diff options
| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:27 -0700 |
|---|---|---|
| committer | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:42:27 -0700 |
| commit | ed77878010b1ac52d6fc29242f27d68297ba7c96 (patch) | |
| tree | f0ca864f5dcfc7f61b74b3094476fc561a7b9ba2 /13594-h | |
Diffstat (limited to '13594-h')
| -rw-r--r-- | 13594-h/13594-h.htm | 18991 |
1 files changed, 18991 insertions, 0 deletions
diff --git a/13594-h/13594-h.htm b/13594-h/13594-h.htm new file mode 100644 index 0000000..62f21c3 --- /dev/null +++ b/13594-h/13594-h.htm @@ -0,0 +1,18991 @@ +<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=UTF-8"> + <title>"Portraits Littéraires, Tome I"</title> + <meta name="author" content="C.-A. Sainte-Beuve"> + +<style type="text/css"> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} +.upper {font-size: 10pt} +.milieu {text-align: center} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +</style> + +</head> + +<body> +<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13594 ***</div> + +<h1>PORTRAITS +LITTÉRAIRES</h1> +<h2>TOME I</h2> +<br><br><br> + + +<h4>PAR</h4> +<h2>C.-A. SAINTE-BEUVE</h2> +<h3>DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE.</h3><br> + +<p class="milieu">Nouvelle Édition revue et corrigée.</p> + +<p class="milieu">1862</p> +<br><br><br> + + +<h3>I</h3> + +<p>BOILEAU, PIERRE CORNEILLE, +LA FONTAINE, RACINE, JEAN-BAPT. ROUSSEAU, +LE BRUN, MATHURIN REGNIER, ANDRÉ CHÉNIER, +GEORGE FARCY, DIDEROT, L'ABBÉ PRÉVOST, +M. ANDRIEUX, M. JOUFFROY, M. AMPÈRE, +BAYLE, LA BRUYÈRE, MILLEVOYE, +CHARLES NODIER.</p> + +<p>«Chaque publication de ces volumes de critique est +une manière pour moi de liquider en quelque sorte +le passé, de mettre ordre à mes affaires littéraires.» +C'est ce que je disais dans une dernière édition de ces +portraits, et j'ai tâché de m'en souvenir ici. Bien que +ce ne soit qu'une édition nouvelle à laquelle un choix +sévère a présidé, j'ai fait en sorte qu'elle parût à certains +égards véritablement augmentée. En parlant ainsi, +j'entends bien n'en pas séparer le volume intitulé: +<i>Portraits de Femmes</i>, qu'on a jugé plus commode d'isoler +et d'assortir en une même suite, mais qui fait partie +intégrante de ce que j'appelle ma présente liquidation. +Les portraits des morts seuls ont trouvé place dans ces +volumes; ç'a été un moyen de rendre la ressemblance +de plus en plus fidèle. J'ai ajouté çà et là bien des +petites notes et corrigé quelques erreurs. C'est à quoi +les réimpressions surtout sont bonnes; les auteurs en +devraient mieux profiter qu'ils ne font. L'histoire littéraire +prête tant aux inadvertances par les particularités +dont elle abonde! Le docteur Boileau, frère du +satirique, a écrit en latin un petit traité sur les bévues +des auteurs illustres; et, en les relevant, on assure +qu'il en a commis à son tour. J'ai fait de plus en plus +mon possible pour éviter de trop grossir cette liste +fatale, où les grands noms qui y figurent ne peuvent +servir d'excuse qu'à eux-mêmes. «L'histoire littéraire +est une mer sans rivage,» avait coutume de dire +M. Daunou, qui en parlait en vieux nocher; elle a par +conséquent ses écueils, ses ennuis. Mais il faut vite +ajouter qu'au milieu même des soins infinis et minutieux +qu'elle suppose, elle porte avec elle sa douceur +et sa récompense.</p> + +<p>Septembre 1843.</p> + +<h3>BOILEAU<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup class="upper">1</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Cet article fut le premier du premier numéro de la <i>Revue de +Paris</i> qui naissait (avril 1829); il parut sous la rubrique assez légère +de <i>Littérature ancienne</i>, que le spirituel directeur (M. Véron) avait pris +sur lui d'ajouter. Grand scandale dans un certain camp! Quoi? ces +modèles toujours présents, venir les ranger parmi les <i>anciens</i>! Quinze +ans après, M. Cousin, à propos de Pascal, posait en principe, au sein +de l'Académie, qu'il était temps de traiter les auteurs du siècle de +Louis XIV comme des <i>anciens</i>; et l'Académie applaudissait.—Il est +vrai que dans ce second temps et depuis qu'on est entré méthodiquement +dans cette voie, on s'est mis à appliquer aux oeuvres du XVIIe siècle +tous les procédés de la critique comme l'entendaient les anciens grammairiens. +On s'est attaché à fixer le texte de chaque auteur; on en a +dressé des lexiques. Je ne blâme pas ces soins; bien loin de là, je les +honore, et j'en profite; le moment en était venu sans doute; mais l'opiniâtreté +du labeur, chez ceux qui s'y livrent, remplace trop souvent la +vivacité de l'impression littéraire, et tient lieu du goût. On creuse, on +pioche à fond chaque coin et recoin du XVIIe siècle. Est-on arrivé, +pour cela, à le sentir, à le goûter avec plus de justesse ou de délicatesse +qu'auparavant?</blockquote> + + +<p>Depuis plus d'un siècle que Boileau est mort, de longues +et continuelles querelles se sont élevées à son sujet. Tandis +que la postérité acceptait, avec des acclamations unanimes, +la gloire des Corneille, des Molière, des Racine, des La Fontaine, +on discutait sans cesse, on revisait avec une singulière +rigueur les titres de Boileau au génie poétique; et il n'a +guère tenu à Fontenelle, à d'Alembert, à Helvétius, à Condillac, +à Marmontel, et par instants à Voltaire lui-même, que +cette grande renommée classique ne fût entamée. On sait le +motif de presque toutes les hostilités et les antipathies d'alors: +c'est que Boileau n'était pas <i>sensible</i>; on invoquait là-dessus +certaine anecdote, plus que suspecte, insérée à <i>l'Année +littéraire</i>, et reproduite par Helvétius; et comme au dix-huitième +siècle le <i>sentiment</i> se mêlait à tout, à une description +de Saint-Lambert, à un conte de Crébillon fils, ou à l'histoire +philosophique des Deux-Indes, les belles dames, les philosophes +et les géomètres avaient pris Boileau en grande aversion<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>. +Pourtant, malgré leurs épigrammes et leurs demi-sourires, +sa renommée littéraire résista et se consolida de +jour en jour. Le <i>Poète du bon sens</i>, le <i>législateur de notre +Parnasse</i> garda son rang suprême. Le mot de Voltaire, <i>Ne disons +pas de mal de Nicolas, cela porte malheur</i>, fit fortune et passa +en proverbe; les idées positives du XVIIIe siècle et la philosophie +condillacienne, en triomphant, semblèrent marquer d'un +sceau plus durable la renommée du plus sensé, du plus logique +et du plus correct des poëtes. Mais ce fut surtout lorsqu'une +école nouvelle s'éleva en littérature, lorsque certains +esprits, bien peu nombreux d'abord, commencèrent de +mettre en avant des théories inusitées et les appliquèrent +dans des oeuvres, ce fut alors qu'en haine des innovations on +revint de toutes parts à Boileau comme à un ancêtre illustre +et qu'on se rallia à son nom dans chaque mêlée. Les académies +proposèrent à l'envi son éloge: les éditions de ses +oeuvres se multiplièrent; des commentateurs distingués, +MM. Viollet-le-Duc, Amar, de Saint-Surin, l'environnèrent +des assortiments de leur goût et de leur érudition; M. Daunou +en particulier, ce vénérable représentant de la littérature +et de la philosophie du XVIIIe siècle, rangea autour de Boileau, +avec une sorte de piété, tous les faits, tous les jugements, +toutes les apologies qui se rattachent à cette grande +cause littéraire et philosophique. Mais, cette fois, le concert +de si dignes efforts n'a pas suffisamment protégé Boileau +contre ces idées nouvelles, d'abord obscures et décriées, mais +croissant et grandissant sous les clameurs. Ce ne sont plus +en effet, comme au XVIIIe siècle, de piquantes épigrammes et +des personnalités moqueuses; c'est une forte et sérieuse attaque +contre les principes et le fond même de la poétique de +Boileau; c'est un examen tout littéraire de ses inventions et +de son style, un interrogatoire sévère sur les qualités de +poëte qui étaient ou n'étaient pas en lui. Les épigrammes +même ne sont plus ici de saison; on en a tant fait contre lui +en ces derniers temps, qu'il devient presque de mauvais goût +de les répéter. Nous n'aurons pas de peine à nous les interdire +dans le petit nombre de pages que nous allons lui consacrer. +Nous ne chercherons pas non plus à instruire un procès +régulier et à prononcer des conclusions définitives. Ce sera +assez pour nous de causer librement de Boileau avec nos lecteurs, +de l'étudier dans son intimité, de l'envisager en détail +selon notre point de vue et les idées de notre siècle, passant +tour à tour de l'homme à l'auteur, du bourgeois d'Auteuil au +poëte de Louis le Grand, n'éludant pas à la rencontre les graves +questions d'art et de style, les éclaircissant peut-être +quelquefois sans prétendre jamais les résoudre. Il est bon, à +chaque époque littéraire nouvelle, de repasser en son esprit +et de revivifier les idées qui sont représentées par certains +noms devenus sacramentels, dût-on n'y rien changer, à peu +près comme à chaque nouveau règne on refrappe monnaie et +on rajeunit l'effigie sans altérer le poids.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Rien ne saurait mieux donner idée du degré de défaveur que la +réputation de Boileau encourait à un certain moment, que de voir +dans l'excellent recueil intitulé <i>l'Esprit des Journaux</i> (mars 1785, +page 243) le passage suivant d'un article sur l'<i>Épître en vers</i>, adressé +de Montpellier aux rédacteurs du journal; ce passage, à mon sens, par +son incidence même et son hasard tout naturel, exprime mieux l'état +de l'opinion courante que ne le ferait un jugement formel: «Boileau, +est-il dit, qui vint ensuite (après Regnier), mit dans ce qu'il écrivit +en ce genre <i>la raison en vers harmonieux et pleins d'images</i>: c'est +du plus célèbre poëte de ce siècle que nous avons emprunté ce jugement +sur les Épîtres de Boileau, parce qu'une infinité de personnes +dont l'autorité n'est point à mépriser, affectant aujourd'hui d'en +juger plus défavorablement, nous avons craint, en nous élevant +contre leur opinion, de mettre nos erreurs à la place des leurs.» +Que de précautions pour oser louer!</blockquote> + +<p>De nos jours, une haute et philosophique méthode s'est +introduite dans toutes les branches de l'histoire. Quand il +s'agit de juger la vie, les actions, les écrits d'un homme célèbre, +on commence par bien examiner et décrire l'époque +qui précéda sa venue, la société qui le reçut dans son sein, +le mouvement général imprimé aux esprits; on reconnaît et +l'on dispose, par avance, la grande scène où le personnage +doit jouer son rôle; du moment qu'il intervient, tous les développements +de sa force, tous les obstacles, tous les contrecoups +sont prévus, expliqués, justifiés; et de ce spectacle +harmonieux il résulte par degrés, dans l'âme du lecteur, une +satisfaction pacifique où se repose l'intelligence. Cette méthode +ne triomphe jamais avec une évidence plus entière et +plus éclatante que lorsqu'elle ressuscite les hommes d'état, +les conquérants, les théologiens, les philosophes; mais quand +elle s'applique aux poètes et aux artistes, qui sont souvent +des gens de retraite et de solitude, les exceptions deviennent +plus fréquentes et il est besoin de prendre garde. Tandis que +dans les ordres d'idées différents, en politique, en religion, +en philosophie, chaque homme, chaque oeuvre tient son rang, +et que tout fait bruit et nombre, le médiocre à côté du passable, +et le passable à côté de l'excellent, dans l'art il n'y a +que l'excellent qui compte; et notez que l'excellent ici peut +toujours être une exception, un jeu de la nature, un caprice +du ciel, un don de Dieu. Vous aurez fait de beaux et légitimes +raisonnements sur les races ou les époques prosaïques; mais +il plaira à Dieu que Pindare sorte un jour de Béotie, ou qu'un +autre jour André Chénier naisse et meure au XVIIIe siècle. +Sans doute ces aptitudes singulières, ces facultés merveilleuses +reçues en naissant se coordonnent toujours tôt ou +tard avec le siècle dans lequel elles sont jetées et en subissent +dès inflexions durables. Mais pourtant ici l'initiative humaine +est en première ligne et moins sujette aux causes +générales; l'énergie individuelle modifie, et, pour ainsi dire, +s'assimile les choses; et d'ailleurs, ne suffit-il pas à l'artiste, +pour accomplir sa destinée, de se créer un asile obscur dans +ce grand mouvement d'alentour, de trouver quelque part un +coin oublié, où il puisse en paix tisser sa toile ou faire son +miel? Il me semble donc que lorsqu'on parle d'un artiste et +d'un poëte, surtout d'un poëte qui ne représente pas toute +une époque, il est mieux de ne pas compliquer dès l'abord +son histoire d'un trop vaste appareil philosophique, de s'en +tenir, en commençant, au caractère privé, aux liaisons domestiques, +et de suivre l'individu de près dans sa destinée +intérieure, sauf ensuite, quand on le connaîtra bien, à le traduire +au grand jour, et à le confronter avec son siècle. C'est +ce que nous ferons simplement pour Boileau.</p> + +<p><i>Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats</i> (1636), comme il le +dit lui-même dans sa dixième épître, Boileau passa son enfance +et sa première jeunesse rue de Harlay (ou peut-être rue +de Jérusalem), dans une maison du temps d'Henri IV, et eut +à loisir sous les yeux le spectacle de la vie bourgeoise et de +la vie de palais. Il perdit sa mère en bas âge; la famille +était nombreuse et son père très-occupé; le jeune enfant se +trouva livré à lui-même, logé dans une guérite au grenier. Sa +santé en souffrit, son talent d'observation dut y gagner; il +remarquait tout, maladif et taciturne; et comme il n'avait +pas la tournure d'esprit rêveuse et que son jeune âge n'était +pas environné de tendresse, il s'accoutuma de bonne heure à +voir les choses avec sens, sévérité et brusquerie mordante. +On le mit bientôt au collège, où il achevait sa quatrième, +lorsqu'il fut attaqué de la pierre; il fallut le tailler, et l'opération +faite en apparence avec succès lui laissa cependant +pour le reste de sa vie une très-grande incommodité. Au collège, +Boileau lisait, outre les auteurs classiques, beaucoup de +poëmes modernes, de romans, et, bien qu'il composât lui-même, +selon l'usage des rhétoriciens, d'assez mauvaises tragédies, +son goût et son talent pour les vers étaient déjà reconnus +de ses maîtres. En sortant de philosophie, il fut mis +au droit; son père mort, il continua de demeurer chez son +frère Jérôme qui avait hérité de la charge de greffier, se fit +recevoir avocat, et bientôt, las de la chicane, il s'essaya à la +théologie sans plus de goût ni de succès. Il n'y obtint qu'un +bénéfice de 800 livres qu'il résigna après quelques années de +jouissance, au profit, dit-on, de la demoiselle Marie Poncher +de Bretouville qu'il avait aimée et qui se faisait religieuse. +A part cet attachement, qu'on a même révoqué en doute, il +ne semble pas que la jeunesse de Despréaux ait été fort passionnée, +et lui-même convient qu'il est <i>très-peu voluptueux</i>. +Ce petit nombre de faits connus sur les vingt-quatre premières +années de sa vie nous mènent jusqu'en 1660, époque +où il débute dans le monde littéraire par la publication de +ses premières satires.</p> + +<p>Les circonstances extérieures étant données, l'état politique +et social étant connu, on conçoit quelle dut être sur une +nature comme celle de Boileau l'influence de cette première +éducation, de ces habitudes domestiques et de tout cet intérieur. +Rien de tendre, rien de maternel autour de cette enfance +infirme et stérile; rien pour elle de bien inspirant ni +de bien sympathique dans toutes ces conversations de chicane +auprès du fauteuil du vieux greffier, rien qui touche, qui +enlève et fasse qu'on s'écrie avec Ducis: «Oh! que toutes +ces pauvres maisons bourgeoises rient à mon coeur!» Sans +doute à une époque d'analyse et de retour sur soi-même, +une âme d'enfant rêveur eût tiré parti de cette gêne et de ce +refoulement; mais il n'y fallait pas songer alors, et d'ailleurs +l'âme de Boileau n'y eût jamais été propre. Il y avait bien, il +est vrai, la ressource de la moquerie et du grotesque; déjà +Villon et Regnier avaient fait jaillir une abondante poésie de +ces moeurs bourgeoises, de cette vie de cité et de basoche; +mais Boileau avait une retenue dans sa moquerie, une sobriété +dans son sourire, qui lui interdisait les débauches d'esprit +de ses devanciers. Et puis les moeurs avaient perdu en +saillie depuis que la régularité d'Henri IV avait passé dessus: +Louis XIV allait imposer le décorum. Quant à l'effet hautement +poétique et religieux des monuments d'alentour sur +une jeune vie commencée entre Notre-Dame et la Sainte-Chapelle, +comment y penser en ce temps-là? Le sens du moyen-âge +était complètement perdu; l'âme seule d'un Milton pouvait +en retrouver quelque chose, et Boileau ne voyait guère +dans une cathédrale que de gras chanoines et un lutrin. Aussi +que sort-il tout à coup, et pour premier essai, de cette verve +de vingt-quatre ans, de cette existence de poëte si longtemps +misérable et comprimée? Ce n'est ni la pieuse et sublime +mélancolie du <i>Penseroso</i> s'égarant de nuit, tout en larmes, +sous les cloîtres gothiques et les arceaux solitaires; ni une +charge vigoureuse dans le ton de Regnier sur les orgies nocturnes, +les allées obscures et les escaliers en limaçon de la +Cité; ni une douce et onctueuse poésie de famille et de coin +du feu, comme en ont su faire La Fontaine et Ducis; c'est +<i>Damon, ce grand auteur</i>, qui fait ses adieux à la ville, d'après +Juvénal; c'est une autre satire sur les embarras des rues de +Paris; c'est encore une raillerie fine et saine des mauvais rimeurs +qui fourmillaient alors et avaient usurpé une grande +réputation à la ville et à la cour. Le frère de Gilles Boileau +débutait, comme son caustique aîné, par prendre à partie les +Cotin et les Ménage. Pour verve unique, il avait <i>la haine des +sots livres</i>.</p> + +<p>Nous venons de dire que le sens du moyen-âge était déjà +perdu depuis longtemps; il n'avait pas survécu en France au +XVIe siècle; l'invasion grecque et romaine de la Renaissance +l'avait étouffé. Toutefois, en attendant que cette grande et +longue décadence du moyen-âge fût menée à terme, ce qui +n'arriva qu'à la fin du XVIIIe siècle, en attendant que l'ère +véritablement moderne commençât pour la société et pour +l'art en particulier, la France, à peine reposée des agitations +de la Ligue et de la Fronde, se créait lentement une littérature, +une poésie, tardive sans doute et quelque peu artificielle, +mais d'un mélange habilement fondu, originale dans +son imitation, et belle encore au déclin de la société dont +elle décorait la ruine. Le drame mis à part, on peut considérer +Malherbe et Boileau comme les auteurs officiels et en titre du +mouvement poétique qui se produisit durant les deux derniers +siècles, aux sommités et à la surface de la société française. +Ils se distinguent tous les deux par une forte dose d'esprit +critique et par une opposition sans pitié contre leurs devanciers +immédiats. Malherbe est inexorable pour Ronsard, Des +Portes et leurs disciples, comme Boileau le fut pour Colletet, +Ménage, Chapelain, Benserade, Scudery. Cette rigueur, surtout +celle de Boileau, peut souvent s'appeler du nom d'équité; +pourtant, même quand ils ont raison, Malherbe et Boileau ne +l'ont jamais qu'à la manière un peu vulgaire du bon sens, +c'est-à-dire sans portée, sans principes, avec des vues incomplètes, +insuffisantes. Ce sont des médecins empiriques; ils +s'attaquent à des vices réels, mais extérieurs, à des symptômes +d'une poésie déjà corrompue au fond; et, pour la régénérer, +ils ne remontent pas au coeur du mal. Parce que Ronsard +et Des Portes, Scudery et Chapelain leur paraissent détestables, +ils en concluent qu'il n'y a de vrai goût, de poésie +véritable, que chez les anciens; ils négligent, ils ignorent, ils +suppriment tout net les grands rénovateurs de l'art au moyen-âge; +ils en jugent à l'aveugle par quelques pointes de Pétrarque, +par quelques concetti du Tasse auxquels s'étaient attachés +les beaux esprits du temps d'Henri III et de Louis XIII. +Et lorsque dans leurs idées de réforme, ils ont décidé de revenir +à l'antiquité grecque et romaine, toujours fidèles à cette +logique incomplète du bon sens qui n'ose pousser au bout +des choses, ils se tiennent aux Romains de préférence aux +Grecs; et le siècle d'Auguste leur présente au premier aspect +le type absolu du beau. Au reste, ces incertitudes et ces +inconséquences étaient inévitables en un siècle épisodique, +sous un règne en quelque sorte accidentel, et qui ne plongeait +profondément ni dans le passé ni dans l'avenir. Alors +les arts, au lieu de vivre et de cohabiter au sein de la même +sphère et d'être ramenés sans cesse au centre commun de +leurs rayons, se tenaient isolés chacun à son extrémité et +n'agissaient qu'à la surface. Perrault, Mansart, Lulli, Le Brun, +Boileau, Vauban, bien qu'ils eussent entre eux, dans la manière +et le procédé, des traits généraux de ressemblance, ne +s'entendaient nullement et ne sympathisaient pas, emprisonnés +qu'ils étaient dans le technique et le métier. Aux époques +vraiment <i>palingénésiques</i>, c'est tout le contraire; Phidias +qu'Homère inspire suppléerait Sophocle avec son ciseau; Orcagna +commente Pétrarque ou Dante avec son crayon; Chateaubriand +comprend Bonaparte. Revenons à Boileau. Il eût +été trop dur d'appliquer à lui seul des observations qui tombent +sur tout son siècle, mais auxquelles il a nécessairement grande +part en qualité de poëte critique et de législateur littéraire.</p> + +<p>C'est là en effet le rôle et la position que prend Boileau par +ses premiers essais. Dès 1664, c'est-à-dire à l'âge de vingt-huit +ans, nous le voyons intimement lié avec tout ce que la +littérature du temps a de plus illustre, avec La Fontaine et +Molière déjà célèbres, avec Racine dont il devient le guide +et le conseiller. Les dîners de la rue du Vieux-Colombier s'arrangent +pour chaque semaine, et Boileau y tient le dé de +la critique. Il fréquente les meilleures compagnies, celles de +M. de La Rochefoucauld, de mesdames de La Fayette et de +Sévigné, connaît les Lamoignon, les Vivonne, les Pomponne, +et partout ses décisions en matière de goût font loi. +Présenté à la cour en 1669, il est nommé historiographe en +1677; à cette époque, par la publication de presque toutes +ses satires et ses épîtres, de son <i>Art poétique</i> et des quatre +premiers chants du <i>Lutrin</i>, il avait atteint le plus haut degré +de sa réputation.</p> + +<p>Boileau avait quarante-un ans, lorsqu'il fut nommé historiographe; on peut dire que sa carrière littéraire se termine à +cet âge. En effet, durant les quinze années qui suivent, jusqu'en +1693, il ne publia que les deux derniers chants du <i>Lutrin</i>; +et jusqu'à la fin de sa vie (1711), c'est-à-dire pendant +dix-huit autres années, il ne fit plus que la satire <i>sur les +Femmes, l'Ode à Namur</i>, les épîtres <i>à ses Vers, à Antoine, et +sur l'Amour de Dieu</i>, les satires <i>sur l'Homme</i> et <i>sur l'Équivoque</i>. +Cherchons dans la vie privée de Boileau l'explication +de ces irrégularités, et tirons-en quelques conséquences sur +la qualité de son talent.</p> + +<p>Pendant le temps de sa renommée croissante, Boileau avait +continué de loger chez son frère le greffier Jérôme. Cet intérieur +devait être assez peu agréable au poëte, car la femme +de Jérôme était, à ce qu'il paraît, grondeuse et revêche. Mais +les distractions du monde ne permettaient guère alors à Boileau +de se ressentir des chicanes domestiques qui troublaient +le ménage de son frère. En 1679, à la mort de Jérôme, il logea +quelques années chez son neveu Dongois, aussi greffier; mais +bientôt, après avoir fait en carrosse les campagnes de Flandre +et d'Alsace, il put acheter avec les libéralités du roi une +petite maison à Auteuil, et on l'y trouve installé dès 1687. Sa +santé d'ailleurs, toujours si délicate, s'était dérangée de nouveau; +il éprouvait une extinction de voix et une surdité qui +lui interdisaient le monde et la cour. C'est en suivant Boileau +dans sa solitude d'Auteuil qu'on apprend à le mieux connaître; +c'est en remarquant ce qu'il fit ou ne fit pas alors, +durant près de trente ans, livré à lui-même, faible de corps, +mais sain d'esprit, au milieu d'une campagne riante, qu'on +peut juger avec plus de vérité et de certitude ses productions +antérieures et assigner les limites de ses facultés. Eh bien! le +dirons-nous? chose étrange, inouïe! pendant ce long séjour +aux champs, en proie aux infirmités du corps qui, laissant +l'âme entière, la disposent à la tristesse et à la rêverie, pas +un mot de conversation, pas une ligne de correspondance, +pas un vers qui trahisse chez Boileau une émotion tendre, un +sentiment naïf et vrai de la nature et de la campagne<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Afin d'être juste, il ne faut pourtant pas oublier que quelques +années auparavant (1677), dans l'Épître à M. de Lamoignon, le poëte +avait fait une description charmante de la campagne d'Hautile près La +Roche-Guyon, où il était allé passer l'été chez son neveu Dongois. +Il y peignait, en homme qui en sait jouir, les fraîches délices des +champs, les divers détails du paysage; c'est là qu'il est question de +gaules <i>non plantés</i>, + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et de noyers souvent du passant insultés.</p> + </div> </div> + +Mais ces accidents champêtres, et toujours et avant tout ingénieux, sont +rares chez Boileau, et ils le devinrent de plus en plus avec l'Age.—Puisque +nous en sommes à ce détail, ne laissons pas de remarquer +encore que la fontaine <i>Polycrècne</i>, dont il est question dans la même +épître et qui arrose la vallée de Saint-Chéron, près de Bàville, fontaine +chantée en latin par tous les doctes et les beaux-esprits du temps, +Rapin, Huet, etc., est restée connue dans le pays sous le nom de <i>fontaine +de Boileau</i>. Le beau bouquet d'arbres qui en couronnait le bassin +a été abattu il y a peu d'années. Était-ce un présage? (Voir ci-après +l'épître en vers sur ce sujet.)</blockquote> + + +<p>Non, il n'est pas indispensable, pour provoquer en nous cette +vive et profonde intelligence des choses naturelles, de s'en +aller bien loin, au delà des mers, parcourant les contrées +aimées du soleil et la patrie des citronniers, se balançant +tout le soir dans une gondole, à Venise ou à Baïa, aux pieds +d'une Elvire ou d'une Guiccioli. Non, bien moins suffit: +voyez Horace, comme il s'accommode, pour rêver, d'un petit +champ, d'une petite source d'eau vive, et d'un peu de bois +au-dessus, <i>et paulùm sylvae super his foret</i>; voyez La Fontaine, +comme il aime s'asseoir et s'oublier de longues heures sous +un chêne; comme il entend à merveille les bois, les eaux, les +prés, les garennes et les lapins broutant le thym et la rosée, +les fermes avec leurs fumées, leurs colombiers et leurs basses-cours. +Et le bon Ducis, qui demeura lui-même à Auteuil, +comme il aime aussi et comme il peint les petits fonds riants +et les revers de coteaux! «J'ai fait une lieue ce matin, écrit-il +à l'un de ses amis, dans les plaines de bruyères, et +quelquefois entre des buissons qui sont couverts de fleurs +et qui chantent.» Rien de tout cela chez Boileau. Que fait-il +donc à Auteuil? Il y soigne sa santé, il y traite ses amis +Rapin, Bourdaloue, Bouhonrs; il y joue aux quilles; il y +cause, après boire, nouvelles de cour, Académie, abbé Cotin, +Charpentier ou Perrault, comme Nicole causait théologie sous +les admirables ombrages de Port-Royal; il écrit à Racine de +vouloir bien le rappeler au souvenir du roi et de madame de +Maintenon; il lui annonce qu'il compose une ode, qu'il <i>y hasarde +des choses fort neuves, jusqu'à parler de la plume blanche +que le roi a sur son chapeau</i>; les jours de verve, il rêve et récite +aux échos de ses bois cette terrible Ode sur la prise de Namùr. +Ce qu'il fait de mieux, c'est assurément une ingénieuse <i>épître +à Antoine</i>: encore ce bon jardinier y est-il transformé en <i>gouverneur</i> +du jardin; il ne <i>plante</i> pas, mais <i>dirige</i> l'if et le +<i>chèvre-feuil</i>, et <i>exerce</i> sur les espaliers <i>l'art de +la Quintinie</i>; il y avait +même à Auteuil du Versailles. Cependant Boileau vieillit, ses +infirmités augmentent, ses amis meurent: La Fontaine et +Racine lui sont enlevés. Disons, à la louange de l'homme bon, +dont en ce moment nous jugeons le talent avec une attention +sévère, disons qu'il fut sensible à l'amitié plus qu'à toute +autre affection. Dans une lettre, datée de 1695 et adressée à +M. de Maucroix au sujet de la mort de La Fontaine, on lit ce +passage, le seul touchant peut-être que présente la correspondance +de Boileau: «Il me semble, monsieur, que voilà une +longue lettre. Mais quoi? le loisir que je me suis trouvé aujourd'hui +à Auteuil m'a comme transporté à Reims, où je +me suis imaginé que je vous entretenois dans votre jardin, +et que je vous revoyois encore comme autrefois, avec tous +ces chers amis que nous avons perdus, et qui ont disparu +velut somnium surgentis.» Aux infirmités de l'âge se joignirent +encore un procès désagréable à soutenir, et le sentiment +des malheurs publics. Boileau, depuis la mort de Racine, ne +remit pas les pieds à Versailles; il jugeait tristement les choses +et les hommes; et même, en matière de goût, la décadence +lui paraissait si rapide, qu'il allait jusqu'à regretter le +temps des Bonnecorse et des Pradon. Ce qu'on a peine à concevoir, +c'est qu'il vendit sur ses derniers jours sa maison +d'Auteuil et qu'il vint mourir, en 1711, au cloître Notre-Dame, +chez le chanoine Lenoir, son confesseur. Le principal +motif fut la piété sans doute, comme le dit le Nécrologe de +Port-Royal; mais l'économie y entra aussi pour quelque +chose, car il ne haïssait pas l'argent<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. La vieillesse du poëte +historiographe ne fut pas moins triste et morose que celle du +Monarque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> Cizeron-Rival, d'après Brossette, <i>Récréations littéraires</i>.</blockquote> + +<p>On doit maintenant, ce nous semble, comprendre notre opinion +sur Boileau. Ce n'est pas du tout un poëte, si l'on réserve +ce titre aux êtres fortement doués d'imagination et d'âme: +son <i>Lutrin</i> toutefois nous révèle un talent capable d'invention, +et surtout des beautés pittoresques de détail. Boileau, +selon nous, est un esprit sensé et fin, poli et mordant, peu +fécond; d'une agréable brusquerie; religieux observateur du +vrai goût; bon écrivain en vers; d'une correction savante, +d'un enjouement ingénieux; l'oracle de la cour et des lettrés +d'alors; tel qu'il fallait pour plaire à la fois à Patru et à M. de +Bussy, à M. Daguesseau et à madame de Sévigné, à M. Arnauld +et à madame de Maintenon, pour imposer aux jeunes +courtisans, pour agréer aux vieux, pour être estimé de tous +honnête homme et d'un mérite solide. C'est le <i>poète-auteur</i>, +sachant converser et vivre<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>, mais véridique, irascible à l'idée +du faux, prenant feu pour le juste, et arrivant quelquefois +par sentiment d'équité littéraire à une sorte d'attendrissement +moral et de rayonnement lumineux, comme dans son Épître +à Racine<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Celui-ci représente très-bien le côté tendre et +passionné de Louis XIV et de sa cour; Boileau en représente +non moins parfaitement la gravité soutenue, le bon sens probe +relevé de noblesse, l'ordre décent. La littérature et la poétique +de Boileau sont merveilleusement d'accord avec la religion, +la philosophie, l'économie politique, la stratégie et tous les +arts du temps: c'est le même mélange de sens droit et d'insuffisance, +de vues provisoirement justes, mais peu décisives.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Voir l'agréable conversation entre Despréaux, Racine, M. Daguesseau, +l'abbé Renaudot, etc., etc., écrite par Valincour et publiée +par Adry, à la fin de son édition de la <i>Princesse de Clèves</i> (1807).—Le +fait est que Boileau, de bonne heure en possession du sceptre, passa +la très-grande moitié de sa vie à converser et à tenir tête à tout venant: +«Il est heureux comme un roi (écrivait Racine, 1698), dans sa +solitude ou plutôt son hôtellerie d'Auteuil. Je l'appelle ainsi, parce +qu'il n'y a point de jour où il n'y ait quelque nouvel écot, et souvent +deux ou trois qui ne se connoissent pas trop les uns les autres. +Il est heureux de s'accommoder ainsi de tout le monde; pour moi, +j'aurois cent fois vendu la maison.» Ce qui pourtant explique qu'à +la fin Boileau, devenu morose, l'ait vendue.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> «La raison, dit Vauvenargues, n'était pas en Boileau distincte +du sentiment.» Mademoiselle de Meulan (depuis madame Guizot) +ajoute: «C'était, en effet, jusqu'au fond du coeur que Boileau se sentait +saisi de la raison et de la vérité. La raison fut son génie; c'était +en lui un organe délicat, prompt, irritable, blessé d'un mauvais +sens comme une oreille sensible l'est d'un mauvais son, et se soulevant +comme une partie offensée sitôt que quelque chose venait à +la choquer.» Cette même raison si sensible, qui lui inspirait, nous +dit-il, dès quinze ans, <i>la haine</i> d'un sot livre, lui faisait <i>bénir</i> son +siècle après <i>Phèdre</i>.</blockquote> + +<p>Il réforma les vers, mais comme Colbert les finances, +comme Pussort le code, avec des idées de détail. Brossette le +comparait à M. Domat qui restaura la raison dans la jurisprudence. +Racine lui écrivait du camp près de Namur: «La vérité +est que notre tranchée est quelque chose de prodigieux, +embrassant à la fois plusieurs montagnes et plusieurs vallées +avec une infinité de tours et de retours, autant +presque qu'il y a de rues à Paris.» Boileau répondait d'Auteuil, +en parlant de la Satire des Femmes qui l'occupait alors: +«C'est un ouvrage qui me tue par la multitude des transitions, +qui sont, à mon sens, le plus difficile chef-d'oeuvre de la +poésie.» Boileau faisait le vers à la Vauban; les transitions +valent les circonvallations; la grande guerre n'était pas encore +inventée. Son Épître sur le passage du Rhin est tout à +fait un tableau de Van der Meulen. On a appelé Boileau le +janséniste de notre poésie; <i>janséniste</i> est un peu fort, <i>gallican</i> +serait plus vrai. En effet, la théorie poétique de Boileau ressemble +souvent à la théorie religieuse des évêques de 1682; +sage en application, peu conséquente aux principes. C'est surtout +dans la querelle des anciens et des modernes et dans la +polémique avec Perrault, que se trahit cette infirmité propre +à la logique du sens commun. Perrault avait reproché à Homère +une multitude de mots bas, et <i>les mots bas</i>, selon Longin +et Boileau, <i>sont autant de marques honteuses qui flétrissent +l'expression</i>. Jaloux de défendre Homère, Boileau, au lieu +d'accueillir bravement la critique de Perrault et d'en décorer +son poëte à titre d'éloge, au lieu d'oser admettre que la cour +d'Agamemnon n'était pas tenue à la même étiquette de langage +que celle de Louis le Grand, Boileau se rejette sur ce +que Longin, qui reproche des termes bas à plusieurs auteurs +et à Hérodote en particulier, ne parle pas d'Homère: preuve +évidente que les oeuvres de ce poëte ne renferment point un +seul terme bas, et que toutes ses expressions sont nobles. Mais +voilà que, dans un petit traité, Denis d'Halicarnasse, pour +montrer que la beauté du style consiste principalement dans +l'arrangement des mots, a cité l'endroit de l'Odyssée où, à +l'arrivée de Télémaque, les chiens d'Eumée n'aboient pas et +remuent la queue; sur quoi le rhéteur ajoute que c'est bien +ici l'arrangement et non le choix des mots qui fait l'agrément; +car, dit-il, la plupart des mots employés sont <i>très-vils</i> et +<i>très-bas</i>. +Racine lit, un jour, cette observation de Denis d'Halicarnasse, +et vite il la communique à Boileau qui niait les termes +prétendus vils et bas, reprochés par Perrault à Homère: «J'ai +fait réflexion, lui écrit Racine, qu'au lieu de dire que le mot +d'âne est en grec un mot très-noble, vous pourriez vous +contenter de dire que c'est un mot qui n'a rien de bas, et +qui est comme celui de cerf, de cheval, de brebis, etc. Ce +<i>très-noble</i> me paraît un peu trop fort.» C'est là qu'en +étaient ces grands hommes en fait de théorie et de critique +littéraire. Un autre jour, il y eut devant Louis XIV une vive +discussion à propos de l'expression <i>rebrousser chemin</i>, que le +roi désapprouvait comme basse, et que condamnaient à l'envi +tous les courtisans, et Racine le premier. Boileau seul, conseillé +de son bon sens, osa défendre l'expression; mais il la +défendit bien moins comme nette et franche en elle-même +que comme reçue dans le style noble et poli, depuis que Vaugelas +et d'Ablancourt l'avaient employée.</p> + +<p>Si de la théorie poétique de Boileau nous passons à l'application +qu'il en fait en écrivant, il ne nous faudra, pour le +juger, que pousser sur ce point l'idée générale tant de fois +énoncée dans cet article. Le style de Boileau, en effet, est +sensé, soutenu, élégant et grave; mais cette gravité va quelquefois +jusqu'à la pesanteur, cette élégance jusqu'à la fatigue, +ce bon sens jusqu'à la vulgarité. Boileau, l'un des premiers +et plus instamment que tout autre, introduisit dans les vers +la manie des périphrases, dont nous avons vu sous Delille le +grotesque triomphe; car quel misérable progrès de versification, +comme dit M. Émile Deschamps, qu'un logogriphe en +huit alexandrins, dont le mot est <i>chiendent</i> ou <i>carotte</i>? «Je +me souviens, écrit Boileau à M. de Maucroix, que M. de La +Fontaine m'a dit plus d'une fois que les deux vers de mes +ouvrages qu'il estimait davantage, c'étaient ceux où je +loue le roi d'avoir établi la manufacture des points de +France à la place des points de Venise. Les voici: c'est dans +la première épître à Sa Majesté:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et nos voisins frustrés de ces tributs serviles</p> +<p>Que payoit à leur art le luxe de nos villes.»</p> + </div> </div> + +<p>Assurément, La Fontaine était bien humble de préférer ces +vers laborieusement élégants de Boileau à tous les autres; à +ce prix, les siens propres, si francs et si naïfs d'expression, +n'eussent guère rien valu. «Croiriez-vous, dit encore Boileau +dans la môme lettre en parlant de sa dixième Épître, croiriez-vous +qu'un des endroits où tous ceux à qui je l'ai +récitée se récrient le plus, c'est un endroit qui ne dit autre +chose sinon qu'aujourd'hui que j'ai cinquante-sept ans, je +ne dois plus prétendre à l'approbation publique? cela est +dit en quatre vers, que je veux bien vous écrire ici, afin +que vous me mandiez si vous les approuvez:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue,</p> +<p>Sous mes faux cheveux blonds déjà toute chenue,</p> +<p>A jeté sur ma tête avec ses doigts pesants</p> +<p>Onze lustres complets surchargés de deux ans.</p> + </div> </div> + +<p>«Il me semble que la perruque est assez heureusement frondée +dans ces vers.» Cela rappelle cette autre hardiesse avec +laquelle dans l'Ode à Namur, Boileau parle <i>de la plume blanche +que le roi a sur son chapeau</i><a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. En général, Boileau, en +écrivant, attachait trop de prix aux petites choses: sa théorie +du style, celle de Racine lui-même, n'était guère supérieure +aux idées que professait le bon Rollin. «On ne m'a pas fort +accablé d'éloges sur le sonnet de ma parente, écrit Boileau +à Brossette; cependant, monsieur, oserai-je vous dire que +c'est une des choses de ma façon dont je m'applaudis le +plus, et que je ne crois pas avoir rien dit de plus gracieux +que:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A ses jeux innocents enfant associé,</p> + </div> </div> + +<p>et</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Rompit de ses beaux jours le fil trop délié,</p> + </div> </div> + +<p>et</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fut le premier démon qui m'inspira des vers.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> «Il ne s'est jamais vanté, comme il est dit dans le <i>Boloeana</i>, +d'avoir le premier parlé en vers de notre artillerie, et son dernier +commentateur prend une peine fort inutile en rappelant plusieurs +vers d'anciens poëtes pour prouver le contraire. La gloire d'avoir +parlé le premier du fusil et du canon n'est pas grande. Il se vantoit +d'en avoir le premier parlé poétiquement, et par de nobles périphrases.» +(RACINE fils, <i>Mémoires</i> sur la vie de son père.)</blockquote> + +<p>«C'est à vous à en juger.» Nous estimons ces vers fort bons +sans doute, mais non pas si merveilleux que Boileau semble +le croire. Dans une lettre à Brossette, on lit encore ce curieux +passage: «L'autre objection que vous me faites est sur ce +vers de ma Poétique:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De Styx et d'Achéron peindre les noirs torrents.</p> + </div> </div> + +<p>Vous croyez que</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Du Styx, de l'Achéron peindre les noirs torrents,</p> + </div> </div> + +<p>seroit mieux. Permettez-moi de vous dire que vous avez en +cela l'oreille un peu prosaïque, et qu'un homme vraiment +poëte ne me fera jamais cette difficulté, parce que <i>de Styx +et d'Achéron</i> est beaucoup plus soutenu que <i>du Styx, de +l'Achéron. Sur les bords fameux de Seine et de Loire</i> seroit +bien plus noble dans un vers, que <i>sur les bords fameux de la +Seine et de la Loire</i>. Mais ces agréments sont des mystères +qu'Apollon n'enseigne qu'à ceux qui sont véritablement +initiés dans son art.» La remarque est juste, mais l'expression +est bien forte. Où en serions-nous, bon Dieu! si en ces +sortes de choses gisait la poésie avec tous ses <i>mystères</i>? Chez +Boileau, cette timidité du bon sens, déjà signalée, fait que la +métaphore est bien souvent douteuse, incohérente, trop tôt +arrêtée et tarie, non pas hardiment logique, tout d'une venue +et comme à pleins bords.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le François, né malin, forma le vaudeville,</p> +<p>Agréable indiscret, qui, conduit par le chant,</p> +<p>Passe de bouche en bouche et s'accroît en marchant.</p> + </div> </div> + +<p>Qu'est-ce, je le demande, qu'un <i>indiscret</i> qui <i>passe de bouche +en bouche</i> et <i>s'accroît en marchant</i>? Ailleurs Boileau dira:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Inventez des ressorts qui puissent m'attacher,</p> + </div> </div> + +<p>comme si l'on <i>attachait</i> avec des <i>ressorts</i>; des <i>ressorts poussent, +mettent en jeu</i>, mais <i>n'attachent</i> pas. Il appellera +Alexandre <i>ce fougueux l'Angeli</i>, comme si l'Angeli, fou de roi, +était réellement un fou privé de raison; il fera <i>monter la trop +courte beauté sur des patins</i>, comme si une <i>beauté</i> pouvait être +<i>longue</i> ou <i>courte</i>. Encore un coup, chez Boileau la métaphore +évidemment ne surgit presque jamais une, entière, indivisible +et tout armée: il la compose, il l'achève à plusieurs reprises; +il la fabrique avec labeur, et l'on aperçoit la trace des soudures<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. +A cela près, et nos réserves une fois posées, personne +plus que nous ne rend hommage à cette multitude de +traits fins et solides, de descriptions artistement faites, à cette +moquerie tempérée, à ce mordant sans fiel, à cette causerie +mêlée d'agrément et de sérieux, qu'on trouve dans les bonnes +pages de Boileau<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. Il nous est impossible pourtant de ne +pas préférer le style de Regnier ou de Molière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Plus d'une fois, dans la suite de ces volumes, on trouvera des +modifications apportées à cette théorie trop absolue que je donnais ici +de la métaphore. La métaphore, je suis venu à le reconnaître, n'a pas +besoin, pour être légitime et belle, d'être si complètement armée de +pied en cap; elle n'a pas besoin d'une rigueur matérielle si soutenue +jusque dans le moindre détail. S'adressant à l'esprit et faite avant tout +pour lui figurer l'idée, elle peut sur quelques points laisser l'idée elle-même +apparaître dans les intervalles de l'image. Ce défaut de cuirasse, +en fait de métaphore, n'est pas d'un grand inconvénient; il +suffit qu'il n'y ait pas contradiction ni disparate. Quelle que soit la +beauté de l'image employée, l'esprit sait bien que ce n'est qu'une +image, et que c'est à l'idée surtout qu'il a affaire. Il en est de la perfection +métaphorique un peu comme de l'illusion scénique à laquelle +il ne faut pas trop sacrifier dans le sens matériel, puisque l'esprit n'en +est jamais dupe. Il y a même de l'élégance vraie et du gallicisme dans +l'incomplet de certaines métaphores.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Dans son éloge de Despréaux (<i>Hist. de l'Acad. des Inscript.</i>), +M. de Boze a dit très-judicieusement: «Nous croyons qu'il est inutile +de vouloir donner au public une idée plus particulière des Satires +de M. Despréaux. Qu'ajouterions-nous à l'idée qu'il en a déjà? +Devenues l'appui ou la ressource de la plupart des conversations, +combien de maximes, de proverbes ou de bons mots ont-elles fait +naître dans notre langue! et de la nôtre, combien en ont-elles fait +passer dans celle des étrangers! Il y a peu de livres qui aient plus +agréablement exercé la mémoire des hommes, et il n'y en a certainement +point qu'il fût aujourd'hui plus aisé de restituer, si toutes +les copies et toutes les éditions en étoient perdues.»</blockquote> + +<p>Que si maintenant on nous oppose qu'il n'était pas besoin +de tant de détours pour énoncer sur Boileau une opinion si +peu neuve et que bien des gens partagent au fond, nous rappellerons +qu'en tout ceci nous n'avons prétendu rien inventer; +que nous avons seulement voulu rafraîchir en notre +esprit les idées que le nom de Boileau réveille, remettre ce +célèbre personnage en place, dans son siècle, avec ses mérites +et ses imperfections, et revoir sans préjugés, de près à +la fois et à distance, le correct, l'élégant, l'ingénieux rédacteur +d'un code poétique abrogé.</p> + +<p>Avril 1829.</p> + +<br> + +<p>Comme correctif à cet article critique, on demande la permission +d'insérer ici la pièce de vers suivante, qui est postérieure de près de +quinze ans. A ceux qui l'accuseraient encore d'avoir jeté la pierre aux +statues de Racine et de Boileau, l'auteur, pour toute réponse, a droit +maintenant de faire remarquer qu'en écrivant <i>les Larmes de Racine</i> et +<i>la Fontaine de Boileau</i>, il a témoigné, très-incomplètement sans doute, +de son admiration sincère pour ces deux poëtes, mais qu'en cela même +il a donné bien autant de gages peut-être que ne l'ont fait certains +de ses accusateurs.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LA FONTAINE DE BOILEAU<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup class="upper">10</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Il est indispensable, en lisant la pièce qui suit, d'avoir présente +à la mémoire l'Épître VI de Boileau à M. de Lamoignon, dans laquelle +il parle de Bâville et de la vie qu'on y mène.</blockquote> +<br> + +<p class="milieu">ÉPÎTRE<br> + +A MADAME LA COMTESSE MOLÉ.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans les jours d'autrefois qui n'a chanté Bâville?</p> +<p>Quand septembre apparu délivrait de la ville</p> +<p>Le grave Parlement assis depuis dix mois,</p> +<p>Bâville se peuplait des hôtes de son choix,</p> +<p>Et, pour mieux animer son illustre retraite,</p> +<p>Lamoignon conviait et savant et poëte.</p> +<p>Guy Patin accourait, et d'un éclat soudain</p> +<p>Faisait rire l'écho jusqu'au bout du jardin,</p> +<p>Soit que, du vieux Sénat l'âme tout occupée,</p> +<p>Il poignardât César en proclamant Pompée,</p> +<p>Soit que de l'antimoine il contât quelque tour.</p> +<p>Huet, d'un ton discret et plus fait à la cour,</p> +<p>Sans zèle et passion causait de toute chose,</p> +<p>Des enfants de Japhet, ou même d'une rose.</p> +<p>Déjà plein du sujet qu'il allait méditant,</p> +<p>Rapin<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> vantait le parc et célébrait l'étang.</p> +<p>Mais voici Despréaux, amenant sur ses traces</p> +<p>L'agrément sérieux, l'à-propos et les grâces.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O toi dont, un seul jour, j'osai nier la loi,</p> +<p>Veux-tu bien, Despréaux, que je parle de toi,</p> +<p>Que j'en parle avec goût, avec respect suprême,</p> +<p>Et comme t'ayant vu dans ce cadre qui t'aime!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Fier de suivre à mon tour des hôtes dont le nom</p> +<p>N'a rien qui cède en gloire au nom de Lamoignon,</p> +<p>J'ai visité les lieux, et la tour, et l'allée</p> +<p>Où des fâcheux ta muse épiait la volée;</p> +<p>Le berceau plus couvert qui recueillait tes pas;</p> +<p>La fontaine surtout, chère au vallon d'en bas,</p> +<p>La fontaine en tes vers <i>Polycrène</i> épanchée,</p> +<p>Que le vieux villageois nomme aussi <i>la Rachée</i><a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>,</p> +<p>Mais que plus volontiers, pour ennoblir son eau,</p> +<p>Chacun salue encor <i>Fontaine de Boileau</i>.</p> +<p>Par un des beaux matins des premiers jours d'automne,</p> +<p>Le long de ces coteaux qu'un bois léger couronne,</p> +<p>Nous allions, repassant par ton même chemin</p> +<p>Et le reconnaissant, ton Épître à la main.</p> +<p>Moi, comme un converti, plus dévot à ta gloire.</p> +<p>Épris du flot sacré, je me disais d'y boire:</p> +<p>Mais, hélas! ce jour-là, les simples gens du lieu</p> +<p>Avaient fait un lavoir de la source du dieu,</p> +<p>Et de femmes, d'enfants, tout un cercle à la ronde</p> +<p>Occupaient la naïade et m'en altéraient l'onde.</p> +<p>Mes guides cependant, d'une commune voix,</p> +<p>Regrettaient le bouquet des ormes d'autrefois,</p> +<p>Hautes cimes longtemps à l'entour respectées,</p> +<p>Qu'un dernier possesseur à terre avait jetées.</p> +<p>Malheur à qui, docile au cupide intérêt,</p> +<p>Déshonore le front d'une antique forêt,</p> +<p>Ou dépouille à plaisir la colline prochaine!</p> +<p>Trois fois malheur, si c'est au bord d'une fontaine!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Était-ce donc présage, ô noble Despréaux,</p> +<p>Que la hache tombant sur ces arbres si beaux</p> +<p>Et ravageant l'ombrage où s'égaya ta muse?</p> +<p>Est-ce que des talents aussi la gloire s'use,</p> +<p>Et que, reverdissant en plus d'une saison,</p> +<p>On finit, à son tour, par joncher le gazon,</p> +<p>Par tomber de vieillesse, ou de chute plus rude,</p> +<p>Sous les coups des neveux dans leur ingratitude?</p> +<p>Ceux surtout dont le lot, moins fait pour l'avenir.</p> +<p>Fut d'enseigner leur siècle et de le maintenir,</p> +<p>De lui marquer du doigt la limite tracée,</p> +<p>De lui dire où le goût modérait la pensée,</p> +<p>Où s'arrêtait à point l'art dans le naturel,</p> +<p>Et la dose de sens, d'agrément et de sel,</p> +<p>Ces talents-là, si vrais, pourtant plus que les autres</p> +<p>Sont sujets aux rebuts des temps comme les nôtres,</p> +<p>Bruyants, émancipés, prompts aux neuves douceurs,</p> +<p>Grands écoliers riant de leurs vieux professeurs.</p> +<p>Si le même conseil préside aux beaux ouvrages,</p> +<p>La forme du talent varie avec les âges,</p> +<p>Et c'est un nouvel art que dans le goût présent</p> +<p>D'offrir l'éternel fond antique et renaissant.</p> +<p>Tu l'aurais su, Boileau! Toi dont la ferme idée</p> +<p>Fut toujours de justesse et d'à-propos guidée,</p> +<p>Qui d'abord épuras le beau règne où tu vins,</p> +<p>Comment aurais-tu fait dans nos jours incertains?</p> +<p>J'aime ces questions, cette vue inquiète,</p> +<p>Audace du critique et presque du poëte.</p> +<p>Prudent roi des rimeurs, il t'aurait bien fallu</p> +<p>Sortir chez nous du cercle où ta raison s'est plu.</p> +<p>Tout poëte aujourd'hui vise au parlementaire;</p> +<p>Après qu'il a chanté, nul ne saura se taire:</p> +<p>Il parlera sur tout, sur vingt sujets au choix;</p> +<p>Son gosier le chatouille et veut lancer sa voix.</p> +<p>Il faudrait bien les suivre, ô Boileau, pour leur dire</p> +<p>Qu'ils égarent le souffle où leur doux chant s'inspire,</p> +<p>Et qui diffère tant, même en plein carrefour,</p> +<p>Du son rauque et menteur des trompettes du jour.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Dans l'époque, à la fois magnifique et décente,</p> +<p>Qui comprit et qu'aida ta parole puissante,</p> +<p>Le vrai goût dominant, sur quelques points borné,</p> +<p>Chassait du moins le faux autre part confiné;</p> +<p>Celui-ci hors du centre usait ses représailles;</p> +<p>Il n'aurait affronté Chantilly ni Versailles,</p> +<p>Et, s'il l'avait osé, son impudent essor</p> +<p>Se fût brisé du coup sur le balustre d'or.</p> +<p>Pour nous, c'est autrement: par un confus mélange</p> +<p>Le bien s'allie au faux, et le tribun à l'ange.</p> +<p>Les Pradons seuls d'alors visaient au Scudery:</p> +<p>Lequel de nos meilleurs peut s'en croire à l'abri?</p> +<p>Tous cadres sont rompus; plus d'obstacle qui compte;</p> +<p>L'esprit descend, dit-on:—la sottise remonte;</p> +<p>Tel même qu'on admire en a sa goutte au front,</p> +<p>Tel autre en a sa douche, et l'autre nage au fond.</p> +<p>Comment tout démêler, tout dénoncer, tout suivre,</p> +<p>Aller droit à l'auteur sous le masque du livre,</p> +<p>Dire la clef secrète, et, sans rien diffamer,</p> +<p>Piquer pourtant le vice et bien haut le nommer?</p> +<p>Voilà, cher Despréaux, voilà sur toute chose</p> +<p>Ce qu'en songeant à toi souvent je me propose,</p> +<p>Et j'en espère un peu mes doutes éclaircis</p> +<p>En m'asseyant moi-même aux bords où tu t'assis.</p> +<p>Sous ces noms de Cotins que ta malice fronde,</p> +<p>J'aime à te voir d'ici parlant de notre monde</p> +<p>A quelque Lamoignon qui garde encor ta loi:</p> +<p>Qu'auriez-vous dit de nous, Royer-Collard et toi?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Mais aujourd'hui laissons tout sujet de satire;</p> +<p>A Bâville aussi bien on t'en eût vu sourire,</p> +<p>Et tu tâchais plutôt d'en détourner le cours,</p> +<p>Avide d'ennoblir tes tranquilles discours,</p> +<p>De chercher, tu l'as dit, sous quelque frais ombrage,</p> +<p>Comme en un Tusculum, les entretiens du sage,</p> +<p>Un concert de vertu, d'éloquence et d'honneur,</p> +<p>Et quel vrai but conduit l'honnête homme au bonheur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ainsi donc, ce jour-là, venant de ta fontaine,</p> +<p>Nous suivions au retour les coteaux et la plaine,</p> +<p>Nous foulions lentement ces doux prés arrosés,</p> +<p>Nous perdions le sentier dans les endroits boisés,</p> +<p>Puis sa trace fuyait sous l'herbe épaisse et vive:</p> +<p>Est-ce bien ce côté? n'est-ce pas l'autre rive?</p> +<p>A trop presser son doute, on se trompe souvent;</p> +<p>Le plus simple est d'aller. Ce moulin par devant</p> +<p>Nous barre le chemin; un vieux pont nous invite,</p> +<p>Et sa planche en ployant nous dit de passer vite:</p> +<p>On s'effraie et l'on passe, on rit de ses terreurs;</p> +<p>Ce ruisseau sinueux a d'aimables erreurs.</p> +<p>Et riant, conversant de rien, de toute chose,</p> +<p>Retenant la pensée au calme qui repose,</p> +<p>On voyait le soleil vers le couchant rougir,</p> +<p>Des saules <i>non plantés</i> les ombres s'élargir,</p> +<p>Et sous les longs rayons de cette heure plus sûre</p> +<p>S'éclairer les vergers en salles de verdure,</p> +<p>Jusqu'à ce que, tournant par un dernier coteau,</p> +<p>Nous eûmes retrouvé la route du château,</p> +<p>Où d'abord, en entrant, la pelouse apparue</p> +<p>Nous offrit du plus loin une enfant accourue<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>,</p> +<p>Jeune fille demain en sa tendre saison,</p> +<p>Orgueil et cher appui de l'antique maison,</p> +<p>Fleur de tout un passé majestueux et grave,</p> +<p>Rejeton précieux où plus d'un nom se grave,</p> +<p>Qui refait l'espérance et les fraîches couleurs,</p> +<p>Qui sait les souvenirs et non pas les douleurs,</p> +<p>Et dont, chaque matin, l'heureuse et blonde tête,</p> +<p>Après les jours chargés de gloire et de tempête,</p> +<p>Porte légèrement tout ce poids des aïeux,</p> +<p>Et court sur le gazon, le vent dans ses cheveux.</p> + </div> </div> + +<p>Au château du Marais, ce 22 août 1843.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Auteur du poème latin des <i>Jardins</i>: voir au livre III un morceau +sur Bâville, et deux odes latines du même. Voir aussi Huet, <i>Poésies</i> +latines et <i>Mémoires</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Une <i>rachée</i>: on appelle ainsi les rejetons nés de la racine après +qu'on a coupé le tronc. Les ormes qui ombrageaient autrefois la fontaine +avaient probablement été coupés pour repousser en <i>rachée</i>: de là le nom.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Mademoiselle de Champlâtreux, depuis duchesse d'Ayen.</blockquote> + +<br> + +<p>Pour compléter enfin la série de mes <i>rétractations</i> ou <i>retouches</i> sur +Despréaux, je me permettrai d'indiquer ce que j'en ai dit au tome VI +des <i>Causeries du Lundi</i> et qui a été reproduit en tête d'une édition +même de Boileau; et puis encore le chapitre à lui consacré au tome V +de <i>Port-Royal</i>. Êtes-vous content? et pour le coup en est-ce assez?</p> +<br><br><br> + + +<h3>PIERRE CORNEILLE</h3> + +<p>En fait de critique et d'histoire littéraire, il n'est point, ce +me semble, de lecture plus récréante, plus délectable, et à la +fois plus féconde en enseignements de toute espèce, que les +biographies bien faites des grands hommes: non pas ces biographies +minces et sèches, ces notices exiguës et précieuses, +où l'écrivain a la pensée de briller, et dont chaque paragraphe +est effilé en épigramme; mais de larges, copieuses, et parfois +même diffuses histoires de l'homme et de ses oeuvres: +entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses +aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme +il a dû faire; le suivre en son intérieur et dans ses moeurs +domestiques aussi avant que l'on peut; le rattacher par tous +les côtés à cette terre, à cette existence réelle, à ces habitudes +de chaque jour, dont les grands hommes ne dépendent pas +moins que nous autres, fond véritable sur lequel ils ont pied, +d'où ils partent pour s'élever quelque temps, et où ils retombent +sans cesse. Les Allemands et les Anglais, avec leur +caractère complexe d'analyse et de poésie, s'entendent et se +plaisent fort à ces excellents livres. Walter Scott déclare, +pour son compte, qu'il ne sait point de plus intéressant +ouvrage en toute la littérature anglaise que l'histoire du +docteur Johnson par Boswell. En France, nous commençons +aussi à estimer et à réclamer ces sortes d'études. De nos +jours, les grands hommes dans les lettres, quand bien même, +par leurs mémoires ou leurs confessions poétiques, ils seraient +moins empressés d'aller au-devant des révélations personnelles, +pourraient encore mourir, fort certains de ne point +manquer après eux de démonstrateurs, d'analystes et de biographes. +Il n'en a pas été toujours ainsi; et lorsque nous +venons à nous enquérir de la vie, surtout de l'enfance et des +débuts de nos grands écrivains et poëtes du dix-septième +siècle, c'est à grand'peine que nous découvrons quelques traditions +peu authentiques, quelques anecdotes douteuses, dispersées +dans les <i>Ana</i>. La littérature et la poésie d'alors étaient +peu personnelles; les auteurs n'entretenaient guère le public +de leurs propres sentiments ni de leurs propres affaires; les +biographes s'étaient imaginé, je ne sais pourquoi, que l'histoire +d'un écrivain était tout entière dans ses écrits, et leur +critique superficielle ne poussait pas jusqu'à l'homme au fond +du poëte. D'ailleurs, comme en ce temps les réputations +étaient lentes à se faire, et qu'on n'arrivait que tard à la célébrité, +ce n'était que bien plus tard encore, et dans la vieillesse +du grand homme, que quelque admirateur empressé de son +génie, un Brossette, un Monchesnay, s'avisait de penser à sa +biographie; ou encore cet historien était quelque parent pieux +et dévoué, mais trop jeune pour avoir bien connu la jeunesse +de son auteur, comme Fontenelle pour Corneille, et Louis +Racine pour son père. De là, dans l'histoire de Corneille par +son neveu, dans celle de Racine par son fils, mille ignorances, +mille inexactitudes qui sautent aux yeux, et en particulier +une légèreté courante sur les premières années littéraires, qui +sont pourtant les plus décisives.</p> + +<p>Lorsqu'on ne commence à connaître un grand homme que +dans le fort de sa gloire, on ne s'imagine pas qu'il ait jamais +pu s'en passer, et la chose nous paraît si simple, que souvent +on ne s'inquiète pas le moins du monde de s'expliquer comment +cela est advenu; de même que, lorsqu'on le connaît dès +l'abord et avant son éclat, on ne soupçonne pas d'ordinaire ce +qu'il devra être un jour: on vit auprès de lui sans songer à le +regarder, et l'on néglige sur son compte ce qu'il importerait +le plus d'en savoir. Les grands hommes eux-mêmes contribuent +souvent à fortifier cette double illusion par leur façon +d'agir: jeunes, inconnus, obscurs, ils s'effacent, se taisent, +éludent l'attention et n'affectent aucun rang, parce qu'ils +n'en veulent qu'un, et que, pour y mettre la main, le temps +n'est pas mûr encore; plus tard, salués de tous et glorieux, +ils rejettent dans l'ombre leurs commencements, d'ordinaire +rudes et amers; ils ne racontent pas volontiers leur propre +formation, pas plus que le Nil n'étale ses sources. Or, cependant, +le point essentiel dans une vie de grand écrivain, de +grand poëte, est celui-ci: saisir, embrasser et analyser tout +l'homme au moment où, par un concours plus ou moins lent +ou facile, son génie, son éducation et les circonstances se +sont accordés de telle sorte, qu'il ait enfanté son premier +chef-d'oeuvre. Si vous comprenez le poëte à ce moment critique, +si vous dénouez ce noeud auquel tout en lui se liera +désormais, si vous trouvez, pour ainsi dire, la clef de cet +anneau mystérieux, moitié de fer, moitié de diamant, qui +rattache sa seconde existence, radieuse, éblouissante et solennelle, +à son existence première, obscure, refoulée, solitaire, +et dont plus d'une fois il voudrait dévorer la mémoire, alors +on peut dire de vous que vous possédez à fond et que vous +savez votre poëte; vous avez franchi avec lui les régions ténébreuses, +comme Dante avec Virgile; vous êtes dignes de l'accompagner +sans fatigue et comme de plain-pied à travers ses +autres merveilles. De <i>René</i> au dernier ouvrage de M. de Chateaubriand, +des premières <i>Méditations</i> à tout ce que pourra +créer jamais M. de Lamartine, d'<i>Andromaque</i> à <i>Athalie</i>, du +<i>Cid</i> à <i>Nicomède</i>, l'initiation est facile: on tient à la main le fil +conducteur, il ne s'agit plus que de le dérouler. C'est un beau +moment pour le critique comme pour le poëte que celui où +l'un et l'autre peuvent, chacun dans un juste sens, s'écrier +avec cet ancien: <i>Je l'ai trouvé!</i> Le poëte trouve la région où +son génie peut vivre et se déployer désormais; le critique +trouve l'instinct et la loi de ce génie. Si le statuaire, qui est +aussi à sa façon un magnifique biographe, et qui fixe en +marbre aux yeux l'idée du poëte, pouvait toujours choisir +l'instant où le poëte se ressemble le plus à lui-même, nul +doute qu'il ne le saisît au jour et à l'heure où le premier +rayon de gloire vient illuminer ce front puissant et sombre. +A cette époque unique dans la vie, le génie, qui, depuis quelque +temps adulte et viril, habitait avec inquiétude, avec tristesse, +en sa conscience, et qui avait peine à s'empêcher d'éclater, +est tout d'un coup tiré de lui-même au bruit des +acclamations, et s'épanouit à l'aurore d'un triomphe. Avec +les années, il deviendra peut-être plus calme, plus reposé, +plus mûr; mais aussi il perdra en naïveté d'expression, et se +fera un voile qu'on devra percer pour arriver à lui: la fraîcheur +du sentiment intime se sera effacée de son front; l'âme +prendra garde de s'y trahir: une contenance plus étudiée ou +du moins plus machinale aura remplacé la première attitude +si libre et si vive. Or, ce que le statuaire ferait s'il le pouvait, +le critique biographe, qui a sous la main toute la vie et tous +les instants de son auteur, doit à plus forte raison le faire; il +doit réaliser par son analyse sagace et pénétrante ce que l'artiste +figurerait divinement sous forme de symbole. La statue +une fois debout, le type une fois découvert et exprimé, il +n'aura plus qu'à le reproduire avec de légères modifications +dans les développements successifs de la vie du poëte, comme +en une série de bas-reliefs. Je ne sais si toute cette théorie, +mi-partie poétique et mi-partie critique, est fort claire; mais +je la crois fort vraie, et tant que les biographes des grands +poëtes ne l'auront pas présente à l'esprit, ils feront des livres +utiles, exacts, estimables sans doute, mais non des oeuvres de +haute critique et d'art; ils rassembleront des anecdotes, détermineront +des dates, exposeront des querelles littéraires: +ce sera l'affaire du lecteur d'en faire jaillir le sens et d'y +souffler la vie; ils seront des chroniqueurs, non des statuaires; +ils tiendront les registres du temple, et ne seront pas les prêtres +du dieu.</p> + +<p>Cela posé, nous nous garderons d'en faire une sévère application +à l'ouvrage plein de recherches et de faits que vient de +publier M. Taschereau sur Pierre Corneille<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. Dans cette histoire, +aussi bien que dans celle de Molière, M. Taschereau a +eu pour but de recueillir et de lier tout ce qui nous est resté +de traditions sur la vie de ces illustres auteurs, de fixer la +chronologie de leurs pièces, et de raconter les débats dont +elles furent l'occasion et le sujet. Il renonce assez volontiers +à la prétention littéraire de juger les oeuvres, de caractériser +le talent, et s'en tient d'ordinaire là-dessus aux conclusions +que le temps et le goût ont consacrées. Quand les faits sont +clair-semés ou manquent, ce qui arrive quelquefois, il ne +s'efforce point d'y suppléer par les suppositions circonspectes +et les inductions légitimes d'une critique sagement conjecturale; +mais il passe outre, et s'empresse d'arriver à des faits +nouveaux: de là chez lui des intervalles et des lacunes que +l'esprit du lecteur est involontairement provoqué à combler. +Les vies complètes, poétiques, pittoresques, <i>vivantes</i> en un +mot, de Corneille et de Molière, restent à faire; mais à +M. Taschereau appartient l'honneur solide d'en avoir, avec +une scrupuleuse érudition, amassé, préparé, numéroté en +quelque sorte, les matériaux longtemps épars. Pour nous, +dans le petit nombre d'idées que nous essaierons d'avancer +sur Corneille, nous confessons devoir beaucoup au travail de +son biographe; c'est bien souvent la lecture de son livre qui +nous les a suggérées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Ce morceau a été écrit à l'occasion de l'<i>Histoire de +la Vie et des Ouvrages de Pierre Corneille</i>, par M. Jules Taschereau.</blockquote> + +<p>L'état général de la littérature au moment où un nouvel +auteur y débute, l'éducation particulière qu'a reçue cet auteur, +et le génie propre que lui a départi la nature, voilà trois influences +qu'il importe de démêler dans son premier chef-d'oeuvre +pour faire à chacune sa part, et déterminer nettement +ce qui revient de droit au pur génie. Or, quand Corneille, né +en 1606, parvint à l'âge où la poésie et le théâtre durent commencer +à l'occuper, vers 1624, à voir les choses en gros, d'un +peu loin, et comme il les vit d'abord du fond de sa province, +trois grands noms de poëtes, aujourd'hui fort inégalement +célèbres, lui apparurent avant tous les autres, savoir: Ronsard, +Malherbe et Théophile. Ronsard, mort depuis longtemps, +mais encore en possession d'une renommée immense, et représentant +la poésie du siècle expiré; Malherbe vivant, mais +déjà vieux, ouvrant la poésie du nouveau siècle, et placé à +côté de Ronsard par ceux qui ne regardaient pas de si près +aux détails des querelles littéraires; Théophile enfin, jeune, +aventureux, ardent, et par l'éclat de ses débuts semblant promettre +d'égaler ses devanciers dans un prochain avenir. +Quant au théâtre, il était occupé depuis vingt ans par un seul +homme, Alexandre Hardy, auteur de troupe, qui ne signait +même pas ses pièces sur l'affiche, tant il était notoirement +le <i>poëte dramatique</i> par excellence. Sa dictature allait cesser, +il est vrai; Théophile, par sa tragédie de <i>Pyrame et Thisbé</i>, y +avait déjà porté coup; Mairet, Rotrou, Scudery, étaient près +d'arriver à la scène. Mais toutes ces réputations à peine naissantes, +qui faisaient l'entretien précieux des ruelles à la mode, +cette foule de beaux esprits de second et de troisième ordre, +qui fourmillaient autour de Malherbe, au-dessous de Maynard +et de Racan, étaient perdus pour le jeune Corneille, qui +vivait à Rouen, et de là n'entendait que les grands éclats de +la rumeur publique. Ronsard, Malherbe, Théophile et Hardy, +composaient donc à peu près sa littérature moderne. Élevé +d'ailleurs au collége des jésuites, il y avait puisé une connaissance +suffisante de l'antiquité; mais les études du barreau, +auquel on le destinait, et qui le menèrent jusqu'à sa vingt et +unième année, en 1627, durent retarder le développement +de ses goûts poétiques. Pourtant il devint amoureux; et, sans +admettre ici l'anecdote invraisemblable racontée par Fontenelle, +et surtout sa conclusion spirituellement ridicule, que +c'est à cet amour qu'on doit le grand Corneille, il est certain, +de l'aveu même de notre auteur, que cette première passion +lui donna l'éveil et lui apprit à rimer. Il ne nous semble +même pas impossible que quelque circonstance particulière +de son aventure l'ait excité à composer <i>Mélite</i>, quoiqu'on ait +peine à voir quel rôle il y pourrait jouer. L'objet de sa passion +était, à ce qu'on rapporte, une demoiselle de Rouen, qui +devint madame Du Pont en épousant un maître des comptes +de cette ville. Parfaitement belle et spirituelle, connue de +Corneille depuis l'enfance, il ne paraît pas qu'elle ait jamais +répondu à son amour respectueux autrement que par une indulgente +amitié. Elle recevait ses vers, lui en demandait quelquefois; +mais le génie croissant du poëte se contenait mal +dans les madrigaux, les sonnets et les pièces galantes par lesquels +il avait commencé. Il s'y trouvait <i>en prison</i>, et sentait +que <i>pour produire il avait besoin de la clef des champs. Cent +vers lui coûtaient moins</i>, disait-il, <i>que deux mots de chanson</i>. +Le théâtre le tentait; les conseils de sa dame contribuèrent +sans doute à l'y encourager. Il fit <i>Mélite</i>, qu'il envoya au +vieux dramaturge Hardy. Celui-ci la trouva <i>une assez jolie +farce</i>, et le jeune avocat de vingt-trois ans partit de Rouen +pour Paris, en 1629, pour assister au succès de sa pièce.</p> + +<p>Le fait principal de ces premières années de la vie de Corneille +est sans contredit sa passion, et le caractère original de +l'homme s'y révèle déjà. Simple, candide, embarrassé et timide +en paroles; assez gauche, mais fort sincère et respectueux +en amour, Corneille adore une femme auprès de +laquelle il échoue, et qui, après lui avoir donné quelque +espoir, en épouse un autre. Il nous parle lui-même d'un +malheur qui a rompu le cours de leurs affections; mais le mauvais +succès ne l'aigrit pas contre sa <i>belle inhumaine</i>, comme +il l'appelle:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je me trouve toujours en état de l'aimer;</p> +<p>Je me sens tout ému quand je l'entends nommer;</p> +<p>. . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>. . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>Et, toute mon amour en elle consommée,</p> +<p>Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée.</p> +<p>Aussi n'aimé-je rien; et nul objet vainqueur</p> +<p>N'a possédé depuis ma veine ni mon coeur.</p> + </div> </div> + +<p>Ce n'est que quinze ans après, que ce triste et doux souvenir, +gardien de sa jeunesse, s'affaiblit assez chez lui pour +lui permettre d'épouser une autre femme; et alors il commence +une vie bourgeoise et de ménage, dont nul écart ne le +distraira au milieu des licences du monde comique auquel il +se trouve forcément mêlé. Je ne sais si je m'abuse, mais je +crois déjà voir en cette nature sensible, résignée et sobre, +une naïveté attendrissante qui me rappelle le bon Ducis et +ses amours, une vertueuse gaucherie pleine de droiture et +de candeur comme je l'aime dans le vicaire de Wakefield; et +je me plais d'autant plus à y voir ou, si l'on veut, à y rêver +tout cela, que j'aperçois le génie là-dessous, et qu'il s'agit du +grand Corneille<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> On ne s'avise guère d'aller chercher dans les poésies diverses de +Corneille les stances suivantes que M. Lebrun, l'auteur de <i>Marie Stuart</i>, +sait réciter et faire valoir à merveille. On y surprend le vieux Corneille, +un peu amoureux, mais encore plus glorieux et grondeur:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>STANCES.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Marquise, si mon visage</p> +<p>A quelques traits un peu vieux,</p> +<p>Souvenez-vous qu'à mon âge</p> +<p>Vous ne vaudrez guère mieux.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le temps aux plus belles choses</p> +<p>Se plaît à faire un affront,</p> +<p>Et saura faner vos roses</p> +<p>Comme il a ridé mon front.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le même cours des planètes</p> +<p>Règle nos jours et nos nuits:</p> +<p>On m'a vu ce que vous êtes,</p> +<p>Vous serez ce que je suis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Cependant j'ai quelques charmes</p> +<p>Qui sont assez éclatants</p> +<p>Pour n'avoir pas trop d'alarmes</p> +<p>De ces ravages du temps.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous en avez qu'on adore;</p> +<p>Mais ceux que vous méprisez</p> +<p>Pourroient bien durer encore</p> +<p>Quand ceux-là seront usés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ils pourroient sauver la gloire</p> +<p>Des yeux qui me semblent doux,</p> +<p>Et dans mille ans faire croire</p> +<p>Ce qu'il me plaira de vous.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Chez cette race nouvelle</p> +<p>Où j'aurai quelque crédit</p> +<p>Vous ne passerez pour belle</p> +<p>Qu'autant que je l'aurai dit.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Pensez-y, belle marquise,</p> +<p>Quoiqu'un grison fasse effroi,</p> +<p>Il vaut bien qu'on le courtise,</p> +<p>Quand il est fait comme moi.</p> + </div> </div> + +<p>Que dites-vous de ce ton? comme il est héroïque encore! Malherbe +seul et Corneille peuvent s'en permettre un pareil. Don Diègue, s'il +avait affaire à une coquette, ne parlerait pas autrement.</blockquote> + + +<p>Depuis 1620, époque où Corneille vint pour la première fois +à Paris, jusqu'en 1636, où il fit représenter <i>le Cid</i>, il acheva +réellement son éducation littéraire, qui n'avait été qu'ébauchée +en province. Il se mit en relation avec les beaux esprits +et les poëtes du temps, surtout avec ceux de son âge, Mairet, +Scudery, Rotrou: il apprit ce qu'il avait ignoré jusque-là, que +Ronsard était un peu passé de mode, et que Malherbe, mort +depuis un an, l'avait détrôné dans l'opinion; que Théophile, +mort aussi, ne laissait qu'une mémoire équivoque et avait déçu +les espérances, que le théâtre s'ennoblissait et s'épurait par +les soins du cardinal-duc; que Hardy n'en était plus à beaucoup +près l'unique soutien, et qu'à son grand déplaisir une +troupe de jeunes rivaux le jugeaient assez lestement et se +disputaient son héritage. Corneille apprit surtout qu'il y avait +des règles dont il ne s'était pas douté à Rouen, et qui agitaient +vivement les cervelles à Paris: de rester durant les +cinq actes au même lieu ou d'en sortir, d'être ou de n'être +pas dans les vingt-quatre heures, etc. Les savants et les réguliers +faisaient à ce sujet la guerre aux déréglés et aux ignorants. +Mairet tenait pour; Claveret se déclarait contre: Rotrou +s'en souciait peu; Scudery en discourait emphatiquement. +Dans les diverses pièces qu'il composa en cet espace de cinq +années, Corneille s'attacha à connaître à fond les habitudes +du théâtre et à consulter le goût du public; nous n'essaierons +pas de le suivre dans ces tâtonnements. Il fut vite agréé de +la ville et de la cour; le cardinal le remarqua et se l'attacha +comme un des cinq auteurs; ses camarades le chérissaient et +l'exaltaient à l'envi. Mais il contracta en particulier avec Rotrou +une de ces amitiés si rares dans les lettres, et que nul +esprit de rivalité ne put jamais refroidir. Moins âgé que Corneille, +Rotrou l'avait pourtant précédé au théâtre, et, au début, +l'avait aidé de quelques conseils. Corneille s'en montra +reconnaissant au point de donner à son jeune ami le nom +touchant de <i>père</i>; et certes s'il nous fallait indiquer, dans cette +période de sa vie, le trait le plus caractéristique de son génie +et de son âme, nous dirions que ce fut cette amitié tendrement +filiale pour l'honnête Rotrou, comme, dans la période +précédente, ç'avait été son pur et respectueux amour pour la +femme dont nous avons parlé. Il y avait là-dedans, selon nous, +plus de présage de grandeur sublime que dans <i>Mélite, Clitandre, +la Veuve, la Galerie du Palais, la Suivante, la Place +Royale, l'Illusion,</i> et pour le moins autant que dans <i>Médée</i>.</p> + +<p>Cependant Corneille faisait de fréquentes excursions à +Rouen. Dans l'un de ces voyages, il visita un M. de Châlons, +ancien secrétaire des commandements de la reine-mère, qui +s'y était retiré dans sa vieillesse: «Monsieur, lui dit le vieillard +après les premières félicitations, le genre de comique +que vous embrassez ne peut vous procurer qu'une gloire +passagère. Vous trouverez dans les Espagnols des sujets qui, +traités dans notre goût par des mains comme les vôtres, +produiraient de grands effets. Apprenez leur langue, elle est +aisée; je m'offre de vous montrer ce que j'en sais, et, jusqu'à +ce que vous soyez en état de lire par vous-même, de +vous traduire quelques endroits de Guillen de Castro.» Ce +fut une bonne fortune pour Corneille que cette rencontre; et +dès qu'il eut mis le pied sur cette noble poésie d'Espagne, il +s'y sentit à l'aise comme en une patrie. Génie loyal, plein +d'honneur et de moralité, marchant la tête haute, il devait +se prendre d'une affection soudaine et profonde pour les héros +chevaleresques de cette brave nation. Son impétueuse +chaleur de coeur, sa sincérité d'enfant, son dévouement inviolable +en amitié, sa mélancolique résignation en amour, sa +religion du devoir, son caractère tout en dehors, naïvement +grave et sentencieux, beau de fierté et de prud'homie, tout +le disposait fortement au genre espagnol; il l'embrassa avec +ferveur, l'accommoda, sans trop s'en rendre compte, au goût +de sa nation et de son siècle, et s'y créa une originalité unique +au milieu de toutes les imitations banales qu'on en faisait +autour de lui. Ici, plus de tâtonnements ni de marche lentement +progressive, comme dans ses précédentes comédies. +Aveugle et rapide en son instinct, il porte du premier coup +la main au sublime, au glorieux, au pathétique, comme à des +choses familières, et les produit en un langage superbe et +simple que tout le monde comprend, et qui n'appartient qu'à +lui<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Au sortir de la première représentation du <i>Cid</i>, notre +théâtre est véritablement fondé; la France possède tout entier +le grand Corneille; et le poëte triomphant, qui, à l'exemple +de ses héros, parle hautement de lui-même comme il en +pense, a droit de s'écrier, sans peur de démenti, aux applaudissements +de ses admirateurs et au désespoir de ses envieux:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.</p> +<p>Pour me faire admirer je ne fais point de ligue;</p> +<p>J'ai peu de voix pour moi, mais je les ai sans brigue;</p> +<p>Et mon ambition, pour faire un peu de bruit,</p> +<p>Ne les va point quêter de réduit en réduit.</p> +<p>Mon travail, sans appui, monte sur le théâtre;</p> +<p>Chacun en liberté l'y blâme ou l'idolâtre.</p> +<p>Là, sans que mes amis prêchent leurs sentiments,</p> +<p>J'arrache quelquefois des applaudissements;</p> +<p>Là, content du succès que le mérite donne,</p> +<p>Par d'illustres avis je n'éblouis personne.</p> +<p>Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,</p> +<p>Et mes vers en tous lieux sont mes seuls partisans;</p> +<p>Par leur seule beauté ma plume est estimée;</p> +<p>Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée,</p> +<p>Et pense toutefois n'avoir point de rival</p> +<p>A qui je fasse tort en le traitant d'égal<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> J'insiste sur le style; le fond du <i>Cid</i> est tout +pris à l'espagnol. M. Fauriel, dans une leçon, comparant les deux +<i>Cids,</i> remarquait, comme différence, l'abrégé fréquent, rapide, que Corneille avait fait +des scènes plus développées de l'original: «Chez Corneille, ajoutait-il, +on dirait que tous les personnages <i>travaillent à l'heure</i>, tant ils sont +pressés de faire le plus de choses dans le moins de temps!» Corneille +sentait son public français.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Il sent bien qu'il va un peu loin et s'en excuse: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous nous aimons un peu, c'est notre faible à tous.</p> +<p>Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous?</p> + </div> </div> + +<p>Ceci devient malin; on croirait que c'est du La Fontaine.</blockquote> + + +<p>L'éclatant succès du <i>Cid</i> et l'orgueil bien légitime qu'en +ressentit et qu'en témoigna Corneille soulevèrent contre lui +tous ses rivaux de la veille et tous les auteurs de tragédies, +depuis Claveret jusqu'à Richelieu. Nous n'insisterons pas ici +sur les détails de cette querelle, qui est un des endroits les +mieux éclaircis de notre histoire littéraire. L'effet que produisit +sur le poëte ce déchaînement de la critique fut tel +qu'on peut le conclure d'après le caractère de son talent et +de son esprit. Corneille, avons-nous dit, était un génie pur, +instinctif, aveugle, de propre et libre mouvement, et presque +dénué des qualités moyennes qui accompagnent et secondent +si efficacement dans le poëte le don supérieur et divin. Il +n'était ni adroit, ni habile aux détails, avait le jugement peu +délicat, le goût peu sûr, le tact assez obtus, et se rendait mal +compte de ses procédés d'artiste; il se piquait pourtant d'y +entendre finesse, et de ne pas tout dire. Entre son génie et +son bon sens, il n'y avait rien ou à peu près, et ce bon sens, +qui ne manquait ni de subtilité ni de dialectique, devait faire +mille efforts, surtout s'il y était provoqué, pour se guinder +jusqu'à ce génie, pour l'embrasser, le comprendre et le régenter. +Si Corneille était venu plus tôt, avant l'Académie et +Richelieu, à la place d'Alexandre Hardy par exemple, sans +doute il n'eût été exempt ni de chutes, ni d'écarts, ni de méprises; +peut-être même trouverait-on chez lui bien d'autres +énormités que celles dont notre goût se révolte en quelques-uns +de ses plus mauvais passages; mais du moins ses chutes +alors eussent été uniquement selon la nature et la pente de +son génie; et quand il se serait relevé, quand il aurait entrevu +le beau, le grand, le sublime, et s'y serait précipité comme +en sa région propre, il n'y eût pas traîné après lui le bagage +des règles, mille scrupules lourds et puérils, mille petits empêchements +à un plus large et vaste essor. La querelle du <i>Cid</i>, +en l'arrêtant dès son premier pas, en le forçant de revenir +sur lui-même et de confronter son oeuvre avec les règles, lui +dérangea pour l'avenir cette croissance prolongée et pleine de +hasards, cette sorte de végétation sourde et puissante à laquelle +la nature semblait l'avoir destiné. Il s'effaroucha, il +s'indigna d'abord des chicanes de la critique; mais il réfléchit +beaucoup intérieurement aux règles et préceptes qu'on lui +imposait, et il finit par s'y accommoder et par y croire. Les +dégoûts qui suivirent pour lui le triomphe du <i>Cid</i> le ramenèrent +à Rouen dans sa famille, d'où il ne sortit de nouveau +qu'en 1639, <i>Horace</i> et <i>Cinna</i> en main. Quitter l'Espagne dès +l'instant qu'il y avait mis pied, ne pas pousser plus loin cette +glorieuse victoire du <i>Cid</i>, et renoncer de gaieté de coeur à tant +de héros magnanimes qui lui tendaient les bras, mais tourner +à côté et s'attaquer à une <i>Rome castillane</i>, sur la foi de +Lucain et de Sénèque, ces Espagnols, bourgeois sous Néron, +c'était pour Corneille ne pas profiter de tous ses avantages et +mal interpréter la voix de son génie au moment où elle venait +de parler si clairement. Mais alors la mode ne portait +pas moins les esprits vers Rome antique que vers l'Espagne. +Outre les galanteries amoureuses et les beaux sentiments de +rigueur qu'on prêtait à ces vieux républicains, on avait une +occasion, en les produisant sur la scène, d'appliquer les +maximes d'état et tout ce jargon politique et diplomatique +qu'on retrouve dans Balzac; Gabriel Naudé, et auquel Richelieu +avait donné cours. Corneille se laissa probablement séduire +à ces raisons du moment; l'essentiel, c'est que de son +erreur même il sortit des chefs-d'oeuvre. Nous ne le suivrons +pas dans les divers succès qui marquèrent sa carrière durant +ses quinze plus belles années. <i>Polyeucte, Pompée, le Menteur, +Rodogune, Héraclius, Don Sanche</i> et <i>Nicomède</i> en sont les signes +durables. Il rentra dans l'imitation espagnole par <i>le Menteur</i>, +comédie dont il faut admirer bien moins le comique (Corneille +n'y entendait rien) que l'<i>imbroglio</i>, le mouvement et +la fantaisie; il rentra encore dans le génie castillan par <i>Héraclius</i>, +surtout par <i>Nicomède</i> et <i>Don Sanche</i>, ces deux admirables +créations, uniques sur notre théâtre, et qui, venues en +pleine Fronde, et par leur singulier mélange d'héroïsme romanesque +et d'ironie familière, soulevaient mille allusions +malignes ou généreuses, et arrachaient d'universels applaudissements. +Ce fut pourtant peu après ces triomphes, qu'en +1653, affligé du mauvais succès de <i>Pertharite</i>, et touché peut-être +de sentiments et de remords chrétiens, Corneille résolut +de renoncer au théâtre. Il avait quarante-sept ans; il venait +de traduire en vers les premiers chapitres de l'<i>Imitation de +Jésus-Christ</i>, et voulait consacrer désormais son reste de verve +à des sujets pieux.</p> + +<p>Corneille s'était marié dès 1640; et, malgré ses fréquents +voyages à Paris, il vivait habituellement à Rouen en famille. +Son frère Thomas et lui avaient épousé les deux soeurs, et +logeaient dans deux maisons contiguës. Tous deux soignaient +leur mère veuve. Pierre avait six enfants; et comme alors +les pièces de théâtre rapportaient plus aux comédiens qu'aux +auteurs, et que d'ailleurs il n'était pas sur les lieux pour surveiller +ses intérêts, il gagnait à peine de quoi soutenir sa nombreuse +famille. Sa nomination à l'Académie française n'est +que de 1647. Il avait promis, avant d'être nommé, de s'arranger +de manière à passer à Paris la plus grande partie de l'année; +mais il ne paraît pas qu'il l'ait fait. Il ne vint s'établir +dans la capitale qu'en 1662, et jusque-là il ne retira guère +les avantages que procure aux académiciens l'assiduité aux +séances. Les moeurs littéraires du temps ne ressemblaient +pas aux nôtres: les auteurs ne se faisaient aucun scrupule +d'implorer et de recevoir les libéralités des princes et seigneurs. +Corneille, en tête d'<i>Horace</i>, dit qu'<i>il a l'honneur d'être +à Son Éminence</i>; c'est ainsi que M. de Ballesdens de l'Académie +avait <i>l'honneur d'être à M. le Chancelier</i>; c'est ainsi qu'Attale dit +à la reine Laodice, en parlant de Nicomède qu'il ne connaît +pas: <i>Cet homme est-il à vous?</i> Les gentilshommes alors se vantaient +d'être les <i>domestiques</i> d'un prince ou d'un seigneur. Tout +ceci nous mène à expliquer et à excuser dans notre illustre +poëte ces singulières dédicaces à Richelieu, à Montauron, +à Mazarin, à Fouquet, qui ont si mal à propos scandalisé Voltaire, +et que M. Taschereau a réduites fort judicieusement à +leur véritable valeur. Vers la même époque, en Angleterre, +les auteurs n'étaient pas en condition meilleure et on trouve +là-dessus de curieux détails dans les <i>Vies des poëtes</i> par Johnson +et les Mémoires de Samuel Pepys. Dans la correspondance +de Malherbe avec Peiresc, il n'est presque pas une seule lettre +où le célèbre lyrique ne se plaigne de recevoir du roi Henri +plus de compliments que d'écus. Ces moeurs subsistaient encore +du temps de Corneille; et quand même elles auraient +commencé à passer d'usage, sa pauvreté et ses charges de +famille l'eussent empêché de s'en affranchir. Sans doute il en +souffrait par moments, et il déplore lui-même quelque part +<i>ce je ne sais quoi d'abaissement secret</i>, auquel un noble coeur +a peine à descendre; mais, chez lui, la nécessité était plus +forte que les délicatesses. Disons-le encore: Corneille, hors de +son sublime et de son pathétique, avait peu d'adresse et de +tact. Il portait dans les relations de la vie quelque chose de +gauche et de provincial; son discours de réception à l'Académie, +par exemple, est un chef-d'oeuvre de mauvais goût, de +plate louange et d'emphase commune. Eh bien! il faut juger +de la sorte sa dédicace à Montauron, la plus attaquée de toutes, +et ridicule même lorsqu'elle parut. Le bon Corneille y manqua +de mesure et de convenance; il insista lourdement là où +il devait glisser; lui, pareil au fond à ses héros, entier par +l'âme, mais brisé par le sort, il se baissa trop cette fois pour +saluer, et frappa la terre de son noble front. Qu'y faire? Il y +avait en lui, mêlée à l'inflexible nature du vieil <i>Horace</i>, quelque +partie de la nature débonnaire de <i>Pertharite</i> et de <i>Prusias</i>; +lui aussi, il se fût écrié en certains moments, et sans +songer à la plaisanterie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! ne me brouillez pas avec <i>le Cardinal</i>!</p> + </div> </div> + +<p>On peut en sourire, on doit l'en plaindre; ce serait injure que +de l'en blâmer.</p> + +<p>Corneille s'était imaginé, en 1653, qu'il renonçait à la +scène. Pure illusion! Cette retraite, si elle avait été possible, +aurait sans doute mieux valu pour son repos, et peut-être +aussi pour sa gloire; mais il n'avait pas un de ces tempéraments +poétiques qui s'imposent à volonté une continence de +quinze ans, comme fit plus tard Racine. Il suffit donc d'un +encouragement et d'une libéralité de Fouquet, pour le rentraîner +sur la scène où il demeura vingt années encore, jusqu'en +1674, déclinant de jour en jour au milieu de mécomptes +sans nombre et de cruelles amertumes. Avant de +dire un mot de sa vieillesse et de sa fin, nous nous arrêterons +pour résumer les principaux traits de son génie et de +son oeuvre.</p> + +<p>La forme dramatique de Corneille n'a point la liberté de +fantaisie que se sont donnée Lope de Vega et Shakspeare, ni +la sévérité exactement régulière à laquelle Racine s'est assujetti. +S'il avait osé, s'il était venu avant d'Aubignac, Mairet, +Chapelain, il se serait, je pense, fort peu soucié de graduer +et d'étager ses actes, de lier ses scènes, de concentrer ses effets +sur un même point de l'espace et de la durée; il aurait procédé +au hasard, brouillant et débrouillant les fils de son intrigue, +changeant de lieu selon sa commodité, s'attardant en +chemin, et poussant devant lui ses personnages pêle-mêle +jusqu'au mariage ou à la mort. Au milieu de cette confusion +se seraient détachées çà et là de belles scènes, d'admirables +groupes; car Corneille entend fort bien le groupe, et, aux +moments essentiels, pose fort dramatiquement ses personnages. +Il les balance l'un par l'autre, les dessine vigoureusement +par une parole mâle et brève, les contraste par des +reparties tranchées, et présente à l'oeil du spectateur des +masses d'une savante structure. Mais il n'avait pas le génie +assez artiste pour étendre au drame entier cette configuration +concentrique qu'il a réalisée par places; et, d'autre part, sa +fantaisie n'était pas assez libre et alerte pour se créer une +forme mouvante, diffuse, ondoyante et multiple, mais non +moins réelle, non moins belle que l'autre, et comme nous +l'admirons dans quelques pièces de Shakspeare, comme les +Schlegel l'admirent dans Calderon. Ajoutez à ces imperfections +naturelles l'influence d'une poétique superficielle et méticuleuse, +dont Corneille s'inquiétait outre mesure, et vous +aurez le secret de tout ce qu'il y a de louche, d'indécis et d'incomplètement +calculé dans l'ordonnance de ses tragédies. Ses +<i>Discours</i> et ses <i>Examens</i> nous donnent sur ce sujet mille détails, +où se révèlent les coins les plus cachés de l'esprit du +grand Corneille. On y voit combien l'impitoyable unité de +lieu le tracasse, combien il lui dirait de grand coeur: <i>Oh! que +vous me gênez!</i> et avec quel soin il cherche à la réconcilier +avec la <i>bienséance</i>. Il n'y parvient pas toujours. <i>Pauline vient +jusque dans une antichambre pour trouver Sévère dont elle devrait +attendre la visite dans son cabinet.</i> Pompée semble s'écarter +un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque, +sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui jusqu'au sein +d'une ville où celui-ci est le maître; <i>mais il était impossible +de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette échappée.</i> +Quand il y avait pourtant nécessité absolue que l'action se +passât en deux lieux différents, voici l'expédient qu'imaginait +Corneille pour éluder la règle: «C'étoit que ces deux lieux +n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun +des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général +où tous les deux sont compris, comme Paris, Rome; +Lyon, Constantinople, etc. Cela aideroit à tromper l'auditeur +qui, ne voyant rien qui lui marquât la diversité des +lieux, ne s'en apercevroit pas, à moins d'une réflexion malicieuse +et critique, dont il y a peu qui soient capables, +la plupart s'attachant avec chaleur à l'action qu'ils voient +représenter.» Il se félicite presque comme un enfant de +la complexité d'<i>Héraclius</i>, et que <i>ce poëme soit si embarrassé +qu'il demande une merveilleuse attention.</i> Ce qu'il nous fait +surtout remarquer dans <i>Othon</i>, <i>c'est qu'on n'a point encore +vu de pièce où il se propose tant de mariages pour n'en conclure +aucun.</i></p> + +<p>Les personnages de Corneille sont grands, généreux, vaillants, +tout en dehors, hauts de tête et nobles de coeur. Nourris +la plupart dans une discipline austère, ils ont sans cesse à la +bouche des maximes auxquelles ils rangent leur vie; et +comme ils ne s'en écartent jamais, on n'a pas de peine à les +saisir; un coup d'oeil suffit: ce qui est presque le contraire +des personnages de Shakspeare et des caractères humains en +cette vie. La moralité de ses héros est sans tache: comme +pères, comme amants, comme amis ou ennemis, on les admire +et on les honore; aux endroits pathétiques, ils ont des +accents sublimes qui enlèvent et font pleurer; mais ses rivaux +et ses maris ont quelquefois une teinte de ridicule: ainsi don +Sanche dans <i>le Cid</i>, ainsi Prusias et Pertharite. Ses tyrans et +ses marâtres sont tout d'une pièce comme ses héros, méchants +d'un bout à l'autre; et encore, à l'aspect d'une belle action, +il leur arrive quelquefois de faire volte-face, de se retourner +subitement à la vertu: tels Grimoald et Arsinoé. Les hommes +de Corneille ont l'esprit formaliste et pointilleux: ils se querellent +sur l'étiquette; ils raisonnent longuement et ergotent +à haute voix avec eux-mêmes jusque dans leur passion. Il y a +du Normand. Auguste, Pompée et autres ont dû étudier la +dialectique à Salamanque, et lire Aristote d'après les Arabes. +Ses héroïnes, ses <i>adorables furies</i>, se ressemblent presque +toutes: leur amour est subtil, combiné, alambiqué, et sort +plus de la tête que du coeur. On sent que Corneille connaissait +peu les femmes. Il a pourtant réussi à exprimer dans +Chimène et dans Pauline cette vertueuse puissance de sacrifice, +que lui-même avait pratiquée en sa jeunesse. Chose singulière! +depuis sa rentrée au théâtre en 1659, et dans les +pièces nombreuses de sa décadence, <i>Attila, Bérénice, Pulchérie, +Suréna</i>, Corneille eut la manie de mêler l'amour à +tout, comme La Fontaine Platon. Il semblait que les succès +de Quinault et de Racine l'entraînassent sur ce terrain, et +qu'il voulût en remontrer à ces <i>doucereux</i>, comme il les appelait. +Il avait fini par se figurer qu'il avait été en son temps +bien autrement galant et amoureux que ces jeunes perruques +blondes, et il ne parlait d'autrefois qu'en hochant la tête +comme un vieux berger.</p> + +<p>Le style de Corneille est le mérite par où il excelle à mon +gré. Voltaire, dans son commentaire, a montré sur ce point +comme sur d'autres une souveraine injustice et une assez +grande ignorance des vraies origines de notre langue. Il reproche +à tout moment à son auteur de n'avoir ni grâce, ni +élégance, ni clarté: il mesure, plume en main, la hauteur des +métaphores, et quand elles dépassent, il les trouve gigantesques. +Il retourne et déguise en prose ces phrases altières et +sonores qui vont si bien à l'allure des héros, et il se demande +si c'est là écrire et parler <i>français</i>. Il appelle grossièrement +<i>solécisme</i> ce qu'il devrait qualifier d'<i>idiotisme</i>, et qui manque +si complètement à la langue étroite, symétrique, écourtée, et +à <i>la française</i>, du XVIIIe siècle. On se souvient des magnifiques +vers de l'<i>Épître à Ariste</i>, dans lesquels Corneille se glorifie +lui-même après le triomphe du <i>Cid</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je sais ce que je vaux, et crois ce qu'on m'en dit.</p> + </div> </div> + +<p>Voltaire a osé dire de cette belle épître: «Elle paraît écrite +entièrement dans le style de Régnier, sans grâce, sans +finesse, sans élégance, sans imagination; mais on y voit de +la facilité et de la naïveté.» Prusias, en parlant de son fils +Nicomède que les victoires ont exalté, s'écrie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il ne veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes</p> +<p>Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes.</p> + </div> </div> + +<p>Voltaire met en note: «<i>Des têtes au-dessus des bras</i>, il n'était +plus permis d'écrire ainsi en 1657.» Il serait certes piquant +de lire quelques pages de Saint-Simon qu'aurait commentées +Voltaire. Pour nous, le style de Corneille nous semble avec +ses négligences une des plus grandes manières du siècle qui +eut Molière et Bossuet. La touche du poëte est rude, sévère +et vigoureuse. Je le comparerais volontiers à un statuaire +qui, travaillant sur l'argile pour y exprimer d'héroïques portraits, +n'emploie d'autre instrument que le pouce, et qui, +pétrissant ainsi son oeuvre, lui donne un suprême caractère +de vie avec mille accidents heurtés qui l'accompagnent et +l'achèvent; mais cela est incorrect, cela n'est pas lisse ni <i>propre</i>, +comme on dit. Il y a peu de peinture et de couleur dans +le style de Corneille; il est chaud plutôt qu'éclatant; il tourne +volontiers à l'abstrait, et l'imagination y cède à la pensée et +au raisonnement. Il doit plaire surtout aux hommes d'état, +aux géomètres, aux militaires, à ceux qui goûtent les styles +de Démosthène, de Pascal et de César.</p> + +<p>En somme, Corneille, génie pur, incomplet, avec ses hautes +parties et ses défauts, me fait l'effet de ces grands arbres, +nus, rugueux, tristes et monotones par le tronc, et garnis de +rameaux et de sombre verdure seulement à leur sommet. Ils +sont forts, puissants, gigantesques, peu touffus; une sève +abondante y monte: mais n'en attendez ni abri, ni ombrage, +ni fleurs. Ils feuillissent tard, se dépouillent tôt, et vivent +longtemps à demi dépouillés. Même après que leur front +chauve a livré ses feuilles au vent d'automne, leur nature +vivace jette encore par endroits des rameaux perdus et de +vertes poussées. Quand ils vont mourir, ils ressemblent par +leurs craquements et leurs gémissements à ce tronc chargé +d'armures, auquel Lucain a comparé le grand Pompée.</p> + +<p>Telle fut la vieillesse du grand Corneille, une de ces vieillesses +ruineuses, sillonnées et chenues, qui tombent pièce à +pièce et dont le coeur est long à mourir. Il avait mis toute sa +vie et toute son âme au théâtre. Hors de là il valait peu: +brusque, lourd, taciturne et mélancolique, son grand front +ridé ne s'illuminait, son oeil terne et voilé n'étincelait, sa voix +sèche et sans grâce ne prenait de l'accent, que lorsqu'il parlait +du théâtre, et surtout du sien. Il ne savait pas causer, +tenait mal son rang dans le monde, et ne voyait guère MM. de +La Rochefoucauld et de Retz, et madame de Sévigné que +pour leur lire ses pièces. Il devint de plus en plus chagrin et +morose avec les ans. Les succès de ses jeunes rivaux l'importunaient; +il s'en montrait affligé et noblement jaloux, comme +un taureau vaincu ou un vieil athlète. Quand Racine eut parodié +par la bouche de l'<i>Intimé</i> ce vers du <i>Cid</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ses rides sur son front ont gravé ses exploits,</p> + </div> </div> + +<p>Corneille, qui n'entendait pas raillerie, s'écria naïvement: +«Ne tient-il donc qu'à un jeune homme de venir ainsi tourner +en ridicule les vers des gens?» Une fois il s'adresse à +Louis XIV qui a fait représenter à Versailles <i>Sertorius, Oedipe</i> +et <i>Rodogune</i>; il implore la même faveur pour <i>Othon, Pulchérie, +Suréna</i>, et croit qu'un seul regard du maître les tirerait +du tombeau; il se compare au vieux Sophocle accusé de démence +et lisant <i>Oedipe</i> pour réponse; puis il ajoute:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je n'irai pas si loin, et si mes quinze lustres</p> +<p>Font encor quelque peine aux modernes illustres,</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>S'il en est de fâcheux jusqu'à s'en chagriner,</p> +<p>Je n'aurai pas longtemps à les importuner.</p> +<p>Quoi que je m'en promette, ils n'en ont rien à craindre:</p> +<p>C'est le dernier éclat d'un feu prêt à s'éteindre;</p> +<p>Sur le point d'expirer, il tâche d'éblouir,</p> +<p>Et ne frappe les yeux que pour s'évanouir.</p> + </div> </div> + +<p>Une autre fois, il disait à Chevreau: «J'ai pris congé du +théâtre, et ma poésie s'en est allée avec mes dents.» Corneille +avait perdu deux de ses enfants, deux fils, et sa pauvreté +avait peine à produire les autres. Un retard dans le +payement de sa pension le laissa presque en détresse à son lit +de mort: on sait la noble conduite de Boileau. Le grand +vieillard expira dans la nuit du 30 septembre au 1er octobre +1684, rue d'Argenteuil, où il logeait. Charlotte Corday +était arrière-petite-fille d'une des filles de Pierre Corneille<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> D'autres font d'elle seulement une arrière-petite-nièce du grand +tragique; il y a des doutes et même il y a eu des procès sur cette généalogie. +J'ai suivi M. Taschereau.—Voir, comme développement +particulier sur Corneille et sur <i>Polyeucte</i>, mon <i>Port-Royal</i>, +tome I, liv. I, chap. VI.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>LA FONTAINE</h3> + +<p>Dans ces rapides essais, par lesquels nous tâchons de ramener +l'attention de nos lecteurs et la nôtre à des souvenirs +pacifiques de littérature et de poésie, nous ne nous sommes +nullement imposé la loi, comme certaines gens peu charitables +ou mal instruits voudraient le faire croire, de mettre en +avant à toute force des idées soi-disant nouvelles, de contrarier +sans relâche les opinions reçues, de réformer, de casser les +jugements consacrés, d'exhumer coup sur coup des réputations +et d'en démolir. En supposant qu'un tel rôle convînt +jamais à quelqu'un, qui serions-nous, bon Dieu! pour l'entreprendre? +Le nôtre est plus simple: nous avons quelques principes +d'art et de critique littéraire, que nous essayons d'appliquer, +sans violence toutefois et à l'amiable, aux auteurs +illustres des deux siècles précédents. D'ailleurs, l'impression +qu'une dernière et plus fraîche lecture a laissée en nous, impression +pure, franche, aussi prompte et naïve que possible, +voilà surtout ce qui décide du ton et de la couleur de notre +causerie; voilà ce qui nous a poussé à la sévérité contre Jean-Baptiste, +à l'estime pour Boileau, à l'admiration pour madame +de Sévigné, Mathurin Régnier et d'autres encore; aujourd'hui, +c'est le tour de La Fontaine<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>. En revenant sur lui après +tant de panégyristes et de biographes, après les travaux de +M. Walckenaer en particulier, nous nous condamnons à n'en +rien dire de bien nouveau pour le fond, et à ne faire au plus +que retraduire à notre guise et motiver un peu différemment +parfois les mêmes conclusions de louanges, les mêmes hommages +d'une critique désarmée et pleine d'amour. Mais ces +redites pourtant, dût la forme seule les rajeunir, ne nous ont +pas semblé inutiles, ne serait-ce que pour montrer que nous +aussi, le dernier venu et le plus obscur, nous savons au +besoin et par conviction nous ranger à la suite de nos devanciers +dans la carrière.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Dans l'ordre premier où parurent successivement plusieurs de +ces articles en 1829, ceux de <i>J.-B. Rousseau</i> et de <i>Régnier</i> avaient précédé en date celui de <i>La Fontaine</i>. Quant à l'article sur <i>madame de +Sévigné</i>, il appartient de droit à celui de nos volumes qui, dans la +présente collection, est particulièrement consacré aux femmes; il en +fait le début.</blockquote> + +<p>Et puis, si La Harpe et Chamfort ont loué La Fontaine avec +une ingénieuse sagacité, ils l'ont beaucoup trop détaché de +son siècle, qui était bien moins connu d'eux que de nous. +Le XVIIIe siècle, en effet, n'a su naturellement de l'époque de +Louis XIV que la partie qui s'est continuée et qui a prévalu +sous Louis XV. Il en a ignoré ou dédaigné tout un autre côté, +par lequel le dernier règne regardait les précédents, côté qui +certes n'est pas le moins original, et que Saint-Simon nous +dévoile aujourd'hui. Aussi ces admirables Mémoires, qui jusqu'ici +ont été envisagés surtout comme ruinant le prestige +glorieux et la grandeur factice de Louis XIV, nous semblent-ils +bien plutôt restituer à cette mémorable époque un caractère +de grandeur et de puissance qu'on ne soupçonnait pas, +et devoir la réhabiliter hautement dans l'opinion, par les endroits +mêmes qui détruisent les préjugés d'une admiration +superficielle. Il en sera, selon nous, des variations de nos jugements +sur le siècle de Louis XIV, comme il en a été de nos +diverses façons de voir touchant les choses de la Grèce et du +moyen âge. D'abord, par exemple, on étudiait peu ou du +moins on entendait mal le théâtre grec; on l'admirait pour +des qualités qu'il n'avait pas; puis, quand, y jetant un coup +d'oeil rapide, on s'est aperçu que ces qualités qu'on estimait +indispensables manquaient souvent, on l'a traité assez à la +légère: témoin Voltaire et La Harpe. Enfin, en l'étudiant +mieux, comme a fait M. Villemain, on est revenu à l'admirer +précisément pour n'avoir pas ces qualités de fausse noblesse +et de continuelle dignité qu'on avait cru y voir d'abord, et que +plus tard on avait été désappointé de n'y pas trouver. C'est +aussi la marche qu'ont suivie les opinions sur le moyen âge, la +chevalerie et le gothique. A l'âge d'or de fantaisie et d'<i>opéra</i> +rêvé par La Curne de Sainte-Palaye et Tressan<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>, ont succédé +des études plus sévères, qui ont jeté quelque trouble dans le +premier arrangement romanesque; puis ces études, de plus +en plus fortes et intelligentes, ont rencontré au fond un âge +non plus d'or, mais de fer, et pourtant merveilleux encore: +de simples prêtres et des moines plus hauts et plus puissants +que les rois, des barons gigantesques dont les grands ossements +et les armures énormes nous effraient; un art de granit et de +pierre, savant, délicat, aérien, majestueux et mystique. Ainsi +la monarchie de Louis XIV, d'abord admirée pour l'apparente +et fastueuse régularité qu'y afficha le monarque et que célébra +Voltaire, puis trahie dans son infirmité réelle par les Mémoires +de Dangeau, de la princesse Palatine, et rapetissée à dessein +par Lemontey, nous reparaît chez Saint-Simon vaste, encombrée +et flottante, dans une confusion qui n'est pas sans grandeur +et sans beauté, avec tous les rouages de plus en plus +inutiles de l'antique constitution abolie, avec tout ce que l'habitude +conserve de formes et de mouvements, même après que +l'esprit et le sens des choses ont disparu; déjà sujette au bon +plaisir despotique, mais mal disciplinée encore à l'étiquette +suprême qui finira par triompher. Or, ceci bien posé, il est +aisé de rétablir en leur vraie place et de voir en leur vrai +jour les hommes originaux du temps, qui, dans leur conduite +ou dans leurs oeuvres, ont fait autre chose que remplir le programme +du maître. Sans cette connaissance générale, on court +risque de les considérer trop à part, et comme des êtres +étranges et accidentels. C'est ce que les critiques du dernier +siècle n'ont pas évité en parlant de La Fontaine: ils l'ont +trop isolé et chargé dans leurs portraits; ils lui ont supposé +une personnalité beaucoup plus entière qu'il n'était besoin, +eu égard à ses oeuvres, et l'ont imaginé <i>bonhomme</i> et <i>fablier</i> +outre mesure. Il leur était bien plus facile de s'expliquer +Racine et Boileau, qui appartiennent à la partie régulière +et apparente de l'époque, et en sont la plus pure expression +Littéraire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Il ne faudrait pourtant pas mettre sur la même ligne, +pour l'ensemble des travaux, La Curne de Sainte-Palaye, qui en a fait +D'immenses, et Tressan qui n'en a fait que de fort légers.</blockquote> + +<p>Il y a des hommes qui, tout en suivant le mouvement général +de leur siècle, n'en conservent pas moins une individualité +profonde et indélébile: Molière en est le plus éclatant +exemple. Il en est d'autres qui, sans aller dans le sens de ce +mouvement général, et en montrant par conséquent une certaine +originalité propre, en ont moins pourtant qu'ils ne paraissent, +bien qu'il puisse leur en rester beaucoup. Il entre +dans la manière qui les distingue de leurs contemporains une +grande part d'imitation de l'âge précédent; et, dans ce frappant +contraste qu'ils nous offrent avec ce qui les entoure, il +faut savoir reconnaître et rabattre ce qui revient de droit à +leurs devanciers. C'est parmi les hommes de cet ordre que +nous rangeons La Fontaine: nous l'avons déjà dit ailleurs<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, +il a été, sous Louis XIV, le dernier et le plus grand des poëtes +du XVIe siècle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Voir à la fin de ce volume un article du <i>Globe</i>, +15 septembre 1827, on cette idée sur La Fontaine est développée. J'en ai +aussi parlé en ce sens dans le <i>Tableau de la Poésie française au +XVIe siècle</i>.</blockquote> + +<p>Né, en 1621, à Château-Thierry en Champagne, il reçut une +éducation fort négligée, et donna de bonne heure des preuves +de son extrême facilité à se laisser aller dans la vie et à obéir +aux impressions du moment. Un chanoine de Soissons lui +ayant prêté un jour quelques livres de piété, le jeune La Fontaine +se crut du penchant pour l'état ecclésiastique, et entra +au séminaire. Il ne tarda pas à en sortir; et son père, en le +mariant, lui transmit sa charge de maître des eaux et forêts. +Mais La Fontaine, avec son caractère naturel d'oubliance +et de paresse, s'accoutuma insensiblement à vivre comme s'il +n'avait eu ni charge ni femme. Il n'était pourtant pas encore +poète, ou du moins il ignorait qu'il le fût. Le hasard le mit +sur la voie. Un officier qui se trouvait en quartier d'hiver +à Château-Thierry lut un jour devant lui l'ode de Malherbe +dont le sujet est un des attentats sur la personne de Henri IV:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que direz-vous, races futures, etc.,</p> + </div> </div> + +<p>et La Fontaine, dès ce moment, se crut appelé à composer +des odes: il en fit, dit-on, plusieurs, et de mauvaises; mais +un de ses parents, nommé Pintrel, et son camarade de collége, +Maucroix, le détournèrent de ce genre et l'engagèrent à étudier +les anciens. C'est aussi vers ce temps qu'il dut se mettre +à la lecture de Rabelais, de Marot, et des poëtes du XVIe siècle, +véritable fonds d'une bibliothèque de province à cette époque. +Il publia, en 1654, une traduction en vers de <i>l'Eunuque</i> de +Térence; et l'un des parents de sa femme, Jannart, ami et +substitut de Fouquet, emmena le poëte à Paris pour le présenter +au surintendant.</p> + +<p>Ce voyage et cette présentation décidèrent du sort de La +Fontaine. Fouquet le prit en amitié, se l'attacha, et lui fit une +pension de mille francs, à condition qu'il en acquitterait +chaque quartier par une pièce de vers, ballade ou madrigal, +dizain ou sixain. Ces petites pièces, avec <i>le Songe de Vaux</i>, +sont les premières productions originales que nous ayons de +La Fontaine: elles se rapportent tout à fait au goût d'alors, à +celui de Saint-Évremond et de Benserade, au marotisme de +Sarasin et de Voiture, et le <i>je ne sais quoi</i> de mollesse et de +rêverie voluptueuse qui n'appartient qu'à notre délicieux auteur, +y perce bien déjà, mais y est encore trop chargé de +fadeurs et de bel esprit. Le poëte de Fouquet fut accueilli, +dès son début, comme un des ornements les plus délicats de +cette société polie et galante de Saint-Mandé et de Vaux. Il +était fort aimable dans le monde, quoi qu'on en ait dit, et +particulièrement dans un monde privé; sa conversation, abandonnée +et naïve, s'assaisonnait au besoin de finesse malicieuse, +et ses distractions savaient fort bien s'arrêter à temps pour +n'être qu'un charme de plus: il était certainement moins +<i>bonhomme</i> en société que le grand Corneille. Les femmes, le +rien-faire et le sommeil se partageaient tour à tour ses hommages +et ses voeux. Il en convenait agréablement; il s'en vantait +même parfois, et causait volontiers de lui-même et de ses +goûts avec les autres sans jamais les lasser, et en les faisant +seulement sourire. L'intimité surtout avait mille grâces avec +lui: il y portait un tour affectueux et de bon ton familier; il +s'y livrait en homme qui oublie tout le reste, et en prenait au +sérieux ou en déroulait avec badinage les moindres caprices. +Son goût déclaré pour le beau sexe ne rendait son commerce +dangereux aux femmes que lorsqu'elles le voulaient bien. La +Fontaine, en effet, comme Regnier son prédécesseur, aimait +avant tout <i>les amours faciles et de peu de défense</i>. Tandis qu'il +adressait à genoux, aux <i>Iris</i>, aux <i>Climènes</i> et aux déesses, de +respectueux soupirs, et qu'il pratiquait de son mieux ce qu'il +avait cru lire dans Platon, il cherchait ailleurs et plus bas des +plaisirs moins mystiques qui l'aidaient à prendre son martyre +en patience. Parmi ses bonnes fortunes à son arrivée dans la +capitale, on cite la célèbre Claudine, troisième femme de +Guillaume Colletet, et d'abord sa servante; Colletet épousait +toujours ses servantes. Notre poëte visitait souvent le bon +vieux rimeur en sa maison du faubourg Saint-Marceau, et +courtisait Claudine tout en devisant, à souper, des auteurs +du XVIe siècle avec le mari, qui put lui donner là-dessus +d'utiles conseils et lui révéler des richesses dont il profita. +Pendant les six premières années de son séjour à Paris, et +jusqu'à la chute de Fouquet, La Fontaine produisit peu; il +s'abandonna tout entier au bonheur de cette vie d'enchantement +et de fête, aux délices d'une société choisie qui goûtait +son commerce ingénieux et appréciait ses galantes bagatelles; +mais ce songe s'évanouit par la captivité de l'enchanteur. Sur +ces entrefaites, la duchesse de Bouillon, nièce de Mazarin, +ayant demandé au poëte des contes en vers, il s'empressa de +la satisfaire, et le premier recueil des Contes parut en 1664: +La Fontaine avait quarante-trois ans. On a cherché à expliquer +un début si tardif dans un génie si facile, et certains +critiques sont allés jusqu'à attribuer ce long silence à des +études <i>secrètes</i>, à une éducation laborieuse et prolongée. En +vérité, bien que La Fontaine n'ait pas cessé d'essayer et de +cultiver à ses moments de loisir son talent, depuis le jour où +l'ode de Malherbe le lui révéla, j'aime beaucoup mieux croire +à sa paresse, à son sommeil, à ses distractions, à tout ce qu'on +voudra de naïf et d'oublieux en lui, qu'admettre cet ennuyeux +noviciat auquel il se serait condamné. Génie instinctif, insouciant, +volage et toujours livré au courant des circonstances, +on n'a qu'à rapprocher quelques traits de sa vie pour le connaître +et le comprendre. Au sortir du collège, un chanoine +de Soissons lui prête des livres pieux, et le voilà au séminaire; +un officier lui lit une ode de Malherbe, et le voilà poëte; +Pintrel et Maucroix lui conseillent l'antiquité, et le voilà qui +rêve Quintilien et raffole de Platon en attendant Baruch. +Fouquet lui commande dizains et ballades, il en fait; madame +de Bouillon, des contes, et il est conteur; un autre jour +ce seront des fables pour monseigneur le Dauphin, un poëme +du <i>Quinquina</i> pour madame de Bouillon encore, un opéra de +<i>Daphné</i> pour Lulli, <i>la Captivité de saint Malc</i> à la requête +de MM. de Port-Royal; ou bien ce seront des lettres, de longues +lettres négligées et fleuries, mêlées de vers et de prose, +à sa femme, à M. de Maucroix, à Saint-Évremond, aux Conti, +aux Vendôme, à tous ceux enfin qui lui en demanderont. La +Fontaine dépensait son génie, comme son temps, comme sa +fortune, sans savoir comment, et au service de tous. Si jusqu'à +l'âge de quarante ans il en parut moins prodigue que plus +tard, c'est que les occasions lui manquaient en province, et +que sa paresse avait besoin d'être surmontée par une douce +violence. Une fois d'ailleurs qu'il eut rencontré le genre qui +lui convenait le mieux, celui du <i>conte</i> et de la <i>fable</i>, il était +tout simple qu'il s'y adonnât avec une sorte d'effusion, et qu'il +y revînt de lui-même à plusieurs reprises, par penchant +comme par habitude. La Fontaine, il est vrai, se méprenait +un peu sur lui-même; il se piquait de beaucoup de correction +et de labeur, et sa poétique qu'il tenait en gros de Maucroix, +et que Boileau et Racine lui achevèrent, s'accordait +assez mal avec la tournure de ses oeuvres. Mais cette légère +inconséquence, qui lui est commune avec d'autres grands +esprits naïfs de son temps, n'a pas lieu d'étonner chez lui, et +elle confirme bien plus qu'elle ne contrarie notre opinion sur +la nature facile et accommodante de son génie. Un célèbre +poëte de nos jours, qu'on a souvent comparé à La Fontaine +pour sa bonhomie aiguisée de malice, et qui a, comme lui, la +gloire d'être créateur inimitable dans un genre qu'on croyait +usé, le même poëte populaire qui, dans ce moment d'émotion +politique, est rendu, après une trop longue captivité, a +ses amis et à la France, Béranger, n'a commencé aussi que +vers quarante ans à concevoir et à composer ses immortelles +chansons. Mais, pour lui, les causes du retard nous semblent +différentes, et les jours du silence ont été tout autrement employés. +Jeté jeune et sans éducation régulière au milieu +d'une littérature compassée et d'une poésie sans âme, il a dû +hésiter longtemps, s'essayer en secret, se décourager maintes +fois et se reprendre, tenter du nouveau dans bien des voies, +et, en un mot, brûler bien des vers avant d'entrer en plein +dans le genre unique que les circonstances ouvrirent à son +coeur de citoyen. Béranger, comme tous les grands poëtes de +ce temps, même les plus instinctifs, a su parfaitement ce qu'il +faisait et pourquoi il le faisait: un art délicat et savant se +cache sous ses rêveries les plus épicuriennes, sous ses inspirations +les plus ferventes; honneur en soit à lui! mais cela +n'était ni du temps ni du génie de La Fontaine.</p> + +<p>Ce qu'est La Fontaine dans le <i>conte</i>, tout le monde le sait; +ce qu'il est dans la <i>fable</i>, on le sait aussi, on le sent; mais il +est moins aisé de s'en rendre compte. Des auteurs d'esprit s'y +sont trompés; ils ont mis en action, selon le précepte, des +animaux, des arbres, des hommes, ont caché un sens fin, une +morale saine sous ces petits drames, et se sont étonnés ensuite +d'être jugés si inférieurs à leur illustre devancier: c'est +que La Fontaine entendait autrement la fable. J'excepte les +premiers livres, dans lesquels il montre plus de timidité, se +tient davantage à son petit récit, et n'est pas encore tout à +fait à l'aise dans cette forme qui s'adaptait moins immédiatement +à son esprit que l'élégie ou le conte. Lorsque le second +recueil parut, contenant cinq livres, depuis le sixième jusqu'au +onzième inclusivement, les contemporains se récrièrent +comme ils font toujours, et le mirent fort au-dessous du premier. +C'est pourtant dans ce recueil que se trouve au complet +la fable, telle que l'a inventée La Fontaine. Il avait fini évidemment +par y voir surtout un cadre commode à pensées, à +sentiments, à causerie; le petit drame qui en fait le fond n'y +est plus toujours l'essentiel comme auparavant; la moralité +de quatrain y vient au bout par un reste d'habitude; mais la +fable, plus libre en son cours, tourne et dérive, tantôt à l'élégie +et à l'idylle, tantôt à l'épître et au conte: c'est une +anecdote, une conversation, une lecture, élevées à la poésie, +un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie et de +plainte rêveuse. La Fontaine est notre seul grand poëte personnel +et rêveur avant André Chénier. Il se met volontiers +dans ses vers, et nous entretient de lui, de son âme, de ses +caprices et de ses faiblesses. Son accent respire d'ordinaire la +malice, la gaieté, et le conteur grivois nous rit du coin de +l'oeil, en branlant la tête. Mais souvent aussi il a des tons qui +viennent du coeur et une tendresse mélancolique qui le rapproche +des poëtes de notre âge. Ceux du XVIe siècle avaient +bien eu déjà quelque avant-goût de rêverie; mais elle manquait +chez eux d'inspiration individuelle, et ressemblait trop +à un lieu-commun uniforme, d'après Pétrarque et Bembe. +La Fontaine lui rendit un caractère primitif d'expression vive +et discrète; il la débarrassa de tout ce qu'elle pouvait avoir +contracté de banal ou de sensuel; Platon, par ce côté, lui fut +bon à quelque chose comme il l'avait été à Pétrarque; et +quand le poëte s'écrie dans une de ses fables délicieuses:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?</p> +<p>Ai-je passé le temps d'aimer?</p> + </div> </div> + +<p>ce mot <i>charme</i>, ainsi employé en un sens indéfini et tout +métaphysique, marque en poésie française un progrès nouveau +qu'ont relevé et poursuivi plus tard André Chénier et ses +successeurs. Ami de la retraite, de la solitude, et peintre des +champs, La Fontaine a encore sur ses devanciers du XVIe siècle +l'avantage d'avoir donné à ses tableaux des couleurs fidèles +qui sentent, pour ainsi dire, le pays et le terroir. Ces plaines +immenses de blés où se promène de grand matin le maître, +et où l'allouette cache son nid; ces bruyères et ces buissons +où fourmille tout un petit monde; ces jolies garennes, dont +les hôtes étourdis font la cour à l'aurore dans la rosée et parfument +de thym leur banquet, c'est la Beauce, la Sologne, la +Champagne, la Picardie; j'en reconnais les fermes avec leurs +mares, avec les basses-cours et les colombiers; La Fontaine +avait bien observé ces pays, sinon en maître des eaux-et-forêts, +du moins en poëte; il y était né, il y avait vécu longtemps, +et, même après qu'il se fut fixé dans la capitale, il retournait +chaque année vers l'automne à Château-Thierry, pour y visiter +son bien et le vendre en détail; car <i>Jean</i>, comme on sait, +<i>mangeait le fonds avec le revenu.</i></p> + +<p>Lorsque tout le bien de La Fontaine fut dissipé et que la +mort soudaine de Madame l'eut privé de la charge de gentilhomme +qu'il remplissait auprès d'elle, madame de La Sablière +le recueillit dans sa maison et l'y soigna pendant plus de vingt +ans. Abandonné dans ses moeurs, perdu de fortune, n'ayant +plus ni feu, ni lieu, ce fut pour lui et pour son talent une +inestimable ressource que de se trouver maintenu, sous les +auspices d'une femme aimable, au sein d'une société spirituelle +et de bon goût, avec toutes les douceurs de l'aisance. +Il sentit vivement le prix de ce bienfait; et cette inviolable +amitié, familière à la fois et respectueuse, que la mort seule +put rompre, est un des sentiments naturels qu'il réussit le +mieux à exprimer. Aux pieds de madame de La Sablière et +des autres femmes distinguées qu'il célébrait en les respectant, +sa muse, parfois souillée, reprenait une sorte de pureté +et de fraîcheur, que ses goûts un peu vulgaires, et de moins +en moins scrupuleux avec l'âge, ne tendaient que trop à affaiblir. +Sa vie, ainsi ordonnée dans son désordre, devint double, +et il en fit deux parts: l'une, élégante, animée, spirituelle, +au grand jour, bercée entre les jeux de la poésie, et les illusions +du coeur; l'autre, obscure et honteuse, il faut le dire, +et livrée à ces égarements prolongés des sens que la jeunesse +embellit du nom de volupté, mais qui sont comme un vice au +front du vieillard. Madame de La Sablière elle-même, qui reprenait +La Fontaine, n'avait pas été toujours exempte de passions +humaines et de faiblesses selon le monde; mais lorsque +l'infidélité du marquis de La Fare lui eut laissé le coeur libre +et vide, elle sentit que nul autre que Dieu ne pouvait désormais +le remplir, et elle consacra ses dernières années aux +pratiques les plus actives de la charité chrétienne. Cette conversion, +aussi sincère qu'éclatante, eut lieu en 1683. La Fontaine +en fut touché comme d'un exemple à suivre; sa fragilité +et d'autres liaisons qu'il contracta vers cette époque le +détournèrent, et ce ne fut que dix ans après, quand la mort +de madame de La Sablière lui eut donné un second et solennel +avertissement, que cette bonne pensée germa en lui pour n'en +plus sortir. Mais, dès 1684, nous avons de lui un admirable +<i>Discours en vers</i>, qu'il lut le jour de sa réception à l'Académie +française, et dans lequel, s'adressant à sa bienfaitrice, il lui +expose avec candeur l'état de son âme:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Des solides plaisirs je n'ai suivi que l'ombre,</p> +<p>J'ai toujours abusé du plus cher de nos biens:</p> +<p>Les pensers amusants, les vagues entretiens,</p> +<p>Vains enfants du loisir, délices chimériques,</p> +<p>Les romans et le jeu, peste des républiques,</p> +<p>Par qui sont dévoyés les esprits les plus droits,</p> +<p>Ridicule fureur qui se moque des lois,</p> +<p>Cent autres passions des sages condamnées,</p> +<p>Ont pris comme à l'envi la fleur de mes années.</p> +<p>L'usage des vrais biens réparerait ces maux;</p> +<p>Je le sais, et je cours encore à des biens faux.</p> +<p>. . . . . . . . . . . .</p> +<p>Si faut-il qu'à la fin de tels pensers nous quittent;</p> +<p>Je ne vois plus d'instants qui ne m'en sollicitent:</p> +<p>Je recule, et peut-être attendrai-je trop tard;</p> +<p>Car qui sait les moments prescrits à son départ?</p> +<p>Quels qu'ils soient, ils sont courts...</p> + </div> </div> + +<p>C'est, on le voit, une confession grave, ingénue, où l'onction +religieuse et une haute moralité n'empêchent pas un reste +de coup d'oeil amoureux vers ces <i>chimériques délices</i> dont on +est mal détaché. Et puis une simplicité d'exagération s'y +mêle: les romans et le jeu qui ont égaré le pécheur sont la +<i>peste des républiques, une fureur qui se moque des lois.</i> Et plus +loin:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que me servent ces vers avec soin composés?</p> +<p>N'en attends-je autre fruit que de les voir prisés?</p> +<p>C'est peu que leurs conseils, si je ne sais les suivre,</p> +<p>Et qu'au moins vers ma fin je ne commence à vivre;</p> +<p>Car je n'ai pas vécu, j'ai servi deux tyrans:</p> +<p>Un vain bruit et l'amour ont partagé mes ans.</p> +<p>Qu'est-ce que vivre, Iris? vous pouvez nous l'apprendre;</p> +<p>Votre réponse est prête, il me semble l'entendre:</p> +<p>C'est jouir des vrais biens avec tranquillité,</p> +<p>Faire usage du temps et de l'oisiveté,</p> +<p>S'acquitter des honneurs dus à l'Être suprême,</p> +<p>Renoncer aux Phyllis en faveur de soi-même,</p> +<p>Bannir le fol amour et les voeux impuissants,</p> +<p>Comme Hydres dans nos coeurs sans cesse renaissants.</p> + </div> </div> + +<p>Sincère, éloquente, sublime poésie, d'un tour singulier, où la +vertu trouve moyen de s'accommoder avec l'oisiveté, où <i>les +Phyllis</i> se placent à côté de l'Être suprême, et qui fait naître +un sourire dans une larme? Que La Fontaine n'a-t-il connu +<i>le Dieu des bonnes gens</i>? il lui en aurait moins coûté pour se +convertir.</p> + +<p>Au premier abord, et à ne juger que par les oeuvres, l'art +et le travail paraissent tenir peu de place chez La Fontaine, +et si l'attention de la critique n'avait été éveillée sur ce point +par quelques mots de ses préfaces et par quelques témoignages +contemporains, on n'eût jamais songé probablement à +en faire l'objet d'une question. Mais le poëte <i>confesse</i>, en tête +de <i>Psyché</i>, que <i>la prose lui coûte autant que les vers</i>. Dans une +de ses dernières fables au duc de Bourgogne, il se plaint de +<i>fabriquer à force de temps</i> des vers moins sensés que la prose +du jeune prince. Ses manuscrits présentent beaucoup de ratures +et de changements; les mêmes morceaux y sont recopiés +plusieurs fois, et souvent avec des corrections heureuses. +Par exemple, on a retrouvé, tout entière de sa main, une +première ébauche de la fable intitulée <i>le Renard, les Mouches +et le Hérisson</i>; et, en la comparant à celle qu'il a fait imprimer, +on voit que les deux versions n'ont de commun que +deux vers. Il est même plaisant de voir quel soin religieux il +apporte aux errata: «Il s'est glissé, dit-il en tête de son second +recueil, quelques fautes dans l'impression. J'en ai fait +faire un errata; mais ce sont de légers remèdes pour un +défaut considérable. Si on veut avoir quelque plaisir de la +lecture de cet ouvrage, il faut que chacun fasse corriger +ces fautes à la main dans son exemplaire, ainsi qu'elles +sont marquées par chaque errata, aussi bien pour les deux +premières parties que pour les dernières.» Que conclure +de toutes ces preuves? Que La Fontaine était de l'école de +Boileau et de Racine en poésie; qu'il suivait les mêmes procédés +de composition studieuse, et qu'il faisait difficilement +ses vers faciles? pas le moins du monde: La Fontaine me l'affirmerait +en face, que je le renverrais à Baruch, et que je ne +le croirais pas. Mais il avait, comme tout poëte, ses secrets, +ses finesses, sa correction relative; il s'en souciait peu ou point +dans ses lettres en vers; peu encore, mais davantage, dans +ses contes; il y visait tout à fait dans ses fables. Sa paresse +lui grossissait la peine, et il aimait à s'en plaindre par manie. +La Fontaine lisait beaucoup, non-seulement les modernes Italiens +et Gaulois, mais les anciens, dans les textes ou en traduction: +il s'en glorifie à tout propos:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Térence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace;</p> +<p>Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse;</p> +<p>Je le dis aux rochers, etc...</p> +<p>Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse;</p> +<p>Plein de Machiavel, entêté de Bocace,</p> +<p>J'en parle si souvent qu'on en est étourdi;</p> +<p>J'en lis qui sont du nord et qui sont du midi.</p> + </div> </div> + +<p>Fera-t-on de lui un savant? Son érudition a pour cela de trop +singulières méprises, et se permet des confusions trop charmantes. +Il a écrit dans sa Vie d'Ésope: «Comme Planudes +vivoit dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à +Ésope ne devoit pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savoit +par tradition ce qu'il a laissé.» En écrivant ceci, il oubliait +que dix-neuf siècles s'étaient écoulés entre le Phrygien et +celui qu'on lui donne pour biographe, et que le moine grec +ne vivait guère plus de deux siècles avant le règne de Louis-le-Grand. +Dans une épître à Huet en faveur des anciens contre +les modernes, et à l'honneur de Quintilien en particulier, il +en revient à Platon, son thème favori, et déclare qu'on ne +pourrait trouver entre les sages modernes un seul approchant +de ce grand philosophe, tandis que</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La Grèce en fourmillait dans son moindre canton.</p> + </div> </div> + +<p>Il attribue la décadence de l'ode en France à une cause qu'on +n'imaginerait jamais:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... l'ode, qui baisse un peu,</p> +<p>Veut de la patience, et nos gens ont du feu.</p> + </div> </div> + +<p>D'ailleurs, en cette remarquable épître, il proteste contre +l'imitation servile des anciens, et cherche à exposer de +quelle nature est la sienne. Nous conseillons aux curieux de +comparer ce passage avec la fin de la deuxième épître d'André +Chénier; l'idée au fond est la même, mais on verra, en +comparant l'une et l'autre expression, toute la différence profonde +qui sépare un poëte artiste comme Chénier, d'avec un +poëte d'instinct comme La Fontaine.