«Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici pour obéir à ses
+saints commandements.»
+
+«Ils moururent irréprochables dans la guerre comme dans l'amitié[79].»
+
+[Note 79: Cette épitaphe et la précédente se trouvent citées par
+Jean-Jacques au livre IV de l'_Émile_.]
+
+«Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général des armées
+espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il a entrepris contre les
+ennemis de son pays, mais qui est mort victime des dissensions civiles.»
+
+Peut-être, après tout, ces nobles épitaphes de héros ne lui
+revinrent-elles à l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des
+Ordonnances à l'insurrection, et comme un écho naturel des héroïques
+battements de son coeur. Le mercredi, vers les deux heures après midi,
+à la nouvelle du combat, il arrivait à Paris, rue d'Enfer, chez son ami
+Colin, qui se trouvait alors en Angleterre. Il alla droit à une panoplie
+d'armes rares suspendue dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un
+sabre, d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir
+et lui recommandait la prudence: «Eh! qui se dévouera, madame, lui
+répondit-il, si nous, qui n'avons ni femme ni enfants, nous ne bougeons
+pas?» Et il sortit pour parcourir la ville. L'aspect du mouvement lui
+parut d'abord plus incertain qu'il n'aurait souhaité; il vit quelques
+amis: les conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du
+_Globe_, et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot, où M.
+Dubois, rédacteur en chef du journal, était détenu. Les troupes royales
+occupaient les Champs-Élysées, et il lui fallut passer la nuit dans
+l'appartement de M. Dubois. Son idée fixe, sa crainte était le manque de
+direction; il cherchait les chefs du mouvement, des noms signalés, et il
+n'en trouvait pas. Il revint le jeudi de grand matin à la ville, par le
+faubourg et la rue Saint-Honoré, de compagnie avec M. Magnin; chemin
+faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colère au coeur et
+aussi l'espoir. Arrivé à la rue Dauphine, il se sépara de M. Magnin en
+disant: «Pour moi, je vais reprendre mon fusil que j'ai laissé ici près,
+et me battre.» Il revit pourtant dans la matinée M. Cousin, qui voulut
+le retenir à la mairie du onzième arrondissement, et M. Géruzez, auquel
+il dit cette parole d'une magnanime équité: «Voici des événements dont,
+plus que personne, nous profiterons; c'est donc à nous d'y prendre part
+et d'y aider[80].» Il se porta avec les attaquants vers le Louvre, du
+côté du Carrousel; les soldats royaux faisaient un feu nourri dans la
+rue de Rohan, du haut d'un balcon qui est à l'angle de cette rue et de
+la rue Saint-Honoré; Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan et
+de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint de haut en bas
+d'une balle dans la poitrine. C'est là, et non, comme on l'a fait, à la
+porte de l'hôtel de Nantes, que devrait être placée la pierre funéraire
+consacrée à sa mémoire. Farcy survécut près de deux heures à sa
+blessure. M. Littré, son ami, qui combattait au même rang et aux pieds
+duquel il tomba, le fit transporter à la distance de quelques pas, dans
+la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena précisément M.
+Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais l'art n'y pouvait
+rien: Farcy parla peu, bien qu'il eût toute sa présence d'esprit. M.
+Loyson lui demanda s'il désirait faire appeler quelque parent, quelque
+ami; Farcy dit qu'il ne désirait personne; et comme M. Loyson insistait,
+le mourant nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut pas
+informé à temps pour venir. Une fois seulement, à un bruit plus violent
+qui se faisait dans la rue, il parut craindre que le peuple n'eût le
+dessous et ne fût refoulé; on le rassura; ce furent ses dernières
+paroles; il mourut calme et grave, recueilli en lui-même, sans ivresse
+comme sans regret. (29 juillet 1830.)
+
+[Note 80: C'est tout à fait le même raisonnement généreux qui anime,
+dans Homère, Sarpédon s'adressant à Glaucus au moment de l'assaut du
+camp (_Iliade_, XII): «O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous
+honorés en Lycie et par le siége, et par les mets et les coupes
+d'honneur? pourquoi tous nous considèrent-ils comme des dieux, et à quel
+titre, aux rives du Xanthe, possédons-nous notre grand domaine, riche en
+vergers et en terres fécondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui il nous
+faut faire tête au premier rang des Lyciens, et nous lancer au feu de la
+mêlée, afin qu'au moins chacun des nôtres dise, etc., etc...» Pour Farcy
+les avantages à conquérir avaient certes moins de splendeur, et le grand
+_domaine_, c'eût été une chaire. Mais plus le prix reste bourgeois, et
+plus est noble l'héroïsme, ou, pour l'appeler par son vrai nom, plus est
+pur le sentiment du devoir.]
+
+Le corps fut transporté et inhumé au Père-Lachaise, dans la partie du
+cimetière où reposent les morts de Juillet. Plusieurs personnes, et
+entre autres M. Guigniaut, prononcèrent de touchants adieux.
+
+Les amis de Farcy n'ont pas été infidèles au culte de la noble victime;
+ils lui ont élevé un monument funéraire qui devra être replacé au
+véritable endroit de sa chute. M. Colin a vivement reproduit ses traits
+sur la toile. M. Cousin lui a dédié sa traduction des _Lois_ de Platon,
+se souvenant que Farcy était mort en combattant pour les _lois_. Et
+nous, nous publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques[81].
+
+[Note 81: Deux poëtes généreux et délicats, dont l'un avait connu
+Farcy et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et
+Brizeux, ont consacré à sa mémoire des vers que nous n'avons garde
+d'omettre dans cette liste d'hommages funèbres. Voici ceux de M.
+Deschamps:
+
+ Que ne suis-je couché dans un tombeau profond,
+ Percé comme Farcy d'une balle de plomb,
+ Lui dont l'âme était pure, et si pure la vie,
+ Sans troubles ni remords également suivie!
+ Lui qui, lorsque j'étais dans l'_île Procida_,
+ Sur le bord de la mer un matin m'aborda,
+ Me parla de Paris, de nos amis de France,
+ De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance...
+ Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison,
+ Lut dans André Chénier: _O Sminthée Apollon!_
+ Et quand il eut fini cette belle lecture,
+ Ému par le climat et la douce nature,
+ Se leva brusquement, et me tendant la main,
+ Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin.
+
+M. Brizeux a dit:
+
+A LA MÉMOIRE DE GEORGE FARCY.
+
+ Il adorait
+ La France, la Poésie et la Philosophie.
+ Que la patrie conserve son nom!
+ (Victor Cousin.)
+
+ Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaître,
+ Toi que si jeune encore on citait comme un maître.
+ Pauvre coeur qui d'un souffle, hélas! t'intimidais,
+ Attentif à cacher l'or pur que tu gardais!
+ Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grèves,
+ Beaux pays enchantés où se plaisaient tes rêves,
+ Ta bouche eut un instant la douceur de Platon;
+ Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton,
+ Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lèvre,
+ Fantasque, impatient, rétif comme la chèvre!
+ Ainsi tu te plaisais à secouer la main
+ Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin.
+ Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre,
+ Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre.
+ Paix à toi, noble coeur! ici tu fus pleuré
+ Par un ami bien vrai, de toi-même ignoré;
+ Là-haut, réjouis-toi! Platon parmi les Ombres
+ Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres.
+]
+
+Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre propre nom,
+disons-le avec sincérité, le sentiment que nous inspire la mémoire de
+Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; en songeant à la mort
+de notre ami, nous serions tenté plutôt de l'envier. Que ferait-il
+aujourd'hui, s'il vivait? que penserait-il? que sentirait-il? Ah!
+certes, il serait encore le même, loyal, solitaire, indépendant, ne
+jurant par aucun parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au
+lieu de professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans
+un Collége royal; rien d'ailleurs ne serait changé à sa vie modeste,
+ni à ses pensées; il n'aurait que quelques illusions de moins, et ce
+désappointement pénible que le régime héritier de la Révolution
+de Juillet fait éprouver à toutes les âmes amoureuses d'idées et
+d'honneur[82]. Il aurait foi moins que jamais aux hommes; et, sans
+désespérer des progrès d'avenir, il serait triste et dégoûté dans le
+présent. Son stoïcisme se serait réfugié encore plus avant dans la
+contemplation silencieuse des choses; la réalité pratique, indigne de le
+passionner, ne lui apparaîtrait de jour en jour davantage que sous le
+côté médiocre des intérêts et du bien-être; il s'y accommoderait en
+sage, avec modération; mais cela seul est déjà trop: la tiédeur s'ensuit
+à la longue; fatigué d'enthousiasme, une sorte d'ironie involontaire,
+comme chez beaucoup d'esprits supérieurs, l'aurait peut-être gagné avec
+l'âge: il a mieux fait de bien mourir!--Disons seulement, en usant d'un
+mot du choeur antique: «Ah! si les belles et bonnes âmes comme la sienne
+pouvaient avoir deux jeunesses[83]!»
+
+[Note 82: Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais
+pas écrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des
+hommes de ma génération partagèrent. Et cette monarchie, malgré ses
+mérites raisonnés, ne put jamais s'absoudre de cette tâche originelle
+qui la fit sembler peureuse et circonspecte à l'excès en naissant. On
+est coupable en France, quelque intérêt qu'on allègue, si l'on manque,
+faute d'élan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne se
+retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions
+lieu, en 1830, d'espérer pour la nôtre un régime plus actif et plus
+généreux que celui de la parole. Nous fûmes refoulés et nous souffrîmes.
+La littérature me consola.]
+
+[Note 83: Euripide, _Hercules furens_ (édit. de Boissonade, v. 648).]
+
+Juin 1831.
+
+NOTE.--Bien des années après avoir écrit cette Notice, j'ai reçu de M.
+Géruzez, héritier des papiers de Farcy, la communication d'une note qui
+me concernait moi-même, et qui m'a montré que Farcy avait bien voulu
+s'occuper de mes essais poétiques d'alors: il y juge _Joseph Delorme_ et
+_les Consolation_, d'une manière psychologique et morale qui est à lui.
+Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, et il est à la
+fois assez sévère pour que j'ose le reproduire ici:
+
+«Dans le premier ouvrage (dans _Joseph Delorme_), dit-il, c'était une
+âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens
+qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps délicat et
+instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison continuée où
+on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et une âme façonnée
+à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès de telles femmes,
+et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur audace ni par des
+talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une heure qui amène le
+dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes bien élevées et sans
+richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, et à qui une union
+mieux assortie est interdite par la fortune.
+
+«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements d'un
+pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent le poëte.
+
+«Aujourd'hui (dans _les Consolations_) il sort de sa débauche et de son
+ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble à un
+combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement.
+Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec tendresse,
+avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient la paix et la
+joie.
+
+«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: c'est
+un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses
+impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant
+beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et pousser sa
+passion avec emportement et audace; plus tard peut-être: aujourd'hui il
+cherche, il attend et se défie.
+
+«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour.
+L'étude, la méditation religieuse, l'amitié l'occupent si elles ne
+le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art
+noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que
+n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme et de
+sa vie habituelle.--Il comprend tout, aspire à tout, et n'est maître
+de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments et
+d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand nombre
+n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit ou
+habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement
+naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans ses vers à
+côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible qu'on
+retrouve dans certaines scènes de Shakspeare (_Lear_, etc), qui excite
+notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.
+
+«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera
+avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son âme, les
+pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses
+membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son
+indigence morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement
+du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, mais
+non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. Cet
+état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va plus mal au
+poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé; à qui il faut
+l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.
+
+«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais
+il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par
+l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans
+sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le
+contraste; il chérit son étroit horizon où il est à l'abri de ce qui
+le gêne, où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste
+perspective. Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace
+l'accable encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de
+fierté et d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la
+comprendre, la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est
+étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de
+la nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses
+tableaux manquent d'air et de lointains fuyants.
+
+«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là-dedans qu'est le
+poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si
+je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de
+l'incrédulité à l'élan vers Dieu.
+
+«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...»
+
+Ici s'arrête la note inachevée. Si jamais le troisième Recueil qui fait
+suite immédiatement aux _Consolations_ et à _Joseph Delorme_, et qui
+n'est que le développement critique et poétique des mêmes sentiments
+dans une application plus précise, vient à paraître (ce qui ne saurait
+avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer
+sur soi-même, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points
+confirmé.
+
+
+
+DIDEROT
+
+J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations, les pensées,
+tous les détails du caractère, des moeurs, de la biographie, en un mot,
+des grands écrivains; surtout quand cette biographie comparée n'existe
+pas déjà rédigée par un autre, et qu'on a pour son propre compte à la
+construire, à la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours
+avec les écrits d'un mort célèbre, poëte ou philosophe; on l'étudie, on
+le retourne, on l'interroge à loisir; on le fait poser devant soi; c'est
+presque comme si l'on passait quinze jours à la campagne à faire le
+portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est
+plus à l'aise avec son modèle, et le tête-à-tête, en même temps qu'il
+exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarité.
+Chaque trait s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette
+physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque étoile qui
+apparaît successivement sous le regard et vient luire à son point dans
+la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, général, qu'une
+première vue avait embrassé, se mêle et s'incorpore par degrés une
+réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée et vivement
+scintillante; on sent naître, on voit venir la ressemblance; et le jour,
+le moment où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la
+gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en
+vain sous les cheveux déjà clair-semés,--à ce moment l'analyse disparaît
+dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l'homme. Il y
+a plaisir en tout temps à ces sortes d'études secrètes, et il y aura
+toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en
+saura tirer. Toujours, nous le croyons, le goût et l'art donneront de
+l'à-propos et quelque durée aux oeuvres les plus courtes, et les plus
+individuelles, si, en exprimant une portion même restreinte de la nature
+et de la vie, elles sont marquées de ce sceau unique de diamant, dont
+l'empreinte se reconnaît tout d'abord, qui se transmet inaltérable et
+imperfectible à travers les siècles, et qu'on essayerait vainement
+d'expliquer ou de contrefaire. Les révolutions passent sur les peuples,
+et font tomber les rois comme des têtes de pavots; les sciences
+s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'épuisent; et cependant
+la moindre perle, autrefois éclose du cerveau de l'homme, si le temps
+et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure
+aujourd'hui qu'à l'heure de sa naissance. On peut découvrir demain toute
+l'Égypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en
+tenter de nouvelles, l'ode d'Horace à Lycoris n'en sera, ni plus
+ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les
+philosophies, les religions sont là, à côté, avec leurs profondeurs et
+leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide
+et une fois née, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage,
+dominant cet océan qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus
+cristalline, plus radieuse au soleil après chaque tempête. Ceci ne veut
+pas dire au moins que la perle et l'océan d'où elle est sortie un jour
+ne soient pas liés par beaucoup de rapports profonds et mystérieux,
+ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout indépendant de la
+philosophie, de la science et des révolutions d'alentour. Oh! pour cela,
+non; chaque océan donne ses perles, chaque climat les mûrit diversement
+et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de
+l'Islande. Seulement l'art, dans la force de génération qui lui est
+propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de définitif, qui crée à un
+moment donné et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les
+niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni
+au poids ni à la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles,
+organise une certaine quantité de touts, grands et petits, dont les plus
+choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante,
+n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les
+artistes jetés en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de
+produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce _quelque
+chose_ soit le mieux, et porte en soi, précieusement gravée à l'un des
+coins, la marque éternelle. Voilà ce que nous avions besoin de nous dire
+avant de nous remettre, nous, critique littéraire, à l'étude curieuse de
+l'art, et à l'examen attentif des grands individus du passé; il nous a
+semblé que, malgré ce qui a éclaté dans le monde et ce qui s'y remue
+encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'André
+Chénier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps
+fort rares, ne serait pas plus une puérilité aujourd'hui qu'il y a un
+an; et en nous prenant cette fois à Diderot philosophe et artiste, en
+le suivant de près dans son intimité attrayante, en le voyant dire, en
+l'écoutant penser aux heures les plus familières, nous y avons gagné du
+moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant
+quelques jours l'affligeant spectacle de la société environnante, tant
+de misère et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si
+dévorant égoïsme dans les classes élevées, les gouvernements sans idées
+ni grandeur, des nations héroïques qu'on immole, le sentiment de patrie
+qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombée
+dans l'arène d'où elle a le monde à reconquérir, et l'avenir de plus en
+plus nébuleux, recélant un rivage qui n'apparaît pas encore.
+
+Il n'en était pas tout à fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre
+de destruction commençait alors à s'entamer au vif dans la théorie
+philosophique et politique; la tâche, malgré les difficultés du moment,
+semblait fort simple; les obstacles étaient bien tranchés, et l'on se
+portait à l'assaut avec un concert admirable et des espérances à la fois
+prochaines et infinies. Diderot, si diversement jugé, est de tous
+les hommes du XVIIIe siècle celui dont la personne résume le plus
+complétement l'insurrection philosophique avec ses caractères les plus
+larges et les plus contrastés. Il s'occupa peu de politique, et la
+laissa à Montesquieu, à Jean-Jacques et à Raynal; mais en philosophie
+il fut en quelque sorte l'âme et l'organe du siècle, le théoricien
+dirigeant par excellence. Jean-Jacques était spiritualiste, et par
+moments une espèce de calviniste socinien: il niait les arts, les
+sciences, l'industrie, la perfectibilité, et par toutes ces faces
+heurtait son siècle plutôt qu'il ne le réfléchissait. Il faisait, à
+plusieurs égards, exception dans cette société libertine, matérialiste
+et éblouie de ses propres lumières. D'Alembert était prudent,
+circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractère,
+sceptique en tout ce qui sortait de la géométrie; ayant deux paroles,
+une pour le public, l'autre dans le privé, philosophe de l'école de
+Fontenelle; et le XVIIIe siècle avait l'audace au front, l'indiscrétion
+sur les lèvres, la foi dans l'incrédulité, le débordement des discours,
+et lâchait la vérité et l'erreur à pleines mains. Buffon ne manquait pas
+de foi en lui-même et en ses idées, mais il ne les prodiguait pas; il
+les élaborait à part, et ne les émettait que par intervalles, sous
+une forme pompeuse dont la magnificence était à ses yeux le mérite
+triomphant. Or, le XVIIIe siècle passe avec raison pour avoir été
+prodigue d'idées, familier et prompt, tout à tous, ne haïssant pas le
+déshabillé; et quand il s'était trop échauffé en causant de verve, en
+dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait
+pas faute alors, le bon siècle, d'ôter sa perruque, comme l'abbé
+Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vanté
+depuis sa mort pour ses subtiles et ingénieuses analyses, ne vécut pas
+au coeur de son époque, et n'en représente aucunement la plénitude, le
+mouvement et l'ardeur. Il était cité avec considération par quelques
+hommes célèbres; d'autres l'estimaient d'assez mince étoffe. En somme,
+on s'occupait peu de lui; il n'avait guère d'influence. Il mourut dans
+l'isolement, atteint d'une sorte de marasme causé par l'oubli. Juger
+la philosophie du XVIIIe siècle d'après Condillac, c'est se décider
+d'avance à la voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée.
+Quelque état qu'on en fasse, elle était plus forte que cela. Cabanis et
+M. de Tracy, qui ont beaucoup insisté, comme par précaution oratoire,
+sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement,
+pour les solutions métaphysiques d'origine et de fin, de substance et
+de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de
+sensibilité, à Condorcet, à d'Holbach, à Diderot; et Condillac est
+précisément muet sur ces énigmes, autour desquelles la curiosité de son
+siècle se consuma. Quant à Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude
+d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il
+s'inquiéta peu de construire ou même d'embrasser toute la théorie
+métaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus
+pressé, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups,
+harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses
+flèches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla même
+jusqu'à railler à la légère les travaux de son époque à l'aide desquels
+la chimie et la physiologie cherchaient à éclairer les mystères de
+l'organisation. Après la Théodicée de Leibnitz, les anguilles de Needham
+lui paraissaient une des plus drôles imaginations qu'on pût avoir. La
+faculté philosophique du siècle avait donc besoin, pour s'individualiser
+en un génie, d'une tête à conception plus patiente et plus sérieuse que
+Voltaire, d'un cerveau moins étroit et moins effilé que Condillac; il
+lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'élévation solide que
+dans Buffon, plus d'ampleur et de décision fervente que chez d'Alembert,
+une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts,
+que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et
+fertile nature, ouverte à tous les germes, et les fécondant en son sein,
+les transformant presque au hasard par une force spontanée et confuse;
+moule vaste et bouillonnant où tout se fond, où tout se broie, où tout
+fermente; capacité la plus encyclopédique qui fût alors, mais capacité
+active, dévorante à la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce
+qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et
+aussi de fumée; Diderot, passant d'une machine à bas qu'il démonte et
+décrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considérations de
+Bordeu; disséquant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement
+que Condillac, dédoublant le fil de cheveu le plus ténu sans qu'il se
+brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'être, de l'espace, de
+la nature, et taillant en plein dans la grande géométrie métaphysique
+quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que
+Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent
+été chrétiens[84]; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture,
+alternant du fait à la rêverie, flottant de la majesté au cynisme, bon
+jusque dans son désordre, un peu mystique dans son incrédulité, et
+auquel il n'a manqué, comme à son siècle, pour avoir l'harmonie, qu'un
+rayon divin, un _fiat lux_, une idée régulatrice, un Dieu[85].
+
+[Note 84: _Chrétiens?_ cela est plus vrai de Malebranche que de
+Leibnitz.]
+
+[Note 85: Grimm avait déjà comparé la tête de Diderot à la nature
+telle que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage,
+simple et majestueuse, bonne et sublime, _mais sans aucun principe
+dominant, sans maître et sans Dieu_.]
+
+Tel devait être, au XVIIIe siècle, l'homme fait pour présider à
+l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipliné des penseurs,
+celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier
+librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration
+contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau
+et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les
+géomètres, les mécaniciens et les littérateurs, entre ces derniers et
+les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les défenseurs du goût
+ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'était lui
+qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolément, qui les
+appréciait de meilleure grâce, et les portait le plus complaisamment
+dans son coeur; qui, avec le moins de personnalité et de _quant-à-soi_,
+se transportait le plus volontiers de l'un à l'autre. Il était donc bien
+propre à être le centre mobile, le pivot du tourbillon; à mener la ligue
+à l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et
+de grandiose dans l'allure. La tête haute et un peu chauve, le front
+vaste, les tempes découvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse
+larme, le cou nu et, comme il l'a dit, _débraillé, le dos bon et rond_,
+les bras tendus vers l'avenir; mélange de grandeur et de trivialité,
+d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie;
+tel qu'il était, et non tel que l'avaient gâté Falconet et Vanloo, je me
+le figure dans le mouvement théorique du siècle, précédant dignement
+ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un
+ascendant sans morgue, d'un héroïsme souillé d'impur, glorieux malgré
+leurs vices, gigantesques dans la mêlée, au fond meilleurs que leur vie:
+Mirabeau, Danton, Kléber.
+
+Denis Diderot était né à Langres, en octobre 1713, d'un père coutelier.
+Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par héritage dans
+la famille avec les humbles vertus, la piété, le sens et l'honneur des
+vieux temps. Le jeune Denis, l'aîné des enfants, fut d'abord destiné à
+l'état ecclésiastique, pour succéder à un oncle chanoine. On le mit de
+bonne heure aux Jésuites de la ville, et il y fit de rapides progrès.
+Ces premières années, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait à
+se rappeler et qu'il a consacrée en plusieurs endroits de ses écrits,
+laissèrent dans sa sensibilité de profondes empreintes. En 1760, au
+Grandval, chez le baron d'Holbach, partagé entre la société la plus
+séduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il rédigeait pour
+l'Encyclopédie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient à l'esprit
+avec larmes; il remontait par la rêverie le cours de sa _triste et
+tortueuse compatriote_, la Marne, qu'il retrouvait là, sous ses yeux, au
+pied des coteaux de Chenevières et de Champigny; son coeur nageait dans
+les souvenirs, et il écrivait à son amie, mademoiselle Voland: «Un des
+moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans,
+et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver du
+collège, les bras chargés des prix que j'avais remportés, et les épaules
+chargées des couronnes qu'on m'avait décernées, et qui, trop larges pour
+mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut,
+il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer.
+C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui pleure!» Madame
+de Vandeul, fille unique et si chérie de Diderot, nous a laissé quelques
+anecdotes sur l'enfance de son père, que nous ne répéterons pas, et
+qui toutes attestent la vivacité d'impressions, la pétulance, la bonté
+facile de cette jeune et précoce nature. Diderot a cela de particulier
+entre les grands hommes du XVIIIe siècle, d'avoir eu une _famille_, une
+famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement, de s'y être
+rattaché toujours avec effusion, cordialité et bonheur. Philosophe à la
+mode et personnage célèbre, il eut toujours son bon père _le forgeron_,
+comme il disait, son frère l'abbé, sa soeur la ménagère, sa chère
+petite fille Angélique; il parlait d'eux tous délicieusement; il ne fut
+satisfait que lorsqu'il eut envoyé à Langres son ami Grimm embrasser son
+vieux père. Je n'ai guère vu trace de rien de pareil chez Jean-Jacques,
+d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, ou ce même M. de Grimm,
+ou M. Arouet de Voltaire.
+
+Les jésuites cherchèrent à s'attacher Diderot; il eut une veine
+d'ardente dévotion; on le tonsura vers douze ans, et on essaya même un
+jour de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus à l'aise. Ce
+petit événement décida son père à l'amener à Paris, où il le plaça au
+collège d'Harcourt. Le jeune Diderot s'y montra bon écolier et surtout
+excellent camarade. On rapporte que l'abbé de Bernis et lui dînèrent
+plus d'une fois alors au cabaret à six sous par tête[86]. Ses études
+finies, il entra chez un procureur, M. Clément de Ris, son compatriote,
+pour y étudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien vite. Ce
+dégoût de la chicane le brouilla avec son père, qui sentait le besoin
+de brider, de mater par l'étude un naturel aussi passionné, et qui le
+pressait de faire choix d'un état quelconque ou de rentrer sous le toit
+paternel. Mais le jeune Diderot sentait déjà ses forces, et une vocation
+irrésistible l'entraînait hors des voies communes. Il osa désobéir à ce
+bon père qu'il vénérait, et seul, sans appui, brouillé avec sa famille
+(quoique sa mère le secourût sous main et par intervalles), logé dans un
+taudis, dînant toujours à six sous, le voilà qui tente de se fonder
+une existence d'indépendance et d'étude; la géométrie et le grec le
+passionnent, et il rêve la gloire du théâtre. En attendant, tous les
+genres de travaux qui s'offraient lui étaient bien venus; le métier de
+journaliste, comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi
+c'eût été le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons
+pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire
+le précepteur particulier des fils d'un riche financier, mais cette vie
+d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa
+plus sûre ressource était de donner des leçons de mathématiques: il
+apprenait lui-même tout en montrant aux autres. C'est plaisir de
+retrouver, dans _le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise_
+avec laquelle il se promenait _au Luxembourg en été, dans l'allée des
+Soupirs_, et de le voir trottant, au sortir de là, sur le pavé de Paris,
+_en manchettes déchirées et en bas de laine noire recousus par derrière
+avec du fil blanc_. Lui qui regretta plus tard si éloquemment _sa
+vieille robe de chambre_, combien davantage ne dut-il pas regretter
+cette redingote de peluche qui lui eût retracé toute sa vie de jeunesse,
+de misère et d'épreuves! Comme il l'aurait fièrement suspendue dans son
+cabinet décoré d'un luxe récent! Comme il se serait écrié à plus juste
+titre, en voyant cette relique, telle qu'il les aimait: «Elle me
+rappelle mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon
+coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre
+toujours au besoin qui s'adresse à moi, il me trouve la même affabilité;
+je l'écoute, je le conseille, je le plains. Mon âme ne s'est point
+endurcie, ma tête ne s'est point relevée; mon dos est bon et rond comme
+ci-devant. C'est le même ton de franchise, c'est la même sensibilité;
+mon luxe est de fraîche date, et le poison n'a point encore Agi.» Et que
+n'eût-il pas ajouté, si l'éternelle redingote de peluche s'était trouvée
+précisément la même qu'il portait ce jour de mardi gras où, tombé au
+plus bas de la détresse, épuisé de marche, défaillant d'inanition,
+secouru par la pitié d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait
+un sou vaillant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner
+plutôt que d'exposer son semblable à une journée de pareilles tortures?
+
+[Note 86: Diderot, dans l'avertissement qui précède l'_Addition à la
+Lettre sur les Sourds et Muets_, déclare qu'_il n'a jamais eu l'honneur
+de voir M. l'abbé de Bernis_; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot
+n'était pas censé auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe
+scrupuleux, que l'anecdote des joyeux dîners à six sous par tête entre
+le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour
+cela moins authentique.]
+
+Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'étaient pas ce qu'on
+pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait à mademoiselle Voland
+(t. II, p. 108), l'aversion qu'il conçut de bonne heure pour les faciles
+et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonné, nécessiteux, ardent,
+dont la plume acquit par la suite un renom d'impureté; qui, selon son
+propre témoignage, possédait assez bien son Pétrone, et des petits
+madrigaux infâmes de Catulle pouvait réciter les trois quarts sans
+honte; ce jeune homme échappa à la corruption du vice, et, dans l'âge le
+plus furieux, parvint à sauver les trésors de ses sens et les illusions
+de son coeur. Il dut ce bienfait à l'amour. La jeune fille qu'il aima
+était une demoiselle déchue, une ouvrière pauvre, vivant honnêtement
+avec sa mère du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine,
+la désira éperdument, se fit agréer d'elle, et l'épousa malgré les
+remontrances économiques de la mère; seulement il contracta ce mariage
+en secret, pour éviter l'opposition de sa propre famille, que trompaient
+sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, a
+jugé fort dédaigneusement l'Annette de Diderot, à laquelle il préfère
+de beaucoup sa Thérèse. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes
+de grands hommes, il paraît en effet que, bonne femme au fond, madame
+Diderot était d'un caractère tracassier, d'un esprit commun, d'une
+éducation vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire à
+ses affections. Tous ces fâcheux inconvénients, que le temps développa,
+disparurent alors dans l'éclat de sa beauté. Diderot eut d'elle jusqu'à
+quatre enfants, dont un seul, une fille, survécut. Après une de ses
+premières couches, il expédia la mère et sans doute aussi le nourrisson
+à Langres, près de sa famille, pour forcer la réconciliation. Ce moyen
+pathétique réussit, et toutes les préventions qui avaient duré des
+années s'évanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accablé de
+nouvelles charges, livré à des travaux pénibles, traduisant, aux gages
+des libraires, quelques ouvrages anglais, une _Histoire de la Grèce_, un
+_Dictionnaire de Médecine_, et méditant déjà l'Encyclopédie, Diderot se
+désenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si
+pesamment grevé son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix
+années, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute
+la seconde moitié de sa vie, quelques femmes telles que madame de
+Prunevaux plus passagèrement, l'engagèrent dans des liaisons étroites
+qui devinrent comme le tissu même de son existence intérieure. Madame de
+Puisieux fut la première: coquette et aux expédients, elle ajouta aux
+embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'_Essai sur
+le Mérite et la Vertu_, qu'il fit les _Pensées philosophiques_,
+l'_Interprétation de la Nature_, la _Lettre sur les Aveugles_, et les
+_Bijoux indiscrets_, offrande mieux assortie et moins sévère. Madame
+Diderot, négligée par son mari, se resserra dans ses goûts peu élevés;
+elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha
+plus tard à son domestique que par l'éducation de sa fille. On
+comprendra, d'après de telles circonstances, comment celui des
+philosophes du siècle qui sentit et pratiqua le mieux la moralité de la
+famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de père, de fils,
+de frère, eut en même temps une si fragile idée de la sainteté du
+mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisément
+sous quelle inspiration personnelle il fit dire à l'O-taïtien dans le
+_Supplément au Voyage de Bougainville_: «Rien te paraît-il plus insensé
+qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande
+une constance qui n'y peut être, et qui viole la liberté du mâle et de
+la femelle en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité
+qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu; qu'un
+serment d'immutabilité de deux êtres de chair à la face d'un ciel qui
+n'est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine, au bas
+d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur
+une pierre qui s'ébranle?» Ce fut une singulière destinée de Diderot,
+et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naïve et
+contagieuse, d'avoir éprouvé ou inspiré dans sa vie des sentiments si
+disproportionnés avec le mérite véritable des personnes. Son premier,
+son plus violent amour, l'enchaîna pour jamais à une femme qui n'avait
+aucune convenance réelle avec lui. Sa plus violente amitié, qui fut
+aussi passionnée qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin,
+piquant, agréable, mais coeur égoïste et sec[87]. Enfin la plus violente
+admiration qu'il fit naître lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur
+fétichiste de son philosophe, comme Brossette l'était de son poëte,
+espèce de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'athéisme. Femme,
+ami, disciple, Diderot se méprit donc dans ses choix; La Fontaine n'eût
+pas été plus malencontreux que lui; au reste, à part le chapitre de sa
+femme, il ne semble guère que lui-même il se soit jamais avisé de ses
+méprises.
+
+[Note 87: Ceci est trop sévère pour Grimm; je suis revenu, depuis, à
+de meilleures idées sur son compte, en l'étudiant de près.]
+
+Tout homme doué de grandes facultés, et venu en des temps où elles
+peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son siècle et
+l'humanité, d'une oeuvre en rapport avec les besoins généraux de
+l'époque et qui aide à la marche du progrès. Quels que soient ses goûts
+particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de
+hors-d'oeuvre, il doit à la société un monument public, sous peine
+de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinée. Montesquieu par
+l'_Esprit des Lois_, Rousseau par l'_Émile_ et la _Contrat social_,
+Buffon par l'_Histoire naturelle_, Voltaire par tout l'ensemble de ses
+travaux, ont rendu témoignage à cette loi sainte du génie, en vertu de
+laquelle il se consacre à l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on
+en ait dit légèrement, n'y a pas non plus manqué[88]. On lui accorde
+de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie
+incomparable, les chaudes esquisses, les riches prêts à fonds perdu dans
+les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres,
+des causeries, des contes, les _petits-papiers_, comme il les appelait,
+c'est-à-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, _la
+Religieuse_, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La
+Carlière, les héritiers du curé de Thivet;--ce que nous tenons ici à lui
+maintenir, c'est son titre social, sa pièce monumentale, l'Encyclopédie!
+Ce ne devait être à l'origine qu'une traduction revue et augmentée du
+Dictionnaire anglais de Chalmers, une spéculation de librairie. Diderot
+féconda l'idée première et conçut hardiment un répertoire universel
+de la connaissance humaine à son époque. Il mit vingt-cinq ans à
+l'exécuter. Il fut à l'intérieur la pierre angulaire et vivante de
+cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les
+persécutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y était
+attaché surtout par convenance d'intérêt, et dont la Préface ingénieuse
+a beaucoup trop assumé, pour ceux qui ne lisent que les préfaces, la
+gloire éminente de l'ensemble, déserta au beau milieu de l'entreprise,
+laissant Diderot se débattre contre l'acharnement des dévots, la
+pusillanimité des libraires, et sous un énorme surcroît de rédaction.
+Grâce à sa prodigieuse verve de travail, à l'universalité de ses
+connaissances, à cette facilité multiple acquise de bonne heure dans
+la détresse, grâce surtout à ce talent moral de rallier autour de
+lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet édifice
+audacieux, d'une masse à la fois menaçante et régulière: si l'on cherche
+le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait
+mieux que personne les défauts de son oeuvre; il se les exagérait même,
+eut égard au temps, et se croyant né pour les arts, pour la géométrie,
+pour le théâtre, il déplorait mainte fois sa vie engagée et perdue dans
+une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si mêlée. Qu'il fût
+admirablement organisé pour la géométrie et les arts, je ne le nie pas;
+mais certes, les choses étant ce qu'elles étaient alors, une grande
+révolution, comme il l'a lui-même remarqué[89], s'accomplissant dans les
+sciences, qui descendaient de la haute géométrie et de la contemplation
+métaphysique pour s'étendre à la morale; aux belles-lettres, à
+l'histoire de la nature, à la physique expérimentale et à l'industrie;
+de plus, les arts au XVIIIe siècle étant faussement détournés de leur
+but supérieur et rabaissés à servir de porte-voix philosophique ou
+d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions générales, il
+était difficile à Diderot de faire un plus utile, un plus digne
+et mémorable emploi de sa faculté puissante qu'en la vouant à
+l'Encyclopédie. Il servit et précipita, par cette oeuvre civilisatrice,
+la révolution qu'il avait signalée dans les sciences. Je sais d'ailleurs
+quels reproches sévères et réversibles sur tout le siècle doivent
+tempérer ces éloges, et j'y souscris entièrement; mais l'esprit
+antireligieux qui présida à l'Encyclopédie et à toute la philosophie
+d'alors ne saurait être exclusivement jugé de notre point de vue
+d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en
+reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, _Écrasons l'infâme!_ tout
+décisif et inexorable qu'il semble, demande lui-même à être analysé et
+interprété. Avant de reprocher à la philosophie de n'avoir pas
+compris le vrai et durable christianisme, l'intime et réelle doctrine
+catholique, il convient de se souvenir que le dépôt en était alors
+confié, d'une part aux jésuites intrigants et mondains, de l'autre aux
+jansénistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranchés dans les
+parlements, pratiquaient dès ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur
+la grâce, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et
+qu'ils réalisaient pour les hérétiques, dans les culs de basse-fosse des
+cachots, l'abîme effrayant de Pascal. C'était là l'_infâme_ qui, tous
+les jours, calomniait auprès des philosophes le christianisme dont elle
+usurpait le nom; l'_infâme_ en vérité, que la philosophie est parvenue à
+_écraser_ dans la lutte, en s'abîmant sous une ruine commune. Diderot,
+dès ses premières _Pensées philosophiques_, paraît surtout choqué de
+cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de
+Nicole, d'Arnauld et de Pascal prête au Dieu chrétien; et c'est au nom
+de l'humanité méconnue et d'une sainte commisération pour ses semblables
+qu'il aborde la critique audacieuse où sa fougue ne lui permit plus de
+s'arrêter. Ainsi de la plupart des novateurs incrédules: au point de
+départ, une même protestation généreuse les unit. L'Encyclopédie ne fut
+donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloître avec des
+savants et des penseurs de toute espèce distribués à chaque étage. Elle
+ne fut pas une pyramide de granit à base immobile; elle n'eut rien de
+ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec
+lenteur à travers des siècles fervents vers un Dieu adoré et béni. On
+l'a comparée à l'impie Babel; j'y verrais plutôt une de ces tours
+de guerre, de ces machines de siége, mais énormes, gigantesques,
+merveilleuses, comme en décrit Polybe, comme en imagine le Tasse.
+L'arbre pacifique de Bacon y est façonné en catapulte menaçante. Il y
+a des parties ruineuses, inégales, beaucoup de plâtras, des fragments
+cimentés et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre:
+l'édifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour
+appliquer ici un mot éloquent de Diderot lui-même, «la statue de
+l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se
+détachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en
+sont pas d'argile.»
+
+[Note 88: C'est une rétractation partielle, une rectification de
+ce que j'avais écrit précédemment dans un article du _Globe_, dont je
+reproduis ici le début:
+
+«Il y a dans _Werther_ un passage qui m'a toujours frappé par son
+admirable justesse: Werther compare l'homme de génie qui passe au milieu
+de son siècle, à un fleuve abondant, rapide, aux crues inégales,
+aux ondes parfois débordées; sur chaque rive se trouvent d'honnêtes
+propriétaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs
+jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent
+toujours que le fleuve ne déborde au temps des grandes eaux et ne
+détruise leur petit bien-être; ils s'entendent donc pour lui pratiquer
+des saignées à droite et à gauche, pour lui creuser des fossés, des
+rigoles; et les plus habiles profitent même de ces eaux détournées pour
+arroser leur héritage, et s'en font des viviers et des étangs à leur
+fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et intéressée de tous
+les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un génie supérieur
+n'apparaît peut-être dans aucun cas particulier avec plus d'évidence que
+dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On était dans un
+siècle d'analyse et de destruction, on s'inquiétait bien moins d'opposer
+aux idées en décadence des systèmes complets, réfléchis, désintéressés,
+dans lesquels les idées nouvelles de philosophie, de religion, de morale
+et de politique s'édifiassent selon l'ordre le plus général et le plus
+vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce à
+quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain
+les grands esprits de l'époque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tentèrent
+de s'élever à de hautes théories morales ou scientifiques; ou bien
+ils s'égaraient dans de pleines chimères, dans des utopies de rêveurs
+sublimes; ou bien, infidèles à leur dessein, ils retombaient malgré eux,
+à tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en
+brèche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui était
+et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il
+voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette
+tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler
+comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position
+fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses
+facultés sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable
+au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si
+abondant en lui-même, disparut presque au milieu de toutes les saignées
+et de tous les canaux par lesquels on le détourna. La gêne et le besoin,
+une singulière facilité de caractère, une excessive prodigalité de vie
+et de conversation, la camaraderie encyclopédique et philosophique, tout
+cela soutira continuellement le plus métaphysicien et le plus artiste
+des génies de cette époque. Grimm, dans sa _Correspondance littéraire_,
+d'Holbach dans ses prédications d'athéisme, Raynal dans son _Histoire
+des deux Indes_, détournèrent à leur profit plus d'une féconde artère de
+ce grand fleuve dont ils étaient riverains. Diderot, bon qu'il était
+par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout à tous, se
+laissait aller à cette façon de vivre; content de produire des idées, et
+se souciant peu de leur usage, il se livrait à son penchant intellectuel
+et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, à penser d'abord, à
+penser surtout et toujours, puis à parler de ses pensées, à les écrire
+à ses amis, à ses maîtresses; à les jeter dans des articles de journal,
+dans des articles d'encyclopédie, dans des romans imparfaits, dans des
+notes, dans des mémoires sur des points spéciaux; lui, le génie le plus
+synthétique de son siècle, il ne laissa pas de monument.
+
+«Ou plutôt ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit
+unique et substantiel est empreint en tous ces fragments épars, le
+lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie,
+amour et admiration, recompose aisément ce qui est jeté dans un désordre
+apparent, reconstruit ce qui est inachevé, et finit par embrasser d'un
+coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette
+figure forte, bienveillante et hardie, colorée par le sourire, abstraite
+par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de
+toutes nos têtes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du
+Schiller tout ensemble.»]
+
+[Note 89: _Interprétation de la Nature_.]
+
+L'athéisme de Diderot, bien qu'il l'affichât par moments avec une
+déplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement
+pris au mot, se réduit le plus souvent à la négation d'un Dieu méchant
+et vengeur, d'un Dieu fait à l'image des bourreaux de Calas et de La
+Barre. Diderot est revenu fréquemment sur cette idée, et l'a présentée
+sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantôt,
+comme dans l'entretien avec la maréchale de Broglie, c'est un jeune
+Mexicain qui, las de son travail, se promène un jour au bord du grand
+Océan; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre
+pose sur le rivage; il s'y couche, et, bercé par la vague, rasant du
+regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mère sur je ne
+sais quelle contrée située au delà et peuplée d'habitants merveilleux
+lui repassent en idée comme de folles chimères; il n'y peut croire, et
+cependant le sommeil vient avec le balancement et la rêverie, la planche
+se détache du rivage, le vent s'accroît, et voilà le jeune raisonneur
+embarqué. Il ne se réveille qu'en pleine eau. Un doute s'élève alors
+dans son esprit: s'il s'était trompé en ne croyant pas! si sa grand'mère
+avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il
+touche à la plage inconnue. Le vieillard, maître du pays, est là qui le
+reçoit à l'arrivée. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu
+pincée avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incrédule? ou bien
+ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insensé par les cheveux et se
+complaire à le traîner durant une éternité sur le rivage[90]?--Tantôt,
+comme dans une lettre à mademoiselle Voland, c'est un moine, galant
+homme et point du tout enfroqué, avec qui son ami Damilaville l'a fait
+dîner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'était une des
+plus puissantes affections de l'homme: «Un coeur paternel, repris-je;
+non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que c'est; c'est
+un secret heureusement ignoré, même des enfants.» Puis continuant,
+j'ajoutai: «Les premières années que je passai à Paris avaient été fort
+peu réglées; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon père, sans
+qu'il fût besoin de la lui exagérer. Cependant la calomnie n'y avait
+pas manqué. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion
+d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point. Je partis plein
+de confiance dans sa bonté. Je pensais qu'il me verrait, que je me
+jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que
+tout serait oublié. Je pensai juste.» Là, je m'arrêtai et je demandai à
+mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: «Soixante
+lieues, mon père; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais
+trouvé mon père moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il
+y en avait eu mille?--Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si
+loin?--Et s'il avait été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?...»
+En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel; et mon
+religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.»
+
+[Note 90: On lit au tome second des _Essais_ de Nicole: «... En
+considérant avec effroi ces démarches téméraires et vagabondes de la
+plupart des hommes, qui les mènent à la mort éternelle, je m'imagine de
+voir une île épouvantable, entourée de précipices escarpés qu'un nuage
+épais empêche de voir, et environnée d'un torrent de feu qui reçoit tous
+ceux qui tombent du haut de ces précipices. Tous les chemins et tous les
+sentiers se terminent à ces précipices, à l'exception d'un seul, mais
+très-étroit et très-difficile à reconnoître, qui aboutit à un pont par
+lequel on évite le torrent de feu et l'on arrive à un lieu de sûreté et
+de lumière... Il y a dans cette île un nombre infini d'hommes à qui l'on
+commande de marcher incessamment. Un vent impétueux les presse et ne
+leur permet pas de retarder. On les avertit seulement que tous les
+chemins n'ont pour fin que le précipice; qu'il n'y en a qu'un seul où
+ils se puissent sauver, et que cet unique chemin est très-difficile à
+remarquer. Mais, nonobstant ces avertissements, ces misérables, sans
+songer à chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils
+le connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne
+s'occupent que du soin de leur équipage, du désir de commander aux
+compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de quelque
+divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent
+insensiblement vers le bord du précipice, d'où ils sont emportés dans
+ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en a seulement un
+très-petit nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui,
+l'ayant découvert, y marchent avec grande circonspection, et, trouvant
+ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent enfin à un lieu de sûreté
+et de repos.» L'image de Nicole n'est pas consolante; au chapitre V du
+traité _de la Crainte de Dieu_, on peut chercher une autre scène de
+_carnage spirituel_, dans laquelle n'éclate pas moins ce qu'on a droit
+d'appeler le _terrorisme de la Grâce_: on conçoit que Diderot ait trouvé
+ces doctrines funestes à l'humanité, et qu'il ait voulu faire à son
+tour, sous image d'île et d'océan, une contre-partie au tableau de
+Nicole.--Il y a aussi dans Pascal une comparaison du monde avec une île
+déserte, et les hommes y sont également de _misérables égarés_.]
+
+Diderot a exposé ses idées sur la substance, la cause et l'origine des
+choses dans l'_Interprétation de la Nature_, sous le couvert de
+Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans
+l'_Entretien avec d'Alembert_ et le _Rêve_ singulier qu'il prête à ce
+philosophe. Il nous suffira de dire que son matérialisme n'est pas un
+mécanisme géométrique et aride, mais un vitalisme confus, fécond et
+puissant, une fermentation spontanée, incessante, évolutive, où, jusque
+dans le moindre atome, la sensibilité latente ou dégagée subsiste
+toujours présente. C'était l'opinion de Bordeu et des physiologistes,
+la même que Cabanis a depuis si éloquemment exprimée. A la manière
+dont Diderot sentait la nature extérieure, la nature pour ainsi dire
+_naturelle_, celle que les expériences des savants n'ont pas encore
+torturée et falsifiée, les bois, les eaux, la douceur des champs,
+l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il
+devait être profondément religieux par organisation, car nul n'était
+plus sympathique et plus ouvert à la vie universelle. Seulement, cette
+vie de la nature et des êtres, il la laissait volontiers obscure,
+flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recelée au sein des
+germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des
+forêts, s'exhalant avec les bouffées des brises; il ne la rassemblait
+pas vers un centre, il ne l'idéalisait pas dans l'exemplaire radieux
+d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage
+qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'années avant de mourir,
+l'_Essai sur la Vie de Sénèque_, il s'est plu à traduire le passage
+suivant d'une lettre à Lucilius, qui le transporte d'admiration: «S'il
+s'offre à vos regards une vaste forêt, peuplée d'arbres antiques, dont
+les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelacés vous dérobent
+l'aspect du ciel, cette hauteur démesurée, ce silence profond, ces
+masses d'ombre que la distance épaissit et rend continues, tant de
+signes ne vous _intiment_-ils pas la présence d'un Dieu?» C'est Diderot
+qui souligne le mot _intimer_. Je suis heureux de trouver dans le même
+ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu
+d'oubli peut-être de ses propres excès cyniques et philosophiques, mais
+aussi un dégoût amer, un désaveu formel du matérialisme immoral et
+corrupteur. J'aime qu'il reproche à La Mettrie de n'avoir pas _les
+premières idées des vrais fondements de la morale_, «de cet arbre
+immense dont la tête touche aux cieux, et dont les racines pénètrent
+jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la décence, la
+politesse, les vertus les plus légères, s'il en est de telles,
+sont attachées comme la feuille au rameau, qu'on déshonore en l'en
+dépouillant.» Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la
+vertu avec Helvétius et Saurin; il en fait à mademoiselle Voland un
+récit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconséquence du
+siècle. Ces messieurs niaient le sens moral inné, le motif essentiel et
+désintéressé de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. «Le plaisant,
+ajoute-t-il, c'est que, la dispute à peine terminée, ces honnêtes gens
+se mirent, sans s'en apercevoir, à dire les choses les plus fortes en
+faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et à faire eux-mêmes
+la réfutation de leur opinion. Mais Socrate, à ma place, la leur aurait
+arrachée.» Il dit en un endroit au sujet de Grimm: «La sévérité des
+principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une à l'usage
+des souverains.» Toutes ces idées excellentes sur la vertu, la morale
+et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le
+recueillement et l'espèce de solitude qu'il tâcha de se procurer durant
+les années souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis étaient
+morts, les autres dispersés; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient
+souvent. Aux conversations désormais fatigantes, il préférait la robe de
+chambre et sa bibliothèque du cinquième sous les tuiles, au coin de la
+rue Taranne et de celle de Saint-Benoît; il lisait toujours, méditait
+beaucoup et soignait avec délices l'éducation de sa fille. Sa vie
+bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui être
+d'un grand apaisement intérieur; et toutefois peut-être, à de certains
+moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux père:
+«Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais
+je trouve que ma tête repose plus doucement encore sur celui de la
+religion et des lois.»--Il mourut en juillet 1784[91].
+
+[Note 91: Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors
+à ses débuts, publia dans quelque almanach littéraire le récit d'une
+_visite_ qu'il avait faite au philosophe, récit piquant, un peu
+burlesque, où les qualités naïves de l'original sont prises en
+caricature. Diderot s'en montra très-mécontent. Garat présageait par ce
+trait son talent de plume, mais aussi sa légèreté morale. Cette _visite
+chez Diderot_, qu'on peut lire recueillie par M. Auguis dans ses
+_Révélations indiscrètes du XVIIIe siècle_, est peut-être le premier
+exemple en notre littérature du style _à la Janin_; dans ce genre de
+charge fine, l'échantillon de Garat reste charmant.]
+
+Comme artiste et critique, Diderot fut éminent. Sans doute sa théorie du
+drame n'a guère de valeur que comme démenti donné au convenu, au faux
+goût, à l'éternelle mythologie de l'époque, comme rappel à la vérité des
+moeurs, à la réalité des sentiments, à l'observation de la nature;
+il échoua dès qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idée de morale le
+préoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en général, dans
+toute son esthétique, il méconnut les limites, les ressources propres
+et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame
+en moraliste, la statuaire et la peinture en littérateur; le style
+essentiel, l'exécution mystérieuse, la touche sacrée, ce je ne sais quoi
+d'accompli, d'achevé, qui est à la fois l'indispensable, ce _sine qua
+non_ de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne à
+l'adresse de la postérité,--sans doute ce coin précieux lui a échappé
+souvent; il a tâtonné alentour, et n'y a pas toujours posé le doigt
+avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont causé de ces éblouissements
+d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Térence, pour
+Richardson et pour Greuze: voilà les défauts. Mais aussi que de verve,
+que de raison dans les détails! quelle chaude poursuite du vrai, du bon,
+de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans
+ce siècle irrévérent! quelle critique pénétrante, honnête, amoureuse,
+jusqu'alors inconnue! comme elle épouse son auteur dès qu'elle y prend
+goût! comme elle le suit, l'enveloppe, le développe, le choie
+et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette à
+l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutôt à l'auteur
+des _Saisons_, à M. de Saint-Lambert, _qui, entre les gens de lettres,
+est une des peaux les plus sensibles_ (nous dirions aujourd'hui _un des
+épidermes_); à M. de La Harpe, qui a _du nombre, de l'éloquence, du
+style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous
+de la mamelle gauche_,
+
+ _... Quod laeva in parte mamillae
+ Nil salit Arcadico juveni..._
+
+JUV.
+
+Demandez à l'abbé Raynal, _qui serait sur la ligne de M. de La Harpe,
+s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de goût_; au digne,
+au sage et honnête Thomas enfin, qui, à l'opposé du même M. de La Harpe,
+_met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines_, et qui, en
+écrivant _sur les femmes_, a trouvé moyen de composer _un si bon, un si
+estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe_.
+
+En prononçant le nom de femmes, nous avons touché la source la plus
+abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses
+meilleurs morceaux, les plus délicieux d'entre ses _petits papiers_,
+sont certainement ceux où il les met en scène, où il raconte les
+abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou
+victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; où il
+peint quelque coin du monde, quelque intérieur auquel elles ont été
+mêlées. Les moindres récits courent alors sous sa plume, rapides,
+entraînants, simples, loin d'aucun système, empreints, sans affectation,
+des circonstances les plus familières, et comme venant d'un homme qui a
+de bonne heure vécu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'âme et
+la poésie dessous. De telles scènes, de tels portraits ne s'analysent
+pas. Omettant les choses plus connues, je recommande à ceux qui ne l'ont
+pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin,
+jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de
+diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que
+désintéressés. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sensée
+et indulgente; c'est de la raison, de la décence, de l'honnêteté, je
+dirais presque de la vertu, à la portée d'une jolie actrice, bonne et
+franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de
+Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux déjà pour être sage),
+Horace lui-même n'aurait pas donné d'autres préceptes, des conseils
+mieux pris dans le réel, dans le possible, dans l'humanité; et certes il
+ne les eût pas assaisonnés de maximes plus saines, d'indications plus
+fines sur l'art du comédien. Ces Lettres à mademoiselle Jodin, publiées
+pour la première fois en 1821, présageaient dignement celles à
+mademoiselle Voland, que nous possédons enfin aujourd'hui. Ici Diderot
+se révèle et s'épanche tout entier. Ses goûts, ses moeurs, la tournure
+secrète de ses idées et de ses désirs; ce qu'il était dans la maturité
+de l'âge et de la pensée; sa sensibilité intarissable au sein des plus
+arides occupations et sous les paquets d'épreuves de l'_Encyclopédie_;
+ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville
+natale, de la maison paternelle et des _vordes_ sauvages où s'ébattait
+son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu
+d'amis, d'oisiveté entremêlée d'émotions et de lectures; et puis, au
+milieu de cette société charmante, à laquelle il se laisse aller tout
+en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimaçantes, les
+épisodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses
+récits; madame d'Épinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon
+bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole,
+aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et
+discordant, près de sa moitié au fin sourire; l'abbé Galiani, _trésor
+dans les jours pluvieux_, meuble si indispensable que _tout le
+monde voudrait en avoir un à la campagne, si on en faisait chez les
+tabletiers_; l'incomparable portrait d'_Uranie_, de cette belle et
+auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus
+désespérante des femmes qui disent: Je vous aime;--un franc parler sur
+les personnages célèbres; Voltaire, _ce méchant et extraordinaire enfant
+des Délices_, qui a beau critiquer, railler, se démener, et qui _verra
+toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans
+s'élever sur la pointe du pied, le passeront de la tête, car il n'est
+que le second dans tous les genres_; Rousseau, cet être incohérent,
+_excessif, tournant perpétuellement autour d'une capucinière où il se
+fourrera un beau matin, et sans cesse ballotté de l'athéisme au baptême
+des cloches_;--c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot,
+homme, moraliste, peintre et critique, se montre à nu dans cette
+Correspondance, si heureusement conservée, si à propos offerte à
+l'admiration empressée de nos contemporains. Plus efficacement que nos
+paroles, elle ravivera, elle achèvera dans leur mémoire une image
+déjà vieillie, mais toujours présente. Nous y renvoyons bien vite les
+lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que
+nous en avons trop dit[92]. Nous leur rappellerons en même temps,
+comme dédommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand
+écrivain, inséré autrefois dans ce recueil par un des hommes[93] qui ont
+le mieux soutenu et perpétué de nos jours la tradition de Diderot, pour
+la verve chaude et féconde, le génie facile, abondant, passionné, le
+charme sans fin des causeries et la bonté prodigue du caractère.
+
+Juin 1831.
+
+[Note 92: On peut voir aussi deux articles détaillés sur cette
+Correspondance dans _le Globe_, 20 septembre et 5 octobre 1830.]
+
+[Note 93: M. Ch. Nodier (_Revue de Paris_).]
+
+
+J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII
+des _Causeries du Lundi_.
+
+
+
+
+L'ABBÉ PRÉVOST
+
+On a comparé souvent l'impression mélancolique que produisent sur nous
+les bibliothèques, où sont entassés les travaux de tant de générations
+défuntes, à l'effet d'un cimetière peuplé de tombes. Cela ne nous a
+jamais semblé plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosité
+vague ou un labeur trop empressé, mais guidé par une intention
+particulière d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piété
+studieuse à accomplir envers une mémoire. Si pourtant l'objet de notre
+étude ce jour-là, et en quelque sorte de notre dévotion, est un de ces
+morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet
+ne saurait être ce que nous disons; l'autel alors nous apparaît trop
+lumineux; il s'en échappe incessamment un puissant éclat qui chasse bien
+loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idées de durée et de
+vie. La médiocrité, non plus, n'est guère propre à faire naître en nous
+un sentiment d'espèce si délicate; l'impression qu'elle cause n'a rien
+que de stérile, et ressemble à de la fatigue ou à de la pitié. Mais ce
+qui nous donne à songer plus particulièrement et ce qui suggère à notre
+esprit mille pensées d'une morale pénétrante, c'est quand il s'agit d'un
+de ces hommes en partie célèbres et en partie oubliés, dans la mémoire
+desquels, pour ainsi dire, la lumière et l'ombre se joignent; dont
+quelque production toujours debout reçoit encore un vif rayon qui semble
+mieux éclairer la poussière et l'obscurité de tout le reste; c'est
+quand nous touchons à l'une de ces renommées recommandables et jadis
+brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles
+aujourd'hui, dans leur silence, de la beauté d'un cloître qui tombe, et
+à demi couchées, désertes et en ruine. Or, à part un très-petit nombre
+de noms grandioses et fortunés qui, par l'à-propos de leur venue,
+l'étoile constante de leurs destins, et aussi l'immensité des choses
+humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement,
+conservent ce privilège éternel de ne pas vieillir, ce sort un peu
+sombre, mais fatal, est commun à tout ce qui porte dans l'ordre des
+lettres le titre de talent et même celui de génie. Les admirations
+contemporaines les plus unanimes et les mieux méritées ne peuvent
+rien contre; la résignation la plus humble, comme la plus opiniâtre
+résistance, ne hâte ni ne retarde ce moment inévitable, où le grand
+poëte, le grand écrivain, entre dans la postérité, c'est-à-dire où les
+générations dont il fut le charme et l'âme, cédant la scène à d'autres,
+lui-même il passe de la bouche ardente et confuse des hommes à
+l'indifférence, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus
+souvent, est la dernière consécration des monuments accomplis. Sans
+doute quelques pèlerins du génie, comme Byron les appelle, viennent
+encore et jusqu'à la fin se succéderont alentour; mais la société en
+masse s'est portée ailleurs et fréquente d'autres lieux. Une bien forte
+part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge déjà dans
+l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans
+tristesse, soit qu'on l'éprouve pour soi-même, soit qu'on l'applique à
+d'autres, nous devons tâcher du moins qu'il nous laisse sans amertume.
+Il n'a rien, à le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de
+décourager; c'est un des mille côtés de la loi universelle. Ne nous
+y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit,
+l'exagération de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Prémunis
+par là contre bien des agitations insensées, sachons nous tenir à un
+calme grave, à une habitude réfléchie et naturelle, qui nous fasse tout
+goûter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, dégagée
+des préoccupations superbes, et, en sauvant nos productions sincères des
+changeantes saillies du jour et des jargons bigarrés qui passent, nous
+établisse dans la situation intime la meilleure pour y épancher le
+plus de ces vérités réelles, de ces beautés simples, de ces sentiments
+humains bien ménagés, dont, sous des formes plus ou moins neuves
+et durables, les âges futurs verront se confirmer à chaque épreuve
+l'éternelle jeunesse.
+
+Cette réflexion nous a été inspirée au sujet de l'abbé Prévost, et nous
+croyons que c'est une de celles qui, de nos jours, lui viendraient le
+plus naturellement à lui-même, s'il pouvait se contempler dans le passé.
+Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carrière, il ait
+jamais positivement obtenu ce quelque chose qui, à un moment déterminé,
+éclate de la plénitude d'un disque éblouissant, et qu'on appelle la
+gloire; plutôt que la gloire, il eut de la célébrité diffuse, et posséda
+les honneurs du talent, sans monter jusqu'au génie. Ce fut pourtant, si
+l'on parle un instant avec lui la langue vaguement complaisante de Louis
+XIV, ce fut, à tout prendre, un heureux et facile génie, d'un savoir
+étendu et lucide, d'une vaste mémoire, inépuisable en oeuvres, également
+propre aux histoires sérieuses et aux amusantes, renommé pour les grâces
+du style et la vivacité des peintures, et dont les productions, à peine
+écloses, faisaient, disait-on alors, _les délices des coeurs sensibles
+et des belles imaginations_. Ses romans, en effet, avaient un cours
+prodigieux; on les contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les
+continuait sous son nom, ce qui est arrivé pour le _Cléveland_; les
+libraires demandaient _du l'abbé Prévost_, comme précédemment du
+Saint-Évremond; lui-même, il ne les laissait guère en souffrance, et
+ses oeuvres, y compris _le Pour et Contre_ et l'_Histoire générale des
+Voyages_, vont beaucoup au delà de cent volumes. De tous ces estimables
+travaux, parmi lesquels on compte une bonne part de créations, que
+reste-t-il dont on se souvienne et qu'on relise? Si dans notre jeunesse
+nous nous sommes trouvés à portée de quelque ancienne bibliothèque de
+famille, nous avons pu lire _Cléveland_, _le Doyen de Killerine_, les
+_Mémoires d'un Homme de qualité_, que nous recommandaient nos oncles
+ou nos pères; mais, à part une occasion de ce genre, on les estime sur
+parole, on ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va
+presque jamais jusqu'à la fin, pas plus que pour l'_Astrée_ ou pour
+_Clélie_; la manière en est déjà trop loin de notre goût, et rebute par
+son développement, au lieu de prendre; il n'y a que _Manon Lescaut_ qui
+réussisse toujours dans son accorte négligence, et dont la fraîcheur
+sans fard soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre échappé en un jour
+de bonheur à l'abbé Prévost, et sans plus de peine assurément que les
+innombrables épisodes, à demi réels, à demi inventés, dont il a semé ses
+écrits, soutient à jamais son nom au-dessus du flux des années, et le
+classe de pair, en lieu sûr, à côté de l'élite des écrivains et des
+inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine, un
+mois dans leur vie, où à la fois leur coeur s'est trouvé plus abondant,
+leur timbre plus pur, leur regard doué de plus de transparence et de
+clarté, leur génie plus familier et plus présent; où un fruit rapide
+leur est né et a mûri sous cette harmonieuse conjonction de tous
+les astres intérieurs; où, en un mot, par une oeuvre de dimension
+quelconque, mais complète, ils se sont élevés d'un jet à l'idéal
+d'eux-mêmes! Bernardin de Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, Benjamin
+Constant par son _Adolphe_, ont eu cette bonne fortune, qu'on mérite
+toujours si on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de résumé
+admirable, au regard sommaire de l'avenir. On commence à croire que,
+sans cette tour solitaire de René, qui s'en détache et monte dans la
+nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait confusément à
+distance[94]. L'abbé Prévost, sous cet aspect, n'a rien à envier à tous
+ces hommes. Avec infiniment moins d'ambition qu'aucun, il a son point
+sur lequel il est autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste à jamais,
+et, en dépit des révolutions du goût et des modes sans nombre qui en
+éclipsent le vrai règne, elle peut garder au fond sur son propre
+sort cette indifférence folâtre et languissante qu'on lui connaît.
+Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-être et par
+trop simple de métaphysique et de nuances; mais quand l'assaisonnement
+moderne se sera évaporé, quand l'enluminure fatigante aura pâli, cette
+fille incompréhensible se retrouvera la même, plus fraîche seulement par
+le contraste. L'écrivain qui nous l'a peinte restera apprécié dans le
+calme, comme étant arrivé à la profondeur la plus inouïe de la passion
+par le simple naturel d'un récit, et pour avoir fait de sa plume, en
+cette circonstance, un emploi cher à certains coeurs dans tous les
+temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera pas, ou qu'il
+n'atteindra du moins que quand, le goût des choses saines étant épuisé,
+il n'y aura plus de regret à mourir.
+
+[Note 94: J'écrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce
+léger M. de Loménie (qui n'est qu'un écho de son monde), d'avoir attendu
+la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensée à son sujet,
+ne m'ont pas bien lu. Béranger, au contraire, avait fort remarqué ce
+passage, et il s'amusait quelquefois à taquiner M. de Chateaubriand sur
+ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.]