</p> + +<p>Ce qui est vrai jusqu'ici de presque tous nos poëtes, excepté +Molière et peut-être Corneille, ce qui est vrai de Marot, de +Ronsard, de Régnier, de Malherbe, de Boileau, de Racine et +d'André Chénier, l'est aussi de La Fontaine: lorsqu'on a parcouru +ses divers mérites, il faut ajouter que c'est encore par +le style qu'il vaut le mieux. Chez Molière au contraire, chez +Dante, Shakspeare et Milton, le style égale l'invention sans +doute, mais ne la dépasse pas; la manière de dire y réfléchit +le fond, sans l'éclipser. Quant à la façon de La Fontaine, elle +est trop connue et trop bien analysée ailleurs pour que j'essaye +d'y revenir. Qu'il me suffise de faire remarquer qu'il y entre +une proportion assez grande de fadeurs galantes et de faux +goût pastoral, que nous blâmerions dans Saint-Évremond et +Voiture, mais que nous aimons ici. C'est qu'en effet ces fadeurs +et ce faux goût n'en sont plus, du moment qu'ils ont +passé sous cette plume enchanteresse, et qu'ils se sont rajeunis +de tout le charme d'alentour. La Fontaine manque un +peu de souffle et de suite dans ses compositions; il a, chemin +faisant, des distractions fréquentes qui font fuir son style et +dévier sa pensée; ses vers délicieux, en découlant comme un +ruisseau, sommeillent parfois, ou s'égarent et ne se tiennent +plus; mais cela même constitue une manière, et il en est de +cette manière comme de toutes celles des hommes de génie: +ce qui autre part serait indifférent ou mauvais, y devient un +trait de caractère ou une grâce piquante.</p> + +<p>La conversion de madame de La Sablière, que La Fontaine +n'eut pas le courage d'imiter, avait laissé notre poëte +assez désoeuvré et solitaire. Il continuait de loger chez cette +dame; mais elle ne réunissait plus la même compagnie +qu'autrefois, et elle s'absentait fréquemment pour visiter +des pauvres ou des malades. C'est alors surtout qu'il se +livra, pour se désennuyer, à la société du prince de Conti et +de MM. de Vendôme dont on sait les moeurs, et que, sans +rien perdre au fond du côté de l'esprit, il exposa aux regards +de tous une vieillesse cynique et dissolue, mal déguisée sous +les roses d'Anacréon. Maucroix, Racine et ses vrais amis +s'affligeaient de ces déréglements sans excuse; l'austère Boileau +avait cessé de le voir. Saint-Évremond, qui cherchait à +l'attirer en Angleterre auprès de la duchesse de Mazarin, +reçut de la courtisane Ninon une lettre où elle lui disait: +«J'ai su que vous souhaitiez La Fontaine en Angleterre; +on n'en jouit guère à Paris; sa tête est bien affoiblie. C'est +le destin des poëtes: le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je +doute qu'il y ait du philtre amoureux pour La Fontaine, il +n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la +dépense.» La tête de La Fontaine ne baissait pas comme +le croyait Ninon; mais ce qu'elle dit du philtre amoureux et +des sales amours n'est que trop vrai: il touchait souvent de +l'abbé de Chaulieu des gratifications dont il faisait un singulier +et triste usage. Par bonheur, une jeune femme riche et +belle, madame d'Hervart, s'attacha au poëte, lui offrit l'attrait +de sa maison, et devint pour lui, à force de soins et de +prévenances, une autre La Sablière. A la mort de cette dame, +elle recueillit le vieillard, et l'environna d'amitié jusqu'au +dernier moment. C'est chez elle que l'auteur de <i>Joconde</i>, +touché enfin de repentir, revêtit le cilice qui ne le quitta +plus. Les détails de cette pénitence sont touchants; La Fontaine +la consacra publiquement par une traduction du <i>Dies +irae</i>, qu'il lut à l'Académie, et il avait formé le dessein de +paraphraser les Psaumes avant de mourir. Mais, à part le +refroidissement de la maladie et de l'âge, on peut douter +que cette tâche, tant de fois essayée par des poëtes repentants, +eût été possible à La Fontaine ou même à tout autre +d'alors. A cette époque de croyances régnantes et traditionnelles, +c'étaient les sens d'ordinaire, et non la raison, qui +égaraient; on avait été libertin, on se faisait dévot; on n'avait +point passé par l'orgueil philosophique ni par l'impiété +sèche; on ne s'était pas attardé longuement dans les régions +du doute; on ne s'était pas senti maintes fois défaillir +à la poursuite de la vérité. Les sens charmaient l'âme pour +eux-mêmes, et non comme une distraction étourdissante +et fougueuse, non par ennui et désespoir. Puis, quand on +avait épuisé les désordres, les erreurs, et qu'on revenait à la +vérité suprême, on trouvait un asile tout préparé, un confessionnal, +un oratoire, un cilice qui matait la chair; et l'on +n'était pas, comme de nos jours, poursuivi encore, jusqu'au +sein d'une foi vaguement renaissante, par des doutes effrayants, +d'éternelles obscurités et un abîme sans cesse ouvert:—je +me trompe; il y eut un homme alors qui éprouva +tout cela, et il manqua en devenir fou: cet homme, c'était +Pascal.</p> + +<p>Septembre 1829.</p> + +<br> + +<p>J'écrivais ceci la même année, la même saison où je composais le +recueil de Poésies, <i>les Consolations</i>, c'est-à-dire dans une veine prononcée +de sensibilité religieuse. Depuis j'ai encore écrit sur La Fontaine +quelques pages qui se trouvent au tome VII des <i>Causeries du +Lundi</i>, et j'ai essayé d'y répondre aux dédains que M. de Lamartine +avait prodigués à ce charmant poëte. Au reste, si La Fontaine, dans ces +dernières années, a été bien légèrement traité par un grand poëte qui +s'est lui-même jugé par là, il a été étudié, approfondi par de savants +critiques, et si approfondi même qu'il est sorti d'entre leurs mains +comme transformé. J'en reviens volontiers et je m'en tiens sur lui à ce +jugement de La Bruyère dans son Discours de réception à l'Académie: +«Un autre, plus égal que Marot et plus poëte que Voiture, a le jeu, +le tour et la naïveté de tous les deux; il instruit en badinant, persuade +aux hommes la vertu par l'organe des bêtes, élève les petits +sujets jusqu'au sublime: homme unique dans son genre d'écrire, +toujours original, soit qu'il invente, soit qu'il traduise; qui a été au +delà de ses modèles, modèle lui-même difficile à imiter.»—Voir +aussi le joli thème latin de Fénelon à l'usage du duc de Bourgogne sur +la mort de La Fontaine, <i>in Fontani mortem</i>. Tout y est indiqué, même +le <i>molle atque facetum</i>, qui n'est autre que notre chère rêverie.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>RACINE</h3> + + +<br><br> +<h3>I</h3> + + +<p>Les grands poëtes, les poëtes de génie, indépendamment +des genres, et sans faire acception de leur nature lyrique, +épique ou dramatique, peuvent se rapporter à deux familles +glorieuses qui, depuis bien des siècles, s'entremêlent et se +détrônent tour à tour, se disputent la prééminence en renommée, +et entre lesquelles, selon les temps, l'admiration +des hommes s'est inégalement répartie. Les poëtes primitifs, +fondateurs, originaux sans mélange, nés d'eux-mêmes et fils +de leurs oeuvres, Homère, Pindare, Eschyle, Dante et Shakspeare, +sont quelquefois sacrifiés, préférés le plus souvent, +toujours opposés aux génies studieux, polis, dociles, essentiellement +éducables et perfectibles, des époques moyennes. +Horace, Virgile, le Tasse, sont les chefs les plus brillants de +cette famille secondaire, réputée, et avec raison, inférieure à +son aînée, mais d'ordinaire mieux comprise de tous, plus +accessible et plus chérie. Parmi nous, Corneille et Molière +s'en détachent par plus d'un côté; Boileau et Racine y appartiennent +tout à fait et la décorent, surtout Racine, le plus +merveilleux, le plus accompli en ce genre, le plus vénéré de +nos poëtes. C'est le propre des écrivains de cet ordre d'avoir +pour eux la presque unanimité des suffrages, tandis que leurs +illustres adversaires qui, plus hauts qu'eux en mérite, les dominent +même en gloire, sont à chaque siècle remis en question +par une certaine classe de critiques. Cette différence de +renommée est une conséquence nécessaire de celle des talents. +Les uns véritablement prédestinés et divins, naissent avec +leur lot, ne s'occupent guère à le grossir grain à grain en +cette vie, mais le dispensent avec profusion et comme à +pleines mains en leurs oeuvres; car leur trésor est inépuisable +au dedans. Ils font, sans trop s'inquiéter ni se rendre compte +de leurs moyens de faire; ils ne se replient pas à chaque +heure de veille sur eux-mêmes; ils ne retournent pas la tête +en arrière à chaque instant pour mesurer la route qu'ils ont +parcourue et calculer celle qui leur reste; mais ils marchent +à grandes journées sans se lasser ni se contenter jamais. Des +changement secrets s'accomplissent en eux, au sein de leur +génie, et quelquefois le transforment; ils subissent ces changements +comme des lois, sans s'y mêler, sans y aider artificiellement, +pas plus que l'homme ne hâte le temps où ses +cheveux blanchissent, l'oiseau la mue de son plumage, ou +l'arbre les changements de couleur de ses feuilles aux diverses +saisons; et, procédant ainsi d'après de grandes lois intérieures +et une puissante donnée originelle, ils arrivent à laisser +trace de leur force en des oeuvres sublimes, monumentales, +d'un ordre réel et stable sous une irrégularité apparente +comme dans la nature, d'ailleurs entrecoupées d'accidents, +hérissées de cimes, creusées de profondeurs: voilà pour les +uns. Les autres ont besoin de naître en des circonstances +propices, d'être cultivés par l'éducation et de mûrir au soleil; +ils se développent lentement, sciemment, se fécondent par +l'étude et s'accouchent eux-mêmes avec art. Ils montent par +degrés, parcourent les intervalles et ne s'élancent pas au but +du premier bond; leur génie grandit avec le temps et s'édifie +comme un palais auquel on ajouterait chaque année une +assise; ils ont de longues heures de réflexion et de silence +durant lesquelles ils s'arrêtent pour réviser leur plan et délibérer: +aussi l'édifice, si jamais il se termine, est-il d'une +conception savante, noble, lucide, admirable, d'une harmonie +qui d'abord saisit l'oeil, et d'une exécution achevée. Pour le +comprendre, l'esprit du spectateur découvre sans peine et +monte avec une sorte d'orgueil paisible l'échelle d'idées par +laquelle a passé le génie de l'artiste. Or, suivant une remarque +très-fine et très-juste du Père Tournemire, on n'admire +jamais dans un auteur que les qualités dont on a le germe et +la racine en soi. D'où il suit que, dans les ouvrages des esprits +supérieurs, il est un degré relatif où chaque esprit inférieur +s'élève, mais qu'il ne franchit pas, et d'où il juge l'ensemble +comme il peut. C'est presque comme pour les familles de +plantes étagées sur les Cordillères, et qui ne dépassent jamais +une certaine hauteur, ou plutôt c'est comme pour les familles +d'oiseaux dont l'essor dans l'air est fixé à une certaine limite. +Que si maintenant, à la hauteur relative où telle famille +d'esprits peut s'élever dans l'intelligence d'un poëme, il ne se +rencontre pas une qualité correspondante qui soit comme une +pierre où mettre le pied, comme une plate-forme d'où l'on +contemple tout le paysage, s'il y a là un roc à pic, un torrent, +un abîme, qu'adviendra-t-il alors? Les esprits qui n'auront +trouvé où poser leur vol s'en reviendront comme la +colombe de l'arche, sans même rapporter le rameau d'olivier.—Je +suis à Versailles, du côté du jardin, et je monte le grand +escalier; l'haleine me manque au milieu et je m'arrête; mais +du moins je vois de là en face de moi la ligne du château, ses +ailes, et j'en apprécie déjà la régularité, tandis que si je gravis +sur les bords du Rhin quelque sentier tournant qui grimpe à +un donjon gothique, et que je m'arrête d'épuisement à mi-côte, +il pourra se faire qu'un mouvement de terrain, un +arbre, un buisson, me dérobe la vue tout entière<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. C'est là +l'image vraie des deux poésies. La poésie racinienne est +construite de telle sorte qu'à toute hauteur il se rencontre des +degrés et des points d'appui avec perspective pour les infirmes: +l'oeuvre de Shakspeare a l'accès plus rude, et l'oeil ne l'embrasse +pas de tout point; nous savons de fort honnêtes gens +qui ont sué pour y aborder, et qui, après s'être heurté la vue +sur quelque butte ou sur quelque bruyère, sont revenus en +jurant de bonne foi qu'il n'y avait rien là-haut; mais, à peine +redescendus en plaine, la maudite tour enchantée leur apparaissait +de nouveau dans son lointain, mille fois plus importune +aux pauvres gens que ne l'était à Boileau celle de +Montlhéry:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ses murs, dont le sommet se dérobe à la vue,</p> +<p>Sur la cime d'un roc s'allongent dans la nue,</p> +<p>Et, présentant de loin leur objet ennuyeux,</p> +<p>Du passant qui les fuit semblent suivre les yeux.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Il faut tout dire. Si les esprits supérieurs, les génies <i>à pic</i>, ne +prêtent pas pied à divers degrés aux esprits inférieurs, ils en portent +un peu la peine, et ne distinguent pas eux-mêmes les différences d'élévation +entre ces esprits estimables, qu'ils voient d'en haut tous confondus +dans la plaine au même niveau de terre.</blockquote> + +<p>Mais nous laisserons pour aujourd'hui la tour de Montlhéry +et l'oeuvre de Shakspeare, et nous essaierons de monter, après +tant d'autres adorateurs, quelques-uns des degrés, glissants +désormais à force d'être usés, qui mènent au temple en marbre +de Racine.</p> + +<p>Racine, né en 1639, à la Ferté-Milon, fut orphelin dès +l'âge le plus tendre. Sa mère, fille d'un procureur du roi des +eaux-et-forêts à Villers-Cotterets, et son père, contrôleur du +grenier à sel de la Ferté-Milon, moururent à peu d'intervalle +de temps l'un de l'autre. Âgé de quatre ans, il fut confié aux +soins de son grand-père maternel, qui le mit très-jeune au +Collége à Beauvais; et après la mort du vieillard, il passa à +Port-Royal-des-Champs, où sa grand'mère et une de ses +tantes s'étaient retirées. C'est de là que datent les premiers +détails intéressants qui nous aient été transmis sur l'enfance +du poëte. L'illustre solitaire Antoine Le Maître l'avait pris en +amitié singulière, et l'on voit par une lettre qui s'est conservée, +et qu'il lui écrivait dans une des persécutions, combien +il lui recommande d'être docile et de bien soigner, durant +son absence, ses onze volumes de saint Chrysostome. Le <i>petit</i> +<i>Racine</i> en vint rapidement à lire tous les auteurs grecs dans +le texte; il en faisait des extraits, les annotait de sa main, les +apprenait par coeur. C'était tour à tour Plutarque, <i>le Banquet</i> +de Platon, saint Basile, Pindare, ou, aux heures perdues, +<i>Théagène et Chariclée</i><a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Il décelait déjà sa nature discrète, innocente +et rêveuse, par de longues promenades, un livre à la +main (et qu'il ne lisait pas toujours), dans ces belles solitudes +dont il ressentait les douceurs jusqu'aux larmes. Son talent +naissant s'exerçait dès lors à traduire en vers français les +hymnes touchantes du Bréviaire, qu'il a retravaillées depuis; +mais il se complaisait surtout à célébrer Port-Royal, le +paysage, l'étang, les jardins et les prairies. Ces productions +de jeunesse que nous possédons attestent un sentiment vrai +sous l'inexpérience extrême et la faiblesse de l'expression et +de la couleur; avec un peu d'attention, on y démêle en quelques +endroits comme un écho lointain, comme un prélude +confus des choeurs mélodieux d'<i>Esther</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je vois ce cloître vénérable,</p> +<p>Ces beaux lieux du Ciel bien aimés,</p> +<p>Qui de cent temples animés</p> +<p>Cachent la richesse adorable.</p> +<p>C'est dans ce chaste paradis</p> +<p>Que règne, en un trône de lis,</p> +<p> La Virginité sainte;</p> +<p>C'est là que mille anges mortels</p> +<p> D'une éternelle plainte</p> +<p>Gémissent au pied des autels.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sacrés palais de l'innocence,</p> +<p>Astres vivants, choeurs glorieux,</p> +<p>Qui faites voir de nouveaux cieux</p> +<p>Dans ces demeures du silence,</p> +<p>Non, ma plume n'entreprend pas</p> +<p>De tracer ici vos combats,</p> +<p> Vos jeûnes et vos veilles;</p> +<p>Il faut, pour en bien révérer</p> +<p> Les augustes merveilles,</p> +<p>Et les taire et les adorer.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Un Grec érudit de nos amis, M. Piccolos, dans les notes d'une +traduction de <i>Paul et Virginie</i> en grec moderne (Firmin Didot, 1841), +a cru pouvoir signaler avec précision quelques traces, encore inaperçues, +du roman de <i>Théagène et Chariclée</i>, dans l'oeuvre de Racine. +Ainsi, quand Racine a risqué le vers fameux,<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Brûlé de plus de feux que je n'en allumai,</p> + </div> </div> + +<p>il ne faisait sans doute que se souvenir de son cher roman et du passage +où Hydaspe, sur le point d'immoler sa fille et de la placer sur le +bûcher ou <i>foyer</i>, se sent lui-même au coeur un <i>foyer</i> de chagrin plus +cuisant: je traduis à peu près; les curieux peuvent chercher le passage: +Racine, enfant, avait retenu ce jeu de mots comme une beauté, +et il n'a eu garde de l'omettre dans <i>Andromaque</i>. Héliodore est le premier +coupable; il aurait, au reste, racheté de beaucoup son crime, s'il +était vrai, comme M. Piccolos le croit (page 343), qu'il eût fourni à +Racine le germe d'une des plus belles scènes, dans <i>Andromaque</i> également. +M. Ampère, dans un article sur Amyot, avait déjà cru saisir des +analogies de ce genre. Mais je m'en tiens au <i>brûlé de plus de feux</i>: +c'est une fort jolie trouvaille.</blockquote> + +<p>Il quitta Port-Royal après trois ans de séjour, et vint faire +sa logique au collége d'Harcourt à Paris. Les impressions +pieuses et sévères qu'il avait reçues de ses premiers maîtres +s'affaiblirent par degrés dans le monde nouveau où il se +trouva entraîné. Ses liaisons avec des jeunes gens aimables et +dissipés, avec l'abbé Le Vasseur, avec La Fontaine qu'il connut +dès ce temps-là, le mirent plus que jamais en goût de +poésie, de romans et de théâtre. Il faisait des sonnets galants +en se cachant de Port-Royal et des jansénistes, qui lui envoyaient +lettres sur lettres, avec menaces d'anathème. On le +voit, dès 1660, en relation avec les comédiens du Marais au +sujet d'une pièce que nous ne connaissons pas. Son ode aux +<i>Nymphes de la Seine</i> pour le mariage du roi était remise à +Chapelain, qui la recevait <i>avec la plus grande bonté du monde</i>, +et, <i>tout malade qu'il était, la retenait trois jours, y faisant des +remarques par écrit</i>: la plus considérable de ces remarques +portait sur les <i>Tritons</i>, qui n'ont jamais logé dans les fleuves, +mais seulement dans la mer. Cette pièce valut à Racine la +protection de Chapelain et une gratification de Colbert. Son +cousin Vitart, intendant du château de Chevreuse, l'y envoya +une fois pour surveiller en sa place les ouvriers maçons, vitriers, +menuisiers. Le poëte est déjà tellement habitué au +tracas de Paris, qu'il se considère à Chevreuse comme en +exil; il y date ses lettres de <i>Babylone</i>; il raconte qu'il va au +cabaret deux ou trois fois le jour, payant à chacun son pourboire, +et qu'une dame l'a pris pour un sergent; puis il ajoute: +«Je lis des vers, je tâche d'en faire; je lis les aventures de +l'Arioste, et je ne suis pas moi-même sans aventures.» +Tous ses amis de Port-Royal, sa tante, ses maîtres, le voyant +ainsi en pleine voie de perdition, s'entendirent pour l'en tirer. +On lui représenta vivement la nécessité d'un état, et on le +décida à partir pour Uzès en Languedoc, chez un de ses +oncles maternels, chanoine régulier de Sainte-Geneviève, +avec espérance d'un bénéfice. Le voilà donc pendant tout +l'hiver de 1661, le printemps et l'été de 1662, à Uzès; tout en +noir de la tête aux pieds; lisant saint Thomas pour complaire +au bon chanoine, et l'Arioste ou Euripide pour se consoler; +fort caressé de tous les maîtres d'école et de tous les curés +des environs, à cause de son oncle, et consulté par tous les +poëtes et les amoureux de province sur leurs vers, à cause +de sa petite renommée parisienne et de son ode célèbre <i>sur +la Paix</i>; d'ailleurs sortant peu, s'ennuyant beaucoup dans une +ville dont tous les habitants lui semblaient durs et intéressés +comme des <i>baillis</i>; se comparant à Ovide au bord du Pont-Euxin, +et ne craignant rien tant que d'altérer et de corrompre +dans le patois du Midi cet excellent et vrai français, cette +pure fleur de froment dont on se nourrit devers la Ferté-Milon, +Château-Thierry et Reims. La nature elle-même ne le séduit +que médiocrement: «Si le pays de soi avoit un peu de délicatesse, +et que les rochers y fussent un peu moins fréquents, +on le prendroit pour un vrai pays de Cythère;» mais ces +rochers l'importunent; la chaleur l'étouffe, et les cigales lui +gâtent les rossignols. Il trouve les passions du Midi violentes et +portées à l'excès; pour lui, sensible et tempéré, il vit de réflexion +et de silence; il garde la chambre et lit beaucoup, sans même +éprouver le besoin de composer. Ses lettres à l'abbé Le Vasseur +sont froides, fines, correctes, fleuries, mythologiques et +légèrement railleuses; le bel-esprit sentimental et tendre qui +s'épanouira dans <i>Bérénice</i> y perce de toutes parts; ce ne sont +que citations italiennes et qu'allusions galantes; pas une crudité +comme il en échappe entre jeunes gens, pas un détail +ignoble, et l'élégance la plus exquise jusque dans la plus +étroite familiarité. Les femmes de ce pays l'avaient ébloui +d'abord, et, peu de jours après son arrivée, il écrivait à La +Fontaine ces phrases qui donnent à penser: «Toutes les femmes +y sont éclatantes, et s'y ajustent d'une façon qui est +la plus naturelle du monde; et pour ce qui est de leur +personne,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Color verus, corpus solidum et succi plenum;</p> + </div> </div> + +<p>mais comme c'est la première chose dont on m'a dit de me +donner garde, je ne veux pas en parler davantage; aussi +bien ce seroit profaner la maison d'un bénéficier comme +celle où je suis, que d'y faire de longs discours sur cette +matière: <i>Domus mea, domus orationis</i>. C'est pourquoi vous +devez vous attendre que je ne vous en parlerai plus du tout. +On m'a dit: Soyez aveugle. Si je ne puis l'être tout-à-fait, il +faut du moins que je sois muet; car, voyez-vous, il faut +être régulier avec les réguliers, comme j'ai été loup avec +vous et avec les autres loups vos compères.» Mais ses habitudes +naturellement chastes et réservées prévalurent, quand +il ne fut plus entraîné par des compagnons de plaisir; et +quelques mois après, il répondait fort sérieusement à une +insinuation railleuse de l'abbé Le Vasseur que, Dieu merci, +sa liberté était sauve encore, et que, s'il quittait le pays, il +remporterait son coeur aussi sain et aussi entier qu'il l'avait +apporté; et là-dessus il raconte un danger récent auquel sa +faiblesse a heureusement échappé. Ce passage est assez peu +connu, et jette assez de jour dans l'âme de Racine, pour devoir +être cité tout au long: «Il y a ici une demoiselle fort bien faite +et d'une taille fort avantageuse. Je ne l'avois jamais vue +qu'à cinq ou six pas, et je l'avois toujours trouvée fort +belle; son teint me paroissoit vif et éclatant; les yeux, +grands et d'un beau noir, la gorge et le reste de ce qui se +découvre assez librement dans ce pays, fort blanc. J'en +avois toujours quelque idée assez tendre et assez approchante +d'une inclination; mais je ne la voyois qu'à l'église: +car, comme je vous ai mandé, je suis assez solitaire, et +plus que mon cousin ne me l'avoit recommandé. Enfin +je voulus voir si je n'étois point trompé dans l'idée que +j'avois d'elle, et j'en trouvai une occasion fort honnête. Je +m'approchai d'elle, et lui parlai. Ce que je vous dis là m'est +arrivé il n'y a pas un mois, et je n'avois d'autre dessein +que de voir quelle réponse elle me feroit. Je lui parlai donc +indifféremment; mais sitôt que j'ouvris la bouche et que +je l'envisageai, je pensai demeurer interdit. Je trouvai sur +son visage de certaines bigarrures, comme si elle eût relevé +de maladie; et cela me fit bien changer mes idées. Néanmoins +je ne demeurai pas, et elle me répondit d'un air fort +doux et fort obligeant; et, pour vous dire la vérité, il faut +que je l'aie prise dans quelque mauvais jour, car elle passe +pour fort belle dans la ville, et je connois beaucoup de +jeunes gens qui soupirent pour elle du fond de leur coeur. +Elle passe même pour une des plus sages et des plus enjouées. +Enfin je fus bien aise de cette rencontre, qui servit +du moins à me délivrer de quelque commencement d'inquiétude; +car je m'étudie maintenant à vivre un peu plus +raisonnablement, et à ne me pas laisser emporter à toutes +sortes d'objets. Je commence mon noviciat...» Racine avait +alors vingt-trois ans. La naïveté d'impressions et l'enfance de +coeur qui éclatent dans son récit marquent le point de départ +d'où il s'avança graduellement, à force d'expérience et d'étude, +jusqu'aux dernières profondeurs de la même passion +dans <i>Phèdre</i>. Cependant son noviciat ne s'acheva pas: il +s'ennuya d'attendre un bénéfice qu'on lui promettait toujours; +et, laissant là les chanoines et la province, il revint à Paris, +où son ode de <i>la Renommée aux Muses</i> lui valut une nouvelle +gratification, son entrée à la cour, et d'être connu de Despréaux +et de Molière. <i>La Thébaïde</i> suivit de près. Jusque-là, +Racine n'avait trouvé sur sa route que des protecteurs et des +amis; son premier succès dramatique éveilla l'envie, et, dès +ce moment, sa carrière fut semée d'embarras et de dégoûts, +dont sa sensibilité irritable faillit plus d'une fois s'aigrir ou se +décourager. La tragédie d'<i>Alexandre</i> le brouilla avec Molière +et avec Corneille; avec Molière, parce qu'il lui retira l'ouvrage +pour le donner à l'Hôtel de Bourgogne; avec Corneille, +parce que l'illustre vieillard déclara au jeune homme, après +avoir entendu sa pièce, qu'elle annonçait un grand talent +pour la poésie en général, mais non pour le théâtre. Aux représentations +les partisans de Corneille tâchèrent d'entraver le +succès. Les uns disaient que Taxile n'était point assez honnête +homme; les autres, qu'il ne méritait point sa perte; les uns, +qu'Alexandre n'était point assez amoureux; les autres, qu'il +ne venait sur la scène que pour parler d'amour. Lorsque parut +<i>Andromaque</i>, on reprocha à Pyrrhus un reste de férocité; on +l'aurait voulu plus poli, plus galant, plus achevé. C'était une +conséquence du système de Corneille, qui faisait ses héros tout +d'une pièce, bons ou mauvais de pied en cap; à quoi Racine +répondait fort judicieusement: «Aristote, bien éloigné de +nous demander des héros parfaits, veut au contraire que +les personnages tragiques, c'est-à-dire ceux dont le malheur +fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à +fait bons ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu'ils +soient extrêmement bons, parce que la punition d'un +homme de bien exciteroit plus l'indignation que la pitié du +spectateur, ni qu'ils soient méchants avec excès, parce qu'on +n'a point pitié d'un scélérat. Il faut donc qu'ils aient une +bonté médiocre, c'est-à-dire une vertu capable de faiblesse, +et qu'ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les +fasse plaindre sans les faire détester.» J'insiste sur ce point, +parce que la grande innovation de Racine et sa plus incontestable +originalité dramatique consistent précisément dans cette +réduction des personnages héroïques à des proportions plus +humaines, plus naturelles, et dans cette analyse délicate des +plus secrètes nuances du sentiment et de la passion. Ce qui +distingue Racine, avant tout, dans la composition du style +comme dans celle du drame, c'est la suite logique, la liaison +ininterrompue des idées et des sentiments; c'est que chez lui +tout est rempli sans vide et motivé sans réplique, et que +jamais il n'y a lieu d'être surpris de ces changements brusques, +de ces retours sans intermédiaire, de ces <i>volte-faces</i> +subites, dont Corneille a fait souvent abus dans le jeu de ses +caractères et dans la marche de ses drames. Nous sommes +pourtant loin de reconnaître que, même en ceci, tout l'avantage +au théâtre soit du côté de Racine; mais, lorsqu'il parut, +toute la nouveauté était pour lui, et la nouveauté la mieux +accommodée au goût d'une cour où se mêlaient tant de faiblesses, +où rien ne brillait qu'en nuances, et dont, pour tout +dire, la chronique amoureuse, ouverte par une La Vallière, +devait se clore par une Maintenon. Il resterait toujours à savoir +si ce procédé attentif et curieux, employé à l'exclusion +de tout autre, est dramatique dans le sens absolu du mot; et +pour notre part nous ne le croyons pas: mais il suffisait, convenons-en, +à la société d'alors, qui, dans son oisiveté polie, +ne réclamait pas un drame plus agité, plus orageux, plus +<i>transportant</i>, pour parler comme madame de Sévigné, et qui +s'en tenait volontiers à <i>Bérénice</i>, en attendant <i>Phèdre</i>, +le chef-d'oeuvre +du genre. Cette pièce de <i>Bérénice</i> fut commandée à +Racine par Madame, duchesse d'Orléans, qui soutenait à la +cour les nouveaux poëtes, et qui joua cette fois à Corneille le +mauvais tour de le mettre aux prises, en champ-clos, avec +son jeune rival. D'un autre côté, Boileau, ami fidèle et sincère, +défendait Racine contre la cohue des auteurs, le relevait +de ses découragements passagers, et l'excitait, à force de +sévérité, à des progrès sans relâche. Ce contrôle journalier de +Boileau eût été funeste assurément à un auteur de libre +génie, de verve impétueuse ou de grâce nonchalante, à +Molière, à La Fontaine, par exemple; il ne put être que profitable +à Racine, qui, avant de connaître Boileau, et sauf quelques +pointes à l'italienne, suivait déjà cette voie de correction +et d'élégance continue, où celui-ci le maintint et l'affermit. +Je crois donc que Boileau avait raison lorsqu'il se glorifiait +d'avoir appris à Racine <i>à faire difficilement des vers faciles</i>; +mais il allait un peu loin, si, comme on l'assure, il lui donnait +pour précepte <i>de faire ordinairement le second vers avant le +premier</i>.</p> + +<p>Depuis <i>Andromaque</i>, qui parut en 1667, jusqu'à <i>Phèdre</i>, +dont le triomphe est de 1677, dix années s'écoulèrent; on +sait comment Racine les remplit. Animé par la jeunesse et +l'amour de la gloire, aiguillonné à la fois par ses admirateurs +et ses envieux, il se livra tout entier au développement de son +génie. Il rompit directement avec Port-Royal; et, à propos +d'une attaque de Nicole contre les auteurs de théâtre, il lança +une lettre piquante qui fit scandale et lui attira des représailles. +A force d'attendre et de solliciter, il avait enfin obtenu +un bénéfice, et le privilège de la première édition d'<i>Andromaque</i> +est accordé au sieur Racine, prieur de l'Épinai. Un régulier +lui disputa ce prieuré; un procès s'ensuivit, auquel +personne n'entendit rien; et Racine ennuyé se désista, en se +vengeant des juges par la comédie des <i>Plaideurs</i> qu'on dirait +écrite par Molière, admirable farce dont la manière décèle +un coin inaperçu du poëte, et fait ressouvenir qu'il lisait Rabelais, +Marot, même Scarron, et tenait sa place au cabaret +entre Chapelle et La Fontaine. Cette vie si pleine, où, sur un +grand fonds d'étude, s'ajoutaient les tracas littéraires, les visites +à la cour, l'Académie à partir de 1673, et peut-être +aussi, comme on l'en a soupçonné, quelques tendres faiblesses +au théâtre, cette confusion de dégoûts, de plaisirs et de gloire, +retint Racine jusqu'à l'âge de trente-huit ans, c'est-à-dire +jusqu'en 1677, époque où il s'en dégagea pour se marier chrétiennement +et se convertir.</p> + +<p>Sans doute ses deux dernières pièces, <i>Iphigénie</i> et <i>Phèdre</i>, +avaient excité contre l'auteur un redoublement d'orage: tous +les auteurs siffles, les jansénistes pamphlétaires, les grands +seigneurs surannés et les débris des <i>précieuses</i>, Boyer, Leclerc, +Coras, Perrin, Pradon, j'allais dire Fontenelle, Barbier-d'Aucourt, +surtout dans le cas présent le duc de Nevers, madame +Des Houlières et l'Hôtel de Bouillon, s'étaient ameutés sans +pudeur, et les indignes manoeuvres de cette cabale avaient pu +inquiéter le poëte: mais enfin ses pièces avaient triomphé; +le public s'y portait et y applaudissait avec larmes; Boileau, +qui ne flattait jamais, même en amitié, décernait au vainqueur +une magnifique épître, et <i>bénissait</i> et proclamait <i>fortuné</i> le +siècle qui voyait naître, <i>ces pompeuses merveilles</i>. C'était donc +moins que jamais pour Racine le moment de quitter la scène +où retentissait son nom; il y avait lieu pour lui à l'enivrement, +bien plus qu'au désappointement littéraire: aussi sa +résolution fut-elle tout-à-fait pure de ces bouderies mesquines +auxquelles on a essayé de la rapporter. Depuis quelque temps, +et le premier feu de l'âge, la première ferveur de l'esprit et +des sens étant dissipée, le souvenir de son enfance, de ses +maîtres, de sa tante religieuse à Port-Royal, avait ressaisi le +coeur de Racine; et la comparaison involontaire qui s'établissait +en lui entre sa paisible satisfaction d'autrefois et sa +gloire présente, si amère et si troublée, ne pouvait que le +ramener au regret d'une vie régulière. Cette pensée secrète +qui le travaillait perce déjà dans la préface de <i>Phèdre</i>, et dut +le soutenir, plus qu'on ne croit, dans l'analyse profonde qu'il +fit de cette <i>douleur vertueuse</i> d'une âme qui maudit le mal et +s'y livre. Son propre coeur lui expliquait celui de <i>Phèdre</i>; et +si l'on suppose, comme il est assez vraisemblable, que ce qui +le retenait malgré lui au théâtre était quelque attache amoureuse +dont il avait peine à se dépouiller, la ressemblance devient +plus intime et peut aider à faire comprendre tout ce +qu'il a mis en cette circonstance de déchirant, de réellement +senti et de plus particulier qu'à l'ordinaire dans les combats +de cette passion. Quoi qu'il en soit, le but moral de <i>Phèdre</i> +est hors de doute; le grand Arnauld ne put s'empêcher lui-même +de le reconnaître, et ainsi fut presque vérifié le mot +de l'auteur «qui espéroit, au moyen de cette pièce, réconcilier +la tragédie avec quantité de personnes célèbres par leur +piété et par leur doctrine.» Toutefois, en s'enfonçant davantage +dans ses réflexions de réforme, Racine jugea qu'il était +plus prudent et plus conséquent de renoncer au théâtre, et il +en sortit avec courage, mais sans trop d'efforts. Il se maria, +se réconcilia avec Port-Royal, se prépara, dans la vie domestique, +à ses devoirs de père; et, comme le roi le nomma à +cette époque historiographe ainsi que Boileau, il ne négligea +pas non plus ses devoirs d'historien: à cet effet, il commença +par faire un espèce d'extrait du traité de Lucien <i>sur la Manière +d'écrire l'histoire</i>, et s'appliqua à la lecture de Mézerai, de +Vittorio Siri et autres.</p> + +<p>D'après le peu qu'on vient de lire sur le caractère, les moeurs +et les habitudes d'esprit de Racine, il serait déjà aisé de présumer +les qualités et les défauts essentiels de son oeuvre, de +prévoir ce qu'il a pu atteindre, et en même temps ce qui a +dû lui manquer. Un grand art de combinaison, un calcul +exact d'agencement, une construction lente et successive, +plutôt que cette force de conception, simple et féconde, qui +agit simultanément et comme par voie de cristallisation autour +de plusieurs centres dans les cerveaux naturellement dramatiques; +de la présence d'esprit dans les moindres détails; une +singulière adresse à ne dévider qu'un seul fil à la fois; de +l'habileté pour élaguer plutôt que la puissance pour étreindre; +une science ingénieuse d'introduire et d'éconduire ses personnages; +parfois la situation capitale éludée, soit par un récit +pompeux, soit par l'absence motivée du témoin le plus +embarrassant; et de même dans les caractères, rien de divergent +ni d'excentrique; les parties accessoires, les antécédents +peu commodes supprimés; et pourtant rien de trop nu +ni de trop monotone, mais deux ou trois nuances assorties +sur un fond simple;—puis, au milieu de tout cela, une passion +qu'on n'a pas vue naître, dont le flot arrive déjà gonflé, +mollement écumeux, et qui vous entraîne comme le courant +blanchi d'une belle eau: voilà le drame de Racine. Et si l'on +descendait à son style et à l'harmonie de sa versification, on +y suivrait des beautés du même ordre restreintes aux mêmes +limites, et des variations de ton mélodieuses sans doute, mais +dans l'échelle d'une seule octave. Quelques remarques, à +propos de <i>Britannicus</i>, préciseront notre pensée et la justifieront +si, dans ces termes généraux, elle semblait un peu téméraire. +Il s'agit du premier crime de Néron, de celui par +lequel il échappe d'abord à l'autorité de sa mère et de ses +gouverneurs. Dans Tacite, Britannicus est un jeune homme +de quatorze à quinze ans, doux, spirituel et triste. Un jour, +au milieu d'un festin, Néron ivre, pour le rendre ridicule, le +força de chanter; Britannicus se mit à chanter une chanson, +dans laquelle il était fait allusion à sa propre destinée si précaire +et à l'héritage paternel dont on l'avait dépouillé; et, au +lieu de rire et de se moquer, les convives émus, moins dissimulés +qu'à l'ordinaire, parce qu'ils étaient ivres, avaient +marqué hautement leur compassion. Pour Néron, tout pur +de sang qu'il est encore, son naturel féroce gronde depuis +longtemps en son âme et n'épie que l'occasion de se déchaîner; +il a déjà essayé d'un poison lent contre Britannicus. La +débauche l'a saisi: il est soupçonné d'avoir souillé l'adolescence +de sa future victime; il néglige son épouse Octavie +pour la courtisane Acté. Sénèque a prêté son ministère à +cette honteuse intrigue; Agrippine s'est révoltée d'abord, puis +a fini par embrasser son fils et par lui offrir sa maison pour +les rendez-vous. Agrippine, mère, petite-fille, soeur, nièce et +veuve d'empereurs, homicide, incestueuse, prostituée à des +affranchis, n'a d'autre crainte que de voir son fils lui échapper +avec le pouvoir. Telle est la situation d'esprit des trois +personnages principaux au moment où Racine commence sa +pièce. Qu'a-t-il fait? Il est allé d'abord au plus simple, il a +trié ses acteurs; Burrhus l'a dispensé de Sénèque, et Narcisse +de Pallas. Othon et Sénécion, <i>jeunes voluptueux</i> qui perdent +le prince, sont à peine nommés dans un endroit. Il rapporte +dans sa préface un mot sanglant de Tacite sur Agrippine: <i>Quae, +cunctis malae dominationis cupidinibus flagrans, habebat in partibus +Pallantem</i>, et il ajoute: «Je ne dis que ce mot d'Agrippine, +car il y auroit trop de choses à en dire. C'est elle que +je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie +n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort +de Britannicus.» Et malgré ce dessein formel de l'auteur, +le caractère d'Agrippine n'est exprimé qu'imparfaitement: +comme il fallait intéresser à sa disgrâce, ses plus odieux vices +sont rejetés dans l'ombre; elle devient un personnage peu +réel, vague, inexpliqué, une manière de mère tendre et jalouse; +il n'est plus guère question de ses adultères et de ses +meurtres qu'en allusion, à l'usage de ceux qui ont lu l'histoire +dans Tacite. Enfin, à la place d'Acté, intervient la romanesque +Junie. Néron amoureux n'est plus que le rival +passionné de Britannicus, et les côtés hideux du tigre disparaissent, +ou sont touchés délicatement à la rencontre. Que +dire du dénouement? de Junie réfugiée aux Vestales, et placée +sous la protection du peuple, comme si le peuple protégeait +quelqu'un sous Néron? Mais ce qu'on a droit surtout de +reprocher à Racine, c'est d'avoir soustrait aux yeux la scène +du festin. Britannicus est à table, on lui verse à boire; quelqu'un +de ses domestiques goûte le breuvage, comme c'est la +coutume, tant on est en garde contre un crime: mais Néron +a tout prévu; le breuvage s'est trouvé trop chaud, il faut y +verser de l'eau froide pour le rafraîchir, et c'est cette eau +froide qu'on a eu le soin d'empoisonner. L'effet est soudain; +ce poison tue sur l'heure, et Locuste a été chargée de le préparer +tel, sous la menace du supplice. Soit dédain pour ces +circonstances, soit difficulté de les exprimer en vers, Racine +les a négligées dans le récit de Burrhus: il se borne à rendre +l'effet moral de l'empoisonnement sur les spectateurs, et il +y réussit; mais on doit avouer que même sur ce point il a +rabattu de la brièveté incisive, de la concision éclatante de +Tacite. Trop souvent, lorsqu'il traduit Tacite comme lorsqu'il +traduit la Bible, Racine se fraie une route entre les qualités +extrêmes des originaux, et garde prudemment le milieu de +la chaussée, sans approcher des bords d'où l'on voit le précipice. +Nous préciserons tout-à-l'heure le fait pour ce qui concerne +la Bible; nous n'en citerons qu'un exemple relativement +à Tacite. Agrippine, dans sa belle invective contre Néron, +s'écrie que d'un côté l'on entendra <i>la fille de Germanicus</i>, et +de l'autre <i>le fils d'Aenobarbus</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Appuyé de Sénèque et du tribun Burrhus,</p> +<p>Qui, tous deux de l'exil rappelés par moi-même,</p> +<p>Partagent à mes yeux l'autorité suprême.</p> + </div> </div> + +<p>Or Tacite dit: <i>Audiretur hinc Germanici filia, inde debilis rursus +Burrhus et exsul Seneca, trunca scilicet manu et professoria +lingua, generis humani regimen expostulantes</i>. Racine a évidemment +reculé devant l'énergique insulte de <i>maître d'école</i> +adressée à Sénèque et celle de <i>manchot</i> et de <i>mutilé</i> adressée à +Burrhus, et son Agrippine n'accuse pas ces pédagogues de +vouloir <i>régenter</i> le monde. En général, tous les défauts du +style de Racine proviennent de cette pudeur de goût qu'on a +trop exaltée en lui, et qui parfois le laisse en deçà du bien, en +deçà du mieux.</p> + +<p><i>Britannicus, Phèdre, Athalie</i>, tragédie romaine, grecque et +biblique, ce sont là les trois grands titres dramatiques de Racine +et sous lesquels viennent se ranger ses autres chefs-d'oeuvre. +Nous nous sommes déjà expliqué sur notre admiration +pour <i>Phèdre</i>; pourtant, on ne peut se le dissimuler +aujourd'hui, cette pièce est encore moins dans les moeurs +grecques que <i>Britannicus</i> dans les moeurs romaines. Hippolyte +amoureux ressemble encore moins à l'Hippolyte chasseur, +favori de Diane, que Néron amoureux au Néron de Tacite; +Phèdre reine mère et régente pour son fils, à la mort supposée +de son époux, compense amplement Junie protégée par le +peuple et mise aux Vestales. Euripide lui-même laisse beaucoup +sans doute à désirer pour la vérité; il a déjà perdu le +sens supérieur des traditions mythologiques que possédaient +si profondément Eschyle et Sophocle; mais du moins chez lui +on embrasse tout un ordre de choses; le paysage, la religion, +les rites, les souvenirs de famille, constituent un fond de +réalité qui fixe et repose l'esprit. Chez Racine tout ce qui +n'est pas Phèdre et sa passion échappe et fuit: la triste +Aricie, les Pallantides, les aventures diverses de Thésée, +laissent à peine trace dans notre mémoire. A y regarder de +près, ce sont, entre les traditions contradictoires, des efforts +de conciliation ingénieux, mais peu faits pour éclairer: Racine +admet d'une part la version de Plutarque, qui suppose +que Thésée, au lieu de descendre aux enfers, avait été simplement +retenu prisonnier par un roi d'Épire dont il avait +voulu ravir la femme pour son ami Pirithoüs, et d'autre +part il fait dire à Phèdre, sur la foi de la rumeur fabuleuse:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je l'aime, non point tel que l'ont vu les Enfers...</p> + </div> </div> + +<p>Dans Euripide, Vénus apparaît en personne et se venge; +dans Racine, <i>Vénus tout entière à sa proie attachée</i> n'est +qu'une admirable métaphore. Racine a quelquefois laissé à +Euripide des détails de couleur qui eussent été aussi des traits +de passion:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dieux! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!</p> +<p>Quand pourrai-je, au travers d'une noble poussière,</p> +<p>Suivre de l'oeil un char fuyant dans la carrière?</p> + </div> </div> + +<p>dit la Phèdre de Racine. Dans Euripide, ce mouvement est +beaucoup plus prolongé: Phèdre voudrait d'abord se désaltérer +à l'eau pure des fontaines et s'étendre à l'ombre des peupliers; +puis elle s'écrie qu'on la conduise sur la montagne, dans les +forêts de pins, où les chiens chassent le cerf, et qu'elle veut +lancer le dard thessalien; enfin elle désire l'arène sacrée de +Limna, où s'exercent les coursiers rapides: et la nourrice +qui, à chaque souhait, l'a interrompue, lui dit enfin: «Quelle +est donc cette nouvelle fantaisie? Vous étiez tout-à-l'heure +sur la montagne, à la poursuite des cerfs, et maintenant +vous voilà éprise du gymnase et des exercices des chevaux! +Il faut envoyer consulter l'oracle...» Au troisième +acte, au moment où Thésée, qu'on croyait mort, arrive, et +quand Phèdre, Oenone et Hippolyte sont en présence, Phèdre +ne trouve rien de mieux que de s'enfuir en s'écriant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je ne dois désormais songer qu'à me cacher;</p> + </div> </div> + +<p>c'est imiter l'art ingénieux de Timanthe, qui, à l'instant solennel, +voila la tête d'Agamemnon.</p> + +<p>Tout ceci nous conduirait, si nous l'osions, à conclure avec +Corneille que Racine avait un bien plus grand talent pour la +poésie en général que pour le théâtre en particulier, et à +soupçonner que, s'il fut dramatique en son temps, c'est que +son temps n'était qu'à cette mesure de dramatique; mais que +probablement, s'il avait vécu de nos jours, son génie se serait +de préférence ouvert une autre voie. La vie de retraite, de +ménage et d'étude, qu'il mena pendant les douze années de sa +maturité la plus entière, semblerait confirmer notre conjecture. +Corneille aussi essaya pendant quelques années de renoncer +au théâtre; mais, quoique déjà sur le déclin, il n'y +put tenir, et rentra bientôt dans l'arène. Rien de cette impatience +ni de cette difficulté à se contenir ne paraît avoir +troublé le long silence de Racine. Il écrivait l'histoire de +Port-Royal, celle des campagnes du roi, prononçait deux ou +trois discours d'académie, et s'exerçait à traduire quelques +hymnes d'église. Madame de Maintenon le tira de son inaction +vers 1688, en lui demandant une pièce pour Saint-Cyr: de là +le réveil en sursaut de Racine, à l'âge de quarante-huit ans; +une nouvelle et immense carrière parcourue en deux pas: +<i>Esther</i> pour son coup d'essai, <i>Athalie</i> pour son coup de maître. +Ces deux ouvrages si soudains, si imprévus, si différents +des autres, ne démentent-ils pas notre opinion sur Racine? +n'échappent-ils pas aux critiques générales que nous avons +hasardées sur son oeuvre?</p> + +<p>Racine, dans les sujets hébreux, est bien autrement à son +aise que dans les sujets grecs et romains. Nourri des livres +sacrés, partageant les croyances du peuple de Dieu, il se tient +strictement au récit de l'Écriture, ne se croit pas obligé de +mêler l'autorité d'Aristote à l'action, ni surtout de placer au +coeur de son drame une intrigue amoureuse (et l'amour est +de toutes les choses humaines celle qui, s'appuyant sur une +base éternelle, varie le plus dans ses formes selon les temps, +et par conséquent induit le plus en erreur le poëte). Toutefois, +malgré la parenté des religions et la communauté de +certaines croyances, il y a dans le judaïsme un élément à +part, intime, primitif, oriental, qu'il importe de saisir et de +mettre en saillie, sous peine d'être pâle et infidèle, même +avec un air d'exactitude: et cet élément radical, si bien compris +de Bossuet dans sa <i>Politique sacrée</i>, de M. de Maistre en +tous ses écrits, et du peintre anglais Martin dans son art, +n'était guère accessible au poëte doux et tendre qui ne voyait +l'ancien Testament qu'à travers le nouveau, et n'avait pour +guide vers Samuel que saint Paul. Commençons par l'architecture +du temple dans <i>Athalie</i>: chez les Hébreux, tout était +figure, symbole, et l'importance des formes se rattachait à +l'esprit de la loi. Mais d'abord je cherche vainement dans Racine +ce temple merveilleux bâti par Salomon, tout en marbre, +en cèdre, revêtu de lames d'or, reluisant de chérubins et de +palmes; je suis dans le vestibule, et je ne vois pas les deux +fameuses colonnes de bronze de dix-huit coudées de haut, +qui se nomment, l'une <i>Jachin</i>, l'autre <i>Booz</i>; je ne vois ni la +mer d'airain, ni les douze boeufs d'airain, ni les lions; je ne +devine pas dans le tabernacle ces chérubins de bois d'olivier, +hauts de dix coudées, qui enveloppent l'arche de leurs ailes. +La scène se passe sous un péristyle grec un peu nu, et je me +sens déjà moins disposé à admettre le <i>sacrifice de sang</i> et +l'immolation par le couteau sacré, que si le poëte m'avait +transporté dans ce temple colossal où Salomon, le premier +jour, égorgea pour hosties pacifiques vingt-deux mille boeufs +et cent vingt mille brebis. Des reproches analogues peuvent +s'adresser aux caractères et aux discours des personnages. +L'idolâtrie monstrueuse de Tyr et de Sidon devait être opposée +au culte de Jéhovah dans la personne de Mathan, qui, sans +cela, n'est qu'un mauvais prêtre, débitant d'abstraites maximes; +j'aurais voulu entrevoir, grâce à lui, ces temples impurs +de Baal,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>. . . . . Où siégeaient, sur de riches carreaux,</p> +<p>Cent idoles de jaspe aux têtes de taureaux;</p> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> +<p>Où, sans lever jamais leurs têtes colossales,</p> +<p>Veillaient, assis en cercle et se regardant tous,</p> +<p>Des dieux d'airain posant leurs mains sur leurs genoux.</p> + </div> </div> + +<p>Le grand prêtre est beau, noble et terrible; mais on le conçoit +plus terrible encore et plus inexorable, pour être le ministre +d'un Dieu de colère. Quand il arme les lévites, et qu'il +leur rappelle que leurs ancêtres, à la voix de Moïse, ont autrefois +massacré leurs frères («Voici ce que dit le Seigneur, Dieu +d'Israël: «Que chaque homme place son glaive sur sa cuisse, +et que chacun tue son frère, son ami, et celui qui lui +est le plus proche.» Les enfants de Lévi firent ce que +Moïse avait ordonné.» ), il délaie ce verset en périphrases +évasives:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ne descendez-vous pas de ces fameux lévites</p> +<p>Qui, lorsqu'au dieu du Nil le volage Israël</p> +<p>Rendit dans le désert un culte criminel,</p> +<p>De leurs plus chers parents saintement homicides,</p> +<p>Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides,</p> +<p>Et par ce noble exploit vous acquirent l'honneur</p> +<p>D'être seuls employés aux autels du Seigneur?</p> + </div> </div> + +<p>En somme, <i>Athalie</i> est une oeuvre imposante d'ensemble, et +par beaucoup d'endroits magnifique, mais non pas si complète +ni si désespérante qu'on a bien voulu croire. Racine n'y +a pas pénétré l'essence même de la poésie hébraïque orientale<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>; +il y marche sans cesse avec précaution entre le naïf +du sublime et le naïf du gracieux, et s'interdit soigneusement +l'un et l'autre. Il ne dit pas comme Lamartine:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Osias n'était plus; Dieu m'apparut: je vis</p> +<p>Adonaï vêtu de gloire et d'épouvante;</p> +<p>Les bords éblouissants de sa robe flottante</p> +<p> Remplissaient le sacré parvis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Des séraphins debout sur des marches d'ivoire</p> +<p>Se voilaient devant lui de six ailes de feux;</p> +<p>Volant de l'un à l'autre, ils se disaient entre eux:</p> +<p>Saint, Saint, Saint, le Seigneur, le Dieu, le roi des dieux!</p> +<p> Toute la terre est pleine de sa gloire!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> De la <i>poésie</i>, c'est possible; mais de la <i>religion</i>, certes, il en avait +pénétré l'essence. J'aurais plus d'un point à modifier aujourd'hui dans +mon premier jugement; il a commencé à me paraître moins juste, +quand des continuateurs exagérés me l'ont rendu comme dans un miroir +grossissant. Je reprendrai le Racine chrétien au complet dans +mon ouvrage sur Port-Royal; en attendant, je me borne à en tirer +les remarques que voici: «Quelle erreur nous avons soutenue autrefois! +Il nous paraissait qu'<i>Athalie</i> aurait été plus belle, s'il y avait +eu les grandes statues dans le vestibule, le bassin d'airain, etc. +Cela, au contraire, présenté disproportionnément, nous eût caché le +vrai sujet, le Dieu un et spirituel, invisible et qui remplit tout.—Peu +de décors dans Racine; et il a raison au fond: l'unité du Dieu +invisible en ressort mieux. Lorsque Pompée, usant du droit de conquête, +entra dans le Saint des Saints, il observa avec étonnement, +dit Tacite, qu'il n'y avait aucune image et que le sanctuaire était +vide. C'était un dicton populaire, en parlant des Juifs, que +«<i>Nil praeter nubes et coeli numen adorant</i>.»</blockquote> + +<p>Il ne dirait pas dans ses choeurs, quand il fait parler l'impie +voluptueux:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ainsi qu'on choisit une rose</p> +<p>Dans les guirlandes de Sarons,</p> +<p>Choisissez une vierge éclose</p> +<p>Parmi les lis de vos vallons:</p> +<p>Enivrez-vous de son haleine,</p> +<p>Écartez ses tresses d'ébène,</p> +<p>Goûtez les fruits de sa beauté.</p> +<p>Vivez, aimez, c'est la sagesse:</p> +<p>Hors le plaisir et la tendresse,</p> +<p>Tout est mensonge et vanité.</p> + </div> </div> + +<p>Il ne dirait pas davantage:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O tombeau! vous êtes mon père;</p> +<p>Et je dis aux vers de la terre:</p> +<p>Vous êtes ma mère et mes soeurs.</p> + </div> </div> + +<p>L'avouerai-je? <i>Esther</i>, avec ses douceurs charmantes et ses +aimables peintures, <i>Esther</i>, moins dramatique qu'<i>Athalie</i>, et +qui vise moins haut, me semble plus complète en soi, et ne +laisser rien à désirer. Il est vrai que ce gracieux épisode de +la Bible s'encadre entre deux événements étranges, dont Racine +se garde de dire un seul mot, à savoir le somptueux +festin d'Assuérus, qui dura cent quatre-vingts jours, et le +massacre que firent les Juifs de leurs ennemis, et qui dura +deux jours entiers, sur la prière formelle de la Juive Esther. +A cela près, ou plutôt même à cause de l'omission, ce délicieux +poëme, si parfait d'ensemble, si rempli de pudeur, de +soupirs et d'onction pieuse, me semble le fruit le plus naturel +qu'ait porté le génie de Racine. C'est l'épanchement le plus +pur, la plainte la plus enchanteresse de cette âme tendre qui +ne savait assister à la prise d'habit d'une novice sans se noyer +dans les larmes, et dont madame de Maintenon écrivait: +«Racine, qui veut pleurer, viendra à la profession de la soeur +Lalie.» Vers ce même temps, il composa pour Saint-Cyr +quatre cantiques spirituels qui sont au nombre de ses plus +beaux ouvrages. Il y en a deux d'après saint Paul que Racine +traite comme il a déjà fait Tacite et la Bible, c'est-à-dire en +l'enveloppant de suavité et de nombre, mais en l'affaiblissant +quelquefois. Il est à regretter qu'il n'ait pas poussé plus loin +cette espèce de composition religieuse, et que, dans les huit +dernières années qui suivirent <i>Athalie</i>, il n'ait pas fini par +jeter avec originalité quelques-uns des sentiments personnels, +tendres, passionnés, fervents, que recelait son coeur. Certains +passages des lettres à son fils aîné, alors attaché à l'ambassade +de Hollande, font rêver une poésie intérieure et pénétrante +qu'il n'a épanchée nulle part, dont il a contenu en lui, durant +des années, les délices incessamment prêtes à déborder, ou +qu'il a seulement répandue dans la prière, aux pieds de Dieu, +avec les larmes dont il était plein. La poésie alors, qui faisait +partie de la <i>littérature</i>, se distinguait tellement de la <i>vie</i> que +rien ne ramenait de l'une à l'autre, que l'idée même ne venait +pas de les joindre, et qu'une fois consacré aux soins domestiques, +aux sentiments de père, aux devoirs de paroissien, on +avait élevé une muraille infranchissable entre les <i>Muses</i> et soi. +Au reste, comme nul sentiment profond n'est stérile en nous, +il arrivait que cette poésie <i>rentrée</i> et sans issue était dans la +vie comme un parfum secret qui se mêlait aux moindres actions, +aux moindres paroles, y transpirait par une voie insensible, +et leur communiquait une bonne odeur de mérite et de +vertu: c'est le cas de Racine, c'est l'effet que nous cause aujourd'hui +la lecture de ses lettres à son fils, déjà homme et +lancé dans le monde, lettres simples et paternelles, écrites au +coin du feu, à côté de la mère, au milieu des six autres enfants, +empreintes à chaque ligne d'une tendresse grave et +d'une douceur austère, et où les réprimandes sur le style, les +conseils d'éviter les <i>répétitions de mots</i> et les <i>locutions de la +Gazette de Hollande</i>, se mêlent naïvement aux préceptes de +conduite et aux avertissements chrétiens: «Vous avez eu +quelque raison d'attribuer l'heureux succès de votre voyage, +par un si mauvais temps, aux prières qu'on a faites pour +vous. Je compte les miennes pour rien; mais votre mère et +vos petites soeurs prioient tous les jours Dieu qu'il vous préservât +de tout accident, et on faisoit la même chose à Port-Royal.» +Et plus bas: «M. de Torcy m'a appris que vous +étiez dans la <i>Gazette de Hollande</i>: si je l'avois su, je l'aurois +fait acheter pour la lire à vos petites soeurs, qui vous croiroient +devenu un homme de conséquence.» On voit que +madame Racine songeait toujours à son fils absent, et que, +chaque fois qu'on servait quelque chose d'<i>un peu bon</i> sur la +table, elle ne pouvait s'empêcher de dire: «Racine en auroit +volontiers mangé.» Un ami qui revenait de Hollande, M. de +Bonnac, apporta à la famille des nouvelles du fils chéri; on +l'accabla de questions, et ses réponses furent toutes satisfaisantes: +«Mais je n'ai osé, écrit l'excellent père, lui demander +si vous pensiez un peu au bon Dieu, et j'ai eu peur que la +réponse ne fût pas telle que je l'aurois souhaitée.» L'événement +domestique le plus important des dernières années +de Racine est la profession que fit à Melun sa fille cadette, +âgée de dix-huit ans; il parle à son fils de la cérémonie, et +en raconte les détails à sa vieille tante, qui vivait toujours à +Port-Royal dont elle était abbesse<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>; il n'avait cessé de <i>sangloter</i> +pendant tout l'office: ainsi, de ce coeur brisé, des trésors +d'amour, des effusions inexprimables s'échappaient par +ces sanglots; c'était comme l'huile versée du vase de Marie. +Fénelon lui écrivit exprès pour le consoler. Avec cette facilité +excessive aux émotions, et cette sensibilité plus vive, plus inquiète +de jour en jour, on explique l'effet mortel que causa +à Racine le mot de Louis XIV, et ce dernier coup qui le tua; +mais il était auparavant, et depuis longtemps, malade du mal +de poésie: seulement, vers la fin, cette prédisposition inconnue +avait dégénéré en une sorte d'hydropisie lente qui +dissolvait ses humeurs et le livrait sans ressort au moindre +choc. Il mourut en 1699 dans sa soixantième année, vénéré +et pleuré de tous, comblé de gloire, mais laissant, il faut le +dire, une postérité littéraire peu virile, et bien intentionnée +plutôt que capable: ce furent les Rollin, les d'Olivet en critique, +les Duché et les Campistron au théâtre, les Jean-Baptiste +et les Racine fils dans l'ode et dans le poëme. Depuis ce +temps jusqu'au nôtre, et à travers toutes les variations de goût, +la renommée de Racine a subsisté sans atteinte et a constamment +reçu des hommages unanimes, justes au fond et mérités +en tant qu'hommages, bien que parfois très-peu intelligents +dans les motifs. Des critiques sans portée ont abusé du droit +de le citer pour modèle, et l'ont trop souvent proposé à l'imitation +par ses qualités les plus inférieures; mais, pour qui sait +le comprendre, il a suffisamment, dans son oeuvre et dans sa +vie, de quoi se faire à jamais admirer comme grand poëte et +chérir comme ami de coeur.</p> + +<p>Décembre 1829.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Si ce ne fut pas à Port-Royal même que la fille de Racine fit +profession, c'est que ce monastère persécuté ne pouvait plus depuis +longtemps recevoir pensionnaires, novices, ni religieuses. Fontaine, +vieil ami de Port-Royal, sur lequel il a laissé de bien touchants Mémoires, +et réfugié alors à Melun, assista à toutes les cérémonies de +vêture.</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>II</h3> + + +<p>Racine fut dramatique sans doute, mais il le fut dans un +genre qui l'était peu. En d'autres temps, en des temps comme +les nôtres, où les proportions du drame doivent être si différentes +de ce qu'elles étaient alors, qu'aurait-il fait? Eût-il +également tenté le théâtre? Son génie, naturellement recueilli +et paisible, eût-il suffi à cette intensité d'action que réclame +notre curiosité blasée, à cette vérité réelle dans les moeurs et +dans les caractères qui devient indispensable après une +époque de grande révolution, à cette philosophie supérieure +qui donne à tout cela un sens, et fait de l'action autre chose +qu'un <i>imbroglio</i>, de la couleur historique autre chose qu'un +<i>badigeonnage</i>? Eût-il été de force et d'humeur à mener toutes +ces parties de front, à les maintenir en présence et en harmonie, +à les unir, à les enchaîner sous une forme indissoluble +et vivante; à les fondre l'une dans l'autre au feu des passions? +N'eût-il pas trouvé plus simple et plus conforme à sa +nature de retirer tout d'abord la passion du milieu de ces +embarras étrangers dans lesquels elle aurait pu se perdre +comme dans le sable, en s'y versant; de la faire rentrer en +son lit pour n'en plus sortir, et de suivre solitaire le cours +harmonieux de cette grande et belle élégie, dont <i>Esther</i> et +<i>Bérénice</i> sont les plus limpides, les plus transparents réservoirs? +C'est là une délicate question, sur laquelle on ne peut +exprimer que des conjectures: j'ai hasardé la mienne; elle +n'a rien d'irrévérent pour le génie de Racine. M. Étienne, +dans son discours de réception à l'Académie, déclare qu'il +admire Molière bien plus comme philosophe que comme +poëte. Je ne suis pas sur ce point de l'avis de M. Étienne, et +dans Molière la qualité de poëte ne me paraît inférieure à +aucune autre; mais je me garderai bien d'accuser le spirituel +auteur des <i>Deux Gendres</i> de vouloir renverser l'autel du plus +grand maître de notre scène. Or, est-ce davantage vouloir +renverser Racine que de déclarer qu'on préfère chez lui la +poésie pure au drame, et qu'on est tenté de le rapporter à la +famille des génies lyriques, des chantres élégiaques et pieux, +dont la mission ici-bas est de célébrer l'<i>amour</i> (en prenant +<i>amour</i> dans le même sens que Dante et Platon)?</p> + +<p>Indépendamment de l'examen direct des oeuvres, ce qui +nous a surtout confirmé dans notre opinion, c'est le silence +de Racine et la disposition d'esprit qu'il marqua durant les +longues années de sa retraite. Les facultés innées qu'on a +exercées beaucoup et qu'on arrête brusquement au milieu de +la carrière, après les premiers instants donnés au délassement +et au repos, se réveillent et recommencent à désirer le genre +de mouvement qui leur est propre. D'abord il n'en vient à +l'âme qu'une plainte sourde, lointaine, étouffée, qui n'indique +pas son objet et nous livre à tout le vague de l'<i>ennui</i>. Bientôt +l'inquiétude se décide; la faculté sans aliment s'<i>affame</i>, pour +ainsi dire; elle crie au dedans de nous: c'est comme un coursier +généreux qui hennit dans l'étable et demande l'arène; on +n'y peut tenir, et tous les projets de retraite sont oubliés. +Qu'on se figure, par exemple, à la place de Racine, au sein +du même loisir, quelqu'un de ces génies incontestablement +dramatiques, Shakspeare, Molière, Beaumarchais, Scott. Oh! +les premiers mois d'inaction passés, comme le cerveau du +poète va fermenter et se remplir! comme chaque idée, +chaque sentiment va revêtir à ses yeux un masque, un personnage, +et marcher à ses côtés! que de générations spontanées +vont éclore de toutes parts et lever la tête sur cette eau dormante! +que d'êtres inachevés, flottants, passeront dans ses +rêves et lui feront signe de venir! que de voix plaintives lui +parleront comme à Tancrède dans la forêt enchantée! La +reine Mab descendra en char et se posera sur ce front endormi. +Soudain Ariel ou Puck, Scapin ou Dorine, Chérubin +ou Fenella, merveilleux lutins, messagers malicieux et empressés, +s'agiteront autour du maître, le tirailleront de mille +côtés pour qu'il prenne garde à leurs êtres chéris, à leurs +amants séparés, à leurs princesses malheureuses; ils les évoqueront +devant lui, comme dans l'Élysée antique le devin +Tirésias, ou plutôt le vieil Anchise, évoquait les âmes des héros +qui n'avaient pas vécu; ils les feront passer par groupes, +ombres fugitives, rieuses ou éplorées, demandant la vie, et, +dans les limbes inexplicables de la pensée, attendant la lumière +du jour. Diana Vernon à cheval, franchissant les barrières +et se perdant dans le taillis; Juliette au balcon tendant +les bras à Roméo; l'ingénue Agnès à son balcon aussi, et rendant +à son amant salut pour salut du matin au soir; la moqueuse +Suzanne et la belle comtesse habillant le page; que +sais-je? toutes ces ravissantes figures, toutes ces apparitions +enchantées souriront au poëte et l'appelleront à elles du sein +de leur nuage. Il n'y résistera pas longtemps, et se relancera, +tête baissée, dans ce monde qui tourbillonne autour de lui. +Chacun reviendra à ses goûts et à sa nature. Beaumarchais, +comme un joueur excité par l'abstinence, tentera de nouveau +avec fureur les chances et la folie des intrigues. Scott, plus insouciant +peut-être, et comme un voyageur simplement curieux +qui a déjà vu beaucoup de siècles et de pays, mais qui +n'est pas las encore, se remettra en marche au risque de +repasser, chemin faisant, par les mêmes aventures. Molière, +penseur profond, triste au dedans, ayant hâte de sortir de lui-même +et d'échapper à ses peines secrètes, sera cette fois d'un +comique plus grave ou plus fou qu'à l'ordinaire. Shakspeare +redoublera de grâce, de fantaisie ou d'effroi. Le grand Corneille +enfin (car il est de cette famille), Corneille couvert de +cicatrices, épuisé, mais infatigable et sans relâche comme ses +héros, pareil à ce valeureux comte de Fuentès dont parle +Bossuet, et qui combattit à Rocroi jusqu'au dernier soupir, +Corneille ramènera obstinément au combat ses vieilles bandes +espagnoles et ses drapeaux déchirés.</p> + +<p>Voilà les poëtes dramatiques. Dirai-je que Racine ne leur +ressembla jamais dans sa retraite; qu'il ne vit plus rien de ce +qu'il avait quitté; qu'il n'eut point, à ses heures de rêverie, +des apparitions charmantes qui remuaient, comme autrefois, +son coeur? Ce serait faire injure à son génie. Mais ces créations +mêmes vers lesquelles un doux penchant dut le rentraîner +d'abord, ces Monime, ces Phèdre, ces Bérénice au long voile, +ces nobles amantes solitaires qu'il revoyait, à la nuit tombante, +sous les traits de la Champmeslé, et qui s'enfuyaient, +comme Didon, dans les bocages, qu'étaient-elles, je le demande? +Où voulaient-elles le ramener? Différaient-elles beaucoup +de l'<i>Élégie à la voix gémissante</i>;</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Au ris mêlé de pleurs, aux longs cheveux épars,</p> +<p>Belle, levant au ciel ses humides regards?</p> + </div> </div> + +<p>Et quand il se fut tout à fait réfugié dans l'amour divin, ces +formes attrayantes d'un amour profane continuèrent-elles +longtemps à repasser dans ses songes? Pour moi, je ne le crois +point. Il fut prompt à les dissiper et à les oublier: ses affections +bientôt allèrent toutes ailleurs; il ne pensait qu'à Port-Royal, +alors persécuté, et se complaisait délicieusement dans +ses souvenirs d'enfance: «En effet, dit-il, il n'y avoit point +de maison religieuse qui fût en meilleure odeur que Port-Royal. +Tout ce qu'on en voyoit au dehors inspiroit de la +piété; on admiroit la manière grave et touchante dont les +louanges de Dieu y étoient chantées, la simplicité et en +même temps la propreté de leur église, la modestie des domestiques, +la solitude des parloirs, le peu d'empressement +des religieuses à y soutenir la conversation, leur peu de +curiosité pour savoir les choses du monde et même les +affaires de leurs proches; en un mot, une entière indifférence +pour tout ce qui ne regardoit point Dieu. Mais combien +les personnes qui connoissoient l'intérieur de ce monastère +y trouvoient-elles de nouveaux sujets d'édification! +Quelle paix! quel silence! quelle charité! quel amour pour +la pauvreté et pour la mortification! Un travail sans relâche, +une prière continuelle, point d'ambition que pour les emplois +les plus vils et les plus humiliants, aucune impatience +dans les soeurs, nulle bizarrerie dans les mères, l'obéissance +toujours prompte et le commandement toujours raisonnable.» +Et vers le même temps il écrivait à son fils: «M. de +Rost m'a appris que la Champmeslé étoit à l'extrémité, de +quoi il me paroît très-affligé; mais ce qui est le plus affligeant, +c'est de quoi il ne se soucie guère apparemment, je +veux dire l'obstination avec laquelle cette pauvre malheureuse +refuse de renoncer à la comédie, ayant déclaré, à ce +qu'on m'a dit, qu'elle trouvoit très-glorieux pour elle de +mourir comédienne. Il faut espérer que, quand elle verra +la mort de plus près, elle changera de langage comme font +d'ordinaire la plupart de ces gens qui font tant les fiers +quand ils se portent bien. Ce fut madame de Caylus qui +m'apprit hier cette particularité dont elle étoit effrayée, et +qu'elle a sue, comme je crois, de M. le curé de Saint-Sulpice.» +Et dans une autre lettre: «Le pauvre M. Boyer est +mort fort chrétiennement; sur quoi je vous dirai, en passant, +que je dois réparation à la mémoire de la Champmeslé, +qui mourut avec d'assez bons sentiments, après avoir renoncé +à la comédie, très-repentante de sa vie passée, mais +surtout fort affligée de mourir: du moins M. Despréaux +me l'a dit ainsi, l'ayant appris du curé d'Auteuil, qui l'assista +à la mort; car elle est morte à Auteuil, dans la maison +d'un maître à danser, où elle étoit venue prendre l'air.» +On a besoin de croire, pour excuser ce ton de sécheresse, que +Racine voulait faire indirectement la leçon à son fils, et condamner +ses propres erreurs dans la personne de celle qui en +avait été l'objet. Mais, même en tenant compte de l'intention, +on peut conclure hardiment, après avoir lu et comparé ces +passages, que les sentiments du poëte ne prenaient plus la +forme dramatique, et que la figure de la Champmeslé lui +était depuis longtemps sortie de la mémoire. Port-Royal avait +toute son âme; il y puisait le calme, il y rapportait ses +prières; il était plein des gémissements de cette maison +affligée, quand il fit entendre, pour l'heureuse maison de +Saint-Cyr, la mélodie touchante des choeurs d'<i>Esther</i><a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. En un +mot, c'était la disposition lyrique qui prévalait évidemment +dans le poëte, et qui le plus souvent, au défaut d'épanchement +convenable, débordait dans ces larmes dont nous avons +parlé. Un de nos amis les plus chers, qui, pour être romantique, +à ce qu'on dit, n'en garde pas moins à Racine un respect +profond et un sincère amour, a essayé de retracer l'état +intérieur de cette belle âme dans une pièce de vers qu'il ne +nous est pas permis de louer, mais que nous insérons ici +comme achevant de mettre en lumière notre point de vue critique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Racine se trouvait précisément dans l'église du monastère des +Champs, quand l'archevêque Harlay de Champvallon y vint, le 17 mai +1679, à neuf heures du matin, pour renouveler la persécution qui avait +été interrompue durant dix années, mais qui, à partir de ce jour-là, +ne cessa plus jusqu'à l'entière ruine. Il causa quelque temps avec le +prélat qui, l'ayant aperçu, l'avait fait appeler par politesse. Plus tard, +surtout quand sa tante fut abbesse, il devint à Versailles le chargé +d'affaires en titre des pauvres persécutées. Toutes les demandes d'adoucissement +près de l'archevêque, les suppliques pour obtenir tel ou +tel confesseur, roulaient sur lui. Il usait son temps et son crédit à ces +démarches, avec un zèle où il entrait quelque pensée d'expiation.</blockquote> +<br> + +<p>LES LARMES DE RACINE.</p> + +<p>Racine, qui veut pleurer, viendra à la +profession de la soeur Lalie.<br> + +(MADAME DE MAINTENON.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Jean Racine, le grand poëte,</p> +<p>Le poëte aimant et pieux,</p> +<p>Après que sa lyre muette</p> +<p>Se fut voilée à tous les yeux,</p> +<p>Renonçant à la gloire humaine,</p> +<p>S'il sentait en son âme pleine</p> +<p>Le flot contenu murmurer,</p> +<p>Ne savait que fondre en prière,</p> +<p>Pencher l'urne dans la poussière</p> +<p>Aux pieds du Seigneur, et pleurer.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme un coeur pur de jeune fille</p> +<p>Qui coule et déborde en secret,</p> +<p>A chaque peine de famille,</p> +<p>Au moindre bonheur, il pleurait;</p> +<p>A voir pleurer sa fille aînée;</p> +<p>A voir sa table couronnée</p> +<p>D'enfants, et lui-même au déclin;</p> +<p>A sentir les inquiétudes</p> +<p>De père, tout causant d'études,</p> +<p>Les soirs d'hiver, avec Rollin;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou si dans la sainte patrie,</p> +<p>Berceau de ses rêves touchants,</p> +<p>Il s'égarait par la prairie</p> +<p>Au fond de Port-Royal-des-Champs;</p> +<p>S'il revoyait du cloître austère</p> +<p>Les longs murs, l'étang solitaire,</p> +<p>Il pleurait comme un exilé;</p> +<p>Pour lui, pleurer avait des charmes.</p> +<p>Le jour que mourait dans les larmes</p> +<p>Ou La Fontaine ou Champmeslé<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Surtout ces pleurs avec délices</p> +<p>En ruisseaux d'amour s'écoulaient,</p> +<p>Chaque fois que sous des cilices</p> +<p>Des fronts de seize ans se voilaient;</p> +<p>Chaque fois que des jeunes filles,</p> +<p>Le jour de leurs voeux, sous les grilles</p> +<p>S'en allaient aux yeux des parents,</p> +<p>Et foulant leurs bouquets de fête,</p> +<p>Livrant les cheveux de leur tête,</p> +<p>Épanchaient leur âme à torrents.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Lui-même il dut payer sa dette;</p> +<p>Au temple il porta son agneau;</p> +<p>Dieu marquant sa fille cadette,</p> +<p>La dota du mystique anneau.</p> +<p>Au pied de l'autel avancée,</p> +<p>La douce et blanche fiancée</p> +<p>Attendait le divin Époux;</p> +<p>Mais, sans voir la cérémonie,</p> +<p>Parmi l'encens et l'harmonie</p> +<p>Sanglotait le père à genoux<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Il est permis de supposer, malgré ce qu'on a vu plus haut, que +le poëte donna secrètement à la Champmeslé quelques larmes et quelques +prières.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Lope de Vega eut aussi une fille, et la plus chérie, qui se fit +religieuse; il composa sur cette prise de voile une pièce de vers fort +touchante, où il décrit avec beaucoup d'exaltation les alternatives de +ses émotions de père et de ses joies comme chrétien (Fauriel; +<i>Vie de Lope de Vega</i>). Mais Racine ne put que pleurer.</blockquote> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sanglots, soupirs, pleurs de tendresse,</p> +<p>Pareils à ceux qu'en sa ferveur</p> +<p>Madeleine la pécheresse</p> +<p>Répandit aux pieds du Sauveur;</p> +<p>Pareils aux flots de parfum rare</p> +<p>Qu'en pleurant la soeur de Lazare</p> +<p>De ses longs cheveux essuya;</p> +<p>Pleurs abondants comme les vôtres,</p> +<p>O le plus tendre des apôtres,</p> +<p>Avant le jour d'Alleluia!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Prière confuse et muette,</p> +<p>Effusion de saints désirs,</p> +<p>Quel luth se fera l'interprète</p> +<p>De ces sanglots, de ces soupirs?</p> +<p>Qui démêlera le mystère</p> +<p>De ce coeur qui ne peut se taire,</p> +<p>Et qui pourtant n'a point de voix?</p> +<p>Qui dira le sens des murmures</p> +<p>Qu'éveille à travers les ramures</p> +<p>Le vent d'automne dans les bois?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'était une offrande avec plainte,</p> +<p>Comme Abraham en sut offrir;</p> +<p>C'était une dernière étreinte</p> +<p>Pour l'enfant qu'on a vu nourrir;</p> +<p>C'était un retour sur lui-même,</p> +<p>Pécheur relevé d'anathème,</p> +<p>Et sur les erreurs du passé;</p> +<p>Un cri vers le Juge sublime,</p> +<p>Pour qu'en faveur de la victime</p> +<p>Tout le reste fût effacé.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'était un rêve d'innocence,</p> +<p>Et qui le faisait sangloter,</p> +<p>De penser que, dès son enfance,</p> +<p>Il aurait pu ne pas quitter</p> +<p>Port-Royal et son doux rivage,</p> +<p>Son vallon calme dans l'orage,</p> +<p>Refuge propice aux devoirs;</p> +<p>Ses châtaigniers aux larges ombres,</p> +<p>Au dedans les corridors sombres,</p> +<p>La solitude des parloirs.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oh! si, les yeux mouillés encore,</p> +<p>Ressaisissant son luth dormant,</p> +<p>Il n'a pas dit, à voix sonore,</p> +<p>Ce qu'il sentait en ce moment;</p> +<p>S'il n'a pas raconté, poëte,</p> +<p>Son âme pudique et discrète,</p> +<p>Son holocauste et ses combats,</p> +<p>Le Maître qui tient la balance</p> +<p>N'a compris que mieux son silence:</p> +<p>O mortels, ne le blâmez pas!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Celui qu'invoquent nos prières</p> +<p>Ne fait pas descendre les pleurs</p> +<p>Pour étinceler aux paupières,</p> +<p>Ainsi que la rosée aux fleurs;</p> +<p>Il ne fait pas sous son haleine</p> +<p>Palpiter la poitrine humaine,</p> +<p>Pour en tirer d'aimables sons;</p> +<p>Mais sa rosée est fécondante;</p> +<p>Mais son haleine, immense, ardente,</p> +<p>Travaille à fondre nos glaçons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Qu'importent ces chants qu'on exhale,</p> +<p>Ces harpes autour du saint lieu;</p> +<p>Que notre voix soit la cymbale</p> +<p>Marchant devant l'arche de Dieu;</p> +<p>Si l'âme, trop tôt consolée,</p> +<p>Comme une veuve non voilée</p> +<p>Dissipe ce qu'il faut sentir;</p> +<p>Si le coupable prend le change,</p> +<p>Et tout ce qu'il paye en louange,</p> +<p>S'il le retranche au repentir?</p> + </div> </div> + +<p>Les derniers sentiments exprimés dans cette pièce ne furent +point étrangers à l'âme de Racine. Dans un très-beau cantique +<i>sur la Charité</i>, imité de saint Paul, il dit lui-même, en +des termes assez semblables, et dont notre ami paraît s'être +souvenu:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>En vain je parlerais le langage des Anges,</p> +<p> En vain, mon Dieu, de tes louanges</p> +<p> Je remplirois tout l'univers:</p> +<p> Sans amour ma gloire n'égale</p> +<p> Que la gloire de la cymbale,</p> +<p> Qui d'un vain bruit frappe les airs.</p> + </div> </div> + +<p>Si maintenant l'on m'objecte que cette théorie conjecturale +serait admissible peut-être si Racine n'avait pas fait <i>Athalie</i>, +mais qu'<i>Athalie</i> seule répond victorieusement à tout et révèle +dans le poëte un génie essentiellement dramatique, je répliquerai +à mon tour qu'en admirant beaucoup <i>Athalie</i>, je ne +lui reconnais point tant de portée; que la quantité d'élévation, +d'énergie et de sublime qui s'y trouve ne me paraît pas +du tout dépasser ce qu'il en faut pour réussir dans le haut +lyrique, dans la grande poésie religieuse, dans l'hymne, et +qu'à mon gré cette magnifique tragédie atteste seulement chez +Racine des qualités fortes et puissantes qui couronnaient dignement +sa tendresse habituelle.</p> + +<p>L'examen un peu approfondi du style de Racine nous ramènera +involontairement aux mêmes conclusions sur la nature +et la vocation de son talent. Qu'est-ce, en effet, qu'un style +dramatique? C'est quelque chose de simple, de familier, de +vif, d'entrecoupé, qui se déploie et se brise, qui monte et redescend, +qui change sans effort en passant d'un personnage à +l'autre, et varie dans le même personnage selon les moments +de la passion. On se rencontre, on cause, on plaisante; puis +l'ironie s'aiguise, puis la colère se gonfle, et voilà que le dialogue +ressemble à la lutte étincelante de deux serpents entrelacés. +Les gestes, les inflexions de voix et les sinuosités du discours +sont en parfaite harmonie; les hasards naturels, les +particularités journalières d'une conversation qui s'anime, se +reproduisent en leur lieu. Auguste est assis avec Cinna dans +son cabinet et lui parle longuement; chaque fois que Cinna +veut l'interrompre, l'empereur l'apaise d'autorité, étend la +main, ralentit sa parole, le fait rasseoir et continue. Le jeu +de Talma, c'était tout le style dramatique mis en dehors et +traduit aux yeux.—Les personnages du drame, vivant de la +vie réelle comme tout le monde, doivent en rappeler à chaque +instant les détails et les habitudes. <i>Hier, aujourd'hui, demain</i>, +sont des mots très-significatifs pour eux. Les plus chers souvenirs +dont se nourrit leur passion favorite leur apparaissent +au complet avec une singulière vivacité dans les moindres +circonstances. Il leur échappe souvent de dire: <i>Tel jour, à +telle heure, en tel endroit</i>. L'amour dont une âme est pleine, +et qui cherche un langage, s'empare de tout ce qui l'entoure, +en tire des images, des comparaisons sans nombre, en fait +jaillir des sources imprévues de tendresse. Juliette, au balcon, +croit entendre le chant de l'alouette, et presse son jeune +époux de partir; mais Roméo veut que ce soit le rossignol +qu'on entend, afin de rester encore.</p> + +<p>La douleur est superstitieuse; l'âme, en ses moments extrêmes, +a de singuliers retours; elle semble, avant de quitter +cette vie, s'y rattacher à plaisir par les fils les plus déliés et +les plus fragiles. Desdemona, émue du vague pressentiment de +sa fin, revient toujours, sans savoir pourquoi, à <i>une chanson de +Saule</i> que lui chantait dans son enfance une vieille esclave +qu'avait sa mère. C'est ainsi que le lyrique même, grâce aux +détails naïfs qui le retiennent et le fixent dans la réalité, ne +fait pas hors-d'oeuvre, et concourt directement à l'effet dramatique.</p> + +<p>Le pittoresque épique, le descriptif pompeux sied mal au +style du drame; mais sans se mettre exprès à décrire, sans +étaler sa toile pour peindre, il est tel mot de pure causerie +qui, jeté comme au hasard, va nous donner la couleur des +lieux et préciser d'avance le théâtre où se déploiera la passion. +Duncan arrive avec sa suite au château de Macbeth; il en +trouve le site agréable, et Banco lui fait remarquer qu'il y a +des nids de martinets à chaque frise et à chaque créneau: +preuve, dit-il, que l'air est salubre en cet endroit. Shakspeare abonde +en traits pareils; les tragiques grecs en offriraient +également. Racine n'en a jamais.</p> + +<p>Le style de Racine se présente, dès l'abord, sous une teinte +assez uniforme d'élégance et de poésie; rien ne s'y détache +particulièrement. Le procédé en est d'ordinaire analytique et +abstrait; chaque personnage principal, au lieu de répandre +sa passion au dehors en ne faisant qu'un avec elle, regarde le +plus souvent cette passion au dedans de lui-même, et la raconte +par ses paroles telle qu'il la voit au sein de ce monde +intérieur, au sein de ce <i>moi</i>, comme disent les philosophes: +de là une manière générale d'exposition et de récit qui suppose +toujours dans chaque héros ou chaque héroïne un certain +loisir pour s'examiner préalablement; de là encore tout +un ordre d'images délicates, et un tendre coloris de demi-jour, +emprunté à une savante métaphysique du coeur; mais +peu ou point de réalité, et aucun de ces détails qui nous ramènent +à l'aspect humain de cette vie. La poésie de Racine +élude les détails, les dédaigne, et quand elle voudrait y +atteindre, elle semble impuissante à les saisir. Il y a dans +<i>Bajazet</i> un passage, entre autres, fort admiré de Voltaire: +Acomat explique à Osmin comment, malgré les défenses rigoureuses +du sérail, Roxane et Bajazet ont pu se voir et s'aimer:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Peut-être il te souvient qu'un récit peu fidèle</p> +<p>De la more d'Amurat fit courir la nouvelle.</p> +<p>La sultane, à ce bruit feignant de s'effrayer,</p> +<p>Par des cris douloureux eut soin de l'appuyer.</p> +<p>Sur la foi de ses pleurs ses esclaves tremblèrent;</p> +<p>De l'heureux Bajazet les gardes se troublèrent:</p> +<p>Et les dons achevant d'ébranler leur devoir,</p> +<p>Leurs captifs dans ce trouble osèrent s'entrevoir.</p> + </div> </div> + +<p>Au lieu d'une explication nette et circonstanciée de la rencontre, +comme tout cela est touché avec précaution! comme +le mot propre est habilement évincé! <i>les esclaves tremblèrent! +les gardes se troublèrent!</i> Que d'efforts en pure perte! que +d'élégances déplacées dans la bouche sévère du +grand-vizir!—Monime +a voulu s'étrangler avec son bandeau, ou, comme +dit Racine, <i>faire un affreux lien d'un sacré diadème</i>; elle +apostrophe +ce diadème en vers enchanteurs que je me garderai +bien de blâmer. Je noterai seulement que, dans la colère et le +mépris dont elle accable ce <i>fatal tissu</i>, elle ne l'ose nommer +qu'en termes généraux et avec d'exquises injures. Il résulte +de cette perpétuelle nécessité de noblesse et d'élégance que +s'impose le poëte, que lorsqu'il en vient à quelques-unes de +ces parties de transition qu'il est impossible de relever et d'ennoblir, +son vers inévitablement déroge, et peut alors sembler +prosaïque par comparaison avec le ton de l'ensemble. Chamfort +s'est amusé à noter dans <i>Esther</i> le petit nombre de vers +qu'il croit entachés de prosaïsme. Au reste, Racine a tellement +pris garde à ce genre de reproche, qu'au risque de +violer les convenances dramatiques, il a su prêter des paroles +pompeuses ou fleuries à ses personnages les plus subalternes +comme à ses héros les plus achevés. Il traite ses confidentes +sur le même pied que ses reines; Arcas s'exprime tout aussi +majestueusement qu'Agamemnon. M. Villemain a déjà remarqué +que, dans Euripide, le vieillard qui tient la place +d'Arcas +n'a qu'un langage simple, non figuré, conforme à sa +condition d'esclave: «Pourquoi donc sortir de votre tente, ô +roi Agamemnon, lorsque autour de nous tout est assoupi +dans un calme profond, lorsqu'on n'a point encore relevé +la sentinelle qui veille sur les retranchements?» Et c'est +Agamemnon qui dit: «Hélas! on n'entend ni le chant des +oiseaux, ni le bruit de la mer; le silence règne sur l'Euripe.» +Dans Racine au contraire, Arcas prend les devants en poésie, +et il est le premier à s'écrier:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune.</p> + </div> </div> + +<p>Chez Euripide, le vieillard a vu Agamemnon dans tout le +désordre d'une nuit de douleur; il l'a vu allumer un flambeau, +écrire une lettre et l'effacer, y imprimer le cachet et le +rompre, jeter à terre ses tablettes et verser un torrent de +larmes. Racine fils avoue avec candeur qu'on peut regretter +dans l'Iphigénie française cette vive peinture de l'Agamemnon +grec; mais Euripide n'avait pas craint d'entrer dans l'intérieur +de la tente du héros, et de nommer certaines choses de la vie +par leur nom<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Euripide d'ailleurs ne s'était pas fait faute, on le voit, de quelques +anachronismes de moeurs et de moyens. On n'écrivait pas de lettres +au siège de Troie; il n'est jamais question d'écriture dans Homère; +mais les Grecs songeaient plus aux convenances dramatiques qu'à +l'exactitude historique.</blockquote> + +<p>Le procédé continu d'analyse dont Racine fait usage, l'élégance +merveilleuse dont il revêt ses pensées, l'allure un peu +solennelle et arrondie de sa phrase, la mélodie cadencée de +ses vers, tout contribue à rendre son style tout à fait distinct +de la plupart des styles franchement et purement dramatiques. +Talma, qui, dans ses dernières années, en était venu à +donner à ses rôles, surtout à ceux que lui fournissait Corneille, +une simplicité d'action, une familiarité saisissante et sublime, +l'aurait vainement essayé pour les héros de Racine; il eût +même été coupable de briser la déclamation soutenue de +leur discours, et de ramener à la causerie ce beau vers un peu +chanté. Est-ce à dire pourtant que le caractère dramatique +manque entièrement à cette manière de faire parler des personnages? +Loin de notre pensée un tel blasphème! Le style +de Racine convient à ravir au genre de drame qu'il exprime, +et nous offre un composé parfait des mêmes qualités heureuses. +Tout s'y tient avec art, rien n'y jure et ne sort du ton; +dans cet idéal complet de délicatesse et de grâce, Monime, en +vérité, aurait bien tort de parler autrement. C'est une conversation +douce et choisie, d'un charme croissant, une confidence +pénétrante et pleine d'émotion, comme on se figure +qu'en pouvait suggérer au poëte le commerce paisible de +cette société où une femme écrivait <i>la Princesse de Clèves</i>; +c'est un sentiment intime, unique, expansif, qui se mêle à +tout, s'insinue partout, qu'on retrouve dans chaque soupir, +dans chaque larme, et qu'on respire avec l'air. Si l'on passe +brusquement des tableaux de Rubens à ceux de M. Ingres, +comme on a l'oeil rempli de l'éclatante variété pittoresque du +grand maître flamand, on ne voit d'abord dans l'artiste français +qu'un ton assez uniforme, une teinte diffuse de pâle et +douce lumière. Mais qu'on approche de plus près et qu'on +observe avec soin: mille nuances fines vont éclore sous le +regard; mille intentions savantes vont sortir de ce tissu profond +et serré; on ne peut plus en détacher ses yeux. C'est le +cas de Racine lorsqu'on vient à lui en quittant Molière ou +Shakspeare: il demande alors plus que jamais à être regardé +de très-près et longtemps; ainsi seulement on surprendra les +secrets de sa manière: ainsi, dans l'atmosphère du sentiment +principal qui fait le fond de chaque tragédie, on verra se dessiner +et se mouvoir les divers caractères avec leurs traits personnels; +ainsi, les différences d'accentuation, fugitives et +ténues, deviendront saisissables, et prêteront une sorte de vérité +relative au langage de chacun; on saura avec précision +jusqu'à quel point Racine est dramatique, et dans quel sens +il ne l'est pas.</p> + +<p>Racine a fait <i>les Plaideurs</i>; et, dans cette admirable farce, +il a tellement atteint du premier coup le vrai style de la comédie, +qu'on peut s'étonner qu'il s'en soit tenu à cet essai. +Comment n'a-t-il pas deviné, se dit involontairement la critique +questionneuse de nos jours, que l'emploi de ce style +sincèrement dramatique, qu'il venait de dérober à Molière, +n'était pas limité à la comédie; que la passion la plus sérieuse +pouvait s'en servir et l'élever jusqu'à elle? Comment ne s'est-il +pas rappelé que le style de Corneille, en bien des endroits +pathétiques, ne diffère pas essentiellement de celui de Molière? +il ne s'agissait que d'achever la fusion; l'oeuvre de réforme +dramatique qui se poursuit maintenant sous nos yeux eût été +dès lors accomplie.—C'est que, sans doute, dans la tragédie +telle qu'il la concevait, Racine n'avait nullement besoin de ce +franc et libre langage; c'est que <i>les Plaideurs</i> ne furent jamais +qu'une débauche de table, un accident de cabaret dans sa vie +littéraire; c'est que d'invincibles préjugés s'opposent toujours +à ces fusions si simples que combine à son aise la critique +après deux siècles. Du temps de Racine, Fénelon, son ami, +son admirateur, et qui semble un de ses parents les plus +proches par le génie, écrivait de Molière: «En pensant bien, +il parle souvent mal. Il se sert des phrases les plus forcées +et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la +plus élégante simplicité, ce que celui-ci ne dit qu'avec une +multitude de métaphores qui approchent du galimatias. +J'aime bien mieux sa prose que ses vers. Par exemple, +l'<i>Avare</i> est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers: +il est vrai que la versification françoise l'a gêné; il est vrai +même qu'il a mieux réussi pour les vers dans l'<i>Amphitryon</i>, +où il a pris la liberté de faire des vers irréguliers. Mais en +général il me paroît, jusque dans sa prose, ne parler point +assez simplement pour exprimer toutes les passions.» Il faut +se souvenir que l'auteur de cet étrange jugement avait la manière +d'écrire la plus antipathique à Molière qui se puisse +imaginer. Il était doux, fleuri, agréablement subtil, épris des +antiques chimères, doué des signes gracieux de l'avenir; et sa +prose, <i>encor qu'un peu traînante</i>, ne ressemblait pas mal à ces +beaux vieillards divins dont il nous parle souvent, à longue +barbe plus blanche que la neige, et qui, soutenus d'un bâton +d'ivoire, s'acheminaient lentement au milieu des bocages vers +un temple du plus pur marbre de Paros. Quoi qu'il en soit, il +énonçait à coup sûr, dans cette lettre à l'Académie, l'opinion +de plus d'un esprit délicat, de plus d'un académicien de son +temps, et Racine lui-même se serait probablement entendu +avec lui pour critiquer sur beaucoup de points la diction de Molière.</p> + +<p>La sienne est scrupuleuse, irréprochable, et tout l'éloge +qu'on a coutume de faire du style de Racine en général doit +s'appliquer sans réserve à sa diction. Nul n'a su mieux que +lui la valeur des mots, le pouvoir de leur position et de +leurs alliances, l'art des transitions, <i>ce chef-d'oeuvre le plus +difficile de la poésie</i>, comme lui disait Boileau; on peut voir +là-dessus leur correspondance. En se tenant à un vocabulaire +un peu restreint, Racine a multiplié les combinaisons +et les ressources. On remarquera que dans ses tours +il conserve par moments des traces légères d'une langue +antérieure à la sienne, et je trouve pour mon compte un +charme infini à ces idiotismes trop peu nombreux qui lui +ont valu d'être souligné quelquefois par les critiques du dernier +siècle.</p> + +<p>En somme, et ceci soit dit pour dernier mot, il y aurait injustice, +ce me semble, à traiter Racine autrement que tous +les vrais poëtes de génie, à lui demander ce qu'il n'a pas, à +ne pas le prendre pour ce qu'il est, à ne pas accepter, en le +jugeant, les conditions de sa nature. Son style est complet en +soi, aussi complet que son drame lui-même; ce style est le +produit d'une organisation rare et flexible, modifiée par une +éducation continuelle et par une multitude de circonstances +sociales qui ont pour jamais disparu; il est, autant qu'aucun +autre, et à force de finesse, sinon avec beaucoup de saillie, +marqué au coin d'une individualité distincte, et nous retrace +presque partout le profil noble, tendre et mélancolique de +l'homme avec la date du temps. D'où il résulte aussi que vouloir +ériger ce style en <i>style-modèle</i>, le professer à tout propos +et en toute occurrence, y rapporter toutes les autres manières +comme à un type invariable, c'est bien peu le comprendre et +l'admirer bien superficiellement, c'est le renfermer tout +entier dans ses qualités de grammaire et de diction. Nous +croyons faire preuve d'un respect mieux entendu en déclarant +le style de Racine, comme celui de La Fontaine et +de Bossuet, digne sans doute d'une éternelle étude, mais +impossible, mais inutile à imiter, et surtout d'une forme +peu applicable au drame nouveau, précisément parce qu'il +nous paraît si bien approprié à un genre de tragédie qui +n'est plus.</p> + +<p>Janvier 1830.</p> +<br> + +<p>SUR LA REPRISE DE BÉRÉNICE<br> +AU THÉÂTRE-FRANÇAIS.<br> + +(Janvier 1844.)</p> + +<br><br> + + +<p>Il y avait quelque hardiesse à revenir de nos jours à <i>Bérénice</i>, +et cette hardiesse pourtant, à la bien prendre, était de +celles qui doivent réussir. On peut considérer même que le +moment présent et propice était tout trouvé. Le goût a des +flux et des reflux bizarres; ce sont des courants qu'il faut +suivre et qu'il ne faut pas craindre d'épuiser. Après Moscow +et la retraite de Russie, disait le spirituel M. de Stendhal, +<i>Iphigénie en Aulide</i> devait sembler une bien moins bonne tragédie +et un peu tiède; il voulait dire qu'après les grandes +scènes et les émotions terribles de nos révolutions et de nos +guerres, il y avait urgence d'introduire sur le théâtre un peu +plus de mouvement et d'intérêt présent. Mais aujourd'hui, +après tant de bouleversements qui ont eu lieu sur la scène, +et de telles tentatives aventureuses dont on paraît un peu +lassé, <i>Iphigénie</i> redevient de mise, elle reprend à son tour +toute sa vivacité et son coloris charmant. On en a tant vu, +qu'un peu de langueur même repose, rafraîchit et fait l'effet +plutôt de ranimer. Après les drames compliqués qui ont mis +en oeuvre tant de machines, l'extrême simplicité retrouve des +chances de plaire; après <i>la Tour de Nesle</i> et <i>les Mystères de +Paris</i> (je les range parmi les drames à machines), c'est bien +le moins qu'on essaie d'<i>Ariane</i> et de <i>Bérénice</i>.</p> + +<p>Au milieu de l'ensemble si magnifique et si harmonieux +de l'oeuvre de Racine, <i>Bérénice</i> a droit de compter pour beaucoup. +Certes, nous n'irons pas l'élever au nombre de ses +chefs-d'oeuvre: on sait l'ordre et la suite où ceux-ci viennent +se ranger. Un homme de talent qui a particulièrement +étudié Racine, et qui s'y connaît à fond en matière dramatique, +classait ainsi, l'autre jour, devant moi, les tragédies du +grand poëte: <i>Athalie</i>, <i>Iphigénie</i>, <i>Andromaque</i>, <i>Phèdre</i> et <i>Britannicus</i>. +Je crois même qu'à titre de pièce achevée et accomplie, +de tragédie parfaite offrant le groupe dans toute sa +beauté, il mettait <i>Iphigénie</i> au-dessus des autres, et la qualifiait +le chef-d'oeuvre de l'art sur notre théâtre. Mais, quoi +qu'il en soit, la hauteur d'<i>Athalie</i> compense et emporte tout. +<i>Bérénice</i> ne saurait se citer auprès de ces cinq productions +hors de pair; elle ne soutiendrait même pas le parallèle avec +les autres pièces relativement secondaires, telles que +<i>Mithridate</i> +et <i>Bajazet</i>, et pourtant elle a sa grâce bien particulière, +son cachet racinien. Je distinguerai dans les ouvrages de tout +grand auteur ceux qu'il a faits selon son goût propre et son +faible, et ceux dans lesquels le travail et l'effort l'ont porté à +un idéal supérieur. <i>Bérénice</i>, bien que commandée par Madame, +me semble tout à fait dans le goût secret et selon la +pente naturelle de Racine; c'est du Racine pur, un peu +faible si l'on veut, du Racine qui s'abandonne, qui oublie +Boileau, qui pense surtout à la Champmeslé, et compose une +musique pour cette douce voix. On raconte que Boileau, +apprenant que Racine s'était engagé à traiter ce sujet sur la +demande de la duchesse d'Orléans, s'écria: «Si je m'y étais +trouvé, je l'aurais bien empêché de donner sa parole.» Mais +on assure aussi que Racine aimait mieux cette pièce que ses +autres tragédies, qu'il avait pour elle cette prédilection que +Corneille portait à son <i>Attila</i>. Je n'admets qu'à demi la similitude, +mais je crois volontiers à la prédilection. Cela devait +être. <i>Bérénice</i>, chez lui, c'est la veine secrète, là veine du +milieu.</p> + +<p>On a quelquefois regretté que Racine n'eût pas fait d'élégies; +mais qu'est-ce donc dans ses pièces que ces rôles délicats, +parfois un peu pâles comme Aricie, bien souvent +passionnés et enchanteurs, Atalide, Monime, et surtout Bérénice?</p> + +<p><i>Bérénice</i> peut être dite une charmante et mélodieuse faiblesse +dans l'oeuvre de Racine, comme la Champmeslé le fut +dans sa vie.</p> + +<p>Il ne faudrait pas que de telles faiblesses, si gracieuses +qu'elles semblent par exception, revinssent trop souvent; +elles affecteraient l'oeuvre entière d'une teinte trop particulière +et qui aurait sa monotonie, sa fadeur. Le talent a ses inclinations +qu'il doit consulter, qu'il doit suivre, qu'il doit +diriger et aussi réprimer mainte fois. Dans l'ordre poétique +comme dans l'ordre moral, la grandeur est au prix de l'effort, +de la lutte et de la constance; l'idéal habite les hauts sommets. +On oublie trop de nos jours ce devoir imposé au talent; +sous prétexte de <i>lyrisme</i>, chacun s'abandonne à sa pente, et +l'on n'atteint pas à l'oeuvre dernière dont on eût été capable. +Aux époques tout à fait saines et excellentes, les choses ne se +pratiquent pas ainsi. Ce n'est pas contrarier son talent et aller +contre Minerve que de se resserrer, de se restreindre sur +quelques points, de viser à s'élever et à s'agrandir sur certains +autres. Dans le beau siècle dont nous parlons, ce devoir +rigoureux, cet avertissement attentif et salutaire se personnifiait +dans une figure vivante, et s'appelait Boileau. Il est bon +que la conscience intérieure que chaque talent porte naturellement +en soi prenne ainsi forme au dehors et se représente à +temps dans la personne d'un ami, d'un juge assidu qu'on respecte; +il n'y a plus moyen de l'oublier ni de l'éluder. Molière, +le grand comique, était sujet à se répandre et à se distraire +dans les délicieuses mais surabondantes bouffonneries des +Dandin, des Scapin, des Sganarelle; il aurait pu s'y attarder +trop longtemps et ne pas tenter son plus admirable effort. +Despréaux, c'est-à-dire la conscience littéraire, éleva la voix, +et l'on eut à son moment <i>le Misanthrope</i>. Ainsi de La Fontaine, +qu'il fallut tirer de ses dizains et de ses contes où il se +complaisait si aisément, pour l'appliquer à ses fables et lui +faire porter ses plus beaux fruits. Ainsi de Racine lui-même +qui, au sortir des douceurs premières, s'élevait à Burrhus et +aspirait à <i>Phèdre</i>. Il retomba cette fois, il fit <i>Bérénice</i> sans Boileau, +comme il s'était caché, enfant, de ses maîtres pour lire +le roman d'Héliodore.</p> + +<p>Mais ce n'est là qu'une raison de plus pour nous de surprendre +la fibre à nu et de pénétrer en ce point le plus reculé +du coeur. Une personne, un talent, ne sont pas bien connus à +fond, tant qu'on n'a pas touché ce point-là. De même qu'on +dit qu'il faut passer tout un été à Naples et un hiver à Saint-Pétersbourg, +de même, quand on aborde Racine, il faut aller +franchement jusqu'à <i>Bérénice</i>.</p> + +<p>La pièce se donna pour la première fois sur le théâtre de +l'hôtel de Bourgogne, le 21 novembre 1670; elle eut d'abord +plus de trente représentations, un succès de larmes, des brochures +critiques pour et contre, des parodies bouffonnes au +Théâtre-Italien, enfin tout ce qui constitue les honneurs de la +vogue. On lit partout l'anecdote de son origine, l'ordre de +Madame, ce duel poétique et galant de Racine et de Corneille, +la défaite de ce dernier. Mais indépendamment des circonstances +particulières qui favorisèrent le premier succès, et sur +lesquelles nous reviendrons, il faut reconnaître que Racine +a su tirer d'un sujet si simple une pièce d'un intérêt durable, +puisque toutes les fois, dit Voltaire, qu'il s'est rencontré un +acteur et une actrice dignes de ces rôles de Titus et de Bérénice, +le public a retrouvé les applaudissements et les larmes. +Du moins cela se passa ainsi jusqu'aux années de Voltaire. +En août 1724, la reprise de <i>Bérénice</i> à la Comédie-Française +fut extrêmement goûtée. Mademoiselle Le Couvreur, Quinault +l'aîné et Quinault Du Fresne, jouaient les trois rôles qu'avaient +autrefois remplis mademoiselle de Champmeslé, Floridor, et +le mari de la Champmeslé. Les mêmes acteurs redonnèrent +moins heureusement la pièce en 1728. Mais surtout la tradition +a conservé un vif souvenir du triomphe de mademoiselle +Gaussin en novembre 1752: telle fut sa magie d'expression +dans le personnage de cette reine attendrissante, que le +factionnaire même, placé sur la scène, laissa, dit-on, tomber +son arme et pleura<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>. <i>Bérénice</i> reparut encore trois fois en +décembre 1782 et janvier 1783; ce fut son dernier soupir +au XVIIIe siècle<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Avant la reprise actuelle, elle avait été représentée +en dernier lieu le 7 et le 13 février 1807, c'est-à-dire +il y a trente-sept ans. Mademoiselle George jouait Bérénice, +Damas jouait Titus, et Talma Antiochus. La pièce ne fut +donnée alors que deux fois. Le prestige dont parle Voltaire +avait cessé, et Geoffroy, qui a le langage un peu cru, nous +dit: «Il est constant que <i>Bérénice</i> n'a point fait pleurer à +cette représentation, mais qu'elle a fait bâiller; toutes les +dissertations littéraires ne sauraient détruire un fait aussi notoire.» +Talma pourtant goûtait ce rôle d'Antiochus ou celui +de Titus, tel qu'il le concevait, et il en disait, ainsi que de +Nicomède, que c'étaient de ces rôles à jouer deux fois par an, +donnant à entendre par là que ce ton modéré, et assez loin +du haut tragique, détend et repose<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. La reprise d'aujourd'hui +a réussi; on n'est pas tout à fait revenu aux larmes, +mais on accorde de vrais applaudissements. Jean-Jacques a +raconté qu'il assista un jour à une représentation de <i>Bérénice</i> +avec d'Alembert, et que la pièce leur fit à tous deux un +plaisir <i>auquel ils s'attendaient peu</i>. Il y a eu de cette agréable +surprise pour plus d'un spectateur d'aujourd'hui; à la +lecture, on n'y voit guère qu'une ravissante élégie; à la représentation, +quelques-unes des qualités dramatiques se retrouvent, +et l'intérêt, sans aller jamais au comble, ne languit pas.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Il y eut cinq représentations coup sur coup dans la seconde +quinzaine de novembre, en tout sept. Les chiffres conservés des recettes +ne répondent pas tout à fait à cette haute renommée de succès. +Il faut croire à ce succès pourtant, d'après l'impression qui en est +restée; La Harpe, dans le chapitre de son <i>Cours de Littérature</i> où il +juge l'oeuvre, se plaît à rappeler le nom de Gaussin comme inséparable +de celui de Bérénice.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>L'Année littéraire</i> (1783, tome I, page 137) constate un certain +succès et en parle comme nous le ferions nous-même, en l'opposant +aux succès plus bruyants du jour. Il put encore y avoir, quelques années +après, un retour de <i>Bérénice</i> par mademoiselle Desgarcins. J'en +entends parler, mais sans pouvoir saisir l'instant.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Il fut question encore d'une reprise en 1812; les rôles étaient +même déjà distribués entre mademoiselle Duchesnois, Talma et Lafon. +Talma aurait joué Titus; mais les choses en restèrent là. On ne conçoit +pas, en effet, que la représentation eût été possible sous l'Empire +après le <i>divorce</i>; on y aurait vu trop d'allusions.</blockquote> + + +<p>Érudits comme nous le sommes devenus et occupés de la +couleur historique, il y a pour nous, dans la représentation +actuelle de <i>Bérénice</i>, un intérêt d'étude et de souvenir. Voilà +donc une de ces pièces qui charmaient et enlevaient la jeune +cour de Louis XIV à son heure la plus brillante, et l'on s'en +demande les raisons, et, tout en jouissant du charme quelque +peu amolli des vers, on se reporte aux allusions d'autrefois. +Elles étaient nombreuses dans <i>Bérénice</i>, elles s'y croisaient en +mille reflets, et il y a plaisir à croire les deviner encore. Voltaire, +avec son tact rapide, a très-bien indiqué la plus essentielle +et la plus voisine de l'inspiration première. «Henriette +d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, dit-il, voulut que Racine +et Corneille fissent chacun une tragédie des adieux de +Titus et de Bérénice. Elle crut qu'une victoire obtenue sur +l'amour le plus vrai et le plus tendre ennoblissait le sujet, et +en cela elle ne se trompait pas; mais elle avait encore un intérêt +secret à voir cette victoire représentée sur le théâtre: +elle se ressouvenait des sentiments qu'elle avait eus longtemps +pour Louis XIV et du goût vif de ce prince pour elle. +Le danger de cette passion, la crainte de mettre le trouble +dans la famille royale, les noms de beau-frère et de belle-soeur +mirent un frein à leurs désirs; mais il resta toujours +dans leurs coeurs une inclination secrète, toujours chère à l'un +et à l'autre. Ce sont ces sentiments qu'elle voulut voir développés +sur la scène autant pour sa consolation que pour son +amusement.» On sait en effet, par l'intéressante histoire qu'a +tracée d'elle madame de La Fayette, combien Madame et son +royal beau-frère s'étaient aimés dans cette nuance aimable +qui laisse la limite confuse et qui prête surtout au rêve, à la +poésie. L'adorable princesse qui put dire à son lit de mort +à Monsieur: <i>Je ne vous ai jamais manqué</i>, aimait pourtant à se +jouer dans les mille trames gracieuses qui se compliquaient +autour d'elle, et à s'enchanter du récit de ce qu'elle inspirait. +Racine, un peu plus que Corneille sans doute, dut pénétrer +dans ses arrière-pensées; il est permis pourtant de +croire que ce que nous savons aujourd'hui assez au net par les +révélations posthumes était beaucoup plus recouvert dans +le moment même, et qu'en acceptant le sujet d'une si belle +main, le poëte ne sut pas au juste combien l'intention tenait +au coeur. Ses allusions, à lui, paraissent s'être plutôt reportées +au souvenir déjà éloigné de Marie de Mancini, laquelle, +dix années auparavant, avait pu dire au jeune roi à la +veille de la rupture: <i>Ah! Sire, vous êtes roi; vous pleurez! et +je pars!</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vous êtes empereur, Seigneur, et vous pleurez!</p> +<p>.............................................</p> +<p>...........Vous m'aimez, vous me le soutenez:</p> +<p>Et cependant je pars! et vous me l'ordonnez!</p> + </div> </div> + +<p>Il y avait dans le rapport général des situations, dans une rupture +également motivée sur les devoirs souverains et sur l'inviolable +majesté du rang, assez de points de ressemblance +pour captiver à l'antique histoire une cour si spirituelle, si +empressée, et avant tout idolâtre de son roi. Mais d'autres +lueurs, d'autres reflets rapides et non pas les moins touchants, +venaient en quelque sorte se jouer à la traverse. Lorsqu'en +effet on représenta, en novembre 1670, la pièce désirée et +inspirée par Madame, cette princesse si chère à tous n'existait +plus depuis quelques mois; <i>Madame était morte!</i> Or qu'on +veuille songer à tout ce qu'ajoutait son souvenir à l'oeuvre où +sa pensée était entrée pour une si grande part. Les sentiments +discrets qu'elle avait nourris circulaient déjà plus librement, +trahis par la mort; ils s'échappaient comme en vagues éclairs +sur cette trame si fine; son âme aimable y respirait; les allusions +devenaient, pour ainsi dire, à double fond. Tendresse, +délicatesse et sacrifice, on n'en perdait rien, on saisissait +tout, on pressentait vite, en ce monde et sous ce règne de La +Vallière.</p> + +<p>C'est ainsi qu'il convient de revoir les oeuvres en leur lieu +pour les apprécier. Je relisais l'autre jour la brochure de +M. Guillaume de Schlegel, dans laquelle il compare la <i>Phèdre</i> +de Racine et celle d'Euripide; il y exprime admirablement le +genre de beauté de celle-ci, ce caractère chaste et sacré de +l'Hippolyte, qu'il assimile avec grandeur au Méléagre et à +l'Apollon antiques. Mais cette intelligence attentive, cette élévation +pénétrante qui s'applique si bien à démontrer, à reconstituer +à nos yeux les chefs-d'oeuvre de la Grèce, l'éloquent +critique ne daigne pas en faire usage à notre égard, et il nous +en laisse le soin sous prétexte d'incompétence, mais en réalité +comme l'estimant un peu au-dessous de sa sphère. D'autres +que lui, d'éminents et ingénieux critiques que chacun sait, +ont à leur tour repris la tâche et réparé la brèche avec honneur. +Sans doute la tragédie française, si l'on excepte <i>Polyeucte</i> +et <i>Athalie</i>, n'est pas exactement du même ordre que +l'antique; celle-ci égale la beauté et l'austérité de la statuaire; +elle nous apparaît debout après des siècles, et à travers toutes +les mutilations, dans une attitude unique, immortelle. Notre +tragédie, à nous, est, si j'ose ainsi dire, d'un <i>cran</i> plus bas; +elle s'attaque particulièrement au coeur et à ses sentiments +délicats et déliés jusqu'au sein de la passion; elle s'encadre +avec la société, non plus avec le temple; elle vit à l'infini sur +des luttes, sur des scrupules intérieurs nés du christianisme +ou de la chevalerie, et dès longtemps élaborés par une élite +polie et galante. Mais là aussi se retrouvent la vérité, l'élévation, +un genre de beauté; seulement il s'agit presque d'un art +différent. Ce n'est plus au groupe de la statuaire antique et à +cette première grandeur qu'on a affaire; ce sont plutôt des +tableaux finis qu'il s'agit, même à distance, de voir dans leur +cadre et dans leur jour. Un homme qui sent l'antiquité non +moins que M. de Schlegel, et par les parties également augustes, +M. Quatremère de Quincy, a fait comprendre à merveille +que les statues, les objets d'art de la Grèce, rangés et +classés dans nos musées, n'avaient ni tout leur prix ni leur +vrai sens; que, voués avant tout à une destination publique +et le plus souvent sacrée, c'était dans cet encadrement primitif +qu'il fallait les replacer en idée et les concevoir. Pourquoi +l'intelligence critique ne consentirait-elle pas au même +effort équitable pour apprécier convenablement des oeuvres +moins hautes sans doute, plus délicates souvent, sociales au +plus haut degré, et qu'il suffit de reculer légèrement dans un +passé encore peu lointain, pour y ressaisir toutes les justesses +et toutes les grâces? Si jamais pièce réclama à bon droit chez +le spectateur ce jeu quelque peu complaisant de l'imagination +et du souvenir, c'est à coup sûr <i>Bérénice</i>; mais cette complaisance +n'exige pas un effort bien pénible, et l'on n'a pas +trop à se plaindre, après tout, d'être simplement obligé, pour +subir le charme, de se ressouvenir de Madame, de ces belles +années d'un grand règne, des <i>nuits enflammées</i> et des <i>festons</i> où +les chiffres mystérieux s'entrelaçaient. Quel moment en effet +dans une société que celui où des sentiments si nobles, si délicats, +disons même si subtils, et qui courraient presque risque +de nous échapper aujourd'hui, étaient saisis unanimement +par un cercle avide qu'ils occupaient aussitôt et passionnaient! +<i>Bérénice</i> est de ces oeuvres qui honorent bien moins un poëte +qu'une époque.</p> + +<p>Mme de La Fayette, qui était de ce cercle, et au premier +rang, a écrit d'<i>Esther</i>, cette autre tragédie commandée bien +plus tard, cette autre Juive aimable et qui correspond dans +l'ordre religieux à sa première soeur, que c'était une <i>comédie +de couvent</i>. J'accepte le mot sans défaveur, et je dirai à mon +tour de <i>Bérénice</i> que c'est moins une tragédie qu'une comédie +de coeur, une comédie-roman, contemporaine de <i>Zayde</i>, et +qui allait donner le ton à <i>la Princesse de Clèves</i>:</p> + +<p>Dans l'exquise préface qu'il a mise à sa pièce, Racine +rapproche son héroïne de Didon et voit de la ressemblance +entre elles, sauf le poignard et le bûcher. Mais Bérénice ne +me fait pas tout à fait l'impression de Didon; la nuance est +plus douce, on sent dès l'abord, et malgré toutes les menaces, +qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle pâlira dans l'absence, +elle s'en ira lentement mourir de son ennui. L'Ariane +de Thomas Corneille me rend bien plus le désespoir de Didon. +Bérénice, qui est si peu Juive, est déjà chrétienne, c'est-à-dire +résignée: elle retournera en sa Palestine, et y rencontrera +peut-être quelque disciple des apôtres qui lui indiquera le +chemin de la Croix.</p> + +<p>Bérénice entre en scène comme aurait fait La Vallière, si +elle eût osé; elle entre le coeur tout plein de son amour, empressée +de se dérober à la foule des courtisans, ne pensant +qu'à l'objet aimé, n'aimant en lui que lui-même. Elle a besoin +d'en parler à quelqu'un, d'épancher sa reconnaissance, de +répéter en cent façons dans ses discours ce nom adoré de Titus +en y mariant le sien. Pourtant, dès qu'Antiochus s'est enhardi +à parler pour son propre compte, elle sait l'arrêter d'une +parole vibrante et fière: on sort du ton de l'élégie; la note +tragique se fait sentir.</p> + +<p>Je ne sais à quel ton au juste appartiennent, dans l'ordre +des genres, tant de vers faciles, tendres, naturels et amoureux, +mais qui sont le soupir et la plainte de tous les coeurs bien +touchés:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien!</p> + </div> </div> + +<p>Antiochus est parfait, il l'est trop avec sa faculté de soumission +et de silence; on serait tenté de sourire à l'entendre tout +d'abord s'exhaler:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...Je me suis tu cinq ans,</p> +<p>Madame, et vais encor me taire plus longtemps.</p> + </div> </div> + +<p>Pourtant il échappe aux inconvénients de sa position par sa +noblesse et sa délicatesse constante; tout <i>roi de Comagène</i> +qu'il est, il ne tombe jamais dans le ridicule de ce <i>roi de Naxe</i>, +le pis-aller d'Ariane. J'entends remarquer qu'il remplit exactement +le même rôle que Ralph dans <i>Indiana</i>. Après tout, en +cette pièce qu'on a appelée une élégie à trois personnages, +Antiochus tient son rang. Un seul vers, infini de rêverie et de +tristesse, suffirait à sa gloire:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Dans l'Orient désert quel devint mon ennui!</p> + </div> </div> + +<p>Mais les allusions perpétuelles, au temps de la représentation +première, et tous les genres d'intérêt venaient aboutir à +ce personnage impérial de Titus et converger à son front +comme les rayons du diadème. C'est par lui et par sa lutte +sérieuse que le poëte remettait son oeuvre sur le pied tragique, +et prétendait corriger ce que le reste de la pièce pouvait +avoir de trop amollissant: «Ce n'est point une nécessité, +disait-il en répondant aux chicanes des critiques d'alors, qu'il +y ait du sang et des morts dans une tragédie: il suffit que +l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, +que les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de +cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie.» +Geoffroy, qui cite ce passage dans son feuilleton sur <i>Bérénice</i>, +s'en fait une arme contre ceux qu'il appelle les <i>voltairiens</i> en +tragédie, et qu'il représente comme altérés de sang et et de carnage +dramatique. Hélas! ce sont les voltairiens aujourd'hui +(s'il en était encore dans ce sens-là) qui se rangeraient du +côté de Geoffroy et que nous aurions peine à en distinguer. +Titus donc exprime en lui le caractère tragique, en ce sens +qu'il soutient une lutte généreuse, qu'il sort du penchant tout +naturel et vulgaire; qu'il a le haut sentiment de la dignité +souveraine et de ce qu'on doit à ce rang de maître des +humains. Au fond il n'a jamais hésité, pas plus qu'un héros +n'hésite en toute question de délicatesse suprême et d'honneur. +On est déchiré, on se détourne, on pleure, mais on +marche toujours. Il est vrai qu'on peut, au premier abord, +opposer que ce Titus, non plus qu'Énée de qui il tient, n'est +assez passionnément amoureux; que, s'il l'était davantage, il +céderait peut-être. Mais non: Racine, revenant ici, dans le +dernier acte, à l'inspiration supérieure et majestueuse de la +tragédie, a rendu énergiquement cette stabilité héroïque de +l'âme à travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun +doute sur ce qui demeure impossible:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>En quelque extrémité que vous m'ayez réduit,</p> +<p>Ma gloire inexorable à toute heure me suit;</p> +<p>Sans cesse elle présente à mon âme étonnée</p> +<p>L'empire incompatible avec notre hyménée,</p> +<p>Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits,</p> +<p>Je dois vous épouser encor moins que jamais.</p> +<p>Oui, madame, et je dois moins encore vous dire</p> +<p>Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire,</p> +<p>De vous suivre et d'aller, trop content de mes fers,</p> +<p>Soupirer avec vous au bout de l'univers.</p> +<p>Vous-même rougiriez de ma lâche conduite...</p> + </div> </div> + +<p>Voilà le langage d'une grande âme à celle qui peut l'entendre. +Ainsi c'est l'amour même, dans sa religieuse délicatesse, qui +s'oppose au bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint +de soutenir que Titus serait plus intéressant s'il sacrifiait l'empire +à l'amour, et s'il allait vivre avec Bérénice dans quelque +coin du monde, après avoir pris congé des Romains: <i>une +chaumière et son coeur!</i> Geoffroy remarque avec raison que +Titus serait sifflé, s'il agissait ainsi au théâtre, «et Rousseau, +ajoute-t-il, mérite de l'être pour avoir consigné cette opinion +dans un livre de philosophie.» Tout se tient en morale: c'est +pour n'avoir pas senti cette délicatesse particulière, cette religion +de dignité et d'honneur qui enchaîne Titus, que Jean-Jacques +a gâté certaines de ses plus belles pages par je ne sais +quoi de choquant et de vulgaire qui se retrouve dans sa vie, +et que l'amant de madame de Warens, le mari de Thérèse, +n'a pas résisté à nous retracer complaisamment des situations +dignes d'oubli.</p> + +<p>Il faut qu'il y ait beaucoup de science dans la contexture de +<i>Bérénice</i> pour qu'une action aussi simple puisse suffire à cinq +actes, et qu'on ne s'aperçoive du peu d'incidents qu'à la +réflexion. Chaque acte est, à peu de chose près, le même qui +recommence; un des amoureux, dès qu'il est trop en peine, +fait chercher l'autre:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>A-t-on vu de ma part le roi de Comagène?</p> + </div> </div> + +<p>Quand un plus long discours hâterait trop l'action, on s'arrête, +on sort sans s'expliquer, dans un trouble involontaire:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quoi? me quitter sitôt! et ne me dire rien!</p> +<p>. . . . . . . . . . . .</p> +<p>Qu'ai-je fait? que veut-il? et que dit ce silence?</p> + </div> </div> + +<p>Ce qui est d'un art infini, c'est que ces petits ressorts qui font +aller la pièce et en établissent l'économie concordent parfaitement +et se confondent avec les plus secrets ressorts de l'âme +dans de pareilles situations. L'utilité ne se distingue pas de la +vérité même. De loin il est difficile d'apercevoir dans <i>Bérénice</i> +cette sorte d'architecture tragique qui fait que telle scène se +dessine hautement et se détache au regard. La grande scène +voulue au troisième acte ne produit point ici de péripétie proprement +dite, car nous savons tout dès le second acte, et il +n'eût tenu qu'à Bérénice de le comprendre comme nous. J'ai +vu deux fois la pièce, et, à ne consulter que mon souvenir, +sans recourir au volume, il m'est presque impossible de distinguer +nettement un acte de l'autre par quelque scène bien +tranchée. S'il fallait exprimer l'ordre de structure employé +ici, je dirais que c'est simplement une longue galerie en cinq +appartements ou compartiments, et le tout revêtu de peintures +et de tapisseries si attrayantes au regard, qu'on passe insensiblement +de l'une à l'autre sans trop se rendre compte du +chemin. Cette nature d'intérêt, ce me semble, doit suffire; +on ne sent jamais d'intervalle ni de pause. Racine a eu droit +de rappeler en sa préface que la véritable invention consiste à +faire quelque chose de rien; ici ce <i>rien</i>, c'est tout simplement +le coeur humain, dont il a traduit les moindres mouvements +et développé les alternatives inépuisables. La lutte du coeur +plutôt que celle des faits, tel est en général le champ de la +tragédie française en son beau moment, et voilà pourquoi elle +fait surtout l'éloge, à mon sens, du goût de la société qui savait +s'y plaire.</p> + +<p>L'idée de reprendre <i>Bérénice</i> devait venir du moment que +mademoiselle Rachel était là; et qu'à défaut de rôles modernes, +elle continuait à nous rendre tant de ces douces émotions +d'une scène qui élève et ennoblit. Si redonner de la nouveauté +à Racine était une conquête, il ne fallait pas craindre +d'aller jusqu'au bout, et, après avoir fait son entrée dans ces +grands rôles qui sont comme les capitales de l'empire, il y avait +à se loger encore plus au coeur: <i>Bérénice</i>, quand il s'agit de +Racine, c'est comme la maison de plaisance favorite du maître. +Mademoiselle Rachel a complètement réussi. Les difficultés +du rôle étaient réelles: Bérénice est un personnage +tendre; le plus racinien possible, le plus opposé aux héroïnes +et aux <i>adorables furies</i> de Corneille; c'est une élégie; Mademoiselle +Gaussin y avait surtout triomphé à l'aide d'une mélodie +perpétuelle et de cette musique; de ces <i>larmes dans la +voix</i>, dont l'expression a d'abord été trouvée pour elle par La +Harpe lui-même. Après <i>Ariane</i>, après <i>Phèdre</i>, mademoiselle +Rachel nous avait accoutumés à tout attendre, et à ne pas +élever d'avance les objections. Ce qui me frappe en elle, si +j'osais me permettre de la juger d'un mot, ce n'est pas seulement +qu'elle soit une grande actrice, c'est combien elle est +une personne distinguée. Le monde tout d'abord ne s'y est +pas mépris, et il l'a surtout adoptée à ce titre de distinction +d'esprit et d'intelligence. Elle est née telle. Ce caractère se +retrouve à chaque instant dans ses rôles; elle les choisit, elle +les compose, elle les proportionne à son usage, à ses moyens +physiques. Avec tous les dons qu'elle a reçus, si sur quelque +point il pouvait y avoir défaut, l'intelligence supérieure intervient +à temps et achève. Ainsi a-t-elle fait pour Bérénice. +Un organe pur, encore vibrant et à la fois attendri, un naturel, +une beauté continue de diction, une décence tout antique +de pose, de gestes, de draperies, ce goût suprême et +discret qui ne cesse d'accompagner certains fronts vraiment +nés pour le diadème, ce sont là les traits charmants sous lesquels +Bérénice nous est apparue; et lorsqu'au dernier acte, +pendant le grand discours de Titus, elle reste appuyée sur le +bras du fauteuil, la tête comme abîmée de douleur, puis lorsqu'à +la fin elle se relève lentement, au débat des deux princes, +et prend, elle aussi, sa résolution magnanime, la majesté +tragique se retrouve alors, se déclare autant qu'il sied et +comme l'a entendu le poëte; l'idéal de la situation est devant +nous.—Beauvallet, on lui doit cette justice, a fort bien rendu +le rôle de Titus; de son organe accentué, trop accentué, on +le sait, il a du moins marqué le coin essentiel du rôle, et +maintenu le côté toujours présent de la dignité impériale. +Quant à l'Antiochus, il est suffisant.—Ainsi, pour conclure, +nous devons à mademoiselle Rachel non-seulement le plaisir, +mais aussi l'honneur d'avoir goûté <i>Bérénice</i>, et il ne tient qu'à +nous, grâce à elle, de nous donner pour plus amateurs de la +belle et classique poésie en 1844 qu'on ne l'était en 1807. +Nous en demandons bien pardon aux voltairiens de ce +temps-là.</p> + +<p>15 janvier 1844.</p> + +<br> + +<p>Pour compléter ces jugements sur Racine, on peut chercher ce que +j'en ai dit plus tard dans une étude reprise à fond et développée, au +tome V de <i>Port-Royal</i> (liv. VI, chap. X et XI). Il y a moins de désaccord +qu'on ne le supposerait, entre les vues de la jeunesse et celles de +la maturité.</p> +<br><br><br> + + +<h3>JEAN-BAPTISTE ROUSSEAU</h3> + + +<p>Louis XIV vieillissait au milieu de toutes sortes de disgrâces +et survivait à ce qu'on a bien voulu appeler <i>son siècle</i>. Les +grands écrivains comme les grands généraux avaient presque +tous disparu. On perdait des batailles en Flandre; on donnait +droit de préséance aux bâtards légitimés sur les ducs; on +applaudissait Campistron. C'est précisément alors, si l'on en +croit un bruit assez généralement répandu depuis une centaine +d'années, que commença de briller un poëte illustre, +<i>notre grand lyrique</i>, comme disent encore quelques-uns. Né +en 1669 ou 70 à Paris, d'un père cordonnier, qu'il renia plus +tard, ou qu'au moins il aurait certainement troqué très-volontiers +contre un autre, Jean-Baptiste Rousseau se sentit de +bonne heure l'envie de sortir d'une si basse condition. On ne +sait trop comment se passèrent ses premières années; il s'est +bien gardé d'en parler jamais, et il paraît s'être expressément +interdit, comme une honte, tout souvenir d'enfance; c'était +mal imiter Horace pour le début. Rousseau se destinait pourtant +à la poésie lyrique. Il connut Boileau, alors vieux et +chagrin, et reçut de lui des conseils et des traditions. Il s'insinua +auprès de grands seigneurs qui le protégèrent, le baron +de Breteuil, Bonrepeaux, Chamillart, Tallard, et fut même +attaché à ce dernier dans l'ambassade d'Angleterre. Il avait +vu à Londres Saint-Évremond; à Paris, il était des familiers +du <i>Temple</i>, des habitués du café <i>Laurens</i>; il s'essayait au +théâtre par de froides comédies; il paraphrasait les psaumes +que le maréchal de Noailles lui commandait pour la cour, et +composait pour la ville d'obscènes épigrammes, qu'il appelait +les <i>Gloria Patri</i> de ses psaumes. Son existence littéraire, +comme on voit, ne laissait pas de devenir considérable: il +était membre de l'Académie des Inscriptions; l'opinion le +désignait pour l'Académie française, comme héritier présomptif +de Boileau. En un mot, tout annonçait à J.-B. Rousseau +qu'il allait, durant quelques années, tenir un des premiers +rangs, le premier rang peut-être!... dans les cercles +littéraires, entre La Motte, Crébillon, La Fosse, Duché, La +Grange-Chancel, Saurin, de l'Académie des Sciences, et autres. +Tout cela se passait vers 1710.</p> + +<p>Mais, comme nous l'avons déjà indiqué, et comme il le dit +lui-même avec une élégance parfaite, il s'était <i>accoquiné à la +hantise</i> du café Laurens; c'était rue Dauphine, non loin du +Théâtre-Français, qui de la rue Guénégaud avait passé dans +celle des Fossés-Saint-Germain-des-Prés. Les établissements +de l'espèce des <i>cafés</i> ne dataient guère que de ces années-là, +et remplaçaient avantageusement pour les auteurs et gens de +lettres le cabaret, où s'étaient encore enivrés sans vergogne +Chapelle et Boileau. Le café n'avait pas passé de mode, malgré +la prédiction de madame de Sévigné; bien au contraire, il +devait exercer une assez grande influence sur le XVIIIe siècle, +sur cette époque si vive et si hardie, nerveuse, irritable, toute +de saillies, de conversations, de verve artificielle, d'enthousiasme +après quatre heures du soir; j'en prends à témoin +Voltaire et son amour du Moka. Ce café de la veuve <i>Laurens</i> +était donc une espèce de café <i>Procope</i> du temps; on y +politiquait; +on y jugeait la pièce nouvelle; on s'y récitait à l'oreille +l'épigramme de Gacon sur <i>l'Athénaïs</i> de La Grange-Chancel, +le huitain de La Grange en réponse aux critiques de M. Le +Noble; on y comparait la musique de Lulli et celle de Campra. +Or, Rousseau, après quelques essais lyriques peu goûtés, +avait donné en 1696, au Théâtre-Français, la comédie du +<i>Flatteur</i>, qui n'avait eu qu'un demi-succès, et en 1700, <i>le +Capricieux</i>, qui réussit encore moins. Il s'en prit de sa disgrâce +aux habitués du café et les chansonna dans de grossiers couplets +à rimes riches, ce qui le fit aussitôt reconnaître. On peut +juger du scandale. Rousseau se <i>désaccoquina</i> du café et +désavoua +les couplets dans le monde; mais on en parlait toujours; +de temps à autre de nouveaux couplets clandestins se +retrouvaient sur les tables, sous les portes; cette petite guerre +dura dix ans et ouvrit le siècle. Enfin, en 1710, quelques derniers +couplets, si infâmes qu'on doit les croire fabriqués à +dessein par les ennemis de Rousseau, mirent le comble à +l'indignation. Rousseau, non content de s'en laver, les imputa +à Saurin; de là procès en diffamation et en calomnie, +arrêt du Parlement en 1712, et bannissement de Rousseau à +perpétuité hors du royaume.</p> + +<p>Jean-Baptiste avait quarante-deux ans; quelque long que +fût alors le noviciat des poëtes, son éducation lyrique devait +être achevée. Il avait déjà composé quelques odes, et sa haine +contre La Motte, qui en composait aussi, n'avait pas peu contribué, +sans doute, à déterminer sa vocation laborieuse et tardive. +Qu'est-ce donc qu'un poëte lyrique? Avec sa nature +d'esprit et ses habitudes, Rousseau pouvait-il prétendre à +l'être? pouvait-il s'en rencontrer un, vers 1710?</p> + +<p>Un poëte lyrique, c'est une âme à nu qui passe et chante +au milieu du monde; et selon les temps, et les souffles divers, +et les divers tons où elle est montée, cette âme peut rendre +bien des espèces de sons. Tantôt, flottant entre un passé gigantesque +et un éblouissant avenir, égarée comme une harpe +sous la main de Dieu, l'âme du prophète exhalera les gémissements +d'une époque qui finit, d'une loi qui s'éteint, et saluera +avec amour la venue triomphale d'une loi meilleure et +le char vivant d'Emmanuel; tantôt, à des époques moins +hautes, mais belles encore et plus purement humaines, quand +les rois sont héros ou fils de héros, quand les demi-dieux ne +sont morts que d'hier, quand la force et la vertu ne sont toujours +qu'une même chose, et que le plus adroit à la lutte, le +plus rapide à la course, est aussi le plus pieux, le plus sage +et le plus vaillant, le chantre lyrique, véritable prêtre comme +le statuaire, décernera au milieu d'une solennelle harmonie +les louanges des vainqueurs; il dira les noms des coursiers +et s'ils sont de race généreuse; il parlera des aïeux et des +fondateurs de villes, et réclamera les couronnes, les coupes +ciselées et les trépieds d'or. Il sera lyrique aussi, bien qu'avec +moins de grandeur et de gloire, celui qui, vivant dans les +loisirs de l'abondance et à la cour des tyrans, chantera les +délices gracieuses de la vie et les pensées tristes qui viendront +parfois l'effleurer dans les plaisirs. Et à toutes les époques +de trouble et de renouvellement, quiconque, témoin +des orages politiques, en saisira par quelque côté le sens profond, +la loi sublime, et répondra à chaque accident aveugle +par un écho intelligent et sonore; ou quiconque, en ces jours +de révolution et d'ébranlement, se recueillera en lui-même +et s'y fera un monde à part, un monde poétique de sentiments +et d'idées, d'ailleurs anarchique ou harmonieux, funeste +ou serein, de consolation ou de désespoir, ciel, chaos ou +enfer; ceux-là encore seront lyriques, et prendront place +entre le petit nombre dont se souvient l'humanité et dont +elle adore les noms. Nous voilà bien loin de Jean-Baptiste; +il n'a rien été de tout cela. Fils honteux de son père, sans +enfance, vain, malicieux, clandestin, obscène en propos, de +vie équivoque, ballotté des cafés aux antichambres, il eût été +bon peut-être à donner quelques jolies chansons au <i>Temple</i>, +s'il avait eu plus de sensibilité, de naturel et de mollesse. +On lui a fait honneur, et Chaulieu l'a félicité agréablement, +d'avoir refusé une place dans les Fermes, que lui offrait le +ministre Chamillart; mais ce refus nous semble moins tenir +à des principes d'honorable indépendance, qu'au goût qu'avait +Rousseau pour la vie de Paris et les tripots littéraires. +Sans dire positivement qu'il fût un malhonnête homme, sans +trancher ici la question restée indécise des derniers couplets, +on peut affirmer que ce fut un coeur bas, un caractère louche, +tracassier, né pour la domesticité des grands seigneurs; +avec cela, nul génie, peu d'esprit, tout en métier. Quand il +eut quitté la France en 1712, et durant les trente années +<i>dignes de pitié</i> qui succédèrent aux trente années <i>dignes d'envie</i>, +Rousseau, successivement protégé du comte du Luc, du +prince Eugène, du duc d'Aremberg, dut travailler sur lui-même +pour mériter ces faveurs dont il vivait et rétablir sa +réputation compromise. Dans l'insignifiante correspondance +qu'il entretenait avec d'Olivet, Brossette, Des Fontaines et +M. Boutet, on remarque un grand étalage de principes religieux, +moraux, et un caractère anti-philosophique très-prononcé. +En supposant cette conversion sincère, on s'étonne +que Rousseau n'ait pas plus tiré parti pour sa poésie de cette +nature de sentiments; c'était peut-être en effet la seule corde +lyrique qui fût capable de vibrer en ces temps-là. Les événements +extérieurs dégoûtaient par leur petitesse et leur pauvreté; +la guerre se faisait misérablement et même sans l'éclat +des désastres; les querelles religieuses étaient sottes, criardes, +sans éloquence, quoique persécutrices; les moeurs, infâmes +et platement hideuses: c'était une société et un trône sourdement +en proie aux vers et à la pourriture. Ce qu'il y avait +de plus clair, c'est que l'ordre ancien dépérissait, que la religion +était en péril, et qu'on se précipitait dans un avenir +mauvais et fatal. Voilà ce que sentaient et disaient du moins +les partisans et les débris du dernier règne, M. Daguesseau et +Racine fils par exemple. Or, sans faire d'hypothèse gratuite, +sans demander aux hommes plus que leur siècle ne comporte, +on conçoit, ce me semble, dans cette atmosphère de +souvenirs et d'affections, une âme tendre, chaste, austère, +effrayée de la contagion croissante et du débordement philosophique, +fidèle au culte de la monarchie de Louis XIV, +assez éclairée pour dégager la religion du jansénisme, et cette +âme, alarmée, avant l'orage, de pressentiments douloureux, +et gémissant avec une douceur triste; quelque chose en un +mot comme Louis Racine, d'aussi honnête, et de plus fort en +talent et en lumières. Rousseau manqua à cette mission, dont +il n'était pas digne. Il avait reçu comme une lettre morte les +traditions du règne qui finissait; il s'y attacha obstinément; +ses antipathies littéraires et sa jalousie contre les talents rivaux +l'y repoussèrent chaque jour de plus en plus; il tint +pour le dernier siècle, parce que le <i>petit Arouet</i> était du nouveau. +Dans les poésies à la mode, il était bien plus choqué +des mauvaises rimes que du mauvais goût et des mauvais +principes. De la sorte, chez lui, nul sentiment vrai du passé +non plus que du présent; son esprit était le plus terne des +miroirs; rien ne s'y peignait, il ne réfléchit rien; sans originalité, +sans vue intime ou même finement superficielle, sans +vivacité de souvenirs, aussi loin des choeurs d'<i>Esther</i> que des +vers datés de Philisbourg, tenant tout juste au siècle de Louis XIV +par l'<i>Ode sur Namur</i>, ce fut le moins lyrique de tous les hommes +à la moins lyrique de toutes les époques.</p> + +<p>Avec un auteur aussi peu naïf que Jean-Baptiste, chez qui +tout vient de labeur et rien d'inspiration, il n'est pas inutile +de rechercher, avant l'examen des oeuvres, quelles furent les +idées d'après lesquelles il se dirigea, et de constater sa critique +et sa poétique. Deux mots suffiront. Le bon Brossette, ce +personnage excellent mais banal, un des dévots empressés de +feu Despréaux, espèce de courtier littéraire, qui caressait les +illustres pour recevoir des exemplaires de leur part et faire +collection de leurs lettres, s'était lourdement avisé, en écrivant +à Rousseau, de lui signaler, comme une découverte, +dans l'<i>Ode à la Fortune</i>, un passage qui semblait imité de +Lucrèce. Là-dessus Rousseau lui répondit: «Il est vrai, monsieur, +et vous l'avez bien remarqué, que j'ai eu en vue le +passage de Lucrèce, <i>quò magis in dubiis</i>, etc., dans la strophe +que vous me citez de mon <i>Ode à la Fortune</i>; et je +vous avoue, puisque vous approuvez la manière dont je me +suis approprié la pensée de cet ancien, que je m'en sais +meilleur gré que si j'en étois l'auteur, par la raison que +c'est l'expression seule qui fait le poëte, et non la pensée, +qui appartient au philosophe et à l'orateur, comme à lui.» +L'aveu est formel; on conçoit maintenant que Saurin ait dit +qu'il ne regardait Rousseau que comme <i>le premier entre les +plagiaires</i>. Les jugements et les lectures de Rousseau répondaient +à une aussi forte poétique; c'est de finesse surtout qu'il +manque. Il aime et admire Regnier, mais il le range après +Malherbe, et trouve qu'<i>il ne lui a manqué que le bonheur de +naître sous le règne de Louis le Grand</i>. Il appelle Gresset un <i>génie +supérieur</i>, et ne le chicane que sur ses rimes: Des Fontaines +se croit obligé de l'avertir que c'est aller un peu trop loin. Il +ne voit rien <i>de plus élevé ni de plus rempli de fureur et de sublime</i> +que les vers de Duché, ce qui ne l'empêche pas d'écrire à +propos de M. de Monchesnay: «Je ne connois que lui (<i>M. de +Monchesnay!</i>) présentement (1716), qui sache faire des vers +marqués au bon coin.» Au même moment, il traite l'auteur +du <i>Diable boiteux</i> comme un faquin du plus bas étage: +«L'auteur, +écrit-il, ne pouvoit mieux faire que s'associer avec +des danseurs de corde: son génie est dans sa véritable +sphère.» Réfugié à Bruxelles en 1724, il prie son ami +l'abbé d'Olivet de lui envoyer un paquet de tragédies; en +voici la liste: elle serait plus complète et plus piquante, si +Rotrou ne s'y trouvait pas:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Venceslas</i>, de Rotrou;</p> +<p><i>Cléopâtre</i>, de La Chapelle;</p> +<p><i>Géta</i>, de Péchantré;</p> +<p><i>Andronic</i>, <i>Tiridate</i>, de Campistron;</p> +<p><i>Polyxène</i>, <i>Manlius</i>, <i>Thésée</i>, de La Fosse;</p> +<p><i>Absalon</i>, de Duché.</p> + </div> </div> + +<p>Je me suis trompé en disant que Rousseau ne s'inquiétait +jamais de l'idée; il a fait une ode <i>sur les Divinités poétiques</i>, +dans laquelle est exposé en style barbare un système d'allégorisation +qui ne va à rien moins qu'à mettre Bellone pour la +guerre, Tisiphone pour la peur. Le plus plaisant, c'est +que pour cette démonstration <i>esthétique</i>, comme on dirait +aujourd'hui, il s'est imaginé de recourir à l'ombre d'Alcée:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je la vois; c'est l'Ombre d'Alcée</p> +<p>Qui me la découvre à l'instant,</p> +<p>Et qui déjà, d'un oeil content,</p> +<p>Dévoile à ma vue empressée</p> +<p>Ces déités d'adoption,</p> +<p>Synonymes de la pensée,</p> +<p>Symboles de l'abstraction.</p> + </div> </div> + +<p>Alcée se met donc à chanter en ces termes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Des sociétés temporelles</p> +<p>Le premier lien est la voix,</p> +<p>Qu'en divers sons l'homme, à son choix,</p> +<p>Modifie et fléchit pour elles;</p> +<p>Signes communs et naturels,</p> +<p>Où les âmes incorporelles</p> +<p>Se tracent aux sens corporels.</p> + </div> </div> + +<p>Rousseau avait probablement attrapé ces lambeaux de +métaphysique, sinon dans le commerce d'Alcée, du moins +dans les livres ou les conversations de son ami M. de Crousaz. +Il y tenait au reste beaucoup plus qu'on ne croirait. Ses +odes en sont chamarrées; et ses <i>allégories</i>, qu'il estimait +autant et plus que ses odes, nous offrent comme la mise en +oeuvre et le résultat direct du système.</p> + +<p>Attaquons-nous maintenant, sans plus tarder, aux oeuvres +de Jean-Baptiste: nous laisserons de côté son théâtre, et +puisque nous avons nommé ses <i>allégories</i>, nous les frapperons +tout d'abord. Le fantastique au XVIIIe siècle, en France, +avait dégénéré dans tous les arts. De brillant, de gracieux, +de grotesque ou de terrible qu'il était au Moyen-Age et à la +Renaissance, il était devenu froid, lourd et superficiel; on le +tourmentait comme une énigme, parce qu'on ne l'entendait +plus à demi-mot. Le fantastique en effet n'est autre chose +qu'une folle réminiscence, une charmante étourderie, un caprice +étincelant, quelquefois un effroyable éclair sur un front +serein; c'est un jeu à la surface dont l'invisible ressort gît au +plus profond de l'âme de la Muse. Que les faciles et soudains +mouvements de cette âme se ralentissent et se perdent; que +ce jeu de physionomie devienne calculé et de pure convenance; +qu'on sourie, qu'on éclate, qu'on grimace, qu'on fasse +la folle à tout propos, et voilà la Muse devenue une femme à +la mode, sotte, minaudière, insupportable; c'est à peu près +ce qui arriva de l'art au XVIIIe siècle. Le fantastique surtout, +cette portion la plus délicate et la plus insaisissable, y fut +méconnu et défiguré. On eut les Amours de Boucher; on eut +des <i>oves</i> et des <i>volutes</i>, au lieu d'acanthes et d'arabesques de +toutes formes: on eut <i>les Bijoux indiscrets</i>, les métamorphoses +de <i>la Pucelle</i>, <i>l'Écumoir</i>, <i>le Sopha</i>, et ces contes de Voisenon +où des hommes et des femmes sont changés en anneaux +ou en baignoires. Cazotte seul, par son esprit, rappela un peu +la grâce frivole d'Hamilton; mais on n'était pas moins éloigné +alors de l'Arioste, de Rabelais et de Jean Goujon, que de Michel-Ange. +On peut rendre encore cette justice à J.-B. Rousseau, +qu'à la moins fantastique de toutes les époques, il a +été le moins fantastique de tous les hommes. Ses allégories +sont jugées tout d'une voix: baroques, métaphysiques, sophistiquées, +sèches, inextricables, nul défaut n'y manque. +Nous renvoyons à <i>Torticolis</i>, à <i>la Grotte de Merlin</i>, au <i>Masque +de Laverne</i>, à <i>Morosophie</i>; lise et comprenne qui pourra! Le +style est d'un langage marotique hérissé de grec, et qu'on +croirait forgé à l'enclume de Chapelain; on ne sait pas où les +prendre, et j'en dirais volontiers, comme Saint-Simon de +M. Pussort, que c'est un <i>fagot d'épines</i>.</p> + +<p>Mais les odes, mais les cantates, voilà les vrais titres, les +titres immortels de Rousseau à la gloire! Patience, nous y +arrivons.—Les odes sont, ou sacrées, ou politiques, ou personnelles. +Quand on a lu la Bible, quand on a comparé au +texte des prophètes les paraphrases de Jean-Baptiste, on +s'étonne peu qu'en taillant dans ce sublime éternel, il en ait +quelquefois détaché en lambeaux du grave et du noble; et +l'on admire bien plutôt qu'il ait si souvent affaibli, méconnu, +remplacé les beautés suprêmes qu'il avait sous la main. A +prendre en effet la plus renommée de ses imitations, celle du +Cantique d'Ézéchias, qu'y voit-on? Ici, la critique de détail +est indispensable, et j'en demande pardon au lecteur. Rousseau +dit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai vu mes tristes journées</p> +<p>Décliner vers leur penchant;</p> +<p>Au midi de mes années</p> +<p>Je touchois à mon couchant.</p> +<p>La Mort déployant ses ailes</p> +<p>Couvroit d'ombres éternelles</p> +<p>La clarté dont je jouis,</p> +<p>Et dans cette nuit funeste</p> +<p>Je cherchois en vain le reste</p> +<p>De mes jours évanouis.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Grand Dieu, votre main réclame</p> +<p>Les dons que j'en ai reçus;</p> +<p>Elle vient couper la trame</p> +<p>Des jours qu'elle m'a tissus:</p> +<p>Mon dernier soleil se lève,</p> +<p>Et votre souffle m'enlève</p> +<p>De la terre des vivants,</p> +<p>Comme la feuille séchée,</p> +<p>Qui, de sa tige arrachée,</p> +<p>Devient le jouet des vents.</p> + </div> </div> + +<p>Les quatre premiers vers de la première strophe sont bien, +et les six derniers passables grâce à l'harmonie, quoiqu'un +peu vides et chargés de mots; mais il fallait tenir compte du +verset si touchant d'Isaïe: «Hélas! ai-je dit, je ne verrai +donc plus le Seigneur, le Seigneur dans le séjour des +vivants! Je ne verrai plus les mortels qui habitent avec moi +la terre!» Ne plus voir les autres hommes, ses frères en +douleurs, voilà ce qui afflige surtout le mourant. La seconde +strophe est faible et commune, excepté les trois vers du milieu; +à la place de cette <i>trame</i> usée qu'on voit partout, il y +a dans le texte: «Le tissu de ma vie a été tranché comme la +trame du tisserand.» Qu'est devenu ce tisserand auquel +est comparé le Seigneur? Au lieu de la <i>feuille séchée</i>, le texte +donne: «Mon pèlerinage est fini; il a été emporté comme la +tente du pasteur.» Qu'est devenue cette tente du désert, +disparue du soir au matin, et si pareille à la vie? Et plus +loin:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Comme un lion plein de rage</p> +<p>Le mal a brisé mes os;</p> +<p>Le tombeau m'ouvre un passage</p> +<p>Dans ses lugubres cachots.</p> +<p>Victime foible et tremblante,</p> +<p>A cette image sanglante</p> +<p>Je soupire nuit et jour,</p> +<p>Et, dans ma crainte mortelle,</p> +<p>Je suis comme l'hirondelle</p> +<p>Sous la griffe du vautour.</p> + </div> </div> + +<p>Les deux derniers vers ne seraient pas mauvais, si on ne +lisait dans le texte: «Je criais vers vous comme les petits de +l'hirondelle, et je gémissais comme la colombe.» On voit +que Rousseau a précisément laissé de côté ce qu'il y a de +plus neuf et de plus marqué dans l'original. Et pourtant il +aurait dû, ce semble, comprendre la force de ce cantique si +rempli d'une pieuse tristesse, l'homme malheureux, et peut-être +coupable, que Dieu avait frappé à son midi, et qui avait +besoin de retrouver le reste de ses jours pour se repentir et +pleurer. De notre temps, auprès de nous, un grand poëte +s'est inspiré aussi du Cantique d'Ézéchias; lui aussi il a +demandé grâce sous la verge de Dieu, et s'est écrié en gémissant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tous les jours sont à toi: que t'importe leur nombre?</p> +<p>Tu dis: le temps se hâte, ou revient sur ses pas.</p> +<p>Eh! n'es-tu pas Celui qui fis reculer l'ombre</p> +<p>Sur le cadran rempli d'un roi que tu sauvas?</p> + </div> </div> + +<p>Voilà comment on égale les prophètes sans les paraphraser; +qu'on relise la quatorzième des <i>secondes Méditations</i>; qu'on +relise en même temps dans les <i>premières</i> le dithyrambe intitulé +<i>Poésie sacrée</i>, et qu'on le compare avec l'<i>Épode</i> du premier +livre de Jean-Baptiste.</p> + +<p>L'ode politique n'a aucun caractère dans Rousseau: il en +partage la faute avec les événements et les hommes qu'il célèbre. +La naissance du duc de Bretagne, la mort du prince de +Conti, la guerre civile des Suisses en 1712, l'armement des +Turcs contre Venise en 1715<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>, la bataille même de Péterwaradin, +tout cela eut dans le temps plus ou moins d'importance, +mais n'en a presque aucune aux yeux de la postérité. +Le poëte a beau se démener, se commander l'enthousiasme, +se provoquer au délire, il en est pour ses frais, et l'on rit de +l'entendre, à la mort du prince de Conti, s'écrier dans le pindarisme +de ses regrets:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Peuples, dont la douleur aux larmes obstinée,</p> +<p>De ce prince chéri déplore le trépas,</p> +<p>Approchez, et voyez quelle est la destinée</p> +<p> Des grandeurs d'ici-bas.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> Il est juste pourtant de noter, dans l'ode aux princes chrétiens +au sujet de cet armement, un écho retentissant et harmonieux des +Croisades:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>.....................................</p> +<p>Et des vents du midi la dévorante haleine</p> +<p> N'a consumé qu'à peine</p> +<p>Leurs ossements blanchis dans les champs d'Ascalon.</p> + </div> </div></blockquote> + + +<p>De nos jours, si féconds en grands événements et en grands +hommes, il en est advenu tout autrement. De simples naissances, +de simples morts de princes et de rois ont été d'éclatantes +leçons, de merveilleux compléments de fortune, des +chutes ou des résurrections d'antiques dynasties, de magnifiques +symboles des destinées sociales. De telles choses ont +suscité le poëte qui les devait célébrer; l'ode politique a été +véritablement fondée en France; <i>les Funérailles de Louis XVIII</i> +en sont le chef-d'oeuvre.</p> + +<p>Rousseau ne s'est pas contenté de mettre du pindarisme +extérieur et de l'enthousiasme à froid dans ses odes politiques, +pour tâcher d'en réchauffer les sujets: il a porté ces +habitudes d'écolier jusque dans les pièces les plus personnelles +et, pour ainsi dire, les plus domestiques. Le comte du +Luc, son patron, tombe malade; Rousseau en est touché; il +veut le lui dire et lui souhaiter une prompte convalescence, +rien de mieux; c'était matière à des vers sentis et touchants; +mais Rousseau aime bien mieux déterrer dans Pindare une +ode à Hiéron, roi de Syracuse, qui, vainqueur aux jeux Pythiques +par son coursier Phérénicus, n'a pu recevoir le prix +en personne pour cause de maladie. Là les digressions mythologiques +sur Chiron, Esculape, sont longues, naturelles et +à leur place. Rousseau calque le dessein de la pièce et tâche +d'en reproduire le mouvement. Dès le début, il voudrait nous +faire croire qu'il est en lutte avec le génie comme avec Protée; +mais tout cet attirail convenu de <i>regard furieux</i>, de +<i>ministre terrible</i>, de <i>souffle invincible</i>, de <i>tête échevelée</i>, de +<i>sainte manie</i>, d'<i>assaut victorieux</i>, de <i>joug impérieux</i>, ne trompe +pas le lecteur, et le soi-disant inspiré ressemble trop à ces +faux braves qui, après s'être frotté le visage et ébouriffé la +perruque, se prétendent échappés avec honneur d'une rencontre +périlleuse. Puis vient la comparaison avec Orphée et la +prière aux trois soeurs filandières pour le comte du Luc; on +y trouve quelques strophes assez touchantes, que La Harpe, +d'ordinaire peu favorable à Jean-Baptiste, mais attendri cette +fois comme Pluton, a jugées tout à fait <i>dignes d'Orphée</i>. Par +malheur, ce qui glace aussitôt, c'est que le moderne Orphée +nous raconte que</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... jamais sous les yeux de l'auguste Cybèle</p> +<p>La terre ne fit naître un plus parfait modèle</p> +<p> Entre les dieux mortels</p> + </div> </div> + +<p>que le comte du Luc. Une jolie comparaison du poëte avec +l'abeille, vers la fin de la pièce, est empruntée et affaiblie +d'Horace. Quant à l'harmonie tant vantée de ce simulacre +d'ode, elle n'est que celle du mètre que Rousseau emploie, +qu'il n'a pas inventé, et dont il ne tire jamais tout le parti +possible. Rousseau n'invente rien: il s'en tient aux strophes +de Malherbe; il n'a pas le génie de construction rythmique. +S'il rime avec soin, c'est presque toujours aux dépens du +sens et de la précision; la rime ne lui donne jamais l'image, +comme il arrive aux vrais poëtes; mais elle l'induit en dépense +d'épithètes et de périphrases. Félicitons-le pourtant +d'avoir, avec Piron, La Faye, et quelques autres, protesté +contre les déplorables violations de forme prêchées par La +Motte et autorisées par Voltaire<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> La plus belle ode que l'on doive à J.-B. Rousseau est peut-être +encore celle de Le Franc sur sa mort; la meilleure pièce lyrique du +genre en est l'épitaphe. Nul mieux que lui ne semble propre à vérifier +ce propos du malin: <i>Faute d'idée, il allait faire une ode!</i></blockquote> + +<p>Les cantates de Rousseau jouissent encore d'une certaine +réputation; celle de <i>Circé</i>, en particulier, passe pour un beau +morceau de poésie musicale. Elle nous paraît, à nous, exactement +comparable pour l'harmonie à un choeur médiocre +de <i>libretto</i>. Nul rhythme, nulle science même dans ces petits +vers si célèbres, et où fourmillent les banalités de <i>redoutable</i>, +<i>formidable</i>, <i>effroyable</i>, de <i>terreur</i>, <i>fureur</i> et <i>horreur</i>. Le +caractère de la magicienne est aussi celui d'une <i>Circé</i> ou d'une +<i>Médée</i> d'opéra; elle ne ressemble pas même à Calypso, et ne +sort pas des fadaises et des frénésies dont Quinault a donné +recette. Jean-Baptiste avait probablement oublié de relire le +dixième livre de l'<i>Odyssée</i>, ou même, s'il l'avait relu, il y aurait +saisi peu de chose; car il manquait du sentiment des +époques et des poésies, et s'il mêlait sans scrupule Orphée et +Protée avec le comte de Luc, Flore et Cérès avec le comte de +Zinzindorf, il n'hésitait pas non plus à madrigaliser l'antiquité, +et à marier Danchet et Homère. Depuis qu'on a <i>le Mendiant</i> +et <i>l'Aveugle</i> d'André Chénier, on comprend ce que +pourrait être une <i>Circé</i>, et il n'est plus permis de citer celle +de Jean-Baptiste que comme un essai sans valeur.</p> + +<p>Pour écrire avec génie, il faut penser avec génie; pour +bien écrire, il suffit d'une certaine dose de sens, d'imagination +et de goût. Boileau en est la preuve: il imite, il traduit, +il arrange à chaque instant les idées et les expressions des +anciens; mais tous ces larcins divers sont artistement reçus +et disposés sur un fond commun qui lui est propre: son style +a une couleur, une texture; Boileau est bon écrivain en vers. +Le style de Rousseau, au contraire, ne se tient nullement et +ne forme pas une seule et même trame. Cette strophe commence +avec éclat, puis finit en détonnant; cette métaphore +qui promettait avorte; cette image est brillante, mais jure au +milieu de son entourage terne, comme de l'argent plaqué sur +de l'étain. C'est que ce brillant et ce beau appartiennent tantôt +à Platon, tantôt à Pindare, tantôt même à Boileau et à Racine: +Rousseau s'en est emparé comme un rhétoricien fait d'une +bonne expression qu'il place à toute force dans le prochain +discours. Ce qui est bien de lui, c'est le prosaïque, le commun, +la déclamation à vide, ou encore le mauvais goût, +comme les <i>livrées de Vertumne</i> et les <i>haleines qui fondent +l'écorce des eaux</i>. A vrai dire, le style de Rousseau n'existe +pas.</p> + +<p>Notre opinion sur Jean-Baptiste est dure, mais sincère; +nous la préciserons davantage encore. Si, en juin 1829, un +jeune homme de vingt ans, inconnu, nous arrivait un matin +d'Auxerre ou de Rouen avec un manuscrit contenant le +<i>Cantique d'Ézéchias</i>, l'<i>Ode au comte du Luc</i> et la <i>Cantate de +Circé</i>, ou l'équivalent, après avoir jeté un coup d'oeil sur les +trois chefs-d'oeuvre, on lui dirait, ce me semble, ou du moins +on penserait à part soi: «Ce jeune homme n'est pas dénué +d'habitude pour les vers; il a déjà dû en brûler beaucoup; +il sent assez bien l'harmonie de détail, mais sa strophe est +pesante et son vers symétrique. Son style a de la gravité, +quelque noblesse, mais peu d'images, peu de consistance, +nulle originalité; il y a de beaux traits, mais ils sont pris. +Le pire, c'est que l'auteur manque d'idées et qu'il se traîne +pour en ramasser de toutes parts. Il a besoin de travailler +beaucoup, car, le génie n'y étant pas, il ne fera passablement +qu'à force d'étude.» Et là-dessus, tout haut on l'encouragerait +fort, et tout bas on n'en espérerait rien.</p> + +<p>Que restera-t-il donc de J.-B. Rousseau? Il a aiguisé une +trentaine d'épigrammes en style marotique, assez obscènes et +laborieusement naïves; c'est à peu près ce qui reste aussi de +Mellin de Saint-Gelais<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> «... Mellin de Saint-Gelais dont les poésies sont fastidieuses +à la mort, à dix ou douze épigrammes près, qui sont véritablement +excellentes.» (Lettre de Rousseau à Brossette, du 25 janvier 1718). +Mais Rousseau fait le bon apôtre quand il dit (29 janvier 1716): «Il +y a des choses dont les libertins même un peu raisonnables ne sauroient +rire, et la liberté de l'épigramme doit avoir des bornes. +Marot et Saint-Gelais ne les ont point passées... S'ils ont badiné +aux dépens des religieux, ils n'ont point ri aux dépens de la +religion.» (Voir, si l'on veut s'édifier là-dessus, mon <i>Tableau de la +Poésie française au XVIe siècle</i>, 1843, page 37.)</blockquote> + +<p>Mêlé toute sa vie aux querelles littéraires, salué, comme +Crébillon, du nom de <i>grand</i> par Des Fontaines, Le Franc et +la faction anti-voltairienne, Rousseau avait perdu sa réputation +à mesure que la gloire de son rival s'était affermie et +que les principes philosophiques avaient triomphé; il avait +été même assez sévèrement apprécié par la Harpe et Le Brun. +Mais, depuis qu'au commencement de ce siècle d'ardents et +généreux athlètes ont rouvert l'arène lyrique et l'ont remplie +de luttes encore inouïes, cet instinct bas et envieux, qui est +de toutes les époques, a ramené Rousseau en avant sur la +scène littéraire, comme adversaire de nos jeunes contemporains: +on a redoré sa vieille gloire et recousu son drapeau. +Gacon, de nos jours, se fût réconcilié avec lui, et l'eût appelé +<i>notre grand lyrique</i>. C'est cette tactique peu digne, quoique +éternelle, qui a provoqué dans cet article notre sévérité franche +et sans réserve. Si nous avions trouvé le nom de Jean-Baptiste +sommeillant dans un demi-jour paisible, nous nous +serions gardé d'y porter si rudement la main; ses malheurs +seuls nous eussent désarmé tout d'abord, et nous l'eussions +laissé sans trouble à son rang, non loin de Piron, de Gresset et +de tant d'autres, qui certes le valaient bien.</p> + +<p>Juin 1829.</p> + +<br> + +<p>Cet article, dont le ton n'est pas celui des précédents ni des suivants, +et dont l'auteur aujourd'hui désavoue entièrement l'amertume blessante, +a été reproduit ici comme pamphlet propre à donner idée du +paroxysme littéraire de 1829. Ajoutons seulement que, sans trop modifier +le fond de notre jugement sur les odes, qui n'est guère après +tout que celui qu'a porté Vauvenargues (<i>Je ne sais si Rousseau a surpassé +Horace et Pindare dans ses odes: s'il les a surpassés, j'en conclus +que l'ode est un mauvais genre, etc., etc.</i>), il nous semble injuste et +dur, en y réfléchissant, de ne pas prendre en considération ces trente +dernières années de sa vie, où Rousseau montra jusqu'au bout de la +constance et une honorable fermeté à ne pas vouloir rentrer dans sa +patrie par grâce, sans jugement et réhabilitation. Quels qu'aient été +sa conduite secrète, ses nouveaux tracas à l'étranger, sa brouille avec +le prince Eugène, etc., etc., il demeura digne à l'article du bannissement. +Sa correspondance durant ce temps d'exil avec Rollin, Racine +fils, Brossette, M. de Chauvelin et le baron de Breteuil, a des parties +qui recommandent son goût et qui tendent à relever son caractère. +Quelques-uns de ses vers religieux (en les supposant écrits depuis cette +date fatale) semblent même s'inspirer du sentiment énergique qu'il a +de sa propre innocence: «<i>Mais de ces langues diffamantes Dieu saura +venger l'innocent</i>, etc.,» et plusieurs semblables endroits. Il est fâcheux +que, non content de protester pour lui, il ait persisté à incriminer les +autres, comme Rollin le lui fit sentir un jour (voir l'<i>Éloge de Rollin</i> +par de Boze). A le juger impartialement, on conçoit que l'abbé d'Olivet +et d'autres contemporains de mérite, sous l'influence et l'illusion de +l'amitié, aient pu dire, en parlant de lui, <i>l'illustre malheureux</i>. On +doit désirer (sans toutefois en être bien certain) qu'ils aient plus raison +que Lenglet-Dufresnoy dans ses <i>Pièces curieuses sur Rousseau</i>.—Contradiction +des jugements humains, même chez les plus compétents! +la première fois que j'eus l'honneur d'être présenté à M. de Chateaubriand, +il me reprit tout d'abord sur cet article; la première fois que +j'eus l'honneur de voir M. Royer-Collard, tout d'abord il m'en félicita.</p> +<br><br><br> + + +<h3>LE BRUN</h3> + +<p>Vers l'époque où J.-B. Rousseau banni adressait à ses protecteurs +des odes composées au jour le jour, sans unité d'inspiration, +et que n'animait ni l'esprit du siècle nouveau ni +celui du siècle passé, en 1729, à l'hôtel de Conti, naissait d'un +des serviteurs du prince un poëte qui devait bientôt consacrer +aux idées d'avenir, à la philosophie, à la liberté, à la +nature, une lyre incomplète, mais neuve et sonore, et que le +temps ne brisera pas. C'est une remarque à faire qu'aux approches +des grandes crises politiques et au milieu des sociétés +en dissolution, sont souvent jetées d'avance, et comme +par une ébauche anticipée, quelques âmes douées vivement +des trois ou quatre idées qui ne tarderont pas à se dégager et +qui prévaudront dans l'ordre nouveau. Mais en même temps, +chez ces individus de nature fortement originale, ces idées +précoces restent fixes, abstraites, isolées, déclamatoires. Si +c'est dans l'art qu'elles se produisent et s'expriment, la forme +en sera nue, sèche et aride, comme tout ce qui vient avant la +saison. Ces hommes auront grand mépris de leur siècle, de sa +mesquinerie, de sa corruption, de son mauvais goût. Ils aspireront +à quelque chose de mieux, au simple, au grand, au +vrai, et se dessécheront et s'aigriront à l'attendre; ils voudront +le tirer d'eux-mêmes; ils le demanderont à l'avenir, +au passé, et se feront antiques pour se rajeunir; puis les +choses iront toujours, les temps s'accompliront, la société +mûrira, et lorsque éclatera la crise, elle les trouvera déjà +vieux, usés, presque en cendres; elle en tirera des étincelles, +et achèvera de les dévorer. Ils auront été malheureux, âcres, +moroses, peut-être violents et coupables. Il faudra les plaindre, +et tenir compte, en les jugeant, de la nature des temps +et de la leur. Ce sont des espèces de victimes publiques, des +Prométhées dont le foie est rongé par une fatalité intestine; +tout l'enfantement de la société retentit en eux, et les déchire; +ils souffrent et meurent du mal dont l'humanité, qui +ne meurt pas, guérit, et dont elle sort régénérée. Tels furent, +ce me semble, au dernier siècle, Alfieri en Italie, et Le Brun +en France.</p> + +<p>Né dans un rang inférieur, sans fortune et à la charge d'un +grand seigneur, Le Brun dut se plier jeune aux nécessités de +sa condition. Il mérita vite la faveur du prince de Conti par +des éloges entremêlés de conseils et de maximes philosophiques. +A la fois secrétaire des commandements et poëte lyrique, +il releva le mieux qu'il put la dépendance de sa vie par +l'audace de sa pensée, et il s'habitua de bonne heure à garder +pour l'ode, ou même pour l'épigramme, cette verdeur franche +et souvent acerbe qui ne pouvait se faire jour ailleurs. Aussi, +plus tard, bien qu'il conservât au fond l'indépendance intérieure +qu'il avait annoncée dès ses premières années, on le +voit toujours au service de quelqu'un. Ses habitudes de domesticité +trouvent moyen de se concilier avec sa nature énergique. +Au prince de Conti succèdent le comte de Vaudreuil et +M. de Calonne, puis Robespierre, puis Bonaparte; et pourtant, +au milieu de ces servitudes diverses, Le Brun demeure +ce qu'il a été tout d'abord, méprisant les bassesses du temps, +vivant d'avenir, <i>effréné de gloire</i>, plein de sa mission de poëte, +croyant en son génie, rachetant une action plate par une belle +ode, ou se vengeant d'une ode contre son coeur par une épigramme +sanglante. Sa vie littéraire présente aussi la même +continuité de principes, avec beaucoup de taches et de mauvais +endroits. Élève de Louis Racine, qui lui avait légué le +culte du grand siècle et celui de l'antiquité, nourri dans l'admiration +de Pindare et, pour ainsi dire, dans la religion lyrique, +il était simple que Le Brun s'accommodât peu des +moeurs et des goûts frivoles qui l'environnaient; qu'il se séparât +de la cohue moqueuse et raisonneuse des beaux-esprits +à la mode; qu'il enveloppât dans une égale aversion Saint-Lambert +et d'Alembert, Linguet et La Harpe, Rulhière et Dorat, +Lemierre et Colardeau, et que, forcé de vivre des bienfaits +d'un prince, il se passât du moins d'un patron littéraire. +Certes il y avait, pour un poëte comme Le Brun, un beau +rôle à remplir au XVIIIe siècle. Lui-même en a compris toute +la noblesse; il y a constamment visé, et en a plus d'une fois +dessiné les principaux traits. C'eût été d'abord de vivre à part, +loin des coteries et des salons patentés, dans le silence du cabinet +ou des champs; de travailler là, peu soucieux des succès +du jour, pour soi, pour quelques amis de coeur et pour +une postérité indéfinie; c'eût été d'ignorer les tracasseries et +les petites guerres jalouses qui fourmillaient aux pieds de trois +ou quatre grands hommes, d'admirer sincèrement, et à leur +prix, Montesquieu, Buffon, Jean-Jacques et Voltaire, sans +épouser leurs arrière-pensées ni les antipathies de leurs +sectateurs; et puis, d'accepter le bien, de quelque part qu'il +vînt, de garder ses amis, dans quelques rangs qu'ils fussent, +et s'appelassent-ils Clément, Marmontel ou Palissot. Voilà ce +que concevait Le Brun, et ce qu'il se proposait en certains +moments; mais il fut loin d'y atteindre. Caustique et irascible, +il se montra souvent injuste par vengeance ou mauvaise +humeur. Au lieu de négliger simplement les salons littéraires +et philosophiques, pour vaquer avec plus de liberté à son +génie et à sa gloire, il les attaqua en toute occasion, sans mesure +et en masse. Il se délectait à la satire, et décochait ses +traits à Gilbert ou à Beaumarchais aussi volontiers qu'à La +Harpe lui-même. Une fois, par sa <i>Wasprie</i>, il compromit +étrangement sa chasteté lyrique, en se prenant au collet avec +Fréron. Reconnaissons pourtant que sa conduite ne fut souvent +ni sans dignité ni sans courage. La noble façon dont il adressa +mademoiselle Corneille à Voltaire, la respectueuse indépendance +qu'il maintint en face de ce monarque du siècle, le +soin qu'il mit toujours à se distinguer de ses plats courtisans, +l'amitié pour Buffon, qu'il professait devant lui, ce sont là des +traits qui honorent une vie d'homme de lettres. Le Brun aimait +les grandes existences à part: celle de Buffon dut le +séduire, et c'était encore un idéal qu'il eût probablement +aimé à réaliser pour lui-même. Peut-être, si la fortune lui +eût permis d'y arriver, s'il eût pu se fonder ainsi, loin d'un +monde où il se sentait déplacé, une vie grande, simple, auguste; +s'il avait eu sa tour solitaire au milieu de son parc, +ses vastes et majestueuses allées, pour y déclamer en paix et +y raturer à loisir son poëme de <i>la Nature</i>; si rien autour de +lui n'avait froissé son âme hautaine et irritable, peut-être toutes +ces boutades de conduite, toutes ces sorties colériques +d'amour-propre eussent-elles complètement disparu: l'on +n'eût pu lui reprocher, comme à Buffon, que beaucoup de +morgue et une excessive plénitude de lui-même. Mais Le Brun +fut longtemps aux prises avec la gêne et les chagrins domestiques. +Son procès avec sa femme que le prince de Conti lui +avait séduite<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>, la banqueroute du prince de Guémené, puis la +Révolution, tout s'opposa à ce qu'il consolidât jamais son existence. +Je me trompe: vieux, presque aveugle, au-dessus du +besoin grâce aux bienfaits du Gouvernement<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>, il s'était logé +dans les combles du Palais-Royal, pour y trouver le calme +nécessaire à la correction de ses odes; c'était là sa tour de +Montbar. Une servante mégère, qu'il avait épousée, lui en +faisait souvent une prison. A une telle âme, dans une pareille +vie, on doit pardonner un peu d'injustice et d'aigreur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> On alla jusqu'à dire qu'il l'avait vendue au prince, et, chose +fâcheuse pour le caractère de Le Brun, plusieurs ont pu le croire.—Voir +son élégie infamante à <i>Némésis</i>, où il trouve moyen de flétrir d'un +seul coup sa <i>mère</i>, sa <i>soeur</i> et sa <i>femme</i>! Une telle élégie est unique +dans son genre.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Le Brun dut ses bienfaits à son talent sans doute, à sa renommée +lyrique, mais par malheur aussi à sa méchanceté satirique que +le pouvoir achetait de sa servilité. On cite une épigramme contre Carnot, +lors du vote de Carnot contre l'Empire; elle fut commandée à +Le Brun et payée d'une pension.</blockquote> + +<p>Le talent lyrique de Le Brun est grand, quelquefois immense, +presque partout incomplet. Quelques hautes pensées, +qui n'ont jamais quitté le poëte depuis son enfance jusqu'à +sa mort, dominent toutes ses belles odes, s'y reproduisent +sans cesse, et, à travers la diversité des circonstances où il les +composa, leur impriment un caractère marquant d'unité. +Patriotisme, adoration de la nature, liberté républicaine, +royauté du génie, telles sont les sources fécondes et retentissantes +auxquelles Le Brun d'ordinaire s'abreuve. De bonne +heure, et comme par un instinct de sa mission future, il s'est +pénétré du rôle de Tyrtée, et il gourmande déjà nos défaites +sous Contades, Soubise et Clermont, comme plus tard il célébrera +le <i>naufrage victorieux</i> du <i>Vengeur</i> et Marengo. Au sortir +des boudoirs, des toilettes et de tous ces bosquets de Cythère +et d'Amathonte, dont il s'est tant moqué, mais dont il aurait +dû se garder davantage, il se réfugie au sein de la nature, +comme en un temple majestueux où il respire et se déploie +plus à l'aise; il la voit peu et sait peu la retracer sous les +couleurs aimables et fraîches dont elle se peint autour de lui; +il préfère la contempler face à face dans ses soleils, ses volcans, +ses tremblements de terre, ses comètes échevelées, et +plonge avec Buffon à travers les déserts des temps. Quant à la +liberté, elle eut toujours ses voeux, soit que dans les salons +de l'hôtel de Conti, sous Louis XV, il s'écrie avec une douleur +de citoyen:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les Anténors vendent l'empire,</p> +<p>Thaïs l'achète d'un sourire;</p> +<p>L'or paie, absout les attentats.</p> +<p>Partout, à la cour, à l'armée,</p> +<p>Règne un dédain de renommée</p> +<p>Qui fait la chute des États;</p> + </div> </div> + +<p>soit qu'il prélude à ses hymnes républicains dans les soirées +du ministère Calonne; soit même qu'en des temps horribles, +auxquels ses chants furent trop mêlés<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>, et dont il n'eut pas +le courage de se séparer hautement, il exhale dans le silence +cette ode touchante, dont le début, imité d'un psaume, ressemble +à quelque chanson de Béranger:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Prends les ailes de la colombe,</p> +<p>Prends, disais-je à mon âme, et fuis dans les déserts<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Il y a de vilains vers de lui sur Marie-Antoinette; on ne les a +pas compris dans ses oeuvres. Ils parurent en brochure vers l'an III; on +y lit: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Oh! que Vienne aux Français fit un présent funeste!</p> +<p>Toi qui de la Discorde allumas le flambeau,</p> +<p>Reine que nous donna la colère céleste,</p> +<p>Que la foudre n'a-t-elle embrasé ton berceau!</p> + </div> </div> + +<p>Les suivants, pires encore, sont trop atroces pour que je les transcrive. +Le jour où le roi lui avait accordé une pension, il avait pourtant fait +un quatrain de remercîment qui finissait ainsi:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Larmes, que n'avait pu m'arracher le malheur,</p> +<p> Coulez pour la reconnaissance!</p> + </div> </div> + +<p>Une strophe de lui préluda à la violation des tombes de Saint-Denis et +sembla directement la provoquer.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Purgeons le sol des patriotes,</p> +<p>Par les rois encore infecté:</p> +<p>La terre de la liberté</p> +<p>Rejette les os des despotes.</p> +<p>De ces monstres divinisés</p> +<p><i>Que tous les cercueils soient brisés!</i></p> +<p>Que leur mémoire soit flétrie!</p> +<p>Et qu'avec leurs mânes errants</p> +<p>Sortent du sein de la patrie</p> +<p><i>Les cadavres de ces tyrans!</i></p> + </div> </div> + +<p>Tandis que Le Brun écrivait ces horreurs en 93, David ne craignait +pas de peindre Marat. Ces <i>Rois de la lyre et du savant pinceau</i>, qu'avait +chantés André Chénier, étaient tous deux apostats de cette amitié +sainte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> De religion à proprement parler, et de rien qui y ressemble, +Le Brun en avait même moins qu'il ne convenait à son temps. Il était +là-dessus aussi sec et net que Volney. On lit en marge d'une édition +de La Fontaine annotée par lui, à propos du poëme de la <i>Captivité de +saint Malc</i>: «Ce petit poëme, <i>quoique le sujet en soit pieux</i>, est rempli +d'intérêt, de vers heureux et de beautés neuves.»</blockquote> + +<p>Enfin, toutes les fois qu'il veut décrire l'enthousiasme lyrique +et marquer les traits du vrai génie, Le Brun abonde en +images éblouissantes et sublimes. Si Corneille en personne se +fût adressé à Voltaire, il n'eût pas, certes, plus dignement +parlé que Le Brun ne l'a fait en son nom. Il faut voir encore +comme en toute occasion le poëte a conscience de lui-même, +comme il a foi en sa gloire, et avec quelle sécurité sincère, du +milieu de la tourbe qui l'importune, il se fonde sur la justice +des âges:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ceux dont le présent est l'idole</p> +<p>Ne laissent point de souvenir;</p> +<p>Dans un succès vain et frivole</p> +<p>Ils ont usé leur avenir.</p> +<p>Amants des roses passagères,</p> +<p>Ils ont les grâces mensongères</p> +<p>Et le sort des rapides fleurs.</p> +<p>Leur plus long règne est d'une aurore;</p> +<p>Mais le temps rajeunit encore</p> +<p>L'antique laurier des neuf Soeurs.</p> + </div> </div> + +<p>Après cet hommage rendu au talent de Le Brun, il nous +sera permis d'insister sur ses défauts. Le principal, le plus +grave selon nous, celui qui gâte jusqu'à ses plus belles pages, +est un défaut tout systématique et calculé. Il avait beaucoup +médité sur la langue poétique, et pensait qu'elle devait être +radicalement distincte de la prose. En cela, il avait fort raison, +et le procédé si vanté de Voltaire, d'écrire les vers sous +forme de prose pour juger s'ils sont bons, ne mène qu'à faire +des vers prosaïques, comme le sont, au reste, trop souvent +ceux de Voltaire. Mais, à force de méditer sur les prérogatives +de la poésie, Le Brun en était venu à envisager les <i>hardiesses</i> +comme une qualité à part, indépendante du mouvement +des idées et de la marche du style, une sorte de beauté +mystique touchant à l'essence même de l'ode; de là, chez lui, +un souci perpétuel des <i>hardiesses</i>, un accouplement forcé des +termes les plus disparates, un placage extérieur de métaphores; +de là, surtout vers la fin, un abus intolérable de la +Majuscule, une minutieuse personnification de tous les substantifs, +qui reporte involontairement le lecteur au culte de +la déesse Raison et à ces temps d'apothéose pour toutes les +vertus et pour tous les vices. C'est ce qui a fait dire à un +poëte de nos jours singulièrement spirituel, que Le Brun +était</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fougueux comme Pindare... et plus mythologique<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> En fait de mythologie, rien n'égale chez Le Brun la strophe +suivante, tirée de l'ode sur <i>le triomphe de nos Paysages</i>, et que Charles +Nodier aime à citer avec sourire:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La colline qui vers le pôle</p> +<p>Borne nos fertiles marais,</p> +<p>Occupe les enfants d'Éole</p> +<p>A broyer les dons de Cérès.</p> +<p>Vanvres que chérit Galatée</p> +<p>Sait du lait d'Io, d'Amalthée</p> +<p>Épaissir les flots écumeux;</p> +<p>Et Sèvres, d'une pure argile,</p> +<p>Compose l'albâtre fragile</p> +<p>Où Moka nous verse ses feux.</p> + </div> </div> + +<p>Tout cela pour dire: Au nord de Paris, Montmartre et ses <i>moulins à +vent</i>; de l'autre côté, Vanvres, son <i>beurre</i> et <i>ses fromages</i>; et la <i>porcelaine</i> +de Sèvres! «Je ne crois pas, écrivait Ginguené au rédacteur +du journal <i>le Modérateur</i> (22 janvier 1790), que nous ayons beaucoup +de vers à mettre au-dessus de cette strophe.» Et Andrieux, +l'Aristarque, n'en disconvenait pas; il avouait que si tout avait été +aussi beau, il aurait fallu rendre les armes. Aujourd'hui il n'est pas +un écolier qui n'en rie. On rencontre dans le goût, aux diverses époques, +de ces veines bizarres.</blockquote> + +<p>A part ce défaut, qui chez Le Brun avait dégénéré en une +espèce de tic, son style, son procédé et sa manière le rapprochent +beaucoup d'Alfieri et du peintre David, auxquels il +ne nous paraît nullement inférieur. C'est également quelque +chose de fort, de noble, de nu, de roide, de sec et de décharné, +de grec et d'académique, un retour laborieux vers le +simple et le vrai. D'un côté comme de l'autre, c'est avant tout +une protestation contre le mauvais goût régnant, une gageure +d'échapper aux fades pastorales et aux opéras langoureux, +aux Amours de Boucher et aux abbés de Watteau, aux +descriptions de Saint-Lambert et aux vers musqués de Bernis. +L'accent déclamatoire perce à tout moment dans le talent de +Le Brun, lors même que ce talent s'abandonne le plus à sa +pente. Ses odes républicaines, excepté celle du <i>Vengeur</i>, semblent +à bon droit communes, sèches et glapissantes; elles ne +lui furent peut-être pas pour cela moins énergiquement inspirées +par les circonstances. C'est qu'avec beaucoup d'imagination +il est naturellement peu coloriste, et qu'il a besoin, +pour arriver à une expression vivante, d'évoquer, comme par +un soubresaut galvanique, les êtres de l'ancienne mythologie. +Son pinceau maigre, quoique étincelant, joue d'ordinaire +sur un fond abstrait; il ne prend guère de splendeur +large que lorsque le poëte songe à Buffon et retrace d'après +lui la nature. Mais un mauvais exemple que Buffon donna à +Le Brun, ce fut cette habitude de retoucher et de corriger à +satiété, que l'illustre auteur des <i>Époques</i> possédait à un haut +degré, en vertu de cette patience qu'il appelait génie. On rapporte +qu'il recopia ses <i>Époques</i> jusqu'à dix-huit fois. Le Brun +faisait ainsi de ses odes. Il passa une moitié de sa vie à les +remanier la plume en main, à en trier les brouillons, à les +remettre au net et à en préparer une édition qui ne vint pas. +Une note, placée en tête de la première publication du <i>Vengeur</i>, +nous avertit, comme motif d'excuse ou cas singulier, que +le poëte a composé cette ode, de soixante-dix vers environ, en +très-peu de jours et <i>presque d'un seul jet</i>. Si Le Brun avait eu +plus de temps, il aurait peut-être trouvé moyen de la gâter.</p> + +<p>En se déclarant contre le mauvais goût du temps par ses +épigrammes et par ses oeuvres, Le Brun ne sut pas assez en +rester pur lui-même. Sans aucune sensibilité, sans aucune +disposition rêveuse et tendre, il aimait ardemment les femmes, +probablement à la manière de Buffon, quoiqu'en seigneur +moins suzerain et avec plus de galanterie. De là mille billets +en vers à propos de rien, et, pêle-mêle avec ses odes, une +prodigieuse quantité d'<i>Eglés</i>, de <i>Zirphés</i>, de <i>Delphires</i>, de +<i>Céphises</i>, de <i>Zélis</i>, et de <i>Zelmis</i>. Tantôt c'est un <i>persiflage doux +et honnête à une jeune coquette très-aimable et très-vaine qui +m'appelait son berger dans ses lettres, et qui prétendait à tous +les talents et à tous les coeurs</i>; tantôt ce sont des vers fugitifs +<i>sur ce que M. de Voltaire, bienfaiteur de mesdemoiselles Corneille +et de Varicour, les a mariées toutes deux, après les avoir +célébrées dans ses vers</i>. Enfin, vers le temps d'Arcole et de +Rivoli, il soutint, comme personne ne l'ignore, sa fameuse +querelle avec Legouvé, sur la question de savoir <i>si l'encre +sied ou ne sied pas aux doigts de rose</i>.</p> + +<p>Nous dirons un mot des élégies de Le Brun, parce que c'est +pour nous une occasion de parler d'André Chénier, dont le +nom est sur nos lèvres depuis le commencement de cet article, +et auquel nous aspirons, comme à une source vive et +fraîche dans la brûlante aridité du désert. En 1763, Le Brun, +âgé de trente-quatre ans, adressait à l'Académie de La Rochelle +un discours sur Tibulle, où on lit ce passage: «Peut-être +qu'au moment où j'écris, tel auteur, vraiment animé +du désir de la gloire et dédaignant de se prêter à des succès +frivoles, compose dans le silence de son cabinet un de +ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils ne sont +pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes +et des alcôves, et dont tout l'avenir parlera, parce +que les grands du jour n'en diront rien à leurs petits soupers.» +André Chénier fut cet homme; il était né en 1762, +un an précisément avant la prédiction de Le Brun. Vingt ans +plus tard, on trouve les deux poëtes unis entre eux par l'amitié +et même par les goûts, malgré la différence des âges. Les +détails de cette société charmante, où vivaient ensemble, vers +1782, Lebrun, Chénier, le marquis de Brazais, le chevalier +de Pange, MM. de Trudaine, cette vie de campagne, aux environs +de Paris, avec des excursions fréquentes d'où l'on rapportait +matière aux élégies du matin et aux confidences du +soir, tout cela est resté couvert d'un voile mystérieux, grâce +à l'insouciance et à la discrétion des éditeurs. On devine +pourtant et l'on rêve à plaisir ce petit monde heureux, d'après +quelques épîtres réciproques et quelques vers épars:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Abel, mon jeune Abel, et Trudaine et son frère,</p> +<p>Ces vieilles amitiés de l'enfance première,</p> +<p>Quand tous quatre muets, sous un maître inhumain,</p> +<p>Jadis au châtiment nous présentions la main;</p> +<p>Et mon frère, et Le Brun, les Muses elles-mêmes;</p> +<p>De Pange fugitif de ces neuf Soeurs qu'il aime:</p> +<p>Voilà le cercle entier qui, le soir quelquefois,</p> +<p>A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,</p> +<p>Prête une oreille amie et cependant sévère.</p> + </div> </div> + +<p>Le Brun dut aimer dès l'abord, chez le jeune André, un +sentiment exquis et profond de l'antique, une âme modeste, +candide, indépendante, faite pour l'étude et la retraite; il +n'avait vu en Gilbert que le <i>corbeau du Pinde</i>, il en vit dans +Chénier le cygne. Un goût vif des plaisirs les unissait encore. +Les amours de Le Brun avec la femme qu'il a célébrée sous +le nom d'Adélaïde se rapportent précisément au temps dont +nous parlons. Chénier, dans une délicieuse épître, dit à sa +Muse qu'il envoie au logis de son ami:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... Là, ta course fidèle</p> +<p>Le trouvera peut-être aux genoux d'une belle;</p> +<p>S'il est ainsi, respecte un moment précieux;</p> +<p>Sinon, tu peux entrer...</p> + </div> </div> + +<p>Et il ajoute sur lui-même:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les ruisseaux et les bois, et Vénus, et l'étude,</p> +<p>Adoucissent un peu ma triste solitude.</p> + </div> </div> + +<p>Tous deux ont chanté leurs plaisirs et leurs peines d'amour +en des élégies qui sont, à coup sûr, les plus remarquables du +temps<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. Mais la victoire reste tout entière du côté d'André +Chénier. L'élégie de Le Brun est sèche, nerveuse, vengeresse, +déjà sur le retour, savante dans le goût de Properce et de +Callimaque; l'imitation de l'antique n'en exclut pas toujours +le fade et le commun moderne. L'élégie d'André Chénier est +molle, fraîche, blonde, gracieusement éplorée, voluptueuse +avec une teinte de tristesse, et chaste même dans sa sensualité. +La nature de France, les bords de la Seine, les îles de la +Marne, tout ce paysage riant et varié d'alentour se mire en sa +poésie comme en un beau fleuve; on sent qu'il vient de Grèce, +qu'il y est né, qu'il en est plein: mais ses souvenirs d'un autre +ciel se lient harmonieusement avec son émotion présente, et +ne font que l'éclairer, pour ainsi dire, d'un plus doux rayon. +Cette charmante mythologie que le XVIIe siècle avait défigurée +en l'adoptant, et dont le jargon courait les ruelles, il la recompose, +il la rajeunit avec un art admirable; il la fond +merveilleusement dans la couleur de ses tableaux, dans ses +analyses de coeur, et autant qu'il le faut seulement pour élever +les moeurs d'alors à la poésie et à l'idéal. Mais, par malheur, +cette vie de loisir et de jeunesse dura peu. La Révolution, +qui brisa tant de liens, dispersa tout d'abord la petite +société choisie que nous aurions voulu peindre, et Le Brun, +qui partageait les opinions ardentes de Marie-Joseph, se +trouva emporté bien loin du sage André. On souffre à penser +quel refroidissement, sans doute même quelle aigreur, dut +succéder à l'amitié fraternelle des premiers temps. Ici tout +renseignement nous manque. Mais Le Brun, qui survécut +treize années à son jeune ami, n'en a parlé depuis en aucun +endroit; il n'a pas daigné consacrer un seul vers à sa mémoire, +tandis que chaque jour, à chaque heure, il aurait dû +s'écrier avec larmes: «J'ai connu un poëte, et il est mort, +et vous l'avez laissé tuer, et vous l'oubliez!» Il est à +craindre pour Le Brun que les dissentiments politiques +n'aient aigri son coeur, et que l'échafaud d'André ne soit +venu ayant la réconciliation. Pour moi, j'ai peine à croire +qu'il ne fût pas au nombre de ceux dont l'infortuné poëte a +dit avec un reproche mêlé de tendresse:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que pouvaient mes amis? Oui, de leur voix chérie</p> +<p> Un mot à travers ces barreaux</p> +<p>Eût versé quelque baume en mon âme flétrie;</p> +<p> De l'or peut-être à mes bourreaux...</p> +<p>Mais tout est précipice. Ils ont eu droit de vivre.</p> +<p> Vivez, amis; vivez contents.</p> +<p>En dépit de Bavus soyez lents à me suivre.</p> +<p> Peut-être en de plus heureux temps</p> +<p>J'ai moi-même, à l'aspect des pleurs de l'infortune,</p> +<p> Détourné mes regards distraits;</p> +<p>A mon tour aujourd'hui mon malheur importune:</p> +<p> Vivez, amis, vivez en paix<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Au livre second des odes de Le Brun, la quinzième <i>A un jeune +Ami</i> s'adresse évidemment à André:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Souviens-toi des moeurs de Byzance;</p> +<p>Digne de ton berceau, maîtrise la beauté!...</p> + </div> </div> + +<p>Et les derniers vers de l'ode indiquent qu'elle fut composée au moment +d'une rupture ou menace de rupture entre les Turcs et les Russes +(1787 probablement).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Il serait dur, mais pas trop invraisemblable, de conjecturer +qu'en écrivant les vers suivants (voir l'édition d'Eugène Renduel), +Chénier a pu songer au jour où il se sentit déçu et blessé dans son +admiration première pour Le Brun:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ah! j'atteste les Cieux que j'ai voulu le croire,</p> +<p>J'ai voulu démentir et mes yeux et l'histoire;</p> +<p>Mais non: il n'est pas vrai que les coeurs excellents</p> +<p>Soient les seuls en effet où germent les talents.</p> +<p>Un mortel peut toucher une lyre sublime,</p> +<p>Et n'avoir qu'un coeur faible, étroit, pusillanime,</p> +<p>Inhabile aux vertus qu'il sait si bien chanter,</p> +<p>Ne les imiter point et les faire imiter, etc., etc.</p> +<p class="i2"></div></div></blockquote> + + +<p>Quoi qu'il en soit, la gloire de Le Brun, dans l'avenir, ne +sera pas séparée de celle d'André Chénier. On se souviendra +qu'il l'aima longtemps, qu'il le prédit, qu'il le goûta en un +siècle de peu de poésie, et qu'il sentit du premier coup que +ce jeune homme faisait ce que lui-même aurait voulu faire. +On lui tiendra compte de ses efforts, de ses veilles, de sa poursuite +infatigable de la gloire, de la tradition lyrique qu'il +soutint avec éclat, de cette flamme intérieure enfin, qui ne +lui échappait que par accès, et qui minait sa vie. On verra en +lui un de ces hommes d'essai que la nature lance un peu au +hasard, un des précurseurs aventureux du siècle dont a déjà +resplendi l'aurore.</p> + +<p>Juillet 1829.</p> + +<p>(Voir encore sur Le Brun un article essentiel dans le tome V des +<i>Causeries du Lundi</i>)</p> +<br><br><br> + + +<h3>MATHURIN REGNIER<br> +ET<br> +ANDRÉ CHÉNIER</h3> + + +<p>Hâtons-nous de le dire, ce n'est pas ici un rapprochement +à antithèses, un parallèle académique que nous prétendons +faire. En accouplant deux hommes si éloignés par le temps +où ils ont vécu, si différents par le genre et la nature de +leurs oeuvres, nous ne nous soucions pas de tirer quelques +étincelles plus ou moins vives, de faire jouer à l'oeil quelques +reflets de surface plus ou moins capricieux. C'est une vue +essentiellement logique qui nous mène à joindre ces noms, et +parce que, des deux idées poétiques dont ils sont les types +admirables, l'une, sitôt qu'on l'approfondit, appelle l'autre et +en est le complément. Une voix pure, mélodieuse et savante, +un front noble et triste, le génie rayonnant de jeunesse, et, +parfois, l'oeil voilé de pleurs; la volupté dans toute sa fraîcheur +et sa décence; la nature dans ses fontaines et ses ombrages; +une flûte de buis, un archet d'or, une lyre d'ivoire; +le beau pur, en un mot, voilà André Chénier. Une conversation +brusque, franche et à saillies; nulle préoccupation d'art, +nul <i>quant-à-soi</i>; une bouche de satyre aimant encore mieux +rire que mordre; de la rondeur, du bon sens; une malice +exquise, par instants une amère éloquence; des récits enfumés +de cuisine, de taverne et de mauvais lieux; aux mains, en> +guise de lyre, quelque instrument bouffon, mais non criard; +en un mot, du laid et du grotesque à foison, c'est ainsi qu'on +peut se figurer en gros Mathurin Regnier. Placé à l'entrée de +nos deux principaux siècles littéraires, il leur tourne le dos +et regarde le seizième; il y tend la main aux aïeux gaulois, +à Montaigne, à Ronsard, à Rabelais, de même qu'André +Chénier, jeté à l'issue de ces deux mêmes siècles classiques, +tend déjà les bras au nôtre, et semble le frère aîné des poètes +nouveaux. Depuis 1613, année où Regnier mourut, jusqu'en +1782, année ou commencèrent les premiers chants d'André +Chénier, je ne vois, en exceptant les dramatiques, de poëte +parent de ces deux grands hommes que La Fontaine, qui en +est comme un mélange agréablement tempéré. Rien donc de +plus piquant et de plus instructif que d'étudier dans leurs +rapports ces deux figures originales, à physionomie presque +contraire, qui se tiennent debout en sens inverse, chacune à +un isthme de notre littérature centrale, et, comblant l'espace +et la durée qui les séparent, de les adosser l'une à l'autre, de +les joindre ensemble par la pensée, comme le Janus de notre +poésie. Ce n'est pas d'ailleurs en différences et en contrastes +que se passera toute cette comparaison: Regnier et Chénier +ont cela de commun qu'ils sont un peu en dehors de leurs +époques chronologiques, le premier plus en arrière, le second +plus en avant, et qu'ils échappent par indépendance aux +règles artificielles qu'on subit autour d'eux. Le caractère de +leur style et l'allure de leurs vers sont les mêmes, et abondent +en qualités pareilles; Chénier a retrouvé par instinct et +étude ce que Regnier faisait de tradition et sans dessein; ils +sont uniques en ce mérite, et notre jeune école chercherait +vainement deux maîtres plus consommés dans l'art d'écrire +en vers.</p> + + +<p>Mathurin était né à Chartres, en Beauce, André, à Byzance, +en Grèce; tous deux se montrèrent poètes dès l'enfance. +Tonsuré de bonne heure, élevé dans le jeu de paume et le +tripot de son père qui aimait la table et le plaisir, Regnier +dut au célèbre abbé de Tiron, son oncle, les premiers préceptes +de versification, et, dès qu'il fut en âge, quelques bénéfices +qui ne l'enrichirent pas. Puis il fut attaché en qualité +de chapelain à l'ambassade de Rome, ne s'y amusa que médiocrement; +mais, comme Rabelais avait fait, il y attaqua de +préférence les choses par le côté de la raillerie. A son retour, +il reprit, plus que jamais, son train de vie qu'il n'avait guère +interrompu en terre papale, et mourut de débauche avant +quarante ans. Né d'un savant ingénieux et d'une Grecque +brillante, André quitta très-jeune Byzance, sa patrie; mais +il y rêva souvent dans les délicieuses vallées du Languedoc, +où il fut élevé; et lorsque plus tard, entré au collège de +Navarre, il apprit la plus belle des langues, il semblait, +comme a dit M. Villemain, se souvenir des jeux de son +enfance et des chants de sa mère. Sous-lieutenant dans Angoumois, +puis attaché à l'ambassade de Londres, il regretta +amèrement sa chère indépendance, et n'eut pas de repos +qu'il ne l'eût reconquise. Après plusieurs voyages, retiré aux +environs de Paris, il commençait une vie heureuse dans +laquelle l'étude et l'amitié empiétaient de plus en plus sur +les plaisirs, quand la Révolution éclata. Il s'y lança avec candeur, +s'y arrêta à propos, y fit la part équitable au peuple et +au prince, et mourut sur l'échafaud en citoyen, se frappant le +front en poëte. L'excellent Regnier, né et grandi pendant les +guerres civiles, s'était endormi en bon bourgeois et en joyeux +compagnon au sein de l'ordre rétabli par Henri IV.</p> + +<p>Prenant successivement les quatre ou cinq grandes idées +auxquelles d'ordinaire puisent les poëtes, Dieu, la nature, le +génie, l'art, l'amour, la vie proprement dite, nous verrons +comme elles se sont révélées aux deux hommes que nous +étudions en ce moment, et sous quelle face ils ont tenté de +les reproduire. Et d'abord, à commencer par Dieu, <i>ab Jove +principium</i>, nous trouvons, et avec regret, que cette magnifique +et féconde idée est trop absente de leur poésie, et qu'elle +la laisse déserte du côté du ciel. Chez eux, elle n'apparaît +même pas pour être contestée; ils n'y pensent jamais, et +s'en passent, voilà tout. Ils n'ont assez longtemps vécu, ni +l'un ni l'autre, pour arriver, au sortir des plaisirs, à cette +philosophie supérieure qui relève et console. La corde de +Lamartine ne vibrait pas en eux. Épicuriens et sensuels, ils +me font l'effet, Regnier, d'un abbé romain, Chénier, d'un +Grec d'autrefois. Chénier était un païen aimable, croyant à +Palès, à Vénus, aux Muses<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>; un Alcibiade candide et modeste, +nourri de poésie, d'amitié et d'amour. Sa sensibilité est vive +et tendre; mais, tout en s'attristant à l'aspect de la mort, il ne +s'élève pas au-dessus des croyances de Tibulle et d'Horace:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aujourd'hui qu'au tombeau je suis prêt à descendre,</p> +<p>Mes amis, dans vos mains je dépose ma cendre.</p> +<p>Je ne veux point, couvert d'un funèbre <i>linceuil</i>,</p> +<p>Que les pontifes saints autour de mon cercueil,</p> +<p>Appelés aux accents de l'airain lent et sombre,</p> +<p>De leur chant lamentable accompagnent mon ombre,</p> +<p>Et sous des murs sacrés aillent ensevelir</p> +<p>Ma vie et ma dépouille, et tout mon souvenir.</p> + </div> </div> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Je lis dans les notes d'un voyage d'Italie: «Vers le même temps +où se retrouvaient à Pompéi toute une ville antique et tout l'art grec +et romain qui en sortait graduellement, piquante coïncidence! André +Chénier, un poëte grec vivant, se retrouvait aussi. En parcourant +cet admirable musée de statuaire antique à Naples, je songeais +à lui; la place de sa poésie est entre toutes ces Vénus, ces Ganymèdes +et ces Bacchus; c'est là son monde. Sa jeune <i>Tarentine</i> y +appartient exactement, et je ne cessais de l'y voir en figure.—La +poésie d'André Chénier est l'accompagnement sur la flûte et sur la +lyre de tout cet art de marbre retrouvé.»</blockquote> + +<p>Il aime la nature, il l'adore, et non-seulement dans ses variétés +riantes, dans ses sentiers et ses buissons, mais dans sa +majesté éternelle et sublime, aux Alpes, au Rhône, aux +grèves de l'Océan. Pourtant l'émotion religieuse que ces +grands spectacles excitent en son âme ne la fait jamais se +fondre en prière <i>sous le poids de l'infini</i>. C'est une émotion +religieuse et philosophique à la fois, comme Lucrèce et Buffon +pouvaient en avoir, comme son ami Le Brun était capable d'en +ressentir. Ce qu'il admire le plus au ciel, c'est tout ce qu'une +physique savante lui en a dévoilé; ce sont <i>les mondes roulant +dans les fleuves d'éther, les astres et leurs poids, leurs formes, +leurs distances</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses;</p> +<p>Comme eux, astre, soudain je m'entoure de feux.</p> +<p>Dans l'éternel concert je me place avec eux;</p> +<p>En moi leurs doubles lois agissent et respirent;</p> +<p>Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent:</p> +<p>Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.</p> + </div> </div> + +<p>On dirait, chose singulière! que l'esprit du poète se condense +et se matérialise à mesure qu'il s'agrandit et s'élève. Il +ne lui arrive jamais, aux heures de rêverie, de voir, dans les +étoiles, des <i>fleurs divines qui jonchent les parvis du saint lieu</i>, +des âmes heureuses qui respirent un air plus pur, et qui parlent, +durant les nuits, un mystérieux langage aux âmes +humaines. Je lis, à ce propos, dans un ouvrage inédit, le +passage suivant, qui revient à ma pensée et la complète:</p> + +<p>«Lamartine, assure-t-on, aime peu et n'estime guère +André Chénier: cela se conçoit. André Chénier, s'il vivait, +devrait comprendre bien mieux Lamartine qu'il n'est compris +de lui. La poésie d'André Chénier n'a point de religion +ni de mysticisme; c'est, en quelque sorte, le paysage dont +Lamartine a fait le ciel, paysage d'une infinie variété et +d'une immortelle jeunesse, avec ses forêts verdoyantes, ses +blés, ses vignes, ses monts, ses prairies et ses fleuves; mais +le ciel est au-dessus, avec son azur qui change à chaque +heure du jour, avec ses horizons indécis, ses <i>ondoyantes +lueurs du matin et du soir</i>, et la nuit, avec ses fleurs d'or, +<i>dont le lis est jaloux</i>. Il est vrai que du milieu du paysage, +tout en s'y promenant ou couché à la renverse sur le gazon, +on jouit du ciel et de ses merveilleuses beautés, tandis que +l'oeil humain, du haut des nuages, l'oeil d'Élie sur son +char, ne verrait en bas la terre que comme une masse un +peu confuse. Il est vrai encore que le paysage réfléchit le +ciel dans ses eaux, dans la goutte de rosée, aussi bien que +dans le lac immense, tandis que le dôme du ciel ne réfléchit +pas les images projetées de la terre. Mais, après tout, le +ciel est toujours le ciel, et rien n'en peut abaisser la hauteur.» +Ajoutez, pour être juste, que le ciel qu'on voit du +milieu du paysage d'André Chénier, ou qui s'y réfléchit, est +un ciel pur, serein, étoilé, mais physique, et que la terre +aperçue par le poète sacré, de dessus son char de feu, toute +confuse qu'elle paraît, est déjà une terre plus que terrestre +pour ainsi dire, harmonieuse, ondoyante, baignée de vapeurs, +et idéalisée par la distance.</p> + +<p>Au premier abord, Regnier semble encore moins religieux +que Chénier. Sa profession ecclésiastique donne aux écarts de +sa conduite un caractère plus sérieux, et en apparence plus +significatif. On peut se demander si son libertinage ne s'appuyait +pas d'une impiété systématique, et s'il n'avait pas +appris de quelque abbé romain l'athéisme, assez en vogue en +Italie vers ce temps-là. De plus, Regnier, qui avait vu dans +ses voyages de grands spectacles naturels, ne paraît guère +s'en être ému. La campagne, le silence, la solitude et tout ce +qui ramène plus aisément l'âme à elle-même et à Dieu, font +place, en ses vers, au fracas des rues de Paris, à l'odeur des +tavernes et des cuisines, aux allées infectes des plus misérables +taudis. Pourtant Regnier, tout épicurien et débauché +qu'on le connaît, est revenu, vers la fin et par accès, à des +sentiments pieux et à des repentirs pleins de larmes. Quelques +sonnets, un fragment de poème sacré et des stances en +font témoignage. Il est vrai que c'est par ses douleurs physiques +et par les aiguillons de ses maux qu'il semble surtout +amené à la contrition morale. Regnier, dans le cours de sa +vie, n'eut qu'une grande et seule affaire: ce fut d'aimer les +femmes, toutes et sans choix. Ses aveux là-dessus ne laissent +rien à désirer:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Or moy qui suis tout flame et de nuict et de jour,</p> +<p>Qui n'haleine que feu, ne respire qu'amour,</p> +<p>Je me laisse emporter à mes flames communes,</p> +<p>Et cours souz divers vents de diverses fortunes.</p> +<p>Ravy de tous objects, j'ayme si vivement</p> +<p>Que je n'ay pour l'amour ny choix ny jugement.</p> +<p>De toute eslection mon ame est despourveue,</p> +<p>Et nul object certain ne limite ma veue.</p> +<p>Toute femme m'agrée...</p> + </div> </div> + +<p>Ennemi déclaré de ce qu'il appelle <i>l'honneur</i>, c'est-à-dire de +la délicatesse, préférant comme d'Aubigné l'<i>estre</i> au <i>parestre</i>, +il se contente <i>d'un amour facile et de peu de défense</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aymer en trop haut lieu une dame hautaine,</p> +<p>C'est aymer en souci le travail et la peine,</p> +<p>C'est nourrir son amour de respect et de soin.</p> + </div> </div> + +<p>La Fontaine était du même avis quand il préférait ingénument +les <i>Jeannetons</i> aux <i>Climènes</i>. Regnier pense que le même +feu qui anime le grand poëte échauffe aussi l'ardeur amoureuse, +et il ne serait nullement fâché que, chez lui, la poésie +laissât tout à l'amour. On dirait qu'il ne fait des vers qu'à son +corps défendant; sa verve l'importune, et il ne cède au génie +qu'à la dernière extrémité. Si c'était en hiver du moins, en +décembre, au coin du feu, que ce maudit génie vînt le lutiner! +on n'a rien de mieux à faire alors que de lui donner audience:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais aux jours les plus beaux de la saison nouvelle,</p> +<p>Que Zéphire en ses rets surprend Flore la belle,</p> +<p>Que dans l'air les oiseaux, les poissons en la mer,</p> +<p>Se plaignent doucement du mal qui vient d'aymer,</p> +<p>Ou bien lorsque Cérès de fourment se couronne,</p> +<p>Ou que Bacchus soupire amoureux de Pomone,</p> +<p>Ou lorsque le safran, la dernière des fleurs,</p> +<p>Dore le Scorpion de ses belles couleurs;</p> +<p>C'est alors que la verve insolemment m'outrage,</p> +<p>Que la raison forcée obéit à la rage.</p> +<p>Et que, sans nul respect des hommes ou du lieu,</p> +<p>Il faut que j'obéisse aux fureurs de ce dieu.</p> + </div> </div> + +<p>Oh! qu'il aimerait bien mieux, en honnête compagnon qu'il +est,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>S'égayer au repos que la campagne donne,</p> +<p>Et, sans parler curé, doyen, chantre ou Sorbonne,</p> +<p>D'un bon mot fait rire, en si belle saison,</p> +<p>Vous, vos chiens et vos chats, et toute la maison!</p> + </div> </div> + +<p>On le voit, l'art, à le prendre isolément, tenait peu de +place dans les idées de Regnier; il le pratiquait pourtant, et +si quelque grammairien chicaneur le poussait sur ce terrain, +il savait s'y défendre en maître, témoin sa belle satire neuvième +contre Malherbe et les puristes. Il y flétrit avec une +colère étincelante de poésie ces réformateurs mesquins, ces +<i>regratteurs de mots</i>, qui prisent un style plutôt pour ce qui +lui manque que pour ce qu'il a, et, leur opposant le portrait +d'un génie véritable qui ne doit ses grâces qu'à la nature, il +se peint tout entier dans ce vers d'inspiration:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Les nonchalances sont ses plus grands artifices.</p> + </div> </div> + +<p>Déjà il avait dit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La verve quelquefois s'égaye en la licence.</p> + </div> </div> + +<p>Mais là où Regnier surtout excelle, c'est dans la connaissance +de la vie, dans l'expression des moeurs et des personnages, +dans la peinture des intérieurs; ses satires sont une +galerie d'admirables portraits flamands. Son poëte, son pédant, +son fat, son docteur, ont trop de saillie pour s'oublier +jamais, une fois connus. Sa fameuse <i>Macette</i>, qui est la petite-fille +de <i>Patelin</i> et l'aïeule de <i>Tartufe</i>, montre jusqu'où le génie +de Regnier eût pu atteindre sans sa fin prématurée. Dans ce +chef-d'oeuvre, une ironie amère, une vertueuse indignation, +les plus hautes qualités de poésie, ressortent du cadre étroit +et des circonstances les plus minutieusement décrites de la vie +réelle. Et comme si l'aspect de l'hypocrisie libertine avait +rendu Regnier à de plus chastes délicatesses d'amour, il nous +y parle, en vers dignes de Chénier, de</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... la belle en qui j'ai la pensée</p> +<p>D'un doux imaginer si doucement blessée,</p> +<p>Qu'aymants et bien aymés, en nos doux passe-temps,</p> +<p>Nous rendons en amour jaloux les plus contents.</p> + </div> </div> + +<p>Regnier avait le coeur honnête et bien placé; à part ce que Chénier +appelle <i>les douces faiblesses</i>, il ne composait pas avec les +vices. Indépendant de caractère et de parler franc, il vécut à +la cour et avec les grands seigneurs, sans ramper ni flatter.</p> + +<p>André de Chénier aima les femmes non moins vivement que +Regnier, et d'un amour non moins sensuel, mais avec des +différences qui tiennent à son siècle et à sa nature. Ce sont +des Phrynés sans doute, du moins pour la plupart, mais galantes +et de haut ton; non plus des <i>Alizons</i> ou des <i>Jeannes</i> +vulgaires en de fétides réduits. Il nous introduit au boudoir +de Glycère; et la belle Amélie, et Rose à la danse nonchalante, +et Julie au rire étincelant, arrivent à la fête; l'orgie est +complète et durera jusqu'au matin. O Dieu! si Camille le +savait! Qu'est-ce donc que cette Camille si sévère? Mais, +dans l'une des nuits précédentes, son amant ne l'a-t-il pas surprise +elle-même aux bras d'un rival? Telles sont les femmes +d'André Chénier, des Ioniennes de Milet, de belles courtisanes +grecques, et rien de plus. Il le sentait bien, et ne se livrait à +elles que par instants, pour revenir ensuite avec plus d'ardeur +à l'étude, à la poésie, à l'amitié. «Choqué, dit-il quelque part +dans une prose énergique trop peu connue<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>, choqué de voir +les lettres si prosternées et le genre humain ne pas songer +à relever sa tête, je me livrai souvent aux distractions et +aux égarements d'une jeunesse forte et fougueuse: mais, toujours +dominé par l'amour de la poésie, des lettres et de +l'étude, souvent chagrin et découragé par la fortune ou par +moi-même, toujours soutenu par mes amis, je sentis que +mes vers et ma prose, goûtés ou non, seraient mis au rang +du petit nombre d'ouvrages qu'aucune bassesse n'a flétris. +Ainsi, même dans les chaleurs de l'âge et des passions, et +même dans les instants où la dure nécessité a interrompu +mon indépendance, toujours occupé de ces idées favorites, +et chez moi, en voyage, le long des rues dans les promenades, +méditant toujours sur l'espoir, peut-être insensé, de +voir renaître les bonnes disciplines, et cherchant à la fois +dans les histoires et dans la nature des choses <i>les causes et +les effets de la perfection et de la décadence des lettres</i>, j'ai cru +qu'il serait bien de resserrer en un livre simple et persuasif +ce que nombre d'années m'ont fait mûrir de réflexions +sur ces matières.» André Chénier nous a dit le secret de +son âme: sa vie ne fut pas une vie de plaisir, mais d'art, et +tendait à se purifier de plus en plus. Il avait bien pu, dans +un moment d'amoureuse ivresse et de découragement moral, +écrire à de Pange:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sans les dons de Vénus quelle serait la vie?</p> +<p>Dès l'instant où Vénus me doit être ravie,</p> +<p>Que je meure! Sans elle ici-bas rien n'est doux<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> Premier chapitre d'un ouvrage sur les causes et les effets de la +perfection et de la décadence des lettres. (<i>Édit.</i> de M. Robert.)</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Ces vers et toute la fin de l'élégie XXXIII sont une imitation et +une traduction des fragments divers qui nous restent de l'élégiaque +Mimnerme: Chénier les a enchâssés dans une sorte de trame.</blockquote> + +<p>Mais bientôt il pensait sérieusement au temps prochain où +fuiraient loin de lui <i>les jours couronnés de rose</i>; il rêvait, aux +bords de la Marne, quelque retraite indépendante et pure, +quelque <i>saint loisir</i>, où les beaux-arts, la poésie, la peinture +(car il peignait volontiers), le consoleraient des voluptés perdues, +et où l'entoureraient un petit nombre d'amis de son +choix. André Chénier avait beaucoup réfléchi sur l'amitié et y +portait des idées sages, des principes sûrs, applicables en tous +les temps de dissidences littéraires: «J'ai évité, dit-il, de me +lier avec quantité de gens de bien et de mérite, dont il est +honorable d'être l'ami et utile d'être l'auditeur, mais que +d'autres circonstances ou d'autres idées ont fait agir et +penser autrement que moi. L'amitié et la conversation +familière exigent au moins une conformité de principes: +sans cela, les disputes interminables dégénèrent en querelles, +et produisent l'aigreur et l'antipathie. De plus, prévoir +que mes amis auraient lu avec déplaisir ce que j'ai toujours +eu dessein d'écrire m'eût été amer...»</p> + +<p>Suivant André Chénier, <i>l'art ne fait que des vers, le coeur seul +est poète</i>; mais cette pensée si vraie ne le détournait pas, aux +heures de calme et de paresse, d'amasser par des études +exquises <i>l'or et la soie</i> qui devaient <i>passer en ses vers</i>. Lui-même +nous a dévoilé tous les ingénieux secrets de sa manière +dans son poème de <i>l'Invention</i>, et dans la seconde de ses épîtres, +qui est, à la bien prendre, une admirable satire. L'analyse +la plus fine, les préceptes de composition les plus intimes, +s'y transforment sous ses doigts, s'y couronnent de +grâce, y reluisent d'images, et s'y modulent comme un chant. +Sur ce terrain critique et didactique, il laisse bien loin derrière +lui Boileau et le prosaïsme ordinaire de ses axiomes. +Nous n'insisterons ici que sur un point. Chénier se rattache +de préférence aux Grecs, de même que Regnier aux Latins et +aux satiriques italiens modernes. Or chez les Grecs, on le sait, +la division des genres existait, bien qu'avec moins de rigueur +qu'on ne l'a voulu établir depuis:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La nature dicta vingt genres opposés,</p> +<p>D'un fil léger entre eux, chez les Grecs, divisés.</p> +<p>Nul genre, s'échappant de ses bornes prescrites,</p> +<p>N'aurait osé d'un autre envahir les limites;</p> +<p>Et Pindare à sa lyre, en un couplet bouffon,</p> +<p>N'aurait point de Marot associé le ton.</p> + </div> </div> + +<p>Chénier tenait donc pour la division des genres et pour l'intégrité +de leurs limites; il trouvait dans Shakspeare de belles +scènes, non pas une belle pièce. Il ne croyait point, par +exemple, qu'on pût, dans une même élégie, débuter dans le +ton de Regnier, monter par degrés, passer par nuances à +l'accent de la douleur plaintive ou de la méditation amère, +pour se reprendre ensuite à la vie réelle et aux choses d'alentour. +Son talent, il est vrai, ne réclamait pas d'ordinaire, dans +la durée d'une même rêverie, plus d'une corde et plus d'un +ton. Ses émotions rapides, qui toutes sont diverses, et toutes +furent vraies un moment, rident tour à tour la surface de +son âme, mais sans la bouleverser, sans lancer les vagues au +ciel et montrer à nu le sable du fond. Il compare sa muse +jeune et légère à l'harmonieuse cigale, <i>amante des buissons, +qui,</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De rameaux en rameaux tour à tour reposée,</p> +<p>D'un peu de fleur nourrie et d'un peu de rosée,</p> +<p>S'égaie...</p> + </div> </div> + +<p>et s'il est triste, <i>si sa main imprudente a tari son trésor</i>, si sa +maîtresse lui a fermé, ce soir-là, le <i>seuil inexorable</i>, une visite +d'ami, un sourire de <i>blanche voisine</i>, un livre entr'ouvert, un +rien le distrait, l'arrache à sa peine, et, comme il l'a dit avec +une légèreté négligente:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>On pleure; mais bientôt la tristesse s'envole.</p> + </div> </div> + +<p>Oh! quand viendront les jours de massacre, d'ingratitude et +de délaissement, qu'il n'en sera plus ainsi! Comme la douleur +alors percera avant dans son âme et en armera toutes les +puissances! Comme son ïambe vengeur nous montrera d'un +vers à l'autre <i>les enfants, les vierges aux belles couleurs</i> qui +venaient de parer et de baiser l'agneau, <i>le mangeant s'il est +tendre</i>, et passera des fleurs et des rubans de la fête aux <i>crocs +sanglants du charnier populaire!</i> Comme alors surtout il aurait +besoin de lie et de fange pour y <i>pétrir</i> tous ces <i>bourreaux barbouilleurs +de lois!</i> Mais, avant cette formidable époque<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>, +Chénier ne sentit guère tout le parti qu'on peut tirer du laid +dans l'art, ou du moins il répugnait à s'en salir. Nous citerons +un remarquable exemple où évidemment ce scrupule nuisit à +son génie, et où la touche de Regnier lui fit faute. Notre +poète, cédant à des considérations de fortune et de famille, +s'était laissé attacher à l'ambassade de Londres, et il passa +dans cette ville l'hiver de 1782. Mille ennuis, mille dégoûts +l'y assaillirent; seul, à vingt ans, sans amis, perdu au milieu +d'une société aristocratique, il regrettait la France et les +coeurs qu'il y avait laissés, et sa pauvreté honnête et indépendante<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>. +C'est alors qu'un soir, après avoir assez mal dîné à +<i>Covent-Garden</i>, dans <i>Hood's tavern</i>, comme il était de trop +bonne heure pour se présenter en aucune société, il se mit, +au milieu du fracas, à écrire, dans une prose forte et simple, +tout ce qui se passait en son âme: qu'il s'ennuyait, qu'il souffrait, +et d'une souffrance pleine d'amertume et d'humiliation; +que la solitude, si chère aux malheureux, est pour eux +un grand mal encore plus qu'un grand plaisir; car ils s'y +exaspèrent, <i>ils y ruminent leur fiel</i>, ou, s'ils finissent par se +résigner, c'est découragement et faiblesse, c'est impuissance +d'en appeler <i>des injustes institutions humaines à la sainte nature +primitive</i>; c'est, en un mot, à la façon <i>des morts qui s'accoutument +à porter la pierre de leur tombe, parce qu'ils ne peuvent +la soulever</i>;—que cette fatale résignation rend dur, farouche, +sourd aux consolations des amis, et qu'il prie le Ciel de l'en +préserver. Puis il en vient aux ridicules et aux <i>politesses hautaines</i> +de la noble société qui daigne l'admettre, à la dureté +de ces grands pour leurs inférieurs, à leur excessif attendrissement +pour leurs pareils; il raille en eux cette <i>sensibilité distinctive</i> +que Gilbert avait déjà flétrie, et il termine en ces +mots cette confidence de lui-même à lui-même: «Allons, +voilà une heure et demie de tuée; je m'en vais. Je ne sais +plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour moi. Il +n'y a ni apprêt ni élégance. Cela ne sera vu que de moi, et +je suis sûr que j'aurai un jour quelque plaisir à relire ce +morceau de ma triste et pensive jeunesse.» Oui, certes, +Chénier relut plus d'une fois ces pages touchantes, et lui <i>qui +refeuilletait sans cesse et son âme et sa vie</i>, il dut, à des heures +plus heureuses, se reporter avec larmes aux ennuis passés de +son exil. Or j'ai soigneusement recherché dans ses oeuvres +les traces de ces premières et profondes souffrances; je n'y ai +trouvé d'abord que dix vers datés également de Londres, et +du même temps que le morceau de prose; puis, en regardant +de plus près, l'idylle intitulée <i>Liberté</i> m'est revenue à la +pensée, et j'ai compris que ce berger aux noirs cheveux +épars, à l'oeil farouche sous d'épais sourcils, qui traîne après +lui, dans les âpres sentiers et aux bords des torrents pierreux, +ses brebis maigres et affamées; qui brise sa flûte, +abhorre les chants, les danses et les sacrifices; qui repousse +la plainte du blond chevrier et maudit toute consolation, +parce qu'il est esclave; j'ai compris que ce berger-là n'était +autre que la poétique et idéale personnification du souvenir +de Londres, et de l'espèce de servitude qu'y avait subie André; +et je me suis demandé alors, tout en admirant du profond de +mon coeur cette idylle énergique et sublime, s'il n'eût pas +encore mieux valu que le poète se fût mis franchement en +scène; qu'il eût osé en vers ce qui ne l'avait pas effrayé dans +sa prose naïve; qu'il se fût montré à nous dans cette taverne +enfumée, entouré de mangeurs et d'indifférents, accoudé sur +sa table, et rêvant,—rêvant à la patrie absente, aux parents, +aux amis, aux amantes, à ce qu'il y a de plus jeune et de +plus frais dans les sentiments humains; rêvant aux maux de +la solitude, à l'aigreur qu'elle engendre, à l'abattement où +elle nous prosterne, à toute cette haute métaphysique de la +souffrance;—pourquoi non?—puis, revenu à terre et rentré +dans la vie réelle, qu'il eût buriné en traits d'une empreinte +ineffaçable ces grands qui l'écrasaient et croyaient +l'honorer de leurs insolentes faveurs; et, cela fait, l'heure de +sortir arrivée, qu'il eût fini par son coup d'oeil d'espoir vers +l'avenir, et son <i>forsan et hoec olim</i>? Ou, s'il lui déplaisait de +remanier en vers ce qui était jeté en prose, il avait en son +souvenir dix autres journées plus ou moins pareilles à celle-là, +dix autres scènes du même genre qu'il pouvait choisir et +retracer<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Pour juger André Chénier comme homme politique, il faut parcourir +le <i>Journal de Paris</i> de 90 et 91; sa signature s'y retrouve fréquemment, +et d'ailleurs sa marque est assez sensible.—Relire aussi +comme témoignage de ses pensées intimes et combattues, vers le même +temps, l'admirable ode: <i>O Versailles, ô bois, ô portiques!</i> etc., etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> La fierté délicate d'André Chénier était telle que, durant ce séjour +à Londres, comme les fonctions d'<i>attaché</i> n'avaient rien de bien +actif et que le premier secrétaire faisait tout, il s'abstint d'abord de +toucher ses appointements, et qu'il fallut qu'un jour M. de La Luzerne +trouvât cela mauvais et le dît un peu haut pour l'y décider.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> Dans tout ce qui précède, j'avais supposé, d'après la Notice et +l'Édition de M. de Latouche, qu'André Chénier devait être à Londres +en décembre 1782, et que les vers et la prose où il en maudissait le +séjour étaient du même temps et de sa première jeunesse. J'avais supposé +aussi (page 161) qu'il n'était plus attaché à l'ambassade d'Angleterre +aux approches de la Révolution et dès 1788. Mais les indications +données par M. de Latouche, à cet égard, paraissent peu exactes: une +Biographie d'André Chénier reste à faire (1852).</blockquote> + +<p>Les styles d'André Chénier et de Regnier, avons-nous déjà +dit, sont un parfait modèle de ce que notre langue permet +au génie s'exprimant en vers, et ici nous n'avons plus besoin +de séparer nos éloges. Chez l'un comme chez l'autre, +même procédé chaud, vigoureux et libre; même luxe et +même aisance de pensée, qui pousse en tous sens et se développe +en pleine végétation, avec tous ses embranchements +de relatifs et d'incidences entre-croisées ou pendantes; même +profusion d'irrégularités heureuses et familières, d'idiotismes +qui sentent leur fruit, grâces et ornements inexplicables +qu'ont sottement émondés les grammairiens, les rhéteurs +et les analystes; même promptitude et sagacité de coup d'oeil +à suivre l'idée courante sous la transparence des images, et +à ne pas la laisser fuir, dans son court trajet de telle figure +à telle autre; même art prodigieux enfin à mener à extrémité +une métaphore, à la pousser de tranchée en tranchée, +et à la forcer de rendre, sans capitulation, tout ce qu'elle +contient; à la prendre à l'état de filet d'eau, à l'épandre, à la +chasser devant soi, à la grossir de toutes les affluences d'alentour, +jusqu'à ce qu'elle s'enfle et roule comme un grand +fleuve. Quant à la forme, à l'allure du vers dans Regnier et +dans Chénier, elle nous semble, à peu de chose près, la +meilleure possible, à savoir, curieuse sans recherche et facile +sans relâchement, tour à tour oublieuse et attentive, et tempérant +les agréments sévères par les grâces négligeantes. Sur +ce point, ils sont l'un et l'autre bien supérieurs à La Fontaine, +chez qui la forme rythmique manque presque entièrement +et qui n'a pour charme, de ce côté-là, que sa négligence.</p> + +<p>Que si l'on nous demande maintenant ce que nous prétendons +conclure de ce long parallèle que nous aurions pu prolonger +encore; lequel d'André Chénier ou de Regnier nous +préférons, lequel mérite la palme, à notre gré; nous laisserons +au lecteur le soin de décider ces questions et autres pareilles, +si bon lui semble. Voici seulement une réflexion pratique +qui découle naturellement de ce qui précède, et que +nous lui soumettons: Regnier clôt une époque; Chénier en +ouvre une autre. Regnier résume en lui bon nombre de nos +trouvères, Villon, Marot, Rabelais; il y a dans son génie toute +une partie d'épaisse gaieté et de bouffonnerie joviale, qui +tient aux moeurs de ces temps, et qui ne saurait être reproduite +de nos jours. Chénier est le révélateur d'une poésie +d'avenir, et il apporte au monde une lyre nouvelle; mais il y +a chez lui des cordes qui manquent encore, et que ses successeurs +ont ajoutées ou ajouteront. Tous deux, complets en +eux-mêmes et en leur lieu, nous laissent aujourd'hui quelque +chose à désirer. Or il arrive que chacun d'eux possède précisément +une des principales qualités qu'on regrette chez +l'autre: celui-ci, la tournure d'esprit rêveuse et les <i>extases +choisies</i>; celui-là, le sentiment profond et l'expression vivante +de la réalité: comparés avec intelligence, rapprochés avec +art, ils tendent ainsi à se compléter réciproquement. Sans +doute, s'il fallait se décider entre leurs deux points de vue +pris à part, et opter pour l'un à l'exclusion de l'autre, le type +d'André Chénier pur se concevrait encore mieux maintenant +que le type pur de Regnier; il est même tel esprit noble et +délicat auquel tout accommodement, fût-il le mieux ménagé, +entre les deux genres, répugnerait comme une mésalliance, +et qui aurait difficilement bonne grâce à le tenter. Pourtant, +et sans vouloir ériger notre opinion en précepte, il nous +semble que comme en ce bas monde, même pour les rêveries +les plus idéales, les plus fraîches et les plus dorées, toujours +le point de départ est sur terre, comme, quoi qu'on fasse et +où qu'on aille, la vie réelle est toujours là, avec ses entraves +et ses misères, qui nous enveloppe, nous importune, nous +excite à mieux, nous ramène à elle, ou nous refoule ailleurs, +il est bon de ne pas l'omettre tout à fait, et de lui donner +quelque trace en nos oeuvres comme elle a trace en nos âmes. +Il nous semble, en un mot, et pour revenir à l'objet de cet +article, que la touche de Regnier, par exemple, ne serait +point, en beaucoup de cas, inutile pour accompagner, encadrer +et faire saillir certaines analyses de coeurs ou certains +poèmes de sentiment, à la manière d'André Chénier.</p> + +<p>Août 1829.</p> + +<p>Dans le morceau suivant et en mainte autre occasion j'ai été ramené +à m'occuper de Chénier: j'avais déjà parlé de Regnier dans le <i>Tableau +de la Poésie française au XVIe siècle</i>; j'en ai reparlé, non sans complaisance +et après une nouvelle lecture, dans l'<i>Introduction</i> au recueil +des <i>Poètes français</i> (Gide, 1861), tome 1, page XXXI.</p> +<br><br><br> + + +<h3>QUELQUES DOCUMENTS<br> +INÉDITS<br> +SUR ANDRÉ CHÉNIER<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup class="upper">49</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> Cet article, postérieur de dix années au précédent, achève et +complète notre vue sur le poète; l'étude approfondie n'a fait que vérifier +notre premier idéal.</blockquote> + +<p>Voilà tout à l'heure vingt ans que la première édition +d'André Chénier a paru; depuis ce temps, il semble que tout +a été dit sur lui; sa réputation est faite; ses oeuvres, lues et +relues, n'ont pas seulement charmé, elles ont servi de base à +des théories plus ou moins ingénieuses ou subtiles, qui elles-mêmes +ont déjà subi leur épreuve, qui ont triomphé par un +côté vrai et ont été rabattues aux endroits contestables. En +fait de raisonnement et d'<i>esthétique</i>, nous ne recommencerions +donc pas à parler de lui, à ajouter à ce que nous avons +dit ailleurs, à ce que d'autres ont dit mieux que nous. Mais +il se trouve qu'une circonstance favorable nous met à même +d'introduire sur son compte la seule nouveauté possible, c'est-à-dire +quelque chose de positif.</p> + +<p>L'obligeante complaisance et la confiance de son neveu, +M. Gabriel de Chénier, nous ont permis de rechercher et de +transcrire ce qui nous a paru convenable dans le précieux +résidu de manuscrits qu'il possède; c'est à lui donc que nous +devons d'avoir pénétré à fond dans le cabinet de travail +d'André, d'être entré dans cet <i>atelier du fondeur</i> dont il nous +parle, d'avoir exploré les ébauches du peintre, et d'en pouvoir +sauver quelques pages de plus, moins inachevées qu'il +n'avait semblé jusqu'ici; heureux d'apporter à notre tour +aujourd'hui un nouveau petit affluent à cette pure gloire!</p> + +<p>Et d'abord rendons, réservons au premier éditeur l'honneur +et la reconnaissance qui lui sont dus. M. de Latouche, +dans son édition de 1819, a fait des manuscrits tout l'usage +qui était possible et désirable alors; en choisissant, en élaguant +avec goût, en étant sobre surtout de fragments et d'ébauches, +il a agi dans l'intérêt du poète et comme dans son +intention, il a servi sa gloire. Depuis lors, dans l'édition de +1833, il a été jugé possible d'introduire de nouvelles petites +pièces, de simples restes qui avaient été négligés d'abord: +c'est ce genre de travail que nous venons poursuivre, sans +croire encore l'épuiser. Il en est un peu avec les manuscrits +d'André Chénier comme avec le panier de cerises de madame +de Sévigné: on prend d'abord les plus belles, puis les meilleures +restantes, puis les meilleures encore, puis toutes.</p> + +<p>La partie la plus riche et la plus originale des manuscrits +porte sur les poèmes inachevés: <i>Suzanne</i>, <i>Hermès</i>, <i>l'Amérique</i>. +On a publié dans l'édition de 1833 les morceaux en vers et les +canevas en prose du poème de <i>Suzanne</i>. Je m'attacherai ici +particulièrement au poème d'<i>Hermès</i>, le plus philosophique de +ceux que méditait André, et celui par lequel il se rattache le +plus directement à l'idée de son siècle.</p> + +<p>André, par l'ensemble de ses poésies connues, nous apparaît, +avant 89, comme le poète surtout de l'art pur et des +plaisirs, comme l'homme de la Grèce antique et de l'élégie. +Il semblerait qu'avant ce moment d'explosion publique et de +danger où il se jeta si généreusement à la lutte, il vécût un +peu en dehors des idées, des prédications favorites de son +temps, et que, tout en les partageant peut-être pour les résultats +et les habitudes, il ne s'en occupât point avec ardeur +et préméditation. Ce serait pourtant se tromper beaucoup que +de le juger un artiste si désintéressé; et l'<i>Hermès</i> nous le +montre aussi pleinement et aussi chaudement de son siècle, +à sa manière, que pouvaient l'être Haynal ou Diderot.</p> + +<p>La doctrine du XVIIIe siècle était, au fond, le matérialisme, +ou le panthéisme, ou encore le naturalisme, comme on voudra +l'appeler; elle a eu ses philosophes, et même ses poëtes en +prose, Boulanger, Buffon; elle devait provoquer son Lucrèce. +Cela est si vrai, et c'était tellement le mouvement et la pente +d'alors de solliciter un tel poète, que, vers 1780 et dans les +années qui suivent, nous trouvons trois talents occupés du +même sujet et visant chacun à la gloire difficile d'un poëme +sur la nature des choses. Le Brun tentait l'oeuvre d'après +Buffon; Fontanes, dans sa première jeunesse, s'y essayait +sérieusement, comme l'attestent deux fragments, dont l'un +surtout (tome I de ses Oeuvres, p. 381) est d'une réelle +beauté. André Chénier s'y poussa plus avant qu'aucun, et, +par la vigueur des idées comme par celle du pinceau, il était +bien digne de produire un vrai poëme didactique dans le +grand sens.</p> + +<p>Mais la Révolution vint; dix années, fin de l'époque, s'écoulèrent +brusquement avec ce qu'elles promettaient, et +abîmèrent les projets ou les hommes; les trois <i>Hermès</i> manquèrent: +la poésie du XVIIIe siècle n'eut pas son Buffon. Delille +ne fit que rimer gentiment les <i>trois Règnes</i>.</p> + +<p>Toutes les notes et tous les papiers d'André Chénier, relatifs +à son <i>Hermès</i>, sont marqués en marge d'un delta; un +chiffre, ou l'une des trois premières lettres de l'alphabet grec, +indique celui des trois chants auquel se rapporte la note ou +le fragment. Le poëme devait avoir trois chants, à ce qu'il +semble: le premier sur l'origine de la terre, la formation des +animaux, de l'homme; le second sur l'homme en particulier, +le mécanisme de ses sens et de son intelligence, ses erreurs +depuis l'état sauvage jusqu'à la naissance des sociétés, l'origine +des religions; le troisième sur la société politique, la +constitution de la morale et l'invention des sciences. Le tout +devait se clore par un exposé du système du monde selon la +science la plus avancée.</p> + +<p>Voici quelques notes qui se rapportent au projet du premier +chant et le caractérisent:</p> + +<p>«Il faut magnifiquement représenter la terre sous l'emblème +métaphorique d'un grand animal qui vit, se meut et +est sujet à des changements, des révolutions, des fièvres, des +dérangements dans la circulation de son sang.»</p> + +<p>«Il faut finir le chant Ier par une magnifique description +de toutes les espèces animales et végétales naissant; et, au +printemps, la terre <i>proegnans</i>; et, dans les chaleurs de l'été, +toutes les espèces animales et végétales se livrant aux feux de +l'amour et transmettant à leur postérité les semences de vie +confiées à leurs entrailles.»</p> + +<p>Ce magnifique et fécond printemps, alors, dit-il,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que la terre est nubile et brûle d'être mère,</p> + </div> </div> + +<p>devait être imité de celui de Virgile au livre II des <i>Géorgiques</i>: +<i>Tum Pater omnipotens</i>, etc., etc., quand Jupiter</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De sa puissante épouse emplit les vastes flancs.</p> + </div> </div> + +<p>Ces notes d'André sont toutes semées ainsi de beaux vers tout +faits, qui attendent leur place.</p> + +<p>C'est là, sans doute, qu'il se proposait de peindre «toutes +les espèces à qui la nature ou les plaisirs (<i>per Veneris res</i>) ont +ouvert les portes de la vie.»</p> + +<p>«Traduire quelque part, se dit-il, le <i>magnum crescendi +immissis certamen habenis</i>.»</p> + +<p>Il revient, en plus d'un endroit, sur ce système naturel des +atomes, ou, comme il les appelle, des <i>organes secrets vivants</i>, +dont l'infinité constitue</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'Océan éternel où bouillonne la vie.</p> + </div> </div> + +<p>«Ces atomes de vie, ces semences premières, sont toujours +en égale quantité sur la terre et toujours en mouvement. Ils +passent de corps en corps, s'alambiquent, s'élaborent, se +travaillent, fermentent, se subtilisent dans leur rapport avec +le vase où ils sont actuellement contenus. Ils entrent dans un +végétal: ils en sont la sève, la force, les sucs nourriciers. Ce +végétal est mangé par quelque animal; alors ils se transforment +en sang et en cette substance qui produira un autre +animal et qui fait vivre les espèces... Ou, dans un chêne, ce +qu'il y a de plus subtil se rassemble dans le gland.</p> + +<p>«Quand la terre forma les espèces animales, plusieurs +périrent par plusieurs causes à développer. Alors d'autres +corps organisés (car les <i>organes vivants secrets</i> meuvent les +végétaux, <i>minéraux</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a> et tout) héritèrent de la quantité +d'atomes de vie qui étaient entrés dans la composition de celles +qui s'étaient détruites, et se formèrent de leurs débris.»</p> + +<p>Qu'une élégie à Camille ou l'ode <i>à la Jeune Captive</i> soient +plus flatteuses que ces plans de poésie physique, je le crois +bien; mais il ne faut pas moins en reconnaître et en constater +la profondeur, la portée poétique aussi. En retournant à Empédocle, +André est de plus ici le contemporain et comme le +disciple de Lamarck et de Cabanis<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> C'est peut-être <i>animaux</i> qu'il a voulu dire; mais je copie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Qu'on ne s'étonne pas trop de voir le nom d'André ainsi mêlé +à des idées physiologiques. Parmi les physiologistes, il en est un qui, +par le brillant de son génie et la rapidité de son destin, fut comme +l'André Chénier de la science; et, dans la liste des jeunes illustres +diversement ravis avant l'âge, je dis volontiers: Vauvenargues, Barnave, +André, Hoche et Bichat.</blockquote> + +<p>Il ne l'est pas moins de Boulanger et de tout son siècle par +l'explication qu'il tente de l'origine des religions, au second +chant. Il n'en distingue pas même le nom de celui de la superstition +pure, et ce qui se rapporte à cette partie du poème, +dans ses papiers, est volontiers marqué en marge du mot flétrissant +([Greek: deisidaimonia]). Ici l'on a peu à regretter qu'André n'ait +pas mené plus loin ses projets; il n'aurait en rien échappé, +malgré toute sa nouveauté de style, au lieu commun d'alentour, +et il aurait reproduit, sans trop de variante, le fond de +d'Holbach ou de l'<i>Essai sur les Préjugés</i>:</p> + +<p>«Tout accident naturel dont la cause était inconnue, un +ouragan, une inondation, une éruption de volcan, étaient +regardés comme une vengeance céleste...</p> + +<p>«L'homme égaré de la voie, effrayé de quelques phénomènes +terribles, se jeta dans toutes les superstitions, le feu, +les démons... Ainsi le voyageur, dans les terreurs de la nuit, +regarde et voit dans les nuages des centaures, des lions, des +dragons, et mille autres formes fantastiques. Les superstitions +prirent la teinture de l'esprit des peuples, c'est-à-dire des climats. +Rapide multitude d'exemples. Mais l'imitation et l'autorité +changent le caractère. De là souvent un peuple qui aime +à rire ne voit que diable et qu'enfer.»</p> + +<p>Il se réservait pourtant de grands et sombres tableaux à retracer: +«Lorsqu'il sera question des sacrifices humains, ne +pas oublier ce que partout on a appelé les jugements de Dieu, +les fers rouges, l'eau bouillante, les combats particuliers. Que +d'hommes dans tous les pays ont été immolés pour un éclat +de tonnerre ou telle autre cause!...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Partout sur des autels j'entends mugir Apis,</p> +<p>Bêler le dieu d'Ammon, aboyer Anubis.»</p> + </div> </div> + +<p>Mais voici le génie d'expression qui se retrouve: «Des opinions +puissantes, un vaste échafaudage politique ou religieux, +ont souvent été produits par une idée sans fondement, une +rêverie, un vain fantôme,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Comme on feint qu'au printemps, d'amoureux aiguillons</p> +<p>La cavale agitée erre dans les vallons,</p> +<p>Et, n'ayant d'autre époux que l'air qu'elle respire,</p> +<p>Devient épouse et mère au souffle du Zéphire.»</p> + </div> </div> + +<p>J'abrège les indications sur cette portion de son sujet qu'il +aurait aimé à étendre plus qu'il ne convient à nos directions +d'idées et à nos désirs d'aujourd'hui; on a peine pourtant, du +moment qu'on le peut, à ne pas vouloir pénétrer familièrement +dans sa secrète pensée:</p> + +<p>«La plupart des fables furent sans doute des emblèmes et +des apologues des sages (expliquer cela comme Lucrèce au +livre III). C'est ainsi que l'on fit tels et tels dogmes, tels et +tels dieux... mystères... initiations. Le peuple prit au propre +ce qui était dit au figuré. C'est ici qu'il faut traduire une belle +comparaison du poëte Lucile, conservée par Lactance (Inst. +div., liv. I, ch. xxii):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ut pueri infantes credunt signa omnia ahena</p> +<p>Vivere et esse homines, sic istic (<i>pour</i> isti) omnia ficta</p> +<p>Vera putant<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>...</p> + </div> </div> + +<p>Sur quoi le bon Lactance, qui ne pensait pas se faire son +procès à lui-même, ajoute avec beaucoup de sens, que les +enfants sont plus excusables que les hommes faits: <i>Illi enim +simulacra homines putant esse, hi Deos</i><a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Comme les enfants prennent les statues d'airain au sérieux et +croient que ce sont des hommes vivants, ainsi les superstitieux prennent +pour vérités toutes les chimères.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> «Car ils ne prennent ces images que pour des hommes, et les +autres les prennent pour des Dieux.»—L'opposition entre ces pensées +d'André et celles que nous ont laissées Vauvenargues ou Pascal, +s'offre naturellement à l'esprit; lui-même il n'est pas sans y avoir +songé, et sans s'être posé l'objection. Je trouve cette note encore: +«Mais quoi? tant de grands hommes ont cru tout cela... Avez-vous +plus d'esprit, de sens, de savoir?... Non; mais voici une source +d'erreur bien ordinaire: beaucoup d'hommes, invinciblement attachés +aux préjugés de leur enfance, mettent leur gloire, leur piété, à prouver +aux autres un système avant de se le prouver à eux-mêmes. Ils disent: +Ce système, je ne veux point l'examiner pour moi. Il est vrai, il est +incontestable, et, de manière ou d'autre, il faut que je le démontre.—Alors, +plus ils ont d'esprit, de pénétration, de savoir, plus ils sont +habiles à se faire illusion, à inventer, à unir, à colorer les sophismes, +à tordre et défigurer tous les faits pour en étayer leur échafaudage... +Et pour ne citer qu'un exemple et un grand exemple, il est bien clair +que, dans tout ce qui regarde la métaphysique et la religion, Pascal +n'a jamais suivi une autre méthode.» Cela est beaucoup moins clair +pour nous aujourd'hui que pour André, qui ne voyait Pascal que dans +l'atmosphère d'alors, et, pour ainsi dire, à travers Condorcet.—Dans +les fragments de mémoires manuscrits de Chênedollé, qui avait beaucoup +vécu avec des amis de notre poète, je trouve cette note isolée et +sans autre explication: «André Chénier était athée avec délices.»</blockquote> + +<p>Ce second chant devait renfermer, du ton lugubre d'un +Pline l'Ancien, le tableau des premières misères, des égarements +et des anarchies de l'humanité commençante. Les déluges, +qu'il s'était d'abord proposé de mettre dans le premier +chant, auraient sans doute mieux trouvé leur cadre dans +celui-ci:</p> + +<p>«Peindre les différents déluges qui détruisirent tout... La +mer Caspienne, lac Aral et mer Noire réunis... l'éruption par +l'Hellespont... Les hommes se sauvèrent au sommet des montagnes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et velus inventa est in montibus anchora summis.</p> +<p>(<i>Ovide</i>, Mét., liv. XV.)</p> + </div> </div> + +<p>La ville d'<i>Ancyre</i> fut fondée sur une montagne où l'on trouva +une ancre.» Il voulait peindre les autels de pierre, alors posés +au bord de la mer, et qui se trouvent aujourd'hui au-dessus +de son niveau, les membres des grands animaux primitifs +errant au gré des ondes, et leurs os, déposés en amas immenses +sur les côtes des continents. Il ne voyait dans les +pagodes souterraines, d'après le voyageur Sonnerat, que les +habitacles des Septentrionaux qui arrivaient dans le midi et +fuyaient, sous terre, les fureurs du soleil. Il eût expliqué, +par quelque chose d'analogue peut-être, la base impie de la +religion des Éthiopiens et le voeu présumé de son fondateur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Il croit (aveugle erreur!) que de l'ingratitude</p> +<p>Un peuple tout entier peut se faire une étude,</p> +<p>L'établir pour son culte, et de Dieux bienfaisants</p> +<p>Blasphémer de concert les augustes présents.</p> + </div> </div> + +<p>A ces époques de tâtonnements et de délires, avant la vraie +civilisation trouvée, que de vies humaines en pure perte dépensées! +«Que de générations, l'une sur l'autre entassées, +dont l'amas</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sur les temps écoulés invisible et flottant</p> +<p>A tracé dans celle onde un sillon d'un instant!»</p> + </div> </div> + +<p>Mais le poëte veut sortir de ces ténèbres, il en veut tirer +l'humanité. Et ici se serait placée probablement son étude de +l'homme, l'analyse des sens et des passions, la connaissance +approfondie de notre être, tout le parti enfin qu'en pourront +tirer bientôt les habiles et les sages. Dans l'explication du +mécanisme de l'esprit humain, gît l'esprit des lois.</p> + +<p>André, pour l'analyse des sens, rivalisant avec le livre IV +de Lucrèce, eût été le disciple exact de Locke, de Condillac +et de Bonnet: ses notes, à cet égard, ne laissent aucun doute. +Il eût insisté sur les langues, sur les mots: «rapides Protées, +dit-il, ils revêtent la teinture de tous nos sentiments. Ils dissèquent +et étalent toutes les moindres de nos pensées, comme +un prisme fait les couleurs.»</p> + +<p>Mais les beautés d'idées ici se multiplient; le moraliste +profond se déclare et se termine souvent en poëte:</p> + +<p>«Les mêmes passions générales forment la constitution +générale des hommes. Mais les passions, modifiées par la constitution +particulière des individus, et prenant le cours que +leur indique une éducation vicieuse ou autre, produisent le +crime ou la vertu, la lumière ou la nuit. Ce sont mêmes +plantes qui nourrissent l'abeille ou la vipère; dans l'une +elles font du miel, dans l'autre du poison. Un vase corrompu +aigrit la plus douce liqueur.»</p> + +<p>«L'étude du coeur de l'homme est notre plus digne étude:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Assis au centre obscur de cette forêt sombre</p> +<p>Qui fuit et se partage en des routes sans nombre,</p> +<p>Chacune autour de nous s'ouvre: et de toute part</p> +<p>Nous y pouvons au loin plonger un long regard.»</p> + </div> </div> + +<p>Belle image que celle du philosophe ainsi dans l'ombre, au +carrefour du labyrinthe, comprenant tout, immobile! Mais le +poète n'est pas immobile longtemps:</p> + +<p>«En poursuivant dans toutes les actions humaines les +causes que j'y ai assignées, souvent je perds le fil, mais je le +retrouve:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ainsi dans les sentiers d'une forêt naissante,</p> +<p>A grands cris élancée, une meute pressante,</p> +<p>Aux vestiges connus dans les zéphyrs errants,</p> +<p>D'un agile chevreuil suit les pas odorants.</p> +<p>L'animal, pour tromper leur course suspendue,</p> +<p>Bondit, s'écarte, fuit, et la trace est perdue.</p> +<p>Furieux, de ses pas cachés dans ces déserts</p> +<p>Leur narine inquiète interroge les airs,</p> +<p>Par qui bientôt frappés de sa trace nouvelle,</p> +<p>Ils volent à grands cris sur sa route fidèle.»</p> + </div> </div> + +<p>La pensée suivante, pour le ton, fait songer à Pascal; la +brusquerie du début nous représente assez bien André en +personne, causant:</p> + +<p>«L'homme juge toujours les choses par les rapports qu'elles +ont avec lui. C'est bête. Le jeune homme se perd dans un tas +de projets comme s'il devait vivre mille ans. Le vieillard qui +a usé la vie est inquiet et triste. Son importune envie ne +voudrait pas que la jeunesse l'usât à son tour. Il crie: Tout +est vanité!—Oui, tout est vain sans doute, et cette manie, +cette inquiétude, cette fausse philosophie, venue malgré toi +lorsque tu ne peux plus remuer, est plus vaine encore que +tout le reste.»</p> + +<p>«La terre est éternellement en mouvement. Chaque chose +naît, meurt et se dissout. Cette particule de terre a été du +fumier, elle devient un trône, et, qui plus est, un roi. Le +monde est une branloire perpétuelle, dit Montaigne (à cette +occasion, les conquérants, les bouleversements successifs des +invasions, des conquêtes, d'ici, de là...). Les hommes ne font +attention à ce roulis perpétuel que quand ils en sont les victimes: +il est pourtant toujours. L'homme ne juge les choses +que dans le rapport qu'elles ont avec lui. Affecté d'une telle +manière, il appelle un accident un bien; affecté de telle autre +manière, il l'appellera un mal. La chose est pourtant la +même, et rien n'a changé que lui.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et si le bien existe, il doit seul exister!»</p> + </div> </div> + +<p>Je livre ces pensées hardies à la méditation et à la sentence +de chacun, sans commentaire. André Chénier rentrerait ici +dans le système de l'optimisme de Pope, s'il faisait intervenir +Dieu; mais comme il s'en abstient absolument, il faut convenir +que cette morale va plutôt à l'éthique de Spinosa, de +même que sa physiologie corpusculaire allait à la philosophie +zoologique de Lamarck.</p> + +<p>Le poëte se proposait de clore le morceau des sens par le +développement de cette idée: «Si quelques individus, quelques +générations, quelques peuples, donnent dans un vice ou +dans une erreur, cela n'empêche que l'âme et le jugement +du genre humain tout entier ne soient portés à la vertu et à +la vérité, comme le bois d'un arc, quoique courbé et plié un +moment, n'en a pas moins un désir invincible d'être droit et +ne s'en redresse pas moins dès qu'il le peut. Pourtant, quand +une longue habitude l'a tenu courbé, il ne se redresse plus; +cela fournit un autre emblème:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>. . . . Trahitur pars longa catenae (<i>Perse</i>)<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> +<p>. . . . . . . .Et traîne</p> +<p>Encore après ses pas la moitié de sa chaîne.»</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Satire V: l'image, dans Perse, est celle du chien qui, après de +violents efforts, arrache sa chaîne, mais en tire un long bout après lui.</blockquote> + +<p>Le troisième chant devait embrasser la politique et la religion +utile qui en dépend, la constitution des sociétés, la civilisation +enfin, sous l'influence des illustres sages, des Orphée, +des Numa, auxquels le poëte assimilait Moïse. Les fragments, +déjà imprimés, de l'<i>Hermès</i>, se rapportent plus particulièrement +à ce chant final: aussi je n'ai que peu à en dire.</p> + +<p>«Chaque individu dans l'état sauvage, écrit Chénier, est un +tout indépendant; dans l'état de société, il est partie du tout; +il vit de la vie commune. Ainsi, dans le chaos des poëtes +chaque germe, chaque élément est seul et n'obéit qu'à son +poids; mais quand tout cela est arrangé, chacun est un tout +à part, et en même temps une partie du grand tout. Chaque +monde roule sur lui-même et roule aussi autour du centre. +Tous ont leurs lois à part, et toutes ces lois diverses tendent +à une loi commune et forment l'univers...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais ces soleils assis dans leur centre brûlant,</p> +<p>Et chacun roi d'un monde autour de lui roulant,</p> +<p>Ne gardent point eux-même une immobile place:</p> +<p>Chacun avec son monde emporté dans l'espace,</p> +<p>Ils cheminent eux-même: un invincible poids</p> +<p>Les courbe sous le joug d'infatigables lois,</p> +<p>Dont le pouvoir sacré, nécessaire, inflexible,</p> +<p>Leur fait poursuivre à tous un centre irrésistible.»</p> + </div> </div> + +<p>C'était une bien grande idée à André que de consacrer ainsi +ce troisième chant à la description de l'ordre dans la société +d'abord, puis à l'exposé de l'ordre dans le système du monde, +qui devenait l'idéal réfléchissant et suprême.</p> + +<p>Il établit volontiers ses comparaisons d'un ordre à l'autre: +«On peut comparer, se dit-il, les âges instruits et savants, +qui éclairent ceux qui viennent après, à la queue étincelante +des comètes.»</p> + +<p>Il se promettait encore de «comparer les premiers hommes +civilisés, qui vont civiliser leurs frères sauvages, aux éléphants +privés qu'on envoie apprivoiser les farouches; et par quels +moyens ces derniers.»—Hasard charmant! l'auteur du <i>Génie +du Christianisme</i>, celui même à qui l'on a dû de connaître +d'abord l'étoile poétique d'André et <i>la Jeune Captive</i><a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>, a +rempli comme à plaisir la comparaison désirée, lorsqu'il nous +a montré les missionnaires du Paraguay remontant les fleuves +en pirogues, avec les nouveaux catéchumènes qui chantaient +de saints cantiques: «Les néophytes répétaient les airs, dit-il, +comme des oiseaux privés chantent pour attirer dans les rets +de l'oiseleur les oiseaux sauvages.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> M. de Chateaubriand tenait cette pièce de madame de Beaumont, +soeur de M. de La Luzerne, sous qui André avait été attaché à +l'ambassade d'Angleterre: elle-même avait directement connu le poëte.—La +pièce de <i>la Jeune Captive</i> avait été déjà publiée dans <i>la Décade</i> +le 20 nivôse an III, moins de six mois après la mort du poëte; mais +elle y était restée comme enfouie.</blockquote> + +<p>Le poëte, pour compléter ses tableaux, aurait parlé prophétiquement +de la découverte du Nouveau-Monde: «O Destins, +hâtez-vous d'amener ce grand jour qui... qui...; mais non, +Destins, éloignez ce jour funeste, et, s'il se peut, qu'il n'arrive +jamais!» Et il aurait flétri les horreurs qui suivirent la +conquête. Il n'aurait pas moins présagé Gama et triomphé +avec lui des périls amoncelés que lui opposa en vain</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Des derniers Africains le Cap noir des Tempêtes!</p> + </div> </div> + +<p>On a l'épilogue de l'<i>Hermès</i> presque achevé: toute la pensée +philosophique d'André s'y résume et s'y exhale avec ferveur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O mon fils, mon <i>Hermès</i>, ma plus belle espérance;</p> +<p>O fruit des longs travaux de ma persévérance,</p> +<p>Toi, l'objet le plus cher des veilles de dix ans,</p> +<p>Qui m'as coûté des soins et si doux et si lents;</p> +<p>Confident de ma joie et remède à mes peines;</p> +<p>Sur les lointaines mers, sur les terres lointaines,</p> +<p>Compagnon bien-aimé de mes pas incertains,</p> +<p>O mon fils, aujourd'hui quels seront tes destins?</p> +<p>Une mère longtemps se cache ses alarmes;</p> +<p>Elle-même à son fils veut attacher ses armes:</p> +<p>Mais quand il faut partir, ses bras, ses faibles bras</p> +<p>Ne peuvent sans terreur l'envoyer aux combats.</p> +<p>Dans la France, pour toi, que faut-il que j'espère?</p> +<p>Jadis, enfant chéri, dans la maison d'un père</p> +<p>Qui te regardait naître et grandir sous ses yeux,</p> +<p>Tu pouvais sans péril, disciple curieux,</p> +<p>Sur tout ce qui frappait ton enfance attentive</p> +<p>Donner un libre essor à ta langue naïve.</p> +<p>Plus de père aujourd'hui! Le mensonge est puissant,</p> +<p>Il règne: dans ses mains luit un fer menaçant.</p> +<p>De la vérité sainte il déteste l'approche;</p> +<p>Il craint que son regard ne lui fasse un reproche,</p> +<p>Que ses traits, sa candeur, sa voix, son souvenir,</p> +<p>Tout mensonge qu'il est, ne le fasse pâlir.</p> +<p>Mais la vérité seule est une, est éternelle;</p> +<p>Le mensonge varie, et l'homme trop fidèle</p> +<p>Change avec lui: pour lui les humains sont constants,</p> +<p>Et roulent de mensonge en mensonge flottants...</p> + </div> </div> + +<p>Ici, il y a lacune; le canevas en prose y supplée: «Mais +quand le temps aura précipité dans l'abîme ce qui est aujourd'hui +sur le faîte, et que plusieurs siècles se seront écoulés +l'un sur l'autre dans l'oubli, avec tout l'attirail des préjugés +qui appartiennent à chacun d'eux, pour faire place à des siècles +nouveaux et à des erreurs nouvelles...</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le français ne sera dans ce monde nouveau</p> +<p>Qu'une écriture antique et non plus un langage;</p> +<p>Oh! si tu vis encore, alors peut-être un sage,</p> +<p>Près d'une lampe assis, dans l'étude plongé,</p> +<p>Te retrouvant poudreux, obscur, demi rongé,</p> +<p>Voudra creuser le sens de tes lignes pensantes:</p> +<p>Il verra si du moins tes feuilles innocentes</p> +<p>Méritaient ces rumeurs, ces tempêtes, ces cris</p> +<p>Qui vont sur toi, sans doute, éclater dans Paris;...</p> + </div> </div> + +<p>alors, peut-être... on verra si... et si, en écrivant, j'ai connu +d'autre passion</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que l'amour des humains et de la vérité!»</p> + </div> </div> + +<p>Ce vers final, qui est toute la devise, un peu fastueuse, de la +philosophie du XVIIIe siècle, exprime aussi l'entière inspiration +de l'<i>Hermès</i>. En somme, on y découvre André sous +un jour assez nouveau, ce me semble, et à un degré de passion +philosophique et de prosélytisme sérieux auquel rien +n'avait dû faire croire, de sa part, jusqu'ici. Mais j'ai hâte +d'en revenir à de plus riantes ébauches, et de m'ébattre avec +lui, avec le lecteur, comme par le passé, dans sa renommée +gracieuse.</p> + +<p>Les petits dossiers restants, qui comprennent des plans et +des esquisses d'idylles ou d'élégies, pourraient fournir matière +à un triage complet; j'y ai glané rapidement, mais non +sans fruit. Ce qu'on y gagne surtout, c'est de ne conserver +aucun doute sur la manière de travailler d'André; c'est d'assister +à la suite de ses projets, de ses lectures, et de saisir les +moindres fils de la riche trame qu'en tous sens il préparait. +Il voulait introduire le génie antique, le génie grec, dans la +poésie française, sur des idées ou des sentiments modernes: +tel fut son voeu constant, son but réfléchi; tout l'atteste. <i>Je +veux qu'on imite les anciens</i>, a-t-il écrit en tête d'un petit fragment +du poème d'Oppien sur <i>la Chasse</i><a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>; il ne fait pas autre +chose; il se reprend aux anciens de plus haut qu'on n'avait +fait sous Racine et Boileau; il y revient comme un jet d'eau +à sa source, et par delà le Louis XIV: sans trop s'en douter, +et avec plus de goût, il tente de nouveau l'oeuvre de Ronsard<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>. +Les <i>Analecta</i> de Brunck, qui avaient paru en 1776, et +qui contiennent toute la fleur grecque en ce qu'elle a d'exquis, +de simple, même de mignard ou de sauvage, devinrent +la lecture la plus habituelle d'André; c'était son livre de chevet +et son bréviaire. C'est de là qu'il a tiré sa jolie épigramme +traduite d'Évenus de Paros:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fille de Pandion, ô jeune Athénienne, etc.<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>;</p> + </div> </div> + +<p>et cette autre épigramme d'Anyté:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>O Sauterelle, à toi, rossignol des fougères, etc.<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>,</p> + </div> </div> + +<p>qu'il imite en même temps d'Argentarius. La petite épitaphe +qui commence par ce vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bergers, vous dont ici la chèvre vagabonde, etc.<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>,</p> + </div> </div> + +<p>est traduite (ce qu'on n'a pas dit) de Léonidas de Tarente. En +comparant et en suivant de près ce qu'il rend avec fidélité, +ce qu'il élude, ce qu'il rachète, on voit combien il était pénétré +de ces grâces. Ses papiers sont couverts de projets d'imitations +semblables. En lisant une épigramme de Platon sur +Pan qui joue de la flûte, il en remarque le dernier vers où il +est question des <i>Nymphes hydriades</i>; je ne connaissais pas +encore ces nymphes, se dit-il; et on sent qu'il se propose de +ne pas s'en tenir là avec elles. Il copie de sa main une épigramme +de Myro la Byzantine qu'il trouve charmante, adressée +aux <i>Nymphes hamadryades</i> par un certain Cléonyme qui +leur dédie des statues dans un lieu planté de pins. Ainsi il va +quêtant partout son butin choisi. Tantôt, ce sont deux vers +d'une petite idylle de Méléagre sur le printemps:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'alcyon sur les mers, près des toits l'hirondelle,</p> +<p>Le cygne au bord du lac, sous le bois Philomèle;</p> + </div> </div> + +<p>tantôt, c'est un seul vers de Bion (Épithalame d'Achille et de +Déidamie):</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et les baisers secrets et les lits clandestins;</p> + </div> </div> + +<p>il les traduit exactement et se promet bien de les enchâsser +quelque part un jour<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>. Il guettait de l'oeil, comme une +tendre proie, les excellents vers de Denys le géographe, où +celui-ci peint les femmes de Lydie dans leurs danses en l'honneur +de Bacchus, et les jeunes filles qui sautent et bondissent +<i>comme des faons nouvellement allaités</i>,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... Lacte mero mentes perculsa novellas;</p> + </div> </div> + +<p><i>et les vents, frémissant autour d'elles, agitent sur leurs poitrines +leurs tuniques élégantes</i>. Il voulait imiter l'idylle de Théocrite +dans laquelle la courtisane Eunica se raille des hommages +d'un pâtre; chez André, c'eût été une contre-partie probablement; +on aurait vu une fille des champs raillant un <i>beau</i> +de la ville, et lui disant: Allez, vous préférez</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aux belles de nos champs vos belles citadines.</p> + </div> </div> + +<p>La troisième élégie du livre IV de Tibulle, dans laquelle le +poète suppose Sulpice éplorée, s'adressant à son amant Cérinthe +et le rappelant de la chasse, tentait aussi André et il +en devait mettre une imitation dans la bouche d'une femme. +Mais voici quelques projets plus esquissés sur lesquels nous +l'entendrons lui-même:</p> + +<p>«Il ne sera pas impossible de parler quelque part de ces +mendiants charlatans qui demandaient pour la Mère des +Dieux, et aussi de ceux qui, à Rhodes, mendiaient pour la +corneille et pour l'hirondelle; et traduire les deux jolies +chansons qu'ils disaient en demandant cette aumône et +qu'Athénée a conservées.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Édition de 1833, tome II, page 319.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> M. Patin, dans sa leçon d'ouverture publiée le 16 décembre 1838 +(<i>Revue de Paris</i>), a rapproché exactement la tentative de Chénier de +l'oeuvre d'Horace chez les Latins.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Édition de 1833, tome II, page 344.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, page 344.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, page 327.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> A mesure qu'il en augmente son trésor, il n'est pas toujours sûr +de ne pas les avoir employés déjà: «Je crois, dit-il en un endroit, +avoir déjà mis ce vers quelque part, mais je ne puis me souvenir où.»</blockquote> + +<p>Il était si en quête de ces gracieuses chansons, de ces <i>noëls</i> +de l'antiquité, qu'il en allait chercher d'analogues jusque +dans la poésie chinoise, à peine connue de son temps; il regrette +qu'un missionnaire habile n'ait pas traduit en entier +le <i>Chi-King</i>, le livre des vers, ou du moins ce qui en reste. +Deux pièces, citées dans le treizième volume de la grande +Histoire de la Chine qui venait de paraître, l'avaient surtout +charmé. Dans une ode sur l'amitié fraternelle, il relève les +paroles suivantes: «Un frère pleure son frère avec des larmes +véritables. Son cadavre fût-il suspendu sur un abîme à la +pointe d'un rocher ou enfoncé dans l'eau infecte d'un gouffre, +il lui procurera un tombeau.»</p> + +<p>«Voici, ajoute-t-il, une chanson écrite sous le règne d'Yao, +2,350 ans avant Jésus-Christ. C'est une de ces petites chansons +que les Grecs appellent <i>scholies</i>: Quand le soleil commence +sa course, je me mets au travail; et quand il descend +sous l'horizon, je me laisse tomber dans les bras du sommeil. +Je bois l'eau de mon puits, je me nourris des fruits de mon +champ. Qu'ai-je à gagner ou à perdre à la puissance de l'Empereur?»</p> + +<p>Et il se promet bien de la traduire dans ses <i>Bucoliques</i>. +Ainsi tout lui servait à ses fins ingénieuses; il extrayait de +partout la Grèce.</p> + +<p>Est-ce un emprunt, est-ce une idée originale que ces lignes +riantes que je trouve parmi les autres et sans plus d'indication? +«O ver luisant lumineux,... petite étoile terrestre,... +ne te retire point encore.... prête-moi la clarté de ta lampe +pour aller trouver ma mie qui m'attend dans le bois!»</p> + +<p>Pindare, cité par Plutarque au <i>Traité de l'Adresse et de l'Instinct +des Animaux</i>, s'est comparé aux dauphins qui sont sensibles +à la musique; André voulait encadrer l'image ainsi: +«On peut faire un petit <i>quadro</i> d'un jeune enfant assis sur +le bord de la mer, sous un joli paysage. Il jouera sur deux +flûtes:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Deux flûtes sur sa bouche, aux antres, aux Naïades,</p> +<p>Aux Faunes, aux Sylvains, aux belles Oréades,</p> +<p>Répètent des amours. . . . . . . . . . . . .</p> + </div> </div> + +<p>Et les dauphins accourent vers lui.» En attendant, il avait +traduit, ou plutôt développé, les vers de Pindare:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Comme, aux jours de l'été, quand d'un ciel calme et pur</p> +<p>Sur la vague aplanie étincelle l'azur,</p> +<p>Le dauphin sur les flots sort et bondit et nage,</p> +<p>S'empressant d'accourir vers l'aimable rivage</p> +<p>Où, sous des doigts légers, une flûte aux doux sons</p> +<p>Vient égayer les mers de ses vives chansons;</p> +<p>Ainsi. . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p> + </div> </div> + +<p>André, dans ses notes, emploie, à diverses reprises, cette +expression: <i>j'en pourrai faire un</i> QUADRO; cela paraît vouloir +dire un petit tableau peint; car il était peintre aussi, comme +il nous l'a appris dans une élégie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tantôt de mon pinceau les timides essais</p> +<p>Avec d'autres couleurs cherchent d'autres succès.</p> + </div> </div> + +<p>Et quel plus charmant motif de tableau que cet enfant nu, +sous l'ombrage, au bord d'une mer étincelante, et les dauphins +arrivant aux sons de sa double flûte divine! En l'indiquant, +j'y vois comme un défi que quelqu'un de nos jeunes +peintres relèvera<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Peut-être aussi le poëte n'emploie-t-il, en certains cas, cette +expression de <i>Quadro</i> que métaphoriquement et par allusion à son petit +cadre poétique.</blockquote> + +<p>Ailleurs, ce n'est plus le gracieux enfant, c'est Andromède +exposée au bord des flots, qui appelle la muse d'André: il +cite et transcrit les admirables vers de Manilius à ce sujet, +au Ve livre des <i>Astronomiques</i>; ce supplice d'où la grâce et la +pudeur n'ont pas disparu, ce charmant visage confus, allant +chercher une blanche épaule qui le dérobe:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Supplicia ipsa decent; nivea cervice reclinis</p> +<p>Molliter ipsa suae custos est sola figurae.</p> +<p>Defluxere sinus humeris, fugitque lacertos</p> +<p>Vestis, et effusi scopulis lusere capilli.</p> +<p>Te circum alcyones pennis planxere volantes, etc.</p> + </div> </div> + +<p>André remarque que c'est en racontant l'histoire d'Andromède +à la troisième personne que le poëte lui adresse brusquement +ces vers: <i>Te circum</i>, etc., sans la nommer en aucune +façon. «C'est tout cela, ajoute-t-il, qu'il faut imiter. Le traducteur +met les alcyons volants autour de <i>vous, infortunée +Princesse</i>. Cela ôte de la grâce.» Je ne crois pas abuser du +lecteur en l'initiant ainsi à la rhétorique secrète d'André<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Il disait encore dans ce même exquis sentiment de la diction +poétique: «La huitième épigramme de Théocrite est belle (Épitaphe +de Cléonice); elle finit ainsi: Malheureux Cléonice, sous le propre coucher +des Pléiades, <i>cum Pleiadibus, occidisti</i>. Il faut la traduire et rendre +l'opposition de paroles... la mer t'a reçu avec elles (les Pléiades).»