+
+Mais si la postérité s'en tient, dans l'essor de son coup d'oeil, à
+cette brève compréhension d'un homme, à ce relevé rapide d'une oeuvre,
+il y a, jusque dans son sein, des curiosités plus scrupuleuses et plus
+patientes qui éprouvent le besoin d'insister davantage, de revenir à
+la connaissance des portions disparues, et de retrouver épars dans
+l'ensemble, plus mélangés sans doute mais aussi plus étalés, la plupart
+des mérites dont la pièce principale se compose. On veut suivre dans la
+continuité de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque sorte,
+l'étoffe et la qualité de ce génie dont on a déjà vu le plus brillant
+échantillon, mais un échantillon, après tout, qui tient étroitement au
+reste, et n'en est d'ordinaire qu'un accident mieux venu. C'est ce que
+nous tâchons de faire aujourd'hui pour l'abbé Prévost. Un attrait tout
+particulier, dès qu'on l'a entrevu, invite à s'informer de lui et à
+désirer de l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse
+décente de son langage, laissent transpirer à son insu une sensibilité
+intérieure profondément tendre, et, sous la généralité de sa morale
+et la multiplicité de ses récits, il est aisé de saisir les traces
+personnelles d'une expérience bien douloureuse. Sa vie, en effet, fut
+pour lui le premier de ses romans et comme la matière de tous les
+autres. Il naquit, sur la fin du XVIIe siècle, en avril 1697, à Hesdin
+dans l'Artois, d'une honnête famille et même noble; son père était
+procureur du roi au bailliage. Le jeune Prévost fit ses premières études
+chez les jésuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler sa
+rhétorique au collége d'Harcourt, à Paris. On le soigna fort à cause des
+rares talents qu'il produisit de bonne heure, et les jésuites l'avaient
+déjà entraîné au noviciat lorsqu'un jour (il avait seize ans), les idées
+de monde l'ayant assailli, il quitta tout pour s'engager en qualité de
+simple volontaire. La dernière guerre de Louis XIV tirait à sa fin; les
+emplois à l'armée étaient devenus très-rares; mais il avait l'espérance,
+commune à une infinité de jeunes gens, d'être avancé aux premières
+occasions; et, comme lui-même il l'a dit par la suite en réponse à ceux
+qui calomniaient cette partie de sa vie, «il n'étoit pas si disgracié
+du côté de la naissance et de la fortune qu'il ne pût espérer de
+faire heureusement son chemin.» Las pourtant d'attendre, et la guerre
+d'ailleurs finissant, il retourna à La Flèche chez les pères jésuites,
+qui le reçurent avec toutes sortes de caresses; il en fut séduit au
+point de s'engager presque définitivement dans l'Ordre; il composa, en
+l'honneur de saint François Xavier, une ode qui ne s'est pas conservée.
+Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, sortant encore une fois de
+la retraite, il reprit le métier des armes _avec plus du distinction_,
+dit-il, _et d'agrément_, avec quelque grade par conséquent, lieutenance
+ou autre. Les détails manquent sur cette époque critique de sa vie[95].
+On n'a qu'une phrase de lui qui donne suffisamment à penser et qui
+révèle la teinte à la direction de ses sentiments durant les orages de
+sa première jeunesse: «Quelques années se passèrent, dit-il (à ce métier
+des armes); vif et sensible au plaisir, j'avouerai, dans les termes
+de M. de Cambrai, que la sagesse demandoit bien des précautions qui
+m'échappèrent. Je laisse à juger quels devoient être, depuis l'âge de
+vingt à vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui a
+composé le _Cléveland_ trente-cinq ou trente-six. La malheureuse fin
+d'un engagement trop tendre me conduisit enfin au _tombeau_: c'est le
+nom que je donne à l'Ordre respectable où j'allai m'ensevelir, et où
+je demeurai quelque temps si bien mort, que mes parents et mes amis
+ignorèrent ce que j'étois devenu.» Cet Ordre respectable dont il parle,
+et dans lequel il entra à l'âge de vingt-quatre ans environ, est celui
+des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur; il y resta cinq ou six
+ans dans les pratiques religieuses et dans l'assiduité de l'étude; nous
+le verrons plus tard en sortir. Ainsi cette âme passionnée, et par trop
+maniable aux impressions successives, ne pouvait se fixer à rien; elle
+était du nombre de ces natures déliées qu'on traverse et qu'on ébranle
+aisément sans les tenir; elle avait puisé dans l'ingénuité de son propre
+fonds et avait développé en elle, par l'excellente éducation qu'elle
+avait reçue, mille sentiments honnêtes, délicats et pieux, capables, ce
+semble, à volonté, de l'honorer parmi les hommes ou de la sanctifier
+dans la retraite, et elle ne savait se résoudre ni à l'un ni à l'autre
+de ces partis; elle en essayait continuellement tour à tour; la
+fragilité se perpétuait sous les remords; le monde, ses plaisirs,
+la variété de ses événements, de ses peintures, la tendresse de ses
+liaisons, devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des tentations
+irrésistibles pour ce coeur trop tôt sevré, et, d'une autre part, aucun
+de ces biens ne parvenait à le remplir au moment de la jouissance. Le
+repentir alors et une sorte d'irritation croissante contre un ennemi
+toujours victorieux le rejetaient au premier choc dans des partis
+extrêmes dont l'austérité ne tardait pas à mollir; et, après une lutte
+nouvelle, en un sens contraire au précédent, il retombait encore de
+la cellule dans les aventures. On a conservé de lui le fragment d'une
+lettre écrite à l'un de ses frères au commencement de son entrée chez
+les bénédictins; elle se rapporte au temps de son séjour à Saint-Ouen,
+vers 1721. Il y touche cet état moral de son âme en traits ingénus
+et suaves qui marquent assez qu'il n'est pas guéri: «Je connois la
+foiblesse de mon coeur, et je sens de quelle importance il est pour
+son repos de ne point m'appliquer à des sciences stériles qui le
+laisseraient dans la sécheresse et dans la langueur; il faut, si je
+veux être heureux dans la religion, que je conserve dans toute sa force
+l'impression de grâce qui m'y a amené; il faut que je veille sans cesse
+à éloigner tout ce qui pourroit l'affoiblir. Je n'aperçois que trop tous
+les jours de quoi je redeviendrois capable, si je perdois un moment
+de vue la grande règle, ou même si je regardois avec la moindre
+complaisance certaines images qui ne se présentent que trop souvent à
+mon esprit, et qui n'auroient encore que trop de force pour me séduire,
+quoiqu'elles soient à demi effacées. Qu'on a de peine, mon cher frère,
+à reprendre un peu de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa
+foiblesse; et qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a
+trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre!»
+
+[Note 95: Le biographe de l'édition de 1810, qui est le même que
+celui de l'édition de 1783, a copié sur ce point le biographe qui a
+publié les _Pensées de l'abbé Prévost_ en 1764, et qui lui-même s'en
+était tenu aux explications insérées dans le nombre 47 du _Pour et
+Contre_.--On a imprimé dans je ne sais quel livre _d'Ana_, que Prévost
+étant tombé amoureux d'une dame, à Hesdin probablement, son père, qui
+voyait cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir à la porte de la
+dame pour morigéner son fils au passage, et que celui-ci, dans la
+rapidité du mouvement qu'il fit pour s'échapper, heurta si violemment
+son père que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas
+là une calomnie atroce, c'est un conte, et Prévost a bien assez
+de catastrophes dans sa vie sans celle-là. (Voir dans la _Décade
+philosophique_ du 20 thermidor an XI une lettre de M. L. Prévost
+d'Exiles, qui dément et réfute péremptoirement cette anecdote sur son
+grand-oncle).]
+
+L'idéal de l'abbé Prévost, son rêve dès sa jeunesse, le modèle de
+félicité vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournèrent longtemps pour
+lui des erreurs trop vives, c'était un mélange d'étude et de monde, de
+religion et d'honnête plaisir, dont il s'est plu en beaucoup d'occasions
+à flatter le tableau. Une fois engagé dans des liens indissolubles, il
+tâcha que toute image trop émouvante et trop propice aux désirs fût
+soigneusement bannie de ce plan un peu chimérique, où le devoir était la
+mesure de la volupté. On aime à s'étendre avec lui, en plus d'un
+endroit des _Mémoires d'un Homme de qualité_ et de _Cléveland_, sur ces
+promenades méditatives, ces saintes lectures dans la solitude, au milieu
+des bois et des fontaines, une abbaye toujours dans le fond; sur ces
+conversations morales entre amis, _qu'Horace et Boileau ont marquées_,
+nous dit-il, _comme un des plus beaux traits dont ils composent la
+vie heureuse_. Son christianisme est doux et tempéré, on le voit;
+accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui _ordonne à la
+fois la pratique de la morale et la croyance des mystères_, d'ailleurs
+nullement farouche, fondé sur la Grâce et sur l'amour, fleuri
+d'atticisme, ayant passé par le noviciat des jésuites et s'en étant
+dégagé avec candeur, bien qu'avec un souvenir toujours reconnaissant.
+Gresset, dans plusieurs morceaux de ses épîtres, nous en donnerait
+quelque idée que Prévost certainement ne désavouerait pas:
+
+ _Blandus honos, hilarisque tamen cum pondère virtus._
+
+Boileau, plus sévère et aussi humain, Boileau, que je me reproche de
+n'avoir pas assez loué autrefois sur ce point non plus que sur quelques
+autres, a été inspiré de cet esprit de piété solide dans son Épître à
+l'abbé Renaudot. L'admirable caractère de Tiberge, dans _Manon Lescaut_,
+en offre en action toutes les lumières et toutes les vertus réunies. Du
+milieu des bouleversements de sa jeunesse et des nécessités matérielles
+qui en furent la suite, Prévost tendit d'un effort constant à cette
+sagesse pleine d'humilité, et il mérita d'en cueillir les fruits dès
+l'âge mûr. Il conserva toute sa vie un tendre penchant pour ses premiers
+maîtres, et les impressions qu'il avait reçues d'eux ne le quitteront
+jamais. Il est possible, à la rigueur, que la philosophie, alors
+commençante, l'ait séduit un moment dans l'intervalle de sa sortie de
+La Flèche à son entrée chez les bénédictins, et que le personnage de
+Cléveland représente quelques souvenirs personnels de cette époque. Mais
+au fond c'était une nature soumise, non raisonneuse, altérée des sources
+supérieures, encline à la spiritualité, largement crédule à l'invisible;
+une intelligence de la famille de Malebranche en métaphysique; une de
+ces âmes qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cécile, _se portent d'une ardeur
+étonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour
+elles-mêmes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans
+mesure_, et s'en croient empêchées par les _ténèbres des sens_ et le
+poids de la chair. Il obéit à un élan de cette voix mystique en entrant
+chez les bénédictins: seulement il compta trop sur ses forces, ou
+peut-être, parce qu'il s'en défiait beaucoup, il se hâta de s'interdire
+solennellement toute récidive de défaillance. Le sacrifice une fois
+consommé, la conscience lucide lui revint: «Je reconnus, dit-il, que ce
+coeur si vif étoit encore brûlant sous la cendre. La perte de ma
+liberté m'affligea jusqu'aux larmes. Il étoit trop tard. Je cherchai ma
+consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'étude; mes
+livres étoient mes amis fidèles, _mais ils étoient morts comme moi!_»
+
+L'étude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des douceurs,
+mais mélancoliques et toujours uniformes; ce genre d'étude surtout,
+héritage démembré des Mabillon, austère, interminable, monotone comme
+une pénitence, sans mélange d'invention et de grâces, pouvait suffire
+uniquement à la vie d'un dom Martenne, non à celle de dom Prévost. Il y
+était propre toutefois, mais il l'était aussi à trop d'autres matières
+plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les diverses maisons
+de l'Ordre à Saint-Ouen de Rouen, où il eut une polémique à son
+avantage avec un jésuite appelé Le Brun; à l'abbaye du Bec, où, tout en
+approfondissant la théologie, il fit connaissance d'un grand seigneur
+retiré de la cour qui lui donna peut-être la pensée de son premier
+roman; à Saint-Germer, où il professa les humanités; à Évreux et aux
+Blancs-Manteaux de Paris, où il prêcha avec une vogue merveilleuse;
+enfin à Saint-Germain-des-Prés, espèce de capitale de l'Ordre, où on
+l'appliqua en dernier lieu au _Gallia Christiana_, dont un volume
+presque entier, dit-on, est de lui. Il commença dès lors, selon toute
+apparence, à rédiger les _Mémoires d'un Homme de qualité_, et en même
+temps, par la multitude d'histoires intéressantes qu'il contait à ravir,
+il faisait le charme des veillées du cloître. Un léger mécontentement,
+qui n'était qu'un prétexte, mais en réalité ses idées, dont le cours le
+détournait plus que jamais ailleurs, l'engagèrent à solliciter de Rome
+sa translation dans une branche moins rigide de l'Ordre; ce fut pour
+Cluny qu'il s'arrêta. Il obtint sa demande; le bref devait être fulminé
+par l'évêque d'Amiens à un jour marqué; Prévost y comptait, et de grand
+matin il s'échappa du couvent, en laissant pour les supérieurs des
+lettres où il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue qu'il
+avait ignorée jusqu'au dernier moment, le bref ne fut pas fulminé, et
+sa position de déserteur devint tellement fausse qu'il n'y vit d'autre
+issue qu'une fuite en Hollande. Le général de la congrégation tenta bien
+une démarche amicale pour lui rouvrir les portes; mais Prévost, déjà
+parti, n'en fut pas informé. Ce grand pas une fois fait, il dut en
+accepter toutes les conséquences. Riche de savoir, rompu à l'étude,
+propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs et
+d'aventures éprouvées ou recueillies qui s'étaient amassées en lui
+dans le silence, il saisit sa plume facile et courante pour ne la plus
+abandonner; et par ses romans, ses compilations, ses traductions, ses
+journaux, ses histoires, il s'ouvrit rapidement une large place dans le
+monde littéraire. Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente
+et un ans, et demeura ainsi hors de France au moins six années, tant
+en Hollande qu'en Angleterre. Dès les premiers temps de son exil, nous
+voyons paraître de lui les _Mémoires d'un Homme de qualité_, un volume
+traduit de l'_Histoire universelle_ du président de Thou, une _Histoire
+métallique du royaume des Pays-Bas_, également traduite. _Cléveland_
+vint ensuite, puis _Manon_, et _le Pour et Contre_, dont la publication
+commencée en 1733 ne finit qu'en 1740. Prévost était déjà rentré en
+France lorsqu'il publia _le Doyen de Killerine_, en 1735. Comme ceci
+n'est pas un inventaire exact, ni même un jugement général des nombreux
+écrits de notre auteur, nous ne nous arrêterons qu'à ceux qui nous
+aideront à le peindre.
+
+Les _Mémoires d'un Homme de qualité_ nous semblent sans contredit, et
+_Manon_ à part, _Manon_ qui n'en est du reste qu'un charmant épisode par
+post-scriptum,--nous semblent le plus naturel, le plus franc, le mieux
+conservé des romans de l'abbé Prévost, celui où, ne s'étant pas encore
+blasé sur le romanesque et l'imaginaire, il se tient davantage à ce
+qu'il a senti en lui ou observé alentour. Tandis que, dans ses romans
+postérieurs, il se perd en des espaces de lieu considérables et se prend
+à des personnages d'outre-mer, qu'il affuble de caractères hybrides et
+dont la vraisemblance, contestable dès lors, ne supporte pas un coup
+d'oeil aujourd'hui, dans ces Mémoires au contraire il nous retrace en
+perfection, et sans y songer, les manières et les sentiments de la bonne
+société vers la fin du règne de Louis XIV. Le côté satirique que préfère
+Le Sage manque ici tout à fait; la grossièreté et la licence, qui se
+faisaient jour à tout instant sous ces beaux dehors, n'y ont aucune
+place. J'omets toujours _Manon_ et son Paris du temps du _Système_, son
+Paris de vice et de boue, où toutes les ordures sont entassées, quoique
+d'occasion seulement, remarquez-le bien, quoique jetées là sans dessein
+de les faire ressortir, et d'un bout à l'autre éclairées d'un même
+reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prévost, c'est le monde
+honnête et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, après l'avoir
+certainement pratiqué, l'a regretté beaucoup du fond de la province et
+des cloîtres; c'est le monde délicat, galant et plein d'honneur, tel que
+Louis XIV aurait voulu le fixer, comme Boileau et Racine nous en ont
+décoré l'idéal, qui est à portée de la cour, mais qui s'en abstient
+souvent; où Montausier a passé, où la Régence n'est point parvenue.
+Prévost tourne en plein ses récits au noble, au sérieux, au pathétique,
+et s'enchante aisément. Son roman,--oui, son roman, nonobstant la fille
+de joie et l'escroc que vous en connaissez, procède en ligne assez
+directe de l'_Astrée_, de la _Clélie_ et de ceux de madame de La
+Fayette. De composition et d'art dans le cours de son premier ouvrage,
+non plus que dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis
+raconte ce qui lui est arrivé, à lui, et ce que d'autres lui ont raconté
+d'eux-mêmes; tout cela se mêle et se continue à l'aventure; nulle
+proportion de plans; une lumière volontiers égale; un style délicieux,
+rapide, distribué au hasard, quoique avec un instinct de goût inaperçu;
+enjambant les routes, les intervalles, les préambules, tout ce que nous
+décririons aujourd'hui; voyageant par les paysages en carrosse bien
+roulant et les glaces levées; sautant, si l'on est à bord d'un vaisseau,
+sur _une infinité de cordages et d'instruments de mer_, sans désirer
+ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire,
+s'épanouissant mille fois sur quelques scènes de coeur, renouvelées
+à profusion, et dont les plus touchantes ne sont pas même encadrées.
+L'ouvrage se partage nettement en deux parts: l'auteur, voyant que la
+première avait réussi, y rattacha l'autre. Dans cette première, qui est
+la plus courte, après avoir moralisé au début sur les grandes passions,
+les avoir distinguées de la pure concupiscence, et s'être efforcé d'y
+saisir un dessein particulier de la Providence pour des fins inconnues,
+le marquis raconte les malheurs de son père, les siens propres, ses
+voyages en Angleterre, en Allemagne, sa captivité en Turquie[96], la mort
+de sa chère Sélima, qu'il y avait épousée et avec laquelle il était venu
+à Rome. C'est l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait
+dire avec un accent de conviction naïve bien aussi pénétrant que nos
+obscurités fastueuses: «Si les pleurs et les soupirs ne peuvent porter
+le nom de plaisir, il est vrai néanmoins qu'ils ont une douceur infinie
+pour une personne mortellement affligée[97].» Jeté par ce désespoir au
+sein de la religion, dans l'abbaye de...., où il séjourne trois ans, le
+marquis en est tiré, à force de violences obligeantes, par M. le duc
+de..., qui le conjure de servir de guide à son fils dans divers voyages.
+Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et
+l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de Renoncour, le jeune
+sous le titre de marquis de Rosemont. Les conseils du Mentor à son
+élève, son souci continuel et respectueux pour _la gloire de cet
+aimable marquis_; ce qu'il lui recommande et lui permet de lecture, le
+_Télémaque_, _la Princesse de Clèves_; pourquoi il lui défend la langue
+espagnole; son soin que chez un homme de cette qualité, destiné aux
+grandes affaires du monde, l'étude ne devienne pas une _passion comme
+chez un suppôt d'université_; les éclaircissements qu'il lui donne sur
+les inclinations des sexes et les bizarreries du coeur, tous ces détails
+ont dans le roman une saveur inexprimable qui, pour le sentiment des
+moeurs et du ton d'alors, fait plus, et à moins de frais, que ne
+pourraient nos flots de couleur locale. L'amour du marquis pour dona
+Diana, l'assassinat de cette beauté et surtout le mariage au lit de
+mort, sont d'un intérêt qui, dans l'ordre romanesque, répond assez
+à celui de _Bérénice_ en tragédie. Après le voyage d'Espagne et de
+Portugal, et durant la traversée pour la Hollande, M. de Renoncour
+rencontre inopinément dans le vaisseau ses deux neveux, les fils
+d'Amulem, frère de Sélima; et cette gracieuse _turquerie_, jetée au
+travers de nos gentilshommes français, ne cause qu'autant de surprise
+qu'il convient. Arrivé à terre, le digne gouverneur rejoint son
+beau-frère lui-même, et les voilà se racontant leurs destinées mutuelles
+depuis la séparation. Il y est parlé, entre autres particularités,
+d'une certaine Oscine, à qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepté,
+d'être, en l'épousant, _une des plus heureuses personnes de l'Asie_[98].
+Quant à ces fils d'Amulem, à ces neveux de M. de Renoncour, il se trouve
+que le plus charmant des deux est une nièce qu'on avait déguisée de la
+sorte pour la sûreté du voyage; mais le marquis, si triste de la mort de
+sa Diana, n'a pas pris garde à ce piége innocent, et, à force d'aimer
+son jeune ami Mémiscès, il devient, sans le savoir, infidèle à la
+mémoire de ce qu'il a tant pleuré. En général, ces personnages sont
+oublieux, mobiles, adonnés à leurs impressions et d'un laisser-aller qui
+par instants fait sourire; l'amour leur naît subitement d'un clin
+d'oeil comme chez des oisifs et des âmes inoccupées; ils ont des
+songes merveilleux; ils donnent ou reçoivent des coups d'épée avec une
+incroyable promptitude; ils guérissent par des poudres et des huiles
+secrètes; ils s'évanouissent et renaissent rapidement à chaque accès de
+douleur ou de joie. C'est l'espèce du gentilhomme poli de ce temps-là
+que le romancier nous a quelque peu arrangée à sa manière. Le jeune
+Rosemont dans le plus haut rang, le chevalier des Grieux jusque dans la
+dernière abjection, conservent les caractères essentiels de ce type et
+le réalisent également sous ses revers les plus opposés. Le premier,
+malgré ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien
+involontaires, prélude déjà à tous les honneurs de la vertu d'un
+Grandisson; le chevalier, après quelques escroqueries et un assassinat
+de peu de conséquence, demeure sans contredit le plus prévenant par sa
+bonne mine et le plus honnête des infortunés. La démarcation entre les
+deux marquis, entre le marquis simple homme de qualité et le marquis
+fils de duc, est tranchée fidèlement; la prérogative ducale reluit dans
+toute la splendeur du préjugé. L'embarras du bon M. de Renoncour quand
+son élève veut épouser sa nièce, les représentations qu'il adresse à la
+pauvre enfant, en lui disant du jeune homme: _Avez-vous oublié ce qu'il
+est né?_ son recours en désespoir de cause au père du marquis, au
+noble duc, qui reçoit l'affaire comme si elle lui semblait par trop
+impossible, et l'effleure avec une légèreté de grand ton qui serait à
+nos yeux le suprême de l'impertinence; ces traits-là, que l'âge a rendus
+piquants, ne coûtaient rien à l'abbé Prévost, et n'empruntaient aucune
+intention de malice sous sa plume indulgente. Il en faut dire autant de
+l'inclination du vieux marquis pour la belle milady R... Prévost n'a
+voulu que rendre son héros perplexe et intéressant: le comique s'y est
+glissé à son insu, mais un comique délicat à saisir, tempéré d'aménité,
+que le respect domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il
+s'en mêle dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose.
+
+[Note 96: Pendant qu'il est captif en Turquie, son maître Salem veut
+le convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chrétien, s'élève
+contre l'impureté sensuelle sanctionnée par Mahomet, Salem lui fait
+le raisonnement que voici: «Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup se
+communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoître à eux que par
+des figures. La première loi, qui fut celle des Juifs, en est remplie.
+Il ne leur proposoit, pour motif et pour récompense de la vertu, que des
+plaisirs charnels et des félicités grossières. La loi des chrétiens, qui
+a suivi celle des Juifs, étoit beaucoup plus parfaite, parce qu'elle
+donnoit tout à l'esprit, qui est sans contredit au-dessus du corps...
+C'est un second état par lequel ce Dieu bon a voulu faire passer les
+hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls biens du corps,
+comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, comme dans
+l'Évangile des chrétiens, c'est la félicité du corps et de l'esprit que
+l'Alcoran promet tout à la fois aux véritables croyants.» Il est curieux
+que Salem, c'est-à-dire notre abbé Prévost, ait conçu une manière
+d'union des lois juive et chrétienne au sein de la loi musulmane, par un
+raisonnement tout pareil à celui qui vient d'être si hardiment développé
+de nos jours dans le saint-simonisme.]
+
+[Note 97: Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aïssé (1728):
+«Il y a ici un nouveau livre intitulé _Mémoires d'un Homme de qualité
+retiré du monde_. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190
+pages en fondant en larmes.» Ce n'est que de la première partie des
+_Mémoires d'un Homme de qualité_ que peut parler mademoiselle Aïssé; 190
+pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?]
+
+[Note 98: Il est question dans la _Cléopâtre_ de La Calprenède d'une
+grande dame que Tiridate sauve à la nage, au moment où elle se noyait
+près du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve être _une des plus
+importantes personnes de la terre_.]
+
+J'aime beaucoup moins le _Cléveland_ que les _Mémoires d'un Homme de
+qualité_: dans le temps on avait peut-être un autre avis; aujourd'hui
+les invraisemblances et les chimères en rendent la lecture presque aussi
+fade que celle d'_Amadis_. Nous ne pouvons revenir à cette géographie
+fabuleuse, à cette nature de _Pyrame et Thisbé_, vaguement remplie de
+rochers, de grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les
+raisonnements philosophiques d'une haute mélancolie que se font en
+plusieurs endroits Cléveland et le comte de Clarendon. L'examen à
+peu près psychologique, auquel s'applique le héros au début du livre
+sixième, nous montre la droiture lumineuse, l'élévation sereine des
+idées, compatibles avec les conséquences pratiques les plus arides et
+les plus amères. L'impuissance de la philosophie solitaire en face des
+maux réels y est vivement mise à nu, et la tentative de suicide par où
+finit Cléveland exprime pour nous et conclut visiblement cette moralité
+plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a dû alors le sembler à son
+auteur. Quant au _Doyen de Killerine_, le dernier en date des trois
+grands romans de Prévost, c'est une lecture qui, bien qu'elle languisse
+parfois et se prolonge sans discrétion, reste en somme infiniment
+agréable, si l'on y met un peu de complaisance. Ce bon doyen de
+Killerine, passablement ridicule à la manière d'Abraham Adams, avec ses
+deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, tuteur cordial
+et embarrassé de ses frères et de sa jolie soeur, me fait l'effet d'une
+poule qui, par mégarde, a couvé de petits canards; il est sans cesse
+occupé d'aller de Dublin à Paris pour ramener l'un ou l'autre qui
+s'écarte et se lance sur le grand étang du monde. Ce genre de vie,
+auquel il est si peu propre, l'engage au milieu des situations les plus
+amusantes pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scène de boudoir
+où la coquette essaye de le séduire, ou bien lorsque, remplissant un
+rôle de femme dans un rendez-vous de nuit, il reçoit, à son corps
+défendant, les baisers passionnés de l'amant qui n'y voit goutte. L'abbé
+Desfontaines, dans ses _Observations sur les Écrits modernes_, parmi de
+justes critiques du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est
+montré de trop sévère humeur contre l'excellent doyen, en le traitant
+de personnage plat et d'homme aussi insupportable au lecteur qu'à
+sa famille. Pour sa famille, je ne répondrais pas qu'il l'amusât
+constamment; mais nous qui ne sommes pas amoureux, le moyen de lui en
+vouloir quand il nous dit: «Je lui prouvai par un raisonnement sans
+réplique que ce qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable,
+fidélité nécessaire, étoient autant de chimères que la religion et
+l'ordre même de la nature ne connoissoient pas dans un sens si badin?»
+Malgré les démonstrations du doyen, les passions de tous ces jolis
+couples allaient toujours et se compliquaient follement; l'aimable Rose,
+dans sa logique de coeur, ne soutenait pas moins à son frère Patrice
+qu'en dépit du sort qui le séparait de son amante, ils étaient, lui et
+elle, dignes d'envie, _et que des peines causées par la fidélité et la
+tendresse méritaient le nom du plus charmant bonheur_. Au reste, _le
+Doyen de Killerine_ est peut-être de tous les romans de Prévost celui où
+se décèle le mieux sa manière de faire un livre. Il ne compose pas avec
+une idée ni suivant un but; il se laisse porter à des événements
+qui s'entremêlent selon l'occurrence, et aux divers sentiments qui,
+là-dessus, serpentent comme les rivières aux contours des vallées.
+Chez lui, le plan des surfaces décide tout; un flot pousse l'autre;
+le phénomène domine; rien n'est conçu par masse, rien n'est assis ni
+organisé.
+
+_Le Pour et Contre_, «ouvrage périodique d'un goût nouveau, dans lequel
+on s'explique librement sur ce qui peut intéresser la curiosité du
+public en matière de sciences, d'arts, de livres, etc., etc.,
+sans prendre aucun parti et sans offenser personne,» demeura
+consciencieusement fidèle à son titre. Il ressemble pour la forme aux
+journaux anglais d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et
+de soigné, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur.
+Quelques numéros du plagiaire Desfontaines et de Lefebvre-de-Saint-Marc,
+continuateur de Prévost, ne doivent pas être mis sur son compte. La
+littérature anglaise y est jugée fort au long dans la personne des plus
+célèbres écrivains; on y lit des notices détaillées sur Roscommon,
+Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes et
+copieuses de Shakspeare; une traduction du _Marc-Antoine_ de Dryden, et
+d'une comédie de Steele. Prévost avait étudié sur les lieux, et admirait
+sans réserve l'Angleterre, ses moeurs, sa politique, ses femmes et son
+théâtre. Les ouvrages, alors récents, de Le Sage, de madame de Tencin,
+de Crébillon fils, de Marivaux, sont critiqués par leur rival, à mesure
+qu'ils paraissent, avec une sûreté de goût qui repose toujours sur un
+fonds de bienveillance; on sent quelle préférence secrète il accordait
+aux anciens, à D'Urfé, même à mademoiselle de Scudéry, et quel regret il
+nourrissait de _ces romans étendus, de ces composés enchanteurs_; mais
+il n'y a trace nulle part de susceptibilité littéraire ni de jalousie
+de métier. Il ne craint pas même à l'occasion (générosité que l'on aura
+peine à croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux
+ses confrères, _le Mercure de France_ et _le Verdun_. En retour, quand
+Prévost a eu à parler de lui-même et de ses propres livres, il l'a fait
+de bonne grâce, et ne s'est pas chicané sur les éloges. Je trouve,
+dans le nombre 36, tome III, un compte rendu de _Manon Lescaut_ qui se
+termine ainsi: «.... Quel art n'a-t-il pas fallu pour intéresser le
+lecteur et lui inspirer de la compassion par rapport aux funestes
+disgrâces qui arrivent à cette fille corrompue!... Au reste, le
+caractère de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis
+rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, ni
+réflexions sophistiques; c'est la nature même qui écrit. Qu'un auteur
+empesé et fardé paroît fade en comparaison! Celui-ci ne court point
+après l'esprit ou plutôt après ce qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un
+style laconiquement constipé, mais un style coulant, plein et expressif.
+Ce n'est partout que peintures et sentiments, mais des peintures vraies
+et des sentiments naturels[99].» Une ou deux fois Prévost fut appelé sur
+le terrain de la défense personnelle, et il s'en tira toujours avec
+dignité et mesure. Attaqué par un jésuite du _Journal de Trévoux_ au
+sujet d'un article sur Ramsay, il répliqua si décemment que les jésuites
+sentirent leur tort et désavouèrent cette première sortie. Il releva
+avec plus de verdeur les calomnies de l'abbé Lenglet-Dufresnoy; mais sa
+justification morale l'exigeait, et on doit à cette nécessité heureuse
+quelques-unes des explications dont nous avons fait usage sur les
+événements de sa vie. Ce que nous n'avons pas mentionné encore et ce qui
+résulte, quoique plus vaguement, du même passage, c'est que, depuis son
+séjour en Hollande, Prévost n'avait pas été guéri de cette inclination
+à la tendresse d'où tant de souffrances lui étaient venues. Sa figure,
+dit-on, et ses agréments avaient touché une demoiselle protestante d'une
+haute naissance, qui voulait l'épouser. _Pour se soustraire à cette
+passion indiscrète_, ajoute son biographe de 1764, Prévost passa en
+Angleterre; mais comme il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on
+a droit de conjecturer qu'il ne se défendait qu'à demi contre une si
+furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accusé de s'être laissé
+enlever par une belle: Prévost répondit que de tels enlèvements
+n'allaient qu'aux _Médor_ et aux _Renaud_, et il exposa en manière de
+réfutation le portrait suivant, tracé de lui par lui-même: «Ce _Médor_,
+si chéri des belles, est un homme de trente-sept à trente-huit ans,
+qui porte sur son visage et dans son humeur les traces de ses anciens
+chagrins; qui passe quelquefois des semaines entières dans son cabinet,
+et qui emploie tous les jours sept ou huit heures à l'étude; qui cherche
+rarement les occasions de se réjouir; qui résiste même à celles qui lui
+sont offertes, et qui préfère une heure d'entretien avec un ami de
+bon sens à tout ce qu'on appelle _plaisirs du monde_ et passe-temps
+agréables: civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente éducation,
+mais peu galant; d'une humeur douce, mais mélancolique; sobre enfin et
+réglé dans sa conduite. Je me suis peint fidèlement, sans examiner si ce
+portrait flatte mon amour-propre ou s'il le blesse.»
+
+[Note 99: On remarque, il est vrai, dans ce _nombre_ une circonstance
+qui semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y
+parle, deux pages plus loin, de la _Bibliothèque des Romans_ de Gordon
+de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas tout
+à fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacré à une défense
+personnelle, est bien expressément de Prévost. Mais on doit croire
+que Prévost, alors en Angleterre, ne parla la première fois de la
+_Bibliothèque des Romans_ que d'après quelques renseignements et sans
+l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'éloge, qui ne dément
+pas la paternité présumée, ce numéro où il est question de _Manon
+Lescaut_ fait partie d'une série dont Prévost s'est avoué le rédacteur.
+Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas écrit ainsi, sans plus de
+façon, des articles d'éloges sur ses propres romans?]
+
+_Le Pour et Contre_ nous offre aussi une foule d'anecdotes du jour, de
+faits singuliers, véritables ébauches et matériaux de romans; l'histoire
+de dona Maria et la vie du duc de Riperda sont les plus remarquables. Un
+savant Anglais, M. Hooker, s'était plu, dans un journal de son pays,
+à développer une comparaison ingénieuse de l'antique retraite de
+Cassiodore avec l'_Arcadie_ de Philippe Sydney et le pays de Forez au
+temps de Céladon. Cassiodore déjà vieux, comme on sait, et dégoûté de la
+cour par la disgrâce de Boëce, se retira au monastère de Viviers, qu'il
+avait bâti dans une de ses terres, et s'y livra avec ses religieux à
+l'étude des anciens manuscrits, surtout à celle des saintes Lettres, à
+la culture de la terre et à l'exercice de la piété. Prévost s'étend avec
+complaisance sur les douceurs de cette vie commune et diverse; c'est
+évidemment son idéal qu'il retrouve dans ce monastère de Cassiodore;
+c'est son Saint-Germain-des-Prés, son La Flèche, mais avec bien
+autrement de soleil, d'aisance et d'agréments. Et quant à la
+ressemblance avec l'_Arcadie_ et le pays de Céladon, que l'écrivain
+anglais signale avec quelque malice, lui, il ne s'en effarouche
+aucunement, car il est persuadé, dit-il, «que dans l'_Arcadie_ et dans
+le pays de Forez, avec des principes de justice et de charité, tels que
+la fiction les y représente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose
+aux habitants, il ne leur manquoit que les idées de religion plus justes
+pour en faire des gens très-agréables au Ciel[100].»
+
+[Note 100: On peut lire à ce sujet une gracieuse lettre de
+Mademoiselle, cousine de Louis XIV, à madame de Motteville, où elle
+trace à son tour un plan de solitude divertissante qui se ressent
+également de l'_Astrée_, et qui d'ailleurs fait un parfait pendant à
+l'idéal de Prévost d'après Cassiodore, par un couvent de carmélites
+qu'elle exige dans le voisinage.]
+
+Après six années d'exil environ, Prévost eut la permission de rentrer en
+France sous l'habit ecclésiastique séculier. Le cardinal de Bissy qui
+l'avait connu à Saint-Germain, et le prince de Conti, le protégèrent
+efficacement; ce dernier le nomma son aumônier. Ainsi rétabli dans la
+vie paisible, et désormais au-dessus du besoin, Prévost, jeune encore,
+partagea son temps entre la composition de nombreux ouvrages et les
+soins de la société brillante où il se délassait. Le travail d'écrire
+lui était devenu si familier que ce n'en était plus un pour lui: il
+pouvait à la fois laisser courir sa plume et suivre une conversation.
+Nous devons dire que les écrits volumineux dont est remplie la dernière
+moitié de sa carrière se ressentent de cette facilité extrême dégénérée
+en habitude. Que ce soit une compilation, un roman, une traduction de
+Richardson, de Hume ou de Cicéron qu'il entreprenne; que ce soit une
+_Histoire de Guillaume-le-Conquérant_ ou une _Histoire des Voyages_,
+c'est le même style agréable, mais fluidement monotone, qui court
+toujours et trop vite pour se teindre de la variété des sujets. Toute
+différence s'efface, toute inégalité se nivelle, tout relief se polit
+et se fond dans cette veine rapide d'une invariable élégance. Nous
+ne signalerons, entre les productions dernières de sa prolixité, que
+l'_Histoire d'une Grecque moderne_, joli roman dont l'idée est aussi
+délicate qu'indéterminée. Une jeune Grecque d'abord vouée au sérail,
+puis rachetée par un seigneur français qui en voulait faire sa
+maîtresse, résistant à l'amour de son libérateur, et n'étant peut-être
+pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce _peut-être_ surtout,
+adroitement ménagé, que rien ne tranche, que la démonstration environne,
+effleure à tout moment et ne parvient jamais à saisir; il y avait là
+matière à une oeuvre charmante et subtile dans le goût de Crébillon
+fils: celle de Prévost, quoique gracieuse, est un peu trop exécutée au
+hasard[101]. Prévost vivait ainsi, heureux d'une étude facile, d'un monde
+choisi et du calme des sens, quand un léger service de correction de
+feuilles rendu à un chroniqueur satirique le compromit sans qu'il y eût
+songé, et l'envoya encore faire un tour à Bruxelles. Cette disgrâce
+inattendue fut de courte durée et ne lui valut que de nouveaux
+protecteurs. A son retour, il reprit sa place chez le prince de Conti,
+qui l'occupa aux matériaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier
+Daguesseau, de son côté, le chargea de rédiger l'_Histoire générale des
+Voyages_[102]. Son désintéressement au milieu de ces sources de faveur et
+même de richesse ne se démentit pas; il se refusait aux combinaisons qui
+lui eussent été le plus fructueuses; il abandonnait les profits à son
+libraire, avec qui on a remarqué (je le crois bien) qu'il vécut toujours
+en très-bonne intelligence. Je crains même que, comme quelques gens de
+lettres trop faciles et abandonnés, il ne se soit mis à la merci du
+spéculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une vache et deux
+poules lui suffisaient[103]. Une petite maison qu'il avait achetée à
+Saint-Firmin, près de Chantilly, était sa perspective d'avenir ici-bas,
+l'horizon borné et riant auquel il méditait de confiner sa vieillesse.
+Il s'y rendait un jour seul par la forêt (23 novembre 1763), quand une
+soudaine attaque d'apoplexie l'étendit à terre sans connaissance. Des
+paysans survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant
+mort, un chirurgien ignorant procéda sur l'heure à l'ouverture. Prévost,
+réveillé par le scalpel, ne recouvra le sentiment que pour expirer dans
+d'affreuses douleurs. On trouva chez lui un petit papier, écrit de sa
+main, qui contenait ces mots:
+
+Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans ma retraite:
+
+1° L'un de raisonnement:--la Religion prouvée par ce qu'il y a de
+plus certain dans les connaissances humaines; méthode historique et
+philosophique qui entraîne la ruine des objections;
+
+2° L'autre historique:--histoire de la conduite de Dieu pour le soutien
+de la foi depuis l'origine du Christianisme;
+
+3° Le troisième de morale:--l'esprit de la Religion dans l'ordre de la
+société.
+
+Ainsi se termina, par une catastrophe digne du _Cléveland_, cette vie
+romanesque et agitée. Prévost appartient en littérature à la génération
+pâlissante, mais noble encore, qui suivit immédiatement et acheva
+l'époque de Louis XIV. C'est un écrivain du XVIIe siècle dans le XVIIIe,
+un _l'abbé Fleury_ dans le roman; c'est le contemporain de Le Sage, de
+Racine fils, de madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de
+Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres et de
+sculpteurs, cette génération n'en compte guère et ne s'en inquiète pas;
+pour tout musicien, elle a le mélodieux Rameau. Du fond de ce déclin
+paisible, Prévost se détache plus vivement qu'aucun autre. Antérieur
+par sa manière au règne de l'analyse et de la philosophie, il ne
+copie pourtant pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustré par un
+formidable prédécesseur; son genre est une invention aussi originale que
+naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants de l'un et de
+l'autre siècle, la gloire qu'il se développe ne rappelle que lui.
+Il ressuscite avec ampleur, après Louis XIV, après cette précieuse
+élaboration de goût et de sentiments, ce que d'Urfé et mademoiselle de
+Scudery avaient prématurément déployé; et bien que chez lui il se mêle
+encore trop de convention, de fadeur et de chimère, il atteint souvent
+et fait pénétrer aux routes secrètes de la vraie nature humaine; il
+tient dans la série des peintres du coeur et des moralistes aimables une
+place d'où il ne pourrait disparaître sans qu'on aperçût un grand vide.
+
+Septembre 1831.
+
+[Note 101: On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De
+Launay) à M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que
+vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aïssé en a donné
+l'idée; mais cela est bien brodé, car elle n'avait que trois ou quatre
+ans quand on l'amena en France.» Mademoiselle Aïssé, mademoiselle De
+Launay, l'abbé Prévost, trois modèles contemporains des sentiments les
+plus naturels dans la plus agréable diction!]
+
+[Note 102: Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait
+précédemment donné à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les
+premiers volumes de _Cléveland_ que sous la condition expresse que
+Cléveland se ferait catholique au dernier volume.]
+
+[Note 103: Jean-Jacques, dont c'était aussi le voeu, mais qui ne s'y
+tenait pas, eut occasion, à ses débuts, de rencontrer souvent l'abbé
+Prévost chez leur ami commun Mussard, à Passy; il en parle dans ses
+_Confessions_ (partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret
+pour les moments heureux passés dans une société choisie. Énumérant les
+amis distingués que s'était faits l'excellent Mussard: «A leur tête,
+dit-il, je mets l'abbé Prévost, homme très-aimable et très-simple, dont
+le coeur vivifiait ses écrits dignes de l'immortalité, et qui n'avait
+rien dans la société du coloris qu'il donnait à ses ouvrages.» Il est
+permis de croire que l'abbé Prévost avait eu autrefois ce _coloris_ de
+conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.]
+
+
+Pour compléter cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre:
+_L'Abbé Prévost et les Bénédictins_, dans les _Derniers Portraits_; et,
+dans le tome IX des _Causeries du Lundi_, celle qui a pour titre: _Le
+Buste de l'abbé Prévost_.
+
+
+
+M. ANDRIEUX
+
+M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus dignes
+d'une génération littéraire qui eut bien son prix et sa gloire. Né à
+Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et aussi attique de
+langue que s'il était né à Reims, à Château-Thierry ou à deux pas de la
+Sainte-Chapelle. Ayant achevé ses études et son droit à Paris avant la
+Révolution, il s'essaya, durant ses instants de loisir, à composer pour
+le théâtre. Ami de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de
+sensibilité coulante et facile que le premier, avec bien moins de
+saillie et de jet naturel que le second, mais plus sagace, _emunctae
+naris_, plus nourri de l'antiquité, avec plus de critique enfin et de
+goût que tous deux, il préluda par _Anaximandre_, bluette grecque, de ce
+grec un peu _dix-huitième siècle_, qu'_Anacharsis_ avait mis à la mode;
+en 1787, il prit tout à fait rang par les _Étourdis_, le plus aimable et
+le plus vif de ses ouvrages dramatiques[104]. Mais le véritable rôle de
+M. Andrieux, sa véritable spécialité, au milieu de cette gaie et douce
+amitié qui l'unissait à Ducis, Collin et Picard, c'était d'être leur
+juge, leur conseiller intime, leur Despréaux familier et charmant,
+l'arbitre des grâces et des élégances dans cette petite réunion,
+héritière des traditions du grand siècle et des souvenirs du souper
+d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait rayé de l'ongle un mot, une pensée,
+une faute de grammaire ou de vraisemblance, il n'y avait rien à redire;
+Collin obéissait; le vieux Ducis regrettait que Thomas eût manqué d'un
+si indispensable censeur, et il l'invoquait pour lui-même en vers
+grondants et mâles qui rappellent assez la veine de Corneille:
+
+ J'ai besoin du censeur implacable, endurci,
+ Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi;
+ C'est à toi de régler ma fougue impétueuse,
+ De contenir mes bonds sous une bride heureuse,
+ Et de voir sans péril, asservi sous ta loi,
+ Mon génie, encor vert, galoper devant toi.
+ Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide,
+ Imposer à ma muse une marche timide.
+ Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser,
+ Sachant marcher son pas, sache aussi s'élancer.
+ Loin de nous le mesquin, l'étroit et le servile!
+ Ainsi, comme à Collin, tu pourras m'être utile.
+
+[Note 104: Un jour il disait à propos de Suard: «Sa préface de La
+Bruyère, c'est son Cid.» On peut retourner cet agréable mot. Le Cid
+d'Andrieux, ce sont ses _Étourdis_; il y laissa presque tout son
+aiguillon.]
+
+C'était en général à la diction que se bornait cette surveillance
+de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce temps les
+questions plus élevées et plus fondamentales de l'_art_, comme on dit;
+quelques maximes générales, quelques préceptes de tradition suffisaient;
+mais on savait alors en diction, en fait de vrai et légitime langage,
+mille particularités et nuances qui vont se perdant et s'oubliant
+chaque jour dans une confusion, inévitable peut-être, mais certainement
+fâcheuse. M. Andrieux était maître consommé pour l'appréciation de
+ces nuances, pour le discernement et la pratique de cette synonymie
+française la plus exquise. C'est ce qui fait que, bien que très-court et
+très-mince de fond, son joli conte du _Meunier de Sans-Souci_ demeure un
+chef-d'oeuvre, un pendant au _Roi d'Yvetot_ de Béranger, un brin de thym
+à côté du brin de serpolet. On voit dans une pièce fugitive à son ami
+Deschamps, auteur de _la Revanche forcée_, quelle différence essentielle
+l'habile connaisseur établit entre Grécourt et Chaulieu, et même entre
+Bernis et Grécourt. Si ces distinctions, que nous sentons à peine
+aujourd'hui, nous faisaient sourire, comme microscopiques et
+insignifiantes, ne nous en vantons pas trop! Les _à-peu-près_, dont on
+ne se rend plus compte, sont un symptôme invariable de décadence en
+littérature. Je crois bien qu'on s'occupe d'idées plus larges, de
+théories plus radicales et plus absolues; mais il en est peut-être à ce
+sujet des littératures qui se décomposent, comme des corps organiques en
+dissolution, lesquels donnent alors accès en eux par tous les pores aux
+éléments généraux, l'air, la lumière, la chaleur: ces corps humains et
+vivants étaient mieux portants, à coup sûr, quand ils avaient assez
+de loisir et de discernement pour songer surtout à la décence de la
+démarche, aux parfums des cheveux, aux nuances du teint et à la beauté
+des ongles.
+
+Dans les changements proposés pour _Polyeucte_ et _Nicomêde_, et où il
+ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, M. Andrieux se
+montre comme aux pieds du grand Corneille et lui demandant la permission
+d'ôter, en soufflant, quelques grains de poussière à son beau cothurne.
+Cette image piquante nous offre le critique respectueux et minutieux
+dans ses proportions vraies, et le doux air d'espièglerie qui s'y mêle
+n'y messied pas.
+
+M. Andrieux avait donc reçu en naissant un grain de notre sel attique,
+une goutte de miel de notre Hymette, et il les a mis sobrement à profit,
+il les a sagement ménagés jusqu'au bout. Il était érudit, studieux avec
+friandise, intimement versé dans Horace, dont il donnait d'agréables et
+familières traductions, sachant tant soit peu le grec, et par conséquent
+beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son temps:
+car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas du tout, et,
+quelques années plus tard, la génération littéraire suivante, dite
+_littérature de l'Empire_, et dont était M. de Jouy, sut à peine le
+latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de commun avec l'Allemagne que
+d'être né dans la capitale alsacienne, et qui faisait fi de tout ce
+qui était germanique, avait moins de répugnance pour la littérature
+anglaise, et il la posséda, comme avait fait Suard, par le côté
+d'Addison, de Pope, de Goldsmith, et des moralistes ou poëtes du siècle
+de la reine Anne.
+
+À partir de 1814, M. Andrieux professa au Collége de France, comme,
+depuis plusieurs années déjà, il professait à l'intérieur de l'École
+Polytechnique, et ses cours publics, fort suivis et fort aimés de la
+jeunesse, devinrent son occupation favorite, son bonheur et toute
+sa vie. Nous serions peu à même d'en parler au long, les ayant trop
+inégalement entendus, et rien d'ailleurs n'en ayant été imprimé
+jusqu'ici. Mais ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M.
+Andrieux y déploya dans un cadre plus général les qualités précieuses
+de critique, de finesse délicate, de malice inoffensive et ingénieuse,
+qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont ses amis particuliers
+avaient joui. Sincèrement bonhomme, quoiqu'il affectât un peu cette
+ressemblance avec La Fontaine, fertile en anecdotes choisies et bien
+dites, causeur toujours écouté [105], moralisant beaucoup, et rajeunissant
+par le ton ou l'à-propos les vérités et les conseils qui, sur ses
+lèvres, n'étaient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent
+qui pouvait sembler de médiocre haleine, ce que bien des talents plus
+forts ont trouvé trop long et trop lourd; il a fourni une carrière non
+interrompue de dix-huit années de professorat; et, comme il le disait
+lui-même à sa dernière leçon, il est mort presque sur la brèche.
+
+[Note 105: On sait le joli mot de M. Villemain à propos de cette voix
+faible de M. Andrieux, qui n'était qu'un filet et qu'un souffle: «Il se
+fait entendre à force de se faire écouter.»]
+
+Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur comique; il
+avait du bon comédien; il lisait en perfection, avec un art infini, il
+jouait et dialoguait ses lectures. Avec son filet de voix, avec une
+mimique qui n'était qu'à lui, il tenait son auditoire en suspens, il
+excellait à mettre en scène et comme en action de petits préceptes, de
+jolis riens qui ne s'imprimeraient pas.
+
+Dans les querelles littéraires qui s'étaient élevées durant les
+dernières années, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait être douteuse;
+cette opinion lui était dictée par ses antécédents, ses souvenirs, la
+nature de son goût, les qualités qu'il avait, et aussi par l'absence de
+celles qu'il n'avait pas; mais sa bienveillance naturelle ne s'altérait
+jamais, même en s'aiguisant de malice; il embrassait peu les
+innovations, il raillait de sa vois fine les novateurs, mais comme il
+aurait raillé M. Poinsinet, en homme de grâce et d'urbanité; point de
+gros mot ni de tonnerre.
+
+M. Andrieux est resté fidèle, toute sa vie, aux doctrines philosophiques
+et politiques de sa jeunesse. Il mêlait volontiers à son enseignement
+des préceptes évangéliques qui rappelaient la manière morale de
+Bernardin de Saint-Pierre: il prêchait l'amour des hommes et
+l'indulgence, comme il convenait à l'ami de Collin l'optimiste, du bon
+Ducis, et au peintre d'Helvétius. Politiquement, M. Andrieux a fait
+preuve d'une constante fermeté qui ne s'est jamais démentie, soit au
+fort de la Révolution où il se maintint par d'excès, soit au sein du
+Tribunal où il lutta contre l'usurpation despotique et mérita d'être
+éliminé, soit enfin durant le cours entier de la Restauration; sa
+délicatesse un peu frêle et son aménité extrême furent toujours exemptes
+de transactions et de faiblesse sur ce chapitre du patriotisme et des
+principes de 89 [106]. En somme, ce fut un honorable caractère, et plus
+fort peut-être que son talent; mais ce talent lui-même était rare. M.
+Andrieux avait reçu un don peu abondant, mais distingué et précieux;
+il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son nom restera dans la
+littérature française, tant qu'un sens net s'attachera au mot de _goût_.
+
+17 mai 1833.
+
+[Note 106: Il écrivait à M. Parent-Réal, son ancien collègue
+au Tribunal, le 20 novembre 1831: «Nous avons vu quarante ans de
+révolutions: pensez-vous que nous soyons à la fin? Nous avons vu aussi
+tous les gouvernements qui se sont succédé l'un après l'autre, être
+aveugles, égoïstes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils
+tombés.... _interea patitar justus_: la pauvre nation, victime
+innocente, est livrée, comme Prométhée, au bec éternel des vautours.»
+Ces phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le
+discours, si judicieux d'ailleurs, qu'il prononça à l'Académie
+française, en venant y succéder à l'aimable auteur des _Étourdis_: «M.
+Andrieux est mort, content de laisser ses deux filles unies à deux
+hommes d'esprit et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande
+considération, content de son siècle, content de voir la Révolution
+française triomphante sans désordres et sans excès.» M. Andrieux, à tort
+ou à raison, était moins optimiste que son spirituel panégyriste ne l'a
+cru.]
+
+
+
+
+M. JOUFFROY
+
+Il y a une génération qui, née tout à la fin du dernier siècle, encore
+enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est émancipée et a pris la robe
+virile au milieu des orages de 1814 et 1815. Cette génération dont l'âge
+actuel est environ quarante ans, et dont la presque totalité lutta, sous
+la Restauration, contre l'ancien régime politique et religieux, occupe
+aujourd'hui les affaires, les Chambres, les Académies, les sommités
+du pouvoir ou de la science. La Révolution de 1830, à laquelle cette
+génération avait tant poussé par sa lutte des quinze années, s'est faite
+en grande partie pour elle, et a été le signal de son avénement. Le gros
+de la génération dont il s'agit constituait, par un mélange d'idées
+voltairiennes, bonapartistes et semi-républicaines, ce qu'on appelait le
+libéralisme. Mais il y avait une élite qui, sortant de ce niveau de bon
+sens, de préjugés et de passions, s'inquiétait du fond des choses et du
+terme, aspirait à fonder, à achever avec quelque élément nouveau ce
+que nos pères n'avaient pu qu'entreprendre avec l'inexpérience des
+commencements. Dans l'appréciation philosophique de l'homme, dans la vue
+des temps et de l'histoire, cette jeune élite éclairée se croyait, non
+sans apparence de raison, supérieure à ses adversaires d'abord, et aussi
+à ses pères qui avaient défailli ou s'étaient rétrécis et aigris à la
+tâche. Le plus philosophe et le plus réfléchi de tous, dans une de ces
+pages merveilleuses qui s'échappent brillamment du sein prophétique
+de la jeunesse et qui sont comme un programme idéal qu'on ne remplit
+jamais,--le plus calme, le plus lumineux esprit de cette élite écrivait
+en 1823[107]: «Une génération nouvelle s'élève qui a pris naissance au
+sein du scepticisme dans le temps où les deux partis avaient la parole.
+Elle a écouté et elle a compris... Et déjà ces enfants ont dépassé leurs
+pères et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait
+pressentir à eux: ils s'attachent à cette perspective ravissante avec
+enthousiasme, avec conviction, avec résolution... Supérieurs à tout
+ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés ni par le fanatisme
+renaissant, ni par l'égoïsme sans croyance qui couvre la société... Ils
+ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur époque; ils
+comprennent ce que leurs pères n'ont point compris, ce que leurs tyrans
+corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une révolution, et
+ils le savent parce qu'ils sont venus à propos.»
+
+[Note 107: L'article, écrit en 1823, n'a été publié qu'en 1825, dans
+_le Globe_.]
+
+Dans le morceau (_Comment les Dogmes finissent_) dont nous pourrions
+citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le plus explicite et le
+plus général assurément qui ait formulé les espérances de la jeune élite
+persécutée, M. Jouffroy envisageait le dogme religieux, ce semble,
+encore plus que le dogme politique; il annonçait en termes expressifs la
+religion philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui
+ne s'est plus retrouvée que dans la tentative néo-chrétienne du
+saint-simonisme. Vers ce même temps de 1823, de mémorables travaux
+historiques, appliqués soit au Moyen-Age par M. Thierry, soit à l'époque
+moderne par M. Thiers, marquaient et justifiaient en plusieurs points
+ces prétentions de la génération nouvelle, qui visait à expliquer et à
+dominer le passé, et qui comptait faire l'avenir. _Le Globe_, fondé en
+1824, vint opérer une sorte de révolution dans la critique, et, par
+son vif et chaleureux éclectisme, réalisa une certaine unité entre des
+travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapprochés sans cela. Sur
+la masse constitutionnelle et libérale, fonds estimable mais assez peu
+éclairé de l'Opposition, il s'organisa donc une élite nombreuse et
+variée, une brillante école à plusieurs nuances; philosophie, histoire,
+critique, essai d'art nouveau, chaque partie de l'étude et de la pensée
+avait ses hommes. Je n'indique qu'à peine l'art, parce que, bien que
+sorti d'un mouvement parallèle, il appartient à une génération un peu
+plus récente, et, à d'autres égards, trop différente de celle que
+nous voulons ici caractériser. Quoi qu'il en soit, vers la fin de la
+Restauration, et grâce aux travaux et aux luttes enhardies de cette
+jeunesse déjà en pleine virilité, le spectacle de la société française
+était mouvant et beau: les espérances accrues s'étaient à la fois
+précisées davantage; elles avaient perdu peut-être quelque chose de ce
+premier mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient,
+en 1823, à l'exaltation solitaire et aux persécutions; mais l'avenir
+restait bien assez menaçant et chargé d'augures pour qu'il y eût place
+encore à de vastes projets, à d'héroïques pressentiments. On allait à
+une révolution, on se le disait; on gravissait une colline inégale, sans
+voir au juste où était le sommet, mais il ne pouvait être loin. Du haut
+de ce sommet, et tout obstacle franchi, que découvrirait-on? C'était là
+l'inquiétude et aussi l'encouragement de la plupart; car, à coup sûr, ce
+qu'on verrait alors, même au prix des périls, serait grand et consolant.
+On accomplirait la dernière moitié de la tâche, on appliquerait la
+vérité et la justice, on rajeunirait le monde. Les pères avaient dû
+mourir dans le désert, on serait la génération qui touche au but et
+qui arrive. Tandis qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le
+dernier sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitôt, a surgi
+au détour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut
+l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute réflexion.
+Or, ce rideau de terrain n'étant plus là pour borner la vue, lorsque
+l'étonnement et le tumulte de la victoire furent calmés, quand la
+poussière tomba peu à peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant
+soi eut cessé de remplir les regards, qu'aperçut-on enfin? Une espèce de
+plaine, une plaine qui recommençait, plus longue qu'avant la dernière
+colline, et déjà fangeuse. La masse libérale s'y rua pesamment comme
+dans une Lombardie féconde; l'élite fut débordée, déconcertée, éparse.
+Plusieurs qu'on réputait des meilleurs firent comme la masse, et
+prétendirent qu'elle faisait bien. Il devint clair, à ceux qui avaient
+espéré mieux, que ce ne serait pas cette génération si pleine de
+promesses et tant flattée par elle-même, qui arriverait.
+
+Et non-seulement elle n'arrivera pas à ce grand but social qu'elle
+présageait et qu'elle parut longtemps mériter d'atteindre; mais on
+reconnaît même que la plupart, détournés ou découragés depuis lors, ne
+donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres individuelles
+et de monuments de leur esprit. On les voit ingénieux, distingués,
+remarquables; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne
+et grandir à distance, comme certains de nos pères, auteurs du premier
+mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber les autres et puisse
+devenir le signe représentatif, par excellence, de sa génération: soit
+que, dans ces partages des grandes renommées aux dépens des moyennes, il
+se glisse toujours trop de mensonge et d'oubli de la réalité pour que
+les contemporains très-rapprochés s'y prêtent; soit qu'en effet parmi
+ces natures si diversement douées il n'y ait pas, à proprement parler,
+un génie supérieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans
+l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui intercepte et
+atténue ce qui, en d'autres temps, eût été du vrai génie.
+
+Cependant, si de plus près, et sans se borner aux résultats extérieurs
+qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidèlement, on examine et
+l'on étudie en eux-mêmes les esprits distingués[108] dont nous parlons,
+que de talents heureux, originaux! quelle promptitude, quelle ouverture
+de pensée! quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors
+supérieurs à leur oeuvre, à leur action! On se demande ce qui les
+arrête, pourquoi ils ne sont ni plus féconds, eux si faciles, ni plus
+certains, eux autrefois si ardents; on se pose, comme une énigme, ces
+belles intelligences en partie infructueuses. Mais parmi celles qui
+méritent le plus l'étude et qui appellent longtemps le regard par
+l'étendue, la sérénité et une sorte de froideur, au premier aspect,
+immobile, apparaît surtout M. Jouffroy, celui-là même dont nous avons
+signalé le premier manifeste éloquent. Dans une génération où chacun
+presque possède à un haut degré la facilité de saisir et de comprendre
+ce qui s'offre, son caractère distinctif, à lui par-dessus tous, est
+encore la compréhension, l'intelligence. S'il est exact, comme il le dit
+quelque part, que l'air que nous respirons sache douer au berceau les
+esprits distingués de notre siècle, de celle de toutes les qualités
+qui est la plus difficile et la moins commune, de _l'étendue_, il faut
+croire que, sur la montagne du Jura où il est né, un air plus vif, un
+ciel plus vaste et plus clair, ont de bonne heure reculé l'horizon et
+fait un spectacle spacieux dans son âme comme dans sa Prunelle.
+
+[Note 108: Le mot _distingué_, qui revient fréquemment dans cet
+article et qui s'applique si bien à la génération qu'on y représente, a
+commencé d'être pris dans le sens où on l'emploie aujourd'hui, à partir
+de la fin du XVIIe siècle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au
+vieux Saint-Évremond: «S'il (_votre recommandé_) est amoureux du mérite
+qu'on appelle ici _distingué_, peut-être que votre souhait sera rempli;
+car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.»
+Il paraît toutefois que ce mot _distingué_ pris absolument, et sans être
+déterminé par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'était
+pas encore pleinement autorisé à la fin du XVIIIe siècle. Je trouve
+dans l'_Esprit des Journaux_, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre
+là-dessus, tirée du _Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand
+à mademoiselle Émilie d'Ursel, âgée de cinq ans_. Dans des observations
+qui suivent, on répond fort bien à ce _gentilhomme flamand_, un peu
+puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des écrits
+ces mots _aventuriers_ dont parle La Bruyère, qui font fortune quelque
+temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit;
+et à propos de _distingué_ tout court qui choquait alors beaucoup de
+gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par
+d'assez bonnes raisons: «On parle d'un peintre et on dit que c'est un
+homme _distingué_: on sait bien que ce doit être par ses tableaux;
+pourquoi sera-t-on obligé de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbé Delille
+est un homme de lettres _distingué_, est-il quelque Français qui s'avise
+de me demander par quoi?
+
+«Pourquoi ne dirait-on pas un homme _distingué_, absolument, comme on
+dit un homme _supérieur_? car ce dernier indique une relation même plus
+immédiate. Dans toutes les langues, et surtout dans les plus belles, les
+mots qui n'ont été employés d'abord qu'avec des régimes s'en séparent
+ensuite et conservent un sens très-précis, très-clair, même en restant
+tout seuls.»--Nous recommandons humblement cette note au Dictionnaire de
+l'Académie française.]
+
+L'intelligence à un degré excellent, l'intelligence en ce qu'elle a de
+large, de profond et de recueilli, de parfaitement net et clarifié,
+voilà donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, et qui se déclare
+à la première observation, soit qu'on juge le philosophe sur ses pages
+lentes et pleines, soit qu'on assiste au développement continu et
+régulier de sa parole. Je comparerais cette intelligence à un miroir
+presque plan, très-légèrement concave, qui a la faculté de s'égaler aux
+objets devant lesquels il est placé, et même de les dépasser en tous
+sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces miroirs à
+facettes qui tournent et brillent volontiers, ne représentant en saillie
+qu'une étroite portion de l'objet à la fois; ce n'est pas de ces miroirs
+ardents, trop concentriques, d'où naît bientôt la flamme. Car il y a
+aussi des intelligences trop vives, trop impatientes en présence de
+l'objet. Elles ne se tiennent pas aisément à le réfléchir, elles
+l'absorbent ou vont au-devant, elles font irruption au travers et y
+laissent d'éclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde,
+est sujet à cette manière. Chez lui, l'_acies_, le _celeritas ingenii_
+l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de
+longanimité dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut nul ennui
+des préliminaires et d'un appareil qui, quelquefois aussi, semble bien
+lent.
+
+A l'égard des objets de l'intelligence, on peut se comporter de deux
+manières. Tout esprit est plus ou moins armé, en présence des idées,
+du bouclier ou miroir de la réflexion, et du glaive de l'invention, de
+l'action pénétrante et remuante: réfléchir et oser. Le génie consiste
+dans l'alliance proportionnée des deux moyens, avec la prédominance
+d'oser. M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa première
+période, il se servait aussi du glaive qui simplifie, débarrasse et
+ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait avec mille éclairs,
+quand il tranchait cette périlleuse question, _Comment les Dogmes
+finissent_. Mais depuis lors, et par une loi naturelle aux esprits,
+laquelle a reçu chez lui une application plus prompte, c'est dans le
+miroir, dans l'intelligence et l'exposition des choses, qu'il s'est par
+degrés replié et qu'il se déploie aujourd'hui de préférence. Le miroir
+en son sein est devenu plus large, plus net et plus reposé que jamais,
+d'une sérénité admirable, bien qu'un peu glacée, un beau lac de Nantua
+dans ses montagnes.
+
+Mais tout lac, en reflétant les objets, les décolore et leur imprime
+une sorte d'humide frisson conforme à son onde, au lieu de la chaleur
+naturelle et de la vie. Il y a ainsi à dire que l'intelligence
+exclusivement étalée décolore le monde, en refroidit le tableau et est
+trop sujette à le réfléchir par les aspects analogues à elle-même, par
+les pures abstractions et idées qui s'en détachent comme des ombres.
+
+Il y a à dire que l'intelligence, si fidèle qu'elle soit, ne donne pas
+tout, que son miroir le plus étendu ne représente pas suffisamment
+certains points de la réalité, même dans la sphère de l'esprit. Le
+tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volonté et de
+pensée pénétrante dont nous avons parlé, se réfléchissent assez peu et
+tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont
+réellement de valeur et d'effet dans le progrès commun. Il faut avoir
+agi beaucoup par les idées et continuer d'agir et de pousser le glaive
+devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place à distance
+a pourtant de poids et d'effet dans la mêlée, Or, M. Jouffroy, dans ses
+lucides et placides représentations d'intelligence, en est venu souvent
+à ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communiquée aux hommes
+par les hommes, à ne croire que médiocrement à l'efficacité d'un génie
+individuel vivement employé. L'énergie des forces initiales l'atteint
+peu. Il est trop question avec lui, au point de vue où il se place, de
+se croiser les bras et de regarder,--avec lui qui, à l'heure la plus
+ardente de sa jeunesse, peignant la noble élite dont il faisait partie,
+écrivait: «L'espérance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les
+apôtres prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du
+monde... Ils ont foi à la vérité et à la vertu, ou plutôt, par une
+providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces
+deux images impérissables de la Divinité, sans lesquelles le monde ne
+saurait aller longtemps, se sont emparées de leurs coeurs pour revivre
+par eux et pour rajeunir l'humanité.»
+
+Et c'est ici, peut-être, que s'explique un coin de l'énigme que nous
+nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences si supérieures
+à leur action et à leur oeuvre. Quand nous avons dit qu'il y a dans
+l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui coupe et
+atténue des talents, capables en d'autres époques de monter au génie, et
+quand M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque chose
+qui procure aux esprits l'étendue, ce n'est, je le crains, qu'un
+même fait diversement exprimé; car cette étendue si précoce, cette
+intelligence ouverte et traversée, qui se laisse, faire et accueille
+tour à tour ou à la fois toutes choses, est l'inverse de la
+concentration nécessaire au génie, qui, si élargi qu'il soit, tient
+toujours de l'allure du glaive.
+
+Mais voilà que nous sommes déjà en plein à peindre l'homme, et nous
+n'avons pas encore donné l'idée de sa philosophie, de son rôle dans la
+science, de la méthode qu'il y apporte, et des résultats dont il peut
+l'avoir enrichie. C'est que nous ne toucherons qu'à peine ces endroits
+réguliers sur lesquels notre incompétence est grande; d'autres les
+traiteront ou les ont assez traités. M. Leroux, dans un bien remarquable
+article[109], a entamé, avec le philosophe et le psychologiste, une
+discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le Chevalier[110] a fait
+également. Et puis, nous l'avouerons, comme science, la philosophie nous
+affecte de moins en moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble
+et nécessaire exercice, une gymnastique de la pensée que doit pratiquer
+pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie est
+perpétuellement à recommencer pour chaque génération depuis trois mille
+ans, et elle est bonne en cela; c'est une exploration vers les hauts
+lieux, loin des objets voisins qui offusquent; elle replace sur nos
+têtes à leur vrai point les questions éternelles, mais elle ne les
+résout et ne les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de vérités
+de détail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; mais
+dans la prétention principale qui la constitue, et qui s'adresse à
+l'abîme infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. Aussi je lui dirai
+à peu près comme Paul-Louis Courier disait de l'histoire: «Pourvu que ce
+soit exprimé à merveille, et qu'il y ait bien des vérités, de saines et
+précieuses observations de détail, il m'est égal à bord de quel système
+et à la suite de quelle méthode tout cela est embarqué.» Ce n'est donc
+pas le philosophe éclectique, le régulateur de la méthode des faits de
+conscience, le continuateur de Stewart et de Reid, celui qui, avec son
+modeste ami M. Damiron, s'est installé à demeure dans la psychologie
+d'abord conquise, sillonnée, et bientôt laissée derrière par M. Cousin,
+et qui y règne aujourd'hui à peu près seul comme un vice-roi émancipé,
+ce n'est pas ce représentant de la science que nous discuterons en
+M. Jouffroy[111]; c'est l'homme seulement que nous voulons de lui,
+l'écrivain, le penseur, une des figures intéressantes et assez
+mystérieuses qui nous reviennent inévitablement dans le cercle de notre
+époque, un personnage qui a beaucoup occupé notre jeune inquiétude
+contemplative, une parole qui pénètre, et un front qui fait rêver.
+
+[Note 109: _Revue encyclopédique_.]
+
+[Note 110: _Revue du Progrès social_.]
+
+[Note 111: Ce que j'ai avancé de la philosophie me semble surtout vrai
+de la psychologie. La psychologie en elle-même (si je l'ose dire), à
+part un certain nombre de vérités de détail et de remarques fines qu'on
+en peut tirer, ne sert guère qu'au sentiment solitaire du contemplateur
+et ne se transmet pas. Comme science, elle est perpétuellement à
+recommencer pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pêcheur
+à la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord
+d'une rivière doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans
+l'eau, et aperçoit mille nuances particulières à son visage. Son
+illusion est de croire pouvoir aller au delà de ce sentiment
+d'observation contemplative; car, s'il veut tirer le poisson hors de
+l'eau, s'il agite sa ligne, comme, en cette sorte de pêche, le poisson,
+c'est sa propre image, c'est soi-même, au moindre effort et au moindre
+ébranlement, tout se trouble, la proie s'évanouit, le phénomène à saisir
+n'est déjà plus.]
+
+M. Théodore Jouffroy est né en 1796, au hameau des Pontets près de
+Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille ancienne et patriarcale
+de cultivateurs. Son grand-père, qui vécut tard, et dont la jeunesse
+s'était passée en quelque charge de l'ancien régime, avait conservé
+beaucoup de solennité, une grandeur polie et presque seigneuriale dans
+les manières. La famille était si unie, que les biens de l'oncle et du
+père de M. Jouffroy restèrent _indivis_, malgré l'absence de l'oncle qui
+était commerçant, jusqu'à la mort du père. Il fit ses premières études à
+Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil oncle prêtre; de là il partit pour
+Dijon, où il suivit le collége sans y être renfermé, lisant beaucoup à
+part des cours, et se formant avec indépendance. Il avait un goût marqué
+pour les comédies, et essaya même d'en composer. Reçu élève de l'École
+Normale par l'inspecteur-général, M. Roger, qui fut frappé de son
+savoir; il vint à Paris en 1813. Sa haute taille, ses manières simples
+et franches, une sorte de rudesse âpre qu'il n'avait pas dépouillée,
+tout en lui accusait ce type vierge d'un enfant des montagnes, et qui
+était fier d'en être; ses camarades lui donnèrent le sobriquet de
+_Sicambre_. Ses premiers essais à l'École attestaient une lecture
+immense, et particulièrement des études historiques très-nourries. Un
+grand mouvement d'émulation animait alors l'intérieur de l'École; les
+élèves provinciaux, entrés l'année précédente, MM. Dubois, Albrand aîné,
+Cayx, etc., s'étaient mis en devoir de lutter avec les élèves parisiens,
+jusque-là en possession des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron,
+Bautain, Albrand jeune, qui survinrent en 1813, achevèrent de constituer
+en bon pied les provinciaux. Cette première année se passa pour eux à
+des exercices historiques et littéraires; il fallait la révolution de
+1814 pour qu'une spécialité philosophique pût être créée au sein de
+l'École par M. Cousin. MM. La Romiguière et Boyer-Collard n'avaient
+professé qu'à la Faculté des Lettres, mais aucun enseignement
+philosophique approprié ne s'adressait aux élèves; M. Cousin eut, en
+1814, l'honneur de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent
+ses premiers disciples.
+
+Je me suis demandé souvent si M. Jouffroy avait bien rencontré sa
+vocation la plus satisfaisante en s'adonnant à la philosophie; je me
+le suis demandé toutes les fois que j'ai lu des pages historiques ou
+descriptives où sa plume excelle, toutes les fois que je l'ai entendu
+traiter de l'Art et du Beau avec une délicatesse si sentie et une
+expansion qui semble augmentée par l'absence, _ripae ulterioris amore_,
+ou enfin lorsqu'en certains jours tristes, au milieu des matières qu'il
+déduit avec une lucidité constante, j'ai cru saisir l'ennui de l'âme
+sous cette logique, et un regret profond dans son regard d'exilé. Mais
+non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la seule philosophie l'emploi
+de toutes ses facultés cachées, si quelques portions pittoresques ou
+passionnées restent chez lui en souffrance, il n'est pas moins fait
+évidemment pour cette réflexion vaste et éclaircie. Son tort, si nous
+osons percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le
+génie actif qui s'y mêlait à l'origine, d'avoir effacé l'imagination
+platonique qui prêtait sa couleur aux objets et baignait à son gré les
+horizons. Un rude sacrifice s'est accompli en lui; il a fait pour le
+bien, il a pris sa science au sérieux et a voulu que rien de téméraire
+et de hasardé n'y restât. La réserve a empiété de jour en jour sur
+l'audace. En proie durant quinze années à cet inquiétant problème de
+la destinée humaine, il a voulu mettre ordre à ses doutes, à ses
+conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est calmé, mais
+il s'y est refroidi. Sa raison est demeurée victorieuse, mais quelque
+chose en lui a regretté la flamme, et son regard paraît souffrant. Nous
+disons qu'il a eu tort pour sa gloire, mais c'est un rare mérite
+moral que de faire ainsi; toute sagesse ici-bas est plus ou moins une
+contrition.
+
+Le retour de l'île d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans les rangs
+des volontaires royaux à la suite de M. Cousin, ce qui signifie tout
+simplement que ces jeunes philosophes n'étaient pas bonapartistes, et
+qu'ils acceptaient la Restauration comme plus favorable à la pensée
+que l'Empire. Dans un article de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo
+Ortis, inséré au _Courrier Français_ en 1819, je trouve exprimé à nu, et
+avec une fermeté de style à la Salluste, ce sentiment d'opposition aux
+conquêtes et à la force militaire: «Un peuple ne doit tirer l'épée que
+pour défendre ou conquérir son indépendance. S'il attaque ses voisins
+pour les soumettre à son pouvoir, il se déshonore; s'il envahit leur
+territoire sous le prétexte d'y fonder la liberté, on le trompe ou il se
+trompe lui-même. Violer tous les droits d'une nation pour les rétablir,
+est à la fois l'inconséquence la plus étrange et l'action la plus
+injuste.
+
+«L'amour de la liberté commença la Révolution française; l'Europe,
+désavouant la politique de ses rois, nous accordait son estime et son
+admiration. Mais bientôt les applaudissements cessèrent. La justice
+avait été foulée aux pieds par les factions; la liberté devait périr
+avec elle: aussi ne la revit-on plus. Le nom seul subsista quelques
+années, pour accréditer auprès du peuple des chefs ambitieux et servir
+d'instrument à l'établissement du despotisme.
+
+«Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, et
+l'héroïsme de nos soldats prostitué. L'épée française devait être
+plantée sur la frontière délivrée, pour avertir l'Europe de notre
+justice. On la promena en Allemagne, en Hollande, en Suisse, en Italie.
+Elle fit partout de funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout,
+mais on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter.»
+
+Ce que M. Jouffroy exprimait si énergiquement en 1819, il ne le sentait
+pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une première invasion et à la
+menace d'une seconde. Ses craintes réalisées, et dans toute l'amertume
+du rôle de vaincu, il reprit avec ses amis les études philosophiques; un
+sentiment exalté de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils
+étaient dans leur période stoïque, dans cette période de Fichte, par
+où passent d'abord toutes les âmes vertueuses. M. Jouffroy gagna le
+doctorat avec deux thèses remarquables, l'une sur _le Beau et le
+Sublime_, et l'autre sur _la Causalité_. A partir de 1816, il devint
+maître de conférences à l'École, et fut en même temps attaché au collège
+Bourbon jusqu'en 1822, époque où M. Corbière, qui avait brisé l'École,
+le destitua aussi de ses fonctions au collége. M. Jouffroy, au sortir de
+l'École, entretenait une correspondance active d'idées et d'épanchements
+avec ses amis dispersés en province, avec MM. Damiron et Dubois
+particulièrement, qu'on avait envoyés à Falaise, et ensuite avec ce
+dernier, à Limoges. C'étaient souvent des saillies d'imagination
+philosophique, non pas sur un tel point spécial et borné, mais sur
+l'ensemble des choses et leur harmonie, sur la destinée future, le rôle
+des planètes dans l'ascension des âmes, et l'espérance de rejoindre
+en ces Élysées supérieurs les devanciers illustres qu'on aura le plus
+aimés, Platon ou Montaigne. On surprend là tout à nu l'homme qui plus
+tard, et déjà tempéré par la méthode, n'a pu s'empêcher de lancer
+ses ingénieux et hardis paradoxes sur _le Sommeil_, et qui consacre
+plusieurs leçons de son cours à la question de _la vie antérieure_.
+C'étaient encore, dans cette correspondance, des retours de désir vers
+le pays natal, vers la montagne d'où il tirait sa source, et le besoin
+de peindre à ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels
+dont il était sevré: «Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines,
+la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les murmures et les
+balancements de nos sapins, le vêtement de brouillard que chaque matin
+ils prennent, et la funèbre obscurité de leurs ombres? et l'hiver, dans
+la tempête, les tourbillons de neige soulevés, les chemins disparus sous
+de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent au plus haut
+de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim et de froid, tandis que
+les familles s'assemblent au bruit des toits ébranlés, et prient Dieu
+pour le voyageur? O mon pays que je regrette, quand vous reverrai-je?»
+
+En 1820, ayant perdu son père, il revit ce Jura tant désiré, et toute
+sa chère Helvétie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, qui, placé alors
+à Besançon, et lui-même atteint de cruelles douleurs et pertes
+domestiques, y cherchait un allégement dans l'entretien de l'amitié et
+dans les impressions pacifiantes d'une majestueuse nature. M. Dubois a
+écrit et a bien voulu nous lire un récit de cette époque de sa vie où
+son âme et celle de M. Jouffroy se confondirent si étroitement. Un tel
+morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, où revivent
+à côté des circonstances individuelles les émotions religieuses et
+politiques d'alors, serait la révélation biographique la plus directe,
+tant sur les deux amis que sur toute la génération d'élite à laquelle
+ils appartiennent. Mais il faut se borner à une pâle idée. Après avoir
+reconnu et salué le toit patriarcal, le bois de sapins en face, à
+gauche, qui projette en montant ses _funèbres ombres_, avoir foulé la
+mousse épaisse, les humides lisières où sont les fraises, et s'être
+assis derrière le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit dès le
+berceau une lèvre éloquente, il s'agissait pour les deux amis de se
+donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les revoir et de les
+montrer; pour M. Dubois, de les découvrir;--car c'était tout au plus si
+ce dernier les avait, en venant, aperçues de loin à l'horizon dans la
+brume, et comme un ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami
+un matin, dès avant le lever du soleil, à travers les vallées et les
+prairies, jusqu'à la pente de la Dôle qu'ils gravirent. La Dôle est le
+point culminant du Jura, et où le Doubs prend sa source. En montant par
+un certain versant et par des sentiers bien choisis, on arrive au plus
+haut sans rien découvrir, et, au dernier pas exactement qui vous porte
+au plateau du sommet, tout se déclare. C'est ce qui eut lieu pour M.
+Dubois, à qui son guide habile ménageait la surprise: «Toutes les Alpes,
+comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul jet!» L'amphithéâtre
+glorieux encadrant le pays de Vaud, le miroir du Léman, dans un coin la
+Savoie rabaissée au pied du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel
+que la plume, quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de décrire; la
+vapeur et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manières,
+voilà ce qui l'assaillit d'abord et le stupéfia. M. Jouffroy, plus
+familier à l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en jouissant de
+l'immobile extase de l'ami qu'il avait guidé; il reportait son regard
+avec sourire tantôt sur le spectacle éclatant, et tantôt sur le
+visage ébloui; il était comme satisfait de sa lente démonstration si
+magnifiquement couronnée, il était satisfait de sa montagne. A quelques
+pas en avant, un pâtre debout, les bras croisés et appuyé sur son bâton,
+semblait aussi absorbé dans la grandeur des choses; le philosophe en fut
+vivement frappé, et dit: «Il y a en cette âme que voilà toutes les mêmes
+impressions que dans les nôtres.»--Les images nombreuses et si belles
+dans la bouche de M. Jouffroy, où le pâtre intervient souvent, datent de
+cette rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son émouvant discours
+sur _la Destinée humaine_: «Le pâtre rêve comme nous à cette infinie
+création dont il n'est qu'un fragment; il se sent comme nous perdu dans
+cette chaîne d'êtres dont les extrémités lui échappent; entre lui et les
+animaux qu'il garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui
+arrive de se demander si, de même qu'il est supérieur à eux, il n'y
+aurait pas d'autres êtres supérieurs à lui..., et de son propre droit,
+de l'autorité de son intelligence qu'on qualifie d'infirme et de bornée,
+il a l'audace de poser au Créateur cette haute et mélancolique question:
+Pourquoi m'as-tu fait? et que signifie le rôle que je joue ici-bas?»
+Dans ses leçons sur _le Beau_, qui par malheur n'ont été nulle part
+recueillies, M. Jouffroy disait fréquemment d'une voix pénétrée: «Tout
+parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-même, le minéral le plus
+informe vit d'une vie sourde, et nous parle un langage mystérieux; et ce
+langage, le pâtre, dans sa solitude, l'entend, l'écoute, le sait autant
+et plus que le savant et le philosophe, autant que le poëte!»
+
+Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, M. Jouffroy s'étant
+adressé au pâtre pour le choix d'un certain sentier, le pâtre, sans
+sortir de son silence, fit signe du bâton et rentra dans son immobilité.
+Avant de savoir que M. Jouffroy avait eu cette matinée culminante sur
+la Dôle, qu'il avait remarqué ce pâtre sur ce plateau, et que sa
+contemplation avait trouvé à une heure déterminée de sa jeunesse une
+forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, je me l'étais souvent
+figuré, en effet, sur un plateau élevé des montagnes, avec moins de
+soleil, il est vrai, avec un horizon moins meublé de réalités et
+d'images, bien qu'avec autant d'air dans les cieux. A propos de son
+cours sur _la Destinée humaine_, où il semblait n'indiquer qu'à peine
+aux jeunes âmes inquiètes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors
+lui entendre nommer, on disait dans un article du _Globe_ de décembre
+1830: «Comme un pasteur solitaire, mélancoliquement amoureux du désert
+et de la nuit, il demeure immobile et debout sur son tertre sans
+verdure; mais du geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse
+à ses pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse à tout hasard au
+bercail, du seul côté où il peut y en avoir un.»
+
+Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; s'il
+envisage l'histoire, s'il décrit géographiquement les lieux, c'est par
+masses et formes générales, sans scrupule des détails, et avec une sorte
+de vérité ou d'illusion toujours majestueuse. «Les événements, a-t-il
+dit quelque part, sont si absolument déterminés par les idées, et les
+idées se succèdent et s'enchaînent d'une manière si fatale, que la seule
+chose dont le philosophe puisse être tenté, c'est de se croiser les bras
+et de regarder s'accomplir des révolutions auxquelles les hommes peuvent
+si peu.» Voilà tout entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir,
+regarder, assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade sur la
+Dôle est-elle une merveilleuse figure de la destinée de M. Jouffroy.
+Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de la sorte son Sinaï dans sa
+jeunesse, sa mystérieuse montagne où la destinée s'est comme offerte aux
+yeux, mieux éclairée seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul
+ne le sait que nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres,
+n'est guère que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment
+envolé.
+
+Dans cette ascension de la Dôle, j'ai oublié, pour compléter la scène,
+de dire qu'outre les deux amis et le pâtre, il y avait là un vieux
+capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, révolutionnaire de
+vieille souche et grand lecteur de Voltaire. Comme il redescendait le
+premier dans le sentier indiqué, et qu'il voyait les deux amis avoir
+peine à se détacher du sommet et se retourner encore, il les gourmandait
+de leur lenteur, en criant: «Quand on a vu, on a vu!» Ce capitaine
+voltairien, près du pâtre, dut paraître au philosophe le bon sens
+goguenard et prosaïque, à côté du bon sens naïf et profond.
+
+Quelquefois, à travers leurs courses de la journée, il arrivait aux deux
+amis de passer à diverses reprises la frontière; ils se sentaient plus
+libres alors, soulagés du poids que le régime de ce temps imposait aux
+nobles âmes, et ils entonnaient de concert _la Marseillaise_, comme un
+défi et une espérance. Le soir, quand ils trouvaient des feux presque
+éteints, qu'avaient allumés les bergers, ils s'asseyaient auprès, et M.
+Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, se rappelait les
+irruptions des Barbares, lesquels, comme des brassées de bois vert,
+la Providence avait jetés de temps à autre dans le foyer expirant des
+civilisations. Nul, s'il l'avait voulu, n'aurait eu plus que lui, au
+service de sa pensée, de ces grandes images agrestes et naturelles.
+
+En 1821, de retour à Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercèrent l'un
+sur l'autre une influence continue fort vive: M. Jouffroy initiait
+philosophiquement son ami qui n'avait pas, jusque-là, secoué tout à fait
+l'autorité en matière religieuse; M. Dubois entrecoupait par ses élans
+politiques ce qu'aurait eu de trop métaphysique et spéculatif le cours
+d'idées du philosophe. Leur santé à tous deux s'était fort altérée.
+M. Jouffroy acquit dès lors cette constitution plus nerveuse et cette
+délicatesse fine de complexion, si d'accord avec son âme, mais que
+quelque chose de plus robuste avait dissimulée. M. Cousin s'était engagé
+dans le carbonarisme et y poussait avec prosélytisme; après quelque
+hésitation, les deux amis y entrèrent, mais par M. Augustin Thierry,
+dans une vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin,
+Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquèrent à aucune des démonstrations
+civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand et à celui de Camille
+Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitué; M. Dubois l'était déjà. En
+1823, notre philosophe écrivait dans la solitude cet article, _Comment
+les Dogmes finissent_, où éclatent la vertu et la foi frémissantes sous
+la persécution, où retentit dans le langage de la philosophie comme un
+écho sacré des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais élevé à une plus
+grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulée; depuis il
+s'est épanché, étendu, élargi, en descendant à la manière des fleuves,
+dont le flot peut s'accroître, mais ne regagne plus le niveau de la
+source.--En septembre 1824, _le Globe_ fut fondé.
+
+Il semble aujourd'hui, à ouïr certaines gens, que _le Globe_ n'eût pour
+but que de faire arriver plus commodément au pouvoir messieurs les
+doctrinaires grands et petits, après avoir passé six longues années à
+s'encenser les uns les autres. Peu de mots remettront à leur place ces
+ignorances et ces injures. M. Dubois, destitué, traduisait la Chronique
+de Flodoard pour la collection de M. Guizot, écrivait quelques articles
+aux _Tablettes universelles_, qui trop tôt manquèrent, se dévorait enfin
+dans l'intimité d'hommes fervents, étouffés comme lui, et dans
+les conversations brûlantes de chaque jour. M. Leroux, qui, après
+d'excellentes études faites à Rennes au même collège que M. Dubois,
+et avant de prendre rang comme une des natures de penseur les plus
+puissantes et les plus ubéreuses d'aujourd'hui, était simplement ouvrier
+typographe, M. Leroux avait imaginé, avec M. Lachevardière, imprimeur,
+d'entreprendre un journal utile, composé d'extraits de littérature
+étrangère, d'analyses des principaux voyages et de faits curieux et
+instructifs rassemblés avec choix. Il communiqua son cadre d'essai à M.
+Dubois, qui jugea que, dans cette simple idée de magasin à l'anglaise,
+il n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter une
+portion de doctrine, y introduire les questions de liberté littéraire,
+se poser contre la littérature impériale, et, sans songer à la politique
+puisqu'on était en pleine Censure, fonder du moins une critique nouvelle
+et philosophique. Des deux idées combinées de MM. Leroux et Dubois,
+naquit _le Globe_; mais celle de M. Dubois, bien que venue à l'occasion
+de l'autre, était évidemment l'idée active, saillante et nécessaire;
+aussi imprima-t-il au _Globe_ le caractère de sa propre physionomie.
+M. Leroux y maintint toutefois sur le second plan l'exécution de son
+projet; et toute cette matière de voyages, de faits étrangers, de
+particularités scientifiques, qui occupa longtemps les premières pages
+du _Globe_ avant l'invasion de la politique quotidienne, était ménagée
+par lui. Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M.
+Leroux ne se fit d'ailleurs au _Globe_, jusqu'en 1830, qu'une position
+bien inférieure à ses rares mérites et à sa portée d'esprit; par
+modestie, par fierté, cachant des convictions entières sous une bonhomie
+qu'on aurait dû forcer, il s'effaça trop; quatre ou cinq morceaux de
+fonds qu'il se décida à y écrire frappèrent beaucoup, mais ne l'y
+assirent pas au rang qu'il aurait fallu. Il dirigeait le matériel du
+journal, mais en fait d'idées il y passa toujours plus ou moins pour un
+rêveur. Ses opinions, afin de prévaloir, avaient besoin d'arriver par M.
+Dubois[112].
+
+[Note 112: Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la
+maintenons, bien que nos sentiments et nos jugements à l'égard de M.
+Leroux aient changé à mesure qu'il changeait lui-même. Ce n'est plus de
+sa modestie qu'il semblerait à propos de venir parler aujourd'hui. Lui
+aussi il est entré à pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet Océan
+Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son détroit de Magellan. Nous
+l'avions connu et aimé homme _distingué_, nous l'abandonnons révélateur
+et prophète. Mais nous irions jusqu'à regretter de l'avoir connu et
+loué, quand nous le voyons provoquer l'outrage, à propos de Jouffroy
+mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux de
+cet homme excellent, quand nous le voyons déverser l'amertume sur
+l'irréprochable et intègre M. Damiron; et tout cela parce que M. Leroux
+veut faire de Jouffroy son _précurseur_ comme il a fait de M. Cousin son
+_Antechrist_.--Qu'il nous suffise de répéter ici que, nonobstant toutes
+les variations subséquentes, cet historique du _Globe_ reste d'une
+parfaite exactitude.]
+
+M. Dubois s'était donc mis à l'oeuvre en septembre 1824, secondé de M.
+Leroux, et moyennant les avances financières de M. Lachevardière. MM.
+Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, ne pouvaient lui manquer. M.
+Trognon travailla aussi dès les premiers numéros. Comme il y avait
+exposition de peinture au début, M. Thiers se chargea d'en rendre
+compte; sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien depuis au
+journal. M. Mérimée donna quelque chose d'abord, mais ne continua pas sa
+collaboration. Quelques jeunes gens, élèves distingués de MM. Jouffroy
+et Damiron, entrèrent de bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et
+Duchâtel, qui n'étaient pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers.
+Ils connaissaient les doctrinaires sans doute, ils étaient liés, ainsi
+que leurs maîtres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-être de loin
+avec M. Royer-Collard; personne dans cette réunion commençante
+n'en était aux préjugés brutaux et aux déclamations ineptes du
+_Constitutionnel_; mais par M. Dubois, âme du journal, un vif sentiment
+révolutionnaire et girondin se tenait en garde; et, dès que la Censure
+fut levée, cette pointe généreuse perça en toute occasion. M. de
+Rémusat, le plus doctrinaire assurément des rédacteurs du _Globe_ par la
+subtilité de son esprit, par ses habitudes et ses liens de société, ne
+toucha longtemps que des sujets de pure littérature et de poésie; ce
+qu'il faisait avec une souplesse bien élégante. M. Duvergier de Hauranne
+n'avait pas à un moindre degré la préoccupation littéraire, et son zèle
+spirituel s'attaquait, dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et
+d'Irlande, à des points délicats de la controverse romantique. Ce n'est
+guère à M. Magnin toujours net et progressif, ou à M. Ampère survenu
+plus tard et adonné aux excursions studieuses, qu'on imputera un rôle
+dans la prétendue ligue. _Le Globe_ n'a pas été fondé et n'a pas grandi
+sous le patronage des doctrinaires, c'est-à-dire des trois ou quatre
+hommes éminents à qui s'adressait alors ce nom. La bourse de M.
+Lachevardière, l'idée de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voilà les
+données primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs,
+des proscrits de l'Université, ce furent les vrais fondateurs; la
+génération des salons qui s'y joignit ensuite n'étouffa jamais l'autre.
+
+Le public, qui aime à faire le moins de frais possible en renommée, et
+qui est dur à accepter des noms nouveaux, voyant _le Globe_ surgir,
+tenta d'en expliquer le succès, et presque le talent, par l'influence
+invisible et suprême de quelques personnages souvent cités. Ces
+personnages étaient sans doute bienveillants au _Globe_, mais cette
+bienveillance, tempérée de blâme fréquent ou même d'épigrammes légères,
+ne justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financièrement,
+lorsqu'en 1828, _le Globe_ devenant tout à fait politique, M.
+Lachevardière retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les
+doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au
+cautionnement; mais c'était un simple placement de fonds sans enjeu.
+Du reste, occupés de leurs propres travaux, ces messieurs n'ont jamais
+contribué de leur plume à l'illustration du journal; une seule fois,
+s'il m'en souvient, M. Guizot écrivit une colonne officieuse sur un
+tableau de M. Gérard; peut-être a-t-il récidivé pour quelque autre cas
+analogue, mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; M.
+de Broglie n'y a jamais écrit. Les prétendus patrons hantaient si peu ce
+lieu-là, qu'il a été possible à l'un des rédacteurs assidus de n'avoir
+pas, une seule fois durant les six ans, l'honneur d'y rencontrer leur
+visage. La verdeur de certains articles allait, de temps à autre,
+éveiller leur sévérité et raviver les nuances. M. Royer-Collard réprouva
+hautement l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamné,
+quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-même, bien que plus
+rapproché du journal par son âge et par ses amis, s'en séparait crûment
+dans la conversation; il ne répondait pas de ses disciples, il censurait
+leur marche, et savait marquer plus d'un défaut avec quelque trait de
+cette verve incomparable qu'on lui pardonne toujours, et que _le Globe_
+ne lui paya jamais qu'en respects.
+
+Si l'on examine enfin l'allure et le langage du _Globe_ depuis qu'il
+devint expressément politique, c'est-à-dire sous les ministères
+Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, une fermeté de ton
+qu'aucun organe de l'opposition d'alors n'a surpassées. Le ministère
+Martignac y fut attaqué de bonne heure avec une exigence dont MM. de
+Rémusat, Duchâtel et Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui
+de s'étonner. La question des Jésuites et de la liberté absolue
+d'enseignement prêta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois, à une
+controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque pour le
+moment, mais du moins aussi peu doctrinaire que possible. M. de Rémusat,
+qui traita presque seul la politique des derniers mois avant Juillet,
+durant la prison de M. Dubois, ne détourna pas un seul instant le
+journal de la ligne extrême où il était lancé; vers cette fin de la
+lutte, toutes les pensées n'en faisaient qu'une pour la délivrance, il
+semblait même qu'il y eût dans cette rédaction du _Globe_ des vues et
+des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. Quand M. Thiers, au
+début du _National_, développait sa théorie constitutionnelle, et venait
+professer Delorme comme résumé de son Histoire de la Révolution, ces
+articles ingénieux étaient regardés comme de purs jeux de forme et
+des fictions un peu vaines au prix de la grande question populaire
+et sociale; et ce n'était pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi,
+c'était M. Duchâtel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence
+marquée, division au _Globe_ en quelque matière, cette dissidence
+portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. L'école
+romantique des poëtes ne put jamais faire irruption au _Globe_, et
+le gagner comme organe à elle; mais elle y avait des alliés et des
+intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui qui écrit ces lignes,
+penchaient plus ou moins du côté novateur en poésie; MM. Dubois,
+Duvergier, de Rémusat, et l'ensemble de la rédaction, étaient en
+méfiance, quoique généralement bienveillants. Tous ces petits mouvements
+intérieurs se dessinèrent avec feu à l'occasion du drame de _Hernani_,
+qui eut pour résultat d'augmenter la bienveillance. Mais, hélas!
+rapprochement littéraire, union politique, tout cela manqua bientôt.
+
+Au _Globe_, M. Jouffroy tint une grande place; il était le philosophe
+généralisateur, le dogmatique par excellence, de même que M. Damiron
+était le psychologue analyste et sagace, de même que M. Dubois était
+le politique ému et acéré, le critique chaleureux. Indépendamment des
+articles recueillis dans le volume des _Mélanges_, M. Jouffroy en a
+écrit plusieurs sur des sujets d'histoire ou de géographie, et y a porté
+sa large manière. Il cherchait à tirer des antécédents historiques, des
+conditions géographiques et de l'esprit religieux des peuples, la loi de
+leur mouvement et de leur destinée. Les résultats les plus généraux de
+ses méditations à ce sujet sont consignés dans deux leçons d'un cours
+particulier professé par lui en 1826 (_de l'État actuel de l'Humanité_).
+Il ne s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion
+active et stimulante, l'appel à l'énergie morale d'un chacun; il n'y
+imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, le calme
+et le quiétisme brahmanique aux assistants éclairés, sous peine
+de déchéance aveugle et de fatuité. Au contraire, il y marquait
+l'initiative à la civilisation chrétienne, et le devoir d'agir à chacun
+de ses membres; il y disait avec plainte: «Comment aurions-nous des
+hommes politiques, des hommes d'État, quand les questions dont la
+solution réfléchie peut seule les former ne sont pas même poses, pas
+même soupçonnées de ceux qui sont assis au gouvernail; quand, au lieu
+de regarder à l'horizon, ils regardent à leurs pieds; quand, au lieu
+d'étudier l'avenir du monde, et dans cet avenir celui de l'Europe, et
+dans celui de l'Europe la mission de leur pays, ils ne s'inquiètent, ils
+ne s'occupent que des détails du ménage national?... Nous ne concevons
+pas que tant de gens de conscience se jettent dans les affaires
+politiques, et poussent le char de notre fortune dans un sens ou clans
+un autre, avant d'avoir songé à se poser ces grandes questions.... Je
+sais que la marche de l'humanité est tracée, et que Dieu n'a pas laissé
+son avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques
+hommes: mais ce que nous ne pouvons empêcher ni faire, nous pouvons du
+moins le retarder ou le précipiter par notre mauvaise ou bonne conduite.
+Dans les larges cadres de la destinée que la Providence a faite au
+monde, il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le
+dévouement des héros et l'égoïsme des lâches.»
+
+C'était dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honoré, à l'ouverture
+d'un des cours particuliers auxquels le confinait l'interdiction
+universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. Ces cours privés
+étaient fort recherchés; quelques esprits déjà mûrs, des camarades du
+maître, des médecins depuis célèbres, une élite studieuse des salons,
+plusieurs représentants de la jeune et future pairie, composaient
+l'auditoire ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement était
+petit, et une réunion plus apparente serait aisément devenue suspecte
+avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement, à ces
+prédications de la philosophie; on y arrivait comme avec ferveur et
+discrétion; il semblait qu'on y vînt puiser à une science nouvelle et
+défendue, qu'on y anticipât quelque chose de la foi épurée de l'avenir.
+Quand les quinze ou vingt auditeurs s'étaient rassemblés lentement, que
+la clef avait été retirée de la porte extérieure, et que les derniers
+coups de sonnette avaient cessé, le professeur, debout, appuyé à la
+cheminée, commençait presque à voix basse, et après un long silence. La
+figure, la personne même de M. Jouffroy est une de celles qui frappent
+le plus au premier aspect, par je ne sais quoi de mélancolique, de
+réservé, qui fait naître l'idée involontaire d'un mystérieux et noble
+inconnu. Il commençait donc à parler; il parlait du Beau, ou du Bien
+moral, ou de l'immortalité de l'âme; ces jours-là, son teint plus
+affaibli, sa joue légèrement creusée, le bleu plus profond de son
+regard, ajoutaient dans les esprits aux réminiscences idéales du
+_Phédon_. Son accent, après la première moitié assez monotone, s'élevait
+et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait ou se remplissait
+de rayons. Son éloquence déployée prolongeait l'heure et ne pouvait se
+résoudre à finir. Le jour qui baissait agrandissait la scène; on ne
+sortait que croyant et pénétré, et en se félicitant des germes reçus.
+Depuis qu'il professe en public, M. Jouffroy a justifié ce qu'on
+attendait de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement
+privé, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant d'alors[113].
+
+[Note 113: Voir, si l'on veut, dans les poésies de Joseph Delorme deux
+pièces adressées à M. Jouffroy, qui n'y est pas nommé, l'une à M***: _O
+vous qui lorsque seul_, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: _Le
+Soir de la Jeunesse_. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que
+cette dernière pièce a été également inspirée par lui.--Dans une
+dernière édition de _Joseph Delorme_ (1861), on peut lire (page 299) une
+lettre de Jouffroy adressée à l'auteur; il s'était en partie reconnu.]
+
+M. Jouffroy en était, en ces années-là, à cette période heureuse où luit
+l'étoile de la jeunesse, à la période de nouveauté et d'invention; il se
+sentait, à l'égard de chaque vérité successive, dans la fraîcheur d'un
+premier amour; depuis, il se répète, il se souvient, il développe. Le
+malheur a voulu qu'avec sa facilité de parler et son indolence d'écrire,
+il ait improvisé ses leçons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle
+part été fixées dans leur verve délicate et leur vivacité naissante. M.
+Jouffroy se détermine malaisément à écrire, bien qu'une fois à l'oeuvre
+sa plume jouisse de tant d'abondance. Il n'a publié d'original que la
+préface en tête des _Esquisses morales_ de Stewart, et ses articles,
+la plupart recueillis dans les _Mélanges_: l'introduction promise des
+Oeuvres de Reid n'a pas paru. Philosophe et démonstrateur éloquent
+encore plus qu'écrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste,
+convie peu M. Jouffroy; il souffre évidemment et retarde le plus
+possible de s'y emprisonner; il la déborde toujours. La lutte étroite,
+la joute de la pensée et du style ne lui va pas. Il ne s'applique point
+à la fermeté de Pascal; sa forme, à lui, quand il lui en faut une, est
+belle et ample, mais lâchée, comme on dit.
+
+Saint Jérôme appelle quelque part saint Hilaire, évêque de Poitiers, _le
+Rhône de l'éloquence gauloise_. M. Jouffroy serait bien plutôt une Loire
+épanouie qu'un Rhône impétueux, comme elle lent, large, inégalement
+profond, noyant démesurément ses rives.
+
+M. Jouffroy, entré à la Chambre depuis deux ans, a montré peu
+d'inclination pour la politique, et s'est à peine efforcé d'y réussir.
+On le conçoit; dans ses habitudes de pensée et de parole, il a besoin
+d'espace et de temps pour se dérouler, et de silence en face de lui.
+Il avait contre son début, dans cette assemblée assez vulgaire, d'être
+suspect de métaphysique dès le moindre préambule. Et pourtant la parole,
+hardiment prise en deux ou trois occasions, eût vaincu ce préjugé; M.
+Jouffroy aurait eu beau jeu à entamer la question européenne selon ses
+idées de tout temps, à tracer le rôle obligé de la France, et à flétrir
+pour le coup la politique _de ménage_ à laquelle on l'assujettit: il
+n'en a rien fait, soit que l'humeur contemplative ait prédominé et
+l'ait découragé de l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si
+ouverte à entendre, il ait souri sur son banc avec dédain[114].
+
+[Note 114: M. Jouffroy, depuis, s'est décidé à parler, et il l'a
+fait avec le succès que nous présagions, bien que dans un sens un peu
+différent de celui qui nous semblait probable à cette date de décembre
+1833, et que nous eussions préféré.]
+
+Car, malgré tout le progrès de la disposition contemplative, il y a en
+M. Jouffroy le côté dédaigneux, ironique, l'ancien côté actif refoulé,
+qui se fait sentir amèrement par retours, et qui tranche, comme un
+éclair, sur un grand fonds de calme et d'ennui. Il y a le vieil homme,
+qui fut sévère au passé, hostile aux révélations, l'adversaire railleur
+du baron d'Eckstein, le philosophe qui ignore et supprime ce qui le
+gêne, comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie
+du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier mouvement
+susceptible et chatouilleux, la lèvre qui s'amincit et se pince, une
+rougeur rapide à une joue qui soudain pâlit.
+
+Mais il y a tout aussitôt et très-habituellement le côté bon,
+plébéien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode aux
+intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe presque outrageux, vous
+démontre au long des clartés et sait y démêler de nouvelles finesses;
+une disposition humaine et morale, une bienveillance qui prend intérêt,
+qui ne se dégoûte ni ne s'émousse plus. L'idée de devoir préside à
+cette noble partie de l'âme que nous peignons; si le premier mouvement
+s'échappe quelquefois, la seconde pensée répare toujours.
+
+Outre les travaux et écrits ultérieurs qu'on a droit d'espérer de M.
+Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne pouvons nous
+empêcher de lui demander, parce qu'il nous y semble admirablement
+propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproché à
+quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman; nous sommes
+persuadé qu'un roman de lui, un vrai roman, serait un trésor de
+psychologie profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine
+par là un jour! il s'y fondera à côté de la science une gloire plus
+durable; Pétrarque doit la sienne à ses vers vulgaires, qui seuls ont
+vécu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a déjà projeté),
+ce serait un lieu sûr pour toute sa psychologie réelle, qui consiste,
+selon nous, en observations détachées plutôt qu'en système; ce serait
+un refuge brillant pour toutes les facultés poétiques de sa nature qui
+n'ont pas donné. Je la vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce
+_Woldemar_ non subtil, bien supérieur à l'autre de Jacobi. L'exposition
+serait lente, spacieuse, aérée, comme celles de l'Américain dont
+l'auteur a tant aimé la prairie et les mers[115]. Il y aurait dès l'abord
+des pâturages inclinés et de ces tableaux de moeurs antiques que savent
+les hommes des hautes terres. Les personnages surviendraient dans cette
+région avec harmonie et beauté. Le héros, l'amant, flotterait de
+la passion à la philosophie, et on le suivrait pas à pas dans ses
+défaillances touchantes et dans ses reprises généreuses. Comme l'amitié,
+comme l'amour naissant qui s'y cache, se revêtiraient d'un coloris sans
+fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs mystères par des aspects
+aplanis! Comme les pâles et arides intervalles s'étendraient avec
+tristesse jusqu'au sein des vertes années! Que la lutte serait longue,
+marquée de sacrifice, et que le triomphe du devoir coûterait de pleurs
+silencieux! Allez, osez, ô Vous dont le drame est déjà consommé au
+dedans; remontez un jour en idée cette Dôle avec votre ami vieilli; et
+là, non plus par le soleil du matin, mais à l'heure plus solennelle du
+couchant, reposez devant nous le mélancolique problème des destinées;
+au terme de vos récits abondants et sous une forme qui se grave,
+montrez-nous le sommet de la vie, la dernière vue de l'expérience, la
+masse au loin qui gagne et se déploie, l'individu qui souffre comme
+toujours, et le divin, l'inconsolé désir ici-bas du poëte, de l'amant et
+du sage!
+
+Décembre 1833.
+
+[Note 115: Fenimore Cooper.]
+
+
+M. Jouffroy, que nous tâchions ainsi de peindre avec un soin et des
+couleurs où se mêlait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant
+à tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu après,
+un volume posthume de _Nouveaux Mélanges philosophiques_; la haine et
+l'esprit de parti s'en emparèrent. Les funérailles de l'honnête homme
+et du sage furent célébrées par des querelles furieuses; l'infamie des
+insultes particulières aux gazettes ecclésiastiques n'y manqua pas. Un
+penseur mélancolique a dit: «Tenons-nous bien, ne mourons pas; car,
+sitôt morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, servira
+de marchepied à quelqu'un pour se faire voir et pérorer. Trop heureux
+si, derrière notre pierre, le lâche et le méchant ne s'abritent pas pour
+lancer leurs flèches, comme Pâris caché derrière le tombeau d'Ilus!»
+
+
+
+
+M. AMPÈRE
+
+Le vrai savant, l'_inventeur_, dans les lois de l'univers et dans les
+choses naturelles, en venant au monde est doué d'une organisation
+particulière comme le poëte, le musicien. Sa qualité dominante, en
+apparence moins spéciale, parce qu'elle appartient plus ou moins à
+tous les hommes et surtout à un certain âge de la vie où le besoin
+d'apprendre et de découvrir nous possède, lui est propre par le degré
+d'intensité, de sagacité, d'étendue. Chercher la cause et la raison des
+choses, trouver leurs lois, le tente, et là où d'autres passent avec
+indifférence ou se laissent bercer dans la contemplation par le
+sentiment, il est poussé à voir au delà et il pénètre. Noble faculté
+qui, à ce degré de développement, appelle et subordonne à elle toutes
+les passions de l'être et ses autres puissances! On en a eu, à la fin
+du XVIIIe siècle et au commencement du nôtre, de grands et sublimes
+exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et tant d'autres à des rangs
+voisins, ont excellé dans cette faculté de trouver les rapports élevés
+et difficiles des choses cachées, de les poursuivre profondément, de les
+coordonner, de les rendre. Ils ont à l'envi reculé les bornes du connu
+et repoussé la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle part
+peut-être cette faculté de l'intelligence avide, cet appétit du savoir
+et de la découverte, et tout ce qu'il entraîne, n'a été plus en saillie,
+plus à nu et dans un exemple mieux démontrable que chez M. Ampère qu'il
+est permis de nommer tout à côté d'eux, tant pour la portée de toutes
+les idées que pour la grandeur particulière d'un résultat. Chez ces
+autres hommes éminents que j'ai cités, une volonté froide et supérieure
+dirigeait la recherche, l'arrêtait à temps, l'appesantissait sur des
+points médités, et, comme il arrivait trop souvent, la suspendait pour
+se détourner à des emplois moindres. Chez M. Ampère, l'idée même était
+maîtresse. Sa brusque invasion, son accroissement irrésistible, le
+besoin de la saisir, de la presser dans tous ses enchaînements, de
+l'approfondir en tous ses points, entraînaient ce cerveau puissant
+auquel la volonté ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est
+le triomphe, le surcroît, si l'on veut, et l'indiscrétion de l'idée
+savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne ou s'y
+confond. L'imagination, l'art ingénieux et compliqué, la ruse des
+moyens, l'ardeur même de coeur, y passent et l'augmentent. Quand une
+idée possède cet esprit inventeur, il n'entend plus à rien autre chose,
+et il va au bout dans tous les sens de cette idée comme après une proie,
+ou plutôt elle va au bout en lui, se conduisant elle-même, et c'est lui
+qui est la proie. Si M. Ampère avait eu plus de cette volonté suivie,
+de ce caractère régulier, et, on peut le dire, plus ou moins ironique,
+positif et sec, dont étaient munis les hommes que nous avons nommés, il
+ne nous donnerait pas un tel spectacle, et, en lui reconnaissant plus de
+conduite d'esprit et d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant
+en quête, le chercheur de causes aussi à nu.
+
+Il est résulté aussi de cela qu'à côté de sa pensée si grande et de sa
+science irrassasiable, il y a, grâce à cette vocation imposée, à cette
+direction impérieuse qu'il subit et ne se donne pas, il y a tous les
+instincts primitifs et les passions de coeur conservées, la sensibilité
+que s'était de bonne heure trop retranchée la froideur des autres,
+restée chez lui entière, les croyances morales toujours émues, la
+naïveté, et de plus en plus jusqu'au bout, à travers les fortes
+spéculations, une inexpérience craintive, une enfance, qui ne semblent
+point de notre temps, et toutes sortes de contrastes.
+
+Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge et Cuvier, ce
+sont, par exemple, leurs prétentions ou leurs qualités d'hommes d'État,
+d'hommes politiques influents, ce sont les titres et les dignités dont
+ils recouvrent et quelquefois affublent leur vrai génie. Voilà, si je ne
+me trompe, des _distractions_ aussi et des _absences_ de ce génie, et,
+qui pis est, volontaires. Chez M. Ampère, les contrastes sont sans doute
+d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est qu'ici la
+vanité du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses également y
+paraissent, elles restent plus naïves et comme touchantes, laissant
+subsister l'entière vénération dans le sourire.
+
+Deux parts sont à faire dans l'histoire des savants: le côté sévère,
+proprement historique, qui comprend leurs découvertes positives et ce
+qu'ils ont ajouté d'essentiel au monument de la connaissance humaine, et
+puis leur esprit en lui-même et l'anecdote de leur vie. La solide part
+de la vie scientifique de M. Ampère étant retracée ci-après par un juge
+bien compétent, M. Littré[116], nous avons donc à faire connaître, s'il
+se peut, l'homme même, à tâcher de le suivre dans son origine, dans
+sa formation active, son étendue, ses digressions et ses mélanges, à
+dérouler ses phases diverses, ses vicissitudes d'esprit, ses richesses
+d'âme, et à fixer les principaux traits de sa physionomie dans cette
+élite de la famille humaine dont il est un des fils glorieux.
+
+[Note 116: L'article de M. Littré suivait immédiatement le nôtre dans
+la _Revue des Deux Mondes_.]
+
+André-Marie Ampère naquit à Lyon le 20 janvier 1775. Son père,
+négociant retiré, homme assez instruit, l'éleva lui-même au village
+de Polémieux[117], où se passèrent de nombreuses années. Dans ce pays
+sauvage, montueux, séparé des routes, l'enfant grandissait, libre sous
+son père, et apprenait tout presque de lui-même. Les combinaisons
+mathématiques l'occupèrent de bonne heure; et, dans la convalescence
+d'une maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux d'un
+biscuit qu'on lui avait donné. Son père avait commencé de lui enseigner
+le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition singulière pour les
+mathématiques, il la favorisa, procurant à l'enfant les livres
+nécessaires, et ajournant l'étude approfondie du latin à un âge plus
+avancé. Le jeune Ampère connaissait déjà toute la partie élémentaire des
+mathématiques et l'application de l'algèbre à la géométrie, lorsque le
+besoin de pousser au delà le fit aller un jour à Lyon avec son père. M.
+l'abbé Daburon (depuis inspecteur général des études) vit entrer alors
+dans la bibliothèque du collège M. Ampère, menant son fils de onze à
+douze ans, très-petit pour son âge. M. Ampère demanda pour son fils
+les ouvrages d'Euler et de Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils
+étaient en latin: sur quoi l'enfant parut consterné de ne pas savoir le
+latin; et le père dit: «Je les expliquerai à mon fils»; et M. Daburon
+ajouta: «Mais c'est le calcul différentiel qu'on y emploie, le
+savez-vous?» Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon lui offrit
+de lui donner quelques leçons, et cela se fit.
+
+[Note 117: Un document précis, qui nous est fourni depuis, le fait
+naître à ce village de Polémieux; M. Ampère s'était dit toujours né à
+Lyon.]
+
+Vers ce temps, à défaut de l'emploi des infiniment petits, l'enfant
+avait de lui-même cherché, m'a-t-on dit, une solution du problème des
+tangentes par une méthode qui se rapprochait de celle qu'on appelle
+méthode des limites. Je renvoie le propos, dans ses termes mêmes, aux
+géomètres.
+
+Les soins de M. Daburon tirèrent le jeune émule de Pascal de son
+embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En même temps un
+ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succès de botanique, lui en
+inspirait le goût, et le guidait pour les premières connaissances. Le
+monde naturel, visible, si vivant et si riche en ces belles contrées,
+s'ouvrait à lui dans ses secrets, comme le monde de l'espace et
+des nombres. Il lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres,
+particulièrement l'Encyclopédie, d'un bout à l'autre. Rien n'échappait
+à sa curiosité d'intelligence; et une fois qu'il avait conçu, rien ne
+sortait plus de sa mémoire. Il savait donc et il sut toujours, entre
+autres choses, tout ce que l'Encyclopédie contenait, y compris le
+blason. Ainsi son jeune esprit préludait à cette universalité de
+connaissances qu'il embrassa jusqu'à la fin. S'il débuta par savoir au
+complet l'Encyclopédie du XVIIIe siècle, il resta encyclopédique toute
+sa vie. Nous le verrons, en 1804, combiner une refonte générale
+des connaissances humaines; et ses derniers travaux sont un plan
+d'encyclopédie nouvelle.
+
+Il apprit tout de lui-même, avons-nous dit, et sa pensée y gagna en
+vigueur et en originalité; il apprit tout à son heure et à sa fantaisie,
+et il n'y prit aucune habitude de discipline.
+
+Fit-il des vers dès ce temps-là, ou n'est-ce qu'un peu plus tard? Quoi
+qu'il en soit, les mathématiques, jusqu'en 93, l'occupèrent surtout. A
+dix-huit ans, il étudiait la _Mécanique analytique_ de Lagrange, dont
+il avait refait presque tous les calculs; et il a répété souvent qu'il
+savait alors autant de mathématiques qu'il en a jamais su.
+
+La Révolution de 89, en éclatant, avait retenti jusqu'à l'âme du
+studieux mais impétueux jeune homme, et il en avait accepté l'augure
+avec transport. Il y avait, se plaisait-il à dire quelquefois, trois
+événements qui avaient eu un grand empire, un empire décisif sur sa vie:
+l'un était la lecture de l'Éloge de Descartes par Thomas, lecture
+à laquelle il devait son premier sentiment d'enthousiasme pour les
+sciences physiques et philosophiques. Le second événement était sa
+première communion qui détermina en lui le sentiment religieux et
+catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffaçable. Enfin il comptait
+pour le troisième de ces événements décisifs la prise de la Bastille,
+qui avait développé et exalté d'abord son sentiment libéral. Ce
+sentiment, bien modifié ensuite, et par son premier mariage dans une
+famille royaliste et dévote, et plus tard par ses retours sincères à la
+soumission religieuse et ses ménagements forcés sous la Restauration,
+s'est pourtant maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe
+et dans son essence. M. Ampère, par sa foi et son espoir constant en la
+pensée humaine, en la science et en ses conquêtes, est resté vraiment
+de 89. Si son caractère intimidé se déconcertait et faisait faute, son
+intelligence gardait son audace. Il eut foi, toujours et de plus en
+plus, et avec coeur, à la civilisation, à ses bienfaits, à la science
+infatigable en marche vers _les dernières limites, s'il en est, des
+progrès de l'esprit humain_[118]. Il disait donc vrai en comptant pour
+beaucoup chez lui le sentiment _libéral_ que le premier éclat de
+tonnerre de 89 avait Enflammé.
+
+[Note 118: Préface de l'_Essai sur la Philosophie des Sciences_.]
+
+D'illustres savants, que j'ai nommés déjà, et dont on a relevé
+fréquemment les sécheresses morales, conservèrent aussi jusqu'au bout,
+et malgré beaucoup d'autres côtés moins libéraux, le goût, l'amour
+des sciences et de leurs progrès; mais, notons-le, c'était celui des
+sciences purement mathématiques, physiques et naturelles. M. Ampère,
+différent d'eux et plus libéral en ceci, n'omettait jamais, dans son
+zèle de savant, la pensée morale et civilisatrice, et, en ayant espoir
+aux résultats, il croyait surtout et toujours à l'âme de la science.
+
+En même temps que, déjà jeune homme, les livres, les idées et les
+événements l'occupaient ainsi, les affections morales ne cessaient pas
+d'être toutes-puissantes sur son coeur. Toute sa vie il sentit le
+besoin de l'amitié, d'une communication expansive, active, et de chaque
+instant: il lui fallait verser sa pensée et en trouver l'écho autour
+de lui. De ses deux soeurs, il perdit l'aînée, qui avait eu beaucoup
+d'action sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilité dans des vers
+composés longtemps après. Ce fut une grande douleur. Mais la calamité de
+novembre 93 surpassa tout. Son père était juge de paix à Lyon avant le
+siége, et pendant le siége il avait continué de l'être, tandis que la
+femme et les enfants étaient restés à la campagne. Après la prise de
+la ville, on lui fit un crime d'avoir conservé ses fonctions; on le
+traduisit au tribunal révolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous
+les yeux la lettre touchante, et vraiment sublime de simplicité, dans
+laquelle il fait ses derniers adieux à sa femme. Ce serait une pièce de
+plus à ajouter à toutes celles qui attestent la sensibilité courageuse
+et l'élévation pure de l'âme humaine en ces extrémités. Je cite quelques
+passages religieusement, et sans y altérer un mot:
+
+ «J'ai reçu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a versé un
+ baume vivifiant sur les plaies morales que fait à mon âme le regret
+ d'être méconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus
+ cruelle séparation, une patrie que j'ai tant chérie et dont j'ai
+ tant à coeur la prospérité. Je désire que ma mort soit le sceau
+ d'une réconciliation générale entre tous nos frères. Je la pardonne
+ à ceux qui s'en réjouissent, à ceux qui l'ont provoquée, et à ceux
+ qui l'ont ordonnée. J'ai lieu de croire que la vengeance nationale,
+ dont je suis une des plus innocentes victimes, ne s'étendra pas sur
+ le peu de biens qui nous suffisait, grâce à la sage économie et à
+ notre frugalité, qui fut ta vertu favorite.... Après ma confiance en
+ l'Éternel, dans le sein duquel j'espère que ce qui restera de moi
+ sera porté, ma plus douce consolation est que tu chériras ma mémoire
+ autant que tu m'as été chère. Ce retour m'est dû. Si du séjour de
+ l'Éternité, où notre chère fille m'a précédé, il m'était donné
+ de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers
+ enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils
+ jouir d'un meilleur sort que leur père et avoir toujours devant les
+ yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opère en nos
+ coeurs l'innocence et la justice, malgré la fragilité de notre
+ nature!... Ne parle pas à ma Joséphine du malheur de son père, fais
+ en sorte qu'elle l'ignore; _quant à mon fils, il n'y a rien que
+ je n'attende de lui_. Tant que tu les posséderas et qu'ils te
+ posséderont, embrassez-vous en mémoire de moi: je vous laisse à tous
+ mon coeur.»
+
+Suivent quelques soins d'économie domestique, quelques avis de
+restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique probité; le tout
+signé en ces mots: _J.-J. Ampère, époux, père, ami, et citoyen toujours
+fidèle_. Ainsi mourut, avec résignation, avec grandeur, et s'exprimant
+presque comme Jean-Jacques eût pu faire, cet homme simple, ce négociant
+retiré, ce juge de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants
+illustres, comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de
+la Révolution, dévorés par elle, mais pieux jusqu'au bout, et ne la
+maudissant pas!
+
+Parmi ses notes dernières et ses instructions d'économie à sa femme, je
+trouve encore ces lignes expressives, qui se rapportent à ce fils de
+qui il attendait tout: «Il s'en faut beaucoup, ma chère amie, que je te
+laisse riche, et même une aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer à ma
+mauvaise conduite ni à aucune dissipation. Ma plus grande dépense a été
+l'achat des livres et des instruments de géométrie dont notre fils ne
+pouvait se passer pour son instruction; mais cette dépense même était
+une sage économie, puisqu'il n'a jamais eu d'autre maître que lui-même.»
+
+Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa douleur ou
+plutôt sa stupeur suspendit et opprima pendant quelque temps toutes ses
+facultés. Il était tombé dans une espèce d'idiotisme, et passait sa
+journée à faire de petits tas de sable, sans que plus rien de savant
+s'y traçât. Il ne sortit de son état morne que par la botanique, cette
+science innocente dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques
+sur ce sujet lui tombèrent un jour sous la main, et le remirent sur
+la trace d'un goût déjà ancien. Ce fut bientôt un enthousiasme, un
+entraînement sans bornes; car rien ne s'ébranlait à demi dans cet esprit
+aux pentes rapides. Vers ce même temps, par une coïncidence heureuse, un
+_Corpus poetarum latinorum_, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers
+d'Horace dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui révéla
+la muse latine. C'était l'ode à Licinius et cette strophe:
+
+ Saepius ventis agitatur ingens
+ Pinus, et celsae graviore casu
+ Decidunt turres, feriuntque summos
+ Fulmina montes.
+
+Il se remit dès lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux poëtes
+les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce goût, cette science des
+poëtes se mêla passionnément à sa botanique, et devint comme un chant
+perpétuel avec lequel il accompagnait ses courses vagabondes. Il errait
+tout le jour par les bois et les campagnes, herborisant, récitant
+aux vents des vers latins dont il s'enchantait, véritable magie qui
+endormait ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il
+rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait
+dans un petit jardin, observant l'ordre des familles naturelles. Ces
+années de 94 à 97 furent toutes poétiques, comme celles qui avaient
+précédé avaient été principalement adonnées à la géométrie et aux
+mathématiques. Nous le verrons bientôt revenir à ces dernières sciences,
+y joignant physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour
+de longues années, à l'idéologie, à la métaphysique, jusqu'à ce que la
+physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et pour sa gloire:
+singulière alternance de facultés et de produits dans cette intelligence
+féconde, qui s'enrichit et se bouleverse, se retrouve et s'accroît
+incessamment.
+
+Celui qui, à dix-huit ans, avait lu la _Mécanique analytique_ de
+Lagrange, récitait donc à vingt ans les poëtes, se berçait du rhythme
+latin, y mêlait l'idiome toscan, et s'essayait même à composer des
+vers dans cette dernière langue. Il entamait aussi le grec. Il y a une
+description célèbre du cheval chez Homère, Virgile et le Tasse[119]: il
+aimait à la réciter successivement dans les trois langues.
+
+[Note 119: Homère, Iliade, VI; Virgile, Énéide, XI; et le Tasse,
+probablement Jérusalem délivrée, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin
+de sa prison, est comparé au coursier belliqueux qui rompt ses liens.]
+
+Le sentiment de la nature vivante et champêtre lui créait en ces moments
+toute une nouvelle existence dont il s'enivrait. Circonstance piquante
+et qui est bien de lui! cette nature qu'il aimait et qu'il parcourait en
+tous sens alors avec ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il
+ne la voyait pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut levé
+seulement plus tard. Il était myope, et il vint jusqu'à un certain âge
+sans porter de lunettes ni se douter de la différence. C'est un jour,
+dans l'île Barbe, que, M. Ballanche lui ayant mis des lunettes sans trop
+de dessein, un cri d'admiration lui échappa comme à une seconde vue tout
+d'un coup révélée: il contemplait pour la première fois la nature
+dans ses couleurs distinctes et ses horizons, comme il est donné à la
+prunelle humaine.
+
+Cette époque de sentiment et de poésie fut complète pour le jeune
+Ampère. Nous en avons sous les yeux des preuves sans nombre dans les
+papiers de tous genres amassés devant nous et qui nous sont confiés,
+trésor d'un fils. Il écrivit beaucoup de vers français et ébaucha une
+multitude de poëmes, tragédies, comédies, sans compter les chansons,
+madrigaux, charades, etc. Je trouve des scènes écrites d'une tragédie
+d'_Agis_, des fragments, des projets d'une tragédie de _Conradin_, d'une
+_Iphigénie en Tauride_..., d'une autre pièce où paraissaient Carbon et
+Sylla, d'une autre où figuraient Vespasien et Titus; un morceau d'un
+poëme moral sur la vie; des vers qui célèbrent l'Assemblée constituante;
+une ébauche de poëme sur les sciences naturelles; un commencement assez
+long d'une grande épopée intitulée _l'Américide_, dont le héros était
+Christophe Colomb. Chacun de ces commencements, d'ordinaire, forme deux
+ou trois feuillets de sa grosse écriture d'écolier, de cette écriture
+qui avait comme peur sans cesse de ne pas être assez lisible; et la
+tirade s'arrête brusquement, coupée le plus souvent par des _x_ et _y_,
+par la _formule générale pour former immédiatement toutes les puissances
+d'un polynôme quelconque_: je ne fais que copier. Vers ce temps, il
+construisait aussi une espèce de langue philosophique dans laquelle il
+fit des vers; mais on a là-dessus trop peu de données pour en parler. Ce
+qu'il faut seulement conclure de cet amas de vers et de prose où manque,
+non pas la facilité, mais l'art, ce que prouve cette littérature
+poétique, blasonnée d'algèbre, c'est l'étonnante variété, l'exubérance
+et inquiétude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans, dont la
+direction définitive n'était pas trouvée. Le soulèvement s'essayait
+sur tous les points et ne se faisait jour sur aucun. Mais un sentiment
+supérieur, le sentiment le plus cher et le plus universel de la
+jeunesse, manquait encore, et le coeur allait éclater.
+
+Je trouve sur une feuille, dès longtemps jaunie, ces lignes tracées. En
+les transcrivant, je ne me permets point d'en altérer un seul mot, non
+plus que pour toutes les citations qui suivront. Le jeune homme disait:
+
+ «Parvenu à l'âge où les lois me rendaient maître de moi-même, mon
+ coeur soupirait tout bas de l'être encore. Libre et insensible
+ jusqu'à cet âge, il s'ennuyait de son oisiveté. Élevé dans une
+ solitude presque entière, l'étude et la lecture, qui avaient fait
+ si longtemps mes plus chères délices, me laissaient tomber dans une
+ apathie que je n'avais jamais ressentie, et le cri de la nature
+ répandait dans mon âme une inquiétude vague et insupportable. Un
+ jour que je me promenais après le coucher du soleil, le long d'un
+ ruisseau solitaire...»
+
+Le fragment s'arrête brusquement ici. Que vit-il le long de ce ruisseau?
+Un autre cahier complet de souvenirs ne nous laisse point en doute, et
+sous le titre: _Amorum_, contient, jour par jour, toute une histoire
+naïve de ses sentiments, de son amour, de son mariage, et va jusqu'à la
+mort de l'objet aimé. Qui le croirait? ou plutôt, en y réfléchissant,
+pourquoi n'en serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu chargé de
+pensées et de rides, et qui semblait n'avoir dû vivre que dans le monde
+des nombres, il a été un énergique adolescent: la jeunesse aussi l'a
+touché, en passant, de son auréole; il a aimé, il a pu plaire; et tout
+cela, avec les ans, s'était recouvert, s'était oublié; il se serait
+peut-être étonné comme nous, s'il avait retrouvé, en cherchant quelque
+mémoire de géométrie, ce journal de son coeur, ce cahier d'_Amorum_
+enseveli.
+
+Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire Primerose et
+du pasteur Walter, revenez à notre mémoire pour faire accompagnement
+naturel et pour sourire avec nous à cette autre jeunesse! Si Euler ou
+Haller ont aimé, s'ils avaient écrit dans un registre leurs journées
+d'alors, n'auraient-ils pas souvent dit ainsi?
+
+ Dimanche, 10 avril (96).--Je l'ai vue pour la première fois.
+
+ Samedi, 20 août.--Je suis allé chez elle, et on m'y a prêté les
+ _Novelle morali_ de Soave.
+
+ ... Samedi, 3 septembre.--M. Couppier étant parti la veille, je suis
+ allé rendre les _Novelle morali_; on m'a donné à choisir dans la
+ bibliothèque; j'ai pris madame Des Houlières, je suis resté un
+ moment seul avec elle.
+
+ Dimanche, 4.--J'ai accompagné les deux soeurs après la messe, et
+ j'ai rapporté le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle
+ serait seule, sa mère et sa soeur partant le mercredi.
+
+ ... Vendredi, 16.--Je fus rendre le second volume de Bernardin. Je
+ fis la conversation avec elle et Génie. Je promis des comédies pour
+ le lendemain.
+
+ Samedi, 17.--Je les portai, et je commençai à ouvrir mon coeur.
+
+ Dimanche, 18.--Je la vis jouer aux dames après la messe.
+
+ Lundi, 19.--J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles
+ espérances et la défense d'y retourner avant le retour de sa mère.
+
+ Samedi, 24.--Je fus rendre le troisième volume de Bernardin avec
+ madame Des Houlières; je rapportai le quatrième et _la Dunciade_, et
+ le parapluie.
+
+ Lundi, 26.--Je fus rendre _la Dunciade_ et le parapluie; je la
+ trouvai dans le jardin sans oser lui parler.
+
+ Vendredi, 30.--Je portai la quatrième volume de Bernardin et Racine;
+ je m'ouvris à la mère, que je trouvai dans la salle à mesurer de la
+ toile.
+
+Remarquez, voilà le mot dit à la mère, treize jours après le premier
+aveu à la fille: marche régulière des amours antiques et vertueuses!