</blockquote> + +<p><i>Nina, ou la Folle par amour</i>, ce touchant drame de Marsollier, +fut représentée, pour la première fois, en 1786; André +Chénier put y assister; il dut être ému aux tendres sons de la +romance de Dalayrac:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quand le bien-aimé reviendra</p> +<p>Près de sa languissante amie, etc.</p> + </div> </div> + +<p>Ceci n'est qu'une conjecture, mais que semble confirmer et +justifier le canevas suivant qui n'est autre que le sujet de +Nina, transporté en Grèce, et où se retrouve jusqu'à l'écho +des rimes de la romance:</p> + +<p>«La jeune fille qu'on appelait <i>la Belle de Scio</i>... Son amant +mourut... elle devint folle... Elle courait les montagnes (la +peindre d'une manière antique).—(J'en pourrai, un jour, +faire un tableau, un <i>quadro</i>)... et, longtemps après elle, on +chantait cette chanson faite par elle dans sa folie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ne reviendra-t-il pas? Il reviendra sans doute.</p> +<p>Non, il est sous la tombe: il attend, il écoute.</p> +<p>Va, Belle de Scio, meurs! il te tend les bras;</p> +<p>Va trouver ton amant: il ne reviendra pas!»</p> + </div> </div> + +<p>Et, comme <i>post-scriptum</i>, il indique en anglais la chanson +du quatrième acte d'<i>Hamlet</i> que chante Ophélia dans sa +folie: avide et pure abeille, il se réserve de pétrir tout cela +ensemble<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> André était comme La Fontaine, qui disait: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'en lis qui sont du Nord et qui sont du Midi.</p> + </div> </div> + +<p>Il lisait tout. M. Piscatori père, qui l'a connu avant la Révolution, +m'a raconté qu'un jour, particulièrement, il l'avait entendu causer +avec feu et se développer sur Rabelais. Ce qu'il en disait a laissé dans +l'esprit de M. Piscatori une impression singulière de nouveauté et d'éloquence. +Cette étude qu'il avait faite de Rabelais me justifierait, s'il +en était besoin, de l'avoir autrefois rapproché longuement de Regnier.</blockquote> + +<p>Fidèle à l'antique, il ne l'était pas moins à la nature; si, en +imitant les anciens, il a l'air souvent d'avoir senti avant eux, +souvent, lorsqu'il n'a l'air que de les imiter, il a réellement +observé lui-même. On sait le joli fragment:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Fille du vieux pasteur, qui, d'une main agile,</p> +<p>Le soir remplis de lait trente vases d'argile.</p> +<p>Crains la génisse pourpre, au farouche regard...</p> + </div> </div> + +<p>Eh bien! au bas de ces huit vers bucoliques, on lit sur le +manuscrit: vu <i>et fait à Catillon près Forges le 4 août 1792 et +écrit à Gournay le lendemain</i>. Ainsi le poète se rafraîchissait +aux images de la nature, à la veille du 10 août<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> On se plaît à ces moindres détails sur les grands poëtes aimés. +A la fin de l'idylle intitulée <i>la Liberté</i>, entre le chevrier et le berger, +on lit sur le manuscrit: <i>Commencée le vendredi au soir 10, et finie le +dimanche au soir 12 mars 1787</i>. La pièce a un peu plus de cent cinquante +vers. On a là une juste mesure de la verve d'exécution +d'André: elle tient le milieu, pour la rapidité, entre la lenteur un peu +avare des poëtes sous Louis XIV et le train de Mazeppa d'aujourd'hui.</blockquote> + +<p>Deux fragments d'idylles, publiés dans l'édition de 1833, se +peuvent compléter heureusement, à l'aide de quelques lignes +de prose qu'on avait négligées; je les rétablis ici dans leur +ensemble.</p> + + +<p class="milieu">LES COLOMBES.</p> + +<p>Deux belles s'étaient baisées.... Le poëte berger, témoin +jaloux de leurs caresses, chante ainsi:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Que les deux beaux oiseaux, les colombes fidèles,</p> +<p>Se baisent. Pour s'aimer les Dieux les firent belles.</p> +<p>Sous leur tête mobile, un cou blanc, délicat,</p> +<p>Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.</p> +<p>Leur voix est pure et tendre, et leur âme innocente,</p> +<p>Leurs yeux doux et sereins, leur bouche caressante.</p> +<p>L'une a dit à sa soeur:—Ma soeur...</p> + </div> </div> + +<p>(Ma soeur, en un tel lieu croissent l'orge et le millet...)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'autour et l'oiseleur, ennemis de nos jours,</p> +<p>De ce réduit peut-être ignorent les détours;</p> +<p>Viens...</p> + </div> </div> + +<p>(Je te choisirai moi-même les graines que tu aimes, et mon bec +s'entrelacera dans le tien.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...</p> +<p>L'autre a dit à sa soeur: Ma soeur, une fontaine</p> +<p>Coule dans ce bosquet...</p> + </div> </div> + +<p>(L'oie ni le canard n'en ont jamais souillé les eaux, ni leurs +cris... Viens, nous y trouverons une boisson pure, et nous y +baignerons notre tête et nos ailes, et mon bec ira polir ton +plumage.—Elles vont, elles se promènent en roucoulant au +bord de l'eau; elles boivent, se baignent, mangent; puis, sur +un rameau, leurs becs s'entrelacent: elles se polissent leur +plumage l'une à l'autre).</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le voyageur, passant en ces fraîches campagnes,</p> +<p>Dit<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>: O les beaux oiseaux! ô les belles compagnes!</p> +<p>Il s'arrêta longtemps à contempler leurs jeux;</p> +<p>Puis, reprenant sa route et les suivant des yeux,</p> +<p>Dit: Baisez, baisez-vous, colombes innocentes,</p> +<p>Vos coeurs sont doux et purs, et vos voix caressantes;</p> +<p>Sous votre aimable tête, un cou blanc, délicat,</p> +<p>Se plie, et de la neige effacerait l'éclat.»</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Ce voyageur est-il le même que le berger du commencement? +ou entre-t-il comme personnage dans la chanson du berger? Je le croirais +plutôt, mais ce n'est pas bien clair.</blockquote> + +<p>L'édition de 1833 (tome II, page 339) donne également +cette épitaphe d'un amant ou d'un époux, que je reproduis, +en y ajoutant les lignes de prose qui éclairent le dessein +du poëte:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mes mânes à Clytie.—Adieu, Clytie, adieu.</p> +<p>Est-ce toi dont les pas ont visité ce lieu?</p> +<p>Parle, est-ce toi, Clytie, ou dois-je attendre encore?</p> +<p>Ah! si tu ne viens pas seule ici, chaque aurore,</p> +<p>Rêver au peu de jours où j'ai vécu pour toi,</p> +<p>Voir cette ombre qui t'aime et parler avec moi,</p> +<p>D'Élysée à mon coeur la paix devient amère,</p> +<p>Et la terre à mes os ne sera plus légère.</p> +<p>Chaque fois qu'en ces lieux un air frais du matin</p> +<p>Vient caresser ta bouche et voler sur ton sein,</p> +<p>Pleure, pleure, c'est moi; pleure, fille adorée;</p> +<p>C'est mon âme qui fuit sa demeure sacrée,</p> +<p>Et sur ta bouche encore aime à se reposer.</p> +<p>Pleure, ouvre-lui tes bras et rends-lui son baiser.</p> + </div> </div> + +<p>Entre autres manières dont cela peut être placé, écrit Chénier, +en voici une: Un voyageur, en passant sur un chemin, +entend des pleurs et des gémissements. Il s'avance, il voit au +bord d'un ruisseau une jeune femme échevelée, tout en +pleurs, assise sur un tombeau, une main appuyée sur la +pierre, l'autre sur ses yeux. Elle s'enfuit à l'approche du +voyageur qui lit sur la tombe cette épitaphe. Alors il prend +des fleurs et de jeunes rameaux, et les répand sur cette tombe +en disant: O jeune infortunée... (quelque chose de tendre et +d'antique); puis il remonte à cheval, et s'en va la tête penchée +et mélancoliquement, il s'en va</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Pensant à son épouse et craignant de mourir.</p> + </div> </div> + +<p>Ce pourrait être le voyageur qui conte lui-même à sa famille +ce qu'il a vu le matin.)</p> + +<p>Mais c'est assez de fragments: donnons une pièce inédite +entière, une perle retrouvée, <i>la jeune Locrienne</i>, vrai pendant +de <i>la jeune Tarentine</i>. A son brusque début, on l'a pu prendre +pour un fragment, et c'est ce qui l'aura fait négliger; mais +André aime ces entrées en matière imprévues, dramatiques; +c'est la jeune Locrienne qui achève de chanter:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Fuis, ne me livre point. Pars avant son retour;</p> +<p>Lève-toi; pars, adieu; qu'il n'entre, et que ta vue</p> +<p>Ne cause un grand malheur, et je serais perdue!</p> +<p>Tiens, regarde, adieu, pars: ne vois-tu pas le jour?»</p> + </div> </div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nous aimions sa naïve et riante folie.</p> +<p>Quand soudain, se levant, un sage d'Italie,</p> +<p>Maigre, pâle, pensif, qui n'avait point parlé,</p> +<p>Pieds nus, la barbe noire, un sectateur zélé</p> +<p>Du muet de Samos qu'admire Métaponte,</p> +<p>Dit: «Locriens perdus, n'avez-vous pas de honte?</p> +<p>Des moeurs saintes jadis furent votre trésor.</p> +<p>Vos vierges, aujourd'hui riches de pourpre et d'or,</p> +<p>Ouvrent leur jeune bouche à des chants adultères.</p> +<p>Hélas! qu'avez-vous fait des maximes austères</p> +<p>De ce berger sacré que Minerve autrefois</p> +<p>Daignait former en songe à vous donner des lois?»</p> +<p>Disant ces mots, il sort... Elle était interdite;</p> +<p>Son oeil noir s'est mouillé d'une larme subite;</p> +<p>Nous l'avons consolée, et ses ris ingénus,</p> +<p>Ses chansons, sa gaieté, sont bientôt revenus.</p> +<p>Un jeune Thurien<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>, aussi beau qu'elle est belle</p> +<p>(Son nom m'est inconnu), sortit presque avec elle:</p> +<p>Je crois qu'il la suivit et lui fit oublier</p> +<p>Le grave Pythagore et son grave écolier.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>Thurii</i>, colonie grecque fondée aux environs de +Sybaris, dans le golfe de Tarente, par les Athéniens.</blockquote> + +<p>Parmi les ïambes inédits, j'en trouve un dont le début rappelle, +pour la forme, celui de la gracieuse élégie; c'est un +brusque reproche que le poëte se suppose adressé par la +bouche de ses adversaires, et auquel il répond soudain en +l'interrompant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>«Sa langue est un fer chaud; dans ses veines brûlées</p> +<p> Serpentent des fleuves de fiel.»</p> +<p>J'ai douze ans, en secret, dans les doctes vallées,</p> +<p> Cueilli le poétique miel:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Je veux un jour ouvrir ma ruche tout entière;</p> +<p> Dans tous mes vers on pourra voir</p> +<p>Si ma muse naquit haineuse et meurtrière.</p> +<p> Frustré d'un amoureux espoir,</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Archiloque aux fureurs du belliqueux ïambe</p> +<p> Immole un beau-père menteur;</p> +<p>Moi, ce n'est point au col d'un perfide Lycambe</p> +<p> Que j'apprête un lacet vengeur.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ma foudre n'a jamais tonné pour mes injures.</p> +<p> La patrie allume ma voix;</p> +<p>La paix seule aguerrit mes pieuses morsures,</p> +<p> Et mes fureurs servent les lois.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Contre les noirs Pythons et les Hydres fangeuses,</p> +<p> Le feu, le fer, arment mes mains;</p> +<p>Extirper sans pitié ces bêtes vénéneuses,</p> +<p> C'est donner la vie aux humains.</p> + </div> </div> + +<p>Sur un petit feuillet, à travers une quantité d'abréviations +et de mots grecs substitués aux mots français correspondants, +mais que la rime rend possibles à retrouver, on arrive +à lire cet autre ïambe écrit pendant les fêtes théâtrales de la +Révolution après le 10 août; l'excès des précautions indique +déjà l'approche de la Terreur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un vulgaire assassin va chercher les ténèbres,</p> +<p> Il nie, il jure sur l'autel;</p> +<p>Mais, nous, grands, libres, fiers, à nos exploits funèbres,</p> +<p> A nos turpitudes célèbres,</p> +<p>Nous voulons attacher un éclat immortel.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>De l'oubli taciturne et de son onde noire</p> +<p> Nous savons détourner le cours.</p> +<p>Nous appelons sur nous l'éternelle mémoire;</p> +<p> Nos forfaits, notre unique histoire,</p> +<p>Parent de nos cités les brillants carrefours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O gardes de Louis, sous les voûtes royales</p> +<p> Par nos ménades déchirés,</p> +<p>Vos têtes sur un fer ont, pour nos bacchanales,</p> +<p> Orné nos portes triomphales,</p> +<p>Et ces bronzes hideux, nos monuments sacrés.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Tout ce peuple hébété que nul remords ne touche,</p> +<p> Cruel même dans son repos,</p> +<p>Vient sourire aux succès de sa rage farouche,</p> +<p> Et, la soif encore à la bouche,</p> +<p>Ruminer tout le sang dont il a bu les flots.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Arts dignes de nos yeux! pompe et magnificence</p> +<p> Dignes de notre liberté,</p> +<p>Dignes des vils tyrans qui dévorent la France,</p> +<p> Dignes de l'atroce démence</p> +<p>Du stupide David qu'autrefois j'ai chanté!</p> + </div> </div> + +<p>Depuis l'aimable enfant au bord des mers, qui joue de la +double flûte aux dauphins accourus, nous avons touché tous +les tons. C'est peut-être au lendemain même de ce dernier +ïambe rutilant, que le poëte, en quelque secret voyage à Versailles, +adressait cette ode heureuse à Fanny:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mai de moins de roses, l'automne</p> +<p>De moins de pampres se couronne,</p> +<p>Moins d'épis flottent en moissons,</p> +<p>Que sur mes lèvres, sur ma lyre,</p> +<p>Fanny, tes regards, ton sourire,</p> +<p>Ne font éclore de chansons.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les secrets pensers de mon âme</p> +<p>Sortent en paroles de flamme,</p> +<p>A ton nom doucement émus:</p> +<p>Ainsi la nacre industrieuse</p> +<p>Jette sa perle précieuse,</p> +<p>Honneur des sultanes d'Ormuz.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ainsi, sur son mûrier fertile,</p> +<p>Le ver du Cathay mêle et file</p> +<p>Sa trame étincelante d'or.</p> +<p>Viens, mes Muses pour ta parure</p> +<p>De leur soie immortelle et pure</p> +<p>Versent un plus riche trésor.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Les perles de la poésie</p> +<p>Forment, sous leurs doigts d'ambroisie,</p> +<p>D'un collier le brillant contour.</p> +<p>Viens, Fanny: que ma main suspende</p> +<p>Sur ton sein cette noble offrande...</p> + </div> </div> + +<p>La pièce reste ici interrompue; pourtant je m'imagine qu'il +n'y manque qu'un seul vers, et possible à deviner; je me +figure qu'à cet appel flatteur et tendre, au son de cette voix +qui lui dit <i>Viens</i>, Fanny s'est approchée en effet, que la main +du poëte va poser sur son sein nu le collier de poésie, mais +que tout d'un coup les regards se troublent, se confondent, +que la poésie s'oublie, et que le poëte comblé s'écrie, ou plutôt +murmure en finissant:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tes bras sont le collier d'amour<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Ou peut-être plus simplement: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ton sein est le trône d'amour!</p> + </div> </div></blockquote> + + +<p>Il résulte, pour moi, de cette quantité d'indications et de +glanures que je suis bien loin d'épuiser, il doit résulter pour +tous, ce me semble, que, maintenant que la gloire de Chénier +est établie et permet, sur son compte, d'oser tout désirer, il +y a lieu véritablement à une édition plus complète et définitive +de ses oeuvres, où l'on profiterait des travaux antérieurs +en y ajoutant beaucoup. J'ai souvent pensé à cet <i>idéal</i> d'édition +pour ce charmant poëte, qu'on appellera, si l'on veut, le +classique de la décadence, mais qui est, certes, notre plus +grand classique en vers depuis Racine et Boileau. Puisque je +suis aujourd'hui dans les esquisses et les projets d'idylle et +d'élégie, je veux esquisser aussi ce projet d'édition qui est parfois +mon idylle. En tête donc se verrait, pour la première +fois, le portrait d'André d'après le précieux tableau que possède +M. de Cailleux, et qu'il vient, dit-on, de faire graver, +pour en assurer l'image unique aux amis du poëte. Puis on +recueillerait les divers morceaux et les témoignages intéressants +sur André, à commencer par les courtes, mais consacrantes +paroles, dans lesquelles l'auteur du <i>Génie du Christianisme</i> +l'a tout d'abord révélé à la France, comme dans</p> + + + +<p>l'auréole de l'échafaud. Viendrait alors la notice que M. de Latouche +a mise dans l'édition de 1819, et d'autres morceaux +écrits depuis, dans lesquels ce serait une gloire pour nous +que d'entrer pour une part, mais où surtout il ne faudrait +pas omettre quelques pages de M. Brizeux, insérées autrefois +au <i>Globe</i> sur le portrait, une lettre de M. de Latour sur une +édition de Malherbe annotée en marge par André (<i>Revue de +Paris</i> 1834), le jugement porté ici même (<i>Revue des Deux +Mondes</i>) par M. Planche, et enfin quelques pages, s'il se peut, +détachées du poétique épisode de <i>Stello</i> par M. de Vigny. On +traiterait, en un mot, André comme un <i>ancien</i>, sur lequel on +ne sait que peu, et aux oeuvres de qui on rattache pieusement +et curieusement tous les jugements, les indices et témoignages. +Il y aurait à compléter peut-être, sur plusieurs points, +les renseignements biographiques; quelques personnes qui +ont connu André vivent encore; son neveu, M. Gabriel de +Chénier, à qui déjà nous devons tant pour ce travail, a conservé +des traditions de famille bien précises. Une note qu'il +me communique m'apprend quelques particularités de plus +sur la mère des Chénier, cette spirituelle et belle Grecque, +qui marqua à jamais aux mers de Byzance l'étoile d'André. +Elle s'appelait Santi-L'homaka; elle était propre soeur (chose +piquante!) de la grand'mère de M. Thiers. Il se trouve ainsi +qu'André Chénier est oncle, à la mode de Bretagne, de +M. Thiers par les femmes, et on y verra, si l'on veut, après +coup, un pronostic. André a pris de la Grèce le côté poétique, +idéal, rêveur, le culte chaste de la muse au sein des doctes +vallées: mais n'y aurait-il rien, dans celui que nous connaissons, +de la vivacité, des hardiesses et des ressources quelque +peu versatiles d'un de ces hommes d'État qui parurent vers +la fin de la guerre du Péloponèse, et, pour tout dire en bon +langage, n'est-ce donc pas quelqu'un des plus spirituels +princes de la parole athénienne?</p> + +<p>Mais je reviens à mon idylle, à mon édition oisive. Il serait +bon d'y joindre un petit précis contenant, en deux pages, l'histoire +des manuscrits. C'est un point à fixer (prenez-y garde), +et qui devient presque douteux à l'égard d'André, comme s'il +était véritablement un ancien. Il s'est accrédité, parmi quelques +admirateurs du poëte, un bruit, que l'édition de 1833 +semble avoir consacré; on a parlé de trois portefeuilles, dans +lesquels il aurait classé ses diverses oeuvres par ordre de progrès +et d'achèvement: les deux premiers de ces portefeuilles +se seraient perdus, et nous ne posséderions que le dernier, +le plus misérable, duquel pourtant on aurait tiré toutes ces +belles choses. J'ai toujours eu peine à me figurer cela. L'examen +des manuscrits restants m'a rendu cette supposition de +plus en plus difficile à concevoir. Je trouve, en effet, sans +sortir du résidu que nous possédons, les diverses manières +des trois prétendus portefeuilles: par exemple, l'idylle intitulée +<i>la Liberté</i> s'y trouve d'abord dans un simple canevas +de prose, puis en vers, avec la date précise du jour et de +l'heure où elle fut commencée et achevée. La préface que le +poëte aurait esquissée pour le portefeuille perdu, et qui a +été introduite pour la première fois dans l'édition de 1833 +(tome I, page 23), prouverait au plus un projet de choix et +de copie au net, comme en méditent tous les auteurs. Bref, +je me borne à dire, sur <i>les trois portefeuilles</i>, que je ne les ai +jamais bien conçus; qu'aujourd'hui que j'ai vu l'unique, c'est +moins que jamais mon impression de croire aux autres, et +que j'ai en cela pour garant l'opinion formelle de M. G. de +Chénier, dépositaire des traditions de famille, et témoin des +premiers dépouillements. Je tiens de lui une note détaillée +sur ce point; mais je ne pose que l'essentiel, très-peu jaloux +de contredire. André Chénier voulait ressusciter la Grèce; +pourtant il ne faudrait pas autour de lui, comme autour d'un +manuscrit grec retrouvé au XVIe siècle, venir allumer, entre +amis, des guerres de commentateurs: ce serait pousser trop +loin la Renaissance<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Pour certaines variantes du premier texte, on m'a parlé d'un +curieux exemplaire de M. Jules Lefebvre qui serait à consulter, ainsi +que le docte possesseur. Je crois néanmoins qu'il ne faudrait pas, en +fait de variantes, remettre en question ce qui a été un parti pris avec +goût. Toute édition d'écrits posthumes et inachevés est une espèce de +toilette qui a demandé quelques épingles: prenez garde de venir épiloguer +après coup là-dessus.</blockquote> + +<p>Voilà pour les préliminaires; mais le principal, ce qui +devrait former le corps même de l'édition désirée, ce qui, par +la difficulté d'exécution, la fera, je le crains, longtemps +attendre, je veux dire le commentaire courant qui y serait +nécessaire, l'indication complète des diverses et multiples +imitations, qui donc l'exécutera? L'érudition, le goût d'un +Boissonade, n'y seraient pas de trop, et de plus il y aurait +besoin, pour animer et dorer la scholie, de tout ce jeune +amour moderne que nous avons porté à André. On ne se +figure pas jusqu'où André a poussé l'imitation, l'a compliquée, +l'a condensée; il a dit dans une belle épître:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un juge sourcilleux, épiant mes ouvrages,</p> +<p>Tout à coup, à grands cris, dénonce vingt passages</p> +<p>Traduits de tel auteur qu'il nomme; et, les trouvant,</p> +<p>Il s'admire et se plaît de se voir si savant.</p> +<p>Que ne vient-il vers moi? Je lui ferai connaître</p> +<p>Mille de mes larcins qu'il ignore peut-être.</p> +<p>Mon doigt sur mon manteau lui dévoile à l'instant</p> +<p>La couture invisible et qui va serpentant,</p> +<p>Pour joindre à mon étoffe une pourpre étrangère...</p> + </div> </div> + +<p>Eh bien! en consultant les manuscrits, nous avons été <i>vers +lui</i>, et lui-même nous a étonné par la quantité de ces industrieuses +coutures qu'il nous a révélées çà et là: <i>junctura callidus +acri</i>. Quand il n'a l'air que de traduire un morceau +d'Euripide sur Médée:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Au sang de ses enfants, de vengeance égarée,</p> +<p>Une mère plongea sa main dénaturée, etc.,</p> + </div> </div> + +<p>il se souvient d'Ennius, de Phèdre, qui ont imité ce morceau; +il se souvient des vers de Virgile (églogue VIII), qu'il a, dit-il, +autrefois traduits étant au collége. A tout moment, chez +lui, on rencontre ainsi de ces réminiscences à triple fond, de +ces imitations à triple <i>suture</i>. Son Bacchus, <i>Viens, ô divin +Bacchus, ô jeune Thyonée!</i> est un composé du Bacchus des +<i>Métamorphoses</i>, de celui des <i>Noces de Thétis et de Pélée</i>; le +Silène de Virgile s'y ajoute à la fin<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>. Quand on relit un auteur +ancien, quel qu'il soit, et qu'on sait André par coeur, les +imitations sortent à chaque pas. Dans ce fragment d'élégie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais si Plutus revient, de sa source dorée,</p> +<p>Conduire dans mes mains quelque veine égarée,</p> +<p>A mes signes, du fond de son appartement,</p> +<p>Si ma blanche voisine a souri mollement...,</p> + </div> </div> + +<p>je croyais n'avoir affaire qu'à Horace:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nunc et latentis proditor intimo</p> +<p>Gratus puellae risus ab angulo;</p> + </div> </div> + +<p>et c'est à Perse qu'on est plus directement redevable:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>... Visa est si forte pecunia, sive</p> +<p>Candida vicini subrisit molle puella,</p> +<p>Cor tibi rite salit. . . . . . . . . . .</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Je trouve ces quatre beaux vers inédits sur Bacchus: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'est le Dieu de Nisa, c'est le vainqueur du Gange,</p> +<p>Au visage de vierge, au front ceint de vendange,</p> +<p>Qui dompte et fait courber sous son char gémissant</p> +<p>Du Lynx aux cent couleurs le front obéissant...</p> + </div> </div> + +<p>J'en joindrai quelques autres sans suite, et dans le gracieux hasard de +l'atelier qu'ils encombrent et qu'ils décorent:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Bacchus, Hymen, ces dieux toujours adolescents...</p> +<p>Vous, du blond Anio Naïade au pied fluide;</p> +<p>Vous, filles du Zéphire et de la Nuit humide,</p> +<p>Fleurs...</p> +<p>Syrinx parle et respire aux lèvres du berger...</p> +<p>Et le dormir suave au bord d'une fontaine...</p> +<p>Et la blanche brebis de laine appesantie...,</p> + </div> </div> + +<p>et celui-ci, tout d'un coup satirique, aiguisé d'Horace, à l'adresse prochaine +de quelque sot,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Grand rimeur aux dépens de ses ongles rongés.</p> + </div> </div></blockquote> + + + + + +<p>On a quelquefois trouvé bien hardi ce vers du <i>Mendiant</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines;</p> + </div> </div> + +<p>il est traduit des <i>Noces de Thétis et de Pélée</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Queis permulsa domus jucundo risit odore.</p> + </div> </div> + +<p>On est tenté de croire qu'André avait devant lui, sur sa table, ce +poëme entr'ouvert de Catulle, quand il renouvelait dans la même forme +le poëme mythologique. Puis, deux vers plus loin à peine, ce n'est +plus Catulle; on est en plein Lucrèce:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sur leurs bases d'argent, des formes animées</p> +<p>Élèvent dans leurs mains des torches enflammées...</p> +<p>Si non aurea sunt juvenum simulacra per aedes</p> +<p>Lampedas igniferas manibus retinentia dextris.</p> + </div> </div> + +<p>Mais ce Lucrèce n'est lui-même ici qu'un écho, un reflet magnifique +d'Homère (<i>Odyssée</i>, liv. VII, vers 100). André les avait tous présents +à la fois.—Jusque dans les endroits où l'imitation semble le mieux +couverte, on arrive à soupçonner le larcin de Prométhée. L'humble +Phèdre a dit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . .Decipit</p> +<p>Fons prima multos: rara mens intelligit</p> +<p>Quod <i>interiore</i> condidit cura <i>angulo</i>;</p> + </div> </div> + +<p>et Chénier:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>. . . . . . L'inventeur est celui...</p> +<p>Qui, <i>fouillant</i> des objets les plus <i>sombres retraites</i>,</p> +<p>Étale et fait briller leurs richesses secrètes.</p> + </div> </div> + +<p>N'est-ce là qu'une rencontre? N'est-ce pas une heureuse traduction +du prosaïque <i>interior angulus</i>, et <i>fouillant</i> pour <i>intelligit</i>?—On a un +échantillon de ce qu'il faudrait faire sur tous les points.</p> + +<p>Au sein de cette future édition difficile, mais possible, +d'André Chénier, on trouverait moyen de retoucher avec nouveauté +les profils un peu évanouis de tant de poëtes antiques; +on ferait passer devant soi toutes les fines questions de la +poétique française; on les agiterait à loisir. Il y aurait là, +peut-être, une gloire de commentateur à saisir encore; on +ferait son oeuvre et son nom, à bord d'un autre, à bord d'un +charmant navire d'ivoire. J'indique, je sens cela, et je passe. +Apercevoir, deviner une fleur ou un fruit derrière la haie +qu'on ne franchira pas, c'est là le train de la vie.</p> + +<p>Ai-je trop présumé pourtant, en un moment de grandes +querelles politiques et de formidables assauts, à ce qu'on +assure<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>, de croire intéresser le monde avec ces débris de +mélodie, de pensée et d'étude, uniquement propres à faire +mieux connaître un poëte, un homme, lequel, après tout, +vaillant et généreux entre les généreux, a su, au jour voulu, +à l'heure du danger, sortir de ses doctes vallées, combattre +sur la brèche sociale, et mourir?</p> + +<p>1er Février 1839.</p> +<br> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> C'était le moment de ce qu'on a appelé la <i>Coalition</i>, dans laquelle +les gagnants de Juillet, sous prétexte qu'on n'avait pas le vrai gouvernement +parlementaire, s'étaient mis à assiéger le ministère et à le +vouloir renverser coûte que coûte, comme si la dynastie était assez +fondée et de force à résister au contre-coup.</blockquote> + +<br><br><br> + + + +<h3>GEORGE FARCY<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup class="upper">72</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> Ce morceau a fait partie du recueil de vers et opuscules de +Farcy, publié chez M. Hachette (1831).</blockquote> + +<p>La Révolution de Juillet a mis en lumière peu d'hommes +nouveaux, elle a dévoré peu d'hommes anciens; elle a été si +prompte, si spontanée, si confuse, si populaire, elle a été si +exclusivement l'oeuvre des masses, l'exploit de la jeunesse, +qu'elle n'a guère donné aux personnages déjà connus le temps +d'y assister et d'y coopérer, sinon vers les dernières heures, +et qu'elle ne s'est pas donné à elle-même le temps de produire +ses propres personnages. Tout ce qui avait déjà un nom s'y +est rallié un peu tard; tout ce qui n'avait pas encore de nom +a dû s'en retirer trop tôt. Consultez les listes des héroïques +victimes; pas une illustration, ni dans la science, ni dans les +lettres, ni dans les armes, pas une gloire antérieure; c'était +bien du pur et vrai peuple, c'étaient bien de vrais jeunes +hommes; tous ces nobles martyrs sont et resteront obscurs. +Le nom de Farcy est peut-être le seul qui frappe et arrête, et +encore combien ce nom sonnait peu haut dans la renommée! +comme il disparaissait timidement dans le bruit et l'éclat de +tant de noms contemporains! comme il avait besoin de travaux +et d'années pour signifier aux yeux du public ce que +l'amitié y lisait déjà avec confiance! Mais la mort, et une +telle mort, a plus fait pour l'honneur de Farcy qu'une vie +plus longue n'aurait pu faire, et elle n'a interrompu la destinée +de notre ami que pour la couronner.</p> + +<p>Nous publions les vers de Farcy, et pourtant, nous le +croyons, sa vocation était ailleurs: son goût, ses études, son +talent original, les conseils de ses amis les plus influents, le +portaient vers la philosophie; il semblait né pour soutenir +et continuer avec indépendance le mouvement spiritualiste +émané de l'École normale. Il n'avait traversé la poésie qu'en +courant, dans ses voyages, par aventure de jeunesse, et +comme on traverse certains pays et certaines passions. Au +moment où les forces de son esprit plus rassis et plus mûr +se rassemblaient sur l'objet auquel il était éminemment propre +et qui allait devenir l'étude de sa vie, la Providence +nous l'enleva. Ces vers donc, ces rêves inachevés, ces soupirs +exhalés çà et là dans la solitude, le long des grandes routes, +au sein des îles d'Italie, au milieu des nuits de l'Atlantique; +ces vagues plaintes de première jeunesse, qui, s'il avait +vécu, auraient à jamais sommeillé dans son portefeuille avec +quelque fleur séchée, quelque billet dont l'encre a jauni, +quelques-uns de ces mystères qu'on n'oublie pas et qu'on ne +dit pas; ces essais un peu pâles et indécis où sont pourtant +épars tous les traits de son âme, nous les publions comme +ce qui reste d'un homme jeune, mort au début, frappé à la +poitrine eu un moment immortel, et qui, cher de tout temps +à tous ceux qui l'ont connu, ne saurait désormais demeurer +indifférent à la patrie.</p> + +<p>Jean-George Farcy naquit à Paris le 20 novembre 1800, +d'une extraction honnête, mais fort obscure. Enfant unique, +il avait quinze mois lorsqu'il perdit son père et sa mère; sa +grand'mère le recueillit et le fit élever. On le mit de bonne +heure en pension chez M. Gandon, dans le faubourg Saint-Jacques; +il y commença ses études, et lorsqu'il fut assez +avancé, il les poursuivit au collège de Louis-le-Grand, dont +l'institution de M. Gandon fréquentait les cours. En 1819, ses +études terminées, il entra à l'École normale, et il en sortait +lorsque l'ordonnance du ministre Corbière brisa l'institution +en 1822.</p> + +<p>Durant ces vingt-deux années, comment s'était passée la +vie de l'orphelin Farcy? La portion extérieure en est fort +claire et fort simple; il étudia beaucoup, se distingua dans +ses classes, se concilia l'amitié de ses condisciples et de ses +maîtres; il allait deux fois le jour au collège; il sortait +probablement tous les dimanches ou toutes les quinzaines +pour passer la journée chez sa grand'mère. Voilà ce qu'il fit +régulièrement durant toutes ces belles et fécondes années; +mais ce qu'il sentait là-dessous, ce qu'il souffrait, ce qu'il +désirait secrètement; mais l'aspect sous lequel il entrevoyait +le monde, la nature, la société; mais ces tourbillons de sentiments +que la puberté excitée et comprimée éveille avec elle; +mais son jeune espoir, ses vastes pensées de voyages, d'ambition, +d'amour; mais son voeu le plus intime, son point +sensible et caché, son côté pudique; mais son roman, mais +son coeur, qui nous le dira?</p> + +<p>Une grande timidité, beaucoup de réserve, une sorte de +sauvagerie; une douceur habituelle qu'interrompait parfois +quelque chose de nerveux, de pétulant, de fugitif; le commerce +très-agréable et assez prompt, l'intimité très-difficile +et jamais absolue; une répugnance marquée à vous entretenir +de lui-même, de sa propre vie, de ses propres sensations, +à remonter en causant et à se complaire familièrement dans +ses souvenirs, comme si, lui, il n'avait pas de souvenirs, +comme s'il n'avait jamais été apprivoisé au sein de la famille, +comme s'il n'y avait rien eu d'aimé et de choyé, de doré et +de fleuri dans son enfance; une ardeur inquiète, déjà fatiguée, +se manifestant par du mouvement plutôt que par des +rayons; l'instinct voyageur à un haut degré; l'humeur libre, +franche, indépendante, élancée, un peu fauve, comme qui dirait +d'un chamois ou d'un oiseau <a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>; mais avec cela un coeur +d'homme ouvert à l'attendrissement et capable au besoin de +stoïcisme: un front pudique comme celui d'une jeune fille, +et d'abord rougissant aisément; l'adoration du beau, de +l'honnête; l'indignation généreuse contre le mal; sa narine +s'enflant alors et sa lèvre se relevant, pleine de dédain; puis +un coup d'oeil rapide et sûr, une parole droite et concise, un +nerf philosophique très-perfectionné: tel nous apparaît +Farcy au sortir de l'École normale; il avait donc, du sein de +sa vie monotone, beaucoup senti déjà et beaucoup vu; il +s'était donné à lui-même, à côté de l'éducation classique +qu'il avait reçue, une éducation morale plus intérieure et +toute solitaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> «A sa taille mince, à des favoris d'un blond vif, on l'eût pris +pour un Écossais,» a dit de lui M. de Latouche (<i>Vallée-aux-Loups</i>). +Ce trait est saisi d'après nature, il peint tout Farcy au physique et +résume les plus minutieuses descriptions qu'on pourrait faire de lui: +Écossais de physionomie et aussi de philosophie, c'est juste cela.</blockquote> + +<p>L'École normale dissoute, Farcy se logea dans la rue d'Enfer, +près de son maître et de son ami M. Victor Cousin, et se +disposa à poursuivre les études philosophiques vers lesquelles +il se sentait appelé. Mais le régime déplorable qui asservissait +l'instruction publique ne laissait aux jeunes hommes libéraux +et indépendants aucun espoir prochain de trouver place, +même aux rangs les plus modestes. Une éducation particulière +chez une noble dame russe se présenta, avec tous les +avantages apparents qui peuvent dorer ces sortes de chaînes; +Farcy accepta. Il avait beaucoup désiré connaître le monde, +le voir de près dans son éclat, dans les séductions de son opulence, +respirer les parfums des robes de femmes, ouïr les +musiques des concerts, s'ébattre sous l'ombrage des parcs; il +vit, il eut tout cela, mais non en spectateur libre et oisif, +non sur ce pied complet d'égalité qu'il aurait voulu, et il en +souffrait amèrement. C'était là une arrière-pensée poignante +que toute l'amabilité délicate et ingénieuse de la mère<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a> ne +put assoupir dans l'âme du jeune précepteur. Il se contint +durant près de trois ans. Puis enfin, trouvant son pécule +assez grossi et sa chaîne par trop pesante, il la secoua. Je +trouve, dans des notes qu'il écrivait alors, l'expression exagérée, +mais bien vive, du sentiment de fierté qui l'ulcérait: +«Que me parlez-vous de joie? Oh! voyez, voyez mon âme +encore marquée des flétrissantes empreintes de l'esclavage, +voyez ces blessures honteuses que le temps et mes larmes +n'ont pu fermer encore... Laissez-moi, je veux être libre... +Ah! j'ai dédaigné de plus douces chaînes; je veux être +libre. J'aime mieux vivre avec dignité et tristesse que de +trouver des joies factices dans l'esclavage et le mépris de +moi-même.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> La belle madame de Narischkin.</blockquote> + +<p>Ce fut un an environ avant de quitter ses fonctions de précepteur +(1825) qu'il publia une traduction du troisième volume +des <i>Éléments de la Philosophie de l'Esprit humain</i>, par +Dugald Stewart. Ce travail, entrepris d'après les conseils de +M. Cousin, était précédé d'une introduction dans laquelle +Farcy éclaircissait avec sagacité et exposait avec précision +divers points délicats de psychologie. Il donna aussi quelques +articles littéraires au <i>Globe</i> dans les premiers temps de sa +fondation.</p> + +<p>Enfin, vers septembre 1826, voilà Farcy libre, maître de +lui-même; il a de quoi se suffire durant quelques années, il +part; tout froissé encore du contact de la société, c'est la +nature qu'il cherche, c'est la terre que tout poëte, que tout +savant, que tout chrétien, que tout amant désire: c'est l'Italie. +Il part seul; lui, il n'a d'autre but que de voir et de sentir, de +s'inonder de lumière, de se repaître de la couleur des lieux, +de l'aspect général des villes et des campagnes, de se pénétrer +de ce ciel si calme et si profond, de contempler avec une âme +harmonieuse tout ce qui vit, nature et hommes. Hors de là, +peu de choses l'intéressent; l'antiquité ne l'occupe guère, la +société moderne ne l'attire pas. Il se laisse et il se sent vivre. +A Rome, son impression fut particulière. Ce qu'il en aima +seulement, ce fut ce sublime silence de mort quand on en +approche; ce furent ces vastes plaines désolées où plus rien +ne se laboure ni ne se moissonne jamais, ces vieux murs de +brique, ces ruines au dedans et au dehors; ce soleil d'aplomb +sur des routes poudreuses, ces villas sévères et mélancoliques +dans la noirceur de leurs pins et de leurs cyprès. La Rome +moderne ne remplit pas son attente; son goût simple et pur +repoussait les colifichets: «Décidément, écrivait-il, je ne suis +pas fort émerveillé de Saint-Pierre, ni du pape, ni des cardinaux, +ni des cérémonies de la Semaine sainte, celle de +la bénédiction de Pâques exceptée.» De plus, il ne trouvait +pas là assez d'agréable mêlé à l'imposant antique pour qu'on +en pût faire un séjour de prédilection. Mais Naples, Naples, à +la bonne heure! Non pas la ville même, trop souvent les chaleurs +y accablent, et les gens y révoltent: «Quel peuple abandonné +dans ses allures, dans ses paroles, dans ses moeurs! +Il y a là une atmosphère de volupté grossière qui relâcherait +les coeurs les plus forts. Ceux qui viennent en Italie +pour refaire leur santé doivent porter leurs projets de sagesse +ailleurs<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.» Mais le golfe, la mer, les îles, c'était +bien là pour lui le pays enchanté où l'on demeure et où l'on +oublie. Combien de fois, sur ce rivage admirable, appuyé +contre une colonne, et la vague se brisant amoureusement à +ses pieds, il dut ressentir, durant des heures entières, ce +charme indicible, cet attiédissement voluptueux, cette transformation +éthérée de tout son être, si divinement décrite par +Chateaubriand au cinquième livre des <i>Martyrs</i>! Ischia, qu'a +chantée Lamartine, fut encore le lieu qu'il préféra entre tous +ces lieux. Il s'y établit, et y passa la saison des chaleurs. La +solitude, la poésie, l'amitié, un peu d'amour sans doute, y +remplirent ses loisirs. M. Colin, jeune peintre français, d'un +caractère aimable et facile, d'un talent bien vif et bien franc, +se trouvait à Ischia en même temps que Farcy; tous deux se +convinrent et s'aimèrent. Chaque matin, l'un allait à ses +croquis, l'autre à ses rêves, et ils se retrouvaient le soir. +Farcy restait une bonne partie du jour dans un bois d'orangers, +relisant Pétrarque, André Chénier, Byron; songeant +à la beauté de quelque jeune fille qu'il avait vue chez son +hôtesse; se redisant, dans une position assez semblable, +quelqu'une de ces strophes chéries, qui réalisent à la fois +l'idéal comme poésie mélodieuse et comme souvenir de bonheur:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Combien de fois, près du rivage</p> +<p>Où Nisida dort sur les mers,</p> +<p>La beauté crédule ou volage</p> +<p>Accourut à nos doux concerts!</p> +<p>Combien de fois la barque errante</p> +<p>Berça sur l'onde transparente</p> +<p>Deux couples par l'amour conduits,</p> +<p>Tandis qu'une déesse amie</p> +<p>Jetait sur la vague endormie</p> +<p>Le voile parfumé des nuits!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quam Romanus honos el Graeca licentia miscet,</p> + </div> </div> + +<p>a dit Stace de Naples: la dernière partie du vers se vérifie à Naples, +mais il n'y a plus trace de ce qu'indique la première. Le <i>miscet</i> règne; +c'est l'<i>honos</i> qui n'est pas resté.</blockquote> + +<p>En passant à Florence, Farcy avait vu Lamartine; n'ayant +pas de lettre d'introduction auprès de son illustre compatriote, +il composa des vers et les lui adressa; il eut soin d'y +joindre un petit billet <i>qu'il fit le plus cavalier possible</i>, comme +il l'écrivit depuis à M. Viguier, de peur que le grand poëte ne +crût voir arriver un rimeur bien pédant, bien humble et bien +vain. L'accueil de Lamartine et son jugement favorable encouragèrent +Farcy à continuer ses essais poétiques. Il composa +donc plusieurs pièces de vers durant son séjour à Ischia; +il les envoyait en France à son excellent ami M. Viguier, qu'il +avait eu pour maître à l'École normale, réclamant de lui un +avis sincère, de bonnes et franches critiques, et, comme il +disait, <i>des critiques antiques avec le mot propre sans périphrase</i>. +Pour exprimer toute notre pensée, ces vers de Farcy nous +semblent une haute preuve de talent, comme étant le produit +d'une puissante et riche faculté très-fatiguée, et en +quelque sorte épuisée avant la production: on y trouve peu +d'éclat et de fraîcheur; son harmonie ne s'exhale pas, son +style ne rayonne pas; mais le sentiment qui l'inspire est profond, +continu, élevé; la faculté philosophique s'y manifeste +avec largeur et mouvement. L'impression qui résulte de ces +vers, quand on les a lus ou entendus, est celle d'un stoïcisme +triste et résigné qui traverse noblement la vie en contenant +une larme. Nous signalons surtout au lecteur la pièce adressée +à un ami victime de l'amour; elle est sublime de gravité +tendre et d'accent à la fois viril et ému. Dans la pièce à madame +O'R...., alors enceinte, on remarquera une strophe qui +ferait honneur à Lamartine lui-même: c'est celle où le poëte, +s'adressant à l'enfant qui ne vit encore que pour sa mère, +s'écrie:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tu seras beau; les Dieux, dans leur magnificence,</p> +<p>N'ont pas en vain sur toi, dès avant ta naissance,</p> +<p>Épuisé les faveurs d'un climat enchanté;</p> +<p>Comme au sein de l'artiste une sublime image,</p> +<p>N'es-tu pas né parmi les oeuvres du vieil âge?</p> +<p> N'es-tu pas fils de la beauté?</p> + </div> </div> + +<p>Ce que nous disons avec impartialité des vers de Farcy, il +le sentit lui-même de bonne heure et mieux que personne; il +aimait vivement la poésie, mais il savait surtout qu'on doit +ou y exceller ou s'en abstenir: «Je ne voudrais pas, écrivait-il +à M. Viguier, que mes vers fussent de ceux dont on +dit: <i>Mais cela n'est pas mal en vérité!</i> et qu'on laisse là pour +passer à autre chose.» Sans donc renoncer, dès le début, +à cette chère et consolante poésie, il ne s'empressa aucunement +de s'y livrer tout entier. D'autres idées le prirent à cette +époque: il avait dû aller en Grèce avec son ami Colin; mais +ce dernier ayant été obligé par des raisons privées de retourner +en France, Farcy ajourna son projet. Ses économies d'ailleurs +tiraient à leur fin. L'ambition de faire fortune, pour +contenter ensuite ses goûts de voyage, le préoccupa au point +de l'engager dans une entreprise fort incertaine et fort coûteuse +avec un homme qui le leurra de promesses et finalement +l'abusa<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>. Plein de son idée, Farcy quitta Naples à la fin +de l'année 1827, revint à Paris, où il ne passa que huit jours, +et ne vit qu'à peine ses amis, pour éviter leurs conseils et +remontrances, puis partit en Angleterre, d'où il s'embarqua +pour le Brésil. Nous le retrouvons à Paris en avril 1829. Tout +ce que ses amis surent alors, c'est que cette année d'absence +s'était passée pour lui dans les ennuis, les mécomptes, et que +sa candeur avait été jouée. Il ne s'expliquait jamais là-dessus +qu'avec une extrême réserve; il avait ceci pour constante +maxime: «Si tu veux que ton secret reste caché, ne le dis à +personne; car pourquoi un autre serait-il plus discret que +toi-même dans tes affaires? Ta confidence est déjà pour +lui un mauvais exemple et une excuse.» Et encore: «Ne +nous plaignons jamais de notre destinée: qui se fait plaindre +se fait mépriser.» Mais nous avons trouvé, dans un +journal qu'il écrivait à son usage, quelques détails précieux +sur cette année de solitude et d'épreuves:</p> + +<p>«J'ai quitté Londres le lundi 2 juin 1828; le navire <i>George +et Mary</i>, sur lequel j'avais arrêté mon passage, était parti le +dimanche matin; il m'a fallu le joindre à Gravesend: c'est +de là que j'ai adressé mes derniers adieux à mes amis de +France. J'ai encore éprouvé une fois combien les émotions, +dans ce qu'on appelle les occasions solennelles, sont rares +pour moi; à moins que ce ne soient pas là mes occasions +solennelles. J'ai quitté l'Angleterre pour l'Amérique, avec +autant d'indifférence que si je faisais mon premier pas pour +une promenade d'un mille: il en a été de même de la +France, mais il n'en a pas été de même de l'Italie: c'est là +que j'ai joui pour la première fois de mon indépendance, +c'est là que j'ai été le plus puissant de corps et d'esprit. Et +cependant que j'y ai mal employé de temps et de forces! +Ai-je mérité ma liberté?—Quand je pense que je n'avais +déjà plus alors que des réminiscences d'enthousiasme, que +je regrettais la vivacité et la fraîcheur de mes sensations et +de mes pensées d'autrefois! Était-ce seulement que les enfants +s'amusent de tout, et que j'étais devenu plus sévère +avec moi-même?—Mais la pureté d'âme, mais les croyances +encore naïves, mais les rêves qui embrassent tout, parce +qu'ils ne reposent sur rien, c'en était déjà fait pour moi. Je +ne voyais qu'un présent dont il fallait jouir, et jouir seul, +parce que je n'avais ni richesses, ni bonheur à faire partager +à personne, parce que l'avenir ne m'offrait que des +jouissances déjà usées avec des moyens plus restreints; et +ne pas croître dans la vie, c'est déchoir.—Et cependant, du +moins, tout ce que je voyais alors agissait sur moi pour +me ranimer; tout me faisait fête dans la nature; c'était +vraiment un concert de la terre, des cieux, de la mer, des +forêts et des hommes; c'était une harmonie ineffable, qui +me pénétrait, que je méditais et que je respirais à loisir; et +quand je croyais y avoir dignement mêlé ma voix à mon +tour, par un travail et par un succès égal à mes forces et au +ton du choeur qui m'environnait, j'étais heureux;—oui, +j'étais heureux, quoique seul; heureux par la nature et +avec Dieu. Et j'ai pu être assez faible pour livrer plus de la +moitié de ce temps aux autres, pour ne pas m'établir définitivement +dans cette félicité. La peur de quelque dépense +m'a retenu, et la vanité, et pis encore, m'ont emporté plus +d'argent qu'il n'en eût fallu pour jouir en roi de ce que +j'avais sous les yeux.—La société?...—moi qui ne vaux rien +que seul et inconnu, moi qui n'aime et n'aimerai peut-être +plus jamais rien que la solitude et <i>le sombre plaisir d'un +coeur mélancolique</i>.—Mais il faudrait des événements et des +sentiments pour appuyer cela; il faudrait au moins des +études sérieuses pour me rendre témoignage à moi-même. +Un goût vague ne se suffit pas à lui seul, et c'est pourquoi +il est si aisé au premier venu de me faire abandonner ce +qui tout a l'heure me semblait ma vie. J'en demeure bien +marqué assez profondément au fond de mon âme, et il me +reste toujours une part qu'on ne peut ni corrompre ni +m'enlever. Est-ce par là que j'échapperai, ou ce secret parfum +lui-même s'évaporera-t-il?»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> M. Jacques Coste, qui vendit au ministère les <i>Tablettes universelles</i> +en 1823 et qui fonda ensuite le journal <i>le Temps</i>.</blockquote> + +<p>Cette longue traversée, le manque absolu de livres et de conversation, +son ignorance de l'astronomie qui lui fermait l'étude +du ciel, tout contribuait à développer démesurément +chez lui son habitude de rêverie sans objet et sans résultat.</p> + +<p>«29 <i>juillet</i>.—Encore dix jours au plus, j'espère, et nous +serons à Rio. Je me promets beaucoup de plaisir et de vraies +jouissances au milieu de cette nature grande et nouvelle. +De jour en jour je me fortifie dans l'habitude de la contemplation +solitaire. Je puis maintenant passer la moitié d'une +belle nuit, seul, à rêver en me promenant, sans songer que +la nuit est le temps du retour à la chambre et du repos, +sans me sentir appesanti par l'exemple de tout ce qui m'entoure. +C'est là un progrès dont je me félicite. Je crois que +l'âge, en m'ôtant de plus en plus le besoin de sommeil, augmentera +cette disposition. Il me semble que c'est une des +plus favorables à qui veut occuper son esprit. La pensée +arrive alors, non plus seulement comme vérité, mais comme +sentiment. Il y a un calme, une douceur, une tristesse dans +tout ce qui vous environne, qui pénètre par tous les sens; +et cette douceur, cette tristesse tombent vraiment goutte à +goutte sur le coeur, comme la fraîcheur du soir. Je ne connais +rien qui doive être plus doux que de se promener à +cette heure-là avec une femme aimée.» Pauvre Farcy! +voilà que tout à la fin, sans y songer, il donne un démenti +à son projet contemplatif, et qu'avec un seul être de plus, +avec une compagne telle qu'il s'en glisse inévitablement dans +les plus doux voeux du coeur, il peuple tout d'un coup sa +solitude. C'est qu'en effet il ne lui a manqué d'abord qu'une +femme aimée, pour entrer en pleine possession de la vie et +pour s'apprivoiser parmi les hommes.</p> + +<p>«29 <i>novembre, Rio-Janeiro</i>.—Que n'ai-je écouté ma répugnance +à m'engager avec une personne dont je connaissais +les fautes antérieures, et qui, du côté du caractère, me +semblait plus habile qu'estimable! Mais l'amour de m'enrichir +m'a séduit. En voyant ses relations rétablies sur le pied +de l'amitié et de la confiance avec les gens les plus distingués, +j'ai cru qu'il y aurait de ma part du pédantisme et +de la pruderie à être plus difficile que tout le monde. J'ai +craint que ce ne fût que l'ennui de me déranger qui me +déconseillât cette démarche. Je me suis dit qu'il fallait +s'habituer à vivre avec tous les caractères et tous les principes; +qu'il serait fort utile pour moi de voir agir un homme +d'affaires raisonnant sa conduite et marchant adroitement +au succès. J'ai résisté à mes penchants, qui me portaient à +la vie solitaire et contemplative. J'ai ployé mon caractère +impatient jusqu'à condescendre aux désirs souvent capricieux +d'un homme que j'estimais au-dessous de moi en tout, +excepté dans un talent équivoque de faire fortune. Si je +m'étais décidé à quelque dépense, j'avais la Grèce sous les +yeux, où je vivais avec Molière (<i>le philhellène</i>), avec qui j'aimerais +mieux une mauvaise tente qu'un palais avec l'autre. +Eh bien! cet argent que je me suis refusé d'une part, je +l'ai dépensé de l'autre inutilement, ennuyeusement, à +voyager et à attendre. J'ai sacrifié tous mes goûts, l'espoir +assez voisin de quelque réputation par mes vers, et, par là +encore, d'un bon accueil à mon retour en France. En ce +faisant, j'ai cru accomplir un grand acte de sagesse, me +préparer de grands éloges de la part de la prudence humaine, +et, l'événement arrivé, il se trouve que je n'ai fait +qu'une grosse sottise... Enfin me voilà à deux mille lieues +de mon pays, sans ressources, sans occupation, forcé de recourir +à la pitié des autres, en leur présentant pour titre +à leur confiance une histoire qui ressemble à un roman +très-invraisemblable;—et, pour terminer peut-être ma +peine et cette plate comédie, un duel qui m'arrive pour +demain avec un mauvais sujet, reconnu tel de tout le +monde, qui m'a insulté grossièrement en public, sans que +je lui en eusse donné le moindre motif;—convaincu que +le duel, et surtout avec un tel être, est une absurdité, et +ne pouvant m'y soustraire;—ne sachant, si je suis blessé, +où trouver mille reis pour me faire traiter, ayant ainsi en +perspective la misère extrême, et peut-être la mort ou l'hôpital;—et +cependant, <i>content et aimé des Dieux</i>.—Je dois +avouer pourtant que je ne sais comment ils (<i>les Dieux</i>) +prendront cette dernière folie. <i>Je ne sais</i>, oui, c'est le seul +mot que je puisse dire; et, en vérité, je l'ai souvent cherché +de bonne foi et de sang-froid; d'où je conclus qu'il n'y +a pas au fond tant de mal dans cette démarche que beaucoup +le disent, puisqu'il n'est pas clair comme le jour +qu'elle est criminelle, comme de tuer par trahison, de voler, +de calomnier, et même d'être adultère (quoique la +chose soit aussi quelque peu difficile à débrouiller en certains +cas). Je conclus donc que, pour un coeur droit qui se +présentera devant eux avec cette ignorance pour excuse, +ils se serviront de l'axiome de nos juges de la justice humaine: +<i>Dans le doute, il faut incliner vers le parti le plus +doux</i>; transportant ici le doute, comme il convient à des +Dieux, de l'esprit des juges à celui de l'accusé.»</p> + +<p>L'affaire du duel terminée (et elle le fut à l'honneur de +Farcy), l'embarras d'argent restait toujours; il parvint à en +sortir, grâce à l'obligeance cordiale de MM. Polydore de La +Rochefoucauld et Pontois, qui allèrent au-devant de sa pudeur. +Farcy leur en garda à tous deux une profonde reconnaissance +que nous sommes heureux de consigner ici.</p> + +<p>De retour en France, Farcy était désormais un homme +achevé: il avait l'expérience du monde, il avait connu la +misère, il avait visité et senti la nature; les illusions ne le +tentaient plus; son caractère était mûr par tous les points; +et la conscience qu'il eut d'abord de cette dernière métamorphose +de son être lui donnait une sorte d'aisance au dehors +dont il était fier en secret: «Voici l'âge, se disait-il, où tout +devient sérieux, où ma personne ne s'efface plus devant les +autres, où mes paroles sont écoutées, où l'on compte avec +moi en toutes manières, où mes pensées et mes sentiments +ne sont plus seulement des rêves de jeune homme auxquels +on s'intéresse si on en a le temps, et qu'on néglige sans +façon dès que la vie sérieuse recommence. Et pour moi +même, tout prend dans mes rapports avec les autres un +caractère plus positif; sans entrer dans les affaires, je ne +me défie plus de mes idées ou de mes sentiments, je ne les +renferme plus en moi; je dis aux uns que je les désapprouve, +aux autres que je les aime; toutes mes questions +demandent une réponse; mes actions, au lieu de se perdre +dans le vague, ont un but; je veux influer sur les autres, +etc.»</p> + +<p>En même temps que cette défiance excessive de lui-même +faisait place à une noble aisance, l'âpreté tranchante dans +les jugements et les opinions, qui s'accorde si bien avec l'isolement +et la timidité, cédait chez lui à une vue des choses +plus calme, plus étendue et plus bienveillante. Les élans généreux +ne lui manquaient jamais; il était toujours capable +de vertueuses colères; mais sa sagesse désespérait moins +promptement des hommes; elle entendait davantage les tempéraments +et entrait plus avant dans les raisons. Souvent, +quand M. Viguier, ce sage optimiste par excellence, cherchait, +dans ses causeries abandonnées, à lui épancher quelque chose +de son impartialité intelligente, il lui arrivait de rencontrer +à l'improviste dans l'âme de Farcy je ne sais quel endroit +sensible, pétulant, récalcitrant, par où cette nature, douce +et sauvage tout ensemble, lui échappait; c'était comme un +coup de jarret qui emportait le cerf dans les bois. Cette facilité +à s'emporter et à s'effaroucher disparaissait de jour en +jour chez Farcy. Il en était venu à tout considérer et à tout +comprendre. Je le comparerais, pour la sagesse prématurée, +à Vauvenargues, et plusieurs de ses pensées morales semblent +écrites en prose par André Chénier:</p> + +<p>«Le jeune homme est enthousiaste dans ses idées, âpre +dans ses jugements, passionné dans ses sentiments, audacieux +et timide dans ses actions.</p> + +<p>«Il n'a pas encore de position ni d'engagements dans le +monde; ses actions et ses paroles sont sans conséquence.</p> + +<p>«Il n'a pas encore d'idées arrêtées; il cherche à connaître +et vit avec les livres plus qu'avec les hommes; il ramène +tout, par désir d'unité, par élan de pensée, par ignorance, +au point de vue le plus simple et le plus abstrait; il raisonne +au lieu d'observer, il est logicien intraitable; le droit +non-seulement domine, mais opprime le fait.</p> + +<p>«Plus tard on apprend que toute doctrine a sa raison, tout +intérêt son droit, toute action son explication et presque +son excuse.</p> + +<p>«On s'établit dans la vie; on est las de ce qu'il y a de roide +et de contemplatif dans les premières années de la jeunesse; +on est un peu plus avant dans le secret des Dieux; +on sent qu'on a à vivre pour soi, pour son bien-être, son +plaisir, pour le développement de toutes ses facultés, et +non-seulement pour réaliser un type abstrait et simple; on +vit de tout son corps et de toute son âme, avec des hommes, +et non seul avec des idées. Le sentiment de la vie, de l'effort +contraire, de l'action et de la réaction, remplace la +conception de l'idée abstraite et subtile, et morte pour ainsi +dire, puisqu'elle n'est pas incarnée dans le monde... On va, +on sent avec la foule; on a failli parce qu'on a vécu, et l'on +se prend d'indulgence pour les fautes des autres. Toutes +nos erreurs nous sont connues; l'âpreté de nos jugements +d'autrefois nous revient à l'esprit avec honte; on laisse +désormais pour le monde le temps faire ce qu'il a fait pour +nous, c'est-à-dire éclairer les esprits, modérer les passions.»</p> + +<p>Il n'était pas temps encore pour Farcy de rentrer dans +l'Université; le ministère de M. de Vatimesnil ne lui avait +donné qu'un court espoir. Il accepta donc un enseignement +de philosophie dans l'institution de M. Morin, à Fontenay-aux-Roses; +il s'y rendait deux fois par semaine, et le reste +du temps il vivait à Paris, jouissant de ses anciens amis et +des nouveaux qu'il s'était faits. Le monde politique et littéraire +était alors divisé en partis, en écoles, en salons, en coteries. +Farcy regarda tout et n'épousa rien inconsidérément. +Dans les arts et la poésie, il recherchait le beau, le passionné, +le sincère, et faisait la plus grande part à ce qui venait de +l'âme et à ce qui allait à l'âme. En politique, il adoptait les +idées généreuses, propices à la cause des peuples, et embrassait +avec foi les conséquences du dogme de la perfectibilité +humaine. Quant aux individus célèbres, représentants des +opinions qu'il partageait, auteurs des écrits dont il se nourrissait +dans la solitude, il les aimait, il les révérait sans doute, +mais il ne relevait d'aucun, et, homme comme eux, il savait +se conserver en leur présence une liberté digne et ingénue, +aussi éloignée de la révolte que de la flatterie. Parmi le petit +nombre d'articles qu'il inséra vers cette époque au <i>Globe</i>, le +morceau sur Benjamin Constant est bien propre à faire apprécier +l'étendue de ses idées politiques et la mesure de son +indépendance personnelle.</p> + +<p>Il n'y avait plus qu'un point secret sur lequel Farcy se +sentait inexpérimenté encore, et faible, et presque enfant, +c'était l'amour; cet amour que, durant les tièdes nuits étoilées +du tropique, il avait soupçonné devoir être si doux; cet +amour dont il n'avait guère eu en Italie que les délices sensuelles, +et dont son âme, qui avait tout anticipé, regrettait +amèrement la puissance tarie et les jeunes trésors. Il écrivait +dans une note:</p> + +<p>«Je rends grâces â Dieu;</p> + +<p>«De ce qu'il m'a fait homme et non point femme;</p> + +<p>«De ce qu'il m'a fait Français;</p> + +<p>«De ce qu'il m'a fait plutôt spirituel et spiritualiste que le +contraire, plutôt bon que méchant, plutôt fort que faible de +caractère.</p> + +<p>«Je me plains du sort,</p> + +<p>«Qui ne m'a donné ni génie, ni richesse, ni naissance.</p> + +<p>«Je me plains de moi-même,</p> + +<p>«Qui ai dissipé mon temps, affaibli mes forces, rejeté ma +pudeur naturelle, tué en moi la foi et l'amour.»</p> + +<p>Non, Farcy, ton regret même l'atteste, non, tu n'avais pas +rejeté ta pudeur naturelle; non, tu n'avais pas tué l'amour +dans ton âme! Mais chez toi la pudeur de l'adolescence, qui +avait trop aisément cédé par le côté sensuel, s'était comme +infiltrée et développée outre mesure dans l'esprit, et, au lieu +de la mâle assurance virile qui charme et qui subjugue, au +lieu de ces rapides étincelles du regard,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Qui d'un désir craintif font rougir la beauté<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>,</p> + </div> </div> + +<p>elle s'était changée avec l'âge en défiance de toi-même, en +répugnance à oser, en promptitude à se décourager et à se +troubler devant la beauté superbe. Non, tu n'avais pas tué +l'amour dans ton coeur; tu en étais plutôt resté au premier, +au timide et novice amour; mais sans la fraîcheur naïve, sans +l'ignorance adorable, sans les torrents, sans le mystère; avec +la disproportion de tes autres facultés qui avaient mûri ou +vieilli; de ta raison qui te disait que rien ne dure; de ta sagacité +judicieuse qui te représentait les inconvénients, les difficultés +et les suites; de tes sens fatigués qui n'environnaient +plus, comme à dix-neuf ans, l'être unique de la vapeur d'une +émanation lumineuse et odorante; ce n'était pas l'amour, c'était +l'harmonie de tes facultés et de leur développement que +tu avais brisée dans ton être! Ton malheur est celui de bien +des hommes de notre âge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Lamartine.</blockquote> + +<p>Farcy se disait pourtant que cette disproportion entre ce +qu'il savait en idées et ce qu'il avait éprouvé en sentiments +devait cesser dans son âme, et qu'il était temps enfin d'avoir +une passion, un amour. La tête, chez lui, sollicitait le coeur; +et il se portait en secret un défi, il se faisait une gageure +d'aimer. Il vit beaucoup, à cette époque, une femme connue +par ses ouvrages, par l'agrément de son commerce et sa +beauté<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>, s'imaginant qu'il en était épris, et tâchant, à force +de soins, de le lui faire comprendre. Mais, soit qu'il s'exprimât +trop obscurément, soit que la préoccupation de cette femme +distinguée fût ailleurs, elle ne crut jamais recevoir dans Farcy +un amant malheureux. Pourtant il l'était, quoique moins +profondément qu'il n'eût fallu pour que cela fût une passion. +Voici quelques vers commencés que nous trouvons dans ses +papiers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Thérèse, que les Dieux firent en vain si belle,</p> +<p>Vous que vos seuls dédains ont su trouver fidèle,</p> +<p>Dont l'esprit s'éblouit à ses seules lueurs,</p> +<p>Qui des combats du coeur n'aimez que la victoire,</p> +<p>Et qui rêvez d'amour comme on rêve de gloire,</p> +<p> L'oeil fier et non voilé de pleurs;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vous qu'en secret jamais un nom ne vient distraire,</p> +<p>Qui n'aimez qu'à compter, comme une reine altière,</p> +<p>La foule des vassaux s'empressant sur vos pas;</p> +<p>Vous à qui leurs cent voix sont douces à comprendre,</p> +<p>Mais qui n'eûtes jamais une âme pour entendre</p> +<p> Des voeux qu'on murmure plus bas;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Thérèse, pour longtemps adieu!.....</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Le respect nous empêche de la nommer; mais Béranger l'a chantée, +et tous ses amis la reconnaîtront ici sous le nom d'Hortense.</blockquote> + +<p>La suite manque, mais l'idée de la pièce avait d'abord été +crayonnée en prose. Les vers y auraient peu ajouté, je pense, +pour l'éclat et le mouvement; ils auraient retranché peut-être +à la fermeté et à la concision.</p> + +<p>«Thérèse, que la nature fit belle en vain, plus ravie de +dominer que d'aimer; pour qui la beauté n'est qu'une puissance, +comme le courage et le génie;</p> + +<p>«Thérèse, qui vous amusez aux lueurs de votre esprit; +qui rêvez d'amour comme un autre de combats et de gloire, +l'oeil fier et jamais humide;</p> + +<p>«Thérèse, dont le regard, dans le cercle qui vous entoure +de ses hommages, ne cherche personne; que nul penser +secret ne vient distraire, que nul espoir n'excite, que nul +regret n'abat;</p> + +<p>«Thérèse, pour longtemps adieu! car j'espérerais en vain +auprès de vous de ce que votre coeur ne saurait me donner, +et je ne veux pas de ce qu'il m'offre;</p> + +<p>«Car, où mon amour est dédaigné, mon orgueil n'accepte +pas d'autre place; je ne veux pas flatter votre orgueil par +mes ardeurs comme par mes respects.</p> + +<p>«Mon âge n'est point fait à ces empressements paisibles, +à ce partage si nombreux; je sais mal, auprès de la beauté, +séparer l'amitié de l'amour; j'irai chercher ailleurs ce que +je chercherais vainement auprès de vous.</p> + +<p>«Une âme plus faible ou plus tendre accueillera peut-être +celui que d'autres ont dédaigné; d'autres discours rempliront +mes souvenirs; une autre image charmera mes tristesses +rêveuses, et je ne verrai plus vos lèvres dédaigneuses +et vos yeux qui ne regardent pas.</p> + +<p>«Adieu jusqu'en des temps et des pays lointains; jusqu'aux +lieux où la nature accueillera l'automne de ma vie, +jusqu'aux temps où mon coeur sera paisible, où mes yeux +seront distraits auprès de vous! Adieu jusques à nos vieux +jours!»</p> + +<p>Il sourirait à notre fantaisie de croire que la scène suivante +se rapporte à quelque circonstance fugitive de la liaison dont +elle aurait marqué le plus vif et le plus aimable moment. +Quoi qu'il en soit, le tableau que Farcy a tracé de souvenir +est un chef-d'oeuvre de délicatesse, d'attendrissement gracieux, +de naturel choisi, d'art simple et vraiment attique: +Platon ou Bernardin de Saint-Pierre n'auraient pas conté +autrement.</p> + +<p>«19 <i>juin</i>.—Hélène se tut, mais ses joues se couvrirent de +rougeur; elle lança sur Ghérard un regard plein de dédain, +tandis que ses lèvres se contractaient, agitées par la colère. +Elle retomba sur le divan, à demi assise, à demi couchée, +appuyant sa tête sur une main, tandis que l'autre était fort +occupée à ramener les plis de sa robe.—Ghérard jeta les +yeux sur elle; à l'instant toute sa colère se changea en +confusion. Il vint à quelques pas d'elle, s'appuyant sur la +cheminée, ému et inquiet. Après un moment de silence: +«Hélène, lui dit-il d'une voix troublée, je vous ai affligée, et +pourtant je vous jure...»—«Moi, monsieur? non, vous ne +m'avez point affligée; vos offenses n'ont pas ce pouvoir sur +moi.»—«Hélène, eh bien! oui, j'ai eu tort de parler +ainsi, je l'avoue; mais pardonnez-moi...»—«Vous pardonner!... +Je n'ai pour vous ni ressentiment ni pardon, et +j'ai déjà oublié vos paroles.»</p> + +<p>«Ghérard s'approcha vivement d'elle:—«Hélène, lui +dit-il en cherchant à s'emparer de sa main: pour un mot +dont je me repens...»—«Laissez-moi, lui dit-elle en +retirant sa main: faudra-t-il que je m'enfuie, et ne vous +suffit-il pas d'une injure?»</p> + +<p>«Ghérard s'en revint tristement à la cheminée, cachant +son front dans ses mains, puis tout à coup se retourna, les +yeux humides de larmes; il se jeta à ses pieds, et ses mains +s'avançaient vers elle, de sorte qu'il la serrait presque dans +ses bras.</p> + +<p>«Oui, s'écria-t-il, je vous ai offensée, je le sais bien; oui, +je suis rude, grossier; mais je vous aime, Hélène; oh! cela, +je vous défie d'en douter. Et si vous n'avez pas pitié de +moi, vous qui êtes si bonne, Hélène, qui réconciliez ceux +qui se haïssent...» Et voyant qu'elle se défendait faiblement: +«Dites que vous me pardonnez! Faites-moi des reproches, +punissez-moi, châtiez-moi, j'ai tout mérité. Oui, +vous devez me châtier comme un enfant grossier. Hélène, +dit-il en osant poser son visage sur ses genoux, si vous me +frappez, alors je croirai qu'après m'avoir puni, vous me +pardonnez.»</p> + +<p>«Ghérard était beau; une de ses joues s'appuyait sur les +genoux d'Hélène, tandis que l'autre s'offrait ainsi à la peine. +Il était là, tombé à ses pieds avec grâce, et elle ne se sentit +pas la force de l'obliger à s'éloigner. Elle leva la main et +l'abaissa vers son visage; puis sa tête s'abaissa elle-même +avec sa main: elle sourit doucement en le voyant ainsi +penché sans être vue de lui. Et sans le vouloir, et en se +laissant aller à son coeur et à sa pensée, qui achevaient le +tableau commencé devant ses yeux, sur le visage de Ghérard, +au lieu de sa main, elle posa ses lèvres.</p> + +<p>«Elle se leva au même instant, effrayée de ce qu'elle avait +fait, et cherchant à se dégager des bras de Ghérard qui l'avaient +enlacée. Le coeur de Ghérard nageait dans la joie, et +ses yeux rayonnants allaient chercher les yeux d'Hélène +sous leurs paupières abaissées. «Oh! ma belle amie, lui +dit-il en la retenant, comme un bon chrétien, j'aurais baisé +la main qui m'eût frappé; voudriez-vous m'empêcher d'achever +ma pénitence?» Et plus hardi à mesure qu'elle +était plus confuse, il la serra dans ses bras, et il rendit à +ses lèvres qui fuyaient les siennes, le baiser qu'il en avait +reçu.</p> + +<p>«Elle alla s'asseoir à quelques pas de lui, et l'heureux +Ghérard, pour dissiper le trouble qu'il avait causé, commença +à l'entretenir de ses projets pour le lendemain, +auxquels il voulait l'associer.—«Ghérard, lui dit-elle +après un long silence, ces folies d'aujourd'hui, oubliez-les, +je vous en prie, et n'abusez pas d'un moment...»—«Ah! +dit Ghérard, que le Ciel me punisse si jamais je l'oublie! +Mais vous, oh! promettez-moi que cet instant passé, vous +ne vous en souviendrez pas pour me faire expier à force +de froideur et de réserve un bonheur si grand. Et moi, ma +belle amie, vous m'avez mis à une école trop sévère pour +que je ne tremble pas de paraître fier d'une faveur.»</p> + +<p>«Eh bien! je vous le promets, dit-elle en souriant; soyez +donc sage.» Et Ghérard le lui jura, en baisant sa main +qu'il pressa sur son coeur.»</p> + +<p>Durant les deux derniers mois de sa vie, Farcy avait loué +une petite maison dans le charmant vallon d'Aulnay, près de +Fontenay-aux-Roses où l'appelaient ses occupations. Cette +convenance, la douceur du lieu, le voisinage des bois, l'amitié +de quelques habitants du vallon, peut-être aussi le souvenir +des noms célèbres qui ont passé là, les parfums poétiques +que les camélias de Chateaubriand ont laissés alentour, tout +lui faisait d'Aulnay un séjour de bonne, de simple et délicieuse +vie. Il réalisait pour son compte le voeu qu'un poëte +de ses amis avait laissé échapper autrefois en parcourant ce +joli paysage:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que ce vallon est frais, et que j'y voudrais vivre!</p> +<p>Le matin, loin du bruit, quel bonheur d'y poursuivre</p> +<p>Mon doux penser d'hier qui, de mes doigts tressé,</p> +<p>Tiendrait mon lendemain à la veille enlacé!</p> +<p>Là, mille fleurs sans nom, délices de l'abeille;</p> +<p>Là, des prés tout remplis de fraise et de groseille;</p> +<p>Des bouquets de cerise aux bras des cerisiers;</p> +<p>Des gazons pour tapis, pour buissons des rosiers;</p> +<p>Des châtaigniers en rond sous le coteau des aulnes;</p> +<p>Les sentiers du coteau mêlant leurs sables jaunes</p> +<p>Au vert doux et touffu des endroits non frayés,</p> +<p>Et grimpant au sommet le long des flancs rayés;</p> +<p>Aux plaines d'alentour, dans des foins, de vieux saules</p> +<p>Plus qu'à demi noyés, et cachant leurs épaules</p> +<p>Dans leurs cheveux pendants, comme on voit des nageurs;</p> +<p>De petits horizons nuancés de rougeurs;</p> +<p>De petits fonds riants, deux ou trois blancs villages</p> +<p>Entrevus d'assez loin à travers des feuillages;</p> +<p>Oh! que j'y voudrais vivre, au moins vivre un printemps,</p> +<p>Loin de Paris, du bruit des propos inconstants,</p> +<p>Vivre sans souvenir!.........</p> + </div> </div> + +<p>Dans cette retraite heureuse et variée, l'âme de Farcy s'ennoblissait +de jour en jour; son esprit s'élevait, loin des fumées +des sens, aux plus hautes et aux plus sereines pensées. +La politique active et quotidienne ne l'occupait que médiocrement, +et sans doute, la veille des Ordonnances, il en était +encore à ses méditations métaphysiques et morales, ou à +quelque lecture, comme celle des <i>Harmonies</i>, dans laquelle il +se plongeait avec enivrement. Nous extrayons religieusement +ici les dernières pensées écrites sur son journal; elles sont +empreintes d'un instinct inexplicable et d'un pressentiment +sublime:</p> + +<p>«Chacun de nous est un artiste qui a été chargé de sculpter +lui-même sa statue pour son tombeau, et chacun de +nos actes est un des traits dont se forme notre image. C'est +à la nature à décider si ce sera la statue d'un adolescent, +d'un homme mûr ou d'un vieillard. Pour nous, tâchons +seulement qu'elle soit belle et digne d'arrêter les regards. +Du reste, pourvu que les formes en soient nobles et pures, +il importe peu que ce soit Apollon ou Hercule, la Diane +chasseresse ou la Vénus de Praxitèle.»</p> + +<p>«Voyageur, annonce à Sparte que nous sommes morts ici +pour obéir à ses saints commandements.»</p> + +<p>«Ils moururent irréprochables dans la guerre comme dans +l'amitié<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> Cette épitaphe et la précédente se trouvent citées par Jean-Jacques +au livre IV de l'<i>Émile</i>.</blockquote> + +<p>«Ici reposent les cendres de don Juan Diaz Porlier, général +des armées espagnoles, qui a été heureux dans ce qu'il +a entrepris contre les ennemis de son pays, mais qui est +mort victime des dissensions civiles.»</p> + +<p>Peut-être, après tout, ces nobles épitaphes de héros ne lui +revinrent-elles à l'esprit que le mardi, dans l'intervalle des +Ordonnances à l'insurrection, et comme un écho naturel des +héroïques battements de son coeur. Le mercredi, vers les +deux heures après midi, à la nouvelle du combat, il arrivait +à Paris, rue d'Enfer, chez son ami Colin, qui se trouvait alors +en Angleterre. Il alla droit à une panoplie d'armes rares suspendue +dans le cabinet de son ami, et il se munit d'un sabre, +d'un fusil et de pistolets. Madame Colin essayait de le retenir +et lui recommandait la prudence: «Eh! qui se dévouera, +madame, lui répondit-il, si nous, qui n'avons ni femme +ni enfants, nous ne bougeons pas?» Et il sortit pour parcourir +la ville. L'aspect du mouvement lui parut d'abord plus +incertain qu'il n'aurait souhaité; il vit quelques amis: les +conjectures étaient contradictoires. Il courut au bureau du +<i>Globe</i>, et de là à la maison de santé de M. Pinel, à Chaillot, +où M. Dubois, rédacteur en chef du journal, était détenu. Les +troupes royales occupaient les Champs-Élysées, et il lui fallut +passer la nuit dans l'appartement de M. Dubois. Son idée fixe, +sa crainte était le manque de direction; il cherchait les chefs +du mouvement, des noms signalés, et il n'en trouvait pas. Il +revint le jeudi de grand matin à la ville, par le faubourg et +la rue Saint-Honoré, de compagnie avec M. Magnin; chemin +faisant, la vue de quelques cadavres lui remit la colère au +coeur et aussi l'espoir. Arrivé à la rue Dauphine, il se sépara +de M. Magnin en disant: «Pour moi, je vais reprendre mon +fusil que j'ai laissé ici près, et me battre.» Il revit pourtant +dans la matinée M. Cousin, qui voulut le retenir à la mairie +du onzième arrondissement, et M. Géruzez, auquel il dit cette +parole d'une magnanime équité: «Voici des événements +dont, plus que personne, nous profiterons; c'est donc à +nous d'y prendre part et d'y aider<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.» Il se porta avec les +attaquants vers le Louvre, du côté du Carrousel; les soldats +royaux faisaient un feu nourri dans la rue de Rohan, du haut +d'un balcon qui est à l'angle de cette rue et de la rue Saint-Honoré; +Farcy, qui débouchait au coin de la rue de Rohan +et de celle de Montpensier, tomba l'un des premiers, atteint +de haut en bas d'une balle dans la poitrine. C'est là, et non, +comme on l'a fait, à la porte de l'hôtel de Nantes, que devrait +être placée la pierre funéraire consacrée à sa mémoire. +Farcy survécut près de deux heures à sa blessure. M. Littré, +son ami, qui combattait au même rang et aux pieds duquel il +tomba, le fit transporter à la distance de quelques pas, dans +la maison du marchand de vin, et le hasard lui amena précisément +M. Loyson, jeune chirurgien de sa connaissance. Mais +l'art n'y pouvait rien: Farcy parla peu, bien qu'il eût toute +sa présence d'esprit. M. Loyson lui demanda s'il désirait faire +appeler quelque parent, quelque ami; Farcy dit qu'il ne désirait +personne; et comme M. Loyson insistait, le mourant +nomma un ami qu'on ne trouva pas chez lui, et qui ne fut +pas informé à temps pour venir. Une fois seulement, à un +bruit plus violent qui se faisait dans la rue, il parut craindre +que le peuple n'eût le dessous et ne fût refoulé; on le rassura; +ce furent ses dernières paroles; il mourut calme et +grave, recueilli en lui-même, sans ivresse comme sans regret. +(29 juillet 1830.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> C'est tout à fait le même raisonnement généreux qui anime, +dans Homère, Sarpédon s'adressant à Glaucus au moment de l'assaut +du camp (<i>Iliade</i>, XII): «O Glaucus, pourquoi sommes-nous entre tous +honorés en Lycie et par le siége, et par les mets et les coupes +d'honneur? pourquoi tous nous considèrent-ils comme des dieux, et +à quel titre, aux rives du Xanthe, possédons-nous notre grand domaine, +riche en vergers et en terres fécondes? C'est pour cela qu'aujourd'hui +il nous faut faire tête au premier rang des Lyciens, et +nous lancer au feu de la mêlée, afin qu'au moins chacun des nôtres +dise, etc., etc...» Pour Farcy les avantages à conquérir avaient +certes moins de splendeur, et le grand <i>domaine</i>, c'eût été une chaire. +Mais plus le prix reste bourgeois, et plus est noble l'héroïsme, ou, +pour l'appeler par son vrai nom, plus est pur le sentiment du devoir.</blockquote> + +<p>Le corps fut transporté et inhumé au Père-Lachaise, dans +la partie du cimetière où reposent les morts de Juillet. Plusieurs +personnes, et entre autres M. Guigniaut, prononcèrent +de touchants adieux.</p> + +<p>Les amis de Farcy n'ont pas été infidèles au culte de la +noble victime; ils lui ont élevé un monument funéraire qui +devra être replacé au véritable endroit de sa chute. M. Colin +a vivement reproduit ses traits sur la toile. M. Cousin lui a +dédié sa traduction des <i>Lois</i> de Platon, se souvenant que +Farcy était mort en combattant pour les <i>lois</i>. Et nous, nous +publions ses vers, comme on expose de pieuses reliques<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> Deux poëtes généreux et délicats, dont l'un avait connu Farcy +et dont l'autre l'avait vu seulement, MM. Antony Deschamps et Brizeux, +ont consacré à sa mémoire des vers que nous n'avons garde d'omettre +dans cette liste d'hommages funèbres. Voici ceux de M. Deschamps:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que ne suis-je couché dans un tombeau profond,</p> +<p>Percé comme Farcy d'une balle de plomb,</p> +<p>Lui dont l'âme était pure, et si pure la vie,</p> +<p>Sans troubles ni remords également suivie!</p> +<p>Lui qui, lorsque j'étais dans l'<i>île Procida</i>,</p> +<p>Sur le bord de la mer un matin m'aborda,</p> +<p>Me parla de Paris, de nos amis de France,</p> +<p>De Rome qu'il quittait, puis de quelque souffrance...</p> +<p>Et s'asseyant au seuil d'une blanche maison,</p> +<p>Lut dans André Chénier: <i>O Sminthée Apollon!</i></p> +<p>Et quand il eut fini cette belle lecture,</p> +<p>Ému par le climat et la douce nature,</p> +<p>Se leva brusquement, et me tendant la main,</p> +<p>Grimpa, comme un chevreau, sur le coteau voisin.</p> + </div> </div> + +<p>M. Brizeux a dit:</p> + +<p>A LA MÉMOIRE DE GEORGE FARCY.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Il adorait</p> +<p>La France, la Poésie et la Philosophie.</p> +<p> Que la patrie conserve son nom!</p> +<p> (Victor Cousin.)</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Oui! toujours j'enviai, Farcy, de te connaître,</p> +<p>Toi que si jeune encore on citait comme un maître.</p> +<p>Pauvre coeur qui d'un souffle, hélas! t'intimidais,</p> +<p>Attentif à cacher l'or pur que tu gardais!</p> +<p>Un soir, en nous parlant de Naple et de ses grèves,</p> +<p>Beaux pays enchantés où se plaisaient tes rêves,</p> +<p>Ta bouche eut un instant la douceur de Platon;</p> +<p>Tes amis souriaient,... lorsque, changeant de ton,</p> +<p>Tu devins brusque et sombre, et te mordis la lèvre,</p> +<p>Fantasque, impatient, rétif comme la chèvre!</p> +<p>Ainsi tu te plaisais à secouer la main</p> +<p>Qui venait sur ton front essuyer ton chagrin.</p> +<p>Que dire? le linceul aujourd'hui te recouvre,</p> +<p>Et, j'en ai peur, c'est lui que tu cherchais au Louvre.</p> +<p>Paix à toi, noble coeur! ici tu fus pleuré</p> +<p>Par un ami bien vrai, de toi-même ignoré;</p> +<p>Là-haut, réjouis-toi! Platon parmi les Ombres</p> +<p>Te dit le Verbe pur, Pythagore les Nombres.</p> + </div> </div></blockquote> + + +<p>Mais s'il nous est permis de parler un moment en notre +propre nom, disons-le avec sincérité, le sentiment que nous +inspire la mémoire de Farcy n'est pas celui d'un regret vulgaire; +en songeant à la mort de notre ami, nous serions tenté +plutôt de l'envier. Que ferait-il aujourd'hui, s'il vivait? que +penserait-il? que sentirait-il? Ah! certes, il serait encore le +même, loyal, solitaire, indépendant, ne jurant par aucun +parti, s'engouant peu pour tel ou tel personnage; au lieu de +professer la philosophie chez M. Morin, il la professerait dans +un Collége royal; rien d'ailleurs ne serait changé à sa vie +modeste, ni à ses pensées; il n'aurait que quelques illusions +de moins, et ce désappointement pénible que le régime héritier +de la Révolution de Juillet fait éprouver à toutes les âmes +amoureuses d'idées et d'honneur<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. Il aurait foi moins que +jamais aux hommes; et, sans désespérer des progrès d'avenir, +il serait triste et dégoûté dans le présent. Son stoïcisme +se serait réfugié encore plus avant dans la contemplation +silencieuse des choses; la réalité pratique, indigne de le passionner, +ne lui apparaîtrait de jour en jour davantage que +sous le côté médiocre des intérêts et du bien-être; il s'y accommoderait +en sage, avec modération; mais cela seul est +déjà trop: la tiédeur s'ensuit à la longue; fatigué d'enthousiasme, +une sorte d'ironie involontaire, comme chez beaucoup +d'esprits supérieurs, l'aurait peut-être gagné avec l'âge: +il a mieux fait de bien mourir!—Disons seulement, en +usant d'un mot du choeur antique: «Ah! si les belles et +bonnes âmes comme la sienne pouvaient avoir deux jeunesses<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Ce mot est dur pour la monarchie de Juillet; je ne l'aurais pas +écrit plus tard; et pourtant il exprime un sentiment que bien des +hommes de ma génération partagèrent. Et cette monarchie, malgré +ses mérites raisonnés, ne put jamais s'absoudre de cette tâche originelle +qui la fit sembler peureuse et circonspecte à l'excès en naissant. +On est coupable en France, quelque intérêt qu'on allègue, si l'on manque, +faute d'élan, certains moments de grandeur et de gloire qui ne +se retrouvent plus. Il n'est qu'un temps pour la jeunesse: nous avions +lieu, en 1830, d'espérer pour la nôtre un régime plus actif et plus +généreux que celui de la parole. Nous fûmes refoulés et nous souffrîmes. +La littérature me consola.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> Euripide, <i>Hercules furens</i> (édit. de Boissonade, v. 648).</blockquote> + +<p>Juin 1831.</p> + +<p>NOTE.—Bien des années après avoir écrit cette Notice, j'ai reçu de +M. Géruzez, héritier des papiers de Farcy, la communication d'une +note qui me concernait moi-même, et qui m'a montré que Farcy avait +bien voulu s'occuper de mes essais poétiques d'alors: il y juge <i>Joseph +Delorme</i> et <i>les Consolation</i>, d'une manière psychologique et morale +qui est à lui. Ce jugement est assez favorable pour que je m'en honore, +et il est à la fois assez sévère pour que j'ose le reproduire ici:</p> + +<blockquote><p>«Dans le premier ouvrage (dans <i>Joseph Delorme</i>), dit-il, c'était une +âme flétrie par des études trop positives et par les habitudes des sens +qui emportent un jeune homme timide, pauvre, et en même temps +délicat et instruit; car ces hommes ne pouvant se plaire à une liaison +continuée où on ne leur rapporte en échange qu'un esprit vulgaire et +une âme façonnée à l'image de cet esprit, ennuyés et ennuyeux auprès +de telles femmes, et d'ailleurs ne pouvant plaire plus haut ni par leur +audace ni par des talents encore cachés, cherchent le plaisir d'une +heure qui amène le dégoût de soi-même. Ils ressemblent à ces femmes +bien élevées et sans richesses, qui ne peuvent souffrir un époux vulgaire, +et à qui une union mieux assortie est interdite par la fortune.</p> + +<p>«Il y a une audace et un abandon dans la confidence des mouvements +d'un pareil coeur, bien rares en notre pays et qui annoncent +le poëte.</p> + +<p>«Aujourd'hui (dans <i>les Consolations</i>) il sort de sa débauche et de +son ennui; son talent mieux connu, une vie littéraire qui ressemble +à un combat, lui ont donné de l'importance et l'ont sauvé de l'affaissement. +Son âme honnête et pure a ressenti cette renaissance avec +tendresse, avec reconnaissance. Il s'est tourné vers Dieu d'où vient +la paix et la joie.</p> + +<p>«Il n'est pas sorti de son abattement par une violente secousse: +c'est un esprit trop analytique, trop réfléchi, trop habitué à user ses +impressions en les commentant, à se dédaigner lui-même en s'examinant +beaucoup; il n'a rien en lui pour être épris éperdument et +pousser sa passion avec emportement et audace; plus tard peut-être: +aujourd'hui il cherche, il attend et se défie.</p> + +<p>«Mais son coeur lui échappe et s'attache à une fausse image de l'amour. +L'étude, la méditation religieuse, l'amitié l'occupent si elles ne +le remplissent pas, et détournent ses affections. La pensée de l'art +noblement conçu le soutient et donne à ses travaux une dignité que +n'avaient pas ses premiers essais, simples épanchements de son âme +et de sa vie habituelle.—Il comprend tout, aspire à tout, et n'est +maître de rien ni de lui-même. Sa poésie a une ingénuité de sentiments +et d'émotions qui s'attachent à des objets pour lesquels le grand +nombre n'a guère de sympathie, et où il y a plutôt travers d'esprit +ou habitudes bizarres de jeune homme pauvre et souffreteux, qu'attachement +naturel et poétique. La misère domestique vient gémir dans +ses vers à côté des élans d'une noble âme et causer ce contraste pénible +qu'on retrouve dans certaines scènes de Shakspeare (<i>Lear</i>, etc), +qui excite notre pitié, mais non pas une émotion plus sublime.</p> + +<p>«Ces goûts changeront; cette sincérité s'altérera; le poëte se révélera +avec plus de pudeur, il nous montrera les blessures de son âme, +les pleurs de ses yeux, mais non plus les flétrissures livides de ses +membres, les égarements obscurs de ses sens, les haillons de son indigence +morale. Le libertinage est poétique quand c'est un emportement +du principe passionné en nous, quand c'est philosophie audacieuse, +mais non quand il n'est qu'un égarement furtif, une confession honteuse. +Cet état convient mieux au pécheur qui va se régénérer; il va +plus mal au poëte qui doit toujours marcher simple et le front levé; à +qui il faut l'enthousiasme ou les amertumes profondes de la passion.</p> + +<p>«L'auteur prend encore tous ses plaisirs dans la vie solitaire, mais +il y est ramené par l'ennui de ce qui l'entoure, et aussi effrayé par +l'immensité où il se plonge en sortant de lui-même. En rentrant dans +sa maison, il se sent plus à l'aise, il sent plus vivement par le contraste; +il chérit son étroit horizon où il est à l'abri de ce qui le gêne, +où son esprit n'est pas vaguement égaré par une trop vaste perspective. +Mais si la foule lui est insupportable, le vaste espace l'accable +encore, ce qui est moins poétique. Il n'a pas pris assez de fierté et +d'étendue pour dominer toute cette nature, pour l'écouter, la comprendre, +la traduire dans ses grands spectacles. Sa poésie par là est +étroite, chétive, étouffée: on n'y voit pas un miroir large et pur de la +nature dans sa grandeur, la force et la plénitude de sa vie: ses tableaux +manquent d'air et de lointains fuyants.</p> + +<p>«Il s'efforce d'aimer et de croire, parce que c'est là-dedans qu'est +le poëte: mais sa marche vers ce sentiment est critique et logique, si +je puis ainsi dire. Il va de l'amitié à l'amour comme il a été de l'incrédulité +à l'élan vers Dieu.</p> + +<p>«Cette amitié n'est ni morale ni poétique...»</p></blockquote> + +<p>Ici s'arrête la note inachevée. Si jamais le troisième Recueil qui +fait suite immédiatement aux <i>Consolations</i> et à <i>Joseph Delorme</i>, et qui +n'est que le développement critique et poétique des mêmes sentiments +dans une application plus précise, vient à paraître (ce qui ne saurait +avoir lieu de longtemps), il me semble, autant qu'on peut prononcer +sur soi-même, que le jugement de Farcy se trouvera en bien des points +confirmé.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>DIDEROT</h3> + +<p>J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations, +les pensées, tous les détails du caractère, des moeurs, de la +biographie, en un mot, des grands écrivains; surtout quand +cette biographie comparée n'existe pas déjà rédigée par un +autre, et qu'on a pour son propre compte à la construire, à la +composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours avec +les écrits d'un mort célèbre, poëte ou philosophe; on l'étudie, +on le retourne, on l'interroge à loisir; on le fait poser +devant soi; c'est presque comme si l'on passait quinze jours à +la campagne à faire le portrait ou le buste de Byron, de Scott, +de Goethe; seulement on est plus à l'aise avec son modèle, +et le tête-à-tête, en même temps qu'il exige un peu plus d'attention, +comporte beaucoup plus de familiarité. Chaque trait +s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette +physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque +étoile qui apparaît successivement sous le regard et vient luire +à son point dans la trame d'une belle nuit. Au type vague, +abstrait, général, qu'une première vue avait embrassé, se +mêle et s'incorpore par degrés une réalité individuelle, précise, +de plus en plus accentuée et vivement scintillante; on +sent naître, on voit venir la ressemblance; et le jour, le moment +où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la +gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se +cache en vain sous les cheveux déjà clair-semés,—à ce moment +l'analyse disparaît dans la création, le portrait parle et +vit, on a trouvé l'homme. Il y a plaisir en tout temps à ces +sortes d'études secrètes, et il y aura toujours place pour les +productions qu'un sentiment vif et pur en saura tirer. Toujours, +nous le croyons, le goût et l'art donneront de l'à-propos +et quelque durée aux oeuvres les plus courtes, et les +plus individuelles, si, en exprimant une portion même restreinte +de la nature et de la vie, elles sont marquées de ce +sceau unique de diamant, dont l'empreinte se reconnaît tout +d'abord, qui se transmet inaltérable et imperfectible à travers +les siècles, et qu'on essayerait vainement d'expliquer ou de +contrefaire. Les révolutions passent sur les peuples, et font +tomber les rois comme des têtes de pavots; les sciences s'agrandissent +et accumulent; les philosophies s'épuisent; et +cependant la moindre perle, autrefois éclose du cerveau de +l'homme, si le temps et les barbares ne l'ont pas perdue en +chemin, brille encore aussi pure aujourd'hui qu'à l'heure +de sa naissance. On peut découvrir demain toute l'Égypte et +toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en tenter +de nouvelles, l'ode d'Horace à Lycoris n'en sera, ni plus ni +moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les +philosophies, les religions sont là, à côté, avec leurs profondeurs +et leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? +elle, la perle limpide et une fois née, se voit fixe au haut de +son rocher, sur le rivage, dominant cet océan qui remue et +varie sans cesse; plus humide, plus cristalline, plus radieuse +au soleil après chaque tempête. Ceci ne veut pas dire au +moins que la perle et l'océan d'où elle est sortie un jour ne +soient pas liés par beaucoup de rapports profonds et mystérieux, +ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout indépendant +de la philosophie, de la science et des révolutions d'alentour. +Oh! pour cela, non; chaque océan donne ses perles, +chaque climat les mûrit diversement et les colore; les coquillages +du golfe Persique ne sont pas ceux de l'Islande. Seulement +l'art, dans la force de génération qui lui est propre, +a quelque chose de fixe, d'accompli, de définitif, qui crée à +un moment donné et dont le produit ne meurt plus; qui ne +varie pas avec les niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec +les vagues; qui ne se mesure ni au poids ni à la brasse, et +qui, au sein des courants les plus mobiles, organise une certaine +quantité de touts, grands et petits, dont les plus choisis +et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante, n'y +peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir +les artistes jetés en des jours d'orages. Partout il y a moyen +pour eux de produire quelque chose; peu ou beaucoup, +l'essentiel est que ce <i>quelque chose</i> soit le mieux, et porte en +soi, précieusement gravée à l'un des coins, la marque éternelle. +Voilà ce que nous avions besoin de nous dire avant de +nous remettre, nous, critique littéraire, à l'étude curieuse +de l'art, et à l'examen attentif des grands individus du passé; +il nous a semblé que, malgré ce qui a éclaté dans le monde +et ce qui s'y remue encore, un portrait de Regnier, de Boileau, +de La Fontaine, d'André Chénier, de l'un de ces hommes +dont les pareils restent de tout temps fort rares, ne serait pas +plus une puérilité aujourd'hui qu'il y a un an; et en nous +prenant cette fois à Diderot philosophe et artiste, en le suivant +de près dans son intimité attrayante, en le voyant dire, +en l'écoutant penser aux heures les plus familières, nous y +avons gagné du moins, outre la connaissance d'un grand +homme de plus, d'oublier pendant quelques jours l'affligeant +spectacle de la société environnante, tant de misère et de +turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si dévorant +égoïsme dans les classes élevées, les gouvernements sans idées +ni grandeur, des nations héroïques qu'on immole, le sentiment +de patrie qui se perd et que rien de plus large ne remplace, +la religion retombée dans l'arène d'où elle a le monde +à reconquérir, et l'avenir de plus en plus nébuleux, recélant +un rivage qui n'apparaît pas encore.</p> + +<p>Il n'en était pas tout à fait ainsi du temps de Diderot. +L'oeuvre de destruction commençait alors à s'entamer au vif +dans la théorie philosophique et politique; la tâche, malgré +les difficultés du moment, semblait fort simple; les obstacles +étaient bien tranchés, et l'on se portait à l'assaut avec un +concert admirable et des espérances à la fois prochaines et +infinies. Diderot, si diversement jugé, est de tous les hommes +du XVIIIe siècle celui dont la personne résume le plus complétement +l'insurrection philosophique avec ses caractères les +plus larges et les plus contrastés. Il s'occupa peu de politique, +et la laissa à Montesquieu, à Jean-Jacques et à Raynal; mais +en philosophie il fut en quelque sorte l'âme et l'organe du +siècle, le théoricien dirigeant par excellence. Jean-Jacques +était spiritualiste, et par moments une espèce de calviniste +socinien: il niait les arts, les sciences, l'industrie, la perfectibilité, +et par toutes ces faces heurtait son siècle plutôt qu'il ne +le réfléchissait. Il faisait, à plusieurs égards, exception dans +cette société libertine, matérialiste et éblouie de ses propres +lumières. D'Alembert était prudent, circonspect, sobre et +frugal de doctrine, faible et timide de caractère, sceptique en +tout ce qui sortait de la géométrie; ayant deux paroles, une +pour le public, l'autre dans le privé, philosophe de l'école de +Fontenelle; et le XVIIIe siècle avait l'audace au front, l'indiscrétion +sur les lèvres, la foi dans l'incrédulité, le débordement +des discours, et lâchait la vérité et l'erreur à pleines +mains. Buffon ne manquait pas de foi en lui-même et en ses +idées, mais il ne les prodiguait pas; il les élaborait à part, et +ne les émettait que par intervalles, sous une forme pompeuse +dont la magnificence était à ses yeux le mérite triomphant. +Or, le XVIIIe siècle passe avec raison pour avoir été prodigue +d'idées, familier et prompt, tout à tous, ne haïssant pas le +déshabillé; et quand il s'était trop échauffé en causant de +verve, en dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma +foi! il ne se faisait pas faute alors, le bon siècle, d'ôter sa +perruque, comme l'abbé Galiani, et de la suspendre au dos +d'un fauteuil. Condillac, si vanté depuis sa mort pour ses +subtiles et ingénieuses analyses, ne vécut pas au coeur de +son époque, et n'en représente aucunement la plénitude, le +mouvement et l'ardeur. Il était cité avec considération par +quelques hommes célèbres; d'autres l'estimaient d'assez mince +étoffe. En somme, on s'occupait peu de lui; il n'avait guère +d'influence. Il mourut dans l'isolement, atteint d'une sorte +de marasme causé par l'oubli. Juger la philosophie du +XVIIIe siècle d'après Condillac, c'est se décider d'avance à la +voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée. +Quelque état qu'on en fasse, elle était plus forte que cela. +Cabanis et M. de Tracy, qui ont beaucoup insisté, comme par +précaution oratoire, sur leur filiation avec Condillac, se rattachent +bien plus directement, pour les solutions métaphysiques +d'origine et de fin, de substance et de cause, pour les +solutions physiologiques d'organisation et de sensibilité, à +Condorcet, à d'Holbach, à Diderot; et Condillac est précisément +muet sur ces énigmes, autour desquelles la curiosité de son +siècle se consuma. Quant à Voltaire, meneur infatigable, +d'une aptitude d'action si merveilleuse, et philosophe pratique +en ce sens, il s'inquiéta peu de construire ou même +d'embrasser toute la théorie métaphysique d'alors; il se +tenait au plus clair, il courait au plus pressé, il visait au plus +droit, ne perdant aucun de ses coups, harcelant de loin les +hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses flèches +sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla +même jusqu'à railler à la légère les travaux de son époque à +l'aide desquels la chimie et la physiologie cherchaient à +éclairer les mystères de l'organisation. Après la Théodicée +de Leibnitz, les anguilles de Needham lui paraissaient une +des plus drôles imaginations qu'on pût avoir. La faculté philosophique +du siècle avait donc besoin, pour s'individualiser +en un génie, d'une tête à conception plus patiente et plus +sérieuse que Voltaire, d'un cerveau moins étroit et moins +effilé que Condillac; il lui fallait plus d'abondance, de source +vive et d'élévation solide que dans Buffon, plus d'ampleur et +de décision fervente que chez d'Alembert, une sympathie +enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts, que +Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche +et fertile nature, ouverte à tous les germes, et les fécondant +en son sein, les transformant presque au hasard par une +force spontanée et confuse; moule vaste et bouillonnant où +tout se fond, où tout se broie, où tout fermente; capacité la +plus encyclopédique qui fût alors, mais capacité active, dévorante +à la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce qui y +tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme +et aussi de fumée; Diderot, passant d'une machine à bas +qu'il démonte et décrit, aux creusets de d'Holbach et de +Rouelle, aux considérations de Bordeu; disséquant, s'il le +veut, l'homme et ses sens aussi dextrement que Condillac, +dédoublant le fil de cheveu le plus ténu sans qu'il se brise, +puis tout d'un coup rentrant au sein de l'être, de l'espace, de +la nature, et taillant en plein dans la grande géométrie métaphysique +quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes +et lumineuses que Malebranche ou Leibnitz auraient +pu signer avec orgueil s'ils n'eussent été chrétiens<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>; esprit +d'intelligence, de hardiesse et de conjecture, alternant du fait +à la rêverie, flottant de la majesté au cynisme, bon jusque +dans son désordre, un peu mystique dans son incrédulité, et +auquel il n'a manqué, comme à son siècle, pour avoir l'harmonie, +qu'un rayon divin, un <i>fiat lux</i>, une idée régulatrice, +un Dieu<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> <i>Chrétiens?</i> cela est plus vrai de Malebranche que de Leibnitz.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Grimm avait déjà comparé la tête de Diderot à la nature telle +que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage, simple et +majestueuse, bonne et sublime, <i>mais sans aucun principe dominant, +sans maître et sans Dieu</i>.</blockquote> + +<p>Tel devait être, au XVIIIe siècle, l'homme fait pour présider +à l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipliné des +penseurs, celui qui avait puissance pour les organiser en +volontaires, les rallier librement, les exalter, par son entrain +chaleureux, dans la conspiration contre l'ordre encore subsistant. +Entre Voltaire, Buffon, Rousseau et d'Holbach, entre +les chimistes et les beaux-esprits, entre les géomètres, les +mécaniciens et les littérateurs, entre ces derniers et les artistes, +sculpteurs ou peintres, entre les défenseurs du goût +ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. +C'était lui qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun +isolément, qui les appréciait de meilleure grâce, et les +portait le plus complaisamment dans son coeur; qui, avec le +moins de personnalité et de <i>quant-à-soi</i>, se transportait le plus +volontiers de l'un à l'autre. Il était donc bien propre à être +le centre mobile, le pivot du tourbillon; à mener la ligue à +l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux +et de grandiose dans l'allure. La tête haute et un peu +chauve, le front vaste, les tempes découvertes, l'oeil en feu +ou humide d'une grosse larme, le cou nu et, comme il l'a dit, +<i>débraillé, le dos bon et rond</i>, les bras tendus vers l'avenir; +mélange de grandeur et de trivialité, d'emphase et de naturel, +d'emportement fougueux et d'humaine sympathie; tel +qu'il était, et non tel que l'avaient gâté Falconet et Vanloo, je +me le figure dans le mouvement théorique du siècle, précédant +dignement ces hommes d'action qui ont avec lui un air +de famille, ces chefs d'un ascendant sans morgue, d'un héroïsme +souillé d'impur, glorieux malgré leurs vices, gigantesques +dans la mêlée, au fond meilleurs que leur vie: Mirabeau, +Danton, Kléber.</p> + +<p>Denis Diderot était né à Langres, en octobre 1713, d'un +père coutelier. Depuis deux cents ans cette profession se +transmettait par héritage dans la famille avec les humbles +vertus, la piété, le sens et l'honneur des vieux temps. Le jeune +Denis, l'aîné des enfants, fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique, +pour succéder à un oncle chanoine. On le mit de +bonne heure aux Jésuites de la ville, et il y fit de rapides +progrès. Ces premières années, cette vie de famille et d'enfance, +qu'il aimait à se rappeler et qu'il a consacrée en plusieurs +endroits de ses écrits, laissèrent dans sa sensibilité de +profondes empreintes. En 1760, au Grandval, chez le baron +d'Holbach, partagé entre la société la plus séduisante et les +travaux de philosophie ancienne qu'il rédigeait pour l'Encyclopédie, +ces circonstances d'autrefois lui revenaient à l'esprit +avec larmes; il remontait par la rêverie le cours de sa +<i>triste et tortueuse compatriote</i>, la Marne, qu'il retrouvait là, +sous ses yeux, au pied des coteaux de Chenevières et de Champigny; +son coeur nageait dans les souvenirs, et il écrivait à +son amie, mademoiselle Voland: «Un des moments les plus +doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans, et je m'en +souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver +du collège, les bras chargés des prix que j'avais remportés, +et les épaules chargées des couronnes qu'on m'avait décernées, +et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé +passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, il laissa son +ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer. C'est +une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui +pleure!» Madame de Vandeul, fille unique et si chérie de +Diderot, nous a laissé quelques anecdotes sur l'enfance de +son père, que nous ne répéterons pas, et qui toutes attestent +la vivacité d'impressions, la pétulance, la bonté facile de +cette jeune et précoce nature. Diderot a cela de particulier +entre les grands hommes du XVIIIe siècle, d'avoir eu une <i>famille</i>, +une famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement, +de s'y être rattaché toujours avec effusion, cordialité +et bonheur. Philosophe à la mode et personnage célèbre, +il eut toujours son bon père <i>le forgeron</i>, comme il disait, son +frère l'abbé, sa soeur la ménagère, sa chère petite fille Angélique; +il parlait d'eux tous délicieusement; il ne fut satisfait +que lorsqu'il eut envoyé à Langres son ami Grimm embrasser +son vieux père. Je n'ai guère vu trace de rien de pareil chez +Jean-Jacques, d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, +ou ce même M. de Grimm, ou M. Arouet de Voltaire.</p> + +<p>Les jésuites cherchèrent à s'attacher Diderot; il eut une +veine d'ardente dévotion; on le tonsura vers douze ans, et on +essaya même un jour de l'enlever de Langres pour disposer +de lui plus à l'aise. Ce petit événement décida son père à l'amener +à Paris, où il le plaça au collège d'Harcourt. Le jeune +Diderot s'y montra bon écolier et surtout excellent camarade. +On rapporte que l'abbé de Bernis et lui dînèrent plus d'une +fois alors au cabaret à six sous par tête<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>. Ses études finies, +il entra chez un procureur, M. Clément de Ris, son compatriote, +pour y étudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien +vite. Ce dégoût de la chicane le brouilla avec son père, qui +sentait le besoin de brider, de mater par l'étude un naturel +aussi passionné, et qui le pressait de faire choix d'un état +quelconque ou de rentrer sous le toit paternel. Mais le jeune +Diderot sentait déjà ses forces, et une vocation irrésistible +l'entraînait hors des voies communes. Il osa désobéir à ce +bon père qu'il vénérait, et seul, sans appui, brouillé avec sa +famille (quoique sa mère le secourût sous main et par intervalles), +logé dans un taudis, dînant toujours à six sous, le +voilà qui tente de se fonder une existence d'indépendance et +d'étude; la géométrie et le grec le passionnent, et il rêve la +gloire du théâtre. En attendant, tous les genres de travaux +qui s'offraient lui étaient bien venus; le métier de journaliste, +comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi +c'eût été le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six +sermons pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il +essaya de se faire le précepteur particulier des fils d'un riche +financier, mais cette vie d'assujettissement lui devint insupportable +au bout de trois mois. Sa plus sûre ressource était de +donner des leçons de mathématiques: il apprenait lui-même +tout en montrant aux autres. C'est plaisir de retrouver, dans +<i>le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise</i> avec laquelle +il se promenait <i>au Luxembourg en été, dans l'allée des Soupirs</i>, +et de le voir trottant, au sortir de là, sur le pavé de Paris, <i>en +manchettes déchirées et en bas de laine noire recousus par derrière +avec du fil blanc</i>. Lui qui regretta plus tard si éloquemment +<i>sa vieille robe de chambre</i>, combien davantage ne dut-il +pas regretter cette redingote de peluche qui lui eût retracé +toute sa vie de jeunesse, de misère et d'épreuves! Comme il +l'aurait fièrement suspendue dans son cabinet décoré d'un +luxe récent! Comme il se serait écrié à plus juste titre, en +voyant cette relique, telle qu'il les aimait: «Elle me rappelle +mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon +coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma +porte s'ouvre toujours au besoin qui s'adresse à moi, il me +trouve la même affabilité; je l'écoute, je le conseille, je le +plains. Mon âme ne s'est point endurcie, ma tête ne s'est +point relevée; mon dos est bon et rond comme ci-devant. +C'est le même ton de franchise, c'est la même sensibilité; +mon luxe est de fraîche date, et le poison n'a point encore +Agi.» Et que n'eût-il pas ajouté, si l'éternelle redingote de +peluche s'était trouvée précisément la même qu'il portait ce +jour de mardi gras où, tombé au plus bas de la détresse, +épuisé de marche, défaillant d'inanition, secouru par la pitié +d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait un sou vaillant, +de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner plutôt que +d'exposer son semblable à une journée de pareilles tortures?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> Diderot, dans l'avertissement qui précède l'<i>Addition à la Lettre +sur les Sourds et Muets</i>, déclare qu'<i>il n'a jamais eu l'honneur de voir +M. l'abbé de Bernis</i>; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot n'était pas +censé auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe scrupuleux, +que l'anecdote des joyeux dîners à six sous par tête entre le philosophe +adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour cela +moins authentique.</blockquote> + +<p>Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'étaient +pas ce qu'on pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il +fait à mademoiselle Voland (t. II, p. 108), l'aversion qu'il conçut +de bonne heure pour les faciles et dangereux plaisirs. Ce +jeune homme, abandonné, nécessiteux, ardent, dont la plume +acquit par la suite un renom d'impureté; qui, selon son +propre témoignage, possédait assez bien son Pétrone, et des +petits madrigaux infâmes de Catulle pouvait réciter les trois +quarts sans honte; ce jeune homme échappa à la corruption +du vice, et, dans l'âge le plus furieux, parvint à sauver les +trésors de ses sens et les illusions de son coeur. Il dut ce bienfait +à l'amour. La jeune fille qu'il aima était une demoiselle +déchue, une ouvrière pauvre, vivant honnêtement avec sa +mère du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine, +la désira éperdument, se fit agréer d'elle, et l'épousa +malgré les remontrances économiques de la mère; seulement +il contracta ce mariage en secret, pour éviter l'opposition +de sa propre famille, que trompaient sur son compte de +faux rapports. Jean-Jacques, dans ses <i>Confessions</i>, a jugé fort +dédaigneusement l'Annette de Diderot, à laquelle il préfère +de beaucoup sa Thérèse. Sans nous prononcer entre ces deux +compagnes de grands hommes, il paraît en effet que, bonne +femme au fond, madame Diderot était d'un caractère tracassier, +d'un esprit commun, d'une éducation vulgaire, incapable +de comprendre son mari et de suffire à ses affections. +Tous ces fâcheux inconvénients, que le temps développa, disparurent +alors dans l'éclat de sa beauté. Diderot eut d'elle +jusqu'à quatre enfants, dont un seul, une fille, survécut. +Après une de ses premières couches, il expédia la mère et +sans doute aussi le nourrisson à Langres, près de sa famille, +pour forcer la réconciliation. Ce moyen pathétique réussit, et +toutes les préventions qui avaient duré des années s'évanouirent +en vingt-quatre heures. Cependant, accablé de nouvelles +charges, livré à des travaux pénibles, traduisant, aux gages +des libraires, quelques ouvrages anglais, une <i>Histoire de la +Grèce</i>, un <i>Dictionnaire de Médecine</i>, et méditant déjà l'Encyclopédie, +Diderot se désenchanta bien promptement de cette +femme, pour laquelle il avait si pesamment grevé son avenir. +Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix années, mademoiselle +Voland, la seule digne de son choix, durant toute +la seconde moitié de sa vie, quelques femmes telles que madame +de Prunevaux plus passagèrement, l'engagèrent dans +des liaisons étroites qui devinrent comme le tissu même de +son existence intérieure. Madame de Puisieux fut la première: +coquette et aux expédients, elle ajouta aux embarras de +Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'<i>Essai sur le Mérite +et la Vertu</i>, qu'il fit les <i>Pensées philosophiques</i>, l'<i>Interprétation +de la Nature</i>, la <i>Lettre sur les Aveugles</i>, et les <i>Bijoux indiscrets</i>, +offrande mieux assortie et moins sévère. Madame Diderot, +négligée par son mari, se resserra dans ses goûts peu élevés; +elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se +rattacha plus tard à son domestique que par l'éducation de sa +fille. On comprendra, d'après de telles circonstances, comment +celui des philosophes du siècle qui sentit et pratiqua le +mieux la moralité de la famille, qui cultiva le plus pieusement +les relations de père, de fils, de frère, eut en même +temps une si fragile idée de la sainteté du mariage, qui est +pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisément sous +quelle inspiration personnelle il fit dire à l'O-taïtien dans le +<i>Supplément au Voyage de Bougainville</i>: «Rien te paraît-il +plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui +est en nous, qui commande une constance qui n'y peut +être, et qui viole la liberté du mâle et de la femelle en les +enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité qui +borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu; +qu'un serment d'immutabilité de deux êtres de chair +à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous +des antres qui menacent ruine, au bas d'une roche qui +tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur une +pierre qui s'ébranle?» Ce fut une singulière destinée de +Diderot, et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naïve +et contagieuse, d'avoir éprouvé ou inspiré dans sa vie des sentiments +si disproportionnés avec le mérite véritable des personnes. +Son premier, son plus violent amour, l'enchaîna pour +jamais à une femme qui n'avait aucune convenance réelle +avec lui. Sa plus violente amitié, qui fut aussi passionnée +qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin, piquant, +agréable, mais coeur égoïste et sec<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>. Enfin la plus violente +admiration qu'il fit naître lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur +fétichiste de son philosophe, comme Brossette l'était de +son poëte, espèce de disciple badaud, de bedeau fanatique de +l'athéisme. Femme, ami, disciple, Diderot se méprit donc +dans ses choix; La Fontaine n'eût pas été plus malencontreux +que lui; au reste, à part le chapitre de sa femme, il ne semble +guère que lui-même il se soit jamais avisé de ses méprises.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> Ceci est trop sévère pour Grimm; je suis revenu, depuis, à de +meilleures idées sur son compte, en l'étudiant de près.</blockquote> + +<p>Tout homme doué de grandes facultés, et venu en des +temps où elles peuvent se faire jour, est comptable, par-devant +son siècle et l'humanité, d'une oeuvre en rapport avec les besoins +généraux de l'époque et qui aide à la marche du progrès. +Quels que soient ses goûts particuliers, ses caprices, son +humeur de paresse ou ses fantaisies de hors-d'oeuvre, il doit +à la société un monument public, sous peine de rejeter sa +mission et de gaspiller sa destinée. Montesquieu par l'<i>Esprit +des Lois</i>, Rousseau par l'<i>Émile</i> et la <i>Contrat social</i>, Buffon par +l'<i>Histoire naturelle</i>, Voltaire par tout l'ensemble de ses travaux, +ont rendu témoignage à cette loi sainte du génie, en +vertu de laquelle il se consacre à l'avancement des hommes; +Diderot, quoi qu'on en ait dit légèrement, n'y a pas non plus +manqué<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>. On lui accorde de reste les fantaisies humoristes, +les boutades d'une saillie incomparable, les chaudes esquisses, +les riches prêts à fonds perdu dans les ouvrages et +sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres, des +causeries, des contes, les <i>petits-papiers</i>, comme il les appelait, +c'est-à-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les +femmes, <i>la Religieuse</i>, madame de La Pommeraie, mademoiselle +La Chaux, madame de La Carlière, les héritiers du curé +de Thivet;—ce que nous tenons ici à lui maintenir, c'est son +titre social, sa pièce monumentale, l'Encyclopédie! Ce ne +devait être à l'origine qu'une traduction revue et augmentée +du Dictionnaire anglais de Chalmers, une spéculation +de librairie. Diderot féconda l'idée première et conçut hardiment +un répertoire universel de la connaissance humaine +à son époque. Il mit vingt-cinq ans à l'exécuter. Il fut à l'intérieur +la pierre angulaire et vivante de cette construction +collective, et aussi le point de mire de toutes les persécutions, +de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y +était attaché surtout par convenance d'intérêt, et dont la Préface +ingénieuse a beaucoup trop assumé, pour ceux qui ne +lisent que les préfaces, la gloire éminente de l'ensemble, déserta +au beau milieu de l'entreprise, laissant Diderot se débattre +contre l'acharnement des dévots, la pusillanimité des +libraires, et sous un énorme surcroît de rédaction. Grâce à sa +prodigieuse verve de travail, à l'universalité de ses connaissances, +à cette facilité multiple acquise de bonne heure dans +la détresse, grâce surtout à ce talent moral de rallier autour +de lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet +édifice audacieux, d'une masse à la fois menaçante et régulière: +si l'on cherche le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il +faut y lire. Diderot savait mieux que personne les défauts de +son oeuvre; il se les exagérait même, eut égard au temps, et +se croyant né pour les arts, pour la géométrie, pour le théâtre, +il déplorait mainte fois sa vie engagée et perdue dans une +affaire d'un profit si mince et d'une gloire si mêlée. Qu'il fût +admirablement organisé pour la géométrie et les arts, je ne +le nie pas; mais certes, les choses étant ce qu'elles étaient +alors, une grande révolution, comme il l'a lui-même remarqué<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>, +s'accomplissant dans les sciences, qui descendaient +de la haute géométrie et de la contemplation métaphysique +pour s'étendre à la morale; aux belles-lettres, à l'histoire de +la nature, à la physique expérimentale et à l'industrie; de +plus, les arts au XVIIIe siècle étant faussement détournés de +leur but supérieur et rabaissés à servir de porte-voix philosophique +ou d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions +générales, il était difficile à Diderot de faire un plus +utile, un plus digne et mémorable emploi de sa faculté puissante +qu'en la vouant à l'Encyclopédie. Il servit et précipita, +par cette oeuvre civilisatrice, la révolution qu'il avait signalée +dans les sciences. Je sais d'ailleurs quels reproches sévères et +réversibles sur tout le siècle doivent tempérer ces éloges, et +j'y souscris entièrement; mais l'esprit antireligieux qui présida +à l'Encyclopédie et à toute la philosophie d'alors ne saurait +être exclusivement jugé de notre point de vue d'aujourd'hui, +sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en +reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, <i>Écrasons l'infâme!</i> +tout décisif et inexorable qu'il semble, demande lui-même +à être analysé et interprété. Avant de reprocher à la +philosophie de n'avoir pas compris le vrai et durable christianisme, +l'intime et réelle doctrine catholique, il convient +de se souvenir que le dépôt en était alors confié, d'une part +aux jésuites intrigants et mondains, de l'autre aux jansénistes +farouches et sombres; que ceux-ci, retranchés dans les parlements, +pratiquaient dès ici-bas leur fatale et lugubre doctrine +sur la grâce, moyennant leurs bourreaux, leur question, +leurs tortures, et qu'ils réalisaient pour les hérétiques, +dans les culs de basse-fosse des cachots, l'abîme effrayant de +Pascal. C'était là l'<i>infâme</i> qui, tous les jours, calomniait auprès +des philosophes le christianisme dont elle usurpait le +nom; l'<i>infâme</i> en vérité, que la philosophie est parvenue à +<i>écraser</i> dans la lutte, en s'abîmant sous une ruine commune. +Diderot, dès ses premières <i>Pensées philosophiques</i>, paraît surtout +choqué de cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, +que la doctrine de Nicole, d'Arnauld et de Pascal prête au +Dieu chrétien; et c'est au nom de l'humanité méconnue et +d'une sainte commisération pour ses semblables qu'il aborde la +critique audacieuse où sa fougue ne lui permit plus de s'arrêter. +Ainsi de la plupart des novateurs incrédules: au point +de départ, une même protestation généreuse les unit. L'Encyclopédie +ne fut donc pas un monument pacifique, une tour +silencieuse de cloître avec des savants et des penseurs de toute +espèce distribués à chaque étage. Elle ne fut pas une pyramide +de granit à base immobile; elle n'eut rien de ces harmonieuses +et pures constructions de l'art, qui montent avec +lenteur à travers des siècles fervents vers un Dieu adoré et +béni. On l'a comparée à l'impie Babel; j'y verrais plutôt une +de ces tours de guerre, de ces machines de siége, mais +énormes, gigantesques, merveilleuses, comme en décrit +Polybe, comme en imagine le Tasse. L'arbre pacifique de +Bacon y est façonné en catapulte menaçante. Il y a des parties +ruineuses, inégales, beaucoup de plâtras, des fragments +cimentés et indestructibles. Les fondations ne plongent pas +en terre: l'édifice roule, il est mouvant, il tombera; mais +qu'importe? pour appliquer ici un mot éloquent de Diderot +lui-même, «la statue de l'architecte restera debout au milieu +des ruines, et la pierre qui se détachera de la montagne +ne la brisera point, parce que les pieds n'en sont +pas d'argile.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> C'est une rétractation partielle, une rectification de ce que j'avais +écrit précédemment dans un article du <i>Globe</i>, dont je reproduis +ici le début:<br> + +<p>«Il y a dans <i>Werther</i> un passage qui m'a toujours frappé par son +admirable justesse: Werther compare l'homme de génie qui passe +au milieu de son siècle, à un fleuve abondant, rapide, aux crues +inégales, aux ondes parfois débordées; sur chaque rive se trouvent +d'honnêtes propriétaires, gens de prudence et de bon sens, qui, +soigneux de leurs jardins potagers ou de leurs plates-bandes de +tulipes, craignent toujours que le fleuve ne déborde au temps des +grandes eaux et ne détruise leur petit bien-être; ils s'entendent +donc pour lui pratiquer des saignées à droite et à gauche, pour lui +creuser des fossés, des rigoles; et les plus habiles profitent même +de ces eaux détournées pour arroser leur héritage, et s'en font des +viviers et des étangs à leur fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive +et intéressée de tous les hommes de bon sens et d'esprit +contre l'homme d'un génie supérieur n'apparaît peut-être dans aucun +cas particulier avec plus d'évidence que dans les relations de +Diderot avec ses contemporains. On était dans un siècle d'analyse +et de destruction, on s'inquiétait bien moins d'opposer aux idées en +décadence des systèmes complets, réfléchis, désintéressés, dans lesquels +les idées nouvelles de philosophie, de religion, de morale et +de politique s'édifiassent selon l'ordre le plus général et le plus vrai, +que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce à +quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En +vain les grands esprits de l'époque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, +tentèrent de s'élever à de hautes théories morales ou scientifiques; +ou bien ils s'égaraient dans de pleines chimères, dans des utopies +de rêveurs sublimes; ou bien, infidèles à leur dessein, ils retombaient +malgré eux, à tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, +le battaient en brèche, au lieu de rien construire. Voltaire +seul comprit ce qui était et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit +et fit tout ce qu'il voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, +n'ayant pas cette tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre +sur lui de s'isoler comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute +sa vie dans une position fausse, dans une distraction permanente, +et dispersa ses immenses facultés sous toutes les formes et par tous +les pores. Assez semblable au fleuve dont parle Werther, le courant +principal, si profond, si abondant en lui-même, disparut presque +au milieu de toutes les saignées et de tous les canaux par lesquels +on le détourna. La gêne et le besoin, une singulière facilité de +caractère, une excessive prodigalité de vie et de conversation, la +camaraderie encyclopédique et philosophique, tout cela soutira +continuellement le plus métaphysicien et le plus artiste des génies de +cette époque. Grimm, dans sa <i>Correspondance littéraire</i>, d'Holbach +dans ses prédications d'athéisme, Raynal dans son <i>Histoire des deux +Indes</i>, détournèrent à leur profit plus d'une féconde artère de ce +grand fleuve dont ils étaient riverains. Diderot, bon qu'il était par +nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout à tous, se +laissait aller à cette façon de vivre; content de produire des idées, et +se souciant peu de leur usage, il se livrait à son penchant +intellectuel et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, à penser d'abord, à +penser surtout et toujours, puis à parler de ses pensées, à les écrire +à ses amis, à ses maîtresses; à les jeter dans des articles de journal, +dans des articles d'encyclopédie, dans des romans imparfaits, dans +des notes, dans des mémoires sur des points spéciaux; lui, le génie +le plus synthétique de son siècle, il ne laissa pas de monument.</p> + +<p>«Ou plutôt ce monument existe, mais par fragments; et, comme +un esprit unique et substantiel est empreint en tous ces fragments +épars, le lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec +sympathie, amour et admiration, recompose aisément ce qui est +jeté dans un désordre apparent, reconstruit ce qui est inachevé, et +finit par embrasser d'un coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par +saisir tous les traits de cette figure forte, bienveillante et hardie, +colorée par le sourire, abstraite par le front, aux vastes tempes, au +coeur chaud, la plus allemande de toutes nos têtes, et dans laquelle +il entre du Goethe, du Kant et du Schiller tout ensemble.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> <i>Interprétation de la Nature</i>.</blockquote> + +<p>L'athéisme de Diderot, bien qu'il l'affichât par moments +avec une déplorable jactance, et que ses adversaires l'aient +trop cruellement pris au mot, se réduit le plus souvent à la +négation d'un Dieu méchant et vengeur, d'un Dieu fait à +l'image des bourreaux de Calas et de La Barre. Diderot est +revenu fréquemment sur cette idée, et l'a présentée sous les +formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantôt, +comme dans l'entretien avec la maréchale de Broglie, +c'est un jeune Mexicain qui, las de son travail, se promène +un jour au bord du grand Océan; il voit une planche qui d'un +bout trempe dans l'eau et de l'autre pose sur le rivage; il s'y +couche, et, bercé par la vague, rasant du regard l'espace infini, +les contes de sa vieille grand'mère sur je ne sais quelle +contrée située au delà et peuplée d'habitants merveilleux lui +repassent en idée comme de folles chimères; il n'y peut croire, +et cependant le sommeil vient avec le balancement et la rêverie, +la planche se détache du rivage, le vent s'accroît, et voilà +le jeune raisonneur embarqué. Il ne se réveille qu'en pleine +eau. Un doute s'élève alors dans son esprit: s'il s'était trompé +en ne croyant pas! si sa grand'mère avait eu raison! Eh bien! +ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il touche à la plage +inconnue. Le vieillard, maître du pays, est là qui le reçoit à +l'arrivée. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu +pincée avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incrédule? ou +bien ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insensé par les cheveux +et se complaire à le traîner durant une éternité sur le +rivage<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>?—Tantôt, comme dans une lettre à mademoiselle +Voland, c'est un moine, galant homme et point du tout enfroqué, +avec qui son ami Damilaville l'a fait dîner. On parla +de l'amour paternel. Diderot dit que c'était une des plus puissantes +affections de l'homme: «Un coeur paternel, repris-je; +non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que +c'est; c'est un secret heureusement ignoré, même des +enfants.» Puis continuant, j'ajoutai: «Les premières années +que je passai à Paris avaient été fort peu réglées; ma conduite +suffisait de reste pour irriter mon père, sans qu'il fût +besoin de la lui exagérer. Cependant la calomnie n'y avait +pas manqué. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? +L'occasion d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point. +Je partis plein de confiance dans sa bonté. Je pensais qu'il +me verrait, que je me jetterais entre ses bras, que nous +pleurerions tous les deux, et que tout serait oublié. Je +pensai juste.» Là, je m'arrêtai et je demandai à mon religieux +s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: «Soixante +lieues, mon père; et s'il y en avait cent, croyez-vous que +j'aurais trouvé mon père moins indulgent et moins tendre?—Au +contraire.—Et s'il y en avait eu mille?—Ah! Comment +maltraiter un enfant qui revient de si loin?—Et s'il avait +été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?...» En disant +ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel; et mon +religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> On lit au tome second des <i>Essais</i> de Nicole: «... En considérant +avec effroi ces démarches téméraires et vagabondes de la +plupart des hommes, qui les mènent à la mort éternelle, je m'imagine +de voir une île épouvantable, entourée de précipices escarpés +qu'un nuage épais empêche de voir, et environnée d'un torrent de +feu qui reçoit tous ceux qui tombent du haut de ces précipices. Tous +les chemins et tous les sentiers se terminent à ces précipices, à l'exception +d'un seul, mais très-étroit et très-difficile à reconnoître, +qui aboutit à un pont par lequel on évite le torrent de feu et l'on +arrive à un lieu de sûreté et de lumière... Il y a dans cette île un +nombre infini d'hommes à qui l'on commande de marcher incessamment. +Un vent impétueux les presse et ne leur permet pas de retarder. +On les avertit seulement que tous les chemins n'ont pour +fin que le précipice; qu'il n'y en a qu'un seul où ils se puissent +sauver, et que cet unique chemin est très-difficile à remarquer. +Mais, nonobstant ces avertissements, ces misérables, sans songer à +chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils le +connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne +s'occupent que du soin de leur équipage, du désir de commander +aux compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de +quelque divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils +arrivent insensiblement vers le bord du précipice, d'où ils sont +emportés dans ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en +a seulement un très-petit nombre de sages qui cherchent avec soin +ce sentier, et qui, l'ayant découvert, y marchent avec grande circonspection, +et, trouvant ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent +enfin à un lieu de sûreté et de repos.» L'image de Nicole +n'est pas consolante; au chapitre V du traité <i>de la Crainte de Dieu</i>, on +peut chercher une autre scène de <i>carnage spirituel</i>, dans laquelle n'éclate +pas moins ce qu'on a droit d'appeler le <i>terrorisme de la Grâce</i>: +on conçoit que Diderot ait trouvé ces doctrines funestes à l'humanité, +et qu'il ait voulu faire à son tour, sous image d'île et d'océan, une +contre-partie au tableau de Nicole.