+
+Je continue en choisissant:
+
+ Samedi, 12 novembre.--Madame Carron (_la mère_) étant sortie, je
+ parlai un peu à Julie qui me rembourra bien et sortit. Élise (_la
+ soeur_) me dit de passer l'hiver sans plus parler.
+
+ Mercredi, 16.--La mère me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne
+ m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Élise
+ qui me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grâce
+ les _Lettres provinciales_.
+
+ ... Vendredi, 9 décembre à dix heures du matin.--Elle m'ouvrit la
+ porte en bonnet de nuit et me parla un moment tête à tête dans la
+ cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu.
+ Je revins à Polémieux l'après-dîner.»
+
+Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est ainsi. Madame
+Des Houlières et madame de Sévigné, et _Richelieu_, on vient de le voir,
+s'y mêlent agréablement; les chansons galantes vont leur train: la
+trigonométrie n'est pas oubliée. On s'amuse à mesurer la hauteur du
+clocher de Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de résidence de l'amie.
+Une éclipse a lieu en ce temps-là, on l'observe. Au retour, l'astronome
+amoureux lira une élégie _très-passionnée_ de Saint-Lambert (_Je ne
+sentais auprès des belles_, etc., etc.), ou bien il traduira en vers un
+choeur de l'_Aminte_. Une autre fois, il prête son étui de mathématiques
+au cousin de sa fiancée, et il rapporte _la Princesse de Clèves_. Ses
+plus grandes joies, c'est de s'asseoir près de Julie sous prétexte d'une
+partie de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise qu'elle a
+laissée tomber, de baiser une rose qu'elle a touchée, de lui donner la
+main à la promenade pour franchir un hausse-pied, de la voir au jardin
+composer un bouquet de jasmin, de troëne, d'aurone et de campanule
+double dont elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit
+tableau: ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera
+_le talisman_. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigné
+dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls dont nous
+citerons quelques-uns, à cause du mouvement qui les anime et de la grâce
+du dernier:
+
+ Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries
+ Où je t'ai vue errer sous un dais de lilas!
+ Que j'aime à répéter aux Nymphes attendries,
+ Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas!
+ Au bord de ce ruisseau dont les ondes chéries
+ Ont à mes yeux séduits réfléchi tes appas.
+ Sur les débris des fleurs que les mains ont cueillies,
+ Que j'aime à respirer l'air que tu respiras!
+ Les voilà ces jasmins dont je t'avais parée;
+ Ce bouquet de troëne a touché les cheveux...
+
+Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme La Fontaine
+s'essayait alors, jeune et non sans poésie, à des rimes galantes et
+tendres: _mistis carminibus non sine fistula_.--Mais le plus beau jour
+de ces saisons amoureuses nous est assez désigné par une inscription
+plus grosse sur le cahier: LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle
+complète, telle qu'on la pourrait croire traduite d'_Hermann et
+Dorothée_, ou extraite d'une page oubliée des _Confessions_:
+
+«Elles vinrent enfin nous voir (_à Polémieux_) à trois heures trois
+quarts. Nous fûmes dans l'allée, où je montai sur le grand cerisier,
+d'où je jetai des cerises à Julie, Élise et ma soeur; tout le monde
+vint. Ensuite je cédai ma place à François, qui nous baissa des branches
+où nous cueillions nous-mêmes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta
+le goûter; elle s'assit sur une planche à terre avec ma soeur et Élise,
+et je me mis sur l'herbe à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui
+avaient été sur ses genoux. Nous fûmes tous les quatre au grand jardin
+où elle accepta un lis de ma main. Nous allâmes ensuite voir le
+ruisseau; je lui donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux
+mains pour le remonter. Je m'étais assis à côté d'elle au bord du
+ruisseau, loin d'Élise et de ma soeur; nous les accompagnâmes le
+soir jusqu'au moulin à vent, où je m'assis encore à côté d'elle pour
+observer, nous quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une
+lumière charmante. Elle emporta un second lis que je lui donnai, en
+passant pour s'en aller, dans le grand jardin.»
+
+Pourtant il fallait penser à l'avenir. Le jeune Ampère était sans
+fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On décida, qu'il
+irait à Lyon; on agita même un moment s'il n'entrerait pas dans le
+commerce; mais la science l'emporta. Il donna des leçons particulières
+de mathématiques. Logé grande rue Mercière, chez MM. Périsse, libraires,
+cousins de sa fiancée, son temps se partageait entre ses études et ses
+courses à Saint-Germain, où il s'échappait fréquemment. Cependant,
+par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel des idées
+mathématiques reprenait le dessus dans son esprit; il y joignait les
+études physiques. La _Chimie_ de Lavoisier, publiée depuis quelques
+années, mais de doctrine si récente, saisissait vivement tous les jeunes
+esprits savants; et pendant que Davy, comme son frère nous le raconte,
+la lisait en Angleterre avec grande émulation et ardent désir d'y
+ajouter, M. Ampère la lisait à Lyon dans un esprit semblable. De
+grand matin, de quatre à six heures, même avant les mois d'été, il se
+réunissait en conférence avec quelques amis, à un cinquième étage, place
+des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des noms bien connus des Lyonnais,
+Journel, Bonjour et Barret (depuis prêtre et jésuite), tous caractères
+originaux et de bon aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour
+avoir occasion de les nommer à côté de leur ami, MM. Bredin et Beuchot;
+mais on m'assure qu'ils n'étaient pas de la petite réunion même. On y
+lisait à haute voix le traité de Lavoisier, et M. Ampère, qui ne le
+connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se récrier à cette exposition
+si lucide de découvertes si imprévues. Au sortir de la séance matinale,
+et comme édifié par la science, on s'en allait diligemment chacun à ses
+travaux du jour.
+
+Admirable jeunesse, âge audacieux, saison féconde, où tout s'exalte et
+coexiste à la fois, qui aime et qui médite, qui scrute et découvre, et
+qui chante, qui suffit à tout; qui ne laisse rien d'inexploré de ce qui
+la tente, et qui est tentée de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse à
+jamais regrettée, qui, à l'entrée de la carrière, sous le ciel qui lui
+verse les rayons, à demi penchée hors du char, livre des deux mains
+toutes ses râpes et pousse de front tous ses coursiers!
+
+Le mariage de M. Ampère et de Mademoiselle Julie Carron eut lieu,
+religieusement et secrètement encore, le 15 thermidor an VII (août
+1799), et civilement quelques semaines après. M. Ballanche, par un
+épithalame en prose, célébra, dans le mode antique, la félicité de son
+ami et les chastes rayons de l'étoile nuptiale du soir se levant _sur
+les montagnes de Polémieux_. Pour le nouvel époux, les deux premières
+années se passèrent dans le même bonheur, dans les mêmes études. Il
+continuait ses leçons de mathématiques à Lyon, et y demeurait avec sa
+femme, qui d'ailleurs était souvent à Saint-Germain. Elle lui donna un
+fils, celui qui honore aujourd'hui et confirme son nom. Mais bientôt
+la santé de la mère déclina, et quand M. Ampère fut nommé, en décembre
+1801, professeur de physique et de chimie à l'École centrale de l'Ain,
+il dut aller s'établir seul à Bourg, laissant à Lyon sa femme souffrante
+avec son enfant. Les correspondances surabondantes que nous avons sous
+les yeux, et qui comprennent les deux années qui suivirent, jusqu'à la
+mort de sa femme, représentent pour nous, avec un intérêt aussi intime
+et dans une révélation aussi naïve, le journal qui précéda le mariage
+et qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la série de ses
+travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre sans
+interruption. A peine arrivé à Bourg, il mit en état le cabinet de
+physique, le laboratoire de chimie, et commença du mieux qu'il put, avec
+des instruments incomplets, ses expériences. La chimie lui plaisait
+surtout: elle était, de toutes les parties de la physique, celle qui
+l'invitait le plus naturellement, comme plus voisine des causes. Il s'en
+exprime avec charme: «Ma chimie, écrit-il, a commencé aujourd'hui: de
+superbes expériences ont inspiré une espèce d'enthousiasme. De douze
+auditeurs, il en est resté quatre après la leçon, je leur ai assigné
+des emplois, etc.» Parmi les professeurs de Bourg, un seul fut bientôt
+particulièrement lié avec lui; M. Clerc, professeur de mathématiques,
+qui s'était mis tard à cette science, et qui n'avait qu'entamé les
+parties transcendantes, mais homme de candeur et de mérite, devint le
+collaborateur de M. Ampère dans un ouvrage qui devait avoir pour titre:
+_Leçons élémentaires sur les séries et autres formules indéfinies_. Cet
+ouvrage, qui avait été mené presque à fin, n'a jamais paru. C'est vers
+ce temps que M. Ampère lut dans le _Moniteur_ le programme du prix de
+60,000 francs proposé par Bonaparte, en ces termes: «Je désire donner
+en encouragement une somme de 60,000 francs à celui qui, par ses
+expériences et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au
+galvanisme un pas comparable à celui qu'ont fait faire à ces sciences
+Franklin et Volta,... mon but spécial étant d'encourager et de fixer
+l'attention des physiciens sur cette partie de la physique, qui est, à
+mon sens, le chemin des grandes découvertes.» M. Ampère, aussitôt cet
+exemplaire du _Moniteur_ reçu de Lyon, écrivait à sa femme: «Mille
+remercîments à ton cousin de ce qu'il m'a envoyé, c'est un prix de
+60,000 francs que je tâcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est
+précisément le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique que
+j'ai commencé d'imprimer; mais il faut le perfectionner, et confirmer ma
+théorie par de nouvelles expériences.» Cet ouvrage, interrompu comme le
+précédent, n'a jamais été achevé. Il s'écrie encore avec cette bonhomie
+si belle quand elle a le génie derrière pour appuyer sa confiance: «Oh!
+mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande me fait nommer au Lycée de
+Lyon et que je gagne le prix de 60,000 francs, je serai bien content,
+car tu ne manqueras plus de rien...» Ce fut Davy qui gagna le prix par
+sa découverte des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction
+électrique, et par sa décomposition des terres. Si M. Ampère avait fait
+quinze ans plus tôt ses découvertes électro-magnétiques, nul doute qu'il
+n'eût au moins balancé le prix. Certes, il a répondu aussi directement
+que l'illustre Anglais à l'appel du premier Consul, dans _ce chemin des
+grandes découvertes_: il a rempli en 1820 sa belle part du programme de
+Napoléon.
+
+Mais une autre idée, une idée purement mathématique, vint alors à la
+traverse dans son esprit. Laissons-le raconter lui-même:
+
+ «Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'étais proposé un problème
+ de mon invention, que je n'avais point pu résoudre directement, mais
+ dont j'avais trouvé par hasard une solution dont je connaissais la
+ justesse sans pouvoir la démontrer. Cela me revenait souvent dans
+ l'esprit, et j'ai cherché vingt fois à trouver directement cette
+ solution. Depuis quelques jours cette idée me suivait partout.
+ Enfin, je ne sais comment, je viens de la trouver avec une foule
+ de considérations curieuses et nouvelles sur la théorie des
+ probabilités. Comme je crois qu'il y a peu de mathématiciens en
+ France qui puissent résoudre ce problème en moins de temps, je ne
+ doute pas que sa publication dans une brochure d'une vingtaine
+ de pages ne me fût un bon moyen de parvenir à une chaire de
+ mathématiques dans un lycée. Ce petit ouvrage d'algèbre pure, et où
+ l'on n'a besoin d'aucune figure, sera rédigé après-demain; je le
+ relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine prochaine, que je te
+ l'enverrai...»
+
+Et plus loin:
+
+ «J'ai travaillé fortement hier à mon petit ouvrage. Ce problème est
+ peu de chose en lui-même, mais la manière dont je l'ai résolu et les
+ difficultés qu'il présentait lui donnent du prix. Rien n'est plus
+ propre d'ailleurs à faire juger de ce que je puis faire en ce
+ genre...»
+
+Et encore:
+
+ «J'ai fait hier une importante découverte sur la théorie du jeu en
+ parvenant à résoudre un nouveau problème plus difficile encore que
+ le précédent, et que je travaille à insérer dans le même ouvrage,
+ ce qui ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau
+ commencement plus court que l'ancien.... Je suis sûr qu'il me
+ vaudra, pourvu qu'il soit imprimé à temps, une place de lycée; car,
+ dans l'état où il est à présent, il n'y a guère de mathématiciens
+ en France capables d'en faire un pareil: je te dis cela comme je le
+ pense, pour que tu ne le dises à personne.»
+
+Le mémoire, qui fut intitulé _Essai sur la théorie mathématique du jeu_,
+et qui devait être terminé en une huitaine, subit, selon l'habitude
+de cette pensée ardente et inquiète, un grand nombre de refontes, de
+remaniements, et la correspondance est remplie de l'annonce de l'envoi
+toujours retardé. Rien ne nous a mis plus à même de juger combien ce qui
+dominait chez M. Ampère, dès le temps de sa jeunesse, était l'abondance
+d'idées, l'opulence de moyens, plutôt que le parti pris et le choix. Il
+voyait tour à tour et sans relâche toutes les faces d'une idée, d'une
+invention; il en parcourait irrésistiblement tous les points de vue; il
+ne s'arrêtait pas.
+
+Je m'imagine (que les mathématiciens me pardonnent si je m'égare), je
+m'imagine qu'il y a dans cet ordre de vérités, comme dans celles de
+la pensée plus usuelle et plus accessible, une expression unique, la
+meilleure entre plusieurs, la plus droite, la plus simple, la plus
+nécessaire. Le grand Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien
+que La Bruyère; il trouve des vérités aussi difficiles, aussi rares,
+je le crois; mais La Bruyère exprime d'un mot ce que l'autre étend. En
+analyse mathématique, il en doit être ainsi: le style y est quelque
+chose. Or, tout style (la vérité de l'idée étant donnée) est un choix
+entre plusieurs expressions; c'est une décision prompte et nette, un
+coup d'État dans l'exécution. Je m'imagine encore qu'Euler, Lagrange,
+avaient cette expression prompte, nette, élégante, cette économie
+continue du développement, qui s'alliait à leur fécondité intérieure et
+la servait à merveille. Autant que je puis me le figurer par l'extérieur
+du procédé dont le fond m'échappe, M. Ampère était plutôt en analyse un
+inventeur fécond, égal à tous en combinaisons difficiles, mais retardé
+par l'embarras de choisir; il était moins décidément _écrivain_.
+
+Une grande inquiétude de M. Ampère allait à savoir si toutes les
+formules de son mémoire étaient bien nouvelles, si d'autres, à son insu,
+ne l'avaient pas devancé. Mais à qui s'adresser pour cette question
+délicate? Il y avait à l'École centrale de Lyon un professeur de
+mathématiques, M. Roux, également secrétaire de l'Athénée. C'est de lui
+que M. Ampère attendit quelque temps cette réponse avec anxiété, comme
+un véritable oracle. Mais il finit par découvrir que les connaissances
+du bon M. Roux en mathématiques n'allaient pas là. Enfin, M. de Lalande
+étant venu à Bourg vers ce temps, M. Ampère lui présenta son travail, ou
+plutôt le travail, lu à une séance de la Société d'émulation de l'Ain, à
+laquelle M. de Lalande assistait, fut remis à l'examen d'une commission
+dont ce dernier faisait partie. M. de Lalande, après de grands éloges
+fort sincères, finit par demander à l'auteur des exemples en nombre de
+ses formules algébriques, ajoutant que c'était pour mettre dans son
+rapport les résultats à la portée de tout le monde: «J'ai conclu de tout
+cela, écrit M. Ampère, qu'il n'avait pas voulu se donner la peine de
+suivre mes calculs, qui exigent, en effet, de profondes connaissances
+en mathématiques. Je lui ferai des exemples; mais je persiste à faire
+imprimer mon ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air
+d'un ouvrage d'écolier.» A la fin de 1802, MM. Delambre et Villar,
+chargés d'organiser les lycées dans cette partie de la France, vinrent à
+Bourg, et M. Ampère trouva dans M. Delambre le juge qu'il désirait et un
+appui efficace. Le mémoire sur la _Théorie mathématique du jeu_, alors
+imprimé, donna au savant examinateur une première idée assez haute du
+jeune mathématicien. Un autre mémoire sur l'_Application à la mécanique
+des formules du calcul des variations_, composé en très-peu de jours
+à son intention, et qu'il entendit dans une séance de la Société
+d'émulation, ajouta à cette idée. Le nouveau mémoire que nous venons de
+mentionner, et qui eut aussi toutes ses vicissitudes (particulièrement
+une certaine aventure de charrette sur le grand chemin de Bourg à Lyon,
+et dans laquelle il faillit être perdu), copié enfin au net, fut porté à
+Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre, revenu de
+sa tournée. Celui-ci le présenta à l'Institut, et le fit lire à M. de
+Laplace. Cependant M. Ampère, nommé professeur de mathématiques et
+d'astronomie, avait passé, selon son désir, au Lycée de Lyon.
+
+Mais d'autres événements non moins importants, et bien contraires,
+s'étaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu de ses travaux
+continus à Bourg, de ses leçons à l'École centrale, et des leçons
+particulières qu'il y ajoutait, on se figurerait difficilement à quel
+point allait la préoccupation morale, la sollicitude passionnée qui
+remplissait ses lettres de chaque jour. Il écrit régulièrement par
+chaque voyage du messager, la poste étant trop coûteuse. Ces détails
+d'économie, de tendresse, l'avarice où il est de son temps, l'effusion
+de ses souvenirs et de ses inquiétudes, l'espoir, dans lequel il vit,
+d'aller à Lyon à quelque courte vacance de Pâques, tout cela se mêle,
+d'une bien piquante et touchante façon, à son mémoire de mathématiques,
+au récit de ses expériences chimiques, aux petites maladresses qui
+parfois y éclatent, aux petites supercheries, dit-il, à l'aide
+desquelles il les répare. Mais il faut citer la promenade entière d'un
+de ses grands jours de congé: dans le commencement de la lettre, il
+vient de s'écrier comme un écolier: _Quand viendront les vacances!_
+
+ «... J'en étais à cette exclamation quand j'ai pris tout à coup
+ une résolution qui te paraîtra peut-être singulière. J'ai voulu
+ retourner avec le paquet de tes lettres dans le pré, derrière
+ l'hôpital, où j'avais été les lire avant mes voyages de Lyon, avec
+ tant de plaisir. J'y voulais retrouver de doux souvenirs dont
+ j'avais, ce jour-là, fait provision, et j'en ai recueilli au
+ contraire de bien plus doux pour une autre fois. Que tes lettres
+ sont douces à lire! il faut avoir ton âme pour écrire des choses qui
+ vont si bien au coeur, sans le vouloir, à ce qu'il semble. Je suis
+ resté jusqu'à deux heures assis sous un arbre, un joli pré a droite,
+ la rivière, où flottaient d'aimables canards, à gauche et devant
+ moi. Derrière était le bâtiment de l'hôpital. Tu conçois que j'avais
+ pris la précaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma
+ lettre pour aller à midi faire cette partie, que je n'irais pas
+ dîner aujourd'hui chez elle. Elle croit que je dîne en ville; mais,
+ comme j'avais bien déjeuné, je m'en suis mieux trouvé de ne dîner
+ que d'amour. A deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si
+ à mon aise, au lieu de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai
+ voulu me promener et herboriser. J'ai remonté la Ressouse dans les
+ prés, et, en continuant toujours d'en côtoyer le bord, je suis
+ arrivé à vingt pas d'un bois charmant, que je voyais dans le
+ lointain à une demi-lieue de la ville et que j'avais bien envie de
+ parcourir. Arrivé là, la rivière, par un détour subit, m'a ôté toute
+ espérance d'y parvenir, en se montrant entre lui et moi. Il a donc
+ fallu y renoncer, et je suis venu par la route du Bourg au village
+ de Ceyzériat, plantée de peupliers d'Italie qui en font une superbe
+ avenue;... j'avais à la main un paquet de plantes.»
+
+La jolie église de Brou n'est pas oubliée ailleurs dans ses récits.
+Voilà bien des promenades tout au long, comme les aimaient La Fontaine
+et Ducis.--Je voudrais que les jeunes professeurs exilés en province, et
+souffrant de ces belles années contenues, si bien employées du reste et
+si décisives, pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un
+homme de génie pauvre, obscur alors, et s'efforçant comme eux; ils
+apprendraient à redoubler de foi dans l'étude, dans les affections
+sévères: ils s'enhardiraient pour l'avenir.
+
+Les idées religieuses avaient été vives chez le jeune Ampère à l'époque
+de sa première communion; nous ne voyons pas qu'elles aient cessé
+complètement dans les années qui suivirent; mais elles s'étaient
+certainement affaiblies. L'absence, la douleur et l'exaltation chaste
+les réveillèrent avec puissance. On sait, et l'on a dit souvent, que
+M. Ampère était religieux, qu'il était croyant au christianisme, comme
+d'autres illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz,
+les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en général, que ces
+savants restèrent constamment fermes et calmes dans la naïveté et la
+profondeur de leur foi, et je le crois pour plusieurs, pour les Jussieu,
+pour Euler, par exemple. Quant au grand Haller, il est nécessaire de
+lire le journal de sa vie pour découvrir sa lutte perpétuelle et ses
+combats sous cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est
+presque autant tourmenté que Pascal. M. Ampère était de ceux-ci, de
+ceux que l'épreuve tourmente, et, quoique sa foi fût réelle et qu'en
+définitive elle triomphât, elle ne resta ni sans éclipses ni sans
+vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps:
+
+ «... J'ai été chercher dans la petite chambre au-dessus du
+ laboratoire, où est toujours mon bureau, le portefeuille en soie,
+ J'en veux faire la revue ce soir, après avoir répondu à tous les
+ articles de ta dernière lettre, et t'avoir priée, d'après une suite
+ d'idées qui se sont depuis une heure succédé dans ma tête, de
+ m'envoyer les deux livres que je te demanderai tout à l'heure.
+ L'état de mon esprit est singulier: il est comme un homme qui
+ se noierait dans son crachat... Les idées de Dieu, d'Éternité,
+ dominaient parmi celles qui flottaient dans mon imagination, et,
+ après bien des pensées et des réflexions singulières dont le détail
+ serait trop long, je me suis déterminé à te demander le _Psautier
+ français_ de La Harpe, qui doit être à la maison, broché, je crois,
+ en papier vert, et un livre d'_Heures_ à ton choix.»
+
+Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher pertinemment
+de cet homme de génie qui se noie, nous dit-il, en sa pensée comme _en
+son crachat_. Je trouve encore quelques endroits qui dénotent un retour
+pratique: «Je finis cette lettre, parce que j'entends sonner une messe
+où je veux aller demander la guérison de ma Julie.» Et encore: «Je
+veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour vous
+deux.»--Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours à la réunion avec sa
+femme, il n'en voyait le moyen que dans sa nomination au futur Lycée de
+Lyon, et s'écriait: «Ah! Lycée, Lycée, quand viendras-tu à mon secours?»
+
+Le Lycée vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se mourait. Les
+dernières lignes du journal parleront pour moi, et mieux que moi:
+
+ 17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.--Je revins de Bourg pour ne
+ plus quitter ma Julie.
+
+ ... 15 mai, dimanche.--Je fus à l'église de Polémieux, pour la
+ première fois depuis la mort de ma soeur.
+
+ ... 7 juin, mardi, saint Robert.--Ce jour a décidé du reste de ma
+ vie.
+
+ 14, mardi.--On me fit attendre le petit-lait à l'hôpital. J'entrai
+ dans l'église d'où sortait un mort. Communion spirituelle.
+
+ ... 13 juillet, mercredi, _à neuf heures du matin!_
+
+
+(Suivent les deux versets:)
+
+ Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia
+ circumdabit.
+ Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris.
+ Amen.
+
+C'est sous le coup menaçant de cette douleur, et à l'extrémité de toute
+espérance, que dut être écrite la prière suivante, où l'un des versets
+précédents se retrouve:
+
+«Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir créé, racheté, et éclairé de
+votre divine lumière en me faisant naître dans le sein de l'Église
+catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous après mes
+égarements; je vous remercie de me les avoir pardonnés. Je sens que vous
+voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous soient
+consacrés. M'ôterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en êtes le
+maître, ô mon Dieu! mes crimes m'ont mérité ce châtiment. Mais peut-être
+écouterez-vous encore la voix de vos miséricordes: _Multa flagella
+peccatoris, sperantem autem_, etc. J'espère en vous, ô mon Dieu! mais je
+serai soumis à votre arrêt, quel qu'il soit. J'eusse préféré la mort;
+mais je ne méritais pas le ciel, et vous n'avez pas voulu me plonger
+dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie passée dans la douleur
+me mérite une bonne mort dont je me suis rendu indigne. O Seigneur, Dieu
+de miséricorde, daignez me réunir dans le ciel à ce que vous m'aviez
+permis d'aimer sur la terre!»
+
+Ce serait mentir à la mémoire de M. Ampère que d'omettre de telles
+pièces quand on les a sous les yeux, de même que c'eût été mentir à la
+mémoire de Pascal que de supprimer son petit parchemin. M. de Condorcet
+lui-même ne l'oserait pas.
+
+Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuée de Cessac, président de
+la section de la guerre, nomma en vendémiaire an XIII (1804) M. Ampère
+répétiteur d'analyse à l'École polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui
+ne lui offrait plus que des souvenirs déchirants, et arriva dans la
+capitale, où pour lui une nouvelle vie commence.
+
+De même qu'en 93, après la mort de son père, il n'était parvenu à sortir
+de la stupeur où il était tombé que par une étude toute fraîche, la
+botanique et la poésie latine, dont le double attrait l'avait ranimé,
+de même, après la mort de sa femme, il ne put échapper à l'abattement
+extrême et s'en relever que par une nouvelle étude survenante, qui fît,
+en quelque sorte, révulsion sur son intelligence. En tête d'un des
+nombreux projets d'ouvrages de métaphysique qu'il a ébauchés, je trouve
+cette phrase qui ne laisse aucun doute: «C'est en 1803 que je commençai
+à m'occuper presque exclusivement de recherches sur les phénomènes aussi
+variés qu'intéressants que l'intelligence humaine offre à l'observateur
+qui sait se soustraire à l'influence des habitudes.» C'était s'y prendre
+d'une façon scabreuse pour tenir fidèlement cette promesse de soumission
+religieuse et de foi qu'il avait scellée sur la tombe d'une épouse.
+N'admirez-vous pas ici la contradiction inhérente à l'esprit humain,
+dans toute sa naïveté? La Religion, la Science, double besoin immortel!
+A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se
+croit-elle sûre de son objet et apaisée, que voilà l'autre qui se relève
+et qui demande pâture à son tour. Et si l'on n'y prend garde, c'est
+celle qui se croyait sûre qui va être ébranlée ou dévorée.
+
+M. Ampère l'éprouva: en moins de deux ou trois années, il se trouva
+lancé bien loin de l'ordre d'idées où il croyait s'être réfugié pour
+toujours. L'idéologie alors était au plus haut point de faveur et
+d'éclat dans le monde savant: la persécution même l'avait rehaussée.
+La société d'Auteuil florissait encore. L'Institut ou, après lui,
+les Académies étrangères proposaient de graves sujets d'analyse
+intellectuelle aux élèves, aux émules, s'il s'en trouvait, des Cabanis
+et des Tracy. M. Ampère put aisément être présenté aux principaux de ce
+monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degérando. Mais celui
+qui eut dès lors le plus de rapports avec lui et le plus d'action sur
+sa pensée, fut M. Maine de Biran, lequel, déjà connu par son Mémoire de
+_l'Habitude_, travaillait à se détacher arec originalité du point de vue
+de ses premiers maîtres.
+
+_Se savoir soi-même_, pour une âme avide de savoir, c'est le plus
+attrayant des abîmes: M. Ampère n'y résista pas. Dès floréal an XIII
+(1805), un ami bien fidèle, M. Ballanche, lui adressait de Lyon ces
+avertissements, où se peignent les craintes de l'amitié redoublées par
+une imagination tendre:
+
+ «... Ce que vous me dites au sujet de vos succès en métaphysique me
+ désole. Je vois avec peine qu'à trente ans vous entriez dans une
+ nouvelle carrière. On ne va pas loin quand on change tous les jours
+ de route. Songez bien qu'il n'y a que de très-grands succès qui
+ puissent justifier votre abandon des mathématiques, où ceux que vous
+ avez déjà eus présagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais
+ que vous ne pouvez mettre de frein à votre cerveau.
+
+ «Cette idéologie ne fera-t-elle point quelque tort à vos sentiments
+ religieux? Prenez bien garde, mon cher et très-cher ami, vous êtes
+ sur la pointe d'un précipice: pour peu que la tête vous tourne, je
+ ne sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empêcher d'être inquiet.
+ Votre imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue
+ et vous tyrannise. Quelle différence il y a entre nous et Noël!
+ J'ai retrouvé ici les jeunes gens qui appartiennent comme moi à la
+ société que vous savez. Combien ils sont heureux! Combien je
+ désirerais leur ressembler!...»
+
+Mais une autre lettre un peu postérieure (mars 1806) achève de nous
+révéler l'intérieur de ces nobles âmes troublées et de les éclairer du
+dedans par un rayon trop direct, trop prolongé et trop admirable de
+nuance, pour que nous le dérobions. Nulle part l'auteur d'_Orphée_ n'a
+été plus élégiaque et plus harmonieux, en même temps que la réalité s'y
+ajoute et que la souffrance y est présente:
+
+ «J'ai reçu, mon cher ami, votre énorme lettre; elle m'a horriblement
+ fatigué. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien à vous
+ dire, aucun conseil à vous donner. Nous sommes deux misérables
+ créatures à qui les inconséquences ne coûtent rien. Un brasier est
+ dans votre coeur, le néant s'est logé dans le mien. Vous tenez
+ beaucoup trop à la vie, et j'y tiens trop peu. Vous êtes trop
+ passionné, et j'ai trop d'indifférence. Mon pauvre ami, nous sommes
+ tous les deux bien à plaindre. Vous avez été ces jours-ci l'objet de
+ toutes mes pensées, et voilà ce que je crois à votre sujet. Il faut
+ que vous quittiez Paris, que vous renonciez aux projets que vous
+ aviez formés en y allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver,
+ je ne dis pas le bonheur, mais au moins le repos, dans cette
+ solitude de tout ce qui tient à vos affections. L'air natal vous
+ vaudra encore mieux, il sera peut-être un baume pour votre mal.
+ Camille Jordan part pour Paris. Il a le projet de former à Lyon un
+ Salon des Arts, qui serait organisé à peu près comme les Athénées de
+ Paris. Il y aurait différents cours. Camille m'a consulté sur les
+ professeurs dont on pourrait faire choix. Je lui ai parlé de vous,
+ je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espèce de cours qui
+ serait bien fait pour réussir: ce serait d'embrasser toutes les
+ sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y
+ être étranger, d'en saisir les faits généraux, d'en faire apercevoir
+ les points de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la
+ philosophie ou la génération de toutes les connaissances humaines
+ (_toujours l'universalité, on le voit_). Je m'explique sans doute
+ mal, mais vous savez ce que je veux dire... Il est sûr qu'outre ce
+ cours du Salon des Arts, vous pourriez avoir, comme autrefois, des
+ cours particuliers, ou travailler à quelque ouvrage. Vous seriez ici
+ avec vos amis, vous éviteriez les abîmes de la solitude, vous vous
+ retrouveriez peut-être. Si une fois vous pouviez compter sur une
+ existence agréable et honorable, vous pourriez vous associer une
+ femme de votre choix, et qui parviendrait peut-être à combler
+ le vide qu'a laissé dans votre coeur la perte de vos anciennes
+ affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous pouvez
+ me répondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville vous
+ répugnerait; mais, de bonne foi, cette répugnance n'est-elle pas un
+ enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, où tous les sentiments
+ s'affaiblissent, où toutes les douleurs morales finissent, on
+ trouvera très-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le
+ fruit de l'inconstance de nos affections et de l'instabilité de nos
+ sentiments, même les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui
+ connaissent mieux le coeur humain, ceux qui auront étudié un peu le
+ vôtre, ceux enfin dont l'opinion et l'amitié peuvent être quelque
+ chose pour vous, sauront bien que votre âme expansive a besoin d'une
+ âme qui réponde à chaque instant à la vôtre. Ainsi, dans tous les
+ cas, vous serez justifié: les indifférents, comme vos connaissances
+ et vos amis, trouveront cela très-naturel. Voyez, mon cher ami, à
+ quoi vous êtes exposé. La solitude ne vous vaut rien, non plus
+ qu'à moi. Revenez au milieu de vos amis, et mariez-vous dans votre
+ patrie....
+
+ «... Au risque de vous fâcher, je dois vous dire ici la vérité. Vous
+ ne savez pas encore ce que c'est que de résister à vos penchants, et
+ c'est ainsi que vous vous exposez à les faire devenir de véritables
+ passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gré de
+ chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalité qui nous
+ soumet et nous entraîne à chaque instant? Étudiez votre coeur,
+ descendez dans votre âme, et lorsque vous apercevrez un sentiment
+ nouveau, cherchez à savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour
+ éteindre un feu de cheminée que ce soit devenu un grand incendie.
+ Il y a des malheurs sans remède, il faut nous consoler. Il y a des
+ malheurs que notre faute a occasionnés ou empirés, il faut nous
+ corriger. Les petites choses vous agitent, que doit-ce être des
+ grandes?... Modérez-vous sur les choses indifférentes de la vie, et
+ vous parviendrez à être modéré sur les choses importantes...»
+
+Et pour conclusion finale:
+
+ «Ceux qui nous connaîtraient bien comprendraient la raison des
+ inconséquences de Jean-Jacques Rousseau.»
+
+M. Ampère ne retourna pas à Lyon: il resta à Paris, plus actif d'idées
+et de sentiments que jamais. Il se remaria au mois de juillet même de
+cette année: ce second mariage lui donna une fille. Cette lettre de M.
+Ballanche, au reste, sera la dernière pièce confidentielle que nous
+nous permettrons: elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampère. En
+avançant dans le récit d'une vie, ces sortes de confidences, moins
+essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins permises. La
+pudeur de l'homme mûr a quelque chose de plus inviolable, et c'est le
+travail surtout qui marque le milieu de la journée. Dans le récit d'une
+vie comme dans la vie même, les sentiments émus, cette brise du matin,
+ne reparaissent convenablement qu'au soir.
+
+Quoi qu'il en ait dit dans la note citée plus haut, M. Ampère, si
+fortement occupé de métaphysique, ne s'y livrait pas exclusivement. Les
+mathématiques et les sciences physiques ne cessaient de partager son
+zèle. Six mémoires sur différents sujets de mathématiques insérés tant
+dans le _Journal de l'École polytechnique_ que dans le Recueil de
+l'Institut (des savants étrangers), déterminèrent le choix que fit de
+lui, en 1814, l'Académie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nommé
+secrétaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures (mars 1806),
+il suivait assidûment les travaux de ce comité, et ne devint secrétaire
+honoraire que lorsqu'il eût donné sa démission en faveur de M. Thénard,
+dont la position alors était moins établie que la sienne. Il fut de
+plus successivement nommé inspecteur général de l'Université (1808), et
+professeur d'analyse et de mécanique à l'École polytechnique (1809),
+où il n'avait été jusque-là qu'à titre de répétiteur, professant par
+intérim. En un mot, sa vie de savant s'étendait sur toutes les bases.
+
+Dans l'histoire des sciences physico-mathématiques, comme va le faire
+connaître M. Littré, la mémoire de M. Ampère est à jamais sauvée de
+l'oubli, à cause de sa grande découverte sur l'électro-magnétisme en
+1820. Dans l'histoire de la philosophie, pourquoi faut-il que ce grand
+esprit, qui s'est occupé de métaphysique pendant plus de trente ans, ne
+doive vraisemblablement laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran
+lui-même, le métaphysicien profond près de qui il se place, n'a laissé
+qu'un témoignage imparfait de sa pensée dans son ancien traité de
+_l'Habitude_ et dans le récent volume publié par M. Cousin[120]. Après M.
+de Tracy, à côté de M. de Biran, M. Ampère venait pourtant à merveille
+pour réparer une lacune. M. Cousin a remarqué que ce qui manque à
+la philosophie de M. de Biran, où la _volonté_ réhabilitée joue le
+principal rôle, c'est l'admission de l'_intelligence_, de la _raison_,
+distincte comme faculté, avec tout son cortége d'idées générales, de
+conceptions. Nul plus que M. Ampère n'était propre à introduire dans le
+point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran, cette partie essentielle
+qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on considère sa tournure
+métaphysique, il n'était pas, comme M. de Biran, la _volonté_ même, dans
+sa persistance et son unité progressive; il était surtout l'_idée_. Sans
+nier la sensation, trop grand physicien pour cela, sans la méconnaître
+dans toutes ses variétés et ses nuances, combien il était propre,
+ce semble, entre M. de Tracy et M. de Biran à intervenir avec
+l'_intelligence_[121], et à remeubler ainsi l'âme de ses concepts les plus
+divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec plus de
+richesse et de réalité que les philosophes éclectiques qui ont suivi,
+lesquels, n'étant ni physiciens, ni naturalistes, ni mathématiciens,
+ni autre chose que psychologues, sont toujours restés par rapport aux
+classes des _idées_ dans une abstraction et dans un vague qui dépeuple
+l'âme et en mortifie, à mon gré, l'étude. Par malheur, si M. de Biran
+se tient trop étroitement à cette volonté retrouvée, à cette causalité
+interne ressaisie, comme à un axe sûr et à un sommet, d'où émane tout
+mouvement, M. Ampère, moins retenu et plus ouvert dans sa métaphysique,
+alla et dériva au flot de l'idée. A travers ce domaine infini de
+l'intelligence, dans la sphère de la raison et de la réflexion, comme
+dans une demeure à lui bien connue, il alla changeant, remuant,
+déplaçant sans cesse les objets; les classifications psychologiques se
+succédaient à son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est
+mort sans nous avoir suffisamment expliqué la dernière, nous laissant
+sur le fond de sa pensée dans une confusion qui n'était pas en lui.
+
+[Note 120: M. Naville, de Genève, dépositaire des manuscrits de Maine
+de Biran, en a publié, depuis, des portions considérables.]
+
+[Note 121: Nous pourrions citer, d'après les plus anciens papiers et
+projets d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes
+de cette large part faite à l'_intelligence_, qui corrigeait tout à
+fait le point de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et
+l'environnait d'une extrême étendue. Ainsi ce début qu'on trouve à un
+_Plan d'une histoire de l'intelligence humaine_: «L'homme, sous le point
+de vue intellectuel, a la faculté d'acquérir et celle de conserver. La
+faculté d'acquérir se subdivise en trois principales: il acquiert
+par ses sens, par le déploiement de l'activité motrice qui nous fait
+découvrir les causes, par la réflexion qu'on peut définir la faculté
+d'apercevoir des relations, qui s'applique également aux produits de la
+sensibilité et à ceux de l'activité. On aperçoit des relations entre les
+premiers par la comparaison, entre les seconds par l'observation
+des effets que produisent les causes. On doit donc diviser tous les
+phénomènes que présente l'intelligence en quatre systèmes: le système
+sensitif, le système actif, le système comparatif et le système
+étiologique.» Dans un résumé des idées psychologiques de M. Ampère,
+rédigé en 1811 par son ami M. Bredin, de Lyon, je trouve: «On peut
+rapporter tous les phénomènes psychologiques à trois systèmes: sensitif,
+cognitif, intellectuel.» Ce système cognitif et ce système intellectuel,
+qui semblent un double emploi, sont différents pour lui, en ce qu'il
+attribue seulement au système cognitif la distinction du _moi_ et du
+_non-moi_, qui se tire de l'activité propre de l'être d'après M.
+de Biran: il réservait au système intellectuel, proprement dit, la
+perception de tous les autres rapports. Quoique cela manque un peu de
+rigueur, la lacune signalée par M. Cousin chez M. de Biran était au
+moins sentie et comblée, plutôt deux fois qu'une.]
+
+En attendant que la seconde partie de sa classification, qui embrasse
+les sciences _noologiques_, soit publiée, et dans l'espérance surtout
+qu'un fils, seul capable de débrouiller ces précieux papiers, s'y
+appliquera un jour, nous ne dirons ici que très-peu, occupé surtout à
+ne pas être infidèle. M. Ampère, dans une note où nous puisons, nous
+indique lui-même la première marche de son esprit. Il voulait appliquer
+à la psychologie la méthode qui a si bien réussi aux sciences physiques
+depuis deux siècles: c'est ce que beaucoup ont voulu depuis Locke. Mais
+en quoi consistait l'appropriation du moyen à la science nouvelle?
+Ici M. Ampère parle d'_une difficulté première qui lui semblait
+insurmontable, et dont M. le chevalier de Biran lui fournit la
+solution_. Cette difficulté tenait sans doute à la connaissance
+originelle de l'idée de cause et à la distinction du _moi_ d'avec le
+monde extérieur. Il nous apprend aussi que, dans sa recherche sur le
+fondement de nos connaissances, il a commencé par rejeter l'existence
+_objective_ et qu'il a été disciple de Kant: «Mais repoussé bientôt,
+dit-il, par ce nouvel idéalisme comme Reid l'avait été par celui
+de Hume, je l'ai vu disparaître devant l'examen de la nature des
+connaissances objectives généralement admises.» Tout ceci, on le voit,
+n'est qu'indiqué par lui, et laisse à désirer bien des explications.
+Quoi qu'il en soit, en s'efforçant constamment de classer les faits
+de l'intelligence selon l'ordre naturel, M. Ampère en vint aux quatre
+points de vue et aux deux époques principales qui les embrassent, tels
+qu'il les a exposés dans la préface de son _Essai sur la Philosophie des
+Sciences_. Ceux qui ont fréquenté l'école des psychologues distingués
+de notre âge, et qui ont aussi entendu les leçons dans lesquelles M.
+Ampère, au Collège de France, aborda la psychologie, peuvent seuls dire
+combien, dans sa description et son dénombrement des divers groupes de
+faits, l'intelligence humaine leur semblait tout autrement riche et
+peuplée que dans les distinctions de facultés, justes sans doute, mais
+nues et un peu stériles, de nos autres maîtres. Dès l'abord, dans la
+psychologie de ceux-ci, on distingue _sensibilité_, _raison_, _activité
+libre_, et on suit chacune séparément, toujours occupé, en quelque
+sorte, de préserver l'une de ces facultés du contact des autres, de peur
+qu'on ne les croie mêlées en nature et qu'on ne les confonde. M. Ampère
+y allait plus librement et par une méthode plus vraiment naturelle. Si
+Bernard de Jussieu, dans ses promenades à travers la campagne, avait dit
+constamment en coupant la tige des plantes: «Prenons bien garde, ceci
+est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse; l'un n'est pas
+l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la sève;» il aurait fait
+une anatomie, sans doute utile et qu'il faut faire, mais qui n'est pas
+tout, et les trois quarts des divers caractères qui président à la
+formation de ses groupes naturels lui auraient échappé dans leur vivant
+ensemble.--L'anatomie radicale psychologique, ce que M. Ampère appelle
+l'_idéogénie_, serait venue, dans sa méthode, plus tard à fond; mais
+elle ne serait venue qu'après le dénombrement et le classement complet,
+mais surtout la préoccupation des facultés distinctes ne scindait pas,
+dès l'abord, les groupes analogues, et ne les empêchait pas de se
+multiplier à ses regards dans leur diversité.
+
+La quantité de remarques neuves et ingénieuses, de points profonds
+et piquants d'observation, qui remplissaient une leçon de M. Ampère,
+distrayaient aisément l'auditeur de l'ensemble du plan, que le maître
+oubliait aussi quelquefois, mais qu'il retrouvait tôt ou tard à travers
+ces détours. On se sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine,
+en pleine et haute philosophie antérieure au XVIIIe siècle; on se serait
+cru, à cette ampleur de discussion, avec un contemporain des Leibniz,
+des Malebranche, des Arnauld; il les citait à propos, familièrement,
+même les secondaires et les plus oubliés de ce temps-là, M. de La
+Chambre, par exemple; et puis on se retrouvait tout aussitôt avec le
+contemporain très-présent de M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait
+fait un intéressant chapitre, indépendamment de tout système et de tout
+lien, des cas psychologiques singuliers et des véritables découvertes
+de détail dont il semait ses leçons. J'indique en ce genre le phénomène
+qu'il appelait de _concrétion_, sur lequel on peut lire l'analyse de
+M. Roulin insérée dans l'_Essai de classification des Sciences_.
+Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce chapitre de
+_miscellanées_ psychologiques, comme il en a fait un sur des
+singularités d'histoire naturelle.
+
+A partir de 1816, la petite société philosophique qui se réunissait chez
+M., de Biran avait pris plus de suite, et l'émulation s'en mêlait. On y
+remarquait M. Stapfer, le docteur Bertrand, Loyson, M. Cousin. Animé par
+les discussions fréquentes, M. Ampère était près, vers 1820, de produire
+une exposition de son système de philosophie, lorsque l'annonce de la
+découverte physique de M. Oersted le vint ravir irrésistiblement dans un
+autre train de pensées, d'où est sortie sa gloire. En 1829, malade et
+réparant sa santé à Orange, à Hières, aux tiédeurs du Midi, il revint,
+dans les conversations avec son fils, à ses idées interrompues; mais
+ce ne fut plus la métaphysique seulement, ce fut l'ensemble des
+connaissances humaines et son ancien projet d'universalité qu'il se
+remit à embrasser avec ardeur. L'Épître en vers que lui a adressée son
+fils à ce sujet, et le volume de l'_Essai de classification_ qui a paru,
+sont du moins ici de publics et permanents témoignages. M. Ampère, en
+même temps qu'il sentait la vie lui revenir encore, dut avoir, en cette
+saison, de pures jouissances. S'il lui fut jamais donné de ressentir un
+certain calme, ce dut être alors. En reportant son regard, du haut de la
+montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes, et dont
+il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre un moment au
+bonheur serein du sage et reconnaître en souriant ses domaines. Il n'est
+pas jusqu'aux vers latins, adressés à son fils en tête du tableau, qui
+n'aient dû lui retracer un peu ses souvenirs poétiques de 95, un temps
+plein de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient
+cessé en lui: ses inquiétudes, du moins, étaient plus bas. Depuis
+des années, les chagrins intérieurs, les instincts infinis, une
+correspondance active avec son ancien ami le Père Barret, le souffle
+même de la Restauration, l'avaient ramené à cette foi et à cette
+soumission qu'il avait si bien exprimée en 1803, et dont il relut sans
+doute de nouveau la formule touchante. Jusqu'à la fin, et pendant les
+années qui suivirent, nous l'avons toujours vu allier et concilier sans
+plus d'effort, et de manière à frapper d'étonnement et de respect, la
+foi et la science, la croyance et l'espoir en la pensée humaine et
+l'adoration envers la parole révélée.
+
+Outre cette vue supérieure par laquelle il saisissait le fond et le lien
+des sciences, M. Ampère n'a cessé, à aucun moment, de suivre en détail,
+et souvent de devancer et d'éclairer, dans ses aperçus, plusieurs de
+celles dont il aimait particulièrement le progrès. Dès 1809, au sortir
+de la séance de l'Institut du lundi 27 février (j'ai sous les yeux sa
+note écrite et développée), il n'hésitait pas, d'après les expériences
+rapportées par MM. Gay-Lussac et Thénard, et plus hardiment qu'eux, à
+considérer le chlore (alors appelé acide muriatique oxygéné) comme un
+corps simple. Mais ce n'était là qu'un point. En 1816, il publiait dans
+les _Annales de Chimie et de Physique_ sa classification naturelle des
+corps simples, y donnant le premier essai de l'application à la
+chimie des méthodes qui ont tant profité aux sciences naturelles.
+Il établissait entre les propriétés des corps une multitude de
+rapprochements qu'on n'avait point faits; il expliquait des phénomènes
+encore sans lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces
+explications ont été vérifiés depuis par les expériences. La
+classification elle-même a été admise par M. Chevreul dans le
+_Dictionnaire des Sciences naturelles_, et elle a servi de base à celle
+qu'a adoptée M. Beudant dans son _Traité de Minéralogie_. Toujours
+éclairé par la théorie, il lisait à l'Académie des Sciences, peu après
+sa réception, un mémoire sur la double réfraction, où il donnait la
+loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que l'expérience eût fait
+connaître qu'il en existe de tels[122]. En 1824, le travail de M. Geoffroy
+Saint-Hilaire sur la présence et la transformation de la vertèbre dans
+les insectes attira la sagacité, toujours prête, de M. Ampère, et lui
+fit ajouter à ce sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses,
+qui se trouvent consignées au tome second des _Annales des Sciences
+naturelles_[123]. Lorsque M. Ampère reproduisit cette vue en 1832, à son
+cours du Collége de France, M. Cuvier, contraire en général à cette
+manière _raisonneuse_ d'envisager l'organisation, combattit au même
+Collége, dans sa chaire voisine, le collègue qui faisait incursion
+au coeur de son domaine; il le combattit avec ce ton excellent de
+discussion, que M. Ampère, en répondant, gardait de même, et auquel il
+ajoutait de plus une expression de respect, comme s'il eût été quelqu'un
+de moindre: noble contradiction de vues, ou plutôt noble échange, auquel
+nous avons assisté, entre deux grandes lumières trop tôt disparues! Si
+une observation de M. Geoffroy Saint-Hilaire avait suggéré à M. Ampère
+ses vues sur l'organisation des insectes, la découverte de M. Gay-Lussac
+sur les proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un gaz
+composé et ceux des gaz composants, lui devenait un moyen de concevoir,
+sur la structure atomique et moléculaire des corps inorganiques, une
+théorie qui remplace celle de Wollaston[124]. De même, une idée de
+Herschel, se combinant en lui avec les résultats chimiques de Davy,
+lui suggérait une théorie nouvelle de la formation de la terre. Cette
+théorie a été lucidement exposée dans cette _Revue_ même _des Deux
+Mondes_, en juillet 1833. On y peut prendre une idée de la manière de ce
+vaste et libre esprit: l'hypothèse antique retrouvée dans sa grandeur,
+l'hypothèse à la façon presque des Thalès et des Démocrite, mais portant
+sur des faits qui ont la rigueur moderne.
+
+[Note 122: Nous noterons encore, pour compléter ces indications de
+travaux, un Mémoire sur la loi de Mariotte, imprimé en 1814; un Mémoire
+sur des propriétés nouvelles des axes de rotation des corps, imprimé
+dans le Recueil de l'Académie des Sciences; un autre sur les équations
+générales du mouvement, dans le Journal de Mathématiques de M. Liouville
+(juin 1836).]
+
+[Note 123: _Annales des Sciences naturelles_, t. II, page 295. M. N...
+n'est autre que M. Ampère.]
+
+[Note 124: On la trouve dans la _Bibliothèque universelle_, t. XLIX,
+et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (_Revue encyclopédique_,
+Novembre 1832).]
+
+Après avoir tant fait, tant pensé, sans parler des inquiétudes
+perpétuelles du dedans qu'il se suscitait, on conçoit qu'à soixante et
+un ans M. Ampère, dans toute la force et le zèle de l'intelligence, eût
+usé un corps trop faible. Parti pour sa tournée d'inspecteur général, il
+se trouva malade dès Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisée
+par l'air du Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer.
+Arrivé à Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigné
+dans le collége, et on espérait prolonger une amélioration légère,
+lorsqu'une fièvre subite au cerveau l'emporta le 10 juin 1836, à cinq
+heures du matin, entouré et soigné par tous avec un respect filial, mais
+en réalité loin des siens, loin d'un fils.
+
+Il resterait peut-être à varier, à égayer décemment ce portrait, de
+quelques-unes de ces naïvetés nombreuses et bien connues qui composent,
+autour du nom de l'illustre savant, une sorte de légende courante, comme
+les bons mots malicieux autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampère,
+avec des différences d'originalité, irait naturellement s'asseoir entre
+La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet sur ce
+point, nous ne le risquerons pas. M. Ampère savait mieux les choses de
+la nature et de l'univers que celles des hommes et de la société. Il
+manquait essentiellement de calme, et n'avait pas la mesure et la
+proportion dans les rapports de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et
+si pénétrant au delà, ne savait pas réduire les objets habituels. Son
+esprit immense était le plus souvent comme une mer agitée; la première
+vague soudaine y faisait montagne; le liège flottant ou le grain de
+sable y était aisément lancé jusqu'aux cieux.
+
+Malgré le préjugé vulgaire sur les savants, ils ne sont pas toujours
+ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux de haut génie,
+la nature a, dans plus d'un cas, combiné et proportionné l'organisation.
+Quelques-uns, armés au complet, outre la pensée puissante intérieure,
+ont l'enveloppe extérieure endurcie, l'oeil vigilant et impérieux, la
+parole prompte, qui impose, et toutes les défenses. Qui a vu Dupuytren
+et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, une sorte
+d'ironie douce, calme, insouciante et égoïste, comme chez Lagrange,
+compose un autre genre de défense. Ici, chez M, Ampère, toute la
+richesse de la pensée et de l'organisation est laissée, pour ainsi dire,
+plus à la merci des choses, et le bouillonnement intérieur reste à
+découvert. Il n'y a ni l'enveloppe sèche qui isole et garantit, ni le
+reste de l'organisation armée qui applique et fait valoir. C'est le pur
+savant au sein duquel on plonge.
+
+Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent pénétrés et
+jugés par l'esprit supérieur auquel ils ne peuvent refuser une espèce de
+génie, les voilà maintenus, et volontiers ils lui accordent tout, même
+ce qu'il n'a pas. Autrement, s'ils s'aperçoivent qu'il hésite et croit
+dépendre, ils se sentent supérieurs à leur tour à lui par un point
+commode, et ils prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampère
+aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait à eux, il
+s'inquiétait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes (et je ne parte
+pas du simple vulgaire) ont un faible pour ceux qui les savent mener,
+qui les savent contenir, quand ceux-ci même les blessent ou les
+exploitent. Le caractère, estimable ou non, mais doué de conduite et de
+persistance même intéressée, quand il se joint à un génie incontestable,
+les frappe et a gain de cause en définitive dans leur appréciation. Je
+ne dis pas qu'ils aient tout à fait tort, le caractère tel quel, la
+volonté froide et présente, étant déjà beaucoup. Mais je cherche à
+m'expliquer comment la perte de M. Ampère, à un âge encore peu avancé,
+n'a pas fait à l'instant aux yeux du monde, même savant, tout le vide
+qu'y laisse en effet son génie.
+
+Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) qui fut
+jamais meilleur, à la fois plus dévoué sans réserve à la science, et
+plus sincèrement croyant aux bons effets de la science pour les hommes?
+Combien il était vif sur la civilisation, sur les écoles, sur les
+lumières! Il y avait certains résultats réputés positifs, ceux de
+Malthus, par exemple, qui le mettaient en colère: il était tout
+_sentimental_ à cet égard; sa philanthropie de coeur se révoltait de
+ce qui violait, selon lui, la moralité nécessaire, l'efficacité
+bienfaisante de la science. D'autres savants illustres ont donné avec
+mesure et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on dût
+en ménager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea moins à ce qu'il
+y a de personnel dans la gloire. Pour ceux qui l'abordaient, c'était un
+puits ouvert. A toute heure, il disait tout. Étant un soir avec ses amis
+Camille Jordan et Degérando, il se mit à leur exposer le système du
+monde; il parla treize heures avec une lucidité continue; et comme le
+monde est infini, et que tout s'y enchaîne, et qu'il le savait de cercle
+en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la fatigue ne
+l'avait arrêté, il parlerait, je crois, encore. O Science! voilà bien à
+découvert ta pure source sacrée, bouillonnante!--Ceux qui l'ont entendu,
+à ses leçons, dans les dernières années au Collége de France, se
+promenant le long de sa longue table comme il eût fait dans l'allée
+de Polémieux, et discourant durant des heures, comprendront cette
+perpétuité de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre,
+il était coutumier de faire, avec une attache à l'idée, avec un oubli de
+lui-même qui devenait merveille. Au sortir d'une charade ou de quelque
+longue et minutieuse bagatelle, il entrait dans les sphères. Virgile,
+en une sublime églogue, a peint le demi-dieu barbouillé de lie, que les
+bergers enchaînent: il ne fallait pas l'enchaîner, lui, le distrait et
+le simple, pour qu'il commençât:
+
+ Namque canebat, uti magnum per inane coacta
+ Semina terrarumque animaeque marisque fuissent,
+ Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis
+ Omnia, etc., etc.
+
+ Il enchaînait de tout les semences fécondes,
+ Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,
+ Les fleuves descendus du sein de Jupiter...
+
+Et celui qui, tout à l'heure, était comme le plus petit, parlait
+incontinent comme les antiques aveugles,--comme ils auraient parlé,
+venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est resté et qu'il vit dans notre
+mémoire, dans notre coeur.
+
+15 février 1837.
+
+(On a fait à cette Notice l'honneur de la joindre à une publication
+posthume de M. Ampère; mais comme il ne nous a pas été donné de la
+revoir nous-même, c'est ici qu'on est plus assuré d'en lire le texte
+dans toute son exactitude.)
+
+
+
+DU GÉNIE CRITIQUE ET DE BAYLE
+
+La critique s'appliquant à tout, il y en a de diverses sortes selon
+les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la critique
+historique, littéraire, grammaticale et philologique, etc. Mais en la
+considérant moins dans la diversité des sujets que dans le procédé
+qu'elle y emploie, dans la disposition et l'allure qu'elle y apporte,
+on peut distinguer en gros deux espèces de critique, l'une reposée,
+concentrée, plus spéciale et plus lente, éclaircissant et quelquefois
+ranimant le passé, en déterrant et en discutant les débris, distribuant
+et classant toute une série d'auteurs ou de connaissances; les Casaubon,
+les Fabricius, les Mabillon, les Fréret, sont les maîtres en ce
+genre sévère et profond. Nous y rangerons aussi ceux des critiques
+littéraires, à proprement parler, qui, à tête reposée, s'exercent sur
+des sujets déjà fixés et établis, recherchent les caractères et les
+beautés particulières aux anciens auteurs, et construisent des Arts
+poétiques ou des Rhétoriques, à l'exemple d'Aristote et de Quintilien.
+Dans l'autre genre de critique, que le mot de _journaliste_ exprime
+assez bien, je mets cette faculté plus diverse, mobile, empressée,
+pratique, qui ne s'est guère développée que depuis trois siècles, qui,
+des correspondances des savants où elle se trouvait à la gêne, a passé
+vite dans les journaux, les a multipliés sans relâche, et est devenue,
+grâce à l'imprimerie dont elle est une conséquence, l'un des plus actifs
+instruments modernes. Il est arrivé qu'il y a eu, pour les ouvrages de
+l'esprit, une critique alerte, quotidienne, publique, toujours présente,
+une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi parler;
+tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilité de la médecine se peut
+dire, à plus forte raison, pour ou contre l'utilité de cette critique
+pratique à laquelle les bien portants même, en littérature, n'échappent
+pas. Quoi qu'il en soit, le génie critique, dans tout ce qu'il a de
+mobile, de libre et de divers, y a grandi et s'est révélé. Il s'est
+mis en campagne pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les
+hasards et les inégalités du métier lui ont souri, les bigarrures et
+les fatigues du chemin l'ont flatté. Toujours en haleine, aux écoutes,
+faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, sans système autre
+que son instinct et l'expérience, il a fait la guerre au jour le jour,
+selon le pays, _la guerre à l'oeil_, ainsi que s'exprime Bayle lui-même,
+qui est le génie personnifié de cette critique.
+
+Bayle, obligé de sortir de France comme calviniste relaps, réfugié à
+Rotterdam, où ses écrits de tolérance aliénèrent bientôt de lui le
+violent Jurieu, persécuté alors et tracassé par les théologiens de sa
+communion, Bayle mort la plume à la main en les réfutant, a rempli un
+grand rôle philosophique dont le XVIIIe siècle interpréta le sens en le
+forçant un peu, et que M. Leroux a bien cherché à rétablir et à préciser
+dans un excellent article de son _Encyclopédie_. Ce n'est pas ce qui
+nous occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne relèverons en lui que
+les traits essentiels du génie critique qu'il représente à un degré
+merveilleux dans sa pureté et son plein, dans son empressement
+discursif, dans sa curiosité affamée, dans sa sagacité pénétrante, dans
+sa versatilité perpétuelle et son appropriation à chaque chose: ce
+génie, selon nous, domine même son rôle philosophique et cette mission
+morale qu'il a remplie; il peut servir du moins à en expliquer le plus
+naturellement les phases et les incertitudes.
+
+Bayle, né au Carlat, dans le comté de Foix, en 1647, d'une famille
+patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne heure aux études,
+au latin, au grec, d'abord dans la maison paternelle, puis à l'académie
+de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, il fit une maladie causée par ses
+lectures excessives; il lisait tout ce qui lui tombait sous la main,
+mais relisait Plutarque et Montaigne de préférence. Étant passé à
+vingt-deux ans à l'académie de Toulouse, il se laissa gagner à
+quelques livres de controverse et à des raisonnements qui lui parurent
+convaincants, et, ayant abjuré sa religion, il écrivit à son frère
+aîné une lettre très-ardente de prosélytisme pour l'engager à venir à
+Toulouse se faire instruire de la vérité. Quelques mois plus tard, ce
+zèle du jeune Bayle s'était refroidi; les doutes le travaillaient, et,
+dix-sept mois après sa conversion, sortant secrètement de Toulouse, il
+revint à sa famille et au calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il
+n'y était d'abord: «Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie
+la censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son épingle du
+jeu qu'il n'y laisse quelque chose.» Bayle laissa dans cette première
+école qu'il fit tout son feu de croyance, tout son aiguillon de
+prosélytisme; à partir de ce moment, il ne lui en resta plus. Chacun
+apporte ainsi dans sa jeunesse sa dose de foi, d'amour, de passion,
+d'enthousiasme; chez quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse;
+je ne parle que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne
+réside pas essentiellement dans l'âme, dans la pensée, et qui a son
+auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns donc cette
+dose de chaleur de sang résiste au premier échec, au premier coup de
+tête, et se perpétue jusqu'à un âge plus ou moins avancé. Quand cela va
+trop loin et dure obstinément, c'est presque une infirmité de l'esprit
+sous l'apparence de la force, c'est une véritable incapacité de mûrir.
+Il y a des natures poétiques ou philosophiques qui restent jusqu'au
+bout, et à travers leurs diverses transformations, toujours opiniâtres,
+incandescentes, à la merci du tempérament. Bayle, autrement favorisé
+et pétri selon un plus doux mélange, se trouva, dès sa première flamme
+jetée, une nature tout aussitôt réduite et consommée, et à partir de là
+il ne perdit plus jamais son équilibre. Première disposition admirable
+pour exceller au génie critique, qui ne souffre pas qu'on soit fanatique
+ou même trop convaincu, ou épris d'une autre passion quelconque.
+
+Bayle alla continuer ses études à Genève en 1670, et il y devint
+précepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de la république,
+et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur de Coppet. Il commence à
+connaître le monde, les savants, M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M.
+Tronchin, M. Burlamaqui, M. Constant, toutes ces figures protestantes
+sérieuses et appliquées. On établit des conférences de jeunes gens, pour
+lesquelles il s'essaie à déployer ses ressources de bel esprit, ses
+premiers lieux communs d'érudition, et où M. Basnage, autre illustre
+jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste à des sermons, à des
+expériences de philosophie naturelle, et, à propos des expériences de
+M. Chouet sur le venin des vipères et sur la pesanteur de l'air, il
+remarque que c'est là le génie du siècle et des philosophes modernes.
+A l'occasion des controverses et querelles entre les théologiens de sa
+religion, il énonce déjà sa maxime de garder toujours _une oreille pour
+l'accusé_. A vingt-quatre ans, sa tolérance est fondée autant qu'elle le
+sera jamais. La philosophie péripatéticienne, qu'il avait apprise
+chez les jésuites de Toulouse, ne le retient pas le moins du monde en
+présence du système de Descartes auquel il s'applique; mais ne croyez
+pas qu'il s'y livre. Quand plus tard il s'agira pour lui d'aller
+s'établir en Hollande, il laissera échapper son secret: «Le
+cartésianisme, dit-il, ne sera pas une affaire (_un obstacle_); je le
+regarde simplement comme une hypothèse ingénieuse qui peut servir à
+expliquer certains effets naturels... Plus j'étudie la philosophie,
+«plus j'y trouve d'incertitude. La différence entre les sectes ne va
+qu'à quelque probabilité de plus ou de moins. Il n'y en a point encore
+qui ait frappé au but, et jamais on n'y frappera apparemment, tant sont
+grandes les profondeurs de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi
+bien que dans celles de la grâce. Ainsi vous pouvez dire à M. Gaillard
+(_qui s'entremettait pour lui_) que je suis un philosophe sans
+entêtement, et qui regarde Aristote, Épicure, Descartes, comme des
+inventeurs de conjectures que l'on suit ou que l'on quitte, selon que
+l'on veut chercher plutôt un tel qu'un tel amusement d'esprit.» C'est
+ainsi qu'on le voit engager ses cousins à prendre le plus qu'ils
+pourront de philosophie péripatéticienne, sauf à s'en défaire ensuite
+quand ils auront goûté la nouvelle: «Ils garderont de celle-là la
+méthode de pousser vivement et subtilement une objection et de répondre
+nettement et précisément aux difficultés.» Ce mot que Bayle a lâché, de
+prendre telle ou telle philosophie selon l'_amusement_ d'esprit qu'on
+cherche pour le moment, est significatif et trahit une disposition chez
+lui instinctive, le fort, ou, si l'on veut, le faible de son génie. Ce
+mot lui revient souvent; le côté de l'amusement de l'esprit le frappe,
+le séduit en toute chose. Il prend plaisir à voir _les petites Furies_
+qui se logent dans les écrits des théologiens, dans les attaques de M.
+Spanheim et les réponses de M. Amyrault; il ajoute, il est vrai, par
+correctif: _s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se divertir, en
+voyant les faiblesses de l'homme_. Mais l'amusement du curieux, on le
+sent, est chose essentielle pour lui. Il se met à la fenêtre et
+regarde passer chaque chose; les nouvelles mêmes l'_amusent_. Il est
+_nouvelliste à toute outrance_; sa curiosité est _affamée_ par les
+victoires de Louis XIV. Il _amuse_ son frère par le récit de la mort du
+comte de Saint-Pol. Plus loin, il exprime son grand plaisir de lire
+_le Comte de Gabalis_, quoique, au reste, plusieurs endroits profanes
+fassent beaucoup de peine aux consciences tendres. Ces consciences
+tendres ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines
+matières, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui ni non;
+mais il note leur scrupule, de même qu'il exprime son plaisir. Cette
+indifférence du fond, il faut bien le dire, cette tolérance prompte,
+facile, aiguisée de plaisir, est une des conditions essentielles du
+génie critique, dont le propre, quand il est complet, consiste à courir
+au premier signe sur le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à
+s'y jouer en maître et à connaître de toutes choses. Il avertit en un
+endroit son frère cadet qu'il lui parle des livres sans aucun égard à la
+bonté ou à l'utilité qu'on en peut tirer: «Et ce qui me détermine à vous
+en faire mention est uniquement qu'ils sont nouveaux, ou que je les ai
+lus, ou que j'en ai ouï parler.»