—Il y a aussi dans Pascal une +comparaison du monde avec une île déserte, et les hommes y sont également +de <i>misérables égarés</i>.</blockquote> + +<p>Diderot a exposé ses idées sur la substance, la cause et l'origine +des choses dans l'<i>Interprétation de la Nature</i>, sous le +couvert de Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus +nettement encore dans l'<i>Entretien avec d'Alembert</i> et le <i>Rêve</i> +singulier qu'il prête à ce philosophe. Il nous suffira de dire +que son matérialisme n'est pas un mécanisme géométrique +et aride, mais un vitalisme confus, fécond et puissant, une +fermentation spontanée, incessante, évolutive, où, jusque +dans le moindre atome, la sensibilité latente ou dégagée subsiste +toujours présente. C'était l'opinion de Bordeu et des +physiologistes, la même que Cabanis a depuis si éloquemment +exprimée. A la manière dont Diderot sentait la nature extérieure, +la nature pour ainsi dire <i>naturelle</i>, celle que les expériences +des savants n'ont pas encore torturée et falsifiée, les +bois, les eaux, la douceur des champs, l'harmonie du ciel et +les impressions qui en arrivent au coeur, il devait être profondément +religieux par organisation, car nul n'était plus +sympathique et plus ouvert à la vie universelle. Seulement, +cette vie de la nature et des êtres, il la laissait volontiers +obscure, flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, +recelée au sein des germes, circulant dans les courants de +l'air, ondoyant sur les cimes des forêts, s'exhalant avec les +bouffées des brises; il ne la rassemblait pas vers un centre, il +ne l'idéalisait pas dans l'exemplaire radieux d'une Providence +ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage qu'il +composa durant sa vieillesse et peu d'années avant de mourir, +l'<i>Essai sur la Vie de Sénèque</i>, il s'est plu à traduire le +passage suivant d'une lettre à Lucilius, qui le transporte d'admiration: +«S'il s'offre à vos regards une vaste forêt, peuplée +d'arbres antiques, dont les cimes montent aux nues et dont +les rameaux entrelacés vous dérobent l'aspect du ciel, cette +hauteur démesurée, ce silence profond, ces masses d'ombre +que la distance épaissit et rend continues, tant de signes +ne vous <i>intiment</i>-ils pas la présence d'un Dieu?» C'est +Diderot qui souligne le mot <i>intimer</i>. Je suis heureux de +trouver dans le même ouvrage un jugement sur La Mettrie, +qui marque chez Diderot un peu d'oubli peut-être de ses propres +excès cyniques et philosophiques, mais aussi un dégoût +amer, un désaveu formel du matérialisme immoral et corrupteur. +J'aime qu'il reproche à La Mettrie de n'avoir pas <i>les +premières idées des vrais fondements de la morale</i>, «de cet arbre +immense dont la tête touche aux cieux, et dont les racines +pénètrent jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la +décence, la politesse, les vertus les plus légères, s'il en est +de telles, sont attachées comme la feuille au rameau, qu'on +déshonore en l'en dépouillant.» Ceci me rappelle une querelle +qu'il eut un jour sur la vertu avec Helvétius et Saurin; +il en fait à mademoiselle Voland un récit charmant, qui est un +miroir en raccourci de l'inconséquence du siècle. Ces messieurs +niaient le sens moral inné, le motif essentiel et désintéressé +de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. «Le plaisant, +ajoute-t-il, c'est que, la dispute à peine terminée, ces +honnêtes gens se mirent, sans s'en apercevoir, à dire les +choses les plus fortes en faveur du sentiment qu'ils venaient +de combattre, et à faire eux-mêmes la réfutation de leur +opinion. Mais Socrate, à ma place, la leur aurait arrachée.» +Il dit en un endroit au sujet de Grimm: «La sévérité des +principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, +une à l'usage des souverains.» Toutes ces idées excellentes +sur la vertu, la morale et la nature, lui revinrent sans doute +plus fortes que jamais dans le recueillement et l'espèce de +solitude qu'il tâcha de se procurer durant les années souffrantes +de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis étaient morts, +les autres dispersés; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient +souvent. Aux conversations désormais fatigantes, il +préférait la robe de chambre et sa bibliothèque du cinquième +sous les tuiles, au coin de la rue Taranne et de celle de Saint-Benoît; +il lisait toujours, méditait beaucoup et soignait avec +délices l'éducation de sa fille. Sa vie bienfaisante, pleine de +bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui être d'un grand +apaisement intérieur; et toutefois peut-être, à de certains +moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux +père: «Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de +la raison; mais je trouve que ma tête repose plus doucement +encore sur celui de la religion et des lois.»—Il mourut +en juillet 1784<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors à ses +débuts, publia dans quelque almanach littéraire le récit d'une <i>visite</i> +qu'il avait faite au philosophe, récit piquant, un peu burlesque, où les +qualités naïves de l'original sont prises en caricature. Diderot s'en +montra très-mécontent. Garat présageait par ce trait son talent de +plume, mais aussi sa légèreté morale. Cette <i>visite chez Diderot</i>, qu'on +peut lire recueillie par M. Auguis dans ses <i>Révélations indiscrètes du +XVIIIe siècle</i>, est peut-être le premier exemple en notre littérature du +style <i>à la Janin</i>; dans ce genre de charge fine, l'échantillon de Garat +reste charmant.</blockquote> + +<p>Comme artiste et critique, Diderot fut éminent. Sans doute +sa théorie du drame n'a guère de valeur que comme démenti +donné au convenu, au faux goût, à l'éternelle mythologie de +l'époque, comme rappel à la vérité des moeurs, à la réalité +des sentiments, à l'observation de la nature; il échoua dès +qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idée de morale le préoccupa +outre mesure; il y subordonna le reste, et en général, +dans toute son esthétique, il méconnut les limites, les ressources +propres et la circonscription des beaux-arts; il concevait +trop le drame en moraliste, la statuaire et la peinture +en littérateur; le style essentiel, l'exécution mystérieuse, la +touche sacrée, ce je ne sais quoi d'accompli, d'achevé, qui est +à la fois l'indispensable, ce <i>sine qua non</i> de confection dans +chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne à l'adresse de la +postérité,—sans doute ce coin précieux lui a échappé souvent; +il a tâtonné alentour, et n'y a pas toujours posé le doigt +avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont causé de ces +éblouissements d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer +que pour Térence, pour Richardson et pour Greuze: +voilà les défauts. Mais aussi que de verve, que de raison dans +les détails! quelle chaude poursuite du vrai, du bon, de ce +qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique +dans ce siècle irrévérent! quelle critique pénétrante, honnête, +amoureuse, jusqu'alors inconnue! comme elle épouse son +auteur dès qu'elle y prend goût! comme elle le suit, l'enveloppe, +le développe, le choie et l'adore! Et, tout optimiste +qu'elle est et un peu sujette à l'engouement, ne la croyez pas +dupe toujours. Demandez plutôt à l'auteur des <i>Saisons</i>, à +M. de Saint-Lambert, <i>qui, entre les gens de lettres, est une des +peaux les plus sensibles</i> (nous dirions aujourd'hui <i>un des +épidermes</i>); à M. de La Harpe, qui a <i>du nombre, de l'éloquence, +du style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte +au-dessous de la mamelle gauche</i>,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>... Quod laeva in parte mamillae</i></p> +<p><i>Nil salit Arcadico juveni...</i></p> + </div> </div> + +<p>JUV.</p> + +<p>Demandez à l'abbé Raynal, <i>qui serait sur la ligne de M. de La +Harpe, s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de +goût</i>; au digne, au sage et honnête Thomas enfin, qui, à +l'opposé du même M. de La Harpe, <i>met tout en montagnes, +comme l'autre met tout en plaines</i>, et qui, en écrivant <i>sur les +femmes</i>, a trouvé moyen de composer <i>un si bon, un si estimable +livre, mais un livre qui n'a pas de sexe</i>.</p> + +<p>En prononçant le nom de femmes, nous avons touché la +source la plus abondante et la plus vive du talent de Diderot +comme artiste. Ses meilleurs morceaux, les plus délicieux +d'entre ses <i>petits papiers</i>, sont certainement ceux où il les +met en scène, où il raconte les abandons, les perfidies, les +ruses dont elles sont complices ou victimes, leur puissance +d'amour, de vengeance, de sacrifice; où il peint quelque +coin du monde, quelque intérieur auquel elles ont été mêlées. +Les moindres récits courent alors sous sa plume, rapides, +entraînants, simples, loin d'aucun système, empreints, sans +affectation, des circonstances les plus familières, et comme +venant d'un homme qui a de bonne heure vécu de la vie de +tous les jours, et qui a senti l'âme et la poésie dessous. De +telles scènes, de tels portraits ne s'analysent pas. Omettant +les choses plus connues, je recommande à ceux qui ne l'ont +pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle +Jodin, jeune actrice dont il connaissait la famille, et +dont il essaya de diriger la conduite et le talent par des conseils +aussi attentifs que désintéressés. C'est un admirable +petit cours de morale pratique, sensée et indulgente; c'est +de la raison, de la décence, de l'honnêteté, je dirais presque +de la vertu, à la portée d'une jolie actrice, bonne et franche +personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place +de Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux déjà pour +être sage), Horace lui-même n'aurait pas donné d'autres préceptes, +des conseils mieux pris dans le réel, dans le possible, +dans l'humanité; et certes il ne les eût pas assaisonnés de +maximes plus saines, d'indications plus fines sur l'art du +comédien. Ces Lettres à mademoiselle Jodin, publiées pour +la première fois en 1821, présageaient dignement celles à +mademoiselle Voland, que nous possédons enfin aujourd'hui. +Ici Diderot se révèle et s'épanche tout entier. Ses goûts, ses +moeurs, la tournure secrète de ses idées et de ses désirs; ce +qu'il était dans la maturité de l'âge et de la pensée; sa sensibilité +intarissable au sein des plus arides occupations et sous +les paquets d'épreuves de l'<i>Encyclopédie</i>; ses affectueux +retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville +natale, de la maison paternelle et des <i>vordes</i> sauvages où +s'ébattait son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne +avec peu d'amis, d'oisiveté entremêlée d'émotions et +de lectures; et puis, au milieu de cette société charmante, à +laquelle il se laisse aller tout en la jugeant, les figures sans +nombre, gracieuses ou grimaçantes, les épisodes tendres ou +bouffons qui ressortent et se croisent dans ses récits; madame +d'Épinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon bleu +au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en +camisole, aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au +ton moqueur et discordant, près de sa moitié au fin sourire; +l'abbé Galiani, <i>trésor dans les jours pluvieux</i>, meuble si indispensable +que <i>tout le monde voudrait en avoir un à la campagne, +si on en faisait chez les tabletiers</i>; l'incomparable portrait +d'<i>Uranie</i>, de cette belle et auguste madame Legendre, la plus +vertueuse des coquettes, la plus désespérante des femmes qui +disent: Je vous aime;—un franc parler sur les personnages +célèbres; Voltaire, <i>ce méchant et extraordinaire enfant des +Délices</i>, qui a beau critiquer, railler, se démener, et qui <i>verra +toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, +qui, sans s'élever sur la pointe du pied, le passeront de la tête, +car il n'est que le second dans tous les genres</i>; Rousseau, cet +être incohérent, <i>excessif, tournant perpétuellement autour d'une +capucinière où il se fourrera un beau matin, et sans cesse ballotté +de l'athéisme au baptême des cloches</i>;—c'en est assez, je crois, +pour indiquer que Diderot, homme, moraliste, peintre et critique, +se montre à nu dans cette Correspondance, si heureusement +conservée, si à propos offerte à l'admiration +empressée de nos contemporains. Plus efficacement que nos +paroles, elle ravivera, elle achèvera dans leur mémoire une +image déjà vieillie, mais toujours présente. Nous y renvoyons +bien vite les lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons +pas dit assez ou que nous en avons trop dit<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>. Nous leur +rappellerons en même temps, comme dédommagement et +comme excuse, un article sur la prose du grand écrivain, +inséré autrefois dans ce recueil par un des hommes<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a> qui +ont le mieux soutenu et perpétué de nos jours la tradition de +Diderot, pour la verve chaude et féconde, le génie facile, +abondant, passionné, le charme sans fin des causeries et la +bonté prodigue du caractère.</p> + +<p>Juin 1831.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> On peut voir aussi deux articles détaillés sur cette Correspondance +dans <i>le Globe</i>, 20 septembre et 5 octobre 1830.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> M. Ch. Nodier (<i>Revue de Paris</i>).</blockquote> + + +<p>J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII +des <i>Causeries du Lundi</i>.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>L'ABBÉ PRÉVOST</h3> + + +<p>On a comparé souvent l'impression mélancolique que produisent +sur nous les bibliothèques, où sont entassés les travaux +de tant de générations défuntes, à l'effet d'un cimetière +peuplé de tombes. Cela ne nous a jamais semblé plus vrai +que lorsqu'on y entre, non avec une curiosité vague ou un +labeur trop empressé, mais guidé par une intention particulière +d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piété +studieuse à accomplir envers une mémoire. Si pourtant l'objet +de notre étude ce jour-là, et en quelque sorte de notre dévotion, +est un de ces morts fameux et si rares dont la parole +remplit les temps, l'effet ne saurait être ce que nous disons; +l'autel alors nous apparaît trop lumineux; il s'en échappe +incessamment un puissant éclat qui chasse bien loin la langueur +des regrets et ne rappelle que des idées de durée et de +vie. La médiocrité, non plus, n'est guère propre à faire naître +en nous un sentiment d'espèce si délicate; l'impression +qu'elle cause n'a rien que de stérile, et ressemble à de la +fatigue ou à de la pitié. Mais ce qui nous donne à songer plus +particulièrement et ce qui suggère à notre esprit mille pensées +d'une morale pénétrante, c'est quand il s'agit d'un de +ces hommes en partie célèbres et en partie oubliés, dans la +mémoire desquels, pour ainsi dire, la lumière et l'ombre se +joignent; dont quelque production toujours debout reçoit +encore un vif rayon qui semble mieux éclairer la poussière et +l'obscurité de tout le reste; c'est quand nous touchons à l'une +de ces renommées recommandables et jadis brillantes, comme +il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles aujourd'hui, dans +leur silence, de la beauté d'un cloître qui tombe, et à demi +couchées, désertes et en ruine. Or, à part un très-petit nombre +de noms grandioses et fortunés qui, par l'à-propos de leur +venue, l'étoile constante de leurs destins, et aussi l'immensité +des choses humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites +glorieusement, conservent ce privilège éternel de ne +pas vieillir, ce sort un peu sombre, mais fatal, est commun à +tout ce qui porte dans l'ordre des lettres le titre de talent et +même celui de génie. Les admirations contemporaines les +plus unanimes et les mieux méritées ne peuvent rien contre; +la résignation la plus humble, comme la plus opiniâtre résistance, +ne hâte ni ne retarde ce moment inévitable, où le +grand poëte, le grand écrivain, entre dans la postérité, c'est-à-dire +où les générations dont il fut le charme et l'âme, cédant +la scène à d'autres, lui-même il passe de la bouche ardente +et confuse des hommes à l'indifférence, non pas ingrate, mais +respectueuse, qui, le plus souvent, est la dernière consécration +des monuments accomplis. Sans doute quelques pèlerins du +génie, comme Byron les appelle, viennent encore et jusqu'à +la fin se succéderont alentour; mais la société en masse s'est +portée ailleurs et fréquente d'autres lieux. Une bien forte part +de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge déjà +dans l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est +pas sans tristesse, soit qu'on l'éprouve pour soi-même, soit +qu'on l'applique à d'autres, nous devons tâcher du moins qu'il +nous laisse sans amertume. Il n'a rien, à le bien prendre, qui +soit capable d'irriter ou de décourager; c'est un des mille +côtés de la loi universelle. Ne nous y appesantissons jamais que +pour combattre en nous l'amour du bruit, l'exagération de +notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Prémunis par +là contre bien des agitations insensées, sachons nous tenir à +un calme grave, à une habitude réfléchie et naturelle, qui +nous fasse tout goûter selon la mesure, nous permette une +justice clairvoyante, dégagée des préoccupations superbes, et, +en sauvant nos productions sincères des changeantes saillies +du jour et des jargons bigarrés qui passent, nous établisse +dans la situation intime la meilleure pour y épancher le plus +de ces vérités réelles, de ces beautés simples, de ces sentiments +humains bien ménagés, dont, sous des formes plus ou +moins neuves et durables, les âges futurs verront se confirmer +à chaque épreuve l'éternelle jeunesse.</p> + +<p>Cette réflexion nous a été inspirée au sujet de l'abbé Prévost, +et nous croyons que c'est une de celles qui, de nos +jours, lui viendraient le plus naturellement à lui-même, s'il +pouvait se contempler dans le passé. Non pas que, durant le +cours de sa longue et laborieuse carrière, il ait jamais positivement +obtenu ce quelque chose qui, à un moment déterminé, +éclate de la plénitude d'un disque éblouissant, et qu'on appelle +la gloire; plutôt que la gloire, il eut de la célébrité diffuse, +et posséda les honneurs du talent, sans monter jusqu'au +génie. Ce fut pourtant, si l'on parle un instant avec lui la +langue vaguement complaisante de Louis XIV, ce fut, à tout +prendre, un heureux et facile génie, d'un savoir étendu et +lucide, d'une vaste mémoire, inépuisable en oeuvres, également +propre aux histoires sérieuses et aux amusantes, renommé +pour les grâces du style et la vivacité des peintures, +et dont les productions, à peine écloses, faisaient, disait-on +alors, <i>les délices des coeurs sensibles et des belles imaginations</i>. +Ses romans, en effet, avaient un cours prodigieux; on les +contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les continuait +sous son nom, ce qui est arrivé pour le <i>Cléveland</i>; les libraires +demandaient <i>du l'abbé Prévost</i>, comme précédemment du +Saint-Évremond; lui-même, il ne les laissait guère en souffrance, +et ses oeuvres, y compris <i>le Pour et Contre</i> et l'<i>Histoire +générale des Voyages</i>, vont beaucoup au delà de cent volumes. +De tous ces estimables travaux, parmi lesquels on compte une +bonne part de créations, que reste-t-il dont on se souvienne +et qu'on relise? Si dans notre jeunesse nous nous sommes +trouvés à portée de quelque ancienne bibliothèque de famille, +nous avons pu lire <i>Cléveland</i>, <i>le Doyen de Killerine</i>, les <i>Mémoires +d'un Homme de qualité</i>, que nous recommandaient nos +oncles ou nos pères; mais, à part une occasion de ce genre, +on les estime sur parole, on ne les lit pas. Que si par hasard +on les ouvre, on ne va presque jamais jusqu'à la fin, pas plus +que pour l'<i>Astrée</i> ou pour <i>Clélie</i>; la manière en est déjà trop +loin de notre goût, et rebute par son développement, au lieu +de prendre; il n'y a que <i>Manon Lescaut</i> qui réussisse toujours +dans son accorte négligence, et dont la fraîcheur sans fard +soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre échappé en un jour de +bonheur à l'abbé Prévost, et sans plus de peine assurément +que les innombrables épisodes, à demi réels, à demi inventés, +dont il a semé ses écrits, soutient à jamais son nom au-dessus +du flux des années, et le classe de pair, en lieu sûr, à côté de +l'élite des écrivains et des inventeurs. Heureux ceux qui, +comme lui, ont eu un jour, une semaine, un mois dans leur +vie, où à la fois leur coeur s'est trouvé plus abondant, leur +timbre plus pur, leur regard doué de plus de transparence et +de clarté, leur génie plus familier et plus présent; où un +fruit rapide leur est né et a mûri sous cette harmonieuse conjonction +de tous les astres intérieurs; où, en un mot, par une +oeuvre de dimension quelconque, mais complète, ils se sont +élevés d'un jet à l'idéal d'eux-mêmes! Bernardin de Saint-Pierre +dans <i>Paul et Virginie</i>, Benjamin Constant par son +<i>Adolphe</i>, ont eu cette bonne fortune, qu'on mérite toujours si +on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de résumé admirable, +au regard sommaire de l'avenir. On commence à croire +que, sans cette tour solitaire de René, qui s'en détache et +monte dans la nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait +confusément à distance<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>. L'abbé Prévost, sous cet +aspect, n'a rien à envier à tous ces hommes. Avec infiniment +moins d'ambition qu'aucun, il a son point sur lequel il est +autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste à jamais, et, en +dépit des révolutions du goût et des modes sans nombre qui +en éclipsent le vrai règne, elle peut garder au fond sur son +propre sort cette indifférence folâtre et languissante qu'on lui +connaît. Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible +peut-être et par trop simple de métaphysique et de nuances; +mais quand l'assaisonnement moderne se sera évaporé, quand +l'enluminure fatigante aura pâli, cette fille incompréhensible +se retrouvera la même, plus fraîche seulement par le contraste. +L'écrivain qui nous l'a peinte restera apprécié dans le calme, +comme étant arrivé à la profondeur la plus inouïe de la passion +par le simple naturel d'un récit, et pour avoir fait de sa plume, +en cette circonstance, un emploi cher à certains coeurs dans +tous les temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera +pas, ou qu'il n'atteindra du moins que quand, le goût des +choses saines étant épuisé, il n'y aura plus de regret à mourir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> J'écrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce léger +M. de Loménie (qui n'est qu'un écho de son monde), d'avoir attendu +la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensée à son +sujet, ne m'ont pas bien lu. Béranger, au contraire, avait fort remarqué +ce passage, et il s'amusait quelquefois à taquiner M. de Chateaubriand +sur ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.</blockquote> + +<p>Mais si la postérité s'en tient, dans l'essor de son coup +d'oeil, à cette brève compréhension d'un homme, à ce relevé +rapide d'une oeuvre, il y a, jusque dans son sein, des curiosités +plus scrupuleuses et plus patientes qui éprouvent le besoin +d'insister davantage, de revenir à la connaissance des portions +disparues, et de retrouver épars dans l'ensemble, plus mélangés +sans doute mais aussi plus étalés, la plupart des mérites +dont la pièce principale se compose. On veut suivre dans la +continuité de son tissu, on veut toucher de la main, en quelque +sorte, l'étoffe et la qualité de ce génie dont on a déjà vu +le plus brillant échantillon, mais un échantillon, après tout, +qui tient étroitement au reste, et n'en est d'ordinaire qu'un +accident mieux venu. C'est ce que nous tâchons de faire aujourd'hui +pour l'abbé Prévost. Un attrait tout particulier, dès +qu'on l'a entrevu, invite à s'informer de lui et à désirer de +l'approfondir. Sa physionomie ouverte et bonne, la politesse +décente de son langage, laissent transpirer à son insu une +sensibilité intérieure profondément tendre, et, sous la généralité +de sa morale et la multiplicité de ses récits, il est aisé de +saisir les traces personnelles d'une expérience bien douloureuse. +Sa vie, en effet, fut pour lui le premier de ses romans +et comme la matière de tous les autres. Il naquit, sur la fin +du XVIIe siècle, en avril 1697, à Hesdin dans l'Artois, d'une +honnête famille et même noble; son père était procureur du +roi au bailliage. Le jeune Prévost fit ses premières études +chez les jésuites de sa ville natale, et plus tard alla doubler +sa rhétorique au collége d'Harcourt, à Paris. On le soigna fort +à cause des rares talents qu'il produisit de bonne heure, et +les jésuites l'avaient déjà entraîné au noviciat lorsqu'un jour +(il avait seize ans), les idées de monde l'ayant assailli, il quitta +tout pour s'engager en qualité de simple volontaire. La dernière +guerre de Louis XIV tirait à sa fin; les emplois à l'armée +étaient devenus très-rares; mais il avait l'espérance, commune +à une infinité de jeunes gens, d'être avancé aux premières +occasions; et, comme lui-même il l'a dit par la suite +en réponse à ceux qui calomniaient cette partie de sa vie, «il +n'étoit pas si disgracié du côté de la naissance et de la fortune +qu'il ne pût espérer de faire heureusement son chemin.» +Las pourtant d'attendre, et la guerre d'ailleurs finissant, il +retourna à La Flèche chez les pères jésuites, qui le reçurent +avec toutes sortes de caresses; il en fut séduit au point de +s'engager presque définitivement dans l'Ordre; il composa, +en l'honneur de saint François Xavier, une ode qui ne s'est +pas conservée. Mais une nouvelle inconstance le saisit, et, +sortant encore une fois de la retraite, il reprit le métier des +armes <i>avec plus du distinction</i>, dit-il, <i>et d'agrément</i>, avec quelque +grade par conséquent, lieutenance ou autre. Les détails +manquent sur cette époque critique de sa vie<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>. On n'a +qu'une phrase de lui qui donne suffisamment à penser et qui +révèle la teinte à la direction de ses sentiments durant les +orages de sa première jeunesse: «Quelques années se passèrent, +dit-il (à ce métier des armes); vif et sensible au plaisir, +j'avouerai, dans les termes de M. de Cambrai, que la +sagesse demandoit bien des précautions qui m'échappèrent. +Je laisse à juger quels devoient être, depuis l'âge de vingt +à vingt-cinq ans, le coeur et les sentiments d'un homme qui +a composé le <i>Cléveland</i> trente-cinq ou trente-six. La malheureuse +fin d'un engagement trop tendre me conduisit +enfin au <i>tombeau</i>: c'est le nom que je donne à l'Ordre respectable +où j'allai m'ensevelir, et où je demeurai quelque +temps si bien mort, que mes parents et mes amis ignorèrent +ce que j'étois devenu.» Cet Ordre respectable dont il +parle, et dans lequel il entra à l'âge de vingt-quatre ans environ, +est celui des Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur; +il y resta cinq ou six ans dans les pratiques religieuses +et dans l'assiduité de l'étude; nous le verrons plus tard en +sortir. Ainsi cette âme passionnée, et par trop maniable aux +impressions successives, ne pouvait se fixer à rien; elle était du +nombre de ces natures déliées qu'on traverse et qu'on ébranle +aisément sans les tenir; elle avait puisé dans l'ingénuité de +son propre fonds et avait développé en elle, par l'excellente +éducation qu'elle avait reçue, mille sentiments honnêtes, délicats +et pieux, capables, ce semble, à volonté, de l'honorer +parmi les hommes ou de la sanctifier dans la retraite, et elle +ne savait se résoudre ni à l'un ni à l'autre de ces partis; elle +en essayait continuellement tour à tour; la fragilité se perpétuait +sous les remords; le monde, ses plaisirs, la variété +de ses événements, de ses peintures, la tendresse de ses liaisons, +devenaient, au bout de quelques mois d'absence, des +tentations irrésistibles pour ce coeur trop tôt sevré, et, d'une +autre part, aucun de ces biens ne parvenait à le remplir au +moment de la jouissance. Le repentir alors et une sorte d'irritation +croissante contre un ennemi toujours victorieux le rejetaient +au premier choc dans des partis extrêmes dont l'austérité +ne tardait pas à mollir; et, après une lutte nouvelle, +en un sens contraire au précédent, il retombait encore de la +cellule dans les aventures. On a conservé de lui le fragment +d'une lettre écrite à l'un de ses frères au commencement de +son entrée chez les bénédictins; elle se rapporte au temps +de son séjour à Saint-Ouen, vers 1721. Il y touche cet état +moral de son âme en traits ingénus et suaves qui marquent +assez qu'il n'est pas guéri: «Je connois la foiblesse de mon +coeur, et je sens de quelle importance il est pour son repos +de ne point m'appliquer à des sciences stériles qui le laisseraient +dans la sécheresse et dans la langueur; il faut, si je +veux être heureux dans la religion, que je conserve dans +toute sa force l'impression de grâce qui m'y a amené; il +faut que je veille sans cesse à éloigner tout ce qui pourroit +l'affoiblir. Je n'aperçois que trop tous les jours de quoi je +redeviendrois capable, si je perdois un moment de vue la +grande règle, ou même si je regardois avec la moindre +complaisance certaines images qui ne se présentent que +trop souvent à mon esprit, et qui n'auroient encore que trop +de force pour me séduire, quoiqu'elles soient à demi effacées. +Qu'on a de peine, mon cher frère, à reprendre un peu +de vigueur quand on s'est fait une habitude de sa foiblesse; +et qu'il en coûte à combattre pour la victoire, quand on a +trouvé longtemps de la douceur à se laisser vaincre!»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> Le biographe de l'édition de 1810, qui est le même que celui +de l'édition de 1783, a copié sur ce point le biographe qui a publié +les <i>Pensées de l'abbé Prévost</i> en 1764, et qui lui-même s'en était tenu +aux explications insérées dans le nombre 47 du <i>Pour et Contre</i>.—On +a imprimé dans je ne sais quel livre <i>d'Ana</i>, que Prévost étant tombé +amoureux d'une dame, à Hesdin probablement, son père, qui voyait +cette intrigue de mauvais oeil, alla un soir à la porte de la dame pour +morigéner son fils au passage, et que celui-ci, dans la rapidité du +mouvement qu'il fit pour s'échapper, heurta si violemment son père +que le vieillard mourut des suites du coup. Si ce n'est pas là une calomnie +atroce, c'est un conte, et Prévost a bien assez de catastrophes +dans sa vie sans celle-là. (Voir dans la <i>Décade philosophique</i> du 20 thermidor +an XI une lettre de M. L. Prévost d'Exiles, qui dément et réfute +péremptoirement cette anecdote sur son grand-oncle).</blockquote> + +<p>L'idéal de l'abbé Prévost, son rêve dès sa jeunesse, le modèle +de félicité vertueuse qu'il se proposait et qu'ajournèrent +longtemps pour lui des erreurs trop vives, c'était un mélange +d'étude et de monde, de religion et d'honnête plaisir, dont il +s'est plu en beaucoup d'occasions à flatter le tableau. Une +fois engagé dans des liens indissolubles, il tâcha que toute +image trop émouvante et trop propice aux désirs fût soigneusement +bannie de ce plan un peu chimérique, où le devoir +était la mesure de la volupté. On aime à s'étendre avec lui, +en plus d'un endroit des <i>Mémoires d'un Homme de qualité</i> et +de <i>Cléveland</i>, sur ces promenades méditatives, ces saintes lectures +dans la solitude, au milieu des bois et des fontaines, +une abbaye toujours dans le fond; sur ces conversations morales +entre amis, <i>qu'Horace et Boileau ont marquées</i>, nous dit-il, +<i>comme un des plus beaux traits dont ils composent la vie heureuse</i>. +Son christianisme est doux et tempéré, on le voit; +accommodant, mais pur; c'est un christianisme formel qui +<i>ordonne à la fois la pratique de la morale et la croyance des +mystères</i>, d'ailleurs nullement farouche, fondé sur la Grâce et +sur l'amour, fleuri d'atticisme, ayant passé par le noviciat +des jésuites et s'en étant dégagé avec candeur, bien qu'avec +un souvenir toujours reconnaissant. Gresset, dans plusieurs +morceaux de ses épîtres, nous en donnerait quelque idée que +Prévost certainement ne désavouerait pas:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Blandus honos, hilarisque tamen cum pondère virtus.</i></p> + </div> </div> + +<p>Boileau, plus sévère et aussi humain, Boileau, que je me +reproche de n'avoir pas assez loué autrefois sur ce point non +plus que sur quelques autres, a été inspiré de cet esprit de +piété solide dans son Épître à l'abbé Renaudot. L'admirable +caractère de Tiberge, dans <i>Manon Lescaut</i>, en offre en action +toutes les lumières et toutes les vertus réunies. Du milieu +des bouleversements de sa jeunesse et des nécessités matérielles +qui en furent la suite, Prévost tendit d'un effort constant +à cette sagesse pleine d'humilité, et il mérita d'en cueillir +les fruits dès l'âge mûr. Il conserva toute sa vie un tendre +penchant pour ses premiers maîtres, et les impressions qu'il +avait reçues d'eux ne le quitteront jamais. Il est possible, à la +rigueur, que la philosophie, alors commençante, l'ait séduit +un moment dans l'intervalle de sa sortie de La Flèche à son +entrée chez les bénédictins, et que le personnage de Cléveland +représente quelques souvenirs personnels de cette +époque. Mais au fond c'était une nature soumise, non raisonneuse, +altérée des sources supérieures, encline à la spiritualité, +largement crédule à l'invisible; une intelligence de la +famille de Malebranche en métaphysique; une de ces âmes +qui, ainsi qu'il l'a dit de sa Cécile, <i>se portent d'une ardeur +étonnante de sentiments vers un objet qui leur est incertain pour +elles-mêmes; qui aspirent au bonheur d'aimer sans bornes et sans +mesure</i>, et s'en croient empêchées par les <i>ténèbres des sens</i> et +le poids de la chair. Il obéit à un élan de cette voix mystique +en entrant chez les bénédictins: seulement il compta trop +sur ses forces, ou peut-être, parce qu'il s'en défiait beaucoup, +il se hâta de s'interdire solennellement toute récidive de défaillance. +Le sacrifice une fois consommé, la conscience lucide +lui revint: «Je reconnus, dit-il, que ce coeur si vif étoit +encore brûlant sous la cendre. La perte de ma liberté m'affligea +jusqu'aux larmes. Il étoit trop tard. Je cherchai ma +consolation durant cinq ou six ans, dans les charmes de l'étude; +mes livres étoient mes amis fidèles, <i>mais ils étoient +morts comme moi!</i>»</p> + +<p>L'étude en effet, qui, suivant sa propre expression, a des +douceurs, mais mélancoliques et toujours uniformes; ce +genre d'étude surtout, héritage démembré des Mabillon, austère, +interminable, monotone comme une pénitence, sans +mélange d'invention et de grâces, pouvait suffire uniquement +à la vie d'un dom Martenne, non à celle de dom Prévost. Il y +était propre toutefois, mais il l'était aussi à trop d'autres matières +plus attrayantes. On l'occupa successivement dans les +diverses maisons de l'Ordre à Saint-Ouen de Rouen, où il +eut une polémique à son avantage avec un jésuite appelé Le +Brun; à l'abbaye du Bec, où, tout en approfondissant la +théologie, il fit connaissance d'un grand seigneur retiré de la +cour qui lui donna peut-être la pensée de son premier roman; +à Saint-Germer, où il professa les humanités; à Évreux +et aux Blancs-Manteaux de Paris, où il prêcha avec une vogue +merveilleuse; enfin à Saint-Germain-des-Prés, espèce de capitale +de l'Ordre, où on l'appliqua en dernier lieu au <i>Gallia +Christiana</i>, dont un volume presque entier, dit-on, est de lui. +Il commença dès lors, selon toute apparence, à rédiger les +<i>Mémoires d'un Homme de qualité</i>, et en même temps, par la +multitude d'histoires intéressantes qu'il contait à ravir, il +faisait le charme des veillées du cloître. Un léger mécontentement, +qui n'était qu'un prétexte, mais en réalité ses idées, +dont le cours le détournait plus que jamais ailleurs, l'engagèrent +à solliciter de Rome sa translation dans une branche +moins rigide de l'Ordre; ce fut pour Cluny qu'il s'arrêta. Il +obtint sa demande; le bref devait être fulminé par l'évêque +d'Amiens à un jour marqué; Prévost y comptait, et de grand +matin il s'échappa du couvent, en laissant pour les supérieurs +des lettres où il exposait ses motifs. Par l'effet d'une intrigue +qu'il avait ignorée jusqu'au dernier moment, le bref ne fut +pas fulminé, et sa position de déserteur devint tellement +fausse qu'il n'y vit d'autre issue qu'une fuite en Hollande. Le +général de la congrégation tenta bien une démarche amicale +pour lui rouvrir les portes; mais Prévost, déjà parti, n'en fut +pas informé. Ce grand pas une fois fait, il dut en accepter +toutes les conséquences. Riche de savoir, rompu à l'étude, +propre aux langues, regorgeant, en quelque sorte, de souvenirs +et d'aventures éprouvées ou recueillies qui s'étaient +amassées en lui dans le silence, il saisit sa plume facile et +courante pour ne la plus abandonner; et par ses romans, ses +compilations, ses traductions, ses journaux, ses histoires, il +s'ouvrit rapidement une large place dans le monde littéraire. +Sa fuite est de 1727 ou 1728 environ; il avait trente et un +ans, et demeura ainsi hors de France au moins six années, +tant en Hollande qu'en Angleterre. Dès les premiers temps +de son exil, nous voyons paraître de lui les <i>Mémoires d'un +Homme de qualité</i>, un volume traduit de l'<i>Histoire universelle</i> +du président de Thou, une <i>Histoire métallique du royaume des +Pays-Bas</i>, également traduite. <i>Cléveland</i> vint ensuite, puis +<i>Manon</i>, et <i>le Pour et Contre</i>, dont la publication commencée +en 1733 ne finit qu'en 1740. Prévost était déjà rentré en +France lorsqu'il publia <i>le Doyen de Killerine</i>, en 1735. Comme +ceci n'est pas un inventaire exact, ni même un jugement général +des nombreux écrits de notre auteur, nous ne nous +arrêterons qu'à ceux qui nous aideront à le peindre.</p> + +<p>Les <i>Mémoires d'un Homme de qualité</i> nous semblent sans +contredit, et <i>Manon</i> à part, <i>Manon</i> qui n'en est du reste qu'un +charmant épisode par post-scriptum,—nous semblent le +plus naturel, le plus franc, le mieux conservé des romans de +l'abbé Prévost, celui où, ne s'étant pas encore blasé sur le romanesque +et l'imaginaire, il se tient davantage à ce qu'il a +senti en lui ou observé alentour. Tandis que, dans ses romans +postérieurs, il se perd en des espaces de lieu considérables +et se prend à des personnages d'outre-mer, qu'il +affuble de caractères hybrides et dont la vraisemblance, contestable +dès lors, ne supporte pas un coup d'oeil aujourd'hui, +dans ces Mémoires au contraire il nous retrace en perfection, +et sans y songer, les manières et les sentiments de la bonne +société vers la fin du règne de Louis XIV. Le côté satirique +que préfère Le Sage manque ici tout à fait; la grossièreté et +la licence, qui se faisaient jour à tout instant sous ces beaux +dehors, n'y ont aucune place. J'omets toujours <i>Manon</i> et son +Paris du temps du <i>Système</i>, son Paris de vice et de boue, où +toutes les ordures sont entassées, quoique d'occasion seulement, +remarquez-le bien, quoique jetées là sans dessein de +les faire ressortir, et d'un bout à l'autre éclairées d'un même +reflet sentimental. Mais le monde habituel de Prévost, c'est le +monde honnête et poli, vu d'un peu loin par un homme qui, +après l'avoir certainement pratiqué, l'a regretté beaucoup du +fond de la province et des cloîtres; c'est le monde délicat, +galant et plein d'honneur, tel que Louis XIV aurait voulu le +fixer, comme Boileau et Racine nous en ont décoré l'idéal, +qui est à portée de la cour, mais qui s'en abstient souvent; +où Montausier a passé, où la Régence n'est point parvenue. +Prévost tourne en plein ses récits au noble, au sérieux, au +pathétique, et s'enchante aisément. Son roman,—oui, son +roman, nonobstant la fille de joie et l'escroc que vous en +connaissez, procède en ligne assez directe de l'<i>Astrée</i>, de la +<i>Clélie</i> et de ceux de madame de La Fayette. De composition et +d'art dans le cours de son premier ouvrage, non plus que +dans les suivants, il n'y en a pas l'ombre; le marquis raconte +ce qui lui est arrivé, à lui, et ce que d'autres lui ont raconté +d'eux-mêmes; tout cela se mêle et se continue à l'aventure; +nulle proportion de plans; une lumière volontiers égale; un +style délicieux, rapide, distribué au hasard, quoique avec un +instinct de goût inaperçu; enjambant les routes, les intervalles, +les préambules, tout ce que nous décririons aujourd'hui; +voyageant par les paysages en carrosse bien roulant et +les glaces levées; sautant, si l'on est à bord d'un vaisseau, sur +<i>une infinité de cordages et d'instruments de mer</i>, sans désirer +ni savoir en nommer un seul, et, dans son ignorance extraordinaire, +s'épanouissant mille fois sur quelques scènes de +coeur, renouvelées à profusion, et dont les plus touchantes ne +sont pas même encadrées. L'ouvrage se partage nettement +en deux parts: l'auteur, voyant que la première avait réussi, +y rattacha l'autre. Dans cette première, qui est la plus courte, +après avoir moralisé au début sur les grandes passions, les +avoir distinguées de la pure concupiscence, et s'être efforcé +d'y saisir un dessein particulier de la Providence pour des +fins inconnues, le marquis raconte les malheurs de son père, +les siens propres, ses voyages en Angleterre, en Allemagne, +sa captivité en Turquie<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>, la mort de sa chère Sélima, qu'il +y avait épousée et avec laquelle il était venu à Rome. C'est +l'inconsolable douleur de cette perte qui lui fait dire avec un +accent de conviction naïve bien aussi pénétrant que nos obscurités fastueuses: «Si les pleurs et les soupirs ne peuvent +porter le nom de plaisir, il est vrai néanmoins qu'ils ont +une douceur infinie pour une personne mortellement affligée<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>.» Jeté par ce désespoir au sein de la religion, +dans l'abbaye de...., où il séjourne trois ans, le marquis en +est tiré, à force de violences obligeantes, par M. le duc de..., +qui le conjure de servir de guide à son fils dans divers voyages. +Ils partent donc pour l'Espagne d'abord, puis visitent le Portugal et +l'Angleterre, le vieux marquis sous le nom de M. de +Renoncour, le jeune sous le titre de marquis de Rosemont. +Les conseils du Mentor à son élève, son souci continuel et +respectueux pour <i>la gloire de cet aimable marquis</i>; ce qu'il lui +recommande et lui permet de lecture, le <i>Télémaque</i>, <i>la Princesse +de Clèves</i>; pourquoi il lui défend la langue espagnole; +son soin que chez un homme de cette qualité, destiné aux +grandes affaires du monde, l'étude ne devienne pas une <i>passion +comme chez un suppôt d'université</i>; les éclaircissements +qu'il lui donne sur les inclinations des sexes et les bizarreries +du coeur, tous ces détails ont dans le roman une saveur inexprimable +qui, pour le sentiment des moeurs et du ton d'alors, +fait plus, et à moins de frais, que ne pourraient nos flots de +couleur locale. L'amour du marquis pour dona Diana, l'assassinat +de cette beauté et surtout le mariage au lit de mort, +sont d'un intérêt qui, dans l'ordre romanesque, répond assez +à celui de <i>Bérénice</i> en tragédie. Après le voyage d'Espagne et +de Portugal, et durant la traversée pour la Hollande, M. de +Renoncour rencontre inopinément dans le vaisseau ses deux +neveux, les fils d'Amulem, frère de Sélima; et cette gracieuse +<i>turquerie</i>, jetée au travers de nos gentilshommes français, ne +cause qu'autant de surprise qu'il convient. Arrivé à terre, le +digne gouverneur rejoint son beau-frère lui-même, et les +voilà se racontant leurs destinées mutuelles depuis la séparation. +Il y est parlé, entre autres particularités, d'une certaine +Oscine, à qui Amulem a offert, sans qu'elle ait accepté, +d'être, en l'épousant, <i>une des plus heureuses personnes de +l'Asie</i><a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>. Quant à ces fils d'Amulem, à ces neveux de M. de +Renoncour, il se trouve que le plus charmant des deux est +une nièce qu'on avait déguisée de la sorte pour la sûreté du +voyage; mais le marquis, si triste de la mort de sa Diana, n'a +pas pris garde à ce piége innocent, et, à force d'aimer son +jeune ami Mémiscès, il devient, sans le savoir, infidèle à la +mémoire de ce qu'il a tant pleuré. En général, ces personnages +sont oublieux, mobiles, adonnés à leurs impressions et +d'un laisser-aller qui par instants fait sourire; l'amour leur +naît subitement d'un clin d'oeil comme chez des oisifs et des +âmes inoccupées; ils ont des songes merveilleux; ils donnent +ou reçoivent des coups d'épée avec une incroyable promptitude; +ils guérissent par des poudres et des huiles secrètes; +ils s'évanouissent et renaissent rapidement à chaque accès +de douleur ou de joie. C'est l'espèce du gentilhomme poli de +ce temps-là que le romancier nous a quelque peu arrangée à +sa manière. Le jeune Rosemont dans le plus haut rang, le +chevalier des Grieux jusque dans la dernière abjection, conservent +les caractères essentiels de ce type et le réalisent également +sous ses revers les plus opposés. Le premier, malgré +ses emportements de passion et deux ou trois meurtres bien +involontaires, prélude déjà à tous les honneurs de la vertu +d'un Grandisson; le chevalier, après quelques escroqueries et +un assassinat de peu de conséquence, demeure sans contredit +le plus prévenant par sa bonne mine et le plus honnête +des infortunés. La démarcation entre les deux marquis, entre +le marquis simple homme de qualité et le marquis fils de duc, +est tranchée fidèlement; la prérogative ducale reluit dans +toute la splendeur du préjugé. L'embarras du bon M. de Renoncour +quand son élève veut épouser sa nièce, les représentations +qu'il adresse à la pauvre enfant, en lui disant du jeune +homme: <i>Avez-vous oublié ce qu'il est né?</i> son recours en désespoir +de cause au père du marquis, au noble duc, qui reçoit +l'affaire comme si elle lui semblait par trop impossible, et +l'effleure avec une légèreté de grand ton qui serait à nos yeux +le suprême de l'impertinence; ces traits-là, que l'âge a rendus +piquants, ne coûtaient rien à l'abbé Prévost, et n'empruntaient +aucune intention de malice sous sa plume indulgente. +Il en faut dire autant de l'inclination du vieux marquis pour la +belle milady R... Prévost n'a voulu que rendre son héros perplexe +et intéressant: le comique s'y est glissé à son insu, mais +un comique délicat à saisir, tempéré d'aménité, que le respect +domine, que l'attendrissement fait taire, et comme il s'en +mêle dans Goldsmith au personnage excellent de Primerose.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Pendant qu'il est captif en Turquie, son maître Salem veut le +convertir au Coran; et comme le marquis, en bon chrétien, s'élève +contre l'impureté sensuelle sanctionnée par Mahomet, Salem lui fait +le raisonnement que voici: «Dieu, n'ayant pas voulu tout d'un coup +se communiquer aux hommes, ne s'est d'abord fait connoître à eux +que par des figures. La première loi, qui fut celle des Juifs, en est +remplie. Il ne leur proposoit, pour motif et pour récompense de la +vertu, que des plaisirs charnels et des félicités grossières. La loi des +chrétiens, qui a suivi celle des Juifs, étoit beaucoup plus parfaite, +parce qu'elle donnoit tout à l'esprit, qui est sans contredit +au-dessus +du corps... C'est un second état par lequel ce Dieu bon a voulu faire +passer les hommes... Et maintenant enfin ce ne sont plus les seuls +biens du corps, comme dans la loi des Juifs, ni les seuls biens spirituels, +comme dans l'Évangile des chrétiens, c'est la félicité du corps +et de l'esprit que l'Alcoran promet tout à la fois aux véritables +croyants.» Il est curieux que Salem, c'est-à-dire notre abbé Prévost, +ait conçu une manière d'union des lois juive et chrétienne au sein de +la loi musulmane, par un raisonnement tout pareil à celui qui vient +d'être si hardiment développé de nos jours dans le saint-simonisme.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> Je trouve dans les lettres de mademoiselle Aïssé +(1728): «Il y +a ici un nouveau livre intitulé <i>Mémoires d'un Homme de qualité retiré +du monde</i>. Il ne vaut pas grand'chose; cependant on en lit 190 pages +en fondant en larmes.» Ce n'est que de la première partie des +<i>Mémoires d'un Homme de qualité</i> que peut parler mademoiselle Aïssé; +190 pages qu'on lit en fondant en larmes, n'est-ce donc rien?</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Il est question dans la <i>Cléopâtre</i> de La Calprenède d'une grande +dame que Tiridate sauve à la nage, au moment où elle se noyait près +du rivage d'Alexandrie, et qui se trouve être <i>une des plus importantes +personnes de la terre</i>.</blockquote> + +<p>J'aime beaucoup moins le <i>Cléveland</i> que les <i>Mémoires d'un +Homme de qualité</i>: dans le temps on avait peut-être un autre +avis; aujourd'hui les invraisemblances et les chimères en rendent +la lecture presque aussi fade que celle d'<i>Amadis</i>. Nous +ne pouvons revenir à cette géographie fabuleuse, à cette nature +de <i>Pyrame et Thisbé</i>, vaguement remplie de rochers, de +grottes et de sauvages. Ce qui reste beau, ce sont les raisonnements +philosophiques d'une haute mélancolie que se font +en plusieurs endroits Cléveland et le comte de Clarendon. +L'examen à peu près psychologique, auquel s'applique le +héros au début du livre sixième, nous montre la droiture +lumineuse, l'élévation sereine des idées, compatibles avec les +conséquences pratiques les plus arides et les plus amères. +L'impuissance de la philosophie solitaire en face des maux +réels y est vivement mise à nu, et la tentative de suicide par +où finit Cléveland exprime pour nous et conclut visiblement +cette moralité plus profonde, j'ose l'assurer, qu'elle n'a dû +alors le sembler à son auteur. Quant au <i>Doyen de Killerine</i>, +le dernier en date des trois grands romans de Prévost, c'est +une lecture qui, bien qu'elle languisse parfois et se prolonge +sans discrétion, reste en somme infiniment agréable, si l'on y +met un peu de complaisance. Ce bon doyen de Killerine, passablement +ridicule à la manière d'Abraham Adams, avec ses +deux bosses, ses jambes crochues et sa verrue au front, +tuteur cordial et embarrassé de ses frères et de sa jolie soeur, +me fait l'effet d'une poule qui, par mégarde, a couvé de petits +canards; il est sans cesse occupé d'aller de Dublin à Paris +pour ramener l'un ou l'autre qui s'écarte et se lance sur le +grand étang du monde. Ce genre de vie, auquel il est si peu +propre, l'engage au milieu des situations les plus amusantes +pour nous, sinon pour lui, comme dans cette scène de boudoir +où la coquette essaye de le séduire, ou bien lorsque, remplissant +un rôle de femme dans un rendez-vous de nuit, il +reçoit, à son corps défendant, les baisers passionnés de +l'amant qui n'y voit goutte. L'abbé Desfontaines, dans ses +<i>Observations sur les Écrits modernes</i>, parmi de justes critiques +du plan et des invraisemblances de cet ouvrage, s'est montré +de trop sévère humeur contre l'excellent doyen, en le traitant +de personnage plat et d'homme aussi insupportable au +lecteur qu'à sa famille. Pour sa famille, je ne répondrais pas +qu'il l'amusât constamment; mais nous qui ne sommes pas +amoureux, le moyen de lui en vouloir quand il nous dit: +«Je lui prouvai par un raisonnement sans réplique que ce +qu'il nommoit amour invincible, constance inviolable, fidélité +nécessaire, étoient autant de chimères que la religion +et l'ordre même de la nature ne connoissoient pas dans un +sens si badin?» Malgré les démonstrations du doyen, les +passions de tous ces jolis couples allaient toujours et se compliquaient +follement; l'aimable Rose, dans sa logique de +coeur, ne soutenait pas moins à son frère Patrice qu'en dépit +du sort qui le séparait de son amante, ils étaient, lui et elle, +dignes d'envie, <i>et que des peines causées par la fidélité et la tendresse +méritaient le nom du plus charmant bonheur</i>. Au reste, <i>le +Doyen de Killerine</i> est peut-être de tous les romans de Prévost +celui où se décèle le mieux sa manière de faire un livre. Il ne +compose pas avec une idée ni suivant un but; il se laisse +porter à des événements qui s'entremêlent selon l'occurrence, +et aux divers sentiments qui, là-dessus, serpentent comme +les rivières aux contours des vallées. Chez lui, le plan des +surfaces décide tout; un flot pousse l'autre; le phénomène +domine; rien n'est conçu par masse, rien n'est assis ni organisé.</p> + +<p><i>Le Pour et Contre</i>, «ouvrage périodique d'un goût nouveau, +dans lequel on s'explique librement sur ce qui peut +intéresser la curiosité du public en matière de sciences, +d'arts, de livres, etc., etc., sans prendre aucun parti et sans +offenser personne,» demeura consciencieusement fidèle à +son titre. Il ressemble pour la forme aux journaux anglais +d'Addison, de Steele, de Johnson, avec moins de fini et de +soigné, mais bien du sens, de l'instruction solide et de la candeur. +Quelques numéros du plagiaire Desfontaines et de +Lefebvre-de-Saint-Marc, continuateur de Prévost, ne doivent +pas être mis sur son compte. La littérature anglaise y est +jugée fort au long dans la personne des plus célèbres écrivains; +on y lit des notices détaillées sur Roscommon, +Rochester, Dennys, Wicherley, Savage; des analyses intelligentes +et copieuses de Shakspeare; une traduction du <i>Marc-Antoine</i> +de Dryden, et d'une comédie de Steele. Prévost avait +étudié sur les lieux, et admirait sans réserve l'Angleterre, ses +moeurs, sa politique, ses femmes et son théâtre. Les ouvrages, +alors récents, de Le Sage, de madame de Tencin, de Crébillon +fils, de Marivaux, sont critiqués par leur rival, à mesure +qu'ils paraissent, avec une sûreté de goût qui repose toujours +sur un fonds de bienveillance; on sent quelle préférence +secrète il accordait aux anciens, à D'Urfé, même à mademoiselle +de Scudéry, et quel regret il nourrissait de <i>ces romans +étendus, de ces composés enchanteurs</i>; mais il n'y a trace nulle +part de susceptibilité littéraire ni de jalousie de métier. Il ne +craint pas même à l'occasion (générosité que l'on aura peine +à croire) de citer avantageusement, par leur nom, les journaux +ses confrères, <i>le Mercure de France</i> et <i>le Verdun</i>. En +retour, quand Prévost a eu à parler de lui-même et de ses +propres livres, il l'a fait de bonne grâce, et ne s'est pas chicané +sur les éloges. Je trouve, dans le nombre 36, tome III, +un compte rendu de <i>Manon Lescaut</i> qui se termine ainsi: +«.... Quel art n'a-t-il pas fallu pour intéresser le lecteur et lui +inspirer de la compassion par rapport aux funestes disgrâces +qui arrivent à cette fille corrompue!... Au reste, le caractère +de Tiberge, ami du chevalier, est admirable... Je ne dis +rien du style de cet ouvrage; il n'y a ni jargon, ni affectation, +ni réflexions sophistiques; c'est la nature même qui écrit. +Qu'un auteur empesé et fardé paroît fade en comparaison! +Celui-ci ne court point après l'esprit ou plutôt après ce +qu'on appelle ainsi. Ce n'est point un style laconiquement +constipé, mais un style coulant, plein et expressif. Ce n'est +partout que peintures et sentiments, mais des peintures +vraies et des sentiments naturels<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>.» Une ou deux fois +Prévost fut appelé sur le terrain de la défense personnelle, et +il s'en tira toujours avec dignité et mesure. Attaqué par un +jésuite du <i>Journal de Trévoux</i> au sujet d'un article sur +Ramsay, il répliqua si décemment que les jésuites sentirent +leur tort et désavouèrent cette première sortie. Il releva avec +plus de verdeur les calomnies de l'abbé Lenglet-Dufresnoy; +mais sa justification morale l'exigeait, et on doit à cette nécessité +heureuse quelques-unes des explications dont nous +avons fait usage sur les événements de sa vie. Ce que nous +n'avons pas mentionné encore et ce qui résulte, quoique plus +vaguement, du même passage, c'est que, depuis son séjour +en Hollande, Prévost n'avait pas été guéri de cette inclination +à la tendresse d'où tant de souffrances lui étaient venues. +Sa figure, dit-on, et ses agréments avaient touché une demoiselle +protestante d'une haute naissance, qui voulait l'épouser. +<i>Pour se soustraire à cette passion indiscrète</i>, ajoute son biographe +de 1764, Prévost passa en Angleterre; mais comme +il emmena avec lui la demoiselle amoureuse, on a droit de +conjecturer qu'il ne se défendait qu'à demi contre une si +furieuse passion. Lenglet l'avait brutalement accusé de s'être +laissé enlever par une belle: Prévost répondit que de tels +enlèvements n'allaient qu'aux <i>Médor</i> et aux <i>Renaud</i>, et il +exposa en manière de réfutation le portrait suivant, tracé de +lui par lui-même: «Ce <i>Médor</i>, si chéri des belles, est un +homme de trente-sept à trente-huit ans, qui porte sur son +visage et dans son humeur les traces de ses anciens chagrins; +qui passe quelquefois des semaines entières dans son +cabinet, et qui emploie tous les jours sept ou huit heures à +l'étude; qui cherche rarement les occasions de se réjouir; +qui résiste même à celles qui lui sont offertes, et qui préfère +une heure d'entretien avec un ami de bon sens à tout +ce qu'on appelle <i>plaisirs du monde</i> et passe-temps agréables: +civil d'ailleurs, par l'effet d'une excellente éducation, +mais peu galant; d'une humeur douce, mais mélancolique; +sobre enfin et réglé dans sa conduite. Je me suis +peint fidèlement, sans examiner si ce portrait flatte mon +amour-propre ou s'il le blesse.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> On remarque, il est vrai, dans ce <i>nombre</i> une circonstance qui +semblerait indiquer une autre plume que la sienne. C'est qu'on y +parle, deux pages plus loin, de la <i>Bibliothèque des Romans</i> de Gordon +de Percel (Lenglet-Dufresnoy), en des termes qui ne s'accordent pas +tout à fait avec ceux du nombre 47. Or le nombre 47, consacré à une +défense personnelle, est bien expressément de Prévost. Mais on doit +croire que Prévost, alors en Angleterre, ne parla la première fois de +la <i>Bibliothèque des Romans</i> que d'après quelques renseignements et +sans l'avoir lue. D'ailleurs, outre la physionomie de l'éloge, qui ne +dément pas la paternité présumée, ce numéro où il est question de +<i>Manon Lescaut</i> fait partie d'une série dont Prévost s'est avoué le rédacteur. +Walter Scott, de nos jours, n'a-t-il pas écrit ainsi, sans plus +de façon, des articles d'éloges sur ses propres romans?</blockquote> + +<p><i>Le Pour et Contre</i> nous offre aussi une foule d'anecdotes du +jour, de faits singuliers, véritables ébauches et matériaux de +romans; l'histoire de dona Maria et la vie du duc de Riperda +sont les plus remarquables. Un savant Anglais, M. Hooker, +s'était plu, dans un journal de son pays, à développer une +comparaison ingénieuse de l'antique retraite de Cassiodore +avec l'<i>Arcadie</i> de Philippe Sydney et le pays de Forez au +temps de Céladon. Cassiodore déjà vieux, comme on sait, et +dégoûté de la cour par la disgrâce de Boëce, se retira au +monastère de Viviers, qu'il avait bâti dans une de ses terres, +et s'y livra avec ses religieux à l'étude des anciens manuscrits, +surtout à celle des saintes Lettres, à la culture de la +terre et à l'exercice de la piété. Prévost s'étend avec complaisance +sur les douceurs de cette vie commune et diverse; +c'est évidemment son idéal qu'il retrouve dans ce monastère +de Cassiodore; c'est son Saint-Germain-des-Prés, son La Flèche, +mais avec bien autrement de soleil, d'aisance et d'agréments. +Et quant à la ressemblance avec l'<i>Arcadie</i> et le pays +de Céladon, que l'écrivain anglais signale avec quelque malice, +lui, il ne s'en effarouche aucunement, car il est persuadé, +dit-il, «que dans l'<i>Arcadie</i> et dans le pays de Forez, +avec des principes de justice et de charité, tels que la fiction +les y représente, et des moeurs aussi pures qu'on les suppose +aux habitants, il ne leur manquoit que les idées de +religion plus justes pour en faire des gens très-agréables +au Ciel<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> On peut lire à ce sujet une gracieuse lettre de Mademoiselle, +cousine de Louis XIV, à madame de Motteville, où elle trace à son tour +un plan de solitude divertissante qui se ressent également de l'<i>Astrée</i>, +et qui d'ailleurs fait un parfait pendant à l'idéal de Prévost d'après +Cassiodore, par un couvent de carmélites qu'elle exige dans le voisinage.</blockquote> + +<p>Après six années d'exil environ, Prévost eut la permission +de rentrer en France sous l'habit ecclésiastique séculier. Le +cardinal de Bissy qui l'avait connu à Saint-Germain, et le +prince de Conti, le protégèrent efficacement; ce dernier le +nomma son aumônier. Ainsi rétabli dans la vie paisible, et +désormais au-dessus du besoin, Prévost, jeune encore, partagea +son temps entre la composition de nombreux ouvrages +et les soins de la société brillante où il se délassait. Le travail +d'écrire lui était devenu si familier que ce n'en était plus un +pour lui: il pouvait à la fois laisser courir sa plume et suivre +une conversation. Nous devons dire que les écrits volumineux +dont est remplie la dernière moitié de sa carrière se ressentent +de cette facilité extrême dégénérée en habitude. Que +ce soit une compilation, un roman, une traduction de Richardson, +de Hume ou de Cicéron qu'il entreprenne; que ce soit +une <i>Histoire de Guillaume-le-Conquérant</i> ou une <i>Histoire des +Voyages</i>, c'est le même style agréable, mais fluidement monotone, +qui court toujours et trop vite pour se teindre de la +variété des sujets. Toute différence s'efface, toute inégalité se +nivelle, tout relief se polit et se fond dans cette veine rapide +d'une invariable élégance. Nous ne signalerons, entre les productions +dernières de sa prolixité, que l'<i>Histoire d'une Grecque +moderne</i>, joli roman dont l'idée est aussi délicate qu'indéterminée. +Une jeune Grecque d'abord vouée au sérail, puis +rachetée par un seigneur français qui en voulait faire sa maîtresse, +résistant à l'amour de son libérateur, et n'étant peut-être +pas aussi insensible pour d'autres que pour lui; ce <i>peut-être</i> +surtout, adroitement ménagé, que rien ne tranche, que +la démonstration environne, effleure à tout moment et ne +parvient jamais à saisir; il y avait là matière à une oeuvre +charmante et subtile dans le goût de Crébillon fils: celle de +Prévost, quoique gracieuse, est un peu trop exécutée au hasard<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>. +Prévost vivait ainsi, heureux d'une étude facile, d'un +monde choisi et du calme des sens, quand un léger service +de correction de feuilles rendu à un chroniqueur satirique le +compromit sans qu'il y eût songé, et l'envoya encore faire +un tour à Bruxelles. Cette disgrâce inattendue fut de courte +durée et ne lui valut que de nouveaux protecteurs. A son retour, +il reprit sa place chez le prince de Conti, qui l'occupa +aux matériaux de l'histoire de sa maison; et le chancelier +Daguesseau, de son côté, le chargea de rédiger l'<i>Histoire générale +des Voyages</i><a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>. Son désintéressement au milieu de ces +sources de faveur et même de richesse ne se démentit pas; +il se refusait aux combinaisons qui lui eussent été le plus +fructueuses; il abandonnait les profits à son libraire, avec qui +on a remarqué (je le crois bien) qu'il vécut toujours en très-bonne +intelligence. Je crains même que, comme quelques +gens de lettres trop faciles et abandonnés, il ne se soit mis à +la merci du spéculateur. Pour lui, disait-il, un jardin, une +vache et deux poules lui suffisaient<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>. Une petite maison +qu'il avait achetée à Saint-Firmin, près de Chantilly, était sa +perspective d'avenir ici-bas, l'horizon borné et riant auquel +il méditait de confiner sa vieillesse. Il s'y rendait un jour seul +par la forêt (23 novembre 1763), quand une soudaine attaque +d'apoplexie l'étendit à terre sans connaissance. Des paysans +survinrent; on le porta au prochain village, et, le croyant +mort, un chirurgien ignorant procéda sur l'heure à l'ouverture. +Prévost, réveillé par le scalpel, ne recouvra le sentiment +que pour expirer dans d'affreuses douleurs. On trouva +chez lui un petit papier, écrit de sa main, qui contenait ces +mots:</p> + +<p>Trois ouvrages qui m'occuperont le reste de mes jours dans +ma retraite:</p> + +<p>1° L'un de raisonnement:—la Religion prouvée par ce +qu'il y a de plus certain dans les connaissances humaines; +méthode historique et philosophique qui entraîne la ruine des +objections;</p> + +<p>2° L'autre historique:—histoire de la conduite de Dieu +pour le soutien de la foi depuis l'origine du Christianisme;</p> + +<p>3° Le troisième de morale:—l'esprit de la Religion dans +l'ordre de la société.</p> + +<p>Ainsi se termina, par une catastrophe digne du <i>Cléveland</i>, +cette vie romanesque et agitée. Prévost appartient en littérature +à la génération pâlissante, mais noble encore, qui suivit +immédiatement et acheva l'époque de Louis XIV. C'est un +écrivain du XVIIe siècle dans le XVIIIe, un <i>l'abbé Fleury</i> dans le +roman; c'est le contemporain de Le Sage, de Racine fils, de +madame de Lambert, du chancelier Daguesseau; celui de +Desfontaines et de Lenglet-Dufresnoy en critique. De peintres +et de sculpteurs, cette génération n'en compte guère et ne +s'en inquiète pas; pour tout musicien, elle a le mélodieux +Rameau. Du fond de ce déclin paisible, Prévost se détache +plus vivement qu'aucun autre. Antérieur par sa manière au +règne de l'analyse et de la philosophie, il ne copie pourtant +pas, en l'affaiblissant, quelque genre illustré par un formidable +prédécesseur; son genre est une invention aussi originale +que naturelle, et dans cet entre-deux des groupes imposants +de l'un et de l'autre siècle, la gloire qu'il se développe +ne rappelle que lui. Il ressuscite avec ampleur, après +Louis XIV, après cette précieuse élaboration de goût et de +sentiments, ce que d'Urfé et mademoiselle de Scudery avaient +prématurément déployé; et bien que chez lui il se mêle encore +trop de convention, de fadeur et de chimère, il atteint +souvent et fait pénétrer aux routes secrètes de la vraie nature +humaine; il tient dans la série des peintres du coeur et des +moralistes aimables une place d'où il ne pourrait disparaître +sans qu'on aperçût un grand vide.</p> + +<p>Septembre 1831.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> On lit dans les lettres de l'aimable madame de Staal (De Launay) +à M. d'Héricourt: «J'ai commencé la Grecque à cause de ce que +vous m'en dites: on croit en effet que mademoiselle Aïssé en a +donné l'idée; mais cela est bien brodé, car elle n'avait que trois +ou quatre ans quand on l'amena en France.» Mademoiselle Aïssé, +mademoiselle De Launay, l'abbé Prévost, trois modèles contemporains +des sentiments les plus naturels dans la plus agréable diction!</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> Chamfort rapporte que le chancelier Daguesseau n'avait précédemment +donné à l'abbé Prévost la permission d'imprimer les premiers +volumes de <i>Cléveland</i> que sous la condition expresse que Cléveland se +ferait catholique au dernier volume.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Jean-Jacques, dont c'était aussi le voeu, mais qui ne s'y tenait +pas, eut occasion, à ses débuts, de rencontrer souvent l'abbé Prévost +chez leur ami commun Mussard, à Passy; il en parle dans ses <i>Confessions</i> +(partie II, livre VIII), et avec un sentiment de regret pour les +moments heureux passés dans une société choisie. Énumérant les amis +distingués que s'était faits l'excellent Mussard: «A leur tête, dit-il, +je mets l'abbé Prévost, homme très-aimable et très-simple, dont +le coeur vivifiait ses écrits dignes de l'immortalité, et qui n'avait +rien dans la société du coloris qu'il donnait à ses ouvrages.» Il est +permis de croire que l'abbé Prévost avait eu autrefois ce <i>coloris</i> de +conversation, mais qu'il l'avait un peu perdu en vieillissant.</blockquote> + +<br> + +<p>Pour compléter cet article, il faut y joindre celui qui a pour titre: +<i>L'Abbé Prévost et les Bénédictins</i>, dans les <i>Derniers Portraits</i>; et, dans +le tome IX des <i>Causeries du Lundi</i>, celle qui a pour titre: <i>Le Buste +de l'abbé Prévost</i>.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>M. ANDRIEUX</h3> + + +<p>M. Andrieux vient de mourir, l'un des derniers et des plus +dignes d'une génération littéraire qui eut bien son prix et sa +gloire. Né à Strasbourg en 1759, il fut toujours aussi pur et +aussi attique de langue que s'il était né à Reims, à Château-Thierry +ou à deux pas de la Sainte-Chapelle. Ayant achevé ses +études et son droit à Paris avant la Révolution, il s'essaya, +durant ses instants de loisir, à composer pour le théâtre. Ami +de Collin-d'Harleville et de Picard, avec moins de sensibilité +coulante et facile que le premier, avec bien moins de saillie +et de jet naturel que le second, mais plus sagace, <i>emunctae +naris</i>, plus nourri de l'antiquité, avec plus de critique enfin et +de goût que tous deux, il préluda par <i>Anaximandre</i>, bluette +grecque, de ce grec un peu <i>dix-huitième siècle</i>, qu'<i>Anacharsis</i> +avait mis à la mode; en 1787, il prit tout à fait rang par les +<i>Étourdis</i>, le plus aimable et le plus vif de ses ouvrages dramatiques<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>. +Mais le véritable rôle de M. Andrieux, sa véritable +spécialité, au milieu de cette gaie et douce amitié qui +l'unissait à Ducis, Collin et Picard, c'était d'être leur juge, +leur conseiller intime, leur Despréaux familier et charmant, +l'arbitre des grâces et des élégances dans cette petite réunion, +héritière des traditions du grand siècle et des souvenirs du +souper d'Auteuil. Lorsque Andrieux avait rayé de l'ongle un +mot, une pensée, une faute de grammaire ou de vraisemblance, +il n'y avait rien à redire; Collin obéissait; le vieux +Ducis regrettait que Thomas eût manqué d'un si indispensable +censeur, et il l'invoquait pour lui-même en vers grondants +et mâles qui rappellent assez la veine de Corneille:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai besoin du censeur implacable, endurci,</p> +<p>Qui tourmentait Collin et me tourmente aussi;</p> +<p>C'est à toi de régler ma fougue impétueuse,</p> +<p>De contenir mes bonds sous une bride heureuse,</p> +<p>Et de voir sans péril, asservi sous ta loi,</p> +<p>Mon génie, encor vert, galoper devant toi.</p> +<p>Non, non, tu n'iras point, craintif et trop rigide,</p> +<p>Imposer à ma muse une marche timide.</p> +<p>Tu veux que ton ami, grand, mais sans se hausser,</p> +<p>Sachant marcher son pas, sache aussi s'élancer.</p> +<p>Loin de nous le mesquin, l'étroit et le servile!</p> +<p>Ainsi, comme à Collin, tu pourras m'être utile.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> Un jour il disait à propos de Suard: «Sa préface de La Bruyère, +c'est son Cid.» On peut retourner cet agréable mot. Le Cid d'Andrieux, +ce sont ses <i>Étourdis</i>; il y laissa presque tout son aiguillon.</blockquote> + +<p>C'était en général à la diction que se bornait cette surveillance +de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce +temps les questions plus élevées et plus fondamentales de +l'<i>art</i>, comme on dit; quelques maximes générales, quelques +préceptes de tradition suffisaient; mais on savait alors en diction, +en fait de vrai et légitime langage, mille particularités +et nuances qui vont se perdant et s'oubliant chaque jour dans +une confusion, inévitable peut-être, mais certainement fâcheuse. +M. Andrieux était maître consommé pour l'appréciation +de ces nuances, pour le discernement et la pratique de +cette synonymie française la plus exquise. C'est ce qui fait +que, bien que très-court et très-mince de fond, son joli conte +du <i>Meunier de Sans-Souci</i> demeure un chef-d'oeuvre, un pendant +au <i>Roi d'Yvetot</i> de Béranger, un brin de thym à côté +du brin de serpolet. On voit dans une pièce fugitive à son ami +Deschamps, auteur de <i>la Revanche forcée</i>, quelle différence +essentielle l'habile connaisseur établit entre Grécourt et Chaulieu, +et même entre Bernis et Grécourt. Si ces distinctions, +que nous sentons à peine aujourd'hui, nous faisaient sourire, +comme microscopiques et insignifiantes, ne nous en vantons +pas trop! Les <i>à-peu-près</i>, dont on ne se rend plus compte, +sont un symptôme invariable de décadence en littérature. Je +crois bien qu'on s'occupe d'idées plus larges, de théories plus +radicales et plus absolues; mais il en est peut-être à ce sujet +des littératures qui se décomposent, comme des corps organiques +en dissolution, lesquels donnent alors accès en eux +par tous les pores aux éléments généraux, l'air, la lumière, la +chaleur: ces corps humains et vivants étaient mieux portants, +à coup sûr, quand ils avaient assez de loisir et de discernement +pour songer surtout à la décence de la démarche, aux +parfums des cheveux, aux nuances du teint et à la beauté +des ongles.</p> + +<p>Dans les changements proposés pour <i>Polyeucte</i> et <i>Nicomêde</i>, +et où il ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, +M. Andrieux se montre comme aux pieds du grand Corneille +et lui demandant la permission d'ôter, en soufflant, quelques +grains de poussière à son beau cothurne. Cette image piquante +nous offre le critique respectueux et minutieux dans ses proportions +vraies, et le doux air d'espièglerie qui s'y mêle n'y +messied pas.</p> + +<p>M. Andrieux avait donc reçu en naissant un grain de notre +sel attique, une goutte de miel de notre Hymette, et il les a +mis sobrement à profit, il les a sagement ménagés jusqu'au +bout. Il était érudit, studieux avec friandise, intimement +versé dans Horace, dont il donnait d'agréables et familières +traductions, sachant tant soit peu le grec, et par conséquent +beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son +temps: car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas +du tout, et, quelques années plus tard, la génération littéraire +suivante, dite <i>littérature de l'Empire</i>, et dont était M. de Jouy, +sut à peine le latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de +commun avec l'Allemagne que d'être né dans la capitale alsacienne, +et qui faisait fi de tout ce qui était germanique, avait +moins de répugnance pour la littérature anglaise, et il la posséda, +comme avait fait Suard, par le côté d'Addison, de Pope, +de Goldsmith, et des moralistes ou poëtes du siècle de la reine +Anne.</p> + +<p>À partir de 1814, M. Andrieux professa au Collége de +France, comme, depuis plusieurs années déjà, il professait à +l'intérieur de l'École Polytechnique, et ses cours publics, fort +suivis et fort aimés de la jeunesse, devinrent son occupation +favorite, son bonheur et toute sa vie. Nous serions peu à +même d'en parler au long, les ayant trop inégalement entendus, +et rien d'ailleurs n'en ayant été imprimé jusqu'ici. Mais +ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M. Andrieux +y déploya dans un cadre plus général les qualités précieuses +de critique, de finesse délicate, de malice inoffensive +et ingénieuse, qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont +ses amis particuliers avaient joui. Sincèrement bonhomme, +quoiqu'il affectât un peu cette ressemblance avec La Fontaine, +fertile en anecdotes choisies et bien dites, causeur toujours +écouté <a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>, moralisant beaucoup, et rajeunissant par le +ton ou l'à-propos les vérités et les conseils qui, sur ses lèvres, +n'étaient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent +qui pouvait sembler de médiocre haleine, ce que bien des +talents plus forts ont trouvé trop long et trop lourd; il a fourni +une carrière non interrompue de dix-huit années de professorat; +et, comme il le disait lui-même à sa dernière leçon, il +est mort presque sur la brèche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> On sait le joli mot de M. Villemain à propos de cette voix faible +de M. Andrieux, qui n'était qu'un filet et qu'un souffle: «Il se fait +entendre à force de se faire écouter.»</blockquote> + +<p>Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur +comique; il avait du bon comédien; il lisait en perfection, +avec un art infini, il jouait et dialoguait ses lectures. +Avec son filet de voix, avec une mimique qui n'était qu'à lui, +il tenait son auditoire en suspens, il excellait à mettre en +scène et comme en action de petits préceptes, de jolis riens +qui ne s'imprimeraient pas.</p> + +<p>Dans les querelles littéraires qui s'étaient élevées durant les +dernières années, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait être +douteuse; cette opinion lui était dictée par ses antécédents, +ses souvenirs, la nature de son goût, les qualités qu'il avait, +et aussi par l'absence de celles qu'il n'avait pas; mais sa +bienveillance naturelle ne s'altérait jamais, même en s'aiguisant +de malice; il embrassait peu les innovations, il raillait +de sa vois fine les novateurs, mais comme il aurait raillé +M. Poinsinet, en homme de grâce et d'urbanité; point de gros +mot ni de tonnerre.</p> + +<p>M. Andrieux est resté fidèle, toute sa vie, aux doctrines philosophiques +et politiques de sa jeunesse. Il mêlait volontiers à +son enseignement des préceptes évangéliques qui rappelaient +la manière morale de Bernardin de Saint-Pierre: il prêchait +l'amour des hommes et l'indulgence, comme il convenait à +l'ami de Collin l'optimiste, du bon Ducis, et au peintre d'Helvétius. +Politiquement, M. Andrieux a fait preuve d'une constante +fermeté qui ne s'est jamais démentie, soit au fort de la +Révolution où il se maintint par d'excès, soit au sein du Tribunal +où il lutta contre l'usurpation despotique et mérita +d'être éliminé, soit enfin durant le cours entier de la Restauration; +sa délicatesse un peu frêle et son aménité extrême +furent toujours exemptes de transactions et de faiblesse sur +ce chapitre du patriotisme et des principes de 89 <a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>. En +somme, ce fut un honorable caractère, et plus fort peut-être +que son talent; mais ce talent lui-même était rare. M. Andrieux +avait reçu un don peu abondant, mais distingué et +précieux; il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son +nom restera dans la littérature française, tant qu'un sens net +s'attachera au mot de <i>goût</i>.</p> + +<p>17 mai 1833.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> Il écrivait à M. Parent-Réal, son ancien collègue au Tribunal, +le 20 novembre 1831: «Nous avons vu quarante ans de révolutions: +pensez-vous que nous soyons à la fin? Nous avons vu aussi tous les +gouvernements qui se sont succédé l'un après l'autre, être aveugles, +égoïstes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils tombés.... +<i>interea patitar justus</i>: la pauvre nation, victime innocente, est +livrée, comme Prométhée, au bec éternel des vautours.» Ces +phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le discours, +si judicieux d'ailleurs, qu'il prononça à l'Académie française, en venant y +succéder à l'aimable auteur des <i>Étourdis</i>: «M. Andrieux est +mort, content de laisser ses deux filles unies à deux hommes d'esprit +et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande considération, +content de son siècle, content de voir la Révolution française +triomphante sans désordres et sans excès.» M. Andrieux, à +tort ou à raison, était moins optimiste que son spirituel panégyriste +ne l'a cru.</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>M. JOUFFROY</h3> + + +<p>Il y a une génération qui, née tout à la fin du dernier siècle, +encore enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est émancipée +et a pris la robe virile au milieu des orages de 1814 et +1815. Cette génération dont l'âge actuel est environ quarante +ans, et dont la presque totalité lutta, sous la Restauration, +contre l'ancien régime politique et religieux, occupe aujourd'hui +les affaires, les Chambres, les Académies, les sommités +du pouvoir ou de la science. La Révolution de 1830, à laquelle +cette génération avait tant poussé par sa lutte des quinze années, +s'est faite en grande partie pour elle, et a été le signal +de son avénement. Le gros de la génération dont il s'agit +constituait, par un mélange d'idées voltairiennes, bonapartistes +et semi-républicaines, ce qu'on appelait le libéralisme. +Mais il y avait une élite qui, sortant de ce niveau de bon +sens, de préjugés et de passions, s'inquiétait du fond des +choses et du terme, aspirait à fonder, à achever avec quelque +élément nouveau ce que nos pères n'avaient pu qu'entreprendre +avec l'inexpérience des commencements. Dans l'appréciation +philosophique de l'homme, dans la vue des temps +et de l'histoire, cette jeune élite éclairée se croyait, non sans +apparence de raison, supérieure à ses adversaires d'abord, +et aussi à ses pères qui avaient défailli ou s'étaient rétrécis +et aigris à la tâche. Le plus philosophe et le plus réfléchi de +tous, dans une de ces pages merveilleuses qui s'échappent +brillamment du sein prophétique de la jeunesse et qui sont +comme un programme idéal qu'on ne remplit jamais,—le +plus calme, le plus lumineux esprit de cette élite écrivait en +1823<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>: «Une génération nouvelle s'élève qui a pris naissance +au sein du scepticisme dans le temps où les deux +partis avaient la parole. Elle a écouté et elle a compris... +Et déjà ces enfants ont dépassé leurs pères et senti le vide +de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait pressentir à +eux: ils s'attachent à cette perspective ravissante avec +enthousiasme, avec conviction, avec résolution... Supérieurs à +tout ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés ni +par le fanatisme renaissant, ni par l'égoïsme sans croyance +qui couvre la société... Ils ont le sentiment de leur mission +et l'intelligence de leur époque; ils comprennent ce que +leurs pères n'ont point compris, ce que leurs tyrans corrompus +n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une révolution, +et ils le savent parce qu'ils sont venus à propos.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> L'article, écrit en 1823, n'a été publié qu'en 1825, dans <i>le +Globe</i>.</blockquote> + +<p>Dans le morceau (<i>Comment les Dogmes finissent</i>) dont nous +pourrions citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le +plus explicite et le plus général assurément qui ait formulé +les espérances de la jeune élite persécutée, M. Jouffroy envisageait +le dogme religieux, ce semble, encore plus que le +dogme politique; il annonçait en termes expressifs la religion +philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui ne +s'est plus retrouvée que dans la tentative néo-chrétienne du +saint-simonisme. Vers ce même temps de 1823, de mémorables +travaux historiques, appliqués soit au Moyen-Age par +M. Thierry, soit à l'époque moderne par M. Thiers, marquaient +et justifiaient en plusieurs points ces prétentions de la génération +nouvelle, qui visait à expliquer et à dominer le passé, +et qui comptait faire l'avenir. <i>Le Globe</i>, fondé en 1824, vint +opérer une sorte de révolution dans la critique, et, par son +vif et chaleureux éclectisme, réalisa une certaine unité entre +des travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapprochés +sans cela. Sur la masse constitutionnelle et libérale, fonds +estimable mais assez peu éclairé de l'Opposition, il s'organisa +donc une élite nombreuse et variée, une brillante école +à plusieurs nuances; philosophie, histoire, critique, essai +d'art nouveau, chaque partie de l'étude et de la pensée avait +ses hommes. Je n'indique qu'à peine l'art, parce que, bien +que sorti d'un mouvement parallèle, il appartient à une génération +un peu plus récente, et, à d'autres égards, trop différente +de celle que nous voulons ici caractériser. Quoi qu'il +en soit, vers la fin de la Restauration, et grâce aux travaux et +aux luttes enhardies de cette jeunesse déjà en pleine virilité, +le spectacle de la société française était mouvant et beau: les +espérances accrues s'étaient à la fois précisées davantage; +elles avaient perdu peut-être quelque chose de ce premier +mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient, +en 1823, à l'exaltation solitaire et aux persécutions; mais l'avenir +restait bien assez menaçant et chargé d'augures pour +qu'il y eût place encore à de vastes projets, à d'héroïques +pressentiments. On allait à une révolution, on se le disait; +on gravissait une colline inégale, sans voir au juste où était +le sommet, mais il ne pouvait être loin. Du haut de ce sommet, +et tout obstacle franchi, que découvrirait-on? C'était là +l'inquiétude et aussi l'encouragement de la plupart; car, à +coup sûr, ce qu'on verrait alors, même au prix des périls, +serait grand et consolant. On accomplirait la dernière moitié +de la tâche, on appliquerait la vérité et la justice, on rajeunirait +le monde. Les pères avaient dû mourir dans le désert, +on serait la génération qui touche au but et qui arrive. Tandis +qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le dernier +sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitôt, a surgi au +détour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut +l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute réflexion. +Or, ce rideau de terrain n'étant plus là pour borner +la vue, lorsque l'étonnement et le tumulte de la victoire +furent calmés, quand la poussière tomba peu à peu et que +le soleil qu'on avait d'abord devant soi eut cessé de remplir +les regards, qu'aperçut-on enfin? Une espèce de plaine, une +plaine qui recommençait, plus longue qu'avant la dernière +colline, et déjà fangeuse. La masse libérale s'y rua pesamment +comme dans une Lombardie féconde; l'élite fut débordée, +déconcertée, éparse. Plusieurs qu'on réputait des meilleurs +firent comme la masse, et prétendirent qu'elle faisait +bien. Il devint clair, à ceux qui avaient espéré mieux, que ce +ne serait pas cette génération si pleine de promesses et tant +flattée par elle-même, qui arriverait.</p> + +<p>Et non-seulement elle n'arrivera pas à ce grand but social +qu'elle présageait et qu'elle parut longtemps mériter d'atteindre; +mais on reconnaît même que la plupart, détournés +ou découragés depuis lors, ne donneront pas tout ce qu'ils +pourraient du moins d'oeuvres individuelles et de monuments +de leur esprit. On les voit ingénieux, distingués, remarquables; +mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne +et grandir à distance, comme certains de nos pères, auteurs +du premier mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber +les autres et puisse devenir le signe représentatif, par +excellence, de sa génération: soit que, dans ces partages des +grandes renommées aux dépens des moyennes, il se glisse +toujours trop de mensonge et d'oubli de la réalité pour que +les contemporains très-rapprochés s'y prêtent; soit qu'en effet +parmi ces natures si diversement douées il n'y ait pas, à proprement +parler, un génie supérieur; soit qu'il y ait dans les +circonstances et dans l'atmosphère de cette période du siècle +quelque chose qui intercepte et atténue ce qui, en d'autres +temps, eût été du vrai génie.</p> + +<p>Cependant, si de plus près, et sans se borner aux résultats +extérieurs qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidèlement, +on examine et l'on étudie en eux-mêmes les esprits +distingués<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a> dont nous parlons, que de talents heureux, originaux! +quelle promptitude, quelle ouverture de pensée! +quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors +supérieurs à leur oeuvre, à leur action! On se demande ce +qui les arrête, pourquoi ils ne sont ni plus féconds, eux si +faciles, ni plus certains, eux autrefois si ardents; on se pose, +comme une énigme, ces belles intelligences en partie infructueuses. +Mais parmi celles qui méritent le plus l'étude et qui +appellent longtemps le regard par l'étendue, la sérénité et +une sorte de froideur, au premier aspect, immobile, apparaît +surtout M. Jouffroy, celui-là même dont nous avons signalé +le premier manifeste éloquent. Dans une génération où chacun +presque possède à un haut degré la facilité de saisir et +de comprendre ce qui s'offre, son caractère distinctif, à lui +par-dessus tous, est encore la compréhension, l'intelligence. +S'il est exact, comme il le dit quelque part, que l'air que +nous respirons sache douer au berceau les esprits distingués +de notre siècle, de celle de toutes les qualités qui est la plus +difficile et la moins commune, de <i>l'étendue</i>, il faut croire que, +sur la montagne du Jura où il est né, un air plus vif, un ciel +plus vaste et plus clair, ont de bonne heure reculé l'horizon +et fait un spectacle spacieux dans son âme comme dans sa +Prunelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Le mot <i>distingué</i>, qui revient fréquemment dans cet article et +qui s'applique si bien à la génération qu'on y représente, a commencé +d'être pris dans le sens où on l'emploie aujourd'hui, à partir de la fin +du XVIIe siècle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au vieux Saint-Évremond: +«S'il (<i>votre recommandé</i>) est amoureux du mérite qu'on +appelle ici <i>distingué</i>, peut-être que votre souhait sera rempli; car +tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.» +Il paraît toutefois que ce mot <i>distingué</i> pris absolument, et sans être +déterminé par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'était pas +encore pleinement autorisé à la fin du XVIIIe siècle. Je trouve dans +l'<i>Esprit des Journaux</i>, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre là-dessus, +tirée du <i>Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand à +mademoiselle Émilie d'Ursel, âgée de cinq ans</i>. Dans des observations +qui suivent, on répond fort bien à ce <i>gentilhomme flamand</i>, un peu +puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des écrits +ces mots <i>aventuriers</i> dont parle La Bruyère, qui font fortune quelque +temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit; +et à propos de <i>distingué</i> tout court qui choquait alors beaucoup de +gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par +d'assez bonnes raisons: «On parle d'un peintre et on dit que c'est +un homme <i>distingué</i>: on sait bien que ce doit être par ses tableaux; +pourquoi sera-t-on obligé de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbé Delille +est un homme de lettres <i>distingué</i>, est-il quelque Français qui +s'avise de me demander par quoi? + +<p>«Pourquoi ne dirait-on pas un homme <i>distingué</i>, absolument, +comme on dit un homme <i>supérieur</i>? car ce dernier indique une +relation même plus immédiate. Dans toutes les langues, et surtout +dans les plus belles, les mots qui n'ont été employés d'abord qu'avec +des régimes s'en séparent ensuite et conservent un sens très-précis, +très-clair, même en restant tout seuls.»—Nous recommandons +humblement cette note au Dictionnaire de l'Académie française.</p></blockquote> + +<p>L'intelligence à un degré excellent, l'intelligence en ce +qu'elle a de large, de profond et de recueilli, de parfaitement +net et clarifié, voilà donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, +et qui se déclare à la première observation, soit qu'on +juge le philosophe sur ses pages lentes et pleines, soit qu'on +assiste au développement continu et régulier de sa parole. Je +comparerais cette intelligence à un miroir presque plan, très-légèrement +concave, qui a la faculté de s'égaler aux objets +devant lesquels il est placé, et même de les dépasser en tous +sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces +miroirs à facettes qui tournent et brillent volontiers, ne représentant +en saillie qu'une étroite portion de l'objet à la +fois; ce n'est pas de ces miroirs ardents, trop concentriques, +d'où naît bientôt la flamme. Car il y a aussi des intelligences +trop vives, trop impatientes en présence de l'objet. Elles ne +se tiennent pas aisément à le réfléchir, elles l'absorbent ou +vont au-devant, elles font irruption au travers et y laissent +d'éclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde, +est sujet à cette manière. Chez lui, l'<i>acies</i>, le <i>celeritas ingenii</i> +l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de +longanimité dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut +nul ennui des préliminaires et d'un appareil qui, quelquefois +aussi, semble bien lent.</p> + +<p>A l'égard des objets de l'intelligence, on peut se comporter +de deux manières. Tout esprit est plus ou moins armé, +en présence des idées, du bouclier ou miroir de la réflexion, +et du glaive de l'invention, de l'action pénétrante et remuante: +réfléchir et oser. Le génie consiste dans l'alliance +proportionnée des deux moyens, avec la prédominance d'oser. +M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa première +période, il se servait aussi du glaive qui simplifie, débarrasse +et ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait +avec mille éclairs, quand il tranchait cette périlleuse question, +<i>Comment les Dogmes finissent</i>. Mais depuis lors, et par une loi +naturelle aux esprits, laquelle a reçu chez lui une application +plus prompte, c'est dans le miroir, dans l'intelligence et l'exposition +des choses, qu'il s'est par degrés replié et qu'il se +déploie aujourd'hui de préférence. Le miroir en son sein est +devenu plus large, plus net et plus reposé que jamais, d'une +sérénité admirable, bien qu'un peu glacée, un beau lac de +Nantua dans ses montagnes.</p> + +<p>Mais tout lac, en reflétant les objets, les décolore et leur +imprime une sorte d'humide frisson conforme à son onde, au +lieu de la chaleur naturelle et de la vie. Il y a ainsi à dire +que l'intelligence exclusivement étalée décolore le monde, +en refroidit le tableau et est trop sujette à le réfléchir par les +aspects analogues à elle-même, par les pures abstractions et +idées qui s'en détachent comme des ombres.</p> + +<p>Il y a à dire que l'intelligence, si fidèle qu'elle soit, ne donne +pas tout, que son miroir le plus étendu ne représente pas +suffisamment certains points de la réalité, même dans la +sphère de l'esprit. Le tranchant, par exemple, et la pointe de +ce glaive de volonté et de pensée pénétrante dont nous avons +parlé, se réfléchissent assez peu et tiennent dans l'intelligence +contemplative moins de place qu'ils n'ont réellement de valeur +et d'effet dans le progrès commun. Il faut avoir agi +beaucoup par les idées et continuer d'agir et de pousser le +glaive devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de +place à distance a pourtant de poids et d'effet dans la mêlée, +Or, M. Jouffroy, dans ses lucides et placides représentations +d'intelligence, en est venu souvent à ne pas tenir compte de +l'action, de l'impulsion communiquée aux hommes par les +hommes, à ne croire que médiocrement à l'efficacité d'un +génie individuel vivement employé. L'énergie des forces initiales +l'atteint peu. Il est trop question avec lui, au point de +vue où il se place, de se croiser les bras et de regarder,—avec +lui qui, à l'heure la plus ardente de sa jeunesse, peignant +la noble élite dont il faisait partie, écrivait: «L'espérance +des nouveaux jours est en eux; ils en sont les apôtres +prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut +du monde... Ils ont foi à la vérité et à la vertu, ou plutôt, +par une providence conservatrice qu'on appelle aussi la +force des choses, ces deux images impérissables de la Divinité, +sans lesquelles le monde ne saurait aller longtemps, +se sont emparées de leurs coeurs pour revivre par eux et +pour rajeunir l'humanité.»</p> + +<p>Et c'est ici, peut-être, que s'explique un coin de l'énigme +que nous nous posions plus haut, au sujet de ces intelligences +si supérieures à leur action et à leur oeuvre. Quand +nous avons dit qu'il y a dans l'atmosphère de cette période +du siècle quelque chose qui coupe et atténue des talents, capables +en d'autres époques de monter au génie, et quand +M. Jouffroy a dit qu'il y a dans l'air qu'on respire quelque +chose qui procure aux esprits l'étendue, ce n'est, je le crains, +qu'un même fait diversement exprimé; car cette étendue si +précoce, cette intelligence ouverte et traversée, qui se laisse, +faire et accueille tour à tour ou à la fois toutes choses, est +l'inverse de la concentration nécessaire au génie, qui, si +élargi qu'il soit, tient toujours de l'allure du glaive.</p> + +<p>Mais voilà que nous sommes déjà en plein à peindre +l'homme, et nous n'avons pas encore donné l'idée de sa philosophie, +de son rôle dans la science, de la méthode qu'il y +apporte, et des résultats dont il peut l'avoir enrichie. C'est +que nous ne toucherons qu'à peine ces endroits réguliers sur +lesquels notre incompétence est grande; d'autres les traiteront +ou les ont assez traités. M. Leroux, dans un bien remarquable +article<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>, a entamé, avec le philosophe et le psychologiste, +une discussion capitale qu'il continuera. M. Jules Le +Chevalier<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a> a fait également. Et puis, nous l'avouerons, +comme science, la philosophie nous affecte de moins en +moins: qu'il nous suffise d'y voir toujours un noble et nécessaire +exercice, une gymnastique de la pensée que doit pratiquer +pendant un temps toute vigoureuse jeunesse. La philosophie +est perpétuellement à recommencer pour chaque +génération depuis trois mille ans, et elle est bonne en cela; +c'est une exploration vers les hauts lieux, loin des objets +voisins qui offusquent; elle replace sur nos têtes à leur vrai +point les questions éternelles, mais elle ne les résout et ne +les rapproche jamais. Il est, avec elle, nombre de vérités de +détail, de racines salutaires que le pied rencontre en chemin; +mais dans la prétention principale qui la constitue, et qui +s'adresse à l'abîme infini du ciel, la philosophie n'aboutit pas. +Aussi je lui dirai à peu près comme Paul-Louis Courier disait +de l'histoire: «Pourvu que ce soit exprimé à merveille, et +qu'il y ait bien des vérités, de saines et précieuses observations +de détail, il m'est égal à bord de quel système et à la +suite de quelle méthode tout cela est embarqué.» Ce n'est +donc pas le philosophe éclectique, le régulateur de la méthode +des faits de conscience, le continuateur de Stewart et +de Reid, celui qui, avec son modeste ami M. Damiron, s'est +installé à demeure dans la psychologie d'abord conquise, +sillonnée, et bientôt laissée derrière par M. Cousin, et qui y +règne aujourd'hui à peu près seul comme un vice-roi émancipé, +ce n'est pas ce représentant de la science que nous discuterons +en M. Jouffroy<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>; c'est l'homme seulement que +nous voulons de lui, l'écrivain, le penseur, une des figures +intéressantes et assez mystérieuses qui nous reviennent inévitablement +dans le cercle de notre époque, un personnage +qui a beaucoup occupé notre jeune inquiétude contemplative, +une parole qui pénètre, et un front qui fait rêver.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> <i>Revue encyclopédique</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> <i>Revue du Progrès social</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Ce que j'ai avancé de la philosophie me semble surtout vrai de la +psychologie. La psychologie en elle-même (si je l'ose dire), à part un +certain nombre de vérités de détail et de remarques fines qu'on en +peut tirer, ne sert guère qu'au sentiment solitaire du contemplateur et +ne se transmet pas. Comme science, elle est perpétuellement à recommencer +pour chacun. Le psychologiste pur me fait l'effet du pêcheur à +la ligne, immobile durant des heures dans un endroit calme, au bord +d'une rivière doucement courante. Il se regarde, il se distingue dans +l'eau, et aperçoit mille nuances particulières à son visage. Son illusion +est de croire pouvoir aller au delà de ce sentiment d'observation contemplative; +car, s'il veut tirer le poisson hors de l'eau, s'il agite sa +ligne, comme, en cette sorte de pêche, le poisson, c'est sa propre +image, c'est soi-même, au moindre effort et au moindre ébranlement, +tout se trouble, la proie s'évanouit, le phénomène à saisir n'est déjà +plus.</blockquote> + +<p>M. Théodore Jouffroy est né en 1796, au hameau des Pontets +près de Mouthe, sur les hauteurs du Jura, d'une famille +ancienne et patriarcale de cultivateurs. Son grand-père, qui +vécut tard, et dont la jeunesse s'était passée en quelque +charge de l'ancien régime, avait conservé beaucoup de solennité, +une grandeur polie et presque seigneuriale dans les +manières. La famille était si unie, que les biens de l'oncle et +du père de M. Jouffroy restèrent <i>indivis</i>, malgré l'absence de +l'oncle qui était commerçant, jusqu'à la mort du père. Il fit +ses premières études à Lons-le-Saulnier, sous un autre vieil +oncle prêtre; de là il partit pour Dijon, où il suivit le collége +sans y être renfermé, lisant beaucoup à part des cours, et se +formant avec indépendance. Il avait un goût marqué pour +les comédies, et essaya même d'en composer. Reçu élève de +l'École Normale par l'inspecteur-général, M. Roger, qui fut +frappé de son savoir; il vint à Paris en 1813. Sa haute taille, +ses manières simples et franches, une sorte de rudesse âpre +qu'il n'avait pas dépouillée, tout en lui accusait ce type vierge +d'un enfant des montagnes, et qui était fier d'en être; ses +camarades lui donnèrent le sobriquet de <i>Sicambre</i>. Ses premiers +essais à l'École attestaient une lecture immense, et +particulièrement des études historiques très-nourries. Un +grand mouvement d'émulation animait alors l'intérieur de +l'École; les élèves provinciaux, entrés l'année précédente, +MM. Dubois, Albrand aîné, Cayx, etc., s'étaient mis en devoir +de lutter avec les élèves parisiens, jusque-là en possession +des premiers rangs. MM. Jouffroy, Damiron, Bautain, Albrand +jeune, qui survinrent en 1813, achevèrent de constituer en +bon pied les provinciaux. Cette première année se passa pour +eux à des exercices historiques et littéraires; il fallait la révolution +de 1814 pour qu'une spécialité philosophique pût +être créée au sein de l'École par M. Cousin. MM. La Romiguière +et Boyer-Collard n'avaient professé qu'à la Faculté des +Lettres, mais aucun enseignement philosophique approprié +ne s'adressait aux élèves; M. Cousin eut, en 1814, l'honneur +de le fonder, et MM. Jouffroy, Damiron et Bautain furent ses +premiers disciples.</p> + +<p>Je me suis demandé souvent si M. Jouffroy avait bien rencontré +sa vocation la plus satisfaisante en s'adonnant à la +philosophie; je me le suis demandé toutes les fois que j'ai +lu des pages historiques ou descriptives où sa plume excelle, +toutes les fois que je l'ai entendu traiter de l'Art et du Beau +avec une délicatesse si sentie et une expansion qui semble +augmentée par l'absence, <i>ripae ulterioris amore</i>, ou enfin lorsqu'en +certains jours tristes, au milieu des matières qu'il déduit +avec une lucidité constante, j'ai cru saisir l'ennui de +l'âme sous cette logique, et un regret profond dans son regard +d'exilé. Mais non; si M. Jouffroy ne trouve pas dans la +seule philosophie l'emploi de toutes ses facultés cachées, si +quelques portions pittoresques ou passionnées restent chez +lui en souffrance, il n'est pas moins fait évidemment pour +cette réflexion vaste et éclaircie. Son tort, si nous osons +percer au dedans, est, selon nous, d'avoir trop combattu le +génie actif qui s'y mêlait à l'origine, d'avoir effacé l'imagination +platonique qui prêtait sa couleur aux objets et baignait +à son gré les horizons. Un rude sacrifice s'est accompli +en lui; il a fait pour le bien, il a pris sa science au sérieux +et a voulu que rien de téméraire et de hasardé n'y restât. +La réserve a empiété de jour en jour sur l'audace. En proie +durant quinze années à cet inquiétant problème de la destinée +humaine, il a voulu mettre ordre à ses doutes, à ses +conjectures, et au petit nombre des certitudes; il s'y est +calmé, mais il s'y est refroidi. Sa raison est demeurée victorieuse, +mais quelque chose en lui a regretté la flamme, et +son regard paraît souffrant. Nous disons qu'il a eu tort pour +sa gloire, mais c'est un rare mérite moral que de faire ainsi; +toute sagesse ici-bas est plus ou moins une contrition.</p> + +<p>Le retour de l'île d'Elbe jeta M. Jouffroy et ses amis dans +les rangs des volontaires royaux à la suite de M. Cousin, ce +qui signifie tout simplement que ces jeunes philosophes n'étaient +pas bonapartistes, et qu'ils acceptaient la Restauration +comme plus favorable à la pensée que l'Empire. Dans un article +de M. Jouffroy sur les Lettres de Jacopo Ortis, inséré au +<i>Courrier Français</i> en 1819, je trouve exprimé à nu, et avec +une fermeté de style à la Salluste, ce sentiment d'opposition +aux conquêtes et à la force militaire: «Un peuple ne doit tirer +l'épée que pour défendre ou conquérir son indépendance. +S'il attaque ses voisins pour les soumettre à son pouvoir, +il se déshonore; s'il envahit leur territoire sous le prétexte +d'y fonder la liberté, on le trompe ou il se trompe lui-même. +Violer tous les droits d'une nation pour les rétablir, +est à la fois l'inconséquence la plus étrange et l'action la +plus injuste.</p> + +<p>«L'amour de la liberté commença la Révolution française; +l'Europe, désavouant la politique de ses rois, nous accordait +son estime et son admiration. Mais bientôt les applaudissements +cessèrent. La justice avait été foulée aux pieds +par les factions; la liberté devait périr avec elle: aussi ne la +revit-on plus. Le nom seul subsista quelques années, pour +accréditer auprès du peuple des chefs ambitieux et servir +d'instrument à l'établissement du despotisme.</p> + +<p>«Le mal passa dans les camps. La fin de la guerre fut corrompue, +et l'héroïsme de nos soldats prostitué. L'épée +française devait être plantée sur la frontière délivrée, pour +avertir l'Europe de notre justice. On la promena en Allemagne, +en Hollande, en Suisse, en Italie. Elle fit partout de +funestes miracles: on vit bien qu'elle pouvait tout, mais +on ne vit pas ce qu'elle saurait respecter.»</p> + +<p>Ce que M. Jouffroy exprimait si énergiquement en 1819, il +ne le sentait pas moins vivement en 1815, sous le coup d'une +première invasion et à la menace d'une seconde. Ses craintes +réalisées, et dans toute l'amertume du rôle de vaincu, il reprit +avec ses amis les études philosophiques; un sentiment +exalté de justice et de devoir dominait ce jeune groupe; ils +étaient dans leur période stoïque, dans cette période de +Fichte, par où passent d'abord toutes les âmes vertueuses. +M. Jouffroy gagna le doctorat avec deux thèses remarquables, +l'une sur <i>le Beau et le Sublime</i>, et l'autre sur <i>la Causalité</i>. A +partir de 1816, il devint maître de conférences à l'École, et +fut en même temps attaché au collège Bourbon jusqu'en 1822, +époque où M. Corbière, qui avait brisé l'École, le destitua +aussi de ses fonctions au collége. M. Jouffroy, au sortir de +l'École, entretenait une correspondance active d'idées et d'épanchements +avec ses amis dispersés en province, avec +MM. Damiron et Dubois particulièrement, qu'on avait envoyés +à Falaise, et ensuite avec ce dernier, à Limoges. C'étaient +souvent des saillies d'imagination philosophique, non +pas sur un tel point spécial et borné, mais sur l'ensemble des +choses et leur harmonie, sur la destinée future, le rôle des +planètes dans l'ascension des âmes, et l'espérance de rejoindre +en ces Élysées supérieurs les devanciers illustres qu'on aura +le plus aimés, Platon ou Montaigne. On surprend là tout à nu +l'homme qui plus tard, et déjà tempéré par la méthode, n'a +pu s'empêcher de lancer ses ingénieux et hardis paradoxes +sur <i>le Sommeil</i>, et qui consacre plusieurs leçons de son cours +à la question de <i>la vie antérieure</i>. C'étaient encore, dans cette +correspondance, des retours de désir vers le pays natal, vers +la montagne d'où il tirait sa source, et le besoin de peindre +à ses amis qui les ignoraient, ces grands tableaux naturels +dont il était sevré: «Qui vous dira la fraîcheur de nos fontaines, +la modeste rougeur de nos fraises? qui vous dira les +murmures et les balancements de nos sapins, le vêtement +de brouillard que chaque matin ils prennent, et la funèbre +obscurité de leurs ombres? et l'hiver, dans la tempête, les +tourbillons de neige soulevés, les chemins disparus sous +de nouvelles montagnes, l'aigle et le corbeau qui planent +au plus haut de l'air, les loups sans asile, hurlant de faim +et de froid, tandis que les familles s'assemblent au bruit +des toits ébranlés, et prient Dieu pour le voyageur? O mon +pays que je regrette, quand vous reverrai-je?»</p> + +<p>En 1820, ayant perdu son père, il revit ce Jura tant désiré, +et toute sa chère Helvétie. Il fit ce voyage avec M. Dubois, +qui, placé alors à Besançon, et lui-même atteint de cruelles +douleurs et pertes domestiques, y cherchait un allégement +dans l'entretien de l'amitié et dans les impressions pacifiantes +d'une majestueuse nature. M. Dubois a écrit et a bien voulu +nous lire un récit de cette époque de sa vie où son âme et +celle de M. Jouffroy se confondirent si étroitement. Un tel +morceau, puissant de chaleur et minutieux de souvenirs, où +revivent à côté des circonstances individuelles les émotions +religieuses et politiques d'alors, serait la révélation biographique +la plus directe, tant sur les deux amis que sur toute +la génération d'élite à laquelle ils appartiennent. Mais il faut +se borner à une pâle idée. Après avoir reconnu et salué le +toit patriarcal, le bois de sapins en face, à gauche, qui projette +en montant ses <i>funèbres ombres</i>, avoir foulé la mousse +épaisse, les humides lisières où sont les fraises, et s'être assis +derrière le rucher d'abeilles, dont le miel avait enduit dès le +berceau une lèvre éloquente, il s'agissait pour les deux amis +de se donner le spectacle des Alpes; pour M. Jouffroy, de les +revoir et de les montrer; pour M. Dubois, de les découvrir;—car +c'était tout au plus si ce dernier les avait, en venant, +aperçues de loin à l'horizon dans la brume, et comme un +ruban d'argent. M. Jouffroy conduisit donc son ami un matin, +dès avant le lever du soleil, à travers les vallées et les +prairies, jusqu'à la pente de la Dôle qu'ils gravirent. La Dôle +est le point culminant du Jura, et où le Doubs prend sa +source. En montant par un certain versant et par des sentiers +bien choisis, on arrive au plus haut sans rien découvrir, +et, au dernier pas exactement qui vous porte au plateau du +sommet, tout se déclare. C'est ce qui eut lieu pour M. Dubois, +à qui son guide habile ménageait la surprise: «Toutes +les Alpes, comme il le dit, jaillirent devant lui d'un seul +jet!» L'amphithéâtre glorieux encadrant le pays de Vaud, +le miroir du Léman, dans un coin la Savoie rabaissée au pied +du Mont-Blanc sublime; cet ensemble solennel que la plume, +quand l'oeil n'a pas vu, n'a pas le droit de décrire; la vapeur +et les rayons du matin s'y jouant et luttant en mille manières, +voilà ce qui l'assaillit d'abord et le stupéfia. M. Jouffroy, plus +familier à l'admiration de ces lieux, en jouissait tout en +jouissant de l'immobile extase de l'ami qu'il avait guidé; il +reportait son regard avec sourire tantôt sur le spectacle éclatant, +et tantôt sur le visage ébloui; il était comme satisfait +de sa lente démonstration si magnifiquement couronnée, il +était satisfait de sa montagne. A quelques pas en avant, un +pâtre debout, les bras croisés et appuyé sur son bâton, semblait +aussi absorbé dans la grandeur des choses; le philosophe +en fut vivement frappé, et dit: «Il y a en cette âme que +voilà toutes les mêmes impressions que dans les nôtres.»—Les +images nombreuses et si belles dans la bouche de +M. Jouffroy, où le pâtre intervient souvent, datent de cette +rencontre; c'est ce qui lui a fait dire dans son émouvant +discours sur <i>la Destinée humaine</i>: «Le pâtre rêve comme +nous à cette infinie création dont il n'est qu'un fragment; +il se sent comme nous perdu dans cette chaîne d'êtres dont +les extrémités lui échappent; entre lui et les animaux qu'il +garde, il lui arrive aussi de chercher le rapport; il lui arrive +de se demander si, de même qu'il est supérieur à eux, +il n'y aurait pas d'autres êtres supérieurs à lui..., et de son +propre droit, de l'autorité de son intelligence qu'on qualifie +d'infirme et de bornée, il a l'audace de poser au Créateur +cette haute et mélancolique question: Pourquoi m'as-tu +fait? et que signifie le rôle que je joue ici-bas?» Dans ses +leçons sur <i>le Beau</i>, qui par malheur n'ont été nulle part recueillies, +M. Jouffroy disait fréquemment d'une voix pénétrée: +«Tout parle, tout vit dans la nature; la pierre elle-même, le +minéral le plus informe vit d'une vie sourde, et nous parle +un langage mystérieux; et ce langage, le pâtre, dans sa +solitude, l'entend, l'écoute, le sait autant et plus que le savant +et le philosophe, autant que le poëte!»</p> + +<p>Lorsque les amis voulurent redescendre du sommet, +M. Jouffroy s'étant adressé au pâtre pour le choix d'un certain +sentier, le pâtre, sans sortir de son silence, fit signe du +bâton et rentra dans son immobilité. Avant de savoir que +M. Jouffroy avait eu cette matinée culminante sur la Dôle, +qu'il avait remarqué ce pâtre sur ce plateau, et que sa contemplation +avait trouvé à une heure déterminée de sa jeunesse +une forme de tableau si en rapport et si harmonieuse, +je me l'étais souvent figuré, en effet, sur un plateau élevé +des montagnes, avec moins de soleil, il est vrai, avec un horizon +moins meublé de réalités et d'images, bien qu'avec autant +d'air dans les cieux. A propos de son cours sur <i>la Destinée +humaine</i>, où il semblait n'indiquer qu'à peine aux jeunes +âmes inquiètes un sentier religieux qu'on aurait voulu alors +lui entendre nommer, on disait dans un article du <i>Globe</i> de +décembre 1830: «Comme un pasteur solitaire, mélancoliquement +amoureux du désert et de la nuit, il demeure +immobile et debout sur son tertre sans verdure; mais du +geste et de la voix il pousse le troupeau qui se presse à ses +pieds et qui a besoin d'abri, il le pousse à tout hasard au +bercail, du seul côté où il peut y en avoir un.»</p> + +<p>Le propre de M. Jouffroy, c'est bien de tout voir de la montagne; +s'il envisage l'histoire, s'il décrit géographiquement +les lieux, c'est par masses et formes générales, sans scrupule +des détails, et avec une sorte de vérité ou d'illusion toujours +majestueuse. «Les événements, a-t-il dit quelque part, sont +si absolument déterminés par les idées, et les idées se +succèdent et s'enchaînent d'une manière si fatale, que la +seule chose dont le philosophe puisse être tenté, c'est de +se croiser les bras et de regarder s'accomplir des révolutions +auxquelles les hommes peuvent si peu.» Voilà tout +entier dans cet aveu notre philosophe-pasteur: voir, regarder, +assister, comprendre, expliquer. Aussi cette promenade +sur la Dôle est-elle une merveilleuse figure de la destinée de +M. Jouffroy. Chacun, en se souvenant bien, chacun a eu de +la sorte son Sinaï dans sa jeunesse, sa mystérieuse montagne +où la destinée s'est comme offerte aux yeux, mieux éclairée +seulement qu'elle ne le sera jamais depuis. Nul ne le sait que +nous; et ce que le monde admire ensuite de nos oeuvres, +n'est guère que le reflet affaibli et l'ombre d'un sublime moment +envolé.</p> + +<p>Dans cette ascension de la Dôle, j'ai oublié, pour compléter +la scène, de dire qu'outre les deux amis et le pâtre, il y avait +là un vieux capitaine de leur connaissance, redevenu campagnard, +révolutionnaire de vieille souche et grand lecteur de +Voltaire. Comme il redescendait le premier dans le sentier +indiqué, et qu'il voyait les deux amis avoir peine à se détacher +du sommet et se retourner encore, il les gourmandait +de leur lenteur, en criant: «Quand on a vu, on a vu!» Ce +capitaine voltairien, près du pâtre, dut paraître au philosophe +le bon sens goguenard et prosaïque, à côté du bon sens naïf +et profond.</p> + +<p>Quelquefois, à travers leurs courses de la journée, il arrivait +aux deux amis de passer à diverses reprises la frontière; +ils se sentaient plus libres alors, soulagés du poids que le +régime de ce temps imposait aux nobles âmes, et ils entonnaient +de concert <i>la Marseillaise</i>, comme un défi et une espérance. +Le soir, quand ils trouvaient des feux presque éteints, +qu'avaient allumés les bergers, ils s'asseyaient auprès, et +M. Jouffroy, en y apportant des branches pour les ranimer, +se rappelait les irruptions des Barbares, lesquels, comme des +brassées de bois vert, la Providence avait jetés de temps à +autre dans le foyer expirant des civilisations. Nul, s'il l'avait +voulu, n'aurait eu plus que lui, au service de sa pensée, de +ces grandes images agrestes et naturelles.</p> + +<p>En 1821, de retour à Paris, MM. Jouffroy et Dubois exercèrent +l'un sur l'autre une influence continue fort vive: +M. Jouffroy initiait philosophiquement son ami qui n'avait +pas, jusque-là, secoué tout à fait l'autorité en matière religieuse; +M. Dubois entrecoupait par ses élans politiques ce +qu'aurait eu de trop métaphysique et spéculatif le cours d'idées +du philosophe. Leur santé à tous deux s'était fort altérée. +M. Jouffroy acquit dès lors cette constitution plus nerveuse +et cette délicatesse fine de complexion, si d'accord avec son +âme, mais que quelque chose de plus robuste avait dissimulée. +M. Cousin s'était engagé dans le carbonarisme et y poussait +avec prosélytisme; après quelque hésitation, les deux +amis y entrèrent, mais par M. Augustin Thierry, dans une +vente dont faisaient partie MM. Scheffer, Bertrand, Roulin, +Leroux, Guinard, etc.; ils ne manquèrent à aucune des démonstrations +civiques qui eurent lieu au convoi de Lallemand +et à celui de Camille Jordan. En 1822, M. Jouffroy fut destitué; +M. Dubois l'était déjà. En 1823, notre philosophe écrivait +dans la solitude cet article, <i>Comment les Dogmes finissent</i>, où +éclatent la vertu et la foi frémissantes sous la persécution, où +retentit dans le langage de la philosophie comme un écho +sacré des catacombes. M. Jouffroy ne s'est jamais élevé à une +plus grande hauteur d'audace que dans cette inspiration refoulée; +depuis il s'est épanché, étendu, élargi, en descendant +à la manière des fleuves, dont le flot peut s'accroître, mais ne +regagne plus le niveau de la source.—En septembre 1824, +<i>le Globe</i> fut fondé.</p> + +<p>Il semble aujourd'hui, à ouïr certaines gens, que <i>le Globe</i> +n'eût pour but que de faire arriver plus commodément au +pouvoir messieurs les doctrinaires grands et petits, après +avoir passé six longues années à s'encenser les uns les autres. +Peu de mots remettront à leur place ces ignorances et +ces injures. M. Dubois, destitué, traduisait la Chronique de +Flodoard pour la collection de M. Guizot, écrivait quelques +articles aux <i>Tablettes universelles</i>, qui trop tôt manquèrent, +se dévorait enfin dans l'intimité d'hommes fervents, étouffés +comme lui, et dans les conversations brûlantes de chaque +jour. M. Leroux, qui, après d'excellentes études faites à Rennes +au même collège que M. Dubois, et avant de prendre rang +comme une des natures de penseur les plus puissantes et les +plus ubéreuses d'aujourd'hui, était simplement ouvrier typographe, +M. Leroux avait imaginé, avec M. Lachevardière, +imprimeur, d'entreprendre un journal utile, composé d'extraits +de littérature étrangère, d'analyses des principaux +voyages et de faits curieux et instructifs rassemblés avec +choix. Il communiqua son cadre d'essai à M. Dubois, qui jugea +que, dans cette simple idée de magasin à l'anglaise, il +n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter +une portion de doctrine, y introduire les questions de liberté +littéraire, se poser contre la littérature impériale, et, +sans songer à la politique puisqu'on était en pleine Censure, +fonder du moins une critique nouvelle et philosophique. Des +deux idées combinées de MM. Leroux et Dubois, naquit <i>le +Globe</i>; mais celle de M. Dubois, bien que venue à l'occasion +de l'autre, était évidemment l'idée active, saillante et nécessaire; +aussi imprima-t-il au <i>Globe</i> le caractère de sa propre +physionomie. M. Leroux y maintint toutefois sur le second +plan l'exécution de son projet; et toute cette matière de +voyages, de faits étrangers, de particularités scientifiques, +qui occupa longtemps les premières pages du <i>Globe</i> avant +l'invasion de la politique quotidienne, était ménagée par lui. +Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M. Leroux +ne se fit d'ailleurs au <i>Globe</i>, jusqu'en 1830, qu'une position +bien inférieure à ses rares mérites et à sa portée d'esprit; +par modestie, par fierté, cachant des convictions entières +sous une bonhomie qu'on aurait dû forcer, il s'effaça +trop; quatre ou cinq morceaux de fonds qu'il se décida à y +écrire frappèrent beaucoup, mais ne l'y assirent pas au rang +qu'il aurait fallu. Il dirigeait le matériel du journal, mais en +fait d'idées il y passa toujours plus ou moins pour un rêveur. +Ses opinions, afin de prévaloir, avaient besoin d'arriver par +M. Dubois<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la maintenons, +bien que nos sentiments et nos jugements à l'égard de M. Leroux +aient changé à mesure qu'il changeait lui-même. Ce n'est plus +de sa modestie qu'il semblerait à propos de venir parler aujourd'hui. +Lui aussi il est entré à pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet +Océan Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son détroit de Magellan. +Nous l'avions connu et aimé homme <i>distingué</i>, nous l'abandonnons +révélateur et prophète. Mais nous irions jusqu'à regretter de l'avoir +connu et loué, quand nous le voyons provoquer l'outrage, à propos de +Jouffroy mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux +de cet homme excellent, quand nous le voyons déverser l'amertume +sur l'irréprochable et intègre M. Damiron; et tout cela parce que +M. Leroux veut faire de Jouffroy son <i>précurseur</i> comme il a fait de +M. Cousin son <i>Antechrist</i>.—Qu'il nous suffise de répéter ici que, +nonobstant toutes les variations subséquentes, cet historique du <i>Globe</i> +reste d'une parfaite exactitude.</blockquote> + +<p>M. Dubois s'était donc mis à l'oeuvre en septembre 1824, +secondé de M. Leroux, et moyennant les avances financières +de M. Lachevardière. MM. Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, +ne pouvaient lui manquer. M. Trognon travailla aussi +dès les premiers numéros. Comme il y avait exposition de +peinture au début, M. Thiers se chargea d'en rendre compte; +sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien +depuis au journal. M. Mérimée donna quelque chose d'abord, +mais ne continua pas sa collaboration. Quelques jeunes gens, +élèves distingués de MM. Jouffroy et Damiron, entrèrent de +bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et Duchâtel, qui n'étaient +pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers. Ils connaissaient +les doctrinaires sans doute, ils étaient liés, ainsi +que leurs maîtres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-être +de loin avec M. Royer-Collard; personne dans cette réunion +commençante n'en était aux préjugés brutaux et aux +déclamations ineptes du <i>Constitutionnel</i>; mais par M. Dubois, +âme du journal, un vif sentiment révolutionnaire et girondin +se tenait en garde; et, dès que la Censure fut levée, cette +pointe généreuse perça en toute occasion. M. de Rémusat, le +plus doctrinaire assurément des rédacteurs du <i>Globe</i> par la +subtilité de son esprit, par ses habitudes et ses liens de +société, ne toucha longtemps que des sujets de pure littérature +et de poésie; ce qu'il faisait avec une souplesse bien +élégante. M. Duvergier de Hauranne n'avait pas à un moindre +degré la préoccupation littéraire, et son zèle spirituel s'attaquait, +dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et d'Irlande, à +des points délicats de la controverse romantique. Ce n'est +guère à M. Magnin toujours net et progressif, ou à M. Ampère +survenu plus tard et adonné aux excursions studieuses, qu'on +imputera un rôle dans la prétendue ligue. <i>Le Globe</i> n'a pas +été fondé et n'a pas grandi sous le patronage des doctrinaires, +c'est-à-dire des trois ou quatre hommes éminents à qui s'adressait +alors ce nom. La bourse de M. Lachevardière, l'idée +de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voilà les données +primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs, +des proscrits de l'Université, ce furent les vrais fondateurs; +la génération des salons qui s'y joignit ensuite n'étouffa +jamais l'autre.</p> + +<p>Le public, qui aime à faire le moins de frais possible en +renommée, et qui est dur à accepter des noms nouveaux, +voyant <i>le Globe</i> surgir, tenta d'en expliquer le succès, et presque +le talent, par l'influence invisible et suprême de quelques +personnages souvent cités. Ces personnages étaient sans +doute bienveillants au <i>Globe</i>, mais cette bienveillance, tempérée +de blâme fréquent ou même d'épigrammes légères, ne +justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financièrement, +lorsqu'en 1828, <i>le Globe</i> devenant tout à fait politique, M. Lachevardière +retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les +doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au +cautionnement; mais c'était un simple placement de fonds +sans enjeu. Du reste, occupés de leurs propres travaux, ces +messieurs n'ont jamais contribué de leur plume à l'illustration +du journal; une seule fois, s'il m'en souvient, M. Guizot +écrivit une colonne officieuse sur un tableau de M. Gérard; +peut-être a-t-il récidivé pour quelque autre cas analogue, +mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; +M. de Broglie n'y a jamais écrit. Les prétendus patrons hantaient +si peu ce lieu-là, qu'il a été possible à l'un des rédacteurs +assidus de n'avoir pas, une seule fois durant les six ans, +l'honneur d'y rencontrer leur visage. La verdeur de certains +articles allait, de temps à autre, éveiller leur sévérité et raviver +les nuances. M. Royer-Collard réprouva hautement +l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamné, +quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-même, bien +que plus rapproché du journal par son âge et par ses amis, +s'en séparait crûment dans la conversation; il ne répondait +pas de ses disciples, il censurait leur marche, et savait marquer +plus d'un défaut avec quelque trait de cette verve incomparable +qu'on lui pardonne toujours, et que <i>le Globe</i> ne +lui paya jamais qu'en respects.</p> + +<p>Si l'on examine enfin l'allure et le langage du <i>Globe</i> depuis +qu'il devint expressément politique, c'est-à-dire sous les ministères +Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, +une fermeté de ton qu'aucun organe de l'opposition d'alors +n'a surpassées. Le ministère Martignac y fut attaqué de bonne +heure avec une exigence dont MM. de Rémusat, Duchâtel et +Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui de s'étonner. +La question des Jésuites et de la liberté absolue d'enseignement +prêta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois, +à une controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque +pour le moment, mais du moins aussi peu doctrinaire +que possible. M. de Rémusat, qui traita presque seul la +politique des derniers mois avant Juillet, durant la prison de +M. Dubois, ne détourna pas un seul instant le journal de la +ligne extrême où il était lancé; vers cette fin de la lutte, +toutes les pensées n'en faisaient qu'une pour la délivrance, +il semblait même qu'il y eût dans cette rédaction du <i>Globe</i> +des vues et des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. +Quand M. Thiers, au début du <i>National</i>, développait sa théorie +constitutionnelle, et venait professer Delorme comme résumé +de son Histoire de la Révolution, ces articles ingénieux +étaient regardés comme de purs jeux de forme et des fictions +un peu vaines au prix de la grande question populaire et sociale; +et ce n'était pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi, +c'était M. Duchâtel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence +marquée, division au <i>Globe</i> en quelque matière, cette dissidence +portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. +L'école romantique des poëtes ne put jamais faire irruption +au <i>Globe</i>, et le gagner comme organe à elle; mais elle y avait +des alliés et des intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui +qui écrit ces lignes, penchaient plus ou moins du côté novateur +en poésie; MM. Dubois, Duvergier, de Rémusat, et l'ensemble +de la rédaction, étaient en méfiance, quoique généralement +bienveillants. Tous ces petits mouvements intérieurs +se dessinèrent avec feu à l'occasion du drame de <i>Hernani</i>, +qui eut pour résultat d'augmenter la bienveillance. Mais, hélas! +rapprochement littéraire, union politique, tout cela manqua +bientôt.</p> + +<p>Au <i>Globe</i>, M. Jouffroy tint une grande place; il était le philosophe +généralisateur, le dogmatique par excellence, de +même que M. Damiron était le psychologue analyste et sagace, +de même que M. Dubois était le politique ému et acéré, +le critique chaleureux. Indépendamment des articles recueillis +dans le volume des <i>Mélanges</i>, M. Jouffroy en a écrit plusieurs +sur des sujets d'histoire ou de géographie, et y a porté +sa large manière. Il cherchait à tirer des antécédents historiques, +des conditions géographiques et de l'esprit religieux +des peuples, la loi de leur mouvement et de leur destinée. +Les résultats les plus généraux de ses méditations à ce sujet +sont consignés dans deux leçons d'un cours particulier professé +par lui en 1826 (<i>de l'État actuel de l'Humanité</i>). Il ne +s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion +active et stimulante, l'appel à l'énergie morale d'un chacun; +il n'y imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, +le calme et le quiétisme brahmanique aux assistants +éclairés, sous peine de déchéance aveugle et de fatuité. Au +contraire, il y marquait l'initiative à la civilisation chrétienne, +et le devoir d'agir à chacun de ses membres; il y disait avec +plainte: «Comment aurions-nous des hommes politiques, +des hommes d'État, quand les questions dont la solution +réfléchie peut seule les former ne sont pas même poses, +pas même soupçonnées de ceux qui sont assis au gouvernail; +quand, au lieu de regarder à l'horizon, ils regardent +à leurs pieds; quand, au lieu d'étudier l'avenir du monde, +et dans cet avenir celui de l'Europe, et dans celui de l'Europe +la mission de leur pays, ils ne s'inquiètent, ils ne +s'occupent que des détails du ménage national?... Nous ne +concevons pas que tant de gens de conscience se jettent +dans les affaires politiques, et poussent le char de notre +fortune dans un sens ou clans un autre, avant d'avoir songé +à se poser ces grandes questions.... Je sais que la marche +de l'humanité est tracée, et que Dieu n'a pas laissé son +avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques +hommes: mais ce que nous ne pouvons empêcher ni +faire, nous pouvons du moins le retarder ou le précipiter +par notre mauvaise ou bonne conduite. Dans les larges cadres +de la destinée que la Providence a faite au monde, +il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le +dévouement des héros et l'égoïsme des lâches.»