+
+Bayle ne peut s'empêcher de faire ainsi; il s'en plaint, il s'en blâme,
+et retombe toujours: «Le dernier livre que je vois, écrit-il de Genève
+à son frère, est celui que je préfère à tous les autres.» Langues,
+philosophie, histoire, antiquité, géographie, livres galants, il se
+jette à tout, selon que ces diverses matières lui sont offertes: «D'où
+que cela procède, il est certain que jamais amant volage n'a plus
+souvent changé de maîtresse, que moi de livres.» Il attribue ces
+échappées de son esprit à quelque manque de discipline dans son
+éducation: «Je ne songe jamais à la manière dont j'ai été conduit dans
+mes études, que les larmes ne m'en viennent aux yeux. C'est dans l'âge
+au-dessous de vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors
+qu'il faut faire son emplette.» Il regrette le temps qu'il a perdu jeune
+à chasser les cailles et à hâter les vignerons (ce dut être pourtant un
+pauvre chasseur toujours et un compagnon peu rustique que Bayle, et
+il ne put guère jouir des champs que pendant la saison qu'il passa,
+affaibli de santé, aux bords de l'Ariége); il regrette môme le temps
+qu'il a employé à étudier six ou sept heures par jour, parce
+qu'il n'observait aucun ordre, et qu'il étudiait sans cesse par
+_anticipation_. Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'_un_
+_dessert d'esprit_; il faut faire provision de pain et de viande solide
+avant de se disperser aux friandises. «Je vous l'ai déjà dit, écrit-il
+encore à son frère, la démangeaison de savoir en gros et en général
+diverses choses est une maladie flatteuse (_amabilis insania_), qui ne
+laisse pas de faire beaucoup de mal. J'ai été autrefois touché de cette
+même avidité, et je puis dire qu'elle m'a été fort préjudiciable.» Mais
+voilà, au moment même du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; il
+voudrait tout savoir, même les détails rustiques, lui qui tout à l'heure
+regrettait le temps perdu à la chasse; il demande mainte observation à
+son frère sur les verreries de Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le
+presse de questions sur les nobles de sa province, sur les tenants et
+aboutissants de chaque famille: «Je sais bien que la généalogie ne fait
+pas votre étude, comme elle aurait été ma marotte si j'eusse été d'une
+fortune à étudier selon ma fantaisie.» Il complimente son frère et se
+réjouit de le voir touché de la même passion que lui, _de connoître
+jusqu'aux moindres particularités des grands hommes_. A propos de ses
+migraines fréquentes, ce n'est pas l'étude qui en est cause, suivant
+lui, parce qu'il ne s'applique pas beaucoup à ce qu'il lit: «Je ne sais
+jamais, quand je commence une composition, ce que je dirai dans la
+seconde période. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement l'esprit....
+Aussi pressens-je que, quand même je pourrois rencontrer dans la suite
+quelque emploi à grand loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je
+lirois beaucoup, je retiendrois diverses choses _vago more_, et puis
+c'est tout.» Ces passages et bien d'autres encore témoignent à quel
+degré Bayle possédait l'instinct, la vocation critique dans le sens où
+nous la définissons.
+
+Ce génie, dans son idéal complet (et Bayle réalise cet idéal plus
+qu'aucun autre écrivain), est au revers du génie créateur et poétique,
+du génie philosophique avec système; il prend tout en considération,
+fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, sauf à revenir bientôt.
+Tout esprit qui a en soi une part d'art ou de système n'admet volontiers
+que ce qui est analogue à son point de vue, à sa prédilection. Le génie
+critique n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de préoccupé, aucun
+_quant à soi_. Il ne reste pas dans son centre ou à peu de distance;
+il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, ni dans son
+académie; il ne craint pas de se mésallier; il va partout, le long des
+rues, s'informant, accostant; la curiosité l'allèche, et il ne s'épargne
+pas les régals qui se présentent. Il est, jusqu'à un certain point, tout
+à tous, comme l'Apôtre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme
+dans le critique véritablement doué. Mais gare aux retours! que Jurieu
+se méfie[125]! l'infidélité est un trait de ces esprits divers et
+intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous les côtés
+d'une question, ils ne se font pas faute de se réfuter eux-mêmes et de
+retourner la tablature. Combien de fois Bayle n'a-t-il pas changé
+de rôle, se déguisant tantôt en nouveau converti, tantôt en vieux
+catholique romain, heureux de cacher son nom et de voir sa pensée faire
+route nouvelle en croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait
+suffire à la célérité et aux revirements toujours justes de son esprit
+mobile, empressé, accueillant. Quelque vastes que soient les espaces et
+le champ défini, il ne peut promettre de s'y renfermer, ni s'empêcher,
+comme il le dit admirablement, de _faire des courses sur toutes sortes
+d'auteurs_. Le voilà peint d'un mot.
+
+Bayle s'ennuya beaucoup durant son séjour à Coppet, où il était
+précepteur des fils du comte de Dhona. Le précurseur de Voltaire
+pressentait-il, dans ce château depuis si célèbre, l'influence contraire
+du génie futur du lieu? Le fait est que Bayle aimait peu les champs,
+qu'il n'avait aucun tour rêveur dans l'esprit, rien qui le consolât dans
+le commerce avec la nature. Plus mélancolique que gai de tempérament,
+mais parce qu'il était _de petite complexion_, avec de l'agrément et
+du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'étude, la
+conversation des lettrés et philosophes. Son désir de Paris et de tout
+ce qui l'en pourrait rapprocher était grand. Il a maintes fois exprimé
+le regret de n'être pas né dans une ville capitale, et il confesse dans
+sa _Réponse aux Questions d'un Provincial_ qu'il a été éclairé sur les
+ressources de Paris pour avoir senti le préjudice de la privation. Il
+quitta donc Coppet pour Rouen dans cette idée de se rapprocher à tout
+prix du centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des
+bibliothèques: «J'ai fait comme toutes les grandes armées qui sont sur
+pied, pour ou contre la France, elles décampent de partout où elles
+ne trouvent point de fourrages ni de vivres.» Précepteur à Rouen et
+mécontent encore, précepteur à Paris enfin, mais sans liberté, sans
+loisir, introduit aux conférences qui se tenaient chez M. Ménage, et
+connaissant M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses
+liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie à Sedan, et dut
+se remettre aux exercices dialectiques qu'il avait un peu négligés pour
+les lettres. Pendant toutes ces années, sa faculté critique ne se
+fait jour que par sa correspondance, qui est abondante. Il ne devint
+véritablement auteur que par sa _Lettre sur les Comètes_ (1682). Un an
+auparavant, sa chaire de philosophie à Sedan avait été supprimée, et
+après quelque séjour à Paris il s'était décidé à accepter une chaire
+de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui à Rotterdam. Sa
+_Critique générale de l'Histoire du Calvinisme du Père Maimbourg_ parut
+cette même année 1682, et jusqu'en décembre 1706, époque de sa mort, sa
+carrière, à l'ombre de la statue d'Érasme, ne fut plus marquée que par
+des écrits, des controverses littéraires ou philosophiques; après ses
+disputes de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, après son
+petit démêlé avec le domestique chatouilleux de la reine Christine, les
+plus graves événements pour lui furent ses déménagements (en 1688 et en
+1692), qui lui brouillaient ses livres et ses papiers. La perte de sa
+chaire, en 1693, lui fut moins fâcheuse à supporter qu'il n'aurait
+semblé, et, dans la modération de ses goûts, il y vit surtout l'occasion
+de loisir et d'étude libre qui lui en revenait; il se félicite presque
+d'échapper aux conflits, cabales et _entremangeries professorales_ qui
+règnent dans toutes les académies.
+
+[Note 125: Bayle a-t-il été l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit
+les malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des _Nouveaux
+Mémoires d'Histoire, de Critique et de Littérature_, par l'abbé
+d'Arligny? Grande question sur laquelle les avis sont partagés. (Voir
+les mêmes _Mémoires_, t. VII, page 47.)]
+
+En tête d'une des lettres de sa _Critique générale_, Bayle nous dit
+avoir remarqué, dès ses jeunes ans, _une chose qui lui parut bien
+jolie et bien imitable_, dans l'_Histoire de l'Académie française_ de
+Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherché, en lisant
+un livre, l'esprit et le génie de l'auteur que le sujet même qu'on y
+traitait. Bayle applique cette méthode au Père Maimbourg; et nous, au
+milieu de tous ces ouvrages si _bigarrés de pensées_, de ces ouvrages
+pareils à des _rivières qui serpentent_, nous appliquerons la méthode
+à Bayle lui-même, nous occupant de sa personne plus que des objets
+nombreux où il se disperse[126].
+
+[Note 126: Sur le caractère de Bayle, on peut lire quelques pages
+agréables de D'Israeli _Curiosities of Literature_, t. III.]
+
+Bayle, d'après ce qu'on vient de voir, a toujours très-peu résidé à
+Paris, malgré son vif désir. Il y passa quelques mois comme précepteur,
+en 1675; il y vint quelquefois pendant ses vacances de Sedan; il y resta
+dans l'intervalle de son retour de Sedan à son départ pour Rotterdam:
+mais on peut dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle
+société de ces années brillantes; son langage et ses habitudes s'en
+ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute cause que
+Bayle paraît à la fois en avance et en retard sur son siècle, en retard
+d'au moins cinquante ans par son langage, sa façon de parler, sinon
+provinciale, du moins gauloise, par plus d'une phrase longue,
+interminable, à la latine, à la manière du XVIe siècle, à peu près
+impossible à bien ponctuer[127]; en avance par son dégagement d'esprit et
+son peu de préoccupation pour les formes régulières et les doctrines que
+le XVIIe siècle remit en honneur après la grande anarchie du XVIe.
+De Toulouse à Genève, de Genève à Sedan, de Sedan à Rotterdam, Bayle
+contourne, en quelque sorte, la France du pur XVIIe siècle sans y
+entrer. Il y a de ces existences pareilles à des arches de pont qui,
+sans entrer dans le plein de la rivière, l'embrassent et unissent, les
+deux rives. Si Bayle eût vécu au centre de la société lettrée de son
+âge, de cette société polie que M. Roederer vient d'étudier avec une
+minutie qui n'est pas sans agrément, et avec une prédilection qui ne
+nuit pas à l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le monde vers 1675,
+c'est-à-dire au moment de la culture la plus châtiée de la littérature
+de Louis XIV, avait passé ses heures de loisir dans quelques-uns des
+salons d'alors, chez madame de La Sablière, chez le président Lamoignon,
+ou seulement chez Boileau à Auteuil, il se fût fait malgré lui une
+grande révolution en son style. Eût-ce été un bien? y aurait-il gagné?
+Je ne le crois pas. Il se serait défait sans doute de ses vieux termes
+_ruer, bailler,_ de ses proverbes un peu rustiques. Il n'aurait pas dit
+qu'il voudrait bien aller de temps en temps à Paris _se ravictuailler
+en esprit et en connoissances;_ il n'aurait pas parlé de madame de
+La Sablière comme d'une femme de grand esprit _qui a toujours à ses
+trousses La Fontaine, Racine_ (ce qui est inexact pour ce dernier), _et
+les philosophes du plus grand nom;_ il aurait redoublé de scrupules pour
+éviter dans son style _les équivoques, les vers, et l'emploi dans la
+même période d'un_ on _pour_ il, etc., toutes choses auxquelles, dans
+la préface de son _Dictionnaire critique_, il assure bien gratuitement
+qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait plus tant osé
+écrire _à toute bride_ (madame de Sévigné disait _à bride abattue_) ce
+qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon compte, je serais fâché
+de cette perte; je l'aime mieux avec ses images franches, imprévues,
+pittoresques, malgré leur mélange. Il me rappelle le vieux Pasquier
+avec un tour plus dégagé, ou Montaigne avec moins de soin à aiguiser
+l'expression. Écoutez-le disant à son frère cadet qui le consulte: «Ce
+qui est propre à l'un ne l'est pas à l'autre; il faut donc faire la
+guerre à l'oeil et se gouverner selon la portée de chaque génie... il
+faut exercer contre son esprit le personnage d'un questionneur fâcheux,
+se faire expliquer sans rémission tout ce qu'il plaît de demander.»
+Comme cela est joli et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait
+jamais longtemps attendre, rachète de reste cette _phrase longue_ que
+Voltaire reprochait aux jansénistes, qu'avait en effet le grand Arnauld,
+mais que le Père Maimbourg n'avait pas moins. Bayle lui-même remarque,
+à ce sujet des périodes du Père Maimbourg, que ceux qui s'inquiètent si
+fort des règles de grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbé
+Fléchier ou le Père Bouhours, se dépouillent de tant de grâces vives et
+animées, qu'ils perdent plus d'un côté qu'ils ne gagnent de l'autre.
+Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques les _périodes_
+du Père Maimbourg, n'a pas échappé à son tour au défaut de trop écourter
+la phrase; ou plutôt Montesquieu fait bien ce qu'il fait; mais ne
+regrettons pas de retrouver chez Bayle la phrase au hasard et étendue,
+cette liberté de façon à la Montaigne, qui est, il l'avoue ingénument,
+_de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il va dire_.
+Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et de cabinet, il
+ne l'eût pas fait à Paris; il eût pris garde davantage, il eût voulu se
+polir; cela eût bridé et ralenti sa critique.
+
+[Note 127: J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle à son point
+de départ. On en peut prendre un échantillon dans une de ses lettres
+(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est
+à tort qu'il y a un point avant les mots: _par cette lecture,_ il n'y
+fallait qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la façon du XVIe
+siècle, ou du moins de celle du XVIIe libre et non académique; il ne
+s'en défit jamais. En avançant pourtant et à force d'écrire, sa phrase,
+si riche d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle
+s'épura, s'allégea beaucoup, et souvent même se troussa fort lestement.]
+
+Une des conditions du génie critique dans la plénitude où Bayle nous le
+représente, c'est de n'avoir pas d'_art_ à soi, de _style_: hâtons-nous
+d'expliquer notre pensée. Quand on a un style à soi, comme Montaigne,
+par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus
+soucieux de la pensée qu'on exprime et de la manière aiguisée dont on
+l'exprime, que de la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe,
+qu'on critique; on a une préoccupation bien légitime de sa propre
+oeuvre, qui se fait à travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois à ses
+dépens. Cette distraction limite le génie critique. Si Bayle l'avait
+eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages dans le goût
+des _Essais_, et n'eût pas écrit ses _Nouvelles de la République des
+Lettres_, et toute sa critique usuelle, pratique, incessante. De plus,
+quand on a un _art_ à soi, une poésie, comme Voltaire, par exemple, qui
+certes est aussi un grand esprit critique, le plus grand, à coup sûr,
+depuis Bayle, on a un goût décidé, qui, quelque souple qu'il soit,
+atteint vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derrière soi
+à l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-là. On en fait
+involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de plus son
+fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa critique. Le bon
+Bayle n'avait rien de semblable. De passion aucune: l'équilibre même;
+une parfaite idée de la profonde bizarrerie du coeur et de l'esprit
+humain, et que tout est possible, et que rien n'est sûr. De style, il
+en avait sans s'en douter, sans y viser, sans se tourmenter à la
+lutte comme Courier, La Bruyère ou Montaigne lui-même; il en avait
+suffisamment, malgré ses longueurs et ses parenthèses, grâce à ses
+expressions charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire que
+pour la clarté et la netteté du sens: heureux critique! Enfin il n'avait
+pas d'_art_, de _poésie_, par-devers lui. L'excellent Bayle n'a, je
+crois, jamais fait un vers français en sa jeunesse, de même qu'il n'a
+jamais rêvé aux champs, ce qui n'était guère de son temps encore, ou
+qu'il n'a jamais été amoureux, passionnément amoureux d'une femme, ce
+qui est davantage de tous les temps. Tout son art est critique, et
+consiste, pour les ouvrages où il se déguise, à dispenser mille petites
+circonstances, à assortir mille petites adresses afin de mieux divertir
+le lecteur et de lui colorer la fiction: il prévient lui-même son frère
+de ces artifices ingénieux, à propos de la _Lettre des Comètes_.
+
+Je veux énumérer encore d'autres manques de talents, ou de passions, ou
+de dons supérieurs, qui ont fait de Bayle le plus accompli critique qui
+se soit rencontré dans son genre, rien n'étant venu à la traverse pour
+limiter ou troubler le rare développement de sa faculté principale, de
+sa passion unique. Quant à la religion d'abord, il faut bien avouer
+qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'être religieux
+avec ferveur et zèle en cultivant chez soi cette faculté critique et
+discursive, relâchée et accommodante. Le métier de critique est comme un
+voyage perpétuel avec toutes sortes de personnes et en toutes sortes de
+pays, par curiosité. Or, comme on sait,
+
+ Rarement à courir le monde
+ On devient plus homme de bien;
+
+rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupé du but
+invisible. Il faut dans la piété un grand jeûne d'esprit, un
+retranchement fréquent, même à l'égard des commerces innocents et
+purement agréables, le contraire enfin de se répandre. La façon dont
+Bayle était religieux (et nous croyons qu'il l'était à un certain degré)
+cadrait à merveille avec le génie critique qu'il avait en partage. Bayle
+était religieux, disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de
+ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux prières
+publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments de résignation
+et de confiance en Dieu, qu'il manifeste dans ses lettres. Quoiqu'il
+avertisse quelque part[128] de ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur
+comme à de bons témoins de ses pensées, plusieurs de celles où il parle
+de la perte de sa place respirent un ton de modération qui ne semble pas
+tenir seulement à une humeur calme, à une philosophie modeste, mais bien
+à une soumission mieux fondée et à un véritable esprit de christianisme.
+En d'autres endroits voisins des précédents, nous le savons,
+l'expression est toute philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans
+le vrai, il ne convient pas de presser les choses; il faut laisser
+coexister à son heure et à son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait
+pas [129]. Nous aimons donc à trouver que le mot de _bon Dieu_ revient
+souvent dans ses lettres d'un accent de naïveté sincère. Après cela, la
+religion inquiète médiocrement Bayle; il ne se retranche par scrupule
+aucun raisonnement qui lui semble juste, aucune lecture qui lui paraît
+divertissante. Dans une lettre, tout à côté d'une belle phrase
+sincère sur la Providence, il mentionnera _Hexameron rustique_ de
+La Mothe-Le-Vayer avec ses obscénités: «_Sed omnia sana sanis_.»
+ajoute-t-il tout aussitôt, et le voilà satisfait. Si, par impossible,
+quelque bel esprit janséniste avait entretenu une correspondance
+littéraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles qui
+suivent? «M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a composé en françois
+les Vies de quatre Pères de l'Église grecque, vient de publier celle de
+saint Ambroise, l'un des Pères de l'Église latine. M. Ferrier, bon poëte
+françois, vient de faire imprimer les _Préceptes galants_: c'est une
+espèce de traité semblable à l'_Art d'aimer_ d'Ovide.» Et quelques
+lignes plus bas: «On fait beaucoup de cas de _la Princesse de Clèves_.
+Vous avez ouï parler sans doute de deux décrets du pape, etc.» Plus
+ou moins de religion qu'il n'en avait aurait altéré la candeur et
+l'expansion critique de Bayle.
+
+[Note 128: _Nouvelles de la République des Lettres_, avril 1684.]
+
+[Note 129: Voir une lettre intéressante (_Oeuv. div._, I, 184) où il
+explique pourquoi il n'était pas en bonne odeur de religion.--L'illustre
+Joseph de Maistre, si acharné aux athées, ne s'est pas montré trop
+rigoureux à l'endroit de Bayle: «Bayle même, le père de l'incrédulité
+moderne, ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses écarts les plus
+condamnables on ne lui trouve point une grande envie de persuader,
+encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; il nie
+moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent même il
+est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme dans
+l'article _Leucippe_ de son _Dictionnaire_).» _Principe générateur des
+Constitutions politiques_, LXII.--Rappelons encore ce mot sur Bayle, qui
+a son application en divers sens: «Tout est dans Bayle, mais il faut
+l'en tirer.» (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, comme M. Sayous l'a
+cru.)]
+
+Si nous osions nous égayer tant soit peu à quelqu'un de ces badinages
+chez lui si fréquents, nous pourrions soutenir que la faculté critique
+de Bayle a été merveilleusement servie par son manque de désir amoureux
+et de passion galante[130]. Il est fâcheux sans doute qu'il se soit laissé
+aller à quelque licence de propos et de citations. L'obscénité de
+Bayle (on l'a dit avec raison) n'est que celle même des savants qui
+s'émancipent sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains
+dévots n'en gardent pas non plus dans l'expression, dès qu'il s'agit de
+ces choses, et l'on a remarqué qu'ils aiment à salir la volupté, pour en
+dégoûter sans doute. Bayle n'a pas d'intention si profonde. Il n'aime
+guère la femme; il ne songe pas à se marier: «Je ne sais si un certain
+fonds de paresse et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte
+de soins, un goût excessif pour l'étude et une humeur un peu portée au
+chagrin, ne me feront toujours préférer l'état de garçon à celui d'homme
+marié.» Il n'éprouve pas même au sujet de la femme et contre elle cette
+espèce d'émotion d'un savant une fois trompé, de l'_antiquaire_ dans
+Scott, contre le _genre-femme_. Un jour à Coppet, en 1672, c'est-à-dire
+à vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, il prêta à
+une demoiselle le roman de _Zayde_; mais celle-ci ne le lui rendait pas:
+«Fâché de voir lire si lentement _un livre_, je lui ai dit cent fois le
+_tardigrada, domiporta_ et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de
+la tortue. Certes, voilà bien «des gens propres à dévorer les
+bibliothèques!» Dans un autre moment de galanterie, en 1675, il écrit à
+mademoiselle Minutoli; et, à cet effet, il se pavoise de bel esprit, se
+raille de son incapacité à déchiffrer les modes, lui cite, pour être
+léger, deux vers de Ronsard sur les cornes du bélier, et les applique à
+un mari: «Au reste, mademoiselle, dit-il à un endroit, le coup de dent
+que vous baillez à celui qui vous a louée, etc.» L'état naturel et
+convenable de Bayle à l'égard du sexe est un état d'indifférence et
+de quiétisme. Il ne faut pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se
+ressouvienne de Ronsard ou de Brantôme pour tâcher de se faire un ton à
+la mode. S'il a perdu à ce manque d'émotions tendres quelque délicatesse
+et finesse de jugement, il y a gagné du temps pour l'étude [131], une plus
+grande capacité pour ces impressions moyennes qui sont l'ordinaire du
+critique, et l'ignorance de ces dégoûts qui ont fait dire à La Fontaine:
+_Les délicats sont malheureux_. Si Bayle en demeura exempt, l'abbé
+Prévost, critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, ne fut
+pas sans en souffrir.
+
+[Note 130: Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu
+n'est pas une objection à ce qu'on remarque ici. En supposant (ce qui me
+paraît fort possible) que l'abbé d'Olivet ait été bien informé, et que
+son récit, consigné dans les _Mémoires_ de D'Artigny, mérite quelque
+attention, il en résulterait que Bayle, âgé de vingt-huit ans alors,
+dérogea un moment, auprès de la femme avenante du ministre, aux
+habitudes de son humeur et au régime de toute sa vie. L'occasion aidant,
+il n'était pas besoin de grande passion pour cela.]
+
+[Note 131: Dans une note de son article _Érasme_ du _Dictionnaire
+critique_, parlant des transgressions avec les personnes qui sont
+obligées de sauver les apparences, il dit de ce ton de naïveté un peu
+narquoise qui lui va si bien: «Elles exigent des préliminaires, elles se
+font assiéger dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un
+bénéfice qui demande résidence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une
+fois dans cette espèce d'engagement; on ne s'en retire qu'avec un
+morceau de chaîne qui forme bientôt une nouvelle captivité. Aussi on
+m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres à la
+main ne sauroit trouver assez de temps pour toutes _ces choses_.]
+
+On lit dans la préface du _Dictionnaire critique_: «Divertissements,
+parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la campagne, visites et
+telles autres récréations nécessaires à quantité de gens d'étude, à ce
+qu'ils disent, ne sont pas mon fait; je n'y perds point de temps.» Il
+était donc utile à Bayle de ne point aimer la campagne; il lui était
+utile même d'avoir cette santé frêle, ennemie de la bonne chère, ne
+sollicitant jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend,
+l'obligeaient souvent à des jeûnes de trente et quarante heures
+continues. Son sérieux habituel, plus voisin de la mélancolie que de
+la gaieté, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au chagrin ni à la
+bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait fort par moments, et
+on aurait été près alors de le loger dans la classe des rieurs. Il se
+sentit toujours peu porté aux mathématiques; ce fut la seule science
+qu'il n'aborda pas et ne désira pas posséder. Elle absorbe en effet,
+détourne un esprit critique, chercheur et à la piste des particularités;
+elle dispense des livres, ce qui n'était pas du tout le fait de Bayle.
+La dialectique, qu'il pratiqua d'abord à demi par goût et à demi par
+métier (étant professeur de philosophie), finit par le passionner et par
+empiéter un peu sur sa faculté littéraire. Il a dit de Nicole et l'on
+peut dire de lui que «sa coutume de pousser les raisonnements jusqu'aux
+derniers recoins de la dialectique le rendoit mal propre à composer des
+pièces d'éloquence.» Ce désintéressement où il était pour son propre
+compte dans l'éloquence et la poésie le rendait d'autre part plus
+complet, plus fidèle dans son office de rapporteur de la république
+des lettres. Il est curieux surtout à entendre parler des poètes et
+pousseurs de beaux sentiments, qu'il considère assez volontiers comme
+une espèce à part, sans en faire une classe supérieure. Pour nous qui en
+introduisant l'art, comme on dit, dans la critique, en avons retranché
+tant d'autres qualités, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne
+pouvons nous empêcher de sourire des mélanges et associations bizarres
+que fait Bayle, bizarres pour nous à cause de la perspective, mais
+prompts et naïfs reflets de son impression contemporaine: le ballet de
+_Psyché_ au niveau des _Femmes_ _savantes_; l'_Hippolyte_ de M. Racine
+et celui de M. Pradon, _qui sont deux tragédies très-achevées_; Bossuet
+côte à côte avec_ le Comte de Gabalis_, l'_Iphigénie_ et sa préface
+qu'il aime presque autant que la pièce, à côté de _Circé_, opéra à
+machines. En rendant compte de la réception de Boileau à l'Académie,
+il trouve que «M. Boileau est d'un mérite si distingué qu'il eût été
+difficile à messieurs de l'Académie de remplir aussi avantageusement
+qu'ils ont fait la place de M. de Bezons.» On le voit, Bayle est
+un véritable républicain en littérature. Cet idéal de tolérance
+universelle, d'anarchie paisible et en quelque sorte harmonieuse, dans
+un État divisé en dix religions comme dans une cité partagée en diverses
+classes d'artisans, cette belle page de son _Commentaire philosophique_,
+il la réalise dans sa république des livres, et, quoiqu'il soit plus
+aisé de faire s'_entre-supporter_ mutuellement les livres que les
+hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, d'en avoir su
+tant concilier et tant goûter.
+
+Un des écueils de ce goût si vif pour les livres eût été l'engouement et
+une certaine idée exagérée de la supériorité des auteurs, quelque chose
+de ce que n'évitent pas les subalternes et caudataires en ce genre,
+comme Brossette. Bayle, sous quelque dehors de naïveté, n'a rien de
+cela. On lui reprochait d'abord d'être trop prodigue de louanges; mais
+il s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans
+l'expression envers les auteurs ne lui dérobèrent jamais le fond. Son
+bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition littéraire pour les
+illustres: «J'ai assez de vanité, écrit-il à son frère, pour souhaiter
+qu'on ne connoisse pas de moi ce que j'en connois, et pour être bien
+aise qu'à la faveur d'un livre qui fait souvent le plus beau côté d'un
+auteur, on me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu
+personnellement plus de personnes célèbres par leurs écrits, vous verrez
+que ce n'est pas si grand'chose que de composer un bon livre...» C'est
+dans une lettre suivante à ce même frère cadet qui se mêlait de le
+vouloir pousser à je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant:
+«Si vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurité et un état médiocre et
+tranquille, je vous assure que je n'en sais rien.... Je n'ai jamais pu
+souffrir le miel, mais pour le sucre je l'ai toujours trouvé agréable:
+voilà deux choses douces que bien des gens aiment.» Toute la
+délicatesse, toute la sagacité de Bayle, se peuvent apprécier dans ce
+trait et dans le précédent.
+
+L'équilibre et la prudence que nous avons notés en lui, cette humeur
+de tranquillité et de paresse dont il fait souvent profession, ne
+l'induisirent jamais à aucun de ces ménagements pour lui-même, à rien de
+cet égoïsme discret dont son contemporain Fontenelle offre, pour ainsi
+dire, le chef-d'oeuvre. La parcimonie, le méticuleux propre à certaines
+natures analytiques et sceptiques, est chose étrangère à sa veine.
+Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualité grandement
+distinctive, il se montre abondant, prodigue et généreux, comme tous les
+génies.
+
+Le moment le plus actif et le plus fécond de cette vie si égale fut vers
+l'année 1686. Bayle, âgé de trente-neuf ans, poursuivait ses _Nouvelles
+de la République des Lettres_, publiait sa _France toute catholique_,
+contre les persécutions de Louis XIV, préparait son _Commentaire
+philosophique_, et en même temps, dans une note qu'il rédigeait _Nouv.
+de la Rép. des Lett._, mars 1686, sur son écrit anonyme de _la France
+toute catholique_, note plus modérée et plus avouable assurément que
+celle que l'abbé Prévost insérait dans son _Pour et Contre_ sur
+son chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesurée et
+spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, après avoir tancé
+les catholiques sur l'article des violences, pourrait bientôt _toucher
+cette corde des violences_ avec les protestants eux-mêmes qui n'en
+étaient pas exempts, et qu'alors il y aurait lieu à des _représailles_.
+La _Réponse d'un nouveau Converti_ et le fameux _Avis aux Protestants_,
+toute cette contre-partie de la question, qui remplit la seconde moitié
+de la carrière de Bayle, était ainsi présagée. La maladie qui lui
+survint l'année suivante (1687), par excès de travail, le força de
+se dédoubler, en quelque sorte, dans ce rôle à la fois littéraire et
+philosophique; il dut interrompre ses _Nouvelles de la République des
+Lettres_. Peu auparavant, il écrivait à l'un de ses amis, en réponse à
+certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul dessein de quitter
+sa fonction de journaliste, qu'il n'en était point las du tout, qu'il
+n'y avait pas d'apparence qu'il le fût de longtemps, et que c'était
+l'occupation qui convenait le mieux à son humeur. Il disait cela après
+trois années de pratique, au contraire de la plupart des journalistes
+qui se dégoûtent si vite du métier. C'était chez lui force de vocation.
+Au temps qu'il était encore professeur de philosophie, il éprouvait un
+grand ennui à l'arrivée de tous les livres de la foire de Francfort,
+si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait que ses fonctions lui
+ôtassent le loisir de cette pâture. Il s'était pris d'admiration et
+d'émulation pour la belle invention des journaux par M. de Sallo, pour
+ceux que continuait de donner à Paris M. l'abbé de La Roque, pour les
+_Actes des Érudits_ de Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il
+se plaça tout d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie,
+modérée, pénétrante, par ses analyses exactes, ingénieuses, et même par
+les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et dont la tradition et
+la manière seraient perdues depuis longtemps, si on n'en retrouvait des
+traces encore à la fin du _Journal_ actuel _des Savants_[132]; petites
+notes où chaque mot est pesé dans la balance de l'ancienne et
+scrupuleuse critique, comme dans celle d'un honnête joaillier
+d'Amsterdam. Cette critique modeste de Bayle, qui est républicaine de
+Hollande, qui va à pied, qui s'excuse de ses défauts auprès du public
+sur ce qu'elle a peine à se procurer les livres, qui prie les auteurs
+de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, ou du moins les
+curieux de les prêter pour quelques jours, cette critique n'est-elle pas
+en effet (si surtout on la compare à la nôtre et à son éclat que je
+ne veux pas lui contester) comme ces millionnaires solides, rivaux et
+vainqueurs du grand roi, et si simples au port et dans leur comptoir?
+D'elle à nous, c'est toute la différence de l'ancien au nouveau notaire,
+si bien marquée l'autre jour par M. de Balzac dans sa _Fleur des
+Pois_[133].
+
+[Note 132: Dirigé par M. Daunou.]
+
+[Note 133: _La Fleur des Pois_, un de ces romans à la Balzac, qui
+promettent et qui ne tiennent pas.]
+
+Après qu'il eut renoncé à ses _Nouvelles de la République des Lettres_,
+la faculté critique de Bayle se rejeta sur son _Dictionnaire_, dont la
+confection et la révision l'occupèrent durant dix années, depuis 1694
+jusqu'en 1704. Il publia encore par délassement (1704) la _Réponse aux
+Questions d'un Provincial_, dont le commencement n'est autre chose qu'un
+assemblage d'aménités littéraires. Mais ses disputes avec Le Clerc,
+Bernard et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que
+ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une manière
+d'amusement, elles achevèrent d'user sa santé si frêle et sa _petite
+complexion_. La poitrine, qu'il avait toujours eue délicate, se prit; il
+tomba dans l'indifférence et le dégoût de la vie à cinquante-neuf ans.
+Un symptôme grave, c'est ce qu'il écrivait à un ami en novembre 1706,
+un mois environ avant sa mort: «Quand même ma santé me permettroit de
+travailler à un supplément du Dictionnaire, je n'y travaillerois
+pas; je me suis dégoûté de tout ce qui n'est point «matière de
+raisonnement...» Bayle dégoûté de son Dictionnaire, de sa critique, de
+son amour des faits et des particularités de personnes, est tout à fait
+comme Chaulieu sans amabilité, tel que mademoiselle De Launay nous dit
+l'avoir vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de
+détails sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses oeuvres
+diverses sont là pour qui le voudra bien connaître. Comme qualité
+qui tient encore à l'essence de son génie critique, il faut noter sa
+parfaite indépendance, indépendance par rapport à l'or et par rapport
+aux honneurs. Il est touchant de voir quelles précautions et quelles
+ruses il fallut à milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre:
+«Un tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors très-inutile; mais
+présentement il m'est devenu si nécessaire, que je ne saurois plus m'en
+passer...» Reconnaissant d'un tel cadeau, il resta sourd à toute autre
+insinuation du grand seigneur son ami. On n'était pourtant pas loin du
+temps où certains grands offraient au spirituel railleur Guy Patin un
+louis d'or sous son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir dîner
+chez eux; On se serait arraché Bayle s'il avait voulu, car il était
+devenu, du fond de son cabinet, une espèce de roi des beaux esprits. Le
+plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse
+de l'_Avis aux Protestants_, soit qu'il l'ait réellement composé, soit
+qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. Il y poussa l'anonyme
+jusqu'à avoir besoin d'être clandestin. Sa sincérité dut souffrir d'être
+si à la gêne et réduite à tant de faux-fuyants.
+
+Bayle restera-t-il? est-il resté? demandera quelqu'un; relit-on Bayle?
+Oui, à la gloire du génie critique, Bayle est resté et restera autant
+et plus que les trois quarts des poëtes et orateurs, excepté les
+très-grands. Il dure, sinon par telle ou telle composition particulière,
+du moins par l'ensemble de ses travaux. Les neuf volumes in-folio que
+cela forme en tout, les quatre volumes principalement de ses _oeuvres
+diverses_, préférables au Dictionnaire[134], bien que moins connues, sont
+une des lectures les plus agréables et commodes. Quand on veut se dire
+que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que chaque génération
+s'évertue à découvrir ou à refaire ce que ses pères ont souvent mieux
+vu, qu'il est presque aussi aisé en effet de découvrir de nouveau les
+choses que de les déterrer de dessous les monceaux croissants de livres
+et de souvenirs; quand on veut réfléchir sans fatigue sur bien des
+suites de pensées vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on
+prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. Le bon et
+savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de sa vie, avouait ne plus
+supporter que cette lecture d'érudition digérée et facile. La lecture de
+Bayle, pour parler un moment son style, est comme la collation légère
+des _après-disnées_ reposées et déclinantes, la nourriture ou plutôt le
+_dessert_ de ces heures médiocrement animées que l'étude désintéressée
+colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins par l'intensité et
+l'éclat que par la durée, l'innocence et la sûreté des sensations,
+pourraient se dire les meilleures de la vie[135].
+
+Décembre 1835.
+
+[Note 134: Dans une note du _Journal des Savants_ (juin 1836), M.
+Daunou, en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur
+Bayle, a trouvé que son Dictionnaire, principal titre de sa renommée,
+n'avait pas obtenu ici l'attention qu'il méritait. Ce n'est pas en effet
+en lisant ce Dictionnaire qu'on apprend à l'apprécier, c'est en s'en
+servant. Un homme d'esprit a comparé drôlement le Dictionnaire de Bayle,
+où le texte disparaît sous les notes, à ces petites boutiques
+ambulantes lentement traînées par un petit âne qui disparaît sous la
+multitude de jouets et de marchandises de toutes sortes étalées sur
+chaque point aux regards des passants: ce petit âne, c'est le texte.]
+
+[Note 135: On ne sera pas fâché de lire ici l'opinion de La Fontaine
+sur Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve à la fin d'une
+lettre à M. Simon de Troyes, dans laquelle il décrit à cet ami un dîner
+et la conversation qu'on y tint (février 1686):
+
+ Aux journaux de Hollande il nous fallut passer;
+ Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique.
+ Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser
+ L'occasion d'un trait piquant et satirique,
+ Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin:
+ Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin,
+ S'il osoit; car il a le goût avec l'étude.
+ Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude;
+ Il paroît circonspect; mais attendons la fin.
+ Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.
+ Le Clerc prétend du sien tirer d'autres usages;
+ Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;]
+
+Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: Tous deux ont un bon
+style et le langage sain. Le jugement en gros sur ces deux personnages,
+
+ Et ce fut de moi qu'il partit,
+ C'est que l'un cherche à plaire aux sages,
+ L'autre veut plaire aux gens d'esprit.
+
+Il leur plaît. Vous aurez peut-être peine à croire Qu'on ait dans un
+repas de tels discours tenus:
+
+ On tint ces discours; on fit plus,
+ On fut au sermon après boire...
+
+Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifférent à
+rappeler; Voltaire a très-bien parlé de Bayle en maint endroit, mais
+jamais mieux qu'à la fin d'une lettre au Père Tournemine (1735): «M.
+Newton, dit-il, a été aussi vertueux qu'il a été grand philosophe:
+tels sont pour la plupart ceux qui sont bien pénétrés de l'amour des
+sciences, qui n'en font point un indigne métier, et qui ne les font
+point servir aux misérables fureurs de l'esprit de parti. Tel a été le
+docteur Clarke; tel était le fameux archevèque Tillotson; tel était
+le grand Galilée; tel notre Descartes; tel a été Bayle, cet esprit si
+étendu, si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils
+peuvent être, seront à jamais la bibliothèque des nations. Ses moeurs
+n'étaient pas moins respectables que son génie. Le désintéressement et
+l'amour de la paix comme de la vérité étaient son caractère; _c'était
+une âme divine._»
+
+
+
+LA BRUYÈRE
+
+Vers 1687, année où parut le livre des _Caractères_, le siècle de Louis
+XIV arrivait à ce qu'on peut appeler sa troisième période; les grandes
+oeuvres qui avaient illustré son début et sa plus brillante moitié
+étaient accomplies; les grands auteurs vivaient encore la plupart, mais
+se reposaient. On peut distinguer, en effet, comme trois parts dans
+cette littérature glorieuse. La première, à laquelle Louis XIV ne fit
+que donner son nom et que prêter plus ou moins sa faveur, lui vint toute
+formée de l'époque précédente; j'y range les poëtes et les écrivains nés
+de 1620 à 1626, ou même avant 1620, La Rochefoucauld, Pascal, Molière,
+La Fontaine, madame de Sévigné. La maturité de ces écrivains répond
+ou au commencement ou aux plus belles années du règne auquel on les
+rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force et d'une
+nourriture antérieures. Une seconde génération très-distincte et propre
+au règne même de Louis XIV, est celle en tête de laquelle on voit
+Boileau et Racine, et qui peut nommer encore Fléchier, Bourdaloue, etc.,
+etc., tous écrivains ou poëtes, nés à dater de 1632, et qui débutèrent
+dans le monde au plus tôt vers le temps du mariage du jeune roi. Boileau
+et Racine avaient à peu près terminé leur oeuvre à cette date de
+1687; ils étaient tout occupés de leurs fonctions d'historiographes.
+Heureusement, Racine allait être tiré de son silence de dix années par
+madame de Maintenon. Bossuet régnait pleinement par son génie en ce
+milieu du grand règne, et sa vieillesse commençante en devait longtemps
+encore soutenir et rehausser la majesté. C'était donc un admirable
+moment que cette fin d'été radieuse, pour une production nouvelle de
+mûrs et brillants esprits. La Bruyère et Fénelon parurent et achevèrent,
+par des grâces imprévues, la beauté d'un tableau qui se calmait
+sensiblement et auquel il devenait d'autant plus difficile de rien
+ajouter. L'air qui circulait dans les esprits, si l'on peut ainsi dire,
+était alors d'une merveilleuse sérénité. La chaleur modérée de tant de
+nobles oeuvres, l'épuration continue qui s'en était suivie, la constance
+enfin des astres et de la saison, avaient amené l'atmosphère des esprits
+à un état tellement limpide et lumineux, que du prochain beau livre qui
+saurait naître, pas un mot immanquablement ne serait perdu, pas une
+pensée ne resterait dans l'ombre, et que tout naîtrait dans son vrai
+jour. Conjoncture unique! éclaircissement favorable en même temps que
+redoutable à toute pensée! car combien il faudra de netteté et de
+justesse dans la nouveauté et la profondeur! La Bruyère en triompha.
+Vers les mêmes années, ce qui devait nourrir à sa naissance et composer
+l'aimable génie de Fénelon était également disposé et comme pétri de
+toutes parts; mais la fortune et le caractère de La Bruyère ont quelque
+chose de plus singulier.
+
+On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyère, et cette
+obscurité ajoute, comme on l'a remarqué, à l'effet de son oeuvre, et, on
+peut dire, au bonheur piquant de sa destinée. S'il n'y a pas une
+seule ligne de son livre unique qui, depuis le premier instant de la
+publication, ne soit venue et restée en lumière, il n'y a pas, en
+revanche, un détail particulier de l'auteur qui soit bien connu. Tout le
+rayon du siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage
+de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé.
+
+Jean de La Bruyère était né dans un village proche Dourdan, en 1639,
+disent les uns; en 1644, disent les autres et D'Olivet le premier, qui
+le fait mourir à cinquante-deux ans (1696). En adoptant cette date de
+1644[136], La Bruyère aurait eu vingt ans quand parut _Andromaque;_ ainsi
+tous les fruits successifs de ces riches années mûrirent pour lui et
+furent le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hâter, la chaleur
+féconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'années d'étude
+ou de loisir durant lesquelles il dut se borner à lire avec douceur et
+réflexion, allant au fond des choses et attendant! Il résulte d'une note
+écrite vers 1720 par le Père Bougerel ou par le Père Le Long, dans des
+mémoires particuliers qui se trouvaient à la bibliothèque de l'Oratoire,
+que La Bruyère a été de cette congrégation[137]. Cela veut-il dire qu'il
+y fut simplement élevé ou qu'il y fut engagé quelque temps? Sa première
+relation avec Bossuet se rattache peut-être à cette circonstance. Quoi
+qu'il en soit, il venait d'acheter une charge de trésorier de France à
+Caen lorsque Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'où, l'appela près
+de M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyère passa le reste de
+ses jours à l'hôtel de Condé à Versailles, attaché au prince en qualité
+d'homme de lettres avec mille écus de Pension.
+
+[Note 136: On sait enfin maintenant, après bien des tâtonnements, et
+d'une manière positive, que La Bruyère est né à Paris et y a été
+baptisé le 17 août 1645. Le registre des naissances de la paroisse
+Saint-Christophe-en-Cité eu fait foi.]
+
+[Note 137: Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives
+du Royaume.]
+
+D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le célèbre auteur, mais
+dont la parole a de l'autorité, nous dit en des termes excellents:
+«On me l'a dépeint comme un philosophe, qui ne songeoit qu'à vivre
+tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et
+des autres; ne cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé
+à une joie modeste, et ingénieux à la faire naître; poli dans ses
+manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte d'ambition,
+même celle de montrer de l'esprit[138].» Le témoignage de l'académicien se
+trouve confirmé d'une manière frappante par celui de Saint-Simon,
+qui insiste, avec l'autorité d'un témoin non suspect d'indulgence,
+précisément sur ces mêmes qualités de bon goût et de sagesse: «Le
+public, dit-il, perdit bientôt après (1696) un homme illustre par son
+esprit, par son style et par la connoissance des hommes; mes; je veux
+dire La Bruyère, qui mourut d'apoplexie à Versailles, après avoir
+surpassé Théophraste en travaillant d'après lui et avoir peint les
+hommes de notre temps dans ses nouveaux _Caractères_ d'une manière
+inimitable. C'étoit d'ailleurs un fort honnête homme, de très-bonne
+compagnie, simple, sans rien de pédant et fort désintéressé. Je
+l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son âge et
+sa santé pouvoient faire espérer de lui.» Boileau se montrait un peu
+plus difficile en fait de ton et de manières que le duc de Saint-Simon,
+quand il écrivait à Racine, 19 mai 1687: Maximilien (_pourquoi ce
+sobriquet de Maximilien?_) m'est venu voir à Auteuil et m'a lu quelque
+chose de son _Théophraste_. C'est un fort honnête homme à qui il ne
+manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable qu'il a
+envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir et du mérite.»
+Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. La Bruyère était déjà, un
+peu à ses yeux un homme des générations nouvelles, un de ceux en qui
+volontiers l'on trouve que l'envie d'avoir de l'esprit après nous, et
+autrement que nous, est plus grande qu'il ne faudrait.
+
+[Note 138: J'hésite presque à glisser cette parole de Ménage, moins
+bon juge: elle concorde pourtant: «Il n'y a pas longtemps que M. de La
+«Bruyère m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu
+«assez de temps pour le bien connoître. Il m'a paru que ce _n'étoit «pas
+un grand parleur.» (_Menagiana_, tome III.)--On a opposé depuis à cette
+idée qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyère quelques mots tirés de
+lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il résulterait
+que La Bruyère était sujet à des accès de joie extravagante; c'est peu
+probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres mots
+par les cheveux. Mais enfin il paraît bien qu'il était très-gai par
+moments.]
+
+Ce même Saint-Simon, qui regrettait La Bruyère et qui avait plus d'une
+fois causé avec lui[139], nous peint la maison de Condé et M. le Duc en
+particulier, l'élève du philosophe, en des traits qui réfléchissent sur
+l'existence intérieure de celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc
+(1710), il nous dit avec ce feu qui mêle tout, et qui fait tout voir à
+la fois: «Il étoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux,
+mais en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine à
+s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des restes
+d'une excellente éducation (_je le crois bien_), de la politesse et
+des grâces même quand il vouloit, mais il vouloit très-rarement...
+Sa férocité étoit extrême, et se montroit en tout. C'étoit une meule
+toujours en l'air, qui faisoit fuir devant elle, et dont ses amis
+n'étoient jamais en sûreté, tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par
+des plaisanteries cruelles en face, etc.» A l'année 1697, il raconte
+comment, tenant les États de Bourgogne à Dijon à la place de M. le
+Prince son père, M. le Duc y donna un grand exemple de l'amitié des
+princes et une bonne leçon à ceux qui la recherchent. Ayant un soir, en
+effet, poussé Santeul de vin de Champagne, il trouva plaisant de verser
+sa tabatière de tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui
+offrit à boire; le pauvre _Théodas_ si naïf, si ingénu, si bon
+convive et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux
+vomissements[140]. Tel était le petit-fils du grand Condé et l'élève de La
+Bruyère. Déjà le poëte Sarasin était mort autrefois sous le bâton d'un
+Conti dont il était secrétaire. A la manière énergique dont Saint-Simon
+nous parle de cette race des Condés, on voit comment par degrés en elle
+le héros en viendra à n'être plus que quelque chose tenant du chasseur
+ou du sanglier. Du temps de La Bruyère, l'esprit y conservait une grande
+part; car, comme dit encore Saint-Simon de Santeul, «M. le Prince
+l'avoit presque toujours à Chantilly quand il y alloit; M. le Duc le
+mettoit de toutes ses parties, c'étoit de toute la maison de Condé à qui
+l'aimoit le mieux, et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit
+en prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages et
+de plaisanteries.» La Bruyère dut tirer un fruit inappréciable, comme
+observateur, d'être initié de près à cette famille si remarquable alors
+par ce mélange d'heureux dons, d'urbanité brillante, de férocité et de
+débauche[141]. Toutes ses remarques sur les _héros_ et les _enfants des
+Dieux_ naissent de là: il y a toujours dissimulé l'amertume: «Les
+enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de la nature et
+en sont comme l'exception. Ils n'attendent presque rien du temps et des
+années. Le mérite chez eus devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils
+sont plus tôt des hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de
+l'enfance.» Au chapitre des _Grands_, il s'est échappé à dire ce qu'il
+avait dû penser si souvent: «L'avantage des Grands sur les autres hommes
+est immense par un endroit: je leur cède leur bonne chère, leurs riches
+ameublements, leurs chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains,
+leurs fous et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à
+leur service des gens qui les égalent par le coeur et par l'esprit,
+et qui les passent quelquefois.» Les réflexions inévitables que le
+scandale, des moeurs princières lui inspirait n'étaient pas perdues, on
+peut le croire, et ressortaient moyennant détour: «Il y a des misères
+sur la terre qui saisissent le coeur: il manque à quelques-uns jusqu'aux
+aliments; ils redoutent l'hiver; ils appréhendent de vivre. L'on mange
+ailleurs des fruits précoces: l'on force la terre et les saisons pour
+fournir à sa délicatesse. De simples bourgeois, seulement à cause
+qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler en un seul morceau la
+nourriture de cent familles. Tienne qui voudra contre de si grandes
+extrémités, je me jette et me réfugie dans la médiocrité.» Les _simples
+bourgeois_ viennent là bien à propos pour endosser le reproche, mais je
+ne répondrais pas que la pensée ne fût écrite un soir en rentrant d'un
+de ces soupers de demi-dieux, où M. le Duc _poussait de Champagne_
+Santeul[142].
+
+[Note 139: Une pensée inévitable naît, de ce rapprochement: Quand La
+Bruyère et le duc de Saint-Simon causaient ensemble à Versailles dans
+l'embrasure d'une croisée, lequel des deux était le peintre de son
+siècle? Ils l'étaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre
+alors avoué, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu
+voilés et mystérieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin,
+et dont les portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux
+à nu.]
+
+[Note 140: Au tome second des _Oeuvres choisies_ de La Monnoye (page
+296), on lit un récit détaillé de cette mort de Santeul par La Monnoye;
+témoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement à l'appui du dire de
+Saint-Simon: Santeul s'était levé le 4 août, encore gai et bien portant;
+il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les onze
+heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie.
+La Monnoye, qui devait dîner avec lui ce jour-là, le vint voir dans
+l'après-midi et le trouva moribond; il causa même du malade avec M. le
+Duc, qui témoigna s'y intéresser beaucoup. Après cela, les symptômes
+extraordinaires rapportés par La Monnoye, et les réponses peu nettes des
+médecins, aussi bien que le traitement employé, s'accorderaient assez
+avec le récit de Saint-Simon; on conçoit que la chose ait été étouffée
+le plus possible. On se demande seulement si les effets de la tabatière
+avalée au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au lendemain
+onze heures du matin; c'est un cas de médecine légale que je laisse aux
+experts.]
+
+[Note 141: La Bruyère descendait d'un ancien ligueur, très-fameux
+dans les Mémoires du temps, et qui joua à Paris un des grands rôles
+municipaux dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le
+petit-fils, précepteur d'un Bourbon, ait pu étudier de si près la race.
+Notre moraliste dut songer, en souriant, à cet aïeul qu'il ne nomme pas,
+un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyère des Croisades dont il
+plaisante. Voir dans la _Satyre Ménippée_ de Le Duchat les nombreux
+passages où il est question de ces La Bruyère, père et fils (car ils
+étaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me trompe
+fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital dans
+l'expérience secrète et la maturité du penseur.]
+
+[Note 142: Bien des passages de Mme de Staël (De Launay) viennent à
+l'appui de ce qu'a dû sentir La Bruyère; ainsi dans une lettre à Mme
+Du Deffand (17 septembre 1747): «Les Grands, à force de s'étendre,
+deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle
+étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la
+philosophie.» Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui
+contenait en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condés:
+«Elle, a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que _les Princes
+étoient en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en
+eux à découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les
+autres hommes._»]
+
+La Bruyère, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour l'idée de
+traduire Théophraste, et il pensa à glisser à la suite et à la faveur
+de sa traduction quelques-unes de ses propres réflexions sur les moeurs
+modernes. Cette traduction de Théophraste n'était-elle pour lui qu'un
+prétexte, ou fut-elle vraiment l'occasion déterminante et le premier
+dessein principal? On pencherait plutôt pour cette supposition moindre,
+en voyant la forme de l'édition dans laquelle parurent d'abord les
+_Caractères_, et combien Théophraste y occupe une grande place. La
+Bruyère était très-pénétré de cette idée, par laquelle il ouvre son
+premier chapitre, que _tout est dit, et_ que _l'on vient trop tard
+après plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent_. Il
+se déclare de l'avis que nous avons vu de nos jours partagé par Courier,
+lire et relire sans cesse les anciens, les traduire si l'on peut, et les
+imiter quelquefois: «On ne sauroit en écrivant rencontrer le parfait,
+et, s'il se peut, surpasser les anciens, que par leur imitation.» Aux
+anciens, La Bruyère ajoute _les habiles d'entre les modernes_ comme
+ayant enlevé à leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus beau.
+C'est dans cette disposition qu'il commence à _glaner_, et chaque épi,
+chaque grain qu'il croit digne, il le range devant nous. La pensée du
+difficile, du mûr et du parfait l'occupe visiblement, et atteste avec
+gravité, dans chacune de ses paroles, l'heure solennelle du siècle où il
+écrit. Ce n'était plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui
+avaient porté les grands coups vivaient. Molière était mort; longtemps
+après Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais tous les autres
+restaient là rangés. Quels noms! quel auditoire auguste, consommé,
+déjà un peu sombre de front, et un peu silencieux! Dans son discours à
+l'Académie, La Bruyère lui-même les a énumérés en face; il les avait
+passés en revue dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces
+Grands, rapides connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, _écueil des
+mauvais ouvrages!_ et ce Roi _retiré dans son balustre_, qui les domine
+tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en vient
+aussi demander la gloire! La Bruyère a tout prévu, et il ose. Il sait la
+mesure qu'il faut tenir et le point où il faut frapper. Modeste et sûr,
+il s'avance; pas un effort en vain, pas un mot de perdu! du premier
+coup, sa place qui ne le cède à aucune autre est gagnée. Ceux qui, par
+une certaine disposition trop rare de l'esprit et du coeur, _sont en
+état_, comme il dit, _de se livrer au plaisir que donne la perfection
+d'un ouvrage_, ceux-là éprouvent une émotion, d'eux seuls concevable, en
+ouvrant la petite édition in-12, d'un seul volume, année 1688, de trois
+cent soixante pages, en fort gros caractères, desquelles Théophraste,
+avec le discours préliminaire, occupe cent quarante-neuf, et en songeant
+que, sauf les perfectionnements réels et nombreux que reçurent les
+éditions suivantes, tout La Bruyère est déjà là.
+
+Plus tard, à partir de la troisième édition, La Bruyère ajouta
+successivement et beaucoup à chacun de ses seize chapitres. Des
+pensées qu'il avait peut-être gardées en portefeuille dans sa première
+circonspection, des ridicules que son livre même fit lever devant lui,
+des originaux qui d'eux-mêmes se livrèrent, enrichirent et accomplirent
+de mille façons le chef-d'oeuvre. La première édition renferme surtout
+incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation
+et l'irritation de la publicité les firent naître sous la plume de
+l'auteur, qui avait principalement songé d'abord à des réflexions et
+remarques morales, s'appuyant même à ce sujet du titre de _Proverbes_
+donné au livre de Salomon. Les _Caractères_ ont singulièrement gagné aux
+additions; mais on voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine
+simple du livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette
+première et plus courte forme [143].
+
+En le faisant naître en 1644, La Bruyère avait quarante-trois ans en 87.
+Ses habitudes étaient prises, sa vie réglée; il n'y changea rien. La
+gloire soudaine qui lui vint ne l'éblouit pas; il y avait songé de
+longue main, l'avait retournée en tous sens, et savait fort bien qu'il
+aurait pu ne point l'avoir et ne pas valoir moins pour cela. Il avait
+dit dès sa première édition: «Combien d'hommes admirables et qui avoient
+de très-beaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien vivent
+encore dont on ne parle point et dont on ne parlera jamais!» Loué,
+attaqué, recherché, il se trouva seulement peut-être un peu moins
+heureux après qu'avant son succès, et regretta sans doute à certains
+jours d'avoir livré au public une si grande part de son secret. Les
+imitateurs qui lui survinrent de tous côtés, les abbés de Villiers, les
+abbés de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alléaume et autres, qu'il
+ne connut pas et que les Hollandais ne surent jamais bien distinguer de
+lui[144], ces auteurs _nés copistes_ qui s'attachent à tout succès comme
+les mouches aux mets délicats, ces _Trublets_ d'alors, durent par
+moments lui causer de l'impatience: on a cru que son conseil à un auteur
+_né copiste_ (chap. _des Ouvrages de l'Esprit_), qui ne se trouvait pas
+dans les premières éditions, s'adressait à cet honnête abbé de Villiers.
+Reçu à l'Académie le 15 juin 1693, époque où il y avait déjà eu en
+France sept éditions des Caractères, La Bruyère mourut subitement
+d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en pleine gloire, avant que les
+biographes et commentateurs eussent avisé encore à l'approcher, à le
+saisir dans sa condition modeste et à noter ses réponses[145]. On lit dans
+la note manuscrite de la bibliothèque de l'Oratoire, citée par Adry,
+que madame la marquise de Belleforière, de qui il était fort l'ami,
+pourroit donner quelques mémoires sur sa vie «et son caractère.»
+Cette madame de Belleforière n'a rien dit et n'a probablement pas été
+interrogée. Vieille en 1720, date de la note manuscrite, était-elle une
+de ces personnes dont La Bruyère, au chapitre _du Coeur_, devait avoir
+l'idée présente quand il disait: «Il y a quelquefois dans le cours de
+la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements que l'on nous
+défend, qu'il est naturel de désirer du moins qu'ils fussent permis: de
+si grands charmes ne peuvent être surpassés que par celui de savoir y
+renoncer par vertu.» Était-elle celle-là même qui lui faisait penser ce
+mot d'une délicatesse qui va à la grandeur? «L'on peut être touché de
+certaines beautés si parfaites et d'un mérite si éclatant, que l'on se
+borne à les voir et à leur parler[146].»
+
+[Note 143: M. Walckenaer, dans son _Étude sur La Bruyère_, a rappelé
+une agréable anecdote tirée des Mémoires de l'Académie de Berlin et qui
+s'était conservée par tradition: «M. de La Bruyère, a dit Formey, qui
+le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un
+libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés, et s'amusait
+avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en
+amitié. Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet:
+«Voulez-vous imprimer ceci (c'était _les Caractères_)? Je ne sais si
+vous y trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera
+pour ma petite amie.» Le libraire, plus incertain de la réussite que
+l'auteur, entreprit l'édition; mais à peine l'eut-il exposée en vente
+qu'elle fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce
+livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la
+dot imprévue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus
+avantageux et que M. de Maupertuis avait connue.» On sait le nom du
+mari; M. Édouard Fournier, dans ses recherches sur La Bruyère, l'a
+retrouvé. Elle épousa Juli ou Juilly, un honnête homme de la finance,
+qui devint fermier général et qui garda une réputation sans tache. Il
+eut de la petite Michallet, en se mariant, plus de cent mille
+livres argent comptant. Ce livre, d'une expérience amère et presque
+misanthropique, devenu la dot d'une jeune fille: singulier contraste!]
+
+[Note 144: On lit dans les _Mémoires de Trévoux_ (mars et avril 1701),
+à propos des _Sentiments critiques sur les Caractères de M. de La
+Bruyère_ (1701):«Depuis que les Caractères de M. de La Bruyère ont été
+donnés au public, outre les traductions en diverses langues et les
+dix éditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente
+volumes à peu près dans ce style: _Ouvrage dans le goût des Caractères;
+Théophraste moderne, ou nouveaux Caractères des Moeurs; suite des
+Caractères de Théophraste ut des Moeurs de ce siècle; les différents
+Caractères des Femmes du siècle; Caractères tirés de l'Écriture sainte,
+et appliqués aux Moeurs du siècle; Caractères naturels des hommes,
+en forme de dialogue; Portraits sérieux et critiques; Caractères des
+Vertus et des Vices_. Enfin tout le pays des Lettres a été inondé de
+Caractères...»]
+
+[Note 145: Il paraît qu'une première fois, en 1691, et sans le
+solliciter, La Bruyère avait obtenu sept voix pour l'Académie par le bon
+office de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de
+le croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur
+des _Caractères_. On a le mot de remercîment que lui adressa La Bruyère
+(_Nouvelles Lettres_ de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est même la seule
+lettre qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agréablement
+grondeur à Santeul, imprimé sans aucun soin dans le _Santoliana_.]
+
+[Note 146: Cette dame a pu être Marie-Renée de Belleforière, fille
+du Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Hélène de Hénin, fille du
+seigneur de Querevain, mariée à Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur de
+Belleforière (Voir Moréri). J'inclinerais pour la première.]
+
+Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire et de rêver
+plus d'une sorte de vie cachée pour La Bruyère, d'après quelques-unes de
+ses pensées qui recèlent toute une destinée, et, comme il semble, tout
+un roman enseveli. A la manière dont il parle de l'amitié, de ce _goût_
+qu'elle a et _auquel ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres_,
+on croirait qu'il a renoncé pour elle à l'amour; et, à la façon dont
+il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu assez
+l'expérience d'un grand amour pour devoir négliger l'amitié. Cette
+diversité de pensées accomplies, desquelles on pourrait tirer tour à
+tour plusieurs manières d'existences charmantes ou profondes, et
+qu'une seule personne n'a pu directement former de sa seule et propre
+expérience, s'explique d'un mot: Molière, sans être Alceste, ni
+Philinte, ni Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La
+Bruyère, dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'être
+successivement chaque coeur; il est du petit nombre de ces hommes qui
+ont tout su.
+
+Molière, à l'étudier de près, ne fait pas ce qu'il prêche. Il représente
+les inconvénients, les passions, les ridicules, et dans sa vie il y
+tombe; La Bruyère jamais. Les petites inconséquences du _Tartufe_, il
+les a saisies, et son _Onuphre_ est irréprochable[147]: de même pour
+sa conduite, il pense à tout et se conforme à ses maximes, à son
+expérience. Molière est poëte, entraîné, irrégulier, mélange de naïveté
+et de feu, et plus grand, plus aimable peut-être par ses contradictions
+mêmes: La Bruyère est sage. Il ne se maria jamais: «Un homme libre,
+avait-il observé, et qui n'a point de femme, s'il a quelque esprit, peut
+s'élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de
+pair avec les plus honnêtes gens. Cela est moins facile à celui qui est
+engagé; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.» Ceux
+à qui ce calcul de célibat déplairait pour La Bruyère, peuvent supposer
+qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta fidèle à un souvenir dans
+le renoncement.
+
+[Note 147: La Motte a dit: «Dans son tableau de _l'Hypocrite_, La
+Bruyère commence toujours par effacer un trait du _Tartufe_, et ensuite
+il en _recouche_ un tout contraire.»]
+
+On a remarqué souvent combien la beauté humaine de son coeur se déclare
+énergiquement à travers la science inexorable de son esprit: «Il faut
+des saisies de terre, des enlèvements de meubles, des prisons et des
+supplices, je l'avoue; mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est
+une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les
+hommes traitent les autres hommes.» Que de réformes, poursuivies depuis
+lors et non encore menées à fin, contient cette parole! le coeur d'un
+Fénelon y palpite sous un accent plus contenu. La Bruyère s'étonne,
+comme d'une chose _toujours nouvelle_, de ce que madame de Sévigné
+trouvait tout simple, ou seulement un peu drôle: le XVIIIe siècle, qui
+s'étonnera de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler la page
+sublime sur les paysans: «Certains animaux farouches, etc. (chap. _de
+l'Homme_).» On s'est accordé à reconnaître La Bruyère dans le portrait
+du philosophe qui, assis dans son cabinet et toujours accessible malgré
+ses études profondes, vous dit d'entrer, et que vous lui apportez
+quelque chose de plus précieux que l'or et l'argent, _si c'est une
+occasion de vous obliger_.
+
+Il était religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonné, comme en
+fait foi son chapitre des _Esprits forts_; qui, venu le dernier, répond
+tout ensemble à une beauté secrète de composition, à une précaution
+ménagée d'avance contre des attaques qui n'ont pas manqué, et à une
+conviction profonde. La dialectique de ce chapitre est forte et sincère;
+mais l'auteur en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dénote le
+philosophe aisément dégagé du temps où il vit, pour appuyer surtout
+et couvrir ses attaques contre la fausse dévotion alors régnante.
+La Bruyère n'a pas déserté sur ce point l'héritage de Molière: il a
+continué cette guerre courageuse sur une scène bien plus resserrée
+(l'autre scène, d'ailleurs, n'eût plus été permise), mais avec des
+armes non moins vengeresses. Il a fait plus que de montrer au doigt le
+courtisan, _qui autrefois portait ses cheveux_, en perruque désormais,
+l'habit serré et le bas uni, parce qu'il est dévot; il a fait plus que
+de dénoncer à l'avance les représailles impies de la Régence, par le
+trait ineffaçable: _Un dévot est celui qui sous un roi athée serait
+athée_; il a adressé à Louis XIV même ce conseil direct, à peine voilé
+en éloge: «C'est une chose délicate à un prince religieux de réformer la
+cour et de la rendre pieuse; instruit jusques où le courtisan veut lui
+plaire et aux dépens de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec
+prudence; il tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie
+ou le sacrilége; il attend plus de Dieu et du temps que de son zèle et
+de son industrie.»
+
+Malgré ses dialogues sur le quiétisme, malgré quelques mots qu'on
+regrette de lire sur la révocation de l'édit de Nantes, et quelque
+endroit favorable à la magie, je serais tenté plutôt de soupçonner La
+Bruyère de liberté d'esprit que du contraire. _Né chrétien et Français_,
+il se trouva plus d'une fois, comme il dit, _contraint dans la satire_;
+car, s'il songeait surtout à Boileau en parlant ainsi, il devait par
+contre-coup songer un peu à lui-même, et à ces _grands sujets_ qui lui
+étaient _défendus_. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitôt il
+s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu à faire (s'ils ne
+l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans étonnement de toutes les
+circonstances accidentelles qui restreignent la vue. C'est bien moins
+d'après tel ou tel mot détaché, que d'après l'habitude entière de son
+jugement, qu'il se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en
+style, il se rejoint assez aisément à Montaigne.
+
+On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels, dont ce que je
+dis ici n'a nullement la prétention de dispenser. Le premier morceau en
+date est celui de l'abbé D'Olivet dans son _Histoire de l'Académie_. On
+y voit trace d'une manière de juger littéralement l'illustre auteur, qui
+devait âtre partagée de plus d'un esprit _classique_ à la fin du XVIIe
+et au commencement du XVIIIe siècle: c'est le développement et, selon
+moi, l'éclaircissement du mot un peu obscur de Boileau à Racine.
+D'Olivet trouve à La Bruyère trop d'_art_, trop d'_esprit_, quelque abus
+de _métaphores_: «Quant au style précisément, M. de La Bruyère ne doit
+pas être lu sans défiance, parce qu'il a donné, mais pourtant avec une
+modération qui, de nos jours, tiendroit lieu de mérite, dans ce style
+affecté, guindé, entortillé, etc.» Nicole, dont La Bruyère a paru dire
+en un endroit _qu'il ne pensoit pas assez_ [148], devait trouver, en
+revanche, que le nouveau moraliste pensait trop, et se piquait trop
+vivement de raffiner la tâche. Nous reviendrons sur cela tout à l'heure.
+On regrette qu'à côté de ces jugements, qui, partant d'un homme de
+goût et d'autorité, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procuré plus
+de détails, au moins académiques, sur La Bruyère. La réception de La
+Bruyère à l'Académie donna lieu à des querelles, dont lui-même nous a
+entretenus dans la préface de son Discours et qui laissent à désirer
+quelques explications[149]. Si heureux d'emblée qu'eût été La Bruyère, il
+lui fallut, on le voit, soutenir sa lutte à son tour comme Corneille,
+comme Molière en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est obligé
+d'alléguer son chapitre des _Esprits forts_ et de supposer à l'ordre de
+ses matières un dessein religieux un peu subtil, pour mettre à couvert
+sa foi. Il est obligé de nier la réalité de ses portraits, de rejeter
+au visage des fabricateurs _ces insolentes clefs_ comme il les appelle:
+Martial avait déjà dit excellemment: _Improbe facit qui in alieno libro
+ingeniosus est._ «En vérité, je ne doute point, s'écrie La Bruyère avec
+un accent d'orgueil auquel l'outrage a forcé sa modestie, que le
+public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis quelques
+années de vieux corbeaux croasser autour de ceux qui, d'un vol libre et
+d'une plume légère, se sont élevés à quelque gloire par leurs écrits.»
+Quel est ce corbeau qui croassa, ce _Théobalde_ qui bâilla si fort et si
+haut à la harangue de La Bruyère, et qui, avec quelques académiciens,
+faux confrères, ameuta les coteries et _le Mercure Galant_, lequel se
+vengeait (c'est tout simple) d'avoir été mis _immédiatement au-dessous
+de rien_[150]? Benserade, à qui le signalement de _Théobalde_ sied assez,
+était mort; était-ce Boursault qui, sans appartenir à l'Académie, avait
+pu se coaliser avec quelques-uns du dedans? Était-ce le vieux Boyer
+[151] ou quelque autre de même force? D'Olivet montre trop de discrétion
+là-dessus. Les deux autres morceaux essentiels à lire sur La Bruyère
+sont une Notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un _Éloge_
+approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau qui se
+trouve dans _l'Esprit des Journaux_ (févr. 1782), et où l'auteur anonyme
+apprécie fort délicatement lui-même la Notice de Suard, que La Bruyère,
+déjà moins lu et moins recherché au dire de D'Olivet, n'avait pas été
+complétement mis à sa place par le XVIIIe siècle; Voltaire en avait
+parlé légèrement dans le _Siècle de Louis XIV_: «Le marquis de
+Vauvenargues, dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'être Fontanes ou
+Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont parlé de La Bruyère,
+qui ait bien senti ce talent vraiment grand et original. Mais
+Vauvenargues lui-même n'a pas l'estime et l'autorité qui devraient
+appartenir à un écrivain qui participe à la fois de la sage étendue
+d'esprit de Locke, de la pensée originale de Montesquieu, de la verve de
+style de Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire; il n'a pu faire
+ni la réputation de La Bruyère ni la sienne.» Cinquante ans de plus, en
+achevant de consacrer La Bruyère comme génie, ont donné à Vauvenargues
+lui-même le vernis des maîtres. La Bruyère, que le XVIIIe siècle
+était ainsi lent à apprécier, avait avec ce siècle plus d'un point de
+ressemblance qu'il faut suivre de plus près encore.
+
+[Note 148: Toutes les anciennes _clefs_ nomment en effet Nicole comme
+étant celui que désigne ce trait _(Des Ouvrages de l'Esprit: Deux
+écrivains dans leurs ouvrages_, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il
+se rapporterait beaucoup mieux à Balzac.--J'ai discuté ce point ailleurs
+(_Port-Royal,_ tome II, p. 390).]
+
+[Note 149: Il fut reçu le même jour que l'abbé Bignon et par M.
+Charpentier, qui, en sa qualité de partisan des anciens, le mit
+lourdement au-dessous de Théophraste; la phrase, dite en face, est assez
+peu aimable: «Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et
+souvent on les devine; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est
+cause que ses portraits ressembleront toujours; mais il est à craindre
+que les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant
+qu'on y remarque, quand on ne pourra plus les comparer _avec ceux sur
+«qui vous les avez tirés._» On voit que si La Bruyère _tirait_
+ses portraits, M. Charpentier _tirait_ ses phrases, mais un peu
+différemment.]
+
+[Note 150: Voici un échantillon des aménités que _le Mercure_
+prodiguait à La Bruyère (juin 1693): «M. de La Bruyère a fait une
+traduction des Caractères de Théophraste, et il y a joint un recueil de
+Portraits satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement
+ou très, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'écrire devroient
+être persuadés que la satyre fait souffrir la piété du Roi, et faire
+réflexion que l'on n'a jamais ouï ce Monarque rien dire de désobligeant
+à personne. (_Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la
+dénonciation._) La satyre n'étoit pas du goût de Madame la Dauphine, et
+j'avois commencé une réponse aux Caractères du vivant de cette princesse
+qu'elle avoit fort approuvée et qu'elle devoit prendre sous sa
+protection, parce qu'elle repoussoit la médisance. L'ouvrage de M. de La
+Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une couverture et
+qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un amas de pièces
+détachées... Rien n'est plus aisé que de faire trois ou quatre pages
+d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il n'y a pas lieu de
+croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes moeurs ait fait
+obtenir à M. de La Bruyère la place qu'il a dans l'Académie. Il a peint
+les autres dans son amas d'invectives, et dans le discours qu'il a
+prononcé il s'est peint lui-même... Fier de _sept_ éditions que ses
+Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux ouvrage, il
+exagère son mérite...» Et _le Mercure_ conclut, en remuant sottement
+sa propre injure, que tout le monde a jugé du discours _qu'il était
+directement au-dessous de rien_. Certes, l'exemple de telles injustices
+appliquées aux plus délicats et aux plus fins modèles serait capable
+de consoler ceux qui ont du moins le culte du passé, de toutes les
+grossièretés qu'eux-mêmes ils ont souvent à essuyer dans le présent.]
+
+[Note 151: Ce serait plutôt Boursault que Boyer; car je me rappelle
+que Segrais a dit à propos des épigrammes de Boileau contre Boyer: «Le
+pauvre M. Boyer n'a jamais offensé personne.»--Je m'étais mis, comme on
+voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses _Mémoires
+sur Fontenelle_, page 225, m'est venu donner la clef de l'énigme et
+le nom des masques. Il paraît bien qu'il s'agit en effet de Thomas
+Corneille et de Fontenelle, ligués avec De Visé: Fontenelle était de
+l'Académie à cette date; lui et son oncle Thomas faisaient volontiers au
+dehors de la littérature de feuilletons et écrivaient, comme on dirait,
+dans les _petits journaux_. On sait le mot de Boileau à propos de
+la Motte: «C'est dommage qu'il ait été _s'encanailler_ de ce petit
+Fontenelle.»]
+
+Dans ces diverses études charmantes ou fortes sur La Bruyère, comme
+celles de Suard et de Fabre, au milieu de mille sortes d'ingénieux
+éloges, un mot est lâché qui étonne, appliqué à un aussi grand écrivain
+du XVIIe siècle. Suard dit en propres termes que La Bruyère avait _plus
+d'imagination que de goût_. Fabre, après une analyse complète de ses
+mérites, conclut à le placer dans le si petit nombre des parfaits
+modèles de l'art d'écrire, _s'il montrait toujours autant de goût qu'il
+prodigue d'esprit et de talent_[152]. C'est la première fois qu'à propos
+d'un des maîtres du grand siècle on entend toucher cette corde délicate,
+et ceci tient à ce que La Bruyère, venu tard et innovant véritablement
+dans le style, penche déjà vers l'âge suivant. Il nous a tracé une
+courte histoire de la prose française en ces termes: «L'on écrit
+régulièrement depuis vingt années; l'on est esclave de la construction;
+l'on a enrichi la langue de nouveaux tours, secoué le joug du latinisme,
+et réduit le style à la phrase purement françoise; l'on a presque
+retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avoient les premiers
+rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux ont laissé perdre; l'on a
+mis enfin dans le discours tout l'ordre et toute la netteté dont il
+est capable: cela conduit insensiblement à y mettre de l'esprit.» Cet
+esprit, que La Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style,
+dont Bussy, Pellisson, Fléchier, Bouhours, lui offraient bien
+des exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou
+d'originalité, il l'y voulut donc introduire. Après Pascal et La
+Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une délicate
+manière, et de ne pas leur ressembler. Boileau, comme moraliste et comme
+critique, avait exprimé bien des vérités en vers avec une certaine
+perfection. La Bruyère voulut faire dans la prose quelque chose
+d'analogue, et, comme il se le disait peut-être tout bas, quelque chose
+de mieux et de plus fin. Il y a nombre de pensées droites, justes,
+proverbiales, mais trop aisément communes, dans Boileau, que La Bruyère
+n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. Il devait trouver
+au fond de son âme que c'était un peu trop de pur bon sens, et, sauf le
+vers qui relève, aussi peu rare que bien des lignes de Nicole. Chez lui
+tout devient plus détourné et plus neuf; c'est un repli de plus qu'il
+pénètre. Par exemple, au lieu de ce genre de sentences familières à
+l'auteur de l'_Art poétique_:
+
+ Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, etc.,
+
+il nous dit, dans cet admirable chapitre _des Ouvrages de l'Esprit_,
+qui est son _Art poétique_ à lui et sa _Rhétorique_: «Entre toutes les
+différentes expressions qui peuvent rendre une seule de nos pensées, il
+n'y en a qu'une qui soit la bonne: on ne la rencontre pas toujours en
+parlant ou en écrivant; il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout
+ce qui ne l'est point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit
+qui veut se faire entendre.» On sent combien la sagacité si vraie, si
+judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant sur la raison
+saine du premier. A l'appui de cette opinion, qui n'est pas récente,
+sur le caractère de novateur entrevu chez La Bruyère, je pourrais faire
+usage du jugement de Vigneul-Marville et de la querelle qu'il soutint
+avec Coste et Brillon à ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes
+en matière de style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phrase
+précédemment citée de D'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère y
+aidait _insensiblement_. Il était bientôt temps que le siècle finît: la
+pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, a pu naître
+dans un grand esprit; elle deviendra bientôt chez d'autres un tourment
+plein de saillies et d'étincelles. Les _Lettres Persanes_, si bien
+annoncées et préparées par La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la
+seconde époque. La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais
+il est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce point il
+confine au XVIIIe siècle plus qu'aucun grand écrivain de son âge;
+Vauvenargues, à quelques égards, est plus du XVIIe siècle que lui. Mais
+non...; La Bruyère en est encore pleinement, de son siècle incomparable,
+en ce qu'au milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de
+rajeunissement, il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût Simple.
+
+[Note 152: Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprète des traditions
+pures, a écrit: «La Bruyère qui possède si bien sa langue, qui la
+maîtrise, qui l'orne, qui l'enrichit, l'altère aussi quelquefois et en
+viole les règles.» (_Jugements historiques et littéraires sur quelques
+Écrivains..._ 1840, page 250.)]
+
+Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout, le
+pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses de la nature
+plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme il nous dessine dans un
+jour favorable la petite ville qui lui paraît _peinte sur le penchant de
+la colline!_ Comme il nous montre gracieusement, dans sa comparaison du
+prince et du pasteur, le troupeau, répandu par la prairie, qui broute
+l'herbe _menue et tendre!_ Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir eu
+l'idée d'insérer au chapitre du Coeur les deux pensées que voici: «Il y
+a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres qui touchent et où
+l'on aimerait à vivre.»--«Il me semble que l'on dépend des lieux pour
+l'esprit, l'humeur, la passion, le goût et les sentiments.» Jean-Jacques
+et Bernardin de Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront
+de développer un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, pour
+ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine ne fera que
+traduire poétiquement le mot de La Bruyère, quand il s'écriera:
+
+ Objets inanimés, avez-vous donc une âme
+ Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?
+
+La Bruyère est plein de ces germes brillants.
+
+Il a déjà l'art (bien supérieur à celui des _transitions_ qu'exigeait
+trop directement Boileau) de composer un livre, sans en avoir l'air,
+par une sorte de lien caché, mais qui reparaît, d'endroits en endroits,
+inattendu. On croit au premier coup d'oeil n'avoir affaire qu'à des
+fragments rangés les uns après les autres, et l'on marche dans un savant
+dédale où le fil ne cesse pas. Chaque pensée se corrige, se développe,
+s'éclaire, par les environnantes. Puis l'imprévu s'en mêle à tout
+moment, et, dans ce jeu continuel d'entrées en matière et de sorties,
+on est plus d'une fois enlevé à de soudaines hauteurs que le discours
+continu ne permettrait pas: _Ni les troubles, Zénobie, qui agitent votre
+empire_, etc. Un fragment de lettre ou de conversation; imaginé ou
+simplement encadré au chapitre _des Jugements: Il disoit que l'esprit
+dans cette belle personne étroit un diamant bien mis en oeuvre_, etc.,
+est lui-même un adorable joyau que tout le goût d'un André Chénier
+n'aurait pas _mis en oeuvre_ et en valeur plus artistement. Je dis André
+Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et des noms; et,
+chaque fois que j'en viens à ce passage de La Bruyère, le motif aimable
+
+ Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine, etc.,
+
+me revient en mémoire et se met à chanter en moi[153].
+
+[Note 153: M. de Barante, dans quelques pages élevées où il juge
+l'Éloge de La Bruyère par Fabre (_Mélanges littéraires_, tome II), a
+contesté cet artifice extrême du moraliste écrivain, que Fabro aussi
+avait présenté un peu fortement. Pour moi, en relisant les _Caractères_,
+la rhétorique m'échappe, si l'on veut, mais j'y sons déplus en plus la
+science de la Muse.]
+
+Si l'on s'étonne maintenant que, touchant et inclinant par tant de
+points au XVIIe siècle, La Bruyère n'y ait pas été plus invoqué et
+célébré, il y a une première réponse: C'est qu'il était trop sage, trop
+désintéressé et reposé pour cela; c'est qu'il s'était trop appliqué à
+l'homme pris en général ou dans ses variétés de toute espèce, et il
+parut un allié peu actif, peu spécial, à ce siècle d'hostilité et de
+passion. Et puis le piquant de certains portraits tout personnels avait
+disparu. La mode s'était mêlée dans la gloire du livre, et les modes
+passent. Fontenelle (_Cyclias_) ouvrit le XVIIIe siècle, en étant
+discret à bon droit sur La Bruyère qui l'avait blessé; Fontenelle, en
+demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, eut ainsi
+un long dernier mot sur bien des ennemis de sa jeunesse. Voltaire, à
+Sceaux, aurait pu questionner sur La Bruyère Malezieu, un des familiers
+de la maison de Condé, un peu le collègue de notre philosophe dans
+l'éducation de la duchesse du Maine et de ses frères, et qui avait lu le
+manuscrit des _Caractères_ avant la publication; mais Voltaire ne paraît
+pas s'en être soucié. Il convenait à un esprit calme et fin comme
+l'était Suard, de réparer cette négligence injuste, avant qu'elle
+s'autorisât[154]. Aujourd'hui, La Bruyère n'est plus à remettre à son
+rang. On se révolte, il est vrai, de temps à autre, contre ces belles
+réputations simples et hautes, conquises à si peu de frais, ce semble;
+on en veut secouer le joug; mais, à chaque effort contre elles, de près,
+on retrouve cette multitude de pensées admirables, concises, éternelles,
+comme autant de chaînons indestructibles: on y est repris de toutes
+parts comme dans les divines mailles des filets de Vulcain.
+
+[Note 154: On peut voir au tome II des Mémoires de Garât sur Suard, p.
+268 et suiv., avec quel à-propos celui-ci cita et commenta un jour le
+chapitre des _Grands_ dans le salon de M. De Vaines.]
+
+La Bruyère fournirait à des choix piquants de mois et de pensées qui se
+rapprocheraient avec agrément de pensées presque pareilles de nos
+jours. Il en a sur le coeur et les passions surtout qui rencontrent à
+l'improviste les analyses intérieures de nos contemporains. J'avais noté
+un endroit où il parle des jeunes gens, lesquels, à cause des passions
+_qui les amusent_, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil»
+lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de _Lélia_ sur les
+promenades solitaires de Sténio. J'avais noté aussi sa plainte sur
+l'infirmité du coeur humain trop tôt consolé, qui manque _de sources
+inépuisables de douleur pour certaines pertes_, et je la rapprochais
+d'une plainte pareille dans _Atala_. La rêverie, enfin, à côté des
+personnes qu'on aime, apparaît dans tout son charme chez La Bruyère.
+Mais, bien que, d'après la remarque de Fabre, La Bruyère ait dit que_ le
+choix des pensées est invention_, il faut convenir que cette invention
+est trop facile et trop séduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans
+réserve.--En politique, il a de simples traits qui percent les époques
+et nous arrivent comme des flèches: «Ne penser qu'à soi et au présent,
+source d'erreur en politique.»
+
+Il est principalement un point sur lequel les écrivains de notre temps
+ne sauraient trop méditer La Bruyère, et sinon l'imiter, du moins
+l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand bonheur et a fait preuve
+d'une grande sagesse: avec un talent immense, il n'a écrit que pour dire
+ce qu'il pensait; le mieux dans le moins, c'est sa devise. En parlant
+une fois de madame Guizot, nous avons indiqué de combien de pensées
+mémorables elle avait parsemé ses nombreux et obscurs articles, d'où
+il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les allât discerner
+et détacher. La Bruyère, né pour la perfection dans un siècle qui la
+favorisait, n'a pas été obligé de semer ainsi ses pensées dans des
+ouvrages de toutes les sortes et de tous les instants; mais plutôt il
+les a mises chacune à part, en saillie, sous la face apparente, et comme
+on piquerait sur une belle feuille blanche de riches papillons étendus.
+«L'homme du meilleur esprit, dit-il, est inégal...; il entre en verve,
+mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit
+point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre que la voix
+revienne?» C'est de cette habitude, de cette nécessité de _chanter_ avec
+toute espèce de voix, d'avoir de la verve à toute heure, que sont nés
+la plupart des défauts littéraires de notre temps. Sous tant de formes
+gentilles, sémillantes ou solennelles, allez au fond: la nécessité de
+remplir des feuilles d'impression, de pousser à la colonne ou au volume
+sans faire semblant, est là. Il s'ensuit un développement démesuré du
+détail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on amplifie et qu'on effile au
+passage, ne sachant si pareille occasion se retrouvera. Je ne saurais
+dire combien il en résulte, à mon sens, jusqu'au sein des plus grands
+talents, dans les plus beaux poèmes, dans les plus belles pages en
+prose,--oh! beaucoup de savoir-faire, de facilité, de dextérité, de
+main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais quoi que
+le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, que l'homme de goût
+lui-même peut laisser passer dans la quantité s'il ne prend garde, le
+simulacre et le faux semblant du talent, ce qu'on appelle _chique_ en
+peinture et qui est l'affaire d'un pouce encore habile même alors que
+l'esprit demeure absent. Ce qu'il y a de _chique_ dans les plus belles
+productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que parce
+que, parlant au général, l'application ne saurait tomber sur aucun
+illustre en particulier. Il y a des endroits où, en marchant dans
+l'oeuvre, dans le poëme, dans le roman, l'homme qui a le pied fait
+s'aperçoit qu'il est sur le creux: ce creux ne rend pas l'écho le moins
+sonore pour le vulgaire. Mais qu'ai-je dit? C'est presque là un
+secret de procédé qu'il faudrait se garder entre artistes pour ne pas
+décréditer le métier. L'heureux et sage La Bruyère n'était point tel en
+son temps; il traduisait à son loisir Théophraste et produisait chaque
+pensée essentielle à son heure. Il est vrai que ses mille écus de
+pension comme homme de lettres de M. le Duc et le logement à l'hôtel de
+Condé lui procuraient une condition à l'aise qui n'a point d'analogue
+aujourd'hui. Quoi qu'il en soit, et sans faire injure à nos mérites
+laborieux, son premier petit in-12 devrait être à demeure sur notre
+table, à nous tous écrivains modernes, si abondants et si assujettis,
+pour nous rappeler un peu à l'amour de la sobriété, à la proportion de
+la pensée au langage. Ce serait beaucoup déjà que d'avoir regret de ne
+pouvoir faire ainsi.
+
+Aujourd'hui que l'_Art poétique_ de Boileau est véritablement abrogé
+et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des _Ouvrages de l'Esprit_
+serait encore chaque matin, pour les esprits critiques, ce que la
+lecture d'un chapitre de _l'Imitation_ est pour les âmes tendres.
+
+La Bruyère, après cela, a bien d'autres applications possibles par cette
+foule de pensées ingénieusement profondes sur l'homme et sur la vie.
+A qui voudrait se réformer et se prémunir contre les erreurs, les
+exagérations, les faux entraînements, il faudrait, comme au premier jour
+de 1688, conseiller le moraliste immortel. Par malheur on arrive à le
+goûter et on ne le découvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on est déjà
+soi-même au retour, plus capable de voir le mal que de faire le bien,
+et ayant déjà épuisé à faux bien des ardeurs et des entreprises. C'est
+beaucoup néanmoins que de savoir se consoler ou même se chagriner avec
+lui.
+
+1er Juillet 1836.
+
+
+
+
+MILLEVOYE
+
+Quand on cherche, dans la poésie de la fin du XVIIIe siècle et dans
+celle de l'Empire, des talents qui annoncent à quelque degré ceux de
+notre temps et qui y préparent, on trouve Le Brun et André Chénier,
+comme visant déjà, l'un à l'élévation et au grandiose lyrique, l'autre
+à l'exquis de l'art; on trouve aussi (pour ne parler que des poëtes en
+vers), dans les tons, encore timides, de l'élégie mélancolique et de la
+méditation rêveuse, Fontanes et Millevoye. Le poëte du _Jour des Morts_
+et celui de la _Chute des Feuilles_ sont des précurseurs de Lamartine
+comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans l'ode, comme l'est André
+Chénier pour tout un côté de l'école de l'art. Ce rôle de précurseur, en
+relevant par la précocité ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou
+d'incomplet, offre toujours, dans l'histoire littéraire, quelque chose
+qui attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, facile,
+qui n'a en rien l'ambition de ce rôle et qui ignore absolument qu'elle
+le remplit; s'il se produit en oeuvres légères, courtes, inachevées,
+mais sorties et senties du coeur; s'il se termine en une brève jeunesse,
+il devient tout à fait intéressant. C'est là le sort de Millevoye; c'est
+la pensée que son nom harmonieux suggère. Entre Delille qui finit et
+Lamartine qui prélude, entre ces deux grands règnes de poëtes, dans
+l'intervalle, une pâle et douce étoile un moment a brillé; c'est lui.
+
+Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement de
+force et de nerf que Millevoye, mais qui était, à quelques égards aussi,
+simple précurseur d'un art éclatant, Le Brun tente des voies ardues,
+heurte à toutes les portes de l'Olympe lyrique, et, après plus de bruit
+que de gloire, meurt, corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont
+à aucun temps triomphé. Il y a dans cette destinée quelque chose de
+toujours _à côté_, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes,
+connu par des débuts poétiques purs et touchants, s'en retire bientôt,
+s'endort dans la paresse, et s'éclipse dans les dignités: c'est là une
+fin non poétique, assez discordante, et que l'imagination n'admet pas.
+André Chénier, lui, nature gracieuse et studieuse, mais énergique
+pourtant et passionnée, vaincu violemment et intercepté avant l'heure,
+a son harmonie à la fois délicate et grande. Millevoye, en son moindre
+geste, a la sienne également. Chez lui, l'accord est parfait entre le
+moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'égaye, il
+soupire, et, dans son gémissement s'en va, un soir, au vent d'automne,
+comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet de sa plus douce
+plainte; il incline la tête, comme fait la marguerite coupée par la
+charrue, ou le pavot surchargé par la pluie. De tous les jeunes poëtes
+qui ne meurent ni de désespoir, ni de fièvre chaude, ni par le couteau,
+mais doucement et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des
+fleurs dont c'était le terme marqué, Millevoye nous semble le plus aimé,
+le plus en vue, et celui qui restera.
+
+Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons poëtes, et si nous
+ne le sommes pourtant pas décidément, il existe ou il a existé une
+certaine fleur de sentiments, de désirs, une certaine rêverie première,
+qui bientôt s'en va dans les travaux prosaïques, et qui expire dans
+l'occupation de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts
+des hommes, comme un poëte qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.
+Millevoye est au dehors comme le type personnifié de ce poëte jeune qui
+ne devait pas vivre, et qui meurt, à trente ans plus ou moins, en chacun
+de nous[155].
+
+[Note 155: M. Alfred de Musset m'a adressé, à l'occasion de ce
+passage, de très-aimables vers auxquels j'ai répondu. (Voir dans les
+_Pensées d'Août_.)]
+
+Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre de traits
+sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye est né à Abbeville
+le 24 décembre 1782, et par conséquent, s'il vivait aujourd'hui, il
+aurait à peu près le même âge (un peu moins) que Béranger. Il reçut
+tous les soins affectueux et l'éducation de famille; son père était
+négociant; un oncle, frère de son père, qui logeait sous le même toit,
+donna à l'enfant les premières notions de latin, et on l'envoya bientôt
+suivre les classes au collège. Il en profita jusqu'en 94, où ce collège
+fut supprimé. Deux de ses maîtres, qui s'étaient fort attachés à lui,
+bons humanistes et hellénistes, lui continuèrent leurs soins. L'enfant
+avait annoncé sa vocation précoce par de petites fables en vers
+français, et les dignes professeurs, émerveillés, favorisèrent cette
+disposition plutôt que de la combattre. Le jeune Millevoye perdit son
+père à l'âge de treize ans; dix ans après, il célébrait cette douleur,
+encore sensible, dans l'élégie qui a pour titre _l'Anniversaire_. Il
+reporta sur sa mère une plus vive tendresse. Des sentiments de famille
+naturels et purs, une facilité de talent non combattue, bientôt
+l'émotion rapide, mobile, du plaisir et de la rêverie, c'est là le fonds
+entier de sa jeunesse, ce sont les caractères qui, en simples et légers
+délinéaments, pour ainsi dire, vont passer de l'âme de Millevoye dans sa
+poésie.
+
+Il vint à Paris âgé de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 le cours
+de belles-lettres professé à l'École centrale des Quatre-Nations par M.
+Dumas. Il trouva en ce nouveau maître, qui succédait cette année-là à M.
+de Fontanes, un élève affaibli, mais encore suffisant, de la môme école
+littéraire, un homme instruit et doux, qui s'attacha à lui et l'entoura
+de conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et sains.
+M. Dumas, dans une notice qu'il a écrite sur Millevoye, nous apprend
+lui-même qu'il eut à le ramener d'une admiration un peu excessive
+pour Florian à des modèles plus sérieux et plus solides. Ses études
+terminées, le jeune homme songea à prendre un état; il essaya du barreau
+et entra quelque temps dans une étude de procureur. Il sortit de là
+pour être commis libraire dans la maison Treuttel et Würtz, espérant
+concilier son goût d'étude avec ce commerce des livres. Le pastoral
+Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le jeune Millevoye
+était, au fond du magasin, absorbé dans une lecture, le chef passa et
+lui dit: «Jeune homme, vous lisez! vous ne serez jamais libraire.»
+Après deux ans de cette tentative infructueuse, Millevoye, en effet, y
+renonça. Il avait d'ailleurs amassé en portefeuille un certain nombre de
+pièces légères; il avait composé son _Passage du mont Saint-Bernard_,
+une _Satire sur les Romans nouveaux_, couronnée par l'Académie de Lyon,
+et sa pièce des _Plaisirs du Poète_. Il publia ces essais de 1801 à
+1804[156], et ne vécut plus que de la vie littéraire, et aussi de la vie
+du monde, tout entier au moment et au Caprice.
+
+[Note 156: Dans _la Décade_ de l'an XII (4e trimestre, page 561, n°
+du 30 fructidor), on lit sur _les Plaisirs du Poëte et autres
+premiers opuscules de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et
+bienveillant, quoique sec; la mesure du jeune poëte y est bien prise.]
+
+Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque tous les
+genres de poésie, il en est beaucoup que nous n'examinerons pas; ce sera
+assez les juger. On y trouverait de la facilité toujours, mais trop
+d'indécision et de pâleur. Talent naturel et vrai, mais trop docile, il
+ne s'est pas assez connu lui-même, et a sans cesse accordé aux conseils
+une grande part dans ses choix. Ayant commencé très-jeune à produire et
+à publier, dans un temps où le peu de concurrence des talents et un goût
+vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement à la mode, il
+a subi l'inconvénient d'achever et de _doubler_, en quelque sorte, sa
+rhétorique, en public, dans les concours d'académie. Il y a nombre de
+ces prix ou de ces _accessits_ sur lesquels la critique de nos jours,
+qui n'a plus le sentiment de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout
+à fait incompétente à prononcer. On a pu trouver ingénieux, dans le
+temps, cet endroit de son poëme d'_Austerlitz_, où il parle noblement de
+la baïonnette en vers:
+
+ Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne;
+ Ici frappe de près le poignard de Bayonne.
+
+Tel passage du _Voyageur_, cité par M. Dumas, a pu exciter
+l'enthousiasme de Victorin Fabre, généreux émule, qui y voyait l'un des
+beaux morceaux de la langue. Il nous est impossible à nous autres, nés
+d'autre part et nourris, si l'on veut, d'autres défauts, d'avoir pour
+ces endroits, je ne dirai pas un pareil enthousiasme, mais même la
+moindre préférence. La faible couleur est si passée, que le discernement
+n'y prend plus. Les _Discours en vers_ de Millevoye, ses _Dialogues_
+rimés d'après Lucien, ses tragédies, ses traductions de l'_Iliade_ ou
+des _Églogues_ selon la manière de l'abbé Delille, nous semblent, chez
+lui, des thèmes plus ou moins étrangers, que la circonstance académique
+ou le goût du temps lui imposa, et dont il s'occupait sans ennui, se
+laissant dire peut-être que la gloire sérieuse était de ce côté. Nous
+nous en tiendrons à sa gloire aimable, à ce que sa seule sensibilité
+lui inspira, à ce qui fait de lui le poëte de nos mélancolies et de nos
+romances.
+
+Les poëtes particulièrement (notons ceci) sont très-sujets à rencontrer
+d'honnêtes personnes, d'ailleurs instruites et sensées, mais qui ne
+semblent occupées que de les détourner de leur vrai talent. Les trois
+quarts des prétendus juges, ne se formant idée de la valeur des oeuvres
+que d'après les genres, conseilleront toujours au poëte aimable, léger,
+sensible, quelque chose de grand, de sérieux, d'important; et ils
+seront très-disposés à attacher plus de considération à ce qui les aura
+convenablement ennuyés. La postérité n'est pas du tout ainsi; il lui
+est parfaitement indifférent, à elle, qu'on ait cultivé d'une manière
+estimable, et dans de justes dimensions, les genres en honneur. Elle
+vous prend et vous classe sans façon pour votre part originale et
+neuve, si petite que vous l'ayez apportée[157]. Que Millevoye, tenté
+par l'immense succès des _Géorgiques_ de Delille et par l'espérance
+d'arriver, avec un grand ouvrage, à l'Académie, ait terminé un chant de
+plus ou de moins de sa traduction de l'_Iliade_, elle s'en soucie peu;
+et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se souciait beaucoup.
+Sans croire faire injure au tendre poëte, nous sommes déjà ici de la
+postérité dans nos indifférences, dans nos préférences.
+
+[Note 157: Il y a une piquante épigramme de Martial où ce qu'il dit de
+ses Épigrammes mêmes peut s'appliquer aux élégies, à toute cette poésie
+vivante et vraie: «Tu crois, dit-il à un de ces estimables conseillers,
+que mes épigrammes n'ont rien de sérieux; mais c'est le contraire;
+celui-là véritablement n'est pas sérieux qui nous vient chanter pour la
+centième fois avec emphase le festin de Térée ou de Thyeste... C'est
+pourtant là ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce qu'on honore
+sur parole.--Oui, on le loue, mais moi, on me lit.»
+
+ Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.]
+
+Son premier recueil d'Élégies est de 1812; il en avait composé la
+plupart dans les années qui avaient précédé, et sa _Chute des Feuilles_,
+par où le recueil commence, avait, un peu auparavant, obtenu le prix aux
+Jeux Floraux. Dans un fort bon discours sur l'Élégie, qu'il a ajouté
+en tête, Millevoye, qui se plaît à suivre l'histoire de cette veine de
+poésie en notre littérature, marque assez sa prédilection et la trace où
+il a essayé de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez Racine,
+il cite les passages de sensibilité et de plainte qu'il rapporte à
+l'élégie; et, quels que soient les éloges sans réserve qu'il donne
+à Parny, le maître récent du genre, on prévoit qu'il pourra faire
+entendre, à son tour, quelque nouvel et mol accent. L'élégie chez
+Millevoye n'est pas comme chez Parny l'histoire d'une passion sensuelle,
+unique pourtant, énergique et intéressante, conduite dans ses incidents
+divers avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du côté
+de l'exécution et du style pour garder sa beauté. C'est une variété
+d'émotions et de sujets élégiaques, selon le sens grec du genre, une
+demeure abandonnée, un bois détruit, une feuille qui tombe, tout ce qui
+peut prêter à un petit chant aussi triste qu'une larme de Simonide[158].
+
+[Note 158: Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que
+probablement j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note
+écrite sur lui en toute sincérité dans un livret de _Pensées_: «Le grand
+tort, le malheur de Parny est d'avoir fait son poëme de _la Guerre des
+Dieux_: il subit par là le sort de Piron à cause de son ode, de Laclos
+pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommée politique pour son
+_Faublas_, le sort auquel Voltaire n'échappe, pour sa _Pucelle_, qu'à
+la faveur de ses cent autres volumes où elle se noie, le sort qu'un
+immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplié le
+nombre de certains couplets sans aveu. On évite de s'occuper de Parny
+comme de Laclos. La mode ayant changé en poésie, les nouveaux venus le
+méprisent, les moraux le conspuent, personne ne le défend. Ceux qui ont
+assez de goût encore pour l'apprécier, ont aussi le bon goût de ne pas
+le dire. Cela d'ailleurs n'en vaut pas la peine, et l'injustice se
+consacrera. Et quelle vigueur pourtant par éclairs! quel plus beau
+mouvement, quel plus désolé délire que dans l'étincelante élégie:
+
+ J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux!....
+
+«Il a de la passion; Millevoye n'en a pas.»]
+
+La perle du recueil, la pièce dont tous se souviennent, comme on se
+souvenait d'abord du _Passereau de Lesbie_ dans le recueil de Catulle,
+est la première, la _Chute des Feuilles_. Millevoye l'a corrigée, on ne
+sait pourquoi, à diverses reprises, et en a donné jusqu'à deux variantes
+consécutives. Je me hâte de dire que la seule version que j'admette et
+que j'admire, c'est la première, celle qui a obtenu le prix aux Jeux
+Floraux, et qui est d'ordinaire reléguée parmi les notes. Cette pièce
+que chacun sait par coeur, et qui est l'expression délicieuse d'une
+mélancolie toujours sentie, suffit à sauver le nom poétique de
+Millevoye, comme la pièce de Fontenay suffit à Chaulieu, comme celle du
+_Cimetière_ suffit à Gray.
+
+ Anacréon n'a laissé qu'une page
+ Qui flotte encor sur l'abîme des temps,
+
+a dit M. Delavigne d'après Horace. Millevoye a laissé au courant du flot
+sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, c'en est assez pour ne
+plus mourir. On m'apprenait dernièrement que cette _Chute des Feuilles_,
+traduite par un poëte russe, avait été de là retraduite en anglais par
+le docteur Bowring, et de nouveau citée en français, comme preuve, je
+crois, du génie rêveur et mélancolique des poëtes du Nord. La pauvre
+feuille avait bien voyagé, et le nom de Millevoye s'était perdu en
+chemin. Une pareille inadvertance n'est fâcheuse que pour le critique
+qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa feuille voyage, ne
+peut véritablement s'en séparer. Ce bonheur qu'ont certains poëtes
+d'atteindre, un matin, sans y viser, à quelque chose de bien venu, qui
+prend aussitôt place dans toutes les mémoires, mérite qu'on l'envie,
+et faisait dire dernièrement devant moi à l'un de nos chercheurs moins
+heureux: «Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poëme, s'écriait-il;
+quelque chose d'art, si petit que ce fût de dimension, mais que la
+perfection ait couronné, et dont à jamais on se souvînt; voilà ce que
+je tente, ce à quoi j'aspire, et vainement! Oh! rien qu'un denier d'or
+marqué à mon nom, et qui s'ajouterait à cette richesse des âges, à ce
+trésor accumulé qui déjà comble la mesure!...» Et mon inquiet poëte
+ajoutait: «Oh! rien que _le Cimetière_ de Gray, _la Jeune Captive_ de
+Chénier, la _Chute des Feuilles_ de Millevoye!»
+
+Millevoye a surtout mérité ce bonheur, j'imagine, parce qu'il ne le
+cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait point à ses
+élégies le même prix, je l'ai dit déjà, qu'à ses autres ouvrages
+académiques, et ce n'est que vers la fin qu'il parut comprendre que
+c'était là son principal talent. Facile, insouciant, tendre, vif,
+spirituel et non malicieux, il menait une vie de monde, de dissipation,
+ou d'étude par accès et de brusque retraite. Il s'abandonnait à ses
+amis; il ne s'irritait jamais des critiques du dehors; il cédait outre
+mesure aux conseils du dedans; dès qu'on lui disait de corriger, il le
+faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille élevée, assez blond, il
+avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, toute l'élégance du
+jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, et il partait soudain pour
+une promenade de cheval; il écrivait ses vers au retour de là, ou en
+rentrant de quelque déjeuner folâtre. Aucune des histoires romanesques,
+que quelques biographes lui ont attribuées, n'est exacte; mais il dut
+en avoir réellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La jolie pièce du
+_Déjeuner_ nous raconte bien des matinées de ses printemps. Il essayait
+du luxe et de la simplicité tour à tour, et passait d'un entresol
+somptueux à quelque riante chambrette d'un village d'auprès de Paris.
+Il aimait beaucoup les chevaux, et les plus fringants[159]. Après chaque
+livre ou chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il
+courait de Paris à Abbeville, pour y voir sa mère, sa famille, ses
+vieux professeurs; il se remettait au grec près de ceux-ci. Il aimait
+tendrement sa mère; quand elle venait à Paris, elle l'avait tout entier.
+Un jour, l'Archi-Chancelier Cambacérès, chez qui il allait souvent,
+lui dit: «Vous viendrez dîner chez moi demain.»--«Je ne puis pas,
+Monseigneur, répondit-il, je suis invité.»--«Chez l'Empereur donc?»
+répliqua le second personnage de l'Empire.--«Chez ma mère,» repartit le
+poëte. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que Racine, en
+réponse à une invitation de M. le Duc, montrait à l'écuyer du prince, et
+qu'il tenait absolument à manger en famille avec ses _pauvres enfants_,
+le grand Racine qu'il était.
+
+[Note 159: On peut lire à ce propos une histoire de cheval assez
+agréablement contée par Arnault, _Souvenirs d'un Sexagénaire_, t. IV, p.
+217 et suiv.]
+
+Il reste plaisant toujours que le personnage qu'était là-bas M. le Duc,
+se trouve ici devenu le _citoyen_ Cambacérès.
+
+Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, très-répandu, très-vif au
+plaisir, très-amoureux des vers, vivait ainsi. Il n'était pas encore
+malade et au lait d'ânesse, et certaines historiettes que des personnes,
+qui d'ailleurs l'ont connu, se sont plu à broder sur son compte, ne
+sont, je le répète, que des jeux d'imagination, et comme une sorte de
+légende romanesque qu'on a essayé de rattacher au nom de l'auteur de _la
+Chute des Feuilles_ et du _Poëte mourant_. Il ne devint malade de la
+poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-là il était seulement délicat
+et volontiers mélancolique, bien qu'enclin aussi à se dissiper. On doit
+croire qu'en avançant dans la jeunesse, et plus près du moment où sa
+santé allait s'altérer, sa mélancolie augmenta, et par conséquent son
+penchant à l'élégie. Le premier livre des poésies rangées sous ce titre
+porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces présages.
+C'est alors que les beautés attrayantes, volages, passaient et
+repassaient plus souvent devant ses yeux:
+
+ Elles me disaient: «Compose
+ De plus gracieux écrits,
+ Dont le baiser, dont la rose,
+ Soient le sujet et le prix.»
+ A cette voix adorée
+ Je ne pus me refuser,
+ Et de ma lyre effleurée
+ Le chant n'eut que la durée
+ De la rose ou du baiser.
+
+Dans _le Poëte mourant_, admirable soupir, qui est toute son histoire,
+les pressentiments vont à la certitude et l'on dirait qu'il a écrit
+cette pièce d'adieux, à la veille suprême, comme Gilbert et André
+Chénier:
+
+ Compagnons dispersés de mon triste voyage,
+ O mes amis, ô vous qui me fûtes si chers!
+ De mes chants imparfaits recueillez l'héritage,
+ Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.
+ Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne.
+ Femmes! etc., etc....
+
+Le poëte de Millevoye meurt pour avoir trop goûté de cet arbre où le
+plaisir habite avec la mort; l'extrême langueur s'exhale dans cette voix
+parfaitement distincte, mais affaiblie [160]; il n'a pas su dire à temps
+comme un élégiaque plus récent, qui s'écrie sous une inspiration
+semblable:
+
+ Ôtez, ôtez bien loin toute grâce émouvante,
+ Tous regards où le coeur se reprend et s'enchante;
+ Ôtez l'objet funeste au guerrier trop meurtri!
+ Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme,
+ Ces airs, ces tours de tête, ô femmes, votre charme;
+ Doux charme par où j'ai péri!
+
+[Note 160: Un critique ingénieux l'a exprimé plus énergiquement que
+nous: «Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui manque;
+c'est Narcisse qui s'écoule en eau par amour.»]
+
+Le service qu'il réclamait de ses amis, pour ses vers à sauver du
+naufrage, Millevoye le rendait alors même, autant qu'il était en lui,
+à ceux d'André Chénier. Le premier, il cita des fragments du poëme de
+l'Aveugle dans les notes de son second livre d'Élégies, de même que M.
+de Chateaubriand avait cité la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce
+morceau, par lui signalé, d'un poëte inconnu, et les autres reliques
+qui allaient suivre, effaceraient bientôt toutes ses propres tentatives
+d'élégie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait pas moins cité dans
+sa candeur: toute jalousie, même celle de l'art, était loin de lui. Ce
+second livre des Élégies de Millevoye reste bien inférieur au premier,
+quoique l'intention en soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en
+lui-même est faible, et ce poëte charmant, mélodieux, correct, a besoin
+de la sensibilité toujours présente. Comme il a manqué, par exemple,
+ce beau sujet d'Eschyle désertant Athènes qui lui préfère un rival! Je
+cherche, j'attends quelque écho de ce grand vers résonnant d'Eschyle,
+et je ne trouve que notre alexandrin clair et flûté. Millevoye n'a pas
+l'invention du style, l'illumination, l'image perpétuelle et renouvelée;
+il a de l'oreille et de l'âme, et, quand il dit en poëte amoureux ce
+qu'il sent, il touche. Hors de là, il manque sa veine.
+
+Nous avons comparé plus d'une fois la muse d'André Chénier au portrait
+qu'il fait lui-même d'une de ses idylles, à cette jeune fille, chère à
+Palès, qui sait se parer avec un art souverain dans ses grâces naïves:
+
+ De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil
+ Court cette jeune fille au teint frais et vermeil:
+ Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,
+ Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,
+ L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants:
+ D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs,
+ Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,
+ Et sa flûte à la main.........
+
+La muse de Millevoye est bergère aussi, mais sans cet art inné qui
+se met à tout, et par lequel la fille de Chénier, sous sa corbeille,
+s'égale aisément aux reines ou aux déesses. Elle, sensible bergère, pour
+emprunter à son poëte même des traits qui la peignent, elle est assez
+belle aux yeux de l'amant si, au sortir de la grotte bocagère où se sont
+oubliées les heures, elle rapporte
+
+ Un doux souvenir dans son âme,
+ Dans ses yeux une douce flamme,
+ Une feuille dans ses cheveux.
+
+Le troisième livre d'Élégies de Millevoye se compose d'espèces de
+romances, auxquelles on en peut joindre quelques autres encadrées dans
+ses poëmes. J'avais lu la plupart de ces petits chants, j'avais lu ce
+_Charlemagne_, cet _Alfred_, où il en a inséré; je trouvais l'ensemble
+élégant, monotone et pâli, et, n'y sentant que peu, je passais, quand un
+contemporain de la jeunesse de Millevoye et de la nôtre encore, qui
+me voyait indifférent, se mit à me chanter d'une voix émue, et l'oeil
+humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une vie
+d'enchantement; et j'appris combien, un moment du moins, pour les
+sensibles et les amants d'alors, tout cela avait vécu, combien pour de
+jeunes coeurs, aujourd'hui éteints ou refroidis, cette légère poésie
+avait été une fois la musique de l'âme, et comment on avait usé de ces
+chants aussi pour charmer et pour aimer. C'était le temps de la mode
+d'Ossian et d'un Charlemagne enjolivé, le temps de la fausse Gaule
+poétique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les cours
+d'Ampère, de la ballade avant Victor Hugo; c'était le style de 1813 ou
+de la reine Hortense, _le beau Dunois_ de M. Alexandre de Laborde, le
+_Vous me quittez pour aller à la gloire_ de M. de Ségur. Millevoye paya
+tribut à ce genre, il en fut le poëte le plus orné, le plus mélodieux.
+Son fabliau d'_Emma_ et d'_Éginhard_ offre toute une allusion
+chevaleresque aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge
+au départ du chevalier,
+
+ Priant tout haut qu'il revienne vainqueur,
+ Priant tout bas qu'il revienne fidèle[161].
+
+[Note 161: Tibulle avait dit, Élégie première, livre II:
+
+ Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate
+ Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet.
+
+Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arrière-pensée, de
+cette duplicité de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais
+pathétique et touchante, se rencontre dans Homère au chant XIX de
+_l'Iliade_, quand les captives conduites par Briséis se lamentent autour
+du corps de Patrocle, «tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune sur
+soi-même et sur son propre malheur.»]
+
+Il y a loin de là à _la Neige_, qui est le même sujet traité par M. de
+Vigny dans un tout autre style, dans un goût rare et, je crois, plus
+durable, mais qui a aussi sa teinte particulière de 1824, c'est-à-dire
+le précieux.
+
+Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, pour la
+tendresse du coloris et de l'expression, celle de _Morgane_ (dans le
+poëme de _Charlemagne_); la fée y rappelle au chevalier la bonheur du
+premier soir:
+
+ L'anneau d'azur du serment fut le gage:
+ Le jour tomba; l'astre mystérieux
+ Vint argenter les ombres du bocage,
+ Et l'univers disparut à nos yeux.
+
+Je recommanderai encore, d'après mon ami qui la chantait à ravir, la
+romance intitulée _le Tombeau du Poète persan_, et ce dernier couplet où
+la fille du poëte expire sous le cyprès paternel:
+
+ Sa voix mourante a son luth solitaire
+ Confie encore un chant délicieux,
+ Mais ce doux chant, commencé sur la terre,
+ Devait, hélas! s'achever dans les cieux.
+
+Il y a certes dans ces accents comme un écho avant-coureur des premiers
+chants de Lamartine, qui devait dire à son tour en son _Invocation_:
+
+ Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre,
+ Souviens-loi de moi dans les cieux.
+
+En général, beaucoup de ces romances de Millevoye, de ces élégies de son
+premier livre où il est tout entier, et j'oserai dire sa jolie pièce du
+_Déjeuner_ même, me font l'effet de ce que pouvaient être plusieurs des
+premiers vers de Lamartine, de ces vers légers qu'à une certaine époque
+il a brûlés, dit-on. Mais Lamartine, en introduisant le sentiment
+chrétien dans l'élégie, remonta à des hauteurs inconnues depuis
+Pétrarque. Millevoye n'était qu'un épicurien poëte, qui avait eu Parny
+pour maître, quoique déjà plus rêveur.
+
+Si l'on pouvait apporter de la précision dans de semblables aperçus, je
+m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, pour la rêverie, pour
+l'amour filial, pour la mélodie, pour les instincts du goût, l'âme, le
+talent de Millevoye est comme la légère esquisse, encore épicurienne,
+dont le génie de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrétien.
+
+En refaisant le _Poète mourant_ dans de grandes proportions lyriques
+et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des secondes
+_Méditations_ semble avoir pris soin lui-même de manifester toute notre
+idée et de consommer la comparaison. Si glorieuse qu'elle soit pour lui,
+disons seulement que l'un n'y éteint pas entièrement l'autre. Le _Poète
+mourant_ de Millevoye, à distance du chantre merveilleux, garde son
+accent, garde son timide et plus terrestre parfum; églantier de nos
+climats, venu avant l'oranger d'Italie[162].
+
+[Note 162: Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine
+délicatement exprimé dans une page du roman de _Madame de Mably_, par M.
+Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades ou
+romances, par sa dernière surtout, celle du _Beffroi_, donné le ton et
+la _note_ aux premières de madame Desbordes-Valmore.]
+
+Millevoye a jeté, sous le titre de _Dizains_ et de _Huitains_, une
+certaine quantité d'épigrammes d'un tour heureux, d'une pensée fine ou
+tendre. Le huitain du _Phénix_ et de la _Colombe_ est pour le sentiment
+une petite élégie. Il a fait quelques épigrammes proprement dites, sans
+fiel; de ce nombre une _épitaphe_ qui pourrait bien avoir trait à Suard.
+C'aurait été, au reste, sa seule inimitié littéraire, et elle ne parait
+pas avoir été bien vive, pas plus vive que son objet.
+
+Si Millevoye n'avait pas de passions littéraires, il en eut encore moins
+de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe sous la Restauration, a
+essayé de faire de lui un pieux Français dévoué au trône légitime. Un
+autre biographe, après 1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous
+le montrer comme un fidèle de l'Empire. Millevoye avait chanté l'un, et
+commençait à fêter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, de
+bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le Dieu pour lui,
+comme dans l'Églogue, était le Dieu qui faisait des loisirs: en tout, un
+poète élégiaque.
+
+Millevoye s'était marié dans son pays vers 1813; époux et père, sa vie
+semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait à dîner quelques amis à
+Épagnette, près d'Abbeville, une discussion s'engagea pour savoir si le
+clocher qu'on apercevait dans le lointain était celui du Pont-Rémi ou
+de Long, deux prochains villages. Obéissant à l'une de ces promptes
+saillies comme il en avait, le poète se leva de table à l'instant, et
+dit de seller son cheval pour faire lui-même cette reconnaissance, cette
+espèce de course au clocher. Mais à peine était-il en route, que le
+cheval, qu'il n'avait pas monté depuis longtemps, le renversa. Il eut
+le col du fémur cassé, et le traitement, la fatigue qui s'ensuivit,
+déterminèrent la maladie de poitrine dont il mourut, le 12 août 1816. Il
+avait passé les six dernières semaines à Neuilly, et ne revint à Paris
+que tout à la fin; la veille de sa mort, il avait demandé et lu des
+pages de Fénelon.
+
+Son souvenir est resté intéressant et cher; ce qui a suivi de brillant
+ne l'a pas effacé. Toutes les fois qu'on a à parler des derniers éclats
+harmonieux d'une voix puissante qui s'éteint, on rappelle le chant du
+cygne, a dit Buffon. Toutes les fois qu'on aura à parler des premiers
+accords doucement expirants, signal d'un chant plus mélodieux, et
+comme de la fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le
+rossignol, le nom de Millevoye se présentera. Il est venu, il a fleuri
+aux premières brises; mais l'hiver recommençant l'a interrompu. Il a sa
+place assurée pourtant dans l'histoire de la poésie française, et sa
+_Chute des Feuilles_ en marque un moment.
+
+1er Juin 1837.
+
+
+
+
+DES SOIRÉES LITTÉRAIRES
+ou
+LES POÈTES ENTRE EUX.
+
+Les soirées littéraires, dans lesquelles les poëtes se réunissent pour
+se lire leurs vers et se faire part mutuellement de leurs plus fraîches
+prémices, ne sont pas du tout une singularité de notre temps. Cela s'est
+déjà passé de la sorte aux autres époques de civilisation raffinée;
+et du moment que la poésie, cessant d'être la voix naïve des races
+errantes, l'oracle de la jeunesse des peuples, a formé un art ingénieux
+et difficile, dont un goût particulier, un tour délicat et senti,
+une inspiration mêlée d'étude, ont fait quelque chose d'entièrement
+distinct, il a été bien naturel et presque inévitable que les hommes
+voués à ce rare et précieux métier se recherchassent, voulussent
+s'essayer entre eux et se dédommager d'avance d'une popularité
+lointaine, désormais fort douteuse à obtenir, par une appréciation
+réciproque, attentive et complaisante. En Grèce, en cette patrie
+longtemps sacrée des Homérides, lorsque l'âge des vrais grands hommes et
+de la beauté sévère dans l'art se fut par degrés évanoui, et qu'on
+en vint aux mille caprices de la grâce et d'une originalité combinée
+d'imitation, les poëtes se rassemblèrent à l'envi. Fuyant ces brutales
+révolutions militaires qui bouleversaient la Grèce après Alexandre,
+on les vit se blottir, en quelque sorte, sous l'aile pacifique des
+Ptolémées; et là ils fleurirent, ils brillèrent aux yeux les uns des
+autres; ils se composèrent en pléiade. Et qu'on ne dise pas qu'il n'en
+sortit rien que de maniéré et de faux; le charmant Théocrite en était.
+A Rome, sous Auguste et ses successeurs, ce fut de même. Ovide avait à
+regretter, du fond de sa Scythie, bien des succès littéraires dont il
+était si vain, et auxquels il avait sacrifié peut-être les confidences
+indiscrètes d'où la disgrâce lui était venue. Stace, Silius, et ces
+_mille et un_[163] auteurs et poëtes de Rome dont on peut demander les
+noms à Juvénal, se nourrissaient de lectures, de réunions, et les tièdes
+atmosphères des soirées d'alors, qui soutenaient quelques talents
+timides en danger de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de
+médiocres qui n'aurait pas dû naître. Au Moyen-Age, les troubadours nous
+offrent tous les avantages et les inconvénients de ces petites
+sociétés directement organisées pour la poésie: éclat précoce, facile
+efflorescence, ivresse gracieuse, et puis débilité, monotonie et fadeur.
+En Italie, dès le XIVe siècle, sous Pétrarque et Boccace, et, plus tard,
+au XVe au XVIe, les poëtes se réunirent encore dans des cercles à demi
+poétiques, à demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si
+compliqué à la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons
+toutefois qu'au XIVe siècle, du temps de Pétrarque et de Boccace, à
+cette époque de grande et sérieuse renaissance, lorsqu'il s'agissait
+tout ensemble de retrouver l'antiquité et de fonder le moderne avenir
+littéraire, le but des rapprochements était haut, varié, le moyen
+indispensable, et le résultat heureux, tandis qu'au XVIe siècle il
+n'était plus question que d'une flatteuse récréation du coeur et de
+l'esprit, propice sans doute encore au développement de certaines
+imaginations tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant
+déjà de bien près aux abus des académies pédantes, à la corruption des
+_Guarini_ et des _Marini_. Ce qui avait eu lieu en Italie se refléta par
+une imitation rapide dans toutes les autres littératures, en Espagne, en
+Angleterre, en France; partout des groupes de poëtes se formèrent,
+des écoles artificielles naquirent, et on complota entre soi pour des
+innovations chargées d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baïf,
+furent les chefs de cette ligue poétique, qui, bien qu'elle ait échoué
+dans son objet principal, a eu tant d'influence sur l'établissement de
+notre littérature classique. Les traditions de ce culte mutuel, de cet
+engouement idolâtre, de ces largesses d'admiration puisées dans un fonds
+d'enthousiasme et de candeur, se perpétuèrent jusqu'à mademoiselle de
+Scudery, et s'éteignirent à l'hôtel de Rambouillet. Le bon sens qui
+succéda, et qui, grâce aux poëtes de génie du XVIIe siècle, devint un
+des traits marquants et populaires de notre littérature, fit justice
+d'une mode si fatale au goût, ou du moins ne la laissa subsister que
+dans les rangs subalternes des rimeurs inconnus. Au XVIIIe siècle,
+la philosophie, en imprimant son cachet à tout, mit bon ordre à ces
+récidives de tendresse auxquelles les poëtes sont sujets si on les
+abandonne à eux-mêmes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre compte
+toutes les activités, toutes les effervescences, et ne sut pas elle-même
+en séparer toutes les manies. En fait de ridicule, le pendant de l'hôtel
+de Rambouillet ou des poëtes à la suite de la Pléiade, ce serait au
+XVIIIe siècle La Mettrie, d'Argens et Naigeon, _le petit ouragan
+Naigeon_, comme Diderot l'appelle, dans une débauche d'athéisme entre
+eux.
+
+[Note 163: Cet article avait d'abord été écrit pour _le Livre des Cent
+et Un_. On y répondait indirectement et sans amertume à un article _de
+la Camaraderie littéraire_ qui fit du bruit dans le temps, et que le
+très-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de
+partial et d'exagéré.]
+
+Pour être juste toutefois, n'oublions pas que cette époque fut le règne
+de ce qu'on appelait _poésie légère_, et que, depuis le quatrain du
+marquis de Sainte-Aulaire jusqu'à _la Confession de Zulmé_, il naquit
+une multitude de fadaises prodigieusement spirituelles, qui, avec les
+in-folio de l'_Encyclopédie_, faisaient l'ordinaire des toilettes et des
+soupers. Mais on ne vit rien alors de pareil à une poésie distincte ni à
+une secte isolée de poëtes. Ce genre léger était plutôt le rendez-vous
+commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou de cour, des
+mousquetaires, des philosophes, des géomètres et des abbés. Les lectures
+d'ouvrages en vers n'avaient pas lieu à petit bruit _entre soi_. Un
+auteur de tragédie ou comédie, Chabanon, Desmahis, Colardeau, je
+suppose, obtenait un salon à la mode, ouvert à tout ce qu'il y avait de
+mieux; c'était un sûr moyen, pour peu qu'on eût bonne mine et quelque
+débit, de se faire connaître; les femmes disaient du bien de la pièce;
+on en parlait à l'acteur influent, au gentilhomme de la Chambre, et
+le jeune auteur, ainsi poussé, arrivait s'il en était digne. Mais il
+fallait surtout assez d'intrépidité et ne pas sortir des formes reçues.
+Une fois, chez madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu,
+essaya de lire _Paul et Virginie_: l'histoire était simple et la voix
+du lecteur tremblait; tout le monde bâilla, et, au bout d'un demi-quart
+d'heure, M. de Buffon, qui avait le verbe haut, cria au laquais: _Qu'on
+mette les chevaux à ma voiture_!
+
+De nos jours, la poésie, en reparaissant parmi nous, après une absence
+incontestable, sous des formes quelque peu étranges, avec un sentiment
+profond et nouveau, avait à vaincre bien des périls, à traverser bien
+des moqueries. On se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux
+précurseur de cette poésie à la fois éclatante et intime, et ce qu'il
+lui fallut de génie opiniâtre pour croire en lui-même et persister. Mais
+lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire il l'achève: il
+n'y a que les vigoureuses et invincibles natures qui soient dans ce cas.
+De plus faibles, de plus jeunes, de plus expansifs, après lui, ont
+senti le besoin de se rallier; de s'entendre à l'avance, et de préluder
+quelque temps à l'abri de cette société orageuse qui grondait alentour.
+Ces sortes d'intimités, on l'a vu, ne sont pas sans profit pour l'art
+aux époques de renaissance ou de dissolution. Elles consolent, elles
+soutiennent dans les commencements, et à une certaine saison de la vie
+des poëtes, contre l'indifférence du dehors; elles permettent à quelques
+parties du talent, craintives et tendres, de s'épanouir, avant que le
+souffle aride les ait séchées. Mais dès qu'elles se prolongent et se
+régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de rapetisser,
+d'endormir le génie, de le soustraire aux chances humaines et à ces
+tempêtes qui enracinent, de le payer d'adulations minutieuses qu'il se
+croit obligé de rendre avec une prodigalité de roi. Il suit de là que
+le sentiment du vrai et du réel s'altère, qu'on adopte un monde de
+convention et qu'on ne s'adresse qu'à lui. On est insensiblement poussé
+à la forme, à l'apparence; de si près et entre gens si experts, nulle
+intention n'échappe, nul procédé technique ne passe inaperçu; on
+applaudit à tout: chaque mot qui scintille, chaque accident de la
+composition, chaque éclair d'image est remarqué, salué, accueilli. Les
+endroits qu'un ami équitable noterait d'un triple crayon, les faux
+brillants de verre que la sérieuse critique rayerait d'un trait de son
+diamant, ne font pas matière d'un doute en ces indulgentes cérémonies.
+Il suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un détail
+hasardé, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence
+semblerait une condamnation; on prend les devants par la louange. _C'est
+étonnant_ devient synonyme de _C'est beau_; quand on dit _Oh!_ il est
+bien entendu qu'on a dit _Ah!_ tout comme dans le vocabulaire de M. de
+Talleyrand[164]. Au milieu de cette admiration haletante et morcelée,
+l'idée de l'ensemble, le mouvement du fond, l'effet général de l'oeuvre,
+ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni de plein ne
+se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille facettes.
+L'artiste, sur ces réunions, ne fait donc aucunement l'épreuve du
+public, même de ce public choisi, bienveillant à l'art, accessible aux
+vraies beautés, et dont il faut en définitive remporter le suffrage.
+Quant au génie pourtant, je ne saurais concevoir sur son compte de bien
+graves inquiétudes. Le jour où un sentiment profond et passionné le
+prend au coeur, où une douleur sublime l'aiguillonne, il se défait
+aisément de ces coquetteries frivoles, et brise, en se relevant, tous
+les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts nerveux. Le danger
+est plutôt pour ces timides et mélancoliques talents, comme il s'en
+trouve, qui se défient d'eux-mêmes, qui s'ouvrent amoureusement aux
+influences, qui s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de
+confiance crédule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-là, ils peuvent
+avec le temps, et sous le coup des infatigables éloges, s'égarer en des
+voies fantastiques qui les éloignent de leur simplicité naturelle. Il
+leur importe donc beaucoup de ne se livrer que discrètement à la faveur,
+d'avoir toujours en eux, dans le silence et la solitude, une portion
+réservée où ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi
+par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas poëtes.
+
+[Note 164: Ceci fait allusion à une anecdote souvent répétée de la
+Présentation de l'abbé de Périgord à Versailles.]
+
+Quand les soirées littéraires entre poëtes ont pris une tournure
+régulière, qu'on les renouvelle fréquemment, qu'on les dispose avec
+artifice, et qu'il n'est bruit de tous côtés que de ces intérieurs
+délicieux, beaucoup veulent en être; les visiteurs assidus, les
+auditeurs littéraires se glissent; les rimeurs qu'on tolère, parce
+qu'ils imitent et qu'ils admirent, récitent à leur tour et applaudissent
+d'autant plus. Et dans les salons, au milieu d'une assemblée non
+officiellement poétique, si deux ou trois poëtes se rencontrent par
+hasard, oh! la bonne fortune! vite un échantillon de ces fameuses
+soirées! le proverbe ne viendra que plus tard, la contredanse est
+suspendue, c'est la maîtresse de la maison qui vous prie, et déjà
+tout un cercle de femmes élégantes vous écoute; le moyen de s'y
+refuser?--Allons, poëte, exécutez-vous de bonne grâce! Si vous ne
+savez pas d'aventure quelque monologue de tragédie, fouillez dans vos
+souvenirs personnels; entre vos confidences d'amour, prenez la plus
+pudique; entre vos désespoirs, choisissez le plus profond; étalez-leur
+tout cela! et le lendemain, au réveil, demandez-vous ce que vous avez
+fait de votre chasteté d'émotion et de vos plus doux mystères.
+
+André Chénier, que les poëtes de nos jours ont si justement apprécié, ne
+l'entendait pas ainsi. Il savait échapper aux ovations stériles et à ces
+curieux de société qui _se sont toujours fait gloire d'honorer les neuf
+Soeurs_. Il répondait aux importunités d'usage, qu'_il n'avait rien_, et
+que _d'ailleurs il ne lisait guère_. Ses soirées, à lui, se composaient
+de son _jeune Abel_, des frères Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph:
+
+ C'est là le cercle entier qui, le soir, quelquefois,
+ A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,
+ Prête une oreille amie et cependant sévère.
+
+Cette sévérité, hors de mise en plus nombreuse compagnie, et qui a tant
+de prix quand elle se trouve mêlée à une sympathie affectueuse, ne doit
+jamais tourner trop exclusivement à la critique littéraire. Boileau,
+dans le cours de la touchante et grave amitié qu'il entretint avec
+Racine, eut sans doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre génie.