</p> + +<p>C'était dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honoré, +à l'ouverture d'un des cours particuliers auxquels le confinait +l'interdiction universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. +Ces cours privés étaient fort recherchés; quelques esprits +déjà mûrs, des camarades du maître, des médecins depuis +célèbres, une élite studieuse des salons, plusieurs représentants +de la jeune et future pairie, composaient l'auditoire +ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement était +petit, et une réunion plus apparente serait aisément devenue +suspecte avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement, +à ces prédications de la philosophie; on y arrivait +comme avec ferveur et discrétion; il semblait qu'on y vînt +puiser à une science nouvelle et défendue, qu'on y anticipât +quelque chose de la foi épurée de l'avenir. Quand les quinze +ou vingt auditeurs s'étaient rassemblés lentement, que la clef +avait été retirée de la porte extérieure, et que les derniers +coups de sonnette avaient cessé, le professeur, debout, appuyé +à la cheminée, commençait presque à voix basse, et après un +long silence. La figure, la personne même de M. Jouffroy est +une de celles qui frappent le plus au premier aspect, par je +ne sais quoi de mélancolique, de réservé, qui fait naître l'idée +involontaire d'un mystérieux et noble inconnu. Il commençait +donc à parler; il parlait du Beau, ou du Bien moral, ou +de l'immortalité de l'âme; ces jours-là, son teint plus affaibli, +sa joue légèrement creusée, le bleu plus profond de son regard, +ajoutaient dans les esprits aux réminiscences idéales +du <i>Phédon</i>. Son accent, après la première moitié assez monotone, +s'élevait et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait +ou se remplissait de rayons. Son éloquence déployée +prolongeait l'heure et ne pouvait se résoudre à finir. Le jour +qui baissait agrandissait la scène; on ne sortait que croyant +et pénétré, et en se félicitant des germes reçus. Depuis qu'il +professe en public, M. Jouffroy a justifié ce qu'on attendait +de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement +privé, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant +d'alors<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> Voir, si l'on veut, dans les poésies de Joseph Delorme deux +pièces adressées à M. Jouffroy, qui n'y est pas nommé, l'une à M***: +<i>O vous qui lorsque seul</i>, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: <i>Le Soir +de la Jeunesse</i>. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que cette +dernière pièce a été également inspirée par lui.—Dans une dernière +édition de <i>Joseph Delorme</i> (1861), on peut lire (page 299) une lettre +de Jouffroy adressée à l'auteur; il s'était en partie reconnu.</blockquote> + +<p>M. Jouffroy en était, en ces années-là, à cette période heureuse +où luit l'étoile de la jeunesse, à la période de nouveauté +et d'invention; il se sentait, à l'égard de chaque vérité successive, +dans la fraîcheur d'un premier amour; depuis, il se +répète, il se souvient, il développe. Le malheur a voulu +qu'avec sa facilité de parler et son indolence d'écrire, il ait +improvisé ses leçons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle +part été fixées dans leur verve délicate et leur vivacité naissante. +M. Jouffroy se détermine malaisément à écrire, bien +qu'une fois à l'oeuvre sa plume jouisse de tant d'abondance. +Il n'a publié d'original que la préface en tête des <i>Esquisses +morales</i> de Stewart, et ses articles, la plupart recueillis dans +les <i>Mélanges</i>: l'introduction promise des Oeuvres de Reid n'a +pas paru. Philosophe et démonstrateur éloquent encore plus +qu'écrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste, convie +peu M. Jouffroy; il souffre évidemment et retarde le plus +possible de s'y emprisonner; il la déborde toujours. La lutte +étroite, la joute de la pensée et du style ne lui va pas. Il ne +s'applique point à la fermeté de Pascal; sa forme, à lui, quand +il lui en faut une, est belle et ample, mais lâchée, comme on +dit.</p> + +<p>Saint Jérôme appelle quelque part saint Hilaire, évêque de +Poitiers, <i>le Rhône de l'éloquence gauloise</i>. M. Jouffroy serait +bien plutôt une Loire épanouie qu'un Rhône impétueux, +comme elle lent, large, inégalement profond, noyant démesurément +ses rives.</p> + +<p>M. Jouffroy, entré à la Chambre depuis deux ans, a montré +peu d'inclination pour la politique, et s'est à peine efforcé +d'y réussir. On le conçoit; dans ses habitudes de pensée et +de parole, il a besoin d'espace et de temps pour se dérouler, +et de silence en face de lui. Il avait contre son début, dans +cette assemblée assez vulgaire, d'être suspect de métaphysique +dès le moindre préambule. Et pourtant la parole, hardiment +prise en deux ou trois occasions, eût vaincu ce préjugé; +M. Jouffroy aurait eu beau jeu à entamer la question +européenne selon ses idées de tout temps, à tracer le rôle +obligé de la France, et à flétrir pour le coup la politique <i>de +ménage</i> à laquelle on l'assujettit: il n'en a rien fait, soit que +l'humeur contemplative ait prédominé et l'ait découragé de +l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si ouverte à +entendre, il ait souri sur son banc avec dédain<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> M. Jouffroy, depuis, s'est décidé à parler, et il l'a fait avec le +succès que nous présagions, bien que dans un sens un peu différent de +celui qui nous semblait probable à cette date de décembre 1833, et +que nous eussions préféré.</blockquote> + +<p>Car, malgré tout le progrès de la disposition contemplative, +il y a en M. Jouffroy le côté dédaigneux, ironique, l'ancien +côté actif refoulé, qui se fait sentir amèrement par retours, +et qui tranche, comme un éclair, sur un grand fonds de calme +et d'ennui. Il y a le vieil homme, qui fut sévère au passé, +hostile aux révélations, l'adversaire railleur du baron d'Eckstein, +le philosophe qui ignore et supprime ce qui le gêne, +comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie +du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier +mouvement susceptible et chatouilleux, la lèvre qui +s'amincit et se pince, une rougeur rapide à une joue qui +soudain pâlit.</p> + +<p>Mais il y a tout aussitôt et très-habituellement le côté bon, +plébéien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode +aux intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe +presque outrageux, vous démontre au long des clartés et sait +y démêler de nouvelles finesses; une disposition humaine et +morale, une bienveillance qui prend intérêt, qui ne se dégoûte +ni ne s'émousse plus. L'idée de devoir préside à cette +noble partie de l'âme que nous peignons; si le premier mouvement +s'échappe quelquefois, la seconde pensée répare toujours.</p> + +<p>Outre les travaux et écrits ultérieurs qu'on a droit d'espérer +de M. Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne +pouvons nous empêcher de lui demander, parce qu'il nous +y semble admirablement propre, bien que ce soit hors de sa +ligne apparente. On a reproché à quelques endroits de sa +psychologie de tenir du roman; nous sommes persuadé qu'un +roman de lui, un vrai roman, serait un trésor de psychologie +profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine par +là un jour! il s'y fondera à côté de la science une gloire plus +durable; Pétrarque doit la sienne à ses vers vulgaires, qui seuls +ont vécu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a +déjà projeté), ce serait un lieu sûr pour toute sa psychologie +réelle, qui consiste, selon nous, en observations détachées +plutôt qu'en système; ce serait un refuge brillant pour toutes +les facultés poétiques de sa nature qui n'ont pas donné. Je la +vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce <i>Woldemar</i> non +subtil, bien supérieur à l'autre de Jacobi. L'exposition serait +lente, spacieuse, aérée, comme celles de l'Américain dont +l'auteur a tant aimé la prairie et les mers<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>. Il y aurait dès +l'abord des pâturages inclinés et de ces tableaux de moeurs +antiques que savent les hommes des hautes terres. Les personnages +surviendraient dans cette région avec harmonie et +beauté. Le héros, l'amant, flotterait de la passion à la philosophie, +et on le suivrait pas à pas dans ses défaillances touchantes +et dans ses reprises généreuses. Comme l'amitié, +comme l'amour naissant qui s'y cache, se revêtiraient d'un +coloris sans fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs +mystères par des aspects aplanis! Comme les pâles et arides +intervalles s'étendraient avec tristesse jusqu'au sein des vertes +années! Que la lutte serait longue, marquée de sacrifice, et +que le triomphe du devoir coûterait de pleurs silencieux! +Allez, osez, ô Vous dont le drame est déjà consommé au dedans; remontez un jour en idée cette Dôle avec votre ami +vieilli; et là, non plus par le soleil du matin, mais à l'heure +plus solennelle du couchant, reposez devant nous le mélancolique +problème des destinées; au terme de vos récits abondants +et sous une forme qui se grave, montrez-nous le sommet +de la vie, la dernière vue de l'expérience, la masse au +loin qui gagne et se déploie, l'individu qui souffre comme +toujours, et le divin, l'inconsolé désir ici-bas du poëte, de +l'amant et du sage!</p> + +<p>Décembre 1833.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> Fenimore Cooper.</blockquote> + +<br> + +<p>M. Jouffroy, que nous tâchions ainsi de peindre avec un soin et des +couleurs où se mêlait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant à +tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu après, +un volume posthume de <i>Nouveaux Mélanges philosophiques</i>; la haine et +l'esprit de parti s'en emparèrent. Les funérailles de l'honnête homme +et du sage furent célébrées par des querelles furieuses; l'infamie des +insultes particulières aux gazettes ecclésiastiques n'y manqua pas. Un +penseur mélancolique a dit: «Tenons-nous bien, ne mourons pas; +car, sitôt morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, +servira de marchepied à quelqu'un pour se faire voir et pérorer. +Trop heureux si, derrière notre pierre, le lâche et le méchant ne +s'abritent pas pour lancer leurs flèches, comme Pâris caché derrière +le tombeau d'Ilus!»</p> +<br><br><br> + + + +<h3>M. AMPÈRE</h3> + + +<p>Le vrai savant, l'<i>inventeur</i>, dans les lois de l'univers et dans +les choses naturelles, en venant au monde est doué d'une organisation +particulière comme le poëte, le musicien. Sa qualité +dominante, en apparence moins spéciale, parce qu'elle appartient +plus ou moins à tous les hommes et surtout à un certain +âge de la vie où le besoin d'apprendre et de découvrir nous +possède, lui est propre par le degré d'intensité, de sagacité, +d'étendue. Chercher la cause et la raison des choses, trouver +leurs lois, le tente, et là où d'autres passent avec indifférence +ou se laissent bercer dans la contemplation par le sentiment, +il est poussé à voir au delà et il pénètre. Noble faculté qui, +à ce degré de développement, appelle et subordonne à elle +toutes les passions de l'être et ses autres puissances! On en a +eu, à la fin du XVIIIe siècle et au commencement du nôtre, de +grands et sublimes exemples; Lagrange, Laplace, Cuvier et +tant d'autres à des rangs voisins, ont excellé dans cette faculté +de trouver les rapports élevés et difficiles des choses cachées, +de les poursuivre profondément, de les coordonner, +de les rendre. Ils ont à l'envi reculé les bornes du connu et +repoussé la limite humaine. Je m'imagine pourtant que nulle +part peut-être cette faculté de l'intelligence avide, cet appétit +du savoir et de la découverte, et tout ce qu'il entraîne, n'a +été plus en saillie, plus à nu et dans un exemple mieux démontrable +que chez M. Ampère qu'il est permis de nommer +tout à côté d'eux, tant pour la portée de toutes les idées que +pour la grandeur particulière d'un résultat. Chez ces autres +hommes éminents que j'ai cités, une volonté froide et supérieure +dirigeait la recherche, l'arrêtait à temps, l'appesantissait +sur des points médités, et, comme il arrivait trop souvent, +la suspendait pour se détourner à des emplois moindres. +Chez M. Ampère, l'idée même était maîtresse. Sa brusque +invasion, son accroissement irrésistible, le besoin de la saisir, +de la presser dans tous ses enchaînements, de l'approfondir +en tous ses points, entraînaient ce cerveau puissant auquel la +volonté ne mettait plus aucun frein. Son exemple, c'est le +triomphe, le surcroît, si l'on veut, et l'indiscrétion de l'idée +savante; et tout se confisque alors en elle et s'y coordonne +ou s'y confond. L'imagination, l'art ingénieux et compliqué, +la ruse des moyens, l'ardeur même de coeur, y passent et +l'augmentent. Quand une idée possède cet esprit inventeur, +il n'entend plus à rien autre chose, et il va au bout dans tous +les sens de cette idée comme après une proie, ou plutôt elle +va au bout en lui, se conduisant elle-même, et c'est lui qui +est la proie. Si M. Ampère avait eu plus de cette volonté suivie, +de ce caractère régulier, et, on peut le dire, plus ou +moins ironique, positif et sec, dont étaient munis les hommes +que nous avons nommés, il ne nous donnerait pas un tel spectacle, +et, en lui reconnaissant plus de conduite d'esprit et +d'ordonnance, nous ne verrions pas en lui le savant en quête, +le chercheur de causes aussi à nu.</p> + +<p>Il est résulté aussi de cela qu'à côté de sa pensée si grande +et de sa science irrassasiable, il y a, grâce à cette vocation +imposée, à cette direction impérieuse qu'il subit et ne se +donne pas, il y a tous les instincts primitifs et les passions de +coeur conservées, la sensibilité que s'était de bonne heure +trop retranchée la froideur des autres, restée chez lui entière, +les croyances morales toujours émues, la naïveté, et de plus +en plus jusqu'au bout, à travers les fortes spéculations, une +inexpérience craintive, une enfance, qui ne semblent point +de notre temps, et toutes sortes de contrastes.</p> + +<p>Les contrastes qui frappent chez Laplace, Lagrange, Monge +et Cuvier, ce sont, par exemple, leurs prétentions ou leurs +qualités d'hommes d'État, d'hommes politiques influents, ce +sont les titres et les dignités dont ils recouvrent et quelquefois +affublent leur vrai génie. Voilà, si je ne me trompe, des <i>distractions</i> +aussi et des <i>absences</i> de ce génie, et, qui pis est, +volontaires. Chez M. Ampère, les contrastes sont sans doute +d'un autre ordre; mais ce qu'il suffit d'abord de dire, c'est +qu'ici la vanité du moins n'a aucune part, et que si des faiblesses +également y paraissent, elles restent plus naïves et +comme touchantes, laissant subsister l'entière vénération +dans le sourire.</p> + +<p>Deux parts sont à faire dans l'histoire des savants: le côté +sévère, proprement historique, qui comprend leurs découvertes +positives et ce qu'ils ont ajouté d'essentiel au monument +de la connaissance humaine, et puis leur esprit en lui-même +et l'anecdote de leur vie. La solide part de la vie scientifique +de M. Ampère étant retracée ci-après par un juge bien compétent, +M. Littré<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>, nous avons donc à faire connaître, s'il +se peut, l'homme même, à tâcher de le suivre dans son origine, +dans sa formation active, son étendue, ses digressions +et ses mélanges, à dérouler ses phases diverses, ses vicissitudes +d'esprit, ses richesses d'âme, et à fixer les principaux +traits de sa physionomie dans cette élite de la famille humaine +dont il est un des fils glorieux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> L'article de M. Littré suivait immédiatement le nôtre dans la +<i>Revue des Deux Mondes</i>.</blockquote> + +<p>André-Marie Ampère naquit à Lyon le 20 janvier 1775. Son +père, négociant retiré, homme assez instruit, l'éleva lui-même +au village de Polémieux<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>, où se passèrent de nombreuses +années. Dans ce pays sauvage, montueux, séparé des +routes, l'enfant grandissait, libre sous son père, et apprenait +tout presque de lui-même. Les combinaisons mathématiques +l'occupèrent de bonne heure; et, dans la convalescence d'une +maladie, on le surprit faisant des calculs avec les morceaux +d'un biscuit qu'on lui avait donné. Son père avait commencé +de lui enseigner le latin; mais lorsqu'il vit cette disposition +singulière pour les mathématiques, il la favorisa, procurant +à l'enfant les livres nécessaires, et ajournant l'étude approfondie +du latin à un âge plus avancé. Le jeune Ampère connaissait +déjà toute la partie élémentaire des mathématiques +et l'application de l'algèbre à la géométrie, lorsque le besoin +de pousser au delà le fit aller un jour à Lyon avec son père. +M. l'abbé Daburon (depuis inspecteur général des études) vit +entrer alors dans la bibliothèque du collège M. Ampère, menant +son fils de onze à douze ans, très-petit pour son âge. +M. Ampère demanda pour son fils les ouvrages d'Euler et de +Bernouilli. M. Daburon fit observer qu'ils étaient en latin: +sur quoi l'enfant parut consterné de ne pas savoir le latin; et +le père dit: «Je les expliquerai à mon fils»; et M. Daburon +ajouta: «Mais c'est le calcul différentiel qu'on y emploie, le +savez-vous?» Autre consternation de l'enfant; et M. Daburon +lui offrit de lui donner quelques leçons, et cela se fit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> Un document précis, qui nous est fourni depuis, le fait naître +à ce village de Polémieux; M. Ampère s'était dit toujours né à Lyon.</blockquote> + +<p>Vers ce temps, à défaut de l'emploi des infiniment petits, +l'enfant avait de lui-même cherché, m'a-t-on dit, une solution +du problème des tangentes par une méthode qui se rapprochait +de celle qu'on appelle méthode des limites. Je renvoie +le propos, dans ses termes mêmes, aux géomètres.</p> + +<p>Les soins de M. Daburon tirèrent le jeune émule de Pascal +de son embarras, et l'introduisirent dans la haute analyse. En +même temps un ami de M. Daburon, qui s'occupait avec succès +de botanique, lui en inspirait le goût, et le guidait pour +les premières connaissances. Le monde naturel, visible, si vivant +et si riche en ces belles contrées, s'ouvrait à lui dans +ses secrets, comme le monde de l'espace et des nombres. Il +lisait aussi beaucoup toutes sortes de livres, particulièrement +l'Encyclopédie, d'un bout à l'autre. Rien n'échappait à sa +curiosité d'intelligence; et une fois qu'il avait conçu, rien ne +sortait plus de sa mémoire. Il savait donc et il sut toujours, +entre autres choses, tout ce que l'Encyclopédie contenait, y +compris le blason. Ainsi son jeune esprit préludait à cette +universalité de connaissances qu'il embrassa jusqu'à la fin. +S'il débuta par savoir au complet l'Encyclopédie du XVIIIe siècle, +il resta encyclopédique toute sa vie. Nous le verrons, en +1804, combiner une refonte générale des connaissances humaines; +et ses derniers travaux sont un plan d'encyclopédie +nouvelle.</p> + +<p>Il apprit tout de lui-même, avons-nous dit, et sa pensée y +gagna en vigueur et en originalité; il apprit tout à son heure +et à sa fantaisie, et il n'y prit aucune habitude de discipline.</p> + +<p>Fit-il des vers dès ce temps-là, ou n'est-ce qu'un peu plus +tard? Quoi qu'il en soit, les mathématiques, jusqu'en 93, l'occupèrent +surtout. A dix-huit ans, il étudiait la <i>Mécanique +analytique</i> de Lagrange, dont il avait refait presque tous les +calculs; et il a répété souvent qu'il savait alors autant de mathématiques +qu'il en a jamais su.</p> + +<p>La Révolution de 89, en éclatant, avait retenti jusqu'à l'âme +du studieux mais impétueux jeune homme, et il en avait +accepté l'augure avec transport. Il y avait, se plaisait-il à dire +quelquefois, trois événements qui avaient eu un grand empire, +un empire décisif sur sa vie: l'un était la lecture de l'Éloge +de Descartes par Thomas, lecture à laquelle il devait son +premier sentiment d'enthousiasme pour les sciences physiques +et philosophiques. Le second événement était sa première +communion qui détermina en lui le sentiment religieux et +catholique, parfois obscurci depuis, mais ineffaçable. Enfin il +comptait pour le troisième de ces événements décisifs la prise +de la Bastille, qui avait développé et exalté d'abord son sentiment +libéral. Ce sentiment, bien modifié ensuite, et par son +premier mariage dans une famille royaliste et dévote, et plus +tard par ses retours sincères à la soumission religieuse et ses +ménagements forcés sous la Restauration, s'est pourtant +maintenu chez lui, on peut l'affirmer, dans son principe et +dans son essence. M. Ampère, par sa foi et son espoir constant +en la pensée humaine, en la science et en ses conquêtes, est +resté vraiment de 89. Si son caractère intimidé se déconcertait +et faisait faute, son intelligence gardait son audace. Il eut +foi, toujours et de plus en plus, et avec coeur, à la civilisation, +à ses bienfaits, à la science infatigable en marche vers <i>les +dernières limites, s'il en est, des progrès de l'esprit humain</i><a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a>. +Il disait donc vrai en comptant pour beaucoup chez lui le sentiment +<i>libéral</i> que le premier éclat de tonnerre de 89 avait +Enflammé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> Préface de l'<i>Essai sur la Philosophie des +Sciences</i>.</blockquote> + +<p>D'illustres savants, que j'ai nommés déjà, et dont on a relevé +fréquemment les sécheresses morales, conservèrent aussi +jusqu'au bout, et malgré beaucoup d'autres côtés moins libéraux, +le goût, l'amour des sciences et de leurs progrès; mais, +notons-le, c'était celui des sciences purement mathématiques, +physiques et naturelles. M. Ampère, différent d'eux et plus +libéral en ceci, n'omettait jamais, dans son zèle de savant, la +pensée morale et civilisatrice, et, en ayant espoir aux résultats, +il croyait surtout et toujours à l'âme de la science.</p> + +<p>En même temps que, déjà jeune homme, les livres, les +idées et les événements l'occupaient ainsi, les affections morales +ne cessaient pas d'être toutes-puissantes sur son coeur. +Toute sa vie il sentit le besoin de l'amitié, d'une communication +expansive, active, et de chaque instant: il lui fallait +verser sa pensée et en trouver l'écho autour de lui. De ses +deux soeurs, il perdit l'aînée, qui avait eu beaucoup d'action +sur son enfance; il parle d'elle avec sensibilité dans des vers +composés longtemps après. Ce fut une grande douleur. Mais +la calamité de novembre 93 surpassa tout. Son père était juge +de paix à Lyon avant le siége, et pendant le siége il avait continué +de l'être, tandis que la femme et les enfants étaient +restés à la campagne. Après la prise de la ville, on lui fit un +crime d'avoir conservé ses fonctions; on le traduisit au tribunal +révolutionnaire et on le guillotina. J'ai sous les yeux la +lettre touchante, et vraiment sublime de simplicité, dans laquelle +il fait ses derniers adieux à sa femme. Ce serait une +pièce de plus à ajouter à toutes celles qui attestent la sensibilité +courageuse et l'élévation pure de l'âme humaine en ces +extrémités. Je cite quelques passages religieusement, et sans +y altérer un mot:</p> + +<blockquote><p> +«J'ai reçu, mon cher ange, ton billet consolateur; il a versé un +baume vivifiant sur les plaies morales que fait à mon âme le regret +d'être méconnu par mes concitoyens, qui m'interdisent, par la plus +cruelle séparation, une patrie que j'ai tant chérie et dont j'ai tant à +coeur la prospérité. Je désire que ma mort soit le sceau d'une réconciliation +générale entre tous nos frères. Je la pardonne à ceux qui s'en +réjouissent, à ceux qui l'ont provoquée, et à ceux qui l'ont ordonnée. +J'ai lieu de croire que la vengeance nationale, dont je suis une des +plus innocentes victimes, ne s'étendra pas sur le peu de biens qui nous +suffisait, grâce à la sage économie et à notre frugalité, qui fut ta vertu +favorite.... Après ma confiance en l'Éternel, dans le sein duquel j'espère +que ce qui restera de moi sera porté, ma plus douce consolation +est que tu chériras ma mémoire autant que tu m'as été chère. Ce retour +m'est dû. Si du séjour de l'Éternité, où notre chère fille m'a précédé, +il m'était donné de m'occuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que +mes chers enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils +jouir d'un meilleur sort que leur père et avoir toujours devant +les yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui opère en nos +coeurs l'innocence et la justice, malgré la fragilité de notre nature!... +Ne parle pas à ma Joséphine du malheur de son père, fais en sorte +qu'elle l'ignore; <i>quant à mon fils, il n'y a rien que je n'attende de lui</i>. +Tant que tu les posséderas et qu'ils te posséderont, embrassez-vous en +mémoire de moi: je vous laisse à tous mon coeur.» +</p></blockquote> + +<p>Suivent quelques soins d'économie domestique, quelques +avis de restitutions de dettes, minutieux scrupules d'antique +probité; le tout signé en ces mots: <i>J.-J. Ampère, époux, père, +ami, et citoyen toujours fidèle</i>. Ainsi mourut, avec résignation, +avec grandeur, et s'exprimant presque comme Jean-Jacques +eût pu faire, cet homme simple, ce négociant retiré, ce juge +de paix de Lyon. Il mourut comme tant de Constituants illustres, +comme tant de Girondins, fils de 89 et de 91, enfants de +la Révolution, dévorés par elle, mais pieux jusqu'au bout, et +ne la maudissant pas!</p> + +<p>Parmi ses notes dernières et ses instructions d'économie à +sa femme, je trouve encore ces lignes expressives, qui se +rapportent à ce fils de qui il attendait tout: «Il s'en faut +beaucoup, ma chère amie, que je te laisse riche, et même une +aisance ordinaire; tu ne peux l'imputer à ma mauvaise conduite +ni à aucune dissipation. Ma plus grande dépense a été +l'achat des livres et des instruments de géométrie dont notre +fils ne pouvait se passer pour son instruction; mais cette dépense +même était une sage économie, puisqu'il n'a jamais +eu d'autre maître que lui-même.»</p> + +<p>Cette mort fut un coup affreux pour le jeune homme, et sa +douleur ou plutôt sa stupeur suspendit et opprima pendant +quelque temps toutes ses facultés. Il était tombé dans une espèce +d'idiotisme, et passait sa journée à faire de petits tas de +sable, sans que plus rien de savant s'y traçât. Il ne sortit de +son état morne que par la botanique, cette science innocente +dont le charme le reprit. Les Lettres de Jean-Jacques sur ce +sujet lui tombèrent un jour sous la main, et le remirent sur +la trace d'un goût déjà ancien. Ce fut bientôt un enthousiasme, +un entraînement sans bornes; car rien ne s'ébranlait +à demi dans cet esprit aux pentes rapides. Vers ce même +temps, par une coïncidence heureuse, un <i>Corpus poetarum +latinorum</i>, ouvert au hasard, lui offrit quelques vers d'Horace +dont l'harmonie, dans sa douleur, le transporta, et lui révéla +la muse latine. C'était l'ode à Licinius et cette strophe:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Saepius ventis agitatur ingens</p> +<p>Pinus, et celsae graviore casu</p> +<p>Decidunt turres, feriuntque summos</p> +<p> Fulmina montes.</p> + </div> </div> + +<p>Il se remit dès lors au latin, qu'il savait peu; il se prit aux +poëtes les plus difficiles, qu'il embrassa vivement. Ce goût, +cette science des poëtes se mêla passionnément à sa botanique, +et devint comme un chant perpétuel avec lequel il accompagnait +ses courses vagabondes. Il errait tout le jour par +les bois et les campagnes, herborisant, récitant aux vents des +vers latins dont il s'enchantait, véritable magie qui endormait +ses douleurs. Au retour, le savant reparaissait, et il +rangeait les plantes cueillies avec leurs racines, il les replantait +dans un petit jardin, observant l'ordre des familles +naturelles. Ces années de 94 à 97 furent toutes poétiques, +comme celles qui avaient précédé avaient été principalement +adonnées à la géométrie et aux mathématiques. Nous +le verrons bientôt revenir à ces dernières sciences, y joignant +physique et chimie; puis passer presque exclusivement, pour +de longues années, à l'idéologie, à la métaphysique, jusqu'à +ce que la physique, en 1820, le ressaisisse tout d'un coup et +pour sa gloire: singulière alternance de facultés et de produits +dans cette intelligence féconde, qui s'enrichit et se bouleverse, +se retrouve et s'accroît incessamment.</p> + +<p>Celui qui, à dix-huit ans, avait lu la <i>Mécanique analytique</i> +de Lagrange, récitait donc à vingt ans les poëtes, se berçait +du rhythme latin, y mêlait l'idiome toscan, et s'essayait +même à composer des vers dans cette dernière langue. Il entamait +aussi le grec. Il y a une description célèbre du cheval +chez Homère, Virgile et le Tasse<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>: il aimait à la réciter +successivement dans les trois langues.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> Homère, Iliade, VI; Virgile, Énéide, XI; et le Tasse, probablement +Jérusalem délivrée, chant IX, lorsque Argilan, libre enfin de +sa prison, est comparé au coursier belliqueux qui rompt ses liens.</blockquote> + +<p>Le sentiment de la nature vivante et champêtre lui créait +en ces moments toute une nouvelle existence dont il s'enivrait. +Circonstance piquante et qui est bien de lui! cette nature +qu'il aimait et qu'il parcourait en tous sens alors avec +ravissement, comme un jardin de sa jeunesse, il ne la voyait +pourtant et ne l'admirait que sous un voile qui fut levé seulement +plus tard. Il était myope, et il vint jusqu'à un certain +âge sans porter de lunettes ni se douter de la différence. +C'est un jour, dans l'île Barbe, que, M. Ballanche lui ayant +mis des lunettes sans trop de dessein, un cri d'admiration lui +échappa comme à une seconde vue tout d'un coup révélée: +il contemplait pour la première fois la nature dans ses couleurs +distinctes et ses horizons, comme il est donné à la prunelle +humaine.</p> + +<p>Cette époque de sentiment et de poésie fut complète pour +le jeune Ampère. Nous en avons sous les yeux des preuves +sans nombre dans les papiers de tous genres amassés devant +nous et qui nous sont confiés, trésor d'un fils. Il écrivit +beaucoup de vers français et ébaucha une multitude de +poëmes, tragédies, comédies, sans compter les chansons, +madrigaux, charades, etc. Je trouve des scènes écrites d'une +tragédie d'<i>Agis</i>, des fragments, des projets d'une tragédie de +<i>Conradin</i>, d'une <i>Iphigénie en Tauride</i>..., d'une autre pièce où +paraissaient Carbon et Sylla, d'une autre où figuraient Vespasien +et Titus; un morceau d'un poëme moral sur la vie; +des vers qui célèbrent l'Assemblée constituante; une ébauche +de poëme sur les sciences naturelles; un commencement +assez long d'une grande épopée intitulée <i>l'Américide</i>, dont le +héros était Christophe Colomb. Chacun de ces commencements, +d'ordinaire, forme deux ou trois feuillets de sa grosse +écriture d'écolier, de cette écriture qui avait comme peur +sans cesse de ne pas être assez lisible; et la tirade s'arrête +brusquement, coupée le plus souvent par des <i>x</i> et <i>y</i>, par la +<i>formule générale pour former immédiatement toutes les puissances +d'un polynôme quelconque</i>: je ne fais que copier. Vers +ce temps, il construisait aussi une espèce de langue philosophique +dans laquelle il fit des vers; mais on a là-dessus trop +peu de données pour en parler. Ce qu'il faut seulement conclure +de cet amas de vers et de prose où manque, non pas la +facilité, mais l'art, ce que prouve cette littérature poétique, +blasonnée d'algèbre, c'est l'étonnante variété, l'exubérance +et inquiétude en tous sens de ce cerveau de vingt et un ans, +dont la direction définitive n'était pas trouvée. Le soulèvement +s'essayait sur tous les points et ne se faisait jour sur +aucun. Mais un sentiment supérieur, le sentiment le plus cher +et le plus universel de la jeunesse, manquait encore, et le +coeur allait éclater.</p> + +<p>Je trouve sur une feuille, dès longtemps jaunie, ces lignes +tracées. En les transcrivant, je ne me permets point d'en altérer +un seul mot, non plus que pour toutes les citations qui +suivront. Le jeune homme disait:</p> + +<blockquote><p> +«Parvenu à l'âge où les lois me rendaient maître de moi-même, +mon coeur soupirait tout bas de l'être encore. Libre et insensible jusqu'à +cet âge, il s'ennuyait de son oisiveté. Élevé dans une solitude +presque entière, l'étude et la lecture, qui avaient fait si longtemps mes +plus chères délices, me laissaient tomber dans une apathie que je n'avais +jamais ressentie, et le cri de la nature répandait dans mon âme une +inquiétude vague et insupportable. Un jour que je me promenais après +le coucher du soleil, le long d'un ruisseau solitaire...» +</p></blockquote> + +<p>Le fragment s'arrête brusquement ici. Que vit-il le long de +ce ruisseau? Un autre cahier complet de souvenirs ne nous +laisse point en doute, et sous le titre: <i>Amorum</i>, contient, jour +par jour, toute une histoire naïve de ses sentiments, de son +amour, de son mariage, et va jusqu'à la mort de l'objet aimé. +Qui le croirait? ou plutôt, en y réfléchissant, pourquoi n'en +serait-il pas ainsi? ce savant que nous avons vu chargé de +pensées et de rides, et qui semblait n'avoir dû vivre que dans +le monde des nombres, il a été un énergique adolescent: la +jeunesse aussi l'a touché, en passant, de son auréole; il a +aimé, il a pu plaire; et tout cela, avec les ans, s'était recouvert, +s'était oublié; il se serait peut-être étonné comme nous, +s'il avait retrouvé, en cherchant quelque mémoire de géométrie, +ce journal de son coeur, ce cahier d'<i>Amorum</i> enseveli.</p> + +<p>Jeunesse des hommes simples et purs, jeunesse du vicaire +Primerose et du pasteur Walter, revenez à notre mémoire +pour faire accompagnement naturel et pour sourire avec +nous à cette autre jeunesse! Si Euler ou Haller ont aimé, s'ils +avaient écrit dans un registre leurs journées d'alors, n'auraient-ils +pas souvent dit ainsi?</p> + +<blockquote><p> +Dimanche, 10 avril (96).—Je l'ai vue pour la première fois.</p> + +<p>Samedi, 20 août.—Je suis allé chez elle, et on m'y a prêté les +<i>Novelle morali</i> de Soave.</p> + +<p>... Samedi, 3 septembre.—M. Couppier étant parti la veille, je +suis allé rendre les <i>Novelle morali</i>; on m'a donné à choisir dans la +bibliothèque; j'ai pris madame Des Houlières, je suis resté un moment +seul avec elle.</p> + +<p>Dimanche, 4.—J'ai accompagné les deux soeurs après la messe, et +j'ai rapporté le premier tome de Bernardin; elle me dit qu'elle serait +seule, sa mère et sa soeur partant le mercredi.</p> + +<p>... Vendredi, 16.—Je fus rendre le second volume de Bernardin. +Je fis la conversation avec elle et Génie. Je promis des comédies pour +le lendemain.</p> + +<p>Samedi, 17.—Je les portai, et je commençai à ouvrir mon coeur.</p> + +<p>Dimanche, 18.—Je la vis jouer aux dames après la messe.</p> + +<p>Lundi, 19.—J'achevai de m'expliquer, j'en rapportai de faibles +espérances et la défense d'y retourner avant le retour de sa mère.</p> + +<p>Samedi, 24.—Je fus rendre le troisième volume de Bernardin avec +madame Des Houlières; je rapportai le quatrième et <i>la Dunciade</i>, et +le parapluie.</p> + +<p>Lundi, 26.—Je fus rendre <i>la Dunciade</i> et le parapluie; je la trouvai +dans le jardin sans oser lui parler.</p> + +<p>Vendredi, 30.—Je portai la quatrième volume de Bernardin et +Racine; je m'ouvris à la mère, que je trouvai dans la salle à mesurer +de la toile. +</p></blockquote> + +<p>Remarquez, voilà le mot dit à la mère, treize jours après +le premier aveu à la fille: marche régulière des amours antiques +et vertueuses!</p> + +<p>Je continue en choisissant:</p> + +<blockquote><p> +«Samedi, 12 novembre.—Madame Carron (<i>la mère</i>) étant sortie, +je parlai un peu à Julie qui me rembourra bien et sortit. Élise (<i>la soeur</i>) +me dit de passer l'hiver sans plus parler.</p> + +<p>Mercredi, 16.—La mère me dit qu'il y avait longtemps qu'on ne +m'avait vu. Elle sortit un moment avec Julie, et je remerciai Élise qui +me parla froidement. Avant de sortir, Julie m'apporta avec grâce les +<i>Lettres provinciales</i>.</p> + +<p>... Vendredi, 9 décembre à dix heures du matin.—Elle m'ouvrit +la porte en bonnet de nuit et me parla un moment tête à tête dans la +cuisine; j'entrai ensuite chez madame Carron, on parla de Richelieu. +Je revins à Polémieux l'après-dîner.» +</p></blockquote> + +<p>Je ne multiplierai pas ces citations: tout le journal est +ainsi. Madame Des Houlières et madame de Sévigné, et <i>Richelieu</i>, +on vient de le voir, s'y mêlent agréablement; les +chansons galantes vont leur train: la trigonométrie n'est pas +oubliée. On s'amuse à mesurer la hauteur du clocher de +Saint-Germain (du Mont-d'Or), lieu de résidence de l'amie. +Une éclipse a lieu en ce temps-là, on l'observe. Au retour, +l'astronome amoureux lira une élégie <i>très-passionnée</i> de +Saint-Lambert (<i>Je ne sentais auprès des belles</i>, etc., etc.), ou +bien il traduira en vers un choeur de l'<i>Aminte</i>. Une autre +fois, il prête son étui de mathématiques au cousin de sa fiancée, +et il rapporte <i>la Princesse de Clèves</i>. Ses plus grandes +joies, c'est de s'asseoir près de Julie sous prétexte d'une partie +de domino ou de solitaire, c'est de manger une cerise +qu'elle a laissée tomber, de baiser une rose qu'elle a touchée, +de lui donner la main à la promenade pour franchir un +hausse-pied, de la voir au jardin composer un bouquet de +jasmin, de troëne, d'aurone et de campanule double dont +elle lui accorde une fleur qu'il place dans un petit tableau: +ce que plus tard, pendant les ennuis de l'absence, il appellera +<i>le talisman</i>. Ce souvenir du bouquet, que nous trouvons consigné +dans son journal, lui inspirait de plus des vers, les seuls +dont nous citerons quelques-uns, à cause du mouvement qui +les anime et de la grâce du dernier:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Que j'aime à m'égarer dans ces routes fleuries</p> +<p>Où je t'ai vue errer sous un dais de lilas!</p> +<p>Que j'aime à répéter aux Nymphes attendries,</p> +<p>Sur l'herbe où tu t'assis, les vers que tu chantas!</p> +<p>Au bord de ce ruisseau dont les ondes chéries</p> +<p>Ont à mes yeux séduits réfléchi tes appas.</p> +<p>Sur les débris des fleurs que les mains ont cueillies,</p> +<p>Que j'aime à respirer l'air que tu respiras!</p> +<p>Les voilà ces jasmins dont je t'avais parée;</p> +<p>Ce bouquet de troëne a touché les cheveux...</p> + </div> </div> + +<p>Ainsi, celui que nous avons vu distrait bien souvent comme +La Fontaine s'essayait alors, jeune et non sans poésie, à des +rimes galantes et tendres: <i>mistis carminibus non sine fistula</i>.—Mais +le plus beau jour de ces saisons amoureuses nous est +assez désigné par une inscription plus grosse sur le cahier: +LUNDI, 3 juillet (1797). Voici l'idylle complète, telle qu'on la +pourrait croire traduite d'<i>Hermann et Dorothée</i>, ou extraite +d'une page oubliée des <i>Confessions</i>:</p> + +<p>«Elles vinrent enfin nous voir (<i>à Polémieux</i>) à trois heures trois +quarts. Nous fûmes dans l'allée, où je montai sur le grand cerisier, +d'où je jetai des cerises à Julie, Élise et ma soeur; tout le monde vint. +Ensuite je cédai ma place à François, qui nous baissa des branches où +nous cueillions nous-mêmes, ce qui amusa beaucoup Julie. On apporta +le goûter; elle s'assit sur une planche à terre avec ma soeur et Élise, et +je me mis sur l'herbe à côté d'elle. Je mangeai des cerises qui avaient +été sur ses genoux. Nous fûmes tous les quatre au grand jardin où elle +accepta un lis de ma main. Nous allâmes ensuite voir le ruisseau; je lui +donnai la main pour sauter le petit mur, et les deux mains pour le +remonter. Je m'étais assis à côté d'elle au bord du ruisseau, loin +d'Élise et de ma soeur; nous les accompagnâmes le soir jusqu'au moulin +à vent, où je m'assis encore à côté d'elle pour observer, nous +quatre, le coucher du soleil qui dorait ses habits d'une lumière charmante. +Elle emporta un second lis que je lui donnai, en passant pour +s'en aller, dans le grand jardin.»</p> + +<p>Pourtant il fallait penser à l'avenir. Le jeune Ampère était +sans fortune, et le mariage allait lui imposer des charges. On +décida, qu'il irait à Lyon; on agita même un moment s'il +n'entrerait pas dans le commerce; mais la science l'emporta. +Il donna des leçons particulières de mathématiques. Logé +grande rue Mercière, chez MM. Périsse, libraires, cousins de +sa fiancée, son temps se partageait entre ses études et ses +courses à Saint-Germain, où il s'échappait fréquemment. Cependant, +par le fait de ses nouvelles occupations, le cours naturel +des idées mathématiques reprenait le dessus dans son esprit; +il y joignait les études physiques. La <i>Chimie</i> de Lavoisier, +publiée depuis quelques années, mais de doctrine si récente, +saisissait vivement tous les jeunes esprits savants; et pendant +que Davy, comme son frère nous le raconte, la lisait en Angleterre +avec grande émulation et ardent désir d'y ajouter, +M. Ampère la lisait à Lyon dans un esprit semblable. De grand +matin, de quatre à six heures, même avant les mois d'été, il +se réunissait en conférence avec quelques amis, à un cinquième +étage, place des Cordeliers, chez son ami Lenoir. Des +noms bien connus des Lyonnais, Journel, Bonjour et Barret +(depuis prêtre et jésuite), tous caractères originaux et de bon +aloi, en faisaient partie. J'allais y joindre, pour avoir occasion +de les nommer à côté de leur ami, MM. Bredin et Beuchot; +mais on m'assure qu'ils n'étaient pas de la petite réunion +même. On y lisait à haute voix le traité de Lavoisier, et M. Ampère, +qui ne le connaissait pas jusqu'alors, ne cessait de se +récrier à cette exposition si lucide de découvertes si imprévues. +Au sortir de la séance matinale, et comme édifié par +la science, on s'en allait diligemment chacun à ses travaux +du jour.</p> + +<p>Admirable jeunesse, âge audacieux, saison féconde, où +tout s'exalte et coexiste à la fois, qui aime et qui médite, qui +scrute et découvre, et qui chante, qui suffit à tout; qui ne +laisse rien d'inexploré de ce qui la tente, et qui est tentée +de tout ce qui est vrai ou beau! Jeunesse à jamais regrettée, +qui, à l'entrée de la carrière, sous le ciel qui lui verse les +rayons, à demi penchée hors du char, livre des deux mains +toutes ses râpes et pousse de front tous ses coursiers!</p> + +<p>Le mariage de M. Ampère et de Mademoiselle Julie Carron +eut lieu, religieusement et secrètement encore, le 15 thermidor +an VII (août 1799), et civilement quelques semaines +après. M. Ballanche, par un épithalame en prose, célébra, +dans le mode antique, la félicité de son ami et les chastes +rayons de l'étoile nuptiale du soir se levant <i>sur les montagnes +de Polémieux</i>. Pour le nouvel époux, les deux premières années +se passèrent dans le même bonheur, dans les mêmes +études. Il continuait ses leçons de mathématiques à Lyon, et y +demeurait avec sa femme, qui d'ailleurs était souvent à Saint-Germain. +Elle lui donna un fils, celui qui honore aujourd'hui +et confirme son nom. Mais bientôt la santé de la mère déclina, +et quand M. Ampère fut nommé, en décembre 1801, professeur +de physique et de chimie à l'École centrale de l'Ain, il +dut aller s'établir seul à Bourg, laissant à Lyon sa femme +souffrante avec son enfant. Les correspondances surabondantes +que nous avons sous les yeux, et qui comprennent les +deux années qui suivirent, jusqu'à la mort de sa femme, représentent +pour nous, avec un intérêt aussi intime et dans une +révélation aussi naïve, le journal qui précéda le mariage et +qui ne reprend qu'aux approches de la mort. Toute la série +de ses travaux, de ses projets, de ses sentiments, s'y fait suivre +sans interruption. A peine arrivé à Bourg, il mit en état le +cabinet de physique, le laboratoire de chimie, et commença +du mieux qu'il put, avec des instruments incomplets, ses expériences. +La chimie lui plaisait surtout: elle était, de toutes +les parties de la physique, celle qui l'invitait le plus naturellement, +comme plus voisine des causes. Il s'en exprime avec +charme: «Ma chimie, écrit-il, a commencé aujourd'hui: de +superbes expériences ont inspiré une espèce d'enthousiasme. +De douze auditeurs, il en est resté quatre après la leçon, je +leur ai assigné des emplois, etc.» Parmi les professeurs de +Bourg, un seul fut bientôt particulièrement lié avec lui; +M. Clerc, professeur de mathématiques, qui s'était mis tard à +cette science, et qui n'avait qu'entamé les parties transcendantes, +mais homme de candeur et de mérite, devint le collaborateur +de M. Ampère dans un ouvrage qui devait avoir pour titre: +<i>Leçons élémentaires sur les séries et autres formules indéfinies</i>. +Cet ouvrage, qui avait été mené presque à fin, n'a jamais +paru. C'est vers ce temps que M. Ampère lut dans le <i>Moniteur</i> +le programme du prix de 60,000 francs proposé par Bonaparte, +en ces termes: «Je désire donner en encouragement +une somme de 60,000 francs à celui qui, par ses expériences +et ses découvertes, fera faire à l'électricité et au galvanisme +un pas comparable à celui qu'ont fait faire à ces sciences +Franklin et Volta,... mon but spécial étant d'encourager et +de fixer l'attention des physiciens sur cette partie de la physique, +qui est, à mon sens, le chemin des grandes découvertes.» +M. Ampère, aussitôt cet exemplaire du <i>Moniteur</i> reçu +de Lyon, écrivait à sa femme: «Mille remercîments à ton +cousin de ce qu'il m'a envoyé, c'est un prix de 60,000 francs +que je tâcherai de gagner quand j'en aurai le temps. C'est +précisément le sujet que je traitais dans l'ouvrage sur la physique +que j'ai commencé d'imprimer; mais il faut le perfectionner, +et confirmer ma théorie par de nouvelles expériences.» +Cet ouvrage, interrompu comme le précédent, n'a +jamais été achevé. Il s'écrie encore avec cette bonhomie si +belle quand elle a le génie derrière pour appuyer sa confiance: +«Oh! mon amie, ma bonne amie! si M. de Lalande +me fait nommer au Lycée de Lyon et que je gagne le prix de +60,000 francs, je serai bien content, car tu ne manqueras +plus de rien...» Ce fut Davy qui gagna le prix par sa découverte +des rapports de l'attraction chimique et de l'attraction +électrique, et par sa décomposition des terres. Si M. Ampère +avait fait quinze ans plus tôt ses découvertes électro-magnétiques, +nul doute qu'il n'eût au moins balancé le prix. Certes, +il a répondu aussi directement que l'illustre Anglais à l'appel +du premier Consul, dans <i>ce chemin des grandes découvertes</i>: +il a rempli en 1820 sa belle part du programme de Napoléon.</p> + +<p>Mais une autre idée, une idée purement mathématique, +vint alors à la traverse dans son esprit. Laissons-le raconter +lui-même:</p> + +<blockquote><p> +«Il y a sept ans, ma bonne amie, que je m'étais proposé un problème +de mon invention, que je n'avais point pu résoudre directement, +mais dont j'avais trouvé par hasard une solution dont je connaissais +la justesse sans pouvoir la démontrer. Cela me revenait souvent dans +l'esprit, et j'ai cherché vingt fois à trouver directement cette solution. +Depuis quelques jours cette idée me suivait partout. Enfin, je ne sais +comment, je viens de la trouver avec une foule de considérations curieuses +et nouvelles sur la théorie des probabilités. Comme je crois +qu'il y a peu de mathématiciens en France qui puissent résoudre ce +problème en moins de temps, je ne doute pas que sa publication dans +une brochure d'une vingtaine de pages ne me fût un bon moyen de +parvenir à une chaire de mathématiques dans un lycée. Ce petit ouvrage +d'algèbre pure, et où l'on n'a besoin d'aucune figure, sera rédigé +après-demain; je le relirai et le corrigerai jusqu'à la semaine prochaine, +que je te l'enverrai...» +</p></blockquote> + +<p>Et plus loin:</p> + +<blockquote><p> +«J'ai travaillé fortement hier à mon petit ouvrage. Ce problème +est peu de chose en lui-même, mais la manière dont je l'ai résolu et +les difficultés qu'il présentait lui donnent du prix. Rien n'est plus +propre d'ailleurs à faire juger de ce que je puis faire en ce genre...» +</p></blockquote> + +<p>Et encore:</p> + +<blockquote><p> +«J'ai fait hier une importante découverte sur la théorie du jeu en +parvenant à résoudre un nouveau problème plus difficile encore que +le précédent, et que je travaille à insérer dans le même ouvrage, ce qui +ne le grossira pas beaucoup, parce que j'ai fait un nouveau commencement +plus court que l'ancien.... Je suis sûr qu'il me vaudra, pourvu +qu'il soit imprimé à temps, une place de lycée; car, dans l'état où il +est à présent, il n'y a guère de mathématiciens en France capables d'en +faire un pareil: je te dis cela comme je le pense, pour que tu ne le +dises à personne.» +</p></blockquote> + +<p>Le mémoire, qui fut intitulé <i>Essai sur la théorie mathématique +du jeu</i>, et qui devait être terminé en une huitaine, subit, +selon l'habitude de cette pensée ardente et inquiète, un grand +nombre de refontes, de remaniements, et la correspondance +est remplie de l'annonce de l'envoi toujours retardé. Rien ne +nous a mis plus à même de juger combien ce qui dominait +chez M. Ampère, dès le temps de sa jeunesse, était l'abondance +d'idées, l'opulence de moyens, plutôt que le parti pris +et le choix. Il voyait tour à tour et sans relâche toutes les +faces d'une idée, d'une invention; il en parcourait irrésistiblement +tous les points de vue; il ne s'arrêtait pas.</p> + +<p>Je m'imagine (que les mathématiciens me pardonnent si je +m'égare), je m'imagine qu'il y a dans cet ordre de vérités, +comme dans celles de la pensée plus usuelle et plus accessible, +une expression unique, la meilleure entre plusieurs, +la plus droite, la plus simple, la plus nécessaire. Le grand +Arnauld, par exemple, est tout aussi grand logicien que La +Bruyère; il trouve des vérités aussi difficiles, aussi rares, je le +crois; mais La Bruyère exprime d'un mot ce que l'autre étend. +En analyse mathématique, il en doit être ainsi: le style y est +quelque chose. Or, tout style (la vérité de l'idée étant donnée) +est un choix entre plusieurs expressions; c'est une décision +prompte et nette, un coup d'État dans l'exécution. Je m'imagine +encore qu'Euler, Lagrange, avaient cette expression +prompte, nette, élégante, cette économie continue du développement, +qui s'alliait à leur fécondité intérieure et la servait +à merveille. Autant que je puis me le figurer par l'extérieur +du procédé dont le fond m'échappe, M. Ampère était +plutôt en analyse un inventeur fécond, égal à tous en combinaisons +difficiles, mais retardé par l'embarras de choisir; il +était moins décidément <i>écrivain</i>.</p> + +<p>Une grande inquiétude de M. Ampère allait à savoir si toutes +les formules de son mémoire étaient bien nouvelles, si d'autres, +à son insu, ne l'avaient pas devancé. Mais à qui s'adresser +pour cette question délicate? Il y avait à l'École centrale de +Lyon un professeur de mathématiques, M. Roux, également +secrétaire de l'Athénée. C'est de lui que M. Ampère attendit +quelque temps cette réponse avec anxiété, comme un véritable +oracle. Mais il finit par découvrir que les connaissances +du bon M. Roux en mathématiques n'allaient pas là. Enfin, +M. de Lalande étant venu à Bourg vers ce temps, M. Ampère +lui présenta son travail, ou plutôt le travail, lu à une séance +de la Société d'émulation de l'Ain, à laquelle M. de Lalande +assistait, fut remis à l'examen d'une commission dont ce dernier +faisait partie. M. de Lalande, après de grands éloges fort +sincères, finit par demander à l'auteur des exemples en nombre +de ses formules algébriques, ajoutant que c'était pour mettre +dans son rapport les résultats à la portée de tout le monde: +«J'ai conclu de tout cela, écrit M. Ampère, qu'il n'avait pas +voulu se donner la peine de suivre mes calculs, qui exigent, +en effet, de profondes connaissances en mathématiques. Je lui +ferai des exemples; mais je persiste à faire imprimer mon +ouvrage tel qu'il est. Ces exemples lui donneraient l'air +d'un ouvrage d'écolier.» A la fin de 1802, MM. Delambre et +Villar, chargés d'organiser les lycées dans cette partie de la +France, vinrent à Bourg, et M. Ampère trouva dans M. Delambre +le juge qu'il désirait et un appui efficace. Le mémoire +sur la <i>Théorie mathématique du jeu</i>, alors imprimé, donna au +savant examinateur une première idée assez haute du jeune +mathématicien. Un autre mémoire sur l'<i>Application à la mécanique +des formules du calcul des variations</i>, composé en très-peu +de jours à son intention, et qu'il entendit dans une séance +de la Société d'émulation, ajouta à cette idée. Le nouveau +mémoire que nous venons de mentionner, et qui eut aussi +toutes ses vicissitudes (particulièrement une certaine aventure +de charrette sur le grand chemin de Bourg à Lyon, et +dans laquelle il faillit être perdu), copié enfin au net, fut +porté à Paris par M. de Jussieu, et remis aux mains de M. Delambre, +revenu de sa tournée. Celui-ci le présenta à l'Institut, +et le fit lire à M. de Laplace. Cependant M. Ampère, nommé +professeur de mathématiques et d'astronomie, avait passé, +selon son désir, au Lycée de Lyon.</p> + +<p>Mais d'autres événements non moins importants, et bien +contraires, s'étaient accomplis dans cet intervalle. Au milieu +de ses travaux continus à Bourg, de ses leçons à l'École centrale, +et des leçons particulières qu'il y ajoutait, on se figurerait +difficilement à quel point allait la préoccupation morale, +la sollicitude passionnée qui remplissait ses lettres de chaque +jour. Il écrit régulièrement par chaque voyage du messager, +la poste étant trop coûteuse. Ces détails d'économie, de tendresse, +l'avarice où il est de son temps, l'effusion de ses souvenirs +et de ses inquiétudes, l'espoir, dans lequel il vit, d'aller +à Lyon à quelque courte vacance de Pâques, tout cela se +mêle, d'une bien piquante et touchante façon, à son mémoire +de mathématiques, au récit de ses expériences chimiques, +aux petites maladresses qui parfois y éclatent, aux petites supercheries, +dit-il, à l'aide desquelles il les répare. Mais il faut +citer la promenade entière d'un de ses grands jours de congé: +dans le commencement de la lettre, il vient de s'écrier +comme un écolier: <i>Quand viendront les vacances!</i></p> + +<blockquote><p> +«... J'en étais à cette exclamation quand j'ai pris tout à coup une +résolution qui te paraîtra peut-être singulière. J'ai voulu retourner +avec le paquet de tes lettres dans le pré, derrière l'hôpital, où j'avais +été les lire avant mes voyages de Lyon, avec tant de plaisir. J'y voulais +retrouver de doux souvenirs dont j'avais, ce jour-là, fait provision, +et j'en ai recueilli au contraire de bien plus doux pour une autre fois. +Que tes lettres sont douces à lire! il faut avoir ton âme pour écrire +des choses qui vont si bien au coeur, sans le vouloir, à ce qu'il semble. +Je suis resté jusqu'à deux heures assis sous un arbre, un joli pré a +droite, la rivière, où flottaient d'aimables canards, à gauche et devant +moi. Derrière était le bâtiment de l'hôpital. Tu conçois que j'avais pris +la précaution de dire chez madame Beauregard, en quittant ma lettre +pour aller à midi faire cette partie, que je n'irais pas dîner aujourd'hui +chez elle. Elle croit que je dîne en ville; mais, comme j'avais +bien déjeuné, je m'en suis mieux trouvé de ne dîner que d'amour. A +deux heures, je me sentais si calme et l'esprit si à mon aise, au lieu +de l'ennui qui m'oppressait ce matin, que j'ai voulu me promener et +herboriser. J'ai remonté la Ressouse dans les prés, et, en continuant +toujours d'en côtoyer le bord, je suis arrivé à vingt pas d'un bois charmant, +que je voyais dans le lointain à une demi-lieue de la ville et que +j'avais bien envie de parcourir. Arrivé là, la rivière, par un détour +subit, m'a ôté toute espérance d'y parvenir, en se montrant entre lui +et moi. Il a donc fallu y renoncer, et je suis venu par la route du +Bourg au village de Ceyzériat, plantée de peupliers d'Italie qui en font +une superbe avenue;... j'avais à la main un paquet de plantes.» +</p></blockquote> + +<p>La jolie église de Brou n'est pas oubliée ailleurs dans ses +récits. Voilà bien des promenades tout au long, comme les +aimaient La Fontaine et Ducis.—Je voudrais que les jeunes +professeurs exilés en province, et souffrant de ces belles années +contenues, si bien employées du reste et si décisives, +pussent lire, comme je l'ai fait, toutes ces lettres d'un homme +de génie pauvre, obscur alors, et s'efforçant comme eux; ils +apprendraient à redoubler de foi dans l'étude, dans les affections +sévères: ils s'enhardiraient pour l'avenir.</p> + +<p>Les idées religieuses avaient été vives chez le jeune Ampère +à l'époque de sa première communion; nous ne voyons pas +qu'elles aient cessé complètement dans les années qui suivirent; +mais elles s'étaient certainement affaiblies. L'absence, +la douleur et l'exaltation chaste les réveillèrent avec puissance. +On sait, et l'on a dit souvent, que M. Ampère était +religieux, qu'il était croyant au christianisme, comme d'autres +illustres savants du premier ordre, les Newton, les Leibniz, +les Haller, les Euler, les Jussieu. On croit, en général, +que ces savants restèrent constamment fermes et calmes +dans la naïveté et la profondeur de leur foi, et je le crois +pour plusieurs, pour les Jussieu, pour Euler, par exemple. +Quant au grand Haller, il est nécessaire de lire le journal de +sa vie pour découvrir sa lutte perpétuelle et ses combats sous +cette apparence calme qu'on lui connaissait: il s'est presque +autant tourmenté que Pascal. M. Ampère était de ceux-ci, +de ceux que l'épreuve tourmente, et, quoique sa foi fût réelle +et qu'en définitive elle triomphât, elle ne resta ni sans éclipses +ni sans vicissitudes. Je lis dans une lettre de ce temps:</p> + +<blockquote><p> +«... J'ai été chercher dans la petite chambre au-dessus du laboratoire, +où est toujours mon bureau, le portefeuille en soie, J'en veux +faire la revue ce soir, après avoir répondu à tous les articles de ta dernière +lettre, et t'avoir priée, d'après une suite d'idées qui se sont +depuis une heure succédé dans ma tête, de m'envoyer les deux livres +que je te demanderai tout à l'heure. L'état de mon esprit est singulier: +il est comme un homme qui se noierait dans son crachat... Les +idées de Dieu, d'Éternité, dominaient parmi celles qui flottaient dans +mon imagination, et, après bien des pensées et des réflexions singulières +dont le détail serait trop long, je me suis déterminé à te demander +le <i>Psautier français</i> de La Harpe, qui doit être à la maison, broché, +je crois, en papier vert, et un livre d'<i>Heures</i> à ton choix.» +</p></blockquote> + +<p>Il faudrait le verbe de Pascal ou de Bossuet pour triompher +pertinemment de cet homme de génie qui se noie, nous dit-il, +en sa pensée comme <i>en son crachat</i>. Je trouve encore quelques +endroits qui dénotent un retour pratique: «Je finis +cette lettre, parce que j'entends sonner une messe où je veux +aller demander la guérison de ma Julie.» Et encore: «Je +veux aller demain m'acquitter de ce que tu sais, et prier pour +vous deux.»—Ainsi, vivant en attente, aspirant toujours à +la réunion avec sa femme, il n'en voyait le moyen que dans +sa nomination au futur Lycée de Lyon, et s'écriait: «Ah! +Lycée, Lycée, quand viendras-tu à mon secours?»</p> + +<p>Le Lycée vint, mais sa femme, au terme de sa maladie, se +mourait. Les dernières lignes du journal parleront pour moi, +et mieux que moi:</p> + +<blockquote><p> +«17 avril (1803), dimanche de Quasimodo.—Je revins de Bourg +pour ne plus quitter ma Julie.</p> + +<p>... 15 mai, dimanche.—Je fus à l'église de Polémieux, pour la +première fois depuis la mort de ma soeur.</p> + +<p>... 7 juin, mardi, saint Robert.—Ce jour a décidé du reste de +ma vie.</p> + +<p>14, mardi.—On me fit attendre le petit-lait à l'hôpital. J'entrai +dans l'église d'où sortait un mort. Communion spirituelle.</p> + +<p>... 13 juillet, mercredi, <i>à neuf heures du matin!</i> +</p></blockquote> + + +<p>(Suivent les deux versets:)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Multa flagella peccatoris, sperantem autem in Domino misericordia</p> +<p>circumdabit.</p> +<p>Firmabo super te oculos meos et instruam te in via hac qua gradieris.</p> +<p>Amen.</p> + </div> </div> + +<p>C'est sous le coup menaçant de cette douleur, et à l'extrémité +de toute espérance, que dut être écrite la prière suivante, +où l'un des versets précédents se retrouve:</p> + +<blockquote><p>«Mon Dieu, je vous remercie de m'avoir créé, racheté, et éclairé +de votre divine lumière en me faisant naître dans le sein de l'Église +catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à vous après mes +égarements; je vous remercie de me les avoir pardonnés. Je sens que +vous voulez que je ne vive que pour vous, que tous mes moments vous +soient consacrés. M'ôterez-vous tout bonheur sur cette terre? Vous en +êtes le maître, ô mon Dieu! mes crimes m'ont mérité ce châtiment. +Mais peut-être écouterez-vous encore la voix de vos miséricordes: +<i>Multa flagella peccatoris, sperantem autem</i>, etc. J'espère en vous, ô +mon Dieu! mais je serai soumis à votre arrêt, quel qu'il soit. J'eusse +préféré la mort; mais je ne méritais pas le ciel, et vous n'avez pas +voulu me plonger dans l'enfer. Daignez me secourir pour qu'une vie +passée dans la douleur me mérite une bonne mort dont je me suis +rendu indigne. O Seigneur, Dieu de miséricorde, daignez me réunir +dans le ciel à ce que vous m'aviez permis d'aimer sur la terre!»</p></blockquote> + +<p>Ce serait mentir à la mémoire de M. Ampère que d'omettre +de telles pièces quand on les a sous les yeux, de même que +c'eût été mentir à la mémoire de Pascal que de supprimer +son petit parchemin. M. de Condorcet lui-même ne l'oserait +pas.</p> + +<p>Sur la recommandation de M. Delambre, M. Lacuée de Cessac, +président de la section de la guerre, nomma en vendémiaire +an XIII (1804) M. Ampère répétiteur d'analyse à l'École +polytechnique. Celui-ci quitta Lyon qui ne lui offrait plus +que des souvenirs déchirants, et arriva dans la capitale, où +pour lui une nouvelle vie commence.</p> + +<p>De même qu'en 93, après la mort de son père, il n'était +parvenu à sortir de la stupeur où il était tombé que par une +étude toute fraîche, la botanique et la poésie latine, dont le +double attrait l'avait ranimé, de même, après la mort de sa +femme, il ne put échapper à l'abattement extrême et s'en +relever que par une nouvelle étude survenante, qui fît, en +quelque sorte, révulsion sur son intelligence. En tête d'un +des nombreux projets d'ouvrages de métaphysique qu'il a +ébauchés, je trouve cette phrase qui ne laisse aucun doute: +«C'est en 1803 que je commençai à m'occuper presque exclusivement +de recherches sur les phénomènes aussi variés +qu'intéressants que l'intelligence humaine offre à l'observateur +qui sait se soustraire à l'influence des habitudes.» C'était +s'y prendre d'une façon scabreuse pour tenir fidèlement +cette promesse de soumission religieuse et de foi qu'il avait +scellée sur la tombe d'une épouse. N'admirez-vous pas ici la +contradiction inhérente à l'esprit humain, dans toute sa +naïveté? La Religion, la Science, double besoin immortel! +A peine l'une est-elle satisfaite dans un esprit puissant, et se +croit-elle sûre de son objet et apaisée, que voilà l'autre qui +se relève et qui demande pâture à son tour. Et si l'on n'y +prend garde, c'est celle qui se croyait sûre qui va être ébranlée +ou dévorée.</p> + +<p>M. Ampère l'éprouva: en moins de deux ou trois années, +il se trouva lancé bien loin de l'ordre d'idées où il croyait +s'être réfugié pour toujours. L'idéologie alors était au plus +haut point de faveur et d'éclat dans le monde savant: la persécution +même l'avait rehaussée. La société d'Auteuil florissait +encore. L'Institut ou, après lui, les Académies étrangères +proposaient de graves sujets d'analyse intellectuelle aux élèves, +aux émules, s'il s'en trouvait, des Cabanis et des Tracy. +M. Ampère put aisément être présenté aux principaux de ce +monde philosophique par son compatriote et ami, M. Degérando. +Mais celui qui eut dès lors le plus de rapports avec +lui et le plus d'action sur sa pensée, fut M. Maine de Biran, +lequel, déjà connu par son Mémoire de <i>l'Habitude</i>, travaillait +à se détacher arec originalité du point de vue de ses premiers +maîtres.</p> + +<p><i>Se savoir soi-même</i>, pour une âme avide de savoir, c'est le +plus attrayant des abîmes: M. Ampère n'y résista pas. Dès +floréal an XIII (1805), un ami bien fidèle, M. Ballanche, lui +adressait de Lyon ces avertissements, où se peignent les +craintes de l'amitié redoublées par une imagination tendre:</p> + +<blockquote><p> +«... Ce que vous me dites au sujet de vos succès en métaphysique +me désole. Je vois avec peine qu'à trente ans vous entriez dans une +nouvelle carrière. On ne va pas loin quand on change tous les jours +de route. Songez bien qu'il n'y a que de très-grands succès qui puissent +justifier votre abandon des mathématiques, où ceux que vous avez +déjà eus présagent ceux que vous devez attendre. Mais je sais que vous +ne pouvez mettre de frein à votre cerveau.</p> + +<p>«Cette idéologie ne fera-t-elle point quelque tort à vos sentiments +religieux? Prenez bien garde, mon cher et très-cher ami, vous êtes +sur la pointe d'un précipice: pour peu que la tête vous tourne, je ne +sais pas ce qui va arriver. Je ne puis m'empêcher d'être inquiet. Votre +imagination est une bien cruelle puissance qui vous subjugue et vous +tyrannise. Quelle différence il y a entre nous et Noël! J'ai retrouvé ici +les jeunes gens qui appartiennent comme moi à la société que vous +savez. Combien ils sont heureux! Combien je désirerais leur ressembler!...» +</p></blockquote> + +<p>Mais une autre lettre un peu postérieure (mars 1806) achève +de nous révéler l'intérieur de ces nobles âmes troublées et de +les éclairer du dedans par un rayon trop direct, trop prolongé +et trop admirable de nuance, pour que nous le dérobions. +Nulle part l'auteur d'<i>Orphée</i> n'a été plus élégiaque et +plus harmonieux, en même temps que la réalité s'y ajoute et +que la souffrance y est présente:</p> + +<blockquote><p> +«J'ai reçu, mon cher ami, votre énorme lettre; elle m'a horriblement +fatigué. Le pis de cela, c'est que je n'ai absolument rien à vous +dire, aucun conseil à vous donner. Nous sommes deux misérables +créatures à qui les inconséquences ne coûtent rien. Un brasier est +dans votre coeur, le néant s'est logé dans le mien. Vous tenez beaucoup +trop à la vie, et j'y tiens trop peu. Vous êtes trop passionné, et +j'ai trop d'indifférence. Mon pauvre ami, nous sommes tous les deux +bien à plaindre. Vous avez été ces jours-ci l'objet de toutes mes pensées, +et voilà ce que je crois à votre sujet. Il faut que vous quittiez +Paris, que vous renonciez aux projets que vous aviez formés en y +allant, parce que vous ne pourrez jamais trouver, je ne dis pas le bonheur, +mais au moins le repos, dans cette solitude de tout ce qui tient +à vos affections. L'air natal vous vaudra encore mieux, il sera peut-être +un baume pour votre mal. Camille Jordan part pour Paris. Il a +le projet de former à Lyon un Salon des Arts, qui serait organisé à +peu près comme les Athénées de Paris. Il y aurait différents cours. +Camille m'a consulté sur les professeurs dont on pourrait faire choix. +Je lui ai parlé de vous, je lui ai dit que vous aviez le plan d'une espèce +de cours qui serait bien fait pour réussir: ce serait d'embrasser toutes +les sciences et d'en enseigner ce qui serait suffisant pour ne pas y être +étranger, d'en saisir les faits généraux, d'en faire apercevoir les points +de contact, et de donner ce qu'on pourrait appeler la philosophie ou +la génération de toutes les connaissances humaines (<i>toujours l'universalité, +on le voit</i>). Je m'explique sans doute mal, mais vous savez ce +que je veux dire... Il est sûr qu'outre ce cours du Salon des Arts, vous +pourriez avoir, comme autrefois, des cours particuliers, ou travailler +à quelque ouvrage. Vous seriez ici avec vos amis, vous éviteriez les +abîmes de la solitude, vous vous retrouveriez peut-être. Si une fois +vous pouviez compter sur une existence agréable et honorable, vous +pourriez vous associer une femme de votre choix, et qui parviendrait +peut-être à combler le vide qu'a laissé dans votre coeur la perte de vos +anciennes affections. Je sais, mon pauvre et cher ami, tout ce que vous +pouvez me répondre; je sais qu'un second mariage dans cette ville +vous répugnerait; mais, de bonne foi, cette répugnance n'est-elle pas +un enfantillage? Eh! mon Dieu! dans le monde, où tous les sentiments +s'affaiblissent, où toutes les douleurs morales finissent, on trouvera +très-naturel votre second mariage; on croira qu'il est le fruit de +l'inconstance de nos affections et de l'instabilité de nos sentiments, +même les plus vils et les plus profonds. Mais ceux qui connaissent +mieux le coeur humain, ceux qui auront étudié un peu le vôtre, ceux +enfin dont l'opinion et l'amitié peuvent être quelque chose pour vous, +sauront bien que votre âme expansive a besoin d'une âme qui réponde +à chaque instant à la vôtre. Ainsi, dans tous les cas, vous serez justifié: +les indifférents, comme vos connaissances et vos amis, trouveront +cela très-naturel. Voyez, mon cher ami, à quoi vous êtes exposé. La +solitude ne vous vaut rien, non plus qu'à moi. Revenez au milieu de +vos amis, et mariez-vous dans votre patrie....</p> + +<p>«... Au risque de vous fâcher, je dois vous dire ici la vérité. +Vous ne savez pas encore ce que c'est que de résister à vos penchants, +et c'est ainsi que vous vous exposez à les faire devenir de véritables +passions. Croyez-vous donc que tout aille dans le monde au gré de +chacun? Comptez-vous donc pour rien cette grande vassalité qui nous +soumet et nous entraîne à chaque instant? Étudiez votre coeur, descendez +dans votre âme, et lorsque vous apercevrez un sentiment nouveau, +cherchez à savoir s'il est raisonnable. N'attendez pas pour +éteindre un feu de cheminée que ce soit devenu un grand incendie. +Il y a des malheurs sans remède, il faut nous consoler. Il y a des +malheurs que notre faute a occasionnés ou empirés, il faut nous corriger. +Les petites choses vous agitent, que doit-ce être des grandes?... +Modérez-vous sur les choses indifférentes de la vie, et vous parviendrez +à être modéré sur les choses importantes...» +</p></blockquote> + +<p>Et pour conclusion finale:</p> + +<blockquote><p> +«Ceux qui nous connaîtraient bien comprendraient la raison des +inconséquences de Jean-Jacques Rousseau.» +</p></blockquote> + +<p>M. Ampère ne retourna pas à Lyon: il resta à Paris, plus +actif d'idées et de sentiments que jamais. Il se remaria au +mois de juillet même de cette année: ce second mariage lui +donna une fille. Cette lettre de M. Ballanche, au reste, sera +la dernière pièce confidentielle que nous nous permettrons: +elle termine pour nous la jeunesse de M. Ampère. En avançant +dans le récit d'une vie, ces sortes de confidences, moins +essentielles, moins gracieuses, nous semblent aussi moins +permises. La pudeur de l'homme mûr a quelque chose de +plus inviolable, et c'est le travail surtout qui marque le milieu +de la journée. Dans le récit d'une vie comme dans la vie +même, les sentiments émus, cette brise du matin, ne reparaissent +convenablement qu'au soir.</p> + +<p>Quoi qu'il en ait dit dans la note citée plus haut, M. Ampère, +si fortement occupé de métaphysique, ne s'y livrait pas +exclusivement. Les mathématiques et les sciences physiques +ne cessaient de partager son zèle. Six mémoires sur différents +sujets de mathématiques insérés tant dans le <i>Journal de l'École +polytechnique</i> que dans le Recueil de l'Institut (des savants +étrangers), déterminèrent le choix que fit de lui, en 1814, +l'Académie des Sciences pour remplacer M. Bossut. Nommé +secrétaire du Bureau consultatif des Arts et Manufactures +(mars 1806), il suivait assidûment les travaux de ce comité, +et ne devint secrétaire honoraire que lorsqu'il eût donné sa +démission en faveur de M. Thénard, dont la position alors +était moins établie que la sienne. Il fut de plus successivement +nommé inspecteur général de l'Université (1808), et professeur +d'analyse et de mécanique à l'École polytechnique (1809), +où il n'avait été jusque-là qu'à titre de répétiteur, professant +par intérim. En un mot, sa vie de savant s'étendait sur toutes +les bases.</p> + +<p>Dans l'histoire des sciences physico-mathématiques, comme +va le faire connaître M. Littré, la mémoire de M. Ampère est +à jamais sauvée de l'oubli, à cause de sa grande découverte +sur l'électro-magnétisme en 1820. Dans l'histoire de la philosophie, +pourquoi faut-il que ce grand esprit, qui s'est occupé +de métaphysique pendant plus de trente ans, ne doive vraisemblablement +laisser qu'une vague trace? M. Maine de Biran +lui-même, le métaphysicien profond près de qui il se +place, n'a laissé qu'un témoignage imparfait de sa pensée +dans son ancien traité de <i>l'Habitude</i> et dans le récent volume +publié par M. Cousin<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>. Après M. de Tracy, à côté de M. de Biran, +M. Ampère venait pourtant à merveille pour réparer une +lacune. M. Cousin a remarqué que ce qui manque à la philosophie +de M. de Biran, où la <i>volonté</i> réhabilitée joue le principal +rôle, c'est l'admission de l'<i>intelligence</i>, de la <i>raison</i>, distincte +comme faculté, avec tout son cortége d'idées générales, +de conceptions. Nul plus que M. Ampère n'était propre à introduire +dans le point de vue, qu'il admettait, de M. de Biran, +cette partie essentielle qui l'agrandissait. Lui en effet, si l'on +considère sa tournure métaphysique, il n'était pas, comme +M. de Biran, la <i>volonté</i> même, dans sa persistance et son unité +progressive; il était surtout l'<i>idée</i>. Sans nier la sensation, trop +grand physicien pour cela, sans la méconnaître dans toutes +ses variétés et ses nuances, combien il était propre, ce semble, +entre M. de Tracy et M. de Biran à intervenir avec l'<i>intelligence</i><a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>, +et à remeubler ainsi l'âme de ses concepts les plus +divers et les plus grands! il l'aurait fait, j'ose le dire, avec +plus de richesse et de réalité que les philosophes éclectiques +qui ont suivi, lesquels, n'étant ni physiciens, ni naturalistes, +ni mathématiciens, ni autre chose que psychologues, sont +toujours restés par rapport aux classes des <i>idées</i> dans une +abstraction et dans un vague qui dépeuple l'âme et en mortifie, +à mon gré, l'étude. Par malheur, si M. de Biran se tient +trop étroitement à cette volonté retrouvée, à cette causalité +interne ressaisie, comme à un axe sûr et à un sommet, d'où +émane tout mouvement, M. Ampère, moins retenu et plus +ouvert dans sa métaphysique, alla et dériva au flot de l'idée. +A travers ce domaine infini de l'intelligence, dans la sphère +de la raison et de la réflexion, comme dans une demeure à +lui bien connue, il alla changeant, remuant, déplaçant sans +cesse les objets; les classifications psychologiques se succédaient +à son regard et se renversaient l'une par l'autre; et il est mort +sans nous avoir suffisamment expliqué la dernière, nous laissant +sur le fond de sa pensée dans une confusion qui n'était +pas en lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> M. Naville, de Genève, dépositaire des manuscrits de Maine de +Biran, en a publié, depuis, des portions considérables.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Nous pourrions citer, d'après les plus anciens papiers et projets +d'ouvrages que nous avons sous les yeux, des preuves frappantes de +cette large part faite à l'<i>intelligence</i>, qui corrigeait tout à fait le point +de vue profond, mais restreint, de M. de Biran, et l'environnait d'une +extrême étendue. Ainsi ce début qu'on trouve à un <i>Plan d'une histoire +de l'intelligence humaine</i>: «L'homme, sous le point de vue intellectuel, +a la faculté d'acquérir et celle de conserver. La faculté d'acquérir +se subdivise en trois principales: il acquiert par ses sens, par +le déploiement de l'activité motrice qui nous fait découvrir les causes, +par la réflexion qu'on peut définir la faculté d'apercevoir des relations, +qui s'applique également aux produits de la sensibilité et à ceux de +l'activité. On aperçoit des relations entre les premiers par la comparaison, +entre les seconds par l'observation des effets que produisent +les causes. On doit donc diviser tous les phénomènes que présente +l'intelligence en quatre systèmes: le système sensitif, le système actif, +le système comparatif et le système étiologique.» Dans un résumé +des idées psychologiques de M. Ampère, rédigé en 1811 par son ami +M. Bredin, de Lyon, je trouve: «On peut rapporter tous les phénomènes +psychologiques à trois systèmes: sensitif, cognitif, intellectuel.» +Ce système cognitif et ce système intellectuel, qui semblent un +double emploi, sont différents pour lui, en ce qu'il attribue seulement +au système cognitif la distinction du <i>moi</i> et du <i>non-moi</i>, qui se tire de +l'activité propre de l'être d'après M. de Biran: il réservait au système +intellectuel, proprement dit, la perception de tous les autres rapports. +Quoique cela manque un peu de rigueur, la lacune signalée par +M. Cousin chez M. de Biran était au moins sentie et comblée, plutôt +deux fois qu'une.</blockquote> + + +<p>En attendant que la seconde partie de sa classification, qui +embrasse les sciences <i>noologiques</i>, soit publiée, et dans l'espérance +surtout qu'un fils, seul capable de débrouiller ces +précieux papiers, s'y appliquera un jour, nous ne dirons ici +que très-peu, occupé surtout à ne pas être infidèle. M. Ampère, +dans une note où nous puisons, nous indique lui-même la +première marche de son esprit. Il voulait appliquer à la psychologie +la méthode qui a si bien réussi aux sciences physiques +depuis deux siècles: c'est ce que beaucoup ont voulu +depuis Locke. Mais en quoi consistait l'appropriation du +moyen à la science nouvelle? Ici M. Ampère parle d'<i>une difficulté +première qui lui semblait insurmontable, et dont M. le +chevalier de Biran lui fournit la solution</i>. Cette difficulté tenait +sans doute à la connaissance originelle de l'idée de cause et +à la distinction du <i>moi</i> d'avec le monde extérieur. Il nous +apprend aussi que, dans sa recherche sur le fondement de +nos connaissances, il a commencé par rejeter l'existence <i>objective</i> +et qu'il a été disciple de Kant: «Mais repoussé bientôt, +dit-il, par ce nouvel idéalisme comme Reid l'avait été par +celui de Hume, je l'ai vu disparaître devant l'examen de la +nature des connaissances objectives généralement admises.» +Tout ceci, on le voit, n'est qu'indiqué par lui, et laisse à désirer +bien des explications. Quoi qu'il en soit, en s'efforçant +constamment de classer les faits de l'intelligence selon l'ordre +naturel, M. Ampère en vint aux quatre points de vue et aux +deux époques principales qui les embrassent, tels qu'il les a +exposés dans la préface de son <i>Essai sur la Philosophie des +Sciences</i>. Ceux qui ont fréquenté l'école des psychologues distingués +de notre âge, et qui ont aussi entendu les leçons dans +lesquelles M. Ampère, au Collège de France, aborda la psychologie, +peuvent seuls dire combien, dans sa description et son +dénombrement des divers groupes de faits, l'intelligence humaine +leur semblait tout autrement riche et peuplée que +dans les distinctions de facultés, justes sans doute, mais nues +et un peu stériles, de nos autres maîtres. Dès l'abord, dans la +psychologie de ceux-ci, on distingue <i>sensibilité</i>, <i>raison</i>, <i>activité +libre</i>, et on suit chacune séparément, toujours occupé, en +quelque sorte, de préserver l'une de ces facultés du contact +des autres, de peur qu'on ne les croie mêlées en nature et +qu'on ne les confonde. M. Ampère y allait plus librement et +par une méthode plus vraiment naturelle. Si Bernard de +Jussieu, dans ses promenades à travers la campagne, avait dit +constamment en coupant la tige des plantes: «Prenons bien +garde, ceci est du tissu cellulaire, ceci est de la fibre ligneuse; +l'un n'est pas l'autre; ne confondons pas; le bois n'est pas la +sève;» il aurait fait une anatomie, sans doute utile et qu'il +faut faire, mais qui n'est pas tout, et les trois quarts des divers +caractères qui président à la formation de ses groupes naturels +lui auraient échappé dans leur vivant ensemble.—L'anatomie +radicale psychologique, ce que M. Ampère appelle +l'<i>idéogénie</i>, serait venue, dans sa méthode, plus tard à fond; +mais elle ne serait venue qu'après le dénombrement et le +classement complet, mais surtout la préoccupation des facultés +distinctes ne scindait pas, dès l'abord, les groupes analogues, +et ne les empêchait pas de se multiplier à ses regards +dans leur diversité.</p> + +<p>La quantité de remarques neuves et ingénieuses, de points +profonds et piquants d'observation, qui remplissaient une leçon +de M. Ampère, distrayaient aisément l'auditeur de l'ensemble +du plan, que le maître oubliait aussi quelquefois, +mais qu'il retrouvait tôt ou tard à travers ces détours. On se +sentait bien avec lui en pleine intelligence humaine, en pleine +et haute philosophie antérieure au XVIIIe siècle; on se serait +cru, à cette ampleur de discussion, avec un contemporain des +Leibniz, des Malebranche, des Arnauld; il les citait à propos, +familièrement, même les secondaires et les plus oubliés de +ce temps-là, M. de La Chambre, par exemple; et puis on se +retrouvait tout aussitôt avec le contemporain très-présent de +M. de Tracy et de M. de Laplace. On aurait fait un intéressant +chapitre, indépendamment de tout système et de tout lien, +des cas psychologiques singuliers et des véritables découvertes +de détail dont il semait ses leçons. J'indique en ce genre le +phénomène qu'il appelait de <i>concrétion</i>, sur lequel on peut +lire l'analyse de M. Roulin insérée dans l'<i>Essai de classification +des Sciences</i>. Je regrette que M. Roulin n'ait pas fait alors ce +chapitre de <i>miscellanées</i> psychologiques, comme il en a fait un +sur des singularités d'histoire naturelle.</p> + +<p>A partir de 1816, la petite société philosophique qui se réunissait +chez M., de Biran avait pris plus de suite, et l'émulation +s'en mêlait. On y remarquait M. Stapfer, le docteur +Bertrand, Loyson, M. Cousin. Animé par les discussions fréquentes, +M. Ampère était près, vers 1820, de produire une +exposition de son système de philosophie, lorsque l'annonce +de la découverte physique de M. Oersted le vint ravir irrésistiblement +dans un autre train de pensées, d'où est sortie sa +gloire. En 1829, malade et réparant sa santé à Orange, à +Hières, aux tiédeurs du Midi, il revint, dans les conversations +avec son fils, à ses idées interrompues; mais ce ne fut plus la +métaphysique seulement, ce fut l'ensemble des connaissances +humaines et son ancien projet d'universalité qu'il se remit à +embrasser avec ardeur. L'Épître en vers que lui a adressée +son fils à ce sujet, et le volume de l'<i>Essai de classification</i> qui +a paru, sont du moins ici de publics et permanents témoignages. +M. Ampère, en même temps qu'il sentait la vie lui +revenir encore, dut avoir, en cette saison, de pures jouissances. +S'il lui fut jamais donné de ressentir un certain calme, +ce dut être alors. En reportant son regard, du haut de la +montagne de la vie, vers ces sciences qu'il comprenait toutes, +et dont il avait agrandi l'une des plus belles, il put atteindre +un moment au bonheur serein du sage et reconnaître en +souriant ses domaines. Il n'est pas jusqu'aux vers latins, +adressés à son fils en tête du tableau, qui n'aient dû lui retracer +un peu ses souvenirs poétiques de 95, un temps plein +de charme. Les anciens doutes et les combats religieux avaient +cessé en lui: ses inquiétudes, du moins, étaient plus bas. +Depuis des années, les chagrins intérieurs, les instincts infinis, +une correspondance active avec son ancien ami le Père +Barret, le souffle même de la Restauration, l'avaient ramené +à cette foi et à cette soumission qu'il avait si bien exprimée +en 1803, et dont il relut sans doute de nouveau la formule +touchante. Jusqu'à la fin, et pendant les années qui suivirent, +nous l'avons toujours vu allier et concilier sans plus d'effort, +et de manière à frapper d'étonnement et de respect, la foi et la +science, la croyance et l'espoir en la pensée humaine et l'adoration +envers la parole révélée.</p> + +<p>Outre cette vue supérieure par laquelle il saisissait le fond +et le lien des sciences, M. Ampère n'a cessé, à aucun moment, +de suivre en détail, et souvent de devancer et d'éclairer, dans +ses aperçus, plusieurs de celles dont il aimait particulièrement +le progrès. Dès 1809, au sortir de la séance de l'Institut +du lundi 27 février (j'ai sous les yeux sa note écrite et développée), +il n'hésitait pas, d'après les expériences rapportées +par MM. Gay-Lussac et Thénard, et plus hardiment qu'eux, à +considérer le chlore (alors appelé acide muriatique oxygéné) +comme un corps simple. Mais ce n'était là qu'un point. En +1816, il publiait dans les <i>Annales de Chimie et de Physique</i> sa +classification naturelle des corps simples, y donnant le premier +essai de l'application à la chimie des méthodes qui ont +tant profité aux sciences naturelles. Il établissait entre les +propriétés des corps une multitude de rapprochements qu'on +n'avait point faits; il expliquait des phénomènes encore sans +lien, et la plupart de ces rapprochements et de ces explications +ont été vérifiés depuis par les expériences. La classification +elle-même a été admise par M. Chevreul dans le <i>Dictionnaire +des Sciences naturelles</i>, et elle a servi de base à celle +qu'a adoptée M. Beudant dans son <i>Traité de Minéralogie</i>. Toujours +éclairé par la théorie, il lisait à l'Académie des Sciences, +peu après sa réception, un mémoire sur la double réfraction, +où il donnait la loi qu'elle suit dans les cristaux, avant que +l'expérience eût fait connaître qu'il en existe de tels<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>. En +1824, le travail de M. Geoffroy Saint-Hilaire sur la présence +et la transformation de la vertèbre dans les insectes attira la +sagacité, toujours prête, de M. Ampère, et lui fit ajouter à ce +sujet une foule de raisons et d'analogies curieuses, qui se +trouvent consignées au tome second des <i>Annales des Sciences +naturelles</i><a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>. Lorsque M. Ampère reproduisit cette vue en +1832, à son cours du Collége de France, M. Cuvier, contraire +en général à cette manière <i>raisonneuse</i> d'envisager l'organisation, +combattit au même Collége, dans sa chaire voisine, le +collègue qui faisait incursion au coeur de son domaine; il le +combattit avec ce ton excellent de discussion, que M. Ampère, +en répondant, gardait de même, et auquel il ajoutait de +plus une expression de respect, comme s'il eût été quelqu'un +de moindre: noble contradiction de vues, ou plutôt noble +échange, auquel nous avons assisté, entre deux grandes lumières +trop tôt disparues! Si une observation de M. Geoffroy +Saint-Hilaire avait suggéré à M. Ampère ses vues sur l'organisation +des insectes, la découverte de M. Gay-Lussac sur les +proportions simples que l'on observe entre les volumes d'un +gaz composé et ceux des gaz composants, lui devenait un +moyen de concevoir, sur la structure atomique et moléculaire +des corps inorganiques, une théorie qui remplace celle +de Wollaston<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>. De même, une idée de Herschel, se combinant +en lui avec les résultats chimiques de Davy, lui suggérait +une théorie nouvelle de la formation de la terre. Cette +théorie a été lucidement exposée dans cette <i>Revue</i> même <i>des +Deux Mondes</i>, en juillet 1833. On y peut prendre une idée de +la manière de ce vaste et libre esprit: l'hypothèse antique +retrouvée dans sa grandeur, l'hypothèse à la façon presque +des Thalès et des Démocrite, mais portant sur des faits qui +ont la rigueur moderne.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> Nous noterons encore, pour compléter ces indications de travaux, +un Mémoire sur la loi de Mariotte, imprimé en 1814; un Mémoire +sur des propriétés nouvelles des axes de rotation des corps, imprimé +dans le Recueil de l'Académie des Sciences; un autre sur les +équations générales du mouvement, dans le Journal de Mathématiques +de M. Liouville (juin 1836).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> <i>Annales des Sciences naturelles</i>, t. II, page 295. M. N... n'est autre que M. Ampère.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> On la trouve dans la <i>Bibliothèque universelle</i>, t. XLIX, +et en analyse dans un rapport de M. Becquerel (<i>Revue encyclopédique</i>, +Novembre 1832).</blockquote> + +<p>Après avoir tant fait, tant pensé, sans parler des inquiétudes +perpétuelles du dedans qu'il se suscitait, on conçoit +qu'à soixante et un ans M. Ampère, dans toute la force et le +zèle de l'intelligence, eût usé un corps trop faible. Parti pour +sa tournée d'inspecteur général, il se trouva malade dès +Roanne; sa poitrine, sept ans auparavant, apaisée par l'air du +Midi, s'irritait cette fois davantage: il voulut continuer. Arrivé +à Marseille, et ne pouvant plus aller absolument, il fut soigné +dans le collége, et on espérait prolonger une amélioration +légère, lorsqu'une fièvre subite au cerveau l'emporta le 10 +juin 1836, à cinq heures du matin, entouré et soigné par +tous avec un respect filial, mais en réalité loin des siens, loin +d'un fils.</p> + +<p>Il resterait peut-être à varier, à égayer décemment ce portrait, +de quelques-unes de ces naïvetés nombreuses et bien +connues qui composent, autour du nom de l'illustre savant, +une sorte de légende courante, comme les bons mots malicieux +autour du nom de M. de Talleyrand: M. Ampère, avec +des différences d'originalité, irait naturellement s'asseoir entre +La Condamine et La Fontaine. De peur de demeurer trop incomplet +sur ce point, nous ne le risquerons pas. M. Ampère savait +mieux les choses de la nature et de l'univers que celles +des hommes et de la société. Il manquait essentiellement de +calme, et n'avait pas la mesure et la proportion dans les rapports +de la vie. Son coup d'oeil, si vaste et si pénétrant au +delà, ne savait pas réduire les objets habituels. Son esprit +immense était le plus souvent comme une mer agitée; la +première vague soudaine y faisait montagne; le liège flottant +ou le grain de sable y était aisément lancé jusqu'aux cieux.</p> + +<p>Malgré le préjugé vulgaire sur les savants, ils ne sont pas +toujours ainsi. Chez les esprits de cet ordre et pour les cerveaux +de haut génie, la nature a, dans plus d'un cas, combiné +et proportionné l'organisation. Quelques-uns, armés au +complet, outre la pensée puissante intérieure, ont l'enveloppe +extérieure endurcie, l'oeil vigilant et impérieux, la parole +prompte, qui impose, et toutes les défenses. Qui a vu Dupuytren +et Cuvier comprendra ce que je veux rendre. Chez d'autres, +une sorte d'ironie douce, calme, insouciante et égoïste, +comme chez Lagrange, compose un autre genre de défense. +Ici, chez M, Ampère, toute la richesse de la pensée et de l'organisation +est laissée, pour ainsi dire, plus à la merci des +choses, et le bouillonnement intérieur reste à découvert. Il +n'y a ni l'enveloppe sèche qui isole et garantit, ni le reste de +l'organisation armée qui applique et fait valoir. C'est le pur +savant au sein duquel on plonge.</p> + +<p>Les hommes ont besoin qu'on leur impose. S'ils se sentent +pénétrés et jugés par l'esprit supérieur auquel ils ne peuvent +refuser une espèce de génie, les voilà maintenus, et volontiers +ils lui accordent tout, même ce qu'il n'a pas. Autrement, +s'ils s'aperçoivent qu'il hésite et croit dépendre, ils se sentent +supérieurs à leur tour à lui par un point commode, et ils +prennent vite leur revanche et leurs licences. M. Ampère +aimait ou parfois craignait les hommes, il s'abandonnait à +eux, il s'inquiétait d'eux; il ne les jugeait pas. Les hommes +(et je ne parte pas du simple vulgaire) ont un faible pour +ceux qui les savent mener, qui les savent contenir, quand +ceux-ci même les blessent ou les exploitent. Le caractère, +estimable ou non, mais doué de conduite et de persistance +même intéressée, quand il se joint à un génie incontestable, +les frappe et a gain de cause en définitive dans leur appréciation. +Je ne dis pas qu'ils aient tout à fait tort, le caractère +tel quel, la volonté froide et présente, étant déjà beaucoup. +Mais je cherche à m'expliquer comment la perte de M. Ampère, +à un âge encore peu avancé, n'a pas fait à l'instant aux +yeux du monde, même savant, tout le vide qu'y laisse en effet +son génie.</p> + +<p>Et pourtant (et c'est ce qu'il faut redire encore en finissant) +qui fut jamais meilleur, à la fois plus dévoué sans réserve à +la science, et plus sincèrement croyant aux bons effets de la +science pour les hommes? Combien il était vif sur la civilisation, +sur les écoles, sur les lumières! Il y avait certains +résultats réputés positifs, ceux de Malthus, par exemple, qui +le mettaient en colère: il était tout <i>sentimental</i> à cet égard; +sa philanthropie de coeur se révoltait de ce qui violait, selon +lui, la moralité nécessaire, l'efficacité bienfaisante de la +science. D'autres savants illustres ont donné avec mesure +et prudence ce qu'ils savaient; lui, il ne pensait pas qu'on +dût en ménager rien. Jamais esprit de cet ordre ne songea +moins à ce qu'il y a de personnel dans la gloire. Pour ceux +qui l'abordaient, c'était un puits ouvert. A toute heure, il +disait tout. Étant un soir avec ses amis Camille Jordan et Degérando, +il se mit à leur exposer le système du monde; il +parla treize heures avec une lucidité continue; et comme le +monde est infini, et que tout s'y enchaîne, et qu'il le savait +de cercle en cercle en tous les sens, il ne cessait pas, et si la +fatigue ne l'avait arrêté, il parlerait, je crois, encore. O Science! +voilà bien à découvert ta pure source sacrée, bouillonnante!—Ceux +qui l'ont entendu, à ses leçons, dans les dernières +années au Collége de France, se promenant le long de sa +longue table comme il eût fait dans l'allée de Polémieux, et +discourant durant des heures, comprendront cette perpétuité +de la veine savante. Ainsi en tout lieu, en toute rencontre, +il était coutumier de faire, avec une attache à l'idée, avec un +oubli de lui-même qui devenait merveille. Au sortir d'une +charade ou de quelque longue et minutieuse bagatelle, il +entrait dans les sphères. Virgile, en une sublime églogue, a +peint le demi-dieu barbouillé de lie, que les bergers enchaînent: +il ne fallait pas l'enchaîner, lui, le distrait et le simple, +pour qu'il commençât:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Namque canebat, uti magnum per inane coacta</p> +<p>Semina terrarumque animaeque marisque fuissent,</p> +<p>Et liquidi simul ignis; ut his exordia primis</p> +<p>Omnia, etc., etc.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il enchaînait de tout les semences fécondes,</p> +<p>Les principes du feu, les eaux, la terre et l'air,</p> +<p>Les fleuves descendus du sein de Jupiter...</p> + </div> </div> + +<p>Et celui qui, tout à l'heure, était comme le plus petit, parlait +incontinent comme les antiques aveugles,—comme ils auraient +parlé, venus depuis Newton. C'est ainsi qu'il est resté +et qu'il vit dans notre mémoire, dans notre coeur.</p> + +<p>15 février 1837.</p> + +<p>(On a fait à cette Notice l'honneur de la joindre à une publication +posthume de M. Ampère; mais comme il ne nous a pas été donné de +la revoir nous-même, c'est ici qu'on est plus assuré d'en lire le texte +dans toute son exactitude.)</p> +<br><br><br> + + + +<h3>DU GÉNIE CRITIQUE<br> +ET<br> +DE BAYLE</h3> + + +<p>La critique s'appliquant à tout, il y en a de diverses sortes +selon les objets qu'elle embrasse et qu'elle poursuit; il y a la +critique historique, littéraire, grammaticale et philologique, +etc. Mais en la considérant moins dans la diversité des +sujets que dans le procédé qu'elle y emploie, dans la disposition +et l'allure qu'elle y apporte, on peut distinguer en +gros deux espèces de critique, l'une reposée, concentrée, plus +spéciale et plus lente, éclaircissant et quelquefois ranimant le +passé, en déterrant et en discutant les débris, distribuant et +classant toute une série d'auteurs ou de connaissances; les +Casaubon, les Fabricius, les Mabillon, les Fréret, sont les +maîtres en ce genre sévère et profond. Nous y rangerons aussi +ceux des critiques littéraires, à proprement parler, qui, à tête +reposée, s'exercent sur des sujets déjà fixés et établis, recherchent +les caractères et les beautés particulières aux anciens +auteurs, et construisent des Arts poétiques ou des Rhétoriques, +à l'exemple d'Aristote et de Quintilien. Dans l'autre +genre de critique, que le mot de <i>journaliste</i> exprime assez +bien, je mets cette faculté plus diverse, mobile, empressée, +pratique, qui ne s'est guère développée que depuis trois +siècles, qui, des correspondances des savants où elle se trouvait +à la gêne, a passé vite dans les journaux, les a multipliés +sans relâche, et est devenue, grâce à l'imprimerie dont elle +est une conséquence, l'un des plus actifs instruments modernes. +Il est arrivé qu'il y a eu, pour les ouvrages de l'esprit, +une critique alerte, quotidienne, publique, toujours présente, +une clinique chaque matin au lit du malade, si l'on ose ainsi +parler; tout ce qu'on peut dire pour ou contre l'utilité de la +médecine se peut dire, à plus forte raison, pour ou contre +l'utilité de cette critique pratique à laquelle les bien portants +même, en littérature, n'échappent pas. Quoi qu'il en soit, le +génie critique, dans tout ce qu'il a de mobile, de libre et de +divers, y a grandi et s'est révélé. Il s'est mis en campagne +pour son compte, comme un audacieux partisan; tous les +hasards et les inégalités du métier lui ont souri, les bigarrures +et les fatigues du chemin l'ont flatté. Toujours en haleine, +aux écoutes, faisant de fausses pointes et revenant sur sa trace, +sans système autre que son instinct et l'expérience, il a fait la +guerre au jour le jour, selon le pays, <i>la guerre à l'oeil</i>, ainsi +que s'exprime Bayle lui-même, qui est le génie personnifié +de cette critique.</p> + +<p>Bayle, obligé de sortir de France comme calviniste relaps, +réfugié à Rotterdam, où ses écrits de tolérance aliénèrent +bientôt de lui le violent Jurieu, persécuté alors et tracassé par +les théologiens de sa communion, Bayle mort la plume à la +main en les réfutant, a rempli un grand rôle philosophique +dont le XVIIIe siècle interpréta le sens en le forçant un peu, et +que M. Leroux a bien cherché à rétablir et à préciser dans un +excellent article de son <i>Encyclopédie</i>. Ce n'est pas ce qui nous +occupera chez Bayle; nous ne saisirons et ne relèverons en +lui que les traits essentiels du génie critique qu'il représente +à un degré merveilleux dans sa pureté et son plein, dans son +empressement discursif, dans sa curiosité affamée, dans sa +sagacité pénétrante, dans sa versatilité perpétuelle et son +appropriation à chaque chose: ce génie, selon nous, domine +même son rôle philosophique et cette mission morale qu'il a +remplie; il peut servir du moins à en expliquer le plus naturellement +les phases et les incertitudes.</p> + +<p>Bayle, né au Carlat, dans le comté de Foix, en 1647, d'une +famille patriarcale de ministres calvinistes, fut mis de bonne +heure aux études, au latin, au grec, d'abord dans la maison +paternelle, puis à l'académie de Puy-Laurens. A dix-neuf ans, +il fit une maladie causée par ses lectures excessives; il lisait +tout ce qui lui tombait sous la main, mais relisait Plutarque +et Montaigne de préférence. Étant passé à vingt-deux ans à +l'académie de Toulouse, il se laissa gagner à quelques livres +de controverse et à des raisonnements qui lui parurent convaincants, +et, ayant abjuré sa religion, il écrivit à son frère +aîné une lettre très-ardente de prosélytisme pour l'engager +à venir à Toulouse se faire instruire de la vérité. Quelques +mois plus tard, ce zèle du jeune Bayle s'était refroidi; les +doutes le travaillaient, et, dix-sept mois après sa conversion, +sortant secrètement de Toulouse, il revint à sa famille et au +calvinisme. Mais il y revint bien autre qu'il n'y était d'abord: +«Un savant homme, a-t-il dit quelque part, qui essuie la +censure d'un ennemi redoutable, ne tire jamais si bien son +épingle du jeu qu'il n'y laisse quelque chose.» Bayle laissa +dans cette première école qu'il fit tout son feu de croyance, +tout son aiguillon de prosélytisme; à partir de ce moment, +il ne lui en resta plus. Chacun apporte ainsi dans sa jeunesse +sa dose de foi, d'amour, de passion, d'enthousiasme; chez +quelques-uns, cette dose se renouvelle sans cesse; je ne parle +que de la portion de foi, d'amour, d'enthousiasme, qui ne +réside pas essentiellement dans l'âme, dans la pensée, et qui +a son auxiliaire dans l'humeur et dans le sang; chez quelques-uns +donc cette dose de chaleur de sang résiste au premier +échec, au premier coup de tête, et se perpétue jusqu'à +un âge plus ou moins avancé. Quand cela va trop loin et dure +obstinément, c'est presque une infirmité de l'esprit sous l'apparence +de la force, c'est une véritable incapacité de mûrir. +Il y a des natures poétiques ou philosophiques qui restent +jusqu'au bout, et à travers leurs diverses transformations, +toujours opiniâtres, incandescentes, à la merci du tempérament. +Bayle, autrement favorisé et pétri selon un plus doux +mélange, se trouva, dès sa première flamme jetée, une nature +tout aussitôt réduite et consommée, et à partir de là il +ne perdit plus jamais son équilibre. Première disposition admirable +pour exceller au génie critique, qui ne souffre pas +qu'on soit fanatique ou même trop convaincu, ou épris d'une +autre passion quelconque.</p> + +<p>Bayle alla continuer ses études à Genève en 1670, et il y +devint précepteur, d'abord chez M. de Normandie, syndic de +la république, et ensuite chez le comte de Dhona, seigneur +de Coppet. Il commence à connaître le monde, les savants, +M. Minutoli, M. Fabri, M. Pictet, M. Tronchin, M. Burlamaqui, +M. Constant, toutes ces figures protestantes sérieuses et +appliquées. On établit des conférences de jeunes gens, pour +lesquelles il s'essaie à déployer ses ressources de bel esprit, +ses premiers lieux communs d'érudition, et où M. Basnage, +autre illustre jeune homme, ne brille pas moins. Il assiste à +des sermons, à des expériences de philosophie naturelle, et, +à propos des expériences de M. Chouet sur le venin des vipères +et sur la pesanteur de l'air, il remarque que c'est là le génie +du siècle et des philosophes modernes. A l'occasion des +controverses et querelles entre les théologiens de sa religion, +il énonce déjà sa maxime de garder toujours <i>une oreille pour +l'accusé</i>. A vingt-quatre ans, sa tolérance est fondée autant +qu'elle le sera jamais. La philosophie péripatéticienne, qu'il +avait apprise chez les jésuites de Toulouse, ne le retient pas +le moins du monde en présence du système de Descartes auquel +il s'applique; mais ne croyez pas qu'il s'y livre. Quand +plus tard il s'agira pour lui d'aller s'établir en Hollande, il +laissera échapper son secret: «Le cartésianisme, dit-il, ne +sera pas une affaire (<i>un obstacle</i>); je le regarde simplement +comme une hypothèse ingénieuse qui peut servir à expliquer +certains effets naturels... Plus j'étudie la philosophie, +«plus j'y trouve d'incertitude. La différence entre les sectes +ne va qu'à quelque probabilité de plus ou de moins. Il n'y +en a point encore qui ait frappé au but, et jamais on n'y +frappera apparemment, tant sont grandes les profondeurs +de Dieu dans les oeuvres de la nature, aussi bien que dans +celles de la grâce. Ainsi vous pouvez dire à M. Gaillard +(<i>qui s'entremettait pour lui</i>) que je suis un philosophe sans +entêtement, et qui regarde Aristote, Épicure, Descartes, +comme des inventeurs de conjectures que l'on suit ou que +l'on quitte, selon que l'on veut chercher plutôt un tel qu'un +tel amusement d'esprit.» C'est ainsi qu'on le voit engager +ses cousins à prendre le plus qu'ils pourront de philosophie +péripatéticienne, sauf à s'en défaire ensuite quand ils auront +goûté la nouvelle: «Ils garderont de celle-là la méthode de +pousser vivement et subtilement une objection et de répondre +nettement et précisément aux difficultés.» Ce mot +que Bayle a lâché, de prendre telle ou telle philosophie selon +l'<i>amusement</i> d'esprit qu'on cherche pour le moment, est significatif +et trahit une disposition chez lui instinctive, le fort, +ou, si l'on veut, le faible de son génie. Ce mot lui revient souvent; +le côté de l'amusement de l'esprit le frappe, le séduit +en toute chose. Il prend plaisir à voir <i>les petites Furies</i> qui se +logent dans les écrits des théologiens, dans les attaques de +M. Spanheim et les réponses de M. Amyrault; il ajoute, il est +vrai, par correctif: <i>s'il n'y a pas plus sujet de pleurer que de se +divertir, en voyant les faiblesses de l'homme</i>. Mais l'amusement +du curieux, on le sent, est chose essentielle pour lui. Il se +met à la fenêtre et regarde passer chaque chose; les nouvelles +mêmes l'<i>amusent</i>. Il est <i>nouvelliste à toute outrance</i>; sa +curiosité est <i>affamée</i> par les victoires de Louis XIV. Il <i>amuse</i> +son frère par le récit de la mort du comte de Saint-Pol. Plus +loin, il exprime son grand plaisir de lire <i>le Comte de Gabalis</i>, +quoique, au reste, plusieurs endroits profanes fassent beaucoup +de peine aux consciences tendres. Ces consciences tendres +ont-elles tort ou raison? N'est-ce pas bien, en certaines +matières, d'avoir la conscience tendre? Bayle ne dit ni oui +ni non; mais il note leur scrupule, de même qu'il exprime +son plaisir. Cette indifférence du fond, il faut bien le dire, +cette tolérance prompte, facile, aiguisée de plaisir, est une +des conditions essentielles du génie critique, dont le propre, +quand il est complet, consiste à courir au premier signe sur +le terrain d'un chacun, à s'y trouver à l'aise, à s'y jouer en +maître et à connaître de toutes choses. Il avertit en un endroit +son frère cadet qu'il lui parle des livres sans aucun égard +à la bonté ou à l'utilité qu'on en peut tirer: «Et ce qui me +détermine à vous en faire mention est uniquement qu'ils +sont nouveaux, ou que je les ai lus, ou que j'en ai ouï +parler.»</p> + +<p>Bayle ne peut s'empêcher de faire ainsi; il s'en plaint, il +s'en blâme, et retombe toujours: «Le dernier livre que je +vois, écrit-il de Genève à son frère, est celui que je préfère +à tous les autres.» Langues, philosophie, histoire, +antiquité, géographie, livres galants, il se jette à tout, selon +que ces diverses matières lui sont offertes: «D'où que cela +procède, il est certain que jamais amant volage n'a plus +souvent changé de maîtresse, que moi de livres.» Il attribue +ces échappées de son esprit à quelque manque de discipline +dans son éducation: «Je ne songe jamais à la manière +dont j'ai été conduit dans mes études, que les larmes ne +m'en viennent aux yeux. C'est dans l'âge au-dessous de +vingt ans que les meilleurs coups se ruent: c'est alors +qu'il faut faire son emplette.» Il regrette le temps qu'il a +perdu jeune à chasser les cailles et à hâter les vignerons (ce +dut être pourtant un pauvre chasseur toujours et un compagnon +peu rustique que Bayle, et il ne put guère jouir des +champs que pendant la saison qu'il passa, affaibli de santé, +aux bords de l'Ariége); il regrette môme le temps qu'il a employé +à étudier six ou sept heures par jour, parce qu'il n'observait +aucun ordre, et qu'il étudiait sans cesse par <i>anticipation</i>. +Le journal, suivant lui, n'est, pour ainsi dire, qu'<i>un</i> +<i>dessert d'esprit</i>; il faut faire provision de pain et de viande +solide avant de se disperser aux friandises. «Je vous l'ai déjà +dit, écrit-il encore à son frère, la démangeaison de savoir +en gros et en général diverses choses est une maladie flatteuse +(<i>amabilis insania</i>), qui ne laisse pas de faire beaucoup +de mal. J'ai été autrefois touché de cette même avidité, et +je puis dire qu'elle m'a été fort préjudiciable.» Mais voilà, +au moment même du reproche, qu'il l'encourt de plus belle; +il voudrait tout savoir, même les détails rustiques, lui qui +tout à l'heure regrettait le temps perdu à la chasse; il demande +mainte observation à son frère sur les verreries de +Gabre, sur le pastel du Lauraguais. Il le presse de questions +sur les nobles de sa province, sur les tenants et aboutissants +de chaque famille: «Je sais bien que la généalogie ne fait +pas votre étude, comme elle aurait été ma marotte si j'eusse +été d'une fortune à étudier selon ma fantaisie.» Il complimente +son frère et se réjouit de le voir touché de la même +passion que lui, <i>de connoître jusqu'aux moindres particularités +des grands hommes</i>. A propos de ses migraines fréquentes, ce +n'est pas l'étude qui en est cause, suivant lui, parce qu'il ne +s'applique pas beaucoup à ce qu'il lit: «Je ne sais jamais, +quand je commence une composition, ce que je dirai dans +la seconde période. Ainsi, je ne me fatigue pas excessivement +l'esprit.... Aussi pressens-je que, quand même je +pourrois rencontrer dans la suite quelque emploi à grand +loisir, je ne deviendrais jamais profond. Je lirois beaucoup, +je retiendrois diverses choses <i>vago more</i>, et puis c'est tout.» +Ces passages et bien d'autres encore témoignent à quel degré +Bayle possédait l'instinct, la vocation critique dans le sens où +nous la définissons.</p> + +<p>Ce génie, dans son idéal complet (et Bayle réalise cet idéal +plus qu'aucun autre écrivain), est au revers du génie créateur +et poétique, du génie philosophique avec système; il prend +tout en considération, fait tout valoir, et se laisse d'abord aller, +sauf à revenir bientôt. Tout esprit qui a en soi une part +d'art ou de système n'admet volontiers que ce qui est analogue +à son point de vue, à sa prédilection. Le génie critique +n'a rien de trop digne, ni de prude, ni de préoccupé, aucun +<i>quant à soi</i>. Il ne reste pas dans son centre ou à peu de distance; +il ne se retranche pas dans sa cour, ni dans sa citadelle, +ni dans son académie; il ne craint pas de se mésallier; +il va partout, le long des rues, s'informant, accostant; la curiosité +l'allèche, et il ne s'épargne pas les régals qui se présentent. +Il est, jusqu'à un certain point, tout à tous, comme +l'Apôtre, et en ce sens il y a toujours de l'optimisme dans le +critique véritablement doué. Mais gare aux retours! que Jurieu +se méfie<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>! l'infidélité est un trait de ces esprits divers et +intelligents; ils reviennent sur leurs pas, ils prennent tous +les côtés d'une question, ils ne se font pas faute de se réfuter +eux-mêmes et de retourner la tablature. Combien de fois Bayle +n'a-t-il pas changé de rôle, se déguisant tantôt en nouveau +converti, tantôt en vieux catholique romain, heureux de cacher +son nom et de voir sa pensée faire route nouvelle en +croisant l'ancienne! Un seul personnage ne pouvait suffire à +la célérité et aux revirements toujours justes de son esprit +mobile, empressé, accueillant. Quelque vastes que soient les +espaces et le champ défini, il ne peut promettre de s'y renfermer, +ni s'empêcher, comme il le dit admirablement, de +<i>faire des courses sur toutes sortes d'auteurs</i>. Le voilà peint d'un +mot.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> Bayle a-t-il été l'amant de madame Jurieu, comme l'ont dit les +malins, et comme on le peut lire page 334, t. 1er des <i>Nouveaux Mémoires +d'Histoire, de Critique et de Littérature</i>, par l'abbé d'Arligny? +Grande question sur laquelle les avis sont partagés. (Voir les mêmes +<i>Mémoires</i>, t. VII, page 47.)</blockquote> + +<p>Bayle s'ennuya beaucoup durant son séjour à Coppet, où +il était précepteur des fils du comte de Dhona. Le précurseur +de Voltaire pressentait-il, dans ce château depuis si célèbre, +l'influence contraire du génie futur du lieu? Le fait est que +Bayle aimait peu les champs, qu'il n'avait aucun tour rêveur +dans l'esprit, rien qui le consolât dans le commerce avec la +nature. Plus mélancolique que gai de tempérament, mais +parce qu'il était <i>de petite complexion</i>, avec de l'agrément et +du badinage dans l'esprit, il n'aimait que les livres, l'étude, +la conversation des lettrés et philosophes. Son désir de Paris +et de tout ce qui l'en pourrait rapprocher était grand. Il a +maintes fois exprimé le regret de n'être pas né dans une ville +capitale, et il confesse dans sa <i>Réponse aux Questions d'un +Provincial</i> qu'il a été éclairé sur les ressources de Paris pour +avoir senti le préjudice de la privation. Il quitta donc Coppet +pour Rouen dans cette idée de se rapprocher à tout prix du +centre des belles-lettres et de la politesse, et du foyer des +bibliothèques: «J'ai fait comme toutes les grandes armées +qui sont sur pied, pour ou contre la France, elles décampent +de partout où elles ne trouvent point de fourrages ni +de vivres.» Précepteur à Rouen et mécontent encore, précepteur +à Paris enfin, mais sans liberté, sans loisir, introduit +aux conférences qui se tenaient chez M. Ménage, et connaissant +M. Conrart et quelques autres, mais avec le regret de ses +liens, Bayle accepta, en 1675, une chaire de philosophie à +Sedan, et dut se remettre aux exercices dialectiques qu'il +avait un peu négligés pour les lettres. Pendant toutes ces années, +sa faculté critique ne se fait jour que par sa correspondance, +qui est abondante. Il ne devint véritablement auteur +que par sa <i>Lettre sur les Comètes</i> (1682). Un an auparavant, sa +chaire de philosophie à Sedan avait été supprimée, et après +quelque séjour à Paris il s'était décidé à accepter une chaire +de philosophie et d'histoire qu'on fondait pour lui à Rotterdam. +Sa <i>Critique générale de l'Histoire du Calvinisme du Père +Maimbourg</i> parut cette même année 1682, et jusqu'en décembre +1706, époque de sa mort, sa carrière, à l'ombre de la +statue d'Érasme, ne fut plus marquée que par des écrits, des +controverses littéraires ou philosophiques; après ses disputes +de plume avec Jurieu, Le Clerc, Bernard et Jaquelot, après +son petit démêlé avec le domestique chatouilleux de la reine +Christine, les plus graves événements pour lui furent ses déménagements +(en 1688 et en 1692), qui lui brouillaient ses +livres et ses papiers. La perte de sa chaire, en 1693, lui fut +moins fâcheuse à supporter qu'il n'aurait semblé, et, dans +la modération de ses goûts, il y vit surtout l'occasion de loisir +et d'étude libre qui lui en revenait; il se félicite presque +d'échapper aux conflits, cabales et <i>entremangeries professorales</i> +qui règnent dans toutes les académies.</p> + +<p>En tête d'une des lettres de sa <i>Critique générale</i>, Bayle nous +dit avoir remarqué, dès ses jeunes ans, <i>une chose qui lui parut +bien jolie et bien imitable</i>, dans l'<i>Histoire de l'Académie française</i> +de Pelisson: c'est que celui-ci avait toujours plus cherché, +en lisant un livre, l'esprit et le génie de l'auteur que +le sujet même qu'on y traitait. Bayle applique cette méthode +au Père Maimbourg; et nous, au milieu de tous ces ouvrages +si <i>bigarrés de pensées</i>, de ces ouvrages pareils à des <i>rivières +qui serpentent</i>, nous appliquerons la méthode à Bayle lui-même, +nous occupant de sa personne plus que des objets +nombreux où il se disperse<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> Sur le caractère de Bayle, on peut lire quelques pages agréables +de D'Israeli <i>Curiosities of Literature</i>, t. III.</blockquote> + +<p>Bayle, d'après ce qu'on vient de voir, a toujours très-peu +résidé à Paris, malgré son vif désir. Il y passa quelques mois +comme précepteur, en 1675; il y vint quelquefois pendant +ses vacances de Sedan; il y resta dans l'intervalle de son retour +de Sedan à son départ pour Rotterdam: mais on peut +dire qu'il ne connut pas le monde de Paris, la belle société +de ces années brillantes; son langage et ses habitudes s'en +ressentent d'abord. Cette absence de Paris est sans doute +cause que Bayle paraît à la fois en avance et en retard sur +son siècle, en retard d'au moins cinquante ans par son langage, +sa façon de parler, sinon provinciale, du moins gauloise, +par plus d'une phrase longue, interminable, à la latine, +à la manière du XVIe siècle, à peu près impossible à bien +ponctuer<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>; en avance par son dégagement d'esprit et son +peu de préoccupation pour les formes régulières et les doctrines +que le XVIIe siècle remit en honneur après la grande +anarchie du XVIe. De Toulouse à Genève, de Genève à Sedan, +de Sedan à Rotterdam, Bayle contourne, en quelque sorte, la +France du pur XVIIe siècle sans y entrer. Il y a de ces existences +pareilles à des arches de pont qui, sans entrer dans le +plein de la rivière, l'embrassent et unissent, les deux rives. Si +Bayle eût vécu au centre de la société lettrée de son âge, de +cette société polie que M. Roederer vient d'étudier avec une +minutie qui n'est pas sans agrément, et avec une prédilection +qui ne nuit pas à l'exactitude; si Bayle, qui entra dans le +monde vers 1675, c'est-à-dire au moment de la culture la plus +châtiée de la littérature de Louis XIV, avait passé ses heures +de loisir dans quelques-uns des salons d'alors, chez madame +de La Sablière, chez le président Lamoignon, ou seulement +chez Boileau à Auteuil, il se fût fait malgré lui une grande +révolution en son style. Eût-ce été un bien? y aurait-il gagné? +Je ne le crois pas. Il se serait défait sans doute de ses vieux +termes <i>ruer, bailler,</i> de ses proverbes un peu rustiques. Il +n'aurait pas dit qu'il voudrait bien aller de temps en temps à +Paris <i>se ravictuailler en esprit et en connoissances;</i> il n'aurait +pas parlé de madame de La Sablière comme d'une femme +de grand esprit <i>qui a toujours à ses trousses La Fontaine, Racine</i> +(ce qui est inexact pour ce dernier), <i>et les philosophes du plus +grand nom;</i> il aurait redoublé de scrupules pour éviter dans +son style <i>les équivoques, les vers, et l'emploi dans la même période +d'un</i> on <i>pour</i> il, etc., toutes choses auxquelles, dans la +préface de son <i>Dictionnaire critique</i>, il assure bien gratuitement +qu'il fait beaucoup d'attention; en un mot, il n'aurait +plus tant osé écrire <i>à toute bride</i> (madame de Sévigné disait <i>à +bride abattue</i>) ce qui lui venait dans l'esprit. Mais, pour mon +compte, je serais fâché de cette perte; je l'aime mieux avec +ses images franches, imprévues, pittoresques, malgré leur +mélange. Il me rappelle le vieux Pasquier avec un tour plus +dégagé, ou Montaigne avec moins de soin à aiguiser l'expression. +Écoutez-le disant à son frère cadet qui le consulte: «Ce +qui est propre à l'un ne l'est pas à l'autre; il faut donc faire +la guerre à l'oeil et se gouverner selon la portée de chaque +génie... il faut exercer contre son esprit le personnage +d'un questionneur fâcheux, se faire expliquer sans rémission +tout ce qu'il plaît de demander.» Comme cela est joli +et mouvant! Le mot vif, qui chez Bayle ne se fait jamais longtemps +attendre, rachète de reste cette <i>phrase longue</i> que Voltaire +reprochait aux jansénistes, qu'avait en effet le grand +Arnauld, mais que le Père Maimbourg n'avait pas moins. +Bayle lui-même remarque, à ce sujet des périodes du Père +Maimbourg, que ceux qui s'inquiètent si fort des règles de +grammaire, dont on admire l'observance chez l'abbé Fléchier +ou le Père Bouhours, se dépouillent de tant de grâces vives +et animées, qu'ils perdent plus d'un côté qu'ils ne gagnent de +l'autre. Montesquieu, qui conseillait plaisamment aux asthmatiques +les <i>périodes</i> du Père Maimbourg, n'a pas échappé à +son tour au défaut de trop écourter la phrase; ou plutôt Montesquieu +fait bien ce qu'il fait; mais ne regrettons pas de retrouver +chez Bayle la phrase au hasard et étendue, cette +liberté de façon à la Montaigne, qui est, il l'avoue ingénument, +<i>de savoir quelquefois ce qu'il dit, mais non jamais ce qu'il +va dire</i>. Bayle garda son tour intact dans sa vie de province et +de cabinet, il ne l'eût pas fait à Paris; il eût pris garde davantage, +il eût voulu se polir; cela eût bridé et ralenti sa critique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> J'ai surtout en vue certaines phrases de Bayle à son point de +départ. On en peut prendre un échantillon dans une de ses lettres +(Oeuvres diverses, t. 1, page 9, au bas de la seconde colonne. C'est à +tort qu'il y a un point avant les mots: <i>par cette lecture,</i> il n'y fallait +qu'une virgule). Bayle partit donc en style de la façon du XVIe siècle, +ou du moins de celle du XVIIe libre et non académique; il ne s'en défit +jamais. En avançant pourtant et à force d'écrire, sa phrase, si riche +d'ailleurs de gallicismes, ne laissa pas de se former; elle s'épura, s'allégea +beaucoup, et souvent même se troussa fort lestement.</blockquote> + +<p>Une des conditions du génie critique dans la plénitude où +Bayle nous le représente, c'est de n'avoir pas d'<i>art</i> à soi, de +<i>style</i>: hâtons-nous d'expliquer notre pensée. Quand on a un +style à soi, comme Montaigne, par exemple, qui certes est un +grand esprit critique, on est plus soucieux de la pensée qu'on +exprime et de la manière aiguisée dont on l'exprime, que de +la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe, qu'on +critique; on a une préoccupation bien légitime de sa propre +oeuvre, qui se fait à travers l'oeuvre de l'autre, et quelquefois +à ses dépens. Cette distraction limite le génie critique. Si Bayle +l'avait eue, il aurait fait durant toute sa vie un ou deux ouvrages +dans le goût des <i>Essais</i>, et n'eût pas écrit ses <i>Nouvelles +de la République des Lettres</i>, et toute sa critique usuelle, pratique, +incessante. De plus, quand on a un <i>art</i> à soi, une poésie, +comme Voltaire, par exemple, qui certes est aussi un +grand esprit critique, le plus grand, à coup sûr, depuis Bayle, +on a un goût décidé, qui, quelque souple qu'il soit, atteint +vite ses restrictions. On a son oeuvre propre derrière soi à +l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-là. On en fait +involontairement le centre de ses mesures. Voltaire avait de +plus son fanatisme philosophique, sa passion, qui faussait sa +critique. Le bon Bayle n'avait rien de semblable. De passion +aucune: l'équilibre même; une parfaite idée de la profonde +bizarrerie du coeur et de l'esprit humain, et que tout est possible, +et que rien n'est sûr. De style, il en avait sans s'en douter, +sans y viser, sans se tourmenter à la lutte comme Courier, +La Bruyère ou Montaigne lui-même; il en avait suffisamment, +malgré ses longueurs et ses parenthèses, grâce à ses expressions +charmantes et de source. Il n'avait besoin de se relire +que pour la clarté et la netteté du sens: heureux critique! +Enfin il n'avait pas d'<i>art</i>, de <i>poésie</i>, par-devers lui. L'excellent +Bayle n'a, je crois, jamais fait un vers français en sa jeunesse, +de même qu'il n'a jamais rêvé aux champs, ce qui n'était +guère de son temps encore, ou qu'il n'a jamais été amoureux, +passionnément amoureux d'une femme, ce qui est davantage +de tous les temps. Tout son art est critique, et consiste, pour +les ouvrages où il se déguise, à dispenser mille petites circonstances, +à assortir mille petites adresses afin de mieux +divertir le lecteur et de lui colorer la fiction: il prévient lui-même +son frère de ces artifices ingénieux, à propos de la +<i>Lettre des Comètes</i>.</p> + +<p>Je veux énumérer encore d'autres manques de talents, ou +de passions, ou de dons supérieurs, qui ont fait de Bayle le +plus accompli critique qui se soit rencontré dans son genre, +rien n'étant venu à la traverse pour limiter ou troubler le +rare développement de sa faculté principale, de sa passion +unique. Quant à la religion d'abord, il faut bien avouer qu'il +est difficile, pour ne pas dire impossible, d'être religieux avec +ferveur et zèle en cultivant chez soi cette faculté critique et +discursive, relâchée et accommodante. Le métier de critique +est comme un voyage perpétuel avec toutes sortes de personnes +et en toutes sortes de pays, par curiosité. Or, comme +on sait,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Rarement à courir le monde</p> +<p>On devient plus homme de bien;</p> + </div> </div> + +<p>rarement du moins, on devient plus croyant, plus occupé du +but invisible. Il faut dans la piété un grand jeûne d'esprit, +un retranchement fréquent, même à l'égard des commerces +innocents et purement agréables, le contraire enfin de se +répandre. La façon dont Bayle était religieux (et nous +croyons qu'il l'était à un certain degré) cadrait à merveille +avec le génie critique qu'il avait en partage. Bayle était religieux, +disons-nous, et nous tirons cette conclusion moins de +ce qu'il communiait quatre fois l'an, de ce qu'il assistait aux +prières publiques et aux sermons, que de plusieurs sentiments +de résignation et de confiance en Dieu, qu'il manifeste +dans ses lettres. Quoiqu'il avertisse quelque part<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a> de +ne pas trop se fier aux lettres d'un auteur comme à de bons +témoins de ses pensées, plusieurs de celles où il parle de la +perte de sa place respirent un ton de modération qui ne +semble pas tenir seulement à une humeur calme, à une philosophie +modeste, mais bien à une soumission mieux fondée +et à un véritable esprit de christianisme. En d'autres endroits +voisins des précédents, nous le savons, l'expression est toute +philosophique; mais avec Bayle, pour rester dans le vrai, il +ne convient pas de presser les choses; il faut laisser coexister +à son heure et à son lieu ce qui pour lui ne s'entre-choquait +pas <a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>. Nous aimons donc à trouver que le mot de <i>bon Dieu</i> +revient souvent dans ses lettres d'un accent de naïveté sincère. +Après cela, la religion inquiète médiocrement Bayle; il +ne se retranche par scrupule aucun raisonnement qui lui +semble juste, aucune lecture qui lui paraît divertissante. Dans +une lettre, tout à côté d'une belle phrase sincère sur la Providence, +il mentionnera <i>Hexameron rustique</i> de La Mothe-Le-Vayer +avec ses obscénités: «<i>Sed omnia sana sanis</i>.» ajoute-t-il +tout aussitôt, et le voilà satisfait. Si, par impossible, quelque +bel esprit janséniste avait entretenu une correspondance +littéraire, y rencontrerait-on jamais des lignes comme celles +qui suivent? «M. Hermant, docteur de Sorbonne, qui a composé +en françois les Vies de quatre Pères de l'Église grecque, +vient de publier celle de saint Ambroise, l'un des Pères de +l'Église latine. M. Ferrier, bon poëte françois, vient de faire +imprimer les <i>Préceptes galants</i>: c'est une espèce de traité +semblable à l'<i>Art d'aimer</i> d'Ovide.» Et quelques lignes plus +bas: «On fait beaucoup de cas de <i>la Princesse de Clèves</i>. +Vous avez ouï parler sans doute de deux décrets du +pape, etc.» Plus ou moins de religion qu'il n'en avait +aurait altéré la candeur et l'expansion critique de Bayle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> <i>Nouvelles de la République des Lettres</i>, avril 1684.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> Voir une lettre intéressante (<i>Oeuv. div.</i>, I, 184) où +il explique pourquoi il n'était pas en bonne odeur de +religion.—L'illustre Joseph de Maistre, si acharné aux athées, ne s'est +pas montré trop rigoureux à l'endroit de Bayle: «Bayle même, le père de +l'incrédulité moderne, ne ressemble point à ses successeurs. Dans ses +écarts les plus condamnables on ne lui trouve point une grande envie de +persuader, encore moins le ton de l'irritation ou de l'esprit de parti; +il nie moins qu'il ne doute; il dit le pour et le contre; souvent même il +est plus disert pour la bonne cause que pour la mauvaise (comme +dans l'article <i>Leucippe</i> de son <i>Dictionnaire</i>).» +<i>Principe générateur des Constitutions politiques</i>, LXII.—Rappelons +encore ce mot sur Bayle, qui a son application en divers sens: «Tout est +dans Bayle, mais il faut l'en tirer.» (Ce mot n'est pas de M. de Maistre, +comme M. Sayous l'a cru.)</blockquote> + +<p>Si nous osions nous égayer tant soit peu à quelqu'un de ces +badinages chez lui si fréquents, nous pourrions soutenir que +la faculté critique de Bayle a été merveilleusement servie par +son manque de désir amoureux et de passion galante<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>. Il +est fâcheux sans doute qu'il se soit laissé aller à quelque licence +de propos et de citations. L'obscénité de Bayle (on l'a dit +avec raison) n'est que celle même des savants qui s'émancipent +sans bien savoir, et ne gardent pas de nuances. Certains +dévots n'en gardent pas non plus dans l'expression, dès +qu'il s'agit de ces choses, et l'on a remarqué qu'ils aiment à +salir la volupté, pour en dégoûter sans doute. Bayle n'a pas +d'intention si profonde. Il n'aime guère la femme; il ne songe +pas à se marier: «Je ne sais si un certain fonds de paresse +et un trop grand amour du repos et d'une vie exempte de +soins, un goût excessif pour l'étude et une humeur un peu +portée au chagrin, ne me feront toujours préférer l'état de +garçon à celui d'homme marié.» Il n'éprouve pas même +au sujet de la femme et contre elle cette espèce d'émotion +d'un savant une fois trompé, de l'<i>antiquaire</i> dans Scott, contre +le <i>genre-femme</i>. Un jour à Coppet, en 1672, c'est-à-dire à +vingt-cinq ans, dans son moment de plus grande galanterie, +il prêta à une demoiselle le roman de <i>Zayde</i>; mais celle-ci ne +le lui rendait pas: «Fâché de voir lire si lentement <i>un livre</i>, +«je lui ai dit cent fois le <i>tardigrada, domiporta</i> et ce qui s'ensuit, avec quoi on se moque de la tortue. Certes, voilà bien +«des gens propres à dévorer les bibliothèques!» Dans un +autre moment de galanterie, en 1675, il écrit à mademoiselle +Minutoli; et, à cet effet, il se pavoise de bel esprit, se raille +de son incapacité à déchiffrer les modes, lui cite, pour être +léger, deux vers de Ronsard sur les cornes du bélier, et les +applique à un mari: «Au reste, mademoiselle, dit-il à un +«endroit, le coup de dent que vous baillez à celui qui vous +«a louée, etc.» L'état naturel et convenable de Bayle à l'égard +du sexe est un état d'indifférence et de quiétisme. Il ne faut +pas qu'il en sorte; il ne faut pas qu'il se ressouvienne de +Ronsard ou de Brantôme pour tâcher de se faire un ton à la +mode. S'il a perdu à ce manque d'émotions tendres quelque +délicatesse et finesse de jugement, il y a gagné du temps pour +l'étude <a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>, une plus grande capacité pour ces impressions +moyennes qui sont l'ordinaire du critique, et l'ignorance de +ces dégoûts qui ont fait dire à La Fontaine: <i>Les délicats sont +malheureux</i>. Si Bayle en demeura exempt, l'abbé Prévost, +critique comme lui, mais de plus romancier et amoureux, +ne fut pas sans en souffrir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> Ce qu'on a dit sur les amours de Bayle et de madame Jurieu +n'est pas une objection à ce qu'on remarque ici. En supposant (ce +qui me paraît fort possible) que l'abbé d'Olivet ait été bien informé, +et que son récit, consigné dans les <i>Mémoires</i> de D'Artigny, mérite +quelque attention, il en résulterait que Bayle, âgé de vingt-huit ans +alors, dérogea un moment, auprès de la femme avenante du ministre, +aux habitudes de son humeur et au régime de toute sa vie. L'occasion +aidant, il n'était pas besoin de grande passion pour cela.</blockquote> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> Dans une note de son article <i>Érasme</i> du <i>Dictionnaire critique</i>, +parlant des transgressions avec les personnes qui sont obligées de sauver les apparences, +il dit de ce ton de naïveté un peu narquoise qui lui va si bien: «Elles exigent des préliminaires, +elles se font assiéger «dans toutes les formes. Se sont-elles rendues, c'est un bénéfice qui +«demande résidence... Il est rare qu'on ne tombe qu'une fois dans «cette espèce d'engagement; +on ne s'en retire qu'avec un morceau de chaîne qui forme bientôt une nouvelle captivité. Aussi +on m'avouera qu'un homme qui a presque toujours la plume et les livres à la main ne sauroit +trouver assez de temps pour toutes <i>ces choses</i>.</blockquote> + +<p>On lit dans la préface du <i>Dictionnaire critique</i>: «Divertissements, parties de plaisir, jeux, collations, voyages à la +campagne, visites et telles autres récréations nécessaires à +quantité de gens d'étude, à ce qu'ils disent, ne sont pas mon +fait; je n'y perds point de temps.» Il était donc utile à Bayle +de ne point aimer la campagne; il lui était utile même d'avoir +cette santé frêle, ennemie de la bonne chère, ne sollicitant +jamais aux distractions. Ses migraines, il nous l'apprend, +l'obligeaient souvent à des jeûnes de trente et quarante heures +continues. Son sérieux habituel, plus voisin de la mélancolie +que de la gaieté, n'avait rien de songeur, et n'allait pas au +chagrin ni à la bizarrerie. Une conversation gaie lui revenait +fort par moments, et on aurait été près alors de le loger dans +la classe des rieurs. Il se sentit toujours peu porté aux mathématiques; +ce fut la seule science qu'il n'aborda pas et ne +désira pas posséder. Elle absorbe en effet, détourne un esprit +critique, chercheur et à la piste des particularités; elle dispense +des livres, ce qui n'était pas du tout le fait de Bayle. +La dialectique, qu'il pratiqua d'abord à demi par goût et à +demi par métier (étant professeur de philosophie), finit par +le passionner et par empiéter un peu sur sa faculté littéraire. +Il a dit de Nicole et l'on peut dire de lui que «sa coutume +de pousser les raisonnements jusqu'aux derniers recoins de +la dialectique le rendoit mal propre à composer des pièces +d'éloquence.» Ce désintéressement où il était pour son propre +compte dans l'éloquence et la poésie le rendait d'autre +part plus complet, plus fidèle dans son office de rapporteur +de la république des lettres. Il est curieux surtout à entendre +parler des poètes et pousseurs de beaux sentiments, qu'il considère +assez volontiers comme une espèce à part, sans en faire +une classe supérieure. Pour nous qui en introduisant l'art, +comme on dit, dans la critique, en avons retranché tant d'autres +qualités, non moins essentielles, qu'on n'a plus, nous ne +pouvons nous empêcher de sourire des mélanges et associations +bizarres que fait Bayle, bizarres pour nous à cause de la +perspective, mais prompts et naïfs reflets de son impression +contemporaine: le ballet de <i>Psyché</i> au niveau des <i>Femmes</i> +<i>savantes</i>; l'<i>Hippolyte</i> de M. Racine et celui de M. Pradon, <i>qui +sont deux tragédies très-achevées</i>; Bossuet côte à côte avec<i> le +Comte de Gabalis</i>, l'<i>Iphigénie</i> et sa préface qu'il aime presque +autant que la pièce, à côté de <i>Circé</i>, opéra à machines. En +rendant compte de la réception de Boileau à l'Académie, il +trouve que «M. Boileau est d'un mérite si distingué qu'il eût +été difficile à messieurs de l'Académie de remplir aussi avantageusement +qu'ils ont fait la place de M. de Bezons.» On le +voit, Bayle est un véritable républicain en littérature. Cet +idéal de tolérance universelle, d'anarchie paisible et en quelque +sorte harmonieuse, dans un État divisé en dix religions +comme dans une cité partagée en diverses classes d'artisans, +cette belle page de son <i>Commentaire philosophique</i>, il la réalise +dans sa république des livres, et, quoiqu'il soit plus aisé +de faire s'<i>entre-supporter</i> mutuellement les livres que les +hommes, c'est une belle gloire pour lui, comme critique, +d'en avoir su tant concilier et tant goûter.