+S'il avait exercé le même empire et la même direction sur La Fontaine,
+qu'on songe à ce qu'il lui aurait retranché! L'ami du poëte, le
+_confident de ses jeunes mystères_, comme a dit encore Chénier, a besoin
+d'entrer dans les ménagements d'une sensibilité qui ne se découvre à lui
+qu'avec pudeur et parce qu'elle espère au fond un complice. C'est un
+faible en ce monde que la poésie; c'est souvent une plaie secrète qui
+demande une main légère: le goût, on le sent, consiste quelquefois à se
+taire sur l'expression et à laisser passer. Pourtant, même dans ces
+cas d'une poésie tout intime et mouillée de larmes, il ne faudrait pas
+manquer à la franchise par fausse indulgence. Qu'on ne s'y trompe pas:
+les douleurs célébrées avec harmonie sont déjà des blessures à peu près
+cicatrisées, et la part de l'art s'étend bien avant jusque dans les plus
+réelles effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois
+faits, tendent d'eux-mêmes à se produire; ce sont des oiseaux longtemps
+couvés qui prennent des ailes et qui s'envoleront par le monde un matin.
+Lors donc qu'on les expose encore naissants au regard d'un ami, il doit
+être toujours sous-entendu qu'on le consulte, et qu'après votre première
+émotion passée et votre rougeur, il y a lieu pour lui à un jugement.
+
+Quelques amitiés solides et variées, un petit nombre d'intimités au sein
+des êtres plus rapprochés de nous par le hasard ou la nature, intimités
+dont l'accord moral est la suprême convenance; des liaisons avec les
+maîtres de l'art, étroites s'il se peut, discrètes cependant, qui ne
+soient pas des chaînes, qu'on cultive à distance et qui honorent;
+beaucoup de retraite, de liberté dans la vie, de comparaison rassise et
+d'élan solitaire, c'est certainement, en une société dissoute ou factice
+comme la nôtre, pour le poëte qui n'est pas en proie à trop de gloire ni
+adonné au tumulte du drame, la meilleure condition d'existence heureuse,
+d'inspiration soutenue et d'originalité sans mélange. Je me figure que
+Manzoni en sa Lombardie, Wordsworth resté fidèle à ses lacs, tous deux
+profonds et purs génies intérieurs, réalisent à leur manière l'idéal de
+cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres qu'eux.
+Rêver plus, vouloir au delà, imaginer une réunion complète de ceux qu'on
+admire, souhaiter les embrasser d'un seul regard et les entendre sans
+cesse et à la fois, voilà ce que chaque poëte adolescent a dû croire
+possible; mais, du moment que ce n'est là qu'une scène d'Arcadie, un
+épisode futur des Champs-Elysées, les parodies imparfaites que la
+société réelle offre en échange ne sont pas dignes qu'on s'y arrête
+et qu'on sacrifie à leur vanité. Lors même que, fasciné par les plus
+gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontré autour de soi une
+portion de son rêve et qu'on s'abandonne à en jouir, les mécomptes
+ne tardent pas; le côté des amours-propres se fait bientôt jour, et
+corrompt les douceurs les mieux apprêtées; de toutes ces affections
+subtiles qui s'entrelacent les unes aux autres, il sort inévitablement
+quelque chose d'amer.
+
+Un autre voeu moins chimérique, un désir moins vaste et bien légitime
+que forme l'âme en s'ouvrant à là poésie, c'est d'obtenir accès jusqu'à
+l'illustre poëte contemporain qu'elle préfère, dont les rayons l'ont
+d'abord touchée, et de gagner une secrète place dans son coeur. Ah! sans
+doute, s'il vit de nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendré à
+la mélodie, dont les épanchements et les sources murmurantes ont éveillé
+les nôtres comme le bruit des eaux qui s'appellent, celui à qui nous
+pouvons dire, de vivant à vivant, et dans un aveu troublé, (_con
+vergognosa fronte_), ce que Dante adressait à l'ombre du doux Virgile:
+
+ Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte
+ Che spande di parlar si largo tiume?
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore
+ Che m' lian fatto cercar lo tuo volume;
+ Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore...,
+
+sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne doit pas
+lui être indifférent de l'entendre. Schiller et Goëthe, de nos jours,
+présentent le plus haut type de ces incomparables hyménées de génies, de
+ces adoptions sacrées et fécondes. Ici tout est simple, tout est vrai,
+tout élève. Heureuses de telles amitiés, quand la fatalité humaine, qui
+se glisse partout, les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les
+délie, et, consumant la plus jeune, la plus dévouée, la plus tendre au
+sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus cher tombeau! A
+défaut de ces choix resserrés et éternels, il peut exister de poëte à
+poëte une mâle familiarité, à laquelle il est beau d'être admis, et
+dont l'impression franche dédommage sans peine des petits attroupements
+concertés. On se visite après l'absence, on se retrouve en des lieux
+divers, on se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares,
+des heures de fête, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le grand
+Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons si noblement
+menées; et c'est sur ce pied de cordialité libre que Moore, Rogers,
+Shelley, pratiquaient l'amitié avec lui. En général, moins les
+rencontres entre poètes qui s'aiment ont de but littéraire, plus elles
+donnent de vrai bonheur et laissent d'agréables pensées. Il y a bien des
+années déjà, Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse,
+et Lamartine qui les avait reçus au passage dans son château de
+Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau soir
+d'été, une côte verdoyante d'où la vue planait sur cette riche contrée
+de Bourgogne; et, au milieu de l'exubérante nature et du spectacle
+immense que recueillait en lui-même le plus jeune, le plus ardent de
+ces trois grands poëtes, Lamartine et Nodier, par un retour facile, se
+racontaient un coin de leur vie dans un âge ignoré, leurs piquantes
+disgrâces, leurs molles erreurs, de ces choses oubliées qui revivent une
+dernière fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, l'éclair
+évanoui, retombent à jamais dans l'abîme du passé. Voilà sans doute une
+rencontre harmonieuse, et comme il en faut peu pour remplir à souhait
+et décorer la mémoire; mais il y a loin de ces hasards-là à une soirée
+priée à Paris, même quand nos trois poëtes y assisteraient.
+
+Après tout, l'essentiel et durable entretien des poëtes, celui qui ne
+leur manque ni ne leur pèse jamais, qui ne perd rien, en se renouvelant,
+de sa sérénité idéale ni de sa suave autorité, ils ne doivent pas le
+chercher trop au dehors; il leur appartient à eux-mêmes de se le donner.
+Milton, vieux, aveugle et sans gloire, se faisant lire Homère ou la
+Bible par la douce voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et
+conversait de longues heures avec les antiques génies. Machiavel nous a
+raconté, dans une lettre mémorable, comment après sa journée passée aux
+champs, à l'auberge, aux propos vulgaires, le soir tombant, il revenait
+à son cabinet, et, dépouillant à la porte son habit villageois couvert
+d'ordure et de boue, il s'apprêtait à entrer dignement dans les cours
+augustes des hommes de l'antiquité. Ce que le sévère historien a si
+hautement compris, le poëte surtout le doit faire; c'est dans
+ce recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les
+impérissables maîtres, qu'il peut retrouver tout ce que les frottements
+et la poussière du jour ont enlevé à sa foi native, à sa blancheur
+privilégiée. Là il rencontre, comme Dante au vestibule de son Enfer, les
+cinq ou six poëtes souverains dont il est épris; il les interroge, il
+les entend; il convoque leur noble et incorruptible école (_la bella
+scuola_), dont toutes les réponses le raffermissent contre les disputes
+ambiguës des écoles éphémères; il éclaircit, à leur flamme céleste, son
+observation des hommes et des choses; il y épure la réalité sentie dans
+laquelle il puise, la séparant avec soin de sa portion pesante, inégale
+et grossière; et, à force de s'envelopper de _leurs saintes reliques_,
+suivant l'expression de Chénier, à force d'être attentif et fidèle à la
+propre voix de son coeur, il arrive à créer comme eux selon sa mesure,
+et à mériter peut-être que d'autres conversent avec lui un jour.
+
+1831.
+
+
+
+CHARLES NODIER[165]
+
+[Note 165: Au moment où cette réimpression (1844) s'achève, la mort,
+qui se hâte, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus
+consacrées à un vivant: _inter Divos habitus_.--(Seulement, pour éviter
+la disproportion entre les volumes, on a mis à la fin du tome premier ce
+que l'ordre naturel eût fait placer à la fin du second.)]
+
+Le titre de _littérateur_ a quelque chose de vague, et c'est le seul
+pourtant qui définisse avec exactitude certains esprits, certains
+écrivains. On peut être littérateur, sans être du tout historien, sans
+être décidément poëte, sans être romancier par excellence. L'historien
+est comme un fonctionnaire officiel et grave, qui suit ou fraye les
+grandes routes et tient le centre du pays. Le poëte recherche les
+sentiers de traverse le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du
+foyer, ou sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et
+les _belles-lettres_ peuvent n'être que fort secondaires pour eux, et
+l'historien lui-même, qui s'en passe moins aisément, y voit surtout
+l'usage positif et sévère. On peut être littérateur aussi, sans devenir
+un érudit critique à proprement parler; le métier et le talent d'érudit
+offrent quelque chose de distinct, de précis, de consécutif et de
+rigoureux. Un littérateur, dans le sens vague et flottant où je le
+laisse, serait au besoin et à plaisir un peu de tout cela, un peu ou
+beaucoup, mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur
+littérateur aime les livres, il aime la poésie, il s'essaye aux romans,
+il s'égaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il grapille
+sans cesse à l'érudition; il abonde surtout aux particularités, aux
+circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; une note à la façon de
+Bayle est son triomphe. Il peut vivre au milieu de ces diversités, de
+ces trente rayons d'une petite bibliothèque choisie, sans faire un choix
+lui-même et en touchant à tout: voilà ses délices. Il y a plus: poëte,
+romancier, préfacier, commentateur, biographe, le littérateur est
+volontiers à la fois amateur et nécessiteux, libre et commandé; il
+obéira maintes fois au libraire, sans cesser d'être aux ordres de sa
+propre fantaisie. Cette nécessité qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne
+se l'avoue: dans son imprévu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eût
+pas donné d'une autre manière; elle supplée par accès et fait émulation
+en quelque sorte à son imagination même. Sa vie intellectuelle ainsi,
+dans sa variété et son recommencement de tous les jours, est le
+contraire d'une spécialité, d'une voie droite, d'une chaussée régulière.
+Oh! combien je comprends que les parents sages d'autrefois ne
+voulussent pas de littérateurs parmi leurs enfants! Les historiens, les
+philosophes, les érudits, les linguistes, les _spéciaux_, tous tant
+qu'ils sont, encaissés dans leur rainure (en laquelle une fois entrés,
+notez-le bien, ils arrivent le plus souvent à l'autre bout par la force
+des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), tous ces esprits
+justement établis sont d'abord assez de l'avis des parents, et
+professent eux-mêmes une sorte de dédain pour le littérateur, tel que je
+le laisse flotter, et pour ce peu de carrière régulièrement tracée, pour
+cette école buissonnière prolongée à travers toutes sortes de sujets et
+de livres; jusqu'à ce qu'enfin ce littérateur errant, par la multitude
+de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, la flexibilité de
+sa plume, la richesse et la fertilité de ses miscellanées, se fasse un
+nom, une position, je ne dis pas plus utile, mais plus considérable que
+celle des trois quarts des spéciaux; et alors il est une puissance à son
+tour, il a cours et crédit devant tous, il est reconnu.
+
+Nul écrivain de nos jours ne saurait mieux prêter à nous définir d'une
+manière vivante le littérateur indéfini, comme je l'entends, que ce
+riche, aimable et presque insaisissable polygraphe,--Charles Nodier.
+
+Ce qui caractérise précisément son personnage littéraire, c'est de
+n'avoir eu aucun parti spécial, de s'être essayé dans tout, de façon
+à montrer qu'il aurait pu réussir à tout, de s'être porté sur maints
+points à certains moments avec une vivacité extrême, avec une
+surexcitation passionnée, et d'avoir été vu presque aussitôt ailleurs,
+philologue ici, romanesque là, bibliographe et werthérien, académique
+cet autre jour avec effusion et solennité, et le lendemain ou la veille
+le plus excentrique ou le plus malicieux des novateurs: un mélange animé
+de Gabriel Naudé et de Cazotte, légèrement cadet de René et d'Oberman,
+représentant tout à fait en France un essai d'organisation dépaysée de
+Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Français à travers tout, Comtois d'accent
+et de saveur de langage, comme La Monnoye était Bourguignon, mariant le
+_Ménagiana_ à _Lara_, curieux à étudier surtout en ce que seul il
+semble lier au présent des arrière-fonds et des lointains fuyants de
+littérature, donnant la main de Bonneville à M. de Balzac, et de Diderot
+à M. Hugo. Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie littéraire, c'est
+une riche, brillante et innombrable armée, où l'on trouve toutes
+les bannières, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses
+d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis le
+quartier-général.
+
+C'est le quartier-général, en effet, la discipline seule qui de bonne
+heure a manqué à ces recrues généreuses et faciles, à ces ardentes
+levées de bande qui eurent leur coup de collier chacune, mais qui, trop
+vite, la plupart, ont plié. Je me figure une armée en bataille d'avant
+Louvois; chaque compagnie s'est déployée sous son chef à sa guise;
+chaque capitaine, chaque colonel a étalé son écharpe et sa casaque de
+fantaisie. En tout, Nodier a été un peu ainsi; s'il étudie la botanique
+ou les insectes,--ces brillants coléoptères à qui sa plume déroba leurs
+couleurs,--dans le pli de science où il se joue, c'est à un point de
+vue particulier toujours et sans tant s'inquiéter des classifications
+générales et des grands systèmes naturels: Jean-Jacques de même en était
+à la botanique d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il
+cultive, s'en tient volontiers à la chimie d'avant Lavoisier, comme il
+reviendrait à l'alchimie ou aux vertus occultes d'avant Bacon; après
+l'_Encyclopédie_, il croit aux songes; en linguistique, il semble un
+contemporain de Court de Gébelin, non pas des Grimm ou des Humboldt.
+C'est toujours ce corps d'armée d'avant le grand ordonnateur Louvois.
+
+On dirait que dans sa destinée prodigue, dans cette vocation mobile
+qui aime à s'épandre hors du centre, il se reflète quelque chose de
+la destinée de sa province elle-même, si tard réunie. Il y a en lui,
+littérairement parlant, du Comtois d'avant la réunion, du fédéraliste
+girondin.
+
+A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de révolution et de
+coupures si fréquentes? Qu'on songe à la date de sa naissance. Nous
+aurons à rappeler tout à l'heure les impressions de son enfance précoce,
+les orages de son adolescence émancipée, cette vie de frontière aux
+lisières des monts, aux années d'émigration et d'anarchie, entre le
+Directoire expirant et l'Empire qui n'était pas né; car c'est bien alors
+que son imagination a pris son pli ineffaçable, et que l'idéal en lui à
+grands traits hasardeux, s'est formé. L'honneur de Nodier dans l'avenir
+consistera, quoi qu'il en soit, à représenter à merveille cette époque
+convulsive où il fut jeté, cette génération littéraire, adolescente
+au Consulat, coupée par l'Empire, assez jeune encore au début de
+la Restauration, mais qui eut toujours pour devise une sorte de
+contre-temps historique: ou _trop tôt ou trop tard!_
+
+_Trop tôt_; car si elle eût tardé jusqu'à la Restauration, si elle eût
+débuté fraîchement à l'origine, elle aurait eu quinze années de pleine
+liberté et d'ouverte carrière à courir tout d'une haleine.--_Trop tard_;
+car si elle se fût produite aussi bien vers 1780, si elle fût entrée en
+scène le lendemain de Jean-Jacques, elle aurait eu chance de se faire
+virile en ces dix années, de prendre rang et consistance avant les
+orages de 89.
+
+Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus été elle-même,
+c'est-à-dire une génération poétique jetée de côté et interceptée par un
+char de guerre, une génération vouée à des instincts qu'exaltèrent et
+réprimèrent à l'instant les choses, et dont les rares individus parurent
+d'abord marqués au front d'un pâle éclair égaré. _Hélas! nous aurions
+pu être!_ a dit l'aimable miss Landon dans un refrain mélancolique,
+récemment cité par M. Chasles. C'est la devise de presque toutes les
+existences. Seulement ici, de ces existences littéraires d'alors qui ont
+manqué et qui _auraient pu être_, il en est une qui a surgi, qui,
+malgré tout, a brillé, qui, sans y songer, a hérité à la longue de ces
+infortunes des autres et des siennes propres, qui les résume en soi avec
+éclat et charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et
+subsistant. Cela fait aussi une gloire.
+
+J'insiste encore, car, pour le littérateur, c'est tout si on le peut
+rattacher à un vrai moment social, si on peut sceller à jamais son nom à
+un anneau quelconque de cette grande chaîne de l'histoire. Quelle fut,
+à les prendre dans leur ensemble, la direction principale et historique
+des générations qui arrivaient à la virilité en 89, et de celles qui
+y atteignaient vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberté, la
+tribune; pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte
+qu'on peut dire, en abrégeant, que les générations politiques et
+révolutionnaires de 89 eurent pour mot d'ordre _le droit_, et que les
+générations obéissantes et militaires de l'Empire eurent pour mot
+d'ordre _le devoir_. Or, nos générations, à nous, romanesques et
+poétiques, n'ont guère eu pour mot d'ordre que _la fantaisie_.
+
+Mais que devinrent les éclaireurs avancés, les enfants perdus de nos
+générations encore lointaines, lorsque, s'ébattant aux dernières soirées
+du Directoire, essayant leur premier essor aux jeunes soleils du
+Consulat, et croyant déjà à la plénitude de leur printemps, ils furent
+pris par l'Empire, séparés par lui de leur avenir espéré, et enfermés
+de toutes parts un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de
+Popilius? Ce fut un vrai cri de rage[166].
+
+[Note 166: On peut lire dans _les Méditations du Cloître_, qui font
+suite au _Peintre de Saltzbourg_, le paragraphe qui commence ainsi:
+«Voilà une génération tout entière, etc., etc.»]
+
+Deux seuls grands esprits souvent cités résistèrent à cet Empire et lui
+tinrent tête, M. de Chateaubriand et madame de Staël. Mais remarquez
+bien qu'ils étaient très au complet, et comme en armes, quand il
+survint. M. de Chateaubriand se faisait déjà homme en 89; dix ans
+d'exil, d'émigration et de solitude achevèrent de le tremper. Madame de
+Staël, de même, ne put être supprimée par l'Empire, auquel elle était
+antérieure de position prise et de renommée fondée. Nés dix ou quinze
+ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en 1800, ces deux
+chefs de la pensée eussent-ils fait tête aussi fermement à l'assaut? Du
+moins, on l'avouera, les difficultés pour eux eussent été tout autres.
+
+Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermédiaire génie dont
+nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier doit être né à Besançon le 29
+avril 1780, si tant est qu'il s'en souvienne rigoureusement lui-même;
+le contrariant Quérard le fait naître en 1783 seulement; Weiss, son ami
+d'enfance, le suppose né en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore
+parfaitement éclairci, et je le livre aux élucubrations des Mathanasius
+futurs. Son père, avocat distingué, avait été de l'Oratoire et avait
+professé la rhétorique à Lyon. Il fut le premier et longtemps l'unique
+maître de ce fils adoré (fils naturel, je le crois), dont l'éducation
+ainsi resta presque entièrement privée et qui ne parut au collège que
+dans les classes supérieures. Le jeune Nodier suivit pourtant à Besançon
+les cours de l'École centrale et fut élève de M. Ordinaire, de M. Droz.
+Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il s'est plu à nous
+les peindre, ne sont-elles pas une réflexion fort élargie, une pure
+réfraction du souvenir à distance au sein d'une vaste et mobile
+imagination? Nous nous garderions bien, quand nous le pourrions, de
+chercher à suivre le réel biographique dans ce qui est surtout vrai
+comme impression et comme peinture, et d'y décolorer à plaisir ce que le
+charmant auteur a si richement fondu et déployé. Ce que nous demandons
+à l'enfance et à la jeunesse de Nodier, c'est moins une suite de faits
+positifs et d'incidents sans importance que ses émotions mêmes et ses
+songes; or, de sa part, les souvenirs légèrement _romancés_ nous les
+rendent d'autant mieux.
+
+Les premiers sentiments du jeune Nodier le poussèrent tout à fait dans
+le sens de la Révolution. Son père fut le second maire constitutionnel
+de Besançon; M. Ordinaire avait été le premier. L'enfant, dès onze ou
+douze ans, prononçait des discours au club. Une députation de ce club de
+Besançon alla rendre visite au général Pichegru qui avait repoussé les
+Autrichiens, du côté de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; deux
+commissaires le demandèrent à son père: «Donnez-nous-le, nous le ferons
+voyager!» Pichegru lui fit accueil et l'assit même sur ses genoux, car
+l'enfant, très-jeune, était de plus très-mince et petit, il n'a grandi
+que tard. Il passa ainsi trois ou quatre jours au quartier-général et
+partagea le lit d'un aide de camp. Cette excursion fut féconde pour sa
+jeune âme; mille tableaux s'y gravèrent, mille couleurs la remplirent.
+Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aimé. Mais lorsqu'ensuite, dans
+son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au bout à parler de Pichegru
+comme d'une pure victime, comme d'un bon Français et d'un loyal
+défenseur du sol, il fut moins fidèle à l'information de l'histoire qu'à
+la reconnaissance et au pieux désir.
+
+Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, ancien
+officier du génie, forcé de quitter Besançon par suite du décret qui
+interdisait aux ci-devant nobles le séjour dans les places de guerre,
+alla habiter Novilars, château à deux lieues de là; il emmena le jeune
+Nodier avec lui. C'était un savant, un sage, une espèce de Linné
+bisontin. Il donna à l'enfant des leçons de mathématiques et d'histoire
+naturelle, mais l'élève ne mordit qu'à cette dernière. C'est là qu'il
+commença ses études entomologiques, ses collections, s'attachant aux
+coléoptères particulièrement: il y acquit des connaissances réelles,
+découvrit l'organe de l'ouïe chez les insectes: une dissertation publiée
+à Besançon en l'an VI (1798) en fait foi. M. Duméril confirma depuis
+cette opinion, ou même, selon son jeune et jaloux devancier, s'en
+empara: il y eut réclamation dans les journaux[167]. Dès ce temps, Nodier
+avait commencé un poëme sur les charmants objets de ses études; on
+en citait de jolis vers que quelques mémoires, en le voulant bien,
+retrouveraient peut-être encore. Je n'ai pu saisir que les deux
+premiers:
+
+ Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours,
+ Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...
+
+[Note 167: On peut voir dans la _Décade_, 3e trimestre de l'an XII, p.
+377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il résulte cependant que
+M. Duméril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait
+négligée et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile
+à obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,--surtout si l'on a
+causé avec lui.]
+
+Mais qu'est-il besoin de poëme? ne l'avons-nous pas dans _Séraphine_,
+aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapré que les ailes de ces
+papillons sans nombre que l'auteur décrit amoureusement et qu'il étale?
+Quand on est poëte, quand la lumière se joue dans l'atmosphère sereine
+de l'esprit ou en colore à son gré les transparentes vapeurs, il n'est
+que mieux d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les
+rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir.
+Tous ces _Souvenirs_ enchanteurs de Nodier, qui commencent par
+_Séraphine_, ont pour muse et pour fée, non pas le _Souvenir_ même,
+beaucoup trop précis et trop distinct, mais l'adorable _Réminiscence_.
+C'est bien important, à propos de Nodier, de poser dès l'abord en quoi
+la réminiscence diffère du souvenir. Un amant disait à sa maîtresse
+qui brûlait chaque fois les lettres reçues, et qui pourtant s'en
+ressouvenait mieux:
+
+ Au lieu d'un froid tiroir où dort le souvenir,
+ J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir,
+ Qui dans sa vigilance à lui seul se confie,
+ Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie,
+ Les mêle à son désir, les plie en mille tours,
+ Incessamment les change et s'en souvient toujours.
+ Abus délicieux! confusion charmante!
+ Passé qui s'embellit de lui-même et s'augmente!
+ Forêt dont le mystère invite et fait songer,
+ Où la Réminiscence, ainsi qu'un faon léger,
+ T'attire sur sa trace au milieu d'avenues
+ Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues!
+
+C'est ce faon léger des lointains mystérieux, ce daim à demi fuyant de
+l'Égérie secrète, que dans ses inspirations les plus heureuses Nodier
+vieillissant a suivi.
+
+Au retour de Novilars, il fréquenta à Besançon les cours de l'École
+centrale; dès 1797, il était adjoint au bibliothécaire de la ville,
+avec de petits appointements qui lui permirent quelque indépendance.
+Jusqu'alors il avait été plutôt timide et d'une allure toute poétique;
+il commença de s'émanciper, et ces vives années de son adolescence
+purent paraître très-dissipées et très-oisives. Son père l'aurait voulu
+avocat; il suivit le droit à Besançon, mais inexactement et sans fruit.
+A cette époque il en était déjà aux romans, soit à les pratiquer, soit à
+les écrire. L'influence de _Werther_ fut très-grande sur lui et l'exalta
+singulièrement. La mode y poussait; le plus flatteur triomphe d'un
+jeune-France en ce temps-là consistait à obtenir des parents de porter
+l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther. Dans ces premiers
+accès d'enthousiasme germanique, Nodier ne savait que fort peu
+l'allemand; il lisait plus directement Shakspeare; mais il avait
+pour ainsi dire le don des langues; il les déchiffrait très-vite et
+d'instinct, et en général il sait tout comme par réminiscence. Rien
+d'étonnant que, comme toutes les réminiscences, ses connaissances,
+d'autant plus ingénieuses, soient parfois un peu hasardées.
+
+Il se trouva impliqué en 1799 (an vu) dans quelque petite échauffourée
+politique. Il s'agissait d'_un complot contre la sûreté de l'État_.
+Condamné d'abord par contumace, il fut ensuite acquitté à la majorité
+d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il avait perdu sa place de
+bibliothécaire-adjoint; son père l'envoya à Paris (vers 1800) pour y
+continuer ses études interrompues; il y porta des romans déjà faits, et
+y contracta de nouvelles liaisons politiques. Après un premier séjour
+à Paris, il fut rappelé à Besançon; c'était l'époque où les émigrés
+commençaient à rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui étaient
+encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant ses nouvelles
+affections avec les anciennes. Revenu à Paris à l'époque où Bonaparte
+consul visait de près à l'empire, il y fit _la Napoléone_ (1802), encore
+plus républicaine que royaliste: le dernier vers y salue _l'échafaud de
+Sidney_. Il publia presque en même temps le petit roman des _Proscrits_,
+et, dans un genre fort différent, une _Bibliographie entomologique_;
+il avait écrit des articles dans un journal d'opposition intitulé _le
+Citoyen français_, qui paraissait pendant la première année du Consulat.
+Il avait déjà fait imprimer à Besançon, en 1801, et tirer à vingt-cinq
+exemplaires _Quelques Pensées de Shakspeare_, avec cette épigraphe de
+Bonneville:
+
+ Génie agreste et pur qu'ils traitent de barbare.
+
+En quittant chaque fois Besançon, Nodier y laissait un ami qu'il
+revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il émerveillait de ses
+nouveaux récits, au coeur de qui il gravait comme sur l'écorce du hêtre
+les chiffres du moment, et que quarante années écoulées depuis lors
+n'ont pas arraché du même lieu. Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe
+comme Nodier, et, qui plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des
+derniers de cette franche et docte race provinciale à la façon du XVIe
+siècle, héritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent Weiss est
+resté dans sa ville natale comme un exemplaire déposé de la vie première
+et de l'âme de son ami, un exemplaire sans les arabesques et les
+dorures, mais avec les corrections à la main, avec les marges entières
+précieuses, et ce qu'on appelle en bibliographie les _témoins_. Qui donc
+n'a pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fidèles qui est resté
+au toit quand nous l'avons déserté, le pigeon casanier qui garde la
+tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est le tome premier de
+nous-même, et celui presque toujours qui nous représente le mieux. Pour
+savoir le Nodier d'alors, c'est bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop
+lassé de s'entendre, qu'il eût fallu interroger, que le témoin mémoratif
+et glorieux d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, si
+pleine de souvenirs (avant que le Génie militaire eût gâté Chamars), il
+s'épanchait en abondants et naïfs récits, et faisait revivre sous les
+grands feuillages d'automne les confidences des printemps d'autrefois,
+désespoirs ardents, philtres mortels, consolations promptes, complots,
+terreurs crédules, fuites errantes, une fenêtre escaladée, les années
+légères.
+
+Je me représente Nodier à ces heures de jeunesse, lorsque, superbe et
+puissant d'espérance, ou, ce qui revient au même, prodigue de désespoir,
+il partit pour Paris du pied de sa montagne comme pour une conquête. Il
+n'était pas tel que nous le voyons aujourd'hui lorsqu'à pas lents, un
+peu voûté et comme affaissé, il s'achemine tous les jours régulièrement
+par les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Académie les
+jours de séance, _afin que cela l'amuse_, comme dirait La Fontaine.
+«Vous l'avez rencontré cent fois, vous l'avez coudoyé, dit un spirituel
+critique, qui en cette occasion est peintre[168], et sans savoir pourquoi
+vous avez remarqué sa figure anguleuse et grave, son pas incertain et
+aventureux, _son oeil vif et las_, sa démarche fantasque et pensive.»
+Prenez garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore
+sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de singuliers
+réveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais ainsi
+dans une de ces cours de l'Institut que les profanes traversent
+irrévérencieusement pour raccourcir leur chemin, comme on traverse
+une église,--un jour que je le rencontrais donc, et qu'arrivé tout
+fraîchement moi-même de sa Franche-Comté et de son Jura, je lui en
+rappelais avec feu quelques grands sites, il m'écoutait en souriant;
+mais j'avais cherché vainement le nom de _Cerdon_ pour le rattacher à
+cette haute et austère entrée dans la montagne après Pont-d'Ain: ce nom
+de _Cerdon_, que je ne retrouvais pas et que je balbutiais inexactement,
+avait dérouté à lui-même sa mémoire, et nous avions tourné autour,
+sachant au juste de quel lieu il s'agissait, mais sans le bien dénommer.
+Il m'avait quitté, il était loin, lorsque du fond de la seconde cour,
+et du seuil même de l'illustre _portique_, un cri, un accent net et
+vibrant, le mot de _Cerdon_, qui lui était revenu, et qu'il me lançait
+avec une joie fière en se retournant, m'arriva comme un rappel sonore
+du pâtre matinal aux échos de la montagne: le Nodier jeune et puissant
+était retrouvé!
+
+[Note 168: _Portraits littéraires_, par M. Planche.]
+
+Les soirs même de dimanche, en cet _Arsenal_ toujours gracieux et
+embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par mégarde, à causer et à
+rajeunir, si, debout à la cheminée, il s'engage en un attachant récit
+qui ne va plus cesser, à mesure que sa parole élégante et flexible se
+déroule, écoutez, assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui
+a faibli, comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'éclaire, la
+voix monte, le geste lui-même, à peine sorti de sa longue indolence, est
+éloquent. Je me figure un Vergniaud qui cause.
+
+Dans le Nodier d'aujourd'hui, à travers la fatigue, il y a encore, par
+accès, du montagnard élancé à haute et large poitrine, de même que dans
+celui d'autrefois et jusqu'en sa pleine force, on dut entrevoir toujours
+quelque chose de ce qui a promptement fléchi. Les Francs-Comtois
+transplantés ne sont-ils pas volontiers comme cela[169]?
+
+[Note 169: Jouffroy, par exemple.]
+
+Quoi qu'il en soit, lui, il était tel lorsque ses premiers séjours à
+Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle des aventures.
+J'ajourne pour un instant les échappées politiques: littérairement on le
+possède dès ce moment-là, d'une manière complète et circonstanciée, dans
+quelques petits ouvrages de lui qui furent conçus sous ces coups de
+soleil ardents, sous ces premières lunes sanglantes et bizarres.
+
+_Le Peintre de Saltzbourg_, journal des émotions d'un coeur souffrant,
+suivi des _Méditations du Cloître_, 1803.
+
+_Le dernier Chapitre de mon Roman_, 1803.
+
+_Essais d'un jeune Barde_, 1804.
+
+_Les Tristes_, ou _Mélanges tirés des tablettes d'un Suicide_, 1806.
+J'y ajouterais le roman intitulé _les Proscrits_, si on pouvait se le
+procurer[170]; mais j'y joins celui d'_Adèle_, qui, publié beaucoup plus
+tard, remonte pour la première idée et l'ébauche de la composition à ces
+années de prélude. En relisant ces divers écrits, en tâchant, s'il se
+peut, pour les _Essais d'un jeune Barde_ et pour _les Tristes_, de
+ressaisir l'édition originale (car dans les volumes des _oeuvres
+complètes_ la physionomie particulière de ces petits recueils s'est
+perdue et comme fondue), on surprend à merveille les affinités
+sentimentales et poétiques de Nodier dans leurs origines.
+
+[Note 170: On le peut assez aisément, car il a été réimprimé en 1820
+(_Stella_ ou _les Proscrits_). L'auteur l'a rejeté depuis avec raison,
+comme trop juvénile et peu digne de ses _Oeuvres complètes_. Les autres
+ouvrages dont je parle en dispensent.]
+
+Il est d'avant _René_, bien qu'il n'éclate qu'un peu après et à côté. Il
+n'a pas non plus besoin d'_Oberman_ pour naître, bien qu'il le lise de
+bonne heure et qu'il l'admire aussitôt; mais si Oberman et René sont
+pour lui des frères aînés et plus mûris, ce ne sont pas ses parents
+directs, ses pères. Nodier, au début, se rattache plus directement à
+Saint-Preux, mais à Saint-Preux germanisé, vaporisé, werthérisé. Il a lu
+aussi _les dernières Aventures du jeune d'Olban_, publiées en 1777, et
+il s'en ressent d'une manière sensible. Mais qu'est-ce, me dira-t-on,
+que _les Aventures du jeune d'Olban_? Avant 89, il y avait en France un
+très-réel commencement de romantisme, une veine assez grossissante dont
+on est tout surpris à l'examiner de près: les drames de Diderot, de
+Mercier, les traductions et les préfaces de Le Tourneur, celles de
+Bonneville. Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, y
+répondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, en était.
+Or Ramond, depuis membre grave des assemblées politiques, de l'Académie
+des Sciences, et historien si éminent des Pyrénées, Ramond jeune,
+nourri dans Strasbourg, sa patrie, des premiers sucs de la littérature
+allemande mûrissante, en fut légèrement enivré. Séjournant en Suisse et
+dans une sorte d'exil commandé, à ce qu'il semble, par quelque passion
+malheureuse, il publia à Verdun, en 1777, _les Aventures du jeune
+d'Olban_ qui finissent à la Werther par un coup de pistolet, et l'année
+suivante il publia encore, dans la même ville, un volume d'Élégies
+alsaciennes de plus de sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de
+facture; on y lit cette rustique approbation signée du bailli du lieu:
+_Permis d'imprimer les Élégies ci-devant_. Nodier, à la veille du
+_Peintre de Saltzbourg_, se ressouvenait du roman de Ramond [171], il
+ajouta même à son _Peintre_, par manière d'épilogue, une pièce intitulée
+_le Suicide et les Pèlerins_, qui n'est qu'une mise en vers du dernier
+chapitre en prose de _d'Olban_. Comme talent d'écrire (bien que Ramond
+en ait montré dans ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison à
+faire entre _le Peintre de Saltzbourg_ et le roman alsacien; mais c'est
+le même fonds de sentimentalité.
+
+[Note 171: Il a poussé la complaisance et la longanimité du souvenir
+jusqu'à donner une édition des _Aventures de d'Olban_, avec notice,
+1829, chez Techener.]
+
+Les _Essais d'un jeune Barde_ sont dédiés par Nodier à Nicolas
+Bonneville; c'est à lui surtout, à ses _âpres et sauvages, mais fières
+et vigoureuses_ traductions, comme il les appelle, qu'il avait dû d'être
+initié au théâtre allemand. Bonneville avait débuté jeune par des
+poésies originales où l'on remarque de la verve; ensuite il s'était
+livré au travail de traducteur. Vers 1786, en tête d'un _Choix de petits
+romans imités de l'allemand_, il avait mis pour son compte une préface
+où il pousse le cri famélique et orgueilleux des génies méconnus. Il n'y
+manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et étale avec vigueur.
+Il est l'un des premiers qui aient commencé d'entonner cette lugubre
+et emphatique complainte qui n'a fait que grossir depuis, et dont
+l'opiniâtre refrain revient à redire: _Admire-moi, ou je me tue!_ La
+Révolution le dispersa violemment hors de la littérature[172]. Voilà bien
+quelques-uns des précurseurs parmi cette génération werthérienne d'avant
+89, dont fut encore Granville, aussi décousu, plus malheureux que
+Bonneville, et qui semble lui disputer un pan de ce manteau superbe et
+quelque peu troué qui se déchira tout à fait entre ses mains. Granville,
+auteur du _Dernier Homme_, poëme en prose dont Nodier s'est fait depuis
+l'éditeur, et que M. Creusé de Lesser a rimé, Granville, atteint comme
+Gilbert d'une fièvre chaude, se noya le 1er février 1805 à Amiens, dans
+le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin.
+
+[Note 172: Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans
+_les Prisons de Paris sous le Consulat_, chap. I, et la note VIII du
+_Dernier Banquet des Girondins_.]
+
+Je demande pardon de remuer de si tristes frénésies; mais il le faut,
+puisque c'est de la généalogie littéraire. Remarquez que le secret
+du malheur de ces écrivains tourmentés est en grande partie dans la
+disproportion de l'effort avec le talent. Car de _talent_, à proprement
+parler, c'est-à-dire de pouvoir créateur, de faculté expressive, de mise
+en oeuvre heureuse, ils n'en avaient que peu; ils n'ont laissé que des
+lambeaux aussi déchirés que leur vie, des canevas informes que les
+imaginations enthousiastes ont eu besoin de revêtir de couleurs
+complaisantes, de leurs propres couleurs à elles, pour les admirer.
+
+Ce fut sans doute un malheur de Nodier au début, que de Se prendre de
+ce côté, et de se trouver engagé par je ne sais quelle fascination
+irrésistible vers ces faux et troublants modèles. Je conçois et j'admets
+qu'à l'entrée de la vie, les premières affections, même littéraires, ne
+soient pas dans chacun celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de _la
+Neuvaine de la Chandeleur_, Nodier en commençant explique très-bien
+comme quoi il n'y a de véritable enfance qu'au village, ou du moins en
+province, dans des coins à part, bien loin des rendez-vous des capitales
+et de la rue Saint-Honoré. De même en littérature, en poésie, les
+premières impressions, et souvent les plus vraies et les plus tendres,
+s'attachent à des oeuvres de peu de renom et de contestable valeur, mais
+qui nous ont touché un matin par quelque coin pénétrant, comme le son
+d'une certaine cloche, comme un nid imprévu au rebord d'un buisson,
+_comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit toit
+solitaire_. Ainsi l'_Estelle_ de Florian ou la _Lina_ de Droz, les
+_Fragments_ de Ballanche ou les _Nuits Élyséennes_ de Gleizes, peuvent
+toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une Iliade. Même
+plus tard, on pourrait, comme faible secret, et en ne l'avouant jamais,
+préférer _Valérie_ à Sophocle; on peut, et en l'avouant, préférer le
+_Lac_ des _Méditations_ à _Phèdre_ elle-même. Dans l'enfance donc et
+dans l'adolescence encore, rien de mieux littérairement, poétiquement,
+que de se plaire, durant les récréations du coeur, à quelques sentiers
+favoris, hors des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou
+tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-à-dire les
+admirations légitimes et consacrées, à mesure qu'on avance, on ne les
+évite pas impunément; tout ce qui compte y a passé, et l'on y doit
+passer à son tour: ce sont les voies sacrées qui mènent à la Ville
+éternelle, au rendez-vous universel de la gloire et de l'estime humaine.
+Nodier, si fait pour pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui,
+jeune, en savait mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler,
+qu'à la traverse, et ne s'y enfonça à aucun moment en droiture. Je ne
+sais quelle fatalité de destinée ou quel tourbillon romanesque, du
+_Peintre de Saltzbourg_ à _Jean Sbogar_, le jeta toujours par les
+précipices ou sur les lisières, à droite ou à gauche de ces grandes
+lignes où convergent en définitive les seules et vraies figures du poëme
+humain comme de l'histoire. Par un généreux mais décevant instinct, il
+s'en alla accoster d'emblée, en littérature comme en politique, ceux
+surtout qui étaient dehors et qui lui parurent immolés, Bonneville ou
+Granville, comme Oudet et Pichegru.
+
+Et plus tard, tout à fait mûr et le plus ingénieux des sceptiques, ne
+voudra-t-il pas réhabiliter Cyrano? il appellera Perrault un autre
+Homère.
+
+Jeune, deux choses entre autres le sauvèrent et permirent qu'à la fin,
+arrivé à son tour, reposé ou du moins assis, et comptant devant lui les
+débris amassés, il se fît une richesse. Et d'abord, si sincère qu'il se
+montrât dans le transport d'expression de ses douleurs juvéniles, il
+était trop poëte pour que son imagination, à certains moments, ne les
+lui exagérât point beaucoup, et, à d'autres moments aussi, ne les
+vint pas distraire et presque guérir. Sa sensibilité, tempérée par la
+fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un sérieux aussi continu que
+de loin on pourrait le croire. Et par exemple, en ce temps même du
+_Peintre de Saltzbourg_, il écrivait _le dernier Chapitre de mon Roman_,
+réminiscence très-égayée d'une génération légère qui avait eu, comme il
+l'a très-bien dit, _Faublas_ pour _Télémaque_. J'aime peu à tous égards
+ce _dernier Chapitre_, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son
+modèle par des côtés non-seulement scabreux, mais un peu vulgaires. Je
+ne sais en ce genre-là de vraiment délicat que le petit conte: _Point
+de Lendemain_, de Denon, qu'on peut citer sans danger, puisqu'on ne
+trouvera nulle part à le lire[173]. Mais dans ce _dernier Chapitre_, la
+mélancolie était raillée, et il y était fait justice des Werthers à la
+mode, de façon à rassurer contre les autres écrits de l'auteur lui-même.
+Il ne manque souvent à l'ardeur fiévreuse de la jeunesse et à ces
+fumeuses exaltations de tête, qu'une soupape de sûreté qui empêche
+l'explosion et rétablisse de temps en temps l'équilibre: _le dernier
+Chapitre de mon Roman_ prouverait qu'ici, dès l'origine, cette espèce de
+garantie était trouvée.
+
+[Note 173: Paris, 1812, Didot l'aîné: tiré à très peu d'exemplaires.]
+
+Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair d'entre tous
+ces faux modèles secondaires auxquels il faisait trop d'honneur en s'y
+attachant, et qui ne devaient bientôt plus vivre que par lui, c'est tout
+simplement le talent, le don, le jeu d'écrire, la faculté et le bonheur
+d'exprimer et de peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment
+charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maître, à laisser
+courir tout cela.
+
+On peut se donner l'agrément, et j'y invite, de lire dans _Trilby_, dès
+la troisième ou quatrième page, une certaine phrase infinie qui commence
+par ces mots: «Quand Jeannie, de retour du lac...» Jamais ruban
+soyeux fut-il plus flexueusement dévidé, jamais soupir de lutin
+plus amoureusement filé, jamais fil blanc de _bonne Vierge_ plus
+incroyablement affiné et allongé sous les doigts d'une reine Mab? Eh
+bien! quand on est destiné à écrire cette phrase-là, ou celles encore de
+la magique danse des castagnettes dans _Inès de las Sierras_, on éprouve
+trop de dédommagement secret à décrire même ses erreurs, même ses
+désespoirs, pour ne pas devoir leur échapper bientôt et leur survivre.
+
+Nodier écrivain, s'il faut le définir, c'est proprement un _Arioste_ de
+la phrase. Or, si Werther qu'on semble au début, quand je ne sais quel
+Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on en revient.
+
+Ces fines qualités de style se présageaient déjà vivement dans _le
+Peintre de Saltzbourg_, qui n'a plus guère conservé d'intérêt que par
+là. A travers le chimérique de l'action, le vague et l'exalté des
+caractères, on y peut relever quelques tableaux de nature qui
+rappelaient alors les touches encore récentes de Bernardin de
+Saint-Pierre, et qui supposaient le voisinage prochain de Chateaubriand
+et d'Oberman. Nodier, grand _styliste_ prédestiné, a de bonne heure
+excellé à revêtir les formes et les teintes d'alentour: une de ses
+images favorites est celle de la _pierre de Bologne_, qui garde, dit-on,
+quelque temps les rayons dont elle a été pénétrée. _Le Peintre de
+Saltzbourg_ avait de plus, sur quelques points de sa palette, ses rayons
+à lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, datée du 10 octobre:
+«Oui, je le répète, l'hiver dans toute son indigence, l'hiver avec
+ses astres pâles et ses phénomènes désastreux, me promet plus de
+ravissements que l'orgueilleuse profusion des beaux jours...» Si cette
+page se fût trouvée aussi bien dans l'_Émile_ ou dans le _Génie du
+Christianisme_, elle aurait été mainte fois citée. Je note encore une
+admirable description du matin (14 septembre), qui se termine par ces
+traits de maître: «... Chaque heure qui s'approche amène d'autres
+scènes. Quelquefois, un seul coup de vent suffit pour tout changer.
+Toutes les forêts s'inclinent, tous les saules blanchissent, tous les
+ruisseaux se rident, et tous les échos soupirent.»
+
+De plus en plus, en avançant, le style de Nodier, avec une grâce et
+une souplesse qui ne seront qu'à lui et qui composeront son caractère,
+atteindra à peindre de la sorte les mouvements prompts, les reflets
+soudains, les chatoiements infinis de la verdure et des eaux, moins sans
+doute, dans toute scène, les grands traits saillants et simples
+qu'une multitude de surfaces nuancées et d'intervalles qui semblaient
+indéfinissables et qu'il exprime. Ainsi, dans _Jean Sbogar_, sa plume
+saisira le vol des goëlands qui s'élèvent à perte de vue et redescendent
+_en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d'une bergère échappé à sa
+main_[174]. Ainsi, à un autre endroit, il prolongera dans le sable fin et
+mobile de la plage les ondulations vagues qui bercent la voiture et le
+rêve d'Antonia[175]. Son mouvement de style, aux places heureuses, est
+tout à fait tel, parfois rapide et plus souvent bercé.
+
+[Note 174: Chap. IV.]
+
+[Note 175: Chap. V.]
+
+Le roman d'_Adèle_, que je rapporte à cette première époque de Nodier,
+s'ouvre avec intérêt et vie: il y a du soleil. Le monde rentrant des
+émigrés en province y est assez fidèlement rendu. Les déclamations même
+sur la noblesse, sur les inégalités sociales, sur les sciences, ces
+traces présentes de Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du
+moment. Bien des pages y sont délicieuses de simplicité et de fraîcheur:
+celle, par exemple, à la date du 17 avril, sur les fleurs préférées et
+les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit déjà ce choix de l'_ancolie_
+qui en fait la fleur de Nodier, comme la _pervenche_ est celle de
+Rousseau[176]. A la date du 8 juin, je note un doux projet d'Éden, un
+rêve adolescent de chaumière; et puis (8 mai) l'ascension à la Dôle, le
+_Chalet des Faucilles_, ce joli nid à romans qu'on appelle pays de Vaud,
+et l'éblouissante splendeur des monts d'au delà, de laquelle on peut
+rapprocher encore, dans la nouvelle d'_Amélie_, la plus flottante
+description de brume automnale et matinale au bord du lac de Neuchâtel;
+car c'est le triomphe de cette plume amusée d'avoir à dérouler ainsi des
+réseaux tour à tour scintillants ou Vaporeux.
+
+[Note 176: Aimé De Loy, poëte franc-comtois des plus errants et des
+plus naufragés, mais dont l'amitié vient de recueillir les débris sous
+le titre de _Feuilles aux Vents_, a dit quelque part, en célébrant une
+de ses riantes stations passagères:
+
+ J'y cultive, au pied d'un coteau,
+ La fleur de Nodier, l'ancolie,
+ Si chère à la mélancolie,
+ Et la pervenche de Rousseau.]
+
+Après cela, malgré les grâces courantes, les longs rubans flexibles et
+les méandres de mots, les caractères, dans ce petit roman d'_Adèle_,
+laissent fortement à désirer. Adèle n'est pas une vraie femme de
+chambre, ce qu'il faudrait pour que la donnée eût toute sa hardiesse
+originale; elle n'est qu'une demoiselle déclassée et méconnue. Maugis ne
+diffère en rien du pur traître des vieux romans de chevalerie ou de ceux
+de l'éternel mélodrame. La conduite de Gaston et des autres manque tout
+à fait d'une certaine faculté de justesse et de raisonnement qui n'est
+jamais tellement absente dans la vie. Ce ne sont que personnages qui
+croient, se détrompent, s'exaltent encore, ne vérifient rien, et se
+jettent par une fenêtre ou se cassent d'autre façon la tête, un peu
+comme dans les romans de l'abbé Prévost, mais d'un abbé Prévost piqué de
+Werther. Chez l'abbé Prévost ils s'évanouissaient simplement, ici ils se
+tuent.
+
+_Les Tristes_, écrits dans des quarts d'heure de vie errante, ne sont
+qu'un recueil de différentes petites pièces (prose ou vers), originales
+ou imitées de l'allemand, de l'anglais, et qui sentent le lecteur
+familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique glaneur dans tous les
+champs de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes
+égarées, même affreuse catastrophe, _L'inconnu_, auteur supposé des
+_Tristes_, se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster
+(le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme Gaston
+dans _Adéle_ se fait, je crois, sauter la tête. Ce qui a manqué à ces
+personnages infortunés de Nodier, si souvent reproduits par lui, ç'a été
+de se résumer à temps en un type unique, distinct, et qui prit rang à
+son tour, du droit de l'art, entre ces hautes figures de Werther, de
+René et de Manfred, illustre postérité d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a
+fait que fournir les plus intéressants et, sans comparaison, les plus
+regrettables dans cette suite de cadets trop pâlissants, qui ont tant
+fait couler de pleurs d'un jour, de _d'Olban_ à _Antony_.
+
+Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes filles, il a
+mieux atteint à l'idéal voulu, et, dans le charme de les peindre, son
+pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin de plus d'effort. Remarquez
+pourtant comme le premier pli se garde toujours, comme le trait marquant
+qui s'est prononcé à nu dans la jeunesse se transforme, se déguise,
+s'arrange, mais se reproduit inévitable au fond et ne se corrige jamais.
+Même dans les plus expansives et sereines réminiscences des soirs
+d'automne de la maturité, même quand il semble le plus loin de Charles
+Munster et de Gaston de Germancé, quand il n'est plus que _Maxime Odin_,
+le doux railleur légèrement attendri, quand près de sa Séraphine,
+en d'aimables gronderies, il est assis sur le banc de l'allée des
+marronniers, le lendemain de sa nocturne enjambée au _bassin des
+Salamandres_; quand se multiplient et se diversifient à ravir sous son
+récit les plus rougissantes scènes adolescentes et (idéal du premier
+désir!) ce bouquet de cerises malicieusement promené sur les lèvres
+de celui qu'on croit endormi; lorsque véritablement il paraît ne plus
+vouloir emprunter de ses précédents romans trop ensanglantés que les
+souriantes prémices ou les douleurs embellies, comme étaient dans
+_Thérèse Aubert_ les adieux à la _Butte des Rosiers_ et ce baiser à
+travers les feuilles d'une rose; quand donc on se croit assuré qu'il
+en est là, tout d'un coup... qu'est-ce? méfiez-vous, attendez!... le
+procédé final n'a pas changé; l'adorable idylle, la pastorale enchantée,
+tout amoureusement tressée qu'elle semble, va se trancher net encore à
+la Werther ou à la _Werthérie_, sinon par un coup de pistolet, au moins
+par une petite vérole qui tue, par un anévrisme qui rompt, par une
+convulsion délirante; Séraphine, Thérèse, Clémentine, Amélie, Cécile,
+Adèle, toutes ces amantes qu'il a touchées au front, elles en sont là;
+il a comme résumé leur destin en un seul dans ces Stances mélodieuses,
+où du moins le rhythme et l'image ont tout revêtu et adouci:
+
+ Elle était bien jolie, au matin, sans atours,
+ De son jardin naissant visitant les merveilles,
+ Dans leur nid d'ambroisie épiant les abeilles,
+ Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.
+
+ Elle était bien jolie, au bal de la soirée,
+ Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front,
+ Et que, de bleus saphirs ou de roses parée,
+ De la danse folâtre elle menait le rond.
+
+ Elle était bien jolie, à l'abri de son voile
+ Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit,
+ Quand pour la voir, de loin, nous étions là, sans bruit,
+ Heureux de la connaître au reflet d'une étoile.
+
+ Elle était bien jolie; et de pensers touchants,
+ D'un espoir vague et doux chaque jour embellie,
+ L'amour lui manquait seul pour être plus jolie!...
+ «Paix! voilà son convoi qui passe dans les champs!...»
+
+Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptée, son
+imagination avait pris de bonne heure ce tour dans le sentiment de sa
+propre destinée et dans l'expérience des malheurs particuliers, réels,
+auxquels il est temps de venir.
+
+Nous serons bref dans un détail que lui-même nous a orné de couleurs si
+vivantes en mainte page de ses _Souvenirs_. Il suffira de nous rabattre
+à quelques points précis et moins illustrés. En 1802, _la Napoléone_,
+dont les copies se multiplièrent à l'infini, et une foule de petits
+écrits séditieux qui s'imprimaient clandestinement chez le républicain
+Dabin et se distribuaient sous le manteau, attirèrent les recherches
+de la police. Dabin fut arrêté. On m'assure que Nodier, dans un moment
+d'exaltation généreuse, écrivit à Fouché et se dénonça lui-même comme
+auteur de _la Napoléone_[177]. Quoi qu'il en soit, Fouché avait pour
+bibliothécaire le Père Oudet, ancien ami du père de Nodier dans
+l'Oratoire. Cette circonstance ne laissa pas de tempérer les premières
+sévérités politiques contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoyé à
+son père à Besançon; mais d'actives liaisons avec les émigrés rentrants
+et avec les ennemis du Gouvernement en général le compromirent de
+nouveau. Accusé d'avoir pris part à l'évasion de Bourmont, il s'évada
+lui-même de la ville, et n'y revint qu'après qu'un jugement rendu l'eut
+mis à l'abri. Il dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppé dans
+la grande machination dénoncée par Méhée sous le nom d'_alliance des
+jacobins et des royalistes_: il était en danger de passer pour un
+_trait-d'union_ des deux partis. Prévenu à temps, il gagna la campagne
+et resta errant jusque vers le commencement de 1806, soit dans le Jura
+français, soit en Suisse[178]. C'est dans cet intervalle qu'il produisit
+_les Tristes_, et même le _Dictionnaire des Onomatopées_, singulière
+inspiration chez un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un
+instinct philologique qui grandira.
+
+[Note 177: Depuis que cette notice est écrite, je suis arrivé à
+recueillir des informations tout à fait exactes et singulières sur ce
+point de la vie de Nodier. Ce fut lui qui se dénonça en effet par une
+lettre, dont voici le texte dans toute son excentricité, et qui sent son
+Werther au premier chef:
+
+«Parvenu au comble de l'infortune et du désespoir; abandonné de tout
+ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections; à vingt-cinq ans j'ai
+survécu à tout amour et à toute amitié.
+
+«Un ouvrage intitulé _la Napoléone_ et dirigé contre le Premier Consul a
+paru il y a deux ans. La police en a recherché l'auteur. C'est moi.
+
+«Il me reste du moins le bonheur d'être coupable, et de pouvoir vous
+demander la prison, l'exil ou l'échafaud.
+
+«Sans attendre des hommes et de vous ni égards ni pitié, je vous apporte
+ma liberté. Demain l'usage en serait peut-être terrible. Quiconque a pu
+beaucoup aimer, peut haïr avec excès, et mon temps est venu.
+
+«Je m'appelle Charles Nodier.
+
+«Je loge hôtel Berlin, rue des Frondeurs.»
+
+L'adresse, digne de la lettre, est: «Au Premier Consul, et, en son
+lieu, à l'un des préfets du Palais.» La date est du 25 frimaire an XII
+(décembre 1803); ce qui fait remonter la date de _la Napoléone_ à 1801.
+
+On conçoit que, sur le vu de cette lettre, il ait été donné un ordre du
+Grand-Juge «de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de Nodier,
+de l'interroger sur ses motifs pour écrire et sur les projets qu'il
+pourrait avoir.»
+
+Je reviendrai peut-être un jour sur ce fol épisode, si j'en viens à
+traiter le Nodier réel et à le suivre de plus près.]
+
+[Note 178: M. Mérimée, successeur de Nodier à l'Académie, et qui,
+ayant à prononcer son Éloge, s'en est acquitté un peu ironiquement, a
+dit en parlant de cette époque de sa vie où il était peut-être moins
+persécuté qu'il ne se l'imaginait: «Il croyait fuir les gendarmes et
+poursuivait les papillons.»]
+
+En 1806, son mandat d'arrêt fut levé et converti en un permis de séjour
+à Dôle, sous la surveillance du sous-préfet, M. de Roujoux, homme
+aimable, instruit, qui préparait dès lors son estimable essai des
+_Révolutions des Arts et des Sciences_. Nodier y connut beaucoup
+Benjamin Constant, qui avait à Dôle une partie de sa famille: leurs
+esprits souples et brillants, leurs sensibilités promptes et à demi
+brisées devaient du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un
+cours de littérature qui fut très-suivi, et s'il avait laissé le
+temps aux préventions politiques de s'effacer, l'Université aurait
+probablement fini par l'accueillir. Le préfet Jean de Bry lui portait
+intérêt; le ministre Fouché associait son nom à des souvenirs
+oratoriens. Ces années ne furent donc pas absolument malheureuses,
+les sentiments consolants de la jeunesse les embellissaient, et de
+fréquentes tournées au village de Quintigny, qui recélait pour son coeur
+une espérance charmante, lui décoraient l'avenir. Il rêvait de faire
+une _Flore_ du Jura; il rêvait mieux, une vie heureuse, domestique,
+studieuse, sous l'humble toit verdoyant. Il a exprimé lui-même ces
+poétiques douceurs d'alors à quelques années de là, lorsque dans son
+exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte mélodieuse vers les
+saisons déjà regrettables:
+
+ Qui me rendra l'aspect des plantes familières,
+ Mes antiques forêts aux coupoles altières,
+ Des bouquets du printemps mon parterre épaissi,
+ Le houx aux lances meurtrières,
+ L'ancolie au front obscurci
+ Qui se penche sur les bruyères,
+ Le jonc qui des étangs protège les lisières,
+ Et la pâle anémone et l'éclatant souci?
+ Les arbres que j'aimais ne croissent point ici.
+
+ O riant Quintigny, vallon rempli de grâces,
+ Temple de mes amours, trône de mon printemps,
+ Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans,
+ Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces?
+ Le hasard a-t-il respecté
+ Ce bocage si frais que mes mains ont planté,
+ Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue
+ Où je plaignais Werther que j'aurais imité?...
+
+Rien n'est doux et brillant comme de regarder à distance nos jeunes
+années malheureuses à travers ce prisme qu'on appelle une larme.
+
+Le poëte, chez Nodier, est déjà bien avancé, bien en train de mûrir:
+une circonstance particulière vint développer en lui le philologue, le
+lexicographe, et lui permit dès lors de pousser de front ce goût vif
+à côté de ses autres prédilections un peu contrastantes. Le chevalier
+Herbert Croft, baronnet anglais, prisonnier de guerre à Amiens, où il
+s'occupait de travaux importants sur les classiques grecs, latins et
+français, eut besoin d'un secrétaire et d'un collaborateur: Nodier lui
+fut indiqué et fut agréé; il obtint l'autorisation d'aller près de lui.
+Il nous a peint plus tard son vieil ami sous le nom légèrement adouci
+de sir Robert Grove, dans son attachante nouvelle d'_Amélie_. Il
+était impossible de toucher un tel portrait à la Sterne avec une plus
+gracieuse et, pour ainsi dire, affectueuse ironie: «Ce qui faisait
+sourire l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier,
+faisait en même temps pleurer l'âme. On se disait: Voilà pourtant ce
+que nous sommes, quand nous sommes tout ce qu'il nous est permis d'être
+au-dessus de notre espèce!»
+
+Sans plus recourir au portrait un peu flatté du vieux savant dans
+_Amélie_ et en m'en tenant aux notices critiques de Nodier même, du
+vivant ou peu après la mort du chevalier[179], il en résulte que sir
+Herbert Croft, ancien élève de l'évêque Lowth qui a écrit l'_Essai sur
+la Poésie des Hébreux_, l'élève aussi et le collaborateur du docteur
+Johnson soit pour la _Vie d'Young_, soit pour les travaux du
+Dictionnaire, avait de plus en plus creusé et raffiné dans les
+recherches littéraires et dans l'étude singulière des mots. Doué par la
+nature de l'organe le plus exquis des commentateurs, il l'avait encore
+armé d'une loupe grossissante qui ne se fixait plus décidément que
+sur les _infiniment petits_ de la grammaire. «M. le chevalier Croft,
+écrivait de lui Nodier émancipé dans un article un peu railleur, peut se
+dire hautement l'Épicure de la syntaxe et le Leibnitz du rudiment; il a
+trouvé l'atome, la monade grammaticale....» Quand il s'appliquait à un
+classique, sous prétexte de l'éclaircir, il y piquait de tous points
+ses vrilles imperceptibles et petit à petit destructives, presque comme
+celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliothèques. Son analyse
+pointilleuse prétendait mettre à nu, par exemple, dans telle période
+de Massillon (car sir Herbert travaillait beaucoup sur nos auteurs
+français), une quantité déterminée de _consonnances_ et d'_assonnances_
+qu'une éloquence harmonieuse sait trouver d'elle-même, mais qu'elle
+dérobe à la critique et qu'à ce degré de rigueur elle ne calcule jamais.
+Ce fut durant la participation de Nodier, comme secrétaire, aux travaux
+du chevalier, que celui-ci fit paraître son _Horace éclairci par la
+ponctuation_, ouvrage curieux et subtil, dont le titre seul promet,
+parmi les hasards de la conjecture, bien des aperçus piquants. A ses
+profondes préoccupations érudites, sir Herbert joignait par accident
+certaines vues libres, romantiques, comme des ressouvenirs du biographe
+d'Young. Il fut le premier à tirer d'un entier oubli _le dernier Homme_
+de Granville, _cette admirable ébauche d'épopée_, s'écriait Nodier,
+_et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux_. On voit par combien de
+points vifs devaient se toucher d'abord le jeune secrétaire et le vieux
+maître.
+
+[Note 179: Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des
+_Mélanges de Littérature et de Critique_ de Charles Nodier, recueillis
+par Barginet (de Grenoble), 1820.]
+
+L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu croire. Après
+une année environ, l'amour de l'indépendance et la passion de l'histoire
+naturelle ramenèrent Nodier dans son village de Quintigny. Il s'était
+marié, il allait être père: de nouveaux projets commençaient. Pourtant
+les relations avec le chevalier portèrent leur fruit; cette veine
+d'études philologiques aboutit en 1811 au livre ingénieux des _Questions
+de Littérature légale_. Il faut tout dire: le bon chevalier Croft, qui
+n'était pas tout à fait sir Grove, se montra un peu jaloux de son élève
+et du succès de cette _brochure populaire_, comme il la qualifia non
+sans quelque intention de dédain: sur deux ou trois points de textes
+comparés, il revendiqua même, à mots couverts, la priorité de la note.
+Nodier, en rendant compte dans les _Débats_ de l'ouvrage où perçait
+cette petite aigreur, la releva avec une vivacité spirituelle et polie,
+mais assez aiguisée à son tour. A la mort du chevalier, il ne se
+ressouvint plus que de ses mérites dans un article nécrologique détaillé
+et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant l'instant même où
+l'élève philologue s'est émancipé: comme dans toute émancipation, il y a
+eu un brin de révolte.
+
+Ce livre des _Questions de Littérature légale_, fort augmenté depuis
+l'édition de 1812, et qui, sous son titre à la Bartole, contient une
+quantité de particularités et d'aménités littéraires des plus curieuses
+relativement au plagiat, à l'imitation, aux pastiches, etc., etc., est
+d'une lecture fort agréable, fort diverse, et représente à merveille le
+genre de mérite et de piquant qui recommande tout ce côté considérable
+des travaux de Nodier. Dans ses _Onomatopées_, dans sa _Linguistique_,
+dans ses _Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque_, dans cette foule
+de petites dissertations fines, annexées comme des cachets précieux au
+_Bulletin du Bibliophile_[180], on le retrouve le même de manière et
+de méthode, si méthode il y a, d'érudition courante, rompue, variée,
+excursive. Ne lui demandez pas une discussion suivie et rigoureuse,
+armée de précautions, appuyée aux lignes établies de l'histoire, aux
+grands résultats acquis et aux jugements généraux de la littérature. Il
+s'échappe à tout moment _par la tangente_, il ne vise qu'à des points
+spéciaux, à des trouvailles imprévues, à des raretés d'exception où il
+se porte tout entier et où son scepticisme déguisé agite l'hyperbole. Sa
+critique, c'est bien souvent une vraie guerre de guérillas, une Fronde
+qui fait échec aux grands corps réguliers de la littérature et de
+l'histoire. Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement
+perpétuel, le _hors-d'oeuvre_ à la fin d'un grand banquet, après une
+littérature finie. Athénée, en son temps, n'a guère fait autre chose.
+Bayle parle quelque part de ces lectures mélangées qui sont comme le
+_dessert_ de l'esprit. Nodier accommode par goût l'érudition pour les
+estomacs rassasiés et dédaigneux. Son livre des _Questions légales_, par
+exemple, c'est proprement un _quatre-mendiants_ de la littérature; on
+passe des heures musardes à y grappiller sans besoin, à y ronger avec
+délices. Il a poussé en ce sens le Bayle et le Montaigne à leurs
+extrêmes conséquences; ce ne sont plus que miettes friandes.
+
+[Note 180: Chez Techener.]
+
+Les esprits fermes, à régime sain, qui n'ont jamais eu de dégoût
+indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'appétit judicieux,
+empressés de mordre d'abord à quelque pièce de bonne digestion, pourront
+se demander souvent à quoi bon ces raffinements de coup d'oeil sur des
+riens, ces jeux de l'ongle sur des écorces, ces dégustations exquises
+sur le plus rare des _Ana_; à quoi bon de savoir si la _sphère_ au
+frontispice est un insigne tout spécial des Elzevirs, et si leur large
+guirlande de _roses trémières_ ne leur a pas été en maint cas dérobée.