</p> + +<p>Un des écueils de ce goût si vif pour les livres eût été l'engouement +et une certaine idée exagérée de la supériorité des +auteurs, quelque chose de ce que n'évitent pas les subalternes +et caudataires en ce genre, comme Brossette. Bayle, +sous quelque dehors de naïveté, n'a rien de cela. On lui reprochait +d'abord d'être trop prodigue de louanges; mais il +s'en corrigea, et d'ailleurs ses louanges et ses respects dans +l'expression envers les auteurs ne lui dérobèrent jamais le +fond. Son bon sens le sauva, tout jeune, de la superstition +littéraire pour les illustres: «J'ai assez de vanité, écrit-il à +son frère, pour souhaiter qu'on ne connoisse pas de moi ce +que j'en connois, et pour être bien aise qu'à la faveur d'un +livre qui fait souvent le plus beau côté d'un auteur, on +me croie un grand personnage..... Quand vous aurez connu +personnellement plus de personnes célèbres par leurs +écrits, vous verrez que ce n'est pas si grand'chose que de +composer un bon livre...» C'est dans une lettre suivante +à ce même frère cadet qui se mêlait de le vouloir pousser à +je ne sais quelle cour, qu'on lit ce propos charmant: «Si +vous me demandez pourquoi j'aime l'obscurité et un état +médiocre et tranquille, je vous assure que je n'en sais +rien.... Je n'ai jamais pu souffrir le miel, mais pour le +sucre je l'ai toujours trouvé agréable: voilà deux choses +douces que bien des gens aiment.» Toute la délicatesse, +toute la sagacité de Bayle, se peuvent apprécier dans ce trait +et dans le précédent.</p> + +<p>L'équilibre et la prudence que nous avons notés en lui, +cette humeur de tranquillité et de paresse dont il fait souvent +profession, ne l'induisirent jamais à aucun de ces ménagements +pour lui-même, à rien de cet égoïsme discret dont son +contemporain Fontenelle offre, pour ainsi dire, le chef-d'oeuvre. +La parcimonie, le méticuleux propre à certaines +natures analytiques et sceptiques, est chose étrangère à sa +veine. Cet esprit infatigable produit sans cesse, et, qualité +grandement distinctive, il se montre abondant, prodigue et +généreux, comme tous les génies.</p> + +<p>Le moment le plus actif et le plus fécond de cette vie si +égale fut vers l'année 1686. Bayle, âgé de trente-neuf ans, +poursuivait ses <i>Nouvelles de la République des Lettres</i>, publiait +sa <i>France toute catholique</i>, contre les persécutions de Louis XIV, +préparait son <i>Commentaire philosophique</i>, et en même temps, +dans une note qu'il rédigeait <i>Nouv. de la Rép. des Lett.</i>, mars +1686, sur son écrit anonyme de <i>la France toute catholique</i>, +note plus modérée et plus avouable assurément que celle +que l'abbé Prévost insérait dans son <i>Pour et Contre</i> sur son +chevalier des Grieux, dans cette note parfaitement mesurée +et spirituelle, Bayle faisait pressentir que l'auteur, après avoir +tancé les catholiques sur l'article des violences, pourrait +bientôt <i>toucher cette corde des violences</i> avec les protestants +eux-mêmes qui n'en étaient pas exempts, et qu'alors il y aurait +lieu à des <i>représailles</i>. La <i>Réponse d'un nouveau Converti</i> +et le fameux <i>Avis aux Protestants</i>, toute cette contre-partie de +la question, qui remplit la seconde moitié de la carrière de +Bayle, était ainsi présagée. La maladie qui lui survint l'année +suivante (1687), par excès de travail, le força de se dédoubler, +en quelque sorte, dans ce rôle à la fois littéraire et philosophique; +il dut interrompre ses <i>Nouvelles de la République des +Lettres</i>. Peu auparavant, il écrivait à l'un de ses amis, en +réponse à certains bruits qui avaient couru, qu'il n'avait nul +dessein de quitter sa fonction de journaliste, qu'il n'en était +point las du tout, qu'il n'y avait pas d'apparence qu'il le fût +de longtemps, et que c'était l'occupation qui convenait le +mieux à son humeur. Il disait cela après trois années de pratique, +au contraire de la plupart des journalistes qui se dégoûtent +si vite du métier. C'était chez lui force de vocation. +Au temps qu'il était encore professeur de philosophie, il +éprouvait un grand ennui à l'arrivée de tous les livres de la +foire de Francfort, si peu choisis qu'ils fussent, et se plaignait +que ses fonctions lui ôtassent le loisir de cette pâture. Il s'était +pris d'admiration et d'émulation pour la belle invention des +journaux par M. de Sallo, pour ceux que continuait de donner +à Paris M. l'abbé de La Roque, pour les <i>Actes des Érudits</i> de +Leipsick. Lorsqu'il entreprit de les imiter, il se plaça tout +d'abord au premier rang par sa critique savante, nourrie, modérée, +pénétrante, par ses analyses exactes, ingénieuses, et +même par les petites notes qui, bien faites, ont du prix, et +dont la tradition et la manière seraient perdues depuis longtemps, +si on n'en retrouvait des traces encore à la fin du +<i>Journal</i> actuel <i>des Savants</i><a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>; petites notes où chaque mot est +pesé dans la balance de l'ancienne et scrupuleuse critique, +comme dans celle d'un honnête joaillier d'Amsterdam. Cette +critique modeste de Bayle, qui est républicaine de Hollande, +qui va à pied, qui s'excuse de ses défauts auprès du public +sur ce qu'elle a peine à se procurer les livres, qui prie les +auteurs de s'empresser un peu de faire venir les exemplaires, +ou du moins les curieux de les prêter pour quelques jours, cette +critique n'est-elle pas en effet (si surtout on la compare à la +nôtre et à son éclat que je ne veux pas lui contester) comme +ces millionnaires solides, rivaux et vainqueurs du grand roi, +et si simples au port et dans leur comptoir? D'elle à nous, +c'est toute la différence de l'ancien au nouveau notaire, si +bien marquée l'autre jour par M. de Balzac dans sa <i>Fleur des +Pois</i><a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Dirigé par M. Daunou.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> <i>La Fleur des Pois</i>, un de ces romans à la Balzac, qui promettent et qui ne tiennent pas.</blockquote> + +<p>Après qu'il eut renoncé à ses <i>Nouvelles de la République des +Lettres</i>, la faculté critique de Bayle se rejeta sur son <i>Dictionnaire</i>, +dont la confection et la révision l'occupèrent durant dix +années, depuis 1694 jusqu'en 1704. Il publia encore par délassement +(1704) la <i>Réponse aux Questions d'un Provincial</i>, dont +le commencement n'est autre chose qu'un assemblage d'aménités +littéraires. Mais ses disputes avec Le Clerc, Bernard +et Jaquelot, envahirent toute la suite de l'ouvrage. Bien que +ces disputes de dialectique fussent encore pour Bayle une +manière d'amusement, elles achevèrent d'user sa santé si +frêle et sa <i>petite complexion</i>. La poitrine, qu'il avait toujours +eue délicate, se prit; il tomba dans l'indifférence et le dégoût +de la vie à cinquante-neuf ans. Un symptôme grave, c'est ce +qu'il écrivait à un ami en novembre 1706, un mois environ +avant sa mort: «Quand même ma santé me permettroit de +«travailler à un supplément du Dictionnaire, je n'y travaillerois +«pas; je me suis dégoûté de tout ce qui n'est point +«matière de raisonnement...» Bayle dégoûté de son Dictionnaire, +de sa critique, de son amour des faits et des particularités +de personnes, est tout à fait comme Chaulieu sans +amabilité, tel que mademoiselle De Launay nous dit l'avoir +vu aux approches de sa fin. Nous ne rappellerons pas plus de +détails sur ce grand esprit: sa vie par Desimaizeaux et ses +oeuvres diverses sont là pour qui le voudra bien connaître. +Comme qualité qui tient encore à l'essence de son génie critique, +il faut noter sa parfaite indépendance, indépendance +par rapport à l'or et par rapport aux honneurs. Il est touchant +de voir quelles précautions et quelles ruses il fallut à +milord Shaftsbury pour lui faire accepter une montre: «Un +tel meuble, dit Bayle, me paroissoit alors très-inutile; mais +présentement il m'est devenu si nécessaire, que je ne saurois +plus m'en passer...» Reconnaissant d'un tel cadeau, +il resta sourd à toute autre insinuation du grand seigneur son +ami. On n'était pourtant pas loin du temps où certains grands +offraient au spirituel railleur Guy Patin un louis d'or sous +son assiette, chaque fois qu'il voudrait venir dîner chez eux; +On se serait arraché Bayle s'il avait voulu, car il était devenu, +du fond de son cabinet, une espèce de roi des beaux esprits. +Le plus triste endroit de la vie de Bayle est l'affaire assez tortueuse +de l'<i>Avis aux Protestants</i>, soit qu'il l'ait réellement +composé, soit qu'il l'ait simplement revu et fait imprimer. +Il y poussa l'anonyme jusqu'à avoir besoin d'être clandestin. +Sa sincérité dut souffrir d'être si à la gêne et réduite à tant +de faux-fuyants.</p> + +<p>Bayle restera-t-il? est-il resté? demandera quelqu'un; relit-on +Bayle? Oui, à la gloire du génie critique, Bayle est resté +et restera autant et plus que les trois quarts des poëtes et orateurs, +excepté les très-grands. Il dure, sinon par telle ou telle +composition particulière, du moins par l'ensemble de ses travaux. +Les neuf volumes in-folio que cela forme en tout, les +quatre volumes principalement de ses <i>oeuvres diverses</i>, préférables +au Dictionnaire<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>, bien que moins connues, sont +une des lectures les plus agréables et commodes. Quand on +veut se dire que rien n'est bien nouveau sous le soleil, que +chaque génération s'évertue à découvrir ou à refaire ce que +ses pères ont souvent mieux vu, qu'il est presque aussi aisé +en effet de découvrir de nouveau les choses que de les déterrer +de dessous les monceaux croissants de livres et de souvenirs; +quand on veut réfléchir sans fatigue sur bien des suites +de pensées vieillies ou qui seraient neuves encore, oh! qu'on +prenne alors un des volumes de Bayle et qu'on se laisse aller. +Le bon et savant Dugas-Montbel, dans les derniers mois de +sa vie, avouait ne plus supporter que cette lecture d'érudition +digérée et facile. La lecture de Bayle, pour parler un +moment son style, est comme la collation légère des <i>après-disnées</i> +reposées et déclinantes, la nourriture ou plutôt le +<i>dessert</i> de ces heures médiocrement animées que l'étude désintéressée +colore, et qui, si l'on mesurait le bonheur moins +par l'intensité et l'éclat que par la durée, l'innocence et la +sûreté des sensations, pourraient se dire les meilleures de la +vie<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.</p> + +<p>Décembre 1835.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Dans une note du <i>Journal des Savants</i> (juin 1836), M. Daunou, +en jugeant avec une indulgence qui nous honore cet article sur Bayle, +a trouvé que son Dictionnaire, principal titre de sa renommée, n'avait +pas obtenu ici l'attention qu'il méritait. Ce n'est pas en effet en lisant +ce Dictionnaire qu'on apprend à l'apprécier, c'est en s'en servant. +Un homme d'esprit a comparé drôlement le Dictionnaire de Bayle, où +end of footnote from the previous page: le texte disparaît sous les notes, +à ces petites boutiques ambulantes +lentement traînées par un petit âne qui disparaît sous la multitude de +jouets et de marchandises de toutes sortes étalées sur chaque point aux +regards des passants: ce petit âne, c'est le texte.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> On ne sera pas fâché de lire ici l'opinion de La Fontaine sur +Bayle; elle est digne de tous deux. On la trouve à la fin d'une lettre à +M. Simon de Troyes, dans laquelle il décrit à cet ami un dîner et la +conversation qu'on y tint (février 1686):<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Aux journaux de Hollande il nous fallut passer;</p> +<p>Je ne sais plus sur quoi; mais on fit leur critique.</p> +<p>Bayle est, dit-on, fort vif; et, s'il peut embrasser</p> +<p>L'occasion d'un trait piquant et satirique,</p> +<p>Il la saisit, Dieu sait, en homme adroit et fin:</p> +<p>Il trancheroit sur tout, comme enfant de Calvin,</p> +<p>S'il osoit; car il a le goût avec l'étude.</p> +<p>Le Clerc pour la satire a bien moins d'habitude;</p> +<p>Il paroît circonspect; mais attendons la fin.</p> +<p>Tout faiseur de journaux doit tribut au malin.</p> +<p>Le Clerc prétend du sien tirer d'autres usages;</p> +<p>Il est savant, exact, il voit clair aux ouvrages;</p> + </div> </div></blockquote> + + + +<p>Bayle aussi. Je fais cas de l'une et l'autre main: +Tous deux ont un bon style et le langage sain. +Le jugement en gros sur ces deux personnages,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p> Et ce fut de moi qu'il partit,</p> +<p> C'est que l'un cherche à plaire aux sages,</p> +<p> L'autre veut plaire aux gens d'esprit.</p> + </div> </div> + +<p>Il leur plaît. Vous aurez peut-être peine à croire +Qu'on ait dans un repas de tels discours tenus:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>On tint ces discours; on fit plus,</p> +<p>On fut au sermon après boire...</p> + </div> </div> + +<p>Et cet autre jugement aussi, de Voltaire, n'est pas indifférent à rappeler; +Voltaire a très-bien parlé de Bayle en maint endroit, mais +jamais mieux qu'à la fin d'une lettre au Père Tournemine (1735): +«M. Newton, dit-il, a été aussi vertueux qu'il a été grand philosophe: +tels sont pour la plupart ceux qui sont bien pénétrés de l'amour des +sciences, qui n'en font point un indigne métier, et qui ne les font +point servir aux misérables fureurs de l'esprit de parti. Tel a été le +docteur Clarke; tel était le fameux archevèque Tillotson; tel était le +grand Galilée; tel notre Descartes; tel a été Bayle, cet esprit si étendu, +si sage et si pénétrant, dont les livres, tout diffus qu'ils peuvent être, +seront à jamais la bibliothèque des nations. Ses moeurs n'étaient pas +moins respectables que son génie. Le désintéressement et l'amour de +la paix comme de la vérité étaient son caractère; <i>c'était une âme divine.</i>»</p> +<br><br><br> + + + +<h3>LA BRUYÈRE</h3> + +<p>Vers 1687, année où parut le livre des <i>Caractères</i>, le siècle +de Louis XIV arrivait à ce qu'on peut appeler sa troisième +période; les grandes oeuvres qui avaient illustré son début +et sa plus brillante moitié étaient accomplies; les grands +auteurs vivaient encore la plupart, mais se reposaient. On +peut distinguer, en effet, comme trois parts dans cette littérature +glorieuse. La première, à laquelle Louis XIV ne fit +que donner son nom et que prêter plus ou moins sa faveur, +lui vint toute formée de l'époque précédente; j'y range les +poëtes et les écrivains nés de 1620 à 1626, ou même avant +1620, La Rochefoucauld, Pascal, Molière, La Fontaine, madame +de Sévigné. La maturité de ces écrivains répond ou au +commencement ou aux plus belles années du règne auquel +on les rapporte, mais elle se produisait en vertu d'une force +et d'une nourriture antérieures. Une seconde génération très-distincte +et propre au règne même de Louis XIV, est celle en +tête de laquelle on voit Boileau et Racine, et qui peut nommer +encore Fléchier, Bourdaloue, etc., etc., tous écrivains +ou poëtes, nés à dater de 1632, et qui débutèrent dans le +monde au plus tôt vers le temps du mariage du jeune roi. +Boileau et Racine avaient à peu près terminé leur oeuvre à +cette date de 1687; ils étaient tout occupés de leurs fonctions +d'historiographes. Heureusement, Racine allait être tiré de +son silence de dix années par madame de Maintenon. Bossuet +régnait pleinement par son génie en ce milieu du grand règne, +et sa vieillesse commençante en devait longtemps encore +soutenir et rehausser la majesté. C'était donc un admirable +moment que cette fin d'été radieuse, pour une production +nouvelle de mûrs et brillants esprits. La Bruyère et Fénelon +parurent et achevèrent, par des grâces imprévues, la beauté +d'un tableau qui se calmait sensiblement et auquel il devenait +d'autant plus difficile de rien ajouter. L'air qui circulait +dans les esprits, si l'on peut ainsi dire, était alors d'une merveilleuse +sérénité. La chaleur modérée de tant de nobles oeuvres, +l'épuration continue qui s'en était suivie, la constance +enfin des astres et de la saison, avaient amené l'atmosphère +des esprits à un état tellement limpide et lumineux, que du +prochain beau livre qui saurait naître, pas un mot immanquablement +ne serait perdu, pas une pensée ne resterait dans +l'ombre, et que tout naîtrait dans son vrai jour. Conjoncture +unique! éclaircissement favorable en même temps que redoutable +à toute pensée! car combien il faudra de netteté et +de justesse dans la nouveauté et la profondeur! La Bruyère +en triompha. Vers les mêmes années, ce qui devait nourrir +à sa naissance et composer l'aimable génie de Fénelon était +également disposé et comme pétri de toutes parts; mais la +fortune et le caractère de La Bruyère ont quelque chose de +plus singulier.</p> + +<p>On ne sait rien ou presque rien de la vie de La Bruyère, +et cette obscurité ajoute, comme on l'a remarqué, à l'effet de +son oeuvre, et, on peut dire, au bonheur piquant de sa destinée. +S'il n'y a pas une seule ligne de son livre unique qui, +depuis le premier instant de la publication, ne soit venue et +restée en lumière, il n'y a pas, en revanche, un détail particulier +de l'auteur qui soit bien connu. Tout le rayon du +siècle est tombé juste sur chaque page du livre, et le visage +de l'homme qui le tenait ouvert à la main s'est dérobé.</p> + +<p>Jean de La Bruyère était né dans un village proche Dourdan, +en 1639, disent les uns; en 1644, disent les autres et +D'Olivet le premier, qui le fait mourir à cinquante-deux ans +(1696). En adoptant cette date de 1644<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>, La Bruyère aurait +eu vingt ans quand parut <i>Andromaque;</i> ainsi tous les fruits +successifs de ces riches années mûrirent pour lui et furent +le mets de sa jeunesse; il essuyait, sans se hâter, la chaleur +féconde de ces soleils. Nul tourment, nulle envie. Que d'années +d'étude ou de loisir durant lesquelles il dut se borner à +lire avec douceur et réflexion, allant au fond des choses et +attendant! Il résulte d'une note écrite vers 1720 par le Père +Bougerel ou par le Père Le Long, dans des mémoires particuliers +qui se trouvaient à la bibliothèque de l'Oratoire, que +La Bruyère a été de cette congrégation<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. Cela veut-il dire +qu'il y fut simplement élevé ou qu'il y fut engagé quelque +temps? Sa première relation avec Bossuet se rattache peut-être +à cette circonstance. Quoi qu'il en soit, il venait d'acheter +une charge de trésorier de France à Caen lorsque +Bossuet, qu'il connaissait on ne sait d'où, l'appela près de +M. le Duc pour lui enseigner l'histoire. La Bruyère passa le +reste de ses jours à l'hôtel de Condé à Versailles, attaché +au prince en qualité d'homme de lettres avec mille écus de +Pension.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> On sait enfin maintenant, après bien des tâtonnements, et d'une +manière positive, que La Bruyère est né à Paris et y a été baptisé le +17 août 1645. Le registre des naissances de la paroisse Saint-Christophe-en-Cité +eu fait foi.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> Histoire manuscrite de l'Oratoire, par Adry, aux Archives du +Royaume.</blockquote> + +<p>D'Olivet, qui est malheureusement trop bref sur le célèbre +auteur, mais dont la parole a de l'autorité, nous dit en des +termes excellents: «On me l'a dépeint comme un philosophe, +qui ne songeoit qu'à vivre tranquille avec des amis et +des livres, faisant un bon choix des uns et des autres; ne +cherchant ni ne fuyant le plaisir; toujours disposé à une +joie modeste, et ingénieux à la faire naître; poli dans ses +«manières et sage dans ses discours; craignant toute sorte +d'ambition, même celle de montrer de l'esprit<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>.» Le témoignage +de l'académicien se trouve confirmé d'une manière +frappante par celui de Saint-Simon, qui insiste, avec l'autorité +d'un témoin non suspect d'indulgence, précisément sur +ces mêmes qualités de bon goût et de sagesse: «Le public, +dit-il, perdit bientôt après (1696) un homme illustre par +son esprit, par son style et par la connoissance des hommes; +mes; je veux dire La Bruyère, qui mourut d'apoplexie à +Versailles, après avoir surpassé Théophraste en travaillant +d'après lui et avoir peint les hommes de notre temps dans +ses nouveaux <i>Caractères</i> d'une manière inimitable. C'étoit +d'ailleurs un fort honnête homme, de très-bonne compagnie, +simple, sans rien de pédant et fort désintéressé. Je +l'avois assez connu pour le regretter et les ouvrages que son +âge et sa santé pouvoient faire espérer de lui.» Boileau +se montrait un peu plus difficile en fait de ton et de manières +que le duc de Saint-Simon, quand il écrivait à Racine, 19 mai +1687: «Maximilien (<i>pourquoi ce sobriquet de Maximilien?</i>) +«m'est venu voir à Auteuil et m'a lu quelque chose de son +<i>Théophraste</i>. C'est un fort honnête homme à qui il ne +manquerait rien, si la nature l'avoit fait aussi agréable +qu'il a envie de l'être. Du reste, il a de l'esprit, du savoir +et du mérite.» Nous reviendrons sur ce jugement de Boileau. +La Bruyère était déjà, un peu à ses yeux un homme des +générations nouvelles, un de ceux en qui volontiers l'on +trouve que l'envie d'avoir de l'esprit après nous, et autrement +que nous, est plus grande qu'il ne faudrait.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> J'hésite presque à glisser cette parole de Ménage, moins bon +juge: elle concorde pourtant: «Il n'y a pas longtemps que M. de La +«Bruyère m'a fait l'honneur de me venir voir, mais je ne l'ai pas vu +«assez de temps pour le bien connoître. «Il m'a paru que ce n'étoit +pas un grand parleur.» (<i>Menagiana</i>, tome III.)—On a opposé +depuis à cette idée qu'on se faisait jusqu'ici de La Bruyère quelques +mots tirés de lettres et billets de M. de Pontchartrain. et desquels il résulterait que La Bruyère était sujet à des accès de joie extravagante; +c'est peu probable. Dans la disette des documents, on tire les moindres +mots par les cheveux. Mais enfin il paraît bien qu'il était très-gai +par moments.</blockquote> + +<p>Ce même Saint-Simon, qui regrettait La Bruyère et qui +avait plus d'une fois causé avec lui<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>, nous peint la maison +de Condé et M. le Duc en particulier, l'élève du philosophe, +en des traits qui réfléchissent sur l'existence intérieure de +celui-ci. A propos de la mort de M. le Duc (1710), il nous dit +avec ce feu qui mêle tout, et qui fait tout voir à la fois: «Il +étoit d'un jaune livide, l'air presque toujours furieux, mais +en tout temps si fier, si audacieux, qu'on avoit peine à +s'accoutumer à lui. Il avoit de l'esprit, de la lecture, des +restes d'une excellente éducation (<i>je le crois bien</i>), de la +politesse et des grâces même quand il vouloit, mais il vouloit +très-rarement... Sa férocité étoit extrême, et se montroit +en tout. C'étoit une meule toujours en l'air, qui faisoit +fuir devant elle, et dont ses amis n'étoient jamais en sûreté, +tantôt par des insultes extrêmes, tantôt par des plaisanteries +cruelles en face, etc.» A l'année 1697, il raconte +comment, tenant les États de Bourgogne à Dijon à la place de +M. le Prince son père, M. le Duc y donna un grand exemple +de l'amitié des princes et une bonne leçon à ceux qui la recherchent. +Ayant un soir, en effet, poussé Santeul de vin +de Champagne, il trouva plaisant de verser sa tabatière de +tabac d'Espagne dans un grand verre de vin et le lui offrit à +boire; le pauvre <i>Théodas</i> si naïf, si ingénu, si bon convive +et plein de verve et de bons mots, mourut dans d'affreux +vomissements<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>. Tel était le petit-fils du grand Condé et l'élève +de La Bruyère. Déjà le poëte Sarasin était mort autrefois +sous le bâton d'un Conti dont il était secrétaire. A la manière +énergique dont Saint-Simon nous parle de cette race des +Condés, on voit comment par degrés en elle le héros en +viendra à n'être plus que quelque chose tenant du chasseur +ou du sanglier. Du temps de La Bruyère, l'esprit y conservait +une grande part; car, comme dit encore Saint-Simon de +Santeul, «M. le Prince l'avoit presque toujours à Chantilly +quand il y alloit; M. le Duc le mettoit de toutes ses parties, +c'étoit de toute la maison de Condé à qui l'aimoit le mieux, +et des assauts continuels avec lui de pièces d'esprit en +prose et en vers, et de toutes sortes d'amusements, de badinages +et de plaisanteries.» La Bruyère dut tirer un fruit +inappréciable, comme observateur, d'être initié de près à +cette famille si remarquable alors par ce mélange d'heureux +dons, d'urbanité brillante, de férocité et de débauche<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>. +Toutes ses remarques sur les <i>héros</i> et les <i>enfants des Dieux</i> +naissent de là: il y a toujours dissimulé l'amertume: «Les +enfants des Dieux, pour ainsi dire, se tirent des règles de +la nature et en sont comme l'exception. Ils n'attendent +presque rien du temps et des années. Le mérite chez eus +devance l'âge. Ils naissent instruits, et ils sont plus tôt des +hommes parfaits que le commun des hommes ne sort de +l'enfance.» Au chapitre des <i>Grands</i>, il s'est échappé à dire +ce qu'il avait dû penser si souvent: «L'avantage des Grands +sur les autres hommes est immense par un endroit: je leur +cède leur bonne chère, leurs riches ameublements, leurs +chiens, leurs chevaux, leurs singes, leurs nains, leurs fous +et leurs flatteurs; mais je leur envie le bonheur d'avoir à +leur service des gens qui les égalent par le coeur et par +l'esprit, et qui les passent quelquefois.» Les réflexions inévitables +que le scandale, des moeurs princières lui inspirait +n'étaient pas perdues, on peut le croire, et ressortaient moyennant +détour: «Il y a des misères sur la terre qui saisissent le +coeur: il manque à quelques-uns jusqu'aux aliments; ils +redoutent l'hiver; ils appréhendent de vivre. L'on mange +ailleurs des fruits précoces: l'on force la terre et les saisons +pour fournir à sa délicatesse. De simples bourgeois, seulement +à cause qu'ils étaient riches, ont eu l'audace d'avaler +en un seul morceau la nourriture de cent familles. +Tienne qui voudra contre de si grandes extrémités, je me +jette et me réfugie dans la médiocrité.» Les <i>simples bourgeois</i> +viennent là bien à propos pour endosser le reproche, +mais je ne répondrais pas que la pensée ne fût écrite un soir +en rentrant d'un de ces soupers de demi-dieux, où M. le Duc +<i>poussait de Champagne</i> Santeul<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> Une pensée inévitable naît, de ce rapprochement: Quand La +Bruyère et le duc de Saint-Simon causaient ensemble à Versailles dans +l'embrasure d'une croisée, lequel des deux était le peintre de son +siècle? Ils l'étaient, certes, tous les deux; mais l'un, le peintre alors +avoué, et dont les portraits aujourd'hui sont devenus un peu voilés et +mystérieux; l'autre, le peintre inconnu alors et clandestin, et dont les +portraits aujourd'hui manifestes trahissent leurs originaux à nu.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> Au tome second des <i>Oeuvres choisies</i> de La Monnoye +(page 296), on lit un récit détaillé de cette mort de Santeul par La Monnoye; +témoin presque oculaire; rien n'y vient ouvertement à l'appui du dire +de Saint-Simon: Santeul s'était levé le 4 août, encore gai et bien +portant; il ne fut pris de ses atroces douleurs d'entrailles que sur les +onze heures du matin; il expira dans la nuit, vers une heure et demie. +La Monnoye, qui devait dîner avec lui ce jour-là, le vint voir dans +l'après-midi et le trouva moribond; il causa même du malade avec +M. le Duc, qui témoigna s'y intéresser beaucoup. Après cela, les symptômes +extraordinaires rapportés par La Monnoye, et les réponses peu +nettes des médecins, aussi bien que le traitement employé, s'accorderaient +assez avec le récit de Saint-Simon; on conçoit que la chose ait +été étouffée le plus possible. On se demande seulement si les effets de +la tabatière avalée au souper de la veille ont bien pu retarder jusqu'au +lendemain onze heures du matin; c'est un cas de médecine légale que +je laisse aux experts.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> La Bruyère descendait d'un ancien ligueur, très-fameux dans +les Mémoires du temps, et qui joua à Paris un des grands rôles municipaux +dans cette faction anti-bourbonienne; il est piquant que le +petit-fils, précepteur d'un Bourbon, ait pu étudier de si près la race. +Notre moraliste dut songer, en souriant, à cet aïeul qu'il ne nomme +pas, un peu plus souvent qu'au Geoffroy de La Bruyère des Croisades +dont il plaisante. Voir dans la <i>Satyre Ménippée</i> de Le Duchat les +nombreux passages où il est question de ces La Bruyère, père et fils (car +ils étaient deux), notamment au tome second, pages 67 et 339. Je me +trompe fort, ou de tels souvenirs domestiques furent un fait capital +dans l'expérience secrète et la maturité du penseur.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> Bien des passages de Mme de Staël (De Launay) viennent à l'appui +de ce qu'a dû sentir La Bruyère; ainsi dans une lettre à Mme Du +Deffand (17 septembre 1747): «Les Grands, à force de s'étendre, +deviennent si minces qu'on voit le jour au travers: c'est une belle +étude de les contempler, je ne sais rien qui ramène plus à la philosophie.» +Et dans le portrait de cette duchesse du Maine qui contenait +en elle tout l'esprit et le caprice de cette race des Condés: «Elle, +a fait dire à une personne de beaucoup d'esprit que <i>les Princes étoient +en morale ce que les monstres sont dans la physique: on voit en eux à +découvert la plupart des vices qui sont imperceptibles dans les autres +hommes.</i>»</blockquote> + +<p>La Bruyère, qui aimait la lecture des anciens, eut un jour +l'idée de traduire Théophraste, et il pensa à glisser à la suite +et à la faveur de sa traduction quelques-unes de ses propres +réflexions sur les moeurs modernes. Cette traduction de +Théophraste n'était-elle pour lui qu'un prétexte, ou fut-elle +vraiment l'occasion déterminante et le premier dessein principal? +On pencherait plutôt pour cette supposition moindre, +en voyant la forme de l'édition dans laquelle parurent d'abord +les <i>Caractères</i>, et combien Théophraste y occupe une grande +place. La Bruyère était très-pénétré de cette idée, par laquelle +il ouvre son premier chapitre, que <i>tout est dit, et</i> que <i>l'on vient +trop tard après plus de sept mille ans qu'il y a des hommes, et +qui pensent</i>. Il se déclare de l'avis que nous avons vu de nos +jours partagé par Courier, lire et relire sans cesse les anciens, +les traduire si l'on peut, et les imiter quelquefois: «On ne +sauroit en écrivant rencontrer le parfait, et, s'il se peut, +surpasser les anciens, que par leur imitation.» Aux anciens, +La Bruyère ajoute <i>les habiles d'entre les modernes</i> comme +ayant enlevé à leurs successeurs tardifs le meilleur et le plus +beau. C'est dans cette disposition qu'il commence à <i>glaner</i>, +et chaque épi, chaque grain qu'il croit digne, il le range devant +nous. La pensée du difficile, du mûr et du parfait l'occupe +visiblement, et atteste avec gravité, dans chacune de ses +paroles, l'heure solennelle du siècle où il écrit. Ce n'était +plus l'heure des coups d'essai. Presque tous ceux qui avaient +porté les grands coups vivaient. Molière était mort; longtemps +après Pascal, La Rochefoucauld avait disparu; mais +tous les autres restaient là rangés. Quels noms! quel auditoire +auguste, consommé, déjà un peu sombre de front, et un +peu silencieux! Dans son discours à l'Académie, La Bruyère +lui-même les a énumérés en face; il les avait passés en revue +dans ses veilles bien des fois auparavant. Et ces Grands, rapides +connaisseurs de l'esprit! et Chantilly, <i>écueil des mauvais +ouvrages!</i> et ce Roi <i>retiré dans son balustre</i>, qui les domine +tous! quels juges pour qui, sur la fin du grand tournoi, s'en +vient aussi demander la gloire! La Bruyère a tout prévu, et +il ose. Il sait la mesure qu'il faut tenir et le point où il faut +frapper. Modeste et sûr, il s'avance; pas un effort en vain, pas +un mot de perdu! du premier coup, sa place qui ne le cède +à aucune autre est gagnée. Ceux qui, par une certaine disposition +trop rare de l'esprit et du coeur, <i>sont en état</i>, comme +il dit, <i>de se livrer au plaisir que donne la perfection d'un ouvrage</i>, +ceux-là éprouvent une émotion, d'eux seuls concevable, +en ouvrant la petite édition in-12, d'un seul volume, +année 1688, de trois cent soixante pages, en fort gros caractères, +desquelles Théophraste, avec le discours préliminaire, +occupe cent quarante-neuf, et en songeant que, sauf les perfectionnements +réels et nombreux que reçurent les éditions +suivantes, tout La Bruyère est déjà là.</p> + +<p>Plus tard, à partir de la troisième édition, La Bruyère +ajouta successivement et beaucoup à chacun de ses seize +chapitres. Des pensées qu'il avait peut-être gardées en portefeuille +dans sa première circonspection, des ridicules que +son livre même fit lever devant lui, des originaux qui d'eux-mêmes +se livrèrent, enrichirent et accomplirent de mille +façons le chef-d'oeuvre. La première édition renferme surtout +incomparablement moins de portraits que les suivantes. L'excitation +et l'irritation de la publicité les firent naître sous la +plume de l'auteur, qui avait principalement songé d'abord à +des réflexions et remarques morales, s'appuyant même à ce +sujet du titre de <i>Proverbes</i> donné au livre de Salomon. Les +<i>Caractères</i> ont singulièrement gagné aux additions; mais on +voit mieux quel fut le dessein naturel, l'origine simple du +livre et, si j'ose dire, son accident heureux, dans cette première +et plus courte forme <a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> M. Walckenaer, dans son <i>Étude sur La Bruyère</i>, a rappelé une +agréable anecdote tirée des Mémoires de l'Académie de Berlin et qui +s'était conservée par tradition: «M. de La Bruyère, a dit Formey, qui +le tenait de Maupertuis, venait presque journellement s'asseoir chez un +libraire nommé Michallet, où il feuilletait les nouveautés, et s'amusait +avec un enfant fort gentil, fille du libraire, qu'il avait pris en amitié. +Un jour il tire un manuscrit de sa poche, et dit à Michallet: «Voulez-vous +imprimer ceci (c'était <i>les Caractères</i>)? Je ne sais si vous y +trouverez votre compte; mais, en cas de succès, le produit sera pour +ma petite amie.» Le libraire, plus incertain de la réussite que l'auteur, +entreprit l'édition; mais à peine l'eut-il exposée en vente qu'elle +fut enlevée, et qu'il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, +qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Telle fut la dot imprévue +de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus avantageux et que +M. de Maupertuis avait connue.» On sait le nom du mari; M. Édouard +Fournier, dans ses recherches sur La Bruyère, l'a retrouvé. Elle épousa +Juli ou Juilly, un honnête homme de la finance, qui devint fermier +général et qui garda une réputation sans tache. Il eut de la petite +Michallet, en se mariant, plus de cent mille livres argent comptant. +Ce livre, d'une expérience amère et presque misanthropique, devenu +la dot d'une jeune fille: singulier contraste!</blockquote> + +<p>En le faisant naître en 1644, La Bruyère avait quarante-trois +ans en 87. Ses habitudes étaient prises, sa vie réglée; il +n'y changea rien. La gloire soudaine qui lui vint ne l'éblouit +pas; il y avait songé de longue main, l'avait retournée en +tous sens, et savait fort bien qu'il aurait pu ne point l'avoir +et ne pas valoir moins pour cela. Il avait dit dès sa première +édition: «Combien d'hommes admirables et qui avoient de +très-beaux génies sont morts sans qu'on en ait parlé! Combien +vivent encore dont on ne parle point et dont on ne +parlera jamais!» Loué, attaqué, recherché, il se trouva +seulement peut-être un peu moins heureux après qu'avant +son succès, et regretta sans doute à certains jours d'avoir +livré au public une si grande part de son secret. Les imitateurs +qui lui survinrent de tous côtés, les abbés de Villiers, +les abbés de Bellegarde, en attendant les Brillon, Alléaume +et autres, qu'il ne connut pas et que les Hollandais ne surent +jamais bien distinguer de lui<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>, ces auteurs <i>nés copistes</i> qui +s'attachent à tout succès comme les mouches aux mets délicats, +ces <i>Trublets</i> d'alors, durent par moments lui causer de +l'impatience: on a cru que son conseil à un auteur <i>né copiste</i> +(chap. <i>des Ouvrages de l'Esprit</i>), qui ne se trouvait pas dans +les premières éditions, s'adressait à cet honnête abbé de Villiers. +Reçu à l'Académie le 15 juin 1693, époque où il y avait +déjà eu en France sept éditions des Caractères, La Bruyère +mourut subitement d'apoplexie en 1696 et disparut ainsi en +pleine gloire, avant que les biographes et commentateurs +eussent avisé encore à l'approcher, à le saisir dans sa condition +modeste et à noter ses réponses<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>. On lit dans la note +manuscrite de la bibliothèque de l'Oratoire, citée par Adry, +«que madame la marquise de Belleforière, de qui il était +«fort l'ami, pourroit donner quelques mémoires sur sa vie +«et son caractère.» Cette madame de Belleforière n'a rien +dit et n'a probablement pas été interrogée. Vieille en 1720, +date de la note manuscrite, était-elle une de ces personnes +dont La Bruyère, au chapitre <i>du Coeur</i>, devait avoir l'idée +présente quand il disait: «Il y a quelquefois dans le cours +de la vie de si chers plaisirs et de si tendres engagements +que l'on nous défend, qu'il est naturel de désirer du moins +qu'ils fussent permis: de si grands charmes ne peuvent +être surpassés que par celui de savoir y renoncer par +vertu.» Était-elle celle-là même qui lui faisait penser ce +mot d'une délicatesse qui va à la grandeur? «L'on peut être +touché de certaines beautés si parfaites et d'un mérite si +éclatant, que l'on se borne à les voir et à leur parler<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>.»</p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> On lit dans les <i>Mémoires de Trévoux</i> (mars et avril 1701), à +propos des <i>Sentiments critiques sur les Caractères de M. de La Bruyère</i> +(1701):«Depuis que les Caractères de M. de La Bruyère ont été donnés +«au public, outre les traductions en diverses langues et les dix +«éditions qu'on en a faites en douze ans, il a paru plus de trente +«volumes à peu près dans ce style: <i>Ouvrage dans le goût des Caractères; +«Théophraste moderne, ou nouveaux Caractères des Moeurs; +«Suite des Caractères de Théophraste ut des Moeurs de ce siècle; les +«différents Caractères des Femmes du siècle; Caractères tirés de l'Écriture +«sainte, et appliqués aux Moeurs du siècle; Caractères naturels +«des hommes, en forme de dialogue; Portraits sérieux et critiques; +«Caractères des Vertus et des Vices</i>. Enfin tout le pays des Lettres a +«été inondé de Caractères...»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Il paraît qu'une première fois, en 1691, et sans le solliciter, +La Bruyère avait obtenu sept voix pour l'Académie par le bon office +de Bussy, dont ainsi la chatouilleuse prudence (il est permis de le +croire) prenait les devants et se mettait en mesure avec l'auteur des +<i>Caractères</i>. On a le mot de remercîment que lui adressa La Bruyère +(<i>Nouvelles Lettres</i> de Bussy-Rabutin, t. VIII). C'est même la seule lettre +qu'on ait de lui, avec un autre petit billet agréablement grondeur à +Santeul, imprimé sans aucun soin dans le <i>Santoliana</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Cette dame a pu être Marie-Renée de Belleforière, fille du +Grand-Veneur de France, ou encore Justine-Hélène de Hénin, fille du seigneur +de Querevain, mariée à Jean-Maximilien-Ferdinand, seigneur +de Belleforière (Voir Moréri). J'inclinerais pour la première.</blockquote> + +<p>Il y a moyen, avec un peu de complaisance, de reconstruire +et de rêver plus d'une sorte de vie cachée pour La Bruyère, +d'après quelques-unes de ses pensées qui recèlent toute une +destinée, et, comme il semble, tout un roman enseveli. A la +manière dont il parle de l'amitié, de ce <i>goût</i> qu'elle a et <i>auquel +ne peuvent atteindre ceux qui sont nés médiocres</i>, on croirait +qu'il a renoncé pour elle à l'amour; et, à la façon dont +il pose certaines questions ravissantes, on jurerait qu'il a eu +assez l'expérience d'un grand amour pour devoir négliger +l'amitié. Cette diversité de pensées accomplies, desquelles on +pourrait tirer tour à tour plusieurs manières d'existences +charmantes ou profondes, et qu'une seule personne n'a pu +directement former de sa seule et propre expérience, s'explique +d'un mot: Molière, sans être Alceste, ni Philinte, ni +Orgon, ni Argan, est successivement tout cela; La Bruyère, +dans le cercle du moraliste, a ce don assez pareil, d'être successivement +chaque coeur; il est du petit nombre de ces +hommes qui ont tout su.</p> + +<p>Molière, à l'étudier de près, ne fait pas ce qu'il prêche. Il +représente les inconvénients, les passions, les ridicules, et +dans sa vie il y tombe; La Bruyère jamais. Les petites inconséquences +du <i>Tartufe</i>, il les a saisies, et son <i>Onuphre</i> est irréprochable<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>: +de même pour sa conduite, il pense à tout et +se conforme à ses maximes, à son expérience. Molière est +poëte, entraîné, irrégulier, mélange de naïveté et de feu, et +plus grand, plus aimable peut-être par ses contradictions +mêmes: La Bruyère est sage. Il ne se maria jamais: «Un +homme libre, avait-il observé, et qui n'a point de femme, +s'il a quelque esprit, peut s'élever au-dessus de sa fortune, +se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes +gens. Cela est moins facile à celui qui est engagé; il +semble que le mariage met tout le monde dans son ordre.» +Ceux à qui ce calcul de célibat déplairait pour La Bruyère, +peuvent supposer qu'il aima en lieu impossible et qu'il resta +fidèle à un souvenir dans le renoncement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> La Motte a dit: «Dans son tableau de <i>l'Hypocrite</i>, La Bruyère +commence toujours par effacer un trait du <i>Tartufe</i>, et ensuite il en +<i>recouche</i> un tout contraire.»</blockquote> + +<p>On a remarqué souvent combien la beauté humaine de son +coeur se déclare énergiquement à travers la science inexorable +de son esprit: «Il faut des saisies de terre, des enlèvements +de meubles, des prisons et des supplices, je l'avoue; +mais, justice, lois et besoins à part, ce m'est une chose +toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les +hommes traitent les autres hommes.» Que de réformes, +poursuivies depuis lors et non encore menées à fin, contient +cette parole! le coeur d'un Fénelon y palpite sous un accent +plus contenu. La Bruyère s'étonne, comme d'une chose <i>toujours +nouvelle</i>, de ce que madame de Sévigné trouvait tout +simple, ou seulement un peu drôle: le XVIIIe siècle, qui s'étonnera +de tant de choses, s'avance. Je ne fais que rappeler +la page sublime sur les paysans: «Certains animaux farouches, +etc. (chap. <i>de l'Homme</i>).» On s'est accordé à reconnaître +La Bruyère dans le portrait du philosophe qui, assis +dans son cabinet et toujours accessible malgré ses études profondes, +vous dit d'entrer, et que vous lui apportez quelque +chose de plus précieux que l'or et l'argent, <i>si c'est une occasion +de vous obliger</i>.</p> + +<p>Il était religieux, et d'un spiritualisme fermement raisonné, +comme en fait foi son chapitre des <i>Esprits forts</i>; qui, venu le +dernier, répond tout ensemble à une beauté secrète de composition, +à une précaution ménagée d'avance contre des attaques +qui n'ont pas manqué, et à une conviction profonde. +La dialectique de ce chapitre est forte et sincère; mais l'auteur +en avait besoin pour racheter plus d'un mot qui dénote +le philosophe aisément dégagé du temps où il vit, pour appuyer +surtout et couvrir ses attaques contre la fausse dévotion +alors régnante. La Bruyère n'a pas déserté sur ce point l'héritage +de Molière: il a continué cette guerre courageuse sur +une scène bien plus resserrée (l'autre scène, d'ailleurs, n'eût +plus été permise), mais avec des armes non moins vengeresses. +Il a fait plus que de montrer au doigt le courtisan, +<i>qui autrefois portait ses cheveux</i>, en perruque désormais, l'habit +serré et le bas uni, parce qu'il est dévot; il a fait plus que +de dénoncer à l'avance les représailles impies de la Régence, +par le trait ineffaçable: <i>Un dévot est celui qui sous un roi athée +serait athée</i>; il a adressé à Louis XIV même ce conseil direct, +à peine voilé en éloge: «C'est une chose délicate à un prince +religieux de réformer la cour et de la rendre pieuse; instruit +jusques où le courtisan veut lui plaire et aux dépens +de quoi il feroit sa fortune, il le ménage avec prudence; il +tolère, il dissimule, de peur de le jeter dans l'hypocrisie ou +le sacrilége; il attend plus de Dieu et du temps que de son +zèle et de son industrie.»</p> + +<p>Malgré ses dialogues sur le quiétisme, malgré quelques +mots qu'on regrette de lire sur la révocation de l'édit de +Nantes, et quelque endroit favorable à la magie, je serais +tenté plutôt de soupçonner La Bruyère de liberté d'esprit que +du contraire. <i>Né chrétien et Français</i>, il se trouva plus d'une +fois, comme il dit, <i>contraint dans la satire</i>; car, s'il songeait +surtout à Boileau en parlant ainsi, il devait par contre-coup +songer un peu à lui-même, et à ces <i>grands sujets</i> qui lui +étaient <i>défendus</i>. Il les sonde d'un mot, mais il faut qu'aussitôt +il s'en retire. Il est de ces esprits qui auraient eu peu à +faire (s'ils ne l'ont pas fait) pour sortir sans effort et sans étonnement +de toutes les circonstances accidentelles qui restreignent +la vue. C'est bien moins d'après tel ou tel mot détaché, +que d'après l'habitude entière de son jugement, qu'il +se laisse voir ainsi. En beaucoup d'opinions comme en style, +il se rejoint assez aisément à Montaigne.</p> + +<p>On doit lire sur La Bruyère trois morceaux essentiels, dont +ce que je dis ici n'a nullement la prétention de dispenser. Le +premier morceau en date est celui de l'abbé D'Olivet dans son +<i>Histoire de l'Académie</i>. On y voit trace d'une manière de juger +littéralement l'illustre auteur, qui devait âtre partagée de plus +d'un esprit <i>classique</i> à la fin du XVIIe et au commencement du +XVIIIe siècle: c'est le développement et, selon moi, l'éclaircissement +du mot un peu obscur de Boileau à Racine. D'Olivet +trouve à La Bruyère trop d'<i>art</i>, trop d'<i>esprit</i>, quelque abus de +<i>métaphores</i>: «Quant au style précisément, M. de La Bruyère +«ne doit pas être lu sans défiance, parce qu'il a donné, mais +«pourtant avec une modération qui, de nos jours, tiendroit +«lieu de mérite, dans ce style affecté, guindé, entortillé, etc.» +Nicole, dont La Bruyère a paru dire en un endroit <i>qu'il ne +pensoit pas assez</i> <a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>, devait trouver, en revanche, que le nouveau +moraliste pensait trop, et se piquait trop vivement de +raffiner la tâche. Nous reviendrons sur cela tout à l'heure. On +regrette qu'à côté de ces jugements, qui, partant d'un homme +de goût et d'autorité, ont leur prix, D'Olivet n'ait pas procuré +plus de détails, au moins académiques, sur La Bruyère. La +réception de La Bruyère à l'Académie donna lieu à des querelles, +dont lui-même nous a entretenus dans la préface de +son Discours et qui laissent à désirer quelques explications<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>. +Si heureux d'emblée qu'eût été La Bruyère, il lui fallut, on +le voit, soutenir sa lutte à son tour comme Corneille, comme +Molière en leur temps, comme tous les vrais grands. Il est +obligé d'alléguer son chapitre des <i>Esprits forts</i> et de supposer +à l'ordre de ses matières un dessein religieux un peu subtil, +pour mettre à couvert sa foi. Il est obligé de nier la réalité de +ses portraits, de rejeter au visage des fabricateurs <i>ces insolentes +clefs</i> comme il les appelle: Martial avait déjà dit excellemment: +<i>Improbe facit qui in alieno libro ingeniosus est.</i> +«En vérité, je ne doute point, s'écrie La Bruyère avec un +«accent d'orgueil auquel l'outrage a forcé sa modestie, que +«le public ne soit enfin étourdi et fatigué d'entendre depuis +«quelques années de vieux corbeaux croasser autour de ceux +«qui, d'un vol libre et d'une plume légère, se sont élevés à +«quelque gloire par leurs écrits.» Quel est ce corbeau qui +croassa, ce <i>Théobalde</i> qui bâilla si fort et si haut à la harangue +de La Bruyère, et qui, avec quelques académiciens, faux confrères, +ameuta les coteries et <i>le Mercure Galant</i>, lequel se +vengeait (c'est tout simple) d'avoir été mis <i>immédiatement au-dessous +de rien</i><a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>? Benserade, à qui le signalement de <i>Théobalde</i> +sied assez, était mort; était-ce Boursault qui, sans appartenir +à l'Académie, avait pu se coaliser avec quelques-uns +du dedans? Était-ce le vieux Boyer <a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a> ou quelque autre +de même force? D'Olivet montre trop de discrétion là-dessus. +Les deux autres morceaux essentiels à lire sur La Bruyère +sont une Notice exquise de Suard, écrite en 1782, et un <i>Éloge</i> +approfondi par Victorin Fabre (1810). On apprend d'un morceau +qui se trouve dans <i>l'Esprit des Journaux</i> (févr. 1782), et +où l'auteur anonyme apprécie fort délicatement lui-même la +Notice de Suard, que La Bruyère, déjà moins lu et moins recherché +au dire de D'Olivet, n'avait pas été complétement mis +à sa place par le XVIIIe siècle; Voltaire en avait parlé légèrement +dans le <i>Siècle de Louis XIV</i>: «Le marquis de Vauvenargues, +dit l'auteur anonyme (qui serait digne d'être Fontanes +ou Garat), est presque le seul, de tous ceux qui ont +parlé de La Bruyère, qui ait bien senti ce talent vraiment +grand et original. Mais Vauvenargues lui-même n'a pas l'estime +et l'autorité qui devraient appartenir à un écrivain qui +participe à la fois de la sage étendue d'esprit de Locke, de +la pensée originale de Montesquieu, de la verve de style de +Pascal, mêlée au goût de la prose de Voltaire; il n'a pu faire +ni la réputation de La Bruyère ni la sienne.» Cinquante ans +de plus, en achevant de consacrer La Bruyère comme génie, +ont donné à Vauvenargues lui-même le vernis des maîtres. +La Bruyère, que le XVIIIe siècle était ainsi lent à apprécier, +avait avec ce siècle plus d'un point de ressemblance qu'il faut +suivre de plus près encore.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> Toutes les anciennes <i>clefs</i> nomment en effet Nicole comme +étant celui que désigne ce trait: <i>Des Ouvrages de l'Esprit: Deux écrivains +dans leurs ouvrages</i>, etc., etc.; mais il faut convenir qu'il se rapporterait +beaucoup mieux à Balzac.—J'ai discuté ce point ailleurs; <i>Port-Royal,</i> +tome II, p. 390).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Il fut reçu le même jour que l'abbé Bignon et par M. Charpentier, +qui, en sa qualité de partisan des anciens, le mit lourdement au-dessous +de Théophraste; la phrase, dite en face, est assez peu aimable: +«Vos portraits ressemblent à de certaines personnes, et souvent +«on les devine; les siens ne ressemblent qu'à l'homme. Cela est cause +«que ses portraits ressembleront toujours; mais il est à craindre que +«les vôtres ne perdent quelque chose de ce vif et de ce brillant qu'on +«y remarque, quand on ne pourra plus les comparer <i>avec ceux sur +«qui vous les avez tirés.</i>» On voit que si La Bruyère <i>tirait</i> ses +portraits, M. Charpentier <i>tirait</i> ses phrases, mais un peu différemment.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> Voici un échantillon des aménités que <i>le Mercure</i> prodiguait à +La Bruyère (juin 1693): «M. de La Bruyère a fait une traduction +«des Caractères de Théophraste, et il y a joint un recueil de Portraits +«satyriques, dont la plupart sont faux et les autres tellement ou +très, etc., etc. Ceux qui s'attachent a ce genre d'écrire devroient +être persuadés que la satyre fait souffrir la piété du Roi, et faire +réflexion que l'on n'a jamais ouï ce Monarque rien dire de désobligeant +à personne. (<i>Tout ceci et ce qui suit sent quelque peu la dénonciation.</i>) +La satyre n'étoit pas du goût de Madame la Dauphine, et +j'avois commencé une réponse aux Caractères du vivant de cette +princesse qu'elle avoit fort approuvée et qu'elle devoit prendre sous +sa protection, parce qu'elle repoussoit la médisance. L'ouvrage de +M. de La Bruyère ne peut être appelé livre que parce qu'il a une +couverture et qu'il est relié comme les autres livres. Ce n'est qu'un +amas de pièces détachées... Rien n'est plus aisé que de faire trois +ou quatre pages d'un portrait qui ne demande point d'ordre... Il +n'y a pas lieu de croire qu'un pareil recueil qui choque les bonnes +moeurs ait fait obtenir à M. de La Bruyère la place qu'il a dans +l'Académie. Il a peint les autres dans son amas d'invectives, et dans +le discours qu'il a prononcé il s'est peint lui-même... Fier de <i>sept</i> +éditions que ses Portraits satyriques ont fait faire de son merveilleux +ouvrage, il exagère son mérite...» Et <i>le Mercure</i> conclut, en +remuant sottement sa propre injure, que tout le monde a jugé du discours +<i>qu'il était directement au-dessous de rien</i>. Certes, l'exemple de +telles injustices appliquées aux plus délicats et aux plus fins modèles +serait capable de consoler ceux qui ont du moins le culte du passé, de +toutes les grossièretés qu'eux-mêmes ils ont souvent à essuyer dans +le présent.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Ce serait plutôt Boursault que Boyer; car je me rappelle que +Segrais a dit à propos des épigrammes de Boileau contre Boyer: «Le +pauvre M. Boyer n'a jamais offensé personne.»—Je m'étais mis, +comme on voit, fort en frais de conjectures, lorsque Trublet, dans ses +<i>Mémoires sur Fontenelle</i>, page 225, m'est venu donner la clef de l'énigme +et le nom des masques. Il paraît bien qu'il s'agit en effet de +Thomas Corneille et de Fontenelle, ligués avec De Visé: Fontenelle +était de l'Académie à cette date; lui et son oncle Thomas faisaient +volontiers au dehors de la littérature de feuilletons et écrivaient, +comme on dirait, dans les <i>petits journaux</i>. On sait le mot de Boileau +à propos de la Motte: «C'est dommage qu'il ait été <i>s'encanailler</i> de +«ce petit Fontenelle.»</blockquote> + +<p>Dans ces diverses études charmantes ou fortes sur La +Bruyère, comme celles de Suard et de Fabre, au milieu de +mille sortes d'ingénieux éloges, un mot est lâché qui étonne, +appliqué à un aussi grand écrivain du XVIIe siècle. Suard dit +en propres termes que La Bruyère avait <i>plus d'imagination +que de goût</i>. Fabre, après une analyse complète de ses mérites, +conclut à le placer dans le si petit nombre des parfaits modèles +de l'art d'écrire, <i>s'il montrait toujours autant de goût +qu'il prodigue d'esprit et de talent</i><a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>. C'est la première fois +qu'à propos d'un des maîtres du grand siècle on entend +toucher cette corde délicate, et ceci tient à ce que La Bruyère, +venu tard et innovant véritablement dans le style, penche déjà +vers l'âge suivant. Il nous a tracé une courte histoire de la +prose française en ces termes: «L'on écrit régulièrement depuis +vingt années; l'on est esclave de la construction; l'on a +enrichi la langue de nouveaux tours, secoué le joug du latinisme, +et réduit le style à la phrase purement françoise; l'on +a presque retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avoient +les premiers rencontré, et que tant d'auteurs depuis eux +ont laissé perdre; l'on a mis enfin dans le discours tout +l'ordre et toute la netteté dont il est capable: cela conduit +insensiblement à y mettre de l'esprit.» Cet esprit, que La +Bruyère ne trouvait pas assez avant lui dans le style, dont +Bussy, Pellisson, Fléchier, Bouhours, lui offraient bien des +exemples, mais sans assez de continuité, de consistance ou +d'originalité, il l'y voulut donc introduire. Après Pascal et La +Rochefoucauld, il s'agissait pour lui d'avoir une grande, une +délicate manière, et de ne pas leur ressembler. Boileau, +comme moraliste et comme critique, avait exprimé bien des +vérités en vers avec une certaine perfection. La Bruyère voulut +faire dans la prose quelque chose d'analogue, et, comme il se +le disait peut-être tout bas, quelque chose de mieux et de plus +fin. Il y a nombre de pensées droites, justes, proverbiales, +mais trop aisément communes, dans Boileau, que La Bruyère +n'écrirait jamais et n'admettrait pas dans son élite. Il devait +trouver au fond de son âme que c'était un peu trop de pur +bon sens, et, sauf le vers qui relève, aussi peu rare que bien +des lignes de Nicole. Chez lui tout devient plus détourné et +plus neuf; c'est un repli de plus qu'il pénètre. Par exemple, +au lieu de ce genre de sentences familières à l'auteur de l'<i>Art +poétique</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement, etc.,</p> + </div> </div> + +<p>il nous dit, dans cet admirable chapitre <i>des Ouvrages de l'Esprit</i>, +qui est son <i>Art poétique</i> à lui et sa <i>Rhétorique</i>: «Entre +toutes les différentes expressions qui peuvent rendre une +seule de nos pensées, il n'y en a qu'une qui soit la bonne: +on ne la rencontre pas toujours en parlant ou en écrivant; +il est vrai néanmoins qu'elle existe, que tout ce qui ne l'est +point est foible et ne satisfait point un homme d'esprit qui +veut se faire entendre.» On sent combien la sagacité si +vraie, si judicieuse encore, du second critique, enchérit pourtant +sur la raison saine du premier. A l'appui de cette opinion, +qui n'est pas récente, sur le caractère de novateur entrevu chez +La Bruyère, je pourrais faire usage du jugement de Vigneul-Marville +et de la querelle qu'il soutint avec Coste et Brillon à +ce sujet: mais, le sentiment de ces hommes en matière de +style ne signifiant rien, je m'en tiens à la phrase précédemment +citée de D'Olivet. Le goût changeait donc, et La Bruyère +y aidait <i>insensiblement</i>. Il était bientôt temps que le siècle finît: +la pensée de dire autrement, de varier et de rajeunir la forme, +a pu naître dans un grand esprit; elle deviendra bientôt +chez d'autres un tourment plein de saillies et d'étincelles. +Les <i>Lettres Persanes</i>, si bien annoncées et préparées par +La Bruyère, ne tarderont pas à marquer la seconde époque. +La Bruyère n'a nul tourment encore et n'éclate pas, mais il +est déjà en quête d'un agrément neuf et du trait. Sur ce +point il confine au XVIIIe siècle plus qu'aucun grand écrivain +de son âge; Vauvenargues, à quelques égards, est plus +du XVIIe siècle que lui. Mais non...; La Bruyère en est encore +pleinement, de son siècle incomparable, en ce qu'au +milieu de tout ce travail contenu de nouveauté et de rajeunissement, +il ne manque jamais, au fond, d'un certain goût +Simple.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> Et. M. de Feletz, bon juge et vif interprète des traditions pures, +a écrit: «La Bruyère qui possède si bien sa langue, qui la maîtrise, +qui l'orne, qui l'enrichit, l'altère aussi quelquefois et en viole les +règles.» (<i>Jugements historiques et littéraires sur quelques Écrivains...</i> +1840, page 250.)</blockquote> + +<p>Quoique ce soit l'homme et la société qu'il exprime surtout, +le pittoresque, chez La Bruyère, s'applique déjà aux choses +de la nature plus qu'il n'était ordinaire de son temps. Comme +il nous dessine dans un jour favorable la petite ville qui lui +paraît <i>peinte sur le penchant de la colline!</i> Comme il nous +montre gracieusement, dans sa comparaison du prince et du +pasteur, le troupeau, répandu par la prairie, qui broute +l'herbe <i>menue et tendre!</i> Mais il n'appartient qu'à lui d'avoir +eu l'idée d'insérer au chapitre du Coeur les deux pensées que +voici: «Il y a des lieux que l'on admire; il y en a d'autres +qui touchent et où l'on aimerait à vivre.»—«Il me semble +que l'on dépend des lieux pour l'esprit, l'humeur, la passion, +le goût et les sentiments.» Jean-Jacques et Bernardin de +Saint-Pierre, avec leur amour des lieux, se chargeront de développer +un jour toutes les nuances, closes et sommeillantes, +pour ainsi dire, dans ce propos discret et charmant. Lamartine +ne fera que traduire poétiquement le mot de La Bruyère, +quand il s'écriera:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Objets inanimés, avez-vous donc une âme</p> +<p>Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer?</p> + </div> </div> + +<p>La Bruyère est plein de ces germes brillants.</p> + +<p>Il a déjà l'art (bien supérieur à celui des <i>transitions</i> qu'exigeait +trop directement Boileau) de composer un livre, sans +en avoir l'air, par une sorte de lien caché, mais qui reparaît, +d'endroits en endroits, inattendu. On croit au premier coup +d'oeil n'avoir affaire qu'à des fragments rangés les uns après +les autres, et l'on marche dans un savant dédale où le fil ne +cesse pas. Chaque pensée se corrige, se développe, s'éclaire, +par les environnantes. Puis l'imprévu s'en mêle à tout moment, +et, dans ce jeu continuel d'entrées en matière et de +sorties, on est plus d'une fois enlevé à de soudaines hauteurs +que le discours continu ne permettrait pas: <i>Ni les troubles, +Zénobie, qui agitent votre empire</i>, etc. Un fragment de lettre +ou de conversation; imaginé ou simplement encadré au chapitre +<i>des Jugements: Il disoit que l'esprit dans cette belle personne +étroit un diamant bien mis en oeuvre</i>, etc., est lui-même +un adorable joyau que tout le goût d'un André Chénier n'aurait +pas <i>mis en oeuvre</i> et en valeur plus artistement. Je dis +André Chénier à dessein, malgré la disparate des genres et +des noms; et, chaque fois que j'en viens à ce passage de La +Bruyère, le motif aimable</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Elle a vécu, Myrto, la jeune Tarentine, etc.,</p> + </div> </div> + +<p>me revient en mémoire et se met à chanter en moi<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> M. de Barante, dans quelques pages élevées où il juge l'Éloge +de La Bruyère par Fabre (<i>Mélanges littéraires</i>, tome II), a contesté cet +artifice extrême du moraliste écrivain, que Fabro aussi avait présenté +un peu fortement. Pour moi, en relisant les <i>Caractères</i>, la rhétorique +m'échappe, si l'on veut, mais j'y sons déplus en plus la science de la +Muse.</blockquote> + +<p>Si l'on s'étonne maintenant que, touchant et inclinant par +tant de points au XVIIe siècle, La Bruyère n'y ait pas été plus +invoqué et célébré, il y a une première réponse: C'est qu'il +était trop sage, trop désintéressé et reposé pour cela; c'est +qu'il s'était trop appliqué à l'homme pris en général ou dans +ses variétés de toute espèce, et il parut un allié peu actif, peu +spécial, à ce siècle d'hostilité et de passion. Et puis le piquant +de certains portraits tout personnels avait disparu. La mode +s'était mêlée dans la gloire du livre, et les modes passent. +Fontenelle (<i>Cyclias</i>) ouvrit le XVIIIe siècle, en étant discret à +bon droit sur La Bruyère qui l'avait blessé; Fontenelle, en +demeurant dans le salon cinquante ans de plus que les autres, +eut ainsi un long dernier mot sur bien des ennemis de +sa jeunesse. Voltaire, à Sceaux, aurait pu questionner sur La +Bruyère Malezieu, un des familiers de la maison de Condé, un +peu le collègue de notre philosophe dans l'éducation de la +duchesse du Maine et de ses frères, et qui avait lu le manuscrit +des <i>Caractères</i> avant la publication; mais Voltaire ne paraît +pas s'en être soucié. Il convenait à un esprit calme et +fin comme l'était Suard, de réparer cette négligence injuste, +avant qu'elle s'autorisât<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>. Aujourd'hui, La Bruyère n'est +plus à remettre à son rang. On se révolte, il est vrai, de temps +à autre, contre ces belles réputations simples et hautes, conquises +à si peu de frais, ce semble; on en veut secouer le +joug; mais, à chaque effort contre elles, de près, on retrouve +cette multitude de pensées admirables, concises, éternelles, +comme autant de chaînons indestructibles: on y est repris +de toutes parts comme dans les divines mailles des filets de +Vulcain.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a> On peut voir au tome II des Mémoires de Garât sur Suard, +p. 268 et suiv., avec quel à-propos celui-ci cita et commenta un jour +le chapitre des <i>Grands</i> dans le salon de M. De Vaines.</blockquote> + +<p>La Bruyère fournirait à des choix piquants de mois et de +pensées qui se rapprocheraient avec agrément de pensées +presque pareilles de nos jours. Il en a sur le coeur et les passions +surtout qui rencontrent à l'improviste les analyses intérieures +de nos contemporains. J'avais noté un endroit où il +parle des jeunes gens, lesquels, à cause des passions <i>qui les +amusent</i>, dit-il, supportent mieux la solitude que les vieil» +lards, et je rapprochais sa remarque d'un mot de <i>Lélia</i> sur +les promenades solitaires de Sténio. J'avais noté aussi sa +plainte sur l'infirmité du coeur humain trop tôt consolé, qui +manque <i>de sources inépuisables de douleur pour certaines pertes</i>, +et je la rapprochais d'une plainte pareille dans <i>Atala</i>. La rêverie, +enfin, à côté des personnes qu'on aime, apparaît dans +tout son charme chez La Bruyère. Mais, bien que, d'après la +remarque de Fabre, La Bruyère ait dit que<i> le choix des pensées +est invention</i>, il faut convenir que cette invention est trop +facile et trop séduisante avec lui pour qu'on s'y livre sans +réserve.—En politique, il a de simples traits qui percent les +époques et nous arrivent comme des flèches: «Ne penser +qu'à soi et au présent, source d'erreur en politique.»</p> + +<p>Il est principalement un point sur lequel les écrivains de +notre temps ne sauraient trop méditer La Bruyère, et sinon +l'imiter, du moins l'honorer et l'envier. Il a joui d'un grand +bonheur et a fait preuve d'une grande sagesse: avec un talent +immense, il n'a écrit que pour dire ce qu'il pensait; le mieux +dans le moins, c'est sa devise. En parlant une fois de madame +Guizot, nous avons indiqué de combien de pensées +mémorables elle avait parsemé ses nombreux et obscurs articles, +d'où il avait fallu qu'une main pieuse, un oeil ami, les +allât discerner et détacher. La Bruyère, né pour la perfection +dans un siècle qui la favorisait, n'a pas été obligé de semer +ainsi ses pensées dans des ouvrages de toutes les sortes et de +tous les instants; mais plutôt il les a mises chacune à part, en +saillie, sous la face apparente, et comme on piquerait sur une +belle feuille blanche de riches papillons étendus. «L'homme +du meilleur esprit, dit-il, est inégal...; il entre en verve, +mais il en sort: alors, s'il est sage, il parle peu, il n'écrit +point... Chante-t-on avec un rhume? Ne faut-il pas attendre +que la voix revienne?» C'est de cette habitude, de cette +nécessité de <i>chanter</i> avec toute espèce de voix, d'avoir de la +verve à toute heure, que sont nés la plupart des défauts littéraires +de notre temps. Sous tant de formes gentilles, sémillantes +ou solennelles, allez au fond: la nécessité de remplir +des feuilles d'impression, de pousser à la colonne ou au volume +sans faire semblant, est là. Il s'ensuit un développement +démesuré du détail qu'on saisit, qu'on brode, qu'on +amplifie et qu'on effile au passage, ne sachant si pareille +occasion se retrouvera. Je ne saurais dire combien il en résulte, +à mon sens, jusqu'au sein des plus grands talents, dans +les plus beaux poèmes, dans les plus belles pages en prose,—oh! +beaucoup de savoir-faire, de facilité, de dextérité, de +main-d'oeuvre savante, si l'on veut, mais aussi ce je ne sais +quoi que le commun des lecteurs ne distingue pas du reste, +que l'homme de goût lui-même peut laisser passer dans la +quantité s'il ne prend garde, le simulacre et le faux semblant +du talent, ce qu'on appelle <i>chique</i> en peinture et qui est +l'affaire d'un pouce encore habile même alors que l'esprit +demeure absent. Ce qu'il y a de <i>chique</i> dans les plus belles +productions du jour est effrayant, et je ne l'ose dire ici que +parce que, parlant au général, l'application ne saurait tomber +sur aucun illustre en particulier. Il y a des endroits où, +en marchant dans l'oeuvre, dans le poëme, dans le roman, +l'homme qui a le pied fait s'aperçoit qu'il est sur le creux: +ce creux ne rend pas l'écho le moins sonore pour le vulgaire. +Mais qu'ai-je dit? C'est presque là un secret de procédé qu'il +faudrait se garder entre artistes pour ne pas décréditer le +métier. L'heureux et sage La Bruyère n'était point tel en son +temps; il traduisait à son loisir Théophraste et produisait +chaque pensée essentielle à son heure. Il est vrai que ses +mille écus de pension comme homme de lettres de M. le Duc +et le logement à l'hôtel de Condé lui procuraient une condition +à l'aise qui n'a point d'analogue aujourd'hui. Quoi qu'il +en soit, et sans faire injure à nos mérites laborieux, son premier +petit in-12 devrait être à demeure sur notre table, à +nous tous écrivains modernes, si abondants et si assujettis, +pour nous rappeler un peu à l'amour de la sobriété, à la +proportion de la pensée au langage. Ce serait beaucoup déjà +que d'avoir regret de ne pouvoir faire ainsi.</p> + +<p>Aujourd'hui que l'<i>Art poétique</i> de Boileau est véritablement +abrogé et n'a plus d'usage, la lecture du chapitre des <i>Ouvrages +de l'Esprit</i> serait encore chaque matin, pour les esprits +critiques, ce que la lecture d'un chapitre de <i>l'Imitation</i> +est pour les âmes tendres.</p> + +<p>La Bruyère, après cela, a bien d'autres applications possibles +par cette foule de pensées ingénieusement profondes +sur l'homme et sur la vie. A qui voudrait se réformer et se +prémunir contre les erreurs, les exagérations, les faux entraînements, +il faudrait, comme au premier jour de 1688, conseiller +le moraliste immortel. Par malheur on arrive à le +goûter et on ne le découvre, pour ainsi dire, que lorsqu'on +est déjà soi-même au retour, plus capable de voir le mal que +de faire le bien, et ayant déjà épuisé à faux bien des ardeurs +et des entreprises. C'est beaucoup néanmoins que de savoir +se consoler ou même se chagriner avec lui.</p> + +<p>1er Juillet 1836.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>MILLEVOYE</h3> + + +<p>Quand on cherche, dans la poésie de la fin du XVIIIe siècle +et dans celle de l'Empire, des talents qui annoncent à quelque +degré ceux de notre temps et qui y préparent, on trouve Le +Brun et André Chénier, comme visant déjà, l'un à l'élévation +et au grandiose lyrique, l'autre à l'exquis de l'art; on +trouve aussi (pour ne parler que des poëtes en vers), dans les +tons, encore timides, de l'élégie mélancolique et de la méditation +rêveuse, Fontanes et Millevoye. Le poëte du <i>Jour des +Morts</i> et celui de la <i>Chute des Feuilles</i> sont des précurseurs +de Lamartine comme Le Brun l'est pour Victor Hugo dans +l'ode, comme l'est André Chénier pour tout un côté de l'école +de l'art. Ce rôle de précurseur, en relevant par la précocité +ce que le talent peut avoir eu de hasardeux ou d'incomplet, +offre toujours, dans l'histoire littéraire, quelque chose qui +attache. S'il se rencontre surtout dans une nature aimable, +facile, qui n'a en rien l'ambition de ce rôle et qui ignore +absolument qu'elle le remplit; s'il se produit en oeuvres légères, +courtes, inachevées, mais sorties et senties du coeur; +s'il se termine en une brève jeunesse, il devient tout à fait +intéressant. C'est là le sort de Millevoye; c'est la pensée que +son nom harmonieux suggère. Entre Delille qui finit et Lamartine +qui prélude, entre ces deux grands règnes de poëtes, +dans l'intervalle, une pâle et douce étoile un moment a brillé; +c'est lui.</p> + +<p>Le Brun qui avait (il n'est pas besoin de le dire) bien autrement +de force et de nerf que Millevoye, mais qui était, à quelques +égards aussi, simple précurseur d'un art éclatant, Le +Brun tente des voies ardues, heurte à toutes les portes de +l'Olympe lyrique, et, après plus de bruit que de gloire, meurt, +corrigeant et recorrigeant des odes qui n'ont à aucun temps +triomphé. Il y a dans cette destinée quelque chose de toujours +<i>à côté</i>, pour ainsi dire, et qui ne satisfait pas. Fontanes, connu +par des débuts poétiques purs et touchants, s'en retire bientôt, +s'endort dans la paresse, et s'éclipse dans les dignités: c'est +là une fin non poétique, assez discordante, et que l'imagination +n'admet pas. André Chénier, lui, nature gracieuse et +studieuse, mais énergique pourtant et passionnée, vaincu +violemment et intercepté avant l'heure, a son harmonie à la +fois délicate et grande. Millevoye, en son moindre geste, +a la sienne également. Chez lui, l'accord est parfait entre le +moment de la venue, le talent et la vie. Il chante, il s'égaye, +il soupire, et, dans son gémissement s'en va, un soir, au vent +d'automne, comme une de ces feuilles dont la chute est l'objet +de sa plus douce plainte; il incline la tête, comme fait la +marguerite coupée par la charrue, ou le pavot surchargé par +la pluie. De tous les jeunes poëtes qui ne meurent ni de désespoir, +ni de fièvre chaude, ni par le couteau, mais doucement +et par un simple effet de lassitude naturelle, comme des fleurs +dont c'était le terme marqué, Millevoye nous semble le plus +aimé, le plus en vue, et celui qui restera.</p> + +<p>Il y a mieux. En nous tous, pour peu que nous soyons +poëtes, et si nous ne le sommes pourtant pas décidément, il +existe ou il a existé une certaine fleur de sentiments, de +désirs, une certaine rêverie première, qui bientôt s'en va +dans les travaux prosaïques, et qui expire dans l'occupation +de la vie. Il se trouve, en un mot, dans les trois quarts des +hommes, comme un poëte qui meurt jeune, tandis que +l'homme survit. Millevoye est au dehors comme le type personnifié +de ce poëte jeune qui ne devait pas vivre, et qui +meurt, à trente ans plus ou moins, en chacun de nous<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> M. Alfred de Musset m'a adressé, à l'occasion de ce passage, de +très-aimables vers auxquels j'ai répondu. (Voir dans les <i>Pensées d'Août</i>.)</blockquote> + +<p>Sa vie, aussi simple que courte, n'offre qu'un petit nombre +de traits sur lesquels nous courrons. Charles-Hubert Millevoye +est né à Abbeville le 24 décembre 1782, et par conséquent, +s'il vivait aujourd'hui, il aurait à peu près le même âge (un +peu moins) que Béranger. Il reçut tous les soins affectueux +et l'éducation de famille; son père était négociant; un oncle, +frère de son père, qui logeait sous le même toit, donna à +l'enfant les premières notions de latin, et on l'envoya bientôt +suivre les classes au collège. Il en profita jusqu'en 94, où ce +collège fut supprimé. Deux de ses maîtres, qui s'étaient fort +attachés à lui, bons humanistes et hellénistes, lui continuèrent +leurs soins. L'enfant avait annoncé sa vocation précoce par +de petites fables en vers français, et les dignes professeurs, +émerveillés, favorisèrent cette disposition plutôt que de la +combattre. Le jeune Millevoye perdit son père à l'âge de +treize ans; dix ans après, il célébrait cette douleur, encore +sensible, dans l'élégie qui a pour titre <i>l'Anniversaire</i>. Il reporta +sur sa mère une plus vive tendresse. Des sentiments de +famille naturels et purs, une facilité de talent non combattue, +bientôt l'émotion rapide, mobile, du plaisir et de la rêverie, +c'est là le fonds entier de sa jeunesse, ce sont les caractères +qui, en simples et légers délinéaments, pour ainsi dire, vont +passer de l'âme de Millevoye dans sa poésie.</p> + +<p>Il vint à Paris âgé de quinze ou seize ans, et suivit en 1795 +le cours de belles-lettres professé à l'École centrale des +Quatre-Nations par M. Dumas. Il trouva en ce nouveau maître, +qui succédait cette année-là à M. de Fontanes, un élève affaibli, +mais encore suffisant, de la môme école littéraire, un +homme instruit et doux, qui s'attacha à lui et l'entoura de +conseils, sinon bien vifs et bien neufs, du moins graves et +sains. M. Dumas, dans une notice qu'il a écrite sur Millevoye, +nous apprend lui-même qu'il eut à le ramener d'une admiration +un peu excessive pour Florian à des modèles plus +sérieux et plus solides. Ses études terminées, le jeune homme +songea à prendre un état; il essaya du barreau et entra quelque +temps dans une étude de procureur. Il sortit de là pour +être commis libraire dans la maison Treuttel et Würtz, espérant +concilier son goût d'étude avec ce commerce des livres. +Le pastoral Gessner avait su faire ainsi. Mais, un jour que le +jeune Millevoye était, au fond du magasin, absorbé dans une +lecture, le chef passa et lui dit: «Jeune homme, vous lisez! +vous ne serez jamais libraire.» Après deux ans de cette tentative +infructueuse, Millevoye, en effet, y renonça. Il avait +d'ailleurs amassé en portefeuille un certain nombre de pièces +légères; il avait composé son <i>Passage du mont Saint-Bernard</i>, +une <i>Satire sur les Romans nouveaux</i>, couronnée par l'Académie +de Lyon, et sa pièce des <i>Plaisirs du Poète</i>. Il publia ces essais +de 1801 à 1804<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>, et ne vécut plus que de la vie littéraire, +et aussi de la vie du monde, tout entier au moment et au +Caprice.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Dans <i>la Décade</i> de l'an XII (4e trimestre, page 561, n° du +30 fructidor), on lit sur <i>les Plaisirs du Poëte</i> et autres premiers opuscules +de Millevoye un article de M. Auger, judicieux et bienveillant, +quoique sec; la mesure du jeune poëte y est bien prise.</blockquote> + +<p>Parmi les nombreux essais que Millevoye a faits en presque +tous les genres de poésie, il en est beaucoup que nous n'examinerons +pas; ce sera assez les juger. On y trouverait de la +facilité toujours, mais trop d'indécision et de pâleur. Talent +naturel et vrai, mais trop docile, il ne s'est pas assez connu +lui-même, et a sans cesse accordé aux conseils une grande +part dans ses choix. Ayant commencé très-jeune à produire et +à publier, dans un temps où le peu de concurrence des talents +et un goût vif des Lettres renaissantes mettaient l'encouragement +à la mode, il a subi l'inconvénient d'achever et de <i>doubler</i>, +en quelque sorte, sa rhétorique, en public, dans les concours +d'académie. Il y a nombre de ces prix ou de ces <i>accessits</i> +sur lesquels la critique de nos jours, qui n'a plus le sentiment +de ces fautes et de ces demi-fautes, est tout à fait incompétente +à prononcer. On a pu trouver ingénieux, dans le temps, cet +endroit de son poëme d'<i>Austerlitz</i>, où il parle noblement de +la baïonnette en vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Là, menaçant de loin, le bronze éclate et tonne;</p> +<p>Ici frappe de près le poignard de Bayonne.</p> + </div> </div> + +<p>Tel passage du <i>Voyageur</i>, cité par M. Dumas, a pu exciter +l'enthousiasme de Victorin Fabre, généreux émule, qui y +voyait l'un des beaux morceaux de la langue. Il nous est +impossible à nous autres, nés d'autre part et nourris, si l'on +veut, d'autres défauts, d'avoir pour ces endroits, je ne dirai +pas un pareil enthousiasme, mais même la moindre préférence. +La faible couleur est si passée, que le discernement n'y +prend plus. Les <i>Discours en vers</i> de Millevoye, ses <i>Dialogues</i> +rimés d'après Lucien, ses tragédies, ses traductions de l'<i>Iliade</i> +ou des <i>Églogues</i> selon la manière de l'abbé Delille, nous semblent, +chez lui, des thèmes plus ou moins étrangers, que la +circonstance académique ou le goût du temps lui imposa, et +dont il s'occupait sans ennui, se laissant dire peut-être que +la gloire sérieuse était de ce côté. Nous nous en tiendrons à +sa gloire aimable, à ce que sa seule sensibilité lui inspira, +à ce qui fait de lui le poëte de nos mélancolies et de nos romances.</p> + +<p>Les poëtes particulièrement (notons ceci) sont très-sujets +à rencontrer d'honnêtes personnes, d'ailleurs instruites et +sensées, mais qui ne semblent occupées que de les détourner +de leur vrai talent. Les trois quarts des prétendus juges, ne +se formant idée de la valeur des oeuvres que d'après les +genres, conseilleront toujours au poëte aimable, léger, sensible, +quelque chose de grand, de sérieux, d'important; et +ils seront très-disposés à attacher plus de considération à ce +qui les aura convenablement ennuyés. La postérité n'est pas +du tout ainsi; il lui est parfaitement indifférent, à elle, qu'on +ait cultivé d'une manière estimable, et dans de justes dimensions, +les genres en honneur. Elle vous prend et vous classe +sans façon pour votre part originale et neuve, si petite que +vous l'ayez apportée<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>. Que Millevoye, tenté par l'immense +succès des <i>Géorgiques</i> de Delille et par l'espérance d'arriver, +avec un grand ouvrage, à l'Académie, ait terminé un chant +de plus ou de moins de sa traduction de l'<i>Iliade</i>, elle s'en +soucie peu; et c'est de quoi sans doute, autour de lui, on se +souciait beaucoup. Sans croire faire injure au tendre poëte, +nous sommes déjà ici de la postérité dans nos indifférences, +dans nos préférences.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Il y a une piquante épigramme de Martial où ce qu'il dit de ses +Épigrammes mêmes peut s'appliquer aux élégies, à toute cette poésie +vivante et vraie: «Tu crois, dit-il à un de ces estimables conseillers, +que mes épigrammes n'ont rien de sérieux; mais c'est le contraire; +celui-là véritablement n'est pas sérieux qui nous vient chanter pour +la centième fois avec emphase le festin de Térée ou de Thyeste... +C'est pourtant là ce qu'on loue, ce qu'on estime, me diras-tu, ce +qu'on honore sur parole.—Oui, on le loue, mais moi, on me lit.» + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Nescis, crede mihi, quid sint epigrammata, Flacce, etc.</p> + </div> </div></blockquote> + + + +<p>Son premier recueil d'Élégies est de 1812; il en avait composé +la plupart dans les années qui avaient précédé, et sa +<i>Chute des Feuilles</i>, par où le recueil commence, avait, un peu +auparavant, obtenu le prix aux Jeux Floraux. Dans un fort +bon discours sur l'Élégie, qu'il a ajouté en tête, Millevoye, +qui se plaît à suivre l'histoire de cette veine de poésie en +notre littérature, marque assez sa prédilection et la trace où +il a essayé de se placer. Chez Marot, chez La Fontaine, chez +Racine, il cite les passages de sensibilité et de plainte qu'il +rapporte à l'élégie; et, quels que soient les éloges sans réserve +qu'il donne à Parny, le maître récent du genre, on prévoit +qu'il pourra faire entendre, à son tour, quelque nouvel et +mol accent. L'élégie chez Millevoye n'est pas comme chez +Parny l'histoire d'une passion sensuelle, unique pourtant, +énergique et intéressante, conduite dans ses incidents divers +avec un art auquel il aurait fallu peu de chose de plus du côté +de l'exécution et du style pour garder sa beauté. C'est une +variété d'émotions et de sujets élégiaques, selon le sens grec +du genre, une demeure abandonnée, un bois détruit, une feuille +qui tombe, tout ce qui peut prêter à un petit chant aussi triste +qu'une larme de Simonide<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup>158</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158:</b><a href="#footnotetag158"> (retour) </a> Puisque j'ai eu occasion de nommer Parny et que probablement +j'y reviendrai peu, qu'on me permette d'ajouter une note écrite +sur lui en toute sincérité dans un livret de <i>Pensées</i>: «Le grand tort, +le malheur de Parny est d'avoir fait son poëme de <i>la Guerre des +Dieux</i>: il subit par là le sort de Piron à cause de son ode, de Laclos +pour son roman, de Louvet jusque dans sa renommée politique pour +son <i>Faublas</i>, le sort auquel Voltaire n'échappe, pour sa <i>Pucelle</i>, +qu'à la faveur de ses cent autres volumes où elle se noie, le sort +qu'un immortel chansonnier encourrait pour sa part, s'il avait multiplié +le nombre de certains couplets sans aveu. On évite de s'occuper +de Parny comme de Laclos. La mode ayant changé en poésie, +les nouveaux venus le méprisent, les moraux le conspuent, personne +ne le défend. Ceux qui ont assez de goût encore pour l'apprécier, +ont aussi le bon goût de ne pas le dire. Cela d'ailleurs +n'en vaut pas la peine, et l'injustice se consacrera. Et quelle vigueur +pourtant par éclairs! quel plus beau mouvement, quel plus +désolé délire que dans l'étincelante élégie:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai cherché dans l'absence un remède à mes maux!....</p> + </div> </div> + +<p>«Il a de la passion; Millevoye n'en a pas.»</blockquote> + + +<p>La perle du recueil, la pièce dont tous se souviennent, +comme on se souvenait d'abord du <i>Passereau de Lesbie</i> dans +le recueil de Catulle, est la première, la <i>Chute des Feuilles</i>. +Millevoye l'a corrigée, on ne sait pourquoi, à diverses reprises, +et en a donné jusqu'à deux variantes consécutives. Je +me hâte de dire que la seule version que j'admette et que +j'admire, c'est la première, celle qui a obtenu le prix aux +Jeux Floraux, et qui est d'ordinaire reléguée parmi les notes. +Cette pièce que chacun sait par coeur, et qui est l'expression +délicieuse d'une mélancolie toujours sentie, suffit à sauver +le nom poétique de Millevoye, comme la pièce de Fontenay +suffit à Chaulieu, comme celle du <i>Cimetière</i> suffit à Gray.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Anacréon n'a laissé qu'une page</p> +<p>Qui flotte encor sur l'abîme des temps,</p> + </div> </div> + +<p>a dit M. Delavigne d'après Horace. Millevoye a laissé au courant +du flot sa feuille qui surnage; son nom se lit dessus, +c'en est assez pour ne plus mourir. On m'apprenait dernièrement +que cette <i>Chute des Feuilles</i>, traduite par un poëte russe, +avait été de là retraduite en anglais par le docteur Bowring, +et de nouveau citée en français, comme preuve, je crois, du +génie rêveur et mélancolique des poëtes du Nord. La pauvre +feuille avait bien voyagé, et le nom de Millevoye s'était perdu +en chemin. Une pareille inadvertance n'est fâcheuse que pour +le critique qui y tombe. Le nom de Millevoye, si loin que sa +feuille voyage, ne peut véritablement s'en séparer. Ce bonheur +qu'ont certains poëtes d'atteindre, un matin, sans y viser, +à quelque chose de bien venu, qui prend aussitôt place +dans toutes les mémoires, mérite qu'on l'envie, et faisait dire +dernièrement devant moi à l'un de nos chercheurs moins +heureux: «Oh! rien qu'un petit roman, qu'un petit poëme, +s'écriait-il; quelque chose d'art, si petit que ce fût de dimension, +mais que la perfection ait couronné, et dont à jamais +on se souvînt; voilà ce que je tente, ce à quoi j'aspire, et +vainement! Oh! rien qu'un denier d'or marqué à mon nom, +et qui s'ajouterait à cette richesse des âges, à ce trésor accumulé +qui déjà comble la mesure!...» Et mon inquiet poëte +ajoutait: «Oh! rien que <i>le Cimetière</i> de Gray, <i>la Jeune Captive</i> +de Chénier, la <i>Chute des Feuilles</i> de Millevoye!»</p> + +<p>Millevoye a surtout mérité ce bonheur, j'imagine, parce +qu'il ne le cherchait pas avec intention et calcul. Il n'attachait +point à ses élégies le même prix, je l'ai dit déjà, qu'à +ses autres ouvrages académiques, et ce n'est que vers la fin +qu'il parut comprendre que c'était là son principal talent. +Facile, insouciant, tendre, vif, spirituel et non malicieux, il +menait une vie de monde, de dissipation, ou d'étude par accès +et de brusque retraite. Il s'abandonnait à ses amis; il ne +s'irritait jamais des critiques du dehors; il cédait outre mesure +aux conseils du dedans; dès qu'on lui disait de corriger, +il le faisait. D'une physionomie aimable, d'une taille élevée, +assez blond, il avait, sauf les lunettes qu'il portait sans cesse, +toute l'élégance du jeune homme. Un rayon de soleil l'appelait, +et il partait soudain pour une promenade de cheval; il +écrivait ses vers au retour de là, ou en rentrant de quelque +déjeuner folâtre. Aucune des histoires romanesques, que +quelques biographes lui ont attribuées, n'est exacte; mais il +dut en avoir réellement beaucoup qu'on n'a pas connues. La +jolie pièce du <i>Déjeuner</i> nous raconte bien des matinées de +ses printemps. Il essayait du luxe et de la simplicité tour à +tour, et passait d'un entresol somptueux à quelque riante +chambrette d'un village d'auprès de Paris. Il aimait beaucoup +les chevaux, et les plus fringants<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup>159</sup></a>. Après chaque livre ou +chaque prix, il achetait de jolis cabriolets, avec lesquels il +courait de Paris à Abbeville, pour y voir sa mère, sa famille, +ses vieux professeurs; il se remettait au grec près de ceux-ci. +Il aimait tendrement sa mère; quand elle venait à Paris, elle +l'avait tout entier. Un jour, l'Archi-Chancelier Cambacérès, +chez qui il allait souvent, lui dit: «Vous viendrez dîner chez +moi demain.»—«Je ne puis pas, Monseigneur, répondit-il, +je suis invité.»—«Chez l'Empereur donc?» répliqua le +second personnage de l'Empire.—«Chez ma mère,» repartit +le poëte. Ce petit trait rappelle de loin la belle carpe que +Racine, en réponse à une invitation de M. le Duc, montrait à +l'écuyer du prince, et qu'il tenait absolument à manger en +famille avec ses <i>pauvres enfants</i>, le grand Racine qu'il était.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159:</b><a href="#footnotetag159"> (retour) </a> On peut lire à ce propos une histoire de cheval assez agréablement +contée par Arnault, <i>Souvenirs d'un Sexagénaire</i>, t. IV, p. 217 +et suiv.</blockquote> + + +<p>Il reste plaisant toujours que le personnage qu'était là-bas +M. le Duc, se trouve ici devenu le <i>citoyen</i> Cambacérès.</p> + +<p>Millevoye, sans ambition, sans un ennemi, très-répandu, +très-vif au plaisir, très-amoureux des vers, vivait ainsi. Il +n'était pas encore malade et au lait d'ânesse, et certaines +historiettes que des personnes, qui d'ailleurs l'ont connu, se +sont plu à broder sur son compte, ne sont, je le répète, que +des jeux d'imagination, et comme une sorte de légende romanesque +qu'on a essayé de rattacher au nom de l'auteur +de <i>la Chute des Feuilles</i> et du <i>Poëte mourant</i>. Il ne devint malade +de la poitrine qu'un an avant sa mort; jusque-là il était +seulement délicat et volontiers mélancolique, bien qu'enclin +aussi à se dissiper. On doit croire qu'en avançant dans la +jeunesse, et plus près du moment où sa santé allait s'altérer, +sa mélancolie augmenta, et par conséquent son penchant à +l'élégie. Le premier livre des poésies rangées sous ce titre +porte l'empreinte de cette disposition croissante et de ces +présages. C'est alors que les beautés attrayantes, volages, +passaient et repassaient plus souvent devant ses yeux:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Elles me disaient: «Compose</p> +<p>De plus gracieux écrits,</p> +<p>Dont le baiser, dont la rose,</p> +<p>Soient le sujet et le prix.»</p> +<p>A cette voix adorée</p> +<p>Je ne pus me refuser,</p> +<p>Et de ma lyre effleurée</p> +<p>Le chant n'eut que la durée</p> +<p>De la rose ou du baiser.</p> + </div> </div> + +<p>Dans <i>le Poëte mourant</i>, admirable soupir, qui est toute son +histoire, les pressentiments vont à la certitude et l'on dirait +qu'il a écrit cette pièce d'adieux, à la veille suprême, comme +Gilbert et André Chénier:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Compagnons dispersés de mon triste voyage,</p> +<p>O mes amis, ô vous qui me fûtes si chers!</p> +<p>De mes chants imparfaits recueillez l'héritage,</p> +<p>Et sauvez de l'oubli quelques-uns de mes vers.</p> +<p>Et vous par qui je meurs, vous à qui je pardonne.</p> +<p>Femmes! etc., etc....</p> + </div> </div> + +<p>Le poëte de Millevoye meurt pour avoir trop goûté de cet +arbre où le plaisir habite avec la mort; l'extrême langueur +s'exhale dans cette voix parfaitement distincte, mais affaiblie +<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup>160</sup></a>; il n'a pas su dire à temps comme un élégiaque plus +récent, qui s'écrie sous une inspiration semblable:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ôtez, ôtez bien loin toute grâce émouvante,</p> +<p>Tous regards où le coeur se reprend et s'enchante;</p> +<p>Ôtez l'objet funeste au guerrier trop meurtri!</p> +<p>Ces rencontres, toujours ma joie et mon alarme,</p> +<p>Ces airs, ces tours de tête, ô femmes, votre charme;</p> +<p>Doux charme par où j'ai péri!</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160:</b><a href="#footnotetag160"> (retour) </a> Un critique ingénieux l'a exprimé plus énergiquement que +nous: «Millevoye a fait de charmantes choses, mais la force lui +manque; c'est Narcisse qui s'écoule en eau par amour.»</blockquote> + +<p>Le service qu'il réclamait de ses amis, pour ses vers à sauver +du naufrage, Millevoye le rendait alors même, autant +qu'il était en lui, à ceux d'André Chénier. Le premier, il cita +des fragments du poëme de l'Aveugle dans les notes de son +second livre d'Élégies, de même que M. de Chateaubriand +avait cité la Jeune Captive. Millevoye ignorait que ce morceau, +par lui signalé, d'un poëte inconnu, et les autres reliques +qui allaient suivre, effaceraient bientôt toutes ses propres +tentatives d'élégie grecque, et, s'il l'avait su, il n'aurait +pas moins cité dans sa candeur: toute jalousie, même celle +de l'art, était loin de lui. Ce second livre des Élégies de +Millevoye reste bien inférieur au premier, quoique l'intention en +soit plus grande. Mais, chez Millevoye, l'art en lui-même est +faible, et ce poëte charmant, mélodieux, correct, a besoin +de la sensibilité toujours présente. Comme il a manqué, par +exemple, ce beau sujet d'Eschyle désertant Athènes qui lui +préfère un rival! Je cherche, j'attends quelque écho de ce +grand vers résonnant d'Eschyle, et je ne trouve que notre +alexandrin clair et flûté. Millevoye n'a pas l'invention du +style, l'illumination, l'image perpétuelle et renouvelée; il a +de l'oreille et de l'âme, et, quand il dit en poëte amoureux +ce qu'il sent, il touche. Hors de là, il manque sa veine.</p> + +<p>Nous avons comparé plus d'une fois la muse d'André Chénier +au portrait qu'il fait lui-même d'une de ses idylles, à +cette jeune fille, chère à Palès, qui sait se parer avec un art +souverain dans ses grâces naïves:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>De Pange, c'est vers toi qu'à l'heure du réveil</p> +<p>Court cette jeune fille au teint frais et vermeil:</p> +<p>Va trouver mon ami, va, ma fille nouvelle,</p> +<p>Lui disais-je. Aussitôt, pour te paraître belle,</p> +<p>L'eau pure a ranimé son front, ses yeux brillants:</p> +<p>D'une étroite ceinture elle a pressé ses flancs,</p> +<p>Et des fleurs sur son sein, et des fleurs sur sa tête,</p> +<p>Et sa flûte à la main.........</p> + </div> </div> + +<p>La muse de Millevoye est bergère aussi, mais sans cet art +inné qui se met à tout, et par lequel la fille de Chénier, sous +sa corbeille, s'égale aisément aux reines ou aux déesses. Elle, +sensible bergère, pour emprunter à son poëte même des traits +qui la peignent, elle est assez belle aux yeux de l'amant si, +au sortir de la grotte bocagère où se sont oubliées les heures, +elle rapporte</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Un doux souvenir dans son âme,</p> +<p>Dans ses yeux une douce flamme,</p> +<p>Une feuille dans ses cheveux.</p> + </div> </div> + +<p>Le troisième livre d'Élégies de Millevoye se compose d'espèces +de romances, auxquelles on en peut joindre quelques +autres encadrées dans ses poëmes. J'avais lu la plupart de ces +petits chants, j'avais lu ce <i>Charlemagne</i>, cet <i>Alfred</i>, où il en +a inséré; je trouvais l'ensemble élégant, monotone et pâli, et, +n'y sentant que peu, je passais, quand un contemporain de +la jeunesse de Millevoye et de la nôtre encore, qui me voyait +indifférent, se mit à me chanter d'une voix émue, et l'oeil +humide, quelques-uns de ces refrains auxquels il rendit une +vie d'enchantement; et j'appris combien, un moment du +moins, pour les sensibles et les amants d'alors, tout cela avait +vécu, combien pour de jeunes coeurs, aujourd'hui éteints ou +refroidis, cette légère poésie avait été une fois la musique +de l'âme, et comment on avait usé de ces chants aussi pour +charmer et pour aimer. C'était le temps de la mode d'Ossian +et d'un Charlemagne enjolivé, le temps de la fausse Gaule +poétique bien avant Thierry, des Scandinaves bien avant les +cours d'Ampère, de la ballade avant Victor Hugo; c'était le +style de 1813 ou de la reine Hortense, <i>le beau Dunois</i> de +M. Alexandre de Laborde, le <i>Vous me quittez pour aller à la +gloire</i> de M. de Ségur. Millevoye paya tribut à ce genre, il en +fut le poëte le plus orné, le plus mélodieux. Son fabliau +d'<i>Emma</i> et d'<i>Éginhard</i> offre toute une allusion chevaleresque +aux moeurs de 1812, sur ce ton. Il nous y montre la vierge +au départ du chevalier,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Priant tout haut qu'il revienne vainqueur,</p> +<p>Priant tout bas qu'il revienne fidèle<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup>161</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161:</b><a href="#footnotetag161"> (retour) </a> Tibulle avait dit, Élégie première, livre II: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vos celebrem cantate Deum, pecorique vocate</p> +<p> Voce, palam pecori, clam sibi quisque vocet.</p> + </div> </div> + +<p>Le premier et le plus grand exemple de ce genre d'arrière-pensée, de +cette duplicité de sentiments, non plus seulement gracieuse, mais pathétique +et touchante, se rencontre dans Homère au chant XIX de +<i>l'Iliade</i>, quand les captives conduites par Briséis se lamentent autour +du corps de Patrocle, «tout haut sur Patrocle, mais au fond chacune +sur soi-même et sur son propre malheur.»</blockquote> + +<p>Il y a loin de là à <i>la Neige</i>, qui est le même sujet traité par +M. de Vigny dans un tout autre style, dans un goût rare et, +je crois, plus durable, mais qui a aussi sa teinte particulière +de 1824, c'est-à-dire le précieux.</p> + +<p>Parmi les romances de Millevoye, les amateurs distinguent, +pour la tendresse du coloris et de l'expression, celle de <i>Morgane</i> +(dans le poëme de <i>Charlemagne</i>); la fée y rappelle au +chevalier la bonheur du premier soir:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>L'anneau d'azur du serment fut le gage:</p> +<p>Le jour tomba; l'astre mystérieux</p> +<p>Vint argenter les ombres du bocage,</p> +<p>Et l'univers disparut à nos yeux.</p> + </div> </div> + +<p>Je recommanderai encore, d'après mon ami qui la chantait à +ravir, la romance intitulée <i>le Tombeau du Poète persan</i>, et ce +dernier couplet où la fille du poëte expire sous le cyprès +paternel:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Sa voix mourante a son luth solitaire</p> +<p>Confie encore un chant délicieux,</p> +<p>Mais ce doux chant, commencé sur la terre,</p> +<p>Devait, hélas! s'achever dans les cieux.</p> + </div> </div> + +<p>Il y a certes dans ces accents comme un écho avant-coureur +des premiers chants de Lamartine, qui devait dire à son tour +en son <i>Invocation</i>:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Après m'avoir aimé quelques jours sur la terre,</p> +<p>Souviens-loi de moi dans les cieux.</p> + </div> </div> + +<p>En général, beaucoup de ces romances de Millevoye, de +ces élégies de son premier livre où il est tout entier, et j'oserai +dire sa jolie pièce du <i>Déjeuner</i> même, me font l'effet de ce +que pouvaient être plusieurs des premiers vers de Lamartine, +de ces vers légers qu'à une certaine époque il a brûlés, dit-on. +Mais Lamartine, en introduisant le sentiment chrétien +dans l'élégie, remonta à des hauteurs inconnues depuis Pétrarque. +Millevoye n'était qu'un épicurien poëte, qui avait eu +Parny pour maître, quoique déjà plus rêveur.</p> + +<p>Si l'on pouvait apporter de la précision dans de semblables +aperçus, je m'exprimerais ainsi: Pour les sentiments naturels, +pour la rêverie, pour l'amour filial, pour la mélodie, +pour les instincts du goût, l'âme, le talent de Millevoye est +comme la légère esquisse, encore épicurienne, dont le génie +de Lamartine est l'exemplaire platonique et chrétien.</p> + +<p>En refaisant le <i>Poète mourant</i> dans de grandes proportions +lyriques et avec le souffle religieux de l'hymne, l'auteur des +secondes <i>Méditations</i> semble avoir pris soin lui-même de +manifester toute notre idée et de consommer la comparaison. +Si glorieuse qu'elle soit pour lui, disons seulement que l'un +n'y éteint pas entièrement l'autre. Le <i>Poète mourant</i> de Millevoye, +à distance du chantre merveilleux, garde son accent, +garde son timide et plus terrestre parfum; églantier de nos +climats, venu avant l'oranger d'Italie<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup>162</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162:</b><a href="#footnotetag162"> (retour) </a> Nous retrouvons ce rapport de Millevoye a Lamartine délicatement +exprimé dans une page du roman de <i>Madame de Mably</i>, par +M. Saint-Valry (1. I, 315). Il a de plus, par certaines de ses ballades +ou romances, par sa dernière surtout, celle du <i>Beffroi</i>, donné le +ton et la <i>note</i> aux premières de madame Desbordes-Valmore.</blockquote> + +<p>Millevoye a jeté, sous le titre de <i>Dizains</i> et de <i>Huitains</i>, une +certaine quantité d'épigrammes d'un tour heureux, d'une +pensée fine ou tendre. Le huitain du <i>Phénix</i> et de la <i>Colombe</i> +est pour le sentiment une petite élégie. Il a fait quelques +épigrammes proprement dites, sans fiel; de ce nombre une +<i>épitaphe</i> qui pourrait bien avoir trait à Suard. C'aurait été, +au reste, sa seule inimitié littéraire, et elle ne parait pas +avoir été bien vive, pas plus vive que son objet.</p> + +<p>Si Millevoye n'avait pas de passions littéraires, il en eut +encore moins de politiques. Le bon M. Dumas, son biographe +sous la Restauration, a essayé de faire de lui un pieux Français +dévoué au trône légitime. Un autre biographe, après +1830 il est vrai, M. de Pongerville, a voulu nous le montrer +comme un fidèle de l'Empire. Millevoye avait chanté l'un, et +commençait à fêter l'autre. Il aimait la France, mais il n'avait, +de bonne heure, ravi aucune des flammes de nos orages; le +Dieu pour lui, comme dans l'Églogue, était le Dieu qui faisait +des loisirs: en tout, un poète élégiaque.</p> + +<p>Millevoye s'était marié dans son pays vers 1813; époux et +père, sa vie semblait devoir se poser. Un jour qu'il avait à +dîner quelques amis à Épagnette, près d'Abbeville, une discussion +s'engagea pour savoir si le clocher qu'on apercevait +dans le lointain était celui du Pont-Rémi ou de Long, deux +prochains villages. Obéissant à l'une de ces promptes saillies +comme il en avait, le poète se leva de table à l'instant, et +dit de seller son cheval pour faire lui-même cette reconnaissance, +cette espèce de course au clocher. Mais à peine était-il +en route, que le cheval, qu'il n'avait pas monté depuis +longtemps, le renversa. Il eut le col du fémur cassé, et le +traitement, la fatigue qui s'ensuivit, déterminèrent la maladie +de poitrine dont il mourut, le 12 août 1816. Il avait passé les +six dernières semaines à Neuilly, et ne revint à Paris que +tout à la fin; la veille de sa mort, il avait demandé et lu des +pages de Fénelon.</p> + +<p>Son souvenir est resté intéressant et cher; ce qui a suivi +de brillant ne l'a pas effacé. Toutes les fois qu'on a à parler +des derniers éclats harmonieux d'une voix puissante qui s'éteint, +on rappelle le chant du cygne, a dit Buffon. Toutes les +fois qu'on aura à parler des premiers accords doucement +expirants, signal d'un chant plus mélodieux, et comme de la +fauvette des bois ou du rouge-gorge au printemps avant le +rossignol, le nom de Millevoye se présentera. Il est venu, il a +fleuri aux premières brises; mais l'hiver recommençant l'a +interrompu. Il a sa place assurée pourtant dans l'histoire de +la poésie française, et sa <i>Chute des Feuilles</i> en marque un +moment.</p> + +<p>1er Juin 1837.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>DES SOIRÉES LITTÉRAIRES<br> + +ou<br> + +LES POÈTES ENTRE EUX.</h3> + +<p>Les soirées littéraires, dans lesquelles les poëtes se réunissent +pour se lire leurs vers et se faire part mutuellement de +leurs plus fraîches prémices, ne sont pas du tout une singularité +de notre temps. Cela s'est déjà passé de la sorte aux +autres époques de civilisation raffinée; et du moment que la +poésie, cessant d'être la voix naïve des races errantes, l'oracle +de la jeunesse des peuples, a formé un art ingénieux et difficile, +dont un goût particulier, un tour délicat et senti, une +inspiration mêlée d'étude, ont fait quelque chose d'entièrement +distinct, il a été bien naturel et presque inévitable +que les hommes voués à ce rare et précieux métier se recherchassent, +voulussent s'essayer entre eux et se dédommager +d'avance d'une popularité lointaine, désormais fort douteuse +à obtenir, par une appréciation réciproque, attentive et complaisante. +En Grèce, en cette patrie longtemps sacrée des Homérides, +lorsque l'âge des vrais grands hommes et de la beauté +sévère dans l'art se fut par degrés évanoui, et qu'on en vint +aux mille caprices de la grâce et d'une originalité combinée +d'imitation, les poëtes se rassemblèrent à l'envi. Fuyant ces +brutales révolutions militaires qui bouleversaient la Grèce +après Alexandre, on les vit se blottir, en quelque sorte, sous +l'aile pacifique des Ptolémées; et là ils fleurirent, ils brillèrent +aux yeux les uns des autres; ils se composèrent en pléiade. +Et qu'on ne dise pas qu'il n'en sortit rien que de maniéré et +de faux; le charmant Théocrite en était. A Rome, sous +Auguste et ses successeurs, ce fut de même. Ovide avait à +regretter, du fond de sa Scythie, bien des succès littéraires +dont il était si vain, et auxquels il avait sacrifié peut-être +les confidences indiscrètes d'où la disgrâce lui était venue. +Stace, Silius, et ces <i>mille et un</i><a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup>163</sup></a> auteurs et poëtes de Rome +dont on peut demander les noms à Juvénal, se nourrissaient +de lectures, de réunions, et les tièdes atmosphères des soirées +d'alors, qui soutenaient quelques talents timides en danger +de mourir, en faisaient pulluler un bon nombre de médiocres +qui n'aurait pas dû naître. Au Moyen-Age, les troubadours +nous offrent tous les avantages et les inconvénients de +ces petites sociétés directement organisées pour la poésie: +éclat précoce, facile efflorescence, ivresse gracieuse, et puis +débilité, monotonie et fadeur. En Italie, dès le XIVe siècle, sous +Pétrarque et Boccace, et, plus tard, au XVe au XVIe, les poëtes +se réunirent encore dans des cercles à demi poétiques, à +demi galants, et l'usage du sonnet, cet instrument si compliqué +à la fois et si portatif, y devint habituel. Remarquons +toutefois qu'au XIVe siècle, du temps de Pétrarque et de Boccace, +à cette époque de grande et sérieuse renaissance, lorsqu'il +s'agissait tout ensemble de retrouver l'antiquité et de +fonder le moderne avenir littéraire, le but des rapprochements +était haut, varié, le moyen indispensable, et le résultat heureux, +tandis qu'au XVIe siècle il n'était plus question que +d'une flatteuse récréation du coeur et de l'esprit, propice sans +doute encore au développement de certaines imaginations +tendres et malades, comme celle du Tasse, mais touchant +déjà de bien près aux abus des académies pédantes, à la corruption +des <i>Guarini</i> et des <i>Marini</i>. Ce qui avait eu lieu en +Italie se refléta par une imitation rapide dans toutes les autres +littératures, en Espagne, en Angleterre, en France; partout +des groupes de poëtes se formèrent, des écoles artificielles +naquirent, et on complota entre soi pour des innovations +chargées d'emprunts. En France, Ronsard, Du Bellay, Baïf, +furent les chefs de cette ligue poétique, qui, bien qu'elle ait +échoué dans son objet principal, a eu tant d'influence sur +l'établissement de notre littérature classique. Les traditions +de ce culte mutuel, de cet engouement idolâtre, de ces largesses +d'admiration puisées dans un fonds d'enthousiasme +et de candeur, se perpétuèrent jusqu'à mademoiselle de Scudery, +et s'éteignirent à l'hôtel de Rambouillet. Le bon sens +qui succéda, et qui, grâce aux poëtes de génie du XVIIe siècle, +devint un des traits marquants et populaires de notre littérature, +fit justice d'une mode si fatale au goût, ou du moins +ne la laissa subsister que dans les rangs subalternes des rimeurs +inconnus. Au XVIIIe siècle, la philosophie, en imprimant +son cachet à tout, mit bon ordre à ces récidives de tendresse +auxquelles les poëtes sont sujets si on les abandonne +à eux-mêmes; elle confisqua d'ailleurs pour son propre +compte toutes les activités, toutes les effervescences, et ne +sut pas elle-même en séparer toutes les manies. En fait de +ridicule, le pendant de l'hôtel de Rambouillet ou des poëtes +à la suite de la Pléiade, ce serait au XVIIIe siècle La Mettrie, +d'Argens et Naigeon, <i>le petit ouragan Naigeon</i>, comme Diderot +l'appelle, dans une débauche d'athéisme entre eux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163:</b><a href="#footnotetag163"> (retour) </a> Cet article avait d'abord été écrit pour <i>le Livre des Cent et +Un</i>. On y répondait indirectement et sans amertume à un article <i>de la +Camaraderie littéraire</i> qui fit du bruit dans le temps, et que le +très-spirituel auteur (M. de Latouche) me permettra de qualifier de partial +et d'exagéré.</blockquote> + +<p>Pour être juste toutefois, n'oublions pas que cette époque +fut le règne de ce qu'on appelait <i>poésie légère</i>, et que, depuis +le quatrain du marquis de Sainte-Aulaire jusqu'à <i>la Confession +de Zulmé</i>, il naquit une multitude de fadaises prodigieusement +spirituelles, qui, avec les in-folio de l'<i>Encyclopédie</i>, +faisaient l'ordinaire des toilettes et des soupers. Mais on ne +vit rien alors de pareil à une poésie distincte ni à une secte +isolée de poëtes. Ce genre léger était plutôt le rendez-vous +commun de tous les gens d'esprit, du monde, de lettres, ou +de cour, des mousquetaires, des philosophes, des géomètres +et des abbés. Les lectures d'ouvrages en vers n'avaient pas +lieu à petit bruit <i>entre soi</i>. Un auteur de tragédie ou comédie, +Chabanon, Desmahis, Colardeau, je suppose, obtenait un +salon à la mode, ouvert à tout ce qu'il y avait de mieux; +c'était un sûr moyen, pour peu qu'on eût bonne mine et +quelque débit, de se faire connaître; les femmes disaient du +bien de la pièce; on en parlait à l'acteur influent, au gentilhomme +de la Chambre, et le jeune auteur, ainsi poussé, arrivait +s'il en était digne. Mais il fallait surtout assez d'intrépidité +et ne pas sortir des formes reçues. Une fois, chez +madame Necker, Bernardin de Saint-Pierre, alors inconnu, +essaya de lire <i>Paul et Virginie</i>: l'histoire était simple et la +voix du lecteur tremblait; tout le monde bâilla, et, au +bout d'un demi-quart d'heure, M. de Buffon, qui avait le +verbe haut, cria au laquais: <i>Qu'on mette les chevaux à ma +voiture</i>!</p> + +<p>De nos jours, la poésie, en reparaissant parmi nous, après +une absence incontestable, sous des formes quelque peu +étranges, avec un sentiment profond et nouveau, avait à +vaincre bien des périls, à traverser bien des moqueries. On +se rappelle encore comment fut accueilli le glorieux précurseur +de cette poésie à la fois éclatante et intime, et ce qu'il +lui fallut de génie opiniâtre pour croire en lui-même et persister. +Mais lui, du moins, solitaire il a ouvert sa voie, solitaire +il l'achève: il n'y a que les vigoureuses et invincibles +natures qui soient dans ce cas. De plus faibles, de plus +jeunes, de plus expansifs, après lui, ont senti le besoin de +se rallier; de s'entendre à l'avance, et de préluder quelque +temps à l'abri de cette société orageuse qui grondait alentour. +Ces sortes d'intimités, on l'a vu, ne sont pas sans +profit pour l'art aux époques de renaissance ou de dissolution. +Elles consolent, elles soutiennent dans les commencements, +et à une certaine saison de la vie des poëtes, contre +l'indifférence du dehors; elles permettent à quelques parties +du talent, craintives et tendres, de s'épanouir, avant que le +souffle aride les ait séchées. Mais dès qu'elles se prolongent et +se régularisent en cercles arrangés, leur inconvénient est de +rapetisser, d'endormir le génie, de le soustraire aux chances +humaines et à ces tempêtes qui enracinent, de le payer d'adulations +minutieuses qu'il se croit obligé de rendre avec une +prodigalité de roi. Il suit de là que le sentiment du vrai et +du réel s'altère, qu'on adopte un monde de convention et +qu'on ne s'adresse qu'à lui. On est insensiblement poussé à +la forme, à l'apparence; de si près et entre gens si experts, +nulle intention n'échappe, nul procédé technique ne passe +inaperçu; on applaudit à tout: chaque mot qui scintille, +chaque accident de la composition, chaque éclair d'image est +remarqué, salué, accueilli. Les endroits qu'un ami équitable +noterait d'un triple crayon, les faux brillants de verre que +la sérieuse critique rayerait d'un trait de son diamant, ne font +pas matière d'un doute en ces indulgentes cérémonies. Il +suffit qu'il y ait prise sur un point du tissu, sur un détail +hasardé, pour qu'il soit saisi, et toujours en bien; le silence +semblerait une condamnation; on prend les devants par la +louange. <i>C'est étonnant</i> devient synonyme de <i>C'est beau</i>; +quand on dit <i>Oh!</i> il est bien entendu qu'on a dit <i>Ah!</i> tout +comme dans le vocabulaire de M. de Talleyrand<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup>164</sup></a>. Au milieu +de cette admiration haletante et morcelée, l'idée de l'ensemble, +le mouvement du fond, l'effet général de l'oeuvre, +ne saurait trouver place; rien de largement naïf ni de plein +ne se réfléchit dans ce miroir grossissant, taillé à mille facettes. +L'artiste, sur ces réunions, ne fait donc aucunement +l'épreuve du public, même de ce public choisi, bienveillant à +l'art, accessible aux vraies beautés, et dont il faut en définitive +remporter le suffrage. Quant au génie pourtant, je ne +saurais concevoir sur son compte de bien graves inquiétudes. +Le jour où un sentiment profond et passionné le +prend au coeur, où une douleur sublime l'aiguillonne, il se +défait aisément de ces coquetteries frivoles, et brise, en se +relevant, tous les fils de soie dans lesquels jouaient ses doigts +nerveux. Le danger est plutôt pour ces timides et mélancoliques +talents, comme il s'en trouve, qui se défient d'eux-mêmes, +qui s'ouvrent amoureusement aux influences, qui +s'imprègnent des odeurs qu'on leur infuse, et vivent de +confiance crédule, d'illusions et de caresses. Pour ceux-là, +ils peuvent avec le temps, et sous le coup des infatigables +éloges, s'égarer en des voies fantastiques qui les éloignent +de leur simplicité naturelle. Il leur importe donc beaucoup +de ne se livrer que discrètement à la faveur, d'avoir toujours +en eux, dans le silence et la solitude, une portion réservée +où ils entendent leur propre conseil, et de se redresser aussi +par le commerce d'amis éclairés qui ne soient pas poëtes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164:</b><a href="#footnotetag164"> (retour) </a> Ceci fait allusion à une anecdote souvent répétée de la +Présentation de l'abbé de Périgord à Versailles.</blockquote> + +<p>Quand les soirées littéraires entre poëtes ont pris une tournure +régulière, qu'on les renouvelle fréquemment, qu'on les +dispose avec artifice, et qu'il n'est bruit de tous côtés que de +ces intérieurs délicieux, beaucoup veulent en être; les visiteurs +assidus, les auditeurs littéraires se glissent; les rimeurs +qu'on tolère, parce qu'ils imitent et qu'ils admirent, récitent +à leur tour et applaudissent d'autant plus. Et dans les salons, +au milieu d'une assemblée non officiellement poétique, si +deux ou trois poëtes se rencontrent par hasard, oh! la bonne +fortune! vite un échantillon de ces fameuses soirées! le proverbe +ne viendra que plus tard, la contredanse est suspendue, +c'est la maîtresse de la maison qui vous prie, et déjà tout un +cercle de femmes élégantes vous écoute; le moyen de s'y +refuser?—Allons, poëte, exécutez-vous de bonne grâce! Si +vous ne savez pas d'aventure quelque monologue de tragédie, +fouillez dans vos souvenirs personnels; entre vos confidences +d'amour, prenez la plus pudique; entre vos désespoirs, choisissez +le plus profond; étalez-leur tout cela! et le lendemain, +au réveil, demandez-vous ce que vous avez fait de votre chasteté +d'émotion et de vos plus doux mystères.</p> + +<p>André Chénier, que les poëtes de nos jours ont si justement +apprécié, ne l'entendait pas ainsi. Il savait échapper +aux ovations stériles et à ces curieux de société qui <i>se sont +toujours fait gloire d'honorer les neuf Soeurs</i>. Il répondait aux +importunités d'usage, qu'<i>il n'avait rien</i>, et que <i>d'ailleurs il +ne lisait guère</i>. Ses soirées, à lui, se composaient de son <i>jeune +Abel</i>, des frères Trudaine, de Le Brun, de Marie-Joseph:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>C'est là le cercle entier qui, le soir, quelquefois,</p> +<p>A des vers, non sans peine obtenus de ma voix,</p> +<p>Prête une oreille amie et cependant sévère.</p> + </div> </div> + +<p>Cette sévérité, hors de mise en plus nombreuse compagnie, +et qui a tant de prix quand elle se trouve mêlée à une sympathie +affectueuse, ne doit jamais tourner trop exclusivement +à la critique littéraire. Boileau, dans le cours de la +touchante et grave amitié qu'il entretint avec Racine, eut sans +doute le tort d'effaroucher souvent ce tendre génie. S'il avait +exercé le même empire et la même direction sur La Fontaine, +qu'on songe à ce qu'il lui aurait retranché! L'ami du poëte, +le <i>confident de ses jeunes mystères</i>, comme a dit encore Chénier, +a besoin d'entrer dans les ménagements d'une sensibilité +qui ne se découvre à lui qu'avec pudeur et parce qu'elle +espère au fond un complice. C'est un faible en ce monde que +la poésie; c'est souvent une plaie secrète qui demande une +main légère: le goût, on le sent, consiste quelquefois à se +taire sur l'expression et à laisser passer. Pourtant, même +dans ces cas d'une poésie tout intime et mouillée de larmes, +il ne faudrait pas manquer à la franchise par fausse indulgence. +Qu'on ne s'y trompe pas: les douleurs célébrées avec +harmonie sont déjà des blessures à peu près cicatrisées, et la +part de l'art s'étend bien avant jusque dans les plus réelles +effusions d'un coeur qui chante. Et puis les vers, une fois +faits, tendent d'eux-mêmes à se produire; ce sont des oiseaux +longtemps couvés qui prennent des ailes et qui s'envoleront +par le monde un matin. Lors donc qu'on les expose encore +naissants au regard d'un ami, il doit être toujours sous-entendu +qu'on le consulte, et qu'après votre première +émotion passée et votre rougeur, il y a lieu pour lui à un +jugement.</p> + +<p>Quelques amitiés solides et variées, un petit nombre d'intimités +au sein des êtres plus rapprochés de nous par le hasard +ou la nature, intimités dont l'accord moral est la suprême +convenance; des liaisons avec les maîtres de l'art, étroites s'il +se peut, discrètes cependant, qui ne soient pas des chaînes, +qu'on cultive à distance et qui honorent; beaucoup de retraite, +de liberté dans la vie, de comparaison rassise et d'élan +solitaire, c'est certainement, en une société dissoute ou factice +comme la nôtre, pour le poëte qui n'est pas en proie à trop +de gloire ni adonné au tumulte du drame, la meilleure condition +d'existence heureuse, d'inspiration soutenue et d'originalité +sans mélange. Je me figure que Manzoni en sa Lombardie, +Wordsworth resté fidèle à ses lacs, tous deux profonds +et purs génies intérieurs, réalisent à leur manière l'idéal de +cette vie dont quelque image est assez belle pour de moindres +qu'eux. Rêver plus, vouloir au delà, imaginer une réunion +complète de ceux qu'on admire, souhaiter les embrasser d'un +seul regard et les entendre sans cesse et à la fois, voilà ce +que chaque poëte adolescent a dû croire possible; mais, du +moment que ce n'est là qu'une scène d'Arcadie, un épisode +futur des Champs-Elysées, les parodies imparfaites que la société +réelle offre en échange ne sont pas dignes qu'on s'y +arrête et qu'on sacrifie à leur vanité. Lors même que, fasciné +par les plus gracieuses lueurs, on se flatte d'avoir rencontré +autour de soi une portion de son rêve et qu'on s'abandonne +à en jouir, les mécomptes ne tardent pas; le côté des amours-propres +se fait bientôt jour, et corrompt les douceurs les +mieux apprêtées; de toutes ces affections subtiles qui s'entrelacent +les unes aux autres, il sort inévitablement quelque +chose d'amer.</p> + +<p>Un autre voeu moins chimérique, un désir moins vaste et +bien légitime que forme l'âme en s'ouvrant à là poésie, c'est +d'obtenir accès jusqu'à l'illustre poëte contemporain qu'elle +préfère, dont les rayons l'ont d'abord touchée, et de gagner +une secrète place dans son coeur. Ah! sans doute, s'il vit de +nos jours et parmi nous, celui qui nous a engendré à la mélodie, +dont les épanchements et les sources murmurantes ont +éveillé les nôtres comme le bruit des eaux qui s'appellent, +celui à qui nous pouvons dire, de vivant à vivant, et dans un +aveu troublé, (<i>con vergognosa fronte</i>), ce que Dante adressait à +l'ombre du doux Virgile:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Or se' lu quel Virgilio, e quella fonte</p> +<p>Che spande di parlar si largo tiume?</p> + </div><div class="stanza"> +<p> * * * * *</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Vagliami 'l lungo studio e 'l grande amore</p> +<p>Che m' lian fatto cercar lo tuo volume;</p> +<p>Tu se' lo mio maestro, e 'l mio autore...,</p> + </div> </div> + +<p>sans doute il nous est trop charmant de le lui dire, et il ne +doit pas lui être indifférent de l'entendre. Schiller et Goëthe, +de nos jours, présentent le plus haut type de ces incomparables +hyménées de génies, de ces adoptions sacrées et fécondes. +Ici tout est simple, tout est vrai, tout élève. Heureuses +de telles amitiés, quand la fatalité humaine, qui se glisse partout, +les respecte jusqu'au terme; quand la mort seule les +délie, et, consumant la plus jeune, la plus dévouée, la plus +tendre au sein de la plus antique, l'y ensevelit dans son plus +cher tombeau! A défaut de ces choix resserrés et éternels, il +peut exister de poëte à poëte une mâle familiarité, à laquelle +il est beau d'être admis, et dont l'impression franche dédommage +sans peine des petits attroupements concertés. On se +visite après l'absence, on se retrouve en des lieux divers, on +se serre la main dans la vie; cela procure des jours rares, des +heures de fête, qui ornent par intervalles les souvenirs. Le +grand Byron en usait volontiers de la sorte dans ses liaisons +si noblement menées; et c'est sur ce pied de cordialité libre +que Moore, Rogers, Shelley, pratiquaient l'amitié avec lui. +En général, moins les rencontres entre poètes qui s'aiment +ont de but littéraire, plus elles donnent de vrai bonheur et +laissent d'agréables pensées. Il y a bien des années déjà, +Charles Nodier et Victor Hugo en voyage pour la Suisse, et +Lamartine qui les avait reçus au passage dans son château de +Saint-Point, gravissaient, tous les trois ensemble, par un beau +soir d'été, une côte verdoyante d'où la vue planait sur cette +riche contrée de Bourgogne; et, au milieu de l'exubérante +nature et du spectacle immense que recueillait en lui-même +le plus jeune, le plus ardent de ces trois grands poëtes, Lamartine +et Nodier, par un retour facile, se racontaient un coin +de leur vie dans un âge ignoré, leurs piquantes disgrâces, leurs +molles erreurs, de ces choses oubliées qui revivent une dernière +fois sous un certain reflet du jour mourant, et qui, +l'éclair évanoui, retombent à jamais dans l'abîme du passé. +Voilà sans doute une rencontre harmonieuse, et comme il en +faut peu pour remplir à souhait et décorer la mémoire; mais +il y a loin de ces hasards-là à une soirée priée à Paris, même +quand nos trois poëtes y assisteraient.</p> + +<p>Après tout, l'essentiel et durable entretien des poëtes, celui +qui ne leur manque ni ne leur pèse jamais, qui ne perd rien, +en se renouvelant, de sa sérénité idéale ni de sa suave autorité, +ils ne doivent pas le chercher trop au dehors; il leur appartient +à eux-mêmes de se le donner. Milton, vieux, aveugle +et sans gloire, se faisant lire Homère ou la Bible par la douce +voix de ses filles, ne se croyait pas seul, et conversait de +longues heures avec les antiques génies. Machiavel nous a raconté, +dans une lettre mémorable, comment après sa journée +passée aux champs, à l'auberge, aux propos vulgaires, le +soir tombant, il revenait à son cabinet, et, dépouillant à la +porte son habit villageois couvert d'ordure et de boue, il +s'apprêtait à entrer dignement dans les cours augustes des +hommes de l'antiquité. Ce que le sévère historien a si hautement +compris, le poëte surtout le doit faire; c'est dans ce +recueillement des nuits, dans ce commerce salutaire avec les +impérissables maîtres, qu'il peut retrouver tout ce que les +frottements et la poussière du jour ont enlevé à sa foi native, +à sa blancheur privilégiée. Là il rencontre, comme Dante au +vestibule de son Enfer, les cinq ou six poëtes souverains dont +il est épris; il les interroge, il les entend; il convoque leur +noble et incorruptible école (<i>la bella scuola</i>), dont toutes les +réponses le raffermissent contre les disputes ambiguës des +écoles éphémères; il éclaircit, à leur flamme céleste, son +observation des hommes et des choses; il y épure la réalité +sentie dans laquelle il puise, la séparant avec soin de sa portion +pesante, inégale et grossière; et, à force de s'envelopper +de <i>leurs saintes reliques</i>, suivant l'expression de Chénier, +à force d'être attentif et fidèle à la propre voix de son coeur, +il arrive à créer comme eux selon sa mesure, et à mériter +peut-être que d'autres conversent avec lui un jour.</p> + +<p>1831.</p> +<br><br><br> + + + + +<h3>CHARLES NODIER<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup class="upper">165</sup></a></h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165:</b><a href="#footnotetag165"> (retour) </a> Au moment où cette réimpression (1844) s'achève, la mort, qui +se hâte, nous permet d'y faire entrer ces pages, qui ne sont plus consacrées +à un vivant: <i>inter Divos habitus</i>.—(Seulement, pour éviter +la disproportion entre les volumes, on a mis à la fin du tome premier +ce que l'ordre naturel eût fait placer à la fin du second.)</blockquote> + +<p>Le titre de <i>littérateur</i> a quelque chose de vague, et c'est le +seul pourtant qui définisse avec exactitude certains esprits, +certains écrivains. On peut être littérateur, sans être du tout +historien, sans être décidément poëte, sans être romancier +par excellence. L'historien est comme un fonctionnaire officiel +et grave, qui suit ou fraye les grandes routes et tient le +centre du pays. Le poëte recherche les sentiers de traverse +le plus souvent; le romancier s'oublie au cercle du foyer, ou +sur le banc du seuil devant, lequel il raconte. Les livres et les +<i>belles-lettres</i> peuvent n'être que fort secondaires pour eux, et +l'historien lui-même, qui s'en passe moins aisément, y voit +surtout l'usage positif et sévère. On peut être littérateur +aussi, sans devenir un érudit critique à proprement parler; +le métier et le talent d'érudit offrent quelque chose de distinct, +de précis, de consécutif et de rigoureux. Un littérateur, +dans le sens vague et flottant où je le laisse, serait au +besoin et à plaisir un peu de tout cela, un peu ou beaucoup, +mais par instants et sans rien d'exclusif et d'unique. Le pur +littérateur aime les livres, il aime la poésie, il s'essaye aux +romans, il s'égaye au pastiche, il effleure parfois l'histoire, il +grapille sans cesse à l'érudition; il abonde surtout aux particularités, +aux circonstances des auteurs et de leurs ouvrages; +une note à la façon de Bayle est son triomphe. Il +peut vivre au milieu de ces diversités, de ces trente rayons +d'une petite bibliothèque choisie, sans faire un choix lui-même +et en touchant à tout: voilà ses délices. Il y a plus: +poëte, romancier, préfacier, commentateur, biographe, le +littérateur est volontiers à la fois amateur et nécessiteux, +libre et commandé; il obéira maintes fois au libraire, sans +cesser d'être aux ordres de sa propre fantaisie. Cette nécessité +qu'il maudit, il l'aime plus qu'il ne se l'avoue: dans son +imprévu, souvent elle lui demande ce qu'il n'eût pas donné +d'une autre manière; elle supplée par accès et fait émulation +en quelque sorte à son imagination même. Sa vie intellectuelle +ainsi, dans sa variété et son recommencement de tous +les jours, est le contraire d'une spécialité, d'une voie droite, +d'une chaussée régulière. Oh! combien je comprends que +les parents sages d'autrefois ne voulussent pas de littérateurs +parmi leurs enfants! Les historiens, les philosophes, +les érudits, les linguistes, les <i>spéciaux</i>, tous tant qu'ils sont, +encaissés dans leur rainure (en laquelle une fois entrés, +notez-le bien, ils arrivent le plus souvent à l'autre bout par +la force des choses, comme sur un chemin de fer les wagons), +tous ces esprits justement établis sont d'abord assez +de l'avis des parents, et professent eux-mêmes une sorte de +dédain pour le littérateur, tel que je le laisse flotter, et pour +ce peu de carrière régulièrement tracée, pour cette école +buissonnière prolongée à travers toutes sortes de sujets et +de livres; jusqu'à ce qu'enfin ce littérateur errant, par la +multitude de ces excursions, l'amas de ses notions accessoires, +la flexibilité de sa plume, la richesse et la fertilité +de ses miscellanées, se fasse un nom, une position, je ne +dis pas plus utile, mais plus considérable que celle des +trois quarts des spéciaux; et alors il est une puissance à son +tour, il a cours et crédit devant tous, il est reconnu.</p> + +<p>Nul écrivain de nos jours ne saurait mieux prêter à nous +définir d'une manière vivante le littérateur indéfini, comme +je l'entends, que ce riche, aimable et presque insaisissable +polygraphe,—Charles Nodier.</p> + +<p>Ce qui caractérise précisément son personnage littéraire, +c'est de n'avoir eu aucun parti spécial, de s'être essayé dans +tout, de façon à montrer qu'il aurait pu réussir à tout, de +s'être porté sur maints points à certains moments avec une +vivacité extrême, avec une surexcitation passionnée, et +d'avoir été vu presque aussitôt ailleurs, philologue ici, +romanesque là, bibliographe et werthérien, académique +cet autre jour avec effusion et solennité, et le lendemain +ou la veille le plus excentrique ou le plus malicieux des +novateurs: un mélange animé de Gabriel Naudé et de Cazotte, +légèrement cadet de René et d'Oberman, représentant +tout à fait en France un essai d'organisation dépaysée de +Byron, de Lewis, d'Hoffmann, Français à travers tout, Comtois +d'accent et de saveur de langage, comme La Monnoye +était Bourguignon, mariant le <i>Ménagiana</i> à <i>Lara</i>, curieux à +étudier surtout en ce que seul il semble lier au présent des +arrière-fonds et des lointains fuyants de littérature, donnant +la main de Bonneville à M. de Balzac, et de Diderot à M. Hugo. +Bref, son talent, ses oeuvres, sa vie littéraire, c'est une riche, +brillante et innombrable armée, où l'on trouve toutes les +bannières, toutes les belles couleurs, toutes les hardiesses +d'avant-garde et toutes les formes d'aventures;... tout, hormis +le quartier-général.</p> + +<p>C'est le quartier-général, en effet, la discipline seule qui de +bonne heure a manqué à ces recrues généreuses et faciles, à +ces ardentes levées de bande qui eurent leur coup de collier +chacune, mais qui, trop vite, la plupart, ont plié. Je me figure +une armée en bataille d'avant Louvois; chaque compagnie +s'est déployée sous son chef à sa guise; chaque capitaine, +chaque colonel a étalé son écharpe et sa casaque de +fantaisie. En tout, Nodier a été un peu ainsi; s'il étudie la +botanique ou les insectes,—ces brillants coléoptères à qui sa +plume déroba leurs couleurs,—dans le pli de science où il +se joue, c'est à un point de vue particulier toujours et sans +tant s'inquiéter des classifications générales et des grands +systèmes naturels: Jean-Jacques de même en était à la botanique +d'avant Jussieu. Nodier, dans les genres divers qu'il +cultive, s'en tient volontiers à la chimie d'avant Lavoisier, +comme il reviendrait à l'alchimie ou aux vertus occultes +d'avant Bacon; après l'<i>Encyclopédie</i>, il croit aux songes; en +linguistique, il semble un contemporain de Court de Gébelin, +non pas des Grimm ou des Humboldt. C'est toujours ce corps +d'armée d'avant le grand ordonnateur Louvois.</p> + +<p>On dirait que dans sa destinée prodigue, dans cette vocation +mobile qui aime à s'épandre hors du centre, il se reflète +quelque chose de la destinée de sa province elle-même, si +tard réunie. Il y a en lui, littérairement parlant, du Comtois +d'avant la réunion, du fédéraliste girondin.</p> + +<p>A qui la faute? et est-ce une faute en ces temps de révolution +et de coupures si fréquentes? Qu'on songe à la date de sa +naissance. Nous aurons à rappeler tout à l'heure les impressions +de son enfance précoce, les orages de son adolescence +émancipée, cette vie de frontière aux lisières des monts, aux +années d'émigration et d'anarchie, entre le Directoire expirant +et l'Empire qui n'était pas né; car c'est bien alors que +son imagination a pris son pli ineffaçable, et que l'idéal en +lui à grands traits hasardeux, s'est formé. L'honneur de +Nodier dans l'avenir consistera, quoi qu'il en soit, à représenter +à merveille cette époque convulsive où il fut jeté, cette +génération littéraire, adolescente au Consulat, coupée par +l'Empire, assez jeune encore au début de la Restauration, +mais qui eut toujours pour devise une sorte de contre-temps +historique: ou <i>trop tôt ou trop tard!</i></p> + +<p><i>Trop tôt</i>; car si elle eût tardé jusqu'à la Restauration, si +elle eût débuté fraîchement à l'origine, elle aurait eu quinze +années de pleine liberté et d'ouverte carrière à courir tout +d'une haleine.—<i>Trop tard</i>; car si elle se fût produite aussi bien +vers 1780, si elle fût entrée en scène le lendemain de Jean-Jacques, +elle aurait eu chance de se faire virile en ces dix +années, de prendre rang et consistance avant les orages de 89.</p> + +<p>Mais, dans l'un ou dans l'autre cas, elle n'aurait plus été +elle-même, c'est-à-dire une génération poétique jetée de côté +et interceptée par un char de guerre, une génération vouée +à des instincts qu'exaltèrent et réprimèrent à l'instant les +choses, et dont les rares individus parurent d'abord marqués +au front d'un pâle éclair égaré. <i>Hélas! nous aurions pu être!</i> +a dit l'aimable miss Landon dans un refrain mélancolique, +récemment cité par M. Chasles. C'est la devise de presque +toutes les existences. Seulement ici, de ces existences littéraires +d'alors qui ont manqué et qui <i>auraient pu être</i>, il en +est une qui a surgi, qui, malgré tout, a brillé, qui, sans y +songer, a hérité à la longue de ces infortunes des autres et +des siennes propres, qui les résume en soi avec éclat et +charme, qui en est aujourd'hui en un mot le type visible et +subsistant. Cela fait aussi une gloire.</p> + +<p>J'insiste encore, car, pour le littérateur, c'est tout si on le +peut rattacher à un vrai moment social, si on peut sceller à +jamais son nom à un anneau quelconque de cette grande +chaîne de l'histoire. Quelle fut, à les prendre dans leur ensemble, +la direction principale et historique des générations +qui arrivaient à la virilité en 89, et de celles qui y atteignaient +vers 1803? Pour les unes, la politique, la liberté, la tribune; +pour les autres, l'administration ou la guerre. De sorte qu'on +peut dire, en abrégeant, que les générations politiques et révolutionnaires +de 89 eurent pour mot d'ordre <i>le droit</i>, et que +les générations obéissantes et militaires de l'Empire eurent +pour mot d'ordre <i>le devoir</i>. Or, nos générations, à nous, romanesques +et poétiques, n'ont guère eu pour mot d'ordre +que <i>la fantaisie</i>.</p> + +<p>Mais que devinrent les éclaireurs avancés, les enfants perdus +de nos générations encore lointaines, lorsque, s'ébattant +aux dernières soirées du Directoire, essayant leur premier +essor aux jeunes soleils du Consulat, et croyant déjà à la plénitude +de leur printemps, ils furent pris par l'Empire, séparés +par lui de leur avenir espéré, et enfermés de toutes parts +un matin en un horizon de fer comme dans le cercle de Popilius? +Ce fut un vrai cri de rage<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup>166</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166:</b><a href="#footnotetag166"> (retour) </a> On peut lire dans <i>les Méditations du Cloître</i>, qui +font suite au <i>Peintre de Saltzbourg</i>, le paragraphe qui commence +ainsi: «Voilà une génération tout entière, etc., etc.»</blockquote> + +<p>Deux seuls grands esprits souvent cités résistèrent à cet +Empire et lui tinrent tête, M. de Chateaubriand et madame de +Staël. Mais remarquez bien qu'ils étaient très au complet, et +comme en armes, quand il survint. M. de Chateaubriand se +faisait déjà homme en 89; dix ans d'exil, d'émigration et de +solitude achevèrent de le tremper. Madame de Staël, de même, +ne put être supprimée par l'Empire, auquel elle était antérieure +de position prise et de renommée fondée. Nés dix ou +quinze ans plus tard, et s'ils n'avaient eu que dix-sept ans en +1800, ces deux chefs de la pensée eussent-ils fait tête aussi +fermement à l'assaut? Du moins, on l'avouera, les difficultés +pour eux eussent été tout autres.</p> + +<p>Il faut en tenir compte au brillant, aimable et intermédiaire +génie dont nous parlons. Charles-Emmanuel Nodier +doit être né à Besançon le 29 avril 1780, si tant est qu'il s'en +souvienne rigoureusement lui-même; le contrariant Quérard +le fait naître en 1783 seulement; Weiss, son ami d'enfance, +le suppose né en 1781. Ce point initial n'est donc pas encore +parfaitement éclairci, et je le livre aux élucubrations des +Mathanasius futurs. Son père, avocat distingué, avait été de +l'Oratoire et avait professé la rhétorique à Lyon. Il fut le premier +et longtemps l'unique maître de ce fils adoré (fils naturel, +je le crois), dont l'éducation ainsi resta presque entièrement +privée et qui ne parut au collège que dans les classes +supérieures. Le jeune Nodier suivit pourtant à Besançon les +cours de l'École centrale et fut élève de M. Ordinaire, de +M. Droz. Ses relations avec le moine Schneider, telles qu'il +s'est plu à nous les peindre, ne sont-elles pas une réflexion fort +élargie, une pure réfraction du souvenir à distance au sein +d'une vaste et mobile imagination? Nous nous garderions bien, +quand nous le pourrions, de chercher à suivre le réel biographique +dans ce qui est surtout vrai comme impression et +comme peinture, et d'y décolorer à plaisir ce que le charmant +auteur a si richement fondu et déployé. Ce que nous demandons +à l'enfance et à la jeunesse de Nodier, c'est moins une +suite de faits positifs et d'incidents sans importance que ses +émotions mêmes et ses songes; or, de sa part, les souvenirs +légèrement <i>romancés</i> nous les rendent d'autant mieux.</p> + +<p>Les premiers sentiments du jeune Nodier le poussèrent +tout à fait dans le sens de la Révolution. Son père fut le second +maire constitutionnel de Besançon; M. Ordinaire avait été le +premier. L'enfant, dès onze ou douze ans, prononçait des +discours au club. Une députation de ce club de Besançon alla +rendre visite au général Pichegru qui avait repoussé les Autrichiens, +du côté de Strasbourg: l'enfant fut de la partie; +deux commissaires le demandèrent à son père: «Donnez-nous-le, +nous le ferons voyager!» Pichegru lui fit accueil et +l'assit même sur ses genoux, car l'enfant, très-jeune, était de +plus très-mince et petit, il n'a grandi que tard. Il passa ainsi +trois ou quatre jours au quartier-général et partagea le lit +d'un aide de camp. Cette excursion fut féconde pour sa jeune +âme; mille tableaux s'y gravèrent, mille couleurs la remplirent. +Il put dire avec orgueil: Pichegru m'a aimé. Mais +lorsqu'ensuite, dans son culte enthousiaste, il s'obstina jusqu'au +bout à parler de Pichegru comme d'une pure victime, +comme d'un bon Français et d'un loyal défenseur du sol, il +fut moins fidèle à l'information de l'histoire qu'à la reconnaissance +et au pieux désir.</p> + +<p>Pendant la Terreur probablement, un M. Girod de Chantrans, +ancien officier du génie, forcé de quitter Besançon par +suite du décret qui interdisait aux ci-devant nobles le séjour +dans les places de guerre, alla habiter Novilars, château à +deux lieues de là; il emmena le jeune Nodier avec lui. C'était +un savant, un sage, une espèce de Linné bisontin. Il donna +à l'enfant des leçons de mathématiques et d'histoire naturelle, +mais l'élève ne mordit qu'à cette dernière. C'est là qu'il commença +ses études entomologiques, ses collections, s'attachant +aux coléoptères particulièrement: il y acquit des connaissances +réelles, découvrit l'organe de l'ouïe chez les insectes: +une dissertation publiée à Besançon en l'an VI (1798) en fait +foi. M. Duméril confirma depuis cette opinion, ou même, selon +son jeune et jaloux devancier, s'en empara: il y eut réclamation +dans les journaux<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup>167</sup></a>. Dès ce temps, Nodier avait +commencé un poëme sur les charmants objets de ses études; +on en citait de jolis vers que quelques mémoires, en le voulant +bien, retrouveraient peut-être encore. Je n'ai pu saisir +que les deux premiers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Hôtes légers des bois, compagnons des beaux jours,</p> +<p>Je dirai vos travaux, vos plaisirs, vos amours...</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167:</b><a href="#footnotetag167"> (retour) </a> On peut voir dans la <i>Décade</i>, 3e trimestre de l'an XII, +p. 377, une lettre de Charles Nodier, de laquelle il résulte cependant que +M. Duméril, loin de s'emparer de l'observation de son devancier, l'avait +négligée et n'en avait pas tenu compte. L'exactitude est bien difficile +à obtenir, en tout ce qui concerne Charles Nodier,—surtout si l'on +a causé avec lui.</blockquote> + +<p>Mais qu'est-il besoin de poëme? ne l'avons-nous pas dans +<i>Séraphine</i>, aussi vif, aussi frais, aussi matinal et diapré que +les ailes de ces papillons sans nombre que l'auteur décrit +amoureusement et qu'il étale? Quand on est poëte, quand la +lumière se joue dans l'atmosphère sereine de l'esprit ou en +colore à son gré les transparentes vapeurs, il n'est que mieux +d'attendre pour peindre, de laisser la distance se faire, les +rayons et les ombres s'incliner, les horizons se dorer et s'amollir. +Tous ces <i>Souvenirs</i> enchanteurs de Nodier, qui commencent +par <i>Séraphine</i>, ont pour muse et pour fée, non pas +le <i>Souvenir</i> même, beaucoup trop précis et trop distinct, mais +l'adorable <i>Réminiscence</i>. C'est bien important, à propos de Nodier, +de poser dès l'abord en quoi la réminiscence diffère du +souvenir. Un amant disait à sa maîtresse qui brûlait chaque +fois les lettres reçues, et qui pourtant s'en ressouvenait mieux:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Au lieu d'un froid tiroir où dort le souvenir,</p> +<p>J'aime bien mieux ce coeur qui veut tout retenir,</p> +<p>Qui dans sa vigilance à lui seul se confie,</p> +<p>Recueille, en me lisant, des mots qu'il vivifie,</p> +<p>Les mêle à son désir, les plie en mille tours,</p> +<p>Incessamment les change et s'en souvient toujours.</p> +<p>Abus délicieux! confusion charmante!</p> +<p>Passé qui s'embellit de lui-même et s'augmente!</p> +<p>Forêt dont le mystère invite et fait songer,</p> +<p>Où la Réminiscence, ainsi qu'un faon léger,</p> +<p>T'attire sur sa trace au milieu d'avenues</p> +<p>Nouvelles a tes yeux et non pas inconnues!</p> + </div> </div> + +<p>C'est ce faon léger des lointains mystérieux, ce daim à demi +fuyant de l'Égérie secrète, que dans ses inspirations les plus +heureuses Nodier vieillissant a suivi.</p> + +<p>Au retour de Novilars, il fréquenta à Besançon les cours de +l'École centrale; dès 1797, il était adjoint au bibliothécaire de +la ville, avec de petits appointements qui lui permirent quelque +indépendance. Jusqu'alors il avait été plutôt timide et +d'une allure toute poétique; il commença de s'émanciper, et +ces vives années de son adolescence purent paraître très-dissipées +et très-oisives. Son père l'aurait voulu avocat; il suivit +le droit à Besançon, mais inexactement et sans fruit. A cette +époque il en était déjà aux romans, soit à les pratiquer, soit +à les écrire. L'influence de <i>Werther</i> fut très-grande sur lui et +l'exalta singulièrement. La mode y poussait; le plus flatteur +triomphe d'un jeune-France en ce temps-là consistait à obtenir +des parents de porter l'habit bleu de ciel et la culotte jaune +de Werther. Dans ces premiers accès d'enthousiasme germanique, +Nodier ne savait que fort peu l'allemand; il lisait plus +directement Shakspeare; mais il avait pour ainsi dire le don +des langues; il les déchiffrait très-vite et d'instinct, et en général +il sait tout comme par réminiscence. Rien d'étonnant +que, comme toutes les réminiscences, ses connaissances, d'autant +plus ingénieuses, soient parfois un peu hasardées.</p> + +<p>Il se trouva impliqué en 1799 (an vu) dans quelque petite +échauffourée politique. Il s'agissait d'<i>un complot contre la sûreté +de l'État</i>. Condamné d'abord par contumace, il fut ensuite +acquitté à la majorité d'une voix, le 10 fructidor an VII. Il +avait perdu sa place de bibliothécaire-adjoint; son père l'envoya +à Paris (vers 1800) pour y continuer ses études interrompues; +il y porta des romans déjà faits, et y contracta de nouvelles +liaisons politiques. Après un premier séjour à Paris, il +fut rappelé à Besançon; c'était l'époque où les émigrés commençaient +à rentrer; il se lia avec ceux d'entre eux qui +étaient encore jeunes, et tourna au royalisme en combinant +ses nouvelles affections avec les anciennes. Revenu à Paris à +l'époque où Bonaparte consul visait de près à l'empire, il y +fit <i>la Napoléone</i> (1802), encore plus républicaine que royaliste: +le dernier vers y salue <i>l'échafaud de Sidney</i>. Il publia +presque en même temps le petit roman des <i>Proscrits</i>, et, dans +un genre fort différent, une <i>Bibliographie entomologique</i>; il +avait écrit des articles dans un journal d'opposition intitulé +<i>le Citoyen français</i>, qui paraissait pendant la première année +du Consulat. Il avait déjà fait imprimer à Besançon, en 1801, +et tirer à vingt-cinq exemplaires <i>Quelques Pensées de Shakspeare</i>, +avec cette épigraphe de Bonneville:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Génie agreste et pur qu'ils traitent de barbare.</p> + </div> </div> + +<p>En quittant chaque fois Besançon, Nodier y laissait un ami +qu'il revoyait toujours ensuite avec bonheur, qu'il émerveillait +de ses nouveaux récits, au coeur de qui il gravait comme +sur l'écorce du hêtre les chiffres du moment, et que quarante +années écoulées depuis lors n'ont pas arraché du même lieu. +Weiss, cet ami d'enfance, bibliographe comme Nodier, et, qui +plus est, homme d'imagination comme lui, l'un des derniers +de cette franche et docte race provinciale à la façon du +XVIe siècle, héritier direct des Grosley et des Boisot, l'excellent +Weiss est resté dans sa ville natale comme un exemplaire +déposé de la vie première et de l'âme de son ami, un +exemplaire sans les arabesques et les dorures, mais avec les +corrections à la main, avec les marges entières précieuses, et +ce qu'on appelle en bibliographie les <i>témoins</i>. Qui donc n'a +pas ainsi quelqu'un de ces amis purs et fidèles qui est resté +au toit quand nous l'avons déserté, le pigeon casanier qui +garde la tourelle? mais l'autre souvent ne revient pas. C'est +le tome premier de nous-même, et celui presque toujours qui +nous représente le mieux. Pour savoir le Nodier d'alors, c'est +bien moins le Nodier d'aujourd'hui, trop lassé de s'entendre, +qu'il eût fallu interroger, que le témoin mémoratif et glorieux +d'un tel ami, lorsque dans la belle promenade de Chamars, +si pleine de souvenirs (avant que le Génie militaire +eût gâté Chamars), il s'épanchait en abondants et naïfs récits, +et faisait revivre sous les grands feuillages d'automne +les confidences des printemps d'autrefois, désespoirs ardents, +philtres mortels, consolations promptes, complots, terreurs +crédules, fuites errantes, une fenêtre escaladée, les années +légères.</p> + +<p>Je me représente Nodier à ces heures de jeunesse, lorsque, +superbe et puissant d'espérance, ou, ce qui revient au même, +prodigue de désespoir, il partit pour Paris du pied de sa montagne +comme pour une conquête. Il n'était pas tel que nous +le voyons aujourd'hui lorsqu'à pas lents, un peu voûté et +comme affaissé, il s'achemine tous les jours régulièrement par +les quais jusque chez Crozet et Techener, ou devers l'Académie +les jours de séance, <i>afin que cela l'amuse</i>, comme dirait +La Fontaine. «Vous l'avez rencontré cent fois, vous l'avez +coudoyé, dit un spirituel critique, qui en cette occasion est +peintre<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup>168</sup></a>, et sans savoir pourquoi vous avez remarqué sa +figure anguleuse et grave, son pas incertain et aventureux, +<i>son oeil vif et las</i>, sa démarche fantasque et pensive.» Prenez +garde pourtant, attendez: il y a de la vigueur encore +sommeillante sous cette immense lassitude, il survient de +singuliers réveils dans cette langueur. Un jour que je le rencontrais +ainsi dans une de ces cours de l'Institut que les profanes +traversent irrévérencieusement pour raccourcir leur +chemin, comme on traverse une église,—un jour que je le +rencontrais donc, et qu'arrivé tout fraîchement moi-même +de sa Franche-Comté et de son Jura, je lui en rappelais avec +feu quelques grands sites, il m'écoutait en souriant; mais +j'avais cherché vainement le nom de <i>Cerdon</i> pour le rattacher +à cette haute et austère entrée dans la montagne après Pont-d'Ain: +ce nom de <i>Cerdon</i>, que je ne retrouvais pas et que je +balbutiais inexactement, avait dérouté à lui-même sa mémoire, +et nous avions tourné autour, sachant au juste de +quel lieu il s'agissait, mais sans le bien dénommer. Il m'avait +quitté, il était loin, lorsque du fond de la seconde cour, et +du seuil même de l'illustre <i>portique</i>, un cri, un accent net +et vibrant, le mot de <i>Cerdon</i>, qui lui était revenu, et qu'il me +lançait avec une joie fière en se retournant, m'arriva comme +un rappel sonore du pâtre matinal aux échos de la montagne: +le Nodier jeune et puissant était retrouvé!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168:</b><a href="#footnotetag168"> (retour) </a> <i>Portraits littéraires</i>, par M. Planche.</blockquote> + +<p>Les soirs même de dimanche, en cet <i>Arsenal</i> toujours gracieux +et embelli, s'il s'oublie quelquefois, comme par mégarde, +à causer et à rajeunir, si, debout à la cheminée, il +s'engage en un attachant récit qui ne va plus cesser, à mesure +que sa parole élégante et flexible se déroule, écoutez, +assistez! Voyez-vous cette organisation puissante qui a faibli, +comme elle se rehausse aux souvenirs! l'oeil s'éclaire, la +voix monte, le geste lui-même, à peine sorti de sa longue +indolence, est éloquent. Je me figure un Vergniaud qui +cause.</p> + +<p>Dans le Nodier d'aujourd'hui, à travers la fatigue, il y a encore, +par accès, du montagnard élancé à haute et large poitrine, +de même que dans celui d'autrefois et jusqu'en sa +pleine force, on dut entrevoir toujours quelque chose de ce +qui a promptement fléchi. Les Francs-Comtois transplantés +ne sont-ils pas volontiers comme cela<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup>169</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169:</b><a href="#footnotetag169"> (retour) </a> Jouffroy, par exemple.</blockquote> + +<p>Quoi qu'il en soit, lui, il était tel lorsque ses premiers séjours +à Paris agrandirent sous ses pas bondissants le cercle +des aventures. J'ajourne pour un instant les échappées politiques: +littérairement on le possède dès ce moment-là, +d'une manière complète et circonstanciée, dans quelques +petits ouvrages de lui qui furent conçus sous ces coups de +soleil ardents, sous ces premières lunes sanglantes et bizarres.</p> + +<p><i>Le Peintre de Saltzbourg</i>, journal des émotions d'un coeur +souffrant, suivi des <i>Méditations du Cloître</i>, 1803.</p> + +<p><i>Le dernier Chapitre de mon Roman</i>, 1803.</p> + +<p><i>Essais d'un jeune Barde</i>, 1804.</p> + +<p><i>Les Tristes</i>, ou <i>Mélanges tirés des tablettes d'un Suicide</i>, 1806. +J'y ajouterais le roman intitulé <i>les Proscrits</i>, si on pouvait se +le procurer<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup>170</sup></a>; mais j'y joins celui d'<i>Adèle</i>, qui, publié beaucoup +plus tard, remonte pour la première idée et l'ébauche +de la composition à ces années de prélude. En relisant ces +divers écrits, en tâchant, s'il se peut, pour les <i>Essais d'un +jeune Barde</i> et pour <i>les Tristes</i>, de ressaisir l'édition originale +(car dans les volumes des <i>oeuvres complètes</i> la physionomie +particulière de ces petits recueils s'est perdue et comme fondue), +on surprend à merveille les affinités sentimentales et +poétiques de Nodier dans leurs origines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170:</b><a href="#footnotetag170"> (retour) </a> On le peut assez aisément, car il a été réimprimé en 1820 +(<i>Stella</i> ou <i>les Proscrits</i>). L'auteur l'a rejeté depuis avec +raison, comme trop juvénile et peu digne de ses <i>Oeuvres complètes</i>. +Les autres ouvrages dont je parle en dispensent.</blockquote> + +<p>Il est d'avant <i>René</i>, bien qu'il n'éclate qu'un peu après et à +côté. Il n'a pas non plus besoin d'<i>Oberman</i> pour naître, bien +qu'il le lise de bonne heure et qu'il l'admire aussitôt; mais +si Oberman et René sont pour lui des frères aînés et plus +mûris, ce ne sont pas ses parents directs, ses pères. Nodier, +au début, se rattache plus directement à Saint-Preux, mais +à Saint-Preux germanisé, vaporisé, werthérisé. Il a lu aussi +<i>les dernières Aventures du jeune d'Olban</i>, publiées en 1777, +et il s'en ressent d'une manière sensible. Mais qu'est-ce, me +dira-t-on, que <i>les Aventures du jeune d'Olban</i>? Avant 89, il y +avait en France un très-réel commencement de romantisme, +une veine assez grossissante dont on est tout surpris à l'examiner +de près: les drames de Diderot, de Mercier, les traductions +et les préfaces de Le Tourneur, celles de Bonneville. +Tout un jeune public, contre lequel tonnait La Harpe, +y répondait: on a vu ailleurs que M. Joubert, l'ami de Fontanes, +en était. Or Ramond, depuis membre grave des assemblées +politiques, de l'Académie des Sciences, et historien si +éminent des Pyrénées, Ramond jeune, nourri dans Strasbourg, +sa patrie, des premiers sucs de la littérature allemande +mûrissante, en fut légèrement enivré. Séjournant en Suisse +et dans une sorte d'exil commandé, à ce qu'il semble, par +quelque passion malheureuse, il publia à Verdun, en 1777, +<i>les Aventures du jeune d'Olban</i> qui finissent à la Werther par +un coup de pistolet, et l'année suivante il publia encore, dans +la même ville, un volume d'Élégies alsaciennes de plus de +sentiment et d'exaltation que d'harmonie et de facture; on +y lit cette rustique approbation signée du bailli du lieu: <i>Permis +d'imprimer les Élégies ci-devant</i>. Nodier, à la veille du +<i>Peintre de Saltzbourg</i>, se ressouvenait du roman de Ramond +<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup>171</sup></a>, il ajouta même à son <i>Peintre</i>, par manière d'épilogue, +une pièce intitulée <i>le Suicide et les Pèlerins</i>, qui n'est +qu'une mise en vers du dernier chapitre en prose de <i>d'Olban</i>. +Comme talent d'écrire (bien que Ramond en ait montré dans +ses autres ouvrages), il n'y a pas de comparaison à faire entre +<i>le Peintre de Saltzbourg</i> et le roman alsacien; mais c'est le +même fonds de sentimentalité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171:</b><a href="#footnotetag171"> (retour) </a> Il a poussé la complaisance et la longanimité du souvenir jusqu'à +donner une édition des <i>Aventures de d'Olban</i>, avec notice, 1829, chez +Techener.</blockquote> + +<p>Les <i>Essais d'un jeune Barde</i> sont dédiés par Nodier à Nicolas +Bonneville; c'est à lui surtout, à ses <i>âpres et sauvages, mais +fières et vigoureuses</i> traductions, comme il les appelle, qu'il +avait dû d'être initié au théâtre allemand. Bonneville avait +débuté jeune par des poésies originales où l'on remarque de +la verve; ensuite il s'était livré au travail de traducteur. +Vers 1786, en tête d'un <i>Choix de petits romans imités de l'allemand</i>, +il avait mis pour son compte une préface où il pousse +le cri famélique et orgueilleux des génies méconnus. Il n'y +manque pas l'exemple de Chatterton, qu'il raconte et étale +avec vigueur. Il est l'un des premiers qui aient commencé +d'entonner cette lugubre et emphatique complainte qui n'a +fait que grossir depuis, et dont l'opiniâtre refrain revient à +redire: <i>Admire-moi, ou je me tue!</i> La Révolution le dispersa +violemment hors de la littérature<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup>172</sup></a>. Voilà bien quelques-uns +des précurseurs parmi cette génération werthérienne d'avant +89, dont fut encore Granville, aussi décousu, plus malheureux +que Bonneville, et qui semble lui disputer un pan +de ce manteau superbe et quelque peu troué qui se déchira +tout à fait entre ses mains. Granville, auteur du <i>Dernier Homme</i>, +poëme en prose dont Nodier s'est fait depuis l'éditeur, et que +M. Creusé de Lesser a rimé, Granville, atteint comme Gilbert +d'une fièvre chaude, se noya le 1er février 1805 à Amiens, dans +le canal de la Somme, qui coulait au pied de son jardin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172:</b><a href="#footnotetag172"> (retour) </a> Voir sur Bonneville le portrait qu'en trace Nodier dans <i>les +Prisons de Paris sous le Consulat</i>, chap. I, et la note VIII du <i>Dernier +Banquet des Girondins</i>.</blockquote> + +<p>Je demande pardon de remuer de si tristes frénésies; mais +il le faut, puisque c'est de la généalogie littéraire. Remarquez +que le secret du malheur de ces écrivains tourmentés est en +grande partie dans la disproportion de l'effort avec le talent. +Car de <i>talent</i>, à proprement parler, c'est-à-dire de pouvoir +créateur, de faculté expressive, de mise en oeuvre heureuse, +ils n'en avaient que peu; ils n'ont laissé que des lambeaux +aussi déchirés que leur vie, des canevas informes que les +imaginations enthousiastes ont eu besoin de revêtir de couleurs +complaisantes, de leurs propres couleurs à elles, pour +les admirer.</p> + +<p>Ce fut sans doute un malheur de Nodier au début, que de +Se prendre de ce côté, et de se trouver engagé par je ne sais +quelle fascination irrésistible vers ces faux et troublants modèles. +Je conçois et j'admets qu'à l'entrée de la vie, les premières +affections, même littéraires, ne soient pas dans chacun +celles de tous. Dans sa jolie nouvelle de <i>la Neuvaine de la +Chandeleur</i>, Nodier en commençant explique très-bien comme +quoi il n'y a de véritable enfance qu'au village, ou du moins +en province, dans des coins à part, bien loin des rendez-vous +des capitales et de la rue Saint-Honoré. De même en littérature, +en poésie, les premières impressions, et souvent les plus +vraies et les plus tendres, s'attachent à des oeuvres de peu de +renom et de contestable valeur, mais qui nous ont touché un +matin par quelque coin pénétrant, comme le son d'une certaine +cloche, comme un nid imprévu au rebord d'un buisson, +<i>comme le jeu d'un rayon de soleil sur la ferblanterie d'un petit +toit solitaire</i>. Ainsi l'<i>Estelle</i> de Florian ou la <i>Lina</i> de Droz, les +<i>Fragments</i> de Ballanche ou les <i>Nuits Élyséennes</i> de Gleizes, +peuvent toucher un coeur adolescent autant et bien plus qu'une +Iliade. Même plus tard, on pourrait, comme faible secret, et +en ne l'avouant jamais, préférer <i>Valérie</i> à Sophocle; on peut, +et en l'avouant, préférer le <i>Lac</i> des <i>Méditations</i> à <i>Phèdre</i> elle-même. +Dans l'enfance donc et dans l'adolescence encore, rien +de mieux littérairement, poétiquement, que de se plaire, durant +les récréations du coeur, à quelques sentiers favoris, hors +des grands chemins, auxquels il faut bien pourtant, tôt ou +tard, se rallier et aboutir. Mais ces grands chemins, c'est-à-dire +les admirations légitimes et consacrées, à mesure qu'on +avance, on ne les évite pas impunément; tout ce qui compte +y a passé, et l'on y doit passer à son tour: ce sont les voies +sacrées qui mènent à la Ville éternelle, au rendez-vous universel +de la gloire et de l'estime humaine. Nodier, si fait pour +pratiquer ces voies et pour les suivre, et qui, jeune, en savait +mieux que les noms, ne les hanta, pour ainsi parler, qu'à la +traverse, et ne s'y enfonça à aucun moment en droiture. Je +ne sais quelle fatalité de destinée ou quel tourbillon romanesque, +du <i>Peintre de Saltzbourg</i> à <i>Jean Sbogar</i>, le jeta toujours +par les précipices ou sur les lisières, à droite ou à gauche de +ces grandes lignes où convergent en définitive les seules et +vraies figures du poëme humain comme de l'histoire. Par un +généreux mais décevant instinct, il s'en alla accoster d'emblée, +en littérature comme en politique, ceux surtout qui étaient +dehors et qui lui parurent immolés, Bonneville ou Granville, +comme Oudet et Pichegru.</p> + +<p>Et plus tard, tout à fait mûr et le plus ingénieux des sceptiques, +ne voudra-t-il pas réhabiliter Cyrano? il appellera +Perrault un autre Homère.</p> + +<p>Jeune, deux choses entre autres le sauvèrent et permirent +qu'à la fin, arrivé à son tour, reposé ou du moins assis, et +comptant devant lui les débris amassés, il se fît une richesse. +Et d'abord, si sincère qu'il se montrât dans le transport d'expression +de ses douleurs juvéniles, il était trop poëte pour +que son imagination, à certains moments, ne les lui exagérât +point beaucoup, et, à d'autres moments aussi, ne les vint pas +distraire et presque guérir. Sa sensibilité, tempérée par la +fantaisie, ne prenait pas le malheur dans un sérieux aussi +continu que de loin on pourrait le croire. Et par exemple, +en ce temps même du <i>Peintre de Saltzbourg</i>, il écrivait <i>le +dernier Chapitre de mon Roman</i>, réminiscence très-égayée +d'une génération légère qui avait eu, comme il l'a très-bien +dit, <i>Faublas</i> pour <i>Télémaque</i>. J'aime peu à tous égards ce +<i>dernier Chapitre</i>, si spirituel qu'il soit; il rappelle trop son +modèle par des côtés non-seulement scabreux, mais un peu +vulgaires. Je ne sais en ce genre-là de vraiment délicat que +le petit conte: <i>Point de Lendemain</i>, de Denon, qu'on peut citer +sans danger, puisqu'on ne trouvera nulle part à le lire<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup>173</sup></a>. +Mais dans ce <i>dernier Chapitre</i>, la mélancolie était raillée, et +il y était fait justice des Werthers à la mode, de façon à rassurer +contre les autres écrits de l'auteur lui-même. Il ne +manque souvent à l'ardeur fiévreuse de la jeunesse et à ces +fumeuses exaltations de tête, qu'une soupape de sûreté qui +empêche l'explosion et rétablisse de temps en temps l'équilibre: +<i>le dernier Chapitre de mon Roman</i> prouverait qu'ici, dès +l'origine, cette espèce de garantie était trouvée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173:</b><a href="#footnotetag173"> (retour) </a> Paris, 1812, Didot l'aîné: tiré à très peu d'exemplaires.</blockquote> + +<p>Mais ce qui sauva surtout Nodier et le lira hors de pair +d'entre tous ces faux modèles secondaires auxquels il faisait +trop d'honneur en s'y attachant, et qui ne devaient bientôt +plus vivre que par lui, c'est tout simplement le talent, le don, +le jeu d'écrire, la faculté et le bonheur d'exprimer et de +peindre, une plume riche, facile, gracieuse et vraiment +charmante, et le plaisir qu'il y a, quand on en est maître, +à laisser courir tout cela.</p> + +<p>On peut se donner l'agrément, et j'y invite, de lire dans +<i>Trilby</i>, dès la troisième ou quatrième page, une certaine +phrase infinie qui commence par ces mots: «Quand Jeannie, +de retour du lac...» Jamais ruban soyeux fut-il plus flexueusement +dévidé, jamais soupir de lutin plus amoureusement +filé, jamais fil blanc de <i>bonne Vierge</i> plus incroyablement +affiné et allongé sous les doigts d'une reine Mab? Eh bien! +quand on est destiné à écrire cette phrase-là, ou celles encore +de la magique danse des castagnettes dans <i>Inès de las +Sierras</i>, on éprouve trop de dédommagement secret à décrire +même ses erreurs, même ses désespoirs, pour ne pas devoir +leur échapper bientôt et leur survivre.</p> + +<p>Nodier écrivain, s'il faut le définir, c'est proprement un +<i>Arioste</i> de la phrase. Or, si Werther qu'on semble au début, +quand je ne sais quel Arioste est dessous, j'ai bon espoir, on +en revient.</p> + +<p>Ces fines qualités de style se présageaient déjà vivement +dans <i>le Peintre de Saltzbourg</i>, qui n'a plus guère conservé +d'intérêt que par là. A travers le chimérique de l'action, le +vague et l'exalté des caractères, on y peut relever quelques +tableaux de nature qui rappelaient alors les touches encore +récentes de Bernardin de Saint-Pierre, et qui supposaient le +voisinage prochain de Chateaubriand et d'Oberman. Nodier, +grand <i>styliste</i> prédestiné, a de bonne heure excellé à revêtir +les formes et les teintes d'alentour: une de ses images favorites +est celle de la <i>pierre de Bologne</i>, qui garde, dit-on, quelque +temps les rayons dont elle a été pénétrée. <i>Le Peintre de +Saltzbourg</i> avait de plus, sur quelques points de sa palette, +ses rayons à lui. On distinguera cette belle page sur l'hiver, +datée du 10 octobre: «Oui, je le répète, l'hiver dans toute +son indigence, l'hiver avec ses astres pâles et ses phénomènes +désastreux, me promet plus de ravissements que l'orgueilleuse +profusion des beaux jours...» Si cette page se fût trouvée +aussi bien dans l'<i>Émile</i> ou dans le <i>Génie du Christianisme</i>, +elle aurait été mainte fois citée. Je note encore une +admirable description du matin (14 septembre), qui se termine +par ces traits de maître: «... Chaque heure qui s'approche +amène d'autres scènes. Quelquefois, un seul coup de +vent suffit pour tout changer. Toutes les forêts s'inclinent, +tous les saules blanchissent, tous les ruisseaux se rident, et +tous les échos soupirent.»</p> + +<p>De plus en plus, en avançant, le style de Nodier, avec une +grâce et une souplesse qui ne seront qu'à lui et qui composeront +son caractère, atteindra à peindre de la sorte les mouvements +prompts, les reflets soudains, les chatoiements +infinis de la verdure et des eaux, moins sans doute, dans toute +scène, les grands traits saillants et simples qu'une multitude +de surfaces nuancées et d'intervalles qui semblaient indéfinissables +et qu'il exprime. Ainsi, dans <i>Jean Sbogar</i>, sa plume +saisira le vol des goëlands qui s'élèvent à perte de vue et redescendent +<i>en roulant sur eux-mêmes, comme le fuseau d'une +bergère échappé à sa main</i><a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup>174</sup></a>. Ainsi, à un autre endroit, il prolongera +dans le sable fin et mobile de la plage les ondulations +vagues qui bercent la voiture et le rêve d'Antonia<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup>175</sup></a>. Son +mouvement de style, aux places heureuses, est tout à fait tel, +parfois rapide et plus souvent bercé.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174:</b><a href="#footnotetag174"> (retour) </a> Chap. IV.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175:</b><a href="#footnotetag175"> (retour) </a> Chap. V.</blockquote> + +<p>Le roman d'<i>Adèle</i>, que je rapporte à cette première époque +de Nodier, s'ouvre avec intérêt et vie: il y a du soleil. Le +monde rentrant des émigrés en province y est assez fidèlement +rendu. Les déclamations même sur la noblesse, sur les +inégalités sociales, sur les sciences, ces traces présentes de +Jean-Jacques, deviennent des traits assez vrais du moment. +Bien des pages y sont délicieuses de simplicité et de fraîcheur: +celle, par exemple, à la date du 17 avril, sur les fleurs préférées +et les souvenirs qui s'y rattachent, On y voit déjà ce choix +de l'<i>ancolie</i> qui en fait la fleur de Nodier, comme la <i>pervenche</i> +est celle de Rousseau<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup>176</sup></a>. A la date du 8 juin, je note un doux +projet d'Éden, un rêve adolescent de chaumière; et puis +(8 mai) l'ascension à la Dôle, le <i>Chalet des Faucilles</i>, ce joli +nid à romans qu'on appelle pays de Vaud, et l'éblouissante +splendeur des monts d'au delà, de laquelle on peut rapprocher +encore, dans la nouvelle d'<i>Amélie</i>, la plus flottante description +de brume automnale et matinale au bord du lac de +Neuchâtel; car c'est le triomphe de cette plume amusée d'avoir +à dérouler ainsi des réseaux tour à tour scintillants ou +Vaporeux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176:</b><a href="#footnotetag176"> (retour) </a> Aimé De Loy, poëte franc-comtois des plus errants et des plus +naufragés, mais dont l'amitié vient de recueillir les débris sous le titre +de <i>Feuilles aux Vents</i>, a dit quelque part, en célébrant une de ses +riantes stations passagères:<br> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'y cultive, au pied d'un coteau,</p> +<p>La fleur de Nodier, l'ancolie,</p> +<p>Si chère à la mélancolie,</p> +<p>Et la pervenche de Rousseau.</p> + </div> </div></blockquote> + + + +<p>Après cela, malgré les grâces courantes, les longs rubans +flexibles et les méandres de mots, les caractères, dans ce petit +roman d'<i>Adèle</i>, laissent fortement à désirer. Adèle n'est pas +une vraie femme de chambre, ce qu'il faudrait pour que la +donnée eût toute sa hardiesse originale; elle n'est qu'une +demoiselle déclassée et méconnue. Maugis ne diffère en rien +du pur traître des vieux romans de chevalerie ou de ceux de +l'éternel mélodrame. La conduite de Gaston et des autres +manque tout à fait d'une certaine faculté de justesse et de +raisonnement qui n'est jamais tellement absente dans la vie. +Ce ne sont que personnages qui croient, se détrompent, +s'exaltent encore, ne vérifient rien, et se jettent par une fenêtre +ou se cassent d'autre façon la tête, un peu comme dans +les romans de l'abbé Prévost, mais d'un abbé Prévost piqué +de Werther. Chez l'abbé Prévost ils s'évanouissaient simplement, +ici ils se tuent.</p> + +<p><i>Les Tristes</i>, écrits dans des quarts d'heure de vie errante, +ne sont qu'un recueil de différentes petites pièces (prose ou +vers), originales ou imitées de l'allemand, de l'anglais, et qui +sentent le lecteur familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique +glaneur dans tous les champs de la tombe. Toujours +mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes égarées, même +affreuse catastrophe, <i>L'inconnu</i>, auteur supposé des <i>Tristes</i>, +se tue d'un coup de lime au coeur, comme Charles Munster +(le peintre de Saltzbourg) se noyait dans le Danube, comme +Gaston dans <i>Adéle</i> se fait, je crois, sauter la tête. Ce qui a +manqué à ces personnages infortunés de Nodier, si souvent +reproduits par lui, ç'a été de se résumer à temps en un type +unique, distinct, et qui prit rang à son tour, du droit de l'art, +entre ces hautes figures de Werther, de René et de Manfred, +illustre postérité d'Hamlet. Au lieu de cela, il n'a fait que +fournir les plus intéressants et, sans comparaison, les plus +regrettables dans cette suite de cadets trop pâlissants, qui ont +tant fait couler de pleurs d'un jour, de <i>d'Olban</i> à <i>Antony</i>.</p> + +<p>Plus tard, pour les figures de femmes, surtout de jeunes +filles, il a mieux atteint à l'idéal voulu, et, dans le charme de +les peindre, son pinceau gracieux et amolli n'a pas eu besoin +de plus d'effort. Remarquez pourtant comme le premier pli +se garde toujours, comme le trait marquant qui s'est prononcé +à nu dans la jeunesse se transforme, se déguise, s'arrange, +mais se reproduit inévitable au fond et ne se corrige jamais. +Même dans les plus expansives et sereines réminiscences des +soirs d'automne de la maturité, même quand il semble le plus +loin de Charles Munster et de Gaston de Germancé, quand il +n'est plus que <i>Maxime Odin</i>, le doux railleur légèrement +attendri, quand près de sa Séraphine, en d'aimables gronderies, +il est assis sur le banc de l'allée des marronniers, le lendemain +de sa nocturne enjambée au <i>bassin des Salamandres</i>; +quand se multiplient et se diversifient à ravir sous son récit +les plus rougissantes scènes adolescentes et (idéal du premier +désir!) ce bouquet de cerises malicieusement promené sur les +lèvres de celui qu'on croit endormi; lorsque véritablement il +paraît ne plus vouloir emprunter de ses précédents romans +trop ensanglantés que les souriantes prémices ou les douleurs +embellies, comme étaient dans <i>Thérèse Aubert</i> les adieux à la +<i>Butte des Rosiers</i> et ce baiser à travers les feuilles d'une rose; +quand donc on se croit assuré qu'il en est là, tout d'un +coup... qu'est-ce? méfiez-vous, attendez!... le procédé final +n'a pas changé; l'adorable idylle, la pastorale enchantée, tout +amoureusement tressée qu'elle semble, va se trancher net +encore à la Werther ou à la <i>Werthérie</i>, sinon par un coup de +pistolet, au moins par une petite vérole qui tue, par un anévrisme +qui rompt, par une convulsion délirante; Séraphine, +Thérèse, Clémentine, Amélie, Cécile, Adèle, toutes ces amantes +qu'il a touchées au front, elles en sont là; il a comme résumé +leur destin en un seul dans ces Stances mélodieuses, où du +moins le rhythme et l'image ont tout revêtu et adouci:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Elle était bien jolie, au matin, sans atours,</p> +<p>De son jardin naissant visitant les merveilles,</p> +<p>Dans leur nid d'ambroisie épiant les abeilles,</p> +<p>Et du parterre en fleurs suivant les longs détours.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle était bien jolie, au bal de la soirée,</p> +<p>Quand l'éclat des flambeaux illuminait son front,</p> +<p>Et que, de bleus saphirs ou de roses parée,</p> +<p>De la danse folâtre elle menait le rond.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle était bien jolie, à l'abri de son voile</p> +<p>Qu'elle livrait flottant au souffle de la nuit,</p> +<p>Quand pour la voir, de loin, nous étions là, sans bruit,</p> +<p>Heureux de la connaître au reflet d'une étoile.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle était bien jolie; et de pensers touchants,</p> +<p>D'un espoir vague et doux chaque jour embellie,</p> +<p>L'amour lui manquait seul pour être plus jolie!...</p> +<p>«Paix! voilà son convoi qui passe dans les champs!...»</p> + </div> </div> + +<p>Idylle et catastrophe, une vive et brillante promesse interceptée, +son imagination avait pris de bonne heure ce tour +dans le sentiment de sa propre destinée et dans l'expérience +des malheurs particuliers, réels, auxquels il est temps de +venir.</p> + +<p>Nous serons bref dans un détail que lui-même nous a orné +de couleurs si vivantes en mainte page de ses <i>Souvenirs</i>. Il +suffira de nous rabattre à quelques points précis et moins +illustrés. En 1802, <i>la Napoléone</i>, dont les copies se multiplièrent +à l'infini, et une foule de petits écrits séditieux qui +s'imprimaient clandestinement chez le républicain Dabin et +se distribuaient sous le manteau, attirèrent les recherches de +la police. Dabin fut arrêté. On m'assure que Nodier, dans un +moment d'exaltation généreuse, écrivit à Fouché et se dénonça +lui-même comme auteur de <i>la Napoléone</i><a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup>177</sup></a>. Quoi +qu'il en soit, Fouché avait pour bibliothécaire le Père Oudet, +ancien ami du père de Nodier dans l'Oratoire. Cette circonstance +ne laissa pas de tempérer les premières sévérités politiques +contre l'imprudent jeune homme. Il fut renvoyé à son +père à Besançon; mais d'actives liaisons avec les émigrés rentrants +et avec les ennemis du Gouvernement en général le +compromirent de nouveau. Accusé d'avoir pris part à l'évasion +de Bourmont, il s'évada lui-même de la ville, et n'y +revint qu'après qu'un jugement rendu l'eut mis à l'abri. Il +dut fuir encore, comme plus ou moins enveloppé dans la +grande machination dénoncée par Méhée sous le nom d'<i>alliance +des jacobins et des royalistes</i>: il était en danger de passer +pour un <i>trait-d'union</i> des deux partis. Prévenu à temps, +il gagna la campagne et resta errant jusque vers le commencement +de 1806, soit dans le Jura français, soit en Suisse<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup>178</sup></a>. +C'est dans cet intervalle qu'il produisit <i>les Tristes</i>, et même +le <i>Dictionnaire des Onomatopées</i>, singulière inspiration chez +un proscrit romanesque, et bien notable indice d'un instinct +philologique qui grandira.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177:</b><a href="#footnotetag177"> (retour) </a> <p>Depuis que cette notice est écrite, je suis arrivé à recueillir des +informations tout à fait exactes et singulières sur ce point de la vie de +Nodier. Ce fut lui qui se dénonça en effet par une lettre, dont voici le +texte dans toute son excentricité, et qui sent son Werther au premier +chef:</p> + +<p>«Parvenu au comble de l'infortune et du désespoir; abandonné de +tout ce que j'aimais; veuf de toutes mes affections; à vingt-cinq ans +j'ai survécu à tout amour et à toute amitié.</p> + +<p>«Un ouvrage intitulé <i>la Napoléone</i> et dirigé contre le Premier Consul +a paru il y a deux ans. La police en a recherché l'auteur. C'est moi.</p> + +<p>«Il me reste du moins le bonheur d'être coupable, et de pouvoir +vous demander la prison, l'exil ou l'échafaud.</p> + +<p>«Sans attendre des hommes et de vous ni égards ni pitié, je vous +apporte ma liberté. Demain l'usage en serait peut-être terrible. Quiconque +a pu beaucoup aimer, peut haïr avec excès, et mon temps est +venu.</p> + +<p>«Je m'appelle Charles Nodier.</p> + +<p>«Je loge hôtel Berlin, rue des Frondeurs.»</p> + +<p>L'adresse, digne de la lettre, est: «Au Premier Consul, et, en son +lieu, à l'un des préfets du Palais.» La date est du 25 frimaire an XII +(décembre 1803); ce qui fait remonter la date de <i>la Napoléone</i> à 1801.</p> + +<p>On conçoit que, sur le vu de cette lettre, il ait été donné un ordre +du Grand-Juge «de faire rechercher l'auteur qui prend le nom de +Nodier, de l'interroger sur ses motifs pour écrire et sur les projets +qu'il pourrait avoir.»</p> + +<p>Je reviendrai peut-être un jour sur ce fol épisode, si j'en viens à +traiter le Nodier réel et à le suivre de plus près.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178:</b><a href="#footnotetag178"> (retour) </a> M. Mérimée, successeur de Nodier à l'Académie, et qui, ayant à +prononcer son Éloge, s'en est acquitté un peu ironiquement, a dit en +parlant de cette époque de sa vie où il était peut-être moins persécuté +qu'il ne se l'imaginait: «Il croyait fuir les gendarmes et poursuivait +les papillons.»</blockquote> + + +<p>En 1806, son mandat d'arrêt fut levé et converti en un permis +de séjour à Dôle, sous la surveillance du sous-préfet, +M. de Roujoux, homme aimable, instruit, qui préparait dès +lors son estimable essai des <i>Révolutions des Arts et des Sciences</i>. +Nodier y connut beaucoup Benjamin Constant, qui avait à +Dôle une partie de sa famille: leurs esprits souples et brillants, +leurs sensibilités promptes et à demi brisées devaient +du premier coup s'enlacer et se convenir. Il ouvrit un cours +de littérature qui fut très-suivi, et s'il avait laissé le temps +aux préventions politiques de s'effacer, l'Université aurait +probablement fini par l'accueillir. Le préfet Jean de Bry lui +portait intérêt; le ministre Fouché associait son nom à des +souvenirs oratoriens. Ces années ne furent donc pas absolument +malheureuses, les sentiments consolants de la jeunesse +les embellissaient, et de fréquentes tournées au village de +Quintigny, qui recélait pour son coeur une espérance charmante, +lui décoraient l'avenir. Il rêvait de faire une <i>Flore</i> du +Jura; il rêvait mieux, une vie heureuse, domestique, studieuse, +sous l'humble toit verdoyant. Il a exprimé lui-même +ces poétiques douceurs d'alors à quelques années de là, lorsque +dans son exil d'Illyrie il se reportait avec une plainte +mélodieuse vers les saisons déjà regrettables:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Qui me rendra l'aspect des plantes familières,</p> +<p>Mes antiques forêts aux coupoles altières,</p> +<p>Des bouquets du printemps mon parterre épaissi,</p> +<p> Le houx aux lances meurtrières,</p> +<p> L'ancolie au front obscurci</p> +<p> Qui se penche sur les bruyères,</p> +<p>Le jonc qui des étangs protège les lisières,</p> +<p>Et la pâle anémone et l'éclatant souci?</p> +<p>Les arbres que j'aimais ne croissent point ici.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>O riant Quintigny, vallon rempli de grâces,</p> +<p>Temple de mes amours, trône de mon printemps,</p> +<p>Séjour que l'espérance offrait à mes vieux ans,</p> +<p>Tes sentiers mal frayés ont-ils gardé mes traces?</p> +<p> Le hasard a-t-il respecté</p> +<p>Ce bocage si frais que mes mains ont planté,</p> +<p>Mon tapis de pervenche, et la sombre avenue</p> +<p>Où je plaignais Werther que j'aurais imité?...</p> + </div> </div> + +<p>Rien n'est doux et brillant comme de regarder à distance +nos jeunes années malheureuses à travers ce prisme qu'on +appelle une larme.</p> + +<p>Le poëte, chez Nodier, est déjà bien avancé, bien en train +de mûrir: une circonstance particulière vint développer en +lui le philologue, le lexicographe, et lui permit dès lors de +pousser de front ce goût vif à côté de ses autres prédilections +un peu contrastantes. Le chevalier Herbert Croft, baronnet +anglais, prisonnier de guerre à Amiens, où il s'occupait +de travaux importants sur les classiques grecs, latins et +français, eut besoin d'un secrétaire et d'un collaborateur: +Nodier lui fut indiqué et fut agréé; il obtint l'autorisation +d'aller près de lui. Il nous a peint plus tard son vieil ami +sous le nom légèrement adouci de sir Robert Grove, dans +son attachante nouvelle d'<i>Amélie</i>. Il était impossible de toucher +un tel portrait à la Sterne avec une plus gracieuse et, +pour ainsi dire, affectueuse ironie: «Ce qui faisait sourire +l'esprit, conclut-il, dans les innocentes manies du chevalier, +faisait en même temps pleurer l'âme. On se disait: Voilà +pourtant ce que nous sommes, quand nous sommes tout ce +qu'il nous est permis d'être au-dessus de notre espèce!»</p> + +<p>Sans plus recourir au portrait un peu flatté du vieux savant +dans <i>Amélie</i> et en m'en tenant aux notices critiques de +Nodier même, du vivant ou peu après la mort du chevalier<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup>179</sup></a>, +il en résulte que sir Herbert Croft, ancien élève de l'évêque +Lowth qui a écrit l'<i>Essai sur la Poésie des Hébreux</i>, l'élève +aussi et le collaborateur du docteur Johnson soit pour la <i>Vie +d'Young</i>, soit pour les travaux du Dictionnaire, avait de plus +en plus creusé et raffiné dans les recherches littéraires et dans +l'étude singulière des mots. Doué par la nature de l'organe le +plus exquis des commentateurs, il l'avait encore armé d'une +loupe grossissante qui ne se fixait plus décidément que sur +les <i>infiniment petits</i> de la grammaire. «M. le chevalier Croft, +écrivait de lui Nodier émancipé dans un article un peu railleur, +peut se dire hautement l'Épicure de la syntaxe et le +Leibnitz du rudiment; il a trouvé l'atome, la monade grammaticale....» +Quand il s'appliquait à un classique, sous prétexte +de l'éclaircir, il y piquait de tous points ses vrilles imperceptibles +et petit à petit destructives, presque comme +celles des insectes rongeurs particuliers aux bibliothèques. +Son analyse pointilleuse prétendait mettre à nu, par exemple, +dans telle période de Massillon (car sir Herbert travaillait +beaucoup sur nos auteurs français), une quantité déterminée +de <i>consonnances</i> et d'<i>assonnances</i> qu'une éloquence harmonieuse +sait trouver d'elle-même, mais qu'elle dérobe à la +critique et qu'à ce degré de rigueur elle ne calcule jamais. +Ce fut durant la participation de Nodier, comme secrétaire, +aux travaux du chevalier, que celui-ci fit paraître son <i>Horace +éclairci par la ponctuation</i>, ouvrage curieux et subtil, dont le +titre seul promet, parmi les hasards de la conjecture, bien +des aperçus piquants. A ses profondes préoccupations érudites, +sir Herbert joignait par accident certaines vues libres, +romantiques, comme des ressouvenirs du biographe d'Young. +Il fut le premier à tirer d'un entier oubli <i>le dernier Homme</i> +de Granville, <i>cette admirable ébauche d'épopée</i>, s'écriait Nodier, +<i>et qui fera la gloire d'un plagiaire heureux</i>. On voit par +combien de points vifs devaient se toucher d'abord le jeune +secrétaire et le vieux maître.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179:</b><a href="#footnotetag179"> (retour) </a> Au tome Ier, page 205, et au tome II, page 429, des <i>Mélanges +de Littérature et de Critique</i> de Charles Nodier, recueillis par Barginet +(de Grenoble), 1820.</blockquote> + +<p>L'association ne dura pas aussi longtemps qu'on aurait pu +croire. Après une année environ, l'amour de l'indépendance +et la passion de l'histoire naturelle ramenèrent Nodier dans +son village de Quintigny. Il s'était marié, il allait être père: +de nouveaux projets commençaient. Pourtant les relations +avec le chevalier portèrent leur fruit; cette veine d'études +philologiques aboutit en 1811 au livre ingénieux des <i>Questions +de Littérature légale</i>. Il faut tout dire: le bon chevalier +Croft, qui n'était pas tout à fait sir Grove, se montra un peu +jaloux de son élève et du succès de cette <i>brochure populaire</i>, +comme il la qualifia non sans quelque intention de dédain: +sur deux ou trois points de textes comparés, il revendiqua +même, à mots couverts, la priorité de la note. Nodier, en +rendant compte dans les <i>Débats</i> de l'ouvrage où perçait cette +petite aigreur, la releva avec une vivacité spirituelle et polie, +mais assez aiguisée à son tour. A la mort du chevalier, il ne +se ressouvint plus que de ses mérites dans un article nécrologique +détaillé et touchant. J'ai souri toutefois en saisissant +l'instant même où l'élève philologue s'est émancipé: +comme dans toute émancipation, il y a eu un brin de révolte.</p> + +<p>Ce livre des <i>Questions de Littérature légale</i>, fort augmenté +depuis l'édition de 1812, et qui, sous son titre à la Bartole, +contient une quantité de particularités et d'aménités littéraires +des plus curieuses relativement au plagiat, à l'imitation, +aux pastiches, etc., etc., est d'une lecture fort agréable, +fort diverse, et représente à merveille le genre de mérite et +de piquant qui recommande tout ce côté considérable des +travaux de Nodier. Dans ses <i>Onomatopées</i>, dans sa <i>Linguistique</i>, +dans ses <i>Mélanges tirés d'une petite Bibliothèque</i>, dans +cette foule de petites dissertations fines, annexées comme +des cachets précieux au <i>Bulletin du Bibliophile</i><a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup>180</sup></a>, on le retrouve +le même de manière et de méthode, si méthode il y a, +d'érudition courante, rompue, variée, excursive. Ne lui demandez +pas une discussion suivie et rigoureuse, armée de +précautions, appuyée aux lignes établies de l'histoire, aux +grands résultats acquis et aux jugements généraux de la littérature. +Il s'échappe à tout moment <i>par la tangente</i>, il ne +vise qu'à des points spéciaux, à des trouvailles imprévues, à +des raretés d'exception où il se porte tout entier et où son +scepticisme déguisé agite l'hyperbole. Sa critique, c'est bien +souvent une vraie guerre de guérillas, une Fronde qui fait +échec aux grands corps réguliers de la littérature et de l'histoire. +Ou encore, sans but aucun, c'est un assaisonnement +perpétuel, le <i>hors-d'oeuvre</i> à la fin d'un grand banquet, après +une littérature finie. Athénée, en son temps, n'a guère fait +autre chose. Bayle parle quelque part de ces lectures mélangées +qui sont comme le <i>dessert</i> de l'esprit. Nodier accommode +par goût l'érudition pour les estomacs rassasiés et dédaigneux. +Son livre des <i>Questions légales</i>, par exemple, c'est proprement +un <i>quatre-mendiants</i> de la littérature; on passe des +heures musardes à y grappiller sans besoin, à y ronger +avec délices. Il a poussé en ce sens le Bayle et le Montaigne +à leurs extrêmes conséquences; ce ne sont plus que miettes +friandes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180:</b><a href="#footnotetag180"> (retour) </a> Chez Techener.</blockquote> + +<p>Les esprits fermes, à régime sain, qui n'ont jamais eu de +dégoût indolent ni de caprice, les esprits applicables, d'appétit +judicieux, empressés de mordre d'abord à quelque pièce +de bonne digestion, pourront se demander souvent à quoi +bon ces raffinements de coup d'oeil sur des riens, ces jeux +de l'ongle sur des écorces, ces dégustations exquises sur le +plus rare des <i>Ana</i>; à quoi bon de savoir si la <i>sphère</i> au frontispice +est un insigne tout spécial des Elzevirs, et si leur +large guirlande de <i>roses trémières</i> ne leur a pas été en maint +cas dérobée. Les esprits même les plus en délicatesse de littérature +pourront désirer quelquefois plus de circonspection +et de sévérité dans certains jugements qui atteignent des noms +connus: ainsi, M. de La Rochefoucauld n'est pas formellement +accusé, à l'article IV des <i>Questions</i>, d'être un plagiaire +de Corbinelli; mais cette singulière accusation, une fois soulevée, +n'est pas non plus réfutée et réduite à néant, comme +il l'aurait fallu. Pascal, à l'article V, demeure hautement +accusé d'avoir pillé Montaigne; son plagiat est même proclamé +le plus évident et le plus <i>manifestement intentionnel</i> que +l'on connaisse, et l'on oublie que Pascal, mort depuis +plusieurs années lorsqu'on recueillit et qu'on publia ses +<i>Pensées</i>, ne peut répondre des petits papiers qu'on y inséra +et qui, pour lui, n'étaient que des notes dont il se réservait +l'usage. Ses pieux amis, les éditeurs, plus versés dans saint +Augustin que dans Montaigne, ne s'aperçurent pas qu'ils +avaient affaire par endroits à des extraits de ce dernier, et +négligèrent naturellement d'en avertir. On aurait à multiplier +les remarques de ce genre à propos de la critique de notre +ingénieux et poétique érudit. Un jour, dans un article sur le +cardinal de Retz, il lui appliquera je ne sais quel mot de celui +qu'il appelle tout à coup <i>le sage et vertueux Balzac</i>, oubliant +trop que cet estimable écrivain n'était pas le moins du monde +un philosophe ni un sage, mais bien un utile pédant doué de +nombre, sous qui notre prose a fait et doublé une excellente +rhétorique: voilà tout.</p> + +<p>Dans le plus suivi et le plus philosophique de ses jeux érudits, +dans ses <i>Éléments de Linguistique</i>, Nodier a développé +un système entier de formation des langues, l'histoire imagée +du mot depuis sa première éclosion sur les lèvres de l'homme +jusqu'à l'invention de l'écriture et à l'achèvement des idiomes. +Ces sortes de questions dépassent de beaucoup le cercle des +conjectures sur lesquelles nous nous permettons d'exprimer +et même d'avoir un avis. Un savant article du baron d'Eckstein<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup>181</sup></a> +vint protester au nom des résultats et des procédés de +l'école historique: il fut sévère. En revanche, de consolants +et affectueux articles de M. Vinet<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup>182</sup></a> exprimèrent l'admiration +sans réserve et bien flatteuse d'un lecteur sérieux, complétement +séduit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181:</b><a href="#footnotetag181"> (retour) </a> <i>Journal de L'Institut historique</i>, 2e livraison.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182:</b><a href="#footnotetag182"> (retour) </a> <i>Essais de Philosophie morale</i>.</blockquote> + +<p>A des endroits un peu moins antédiluviens, et où nous +nous sentirions plus à même de prendre parti, il nous semble +que Nodier, érudit, ne triomphe jamais plus sûrement, ne +s'ébat jamais avec une plus heureuse licence qu'en plein +XVIe siècle, en cette époque de liberté, de fantaisie aussi et de +vaste bigarrure, et de style français déjà excellent. Il est de +son mieux quand il disserte à fond sur le <i>Cymbalum mundi</i>, et +la réhabilitation de Bonaventure des Periers peut en ce genre +passer pour son chef-d'oeuvre, à moins qu'on ne le préfère +discourant, après Naudé, sur les Mazarinades, et épuisant la +théorie des deux éditions du <i>Mascurat</i>.</p> + +<p>Pour revenir, est-ce aller trop loin que de croire de Nodier +bibliographe, lexicographe et philologue, qu'après tout, l'élève +du chevalier Croft garda toujours quelque chose de lui, +et que même pour les doctes excentricités qu'il jugeait en souriant +et que depuis il nous a peintes, il s'en inocula dès lors +quelques-unes avec originalité? En attendant, il est curieux de +voir comme, dès 1812, son butin se grossit, comme sa pacotille +encyclopédique se bigarre et s'amasse. Encore un moment, +encore le voyage d'Illyrie, et nous posséderons Nodier +au complet, avec tous ses piquants romantismes et dilettantismes.</p> + +<p>Comptons un peu et récapitulons, comme par le trou du +kaléidoscope, quelques points au hasard dans l'étincelant pêle-mêle +d'idéal qui survivra. Il aime, il caresse d'imagination +les proscrits, les brigands héroïques, les grands destins +avortés, les lutins invisibles, les livres anonymes qui ont +besoin d'une clef, les auteurs illustres cachés sous l'anagramme, +les patois persistants à l'encontre des langues souveraines, +tous les recoins poudreux ou sanglants de raretés +et de mystères, bien des rogatons de prix, bien des paradoxes +ingénieux et qui sont des échancrures de vérités, la liberté de +la presse d'avant Louis XIV, la publicité littéraire d'avant +l'imprimerie, l'orthographe surtout d'avant Voltaire: il fera +une guerre à mort aux <i>a</i> des imparfaits.</p> + +<p>Vers 1811, l'ennui de ses facultés mobiles, bientôt à l'étroit +dans le riant Quintigny, et l'espérance de trouver des ressources +à l'étranger, le poussèrent en Italie, et de là en Carniole: +il fut nommé bibliothécaire à Laybach. Son caractère +aimable et la douceur de ses moeurs lui ayant procuré, comme +partout, des protecteurs et des amis, il fut chargé de la direction +de la librairie et devint, à ce titre, propriétaire et rédacteur +en chef d'un journal intitulé <i>le Télégraphe</i>, qu'il publia +d'abord en trois langues, français, allemand et italien, puis +en quatre, en y ajoutant le slave vindique. Il y inséra, sur la +langue et la littérature du pays, de nombreux articles dont +on peut prendre idée par ceux qu'il mit plus tard dans le +<i>Journal des Débats</i> <a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup>183</sup></a>. <i>Jean Sbogar</i> et <i>Smarra</i>, et <i>Mademoiselle +de Marsan</i>, furent, dès cette époque, ses secrètes et poétiques +Conquêtes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183:</b><a href="#footnotetag183"> (retour) </a> Recueillis au tome II, pages 353 et suiv. de ses <i>Mélanges de +Littérature et de Critique</i>, 1820.</blockquote> + +<p>L'arrivée de Fouché comme gouverneur semblait devoir +donner à sa fortune une face nouvelle; la place de secrétaire-général +de l'intendance d'Illyrie lui fut proposée; il négligea +ces avantages, et l'occasion rapide ne revint pas. L'abandon +des provinces illyriennes le ramena en France, à Paris, ce +centre final d'où jusque-là il avait toujours été repoussé. Il +entra dans la rédaction des <i>Débats</i>, alors <i>Journal de l'Empire</i>, +et que dirigeait encore M. Étienne. On assure que quand +Geoffroy sur les derniers temps fut malade, Nodier le suppléa +dans les feuilletons en conservant l'ancienne signature et en +imitant sa manière; si bien que le recueil qu'on fit ensuite de +Geoffroy contient plusieurs morceaux de lui. On court risque, +avec Nodier, comme avec Diderot, de le retrouver ainsi souvent +dans ce que des voisins ont signé; il faut prendre garde, +en retour, de lui trop rapporter bien des écrits plus apparents +on ne le retrouve pas.</p> + +<p>Nodier, revenu en France, avait trente ans passés; il doit +être mûr; le voilà au centre; une nouvelle vie mieux assise +et plus en vue de l'avenir pourrait-elle commencer? Par malheur, +l'atmosphère est bien fiévreuse, et les temps plus que +jamais sont dissipants. Je n'essayerai pas de le deviner et de +le suivre à travers ces enthousiastes chaleurs de la première +et de la seconde Restauration. Les Cent-Jours le rejetèrent à +douze années en arrière, aux fougues politiques du Consulat: +le 18 mars, il écrivit dans le <i>Journal des Débats</i> une autre <i>Napoléone</i>, +une philippique à l'envi de celle que Benjamin Constant +y lançait vers le même moment. Il résista mieux à l'épreuve +du lendemain. Non pas tout à fait Napoléon, il est vrai, +mais Fouché le fit venir, et lui demanda ce qu'il voulait.—«Eh +bien! donnez-moi cinq cents francs... pour aller à Gand.» +Il est l'auteur de la pièce intitulée <i>Bonaparte au 4 mai</i>, qui +parut dans <i>le Nain jaune</i> et dans <i>le Moniteur de Gand</i>; il est +l'auteur du vote attribué à divers royalistes, et qui circula au +<i>Champ-de-Mai</i>: «Puisqu'on veut absolument pour la France +un souverain qui monte à cheval, je vote pour Franconi.» Au +reste, il se déroba de Paris durant la plus grande partie des +Cent-Jours, et les passa à la campagne dans un château ami.</p> + +<p>Les années qui suivent, et où se rassemble avec redoublement +son reste de jeunesse, suffisent à peine, ce semble, à +tant d'emplois divers d'une verve continuelle et en tous sens +exhalée: journaliste, romancier, bibliophile toujours, dramaturge +quelque peu et très-assidu au théâtre, témoin aux +cartels, tout aux amis dans tous les camps, improvisateur +dès le matin comme le neveu de Rameau. Avec cela des retours +par accès vers les champs, des reprises de tendresse +pour l'histoire naturelle et l'entomologie: un jour, ou plutôt +une nuit, qu'il errait au bois de Boulogne pour sa docte recherche, +une lanterne à la main, il se vit arrêté comme +malfaiteur.</p> + +<p>Il demeura jusqu'en 1820 dans la rédaction des <i>Débats</i>, et +ne passa qu'alors à celle de la <i>Quotidienne</i>, sans préjudice des +journaux de rencontre. Il publia <i>Jean Sbogar</i> en 1818, <i>Thérèse +Aubert</i> en 1819, <i>Adèle</i> en 1820, <i>Smarra</i> en 1821, <i>Trilby</i> en 1822: +je ne touche qu'aux productions bien visibles. Chacun de ces +rapides écrits était comme un écho français, et bien à nous, +qui répondait aux enthousiasmes qui commençaient à nous +venir de Walter Scott et de Byron. La valeur définitive de +chaque ouvrage se peut plus ou moins discuter; mais leur +ensemble, leur multiplicité dénonçait un talent bien fertile, +une incontestable richesse, et il reste à citer de tous de ravissantes +pages d'écrivain. A dater de 1820, la position littéraire +de Nodier prit manifestement de la consistance.</p> + +<p>Pour mettre un peu d'ordre à notre sujet et éviter (ce qui +en est l'écueil) la dispersion des points de vue, nous ne tenterons +ni l'analyse des principaux ouvrages en particulier, ni +encore moins le dénombrement, impossible peut-être à l'auteur +lui-même, de tous les écrits qui lui sont échappés. Deux +questions, qui dominent l'étendue de son talent, nous semblent +à poser: 1° la nature et surtout le degré d'influence des +grands modèles étrangers sur Nodier, qui, au premier aspect, +les réfléchit; 2° sa propre influence sur l'école moderne qu'il +devança, qu'il présageait dès 1802, qu'il vit surgir et qu'il applaudit +le premier en 1820.</p> + +<p>L'influence des modèles étrangers sur Nodier (on peut déjà +le conclure de notre étude suivie) est encore plus apparente +que réelle. On a vu à ses débuts sa vocation marquée, on a +saisi ses inclinations à l'origine. Il procède de <i>Werther</i> sans +doute; mais on ne se compromet pas en affirmant que si +<i>Werther</i> n'eût pas existé, il l'aurait inventé. Il ne connut longtemps +de la littérature allemande que ce qui nous en arrivait +par madame de Staël après Bonneville; mais l'esprit lui en +arrivait surtout: la ballade de <i>Lénore</i>, <i>le Roi des Aulnes</i>, <i>la +Fiancée de Corinthe</i>, <i>le Songe</i> de Jean-Paul, faisaient le plus +vibrer ses fibres secrètes de fantaisie et de terreur. <i>Jean Sbogar</i>, +conçu en 1812 sur les lieux mêmes de la scène, était autre +chose certainement que le <i>Charles Moor</i> de Schiller, et n'avait +pas besoin de <i>Rob-Roy</i>. Ces neuves et vivantes descriptions +du paysage, la scène dramatique d'Antonia au piano devant +cette glace qui lui réfléchit brusquement, au-dessus des plis +de son cachemire rouge, la tête pâle et immobile de l'amant +inconnu, ce sont là des marques aussi de franche possession +et d'indépendante investiture. <i>Trilby</i>, le frais lutin, put naître +sans l'<i>Ondine</i> de La Motte-Fouqué; <i>Smarra</i> se réclamait surtout +d'Apulée. Il serait chimérique de prétendre ressaisir et +désigner, au sein d'un talent aussi complexe et aussi mobile, +le reflet et le croisement de tous les rayons étrangers qui y +rencontraient, y éveillaient une lumière vive et mille jets +naturels. La venue d'Hoffmann et son heureuse naturalisation +en France durent imprimer à l'imagination de Nodier un +nouvel ébranlement, une toute récente émulation de fantaisie; +la lecture du <i>Majorat</i> le provoqua peut-être ou ne nuisit pas +du moins à <i>Inès</i> ou à <i>Lydie</i>; <i>le Songe d'or</i>, ou <i>la Fée aux +Miettes</i>, purent également se ressentir de contes plus ou moins +analogues; mais n'avait-il pas, sans tant de provocations du +dehors, cette autre lignée bien directe au coin du feu, cette +facile descendance du bon Perrault et de M. Galand? En +somme, il m'est évident que Nodier se trouve originellement +en France de cette famille poétique d'Hoffmann et des autres, +et que s'il répond si vite sur ce ton au moindre appel, c'est +qu'il a l'accent en lui. Ce qu'ils traduisent en chants ou en +récits, il se ressouvient tout aussitôt de l'avoir pensé, de l'avoir +rêvé. Nodier peut être dit un frère cadet (bien Français d'ailleurs) +des grands poëtes romantiques étrangers, et il le faut +maintenir en même temps original: il était en grand train +d'ébaucher de son côté ce qui éclatait du leur.</p> + +<p>A l'égard de l'école française moderne, ce fut un frère aîné +des plus empressés et des plus influents. On l'a vu, vingt ans +auparavant, le plus matinal au téméraire assaut et séparé tout +d'un coup de ceux-là, à jamais inconnus, qui probablement +eussent aidé et succédé. Nulle aigreur ne suivit en lui ces mécomptes +du talent et de la gloire. Les jeunes essais, qui désormais +rejoignent ses espérances brisées, le retrouvent souriant, +et il bat des mains avec transport aux premiers triomphes. Il +avait connu et aimé Millevoye faiblissant; il enhardissait De +Latouche, éditeur d'André Chénier; il n'eut qu'un cri d'admiration +et de tendresse pour le chant inouï de Lamartine. Il +connut Victor Hugo de bonne heure, à la suite d'un article +qui n'était pas sans réserve, si je ne me trompe, sur <i>Han d'Islande</i>; +il découvrit vite, au langage vibrant du jeune lyrique, +les dons les plus royaux du rhythme et de la couleur. Un +voyage en Suisse qu'ils firent tous deux ensemble et en famille, +vers 1825, acheva et fleurit le lien. Dans le même +temps, par ses publications avec son ami M. Taylor, par les +descriptions de provinces auxquelles il prit une part effective +au moins au début, il poussait à l'intelligence du gothique, +au respect des monuments de la vieille France. Ses préfaces +spirituelles, qu'en toute circonstance il ne haïssait pas de redoubler, +harcelaient les classiques, et, en vrai père de Trilby, +il sut piquer plus d'un de ses vieux amis sans amertume. Les +savantes expériences de sa prose cadencée, les artifices de déroulement +de sa plume en de certaines pages merveilleuses +eussent été plus appréciés encore et eussent mieux servi la +cause de l'art, si on ne les avait pu confondre par endroits +avec les alanguissements inévitables dus à la fatigue d'écrire +beaucoup, à la nécessité d'écrire toujours. Nombre de ses +images, qui expriment des nuances, des éclairs, des mouvements +presque inexprimables (comme celle du goëland qui +tombe, citée plus haut), étaient faites pour illustrer et couronner +l'audace; et, dans une Poétique de l'école moderne, +si on avait pris soin de la dresser, nul peut-être n'aurait apporté +un plus riche contingent d'exemples. Le petit volume +de Poésies qu'il publia en 1827 vint montrer tout ce qu'il aurait +pu, s'il avait concentré ses facultés de grâce et d'harmonie +en un seul genre, et combien cette admiration fraternelle +qu'il prodiguait autour de lui était négligente d'elle-même +et de ses propres trésors par trop dissipés. Deux ou trois +tendres élégies, quelques chansonnettes nées d'une larme, +surtout des contes délicieux datés d'époques déjà anciennes, +firent comprendre avec regret que, si elle y avait plus tôt +songé, il y aurait eu là en vers une nouvelle muse. Mais, avant +tout, un dégoût bien vrai de la gloire, un pur amour du rêve +y respiraient:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Loué soit Dieu! puisque dans ma misère,</p> +<p>De tous les biens qu'il voulut m'enlever,</p> +<p>Il m'a laissé le bien que je préfère:</p> +<p>O mes amis, quel plaisir de rêver,</p> +<p>De se livrer au cours de ses pensées,</p> +<p>Par le hasard l'une à l'autre enlacées,</p> +<p>Non par dessein: le dessein y nuirait!</p> +<p>L'heureux loisir qui délasse ma vie</p> +<p>Perd de son charme en perdant son secret;</p> +<p>Il est volage, irrégulier, distrait;</p> +<p>Le nonchaloir ajoute à son attrait,</p> +<p>Et sa douceur est dans sa fantaisie.</p> +<p>On se néglige, il semble qu'on s'oublie,</p> +<p>Et cependant on se possède mieux.</p> +<p>On doit alors à la bonté des Dieux</p> +<p>Deux attributs de leur grandeur suprême;</p> +<p>Car on existe, on est tout par soi-même,</p> +<p>Et l'on embrasse et les temps et les lieux.</p> +<p>En fait de biens chacun a son système,</p> +<p>Desquels le moindre a du prix à mon gré:</p> +<p>Si l'un pourtant doit être préféré,</p> +<p>Jouir est bon, mais c'est rêver que j'aime<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup>184</sup></a>.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184:</b><a href="#footnotetag184"> (retour) </a> <i>Le Fou du Pirée</i>, conte.</blockquote> + +<p>La clarté facile et la grâce mélodieuse distinguent ce petit +nombre de vers de Nodier; et il s'étend même assez souvent +avec complaisance sur ce chapitre des qualités naturelles, +pour qu'on y puisse voir sans malice une leçon insinuante à +ses jeunes amis. En homme revenu et sage, il se faisait toutes +les objections; en ami chaud, il ne les disait pas. Voici +une pièce de lui peu connue, et qui n'a pas été insérée dans +son volume de vers: c'est une petite Poétique, telle, ce me +semble, qu'à deux ou trois mots près l'aurait pu signer La +Fontaine.</p> + + +<p>DU STYLE.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> + </div><div class="stanza"> +<p>«Tout bon habitant du Marais</p> +<p>Fait des vers qui ne coûtent guère,</p> +<p>Moi c'est ainsi que je les fais,</p> +<p>Et, si je voulois les mieux faire,</p> +<p>Je les ferois bien plus mauvais.»</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est ainsi que parlait Chapelle,</p> +<p>Et moi je pense comme lui.</p> +<p>Le vers qui vient sans qu'on l'appelle,</p> +<p>Voilà le vers qu'on se rappelle.</p> +<p>Rimer autrement, c'est ennui.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Peu m'importe que la pensée</p> +<p>Qui s'égare en objets divers,</p> +<p>Dans une phrase cadencée</p> +<p>Soumette sa marche pressée</p> +<p>Aux règles faciles des vers;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou que la prose journalière,</p> +<p>Avec moins d'étude et d'apprêts,</p> +<p>L'enlace, vive et familière,</p> +<p>Comme les bras d'un jeune lierre</p> +<p>Un orme géant des forêts;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si la manière en est bannie</p> +<p>Et qu'un sens toujours de saison</p> +<p>S'y déploie avec harmonie,</p> +<p>Sans prêter les droits du génie</p> +<p>Aux débauches de la raison.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>La parole est la voix de l'âme,</p> +<p>Elle vit par le sentiment;</p> +<p>Elle est comme une pure flamme</p> +<p>Que la nuit du néant réclame <a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup>185</sup></a></p> +<p>Quand elle manque d'aliment.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Elle part prompte et fugitive,</p> +<p>Comme la flèche qui fend l'air,</p> +<p>Et son trait vif, rapide et clair,</p> +<p>Va frapper la foule attentive</p> +<p>D'un jour plus brillant que l'éclair.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Si quelque gêne l'emprisonne,</p> +<p>Déliez-vous de son lien.</p> +<p>Tout effort est contraire au bien,</p> +<p>Et la parole en vain foisonne,</p> +<p>Sitôt que le coeur ne dit rien.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le simple, c'est le beau que j'aime,</p> +<p>Qui, sans frais, sans tours éclatants,</p> +<p>Fait le charme de tous les temps.</p> +<p>Je donnerais un long poème</p> +<p>Pour un cri du coeur que j'entends.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>En vain une muse fardée</p> +<p>S'enlumine d'or et d'azur,</p> +<p>Le naturel est bien plus sûr.</p> +<p>Le mot doit mûrir sur l'idée,</p> +<p>Et puis tomber comme un fruit mûr.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185:</b><a href="#footnotetag185"> (retour) </a> Je n'aime pas cette <i>nuit du néant</i> qui <i>réclame</i> +une <i>flamme</i>; c'est la rime qui a donné cela.</blockquote> + +<p>Cette coulante doctrine de la facilité naturelle, cet épicuréisme +de la diction, si bon à opposer en temps et lieu au +stoïcisme guindé de l'art, a pourtant ses limites; et quand +l'auteur dit qu'en style <i>tout effort est contraire au bien</i>, +il n'entend parler que de l'effort qui se trahit, il oublie celui qui se +dérobe.</p> + +<p>Un an avant la publication de ses propres Poésies, Nodier +donnait, de concert avec son ami M. de Roujoux, un second +volume de Clotilde de Surville<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup>186</sup></a>, qui est en grande partie de +sa façon. Il s'était prononcé dans ses <i>Questions de Littérature +légale</i> contre l'authenticité des premières Poésies de Clotilde, +et s'était même appuyé alors de l'opinion exprimée par +M. de Roujoux<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup>187</sup></a>. Mais ce dernier possédait un manuscrit de +M. de Surville avec des ébauches inédites de pastiches nouveaux, +et les deux amis, malgré leur jugement antérieur, ne +purent résister au plaisir de rentrer, en la prolongeant, dans +la supercherie innocente.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186:</b><a href="#footnotetag186"> (retour) </a> <i>Poésies inédites</i> de Clotilde de Surville, chez Nepveu, 1826.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187:</b><a href="#footnotetag187"> (retour) </a> Au tome II, page 89, des <i>Révolutions des Sciences et des Beaux-Arts</i>.</blockquote> + +<p>Comme, après tout, la prétendue Clotilde est un poëte de +l'école poétique moderne, un bouton d'églantine éclos en serre +à la veille de la renaissance de 1800, il convenait à Nodier, ce +précurseur universel, d'y toucher du doigt. Il se trouve mêlé, +plus on y regarde, à toutes les brillantes formes d'essai, à tous +les déguisements du romantisme.</p> + +<p>En résumé, Nodier, par rapport à la nouvelle école qu'il +aurait pu songer à se rattacher et à conduire, et qu'il ne voulut +qu'aider et aimer, Nodier sans prétention, sans morgue, +sans regret, ne fut aux poëtes survenants que le frère aîné, +comme je l'ai dit, et le premier camarade, un camarade bon, +charmant, enthousiaste, encourageant, désintéressé, redevenu +bien souvent le plus jeune de tous par le coeur et le plus sensible. +Si on l'eût écouté, volontiers il ne leur eût été qu'un +héraut d'armes.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, son existence s'était assise enfin et fixée. +Il avait tâché de renoncer, dès 1820, à la politique si effervescente; +son insouciance pour sa fortune personnelle n'avait +pas changé. En 1824, M. Corbière, ministre de l'intérieur et +bibliophile très-éclairé, le nomma, sur sa réputation et sans +qu'il l'eût demandé, bibliothécaire de l'Arsenal en remplacement +de l'abbé Grosier qui venait de mourir. Un nouveau +cercle d'habitudes se forma. La jeunesse, quand elle se prolonge, +est toujours embarrassante à finir; rien n'est pénible +à démêler comme les confins des âges (<i>Lucanus an Appulus, +anceps</i>); il faut souvent que quelque chose vienne du dehors +et coupe court. Dans sa retraite une fois trouvée, au soleil, au +milieu des livres dont une élite sous sa main lui sourit, la vie +de Nodier s'ordonna: des après-midi flâneuses, des matinées +studieuses, liseuses, et de plus en plus productives de pages +toujours plus goûtées. Je me figure que bien des journées de +Le Sage, de l'abbé Prévost vieillissant, se passaient ainsi. Les +travaux même non voulus, les heures assujetties dont on se +plaint, gardent au fond plus d'un correctif aimable, bien des +enchantements secrets. A en juger par les fruits plus savoureux +en avançant, il faut croire que la fatigue intérieure et +trop réelle se trompe, s'élude, dans la production, par de certains +charmes. Je ne sais quel penseur misanthropique a dit, +en façon de recette et de conseil: «Un peu d'amertume dans +les talents sur l'âge est comme quelque chose d'astringent qui +donne du ton.» Assez d'écrivains éminents en ont eu de reste: +ils n'ont pas ménagé cette dose d'astringent; Nodier, lui, en +manque tout à fait, et pourtant sa veine de talent a plutôt +gagné, elle s'est comme échauffée d'une douce chaleur, en +déployant au couchant la diversité de ses teintes. Si de tout +temps il y eut en sa manière quelque chose qui est le contraire +de la condensation, ces qualités élargies n'ont pas +dépassé la mesure en se continuant, et elles ont rencontré, +pour y jouer, des cadres de mieux en mieux assortis. Toutes +les fois qu'il reproduit des souvenirs ou des songes de sa jeunesse, +Nodier écrivain reprend une sève plus montante et plus +colorée. <i>Séraphine</i>, <i>Amélie</i>, la fleur de ces récits heureux, +l'ont assez prouvé: qu'on y ajoute la première partie d'<i>Inès</i>, +on aura le plus parfait et le dernier mot de sa manière. Qu'on +ne dédaigne pas non plus, comme échantillon final, deux ou +trois dissertations de bibliophile, où, sous prétexte de bouquins +poudreux, il butine le joli et le fin: il y a tel petit extrait +sur la <i>reliure</i> moderne, qui commence, à la lettre, par un +hymne au rossignol<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup>188</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188:</b><a href="#footnotetag188"> (retour) </a> Depuis sa mort, on a fait un tout petit volume d'une dernière +nouvelle de lui, intitulée <i>Franciscus Columna</i>, où il se retrouve tout +entier sous sa double forme; c'est un coin de roman logé dans un +cadre de bibliographie, une fleur toute fraîche conservée entre les feuillets +d'un vieux livre.</blockquote> + +<p>En 1832, ses oeuvres complètes, et pourtant choisies encore, +parurent pour la première fois, et vinrent déployer, en +une série imposante, les titres jusqu'alors épars d'une renommée +qui dès longtemps ne se contestait plus. En 1834, +l'Académie française, réparant de trop longs délais, le choisit +à l'unanimité en remplacement de M. Laya. Nodier, qui s'était +pris tant de fois de raillerie au célèbre corps, fut saisi d'une +joie toute naïve et attendrie en y entrant. Aucun autre discours +de récipiendaire ne respire peut-être, à l'égal du sien, +l'expansion sentie de la reconnaissance. Il la prouva surtout +par un dévouement sans réserve à ses devoirs d'académicien: +le Dictionnaire futur n'a pas de fondateur plus absorbé ni +plus amusé que lui. Et qui donc serait plus capable, en effet, +de suivre en buissonnant l'histoire et les aventures de chaque +mot à travers la langue? Odyssée pour Odyssée, celle-là, à +ses yeux, en vaut bien une autre. Revenu de tout, il s'anime +d'autant plus, il se passionne, en sceptique qu'on croirait +crédule, à ces menues questions de vocabulaire, d'étymologie, +d'orthographe; prenez garde! elles ne sont, dans la bouche du +Lucien au fin sourire, qu'une façon détournée et bienveillante +d'ironie universelle. Ainsi souvent il se délasse de l'ennui de +trop penser. Il s'en délasse à moins de frais, avec une plus +vraie douceur, en famille, les soirs, en cet Arsenal rajeunissant, +où tous ceux qui y reviennent après des années retrouvent +un passé encore présent, un frais sentiment d'eux-mêmes, +et des souvenirs qui semblent à peine des regrets, +dans une atmosphère de poésie, de grâce et d'indulgence.</p> + +<p>1er Mai 1840.</p> + + + +<br><br><br> + + + +<h3>CHARLES NODIER<br> + +APRÈS LES FUNÉRAILLES<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup class="upper">189</sup></a>.</h3> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189:</b><a href="#footnotetag189"> (retour) </a> Nodier est mort le 27 janvier 1844. Les pages suivantes parurent +quelques jours après, dans la <i>Revue des Deux Mondes</i>.</blockquote> + +<p>La mort est à l'oeuvre et frappe coup sur coup. Hier la +tombe se fermait sur Casimir Delavigne, elle s'ouvre aujourd'hui +pour Charles Nodier. La littérature contemporaine, +qu'on dit si éparse et sans drapeau, ne se donne plus rendez-vous +qu'à de funèbres convois. La mort de Charles Nodier n'a +pas semblé moins prématurée que celle de Casimir Delavigne; +et quoiqu'il eût passé le terme de soixante ans, ce qui +est toujours un long âge pour une vie si remplie de pensées +et d'émotions, on ne peut, quand on l'a connu, c'est-à-dire +aimé, s'ôter de l'idée qu'il est mort jeune. C'est que Nodier +l'était en effet; une certaine jeunesse d'imagination et de +poésie a revêtu jusqu'au bout chacune de ses paroles, chaque +ligne échappée de lui; le souffle léger ne l'a pas quitté un +instant. Quand il n'était point brisé par la fatigue et succombant +à la défaillance, il se relevait aussitôt et redevenait le +Nodier de vingt ans par la verve, par le jeu de la physionomie +et le geste, même par l'attitude. Il y a de ces organisations +élancées et gracieuses qui ressemblent à un peuplier: on a +dit de cet arbre qu'il a toujours l'air jeune, même quand il +est vieux. Dans des vers charmants que les lecteurs de cette +<i>Revue</i> n'ont certes pas oubliés, Alfred de Musset, répondant à +des vers non moins aimables du vieux maître<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup>190</sup></a>, lui disait, à +propos de cette fraîcheur et presque de cette renaissance du +talent:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Si jamais ta tête qui penche</p> +<p> Devient blanche,</p> +<p>Ce sera comme l'amandier,</p> +<p> Cher Nodier.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ce qui le blanchit n'est pas l'âge,</p> +<p> Ni l'orage;</p> +<p>C'est la fraîche rosée en pleurs</p> +<p> Dans les fleurs.</p> + </div> </div> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190:</b><a href="#footnotetag190"> (retour) </a> <i>Revue des Deux Mondes</i> du 1er juillet et du 15 août 1843.</blockquote> + +<p>Nous-même, nous n'avions pas attendu le jour fatal pour +essayer de caractériser cette veine si abondante et si vive, cet +esprit si souple et si coloré, ce merveilleux talent de nature +et de fantaisie<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup>191</sup></a>. On ne trouvera pas que ce soit trop d'en +rassembler encore une fois les traits si regrettables et plus +que jamais présents à tous, en ce moment de mystère et de +deuil où le moule se brise, où la forme visible s'évanouit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191:</b><a href="#footnotetag191"> (retour) </a> <i>Revue</i> du 1er mai 1840; il s'agit de l'article précédent.</blockquote> + +<p>Charles Nodier était né à Besançon, en avril 1780; il fit ses +études dans sa ville natale, et, sauf quelques échappées à +Paris, il passa sa première jeunesse dans sa province bien-aimée. +Aussi peut-on dire qu'il resta Comtois toute sa vie; +au milieu de sa diction si pure et de sa limpide éloquence, +il avait gardé de certains accents du pays qui marquaient par +endroits, donnaient à l'originalité plus de saveur, et l'imprégnaient +à la fois de bonhomie et de finesse. Sa jeunesse fut +errante, poétique, et, on peut le dire, presque fabuleuse. Là-dessus +les souvenirs des contemporains ne tarissent pas; +quand une fois le nom de Nodier est prononcé devant le bon +Weiss (aujourd'hui inconsolable), devant quelqu'un de ces +amis et de ces témoins d'autrefois, tout un passé s'ébranle et +se réveille, les histoires, les aventures s'enchaînent et se +multiplient, l'Odyssée commence. Combien elle abondait surtout +aux lèvres de Nodier lui-même, dans ces soirées de +dimanche où debout, appuyé à la cheminée, un peu penché, +il renonçait à sa veine de whist, décidément trop contraire +ce soir-là, et consentait à se ressouvenir! Bien que dans ses +<i>Souvenirs de Jeunesse</i>, et dans cette foule d'anecdotes et de +nouvelles publiées, il n'ait cessé de puiser à la source secrète +et d'y introduire le lecteur, on peut assurer que, si on ne l'a +pas entendu causer, on ne le connaît, on ne l'apprécie comme +conteur qu'à demi. Sa jeunesse donc essaya de tout, et risqua +toutes les aventures, politique et sentimentale tour à tour, +passant de la conspiration à l'idylle, de l'étude innocente et +austère au délire romanesque, mais arrêtant, coupant le tout +assez à temps pour n'en recueillir que l'émotion et n'en posséder +que le rêve. Nul plus que lui n'évita ce que les autres +prudents recherchent et recommandent si fort, la grande +route, la route battue; mais il connut, il découvrit tous les +sentiers. Que de miel, que de rosée à travers les ronces! En +ne songeant qu'à pousser au hasard les heures et à tromper +éperdument les ennuis, il amassait le butin pour les années +apaisées, pour la saison tardive du sage. Nous en avons joui à +le lire, à l'écouter; lui-même en a joui à y revenir.</p> + +<p>De toutes ses vicissitudes, de tous ses travaux, de tous ses +essais, de toutes ses erreurs même, il était résulté à la longue, +chez cette nature la mieux douée, un fonds unique, riche, fin, +mobile, propre aux plus délicates fleurs, aux fruits les plus +savoureux. De toutes ces aimables soeurs de notre jeunesse +qui nous quittent une à une en chemin, et qu'il nous faut +ensevelir, il lui en était resté deux, jusqu'au dernier jour +fidèles, deux muses se jouant à ses côtés, et qui n'ont déserté +qu'à l'heure toute suprême le chevet du mourant, la Fantaisie +et la Grâce.</p> + +<p>Aucun écrivain n'était plus fait que Nodier pour représenter +et pour exprimer par une définition vivante ce que c'est qu'un +homme <i>littéraire</i>, en donnant à ce mot son acception la plus +précise et la plus exquise. Nos hommes distingués, nos personnages +éminents dans les grandes carrières tracées, ne se +rendent pas toujours bien compte de ce genre de mérite compliqué, +fugitif, et sont tentés de le méconnaître. L'exemple de +Nodier est là qui les réfute aujourd'hui et de la seule manière +convenable en telle matière, c'est-à-dire qui les réfute avec +charme. Être un esprit <i>littéraire</i>, ce n'est pas, comme on peut +le croire, venir jeune à Paris avec toute sorte de facilité et +d'aptitude, y observer, y deviner promptement le goût du +jour, la vogue dominante, juger avec une sorte d'indifférence +et s'appliquer vite à ce qui promet le succès, mettre sa plume +et son talent au service de quelque beau sujet propre à intéresser +les contemporains et à pousser haut l'auteur. Non, il +peut y avoir dans le rôle que je viens de tracer beaucoup de +talent <i>littéraire</i> sans doute, mais l'esprit même, l'inspiration +qui caractérisent cette nature particulière n'y est pas. Tout +homme né littéraire aime avant tout les lettres pour elles-mêmes; +il les aime pour lui, selon la veine de son caprice, +selon l'attrait de sa chimère: <i>Quem tu Melpomene semel</i>. Il +laisse la foule, si elle lui déplaît, et s'en va égarer ses belles +années dans les sentiers. Les sujets qu'il choisit, et sur lesquels +sa verve le plus souvent s'exerce, ne lui arrivent point +par le bruit du dehors et comme un écho de l'opinion populaire; +ils tiennent plutôt à quelque fibre de son coeur, ou il ne +les demande qu'à l'écho des bois. Ce sont parfois des poursuites, +des entraînements singuliers dont les hommes positifs, +les esprits judicieux et qui ne songent qu'à arriver ne se +rendent pas bien compte, et auxquels ils sourient non sans +quelque pitié. Patience! tout cela un jour s'achève et se compose. +Cet intérêt qui manquait d'abord au sujet, le talent le +lui imprime, et il le crée pour ceux qui viennent après lui. +Ce qui n'existait pas auparavant va dater de ce jour-là, et l'élite +des générations humaines saura le goûter. Qui donc plus que +Nodier a prodigué en littérature, même en critique, ces créations +piquantes, imprévues, non point si passagères qu'on +pourrait le croire? elles s'ajouteront au dépôt des pièces curieuses +et délicates, dont les connaisseurs futurs, les Nodier +de l'avenir s'occuperont.</p> + +<p>Nous disons que Nodier fut toujours le même jusqu'à la +fin, toujours le Nodier des jeunes années; nous devons faire +remarquer pourtant que sa vie littéraire se peut diviser en +deux parts sensiblement différentes. Il ne vint s'établir à Paris +qu'au commencement de la Restauration, et, pendant ces +années politiques ardentes, il n'aurait point fallu demander +à cette imagination si vive le calme souriant où nous l'avons +vu depuis. En usant alors à la hâte ce surplus des passions +dont le milieu de la vie se trouve souvent comme embarrassé, +il se préparait à cette indifférence du sage, à cette +bienveillance finale, inaltérable, à peine aiguisée d'une légère +ironie. Fixé à l'Arsenal depuis 1824, il put, pour la première +fois, y asseoir un peu son existence, si longtemps battue +par l'orage; sa maturité d'écrivain date de là. Il était de ces +natures excellentes qui, comme les vins généreux, s'améliorent +et se bonifient encore en avançant. Plus sa destinée +continua depuis ce premier moment de s'établir et de se consolider, +plus aussi son talent gagna en vigueur, en louable et +libre emploi. Nommé il y a dix ans à l'Académie française, il +y trouva une carrière toute préparée et enfin régulière pour +ses facultés sérieuses, pour ses études les plus chéries. Ce qu'il +avait entrepris et déjà exécuté de travaux et d'articles pour le +nouveau Dictionnaire historique de la langue française ne +saurait être apprécié en ce moment que de ceux qui en ont +entendu la lecture; ce qui est bien certain, c'est qu'il gardait, +jusque dans des sujets en apparence voués au technique et à +une sorte de sécheresse, toute la grâce et la fertilité de ses +développements; il n'avait pas seulement la science de la philologie, +il en avait surtout la muse<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup>192</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192:</b><a href="#footnotetag192"> (retour) </a> On a raconté une anecdote assez piquante: Nodier lisait dans +une séance particulière de l'Académie l'article <i>Abolition</i> du +Dictionnaire: «Abolition, substantif féminin, etc., etc...; prononcez +<i>abolicion.</i>—«Votre dernière remarque me paraît inutile, dit un académicien +présent, car on sait bien que devant l'<i>i</i> le <i>t</i> a toujours le son +du <i>c</i>.»—«Mon cher confrère, ayez <i>picié</i> de mon ignorance, répond +Nodier en appuyant sur chaque mot, et faites-moi l'<i>amicié</i> de me répéter +la <i>moicié</i> de ce que vous venez de me dire.» On juge de l'éclat +de rire universel qui saisit la docte assemblée; on ajoute que l'académicien +réfuté (M. de Feletz) en prit gaiement sa part.</blockquote> + +<p>Pour nous qui ne le jugions que par le dehors, il ne nous +a jamais paru plus fécond d'idées, plus inépuisable d'aperçus, +plus sûr de sa plume toujours si flexible et si légère, qu'en +ces dernières années et dans les morceaux mêmes dont il enrichissait +nos recueils, fiers à bon droit de son nom. Il avait +acquis avec l'âge assez d'autorité, ou, si ce mot est trop grave +pour lui, assez de faveur universelle pour se permettre franchement +l'attaque contre quelques-uns de nos travers, ou +peut-être de nos progrès les plus vantés. Le docteur <i>Nèophobus</i> +ne s'y épargnait pas, et ceux même qui se trouvaient +atteints en passant ne lui gardaient pas rancune. Le propre +de Nodier, son vrai don, était d'être inévitablement aimé. Il +faut lui savoir gré pourtant, un gré sérieux, d'avoir, en plus +d'une circonstance, opposé aux abus littéraires cette expression +franche, cette contradiction indépendante qui, dans une +nature de conciliation et d'indulgence comme la sienne, avait +tout son prix.</p> + +<p>Le dernier morceau qu'il ait donné à cette <i>Revue</i>, le dernier +acte de présence de Nodier, ç'a été ses agréables stances +à M. Alfred de Musset:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>J'ai lu ta vive Odyssée</p> +<p> Cadencée,</p> +<p>J'ai lu tes sonnets aussi,</p> +<p> Dieu merci!...</p> + </div> </div> + +<p>On peut dire de cette jolie pièce mélodieuse, touchante, et +dont le rhythme gracieux, mais exprès tombant et un peu +affaibli, exprime à ravir un sourire déjà las, qu'elle a été le +chant de cygne de Nodier:</p> + + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Mais reviens à la vesprée</p> +<p> Peu parée,</p> +<p>Bercer encor ton ami</p> +<p> Endormi.</p> + </div> </div> + +<p>Nodier, depuis bien des années, et même sans qu'aucune +maladie positive se déclarât, ressentait souvent des fatigues +extrêmes qui le faisaient se mettre au lit avant le soir, chercher +le sommeil avant l'heure. Il aimait le sommeil, comme +La Fontaine, et il l'a chanté en des vers délicieux, peu connus +et que nous demandons à citer, comme exemple du jeu facile +et habituel de cette fantaisie sensible:</p> + +<p>LE SOMMEIL.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Depuis que je vieillis, et qu'une femme, un ange,</p> +<p>Souffre sans s'émouvoir que je baise son front;</p> +<p>Depuis que ces doux mots que l'amour seul échange</p> +<p>Ne sont qu'un jeu pour elle et pour moi qu'un affront;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Depuis qu'avec langueur j'assiste à la veillée</p> +<p>Qu'enchantent son langage et son rire vermeil,</p> +<p>Et la rose de mai sur sa joue effeuillée,</p> +<p>Je n'aime plus la vie et j'aime le Sommeil;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Le Sommeil, ce menteur au consolant mystère,</p> +<p>Qui déjoue à son gré les vains succès du Temps,</p> +<p>Et sur les cheveux blancs du vieillard solitaire</p> +<p>Épand l'or du jeune âge et les fleurs du printemps.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Il vient; et, bondissant, la Jeunesse animée</p> +<p>Reprend ses jeux badins, son essor étourdi;</p> +<p>Et je puise l'amour à sa coupe embaumée</p> +<p>Où roule en serpentant le myrte reverdi.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Comme un enchantement d'espérance et de joie,</p> +<p>Il vient avec sa cour et ses choeurs gracieux,</p> +<p>Où, sous des réseaux d'or et des voiles de soie,</p> +<p>S'enchaînent des Esprits inconnus dans les cieux;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Soit que, dans un soleil où le jour n'a point d'ombre,</p> +<p>Il me promène errant sur un firmament bleu,</p> +<p>Soit qu'il marche, suivi de Sylphides sans nombre</p> +<p>Qui jettent dans la nuit leurs aigrettes de feu:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>L'une tombe en riant et danse dans la plaine,</p> +<p>Et l'autre dans l'azur parcourt un blanc sillon;</p> +<p>L'une au zéphyr du soir emprunte son haleine,</p> +<p>A l'astre du berger l'autre vole un rayon.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>C'est pour moi qu'elles vont; c'est moi seul qui les charme,</p> +<p>C'est moi qui les instruis à ne rien refuser.</p> +<p>Je n'ai jamais payé leurs rigueurs d'une larme,</p> +<p>Et leur lèvre jamais ne dénie un baiser.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ah! s'il versait longtemps, le prisme heureux des songes,</p> +<p>Sur mes yeux éblouis ses éclairs décevants!</p> +<p>S'il ne s'éteignait pas, ce bonheur des mensonges,</p> +<p>Dans le néant des jours où souffrent les vivants!</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ou si la mort était ce que mon coeur envie,</p> +<p>Quelque sommeil bien long, d'un long rêve charmé,</p> +<p>La nuit des jours passés, le songe de la vie!</p> +<p>Quel bonheur de mourir pour être encore aimé!...</p> + </div> </div> + +<p>Ainsi pensait-il depuis que s'étaient enfuies les belles années +dans lesquelles le poète s'accoutume trop à enfermer tout son +destin. Le souvenir, la réminiscence, le songe, venaient donc +à son aide, et lui obéissaient au moindre signe, comme des +esprits familiers et consolants. Plus d'une fois, nous l'avons +vu, le matin, à quelque réunion d'amis à laquelle il était +convié et dont il était l'âme: il arrivait au rendez-vous, fatigué, +pâli, se traînant à peine; aux bonjours affectueux, aux +questions empressées, il ne répondait d'abord que par une +plainte, par une pensée de mort qu'on avait hâte d'étouffer. +La réunion était complète, on s'asseyait: c'est alors qu'il s'animait +par degrés, que sa parole facile, élégante, retrouvait +ses accents vibrants et doux, que le souvenir évoquait en +lui les Ombres de ce passé charmant qu'il redemandait tout +à l'heure au sommeil; le conteur-poète était devant nous; +nous possédions Nodier encore une fois tout entier. Depuis +des années, il avait si souvent parlé de la mort, et nous l'avions +en toute rencontre retrouvé si vivant par l'esprit +qu'on ne pouvait se figurer qu'il ne s'exagérât pas un peu ses +maux, et à lui aussi on pourrait appliquer ce qu'on disait de +M. Michaud, que la durée même de nos craintes refaisait à la +longue nos espérances. On était tenté surtout de répéter avec +M. Alfred de Musset:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Ami, toi qu'a piqué l'abeille,</p> +<p> Ton coeur veille,</p> +<p>Et tu n'en saurais ni guérir,</p> +<p> Ni mourir.</p> + </div> </div> + +<p>Mais non, il y avait plus que la piqûre de l'abeille; l'aiguillon +fatal était là. C'est trop longtemps insister et nous complaire +à de gracieux retours que la gravité de la fin dernière vient +couvrir et dominer. Nodier est mort en homme des espérances +immortelles, en homme religieux et en chrétien. Ces +idées, ces croyances du berceau et de la tombe, étaient de +tout temps demeurées présentes à son imagination, à son +coeur. Entouré de la famille la plus aimable et la plus aimée, +d'une famille que l'adoption dès longtemps n'avait pas craint +de faire plus nombreuse, de ses quatre petits-enfants qui +Jouaient la veille encore, ne pouvant rien comprendre à ces +approches funèbres, de sa charmante fille, sa plus fidèle +image, son oeuvre gracieuse la plus accomplie, Nodier a traversé +les heures solennelles au milieu de tout ce qui peut les +soutenir et les relever; si une pensée de prévoyance humaine +est venue par moments tomber sur les siens, elle a été comprise, +devinée et rassurée par la parole d'un ministre, son +confrère, l'ami naturel des lettres<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup>193</sup></a>. Les témoignages d'intérêt +et d'affection, durant toute sa maladie, ont été unanimes, +universels; il y était sensible; il croyait trop à l'amitié +qu'il inspirait pour s'en étonner. Il exprimait pourtant, parfois, +et de son plus fin sourire, du ton d'un Sterne attendri, +combien tout cela lui paraissait presque disproportionné avec +une vie qui lui semblait, à lui, avoir toujours été si incomplète +et si précaire. Ainsi l'auraient pensé d'eux-mêmes Le +Sage ou l'abbé Prévost mourants<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup>194</sup></a>;</p> + +<p>Nodier allait être déjà un mort illustre. C'est un honneur +de ce pays-ci et de cette France, on l'a remarqué, que l'esprit, +à lui seul, y tienne tant de place, que, dès qu'il y a eu sur un +talent ce rayon du ciel, la grâce et le charme, il soit finalement +compris, apprécié, aimé, et qu'on sente si vite ce qu'on +va perdre en le perdant. Comme le disait devant moi une +femme de goût<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup>195</sup></a>, ce serait un grand seigneur ou un simple +écrivain, le duc de Nivernais ou Nodier, on ne ferait pas autrement: +en France, à une certaine heure, il n'y a que l'esprit +qui compte. Oui, l'esprit charmant, l'esprit aidé et servi +du coeur. L'intérêt public, celui du monde proprement dit +celui du peuple même; on l'a vu aux funérailles de Nodier +cet intérêt d'autant plus touchant ici qu'il est plus désintéressé, +éclate de toutes parts; le nom de celui qui n'a rien +été, qui n'a rien pu, qui n'a exercé d'autre pouvoir que le +don de plaire et de charmer, ce nom-là est en un moment +dans toutes les bouches, et tous le pleurent.</p> + +<p>1er Février 1844.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193:</b><a href="#footnotetag193"> (retour) </a> M. Villemain, ministre de l'Instruction publique.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194:</b><a href="#footnotetag194"> (retour) </a> Je glisse au bas de la page ce mot humble, ce mot touchant, que +je préfère à d'autres mots plus glorieux, parce qu'il sent l'homme +cette heure de vérité, ce mot toutefois qu'il faudrait être lui pour prononcer +comme il convient, avec sensibilité et ironie, avec un sourire +dans une larme; il s'agissait de ces marques d'affection et d'honneur +qui lui arrivaient en foule et ne cessèrent plus, dès qu'on le sut en danger: +«Qui est-ce qui dirait, à voir tout cela, que je n'ai toujours été +qu'un pauvre diable?»—Comme Cherubini dans le tableau d'Ingre +il ne voyait pas la Muse immortelle qui debout était derrière.</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195:</b><a href="#footnotetag195"> (retour) </a> La comtesse de Castellane, celle qui fut l'amie de M. Molé.</blockquote> +<br><br><br> + + +<h3>APPENDICE</h3> + +<br><br><br> + +<h3>LA FONTAINE.</h3> + +<blockquote><p> +(L'article suivant, écrit dans <i>le Globe</i> (15 septembre 1827), à propos des Fables +de La Fontaine rapprochées de celles des autres auteurs par M. Robert, ajoute +quelques détails et quelques développements au morceau que contient ce volume.) +</p></blockquote> + +<p>La littérature du siècle de Louis XIV repose sur la littérature française +du XVIe et de la première moitié du XVIIe siècle; elle y a pris +naissance, y a germé et en est sortie; c'est là qu'il faut se reporter si +l'on veut approfondir sa nature, saisir sa continuité, et se faire une +idée complète et naturelle de ses développements. Pour apprécier, en +toute connaissance de cause, Racine et son système tragique, il n'est +certes pas inutile d'avoir vu ce système, encore méconnaissable chez +Jodelle et Garnier, recevoir grossièrement, sous la plume de Hardy, +la forme qu'il ne perdra plus désormais, et n'arriver à l'auteur des +<i>Frères ennemis</i> qu'après les élaborations de Mairet et avec la sanction +du grand Corneille. On ne porterait de Molière qu'un jugement +imparfait et hasardé si on l'isolait des vieux écrivains français auxquels +il reprenait son bien sans façon, depuis Rabelais et Larivey jusqu'à +Tabarin et Cyrano de Bergerac. Boileau lui-même, ce strict réformateur, +qui, à force d'épurer et de châtier la langue, lui laissa trop +peu de sa liberté première et de ses heureuses nonchalances, Boileau +ne fait autre chose que continuer et accomplir l'oeuvre de Malherbe; +et, pour se rendre compte des tentatives de Malherbe, on est forcé de +remonter à Ronsard, à Des Portes, à Regnier, en un mot à toute cette +école que le précurseur de Despréaux eut à combattre. Mais si ces +études préliminaires trouvent quelque part leur application, n'est-ce +pas surtout lorsqu'il s'agit de La Fontaine et de ses ouvrages? Contemporain +et ami de Boileau et de Racine, le bonhomme, au premier +abord, n'a presque rien de commun avec eux que d'avoir aussi du +génie; et ce serait plutôt à Molière qu'il ressemblerait, si l'on voulait +qu'il ressemblât à quelqu'un parmi les grands poëtes de son âge. Rien +qu'à lire une de ses fables ou l'un de ses contes après l'<i>Épître au Roi</i> +ou l'<i>Iphigénie</i>, on sent qu'il a son idiome propre, ses modèles à part +et ses prédilections secrètes. Il est fort facile et fort vrai de dire que +La Fontaine se pénétra du style de Marot, de Rabelais, et le reproduisit +avec originalité; mais de Marot et de Rabelais à La Fontaine +il n'y a pas moins de cent ans d'intervalle; et, quelque vive sympathie +de talent et de goût qu'on suppose entre eux et lui, une si parfaite +et si naturelle analogie de manière, à cette longue distance, a besoin +d'explication, bien loin d'en pouvoir servir. Sans doute il a dû trouver +en des temps plus voisins quelque descendant de ces vieux et respectables +maîtres, qui l'aura introduit dans leur familiarité: car l'idée +ne lui serait jamais venue de <i>restituer</i> immédiatement leur <i>faire</i> et +leur <i>dire</i>, ainsi que l'a tenté de nos jours le savant et ingénieux Courier. +Ce n'était pas à beaucoup près un travailleur opiniâtre ni un +érudit que La Fontaine, ni encore moins un investigateur de manuscrits, +comme on l'a récemment avancé<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup>196</sup></a>, et il employait ses nuits à +tout autre chose qu'à feuilleter de poudreux auteurs, ou à pâlir sur +Platon et Plutarque, que d'ailleurs il aimait fort à lire durant le jour. +Aussi, en publiant ses savantes recherches sur nos anciennes fables, +M. Robert a grand soin d'avertir qu'il ne prétend nullement indiquer +les sources où notre immortel fabuliste a puisé: «Je suis bien persuadé, +dit-il, que la plupart lui ont été totalement inconnues.» Un +tel aveu dans la bouche d'un commentateur est la preuve d'un excellent +esprit. Avant de parler du travail important de M. Robert, nous +essaierons, en profitant largement de sa science aussi bien que de celle +de M. Walckenaer, d'exposer avec précision quelles furent, selon +nous, l'éducation et les études de La Fontaine, quelles sortes de traditions +littéraires lui vinrent de ses devanciers, et passèrent encore à +plusieurs poëtes de l'âge suivant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196:</b><a href="#footnotetag196"> (retour) </a> C'est surtout Victorin Fabre qui soutenait cette thèse: il +avait intérêt à voir en toutes choses le laborieux.</blockquote> + +<p>Et, d'abord, on a droit de regarder comme non avenus, par rapport +à La Fontaine et à son époque, les anciens poëmes français antérieurs +à la découverte de l'imprimerie, si l'on excepte le <i>Roman de la Rose,</i> +dont le souvenir s'était conservé, grâce à Marot, durant le XVIe siècle, +et qu'on lisait quelquefois ou que l'on citait du moins. L'imprimerie, +en effet, fut employée dans l'origine à fixer et à répandre les textes +des écrivains grecs et latins, bien plus qu'à exhumer les oeuvres de +nos vieux rimeurs. Personnne parmi les doctes ne songeait à eux; il +arriva seulement que leurs successeurs profitèrent, depuis lors, du +bénéfice général, et participèrent aux honneurs de l'impression. Marot, +le premier, en disciple reconnaissant et respectueux, voulut sauver +de l'oubli quelques-uns de ceux qu'il appelait ses maîtres: il restaura +à grand'peine et publia Villon; il donna une édition du <i>Roman de la +Rose,</i> dont il rajeunit, comme il put, le style. Mais son érudition n'était +pas profonde, même en pareille matière, et très-probablement il +déchiffrait cette langue surannée avec moins de sagacité et de certitude +que ne le font aujourd'hui nos habiles, M. Méon ou M. Robert +par exemple. Ronsard et ses disciples vinrent alors, qui abjurèrent le +culte des antiquités nationales et les laissèrent en partage aux érudits, +aux Pasquier, aux La Croix du Maine, aux Du Verdier, aux Fauchet, +dont les travaux, tout estimables qu'ils sont pour le temps, fourmillent +d'erreurs et attestent une extrême inexpérience. L'école de Malherbe, +par son dédain absolu pour le passé, n'était guère propre à +réveiller le goût des curiosités gauloises, et on ne le retrouve un peu +vif que chez Guillaume Colletet, Ménage, du Cange, Chapelain, La +Monnoye, tous doctes de profession. Ce fut seulement au XVIIIe siècle +que les fabliaux et les romans-manuscrits devinrent l'objet d'investigations +et d'études sérieuses. Irons-nous donc, à l'exemple de certains +critiques, ranger La Fontaine parmi ces deux ou trois antiquaires de +son temps, et mettre le bonhomme tout juste entre Ménage et La +Monnoye, lesquels, comme on sait, tournaient si galamment les vers +grecs et les offraient aux dames en guise de madrigaux? Il y a dans +un recueil manuscrit du XIVe siècle une fable du <i>Renard</i> et du <i>Corbeau,</i> +et dans cette fable on lit ce vers:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Tenait en son bec un fourmage,</p> + </div> </div> + +<p>qui se retrouve tout entier chez La Fontaine. En faut-il conclure, avec +plusieurs personnes de mérite consultées par M. Robert, que notre fabuliste +a évidemment dérobé son vers à l'obscur Ysopet, et que, pour +s'en donner l'honneur, il s'est bien gardé d'éventer le larcin? Ainsi, +le comte de Caylus, dès qu'il eut mis le nez dans les fabliaux, saisi +d'un bel enthousiasme, crut y découvrir tout La Fontaine et tout Molière, +et se plaignit amèrement du silence obstiné que ces illustres +plagiaires avaient gardé sur leurs victimes. Un critique éclairé du <i>Journal +des Débats,</i> séduit par quelques traits de vague ressemblance, et +cédant aussi à cette influence secrète qu'exerce le paradoxe sur les +meilleurs esprits, estime que La Fontaine doit beaucoup «et à nos +contes, et à nos poëmes, et à nos <i>proverbes</i>, depuis le <i>Roman de +Renart</i>, dont on ne me persuadera jamais qu'il n'ait pas eu connaissance, +jusqu'aux farces de ce Tabarin qu'il cite si plaisamment +dans une de ses fables.» Quant aux farces de Tabarin, quant à nos +contes, à nos poëmes <i>imprimés,</i> je pourrais tomber d'accord avec le +savant critique; mais le <i>Roman de Renart</i>, alors manuscrit et inconnu, +où le bonhomme l'eût-il été déterrer? et quand on le lui aurait mis +entre les mains, de quelle façon s'y fût-il pris pour le déchiffrer, +même <i>à grand renfort de besicles</i>, comme disent Rabelais et Paul-Louis? +On voit dans le <i>Ménagiana</i> que Ménage (ou peut-être La Monnoye; +je ne sais trop si l'endroit ne se rapporte pas à l'éditeur) eut +communication, pendant deux jours, d'un vieux roman-manuscrit in-folio, +intitulé <i>le Renart contrefait</i>, espèce de parodie du <i>Roman de +Renart.</i> A propos d'un passage du poëme, il remarque que Mr de La +Fontaine aurait pu en tirer parti pour une fable, et sa manière de dire +fait entendre assez clairement que M. de La Fontaine ne le connaissait +pas. Nous persisterons donc à croire, jusqu'à démonstration positive +du contraire, qu'en matière de poëmes et de romans d'une pareille +date, l'aimable conteur était d'une ignorance précisément égale +à celle de Marot, de Rabelais, de Passerat, de Regnier et de Voiture; +on pourra même trouver que ces derniers le dispensaient assez naturellement +des autres.</p> + +<p>L'esprit léger, moqueur, grivois, qui de tout temps avait animé +nos auteurs de fabliaux, de contes, de farces et d'épigrammes, ne s'était +pas éteint vers le milieu du XVIe siècle, avec l'école de Marot, en +la personne de Saint-Gelais. Malgré Du Bellay, Ronsard, Jodelle, et +leurs prétentions tragiques, épiques et pindariques, cet esprit, immortel +en France, avait survécu, s'était insinué jusque parmi leur auguste +troupe, et tel qu'un malicieux lutin, au lieu d'une ode ampoulée, leur +avait dicté bien souvent une chanson gracieuse et légère. D'Aubigné +et Regnier, grands admirateurs et défenseurs de Ronsard, appartenaient +par leur talent à l'ancienne poésie, et lui rendaient son accent +d'énergie familière et, si j'ose ainsi dire, son effronterie naïve; Passerat +et Gilles Durant lui conservaient son badinage ingénieux et ses +piquantes finesses. La venue de Malherbe n'interrompit point brusquement +ces habitudes nationales, et son disciple Maynard fut plus +d'une fois, dans l'épigramme, celui de Saint-Gelais. D'Urfé, Colletet, +mademoiselle de Gournay, mademoiselle de Scudery et beaucoup d'autres +illustres de cet âge, aimaient notre ancienne littérature, tout en +lui préférant la leur. Il y avait quatre-vingts ans environ que le sonnet +italien avait détrôné le rondeau gaulois, les ballades et les chants +royaux: Voiture, Sarasin, Benserade, y revinrent, et cherchèrent de +plus à reproduire le style des maîtres du genre. Mais déjà, depuis 1621, +La Fontaine était né, vers le même temps que Molière, quinze ans +avant Boileau, dix-huit ans avant Racine.</p> + +<p>Les premiers contes pourtant ne parurent qu'en 1662 (d'autres +disent 1664). Ils avaient été précédés, et non pas annoncés, en 1654, +par la faible comédie de <i>l'Eunuque</i>. La Fontaine avait donc quarante +et un ans lorsqu'il commençait au grand jour sa carrière poétique. +Quelle explication donner de ce début tardif? Son génie avait-il jusque-là +sommeillé dans l'oubli de la gloire et l'ignorance de lui-même? +Ou bien s'était-il préparé, par une longue et laborieuse éducation, à +cette facilité merveilleuse qu'il garda jusqu'aux derniers jours de sa +vieillesse, et doit-on admettre ainsi que les fables et les contes du +bonhomme ne coûtèrent pas moins à enfanter que les odes de Malherbe? +J'avoue qu'<i>a priori</i> cette dernière opinion me répugne; et, +sans être de ceux qui croient à la suffisance absolue de l'instinct en +poésie, je crois bien moins encore à l'efficacité de vingt années de +veilles, quand il s'agit d'une fable ou d'un conte, dût la fable être +celle de la <i>Laitière</i> et du <i>Pot au lait</i>, et le conte celui de <i>la Courtisane +amoureuse</i>. Que La Fontaine ait travaillé et soigné ses ouvrages, +ce ne peut être aujourd'hui l'objet d'un doute. Il <i>confesse</i>, dans la +préface de <i>Psyché</i>, «que la prose lui coûte autant que les vers.» Ses +manuscrits, etc., etc..... (Voir page 63 de ce volume les mêmes détails.) +Ce soin extrême n'a pas lieu de nous surprendre dans l'ami de +Boileau et de Racine, quoique probablement il y regardât de moins +près pour cette foule de vers galants et badins dont il semait négligemment +sa correspondance. Mais même en poussant aussi loin qu'on +voudra cette exigence scrupuleuse de La Fontaine, et en estimant, +d'après un précepte de rhétorique assez faux à mon gré, que chez lui +la composition était d'autant moins facile que les résultats le paraissent +davantage, on n'en viendra pas pour cela à comprendre par quel +enchaînement d'études secrètes, et, pour ainsi dire, par quelle série +d'épreuves et d'initiations, le pauvre La Fontaine prit ses grades au +Parnasse et mérita, le jour précis qu'il eut quarante et un ans, de +recevoir des neuf vierges le <i>chapeau de laurier,</i> attribut de maître en +poésie, à peu près comme on reçoit un bonnet de docteur. En vérité, +autant vaudrait dire qu'amoureux de dormir, comme il était, il dormit +d'un long somme jusqu'à cet âge, et se trouva poëte au réveil. +Mais le mot de l'énigme est plus simple. Livré, après une première +éducation très-incomplète, à toutes les dissipations de la jeunesse et +des sens, La Fontaine entendit un jour, de la bouche d'un officier qui +passait par Château-Thierry, l'ode de Malherbe: <i>Que direz-vous, races +futures,</i> etc. Il avait alors vingt-deux ans, dit-on, et son génie prit +feu aussitôt comme celui de Malebranche à la lecture du livre de +<i>l'Homme.</i> Dès lors le jeune Champenois fit des vers, d'abord lyriques +et dans le genre de Malherbe, mais il s'en dégoûta vite; puis galants +et dans le goût de Voiture, et il y réussit mieux. Malheureusement, +rien ne nous a été transmis de ces premiers essais. Sur le conseil de +son parent Pintrel et de son ami Maucroix, il se remit sérieusement +à l'étude de l'antiquité: il lut et relut avec délices Térence, Horace, +Virgile, dans les textes; Homère, Anacréon, Platon et Plutarque, dans +les traductions. Quant aux auteurs français, il avait ceux du temps, +passablement nombreux, et la littérature du dernier siècle, qui était +encore fort en vogue, surtout hors de la capitale. En somme, Jean de +La Fontaine, maître des eaux et forêts à Château-Thierry, devait passer +pour un très-agréable poëte de province, quand un oncle de sa +femme, le conseiller Jannart, s'avisa de le présenter au surintendant +Fouquet, vers 1654. Ainsi introduit à la cour et dans le grand monde +littéraire, il y paya sa bienvenue en sonnets, ballades, rondeaux, +madrigaux, sixains, dizains, poëmes allégoriques, et put bientôt paraître +le successeur immédiat de Voiture et de Sarasin, le rival de +Saint-Évremond et de Benserade; c'était le même ton, la même couleur +d'adulation et de galanterie, quoique d'ordinaire avec plus de +simplicité et de sentiment. A cette époque, La Fontaine fréquentait +avec assiduité la maison de Guillaume Colletet, père du rimeur crotté +et famélique, depuis fustigé par Boileau. Ce Guillaume Colletet, singulièrement +enclin, selon l'expression de Ménage, aux amours <i>ancillaires</i>, +avait épousé, l'une après l'autre, trois de ses servantes, et en +était, pour le moment, à sa troisième et dernière, appelée Claudine, +dont la beauté, jointe à la réputation d'esprit que lui faisait son mari +débonnaire, attirait chez elle une foule d'adorateurs. Comme on y +causait beaucoup littérature, et que Colletet avait une connaissance +particulière et un amour ardent de nos vieux poëtes<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup>197</sup></a>, La Fontaine +ne dut pas moins retirer d'instruction auprès de l'époux que d'agrément +auprès de la dame. Je suis sûr que plus tard il lui arriva de +regretter la table du bon Colletet, où, avec bien d'autres licences, il +avait celle d'admirer à son aise Crétin, Coquillart, Guillaume Alexis, +Martial d'Auvergne, Saint-Gelais, d'Urfé, voire même Ronsard<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup>198</sup></a>, +sans craindre les bourrasques de Boileau. Et Racine, le doux et tendre +Racine, qui avait plus d'un faible de commun avec La Fontaine, n'était-il +pas obligé aussi de se cacher de Boileau, pour oser rire des +facéties de Scarron?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197:</b><a href="#footnotetag197"> (retour) </a> Colletet avait été l'un des cinq auteurs qui formaient le conseil littéraire +de Richelieu; et, grâce aux largesses du cardinal, il avait pu acheter dans le +faubourg Saint-Marceau, tout à côté de l'ancien logement de Baïf, une maison que +Ronsard avait autrefois habitée; circonstances glorieuses qu'il ne se lassait pas de +remémorer. Il y eut un moment où les deux Colletet père et fils, et la belle-mère +de celui-ci, la <i>belle-maman</i>, comme il disait, se faisaient à qui mieux mieux en +madrigaux les honneurs du Parnasse: ce qui devait prêter assez matière aux rieurs +du temps (<i>Mémoires de Critique et de Littérature</i>, par d'Artigny, tome VI).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198:</b><a href="#footnotetag198"> (retour) </a> Il faut avouer pourtant que le nom de Ronsard, pour le peu qu'il se trouve +chez La Fontaine, n'y figure guère autrement ni mieux que chez les autres contemporains; +dans une lettre de lui à Racine (1686), on lit: <i>Ronsard est dur, +sans goût, sans choix</i>, etc.; et il lui oppose Racan, si élégant et agréable malgré +son ignorance. La Fontaine, qui se laissait dire beaucoup de choses aisément, +avait pour lors adopté sur Ronsard l'opinion courante, et un peu oublié ce +qu'autrefois le vieux Colletet lui avait dû en raconter.</blockquote> + +<p>Nous n'avons pas l'intention de suivre plus longtemps la vie de +notre poëte. Qu'il nous suffise d'avoir rappelé que, durant les vingt +ans écoulés depuis l'aventure de l'ode jusqu'à la publication de <i>Joconde</i> +(1662), il ne cessa de cultiver son art; qu'il composa, dans le +genre et sur le ton à la mode, un grand nombre de vers dont très-peu +nous sont restés, et que s'il y porta depuis 1664, c'est-à-dire +depuis les débuts de Boileau et de Racine, plus de goût, de correction, +de maturité, et parut adopter comme une seconde manière, il +garda toujours assez de la première pour qu'on reconnût en lui le +commensal du vieux Colletet, le disciple de Voiture, et l'ami de Saint-Évremond. +Ce n'est pas seulement à la physionomie de son style qu'on +s'en aperçoit: le choix peu scrupuleux de ses sujets, et, encore plus, +le déréglement absolu de sa vie, se ressentaient des habitudes de la +<i>bonne</i> Régence; le favori de Fouquet avait longtemps vécu au milieu +des scandales de Saint-Mandé; il les avait célébrés, partagés, et était +resté fidèle aux moeurs autant qu'à la mémoire d'<i>Oronte</i>. Louis XIV +du moins, même avant sa réforme, voulait qu'on mît dans le désordre +plus de mesure et de <i>décorum</i>. Ces circonstances réunies nous semblent +propres à expliquer la défaveur de La Fontaine à la cour, et l'injustice +dont on accuse l'auteur de l'<i>Art poétique</i> de s'être rendu coupable +envers lui.</p> + +<p>A ne les considérer que sous le côté littéraire, il est permis de soupçonner +que Boileau et La Fontaine n'avaient peut-être pas tout ce +qu'il fallait pour s'apprécier complétement l'un l'autre; ils représentaient, +en quelque sorte, deux systèmes différents, sinon opposés, de +langue et de poésie. Un long parallèle entre eux serait superflu. On +connaît assez les principes et les préceptes de notre législateur littéraire. +Son ami, trop humble pour se croire son rival, en continuant +de cheminer dans les voies tracées, se contentait d'être le dernier et +le plus parfait de nos vieux poëtes. C'était, il est vrai, un vieux poëte +unique en son genre, et par mille endroits ne ressemblant à nul autre, +ni à <i>maître Vincent</i>, ni à <i>maître Clément</i>, ni à <i>maître François</i>; un +vieux poëte, adorateur de Platon, <i>fou de Machiavel</i>, <i>entêté de Boccace</i>, +qui chérissait Homère et l'Arioste, oubliait de dîner pour Tite-Live, +goûtait Térence en profitant de Tabarin, qu'une ode de Malherbe +transportait presque à l'égal de <i>Peau d'Ane</i>, et dont l'admiration vive +et mobile, comme celle d'un enfant, embrassait toutes les beautés, +s'ouvrait à toutes les impressions, en recevait indifféremment du <i>nord</i> +ou du <i>midi</i>, et trouvait place même pour le prophète Baruch, quand +Baruch il y avait<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup>199</sup></a>. De tant de richesses amassées au jour le jour, +sans efforts et sans dessein, déposées et fondues ensemble dans le naturel +le plus heureux du monde, s'était formé avec l'âge cet inimitable +style, à la fois trop complexe et trop simple pour être défini, et +qu'on caractérise en l'appelant celui de La Fontaine. Que Boileau n'ait +pas rougi d'avancer (comme Monchesnay et Louis Racine l'assurent) +que ce style n'appartient pas en propre à La Fontaine, et n'est qu'un +emprunt de Marot et de Rabelais, nous répugnons à le croire; ou, s'il +l'a dit en un instant d'humeur, il ne le pensait pas. Sa dissertation +sur <i>Joconde</i>, et vingt passages formels où il rend à son confrère un +éclatant hommage, l'attesteraient au besoin. Il est pourtant vraisemblable +que le censeur austère qui se repentait d'avoir loué Voiture, +qui sentait peu Quinault, et appelait Saint-Évremond un <i>charlatan de +ruelles</i>, ne coulait pas toujours avec assez d'indulgence sur la fadeur +galante, la morale <i>lubrique</i>, les restes de faux goût et les négligences +nombreuses du charmant poëte<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup>200</sup></a>. Mais ce ne serait pas assez pour +motiver l'omission du nom de La Fontaine dans <i>l'Art poétique</i>, si l'on +ne songeait que, par son attachement pour Fouquet, et principalement +par la publication de ses contes, le bonhomme avait provoqué le mécontentement +du monarque, si sévère en fait de convenance, et qu'il +eut sa part de cette rancune glaciale et durable dont les Saint-Évremond +et les Bussy, beaux-esprits espiègles et libertins, furent également +victimes. Boileau sans doute eut tort de sacrifier, je ne dis pas +l'amitié, mais l'équité, à la peur de déplaire; du moins aucune pensée +de jalousie n'entra dans sa faiblesse. S'il parut se glisser ensuite entre +les deux grands écrivains un refroidissement qui augmenta avec les +années, la faute n'en fut pas à lui tout entière. Lui-même il déplorait +sincèrement, dans l'homme illustre et bon, les penchants, désormais +sans excuse, qui l'arrachaient de plus en plus au commerce des honnêtes +gens de son âge. Ainsi s'étaient tristement évanouies ces brillantes +et douces réunions de la rue du Vieux-Colombier et de la maison +d'Auteuil. Molière et Racine avaient de bonne heure cessé de se voir; +Chapelle, adonné à des goûts crapuleux, était perdu pour ses amis, +et La Fontaine aussi les affligeait par de longs désordres qui souillèrent +à la fois son génie et sa vieillesse.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199:</b><a href="#footnotetag199"> (retour) </a> La Fontaine ayant appris que le savant Huet désirait voir la traduction +italienne des <i>Institutions</i> de Quintilien par Toscanella, qu'il possédait, s'empressa +de la lui offrir en y joignant cette Épitre naïve en l'honneur des anciens et de +Quintilien: ce qui prouvait, dit Huet, la candeur du poëte, lequel, en se +déclarant pour les anciens contre les modernes dont il était l'un des plus agréables +auteurs, plaidait contre sa propre cause. On lit cela dans le <i>Commentaire</i> latin +de Huet sur lui-même, qui renferme de curieux jugements peu connus sur Boileau, +Corneille et autres: on s'en tient d'ordinaire au <i>Huetiana</i>, qui n'est pas la même +chose.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200:</b><a href="#footnotetag200"> (retour) </a> Dans une lettre à Charles Perrault (1701), Boileau, voulant montrer qu'on +n'a point envié la gloire aux poëtes modernes dans ce siècle, dit: «Avec quels +battements de mains n'y a-t-on point reçu les ouvrages de Voiture, de Sarasin +et de La Fontaine! etc.» On le voit, pour lui La Fontaine était de cette famille +un peu antérieure au pur et grand goût de Louis XIV.</blockquote> + +<p>Comme poëte, il fut, avons-nous dit, le dernier de son école, et +n'eut, à proprement parler, ni disciples, ni imitateurs. N'oublions +point, toutefois, que bien des rapports d'inclinations et même de talent +le liaient à Chapelle et à Chaulieu; que, jusqu'au temps de sa conversion, +il venait fréquemment deviser et boire sous les marronniers +du Temple, à la même table où s'assirent plus tard Jean-Baptiste Rousseau +et le jeune Voltaire; et que ce dernier surtout, vif, brillant, frivole, +puisa au sein de cette société joyeuse, où circulait l'esprit des +deux Régences, certaines habitudes gauloises de licence, de malice et +de gaieté, qui firent de lui, selon le mot de Chaulieu, un successeur +de Villon, quoiqu'à dire vrai Voltaire n'eût peut-être jamais lu Villon, +et que, pour un convive du Temple, il parlât trop lestement de La +Fontaine...</p> + +<p><b>FIN DU TOME PREMIER.</b></p> +<br><br><br> + + +<h3>TABLE DES MATIÈRES<br> + +DU PREMIER VOLUME.</h3> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Préface.</p> +<p>Boileau.</p> +<p>La Fontaine de Boileau, épître.</p> +<p>Pierre Corneille.</p> +<p>La Fontaine.</p> +<p>Racine.</p> +<p>La reprise de <i>Bérénice</i>.</p> +<p>Jean-Baptiste Rousseau.</p> +<p>Le Brun.</p> +<p>Mathurin Regnier et André Chénier.</p> +<p>Documents inédits sur André Chénier.</p> +<p>George Farcy.</p> +<p>Diderot.</p> +<p>L'abbé Prévost.</p> +<p>M. Andrieux.</p> +<p>M. Jouffroy.</p> +<p>M. Ampère.</p> +<p>Du Génie critique et de Bayle.</p> +<p>La Bruyère.</p> +<p>Millevoye.</p> +<p>Des Soirées littéraires.</p> +<p>Charles Nodier.</p> +<p>Charles Nodier après les funérailles.</p> +<p>Appendice sur La Fontaine.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><b>FIN DE LA TABLE.</b></p> + </div> </div> + +<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 13594 ***</div> +</body> +</html> |