+Les esprits même les plus en délicatesse de littérature pourront
+désirer quelquefois plus de circonspection et de sévérité dans certains
+jugements qui atteignent des noms connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld
+n'est pas formellement accusé, à l'article IV des _Questions_, d'être
+un plagiaire de Corbinelli; mais cette singulière accusation, une fois
+soulevée, n'est pas non plus réfutée et réduite à néant, comme il
+l'aurait fallu. Pascal, à l'article V, demeure hautement accusé d'avoir
+pillé Montaigne; son plagiat est même proclamé le plus évident et le
+plus _manifestement intentionnel_ que l'on connaisse, et l'on oublie
+que Pascal, mort depuis plusieurs années lorsqu'on recueillit et qu'on
+publia ses _Pensées_, ne peut répondre des petits papiers qu'on y inséra
+et qui, pour lui, n'étaient que des notes dont il se réservait l'usage.
+Ses pieux amis, les éditeurs, plus versés dans saint Augustin que dans
+Montaigne, ne s'aperçurent pas qu'ils avaient affaire par endroits à des
+extraits de ce dernier, et négligèrent naturellement d'en avertir. On
+aurait à multiplier les remarques de ce genre à propos de la critique
+de notre ingénieux et poétique érudit. Un jour, dans un article sur le
+cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui qu'il
+appelle tout à coup _le sage et vertueux Balzac_, oubliant trop que cet
+estimable écrivain n'était pas le moins du monde un philosophe ni un
+sage, mais bien un utile pédant doué de nombre, sous qui notre prose a
+fait et doublé une excellente rhétorique: voilà tout.
+
+Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux érudits, dans
+ses _Éléments de Linguistique_, Nodier a développé un système entier
+de formation des langues, l'histoire imagée du mot depuis sa première
+éclosion sur les lèvres de l'homme jusqu'à l'invention de l'écriture
+et à l'achèvement des idiomes. Ces sortes de questions dépassent de
+beaucoup le cercle des conjectures sur lesquelles nous nous permettons
+d'exprimer et même d'avoir un avis. Un savant article du baron
+d'Eckstein[181] vint protester au nom des résultats et des procédés
+de l'école historique: il fut sévère. En revanche, de consolants et
+affectueux articles de M. Vinet[182] exprimèrent l'admiration sans réserve
+et bien flatteuse d'un lecteur sérieux, complétement séduit.
+
+[Note 181: _Journal de L'Institut historique_, 2e livraison.]
+
+[Note 182: _Essais de Philosophie morale_.
+
+A des endroits un peu moins antédiluviens, et où nous nous sentirions
+plus à même de prendre parti, il nous semble que Nodier, érudit, ne
+triomphe jamais plus sûrement, ne s'ébat jamais avec une plus heureuse
+licence qu'en plein XVIe siècle, en cette époque de liberté, de
+fantaisie aussi et de vaste bigarrure, et de style français déjà
+excellent. Il est de son mieux quand il disserte à fond sur le _Cymbalum
+mundi_, et la réhabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre
+passer pour son chef-d'oeuvre, à moins qu'on ne le préfère discourant,
+après Naudé, sur les Mazarinades, et épuisant la théorie des deux
+éditions du _Mascurat_.
+
+Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier
+bibliographe, lexicographe et philologue, qu'après tout, l'élève du
+chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, et que même pour
+les doctes excentricités qu'il jugeait en souriant et que depuis il nous
+a peintes, il s'en inocula dès lors quelques-unes avec originalité? En
+attendant, il est curieux de voir comme, dès 1812, son butin se grossit,
+comme sa pacotille encyclopédique se bigarre et s'amasse. Encore un
+moment, encore le voyage d'Illyrie, et nous posséderons Nodier au
+complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes.
+
+Comptons un peu et récapitulons, comme par le trou du kaléidoscope,
+quelques points au hasard dans l'étincelant pêle-mêle d'idéal qui
+survivra. Il aime, il caresse d'imagination les proscrits, les brigands
+héroïques, les grands destins avortés, les lutins invisibles, les livres
+anonymes qui ont besoin d'une clef, les auteurs illustres cachés
+sous l'anagramme, les patois persistants à l'encontre des langues
+souveraines, tous les recoins poudreux ou sanglants de raretés et de
+mystères, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes ingénieux et qui
+sont des échancrures de vérités, la liberté de la presse d'avant Louis
+XIV, la publicité littéraire d'avant l'imprimerie, l'orthographe surtout
+d'avant Voltaire: il fera une guerre à mort aux _a_ des imparfaits.
+
+Vers 1811, l'ennui de ses facultés mobiles, bientôt à l'étroit dans le
+riant Quintigny, et l'espérance de trouver des ressources à l'étranger,
+le poussèrent en Italie, et de là en Carniole: il fut nommé
+bibliothécaire à Laybach. Son caractère aimable et la douceur de ses
+moeurs lui ayant procuré, comme partout, des protecteurs et des amis,
+il fut chargé de la direction de la librairie et devint, à ce titre,
+propriétaire et rédacteur en chef d'un journal intitulé _le Télégraphe_,
+qu'il publia d'abord en trois langues, français, allemand et italien,
+puis en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y inséra, sur la
+langue et la littérature du pays, de nombreux articles dont on peut
+prendre idée par ceux qu'il mit plus tard dans le _Journal des Débats_
+[183]. _Jean Sbogar_ et _Smarra_, et _Mademoiselle de Marsan_, furent, dès
+cette époque, ses secrètes et poétiques Conquêtes.
+
+[Note 183: Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses _Mélanges
+de Littérature et de Critique_, 1820.
+
+L'arrivée de Fouché comme gouverneur semblait devoir donner à sa fortune
+une face nouvelle; la place de secrétaire-général de l'intendance
+d'Illyrie lui fut proposée; il négligea ces avantages, et l'occasion
+rapide ne revint pas. L'abandon des provinces illyriennes le ramena en
+France, à Paris, ce centre final d'où jusque-là il avait toujours été
+repoussé. Il entra dans la rédaction des _Débats_, alors _Journal de
+l'Empire_, et que dirigeait encore M. Étienne. On assure que quand
+Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le suppléa dans les
+feuilletons en conservant l'ancienne signature et en imitant sa manière;
+si bien que le recueil qu'on fit ensuite de Geoffroy contient plusieurs
+morceaux de lui. On court risque, avec Nodier, comme avec Diderot, de
+le retrouver ainsi souvent dans ce que des voisins ont signé; il faut
+prendre garde, en retour, de lui trop rapporter bien des écrits plus
+apparents on ne le retrouve pas.
+
+Nodier, revenu en France, avait trente ans passés; il doit être mûr;
+le voilà au centre; une nouvelle vie mieux assise et plus en vue de
+l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, l'atmosphère est bien
+fiévreuse, et les temps plus que jamais sont dissipants. Je n'essayerai
+pas de le deviner et de le suivre à travers ces enthousiastes chaleurs
+de la première et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le
+rejetèrent à douze années en arrière, aux fougues politiques du
+Consulat: le 18 mars, il écrivit dans le _Journal des Débats_ une autre
+_Napoléone_, une philippique à l'envi de celle que Benjamin Constant y
+lançait vers le même moment. Il résista mieux à l'épreuve du lendemain.
+Non pas tout à fait Napoléon, il est vrai, mais Fouché le fit venir, et
+lui demanda ce qu'il voulait.--«Eh bien! donnez-moi cinq cents francs...
+pour aller à Gand.» Il est l'auteur de la pièce intitulée _Bonaparte au
+4 mai_, qui parut dans _le Nain jaune_ et dans _le Moniteur de Gand_;
+il est l'auteur du vote attribué à divers royalistes, et qui circula au
+_Champ-de-Mai_: «Puisqu'on veut absolument pour la France un souverain
+qui monte à cheval, je vote pour Franconi.» Au reste, il se déroba de
+Paris durant la plus grande partie des Cent-Jours, et les passa à la
+campagne dans un château ami.
+
+Les années qui suivent, et où se rassemble avec redoublement son reste
+de jeunesse, suffisent à peine, ce semble, à tant d'emplois divers d'une
+verve continuelle et en tous sens exhalée: journaliste, romancier,
+bibliophile toujours, dramaturge quelque peu et très-assidu au théâtre,
+témoin aux cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur dès
+le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours par accès vers
+les champs, des reprises de tendresse pour l'histoire naturelle et
+l'entomologie: un jour, ou plutôt une nuit, qu'il errait au bois de
+Boulogne pour sa docte recherche, une lanterne à la main, il se vit
+arrêté comme malfaiteur.
+
+Il demeura jusqu'en 1820 dans la rédaction des _Débats_, et ne passa
+qu'alors à celle de la _Quotidienne_, sans préjudice des journaux de
+rencontre. Il publia _Jean Sbogar_ en 1818, _Thérèse Aubert_ en 1819,
+_Adèle_ en 1820, _Smarra_ en 1821, _Trilby_ en 1822: je ne touche qu'aux
+productions bien visibles. Chacun de ces rapides écrits était comme
+un écho français, et bien à nous, qui répondait aux enthousiasmes
+qui commençaient à nous venir de Walter Scott et de Byron. La valeur
+définitive de chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur
+ensemble, leur multiplicité dénonçait un talent bien fertile, une
+incontestable richesse, et il reste à citer de tous de ravissantes pages
+d'écrivain. A dater de 1820, la position littéraire de Nodier prit
+manifestement de la consistance.
+
+Pour mettre un peu d'ordre à notre sujet et éviter (ce qui en est
+l'écueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons ni
+l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni encore moins le
+dénombrement, impossible peut-être à l'auteur lui-même, de tous les
+écrits qui lui sont échappés. Deux questions, qui dominent l'étendue
+de son talent, nous semblent à poser: 1° la nature et surtout le degré
+d'influence des grands modèles étrangers sur Nodier, qui, au premier
+aspect, les réfléchit; 2° sa propre influence sur l'école moderne qu'il
+devança, qu'il présageait dès 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit
+le premier en 1820.
+
+L'influence des modèles étrangers sur Nodier (on peut déjà le conclure
+de notre étude suivie) est encore plus apparente que réelle. On a vu à
+ses débuts sa vocation marquée, on a saisi ses inclinations à l'origine.
+Il procède de _Werther_ sans doute; mais on ne se compromet pas en
+affirmant que si _Werther_ n'eût pas existé, il l'aurait inventé. Il ne
+connut longtemps de la littérature allemande que ce qui nous en arrivait
+par madame de Staël après Bonneville; mais l'esprit lui en arrivait
+surtout: la ballade de _Lénore_, _le Roi des Aulnes_, _la Fiancée de
+Corinthe_, _le Songe_ de Jean-Paul, faisaient le plus vibrer ses fibres
+secrètes de fantaisie et de terreur. _Jean Sbogar_, conçu en 1812 sur
+les lieux mêmes de la scène, était autre chose certainement que le
+_Charles Moor_ de Schiller, et n'avait pas besoin de _Rob-Roy_. Ces
+neuves et vivantes descriptions du paysage, la scène dramatique
+d'Antonia au piano devant cette glace qui lui réfléchit brusquement,
+au-dessus des plis de son cachemire rouge, la tête pâle et immobile de
+l'amant inconnu, ce sont là des marques aussi de franche possession et
+d'indépendante investiture. _Trilby_, le frais lutin, put naître sans
+l'_Ondine_ de La Motte-Fouqué; _Smarra_ se réclamait surtout d'Apulée.
+Il serait chimérique de prétendre ressaisir et désigner, au sein d'un
+talent aussi complexe et aussi mobile, le reflet et le croisement de
+tous les rayons étrangers qui y rencontraient, y éveillaient une lumière
+vive et mille jets naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse
+naturalisation en France durent imprimer à l'imagination de Nodier un
+nouvel ébranlement, une toute récente émulation de fantaisie; la lecture
+du _Majorat_ le provoqua peut-être ou ne nuisit pas du moins à _Inès_ ou
+à _Lydie_; _le Songe d'or_, ou _la Fée aux Miettes_, purent également se
+ressentir de contes plus ou moins analogues; mais n'avait-il pas, sans
+tant de provocations du dehors, cette autre lignée bien directe au coin
+du feu, cette facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En
+somme, il m'est évident que Nodier se trouve originellement en France de
+cette famille poétique d'Hoffmann et des autres, et que s'il répond si
+vite sur ce ton au moindre appel, c'est qu'il a l'accent en lui. Ce
+qu'ils traduisent en chants ou en récits, il se ressouvient tout
+aussitôt de l'avoir pensé, de l'avoir rêvé. Nodier peut être dit un
+frère cadet (bien Français d'ailleurs) des grands poëtes romantiques
+étrangers, et il le faut maintenir en même temps original: il était en
+grand train d'ébaucher de son côté ce qui éclatait du leur.
+
+A l'égard de l'école française moderne, ce fut un frère aîné des plus
+empressés et des plus influents. On l'a vu, vingt ans auparavant, le
+plus matinal au téméraire assaut et séparé tout d'un coup de ceux-là, à
+jamais inconnus, qui probablement eussent aidé et succédé. Nulle aigreur
+ne suivit en lui ces mécomptes du talent et de la gloire. Les jeunes
+essais, qui désormais rejoignent ses espérances brisées, le retrouvent
+souriant, et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il
+avait connu et aimé Millevoye faiblissant; il enhardissait De Latouche,
+éditeur d'André Chénier; il n'eut qu'un cri d'admiration et de tendresse
+pour le chant inouï de Lamartine. Il connut Victor Hugo de bonne heure,
+à la suite d'un article qui n'était pas sans réserve, si je ne me
+trompe, sur _Han d'Islande_; il découvrit vite, au langage vibrant du
+jeune lyrique, les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un
+voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille,
+vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le même temps, par ses
+publications avec son ami M. Taylor, par les descriptions de provinces
+auxquelles il prit une part effective au moins au début, il poussait
+à l'intelligence du gothique, au respect des monuments de la vieille
+France. Ses préfaces spirituelles, qu'en toute circonstance il ne
+haïssait pas de redoubler, harcelaient les classiques, et, en vrai père
+de Trilby, il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les
+savantes expériences de sa prose cadencée, les artifices de déroulement
+de sa plume en de certaines pages merveilleuses eussent été plus
+appréciés encore et eussent mieux servi la cause de l'art, si on ne les
+avait pu confondre par endroits avec les alanguissements inévitables dus
+à la fatigue d'écrire beaucoup, à la nécessité d'écrire toujours. Nombre
+de ses images, qui expriment des nuances, des éclairs, des mouvements
+presque inexprimables (comme celle du goëland qui tombe, citée plus
+haut), étaient faites pour illustrer et couronner l'audace; et, dans une
+Poétique de l'école moderne, si on avait pris soin de la dresser, nul
+peut-être n'aurait apporté un plus riche contingent d'exemples. Le petit
+volume de Poésies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait
+pu, s'il avait concentré ses facultés de grâce et d'harmonie en un seul
+genre, et combien cette admiration fraternelle qu'il prodiguait autour
+de lui était négligente d'elle-même et de ses propres trésors par trop
+dissipés. Deux ou trois tendres élégies, quelques chansonnettes
+nées d'une larme, surtout des contes délicieux datés d'époques déjà
+anciennes, firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tôt
+songé, il y aurait eu là en vers une nouvelle muse. Mais, avant tout, un
+dégoût bien vrai de la gloire, un pur amour du rêve y respiraient:
+
+ Loué soit Dieu! puisque dans ma misère,
+ De tous les biens qu'il voulut m'enlever,
+ Il m'a laissé le bien que je préfère:
+ O mes amis, quel plaisir de rêver,
+ De se livrer au cours de ses pensées,
+ Par le hasard l'une à l'autre enlacées,
+ Non par dessein: le dessein y nuirait!
+ L'heureux loisir qui délasse ma vie
+ Perd de son charme en perdant son secret;
+ Il est volage, irrégulier, distrait;
+ Le nonchaloir ajoute à son attrait,
+ Et sa douceur est dans sa fantaisie.
+ On se néglige, il semble qu'on s'oublie,
+ Et cependant on se possède mieux.
+ On doit alors à la bonté des Dieux
+ Deux attributs de leur grandeur suprême;
+ Car on existe, on est tout par soi-même,
+ Et l'on embrasse et les temps et les lieux.
+ En fait de biens chacun a son système,
+ Desquels le moindre a du prix à mon gré:
+ Si l'un pourtant doit être préféré,
+ Jouir est bon, mais c'est rêver que j'aime[184].
+
+[Note 184: _Le Fou du Pirée_, conte._
+
+La clarté facile et la grâce mélodieuse distinguent ce petit nombre de
+vers de Nodier; et il s'étend même assez souvent avec complaisance sur
+ce chapitre des qualités naturelles, pour qu'on y puisse voir sans
+malice une leçon insinuante à ses jeunes amis. En homme revenu et sage,
+il se faisait toutes les objections; en ami chaud, il ne les disait pas.
+Voici une pièce de lui peu connue, et qui n'a pas été insérée dans son
+volume de vers: c'est une petite Poétique, telle, ce me semble, qu'à
+deux ou trois mots près l'aurait pu signer La Fontaine.
+
+
+DU STYLE.
+
+
+ «Tout bon habitant du Marais
+ Fait des vers qui ne coûtent guère,
+ Moi c'est ainsi que je les fais,
+ Et, si je voulois les mieux faire,
+ Je les ferois bien plus mauvais.»
+
+ C'est ainsi que parlait Chapelle,
+ Et moi je pense comme lui.
+ Le vers qui vient sans qu'on l'appelle,
+ Voilà le vers qu'on se rappelle.
+ Rimer autrement, c'est ennui.
+
+ Peu m'importe que la pensée
+ Qui s'égare en objets divers,
+ Dans une phrase cadencée
+ Soumette sa marche pressée
+ Aux règles faciles des vers;
+
+ Ou que la prose journalière,
+ Avec moins d'étude et d'apprêts,
+ L'enlace, vive et familière,
+ Comme les bras d'un jeune lierre
+ Un orme géant des forêts;
+
+ Si la manière en est bannie
+ Et qu'un sens toujours de saison
+ S'y déploie avec harmonie,
+ Sans prêter les droits du génie
+ Aux débauches de la raison.
+
+ La parole est la voix de l'âme,
+ Elle vit par le sentiment;
+ Elle est comme une pure flamme
+ Que la nuit du néant réclame [185]
+ Quand elle manque d'aliment.
+
+ Elle part prompte et fugitive,
+ Comme la flèche qui fend l'air,
+ Et son trait vif, rapide et clair,
+ Va frapper la foule attentive
+ D'un jour plus brillant que l'éclair.
+
+ Si quelque gêne l'emprisonne,
+ Déliez-vous de son lien.
+ Tout effort est contraire au bien,
+ Et la parole en vain foisonne,
+ Sitôt que le coeur ne dit rien.
+
+ Le simple, c'est le beau que j'aime,
+ Qui, sans frais, sans tours éclatants,
+ Fait le charme de tous les temps.
+ Je donnerais un long poème
+ Pour un cri du coeur que j'entends.
+
+ En vain une muse fardée
+ S'enlumine d'or et d'azur,
+ Le naturel est bien plus sûr.
+ Le mot doit mûrir sur l'idée,
+ Et puis tomber comme un fruit mûr.
+
+[Note 185: Je n'aime pas cette _nuit du néant_ qui _réclame_ une
+_flamme_; c'est la rime qui a donné cela.]
+
+Cette coulante doctrine de la facilité naturelle, cet épicuréisme de la
+diction, si bon à opposer en temps et lieu au stoïcisme guindé de l'art,
+a pourtant ses limites; et quand l'auteur dit qu'en style _tout effort
+est contraire au bien_, il n'entend parler que de l'effort qui se
+trahit, il oublie celui qui se dérobe.
+
+Un an avant la publication de ses propres Poésies, Nodier donnait, de
+concert avec son ami M. de Roujoux, un second volume de Clotilde de
+Surville[186], qui est en grande partie de sa façon. Il s'était prononcé
+dans ses _Questions de Littérature légale_ contre l'authenticité des
+premières Poésies de Clotilde, et s'était même appuyé alors de l'opinion
+exprimée par M. de Roujoux[187]. Mais ce dernier possédait un manuscrit de
+M. de Surville avec des ébauches inédites de pastiches nouveaux, et les
+deux amis, malgré leur jugement antérieur, ne purent résister au plaisir
+de rentrer, en la prolongeant, dans la supercherie innocente.
+
+[Note 186: _Poésies inédites_ de Clotilde de Surville, chez Nepveu,
+1826.]
+
+[Note 187: Au tome II, page 89, des _Révolutions des Sciences et des
+Beaux-Arts_.]
+
+Comme, après tout, la prétendue Clotilde est un poëte de l'école
+poétique moderne, un bouton d'églantine éclos en serre à la veille de la
+renaissance de 1800, il convenait à Nodier, ce précurseur universel, d'y
+toucher du doigt. Il se trouve mêlé, plus on y regarde, à toutes les
+brillantes formes d'essai, à tous les déguisements du romantisme.
+
+En résumé, Nodier, par rapport à la nouvelle école qu'il aurait pu
+songer à se rattacher et à conduire, et qu'il ne voulut qu'aider et
+aimer, Nodier sans prétention, sans morgue, sans regret, ne fut aux
+poëtes survenants que le frère aîné, comme je l'ai dit, et le premier
+camarade, un camarade bon, charmant, enthousiaste, encourageant,
+désintéressé, redevenu bien souvent le plus jeune de tous par le coeur
+et le plus sensible. Si on l'eût écouté, volontiers il ne leur eût été
+qu'un héraut d'armes.
+
+Sur ces entrefaites, son existence s'était assise enfin et fixée. Il
+avait tâché de renoncer, dès 1820, à la politique si effervescente; son
+insouciance pour sa fortune personnelle n'avait pas changé. En 1824, M.
+Corbière, ministre de l'intérieur et bibliophile très-éclairé, le
+nomma, sur sa réputation et sans qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de
+l'Arsenal en remplacement de l'abbé Grosier qui venait de mourir.
+Un nouveau cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se
+prolonge, est toujours embarrassante à finir; rien n'est pénible à
+démêler comme les confins des âges (_Lucanus an Appulus, anceps_); il
+faut souvent que quelque chose vienne du dehors et coupe court. Dans
+sa retraite une fois trouvée, au soleil, au milieu des livres dont
+une élite sous sa main lui sourit, la vie de Nodier s'ordonna: des
+après-midi flâneuses, des matinées studieuses, liseuses, et de plus en
+plus productives de pages toujours plus goûtées. Je me figure que bien
+des journées de Le Sage, de l'abbé Prévost vieillissant, se passaient
+ainsi. Les travaux même non voulus, les heures assujetties dont on
+se plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des
+enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux en
+avançant, il faut croire que la fatigue intérieure et trop réelle se
+trompe, s'élude, dans la production, par de certains charmes. Je ne sais
+quel penseur misanthropique a dit, en façon de recette et de conseil:
+«Un peu d'amertume dans les talents sur l'âge est comme quelque chose
+d'astringent qui donne du ton.» Assez d'écrivains éminents en ont eu de
+reste: ils n'ont pas ménagé cette dose d'astringent; Nodier, lui, en
+manque tout à fait, et pourtant sa veine de talent a plutôt gagné, elle
+s'est comme échauffée d'une douce chaleur, en déployant au couchant
+la diversité de ses teintes. Si de tout temps il y eut en sa manière
+quelque chose qui est le contraire de la condensation, ces qualités
+élargies n'ont pas dépassé la mesure en se continuant, et elles ont
+rencontré, pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes
+les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse,
+Nodier écrivain reprend une sève plus montante et plus colorée.
+_Séraphine_, _Amélie_, la fleur de ces récits heureux, l'ont assez
+prouvé: qu'on y ajoute la première partie d'_Inès_, on aura le plus
+parfait et le dernier mot de sa manière. Qu'on ne dédaigne pas non plus,
+comme échantillon final, deux ou trois dissertations de bibliophile, où,
+sous prétexte de bouquins poudreux, il butine le joli et le fin: il y a
+tel petit extrait sur la _reliure_ moderne, qui commence, à la lettre,
+par un hymne au rossignol[188].
+
+[Note 188: Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une
+dernière nouvelle de lui, intitulée _Franciscus Columna_, où il se
+retrouve tout entier sous sa double forme; c'est un coin de roman logé
+dans un cadre de bibliographie, une fleur toute fraîche conservée entre
+les feuillets d'un vieux livre.]
+
+En 1832, ses oeuvres complètes, et pourtant choisies encore, parurent
+pour la première fois, et vinrent déployer, en une série imposante,
+les titres jusqu'alors épars d'une renommée qui dès longtemps ne se
+contestait plus. En 1834, l'Académie française, réparant de trop longs
+délais, le choisit à l'unanimité en remplacement de M. Laya. Nodier, qui
+s'était pris tant de fois de raillerie au célèbre corps, fut saisi d'une
+joie toute naïve et attendrie en y entrant. Aucun autre discours de
+récipiendaire ne respire peut-être, à l'égal du sien, l'expansion sentie
+de la reconnaissance. Il la prouva surtout par un dévouement sans
+réserve à ses devoirs d'académicien: le Dictionnaire futur n'a pas de
+fondateur plus absorbé ni plus amusé que lui. Et qui donc serait plus
+capable, en effet, de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures
+de chaque mot à travers la langue? Odyssée pour Odyssée, celle-là, à ses
+yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime d'autant plus,
+il se passionne, en sceptique qu'on croirait crédule, à ces menues
+questions de vocabulaire, d'étymologie, d'orthographe; prenez garde!
+elles ne sont, dans la bouche du Lucien au fin sourire, qu'une façon
+détournée et bienveillante d'ironie universelle. Ainsi souvent il se
+délasse de l'ennui de trop penser. Il s'en délasse à moins de frais,
+avec une plus vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal
+rajeunissant, où tous ceux qui y reviennent après des années retrouvent
+un passé encore présent, un frais sentiment d'eux-mêmes, et des
+souvenirs qui semblent à peine des regrets, dans une atmosphère de
+poésie, de grâce et d'indulgence.
+
+1er Mai 1840.
+
+
+
+CHARLES NODIER
+APRÈS LES FUNÉRAILLES[189].
+
+[Note 189: Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes
+parurent quelques jours après, dans la _Revue des Deux Mondes_.]
+
+La mort est à l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la tombe se fermait
+sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui pour Charles Nodier. La
+littérature contemporaine, qu'on dit si éparse et sans drapeau, ne se
+donne plus rendez-vous qu'à de funèbres convois. La mort de Charles
+Nodier n'a pas semblé moins prématurée que celle de Casimir Delavigne;
+et quoiqu'il eût passé le terme de soixante ans, ce qui est toujours un
+long âge pour une vie si remplie de pensées et d'émotions, on ne peut,
+quand on l'a connu, c'est-à-dire aimé, s'ôter de l'idée qu'il est
+mort jeune. C'est que Nodier l'était en effet; une certaine jeunesse
+d'imagination et de poésie a revêtu jusqu'au bout chacune de ses
+paroles, chaque ligne échappée de lui; le souffle léger ne l'a pas
+quitté un instant. Quand il n'était point brisé par la fatigue et
+succombant à la défaillance, il se relevait aussitôt et redevenait le
+Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie et le
+geste, même par l'attitude. Il y a de ces organisations élancées et
+gracieuses qui ressemblent à un peuplier: on a dit de cet arbre qu'il a
+toujours l'air jeune, même quand il est vieux. Dans des vers charmants
+que les lecteurs de cette _Revue_ n'ont certes pas oubliés, Alfred de
+Musset, répondant à des vers non moins aimables du vieux maître[190], lui
+disait, à propos de cette fraîcheur et presque de cette renaissance du
+talent:
+
+ Si jamais ta tête qui penche
+ Devient blanche,
+ Ce sera comme l'amandier,
+ Cher Nodier.
+
+ Ce qui le blanchit n'est pas l'âge,
+ Ni l'orage;
+ C'est la fraîche rosée en pleurs
+ Dans les fleurs.
+
+[Note 190: _Revue des Deux Mondes_ du 1er juillet et du 15 août 1843.]
+
+Nous-même, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour essayer de
+caractériser cette veine si abondante et si vive, cet esprit si souple
+et si coloré, ce merveilleux talent de nature et de fantaisie[191]. On ne
+trouvera pas que ce soit trop d'en rassembler encore une fois les traits
+si regrettables et plus que jamais présents à tous, en ce moment
+de mystère et de deuil où le moule se brise, où la forme visible
+s'évanouit.
+
+[Note 191: _Revue_ du 1er mai 1840; il s'agit de l'article précédent.]
+
+Charles Nodier était né à Besançon, en avril 1780; il fit ses études
+dans sa ville natale, et, sauf quelques échappées à Paris, il passa sa
+première jeunesse dans sa province bien-aimée. Aussi peut-on dire qu'il
+resta Comtois toute sa vie; au milieu de sa diction si pure et de sa
+limpide éloquence, il avait gardé de certains accents du pays qui
+marquaient par endroits, donnaient à l'originalité plus de saveur, et
+l'imprégnaient à la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut
+errante, poétique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. Là-dessus les
+souvenirs des contemporains ne tarissent pas; quand une fois le nom de
+Nodier est prononcé devant le bon Weiss (aujourd'hui inconsolable),
+devant quelqu'un de ces amis et de ces témoins d'autrefois, tout
+un passé s'ébranle et se réveille, les histoires, les aventures
+s'enchaînent et se multiplient, l'Odyssée commence. Combien elle
+abondait surtout aux lèvres de Nodier lui-même, dans ces soirées de
+dimanche où debout, appuyé à la cheminée, un peu penché, il renonçait à
+sa veine de whist, décidément trop contraire ce soir-là, et consentait à
+se ressouvenir! Bien que dans ses _Souvenirs de Jeunesse_, et dans cette
+foule d'anecdotes et de nouvelles publiées, il n'ait cessé de puiser à
+la source secrète et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si
+on ne l'a pas entendu causer, on ne le connaît, on ne l'apprécie comme
+conteur qu'à demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua toutes
+les aventures, politique et sentimentale tour à tour, passant de la
+conspiration à l'idylle, de l'étude innocente et austère au délire
+romanesque, mais arrêtant, coupant le tout assez à temps pour n'en
+recueillir que l'émotion et n'en posséder que le rêve. Nul plus que lui
+n'évita ce que les autres prudents recherchent et recommandent si fort,
+la grande route, la route battue; mais il connut, il découvrit tous les
+sentiers. Que de miel, que de rosée à travers les ronces! En ne songeant
+qu'à pousser au hasard les heures et à tromper éperdument les ennuis, il
+amassait le butin pour les années apaisées, pour la saison tardive du
+sage. Nous en avons joui à le lire, à l'écouter; lui-même en a joui à y
+revenir.
+
+De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses essais, de
+toutes ses erreurs même, il était résulté à la longue, chez cette nature
+la mieux douée, un fonds unique, riche, fin, mobile, propre aux plus
+délicates fleurs, aux fruits les plus savoureux. De toutes ces aimables
+soeurs de notre jeunesse qui nous quittent une à une en chemin, et qu'il
+nous faut ensevelir, il lui en était resté deux, jusqu'au dernier jour
+fidèles, deux muses se jouant à ses côtés, et qui n'ont déserté qu'à
+l'heure toute suprême le chevet du mourant, la Fantaisie et la Grâce.
+
+Aucun écrivain n'était plus fait que Nodier pour représenter et
+pour exprimer par une définition vivante ce que c'est qu'un homme
+_littéraire_, en donnant à ce mot son acception la plus précise et la
+plus exquise. Nos hommes distingués, nos personnages éminents dans les
+grandes carrières tracées, ne se rendent pas toujours bien compte de ce
+genre de mérite compliqué, fugitif, et sont tentés de le méconnaître.
+L'exemple de Nodier est là qui les réfute aujourd'hui et de la seule
+manière convenable en telle matière, c'est-à-dire qui les réfute avec
+charme. Être un esprit _littéraire_, ce n'est pas, comme on peut le
+croire, venir jeune à Paris avec toute sorte de facilité et d'aptitude,
+y observer, y deviner promptement le goût du jour, la vogue dominante,
+juger avec une sorte d'indifférence et s'appliquer vite à ce qui promet
+le succès, mettre sa plume et son talent au service de quelque beau
+sujet propre à intéresser les contemporains et à pousser haut l'auteur.
+Non, il peut y avoir dans le rôle que je viens de tracer beaucoup de
+talent _littéraire_ sans doute, mais l'esprit même, l'inspiration qui
+caractérisent cette nature particulière n'y est pas. Tout homme né
+littéraire aime avant tout les lettres pour elles-mêmes; il les aime
+pour lui, selon la veine de son caprice, selon l'attrait de sa chimère:
+_Quem tu Melpomene semel_. Il laisse la foule, si elle lui déplaît, et
+s'en va égarer ses belles années dans les sentiers. Les sujets qu'il
+choisit, et sur lesquels sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui
+arrivent point par le bruit du dehors et comme un écho de l'opinion
+populaire; ils tiennent plutôt à quelque fibre de son coeur, ou il ne
+les demande qu'à l'écho des bois. Ce sont parfois des poursuites, des
+entraînements singuliers dont les hommes positifs, les esprits judicieux
+et qui ne songent qu'à arriver ne se rendent pas bien compte, et
+auxquels ils sourient non sans quelque pitié. Patience! tout cela un
+jour s'achève et se compose. Cet intérêt qui manquait d'abord au sujet,
+le talent le lui imprime, et il le crée pour ceux qui viennent après
+lui. Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-là, et l'élite
+des générations humaines saura le goûter. Qui donc plus que Nodier a
+prodigué en littérature, même en critique, ces créations piquantes,
+imprévues, non point si passagères qu'on pourrait le croire? elles
+s'ajouteront au dépôt des pièces curieuses et délicates, dont les
+connaisseurs futurs, les Nodier de l'avenir s'occuperont.
+
+Nous disons que Nodier fut toujours le même jusqu'à la fin, toujours le
+Nodier des jeunes années; nous devons faire remarquer pourtant que sa
+vie littéraire se peut diviser en deux parts sensiblement différentes.
+Il ne vint s'établir à Paris qu'au commencement de la Restauration, et,
+pendant ces années politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander
+à cette imagination si vive le calme souriant où nous l'avons vu depuis.
+En usant alors à la hâte ce surplus des passions dont le milieu de
+la vie se trouve souvent comme embarrassé, il se préparait à cette
+indifférence du sage, à cette bienveillance finale, inaltérable, à peine
+aiguisée d'une légère ironie. Fixé à l'Arsenal depuis 1824, il put, pour
+la première fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue
+par l'orage; sa maturité d'écrivain date de là. Il était de ces natures
+excellentes qui, comme les vins généreux, s'améliorent et se bonifient
+encore en avançant. Plus sa destinée continua depuis ce premier moment
+de s'établir et de se consolider, plus aussi son talent gagna en
+vigueur, en louable et libre emploi. Nommé il y a dix ans à l'Académie
+française, il y trouva une carrière toute préparée et enfin régulière
+pour ses facultés sérieuses, pour ses études les plus chéries. Ce qu'il
+avait entrepris et déjà exécuté de travaux et d'articles pour le nouveau
+Dictionnaire historique de la langue française ne saurait être apprécié
+en ce moment que de ceux qui en ont entendu la lecture; ce qui est bien
+certain, c'est qu'il gardait, jusque dans des sujets en apparence
+voués au technique et à une sorte de sécheresse, toute la grâce et la
+fertilité de ses développements; il n'avait pas seulement la science de
+la philologie, il en avait surtout la muse[192].
+
+[Note 192: On a raconté une anecdote assez piquante: Nodier lisait
+dans une séance particulière de l'Académie l'article _Abolition_ du
+Dictionnaire: «Abolition, substantif féminin, etc., etc...; prononcez
+_abolicion._--«Votre dernière remarque me paraît inutile, dit un
+académicien présent, car on sait bien que devant l'_i_ le _t_ a toujours
+le son du _c_.»--«Mon cher confrère, ayez _picié_ de mon ignorance,
+répond Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'_amicié_ de me
+répéter la _moicié_ de ce que vous venez de me dire.» On juge de
+l'éclat de rire universel qui saisit la docte assemblée; on ajoute que
+l'académicien réfuté (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.]
+
+Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous a jamais paru
+plus fécond d'idées, plus inépuisable d'aperçus, plus sûr de sa plume
+toujours si flexible et si légère, qu'en ces dernières années et dans
+les morceaux mêmes dont il enrichissait nos recueils, fiers à bon droit
+de son nom. Il avait acquis avec l'âge assez d'autorité, ou, si ce mot
+est trop grave pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre
+franchement l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou peut-être
+de nos progrès les plus vantés. Le docteur _Nèophobus_ ne s'y épargnait
+pas, et ceux même qui se trouvaient atteints en passant ne lui
+gardaient pas rancune. Le propre de Nodier, son vrai don, était d'être
+inévitablement aimé. Il faut lui savoir gré pourtant, un gré sérieux,
+d'avoir, en plus d'une circonstance, opposé aux abus littéraires cette
+expression franche, cette contradiction indépendante qui, dans une
+nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait tout son
+prix.
+
+Le dernier morceau qu'il ait donné à cette _Revue_, le dernier acte de
+présence de Nodier, ç'a été ses agréables stances à M. Alfred de Musset:
+
+ J'ai lu ta vive Odyssée
+ Cadencée,
+ J'ai lu tes sonnets aussi,
+ Dieu merci!...
+
+On peut dire de cette jolie pièce mélodieuse, touchante, et dont le
+rhythme gracieux, mais exprès tombant et un peu affaibli, exprime à
+ravir un sourire déjà las, qu'elle a été le chant de cygne de Nodier:
+
+ Mais reviens à la vesprée
+ Peu parée,
+ Bercer encor ton ami
+ Endormi.
+
+Nodier, depuis bien des années, et même sans qu'aucune maladie positive
+se déclarât, ressentait souvent des fatigues extrêmes qui le faisaient
+se mettre au lit avant le soir, chercher le sommeil avant l'heure. Il
+aimait le sommeil, comme La Fontaine, et il l'a chanté en des vers
+délicieux, peu connus et que nous demandons à citer, comme exemple du
+jeu facile et habituel de cette fantaisie sensible:
+
+LE SOMMEIL.
+
+ Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange,
+ Souffre sans s'émouvoir que je baise son front;
+ Depuis que ces doux mots que l'amour seul échange
+ Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront;
+
+ Depuis qu'avec langueur j'assiste à la veillée
+ Qu'enchantent son langage et son rire vermeil,
+ Et la rose de mai sur sa joue effeuillée,
+ Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil;
+
+ Le Sommeil, ce menteur au consolant mystère,
+ Qui déjoue à son gré les vains succès du Temps,
+ Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire
+ Épand l'or du jeune âge et les fleurs du printemps.
+
+ Il vient; et, bondissant, la Jeunesse animée
+ Reprend ses jeux badins, son essor étourdi;
+ Et je puise l'amour à sa coupe embaumée
+ Où roule en serpentant le myrte reverdi.
+
+ Comme un enchantement d'espérance et de joie,
+ Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux,
+ Où, sous des réseaux d'or et des voiles de soie,
+ S'enchaînent des Esprits inconnus dans les cieux;
+
+ Soit que, dans un soleil où le jour n'a point d'ombre,
+ Il me promène errant sur un firmament bleu,
+ Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre
+ Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu:
+
+ L'une tombe en riant et danse dans la plaine,
+ Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon;
+ L'une au zéphyr du soir emprunte son haleine,
+ A l'astre du berger l'autre vole un rayon.
+
+ C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme,
+ C'est moi qui les instruis à ne rien refuser.
+ Je n'ai jamais payé leurs rigueurs d'une larme,
+ Et leur lèvre jamais ne dénie un baiser.
+
+ Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes,
+ Sur mes yeux éblouis ses éclairs décevants!
+ S'il ne s'éteignait pas, ce bonheur des mensonges,
+ Dans le néant des jours où souffrent les vivants!
+
+ Ou si la mort était ce que mon coeur envie,
+ Quelque sommeil bien long, d'un long rêve charmé,
+ La nuit des jours passés, le songe de la vie!
+ Quel bonheur de mourir pour être encore aimé!...
+
+Ainsi pensait-il depuis que s'étaient enfuies les belles années dans
+lesquelles le poète s'accoutume trop à enfermer tout son destin. Le
+souvenir, la réminiscence, le songe, venaient donc à son aide, et lui
+obéissaient au moindre signe, comme des esprits familiers et consolants.
+Plus d'une fois, nous l'avons vu, le matin, à quelque réunion d'amis
+à laquelle il était convié et dont il était l'âme: il arrivait
+au rendez-vous, fatigué, pâli, se traînant à peine; aux bonjours
+affectueux, aux questions empressées, il ne répondait d'abord que par
+une plainte, par une pensée de mort qu'on avait hâte d'étouffer. La
+réunion était complète, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait par
+degrés, que sa parole facile, élégante, retrouvait ses accents vibrants
+et doux, que le souvenir évoquait en lui les Ombres de ce passé charmant
+qu'il redemandait tout à l'heure au sommeil; le conteur-poète était
+devant nous; nous possédions Nodier encore une fois tout entier. Depuis
+des années, il avait si souvent parlé de la mort, et nous l'avions en
+toute rencontre retrouvé si vivant par l'esprit qu'on ne pouvait se
+figurer qu'il ne s'exagérât pas un peu ses maux, et à lui aussi on
+pourrait appliquer ce qu'on disait de M. Michaud, que la durée même
+de nos craintes refaisait à la longue nos espérances. On était tenté
+surtout de répéter avec M. Alfred de Musset:
+
+ Ami, toi qu'a piqué l'abeille,
+ Ton coeur veille,
+ Et tu n'en saurais ni guérir,
+ Ni mourir.
+
+Mais non, il y avait plus que la piqûre de l'abeille; l'aiguillon fatal
+était là. C'est trop longtemps insister et nous complaire à de gracieux
+retours que la gravité de la fin dernière vient couvrir et dominer.
+Nodier est mort en homme des espérances immortelles, en homme religieux
+et en chrétien. Ces idées, ces croyances du berceau et de la tombe,
+étaient de tout temps demeurées présentes à son imagination, à son
+coeur. Entouré de la famille la plus aimable et la plus aimée, d'une
+famille que l'adoption dès longtemps n'avait pas craint de faire plus
+nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui Jouaient la veille encore,
+ne pouvant rien comprendre à ces approches funèbres, de sa charmante
+fille, sa plus fidèle image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie,
+Nodier a traversé les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut
+les soutenir et les relever; si une pensée de prévoyance humaine est
+venue par moments tomber sur les siens, elle a été comprise, devinée et
+rassurée par la parole d'un ministre, son confrère, l'ami naturel des
+lettres[193]. Les témoignages d'intérêt et d'affection, durant toute sa
+maladie, ont été unanimes, universels; il y était sensible; il croyait
+trop à l'amitié qu'il inspirait pour s'en étonner. Il exprimait
+pourtant, parfois, et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne
+attendri, combien tout cela lui paraissait presque disproportionné avec
+une vie qui lui semblait, à lui, avoir toujours été si incomplète et si
+précaire. Ainsi l'auraient pensé d'eux-mêmes Le Sage ou l'abbé Prévost
+mourants[194];
+
+Nodier allait être déjà un mort illustre. C'est un honneur de ce pays-ci
+et de cette France, on l'a remarqué, que l'esprit, à lui seul, y tienne
+tant de place, que, dès qu'il y a eu sur un talent ce rayon du ciel, la
+grâce et le charme, il soit finalement compris, apprécié, aimé, et qu'on
+sente si vite ce qu'on va perdre en le perdant. Comme le disait devant
+moi une femme de goût[195], ce serait un grand seigneur ou un simple
+écrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement: en
+France, à une certaine heure, il n'y a que l'esprit qui compte. Oui,
+l'esprit charmant, l'esprit aidé et servi du coeur. L'intérêt public,
+celui du monde proprement dit celui du peuple même; on l'a vu aux
+funérailles de Nodier cet intérêt d'autant plus touchant ici qu'il est
+plus désintéressé, éclate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien
+été, qui n'a rien pu, qui n'a exercé d'autre pouvoir que le don de
+plaire et de charmer, ce nom-là est en un moment dans toutes les
+bouches, et tous le pleurent.
+
+1er Février 1844.
+
+[Note 193: M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.]
+
+[Note 194: Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant,
+que je préfère à d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme
+cette heure de vérité, ce mot toutefois qu'il faudrait être lui pour
+prononcer comme il convient, avec sensibilité et ironie, avec un sourire
+dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur
+qui lui arrivaient en foule et ne cessèrent plus, dès qu'on le sut en
+danger: «Qui est-ce qui dirait, à voir tout cela, que je n'ai toujours
+été qu'un pauvre diable?»--Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre il ne
+voyait pas la Muse immortelle qui debout était derrière.]
+
+[Note 195: La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M.
+Molé.]
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+LA FONTAINE, PAGE 54.
+
+ (L'article suivant, écrit dans _le Globe_ (15 septembre 1827), à
+ propos des Fables de La Fontaine rapprochées de celles des autres
+ auteurs par M. Robert, ajoute quelques détails et quelques
+ développements au morceau que contient ce volume.)
+
+La littérature du siècle de Louis XIV repose sur la littérature
+française du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle; elle y a
+pris naissance, y a germé et en est sortie; c'est là qu'il faut se
+reporter si l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuité, et
+se faire une idée complète et naturelle de ses développements. Pour
+apprécier, en toute connaissance de cause, Racine et son système
+tragique, il n'est certes pas inutile d'avoir vu ce système, encore
+méconnaissable chez Jodelle et Garnier, recevoir grossièrement, sous la
+plume de Hardy, la forme qu'il ne perdra plus désormais, et n'arriver
+à l'auteur des _Frères ennemis_ qu'après les élaborations de Mairet et
+avec la sanction du grand Corneille. On ne porterait de Molière qu'un
+jugement imparfait et hasardé si on l'isolait des vieux écrivains
+français auxquels il reprenait son bien sans façon, depuis Rabelais et
+Larivey jusqu'à Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-même, ce
+strict réformateur, qui, à force d'épurer et de châtier la langue, lui
+laissa trop peu de sa liberté première et de ses heureuses nonchalances,
+Boileau ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de
+Malherbe; et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est
+forcé de remonter à Ronsard, à Des Portes, à Regnier, en un mot à toute
+cette école que le précurseur de Despréaux eut à combattre. Mais si ces
+études préliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce
+pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages?
+Contemporain et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier
+abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du génie;
+et ce serait plutôt à Molière qu'il ressemblerait, si l'on voulait qu'il
+ressemblât à quelqu'un parmi les grands poëtes de son âge. Rien qu'à
+lire une de ses fables ou l'un de ses contes après l'_Épître au Roi_ ou
+l'_Iphigénie_, on sent qu'il a son idiome propre, ses modèles à part et
+ses prédilections secrètes. Il est fort facile et fort vrai de dire que
+La Fontaine se pénétra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit
+avec originalité; mais de Marot et de Rabelais à La Fontaine il n'y a
+pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie de
+talent et de goût qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite et
+si naturelle analogie de manière, à cette longue distance, a besoin
+d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a dû
+trouver en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et
+respectables maîtres, qui l'aura introduit dans leur familiarité: car
+l'idée ne lui serait jamais venue de _restituer_ immédiatement leur
+_faire_ et leur _dire_, ainsi que l'a tenté de nos jours le savant
+et ingénieux Courier. Ce n'était pas à beaucoup près un travailleur
+opiniâtre ni un érudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur
+de manuscrits, comme on l'a récemment avancé[196], et il employait ses
+nuits à tout autre chose qu'à feuilleter de poudreux auteurs, ou à pâlir
+sur Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort à lire durant
+le jour. Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes
+fables, M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne prétend nullement
+indiquer les sources où notre immortel fabuliste a puisé: «Je suis bien
+persuadé, dit-il, que la plupart lui ont été totalement inconnues.» Un
+tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent
+esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous
+essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle
+de M. Walckenaer, d'exposer avec précision quelles furent, selon nous,
+l'éducation et les études de La Fontaine, quelles sortes de traditions
+littéraires lui vinrent de ses devanciers, et passèrent encore à
+plusieurs poëtes de l'âge suivant.
+
+[Note 196: C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette thèse: il
+avait intérêt à voir en toutes choses le laborieux.]
+
+Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport à La
+Fontaine et à son époque, les anciens poëmes français antérieurs à la
+découverte de l'imprimerie, si l'on excepte le _Roman de la Rose,_ dont
+le souvenir s'était conservé, grâce à Marot, durant le XVIe siècle, et
+qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, en
+effet, fut employée dans l'origine à fixer et à répandre les textes des
+écrivains grecs et latins, bien plus qu'à exhumer les oeuvres de nos
+vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait à eux; il arriva
+seulement que leurs successeurs profitèrent, depuis lors, du bénéfice
+général, et participèrent aux honneurs de l'impression. Marot, le
+premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver de
+l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maîtres: il restaura
+à grand'peine et publia Villon; il donna une édition du _Roman de la
+Rose,_ dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son érudition
+n'était pas profonde, même en pareille matière, et très-probablement il
+déchiffrait cette langue surannée avec moins de sagacité et de certitude
+que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Méon ou M. Robert par
+exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurèrent le culte
+des antiquités nationales et les laissèrent en partage aux érudits, aux
+Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, dont
+les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent
+d'erreurs et attestent une extrême inexpérience. L'école de Malherbe,
+par son dédain absolu pour le passé, n'était guère propre à réveiller le
+goût des curiosités gauloises, et on ne le retrouve un peu vif que chez
+Guillaume Colletet, Ménage, du Cange, Chapelain, La Monnoye, tous doctes
+de profession. Ce fut seulement au XVIIIe siècle que les fabliaux et
+les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations et d'études
+sérieuses. Irons-nous donc, à l'exemple de certains critiques, ranger La
+Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de son temps, et mettre le
+bonhomme tout juste entre Ménage et La Monnoye, lesquels, comme on sait,
+tournaient si galamment les vers grecs et les offraient aux dames en
+guise de madrigaux? Il y a dans un recueil manuscrit du XIVe siècle une
+fable du _Renard_ et du _Corbeau,_ et dans cette fable on lit ce vers:
+
+ Tenait en son bec un fourmage,
+
+qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure,
+avec plusieurs personnes de mérite consultées par M. Robert, que notre
+fabuliste a évidemment dérobé son vers à l'obscur Ysopet, et que, pour
+s'en donner l'honneur, il s'est bien gardé d'éventer le larcin? Ainsi,
+le comte de Caylus, dès qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi
+d'un bel enthousiasme, crut y découvrir tout La Fontaine et tout
+Molière, et se plaignit amèrement du silence obstiné que ces illustres
+plagiaires avaient gardé sur leurs victimes. Un critique éclairé du
+_Journal des Débats,_ séduit par quelques traits de vague ressemblance,
+et cédant aussi à cette influence secrète qu'exerce le paradoxe sur
+les meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup «et à nos
+contes, et à nos poëmes, et à nos _proverbes_, depuis le _Roman
+de Renart_, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu
+connaissance, jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment
+dans une de ses fables.» Quant aux farces de Tabarin, quant à nos
+contes, à nos poëmes _imprimés,_ je pourrais tomber d'accord avec le
+savant critique; mais le _Roman de Renart_, alors manuscrit et inconnu,
+où le bonhomme l'eût-il été déterrer? et quand on le lui aurait mis
+entre les mains, de quelle façon s'y fût-il pris pour le déchiffrer,
+même _à grand renfort de besicles_, comme disent Rabelais et Paul-Louis?
+On voit dans le _Ménagiana_ que Ménage (ou peut-être La Monnoye; je
+ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas à l'éditeur) eut
+communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio,
+intitulé _le Renart contrefait_, espèce de parodie du _Roman de Renart._
+A propos d'un passage du poëme, il remarque que Mr de La Fontaine aurait
+pu en tirer parti pour une fable, et sa manière de dire fait entendre
+assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait pas. Nous
+persisterons donc à croire, jusqu'à démonstration positive du contraire,
+qu'en matière de poëmes et de romans d'une pareille date, l'aimable
+conteur était d'une ignorance précisément égale à celle de Marot, de
+Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture; on pourra même trouver
+que ces derniers le dispensaient assez naturellement des autres.
+
+L'esprit léger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait animé nos
+auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'épigrammes, ne s'était
+pas éteint vers le milieu du XVIe siècle, avec l'école de Marot, en la
+personne de Saint-Gelais. Malgré Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et leurs
+prétentions tragiques, épiques et pindariques, cet esprit, immortel en
+France, avait survécu, s'était insinué jusque parmi leur auguste troupe,
+et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulée, leur avait
+dicté bien souvent une chanson gracieuse et légère. D'Aubigné et
+Regnier, grands admirateurs et défenseurs de Ronsard, appartenaient par
+leur talent à l'ancienne poésie, et lui rendaient son accent d'énergie
+familière et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naïve; Passerat et
+Gilles Durant lui conservaient son badinage ingénieux et ses piquantes
+finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement ces
+habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus d'une fois, dans
+l'épigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urfé, Colletet, mademoiselle de
+Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres illustres de cet
+âge, aimaient notre ancienne littérature, tout en lui préférant la leur.
+Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet italien avait détrôné
+le rondeau gaulois, les ballades et les chants royaux: Voiture, Sarasin,
+Benserade, y revinrent, et cherchèrent de plus à reproduire le style des
+maîtres du genre. Mais déjà, depuis 1621, La Fontaine était né, vers le
+même temps que Molière, quinze ans avant Boileau, dix-huit ans avant
+Racine.
+
+Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres disent
+1664). Ils avaient été précédés, et non pas annoncés, en 1654, par la
+faible comédie de _l'Eunuque_. La Fontaine avait donc quarante et un
+ans lorsqu'il commençait au grand jour sa carrière poétique. Quelle
+explication donner de ce début tardif? Son génie avait-il jusque-là
+sommeillé dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-même? Ou bien
+s'était-il préparé, par une longue et laborieuse éducation, à cette
+facilité merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa
+vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du
+bonhomme ne coûtèrent pas moins à enfanter que les odes de Malherbe?
+J'avoue qu'_a priori_ cette dernière opinion me répugne; et, sans être
+de ceux qui croient à la suffisance absolue de l'instinct en poésie, je
+crois bien moins encore à l'efficacité de vingt années de veilles, quand
+il s'agit d'une fable ou d'un conte, dût la fable être celle de la
+_Laitière_ et du _Pot au lait_, et le conte celui de _la Courtisane
+amoureuse_. Que La Fontaine ait travaillé et soigné ses ouvrages, ce ne
+peut être aujourd'hui l'objet d'un doute. Il _confesse_, dans la
+préface de _Psyché_, «que la prose lui coûte autant que les vers.»
+Ses manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les mêmes
+détails.) Ce soin extrême n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de
+Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardât de moins près
+pour cette foule de vers galants et badins dont il semait négligemment
+sa correspondance. Mais même en poussant aussi loin qu'on voudra cette
+exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, d'après un précepte
+de rhétorique assez faux à mon gré, que chez lui la composition était
+d'autant moins facile que les résultats le paraissent davantage, on
+n'en viendra pas pour cela à comprendre par quel enchaînement d'études
+secrètes, et, pour ainsi dire, par quelle série d'épreuves et
+d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au Parnasse et
+mérita, le jour précis qu'il eut quarante et un ans, de recevoir des
+neuf vierges le _chapeau de laurier,_ attribut de maître en poésie,
+à peu près comme on reçoit un bonnet de docteur. En vérité, autant
+vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il était, il dormit d'un long
+somme jusqu'à cet âge, et se trouva poëte au réveil. Mais le mot
+de l'énigme est plus simple. Livré, après une première éducation
+très-incomplète, à toutes les dissipations de la jeunesse et des sens,
+La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui passait par
+Château-Thierry, l'ode de Malherbe: _Que direz-vous, races futures,_
+etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son génie prit feu
+aussitôt comme celui de Malebranche à la lecture du livre de _l'Homme._
+Dès lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques et dans le
+genre de Malherbe, mais il s'en dégoûta vite; puis galants et dans le
+goût de Voiture, et il y réussit mieux. Malheureusement, rien ne nous
+a été transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de son parent
+Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit sérieusement à l'étude de
+l'antiquité: il lut et relut avec délices Térence, Horace, Virgile, dans
+les textes; Homère, Anacréon, Platon et Plutarque, dans les traductions.
+Quant aux auteurs français, il avait ceux du temps, passablement
+nombreux, et la littérature du dernier siècle, qui était encore fort
+en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de La Fontaine,
+maître des eaux et forêts à Château-Thierry, devait passer pour un
+très-agréable poëte de province, quand un oncle de sa femme, le
+conseiller Jannart, s'avisa de le présenter au surintendant Fouquet,
+vers 1654. Ainsi introduit à la cour et dans le grand monde littéraire,
+il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, madrigaux,
+sixains, dizains, poëmes allégoriques, et put bientôt paraître le
+successeur immédiat de Voiture et de Sarasin, le rival de Saint-Évremond
+et de Benserade; c'était le même ton, la même couleur d'adulation et de
+galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de simplicité et de sentiment.
+A cette époque, La Fontaine fréquentait avec assiduité la maison de
+Guillaume Colletet, père du rimeur crotté et famélique, depuis fustigé
+par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulièrement enclin, selon
+l'expression de Ménage, aux amours _ancillaires_, avait épousé, l'une
+après l'autre, trois de ses servantes, et en était, pour le moment, à
+sa troisième et dernière, appelée Claudine, dont la beauté, jointe à la
+réputation d'esprit que lui faisait son mari débonnaire, attirait chez
+elle une foule d'adorateurs. Comme on y causait beaucoup littérature, et
+que Colletet avait une connaissance particulière et un amour ardent de
+nos vieux poëtes[197], La Fontaine ne dut pas moins retirer d'instruction
+auprès de l'époux que d'agrément auprès de la dame. Je suis sûr que plus
+tard il lui arriva de regretter la table du bon Colletet, où, avec
+bien d'autres licences, il avait celle d'admirer à son aise Crétin,
+Coquillart, Guillaume Alexis, Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfé,
+voire même Ronsard[198], sans craindre les bourrasques de Boileau. Et
+Racine, le doux et tendre Racine, qui avait plus d'un faible de commun
+avec La Fontaine, n'était-il pas obligé aussi de se cacher de Boileau,
+pour oser rire des facéties de Scarron?
+
+[Note 197: Colletet avait été l'un des cinq auteurs qui formaient le
+conseil littéraire de Richelieu; et, grâce aux largesses du cardinal, il
+avait pu acheter dans le faubourg Saint-Marceau, tout à côté de l'ancien
+logement de Baïf, une maison que Ronsard avait autrefois habitée;
+circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de remémorer. Il y
+eut un moment où les deux Colletet père et fils, et la belle-mère de
+celui-ci, la _belle-maman_, comme il disait, se faisaient à qui mieux
+mieux en madrigaux les honneurs du Parnasse: ce qui devait prêter assez
+matière aux rieurs du temps (_Mémoires de Critique et de Littérature_,
+par d'Artigny, tome VI).]
+
+[Note 198: Il faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu
+qu'il se trouve chez La Fontaine, n'y figure guère autrement ni mieux
+que chez les autres contemporains; dans une lettre de lui à Racine
+(1686), on lit: _Ronsard est dur, sans goût, sans choix_, etc.; et
+il lui oppose Racan, si élégant et agréable malgré son ignorance. La
+Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisément, avait
+pour lors adopté sur Ronsard l'opinion courante, et un peu oublié ce
+qu'autrefois le vieux Colletet lui avait dû en raconter.]
+
+Nous n'avons pas l'intention de suivre plus longtemps la vie de notre
+poëte. Qu'il nous suffise d'avoir rappelé que, durant les vingt ans
+écoulés depuis l'aventure de l'ode jusqu'à la publication de _Joconde_
+(1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le genre et
+sur le ton à la mode, un grand nombre de vers dont très-peu nous sont
+restés, et que s'il y porta depuis 1664, c'est-à-dire depuis les débuts
+de Boileau et de Racine, plus de goût, de correction, de maturité, et
+parut adopter comme une seconde manière, il garda toujours assez de la
+première pour qu'on reconnût en lui le commensal du vieux Colletet, le
+disciple de Voiture, et l'ami de Saint-Évremond. Ce n'est pas seulement
+à la physionomie de son style qu'on s'en aperçoit: le choix peu
+scrupuleux de ses sujets, et, encore plus, le déréglement absolu de sa
+vie, se ressentaient des habitudes de la _bonne_ Régence; le favori de
+Fouquet avait longtemps vécu au milieu des scandales de Saint-Mandé; il
+les avait célébrés, partagés, et était resté fidèle aux moeurs autant
+qu'à la mémoire d'_Oronte_. Louis XIV du moins, même avant sa réforme,
+voulait qu'on mît dans le désordre plus de mesure et de _décorum_. Ces
+circonstances réunies nous semblent propres à expliquer la défaveur de
+La Fontaine à la cour, et l'injustice dont on accuse l'auteur de l'_Art
+poétique_ de s'être rendu coupable envers lui.
+
+A ne les considérer que sous le côté littéraire, il est permis de
+soupçonner que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-être pas tout
+ce qu'il fallait pour s'apprécier complétement l'un l'autre; ils
+représentaient, en quelque sorte, deux systèmes différents, sinon
+opposés, de langue et de poésie. Un long parallèle entre eux serait
+superflu. On connaît assez les principes et les préceptes de notre
+législateur littéraire. Son ami, trop humble pour se croire son rival,
+en continuant de cheminer dans les voies tracées, se contentait d'être
+le dernier et le plus parfait de nos vieux poëtes. C'était, il est vrai,
+un vieux poëte unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant
+à nul autre, ni à _maître Vincent_, ni à _maître Clément_, ni à _maître
+François_; un vieux poëte, adorateur de Platon, _fou de Machiavel_,
+_entêté de Boccace_, qui chérissait Homère et l'Arioste, oubliait de
+dîner pour Tite-Live, goûtait Térence en profitant de Tabarin, qu'une
+ode de Malherbe transportait presque à l'égal de _Peau d'Ane_, et dont
+l'admiration vive et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait
+toutes les beautés, s'ouvrait à toutes les impressions, en recevait
+indifféremment du _nord_ ou du _midi_, et trouvait place même pour
+le prophète Baruch, quand Baruch il y avait[199]. De tant de richesses
+amassées au jour le jour, sans efforts et sans dessein, déposées et
+fondues ensemble dans le naturel le plus heureux du monde, s'était formé
+avec l'âge cet inimitable style, à la fois trop complexe et trop simple
+pour être défini, et qu'on caractérise en l'appelant celui de La
+Fontaine. Que Boileau n'ait pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et
+Louis Racine l'assurent) que ce style n'appartient pas en propre à La
+Fontaine, et n'est qu'un emprunt de Marot et de Rabelais, nous répugnons
+à le croire; ou, s'il l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait
+pas. Sa dissertation sur _Joconde_, et vingt passages formels où il rend
+à son confrère un éclatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est
+pourtant vraisemblable que le censeur austère qui se repentait d'avoir
+loué Voiture, qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-Évremond un
+_charlatan de ruelles_, ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence
+sur la fadeur galante, la morale _lubrique_, les restes de faux goût et
+les négligences nombreuses du charmant poëte[200]. Mais ce ne serait
+pas assez pour motiver l'omission du nom de La Fontaine dans _l'Art
+poétique_, si l'on ne songeait que, par son attachement pour Fouquet,
+et principalement par la publication de ses contes, le bonhomme avait
+provoqué le mécontentement du monarque, si sévère en fait de convenance,
+et qu'il eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les
+Saint-Évremond et les Bussy, beaux-esprits espiègles et libertins,
+furent également victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier,
+je ne dis pas l'amitié, mais l'équité, à la peur de déplaire; du moins
+aucune pensée de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se
+glisser ensuite entre les deux grands écrivains un refroidissement qui
+augmenta avec les années, la faute n'en fut pas à lui tout entière.
+Lui-même il déplorait sincèrement, dans l'homme illustre et bon, les
+penchants, désormais sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus
+au commerce des honnêtes gens de son âge. Ainsi s'étaient tristement
+évanouies ces brillantes et douces réunions de la rue du Vieux-Colombier
+et de la maison d'Auteuil. Molière et Racine avaient de bonne heure
+cessé de se voir; Chapelle, adonné à des goûts crapuleux, était perdu
+pour ses amis, et La Fontaine aussi les affligeait par de longs
+désordres qui souillèrent à la fois son génie et sa vieillesse.
+
+[Note 199: La Fontaine ayant appris que le savant Huet désirait voir
+la traduction italienne des _Institutions_ de Quintilien par Toscanella,
+qu'il possédait, s'empressa de la lui offrir en y joignant cette Épitre
+naïve en l'honneur des anciens et de Quintilien: ce qui prouvait, dit
+Huet, la candeur du poëte, lequel, en se déclarant pour les anciens
+contre les modernes dont il était l'un des plus agréables auteurs,
+plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le _Commentaire_ latin
+de Huet sur lui-même, qui renferme de curieux jugements peu connus sur
+Boileau, Corneille et autres: on s'en tient d'ordinaire au _Huetiana_,
+qui n'est pas la même chose.]
+
+[Note 200: Dans une lettre à Charles Perrault (1701), Boileau, voulant
+montrer qu'on n'a point envié la gloire aux poëtes modernes dans ce
+siècle, dit: «Avec quels battements de mains n'y a-t-on point reçu les
+ouvrages de Voiture, de Sarasin et de La Fontaine! etc.» On le voit,
+pour lui La Fontaine était de cette famille un peu antérieure au pur et
+grand goût de Louis XIV.]
+
+Comme poëte, il fut, avons-nous dit, le dernier de son école, et n'eut,
+à proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions point,
+toutefois, que bien des rapports d'inclinations et même de talent le
+liaient à Chapelle et à Chaulieu; que, jusqu'au temps de sa conversion,
+il venait fréquemment deviser et boire sous les marronniers du Temple, à
+la même table où s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau et le jeune
+Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole, puisa au
+sein de cette société joyeuse, où circulait l'esprit des deux Régences,
+certaines habitudes gauloises de licence, de malice et de gaieté, qui
+firent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur de Villon,
+quoiqu'à dire vrai Voltaire n'eût peut-être jamais lu Villon, et que,
+pour un convive du Temple, il parlât trop lestement de La Fontaine...
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+ TABLE DES MATIÈRES
+ DU PREMIER VOLUME.
+
+
+
+ Préface.
+ Boileau.
+ La Fontaine de Boileau, épître.
+ Pierre Corneille.
+ La Fontaine,
+ Racine.
+ La reprise de _Bérénice_.
+ Jean-Baptiste Rousseau.
+ Le Brun.
+ Mathurin Regnier et André Chénier.
+ Documents inédits sur André Chénier.
+ George Farcy.
+ Diderot.
+ L'abbé Prévost.
+ M. Andrieux.
+ M. Jouffroy.
+ M. Ampère.
+ Du Génie critique et de Bayle.
+ La Bruyère.
+ Millevoye.
+ Des Soirées littéraires.
+ Charles Nodier.
+ Charles Nodier après les funérailles.
+ Appendice sur La Fontaine.
+
+ FIN DE LA TABLE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Portraits littéraires, Tome I
+by C.-A. Sainte-Beuve
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13594 ***